diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 19:59:35 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 19:59:35 -0700 |
| commit | dd1f7e2b3915823d9493fc107638e1aed2f815fb (patch) | |
| tree | 47b37f9fcd920751f6429b8243d9d1ea3711b4b2 /33454-h/33454-h.htm | |
Diffstat (limited to '33454-h/33454-h.htm')
| -rw-r--r-- | 33454-h/33454-h.htm | 46262 |
1 files changed, 46262 insertions, 0 deletions
diff --git a/33454-h/33454-h.htm b/33454-h/33454-h.htm new file mode 100644 index 0000000..372bc94 --- /dev/null +++ b/33454-h/33454-h.htm @@ -0,0 +1,46262 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of Mathilde, par Eugène Sue. +</title> +<style type="text/css"> + p {margin-top:.75em;text-align:justify;margin-bottom:.75em;text-indent:2%;} + +.c {text-align:center;text-indent:0%;} + +.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} + +.r {text-align:right;margin-right:5%;} + +.simb {font-size:125%;text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} + +.points {letter-spacing:15px;text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} + + h2,h4 {text-align:center;clear:both;} + + h1,h3 {margin-top:15%;text-align:center;clear:both;} + + hr {width:5%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} + + hr.chapt {width:50%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} + + hr.full {width:90%;margin:5% auto 5% auto;border:1px solid black;} + + table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;} + +.top5 {margin-top:5%;} + + body{margin-left:10%;margin-right:10%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} + +a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + + link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + +a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} + +a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} + +.smcap {font-variant:small-caps;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:95%;} + + sup {font-size:75%;} + +.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} + +.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} + +.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} +</style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Mathilde, by Eugène Sue + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mathilde + mémoires d'une jeune femme + +Author: Eugène Sue + +Release Date: August 17, 2010 [EBook #33454] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MATHILDE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + + + + + +</pre> + + +<table border="1" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="note" +style="background-color:#DEE6C9"> +<tr><td>Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a été conservée et +n'a pas été harmonisée.<br />Quelques erreurs clairement introduites par le +typographe ont cependant été corrigées.</td></tr> +</table> + +<hr class="full" /> + +<h1>MATHILDE.</h1> + +<p class="cb">TYPOGRAPHIE LACRAMPE ET COMP.,<br /> +RUE DAMIETTE, 2</p> + +<hr class="full" /> + +<h1>MATHILDE</h1> + +<hr /> + +<h2>MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME</h2> + +<p class="cb">PAR</p> + +<h2>EUGÈNE SÜE.</h2> + +<p class="cb">PARIS<br />PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.</p> + +<hr /> +<p class="cb">1845</p> + +<table cellpadding="5" cellspacing="0" summary="table" +style="border:solid 2px gray;margin-top:10%;"> +<tr><td align="center" style="font-size:110%;"><b>TABLE</b></td></tr> +<tr><td align="center"><a href="#TOME_PREMIER">Tome premier</a><br /> +<a href="#TOME_DEUXIEME">Tome deuxième</a><br /> +<a href="#TOME_TROISIEME">Tome troisième</a><br /> +<a href="#TOME_QUATRIEME">Tome quatrième</a><br /> +<a href="#TOME_CINQUIEME">Tome cinquième</a><br /> +<br /> +<a href="#TABLE_DES_CHAPITRES">Table des chapitres.</a></td></tr> +</table> + +<h1><a name="MATHILDE-1" id="MATHILDE-1"></a>MATHILDE.</h1> + +<hr class="full" /> + +<h3><a name="TOME_PREMIER" id="TOME_PREMIER"></a>TOME PREMIER.</h3> + +<h3>INTRODUCTION.</h3> + +<hr /> + +<h3><a name="A-CHAPITRE_I" id="A-CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<h4>LE CAFÉ LEBŒUF.</h4> + +<p>Vers la fin du mois de décembre 1838, on voyait (et l'on voit +probablement encore) un modeste café appelé le <i>café Lebœuf</i>, situé +rue Saint-Louis au Marais, en face du vieil hôtel d'Orbesson, vaste et +triste demeure, mise en location, après avoir été habitée pendant +plusieurs générations par une ancienne famille de robe.</p> + +<p>Son dernier propriétaire, le président d'Orbesson, était mort peu de +mois après la restauration.</p> + +<p>Au mois d'octobre 1838, les écriteaux disparurent, et un locataire vint +prendre possession de ce sombre édifice, bâtiment à deux étages entre +cour et jardin. Une grande porte vermoulue flanquée de deux pavillons +servant de commun s'ouvrait sur la rue.</p> + +<p>L'hôtel d'Orbesson, quoique habité, paraissait toujours désert et +abandonné.</p> + +<p>Une herbe épaisse continuait de pousser sur le seuil de la grande porte, +qui ne s'était jamais ouverte depuis l'arrivée du dernier locataire, <i>le +colonel Ulrik</i>.</p> + +<p>Dans les quartiers populeux ou élégants de Paris, on est à peu près à +l'abri de la médisance ou de la curiosité de ses voisins. Chacun est +trop occupé de ses travaux et de ses plaisirs, pour perdre un temps +précieux à ces commentaires fabuleux, à cet espionnage hargneux et +incessant qui fait les délices de la province.</p> + +<p>Il n'en est pas ainsi dans certains quartiers retirés, généralement +peuplés de petits rentiers ou d'anciens employés, gens éminemment oisifs +et passionnés du merveilleux, toujours préoccupés de l'impérieux besoin +de savoir ce qui se passe dans la rue ou chez les autres.</p> + +<p>On doit le dire, à la louange de ces honnêtes bourgeois, si jaloux +d'exercer leur imagination, ils ne sont pas très-exigeants sur +l'importance des faits qu'ils aiment à <i>poétiser</i> à leur manière. La +moindre particularité leur suffit pour étayer les plus formidables +histoires, dont ils vivent heureux et satisfaits pendant plusieurs mois.</p> + +<p>Mais si la personne qu'ils épient s'opiniâtre à ne pas même leur donner +le prétexte d'une fable, si elle s'environne d'un mystère impénétrable, +la curiosité des oisifs, refoulée, comprimée, ne trouvant pas d'issue, +s'exalte jusqu'à la frénésie. Pour assouvir leur passion favorite, ils +ne reculent alors devant aucune extrémité.</p> + +<p>Depuis trois mois qu'il habitait le Marais, le colonel Ulrik avait +réussi à exciter cette espèce de curiosité furibonde chez ses voisins, +presque tous habitués du <i>café Lebœuf</i>, situé, ainsi que nous l'avons +dit, en face de l'hôtel d'Orbesson.</p> + +<p>Rien ne semblait plus extraordinaire que la vie du colonel: ses fenêtres +étaient toujours fermées; jamais il ne sortait de chez lui, à moins que +ce ne fût mystérieusement, sans doute par une petite porte du jardin qui +s'ouvrait sur une ruelle déserte. Son domestique paraissait un grand +homme à l'air rébarbatif.</p> + +<p>Chaque matin, une petite porte de service recevait un panier de +provisions qu'un restaurateur des environs avait été chargé de fournir, +et se refermait aussitôt.</p> + +<p>Réduits à exploiter cette seule circonstance, les curieux gagnèrent le +pourvoyeur, et tâchèrent de présumer des mœurs et du caractère du +colonel par l'examen des provisions qu'on lui apportait.</p> + +<p>Malgré leur esprit inventif, les habitués du café Lebœuf ne purent +asseoir aucune sérieuse hypothèse sur ces renseignements.</p> + +<p>Le colonel semblait se nourrir d'une manière très-simple et très-sobre. +Pourtant, quelques gens d'imagination laissèrent entendre qu'il pouvait +bien manger crue la volaille qu'on lui apportait. On ne donna, pour le +moment du moins, aucune suite à ces insinuations, qui ne parurent pas +manquer de profondeur.</p> + +<p>Dernière et importante remarque: Jamais le facteur de la poste n'avait +apporté une seule lettre à l'hôtel d'Orbesson. Personne, depuis trois +mois, n'avait franchi le seuil de cette demeure.</p> + +<p>On pense que bien des ruses avaient été ourdies pour arracher quelques +mots au domestique du colonel, ou pour jeter un coup d'il dans +l'intérieur de l'hôtel.</p> + +<p>Toutes ces entreprises furent vaines. Les voisins, réduits à une sorte +d'observation armée, de surveillance continue, établirent le centre de +leurs opérations au café Lebœuf.</p> + +<p>A la tête des curieux étaient les deux frères Godet, célibataires, +ex-employés à la loterie. Depuis l'arrivée du colonel à l'hôtel +d'Orbesson, ces deux vieux garçons avaient trouvé un but ou un prétexte +à leur vie, jusqu'alors assez décolorée. Acharnés à découvrir quel était +le mystérieux inconnu, chaque jour ils formaient de nouveaux projets, +ils tentaient de nouveaux efforts pour pénétrer l'énigme vivante qui les +affolait.</p> + +<p>Madame veuve Lebœuf, hôtesse du café, servait d'auxiliaire aux deux +frères. Retranchée derrière les bocaux de cerises et les bols d'argent +qui ornaient son comptoir, sans cesse elle avait ses gros yeux braqués +sur les portes de l'hôtel.</p> + +<p>Si l'on s'étonne de cette persévérance à épier dans le désert, on oublie +que la vanité même de l'espionnage de nos oisifs devait servir de +puissant aiguillon à leur curiosité. Chaque jour ils s'attendaient à +dévoiler quelques faits importants.</p> + +<p>Nous l'avons dit, on était à la fin du mois de décembre.</p> + +<p>Midi venait de sonner à la pendule du café; madame Lebœuf, le nez +appliqué aux vitres, partageait son attention entre la neige qui tombait +à gros flocons et la porte de l'hôtel d'Orbesson.</p> + +<p>La veuve s'étonnait de n'avoir pas encore vu les deux frères Godet, ses +fidèles habitués, qui chaque matin venaient régulièrement déjeuner chez +elle.</p> + +<p>Enfin elle les vit passer devant ses fenêtres; ils entrèrent, et se +débarrassèrent de leurs manteaux couverts de neige.</p> + +<p>—Bon Dieu! monsieur Godet l'aîné, qu'avez-vous donc au front? s'écria +la veuve en voyant le bandeau qui enveloppait la tête de son habitué.</p> + +<p>M. Godet l'aîné était un gros homme chauve, au teint coloré, au ventre +proéminent, à la physionomie importante et dogmatique. Il souleva un peu +la bande de soie noire qui cachait son œil gauche, et répondit d'un +air indigné, avec une voix de basse-taille qui eût fait honneur à un +chantre de cathédrale:</p> + +<p>—C'est de la façon de ce monstre de <i>Robin des Bois</i>.»</p> + +<p>(Les curieux du café Lebœuf avaient ainsi ingénieusement baptisé +l'habitant de l'hôtel d'Orbesson.)</p> + +<p>—C'est de la façon de ce monstre de <i>Robin des Bois</i>! répéta monsieur +Godet le cadet, véritable écho de son frère.</p> + +<p>—Bon Dieu du ciel! racontez-moi donc vite comment cela vous est +arrivé!—s'écria madame Lebœuf frémissant d'impatience.</p> + +<p>—C'est bien simple, ma chère madame Lebœuf, dit l'ex-employé.—Il +fallait en finir avec cet aventurier, ce vagabond, ce coureur, qui se +tapit dans sa tanière comme une véritable bête farouche. (Et si je +l'appelle bête farouche, je n'attaque en rien ni son honneur ni sa +moralité; seulement je pose cette simple question: «S'il ne faisait pas +du mal ou s'il n'en avait jamais fait, pourquoi se cacherait-il comme +une véritable bête farouche?»)</p> + +<p>Après cette triomphale parenthèse, M. Godet l'aîné écarta de nouveau le +bandeau de son œil gauche.</p> + +<p>—Au fait, pourquoi se cacherait-il?—répétèrent les habitués attentifs.</p> + +<p>—Mais voilà bien le gouvernement,—reprit M. Godet avec amertume;—il +sait traquer, trouver, arrêter des conspirateurs; mais quand il s'agit +du salut, de la tranquillité de paisibles bourgeois, serviteur de tout +mon cœur! il n'y a pas plus de sergents de ville ou de commissaires +de police que chez les sauvages!</p> + +<p>—Que chez les sauvages,—répéta M. Godet puîné.</p> + +<p>—Dans les dangereuses conjonctures où nous nous trouvions, abandonné à +mes propres forces, ma pauvre madame Lebœuf,—reprit M. Godet +l'aîné,—qu'ai-je fait, qu'ai-je dû faire? Le voici. Je me suis +dit:—Godet, tu es un honnête homme, tu as à accomplir un devoir, un +grand devoir; fais ce que dois, advienne que pourra, Godet... Il y a +dans ton voisinage un vagabond, un aventurier, un coureur qui, à la face +de toute une rue, de tout un quartier, ose se celer effrontément, depuis +des semaines, depuis des mois, sans que le gouvernement fasse rien pour +mettre un terme à ce scandale public!!!</p> + +<p>—Le fait est que c'est un scandale!—dit madame Lebœuf;—il est +impossible de savoir ce que font des voisins qui ne se montrent jamais. +Alors on est bien forcé d'en dire du mal!</p> + +<p>—C'est un affreux scandale!—reprit M. Godet l'aîné:—je ne le dis pas +seulement, je le prouve: il est évident, il est palpable que cet +aventurier fait litière de la manière de penser de ses concitoyens, en +s'obstinant a échapper à leur appréciation sévère, mais équitable. +L'homme propose... Mais Dieu dispose...</p> + +<p>Madame Lebœuf, ne saisissant pas l'à-propos de cette citation +philosophique, et impatiente d'arriver à l'<i>action</i>, s'écria:</p> + +<p>—C'est bien vrai... monsieur Godet; mais par quel motif avez-vous donc +ce bandeau sur l'œil?</p> + +<p>—M'y voici, ma chère dame Lebœuf. Hier j'appelai mon frère, mon +digne frère; je lui dis:—Dieudonné, il faut que cet abus intolérable +ait une fin; il faut, dussions-nous y laisser notre vie, il faut que +nous sachions quel est cet aventurier. Je ne te le cache pas, mon frère, +dis-je à Dieudonné, c'est pour moi une question de santé. Depuis trois +mois que ce coureur habite ce quartier, depuis que je cherche en vain à +savoir ce qu'il est, ce qu'il fait, je ne vis pas, je suis dévoré +d'inquiétudes; j'ai des rêves atroces, des cauchemars abominables. Je ne +pense qu'à ce mystérieux inconnu. C'est à ce point que mes fonctions +physiques s'en altèrent. Oui, ma pauvre madame Lebœuf, c'est comme +j'ai l'honneur de vous le confier, mes fonctions s'en altèrent. Aussi me +suis-je dit: Godet, tu ne seras pas assez bourreau de toi-même pour +creuser ta tombe pour le bon plaisir de cet aventurier! Ce mystère +t'agite outre mesure, Godet! eh bien! dévoile ce mystère, et tu seras +digne de reconquérir ton repos, que ce vagabond a méchamment troublé. Ce +qui fut dit fut tait, ma chère madame Lebœuf. Hier, à la nuit +tombante, j'emprunte une échelle à notre voisin le menuisier; je +traverse la rue avec Dieudonné; nous entrons dans la ruelle où s'ouvre +la petite porte du jardin de <i>Robin de Bois</i>; j'applique l'échelle à la +muraille, je monte; il faisait encore assez de jour pour voir dans le +jardin et dans l'intérieur de la maison.</p> + +<p>—Eh bien?—s'écria madame Lebœuf.</p> + +<p>—Eh bien, madame, au moment où j'avançais la tête afin de regarder +par-dessus la crête du mur, un coup de fusil part...</p> + +<p>—Dieu du ciel! un coup de fusil!—s'écria la veuve.</p> + +<p>—Un véritable coup de fusil, madame, un véritable attentat à mon +existence particulière. Mon chapeau tombe, je me sens frappé au front et +à l'œil comme si j'avais reçu un millier de pointes d'épingles à bout +portant, et j'entends la voix (je te reconnaîtrai entre mille), +j'entends la voix du janissaire, du séide de cet aventurier, qui s'écrie +avec un accent féroce et railleur: «Une autre fois, au lieu de cendrée, +ce sera du gros plomb; une autre fois, au lieu de tirer au chapeau, on +tirera au visage...» Voilà, ma pauvre madame Lebœuf, où nous en +sommes réduits avec le gouvernement. Vous le voyez, on vient massacrer +des bourgeois paisibles jusque sur la crête des murs... les plus élevés!</p> + +<p>—Mais c'est un assassinat!—s'écrièrent les habitués.</p> + +<p>—Ah!—le monstre d'homme!—dit madame Lebœuf.—Il faut aller chez le +commissaire, monsieur Godet, il faut avoir des témoins.</p> + +<p>—C'est justement ce que je me disais à part moi, en descendant +précipitamment de mon échelle, ma chère madame Lebœuf; oui... je me +disais:—Godet, il faut que tu ailles à l'instant déposer ta plainte +chez le magistrat. Mais vous allez voir comment nous sommes gouvernés. +Un quart d'heure après, j'entrais chez M. le commissaire au moment où on +allumait sa lanterne... sa lanterne! emblème dérisoire, s'il voulait +signifier la clairvoyance de ce fonctionnaire. J'apportais avec moi les +pièces de conviction, mon chapeau troué et mon front tout bleu...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien! madame Lebœuf, le commissaire m'a dit, il a eu l'impudeur +de me dire que je n'avais eu que ce que je méritais, et que, sans la +considération dont je jouissais dans le quartier depuis vingt-deux ans +et quelques mois, il aurait été forcé de me poursuivre comme coupable +d'escalade nocturne dans une maison habitée.</p> + +<p>—Quelle horreur!—s'écria madame Lebœuf.</p> + +<p>—Ainsi,—reprit M. Godet l'aîné avec une ironie amère et une emphase +cicéronienne,—ainsi un aventurier pourra venir insolemment exciter la +curiosité publique en dissimulant sa personne, et un bourgeois honnête, +bien famé, sera fusillé, impunément fusillé, parce qu'il aura tenté de +sortir de l'état d'angoisse, d'inquiétude, de perplexité où le plonge +l'ignorance d'un mystère qui importe peut-être au salut public! Écoutez, +madame Lebœuf,—ajouta M. Godet d'un ton d'oracle en se dressant de +toute sa hauteur,—un grand homme l'a dit, je ne sais plus lequel, mais +c'est égal, un grand homme l'a dit: <i>La maison de tout citoyen doit être +de verre</i>. Je donne l'exemple, qu'on m'imite; ma maison est de verre, un +véritable bocal: qu'on y plonge la vue, et l'on m'y verra dévoué au +repos de mes concitoyens... on...</p> + +<p>M. Godet ne put terminer sa philippique.</p> + +<p>Un fait foudroyant lui coupa la parole.</p> + +<p>Une très-belle voiture, largement armoriée, attelée de deux beaux +chevaux, s'arrêta devant la grande porte de l'hôtel d'Orbesson.</p> + +<p>Cette voiture était venue au pas; ses persiennes levées annonçaient +qu'elle était vide; un chasseur richement galonné descendit du siége où +il était assis, à côté du cocher, vêtu d'une pelisse amarante fourrée.</p> + +<p>A peine le chasseur eut-il touché le marteau de la porte, que, pour la +première fois depuis trois mois, elle s'ouvrit pour recevoir la voiture, +et se referma aussitôt.</p> + +<p>Les oisifs du café Lebœuf se regardèrent d'un air ébahi.</p> + +<p>Ils allaient sans doute se livrer à des commentaires exorbitants, +lorsque la porte se rouvrit de nouveau.</p> + +<p>La voiture sortit rapidement; l'on put y voir, nonchalamment assis, un +homme jeune encore, d'une figure très-basanée. Il portait un uniforme de +hussard, blanc, à collet bleu, couvert de broderie d'or. A son cou et +sur sa poitrine brillaient des croix et des plaques d'ordres étrangers.</p> + +<p>—Ah çà, <i>Robin des Bois</i> est donc un grand seigneur d'un pays lointain? +s'écria M. Godet l'aîné.</p> + +<p>—Il a une assez belle figure, mais l'air bien insolent,—dit madame +Lebœuf.</p> + +<p>—Avez-vous vu ses deux <i>crachats</i>, l'un en or, l'autre en argent?—dit +M. Godet le cadet.</p> + +<p>—Tiens... tiens... tiens!... moi qui croyais au fond de ma pensée que, +malgré son titre de colonel, l'aventurier, le coureur, le vagabond était +quelque chose comme un banqueroutier retiré, ajoute M. Godet l'aîné en +sifflant entre ses dents.</p> + +<p>—Une idée, messieurs!—s'écria madame Lebœuf.—C'est peut-être un +acteur! J'ai vu au Cirque-Olympique des écuyers habillés dans ce +genre-là.</p> + +<p>—Mais cette magnifique voiture,—dit M. Godet,—elle appartiendrait +donc à la troupe? Et d'ailleurs on ne joue pas la comédie en plein jour.</p> + +<p>—Mais j'y pense,—dit madame Lebœuf;—peut-être ce vilain homme qui +habite avec <i>Robin des Bois</i> vous laissera-t-il entrer, maintenant que +son maître est sorti.</p> + +<p>—Vous avez raison, ma chère madame Lebœuf,—dit M. Godet;—vous avez +raison; mais sous quel prétexte m'introduirai-je dans ce domicile?</p> + +<p>—Vous n'avez qu'à dire que vous venez lui faire des excuses de ce qui +s'est passé hier,—dit timidement Godet le puîné.</p> + +<p>—Comment! des excuses... de ce qu'il a manqué de m'éborgner? Vous êtes +fou, Dieudonné. Je vais au contraire lui déposer ma plainte de son +incivilité d'hier; ce sera un moyen d'engager la conversation. Vous +allez voir.</p> + +<p>Ce disant, M. Godet sortit et frappa à la petite porte.</p> + +<p>La sombre figure du domestique du colonel Ulrik parut au guichet.</p> + +<p>—Que voulez-vous?—dit-il.</p> + +<p>—C'est moi qui, hier, ai reçu...</p> + +<p>—Vous en recevrez bien d'autres, si vous y revenez,—répondit le +domestique en fermant brusquement le guichet.</p> + +<p>M. Godet, désappointé, revint trouver ses complices. On continuait de +faire, au café Lebœuf, les suppositions les plus inouïes sur le +colonel Ulrik, lorsque cet intéressant sujet de conversation fut +interrompu par le roulement d'une voiture qui s'arrêta devant l'hôtel +d'Orbesson.</p> + +<p>Le colonel rentrait.—Un moment après, la voiture qui l'avait amené +ressortit au pas.</p> + +<p>M. Godet la suivit; il tenta d'engager la conversation avec le cocher et +le chasseur; il n'en put tirer un seul mot, soit que ces gens +n'entendissent pas le français, soit qu'ils ne voulussent pas répondre +au questionneur.</p> + +<p>M. Godet et ses amis conclurent de ce silence obstiné, que le colonel +était servi par des muets, ce qui augmenta infiniment la terreur qu'il +inspirait.</p> + +<p>Cette voiture lui appartenait-elle? Il fut impossible de résoudre cette +question.</p> + +<p>Le lendemain, le surlendemain, les jours suivants, les habitués du café +attendirent en vain le carrosse; il ne reparut plus.</p> + +<p>Rien ne semblait changé dans les habitudes solitaires de Robin des Bois. +La curiosité des frères Godet était encore plus violemment excitée +depuis qu'ils savaient que le colonel était jeune, beau, et sans doute +dans une position sociale élevée.</p> + +<p>Ou ne lui prodigua plus les épithètes de vagabond et d'aventurier, on se +contenta de l'appeler Robin des Bois, ce surnom paraissant décidément +très en rapport avec sa mystérieuse existence.</p> + +<p>Une nouvelle fantaisie vint tourmenter les deux frères Godet: il +s'agissait de découvrir si le colonel, qu'on n'avait jamais vu passer +dans la rue, sortait de chez lui par la porte de la ruelle.</p> + +<p>Deux polissons, placés en vedette à chaque bout du passage sous le +prétexte apparent de jouer aux billes, furent secrètement chargés de +remarquer si quelqu'un paraissait à la petite porte.</p> + +<p>Durant trois jours les enfants restèrent fidèlement à leur poste, ils +n'aperçurent personne.</p> + +<p>Les frères Godet, entraînés par le démon de la curiosité, qui devait les +pousser à bien d'autres entreprises téméraires, eurent la patience de +s'embusquer à leur tour pendant deux journées entières à l'entrée du la +ruelle pour contrôler le rapport des enfants; Ils ne virent non plus ni +sortir, ni entrer personne.</p> + +<p>La neige avait été remplacée par une forte gelée, on ne pouvait donc +reconnaître aucune trace de pas dans la ruelle.</p> + +<p>Les habitués du café Lebœuf conclurent victorieusement que si Robin +des Bois ne sortait pas le jour, il devait sortir la nuit.</p> + +<p>Afin de s'en assurer, M. Godet l'aîné eut recours à un stratagème que le +dernier des Mohicans eût certainement employé pour surprendre +l'empreinte des mocassins d'un guerrier tewton.</p> + +<p>Un soir, par une nuit obscure, les deux frères étendirent devant la +petite porte du jardin, et dans la largeur de la ruelle, une épaisse +couche de cendre également battue, et se retirèrent enchantés de leur +invention.</p> + +<p>On ne saurait dire avec quelle inquiétude, avec quelle angoisse, le +lendemain matin, au point du jour, ils coururent à la ruelle... Plus de +doute... Robin des Bois sortait la nuit! Ses pas imprimés sur la cendre +l'avaient trahi!</p> + +<p>Certains de ce fait, les deux frères n'eurent plus qu'à renouveler leur +expérimentation pour savoir si les promenades du colonel étaient +quotidiennes, fréquentes ou rares.</p> + +<p>Ils acquirent bientôt ainsi la conviction que le colonel sortait chaque +soir, que les nuits fussent belles ou pluvieuses.</p> + +<p>Où allait-il ainsi?</p> + +<p>Les gens les moins curieux le seraient devenus sur ces indices.</p> + +<p>Les habitués du café Lebœuf se réunirent en conseil extraordinaire; +il fut résolu que les frères Godet, toujours intrépides, attendraient la +première nuit obscure pour s'embusquer aux deux bouts de la ruelle.</p> + +<p>Ainsi traqué, le colonel devait nécessairement passer devant l'un ou +l'autre des deux curieux, qui se mettraient alors à sa piste avec les +plus grandes précautions, de peur d'être surpris; Robin des Bois, à en +juger par la manière dont il accueillait les escalades, ne devant pas +être très jaloux d'initier les étrangers aux habitudes de sa vie +mystérieuse.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="A-CHAPITRE_II" id="A-CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3> + +<h4>LA LETTRE.</h4> + +<p>Le lendemain de l'expédition projetée par les deux frères, madame +Lebœuf, dans son impatience, s'était levée plus tôt que de coutume; +elle se promenait de son comptoir à la porte et de la porte à son +comptoir avec une inquiétude inexprimable.</p> + +<p>Les frères Godet avaient-ils réussi dans leur entreprise? avaient-ils +couru quelques dangers?</p> + +<p>A mesure que les habitués arrivaient, la curiosité générale augmentait.</p> + +<p>L'un des oisifs, après avoir réfléchi toute la nuit et résumé les +antécédents connus du colonel, avait d'abord déclaré qu'il ne pouvait +être qu'un espion du haut parage.</p> + +<p>Cette idée lumineuse fut victorieusement réfutée par un auditeur, qui +fit observer que, selon toutes les apparences, Robin des Bois ne sortant +jamais que la nuit, il lui devenait difficile de faire cet honnête +métier.</p> + +<p>L'opiniâtre bourgeois répondit à cette objection que le colonel +n'agissait ainsi que pour écarter tout soupçon, ce qui rendait son +espionnage plus dangereux encore.</p> + +<p>Malgré l'intérêt de cette discussion, loin d'oublier les deux frères, on +s'étonnait de leur longue absence; il était midi, ni l'un ni l'autre +n'avaient encore paru.</p> + +<p>Madame Lebœuf se rappela l'histoire du coup de fusil; redoutant +quelque dénoûment tragique, elle allait envoyer son garçon de café +savoir des nouvelles de MM. Godet, lorsqu'ils parurent.</p> + +<p>Ils furent accueillis par un cri général de curiosité:—Hé bien? hé +bien?</p> + +<p>—Hé bien! nous en avons appris de belles,—répondit M. Godet aîné d'un +air sinistre. Alors seulement on s'aperçut que les deux frères étaient +pâles comme des spectres. Fallait-il attribuer cette pâleur aux fatigues +de la nuit précédente ou aux ressentiments de quelque grand danger? La +narration de Godet l'aîné va nous l'apprendre.</p> + +<p>Les habitués du café se formèrent en cercle autour de lui; il commença:</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, qu'ayant courageusement +voué ma vie à la découverte du ténébreux mystère qui, j'ose l'affirmer, +importe à tous les honnêtes gens, il...</p> + +<p>Alors, ne dites pas,—fit observer sagement un auditeur.</p> + +<p>—Comment?—répondit M. Godet.</p> + +<p>—Sans doute,—répondit l'habitué,—vous vous écriez: Je n'ai pas besoin +de vous dire!... et puis vous dites tout de même... Alors...</p> + +<p>—C'est bon, mais c'est bon,—cria-t-on tout d'une voix.—Vous ne dites +que des sottises, monsieur Dumont; continuez donc, monsieur Godet, +continuez, nous vous écoutons de toutes nos forces.</p> + +<p>—Hier, donc,—reprit M. Godet,—à la nuit tombante, moi et Dieudonné, +nous nous embusquâmes aux deux issues de la ruelle, bien décidés à +pénétrer ce susdit ténébreux mystère. L'horloge de la paroisse sonna +sept heures..., rien; huit heures... rien; neuf heures... rien; dix +heures... rien; onze heures... rien.</p> + +<p>—Quel dévouement! attendre si longtemps par le froid!—s'écria +l'auditoire.</p> + +<p>—Comme vous auriez eu besoin d'un bon bol de vin chaud!—soupira madame +Lebœuf.</p> + +<p>—Je ne m'étonnai pas!—reprit M. Godet d'un ton doctoral.—Non, eh +bien, moi, messieurs, je ne m'étonnai pas de ce retard; je m'y +attendais. Je m'étais dit: Godet, si quelque chose doit se passer, je +dois te prévenir que cela se passera à minuit; c'est ordinairement +l'heure criminelle de certaines entreprises... que... Mais n'anticipons +pas. Minuit venait donc à peine de sonner, lorsque j'entends +distinctement cric, crac, et on ouvre la serrure de la petite porte.</p> + +<p>—Ah! enfin!...—dit l'auditoire.</p> + +<p>—Comme le cœur a dû vous battre, monsieur Godet!...—reprit la +limonadière.—Je me serais trouvée mal, moi.</p> + +<p>—La nature m'ayant donné la faculté du courage, que tout Français porte +en soi, ma chère madame Lebœuf, je croisai bien ma redingote, et je +me préparai à suivre notre homme; seulement je sentis une légère sueur +froide qui me monta au front, ce que j'attribuai à l'effet de la +température extérieure. J'entendis Robin des Bois... ou plutôt non. Il +n'est plus même digne de ce surnom; il doit en porter un, cette fois +bien mérité et cent fois plus terrible. Mais n'anticipons pas... +J'entendis donc Robin des Bois venir de mon côté; il avait un pas +singulier, effrayant, un pas que j'oserais presque appeler bourrelé de +remords. Je suspends ma respiration; je m'efface le long de la muraille: +il faisait si noir qu'il ne me voit pas. Il passe, et je commence à +m'attacher à ses pas avec la ténacité du chien qui poursuit sa proie, si +j'ose m'exprimer ainsi. Dieudonné, qui l'avait entendu se diriger de mon +côté, accourt, et nous suivons notre homme ou plutôt notre... Mais +n'anticipons pas... Nous marchons, nous marchons, nous marchons... Dieu! +fallait-il qu'il fût bourrelé, ce malheureux-là! pour ne pas +s'apercevoir que nous étions sur ses talons!</p> + +<p>—C'est à faire dresser les cheveux sur la tête,—dit la veuve,—quand +je pense qu'il pouvait vous apercevoir!</p> + +<p>—Dans ce cas-là, madame, j'avais une réponse toute prête, une réponse +que j'avais soigneusement élaborée dans la prévision d'un conflit.</p> + +<p>—Cette réponse?</p> + +<p>—Cette réponse était bien simple: la rue est à tout le monde,—répondit +M. Godet d'un air héroïque.</p> + +<p>—Comment était-il vêtu?—demanda madame Lebœuf.</p> + +<p>—Il me parut vêtu d'un manteau noir et d'un grand chapeau. Enfin, après +des détours sans nombre, nous arrivons... devinez où? Je vous le donne +en cent, je vous le donne en mille, je vous le donne en dix mille...</p> + +<p>—Nous jetons notre langue aux chiens,—s'écrièrent comme un seul homme +les habitués du café.</p> + +<p>—Monsieur Godet, ayez pitié de nous!—dit madame Lebœuf.</p> + +<p>Le rentier, après avoir joui un moment de l'impatience générale, dit +enfin d'un ton sépulcral:—Nous arrivons... Ah! messieurs...</p> + +<p>—Mais dites donc!</p> + +<p>—Nous arrivons au cimetière du Père-Lachaise.</p> + +<p>—Au cimetière du Père-Lachaise!!!—répéta l'assemblée avec un accent +d'horreur et d'effroi.</p> + +<p>Madame Lebœuf fut si troublée, qu'elle se versa un verre de rhum pour +se remettre de son émotion.</p> + +<p>—Eh! que pouvait-il aller faire au cimetière à cette heure? Dieu du +ciel!—s'écria la veuve après avoir bu.</p> + +<p>—Vous allez le voir, messieurs, vous n'allez que trop le voir. Nous +arrivons à la porte du cimetière. Elle était fermée, bien entendu, ainsi +que cela se doit dans le champ du repos, pour que rien n'y trouble la +paix de la tombe de chacun. Alors notre homme, c'est-à-dire l'homme, car +je repousse toute complicité, toute communauté avec un pareil monstre, +l'homme, sans doute armé d'une fausse clef, d'un rossignol, d'un +monseigneur ou autre hideux instrument analogue à ses pareils, l'homme, +dis-je, ouvre la porte et la referme après lui.</p> + +<p>—Alors qu'avez-vous fait?—demanda madame Lebœuf.</p> + +<p>—Moi et Dieudonné, nous avons eu le courage d'attendre cet abominable +sacrilége jusqu'à quatre heures du matin... pendant ce temps-là nul +doute qu'il n'ait employé son temps à des profanations abominables, à +l'imitation de ce fameux mélodrame appelé le Vampire.</p> + +<p>—Un Vampire!—s'écria madame Lebœuf.</p> + +<p>—Est-ce que vous croyez qu'il y a encore des vampires? Comment! le +voisin d'en face serait un vampire? un vampire! ah!... quelles horribles +délices!</p> + +<p>—Dieu merci, ma chère madame Lebœuf, je ne suis pas assez +superstitieux pour croire aux vampires exagérés que le mélodrame nous +montre; mais je crois qu'on ne s'introduit pas la nuit dans des +cimetières sans des motifs qui n'ont rien d'humain ni de naturel; ce qui +m'engage, en attendant mieux, à nommer Robin des Bois le Vampire. Et à +ce propos j'éprouve le besoin de déclarer hautement que celui qui ne +respecte pas l'abri des tombeaux finit tôt ou tard par y descendre, car +la Providence atteint toujours le coupable,—ajouta philosophiquement M. +Godet.</p> + +<p>—Mais c'est tout simple, puisqu'on meurt tôt ou tard,—dit à demi-voix, +l'impitoyable critique de M. Godet.</p> + +<p>Ce dernier lui lança un regard courroucé, et termina en ces termes:</p> + +<p>—Lorsque l'homme que je ne crains pas d'appeler un vampire quitta le +cimetière du Père-Lachaise, nous nous remîmes à le suivre, d'abord parce +que c'était notre route, et ensuite parce que, dans le cas d'une +mauvaise rencontre, il vaut mieux être trois que deux. Enfin, le Vampire +revint d'où il était parti et rentra par la ruelle dans ce que j'ose +appeler à peine son domicile... et d'où il repartira sans doute cette +nuit pour continuer son tissu d'horreurs ténébreuses.</p> + +<p>La narration de M. Godet ne satisfit pas complétement ses auditeurs.</p> + +<p>Cette visite au cimetière, jointe à la brillante apparition du colonel +dans une magnifique voiture, servit de nouveau texte aux inépuisables +commentaires des habitués du café Lebœuf, et irrita davantage encore +la curiosité générale.</p> + +<p>A l'exception de la veuve, personne, il est vrai, ne croyait +positivement aux vampires; mais la conduite étrange du colonel n'en +prêtait pas moins aux plus bizarres interprétations.</p> + +<p>Au moment où la discussion était dans toute sa force, un facteur entra +et remit une lettre à madame Lebœuf; celle-ci, vu le froid +rigoureux, daigna lui verser un verre d'eau-de-vie en matière de +gratification.</p> + +<p>Cette bonne action eut immédiatement sa récompense.</p> + +<p>Le facteur, tirant de sa botte une assez grande enveloppe scellée d'un +large cachet noir, dit à la veuve:</p> + +<p>—Le voisin d'en face n'est pas une bonne pratique, car depuis trois +mois je ne lui ai jamais porté une lettre; mais en voici une qui en vaut +bien plusieurs! Eh! eh! il paraît qu'il aime mieux les gros morceaux que +les petites bouchées, le colonel Ulrik,—ajouta le facteur d'un air +capable.</p> + +<p>—Messieurs! messieurs! une lettre pour le Vampire!—s'écria madame +Lebœuf en saisissant l'enveloppe et en l'élevant au-dessus de sa tête +d'un air triomphant.</p> + +<p>Les habitués accoururent et entourèrent le comptoir.</p> + +<p>—Madame! madame!—s'écria le facteur; et craignant un abus de +confiance, il étendait la main pour reprendre sa lettre.</p> + +<p>—Soyez tranquille, mon garçon; nous ne lui ferons pas de mal, à cette +enveloppe! Laissez-nous seulement jeter un coup d'œil sur l'adresse.</p> + +<p>—Un simple coup d'œil,—ajouta M. Godet. Et, saisissant la lettre +dans ses mains tremblantes d'émotion, il la déposa précieusement sur le +marbre du comptoir.</p> + +<p>—Encore un verre d'eau-de-vie, mon garçon,—dit la veuve au +facteur.—Qu'importe que vous remettiez cette lettre cinq minutes plus +tard à son adresse!</p> + +<p>Le facteur but son second verre d'eau-de-vie sans quitter sa lettre des +yeux.</p> + +<p>—Voyons, voyons,—dit la veuve,—quelle est l'adresse...—Elle +lut:—<i>M. le colonel Ulrik, 38, rue Saint-Louis, Paris</i>.</p> + +<p>—Et le cachet, des armes?</p> + +<p>—Non, une losange pointillée.</p> + +<p>—Et le timbre?—demanda un autre curieux.</p> + +<p>—De Paris, levée de midi, et un franc de port, vu son poids,—répondit +le facteur.—Allons, maintenant, madame Lebœuf, vous l'avez assez +vue, cette lettre, j'espère.</p> + +<p>—Un moment, mon garçon, vous avez le nez bien rouge; buvez donc encore +un verre d'eau-de-vie. Il fait un froid terrible aujourd'hui.</p> + +<p>—Merci! merci! madame Lebœuf,—dit le facteur.—Vite! vite! ma +lettre!</p> + +<p>H. Godet et les habitués considéraient cette enveloppe avec une avidité +presque farouche; ils examinaient attentivement son papier épais, +bleuâtre, glacé, son écriture fine et déliée.</p> + +<p>Tout à coup la veuve appuya son nez camard sur la lettre, et +s'écria:—Oh! ça sent le musc, quelle horreur d'odeur!</p> + +<p>Nous devons à la vérité de déclarer que cette enveloppe sentait +extrêmement le vétiver; mais pour certaines gens tout parfum est musc, +et le musc est, par tradition, une abominable odeur.</p> + +<p>Tous les nez des habitués du café Lebœuf se posèrent alternativement +sur le paquet.</p> + +<p>Il n'y eut qu'un cri:—Ça sent le musc!</p> + +<p>—C'est une lettre de femme!—s'écria M. Godet d'un air inspiré,—et +d'une femme qui porte des odeurs.</p> + +<p>—Pouah!—fit la veuve Lebœuf avec une moue suprêmement dédaigneuse.</p> + +<p>—Et qui, par là-dessus, n'affranchit pas une lettre de cette +conséquence! une lettre d'un franc de port!—dit un autre habitué.</p> + +<p>—C'est-à-dire que ça ne peut être qu'une pas grand'chose, qu'un rien du +tout,—reprit madame Lebœuf en haussant les épaules.—Une créature +qui porte des odeurs, et qui n'a pas seulement de quoi affranchir ses +lettres!</p> + +<p>—Attendez donc, attendez donc,—dit M. Godet en réfléchissant;—cette +petite écriture fine et couchée... le numéro avant la rue.. oui! oui!... +plus de doute, cette lettre est d'une Anglaise!</p> + +<p>Que pouvait avoir de commun une femme qui portait des odeurs, une +Anglaise, avec un beau colonel étranger, qui ne sortait jamais le jour, +et qui allait dans les cimetières pendant la nuit?</p> + +<p>Tel fut le résumé des questions que se posèrent les habitués.</p> + +<p>Penchés autour de l'enveloppe, leurs yeux flamboyaient de convoitise.</p> + +<p>Certes, on peut affirmer, sans trop méjuger de l'espèce humaine, que, +s'il avait dépendu des curieux du café Lebœuf de pouvoir +immédiatement noyer d'un seul vœu le malheureux facteur pour +posséder cette précieuse lettre, le messager à collet rouge eût couru de +grands dangers.</p> + +<p>La veuve n'y tint pas, elle eut l'audace de soulever un coin de +l'enveloppe afin de tâcher d'apercevoir quelque chose de son contenu.</p> + +<p>Le facteur s'élança sur sa lettre en s'écriant qu'il y allait de sa +place et de la prison pour un tel abus de confiance.</p> + +<p>La veuve, emportée hors de toute limite par le démon de la curiosité, +tint bon; l'enveloppe allait se déchirer dans cette lutte, lorsqu'un des +habitués s'écria:—Messieurs! messieurs! en voici bien d'une autre! une +femme! une femme qui a l'air de chercher le numéro de la tanière du +Vampire!...</p> + +<p>Ces mots eurent un effet magique.</p> + +<p>La veuve abandonna la lettre déjà froissée, et colla son gros visage à +ses carreaux marbrés par la gelée. Le facteur sortit en toute hâte, +très-satisfait d'avoir échappé à ce guet-apens.</p> + +<p>Madame Lebœuf gratta légèrement avec son ongle la vapeur glacée qui +s'était formée à l'une des vitres, se ménagea une percée de vue et +regarda attentivement dans la rue.</p> + +<p>—Messieurs, ne nous montrons pas,—dit M. Godet,—nous effaroucherions +cette femme; imitons cette chère madame Lebœuf, mettons-nous chacun à +notre trou, et motus.</p> + +<p>Une fois aux aguets, les curieux furent amplement dédommagés de leur +longue attente de trois mois; les événements semblaient ce jour-là +s'accumuler.</p> + +<p>Le facteur frappa, remit sa lettre au domestique du colonel, qui examina +l'enveloppe d'un air soupçonneux, et parut irrité.</p> + +<p>A peine le facteur avait-il disparu, que la femme déjà signalée par les +oisifs s'approcha de la grande porte de l'hôtel; n'y trouvant pas de +marteau, elle se dirigea vers la petite porte du pavillon de gauche.</p> + +<p>Cette femme, assez âgée, semblait émue, agitée; elle portait un chapeau +noir et un manteau brun, sous lequel elle semblait cacher quelque chose.</p> + +<p>Après avoir sonné à la petite porte, au lieu d'attendre qu'on vînt lui +ouvrir, elle marcha de long en large, sans doute afin d'être moins +remarquée.</p> + +<p>Le domestique du colonel parut, la femme âgée lui dit quelques mots à la +hâte, lui donna un petit coffret d'écaille, incrusté d'or, et disparut +après avoir fait un signe d'intelligence à une personne que les oisifs +du café Lebœuf ne pouvaient encore apercevoir.</p> + +<p>Le domestique regarda un moment le coffret d'un air surpris, et referma +sa porte.</p> + +<p>M. Godet, la veuve et leurs complices en espionnage ne respiraient pas +derrière leurs carreaux; ils attendaient avec une indicible impatience +la femme invisible.</p> + +<p>Elle leur apparut enfin.</p> + +<p>C'était une jeune femme âgée de vingt-cinq ans environ. Sa mise était +fort simple: un petit chapeau de velours noir, une redingote de gros de +Naples carmélite très-foncé, et un grand châle de cachemire noir qui +tombait jusqu'aux volants de sa robe; elle cachait ses mains dans un +manchon de martre qui laissait apercevoir le coin d'un mouchoir +richement garni de valenciennes. Enfin, les plus jolis petits pieds du +monde semblaient frissonner de froid dans leurs bottines de satin noir.</p> + +<p>Ce qui frappait d'abord dans la figure de cette jeune femme, d'une +beauté remarquable, c'était le contraste de ses cheveux, du plus beau +blond cendré, avec ses grands yeux noirs et ses sourcils de même +couleur, hardiment accusés.</p> + +<p>De longues et épaisses boucles de cheveux, pressés par la passe de son +chapeau, cachaient à demi ses joues; malgré le froid qui aurait dû +aviver son teint, cette jeune femme était très-pâle: ses traits +paraissaient bouleversés par la frayeur.</p> + +<p>Deux fois elle leva au ciel ses yeux humides de larmes; et lorsqu'elle +rejoignit la personne qui l'attendait, ses lèvres, contractées par un +douloureux sourire, laissèrent voir des dents du plus bel émail.</p> + +<p>En passant devant madame Lebœuf elle hâta le pas.</p> + +<p>M. Godet n'y tint plus, il entr'ouvrit la porte, et vit les deux femmes +regagner un petit fiacre bleu à stores rouges qu'elles avaient laissé au +coin de la rue Saint-Louis.</p> + +<p>Elles montèrent en voiture et partirent en gardant les stores baissés.</p> + +<p>—J'espère... j'espère que voilà du nouveau!—dit M. Godet en se +croisant les bras et en secouant la tête d'un air triomphant.</p> + +<p>Et les habitués de récapituler les événements qui s'accumulaient depuis +le matin...</p> + +<p>—Une lettre qui sent le musc.</p> + +<p>—Une vieille femme qui apporte un coffret d'écaille incrusté d'or, d'un +air effaré.</p> + +<p>—Et enfin une jeune femme qui pleurniche en passant devant la porte du +Robin des Bois, du Vampire,—ajouta la veuve Lebœuf.</p> + +<p>—Saperlotte! la jolie créature!—dit M. Godet.</p> + +<p>—Ça... une belle femme... ça n'a pas plus de prestance que rien du +tout,—dit madame Lebœuf en se rengorgeant.</p> + +<p>—Je parie que c'est la femme qui porte des odeurs et qui n'affranchit +pas ses lettres! s'écria M. Godet après quelques minutes de réflexion.</p> + +<p>—L'Anglaise? Mais vous n'avez donc pas vu comme elle était habillée, +monsieur Godet?—reprit la veuve en haussant les épaules avec un air de +supériorité écrasante.—Ça une Anglaise! mais il n'y a rien de plus +facile à reconnaître qu'une Anglaise. Il n'y a qu'à voir la manière dont +elle s'habille. C'est bien simple: en toute saison un bibi en paille, un +spencer rose, une jupe écossaise, des brodequins vert clair ou jaune +citron; avec cela presque toujours les cheveux rouges: témoin les +<i>Anglaises pour rire</i>, aux Variétés. C'est une pièce qui ne date pas +d'hier, et qui a de l'autorité, puisque ça se joue en public. Encore une +fois, depuis que le monde est monde, les Anglaises, les vraies Anglaises +n'ont jamais été autrement habillées.</p> + +<p>Malheureusement; l'arrivée de deux individus qui entrèrent brusquement +dans le café interrompit les observations et les enseignements de madame +Lebœuf sur la monographie des Anglaises.</p> + +<p>Les habitués contemplèrent avec un redoublement de curiosité ces deux +nouveaux personnages, évidemment aussi étrangers au quartier du Marais, +que l'était la jeune et charmante femme dont nous avons tout à l'heure +esquissé le portrait.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="A-CHAPITRE_III" id="A-CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3> + +<h4>LES RECHERCHES.</h4> + +<p>Les deux inconnus étaient jeunes et vêtus avec élégance.</p> + +<p>Quoiqu'il fît très-froid, ni l'un ni l'autre n'étaient défigurés par ces +abominables sacs, si mal imités du <i>north-west</i> des marins anglais, et +appelés paletots par les tailleurs français.</p> + +<p>Le plus jeune de ces deux hommes, blond, mince, d'une charmante +tournure, portait par-dessus ses vêtements une redingote de drap +blanchâtre, ouatée, à longue et large taille. Le gros nœud de sa +cravate de satin noir était fixé par une petite épingle de turquoise; +son pantalon, presque juste et d'un bleu très-clair, s'échancrait avec +grâce sur ses bottes glacées d'un brillant vernis.</p> + +<p>L'autre inconnu, brun, un peu plus âgé, avait aussi les dehors d'un +homme du monde; il portait un surtout couleur de bronze, doublé au +collet et au revers de velours de même nuance mais <i>écrasé</i>. Son +pantalon, gris clair, laissait voir un fort joli pied chaussé d'un +soulier à bottine de casimir noir; une cravate de fantaisie, d'un rouge +brique, à larges raies blanches, assortissait à merveille son teint et +ses cheveux bruns.</p> + +<p>Nous insistons sur ces puérils détails, parce qu'ils expliquent la +curiosité avide et pour ainsi dire sauvage avec laquelle ces deux hommes +furent examinés par les habitués du café Lebœuf.</p> + +<p>Le plus jeune des deux inconnus, blond et d'une figure remplie de +distinction, semblait en proie à une vive émotion.</p> + +<p>En entrant il ôta son chapeau, s'assit presque avec accablement devant +une table, et appuya sa tête dans ses deux mains, parfaitement bien +gantées de peau de Suède.</p> + +<p>—Que diable!—lui dit son ami (que nous appellerons Alfred)—que +diable! Gaston, calmez-vous; vous vous serez trompé, vous dis-je... ce +n'était sûrement pas elle.</p> + +<p>—Ce n'était pas elle?—reprit Gaston en relevant vivement la tête et en +souriant avec amertume.—Ce n'était pas elle? Comment! quand, au bal +masqué, je la reconnaîtrais entre mille femmes rien qu'à sa démarche, +rien qu'à ce je ne sais quoi qui n'appartient qu'à elle, vous voulez que +je me sois trompé? Allons donc, Alfred, vous me prenez pour un enfant; +je l'ai vue quitter sa voiture et monter en fiacre, vous dis-je, un +petit fiacre bleu à stores rouges; elle était avec sa maudite madame +Blondeau, qui portait le coffret.</p> + +<p>A ces mots, prononcés assez haut par le jeune homme, les habitués du +café Lebœuf ne purent retenir un mouvement de joie.</p> + +<p>M. Godet dit à vois basse à ses complices...</p> + +<p>—Entendez-vous? entendez-vous?... le coffret!... C'est sans doute celui +que la vieille femme a apporté tout à l'heure au domestique du Vampire. +Bravo! Cela se complique, cela devient fort intéressant. Écoutons. +Donnez-moi un journal; je vais me glisser adroitement près de ces deux +messieurs, qui m'ont l'air de gaillards de la plus haute volée.</p> + +<p>En disant ces mots, il s'approcha de la table où causaient ces deux +jeunes gens.</p> + +<p>Ceux-ci s'apercevant qu'on les regardait avec attention, contrariés du +voisinage de M. Godet, reprirent leur conversation en anglais, au grand +désappointement des curieux.</p> + +<p>—Mais quel était ce coffret?—dit Alfred.</p> + +<p>—Un coffret qu'elle m'avait donné, et que mon valet de chambre a été +assez sot pour remettre à cette madame Blondeau, croyant qu'elle venait +de ma part... Ce matin, en rentrant chez moi, Pierre m'apprend cette +belle équipée; dans mon étonnement je cours chez <i>elle</i>, <i>elle</i> était +sortie... Je vous rencontre au pont Royal, devant le pavillon de Flore: +pendant que nous causions, je la vois aussi clairement que je vous vois, +de l'autre côté du pont, monter en fiacre bleu, avec madame Blondeau.</p> + +<p>—Le fiacre part, reprit Alfred;—nous n'avons que le temps de traverser +le pont, pendant que vous observez la direction de la citadine: je cours +rue du Bac chercher un cabriolet de régie; je l'amène, nous y montons +et nous suivons le petit fiacre jusqu'à l'entrée de la rue du Temple. +Depuis une heure, nous battons toutes les rues pour le retrouver; +impossible... Mais, encore une fois, que voulez-vous qu'elle vienne +faire au Marais, dans cette solitude? Elle n'y connaît pas une âme, +m'avez-vous dit... Allons, vous vous serez trompé, vous dis-je...—Eh +bien! non, non, soit,—reprit Alfred à un nouveau mouvement d'impatience +de son ami;—soit, c'est bien elle que vous avez vue; mais alors, entre +nous, je ne conçois plus rien à votre dépit, à votre inquiétude. Vous me +disiez encore hier que vous vouliez rompre cette liaison, que votre +mariage...</p> + +<p>—Eh! sans doute oui, je voulais rompre: depuis deux mois je travaille +sourdement à cette rupture; mais j'avais mille raisons pour la ménager, +et il m'est odieux d'être prévenu. Ce coffret renfermait ses lettres, je +suis au désespoir d'en être dessaisi. Jamais je ne rends les lettres, +c'est un système: on ne sait pas ce qui peut arriver.</p> + +<p>—Mais comment alors Pierre a-t-il remis ce coffre?</p> + +<p>—Eh! cette infernale Blondeau est venue, mon Dieu! le lui demander de +ma part, disant que j'étais chez sa maîtresse. Pierre a cent fois vu +Blondeau venir m'apporter des lettres ou faire des commissions de +confiance, il ne s'est méfié de rien, il l'a crue.</p> + +<p>—<i>Elle</i> savait donc que ses lettres étaient dans ce coffret?</p> + +<p>—Sans doute, <i>elle</i> me l'avait donné pour les y enfermer; j'en avais +la clef et le secret: il était dans un meuble de ma chambre à coucher, +que je ne ferme pas... car j'ai toute confiance en Pierre.</p> + +<p>—Mais, mon cher Gaston, j'y songe, il y a là dedans quelque chose +d'inexplicable; au lieu d'emporter ce coffret je ne sais où, pourquoi ne +l'a-t-elle pas tout bonnement gardé chez elle?</p> + +<p>—<i>Elle</i> ne l'aurait pas osé.</p> + +<p>—<i>Elle</i> ne l'aurait pas osé!... Ce n'est pas, j'espère, la jalousie de +son mari qui pouvait l'effrayer,—dit Alfred en souriant malgré lui.</p> + +<p>—Je ne puis vous en dire davantage.—reprit Gaston d'un air +très-embarrassé et en rougissant beaucoup; mais <i>elle</i> a des raisons +pour croire ce coffret beaucoup plus en sûreté partout ailleurs que chez +elle.</p> + +<p>Alfred regarda Gaston avec étonnement. C'est différent,—dit-il;—alors +je vous crois. Mais, au pis-aller, ce ne sont que des lettres rendues +involontairement, et je ne vois pas...</p> + +<p>—Non, ce n'est pas tout! Sachez donc que sur ses lettres il y avait des +notes de moi et d'une autre femme sur cet amour... Eh! mon Dieu, oui! un +défi, une exagération de rouerie, je ne sais quelle fanfaronnade de +régence du plus mauvais goût où je me suis laissé malheureusement +entraîner, et que je maudis maintenant. Car si <i>elle</i> le veut, et +j'avoue que j'ai assez mal agi avec <i>elle</i> pour qu'elle le veuille, elle +peut me faire un mal horrible. Je connais son esprit, sa volonté, vous +savez son influence dans le monde... Ah! tenez... tenez, Alfred, avec +mes prétentions de finesse, j'ai agi comme un écolier, comme un sot; je +suis maintenant à sa merci!</p> + +<p>—Allons, allons, mon cher Gaston. C'est bien assez d'attendre les +remords sans aller au-devant d'eux, pas d'exagérations. Vous avez eu des +torts... envers <i>elle</i>, dites-vous. Mais la question n'est pas là; il +s'agit de savoir si ces torts peuvent vous nuire: eh bien! je ne le +crois pas. On la dit généreuse et fière; autrefois, vous-même ne +tarissiez pas sur les qualités de son cœur; vous la souteniez +incapable d'une perfidie, d'une noirceur.</p> + +<p>—Eh, vous savez comme moi que ce sont justement ces caractères-là qui +quelquefois souffrent, s'irritent, se vengent le plus cruellement des +perfidies... jamais je n'ai eu à me plaindre d'<i>elle</i>, et pourtant je +lui ai donné bien des motifs de jalousie; mais c'est un de ces +caractères entiers qui dévorent leurs larmes et qui vous accueillent +toujours avec un front serein. Ça en est souvent blessant pour +l'amour-propre! A part cela, encore une fois, je n'ai rien à lui +reprocher. Si vous n'étiez pas venu me proposer ce mariage qui fera +monter ma fortune à plus de cinquante mille écus de rente, sans les +espérances, j'aurais pardieu conservé cette liaison, si ce n'est comme +un bien vif plaisir, du moins comme une habitude agréable; et puis, il +n'y avait rien de gênant dans nos relations, ça m'était commode... et +après tout, on sait ce qu'on quitte et l'on ne sait pas ce qu'on prend.</p> + +<p>—Tout cela, mon cher Gaston, est raisonné à merveille, c'est du <i>triple +bouquet</i> d'égoïsme; toute votre conduite s'est jusqu'ici ressentie de +cet adorable parfum de personnalité. Ne vous laissez donc pas égarer +par de vaines terreurs. Vous vouliez rompre? eh bien, l'enlèvement de +cette cassette est un flagrant motif de rupture. Quant aux <i>notes</i>, +comme vous appelez ça, quant aux notes qu'elle y trouvera, une femme +dans sa position, une femme qui se respecte autant qu'elle, ne risque +pas une vengeance qui peut la perdre ou la faire passer pour avoir été +sacrifiée à... ma foi, je ne vous demande pas à qui... peu m'importe... +Encore une fois, mon cher Gaston, croyez-moi donc... tout ceci est pour +le mieux. Eh! mon Dieu!—s'écria-t-il après un moment de silence et +frappé d'une idée subite,—elle s'est peut-être tout bonnement fait +conduire au bord de la rivière pour y jeter ce coffret.</p> + +<p>—Mais vous êtes fou, Alfred! Elle aurait brûlé les lettres chez elle et +tout eût été dit... Encore une fois, elle les garde, c'est pour en faire +un méchant usage.</p> + +<p>—Un méchant usage!—dit Alfred en haussant les épaules avec +impatience.—Que prouvent ces lettres, après tout?... que vous avez mal +agi avec elle, que vous l'avez sacrifiée? Eh! qui diable prend jamais le +parti d'une femme sacrifiée? Accablez une femme du monde des plus odieux +procédés, traitez-la publiquement avec la plus atroce cruauté, ses amis +intimes crieront partout que la malheureuse n'a que ce qu'elle méritait, +et les hommes envieront votre brutale insolence sans oser vous imiter, +comme les petits voleurs envient les assassins!</p> + +<p>—Je vous dis que vous ne la connaissez pas,—reprit Gaston.</p> + +<p>Voyant la pâleur et l'agitation de son ami, Alfred lui dit cette fois en +français:—Allons, Gaston, remettez-vous; nous étions entrés dans cet +abominable cabaret pour nous reposer un moment et pour boire un verre +d'eau.</p> + +<p>—Vous avez raison,—reprit Alfred en regardant autour de lui:—mais +tout ici a l'air si malpropre, que nous ne pourrons peut-être pas +seulement avoir un verre d'eau supportable.</p> + +<p>Ces inconvenantes paroles augmentèrent la colère de madame Lebœuf et +celle de ses habitués, furieux de n'avoir pas pu prendre part à la +conversation des deux jeunes gens, depuis que ceux-ci avaient parlé +anglais.</p> + +<p>—Madame, un verre d'eau sucrée, je vous prie, dit Gaston à la veuve.</p> + +<p>Celle-ci, sans répondre, agita majestueusement une sonnette cassée, en +criant d'une voix glapissante:</p> + +<p>—Boitard! Boitard! un verre d'eau sucrée!</p> + +<p>—Quelle affreuse odeur de poêle!—dit Gaston en appuyant son +front;—j'ai la tête en feu.</p> + +<p>—Il se joint à cela,—reprit Alfred avec dégoût,—je ne sais quelle +senteur de moisi et de vieux rentier qui fait que décidément ça +empeste...</p> + +<p>—Mais, madame, j'avais demandé un verre d'eau!—dit Gaston avec +impatience.</p> + +<p>—Mais, monsieur, il me semble que j'ai sonné Boitard assez +fort,—répondit aigrement la veuve en agitant de nouveau sa sonnette.</p> + +<p>—Au fait, c'est vrai, Gaston, madame a sonné Boitard,—dit Alfred avec +beaucoup de sérieux; ayez un peu de patience. Mais comme je me défie de +la présence de Boitard, par précaution je vais allumer un cigare.</p> + +<p>Alfred tira un cigare d'un cigarero de paille de Lima, prit une +allumette chimique dans une petite boîte d'argent damasquinée, et +commença à fumer.</p> + +<p>Les habitués du café se regardèrent avec stupéfaction, ne sachant +comment qualifier cette audacieuse innovation.</p> + +<p>Quelques-uns toussèrent, d'autres poussèrent quelques hum! hum! +énergiques. Nul doute que, sans l'intérêt de curiosité qu'inspiraient +ces jeunes gens, par le rôle qu'ils semblaient jouer dans l'aventure du +coffret remis au domestique du Vampire, nul doute que la veuve et ses +partisans n'eussent vivement protesté contre ces manières de tabagie.</p> + +<p>A ce moment parut Boitard, garçon joufflu, aux bras nus, et pour qui +toute saison était canicule.</p> + +<p>Il portait sur un plateau écaillé une carafe, un verre de deux pouces +d'épaisseur, et cinq morceaux de sucre dans une soucoupe fêlée.</p> + +<p>Pendant que Gaston semblait livré à de profondes réflexions, Alfred, les +deux mains dans ses poches, regardait le verre d'eau avec une défiance +mêlée de dégoût; tout à coup il s'écria:</p> + +<p>—Mais, Boitard, mon cher, il y a une araignée dans votre carafe. C'est +plus que nous n'avons demandé. Nous sommes pressés. Nous voudrions un +simple verre d'eau sans araignée, si c'est possible.</p> + +<p>Boitard passa une grosse main rouge dans ses cheveux, se gratta la +tête, regarda attentivement dans la carafe, et reconnut en effet la +présence réelle d'une araignée.</p> + +<p>Au lieu d'être accablé par cette abominable découverte, il haussa les +épaules en se tournant à demi du côté de la veuve et des habitués.</p> + +<p>Ce mouvement semblait dire: «En vérité, ce monsieur fait bien le dégoûté +avec son araignée!»</p> + +<p>A quoi la veuve et les habitués répondirent par une autre pantomime +signifiant à peu près: «Ah! mon Dieu! ne nous en parlez pas, Boitard; +cela fait pitié!»</p> + +<p>Alors Boitard, haussant de nouveau les épaules, prit la carafe d'une +main, enfonça à plusieurs reprises son gros vilain doigt dans le goulot, +et commença une pêche d'un nouveau genre.</p> + +<p>Cette pêche fut couronnée d'un plein succès. Boitard retira l'araignée, +la prit délicatement entre le pouce et l'index, l'écrasa sous son pied, +remit, avec un imperturbable sang-froid, la carafe sur la table, et dit +à Alfred, comme s'il lui eût reproché un caprice d'enfant gâté:—Eh +bien, monsieur, j'espère que vous ne me direz plus qu'il y a des +araignées dans l'eau, maintenant!</p> + +<p>Alfred avait contemplé la manœuvre de Boitard avec une admiration +profonde. Ces derniers mots lui parurent sublimes.</p> + +<p>Il lui mit cent sous dans la main et lui dit:—Ceci est pour vous, +Boitard; toute perfection a son prix, et, dans votre spécialité, vous +êtes, mon cher, magnifiquement malpropre.</p> + +<p>Boitard regardait tour à tour Alfred, l'argent, la veuve et les +habitués, d'un air stupide.</p> + +<p>Gaston, toujours resté rêveur, dit à demi-voix, en se parlant à +lui-même;—Que faire?... que faire?... Où est à cette heure ce +coffret?—Et il avança machinalement la main vers la carafe.</p> + +<p>—Du diable! si vous touchez à cela, Gaston,—dit Alfred.</p> + +<p>Et il raconta à son ami la pêche à l'araignée.</p> + +<p>Gaston repoussa le plateau avec horreur, et s'écria avec impatience:</p> + +<p>—Allons, il est impossible de boire un verre d'eau: j'ai la tête +brûlante, j'ai la gorge en feu... Venez, Alfred; tâchons de trouver +quelque endroit un peu moins répugnant.</p> + +<p>Ces mots mirent le comble à la colère de la veuve.</p> + +<p>Elle s'écria d'un air indigné en s'adressant à Alfred:</p> + +<p>—D'abord, monsieur, on ne fume pas ici comme dans un estaminet, +entendez-vous? Et puis, je suis bien aise de vous dire, malgré votre air +ricaneur, que, si vous ne buvez pas ce qu'on vous sert ici, vous ne +devez pas chercher à en dégoûter les autres.</p> + +<p>Alfred répondit avec un sérieux imperturbable:</p> + +<p>—Croyez, ma chère madame, que je n'ai pas abusé de mon influence sur +monsieur. Je vous déclare que, lorsqu'il est abandonné à ses propres +penchants, il ne mange jamais d'araignée.</p> + +<p>—Venez, cette femme est folle,—dit Gaston en jetant un louis sur le +comptoir.</p> + +<p>La veuve repoussa fièrement la pièce d'or, en s'écriant que, dans son +établissement, on ne payait que ce que l'on avait <i>consumé</i>.</p> + +<p>—J'ai donné à ce drôle pour son araignée,—dit Alfred à Gaston.</p> + +<p>Celui-ci reprit son louis, et les deux jeunes gens sortirent.</p> + +<p>A peine avaient-ils fermé la porte du café, que M. Godet les suivit +nu-tête, malgré le froid.</p> + +<p>—Votre chapeau, M. Godet!—s'écria la veuve, qui devina les intentions +de son habitué.</p> + +<p>—Mon chapeau!—dit M. Godet,—il n'en est pas besoin; je vais à +l'instant vous les ramener ici pieds et poings liés, et doux comme des +moutons, ces beaux godelureaux.</p> + +<p>En deux enjambées il rejoignit les jeunes gens, et toucha légèrement la +manche d'Alfred, qui lui inspirait plus de confiance.</p> + +<p>—Que voulez-vous, monsieur?—dit ce dernier, étonné de la grotesque +figure de l'habitué.</p> + +<p>—Je veux, monsieur, vous rendre un immense service si j'en étais +capable, ainsi que cela se doit faire entre bons citoyens; je vous +propose de nous liguer contre l'ennemi commun. Or, dans ce moment, notre +ennemi commun c'est le Robin des Bois, en d'autres termes le <i>Vampire</i>.</p> + +<p>Alfred et Gaston regardèrent M. Godet sans comprendre un mot à son +étrange langage.</p> + +<p>Gaston finit par dire à Alfred:—Venez, mon ami; ne voyez-vous pas que +ces gens-là sont fous?</p> + +<p>—C'est que celui-ci a l'air bien bête pour un fou,—dit Alfred.</p> + +<p>M. Godet, craignant de voir sa proie lui échapper, ne releva pas le +propos, et ajouta très-vite, d'un air mystérieux:</p> + +<p>—Je sais tout, vous cherchez une jeune dame qui était dans un petit +fiacre bleu à stores rouges avec une femme plus âgée. Chapeau noir, +manteau puce, cheveux gris, voilà le signalement de la vieille; cheveux +blonds, sourcils et yeux noirs, voilà le signalement de la jeune.</p> + +<p>—Ce sont elles!—s'écria Gaston; puis, reprenant son sang-froid, il dit +à M. Godet, qui triomphait d'une joie maligne:</p> + +<p>—En effet, monsieur, j'aurais intérêt à savoir quelle direction ont +prise les personnes dont vous parlez.</p> + +<p>—Et surtout à savoir où elles ont porté la petite cassette d'écaille +incrustée d'or, n'est-ce pas, monsieur?—reprit M. Godet.</p> + +<p>—Comment êtes-vous instruit de cela?—reprit Gaston de plus en plus +étonné.</p> + +<p>—Tout ce que je puis vous affirmer sur l'honneur, c'est que la vieille +femme en question a remis, il y a une heure, devant moi, le coffret au +domestique du <i>Vampire</i>, dit M. Godet.</p> + +<p>Cette nouvelle était tellement inattendue, si surprenante, que les deux +jeunes gens ne la pouvaient croire.</p> + +<p>Mille sentiments contraires, l'inquiétude, la colère, la jalousie, la +vengeance, la curiosité, se heurtèrent dans l'esprit de Gaston.</p> + +<p>—Monsieur,—s'écria-t-il en pâlissant,—il faut que vous me disiez à +l'instant quelle est la personne que vous avez surnommée le <i>Vampire</i>, +et quelle est sa demeure.</p> + +<p>—Peste! vous n'êtes pas dégoûté, mon cher ami,—pensa M. Godet, qui +n'était pas disposé à abandonner sitôt ses victimes. Il reprit, en +montrant son crâne chauve:—Je vous ferai observer, messieurs, qu'à mon +âge je ne suis plus dans mon printemps. Si vous vouliez rentrer au café +Lebœuf, nous y causerions sans y geler.</p> + +<p>—Soit, monsieur,—dit Gaston en reprenant avec impatience le chemin du +café de la veuve.</p> + +<p>Jamais triomphateur romain, traînant à sa suite des populations +esclaves, ne fut plus fier que M. Godet en rentrant dans le café de la +veuve, suivi des deux jeunes gens.</p> + +<p>Il fit un signe aux habitués, afin de modérer leur curiosité, et +s'enfonça dans un coin du café.</p> + +<p>M. Godet se garda bien d'apprendre tout de suite aux deux jeunes gens le +nom du colonel; malgré leur impatience, il leur fallut subir toutes les +absurdes histoires forgées par le doyen des habitués du café Lebœuf.</p> + +<p>Sans les faits précis, évidents, que cet impitoyable curieux avait déjà +révélés, Gaston n'aurait pas ajouté la moindre foi à ses paroles; il fut +pourtant obligé d'entendre l'histoire du coup de fusil, de la voiture +magnifiquement harnachée, de l'uniforme du colonel, et, enfin, de ses +sacriléges stations au cimetière du Père-Lachaise.</p> + +<p>A travers toutes ces sottises, les jeunes gens furent du moins frappés +de l'existence étrange du colonel.</p> + +<p>—Enfin, monsieur,—dit Gaston,—j'ai l'honneur de vous le demander pour +la vingtième fois, faites-moi la grâce de me dire où demeure cet homme. +Tous ces détails sont fort curieux sans doute, mais encore une fois, +l'adresse du colonel, son adresse?...</p> + +<p>—Suivez-moi, messieurs,—dit Godet en se levant subitement d'un air +imposant.</p> + +<p>Il ouvrit la porte du café, allongea le doigt, montra à Gaston la petite +porte de l'hôtel d'Orbesson, et lui dit:—Voilà, monsieur... la demeure +du Vampire, en face... la porte à guichet.</p> + +<p>Gaston courut vers la porte sans prononcer une parole.</p> + +<p>M. Godet referma la porte, et s'écria en se frottant les mains avec une +joie diabolique:</p> + +<p>—Ça chauffe, messieurs, ça chauffe; maintenant à nos trous, à nos +trous.</p> + +<p>Les habitués du café Lebœuf se remirent en observation.</p> + +<p>Gaston sonnait avec violence.</p> + +<p>La figure du vieux domestique du colonel parut, non pas à la porte, mais +au guichet.</p> + +<p>Les deux jeunes gens semblèrent faire les plus vives instances pour +entrer: prier, menacer même, tout fut inutile; il fallut que Gaston se +résignât à passer par le guichet sa carte, sur laquelle il écrivit à la +hâte quelques mots au crayon.</p> + +<p>S'apercevant que les deux inconnus parlaient avec chaleur, M. Godet +entr'ouvrit la porte du café, et entendit distinctement Gaston dire +d'une voix courroucée:</p> + +<p>—A demain matin neuf heures. Il n'y aura pas d'excuses, j'espère.</p> + +<p>Les deux jeunes gens disparurent en marchant à grands pas.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="A-CHAPITRE_IV" id="A-CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3> + +<h4>LE RENDEZ-VOUS.</h4> + +<p>Le lendemain matin à neuf heures, la voiture de Gaston s'arrêta devant +l'hôtel d'Orbesson.</p> + +<p>Le valet de pied sonna, la petite porte s'ouvrit, le vieux domestique +parut.</p> + +<p>Gaston et Alfred descendirent.</p> + +<p>—M. le colonel Ulrik?—dit Gaston.</p> + +<p>Le domestique s'inclina sans répondre, et précéda les deux jeunes gens.</p> + +<p>Rien de plus triste, de plus désolé que l'intérieur de cette vaste +maison.</p> + +<p>Plusieurs grandes dalles provenant sans doute de quelques démolitions +étaient couchées çà et là sous l'herbe qui envahissait la cour. On eût +dit les pierres sépulcrales d'un cimetière abandonné.</p> + +<p>Toutes les fenêtres étaient extérieurement fermées; la porte vitrée du +vestibule cria sur ses gonds rouillés, et fit retentir d'un bruit +lugubre la voûte sonore du grand escalier.</p> + +<p>Le colonel habitait le rez-de-chaussée. Le domestique conduisit les deux +jeunes gens dans un immense salon à peine meublé; ses hautes fenêtres +sans rideaux et à petits carreaux s'ouvraient sur un jardin entouré de +grandes murailles, triste comme un jardin de cloître.</p> + +<p>—Monsieur le colonel va venir à l'instant,—dit le domestique;—et il +disparut.</p> + +<p>Le jour était sombre, bas; le vent gémissait tristement à travers les +portes mal closes. Tout dans cette demeure révélait, non pas la misère, +non pas l'incurie, mais la plus profonde insouciance du bien-être +matériel.</p> + +<p>Alfred et Gaston se regardèrent quelques moments en silence.</p> + +<p>—Depuis que nous sommes entrés,—dit Alfred en frissonnant de +froid,—on dirait que je me sens sur les épaules une chape de plomb +glacé. Il n'y a de feu nulle part... C'est un vrai Spartiate que cet +homme-là.</p> + +<p>—Cet homme! quel est-il? quel est-il?—dit Gaston en se parlant à +lui-même.</p> + +<p>—<i>Elle</i> seule aurait pu vous éclairer; mais elle est partie cette nuit, +je crois?</p> + +<p>—Cette nuit,—répondit Gaston.</p> + +<p>—Ulrik!—dit Alfred,—Ulrik! ça doit être un nom russe, prussien ou +allemand. Je suis allé hier au club de l'Union, espérant y trouver +quelques membres du corps diplomatique; en effet, j'y ai vu trois ou +quatre secrétaires de légation ou d'ambassade. Mais aucun ne connaît le +colonel Ulrik. Il n'y a plus de ressource pour nous éclairer que dans M. +l'ambassadeur de Russie, mais je n'ai pu le rencontrer.</p> + +<p>—Après tout, que m'importe?—dit Gaston. Cet homme a mon secret; elle +m'a sans doute sacrifié à lui, c'est une indigne trahison. Je le tuerai +ou il me tuera.</p> + +<p>—N'allez pas si vite, mon ami; peut-être cet imbécile d'hier nous +a-t-il mal renseignés. Sans doute, toutes les apparences tendent à faire +croire qu'<i>elle</i>-même a apporté ce coffret ici; mais remarquez-le bien, +elle n'est pas entrée; c'est madame Blondeau qui l'a remis au +domestique; enfin, Gaston, je m'en rapporte à vous; vous avez trop +l'habitude du monde et de ces sortes d'affaires pour vous conduire en +enfant: ceci est grave; ce que nous pouvons faire de mieux est de nous +mesurer sur les circonstances qui vont suivre.</p> + +<p>—Ce qui m'exaspère, s'écria Gaston,—c'est la fausseté de cette femme! +Je la croyais incapable, non pas d'un mensonge, mais de la plus légère +dissimulation. Eh bien! jamais elle n'a même prononcé devant moi le nom +de cet homme, et c'est à lui qu'elle confie... Tenez, il y a là un +odieux mystère que j'ai hâte de pénétrer.</p> + +<p>—Tout ce que ce bavard nous a raconté hier de la vie du colonel est +assez étrange,—dit Alfred;—il en ressort du moins que c'est un être +infiniment bizarre. Cet intérieur délabré n'annonce pas non plus un +caractère des plus réjouissants; sans vos tristes préoccupations, je +serais ravi de me trouver face à face avec <i>Robin des Bois</i>, avec le +<i>Vampire</i>, comme disent ces bonnes gens. Mais quel froid!...... quel +froid! Si c'est le diable, il devrait au moins, par égard pour ceux qui +viennent le voir, jeter ici comme un reflet de sa rôtissoire infernale.</p> + +<p>A ce moment, le domestique ouvrit une porte; le colonel entra.</p> + +<p>C'était un homme de haute taille, très-simplement vêtu. Il paraissait +âgé de trente-six ans, quoique ses cheveux bruns commençassent à +grisonner légèrement sur les tempes.</p> + +<p>Son teint était très-basané; le pli profond qui séparait ses sourcils +noirs, droits et prononcés, lui donnait une physionomie dure, hautaine, +quoique ses traits, d'ailleurs très-réguliers, eussent pu dans d'autres +temps exprimer des sentiments plus doux. Il tenait à la main la carte de +Gaston; il y jeta les yeux, et dit d'une voix ferme, brève, et sans +aucun accent étranger, en interrogeant à la fois les deux jeunes gens:</p> + +<p>—Monsieur le comte Gaston de Senneville?</p> + +<p>—C'est moi, monsieur,—dit Gaston.—Puis, montrant son ami, il +ajouta:—M. le marquis de Baudricourt.</p> + +<p>Le colonel fit de nouveau un léger mouvement de tête en manière de +salut.</p> + +<p>Regardant Gaston bien en face, croisant ses mains derrière son dos, il +attendit que ce dernier lui expliquât le sujet de cette visite.</p> + +<p>Malgré son assurance, malgré son habitude du monde, Gaston resta un +moment interdit.</p> + +<p>Les traits durs et bronzés du colonel étaient impassibles; on eût dit un +masque d'airain. Ses grands yeux gris avaient un regard clair, fixe, +pénétrant, qui, à la longue, devenait insupportable.</p> + +<p>Rien de plus difficile que de rompre certains silences. Soit qu'Alfred +attendît que Gaston prît la parole, soit que celui-ci attendît que le +colonel parlât, tous trois restèrent muets quelques minutes.</p> + +<p>Alors seulement Gaston sentit qu'il lui serait assez difficile +d'expliquer le sujet de sa visite sans compromettre la femme dont il +croyait avoir à se plaindre.</p> + +<p>Ainsi que cela arrive souvent, au moment de l'explication qu'il venait +demander, Gaston fut assailli de mille réflexions qu'il aurait dû faire +avant que de se présenter chez le colonel.</p> + +<p>L'embarras, le dépit, la colère, lui firent monter la rougeur au front. +Alfred, voulant mettre un terme à cette scène embarrassante, dit au +colonel:</p> + +<p>—Monsieur, vous savez sans doute le sujet qui nous amène auprès de +vous?</p> + +<p>—Non, monsieur,—dit Ulrik.</p> + +<p>—Il s'agit, monsieur, d'un coffret qui m'appartient,—s'écria Gaston, +et qui vous a été remis hier par une femme que vous devez connaître... +car elle est l'émissaire d'une autre femme qui ne peut sans doute vous +être inconnue...</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur,—répondit le +colonel.</p> + +<p>—Monsieur!...—dit vivement Gaston.</p> + +<p>—Monsieur!...—dit le colonel sans élever davantage la voix.</p> + +<p>Il y eut un nouveau silence; Gaston se mordit les lèvres de dépit.</p> + +<p>Alfred reprit avec sang-froid:</p> + +<p>—M. de Senneville a le plus grand intérêt, monsieur, à savoir si un +coffret qui lui appartient, et qui renferme des papiers fort importants, +vous a été remis hier dans l'après-midi. Si vous voulez bien, monsieur, +lui donner votre parole d'honneur que ce coffret n'a pas été ou n'est +pas en votre possession, M. de Senneville se déclarera satisfait.</p> + +<p>—Je ne me déclarerai satisfait que si...</p> + +<p>—Mon ami, vous avez bien voulu me prendre pour conseil, dit +Alfred,—permettez-moi donc de m'expliquer avec monsieur.</p> + +<p>—L'explication sera fort simple, messieurs,—dit le colonel en faisant +quelques pas vers la porte pour montrer que toute autre question serait +vaine:—je n'ai aucune réponse à faire.</p> + +<p>—Ainsi, monsieur,—s'écria Gaston,—vous refusez de donner votre parole +que...</p> + +<p>—Je refuse, monsieur, de répondre aux questions dont je n'admets pas la +convenance,—dit le colonel; et il s'avança toujours vers la porte.</p> + +<p>Gaston et Alfred restèrent près de la fenêtre.</p> + +<p>—Monsieur,—dit Alfred en se contenant à peine,—votre mouvement vers +la porte signifierait-il que cette conversation a trop duré?</p> + +<p>—<i>Trop</i>..... peut-être, monsieur,—dit le colonel en mettant la main +sur la serrure,—mais certainement <i>assez</i>.... Je n'ai rien à dire ni à +écouter.</p> + +<p>—Et moi, je vous déclare, monsieur, que je ne sortirai pas d'ici que +vous ne m'ayez répondu—s'écria Gaston.—Ce coffret est-il ici, oui ou +non?</p> + +<p>—Un mot, monsieur, je vous prie,—dit Alfred, qui semblait vouloir +épuiser toutes les voies de conciliation.—Vous êtes homme du monde, +monsieur, et nous nous sommes adressés à vous en gens du monde, nous +nous y sommes résolus après de sûrs renseignements: ces renseignements +nous donnent la certitude que le coffret dont il s'agit a été remis, +sinon à vous, monsieur, du moins à un de vos gens. Si vous ignorez cette +circonstance, veuillez interroger votre domestique.</p> + +<p>—Cela est inutile, monsieur.</p> + +<p>—Mais alors,—s'écria Gaston en frappant du pied avec violence,—il +faut...</p> + +<p>—Gaston... un mot encore,—dit Alfred;—et il ajouta:</p> + +<p>—Puisque vous nous refusez cet éclaircissement, monsieur, vous restez +seul responsable du fait en question. Nous nous adressons une dernière +fois à votre honneur, pour obtenir de vous une réponse positive. M. de +Senneville serait aux regrets de sortir des bornes de la modération, et +vous êtes, monsieur, de trop bonne compagnie pour ne pas accueillir avec +politesse une demande faite avec politesse.</p> + +<p>—J'ai déjà eu l'honneur de vous dire deux fois, messieurs, que je +n'avais aucune réponse à faire à ce sujet,—répéta le colonel, toujours +calme et froid.</p> + +<p>Alfred et Gaston se regardèrent avec indignation.</p> + +<p>—Il est évident, monsieur,—dit Alfred, que nous ne pouvons vous forcer +à parler et à vous expliquer; mais...</p> + +<p>—Il est inutile de prolonger davantage cet entretien, monsieur,—dit +fermement Gaston;—refuser de répondre, c'est avouer que vous possédez +ce coffret; j'ai des raisons de regarder cette possession comme un +outrage pour moi, je vous en demande donc satisfaction.</p> + +<p>—Soit, monsieur,—dit le colonel en ouvrant la porte du salon.</p> + +<p>—Monsieur voudra bien venir dans la journée s'entendre avec vos +témoins,—dit Gaston en montrant Alfred.</p> + +<p>—C'est inutile, monsieur; nous pouvons à l'instant choisir l'heure, le +lieu, les armes,—dit le colonel.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur... l'heure... demain matin, dix heures,—dit Gaston.</p> + +<p>—A dix heures,—dit le colonel.</p> + +<p>—Au bois de Vincennes, près la faisanderie.</p> + +<p>—Au bois de Vincennes,—dit le colonel.</p> + +<p>—Quant aux armes,—dit Gaston,—choisissez, monsieur.</p> + +<p>—Cela m'est indifférent, monsieur.</p> + +<p>—L'épée donc, monsieur.</p> + +<p>—L'épée donc!—dit le colonel en refermant la porte sur les deux jeunes +gens, sans que sa figure, sans que sa voix, eussent trahi la moindre +émotion.</p> + +<p>Le vieux domestique reconduisit les deux jeunes gens, et l'hôtel +d'Orbesson redevint silencieux et solitaire.</p> + +<p>Les habitués du café Lebœuf, aux aguets depuis le matin, avaient vu +entrer les deux jeunes gens.</p> + +<p>Lorsque ceux-ci sortirent pour remonter dans leur voiture, M. Godet, +poussé par son invincible curiosité, ouvrit la porte du café, s'avança +tête nue vers Gaston, et lui dit d'un air mystérieux et familier:</p> + +<p>—Eh bien, jeune homme! où en sommes-nous? Vous qui avez pénétré dans le +capharnaüm du Vampire, vous pouvez nous dire comment est l'intérieur de +son antre. Vous a-t-il rendu le coffret de la jolie dame? Vous l'avez, +j'espère, joliment tancé, joliment rabroué?</p> + +<p>Alfred et Gaston montèrent en voiture sans répondre un mot aux questions +de M. Godet.</p> + +<p>Le valet de pied referma la portière, dit au cocher: A l'hôtel... et +l'habitué resta désappointé.</p> + +<p>—Impertinent! joli cœur!—dit Godet.—Tu étais bien plus poli hier, +lorsqu'il s'agissait de me soutirer mon secret! C'est égal, ils étaient +pâles... ils avaient l'air vexé; c'est toujours cela.</p> + +<p>En rentrant dans le café, M. Godet fut assailli d'interrogations.</p> + +<p>Il prit un air important, et répondit:—Ces messieurs n'ont eu que le +temps de me donner quelques détails et de me remercier de mon +obligeance. C'est demain matin que tout s'éclaircira.</p> + +<p>Cette défaite, qui se trouva par hasard être la vérité, fut parfaitement +accueillie par les habitués; ils attendirent le lendemain avec +impatience.</p> + +<p>Ce jour devait être, en effet, un grand jour pour les curieux du café +Lebœuf.</p> + +<p>A huit heures, le domestique du colonel sortit seul; il revint environ +une heure après en fiacre, amenant avec lui deux soldats d'infanterie.</p> + +<p>—Tiens,—s'écria M. Godet, déjà placé à son poste d'observateur,—il +est allé chercher la garde! C'est peut-être pour défendre son maître +contre les deux jeunes gens. Il paraît que le Vampire n'est pas crâne.</p> + +<p>—Si c'était la garde,—fit observer quelqu'un, les soldats auraient +leurs fusils et leurs gibernes, tandis qu'ils n'ont que leurs sabres.</p> + +<p>—C'est juste; mais alors à quoi bon des soldats, si ce n'est pour +prêter main forte au Vampire?</p> + +<p>La discussion en était là lorsque la porte de l'hôtel d'Orbesson +s'ouvrit: le colonel en sortit enveloppé d'un grand manteau; il monta +dans le fiacre avec les deux soldats.</p> + +<p>La voiture partie, le vieux domestique, au lieu de rentrer aussitôt dans +l'intérieur de la maison, selon son habitude, resta quelques moments sur +le seuil de la porte en jetant un regard inquiet dans la direction de la +voiture... puis il se retira et referma brusquement la porte...</p> + +<p>Ces mouvements n'échappèrent pas aux <i>espies</i> du café Lebœuf; ils ne +comprenaient rien à la conduite du colonel: où pouvait-il aller en +compagnie de ces deux soldats?</p> + +<p>La veuve fit observer qu'elle avait cru voir comme un fourreau d'épée +sortir de dessous le manteau du colonel; mais elle n'osa l'affirmer.</p> + +<p>—Comment, une épée? mais attendez donc, attendez donc...—dit M. Godet +en se frottant joyeusement les mains,—mais vous pourriez avoir raison; +il s'agit peut-être d'un duel avec ces deux godelureaux d'hier... Mais +ça devient très-amusant... Nous en aurons pour notre argent! bravo!</p> + +<p>—S'il y avait un duel,—s'écria la rancunière veuve,—je donnerais bien +quelque chose de ma poche pour que ce grand ricaneur qui a fait tant ses +embarras pour une malheureuse araignée, attrapât un bon coup de... +n'importe quoi.</p> + +<p>—N'ayant pas autrement à me louer de la politesse et de la +reconnaissance de ces godelureaux, je me joins à vous pour leur +souhaiter quelque chose de très-désagréable, ma chère madame Lebœuf. +Pourtant s'il s'agissait d'un duel, il faudrait des témoins.</p> + +<p>—Eh... ces soldats?...</p> + +<p>—Allons donc, ma chère madame Lebœuf, le Vampire est colonel, il +n'irait pas prendre pour témoins deux simples voltigeurs. Ce serait +contre toutes les règles de la discipline. Ah çà! que diable vient +encore faire ce domestique sur le seuil de la porte?—ajouta M. Godet en +regardant à travers les carreaux.—Depuis que son maître est parti, +voilà trois fois qu'il vient se planter là, droit comme un therme. Ceci +n'est pas naturel, il se passe quelque chose, il a l'air inquiet... Si +j'allais l'interroger?</p> + +<p>—Le moment serait mal choisi, monsieur Godet,—dit la veuve;—ne vous +exposez pas aux brutalités de ce vieux misérable...</p> + +<p>—Silence!... silence!... j'entends le roulement d'une voiture,—dit M. +Godet en collant de nouveau sa figure aux carreaux.</p> + +<p>En effet, le fiacre revenait avec les deux soldats et le colonel.</p> + +<p>Celui-ci sauta lestement de voiture, dit quelques mots aux soldats, leur +serra la main et les congédia.</p> + +<p>Madame Lebœuf affirma plus tard avoir vu une larme couler des yeux du +vieux domestique lorsqu'il referma sur son maître la petite porte de +l'hôtel.</p> + +<p>Malheureusement pour les habitués du café Lebœuf, à ces deux journées +si fécondes en événements, succédèrent des jours d'une monotonie +désespérante.</p> + +<p>Ils ne virent plus arriver ni lettres, ni coffret, ni voiture; chaque +matin le pourvoyeur apporta sa provision accoutumée, mais ce fut tout.</p> + +<p>L'épreuve de la cendre, souvent renouvelée dans la ruelle, prouva que le +Vampire continuait ses promenades nocturnes.</p> + +<p>Quoique M. Godet ne se sentît plus le goût de les partager, il ne douta +pas qu'elles ne fussent toujours dirigées vers le cimetière du +Père-Lachaise.</p> + +<p>Le seul fait qui réveilla passagèrement la curiosité des habitués fut +l'apparition de la femme âgée qui avait apporté le coffret.</p> + +<p>Deux mois environ après le duel du colonel, cette femme revint à l'hôtel +d'Orbesson, et remit un paquet assez volumineux au domestique du +colonel.</p> + +<p>Depuis, elle ne reparut plus.</p> + +<p>Nous raconterons donc cette dernière visite de madame Blondeau au +colonel Ulrik.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="A-CHAPITRE_V" id="A-CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3> + +<h4>LE COLONEL ULRIK.</h4> + +<p>Le vieux domestique fit entrer madame Blondeau dans le grand salon où, +deux mois auparavant, le colonel avait reçu Gaston et Alfred.</p> + +<p>La physionomie de Stok, ainsi se nommait cet ancien serviteur, avait +perdu son expression rébarbative.</p> + +<p>—Comment se porte M. le marquis?... non, M. le colonel, veux-je dire, +puisque votre maître préfère qu'on l'appelle ainsi.</p> + +<p>—Toujours de même, madame Blondeau; le corps est de fer, mais la tête +est faible; quelquefois monsieur passe des journées à pleurer comme un +enfant... Lui pleurer!... lui..., on m'eût dit cela, il y a un au, +voyez-vous, que je ne l'aurais jamais cru!... et puis presque toutes les +nuits... et Stok soupira.</p> + +<p>—Toujours au cimetière? juste ciel!</p> + +<p>—Toujours, madame Blondeau... c'est à fendre l'âme...</p> + +<p>—Et le reste du temps, monsieur Stok?</p> + +<p>—Il rêve, il se désole, il se promène dans la petite chambre carrelée +qu'il habite. Elle est cent fois plus froide, plus humide que les +autres, car elle servait de salle de bains. Eh bien! on dirait que +monsieur l'a choisie exprès, parce qu'elle est la plus mauvaise de +l'hôtel. Tenez, madame Blondeau, il y a quelque chose qui a l'air d'un +enfantillage, et pourtant les larmes me viennent aux yeux quand je vois +cela.</p> + +<p>—Quoi donc, monsieur Stok?</p> + +<p>—Depuis six mois que nous habitons cette maison, à force de marcher +dans cette petite chambre, de la porte à la fenêtre, et de la fenêtre à +la porte, toujours dans le même endroit, mon maître a tellement usé le +carreau, qu'on y voit creusée la trace de ses pas.</p> + +<p>—Ah! en effet, c'est horrible! quelle vie, mon Dieu!</p> + +<p>—Hélas! madame Blondeau, on dirait que son esprit est si fort concentré +sur une seule chose, qu'il est indifférent à tout le reste, au froid, à +la faim. Si je ne l'avertissais des heures de ses repas, il ne penserait +pas à manger... Pendant les grandes gelées de cet hiver, par un caprice +que je ne comprends pas, il n'a pas voulu de feu. Du reste, je puis vous +dire une chose qui vous étonnera, madame Blondeau: depuis trente ans, +chaque jour, selon une vieille coutume de notre province, mon maître me +permet, lorsque je me retire, de lui baiser la main. Dans nos usages, +c'est une marque d'attachement et de respect. Eh bien! malgré ces grands +froids, sa pauvre main était toujours sèche, brûlante, comme si une +fièvre ardente l'eût dévoré... Malgré cela... il n'est pas changé; cela +se conçoit, il est d'une constitution si énergique... Dans nos campagnes +contre les Turcs, je l'ai vu rester à cheval vingt, trente heures sans +manger, prenant seulement de temps à autre un peu de la neige qui +couvrait la crinière de son cheval pour étancher sa soif, ne se +plaignant jamais. S'il était blessé... quand je m'approchais de lui, il +souriait, mais d'un sourire si bon, si doux, que, malgré mes craintes, +je me sentais tout rassuré. Hélas!... depuis un an... ce sourire-là n'a +plus jamais reparu sur ses lèvres... Il ne voit personne... ne va chez +personne... Une seule fois, il est sorti pour ce duel...</p> + +<p>—Ah! ce duel, ce duel... monsieur Stok, quand je pense que ce +malheureux coffret l'a causé!</p> + +<p>—Pour ce qui est du duel, je n'étais pas absolument inquiet, madame +Blondeau, je savais l'adresse et la force de mon maître. Autrefois, il +battait les plus fameux maîtres d'armes; pourtant, malgré moi, j'allais, +je venais à la porte. Enfin, quand je l'ai vu rentrer avec les deux +soldats qu'il m'avait envoyé chercher pour témoins ici près, à la +caserne, mon pauvre vieux cœur a bondi de joie... Ce jeune homme en a +été quitte pour un coup d'épée qui l'a tenu un mois couché... Le soir du +duel, mon maître a dit un mot qui m'a bien étonné de sa part; il se +parlait à lui-même, comme cela lui arrive souvent; il a murmuré à voix +basse:—«Je ne hais pas cet homme; excepté à la guerre, la vue du sang +m'a toujours révolté, et j'ai vu couler le sien avec une joie féroce... +J'ai été sur le point de ne plus le ménager, et puis la <i>voix</i> m'a dit +de lui laisser la vie; je l'ai écoutée.»</p> + +<p>—Quelle voix, monsieur Stok?</p> + +<p>—Je ne sais, madame Blondeau... Quelquefois il interrompt brusquement +sa promenade, s'arrête... paraît écouter, met les deux mains sur son +front et recommence à marcher.</p> + +<p>—Pauvre colonel!</p> + +<p>—Mais voyez comme je suis égoïste, je ne vous parle que de mon +maître,—dit Stok.—Et madame la vicomtesse?</p> + +<p>—Madame est toujours en Touraine, toujours bien souffrante.</p> + +<p>—Ah! madame Blondeau, depuis que nous nous connaissons, que de +changements, que de malheurs!</p> + +<p>—Fasse le Seigneur qu'ils soient à leur terme pour ma maîtresse, +monsieur Stok! Je n'ose faire le même vœu pour votre maître, +quoiqu'on dise que tout chagrin a sa fin.</p> + +<p>—Pas ceux-là, madame Blondeau, pas ceux-là,—dit tristement Stok en +secouant la tête.</p> + +<p>—Ne puis-je encore voir M. le colonel? Je désirerais lui remettre ce +paquet et reprendre ce soir la voiture de Tours. J'ai hâte de retourner +près de madame.</p> + +<p>—Monsieur ne m'a pas encore sonné. Quelques moments de plus ou de moins +ne seront rien pour vous,—dit Stok d'un ton presque suppliant.—Et si +vous saviez ce que c'est pour monsieur quelques moments de bon sommeil? +Ça lui fait tant de bien! Il dort si peu! Il est encore rentré ce matin +bien tard...</p> + +<p>—Quelle vie!—dit madame Blondeau en soupirant.</p> + +<p>—Je ne me plaindrais pas,—reprit Stok,—si je n'avais qu'à songer à +mon maître; mais vous ne croiriez pas les ennuis que me donnent une +demi-douzaine de vieux imbéciles qui nous espionnent toute la journée. +Il n'y a pas de ruses qu'ils n'aient essayées pour s'introduire ici; ils +sont continuellement perchés comme des corbeaux sur les chaises du café +d'en face, pour espionner ce qui se fait ici.</p> + +<p>—Ce sont eux sans doute qui semblaient être aux aguets tout à l'heure +lorsque j'ai frappé à la porte,—dit madame Blondeau.</p> + +<p>—Eux-mêmes... Pourtant j'ai donné une bonne leçon à l'un d'eux... Rien +n'y fait...</p> + +<p>En ce moment, une sonnette tinta.</p> + +<p>—Monsieur me sonne... Attendez-moi, je vous prie, madame Blondeau... Je +vais prévenir mon maître de votre arrivée.</p> + +<p>Un quart d'heure après, madame Blondeau entra dans la chambre du +colonel... Il était debout, vêtu d'une longue pelisse turque, de couleur +foncée. La fenêtre basse, au travers de laquelle on voyait une allée de +marronniers aux troncs noirs et dépouillés, jetait un jour douteux dans +l'appartement.</p> + +<p>L'espèce de contraction douloureuse qui donnait à la figure du colonel +une expression dure, et pour ainsi dire pétrifiée, sembla diminuer un +peu lorsqu'il vit madame Blondeau; ses traits se détendirent.</p> + +<p>—Comment se porte <i>Mathilde?</i>—dit-il avec un accent rempli de douceur +et de bonté.</p> + +<p>—Hélas! monsieur... Madame est toujours bien accablée.</p> + +<p>Et la voix de la pauvre vieille femme s'altéra; ses yeux se remplirent +de larmes.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, monsieur,—dit-elle;—c'est que je ne puis entendre +prononcer ce nom sans me sentir tout émue.</p> + +<p>—Je l'appelle ainsi devant vous de son nom de jeune fille, parce que +vous l'avez élevée, parce que vous lui avez été dévouée comme une +mère...</p> + +<p>—Ah! monsieur... je ne mérite pas... je ne suis qu'une domestique.</p> + +<p>—Ce n'est rendre justice ni à vous, ni à elle, que de parler ainsi... +Je sais votre conduite; je sais aussi que Mathilde l'apprécie comme elle +le doit. Bonne et excellente femme que vous êtes... Mais que +voulez-vous?</p> + +<p>—Madame m'a priée de vous apporter ces papiers, ne voulant pas les +confier au hasard de la poste. Elle m'a bien recommandé de vous dire +encore, monsieur, qu'elle ne vous demande pas de lui répondre. Vous +lirez cela... quand vous voudrez, m'a dit madame; elle sait...</p> + +<p>—Bien... bien,—dit doucement le colonel, comme s'il eût voulu chasser +un souvenir pénible; et il posa l'enveloppe sur la table.</p> + +<p>—Et le coffret?—demanda-t-il à madame Blondeau.</p> + +<p>—Madame m'a dit de vous prier de continuer à le garder.</p> + +<p>Malgré l'accueil plein de bonté qu'il avait fait à madame Blondeau, on +voyait que le colonel était sous le poids d'une distraction profonde; à +peine eut-il prononcé ces dernières paroles, qu'il retomba dans sa +rêverie.</p> + +<p>Croisant ses deux bras sur sa poitrine, il baissa la tête et commença de +marcher à pas lents, oubliant la présence de madame Blondeau. Celle-ci, +n'osant dire un mot, se retira bientôt........</p> + +<p>La lettre suivante était jointe à un assez volumineux manuscrit que +madame Blondeau venait d'apporter au colonel de la part de Mathilde.</p> + +<p class="r"> +«Château de Maran, 13 avril 1838.<br /> +</p> + +<p>«Je ne sais pas, mon ami, si d'ici à bien longtemps vous aurez le +courage d'ouvrir cette lettre.</p> + +<p>«J'ai connu... j'ai aimé, oh! j'ai bien aimé celle que vous pleurez; je +connais votre cœur, votre caractère; je sais ce que vous étiez pour +elle, je sais ce qu'elle était pour vous: comment ne sentirais-je pas +que votre désespoir est à tout jamais incurable?</p> + +<p>«Mon ami, mon frère, vous n'avez plus ici-bas de cœur plus dévoué que +le mien... Je n'ai jamais eu d'autre ami que vous... Vous le savez... si +j'avais plus souvent écouté la voix sévère, inflexible, de votre sainte +amitié, que de regrets amers j'aurais évités! Mais, dans cette lettre, +ne parlons pas de moi... mais de vous, de vous... noble et grand +cœur; de vous, l'idéal de la bonté humaine.</p> + +<p>«Vous souffrez, mon ami! vous souffrez d'un chagrin désespéré! Plus vous +creusez cet abîme, plus il devient profond, plus ses ténèbres +augmentent!</p> + +<p>«Il y a un an, lorsque j'ai su l'épouvantable catastrophe, je suis +tombée à genoux; j'ai prié pour elle, j'ai surtout prié pour vous... +vous lui surviviez!</p> + +<p>«Je n'ai pas un instant alors songé à vous écrire, à vous voir... Il est +de ces malheurs que la vanité des consolations irrite et exaspère +encore.</p> + +<p>«Vous avez tout quitté pour venir près des restes chéris d'Emma, mener +une vie froide et muette comme sa tombe.</p> + +<p>«C'est une chose à la fois étrange et magnifique, mon ami, que de voir +combien les grands caractères, grands par le courage, grands par le +cœur, prévoient sûrement ce qu'ils doivent ressentir.</p> + +<p>«Il y a trois ans, Emma vous disait: «<i>Si vous me perdiez, que +deviendriez-vous?</i>» Je vous entends encore, mon ami, lui répondre avec +ce sourire qui n'appartient qu'à vous et sans cacher les larmes qui vous +vinrent aux yeux:—«<i>J'irais</i> <span class="smcap">où vous seriez</span>, <i>je vivrais dans +l'isolement... je ne me consolerais jamais... Peut-être n'aurais-je pas +le courage de revoir Mathilde... notre amie.... notre sœur...</i>»</p> + +<p>«Ces simples paroles, dites par tout autre, n'auraient semblé que +tristes ou exagérées... dites par vous elles avaient un caractère de +vérité désolante.</p> + +<p>«Emma et moi nous fondîmes en larmes, aussi effrayées que si la main de +Dieu nous eût en ce moment dévoilé l'avenir.</p> + +<p>«A cette terrible promesse, non plus qu'à toutes celles que vous aviez +faites, mon ami, vous n'avez pas manqué.</p> + +<p>«Je vous envoie ces papiers en toute confiance, sans crainte d'être +importune; quand vous lirez cette lettre, c'est que vous vous sentirez +le courage de penser à moi, qui étais si souvent avec <i>elle</i>.</p> + +<p>«Ce ne sera pas une preuve que votre désespoir s'affaiblit... Hélas! +non... ce sera au contraire avec une sorte de joie cruelle que vous +croirez aviver encore vos blessures déjà si douloureuses, en cherchant +parmi ces pages celles qui parlent d'Emma.</p> + +<p>«Peut-être... d'ici à bien longtemps... ne lirez-vous pas cela... +Peut-être ne le lirez-vous jamais... Alors... mon ami... vous +recommanderez ces papiers à la fidélité de Stok, ainsi que le coffret +que vous avez reçu... il y a deux mois... Je désire que tout soit +anéanti.</p> + +<p>«Si vous lisez l'écrit que je vous envoie, vous saurez pourquoi je vous +ai envoyé ce coffret.</p> + +<p>«Un remords éternel me poursuivra. Ce dépôt aurait pu vous être fatal... +J'ai tout appris... Ce duel! Ah! Dieu m'est témoin que je croyais que +personne au monde ne saurait que ces papiers étaient entre vos mains.</p> + +<p>«Par quelle fatalité ce secret a-t-il été découvert? Par quelle fatalité +votre vie... celle d'une personne que je ne puis plus accuser... +ont-elles été compromises? C'est ce que je ne saurai sans doute jamais.</p> + +<p>«Maintenant, un mot de moi, mon ami.</p> + +<p>«Depuis longtemps, depuis une année surtout, j'ai été bien malheureuse. +Comparer mes chagrins aux vôtres serait blasphémer; pourtant la vie m'a +été lourde et pénible.... Lorsqu'il y a deux mois je suis venue dans +cette retraite, où je finirai probablement mes jours, le souvenir du +passé me causait un étourdissement douloureux.</p> + +<p>«J'avais un tel besoin de calme, ou plutôt d'oubli de tout et de tous, +que ce bruissement lointain du temps qui n'était plus m'était odieux.</p> + +<p>«Alors j'ai fait cette réflexion bizarre:—On calme, on use des chagrins +en les confiant. Peut-être en écrivant cette histoire de ma vie, me +débarrasserai-je des souvenirs qui m'obsèdent, peut-être cette muette +confession me rendra-t-elle le repos.</p> + +<p>«J'ai pensé aussi que je trouverais une sorte de joie amère à revenir +une dernière fois sur le passé, à y choisir quelques fleurs précieuses +encore, quoique desséchées, à jeter le reste au vent de l'oubli... à +pouvoir enfin épancher les indignations que ma fierté avait jusqu'ici +toujours contenues...</p> + +<p>«Je ne me suis pas trompée dans cette espérance, mon ami; ce loyal aveu +de toute ma vie, nobles actions ou lâches erreurs, m'a soulagée; les +fantômes dont s'effrayait mon imagination se sont évanouis.</p> + +<p>«En jetant un coup d'œil désabusé sur les temps qui n'étaient plus, +en faisant le compte de mes larmes, en calculant froidement ce qui les +avait causées, le dédain a remplacé la douleur; à de cruelles agitations +a succédé un calme morne et triste. J'ai dit le bien sans orgueil, le +mal sans fausse humilité; je n'ai pas dénigré mes ennemis, je n'ai pas +loué mes amis; j'ai dit leur conduite envers moi. J'ai jeté sur ma vie +un regard juste, sévère comme celui d'un juge.</p> + +<p>«Dans ma pensée, c'était à notre amie, à notre sœur, que je +m'adressais; c'était à vous.</p> + +<p>«Je me souvenais que bien des fois vous et elle m'aviez dit, dans ce +temps si heureux: <i>Racontez-nous donc quelques pages de votre cœur</i>. +Je me souvenais que ma franchise vous charmait, vous effrayait tour à +tour.</p> + +<p>«Si vous lisez ces pages, mon ami, vous ne m'aimerez pas plus, mais vous +m'estimerez peut-être davantage.</p> + +<p>«Maintenant mon but est rempli: mon cœur est vide, mais tranquille. +Le passé me répond de l'avenir. C'est à vous que je dois le repos que je +goûte... Jamais je n'eusse fait à d'autres ces confidences. Et ces +confidences ont calmé de bien vives douleurs.</p> + +<p>«Adieu, mon ami! adieu, mon frère! Souvenez-vous de Mathilde en lisant +dans ces pages deux noms qui vivront toujours saintement unis dans mon +cœur, comme ils l'ont été dans ce monde.</p> + +<p class="r"> +«<span class="smcap">Mathilde</span>.»<br /> +</p> + +<p class="c smcap">FIN DE L'INTRODUCTION.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h1><a name="MATHILDE" id="MATHILDE"></a>MATHILDE.</h1> + +<hr /> + +<h3>MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME.</h3> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="B-CHAPITRE_I" id="B-CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<h4>MADEMOISELLE DE MARAN.</h4> + +<p>Orpheline, j'ai passé mon enfance chez ma tante, mademoiselle de Maran, +sœur de mon père.</p> + +<p>J'ai été élevée par madame Blondeau, excellente femme, qui lors de ma +naissance était au service de ma mère depuis fort longtemps.</p> + +<p>Ma tante n'avait jamais voulu se marier; elle était contrefaite, +infiniment spirituelle, et moqueuse à l'excès.</p> + +<p>Malgré sa difformité, malgré sa laideur, malgré l'extrême petitesse de +sa taille, il était difficile d'avoir une physionomie plus imposante ou +plutôt plus altière que mademoiselle de Maran. Elle n'inspirait pas sans +doute la respectueuse déférence que commandent toujours la noblesse des +traits, le grand air ou l'affable dignité des manières; mais à son +aspect on ressentait de la crainte et de la défiance de soi.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran n'avait jamais quitté mon père; vers le milieu de +la révolution, elle avait émigré en Angleterre avec lui, après avoir +partagé ses chagrins et ses dangers.</p> + +<p>Malgré le mal que m'a fait ma tante, je ne puis m'empêcher de +reconnaître qu'elle aimait tendrement son frère; mais l'amour des +méchants porte aussi leur cruelle empreinte: on dirait qu'ils chérissent +une personne pour avoir le prétexte d'en haïr cent; ils vous aiment, +mais ils détestent ceux qui ont droit à votre affection ou qui vous +témoignent de leur attachement.</p> + +<p>Tel fut l'amour de ma tante pour mon père.</p> + +<p>Elle le dominait d'ailleurs complétement par la hauteur et par la +fermeté de son caractère. Il ne faisait rien sans la consulter. Elle lui +donnait toujours des avis remplis de prévoyance, de finesse et +d'habileté. Haïssant Napoléon autant que la révolution, connaissant +intimement plusieurs membres du cabinet anglais, pressentant la chute de +l'empire, vers 1812, elle avait engagé mon père à aller habiter près +d'Hartwell et faire assidûment sa cour à Louis XVIII.</p> + +<p>Elle-même vit souvent le roi, et lui plut par la vivacité caustique de +son esprit, par la sûreté de son jugement et par la liberté de ses +discours. Sachant le latin à merveille, elle faisait à ce prince des +citations pleines d'à-propos et d'une flatterie d'autant plus délicate, +qu'elle se cachait sous les dehors d'une brusquerie presque cynique.</p> + +<p>Déliée, adroite, pénétrante, redoutée par sa méchanceté sarcastique, +qui, ne craignant rien, s'attaquait à tout, mademoiselle de Maran se +faisait une arme ou une défense de sa laideur, de sa difformité, de sa +faiblesse, pour braver les hommes et les femmes. Elle s'immolait +elle-même au ridicule, pour avoir le droit d'y sacrifier les autres sans +pitié. Elle usait avec un art infiniment dangereux des secrets qu'elle +savait toujours surprendre aux étourdis ou aux gens sans défiance pour +dominer plus tard les dupes de son astuce; connaissant le point +vulnérable de chacun, elle ne reculait devant aucune raillerie, si amère +qu'elle fût, suppliant à son tour qu'on ne l'épargnât pas.</p> + +<p>Elle affectait ordinairement une certaine familiarité de langage qui +approchait fort de la vulgarité. Je lui ai entendu dire qu'ayant passé +une partie de sa jeunesse à <i>Ponchartrain</i>, chez la vieille madame de +Maurepas (lors de l'exil de M. de Maurepas dans cette terre), elle avait +contracté là cette habitude de se servir d'expressions communes, +habitude très à la mode sous la régence, et qui s'était perpétuée chez +quelques personnes à la cour jusqu'à la fin du règne de Louis XV.</p> + +<p>L'on ne doit pas s'étonner de rencontrer çà et là dans mon récit les +traces d'un langage qui, de nos jours, semblerait très-choquant. Je n'ai +voulu rien altérer de ce qui pouvait rendre plus vraie la physionomie de +mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Louis XVIII, qui aimait la cruauté dans l'épigramme et la crudité dans +la plaisanterie, se plaisait assez à l'entretien de ma tante et disait: +«On est avec elle plus à son aise qu'avec un homme et moins gêné +qu'avec une femme.»</p> + +<p>En 1812, le marquis de Maran, mon père, avait environ quarante ans. +Plusieurs fois il avait voulu se marier; mais sa sœur, qui craignait +de perdre l'empire qu'elle possédait sur lui, avait rompu ses différents +projets de mariage, soit par des calomnies adroitement répandues sur les +jeunes filles qu'on proposait à M. de Maran, soit en lui prêtant à +lui-même un caractère à la fois si violent et si dissimulé, que bien des +pères ne voulaient plus entendre parler d'une union avec un pareil +gendre.</p> + +<p>M. de Maran vit ma mère; elle était si belle, d'un naturel si charmant, +d'un esprit si enchanteur, qu'il en devint passionnément épris, épris à +ce point, qu'il annonça en même temps à sa sœur et son amour et sa +résolution de se marier.</p> + +<p>Fille d'un émigré, le baron d'Arbois, ancien lieutenant général des +armées du roi, ma mère était pauvre et merveilleusement belle.</p> + +<p>Avare et difforme, mademoiselle de Maran méprisait la pauvreté et +abhorrait la beauté. Elle mit tout en œuvre, prières, menaces, +larmes, railleries, perfidies, pour détourner mon père de sa +détermination. Il fut inflexible; il épousa ma mère.</p> + +<p>On comprend la rage, la haine de ma tante contre elle. Pour la première +fois de sa vie, mon père secouait le joug de son impérieuse sœur. En +femme habile, celle-ci dissimula ses ressentiments. Devant mon père, +elle fut d'abord froidement polie pour sa belle sœur; peu à peu elle +sembla s'humaniser, fit quelques concessions apparentes; mais comme +elle n'avait pas cessé d'habiter avec M. de Maran, elle reprit bientôt +son premier empire.</p> + +<p>L'âge, l'esprit sarcastique et hautain de mademoiselle de Maran, +imposaient beaucoup à ma mère, femme d'une bonté d'ange et d'une douceur +que sa timidité pouvait seule égaler.</p> + +<p>Mon père la traitait en enfant gâtée, et réservait toutes les questions +sérieuses pour mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Celle-ci ne se contraignit plus; elle fit bientôt expier à ma mère par +des chagrins de chaque jour la fatale union qu'elle avait contractée.</p> + +<p>Mon père, le meilleur des hommes, était malheureusement d'un caractère +faible, quoique rempli de droiture, de générosité. Il aimait sa femme, +sans doute, mais il ressentait pour sa sœur autant d'attachement que +de vénération, et il la considérait comme le guide le plus sûr, le plus +précieux qu'il pût avoir.</p> + +<p>Après la première année du mariage de mon père, l'influence de +mademoiselle de Maran, un moment balancée, redevint plus absolue que +jamais. Ma mère commença de s'apercevoir avec douleur qu'elle n'avait +jamais eu la confiance de mon père.</p> + +<p>Rien ne se faisait sans l'initiative ou sans l'approbation de ma tante. +Deux ou trois fois, ma mère essaya d'être maîtresse chez elle, et se +plaignit à son mari des empiétements de mademoiselle de Maran; il +s'ensuivit des scènes cruelles.</p> + +<p>Mon père déclara nettement à ma mère qu'il n'entendait jamais sacrifier +l'affection fraternelle à un sentiment très-vif sans doute, mais qui ne +datait que d'un an ou deux, tandis que le premier avait commencé et +devait finir avec sa vie.</p> + +<p>De ce jour, profondément blessée, trop fière pour se plaindre, trop +timide pour oser lutter avec sa belle-sœur, ma mère se résigna et fut +complétement sacrifiée à mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Les événements qui suivirent les désastres de 1813, en mettant mon père +à même de satisfaire ses vues ambitieuses, augmentèrent encore +l'influence de mademoiselle de Maran. Grâce aux relations qu'il avait +dès longtemps nouées avec Louis XVIII, d'après le conseil de sa sœur, +M. de Maran fut chargé de plusieurs missions très-délicates auprès des +cours de Vienne et de Berlin.</p> + +<p>Il tint sa sœur au courant de ses négociations. Elle était +véritablement capable de prendre part aux affaires politiques les plus +importantes. Ses avis furent très-utiles à mon père, et les missions qui +lui avaient été confiées eurent les plus heureux résultats. En 1814, il +fut largement et glorieusement récompensé de ses services par une +très-haute position dans les conseils de Louis XVIII, qu'il suivit plus +tard à Gand, et avec lequel il revint en France.</p> + +<p>J'étais née en 1813, pendant le voyage de mon père en Allemagne. Cet +événement, qui aurait peut-être pu redonner à ma mère quelque empire sur +son mari, s'il eût été près d'elle, n'apporta qu'un bien léger +changement dans leurs relations déjà si refroidies.</p> + +<p>Plus la fortune de mon père s'élevait, plus la domination de +mademoiselle de Maran grandissait, plus le sort de ma mère devenait +pénible.</p> + +<p>Le salon de mon père était devenu un salon politique dont mademoiselle +de Maran faisait seule les honneurs.</p> + +<p>Ma mère, jeune femme de dix-huit ans, avait une antipathie profonde pour +les affaires d'État, qui ne l'intéressaient pas. Elle préférait la +musique et la poésie à l'aridité des discussions diplomatiques, +auxquelles elle ne voulait ni ne pouvait prendre part.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran, au contraire, semblait là dans son centre. En +rencontrant plus tard dans le monde d'autres <i>femmes politiques</i>, je me +suis convaincue qu'elles se ressemblent toutes. C'est une race bâtarde +qui a les passions ambitieuses, égoïstes des hommes, et qui ne possède +aucune des qualités, des grâces de la femme; stérilité d'esprit, +sécheresse et impuissance de cœur, dureté de caractère, prétentions +au savoir ridiculement exagérées, voilà ce qui les distingue. En un mot, +les <i>femmes politiques</i> tiennent du maître d'école et de la marâtre, et +quoique mariées, elles ressemblent toujours à de vieilles filles......</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Peu à peu, ma mère prétexta de sa santé pour se retirer du monde, où se +plaisait tant sa belle-sœur. Elle concentra sur moi toute sa +tendresse; elle m'aima comme le seul refuge de ses chagrins, comme son +unique consolation, comme son unique espérance.</p> + +<p>Son cœur était si généreux, si bon, que jamais elle ne se permit une +plainte, un reproche envers mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Mon père fut élevé à la pairie.</p> + +<p>Un dernier, un mortel chagrin était réservé à ma mère; elle s'aperçut +que la tendresse de mon père pour moi s'affaiblissait de plus en plus; +il m'accordait quelques caresses rares et distraites, en disant avec +regret, dans son orgueil de patricien héréditaire: «Quel dommage que ce +ne soit pas un garçon!»</p> + +<p>Bientôt, à la froideur que mon père me témoignait succéda une complète +indifférence.</p> + +<p>Ma mère ne put supporter ce nouveau coup; elle languit quelques mois +encore, et mourut.</p> + +<p>J'ai bien souvent et bien amèrement pleuré, en entendant ma gouvernante +me raconter les derniers moments de la meilleure des mères, les terreurs +que lui inspirait mon avenir, ses craintes, hélas! trop justifiées, de +me voir tomber entre les mains de mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Ma mère connaissait la faiblesse de mon père. Elle fit jurer à ma +gouvernante de ne jamais me quitter. Elle fit aussi promettre à mon père +de la conserver près de moi.—«Hélas! je ne le prévois que trop, ma +pauvre Mathilde n'aura que vous au monde,—dit ma mère à Blondeau.—Ne +l'abandonnez pas.»</p> + +<p>Ses dernières paroles à mon père furent sévères, touchantes, +solennelles. «Je meurs bien jeune, j'ai beaucoup souffert, je ne me suis +jamais plainte, je pardonne tout; mais vous répondrez à Dieu du sort de +mon enfant...»</p> + +<p>Un an environ après la mort de ma mère, mon père, ayant accompagné +monsieur le dauphin à la chasse, fit une chute de cheval. Les suites de +cet accident furent mortelles. Je le perdis.</p> + +<p>A l'âge de quatre ans je restai orpheline, confiée aux soins de ma +tante, ma plus proche parente.</p> + +<p>Il faut être juste envers mademoiselle de Maran, elle aimait son frère +autant qu'elle pouvait aimer. Sa conduite envers ma mère lui avait été +dictée par une jalousie d'affection poussée jusqu'à la haine.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran regretta profondément mon père, ses larmes furent +amères, son désespoir concentré, mais violent. Son caractère devint +encore plus atrabilaire, son esprit plus incisif, sa méchanceté plus +impitoyable.</p> + +<p>Je ressemblais trait pour trait à ma mère. Oubliant que j'étais l'enfant +de son frère bien-aimé, ma tante ne voyait en moi que la fille d'une +femme qu'elle avait abhorrée; je devais aussi hériter de son aversion +pour ma mère.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Pendant mon enfance, mademoiselle de Maran fut presque continuellement +pour moi un sujet d'effroi; son visage long, maigre, bistre, ses traits +fortement caractérisés, paraissaient encore plus durs à cause d'un tour +de faux cheveux noirs qui cachaient à demi son front aplati comme celui +d'une couleuvre. Elle avait des sourcils gris très-épais, les yeux +bruns, petits et perçants.</p> + +<p>Elle portait en toute saison une robe de soie carmélite et un chapeau de +même couleur et de même étoffe, dont elle se coiffait toujours, même le +matin dans son lit, où elle avait coutume de déjeuner, d'écrire ou de +lire, enveloppée d'un manteau de lit, aussi de soie carmélite, ainsi +qu'on en portait avant la révolution.</p> + +<p>Lorsque chaque jour il s'agissait d'entrer chez ma tante, j'étais saisie +d'un tremblement involontaire; les pleurs me suffoquaient.</p> + +<p>Pour me décider à me rendre auprès de mademoiselle de Maran, il fallait +toute la tendresse de ma pauvre Blondeau. Elle m'avait avertie que si je +continuais à montrer cette frayeur, elle serait forcée de me quitter. A +cette menace, je surmontais mes craintes, j'étouffais mes pleurs, je +serrais la main de Blondeau dans mes petites mains, et nous partions +pour ces redoutables entrevues.</p> + +<p>Il fallait traverser un premier salon où se tenait habituellement le +maître d'hôtel de ma tante, appelé <i>Servien</i>.</p> + +<p>Cet homme partageait avec le chien-loup de mademoiselle de Maran, appelé +<i>Félix</i>, mon insurmontable aversion. Servien avait presque la moitié du +visage envahie par une abominable tache de vin, une bouche énorme, de +grandes mains velues. Il me faisait l'effet d'un ogre véritable.</p> + +<p>Enfin, la porte de la chambre à coucher de mademoiselle de Maran +s'ouvrait, je me cramponnais à la robe de Blondeau, et je m'approchais +en tremblant du lit de ma tante.</p> + +<p>Ma terreur n'était pas sans cause, car <i>Félix</i>, petit chien-loup blanc, +à oreilles pointues, sortait aussitôt de dessous la courte-pointe, et me +montrait en grondant deux rangées de dents aiguës.</p> + +<p>Plusieurs fois il m'avait mordue jusqu'au sang. Pour toute réprimande, +ma tante lui avait dit d'une voix doucement grondeuse, et en me jetant +un coup d'œil irrité:—Eh bien! eh bien! petit fou; voulez-vous bien +laisser cette enfant! Vous voyez bien qu'elle ne veut pas jouer avec +vous.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran était fort instruite, et se tenait très au courant +des affaires politiques. Je la trouvais, selon son habitude, dans son +lit, en manteau et en chapeau de soie carmélite, lisant ses journaux ou +quelque grand in-folio soutenu par un pupitre. Elle m'accueillait +toujours avec une réprimande ou un sarcasme.</p> + +<p>Ces scènes se sont tellement renouvelées, elles m'ont laissé une +impression si profonde, qu'elles me sont encore présentes dans leurs +moindres détails. J'y insiste, parce que la crainte incessante dont +j'étais dominée pendant mon enfonce a eu sur le reste de ma vie une +puissante influence.</p> + +<p>Je vois encore la chambre de mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Au fond de son alcôve, drapée de damas rouge sombre, était un grand +christ d'ivoire, surmonté d'une tête de mort aussi en ivoire, le tout se +détachant sur un encadrement de velours noir.</p> + +<p>Cette <i>pieta</i> n'était qu'une apparence, qu'une sorte de manifestation +toute de convenance, je crois, car je ne me souviens pas d'avoir vu ma +tante aller à la messe.</p> + +<p>Presque tous les carreaux des fenêtres étaient couverts de fragments de +vitraux coloriés. Il y avait surtout une <i>Décollation de saint +Jean-Baptiste</i> qui m'a bien longtemps poursuivie dans mes rêves +enfantins.</p> + +<p>Sur le marbre du secrétaire de laque rouge, on voyait dans deux cages de +verre le père et l'arrière-grand-père de <i>Félix</i> supérieurement +empaillés.</p> + +<p>L'air méchant et prêts à mordre, ces espèces de fantômes immobiles, avec +leurs yeux d'émail brillant, me causaient peut-être encore plus d'effroi +que leur rejeton.</p> + +<p>Il y avait pour moi quelque chose de surnaturel dans la vue de ces +animaux sous verre, qui ne bougeaient pas, qui ne mangeaient pas, et qui +me montraient toujours leurs dents.</p> + +<p>Plusieurs vieux portraits se détachaient sur la boiserie grise: l'un +représentait ma grand'tante, anciennement abbesse des Ursulines de +Blois, figure froide, sévère, et pâle comme le bandeau de toile blanche +qui ceignait son front et ses joues.</p> + +<p>Les autres portraits me frappaient moins. C'étaient plusieurs de nos +parents en costume de cour ou de guerre, appartenant aux siècles passés.</p> + +<p>Enfin la cheminée était ornée de deux hideuses chimères vertes en +porcelaine de Chine. Ces monstres étaient toujours en mouvement au moyen +d'un balancier caché, qui faisait en outre remuer leurs yeux rouges +d'une manière effrayante.</p> + +<p>Que l'on se figure une pauvre enfant de cinq ou six ans au milieu de ces +mystérieux prodiges, et l'on concevra mon épouvante.</p> + +<p>Mais, hélas! ce n'était que le prélude de bien d'autres tourments. Il +s'agissait, malgré les abois et les dents de Félix, de m'asseoir sur le +lit de ma tante et de me laisser embrasser par elle.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran prenait du tabac en profusion, et l'odeur du tabac +m'était insupportable. Pourtant, malgré la peur et la répugnance que +m'inspirait ma tante, je me sentais touchée des marques d'affection +qu'elle voulait me donner. Je faisais des efforts inouïs pour surmonter +mon effroi, et souvent je ne pouvais y parvenir.</p> + +<p>J'ai su plus tard (et la conduite de mademoiselle de Maran ne m'a que +trop prouvé son aversion) que ce n'était pas par tendresse, mais pour +s'amuser de ma frayeur qu'elle me faisait subir son baiser de chaque +matin.</p> + +<p>Une scène entre autres m'a laissé un souvenir ineffaçable. Elle fera +juger du caractère de ma tante.</p> + +<p>Un jour on m'amena auprès d'elle.</p> + +<p>Était-ce pressentiment, hasard? Jamais elle ne m'avait paru plus +méchante... Je n'osais en approcher. Je baissais tellement la tête, que +les longues boucles de mes cheveux me tombaient sur le visage.</p> + +<p>Enfin Blondeau me mit sur le lit de mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Celle-ci me prit rudement par le bras, en s'écriant avec aigreur:</p> + +<p>—Mon Dieu! que cette petite a l'air stupide avec ses grands yeux +hébétés et ses cheveux qui lui tombent sur le front! Allons, allons, il +faut lui couper ces cheveux-là, tout en rond, comme ceux d'un garçon.</p> + +<p>Madame Blondeau, qui depuis m'a raconté tous ces détails, joignit les +mains et s'écria:</p> + +<p>—Sainte Vierge! mademoiselle! ce serait un meurtre de couper les beaux +cheveux blonds de Mathilde! ils lui descendent jusqu'aux pieds.</p> + +<p>—Eh bien! justement, c'est pour qu'elle ne marche pas dessus.. +Finissons... des ciseaux.</p> + +<p>—Ah! mademoiselle!—s'écria Blondeau les larmes aux yeux,—je vous en +supplie, ne faites pas cela... Que mademoiselle me permette de lui +dire... ce serait presque une impiété... un sacrilége.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est?... qu'est-ce que c'est?—demanda ma tante de sa +voix impérieuse et perçante, qui faisait tout trembler autour d'elle.</p> + +<p>—Oui, mademoiselle,—répondit ma gouvernante d'une voix émue,—madame +la marquise... m'a recommandé de ne jamais couper les cheveux de sa +fille. On ne les lui avait jamais coupés à elle-même... Pauvre madame... +Elle les avait si beaux!... C'est pour cela qu'elle m'a fait cette +recommandation avant... avant de mourir,...—dit l'excellente femme, et +elle se mit à fondre en larmes.</p> + +<p>—Vous êtes une impertinente et une vilaine menteuse! Ma <i>belle-sœur</i> +n'a jamais dit une telle sottise... Des ciseaux, et finissons.</p> + +<p>Ma tante dit ces mots: Ma <i>belle-sœur</i>, avec un accent d'ironie si +amère, que plus tard j'avais toujours le cœur serré quand je lui +entendais prononcer ces paroles.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran semblait tellement irritée, qu'il se serait agi de +ma vie que je n'aurais pas été plus épouvantée.</p> + +<p>D'une main elle me tirait à elle, en me serrant le bras dans ses longs +doigts maigres et durs comme du fer; de l'autre, elle ôtait mon peigne, +afin de dérouler mes cheveux, qui couvrirent bientôt mes épaules.</p> + +<p>La terreur me rendit muette, je n'eus pas la force de crier.</p> + +<p>—Mademoiselle! mademoiselle! dit Blondeau en tombant à genoux,—au nom +du ciel! ne faites pas cela; il en arrivera malheur à Mathilde! C'est +désobéir aux volontés de sa mère mourante, mademoiselle!</p> + +<p>—Me donnerez-vous ou non des ciseaux, sotte bête que vous êtes?</p> + +<p>—Mais, mon Dieu!... mon Dieu!... Mademoiselle!</p> + +<p>Sans lui répondre, ma tante sonna.</p> + +<p>Servien parut.</p> + +<p>—Servien, apportez ici vos grands ciseaux d'office.</p> + +<p>—Oui, mademoiselle,—dit Servien.</p> + +<p>Il sortit.</p> + +<p>—Mademoiselle,—s'écria ma gouvernante avec énergie,—je ne suis qu'une +pauvre domestique, vous êtes la maîtresse ici, mais je me ferais tuer +plutôt que de laisser toucher aux cheveux de mon enfant.</p> + +<p>Et ma gouvernante s'avança sur le lit pour m'arracher des mains de ma +tante.</p> + +<p>Félix, excité par ce mouvement, se jeta sur Blondeau et la mordit à la +joue.</p> + +<p>—Ah! la méchante bête!—s'écria-t-elle dans sa colère. Elle prit Félix +par le cou et le jeta rudement au milieu du parquet.</p> + +<p>Le chien poussa des cris lamentables; je sentis les ongles de ma tante +s'enfoncer dans mon épaule nue.</p> + +<p>—Sortez d'ici! sortez d'ici, malheureuse!—dit-elle à Blondeau. Puis, +voyant Servien entrer:</p> + +<p>—Mettez cette insolente à la porte,—ajouta-t-elle,—et venez tenir +cette petite, que je lui coupe les cheveux.</p> + +<p>—Mademoiselle, pardon! pardon!... j'ai eu tort, je me suis oubliée; +mais ayez pitié de Mathilde!... Grâce pour ses beaux cheveux, grâce! Et +puis enfin, mademoiselle, la main de sa mère mourante les a touchés... +c'est sacré cela!</p> + +<p>—Un mot de plus, et je vous chasse... entendez-vous?—lui dit ma tante.</p> + +<p>Cette menace frappa Blondeau de stupeur. Elle savait mademoiselle de +Maran capable de tenir sa parole. Avant tout, elle craignait de me +quitter; elle se résigna au sacrifice.</p> + +<p>Toute ma vie je me souviendrai de cette scène. Elle semble puérile; mais +pour moi elle était horrible.</p> + +<p>Servien, avec sa figure moitié lie de vin, tenait ses grands ciseaux +ouverts. Je crus qu'il voulait me tuer... Je poussai des cris perçants.</p> + +<p>—Prenez-la donc dans vos bras!—dit ma tante à cet homme,—et tenez-la +bien; en se débattant elle se ferait blesser.</p> + +<p>Hélas! je ne songeais plus à me débattre, j'avais presque perdu tout +sentiment.</p> + +<p>Blondeau se cachait la figure en sanglotant; Servien me prit dans ses +grosses mains.</p> + +<p>Je fermai les yeux, je frissonnai au froid de l'acier sur mon cou; +j'entendis le grincement des ciseaux... et je sentis mes cheveux tomber +tout autour de moi.</p> + +<p>L'exécution finie, ma tante dit à Servien en riant de toutes ses forces:</p> + +<p>—Maintenant, elle a l'air d'un affreux petit enfant de chœur... +Allons... allons... Servien, appelez une de mes femmes, qu'elle vienne +les <i>balayer</i>, ces beaux cheveux!</p> + +<p>Blondeau demanda en tremblant la permission de les ramasser et de les +garder.</p> + +<p>Ma tante le permit, et lui ordonna de m'emmener.</p> + +<p>Au moment où je quittai sa chambre, mademoiselle de Maran me fit venir +auprès d'elle, me regarda un moment encore, et s'écria en éclatant de +rire de nouveau:</p> + +<p>—Mon Dieu! que cette petite est donc laide ainsi!</p> + +<p>Une fois rentrée dans l'appartement que j'occupais avec Blondeau, +celle-ci me prit dans ses bras et me couvrit de larmes et de baisers.</p> + +<p>J'avais ressenti une telle frayeur à la vue des grands ciseaux de +Servien, que le dénoûment de cette scène me parut presque heureux. Je ne +partageais pas le culte et l'admiration de ma gouvernante pour ma +chevelure; j'avoue même que je fus assez contente de pouvoir courir dans +le jardin sans être obligée d'écarter à chaque instant mes cheveux de +mon front.</p> + +<p>J'avais seulement été frappée de ces dernières paroles de ma tante:</p> + +<p>—Que cette petite est laide ainsi!</p> + +<p>Je priai ma gouvernante de me porter devant une glace. Je me trouvai une +figure si singulière, qu'au grand chagrin de Blondeau je me mis aussi à +rire aux éclats.</p> + +<p>Plus tard, j'ai pu m'expliquer la singulière conduite de mademoiselle de +Maran. Elle avait toujours ressenti une antipathie, une aversion +profonde pour tout ce qui était beau; et sans vanité, mon ami, ou plutôt +selon l'attachement aveugle de ma gouvernante, étant enfant j'étais +charmante. Puis, ma tante avait toujours détesté ma mère. Plus tard, +hélas! je fis à ce sujet de bien cruelles découvertes.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="B-CHAPITRE_II" id="B-CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3> + +<h4>LE PROTECTEUR.</h4> + +<p>J'atteignis l'âge de sept ans. L'aversion de mademoiselle de Maran pour +moi semblait augmenter chaque jour. Il n'est pas de petites tortures +qu'elle ne se plût à m'infliger.</p> + +<p>Ainsi l'on m'avait toujours servi à dîner chez ma gouvernante, ma tante +voulut me faire dîner à table à côté d'elle; sa tabatière me causait un +horrible dégoût; elle la mettait ouverte auprès de mon assiette; si +quelques mets me répugnaient, on m'en servait tous les jours; si je ne +pouvais surmonter mon dégoût, pour me punir, mademoiselle de Maran +faisait placer mon assiette dans la niche de <i>Félix</i>, et, malgré mon +effroi, j'étais condamnée à aller chercher cette nourriture à genoux et +à la manger à genoux.</p> + +<p>Ma tante avait remarqué que la présence de ma bonne Blondeau me donnait +le courage de tout souffrir sans pleurer; elle lui défendit de rester +auprès de moi pour me servir. Le maître d'hôtel, Servien, fut chargé de +ce soin, et cet homme m'inspirait autant de dégoût que de frayeur.</p> + +<p>Ce que j'ai maintenant peine à concevoir, c'est comment ma tante, malgré +ses occupations, malgré la réelle supériorité de son esprit, pouvait +mettre autant de calcul, autant de persévérance à tourmenter une enfant.</p> + +<p>Rien n'était donné au hasard. Sa conduite envers moi était réfléchie, +étudiée.</p> + +<p>Peu à peu je m'endurcis à la douleur. La souffrance éveilla en moi le +besoin de la vengeance. J'observai que plus je pleurais, plus ma tante +riait ou semblait satisfaite.</p> + +<p>Après des efforts inouïs pour me contraindre et pour cacher mes larmes, +j'y réussis. J'éprouvai une grande joie en voyant l'étonnement, le dépit +de ma tante.</p> + +<p>Elle redoubla ses duretés, je redoublai de courage et de dissimulation.</p> + +<p>Je frémis quelquefois encore en songeant à cette lutte ouverte entre +une enfant abandonnée et une femme telle que mademoiselle de Maran, +lutte dans laquelle je finis par avoir l'avantage, car la méchanceté de +ma tante ne pouvait dépasser certaines limites.</p> + +<p>Toute la maison tremblait devant elle, aussi ma gouvernante était-elle +en butte à mille petites vexations de chaque jour. Il a véritablement +fallu à cette excellente femme un dévouement plus qu'héroïque pour +surmonter tant de dégoûts. Deux fois ma tante voulut m'en séparer; mais +je tombai si gravement malade, qu'elle dut renoncer à toute nouvelle +tentative à ce sujet.</p> + +<p>Je ne sais si c'était de la part de ma tante résolution arrêtée ou +insouciance, mais à sept ans je n'avais encore eu aucun professeur.</p> + +<p>Ma gouvernante m'avait appris à lire et à écrire; elle me faisait dire +mes prières, mon catéchisme; je recevais enfin, grâce à l'attachement +presque maternel de cette bonne créature, l'éducation qu'une personne de +sa classe aurait donnée à sa fille.</p> + +<p>Les enfants ne se trompent jamais sur les sentiments et sur les +caractères de ceux qui les entourent.</p> + +<p>Leur pénétration confond; quand ils se voient aimés, ils savent avec une +incroyable habileté assurer leur empire.</p> + +<p>Autant j'étais craintive et taciturne avec mademoiselle de Maran, autant +j'étais gaie, turbulente, despotique avec ma gouvernante.</p> + +<p>Jamais elle ne résistait à mes volontés les plus extravagantes, à moins +que ma santé ne fût en question. Elle m'idolâtrait, m'accablait de +louanges sur ma beauté, sur mon esprit, sur ma gentillesse.</p> + +<p>Je passais ainsi mon enfance, entre les sarcasmes ou les duretés de ma +tante, et les flatteries aveugles de Blondeau.</p> + +<p>Mon caractère devait participer de ces influences diverses.</p> + +<p>J'étais tour à tour orgueilleuse ou humble à l'excès, rayonnante de +bonheur ou navrée d'amertume, je ressentais enfin la haine et l'amour à +un point inconcevable pour mon âge. J'étais presque heureuse des +cruautés de ma tante, parce qu'elles m'offraient le moyen de la braver, +de la dépiter par mon sang-froid.</p> + +<p>Elle se vengeait en me persuadant avec un art infini que j'étais laide +et sotte.</p> + +<p>Je retenais mes larmes, je courais auprès de ma gouvernante, et +j'éclatais en sanglots. Alors, pour me consoler, la pauvre femme me +faisait les louanges les plus outrées, auxquelles je finissais par +croire.</p> + +<p>De là sans doute mes ressentiments toujours extrêmes, de là mon +impuissance à accepter plus tard ces mezzo termine, si fréquents dans la +vie.</p> + +<p>L'âge n'a d'ailleurs jamais modifié chez moi cette étrange façon de me +juger. Au lieu de choisir un milieu raisonnable entre deux exagérations, +au lieu de ne me croire ni tout à fait inférieure, ni tout à fait +supérieure aux autres, j'ai vécu dans de continuelles alternatives de +confiance insolente ou de défiance accablante.</p> + +<p>Les triomphes passés ne m'empêchaient pas plus d'être parfois d'une +humilité ridicule, que les humiliations souffertes ne m'empêchaient +d'être glorieuse jusqu'au dédain.</p> + +<p>Du premier mot, du premier regard j'étais dominée ou je dominais, et +cela, dans les relations les plus ordinaires de la vie. Il y a des +personnes vraiment redoutées et redoutables, devant qui les plus hardis +tremblaient, auxquelles j'ai toujours complétement imposé, tandis que +des gens de la plus grande insignifiance prenaient sur moi un empire +absolu.</p> + +<p>Je devais encore conserver de mon éducation première l'habitude, la +volonté de dissimuler mes chagrins ou mes souffrances, et de me venger +du mal qu'on me faisait par une apparence de dédaigneuse insensibilité.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Je n'avais pas encore sept ans, je crois, lorsque mon éducation fut tout +à fait changée. Les événements qui amenèrent cette révolution sont +restés très-présents à mon souvenir.</p> + +<p>On m'avait abandonnée aux soins de ma tante, d'après l'avis de mon +tuteur, le baron d'Orbeval, parent assez éloigné de mon père, que je +voyais fort rarement.</p> + +<p>Lorsqu'il venait chez mademoiselle de Maran, on m'envoyait chercher, on +me faisait quitter le sarrau plus que modeste dont ma tante voulait +toujours que je fusse vêtue. On m'habillait avec un peu plus de soin que +de coutume, et on m'amenait devant mon tuteur.</p> + +<p>C'était un grand vieillard blême, à figure de fouine, à perruque blonde +très-frisée; il portait un abat-jour de soie verte et une douillette de +soie puce tout usée: il était conseiller à la cour de cassation, et +d'une sordide avarice.</p> + +<p>Quand j'arrivais auprès de lui, il me regardait d'un air sévère et me +demandait si j'étais bien sage.</p> + +<p>Ma tante se chargeait ordinairement de répondre que j'étais volontaire, +stupide et paresseuse.</p> + +<p>Mon tuteur me donnait alors une chiquenaude très-sèche sur la joue, en +me disant:</p> + +<p>—Mademoiselle Mathilde, mais c'est très-mal!... très-mal!... Si cela +continue, on vous enverra avec les petites filles des pauvres.</p> + +<p>Je fondais en larmes, et Blondeau m'emportait.</p> + +<p>J'étais restée trois ou quatre mois sans être présentée à mon tuteur, +lorsqu'un jour je vis entrer dans ma chambre un homme jeune encore que +je ne connaissais pas.</p> + +<p>Dès qu'il parut, Blondeau s'écria en joignant les mains avec une +expression de surprise et de bonheur:</p> + +<p>—Mon Dieu!... c'est vous, c'est vous! monsieur de Mortagne!!...</p> + +<p>Celui-ci, sans répondre à ma gouvernante, me prit dans ses bras, me +regarda en silence, avec une sorte d'avide curiosité; puis, après +m'avoir tendrement embrassée, il me remit à terre, et dit en essuyant +une larme: Comme elle lui ressemble!... comme elle lui ressemble!!</p> + +<p>Et il tomba dans une sorte de rêverie.</p> + +<p>La figure de cet étranger me semblait si bienveillante, malgré la +sévérité de ses traits; il m'avait paru si ému en me contemplant; sa +présence paraissait faire tant de plaisir à Blondeau, que je me +rapprochai de lui sans crainte.</p> + +<p>C'était un cousin germain de ma mère. Depuis plusieurs années il +voyageait, et arrivait seulement en France.</p> + +<p>M. le comte de Mortagne passait pour un homme, très-étrange. Il avait +servi, et vaillamment servi sous l'empire. Depuis, l'on ne pouvait +s'expliquer sa vie continuellement nomade. Il avait parcouru les deux +mondes. On le disait doué d'une instruction prodigieuse, d'un caractère +de fer, d'un courage à toute épreuve; mais sa franchise, presque +brutale, lui avait concilié peu d'amis.</p> + +<p>Il avait aimé ma mère comme le plus tendre des frères.</p> + +<p>Plusieurs fois il avait tâché de faire comprendre à mon père tout le +prix du trésor qu'il négligeait pour suivre les conseils ambitieux de +mademoiselle de Maran; aussi ma tante avait-elle pris M. de Mortagne +dans une aversion profonde; mais, comme membre de mon conseil de +famille, et chargé comme tel de veiller à mes intérêts, il, se trouvait +quelquefois forcément rapproché de mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Depuis quatre ans il voyageait dans l'Inde. Sa première visite, en +arrivant à Paris, avait été pour moi. Il ne pouvait se lasser de me +regarder, de m'admirer, de me louer! Il accablait Blondeau de questions.</p> + +<p>Étais-je heureuse?</p> + +<p>Recevais-je l'éducation que je devais recevoir?</p> + +<p>Quels étaient mes maîtres?</p> + +<p>A sept ans, je devais savoir bien des choses, j'avais l'air si +intelligente! je devais avoir bien profité de l'instruction qu'on +m'avait donnée!</p> + +<p>Ma pauvre gouvernante osait à peine répondre. Enfin elle avoua en +pleurant la vérité... Le peu que je savais, c'était elle qui me l'avait +appris. Mademoiselle de Maran devenait de plus en plus dure et injuste +envers moi. Je n'avais aucun des plaisirs de mon âge; et ce qui surtout +exaspérait Blondeau, je n'étais jamais vêtue comme devait l'être la +fille de madame la marquise de Maran.</p> + +<p>A chaque parole de ma gouvernante, l'indignation de M. de Mortagne +augmentait.</p> + +<p>C'était un homme de haute taille, toujours vêtu avec négligence. +Quoiqu'il eût quarante ans à peine, son front était chauve; par une mode +qui semblait à cette époque des plus bizarres, il portait sa barbe +longue comme quelques personnes la portent aujourd'hui.</p> + +<p>La brusquerie de ses manières, la hardiesse militaire de ses paroles, sa +physionomie singulière et presque sauvage, l'avaient fait surnommer dans +le monde le <i>paysan du Danube</i>.</p> + +<p>Il appartenait à l'opinion libérale la plus avancée de cette époque, et +il ne cachait en rien sa manière de voir, quoique des personnes +bienveillantes pour lui l'eussent engagé à plus de modération.</p> + +<p>Quand il le voulait, il dissimulait la plus mordante ironie sous une +apparence de bonhomie naïve; mais ordinairement son langage était âpre, +rude et presque brutal.</p> + +<p>Lorsque ma gouvernante eut exposé à M. de Mortagne la manière dont +j'étais élevée par ma tante, la figure de mon cousin, hâlée par le +soleil de l'Inde, devint pourpre de colère; il marcha quelques moments +avec agitation; puis, me prenant brusquement dans ses bras, il se +dirigea vers l'appartement de mademoiselle de Maran en s'écriant:</p> + +<p>—Ah! c'est ainsi qu'elle traite l'enfant de ma pauvre cousine... Je +vais lui dire deux mots, moi! et de ma grosse voix, encore!</p> + +<p>—Mais, monsieur le comte, prenez garde... dit ma gouvernante en le +suivant d'un air effrayé.</p> + +<p>—Soyez tranquille, madame Blondeau, je ne m'intimide pas pour si peu! +J'ai écrasé du pied des bêtes encore plus malfaisantes que mademoiselle +de Maran.—Et il m'embrassa deux fois en me disant:—Pauvre petite, ton +sort va changer.</p> + +<p>Jamais je n'oublierai la joie que je ressentis en devinant que mon +protecteur allait me venger des méchancetés de ma tante.</p> + +<p>Dans mon ravissement, dans ma reconnaissance, j'entourai de mes bras le +cou de M. de Mortagne, et, croyant lui rendre un important service, je +lui dis tout bas:</p> + +<p>—Il n'y a pas que ma tante qui soit méchante, monsieur, il y a aussi +son chien Félix; il faudra bien prendre garde à vous, car il mord +jusqu'au sang.</p> + +<p>—S'il me mord, ma petite Mathilde, je le jetterai par la fenêtre,—dit +M. de Mortagne en m'embrassant encore.</p> + +<p>M. de Mortagne me parut un héros; je ressentis pour la première fois +l'ardeur de la vengeance.</p> + +<p>Servien était, selon son habitude, dans le salon d'attente qui précédait +la chambre à coucher de sa maîtresse.</p> + +<p>M. de Mortagne, suivi de Blondeau, allait ouvrir la porte; le maître +d'hôtel se leva et dit:</p> + +<p>—Je ne sais pas, monsieur, si mademoiselle est visible.</p> + +<p>M. de Mortagne, sans lui répondre, le repoussa du coude, et entra chez +ma tante.</p> + +<p>Assise dans son lit, en manteau et en chapeau de soie carmélite, selon +son habitude, elle lisait ses journaux.</p> + +<p>L'entrée de M. de Mortagne fut si brusque, si bruyante, que Félix, +alarmé, sortit vivement de sa niche, et se jeta résolument aux jambes de +mon protecteur.</p> + +<p>—Prenez garde, prenez garde, voilà le méchant chien,—lui dis-je tout +bas.</p> + +<p>—Voilà pour lui!—et d'un coup de pied mon vengeur envoya Félix rouler +sous le lit.</p> + +<p>Aux hurlements de son favori, ma tante, déjà très-irritée de l'entrée de +M. de Mortagne, qu'elle détestait, s'écria aigrement:</p> + +<p>—Mais, monsieur, cela n'a pas de nom!... Qu'est-ce que cela veut dire? +Entrer chez moi comme d'assaut!... écraser mon chien!... Vous +croyez-vous encore dans votre caserne?...</p> + +<p>M. de Mortagne m'a bien des fois, depuis, raconté cette scène.</p> + +<p>Il s'assit sans façon à côté du lit de mademoiselle de Maran, me tenant +toujours sur ses genoux; il lui répondit:</p> + +<p>—Il ne s'agit, madame, ni de chien, ni d'assaut; il s'agit de cette +malheureuse enfant, que vous élevez en marâtre...</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?...—répondit ma tante d'un +air hautain.—Êtes-vous donc revenu des antipodes, monsieur, pour me +dire de ces insolences-là? Parce que vous êtes fait comme un vilain +sauvage, et que vous avez une réputation de grossièreté parfaitement +bien établie, et méritée d'ailleurs, il ne s'ensuit pas que je me +laisserai insulter ni intimider chez moi, entendez-vous bien, monsieur?</p> + +<p>—Et parce que vous avez, madame, le bonheur de joindre la laideur et la +méchanceté du feu duc de Gesvres à la difformité et à l'esprit d'Ésope, +il ne s'ensuit pas non plus que je doive souffrir vos insolences, +entendez-vous bien, madame?—reprit M. de Mortagne, qui avait toujours +rendu à mademoiselle de Maran, grossièreté pour grossièreté.</p> + +<p>Ma tante pâlit de rage et s'écria:—Monsieur, prenez garde, quand je +hais, je hais bien... et quand je hais, je le prouve...</p> + +<p>—Je sais que vous avez des amis puissants et des créatures dangereuses, +mais je n'ai besoin de personne... je ne crains personne... Je vous +dirai donc la vérité... Tant pis, si elle vous blesse; je l'ai dite à +bien d'autres qui n'en sont pas morts... malheureusement! En un mot, +cette enfant est indignement élevée, son éducation est si négligée que +j'en rougis pour vous. N'avez-vous pas honte de traiter ainsi la fille +de votre frère?</p> + +<p>Ces mots réveillèrent à la fois l'amour de ma tante pour mon père et sa +haine contre ma mère.</p> + +<p>Elle s'écria:</p> + +<p>—Et c'est parce que la mémoire de mon frère est sacrée pour moi que je +traite cette petite comme il me convient de la traiter. Elle m'est +confiée, je n'ai à en rendre compte qu'à son tuteur; ainsi, monsieur, +allez porter ailleurs vos outrages: ce qui se fait ici ne vous regarde +pas.</p> + +<p>—Cela me regarde si fort, que, comme membre du conseil de famille, je +vais aujourd'hui même en demander la convocation; et l'on examinera si +votre nièce a reçu jusqu'à présent l'éducation à laquelle elle doit +prétendre...</p> + +<p>Cette menace parut faire un assez grand effet sur mademoiselle de Maran.</p> + +<p>—Venez ici, petite, et répondez,—dit ma tante en me faisant signe +d'approcher.</p> + +<p>Au lieu d'obéir, je me pressai contre M. de Mortagne en le regardant +d'un air suppliant.</p> + +<p>—Vous voyez bien que vous lui faites une peur horrible avec vos +tendresses!—dit M. de Mortagne.—Ce n'est pas cette enfant qui doit +répondre, c'est vous. Elle n'a pas un maître! elle sait à peine ce que +les enfants du peuple savent à son âge! Vous lui refusez jusqu'aux +vêtements convenables à sa position. Pourtant on vous paye assez cher +pour en prendre soin.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça veut dire? On me paye!—s'écria ma tante avec +indignation.</p> + +<p>—Cela veut dire qu'on vous donne 1,000 f. par mois, sur la fortune de +cette pauvre enfant, pour subvenir à ses dépenses, et, à voir la façon +dont elle est vêtue et instruite, il est clair que vous ne dépensez pas +100 louis par an pour elle... Que faites-vous du reste? Si vous l'avez +empoché, il faudra bien en rendre compte... Du reste, soyez +tranquille... j'y veillerai... Parce que vous êtes très-méchante, ce +n'est pas une raison pour que vous ne soyez pas aussi très-avare!</p> + +<p>—Mais cela passe toutes les bornes! Mais si l'on ne savait pas que vous +êtes plus qu'à moitié fou, monsieur, ce serait à vous faire jeter par +les fenêtres! Est-ce que j'ai des comptes à vous rendre? Qu'est-ce que +signifie cette impertinente inquisition-là—s'écria mademoiselle de +Maran en s'agitant sur son lit.</p> + +<p>—Je vous dis que je suis son parent, son conseil; +m'entendez-vous?—répondit M. de Mortagne d'une voix tonnante,—et, +comme tel, je vous citerai devant l'assemblée de famille pour répondre +de votre conduite! Si l'on ne me fait pas justice de vous... je me la +ferai moi-même! et nous nous verrons entre les deux yeux... ce qui ne +sera guère agréable pour moi... car vous êtes un monstre.</p> + +<p>—Oh! l'abominable homme, il va me rendre malade, avec ses brutalités... +Traiter ainsi une malheureuse femme!—dit ma tante d'une voix dolente.</p> + +<p>—Eh! madame, il y a longtemps que, par la hardiesse de vos attaques, +par la méchanceté de vos propos, vous avez fait oublier la pitié qu'on +doit avoir pour la vieillesse, pour la laideur et pour les infirmités... +Allons donc! vous n'êtes plus une femme.</p> + +<p>—Comment! je ne suis plus une femme! Je suis une licorne, peut-être?... +Mais, c'est à vous faire enfermer, monsieur! Allez-vous-en d'ici! +allez-vous-en! je ne veux pas faire d'éclat devant mes gens... Sans +cela...</p> + +<p>—Sans cela! madame, il en serait tout de même, vous n'y gagneriez que +des témoins. Voici mon dernier mot: je vais me rendre chez tous les +membres du conseil de famille, afin de les engager (et j'y parviendrai) +à vous retirer cette malheureuse enfant d'entre les mains et à la placer +dans une pension ou dans un couvent.</p> + +<p>—Et pour compléter cette belle œuvre-la,—reprit mademoiselle de +Maran d'un air ironique,—on vous chargera sans doute, monsieur, de +désigner le couvent? C'est grand dommage qu'il n'y ait pas de +<i>Jacobines</i>, vous y feriez mettre tout de suite cette petite, n'est-ce +pas? En souvenir des <i>frères et amis de</i> 93 dont vous aimez tant +l'histoire, vous l'appelleriez mamzelle <i>Scipionne</i> ou mamzelle +<i>Égalité</i>; qu'est-ce que je dis donc, mamzelle! citoyenne, s'il vous +plaît. Malheureusement ces bons temps-là sont passés... et de nos jours, +en tout et pour tout, on tient compte, monsieur, on tient sévèrement +compte, entendez-vous, de la manière de voir des gens qui veulent faire +prévaloir leur avis contre celui... de personnes bien pensantes.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran accentua tellement ces derniers mots, que M. de +Mortagne en comprit la portée.</p> + +<p>—Ah! nous y voilà,—s'écria-t-il,—j'étais bien étonné aussi que vous +ne m'eussiez pas encore traité de <i>Jacobin</i> ou de bonapartiste, ce qui, +pourtant, ne va guère ensemble. Je sais que vous êtes assez perfide pour +me susciter dans le conseil une question de parti, à propos de ma +réclamation. Je sais que vos parents ultras y sont en grand nombre. Je +sais qu'ils suivent aveuglément vos avis, et il est probable qu'ils +feront dans cette circonstance, comme dans toute autre, un usage +criminel de leur majorité.</p> + +<p>En m'embrassant avec tendresse et émotion, M. de Mortagne ajouta +tristement:</p> + +<p>—Pauvre enfant!... Pauvre France!</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! voyez donc comme c'est à la fois superbe et touchant! +s'écria ma tante en riant aux éclats de son rire aigre et insolent.—Ah! +mon Dieu! voyez-vous ce pharamineux rapprochement... <i>pauvre enfant! +pauvre France!</i>. Le tendre Saint-Just disait de ces jolies bergerades-là +au club des Cordeliers, je crois; ce qui ne l'empêchait pas du tout de +vous faire couper le cou le lendemain. Oui, oui, je vois bien à votre +colère, monsieur, que si cela dépendait de vous, vous me traiteriez à la +façon de ses pauvres <i>frères et amis</i>. Car, en vérité, malgré votre +naissance, vous étiez digne d'être des leurs, vous avez fait partie de +ces <i>messieurs de la Loire</i>.</p> + +<p>M. de Mortagne m'a dit qu'en effet les froids et cruels sarcasmes de ma +tante l'avaient mis hors de lui, et qu'il se reprocha de lui avoir +brutalement répondu:</p> + +<p>—C'est vrai! quand je songe que vous avez fait mourir de chagrin ma +cousine de Maran, quand je songe que vous torturez une malheureuse +enfant avec une méchanceté diabolique, je me demande si l'on ne devrait +pas mettre hors la loi... ce qui est moralement et physiquement hors de +la nature.</p> + +<p>—Assez d'insultes comme ça! sortez! sortez! monsieur!—s'écria +mademoiselle de Maran avec une telle expression de colère, que, lorsque +M. de Mortagne, en se levant, voulut me déposer à terre, je me +cramponnai à lui de toutes mes forces en le suppliant de ne pas me +laisser avec ma tante.</p> + +<p>Il me mit dans les bras de ma gouvernante, qui était restée muette et +inaperçue pendant cette scène.</p> + +<p>Nous sortîmes tous trois: mademoiselle de Maran était dans une colère +difficile à peindre.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="B-CHAPITRE_III" id="B-CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3> + +<h4>LE CONSEIL DE FAMILLE.</h4> + +<p>Je n'avais pas compris grand'chose à la conversation de monsieur de +Mortagne et de ma tante. J'avais seulement été ravie d'entendre mon +protecteur parler d'une manière si ferme à mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Je pressentais quelque heureux changement dans ma position. L'idée +d'entrer dans un couvent ou dans une pension, qui effraye toujours si +fort les enfants, me plaisait au contraire beaucoup. Tout ce que je +désirais au monde, c'était de quitter la maison de ma tante.</p> + +<p>Le conseil allait décider si je resterais ou non au pouvoir de +mademoiselle de Maran. Je faisais les vœux les plus vifs pour que M. +de Mortagne réussît dans son dessein. Le jour fatal arriva; ma tante me +fit habiller avec soin, et je descendis dans le salon où les membres de +notre famille s'étaient réunis.</p> + +<p>Je cherchai des yeux M. de Mortagne; il n'était pas encore venu. Ma +tante me plaça à côté d'elle et de M. d'Orbeval, mon tuteur.</p> + +<p>Tous mes parents semblaient craindre mademoiselle de Maran, et +l'entouraient d'une obséquieuse déférence. On lui savait un crédit +puissant. Son salon était le rendez-vous des hommes les plus influents +du gouvernement. Par égard pour Louis XVIII, les princes lui +témoignaient une extrême bienveillance.</p> + +<p>M. de Talleyrand partageait souvent ses soirées entre ma tante et la +princesse de Vaudemont. Ce grand homme d'État, qui—disait ma tante avec +beaucoup de raison d'ailleurs—«avait élevé le silence jusqu'à +l'éloquence, l'esprit jusqu'au génie, et l'expérience jusqu'à la +divination,» causait quelquefois une heure, tête-à-tête, avec +mademoiselle de Maran; car elle était de ces femmes avec qui toutes les +sommités sont presque obligées de compter.</p> + +<p>Les enfants sont surtout frappés des apparences; ils ne peuvent se +rendre raison de la puissance de l'esprit et de l'intrigue: aussi +pendant bien longtemps il me fut impossible de comprendre comment +mademoiselle de Maran, malgré son apparence chétive, presque grotesque, +exerçait autant d'empire sur des personnes qui n'étaient pas forcément +sous sa dépendance.</p> + +<p>Lorsque ma tante était assise, sa tête, presque de niveau avec son +épaule gauche, infiniment plus haute que la droite, ne dépassait pas le +dossier d'un fauteuil ordinaire; ses longs pieds, toujours chaussés de +souliers de castor noir, reposaient sur un carreau très-élevé qu'elle +partageait avec Félix.</p> + +<p>Pourtant, malgré sa laideur, malgré sa méchanceté, mademoiselle de Maran +réunissait chaque soir autour d'elle l'élite de la meilleure compagnie +de Paris, et gourmandait avec hauteur les personnes qui demeuraient +quelques jours sans venir la voir. Ses reproches aigres et durs, +témoignaient assez qu'elle ne tenait pas à ces hommages par affection, +mais par orgueil.</p> + +<p>On n'attendait plus que M. de Mortagne, il arriva. Mon cœur battait +avec force. De lui allait dépendre mon avenir.</p> + +<p>Je remarquai bien vite que M. de Mortagne était reçu avec froideur par +mes parents. Sa barbe et ses dehors négligés firent chuchoter et +sourire, quoique son originalité fût connue.</p> + +<p>On savait la profonde aversion de ma tante contre lui; en le raillant on +savait la flatter.</p> + +<p>Après quelques moments de silence, mon tuteur, M. d'Orbeval, pria M. de +Mortagne de reproduire les raisons qui lui semblaient motiver la réunion +d'une assemblée de famille.</p> + +<p>M. de Mortagne répéta ce qu'il avait dit à ma tante sans mesurer +davantage ses termes; il finit par demander qu'on me mît au couvent des +Anglaises, qui était alors en aussi grande vogue que l'a été par la +suite le <i>Sacré-Cœur</i>.</p> + +<p>Pendant cette violente accusation, mademoiselle de Maran resta +impassible. Nos parents, complétement dominés par elle, en avaient une +peur horrible. Ils manifestèrent à plusieurs reprises leur indignation +contre M. de Mortagne par des murmures et par des interruptions; leurs +regards, tournés vers ma tante, semblaient la prendre à témoin et +protester contre la brutalité du langage de mon protecteur.</p> + +<p>Celui-ci, parfaitement indifférent à ces rumeurs, haussa les épaules de +temps en temps, attendit que le bruit eût cessé pour recommencer de +parler, et ne modifia en rien son langage.</p> + +<p>Il lui fallait véritablement du courage pour s'attaquer ainsi à +mademoiselle de Maran; placée, entourée comme elle l'était, elle pouvait +trouver mille moyens de lui nuire, de se venger... Hélas! elle ne prouva +que trop à M. de Mortagne que la haine qu'elle lui portait était +implacable.</p> + +<p>J'étais alors bien enfant, je me souviens pourtant d'un fait qui me +frappa malgré son insignifiance, et qui maintenant a toute sa valeur à +mes yeux.</p> + +<p>Pendant ce débat, la physionomie de ma tante n'avait trahi aucune +émotion; elle tenait dans ses mains une longue aiguille à tricoter...</p> + +<p>A mesure que M. de Mortagne parlait, mademoiselle de Maran semblait de +plus en plus serrer cette aiguille entre ses doigts décharnés. Enfin, au +moment où il s'écria—que si rien n'était plus respectable que la +laideur, la vieillesse et les infirmités, rien n'était plus lâche que +d'abuser de ces déplorables avantages pour répondre impunément des +insolences aux hommes qui lui demandaient compte d'une conduite à la +fois honteuse et cruelle, mademoiselle de Maran brisa en morceaux et +comme par hasard l'aiguille qu'elle tenait entre ses doigts, et jamais +je n'oublierai le regard fatal qu'en ce moment elle jeta sur M. de +Mortagne.</p> + +<p>Mon tuteur crut devoir, au nom de la majorité de l'assemblée, répondre à +l'antagoniste de ma tante et blâmer vertement son langage. Mon +protecteur sembla se soucier fort peu de cette attaque, ensuite de +laquelle M. d'Orbeval demanda à mademoiselle de Maran, avec la plus +respectueuse déférence et seulement pour la forme, si elle croyait +nécessaire d'apporter quelques modifications à mon éducation, se hâtant +d'ajouter que, d'avance, l'assemblée s'en rapportait absolument à sa +décision sur ce sujet, qu'elle pouvait apprécier mieux que personne.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran, sans faire la moindre allusion aux attaques de M. +de Mortagne, répondit avec une finesse, avec une adresse extrême, qu'en +effet j'étais ce qu'on appelle fort peu avancée, que j'avais la tête +faible, l'entendement peu développé; qu'elle avait cru ne pas devoir me +fatiguer vainement l'intelligence en me faisant donner des leçons dont +j'aurais été hors d'état de profiter; qu'ainsi je me serais +nécessairement dégoûtée du travail; elle avait au contraire voulu +d'abord s'occuper de ma santé, qui, grâce au ciel, était florissante: je +me trouvais donc dans une condition parfaite pour regagner le temps +perdu, sans craindre les fatigues d'une application forcée. Elle termina +en disant qu'avant la convocation de l'assemblée de famille, elle était +résolue de me faire commencer immédiatement mes études.</p> + +<p>M. de Mortagne m'a dit bien souvent qu'il était impossible de se +défendre plus habilement que l'avait fait ma tante et de colorer sa +conduite de semblants plus spécieux; elle démontra clairement qu'en +économisant beaucoup sur les premières années de mon éducation, elle +avait voulu se réserver les moyens de me donner plus tard une +instruction beaucoup plus large et beaucoup plus complète; elle ajouta +qu'il était concevable que je m'ennuyasse dans la maison d'une tante +vieille et infirme, mais qu'elle avait promis à mon père de ne jamais +m'abandonner; qu'ainsi, elle ne pouvait croire que mes parents +voulussent me faire entrer au couvent.</p> + +<p>Pour tout concilier et pour que j'eusse une compagne de mon âge, ma +tante annonça que mon tuteur, cédant à ses sollicitations, consentait à +retirer dans quelques mois sa fille du couvent et à la lui confier.</p> + +<p>M. d'Orbeval était veuf, sa fille partagerait ainsi mes études et +viendrait habiter chez mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Avec sa rudesse et sa franchise ordinaires, M. de Mortagne répondit que +de cette façon, ce serait moi qui ferais les frais de l'éducation de +mademoiselle d'Orbeval, qui était pauvre, et que son père n'avait +consenti à cet arrangement que par intérêt personnel et par frayeur de +ma tante, qui pouvait lui nuire ou le servir.</p> + +<p>M. de Mortagne reprit que dans toute autre circonstance il n'aurait +élevé aucune objection contre l'éducation particulière qu'on voulait me +donner et me faire partager avec ma jeune parente, mais qu'il avait de +puissantes raisons de croire que l'influence de mademoiselle de Maran ne +pouvait que m'être funeste; qu'elle avait torturé mon enfance, et +qu'elle perdrait peut-être ma jeunesse.</p> + +<p>Une rumeur d'indignation lui coupa la parole.</p> + +<p>Mon tuteur s'écria que jamais sa fille ne mettrait le pied chez ma +tante; qu'il n'avait adhéré aux propositions qu'on lui avait faites que +dans mon intérêt, mais qu'il retirait sa promesse, puisqu'on +interprétait si mal son dévouement. Pourtant, lorsque toute l'assemblée +se fut jointe à mademoiselle de Maran pour apaiser M. le baron d'Orbeval +et pour blâmer M. de Mortagne, mon tuteur promit de laisser venir sa +fille.—M. de Mortagne, ne pouvant contenir sa colère, s'échappa jusqu'à +dire qu'il n'y avait pas dans l'assemblée un homme de cœur, que tous +tremblaient devant le crédit de mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Comme mon protecteur leur offrait de soutenir l'épée à la main ce qu'il +avait avancé, il n'y eut qu'un cri d'indignation contre ce spadassin, +qui voulait faire prévaloir la force brutale dans les délibérations de +famille, et qui ne respectait ni le sexe ni la vieillesse.</p> + +<p>M. de Mortagne, outré, vint à moi, m'embrassa tendrement et me dit: Ma +pauvre enfant, dans peu de temps nous nous reverrons. Que Dieu vous +garde de cette méchante femme et de ses complaisants! Je le vois, ils +ont maintenant le nombre et la loi pour eux. Patience patience, je +trouverai moyen de vous sauver malgré eux.... Il m'embrassa de nouveau +et sortit.</p> + +<p>Après son départ l'indignation redoubla, et fit bientôt place à un +sentiment de pitié méprisante.</p> + +<p>Ceux de mes parents qui étaient en état de répondre aux provocations de +M. de Mortagne et qui ne l'avaient pas fait, non par manque de courage, +mais par crainte de ma tante, affirmèrent que M. de Mortagne avait le +cerveau fêlé, et qu'on ne pouvait traiter sérieusement ses folies.</p> + +<p>Tout en regrettant beaucoup la défaite de mon protecteur, je ne pouvais +m'empêcher de songer presque avec joie à cette compagne qu'on +m'annonçait; je regardais son père, M. d'Orbeval, avec moins +d'inquiétude: je m'enhardis même jusqu'à demander à ma tante quand +arriverait ma cousine.</p> + +<p>A mon grand étonnement, mademoiselle de Maran me répondit sans aigreur +et presque d'un ton affectueux que mademoiselle Ursule d'Orbeval +viendrait prochainement.</p> + +<p>Cette assurance me combla de joie. Si j'avais été plus heureuse, +peut-être aurais-je accueilli avec jalousie l'arrivée de ma cousine, +tandis qu'au contraire je ne pouvais croire qu'à une diversion favorable +dans ma position.</p> + +<p>Dès ce jour la conduite de mademoiselle de Maran changea complétement +envers moi. D'abord elle me donna, pour m'instruire, les meilleurs +professeurs de Paris. Par un motif que j'ai pénétré plus tard, elle me +laissa madame Blondeau pour gouvernante, quoique celle-ci fût bien loin +d'avoir les connaissances nécessaires pour remplir ces fonctions, alors +que mon éducation devait être beaucoup plus cultivée.</p> + +<p>Seulement elle adjoignit une femme de chambre à son service; au lieu de +me laisser vêtue presque d'une manière sordide, ma tante voulut que je +fusse habillée avec un luxe, avec une recherche qui n'était pas même de +mon âge.</p> + +<p>Je me souviens de ma surprise, de ma joie, un jour où je trouvai dans ma +chambre une psyché faite pour ma taille, et une toilette à la duchesse, +entourée de flots de rubans et de dentelles.</p> + +<p>Au lieu de me gronder sans cesse, de s'extasier sur ma laideur, sur mon +ineptie, ma tante se mit tout à coup à m'accabler des louanges les plus +outrées sur ma beauté, sur ma taille, sur l'élégance de ma tournure, sur +mon esprit, sur mes dispositions.</p> + +<p>Comme ce brusque changement de manières devait m'étonner beaucoup, +mademoiselle de Maran me dit en confidence qu'il eût été très-dangereux +de me faire part de ces charmantes vérités quand j'étais une +paresseuse; car mon amour-propre en aurait été dangereusement exalté: +maintenant, comme je travaillais avec assiduité, c'était une manière de +me récompenser que de m'apprendre qu'il n'y avait rien au monde de plus +ravissant que moi.</p> + +<p>La femme de chambre que ma tante m'avait donnée me répétait les mêmes +paroles. Enfin, dans la maison, tout le monde, jusqu'à Servien, se mit à +me flatter à l'envi.</p> + +<p>Ma pauvre Blondeau, avec cet instinct, cette profonde sagacité de +cœur que donne le dévouement, fut effrayée de ce revirement subit +dans les procédés de ma tante. Ce fut elle alors qui me gronda, qui me +reprocha de penser trop à ma toilette, de négliger mes prières, de +devenir hautaine, capricieuse.</p> + +<p>Malgré mon attachement pour cette excellente femme, je fus choquée de +ses remontrances. Elles me parurent d'autant plus pénibles, que +jusqu'alors elle m'avait toujours traitée avec la tendresse la plus +idolâtre.</p> + +<p>Je sentis mon affection pour elle se refroidir; au contraire ma +confiance s'augmentait envers mademoiselle Julie, ma femme de chambre, +qui ne manquait aucune occasion de m'irriter contre ma gouvernante.</p> + +<p>Malgré les prévenances de mademoiselle de Maran pour moi, je ne pouvais +encore surmonter la frayeur et l'aversion qu'elle m'avait inspirées; j'y +tâchais cependant de toutes mes forces, croyant de ma reconnaissance de +lui témoigner quelque attachement.</p> + +<p>Je faisais vraiment des progrès rapides; je m'appliquais avec ardeur au +dessin, à la musique, à l'étude de l'anglais et de l'italien, afin de ne +pas être trop au-dessous de ma cousine Ursule d'Orbeval, dont ma tante +ajournait sans cesse l'arrivée.</p> + +<p>Ma tante ne sortait que très-rarement; elle m'envoyait presque chaque +jour me promener au bois de Boulogne, dans sa voiture, avec mademoiselle +Julie, car je ne cachais pas ma préférence pour cette fille.</p> + +<p>Pendant toute la promenade, elle ne cessait de me répéter que tout le +monde me regardait avec admiration.</p> + +<p>Enfin, depuis près d'une année que ma tante s'occupait particulièrement +de mon éducation, je n'étais plus reconnaissable: mon instruction avait +beaucoup gagné, mon esprit s'était développé; mais le germe des plus +mauvaises passions commençait à fermenter en moi.</p> + +<p>Malgré le christ d'ivoire qui ornait l'alcôve de ma tante, elle ne +pratiquait en apparence aucun acte religieux.</p> + +<p>Elle se bornait à m'envoyer à la messe, à Saint-Thomas-d'Aquin, avec une +de ses femmes. Un valet de pied me suivait, portant un carreau armorié +pour mes pieds, et un sac de velours qui renfermait mon livre de messe. +C'était un appareil aussi ridicule qu'inconvenant pour un enfant de mon +âge, et j'entendais dire sur mon passage: «La tendresse aveugle de +mademoiselle de Maran pour sa nièce va jusqu'à la folie.»</p> + +<p>Je finissais par croire à cet attachement. En effet, on disait partout +que ma tante m'idolâtrait, et qu'il faudrait s'en prendre à sa faiblesse +et à son aveuglement si un jour j'étais mal élevée.</p> + +<p>A cette heure encore, bien des gens sont persuadés que mademoiselle de +Maran m'a toujours tendrement... trop tendrement aimée.</p> + +<p>Il n'y a rien de plus aimant, mais il n'y a aussi rien de plus +cruellement égoïste que les enfants.</p> + +<p>Je me faisais un jeu barbare de combler ma nouvelle femme de chambre de +marques de confiance en présence de Blondeau pour faire enrager +celle-ci, ainsi que disent les petites filles.</p> + +<p>La malheureuse femme, éclairée par son bon sens, et non pas irritée par +une basse envie, souffrait horriblement de se voir ainsi oubliée, +méconnue par moi, elle qui m'aimait si sincèrement.</p> + +<p>Bientôt mon ingratitude n'eut plus de bornes.</p> + +<p>A mesure que mon intelligence se développait, mademoiselle de Maran +m'inspirait, sinon plus d'attachement, du moins plus de curiosité. Mon +esprit commençait à comprendre ses railleries, à s'en amuser; elle se +moquait de Blondeau, de sa rigidité, de ses remontrances sur ma +coquetterie naissante, et je riais beaucoup. Elle raillait son +ignorance, l'expression de son langage, et je riais encore.</p> + +<p>Peu à peu, à l'oubli de cette affection si sainte, si dévouée, se +joignit presque le mépris; car ma tante me fit rougir de l'espèce de +familiarité dans laquelle je vivais avec une femme de cette espèce.</p> + +<p>Sans doute j'eus tort, bien tort; mais j'avais huit ans à peine, et une +femme d'un esprit réellement très-supérieur en abusait pour me jeter +dans une voie funeste.</p> + +<p>Je ne suivis que trop ses conseils; je témoignai tant de froideur à ma +gouvernante, que la malheureuse femme tomba malade de chagrin, après +avoir fait tout pour réveiller en moi mon attachement d'autrefois.</p> + +<p>Lorsque je la vis pâle, changée, je compris toute l'étendue de ma faute! +je pleurai, je ne voulus plus la quitter; ma tante, s'apercevant de mon +affliction, me persuada que la maladie de Blondeau était un jeu, une +feinte. Cette odieuse interprétation donnait une excuse à mon +ingratitude, j'y ajoutai foi.</p> + +<p>Je n'oublierai jamais le douloureux étonnement qui se peignit sur les +traits de ma gouvernante lorsqu'elle me vit revenir auprès d'elle, +souriante, légère et moqueuse. Elle leva au ciel ses mains amaigries, et +s'écria en pleurant:</p> + +<p>—Mon Dieu! elle qui avait le cœur de sa mère!... ils l'ont perdue... +perdue...</p> + +<p>De ce jour, la malheureuse femme devint encore plus sombre, plus +taciturne. Quoique sa faiblesse fût grande, elle voulut se lever... +Distraite, absorbée, elle semblait préoccupée d'une idée fixe. Nos gens +la prenaient presque pour leur jouet. Elle, autrefois si impatiente, +semblait tout souffrir avec résignation ou plutôt avec indifférence. +Elle me parlait à peine.</p> + +<p>Je me souviens qu'une nuit, en m'éveillant, je la trouvai la tête +penchée sur mon chevet, les yeux baignés de larmes, et me regardant +avec une angoisse indéfinissable.</p> + +<p>J'eus peur, je feignis de me rendormir. Le lendemain, je dis tout à ma +tante. Elle me répondit que c'était une plaisanterie de Blondeau, qui +voulait m'effrayer. Je crus mademoiselle de Maran, et je gardai rancune +à ma gouvernante.</p> + +<p>Le jour de l'an arriva; la veille, ma tante m'avait dit, en me parlant +des étrennes de Blondeau: «Au lieu de lui donner quelque robe ou quelque +bijou, il faudra lui donner de l'argent: <i>Ces gens-là aiment mieux +l'argent que tout</i>;» et elle me remit cinq louis pour elle.</p> + +<p>Les années précédentes, jamais ma tante ne m'avait rien donné pour ma +gouvernante; comme j'aimais alors tendrement celle-ci, et que je tenais +à lui offrir quelque chose, chaque année je faisais des prodiges de +dissimulation et d'adresse pour parvenir à écrire à son insu quelques +lignes d'une tendresse naïve, et pour lui broder de mon mieux quelque +petit morceau de tapisserie.</p> + +<p>Il est impossible de se figurer la joie, le ravissement de madame +Blondeau, lorsque la veille du nouvel an, me jetant à son cou, après ma +prière du soir, je lui apportais cette offrande.</p> + +<p>Maintenant que j'y songe, il me semble qu'il y avait quelque chose de +touchant, de religieux, dans cette marque de mon affection, pauvre +orpheline, abandonnée, rebutée, qui, ne possédant rien, recourais à mon +travail enfantin pour acquitter la dette de mon cœur.</p> + +<p>Malgré l'infériorité de sa condition, ma gouvernante avait trop d'âme +pour ne pas être touchée jusqu'aux larmes de cette preuve de mon +attachement, que personne au monde ne m'avait conseillée.</p> + +<p>Qu'on se figure donc sa douleur, lorsque le jour dont je parle, la +veille du premier de l'an, je lui glissai, d'un air gai et riant, mes +cinq louis dans la main.</p> + +<p>Elle s'attendait à sa surprise ordinaire. Comme je commençais à dessiner +passablement, elle avait même osé espérer quelque preuve de mon nouveau +talent. Malgré mon ingratitude apparente, elle n'avait pas un instant +cru possible que j'eusse oublié si complétement les traditions délicates +de mon enfance. Aussi, me regardant avec autant de tristesse que +d'inquiétude, elle me rendit l'or.</p> + +<p>—Vous vous trompez, Mathilde, ceci est pour Julie. Pour moi... pour +moi... n'est-ce pas, vous avez autre chose?</p> + +<p>Et sa voix tremblait, et elle me regardait d'un air inquiet, alarmé.</p> + +<p>—Mais... non, je n'ai rien autre chose à te donner,—lui dis-je.</p> + +<p>—Pourtant... les autres années...—et elle tâchait de cacher ses +larmes,—les autres années... vous savez bien... le soir... après votre +prière... vous me donniez...</p> + +<p>—Ah! oui, je sais ce que tu veux dire; mais maintenant, vois-tu, je +n'ai plus le temps, il faut que j'étudie... Et puis d'ailleurs, vous +autres, <i>vous aimez mieux l'argent que tout</i>.</p> + +<p>Puis, sans l'embrasser, sans lui donner la moindre marque d'affection, +je lui remis l'argent dans la main, et je sortis en sautant pour aller +admirer une magnifique palatine d'hermine dont mademoiselle de Maran me +faisait présent.</p> + +<p>En quittant ma gouvernante, j'entendis un gémissement douloureux et le +bruit des pièces d'or qui tombèrent de sa main sur le parquet.</p> + +<p>Dans mon impitoyable indifférence, dans ma hâte d'aller contempler le +cadeau de ma tante, je ne m'arrêtai pas un moment, je ne retournai pas +la tête.</p> + +<p>Hélas! quoique jeune encore, j'ai beaucoup souffert, j'ai versé des +larmes bien amères! mais Dieu sait que, dans le plus violent paroxysme +du désespoir, je me suis souvent écriée:—Je dois tout supporter sans me +plaindre! car j'ai causé à la meilleure des créatures le plus affreux +chagrin que le cœur humain puisse éprouver.</p> + +<p>Le soir de ce jour-là, malgré mon indifférence, j'étais assez honteuse +en songeant à Blondeau; je m'attendis à des reproches; je trouvai, au +contraire, ma gouvernante plus tendre que d'habitude; seulement elle +était très-pâle, très-affectée. Je lui trouvai dans le regard quelque +chose d'extraordinaire.</p> + +<p>Elle me coucha et m'embrassa à plusieurs reprises avec effusion; je +sentis ses larmes couler sur mes joues. Mon naturel reprit le dessus; je +me jetai à son cou en lui demandant pardon de l'avoir affligée.</p> + +<p>—Vous accuser... vous... mon enfant... jamais,—disait-elle en +pleurant, en baisant mes cheveux et mes mains.—Jamais, pauvre petite! +Tant qu'on vous a laissée être bonne et délicate, vous avez été, en +tout, le portrait de votre mère... Mais ne parlons plus de cela, ma +chère enfant. Allons, faites votre prière du soir. Priez aussi pour +votre vieille bonne. Elle vous aime bien; elle a besoin que vous priiez +pour elle. Les prières des enfants sont comme celles des anges: le bon +Dieu les aime et les exauce.</p> + +<p>Lorsque j'eus prié, elle me baisa tendrement au front, et me +dit:—Maintenant, mon enfant... bonsoir... bonsoir.</p> + +<p>Je remarquai qu'elle tremblait, que ses mains étaient brûlantes, et +qu'elle était pourtant d'une grande pâleur.</p> + +<p>Je m'endormis. Je ne sais pas depuis combien de temps j'étais plongée +dans un profond sommeil, lorsque je fus réveillée en sursaut. Un corps +assez pesant s'appuyait sur moi.</p> + +<p>Dans mon effroi, j'ouvris à demi les yeux. Je ne sais pas quelle heure +il était.</p> + +<p>Un restant de feu flambait dans la cheminée, et éclairait la chambre de +sa lumière vacillante.</p> + +<p>A la lueur d'une veilleuse, je vis ma gouvernante; elle était auprès de +mon lit; elle m'avait éveillée en voulant m'embrasser.</p> + +<p>N'osant faire un mouvement, je la suivis des yeux. Sa figure, +ordinairement si douce, si calme, avait une expression sinistre qui me +glaça d'épouvante.</p> + +<p>Elle me regardait en se parlant à elle-même à demi-voix et d'un air +égaré.</p> + +<p>—Non, non,—disait-elle,—je ne puis supporter cela plus longtemps. Ce +monstre perd mon enfant; elle l'a rendue indifférente... méprisante +pour moi. Mathilde ne m'aime plus. Je ne lui suis plus bonne à rien, je +n'ai pas besoin de rester plus longtemps... Aussi bien je ne le pourrais +pas... Non, aujourd'hui j'ai trop souffert; on a comblé la mesure... De +l'argent... à moi... Ah! j'en deviendrai folle... Je crois que je le +suis déjà... Allons, finissons-en; un dernier baiser à ce pauvre petit +ange endormi; il a prié pour moi, le bon Dieu me pardonnera.</p> + +<p>En disant ces mots, Blondeau me baisa au front et ajouta en +sanglotant:—Adieu! adieu! tu ne sauras jamais le mal que tu m'as fait, +pauvre petite... Ce n'est pas toi que j'accuse... oh non! c'est ce +monstre qui a fait mourir ta mère de chagrin, et qui veut perdre ton +âme... Adieu! encore adieu... O mes beaux cheveux blonds! que je les +baise encore une fois.—Et je sentis sur mon front ses lèvres glacées.</p> + +<p>J'avais jusqu'alors fermé les yeux, quoique éveillée. Tout à coup je +regardai; je vis ma gouvernante aller vers la fenêtre et l'ouvrir +violemment; je devinai sa funeste pensée; je courus vers elle, et je +l'arrêtai au moment où elle allait se jeter par la fenêtre.</p> + +<p>La pauvre femme resta stupéfaite; mes cris la rappelèrent à elle-même; +elle tomba agenouillée, et s'écria:—Qu'allais-je faire? Seigneur mon +Dieu, pardonnez-moi, j'étais folle; j'oubliais que j'avais juré à ta +mère mourante de ne pas t'abandonner; mais je souffrais tant... +aujourd'hui surtout; c'est le bon Dieu qui m'a envoyé cet ange pour +m'empêcher de commettre un crime. Non, non, je resterai près de toi, mon +enfant; je souffrirai, j'endurerai tout, je mourrai, s'il le faut, de +chagrin, mais je mourrai près de loi, en te regardant; je l'ai promis à +cette pauvre madame qui est dans le ciel et qui m'entend.</p> + +<p>Cette scène me laissa une impression si profonde, je fus si frappée du +désespoir de Blondeau, que mes premiers germes d'ingratitude à son égard +furent à jamais étouffés. Je redevins pour elle ce que j'avais été +autrefois, au grand chagrin de mademoiselle de Maran, qui avait un +instant espéré de me priver de cette affection si sincère et si dévouée.</p> + +<p>Peu de temps après, ma tante m'apprit qu'Ursule d'Orbeval, ma cousine et +la fille de mon tuteur, allait enfin venir habiter avec nous, +ajoutant—que j'étais beaucoup plus jolie, beaucoup plus instruite, +beaucoup mieux mise qu'elle, et que par conséquent j'aurais infiniment +de plaisir à lui faire ressentir toutes mes supériorités.</p> + +<p>Ainsi, mademoiselle de Maran ne me laissait pas un sentiment dans sa +pureté, dans sa fleur! Déjà cette joie douce et candide de trouver une +amie de mon âge était flétrie par l'arrière-pensée de lui inspirer de la +jalousie, de l'envie, et nécessairement de la haine!</p> + +<p>Ma tante, avec une singulière sagacité, avait pour ainsi dire fait deux +parts de ma jeunesse: jusqu'à neuf ans, j'avais eu à souffrir de la +terreur, des privations, de l'abandon; je n'étais pas encore mûre pour +d'autres projets.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="B-CHAPITRE_IV" id="B-CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3> + +<h4>UNE AMIE D'ENFANCE.</h4> + +<p>Une ère nouvelle allait commencer pour moi.</p> + +<p>Jusqu'alors je n'avais eu que des sentiments incomplets; je craignais ma +tante, mais son esprit m'amusait. Malgré quelques preuves de froideur et +d'oubli, j'aimais tendrement ma gouvernante, mais il n'existait entre +nous aucun rapport d'âge ou de caractère.</p> + +<p>Lorsque Ursule d'Orbeval arriva, j'étais si seule, j'avais fait de si +beaux rêves sur cette affection promise, que je me sentais déjà +reconnaissante envers ma cousine, qui allait me mettre à même de +réaliser ces douces espérances. J'oubliai complétement les perfides +conseils de ma tante; au lieu de songer à humilier Ursule, je ne songeai +qu'à l'aimer.</p> + +<p>Elle avait une année de plus que moi. Par une bizarre singularité, ses +cheveux étaient noirs, et ses yeux bleus, tandis que l'avais les yeux +noirs et les cheveux blonds. Nous étions à peu près de la même taille; +les traits d'Ursule étaient loin d'être réguliers, mais on ne pouvait +imaginer une physionomie plus intéressante, un sourire plus doux et plus +aimable.</p> + +<p>La première fois que je la vis, elle portait le deuil de sa grand'mère. +Ses vêtements noirs faisaient encore plus ressortir la blancheur rosée +de sa peau; je lui trouvai une expression si charmante, que je me jetai +à son cou en l'appelant ma sœur.</p> + +<p>Malgré moi je pleurai; ces larmes furent les plus douces larmes que +j'eusse encore répandues. Ma cousine accueillit mes caresses avec une +grâce touchante, je l'emmenai dans ma chambre, et je mis à sa +disposition tous mes trésors de toilette.</p> + +<p>Ursule ne montra ni embarras gauche, ni assurance indiscrète. Elle me +dit, tout émue, qu'elle me demandait mon amitié; car elle était presque +orpheline, son père étant pour elle d'une extrême dureté.</p> + +<p>Je sentis s'éveiller en moi un monde de sensations nouvelles; je compris +le bonheur de se dévouer à une personne qu'on aime, de la protéger, de +la défendre; je sus presque gré à Ursule d'être pauvre, puisque j'étais +riche; d'être presque abandonnée, puisque mon cœur était tout prêt à +aller au-devant du sien, et à lui offrir les affections qui lui +manquaient.</p> + +<p>Dès que j'eus une amie à aimer, je crus n'être plus un enfant, je me +sentis <i>grande</i>, comme disent les petites filles, je devins +très-sérieuse, très-réfléchie; j'eus honte de ma coquetterie passée; je +dis à Ursule en lui montrant toutes mes belles robes avec un superbe +dédain: C'était bon quand j'étais seule.</p> + +<p>Ma cousine portait le deuil; je voulus être vêtue de noir.</p> + +<p>Toute la nuit je roulai mon projet dans ma tête. Le matin venu, j'entrai +résolument chez mademoiselle de Maran.</p> + +<p>—Ma tante, je voudrais être habillée de noir comme Ursule, et autant de +temps qu'elle le sera.</p> + +<p>—Mais vous êtes folle, ma chère petite; Ursule est en deuil, et vous +n'avez aucune raison pour porter le deuil,—me dit ma tante avec +étonnement.</p> + +<p>—Mais le deuil de ma mère?—répondis-je en baissant tristement les +yeux.</p> + +<p>Ma tante éclata de rire, et s'écria:</p> + +<p>—Est-elle donc divertissante avec ses imaginations funèbres! Mais vous +l'avez porté il y a sept ans, le deuil de votre mère; c'est bien assez +comme ça.</p> + +<p>—Je l'ai porté sans savoir que je le portais, ma tante, dis-je en +sentant les larmes me venir aux yeux. L'éclat de rire de ma tante +m'avait douloureusement blessée.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! que cette petite a donc de drôles d'idées,—reprit +mademoiselle de Maran en riant de nouveau et en me prenant le +menton.—Allons... allons.. follette, on vous passera ce beau +caprice-là; c'est-à-dire que vous serez vêtue en noir, mais non pas en +noir de deuil, s'il vous plaît; ce serait par trop ridicule... Mais vous +aurez de belles robes de moire et de soie, pendant que cette pauvre +Ursule n'aura que des robes de laine... ce qui la fera bien enrager.</p> + +<p>—Je voudrais n'être jamais mise autrement que ma cousine, ma tante.</p> + +<p>—Comment! c'en est déjà à ce point-là? s'écria mademoiselle de Maran en +attachant sur moi ses yeux perçants.—Mais c'est encore bien mieux que +je ne le pensais. Allons... allons... rassurez-vous, une fois le deuil +fini, vous serez toujours mises comme les deux sœurs; vous êtes assez +riche pour faire de temps en temps cadeau d'une belle robe a votre +cousine, qui n'a pas le sou.</p> + +<p>—Ma tante, vous ne me comprenez pas—m'écriai-je avec +impatience;—puisque Ursule est pauvre, je voudrais être mise comme elle +et non pas qu'elle fût mise comme moi.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran me regarda encore attentivement, et dit de son air +sardonique:</p> + +<p>—Ah çà! mais à qui en a donc aujourd'hui cette petite avec ses +superlatives délicatesses? Comme c'est touchant... ça tient de famille. +Puis elle ajouta en se parlant à elle-même: Au fait, tant mieux.—Et +s'adressant à moi: Bien... très-bien... petite, vous ne sauriez trop +traiter Ursule en sœur. Je vois avec joie se manifester en vous les +symptômes d'une grande délicatesse... d'une grande sensibilité. Tant +mieux, je n'y complais pas, vous dépassez mes plus chères espérances.</p> + +<p>Je sortis de chez mademoiselle de Maran, toute fière, tout heureuse.</p> + +<p>J'allai vite trouver ma gouvernante pour lui apprendre le résultat de +mon entretien avec ma tante.</p> + +<p>Blondeau m'embrassa cette fois en pleurant de joie, et me dit:—Voilà +votre bon cœur revenu. Il me semble entendre parler votre pauvre +mère.</p> + +<p>On pourrait croire qu'il y eut alors un temps d'arrêt dans les méchantes +menées de mademoiselle de Maran contre moi; il n'en est rien.</p> + +<p>Jamais, au contraire, elle ne se crut plus certaine de me nuire et dans +le présent et dans l'avenir. Mais alors j'ignorais ce que j'ai su +depuis, et je me livrais avec bonheur à mes sentiments d'amitié exaltée +pour ma cousine. Elle y répondit avec l'expansion la plus affectueuse, +la plus reconnaissante.</p> + +<p>Quelques jours après l'arrivée d'Ursule à l'hôtel de Maran, je n'avais +plus de secret pour elle. Je lui avais raconté toute mon enfance, +excepté le sinistre dessein de ma gouvernante; et encore ce secret +m'avait-il bien coûté et me coûtait encore beaucoup à garder.</p> + +<p>Quoique Ursule fût d'un an plus âgée que moi, j'étais à peu près aussi +avancée qu'elle dans mes études; nos professeurs ne manquaient jamais de +préférer mes devoirs aux siens, soit qu'ils le méritassent réellement, +soit qu'en agissant ainsi, nos maîtres crussent flatter ma tante. Sans +le savoir, ils se rendaient ainsi complices de ses secrets desseins.</p> + +<p>Craignant de blesser l'amour-propre d'Ursule par mes succès, je faisais +tout au monde pour m'excuser de ma supériorité. Je trouvais mille +raisons d'expliquer mes petits triomphes à mon désavantage: tantôt en me +donnant la première place, nos professeurs voulaient plaire à +mademoiselle de Maran; tantôt Ursule elle-même m'aimait assez pour faire +exprès des fautes et me laisser ainsi l'avantage.</p> + +<p>Je ne sais si notre affection naissante contraria les projets de +mademoiselle de Maran; mais elle trouva le moyen de me tourmenter de +nouveau, et plus cruellement que jamais.</p> + +<p>Sous le prétexte de nous habituer peu à peu à voir le monde, elle nous +fit venir quelquefois, le matin, dans son salon. Elle recevait tous les +soirs, mais plusieurs personnes intimes venaient la voir entre quatre +et six heures.</p> + +<p>Qu'on juge de mon chagrin la première fois que j'entendis ma tante dire +à des étrangers en nous montrant, moi et Ursule:</p> + +<p>«Croiriez-vous que ma nièce, qui a une année de moins que mademoiselle +d'Orbeval, et qui a commencé son éducation beaucoup plus tard, s'est +tellement appliquée, a fait des progrès si étonnants, qu'en toute chose +elle prime sa compagne? C'est étonnant, n'est-ce pas? Ordinairement, ce +sont les pauvres filles sans fortune qui travaillent le plus assidûment. +Ici, c'est tout le contraire. Mathilde ne se contente pas d'être +au-dessus de sa cousine par la richesse et par la beauté, elle veut +encore lui être supérieure par l'éducation. Pauvre chère petite, c'est +un vrai trésor que cette enfant: c'est tout le portrait de sa mère.»</p> + +<p>Et mademoiselle de Maran me comblait de caresses hypocrites.</p> + +<p>Mon cœur se brisait. Je regardais Ursule d'un air suppliant; à peine +étions-nous seules que je me jetais en pleurant dans ses bras, lui +demandant pardon des louanges exagérées, ridicules, dont ma tante +m'accablait.</p> + +<p>Ma cousine, émue comme moi, calmait mes craintes, en plaisantait même, +et me prouvait par sa tendresse toujours croissante qu'elle n'était +nullement jalouse de mes avantages, ou blessée des reproches de +mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Je fis alors tout mon possible pour laisser à Ursule la première place; +mais en vain j'accumulais fautes sur fautes, je ne parvenais pas à voir +les travaux d'Ursule préférés aux miens. Un jour j'imaginai de ne plus +rien faire, de ne pas apprendre mes leçons; il fallut bien alors donner +la première place à ma compagne.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran nous fit descendre toutes deux dans le salon, où +se trouvaient encore plusieurs personnes.</p> + +<p>Après quelques mots d'une conversation insignifiante, ma tante me fit +venir près d'elle.</p> + +<p>Puis s'adressant à une de ses amies:</p> + +<p>—Vous allez me dire que je répète toujours la même chose; mais il faut +pardonner aux vieilles femmes d'être radoteuses quand elles ont à parler +de ce qu'elles chérissent! Je vous vois rire; vous devinez qu'il s'agit +encore de ma petite Mathilde? C'est vrai, j'en suis affolée, assotée, si +vous voulez. Eh bien! oui, c'est comme ça; je ne puis pas m'en +empêcher,—dit ma tante en prenant son ton de <i>bonne femme</i>, ce qui +arrivait toujours lorsqu'elle disait quelques méchancetés. Elle reprit: +Enfin, tenez, comparez Mathilde et Ursule... par exemple... et il faut, +à propos, que je lui donne une leçon, à <i>mamzelle</i> d'Orbeval.—Puis, se +retournant vers ma cousine, ma tante continua d'un air +sévère:—Mademoiselle, vous êtes pauvre; vous profitez de tous les +maîtres de votre cousine, et vous êtes assez paresseuse pour souffrir +que Mathilde, cet ange de bonté, manque, comme aujourd'hui, exprès à ses +devoirs pour vous laisser la première place, que vous n'avez pas le +courage de gagner par votre application.</p> + +<p>—Mais, ma tante,—m'écriai-je,—Ursule n'en savait rien.</p> + +<p>—Voyez-vous le bon cœur de cette chère petite! Quelle générosité! +Elle la défend encore!—Et ma tante m'embrassa.</p> + +<p>Puis, continuant de s'adresser d'un ton sévère à ma cousine, qui, rouge +de honte, fondait en larmes, elle lui dit durement:</p> + +<p>—Comment n'avez-vous pas honte de supporter, d'exiger peut-être de +pareils sacrifices de la part de cette enfant?</p> + +<p>—Mais, madame,—s'écria la pauvre Ursule,—je vous assure que +j'ignorais...</p> + +<p>—C'est bon!... c'est bon!—dit mademoiselle de Maran,—je sais que +penser. Et elle nous renvoya, après m'avoir encore tendrement embrassée.</p> + +<p>Ses caresses me révoltaient. Je recommençais à la haïr plus que jamais. +Je pressentais que son infernale méchanceté voulait m'aliéner mon amie.</p> + +<p>Après cette scène je me jetai aux genoux d'Ursule en sanglotant. La +pauvre enfant me rendit mes caresses, me remercia de mes assurances de +tendresse; mais, je le vis, elle resta longtemps sous le coup de ses +blessures, d'autant plus douloureuses qu'elle était fière et +naturellement peu expansive dans le chagrin.</p> + +<p>Toute ma terreur était que ma cousine me crût capable de faire quelques +rapports à ma tante, ou du moins d'être complice ou flattée des louanges +qu'elle me donnait.</p> + +<p>Je résolus de me mettre en état d'hostilité envers mademoiselle de +Maran, de l'irriter à tout prix contre moi, afin de bien prouver à +Ursule que je n'étais pas <i>traître</i>, et que je voulais partager avec +elle les gronderies de ma tante.</p> + +<p>Il s'agissait de frapper un grand coup; mon inapplication, mon refus de +travail, loin d'indisposer ma tante contre moi, avaient attiré de cruels +reproches à Ursule; il fallait donc me rendre autrement coupable.</p> + +<p>Je méditai longtemps ce beau projet; j'avais, me dit plus tard Blondeau, +l'air grave, pensif et préoccupé. Je redoublai de tendresse à l'égard +d'Ursule; mais je prenais toutes les précautions possibles pour qu'elle +ne pût pas être accusée d'avoir connu mes desseins.</p> + +<p>Entre plusieurs fâcheux projets, j'avais songé d'abord à briser une +magnifique coupe de porcelaine de Sèvres que le roi Louis XVIII avait +donnée à ma tante et à laquelle elle tenait beaucoup.</p> + +<p>Cela ne me satisfit pas: on pouvait attribuer cet acte à une maladresse, +à une imprudence. Il me fallait quelque chose de prémédité, quelque +bonne méchanceté, bien franche, bien inexcusable:</p> + +<p>Alors je pensai bravement à mettre le feu aux rideaux du salon; mais les +suites de cet incendie devenaient dangereuses pour Ursule et pour +Blondeau, et d'ailleurs on pouvait encore attribuer tout au hasard.</p> + +<p>En machinant ces mauvais desseins, je n'avais pas le moindre scrupule, +je croyais faire quelque chose de très-généreux, de très-héroïque, je +sentais mon sang bouillonner dans mes veines, je croyais atteindre la +sublimité du dévouement.</p> + +<p>Je roulais ces grandes pensées dans ma tête, lorsque la fatalité voulut +que je jetasse les yeux sur Félix, le chien-loup de ma tante.</p> + +<p>J'avais à me venger de ce méchant animal, il m'avait souvent mordue. La +veille encore il avait donné un coup de dent à Ursule; mais, je l'avoue, +eût-il été le plus débonnaire des chiens, son plus grand crime à mes +yeux, ou plutôt la raison qui me le fit choisir pour victime, était +l'attachement extrême que lui portait mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Je savais sa colère, lorsque seulement par hasard un de ses gens faisait +pousser le moindre cri à Félix. Un moment j'eus la lâcheté de trembler +en pensant au courroux de mademoiselle de Maran. Je la crus capable de +me tuer si j'entreprenais quelque chose contre son chien. Mais mon +amitié pour Ursule l'emporta. Je bravai toutes les conséquences de ma +résolution.</p> + +<p>Je me trouvais seule dans le parloir de ma tante, Félix était couché +dans sa niche de velours; je ne voyais que sa tête; je voulais lui faire +du mal, mais je ne savais comment m'y prendre: il était très-méchant, +très-défiant, et d'ailleurs un coup de pied n'eût suffi ni à ma +vengeance ni à mes projets.</p> + +<p>Maintenant je ne puis m'empêcher de sourire en retraçant ces détails +puérils; pourtant je ne me souviens pas d'avoir jamais ressenti une +émotion aussi profonde, aussi saisissante que celle que je ressentais +alors, lorsque je fus sur le point d'agir.</p> + +<p>Chose étrange! depuis, j'ai pris dans ma vie des résolutions bien +graves, bien coupables même; mais, encore une fois, jamais je n'ai +éprouvé la crainte, l'hésitation, le remords anticipé, si cela se peut +dire, que j'éprouvai au moment de commettre une méchante espiéglerie +d'enfant.</p> + +<p>J'avoue que ma vengeance contre Félix fut bien barbare; je n'étais pas +cruelle par caractère; il fallait tout mon désir de réhabilitation +auprès d'Ursule pour me décider à cette atrocité.</p> + +<p>J'eus l'abominable idée du mettre une pincette au feu; quand je la vis +bien rouge, je la pris et je m'avançai intrépidement contre mon ennemi.</p> + +<p>Selon son habitude, il sortit de sa niche en aboyant pour se jeter sur +moi; mais je le saisis si adroitement avec la pincette par une de ses +oreilles pointues, qu'il poussa des hurlements affreux, et tomba sans +avoir le courage ou la force de regagner sa niche. J'eus un moment de +remords en voyant fumer l'oreille de ce malheureux animal et en +entendant ses cris douloureux; mais, pensant au bonheur d'être +maltraitée par ma tante aux yeux d'Ursule, j'étouffai ce mouvement de +pitié.</p> + +<p>J'étais héroïquement restée debout, ma pincette à la main: ma victime se +roulait à mes pieds.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran accourut et entra tout effrayée.</p> + +<p>Son maître d'hôtel la suivait non moins inquiet.</p> + +<p>—Bon Dieu du ciel! qu'y a-t-il?—s'écria-t-elle en se précipitant sur +Félix.—Qu'y a-t-il, mon pauvre loup?... Puis, apercevant son oreille +complétement brûlée, elle releva la tête et me dit en furie:</p> + +<p>—Petite stupide! vous ne pouviez pas veiller sur lui... et l'empêcher +d'approcher du feu... Servien... Servien... vite, de l'eau fraiche... de +la glace...</p> + +<p>Puis, les yeux égarés par la colère, les lèvres écumantes, ma tante, +oubliant ses procédés habituels, me prit par les bras, me pinça jusqu'au +sang, et s'écria:—Tu ne pouvais pas veiller sur lui, vilaine sotte, +indigne créature!...</p> + +<p>Mademoiselle de Maran avait une si terrible figure elle avait l'air si +méchant, que j'eus un moment d'indécision: je pouvais lui laisser croire +que la brûlure de Félix était la suite d'une imprudence, mais je +surmontai bien vite cette lâche faiblesse; m'échappant de ses mains, je +lui montrai la pincette que je tenais encore, en lui disant avec un +calme superbe et triomphant:</p> + +<p>—J'ai fait rougir cette pincette au feu, et je m'en suis servie pour +brûler l'oreille de Félix.</p> + +<p>Je n'avais pas terminé ces mots, que je sentis sur ma joue les doigts +osseux et secs de ma tante.</p> + +<p>Le soufflet fut si violent, que je faillis tomber à la renverse.</p> + +<p>Quoique ma douleur eût été violente, quoique la frayeur de ma tante fût +grande, je ne songeai pour ainsi dire qu'à <i>l'insulte</i>; je devins +pourpre de colère: sans trop savoir ce que je faisais, je lançai les +pincettes de toutes mes forces contre mademoiselle de Maran.</p> + +<p>La fatalité me servit à souhait; les pincettes atteignirent la +magnifique coupe de porcelaine de Sèvres: le royal présent fut brisé en +morceaux.</p> + +<p>Ensuite de cette belle victoire de chien brûlé et de coupe cassée, +insensible aux reproches, aux menaces de ma tante, je courus dans le +parloir, enivrée d'orgueil, en criant de toutes mes forces:—Ursule!... +Ursule!... viens donc voir!...</p> + +<p>Puis, ne pouvant sans doute résister à la violence des sentiments qui +m'agitaient depuis quelques minutes, je perdis complétement +connaissance...</p> + +<p>Que l'on juge de ma joie! En revenant à moi je me vis couchée dans mon +lit, ma gouvernante était à mon chevet; ma cousine, à genoux, tenait mes +mains dans les siennes.</p> + +<p>Je ne puis exprimer avec quel ravissement, avec quel orgueil, je me +souvins de ma courageuse action. Toute ma peur était d'apprendre +l'apaisement de la colère de ma tante.</p> + +<p>—Mon Dieu, ma pauvre enfant,—dit Blondeau,—vous qui êtes si bonne, +comment avez-vous donc eu le cœur de faire tant de mal à ce chien? Il +est méchant comme un démon... je le sais; mais, enfin, c'est toujours +bien cruel à vous...</p> + +<p>—Et ma tante!... ma tante!... est-elle bien fâchée?—dis-je avec +impatience.</p> + +<p>—Si elle est fâchée? Jésus, mon Dieu!—dit Blondeau;—elle est si +fâchée qu'elle en a eu une attaque de nerfs... En revenant à elle, ses +premiers mots ont été d'ordonner qu'on vous mît au pain et à l'eau +pendant huit jours.</p> + +<p>—Ah!... Ursule!—m'écriai-je en me jetant au cou de ma cousine.</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, mademoiselle,—ajouta tristement Blondeau;—madame +votre tante vous fait faire un sarrau de grosse toile grise avec un +écriteau, avec lequel vous serez forcée de descendre demain au salon, +quand il y aura du monde.</p> + +<p>—Ursule!... Ursule... tu le vois! elle me punit aussi!... elle +m'humilie aussi... elle me déteste aussi!...—m'écriai-je, rayonnante de +bonheur, en embrassant ma cousine.</p> + +<p>—Ah! maintenant je devine tout.—dit ma gouvernante; et l'excellente +femme joignit les mains en me regardant avec attendrissement.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="B-CHAPITRE_V" id="B-CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3> + +<h4>PREMIÈRE COMMUNION.</h4> + +<p>Malgré sa finesse, malgré son esprit, mademoiselle de Maran ne pénétra +pas le motif de ma vengeance contre Félix.</p> + +<p>Elle crut que j'avais agi par haine et par ressentiment contre son +chien.</p> + +<p>Je n'eus qu'à m'applaudir de ma résolution; Ursule parut extrêmement +touchée de cette preuve bizarre de mon amitié: les liens de notre tendre +affection continuèrent à se resserrer de plus en plus.</p> + +<p>Je trouvais Ursule d'un caractère bien supérieur au mien; souvent +j'étais emportée, volontaire, opiniâtre: ma cousine, au contraire, se +montrait toujours d'une patience, d'une sérénité parfaite; son regard, +doux et limpide, se voilait quelquefois de larmes, mais ne s'animait +jamais du feu d'une émotion vive. Elle semblait destinée à souffrir ou à +se dévouer.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran parut oublier peu à peu la faute dont je m'étais +rendue coupable, et continua en toute occasion de m'exalter aux dépens +de ma cousine.</p> + +<p>Celle-ci, rassurée sans doute par les preuves d'attachement que je +m'efforçais de lui donner, sembla désormais insensible aux perfidies de +ma tante.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Un des événements les plus graves de la vie d'une jeune fille qui n'est +plus un enfant, <i>ma première communion</i>, éveilla plus tard en moi de +nouvelles, de sérieuses pensées.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran ne suivait aucune des pratiques extérieures de la +religion. Rien dans son langage, rien dans ses habitudes, ne révélait +des sentiments de piété. Elle nous fit donc seulement accomplir cet acte +solennel comme une sorte de nécessité sociale.</p> + +<p>Malheureusement, le prêtre chargé de notre instruction religieuse +accomplit aussi cette céleste tâche comme un des <i>devoirs</i> de sa +profession. Se conformant à la lettre de cette cérémonie sainte, il n'en +mit pas l'esprit divin à la portée de notre jeune intelligence. Ainsi, +il ne nous montra pas la confession comme un acte de confiance pieuse et +bienfaisante, à laquelle le prêtre répond par des consolations et par le +pardon.</p> + +<p>La confession fut pour nous un aveu pénible et redouté.</p> + +<p>Ce prêtre, qui venait chaque jour nous préparer à la communion, +s'appelait l'abbé Dubourg. D'un caractère morose et dur, il semblait +toujours pressé de terminer nos conférences. Son enseignement était sec, +froid, presque dédaigneux. Éloquent prédicateur, il avait prêché deux +carêmes avec le plus grand succès, et désirait, je crois, vivement +d'arriver à l'épiscopat. Connaissant le puissant crédit de ma tante, il +avait par calcul accepté les fonctions qu'il remplissait auprès de nous, +fonctions qu'il regardait sans doute comme au-dessous de son savoir et +de son éloquence.</p> + +<p>Maintenant que je puis comparer et apprécier les faits, il me semble que +les instructions de l'abbé Dubourg ne différaient en rien de celles de +nos autres professeurs; il nous donnait des <i>leçons de religion</i>, rien +de plus.</p> + +<p>Hélas!... heureuses les jeunes filles dont l'éducation religieuse a été +développée, fécondée par la tendresse d'une mère, intermédiaire sacré +entre son enfant et Dieu!</p> + +<p>Ne faut-il pas, pour ainsi dire, que les éclatants rayons de la lumière +divine ne pénètrent les natures enfantines, encore si tendres, si +délicates, qu'au travers de l'amour maternel? Sans cela on est, à cet +âge, ébloui, mais non pas éclairé.</p> + +<p>Pourtant, l'instinct religieux qui existait, qui a toujours existé en +moi, me révélait confusément la sainteté de l'acte auquel j'allais +prendre part. Seulement, dans mon ignorance, je restreignis à mes +sentiments personnels ce majestueux symbole, immense comme l'humanité.</p> + +<p>Communier avec Ursule, ce fut pour moi prendre devant Dieu l'engagement +sacré d'être pour elle la sœur la plus chrétienne. Ainsi je +concentrai sur elle le dévouement sans bornes que la religion réclame +pour tous.</p> + +<p>Notre consécration au pied des autels fut pour moi la consécration +sainte, éternelle, de notre amitié.</p> + +<p>Je le sais, mon Dieu, la loi sacrée s'étend à tous et non pas à un seul; +mais le Seigneur, dans sa miséricorde, a dû prendre en pitié deux +pauvres enfants orphelins, qui, dans leur exaltation ingénue, +rattachaient leur fraternité touchante à l'un des plus imposants +mystères de la religion.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>De ce jour, nos liens me parurent indissolubles; nous faisions les +projets les plus extravagants: nous ne devions jamais nous quitter, +jamais nous marier, vivre comme vivait ma tante. Charmée par l'amitié, +cette future existence de vieilles filles nous semblait la plus enviable +du monde.</p> + +<p>Les trois ou quatre années qui suivirent ma première communion se +passèrent sans événements importants.</p> + +<p>Mon seul chagrin était de me voir, malgré mes prières, toujours plus +élégamment vêtue que ma cousine, et d'entendre mademoiselle de Maran +dire devant moi et devant ma cousine aux personnes qui venaient la +voir:</p> + +<p>«C'est incroyable comme les années changent les traits..... Tenez, par +exempl... Mathilde était seulement jolie, étant enfant; eh bien! à +mesure qu'elle grandit, elle devient d'une beauté si accomplie, si +remarquable, qu'on se retourne pour la voir: Ursule, au contraire, qui +avait un petit minois assez gentil, devient, en grandissant, un vrai +laideron; avec cela l'air si commun, si commun!!... tandis que sa +cousine a une physionomie si distinguée! Mais, hélas! que veux-tu, ma +petite,—ajouta mademoiselle de Maran en s'adressant à Ursule avec une +résignation hypocrite et en prenant son air de <i>bonne femme</i>,—il faut +nous résigner et en passer par là... Notre côté, à nous, dans la +famille, n'a eu ni la grâce ni la beauté en partage! Je puis bien en +parler, moi qui suis laide comme les sept péchés capitaux, et bossue +comme un sac de noix. Mais, à propos,—ajoutait ma tante en s'adressant +à ses complaisants,—est-ce que vous ne trouvez pas qu'Ursule a la +taille un peu voûtée, un peu tournée? Ce n'est presque rien... mais +certainement il y a quelque chose, n'est-ce pas? C'est comme un +ressouvenir de famille du coté paternel.»</p> + +<p>Les complaisants de mademoiselle de Maran ne manquaient pas de nier +faiblement, et ma tante de s'écrier:</p> + +<p>«Quelle différence avec Mathilde!... Voilà une vraie taille de fée, +droite comme un jonc, flexible comme l'osier; il n'y a pas une jeune +personne de son âge qui réunisse comme elle la grâce à la majesté, +l'esprit à la beauté. Que faire à cela? Toi qui n'as pas ces belles +qualités, ma pauvre Ursule! crois-moi, pour te consoler d'être en tout +si au-dessous de ta cousine, il faut l'admirer... vois-tu, car +l'admiration est la consolation des vilaines figures généreuses; ce sera +d'autant mieux de ta part, que c'est surtout quand on te compare à +Mathilde qu'on te trouve laide... C'est comme moi, je ne paraissais +jamais si affreuse qu'en compagnie d'une femme jeune et belle; mais, +ainsi que je te le dis, je me consolais en l'admirant... Et puis enfin +tu as mille raisons pour aimer Mathilde: votre amitié me charme, elle me +prouve que tu n'es pas ingrate. Ta cousine ne t'a-t-elle pas fait donner +la plus magnifique charité du monde? celle d'une éducation splendide. +Sans elle, tu ne l'aurais jamais eue, cette éducation-là. Est-ce que ton +père aurait pu te donner des professeurs à un louis le cachet? Encore +une fois, tu fais bien d'aimer, de bénir ta cousine; grâce à elle, tu +peux, par ton instruction, par tes talents, faire oublier que ta figure +est aussi peu agréable que la sienne est ravissante.»</p> + +<p>Il n'y avait rien de plus perfide, de plus odieux, de plus dangereux, +que ces blâmes et que ces louanges sur nos avantages ou sur nos +désavantages physiques.</p> + +<p>Je n'ai jamais compris cette fausse modestie qui consiste à nier sa +beauté; c'est un fait indépendant de soi. Si l'on est belle, l'avouer +n'est pas s'enorgueillir, c'est dire vrai.</p> + +<p>Je conçois, au contraire, la plus scrupuleuse, la plus défiante réserve +dans l'appréciation qu'on peut faire des talents ou des avantages +acquis.</p> + +<p>Je crois donc qu'à seize ou dix-sept ans j'étais belle, non pas sans +doute aussi belle que le prétendait mademoiselle de Maran; mais enfin je +l'étais assez pour justifier quelque peu ses louanges, si elles +n'eussent pas été si cruellement exagérées.</p> + +<p>Il en était ainsi des blâmes qu'elle prodiguait à ma cousine; sa taille +était grande, mince, parfaitement droite; mais ce qui donnait une +apparence de réalité aux méchancetés de ma tante, c'est qu'Ursule, comme +toutes les jeunes personnes qui ont grandi très-vite, se tenait un peu +voûtée. On voit quel art, quelle suite mademoiselle de Maran mettait +dans ses perfidies.</p> + +<p>C'était le même système qu'elle avait employé depuis mon enfance. Sous +un certain point de vue, elle disait vrai, et, de plus, l'arme était à +deux tranchants.</p> + +<p>Ma tante voulait blesser douloureusement Ursule dans sa vanité, et +exciter mon amour-propre jusqu'au ridicule.</p> + +<p>Si les idées les plus fausses, las mensonges les plus avérés, lorsqu'ils +sont incessamment répétés, finissent par jeter et laisser des traces +profondes dans notre esprit, que sera-ce lorsqu'il s'agira d'apparentes +vérités?</p> + +<p>Ma cousine avait fini par se croire dénuée de tout charme, de tout +agrément; si je l'assurais du contraire, elle considérait mes paroles +comme dictées par un sentiment d'affectueuse pitié, et me répondait:</p> + +<p>«Mon Dieu, que tu es bonne de chercher à me consoler ainsi! Je ne +m'abuse pas, mademoiselle de Maran a raison... tu es aussi belle que je +suis laide; j'en ai pris mon parti.»</p> + +<p>Sans doute le langage de ma cousine était sincère. Rien alors ne pouvait +me faire supposer que ma tante eût atteint son but, qu'elle eût fait +germer d'amères jalousies dans ce cœur candide et pur...</p> + +<p>Mais, hélas! l'avenir prouvera si ce ne fut pas un crime... un grand +crime à mademoiselle de Maran, qui avait sondé les replis les plus +secrets, les plus sombres du cœur humain, d'avoir risqué seulement +d'éveiller dans l'âme d'Ursule la plus effrayante, la plus atroce, la +plus implacable des passions... l'<span class="smcap">envie</span>.</p> + +<p>L'autre danger... celui d'exalter mon amour-propre outre mesure, était +moins grave. En agissant ainsi, ma tante me rendait même un service à +son insu.</p> + +<p>Elle me mit pour jamais en garde contre les flatteries exagérées.</p> + +<p>Ce qui rend les flatteries dangereuses, c'est l'habitude, c'est la +conscience d'avoir été loué avec tendresse, avec tact, avec vérité.</p> + +<p>On se laisse alors aveuglément aller au charme de ces paroles +bienveillantes; elles vous rappellent un passé rempli de confiance, +d'amour et de sincérité.</p> + +<p>Quelle puissance irrésistible, enchanteresse, n'aurait pas une flatterie +qui semblerait continuer les louanges d'une mère?</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Quand je parlais à Ursule de nos projets de petites filles, de ne jamais +nous marier, projets auxquels je voulais demeurer fidèle, elle me disait +en souriant tristement:</p> + +<p>—Cela est bon pour moi de rester vieille fille, je suis pauvre, sans +agréments; mais toi, riche, belle, charmante, tu te marieras, tu seras +heureuse. Seulement, tu me garderas une petite place dans ton cœur et +dans ta maison, pour que je puisse à chaque instant assister à ton +bonheur.</p> + +<p>Hélas! la fatalité se rit quelquefois bien amèrement de nos vœux et +de nos prévisions!</p> + +<p>J'avais atteint ma dix-septième année. Nous n'étions, ma cousine et moi, +presque jamais sorties de l'hôtel de Maran.</p> + +<p>Quelquefois nous allions aux Bouffes ou à l'Opéra avec M. d'Orbeval, mon +tuteur; mais nous n'avions pas encore été présentées dans le monde.</p> + +<p>Très-rarement nous restions le soir dans le salon de ma tante. Elle +voyait beaucoup plus d'hommes que de femmes, et la présence de deux +jeunes filles est presque toujours une gêne pour la conversation.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran, songeant sans doute à me marier, se résolut, à +son grand regret, de me mener dans le monde au commencement de 1830.</p> + +<p>Elle nous fit part de cette résolution, à ma cousine et à moi, en +ajoutant, selon son habitude, quelques choses désobligeantes pour +Ursule.—«Ce n'est plus chez moi seulement que tu vas avoir à souffrir +de la comparaison qu'on fera de toi et de Mathilde,—«lui +dit-elle;—mais au grand jour... devant tout le monde.... Arme-toi donc +de courage, ma chère enfant... Ta première épreuve se fera bientôt. +Demain matin je vous présenterai à madame l'ambassadrice d'Autriche, et +mercredi je vous conduirai au grand bal qu'elle donne. Il est temps que +vous entriez dans le monde. Je suis vieille, d'une mauvaise santé: je +ne voudrais pas mourir sans voir ma chère nièce mariée... et surtout +mariée comme je le désire...»</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="B-CHAPITRE_VI" id="B-CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h3> + +<h4>L'ENTRÉE DANS LE MONDE.</h4> + +<p>Lorsque mademoiselle de Maran nous eut annoncé qu'elle nous conduirait +au bal de l'ambassade d'Autriche, Ursule et moi nous fûmes +très-inquiètes; cela était fort simple, car nous vivions presque dans la +retraite.</p> + +<p>Rien de plus monotone, de plus régulier que nos habitudes.</p> + +<p>Le matin nous prenions nos leçons. Dans l'après-midi, selon la saison, +nous allions nous promener soit à pied avec madame Blondeau, soit en +voiture avec mademoiselle de Maran; puis nous rentrions, et, après nous +être habillées, nous restions quelquefois dans le salon de ma tante à +travailler jusqu'au dîner.</p> + +<p>Plusieurs de ses amis venaient la voir à cette heure. Ils étaient peu +nombreux, et tous d'anciens compagnons d'émigration de mon père.</p> + +<p>Parmi eux, nous aimions beaucoup M. de Versac, l'un des grands officiers +de la maison du roi.</p> + +<p>Malgré ses soixante-dix ans, on ne pouvait voir un vieillard d'un esprit +plus gai, plus jeune, plus aimable. Il était d'une tournure encore +très-élégante, montait à cheval à merveille, et ne manquait aucune des +chasses du roi ou de monsieur le dauphin. Il avait toujours été pour moi +d'une bonté parfaite, et, à ma grande joie, il avait souvent défendu +Ursule en prenant très-gaiement son parti contre ma tante.</p> + +<p>M. de Versac était d'un caractère charmant, mais sans consistance; il +avait passé sa vie à plaire, et il lui eût été impossible de ne pas dire +une chose aimable, gracieuse ou flatteuse. Jamais il n'avait, je crois, +prononcé un mot qui approchât de la critique.</p> + +<p>Je suis maintenant quelquefois tentée de croire que cette impitoyable +bienveillance cachait, sinon un profond dédain, du moins une parfaite +indifférence de tout et de tous. Mais si ce sentiment existait chez M. +de Versac, il devenait difficile de le pénétrer à travers l'enveloppe +d'urbanité et d'affabilité exquise dont il s'entourait. D'ailleurs je +n'ai jamais pu me représenter M. de Versac ne souriant pas ou ne +flattant pas: il avait les plus belles dents du monde, un sourire +très-séduisant; peut-être ces avantages décidèrent-ils de son optimisme.</p> + +<p>Je vois encore sa figure remplie de noblesse et de cette grâce +affectueuse particulière aux vieillards heureux. Il portait ses cheveux +blancs avec beaucoup de coquetterie. Lorsque, le soir, sa toilette, +d'une recherche peut-être extrême pour son âge, était rehaussée du +cordon bleu et de la plaque du Saint-Esprit, on ne pouvait imaginer un +type plus agréable du grand seigneur d'autrefois.</p> + +<p>Il voyait rarement madame la duchesse de Versac, sa femme, qui depuis la +restauration était retirée à l'Abbaye-aux-Bois, où elle s'occupait de +pieuses et bonnes œuvres.</p> + +<p>Ce qui nous faisait encore aimer M. de Versac, c'étaient toutes ses +narrations enchanteresses des bals de madame la duchesse de Berry, et +surtout des quadrilles costumés. M. de Versac était un homme de plaisir +par excellence; il parlait de ces fêtes, de ces distractions de la vie +oisive et opulente, avec le plus vif intérêt.</p> + +<p>Parmi les autres personnes qui composaient, le matin, le petit cercle de +mademoiselle de Maran, il y avait encore un des ministres du roi. +C'était le meilleur homme du monde; il nous amusait fort par ses +distractions et par ses insurmontables envies de dormir, auxquelles il +cédait quelquefois en plein jour avec une bonhomie charmante.</p> + +<p>Ce qui mettait le comble à notre joie, c'était l'arrivée de M. Bisson, +homme d'une science prodigieuse et d'une réputation européenne; il +passait pour l'un des membres les plus éminents de l'Académie des +sciences. C'était un grand homme maigre, haut de six pieds, avec une +toute petite tête, et la figure la plus débonnaire qu'on pût voir; son +long cou sortait d'une cravate blanche roulée en corde, dont le nœud +se trouvait ordinairement derrière sa tête. En toute saison, il portait +un spencer vert, fourré d'astracan, par-dessus son habit noir à larges +basques. Pour rien au monde on ne l'aurait fait monter en voiture, tant +il avait peur de verser; aussi, lors des temps pluvieux ou boueux, +arrivait-il quelquefois chez mademoiselle de Maran dans un état à faire +pitié.</p> + +<p>Rempli d'esprit, de connaissances, de bonté, il n'avait qu'une manie +incurable, celle de toucher à tout, de tout déranger de place, et +souvent de tout casser.</p> + +<p>Ma tante se mettait dans des colères furieuses; mais comme elle aimait +beaucoup causer sciences avec un homme de la réputation de M. Bisson, +elle finissait par s'apaiser.</p> + +<p>Je me souviendrai toujours d'une charmante tabatière ornée d'émaux de +Petitot que ma tante lui avait imprudemment confiée, au milieu d'une +dissertation sur un des derniers mémoires lus, je crois, par M. le duc +de Luynes à l'Académie des sciences, sur les vases étrusques.</p> + +<p>M. Bisson commença par rouler innocemment la précieuse boîte dans sa +main, puis peu à peu la conversation s'anima. Mademoiselle de Maran ne +mettait aucune mesure dans ses attaques; plutôt que de céder, elle niait +l'évidence.</p> + +<p>Le savant, exaspéré par je ne sais plus quelle fausse affirmation de ma +tante, s'écria en frappant impétueusement sur la cheminée:</p> + +<p>—Eh! non, non, non, mille fois non, et encore non, madame.</p> + +<p>Chaque négation était accompagnée d'un grand coup de tabatière, donné à +tour de bras sur la tablette de marbre.</p> + +<p>Ma tante ne s'aperçut de la destruction de sa fragile botte qu'au nuage +de tabac et aux éclats d'émaux qui s'en échappèrent.</p> + +<p>—Ah! l'affreux brise-tout!—s'écria-t-elle en colère:—qu'est-ce qu'il +m'a encore cassé là?....... mais, c'est ma tabatière de Petitot! Ah! le +vilain homme; mais, monsieur, pour l'amour de Dieu, tenez-vous donc +tranquille! vous me jetez du tabac dans les jeux, vous m'aveuglez! Pour +cette fois, je vous défends de remettre les pieds chez moi, +entendez-vous... Ma tabatière de Petitot!... L'autre jour c'était une +bonbonnière de cristal de roche irisé, une bonbonnière de cinquante +louis, s'il vous plaît, qu'il m'a mise en morceaux en faisant gesticuler +ses grands bras! Allez-vous-en... de chez moi, je vous en supplie... +allez-vous-en... vos conversations me coûtent trop cher, sans compter +que vous avez l'inconvénient d'arriver toujours fait comme un voleur et +de m'apporter ici toutes les boues des rues de Paris.</p> + +<p>—Vous avez beau dire! madame,—s'écria M. Bisson courroucé,—je ne +monterai jamais dans une voiture; j'y suis résolu, j'aime bien mieux +salir votre tapis que de me casser le cou!—Et le savant ne parla pas +autrement du désastre de la tabatière.</p> + +<p>—Tenez, monsieur Bisson,—dit ma tante,—laissez-moi tranquille, vous +allez me mettre hors de moi; faites-moi l'amitié de sortir tout de +suite, et surtout ne revenez plus.</p> + +<p>—Et où voulez-vous donc que j'aille? il n'est que deux heures et +demie, je n'ai pas besoin d'être à l'Institut avant trois heures et +demie,—dit M. Bisson; et il se plongea dans un fauteuil, en s'emparant +d'un écran qu'il commença de démonter.</p> + +<p>—Comment où je veux que vous alliez!—s'écria mademoiselle de Maran +outrée.—Est-ce que ma maison est faite pour servir de salle d'asile aux +membres de l'Institut désœuvrés? Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il fait +encore là? Allons... bon... maintenant le voilà qui travaille à me +casser un écran. Mais c'est intolérable... mais c'est une peste, mais +c'est un fléau qu'un être aussi malfaisant; et mademoiselle de Maran fut +obligée d'arracher des mains de M. Bisson l'écran déjà presque brisé.</p> + +<p>—C'est étonnant comme on travaille peu solidement de nos jours! cela +vient de ce qu'on exagère la production outre mesure,—dit M. Bisson +d'un air méditatif en s'armant d'un petit balai de cheminée dont il se +servit pour tisonner en guise de pincettes, à la grande impatience de ma +tante, qui se mit dans un nouvel accès de colère.</p> + +<p>De pareilles scènes, souvent renouvelées, nous divertissaient beaucoup; +car M. Bisson revenait au bout de deux ou trois jours, complétement +oublieux de ce qui s'était passé, et mademoiselle de Maran ne pouvait +lui garder rancune.</p> + +<p>Ensuite de cette réception du matin, nous dînions avec mademoiselle de +Maran; elle n'aimait à se contraindre en rien, n'invitait personne. On +faisait chez elle une chère excellente; elle était gourmande et avait +une manie qui nous causait d'insurmontables répugnances.</p> + +<p>Son maître d'hôtel, Servien, lui apportait tout ce qu'on présentait sur +la table, car elle goûtait à tout, et souvent,—pardonnez-moi ce détail, +mon ami,—elle se servait avec ses doigts, ensuite c'était son chien +Félix, alors valétudinaire, qu'elle faisait manger dans son assiette.</p> + +<p>La durée du dîner nous était presque un supplice. Nous rentrions un +moment dans le salon, où nous restions jusqu'à ce que mademoiselle de +Maran fût complétement endormie dans son fauteuil, coutume à laquelle +elle ne manquait pas. Ses gens avaient ordre de ne jamais la réveiller, +et de prier les personnes qui auraient pu, par hasard, venir en +<i>prima-sera</i>, d'attendre dans un autre salon.</p> + +<p>Nous remontions, avec Ursule, dans notre appartement sur les huit +heures, et là, nous causions, nous lisions, nous faisions de la musique +jusqu'à l'heure du thé.</p> + +<p>Jamais nous n'assistions aux soirées de mademoiselle de Maran; elle y +recevait peu de femmes: celles qu'elle voyait étaient généralement de +son âge.</p> + +<p>Vous concevez, mon ami, qu'habituées comme nous l'étions à cette vie +monotone, nous devions être un peu éblouies de la perspective de bals et +de fêtes que ma tante venait de nous ouvrir.</p> + +<p>En apprenant cette nouvelle, notre premier mouvement fut joyeux; peu à +peu la réflexion amena des pensées mélancoliques.</p> + +<p>Je passai dans une agitation singulière la nuit qui précéda le bal. A +mesure que le jour de cette fête approchait, je me sentais de plus en +plus triste et accablée. Je n'avais pas eu le bonheur de jouir de la +tendresse de ma mère... je ne la regrettai peut-être jamais davantage +qu'à cet instant.</p> + +<p>L'expérience m'a prouvé que mon instinct ne m'avait pas trompée: c'est +surtout lorsque nous entrons dans le monde que la sollicitude +protectrice, imposante d'une mère nous est indispensable.</p> + +<p>Chacun sait que l'apparition officielle d'une jeune fille au milieu des +fêtes, dont les convenances de son éducation l'avaient jusqu'alors tenue +éloignée, encourage, autorise, pour ainsi dire, les prétentions de ceux +qui peuvent demander sa main.</p> + +<p>Qu'elle soit ou non justifiée, on a généralement une telle créance dans +la sagacité du cœur d'une mère, que certaines vues, certaines +espérances peu dignes ou peu susceptibles de réussir, craignent +d'affronter cette pénétration maternelle, si attentive et si défiante.</p> + +<p>Lorsque au contraire une jeune fille est orpheline, de quelque affection +qu'on la suppose entourée, on la croit, on la sait plus isolée, moins +défendue; elle devient alors, pour peu qu'elle soit riche, une sorte de +proie, de conquête, si vous voulez, à laquelle tous veulent prétendre.</p> + +<p>Sans voir aussi clairement dans la douloureuse inquiétude qui me tint +éveillée une partie de la nuit, j'avais un vague pressentiment de ces +pensées; j'étais choquée, presque irritée, en songeant que des +indifférents allaient m'examiner, me commenter, supputer ma fortune, +peser ma naissance, me classer dans la catégorie des <i>partis</i> d'une +manière plus ou moins avantageuse. Il me semblait que je n'aurais pas +éprouvé le moindre de ces scrupules si j'avais accompagné ma mère.</p> + +<p>J'avais un autre motif de contrariété, presque de chagrin sans doute: +j'étais loin de partager les préventions de ma tante à l'égard de ma +cousine; mais à force d'entendre mademoiselle de Maran répéter qu'Ursule +était laide et sans aucun agrément, j'avais fini par craindre que le +monde ne confirmât le jugement de ma tante, et que mon amie ne s'aperçût +du peu de succès qu'elle aurait.</p> + +<p>Je tremblais qu'une fois au grand jour des salons, Ursule, malgré sa +douceur, malgré sa résignation habituelle, ne m'enviât les frivoles +avantages qui lui manquaient, et que sa jalousie ne se changeât +peut-être en un sentiment plus amer.</p> + +<p>Son amour-propre n'avait jamais souffert qu'en présence de quelques amis +de mademoiselle de Maran. Que serait-ce s'il allait être cruellement et +publiquement atteint par une dédaigneuse indifférence?</p> + +<p>Cette préoccupation fut peut-être celle de toutes qui me tourmenta le +plus, tant l'amitié d'Ursule était précieuse pour moi. D'ailleurs, sans +lui dire un mot de ce projet, je pensais sérieusement aux moyens de +partager ma fortune avec elle. Ce n'était pas une de ces exagérations +enfantines aussi vite oubliées que conçues, c'était une résolution +fermement arrêtée; pour la réaliser plus certainement, je ne voulais pas +en parler à ma tante, étant bien décidée à poser ce don comme la +première clause de mon contrat de mariage.</p> + +<p>On rira sans doute de ma naïveté à propos d'<i>affaires d'intérêt</i>, comme +on dit; je remercie le ciel de n'avoir pas été mieux ni plus tôt +instruite; j'ai dû d'heureux moments à cette ignorance.</p> + +<p>Enfin, le jour du bal arriva. Malgré sa laideur et sa mise négligée, +mademoiselle de Maran avait un goût exquis; sa constante habitude de +critique, sa haine de ce qui était jeune et beau, l'avaient rendue si +difficile, que ce qu'elle approuvait devait être au moins irréprochable.</p> + +<p>Elle nous avait fait faire deux toilettes charmantes et absolument +pareilles. Plus tard, je me suis demandé comment mademoiselle de Maran +avait été assez généreuse pour ne pas m'affubler de quelque robe ou de +quelque coiffure de mauvais goût; cela lui eût été très-facile et m'eût +pour longtemps donné un ridicule, car la première impression que reçoit +le monde est souvent ineffaçable... Mais une mesquine vengeance était +indigne de ma tante; elle voulait, elle fit mieux.</p> + +<p>Si je ne craignais de désordonner les événements, en rapportant ici des +choses que je n'ai pu apprendre que plus tard, on verrait qu'à cette +époque de ma vie j'étais déjà presque enveloppée dans la trame que la +haine de mademoiselle de Maran avait ourdie contre moi avec une sûreté +de prévision qui prouvait une bien profonde et bien fatale connaissance +du cœur humain.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="B-CHAPITRE_VII" id="B-CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h3> + +<h4>LE BAL.</h4> + +<p>Dès le matin, Ursule et moi nous causâmes des grands événements de la +soirée; je trouvai ma cousine très-abattue, défiante d'elle-même et +résolue à ne pas aller à ce bal. Elle me dit qu'elle avait pleuré toute +la nuit, pourtant sa figure n'était ni pâle ni fatiguée; seulement, elle +avait une expression de mélancolie charmante.</p> + +<p>Je la vois encore la tête baissée, le front caché par les boucles de ses +cheveux bruns, presque affaissée sur elle-même, les mains croisées sur +ses genoux, et soupirant de temps à autre en levant vers le ciel un +regard voilé.</p> + +<p>—Ursule, Ursule, ma sœur,—lui dis-je en l'embrassant avec +tendresse,—je t'en supplie, reprends courage, n'aie pas de ces +frayeurs; ne suis-je pas avec toi? comme toi ignorante de ce monde où +nous allons? et dont, comme deux enfants, nous nous épouvantons, j'en +suis sûre. On ne fera pas attention à nous, peu à peu nous nous y +habituerons. Toujours à côté l'une de l'autre, ce sera pour nous un +bonheur que de nous confier nos observations. Eh bien! si pour la +première fois nous sommes gauches, embarrassées, nous trouverons bien, +à notre tour, quelque confidence maligne à nous faire.</p> + +<p>Ursule sourit, et me répondit en serrant tendrement mes mains dans les +siennes:</p> + +<p>—Pardonne-moi, Mathilde, mais je ne puis te dire mon effroi du monde... +Jamais... je le sens, je ne pourrai m'y habituer; cela n'est pas +enfantillage, c'est conscience, c'est devoir. Quand on est, comme moi, +pauvre et sans agrément, on ne se met pas en évidence, on reste à +l'ombre, on ne va pas au-devant des dédains... Toi, à la bonne heure, tu +as tout ce qu'il faut pour paraître, pour briller dans le monde... Vas-y +seule. Je t'attendrai, je serai si heureuse de t'entendre raconter tes +succès! Ces fêtes splendides, je les verrai par tes yeux; cela me +suffira.—Puis souriant avec grâce, elle ajouta:—Tiens, je serai, non +pas la Cendrillon du conte de fée, malheureuse et oubliée; mais une +Cendrillon volontaire, heureuse de te voir belle et admirée. Oui, quand +tu arriveras du bal, bien lasse de plaisir, bien rassasiée de +flatteries, tu seras accueillie par mon regard tendrement inquiet, et tu +te reposeras de tes succès dans le calme de mon amitié pour toi.</p> + +<p>Il fallait voir et entendre Ursule pour la trouver, non pas belle, mais +enchanteresse, malgré l'irrégularité de ses traits.</p> + +<p>Sa voix émue avait un timbre si pur, si suave, ses yeux bleus avaient +une expression si douce, si implorante, qu'on se trouvait +irrésistiblement subjugué...</p> + +<p>—Ursule!—m'écriai-je,—comment peux-tu concevoir une telle défiance de +toi, lorsque tu parles, lorsque tu regardes ainsi! Moi, ta sœur, moi +qui ne t'ai jamais quittée, moi qui devrais être habituée à ta voix, à +ton regard, en ce moment je te trouve belle, mais belle à être jalouse, +si je pouvais l'être. Tu ne te connais pas... tu ne t'es jamais vue, +pour ainsi dire... Crois-moi donc, malgré les méchancetés de +mademoiselle de Maran, malgré tes défiances, tu es charmante. Penses-tu +que ta sœur soit capable de te tromper? Allons, Ursule, mon amie, du +courage; appuyons-nous l'une sur l'autre; soyons braves, affrontons ce +grand jour, et demain, peut-être, nous rirons de nos terreurs... Enfin, +je te déclare que si tu ne m'accompagnes pas à ce bal, je n'irai +certainement pas seule.</p> + +<p>—Mathilde, je t'en supplie, n'insiste pas.</p> + +<p>—Ursule... à mon tour, je te supplie.</p> + +<p>—Je ne puis.</p> + +<p>—Ursule, cela est mal... Tu le sais, ma tante te reprochera d'avoir +refusé de venir à ce bal pour m'empêcher d'y aller... Tu la connais; tu +sais si je suis malheureuse quand je te vois injustement grondée... Eh +bien! veux-tu me causer ce chagrin? Ursule; ma sœur, me refuser +serait dire que tu me crois indifférente à tes peines... et je ne mérite +pas ce reproche.</p> + +<p>—Mathilde... ah! que dis-tu?—s'écria ma cousine;—maintenant je +n'hésite plus, j'irai.</p> + +<p>Plus le moment approchait, plus j'étais inquiète, moins encore de moi +que d'Ursule. Malgré mon apparente sécurité, je ne savais si elle serait +ou non à son avantage en toilette de bal. Pour ne pas émousser ma +première impression, au lieu d'aller la voir s'habiller, lorsque je fus +prête, je descendis dans le salon.</p> + +<p>Je trouvai mademoiselle de Maran et M. le duc de Versac, qui devait nous +accompagner à l'ambassade.</p> + +<p>Je n'ai plus de prétentions; ma première beauté, ma première jeunesse, +sont si loin de moi! je ressemble si peu maintenant à ce que j'étais +alors, que je puis parler de moi à dix-sept ans comme d'une étrangère; +il y a d'ailleurs du courage, de la modestie, de l'humilité, à savoir +dire <i>J'étais</i> belle.</p> + +<p>Il y a maintenant dix ans de cela environ; j'étais dans toute la fleur +de mes jeunes années, coiffée en bandeau, mes cheveux blonds ornés d'une +branche de bruyères roses; j'avais une robe de crêpe blanc très-simple, +garnie seulement de trois gros bouquets de bruyères naturelles, +pareilles à celles de ma coiffure; madame la dauphine avait eu l'extrême +bonté de choisir dans les serres de Meudon ces fleurs du Cap, d'une +grande rareté, et de les envoyer à mademoiselle de Maran.</p> + +<p>J'avais la taille très-mince. M. de Versac me fit, je crois, un +compliment sur la rondeur de mon bras, pendant que je mettais mes gants. +Quant à mon pied et à ma main, ce sont les seules choses dont je ne +puisse pas parler, car ils n'ont pas changé.</p> + +<p>Il fallut que mademoiselle de Maran me trouvât bien ainsi, peut-être +même <i>trop</i> bien; car, en me voyant, elle ne put s'empêcher de froncer +les sourcils, malgré son habitude de me donner des louanges outrées. +Pourtant elle réprima ce premier mouvement et dit à M. de Versac:</p> + +<p>—N'est-elle pas toute charmante et belle comme un astre, cette chère +enfant?</p> + +<p>—Elle a heureusement assez d'esprit pour qu'on ne craigne pas de lui +parler de sa beauté,—répondit M. de Versac en souriant.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran portait, comme toujours, une robe de soie +carmélite, et, pour la première fois, je lui vis un bonnet fort simple, +orné d'une branche de souci.</p> + +<p>J'attendais l'entrée d'Ursule avec inquiétude; elle parut enfin.</p> + +<p>Je n'exagère pas en disant que je la reconnus à peine, tant je la +trouvais embellie.</p> + +<p>Elle était surtout coiffée à ravir. Ses beaux cheveux bruns, séparés au +milieu de son front, tombaient en longues boucles de chaque côté de ses +joues, et descendaient presque jusque sur ses épaules; sa pâleur rosée, +son regard à demi voilé, son doux et triste sourire, et jusqu'à son +maintien un peu languissant, semblaient personnifier en elle l'idéal de +la mélancolie rêveuse, expression que ne peuvent jamais rendre les +figures régulièrement belles.</p> + +<p>On dirait qu'il faut qu'une physionomie mélancolique semble regretter +quelque perfection, afin que cette sorte de défiance modeste lui +devienne une grâce de plus.</p> + +<p>Lorsque j'ai lu Shakspere, j'ai toujours évoqué le souvenir d'Ursule +lors de ce bal pour me représenter Ophélie.</p> + +<p>Au lieu de se tenir un peu voûtée selon son habitude, ma cousine +prouvait, par sa démarche pleine de souplesse, que sa taille était +irréprochable; seulement, comme elle inclinait toujours un peu son front +<i>ainsi qu'une fleur penchée sur sa tige</i>, ce mouvement donnant à son cou +une légère courbure d'une élégance extrême, ajoutait encore au charme de +son maintien. On lisait sur son visage une tristesse doucement contenue, +qui se mêlait aux joies du monde, sans y prendre part. Le regard +d'Ursule, presque suppliant, semblait enfin demander pardon de ce +qu'elle restait étrangère aux plaisirs qu'une préoccupation douloureuse +lui rendait indifférents.</p> + +<p>J'étais habituée à voir Ursule souffrante et résignée. Mais le jour de +ce bal, c'était, pour ainsi dire, la souffrance intime et la résignation +<span class="smcap">poétisées</span>, je dirai maintenant habillées pour le bal.</p> + +<p>Mais, hélas! des épigrammes ne me vengeront pas du mal affreux que cette +<span class="smcap">amie</span> m'a causés... Pouvais-je croire à tant de dissimulation? Et encore +non, non... ce n'est pas elle qu'il faut accuser, c'est mademoiselle de +Maran, dont les railleries perfides...</p> + +<p>Ces tristes découvertes n'arriveront que trop tôt... revenons à mon +récit.</p> + +<p>Je m'étais approchée d'Ursule avec empressement pour lui prendre la main +et la féliciter d'être aussi charmante.</p> + +<p>M. de Versac s'écria:—De grâce, restez ainsi un moment toutes deux vous +donnant la main! Quel adorable contraste! vous, Mathilde, belle, +ravissante, le front rayonnant de bonheur et de grâce, vous qui serez la +reine de nos fêtes... et vous, Ursule, touchante image de la mélancolie +qui sourit une larme dans les yeux.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran se mit à rire de toutes ses forces, et dit à M. de +Versac:</p> + +<p>—Pourquoi donc vous arrêter en si beau chemin, et ne pas pousser +jusqu'à la comparaison de la rose glorieuse et de l'humble violette, +s'il vous plaît? Est-ce que vous venez des bords du <i>Tendre</i> et du +<i>Lignon</i>, bel <i>Alcundre</i>?—Laissez-moi donc tranquille avec vos +contrastes. La rose a près de cent mille livres de rente, et la violette +n'a pas le sou; voilà pourquoi l'une lève le front, et pourquoi l'autre +le baisse modestement.</p> + +<p>La comparaison de M. de Versac, la méchante remarque de mademoiselle de +Maran, et peut-être la vue d'Ursule, que je n'avais jamais vue si jolie, +m'inspirèrent, pour la première fois de ma vie, une pensée de jalousie, +qui se changea bientôt en dépit contre moi-même.</p> + +<p>Ne doutant pas de ce que disait ma tante, je me crus l'air +orgueilleusement satisfait que donne la richesse, et j'enviai +l'intéressante modestie d'Ursule, qui jetait sur ses traits un charme si +touchant.</p> + +<p>Sans doute, cette pensée mauvaise dura peu; sans doute, j'eus honte de +moi-même, en songeant que j'avais assez peu de générosité pour jalouser +à ma cousine, à mon amie la plus tendre, jusqu'à l'intérêt qu'inspirait +sa pauvreté; sans doute, enfin, sans la maligne observation de ma tante, +je n'eusse jamais ressenti ce mouvement d'envie, peut-être excusable, +puisque riche j'enviais d'être pauvre. Néanmoins, cette impression me +laissa un ressentiment amer.</p> + +<p>Au moment de partir, M. de Versac dit à mademoiselle de Maran:</p> + +<p>—Voyez un peu quel oubli! Gontran est arrivé d'Angleterre ce matin, et +je ne vous en ai rien dit.</p> + +<p>—Votre neveu!... eh bien! ce sera un danseur tout trouvé pour ces +jeunes filles.</p> + +<p>Je regardai Ursule avec étonnement; jamais M. de Versac ni mademoiselle +de Maran n'avaient prononcé devant nous le nom de ce neveu. Nous allions +monter en voiture, lorsqu'un des amis les plus intimes de ma tante vint +lui demander quelques moments d'entretien au sujet d'une affaire +très-importante. Mademoiselle de Maran passa dans sa bibliothèque; M. de +Versac prit le journal du soir.</p> + +<p>Sous le prétexte d'arranger une épingle de coiffure, j'emmenai Ursule +dans la chambre de mademoiselle de Maran; là, lui sautant au cou, je lui +avouai franchement mon mouvement de jalousie, et les larmes aux yeux je +lui en demandai pardon.</p> + +<p>Ursule fut aussi touchée jusqu'aux larmes de ma franchise; elle me +rassura par les plus tendres protestations.</p> + +<p>Je rentrai dans le salon le cœur calme et content, me promettant +bien, ainsi que je l'avais dit à Ursule, de tâcher de ne pas avoir +l'<i>air d'une héritière</i>.</p> + +<p>Nous partîmes pour l'ambassade.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="B-CHAPITRE_VIII" id="B-CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h3> + +<h4>LA PRÉSENTATION.</h4> + +<p>En entrant dans le premier salon de l'ambassade, accompagnée de M. de +Versac, je sentis ma résolution m'abandonner. Il fallut l'accueil plein +de grâce et de bonté de madame l'ambassadrice d'Autriche pour +m'encourager un peu.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran donnait le bras à Ursule.</p> + +<p>Plus que jamais je pus apprécier quelle était l'influence de ma tante, +et combien on la redoutait. La femme la plus agréable, la plus à la +mode, n'aurait pas été plus entourée, plus courtisée à son entrée dans +le bal, que ne le fut mademoiselle de Maran; elle recevait ces +respectueuses prévenances, ces hommages empressés, avec un très-grand +air et une affabilité protectrice presque dédaigneuse.</p> + +<p>Nous allâmes du côté de la galerie où l'on dansait. M. de Versac, à qui +je donnais le bras, me nomma différentes personnes qui méritaient d'être +distinguées.</p> + +<p>Nous nous arrêtâmes un moment auprès d'une des portes de la galerie. +J'entendis là les paroles suivantes, échangées entre deux personnes que +je ne pouvais voir.</p> + +<p>—Eh bien! vous savez... Lancry est arrivé d'Angleterre... Je viens de +le voir... Il est plus brillant que jamais...</p> + +<p>—Vraiment! il est de retour?...—reprit l'autre personne.—La duchesse +de Richeville doit être bien joyeuse, car elle avait été <i>plus que +triste</i> de son départ... Pauvre femme!...</p> + +<p>A un mouvement assez brusque de M. de Versac pour nous frayer un passage +dans la foule, je compris qu'il voulait distraire mon attention de cet +entretien, qu'il n'était pas convenable que j'entendisse, et dont M. +Gontran de Lancry, son neveu, était le héros.</p> + +<p>Je n'attachai alors aucune importance à cet incident, et je suivis M. de +Versac. Avant d'arriver au bal, il me semblait que tout devait +m'embarrasser: mon maintien, ma démarche, mon regard; mais ma première +émotion passée, une fois au milieu de cette société à laquelle +j'appartenais, je me sentis non pas rassurée, mais, pour ainsi dire, +placée au milieu des miens.</p> + +<p>L'on n'est presque jamais gêné ou intimidé que lorsqu'on aborde une +sphère au-dessus de celle à laquelle on appartient. Je recouvrai bientôt +toute ma liberté d'observation.</p> + +<p>En entrant dans la galerie où l'on dansait, je fus presque éblouie de +l'éclat, de la magnificence des toilettes. Madame de Mirecourt, amie de +ma tante, et qui chaperonnait une jeune femme récemment mariée, offrit +de nous ménager une place auprès d'elle. Mademoiselle de Maran accepta; +Ursule et moi nous nous assîmes entre madame de Mirecourt et ma tante.</p> + +<p>M. de Versac nous quitta pour aller chercher son neveu, qu'il voulait +nous présenter.</p> + +<p>—Eh bien!—dis-je tout bas à ma cousine,—ce n'est pas si effrayant, +après tout; es-tu un peu rassurée?</p> + +<p>—Non,—me dit Ursule,—je ne puis vaincre mon émotion; je tremble; +c'est à peine si je vois ce qui se passe autour de moi.</p> + +<p>—Moi, je vois fort bien,—lui dis-je gaiement; et, pour lui donner un +peu de courage, j'ajoutai:—J'avoue que je trouve ce coup d'œil +charmant. Quel dommage que tu ne puisses pas en jouir! Décidément, c'est +une bien jolie chose qu'un bal.</p> + +<p>Comme je disais ces mots avec une joie naïve, ma tante, à côté de qui +j'étais aussi, se prit à rire aux éclats.</p> + +<p>Plusieurs personnes qui étaient debout devant nous, pendant le repos +d'une valse, se retournèrent. Madame de Mirecourt, qui se trouvait de +l'autre côté d'Ursule, se pencha et dit à ma tante:</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc à rire ainsi?</p> + +<p>—Est-ce qu'on peut y tenir, avec une petite moqueuse comme elle?—dit +mademoiselle de Maran en me montrant à son amie.—Si vous entendiez +combien ses remarques sont drôles, malignes... c'est à en mourir... +Prenez bien garde à vous, car elle emporte la pièce d'abord!—Puis, se +retournant vers moi, ma tante ajouta à demi-voix, d'un ton +affectueusement grondeur:—Voulez-vous bien ne pas avoir autant +d'esprit que ça, mademoiselle! on dira que c'est moi qui vous ai rendue +si méchante.</p> + +<p>Tout ceci fut dit à voix basse, mais de façon à être entendu des +personnes qui nous entouraient.</p> + +<p>Je regardai ma tante avec un profond étonnement. Ursule, se penchant à +mon oreille, me demanda ce que j'avais dit de si plaisant à mademoiselle +de Maran, et de quel ridicule je m'étais choquée.</p> + +<p>—Mais d'aucun,—lui répondis-je.—Je ne comprends pas un mot à ce +qu'elle vient de me dire.</p> + +<p>Voici le mot de cette énigme. Ma tante voulait commencer à me faire +cette réputation de méchanceté. Grâce à ses perfides paroles, plusieurs +personnes placées devant nous (l'une d'elles, la bonne et charmante lady +Fitz-Allan, me l'a répété plus tard) crurent être l'objet de mes +moqueries.</p> + +<p>J'entrais pour la première fois dans le monde; pour plusieurs raisons je +devais être assez remarquée. L'exclamation de ma tante sur mes +observations malicieuses devait donc se répandre, et se répandit à +l'instant.</p> + +<p>Il n'est pas, pour une femme, de plus funeste réputation que celle +d'être même spirituellement moqueuse... Les sots la redoutent et la +calomnient; les gens d'esprit la jalousent; les caractères bienveillants +et généreux s'en éloignent. Aussi une demi-heure ne s'était pas écoulée +depuis mon arrivée au bal, que j'avais déjà des ennemis.</p> + +<p>Lady Fitz-Allan m'a dit depuis que ma méchanceté fut un moment la +nouvelle du bal. On s'entretint de l'ironie mordante de mademoiselle +Mathilde de Maran. (On m'appela ainsi pour me distinguer de ma tante.)</p> + +<p>Personne n'avait entendu mes sarcasmes, il est vrai; mais, ainsi que +cela arrive toujours, tout le monde en parlait.</p> + +<p>Ma tante voulut compléter son œuvre; quelques minutes après, au +milieu d'un nouveau repos de valse, elle dit tout haut à Ursule:</p> + +<p>—Mon Dieu! ma pauvre enfant! n'ayez donc pas l'air si sérieux, si +mélancolique; soyez donc un peu de votre âge si vous pouvez: qu'est-ce +que c'est que cette sauvagerie-là?</p> + +<p>Ces mots de ma tante aussi entendus, répétés, commentés, établirent +positivement que j'étais aussi moqueuse, aussi étourdie, que ma cousine +était timide, sensée, réfléchie.</p> + +<p>Le monde revient bien rarement de ses premières impressions; ces +quelques mots de ma tante eurent donc une grande influence sur ma +destinée.</p> + +<p>Hélas! il faut tout dire, mon inexpérience, ma vanité, augmentèrent +encore la portée du mal qu'on me faisait... Plus tard, je déplorai +amèrement cette réputation de méchanceté moqueuse. J'eus d'abord assez +de faiblesse pour en être presque flattée, presque fière. Je me croyais +belle, je pensais que l'ironie était un brevet d'esprit.</p> + +<p>La valse finie, M. de Versac s'approcha de ma tante avec son neveu, M. +le vicomte Gontran de Lancry.</p> + +<p>Je l'avoue... je ne pus m'empêcher de rester presque immobile de +surprise à la vue de M. de Lancry; il avait alors environ trente ans. +Il était difficile de voir un homme plus parfaitement agréable, d'un +extérieur plus séduisant.</p> + +<p>J'étais bien jeune, et chez mademoiselle de Maran je n'avais vu personne +qui pût en rien être comparé à M. de Lancry.</p> + +<p>Ancien page du roi, il avait servi et fait très-vaillamment la guerre en +Espagne. Attaché plus tard à une grande ambassade, il avait, au bout de +quelques années, abandonné l'état militaire; et, grâce aux bontés du roi +et à la protection de M. de Versac, il avait été nommé gentilhomme de la +chambre du roi.</p> + +<p>Ma première entrevue au bal de l'ambassade d'Autriche me revient +très-présente à l'esprit. Il y avait eu grande réception au château; +beaucoup d'hommes de la cour étaient venus au bal en uniforme. M. de +Lancry sortait aussi des Tuileries; il portait l'éclatant habit de sa +charge, et avait au cou le ruban rouge et la croix d'or de commandeur de +la Légion d'honneur; à son coté, la large plaque d'un ordre étranger. M. +de Lancry était d'une taille moyenne, mais de la plus extrême élégance; +ses traits, d'une régularité parfaite, étaient (selon ma tante, et elle +disait vrai), étaient ceux «d'un jeune Grec d'Athènes, animés de toute +la finesse et de toute la grâce parisienne» C'était, disait-elle, +<i>l'idéal du joli</i>. Il avait des cheveux châtains, les yeux bruns, les +dents charmantes, une main, un pied, à rendre une femme jalouse; je vous +l'ai dit, ayant trente ans à peine, il n'en paraissait pas vingt-cinq.</p> + +<p>Ces avantages naturels, relevés d'insignes honorables qu'on n'accorde +généralement qu'à un âge plus mûr et qui semblent toujours annoncer le +mérite, devaient donc rendre M. de Lancry infiniment remarquable.</p> + +<p>Lorsqu'il s'approcha de ma tante elle lui tendit la main et lui dit:</p> + +<p>—Bonsoir, mon cher Gontran!... Votre oncle m'a seulement appris tantôt +votre retour de Londres. Eh bien! qu'est-ce que vous avez fait dans ce +cher pays?</p> + +<p>M. de Lancry sourit, s'approcha de mademoiselle de Maran, et lui dit +tout bas quelques mots que je ne pus entendre.</p> + +<p>—Voulez-vous bien vous taire!—s'écria ma tante en riant.—Puis elle +ajouta:—Heureusement, on peut tout dire à une mère bobie comme moi; +seulement, pour faire pénitence, vous allez faire danser ces petites +filles.</p> + +<p>Se tournant alors vers moi, ma tante dit à M. de Lancry d'un air rempli +de dignité qu'elle prenait mieux que personne quand elle le +voulait:—Mademoiselle Mathilde de Maran, ma nièce.</p> + +<p>M. de Lancry s'inclina respectueusement.</p> + +<p>—Mademoiselle Ursule d'Orbeval, notre cousine...—ajouta ma tante avec +une nuance presque imperceptible, pourtant assez marquée pour qu'on +sentît qu'elle voulait établir à mon avantage une sorte de distinction +entre mon amie et moi.</p> + +<p>M. de Lancry s'inclina de nouveau.</p> + +<p>Je baissai les yeux, je me sentis rougir beaucoup. Ma main était près de +celle d'Ursule; je la serrai presque avec crainte.</p> + +<p>—Mademoiselle voudra-t-elle me faire la grâce de danser avec moi la +première contredanse?—me dit M. de Lancry.</p> + +<p>—Oui, monsieur,—répondis-je en jetant un regard inquiet sur +mademoiselle de Maran.</p> + +<p>M. de Lancry me salua, et, s'adressant à Ursule, il lui dit:—Puis-je +espérer, mademoiselle, que vous daignerez m'accorder la même faveur que +mademoiselle de Maran, pour la seconde contredanse?</p> + +<p>—Sans doute, monsieur,—répondit Ursule avec un soupir; et, baissant la +tête, elle jeta, à travers ses longs cils, un mélancolique regard sur M. +de Lancry.</p> + +<p>A ce moment, une fort jolie femme, éblouissante de pierreries, +très-brune, très-mince, d'une tournure très-élégante, d'une physionomie +fière, hardie, ayant de grands yeux noirs très-perçants, et un peu +rapprochés de son nez, fait en bec d'aigle, s'arrêta devant nous; elle +donnait le bras à un jeune colonel anglais.</p> + +<p>—Vous êtes bien oublieux de vos amis, monsieur de Lancry,—dit-elle +d'une voix sonore et douce.</p> + +<p>M. de Lancry se retourna vivement, réprima un embarras assez visible, et +dit en s'inclinant:</p> + +<p>—Je ne mérite pas ce trop aimable reproche, madame la duchesse; je suis +seulement arrivé ce matin de Londres; et j'espérais avoir demain +l'honneur de vous faire ma cour.</p> + +<p>Combien certains pressentiments trompent peu, mon ami! Du moment où +j'entendis M. de Lancry dire à cette femme... <i>madame la duchesse</i>... je +ne doutai pas un moment qu'elle ne fût madame de Richeville, dont +j'avais entendu le nom si indiscrètement rapproché de celui de M. de +Lancry.</p> + +<p>On préluda pour la contredanse.</p> + +<p>—Voyez combien je suis bonne,—dit la duchesse à M. de Lancry:—je vous +pardonne votre oubli et je vous dis même en confidence que je ne suis +pas engagée pour cette contredanse; suis-je assez généreuse?</p> + +<p>M. de Lancry la regarda de nouveau d'un air étonné, presque stupéfait, +et répondit avec une gêne assez évidente:</p> + +<p>—Et moi, n'ai-je pas trop de bonheur?... j'aurais pu danser cette +contredanse avec vous, madame, et je vais avoir le plaisir de la danser +avec mademoiselle de Maran, que j'ai eu l'honneur d'inviter à l'instant.</p> + +<p>Madame de Richeville, croyant qu'il s'agissait de ma tante et que M. de +Lancry plaisantait, partit d'un éclat de rire, et s'écria:</p> + +<p>—Vous arrivez d'Angleterre pour faire danser mademoiselle de Maran... +il y a donc à Londres un <i>Excentric-Club?</i> vous voulez donc vous +signaler parmi les plus intrépides?</p> + +<p>M. de Lancry se hâta d'interrompre madame de Richeville. Elle avait la +vue très-basse, elle ne s'était pas aperçue de la présence de ma tante.</p> + +<p>—Je dois avoir l'honneur de danser tout à l'heure avec mademoiselle +Mathilde de Maran,—dit M. de Lancry en appuyant sur ce nom <i>Mathilde</i>, +et en s'inclinant légèrement de mon côté.</p> + +<p>—Ah! je comprends. On la mène donc déjà dans le monde?—dit la +duchesse.</p> + +<p>Elle prit son petit lorgnon d'écaille, et m'examina avec une curiosité +qui me sembla malveillante.</p> + +<p>J'étais au supplice.</p> + +<p>Ma tante n'avait pas perdu un mot de cette conversation. Voyant le +lorgnon de la duchesse de Richeville encore tourné sur moi, elle parut +choquée, et lui dit de sa place, d'une voix aigre et impérieuse:</p> + +<p>—Madame la duchesse, n'est-ce pas que ma nièce est charmante?...</p> + +<p>—Charmante, madame,—répondit la duchesse d'un ton sec en rabaissant +son lorgnon. Elle s'approcha de mademoiselle de Maran, et lui fit une +demi-révérence pleine de grâce et de noblesse.</p> + +<p>J'ai su depuis que ma tante et la duchesse se détestaient, ce qui +m'expliqua l'attention avec laquelle on avait examiné ces deux +adversaires également redoutables.</p> + +<p>—Eh bien! madame,—reprit ma tante,—je suis ravie pour cette chère +petite que vous la trouviez charmante; l'approbation d'une femme comme +vous, madame, ne peut que porter bonheur à une jeune personne qui entre +dans le monde; c'est comme un présage... Malgré ça, j'ai peine à croire +que ma nièce puisse jamais approcher de votre mérite, madame...</p> + +<p>Il n'y avait en apparence rien que de très-simple, que de très-poli dans +ces paroles; pourtant je connaissais assez l'accent de ma tante pour +pressentir que ces mots avaient renfermé quelque perfidie. En effet, +levant les yeux sur madame de Richeville et sur les personnes qui nous +environnaient, je vis la première affecter un grand calme, et tout le +monde fort embarrassé.</p> + +<p>Plus tard, j'ai rencontré dans le monde madame de Richeville; j'ai su +qu'on exagérait jusqu'à la plus odieuse calomnie la légèreté de sa +conduite. On disait que sans l'illustre nom qu'elle portait, que sans la +grandeur et les alliances de sa maison, que sans son immense fortune, on +eût difficilement fermé les yeux sur ses fautes, et que son mari avait +été forcé de se séparer d'elle. Elle était néanmoins parfaitement bien +accueillie dans la meilleure compagnie, à laquelle elle appartenait; +seulement, les jours de réception au château, madame la dauphine +semblait lui témoigner son blâme par un abord glacial.</p> + +<p>On comprend maintenant tout ce qu'il y avait d'amer dans l'apostrophe de +mademoiselle de Maran. Celle-ci, profitant de son premier avantage, +porta un dernier coup à madame de Richeville en s'écriant:</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! les beaux rubis que vous avez la, madame! Est-ce que ce +ne sont pas ceux qui appartenaient à cette excellente duchesse +douairière de Richeville? Quel malheur qu'elle n'ait pas pu vous les +voir porter! et comme ça doit faire plaisir à M. de Richeville de vous +voir parée des pierreries de madame sa mère!</p> + +<p>Pour sentir la cruauté de la remarque de mademoiselle de Maran, il faut +savoir que, selon un bruit accrédité (ce dont plus tard j'ai reconnu la +fausseté), on disait que M. le duc de Richeville avait donné à sa femme +cette parure de famille lors de son mariage, et qu'en se séparant de la +duchesse, il avait eu la délicatesse de ne pas la lui redemander, +délicatesse que celle-ci n'aurait pas imitée en continuant de porter ces +bijoux.</p> + +<p>Tout le monde semblait atterré de la méchanceté de mademoiselle de +Maran. Madame de Richeville eut assez d'empire sur elle-même pour cacher +son ressentiment; elle jeta sur ma tante un regard rempli de douceur et +de dignité, et lui dit très-affectueusement:</p> + +<p>—Vous me comblez, madame; je voudrais pouvoir reconnaître les marques +d'intérêt que vous me donnez... Mais j'y songe... je puis vous apprendre +au moins une nouvelle qui vous fera, je l'espère, un grand plaisir. Un +de vos amis arrive d'Italie, où il était resté pendant des années sans +qu'on sût ce qu'il était devenu. Mais je le vois... vous êtes inquiète, +je ne veux pas abuser plus longtemps de votre curiosité... Eh bien! +ajouta madame de Richeville d'un air gracieusement confidentiel,—eh +bien! sachez donc que M. de Mortagne sera ici dans quelques jours. Oui, +j'ai reçu de Venise des nouvelles de lui. On dit que c'est un roman +terrible que sa disparition... Avouez que vous êtes bien surprise et +<i>bien heureuse de ce retour, madame!</i></p> + +<p>Madame de Richeville lança ces derniers mots à mademoiselle de Maran +comme un coup de poignard; puis, entendant les préludes de la +contredanse, elle dit gaiement à M. de Lancry:</p> + +<p>—Je vous offre une valse en dédommagement de la contredanse que vous +m'avez refusée.—Et se tournant vers le colonel anglais qui lui donnait +le bras: Montons dans la petite galerie,—lui dit-elle. Je voudrais voir +cette contredanse...</p> + +<p>Je n'avais jamais vu mademoiselle de Maran troublée. Elle le fut +beaucoup dès les premiers mots de madame de Richeville; mais quand +celle-ci eut prononcé ces paroles: <i>M. de Mortagne sera ici dans +quelques jours</i>... ma tante pâlit et parut accablée, au grand étonnement +de ceux qui connaissaient son audace et ne comprenaient pas le sens +caché de la réponse de madame de Richeville.</p> + +<p>La contredanse commença. M. de Lancry eut le bon goût de m'épargner des +compliments toujours embarrassants pour une jeune personne. Il fut +très-simple, très-gai, sans méchanceté, me parla de mademoiselle de +Maran avec une affectueuse vénération, de M. de Versac avec tendresse; +il trouva la physionomie d'Ursule des plus intéressantes, et il me +demanda quel était le grand chagrin qui la rendait si mélancolique. Il +était musicien, nous causâmes musique. Je préférais les maîtres +allemands, il préférait les maîtres italiens. Il mit une si aimable +bonhomie dans la discussion, qu'à la fin de la contredanse il ne +m'intimida presque plus.</p> + +<p>Après m'avoir ramenée à ma place et avoir rappelé à Ursule la promesse +qu'elle lui avait faite, il alla saluer plusieurs femmes de sa +connaissance.</p> + +<p>—Mon Dieu!—me dit Ursule,—comment as-tu donc fait pour oser parler +autant? Je t'admirais.</p> + +<p>—Oh!—lui dis-je,—d'abord j'ai eu bien peur, peu à peu j'ai repris +courage, et puis M. de Lancry paraît si bon, si simple! tu verras +toi-même.</p> + +<p>—Oh! c'est à peine si j'oserai lui répondre,—dit timidement Ursule.</p> + +<p>—Tu as bien tort, il te trouve charmante, il me l'a dit tout à l'heure, +et c'est peut-être cela qui me l'a fait trouver si aimable...</p> + +<p>Je ne pus continuer ma conversation avec Ursule. Tous les hommes qui +connaissaient ma tante vinrent la saluer. Parmi eux, elle nous +présentait ceux qui étaient d'un âge à danser, et nous eûmes bientôt, +Ursule et moi, un grand nombre d'engagements.</p> + +<p>J'étais si occupée à regarder danser, que bien que je le voulusse, +j'avais à peine le temps de songer aux dernières paroles de madame de +Richeville, au sujet de M. de Mortagne.</p> + +<p>J'avais toujours conservé de lui un souvenir plein de gratitude; il +avait été, dans mon enfance, mon premier défenseur.</p> + +<p>Depuis huit ou neuf ans, on n'avait presque jamais prononcé son nom chez +ma tante. Je me rappelai seulement alors avoir plusieurs fois entendu +dire qu'on n'avait pas de ses nouvelles. Sa vie était si étrange, on lui +savait une telle habitude de voyager, que je ne trouvai là rien +d'étonnant. Seulement, ce qui me paraissait extraordinaire, c'était +l'effet presque écrasant que l'annonce de son retour produisait sur +mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Je fus tirée de ces réflexions par le son d'une valse.</p> + +<p>Parmi les couples qui furent bientôt emportés dans son tourbillon, je +vis M. de Lancry et la duchesse de Richeville. Elle avait une taille +accomplie, et, ainsi que lui, elle valsait à ravir. Les boucles de ses +cheveux, noirs comme du jais, qu'elle portait très-longs, flottaient +avec grâce autour de sa tête expressive, un peu renversée en arrière.</p> + +<p>Il fallait que cette femme fût bien forte de son innocence, ou qu'elle +eût un bien profond dédain des jugements du monde, pour le braver si +ouvertement après les mots cruels de mademoiselle de Maran, qui venaient +de réveiller, pour ainsi dire, tous les scandales réels ou supposés de +la conduite de madame de Richeville.</p> + +<p>Ce qui me surprit beaucoup, ce fut l'expression des traits de M. de +Lancry pendant cette valse; il semblait tour à tour dédaigneux, +sardonique et irrité; lorsqu'il reconduisit madame de Richeville à sa +place, il me parut qu'elle souriait avec amertume de quelques paroles +que M. de Lancry lui disait à voix basse.</p> + +<p>J'éprouvai d'abord, je ne sais pourquoi, comme un serrement de cœur +en voyant M. de Lancry valser avec madame de Richeville. Je me souvins +involontairement des paroles que j'avais entendu prononcer. Je ne doutai +plus qu'il l'aimât. Elle avait un air de résolution et de fierté qui +m'effrayait; pourtant, quand je pensais qu'elle était l'amie de M. de +Mortagne, qui m'avait protégée, qui avait été, m'avait dit plus tard +madame Blondeau, si profondément dévoué à ma mère, je tâchais de +surmonter l'impression désagréable qu'elle me causait.</p> + +<p>Ces pensées furent interrompues de nouveau par les contredanses +auxquelles j'étais engagée.</p> + +<p>Ma réputation de <i>méchanceté</i> était déjà, sans doute, parvenue à +plusieurs de mes danseurs, car beaucoup d'entre eux, pensant plaire à +mon esprit moqueur, se mirent en grands frais d'épigrammes; d'autres me +firent des louanges outrées; d'autres, des plaisanteries que je ne +comprenais pas.</p> + +<p>Somme toute, quoiqu'il y eût parmi eux beaucoup d'hommes agréables, la +plupart me semblèrent manquer absolument du tact parfait dont était doué +M. de Lancry. C'est qu'en effet il faut qu'un homme ait beaucoup de +mesure et de délicatesse dans l'esprit pour mettre de jeunes filles en +confiance, pour jouir de tout ce qu'il y a de charmant dans leur +entretien. Il faut un langage dont les nuances soient affaiblies, +modifiées; ainsi c'est peut-être manquer de goût que de louer leur +beauté, tandis qu'il y a toujours de la grâce à louer leur esprit. Leur +gaieté a bien plus de charme quand on ne l'excite pas au delà du +sourire, et c'est effaroucher la finesse exquise et ingénue de leurs +observations que d'y répondre par la médisance.</p> + +<p>Ce n'est pas de la vanité que de parler ainsi du plus bel âge de notre +vie, à nous autres femmes. Nos instincts sont alors si nobles, si +généreux, nos illusions sont si radieuses, que notre caractère, que nos +pensées participent de l'élévation habituelle de notre âme.</p> + +<p>Je reviens à ce bal. Je vis Ursule danser avec la même grâce touchante +et triste. Elle ne semblait pas s'amuser beaucoup; cependant elle ne +refusa aucune contredanse, mais elle soupirait et semblait faire un +grand sacrifice en les acceptant.</p> + +<p>Après avoir été voir le coup d'œil du souper et prendre une tasse de +thé, nous quittâmes le bal. M. de Lancry, qui sortait aussi, nous +retrouva dans le salon d'attente; il demanda les gens de ma tante et +nous apporta nos pelisses.</p> + +<p>M. de Versac donna son bras à Ursule, M. de Lancry offrit le sien à +mademoiselle de Maran, qui lui dit en riant:</p> + +<p>—Voulez-vous bien ne pas me faire de ces offensantes propositions-là, +Gontran? Est-ce que je suis de taille à les accepter? Donnez votre bras +à ma nièce, j'irai bien toute seule.</p> + +<p>Lorsque nous fûmes montés en voiture, ma tante dit à M. de Lancry:</p> + +<p>—Ah çà! Gontran, puisque vous voilà de retour, je compte bien vous voir +souvent avec votre oncle vous savez que je ne souffre pas qu'on me +néglige. A propos, savez-vous qu'elle a un masque d'airain couleur de +rose, cette belle duchesse, et qu'il faudrait le feu de l'enfer pour la +faire rougir? Mais qu'est-ce que je dis donc là devant ces jeunes +filles!... Allons, bonsoir, Gontran, et prenez bien garde à vous si vous +ne me soignez pas.</p> + +<p>M. de Lancry assura ma tante de son empressement à lui obéir, et nous +rentrâmes à l'hôtel de Maran.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="B-CHAPITRE_IX" id="B-CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h3> + +<h4>LE LENDEMAIN DU BAL.</h4> + +<p>Il en est de certaines impressions comme de certains paysages qui ont +besoin d'être vus à quelque distance pour avoir toute leur valeur.</p> + +<p>Le lendemain du bal, en rassemblant mes souvenirs, en me rappelant les +moindres détails de cette soirée, j'en ressentis, pour ainsi dire, le +contre-coup.</p> + +<p>Pourtant, pourquoi le cacher? parmi ces souvenirs, un seul dominait tous +les autres: c'était celui de M. de Lancry valsant avec madame de +Richeville une valse de Weber.</p> + +<p>Cet air, assez mélancolique, me revenait sans cesse à la pensée, tandis +que je ne me rappelais pas celui de la contredanse que j'avais dansée +avec M. de Lancry.</p> + +<p>Le résultat de mes impressions fut presque triste. Le monde, malgré son +urbanité parfaite, malgré ses dehors exquis et charmants, me semblait +déjà une arène où l'on se portait les plus terribles coups, le sourire +aux lèvres et des fleurs au front.</p> + +<p>Ce qui s'était passé entre mademoiselle de Maran et la duchesse de +Richeville ne me le prouvait que trop. Je n'avais entendu que des +paroles polies, et leur sens détourné cachait quelque cruel mystère.</p> + +<p>J'avais cependant été très-entourée. Il me semblait, sans fausse +modestie, qu'on me trouvait belle. J'avais remarqué que mesdemoiselles +de B*** et de P*** avaient à peine dansé trois ou quatre contredanses, +tandis que moi et Ursule nous avions dû souvent en refuser. Je n'avais +pu m'empêcher d'entendre sur mon passage cette espèce de murmure +toujours flatteur aux oreilles d'une femme. M. de Lancry, sans +comparaison l'homme le plus agréable de cette réunion, avait été +très-assidu près de nous, et pourtant le ressentiment de mes impressions +était triste et amer!</p> + +<p>Néanmoins, je dus à cette nuit de fête une pensée douce, comme une vague +espérance: M. de Mortagne allait arriver...</p> + +<p>Je me faisais une joie de son retour. Je ressentis confusément le besoin +de conseils graves et sûrs; non-seulement j'éprouvais une profonde +aversion pour ma tante, mais ses louanges, mais ses avis, mais ses +remarques me laissaient dans une inquiétude continuelle.</p> + +<p>J'étais comme ces malheureux qui craignent de trouver du poison dans +tout ce qu'ils portent à leurs lèvres.</p> + +<p>J'aimais Ursule de toutes les forces de mon âme, mais elle était aussi +jeune, aussi inexpérimentée que moi; je comptais absolument sur le +dévouement de Blondeau, mais cette excellente femme ne pouvait, ne +savait que m'aimer aveuglément.</p> + +<p>Mon tuteur, M. d'Orbeval, le père d'Ursule, s'était retiré en Touraine, +dans une propriété qu'il possédait, je ne le voyais jamais; d'ailleurs, +il était complétement dominé par ma tante, ainsi que mes autres parents. +Je devais donc regarder l'arrivée de M. de Mortagne comme un événement +très-heureux pour moi; il m'avait, d'ailleurs, promis de revenir +lorsqu'il pourrait m'être d'une utilité réelle.</p> + +<p>Ce qui rendait encore plus vif mon désir de le voir, c'était l'espèce +d'effroi que ma tante avait manifesté lorsque madame de Richeville lui +avait annoncé son retour.</p> + +<p>Au milieu de ces préoccupations de mon esprit, Ursule entra dans ma +chambre; nous causâmes du bal; je revins d'autant plus gaiement à parler +du léger sentiment de jalousie qu'elle m'avait inspiré avant notre +départ pour l'ambassade, que pendant toute la durée du bal j'avais joui +du succès de ma cousine.</p> + +<p>—Sais-tu bien, ma chère Ursule,—lui dis-je en souriant,—qu'à me voir +si rayonnante on a peut-être cru que c'était de moi que je paraissais si +contente, tandis qu'au contraire j'étais orgueilleuse de toi? Mais que +nous importe, à nous qui connaissons les secrets de notre cœur?</p> + +<p>—Comment trouves-tu M. de Lancry?—me demanda tout à coup ma cousine.</p> + +<p>—Mais je le trouve charmant,—lui dis-je, un peu surprise de cette +question subite.—Oui... charmant, surtout quand il ne danse pas avec +cette duchesse de Richeville qui a l'air si impérieux.</p> + +<p>Ursule me regarda attentivement, baissa les yeux, garda un moment le +silence et reprit:</p> + +<p>—Veux-tu, Mathilde, que je te dise ce que je crois...</p> + +<p>—Dis donc vite...</p> + +<p>—Eh bien! je crois que mademoiselle de Maran et M. de Versac seraient +enchantés de te marier avec M. de Lancry.</p> + +<p>D'abord, je fis un geste d'étonnement; puis, je me mis à rire aux +éclats.</p> + +<p>—Que trouves-tu donc de si déraisonnable à cette supposition, Mathilde? +M. de Versac n'a-t-il pas présenté M. de Lancry à mademoiselle de Maran? +celle-ci n'a-t-elle pas très-instamment engagé M. de Lancry à venir +souvent la voir le matin? Or, qui reçoit-elle le matin? cinq ou six +personnes très-intimes. Dans quel but aurait-elle fait une exception en +faveur du neveu de M. le duc de Versac?</p> + +<p>—Veux-tu, Ursule, que je te dise ce que je crois?—repris-je en me +servant des termes de ma cousine;—c'est que M. de Versac et +mademoiselle de Maran seraient enchantés de te marier avec M. de Lancry.</p> + +<p>Ce fut au tour d'Ursule à sourire.</p> + +<p>—Quelle folie!—me dit-elle;—un si beau parti pour moi, pauvre fille, +humble et sans fortune! est-ce que cela est possible? non, non; tu sais +mon désir, ma résolution de ne jamais me marier; je me rends trop de +justice pour prétendre à ce que je ne puis espérer, et puis demain il +dépendrait de moi d'épouser M. de Lancry, que je ne l'épouserais pas. +Cela te surprend?... Il en est pourtant ainsi; il est trop beau, trop +élégant, trop à la mode... Ce n'est pas là le bonheur que je +rechercherais; je ne suis pas faite pour une position si brillante; ma +vie doit s'écouler dans l'obscurité; je ne dois pas avoir d'autre +félicité que la tienne.</p> + +<p>—Nous ne serons jamais d'accord sur le rôle que tu prétends devoir +jouer... Ma bonne Ursule, tu verras... si j'en crois mon cœur, tu +seras heureuse pour ton propre compte... Mais pour parler de M. de +Lancry, pourquoi veux-tu donc que <i>les dangereux avantages</i> qu'il +possède me plaisent plus qu'à toi?</p> + +<p>—Pourquoi? parce qu'en m'épousant, M. de Lancry ferait une sorte de +mésalliance; tandis que toi, qui possèdes, comme tu dis, les mêmes +dangereux avantages, tu ne peux, tu ne dois être, il me semble, que +très-charmée des suites d'un pareil mariage.</p> + +<p>—Ursule, tu es folle; M. de Lancry ne pense pas plus à moi que je ne +pense à lui; et d'ailleurs, comme toi, j'aimerais un bonheur moins +brillant, par cela même beaucoup plus assuré.</p> + +<p>—Enfin, tu trouves M. de Lancry charmant!</p> + +<p>—Mon Dieu! que tu es méchante... Eh bien! oui... autant que l'on peut +trouver quelqu'un charmant quand on l'a vu deux heures...</p> + +<p>—Soit, et tu le trouves <i>surtout charmant quand il ne valse pas avec la +duchesse de Richeville</i>.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de rougir.—Oui,—dis-je à ma cousine; je ne sais +pourquoi cela est ainsi; je ne sais pas davantage pourquoi je rougis en +t'entendant répéter ces paroles que je t'ai dites.</p> + +<p>—Pourquoi... pourquoi?... Veux-tu que je te le dise, moi?—reprit +tristement ma cousine. C'est que tu l'aimeras.</p> + +<p>—Ursule, encore une fois, tu es folle!</p> + +<p>—Non, non, Mathilde... je ne suis pas folle... mon amitié pour toi, ma +crainte de me voir oubliée par toi, ma jalousie d'affection, si tu le +veux, me tiennent lieu d'une expérience que je ne puis avoir, et +m'éclairent plus que toi peut-être sur tes propres sentiments... +Mathilde... je devais m'attendre à ce changement dans ta vie, un jour ou +l'autre cela doit arriver... Pardonne... Pardonne-moi donc mes larmes.</p> + +<p>Et elle se jeta en pleurant dans mes bras.</p> + +<p>Je ne saurais vous dire, mon ami, avec quelle profonde émotion je +répondis à cette preuve de l'affection d'Ursule; je tâchai de la +rassurer par les plus tendres protestations.</p> + +<p>—Tiens,—lui dis-je en essuyant mes yeux,—il n'en faut pas davantage +pour me faire prendre M. de Lancry en aversion... je te jure...</p> + +<p>—Mathilde... tais-toi...—dit Ursule en me mettant doucement sa main +sur ma bouche...—tais-toi... j'ai été sotte, folle, de céder à mon +premier mouvement, mais il a été plus fort que moi; mon pauvre cœur +était plein, il a débordé, et d'ailleurs, je ne puis rien te cacher de +ce que je ressens pour toi et à propos de toi.</p> + +<p>Blondeau interrompit notre entretien; elle entra en disant:</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, mademoiselle, la jolie voiture! il n'en est jamais venu +de pareilles dans la cour de l'hôtel, bien sûr... et quel charmant jeune +homme vient d'en descendre! Il a demandé mademoiselle de Maran, et il +s'est croisé sur le perron avec M. Bisson, qui a sans doute encore +cassé quelque chose, car il marchait très-vite, et il s'en est allé sans +son chapeau, tant il avait l'air affairé.</p> + +<p>Ursule me regarda; je la compris. Ce jeune homme dont me parlait ma +gouvernante ne pouvait être que M. de Lancry.</p> + +<p>Je fus choquée de cette visite si prompte, il me sembla y voir un manque +de tact; je résolus de refuser de descendre, dans le cas où mademoiselle +de Maran m'en ferait prier sous un prétexte quelconque.</p> + +<p>Nous entendîmes un roulement de voiture; Blondeau courut à la fenêtre et +dit:—Ah! voilà déjà ce jeune homme qui repart, sa visite n'aura pas été +longue.</p> + +<p>Je fus soulagée d'un grand poids; je regrettai presque de n'avoir pas eu +à refuser de descendre auprès de mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Un peu avant dîner, nous allâmes rejoindre ma tante dans le salon; elle +s'y trouvait seule et semblait très en colère.</p> + +<p>—Eh bien!—nous dit-elle, vous ne savez pas un nouveau trait de cet +abominable brise-tout de M. Bisson? Mais, Dieu merci, il ne remettra +plus les pieds ici.</p> + +<p>—M. Bisson a encore cassé quelque chose, ma tante?</p> + +<p>—Comment? s'il a encore cassé quelque chose... eh! mais sans doute, et +cela, c'est la faute de cet imbécile de Servien!—s'écria ma tante avec +un redoublement de fureur.—Je lui avais, une fois pour toutes, défendu +de laisser jamais seul ce vilain homme dans mon salon. J'étais dans mon +cabinet occupée à écrire une lettre, ma porte entr'ouverte, lorsque +tout à coup j'entends un bruit sec et roulant comme celui d'une +crécelle; ne sachant pas ce que ce pouvait être, je me lève, j'entre +dans le salon, et qu'est-ce que je vois? cet indigne M. Bisson assis +dans mon fauteuil, tenant ma pendule entre ses genoux, et tracassant +dans l'intérieur du mouvement avec mes ciseaux; il avait déjà cassé le +grand ressort: c'était là le bruit de crécelle que j'avais entendu.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran était si fort en colère, qu'elle ne s'aperçut pas +de nos rires étouffés; elle reprit:—Mais, en vérité, c'est que je +l'aurais battu si j'en avais eu la force.</p> + +<p>—Vous avez donc juré de tout détruire ici? vous ne pouvez donc vous +tenir tranquille, abominable homme que vous êtes! lui dis-je.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez donc que je fasse en vous attendant? moi je +m'ennuie quand je ne fais rien,—me répondit-il si bêtement, si +froidement, en posant la pendule par terre, que, par ma foi! je n'ai pas +pu y tenir. Je me suis révoltée, je l'ai poussé, je l'ai chassé, et il +s'est encouru tout effaré.</p> + +<p>—Sans emporter son chapeau, que voilà sur cette chaise?—dis-je à ma +tante.</p> + +<p>—Tant mieux! s'écria-t-elle;—je voudrais qu'il attrapât quelque bonne +fièvre cérébrale, pour qu'on l'enfermât comme un affreux fou qu'il est, +malgré toute sa science.</p> + +<p>Il fallait que mademoiselle de Maran fût bien en colère, car elle +repoussa brusquement les caresses du vénérable Félix, qui rentra dans sa +niche en grondant.</p> + +<p>La vue de Félix me rappela la valeur de M. de Mortagne, que j'avais tant +admiré dans mon enfance, lorsqu'il avait osé battre ce vilain animal; je +me hasardai à demander à mademoiselle de Maran où était M. de Mortagne +et s'il devait bientôt arriver.</p> + +<p>Je crois que ma tante aurait voulu me foudroyer d'un regard.</p> + +<p>—Est-ce que ça vous regarde? Pourquoi me faites-vous cette question-là? +Est-ce que je m'inquiète de ce que fait cet homme? Dieu merci! quoi +qu'en dise cette belle duchesse, dont l'âme est aussi noire que l'enfer, +qu'il vous suffise de savoir qu'il <i>est bien où il est</i>, et qu'il y +<i>restera longtemps</i>, entendez-vous? cet affreux jacobin!</p> + +<p>Je souligne ces mots, mon ami, parce que je frissonnai malgré moi de +l'expression sinistre, presque féroce, avec laquelle ma tante prononça +ces paroles. Je me rappelai involontairement qu'il y avait dix ans, +presqu'à la même place, elle avait jeté un regard implacable sur M. de +Mortagne, en cassant, dans sa rage muette, l'aiguille qu'elle tenait +dans sa main.</p> + +<p>Je ne trouvai pas un mot à dire ou à répondre à mademoiselle de Maran, +tant j'étais effrayée.</p> + +<p>Après quelques moments de silence elle reprit:</p> + +<p>—Gontran est venu me proposer pour demain, à l'Opéra, la loge des +gentilshommes de la chambre; j'ai accepté et nous irons.</p> + +<p>Je crus être très-héroïque et prouver mon amitié à Ursule en refusant +cette occasion de revoir M. de Lancry.</p> + +<p>—Je suis fatiguée du bal, ma tante,—répondis-je; je préférerais ne pas +aller à l'Opéra.</p> + +<p>—Vous préférerez ce que je vous ordonnerai de préférer,—répondit +aigrement mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Ursule me jeta un regard suppliant.</p> + +<p>—J'irai à l'Opéra si vous le désirez absolument.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="B-CHAPITRE_X" id="B-CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h3> + +<h4>L'OPÉRA.</h4> + +<p>Ce que m'avait dit Ursule de la possibilité de mon mariage avec M. de +Lancry me fit profondément réfléchir lorsque je me trouvai seule.</p> + +<p>Peut-être, sans les remarques de ma cousine, serais-je restée longtemps +sans me rendre compte de l'impression que le neveu de M. de Versac avait +faite sur moi. Je m'interrogeai franchement, en mettant de côté la +prévention favorable qu'inspirent toujours chez un homme l'extrême +distinction des manières, un beau nom et une très-jolie figure.</p> + +<p>Je me demandai si le souvenir de M. de Lancry me troublait, si je +ressentais pour lui quelque intérêt. Il me sembla qu'il m'était +absolument indifférent; je m'étonnais seulement d'avoir été +désagréablement affectée en le voyant danser avec madame de Richeville.</p> + +<p>Par cela même que la cause de cette dernière impression me paraissait +inexplicable, je m'obstinais à la découvrir, j'y parvins... La remarque +d'Ursule m'avait mise sur la voie.</p> + +<p>J'ai toujours cru que les femmes n'avaient souvent de caractère arrêté +qu'après avoir aimé.</p> + +<p>Les premières impressions, ou, si cela se peut dire, les premiers +intérêts de l'amour une fois en jeu, une fois sollicités, éveillent, +développent, exaltent certaines facultés de l'âme, nobles ou +dangereuses, qui peu à peu envahissent toutes les autres.</p> + +<p>Ainsi, à dix-sept ans, je n'avais aucune bonne ou mauvaise qualité +dominante; il eût été, je crois, difficile de particulariser, de +préciser mon caractère.</p> + +<p>J'étais tour à tour humble et orgueilleuse à l'excès, parce que, dans ma +jeunesse, on m'avait tour à tour flattée jusqu'au ridicule, ou déprisée +jusqu'à l'insulte; j'étais pieuse par conviction et par nature; +j'éprouvais le besoin impérieux de remercier Dieu de tout ce qui +m'arrivait d'heureux. D'abord je poussai ce sentiment, louable pourtant, +jusqu'à une puérilité blâmable, plus tard jusqu'à une gratitude impie. +J'étais généreuse autant que je pouvais l'être; mais j'avoue à ma honte +que je ne me sentais jamais plus impitoyable envers les malheureux que +lorsque je souffrais moi-même; j'allais alors avec empressement +au-devant des douleurs d'autrui, pour tâcher de les consoler. Le +bonheur, sans me rendre égoïste, m'absorbait entièrement; il fallait +provoquer ma pitié pour me faire compatir à l'affection. Tendres ou +cruels, mes ressentiments étaient plus durables que violents: je +pardonnais un tort, une offense, mais je ne l'oubliais pas; non que je +cherchasse jamais à nuire à qui m'avait blessée, mais je me vengeais +pour moi par un mépris contenu. Vous le voyez, mon ami, il n'y avait +rien de marqué, rien de bien tranché dans mon caractère.</p> + +<p>Eh bien! du jour où je vis M. de Lancry pour la première fois, une +passion que j'avais jusqu'alors complétement ignorée commença de poindre +en moi: d'abord imperceptible, presque insaisissable, puisqu'elle se +manifestait par une vague contrariété de voir un homme que je +connaissais à peine valser avec une femme que je ne connaissais pas.</p> + +<p>Hélas! je n'ai pas besoin de le dire, cette passion, qui devait un jour +déchaîner toutes les autres, devenir presque le mobile de mon caractère, +cette passion était la <i>jalousie</i>, la jalousie tantôt contrainte, +cachée, niée par orgueil, tantôt avouée, éplorée, humble et suppliante +jusqu'à la bassesse........</p> + +<p>....Habituée dès mon enfance à beaucoup réfléchir et à me plier sur +moi-même, ayant une imagination assez vive, un esprit assez pénétrant, +je ne fus pas longtemps à résoudre cette question que ma cousine m'avait +posée:</p> + +<p><i>Pourquoi m'a-t-il été plus désagréable de voir M. de Lancry danser avec +madame de Richeville qu'avec toute autre?</i></p> + +<p>Pourtant, je le répète, en trouvant M. de Lancry très-agréable, je ne +ressentais rien qui me parût ressembler à l'amour, à ces premières +émotions qu'on rêve toujours si sereines et si douces.</p> + +<p>Et puis d'ailleurs, je pensais qu'il me fallait peut-être lutter de +toutes mes forces contre ce sentiment, s'il naissait en moi; il pouvait +me rendre la plus malheureuse des femmes; car M. de Lancry ne le +partagerait peut-être pas, ou, s'il le partageait, ses vues devaient +peut-être déplaire à sa famille ou à la mienne.</p> + +<p>Au milieu de ces préoccupations si graves pour une pauvre tête de +dix-sept ans, je regrettais surtout la présence de mon seul ami, de M. +de Mortagne, en qui j'avais une confiance instinctive. Malheureusement, +les dernières paroles de mademoiselle de Maran firent évanouir les +espérances que madame de Richeville avait éveillées en moi en +m'annonçant le prochain retour de mon ancien protecteur.</p> + +<p>Abandonnée au cours de ces réflexions, bien résolue à épier les moindres +mouvements de mon cœur, j'attendis avec une sorte d'anxiété cette +soirée, pendant laquelle je reverrais sans doute M. de Lancry pour la +seconde fois.</p> + +<p>Nous arrivâmes assez tard à l'Opéra; la salle était complétement et +brillamment remplie. Madame la duchesse de Berry assistait à cette +représentation.</p> + +<p>On donnait le <i>Siége de Corinthe</i>.</p> + +<p>En entrant dans notre loge, la première personne que je vis, presque en +face de nous, fut madame la duchesse de Richeville; madame de Mirecourt, +une des amies de ma tante, et M. de Mirecourt, l'accompagnaient. Un +autre homme que je ne connaissais pas était aussi dans la loge de madame +de Richeville. Sa figure basanée et assez austère, quoique très-jeune, +me frappa.</p> + +<p>On ne pouvait rien voir de plus élégant, de plus joli que madame de +Richeville. Son turban de gaze blanche lamée d'argent allait +merveilleusement à son teint un peu brun et à ses cheveux noirs comme du +jais; elle portait une robe de velours cerise à manches courtes, et +malgré ses gants longs on pouvait juger de la perfection de ses bras... +Elle tenait à sa main un énorme bouquet de roses blanches, l'une des +plus grandes raretés qu'on puisse, dit-on, se procurer en hiver.</p> + +<p>Je fis tout au monde pour être au moins indifférente à sa beauté; je ne +pus m'empêcher d'être attristée: l'air mélancolique de la valse de +Weber, qu'elle avait valsée avec M. de Lancry, vint, pour ainsi dire, +accompagner ces tristes pensées.</p> + +<p>Madame de Mirecourt se pencha vers madame de Richeville, qui avait la +vue très-basse, pour lui faire, sans doute, remarquer notre arrivée.</p> + +<p>La duchesse prit vivement sa lorgnette, et me regarda avec beaucoup +d'attention, mais non plus avec l'affectation hautaine et malveillante +qui m'avait frappée la veille.</p> + +<p>On leva la toile. J'aimais tant la musique, l'Opéra me semblait si beau, +que j'écoutai, que je regardai tout avec une avidité de pensionnaire.</p> + +<p>Pendant l'entr'acte, je vis M. de Lancry se présenter dans la loge de +madame la duchesse de Berry, loge que la princesse n'avait pas quittée +pour entrer dans son salon.</p> + +<p><i>Madame</i> parut accueillir M. de Lancry avec beaucoup de bienveillance, +causa assez longtemps avec lui, et au moment où il allait, sans doute, +se retirer par discrétion, <i>madame</i> daigna le retenir quelques moments +encore.</p> + +<p>Lorsqu'il quitta la loge royale, j'étais curieuse de savoir s'il +viendrait nous faire visite, avant que d'aller saluer la duchesse de +Richeville.</p> + +<p>Pendant quelques minutes, cette curiosité fut pour moi presque de +l'angoisse; mon cœur battit bien fort lorsque j'entendis ouvrir la +porte de notre loge; je ne doutai pas que ce ne fût M. de Lancry.</p> + +<p>C'était lui.</p> + +<p>Je me sentais troublée, je n'osais pas retourner la tête. Il souhaita le +bonsoir à mademoiselle de Maran et à Ursule.</p> + +<p>Ma tante me toucha légèrement le bras, et me dit:—Mathilde! M. de +Lancry.</p> + +<p>Je me retournai et je m'inclinai en rougissant.</p> + +<p>Peu à peu je sentis mon embarras diminuer, et je pris part à la +conversation.</p> + +<p>M. de Lancry fut très-aimable, très-spirituel. Il connaissait tout +Paris, et tout Paris assistait à cette représentation. Je me souviens +parfaitement de cet entretien, car M. de Lancry m'y apparut sous un jour +tout nouveau, et tout à fait à son avantage.</p> + +<p>—Voyons, Gontran,—lui dit mademoiselle de Maran,—vous qui allez +partout, mettez-moi donc un peu au fait de tout ce beau monde-là, que je +ne connais pas; j'y suis aussi étrangère que ces jeunes filles. Voilà +plus de quinze ans que je n'ai mis le pied à l'Opéra. Il doit y avoir +ici toute la fleur des pois de la banque? Vous devez connaître ça de nom +ou de vue. C'est riche à faire peur aux honnêtes gens; ça a toujours +une loge à l'Opéra, tandis que nous autres, nous profitons modestement +des loges de la cour, qui sont les meilleures, Dieu merci.</p> + +<p>—Je serais très-embarrassé, madame,—dit M. de Lancry;—car, pendant +quatre mois que je suis resté en Angleterre, bien des loges de <i>la +Banque</i>, comme vous dites, ont changé de maître. Je ne reconnais presque +plus personne; la Bourse a tant de caprices, elle fait et défait tant de +brusques fortunes!</p> + +<p>—Il ne nous manquerait plus que de voir ces gens-là riches à +perpétuité! ça serait d'un joli exemple pour les autres +malfaiteurs,—dit mademoiselle de Maran.—Mais quelle est donc cette +petite femme, aux secondes, en béret rose? Elle est jolie, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Très-jolie,—dit M. de Lancry.—Elle et son mari sont les héros d'une +histoire bien simple et bien touchante,—ajouta-t-il avec un accent de +mélancolie qui m'étonna et qui donnait beaucoup de charme à sa +physionomie.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! racontez-nous donc cela, Gontran! Comment +s'appelle-t-elle, cette belle héroïne?</p> + +<p>—Le nom de mes héros est très-insignifiant... ils s'appellent M. et +madame Duval,—dit M. de Lancry en souriant.</p> + +<p>—Duval! mais c'est un très-beau nom! Est-ce qu'il ne vaut pas bien les +Duparc, les Dupont, les Dumont ou les Dubois? Voyons, Gontran, le roman +de M. et de madame Duval.</p> + +<p>—Figurez-vous donc, madame, qu'il y a deux ans...—Puis s'interrompant, +M. de Lancry dit à ma tante:—Tenez, madame, votre sourire moqueur +m'épouvante! Permettez-moi de m'adresser à mademoiselle Mathilde et à +mademoiselle Ursule; elles ne me décourageront pas, elles +s'intéresseront, j'en suis sûr, à cette naïve histoire.</p> + +<p>Je levai les yeux, et je rencontrai le regard de M. de Lancry; je ne pus +m'empêcher de rougir.</p> + +<p>—Allons! allons! contez votre conte à ces jeunes filles.—Je ne vous +regarderai pas,—dit mademoiselle de Maran;—et si je ris, ce sera à +part moi.</p> + +<p>—Eh bien! donc, mademoiselle,—me dit M. de Lancry,—M. et madame Duval +avaient fait un très-heureux mariage.</p> + +<p>—Mais c'est très-bien!—s'écria mademoiselle de Maran;—ça commence +tout juste comme une historiette de l'Ami des enfants ou de Berquin. Je +vous demande un peu si on dirait que c'est un ancien capitaine des +hussards de la garde qui raconte de ces choses-là! Continuez, continuez, +voici la belle princesse Ksernika qui entre dans sa loge avec sa suite. +Vous aurez fini votre historiette avant que le porte-flacon, le +porte-lorgnon, le porte-éventail, le porte-bouquet, le porte-programme, +aient rempli leurs fonctions. Voilà une belle princesse qui n'aime guère +les contes de Berquin.</p> + +<p>—Je sais, madame,—dit M. de Lancry en souriant malignement,—toute la +différence qu'il y a entre un conte de Berquin et madame la princesse +Ksernika; mais je m'adresse à ces demoiselles; je n'ai pas besoin de +leur demander grâce pour la naïve simplicité de cette histoire, et je +continue:</p> + +<p>—M. et madame Duval étaient complétement heureux et jouissaient d'une +honnête fortune. Je ne sais quelle banqueroute ou quel abus de confiance +les ruina entièrement. M. Duval avait une vieille mère qu'il idolâtrait +et qui était aveugle; elle lui avait abandonné tout ce qu'elle +possédait, à condition de vivre avec lui et sa belle-fille, qu'elle +aimait tendrement. En apprenant leur ruine, le premier, le plus grand +chagrin de M. et madame Duval fut d'avoir à craindre la pauvreté pour +leur mère, qui, depuis si longtemps, était habituée à un bien-être +presque indispensable à son âge. Ils résolurent donc de lui cacher ce +désastre. Son infirmité les aida merveilleusement à réaliser ce projet. +Quelques débris de fortune leur permirent de faire face aux dépenses des +premiers temps. M. Duval savait parfaitement l'anglais et l'allemand, il +fit des traductions; sa femme peignait à ravir, elle fit des dessins +d'album et jusqu'à des éventails. A force de travail, de privations et +surtout de présence d'esprit et d'adresse, ils parvinrent pendant près +de deux ans à tromper ainsi leur mère, qui, ne trouvant aucun changement +matériel dans ses habitudes, ne douta pas un instant du malheur qui +avait frappé ses enfants, malheur qui lui aurait été doublement funeste, +et par le chagrin qu'elle en eût ressenti, et par les privations qu'elle +eût voulu s'imposer. Enfin, il y a quelques jours, M. Duval reçut cent +mille francs avec une lettre qui lui annonçait que cette somme était une +restitution de la part du banqueroutier qui l'avait ruiné.—D'autres +personnes attribuent ce don à un bienfaiteur mystérieux.</p> + +<p>—Ce qui paraît bien plus probable que le remords d'un maltôtier,—dit +ma tante.</p> + +<p>—Toujours est-il, mademoiselle, que, grâce à cette somme, ces bons et +braves jeunes gens, maintenant habitués au travail, ont presque retrouvé +l'aisance qu'ils avaient perdue, et leur vieille mère ne s'est pas +aperçue qu'elle avait côtoyé de si près la misère.</p> + +<p>—Ça finit comme ça avait commencé,—dit mademoiselle de Maran,—et ça +prouve que la bonne conduite est toujours récompensée. C'est pour cela +que lorsque la belle princesse Ksernika ira devant le bon Dieu, elle n'y +restera pas longtemps.</p> + +<p>—Vous riez, madame,—reprit M. de Lancry;—eh bien! j'aurai le courage +de maintenir cette anecdote comme un des faits qui honorent le plus +notre temps.—Puis, s'adressant à moi:—Ne trouvez-vous pas, +mademoiselle, qu'il y a une bien rare délicatesse dans cette conduite? +Avoir assez d'empire sur soi pour étouffer toute plainte, toute allusion +involontaire au malheur dont on souffre et que l'on cache avec une si +pieuse sollicitude? Avoir, au milieu des inquiétudes navrantes de la +pauvreté, assez de présence d'esprit, assez de force d'âme pour +conserver toujours le caractère égal et gai que donne l'habitude de la +richesse? N'est-ce pas enfin un noble et touchant tableau, que de voir +ces deux jeunes gens tromper si religieusement leur vieille mère, en lui +créant, à force de travail, un petit coin d'opulence au milieu de leur +froide misère?</p> + +<p>—Ah! sans doute, cela est beau, cela est admirable!—dit Ursule d'une +voix émue en portant sa main à ses yeux.—En entendant raconter on +pareil trait,—ajouta-t-elle,—on ne regrette pas d'être pauvre, puisque +la pauvreté inspire de pareils dévouements.</p> + +<p>J'étais si troublée que je ne pus trouver une parole, et je trouvai +Ursule bien heureuse d'avoir pu dire quelque chose.</p> + +<p>M. de Lancry avait raconté avec une grâce parfaite cette histoire, +puérile sans doute, mais par cela même pleine de charme dans la bouche +d'un homme comme lui.</p> + +<p>Plusieurs fois, pendant ce récit, j'avais regardé M. de Lancry; la +touchante expression de sa physionomie donnait un nouvel attrait à ses +paroles; on ne pouvait, selon moi, apprécier si généreusement une telle +action sans être capable de l'imiter.</p> + +<p>Je restais muette d'étonnement; je ne m'attendais pas à trouver cette +douce sensibilité sous les brillants dehors d'un homme à la mode. Aussi +mon cœur se serra bien douloureusement quand j'entendis ma tante dire +à M. de Lancry:</p> + +<p>—Ma nièce Mathilde est si malicieuse avec son air de sœur... +Angélique, qu'elle est bien capable de se moquer de votre conte, au +moins, mon pauvre Gontran.</p> + +<p>Je levai vivement les yeux sur M. de Lancry, comme pour le rassurer. Je +rencontrai son regard, mais si triste, mais si découragé, que je fus sur +le point de pleurer de chagrin et de dépit.</p> + +<p>Je ne sais comment cette scène se serait terminée sans l'arrivée de M. +de Versac, qui ne précéda que de quelques moments le lever du rideau.</p> + +<p>J'éprouvais un trouble profond, une sorte de vertige que la puissance de +la musique augmentait encore; chacune des pensées qui m'agitaient était, +pour ainsi dire, accompagnée d'une harmonie tour à tour rêveuse, tendre +ou passionnée, qui n'était que trop d'accord avec l'état de mon cœur.</p> + +<p>Dans certaines circonstances, la musique a des séductions immenses. Elle +semble traduire nos pensées les plus secrètes, les plus confuses, +quelquefois même les plus coupables, dans un langage si enivrant, que +nous nous abandonnons à ses dangereux entraînements.</p> + +<p>Ainsi, sans songer un instant aux obstacles que pouvait rencontrer le +sentiment qui s'éveillait si délicieusement en moi, bercée par ces +adorables mélodies, je me plaisais à rappeler à ma mémoire les +touchantes paroles de M. de Lancry; je me laissais aller à toute +l'admiration que m'inspirait le caractère que je lui supposais. Des +idées de jalousie venaient aussi m'assaillir lorsque, à travers ce songe +éveillé, je voyais vaguement devant moi la brune figure de la duchesse +de Richeville.</p> + +<p>L'acte fini, j'écoutais encore; j'étais si absorbée que ma tante dut +m'appeler à plusieurs reprises pour me tirer de ma rêverie.</p> + +<p>On sortait de la salle; je donnai le bras à M. de Versac; M. de Lancry +donna le bras à Ursule.</p> + +<p>Je descendis presque machinalement, entendant, voyant à peine ce qui se +passait autour de moi.</p> + +<p>Au moment où l'on vint nous annoncer notre voiture, je sentis un parfum +très-agréable, mais très-fort; le frôlement d'une étoffe toucha ma robe, +et une voix émue, affectueuse, me dit ces mots presque à l'oreille:</p> + +<p>Prenez garde, pauvre enfant... on veut vous marier... Attendez M. de +Mortagne...</p> + +<p>Je retournai vivement la tête pour voir qui venait de me parler; je +n'aperçus que le manteau de satin cerise et le turban lamé d'argent de +la duchesse de Richeville, qui descendait légèrement l'escalier devant +moi avec M. et madame de Mirecourt.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="B-CHAPITRE_XI" id="B-CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h3> + +<h4>L'AVEU.</h4> + +<p>Un mois s'était passé depuis le jour où j'étais allée à l'Opéra avec ma +tante et M. de Lancry.</p> + +<p>Celui-ci était venu très-régulièrement voir mademoiselle de Maran, +d'abord tous les deux jours, puis tous les jours.</p> + +<p>A mesure que notre intimité augmentait, je découvrais en lui mille +nouvelles qualités charmantes; on ne pouvait rencontrer un caractère +plus égal, plus prévenant, plus délicatement attentif. Son esprit fin, +ingénieux, savait si adroitement déguiser la flatterie, qu'il me la +laissait accepter, à moi qui me défiais toujours des louanges, en me +souvenant des perfides exagérations de ma tante sur les avantages dont +j'étais douée.</p> + +<p>Ardent et généreux, il n'y avait pas une noble cause que M. de Lancry ne +défendît avec chaleur. Rempli de modestie, il souffrait visiblement +lorsqu'on lui parlait des mérites qui lui avaient valu des distinctions +toujours rares à son âge. Quant à ses succès dans le monde, quoique, par +convenance, un tel sujet fût rarement traité devant moi et devant +Ursule, il était facile de voir que M. de Lancry n'avait pas la moindre +fatuité. Sa conversation était, quand il le voulait, sinon sérieuse, du +moins instructive. Il avait beaucoup voyagé, et voyagé avec fruit. Il +parlait des arts avec infiniment de goût, et il n'était pas étranger aux +littératures contemporaines.</p> + +<p>Peindre si longuement ses avantages, c'est presque dire que je +l'aimais... oui... je l'aimais.</p> + +<p>Comment ne l'aurais-je pas aimé? Vivant chez ma tante presque dans la +solitude, ne voyant que lui, et le voyant chaque jour, pouvais-je +résister longtemps au charme qui le rendait si séduisant? Je vous ai dit +combien était triste et monotone la vie que je menais chez mademoiselle +de Maran. Dès que M. de Lancry vécut dans notre intimité, tout changea: +l'espoir, le plaisir de le voir, le désir de lui plaire, la crainte de +n'y pas réussir, les ressouvenirs qui succédaient à son absence, les +longues rêveries, enfin les mille anxiétés mystérieuses de la passion me +jetaient dans un trouble continu, et le temps s'écoulait avec une +incroyable rapidité.</p> + +<p>Je l'aimais... et j'étais tour à tour bien heureuse et bien malheureuse +de cet amour...</p> + +<p>J'étais heureuse lorsque dans mes rares accès de croyance en moi, dans +mes jours d'orgueil de jeunesse, d'orgueil de beauté, d'orgueil de +cœur, je me demandais si Gontran trouverait dans une autre les +garanties de bonheur que je croyais posséder et que je pouvais lui +offrir, s'il demandait ma main...</p> + +<p>J'étais malheureuse, oh! bien malheureuse, lorsque doutant de moi, de ma +beauté, doutant presque de mon cœur, je n'osais croire que Gontran +pût m'aimer; je me persuadais même qu'il était plus que jamais attaché à +madame de Richeville.</p> + +<p>Alors ces mots qu'elle m'avait dits à l'Opéra avec un accent si +affectueux:—<i>Prenez garde, pauvre enfant!</i>—ces mots me revenaient à la +pensée. Dans mon découragement, je n'avais plus la force de haïr cette +femme. J'interprétais ces paroles comme si elle m'eût dit: «Prenez +garde, pauvre enfant, on veut vous marier à Gontran, vous n'avez rien de +ce qu'il faut pour lui plaire, et vous souffrirez d'un amour que vous +ressentirez seule.»</p> + +<p>Lorsqu'au contraire ma confiance renaissait, je voyais dans ces mots de +la duchesse une sorte de menace déguisée, une sorte de défense de +prétendre à un cœur qu'elle possédait.</p> + +<p>J'étais d'autant plus accablée par ces différentes pensées, que je ne +pouvais les confier à personne. Mon tuteur, M. d'Orbeval, avait rappelé +Ursule près de lui pendant quelque temps. Notre séparation, quoiqu'elle +dût être de très-courte durée, n'en avait pas été moins pénible. Dans +ce moment, surtout, l'absence de ma cousine m'était doublement cruelle.</p> + +<p>Lors de mes doutes les plus accablants, je me rassurais pourtant +quelquefois en pensant que mademoiselle de Maran n'aurait pas si +ouvertement, si particulièrement reçu M. de Lancry, s'il ne lui avait +pas fait part de ses vues. Cependant, jamais ma tante ou M. de Versac +n'avaient fait la moindre allusion à la possibilité d'un mariage entre +moi et M. de Lancry.</p> + +<p>Enfin, ces angoisses cessèrent.</p> + +<p>Le 15 février, je me rappelle ce jour, cette date, ces circonstances, +comme si tout s'était passé hier; le 15 février, j'étais seule dans le +salon de ma tante, où j'avais cru la trouver, mais elle était sortie en +donnant ordre de dire aux personnes qui pouvaient la demander, qu'elle +allait rentrer.</p> + +<p>Je lisais les <i>Méditations</i> de Lamartine, lorsque j'entendis la porte du +salon s'ouvrir; Servien annonça M. le vicomte de Lancry.</p> + +<p>Jamais je ne m'étais trouvée seule avec Gontran, je me sentis dans un +embarras mortel.</p> + +<p>—On m'a dit, mademoiselle, que madame votre tante allait bientôt +rentrer, et qu'elle priait les personnes qui viendraient de vouloir bien +l'attendre... Et puis, après avoir hésité un moment, il ajouta d'une +voix émue:—Et je ne croyais pas avoir le bonheur de vous trouver ici, +mademoiselle; aussi permettez-moi de profiter de cette rare et précieuse +occasion pour vous supplier de m'entendre.</p> + +<p>—Monsieur... je ne sais... Que pouvez-vous avoir à me +dire?—répondis-je en balbutiant, avec un battement de cœur presque +douloureux.</p> + +<p>Alors, d'une voix tremblante dont je ne pourrai jamais oublier l'accent +enchanteur, il me dit:</p> + +<p>—Tenez, mademoiselle, laissez-moi vous parler avec la plus entière +franchise... et soyez assez bonne pour me promettre de me répondre de +même.</p> + +<p>—Je vous le promets, monsieur.</p> + +<p>—Eh bien! mademoiselle, mon oncle, M. le duc de Versac, abusant d'un +secret qu'il a pu pénétrer, mais que je ne lui ai jamais confié, était +décidé à demander pour moi votre main à madame votre tante...</p> + +<p>Je l'ai conjuré de n'en rien faire.</p> + +<p>Le courage me manqua... Je ressentis au cœur un coup violent; je crus +que M. de Lancry avait de l'éloignement pour moi, et je répondis d'une +voix faible:</p> + +<p>—Il était inutile de m'apprendre... monsieur...—Je ne pus achever.</p> + +<p>—Non, mademoiselle... cela n'était pas inutile, permettez-moi de vous +le dire; je ne pouvais autoriser M. de Versac à faire cette demande à +mademoiselle de Maran avant d'avoir eu votre consentement.</p> + +<p>—Et c'est mon consentement que vous venez me demander?—m'écriai-je, +sans pouvoir cacher ma joie, sans penser à la cacher.</p> + +<p>A un mouvement de surprise de M. de Lancry, je regrettai presque ma +franchise; je craignis qu'il ne l'interprétât défavorablement; je +rougis, je me troublai, et je ne pus ajouter un mot.</p> + +<p>Après quelques moments de silence, Gontran reprit:</p> + +<p>—Oui, mademoiselle, c'est votre consentement que je viens solliciter +sans oser l'espérer. Vous êtes libre de votre choix, et j'aurais +toujours regretté d'avoir été le sujet de quelque demande, de quelque +insistance qui auraient pu vous être désagréables.</p> + +<p>—Monsieur, je...</p> + +<p>Gontran m'interrompit et me dit avec un accent de sérieuse +tendresse:—Mademoiselle, un mot encore avant de vous voir par un refus +peut-être renverser non de présomptueuses espérances, mais des vœux +que j'ose à peine former; permettez-moi de vous exposer toute ma pensée. +Vous êtes orpheline, vous êtes presque seule au monde. Je dois, en +honnête homme, vous tenir le langage sérieux que je tiendrais à votre +mère... Vous savez pourquoi... dans cette circonstance, je m'adresse <i>à +vous</i>... et non pas à mademoiselle de Maran,—ajouta Gontran d'un air +significatif qui me prouva qu'il avait pénétré quels étaient mes +rapports avec ma tante, mais que, par délicatesse, il ne pouvait m'en +parler.</p> + +<p>Je fus vivement touchée de la manière à la fois grave et affectueuse +dont s'exprimait Gontran.</p> + +<p>—Je vous comprends,—lui dis-je...—et je vous remercie.</p> + +<p>—Quand vous m'aurez entendu,—reprit-il,—vous pourrez, mademoiselle, +préjuger de l'avenir avec autant de certitude que s'il était accompli. +J'ai peu de qualités peut-être, mais j'ai toujours été loyal et sincère +dans l'exécution de ma parole... J'ai toujours résolu de ne me marier +qu'à une femme que j'aimerais de l'amour le plus respectueux et le plus +vif... de cet amour fervent et saint qui ne ressemble pas plus aux goûts +passagers de la première jeunesse, que la durée des liaisons éphémères +qui en sont la suite ne ressemble à la durée du mariage; au contraire de +tout le monde, rien ne m'a toujours semblé plus romanesque qu'une union +tendrement assortie... telle que je la rêvais... Pour accomplir ces +vœux, il s'agit seulement de savoir ménager le trésor de félicités +qui peuvent durer autant que nous... Alors on traverse avec +enchantement, dans une confiance mutuelle, une vie de tendresse et +d'amour, que le génie du cœur peut délicieusement varier... car, +encore une fois, il n'y a rien de plus romanesque que le mariage... +quand on sait s'aimer.</p> + +<p>Je ne sais pourquoi à ce moment le souvenir de madame de Richeville +traversa ma pensée. Je ne pus m'empêcher de dire à M. de Lancry:</p> + +<p>—Pourtant, monsieur, ces liaisons éphémères dont vous parlez semblent +quelquefois...</p> + +<p>—Ah! mademoiselle,—s'écria-t-il en m'interrompant,—peut-on jamais les +comparer à un bonheur légitime et vrai? Ah! croyez-moi... quand on aime +pour la vie, on reconnaît bien vite le néant de ces coupables +affections. Quel est donc leur charme pour qu'on puisse les préférer à +un amour béni par Dieu? Parce qu'une femme vous appartient devant le +ciel et devant les hommes, appréciera-t-on moins tout ce qu'il y a de +charme dans une longue soirée passée près d'elle? Jouira-t-on moins de +ses préférences, parce que chaque jour on les aura méritées aux yeux de +tous à force de soins et de tendresse? Son esprit, sa grâce, ses +succès, vous seront-ils moins chers, parce que son regard pourra sans +crainte chercher le vôtre, et vous dire: «Jouissez de ce que vous +inspirez!» Si au milieu du monde elle accueille un signe de vous par un +mystérieux et doux sourire, ce sourire sera-t-il moins doux, parce qu'il +n'annoncera pas une coupable intelligence? Parce que ces fleurs dont +elle est parée ont été choisies par une main amie et respectée, +ont-elles moins d'éclat et de parfum! Si l'on veut voyager et se reposer +du tumulte de Paris dans la contemplation des beautés de la nature, +faudra-t-il enlever absolument une fille à son père, une femme à son +mari, pour jouir de mille ravissements d'un voyage amoureux fait dans un +pays enchanteur et poétique? Le beau ciel d'Espagne ou d'Italie +sera-t-il donc voilé pour tous ceux qui peuvent s'aimer sans rougir? Oh! +croyez-moi, je vous le répète, il y a des trésors inépuisables de +bonheur pur, de plaisirs romanesques dans une union basée sur l'amour, +telle que je la rêve... Car, je vous l'avoue, il me serait impossible de +voir dans le mariage un isolement à deux, une vie indifférente, ou +seulement convenable et polie!... Oh! non... non... je voudrais +concentrer dans cette vie toutes les joies, toutes les adorations, toute +la puissance de mon cœur! Maintenant, voyez-vous... que je connais +les faux plaisirs de la jeunesse, ils me semblent aussi loin du vrai +bonheur que la superstition est loin de la religion... Je ne sais, +mademoiselle, si vous m'avez bien compris, je ne sais si j'ai pu vous +donner une faible idée de mes sentiments, de mes pensées. Si j'étais +assez heureux pour cela, si, contre tout mon espoir, vous me permettiez +d'autoriser la demande que M. de Versac désire faire pour moi à +mademoiselle de Maran, croyez-en ma foi d'honnête homme... +mademoiselle... aimé de vous... je serais en tout digne de vous...</p> + +<p>En disant ces trois derniers mots, M. de Lancry, qui était assis dans un +fauteuil près du mien, se leva par un mouvement d'une gravité touchante, +presque solennelle.</p> + +<p>Je ne puis dire toutes les émotions que ce langage si nouveau pour moi +éveilla dans mon cœur; il me sembla qu'un nouvel et radieux horizon +s'offrait à ma vue; je fus frappée d'un saisissement délicieux, car les +paroles de Gontran sur le romanesque d'un bonheur légitime, +traduisaient, résumaient complétement mille pensées jusque-là vagues et +confuses dans mon esprit.</p> + +<p>Ce tableau ravissant de <i>l'amour dans le mariage</i>, avec les +délicatesses, les mystères et les entraînements de la passion, me +transporta d'une espérance ineffable.</p> + +<p>J'étais trop profondément heureuse pour cacher ma joie, pour mettre la +moindre dissimulation dans ma réponse. Je sentis mes joues brûlantes, +mon cœur battre, non de timidité, mais de résolution généreuse. Je +voulus être à la hauteur de l'homme qui venait de me parler avec tant de +sincérité, et dont les paroles m'inspiraient une invincible confiance.</p> + +<p>—Je ne serai ni moins franche ni moins loyale que vous,—lui +dis-je.—Je suis orpheline; je ne dois compte qu'à Dieu et à moi du +choix que je puis, que je veux faire... J'ai foi dans l'amour que vous +me peignez si doux et si beau, parce que moi-même bien souvent j'ai rêvé +cet avenir.</p> + +<p>—Mademoiselle, il serait vrai... je pourrais espérer?</p> + +<p>—Je vous ai promis d'être franche... je le serai. Avant que de vous +donner, non pas une espérance, mais une certitude... permettez-moi, à +mon tour, quelques mots sur mes sentiments: ne prenez pas ce que je vais +vous dire pour l'expression d'un doute, bien loin de ma pensée... J'aime +ma cousine comme la plus tendre des sœurs. Elle est sans fortune, +elle veut faire un mariage selon son cœur; pour la mettre à même de +choisir sans se préoccuper des questions d'intérêt, je désire lui +assurer la moitié de mes biens. Si elle ne se marie pas, je désire la +garder toujours près de moi... Consentez-vous à ce qu'elle soit aussi +votre sœur?</p> + +<p>D'abord Gontran me contempla avec étonnement; puis, joignant les mains, +il s'écria:</p> + +<p>—Quel noble cœur! quelle âme! Comment ne pas approuver, que dis-je? +ne pas admirer une affection si généreuse? Ne serait-elle pas une +garantie de l'élévation de vos sentiments, s'il était possible d'en +douter? Et puis ne connais-je pas mademoiselle Ursule? ne sais-je pas +qu'elle mérite tant de dévouement?</p> + +<p>—Oh! bien... bien,—dis-je avec entraînement,—je le vois, mon cœur +trouve un écho dans le vôtre. Maintenant, une dernière +question...—ajoutai-je en baissant les yeux et en balbutiant;—madame +la duchesse de Richeville...</p> + +<p>Je ne pus dire que ces mots.</p> + +<p>Gontran me répondit aussitôt:—Je vous comprends, mademoiselle... les +bruits du monde ont pu parvenir jusqu'à vous... Depuis mon retour +d'Angleterre, ou plutôt depuis le bal de l'ambassade d'Autriche, je vous +le jure sur l'honneur, je n'ai été occupé que d'une seule pensée... je +n'ose dire... que d'une seule personne...</p> + +<p>Je tendis la main à Gontran sans pouvoir retenir deux larmes; oh! deux +bien douces larmes.—Si vous voulez la main de l'orpheline... elle est à +vous... devant Dieu, je vous la donne,—lui dis-je.</p> + +<p>—Devant Dieu aussi, je fais le serment de la mériter,—dit Gontran,—et +il tomba à genoux d'une manière si charmante, si naturelle, je dirais +presque si pieuse, en portant ma main à ses lèvres, que rien ne me parut +exagéré dans ce mouvement.</p> + +<p>De ma vie... je n'éprouvai une impression à la fois plus douce, plus +sereine, plus triomphante.</p> + +<p>Je joignis les mains avec force, et je dis d'une voix profondément émue:</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! que je vous remercie de me faire maintenant la vie +si riante et si belle!...</p> + +<p>Un roulement de voiture qui retentit dans la cour annonça le retour de +mademoiselle de Maran.</p> + +<p>—Mathilde,—me dit Gontran,—voulez-vous me permettre de faire tout à +l'heure, là, devant vous, ma demande à votre tante?... Alors je pourrais +peut-être revenir passer cette soirée près de vous.</p> + +<p>—Oh! oui, oui,—m'écriai-je avec joie,—vous avez raison... Ainsi vous +reviendrez ce soir?</p> + +<p>Mademoiselle de Maran entra dans le salon.</p> + +<p>—Je gage,—me dit-elle dès la porte du salon,—que vous ne savez pas ce +qu'Ursule est allée faire en Touraine?</p> + +<p>—Non, madame.</p> + +<p>—Et vous, Gontran?</p> + +<p>—J'ignore complétement...</p> + +<p>—Eh bien! moi, je le sais; je viens de chez le notaire de M. d'Orbeval, +qui est aussi le mien; il paperassait, devinez quoi... Je vous le donne +en cent... je vous le donne en mille.</p> + +<p>—Mais, ma tante..</p> + +<p>—Il paperassait des titres, des donations pour Ursule,—dit +mademoiselle de Maran en riant aux éclats,—pour Ursule, qui se marie.</p> + +<p>—Ursule se marie... sans me l'écrire!... Dans sa dernière lettre elle +ne m'en disait pas un mot!—m'écriai-je avec une douloureuse surprise.</p> + +<p>—Attendez donc... attendez donc; tout à l'heure Pierron, après avoir +ouvert la porte cochère, m'a remis quelques lettres que j'ai mises dans +mon sac sans les regarder; il y en a peut-être une d'Ursule pour vous.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran fouilla dans son sac, en tira trois lettres, lut +leurs adresses, et dit:—En effet... en voici une timbrée de Tours pour +vous.</p> + +<p>—Madame,—dit M. de Lancry à ma tante,—ce que je vais avoir l'honneur +de vous dire est bien grave. Je choque sans doute les usages reçus en +abordant un tel sujet sans préparation; mais je suis si heureux, et +surtout si jaloux de jouir le plus tôt possible du privilége qui me +sera peut-être accordé... que je viens, sûr de l'agrément de +mademoiselle Mathilde, vous demander sa main.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu!—s'écria ma tante;—qu'est-ce que vous me dites donc là, +Gontran? C'est comme un coup de tonnerre... je n'en reviens pas. Ça ne +s'est jamais vu, un mariage arrangé de cette façon-là!</p> + +<p>—Vous dites vrai, madame; si vous accordiez votre consentement, et si +j'en crois mon cœur, ce mariage serait unique entre tous les +mariages,—dit Gontran en me regardant.</p> + +<p>—Mais c'est qu'en vérité j'en suis tout ébaubie. Ça ne se fait jamais +comme ça, mon pauvre Gontran! Ce sont les grands parents qui se chargent +de ces ouvertures-là, avec toutes sortes de préliminaires et de +préambules. On en cause quelquefois huit jours, et, après d'autres +préambules encore, on fait venir la petite fille, et on lui dit qu'il se +pourrait bien qu'on songeât un jour à la marier; que dans ce cas là, un +jeune homme qui réunirait tels, tels et tels avantages, semblerait un +parti sortable.</p> + +<p>—Eh bien! ma tante,—dis-je gaiement à mademoiselle de +Maran;—figurez-vous que ces huit jours, que ces longs préambules ont +duré, et que vous avez dit à la petite fille qu'un parti sortable se +présentait...</p> + +<p>—Eh bien?—dit ma tante.</p> + +<p>—Eh bien! la petite fille accepte avec une profonde +reconnaissance,—dis-je à mademoiselle de Maran en lui prenant +tendrement la main pour la première fois de ma vie.</p> + +<p>Je trouvai cette main glacée. Elle serra longtemps la mienne dans ses +longs doigts décharnés, en attachant sur moi un regard perçant, puis +elle sourit comme elle pouvait sourire.</p> + +<p>Je ne pus vaincre un sentiment de vague frayeur qui se dissipa aussitôt.</p> + +<p>—Vous voulez donc bien de cet abominable mauvais sujet-là pour mari, +mon enfant?... Allons, soit, je ne veux pas vous contrarier... J'y +consens... sauf l'approbation de M. d'Orbeval, votre tuteur, et celle de +votre oncle, Gontran.</p> + +<p>—Il devait vous faire lui-même cette demande, madame,—dit M. de Lancry +transporté de joie.</p> + +<p>—Ah! ma tante! vous êtes pour moi une seconde mère!...—m'écriai-je +dans ma joie, en embrassant mademoiselle de Maran avec effusion.</p> + +<p>—Ah! ah! entendez-vous cette folle?—dit ma tante en riant aux éclats, +de son rire strident et moqueur; une seconde mère!...</p> + +<p>—Hélas! j'avais blasphémé en donnant à mademoiselle de Maran le nom +d'une mère... Dieu devait m'en punir cruellement...</p> + +<p>Le soir, à neuf heures, Gontran revint avec son oncle, M. de Versac. Il +annonça officiellement à ma tante que le roi avait eu la bonté de +permettre de substituer son titre de duc et sa pairie à M. de Lancry +lorsque ce dernier se marierait.</p> + +<p>—Ce qui fait qu'un jour vous serez duchesse, ce qui est certes fort +agréable, quand on joint à cela plus de cent mille livres de +rentes,—dit mademoiselle de Maran.—Puis elle ajouta:</p> + +<p>—A propos de rentes, j'ai fait fermer ma porte ce soir. Nous avons à +causer contrat avec M. de Versac. Les amoureux n'ont rien à y entendre. +Laissez-nous donc tranquilles, et allez-vous-en dans ma bibliothèque.</p> + +<p>Que dirai-je de cette soirée si délicieusement employée à parler d'un +avenir qui s'offrait si splendide? Était-il possible de réunir plus de +chances certaines de bonheur? Esprit, beauté, charme, délicatesse, +mérite, naissance, fortune, celui que je devais épouser ne possédait-il +pas tous ces avantages?</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="B-CHAPITRE_XII" id="B-CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h3> + +<h4>LA LETTRE.</h4> + +<p>En remontant chez moi, quelle fut ma surprise? je trouvai dans mon +cabinet d'études une énorme corbeille de jasmins et d'héliotropes, mes +deux fleurs de prédilection.</p> + +<p>Nous étions au mois de février. C'était depuis le matin seulement que +Gontran avait pour ainsi dire le droit de m'offrir des fleurs; je ne pus +concevoir comment en si peu de temps il avait pu réunir cette masse de +fleurs, plus rares encore que précieuses dans cette saison.</p> + +<p>Je fus profondément touchée de cette prévenance. Blondeau m'attendait. +Je lui dis tout mon bonheur, toutes mes espérances. Après m'avoir +écoutée attentivement, cette excellente femme me répondit:</p> + +<p>—Sans doute, mademoiselle, je crois que M. le vicomte de Lancry est +bien aussi charmant que vous le dites; un jour il sera duc et pair... +c'est possible; mais permettez-moi de vous faire observer qu'avant de se +marier, il est toujours prudent de prendre des informations.</p> + +<p>—Comment! des informations? tu es folle! Est-ce que M. le duc de +Versac, son oncle, n'en a pas donné à ma tante...</p> + +<p>Blondeau secoua la tête.</p> + +<p>—Les informations des parents, mademoiselle, sont toujours bonnes; ce +n'est pas à celles-là qu'il faut croire, ni même souvent à celles du +monde.</p> + +<p>—Où veux-tu en venir?</p> + +<p>—Tenez, mademoiselle, si vous vouliez me le permettre, je trouverais +moyen, en faisant causer les gens de M. le vicomte à l'office, de savoir +bien des choses.</p> + +<p>—Ah! c'est indigne!... Et c'est vous qui osez me parler d'un vil +espionnage!... Rappelez-vous bien une chose,—m'écriai-je,—c'est que si +vous faites le moindre cas de mon attachement pour vous, vous me +promettrez à l'instant même de ne pas faire la moindre question aux gens +de M. de Lancry.</p> + +<p>—Mais, mademoiselle, c'est votre tante qui, à bien dire, a arrangé ce +mariage! Oubliez-vous donc toutes ses méchancetés? la haine qu'elle +portait à cette pauvre madame la marquise votre mère, qu'elle a fait +mourir de chagrin!... Au moment de vous lier pour jamais, réfléchissez +bien, mademoiselle... Pardonnez-moi si je vous parle ainsi. Je ne suis +qu'une pauvre femme, mais je vous aime comme mon enfant; ce sentiment-là +me donne des idées au-dessus de ma position et le courage de vous les +dire. Pauvre mademoiselle, vous êtes si confiante, si bonne, si +généreuse, que vous ne vous défiez de personne. C'est comme pour +mademoiselle Ursule, je ne la crois pas franche, malgré ses soupirs et +ses airs de victime...</p> + +<p>—Écoutez-moi, Blondeau: je comprends qu'une sorte de jalousie +d'affection vous porte à parler injustement de mademoiselle d'Orbeval, +aussi j'excuse ce sentiment; mais je vous prie de ne pas vous permettre +la moindre allusion à une union que je veux contracter, parce qu'elle +est honorable et belle. Je sais ce que je fais; je ne suis plus une +enfant. Ce n'est pas mademoiselle de Maran qui m'a parlé de ce mariage; +c'est moi qui lui en ai parlé... D'ailleurs, je le sens là... ma mère +vivrait encore qu'elle approuverait le choix de mon cœur...</p> + +<p>—Mademoiselle, une dernière observation. Si, comme vous n'en doutez +pas, les renseignements qu'on peut avoir sur M. le vicomte sont bons, +qu'est-ce que cela vous fait que?...</p> + +<p>—Écoutez,—dis-je à Blondeau d'un ton très-ferme,—je ne puis vous +empêcher d'agir à votre tête; mais quoi qu'il doive m'en coûter, oui, +m'en coûter beaucoup, de me priver de vos services... je vous déclare +que si vous me dites encore un mot à ce sujet, j'assure votre sort et je +vous éloigne pour toujours de moi...</p> + +<p>—Ah! mademoiselle, ne me regardez pas ainsi. Mon Dieu! c'est comme +lorsque étant toute petite et égarée par les méchants conseils de votre +tante, vous m'avez dit <i>que j'aimais mieux l'argent que tout</i>.</p> + +<p>Et la pauvre femme se mit à fondre en larmes.</p> + +<p>—Ah!—lui dis-je avec une impatience chagrine et presque +durement,—j'étais si heureuse! faut-il qu'avec vos ridicules visions +vous veniez me distraire de ce bonheur?</p> + +<p>Puis, ne voulant laisser à personne le soin de toucher à la précieuse +corbeille de fleurs que Gontran m'avait envoyée, je la pris et je +l'emportai dans ma chambre. De ce jour, je m'habituai à avoir des fleurs +près de moi sans rien en ressentir qu'une sorte de légère torpeur qui +n'est pas sans charme.</p> + +<p>Peu à peu l'impatience que m'avait causée Blondeau se dissipa sous le +charme de mes souvenirs de la journée. Mes préoccupations avaient été si +puissantes que je n'avais pas encore ouvert la lettre d'Ursule, qui +m'annonçait son mariage.</p> + +<p>J'ai gardé cette lettre ainsi que plusieurs autres... la voici.</p> + +<p>On remarquera en la lisant que le style en est un peu prétentieux et +romanesque. Je querellais quelquefois ma cousine sur cette manière +d'écrire sans pouvoir l'en corriger.</p> + +<p>En me rappellant maintenant toutes les phases de mon <i>amitié</i> pour +Ursule et les suites de son mariage, je ne puis retenir un sourire +d'amertume en lisant ces lignes éplorées, gémissantes, où elle se pose +si lugubrement en victime.</p> + +<p>Mais alors <i>les temps n'étaient pas changés</i>, j'avais toutes mes +illusions, et je fus cruellement navrée du malheur d'Ursule.</p> + +<p>Pour tout dire, cette lettre, d'une écriture parfaitement correcte et +posée, était cachetée de noir avec une pierre gravée, représentant une +tête de mort; cachet bizarre qu'Ursule affectionnait beaucoup.</p> + +<p class="r"> +«Saint-Norbert, février 1840.<br /> +</p> + +<p>«C'en est fait, Mathilde, ta pauvre Ursule est sacrifiée; elle n'a plus +qu'à vouer sa vie tout entière aux larmes et au deuil. C'est à peine si +au milieu du sombre avenir qui l'attend, elle entrevoit quelques lueurs +de consolation, qu'elle devra, sans doute, à ton amitié chérie... Mais, +mon Dieu! pourquoi m'étonner du nouveau coup qui me frappe? depuis +longtemps ne suis-je pas habituée à souffrir! Victime résignée au +malheur, je ne puis que courber le front et pleurer!...</p> + +<p>«Pardon, mon amie, ma sœur, de venir attrister tes joies par ces +plaintes qui s'exhalent de mon âme désolée: car, j'en ai le +pressentiment, tu seras heureuse, tu es heureuse selon ton cœur; tu +épouseras celui que tu aimes... Si belle, si riche, si charmante, pour +plaire tu n'as qu'à paraître!...</p> + +<p>«La pauvre Ursule, au contraire, sans charmes, sans attraits, sans +fortune, a été en naissant presque vouée au malheur... Que veux-tu? +c'est sa destinée... Mais, que dis-je?... non, non, je suis injuste; ne +t'ai-je pas rencontrée sur ma route? n'as-tu pas tendu la main à la +petite abandonnée? n'a-t-elle pas dû à ta générosité, à ta touchante +amitié, le plus précieux des biens, une éducation brillante, comme me le +répète toujours avec raison mademoiselle de Maran?</p> + +<p>«Ne t'ai-je pas dû... ne te dois-je pas le sentiment le plus doux, le +plus cher à mon cœur? Hélas! sans cela... sans l'espoir involontaire +qu'il me donne... je serais déjà morte de désespoir... tu n'aurais qu'à +pleurer ton amie.</p> + +<p>«Écoute, Mathilde; c'est une folie, diras-tu... soit... mais c'est une +douloureuse et triste folie, je t'assure... J'ai de funèbres +pressentiments, je ne sais quel est le sort qui m'attend... en tous +cas... je voudrais te donner mes livres et cette petite parure de corail +que tu sais.</p> + +<p>«Hélas! je suis sans fortune, je n'ai rien... Pardonne la pauvreté de ce +présent; mais au moins il te rappellera nos journées de travail et notre +innocente coquetterie de jeunes filles, n'est-ce pas, Mathilde? Tu +pleureras ton amie! n'est-ce pas qu'un vague souvenir d'elle viendra +quelquefois traverser ta pensée au milieu des fêtes brillantes dont tu +seras la reine?...</p> + +<p>«Je voudrais avoir ici mon dernier asile. Je suis allée souvent dans le +modeste cimetière du village; il n'a rien de repoussant; c'est une +pelouse verdoyante, entourée d'une haie de sureau et d'aubépine qui au +printemps doivent être couverts de fleurs. On y voit çà et là de simples +croix de bois... Oh! qu'il me serait doux d'être là confondue avec les +humbles créatures qui reposent dans ces tombes ignorées, car j'aurai +passé, comme elles, inaperçue dans ce monde...</p> + +<p>«Pardon, Mathilde, de ce triste commencement de lettre; mais j'ai l'âme +si profondément navrée que je me suis laissée aller à l'amertume de mes +impressions.</p> + +<p>«Il faut pourtant t'apprendre le sujet de mes larmes...</p> + +<p>«Je me marie!</p> + +<p>«Quel mariage! mon Dieu!... Adieu mes rêves de jeune fille! adieu mes +vagues espérances! adieu surtout cette vie de dévouement de tous les +instants que je voulais passer près de toi!</p> + +<p>«Un moment j'ai pensé à lutter contre l'inébranlable et terrible volonté +de mon père; mais j'ai senti que j'aurais vite usé mes forces dans ce +combat inégal, que je serais brisée, dans la lutte; et puis une bien +plus puissante raison me faisait un devoir de la résignation. J'ai obéi; +tu sauras bientôt pourquoi.</p> + +<p>«Il y a huit jours, le jour même où je t'avais écrit, sans savoir ce qui +m'attendait, mon père me fit venir dans son appartement. Tu n'as jamais +vu mon père que dans le monde, ou devant mademoiselle de Maran qui lui +impose beaucoup; il n'a dû te paraître que grave et compassé. Ici il est +habitué à dominer, à parler en maître inflexible; sa figure a une +expression toute différente; elle est dure, presque menaçante.</p> + +<p>—«Vous n'avez pas de fortune,»—me dit-il,—«il faut songer à vous +marier. J'ai trouvé pour vous un parti inespéré, un jeune homme qui a +plus de soixante mille livres de rentes, sans les espérances, et ce +qu'il peut gagner encore; car il gère sa fortune à merveille et entend +parfaitement les affaires. Il viendra ici, demain, avec sa mère. +Arrangez-vous pour lui plaire; car, si vous lui plaisez, le mariage est +conclu. Surtout soyez simple et gaie, car M. Sécherin est un garçon de +bonne humeur, tout rond et sans façons. Réfléchissez à cela; je vous +laisse. Il faut que j'aille à ma ferme <i>des Sanlaies</i>. En vérité, cette +malheureuse propriété me coûte plus qu'elle ne me rapporte, et vous avez +besoin de faire un bon mariage pour ne pas être, après ma mort, dans une +position pire que médiocre.»</p> + +<p>«Sans me donner le temps de lui répondre un mot, mon père me laissa +seule.</p> + +<p>«Oh! mon amie, je ne saurais te dire dans quel abîme je crus tomber en +entendant ces fatales paroles, moi qui, tu le sais, avais toujours rêvé +comme toi cette ravissante union des âmes qui tôt ou tard se +rencontrent, parce qu'elles se cherchent involontairement!!</p> + +<p>«Je passai la nuit dans les larmes.... Tu me demanderas peut-être, bonne +et tendre sœur, si j'avais oublié la généreuse promesse que tu +m'avais faite de partager ta fortune avec moi pour me faciliter un +mariage selon mon cœur, ou bien de me garder près de toi si je ne +trouvais pas un parti qui me convînt. Non, Mathilde, non, je ne l'avais +pas oubliée, cette promesse! Je savais que ton cœur était assez +grand, assez noble pour la tenir... C'est pour cela que j'ai voulu +rendre impossible le sacrifice que tu voulais faire à notre amitié.</p> + +<p>«Dans ton dévouement, aussi admirable qu'irréfléchi, tu n'avais pas +songé à l'avenir; quoique considérables, tes biens ne sont pas assez +grands pour pouvoir ainsi se diviser; avec ta fortune entière, tu es +une très-riche héritière, et tu peux prétendre aux plus brillants +partis. En la partageant, tu diminues tes chances de moitié.</p> + +<p>«Sans doute, rester éternellement près de toi a été un de mes plus doux +rêves de jeune fille. Mais qui sait si cet arrangement conviendrait à +celui que tu choisiras pour mari? Grand Dieu! plutôt mourir mille fois +que d'être la cause du plus léger dissentiment entre vous! Je me suis +donc résignée, Mathilde. J'ai trouvé la force de cette résignation dans +mon amitié, dans mon dévouement pour toi. Je bénirai toujours le +sacrifice que je me suis imposé, en songeant qu'il a peut-être pu +contribuer à assurer ton bonheur à venir.</p> + +<p>«Hélas! il m'en a bien coûté, j'ai pleuré, amèrement pleuré pendant la +nuit qui précéda ma première entrevue avec M. Sécherin.</p> + +<p>«Oserai-je tout te dire, tout t'avouer? Un moment une pensée impie +suspendit mes larmes... La maison de mon père est entourée de fossés +profonds et remplis d'eau... je me levai... j'ouvris ma fenêtre... je +mesurai la hauteur; la lune était voilée, il faisait une triste nuit +d'hiver, le vent gémissait, je m'avançai hors du balcon... je me dis: +Mieux vaut une mort criminelle, sans doute, que la vie qui m'attend. Un +vertige me saisit; j'allais peut-être céder à une funeste inspiration, +lorsqu'en donnant un dernier adieu à tout ce qui m'était cher, c'est à +dire à toi, ton souvenir m'arrêta... Grâce encore te soit rendue, +Mathilde! car ce souvenir m'a retenue au bord du précipice, il m'a +empêchée de commettre un crime, je me suis résignée à vivre...</p> + +<p>«Hélas! cette vie que je dispute si faiblement aux chagrins qui +m'accablent, cette vie ne s'usera-t-elle pas bientôt? Oh! si cela +était... si cela était! Je bénirais Dieu de me retirer de cette terre, +j'accepterais la mort comme la douce récompense de tant de sacrifices +que j'ai eu le courage de m'imposer.</p> + +<p>«Le jour fatal arriva; le matin mon père me renouvela les plus sévères +recommandations. J'attendis avec autant d'accablement que de morne +indifférence le moment où l'on me présenterait M. Sécherin.</p> + +<p>«Malgré les ordres, malgré la colère de mon père, je n'avais mis aucun +soin à ma toilette. Comment en aurais-je eu le courage, mon Dieu! +j'avais une robe noire, véritable emblème des pensées qui navraient mon +cœur. Mes cheveux tombaient en longues boucles autour de mon visage +pâli par la douleur; je me tenais si courbée sous le poids du malheur +qui m'accablait, que mademoiselle de Maran m'aurait bien certainement +cette fois et avec raison reproché d'être contrefaite.</p> + +<p>«Mon père eut beau me gronder durement, m'ordonner de me tenir mieux, de +prendre un air souriant, je ne pus vaincre les pénibles émotions qui +m'agitaient; c'est à peine si je tournai la tête lorsqu'on annonça M. +Sécherin et sa mère.</p> + +<p>«M. Éloi Sécherin est, m'a dit mon père, intéressé dans de très-grandes +entreprises, et il augmente chaque jour la fortune que lui a laissée son +père. Je ne puis rien te dire de sa figure, de ses manières... car je +vois tout à travers un nuage de larmes.</p> + +<p>«Il faut que M. Éloi Sécherin ne soit pas difficile à séduire; car après +son départ, mon père est venu me complimenter en m'assurant que j'avais +été parfaitement bien, simple, sans prétention, et que M. Sécherin et sa +mère étaient partis enchantés de moi.</p> + +<p>«Je suis comme une pauvre prisonnière dont les yeux n'ont pas encore pu +percer les ténèbres glacées qui l'environnent. J'ai bien vu vaguement M. +Sécherin et sa mère; mais il ne m'en reste qu'une idée indécise. J'ai +entendu plutôt qu'écouté quelques paroles. J'ai répondu machinalement. +Aujourd'hui même on signe le contact, et mon mariage doit avoir lieu +demain ou après demain, je crois.</p> + +<p>«Quand tu me reverras à Paris, dans quelques jours, tu ouvriras tes bras +à la pauvre victime obéissante et résignée....</p> + +<p>«Pardon, pardon, Mathilde, d'être venue ainsi attrister ton bonheur; car +un secret pressentiment me dit que tu es heureuse, <i>qu'il</i> t'aime. Tu le +sais depuis le jour de l'ambassade. Je te l'ai dit.—<i>Tu l'aimeras</i>,—et +je suis sûre qu'il s'est rendu digne de cet amour en le partageant.</p> + +<p>«Heureuse, heureuse Mathilde, il me faut la certitude de ta félicité +pour m'aider à supporter la vie que je vais misérablement traîner, +jusqu'à ce que le fardeau de mes souffrances soit trop lourd; alors je +quitterai cette terre de douleur, en jetant un dernier regard de regret +sur les années passées près de toi...</p> + +<p>«Adieu, adieu, bien tristement adieu! Un moment j'avais songé à te +supplier à genoux de venir assister à mon mariage pour me donner du +courage; mais j'ai bientôt réfléchi que ta vue, en me rappelant tout ce +que je perds en me séparant de toi, m'ôterait le peu d'énergie qui me +reste... Adieu encore! Quand tu reverras ta pauvre Ursule, tu auras, +j'en suis sûre, bien de la peine à la reconnaître.</p> + +<p>«Adieu... oh! adieu! la force me manque; j'ai tant pleuré! A toi de +cœur, du plus profond de mon cœur.</p> + +<p class="r"> +«<span class="smcap">Ursule d'Orbeval</span>.»<br /> +</p> + +<p>Après la lecture de cette lettre, je fus atterrée.</p> + +<p>La pensée qui domina toutes les autres fut qu'Ursule, ainsi qu'elle me +le disait, s'était littéralement sacrifiée pour moi, dans la crainte de +nuire à mon mariage avec M. de Lancry.</p> + +<p>Je fis ensuite presque un reproche à ma cousine d'avoir si peu compté +sur mon affection et sur celle de Gontran. Il régnait dans sa lettre une +tristesse si profonde, un abattement si désespéré, que je fus +sérieusement inquiète, redoutant pour elle une maladie de langueur.</p> + +<p>Il me restait un espoir. Le mariage d'Ursule pouvait être retardé. Je me +décidai le lendemain à prier Gontran de partir aussitôt pour la +Touraine; il devait supplier ma cousine de rompre cette union, et +l'assurer lui-même que l'exécution de mes promesses ne pouvait apporter +la moindre difficulté à notre mariage.</p> + +<p>Je passai une nuit très-agitée. Le lendemain j'attendis avec la plus +grande anxiété l'arrivée de Gontran. Il n'hésita pas un moment à aller +trouver Ursule; il comprit, il partagea mes craintes, mes espérances +avec une adorable bonté. Il ne devait pas parler de ce voyage à +mademoiselle de Maran, et partir à l'instant même. Nous causions de ce +sujet si intéressant pour moi, lorsqu'on m'apporta une lettre de +Tours...</p> + +<p>Le mariage d'Ursule était accompli. Sa lettre de la veille avait eu +plusieurs jours de retard.</p> + +<p>Cette nouvelle m'accabla. J'étais si heureuse de mon amour pour Gontran +que je comprenais mieux encore combien le sort d'Ursule devait être +cruel.</p> + +<p>Ma cousine m'annonçait qu'elle arriverait sous peu de jours avec son +père et son mari, et qu'elle passerait la fin de l'hiver à Paris.</p> + +<p>Je remontai chez moi pour écrire à ma cousine, pour me plaindre de son +manque de confiance, pour la consoler, pour l'encourager, pour faire +enfin ressortir à ses yeux les avantages que sa douleur l'empêchait +peut-être d'apercevoir dans cette union qui la désespérait.</p> + +<p>Je trouvai Blondeau dans mon cabinet d'étude; elle me dit qu'une femme, +qui venait me solliciter pour une bonne œuvre, demandait à me parler.</p> + +<p>Je lui dis de la faire entrer.</p> + +<p>Je vis une femme enveloppée d'un manteau, et dont les traits étaient +absolument cachés par un voile noir très-épais.</p> + +<p>Blondeau sortit.</p> + +<p>Cette femme laissa tomber son manteau, releva son voile.</p> + +<p>C'était madame la duchesse de Richeville.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="B-CHAPITRE_XIII" id="B-CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h3> + +<h4>L'ENTRETIEN.</h4> + +<p>Je fus si surprise, presque si effrayée, à l'aspect de madame de +Richeville, que je m'appuyai sur le dossier d'un fauteuil placé près de +moi.</p> + +<p>Pourtant l'expression des traits de la duchesse n'avait rien de +menaçant. Elle me parut très-changée, très-maigrie; elle était fort +émue, et me regardait avec intérêt.</p> + +<p>Elle se hâta de me dire, comme pour m'engager à l'entendre, et pour me +mettre en confiance avec elle:</p> + +<p>—Quelque étrange que puisse vous paraître ma visite, mademoiselle, +rassurez-vous. Je viens au nom de nos amis communs, M. de Mortagne.</p> + +<p>—Est-il donc ici, madame?</p> + +<p>—Hélas! non; et, quoiqu'il soit attendu d'un moment à l'autre, je ne +puis rien encore vous dire de son mystérieux voyage... mais je sais tout +l'intérêt qu'il vous porte... Il y a huit ans... en sortant de sa +dernière entrevue avec mademoiselle de Maran, il m'a tout raconté... le +conseil de famille, la scène avec votre tante, lorsqu'il vous prenait +dans ses bras et vous apporta dans la chambre de mademoiselle de Maran, +malgré les aboiements de Félix. J'entre dans ces détails pour vous +prouver que cet homme, le plus généreux des hommes, avait en moi une +confiance absolue... C'est au nom de cette confiance... que je viens +vous demander la vôtre, mademoiselle...</p> + +<p>—La mienne... madame?... <i>vous?</i></p> + +<p>J'accentuai tellement ce mot—<i>vous</i>,—que madame de Richeville sourit +amèrement et reprit:</p> + +<p>—Pauvre enfant, si jeune encore! croiriez-vous déjà aux calomnies du +monde? auraient-elles altéré cette bonté charmante que M. de Mortagne +prévoyait en vous, et qui se révèle dans tous vos traits?... Pourquoi +accueillir si froidement... cette démarche dictée par votre seul +intérêt, cette démarche faite pour ainsi dire sous l'autorité d'un homme +qui fut l'un des meilleurs amis de votre mère... dites... pourquoi +m'accueillir ainsi?</p> + +<p>Il est impossible de rendre le charme insinuant de la voix de madame de +Richeville, et de peindre le regard à la fois triste et affectueux dont +elle accompagna ces paroles. Malgré la sourde jalousie que je ressentais +contre elle, je fus émue, et je lui répondis avec moins de sécheresse.</p> + +<p>—Il m'est permis de m'étonner d'une visite que je n'avais aucun droit +d'espérer, n'ayant pas l'honneur de vous connaître, madame.</p> + +<p>—Il y a à peu près un mois... à la sortie de l'Opéra... ne vous ai-je +pas dit ces mots... Pauvre enfant... prenez garde?</p> + +<p>—J'ai entendu, en effet, ces mots, madame, mais j'ignorais dans quel +but ils m'étaient dits.</p> + +<p>—Vous l'ignoriez?—me dit madame de Richeville en attachant sur moi un +regard perçant qui me fit rougir.</p> + +<p>Ne voulant pas sans doute augmenter ma confusion, elle continua, en +rendant, si cela est possible, sa voix et son regard plus affectueux +encore.</p> + +<p>—Écoutez-moi... Pour vous donner créance en mes paroles... pour que je +puisse aborder le sujet qui m'amène ici, sans être soupçonnée par vous +d'arrière-pensée, il faut que je vous donne quelques explications sur le +passé. De tout temps M. de Mortagne a été mon ami; il m'a autrefois +rendu un de ces services qu'une âme généreuse ne peut acquitter que par +une amitié de toute une vie; et quand je dis amitié... je parle des +devoirs sacrés qu'elle impose... Je ne sais de quelles noires couleurs +votre tante m'a peinte à vos yeux... mais vous saurez un jour, je +l'espère, que mes ennemis les plus mortels n'ont jamais osé contester +mon courage et mon dévouement à mes amis... Plus tard... vous connaîtrez +peut-être le motif de mon éternelle gratitude envers M. de Mortagne... +Je savais, je sais tout l'intérêt que vous lui inspirez... Oh, ce qu'il +aime, je l'aime...</p> + +<p>Voilà déjà un motif pour que vous m'intéressiez vivement... n'est-ce +pas? J'ai des haines bien acharnées soulevées contre moi... mais il n'en +est pas de plus violente, de plus implacable que celle de mademoiselle +de Maran... Je sais que votre tante a tout fait pour rendre votre +enfance malheureuse... maintenant elle fait tout pour vous rendre la +plus malheureuse des femmes... vous devez la haïr au moins autant que je +la hais... Voilà encore un motif pour que vous m'intéressiez... Vous +arracher à ses méchants desseins, vous dévoiler de nouvelles +perfidies... prouver enfin mon amitié, ma gratitude à M. de Mortagne, en +agissant pour vous comme il aurait agi lui-même... voilà des motifs +assez puissants pour exprimer l'intérêt que je vous porte, il me +semble...</p> + +<p>—Madame, j'ai pu avoir à me plaindre de mademoiselle de Maran; mais +depuis quelques jours elle a tant fait pour moi que je dois oublier +quelques contrariétés de jeune fille.</p> + +<p>J'appuyai à dessein sur ces mots, <i>elle a tant fait pour moi</i>, afin de +bien donner à entendre à madame de Richeville que je voulais parler de +mon mariage avec Gontran.</p> + +<p>La duchesse secoua tristement la tête, et me dit:—Elle a tant fait pour +vous!... Oui, vous dites vrai... elle n'a jamais tant fait pour votre +malheur.</p> + +<p>De ce moment, je crus deviner le sujet de la visite de madame de +Richeville. Elle aimait Gontran, son mariage avec moi la rendait +furieuse de jalousie, elle était aussi adroite que dissimulée, elle +venait sans doute calomnier M. de Lancry, afin de rompre une union +qu'elle abhorrait.</p> + +<p>En partant de cette pensée, d'abord Gontran me devint encore plus cher, +en voyant combien on me disputait son cœur. Je fus presque fière de +voir une femme comme madame de Richeville, si belle, si hautaine, si +dédaigneuse du monde, avoir recours à un déguisement, aux faussetés les +plus habiles et les plus compliquées, pour venir jouer humblement auprès +de moi un rôle odieux.</p> + +<p>Bien décidée à envisager la conduite de la duchesse sous ce point de +vue, je répondis très-sèchement à madame de Richeville:</p> + +<p>—Je vous répète, madame, que <i>maintenant</i> je ne puis qu'être +profondément reconnaissante et touchée de tout ce que mademoiselle de +Maran fait pour moi.</p> + +<p>—Cela doit être ainsi,—dit madame de Richeville, et c'est parce que +cela est ainsi, et c'est parce que vous pouvez aveuglément tomber dans +le piége qu'on vous tend... malheureuse enfant, que je viens à vous. +Vous êtes abandonnée de tous, isolée de tous! Regardez autour de vous, +depuis que votre ami... votre seul protecteur est parti... à qui +demander conseil? à qui vous fier?</p> + +<p>—A personne... vous avez raison madame.</p> + +<p>—A personne? pas même à moi, voulez-vous dire?... Cela est cruel, +Mathilde... Oh! ne vous offensez pas de cette familiarité. J'ai presque +le double de votre âge, et puis je ne sais que faire, je ne sais que +dire pour rompre cette froideur de glace qui vous éloigne de moi. +Pardonnez si je me sers en vous parlant de termes trop affectueux +peut-être... Mais, mon Dieu! dans ce moment est-ce que je puis faire +attention à ce que dit mon cœur?...</p> + +<p>Il fallait ma prévention, ma jalousie contre madame de Richeville, pour +ne pas être désarmée par la grâce enchanteresse avec laquelle la +duchesse dit ces derniers mots.</p> + +<p>Ainsi que cela arrive toujours, dans la disposition d'esprit où je me +trouvais, certaines paroles émeuvent profondément, ou bien elles +révoltent d'autant plus qu'elles ressemblent davantage à un cri de +l'âme. Je répondis donc à madame de Richeville:</p> + +<p>—Je désirerais, madame, savoir le but de cet entretien; s'il n'en a pas +d'autre que de réveiller mes anciens griefs contre mademoiselle de +Maran, tout en vous remerciant de l'intérêt que vous me portez au nom de +M. de Mortagne, je ne puis que vous répéter, madame, que <i>maintenant</i> je +n'ai qu'à me louer de mademoiselle de Maran.</p> + +<p>—Il faut que vous ayez déjà bien souffert, que vous ayez été bien +contrainte, pour vous posséder ainsi à dix-sept ans,—me dit madame de +Richeville, me regardant avec une expression de pitié douloureuse, ou il +faut que vos préventions contre moi soient bien invincibles...</p> + +<p>Alors elle dit en se parlant à elle-même:</p> + +<p>—A quoi bon tenter... Qu'importe?... C'est un devoir;—et s'adressant à +moi, elle me dit vivement...—Oui, c'est un devoir et je +l'accomplirai... On veut vous marier à M. de Lancry!</p> + +<p>—Mademoiselle de Maran et M. le duc de Versac ont confirmé une +résolution que M. de Lancry et moi nous avions prise, madame. Et ce +mariage est assuré, répondis-je, tout orgueilleuse, triomphante de +pouvoir écraser ma rivale par ces mots, peut-être messéants dans la +bouche d'une jeune fille.</p> + +<p>—Savez-vous ce que c'est que M. de Lancry?</p> + +<p>—Madame...</p> + +<p>—Eh bien! je vais vous le dire, moi. M. de Lancry est un homme +charmant, rempli de grâces, d'esprit et de bravoure, de formes +parfaites, d'une élégance achevée; vous savez cela, n'est-ce pas, +malheureuse enfant? Ces brillants dehors vous ont séduite, je ne vous en +fais pas un reproche; mais sous ces brillants dehors se cachent un +cœur desséché, un égoïsme intraitable, une insatiable avidité qui +cherche à se satisfaire par un jeu effréné. Depuis longtemps il a +presque entièrement dissipé sa fortune; il a des dettes considérables. +Croyez-moi, Mathilde, mademoiselle de Maran a facilité, a protégé ce +mariage, parce qu'il doit vous précipiter dans un abîme de malheurs +incalculables: aussi je vous en conjure, au nom de votre ami M. de +Mortagne, attendez son retour, qui doit être prochain, pour conclure +cette union; vous ne savez pas quel est l'homme que vous avez choisi! +encore une fois, je vous en supplie, attendez M. de Mortagne; +attendez-le au nom de votre mère.</p> + +<p>—Assez, madame!—m'écriai-je indignée;—je ne souffrirai pas que le nom +de ma mère soit invoqué à propos d'une calomnie à laquelle vous ne +craignez pas de descendre, vous... vous, madame la duchesse... Ah! +madame, quel mal vous ai-je donc fait pour tenter d'empoisonner ce que +je regardais, ce que je regarde encore, Dieu m'entend... comme le seul +bonheur, comme le seul espoir de ma vie. Ah! je frémis d'épouvante en +songeant que ces odieuses paroles prononcées par toute autre que par +vous, madame, auraient peut-être altéré la confiance, l'admiration, +l'amour que j'ai pour M. de Lancry.</p> + +<p>—Vous auriez peut-être cru à ces paroles si toute autre que moi vous +les eût dites,—répéta madame de Richeville en me regardant +attentivement et en semblant chercher le sens de ma pensée.—Pourquoi +m'accordez-vous moins de confiance qu'à toute autre?</p> + +<p>—Pourquoi? Vous me le demandez! Mais il s'agit de M. de Lancry, +madame... Mais tout isolée que je sois, certains bruits.</p> + +<p>—Ah! la malheureuse enfant! elle me croit jalouse de M. de +Lancry!—s'écria madame de Richeville avec un accent de surprise, +presque d'effroi.—Alors tout est perdu, Mathilde! vous croyez cela... +Mon Dieu! mon Dieu! j'ai donc été bien calomniée auprès de vous, pour +que vous me supposiez coupable d'une telle infamie. Éprise de M. de +Lancry, je viens le calomnier auprès de vous pour rendre impossible un +mariage qui me mettrait au désespoir! Dites, dites! n'est-ce pas cela +que vous croyez?</p> + +<p>—Dispensez-moi de vous répondre, madame!</p> + +<p>—Eh bien! moi, je vais vous faire un aveu. Il est pénible, oh! il est +bien cruel; mais que m'importe? il peut vous sauver.</p> + +<p>Après avoir longtemps hésité, madame de Richeville dit enfin d'une voix +altérée en rougissant beaucoup, et avec toutes les marques d'une +profonde confusion:</p> + +<p>—Apprenez donc que, comme vous... j'ai aimé M. de Lancry; oui, comme +vous j'ai été séduite par ses brillants dehors... Mais j'ai bientôt +découvert tout ce qu'il y avait en lui d'égoïsme, d'indifférence, de +dureté, de cruauté même, lorsque sa vanité était satisfaite. Aussi +maintenant, je ne sais pas qui l'emporte dans mon âme, de ma haine ou de +mon mépris pour lui...</p> + +<p>Ces derniers mots de madame de Richeville me semblaient si odieux, que, +perdant toute mesure, je m'écriai:</p> + +<p>—Pourtant lors de ce bal de l'ambassade... madame, vous ne pensiez pas +ainsi!</p> + +<p>Madame de Richeville haussa les épaules avec un mouvement d'impatience +douloureuse:</p> + +<p>—Écoutez-moi donc... vous saurez pourquoi j'ai agi ainsi à ce bal, et +vous connaîtrez M. de Lancry. Il y a près d'une année, je venais +d'éprouver un grand malheur; j'étais la plus désolée des femmes... +Puissiez-vous, Mathilde, ne jamais sentir combien la souffrance nous +rend faibles; puissiez-vous n'être jamais malheureuse pour ne pas +connaître le charme dangereux d'une voix amie qui nous console et qui +nous plaint. Je crus aux protestations de M. de Lancry, je l'aimai avec +sincérité, avec dévouement; j'étais pour lui la meilleure, la plus +tendre des amies, je vivais presque dans la retraite, cherchant à +prévenir toutes ses pensées, tous ses désirs. Un jour je ne le vois pas +venir chez moi, je m'inquiète, j'envoie chez lui... Il était parti le +matin pour Londres sans m'écrire un mot, et laissant au monde le soin de +m'apprendre qu'il allait rejoindre en Angleterre je ne sais quelle fille +de théâtre qu'il m'avait donnée depuis quelques jours pour rivale. Cette +conduite était si brutale, si lâche, que ma colère tomba sur moi-même. +Je m'indignai d'avoir été la dupe de cet homme. A mon grand étonnement, +l'indifférence la plus absolue, la plus dédaigneuse, succéda à un +sentiment que la veille je croyais indestructible. Il est des outrages +si méprisables, qu'ils n'inspirent pas la colère, mais la pitié. Lorsque +je rencontrai M. de Lancry à l'ambassade, je le revoyais pour la +première fois depuis qu'il m'avait si bassement sacrifiée. Malgré son +assurance, il fut embarrassé... Je n'éprouvai rien... rien que le désir +de lui prouver mon mépris en l'accueillant avec autant d'apparente +affabilité que si je me trouvais avec lui dans les termes de familiarité +autorisée par une ancienne amitié... ma vengeance n'allait pas au delà. +Mais pour un homme du caractère de M. de Lancry, et en général pour tous +les hommes... rien n'est plus blessant, plus cruel, que de voir sourire +indifféremment la victime qu'ils ont voulu frapper à mort... Je vous ai +dit avec quel intérêt M. de Mortagne m'avait parlé de vous, je vous +regardais avec une affectueuse curiosité lorsque mademoiselle de Maran +m'interpella pour me dire quelques paroles sanglantes dont vous n'avez +pu comprendre le sens détourné. J'eus assez d'empire sur moi pour ne lui +répondre que par un fait qui devait la frapper presque de frayeur... +l'arrivée de M. de Mortagne, que je savais d'une manière certaine; il a +été la victime d'une abominable machination. Avant peu vous le verrez.</p> + +<p>—Mon Dieu, madame,—m'écriai-je,—qu'est-ce que cela signifie?</p> + +<p>—Je ne puis encore vous le dire,—reprit madame de Richeville;—mais +bientôt il sera ici. C'est pour cela que je vous supplie de l'attendre +avant de contracter ce fatal mariage... Encore quelques mots, ajouta la +duchesse en voyant mon impatience, et je vous laisse. Le soir même, à +l'ambassade, les projets de votre tante et de M. de Versac n'étaient +plus un mystère. On disait partout que le duc n'avait fait revenir son +neveu d'Angleterre que pour ce riche mariage. Lorsque le surlendemain je +vous vis à l'Opéra, dans la loge des gentilshommes de la chambre, je ne +doutai plus de la réalité de ces bruits. Votre tante et M. de Versac les +avaient, à dessein, confirmés, en vous faisant trouver, en grande loge à +l'Opéra, avec M. de Lancry, afin d'empêcher tout autre parti de se +présenter. Mademoiselle de Maran savait qu'un jeune homme, dont je vous +parlerai bientôt, auquel M. de Mortagne s'intéressait vivement, et qui +vous avait vue à l'ambassade, car vous aviez fait sur lui une vive +impression, devait faire demander votre main... Je sentis le danger que +vous couriez. A la sortie de l'Opéra, je vous dis: Pauvre enfant, prenez +garde! Je ne voulais pas me borner à cet avertissement stérile... Ce que +je vous dis aujourd'hui, je voulais vous le dire avant que M. de Lancry +n'eût fait impression sur votre cœur; doué des avantages qu'il +réunit, favorisé par votre tante, il devait vous plaire... +Malheureusement, le lendemain de cette représentation de l'Opéra, j'ai +été souffrante, puis je suis tombée assez gravement malade pour ne +pouvoir donner de suite à mon projet... Dans cette extrémité, je +m'ouvris avec toute confiance à madame de Mirecourt, une femme de mes +amies, qui voit souvent votre tante; je la chargeai de tâcher de vous +parler en secret, afin de vous éclairer sur le mariage qu'on voulait +vous faire faire, et de vous supplier d'attendre le retour de M. de +Mortagne. Votre tante se méfiait de madame de Mirecourt; elle savait +notre liaison, elle l'empêcha de se trouver seule avec vous... Alors je +maudis encore davantage les souffrances qui me retenaient chez moi. +Chaque jour votre amour pour M. de Lancry devait augmenter; je voulus +vous écrire, je craignis que votre tante n'interceptât ma lettre, +j'étais au désespoir en songeant que peut-être, prévenue à temps, vous +n'auriez pas engagé votre avenir... je vous porte tant d'intérêt!... Que +cette pensée m'était cruelle!... Mais, hélas! je le vois à votre +froideur, Mathilde, je ne vous convaincs pas; dans votre défiance vous +vous demandez toujours la cause de cet intérêt si puissant que je vous +porte. Mon Dieu, faut-il vous répéter encore qu'en tâchant de vous +sauver je m'acquitte envers M. de Mortagne?</p> + +<p>—Et vous vous vengez de M. de Lancry, madame!—dis-je avec amertume.</p> + +<p>—Je me venge, Mathilde?—reprit doucement la duchesse.—Faut-il donc +être absolument conduite par un tel motif pour vous prendre en +affectueuse pitié? Le cœur ne se brisera-t-il pas de douleur en vous +voyant, pauvre petite, si jeune, si intéressante, abandonnée, perdue au +milieu de ces méchants égoïstes, devenir à la fin victime de la haine de +votre tante et de la cupidité de M. de Lancry?</p> + +<p>—C'est trop, madame!—m'écriai-je dans un accès d'orgueil +révolté;—suis-je donc après tout si mal ou si peu douée, que M. de +Lancry, en recherchant ma main, n'ait en vue que ma fortune? Parce qu'il +vous a trompée, odieusement trompée, je le veux, est-ce une raison pour +qu'il n'apprécie pas un cœur qui se donne à lui avec ivresse? Et qui +vous dit, madame, que vous l'ayez aimé comme il méritait d'être aimé? Et +qui vous dit que toutes les femmes qu'il a aussi indignement trompées +l'aient aimé autant que moi? Et qui vous dit, madame, que ce n'est pas +parce que son âme est généreuse et grande qu'il sait mesurer toute la +distance qui existe entre une liaison coupable et un amour sacré aux +yeux de Dieu et des hommes? Et de quel droit lui reprochez-vous une +lâcheté... vous qui avez commis une grande faute? Et de quel droit +venez-vous comparer votre amour au mien?</p> + +<p>—O mon Dieu, mon Dieu! entendre cela,—dit madame de Richeville en +cachant sa figure dans ses mains avec une expression de douleur et +d'humilité qui m'eût frappée si je m'étais sentie moins indignée; mais, +hélas! je ne pus modérer mon langage et je regrette aujourd'hui sa +cruauté. Entraînée par le désir de venger Gontran des calomnies dont je +le croyais l'objet, je continuai:</p> + +<p>—Vous dites qu'il n'a plus de fortune! qu'il l'a dissipée... Tant +mieux, madame, je suis doublement heureuse de pouvoir lui offrir la +mienne. Il a, dites-vous, cherché des ressources dans le jeu!... +Désormais riche, il n'aura pas à recourir à ce moyen... Vous croyez +qu'il me trompe, madame; rassurez-vous... rassurez-vous; l'envie, la +jalousie, prennent souvent leurs méchantes espérances pour de la +prévision... Le véritable amour est plus heureux; fort de son +dévouement, de sa générosité, il prévoit sûrement la récompense qu'il +mérite et qu'il obtient.</p> + +<p>Madame de Richeville redressa son beau visage, qu'à ma grande surprise +je vis baigné de larmes et douloureusement contracté.</p> + +<p>Je vous l'avoue, mon ami, malgré mon indignation, je ne pus m'empêcher +d'être bien émue en voyant cette femme, ordinairement si fière et si +hautaine, écouter mes reproches avec tant de résignation.</p> + +<p>Elle prit ma main, que je n'eus pas le courage de retirer, et elle me +dit avec un accent de tristesse profonde:</p> + +<p>—C'en est fait, Mathilde, il n'y a plus d'espoir... vous êtes victime +d'un sophisme qui m'a perdue... qui a perdu bien des femmes... Moi +aussi, lorsque j'ai aimé M. de Lancry, je me suis dit: Ne suis-je pas +plus belle, plus séduisante que mes rivales?... Elles n'ont pu fixer ce +cœur inconstant, dompter ce cœur altier et dédaigneux qui se joue +des sentiments les plus dévoués... moi j'y réussirai. Hélas! Mathilde, +je vous ai dit ma honte et mon outrage. Maintenant, ne croyez pas que je +veuille un instant me comparer à vous, que je pense l'emporter sur le +charme de votre personne, sur ce rare assemblage de qualités aimables +qui vous distinguent. C'est ce charme, ce sont ces qualités que j'avais +presque devinées, qui m'ont encore rendue plus jalouse de servir la +protégée de M. de Mortagne... Sans mesurer la portée de vos paroles, +pauvre enfant, tout à l'heure vous m'avez fait bien cruellement +ressentir la différence qui existait entre l'amour que j'avais pu offrir +à M. de Lancry et celui que vous lui donnez... Vous avez raison, +Mathilde... si M. de Lancry pouvait être touché de tout ce qu'il y a +d'adorablement bon et de dévoué dans votre amour pour lui, vous pourriez +espérer le bonheur que vous rêvez. Mais, croyez-moi,—ajouta la duchesse +en baissant la voix et en arrêtant sur moi un regard baigné de larmes +qui m'alla au cœur,—croyez-moi, quelque coupable que soit un +amour... quelle que soit la femme qui aime et qui se dévoue +sincèrement... jamais un homme d'un cœur élevé, d'un caractère +généreux, ne répondra par l'insulte et par la cruauté à des preuves +d'attachement profond... Une telle conduite annonce toujours un méchant +naturel... Pourtant, Mathilde, peut-être avez-vous raison à votre insu +et au mien... Peut-être êtes-vous destinée à changer complétement le +caractère de M. de Lancry... Certes, si la beauté, la grâce, les +perfections les plus aimables peuvent opérer ce prodige... vous y +parviendrez... Mais, hélas! croyez-moi, si j'avais eu la moindre +espérance de cette conversion, je me serais fait un crime de venir +ébranler votre croyance, votre foi dans cet amour... Enfin... l'avenir +décidera... Adieu, Mathilde... adieu... un jour peut-être vous me +connaîtrez mieux... un jour peut-être, pauvre enfant, vous me direz avec +amertume:—Que ne vous ai-je écoutée!...—Mais, grand Dieu! j'aimerais +mieux rester à vos yeux ce que je vous parais sans doute, une femme +méchante et perfide, que de voir mes prévisions justifiées par vos +malheurs. Adieu... encore adieu une dernière fois... Vous ne voulez pas +attendre l'arrivée de M. de Mortagne?</p> + +<p>—Madame,—répondis-je, touchée des larmes de madame de Richeville,—je +vous en supplie, cessons cet entretien. Quelques paroles que je +regrette, oh! que je regrette profondément, me sont échappées. Que du +moins elles vous prouvent que la chaleur avec laquelle j'ai défendu M. +de Lancry part d'un cœur qui lui appartient à jamais.</p> + +<p>—Un dernier mot, et je vous quitte,—me dit madame de Richeville;—ce +que je vais vous dire n'altérera en rien votre résolution; mais je ne +dois pas vous cacher ce qui tenait aux projets de M. de Mortagne à votre +égard. Avant son départ pour l'Italie, songeant à votre avenir, il +m'avait, ainsi que je vous l'ai dit, parlé d'un mariage entre vous et le +fils d'un de ses meilleurs amis, M. Abel de Rochegune, qui avait alors +vingt ans et dont la fortune devait être considérable. Ce jeune homme +paraissait à M. de Mortagne un parti digne de vous. Aujourd'hui M. de +Rochegune, par la mort de son père, un des plus nobles caractères de ce +temps, se trouve maître de grands biens. Il arrive d'un voyage, chacun +s'accorde à vanter son esprit et ses qualités: sans être belle, sa +physionomie a infiniment de charme... Il vous a vue à l'Opéra, il était +dans une loge le soir où vous êtes venue à ce théâtre pour la première +fois; il a été frappé de votre beauté, et sans l'affectation avec +laquelle mademoiselle de Maran a proclamé d'avance votre mariage avec M. +de Lancry, M. de Rochegune eût demandé la grâce de vous être présenté. +Si M. de Mortagne eût été ici, il vous eût amené son protégé. Encore une +fois, je vous dis cela, Mathilde, pour vous prouver que votre résolution +de ne pas attendre pour vous marier l'arrivée de votre seul ami, pourra +lui être d'autant plus pénible, qu'il avait des vues auxquelles votre +bonheur lui semblait attaché.</p> + +<p>—M. de Mortagne, dont je n'oublierai jamais les bontés, madame, serait +ici, que je lui répondrais... que j'ai fait un choix honorable, +qu'aucune considération ne m'empêchera de m'unir à M. de +Lancry...—répondis-je avec cette inflexible opiniâtreté de volonté qui +caractérise l'amour profond, aveugle, encore exalté par la +contradiction.</p> + +<p>—Adieu donc, Mathilde!—dit madame de Richeville d'un ton +pénétré,—donnez-moi l'assurance que vous croyez au moins au +désintéressement de ma démarche, cela me consolera du chagrin de n'avoir +pu gagner votre confiance... Dites, dites que vous ne conserverez pas de +moi un mauvais souvenir.</p> + +<p>J'allais lui répondre, lorsque Blondeau entra brusquement.</p> + +<p>Madame de Richeville baissa son voile.</p> + +<p>—Mademoiselle,—me dit Blondeau,—mademoiselle de Maran vous prie de +descendre chez elle.</p> + +<p>Madame de Richeville me fit une modeste révérence et sortit.</p> + +<p>Maintenant je sais, à n'en pas douter, que madame de Richeville n'était +pas guidée par une odieuse arrière-pensée en me parlant ainsi. Elle +ressentait véritablement pour moi une affectueuse compassion. Sa +reconnaissance envers M. de Mortagne, l'intérêt qu'inspirait ma +position, avaient été les seuls mobiles de sa démarche.</p> + +<p>Maintenant je sais que cette femme réunit en elle les plus étranges +contrastes. Elle passe la moitié de sa vie à pleurer amèrement les +fautes qu'elle a commises, et cela du fond de l'âme, et cela sans +hypocrisie. Sa position, son caractère altier, lui rendent toute +dissimulation aussi inutile qu'impossible.</p> + +<p>Non, c'est une de ces créatures à part, puissantes pour le mal comme +pour le bien: elle est sortie des mains de Dieu pure, noble et grande; +l'éducation, le monde, la vie qu'on lui a faite, bien plus encore que +ses mauvais penchants, l'ont rendue coupable. Mais il y a en elle de si +vaillantes qualités, son esprit est si juste, son jugement si supérieur, +son cœur est resté si bon, son âme si généreuse, que, s'élevant +parfois dans un milieu de ressouvenirs désolés et de repentir fervent, +elle jette vers le ciel un regard suppliant et désespéré, et vers la +terre un sourire d'amertume et de dédain.</p> + +<p>Plus tard, je raconterai quelques traits admirables de cette femme, qui +eut des torts sans doute, mais qui fut toujours si indignement +calomniée; je vous dirai son épouvantable mariage, qui seul peut-être +l'a jetée dans l'abîme, dont elle sort parfois épurée par une expiation +douloureuse.</p> + +<p>Qu'on juge maintenant des remords qui m'accablent au souvenir de la +dureté méprisante avec laquelle j'accueillis sa démarche, dictée par le +plus touchant intérêt: je n'ose dire encore par la plus funeste +prévision...</p> + +<p>A peine madame de Richeville fut-elle sortie, que j'allai chez ma tante. +La première personne que j'aperçus auprès d'elle fut Gontran.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="B-CHAPITRE_XIV" id="B-CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h3> + +<h4>LA JUSTIFICATION.</h4> + +<p>En voyant M. de Lancry, je ne pus m'empêcher de rougir encore +d'indignation en songeant aux calomnies dont je le croyais la victime.</p> + +<p>—Je vous fais descendre, Mathilde,—me dit ma tante, parce que voilà +Gontran qui m'obsède de questions à propos de la corbeille. Il me +demande quel est votre goût, quelles sont les parures que vous désirez. +Il vaut beaucoup mieux que vous lui disiez cela que moi... Arrangez-vous +ensemble... faites ce beau travail. Voilà de quoi écrire.</p> + +<p>Et elle me montra son bureau, car nous étions dans sa bibliothèque.</p> + +<p>Servien entra au même instant, et dit à sa maîtresse:—Mademoiselle, M. +Bisson est dans le salon.</p> + +<p>—Et vous le laissez seul! il va tout briser!—s'écria mademoiselle de +Maran en sortant précipitamment pour s'opposer aux nouveaux méfaits du +savant, qui, après quelque temps d'exil, était rentré en grâce auprès +d'elle.</p> + +<p>Je me trouvai seule avec Gontran. Hésitant à lui raconter la visite de +madame de Richeville, je gardais le silence.</p> + +<p>Gontran me dit:—Je suis très-content du départ de mademoiselle de +Maran, car j'ai à vous parler bien sérieusement.</p> + +<p>—De la corbeille?—lui dis-je en souriant.</p> + +<p>—Non,—reprit-il d'un air grave, presque triste, qui me serra le +cœur.—Hier, je vous ai parlé de l'avenir, de mes projets, de mes +sentiments... Vous m'avez cru, vous avez bien voulu me confier le soin +de votre bonheur, vous m'avez généreusement donné votre parole. Hier, +tout au ravissement que me causait ce succès inespéré, je n'avais pas +songé à vous parler du passé... et toujours le passé... est une bonne ou +mauvaise garantie pour l'avenir. Tout à l'heure un scrupule m'est venu. +Vous êtes orpheline; votre tante est amie intime de mon oncle M. de +Versac; elle est remplie des préventions les plus favorables à mon +égard. Si j'avais quelques défauts, quelques vices, ce n'est pas elle, +ce n'est pas M. de Versac qui vous en avertiraient, n'est-ce pas? Vous +vous êtes montrée envers moi si loyale, si confiante... que la noblesse +de votre conduite m'impose des devoirs... Vous êtes seule... vous êtes +entourée de personnes qui m'aiment, qui m'ont sans doute présenté à vos +yeux sous le jour le plus avantageux possible. C'est donc à moi de vous +éclairer avec franchise sur mes défauts, sur ce qu'il peut y avoir eu de +blâmable, de coupable même dans ma vie passée. Je le ferai sans +exagérer le mal, mais avec une sévère sincérité... Après cela vous +jugerez si je suis toujours digne de vous... Au moins, si le malheur +veut que ces révélations me soient défavorables... si je perds le plus +cher espoir de ma vie... j'aurai la consolation d'avoir agi en honnête +homme.</p> + +<p>A mesure que M. de Lancry parlait, je me sentais émue de surprise et +d'attendrissement. Gontran, par un hasard presque prodigieux, venait +au-devant des pensées que l'entretien de madame de Richeville avait +soulevées en moi.</p> + +<p>L'instinct de son cœur le poussait à se justifier, comme s'il avait +pu prévoir qu'on l'avait attaqué.</p> + +<p>Sa franchise me charmait; j'attendais ses aveux avec plus de curiosité +que d'inquiétude.</p> + +<p>Je me sentais si complétement rassurée, que je lui dis en souriant:</p> + +<p>—Je vous écoute: mais si c'est une confession, prenez garde, je ne puis +pas tout entendre.</p> + +<p>—Je vous jure que rien n'est plus sérieux,—reprit Gontran.—Maintenant +que je jette un regard sur le passé, maintenant que je vous ai vue, +maintenant surtout que j'ai pu comparer mes impressions d'autrefois et +mes impressions d'aujourd'hui, ma vie m'apparaît sous un tout autre +jour; oui, certaines pensées jusqu'ici confuses s'expliquent +très-clairement à cette heure. Je comprends l'espèce de malaise, +d'impatience chagrine qui venait toujours flétrir ou briser ces liaisons +passagères qui me paraissaient d'abord si séduisantes...</p> + +<p>Plus j'avançais dans la vie, plus je reconnaissais le néant, l'amertume +de ces affections. Je cherchais le bonheur, le calme, le repos du +cœur, je ne trouvais qu'agitations douloureuses. Les femmes qui +m'avaient sacrifié leurs devoirs, après une longue lutte, éprouvaient +des remords qui me faisaient souvent maudire mon bonheur... tandis que +je me révoltais bientôt de l'assurance de celles qui ne rougissaient +plus... Et pourtant; me disais-je, il y a d'autres félicités que +celles-ci. Dans mon désespoir d'atteindre le but impérieux vers lequel +tendaient toutes les facultés de mon âme, je brisais bientôt l'idole que +j'avais encensée; j'éprouvais une sorte de joie méchante à lui faire +partager l'amertume dont mon âme était abreuvée; je poussais ce +sentiment jusqu'à la cruauté peut-être; faut-il m'accuser? je ne sais... +Il faudrait peut-être plutôt accuser l'idéal que je rêvais. Oui... car +c'était lui qui me rendait si injuste, si sévère pour tout ce qui ne lui +ressemblait pas. Si vous interrogiez le monde sur moi, Mathilde, il vous +dirait que dans quelques ruptures, je me suis montré égoïste, dédaigneux +et dur... Cela est encore vrai... J'étais mécontent de moi; j'étais +impatient d'échapper aux liens d'un faux bonheur; je cherchais une +félicité qui me fuyait toujours... Les idées les plus simples sont +celles qui ne nous viennent jamais à la pensée: j'étais bien loin de +songer que ce but inconnu que je poursuivais avec une si ardente +inquiétude était <i>l'amour dans le mariage</i>. On m'eût alors expliqué +ainsi ces aspirations qui m'entraînaient à mon insu, que j'aurais souri +d'un air de doute... Lorsque je vous ai vue, Mathilde, un bandeau est +tombé de mes yeux; oui, le présent m'a révélé le passé, lorsque je vous +ai vue enfin... ce que j'avais vaguement désiré m'a distinctement +apparu! en dédaignant tant de sentiments coupables, je rendais pour +ainsi dire hommage au sentiment pur et sacré que mon cœur appelait de +tous mes instincts et que vous seule deviez me faire connaître...</p> + +<p>Je restai stupéfaite d'admiration en entendant Gontran m'expliquer ainsi +le passé.</p> + +<p>Par une coïncidence singulière, il se défendait à l'aide des mêmes +sophismes que j'avais opposés aux dénonciations de madame de Richeville.</p> + +<p>Les raisonnements de Gontran devaient m'impressionner profondément. +Quelle femme aimant déjà avec passion ne croirait pas aveuglément +l'homme qui lui dit: «Je vous aime, je vous aimerai d'autant plus que +j'ai dédaigné, que j'ai outragé davantage tout ce qui n'était pas vous?» +Dites, mon ami, est-il un paradoxe plus dangereux? N'est-ce pas avec une +fatale adresse, ou plutôt avec une profonde connaissance du cœur +humain, faire une sorte de piédestal de toutes les trahisons dont on +s'est rendu coupable, pour y placer la nouvelle divinité qu'on adore?</p> + +<p>Le paradoxe enfin n'est-il pas plus dangereux encore lorsque la femme +qu'on exalte ainsi a la conscience de ne ressembler en rien aux femmes +qu'on lui a sacrifiées? N'étais-je pas dans cette position à l'égard de +Gontran?</p> + +<p>Hélas! était-ce un si méchant orgueil que de croire mon dévouement, mon +amour pour lui, supérieurs à tous les autres amours, à tous les +dévouements qu'il avait rencontrés?</p> + +<p>Gontran me paraissait si complétement disculpé des accusations de madame +de Richeville, que je ne crus pas devoir parler de mon entrevue avec la +duchesse. Je pensai qu'elle pouvait d'ailleurs être venue à moi guidée +par un véritable intérêt; elle était l'amie de M. de Mortagne; cette +dernière raison seule eût suffi pour m'engager à garder le silence.</p> + +<p>Gontran me regardait d'un air inquiet, ne sachant pas l'effet que ses +paroles avaient produit sur moi.</p> + +<p>Je lui tendis la main en souriant:—Parlons maintenant de <i>nos</i> projets +d'avenir.</p> + +<p>Il secoua tristement la tête et me dit:—Que vous êtes généreuse et +bonne!—Mais je ne puis encore dire <i>nous</i>, en parlant de vous et de +moi; il me reste d'autres aveux à vous faire.</p> + +<p>—Eh bien!... vite, avouez-moi tout... Voyons, de quoi s'agit-il? Vous +avez été joueur, prodigue, votre fortune est obérée? Sont-ce bien là les +terribles aveux que vous avez à me faire?—Puis j'ajoutai en +souriant:—Voyez si je ne vous parle pas comme un grand parent +indulgent?</p> + +<p>—De grâce, ne plaisantez pas, Mathilde,—répondit Gontran.—Eh bien, +oui! j'ai joué!... j'ai joué pendant quelque temps avec fureur; oui!... +là j'ai cherché des émotions que je ne trouvais plus ailleurs... Indigné +de l'effronterie de certains amours, effrayé des remords dont j'étais +cause... n'ayant rien qui m'attachât à la vie... n'ayant d'autre avenir +que le lendemain, sentant mon cœur engourdi, rougissant de moi et +des autres, désespérant de jamais rencontrer le bonheur que je rêvais, +n'aimant rien, ne regrettant rien, je me jetai dans le gouffre du +hasard... Mais les agitations stériles du jeu, ses angoisses et ses +espérances sordides me lassèrent bientôt... Jouant pour m'étourdir, et +non pas pour gagner, je perdis beaucoup... et ma fortune s'en +ressentit... elle était déjà obérée par d'assez grandes dépenses que +j'avais été obligé de faire pour tenir dignement mon rang à l'ambassade +où j'avais été attaché; néanmoins je possède encore à cette heure...</p> + +<p>—Ah! pas un mot de plus!—m'écriai-je d'un ton de +reproche.—Pouvez-vous parler ainsi? Croyez-vous que je me sois un +instant préoccupée de ce que vous pouviez on non posséder? Vous-même, +avez-vous un instant pensé que la donation que je voulais faire à ma +cousine, et que son sacrifice rend maintenant inutile, réduisait ma +fortune de moitié?</p> + +<p>—Mais enfin, Mathilde...</p> + +<p>—Parlons de la corbeille,—dis-je en souriant,—ou plutôt de choses +plus graves; parlons de nos projets d'avenir. En sortant de chez ma +tante, où irons-nous? Voyons, monsieur, avez-vous seulement songé à me +demander le quartier que je voudrais habiter? à vous informer de mon +goût pour l'arrangement de notre demeure?</p> + +<p>—Mathilde, je voudrais vous voir plus sérieuse pour les affaires +d'intérêt.</p> + +<p>—Vous voulez me voir sérieuse! Eh bien!—lui dis-je avec l'expression +de la touchante gratitude que je ressentais,—eh bien! laissez-moi vous +dire combien j'ai été <i>sérieusement</i> heureuse, en voyant hier, chez +moi, cette corbeille de jasmins et d'héliotropes... Oh! tenez, cela est +plus sérieux, croyez-moi, que les affaires d'intérêt... il y a là plus +que des chiffres... il y a là un sentiment, un présage, que dis-je, un +présage? une certitude de bonheur pour l'avenir... Oui... le cœur se +révèle dans les plus petites choses... et l'homme qui a montré tant de +prévenances, tant de délicatesse dans une occasion, ne saurait jamais se +démentir... Ces fleurs, qui ont été la première marque de vos +sentiments, resteront toujours pour moi le symbole de mon bonheur. Oh! +d'abord, je serai très-exigeante! Chaque matin je veux avoir une +corbeille de ces fleurs; mais je vous préviens que mon cœur s'éveille +de très-bonne heure, et qu'une pensée pour vous aura déjà prévenu +l'arrivée de ce beau bouquet!</p> + +<p>—C'est à genoux, à genoux qu'il faut vous adorer... Mathilde. Comment +ne pas vouer sa vie entière à votre bonheur? Il faudrait être le plus +misérable des hommes pour ne pas répondre devant Dieu de vous rendre la +plus heureuse des femmes.</p> + +<p>—Oh! je vous crois, Gontran! J'ai trop de confiance dans mon amour pour +ne pas avoir une croyance aveugle dans le vôtre.</p> + +<p>Pourquoi me tromperiez-vous? Doué comme vous l'êtes, ne trouveriez-vous +pas mille autres jeunes filles qui ne vous aimeraient pas mieux que moi +sans doute... je les en défierais... mais qui, plus que moi, auraient de +quoi vous charmer? Je crois donc ce que vous me dites, Gontran, parce +que je vous sais loyal et généreux. Tout ce que vous venez de +m'apprendre de votre vie passée, au risque de me déplaire, de me perdre +peut-être, m'est une preuve de plus de votre sincérité.</p> + +<p>Le reste de notre conversation avec M. de Lancry fut employé à faire des +projets charmants. Notre mariage devait être célébré aussitôt que les +formalités nécessaires seraient remplies. Le roi devait y signer. +Gontran devait prendre les ordres de Sa Majesté à ce sujet.</p> + +<p>Nous causâmes avec un plaisir extrême de nos arrangements futurs, de +notre maison, des saisons que nous passerions à Paris, en voyage ou dans +nos terres. Gontran me parla pour notre établissement d'un charmant +hôtel situé dans le faubourg Saint Honoré, et donnant sur les +Champs-Élysées. Nous convînmes de l'aller voir avec mademoiselle de +Maran.</p> + +<p>Il me pria aussi d'apprendre à monter à cheval, afin que nous pussions +plus tard faire de longues promenades à la campagne, et que je fusse en +état de l'accompagner à la chasse, qu'il aimait passionnément. Nous +réglâmes approximativement nos dépenses. Gontran, qui avait toujours été +prodigue, me parla très-sérieusement d'une économie raisonnable. Tant +qu'il avait été garçon, jamais ces idées d'ordre ne lui étaient venues; +mais maintenant il en comprenait, disait-il, toute la nécessité. Il n'y +avait rien de plus charmant que ces projets, que ces pensées d'avenir à +la fois riantes et sérieuses. Ma première jeunesse s'était si tristement +écoulée chez mademoiselle de Maran, j'avais vécu jusqu'alors tellement +en petite fille, que je ne pouvais croire au bonheur qui m'attendait.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Deux ou trois jours après cet entretien, Gontran vint un matin nous +chercher, mademoiselle de Maran et moi, afin de nous faire voir l'hôtel +du faubourg Saint-Honoré dont il nous avait parlé.</p> + +<p>Après quelques moments de conversation, mademoiselle de Maran dit en +parlant de la maison dont M. de Lancry avait envie:</p> + +<p>—Mais attendez donc, est-ce que ce ne serait pas l'hôtel de Rochegune +dont il serait question?</p> + +<p>—Oui, madame,—dit Gontran, c'est une occasion magnifique. Le vieux +marquis de Rochegune est mort l'an passé. Son fils, Abel de Rochegune, +au retour de ses voyages, y avait fait faire de très-grands +embellissements, comptant l'habiter; mais comme il est très-fantasque, +il a tout à coup changé d'avis, et maintenant il désire s'en défaire.</p> + +<p>—Il chasse de race,—dit mademoiselle de Maran,—car il n'y avait pas +d'homme plus original et plus insupportable que monsieur son père.</p> + +<p>—Mais on ne parlait de lui qu'avec vénération, madame!—dit Gontran +d'un air étonné.</p> + +<p>—Allons donc,—s'écria mademoiselle de Maran en riant d'un air +sardonique,—c'était une espèce de vieil imbécile, une manière de +philosophe, un rêvasseur, par-dessus cela philanthrope enragé, et +toujours fourré dans les prisons et dans les bagnes, où il se faisait +dévaliser par <i>messieurs</i> les voleurs et <i>messieurs</i> les assassins, +qu'il embrassait de toutes ses forces, et les appelait <i>ses frères</i>, +s'il vous plaît! ce qui était bien agréable pour sa famille. Joignez à +cela que ce vilain homme, en sortant de ces baisers de Judas, avait +l'inconvénient de vouloir toujours vous embrasser sous le moindre +prétexte d'amitié ou de parenté, ni plus ni moins que si vous aviez été +un de ses <i>chers frères</i> les galériens.</p> + +<p>—Mais, madame, il a fondé, dit-on, dans l'une de ses terres, un hospice +pour les pauvres!</p> + +<p>—Eh! je le sais bien; c'était une abomination de plus!</p> + +<p>—Comment cela, madame?—dit Gontran.</p> + +<p>—Il avait fondé cela pour avoir le droit de tyranniser un tas de vieux +vagabonds qui ainsi dépendaient complétement de lui. On n'a pas l'idée +des imaginations de ce vilain homme pour torturer ces pauvres gens. Pour +se divertir, il leur faisait manger des loups, des rats et des +chauves-souris; il les battait comme plâtre et les faisait travailler +dix-huit heures par jour à toutes sortes d'ouvrages, dont il tirait +profit, bien entendu; de façon que ce soi-disant hospice était une +manière de ferme qui lui rapportait beaucoup, sans compter la réputation +de charité qui lui servait de manteau pour cacher toutes sortes +d'actions véreuses.</p> + +<p>Quoique je n'eusse aucune raison pour m'intéresser à la mémoire de M. de +Rochegune, je fus indignée de la méchanceté de ma tante. D'un regard je +le fis comprendre à Gontran, qui me semblait aussi choqué que moi.</p> + +<p>—Je crois, madame,—dit-il à ma tante,—que vous avez été mal informée, +et que...</p> + +<p>—Pas du tout, je sais ce que je dis. C'était un homme désagréable, +quand je ne devrais en juger que par ses amitiés; il avait pour disciple +un de nos parents du côté de ma belle-sœur... Dieu merci... qui ne +valait pas mieux que lui, un M. de Mortagne.</p> + +<p>—M. de Mortagne! cet ancien soldat de l'empire! ce voyageur aussi +original qu'infatigable!—dit Gontran!—mais je ne savais pas qu'il eût +l'honneur de vous appartenir.</p> + +<p>—Si vraiment, nous avons cet honneur-là... du moins nous l'avions...</p> + +<p>—Comment! madame, est-ce que M. de Mortagne serait mort?—demanda +Gontran.</p> + +<p>—Mort! grand Dieu!—m'écriai-je en prenant avec anxiété la main de +mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Celle-ci me regarda d'un air dur et ironique, et dit en riant de son +rire aigu et strident:</p> + +<p>—Ah!... ah!... ah!... voyez donc l'émotion de Mathilde. Eh bien! oui, +il est mort... on en doutait il y a quelques jours, mais maintenant il +paraît que c'est certain.</p> + +<p>—Ah! madame, puissiez-vous vous tromper!—dis-je avec amertume.</p> + +<p>—Me tromper! eh bien! où serait donc le grand mal qu'il fût mort, ce +beau héros de caserne? un jacobin! un de ces brouillons dangereux qui, +pour faire marcher l'humanité, comme ils disent, s'inquiètent peu +qu'elle marche dans le sang jusqu'aux genoux!</p> + +<p>—Madame,—m'écriai-je,—je ne suis qu'une femme, je tiens peu compte +des opinions politiques; mais tant que je n'aurai pas la preuve du +malheur dont vous parlez, ce sera toujours avec l'impatience d'un +cœur reconnaissant que j'attendrai M. de Mortagne; il fut l'ami de ma +mère, madame... Quand malheureusement je ne pourrai plus douter de sa +mort, je conserverai de sa mémoire un pieux respect.</p> + +<p>—Eh bien! ma chère, vous pouvez commencer cette belle +conservation-là,—vous dis-je;—mais ne parlons plus de cet homme-là; +mort ou vif, je l'exècre, dit mademoiselle de Maran d'un ton impérieux; +et s'adressant à Gontran:</p> + +<p>—Et le fils du vieux Rochegune, qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—C'est un homme dont on ne sait trop que dire, madame; il est arrivé +depuis peu; il a parlé une fois à la chambre des pairs d'une manière +fort remarquable, dit-on, quoique dans un assez mauvais esprit. Je l'ai +rencontré quelquefois dans le monde, où il va rarement. Il a eu en +Espagne une très-grande aventure à la fois terrible et romanesque, qui a +fait beaucoup de bruit, et dans laquelle il s'est, à la vérité, conduit +avec la discrétion chevaleresque et l'héroïque dévouement des anciens +Maures de Grenade; il a été laissé pour mort, percé de je ne sais +combien de coups de poignard. Il s'agissait pour lui de sauver la +réputation d'une femme; et... mais,—dit Gontran en souriant;—je ne +puis vous conter cela devant mademoiselle Mathilde; je le conterai plus +tard à madame de Lancry.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! reprit mademoiselle de Maran;—c'est donc un héros de +roman que nous allons voir?</p> + +<p>—A peu près, mademoiselle; mais je doute que nous le voyions... il +s'était d'abord offert avec beaucoup d'empressement à se mettre à nos +ordres pour nous montrer sa maison; puis tout à coup il s'est ravisé, +disant que peut-être il ne pourrait nous en faire lui-même les honneurs; +il m'a donc prié de l'excuser auprès de vous.</p> + +<p class="c">FIN DU TOME PREMIER.</p> + +<hr class="full" /> + +<h1><a name="MATHILDE-2" id="MATHILDE-2"></a>MATHILDE</h1> + +<hr /> + +<h2>MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME</h2> + +<p class="cb">PAR</p> + +<h2>EUGÈNE SÜE.</h2> + +<p class="cb">PARIS<br />PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.</p> + +<hr /> + +<p class="cb">1845</p> + +<h3><a name="TOME_DEUXIEME" id="TOME_DEUXIEME"></a>TOME DEUXIÈME.</h3> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="C-CHAPITRE_I" id="C-CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<h4>LA VISITE.</h4> + +<p>En apprenant que nous allions chez M. de Rochegune, je fus vivement +contrariée des relations qui allaient peut-être s'établir entre lui et +nous. C'était de lui que madame de Richeville m'avait parlé, en me +disant que M. de Mortagne aurait voulu me le présenter dans l'espoir de +me le faire épouser. Je me reprochai mon premier manque de confiance +envers Gontran. Si je lui avais rapporté la conversation de madame de +Richeville, j'aurais pu lui dire l'espèce d'éloignement que j'éprouvais +à rencontrer M. de Rochegune.</p> + +<p>Nous arrivâmes; je fus très-contente d'apprendre que M. de Rochegune +était sorti... sa vue m'aurait sans doute embarrassée. Son intendant +nous fit voir la maison; elle parut parfaitement convenir à M. de +Lancry.</p> + +<p>Le rez-de-chaussée, destiné aux pièces de réception, était d'un goût +parfait, d'une rare élégance. Nous remarquâmes un appartement d'une +charmante position, mais dont les murs étaient nus, sans tentures ni +boiseries. Il s'ouvrait en partie sur le jardin et en partie sur une +serre chaude.</p> + +<p>—Pourquoi cet appartement est-il le seul qui ne soit pas décoré?—dit +Gontran.</p> + +<p>—Parce que M. le marquis destinant cet appartement à sa <i>future</i>, il +voulait sans doute qu'elle pût le faire arranger à son goût,—reprit +l'intendant.</p> + +<p>—M. de Rochegune devait donc se marier?—demanda M. de Lancry.</p> + +<p>—C'est probable, monsieur le comte; car c'est la raison que m'a donnée +l'architecte, quand je lui ai demandé pourquoi cet appartement restait +ainsi.</p> + +<p>—Mais voyez donc, M. de Rochegune, sans le vouloir a été rempli de +prévoyance,—me dit Gontran;—ne trouvez-vous pas? Je serais ravi que +cet appartement vous convînt comme distribution, alors nous +l'arrangerions à votre goût.</p> + +<p>—Sans doute, il est charmant,—répondis-je à M. de Lancry, sans pouvoir +m'empêcher de rougir.</p> + +<p>Pendant que Gontran examinait toutes les pièces avec attention, ce que +m'avait dit madame de Richeville me revint à l'esprit; lorsque +l'intendant de M. de Rochegune parla du mariage que son maître avait dû +faire, je pensai qu'il s'était peut-être agi de moi. Je trouvai +singulier qu'il fût dans ma destinée que cette maison m'appartînt.</p> + +<p>Nous montâmes au premier étage. Arrivés dans un salon d'attente, +l'intendant s'aperçut qu'il avait oublié la clef d'une salle formant +bibliothèque, et descendit la chercher.</p> + +<p>Cédant à un simple mouvement de curiosité, nous entrâmes avec Gontran +dans une petite galerie de tableaux modernes; au bout de cette galerie +était une double porte de velours rouge. Un de ses battants ouverts +laissait voir une autre porte fermée.</p> + +<p>En examinant des tableaux, nous nous étions insensiblement rapprochés de +cette porte. Gontran fit un mouvement, et dit d'un air étonné:</p> + +<p>—Il y quelqu'un là; on parle haut. Je croyais M. de Rochegune sorti.</p> + +<p>A peine M. de Lancry avait prononcé ces mots, que quelqu'un dit, dans la +pièce à côté, d'un ton presque suppliant:</p> + +<p>—Je vous en conjure, monsieur, silence! on pourrait nous entendre!!! Il +y a quelques personnes ici, et j'ai fait dire que je n'y étais pas.</p> + +<p>—Mais c'est la voix de M. de Rochegune!—dit Gontran.</p> + +<p>—Ça devient fort piquant,—reprit mademoiselle de Maran;—nous allons +voir quelque affreuse découverte; je suis sûre que le fils vaut le père.</p> + +<p>—Retirons-nous,—dis-je vivement à M. de Lancry.</p> + +<p>Nous n'en eûmes pas le temps. Une autre voix s'écria, en répondant à M. +de Rochegune:</p> + +<p>—Il y a quelqu'un là?... Eh bien! tant mieux, monsieur; tout ce que je +demande, c'est qu'on m'entende... Béni soit le hasard qui m'envoie des +témoins.</p> + +<p>—Vous allez voir qu'il s'agit de quelque somme confiée au vieux +Rochegune en sa qualité de philanthrope, et que monsieur son fils nie le +dépôt comme un enragé,—dit mademoiselle de Maran en se rapprochant de +la porte.</p> + +<p>—Monsieur... encore une fois... je vous en supplie,—dit M. de +Rochegune,—qu'allez-vous faire?...</p> + +<p>A ce moment, la porte s'ouvrit violemment. Un homme sortit, et s'écria +en nous voyant:</p> + +<p>—Dieu soit loué! il y a quelqu'un là...</p> + +<p>Quel fut mon étonnement! Je reconnus M. Duval, que Gontran nous avait +montré à l'Opéra, en nous racontant la touchante conduite de ce jeune +homme envers une vieille mère aveugle à laquelle il avait caché sa ruine +à force de travail. L'autre personne était M. de Rochegune, que j'avais +vu ce même jour dans la loge de madame de Richeville: il était grand et +très-basané. Ce qui me frappa dans sa physionomie fut l'expression +triste et sévère de ses grands yeux gris.</p> + +<p>Gontran fit à M. de Rochegune mille excuses de notre indiscrétion +involontaire.</p> + +<p>—Ah! monsieur, ah! mesdames,—s'écria M. Duval avec exaltation en +s'adressant à nous,—c'est le ciel qui vous envoie; au moins je pourrai +témoigner toute ma reconnaissance à mon bienfaiteur.</p> + +<p>—Monsieur, je vous en supplie,—dit M. de Rochegune avec embarras.</p> + +<p>Je regardai ma tante. Ses traits avaient jusqu'alors exprimé une sorte +de triomphe moqueur. A ces mots elle sembla dépitée, et s'assit +brusquement sur un fauteuil, en souriant d'un air ironique.</p> + +<p>—Monsieur,—reprit M. de Rochegune en s'adressant à M. Duval,—je vous +demande instamment, formellement le silence.</p> + +<p>—Le silence!—s'écria M. Duval avec une explosion de reconnaissance +pour ainsi dire furieuse.—Le silence! ah parbleu! vous vous adressez +bien! Non... non... monsieur, ces traits-là sont trop rares; ils +honorent trop l'espèce humaine pour qu'on ne les publie pas à haute +voix, et plutôt cent fois qu'une.</p> + +<p>—Madame,—dit M. de Rochegune à ma tante,—je suis en vérité confus... +J'avais fait défendre ma porte... excepté pour vous. Je comptais rester +dans mon cabinet pour ne vous pas gêner dans la visite de cette maison, +et...</p> + +<p>—Et moi j'ai forcé la consigne!—s'écria M. Duval.—Un secret +pressentiment me disait que vous étiez... chez vous, monsieur! j'avais +appris que d'un moment à l'autre vous deviez partir pour un voyage; +c'est seulement depuis hier que je sais à qui je dois presque la vie de +ma pauvre vieille mère, et il fallait à tout prix que je vous visse...</p> + +<p>—Monsieur... monsieur...—dit encore M. de Rochegune.</p> + +<p>—Oh! monsieur, monsieur... il ne s'agit pas de faire le bien en +sournois et de vouloir se cacher après... Oui, monsieur, en +sournois!—s'écria M. Duval dans sa généreuse colère.—Heureusement ces +dames sont là; elles vont en être juges. Une banqueroute m'avait ruiné. +Jusqu'alors j'avais vécu dans l'aisance; ce coup m'avait été terrible, +moins pour moi, moins pour ma femme peut-être que pour ma mère, qui +était vieille et aveugle. Il fallait avant tout, madame, lui cacher ce +malheur. A force de travail, moi et ma femme nous y parvînmes pendant +quelque temps; mais enfin nos forces s'épuisaient; ma pauvre femme tomba +malade. Nous allions peut-être mourir à la peine, lorsqu'un jour je +reçus sous enveloppe cent mille francs, madame; cent mille francs, avec +une lettre qui me prévenait que c'était une restitution que me faisait +le banqueroutier qui m'avait emporté quatre cent mille francs.—Vous +comprenez ma joie, mon bonheur; ma mère, ma femme, étaient désormais à +l'abri du besoin. Pour nous, maintenant habitués au travail, que nous +n'avons pas interrompu pour cela, c'était presque de la richesse. Je +racontai partout que je devais ce secours inespéré au remords du +misérable qui nous avait tout enlevé. Des personnes qui connaissaient +cet homme en doutèrent; elles avaient bien raison, car M. le marquis de +Rochegune, que voici, était le seul auteur de cette généreuse action.</p> + +<p>—Mais encore une fois, monsieur, je vous en supplie, vous abusez des +moments de ces dames,—dit M. de Rochegune avec impatience.</p> + +<p>—Au moins arrivez au fait, monsieur,—dit mademoiselle de Maran d'une +voix aigre, en s'agitant avec dépit sur son fauteuil.</p> + +<p>—Monsieur,—s'écria gaiement Gontran en prenant la main de M. +Duval,—nous nous liguons tous contre M. de Rochegune, quoi qu'il dise. +Quoique nous soyons chez lui, nous ne sortirons pas que vous ne nous +ayez tout raconté...</p> + +<p>—A la bonne heure, monsieur,—dit M. Duval,—je vois que vous êtes +digne d'apprécier ces choses-là... Inquiet de savoir d'où me venait +alors un secours aussi généreux, je relus la lettre, je ne connaissais +pas cette écriture; voyez si la Providence ne m'est pas venue en aide! +Un de mes amis qui habite la province, et qui arrive bientôt à Paris... +M. Éloi Sécherin... me prie de lui chercher un domestique de bonne +maison.</p> + +<p>—Le mari d'Ursule?—m'écriai-je.</p> + +<p>—Madame connaît M. Sécherin?—me dit M. Duval d'un air étonné.</p> + +<p>—Pour l'amour du ciel! continuez, mon cher monsieur,—dit mademoiselle +de Maran.</p> + +<p>—Hier donc, dit M. Duval,—un domestique se présente chez moi. Je lui +demande ses certificats, il m'en montre plusieurs; le dernier lui avait +été donné par M. le marquis de Rochegune; en l'ouvrant, l'écriture me +frappe, je cours chercher ma lettre; plus de doute! monsieur, l'écriture +était semblable, absolument semblable, impossible de s'y tromper. Dire +ma joie, mon émotion, serait impossible. Je demandai au domestique +quelques renseignements sur son maître.—Ah! monsieur,—me dit-il,—il +n'y en a pas de meilleur, de plus charitable, tout le portrait de son +père, qui a fait tant de bien...—Et pourquoi quittez-vous son +service?—lui demandai-je.—Hélas! monsieur, M. le marquis va partir +pour un long voyage, il ne garde que deux anciens serviteurs qui +l'accompagnent. Je ne pouvais plus conserver le moindre doute. Je dis +tout à ma femme. Je pars hier et j'arrive ici. M. de Rochegune était +sorti, je reviens dans la soirée, il n'était pas encore rentré. Enfin, +ce matin, après avoir encore en vain tenté de le voir, et craignant +qu'il ne partît, je suis monté ici malgré le portier, et j'ai pu presser +les mains de mon bienfaiteur. Oh! d'abord il a voulu nier, mais il sait +trop mal mentir pour cela...</p> + +<p>—Monsieur,—dit M. de Rochegune avec un embarras croissant...</p> + +<p>—Oui, monsieur,—s'écria M. Duval,—vous ne savez pas mentir... je vous +dis que vous mentez d'une manière pitoyable! et lorsque je vous ai +proposé, pour vous confondre, de m'écrire absolument la même lettre que +celle que j'avais reçue avec les cent mille francs, vous n'avez pas osé, +monsieur, vous n'avez pas osé! répondez à cela... Voilà, madame, ce que +monsieur a fait pour moi. Voilà ce que je suis glorieux d'accepter, non +comme don, mais comme prêt; car je compte sur mon travail pour +m'acquitter... Voilà la bonne et généreuse action que je raconterai +partout; mais je n'en suis pas moins heureux d'avoir pu une bonne fois +convaincre monsieur de son bienfait devant témoins; maintenant il +n'osera plus le nier peut-être!</p> + +<p>—Si, monsieur... je le nierai,—dit M. de Rochegune,—car il m'importe +que le véritable bienfaiteur soit connu. Quelque douce que me soit votre +reconnaissance, je ne puis l'accepter; je n'ai fait, en agissant ainsi, +qu'obéir aux derniers vœux de mon père,—dit M. de Rochegune d'un ton +triste et pénétré.</p> + +<p>—Votre père, monsieur?—s'écria M. Duval.</p> + +<p>—Oui, monsieur!—encore une fois,—je n'ai fait qu'exécuter ses +dernières volontés.</p> + +<p>—Mais je n'avais pas l'honneur d'être connu de lui, monsieur. Mais vous +l'avez perdu bien avant l'époque où vous êtes si généreusement venu à +mon secours.</p> + +<p>—Quelques mots vous expliqueront, monsieur, ce que je viens de vous +dire. Mon père avait, dans sa jeunesse, placé une faible somme dans une +de ces sociétés fondées au profit du dernier survivant. Il avait +complétement oublié ce placement. Peu de temps avant sa mort, il reçut +environ trois cent mille francs provenant de cette source. Un scrupule, +dont j'apprécie toute la délicatesse, l'empêcha de profiter d'une somme +due à la mort successive de plusieurs personnes. Cette somme fut, par +lui, destinée à de bonnes œuvres. Pendant sa vie, il en employa une +partie. Lorsque je le perdis, il me recommanda d'user du reste de cet +argent dans le même but. J'ai appris, monsieur, avec quelle pieuse +énergie vous aviez, pendant deux années, lutté contre le sort. J'ai +appris combien votre conduite envers votre mère avait été admirable: je +n'ai donc fait, monsieur, vous le voyez bien, qu'obéir aux ordres de mon +père. J'avais cru que ceci demeurerait secret, comme tant d'autres +généreuses actions de mon père. Le hasard a voulu qu'il n'en fût pas +ainsi, monsieur.—Je vous avoue que maintenant j'en ai moins de regret, +puisque je connais personnellement celui dont le courageux dévouement +m'avait si vivement frappé;—et M. de Rochegune tendit cordialement la +main à M. Duval.</p> + +<p>J'étais délicieusement émue; je me rappelais avec quelle grâce touchante +M. de Lancry m'avait raconté à l'Opéra l'histoire de M. Duval; aussi le +souvenir de Gontran se mêlait d'une manière charmante à toutes les +grandes et généreuses pensées que cette scène soulevait en moi. Je +regardai Gontran avec émotion. Il me sembla partager l'admiration que +m'inspiraient le bienfaiteur et l'obligé.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran avait plusieurs fois souri d'un air ironique. Je +reconnus sa méchanceté habituelle au portrait qu'elle avait fait du père +de M. de Rochegune, l'un des hommes les plus remarquables, les plus +justement vénérés de son temps, et qui s'était illustré par une foule +d'actes d'une philanthropie éclairée, et par de beaux et grands travaux +d'intelligence.</p> + +<p>—Monsieur,—dit Gontran à M. de Rochegune avec une amabilité parfaite, +je suis bien heureux du hasard qui m'a mis à même de reconnaître ce que +je savais déjà par le bruit du monde, c'est que dans certaines familles +privilégiées, et la vôtre est de ce nombre, monsieur, les plus nobles +qualités sont héréditaires.—Puis, s'adressant à M. Duval, il +ajouta:—Il y a deux mois, monsieur, qu'à l'Opéra j'avais l'honneur de +raconter à ces dames votre belle conduite avec l'enthousiasme qu'elle +m'inspirait; je n'espérais pas être un jour assez heureux pour vous +témoigner à vous-même, monsieur, l'admiration que vous méritez.</p> + +<p>—C'était au <i>Siége de Corinthe</i>, n'est-ce pas, monsieur?—dit naïvement +M. Duval.—Un jour où madame la duchesse de Berry assistait au +spectacle... c'est bien cela. C'était la première fois que ma femme et +moi nous allions au spectacle depuis deux ans; nous nous en étions fait +une vraie fête.</p> + +<p>—Nous avons même remarqué, monsieur, le béret de madame Duval, qui lui +allait à merveille,—dit mademoiselle de Maran;—elle était jolie comme +un ange et n'avait pas du tout l'air, je vous l'assure, d'être réduite à +travailler pour vivre.</p> + +<p>—Peut-être trouvez-vous, madame, que ma femme était mise avec trop +d'élégance pour notre position? dit M. Duval avec une fierté +douloureuse.</p> + +<p>—C'est qu'alors, madame, je croyais que cet argent était une +restitution. Depuis que je sais que c'est un prêt, je me refuserai tout +superflu, croyez-le bien.</p> + +<p>Gontran, désolé comme moi de la méchante remarque de mademoiselle de +Maran, dit à M. de Rochegune pour détourner sans doute la conversation:</p> + +<p>—Mais j'ai eu aussi le plaisir de vous voir à cette représentation, +monsieur de Rochegune, et j'étais bien loin de me douter que vous +fussiez le bienfaiteur mystérieux dont j'entretenais ces dames.</p> + +<p>—Oui, je crois en effet que ce jour... j'étais à l'Opéra avec madame la +duchesse de Richeville,—reprit M. de Rochegune d'un air embarrassé.</p> + +<p>Je levai par hasard les yeux sur lui; je rencontrai son regard, qu'il +détourna aussitôt en rougissant.</p> + +<p>—Monsieur,—dit mademoiselle de Maran à M. de Rochegune en prenant un +air de bonhomie qui me présagea quelque perfidie,—rien de ce que nous +voyons ou de ce que nous entendons là ne peut nous étonner; monsieur +votre père avait habitué tout le monde à l'admiration de ses bonnes +œuvres.</p> + +<p>—Madame...—dit M. de Rochegune en s'inclinant avec une sorte +d'impatience pénible, soit qu'il n'aimât pas mademoiselle de Maran, soit +que sa modestie souffrît de la prolongation de cette scène.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, monsieur, c'était un homme admirable,—reprit +mademoiselle de Maran.—Je disais encore tout à l'heure à ma nièce que +rien n'est plus touchant que ses visites dans les prisons... que la +bonté avec laquelle il traitait les pauvres de son hospice; c'était +comme une manière de saint Vincent de Paul ou quelque chose +d'approchant.</p> + +<p>—C'était simplement un homme de bien. Il n'a jamais prétendu autre +chose, madame,—dit M. de Rochegune d'un ton ferme et sévère qui +prouvait qu'il n'était pas dupe des louanges ironiques de mademoiselle +de Maran.</p> + +<p>Je vis avec plaisir, à la physionomie chagrine de Gontran, qu'il +souffrait comme moi d'entendre ma tante parler ainsi. Mais le caractère +de mademoiselle de Maran était trop altier pour jamais céder. Elle +voulait toujours, comme on dit vulgairement, avoir le <i>dernier mot</i>.</p> + +<p>Offrant donc son bras à M. de Lancry, elle dit à M. de +Rochegune:—Adieu, monsieur. C'est égal, quoi que vous en disiez, un +simple homme de bien n'aurait jamais fait le trait mirifique de la +<i>tontine</i><a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>! Oui, monsieur, ce scrupule de <i>tontine</i>—là suffirait pour +illustrer une famille... Cent mille écus d'aumônes!... mais c'est-à-dire +qu'autrefois il n'y avait que les grands coupables qui se permissent de +faire de ces espèces d'amendes honorables.</p> + +<p>—Pardon, monsieur,—dit Gontran, en interrompant vivement mademoiselle +de Maran.—Ces dames ont quelques visites à faire; je reviendrai voir +cette maison si vous le permettez.</p> + +<p>—Elle est toute à vos ordres, monsieur,—dit M. de Rochegune en saluant +d'un air froid, et contenant à peine l'indignation que les dernières +paroles de ma tante lui avaient causée.</p> + +<p>Lorsque nous fûmes remontés en voiture, je ne pus m'empêcher de dire à +mademoiselle de Maran:</p> + +<p>—Ah! madame, vous avez été bien cruelle!</p> + +<p>—Comment, bien cruelle?...—s'écria-t-elle en éclatant de +rire.—Laissez-moi donc tranquille... Est-ce que vous croyez que je +donne dans ces comédies-là?</p> + +<p>—Quelles comédies?</p> + +<p>—Comment, quelles comédies! Mais tout cela était convenu, arrangé; on +nous attendait! Il est évident qu'on avait fait dire à ce M. Duval de +venir et de se tenir tout prêt à pousser ses cris reconnaissants; aussi +s'est-il mis à crier comme une arche-pie quand il nous a su près de la +porte. Ce vieux drôle d'intendant avait sans doute été l'avertir, sous +le prétexte de chercher la clef de la bibliothèque.</p> + +<p>—Ah! madame... quelle supposition!—dit Gontran; et dans quel but, +madame?</p> + +<p>—Eh!—mon pauvre garçon,—c'est un calcul tout simple: d'abord, si M. +de Rochegune vous surfait sa maison de 20 ou 30,000 fr., vous n'oserez +pas marchander avec un homme capable de si beaux traits, sans compter +qu'habiter un hôtel témoin de si vertueuses actions, ça porte bonheur et +ça se paye. Je parie que le vieux Rochegune en a fait bien d'autres pour +s'arranger sa belle réputation de philanthrope, afin de pouvoir, sous +cet abri, tripoter, j'en suis sûre, dans toutes sortes d'abominables +agiots. On dit qu'il prêtait à la petite semaine; je le croirais fort, +car il est mort riche à millions! La preuve de ce que je dis, c'est +qu'on ne fait pas des aumônes de cent mille écus quand on a la +conscience nette. <i>Il n'y a que les gros pécheurs qui donnent gros aux +pauvres</i>, répétait toujours le desservant de ma paroisse de Glatigny, +qui n'était pas bête... Peste! cent mille écus en bonnes œuvres! +c'est la part du diable, comme disent les bonnes gens, ou, si vous +l'aimez mieux, c'est l'intérêt d'un capital de toutes sortes de +vilenies...</p> + +<p>—Mais, madame,—dit Gontran avec impatience, vous avouerez du moins +qu'on ne pouvait mieux placer ce bienfait, quelle que soit la source de +cet argent.</p> + +<p>—Certainement, certainement; cette petite Duval était très-gentille, ma +foi, avec son béret rose. Ça aura été l'avis de M. de Rochegune, et le +benêt de mari qui vient encore le remercier!...</p> + +<p>—Ah! madame! quelle indignité!—s'écria Gontran.—D'ailleurs, M. de +Rochegune part dans quelques jours...</p> + +<p>—Eh bien! quoi?... il part? ça prouverait tout au plus qu'il est las de +cette petite bourgeoise, dit mademoiselle de Maran en éclatant de rire.</p> + +<p>—Madame, madame!—dit M. de Lancry en me regardant, pour faire sentir à +ma tante l'inconvenance de ce propos.</p> + +<p>Je ne pourrais vous peindre, mon ami, l'impression désolante que je +ressentis en entendant mademoiselle de Maran flétrir aussi méchamment +tout ce que mon cœur venait d'admirer; jamais son horreur, jamais sa +haine du beau, qu'il fût physique ou moral, ne s'étaient plus +odieusement manifestées.</p> + +<p>A cette nouvelle preuve de son impitoyable méchanceté, je fis un retour +sur moi-même et sur ma position. Mes défiances revinrent plus vives que +jamais contre mademoiselle de Maran, sans que pourtant mon aveugle +confiance pour Gontran diminuât en rien.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de me souvenir de ce que m'avait dit madame de +Richeville: Défiez-vous de ce mariage. Votre tante le protége, il doit +vous être fatal.</p> + +<p>Je reconnaissais aussi que la duchesse ne m'avait pas trompée sur les +qualités qu'elle accordait à M. de Rochegune, que M. de Mortagne aurait +voulu me voir épouser.</p> + +<p>Je l'avoue, un moment je fus inquiète de l'apparente gravité de ces +réflexions. Mon cœur trembla, pour ainsi dire, de voir mon esprit +embarrassé pour y répondre.</p> + +<p>Par instinct, je jetai les yeux sur Gontran... La vue de sa physionomie +si noble, si douce, si loyale, me rassura.</p> + +<p>Ce n'est pas mademoiselle de Maran, c'est mon cœur qui a fait ce +mariage, me dis-je; et enfin, parce que M. de Rochegune a de généreuses +qualités, est-ce une raison pour que Gontran n'en ait pas? N'est-ce pas +lui qui le premier m'a raconté cette touchante action si noblement +récompensée? Tout à l'heure encore n'a-t-il pas partagé mon émotion?</p> + +<p>Ces réflexions chassèrent les impressions pénibles que les paroles +perfides de ma tante avaient fait naître.</p> + +<p>Lorsque nous descendîmes de voiture, un des gens de mademoiselle de +Maran lui dit que mademoiselle Ursule, c'est-à-dire madame +<i>Sécherin</i>,—ajouta-t-il en se reprenant,—attendait dans le salon avec +son mari.</p> + +<p>Ma cousine était arrivée; oubliant Gontran, ma tante, je montai +rapidement l'escalier; j'ouvris vivement la porte du salon.</p> + +<p>En effet c'était elle... c'était Ursule et son mari.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="C-CHAPITRE_II" id="C-CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3> + +<h4>MONSIEUR ET MADAME SÉCHERIN.</h4> + +<p>—Ursule!</p> + +<p>—Mathilde!</p> + +<p>Nous nous embrassâmes avec effusion. Je m'attendais à trouver ma pauvre +cousine affreusement changée: quel fut mon étonnement de la voir plus +fraîche, plus jolie que jamais, quoique son regard fût toujours +mélancolique, quoique son sourire fût toujours triste.</p> + +<p>Elle me présenta M. Éloi Sécherin: c'était un jeune homme d'une taille +moyenne, très-blond, d'une figure assez régulière, pleine, colorée et +d'une expression riante et ouverte.</p> + +<p>Au premier abord, il me parut être un de ces hommes qui se font +pardonner la vulgarité de leur tournure et de leur langage par la +franchise et par la bonhomie de leurs manières.</p> + +<p>Néanmoins je n'eusse jamais cru que ma cousine, avec nos idées de jeunes +filles, aurait pu se décider à un pareil mariage. En voyant M. Sécherin, +le sacrifice qu'Ursule disait m'avoir fait me parut encore plus grand. +Je la plaignais profondément d'avoir dû subir l'impérieuse volonté de +son père.</p> + +<p>En embrassant Ursule, je lui serrai la main; elle me comprit, et serra +la mienne en levant les yeux au ciel.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran entra avec M. de Lancry. Ursule me jeta un regard +qui me navra: elle comparait son mari à Gontran.</p> + +<p>Ma cousine présenta son mari à ma tante; je crus que celle-ci allait +donner carrière à son esprit ironique. A mon grand étonnemnent, il n'en +fut pas d'abord ainsi; mademoiselle de Maran fit la <i>bonne femme</i>, et +dit à M. Sécherin avec la plus grande affabilité, afin sans doute de le +mettre en confiance:</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, vous voulez donc rendre Ursule la plus heureuse des +femmes? Vous voulez donc nous faire oublier, nous tous, qui l'aimons +tant? Savez-vous bien que je vais devenir très-jalouse de vous au moins, +monsieur Sécherin! Oui, sans doute, et d'abord je dois vous prévenir +d'une chose, c'est qu'ici nous avons l'habitude de parler en toute +franchise, nous vivons bonnement en famille; dans une demi-heure vous +nous connaîtrez comme si nous avions passé notre vie ensemble. Moi je +suis une vieille bonne femme qui rabâche toujours la même chose... que +j'adore ces deux enfants, Mathilde et Ursule; ainsi, tenez-vous bien +pour averti que je ne taris pas, quand il s'agit d'elles; aussi j'aime +ceux qui les aiment presque autant que je les aime, elles: après cela je +suis grondeuse, boudeuse, quinteuse et râchonneuse, parce que c'est le +privilége de la vieillesse. Eh bien! pourtant, malgré tout ça, monsieur +Sécherin, je ne sais pas comment ça se fait... mais on finit toujours +par m'aimer un peu.</p> + +<p>M. Sécherin fut complétement dupe de cette feinte bonhomie. J'observais +sur sa physionomie franche et cordiale la confiance croissante que lui +inspirait ma tante; son embarras, sa gêne disparurent; il s'écria +joyeusement:</p> + +<p>—Ma foi, tenez, madame, je ne crois pas qu'on doive vous aimer un peu, +moi, je crois qu'on doit vous aimer beaucoup. Et, puisqu'il faut vous +parler franchement, je vous avoue que vous me faisiez une peur +diabolique. Eh bien! votre accueil m'a tout de suite rassuré.</p> + +<p>—Comment! vous aviez peur de moi, mon cher monsieur Sécherin? Et +pourquoi donc cela, s'il vous plaît?</p> + +<p>En vain Ursule fit signes sur signes à son mari, il ne les aperçut pas.</p> + +<p>—Certes, madame, j'avais peur de vous,—reprit M. Sécherin de plus en +plus confiant,—et il y avait bien de quoi.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! mais vous m'interloquez, monsieur Sécherin.</p> + +<p>—Eh! sans doute, madame; mon beau-père, M. le baron d'Orbeval, me +cornait toujours aux oreilles: Prenez bien garde, mon gendre! +mademoiselle de Maran est une grande dame! Si vous aviez le malheur de +lui déplaire, vous seriez perdu, car elle a de l'esprit vingt fois gros +comme vous, et elle sait s'en servir de son esprit, je vous en réponds! +Eh bien! maintenant, madame, savez-vous ce que je lui répondrais, au +beau-père? car il ne me faut pas beaucoup de temps, à moi, pour toiser +mes pratiques...</p> + +<p>Ursule rougit jusqu'au front en entendant ces expressions vulgaires; +Gontran dissimula son sourire; mademoiselle de Maran dit au mari +d'Ursule, avec un ton de bonhomie incroyable:</p> + +<p>—Monsieur Sécherin, permettez, nous nous sommes promis d'être francs, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—Eh bien! on ne dit pas, même en parlant d'une vieille femme comme moi, +<i>toiser mes pratiques</i>. C'est de mauvais goût! Oh! je ne vous passerai +rien, d'abord! je vous en préviens. Voilà comme je suis; d'ailleurs nous +sommes convenus d'être francs.</p> + +<p>—Tenez, madame,—s'écria M. Sécherin avec une expression de +reconnaissance vraiment touchante,—ce que vous faites là est généreux +et bon, voyez-vous! je vous en remercie de tout cœur! D'autres se +seraient moqués de moi; vous, au contraire, vous avez la bonté de me +reprendre. Que voulez-vous, madame, je ne suis qu'un provincial, peu +fait aux belles manières de la capitale.</p> + +<p>—De Paris... monsieur Sécherin, de Paris! On ne dit pas de la +capitale,—reprit mademoiselle de Maran avec un très-grand sérieux.</p> + +<p>—Vraiment, madame? Tiens, c'est drôle. Pourtant notre procureur du roi +et notre sous-préfet disent toujours <i>la capitale</i>.</p> + +<p>—C'est possible; ça se dit en administration et en +géographie,—continua mademoiselle de Maran,—mais ça ne se dit pas +ailleurs. Vous voyez que je suis implacable, mon pauvre monsieur +Sécherin.</p> + +<p>—Allez, allez, madame, allez toujours, je n'oublie jamais ce qu'on m'a +dit une bonne fois. Eh bien donc, madame, si j'avais maintenant à faire +votre portrait à mon beau-père... je lui dirais: Mademoiselle de Maran +est sans doute une très-grande dame par sa position, mais au fond c'est +une brave petite dame, franche et unie comme bonjour, qui a le cœur +sur la main, et qui a peut-être encore plus de bons sentiments que de +bon esprit. Eh bien! n'est-ce pas que je ne me trompe pas?</p> + +<p>—Mais, c'est-à-dire, mon cher monsieur Sécherin, que Lavater n'était +rien du tout auprès de vous; vous êtes un Nostradamus, un Cagliostro +pour la prévision et pour la prédiction! Tenez, je suis si contente du +portrait que vous avez fait de moi, que je ne relèverai pas certains +mots.</p> + +<p>—Ah bien! si, madame, si... relevez-les; ou sans cela je me fâcherai, +je vous en avertis.</p> + +<p>—Eh bien non! monsieur Sécherin, je vous en prie...</p> + +<p>—Non, madame, je vous dis que je me fâcherai, et je me fâcherai si vous +ne me reprenez pas.</p> + +<p>—Eh bien! puisque vous le voulez absolument, et pour conserver la bonne +harmonie entre nous, je vous ferai observer que <i>unie comme bonjour</i> et +le <i>cœur sur la main</i>, c'est un peu bien vulgaire.</p> + +<p>—Bon... bon, je ne le dirai plus. Mais, mon Dieu, madame, comme vous +êtes bonne! C'est qu'après tout, voyez-vous, il n'y a pas de méchanceté +dans mon fait; vous avez deviné ça tout de suite!</p> + +<p>—Certainement, je vous ai tout de suite deviné, mon bon monsieur +Sécherin; vous me paraissez le meilleur des hommes, et certes je ne +vous crois pas le moindre fiel.</p> + +<p>—Du fiel.... moi! pas plus qu'un pigeon; ce qui me manque, je le sens +bien, c'est l'éducation; mais que voulez-vous? j'ai été élevé en +province, mon père était un petit marchand, il a commencé sa fortune en +achetant des biens d'émigrés.</p> + +<p>—Avec un début comme celui-là, il ne pouvait manquer de prospérer,—dit +mademoiselle de Maran.—Certainement ces biens d'émigrés devaient lui +porter bonheur à M. votre père.</p> + +<p>—C'est ce qui est en effet arrivé, madame.</p> + +<p>—Je le crois bien; continuez, monsieur Sécherin.</p> + +<p>—Quant à ma mère,—reprit la malheureuse victime de la perfidie de ma +tante,—quant à ma mère, c'est la meilleure des femmes, mais elle a +toujours voulu conserver son bonnet rond et son casaquin d'autrefois; +c'est une bonne ménagère dans toute l'acception du mot; vous voyez donc +bien que je n'ai pas été élevé comme un duc et pair. J'ai fait couci +couci mes études au collége de Tours; à la mort de mon père, j'ai pris +la direction de sa fortune, et j'ai trouvé dans son vieux bureau de +sapin noir un inventaire de soixante-trois mille sept cents livres de +rentes en terres et en propriétés, et cela net d'impôts, madame, sans +compter le matériel de deux fabriques où j'emploie cinq cents ouvriers +qui ne peuvent pas suffire aux commandes... Voilà où j'en suis, madame.</p> + +<p>—Mais vous êtes dans une position magnifique, monsieur Sécherin! C'est +tout simple, les honnêtes gens prospèrent toujours, et je suis sûre que +ce sont ces biens d'émigrés dont nous parlions qui ont valu cette +prospérité croissante à monsieur votre père.</p> + +<p>—Madame,—dit Ursule, qui était au supplice,—je crains que ces +détails...</p> + +<p>—Allons donc, Ursule, ils m'intéressent au contraire beaucoup, ma chère +enfant.</p> + +<p>—Sans doute, <i>chère bellotte</i>, mes petites affaires d'intérêt ne +peuvent qu'intéresser infiniment notre bonne tante.</p> + +<p>—Monsieur Sécherin, toujours fidèle à mon système de franchise,—dit +mademoiselle de Maran,—je vous ferai observer que <i>chère bellotte</i>, +doit être réservé pour la plus douce et la plus secrète intimité: vous +profanez le charme mystérieux de ces adorables expressions en les +prodiguant ainsi.</p> + +<p>—Pourtant, madame, mon père appelait toujours ma mère <i>chère bellotte</i>, +et ma mère l'appelait <i>petit père</i> ou <i>gros loup</i>.</p> + +<p>—Mais remarquez, mon bon monsieur Sécherin, que je n'incrimine pas en +elles-mêmes les tendres et naïves expressions de <i>chère bellotte</i>, +<i>petit père</i>, et même de <i>gros loup</i>, au contraire!! j'espère bien +qu'Ursule, pieusement fidèle à ces touchantes traditions de votre +famille, vous prodigue en secret ces noms si doux.</p> + +<p>—Ah çà! mais tu as donc dit à madame que tu m'appelais ton gros loup, +toi?—s'écria M. Sécherin en se retournant vers Ursule et en frappant +dans ses mains avec étonnement.</p> + +<p>—Vraiment!... Ursule vous appelle déjà son <i>gros loup</i>, mon bon +monsieur Sécherin?—s'écria ma tante.</p> + +<p>—Mais oui, madame, et elle ne met pas de mitaines pour cela,—continua +M. Sécherin avec une orgueilleuse satisfaction.</p> + +<p>—Ah! madame, pouvez-vous croire!...—s'écria Ursule,—et des larmes de +honte et de confusion lui vinrent aux yeux.</p> + +<p>—Comment!—reprit M. Sécherin,—comment! tu ne te souviens pas que le +surlendemain de notre mariage, lorsque je t'ai fait voir l'inventaire de +notre fortune, je l'ai dit en t'embrassant: Tout cela est à toi et à ton +<i>gros loup</i>! Et que tu m'as répondu en m'embrassant aussi: Oui, tout ça +c'est à moi et à mon <i>gros loup</i>? Mais rappelle-toi donc bien, c'était +dans la petite chambre verte qui me sert de cabinet.</p> + +<p>Il est impossible de se figurer la douleur, l'accablement d'Ursule, en +entendant ces mots.</p> + +<p>J'étais navrée pour elle. Gontran souriait malgré lui; mademoiselle de +Maran triomphait. Pourtant elle ne voulut pas trop prolonger cette +scène, et reprit aussitôt:</p> + +<p>—Voulez-vous bien vous taire, monsieur Sécherin, vilain indiscret! +Est-ce qu'on dit ces choses-là? On garde ces friands petits bonheurs-là +pour soi tout seul; ce sont de ces petites félicités coquettes et +mysticoquentieuses dont on se chafriole en secret et qu'on n'avoue pas! +Ursule vous aurait mille et mille fois appelé son <i>gros loup</i> qu'elle se +ferait plutôt tuer que de l'avouer, et elle aurait raison. Je vous +répète que vous êtes un vilain indiscret. Ah! les hommes!... les +hommes!... nous ne pouvons pas leur laisser lire dans notre cœur nos +plus charmantes préférences, nous ne pouvons pas les leur témoigner par +les noms les plus doux, sans qu'ils aillent tout de suite se vanter de +cela de toutes leurs forces!</p> + +<p>—Eh bien! c'est vrai, madame,—dit M. Sécherin,—j'ai eu tort, vous +avez raison, toujours raison; encore une leçon dont je profiterai. Je +garderai <i>bellotte</i> et <i>gros loup</i> pour nous deux ma femme.</p> + +<p>—Et vous ferez bien. Mais parlez-moi donc de ces biens d'émigrés que +monsieur votre père avait achetés lorsqu'il était petit marchand. Vous +ne savez pas comme ça m'intéresse. Est-ce qu'ils étaient considérables, +ces biens?</p> + +<p>—Oui, madame, ils avaient appartenu en partie à la famille de Rochegune +avant la révolution; mais à la restauration, mon père les a revendus au +vieux marquis.</p> + +<p>A ce nom, qui revenait si singulièrement et si souvent dans cette +journée, ma tante fronça le sourcil.</p> + +<p>—Est-ce que M. de Rochegune a encore beaucoup de propriétés dans cette +province, monsieur?—demanda Gontran.</p> + +<p>—Certainement, monsieur; il a toutes les propriétés de son père, comme +il en a toutes les qualités... L'hospice des vieillards fondé par feu M. +le marquis est à deux lieues de chez moi. Ah! madame,—ajouta M. +Sécherin avec exaltation en se retournant vers ma tante,—quel bien feu +M. le marquis faisait dans le pays!... et avec cela si peu fier! Enfin, +madame, figurez-vous que, tant qu'il restait à son château de Rochegune, +il allait tous les dimanches à la messe de l'hospice des vieillards; +après la messe il dînait à leur table, allait avec eux à vêpres, +soupait encore avec eux et couchait dans leur dortoir: il faisait +toujours cela une fois par semaine; ce n'est pas tout, il suivait +jusqu'au cimetière le cercueil des pauvres qui mouraient. Voilà, madame, +ce qui s'appelle faire du bien avec bonté... n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, sans doute,—répondit ironiquement mademoiselle de Maran.—Aller +manger dans la gamelle de ces vieux vagabonds, mais je trouve cette +idée-là tout à fait réjouissante.</p> + +<p>—Ah! vous avez bien raison, madame,—reprit naïvement M. Sécherin;—ça +leur réjouissait le cœur, à ces pauvres gens. Mais ce n'est encore +rien que cela, madame.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! il y a quelque chose de plus pharamineux encore que +cette communion de gamelle?</p> + +<p>—Oui, madame. Comme j'étais le plus fort manufacturier du pays, M. le +marquis m'avait prié de commander de petits ouvrages à ces malheureux: +ils les faisaient, mais Dieu sait comme! cela ne servait à rien, c'était +de la matière première perdue que feu M. le marquis payait; non content +de cela, il me remboursait les petites sommes que je donnais à ces +pauvres vieux censément pour prix de leurs ouvrages, de façon qu'ils +croyaient gagner par leur travail les douceurs qu'ils se procuraient +ainsi...</p> + +<p>—Mais c'est que c'est, en effet, d'une superlative +délicatesse!—s'écria mademoiselle de Maran,—et c'est bien raisonné +surtout! car enfin, jugez donc! si ces messieurs les vagabonds étaient +venus à s'apercevoir que ce M. de Rochegune se permettait de leur faire +l'aumône en tout et pour tout, c'est qu'ils auraient pu se révolter au +moins! joliment rabrouer cet impertinent marquis, et profiter d'une nuit +où il serait venu coucher dans leur dortoir pour lui donner une bonne +traversinade qu'il n'aurait pas volée.</p> + +<p>L'amertume avec laquelle mademoiselle de Maran raillait une action d'une +délicatesse peut-être outrée, mais qui révélait du moins la plus +touchante bonté, prouvait combien elle était piquée de voir donner à ses +calomnies un si éclatant démenti.</p> + +<p>Gontran partageait mon émotion. Ursule, les yeux fixes, semblait +profondément et douloureusement absorbée.</p> + +<p>M. de Lancry dit à M. Sécherin:</p> + +<p>—Je trouve aussi que la conduite de M. de Rochegune est admirable, +monsieur; et l'hospice est-il toujours entretenu?</p> + +<p>—Toujours, monsieur, et M. le marquis de Rochegune maintenant fait +comme faisait son père. Au retour de ses voyages, il est venu passer six +mois à son château, et il a été une fois par semaine dîner et coucher à +l'hospice tout comme son père; aussi est-il adoré dans le pays tout +comme son père...</p> + +<p>—Et il le mérite bien, assurément... <i>tout comme son père</i>...—dit +mademoiselle de Maran avec aigreur.—Est-ce qu'il met aussi le bonnet et +la casaque ces beaux jours-là?</p> + +<p>—Non, madame; il reste habillé comme il est. Oh! il fait cela comme +tout ce qu'il fait, simplement, sans ostentation. C'est naturel chez +lui. Il tient ça de son père. C'est comme le courage; il est brave +comme un lion. Tenez, il y a sept ou huit ans, il n'avait alors que +vingt ans, lui et un drôle d'homme, M. le comte de Mortagne, qui était +l'ami intime de son père, ont fait un coup devant lequel les plus +intrépides auraient peut-être reculé.</p> + +<p>En entendant le nom de M. de Mortagne, la mauvaise humeur de +mademoiselle de Maran augmenta.</p> + +<p>—Vous avez connu M. de Mortagne?—dis-je vivement à M. Sécherin.</p> + +<p>—Oui, mademoiselle; c'était un original qui avait été au bout du monde, +un ancien troupier de la grande armée, une barbe comme un sapeur; il +venait bien souvent nous voir à la fabrique; mon pauvre père l'aimait +bien aussi. Pour en revenir à mon histoire, un jour, lui et le jeune M. +de Rochegune chassaient un lièvre à cheval et aux chiens courants; ils +n'avaient donc pas de fusils, et ne possédaient pour toute arme qu'un +fouet; le lièvre débouche de la forêt de Rochegune et prend la plaine. +C'était en plein hiver; ils trouvent dans un champ un berger couvert de +sang et à moitié mort.</p> + +<p>—Bon... bon... je vois d'ici ce que c'est,—dit mademoiselle de Maran +avec impatience,—quelque chien... quelque loup enragé qui aura mordu +les moutons et le berger, et que ces deux paladins auront mis à mort. +Allons, c'est superbe... N'en parlons plus.</p> + +<p>—Non, madame, c'était...</p> + +<p>—Bien, bien, mon cher monsieur Sécherin, faites-nous grâce de ces +histoires-là, elles doivent être d'une terrible beauté, et cette nuit +leur ressouvenir me donnerait le cauchemar. Mais tenez, je vois dans les +yeux d'Ursule qu'elle meurt d'envie d'aller causer avec Mathilde.</p> + +<p>Je me levai, je pris ma cousine par la main, et je l'emmenai chez moi, +laissant M. Sécherin avec ma tante et Gontran.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="C-CHAPITRE_III" id="C-CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3> + +<h4>L'AVEU.</h4> + +<p>L'humiliation d'Ursule fut profonde et cruelle; non-seulement elle avait +souffert de la vulgarité de son mari, mais aussi de la révélation des +expressions ridiculement familières qu'il avait employées à son égard +quelques jours après son mariage.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran avait été servie au delà de ses souhaits; sa +bonhomie perfide, en mettant d'abord le mari d'Ursule en confiance, +avait montré ce dernier sous un jour presque grotesque; le hasard avait +fait le reste.</p> + +<p>Je pense maintenant que, sans trop anticiper sur les événements, je puis +vous faire remarquer que dès mon enfance mademoiselle de Maran n'avait +eu qu'une pensée, celle d'exciter la jalousie, l'envie d'Ursule contre +moi; elle voulait me faire tôt ou tard une ennemie implacable de celle +que j'aimais de la tendresse la plus sincère.</p> + +<p>Lorsque j'étais enfant, elle avait mis mon intelligence, mon esprit +au-dessus de celui d'Ursule; jeune fille, c'était ma beauté, c'était ma +fortune qui devaient complétement éclipser ma cousine; enfin, elle +s'était efforcée de faire indirectement ressortir la distinction, +l'élégance, la position, la naissance de Gontran, que j'allais épouser, +en provoquant avec une infernale méchanceté les épanchements candides de +M. Sécherin, le mari d'Ursule.</p> + +<p>Hélas! je le crois, sans l'incessante obsession de ma tante, ma cousine +n'eût pas si souvent comparé avec amertume ma position à la sienne; elle +ne m'eût pas envié quelques avantages, et nous aurions vécu sans +rivalité, sans jalousie. Je croirai toujours que le cœur d'Ursule +était primitivement bon et généreux; les insinuations de ma tante ont +causé le mal qu'elle m'a fait plus tard....</p> + +<p>Je montai dans ma chambre avec Ursule. J'avais la plus entière, la plus +aveugle créance dans sa franchise; je voyais en elle une victime; je me +souvenais de la lettre si lugubre, si gémissante, qu'elle m'avait +écrite: aussi je cherchais en vain à m'expliquer la singulière +familiarité de ses expressions envers son mari, deux ou trois jours +après ce mariage désespérant qui lui avait donné des idées de suicide.</p> + +<p>Si j'avais un seul instant soupçonné Ursule de fausseté, si je l'avais +crue capable d'avoir contracté une union, sinon avec plaisir du moins +par calcul, j'aurais compris l'étrange contradiction des paroles de la +lettre de ma cousine; mais, je le répète, j'avais une foi profonde en +elle, j'attendais avec anxiété l'explication de ce mystère.</p> + +<p>En entrant chez moi, Ursule tomba dans un fauteuil; elle cacha sa tête +dans ses deux mains sans me dire un mot.</p> + +<p>—Ursule, mon amie, ma sœur,—lui dis-je en me mettant à ses genoux, +en prenant ses deux mains dans les miennes.</p> + +<p>—Laisse-moi... laisse-moi,—dit-elle en cherchant à se dégager et en +souriant avec amertume à travers ses larmes.—Pourquoi ces paroles de +tendresse? tu ne les penses pas... tu ne peux plus les penser.</p> + +<p>—Ah! Ursule... c'est cruel... que t'ai-je fait? que t'ai-je dit? +pourquoi m'accueillir ainsi, mon Dieu! après une si longue absence?</p> + +<p>—Mathilde, je n'accuse pas ton cœur; il est bon et généreux! mais +c'est parce qu'il est généreux, qu'il a en horreur tout ce qui est +mensonge et fausseté. Ainsi, laisse-moi... laisse-moi! ne te crois pas +obligée de paraître m'aimer encore.</p> + +<p>—Ursule... que dis-tu?</p> + +<p>—Est-ce que je ne sais pas que tu me méprises!...—ajouta la +malheureuse femme en fondant en larmes. Puis elle se leva et alla près +de la fenêtre essuyer ses pleurs.</p> + +<p>J'étais restée stupéfaite, ne comprenant rien à ce que me disait Ursule. +Je courus à elle.</p> + +<p>—Mais, au nom du ciel, explique-toi; que veux-tu dire? pourquoi veux-tu +donc que je te méprise?</p> + +<p>—Pourquoi, Mathilde? peux-tu me le demander? Comment! il y a quinze +jours, je t'écris une lettre désolée, une lettre qui te peignait +l'affreux bouleversement de mon cœur. Tu t'émeus de mon désespoir, tu +plains ton amie... tu pleures sur son sacrifice, sur ses illusions +perdues, et tout à l'heure tu entends dire que cette femme, qui, un +moment, n'avait vu d'autre refuge que la mort pour échapper à cet odieux +avenir; que cette femme, trois jours après ce mariage détesté, prodigue +à son mari les noms les plus ridiculement familiers... Encore une fois, +Mathilde, je te dis que tu me méprises... ou bien tu caches ce sentiment +et je te fais pitié... Mais la pitié... je n'en veux pas... j'aime mieux +le dédain... j'aime mieux la haine... j'aime mieux l'indifférence; mais +la pitié... oh! jamais, jamais!</p> + +<p>Et mettant son mouchoir sur sa bouche, Ursule étouffa les sanglots +qu'elle ne pouvait contenir.</p> + +<p>—Mais tu es folle, Ursule! tu ne penses pas ce que tu dis... +Souviens-toi donc de ma lettre? Est-ce que je ne sens pas tes larmes +couler sur mes joues?—lui dis-je en l'embrassant,—est-ce que je ne +vois pas, hélas! que tu es bien malheureuse? Que me fait, après tout, un +mensonge de ton mari?</p> + +<p>—Un mensonge?... non, ce n'est pas un mensonge, Mathilde... non. Ces +mots, si ridiculement familiers, je les ai dits... entends-tu... je les +ai dits...</p> + +<p>—Tu les as dits... Ursule?...</p> + +<p>—Oui, oui... Ainsi laisse-moi... tu le vois bien... je suis la plus +dissimulée... la plus fausse des créatures... Je feins le désespoir pour +me faire plaindre, tandis qu'au fond je suis ravie de ce mariage... Mon +mari est si riche... après tout! O honte! ô infamie!</p> + +<p>Et Ursule appuya avec force ses deux mains sur son front....</p> + +<p>—Non... il n'y a pas de honte, il n'y a pas +d'infamie,—m'écriai-je.—Il y a là un mystère que je ne comprends pas. +Eh! que m'importe après tout quelques paroles passées? tu souffres, tu +pleures: eh bien! je veux souffrir, je veux pleurer avec toi... Vois mes +larmes... ma sœur, sens mon cœur comme il bat... Dis... +maintenant, dis... crois-tu que ce soit là du mépris... de la pitié?</p> + +<p>—Eh bien! non, non; je te crois, Mathilde. Pardon! oh! pardon d'avoir +un instant pu douter de ton cœur... Mais c'est qu'aussi j'avais... je +dois avoir tant de préventions à détruire dans ton esprit!</p> + +<p>—Mais aucune,—te dis-je.</p> + +<p>—Alors, écoute-moi, ma sœur, ma tendre sœur. Tes larmes, ton +affliction, m'arrachent mon secret. Tout à l'heure je ne voulais rien te +dire... Je voulais ne plus te revoir, car vivre près de toi, soupçonnée +par toi de fausseté, oh! cela me semblait impossible.</p> + +<p>—Pauvre Ursule! eh bien! voyons... ne méritai-je pas ta confiance?</p> + +<p>—Si... oh! si! mon Dieu! toi seule... écoute donc... Ce mariage me +causait un tel désespoir que jusqu'au dernier moment, malgré moi, je +crus qu'un événement imprévu l'empêcherait... Oui... j'étais comme ces +condamnés qui savent qu'ils doivent mourir, qu'il n'y a pas de grâce +pour eux, et qui pourtant ne peuvent s'empêcher d'espérer cette grâce +impossible. C'était un dernier instinct de bonheur qui se révoltait en +moi!</p> + +<p>—Ursule... Ursule... et ce que tu dis là est affreux. Combien tu as dû +souffrir, mon Dieu!</p> + +<p>—J'obéis à mon père... je voulus te mettre dans l'impossibilité de +consommer le généreux sacrifice que tu m'avais proposé. Ce mariage se +fit... mon sort irrévocablement fixé, je n'avais que deux +alternatives... la mort...</p> + +<p>—Ursule... Ursule, ne parle pas ainsi... tu m'épouvantes.</p> + +<p>—La mort, ou une vie à tout jamais malheureuse. Un moment je restai +accablée sous le coup de ce funeste avenir! Pourtant, avant que de me +désespérer tout à fait, je me demandai ce qui causait l'éloignement que +m'inspirait mon mari; je me dis que c'était la vulgarité de ses +manières, son éducation commune, car son cœur est bon, je crois....</p> + +<p>—Oh! sans doute, Ursule, crois-le, crois-le; il est généreux, il est +bon. N'as-tu pas vu avec quelle sensibilité il parlait des bienfaits de +M. de Rochegune! Mon Dieu! son langage, ses manières se façonneront au +monde.</p> + +<p>—Eh bien, donc, je me suis dit: ce langage commun me choque, ces +familiarités, presque grossières, me révoltent... Ma vie, désormais, +doit se passer dans la compagnie de cet homme; il faut renoncer à toutes +mes idées de jeune fille. Désormais je dois vivre d'une vie tout +autre... Du courage... tout est fini, tout!!!—et les larmes couvrirent +la voix d'Ursule.</p> + +<p>—C'est la délicatesse naturelle de mes habitudes,—reprit-elle,—de mes +penchants qui me rend si malheureuse. Eh bien! puisque je ne puis pas +élever mon mari jusqu'à moi... je m'abaisserai jusqu'à lui... Oui, ce +langage qui me révolte, je le parlerai... ces manières qui me font +frissonner de répugnance, je les imiterai... Mathilde! Mathilde! cela, +je l'ai fait; j'ai flatté cet homme comme il voulait être flatté. J'ai +feint de l'aimer comme il voulait être aimé... Ses expressions +ridiculement familières je les ai répétées en rougissant d'humiliation +et de honte... Oh! ma sœur, ma sœur... tu ne sauras jamais ce que +j'ai souffert pendant les huit jours d'épreuves que je m'étais +imposés!... Tu ne sauras jamais ce qu'il y a d'affreux dans cette +profanation de soi-même, dans ce mensonge des lèvres, dont le cœur se +révolte. Oh! que de larmes dévorées en secret, pendant que je jouais +cette triste et amère comédie!... Mais, vois-tu, maintenant je ne puis +plus, je souffre... non, je ne puis plus! Ah! plutôt que de continuer à +m'abaisser à mentir ainsi... oh! oui... la mort! mille fois la mort.</p> + +<p>L'accent d'Ursule était si déchirant, si désespéré, son air si égaré, +ses traits si bouleversés, qu'elle m'effraya.</p> + +<p>Alors je comprenais sa conduite; alors j'étais frappée du courage qu'il +lui avait fallu pour tenter seulement ce qu'elle avait essayé.</p> + +<p>—Rassure-toi, rassure-toi, ma sœur,—lui dis-je,—écoute seulement +mes conseils. Tu te trompes, je pense, en croyant nécessaire de +t'abaisser au niveau de ton mari. Son cœur est généreux, il t'aime +avec idolâtrie; essaye au contraire de l'élever jusqu'à toi... Tout à +l'heure, n'as-tu pas vu avec quel empressement il accueillait les +observations de mademoiselle de Maran? Juge donc de quelle autorité +seraient les tiennes sur lui? Ursule, ma sœur, songe à cela... Sans +doute, je t'aurais désiré une autre union; mais enfin celle-ci est +accomplie. Ne repousse donc pas les chances de bonheur qu'elle t'offre.</p> + +<p>—Du bonheur, Mathilde? à moi du bonheur?... oh! jamais.</p> + +<p>—Si, si, du bonheur... Ton mari est bon, franc, loyal... Il est riche, +il t'aime. Il n'est pas d'une très-jolie figure; ses manières, son +langage manquent d'élégance; soit; mais cela est-il donc irréparable? +Mon Dieu! cela s'apprend si vite, l'exemple est tout! Et tu seras pour +lui un si charmant exemple à étudier! Et puis, enfin, veux-tu que nous +t'aidions?... Oui, pour te rendre cette éducation plus facile,—lui +dis-je en souriant,—veux-tu que moi et Gontran nous allions passer cet +été quelque temps chez toi? Si tu ne veux pas encore prendre de maison à +Paris, tu viendras chez nous. Aujourd'hui nous avons vu une maison assez +grande pour que nous puissions t'offrir un appartement. Eh bien! mon +projet, qu'en dis-tu?</p> + +<p>—Je dis que tu es toujours la meilleure des amies, la plus tendre des +sœurs!—me dit Ursule en m'embrassant avec effusion.—Je dis que près +de toi j'oublie mon malheur, et que tu as toujours le don de me faire +espérer. Mais, hélas! maintenant, Mathilde, il me sera difficile de me +faire illusion.</p> + +<p>—Je ne te demande pas de te faire illusion: je ne te demande que de +croire aux réalités... Tu verras ton mari dans un an! Combien ton amour +pour lui l'aura transformé!</p> + +<p>—Mais vois combien le chagrin rend égoïste!—me dit Ursule;—je ne te +parle pas de ton bonheur; tu dois être si heureuse, toi!</p> + +<p>—Oh! oui, maintenant surtout que tu es là pour partager ce bonheur... +Tiens, Ursule, si je te savais sans chagrin, je ne connaîtrais pas de +félicité égale à la mienne: Gontran est si bon, si dévoué! c'est un si +noble cœur, un caractère si élevé! et puis, il me comprend si bien! +Oh! je le sens là... à la sécurité de mon cœur, c'est un bonheur de +toute la vie. Il m'inspire une confiance inaltérable; la mort seule +pourrait la troubler. Et encore! Non, non, quand on s'aime ainsi, quand +on est aussi heureuse que je le suis, l'on ne survit pas; on meurt la +première... Non, rien au monde ne pourrait m'ôter cette conviction, que +je serai la plus heureuse des femmes, et que ce bonheur durera toute ma +vie, ou plutôt toute la vie de Gontran!</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Maintenant encore, quoique ces prévisions de mon cœur aient été bien +cruellement déçues, mon ami, je me souviens que cette créance à un +avenir heureux était absolue, aveugle.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Huit jours après l'arrivée d'Ursule, toute notre famille devait se +rassembler le soir pour la signature de mon contrat de mariage avec M. +de Lancry.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran avait obtenu du maire de notre arrondissement de +nous marier le soir après cette cérémonie, afin d'éviter les curieux.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="C-CHAPITRE_IV" id="C-CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3> + +<h4>LA LETTRE.</h4> + +<p>Le jour de la signature du contrat, je fus réveillée selon mon habitude +par Blondeau, qui m'apporta la corbeille d'héliotrope et de jasmin que +depuis six semaines Gontran m'envoyait chaque matin.</p> + +<p>J'ai toujours attaché une importance extrême à ce qu'on appelle +vulgairement <i>les petites choses</i>. Des attentions délicates, quand elles +sont persistantes, prouvent la constante occupation de la pensée; les +occasions où l'on peut montrer son dévouement par quelque acte éclatant +sont si rares, qu'il vaut mieux donner, si cela se peut dire, la +<i>monnaie</i> courante de ce dévouement.</p> + +<p>Ceux qui le réservent absolument pour les circonstances extraordinaires +semblent vous dire: <i>Noyez-vous... jetez-vous au milieu des flammes</i>, et +alors vous saurez ce que je vaux.</p> + +<p>Fataliste de cœur, comme je l'étais, cette corbeille de fleurs de +chaque matin avait pour moi une grande signification. Le souvenir du +premier aveu de Gontran s'y rattachait, et je songeais avec un indicible +bonheur que désormais chaque jour commencerait pour moi par une pensée +de lui, qui me viendrait au milieu de mes fleurs de prédilection.</p> + +<p>De très-bonne heure j'allai à l'église avec madame Blondeau. En voyant +arriver le moment où j'allais appartenir à Gontran, plus que jamais +j'éprouvais l'irrésistible besoin de prier, de bénir Dieu, et de mettre +cet avenir de bonheur sous la protection du ciel et de ma mère.</p> + +<p>Je ressentais une joie sereine, confiante et grave; bien souvent, dans +la journée, mes yeux se mouillèrent de douces larmes, cela sans raison. +C'étaient des attendrissements vagues, involontaires, toujours terminés +par des élans de reconnaissance ineffable et religieuse.</p> + +<p>Vers les quatre heures, mademoiselle de Maran me fit venir dans sa +chambre, où je n'étais pas entrée depuis fort longtemps. Je ne puis vous +dire, mon ami, ce que j'éprouvai en me retrouvant dans cet appartement, +qui me rappelait les scènes cruelles de mon enfance. Rien n'y était +changé: c'était toujours le crucifix, les vitraux coloriés, le +secrétaire de laque rouge, les chimères vertes sur la cheminée, et sous +les cages de verre, les aïeux de Félix, qui allait, sans doute, bientôt +les rejoindre.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran était assise devant son secrétaire; je vis sur la +tablette un écrin, un portefeuille, un paquet cacheté, et un médaillon +que ma tante considérait avec tant d'attention, qu'elle ne s'aperçut pas +de mon entrée chez elle.</p> + +<p>Ses traits, toujours si dédaigneux, avaient une expression de tristesse +sévère que je ne lui avais jamais vue. Ses lèvres minces n'étaient plus +contractées par le sourire d'implacable ironie qui la rendait si +redoutable. Elle semblait soucieuse et accablée.</p> + +<p>J'hésitais à lui parler. En m'appuyant sur la cheminée, je remuai un +flambeau. Mademoiselle de Maran retourna vivement la tête.</p> + +<p>—Qui est là?—s'écria-t-elle. Elle me vit, laissa retomber le médaillon +qu'elle tenait à la main et resta quelques moments rêveuse.</p> + +<p>—Nous allons nous séparer, Mathilde,—me dit-elle avec un accent de +douceur qui me rendit muette de surprise.—Votre première jeunesse n'a +pas été heureuse, n'est-ce pas? Ce sera toujours avec amertume que vous +vous souviendrez du temps que vous avez passé près de moi.</p> + +<p>—Madame...</p> + +<p>—Oh! ça doit être... je le sais bien,—reprit-elle d'une voix lente, et +comme si elle se fût parlé à elle-même.—Vous m'avez souvent trouvée +dure, acariâtre, à votre égard. Je n'ai pas été pour vous ce que +j'aurais dû être.... Non, je le sais bien.... C'est sans doute pour cela +que j'éprouve une sorte de chagrin de vous quitter. Au moins votre jolie +et jeune figure animait un peu cette maison... Je suis bien vieille... +et à cet âge il est triste de rester toute seule, d'attendre son dernier +jour avec un chien pour tout compagnon, et puis de mourir seule... sans +être plainte, sans être regrettée.</p> + +<p>Après quelques moments de sombre silence, elle reprit avec +douceur:—Mathilde... soyez généreuse, ne vous en allez pas d'ici avec +un mauvais ressentiment de moi, cela rendrait ma solitude plus pénible +encore!</p> + +<p>Mademoiselle de Maran devait être sincère en me parlant ainsi. Les +caractères les plus méchants ne sont pas à l'abri de certains retours +sur eux-mêmes. D'ailleurs l'expression de ses traits, de sa voix, +trahissait son émotion. Elle n'avait aucun intérêt à jouer cette comédie +devant moi.</p> + +<p>Je fus profondément sensible à cette preuve d'intérêt, la seule que ma +tante m'eût jamais donnée. J'avais été plus joyeuse que touchée de son +consentement à mon mariage avec Gontran. Je savais qu'à la rigueur +j'aurais pu me passer de son adhésion; et, sans exagération de vanité, +je sentais que ma tante devait être satisfaite, tout en assurant mon +bonheur, de pouvoir donner ma main au neveu d'un de ses amis intimes; +mais, dans cette circonstance, les regrets affectueux que me témoignait +mademoiselle de Maran m'émurent profondément.</p> + +<p>Je pris sa main, je la portai à mes lèvres, et je la baisai cette fois +avec une tendre vénération. Elle avait la tête baissée; je ne voyais que +son front. Tout à coup elle se releva vivement en m'ouvrant ses bras.</p> + +<p>A ma grande surprise, deux larmes, les seules que j'aie jamais vu +répandre à mademoiselle de Maran, mouillaient ses paupières.</p> + +<p>Je me mis à genoux devant elle. Elle appuya légèrement ses deux mains +sur mes épaules, et me dit en me regardant avec intérêt:</p> + +<p>—Jamais tu ne t'es plainte; jamais tu n'as senti la douceur d'une +caresse maternelle... jusqu'à présent; ou je t'ai abominablement +tourmentée... ou bien je t'ai louée avec une funeste exagération... +j'ai eu tort, j'en suis désolée. Qu'est-ce que tu veux que je te dise de +plus? Je le regretterai jusqu'à la fin de mes jours, qui, hélas! n'est +pas bien loin. Heureusement ton bon naturel a pris le dessus; ce sera un +reproche que j'aurai de moins à me faire; il m'en reste bien assez comme +ça.... Tiens, ma chère petite, je suis si navrée que, s'il en était +encore temps, je voudrais... je voudrais... mais non... non... et +pourtant...</p> + +<p>Sans achever sa phrase, ma tante baissa de nouveau la tête, comme si une +lutte se fût engagée en elle entre son désir de parler et une autre +influence.</p> + +<p>Malgré moi j'eus peur, comme si mon avenir allait dépendre du secret que +ma tante hésitait à me livrer. Celle-ci, voulant peut-être s'affermir +dans sa bonne résolution en me demandant de nouvelles paroles de +tendresse, me dit:</p> + +<p>—Je te suis moins odieuse qu'autrefois, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Ma tante, depuis un moment je vous aime, tout est oublié;—et je +serrai ses deux mains dans les miennes avec effusion.</p> + +<p>—Cela est pourtant bon; bien bon, de s'entendre dire cela... et si je +te rendais un grand service... qui assurât peut-être le bonheur de ta +vie entière... me chériras-tu beaucoup? Me diras-tu souvent de ta douce +voix attendrie... Je vous aime bien?... Tu me regardes avec de grands +yeux étonnés?... Enfin, réponds-moi. J'ai toujours été crainte ou +détestée, excepté par ton père, mon excellent frère. Ah! celui-là +m'aimait! Mais aussi pour celui-là seul j'avais été bonne et dévouée... +oui, je l'aimais tant... que je me croyais le droit de haïr tout le +monde; et puis sans doute l'on a en soi-même une plus ou moins grande +dose de bonté; moi, j'en ai très-peu et je l'avais toute concentrée sur +ton père... Je ne sais pourquoi, à cette heure, ta voix... ton accent me +touchent et éveillent en moi, sinon de la bonté, au moins de la pitié. +Aussi répète-moi que tu m'aimerais bien, que tu aimerais de toutes les +forces de ton cœur une amie qui t'arrêterait au bord d'un précipice +où tu serais sur le point de tomber? Réponds... réponds... est-ce que tu +lui dévouerais ta vie à cette amie?</p> + +<p>Mademoiselle de Maran prononça ces derniers mots avec une sorte +d'impatience nerveuse, qui prouvait la violence du combat qui se livrait +en elle.</p> + +<p>Sans comprendre ce que me disait ma tante, je me jetai dans ses bras +tout effrayée.—Ayez pitié de moi!—m'écriai-je; je ne sais pas quel +malheur me menace... mais s'il en est un, oh! parlez... parlez! Vous +êtes la sœur de mon père! Je suis seule... seule... je n'ai que vous +au monde! Qui m'éclairera si ce n'est vous?... Oh! parlez... parlez, par +pitié!... Un malheur! dites-vous, mais lequel?... Gontran m'aime, je +l'aime autant que je puis l'aimer: j'ai la plus tendre des amies dans +Ursule, puis-je entrer dans le monde sous de plus heureux présages? +Vous-même, à cette heure, vous me parlez avec tendresse; quelques mots +de vous ont à tout jamais effacé les souvenirs pénibles de mon enfance. +Si quelque malheur caché menace ma destinée, oh! dites-le... par +pitié... dites-le.</p> + +<p>—Malheureuse enfant! je ne sais quelle voix me dit que ce serait un +crime affreux de te laisser dans cette erreur... et que tôt ou tard la +vengeance divine ou humaine me saurait atteindre,—s'écria ma tante.</p> + +<p>Le sentiment auquel elle cédait était si généreux, elle était alors si +noblement émue, qu'un moment sa figure eut presque un caractère de +beauté touchante.</p> + +<p>Je l'écoutais dans une angoisse indicible, lorsque Servien frappa à la +porte et entra apportant une lettre sur un plateau d'argent.</p> + +<p>J'eus un affreux serrement de cœur; un sinistre pressentiment me dit +que le hasard fatal qui interrompait mademoiselle de Maran allait à tout +jamais cacher à mes yeux le mystère qu'elle était sur le point de me +dévoiler.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est?—s'écria ma tante avec une impatience presque +douloureuse.</p> + +<p>—Une lettre, madame,—dit Servien en avançant son plateau.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran la prit brusquement et dit:</p> + +<p>—Sortez!...</p> + +<p>Je respirai, je crus que ma tante allait continuer notre entretien, car +sa physionomie n'avait pas changé d'expression; elle semblait même si +préoccupée qu'elle jeta la lettre sur son bureau sans la décacheter. La +fatalité voulut que l'adresse fût tournée du côté de ma tante; +l'écriture la frappa; elle la prit et l'ouvrit vivement.</p> + +<p>Tout espoir disparut; cette lettre parut faire sur elle un effet +foudroyant, ses traits reprirent peu à peu leur expression d'ironie et +de dureté habituelles; ses sourcils froncés lui donnèrent une expression +plus méchante que jamais.... Un moment elle resta comme frappée de +stupeur, et dit d'une voix sourde, en froissant la lettre avec rage:</p> + +<p>—Et moi... qui justement allais... Ah çà! mais qu'est-ce que j'avais +donc? j'étais folle, je crois... cette petite fille m'avait +ensorcelée... Je faisais des <i>bonasseries</i> stupides, pendant que +<i>lui</i>.... Ah! que l'enfer le confonde!... heureusement j'ai le temps.</p> + +<p>Ces paroles de ma tante, entrecoupées de longs silences réfléchis, +m'effrayèrent.</p> + +<p>—Madame,—lui dis-je en tremblant,—tout à l'heure vous étiez sur le +point de me faire un aveu bien important...</p> + +<p>—Tout à l'heure j'étais une sotte, une bête, +entendez-vous?—reprit-elle d'un ton aigre et emporté...—Je crois, Dieu +me pardonne, que je m'étais attendrie... Ah!... ah!... ah!... et cette +petite qui a cru cela... qui ne voyait pas que je me moquais d'elle... +avec mes sensibleries... Je suis si sensible, en effet!</p> + +<p>—J'ai cru à votre émotion, madame; oui, vous étiez émue. Vous le nierez +en vain... J'ai vu vos larmes couler... Ah! madame, au nom de ces larmes +que le souvenir de mon père a peut-être provoquées, ne me laissez pas +dans une douloureuse inquiétude!!! Cédez au généreux sentiment qui vous +a fait m'ouvrir vos bras... Cela serait trop cruel, madame, de m'avoir +mis au cœur cette défiance, ce doute, d'autant plus cruel qu'il peut +s'attaquer à tout et me faire vaguement soupçonner ceux que j'aime le +plus au monde.</p> + +<p>—Vraiment! ça vous paraît ainsi? Eh bien! tant mieux, ça vous occupera, +de chercher le mot de cette énigme. C'est un jeu très-divertissant que +celui-là... je vous promets de vous dire si vous divenez juste.</p> + +<p>—Madame,—m'écriai-je, indignée de la froide méchanceté de ma tante, +vous l'avez dit vous-même, la justice humaine ou la justice divine vous +atteindrait si...</p> + +<p>—Ah!... ah!... ah!...—s'écria ma tante, en m'interrompant par un éclat +de rire sardonique.—Ah çà! est-ce que vous voulez me menacer des gens +du roi ou des foudres du Vatican, avec votre justice humaine et +divine?... Vous ne voyez donc pas que je plaisantais.... C'est tout +simple, on est si gai le jour d'un mariage... Je sais bien que vous +allez me parler de mes deux larmes... Eh bien! ma chère petite, je vais +vous faire une confidence qui pourra vous servir un jour pour attendrir +Gontran dans une de ces discussions dont le meilleur ménage n'est pas à +l'abri... Voyez-vous, un petit grain de tabac dans chaque œil, et +vous pleurerez comme une madeleine. Or, de beaux yeux comme les vôtres +sont irrésistibles lorsqu'ils pleurent.</p> + +<p>—Mais... madame...</p> + +<p>—Ah! j'oubliais, j'ai là quelques objets que, par son testament, votre +mère a recommandé de vous remettre le jour de votre mariage, +c'est-à-dire quand votre mariage sera conclu. Je voulais vous les donner +tout à l'heure... je me ravise... je vous les donnerai ce soir, après +la mairie,—dit-elle en se levant et en fermant son secrétaire à clef.</p> + +<p>—Ah! madame, accordez-moi au moins cela,—lui dis-je;—vous allez me +laisser bien triste, bien effrayée de vos cruelles réticences... Ces +dernières preuves de la tendresse de ma mère me consoleront, au moins.</p> + +<p>—C'est impossible,—dit mademoiselle de Maran;—la clause du testament +est formelle. Une fois mariée, je vous remettrai tout cela... Mais, +comment!... cinq heures déjà... et je ne suis pas habillée! +laissez-moi... chère petite.</p> + +<p>En disant ces mots, ma tante sonna une de ses femmes, qui entra, lui dit +qu'on venait d'apporter au salon un meuble pour moi de la part de M. le +vicomte de Lancry.</p> + +<p>—Allez vite... c'est sans doute votre corbeille,—me dit ma tante; si +j'en juge par le goût de Gontran, ça doit être charmant et magnifique à +la fois.</p> + +<p>Je sortis navrée de chez mademoiselle de Maran.</p> + +<p>En songeant à ce secret qu'elle avait voulu me confier une seconde fois, +je me rappelai malgré moi ce que m'avait dit la duchesse de +Richeville... Et pourtant, je n'avais pas la moindre défiance de +Gontran; lui-même n'avait-il pas été au-devant de mes soupçons en +m'avouant les torts qu'on pouvait lui reprocher? et puis, d'ailleurs, je +l'aimais passionnément. J'avais en lui une foi profonde.</p> + +<p>Je ne me sentais si assurée, si charmée de mon avenir que parce qu'il en +était chargé. Il en était de même de l'amitié d'Ursule; je la croyais +aussi dévouée, aussi sincère que celle que j'éprouvais moi-même pour +elle.</p> + +<p>La cruelle inquiétude que mademoiselle de Maran m'avait jetée au cœur +planait donc au-dessus des deux seules affections que j'eusse, et +semblait les menacer toutes deux sans en attaquer aucune.</p> + +<p>Je trouvai dans le salon la corbeille que m'envoyait M. de Lancry. Ainsi +que l'avait prévu ma tante, il était impossible de rien voir de plus +élégant et de plus riche: diamants bijoux, dentelles, châles de +cachemire, étoffes, etc., tout était en profusion et d'un goût exquis. +Mais j'étais trop triste pour jouir de ces merveilles. Je les aurais à +peine regardées si elles n'avaient pas été choisies par Gontran.</p> + +<p>Pourtant, à force de vouloir deviner le mystère que mademoiselle de +Maran me cachait, je finis par croire que son attendrissement, qui +m'avait paru très-sincère, ne l'avait pas été, que son seul but avait +été de me tourmenter et de me faire de <i>cruels adieux</i>.</p> + +<p>La vue Gontran, qui vint un peu avant l'heure fixée pour la signature du +contrat, ses tendres paroles, finirent par me rassurer tout à fait.</p> + +<p>A neuf heures, ma famille et celle de Gontran étaient rassemblées dans +le grand salon de l'hôtel de Maran.</p> + +<p>J'étais à côté de ma tante et de M. le duc de Versac. Le notaire arriva. +Presque au même instant, on entendit le claquement des fouets et le +bruit retentissant d'une voiture qui entrait dans la cour au galop de +plusieurs chevaux.</p> + +<p>Je regardai ma tante, elle devint livide.</p> + +<p>Un moment après, M. de Mortagne parut à la porte du salon.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="C-CHAPITRE_V" id="C-CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3> + +<h4>MONSIEUR DE MORTAGNE.</h4> + +<p>Sans les traits fortement accentués qui caractérisaient la physionomie +de M. de Mortagne, il eût été méconnaissable. Sa barbe, ses cheveux, +avaient entièrement blanchi; son front ridé, ses yeux caves et bistrés, +ses joues profondément creusées, témoignaient de longues et cruelles +souffrances; ses vêtements étaient aussi négligés que d'habitude.</p> + +<p>Cette apparition presque sinistre, au milieu de ce salon étincelant d'or +et de lumières, rempli d'hommes et de femmes élégamment parées, formait +un contraste étrange.</p> + +<p>D'abord l'assemblée resta muette d'étonnement. M. de Mortagne vint droit +à moi, je me levai; il me prit les mains, me regarda quelques minutes; +l'expression farouche de ses traits s'adoucit, il m'embrassa tendrement +sur le front, et me dit:</p> + +<p>—Enfin me voici, pourvu qu'il ne soit pas trop tard...—Et me +considérant attentivement, il ajouta:—C'est sa mère... tout le portrait +de sa pauvre mère! Ah! je comprends bien la haine du monstre.</p> + +<p>La première stupeur passée, mademoiselle de Maran retrouva son audace +habituelle, et s'écria résolument:</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous venez faire ici, monsieur?</p> + +<p>Sans lui répondre, M. de Mortagne s'écria d'une voix tonnante:</p> + +<p>—Je viens ici accuser et convaincre trois personnes d'indignes +manœuvres et de basse cupidité! Ces trois personnes sont vous, +mademoiselle de Maran! vous, monsieur d'Orbeval! vous, monsieur de +Versac!</p> + +<p>Ma tante s'agita sur son fauteuil, M. d'Orbeval pâlit d'effroi, et M. de +Versac se leva; mais son neveu s'écria vivement:</p> + +<p>—Monsieur de Mortagne!... prenez garde, M. le duc de Versac est mon +oncle... et l'insulter, c'est m'insulter.</p> + +<p>—Votre tour viendra, monsieur de Lancry, mais plus tard: d'abord les +causes, puis les effets,—dit froidement M. de Mortagne.</p> + +<p>Je saisis la main de Gontran, en lui disant tout bas d'une voix +suppliante:</p> + +<p>—Que vous importe? je vous aime; ne vous irritez pas contre M. de +Mortagne; il a été le seul protecteur de mon enfance.</p> + +<p>M. de Mortagne continua:</p> + +<p>—Je m'attends à des cris, à des menaces, c'est tout simple; quiconque +m'empêchera de parler redoutera mes paroles.</p> + +<p>—On ne redoute que vos injures, monsieur,—s'écria mon tuteur.</p> + +<p>—Quand j'aurai dit ce que j'ai à dire, je serai aux ordres de ceux qui +se trouveront offensés.</p> + +<p>—Mais c'est une tyrannie insupportable! vous ne nous imposerez pas avec +vos airs furieux de matamore et de Ramasse-ton-bras!—s'écria +mademoiselle de Maran.</p> + +<p>—Mais, en effet, c'est intolérable!...—dit M. de Versac.—On n'a pas +d'idée d'une grossièreté pareille chez un homme bien né....</p> + +<p>—Il y a là calomnie et diffamation,—dit mon tuteur.</p> + +<p>—Vous craignez donc mes révélations... puisque vous voulez étouffer ma +voix?—s'écria M. de Mortagne.—Vous craignez donc bien que je détourne +cette malheureuse enfant du mariage qu'on veut lui faire faire?</p> + +<p>—Monsieur!—s'écria Gontran,—c'est maintenant moi, entendez-vous?... +moi! qui vous somme de parler... et de parler sans réticences... Si +honoré, si heureux que je sois de m'unir à mademoiselle Mathilde, je +renoncerais à l'instant à des vœux si chers, s'il lui restait le +moindre doute sur...</p> + +<p>J'interrompis à mon tour M. de Lancry; et je dis à M. de Mortagne:—Je +ne doute pas que votre conduite ne vous soit dictée par l'intérêt que +vous me portez, monsieur... Je n'ai pas oublié vos bontés pour moi, +mais, je vous en supplie, pas un mot de plus... Rien au monde ne pourra +faire changer ma résolution...</p> + +<p>—Mais moi, mademoiselle, j'en changerai,—s'écria Gontran...—Oui, +telle cruelle que soit cette résolution, je renoncerai à votre main si +à l'instant monsieur ne s'explique pas...</p> + +<p>—C'est ce que je demande...—dit M. de Mortagne.</p> + +<p>—Mais c'est absurde,—s'écria mademoiselle de Maran, pâle de +colère;—mais vous n'avez donc pas de sang dans les veines, tous tant +que vous êtes, de vous laisser imposer par cet échappé de Bicêtre!...</p> + +<p>—Échappé des prisons de Venise... où vous m'avez fait jeter depuis huit +ans... par la plus exécrable machination!—s'écria M. de Mortagne d'une +voix tonnante en saisissant rudement mademoiselle de Maran par le bras +et en la secouant avec fureur.</p> + +<p>—Mais il va m'assassiner, il est capable de tout!—s'écria ma tante.</p> + +<p>—Et toi, infernale créature, de quoi n'es-tu pas capable? Ta trahison +ne m'a-t-elle pas fait souffrir mille morts?... Vois mes cheveux +blanchis, vois mon front sillonné par les souffrances. Huit ans de +tortures... entends-tu? Huit ans de tortures! Et je m'en vengerai, +dussé-je te poursuivre jusqu'à la fin de tes jours... et encore je ne +sais pas pourquoi je ne délivre pas tout de suite la terre d'un monstre +tel que toi...—ajouta M. de Mortagne en rejetant mademoiselle du Maran +dans son fauteuil.</p> + +<p>Cette scène avait été si brusque, l'accusation que M. de Mortagne +portait contre ma tante semblait si extraordinaire, que tous les +assistants restèrent un moment frappés du stupeur et d'effroi.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran, quoique redoutée, était assez universellement +détestée pour que ses <i>amis</i> ne fussent pas fâchés d'être +involontairement témoins d'une scène si étrangement scandaleuse.</p> + +<p>Le front de mademoiselle de Maran était couvert d'une sueur froide, elle +respirait à peine, et regardait M. de Mortagne avec frayeur et d'un air +égaré.</p> + +<p>—Vous ne savez pas comment j'ai découvert votre abominable +trame?—continua-t-il en s'adressant à ma tante, et il tira de sa poche +quelques papiers.—Reconnaissez-vous cette lettre au gouverneur de +Venise?... Reconnaissez-vous ces proclamations incendiaires? Tout ceci +vous étonne, messieurs?—dit M. de Mortagne en voyant les regards de +curiosité inquiète qu'on jetait sur ces mystérieux papiers.—Vous ne me +comprenez pas encore? Je le crois sans peine; jamais complot n'a été +plus méchamment et plus habilement conçu; écoutez donc... et apprenez à +connaître cette femme.</p> + +<p>Il y a huit ans, je l'accusai devant vous tous, qui composiez le conseil +de famille de ma nièce, d'élever en marâtre cette malheureuse enfant; je +vous demandais de la lui retirer; vous m'avez refusé; j'étais seul, vous +aviez le nombre pour vous, je me résignai. Obligé de partir, j'espérais +bientôt revenir à Paris, et, bon gré mal gré, exercer une surveillance +continue sur l'éducation de Mathilde. Mon retour épouvanta sa tante; +vous allez voir comme elle l'empêcha... Vous tremblez devant cette +femme, je le vois. Mais vous aurez peut-être le courage de reconnaître +la noirceur de cette âme, s'il y a une âme dans ce corps...</p> + +<p>—Et vous souffrez cela? et vous me laissez insulter ainsi!—s'écria +mademoiselle de Maran furieuse en se retournant vers l'auditoire.</p> + +<p>Personne ne lui répondit.</p> + +<p>—Il y a huit ans,—reprit M. de Mortagne,—je partis pour l'Italie... +je devais attendre à Naples M. de Rochegune, fils d'un de mes meilleurs +amis. Ce jeune homme au cœur ardent et généreux devait venir avec moi +combattre quelque temps en Grèce. J'étais complétement étranger aux +complots que les sociétés secrètes tramaient alors en Italie. J'arrive à +Venise... D'abord je ne suis pas inquiété; mais une nuit, la police fait +une descente chez moi, on m'arrête, on me garrotte, on saisit mes +papiers, mes effets, et on me conduit en prison; je suis mis au secret. +Je proteste de mon innocence, je défie qu'on trouve contre moi la +moindre preuve de culpabilité; on me répond que le gouvernement +autrichien a été instruit de mes mauvais desseins, que je viens prendre +une part active aux menées des sociétés révolutionnaires.—Je nie +hautement cette accusation.—On apporte mes malles, on les ouvre devant +moi, et on trouve dans un double fond, dont j'ignorais l'existence, +plusieurs paquets cachetés.</p> + +<p>—Mais il faut être aussi fou que cet homme pour écouter sérieusement de +pareilles balivernes!—s'écria mademoiselle de Maran.—Quant à moi, je +ne les entendrai pas plus longtemps; et elle se leva.</p> + +<p>—Soit, allez-vous-en, ce n'est pas à vous que je prétends dévoiler ces +abominables mystères, vous n'en avez que trop le secret.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran se rassit en frémissant de rage.</p> + +<p>M. de Mortagne continua:</p> + +<p>—On ouvrit ces paquets, et l'on y trouva les proclamations les plus +incendiaires, un appel aux ventes des carbonari, un plan d'insurrection +contre la puissance autrichienne, et quelques lettres mystérieuses à mon +adresse, timbrées de Paris, que j'étais censé avoir lues, et dans +lesquelles on me promettait le concours de tous les hommes libres de la +Lombardie... Ces apparences étaient accablantes, je restai anéanti +devant ce fait inexplicable. On me demanda compte de mes opinions, je +n'eus pas la lâcheté de les nier. Je répondis que je m'étais voué à une +seule cause: celle de la liberté sainte et pure de toute souillure... +Ces hommes ne comprirent pas que, puisque j'avais le courage d'avouer +des opinions qui pouvaient me perdre, je devais être cru lorsque je +jurais sur l'honneur que j'ignorais l'existence de ces papiers +dangereux. Je fus jeté dans un cachot, j'y restai huit années... J'en +sortis, vous le voyez, décrépit avant l'âge... Maintenant savez-vous +comment j'étais porteur de ces dangereux papiers? Peu de temps avant mon +départ pour l'Italie, cette femme avait dépêché Servien, son digne +serviteur, auprès de celui de mes gens qui devait m'accompagner. Sous le +prétexte de faire entrer en Italie des marchandises de contrebande et de +réaliser de grands bénéfices, il lui persuada de faire mettre à mon insu +des doubles fonds à mes malles, et d'y cacher les prétendus paquets de +dentelles d'Angleterre. Une fois à Venise, un correspondant devait +venir réclamer les dentelles, et donner vingt-cinq louis à mon +domestique. Ce malheureux, ignorant le danger de cette commission, +accepta... Je partis, et presque en même temps que moi partit aussi +cette lettre, adressée au gouverneur de Venise.</p> + +<p>«M. de Mortagne, ancien officier de l'empire, connu par l'exaltation de +ses idées révolutionnaires et par ses liaisons avec les anarchistes de +tous les pays, arrivera à Venise dans le courant du mois de mai; on +trouvera dans plusieurs malles à double fond les preuves de ses +dangereux desseins...»</p> + +<p>—Eh bien! cela est-il assez infâme?—s'écria M. de Mortagne en croisant +ses bras sur sa poitrine et en jetant un regard d'indignation sur +mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Celle-ci, un moment accablée, reprit bientôt toute son audace, et +s'écria:</p> + +<p>—Et qu'ai-je de commun, monsieur, avec vos paquets de dentelles +renfermant des conspirations? Est-ce que c'est ma faute à moi, si, en +voyant vos projets révolutionnaires déjoués, vous avez imaginé une +histoire absurde à laquelle on n'a pas cru du tout, avec raison? Qui +est-ce qui croira jamais que je me suis amusée à fabriquer des +proclamations, des constitutions, des conspirations, et que j'ai mis un +de mes gens dans la confidence de cette belle œuvre? Allons donc, +monsieur, vous êtes fou... Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela... +Je le nie!</p> + +<p>—Vous le niez?... et votre misérable Servien niera-t-il aussi la +déposition de mon domestique qui l'accuse formellement de lui avoir +remis les paquets?</p> + +<p>—Votre domestique!—s'écria ma tante en riant aux éclats;—voilà une +belle garantie, en vérité, et qui doit être bien admise! Tel maître, tel +valet, monsieur. Est-ce qu'on ne connaît pas vos antécédents? Qu'y +a-t-il d'étonnant dans la lettre que vous nous avez lue, et qui a été +adressée au gouverneur de Venise? Est-ce que vous ne vous êtes pas +toujours déclaré le champion des <i>frères et amis</i> de tous les pays? La +police d'ici, qui vous surveille, aura, en bonne sœur, averti la +police autrichienne de vos projets, c'est tout simple... ça se fait tous +les jours... Ainsi laissez-moi tranquille avec vos paquets de dentelles +rembourrés de conspirations; c'est un conte de ma mère l'oie... Vous +avez voulu faire le Brutus, le Washington, le Lafayette, on vous a +coffré et on a bien fait... Vous vous plaignez d'avoir les cheveux +blancs, est-ce que j'y peux quelque chose, moi? On sait bien que les +plombs de Venise ne sont pas fontaine de Jouvence, non plus! Si, par +suite, votre imaginative est détraquée, comme il y paraît, prenez des +douches, monsieur, et laissez-nous en repos, car vous êtes +insupportable.</p> + +<p>Les cruels sarcasmes de mademoiselle de Maran trouvèrent, contre son +attente, M. de Mortagne impassible. Il lui répondit avec le plus grand +sang-froid:</p> + +<p>—Grâce aux soins actifs de l'amitié de madame de Richeville, de M. de +Rochegune et de quelques autres amis, me voici libre, malgré votre +impudente audace; nous avons assez de preuves pour vous clouer au +pilori de l'opinion publique, et j'y parviendrai.</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons, monsieur!</p> + +<p>—Et vous n'y serez pas seule; j'y attacherai aussi vos complices... +ceux qui, par lâcheté, égoïsme ou cupidité, ont servi vos méchants +desseins... Entendez-vous, monsieur de Lancry? entendez-vous, monsieur +d'Orbeval? entendez-vous, monsieur de Versac?</p> + +<p>Une explosion d'indignation accueillit ces paroles de M. de Mortagne; il +continua sans se déconcerter:</p> + +<p>—Je ne sais pas même, messieurs, si votre conduite n'est pas plus +exécrable encore que celle de mademoiselle de Maran... Au moins celle-ci +me hait, elle hait sa nièce, et, quoique la haine soit une détestable +passion, elle prouve au moins une certaine énergie... Mais vous trois... +vous avez lutté de lâcheté, d'égoïsme et de cupidité...</p> + +<p>—Continuez, monsieur, continuez,—dit Gontran pâle de rage.</p> + +<p>—Il y a eu un jour, sans doute, où vous, monsieur de Versac, vous avez +dit à mademoiselle de Maran: Mon neveu est perdu de dettes; c'est un +joueur effréné; on ferme les yeux sur le scandale de ses aventures, mais +il m'embarrasse; s'il se met dans de mauvaises affaires, par respect +humain, je serai obligé de l'en tirer. Votre nièce est fort riche; +arrangeons ce mariage-là: les dettes de mon neveu seront payées, et je +n'aurai plus à m'en occuper.</p> + +<p>—Monsieur,—dit M. de Versac avec une urbanité parfaite,—je vous ferai +observer que ce que vous me faites l'honneur de me dire manque +complétement d'exactitude, et que...</p> + +<p>—Monsieur le duc,—reprit M. de Mortagne,—si vous aviez une fille qui +vous fût chère... la donneriez-vous à votre neveu?... Sur l'honneur, +répondez.</p> + +<p>—Il me semble, monsieur, que nous ne sommes pas dans les termes assez +particulièrement familiers pour que je puisse vous faire mes confidences +à ce sujet,—dit M. de Versac.</p> + +<p>—Ce détour... est accablant pour votre neveu, monsieur,—reprit M. de +Mortagne.</p> + +<p>Gontran allait s'emporter; je le contins à force de supplications. M. de +Mortagne continua:</p> + +<p>—A la proposition de ce mariage, mademoiselle de Maran a réfléchi sans +doute; oui, elle s'est demandé si le parti qu'on lui proposait +réunissait bien tous les défauts et tous les vices nécessaires pour +assurer le malheur de sa nièce, qu'elle abhorrait... M. de Lancry lui a +paru doué des qualités convenables; elle a donné parole à M. de Versac, +et l'on a commencé cette odieuse machination... Il y a une justice +humaine, dit-on, et cela se passe impunément ainsi!—s'écria M. de +Mortagne avec indignation. Voici une jeune fille orpheline, isolée +depuis son enfance de toute affection, abandonnée à elle-même, sans +appui, sans conseil... On introduit près d'elle, à chaque instant du +jour, un homme doué de séductions dangereuses; on écarte tout rival +honorable; on la lui livre, à cet homme, à lui tout seul... à lui rompu +dès longtemps aux intrigues de la galanterie. La pauvre enfant, sans +expérience, habituée aux duretés, aux perfidies d'une marâtre, écoute +avec une confiance ingénue et ravie les douceurs hypocrites, les +promesses menteuses de cet homme. Ignorante du danger qu'elle court, +elle ne s'aperçoit qu'elle aime... que lorsque l'amour est à jamais +enraciné dans son cœur... La malheureuse enfant n'a pas un ami, pas +un parent pour l'éclairer sur les dangers qu'elle court, sur la +position, sur les antécédents de l'homme qui la trompe...</p> + +<p>—Assez, monsieur, assez!—m'écriai-je, transportée d'indignation, car +je souffrais cruellement de ce que devait ressentir Gontran.—C'est moi, +moi seule, qui dois répondre ici... Au lieu de me taire le passé, que +vous lui reprochez avec tant d'amertume... M. de Lancry, plein de +franchise et de loyauté, a été au-devant des informations que je ne +pouvais prendre; il m'a dit: Je ne veux pas vous tromper; ma jeunesse a +été dissipée, j'ai joué, j'ai été prodigue. Mais lorsque M. de Lancry a +voulu me parler de sa fortune, du peu qu'il possédait encore, c'est moi +qui n'ai pas voulu l'entendre... Je n'ai donc pas été trompée en +accordant ma main à M. de Lancry; j'ai une foi profonde, absolue dans +les assurances qu'il m'a données, dans les promesses qu'il m'a faites, +dans l'avenir que j'attends de lui; et, tout en regrettant amèrement +cette triste discussion, je suis heureuse, oui, bien heureuse de pouvoir +déclarer ici hautement, solennellement, que je suis fière du choix que +j'ai fait...</p> + +<p>M. de Mortagne me regardait avec un étonnement douloureux.</p> + +<p>—Mathilde... Mathilde... Pauvre enfant... on vous abuse... vous ne +savez pas ce qui vous attend.</p> + +<p>—Monsieur, je respecterai toujours le sentiment qui a dicté votre +conduite, et j'espère qu'un jour vous reviendrez de vos injustes +préventions contre M. de Lancry.</p> + +<p>Puis, allant vers la table où était posé le contrat, je le signai +vivement et je dis à M. de Mortagne:</p> + +<p>—Voici ma réponse, monsieur;—et je donnai la plume à Gontran.</p> + +<p>M. de Mortagne se précipita vers lui, et lui dit d'une voix émue, +presque suppliante:</p> + +<p>—Ayez pitié d'elle! Vous êtes jeune, tout bon sentiment ne peut pas +être éteint dans votre cœur... grâce pour Mathilde, grâce pour tant +de candeur, pour tant de confiance, pour tant de générosité! N'abusez +pas de votre influence sur elle... vous savez bien que vous ne pouvez +pas la rendre heureuse... Est-ce sa fortune que vous convoitez?... eh! +monsieur, parlez... je suis riche...</p> + +<p>A cette dernière offre, qui était un outrage, Gontran devint pâle de +rage.</p> + +<p>—Signez... oh! signez, dis-je à M. de Lancry d'une voix défaillante.</p> + +<p>—Oui, oui, je signerai,—dit-il avec une fureur contenue.—Ne pas +signer serait m'avouer coupable, serait mériter les outrages de cet +homme; ne pas signer serait m'avouer indigne de vous... +mademoiselle;—et Gontran signa.</p> + +<p>—Dites donc que ne pas signer serait renoncer à la fortune que vous +convoitez, car vous êtes indigne de comprendre et d'apprécier les +qualités de cet ange... Dans deux mois vous la traiterez aussi +brutalement que vos maîtresses... si l'on n'y met ordre...</p> + +<p>—Gontran,—dis-je tout bas à M. de Lancry,—je suis votre femme, +accordez-moi la première chose que je vous demande... pas un mot à M. de +Mortagne... je vous en supplie... terminez cette scène qui me tue.</p> + +<p>Gontran réfléchit pendant quelques moments et me dit d'un air sombre:</p> + +<p>—Soit, Mathilde... vous me demandez beaucoup... je vous l'accorde.</p> + +<p>—Le sacrifice est consommé, dit M. de Mortagne;—cela devait être +ainsi... Allons, maintenant, courage... plus que jamais il me reste à +veiller sur vous, Mathilde... Si je le puis, je dois rendre les suites +de votre fatale imprudence moins funestes pour vous... et empêcher les +malheurs que je prévois... Soyez tranquille... partout où vous serez... +je serai... partout où vous irez... j'irai... Ce monstre—et il montra +mademoiselle de Maran—a été votre mauvais génie; je serai, moi, votre +génie tutélaire... Et ici je déclare une guerre acharnée, sans merci ni +pitié, à tous vos ennemis, quels qu'ils soient... Mes cheveux sont +blancs, mon front est ridé, mais Dieu m'a laissé l'énergie du cœur et +du dévouement. Hélas! pauvre enfant, je viens bien tard dans votre vie; +mais, je l'espère, je ne viens pas <i>trop tard</i>... Adieu, mon enfant, +adieu... Je vais signer ce contrat... j'assisterai à votre mariage, +c'est mon droit, c'est mon devoir... En ce moment plus que jamais je +tiens à remplir ce devoir et ce droit.</p> + +<p>En allant à la table, il signa le contrat d'une main ferme. La voix, la +figure de M. de Mortagne avaient un tel caractère d'autorité, que +personne ne dit mot; lorsqu'il eut signé, il dit:</p> + +<p>—M. d'Orbeval, M. de Versac, M. de Lancry... je ne rétracte rien de ce +que j'ai dit... cela est vrai, je le maintiens et je le maintiendrai +pour vrai, ici et partout. Il y a dix ans, j'aurais ajouté que je le +soutiendrais l'épée à la main, monsieur de Lancry! Aujourd'hui je ne le +dirai plus, ma vie appartient à cette enfant, qui, je le vois, n'a plus +que moi au monde; ne souriez pas avec dédain, jeune homme; vous savez +bien que M. de Mortagne n'a pas peur!—Puis, étendant son bras droit, il +fit de son index un geste menaçant et impérieux, et dit à M. de Lancry:</p> + +<p>—Si vous ne réparez pas votre vie passée; si par la tendresse la plus +reconnaissante, si par une adoration de tous les instants vous ne vous +rendez pas digne de cet ange, c'est vous qui aurez à trembler devant +moi, monsieur! Oh! les regards furieux ne m'imposent pas, j'en ai dompté +de plus farouches que vous.—Et M. de Mortagne se retira d'un pas lent.</p> + +<p>A peine fut-il parti, que l'espèce de stupeur qu'avait causée cet homme +singulier se dissipa. Chacun l'attaqua, le déprisa, l'accusa de folie. +On se rappela qu'environ neuf ans auparavant, il avait fait des sorties +tout aussi incroyables et tout aussi sauvages. L'intérêt qu'il avait un +moment excité en racontant la perfidie de mademoiselle de Maran se +refroidit bientôt; presque tous nos parents se rallièrent à ma tante et +lui déclarèrent qu'ils ne croyaient pas un mot de la fable de M. de +Mortagne au sujet des causes de sa captivité à Venise.</p> + +<p>Quelques instants après son départ, nous nous rendîmes à la mairie.</p> + +<p>Malgré la scène cruelle qui venait de se passer, ma confiance aveugle +dans M. de Lancry ne faiblit pas. M. de Mortagne et madame de Richeville +l'accusaient de fautes qu'il m'avait avouées et dont il avait trouvé +l'excuse et presque la justification dans son amour pour moi; je l'avais +cru, et je n'éprouvais que de l'irritation contre M. de Mortagne et un +redoublement de tendresse pour Gontran; je m'accusais avec amertume +d'avoir été cause de cette scène si douloureuse pour lui, et je me +promettais de la lui faire oublier à force de dévouement.</p> + +<p>Si l'on s'étonne d'une telle persistance à conclure ce mariage malgré +tant d'avertissements vagues ou précis, c'est que l'on ne connaît pas +cette aveugle et intraitable opiniâtreté de l'amour, qui augmente +presque en raison de l'opposition qu'elle rencontre.</p> + +<p>Ce fut avec un religieux ravissement que je répondis <i>oui</i>, lorsqu'on me +demanda si je prenais Gontran pour époux. La cérémonie terminée, nous +revînmes à l'hôtel de Maran.</p> + +<p>Le lendemain matin, nous nous rendîmes à la chapelle de la chambre des +pairs, où le mariage devait avoir lieu à neuf heures. En entrant, la +première personne que j'aperçus fut M. de Mortagne. N'ayant pas été +prévenu la veille, il n'avait pu assister au mariage civil.</p> + +<p>Monseigneur l'évêque d'Amiens nous unit. Son allocution à Gontran fut +grave, sérieuse, presque sévère; je pensai qu'on jugeait mon mari sur sa +conduite passée; je fus presque orgueilleuse de l'espèce de conversion +que son amour pour moi allait opérer dans l'avenir. En sortant de la +chapelle, nous rentrâmes dans un salon que M. le chancelier avait bien +voulu mettre à notre disposition. J'étais près de la fenêtre avec +Gontran et mademoiselle de Maran, attendant le retour de M. de Versac +pour partir avec lui.</p> + +<p>M. de Mortagne s'avança près de nous.</p> + +<p>Je vis les yeux de Gontran étinceler de colère.</p> + +<p>Effrayée, je lui pris le bras en lui disant:—Gontran, rappelez-vous +votre promesse; mais il me repoussa presque durement en me +disant:—C'est bon... je sais ce que j'ai à faire; puis, s'avançant près +de M. de Mortagne, il lui dit d'une voix sourde:</p> + +<p>—J'ai enduré vos outrages et vos menaces, monsieur... tant que j'ai eu +des raisons pour les endurer; ces raisons n'existent plus, et il faudra +bien que vous me donniez satisfaction, maintenant que mademoiselle +Mathilde est ma femme.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran prit Gontran par la main; son regard brilla d'une +méchanceté infernale! Elle dit à M. de Lancry, en lui montrant M. de +Mortagne:</p> + +<p>—Désormais monsieur doit être sacré, inviolable à vos yeux, +entendez-vous? Quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, vous devez tout +endurer de lui.</p> + +<p>—Je dois tout endurer!—dit Gontran,—et pourquoi cela?</p> + +<p>—Pourquoi cela?...—et mademoiselle de Maran, jetant sur moi et sur M. +de Mortagne un regard de vipère, dit avec son affreux sourire:—Vous +devez tout endurer de M. de Mortagne, mon pauvre Gontran, par une raison +toute simple... c'est qu'on ne peut pas se battre avec le <span class="smcap">père de sa +femme</span>.</p> + +<p>M. de Mortagne resta foudroyé... Gontran le regardait avec stupeur. +Moi... je fus quelques moments sans comprendre l'épouvantable portée des +exécrables paroles de mademoiselle de Maran... Puis, lorsqu'elles +traversèrent ma pensée, brûlante comme un trait de feu, je ne pus que +m'écrier: O ma mère! et je m'évanouis.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Bien des années se sont écoulées depuis cette horrible scène; mon ami, +bien des fois j'ai amèrement pleuré en y songeant; maintenant encore je +pleure en la retraçant. O ma mère! ma mère, la plus sainte des femmes! ô +vous dont l'angélique vertu rayonnait d'un éclat si pur, que le monstre +qui causait votre lente agonie n'avait pas même osé tenter de vous +calomnier pendant votre vie! ô ma mère! il a fallu que vos cendres +fussent depuis longtemps refroidies pour qu'une haine sacrilége osât +profaner votre mémoire!</p> + +<p>Telle fut mon enfance, telle fut ma première jeunesse jusqu'à l'époque +de mon mariage.</p> + +<p>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h1>MATHILDE.</h1> + +<hr class="chapt" /> + +<h3>DEUXIÈME PARTIE.</h3> + +<hr /> + +<h3 class="top5">LE MARIAGE.</h3> + +<hr /> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="D-CHAPITRE_I" id="D-CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<h4>LA RETRAITE</h4> + +<p>Après la célébration de mon mariage avec M. de Lancry, en sortant de la +chapelle du Luxembourg, quel fut mon étonnement de voir une voiture +attelée de chevaux de poste! madame Blondeau était assise sur le siége +de derrière. Le valet du chambre de M. de Lancry ouvrit la portière.</p> + +<p>—Où allons-nous donc?—demandai-je à Gontran.</p> + +<p>—Voulez-vous vous confier à moi?—me répondit-il en souriant.</p> + +<p>Je montai, heureuse de penser que, sans doute, je ne reverrais plus +mademoiselle de Maran; sa calomnie atroce et insensée contre ma mère +avait mis le comble à mon aversion pour elle.</p> + +<p>En vain Gontran m'avait fait observer que ce n'était plus de la +méchanceté, mais de la folie, que de si odieux soupçons tombaient +d'eux-mêmes; je sentais qu'il me serait désormais impossible de me +rencontrer avec mademoiselle de Maran.</p> + +<p>La voiture partit rapidement.</p> + +<p>Pendant trois heures que dura le voyage, Gontran fut pour moi rempli +d'attentions, de gracieuses prévenances, il me parla peu; ses paroles +furent d'une bonté touchante, presque grave et recueillie.</p> + +<p>Il sentait comme moi, sans doute, qu'on ne peut s'initier aux grandes +félicités que par une sorte de méditation rêveuse et mélancolique.</p> + +<p>Il n'y a rien de plus sérieux, de plus pensif que le bonheur, lorsqu'il +arrive à l'idéal.</p> + +<p>Je fus émue jusqu'aux larmes de l'expression de tendresse protectrice +avec laquelle Gontran me regarda souvent. Jamais, je crois, je ne me +sentis l'âme plus élevée; jamais je n'eus d'aspirations plus généreuses.</p> + +<p>Je songeais avec enchantement à tous les grands, à tous les pieux +devoirs que j'allais remplir. Je contemplais l'avenir avec une sérénité +calme et fière; j'attendais avec une religieuse impatience le moment de +prouver à M. de Lancry tout ce que valait mon cœur.</p> + +<p>En pensant enfin que peut-être, à force d'amour, je deviendrais +indispensable au bonheur de la vie de Gontran, un moment j'éprouvai la +folle ardeur, le glorieux enivrement, le magnifique orgueil que +l'ambition doit causer aux hommes....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Nous arrivâmes à Chantilly.</p> + +<p>Nous étions à la fin d'avril. Le soleil à demi voilé répandait une +lumière douce et tiède. A mon grand étonnement, notre voiture entra dans +la forêt, côtoya les étangs si pittoresques de la Reine Blanche, et +atteignit la lisière des bois qui bordent le <i>désert</i>.</p> + +<p>M. de Lancry me fit descendre de voiture, il la renvoya avec son valet +de chambre; madame Blondeau restait seule près de nous.</p> + +<p>Gontran, souriant de ma surprise, m'offrit son bras.</p> + +<p>Nous suivîmes un petit sentier déjà tout parfumé de violettes et de +primevères. Après quelques minutes de marche, nous arrivâmes devant une +haie d'aubépine fleurie, très-haute, très-épaisse, au milieu de laquelle +était une porte de bois rustique.</p> + +<p>Blondeau l'ouvrit, nous entrâmes.</p> + +<p>Je vis une maisonnette et un jardin qui auraient tenu dans le grand +salon de l'hôtel de Maran.</p> + +<p>Jamais chalet ne fut plus coquettement orné que cette maisonnette; son +toit disposé en gradins était couvert de pots de fleurs cachés dans la +mousse; les massifs du jardin étaient tellement encombrés de rosiers, +d'héliotropes, de jasmins, de gérofliers, de petits lilas de Perse, que +ce parterre ressemblait à une immense jardinière ou à un gigantesque +bouquet.</p> + +<p>Notre maisonnette se composait d'un rez-de-chaussée; en entrant, un +petit salon où je vis, avec une douce surprise, mon piano, ma harpe, mes +livres, que j'avais laissés la veille à l'hôtel de Maran. Cela tenait du +prodige.</p> + +<p>A droite, deux petites chambres pour moi; à gauche, celle de Gontran; +au fond du jardin, une chaumière en bois rustique renfermant la chambre +de Blondeau et la cuisine.</p> + +<p>Dire l'élégance incroyable, presque féerique, de ce petit Éden, serait +aussi impossible que de peindre ma reconnaissance envers Gontran, ou ma +folle joie d'enfant en songeant que nous allions vivre là pendant +quelque temps.</p> + +<p>M. de Lancry demanda en riant à Blondeau si elle serait capable de nous +faire chaque jour à dîner.</p> + +<p>Ma gouvernante répondit très-fièrement qu'elle nous étonnerait par son +savoir-faire; car elle seule devait nous servir pendant notre séjour +dans ce chalet.</p> + +<p>Ai-je besoin de vous dire combien j'appréciai cette délicate attention +de Gontran?</p> + +<p>Il était trois heures à peine; je pris le bras de mon mari pour faire +une longue promenade dans la forêt.</p> + +<p>Le soleil avait peu a peu dissipé les nuages qui le voilaient; l'air +était embaumé, saturé des mille floraisons du printemps; les feuilles, +encore d'un vert tendre, frémissaient au léger souffle de la brise; des +oiseaux de toute espèce gazouillaient, voltigeaient, se cherchaient dans +ces arbres magnifiques, et troublaient seuls de leurs petits cris joyeux +le profond silence de la forêt.</p> + +<p>Mon cœur se dilatait avec force. J'aspirais avec une ineffable +avidité tous les parfums, toutes les suaves émanations de la nature.</p> + +<p>Je m'appuyai davantage sur le bras du Gontran... nous marchions +lentement... A peine nous échangions de temps à autre quelques rares et +distraites paroles.</p> + +<p>Un moment, je voulus me rappeler quelques impressions de ma première +jeunesse: chose étrange! cela me fut presque impossible.</p> + +<p>Le passé m'apparaissait comme vague, voilé; mes souvenirs m'échappaient. +Je n'ai jamais pu m'expliquer cette bizarre sensation. Était-ce donc que +le bonheur présent envahissait, absorbait assez mes facultés pour m'ôter +même la mémoire des anciens jours?</p> + +<p>Bientôt ces ressentiments devinrent si vifs, que je fermai à demi les +yeux, je ne pus faire un pas; malgré moi, ma tête appesantie s'appuya +sur l'épaule de Gontran, et je joignis mes deux mains sur son bras...</p> + +<p>Gontran, sans doute aussi ému que moi, s'arrêta, et ne troubla pas cet +accablement ineffable.</p> + +<p>—Pardon,—lui dis-je, après quelques minutes de silence;—je suis bien +faible et bien enfant, n'est-ce pas? mais que voulez-vous? tant de +bonheur est au-dessus de mes forces... Oh! que vous devez être heureux +d'inspirer autant d'amour!...</p> + +<p>—Vous avez raison, Mathilde, car l'inspirer, c'est le ressentir! C'est +à moi de vous demander pardon de mon silence... et pourtant non... car +c'est aussi un langage que le silence... il exprime tant de choses que +la parole est impuissante à rendre!... Dites, Mathilde, quels mots +pourraient peindre ce que nous éprouvons?</p> + +<p>—Oh! cela est vrai; il me semble aussi que la parole doit se taire +lorsque la pensée s'entretient avec l'âme... Mais, mon +Dieu!—ajoutai-je en souriant,—vous allez trouver cela bien +métaphysique, bien ridicule. Voyez combien vous avez raison... Je veux +expliquer ces adorables impressions, et je dis des folies. Continuons +notre promenade, et laissons nos deux cœurs s'entretenir +silencieusement.</p> + +<p>Le soleil commençait à s'abaisser lorsque nous rentrâmes au chalet, déjà +presque noyé dans les ombres du soir, tant les arbres qui +l'environnaient étaient touffus.</p> + +<p>Nous trouvâmes avec plaisir, dans le salon, un feu de pommes de pin bien +pétillant, que madame Blondeau nous avait allumé, car les soirées du +printemps étaient encore froides. Un charmant petit couvert était mis +près de la cheminée.</p> + +<p>Gontran m'avoua naïvement qu'il était très-disposé à faire honneur au +talent de ma gouvernante: elle s'était surpassée. Notre dîner fut +très-gai; nous nous servions nous-mêmes. Je voulais prévenir les désirs +de Gontran, lui les miens; de là, de folles discussions dans lesquelles +il finissait toujours par céder.</p> + +<p>Après dîner, il ouvrit la porte du salon; il y avança un grand fauteuil +où je m'assis.</p> + +<p>—Voyez donc quelle belle soirée,—me dit-il.</p> + +<p>Un clair de lune admirable jetait des flots de lumière argentée sur +notre petit jardin et sur la cime des grands arbres qui l'entouraient.</p> + +<p>Le silence le plus solennel régnait dans la forêt... Au-dessus de nous +les étoiles brillaient dans les profondeurs du firmament; autour de nous +les fleurs épandaient leurs parfums.</p> + +<p>Gontran s'assit à mes pieds. Son noble et beau visage était tourné vers +moi; un pâle rayon de la lune se jouait sur son front et sur ses +cheveux. Il tenait une de mes mains dans les siennes et me contemplait +avec une sorte d'extase...</p> + +<p>Étrange contraste de notre nature! A ce moment, je crois, j'atteignis +l'apogée du bonheur: l'homme que j'aimais de toutes les forces de mon +âme était à mes pieds. Le calme mystérieux d'une belle nuit ajoutait +encore à mes ravissements. A ce moment pourtant, une indéfinissable +tristesse s'empara de mon cœur... je pleurai.</p> + +<p>Gontran vit mes larmes; bientôt ses yeux se mouillèrent aussi. Je +penchai mon front accablé sur le sien, et nos pleurs se confondirent.</p> + +<p>Hélas! hélas!... pourquoi ces larmes? Sommes-nous donc si +malheureusement doués, que la grandeur de certaines félicités nous +écrase? ou bien la tristesse involontaire qu'elles nous inspirent +est-elle un pressentiment de leur peu de durée?......</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Que dirai-je de ces jours fortunés, si beaux, si rapides, de cette vie +d'amour et de solitude que Dieu voulut environner de toutes ses +splendeurs, car le temps fut toujours admirable?</p> + +<p>Un crayon de notre journée fera comprendre l'amertume de mes regrets +lorsqu'il fallut abandonner cette existence enchanteresse.</p> + +<p>Chaque matin, après avoir admiré ma corbeille de jasmin et +d'héliotropes, qui ne m'avait jamais manqué à mon réveil, et que Gontran +se plaisait à cueillir lui-même dans notre parterre, chaque matin nous +allions de très-bonne heure nous promener à pied dans la forêt, fouler +avec joie les grandes herbes trempées de rosée, savourer les parfums des +plantes aromatiques, et voir les cerfs et les biches se retirer dans +l'épaisseur des taillis.</p> + +<p>Lorsque le soleil commençait à s'élever, nous revenions déjeuner; puis, +après les stores de notre petit salon baissés, jouissant de la fraîcheur +et de l'ombre, nous nous reposions de notre promenade du matin en +faisant quelquefois une sieste pendant la chaleur du jour.</p> + +<p>Ensuite, je me mettais souvent au piano; je chantais avec Gontran +certains duos, certains airs auxquels nous attachions de tendres +souvenirs. D'autres fois nous lisions. Le timbre de la voix de Gontran +était charmant; c'était pour moi un bonheur toujours nouveau que de lui +entendre lire un de mes poëtes favoris. Ces douces occupations étaient +mêlées de longues causeries, de projets d'avenir, de doux regards déjà +jetés sur le passé. Puis, à l'heure du dîner, nous allions nous habiller +avec autant de coquetterie et de recherche que si nous eussions habité +un château rempli de monde.</p> + +<p>J'attachais un prix infini aux louanges, aux flatteries de Gontran; je +prenais plaisir à me coiffer moi-même, afin de ne devoir qu'à moi tous +les succès que je voulais obtenir auprès de lui.</p> + +<p>Malgré l'essai des talents de madame Blondeau, M. de Lancry, qui avouait +franchement son goût pour la bonne chère, avait fait venir son cuisinier +à Chantilly; au moyen d'une cantine de chasse parfaitement organisée, +notre dîner nous arrivait chaque jour avec de la glace, des fruits; +Blondeau n'avait qu'à nous servir.</p> + +<p>Gontran avait aussi des chevaux à Chantilly. Après dîner, notre calèche +venait nous prendre, et nous partions pour de longues promenades dans +les magnifiques allées de la forêt. Nous revenions quelquefois à la nuit +au clair de lune, bercés par les plus adorables rêveries, puis nous +rentrions. La voiture s'en allait, et Blondeau nous servait le thé.</p> + +<p>Oh! que de longues soirées ainsi passées! la porte de notre salon +ouverte, et nous... jouissant de toutes les beautés de ces nuits de +printemps, dont le silence n'était interrompu que par le léger +bruissement du feuillage!</p> + +<p>Oh! que d'heures ainsi passées, pendant lesquelles j'écoutais Gontran me +raconter sa vie, sa première jeunesse, les combats de son père, un des +héros de la Vendée, bravement mort dans les landes sauvages de la +Bretagne pour sa foi, pour son roi!</p> + +<p>Avec quelle insatiable curiosité j'interrogeais Gontran sur la guerre +qu'il avait faite, lui, sur les dangers qu'il avait courus! Plus je +pénétrais dans le passé, grâce à sa confiance, plus je reconnaissais la +vanité, l'injustice des accusations de madame de Richeville et de M. de +Mortagne.</p> + +<p>Ils m'avaient dépeint Gontran comme un homme d'un caractère inégal, +égoïste, dur, profondément blasé, incapable de comprendre les +délicatesses d'un amour élevé...</p> + +<p>Quels étaient ma joie, mon orgueil! je trouvais au contraire Gontran +rempli de douceur, de prévenances, de tendresse, et doué surtout du tact +le plus parfait, le plus exquis.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Ce bonheur durait depuis trois semaines.</p> + +<p>Un soir, en prenant le thé, Gontran me dit en souriant:</p> + +<p>—Mathilde, j'ai une grave proposition à vous faire.</p> + +<p>—Oh! dites... dites, mon ami.</p> + +<p>—C'est de prolonger encore quelque temps notre séjour ici... si cette +solitude ne vous déplaît pas.</p> + +<p>—Gontran... Gontran.</p> + +<p>—Vous acceptez donc?...</p> + +<p>—Si j'accepte? mais avec joie, mais avec ivresse!... Mais vous me gâtez +ainsi la vie, Gontran; une fois rentrée dans le monde... que de +regrets!... quels sacrifices!... Et pour qui? et pourquoi? mon Dieu!</p> + +<p>—Vous avez raison, Mathilde,—dit Gontran en soupirant.—Pourquoi? pour +qui? Il y a tant de charmes dans cette existence! et il faut la quitter +pour aller se rejeter dans ce gouffre étincelant qu'on appelle le monde.</p> + +<p>—Mais qui nous y force, mon ami? A quoi bon la fortune, si ce n'est à +vivre librement à sa guise... Mais non, vous dites cela par bonté pour +moi, Gontran... Vous êtes trop jeune encore, trop brillant pour renoncer +au monde...</p> + +<p>—Pauvre enfant,—dit Gontran en souriant doucement,—c'est vous au +contraire qui êtes trop jeune pour vous priver des plaisirs que vous +connaissez à peine... Longtemps prolongée, cette vie que vous trouvez +charmante, vous semblerait monotone.</p> + +<p>—Ah! Gontran, vous dites que je suis belle... vous vous lasserez donc +de ma beauté?</p> + +<p>—Mathilde, quelle différence!</p> + +<p>Un bruit de pas et de voix inaccoutumé interrompit Gontran.</p> + +<p>On parlait de l'autre côté de la haie. On frappa bientôt à la porte du +jardin.</p> + +<p>Il était onze heures du soir. Cela m'inquiéta.</p> + +<p>—Je vais ouvrir,—me dit Gontran.</p> + +<p>—Grand Dieu! mon ami, prenez garde.</p> + +<p>—Il n'y a rien à craindre: cette forêt est toute la nuit parcourue par +les gardes de M. le duc de Bourbon.</p> + +<p>—Qui est là?—dit Gontran.</p> + +<p>—Moi, Germain, monsieur le vicomte.</p> + +<p>C'était un palefrenier de M. de Lancry. Mon mari ouvrit la porte.</p> + +<p>—Que veux-tu?</p> + +<p>—C'est le chasseur de M. le comte de Lugarto qui apporte une lettre à +M. le vicomte; il est venu en courrier. Il savait où nous étions logés +avec les chevaux à Chantilly, il est venu nous trouver, et nous a dit de +le conduire à monsieur, ayant une lettre pressée à lui remettre.</p> + +<p>—Où est cet homme?</p> + +<p>—Là, derrière la porte, monsieur le vicomte.</p> + +<p>—Fais-le entrer.</p> + +<p>A la clarté que jetait la lampe du salon, je vis un homme de grande +taille vêtu en courrier. Je ne sais pourquoi sa physionomie me sembla +sinistre...</p> + +<p>Il ôta sa casquette et remit une lettre à Gontran.</p> + +<p>M. de Lancry, depuis l'arrivée de cet homme, semblait vivement +contrarié... presque abattu.</p> + +<p>Il s'approcha de la lampe, prit la lettre et la lut rapidement.</p> + +<p>Par deux fois Gontran fronça les sourcils; il me parut réprimer un +mouvement d'impatience ou de colère.</p> + +<p>Après avoir lu, il déchira la lettre et dit au courrier:</p> + +<p>—C'est bon, vous direz à votre maître que je le verrai demain à Paris. +Puis, s'adressant à son palefrenier, M. de Lancry ajouta:—Tu donneras +l'ordre à Pierre d'amener demain matin ici la voiture de voyage. Vous +autres, vous partirez ce soir pour Paris avec les chevaux et la calèche. +En arrivant à l'hôtel, vous direz que tout soit prêt, car j'arriverai +dans la journée.</p> + +<p>Les deux domestiques partis, je dis à Gontran avec inquiétude:</p> + +<p>—Vous semblez contrarié, mon ami... Qu'avez-vous?...</p> + +<p>—Rien, je vous assure... rien... un service assez important... que me +demande un de mes amis qui arrive d'Angleterre. Cela m'oblige de me +rendre à Paris plutôt que je ne le pensais.</p> + +<p>—Quel dommage de quitter cette retraite!—dis-je à Gontran, sans +pouvoir retenir mes larmes.</p> + +<p>—Allons... allons...—me dit-il doucement,—Mathilde, vous êtes une +enfant.</p> + +<p>—Mais nous y reviendrons. Oh! n'est-ce pas? Cette petite maison sera +pour nous un souvenir vivant et sacré!</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, Mathilde; mais je vous laisse. Il faudra que +nous partions demain de très-bonne heure; j'ai hâte d'arriver à Paris... +Vous devez avoir quelques ordres à donner à madame Blondeau. Je vais me +promener; j'ai un peu de migraine.</p> + +<p>—Mon ami, permettez-moi de vous accompagner.</p> + +<p>—Non, non, restez.</p> + +<p>—Je vous en prie, Gontran, puisque vous souffrez.</p> + +<p>—Encore une fois, je préfère être seul...—dit M. de Lancry avec une +légère impatience.—Et il se dirigea vers la porte du jardin.</p> + +<p>—Je versai des larmes... larmes amères cette fois...</p> + +<p>Retirée chez moi, j'attendis le retour de Gontran.</p> + +<p>Il revint une heure après, se promena longtemps encore dans le jardin +d'un air agité, et rentra chez lui.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="D-CHAPITRE_II" id="D-CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3> + +<h4>LE DÉPART.</h4> + +<p>Je passai une nuit remplie d'angoisses en songeant à l'inquiétude, à +l'agitation que M. de Lancry n'avait pu dissimuler.</p> + +<p>Au point du jour, je me levai; j'étais douloureusement oppressée. Je +voulais jeter un dernier regard sur cette mystérieuse et charmante +retraite où j'avais passé des moments si heureux.</p> + +<p>Hélas! était-ce un présage? Tant de bonheur devait-il à jamais +s'évanouir?...</p> + +<p>Le ciel, si pur pendant tant de jours, se voilait de nuages noirs; un +vent froid gémissait tristement à travers les grands arbres de la forêt.</p> + +<p>La prédisposition de l'âme est un prisme qui colore les objets +extérieurs de ses reflets sombres ou riants. Je fis une remarque +puérile, mais elle me navra....</p> + +<p>Toutes les fleurs qui ornaient cette demeure avaient été apportées et +transplantées comme une décoration champêtre. Peu à peu elles avaient +langui et s'étaient flétries. Absorbée par mon bonheur, voyant tout à +travers les rayonnements que l'amour jetait sur ma vie, je ne m'étais +pas aperçue de l'insensible étiolement de ces plantes; mais à ce +moment, sous ce ciel gris, pensant à ce départ qui m'affligeait, je fus +douloureusement frappée de ce spectacle.</p> + +<p>Malgré moi, je fis un vague rapprochement entre les jours heureux que je +venais de passer et l'existence de ces fleurs, pauvres fleurs éphémères, +dépaysées, sans racines, qui, au lieu de s'épanouir chaque matin +toujours fraîches et vivaces, mouraient d'une mort précoce, après avoir +jeté un parfum, un éclat passagers.</p> + +<p>Je frémis... en me demandant s'il en devait être ainsi de la félicité +que j'avais goûtée.</p> + +<p>Pourtant je voulus échapper à ces réflexions pénibles; je les regardai +comme un blasphème.</p> + +<p>Je cueillis pieusement quelques branches d'héliotrope et de jasmin que +je me promis de garder toujours; je pensai qu'après tout, j'étais folle +de chercher de douloureux pronostics dans un état de choses qu'il +dépendait de moi de faire cesser.</p> + +<p>Je résolus d'établir un jardinier dans notre maisonnette pour y cultiver +des fleurs qui, cette fois, ne mourraient pas au bout de quelques jours.</p> + +<p>Par une réflexion bizarre, je me demandai pourquoi l'on entretenait si +religieusement les tristes jardins des tombeaux, et pourquoi l'on +n'entourerait pas des mêmes soins pieux et touchants les lieux consacrés +par quelques souvenirs chéris.</p> + +<p>Je rentrai.</p> + +<p>Gontran semblait encore plus soucieux que la veille.</p> + +<p>La voiture arriva; nous partîmes.</p> + +<p>M. de Lancry ne me dit pas un mot de regret sur l'abandon où nous +laissions notre retraite à la garde d'un de ses gens; cela me fit mal.</p> + +<p>Après quelques moments de silence, Gontran me dit:</p> + +<p>—Mathilde, je vous présenterai demain un de mes meilleurs et de mes +plus intimes amis, M. Lugarto, qui arrive de Londres. C'est pour lui +rendre un service assez important qu'il me demande que je quitte +Chantilly. Nous verrons souvent Lugarto; je l'aime beaucoup; je désire +que vous l'accueilliez avec bienveillance.</p> + +<p>—Quoique M. Lugarto soit cause de notre brusque retour à Paris,—dis-je +en souriant à M. de Lancry,—je vous promets d'oublier ce grand grief, +et de recevoir votre ami comme vous le désirez. Mais vous ne m'avez +jamais parlé de lui?</p> + +<p>—J'étais à la fois si distrait et si absorbé par mon amour,—reprit +Gontran avec grâce,—qu'il y a bien des choses que je ne vous ai pas +dites... J'avais laissé Lugarto à Londres; il est très-paresseux; il +écrit rarement, et j'avais trop de charmantes compensations pour +m'apercevoir du silence de cet ingrat.</p> + +<p>—Mais savez-vous, Gontran, qu'il faut que vous aimiez en effet beaucoup +M. Lugarto pour lui faire le sacrifice que vous lui faites... Nous +étions si heureux, dans notre retraite!</p> + +<p>—Oui, oui, sans doute; mais, de son côté, Lugarto m'a autrefois rendu +de très-grands services; je vous conterai cela.</p> + +<p>—Oh! alors, mon ami, si vous acquittez une dette de reconnaissance, je +ne me plains plus; d'ailleurs j'ai mon projet, et, à mon tour, je vous +demanderai une grâce à laquelle je tiens beaucoup.</p> + +<p>—Parlez... parlez... Mathilde.</p> + +<p>—Eh bien! il faut me promettre de venir chaque mois passer quelques +jours dans notre maisonnette de Chantilly.</p> + +<p>Gontran me regarda avec étonnement.</p> + +<p>—Mais cette maison ne m'appartient pas, me dit-il.</p> + +<p>Mon cœur se serra douloureusement.</p> + +<p>—Comment cela? lui demandai-je.</p> + +<p>—Mon Dieu! rien de plus simple; j'avais chargé mon homme d'affaires de +me chercher une petite maison à Chantilly ou dans quelque endroit bien +retiré, et de me la louer pour la saison; il m'a trouvé cette maison de +paysan presque enclavée dans la forêt; je vins la voir, cela me parut +charmant comme position, j'y envoyai mon architecte qui est très-bon +décorateur; car, vous le voyez, il a transformé une affreuse chaumière +en un vrai chalet d'opéra. Cela se trouvait d'autant mieux que le +propriétaire de cette masure et de quelques arpents de terre qui en +dépendent est sur le point de les vendre à M. le duc de Bourbon; dès +qu'on aura enlevé ce que nous avons laissé dans cette maisonnette, on +l'abattra; je ne l'avais louée que pour quatre mois, et il nous reste, +je crois, encore environ trois semaines de jouissance.</p> + +<p>Hélas! les paroles de Gontran me rappelèrent cruellement ma remarque du +matin, sur l'éclat factice des fleurs éphémères de notre jardin.</p> + +<p>Sans le vouloir, M. de Lancry me causait un sensible chagrin. Cet homme +d'affaires, ce décorateur, ce loyer... tous ces mots vinrent gâter un à +un tous mes souvenirs chéris.</p> + +<p>Sans doute je n'étais pas assez insensée pour vouloir échapper aux +réalités de la vie; mais il me semblait qu'un si petit réduit devait +rester environné de tout son prestige, de toute sa poésie, et que, sans +prodigalité folle, on aurait pu le respecter à tout jamais.</p> + +<p>Je n'accusai pas Gontran; absorbé par le bonheur présent, il avait pu +négliger l'avenir; je songeai qu'à nous autres femmes était surtout +réservé le culte du passé.</p> + +<p>—Gontran,—lui dis-je,—je suis toute fière d'une pensée que vous +n'avez pas eue malgré votre cœur si ingénieusement inventif...</p> + +<p>—Parlez, ma chère Mathilde.</p> + +<p>—Il nous faut acquérir tout de suite cette maison et le petit champ qui +l'environne, puisque heureusement cela n'est pas encore vendu à M. le +duc de Bourbon.</p> + +<p>—Vous n'y songez pas, Mathilde; le prince doit payer la convenance de +cette acquisition. Le propriétaire nous ferait les mêmes conditions +qu'au prince, et dans de pareilles circonstances, ces gens-là ont +toujours des prétentions exorbitantes.</p> + +<p>—Mais encore, combien cela vaut-il?</p> + +<p>—Que sais-je? peut-être trente, quarante mille francs, plus même, car +on ne peut assigner de prix raisonnable à une chose toute de +convenance...</p> + +<p>—Comment! ce ne serait pas plus cher que cela?—m'écriai-je avec joie.</p> + +<p>—Enfant!—me dit Gontran en me serrant tendrement la main.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce que c'est que trente mille francs auprès...?</p> + +<p>—Écoutez, Mathilde,—me dit M. de Lancry en m'interrompant avec +bonté,—puisque nous sommes sur ce chapitre, il faut que nous parlions +un peu raison... et <i>ménage</i>, comme l'on dit; c'est très-ennuyeux, mais +très-nécessaire, et puis je désire savoir si les dispositions que j'ai +prises vous conviendront.</p> + +<p>—Parlez, mon ami; mais je ne vous tiens pas quitte de notre +maisonnette, j'y reviendrai tout à l'heure.</p> + +<p>Gontran haussa les épaules en souriant, me regarda et continua:</p> + +<p>—Vous comprenez, Mathilde, que notre position nous oblige à tenir un +état de maison convenable, digne de notre fortune, et qui vous mette +enfin à même de jouir des plaisirs de votre âge.</p> + +<p>—Notre chalet... voilà tout l'état de maison que mon cœur désire.</p> + +<p>—Mathilde, parlons sérieusement. Voici comment j'ai arrangé nos +dispositions intérieures: nous aurons un maître d'hôtel, homme de +confiance qui nous servira d'intendant; un valet de chambre pour vous, +un pour moi; quatre valets de pied pour l'antichambre et...</p> + +<p>—Mais, mon ami, je vous assure que pour moi je préfère réduire cette +livrée, et conserver notre petit paradis.</p> + +<p>—Soyez donc raisonnable. Il faut, ma chère enfant, d'abord parler des +dépenses nécessaires... Notre écurie se composera de quatre chevaux de +voiture et d'un cocher pour vous; pour moi, de deux chevaux de harnais +et de deux ou trois chevaux de selle, avec mes gens d'écurie anglais, +deux femmes pour vous, sans madame Blondeau; un cuisinier et une fille +de cuisine compléteront notre domestique. Pardonnez-moi ces détails, ma +chère Mathilde; mais une fois tout ceci convenu, nous n'en parlerons +plus.</p> + +<p>—Je vous écoute, mon ami; tout à l'heure je vous ferai mes +observations.</p> + +<p>—Nous habiterons l'hôtel Rochegune pendant l'hiver; ensuite nous ferons +un voyage aux eaux ou en Italie, afin de revenir dans votre terre de +Maran vers le mois de septembre pour la chasse; nous y resterons +jusqu'au mois de décembre, époque de notre retour à Paris. Vous aurez, +si vous le voulez, un soir par semaine pour recevoir; nous donnerons à +dîner le même jour. Vous choisirez vos jours de loge, l'un à l'Opéra, +l'autre aux Bouffes. Enfin, si vous trouvez que mille francs par mois +vous suffisent pour votre toilette, nous fixerons cette somme.</p> + +<p>—Mon ami...</p> + +<p>—Encore un mot, ma chère Mathilde, et je me tais,—dit Gontran en +souriant:—Vous voyez que notre état de maison est fort simple; dans +notre position, nous ne pouvons avoir moins; ne m'en voulez pas si +maintenant j'arrive à de grands vilains chiffres. Votre fortune s'élève +à cent trente mille francs de rente environ; avec ce qui me reste de la +mienne, nous pouvons donc compter à peu près sur un revenu de cent +soixante mille francs; mais en défalquant l'acquisition de l'hôtel +Rochegune, les non-valeurs et les économies que nous devons +rigoureusement tenir en réserve pour les cas imprévus, nous ne devons +calculer à peu près que sur cent mille francs par an. Eh bien! ma chère +Mathilde, il ne nous faut ni plus ni moins que cela pour tenir notre +maison sur le pied que je vous ai dit. Vous le voyez, nous n'avons que +ce que l'on pourrait appeler le <i>nécessaire du luxe</i>, sans aucun +superflu, car toutes les dépenses que je vous ai énumérées sont +absolument indispensables.</p> + +<p>—Ce que vous ferez sera toujours parfaitement fait, mon ami, quoiqu'il +me semble qu'on puisse vivre très-heureux sans un si grand entourage de +<i>nécessaire</i>, comme vous dites; mais ce qui vous plaît est bien; je ne +veux voir que par vos yeux, ne penser que par votre pensée. Seulement, +dussé-je pour cela retrancher sur ce que vous m'accordez, je veux... +vous entendez, je veux absolument mon chalet de Chantilly; c'est pour +moi le plus indispensable, le plus nécessaire, la moins superficielle de +toutes les dépenses; ce sera mon luxe de cœur. Nous irons de temps en +temps y faire un joli pèlerinage, avec ma pauvre Blondeau pour toute +suite.</p> + +<p>—Allons, allons, soyez tranquille, nous reparlerons de cela, jolie +petite opiniâtre,—me dit Gontran avec gaieté.—Ah! j'oubliais; il +faudra envoyer notre architecte à votre château de Maran. Depuis vingt +ans il n'a été habité que par votre régisseur; il doit être en ruines.</p> + +<p>—Sans doute... et puis un château, c'est si grand!... Tenez, mon ami... +Grondez-moi; mais votre chalet m'a gâtée... Ah! que le printemps de +Paris va me sembler pesant et ennuyeux auprès de notre beau printemps de +la forêt!... Voyez comme je suis rancunière, je ne puis vraiment +pardonner à votre ami le sacrifice que vous lui faites.</p> + +<p>—A propos de Lugarto, me dit Gontran,—il faudra excuser chez lui +certaines façons un peu cavalières, qui ne sont peut-être pas de la plus +exquise compagnie.... Il a toujours été si gâté!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Mais tenez, Mathilde, je ne puis mieux faire que de vous tracer à peu +près le portrait de Lugarto; au moins vous le connaîtrez lorsque je vous +présenterai. Lugarto a vingt-deux ou vingt-trois ans à peine: il est +d'origine brésilienne. Son père, fils d'un esclave sang mêlé, avait été +affranchi dès son enfance. Ce père, d'abord intendant d'un grand +seigneur portugais, géra si bien ou si mal la fortune de son maître, +qu'il le ruina complétement, et qu'il acquit une grande partie de ses +biens. Telle fut l'origine d'une fortune d'abord considérable, puis +enfin colossale; car des entreprises et des concessions de mines dans +l'Amérique du Sud augmentèrent tellement ses biens, qu'à sa mort M. +Lugarto laissa à son fils plus de soixante millions.</p> + +<p>M. Lugarto père avait vécu aux colonies avec le faste et la dépravation +d'un satrape. Profondément corrompu, affichant un cynisme révoltant, +aussi lâche que méchant, il avait, dit-on, dans un accès de colère +féroce, tellement maltraité sa femme, qu'elle était morte des suites de +ces violences.</p> + +<p>—Mais c'était un monstre qu'un pareil homme!—m'écriai-je. Quel triste +et cruel héritage qu'une telle mémoire!... Son fils doit être bien à +plaindre, malgré ses millions!</p> + +<p>—D'autant plus à plaindre,—dit Gontran en souriant avec amertume,—que +son père lui a donné les plus hideux exemples. Laissé à quinze ans +maître d'une fortune de roi, Lugarto a grandi au milieu des excès et des +adulations de toutes sortes. A vingt ans, il éprouvait déjà les dégoûts +et la satiété de la vieillesse, grâce à l'abus de tout ce qui se procure +avec l'or. D'une nature frêle, délicate, étiolée avant son +développement, il n'a de jeune que son âge; sa figure même, malgré des +traits agréables, a quelque chose de morbide, de flétri, de convulsif, +qui révèle de précoces infirmités.</p> + +<p>J'écoutais Gontran avec étonnement; en me traçant le portrait de M. +Lugarto, sa voix avait un accent d'ironie mordante; il semblait se +complaire dans la triste peinture du caractère de cet homme.</p> + +<p>Un moment je fus sur le point de faire cette observation à Gontran, puis +je ne sais quel scrupule me retint; il continua:</p> + +<p>—Au moral, Lugarto est un homme profondément dépravé, sans foi, sans +courage, sans bonté, habitué à mépriser souverainement les hommes, car +presque tous ont bassement flatté sa fortune. Tour à tour d'une +prodigalité folle et d'une avarice sordide, ses dépenses n'ont qu'un +mobile, l'orgueil; qu'un but, l'ostentation. Le procureur le plus +retors ne sait pas mieux les affaires que lui; seul, il gère son immense +fortune avec une sagacité, avec une habileté incroyables, et il +s'enrichit encore chaque jour par les spéculations les moins honorables. +Portrait fidèle de son père, l'ignoble rapacité de l'esclave lutte +encore chez lui contre la ridicule vanité de l'affranchi; tout prouve +cette double nature: son luxe sévèrement réglé, son faste retentissant, +mais parcimonieux; tout, jusqu'à ses bruyantes aumônes faites +insoucieusement et sans l'intelligence du malheur qu'il secourt, mais +qu'il ne plaint pas... Deux plaies incurables empoisonnent pourtant +l'opulence impériale de Lugarto: la bassesse de son extraction et la +conscience du peu qu'il vaut personnellement. Aussi, par un compromis +qui ne trompe que lui, il est affublé au titre de comte, et s'est fait +fabriquer je ne sais quelles ridicules armoiries. Exalté par l'adulation +et par l'orgueil, l'adulation et l'orgueil torturent; il le sait: c'est +à sa fortune qu'on accorde les prévenances dont on l'entoure; pauvre +demain, il serait complétement méprisé; alors, parfois sa rage contre le +sort n'a pas de bornes; mais, comme son père, Lugarto est aussi lâche +que méchant, et il se venge de tant de prospérités injustement +accumulées sur lui, en maltraitant avec la plus cruelle dureté ceux que +leur dépendance oblige à supporter ses violences; des femmes... des +femmes même n'ont pas été à l'abri de ses brutalités... Eh bien! malgré +cela, malgré tant de vices odieux, le monde n'a toujours eu pour lui que +des sourires; les plus hardis lui ont témoigné de l'indifférence.</p> + +<p>Ne pouvant me contenir plus longtemps, je m'écriai:</p> + +<p>—Eh! comment osez-vous appeler un tel homme votre ami? comment +avez-vous pu lui sacrifier nos plus chers désirs?... En vérité, Gontran, +je ne vous comprends pas.</p> + +<p>M. de Lancry, sans doute rappelé à lui par ces mots, me regarda d'un air +interdit.</p> + +<p>—Que dites-vous, Mathilde?</p> + +<p>—Je vous demande comment vous pouvez appeler M. Lugarto votre ami.... +Mais jamais je ne consentirai à voir un homme aussi pervers, aussi +odieux... Et encore une fois, c'est pour lui que vous quittez si tôt +cette retraite où nous vivions si heureux?... Gontran, il y a là quelque +chose d'inexplicable!</p> + +<p>M. de Lancry se remit de son émotion, et me dit en souriant.</p> + +<p>—Écoutez une comparaison bien ambitieuse, Mathilde.... L'homme qui +parvient à dompter et à rendre sociables et soumis le tigre et la +panthère, ne prend-il pas en amitié la bête féroce qu'il a pu rendre +douce et obéissante? Eh bien! quoique ce pauvre Lugarto ne soit pas un +tigre, il y a, je crois, un peu de ce sentiment-là dans mon amitié pour +lui. Oui, autant je l'ai vu dédaigneux, méchant, altier pour les autres, +autant pour moi il a toujours été bon, prévenant, dévoué. Je vous +l'avoue, Mathilde, je n'ai pu m'empêcher d'être profondément touché des +preuves nombreuses d'affection qu'il m'a données... et vous le concevez, +avec bien du désintéressement. Puis, jugez donc combien il doit être +malheureux: personne ne l'aime; il n'a pas même un ami... Toujours +dominé par cette crainte de n'être recherché que pour sa fortune, par +hasard il ressent pour moi une bienfaisante confiance qu'il n'éprouve +pour personne. Eh bien! dites, Mathilde, mon cœur... ma vanité, je +dirais presque mon honneur, ne m'ordonnent-ils pas de l'accueillir avec +bienveillance?</p> + +<p>Déjà je connaissais assez la physionomie de Gontran pour avoir remarqué +une sorte de contrainte pendant qu'il m'expliquait la cause de son +amitié pour M. Lugarto, tandis qu'au contraire il s'était laissé aller à +une franche amertume en dépeignant l'odieux caractère de cet homme.</p> + +<p>Sans pouvoir justifier mes soupçons, je sentais qu'il y avait là quelque +mystère; les explications de Gontran ne me rassurèrent qu'à demi.</p> + +<p>Pourtant, telle est la puissance du prestige de l'amour, que peu à peu, +en réfléchissant à ce que venait de me dire Gontran, je vis une nouvelle +preuve du charme qu'il inspirait dans l'influence extraordinaire qu'il +exerçait sur M. Lugarto.</p> + +<p>Si j'avais eu besoin de m'excuser à mes propres yeux de n'avoir pu +résister aux rares séductions de Gontran, ne me serais-je pas dit que je +devais céder à cette inévitable fatalité, puisque les caractères les +plus intraitables, les plus altiers, n'avaient pu y échapper.</p> + +<p>Que dirai-je? ma passion était si aveugle, que M. Lugarto me devint +presque moins odieux par la pensée qu'il avait subi l'irrésistible +empire de Gontran.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="D-CHAPITRE_III" id="D-CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3> + +<h4>LES VISITES DE NOCES.</h4> + +<p>M. de Lancry avait profité de notre absence pour faire disposer l'hôtel +Rochegune; nous le trouvâmes prêt à notre arrivée. Quoique cette maison +fût splendide, je ne pus vaincre un sentiment de tristesse en y entrant. +Tout m'était pour ainsi dire nouveau dans cette demeure, et l'inconnu +m'a toujours glacée.</p> + +<p>Ursule et son mari étaient partis. Elle devait venir passer l'automne à +Maran; M. Sécherin l'y amènerait et viendrait la reprendre, ses +occupations ne lui permettant pas une longue absence.</p> + +<p>Le lendemain du jour de notre arrivée, je m'éveillai de bonne heure; je +sonnai Blondeau, elle entra.</p> + +<p>—Eh bien!... et mes fleurs?—lui dis-je en ne lui voyant pas la +corbeille de jasmin et d'héliotrope qu'elle m'avait toujours présentée +chaque matin depuis mes fiançailles avec Gontran.</p> + +<p>—On n'en a pas apporté, madame.</p> + +<p>—C'est impossible!</p> + +<p>—Je puis vous assurer, madame, qu'on n'a rien apporté... Je viens de +l'antichambre.</p> + +<p>—C'est impossible, encore une fois; je t'en prie, retournes-y, ma bonne +Blondeau.</p> + +<p>Elle revint sans fleurs.</p> + +<p>Ce fut un enfantillage, sans doute, mais les larmes me vinrent aux yeux.</p> + +<p>Blondeau s'en aperçut et me dit:</p> + +<p>—Mais, madame, nous sommes seulement ici depuis hier, ça ne peut être +qu'un oubli.</p> + +<p>Hélas! oui, ce n'était qu'un <i>oubli</i>, et cet oubli me faisait mal.</p> + +<p>Dans ma superstition de cœur, j'attachais une importance, une +signification extrême à cette preuve quotidienne du souvenir de Gontran. +C'était très-simple en soi-même, il ne s'agissait que de donner un ordre +et d'en surveiller l'exécution; c'est par cela même que je ressentais +plus vivement encore cette privation qu'on aurait pu si facilement +m'épargner.</p> + +<p>Blondeau, voyant mes larmes, voulut me consoler; elle m'avoua que les +craintes qu'elle avait eues de ne pas me voir heureuse étaient +évanouies; que M. de Lancry paraissait rempli de soins, de bontés pour +moi, et que je n'étais pas raisonnable de m'affecter si profondément +pour si peu....</p> + +<p>Jamais je n'aurais accusé Gontran. Je contins mon chagrin; je dis à +Blondeau qu'elle avait raison, que j'étais folle, qu'il ne fallait plus +songer à cela.</p> + +<p>Puis je pensai qu'après tout c'était peut-être une maladresse de nos +gens... J'attendis le lendemain avec angoisses... Pas de corbeille +encore...</p> + +<p>Pour en finir avec les fleurs, à dater de ce jour elles ne reparurent +plus.</p> + +<p>Pour rien au monde je n'en aurais parlé à M. de Lancry. Après le chagrin +que cause l'oubli de certaines prévenances, il n'y a rien de plus +douloureux, de plus humiliant pour le cœur que de réclamer contre +cet oubli.</p> + +<p>Quoique j'aie cruellement et longtemps souffert d'une puérilité si +insignifiante en apparence, j'excusai Gontran aux dépens de ma +susceptibilité, sans doute exagérée, déraisonnable.</p> + +<p>Je lui sus gré d'avoir du moins mis une sorte de transition à cet oubli +si cruel pour moi.</p> + +<p>Combien d'hommes, le lendemain de leur mariage, substituent tout à coup +une sorte de laisser-aller insoucieux et égoïste aux prévenances, aux +recherches de la veille!</p> + +<p>Les insensés! pour échapper à quelques douces contraintes, pour vivre ce +qu'ils appellent <i>sans gêne</i>, ils ne savent pas de quelles ravissantes +douceurs ils se privent à jamais! ils ne comprennent pas que le mariage +devient une existence monotone, grossière, souvent intolérable, faute de +cette continuité de soins exquis, de coquetteries gracieuses, de +délicatesses charmantes et mystérieuses!</p> + +<p>Ils ne comprennent pas que de ces attentions si futiles en apparences +dépendent souvent le bonheur, le repos de la vie!</p> + +<p>Ils ne sentent pas enfin à quelle humiliation navrante ils réduisent une +femme, du jour où ils la forcent à se demander si c'est son titre +d'épouse qui lui mérite cette brusque cessation d'empressement! Ils ne +sentent pas de quelle généreuse résignation il faut qu'une femme soit +douée pour ne pas faire une comparaison fatale entre les égards +attentifs de gens qui ne lui sont rien... et la négligence de celui qui +doit être tout pour elle!...</p> + +<p>Hélas! je sais qu'on reproche aux femmes qui ressentent si vivement ces +nuances, d'attacher une importance outrée, ridicule, à de petites +choses, à des <i>misères</i>; et pourtant ces misères suffisent presque +toujours au bonheur des femmes!</p> + +<p>Pour ces <i>misères</i>, elles se dévouent aveuglement, avec orgueil, avec +joie!</p> + +<p>Pour ces <i>misères</i>, elles oublient souvent les privations, les chagrins, +les grands malheurs qui les frappent; car ces <i>misères</i> leur prouvent +qu'elles sont précieusement aimées, et il est une chose qui les blesse +toujours d'une manière incurable, c'est l'indifférence et le dédain.</p> + +<p>Et puis enfin, puisque les hommes, dans leur glorieuse suffisance, +traitent d'enfantillage ce qui est tant pour nous, est-il bien généreux +de leur part, à eux si sages, à eux si forts, à eux si puissants, de +nous refuser quelques soins qui leur coûteraient si peu, et qui nous +seraient au moins un prétexte de les aimer avec adoration?</p> + +<p>Cette longue digression était peut-être nécessaire pour faire sentir +combien je devais souffrir de l'oubli de Gontran. Ce fut le premier +chagrin qu'il me causa.......</p> + +<p>Cette journée, d'ailleurs si malheureuse à son début, devait m'être +pénible.</p> + +<p>Après le déjeuner, M. de Lancry me montra la liste des visites de noces +qu'il avait fait dresser, et me dit:</p> + +<p>—Il est inutile d'y mettre le nom de mademoiselle de Maran, car il est +tout simple que nous commencions notre tournée par elle.</p> + +<p>Je regardai M. de Lancry avec stupeur.</p> + +<p>—Ma tante! Vous n'y pensez pas, mon ami.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Aller chez elle, moi! moi!</p> + +<p>—Mais en vérité, Mathilde, je ne vous comprends pas.</p> + +<p>—Vous ne me comprenez pas... Ah! Gontran!</p> + +<p>—Bon... j'y suis... vous songez encore à cette calomnie insensée contre +votre mère? mais nous sommes convenus que c'était de la folie. Il faut +prendre les gens pour ce qu'ils sont... Plutôt que de ne calomnier +personne, votre tante médirait d'elle-même; c'est une infirmité morale +dont il faut avoir autant de pitié que d'une infirmité physique... Vous +me regardez d'un air stupéfait... pourtant rien n'est plus simple... +Ajouteriez-vous la moindre importance aux propos d'un fou?... Non, sans +sans doute, n'est-ce pas? Eh bien, faites comme moi... Oubliez de folles +paroles dictées par l'égarement de la haine; la noble mémoire de votre +mère est au-dessus de pareilles médisances.</p> + +<p>Mon cœur se brisait. D'abord je n'eus pas la force de dire un mot, +puis je m'écriai en fondant en larmes, car depuis le matin je les +étouffais:</p> + +<p>—Jamais... jamais je ne remettrai les pieds chez mademoiselle de +Maran!... Je vous en supplie, n'insistez pas... cela me serait +impossible.</p> + +<p>—Calmez-vous, Mathilde, calmez-vous... croyez bien que je ne vous +demande rien que du juste, que de nécessaire... Je n'exige pas que vous +voyiez souvent votre tante, mais je désire que vous la voyiez +quelquefois.</p> + +<p>—Non, je vous dis que la vue de cette femme me tuera... Elle me fait +horreur.</p> + +<p>—Ce sont là des exagérations, ma chère Mathilde. Réfléchissez à une +chose: le monde ne pourra s'expliquer votre brusque rupture avec une +parente qui vous a élevée... et qui a presque fait mon mariage. Vous +comprenez cela, Mathilde... On fera des commentaires... des suppositions +à perte de vue... On interrogera votre tante... Celle-ci, choquée de ce +manque de procédés de votre part, sera capable de l'expliquer à sa +façon... Vous, moi... et... M. de Mortagne,—ajouta Gontran en +prononçant ce nom avec effort,—nous avons seuls entendu les folles et +méchantes paroles de mademoiselle de Maran; craignez de la pousser à +bout, elle pourrait répéter à d'autres ce qui demeurera un secret pour +nous... et, malgré son inaltérable pureté, la mémoire de votre mère...</p> + +<p>—Et c'est vous... vous, Gontran, qui me proposez cela!... Eh! que +m'importe le monde?... et que m'importent les abominables noirceurs de +mademoiselle de Maran?..... Croyez-vous donc que si l'on m'interroge je +laisserai ignorer la raison qui m'a fait à jamais rompre avec elle? Non, +non... Il n'y a pas de plus sanglante vengeance à tirer des +calomniateurs que de proclamer leurs calomnies, et de les écraser ainsi +sous leur propre honte! Ah! ne craignez rien, Gontran, la noble mémoire +de ma mère peut braver les basses attaques de mademoiselle de Maran. +Tous les honnêtes gens m'approuveront quand je dirai pourquoi je ne +veux pas remettre les pieds chez cette horrible femme.</p> + +<p>—Mathilde, vous parlez en fille tendre et dévouée, c'est tout simple, +mais vous ne connaissez pas le monde... Croyez-moi, maintenant la +mémoire de votre mère m'est aussi sacrée qu'à vous; c'est pour la +conserver pure de toute souillure que, malgré votre répugnance, +j'insiste absolument pour que vous fassiez quelques rares visites à +mademoiselle de Maran. Encore une fois, cela est nécessaire, +indispensable... vous m'entendez.</p> + +<p>En prononçant ces derniers mots, la voix de M. de Lancry, jusque-là +douce et affectueuse, prit une expression plus ferme; il contracta +légèrement ses sourcils.</p> + +<p>Je craignis de l'avoir blessé par ma résistance, j'en fus désespérée; +mais ce qu'il me demandait, avec raison peut-être, me semblait au-dessus +de mes forces.</p> + +<p>—Pardon, pardon, mon ami,—lui dis-je;—ayez pitié de ma faiblesse... +Je ne le peux pas... Encore une fois, pour rien au monde... je ne +reverrai cette femme... Au nom de notre amour, Gontran... n'exigez pas +cela de moi... Je ne le pourrais pas.</p> + +<p>—Je vous assure, Mathilde, que vous le pourrez... C'est un sacrifice, +un grand sacrifice... soit... je vous le demande.</p> + +<p>—Gontran, par pitié!</p> + +<p>—Je vous dis que cela est nécessaire, et que vous le ferez.</p> + +<p>—Mais, mon Dieu! mon Dieu! vous ne savez donc pas ce que c'est que...?</p> + +<p>M. de Lancry m'interrompit avec une violence jusque-là contenue, et +s'écria en frappant du pied:</p> + +<p>—Je sais bien ce que c'est, moi! que d'avoir enduré les honteux +reproches, les insolentes bravades de M. de Mortagne!... Je sais ce que +c'est que d'avoir été presque insulté à la face de votre famille et de +la mienne; je sais ce que c'est que d'avoir refoulé ma haine et mon +désir de vengeance; je sais enfin ce que c'est que d'avoir, par égard +pour vous, consenti à ne pas forcer cet homme à me donner satisfaction, +quoiqu'il se retranche derrière la protection qu'il vous porte! Eh bien! +c'est parce que je sais combien tout cela m'a coûté... qu'en retour je +vous demande de faire ce que je crois de votre rigoureux devoir... Une +fois pour toutes, madame, autant vous me trouverez aveuglément dévoué à +tous ceux de vos désirs qui ne vous seront pas fâcheux, autant vous me +trouverez intraitable lorsqu'il s'agira de céder à un caprice.</p> + +<p>—Un caprice!... Gontran... mon Dieu!... un caprice!!!</p> + +<p>—L'exagération d'un sentiment très-louable vous empêche de juger +nettement cette question.</p> + +<p>—Mais mon cœur se révolte... malgré moi; que puis-je faire?</p> + +<p>—Eh bien! puisque les raisons, puisque les prières ne peuvent rien sur +vous, s'écria M. de Lancry en courroux, je vous déclare que si vous ne +consentez pas à m'accompagner chez mademoiselle de Maran, je +découvrirai la demeure de M. de Mortagne; je connais sa bravoure, je +sais que malgré sa résolution de ne pas se battre, il est des outrages +qu'il ne souffrira pas... et si vous m'y forcez par votre refus, je...</p> + +<p>—Ah! c'est affreux... Gontran... j'irai chez mademoiselle de +Maran,—dis-je en pleurant et en prenant la main de mon mari entre les +miennes presque avec effroi, et comme pour l'arracher à un grand danger.</p> + +<p>On frappa à la porte du salon où nous étions, je rentrai en essuyant mes +larmes dans ma chambre à coucher.</p> + +<p>J'entendis un valet de chambre annoncer à mon mari que M. le comte de +Lugarto l'attendait chez lui.</p> + +<p>Gontran vint me trouver, changea de ton, me parla avec tendresse, et me +dit de le faire avertir lorsqu'il pourrait m'amener M. Lugarto, qu'il +voulait me présenter.</p> + +<p>—Mais je suis en larmes,—lui dis-je;—de grâce, remettez cette visite.</p> + +<p>—Vite, vite, séchez ces beaux yeux,—me dit Gontran avec une apparente +gaieté,—ou je vous amène tout de suite mon tigre dompté. Pendant que +vous allez vous remettre, je vais lui faire admirer notre maison, et +j'enverrai tout à l'heure vous demander si vous pouvez nous recevoir.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="D-CHAPITRE_IV" id="D-CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3> + +<h4>MONSIEUR LUGARTO.</h4> + +<p>J'essuyai mes larmes et j'attendis cette présentation importune.</p> + +<p>Je n'eus pas un seul moment d'amertume contre Gontran. Je crus qu'il +voyait de son point de vue et moi du mien; je devais avoir tort, il le +disait, je devais me soumettre à son jugement.</p> + +<p>La seule pensée d'une rencontre entre M. de Mortagne et M. de Lancry me +glaçait d'effroi. Enfin, alors comme depuis, en songeant au cruel +sacrifice que j'allais faire aux volontés de Gontran, en songeant à tout +ce que j'allais souffrir en présence de mademoiselle de Maran, je me +consolais par cette pensée, que ma résignation plairait à mon mari.</p> + +<p>Dès lors je compris cette grande, cette terrible vérité, si vraie +qu'elle ressemble à un paradoxe:</p> + +<p>«Lorsqu'une femme aime passionnément... les ordres les plus injustes... +les traitements les plus barbares, loin de diminuer son amour... +l'exaltent davantage encore; elle baise pieusement la main qui la +frappe, ainsi que les martyrs, dans leur ravissement douloureux, +remercient le Seigneur des tortures qu'il leur impose...»</p> + +<p>On vint me demander de la part de M. de Lancry si je pouvais le +recevoir avec M. Lugarto. Je lui fis répondre de passer chez moi.</p> + +<p>Quelques instants après, Gontran et son ami entrèrent.</p> + +<p>Le portrait que mon mari m'avait fait de ce dernier me parut frappant.</p> + +<p>M. Lugarto était d'une taille grêle, et mis avec plus de recherche que +de goût. On retrouvait dans ses traits, quoique agréables, le type +primitif de sa race: un teint pâle et jaune, un nez écrasé, des yeux +d'un bleu vitreux et des cheveux bruns.</p> + +<p>Sa physionomie maladive avait une expression de suffisance, d'astuce et +de méchanceté, qui me repoussa tout d'abord.</p> + +<p>Ma chère amie, permettez-moi de vous présenter M. Lugarto, le meilleur +de mes amis.</p> + +<p>Je m'inclinai sans pouvoir trouver une parole.</p> + +<p>—Lancry m'avait bien dit que vous étiez charmante, mais je vois que ses +éloges sont encore au-dessous de la réalité,—me dit M. Lugarto avec une +sorte d'aisance protectrice et familière.</p> + +<p>Je ne répondis rien.</p> + +<p>Gontran me fit un signe d'impatience, et se hâta de dire en souriant à +son ami:</p> + +<p>—Moi qui n'ai pas la modestie de madame de Lancry, moi qui jouis de ses +succès comme s'ils étaient les miens, je vous avoue, mon cher Lugarto, +que je suis très-sensible à votre suffrage.</p> + +<p>—Et vous avez raison, mon cher; vous le savez, je ne m'enthousiasme pas +facilement. Or, si je vous jure que je n'ai rien vu de plus séduisant +que madame... c'est que cela est. Mais je vous dirai avec la même +franchise qu'il est très-dangereux pour vos amis de voir un trésor +pareil....</p> + +<p>—Ah! mon cher Lugarto, prenez garde, voici que vous tombez dans +l'exagération; vous aviez si bien commencé!—dit Gontran, embarrassé de +mon silence.</p> + +<p>J'étais au supplice; pourtant, faisant un effort sur moi-même, je dis à +M. Lugarto d'un air glacial:</p> + +<p>—Vous arrivez de Londres, monsieur?</p> + +<p>—Oui, madame; j'étais allé assister aux courses de printemps.</p> + +<p>—Vous voyez, ma chère amie, un des vainqueurs habituels d'Epsom et du +Darby. Les chevaux de course de Lugarto sont célèbres en Angleterre,—se +hâta de dire Gontran pour engager la conversation.—Est-ce que vous n'en +ferez pas venir quelques-uns pour les courses du bois de Boulogne et du +Champ-de-Mars?</p> + +<p>—Bah!... vos chevaux français ne valent pas la peine qu'on se dérange +pour les battre; et puis vous ne pouvez pas tenir de paris assez +forts,—dit dédaigneusement M. Lugarto.—S'adressant à moi:—Il y a +après-demain une matinée dansante à l'ambassade d'Angleterre; allez-y +donc, tout Paris sera là... Ce sera charmant... si vous y êtes surtout.</p> + +<p>—J'ignore, monsieur, si M. de Lancry a l'intention d'aller chez madame +l'ambassadrice d'Angleterre.</p> + +<p>—Ah çà! mon cher, vous êtes donc un tyran... que votre femme attend vos +ordres pour savoir où elle doit aller?—Et se retournant vers moi, M. +Lugarto ajouta:—Tenez, croyez-moi, en fait de plaisirs, agissez +toujours à votre tête; mettez tout de suite ce cher Lancry dans la bonne +voie. Il n'y a rien de plus désagréable que ces diables de maris, une +fois qu'on leur laisse prendre de mauvaises habitudes.</p> + +<p>Je regardai Gontran, et je répondis à ces impertinentes vulgarités, +dites avec l'assurance la plus ridicule, par ces seuls mots:</p> + +<p>—Le Musée est-il déjà ouvert, monsieur?—afin de faire bien sentir à M. +Lugarto, par ce brusque changement de conversation, que je trouvais ses +plaisanteries de mauvais goût.</p> + +<p>M. Lugarto, sans doute habitué à un autre accueil, parut piqué; il dit à +Gontran:</p> + +<p>—Ah çà! mon cher, nous jouons aux propos interrompus avec madame de +Lancry; je lui parle de la tyrannie des maris, elle me répond par une +question sur le Musée.</p> + +<p>—C'est qu'en effet, mon cher Lugarto, vous êtes très-embarrassant, +votre conversation éblouit d'abord un peu; vous êtes né un siècle trop +tard, il fallait venir sous la régence; et encore, ma chère amie,—me +dit Gontran,—il ne faut pas juger Lugarto sur ses folles paroles, il +vaut beaucoup mieux qu'elles, mais il est convenu qu'on lui passe +tout... on l'a tant gâté... Allons, je me charge de faire votre paix +avec madame de Lancry.</p> + +<p>—Je serais fâché de vous avoir déplu par une mauvaise plaisanterie, +reprit M. Lugarto avec un sourire contraint, sans me dire <i>madame</i>; +sorte de familiarité qui lui semblait habituelle, et qui me paraissait +de la dernière inconvenance.</p> + +<p>Je fus sur le point de lui répondre quelque chose de très-dur, mais je +me contins, et je répondis:—Il m'a seulement paru, monsieur, que vous +vous hâtiez un peu de me confondre dans l'intimité qui vous lie à M de +Lancry.</p> + +<p>—C'est que, voyez-vous, on a hâte de jouir des avantages qu'on désire +vivement, et j'espère que vous m'excuserez en faveur de ce motif,—me +dit M. Lugarto en souriant d'une manière convulsive; puis il me jeta un +regard morne, froid, qui me fit presque peur.</p> + +<p>Mon instinct me dit qu'en quelques minutes je venais de me faire un +ennemi.</p> + +<p>Mon mari semblait vivement contrarié. Voulant relever une seconde fois +la conversation, que je laissais tomber à dessein afin de rompre le plus +tôt possible un entretien qui m'était insupportable, Gontran dit à M. +Lugarto, dont l'impertinente assurance n'était en rien troublée:</p> + +<p>—Avez-vous vu la serre chaude sur laquelle s'ouvre l'appartement de +madame de Lancry? Vous qui êtes grand amateur de fleurs, il faut que +vous nous donniez des conseils. Voulez-vous venir, Mathilde?</p> + +<p>J'allais refuser, j'obéis à un geste impérieux de Gontran; je +l'accompagnai dans le parloir qui communiquait à cette serre chaude.</p> + +<p>—C'est horriblement mal établi!—s'écria M. Lugarto après l'avoir +examinée.—Votre architecte n'y entend rien. C'est bâti au-dessus d'une +voûte; le froid passant en dessous, vous n'aurez jamais là... une +température convenable. Mais voilà bien les Français... ils veulent +singer l'opulence, et ils sont réduits à un luxe économique!</p> + +<p>Le rouge monta au front de M. de Lancry, mais il fit un effort sur +lui-même, et répondit:</p> + +<p>—Vous êtes bien sévère pour M. de Rochegune, l'ancien propriétaire de +cette maison, mon cher Lugarto! car nous avons trouvé cette serre toute +bâtie.</p> + +<p>—Rochegune?... Rochegune?...—dit M. Lugarto,—je le connais bien; je +l'ai rencontré à Naples. J'étais alors l'amant de la comtesse Bradini... +Rochegune me l'a enlevée, mais n'a pas joui longtemps de son triomphe... +Au moyen de certaines lettres contrefaites... et vous savez que je +contrefais les écritures à merveille, le mari...</p> + +<p>—Mon ami, je trouve qu'il fait bien chaud ici,—dis-je à M. de Lancry +en interrompant M. de Lugarto, dont le cynisme me +révoltait;—voulez-vous entrer dans le salon?</p> + +<p>—Pardon,—me dit M. Lugarto,—je voudrais à peu près prendre la mesure +de cette serre avec ma canne; je veux vous envoyer quelques magnifiques +passiflores du Brésil et d'autres plantes très-rares que j'ai envoyé +chercher en Hollande; il faut que je voie si elles tiendront ici.</p> + +<p>—Monsieur, je vous rends grâce... Les fleurs qui garnissent cette serre +me suffisent.</p> + +<p>—Mais elles sont affreuses, ces fleurs! c'est toujours du goût de ce M. +de Rochegune. Quand on a les choses, il faut les avoir complètes... +Tenez, Lancry, moi, par exemple, j'ai voulu envoyer cet hiver chercher +des plantes équinoxiales en Hollande; comment m'y suis-je pris? j'ai +fait construire un énorme fourgon vitré et disposé en serre chaude avec +un petit poêle à vapeur; le tout a été si parfaitement établi, que, bien +que ce fourgon fût venu en poste de La Haye, pas une des vitres qui le +couvraient n'a été brisée. Deux jardiniers accompagnaient cette serre +nomade dans une voiture de suite; tout cela est arrivé ici comme par +enchantement.</p> + +<p>—En effet, cette idée est très-ingénieuse,—dit M. de Lancry.—C'est +qu'aussi vous avez beaucoup d'invention, Lugarto.</p> + +<p>—Que voulez-vous? il ne suffit pas d'avoir de l'argent, il faut encore +avoir l'esprit de l'employer convenablement... Il y a tant de gens qui +ne savent pas même bien dépenser la fortune qu'ils n'ont pas.</p> + +<p>—Dépenser quand on n'a pas... vous parlez en énigme, mon cher Lugarto.</p> + +<p>—Ah! vous croyez, mon cher Lancry?</p> + +<p>Gontran et son ami me parurent échanger un étrange regard pendant un +silence de quelques secondes.</p> + +<p>Mon mari le rompit le premier, et dit en souriant d'un air embarrassé:</p> + +<p>—Je vous comprends... dans ce sens, vous avez raison... Mais, si vous +le voulez, nous allons rentrer dans le salon. Je crains réellement que +la chaleur ne fasse mal à madame de Lancry.</p> + +<p>M. Lugarto finit de mesurer la hauteur du mur avec sa canne, et dit:</p> + +<p>—Mes passiflores tiendront parfaitement ici; j'y joindrai quelques +orchidées très-rares, avec les paniers en joncs caraïbes pour les +suspendre. Au moins vous aurez une serre convenablement meublée. Il est +vrai qu'elle est si mal construite, votre serre, que tout y périra; mais +j'en serai ravi, cela me donnera l'occasion de renouveler vos fleurs +plus souvent.</p> + +<p>Nous rentrâmes dans le salon.</p> + +<p>Je croyais cette interminable visite finie, il n'en fut rien. M. de +Lancry fit voir à M. Lugarto une assez belle vue de Venise par un +peintre moderne, et lui dit:</p> + +<p>—Vous êtes connaisseur, que pensez-vous de cela?</p> + +<p>—Ce n'est pas mal. Avez-vous payé cela bien cher?</p> + +<p>—Non, ce tableau est entré dans la vente de l'hôtel.</p> + +<p>—C'est la meilleure manière d'acheter des tableaux, car cette racaille +d'artistes, toujours affamés, vous les font payer le double de leur +valeur quand on les leur commande et qu'ils vous savent riches.... Quand +<i>j'étais jeune</i>, j'étais assez niais pour les payer d'avance; aussi il +arrivait que très-souvent je pouvais à peine leur arracher mon +tableau... Et quel tableau!... Une fois l'argent mangé, ils ne +s'inquiétaient pas du reste... Maintenant, donnant... donnant, je les +paye lorsque je suis content, sinon je leur fais retoucher, refaire et +refaire jusqu'à ce que cela me plaise... Au moins ainsi je ne suis plus +volé.</p> + +<p>Cette brutale insolence m'indigna. Je ne pus m'empêcher de dire:</p> + +<p>—Ah! monsieur... vous me révélez là une des plaies douloureuses du +génie que je ne soupçonnais pas!.... et vous trouvez des artistes?</p> + +<p>—Comment, si j'en trouve et des plus fameux encore!... Ils m'accablent +de platitudes quand je vais dans leur atelier; ils me demandent mes +conseils, même pour les tableaux qu'ils ne font pas pour moi, et ils ont +l'air de m'écouter pour me faire la cour. En vérité, je ne sais pas ce +qu'on ne ferait pas faire à cette race pour quelques billets de mille +francs. On ne tient cette espèce que par l'argent.</p> + +<p>Il me fut impossible de me contenir davantage; je me souvins de ce que +m'avait dit Gontran sur la rage qu'éprouvait M. Lugarto de n'avoir ni +naissance ni valeur personnelle, et je dis à M. de Lancry.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon ami, ce que monsieur nous dit là me rappelle une bien +touchante histoire de <i>grand artiste</i> et de <i>grand seigneur</i>, que M. le +duc de Versac, votre oncle, m'a plusieurs fois racontée. Il s'agissait +de Greuse et de M. le duc de Penthièvre; ne vous en a-t-il jamais parlé?</p> + +<p>—Non, je ne me le rappelle pas du moins,—me dit M. de Lancry.</p> + +<p>—Contez-nous donc ça; j'ai quelques tableaux de Greuse, ça +m'intéressera,—dit M. de Lugarto.</p> + +<p>—Voici, mon ami,—répondis-je en m'adressant à Gontran,—ce que m'a +raconté monsieur votre oncle. M. le duc de Penthièvre aimait +passionnément les arts; il les protégeait en grand seigneur digne de +comprendre que l'antique illustration de race et le génie se touchent, +en cela que ce sont deux magnifiques avantages que l'histoire ou que +Dieu seul vous donnent, et que tous les trésors du monde ne sauraient +acquérir ni remplacer....—Je regardai M. Lugarto; il rougit de +dépit;—je continuai. M. le duc de Penthièvre avait donc pour Greuse la +plus touchante amitié. Vous le savez, l'inépuisable bonté de cet +excellent prince égalait la supériorité de son esprit, d'une finesse et +d'une grâce exquise. Lorsqu'il alla voir les premiers tableaux que +Greuse fit pour lui, et qu'il rémunéra avec une libéralité toute royale, +il dit au grand peintre, avec ce charme qui n'appartient qu'aux grandes +aristocraties:</p> + +<p>—«Mon cher Greuse, je trouve vos tableaux admirables; mais j'ai une +grâce à vous demander.</p> + +<p>—«Monseigneur, je suis à vos ordres.</p> + +<p>—«Eh bien!—dit le prince avec une sorte d'hésitation timide et comme +s'il eût demandé une faveur,—eh bien!.... je voudrais que vous missiez +de votre main, au bas de ces tableaux: <span class="smcap">donné</span> <i>par Greuse à son</i> <span class="smcap">ami</span> <i>M. +le duc de Penthièvre</i>.—La postérité saurait que j'ai été l'ami d'un +grand peintre!...»</p> + +<p>—Avouez,—dis-je à Gontran en remarquant avec joie que le coup avait +porté, et que M. Lugarto ne pouvait dissimuler sa contrariété,—avouez +qu'il n'y a rien de plus délicat, de plus charmant que la conduite du +prince.</p> + +<p>—Oui, en effet... c'est charmant,—dit M. de Lancry avec embarras en me +faisant un signe d'impatience et en me montrant du regard M. Lugarto, +qui, les yeux baissés, mordait la pomme de sa canne.</p> + +<p>Malgré mon désir de plaire à Gontran, je continuai.</p> + +<p>—N'est-ce pas, mon ami, que cela rehausse à la fois le grand artiste +capable d'inspirer un tel sentiment, et le véritable grand seigneur +capable de ressentir et d'exprimer ainsi l'amitié?</p> + +<p>Gontran avait tâché de m'interrompre par quelques signes; j'avais été +trop outrée contre M. Lugarto pour résister au plaisir de le mortifier.</p> + +<p>J'y parvins; je le vis à la pâleur de cet homme et à un autre regard de +haine, regard morne et froid qui m'alla au cœur, pesant comme du +plomb.</p> + +<p>M. Lugarto, néanmoins, ne se déconcerta pas; il reprit avec une +imperturbable assurance:</p> + +<p>—Je ne connaissais pas cette histoire du duc de Penthièvre; elle est +fort jolie, mais elle ne me convertit pas. Je préfère ne pas passer pour +un niais aux yeux des artistes et ne pas me donner la peine de faire de +la délicatesse avec eux. Mais j'y pense, j'ai justement une vue de +Naples, de Bonnington, qui ferait à ravir le pendant de votre vue de +Venise, mon cher Lancry; je vous l'enverrai avec ces fleurs que j'ai +promises à votre femme.</p> + +<p>—Mon cher Lugarto, je vous en prie...</p> + +<p>—Allons... vous faites des façons?... entre amis, pour un malheureux +tableau... Qu'est-ce que cela?</p> + +<p>—Eh bien! je suis de votre avis, on ne doit pas faire de façons entre +amis pour un tableau. Permettez-moi donc de vous envoyer ma vue de +Venise, qui fera tout aussi bien pendant à votre vue de Naples.</p> + +<p>—Ma foi, mon cher, je suis pris dans mes propres filets; j'accepte avec +d'autant plus de plaisir que ce tableau vient de l'appartement de +madame de Lancry. A ce soir, mon cher; je vous verrai un moment au club, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je ne sais, j'ai plusieurs visites à faire avec madame de Lancry.</p> + +<p>—Si... si... je vous verrai... j'en suis sûr... Vous savez pourquoi.</p> + +<p>—Ah! oui... j'oubliais, vous avez raison. Ainsi donc ce soir, mais un +peu tard, répondit M. de Lancry avec un certain embarras.</p> + +<p>—Sans rancune,—me dit M. Lugarto en me tendant la main.</p> + +<p>Quoique cette habitude anglaise fût alors à peine répandue dans le +monde, elle me choqua moins encore que l'audace de M. Lugarto.</p> + +<p>Au lieu de prendre la main qu'il m'offrait, je répondis par un salut +très-froid.</p> + +<p>—Décidément, vous ne voulez pas faire la paix? Allons, mon cher, votre +femme me déchire la guerre,—dit M. Lugarto à M. de Lancry.—Eh bien! +elle a tort, car elle finira par reconnaître que je vaux mieux que ma +réputation. C'est un défi, prenez garde à vous, mon cher; je serai +peut-être forcé de faire ma cour à votre femme pour la faire revenir de +ses préventions... Vous le voyez, je ne vous prends pas en traître, +Lancry, je vous préviens.</p> + +<p>—Vous serez toujours le plus grand fou que je connaisse,—lui dit +Gontran en l'emmenant et en le prenant par le bras.</p> + +<p>Je restai plus stupéfaite encore de la patience de Gontran que de +l'insolence de cet homme. Je cherchais à pénétrer quel pouvait être le +secret de l'influence qu'il exerçait sur Gontran, lorsque celui-ci +rentra.</p> + +<p>Pour la première fois je vis sur ses beaux traits une expression de +colère qui les défigurait.</p> + +<p>—Mon Dieu! madame,—s'écria-t-il en fermant la porte avec violence,—je +ne vous avais pas encore vu exercer cette méchanceté d'esprit dont +j'avais entendu parler dans le monde! Mais vous auriez pu, ce me semble, +ne pas choisir pour victime mon meilleur ami! Chacune de vos paroles +aurait été longuement, perfidement calculée, qu'elle n'aurait pas pu le +blesser plus cruellement. Hier, je vous dis en confidence que Lugarto +regrettait amèrement de n'être pas grand seigneur, et de n'avoir d'autre +valeur que celle de ses millions, et vous vous étendez complaisamment +sur les avantages de l'aristocratie de naissance et de talent!... Malgré +son air riant, il est parti furieux... je le connais bien... il est +furieux, vous dis-je.</p> + +<p>—Comment, mon ami, vous le défendez!... C'est vous... vous! qui me +reprochez d'avoir fait sentir à cet homme tout ce que ses manières +avaient d'inconvenant?</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! madame, je vous ai prévenue qu'il avait des façons +peut-être trop familières, et que vous m'obligeriez de les excuser en +faveur de l'amitié qui m'attache à lui. Je vois avec peine que, malgré +mes recommandations, vous faites tout ce qu'il faut pour l'irriter, car, +je vous le répète, il est très-irrité.</p> + +<p>—Mais que vous importe, je vous le demande, la colère de M. Lugarto?</p> + +<p>—Il m'importe de ne pas m'aliéner un ami... un ami intime que j'aime, +auquel je suis sincèrement attaché... Vous m'entendez, madame?</p> + +<p>—Vous aimez cet homme, dites-vous, Gontran?... Je voudrais vous croire, +et je ne puis... Il n'y a aucun rapport entre la noblesse de vos +sentiments et la grossièreté de M. Lugarto... Et puis, enfin, je ne +sais... mais, quand vous parlez de l'amitié que vous ressentez pour +lui... vos traits se contractent... votre parole est amère... et l'on +dirait qu'il s'agit d'un sentiment tout contraire.</p> + +<p>Ces mots, que je dis presque au hasard, semblèrent produire un effet +terrible sur M. de Lancry. Il frappa du pied avec violence; il s'écria, +les lèvres tremblantes de colère:</p> + +<p>—Qu'entendez-vous par là, madame? qu'entendez-vous par là?</p> + +<p>Effrayée, le cœur me manqua; je fondis en larmes, et je dis à +Gontran:</p> + +<p>—Pardon, mon ami, pardon, je n'ai rien voulu vous dire de blessant; +seulement je ne puis comprendre...</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de comprendre; il s'agit de m'obéir sans interpréter +mes paroles, sans scruter mes sentiments secrets. Si je vous dis que M. +Lugarto est mon ami, si je vous demande de le traiter comme tel, vous +devez me croire et m'obéir sans raisonner ni réfléchir.</p> + +<p>—Ne vous fâchez pas, Gontran... je vous obéirai; seulement laissez-moi +vous dire qu'il m'en coûte beaucoup. Dans ce seul jour vous m'avez +demandé deux bien cruels sacrifices: revoir mademoiselle de Maran, et +admettre dans notre intimité un homme dont le caractère et les manières +doivent inspirer une profonde aversion à tous ceux qui comme vous +n'excusent pas M. Lugarto par une indulgente amitié... Encore une fois, +mon ami, parce que le sacrifice que je fais est pénible, ne croyez pas +que je manquerai à ma promesse... Plus les preuves de dévouement que +vous me demandez sont grandes, plus elles me seront douloureuses, plus, +je l'espère, elles vous attesteront de la vivacité de mon amour... +Pardonnez-moi donc, mon ami... l'hésitation que j'ai montrée. +Maintenant, je ferai tout ce que vous voudrez à ce sujet.</p> + +<p>La figure de M. de Lancry avait peu à peu repris son expression de +douceur habituelle; seulement il semblait accablé. Il me prit la main et +me dit avec bonté:</p> + +<p>—C'est à mon tour, Mathilde, à vous demander pardon de ma violence... +Mais, une fois pour toutes, croyez... oh! croyez bien que je ne demande +rien qui ne soit indispensable à votre bonheur... je n'ose dire au mien.</p> + +<p>—Ah! mon ami! cette raison est la seule qu'il faille invoquer; elle +suffira toujours à me décider.</p> + +<p>On vint annoncer à Gontran que la voiture l'attendait. Nous partîmes +pour aller rendre visite à mademoiselle de Maran.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="D-CHAPITRE_V" id="D-CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3> + +<h4>LA PRINCESSE KSERNIKA.</h4> + +<p>M. de Lancry ne me dit pas un mot pendant le temps que nous mîmes à +arriver chez mademoiselle de Maran; il semblait rêveur, abattu.</p> + +<p>Lorsque la voiture s'arrêta devant la porte, le cœur me manqua. Je +suppliai Gontran de remettre au moins cette visite, il me répondit par +un geste d'impatience.</p> + +<p>Je vis quelques voitures dans la cour de l'hôtel, je fus presque +contente; il me semblait qu'une première entrevue avec ma tante me +serait ainsi moins pénible.</p> + +<p>Quelle fut ma surprise en entrant dans le salon de retrouver M. Lugarto! +J'y vis aussi la princesse Ksernika, qui assistait à la représentation +de <i>Guillaume Tell</i> lorsque j'étais allée à l'Opéra avec mademoiselle de +Maran, dans la loge des gentilshommes de la chambre.</p> + +<p>—Bonjour enfin, ma chère enfant,—me dit ma tante de l'air du monde le +plus affectueux en se levant pour m'embrasser.</p> + +<p>Je frissonnai; je fus sur le point de la repousser. A un regard de +Gontran, je me résignai.</p> + +<p>—Mais c'est qu'elle est encore embellie,—dit mademoiselle de Maran en +m'examinant avec sollicitude.—C'est tout simple... le bonheur sied si +bien! Et Gontran sait mieux que personne prodiguer cette +parure-là.—Puis, s'adressant à madame Ksernika:—Ma chère princesse, +permettez-moi de vous présenter madame de Lancry, ma nièce, ma fille +adoptive.</p> + +<p>La princesse se leva et me dit avec beaucoup de grâce:</p> + +<p>—Nous commencions, madame, à trouver M. de Lancry bien égoïste; mais on +ne le blâmait sans doute autant que parce qu'on l'enviait davantage....</p> + +<p>Je saluai madame Ksernika, je m'assis près d'elle.</p> + +<p>C'était une très-jolie femme, blonde, grande, mince, d'une taille et +d'une tournure charmante; ses traits, d'une extrême régularité, avaient +presque toujours une expression hautaine, boudeuse ou ennuyée; +ordinairement elle fermait à demi ses grands yeux bleus un peu fatigués. +Cette habitude, jointe à un port de tête assez impérieux, lui donnait un +air plus dédaigneux que véritablement digne..... Polonaise, elle parlait +notre langue sans le moindre accent, mais avec une sorte d'indolence et +de lenteur presque asiatique. Quoiqu'elle fût d'une superbe élégance, +elle se recherchait encore plus dans sa parure que dans sa personne.</p> + +<p>A peine fus-je assise auprès de la princesse, que M. Lugarto vint se +mettre derrière moi sur une chaise, et me dit familièrement:</p> + +<p>—Eh bien! est-ce que vous êtes encore fâchée?... Vous voulez donc la +guerre?...—Et, s'adressant à madame de Ksernika en me montrant du +regard, il ajouta:</p> + +<p>—Princesse, dites-lui donc que je gagne à être connu, et qu'il vaut +mieux m'avoir pour ami que pour ennemi.</p> + +<p>Je rougis de dépit; je n'osais, de peur de déplaire à Gontran, répondre +avec dureté; je gardai le silence.</p> + +<p>La princesse reprit de sa voix langoureuse et en regardant avec hauteur +M. Lugarto par-dessus son épaule:</p> + +<p>—Vous?... Il me serait fort égal de vous avoir pour ami ou pour ennemi, +car je ne croirais pas plus à votre amitié que je ne craindrais votre +inimitié.</p> + +<p>—Allons donc, princesse, vous êtes injuste.</p> + +<p>—Non, vous savez que je ne vous gâte pas... moi... je suis peut-être la +seule personne qui vous dise vos vérités... Vous devez m'en savoir +gré... car je ne me donne pas la peine de les dire à tout le monde. +Est-ce que vous ne trouvez pas, madame,—dit la princesse en s'adressant +à moi,—qu'il faut faire une espèce de cas des gens pour leur dire ce +que le reste du monde n'ose pas leur dire?</p> + +<p>—En cela, madame,—répondis-je,—il me semble que l'estime et le mépris +se traduisent de la même sorte.</p> + +<p>—Expliquez-nous donc cela?—me dit M. Lugarto.</p> + +<p>—Eh bien! je crois, monsieur, qu'on peut dire les plus dures vérités, +sans faire le moindre état de la personne à laquelle on les adresse.</p> + +<p>—Est-ce que c'est pour moi que vous dites ça?—reprit M. Lugarto avec +son imperturbable assurance.</p> + +<p>—Vous mériteriez bien qu'on vous répondît Oui,—dit la +princesse;—savez-vous que je ne comprends pas pourquoi hommes et femmes +tolèrent vos airs audacieux et familiers?</p> + +<p>—C'est mon secret, et vous ne le saurez pas.</p> + +<p>—Vous allez me faire croire à quelque pouvoir... surnaturel, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Peut-être.</p> + +<p>—Vous êtes fou!...</p> + +<p>—Je suis fou? Eh bien! voulez-vous que je vous fasse d'abord rougir +jusqu'au blanc des yeux, et puis ensuite pâlir plus que vous ne le +voudrez?</p> + +<p>—C'est bien usé cela...—répondit la princesse avec indolence.—Vous +allez me proposer de me magnétiser? Et vous ne savez peut-être pas +seulement ce que c'est que le magnétisme; car vous n'êtes pas savant, vu +que la science ne s'achète pas avec de l'argent.</p> + +<p>M. Lugarto souriait depuis quelques moments d'un sourire méchant et +convulsif qui lui était particulier... Je lisais dans ses yeux ternes +l'expression d'une joie maligne; il dit lentement en attachant un long +regard sur la princesse:</p> + +<p>—Je suis ignorant comme un sauvage, c'est vrai; mais il y a des choses +que personne au monde que moi ne peut savoir, parce qu'il faut beaucoup +d'argent pour acheter cette science-là.</p> + +<p>—Vraiment?—dit dédaigneusement la princesse.</p> + +<p>—Vraiment... Et ce qu'il y a de plus piquant, c'est que ma science n'a +l'air de rien... mais, comme tous les gens habiles, avec peu je fais +beaucoup. Ainsi, par exemple, vous n'avez pas idée des résultats que +j'obtiens, je suppose, avec une date, un nom de rue et un numéro.</p> + +<p>Je regardai par hasard la princesse; elle devint pourpre.</p> + +<p>—Ainsi le 12 décembre... rue de l'Ouest... n. 17... par exemple... cela +a l'air de ne rien signifier du tout,—reprit M. Lugarto,—et pourtant +il n'en faut pas davantage pour vous faire pâlir... maintenant que vous +avez rougi, comme je vous l'avais prédit...</p> + +<p>Puis il reprit de manière à n'être entendu que d'elle et de moi:</p> + +<p>—Faites donc attention, princesse, on vous remarque; ne me regardez pas +ainsi d'un air fixe et ébahi, cela vous va mal. Vos yeux sont bien plus +jolis lorsqu'ils sont à demi fermés,—ajouta-t-il avec une cruelle +ironie.</p> + +<p>Madame Ksernika était en effet d'une pâleur extrême, elle semblait +fascinée par la révélation que venait de lui faire M. Lugarto.</p> + +<p>A ce moment, mademoiselle de Maran causait à voix basse avec M. de +Lancry. Remarquant l'agitation de madame de Ksernika, elle lui dit:</p> + +<p>—Est-ce que vous êtes souffrante, chère princesse?</p> + +<p>—Oui, madame, j'ai eu toute la journée une migraine affreuse,—dit la +pauvre femme, en balbutiant et en se remettant avec peine.</p> + +<p>—Vous le voyez... il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi,—me +dit tout bas M. Lugarto.</p> + +<p>Il se leva.</p> + +<p>Deux femmes entraient alors; la princesse put sortir et déguiser plus +facilement son trouble...</p> + +<p>Je restai presque terrifiée du pouvoir mystérieux de M. Lugarto.</p> + +<p>Gontran me fit un signe, en me montrant un fauteuil vide auprès de +mademoiselle de Maran; j'allai m'y asseoir. Ma tante me dit tout bas:</p> + +<p>—Est-ce que vous croyez que j'ai donné dans la migraine de cette belle +princesse <i>Micomicon</i>... Je parie que ce <i>nègre blanc</i>,—et elle me +montra M. Lugarto,—lui a dit quelque infamie, qu'elle mérite bien, +d'ailleurs, car, quoique son mari la batte comme plâtre, et qu'il lui +ait déjà cassé un bras, elle est loin d'être quitte envers lui; elle lui +redoit au moins son autre bras et ses deux jambes, s'il est disposé à +lui briser un membre par chaque amoureux. Mais, c'est égal, l'impudence +de ce M. Lugarto m'a révoltée. Je n'ai consenti à recevoir cette espèce +archimillionnaire que pour me donner le régal de le flageller +d'importance.</p> + +<p>Malgré l'aversion que mademoiselle de Maran m'inspirait, je ne pus +m'empêcher de lui savoir gré de cette résolution.</p> + +<p>Les deux femmes nouvellement arrivées causèrent quelques instants avec +mademoiselle de Maran, Gontran et M. Lugarto.</p> + +<p>—Dites donc, monsieur Lugarto,—s'écria tout à coup mademoiselle de +Maran, tout en travaillant à son tricot, et en interrompant l'un de ces +silences qui coupent souvent les conversations;—est-ce que c'est à +vous cette voiture où je vous ai rencontré l'autre jour?</p> + +<p>—Pour quelle raison me demandez-vous cela?—dit négligemment M. +Lugarto.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran, au lieu de répondre à cette question, en fit une +autre. Elle m'avait toujours dit que rien n'était plus impertinent et +plus dédaigneux que ce procédé.</p> + +<p>—Pourquoi donc alors qu'il y avait des armoiries sur c'te voiture, si +elle est à vous?</p> + +<p>—Ce sont les miennes, madame,—dit M. Lugarto en rougissant de dépit; +car son imperturbable audace était en défaut lorsqu'on attaquait ses +ridicules prétentions nobiliaires.</p> + +<p>—Est-ce que vous les avez payées bien cher ces armoiries-là?—dit +mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence très-embarrassant. M. Lugarto serra les +lèvres l'une contre l'autre en fronçant le sourcil. Je regardai Gontran. +Il ne put s'empêcher d'abord de sourire amèrement; puis, à un regard à +la fois colère et suppliant de M. Lugarto, il dit vivement à +mademoiselle de Maran:</p> + +<p>—A propos d'armoiries, madame, est-ce que vous aurez la bonté de me +prêter votre d'Hozier; j'aurais quelques recherches à faire sur une de +nos branches collatérales. Mais j'y songe, ne pourriez-vous pas?...</p> + +<p>—Laissez-moi donc tranquille avec vos branches collatérales,—reprit +mademoiselle de Maran;—vous venez vous jeter à la traverse d'une +conversation intéressante! Dites donc, monsieur Lugarto, on vous a +joliment volé, si on vous a vendu ces armoiries-là cher... Je parie que +c'est une imagination de votre carrossier... Alors, permettez-moi de +vous le dire, ça n'a pas de sens commun. Est ce qu'il faut jamais s'en +rapporter à ces gens-là pour composer un blason? Puisque vous vouliez +vous passer cette fantaisie, il fallait vous adresser mieux.</p> + +<p>—Mais, madame,—dit M. Lugarto, en devenant pâle de colère contenue....</p> + +<p>—Mais, monsieur, je vous répète que votre carrossier ou son peintre +sont des imbéciles. Est-ce qu'on a jamais vu mettre en blason métal sur +métal? Figurez-vous donc, mon pauvre monsieur, qu'ils se sont +outrageusement moqués de vous avec leurs <i>étoiles d'or en champ +d'argent</i>; ils ont inventé ça parce que c'était plus riche probablement, +et que ça rappelait ingénieusement vos monceaux du piastres et de +doublons... Sans compter les deux lions rampants dont ces imbéciles ont +affublé votre écusson. Dites-moi, savez-vous qu'ils feraient un effet +superbe, vos deux lions rampants, s'ils n'avaient pas l'inconvénient +d'appartenir à la maison royale d'Aragon?</p> + +<p>—Mais, madame, ce n'est pas moi qui ai inventé ces armoiries. Ce sont +celles de ma famille, dit M. Lugarto en se levant avec impatience, et en +lançant un coup d'œil furieux sur Gontran.</p> + +<p>Celui-ci voulut en vain intervenir dans la conversation; mademoiselle de +Maran n'abandonnait pas si facilement sa proie.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... Vraiment... ce sont les armoiries de +votre famille?—s'écria ma tante en ôtant ses lunettes, et en joignant +les mains avec une apparente bonhomie.—Pourquoi donc que vous ne me +l'avez pas dit tout de suite? Après cela, il n'y a rien que de +très-naturel là dedans. Il est probable, voyez-vous, qu'un Lugarto, pour +quelque beau fait d'armes contre les Morisques d'Espagne, aura obtenu +d'un roi d'Aragon la faveur insigne de porter des lions rampants dans +ses armes, de même que nos rois ont octroyé les fleurs de lis à +certaines maisons de France.... C'est comme vos <i>étoiles d'or en champ +d'argent</i>: c'est, bien sûr, quelque glorieux mystère héraldique enseveli +dans vos archives de famille. Et moi qui m'en moquais! mais c'est-à-dire +que maintenant je les admire sur parole, vos <i>étoiles d'or en champ +d'argent</i>! C'est peut-être, dans son genre, un blason aussi unique, +aussi particulier que la croix de Lorraine, que le <i>créquier</i> de Créquy, +que lus <i>mâcles</i> de Rohan, ou que les <i>alérions</i> de Montmorency. Ça doit +être furieusement curieux l'origine de vos <i>étoiles d'or en champ +d'argent</i>! Recherchez-nous donc cela, mon cher monsieur.</p> + +<p>—Madame, si c'est une raillerie, franchement je la trouve de mauvais +goût,—dit M. Lugarto en tâchant de reprendre son sang-froid.</p> + +<p>—Mais pas du tout, mon cher monsieur, rien n'est plus sérieux; or, j'y +songe, vous êtes originaire du Brésil, le Brésil appartient au Portugal, +le Portugal a appartenu à l'Espagne, vous voyez bien qu'en remontant +nous approchons des rois d'Aragon. Ah bien! oui; mais voilà une toute +petite chose qui m'arrête dans mon ascension vers le passé.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, madame! ne vous en occupez pas; je vous rends grâce de +toute votre sollicitude,—s'écria M. Lugarto.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran ne fit pas semblant de l'avoir entendu, et reprit:</p> + +<p>—Oui, il n'y a que cette petite difficulté-là, c'est qu'on dit que +monsieur votre grand-père était quelque chose comme un esclave nègre, ou +approchant.</p> + +<p>—Madame... vous abusez...</p> + +<p>—C'est là ce qui fait, reprit mademoiselle de Maran, sans abandonner +son tricot,—c'est là ce qui fait que je ne peux pas venir à bout de me +figurer monsieur votre grand-père avec une couronne de comte sur la +tête. Coiffé de la sorte, il ressemblerait comme deux gouttes d'eau à +ces vilains sauvages de Bougainville qui portaient gravement une croix +de Saint-Louis passée dans le bout de leur nez. Est-ce que vous ne +trouvez pas?</p> + +<p>Je frémis de l'expression presque féroce que prit un moment la +physionomie de M. Lugarto; cette expression me frappa d'autant plus, +qu'au même instant il partit d'un éclat de rire nerveux et forcé.</p> + +<p>—N'est-ce pas que c'est une drôle de comparaison que j'imagine là?—dit +mademoiselle de Maran en s'adressant à M. Lugarto.</p> + +<p>—Très-drôle, madame, très-drôle; mais avouez que j'ai le caractère bien +fait.</p> + +<p>—Comment donc! mais le meilleur du monde; et je suis bien sûre que vous +ne garderez pas contre moi la moindre rancune. Et après tout, vous avez +raison; il n'y a rien de plus innocent que mes plaisanteries.</p> + +<p>—De la rancune, moi! dit M. Lugarto;—ah! pouvez-vous le croire? +Tenez, je veux emmener tout de suite Gontran avec moi pour rire avec lui +à notre aise de mes étoiles d'or en champ d'argent.</p> + +<p>—Pendant que vous y serez, riez donc en même temps de vos lions +rampants,—ajouta mademoiselle de Maran.—C'est ce qu'il y a de plus +pharamineux dans votre blason. Mais tout cela,—reprit-elle,—ce sont +des folies; gardez vos armoiries mon cher monsieur, gardez-les; ça jette +de la poudre aux yeux des passants. C'est tout ce qu'il faut pour des +yeux bourgeois; car vos innocentes prétentions nobiliaires ne dépassent +pas nos antichambres. Quant à nous, pour nous éblouir, ou plutôt pour +nous charmer, vous avez, ma foi, bien mieux que des <i>étoiles d'or en +champ d'argent</i>; vous réunissez toutes sortes de qualités de cœur et +d'esprit, toutes sortes d'immenses savoirs et de modesties ingénues; +aussi, quand vous ne seriez pas riche à millions, vous n'en seriez pas +moins un homme joliment intéressant et furieusement compté, c'est moi +qui vous le dis.</p> + +<p>—Je sens tout le prix de vos louanges, madame, je tâcherai de +m'acquitter envers vous, et d'étendre, si je le puis, ma reconnaissance +aux personnes de votre famille et à celles qui vous +intéressent,—répondit M. Lugarto avec amertume et en me jetant aussi un +regard furieux.</p> + +<p>—Et j'y compte bien, car je ne suis pas égoïste,—répondit mademoiselle +de Maran avec un étrange sourire.</p> + +<p>—Venez-vous, Lancry?—dit M. Lugarto à mon mari.</p> + +<p>—Je vous verrai ce soir au club, nous en sommes convenus,—répondit +Gontran avec embarras.</p> + +<p>—Oui, mais j'avais oublié une chose: notre homme de Londres nous attend +à trois heures,—dit M. Lugarto d'un air impérieux.</p> + +<p>A ces mots, M. de Lancry fronça les sourcils, se leva, et dit à +mademoiselle de Maran:</p> + +<p>—Madame, je vous laisse Mathilde; M. Lugarto me rappelle un engagement +que j'avais oublié.</p> + +<p>Je jetai un regard suppliant sur Gontran, il l'évita:</p> + +<p>—Lugarto me mène,—ajouta-t-il,—gardez la voiture, je vous reverrai à +dîner.</p> + +<p>Les deux femmes qui avaient été comme moi spectatrices muettes de cette +scène entre mademoiselle de Maran et M. Lugarto, s'en allèrent quelques +instants après.</p> + +<p>Je restai seule avec mademoiselle de Maran.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="D-CHAPITRE_VI" id="D-CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h3> + +<h4>MADEMOISELLE DE MARAN.</h4> + +<p>Longtemps et douloureusement contenue, mon indignation éclata enfin +contre cette femme, qui avait osé calomnier ma mère d'une manière si +atroce.</p> + +<p>—Voilà une leçon que cet impertinent n'oubliera pas de sitôt,—me dit +mademoiselle de Maran.—Il sera d'autant plus furieux que je la lui ai +donnée, et ma foi fort à dessein, cette leçon, devant les deux +comtesses d'Aubeterre, qui sont les plus mauvaises langues que je +connaisse. Ce soir, tout Paris saura l'histoire des étoiles d'or en +champ d'argent.</p> + +<p>—Madame,—dis-je à mademoiselle de Maran,—vous devez être étonnée de +me voir chez vous?</p> + +<p>—Étonnée! Et pourquoi cela, ma chère petite?</p> + +<p>Cet excès d'audace augmenta mon indignation.</p> + +<p>—Écoutez-moi, madame: il n'y avait au monde que la volonté de M. de +Lancry qui pût m'obliger à vous revoir après les affreuses paroles que +vous avez osé prononcer contre ma mère. Tout à l'heure j'avais peur de +me trouver seule avec vous; maintenant j'en ai moins de regret: je puis +vous exprimer toute l'horreur que vous m'inspirez.</p> + +<p>—Mathilde... vous oubliez...</p> + +<p>—Je me souviens, madame, de vos cruautés, je me souviens des chagrins +dont vous avez abreuvé mon enfance et ma jeunesse. Pourtant j'aurais pu +vous les pardonner en faveur du bonheur dont je jouis depuis mon +mariage, bonheur auquel vous avez sans doute involontairement +contribué...</p> + +<p>—Involontairement, non, ma chère petite, je savais bien ce que je +faisais; c'est justement pour cela que votre ingratitude...</p> + +<p>—Mon ingratitude? Cette raillerie est cruelle, madame!</p> + +<p>—Eh... oui... oui... votre ingratitude,—s'écria mademoiselle de Maran +en m'interrompant avec colère.—Oui, vous êtes une ingrate de ne pas +avoir apprécié ce que je faisais pour vous... en empêchant votre mari +de se couper la gorge avec ce misérable M. de Mortagne.</p> + +<p>—Fallait-il, madame, recourir à une épouvantable calomnie pour empêcher +ce malheur? D'ailleurs, Gontran m'avait promis...</p> + +<p>—Belle promesse qu'il n'aurait pas tenue!... au lieu que maintenant il +respectera celui qu'il croit votre père...</p> + +<p>—Maintenant,—m'écriai-je,—osez-vous croire M. de Lancry capable +d'ajouter foi à un si abominable mensonge? Ah! madame, j'aime bien mon +mari, je sens mon amour assez puissant pour résister à toutes les +épreuves, à son abandon même... il n'est au monde qu'une occasion où mon +cœur trouverait la force de l'accuser... ce serait le jour où... +Mais, non... non... c'est impossible, impossible! Tout à l'heure encore +il m'a répété que cette affreuse calomnie était détruite par son +exagération même.</p> + +<p>—Eh bien! alors de quoi vous plaignez-vous? Si Gontran n'y croit pas, +si M. de Mortagne n'y croit pas, quel mal vous ai-je fait? J'ai +peut-être empêché un événement sinistre, voilà tout; laissez-moi donc +tranquille.</p> + +<p>—Voilà tout, madame? Et pourtant vous l'avez vu, je n'ai pu résister à +la violence de cet horrible coup.</p> + +<p>Je ne pus retenir mes larmes en prononçant ces derniers mots. +Mademoiselle de Maran se leva, vint à moi, et prit un accent presque +affectueux:</p> + +<p>—Allons, allons, calmez-vous; sans doute j'ai eu tort, chère petite; +j'ai voulu faire le bien à ma façon... je m'y suis mal pris, parce que +je n'en ai pas l'habitude. Que voulez-vous? dans cette occasion j'ai +peut-être agi comme une vipère qui se serait crue une sangsue... mais il +faut pourtant tenir compte à cette pauvre vipère de sa bonne volonté.</p> + +<p>Cette hideuse plaisanterie me révolta.</p> + +<p>—Je vous connais trop, madame, pour croire à un bon sentiment de votre +part; votre méchanceté même ne se contente pas du présent, elle embrasse +l'avenir et le passé; ces paroles, vous ne les avez pas dites sans en +calculer le résultat; elles cachent quelque odieuse arrière-pensée qui +ne se révélera que trop tôt peut-être.</p> + +<p>—Eh bien! après?—s'écria mademoiselle de Maran avec +impatience.—Qu'est-ce que vous voulez conclure de tout ça? Ce qui est +fait est fait, n'est-ce pas? Gontran veut que vous continuiez à me voir, +vous lui obéirez. A quoi bon récriminer sur ma méchanceté? Je suis comme +cela, et trop vieille pour changer... De deux choses l'une, ou mon +aversion contre vous n'est pas éteinte, ou elle l'est... Si elle l'est, +vous n'avez rien à craindre de moi, et vos reproches sont inutiles; si +elle ne l'est pas, tout ce que vous me dites ou rien c'est la même +chose. Vous ne pouvez pas me nuire, et moi je puis vous nuire; ne tentez +pas de lutter. Je peux, je sais bien des choses... Vous avez vu comme je +l'ai arrangé ce Lugarto, à qui son opulence colossale et la platitude du +monde semblent donner un brevet d'audace et d'insolence!... maintenant +il sait que quand je mords, je mords bien, et que la cicatrice reste... +Il me haïra, ça, j'y compte bien; mais en même temps il me craindra +comme le feu; car, si je m'acharne après lui, je le traquerai de salon +en salon et je ne le ménagerai pas... Aussi maintenant je le tiens dans +la main... ce vilain homme! Or, rappelez-vous bien, chère petite, qu'il +aimera toujours mieux prendre pour ennemis mes ennemis que de m'avoir à +ses trousses. Vous m'entendez, n'est-ce pas?—ajouta ma tante en me +lançant un regard d'ironie cruelle;—aussi je ne dis rien de plus. +Seulement ne me poussez pas à bout et soyez gentille.</p> + +<p>Je restai accablée d'effroi... Je ne pouvais prononcer une parole. Ce +que me disait mademoiselle de Maran n'était que trop vrai: elle seule +pouvait se mettre assez au-dessus des convenances pour attaquer si +impitoyablement M. Lugarto dans son orgueil, et le dominer ainsi par la +frayeur.</p> + +<p>Je frémis en songeant à la possibilité de je ne sais quel monstrueux +accord conclu entre cet homme et mademoiselle de Maran, accord basé sur +leur méchanceté commune.</p> + +<p>Un invincible pressentiment me disait que Gontran subissait malgré lui +l'influence de M. Lugarto. A quelle cause fallait-il attribuer cette +influence; c'est ce que j'ignorais. Assaillie par ces soupçons, je +reconnaissais que les menaces de mademoiselle de Maran n'étaient pas +vaines.</p> + +<p>Oh! ce fut un moment affreux que celui où je me sentis forcée de +contenir mes ressentiments devant cette femme qui avait outragé la +mémoire de ma mère!</p> + +<p>—Allons, allons, je vois que nous nous entendons, n'est-ce pas?—me dit +mademoiselle de Maran avec son sourire sardonique.—Vous irez à ce bal +du matin de madame l'ambassadrice d'Angleterre; j'irai peut-être aussi +pour <i>méduser</i> ce Lugarto, et le tenir dans ma dépendance. Dites donc, +chère petite, est-ce que vous ne trouvez pas que je lui ai donné un joli +échantillon de mon savoir-faire? Examinez bien demain son visage de cire +jaune quand il m'apercevra... ça vous amusera et moi aussi... Peut-être +je vous l'immolerai... cet archimillionnaire... peut-être, au +contraire... Mais je ne dis rien... Qui vivra verra.</p> + +<p>Je quittai ma tante dans un état d'inquiétude inexprimable; je me +rappelai son entretien avec une sorte de terreur sourde. De tous côtés +je ne voyais que haine, que périls, que perfidies cachées. J'aurais +préféré de franches menaces aux sinistres réticences de mademoiselle de +Maran.</p> + +<p>Je rentrai chez moi absorbée par ces tristes pensées. Dans un moment de +désespoir, je songeai à M. de Mortagne; mais, grâce à ma tante, je ne +pouvais même penser à mon unique protecteur sans un souvenir douloureux, +sans me rappeler les scènes cruelles qui avaient précédé et suivi mon +mariage.</p> + +<p>Ma voiture s'arrêta un moment avant que d'entrer dans la cour. +Machinalement je jetai les yeux sur la maison qui était en face de la +nôtre.</p> + +<p>Au second étage, à travers un rideau à demi soulevé, je reconnus M. de +Mortagne, assis dans un grand fauteuil; il me parut très-pâle, +très-souffrant; il me fit rapidement un signe de la main, comme pour me +dire qu'il veillait sur moi, puis le rideau retomba.</p> + +<p>J'eus un moment d'espérance ineffable; je me sentis plus forte, moins +effrayée, en sachant cet ami près de moi; je ne doutai pas de son appui +dans un cas extrême. Je remerciai la Providence des secours imprévus +qu'elle semblait ainsi m'offrir.</p> + +<p>M. de Lancry n'était pas encore rentré; je m'habillai pour dîner, me +rappelant avec des regrets pleins d'amertume que, dans notre charmante +retraite de Chantilly, je me faisais belle aussi, et que j'arrivais près +de Gontran radieuse et fière de mon bonheur.</p> + +<p>Hélas! deux jours à peine me séparaient de ce passé si enchanteur, déjà +il me semblait que des mois s'étaient écoulés depuis ce temps heureux!</p> + +<p>Sept heures sonnèrent, Gontran ne vint pas.</p> + +<p>Je ne commençai à m'inquiéter sérieusement que vers les huit heures; je +fis demander par Blondeau au valet de chambre de M. de Lancry s'il avait +donné quelque ordre; il n'en avait donné aucun; on l'attendait pour +dîner.</p> + +<p>A huit heures et demie, ne pouvant vaincre mes craintes, je me décidai à +envoyer un de nos gens à cheval chez M. Lugarto, afin de savoir si M. de +Lancry n'y était pas resté; j'écrivis un mot à mon mari, en le suppliant +de me rassurer.</p> + +<p>M. Lugarto demeurait rue de Varennes; je recommandai la plus grande +promptitude; j'attendis le retour de mon messager avec une pénible +impatience.</p> + +<p>Une demi-heure après, Blondeau entra.</p> + +<p>—Eh bien?—m'écriai-je.</p> + +<p>—M. le vicomte est chez M. Lugarto, madame; monsieur a fait répondre à +Jean que c'était bon, et qu'on prévienne madame qu'il ne reviendrait +que très-tard.</p> + +<p>Je ne fus rassurée qu'à demi. Pour que Gontran m'eût ainsi oubliée, il +fallait sans doute qu'il eût de graves préoccupations; je l'attendis.</p> + +<p>Hélas! pour la première fois je connus cette anxiété dévorante avec +laquelle on compte les minutes, les heures; ces tressaillements d'espoir +que cause le moindre bruit, et les mornes abattements qui leur +succèdent.</p> + +<p>J'avais envoyé ma pauvre Blondeau chez le portier, en lui recommandant +de guetter le retour de M. de Lancry et de venir tout de suite m'en +faire part. Sans les événements de la journée, de telles angoisses +eussent été puériles, mais tout ce qui s'était passé les excusait +peut-être.</p> + +<p>A minuit, Gontran n'avait pas paru; alors les frayeurs les plus folles, +les plus exagérées, s'emparèrent de moi. Je me souvins des sinistres +regards que M. Lugarto avait jetés sur Gontran. Sans réfléchir au peu de +vraisemblance de mes craintes, je crus M. de Lancry en danger, je +demandai ma voiture, je dis à Blondeau de m'accompagner.</p> + +<p>—Mon Dieu! où voulez-vous aller, madame?</p> + +<p>—A la porte de M. Lugarto. Tu monteras chercher M. de Lancry, tu lui +diras que je suis en bas à l'attendre. Je ne puis supporter un moment de +plus cette incertitude.</p> + +<p>—Mais, madame, rassurez-vous.</p> + +<p>A cet instant, un bruit presque imperceptible arriva à mon oreille, +c'était la grande porte qui se refermait; un instinct inexplicable me +dit que Gontran venait de rentrer.</p> + +<p>Sans songer à ce que je faisais, je sortis de ma chambre, je courus +au-devant de mon mari; je le trouvai dans le salon qui précédait sa +chambre à coucher.</p> + +<p>—Vous voilà, mon Dieu! vous voilà! Ne vous est-il rien +arrivé?—m'écriai-je d'une voix défaillante, en lui prenant les mains.</p> + +<p>—Rien, rien; mais passons chez vous,—me dit M. de Lancry, en me +montrant son valet de chambre d'un coup d'œil irrité.</p> + +<p>Je compris le peu de convenance de cette scène devant nos gens; mais mon +premier mouvement avait été tout irréfléchi.</p> + +<p>Je craignis d'avoir contrarié Gontran; mon cœur se serra lorsque je +fus seule avec lui. Alors seulement je remarquai qu'il était très-pâle, +très-défait.</p> + +<p>—Mon Dieu! Gontran, que vous est-il arrivé?—m'écriai-je.</p> + +<p>—Et que vouliez-vous qu'il m'arrivât? Êtes-vous folle! Tout cela +n'est-il pas naturel, très-naturel?—ajouta-t-il d'un air qui me parut +presque égaré, et en riant d'un rire sardonique qui m'épouvanta.—Quoi +de plus simple? J'ai retrouvé le meilleur de mes amis, le tigre que j'ai +dompté, vous savez... Je vous présente ce cher Lugarto; il vous trouve +charmante; vous le traitez avec le dernier mépris... Il va chez votre +tante, qui l'accable des plus sanglantes épigrammes... Lui qui a le +caractère le meilleur, le plus inoffensif, le plus généreux, prend ces +malices en très-bonne part; il en rit comme j'en ris moi-même +maintenant, fort gaiement... C'est qu'en effet il n'y avait rien de plus +piquant, de plus gai que vos épigrammes et que celles de votre tante; +elles étaient avec cela d'un à-propos inouï.</p> + +<p>La voix de M. de Lancry était saccadée, interrompue par des éclats de +rire brusques, nerveux; il me parlait presque sans me voir, et en +marchant avec agitation, comme s'il eût été en délire.</p> + +<p>—Mon Dieu!... mon Dieu!... Gontran, vous m'épouvantez... Par pitié... +dites... qu'avez-vous?</p> + +<p>Mon mari s'arrêta brusquement devant moi, passa ses deux mains sur son +visage, me parut revenir à lui, et me dit d'une voix terrible:</p> + +<p>—Ce que j'ai?... ce que j'ai?... Vous ne savez donc pas quel est +l'homme que vous et votre tante avez impitoyablement raillé? Votre +infernale tante a fini tantôt ce que vous avez si bien commencé ce +matin. Ah! Mathilde!... Mathilde!... qu'avez-vous fait?... Malheureuse +femme! que les suites de votre imprudence n'atteignent que moi! ajouta +Gontran d'un accent douloureux en quittant ma chambre...</p> + +<p>Je voulus le suivre... D'un geste impérieux il me commanda de rester.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="D-CHAPITRE_VII" id="D-CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h3> + +<h4>MATINÉE DANSANTE.</h4> + +<p>Je passai une nuit cruelle.</p> + +<p>Dès que le jour parut, j'envoyai Blondeau savoir des nouvelles de M. de +Lancry. Il me fit dire qu'il allait parfaitement bien.</p> + +<p>Un peu avant l'heure du déjeuner, il entra chez moi; sa figure était +riante et douce comme si la scène de la veille n'avait pas eu lieu.</p> + +<p>Je restai muette d'étonnement.</p> + +<p>Il me prit la main, la baisa avec une gracieuse tendresse, et me dit:</p> + +<p>—C'est un grand coupable qui vient vous demander pardon, mon amie.</p> + +<p>Il y avait tant de douceur, tant de sérénité dans la voix de Gontran, +que, malgré moi, je fus presque rassurée. L'influence de mon mari sur +moi était telle, que mes traits reflétaient pour ainsi dire toujours +l'expression des siens; et puis je désirais si ardemment de le voir +heureux, que je devais accepter, trop facilement peut-être, les +explications sur sa conduite de la veille.</p> + +<p>—De quel pardon parlez-vous?—lui dis-je.</p> + +<p>—C'est très-embarrassant, Mathilde; car comment vous avouer... vous +expliquer... un si grand crime?...</p> + +<p>—Un crime!... Vous plaisantez... Mais encore... dites... oh! vous êtes +pardonné d'avance.</p> + +<p>—Je le sais... vous êtes si bonne! et pourtant ce pardon, je ne le +mérite pas.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Hier, ne vous ai-je pas d'abord inquiétée par mon absence, et presque +épouvantée par mon retour?</p> + +<p>—Il est vrai... votre agitation...</p> + +<p>—Mon Dieu! ma jolie Mathilde, comment oser vous dire que vous avez été +assez bonne pour vous intéresser... à... un vilain ivrogne? Voilà le +terrible mot prononcé... Oui, hier Lugarto m'a retenu à dîner chez lui +avec quelques amis communs: on a porté je ne sais combien de toasts à +mon bonheur, à votre beauté; je n'ai pas pu, je n'ai pas voulu refuser. +Depuis que j'ai quitté la vie de garçon, j'ai, Dieu merci, perdu +l'habitude de ces dîners britanniques; aussi oserai-je vous faire cet +abominable aveu: je me suis grisé en pensant à vous! Vous voyez que je +n'ai fait que changer d'ivresse... Mais, hélas! la première est aussi +belle que l'autre est honteuse... Encore une fois, me pardonnez-vous?</p> + +<p>—Comment? Ces reproches que vous m'avez faits hier en rentrant...</p> + +<p>—Quels reproches?</p> + +<p>—Vous m'avez dit que mes épigrammes et celles de ma tante avaient +irrité M. Lugarto au dernier point; que sa vengeance pouvait être +terrible, et que...</p> + +<p>M. de Lancry partit d'un éclat de rire si franc, que je crus à sa +sincérité.</p> + +<p>—Malheureux Lugarto!—répéta-t-il;—j'en ai fait un ogre, je le vois... +Pauvre Mathilde! je rirais davantage encore, si je ne vous avais pas +inquiétée. Mais, sérieusement... quelle terrible vengeance voulez-vous +que Lugarto?...</p> + +<p>—Mais, mon ami, hier matin, vous m'avez paru fâché de la dureté de mes +réponses.</p> + +<p>—Oui, sans doute; car, je vous le répète, malgré quelques excentricités +de caractère, je le regarde, Lugarto, comme un de mes meilleurs amis; +comme tel, je désire le voir à l'abri de vos spirituelles attaques, ma +jolie petite méchante; mais ce sera difficile, et, je le vois, on dira +l'esprit des Maran, comme on disait l'esprit des Mortemart. Pourtant, je +vous en prie, ménagez ce pauvre garçon; si ce n'est pour lui... que ce +soit pour moi.</p> + +<p>—Mais hier... vous m'avez dit aussi que vous craigniez de l'irriter.</p> + +<p>—Sans doute, car alors il tombe dans des désolations sans fin, il me +reproche de ne pas l'aimer, d'être un mauvais ami; en un mot, de sa +part, ce ne sont pas des reproches, je n'en supporterais pas, mais des +plaintes; c'est ce qui m'oblige à tant de ménagements pour lui...</p> + +<p>—Et vous êtes bien sûr de son amitié?—demandai-je en hésitant à +Gontran.</p> + +<p>—D'autant plus sûr qu'elle est plus rare, et qu'il n'a aucune raison +pour affecter un sentiment qu'il n'éprouverait pas.</p> + +<p>Je racontai à Gontran l'entretien que j'avais entendu entre M. Lugarto +et la princesse Ksernika.</p> + +<p>—C'est une plaisanterie de bal masqué sans domino,—me dit Gontran:—il +aura voulu s'amuser à la tourmenter; et cela n'est d'aucune conséquence +avec la princesse, qui est la meilleure des femmes. A ce propos, si elle +vous fait quelques avances, répondez-y, je vous en prie, car elle est +très-bonne amie quand elle le veut, et les bonnes amies sont rares. +D'ailleurs, vous la verrez ce matin à l'ambassade d'Angleterre.</p> + +<p>—Irons-nous donc à cette fête?—dis-je à M. de Lancry d'un air chagrin.</p> + +<p>—Eh! mais, sans doute. L'ambassadrice m'a écrit ce matin une lettre +charmante, me disant qu'elle avait seulement appris hier soir notre +retour, et qu'elle espérait bien avoir le plaisir de vous voir +aujourd'hui.</p> + +<p>—Allons, soit, mon ami, j'irai,—dis-je en soupirant.</p> + +<p>—Un soupir, Mathilde! mais vous serez charmante. C'est un triomphe +d'être jolie le matin; et moi je suis fier de vous, de votre ravissante +beauté!...</p> + +<p>—Hélas! mon ami, cette beauté est à vous; mais j'en suis plus fière +encore quand je me fais belle pour vous seul.</p> + +<p>Gontran sourit et me dit:—Je devine... encore vos rêves de maisonnette?</p> + +<p>—Encore mes rêves de bonheur... Oui, Gontran.</p> + +<p>—Eh bien! soyez jolie, bien jolie, plus jolie que toutes les femmes, +vous voyez que je ne vous demande rien que de très-facile, et nous +songerons à cette folie.</p> + +<p>—Vrai? oh! bien vrai?—m'écriai-je avec ravissement.</p> + +<p>—Silence,—me dit Gontran;—il faut dire cela tout bas à mon cœur, +afin que ma raison ne vous entende pas; car elle est bien sévère et elle +dirait non.</p> + +<p>Blondeau entra, portant un carton carré.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela?</p> + +<p>—Je ne sais pas, madame; on l'a remis chez le concierge, c'est +très-léger; cela doit être des fleurs ou des dentelles.</p> + +<p>Je regardai Gontran, il ne put s'empêcher de sourire.</p> + +<p>Je devinai quelque surprise. Mon cœur battit bien fort; c'étaient +peut-être mes chères fleurs de prédilection que j'allais revoir.</p> + +<p>Par un de ces enfantillages très-sérieux pour les esprits fatalistes, +avec la rapidité de la pensée je me dis: Si je trouve un bouquet +d'héliotropes et de jasmins dans ce carton, ce sera un bon présage, je +serai heureuse de ma journée d'aujourd'hui, sinon ce jour me sera fatal.</p> + +<p>Une fois cette espèce de défi jeté au sort, je me repentis presque de ma +témérité; je n'osai plus ouvrir le carton.</p> + +<p>Gontran s'aperçut que ma main tremblait, que je rougissais beaucoup.</p> + +<p>—Eh bien!... Mathilde, qu'avez-vous?</p> + +<p>—Rien... rien...—lui dis-je, et surmontant mon émotion, j'ouvris le +carton...</p> + +<p>Hélas! mon cœur se serra douloureusement. C'est à peine si je pus +retenir mes larmes. Je ne trouvai ni jasmins ni héliotropes: les fleurs +qui les remplaçaient étaient charmantes, il est vrai; jamais je n'en ai +vu de pareilles... Il y avait un gros bouquet et deux branches de +petites grappes de fleurs d'un pourpre très-vif; au centre de chaque +fleur brillait comme un diamant une goutte de rosée solide, si je puis +m'exprimer ainsi; de longues feuilles d'un vert d'émeraude glacé de +cramoisi complétaient cette parure d'un goût parfait, sans doute d'une +extrême rareté, et dont j'aurais été heureuse sans mon maudit souhait.</p> + +<p>—Que vous êtes bon!—dis-je à Gontran avec reconnaissance.</p> + +<p>—Ce sont des euphorbes<a name="FNanchor_B_2" id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>, plantes fort rares et telles qu'il les faut +pour parer une beauté rare,—me dit gaiement M. de Lancry; rien ne sera +plus joli, plus coquet que ces deux branches de fleurs purpurines au +milieu de vos beaux cheveux blonds, sous un chapeau de paille de riz.</p> + +<p>Nous arrivâmes à l'ambassade.</p> + +<p>Le temps était radieux; les toilettes des femmes étaient d'une fraîcheur +extrême; les rayons du soleil, brisés et adoucis par le feuillage des +plantes et des masses de fleurs qui garnissaient la galerie, ne jetaient +qu'une douce clarté dans ces vastes salons.</p> + +<p>Généralement il n'y a rien de plus gai, de plus riant que ces matinées +dansantes, où le soleil remplace les bougies, où la tiède atmosphère du +printemps, toute chargée du parfum des fleurs du jardin, remplace la +chaleur étouffante des bals de l'hiver.</p> + +<p>Presque en arrivant je me trouvai en présence de madame la duchesse de +Richeville; elle donnait le bras à une femme de ses amies. Je ne pus +m'empêcher de rougir extrêmement en la voyant. Gontran ne s'en aperçut +pas.</p> + +<p>Madame de Richeville lui dit avec beaucoup de grâce:—Je vais vous +rendre malgré vous à votre liberté et vous enlever madame de Lancry. +Lord Mungo nous garde deux ou trois places dans la galerie. Bien hardi +et bien adroit celui ou celle qui les lui fera rendre avant notre +retour.</p> + +<p>M. de Lancry, quoiqu'il parût vivement contrarié, ne put qu'accepter la +proposition de madame de Richeville. Celle-ci prit mon bras, Gontran +offrit le sien à la femme qui accompagnait la duchesse, et nous nous +dirigeâmes vers les places gardées par lord Mungo.</p> + +<p>Il me parut en effet parfaitement capable de les conserver et de les +défendre par sa force d'inertie; c'était un homme d'un embonpoint +démesuré. Lorsqu'il nous aperçut, il fit un vain effort pour se lever. +Madame de Richeville me dit en souriant:</p> + +<p>—J'ai peut-être été imprudente de lui confier nos places; s'il n'allait +pas <i>pouvoir</i> nous les rendre!</p> + +<p>Pourtant, grâce à un nouvel effort, lord Mungo se leva, et nous nous +assîmes toutes les trois parfaitement à notre aise.</p> + +<p>Gontran s'éloigna après m'avoir jeté un regard expressif en me désignant +madame de Richeville.</p> + +<p>A ma gauche était un véritable buisson de camélias, la duchesse était à +ma droite; aussi, en se tournant de mon côté, elle put me parler à voix +basse sans être entendue de personne.</p> + +<p>—Mon Dieu!—me dit-elle,—je vous parais bien hardie, n'est-ce pas, +après ce qui s'est passé entre nous?...</p> + +<p>—Madame...</p> + +<p>—Ne m'en veuillez pas, j'ai à vous parler de notre ami, de M. de +Mortagne. Il a été en grand danger.</p> + +<p>—Que dites-vous, madame?</p> + +<p>—Sans doute; il avait tant souffert! et puis les dernières émotions +l'ont si vivement agité! maintenant il est encore bien souffrant, mais +il est mieux.</p> + +<p>—Je le sais, madame; hier, en rentrant chez moi...</p> + +<p>—Vous l'avez vu à sa fenêtre. Oui, il est allé habiter en face de votre +maison pour être plus près de vous. Si vous saviez combien il vous aime! +toutes ses craintes... Eh bien! non... non, ne parlons plus de +cela,—reprit la duchesse à un mouvement que je fis;—j'espère que lui +et moi nous nous sommes trompés; vous semblez heureuse... c'est une +conversion que vous avez opérée: je ne m'en étonne pas... seulement je +n'osais l'espérer.</p> + +<p>—Je suis en effet très-heureuse, madame, ainsi que je l'avais prévu.</p> + +<p>—Et moi je vous jure que je suis aussi bien heureuse de m'être trompée +dans ma prévision. Mais dites-moi, pendant que nous sommes à peu près +seules, n'oubliez pas, si vous aviez quelques lettres à faire parvenir +à M. de Mortagne, de les faire adresser rue de Grenelle à l'hôtel de +Richeville, dans le cas où il serait absent pour quelques jours... +Enfin, pauvre enfant, quoi qu'il vous arrive, dans quelque occasion que +ce soit, rappelez-vous que vous avez une amie bien vraie, bien dévouée. +Cela vous semble étrange, n'est-ce pas? Tout ce que je vous demande, +c'est de mettre à l'épreuve cette amitié que je vous offre; elle ne vous +manquera jamais.</p> + +<p>A ce moment M. Lugarto entra dans la galerie.</p> + +<p>Involontairement je fis un mouvement d'effroi en me rapprochant de la +duchesse de Richeville.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc?—me dit-elle.</p> + +<p>—J'ai, madame, un peu froid: il vient beaucoup d'air par cette galerie.</p> + +<p>Madame de Richeville vit par hasard M. Lugarto qui causait avec +plusieurs personnes; elle me dit en me le désignant:</p> + +<p>—Vous voyez bien cet homme?</p> + +<p>—Oui, madame,—répondis-je en tremblant.</p> + +<p>—Eh bien! votre tante est un ange de mansuétude auprès de lui. C'est +l'orgueil dans la bassesse, et la lâcheté dans la cruauté; pourtant on +le reçoit. Il y a des traits de lui qui font frémir. L'année dernière il +a perdu, à jamais perdu, une malheureuse jeune femme, madame de Berny, +qui est, à cette heure, seule, abandonnée de sa famille, repoussée par +tout le monde; il a agi envers elle de la manière la plus brutale, la +plus scandaleuse, la plus cruelle. M. de Berny, soit faiblesse, soit +mépris, s'est renfermé dans une dédaigneuse indifférence sur le sort de +sa femme; M. Lugarto est encore resté une fois impuni! Puisque les +hommes sont si lâches, ce serait au moins aux femmes de faire justice +des Lugarto et de ses pareils. Aussi je ne conçois pas qu'on tolère dans +le monde une pareille espèce, ou même qu'on lui réponde quand il vous +parle; car il est familier, et son impudence est grande.</p> + +<p>Je restai muette. Je pressentais que M. Lugarto allait venir auprès de +moi. En effet, madame de Richeville me parlait encore lorsqu'il +s'approcha, me fit un léger salut, et me tendit la main en me disant:</p> + +<p>—Eh bien! vous êtes venue à ce bal? Vous avez eu raison de m'écouter.</p> + +<p>Voyant que je ne prenais pas la main qu'il m'offrait, il reprit en +souriant d'un air sardonique:</p> + +<p>—Nous sommes donc toujours en guerre? J'avais pourtant dû croire le +contraire en vous voyant porter les fleurs que je vous avais envoyées ce +matin.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, monsieur,—lui répondis-je; et, m'adressant +de nouveau à madame de Richeville, je lui demandai le nom de deux +très-jolies personnes qui entraient en ce moment.</p> + +<p>M. Lugarto ne se déconcerta pas; il continua:</p> + +<p>—Vous ne me comprenez pas: ce que je vous dis, c'est pourtant assez +clair. Les fleurs que vous avez à la main et dans les cheveux viennent +de mes serres: c'est moi qui vous les ai envoyées ce matin. Savez-vous +que je n'en donne pas à tout le monde, au moins? J'avais, le printemps +passé, donné la pareille garniture à la jolie petite madame de Berny... +Ça lui a véritablement porté bonheur.</p> + +<p>Ces fleurs, que je croyais devoir à Gontran, me firent horreur; il me +fut cruel de penser que mon mari s'était entendu avec cet homme pour me +les faire accepter. Je vis quelque chose de sinistre dans le +rapprochement qu'il faisait entre moi et cette femme dont madame de +Richeville venait de me parler. Je ne pus vaincre un mouvement de +colère; dans mon dépit, j'arrachai quelques feuilles du bouquet que je +tenais à la main.</p> + +<p>—Prenez garde!—s'écria M. Lugarto en me montrant une sorte de liqueur +blanche qui sortait de la tige des feuilles arrachées;—vous avez la +main nue, cette substance est très-corrosive; ces fleurs sont +charmantes, mais la plante qui les porte est très-vénéneuse.</p> + +<p>En effet, une goutte de cette liqueur blanche était tombée sur mon +doigt; je sentis une légère cuisson, et il me resta une petite tache +livide à la peau<a name="FNanchor_C_3" id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a>.</p> + +<p>Je ne devais pas sans doute m'étonner de la propriété vénéneuse de ces +fleurs; mais en songeant qu'elles venaient de cet homme qui m'inspirait +tant d'effroi, il me fut impossible de ne pas faire des rapprochements +sinistres en pensant qu'il y avait quelque chose de fatal, de mortel +jusque dans son présent. Saisie de terreur, je jetai cet affreux bouquet +au milieu des camélias qui se trouvaient près de moi. M. Lugarto sourit +et me dit:</p> + +<p>—On dirait que vous avez été mordue par un serpent; il est bien dommage +que vous ne puissiez pas jeter aussi loin de vous ces grappes des mêmes +fleurs qui ornent vos beaux cheveux; je suis heureux, malgré vous, de +vous voir obligée de les garder.</p> + +<p>—Oh! madame,—dis-je à voix basse à madame de Richeville,—ce qui se +passe ici a l'air d'un rêve terrible; emmenez-moi d'ici, je vous en +conjure, allons retrouver M. de Lancry; je désire me retirer.</p> + +<p>—Je ne reviens pas de ma stupeur,—me dit la duchesse;—vous connaissez +donc cet homme?</p> + +<p>—Non pas moi, madame; il est l'ami intime de mon mari, qui me l'a +présenté; il me cause autant de frayeur que d'aversion. Oh! par grâce, +emmenez-moi d'ici.</p> + +<p>Pendant que je parlais à voix basse avec la duchesse, M. Lugarto +répondit d'un air distrait et hautain aux empressements de quelques +jeunes gens, grands admirateurs de son luxe et de ses chevaux.</p> + +<p>Madame de Richeville resta un moment silencieuse et comme absorbée; puis +elle me dit avec un accent profondément ému:</p> + +<p>—Bénissez Dieu, pauvre enfant, de ce qu'il vous a rendu M. de Mortagne; +je ne sais pourquoi cette intimité de votre mari et de M. Lugarto +m'épouvante. Venez retrouver M. de Lancry, vous êtes toute pâle.</p> + +<p>—Oui, madame; et puis c'est un enfantillage, mais il me semble que ces +horribles fleurs que j'ai au front me donnent le vertige.</p> + +<p>Je ne sais si M Lugarto m'entendit; abandonnant aussitôt les personnes +qui l'entouraient, il se retourna au moment où moi et madame de +Richeville nous nous levions.</p> + +<p>—Vous vous en allez de là?—me dit-il;—voulez-vous mon bras?</p> + +<p>Sans lui répondre, je me pressai contre madame de Richeville.</p> + +<p>—A propos, madame la duchesse,—dit M. Lugarto en laissant tomber ses +paroles une à une, et en suivant du regard l'effet qu'elles +produisaient,—j'ai une question assez insignifiante à vous adresser. Y +a-t-il longtemps que la vieille mademoiselle Albin a été au village de +Bory en Anjou, chez le fermier Anselme?</p> + +<p>Madame de Richeville resta stupéfaite, rougit et pâlit tour à tour, +comme la princesse Ksernika avait pâli et rougi la veille.</p> + +<p>M. Lugarto me regardait d'un air triomphant.</p> + +<p>Tout à coup ses traits changèrent d'expression; son impertinente audace +disparut sous un masque d'humilité forcée; il salua deux fois, avec une +obséquieuse politesse, une personne que je ne pouvais voir:</p> + +<p>Je me tournai: c'était M. de Rochegune.</p> + +<p>Ce dernier répondit par un froid signe de tête aux civilités empressées +de M. Lugarto, et s'approcha de madame de Richeville.</p> + +<p>Encore sous le coup de son émotion, la duchesse n'avait pu trouver une +parole.</p> + +<p>Madame de Richeville parut éprouver un profond sentiment de joie en +voyant M. de Rochegune.</p> + +<p>—Que votre présence me fait de bien!—reprit-elle;—je suis mieux +depuis que vous êtes là.</p> + +<p>M. de Rochegune regarda madame de Richeville d'un air étonné.</p> + +<p>—Mon Dieu! qu'avez-vous donc, madame?—lui dit-il.</p> + +<p>—Rien, une folie; vous savez que je crois aux présages; madame de +Lancry partage mes superstitions, nous venions de nous effrayer pour +rien; mais en vous voyant, vous l'homme sage et raisonnable par +excellence, nos folles visions se sont bien vite évanouies.</p> + +<p>Lorsque madame de Richeville m'eut nommée, M. de Rochegune s'inclina +respectueusement de mon côté. Je ne l'avais pas revu depuis la scène de +reconnaissance dont j'avais été témoin chez lui avec ma tante et +Gontran; il me semblait très-changé; un sourire douloureux donnait un +caractère singulièrement triste à sa figure, à la fois douce et grave.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas resté longtemps en voyage, monsieur; vos amis ont dû +être bien satisfaits de votre prompt retour?—dit M. Lugarto à M. de +Rochegune avec une excessive affabilité;—vous me permettrez, je +l'espère, d'aller vous chercher un de ces matins.</p> + +<p>—Je regretterais que vous prissiez cette peine, monsieur, car on me +trouve rarement chez moi,—répondit M. de Rochegune d'un ton glacial.</p> + +<p>—Si je ne suis pas heureux dans ma première visite,—reprit M. +Lugarto,—je le serai peut-être dans la seconde, monsieur. Je ne me +décourage pas facilement, lorsqu'il s'agit d'une chose à laquelle +j'attache beaucoup de prix.</p> + +<p>—Vous êtes trop bon, monsieur, je crains que vous vous exagériez +beaucoup la valeur de mes relations; d'ailleurs, je n'ai ici qu'un +pied-à-terre tellement modeste, que je n'y puis absolument recevoir +<i>que mes amis</i>.</p> + +<p>Ces dernières paroles, dites très-sèchement, terminèrent cette +conversation.</p> + +<p>M. Lugarto dissimula son dépit, et, voulant sans doute se venger sur +quelqu'un, il dit à madame de Richeville:</p> + +<p>—Vous n'oublierez pas le renseignement que je vous ai donné, madame la +duchesse; lorsque vous le désirerez, j'aurai l'honneur d'aller causer +avec vous.</p> + +<p>A mon grand étonnement, à celui de M. de Rochegune, madame de Richeville +répondit d'une voix émue:</p> + +<p>—Mais, demain, si vous le voulez, monsieur... De quatre à cinq heures +vous me trouverez.</p> + +<p>—Je ne manquerai pas de profiter de cette bonne fortune, madame la +duchesse,—dit M. Lugarto en s'inclinant profondément. Puis s'adressant +à moi:</p> + +<p>—Ah! madame, prenez garde... je vous dénonce M. de Lancry comme un +infidèle... Je l'aperçois là-bas en grande coquetterie avec la belle +princesse Ksernika, qui est fort expéditive, je vous en préviens... car +chez elle un caprice prend bien vite le caractère de la passion. +Tenez... voyez-vous ce monstre de Lancry! il est si absorbé, qu'il ne se +souvient pas seulement que vous êtes ici.</p> + +<p>En effet, Gontran traversait un salon avec la princesse Ksernika; il lui +donnait le bras, et lui parlait bas en souriant.</p> + +<p>Elle baissa les yeux, rougit légèrement, sourit aussi, et fit un petit +mouvement d'impatience.</p> + +<p>Gontran sembla insister dans sa demande, elle leva les yeux sur lui, +rencontra son regard, et, au lieu de l'éviter, il me sembla qu'elle se +complaisait à le soutenir; puis, comme si M. de Lancry se fût seulement +alors souvenu ou aperçu de ma présence, il fit un brusque mouvement, dit +un mot à la princesse en regardant de mon côté, et l'expression de leurs +deux physionomies changea à l'instant.</p> + +<p>Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire; +pour la première fois, je connus la jalousie.</p> + +<p>Jamais je n'oublierai le coup douloureux, profond, que je ressentis au +cœur en voyant la princesse sourire ainsi à Gontran.</p> + +<p>Étrange et cruel mystère! cette jalousie envahit soudainement, +complétement toutes mes facultés; il me sembla que depuis longtemps +j'avais <i>l'habitude de cette souffrance</i>.</p> + +<p>En un instant, j'éprouvai ses haines, ses défiances, ses humiliations... +Je n'échappai à aucune de ses tortures variées.</p> + +<p>Hélas! la jalousie est un de ces sentiments qui débutent par une +terrible maturité; comme Minerve, elle naît armée de toutes pièces.</p> + +<p>Mon âme se brisa, mes joues se colorèrent d'une rougeur fébrile; Gontran +s'avança, il donnait le bras à la princesse. Celle-ci vint à moi d'un +air riant et ouvert; je sentis mes larmes prêtes à couler: je ne pus que +m'incliner, sans répondre à quelques paroles aimables qu'elle me dit.</p> + +<p>—Monsieur de Rochegune, voulez-vous me donner votre bras?—dit madame +de Richeville;—vous aurez la bonté de demander ma voiture.</p> + +<p>—Vous ici, monsieur de Rochegune? dit Gontran en tendant la main à ce +dernier;—je vous croyais en voyage. J'espère que vous n'aurez pas +complétement oublié le chemin de votre ancienne maison, et que madame de +Lancry et moi nous aurons le plaisir de vous voir souvent.</p> + +<p>—Je crois rester très-peu à Paris,—dit M. de Rochegune; mais je +n'oublierai pas votre bien aimable proposition; et j'aurai au moins +l'honneur d'aller dire mes adieux à madame de Lancry, si elle m'accorde +cette faveur.</p> + +<p>Je répondis machinalement; madame de Richeville et M. de Rochegune +quittèrent la galerie.</p> + +<p>—Je désirerais m'en aller, je suis un peu souffrante,—dis-je à M. de +Lancry.</p> + +<p>—Pas encore, ma chère Mathilde; la princesse a traversé toute la foule +pour venir vous trouver.</p> + +<p>M. Lugarto s'approcha de madame de Ksernika; il me parut qu'ils +échangeaient un regard d'intelligence.</p> + +<p>La princesse, si hautaine la veille, lui dit avec une sorte d'affabilité +craintive:</p> + +<p>—Je vous pardonne vos méchancetés, vous êtes un homme terrible au +moins!—Elle se retourna vers moi, et ajouta en s'asseyant à mes +côtés:—Je prends la place de la duchesse de Richeville, dont j'étais +vraiment jalouse.</p> + +<p>—Vous êtes bien bonne, madame, mais...</p> + +<p>—Je vais faire un tour dans le bal avec Lugarto,—me dit +Gontran.—Tout à l'heure, si vous le désirez, je reviendrai vous +chercher.</p> + +<p>M. de Lancry prit le bras de M. Lugarto, et tous deux s'éloignèrent. Je +restai près de la princesse.</p> + +<p>—Savez-vous me dit-elle très-gaiement,—que vous avez un mari charmant? +Je ne le connaissais que de réputation; car, depuis que je suis entrée +dans le monde, le hasard a fait que lui ou moi nous avons toujours été +en voyage; mais je compte bien me dédommager cette saison. D'abord je +commence par vous prévenir que nous sommes déjà fort en coquetterie; et +j'ai presque envie d'en être aux regrets, car il me semble +très-dangereux. Ah çà, que diriez-vous donc si j'allais vous l'enlever?</p> + +<p>La princesse aurait pu parler longtemps encore, sans que je songeasse à +lui répondre. Ce qu'elle venait de me dire pouvait passer pour une de +ces plaisanteries que le monde tolère. Pourtant, chacune de ces paroles +me portait un coup cruel.</p> + +<p>Mon amour pour Gontran était si dévoué, si sérieux, si fervent; cet +amour, enfin, sur lequel reposait ma vie, ma destinée tout entière, +était pour moi l'objet d'un culte si religieux, que, lors même que la +jalousie n'eût pas été douloureusement excitée, j'aurais été blessée de +la légèreté du langage de la princesse.</p> + +<p>Il y a dans tout sentiment sincère et profond qui sent sa <i>vaillance</i> +une sorte d'austérité ombrageuse, de susceptibilité farouche, de pudeur +sacrée, qui se révolte à la moindre profanation. Aussi, songeant à mon +isolement, à mon caractère défiant, aux malheurs de mon enfance, à +l'espoir immense que j'avais fondé sur mon mariage avec Gontran, on +comprendra peut-être mes ressentiments.</p> + +<p>La princesse, étonnée de mon silence, me dit:</p> + +<p>—Mais vous semblez préoccupée, madame; à quoi pensez-vous donc?</p> + +<p>Je fus sur le point de lui dire avec candeur ce que j'éprouvais; et de +la supplier, au nom de mon bonheur, de ne pas être coquette pour +Gontran; mais je réfléchis au ridicule de cette démarche: j'y renonçai. +Le monde est ainsi fait, qu'il n'a que des mépris ou des sarcasmes pour +l'expression d'une douleur légitime et ingénue.</p> + +<p>Alors mon orgueil s'indigna, des paroles remplies de fiel et d'amertume +me vinrent aux lèvres; je tâchai de m'inspirer de la méchanceté de +mademoiselle de Maran; je tâchai, mais en vain, de trouver quelque +repartie sanglante... je souffrais trop pour avoir de l'<i>esprit</i>.</p> + +<p>Forcée de répondre à une seconde interpellation de la princesse, je ne +pus que trouver cette sottise, que je dis en souriant avec amertume:</p> + +<p>—Je ne doute pas, madame, de la puissance de vos charmes.</p> + +<p>—Mon Dieu! de quel air sombre et tragique vous me dites cela!—reprit +madame de Ksernika en riant aux éclats.—Est-ce que vous seriez jalouse, +par hasard? et jalouse de votre mari encore? mais ça serait +très-piquant.</p> + +<p>—Madame...</p> + +<p>—Ah çà! n'allez pas avoir cette ridicule faiblesse, au moins! j'en +serais désolée. Mon triomphe serait bien moins grand, la jalousie vous +ferait perdre une grande partie de votre supériorité sur moi. Mais voyez +donc un peu ma prétention, ma vanité! j'ose entrer en lutte avec vous, +avec vous armée de tant d'avantages! avouez que c'est bien héroïque!</p> + +<p>J'étais au supplice; il me fallut l'habitude de dissimuler mes chagrins, +habitude que j'avais contractée pendant ma triste enfance, pour +m'empêcher de pleurer à chaudes larmes.</p> + +<p>Hélas! je n'aurais pas cru devoir sitôt recourir à cette faculté, fruit +d'un si misérable passé. Toutes les forces de mon âme furent employées à +cette contrainte. Je sentis que j'allais encore faire une sotte réponse; +et presque malgré moi je balbutiai ces mots absurdes:</p> + +<p>—Parlez-vous sérieusement, madame?</p> + +<p>La princesse recommença de rire aux éclats.</p> + +<p>—Comment, si je parle sérieusement!—reprit-elle;—vous me faites là +une question de pensionnaire. Mais, certainement, tout ce que je vous +dis est très-sérieux. Je raffole de M. de Lancry; et vous voyez en moi +une rivale déclarée, prête à vous disputer ce cœur par tous les +moyens possibles. Quelle belle occasion, enlever une charmante conquête +à une adversaire redoutable!</p> + +<p>Je regardai fixement madame Ksernika pour tâcher de pénétrer le fond de +sa pensée. Cela me fut impossible, tant l'expression de ses traits était +mobile et changeante.</p> + +<p>Peu à peu pourtant je repris mon sang-froid, je surmontai mon émotion, +je tâchai de prendre un air riant et léger.</p> + +<p>—Mais, madame,—répondis-je,—savez-vous que vous risquez beaucoup en +entrant en lice contre moi?</p> + +<p>—Certainement, et c'est ce qui fait mon orgueil; car enfin vous êtes +bien plus belle, bien plus jeune, bien plus aimable que moi,—dit la +princesse avec un accent moqueur.</p> + +<p>—Ceci n'est pas la question, madame; ce qui fait ma supériorité, c'est +que je n'ai pas comme vous... une réputation à conserver...</p> + +<p>—Comment cela, madame?—dit la princesse en me regardant avec +surprise;—votre réputation...</p> + +<p>—Oh! madame, j'ai la mienne comme vous avez la vôtre... Il y en a de +toutes les sortes.</p> + +<p>Madame de Ksernika fit un mouvement de dépit.</p> + +<p>Je me hâtai de continuer.</p> + +<p>—La vôtre est une réputation de beauté irrésistible, établie par de +brillants et surtout par de <i>nombreux</i> succès. Si dans notre lutte vous +triomphez encore, une nouvelle conquête n'augmentera pas de beaucoup +votre gloire; tandis que si vous succombez... jugez donc... madame, ce +sera devant qui? devant une pauvre jeune femme sans expérience qui entre +dans le monde et qui défend bourgeoisement... son mari... ou, si vous +l'aimez mieux, son bonheur...</p> + +<p>La princesse prit son air hautain, et me dit assez aigrement:</p> + +<p>—Vous êtes piquée, madame?</p> + +<p>Je vis à ces mots que ma réponse avait porté juste; j'en ressentis une +joie amère.</p> + +<p>—Pas du tout, madame, car nous plaisantons... je crois.</p> + +<p>Gontran revint avec M. Lugarto.</p> + +<p>—Princesse,—dit M. de Lancry,—mesdames d'Aubeterre et M. de +Saint-Prix viennent d'arranger une partie de petit spectacle et un +souper au cabaret pour ce soir; vous conviendrait-il d'en être avec +madame de Lancry, moi et Lugarto?</p> + +<p>—Sans doute, avec le plus grand plaisir,—reprit-elle.</p> + +<p>—Voici ce qu'on propose encore,—ajouta M. de Lancry.—Il est bientôt +six heures, le temps est charmant, nous irions faire un tour au bois de +Boulogne jusqu'à sept heures et demie, et de là nous irions voir Arnal +au Vaudeville.</p> + +<p>—C'est à merveille!—répéta la princesse;—adopté à l'unanimité; +n'est-il pas vrai, madame de Lancry?</p> + +<p>—Je me sens assez souffrante,—dis-je à Gontran,—pour vous prier de me +dispenser de ce plaisir.</p> + +<p>—Y pensez-vous?—répondit M. de Lancry;—au contraire, cela vous +distraira.</p> + +<p>—Arnal est ravissant d'abord,—ajouta M. Lugarto.</p> + +<p>—Je vous en prie...—dis-je en jetant un regard suppliant sur mon mari.</p> + +<p>—Monsieur de Lancry, soyez impitoyable,—dit la princesse;—faites le +tyran, ordonnez.</p> + +<p>—Nous serions trop privés de l'absence de madame de Lancry,—répondit +Gontran en souriant,—pour que je ne suive pas le barbare conseil de la +princesse. Ainsi donc,—ajouta-t-il avec une emphase comique,—madame de +Lancry, je vous ordonne positivement de venir passer avec nous une +charmante soirée.</p> + +<p>—Si vous l'exigez...—dis-je à Gontran.</p> + +<p>—Sans doute, nous l'exigeons tous,—ajouta M. Lugarto.</p> + +<p>—C'est convenu,—reprit Gontran.—Je vais aller prévenir Saint-Prix et +madame d'Aubeterre, et envoyer tout de suite prendre deux avant-scènes +au Vaudeville et commander le souper chez Véry.</p> + +<p>—Mais, j'y pense,—dit la princesse,—madame de Sérigny m'a amenée, et +je n'ai pas demandé mes gens!</p> + +<p>—Rien de plus simple, princesse,—reprit M. Lugarto.—Lancry dispose de +sa voiture pour envoyer retenir les loges, je vous offre la mienne ainsi +qu'à madame de Lancry et à Gontran.</p> + +<p>—C'est on ne peut mieux,—dit mon mari en offrant son bras à madame de +Ksernika.—Allons rejoindre ces dames, elles nous attendent.</p> + +<p>M. Lugarto m'offrit son bras avec un sourire de triomphe... Il m'était +impossible de le refuser malgré ma répugnance.</p> + +<p>Il me dit tout bas:—Cela vous désole d'être parée de <i>mes</i> fleurs, +d'accepter <i>mon</i> bras, de venir dans <i>ma</i> voiture. J'en suis désolé, +c'est votre faute; pourquoi me traitez-vous si mal, que toutes mes +prévenances tournent pour vous en contrariétés?</p> + +<p>Je ne répondis rien; je traversai ces salons remplis de gens heureux et +gais. Les fenêtres ouvertes laissaient voir le jardin avec tous ses +trésors de fleurs et de verdure.</p> + +<p>En contemplant ce riant tableau, en entendant l'harmonie de l'orchestre, +j'avais la mort dans le cœur: ce contraste m'était insupportable. On +me regardait beaucoup. J'entendais murmurer mon nom et celui de M. +Lugarto; je rougissais de honte, pensant que tout le monde avait pour +lui autant de mépris que moi. J'étais navrée de paraître liée intimement +avec cet homme.</p> + +<p>Il n'en était rien, du moins en apparence; les hommes échangeaient avec +lui un salut cordial ou quelques paroles prévenantes; beaucoup de femmes +lui souriaient en répondant à son salut: un moment nous nous arrêtâmes +dans l'embrasure d'une porte.</p> + +<p>La jeune marquise de Sérigny, très-grande dame pourtant, s'approcha de +M. de Lugarto et lui dit:</p> + +<p>—Je viens vous présenter une requête au nom d'une foule de jolies +femmes.</p> + +<p>—Voyons, de quoi s'agit-il?—demanda M. Lugarto.</p> + +<p>—D'un ou de deux bals charmants que vous deviez nous donner ce +printemps pour célébrer votre retour. Vous savez si bien organiser une +fête! ce serait délicieux.</p> + +<p>—Oui, oui, donnez-nous des bals de printemps, M. Lugarto,—reprirent +quelques jeunes femmes en se joignant à madame de Sérigny.</p> + +<p>M. Lugarto se retourna vers moi, et me dit très-haut avec sa familiarité +choquante:</p> + +<p>—Allons, voyons... décidez: voulez-vous, oui ou non, que je donne +quelques bals? Fixez l'époque, le nombre, et je vous obéis... à vous...</p> + +<p>Je devins pourpre de honte; tous les yeux se tournèrent vers moi: je +remarquai quelques méchants sourires; mon cœur se serra, je ne +trouvai pas un mot.</p> + +<p>—Lancry, répondez donc pour votre femme,—dit Lugarto à mon mari, qui +était devant nous;—je lui demande si elle veut que je donne des bals; +elle ne dit ni oui ni non.</p> + +<p>—Donnez-les toujours,—dit Gontran;—je suis sûr que la discrétion +empêche seule madame de Lancry de vous dire oui.</p> + +<p>—Eh bien! mesdames, alors, puisque cela plaît à madame de Lancry, je +donnerai quatre bals.</p> + +<p>—Deux bals du matin et deux bals le soir avec illumination dans votre +magnifique jardin, ce sera ravissant!—dit madame de Sérigny.</p> + +<p>—Peut-être bien...—répondit M. Lugarto.—Il faudra que je demande le +goût d'une personne de mes amies,—et il me jeta de nouveau un regard +expressif,—et en qui j'ai toute confiance.</p> + +<p>—Monsieur Lugarto, vous êtes toujours un homme charmant,—dirent +plusieurs femmes.</p> + +<p>—Sans doute, quand je vous donne des bals,—répondit-il insolemment.</p> + +<p>Nous passâmes pour aller attendre nos voitures.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="D-CHAPITRE_VIII" id="D-CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h3> + +<h4>LE SOUPER.</h4> + +<p>J'étais atterrée de l'impudence avec laquelle M. Lugarto s'était adressé +à moi, et de l'indiscrétion effrontée avec laquelle des femmes de la +meilleure et de la plus haute compagnie, dans leur ardeur effrénée pour +le plaisir, mendiaient des fêtes à un homme qu'elles devaient mépriser.</p> + +<p>La voiture de M. Lugarto avança.</p> + +<p>—Il n'y a que vous au monde pour avoir des chevaux pareils,—dit la +princesse.</p> + +<p>—Ils sont assez chers pour être magnifiques,—dit Gontran;—l'attelage +lui coûte quinze mille francs.</p> + +<p>Nous partîmes pour le bois de Boulogne; M. de Saint-Prix et mesdames +d'Aubeterre suivaient dans une autre voiture.</p> + +<p>D'une tristesse morne, j'étais écrasée sous le poids des émotions si +violentes de cette journée de <i>fête</i>.</p> + +<p>La force factice et fébrile qui m'avait un moment soutenue m'abandonna +tout à fait. Je m'étais en vain promis de lutter d'esprit, d'entrain, de +gaieté avec la princesse. Sans m'abuser d'un vain orgueil, j'avais vu +que je pourrais l'embarrasser, mais je n'eus pas le courage de le +tenter.</p> + +<p>Je tombai dans une sorte d'affaissement douloureux, je me résignai... +Dans ma pensée, j'offris à Gontran le sacrifice que je lui faisais en +assistant aux <i>joies</i> de cette soirée, qui, pour moi, était un supplice.</p> + +<p>Je sentais, avec une sorte de consolation amère, que, tout en souffrant +beaucoup des angoisses de la jalousie, mon amour pour Gontran +n'éprouvait pas la moindre atteinte. Je ne pourrais, je crois, mieux +comparer cette impression qu'à celle que ressent une mère en pleurant +les erreurs d'un enfant adoré..., elle hait ses fautes en le chérissant +toujours.</p> + +<p>Oh! c'est qu'il y a dans l'amour invincible des femmes un sentiment de +charité magnifique au-dessus de l'intelligence et des facultés du +vulgaire. Plus on souffre, plus on désire épargner des souffrances à +celui qui cause les vôtres; on met en pratique, avec une résignation +pieuse, ce précepte évangélique d'une naïveté si sublime: <i>Ne faites pas +à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît.</i></p> + +<p>Je me souviens que cette pensée me vint à l'esprit au moment où la +princesse riait très-haut et très-fort d'une plaisanterie de Gontran sur +la tournure ridicule d'un homme qui passait à cheval auprès de nous.</p> + +<p>Il y avait un tel contraste entre mes idées et celles qu'on venait +d'exprimer, que j'en rougis d'abord presque de honte; puis vint une +réaction contraire: je ne pus m'empêcher de jeter sur la princesse un +regard de mépris écrasant, en me soulevant à demi du fond de la calèche +où j'étais appuyée.</p> + +<p>Gontran s'en aperçut; il profita d'un moment où M. Lugarto et madame de +Ksernika étaient penchés à une des portières pour voir passer +monseigneur le duc de Bordeaux, qui revenait de Bagatelle, et il me dit +tout bas avec impatience:</p> + +<p>—Vous n'avez pas l'air souffrant, mais fort maussade; vous vous ferez +dans le monde la réputation d'avoir un caractère insupportable; c'est du +dernier ridicule: on s'épuise en frais pour vous, et vous y répondez par +le silence le plus dédaigneux.</p> + +<p>—Gontran, je vous assure que je souffre...</p> + +<p>Et deux larmes, longtemps contenues, me vinrent aux yeux.</p> + +<p>—Allons, des pleurs maintenant! il ne manque plus que cela pour vous +achever,—dit-il en haussant les épaules.</p> + +<p>Je baissai la tête, je portai mon mouchoir à mes lèvres, je cachai mes +larmes.</p> + +<p>Sans doute Gontran regretta son mouvement d'impatience; car, relevant +bientôt sur lui mes yeux, pour lui montrer que je ne pleurais plus, je +rencontrai les siens...</p> + +<p>Oh! jamais, jamais, je n'oublierai le regard rempli de tristesse et de +bonté qu'il me jeta.</p> + +<p>Puis ses traits se contractèrent... par un mouvement plus rapide que la +pensée; pendant une seconde, sa figure si belle, si noble, porta +l'empreinte d'un désespoir terrible.</p> + +<p>Je ne pus retenir un léger cri, tant je fus effrayée.</p> + +<p>La princesse et M. Lugarto se retournèrent vivement.</p> + +<p>Les traits de mon mari avaient repris leur expression de gaieté +habituelle; il me dit:</p> + +<p>—Pardon, ma chère Mathilde; je suis un maladroit, j'ai manqué d'écraser +votre joli pied.</p> + +<p>L'heure du spectacle arriva; nous y arrivâmes avec les personnes qui +devaient nous y accompagner, mesdames d'Aubeterre et leur oncle M. de +Saint-Prix.</p> + +<p>Les femmes étaient assez insignifiantes et parlèrent heureusement +beaucoup. Les hommes avaient à peu près la même valeur. Je me mis dans +un coin de la loge, M. Lugarto se tint derrière moi.</p> + +<p>Gontran parut très-occupé de la princesse; celle-ci fut d'assez mauvais +goût pour s'attirer plusieurs fois quelques <i>chut</i> énergiques, tant ses +éclats de rire étaient désordonnés.</p> + +<p>Je répondis par de rares monosyllabes à ce que me disait M. Lugarto; je +causai quelque peu avec mesdames d'Aubeterre, placées près de moi.</p> + +<p>Les lazzi de ce théâtre m'auraient peut-être amusée dans une autre +situation d'esprit, mais ils me parurent insupportables.</p> + +<p>Avant la dernière pièce, nous partîmes pour aller souper chez Véry. M. +de Lancry fut placé entre la princesse et l'une des comtesses +d'Aubeterre. J'eus à ma droite M. Lugarto, à ma gauche M. de Saint-Prix. +J'espérais échapper à l'entretien du premier en causant avec le second; +ce fut en vain: M. de Saint-Prix était fort gourmand, il prit le souper +très au sérieux et me répondit à peine.</p> + +<p>—Lancry a raison, vous avez un bien malheureux caractère, car vous +méconnaissez vos amis,—me dit M. Lugarto de manière à n'être entendu +que de moi;—mais avec le temps vous reviendrez de vos injustes +préventions...</p> + +<p>Je ne répondis rien. Il continua sur le même ton:</p> + +<p>—J'ai entendu votre mari inviter M. de Rochegune à venir vous voir... +J'espère bien que vous ne recevrez pas souvent cet original; il est +ennuyeux comme la pluie, et je le déteste, moi.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de dire à M. Lugarto:</p> + +<p>—Vous le détestez sans doute autant que vous le craignez, monsieur, car +ce matin vous avez été plus que poli pour lui.</p> + +<p>—Tiens!... vous le défendez!—dit-il en attachant sur moi un regard +fixe.</p> + +<p>—Je tiendrais beaucoup à compter M. de Rochegune au nombre de mes amis; +c'est un homme de grande naissance, d'un rare savoir et d'un noble +cœur.</p> + +<p>—Ah!... ah!... c'est comme cela, c'est bon à savoir, dit M. Lugarto +avec ce sourire convulsif qui annonçait toujours chez lui une colère +contrainte.</p> + +<p>Je me tus. J'étais fermement résolue à avoir avec M. de Lancry une +dernière explication au sujet de cet homme.</p> + +<p>De vagues pressentiments me disaient qu'il se tramait quelque +machination perfide dont moi et Gontran nous devions être les victimes. +En me rappelant l'expression de désespoir qui avait un moment contracté +les traits de M. de Lancry, je faisais mille suppositions contraires. Je +ne pouvais concilier son apparence de gaieté et son empressement auprès +de la princesse, avec le regard tendre, désolé, presque suppliant, qu'il +m'avait jeté à la dérobée.</p> + +<p>Cette mortelle journée finit enfin. Hélas! elle devait contenir pour +ainsi dire dans leur germe bien des malheurs pour l'avenir...</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Je viens de relire ces pages, cette réflexion me semble encore plus +juste; il n'est pas un des faits les plus insignifiants de ce jour qui +n'ait eu plus tard un cruel développement.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="D-CHAPITRE_IX" id="D-CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h3> + +<h4>EXPLICATION.</h4> + +<p>Plusieurs jours se passèrent; la princesse Ksernika vint me voir. +Croyant sans doute qu'elle n'aurait pas un grand avantage sur moi dans +une conversation un peu piquante, elle se contenta de m'accabler de +paroles d'affection. Gontran continua de se montrer très-assidu près +d'elle lorsqu'il la rencontrait dans le monde.</p> + +<p>M. Lugarto venait presque chaque jour voir mon mari; il ne cessait de me +persécuter de son odieuse présence. Malgré moi, malgré les observations +que j'avais faites à Gontran, très-souvent cet homme m'envoyait des +fleurs. Il demanda à mon mari une place dans notre loge à l'Opéra pour +la fin de la saison; malgré mes supplications, M. de Lancry la lui +accorda.</p> + +<p>A toutes mes objections il n'avait que cette réponse:</p> + +<p>«Lugarto est mon ami intime; je ne puis ni ne veux rompre une +très-ancienne liaison pour satisfaire à votre antipathie, aussi injuste +qu'elle est déraisonnable. Lugarto vous déplaît, soit, vous ne le lui +prouvez que trop, je vous laisse libre d'agir à votre gré, laissez-moi +la même liberté à son égard; seulement, par convenance, ménagez-le +devant le monde.»</p> + +<p>J'avais déjà pu reconnaître que la volonté de Gontran était +inébranlable, je me résignai.</p> + +<p>Heureusement je m'aperçus d'un changement notable dans les manières de +Lugarto à mon égard. Au lieu de me poursuivre de sa conversation +lorsqu'il se trouvait dans le monde avec nous, il m'adressait à peine +quelques mots. Plusieurs fois Gontran m'avait obligée à offrir aussi une +place dans notre loge à la princesse Ksernika. Je continuai de souffrir +cruellement de mes soupçons jaloux. Vingt fois je fus sur le point d'en +parler à Gontran; je n'osai pas.</p> + +<p>Je me souvins de ce qu'on m'avait raconté de ma mère, de la force +d'inertie avec laquelle elle se repliait sur elle-même, sous le poids de +la douleur; je me sentis le même pouvoir; je contins, je cachai mon +chagrin; je ne montrai jamais à M. de Lancry qu'un front calme et +serein.</p> + +<p>D'abord je m'interrogeai chaque jour presque avec effroi, afin de +savoir si mon amour pour Gontran avait reçu la moindre atteinte: il n'en +était rien.</p> + +<p>Dans l'orgueil de mon dévouement, j'attendais avec une sorte de sécurité +douloureuse que mon mari reconnût le néant de l'affection à laquelle il +me sacrifiait sans scrupule. D'ailleurs, à part les soins apparents +qu'il rendait à madame Ksernika, Gontran était bon pour moi, affable; il +ne soupçonnait pas mes souffrances; car je le trouvais toujours riant et +léger.</p> + +<p>En vain je recherchais dans ses traits cette expression fugitive du +désespoir qui m'avait une fois si vivement frappée, et qui un instant +m'avait fait penser que sa conduite lui était imposée par la mystérieuse +influence de M. Lugarto.</p> + +<p>Je me trompais cependant en croyant que, pour être contraints et +dissimulés, mes ressentiment perdaient de leur intensité; je ne pouvais +me confier à personne, je vivais seule, je n'avais pas d'amie, Ursule +était loin de moi; d'ailleurs j'aurais presque considéré comme un +sacrilége toute récrimination contre Gontran.</p> + +<p>Généralement l'on ne se plaint que pour faire excuser ses représailles +ou pour faire montre de sa résignation.</p> + +<p>J'aimais Gontran plus que jamais; ma résignation était si naturelle, que +je ne pouvais songer à en tirer vanité.</p> + +<p>Une douleur immense, solitaire, s'amassait lentement dans mon cœur. A +mesure que cette douleur l'envahissait, j'éprouvais une sensation +singulière. Je me sentais de plus en plus oppressée, comme si peu à peu +l'air m'eût manqué. Je craignais qu'il ne vînt un moment où mon âme +déborderait, où malgré moi je jetterais un premier cri d'angoisse en +suppliant Gontran de me prendre en pitié.</p> + +<p>Ce moment arriva.</p> + +<p>Depuis quelques jours j'étais souffrante. Un matin je dis à mon mari:</p> + +<p>—Gontran, j'ai à réclamer de vous une promesse bien chère.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, Mathilde?</p> + +<p>—Vous m'avez fait espérer que nous irions passer quelque temps dans +notre maisonnette de Chantilly. Voici bientôt la fin du mois de mai, il +me semble que le bon air de la forêt me ferait du bien.</p> + +<p>—Comment, vous pensez encore à cette folie? Mais depuis huit jours +cette masure est abattue. Mon homme d'affaires m'a dit que +l'administration des domaines de M. le duc de Bourbon en avait pris +possession. C'est une affaire terminée.</p> + +<p>J'avais conservé une lueur d'espoir; voyant qu'il fallait y renoncer, je +fondis en larmes. Gontran me parut impatienté, et me dit:</p> + +<p>—Mais, en vérité, ma chère amie, vous n'avez pas le sens commun de +pleurer pour un tel enfantillage. Je vous l'ai déjà dit, quoique riche, +notre fortune ne nous permet pas de satisfaire à tous vos caprices.</p> + +<p>—Des caprices! J'en ai bien peu, Gontran, et celui-là était saint et +sacré pour moi.</p> + +<p>—Encore une fois, ce qui est fait est fait; il est impossible de +revenir sur cette vente: ce sont, mon Dieu! d'ailleurs des imaginations +de roman; s'il fallait acheter tous les endroits où l'on s'est trouvé +heureux, on se verrait au bout d'un certain temps singulièrement +embarrassé de ces propriétés commémoratives qui ne vous rapporteraient +que des souvenirs. Malheureusement, dans notre siècle de fer, il faut +pour vivre d'autres revenus que ceux-là.</p> + +<p>Cette plaisanterie de Gontran me fit un mal affreux. J'avais toujours +cru à sa religion pour ces temps si fortunés, je ne pus m'empêcher de +lui répondre en pleurant:</p> + +<p>—Hélas!... mon ami, cette occasion de folle dépense, comme vous dites, +était unique.</p> + +<p>—C'est-à-dire que, depuis ce temps, vous vous trouvez très-malheureuse +sans doute?</p> + +<p>—Non... non... je ne me plains pas; seulement je regrette ces beaux +jours où vous étiez tout à moi... où nous vivions l'un pour l'autre.</p> + +<p>—Puisque l'occasion se présente,—reprit M. de Lancry après un long +silence,—j'en profiterai pour vous donner quelques avis dont vous +profiterez, je l'espère... Je ne sais pas quelle idée romanesque vous +vous êtes faite du mariage; mais permettez-moi de vous dire ce qu'il +doit être pour des gens raisonnables. Comme deux amants ou plutôt comme +deux enfants, nous avons joué au bonheur solitaire, <i>à une chaumière et +à un cœur</i>; toute exagération a un terme, nous avons usé toutes ces +joies pastorales. Maintenant, nous devons seulement voir dans le mariage +une douce intimité basée sur une confiance et surtout sur une liberté +réciproque; nous sommes du monde, nous devons vivre pour et comme le +monde.</p> + +<p>—Gontran, vous souvenez-vous de ce que vous me disiez: «Pour moi le +mariage, c'est l'amour, c'est la passion dans une union bénie de +Dieu?»—Vous souvenez-vous que vous me disiez encore: «Il me serait +impossible de me résoudre à ces relations froides et monotones où le +cœur n'a point de part?...»</p> + +<p>—Je vous disais cela! je vous disais cela... sans doute. C'est qu'alors +j'étais persuadé que ce rêve était possible à réaliser, j'étais de bonne +foi.</p> + +<p>—Et vous ne vous trompiez pas, Gontran; oh! cette espérance n'était pas +une chimère: pour moi, du moins... rien n'est changé... l'amour... la +passion dans le mariage, c'est, ou plutôt, si vous le vouliez, ce +serait... toujours ma vie, mon bonheur...</p> + +<p>—Les femmes prennent toujours leurs désirs pour des faits accomplis. +Vous vous abusez étrangement, vous êtes plus jeune que moi. Il se peut +que votre illusion dure un peu plus longtemps que la mienne; mais, comme +la mienne, elle se dissipera: vous verrez que l'amour romanesque que +vous ressentez doit, comme toute chose, avoir son terme....</p> + +<p>—Gontran, par pitié, ne blasphémez pas!</p> + +<p>—Tout cela, ce sont des mots; il vaut mieux voir tout de suite clair +dans sa vie. On n'en est que plus heureux... La preuve de cela, c'est +que depuis quelque temps vous êtes horriblement maussade, tandis que moi +je suis du caractère le plus égal... Pensez comme moi, renoncez à des +idylles imaginaires, et vous acquerrez cette placidité, cette +indulgence, qui font du mariage un paradis au lieu d'un enfer.</p> + +<p>—O mon Dieu! mon Dieu!... et entendre cela de vous?... de vous?—dis-je +en cachant ma tête dans mes mains pour étouffer mes sanglots.</p> + +<p>—Allons... une scène à présent; ah! quel caractère!...</p> + +<p>—Non!... non... Gontran, je ne vous ferai pas de scène.... Écoutez... +je vous parlerai franchement. Oui! j'ai besoin de vous dire ce que je +souffre depuis longtemps. Vous l'ignorez... car sans cela vous ne vous +feriez pas un jeu de mon chagrin. Vous êtes si bon, si généreux!...</p> + +<p>Je pris la main de M. de Lancry dans les miennes.</p> + +<p>—Allons, voyons, parlez, Mathilde... si je vous ai tourmentée, c'est +sans le savoir. Si vos reproches sont raisonnables je m'accuserai, vous +me pardonnerez, et à l'avenir cela ne m'arrivera plus, comme disent les +enfants...—ajouta-t-il en haussant les épaules.</p> + +<p>—Je n'attendais pas moins de votre cœur, mon ami. Vous m'encouragez, +votre gaieté dissipe la pénible impression que m'avaient causée vos +paroles de tout à l'heure... Moquez-vous bien de votre pauvre +Mathilde,—ajoutai-je en m'efforçant de sourire après un moment de +silence:—elle est jalouse de la princesse Ksernika... Oui, vos +assiduités auprès d'elle me font un mal horrible; depuis que vous vous +occupez de cette femme, il me semble que vous m'oubliez.</p> + +<p>—Sont-ce là tous vos reproches? et qu'en conclurez-vous?</p> + +<p>—Que vous pourriez me rendre aussi heureuse que par le passé en +m'accordant une chose qui ne doit nullement vous coûter, mon ami.</p> + +<p>—Eh bien! voyons, parlez,—dit-il avec impatience.</p> + +<p>—Je voudrais que nous pussions rompre les relations presque intimes +dans lesquelles nous vivons avec la princesse... et cesser peu à peu de +la voir.</p> + +<p>—Voilà ce que vous me demandez: ah çà, vous êtes folle!</p> + +<p>—Gontran!</p> + +<p>—Comment!—s'écria-t-il courroucé,—je ne pourrai pas être convenable, +poli avec une femme sans que vous me poursuiviez de vos jalousies! +comment! sous prétexte de calmer vos visions, vous venez me demander de +traiter avec impertinence une personne qui ne mérite que votre +considération, que votre respect! mais vous perdez la tête!</p> + +<p>—Eh bien! oui... je la perdrai, si mes souffrances se prolongent. +Gontran, croyez-moi, mon calme apparent cache bien des douleurs! Par la +mémoire de ma pauvre mère, qui a tant souffert aussi, je vous le jure... +ce que j'endure depuis quelque temps est au-dessus de mes forces.</p> + +<p>—Eh! que voulez-vous donc que j'y fasse?—s'écria-t-il de plus en plus +en colère;—suis-je responsable des songes que vous forgez pour vous +tourmenter?</p> + +<p>—Mais si ce sont de fausses apparences, dissipez-les en m'accordant ce +que je vous demande.</p> + +<p>—Mais c'est justement parce qu'il s'agit d'apparences qui n'ont pas le +moindre fondement, qu'encore une fois je ne puis, de gaieté de cœur, +faire une grossièreté à une femme de mes amis et des vôtres.</p> + +<p>—Mais il s'agit de mon bonheur, Gontran, de mon repos.</p> + +<p>—Écoutez-moi, Mathilde,—dit Gontran en se contraignant avec +peine,—j'ai de la raison, de la volonté. Il est de mon devoir de ne +faire que ce que je trouve juste, convenable, ainsi que je vous l'ai +déjà dit au sujet de vos répugnances à revoir mademoiselle de Maran et à +recevoir mon ami intime. Vous me trouverez inflexible lorsqu'il s'agira +de me prêter à des caprices extravagants; c'est vous dire qu'il n'y aura +rien...—vous m'entendez!—rien de changé dans nos relations avec la +princesse.</p> + +<p>—Ainsi, vous continuerez d'être assidu auprès d'elle? Ainsi, dans le +monde, vos regards, vos prévenances seront pour elle? Ainsi ce sera +toujours votre bras qu'elle prendra pour se promener? Ce sera elle, mon +Dieu! toujours elle!</p> + +<p>—Ne voulez-vous pas que ce soit vous, vous! toujours vous! Et enfin que +vous et moi nous soyons couverts de ridicule? Eh! madame! si vous +n'aviez pas un abord si glacial, si dédaigneux, vous seriez assez +entourée pour trouver un bras à défaut du mien! il y a mille +coquetteries innocentes et parfaitement admises par le monde qui +permettent à une femme de chercher dans les hommes qui l'entourent ces +soins, ces prévenances que son mari ne peut lui consacrer sans se faire +montrer au doigt; mais non, vous êtes d'une morgue, d'une hauteur qui +éloigne tout le monde de vous... Et, après cela... vous venez vous +plaindre d'être isolée! Si je faisais comme vous, où en serais-je? je +serais un de ces maris maussades, jaloux, qui ne parlent à aucune femme, +ne bougent de l'embrasure des portes, et qui, lorsque minuit sonne, +viennent, comme les spectres de la ballade, enlever d'un air rébarbatif +leur femme à ses danseurs! Qu'arrive-t-il? que ces maris-là sont +bafoués. Or, ma chère, pour vous et pour moi, je suis décidé à toujours +éviter un pareil rôle.</p> + +<p>—Ainsi,—m'écriai-je avec amertume, il faut que je me soumette sans me +plaindre à ces étranges lois du monde, qui regardent comme +souverainement inconvenant qu'un mari s'occupe de sa femme, et qu'il +l'entoure des soins qu'il prodigue à toute autre! Singulier usage qui +consacre pour ainsi dire les apparences de l'infidélité comme une +coutume de bonne compagnie! qui flétrit d'un ridicule impardonnable tout +empressement légitime et naturel!... Vous haussez les épaules, +Gontran... Ces réflexions d'un cœur ulcéré vous font pitié, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Encore une fois, madame, puisque nous vivons dans le monde, pour +l'amour du ciel vivons en gens du monde... Quant à moi, je suis décidé à +ne rien changer à ma conduite... et je désire... je n'aimerais pas à +vous dire <i>je veux</i>, que vous modifiiez la vôtre... Il m'est déjà assez +pénible de vous voir si mal répondre aux prévenances de mon meilleur +ami. Mais j'ai renoncé à tout espoir de ce côté. Heureusement +l'affection de Lugarto pour moi n'est pas de celles qu'une fantaisie, +qu'une antipathie déraisonnable peut attiédir.</p> + +<p>—Et je vous dis, moi, que vous n'avez pas de plus mortel ennemi que cet +homme,—m'écriai-je;—et je vous dis qu'il est la seule cause de tous +mes chagrins et des vôtres. L'instinct de mon cœur ne me trompe pas: +il exerce sur vous je ne sais quelle mystérieuse influence; j'en ignore +les causes, mais elle existe, entendez-vous, Gontran, elle existe. Bien +des fois, malgré votre apparente sérénité, j'ai surpris sur vos traits +l'expression d'un sombre désespoir; ce ne sont plus des soupçons, +maintenant, ce sont des certitudes. Cet homme, je le hais... Et +vous-même, au fond de votre cœur... vous me savez gré de cette +haine... vous la partagez!...</p> + +<p>—Mais c'est intolérable! Eh! pourquoi, madame, voulez-vous que je +m'abaisse à feindre une amitié que je ne ressens pas?</p> + +<p>—Là est le mystère, Gontran... Et si je ne craignais pas... Eh! +d'ailleurs, pourquoi craindrais-je de tout vous dire? ne s'agit-il pas +de votre bonheur, du mien?... Eh bien! oui... cet homme vous domine +malgré vous, et vous n'osez pas m'avouer la cause de cette domination; +pourtant me méconnaîtriez-vous au point de croire que je ne puis tout +vous pardonner?... auriez-vous envers moi une fausse honte? En +m'unissant à vous, n'ai-je pas voulu partager non-seulement votre vie à +venir, mais, si cela se peut dire, votre vie passée? Mon ami, je suis +courageuse, je trouverai des forces, des ressources immenses dans mon +amour... Autant vous me voyez faible et abattue, autant vous me +trouveriez vaillante et résolue s'il s'agissait de vous sauver.</p> + +<p>—De me sauver? Et de quoi voulez-vous me sauver?... C'est à en perdre +la tête!</p> + +<p>—Mon Dieu! puis-je vous le dire positivement? Cet homme vous domine: +c'est un fait. Il a peut-être surpris un de vos secrets, ainsi qu'il a +surpris ceux de la princesse et de madame de Richeville, que sais-je?... +Vous avez été prodigue: cet homme a une fortune royale; peut-être +avez-vous contracté envers lui des obligations?</p> + +<p>—Et vous osez croire que pour un si misérable motif je consentirais à +montrer pour lui une amitié que je ne ressentirais pas!...—s'écria M. +de Lancry en courroux.</p> + +<p>—Je crois, mon ami, que, soumis comme vous l'êtes à l'opinion du monde, +vous êtes capable de vous imposer les plus grands sacrifices pour y +paraître.</p> + +<p>—Madame! madame!...—dit Gontran avec une rage contenue.</p> + +<p>—Vous vous résignez bien à me causer le plus cruel chagrin, plutôt que +de passer aux yeux de ce monde pour un homme amoureux de sa femme? +Pourquoi donc ne vous résigneriez-vous pas à passer pour l'ami de M. +Lugarto, à subir sa pernicieuse influence, plutôt que de renoncer +peut-être à une partie du faste qui nous environne?</p> + +<p>—Madame... madame... prenez garde!...</p> + +<p>—Mon ami... ne voyez pas là un reproche. Depuis bien longtemps vous +avez l'habitude de mettre le bonheur dans ces brillants dehors... vous +croyez peut-être que moi-même je n'y renoncerais qu'avec peine: combien +vous vous trompez! Que m'importe ce luxe? je le hais s'il vous cause le +moindre chagrin... Ce luxe n'était pour rien dans ce bonheur divin qui a +duré si peu pour nous, qui durerait peut-être encore sans l'arrivée de +cet homme! Que faut-il pour vivre obscurément dans quelque coin ignoré, +vous, moi, et ma pauvre Blondeau? Cette vie ne serait-elle pas mon rêve +idéal? Jusqu'à notre mariage n'ai-je pas vécu dans la solitude, loin de +ces plaisirs qui sont pour moi une fatigue, car mon cœur n'y prend +pas de part? Mon ami, vous êtes ému, je le vois... Oh!... par grâce, +écoutez celle qui ne songe qu'à votre bonheur, qui l'achèterait au prix +de sa vie entière... Gontran, c'est à genoux, à genoux que je vous en +supplie, ne me cachez rien, comptez sur moi... Mettez mon amour à +l'épreuve, cherchez-y un refuge, une consolation, vous verrez s'il vous +manque.</p> + +<p>Je me mis aux genoux de Gontran. La tête baissée sur sa poitrine, les +yeux fixes, il semblait profondément absorbé; sans me répondre, il +poussa un long soupir et cacha sa tête dans ses deux mains.</p> + +<p>—Oh! je le vois... je le vois,—m'écriai-je presque avec joie,—je ne +me suis pas trompée: courage! mon ami, courage! Tenez, j'admets +l'impossible... Supposons que, pour vous libérer envers cet homme, nous +soyons ruinés tout à fait; ne nous restera-t-il pas Ursule, mon amie? +Mon Dieu! je viendrais à elle aussi confiante, aussi heureuse qu'elle +l'aurait été elle-même en venant à moi. Quand on s'aime comme nous nous +aimons, car vous m'aimez... malgré vos coquetteries avec cette belle +princesse, est-ce qu'il y a des jours mauvais? Mais souvenez-vous donc +de cette histoire si touchante que vous me racontiez à l'Opéra avec tant +de charmes. Eh bien! nous ferons comme ces deux jeunes gens si nobles, +si courageux...</p> + +<p>Gontran se leva brusquement, et me dit avec une ironie amère:</p> + +<p>—En vérité, vous peignez là une existence bien digne d'envie, et bien +faite pour compenser la perte d'une grande fortune! Belle vie que +celle-là! Je suis fou d'écouter vos rêveries; une fois pour toutes, vous +m'obligerez de ne plus revenir sur ce chapitre. Vos suppositions n'ont +pas de sens; aucune obligation ne me lie à Lugarto: il m'a rendu +autrefois quelques services, mais ce ne sont nullement des services +d'argent. Je m'étonne qu'avec l'exaltation romanesque de vos idées, vous +ne compreniez pas que la reconnaissance suffise pour former des liens +indissolubles d'une fervente amitié. En résumé, je vous dirai que votre +jalousie est dérisoire, que vos soupçons sur Lugarto sont absurdes, que +je suis d'âge à savoir me conduire dans le monde, et que vous ferez +bien, dans l'intérêt de notre tranquillité commune, de prendre la vie +comme elle doit être prise... Vous m'entendez?...</p> + +<p>Ce qui se passa en moi fut étrange, je fis rapidement ce raisonnement:</p> + +<p>Ce que je veux, c'est le bonheur de Gontran. Mon bonheur à moi doit être +considéré comme un moyen de parvenir à ce but. Si en me sacrifiant +j'assure son repos, sa félicité, je ne dois pas hésiter; quoiqu'il m'en +coûte, je ferai ce qu'il désire.</p> + +<p>Je suis encore à comprendre comment je me résignai brusquement à ce +parti extrême, qui contrastait tant avec les plaintes que je venais +d'exprimer à Gontran. Maintenant il me semble que ce revirement subit +participa de ces résolutions désespérées que l'on prend avec la rapidité +de la pensée dans les dangers de mort.</p> + +<p>—Je vous entends, Gontran,—lui dis-je,—je vous obéirai. Mes plaintes +vous importunent, je ne me plaindrai plus; il vous coûterait de vous +occuper de moi dans le monde... je ne vous le demanderai plus... Vous +trouvez une distraction dans les soins que vous rendez à la princesse, +je ne vous ferai plus de reproches à ce sujet. Vous me voyez avec peine +ne pas comprendre le sentiment qui vous lie à M. Lugarto, je ferai tout +mon possible pour vaincre l'aversion que cet homme m'inspire. +Seulement,—ajoutai-je en ne pouvant retenir mes larmes,—il est une +grâce que j'implore de vous, permettez-moi d'aller dans le monde le +moins possible. Je ne pourrais vaincre cette froideur que vous me +reprochez; malgré moi... ma pensée se révolte à l'idée de recevoir +d'autres soins que les vôtres, s'agît-il même des soins les plus +insignifiants. C'est une faiblesse, c'est un enfantillage... je +l'avoue... mais soyez généreux... pardonnez-le-moi... Pour le reste, je +ferai ce que vous voudrez... Eh bien! êtes-vous content? me +pardonnez-vous l'impatience que je vous ai causée?—lui dis-je en +tachant de sourire à travers mes larmes.</p> + +<p>—Pauvre Mathilde!—dit Gontran avec un attendrissement qu'il ne put +vaincre;—il faudrait être de bronze pour résister à tant de douceur et +de bonté... J'ai peut-être eu tort?</p> + +<p>—Non! non!—dis-je en l'interrompant,—ce qui me manque, voyez-vous, +c'était l'expérience de ce qui vous plaisait ou non... Vous avez raison, +j'étais folle; mais il ne faut pas m'en vouloir, voyez-vous, j'ignorais +vos désirs; mais rassurez-vous, mon ami... cette leçon ne sera pas +perdue, croyez-le. Maintenant et toujours, dites-moi bien franchement, +bien nettement votre volonté, je m'y résignerai; mais aussi, n'est-ce +pas? si, malgré tous mes efforts, je ne pouvais quelquefois, oh! mais +bien rarement... parvenir à vous obéir... lorsque vous aurez la preuve +que cela a été au-dessus de mes forces, vous serez bon, indulgent, +n'est-ce pas? vous ne me gronderez plus?</p> + +<p>Gontran me regarda avec étonnement, presque avec inquiétude; il me prit +vivement la main, il la trouva glacée.</p> + +<p>En effet, je me sentais défaillir. Je venais de tenter une résolution +désespérée. Ce n'était pas la volonté de tenir ma promesse qui me +manquait, c'était la force physique de soutenir cette scène cruelle.</p> + +<p>Sans mon mari, qui me soutint dans ses bras, je serais tombée; j'eus une +sorte de douloureux vertige; le soir une fièvre ardente se déclara, et +durant quelques jours je fus gravement malade.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="D-CHAPITRE_X" id="D-CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h3> + +<h4>LE BILLET.</h4> + +<p>Je fus plusieurs jours très-souffrante, et pourtant, après notre +retraite de Chantilly, je comptai ces jours parmi les plus beaux de ma +vie.</p> + +<p>Gontran resta près de moi, me prodigua les plus tendres soins. Mes +pensées étaient mélancoliques, tristes, mais d'une tristesse douce. +Quelquefois je me demandais à quoi bon la vie désormais. Je craignais +d'avoir épuisé toute la félicité que je pouvais espérer. Sincèrement, +sans exagération, je priais Dieu de me retirer de ce monde; alors la +mort m'eût paru presque belle.</p> + +<p>Mon mari était redevenu affectueux, prévenant comme par le passé; il +regrettait le chagrin qu'il m'avait causé, il ne me quittait pas; +j'étais délivrée de la présence de M. Lugarto.</p> + +<p>Mon bonheur était si grand que j'oubliais les chagrins qui avaient causé +ma maladie. Je redoutais presque le rétablissement de ma santé, dans la +crainte de voir cesser les précieuses attentions de Gontran, car, à +mesure que mes souffrances diminuaient, il devenait moins assidu.</p> + +<p>Dans mon égoïsme pour le retenir près de moi, je désirais ardemment une +rechute. A l'insu de ma pauvre Blondeau, qui me veillait pourtant avec +une sollicitude maternelle, je commis de grandes imprudences; je tombai +assez gravement malade.</p> + +<p>Je ne saurais dire ma joie en voyant que j'avais réussi. Gontran +redevint pendant quelques jours ce qu'il avait été d'abord. Mais le +bonheur d'être toujours près de lui avait sur moi une telle influence, +que je renaissais bientôt à la vie; alors de nouveau je craignais de le +perdre.</p> + +<p>Au milieu de ces alternatives, je me traçai une ligne de conduite dont +je me promis bien de ne pas m'écarter; elle était en tout conforme à la +dernière résolution que j'avais prise. Il serait faux de dire que cette +détermination ne me coûtait pas beaucoup; mais il y a dans tout +sacrifice fait à l'amour une sorte de satisfaction profonde qui +augmente, pour ainsi dire, en raison de la grandeur même du sacrifice +qu'on s'impose.</p> + +<p>Le lendemain de ma première sortie, Blondeau entra chez moi; elle +m'apportait la liste des personnes qui étaient venues savoir de mes +nouvelles et se faire écrire à ma porte pendant ma maladie.</p> + +<p>La princesse de Ksernika, M. de Rochegune, M. Lugarto, s'y trouvaient; +mademoiselle de Maran avait aussi envoyé chez moi, mais elle n'était pas +venue me voir. Jamais elle n'approchait de la maison d'un malade, car +elle avait la manie de croire toutes les maladies contagieuses.</p> + +<p>Je fus étonnée de ne pas trouver sur la liste le nom de madame de +Richeville; mes préventions contre elle avaient en partie disparu: non +que j'eusse en rien reconnu la vérité de ses préventions au sujet de +Gontran, car un des symptômes de l'amour est un aveuglement complet; +mais le charme qu'elle possédait m'attirait malgré moi, et je ne mettais +plus en doute l'intérêt qu'elle me portait.</p> + +<p>—Madame la duchesse de Richeville n'a pas envoyé savoir de mes +nouvelles?—demandais-je à Blondeau.</p> + +<p>—Non, madame... mais...</p> + +<p>Je vis à la physionomie de Blondeau qu'elle avait quelque chose à me +dire au sujet de cette liste, et qu'elle hésitait.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc? tu parais embarrassée? (Quoique ce tutoiement fût assez +peu convenable, je n'avais pu renoncer à cette habitude de mon enfance.)</p> + +<p>—C'est que j'ai peur de vous inquiéter, madame.</p> + +<p>—S'agirait-il de M. de Lancry?—m'écriai-je.</p> + +<p>—Non, non, madame; c'est une aventure extraordinaire qui s'est passée +pendant votre maladie. Je ne vous en aurais pas parlé s'il ne s'agissait +pas, indirectement il est vrai, de ce bon M. de Mortagne.</p> + +<p>—Dis donc vite, alors...</p> + +<p>—Eh bien! madame, le lendemain du jour où vous êtes tombée malade, le +soir, pendant que vous étiez assoupie, j'étais un moment descendue à +l'office; M. René, votre valet de chambre, venait de nous apprendre +qu'il quittait la maison.</p> + +<p>—Il est vrai,—dis-je à Blondeau en me souvenant d'avoir vu le matin un +nouveau domestique dont la figure m'avait frappée, car il ne me +semblait pas inconnu;—sais-tu pourquoi René s'en est allé?</p> + +<p>—Pour retourner dans son pays, en Lorraine,—a-t-il dit.</p> + +<p>—Et celui qui le remplace,—d'où sort-il?—Il était chez des Anglais, +il est au fait du service, il paraît très-bon homme et assez +intelligent. Mais, madame, il ne s'agit pas de cela, ainsi que vous +allez le voir. Le soir donc, on vint me dire que quelqu'un me demandait +à la porte de l'hôtel, et on me remit un billet où étaient écrits ces +mots de l'écriture de M. de Mortagne, que je reconnaîtrais entre mille.</p> + +<p>«<i>Ma bonne madame Blondeau, ayez toute confiance dans la personne qui +vous remettra ce billet; elle vous dira ce que j'attends de vous: j'ai +appris que Mathilde est malade, je tiens à avoir chaque jour de ses +nouvelles par vous.</i></p> + +<p class="r"> +«<i>Signé</i> <span class="smcap">Mortagne</span>.»<br /> +</p> + +<p>—Vous pensez bien, madame, que je n'hésitai pas un moment. Je descendis +à la porte, je vis un fiacre, la portière était entr'ouverte; dans cette +voiture était un homme dont je ne pouvais distinguer les traits à cause +de l'obscurité; il me dit d'une voix émue et que je ne reconnus pas:</p> + +<p>—Madame Blondeau, je viens de la part de M. de Mortagne savoir des +nouvelles de madame la vicomtesse de Lancry...</p> + +<p>—Elle est bien souffrante,—dis-je à cet inconnu.—Les médecins +craignent une mauvaise nuit.</p> + +<p>—Vous ne vous étonnerez pas du mystère avec lequel M. de Mortagne +s'informe par moi, son ami, de l'état de madame de +Lancry,—ajouta-t-il,—quand vous saurez que dans l'intérêt de votre +maîtresse le nom de M. de Mortagne ne doit pas être prononcé chez +elle.—Vous ne m'aviez pas caché, madame,—ajouta Blondeau,—la scène +cruelle de votre contrat de mariage; il me parut très-simple que M. de +Mortagne s'informât de vos nouvelles par un moyen détourné, d'autant +plus qu'il n'était pas alors à Paris.</p> + +<p>—Où est-il donc? dis-je à Blondeau.</p> + +<p>—Cette même personne inconnue ajouta que M. de Mortagne était absent de +Paris par suites d'affaires très-importantes qui vous concernaient, et +qu'il lui fallait s'entourer du plus grand mystère pour les amener à +bien.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela signifie?</p> + +<p>—Je ne sais pas, madame. Toujours est-il que cet inconnu me dit qu'il +ne pouvait me faire ainsi désormais demander à la porte sans provoquer +les remarques de vos gens, ce qui eût été fâcheux; que, pour avoir des +détails fréquents et précis sur votre santé, il me priait, au nom de M. +de Mortagne, de mettre chaque jour une espèce de bulletin sous une +grosse pierre à la grille du jardin, du côté des Champs-Élysées, et +qu'il viendrait le prendre le soir, cet endroit étant, la nuit, tout à +fait désert; que si je pouvais quelquefois venir moi-même, il m'en +serait bien reconnaissant au nom de M. de Mortagne, car il pourrait +ainsi avoir des nouvelles encore plus détaillées; il ajouta que M. de +Mortagne avait bien pensé à envoyer un domestique s'informer de votre +santé, ainsi que cela se fait, mais que ce renseignement incomplet ne +pouvait satisfaire son inquiétude; il me dit enfin qu'il avait aussi +songé à me demander de lui écrire, par la poste, sous un nom supposé, +mais que ce moyen était de tous le plus dangereux.</p> + +<p>—Et pourquoi si dangereux?</p> + +<p>—Je ne sais, madame, il ne s'est pas expliqué davantage; il m'a bien +recommandé de vous dire, une fois pour toutes, que si vous aviez, dans +un cas grave, à écrire à M. de Mortagne, vous ne remettiez votre lettre +qu'à madame de Richeville elle-même, qui la lui ferait parvenir.</p> + +<p>—C'est étrange! dis-je à Blondeau.—Et qu'as-tu fait?</p> + +<p>—Ainsi que me l'avait demandé M. de Mortagne, j'ai écrit un bulletin de +votre santé; sous le prétexte de me promener dans le jardin avant de +revenir veiller, chaque soir je mettais ma lettre sous la grille, et cet +inconnu venait la prendre. Le jour où vous avez été si mal, j'écrivis un +mot à la hâte et je le portai comme d'habitude. Le lendemain je ne pus +sortir de chez vous que très-tard, lorsque vous étiez un peu assoupie; +il y avait du mieux; j'étais tout heureuse; j'écrivis deux mots pour M. +de Mortagne, je courus à la grille; la nuit était noire. L'inconnu +m'entendit sans doute, car il me dit à voix basse:</p> + +<p>—Madame Blondeau,—c'est vous?</p> + +<p>—Oui, monsieur,—lui dis-je.—Au nom du ciel, comment va-t-elle? +s'écria-t-il d'une voix qui me parut bien altérée.—Mieux, bien mieux, +dites-le à M. de Mortagne,—lui répondis-je;—je sors seulement depuis +hier de la chambre de cette pauvre madame, et j'apportais un petit +mot.—Je crois qu'en apprenant cette bonne nouvelle, la personne +inconnue tomba à genoux, car la voix s'abaissa pour ainsi dire, et +j'entendis ces mots prononcés comme par quelqu'un qui prie: «Mon Dieu! +mon Dieu! soyez béni, elle vit, elle vivra.»—Je retourne bien vite +auprès de madame,—dis-je à l'inconnu;—rassurez bien M. de +Mortagne.—Soyez tranquille, ma bonne madame Blondeau, il ne sera pas +longtemps sans apprendre cette heureuse nouvelle.—Je revenais à la +maison, lorsqu'il me sembla entendre, du côté de la grille, comme des +cris étouffés, un bruit de lutte, et un bruit sourd comme un corps +pesant qui serait tombé.</p> + +<p>—Tu m'effraies! Et ensuite?</p> + +<p>—J'écoutai de nouveau, je n'entendis rien. Inquiète, je retournai bien +vite à la grille, j'écoutai... encore rien... rien. J'appelai à voix +basse, on ne répondit pas... Je crus m'être trompée, je rentrai.</p> + +<p>—Et le lendemain? demandai-je à Blondeau.</p> + +<p>—Le lendemain, à la nuit tombante, je portai un billet à la place +accoutumée; j'attendis assez longtemps, personne ne vint: je supposai +que le messager de M. de Mortagne n'avait pu arriver plus tôt. Je +rentrai, me promettant bien d'aller voir de grand matin si le billet +avait été retiré comme d'habitude.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, madame! le lendemain je le retrouvai... On n'était pas venu +le prendre... Non, madame. Mais ce qu'il y a de plus malheureux et ce +qui me donne des craintes...</p> + +<p>—Mais dis donc!—m'écriai-je en voyant l'hésitation de Blondeau.</p> + +<p>—Ah! madame,—reprit-elle en joignant les mains,—jugez de mon effroi +lorsque je vis près de la grille une assez grande tache de sang.</p> + +<p>-Oh! c'est horrible! Et ce billet, ce billet?</p> + +<p>—Je le laissai toujours pour voir si l'on viendrait le chercher. Ce fut +en vain. Hier seulement je l'ai retiré. Voilà donc aujourd'hui dix jours +que cet événement est arrivé, car depuis dix jours on n'est pas venu +retirer le billet... Il paraît donc malheureusement vrai que le messager +de M. de Mortagne a poussé le cri sourd que j'ai entendu.</p> + +<p>—Hélas!... cela ne semble que trop probable... Et tu es bien sûre +d'avoir entendu un cri et comme la chute d'un corps?—dis-je à Blondeau.</p> + +<p>—Oui, oui, madame, et ces traces de sang ne prouvent que trop que je ne +m'étais pas trompée.</p> + +<p>—Écoute, Blondeau, M. de Mortagne demeure en face de cette maison; il +faudra que ce soir tu ailles savoir s'il est à Paris; s'il n'y est pas, +demain j'irai voir madame de Richeville pour l'en informer, car je suis +cruellement inquiète. Dès que M. de Lancry sera rentré, je lui dirai +tout, afin qu'il se joigne à moi pour tâcher d'éclaircir ce triste +mystère.</p> + +<p>—Madame,—dit Blondeau en m'interrompant,—permettez-moi de vous faire +observer qu'il ne serait peut-être pas prudent de parler de cela à +monsieur le vicomte. Vous le savez, il déteste M. de Mortagne, et cet +inconnu m'avait dit que ce dernier s'occupait de graves intérêts qui +vous regardaient. Hélas! madame, vous êtes heureuse maintenant,—ajouta +cette excellente femme en attachant sur moi ses yeux baignés de +larmes...—mais qui sait, enfin...; un jour peut venir où vous aurez +besoin de la protection de M. de Mortagne. Ne vaudrait-il pas mieux ne +parler de tout ceci à personne, de peur d'ébruiter quelque chose, +d'attirer l'attention sur M. de Mortagne, et ainsi de contrarier +peut-être ses projets, en nuisant au mystère dont il croit devoir +s'entourer? Pourquoi instruiriez-vous monsieur le vicomte de ceci? Après +tout, j'ai agi à votre insu; si quelqu'un a tort, c'est moi. Et encore, +quel tort y a-t-il à donner de vos nouvelles à un de vos parents, le +seul qui vous ait véritablement aimée?</p> + +<p>Malgré la répugnance que j'éprouvais à cacher quelque chose à Gontran, +je me rendis aux observations de Blondeau.</p> + +<p>Mes inquiétudes au sujet de l'influence que M. Lugarto exerçait sur mon +mari étaient aussi vives qu'avant ma maladie. Cet homme m'inspirait +toujours une profonde terreur. Je pensais qu'un jour, moi et Gontran, +nous serions peut-être forcés de réclamer la protection de M. de +Mortagne.</p> + +<p>J'imaginai que la conduite mystérieuse de ce dernier devait avoir pour +but de déjouer ou de pénétrer les méchants desseins de M. Lugarto. Sous +ce rapport, la disparition de l'émissaire de M. de Mortagne éveillait +mes craintes.</p> + +<p>Au milieu de ces inquiétudes, on annonça M. de Rochegune.</p> + +<p>Je le fis prier d'attendre un moment. Je donnai quelques ordres à +Blondeau, et je rejoignis bientôt M. de Rochegune, remerciant le ciel de +me mettre peut-être ainsi à même d'avoir des nouvelles de M. de +Mortagne, car je savais l'intimité qui les unissait.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="D-CHAPITRE_XI" id="D-CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h3> + +<h4>L'ENTREVUE.</h4> + +<p>M. de Rochegune me parut très-changé, très-pâle il avait l'air plus +triste que d'habitude.</p> + +<p>—Aussitôt, madame, que j'appris que vous receviez,—me dit-il,—je me +suis empressé de me présenter chez vous pour m'acquitter d'une +commission dont m'a chargé une personne de mes amis, qui serait +très-heureuse d'être comptée parmi les vôtres.</p> + +<p>—De qui voulez-vous parler, monsieur?</p> + +<p>—De madame la duchesse de Richeville. Forcée de quitter subitement +Paris pour se rendre en Anjou, elle n'a su que là, et par moi, votre +maladie. Elle me priait de vous faire part de tous ses vœux pour +votre prompte guérison. Aussi, sera-ce une consolation pour elle que +d'apprendre votre rétablissement.</p> + +<p>—Une consolation, monsieur! lui serait-il arrivé quelque accident +fâcheux?</p> + +<p>—Je le crains, madame; elle est partie soudainement en m'écrivant qu'un +malheur imprévu l'obligeait de quitter Paris; qu'elle ne savait pas +encore toute la portée du coup qui la frappait. Sa dernière lettre me +laisse dans la même incertitude; elle ne m'a écrit que pour me prier +d'être son interprète auprès de vous.</p> + +<p>Involontairement je me rappelai l'espèce de menace mystérieuse que M. +Lugarto avait faite à madame de Richeville; un pressentiment me dit que +cet homme n'était pas étranger au malheur qui éloignait la duchesse de +Paris.</p> + +<p>—Il est une autre personne, monsieur, à qui je porte un bien vif +intérêt,—dis-je à M. de Rochegune,—et qui est aussi de vos amis, M. de +Mortagne.</p> + +<p>—Il est absent de Paris depuis quelques jours, madame; il est parti +encore souffrant, car il aurait besoin de longs soins pour remettre sa +santé qui a déjà supporté de si rudes atteintes.</p> + +<p>—Savez-vous où est M. de Mortagne, monsieur?</p> + +<p>—Non, madame... et je regrette d'autant plus de ne pas le savoir, que +je suis au moment de quitter la France... pour bien longtemps +peut-être... Avant mon départ je voulais avoir l'honneur de venir +prendre vos ordres, madame, dans le cas où vous auriez eu quelque +commission à me donner pour Naples, où je vais m'embarquer.</p> + +<p>—Vous êtes mille fois bon, monsieur, mais je n'ai pas à profiter de +votre extrême obligeance.</p> + +<p>M. de Rochegune garda quelques moments le silence d'un air embarrassé. +Par deux fois il leva les yeux sur moi, par deux fois il les baissa; +enfin, après une assez grande hésitation, il me dit d'un air grave, +solennel:</p> + +<p>—Madame, me croyez-vous un honnête homme?</p> + +<p>Je regardai M. de Rochegune avec étonnement.</p> + +<p>—Vous êtes l'ami de M. de Mortagne,—lui dis-je,—et le hasard m'a +permis de me convaincre, monsieur, que vous étiez digne de cette amitié. +Ici, dans cette maison, la scène de reconnaissance dont j'ai été +témoin...</p> + +<p>—Par grâce, madame,—dit M. de Rochegune en +m'interrompant,—permettez-moi d'oublier ce temps-là; pour moi, trop +d'amers souvenirs s'y rattachent. Je vous ai demandé, madame, si vous me +croyez honnête homme, parce qu'il faut que je sois bien fort de votre +confiance, moi qui vous suis inconnu, moi que vous ne verrez plus +peut-être, madame, pour oser dire ce que j'ai à vous dire.</p> + +<p>—Monsieur, je suis sûre que je puis vous écouter sans crainte.</p> + +<p>—Je vais donc parler, madame, avec sincérité... Un mot seulement... +Croyez que l'homme auquel vous voulez bien reconnaître quelque noblesse +de cœur est incapable de cacher une arrière-pensée. Si vous ne +connaissiez pas, madame, plusieurs antécédents de ma vie, peut-être la +démarche que je tente vous semblerait blessante, incompréhensible. +Permettez-moi donc d'entrer dans quelques détails.</p> + +<p>—Je vous écoute, monsieur.</p> + +<p>M. de Rochegune, avant de continuer, parut se recueillir. Sa figure +douce et triste devint pensive; il continua d'une voix légèrement +altérée, malgré les visibles efforts qu'il faisait pour vaincre son +émotion.</p> + +<p>—Le projet favori de M. de Mortagne et de mon père avait été d'obtenir +votre main pour moi, madame.</p> + +<p>—Monsieur, à quoi bon ces souvenirs... je vous prie?...</p> + +<p>—Pardonnez-moi de vous parler d'un passé, de projets qui vous +intéressent si peu, madame; mais j'ai eu l'honneur de vous le dire, +c'est indispensable. J'avais souvent entendu M. de Mortagne, avant son +funeste voyage pour l'Italie, dire à mon père combien votre enfance +était malheureuse, malgré les rares qualités qui s'annonçaient en vous. +Le récit des mauvais traitements que vous faisait subir mademoiselle de +Maran excita plusieurs fois la généreuse indignation de mon père. +J'étais bien jeune, mais je n'oublierai jamais quel intérêt votre +position m'inspirait. J'avais jusqu'alors habité avec mon père une de +ses terres; c'est vous dire, madame, que j'avais eu toujours sous les +yeux l'exemple des plus nobles vertus. En entendant M. de Mortagne +raconter quelques traits de mademoiselle de Maran, pour la première fois +de ma vie j'appris qu'il existait des êtres méchants et pervers... Quand +je voyais M. de Mortagne, je l'accablais de questions à votre sujet; +vous étiez pour moi, madame, la personnification de la douleur et de la +résignation. Je partis pour d'assez longs voyages; bien souvent en +songeant à mon père, à la France, je donnais une triste pensée à la +pauvre orpheline abandonnée aux méchants caprices d'une femme +impitoyable. Si vous saviez, madame, la haine invincible que m'a +toujours inspirée l'abus de la force; si vous saviez combien j'ai +toujours pris le parti du faible contre le puissant, vous ne vous +étonneriez pas de m'entendre parler ainsi du profond intérêt que vous +m'inspiriez déjà.</p> + +<p>—Je vous en sais gré, monsieur, croyez-le...</p> + +<p>—A mon retour, je trouvai M. de Mortagne à Paris; il vint nous +apprendre, à mon père et à moi, l'issue de la scène violente à la suite +de laquelle votre conseil de famille, madame, vous avait laissée sous la +tutelle de mademoiselle de Maran. Alors seulement mon père me parla de +projets qui ne devaient jamais se réaliser. Au retour d'une campagne en +Grèce, que j'avais projetée avec M. de Mortagne, celui-ci voulait tout +tenter pour éclairer l'opinion de votre famille, afin de vous soustraire +à l'influence de mademoiselle de Maran. Vous avez su, madame, par +quelles odieuses machinations notre courageux ami avait été retenu dans +les prisons de Venise pendant de longues années; nous le crûmes perdu +pour nous... Cet homme généreux nous avait si vivement intéressés à +votre sort, que mon père crut obéir à un pieux devoir en tâchant de +remplacer M. de Mortagne auprès de vous.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, monsieur?</p> + +<p>—Mon père fit tout au monde pour se rapprocher de mademoiselle de +Maran. Dans la noble illusion de sa belle âme, il croyait, par la seule +influence de la raison et de la vertu, pouvoir décider madame votre +tante à changer de conduite envers vous. Il eut plusieurs entrevues avec +elle; il la trouva inflexible. Je ne puis vous dire, madame, ses +regrets, le chagrin qu'il en éprouva. Il fit entendre à cette femme un +langage tour à tour sévère, menaçant, suppliant: rien ne put la toucher.</p> + +<p>—J'avais toujours ignoré cette intervention, monsieur; maintenant je +comprends l'éloignement que ma tante a souvent témoigné pour monsieur +votre père.</p> + +<p>—Après de nouveaux voyages je le perdis... madame.—M. de Rochegune +garda un moment le silence, baissa la tête, essuya furtivement une larme +et reprit:—En mourant, mon père me recommanda, au nom de l'amitié qui +nous unissait à M. de Mortagne, de toujours veiller sur l'orpheline qui +méritait à tant de titres l'intérêt de notre ami. Hélas! madame, j'étais +réduit à faire des vœux stériles pour votre bonheur. Je voulus en +vain me présenter à mademoiselle de Maran; le nom que je portais fut un +motif d'exclusion: elle me refusa l'entrée de sa maison. Vous aviez +alors seize ans, je crois, madame. Plusieurs fois, attiré par une sorte +de curiosité pieuse que m'inspirait votre position, je me trouvai sur +votre chemin; il y avait sur vos traits je ne sais quel mélange de +tristesse contenue, de résignation douloureuse qui me navrait. Vous me +pardonnerez, n'est-ce pas? cette part mystérieuse que je prenais à votre +vie. La respectueuse sympathie que j'éprouvais pour vous était comme un +legs pieux que mon père, que M. de Mortagne, notre meilleur ami, avaient +fait à mon cœur. Ne pouvant vous rencontrer, souvent je +m'entretenais de votre position avec madame de Richeville. L'inquiète et +jalouse surveillance de mademoiselle de Maran empêcha souvent quelques +personnes de nos amis et des siens de parvenir jusqu'à vous. A la +moindre question sur votre sort, sur ses projets sur vous, mademoiselle +de Maran détournait la conversation ou refusait formellement de +répondre. Un an se passa de la sorte. Je reçus une lettre de M. de +Mortagne: après des tentatives et des efforts inouïs, il était parvenu à +corrompre un de ses gardiens, à s'évader de Venise. Obligé de s'arrêter +à Marseille par suite de ses fatigues, il m'écrivit de me rendre auprès +de lui le plus tôt possible. J'y courus: je le trouvai presque mourant, +mais préoccupé d'une seule chose, de votre avenir. Je lui appris que +madame de Richeville, une de nos amies, avait en vain essayé de parvenir +jusqu'à vous. Il me demanda si vous étiez bien portante, si vous étiez +belle; je lui fis votre portrait, madame; une lueur de bonheur et de +joie brilla dans son regard mourant.</p> + +<p>—Excellent ami!—m'écriai-je.</p> + +<p>—Oui, madame, vous n'en avez pas de plus fervent, de plus dévoué... Je +ne le quittai plus... Madame de Richeville, bravant les convenances +peut-être, mais suivant le premier mouvement de son amitié et d'une +inaltérable reconnaissance, vint passer quelque temps à Marseille; elle +amenait avec elle l'un des meilleurs médecins de Paris: M. de Mortagne +fut sauvé... Comme toujours, il se préoccupait avant tout de votre +sort... Alors revint à sa pensée ce projet d'union qui avait fait la +joie, l'espérance de mon père... Cette espérance, que j'ai crue un +moment réalisable, a suffi pour me donner, j'ose presque le dire, le +droit... de vous supplier de disposer toujours de mon religieux +dévouement. M. de Mortagne, à son arrivée à Paris, devait avoir un long +entretien avec vous. Que mademoiselle de Maran y consentît ou non, il +voulait vous faire part de ses projets. On croit ce qu'on veut dire, +madame; il me semblait si beau d'avoir la mission de vous faire oublier +une enfance, une jeunesse malheureuses! l'amitié prévenue de M. de +Mortagne me montra l'avenir sous un si beau jour, que je revins à Paris +partageant presque les espérances de mon ami. Tout à coup deux nouvelles +foudroyantes firent évanouir ce beau rêve: votre mariage était arrêté +avec M. de Lancry; et M. de Mortagne, ayant voulu se mettre trop tôt en +route, était retombé gravement malade à Lyon: l'on désespérait presque +de ses jours. Je courus près de lui... Ce que je lui appris empira +tellement sa maladie, qu'il fut saisi d'une fièvre ardente; elle dura un +mois environ. Quelques affaires pressantes m'obligèrent de le précéder à +Paris; il y arriva la veille de votre mariage. Quant à moi, renonçant à +un espoir caressé depuis bien longtemps, je résolus de voyager; je mis +cette maison en vente, alors que j'eus l'honneur de vous voir chez moi, +madame, avec M. de Lancry et mademoiselle de Maran.</p> + +<p>—Permettez-moi une question, monsieur, savez-vous la démarche que +madame de Richeville a faite auprès de moi avant mon mariage?</p> + +<p>M. de Rochegune me regarda avec surprise, et me dit avec l'accent le +plus sincère:</p> + +<p>—Je ne sais, madame, de quelle démarche vous voulez parler.</p> + +<p>—Veuillez continuer, monsieur,—dis-je à M. de Rochegune.</p> + +<p>Je pensais avec angoisse qu'il allait sans doute me parler de Gontran +dans les mêmes termes que madame de Richeville. Quoique jusqu'alors la +conversation de M. de Rochegune eût été remplie de délicatesse, de +mesure et de respect, je n'aurais pas souffert la moindre attaque contre +M. de Lancry.</p> + +<p>M. de Rochegune continua:</p> + +<p>—Vous le voyez, madame, par ce long préambule, depuis dix ans votre +sort n'a pas cessé d'occuper M. de Mortagne, mon père ou moi, tout ceci +à votre insu, je le sais; mais enfin, puisse cet intérêt si vif, si +soutenu, me donner maintenant le droit de vous dire une vérité utile, +quelque cruelle que soit cette vérité.</p> + +<p>—Monsieur, je ne sais ce que vous avez à me dire... mais s'il s'agit de +quelque récrimination contre M. de Lancry, il est inutile de prolonger +cet entretien.</p> + +<p>M. de Rochegune me regarda avec un étonnement presque douloureux.</p> + +<p>—Je le vois, madame, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous... Du +moment où vous avez donné votre main à M. de Lancry, ce choix si +honorable pour lui l'a placé à mes yeux parmi les personnes auxquelles +je serais heureux de prouver mon dévouement. Une des raisons qui me +donnent le courage de venir à vous en toute confiance, madame, c'est que +mes paroles intéressent autant M. de Lancry que vous-même.</p> + +<p>Ce simple et noble langage me débarrassa d'un poids énorme, mais il +éveilla mes craintes au sujet de Gontran.</p> + +<p>—Que venez-vous m'apprendre, monsieur?—m'écriai-je vivement.</p> + +<p>Après un moment de silence, il me répondit:</p> + +<p>—Vous voyez souvent M. Lugarto, madame?</p> + +<p>—Oui, monsieur, et je dirais presque malgré moi, s'il n'était pas l'ami +de M. de Lancry.</p> + +<p>—Savez-vous, madame, ce que c'est que M. Lugarto?</p> + +<p>—Hélas! monsieur, je le sais.</p> + +<p>—Savez-vous, madame, que M. Lugarto passe maintenant sa vie chez +mademoiselle de Maran?</p> + +<p>—Je l'ignorais... monsieur; j'avais au contraire entendu mademoiselle +de Maran le traiter avec l'ironie la plus impitoyable.</p> + +<p>—Sans doute mademoiselle de Maran l'a traité ainsi jusqu'au jour où +elle a reconnu que vous n'aviez pas, madame, d'ennemi plus dangereux que +cet homme.</p> + +<p>—Cela devait être,—dis-je en souriant avec amertume...—ma tante +m'avait presque prévenue de cette nouvelle perfidie.</p> + +<p>—Mais vous ignorez, madame, toute la noirceur, toute la lâcheté de +cette nouvelle machination de mademoiselle de Maran... Vous ne savez pas +l'indigne appui qu'elle prête par ses discours aux calomnies infâmes de +M. Lugarto!</p> + +<p>—Et quelles calomnies... monsieur? Ce que dit un pareil homme est-il +compté? et d'ailleurs que peut-il dire?</p> + +<p>—Oh! rien qu'il ne puisse justifier, madame, rien non plus qui ne soit +vrai, ce qui rend malheureusement ses affreuses médisances plus +fatales... Il dit que M. de Lancry est son ami intime, et il le prouve +en se montrant sans cesse avec vous et avec lui. Il dit que chaque matin +il vous envoie des fleurs dont vous vous parez, et cela est encore vrai; +il dit que les fêtes qu'il va donner, c'est pour vous qu'il les donne; +il dit que devant le monde vous lui témoignez de la froideur, mais que +cette froideur est une feinte convenue avec vous pour tromper votre +mari... Il dit enfin que vous l'aimez, madame!</p> + +<p>Je regardai M. de Rochegune avec tant de stupeur qu'il crut que je ne +l'avais pas entendu; il reprit:—Oui, madame... M. Lugarto dit que vous +l'aimez.</p> + +<p>Cette accusation me parut d'une stupidité si révoltante, que je m'écriai +avec un éclat de rire sardonique:</p> + +<p>—Moi! aimer cet homme! mais c'est de la folie, monsieur; qui croira +jamais cela? qui admettra cela comme possible? Sans doute, je regrette +amèrement l'intimité qui s'est établie entre lui et mon mari, je +regrette amèrement d'être de sa part l'objet d'attentions que je méprise +et que je hais... mais, jamais, mon Dieu! je n'ai craint de voir ces +relations que j'abhorre interprétées de la sorte.</p> + +<p>M. de Rochegune me regardait avec une expression de pitié douloureuse.</p> + +<p>—Hélas! madame,—reprit-il après un assez long silence,—il m'en coûte +de vous convaincre d'une réalité bien affligeante; mais votre repos, +mais... le dirai-je? le soin de l'honneur... oui, de l'honneur de M. de +Lancry, me font un devoir de vous éclairer.</p> + +<p>—Ah! monsieur, parlez...</p> + +<p>—Vous êtes bien jeune, madame; vous êtes fière de la noblesse, de la +pureté de vos sentiments; vous êtes fière de l'amour que vous éprouvez, +de celui que vous inspirez à l'homme que vous avez choisi; vous êtes +fière de votre bonheur enfin, parce qu'il est noble, grand et légitime; +vous dédaignez des calomnies infâmes. Qui voudra les croire? dites-vous. +Écoutez, madame. Au lieu de supposer le monde ce qu'il est, avide de +scandale et de médisance, croyant au mal, parce que la sottise et la +vulgarité ont juste l'intelligence qu'il faut pour répéter, pour +colporter une médisance; supposez le monde spectateur impartial... que +voit-il? Vous, belle, jeune, sans expérience, paraissant déjà presque +oubliée par votre mari, tandis que lui rend ses soins empressés à une +femme très à la mode et d'une réputation souvent compromise. Ce n'est +pas tout, l'ami de votre mari, madame, vit dans votre intimité de chaque +jour, partout il vous accompagne; sa renommée est telle qu'on le sait +incapable de s'occuper d'une femme avec désintéressement; il dit bien +haut, il affiche à tous les yeux les préférences forcées, je n'en doute +pas, qu'il reçoit de vous: ces apparences fâcheuses sont envenimées par +la jalousie qu'une femme dans votre position, madame, inspire à tontes +les femmes. Mademoiselle de Maran, poursuivant l'œuvre de perfidie et +de méchanceté qu'elle a commencée dès votre enfance, joue un autre rôle +maintenant. C'est contre sa volonté, dit-elle, que vous avez épousé M. +de Lancry; elle redoutait sa légèreté, dont il ne donne maintenant que +trop de preuves en s'occupant si évidemment de la princesse Ksernika. +Mademoiselle de Maran dit encore qu'elle a représenté à M. de Lancry +qu'il vous pousserait dans quelque funeste voie de représailles; que +votre position est d'autant plus dangereuse que vous voyez souvent M. +Lugarto, et qu'à part quelques prétentions puériles elle ne peut +s'empêcher de trouver cet étranger doué de qualités charmantes et faites +pour séduire une femme... Ce n'est pas tout, madame; préparez vous à un +dernier coup plus cruel encore que les autres, parce qu'il n'attaque pas +que vous seule... mademoiselle de Maran donne encore une autre cause au +regret qu'elle éprouve de votre mariage avec M. de Lancry; elle affirme +que, par suite de dettes énormes contractées par votre mari avant votre +mariage, votre fortune est maintenant gravement compromise, et que...</p> + +<p>—Vous hésitez, monsieur?—dis-je à M. de Rochegune en contenant mon +indignation, non contre lui, mais contre les auteurs de cette trame +odieuse qui se déroulait alors tout entière à mes yeux...—Continuez, +continuez, je suis préparée à tout entendre...</p> + +<p>—Et moi à tout vous dire, madame; car, heureusement, je crois avoir le +moyen de ruiner et de confondre tant de méchantes impostures...</p> + +<p>—Eh bien, madame, votre tante a l'infamie de répéter que M. de Lancry, +voyant ses affaires embarrassées, s'est adressé à l'obligeance de M. +Lugarto, et qu'il est dans une telle dépendance à l'égard de cet homme, +qu'il se voit presque forcé de souffrir ses assiduités auprès de vous.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu!... mon Dieu! m'écriai-je en cachant mon visage dans mes +mains...</p> + +<p>—Vous frémissez, madame; c'est un abîme de honte et d'infamie, n'est-ce +pas? Vous si noble, vous si pure! c'est à peine si vous pouvez +comprendre ce tissu d'horreurs... Eh bien, madame, croyez un homme qui +de sa vie n'a fait un mensonge... Tel est le bruit qui court sur vous, +sur M. de Lancry, sur M. Lugarto... Et ce n'est pas un vain bruit sans +écho, madame, non... non; malheureusement c'est une conviction basée sur +les apparences les plus funestes. M. Lugarto a agi avec une infernale +habileté. M. de Lancry, vous-même, madame, à votre insu, vous avez +accrédité ces abominables calomnies.</p> + +<p>Je restais anéantie; je m'expliquais alors l'invincible aversion, la +terreur instinctive que m'inspiraient les soins de M. Lugarto. Alors je +voyais toute l'étendue du mal.</p> + +<p>Mes soupçons sur la nature des obligations que M. de Lancry avait pu +contracter envers M. Lugarto me semblaient justifiés. En cela, sans +doute, mademoiselle de Maran ne calomniait pas.</p> + +<p>Quoique sans expérience du monde, je le connaissais assez pour savoir +qu'il accueillait les bruits les plus infâmes. Malheureusement mille +circonstances interprétées dans le sens odieux qu'on attachait aux +relations qui existaient entre nous et M. Lugarto me revinrent à +l'esprit.</p> + +<p>Jusqu'alors elles m'avaient semblé insignifiantes, à cette heure elles +m'épouvantèrent par l'influence qu'elles pourraient avoir sur les +jugements du monde.</p> + +<p>Je me sentis un moment accablée; j'appuyai ma tête brûlante dans mes +deux mains sans trouver une parole.</p> + +<p>—Vous le voyez, madame,—me dit M. de Rochegune,—il fallait toute +l'impérieuse nécessité du devoir, il fallait l'absence de M. de +Mortagne, pour me décider à venir vous parler de ce coup douloureux. +Maintenant, permettez-moi de vous indiquer ce que crois utile dans cette +circonstance. Il faut, sans perdre un moment, tout apprendre à M. de +Lancry. Pour qu'il ne doute pas de la vérité, je vous conjure, madame, +de lui raconter notre entretien. Quant à la manière de faire tomber ces +bruits infâmes, elle est bien simple; je n'ai pas oublié les leçons de +M. de Mortagne; avant tout et pour tout, la vérité, telle brutale, telle +violente qu'elle soit, c'est le seul moyen d'écraser la perfidie et le +mensonge. Lorsque vous aurez tout confié à M. de Lancry, ni vous ni lui +ne changerez rien dans vos manières avec M. Lugarto. Dans quelques jours +vous donnerez une soirée privée, vous y inviterez toutes les personnes +de votre connaissance, M. Lugarto, mademoiselle de Maran, et moi-même, +madame. Je retarderai mon départ jusque-là, car je pourrai vous servir, +je l'espère; alors ce jour-là, madame, hautement, à la face de tous, +devant ce tribunal composé de gens du monde, j'accuserai M. Lugarto et +mademoiselle de Maran d'avoir indignement calomnié vous, madame, et M. +de Lancry. Mademoiselle de Maran, malgré son audace, M. Lugarto, malgré +son impudence, resteront accablés devant une accusation si solennelle; +alors vous, madame, et M. de Lancry, vous sommerez cet homme et cette +femme de répéter devant vous les indignes mensonges qu'ils ont +accrédités; de donner la preuve des horreurs qu'ils avancent. Alors, +madame, croyez-moi, quelque prévenu que soit le monde, il sera bien +forcé de croire à la honte, à l'infamie de ceux qui, foudroyés par votre +généreuse indignation, ne pourront que balbutier une lâche défaite.</p> + +<p>—Oui... oui... vous avez raison!—m'écriai-je, ranimée par le noble +langage et par le généreux conseil de M. de Rochegune.—Oui, c'est une +inspiration du ciel! Béni soyez-vous, monsieur, vous qui nous le donnez! +Il faudra que la vérité sorte éclatante de cette explication... Je serai +sans merci ni pitié. Mensonge à mensonge je poursuivrai ces infâmes +jusqu'à ce qu'ils avouent leur lâcheté à la face de ce monde qu'ils +avaient fait complice, et qui sera leur juge!</p> + +<p>—Bien! bien! madame. Alors moi je partirai plus tranquille, plus +rassuré sur l'avenir d'une personne à qui j'ai voué le plus inaltérable +dévouement...</p> + +<p>—Ah! monsieur, vous êtes le digne, le noble ami de M. de +Mortagne!—m'écriai-je en tendant la main à M. de Rochegune.—Au nom de +M. de Lancry, au nom de notre gratitude éternelle, recevez l'assurance +d'une amitié non moins vive que la vôtre. Par cette courageuse +révélation, vous nous aurez sauvé de bien des malheurs. Jamais, oh +jamais! nous ne pourrons l'oublier.</p> + +<p>M. de Rochegune prit respectueusement la main que je lui offrais, la +serra cordialement dans les siennes et me dit avec émotion:</p> + +<p>—Par la mémoire sacrée de mon père, je prends ici l'engagement d'être +pour vous le frère... l'ami le plus dévoué... Le voulez-vous? Me +croyez-vous digne de cette amitié, madame?</p> + +<p>—Elle nous honore trop tous deux pour que nous ne la contractions pas +avec joie et fierté,—lui dis-je.</p> + +<p>On frappa à la porte.</p> + +<p>Blondeau entra.</p> + +<p>—Que voulez-vous? lui dis-je.</p> + +<p>—Madame,—reprit-elle en regardant attentivement M. de Rochegune,—je +viens de recevoir une lettre qu'on me dit de remettre sans délai à M. le +marquis de Rochegune.</p> + +<p>Elle me présenta une lettre, je la donnai à M. de Rochegune; il s'écria:</p> + +<p>—Elle est de M. de Mortagne. Je lui avais laissé un mot chez moi dans +le cas où il arriverait, le prévenant que j'étais chez vous, madame... +Me permettez-vous de lire cette lettre? elle peut vous intéresser.</p> + +<p>Je fis un signe de tête à M. de Rochegune; il ouvrit la lettre et la +lut.</p> + +<p>—Madame,—me dit tout bas Blondeau en me montrant M. de Rochegune,—je +reconnais sa voix... c'est lui...</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—C'est la personne qui venait savoir de vos nouvelles de la part de M. +de Mortagne.</p> + +<p>—Que dis-tu?</p> + +<p>—Aussi vrai que le bon Dieu est au ciel, c'est lui, madame; je suis +sûre de ne pas me tromper; c'est sa voix, vous dis-je.</p> + +<p>Pendant que Blondeau me parlait, j'examinai les traits de M. de +Rochegune; ils prirent tout à coup l'expression d'une anxiété +profonde... Je ne pus m'empêcher de m'écrier:</p> + +<p>—Qu'avez-vous, monsieur? M. de Mortagne...</p> + +<p>—Il faut que je le rejoigne à l'instant... madame... Nous allons +quitter Paris... pour quelque temps; il est sur la voie d'une abominable +machination,—me dit-il sans s'expliquer davantage.</p> + +<p>—Et ce complot, qui menace-t-il?—m'écriai-je.</p> + +<p>—Pouvez-vous me le demander, madame?... vous... vous!</p> + +<p>—Et Gontran, et mon mari?</p> + +<p>—M. de Mortagne vous recommande avant tout de ne pas le quitter; s'il +voyage, de voyager avec lui; mais avant tout et surtout, pour son salut +et pour le vôtre, de ne jamais vous séparer de lui un seul instant.</p> + +<p>—Mon Dieu!... mon Dieu!... et qui soupçonne-t-il? de quoi avons-nous +tant à craindre?</p> + +<p>—Est-il besoin de vous le dire, madame? de M. Lugarto. L'immense +fortune de cet homme met à sa disposition des ressources inconnues; il +est aussi rusé que méchant. M. de Mortagne, pour contreminer ses +projets, s'est absenté ou a feint de s'absenter de Paris depuis quelque +temps.</p> + +<p>—Mais, monsieur, vous me laissez dans une mortelle inquiétude!</p> + +<p>—Voyez la lettre de M. de Mortagne; il m'écrit à la hâte et ne +m'instruit d'aucune particularité: tant que durera l'absence de madame +de Richeville, il ne pourra vous donner de ses nouvelles, car c'est +seulement par son entremise qu'il pourrait vous écrire. Il craint que +plusieurs de vos gens ne soient gagnés, et la moindre indiscrétion sur +ses desseins les ferait avorter; il est donc obligé d'agir dans l'ombre +et dans le silence... Adieu, madame, je m'en vais plus rassuré. Si M. de +Mortagne croit que je puisse vous assister dans la justification que +vous provoquerez, j'aurai l'honneur de venir vous en instruire, sinon +persistez dans le projet que je vous ai indiqué; lui seul peut couper le +mal dans sa racine et confondre les méchants... Mais, j'y songe, pour +remédier à mon absence, j'écrirai à M. de Lancry tout ce que je vous ai +dévoilé, l'autorisant à se servir de ma lettre. Adieu, madame. M. de +Mortagne me dit que chaque minute est comptée... Espoir et courage; vous +avez des ennemis bien acharnés.</p> + +<p>—Mais nous comptons deux amis bien précieux,—dis-je à M. de +Rochegune.—Adieu, monsieur; vous entreprenez une noble tâche. Dieu vous +soutiendra.</p> + +<p>M. de Rochegune sortit.</p> + +<p>—C'est lui, madame, qui a été assailli, blessé, j'en suis sûre,—me dit +Blondeau.—Avez-vous remarqué combien il était pâle et la cicatrice que +ses cheveux cachaient à peine.</p> + +<p>—Tu te trompes,—lui dis-je.</p> + +<p>—Oh! madame, sa voix est trop douce pour que je ne la reconnaisse pas.</p> + +<p>Le valet de chambre ouvrit la porte et annonça M. le comte de Lugarto.</p> + +<p>Blondeau sortit.</p> + +<p>Je me trouvai seule avec cet homme.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="D-CHAPITRE_XII" id="D-CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h3> + +<h4>L'AVEU.</h4> + +<p>En voyant entrer M. Lugarto chez moi, je fus sur le point de me retirer; +mais, me rappelant les conseils de M. de Rochegune, je contins mon +indignation.</p> + +<p>Il dut lire sur mon visage une partie des émotions violentes qui +m'agitaient et que je réprimais avec peine.</p> + +<p>Assise près d'une croisée, je regardais dans le jardin en attendant que +M. Lugarto prît la parole.</p> + +<p>Après un assez long silence, il s'assit à côté de moi et me dit +brusquement:</p> + +<p>—Vous avez été très-malade; j'ai été bien inquiet de vous; cela m'a +fait une peine que vous ne sauriez croire.</p> + +<p>—Je sais, monsieur, tout l'intérêt que vous me portez,—lui dis-je en +souriant avec amertume.</p> + +<p>—Vous me haïssez donc toujours?</p> + +<p>—Monsieur...</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! pourquoi le nier? Pourtant, que vous ai-je fait?</p> + +<p>—Je n'ai pas à répondre à de pareilles questions, monsieur!</p> + +<p>—Mais, enfin, on dit aux gens ce que l'on a contre eux. Depuis que vous +êtes à Paris, j'ai toujours tâché de vous être agréable.</p> + +<p>—Cette peine était inutile, monsieur.</p> + +<p>—Je m'en suis bien aperçu, et de reste! Vous n'avez répondu à mes +soins, à mes prévenances, que par le mépris.</p> + +<p>—Vous auriez dû voir par là, monsieur, que ces soins, que ces +prévenances ne pouvaient m'agréer.</p> + +<p>—Mais pourquoi cela, encore une fois? Vous ne me répondez pas. Était-ce +donc vous insulter que d'avoir pour vous des attentions que toute femme +accueille, sinon avec gratitude, du moins avec complaisance?</p> + +<p>Je levai les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de l'exécrable +duplicité de cet homme.</p> + +<p>M. Lugarto fit un mouvement d'impatience; il reprit en tachant de donner +à sa voix aigre un accent affectueux et insinuant:</p> + +<p>—Voyons, ne soyez pas aussi méchante, causons en bons amis; oui, car je +suis votre ami, quoique vous ayez tout fait jusqu'ici pour m'irriter +contre vous; mais je ne sais pas comment... vous m'avez ensorcelé! Moi +qui me souviens toujours du mal qu'on me veut, et qui sais prouver que +je m'en souviens, je ne puis vous garder rancune, je vous pardonne tout. +C'est qu'aussi vous exercez sur moi une influence incroyable! D'abord je +n'ai rien compris à cette influence, puis peu à peu j'ai reconnu... mais +vous allez encore vous fâcher... En vérité, moi qui ne suis pas un +écolier, moi qui connais les femmes, pour la première fois de ma vie... +j'hésite... à vous dire... car vous avez un air si froid, si hautain, +que... Allons, de mieux en mieux. Si vous me toisez avec cette +figure-là, ce n'est pas le moyen de me décider à parler.</p> + +<p>Je regardai M. Lugarto si fièrement, avec une expression de mépris si +écrasant, que, malgré son audace, il s'interrompit un moment; mais, +rougissant bientôt de s'être laissé déconcerter, il reprit:</p> + +<p>—Après tout, je suis stupide; je ne vous apprendrai rien que vous +n'ayez depuis longtemps deviné: les femmes ne sont pas aveugles, elles +sont les premières instruites des sentiments qu'elles inspirent... Eh +bien! je vous aime, oui... je vous aime avec passion.</p> + +<p>M. Lugarto dit ces derniers mots d'une voix basse, émue, tremblante.</p> + +<p>Avertie par M. de Rochegune, je prévoyais cet insolent aveu; mon visage +resta impassible.</p> + +<p>M. Lugarto s'attendait sans doute à une explosion d'indignation de ma +part, il parut très-surpris de mon calme, de mon silence.</p> + +<p>—Oui, je vous aime à l'adoration,—reprit-il;—moi qui jusqu'ici n'ai +eu que des fantaisies, que des amours éphémères, je sens près de vous le +besoin de me fixer tout à fait. Si vous vouliez, nous arrangerions notre +vie à merveille... Maintenant je suis établi dans votre intimité, nous +pourrons mener l'existence la plus agréable... Mais vous ne me répondez +pas! Est-ce que cela vous fâche?</p> + +<p>—Continuez, monsieur, continuez.</p> + +<p>—De quel air vous me dites cela! Vous ne me croyez peut-être pas +capable de vous être à tout jamais fidèle? Vous avez tort, voyez-vous. +J'ai joui de la vie et de tous ses plaisirs, avec trop d'excès +peut-être; je serais charmé de pouvoir me reposer dans une affection +bien douce, bien paisible. Mon caractère, qui est souvent détestable, je +l'avoue naïvement, y gagnerait beaucoup, vrai... Je suis sûr que, si +vous vouliez vous en donner la peine, vous pourriez me rendre bien +meilleur que je ne le suis. Voyons, essayez, qu'est-ce que cela vous +fait? je vous aimerai tant! Oh! vous ne savez pas ce que c'est que +d'être aimée par un homme qui méprise tous les autres hommes!... Vous +ferez de moi tout ce que vous voudrez... et l'on dira partout:—Voyez +donc l'empire de madame de Lancry! elle a su fixer, adoucir, assouplir +cet homme, le plus indomptable qu'il y ait au monde!!!</p> + +<p>Si je n'avais pas senti au brisement de mon cœur que je touchais à +une crise fatale de ma vie, et qu'un grand danger grondait sourdement +autour de moi et de Gontran, l'incroyable suffisance de cet homme, sa +fatuité cynique, dont le ridicule touchait à l'odieux, m'auraient fait +sourire de pitié; mais j'étais obsédée par de cruels pressentiments.</p> + +<p>M. Lugarto m'épouvantait; il me semblait que, malgré sa grossière +audace, il ne m'aurait pas parlé ainsi, à moi, s'il n'avait cru pouvoir +le faire presque impunément. Aussi, je lui dis en joignant les mains +avec frayeur:</p> + +<p>—Que se passe-t-il donc, monsieur, que vous osiez me parler ainsi?</p> + +<p>—Mon langage est tout simple pourtant... Mon Dieu! rassurez-vous... je +ne suis pas exigeant... je ne vous demande que des espérances pour +l'avenir, accompagnées d'un peu de confiance pour le présent. +Laissez-vous aimer, ne vous occupez plus du reste; seulement soyez assez +loyale pour me promettre de ne pas lutter contre le penchant qui +pourrait s'éveiller dans votre cœur en ma faveur. Voyons, avouez que +je vous parais fat en vous parlant ainsi; je parie que cela vous +choque?... Eh bien! vous avez tort... c'est le langage du véritable +amour... L'homme qui aime bien se sent toujours sûr de faire tôt ou tard +partager sa passion... Êtes-vous bizarre! Adoucissez donc ce regard +effarouché. Après tout, qu'est-ce que je vous demande? de vous laisser +être heureuse... Vous verrez, vous verrez... Mais répondez-moi donc... +au moins... Mathilde.</p> + +<p>En m'appelant ainsi, M. Lugarto s'approcha de moi; il voulut me prendre +la main.</p> + +<p>J'entendais ce langage ignoble et je croyais rêver; l'impudence de cet +homme m'était connue, et j'en vins presque à me demander si à mon insu +je n'avais pas mérité une pareille humiliation.</p> + +<p>Je me crus fatalement punie de n'avoir pas assez témoigné à M. Lugarto +l'aversion qu'il m'inspirait.</p> + +<p>Lorsqu'il voulut me prendre la main, la honte, le courroux, l'épouvante, +m'exaspérèrent, je me levai brusquement:</p> + +<p>—Sortez, monsieur!—m'écriai-je,—sortez! Le dégoût et le mépris +arrivent quelquefois à ce point que l'âme se révolte malgré les efforts +que l'on fait pour se contenir; je vous dis de sortir, monsieur!</p> + +<p>—Mais vous êtes donc sans pitié... sans cœur!...—s'écria M. +Lugarto.—Est-ce vous injurier que de vous aimer? car je vous aime, moi, +je vous jure que je vous aime. Si jusqu'ici je vous ai choquée, +contrariée, je vous en demande pardon, cela vient de ma mauvaise +éducation... Et puis, je n'ai pas été habitué à rencontrer souvent des +femmes comme vous... on m'a gâté... J'ai de mauvaises manières, je +l'avoue; d'un mot... d'un mot seulement un peu affectueux, vous auriez +pu me changer; il m'aurait été si doux de vous obéir! Et puis, je ne +savais que penser.... En vous voyant si indifférente à mes soins, je +croyais que vous n'en compreniez pas la signification; je ne savais +qu'imaginer pour vous faire entendre que c'était de l'amour. Quelquefois +j'étais tenté de m'éloigner, mais j'étais retenu malgré moi par le +charme qui vous entoure. Tenez... ayez non pas un peu d'intérêt, mais un +peu de pitié pour moi; donnez-moi un ordre, dites-moi de m'éloigner, +j'aurai la force de vous obéir: mais que je sache au moins que ce cruel +sacrifice me sera peut-être un jour compté. Répondez-moi... par grâce! +répondez-moi... Rien... rien... pas un mot... toujours ce regard de +haine, de mépris implacable! Ah! je suis bien malheureux!... et l'on +m'envie encore!—s'écria M. Lugarto.</p> + +<p>Deux larmes feintes ou vraies roulèrent sur ses joues livides; il cacha +sa tête dans ses deux mains.</p> + +<p>Si je n'avais pas été prévenue par M. de Rochegune des bruits odieux que +répandait cet homme, sans être aucunement touchée de sa douleur +apparente, j'y aurais cru peut-être. Je n'y vis qu'une insultante +hypocrisie: il me faisait horreur.</p> + +<p>Je m'avançai vers la porte pour sortir.</p> + +<p>M. Lugarto s'aperçut de mon mouvement, il se plaça devant cette porte.</p> + +<p>J'eus peur.</p> + +<p>Je revins précipitamment près de la cheminée afin de pouvoir sonner.</p> + +<p>—Vous voulez donc me réduire au désespoir?—s'écria-t-il d'une voix +altérée en joignant ses deux mains d'un air suppliant.—Oh! dites, +dites-moi seulement que vous me laisserez essayer de vous plaire, que +vous me permettrez de tâcher de vaincre l'éloignement que je vous +inspire; cela, rien que cela?—Et il tomba à mes genoux.</p> + +<p>Je sonnai précipitamment.</p> + +<p>M. Lugarto se releva.</p> + +<p>—Ah! c'est comme cela?—s'écria-t-il en devenant tout à coup livide de +rage;—rien ne vous fait, ni les prières, ni la tendresse, ni +l'humilité? Eh bien! j'emploierai d'autres moyens; c'est à genoux, +entendez-vous, femme orgueilleuse, c'est à genoux que vous me +supplierez d'avoir pitié de vous.</p> + +<p>Il y avait tant de confiance, tant de méchanceté dans l'accent de cet +homme, que je frissonnai d'épouvante.</p> + +<p>Un valet de chambre entra.</p> + +<p>—Dites à mes gens de s'en aller, dit M. Lugarto avec le plus grand +sang-froid et avant que j'eusse pu prononcer une parole.</p> + +<p>Rien ne paraissait plus simple que cet ordre. Le domestique sortit.</p> + +<p>J'étais si stupéfaite que je n'osai pas le retenir.</p> + +<p>M. Lugarto, qui avait un moment contenu sa colère, perdit toute mesure.</p> + +<p>Il devint hideux, ses yeux s'injectèrent, tout son corps trembla +convulsivement; ses lèvres décolorées se contractèrent par un +tressaillement nerveux.</p> + +<p>Je ne pouvais faire un pas, j'attendais avec anxiété quelque révélation +horrible.</p> + +<p>—Ah! vous voulez lutter avec moi! s'écria-t-il;—mais vous ne savez +donc pas ce que je puis, moi?... Vous avez pourtant vu que d'un mot j'ai +maté cette insolente princesse! Quant à cette belle duchesse, vous ne +savez pas les larmes de sang que lui coûte à cette heure son +impertinence à mon égard; vous ne savez pas que si je voulais... +entendez-vous, que si je voulais, je n'aurais qu'un mot à dire, un seul, +pour vous faire tomber évanouie de terreur... Ah! vous croyez que +lorsqu'un homme comme moi veut quelque chose... qu'il le veut en vain! +ah! vous croyez que je ne sais pas me venger de qui m'outrage! ah! vous +croyez que pendant que vous m'abreuviez de mépris et d'insultes, je ne +vous rendais pas mépris pour mépris, insulte pour insulte! J'aurais été +bien niais. Mais apprenez donc que, grâce à moi et à votre tante, que +j'ai su mettre de mon parti, vous êtes déjà perdue dans l'opinion +publique. Quoi que vous fassiez désormais, c'est une blessure incurable +faite à votre réputation! Le monde juge, condamne et frappe d'une honte +éternelle pour mille fois moins que cela! Mais apprenez donc que pour +compléter, que pour achever de rendre mes calomnies vraisemblables; la +princesse, par ma volonté, a fait des avances à votre mari; que +celui-ci, encore par ma volonté, vous est infidèle: c'est un fait avéré +pour tous... le monde dit que vous vous vengez de votre mari en le +trompant avec moi... Maintenant, je vous défie de détruire ces bruits, +ces apparences. Que vous le vouliez ou non, je serai là, toujours là, +toujours auprès de vous. Je vous épouvante, je vous fais horreur, tant +mieux! vous n'aurez qu'un moyen de vous délivrer de mon obsession. Je +suis blasé sur les succès trop faciles: j'aime mieux triompher, comme on +dit, par la terreur que par l'amour. Je vous vois d'ici suppliante... +éplorée... épouvantée... vos beaux yeux noyés de larmes... tant mieux! +vous en serez plus ravissante encore!</p> + +<p>En prononçant ces exécrables paroles, les yeux vitreux de cet homme +semblaient briller d'une férocité sauvage.</p> + +<p>Depuis quelques moments je l'écoutais machinalement, comme si j'avais +été le jouet d'un rêve affreux; tout à coup j'entendis du bruit dans +l'appartement de mon mari.</p> + +<p>C'étaient ses pas, il allait entrer dans le salon.</p> + +<p>Je joignis les mains en m'écriant:—Béni soyez-vous, mon Dieu!... le +voici.</p> + +<p>M. Lugarto me regarda avec étonnement.</p> + +<p>La porte s'ouvrit.</p> + +<p>M. de Lancry parut.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="D-CHAPITRE_XIII" id="D-CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h3> + +<h4>LE DÉFI.</h4> + +<p>A l'aspect de Gontran, mon premier mouvement fut de courir à lui et de +m'écrier:</p> + +<p>—Sauvez-moi!... sauvez-moi!...</p> + +<p>Mes traits bouleversés frappèrent Gontran; il s'écria en regardant M. +Lugarto:</p> + +<p>—Mathilde, qu'avez-vous? Au nom du ciel! qu'avez-vous?</p> + +<p>M. Lugarto se prit à rire aux éclats, et dit à M. de Lancry:</p> + +<p>—Ah çà! mon cher, savez-vous que votre femme est incroyable! Elle est +capable de prendre au sérieux une mauvaise plaisanterie.</p> + +<p>—Vous êtes un infâme!—m'écriai-je;—je n'ai aucun ménagement à +garder... En dévoilant votre conduite à mon mari, je n'expose pas ses +jours; vous n'oseriez pas vous battre avec lui, et lui ne daignerait pas +se battre avec vous.</p> + +<p>—Vous entendez, mon cher, comme elle me traite,—dit M. Lugarto à M. de +Lancry;—avouez que j'ai un bon caractère.</p> + +<p>—Trêve de plaisanterie, monsieur!—s'écria Gontran.—Je vois à +l'agitation, à la pâleur de madame de Lancry, qu'elle est péniblement +émue. Quelle que soit mon amitié pour vous, je ne souffrirai jamais que +vous oubliiez un moment le respect que vous devez à ma femme, monsieur.</p> + +<p>—Vous le prenez comme cela, mon cher? c'est différent,—dit M. +Lugarto;—n'en parlons plus, oublions cette folie, et songeons à autre +chose... Que faites-vous ce soir?</p> + +<p>—Vous l'entendez!—m'écriai-je,—cet homme vous dit d'oublier ce qu'il +appelle une folie! Il va vous demander votre main et vous trahir encore. +Non... non... mon noble, mon généreux Gontran, quoique votre âme +confiante et bonne doive souffrir de cette découverte, je vais tout vous +dire: il faut que cet homme que vous croyez votre ami soit démasqué; il +faut que là, devant lui, vous appreniez les bruits infâmes qu'il répand +sur vous, sur moi; il faut que vous sachiez, qu'ici, tout à l'heure, il +m'a déclaré son indigne amour, non pas comme une vaine galanterie... il +ment... non... non... D'abord il a parlé de son amour en suppliant... +avec des larmes dans les yeux, avec de douces et hypocrites paroles.</p> + +<p>—Monsieur!—s'écria Gontran en devenant pourpre de colère et en jetant +un regard furieux à M. Lugarto.</p> + +<p>—Écoutez-la donc jusqu'à la fin, mon cher; je vous répète qu'elle +s'indigne à tort, qu'elle prend sérieusement une mauvaise plaisanterie.</p> + +<p>—Et puis,—continuai-je,—lorsqu'il a vu le mépris, le dégoût qu'il +m'inspirait, alors sont venues les menaces de vengeance, les révélations +horribles... Le monde,—disait-il,—croyait que vous m'étiez infidèle, +Gontran; le monde,—disait-il encore,—croyait que je me vengeais de +votre abandon en aimant cet homme. Avez-vous dit cela, monsieur, +avez-vous dit cela?</p> + +<p>M. Lugarto sourit et haussa les épaules.</p> + +<p>—Monsieur Lugarto, prenez garde!—dit Gontran d'une voix sourde...—La +patience humaine a des bornes... et depuis longtemps... oh! bien +longtemps, je suis patient, voyez-vous.</p> + +<p>M. Lugarto baissa les yeux et ne répondit rien. Fière de sa confusion, +espérant m'en délivrer à jamais après cette scène cruelle, je continuai:</p> + +<p>—Mais cela n'est pas tout; il s'est joint à notre plus mortelle +ennemie, à mademoiselle de Maran, pour proclamer partout que vous, que +vous, mon noble Gontran... vous subissiez sa présence tout en la +maudissant... que les soins qu'il me rendait étaient tolérés par vous. +Et savez-vous pourquoi? parce que notre fortune était compromise par vos +dettes, et que vous aviez eu recours à l'argent de cet homme.</p> + +<p>Un moment je fus effrayée de l'expression de rage qui anima les traits +de Gontran.</p> + +<p>Il se leva, il saisit M. Lugarto par le bras et lui dit d'une voix +foudroyante:</p> + +<p>—Entendez-vous ce que dit ma femme, monsieur? l'entendez-vous?</p> + +<p>—Enfin, mon Dieu! nous serons délivrés de ce démon!—m'écriai-je en +joignant les mains.</p> + +<p>M. Lugarto était resté assis.</p> + +<p>Lorsque Gontran s'approcha de lui, il ne fit pas un mouvement; il se +dégagea froidement de l'étreinte de Gontran, le regarda fixement et lui +dit avec un calme sardonique dont je fus attérée:</p> + +<p>—Ah çà! mon cher, décidément vous êtes fou.</p> + +<p>—Je vous dis, monsieur, que ces bruits que vous répandez sont +infâmes... et que je ne souffrirai pas...</p> + +<p>—Vous ne souffrirez pas?—articula lentement M. Lugarto en riant d'un +rire sardonique.—Ah! ah!... ah! je le trouve charmant, ma parole +d'honneur; il ne souffrira pas! Ah çà! est-ce que par hasard vous vous +donnez les airs de me menacer, monsieur le vicomte de Lancry?</p> + +<p>—Oui... oui... quoi qu'il puisse arriver, une fois au moins je...</p> + +<p>—Quoi qu'il puisse arriver, vicomte?—s'écria M. Lugarto d'une voix +stridente, en interrompant mon mari.—Quoi qu'il puisse arriver... +Répétez donc cela.</p> + +<p>Gontran était dans une angoisse inexprimable: son beau visage, +douloureusement contracté, exprimait la haine, la rage, le désespoir; +mais on aurait dit qu'une mystérieuse influence empêchait l'explosion de +ces violents ressentiments.</p> + +<p>Ils éclatèrent. M. de Lancry s'écria en frappant du pied:</p> + +<p>—Eh bien! oui, oui! quoi qu'il puisse arriver, puisque vous me poussez +à bout, je vous insulterai, entendez-vous, je vous insulterai à la face +de tous; nous nous battrons, et je vous tuerai ou vous me tuerez; l'un +de nous maintenant est de trop sur la terre: cette existence m'est +insupportable... Si ce n'était la crainte de vous causer une joie +infernale, je me serais déjà délivré de cette vie qui m'est odieuse.</p> + +<p>Il y avait tant de désespoir dans ces paroles de Gontran, elles me +menaçaient d'un nouveau et si formidable malheur, que je me sentis +défaillir.</p> + +<p>—Vous ne m'insulterez pas et je ne me battrai pas avec vous,—reprit +froidement M. Lugarto.—Comme l'a dit madame, je ne l'oserais pas +d'abord, et puis vous ne le daigneriez pas... Mais revenons à votre +<i>quoi qu'il arrive</i>. Est-ce un défi?..... hein..... vicomte? Voulez-vous +qu'à l'instant, devant madame, je dise...</p> + +<p>—Arrêtez! oh! arrêtez! pas un mot de plus!—s'écria Gontran avec +effort;—par pitié... pas un mot!...</p> + +<p>Il retomba dans un fauteuil, mit sa main sur ses yeux en s'écriant d'une +voix étouffée:</p> + +<p>—O mon Dieu!... mon Dieu!...</p> + +<p>Je restai frappée de stupeur.</p> + +<p>—Allons donc... on a bien de la peine à vous convaincre, mon cher et +intime ami, qu'après tout je ne suis pas si diable que j'en ai +l'air,—reprit M. Lugarto.—Qu'est-ce que je demande? à vivre en paix +avec vous et avec votre femme, à réaliser le triangle équilatéral des +Italiens, en tout bien tout honneur s'entend... car vous êtes un vilain +jaloux, un Othello. Voyons... de quoi vous plaignez-vous? Admettez que +je fasse la cour à votre femme; que vous importe? Elle est vertueuse, +elle vous adore et elle m'exècre; voilà trois raisons pour une de vous +tranquilliser... une manière de Cerbère à trois têtes qui défend +suffisamment votre bonheur conjugal. Mais,—me dites-vous,—«le monde +jase, il croit que vous êtes au mieux avec ma femme.»—Eh! mon Dieu... +laissez le monde jaser; n'êtes-vous pas sûr de la fidélité de votre +femme?—Allons, vicomte, soyez philosophe, et n'attachez pas de prix à +de vaines paroles.—«Mais ce bruit, tout mensonger qu'il est, est +contrariant,»—me direz-vous encore.—C'est possible... mais, vous le +savez, de deux maux il faut choisir le moindre, et puisque les propos du +monde vous effrayent, songez donc, mon cher, à ceux qu'il ferait, le +monde... si je jasais, moi, sur certaines choses... si je disais +comment... à Londres...</p> + +<p>—Monsieur... oh! monsieur!...—s'écria Gontran d'un air suppliant.</p> + +<p>M. Lugarto me regarda en souriant d'un air ironique.</p> + +<p>—Vous voyez, voilà ce beau matamore souple comme un gant!... Vous qui +êtes la sagesse même, conseillez-lui donc d'être raisonnable. Tenez, je +vais finir en parlant comme un traître du mélodrame. Vicomte de Lancry, +vous êtes en ma puissance; vous ne pouvez m'échapper qu'en +m'assassinant ou qu'en vous suicidant. Or, je vous sais de trop bonne +compagnie pour recourir à de tels moyens. Ceci bien établi, passons. +Voyons, mon cher, oublions les rêveries de votre femme; vivons tous les +trois dans une douce intimité, comme par le passé; laissons dire le +monde, et jouissons de la vie, car elle est courte. Pourtant, comme on +ne m'insulte pas impunément, comme je tiens à me venger des mépris de +cette chère Mathilde, je veux la punir, et je la condamne à venir dîner +avec vous aujourd'hui chez moi pour célébrer sa convalescence. Nous +serons peu de monde... la princesse Ksernika, trois ou quatre femmes ou +hommes de nos amis. Ceci est sérieux, mon cher... vous entendez... <span class="smcap">je le +veux</span>... Madame de Lancry fera quelques façons; mais je vous laisse le +soin de décider ma belle ennemie. Vous ne manquerez pas d'excellentes +raisons à lui donner, j'en suis sûr.</p> + +<p>Je regardais Gontran avec stupeur; il ne disait pas un mot; il avait les +yeux fixes, la tête baissée sur sa poitrine.</p> + +<p>M. Lugarto se leva et ajouta:—Dites donc un peu, mes bons amis, comme +c'est bizarre! Qui est-ce qui dirait qu'à cette heure, dans un des plus +jolis hôtels du faubourg Saint-Honoré, par cette belle journée de +printemps, il se passe une de ces scènes incroyables qui feraient la +fortune d'un romancier?... C'est pourtant vrai... La vie du monde est +après tout beaucoup moins prosaïque qu'on ne le croit. Ah çà! à tantôt; +nous dînerons à sept heures. Vous essayerez un nouveau cuisinier; il +sort de chez le prince de Talleyrand; on en dit des merveilles. Ah! j'y +pense, vous renverrez votre voiture après dîner; nous irons tous à +Tivoli: il y a une fête charmante; on dit que madame la duchesse de +Berri doit y assister. Je tiens à y paraître avec vous, votre femme et +votre adorable princesse, vilain infidèle... Ainsi, c'est convenu; je +vous ramènerai chez vous, et avant que de rentrer nous irons prendre des +glaces chez Tortoni... Vous le voyez, je tiens absolument à continuer de +compromettre Mathilde, et je choisis bien mon théâtre, je crois... Ah +çà! mon cher, m'avez-vous entendu?... Hein!...</p> + +<p>—Oui, monsieur...—dit Gontran à voix basse.</p> + +<p>—Je compte donc sur vous et sur ma belle ennemie... Mais répondez-moi +donc... Je vous ai dit que je le voulais... cela doit vous suffire, je +pense.</p> + +<p>—Madame de Lancry et moi... nous irons dîner chez vous, +monsieur...—répondit Gontran avec un effort désespéré.</p> + +<p>M. Lugarto sortit en me jetant un regard de triomphe infernal.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="D-CHAPITRE_XIV" id="D-CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h3> + +<h4>EXPLICATION.</h4> + +<p>Après le départ de M. Lugarto, ni moi ni Gontran nous n'eûmes le courage +de dire un seul mot; je tombai dans un abîme de réflexions désolantes.</p> + +<p>Il était donc vrai, un mystérieux, un terrible secret mettait M. de +Lancry dans la dépendance de M. Lugarto.</p> + +<p>Pour la première fois, mon mari avait parlé de se tuer; cette horrible +pensée ne m'était jamais venue à l'esprit; je frémissais en songeant à +la résolution de Gontran.</p> + +<p>J'avais ressenti au cœur un coup bien douloureux lorsqu'il s'était +écrié, en s'adressant à M. Lugarto:—<i>Sans la crainte de vous coûter une +joie infernale, je me serais déjà tué.</i></p> + +<p>Hélas! et moi, il oubliait donc que je lui survivais?... Alors je me +reprochai amèrement d'être comptée pour si peu dans la vie de Gontran; +je me reprochai de l'avoir pour ainsi dire <i>mal aimé</i>.</p> + +<p>Ce n'était pas une vaine humilité de cœur, c'était conscience. Sans +doute, j'avais toujours été pour lui dévouée, prévenante, soumise, +passionnée; mais j'avais sans doute mal employé ces nobles sentiments, +puisqu'il pouvait mourir sans me regretter.</p> + +<p>De ce moment, j'acquis cette amère conviction, née de l'amour le plus +fervent et d'une profonde défiance de moi-même:—<i>L'on a toujours tort +de n'être pas aimée.</i></p> + +<p>Je m'attachai de toutes mes forces à cette conviction, paradoxale sans +doute; j'employai toutes les ressources de mon esprit, toute la +puissance de mon cœur à lui donner une irrécusable autorité.</p> + +<p>Elle me permettait de m'accuser et de pardonner à Gontran.</p> + +<p>Les femmes qui ont aimé avec cet aveuglement sublime, avec cette +magnifique abnégation de <i>soi</i> qui constitue la passion, comprendront le +bonheur qu'on a de saisir la moindre occasion d'excuser les cruautés de +celui qu'on chérit, lors même qu'on doit se sacrifier à cette +réhabilitation.</p> + +<p>Maintenant que les années, maintenant que le malheur ont mûri mon +jugement, il me semble qu'il faut peut-être attribuer aussi cette +opiniâtre indulgence à l'impérieux besoin que nous avons de justifier +notre choix à nos propres yeux, même au prix de nos plus chères +espérances.</p> + +<p>Une fois dans cette voie de défiance de moi, je me reprochai encore de +n'avoir pas su inspirer à Gontran assez de tendresse pour qu'il m'eût +appris le malheureux secret dont M. Lugarto faisait un si funeste abus.</p> + +<p>En voyant l'accablement de Gontran, j'en vins à me faire presque un +crime de m'être montrée si dédaigneuse envers M. Lugarto, de n'avoir pas +su mieux dissimuler mon aversion. Au lieu de s'exaspérer contre nous, +peut-être cet homme fût-il resté inoffensif.</p> + +<p>Je fus heureuse et pourtant presque épouvantée de cette dernière +réflexion.</p> + +<p>Telle était la formidable puissance de l'amour! Moi, si fière, surtout +depuis que j'appartenais à Gontran, je regrettais presque de m'être +conduite avec dignité envers le plus méprisable, le plus méchant des +hommes.</p> + +<p>Maintenant je m'étonne du silence prolongé que moi et Gontran nous nous +gardâmes après cette scène; mais les paroles de M. Lugarto établissaient +si nettement l'horrible dépendance de Gontran à son égard, que nous +devions rester quelque temps comme étourdis de ce coup écrasant.</p> + +<p>M. de Lancry tenait son visage caché dans ses deux mains.</p> + +<p>Je m'approchai de lui toute tremblante.—Mon ami...—lui dis-je.</p> + +<p>—Que voulez-vous encore?—s'écria-t-il brusquement et d'une voix +courroucée. Il redressa son front, qui me parut sombre et comme la nuit, +et me jeta un regard qui me fit pâlir.</p> + +<p>—Voilà où votre causticité, voilà où votre sotte pruderie nous ont +conduits! à une explication positive. Vous devez être satisfaite, +maintenant! Ma position envers Lugarto est claire et tranchée, j'espère?</p> + +<p>—Comment! Gontran, je devais écouter sans indignation les horribles +aveux de cet homme!... Mais mon honneur! mais le vôtre!</p> + +<p>—Eh, madame! qui vous parle de compromettre votre honneur et le mien? +Il y a un abîme entre une faute et une innocente coquetterie... Si vous +aviez eu l'ombre de perspicacité, aux premiers mots que je vous ai dit +sur Lugarto, vous auriez deviné que c'était un homme à ménager. Mais +non, malgré mes recommandations les plus expresses, vous avez vingt fois +pris à tâche de l'irriter. Blasé, méchant comme il est, il trouve un +affreux plaisir dans les contrariétés, dans les résistances... Quelques +banalités affectueuses de votre part nous en auraient débarrassés... +Mais vous l'avez piqué au jeu... Maintenant,—ajouta M. de Lancry avec +rage,—maintenant il est poussé à bout. Malgré moi je me suis laissé +aller à lui dire de dures paroles... Maintenant je sais qu'il vous fait +la cour, et il faut que je sois assez lâche pour ne pas le souffleter, +et pour aller ce soir, demain, tous les jours en public avec vous et +avec lui... Voilà ce dont vous êtes cause, madame.</p> + +<p>—Moi!... moi!...</p> + +<p>—Eh! oui, mille fois oui! Puisque vous étiez sûre de vous autant que je +le suis moi-même, il fallait, sans agréer ses soins, ne pas le repousser +brutalement; il fallait lui dire avec grâce et bonté que ses assiduités +vous compromettaient, et que puisqu'il voulait vous être agréable, il +devait commencer par vous obéir en cela. Il vous aurait écoutée; car, +ainsi vous ne lui ôtiez pas toute espérance, vous ne l'exaspériez pas... +Mais était-ce à moi à entrer dans de pareils détails? était-ce à moi à +vous dire le rôle que vous deviez jouer dans cette circonstance? Ne +deviez-vous pas m'épargner ce soin à la fois humiliant et ridicule? Si +vous m'aimiez pour moi, je n'aurais pas eu besoin de vous dire tout +cela... Il ne suffit pas d'être une femme de bien, de faire parade de sa +vertu,—ajouta-t-il en souriant avec amertume;—il faut encore tâcher de +ne pas mettre son mari dans une position dont il ne puisse sortir que +par le déshonneur, ou par un crime... Entendez-vous, madame?</p> + +<p>—Grand Dieu!... Gontran!</p> + +<p>—Vous parliez d'obligations d'argent... je donnerais ma vie pour n'en +avoir pas d'autres... envers lui; car sachez-le donc, malheureuse femme, +il tient entre ses mains plus que ma vie... entendez-vous, plus que ma +vie... Maintenant, comprenez-vous?</p> + +<p>—Je comprends, mon Dieu! je comprends... Pardonnez-moi, Gontran, soyez +bon; tout à l'heure, je me suis dit aussi que j'avais tort. Vous le +savez, avant ma maladie, j'ai pris la résolution de vous aimer pour +vous; cette résolution je la tiendrai toujours, mon ami... Notre +position est horrible... Ce secret, je ne vous le demande pas; non, non; +mais enfin que faut-il faire?</p> + +<p>—Aller ce soir à ce dîner d'abord, puis à cette fête...</p> + +<p>—Soit, nous irons... nous irons... Oh! vous verrez, j'aurai du courage. +Je parlerai à cet homme sans lui témoigner mon aversion. S'il le faut, +je lui sourirai. Le monde interprétera ma conduite comme il le voudra... +Peu m'importe, pourvu qu'aux yeux de Dieu et de vous, je n'aie pas à +rougir... Gontran, j'ai plus de résolution que vous ne le pensez. +Voyons, regardons notre position bien en face... Cet homme peut vous +perdre; je l'abhorre autant que je vous aime, Gontran; je pourrai bien, +je vous le promets, cacher l'horreur qu'il m'inspire... mais enfin s'il +persiste, si un jour il me dit... à moi... car cet homme ose tout:—Ce +secret qui peut perdre votre mari, je le dévoile, si vous ne m'aimez +pas?...</p> + +<p>Gontran rougit d'indignation et s'écria:</p> + +<p>—Je le tuerai... et me tuerai après!</p> + +<p>—Cet homme avait donc raison... mon ami... un crime ou le suicide... +Allons... c'est bien... En tout cas vous ne mourrez pas seul. Voici donc +nos chances les plus terribles... Maintenant écoutez-moi... Ce matin M. +de Rochegune est venu me faire ses adieux; il a reçu ici une lettre de +M. de Mortagne. Ne prenez pas cet air courroucé, Gontran; notre position +est bien triste, et M. de Mortagne est peut-être notre seul ami. Il +sait, je ne sais comment... que M. de Lugarto a de funestes desseins sur +vous, sur moi. Il est parti, dit-il, de Paris pour les déjouer; il me +fait surtout recommander de ne jamais vous quitter si vous voyagiez. +Tout ceci est bien vague, sans doute; mais enfin il est toujours +consolant de penser que nous avons des amis qui veillent sur nous.</p> + +<p>—Et M. de Mortagne aura bien à faire pour que j'oublie ses lâches +insultes!—s'écria Gontran.</p> + +<p>—Ce qu'il faudra faire pour cela, mon ami, il le fera de grand cœur, +croyez-le.</p> + +<p>—Mais au fait... il ne s'était pas trompé; il vous avait prévenue que +je vous rendrais très-malheureuse,—dit Gontran avec une irritation +continue,—vous devez reconnaître la justesse de ses prévisions.</p> + +<p>—Mon ami,—dis-je en tâchant de sourire,—sans doute j'aime beaucoup M. +de Mortagne, mais je suis forcée, en cette occasion, de lui donner tort; +ce n'est pas vous, c'est cet homme implacable qui me rend si +malheureuse! Tant que vous avez été libre, ne m'avez-vous pas comblée de +toutes les félicités possibles? Avant mon mariage ne vous ai-je pas dû +de beaux jours tout rayonnants d'amour et d'espérances?</p> + +<p>—Et ces espérances ont été bien trompées... n'est-ce pas?</p> + +<p>—Gontran... vous savez bien qu'il n'en est rien. N'ai-je pas goûté un +bonheur idéal dans notre retraite de Chantilly? Qui est venu nous +arracher de cet éden? cet homme odieux! Son arrivée n'a-t-elle pas été +le signal de nos chagrins! Ne sais-je pas maintenant qu'en rendant des +soins à cette femme dont j'étais si jalouse, vous obéissiez encore à +l'influence de cet homme? N'avait-il pas besoin, pour ses affreux +projets, que vous eussiez l'air de m'être infidèle? Encore une fois, +Gontran, je ne vous accuse pas.</p> + +<p>—Vous êtes pourtant, et toujours et malgré tout, une noble et +excellente créature,—me dit Gontran en me regardant d'un air +attendri.—Ah! maudit soit le jour où j'ai écouté les avis de mon oncle +et de votre tante!... Quelle vie je vous ai faite, malheureuse enfant! +Ah! c'est affreux! Tenez, j'ai quelquefois horreur de moi-même.</p> + +<p>En disant ces mots, Gontran sortit violemment.</p> + +<p>Le malheur donne quelquefois une grande décision de caractère.</p> + +<p>Je résolus de suivre les ordres de Gontran, d'être affable pour M. +Lugarto. Maintenant que je ne suis plus sous le charme de l'amour que +m'inspirait M. de Lancry, ni sous l'impression de la terreur que +m'inspirait <i>son ami</i>, je puis à peine concevoir comment j'ai pu me +résigner à cette honteuse, à cette humiliante concession, après la scène +odieuse qui avait eu lieu le matin.</p> + +<p>Mais alors je n'hésitai pas; avant tout il fallait surtout gagner du +temps. M. de Mortagne agissait de son côté: peut-être espérait-il +trouver le moyen d'arracher Gontran à l'influence de M. Lugarto.</p> + +<p>Nous partîmes pour ce dîner, pour cette fête.</p> + +<p>Il faisait un temps magnifique; je me rappelle une circonstance puérile, +mais bizarre.</p> + +<p>Au coin de l'avenue de Marigny, notre voiture fut obligée de s'arrêter +quelques instants. Un pauvre, d'une figure hideuse et difforme, +s'approcha et demanda l'aumône.</p> + +<p>Gontran, je crois, ne l'entendit pas; le mendiant jeta sur nous un +regard de courroux et nous dit avec un geste menaçant, au moment où +notre voiture repartit:—Ces riches! ils sont bien fiers, ils sont si +heureux!</p> + +<p>Par un mouvement spontané, nous nous regardâmes, Gontran et moi, comme +pour protester contre cette accusation de bonheur.</p> + +<p>Hélas! pourtant, l'erreur de ce pauvre était excusable: il voyait une +jeune femme, un jeune homme, dans une brillante voiture, entourés de ce +luxe que le vulgaire prend pour le bonheur et qui cache souvent tant de +douleurs, tant de plaies incurables. Ce pauvre pouvait-il deviner les +chagrins dont nous étions navrés? et cette fête somptueuse à laquelle +nous nous rendions comme à un supplice avec une sourde et vague frayeur? +Que de tristes enseignements dans ces contrastes de l'apparence et de la +réalité!</p> + +<p>Nous arrivâmes chez M. Lugarto.</p> + +<p>Mon découragement, ma tristesse avaient fait place à une sorte +d'animation fébrile et factice. M. Lugarto nous reçut le sourire sur les +lèvres; il triomphait dans l'orgueil de son exécrable méchanceté.</p> + +<p>Sa maison, que je ne connaissais pas, était encombrée de toutes les +magnificences imaginables, mais entassées, mais accumulées sans goût. Au +milieu de ce chaos d'admirables choses, certaines mesquineries inouïes +dénotaient des instincts d'avarice sordide. Cette vaste et opulente +demeure, malgré ses proportions, manquait complétement d'élégance, de +noblesse et de grandeur.</p> + +<p>Nous y trouvâmes réunies les personnes que M. Lugarto nous avait +annoncées. De temps en temps je regardais Gontran pour prendre courage. +M. Lugarto parut frappé du changement qui s'était opéré dans mes +manières à son égard.</p> + +<p>Tout ce que je pus faire fut d'être pour lui d'une politesse presque +bienveillante; il en parut plus étonné que touché: il me considérait +attentivement, comme s'il eût douté de cette apparence; il fut pour moi +de la plus extrême prévenance.</p> + +<p>Gontran était placé auprès de la princesse Ksernika; soucieux, absorbé, +il répondait à peine aux coquetteries provocantes de cette femme.</p> + +<p>M. Lugarto me dit à voix basse et en sortant de table qu'il était le +plus heureux des hommes, puisque je semblais renoncer à mes injustes +préventions contre lui; qu'il regrettait amèrement son emportement du +matin, mais que je devais l'excuser en faveur de la violence d'un amour +dont il n'était pas le maître.</p> + +<p>—Hélas!—pensais-je en l'écoutant,—qui m'aurait dit, un jour, que +trois mois après mon mariage, après cette union qui était pour moi si +adorablement belle et sainte, je serais réduite à entendre de telles +paroles sans pouvoir témoigner ma honte, mon dégoût, mon indignation? +Oh! profanation! oh! sacrilége! un amour que j'avais rêvé si noble, si +grand, si pur!</p> + +<p>Après dîner, ainsi que l'avait voulu M. Lugarto, nous montâmes dans sa +voiture, lui, la princesse, Gontran et moi; nous allâmes à Tivoli. Mon +supplice continua.</p> + +<p>M. Lugarto me donnait le bras; mon mari donnait le sien à la princesse: +il y avait beaucoup de monde à cette fête; presque toutes les personnes +de la cour que leur service retenait à Paris y assistaient.</p> + +<p>J'étais restée assez longtemps malade; depuis quelques semaines je +n'étais pas allée dans le monde: aussi certaines nuances dans la manière +dont on m'accueillait, ainsi que M. de Lancry, me surprirent +sensiblement.</p> + +<p>Les hommes lui rendaient ses saluts d'un air froid et distrait; +quelques femmes auxquelles il parla lui répondirent à peine. M. Lugarto +fut, au contraire, accueilli comme d'habitude; son visage rayonnait. Je +crus voir que les hommes lui jetaient des regards d'envie et que +plusieurs femmes me montraient avec dédain.</p> + +<p>Les révélations de M. de Rochegune me vinrent à la pensée; je frissonnai +en songeant aux bruits ignominieux dont moi et Gontran nous étions +peut-être l'objet en ce moment, tant les apparences semblaient +accablantes...</p> + +<p>Je me sentis défaillir; je dis à M. Lugarto d'une voix suppliante:</p> + +<p>—Vous tenez notre destinée entre vos mains, monsieur, ayez pitié de +nous... sortons de ce jardin...</p> + +<p>—Voici, madame, la duchesse de Berri. Gontran ne peut se dispenser +d'aller la saluer, ni vous non plus,—me dit M. Lugarto.</p> + +<p>En effet, <i>Madame</i> était venue à cette fête; elle entrait alors sous une +tente où l'on dansait.</p> + +<p>Je repris un peu d'espoir. Lorsque j'avais été présentée à <i>Madame</i>, +après mon mariage, elle avait bien voulu m'accueillir avec cette grâce +touchante et cordiale qui n'appartenait qu'à elle.</p> + +<p>—«C'est un trésor que mademoiselle de Maran; en vérité; vous êtes plus +heureux que vous ne le méritez, monsieur de Lancry,»—avait-elle dit à +Gontran d'un air moitié souriant, moitié sérieux.</p> + +<p>Je pensais que <i>Madame</i>, en nous accueillant avec sa bonté accoutumée, +imposerait aux méchants propos du monde, et que, par habitude de cour, +toutes les personnes présentes modèleraient leur conduite envers nous +sur celle de <i>Madame</i>.</p> + +<p>Je pris le bras de Gontran; nous nous approchâmes de S. A. R.</p> + +<p>Mon cœur battait à se rompre.</p> + +<p>En nous voyant venir, les personnes qui accompagnaient <i>Madame</i> +s'écartèrent de façon à laisser un assez grand espace vide entre nous et +la princesse.</p> + +<p>Je vis avec frayeur la figure de <i>Madame</i>, d'une expression +ordinairement si bienveillante, se rembrunir tout à coup et devenir +hautaine et sévère.</p> + +<p>Malgré son assurance, M. de Lancry tressaillit légèrement. A peine +avait-il salué <i>Madame</i>, que S. A. R., après avoir regardé mon mari avec +un mélange de dédain glacial et de fierté révoltée, comme si elle eût +été indignée que nous eussions osé nous présenter devant elle, nous +tourna le dos sans lui dire un mot.</p> + +<p>M. de Lancry devint pâle de douleur et de rage. Il me fit tellement +pitié que j'eus la force de surmonter mes ressentiments. Je lui dis +d'une voix ferme:</p> + +<p>—Mon ami, pardonnez à <i>Madame</i>. Elle, toujours si bonne, si généreuse, +aura été involontairement surprise par les calomnies du monde... Venez, +venez... Pas un mot de ceci à M. Lugarto; ne donnons pas ce nouveau +triomphe à sa méchanceté.</p> + +<p>J'entraînai presque M. de Lancry.</p> + +<p>Un grand nombre de personnes curieuses de voir <i>Madame</i> l'avaient +suivie; nous pûmes cacher notre confusion dans la foule, et rejoindre M. +Lugarto et madame de Ksernika.</p> + +<p>—Il me semble que madame la duchesse de Berri vous a parfaitement +accueillis,—dit M. Lugarto avec ironie à M. de Lancry.</p> + +<p>—Oui... oui... fort bien,—dit Gontran en souriant d'un air contraint.</p> + +<p>Je donnais le bras à Gontran; son cœur battait si vite, si +violemment, que j'en sentis les pulsations. Je vis qu'il se contenait à +peine.</p> + +<p>—Je ne veux pas, mon cher, vous enlever plus longtemps à madame de +Ksernika,—dit M. Lugarto.</p> + +<p>Je me pressai contre Gontran; il me dit à voix basse:—Un moment +encore... donnez-lui le bras... je vous en prie.</p> + +<p>L'accent de sa voix me parut singulièrement altéré; il ajouta tout haut:</p> + +<p>—Et moi, mon cher Lugarto, je ne veux pas vous enlever plus longtemps +non plus à madame de Lancry; nous nous entendons à merveille. Mais ne +devions-nous pas aller prendre des glaces chez Tortoni, ce soir?</p> + +<p>—Sans doute,—répondit M. Lugarto. J'y pensais bien, mon cher, et je ne +vous aurais pas fait grâce de cette partie du <i>programme de notre +soirée</i>,—ajouta-t-il avec un sourire sardonique.</p> + +<p>—Ni moi non plus, mon cher,—reprit Gontran.</p> + +<p>J'étais désolée, je croyais cette malheureuse soirée terminée. Tout +Paris était à Tortoni; notre présence allait être une nouvelle occasion +de calomnies.</p> + +<p>En regagnant notre voiture, M. Lugarto me dit à voix basse:</p> + +<p>—Je n'ai pas été dupe de Lancry; la duchesse de Berri l'a reçu de la +manière la plus humiliante. J'ai vu cela aux figures rayonnantes des +personnes qui accompagnaient Son Altesse; car Gontran est aussi détesté +par les hommes que vous l'êtes par les femmes, tout cela grâce à vos +avantages naturels à tous deux. Vous le voyez bien, <i>la ville et la +cour</i>, comme on disait autrefois, croient que nous sommes ensemble du +dernier mieux... Vous n'avez donc plus maintenant à craindre pour votre +réputation... Laissez-moi donc vous aimer; vous verrez que je +parviendrai à me faire supporter... Déjà, ce soir, vous êtes mieux pour +moi... Tenez... je vous aime tant, que si vous le vouliez, vous pourriez +m'ôter tout pouvoir sur votre mari.</p> + +<p>Je ne répondis rien; nous montâmes en voiture, nous arrivâmes à Tortoni. +A mon grand chagrin, Gontran nous conduisit dans un salon au premier. +J'y reconnus plusieurs personnes qui avaient vu avec quel dédain +<i>Madame</i> avait accueilli mon mari. Ma confusion fut à son comble lorsque +je vis beaucoup de personnes nous regarder en souriant malignement.</p> + +<p>—Enfin,—dit Gontran,—le moment est venu...</p> + +<p>Ne sachant ce qu'il voulait dire, je le regardai. L'expression de son +visage me fit peur... Je me rappelle cette scène effrayante comme si j'y +assistais encore. Gontran était assis à côté de moi, il avait en face de +lui madame de Ksernika et M. Lugarto. M. de Lancry se leva tout à coup, +et dit à M. Lugarto d'une voix haute et vibrante de colère:</p> + +<p>—Monsieur Lugarto, vous êtes un misérable!...</p> + +<p>Celui-ci, stupéfait malgré son audace, ne sut que répondre. Plusieurs +hommes se levèrent vivement. Un profond silence régna dans le salon. Je +ne pus faire un mouvement... je croyais rêver. Gontran reprit:</p> + +<p>—Monsieur Lugarto, vous osez attaquer dans le monde la réputation de +madame de Lancry et faire entendre que je suis un mari complaisant, +parce que je vous ai certaines obligations; je vous dis ici bien haut +que vous êtes un infâme imposteur! Madame de Lancry vous a toujours +méprisé comme vous le méritez, et vous avez indignement abusé de +l'intimité qui existait entre nous pour donner une apparence à vos +lâches calomnies.</p> + +<p>La première, la seule idée qui me vint, fut que cet homme allait perdre +Gontran et révéler le funeste secret qu'il possédait.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu!—m'écriai-je en fondant en larmes:</p> + +<p>Deux ou trois femmes de ma société, que je ne connaissais cependant que +de vue, vinrent auprès de moi et m'entourèrent avec la plus touchante +sollicitude, tandis que plusieurs hommes s'interposaient entre Gontran +et M. Lugarto.</p> + +<p>Ce dernier, sa première stupeur passée, redoubla d'impudence; je +l'entendis répondre à M. de Lancry avec l'apparence d'une dignité +contrainte et offensée:</p> + +<p>—Je ne comprends pas, monsieur, le motif de vos reproches; je déclare +ici hautement que personne ne respecte plus profondément que moi madame +de Lancry, et j'ignore complétement les calomnies auxquelles vous faites +allusion. Quant aux obligations que vous pourriez avoir envers moi, je +ne sache pas que j'en aie dit un mot à personne... Votre attaque est si +violente, monsieur, votre accusation tellement grave, et surtout si +imprévue, car nous venons de passer la soirée ensemble, que je ne puis +l'attribuer qu'à une imagination passagère que je déplore sans me +l'expliquer.</p> + +<p>—Misérable fourbe!—s'écria Gontran, mis hors de lui par la fausse +modération et par l'infernale perfidie de la réponse de M. Lugarto.</p> + +<p>—Toutes les personnes ici présentes,—dit ce dernier,—comprendront, je +l'espère, dans quelle position nous sommes vis-à-vis l'un de l'autre, +monsieur, et qu'il est des injures qu'on doit savoir tolérer.</p> + +<p>—Et ceci, le tolérerez-vous?...—s'écria Gontran.</p> + +<p>Et j'entendis le bruit d'un soufflet.</p> + +<p>Il y eut un moment de tumulte, au-dessus duquel domina la voix de M. +Lugarto, qu'on entraînait, et qui s'écriait avec un accent de rage que +je n'oublierai jamais:</p> + +<p>—Offense pour offense, monsieur, nous sommes quittes. Demain, tout +Paris saura comment je me venge!...</p> + +<p class="c">FIN DU TOME DEUXIÈME</p> + +<hr class="full" /> + +<h1><a name="MATHILDE-3" id="MATHILDE-3"></a>MATHILDE</h1> + +<hr /> + +<h2>MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME</h2> + +<p class="cb">PAR</p> + +<h2>EUGÈNE SÜE.</h2> + +<p class="cb">PARIS<br />PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.</p> + +<hr /> + +<p class="cb">1845</p> + +<h3><a name="TOME_TROISIEME" id="TOME_TROISIEME"></a>TOME TROISIÈME.</h3> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="E-CHAPITRE_I" id="E-CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<h4>UNE VISITE.</h4> + +<p>Je passai une nuit terrible.</p> + +<p>A peine M. de Lancry m'eut-il ramenée chez moi, que je tombai dans une +crise nerveuse qui m'ôta toute connaissance.</p> + +<p>Je ne me souviens pas de ce qui se passa pendant les longues heures +qu'elle dura. Elle cessa vers les quatre heures de l'après-midi.</p> + +<p>Ma pauvre Blondeau était assise à mon chevet et pleurait +silencieusement. Je portai les mains à mon front comme pour rassembler +mes souvenirs. En me rappelant la scène de la veille, je ne doutai pas +qu'un duel n'eût eu lieu.</p> + +<p>Hélas! c'était encore la moindre de mes terreurs. Lugarto pouvait +perdre Gontran. Peut-être cet homme avait-il parlé?</p> + +<p>—Où est M. de Lancry?—m'écriai-je.</p> + +<p>Blondeau me regarda avec une sorte de tendresse compatissante, et me +dit:</p> + +<p>—M. le vicomte est sorti ce matin, madame; puis il est rentré et +ressorti encore.</p> + +<p>—Et sans être blessé?—m'écriai-je.</p> + +<p>Blondeau parut très-étonnée.</p> + +<p>—Sans être blessé, madame... pas le moins du monde... S'il l'eût été, +il n'aurait pas pu se mettre... en route.</p> + +<p>—En route... que dis-tu?</p> + +<p>—M. le vicomte, en rentrant ce matin, a donné l'ordre de préparer son +nécessaire de voyage, une ou deux malles; et il est parti, emmenant son +nouveau valet de chambre, et en laissant cette lettre pour vous, madame.</p> + +<p>—Parti!... parti... sans moi. Et les avertissements de M. de +Mortagne!—m'écriai-je.—Il y a là quelque chose de bien fatal...</p> + +<p>J'ouvris en hâte la lettre de Gontran.</p> + +<p>En quelques lignes il m'apprenait qu'à la suite de la scène de la +veille, une rencontre avait eu lieu entre lui et M. Lugarto, que ce +dernier était légèrement blessé. Mon mari se voyait obligé, me +disait-il, de faire une absence de quelques jours seulement pour +terminer l'affaire importante que je savais! il regrettait beaucoup de +me laisser seule, mais je devais comprendre combien étaient graves et +décisives les démarches qu'il allait tenter.</p> + +<p>—Et par quelle barrière est sorti M. de Lancry? Quelle route a-t-il +prise?—demandai-je à Blondeau. Car, désirant obéir aux recommandations +expresses de M. de Mortagne de ne jamais me séparer de Gontran, je +voulais le rejoindre.</p> + +<p>—Je n'en sais rien, madame.</p> + +<p>—Il faut envoyer à l'instant à la poste aux chevaux savoir quelle route +M. de Lancry a suivie; grâce à ces mêmes renseignements, pris de relais +en relais, je pourrai peut-être l'atteindre. Nous allons partir... à +l'instant... Tu m'accompagneras...</p> + +<p>—Partir, madame, dans l'état où vous êtes? mais c'est impossible.</p> + +<p>—Je te dis qu'il le faut... Tu ne sais pas combien cela est important.</p> + +<p>—Comment faire alors, madame, pour savoir où es allé M. le vicomte? il +n'est parti ni dans sa voiture, ni en poste: il a fait venir un fiacre, +et y est monté avec son valet de chambre.</p> + +<p>—Mon Dieu!... mon Dieu!—m'écriai-je avec désespoir.</p> + +<p>Je ne comprenais rien au brusque départ de Gontran, je redoutais quelque +perfidie de M. Lugarto.</p> + +<p>J'envoyai Blondeau s'informer si ce dernier était à Paris; on lui +répondit qu'il y était, que sa blessure avait assez de gravité, et qu'il +ne pouvait pas sortir de quelques jours.</p> + +<p>J'étais en proie à une mortelle inquiétude. Je frémissais en songeant +que M. de Mortagne avait pour ainsi dire prévu cette absence de Gontran, +puisqu'il m'avait expressément recommandé de ne pas quitter M. de +Lancry.</p> + +<p>En vain Blondeau interrogea ceux de nos gens qui avaient assisté au +départ de mon mari, je ne pus recueillir le moindre renseignement.</p> + +<p>Je passai la fin de la journée et la nuit suivante dans d'inexprimables +angoisses. Je ne pouvais comprendre comment M. Lugarto n'avait pas +exécuté sa menace de perdre Gontran; peut-être l'avait-il fait: +peut-être mon mari, parti précipitamment pour échapper aux suites de +cette révélation, n'avait pas voulu m'effrayer.</p> + +<p>Je ne savais qui interroger pour être éclairée à ce sujet.</p> + +<p>Je me décidai à aller, quoi qu'il m'en coûtât, chez mademoiselle de +Maran. Elle, plus que personne, devait m'instruire de ce que je voulais +savoir, car elle recueillait avec empressement les bruits odieux qui +nous concernaient.</p> + +<p>Je me disposais à me rendre chez ma tante, lorsqu'on l'annonça.</p> + +<p>En toute autre circonstance, cette visite m'eût été odieuse. Je +remerciai presque le ciel de m'envoyer mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Pourtant, lorsque je vis l'air ironique et satisfait de ma tante, je +regrettai le vœu que j'avais formé.</p> + +<p>—Eh bien!... eh!...—me dit-elle—qu'est-ce qu'il y a donc? Du trouble +dans votre ménage, chère petite? dans ce modèle des jolis ménages +commodes et faciles? On parle de tragédies... qui, j'en suis sûre... ne +sont que des comédies... heureusement.</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que vous voulez dire, madame; à cette heure, je suis +horriblement inquiète de M. de Lancry, je ne l'ai pas revu depuis la +scène cruelle qui au moins aura fait tomber les calomnies dont M. de +Lancry et moi nous étions l'objet.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites donc là, ma chère petite? vous croyez qu'elle +a été d'un bon effet, cette scène à Tortoni! Ah çà! est-ce que vous êtes +folle?</p> + +<p>—Je crois, madame, que les honnêtes gens qui auront entendu M. de +Lancry prouver si nettement l'infamie de M. Lugarto, ne se feront plus +l'écho de bruits encore plus ridicules qu'ils ne sont odieux; si +personne à l'avenir ne nous défend, personne du moins ne nous attaquera.</p> + +<p>—Laissez-moi donc tranquille avec vos preuves: il n'a rien prouvé du +tout, votre mari! est-ce qu'on a été dupe de cette comédie-là?</p> + +<p>—Une comédie! madame, une comédie!</p> + +<p>—Mais certainement; est-ce que M. Lugarto pouvait répondre autrement +qu'il a fait à l'apostrophe sauvage de Gontran?... Est-ce que devant +tout le monde il pouvait avouer que vous aviez eu des préférences pour +lui?... Ainsi, chère petite, vous avez la bonhomie de vous croire +blanche comme neige et votre mari aussi, parce que M. Lugarto aura +proclamé votre innocence à la face du lustre de Tortoni? Mais le simple +savoir-vivre l'obligeait à agir ainsi. Il faudrait être un vilain, un +croquant, pour se conduire autrement. Je ne suis pas suspecte, moi: je +trouve ce Lugarto bête comme une oie à l'endroit de sa titulature et de +<i>ses étoiles d'or en champ d'argent</i>; mais je dois avouer avec tout le +monde que, dans cette occasion-là, il s'est conduit avec toute sorte de +réserve, de mesure et une dignité non pareille... Est-ce que pour vos +beaux yeux il ne s'est pas laissé menacer, injurier, presque assommer +par votre mari, sans proférer une plainte, et au contraire en défendant +votre réputation? Allons donc!... Galaor et Orondate sont des monstres +de cynisme et de fatuité... auprès de ce pauvre Lugarto.</p> + +<p>Je ne trouvais pas une parole à répondre à mademoiselle de Maran. +J'avais déjà une si triste expérience de la méchanceté du monde que je +ne doutai pas que la conduite de M. de Lancry et de M. Lugarto ne pût +être interprétée ainsi que le disait ma tante.</p> + +<p>Je laissai retomber avec accablement ma tête sur ma poitrine.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran, fière de son triomphe, continua avec une joie +cruelle.</p> + +<p>—Ce qu'il y a de pis pour Gontran, c'est que, par là-dessus, le Lugarto +s'est très-bien conduit dans le duel; il a été blessé, l'honneur est +satisfait, comme l'on dit; sans compter qu'à la rigueur ce bel +archimillionnaire aurait pu parfaitement refuser à Gontran de se battre +avec lui... vu que votre mari a, dit-on, l'inconvénient de lui devoir +énormément d'argent. Or, entre nous, c'est une drôle de manière de payer +ses dettes que de vous rembourser d'un bon coup d'épée... Mais, puisque +le Lugarto s'arrange de cette monnaie-là, tout est dit. Seulement cela +prouve qu'il vous aime d'une furieuse force... et même, depuis sa +blessure, il ne parle de vous qu'avec des roucoulements de fidèle berger +les plus touchante du monde; je vous en avertis.</p> + +<p>—Ainsi, madame... depuis cette scène, moi et M. de Lancry... nous +sommes tombés encore un peu plus bas dans l'opinion du monde?—dis-je +avec un calme qui étonna mademoiselle de Maran;—et M. Lugarto inspire, +au contraire, le plus touchant intérêt?</p> + +<p>—Vous parlez d'or, chère petite! Cela est ainsi, ni plus ni moins; +aussi vous m'en voyez tout émue, toute bouleversée. Je venais +dare-dare... vous avertir et vous dire, un peu tardivement peut-être +(mais mieux vaut se repentir tard que jamais), que j'étais désolée +d'avoir consenti à votre mariage avec Gontran. Qui est-ce qui se serait +jamais attendu à cela de lui? Savez-vous qu'après tout ce Mortagne, avec +son cerveau fêlé, ne manquait pas d'une certaine judiciaire au moins? +Mais on a eu beau faire et beau dire, il n'y a pas eu moyen de vous ôter +ce beau mari-là de la tête, pauvre petite! Eh! penser qu'après quatre +mois à peine de mariage, vous voilà déjà avec un mari méprisé, ruiné, +infidèle! Tenez... c'est à fendre le cœur! Je sais bien que vous me +répondrez à ça que la conduite de votre infidèle vous a donné le droit +d'user de représailles, et que ce Lugarto ne manque pas d'agréments, +malgré sa figure de cire jaune, ses épilepsies et sa manie de +tilulature; c'est égal, quand on me parle de votre goût pour lui, je me +révolte... je m'indigne...</p> + +<p>—Vraiment, madame...</p> + +<p>—Vraiment... mais comme vous prenez bien ce que je vous dis! ça n'a pas +l'air de vous émouvoir du tout!</p> + +<p>—Non, madame... vous le voyez... je suis très-calme... je suis touchée +même du sentiment qui vous dicte les consolations que vous venez me +donner...</p> + +<p>—Et vous avez bien raison d'en être touchée, mais je vous disais que, +lorsqu'on me parlait de votre goût pour ce Lugarto, je me révoltais, je +disais aux méchantes langues: Vous seriez furieusement interloqués, tous +tant que vous êtes, si vous saviez le pourquoi et le comment du goût du +cette petite vicomtesse de Lancry pour M. Lugarto... il y a dans cette +jeune femme-là, voyez-vous, une manière d'abnégation courageuse, dans le +goût des femmes héroïques de l'antiquité, quelque chose comme une +mixture de Portia et de la mère des Gracques... Mais c'est vrai ce que +je vous dis là... A vous voir à cette heure si calme, est-ce qu'on +pourrait seulement penser que votre mari vous rend la plus malheureuse +des femmes, et qu'à tort ou à raison votre réputation et la sienne sont +à jamais perdues? Ah çà, mais dites-moi donc, maintenant j'y pense... si +c'est à tort qu'on vous accuse, comme ça doit être affreux pour vous!</p> + +<p>—Écoutez, madame,—dis-je à mademoiselle de Maran avec un sang-froid +qui la confondit,—vous êtes venue ici pour jouir de votre triomphe, +pour voir si vos prévisions s'étaient bien accomplies, si la jeune femme +était aussi malheureuse que la jeune fille, que l'enfant l'avait été... +n'est-ce pas, madame?</p> + +<p>—Allez toujours, je vous répondrai plus tard... C'est étonnant comme +vous êtes perspicace.</p> + +<p>—Eh bien! madame, je vais vous porter un bien terrible coup... Je vais +d'un seul coup me venger, me cruellement venger de tout le mal que vous +m'avez fait, de celui que vous avez voulu me faire.</p> + +<p>—C'est étonnant... vous ne m'effrayez pas du tout, chère petite.</p> + +<p>—Regardez-moi bien en face, madame; écoutez bien l'accent de ma voix, +remarquez bien l'expression de mes traits... vous si pénétrante, vous +verrez si je mens.</p> + +<p>—Au fait... au fait,—dit mademoiselle de Maran avec aigreur.</p> + +<p>—Eh bien! madame, j'aime Gontran autant que je l'ai jamais aimé... +entendez-vous?... Je l'aime avec passion, je l'aime plus encore +qu'autrefois, car il est malheureux... Cet amour-là, c'est ma force, +c'est mon courage, c'est ma consolation; grâce à cet amour, je suis déjà +sortie, meurtrie peut-être, mais souriante, des luttes les plus +cruelles... Grâce à cet amour, enfin, je défie l'avenir d'un front calme +et serein.</p> + +<p>Il y avait un tel accent de vérité dans mes paroles; mon visage, ranimé +par la puissance de mes convictions, était sans doute si radieux que +mademoiselle de Maran, ne pouvant cacher sa rage, s'écria:</p> + +<p>—C'est qu'elle est capable de dire vrai! C'est qu'il y a pourtant des +femmes assez imbéciles pour s'ensorceler ainsi d'un homme! Les vilaines +stupides, on les assommerait à coups de bûche, qu'elles s'écrieraient +encore avec toutes sortes de voluptés langoureuses, comme les +convulsionnaires du diacre Pâris:—<i>O douceur charmante!... ô +ravissement ineffable!</i></p> + +<p>Puis, revenant involontairement à ses habitudes d'autrefois, +mademoiselle de Maran me serra violemment le bras, en s'écriant:</p> + +<p>—Mais vous êtes donc aveugle, sotte ou folle?</p> + +<p>La colère de ma tante me fit du bien; mon amour pour Gontran était +compris; il pouvait, il devait me consoler de tout, puisque mademoiselle +de Maran était si furieuse de me le voir ressentir.</p> + +<p>—C'est à vous faire enfermer,—répéta ma tante.</p> + +<p>—Je l'aime, madame, je ne puis vous dire autre chose.</p> + +<p>—Elle me fera perdre la tête avec ses devises de mirliton sur tous les +tons: Je l'aime!!! je l'aime!!! je l'aime!!! Belle réponse! Vous +l'aimez, mais il vous a ruinée, mais il doit des sommes énormes à ce +Lugarto; mais, du moment où celui-ci en exigera le payement, vous serez +réduite à la misère.</p> + +<p>—Je partagerai cette misère avec Gontran, madame...</p> + +<p>—Mais il est déshonoré aux yeux du monde.</p> + +<p>—Il ne l'est pas aux miens.</p> + +<p>—Mais il vous méprise, mais il vous a laissé compromettre par ce +Lugarto.</p> + +<p>—Gontran est sûr de mon amour.</p> + +<p>—Il en est si sûr qu'il ne vous aime pas.</p> + +<p>—Mais je l'aime, moi, madame.</p> + +<p>Je ne sais avec quel accent je prononçai ces derniers mots, mais +mademoiselle de Maran frappa du pied et s'écria avec emportement:</p> + +<p>—Il faut que l'enfer s'en mêle: cet amour a tourné en folie; elle est +maintenant incurable.</p> + +<p>—Oui... oh! oui... vous l'avez dit, mademoiselle, c'est une folie, une +sainte, une noble folie du moins que celle-là! Elle concentre toutes les +forces de mon esprit, toute la puissance de mon âme sur Gontran. Ce qui +n'est pas lui n'existe pas pour moi... vivre de sa vie, si dure, si +pénible, si humiliante qu'elle soit... c'est mon seul vœu: vous avez +raison, je suis folle. Qu'est-ce que la folie, sinon un sentiment +exagéré aux dépens de tous les autres? Eh bien! oui... je suis folle... +comme les folles j'ai de ces souvenirs chéris, adorés, enivrants, qui +viennent à chaque instant luire à mon esprit, me transporter dans un +monde idéal; ces souvenirs sont ceux des jours ineffables que j'ai +passés près de lui, alors que j'étais si fière d'être belle et jeune, +parce qu'il aimait ma jeunesse et ma beauté.</p> + +<p>—Mais à cette heure il en est las et rassasié, de votre-beauté; quant à +votre jeunesse, bel avantage!... Vous n'en aurez que plus longtemps à +souffrir.</p> + +<p>—Vous ne pouvez comprendre ces questions de jeunesse et de beauté, +madame; ou plutôt vous ne les comprenez que trop, c'est ce qui cause +votre rage; mais le ciel est juste... il veut que vous connaissiez les +tourments de l'envie... Il vous a réservé un terrible supplice, celui de +me voir, malgré tout et à tout jamais heureuse, et par celui qui, selon +vous, devait causer mes plus cruels chagrins! Voyez-vous, madame, demain +il me dirait: Va-t'en... je te hais... qu'il ne pourrait pas arracher de +mon cœur ce trésor de souvenirs adorés dont je vivrais un siècle... +Quelque méprisant, quelque impitoyable que soit Gontran, il ne pourra +pas faire que le passé n'ait pas été le passé, un passé éblouissant +comme un rêve de fée... un passé dans lequel je me réfugierai dès que le +présent deviendra sombre et obscur.</p> + +<p>—Ah!... ah! qu'elle est donc surprenante et réjouissante avec son cher +petit passé!... Laissez-moi donc tranquille! Est-ce que ce n'est pas +pour votre argent qu'il vous a épousée? Vous auriez été laide et +méchante comme les sept péchés capitaux, qu'il vous aurait épousée tout +de même.</p> + +<p>—Aussi, madame, jugez donc combien je me suis trouvée heureuse d'être à +la fois riche, belle et dévouée!—Mais c'est intolérable, mais c'est +l'acharnement dans la frénésie qu'un tel amour!—s'écria mademoiselle de +Maran hors d'elle-même.—Mais, enfin, un jour il mourra; il faudra bien +qu'il meure, ce cher et bel adoré! Comment vous consolerez-vous alors? +Ah!... ah!... ah!... je vous prends sans vert! répondez à cela!</p> + +<p>—Dans ce monde, je prierai Dieu pour lui; dans l'autre, je le reverrai. +Madame, ma vie se passerait ainsi entre la prière et l'espérance...</p> + +<p>Mademoiselle de Maran se leva brusquement et s'écria:</p> + +<p>—Allons, c'est une gageure, un parti pris, un défi... dont je ne suis +pas dupe. Vous faites contre fortune bon cœur... vous êtes si +orgueilleuse!!... Vous crèveriez de désespoir et de rage... plutôt que +de pleurer devant moi!! C'est bien, ma mie, à votre aise. Vous êtes +heureuse, très-heureuse, superlativement heureuse, n'est-ce pas? Grand +bien vous fasse... Je me sentais disposée à être pitoyable pour vos +chagrins, mais je vous trouve d'un tempérament si robuste à l'endroit +des peines de cœur que je ne m'en occuperai plus... J'ai dû +charitablement vous prévenir de ce qu'on disait sur vous et sur votre +bel Alcindor; vous trouvez tout cela parfaitement simple et naturel: +rien de mieux. Seulement, maintenant n'attendez pas de moi que je vous +défende ou que je vous plaigne le moins du monde... Nous verrons où +cette belle obstination vous conduira...</p> + +<p>Mademoiselle de Maran partit furieuse...</p> + +<p>J'étais radieuse de ma fermeté et de l'espèce de révélation que je +devais à la visite de mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Peut-être sans la violence de ses attaques n'aurais-je pas vu aussi +clair dans mon cœur. Jamais je n'aurais osé me proposer les questions +qu'elle m'avait faites.</p> + +<p>Il est des suppositions si douloureuses ou si horribles que par instinct +l'esprit ne s'y arrête pas; mais une fois qu'elles sont admises, une +fois qu'on les a résolues, on est presque heureux de les avoir +soulevées.</p> + +<p>La visite de mademoiselle de Maran eut donc un effet contraire à celui +qu'elle attendait.</p> + +<p>Cette discussion m'éclaira davantage encore sur la profondeur de mon +dévouement pour M. de Lancry.</p> + +<p>Avant j'aurais pu douter de moi, alors je n'en doutais plus: j'avais +envisagé sans pâlir les plus terribles chances que cette affection pût +subir...</p> + +<p>Hélas! je n'avais que trop besoin de cette puissante conviction pour +résister aux nouveaux coups qui me menaçaient.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="E-CHAPITRE_II" id="E-CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3> + +<h4>LA ROUTE</h4> + +<p>Un nouveau chagrin vint m'accabler.</p> + +<p>Ma pauvre Blondeau tomba malade. Mon médecin parut étonné de cette +indisposition presque subite; sans être grave, elle tenait cette +excellente femme dans un état de torpeur et de somnolence étranges.</p> + +<p>Mon inquiétude au sujet de Gontran augmentait de plus en plus.</p> + +<p>Je ne savais à qui me confier; j'envoyai chez madame de Richeville. Elle +était encore en Anjou; l'on ne savait pas l'époque de son retour.</p> + +<p>M. de Mortagne n'avait pas reparu à Paris depuis le jour où il avait +adressé chez moi une lettre à M. de Rochegune.</p> + +<p>Avec quelle amertume je regrettai Ursule, ma seule amie! J'aurais pu +sinon lui demander ses conseils, du moins lui dire mes angoisses.</p> + +<p>Elle m'écrivait souvent des lettres remplies de mélancolie et de +tristesse. Elle n'était pas heureuse: non que son mari manquât de soins, +de prévenances pour elle; mais <i>il ne la comprenait pas</i>. Elle se +plaignait de la vie monotone qu'elle menait et regrettait notre enfance.</p> + +<p>Depuis mon entrée dans le monde, je n'avais pas contracté une amitié de +femme; tout en reconnaissant les généreuses qualités de madame de +Richeville, malgré moi, j'éprouvais toujours un sentiment vague de +jalousie... Elle aussi avait aimé Gontran!</p> + +<p>Je me trouvais donc complétement isolée; j'étais entourée de gens +récemment entrés à mon service; presque toute ma maison s'était +renouvelée; la plus ancienne de mes deux femmes y était à peine entrée +depuis six semaines. L'indisposition de Blondeau me privait de la seule +personne amie que j'eusse alors auprès de moi.</p> + +<p>Depuis près de trois jours j'ignorais le sort de Gontran.</p> + +<p>Vers les cinq heures du soir, Fritz, le valet de chambre qu'il avait +emmené, arriva dans un de ces cabriolets qu'on trouve aux postes, et +m'apporta une lettre de mon mari.</p> + +<p>Je fus stupéfaite des nouvelles qu'il m'apprit.</p> + +<p>Gontran était souffrant; il m'attendait près de Chantilly, dans une +maison où devait me conduire l'homme qu'il me dépêchait.</p> + +<p>M. de Lancry désirait qu'aussitôt sa lettre reçue je partisse en poste +avec Blondeau et Fritz pour venir le rejoindre.</p> + +<p>«Il est très-important pour moi,—ajoutait M. de Lancry,—qu'on ignore +encore à Paris que vous êtes venue me retrouver. Vous direz donc à vos +gens de répondre aux personnes qui viendraient vous demander, que vous +êtes partie pour aller passer quelques jours chez madame Sécherin. Vous +écrirez aussi dans ce sens à mademoiselle de Maran, à mon oncle de +Versac, et aussi à la princesse Ksernika. <i>Je vous en prie</i>, Mathilde, +quelque répugnance que vous ayez à écrire à cette dernière personne, +l'important est qu'il soit bien constaté dans le monde que vous vous +rendez auprès d'Ursule, et non pas auprès de moi. Je vous expliquerai +tout ce mystère, qui heureusement ne doit pas durer. Vous pouvez avoir +une confiance absolue dans Fritz, que je vous envoie; il vous conduira +près de Chantilly: c'est là que je vous attends, bonne et chère +Mathilde. Courage! j'espère que de beaux jours nous sont encore +réservés.»</p> + +<p>Je l'avoue, ma joie de revoir Gontran l'emporta peut-être sur +l'inquiétude que me causait sa santé.</p> + +<p>Je donnai les ordres nécessaires pour partir à l'instant. Quoiqu'il me +répugnât d'interroger un de mes gens, je demandai à Fritz si M. de +Lancry était tombé malade pendant son voyage ou à son retour.</p> + +<p>—Je ne puis répondre à madame la vicomtesse à ce sujet,—me dit-il.—En +arrivant de Paris, M. le vicomte m'a laissé près de Chantilly, dans la +maison où il attend madame; il en est parti seul, il y a trois jours; il +y est revenu seul ce matin. M. le vicomte semblait fatigué, souffrant; +il m'a ordonné de prendre un cabriolet à la poste et de venir chercher +madame.</p> + +<p>Une folle espérance me passa par le cœur. Je pensai un moment que +Gontran m'avait trompée en annonçant la ruine de notre maisonnette, +qu'il me ménageait une surprise, et que c'était dans cette retraite que +nous devions nous réfugier pour échapper aux méchants bruits du monde.</p> + +<p>J'avais tant de religion pour cette adorable phase de ma vie passée, +que, par un scrupule exagéré, je ne voulus pas, pour ainsi dire, +profaner mon espoir et mes souvenirs chéris en faisant à Fritz la +moindre question à ce sujet.</p> + +<p>Ainsi que Gontran me l'avait recommandé, j'écrivis à mademoiselle de +Maran, à M. de Versac et à madame de Ksernika que j'allais passer +quelques jours à la campagne chez Ursule; je donnai chez moi l'ordre de +répondre dans le même sens aux personnes qui pourraient venir me voir.</p> + +<p>J'étais fâchée de ne pouvoir emmener Blondeau, mais je ne songeai pas +même à lui parler de mon départ; malgré son état maladif, elle eût voulu +m'accompagner.</p> + +<p>J'allai la voir dans sa chambre. Elle me reconnut à peine. Ses traits ne +semblaient pas altérés. Elle ne paraissait pas souffrir; elle était +seulement absorbée dans un engourdissement profond.</p> + +<p>A six heures, je partis de Paris.</p> + +<p>Celle de mes femmes qui me suivait avec le valet de chambre de M. de +Lancry était une fille assez triste et dont la physionomie me déplaisait +sans que je susse pourquoi.</p> + +<p>On était à la fin de juin, le ciel était sombre, l'air lourd, la chaleur +étouffante, un orage menaçait.</p> + +<p>Malgré la longueur du jour, vers les sept heures et demie, au moment où +je changeais de chevaux à Écouen, la nuit était presque complétement +venue. Le tonnerre commença de gronder dans le lointain, quelques +éclairs sillonnèrent l'horizon. L'atmosphère devint encore plus pesante.</p> + +<p>A ce relais, il s'éleva un débat puéril entre mon domestique et les +postillons qui m'avaient conduite. Je ne signale ce fait, en apparence +si peu important, que parce qu'il eut plus tard une grave conséquence.</p> + +<p>On avait jusqu'alors payé les guides à quatre francs, je crois, car +j'avais recommandé la plus grande vitesse; je ne sais pourquoi, à ce +relais, Fritz voulut payer à trois francs seulement. Le postillon vint +réclamer à la portière; j'ordonnai de lui donner ce qu'il demandait, en +ajoutant qu'avant toute chose je voulais aller très-vite, car j'étais +très-pressée d'arriver.</p> + +<p>Le maître de poste, qui assistait à cette légère discussion, recommanda +aux postillons la plus grande attention lorsqu'ils arriveraient à la +descente de Luzarches, car la route était presque entièrement dépavée en +cet endroit par suite des réparations qu'on y faisait. Des lanternes, +d'ailleurs, signalaient ce danger.</p> + +<p>Nous partîmes d'Écouen.</p> + +<p>L'obscurité redoubla; quelques larges gouttes de pluie commencèrent à +tomber. Je craignais que le bruit de la foudre n'effarouchât les +chevaux, qu'un accident imprévu ne retardât mon arrivée près de +Gontran.</p> + +<p>Du reste, je contemplais avec un calme mélancolique ces signes +précurseurs de l'orage.</p> + +<p>Hélas! ces grands phénomènes de la nature, si imposants, si terribles +qu'ils soient, sont bien moins effrayants que ces sourdes et lâches +méchancetés qui bourdonnent autour de nous. Il y a tant de majesté dans +cette commotion des éléments, que l'âme s'élève au-dessus de la peur et +ne songe qu'à religieusement admirer la magnificence de cette lutte.</p> + +<p>Ces pensées me donnèrent de nouvelles forces, d'ailleurs j'allais +retrouver M. de Lancry; il n'était que souffrant, me disait-il; je +comptais sur mes soins, sur le repos, pour le guérir.</p> + +<p>J'avais fini par me persuader qu'il m'attendait, soit dans notre +ancienne demeure, soit dans une nouvelle maison, et que nous devions +vivre ainsi quelque temps dans l'isolement.</p> + +<p>Je regardais cet événement si désiré comme la récompense de mon +dévouement pour Gontran; je remerciai Dieu de m'avoir si bien inspirée. +J'avais une telle confiance dans la force de mes sentiments, que je ne +doutais plus du bonheur de mon mari, désormais livré à la seule +influence de mon amour.</p> + +<p>Peu de temps avant que d'arriver à la descente de Luzarches, qu'on avait +signalée comme dangereux, ma voiture s'arrêta un moment au haut d'une +côte que nous venions de gravir, il fallait enrayer.</p> + +<p>J'entendis d'abord dans le lointain le bruit du galop d'un cheval qui se +rapprochait de plus en plus. Je me penchai machinalement à la portière; +peu d'instants après, un cavalier, accourant à toute bride, s'écria +d'une voix haletante en s'adressant à Fritz:</p> + +<p>—Vous êtes poursuivis; ils sont si pressés qu'ils ont doublé la poste +d'Écouen... Je n'ai pas un quart d'heure d'avance sur eux; ils montent +la côte; je vais là-bas prévenir que...</p> + +<p>Je ne pus entendre le reste de sa phrase; il poursuivit sa route à bride +abattue...</p> + +<p>Saisie d'effroi, ma première pensée fut qu'il s'agissait de M. Lugarto.</p> + +<p>—Qui nous poursuit? Quel est cet homme?—m'écriai-je.</p> + +<p>Fritz hésita un moment et me répondit:</p> + +<p>—C'est un homme à qui M. le vicomte m'avait fait porter une lettre en +même temps que je venais chercher madame... Sans doute il agit d'après +les ordres qu'il a reçus de M. le vicomte, en accourant prévenir madame +qu'on nous poursuit.</p> + +<p>—Mais qui nous poursuit? mon Dieu!</p> + +<p>—Je ne saurais le dire à madame,—répondit Fritz d'un air inquiet, en +se baissant pour écouter.</p> + +<p>En effet, pendant un de ces moments de profond silence qui coupent +parfois le fracas de l'orage, nous entendîmes le bruit encore éloigné +d'une voiture; malgré l'escarpement de la côte, elle s'approchait assez +vite...</p> + +<p>—Les voilà... les voilà...—dit Fritz presque avec frayeur.</p> + +<p>Tout me fut expliqué. Sans doute Gontran, dans la crainte que M. Lugarto +ne découvrît sa retraite ou ne fût instruit de mon départ, avait +ordonné à un homme sûr d'observer ses démarches. Cet homme avait vu +partir M. Lugarto, il allait prévenir M. de Lancry que sa retraite était +découverte, et m'avertissait en passant.</p> + +<p>—Mon Dieu! que faire?... que faire?...—m'écriai-je.</p> + +<p>Le bruit de la voiture se rapprochait de plus en plus.</p> + +<p>Elle arriva au haut de la côte; n'ayant plus qu'à descendre, elle allait +nous rejoindre.</p> + +<p>—Que madame la vicomtesse n'ait pas peur,—me dit tout à coup +Fritz.—J'ai un moyen... Postillon, attention à tes chevaux, et ventre à +terre sans enrayer, tu t'arrêteras après avoir passé l'endroit dépavé où +on a mis ces lanternes qu'on voit là-bas....</p> + +<p>A peine Fritz avait-il parlé que la voiture partit avec une vitesse +effrayante.</p> + +<p>Elle ne roulait pas, elle bondissait sur cette descente rapide.</p> + +<p>Il fallut aux postillons une adresse merveilleuse pour traverser la +saine partie de la route, sorte d'étroit passage pratiqué à travers +d'énormes monceaux de pavés, et seulement éclairé par trois lanternes +posées sur des pieux.</p> + +<p>Cet obstacle franchi, nous nous arrêtâmes.</p> + +<p>Je regardai par le carreau du fond de la voiture. Fritz sauta de son +siége, courut aux lanternes et les éteignit.</p> + +<p>Les postillons, tournant le dos à la partie de la route qu'ils venaient +de dépasser et que la voiture leur cachait, ne purent s'apercevoir de +l'action de Fritz.</p> + +<p>Je compris son dessein.</p> + +<p>La nuit était si noire que les personnes qui nous poursuivaient, +ignorant le danger, puisqu'elles n'avaient pas relayé à Écouen, devaient +arriver aveuglément sur cette masse de grès et s'y briser.</p> + +<p>Nous avions descendu cette côte avec tant de rapidité, que l'autre +voiture apparaissait à peine à son sommet lorsque Fritz s'écria:</p> + +<p>—Marche! postillon... Dix francs de guides si vous montez la route au +galop!</p> + +<p>Malgré cette recommandation, les chevaux, essoufflés par cette course +désordonnée, gravirent lentement le rude versant qui succédait à la +descente.</p> + +<p>Dans un état d'angoisse inexprimable, je regardais toujours à travers le +carreau du fond de la voiture.</p> + +<p>Fritz resta sur le marchepied de son siége pour juger du résultat de sa +ruse.</p> + +<p>La nuit continuait d'être si profonde qu'on ne distinguait pas la +voiture qui nous poursuivait; on ne voyait que deux points lumineux (ses +lanternes) qui approchaient, qui descendaient avec une effrayante +vitesse sur cette pente presque à pic.</p> + +<p>A la lueur d'un éclair, je vis parfaitement une voiture attelée de deux +chevaux blancs... lancés avec impétuosité...</p> + +<p>Puis tout retomba dans l'ombre...</p> + +<p>Une idée terrible me vint: si les malheureux qui couraient à une perte +certaine n'étaient pas ceux qui nous poursuivaient!...</p> + +<p>Machinalement je jetai mes deux mains en avant et je +m'écriai:—Arrêtez!!</p> + +<p>Un nouvel éclair me montra la voiture, entraînée par son irrésistible +élan...</p> + +<p>Elle était à peine à vingt pas de la masse de grès, sur laquelle elle +devait inévitablement se briser...</p> + +<p>Que devins-je, mon Dieu! lorsque je crus reconnaître la forme +particulière d'une sorte de briskha appartenant à M. de Mortagne, et +dans lequel il était arrivé d'Italie chez ma tante le jour de la +signature de mon contrat de mariage! Gontran m'avait parlé souvent de la +construction commode quoique bizarre de cette voiture.</p> + +<p>En voyant les deux points lumineux qui la signalaient disparaître tout à +coup... je poussai un cri déchirant, je mis ma main sur mes yeux... +comme si j'avais assisté à l'effroyable catastrophe que je redoutais.</p> + +<p>A ce moment, nos chevaux, arrivant au haut de la côte que nous avions +gravie, trouvèrent un terrain plat et repartirent avec une nouvelle +impétuosité.</p> + +<p>En vain j'appelai les postillons, le bruit étourdissant des roues +couvrait ma voix, ils ne m'entendirent pas; je me rejetai dans le fond +de la voiture avec désespoir...</p> + +<p>Peu à peu, craignant de m'appesantir sur cette idée que M. de Mortagne +était peut-être victime d'un épouvantable accident, je voulus me +persuader, je me persuadai que je m'étais trompée.</p> + +<p>D'ailleurs, il n'existait peut-être pas que cette seule voiture d'une +forme particulière; M. de Mortagne pouvait l'avoir vendue et M. Lugarto +l'avoir achetée; ainsi je calmai ou plutôt j'étourdis ma terreur... Je +m'efforçai de croire que ce dernier nous poursuivait et qu'une punition +toute providentielle frappait l'homme qui nous avait tant fait de mal. +Enfin j'allais voir Gontran. Cet espoir seul me rassurait; M. de Lancry, +prévenu par le messager qui nous avait dépassés, éclaircirait mes doutes +à ce sujet.</p> + +<p>Après avoir couru une demi-heure environ sur la grande route, je +m'aperçus bientôt que nous quittions le pavé et que nous nous engagions +dans un chemin de traverse.</p> + +<p>La nuit était si obscure que je ne pus voir si nous entrions ou non dans +la forêt.</p> + +<p>Après avoir ainsi marché quelque temps, nous nous arrêtâmes tout à coup. +L'orage durait toujours.</p> + +<p>Je vis une maison de triste apparence dont tous les volets étaient +fermés.</p> + +<p>Fritz descendit du siége, frappa, la porte s'ouvrit...</p> + +<p>Mon cœur battait à se rompre en songeant que j'allais revoir Gontran.</p> + +<p>J'entrai vivement dans cette maison pendant que mes gens s'occupaient de +décharger la voiture.</p> + +<p>Une femme âgée, que je ne connaissais pas, me pria d'entrer dans un +petit salon au rez-de-chaussée.</p> + +<p>—Où est M. de Lancry?—m'écriai-je.</p> + +<p>—M. le vicomte a laissé cette lettre pour madame...</p> + +<p>—M. de Lancry n'est donc pas ici? mon Dieu!</p> + +<p>—M. le vicomte ne doit revenir que demain soir, ainsi qu'il a dû sans +doute l'écrire à madame dans cette lettre.</p> + +<p>Très-inquiète de l'absence de M. de Lancry, je pris la lettre que +m'offrait cette femme; j'y lus ces mots:</p> + +<p>«Ne vous tourmentez pas, ma chère Mathilde, je pars à l'instant pour +profiter d'une très-heureuse circonstance qui me met à même de <i>tout +terminer</i>, et de pouvoir désormais ne penser qu'à votre bonheur. +Courage! ma tendre et généreuse amie, nos mauvais jours sont finis... +Attendez-moi, demain soir au plus tard je reviendrai; si la maison vous +plaît, nous y resterons jusqu'à ce que nous puissions aller nous établir +à votre château de Maran. Adieu! consolation, espoir de ma vie, +pardonnez-moi les chagrins que je vous ai causés, et aimez-moi un peu.»</p> + +<p>Quoique ce nouveau départ me contrariât beaucoup, je m'y résignai sans +trop de chagrin, en songeant que le lendemain je reverrais M. de Lancry. +D'ailleurs quelle joie pour moi! Gontran réalisait mes secrètes +espérances, il me promenait de vivre seul avec moi dans cette retraite.</p> + +<p>J'étais depuis quelque temps témoin d'événements si mystérieux que je ne +pouvais m'étonner de cette nouvelle et soudaine absence.</p> + +<p>—N'est-il pas venu dans la soirée un homme à cheval apporter à M. de +Lancry des nouvelles très-pressées?—demandai-je à cette femme.</p> + +<p>—Non, madame, je n'ai vu personne.</p> + +<p>—Appelez Fritz à l'instant,—lui dis-je au comble de l'étonnement.</p> + +<p>—M. le vicomte a donné ordre à Fritz de reconduire la voiture à +Chantilly avec les chevaux, madame, car il n'y a pas de place ici pour +la remiser; il est déjà parti, il n'est pas seulement entré dans la +maison.</p> + +<p>—Comment! ce soir, un homme à cheval n'est pas arrivé de Paris?</p> + +<p>—Non, madame.</p> + +<p>Qu'était devenu ce messager? que voulait-il apprendre à M. de Lancry?</p> + +<p>Je commençais à être inquiète de me trouver dans cette maison isolée, +avec des gens que je ne connaissais pas.</p> + +<p>Je regrettais surtout de n'avoir pas Blondeau avec moi. Était-ce M. +Lugarto qui me poursuivait? En admettant cette hypothèse, j'étais à peu +près rassurée; sa voiture devait s'être brisée au milieu de la route, et +il ne pouvait continuer son chemin; mais si je m'étais trompée? mais si +à sa place M. de Mortagne...</p> + +<p>Cette pensée était affreuse, je ne voulus pas m'y appesantir.</p> + +<p>La femme qui m'avait reçue me demanda si je voulais qu'elle me servît à +souper. J'étais partie de Paris sans dîner... La fatigue m'accablait, je +me décidai à manger pour reprendre mes forces.</p> + +<p>Cette femme sortit.</p> + +<p>Le salon où je me trouvais était meublé avec élégance, tendu de rouge et +éclairé par de nombreuses bougies placées dans des candélabres dorés.</p> + +<p>Je reconnus le goût de Gontran à certains détails; je n'osais croire +encore que pendant longtemps peut-être j'habiterais cette demeure avec +M. de Lancry.</p> + +<p>Bientôt la femme qui m'avait ouvert m'apporta une petite table servie +avec recherche, en me disant que M. de Lancry avait lui-même commandé le +souper.</p> + +<p>Je fus sensible à cette attention de Gontran, je renvoyai cette femme +pour être seule et songer librement aux événements de la journée.</p> + +<p>Après avoir pris quelques cuillerées de potage, mangé un blanc de poulet +et bu deux ou trois verres d'eau rougie d'un peu de vin de Bordeaux, car +j'avais une soif ardente (on verra pourquoi j'insiste sur ces puérils +détails), je repoussai la table et je rapprochai mon fauteuil de la +cheminée, quoiqu'il n'y eût pas de feu dans l'âtre.</p> + +<p>L'orage grondait toujours sourdement, un vent violent s'était élevé, +l'on entendait ses longs et tristes gémissements. Au bout de quelque +temps, je cédai à une violente fatigue morale et physique, mes paupières +s'appesantirent malgré moi; ne voulant pas encore céder au sommeil, je +me levai brusquement, je fis quelques pas, et je m'approchai par hasard +d'une porte qui devait communiquer dans une pièce voisine.</p> + +<p>Fut-ce le vent ou un effet de mon imagination, il me sembla entendre un +profond et douloureux soupir derrière cette porte.</p> + +<p>Je me reculai vivement, j'eus peur.</p> + +<p>Il me vint un vague pressentiment de quelque malheur.</p> + +<p>Je vis un cordon de sonnette à l'un des côtés de la cheminée; j'y +courus, je l'agitai violemment...</p> + +<p>Personne ne vint.</p> + +<p>Je sonnai de nouveau et plus fort... personne ne vint.</p> + +<p>Une troisième épreuve fut aussi vaine.</p> + +<p>Épouvantée du silence de mort qui régnait dans cette maison, je me jetai +dans un fauteuil, en cachant ma figure dans mes mains.</p> + +<p>Alors il me parut qu'un engourdissement invincible me clouait à ma +place, je sentais mes jambes alourdies, je crus qu'un sommeil +irrésistible me gagnait.</p> + +<p>Craignant de m'endormir, voulant absolument trouver ma femme de chambre, +ou la personne qui m'avait servie, je surmontai ma frayeur, je pris une +bougie sur la table et je m'avançai résolument vers la porte qui donnait +sur l'antichambre.</p> + +<p>Je mettais la main au bouton de la serrure lorsque je le sentis remuer +avec un bruit sec et redoublé.</p> + +<p>On fermait du dehors la porte à deux tours.</p> + +<p>Dans ma subite épouvante, je secouai cette porte: impossible de +l'ouvrir...</p> + +<p>Frappée de stupeur, commençant alors à entrevoir vaguement les plus +horribles machinations, j'allai à la fenêtre; je l'ouvris, les volets +étaient aussi barrés en dehors...</p> + +<p>Éperdue, je courus à la porte derrière laquelle j'avais cru entendre un +gémissement.</p> + +<p>A cette porte apparut M. Lugarto.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="E-CHAPITRE_III" id="E-CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3> + +<h4>RÉVÉLATIONS.</h4> + +<p>M. Lugarto était très-pâle; sa figure avait une expression d'infernale +méchanceté que je ne lui avais pas encore vue.</p> + +<p>—Ceux qui habitent cette maison me sont dévoués. Toutes ses issues sont +fermées; il n'y a pas de puissance humaine qui puisse avant demain vous +enlever d'ici.</p> + +<p>Tels furent les premiers mots de cet homme.</p> + +<p>Frappée de stupeur, je le regardais d'un air égaré sans pouvoir lui +répondre.</p> + +<p>Tout à coup, me réfugiant auprès d'une des fenêtres, je m'écriai:</p> + +<p>—Ne m'approchez pas!... ne m'approchez pas!...</p> + +<p>Il haussa les épaules, s'assit dans un fauteuil, et me dit:</p> + +<p>—Causons... J'ai beaucoup de choses à vous apprendre.—Il tira de sa +poche un portefeuille, qu'il posa sur une table.—Asseyez-vous +donc,—ajouta-t-il,—car ce sera long, et vous devez être fatiguée.</p> + +<p>—Seigneur, mon Dieu! ayez pitié de moi!—m'écriai-je en tombant à +genoux sur un fauteuil, et j'adressai au ciel une prière fervente.</p> + +<p>M. Lugarto feuilleta son portefeuille, y prit quelques papiers, et me +dit en me les montrant:</p> + +<p>—Voici qui va bien vous étonner... Mais procédons par ordre.</p> + +<p>Encouragée par la pieuse invocation que je venais d'adresser à Dieu, je +me relevai, je restai debout, je jetai un regard assuré sur M. Lugarto, +et je lui dis:</p> + +<p>—Il y a un Dieu au ciel et j'ai des amis sur cette terre.</p> + +<p>—Sans doute; moi d'abord... Mais... si vous comptez aussi sur M. de +Mortagne, vous avez tort; sa voiture s'est brisée à la descente de +Luzarches. Il est resté sur la place, à demi mort.</p> + +<p>—Il était donc vrai!... cette voiture qui nous poursuivait...</p> + +<p>—C'était la sienne... Oh! Fritz est un homme précieux... Je savais bien +ce que je faisais en ordonnant à votre mari de le prendre...</p> + +<p>Un moment atterrée par cette fatale nouvelle, je repris bientôt espoir +en pensant que M. Lugarto ne pouvait être instruit du sort de M. de +Mortagne.</p> + +<p>—Vous mentez, monsieur,—m'écriai-je.—En admettant ce funeste +événement, vous n'avez pu avoir aucun détail sur l'état de M. de +Mortagne; Fritz ne m'a pas quittée.</p> + +<p>—Aussi n'est-ce pas Fritz, mais un des deux hommes à qui j'avais donné +l'ordre de suivre votre voiture à une assez grande distance depuis votre +départ de Paris, qui m'a appris cette bonne nouvelle... Sans être +militaire comme ce cher Lancry, je sais l'utilité des arrière-gardes. +Voyez si cela m'a servi!... S'apercevant que M. de Mortagne tâchait de +vous atteindre, un de ces deux hommes est venu à fond de train prévenir +Fritz, et moi ensuite; l'autre <i>suivant</i> est resté à quelque distance de +la voiture de M. de Mortagne pour l'observer; témoin de la culbute de +votre sauveur à la descente de Luzarches, il l'a vu retirer à moitié +mort de son brishka; et mon fidèle serviteur est arrivé ici un quart +d'heure après vous, laissant son cheval à quelque distance, pour ne pas +éveiller vos soupçons... En un mot, la preuve que vous n'avez pas plus à +espérer la présence de M. de Mortagne que je n'ai, moi, à la redouter, +c'est que vous me voyez ici fort paisible, et prenant, comme on dit, mes +coudées franches.</p> + +<p>Ce que me disait M. Lugarto était malheureusement si probable, que je ne +pus conserver aucune espérance; je gémis en songeant à la fatalité qui +me privait du secours que la Providence m'envoyait.</p> + +<p>—Oh! c'est un rusé jouteur que M. de Mortagne,—reprit M. Lugarto,—lui +et ce Rochegune, que l'enfer confonde, se sont attachés à mes pas depuis +deux mois; cachés dans l'ombre, ils ont déjà fait échouer deux ou trois +projets qui vous concernaient, ma toute belle ennemie! ils ont corrompu +des gens à moi que je croyais incorruptibles. Heureusement Fritz, il y a +quelque temps, a déjà presque assommé ce Rochegune, lorsque celui-ci +venait faire le pied de grue à la grille de votre jardin pour avoir des +nouvelles de votre chère santé, pendant votre maladie.</p> + +<p>—C'était!... lui!... mon Dieu! M. de Rochegune, c'était lui!... Un +assassinat!...</p> + +<p>—Allons donc! pour qui me prenez-vous? Une simple rixe... un bon coup +de bâton sur la tête, rien de plus... Rochegune s'est bien donné garde +d'ébruiter cette affaire. Ce vertueux et philanthrope jeune homme +savait, et moi aussi, qu'en portant sa plainte, il lui aurait fallu +expliquer comment et pourquoi il venait chaque soir se mettre en faction +à la grille de votre jardin... Cela pouvait vous compromettre; il devait +se taire. J'y avais bien compté.</p> + +<p>—Aussi lâche que traître et cruel!—dis-je en joignant les mains avec +horreur.</p> + +<p>—Lâche, non; <i>nerveux</i>, oui. Que voulez-vous? j'ai la faiblesse de +tenir essentiellement à la vie.—C'est tout simple... je vous aime... et +vous me faites chérir l'existence... A propos de cela... je dois vous +paraître un adorateur joliment novice ou joliment froid... J'ai en mon +pouvoir une femme charmante, la plus adorable femme de Paris, sans +contredit, et je lui raconte tranquillement mes bons tours, au lieu de +lui parler de ma flamme. Mais ne vous impatientez pas, je vais vous +expliquer cette conduite qui vous semble peut-être un peu trop +respectueuse... Vous voyez cette pendule, n'est-ce pas? Elle marque onze +heures et demie... Eh bien!... avant minuit, vous serez endormie d'un +sommeil profond, invincible... à minuit donc, vous serez en ma +puissance... Tout à l'heure, en soupant, vous avez pris un narcotique +infaillible, déjà même vous avez dû ressentir quelques symptômes +d'accablement... maintenant, en attendant l'heure du berger... causons.</p> + +<p>Je poussai un cri terrible... je me rappelai en effet l'espèce +d'engourdissement passager qu'un moment auparavant j'avais attribué au +sommeil et à la fatigue.</p> + +<p>—Ayez pitié de moi...—m'écriai-je en tombant à genoux.—Cela est +horrible... Que vous ai-je fait? mon Dieu! grâce... grâce...</p> + +<p>M. Lugarto se mit à rire aux éclats et me dit:</p> + +<p>—Mais, madame, qu'avez-vous? que voulez-vous? que me reprochez-vous? En +vérité... c'est incroyable... Je suis là, bien tranquille dans mon +fauteuil, très-loin de vous, vous contemplant avec le plus profond +respect, et, à vous voir ainsi suppliante, effarouchée, on dirait que je +me conduis en Tarquin... Allons donc! belle Lucrèce, vous n'êtes pas +juste... Savez-vous au moins que, si j'étais fat, je croirais que vous +me reprochez ma réserve... pour provoquer mon audace...</p> + +<p>J'interrogeai pour ainsi dire mes sensations avec une terrible anxiété; +je portai mes mains à mon front: il était brûlant; ma tête me sembla +pesante, mes paupières étaient alourdies.</p> + +<p>A chacune de ces fatales découvertes je frissonnais d'épouvante; j'étais +à genoux, je voulus me relever: je sentis mes genoux fléchir sous moi.</p> + +<p>—Mais cela n'est pas du sommeil!—m'écriai-je désespérée. Non, c'est +une agonie... une vivante agonie... Mais c'est affreux! Oh! mon Dieu! +mon Dieu! Est-ce une illusion?... Mais, encore une fois... non... non... +Je sens mes forces faiblir... un nuage s'étend devant mes yeux... Dieu +du ciel! Dieu vengeur! ne viendrez-vous donc pas à mon secours?...</p> + +<p>Hélas! soit que mon imagination, frappée par le révélation de M. +Lugarto, hâtât les effets du narcotique que j'avais pris, soit qu'il +agît naturellement, j'éprouvais une sorte de langueur, d'accablement +invincibles... Malgré moi je tombai assise dans un fauteuil, auprès de +la table où avait été servi ce funeste souper.</p> + +<p>J'étais agitée d'un tremblement convulsif, je pouvais à peine parler; +dans ma terreur, je faisais en vain à ce monstre des gestes suppliants.</p> + +<p>—J'étais bien sûr de l'effet de mon breuvage...—reprit-il,—je l'ai +déjà essayé plusieurs fois. Bon, vous voilà assise, bientôt vous serez +incapable de faire aucun mouvement... mais vous pouvez encore entendre +pendant quelque temps... écoutez-moi donc, cela vous distraira.</p> + +<p>J'entendais en effet, mais déjà vaguement.</p> + +<p>Il me semblait être le jouet de quelque rêve horrible: j'avais les yeux +fixes. Cet homme me paraissait alors presque doué d'une puissance +surnaturelle.</p> + +<p>Pendant un moment il garda le silence, il cherchait quelques papiers.</p> + +<p>Le vent redoublait de violence en s'engouffrant par la cheminée. Je +sentais une torpeur croissante envahir peu à peu toutes mes facultés; +par deux fois je voulus me lever, appeler du secours: les forces, la +voix me manquaient.</p> + +<p>—Je vous dis que c'est inutile,—dit Lugarto, en haussant les +épaules;—mais écoutez-moi... vous allez connaître votre bien-aimé +Gontran et savoir le sujet de mon aversion pour lui... Il y a deux +ans... à Paris, j'avais découvert, dans la position la plus humble, une +perle de grâce, un trésor de beauté, un cœur noble, un esprit +enchanteur, une jeune fille adorable en un mot; je ne m'étais pas fait +connaître à elle pour ce que j'étais. Cette jeune fille m'aima, mais +elle ne voulut en rien faillir à ses devoirs... Irrité par la +contradiction, j'en devins si éperdûment épris, je la trouvai si belle, +si bonne, si ingénue, que j'aurais fait la folie de l'épouser, car +c'était une de ces vertus qui malgré leurs rigueurs attirent au lieu de +repousser. L'enfer me fit rencontrer de Lancry; je me liai avec lui, je +lui confiai mon amour, mes projets: je le présentai à cette jeune fille +comme un ami le plus intime. Un mois après cette présentation, j'étais +évincé, supplanté auprès d'elle; il avait révélé mon nom, calomnié mes +intentions, séduit cette enfant jusque-là si pure... La malheureuse +s'est suicidée en se voyant plus tard abandonnée par Lancry... Voilà ce +qu'il m'a fait... votre mari... il a flétri, souillé, tué le seul +véritable amour que j'eusse peut-être éprouvé de ma vie! Il a du même +coup et à jamais ulcéré mon cœur et mon orgueil en m'enlevant si +dédaigneusement une conquête que j'aurais achetée au prix de ma main... +c'est là ce que je ne lui pardonnerai jamais. Tenez, vous ne savez pas +ce qu'il m'a fait souffrir, cet homme.</p> + +<p>M. Lugarto me parut sortir de son ironie glaciale, en prononçant ces +derniers mots avec un accent profondément ému.</p> + +<p>—Vous avez au moins connu un sentiment généreux et +pur,—m'écriai-je.—Au nom de ce sentiment, de ce souvenir cruel mais +sacré, ayez pitié de moi... je le sens, mes forces m'abandonnent...</p> + +<p>M. Lugarto répondit par un éclat de rire...</p> + +<p>—Que vous êtes enfant... C'est tout simple... je vous fais prendre un +narcotique, c'est pour qu'il agisse. Votre somnolence va augmenter ainsi +jusqu'à ce que vous soyez tout à fait endormie. Pour en revenir à +Lancry, si j'ai oublié la jeune fille, il m'est resté au cœur la rage +d'avoir été sacrifié à Gontran, la soif de la vengeance. Si j'avais eu +le courage de me battre avec Lancry, il me semble que je l'aurais tué, +tant je le haïssais: mais je vous l'ai dit... je suis <i>nerveux</i>, j'ai +attendu... Et puis la vengeance <i>se mange très-bien froide</i>, comme on +dit vulgairement... D'ailleurs, je ne sais quelle voix mystérieuse +m'avertissait que tôt ou tard Gontran ne pourrait m'échapper. L'an +passé, j'étais à Londres, il y vint; il apportait les derniers débris de +sa fortune; il voulait jeter un certain éclat factice pour amorcer et +épouser quelque riche héritière... J'allai franchement à lui; je +commençai par rire du bon tour qu'il m'avait joué en m'enlevant cette +jeune fille; il en rit aussi, fut ravi de voir que je prenais si bien +les choses: nous redevînmes intimes... Son mariage n'avançait pas; +j'avais répandu le bruit de sa ruine, de ses desseins intéressés, +ajoutant qu'il se moquait par avance des héritières qu'il s'attendait à +prendre dans ses filets conjugaux. L'orgueil aristocratique des jeunes +miss des trois royaumes se révolta contre les secrètes prétentions de +cet insolent Français que j'avais dévoilées.</p> + +<p>Enfin, malgré son beau nom, son esprit, sa charmante figure, avantages +que j'abhorrais, ce cher Lancry ne put seulement parvenir à épouser +quelque obscure héritière de la Cité... Mais, je le vois, le sommeil +vous gagne de plus en plus,—ajouta M. Lugarto,—il n'atteint pas encore +votre intelligence; c'est jusqu'à présent un engourdissement tout +physique. Je continue, car je vois à l'expression de votre figure que +vous m'entendez très-bien. Lancry avait donc épuisé ses dernières +ressources en faisant cette chasse aux héritières... Son oncle, le duc +de Versac, ne voulant plus lui donner un liard, votre cher Gontran +allait être réduit aux expédients, lorsque le démon l'inspira. Il +m'emprunta de l'argent pour la première fois; de ce jour il était à moi. +Je lui prêtai mille louis si facilement, il savait ma fortune si énorme, +qu'il accepta sans scrupule, et qu'il revint à la charge. J'allai +au-devant de ses désirs par un nouveau prêt plus considérable. La tête +lui tourna, il me prit pour une vache à lait.</p> + +<p>Dans son intérêt, je lui conseillai charitablement d'étaler de nouveau +un grand luxe. On l'avait cru ruiné, on le verrait splendide; il +annoncerait un héritage tout frais, et ne pourrait cette fois manquer +d'accrocher quelque riche mariage. Quant à la dépense, j'étais là, +j'avais trois ou quatre millions de revenus; une fois richement marié, +il me rembourserait. C'était une sorte d'entreprise pour laquelle je lui +prêtais des fonds; je ne les lui réclamerais qu'après la réalisation des +bénéfices. J'ai l'air d'un sot, n'est-ce pas? car après tout, Lancry +pouvait ne pas trouver à se marier, et je pouvais en être, moi, pour mon +argent, quoiqu'il m'eût fait plus tard des obligations que j'ai là... +Mais, pour la réussite de certain projet assez adroitement combiné, il +me fallait lui inspirer une confiance aveugle dans ma générosité et dans +mon amitié... Vous allez voir que je plaçai bien mon argent. Toutes les +fois que je lui avais prêté quelque somme considérable, je lui avais +donné un simple bon signé de moi sur mon banquier: remarquez bien +ceci.—Un jour, je quittai brusquement Londres sans en prévenir Lancry +et sans lui faire dire où j'allais. Je le savais alors sans argent. Je +lui détachai un certain juif fort madré qui, sur sa signature, lui +proposa une trentaine de mille livres. Lancry, comptant sur moi pour +rembourser, signa. J'étais à Brighton, d'où je le surveillais... Mon +projet était mûr... L'or est une baguette magique. Quelque temps après +son emprunt, je fis sérieusement proposer à Lancry une héritière de plus +de cinquante mille écus de rente. Je connaissais les parents de cette +jeune fille; ils avaient en moi toute confiance. J avais garanti sur ma +propre fortune que Lancry apportait en dot plus de deux millions; +seulement, j'engageai les parents à ne traiter la question d'argent qu'à +mon retour. Par habitude, Lancry se donnait toujours effrontément pour +millionnaire; il vit la jeune fille, on l'accueillit, et l'on convint +d'un jour pour régler les affaires d'intérêt. Lorsqu'on en fut là, +j'écrivis à Lancry de Brighton: sa réponse fut une demande de deux mille +louis pour payer le juif, car l'échéance approchait; il y avait prise de +corps; le créancier était impitoyable. Or, au moment de faire un mariage +de cinquante mille écus de rentes, il eût été atroce pour Lancry d'être +incarcéré, de voir ainsi avorter une si belle espérance.</p> + +<p>La veille du jour du payement arrive, j'avais tout calculé, l'anxiété de +Lancry était horrible; mais, ô miracle du ciel! manne bienfaisante! +j'adressai à Gontran par la poste, mais sans lettre d'envoi, remarquez +bien encore ceci, un bon de deux mille louis de moi, payable à vue sur +mon banquier, et ne renfermant que ces mots comme d'habitude: <i>Bon pour +deux mille livres sterling.—Brighton,—Comte de Lugarto.</i>—J'écrivais +seulement un mot à Lancry pour lui dire que je quittais Brighton, et que +je lui ferais plus tard savoir où je serais. Je m'étais arrangé de +manière à ce que le bon arrivât le soir par la poste. J'avais donné à +Lancry un valet de chambre de ma main. Lancry met le bon dans un tiroir +et sort sans ôter la clef, car il ne brille pas par l'ordre, votre +tendre époux; le domestique prend le bon, selon mes ordres, et me le +renvoie. Le lendemain Lancry cherche son bon... rien... il questionne +son valet de chambre... rien. Celui-ci joue son rôle à merveille; il ne +sait pas ce que son maître lui demande... Le juif arrive, veut son +argent à toutes forces, menace de s'adresser à la famille de la fiancée +et de faire ainsi manquer le mariage.</p> + +<p>Lancry, aux abois, se voit au moment de perdre son héritière, faute de +ce maudit bon; il éclate, il tempête; dans sa colère, il instruit son +valet, dans lequel d'ailleurs il avait toute confiance, de l'atroce +embarras où il se trouve. Mon drôle alors, suivant de point en point mes +instructions, fait à son maître le raisonnement suivant, après mainte +hésitation. «M. le comte de Lugarto a envoyé à M. le vicomte un bon de +deux mille louis; il veut donc lui prêter deux mille louis; maintenant +M. le vicomte a égaré le bon. Où serait le mal si M. le vicomte +fabriquait un autre bon?—Misérable!... un faux?—Mais puisque M. de +Lugarto a envoyé un bon à M. le vicomte, et que ce bon s'est perdu... +c'est toujours la même chose. A qui cela fait-il du tort qu'on en fasse +un autre?»</p> + +<p>Votre cher Gontran, après quelques scrupules de conscience, se rendit à +cette belle rhétorique de faussaire; une heure après, il présentait à +mon banquier un faux bon de moi... Mais ceci vous réveille...—ajouta M. +Lugarto en voyant que je me relevais par un effort presque désespéré.</p> + +<p>—Vous mentez... vous mentez,—m'écriai-je d'une voix +affaiblie,—Gontran est incapable d'une telle infamie...</p> + +<p>Presque épuisée par ce mouvement, je retombai dans mon fauteuil.</p> + +<p>De ce moment j'éprouvai une sorte d'hallucination étrange à mesure que +M. Lugarto parlait; il me sembla voir son récit en action, les +personnages qu'il évoquait apparaissaient et disparaissaient à ma vue, +comme dans un rêve, avec la rapidité de la pensée.</p> + +<p>—Je mens si peu en accusant Lancry d'être un faussaire,—reprit M. +Lugarto, en me montrant un papier,—que le <i>faux</i>, le voilà. Je reprends +mon récit... J'en ai au plus pour les dix minutes de connaissance qui +vous restent. Depuis quelques jours mon banquier était +confidentiellement prévenu par moi, et sous le sceau du plus profond +secret, que Lancry, abusant de mon amitié, pourrait lui présenter de +faux bons de moi, mais par égard pour le nom que portait ce +misérable,—disais-je,—je priai mon dit banquier de payer sans faire +d'éclat, seulement de garder le bon et de bien constater le crime de M. +de Lancry, me réservant de faire des poursuites si cet indigne ami ne +s'amendait pas plus tard.</p> + +<p>Ce qui fut dit fut fait; des témoins dont l'autorité était irrécusable, +mais dont la discrétion était sûre, virent Lancry apporter le billet et +en empocher l'argent. Les témoins signèrent avec mon banquier un +procès-verbal que voici, et dans lequel j'ai fait toutes réserves pour +l'avenir. Vous le voyez, je n'ai qu'à dire un mot pour faire condamner +votre mari comme faussaire, car on obtiendra facilement son extradition.</p> + +<p>Je cachai ma tête dans mes mains avec horreur.</p> + +<p>—Ceci vous explique le secret de ma domination sur Lancry et sur +beaucoup de personnes. J'ai une espèce de police à moi; je la mets à la +piste de toutes les personnes sur lesquelles je veux agir, et c'est bien +le diable si je ne découvre quelque tendre erreur ou quelque sordide +action qui me les livre pieds et poings liés. Vous avez vu une preuve de +ce savoir-faire dans ma domination sur la princesse de Ksernika et la +duchesse de Richeville... Pour en revenir à Gontran, quoique le juif aux +30,000 fr. eût été payé, son mariage avec la riche héritière ne se fit +pas. Je retirai ma garantie sans m'expliquer. Lancry, mis en demeure de +justifier de la fortune qu'il prétendait avoir, ne put rien prouver; +bien entendu on lui tourna le dos, et il retomba pauvre comme Job, +ayant pour tout bien plus de deux cent mille francs qu'il me devait. +C'était cher; mais son âme m'appartenait, comme aurait dit Satan... +Lorsque Lancry s'est vu ainsi en mon pouvoir, il a jeté feu et flamme; +mais que faire? se résigner, sous peine de la marque...</p> + +<p>Ce fut alors qu'il reçut une lettre de son oncle qui vous proposait en +mariage. Cela me ravit; ma vengeance allait se doubler, j'allais +disposer de deux existences au lieu d'une... Pour faire réussir ce beau +projet conçu par mademoiselle de Maran et M. de Versac, je prêtai une +centaine de mille francs à Lancry en avance d'hoirie sur votre dot, pour +faire face aux dépenses imprévues et lui permettre de ne pas manquer +cette belle affaire.</p> + +<p>Le mariage se conclut. J'étais malade à Londres, sans cela je serais +venu assister à la noce comme premier garçon d'honneur. Une fois +rétabli, j'écrivis à Lancry qui savourait sa lune de miel à Chantilly... +Je lui ordonnai de revenir à Paris sur l'heure. Il vous ramena; je vous +vis, je vous aimai, et je me mis dans la tête de vous posséder... Or, ce +que je veux... je le veux bien. Je déclarai à votre mari que je vous +ferais la cour, il s'y résigna en enrageant... Pourtant il comptait sur +votre vertu et il avait raison... aussi m'avez-vous mis dans la +nécessité de recourir, comme on dit, aux grands moyens. Vous savez le +reste... jusqu'à la scène de l'autre jour à Tortoni... Sa mauvaise tête +l'a emporté; exaspéré par le méprisant accueil de <i>Madame</i>, il a fait +cette sortie, cette bravade ridicule à Tortoni... A deux heures du +matin, il était chez moi, à genoux, pleurant, sanglotant, suppliant, +demandant grâce pour vous et pour lui... Il rabâchait des galères... je +me suis encore laissé attendrir, à ces conditions: 1º Il fallait un +duel, et j'étais trop <i>nerveux</i> pour en accepter un sérieux. Il serait +donc convenu que nous ferions <i>censés</i> nous être battus seulement avec +des soldats pour témoins; je serais encore <i>censé</i> avoir reçu un coup +d'épée peu dangereux; je me chargeais d'accréditer ce bruit; ce qui +s'est fait, et je passe <i>pour un crâne</i>... 2º Lancry devait +immédiatement partir pour Londres, où il est à cette heure. Avant son +départ, sans que j'aie voulu lui dire dans quel but, je l'obligeai à +vous écrire sous ma dictée la première lettre que vous avez reçue à +Paris et qui vous a décidée à venir ici. Les autres lettres sont de moi, +bien entendu, car votre mari n'est pas le seul qui sache contrefaire les +écritures et faire des faux.</p> + +<p>Je n'ai rien oublié, je crois... non... Maintenant qu'il vous reste +encore un peu de connaissance, envisagez bien les conséquences de votre +position; depuis deux mois, le monde est persuadé que nous sommes +ensemble du dernier mieux... Si l'on en pouvait douter, qu'on juge sur +les faits... Vous êtes venue ici volontairement; vous avez voulu cacher +ce voyage à votre tante, à M. de Versac, à madame de Ksernika, puisque +vous leur avez écrit que vous alliez chez madame Sécherin à la campagne; +on croit que votre mari m'a blessé en duel, on pensera que vous êtes +accourue ici aussitôt après son départ pour me consoler dans mes +souffrances: comment le nierez-vous? où seront vos preuves? Mes fausses +lettres, direz-vous; mais tout à l'heure, quand vous allez être +endormie, je vous prendrai ces lettres et je les brûlerai.</p> + +<p>Invoquerez-vous le témoignage de vos gens? D'abord ils me sont dévoués; +et puis ils diront, ce qui est vrai, qu'ils ont agi d'après vos ordres, +car vous seule avez ordonné le départ. Ce n'est pas tout; pour comble +d'horreur... un de vos parents, un homme respectable, apprenant sans +doute votre infâme conduite, se met à votre poursuite pour vous empêcher +de vous perdre... Votre passion vous aveugle tellement, que de +complicité avec un laquais vous faites tomber ce vertueux poursuivant +dans un piége abominable où il aura peut-être perdu la vie... Eh bien! +que dites-vous? Je défie l'avocat le plus habile de contredire tout +ceci... de vous empêcher d'être écrasée sous les apparences... sous le +dernier et éclatant scandale: car je me suis arrangé de façon à ce que +l'on sache bien que vous n'avez pas été du tout chez madame Sécherin, et +que vous êtes venue ici me faire vos tendres et tristes adieux. Demain +matin... (votre sommeil va durer au moins huit ou dix heures) je pars +pour l'Italie, je vous laisse vous réveiller tout à votre aise et écrire +à Gontran, poste restante, à Londres, de revenir vous consoler si ça +l'amuse... J'emporterai toujours avec moi... ce précieux <i>faux</i>... ce +fil infernal au bout duquel je tiendrai constamment l'âme de Gontran et +la vôtre. Quant aux cent mille écus que votre mari me doit environ... et +dont voici les titres, demain matin, après mon départ, vous les +trouverez à vos pieds, déchirés en morceaux, car je suis galant homme et +généreux.</p> + +<p>Cette dernière infamie ranima le peu de force et de volonté qui existât +encore en moi...</p> + +<p>M. Lugarto se leva, regarda la pendule et me dit:—Dans dix minutes vous +serez à moi.</p> + +<p>En faisant un mouvement désespéré pour me soulever du fauteuil où +j'étais engourdie, mes yeux tombèrent sur un couteau.</p> + +<p>Maintenant je me rappelle à peine les violentes pensées qui m'agitèrent +en ce moment; soit que je voulusse échapper par la mort au déshonneur, +soit que je crusse qu'une douleur, que la perte de mon sang peut-être, +m'arracheraient de l'état affreux où j'étais plongée, je saisis ce +couteau, je rassemblai toute mon énergie pour m'en porter un coup dans +la poitrine; la lame glissa et m'atteignit légèrement à l'épaule.</p> + +<p>Ce mouvement fut si rapide que M. Lugarto ne l'aperçut pas.</p> + +<p>Une voix bien connue s'écria avec effroi:</p> + +<p>—Arrêtez, Mathilde!</p> + +<p>Je me relevai toute droite par un mouvement presque convulsif, et je fis +deux pas en étendant mes bras vers M. de Mortagne, car c'était lui...</p> + +<p>Sortant d'une pièce voisine, il se précipita vers moi.</p> + +<p>M. de Rochegune, qui l'accompagnait, saisit d'une main Lugarto au collet +et ferma à double tour la porte par laquelle venaient d'entrer mes deux +sauveurs.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="E-CHAPITRE_IV" id="E-CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3> + +<h4>PUNITION.</h4> + +<p>J'éprouvai une telle commotion à la vue de M. de Mortagne et de M. du +Rochegune, que je revins tout à fait à moi.</p> + +<p>Peut-être aussi la légère blessure que je m'étais faite eut-elle une +action salutaire, en cela qu'elle remplaça une saignée, car je me sentis +presque dans mon état naturel.</p> + +<p>Pendant que M. de Mortagne pansait cette blessure, M. de Rochegune +s'emparait des papiers de M. Lugarto, qui était devenu livide de +terreur.</p> + +<p>Alors seulement je m'aperçus que la figure de M. de Mortagne était +meurtrie en plusieurs endroits. Ses habits, ainsi que ceux de M. de +Rochegune, étaient souillés de boue.</p> + +<p>Dans mon premier saisissement, je n'avais pas réfléchi à tout ce que ce +secours avait de providentiel.</p> + +<p>Plus calme, je remerciai Dieu de m'avoir sauvée.</p> + +<p>Je ne pris qu'une part muette à la scène suivante, mais elle est restée +gravée dans ma mémoire en caractères ineffaçables.</p> + +<p>Tant qu'elle dura, quoique M. de Rochegune fût plus témoin qu'acteur, +ses traits basanés et contractés eurent une expression peut-être plus +menaçante, plus effrayante encore, que l'emportement de M. de Mortagne.</p> + +<p>Toutes les fois que le regard de M. de Rochegune s'arrêta sur M. +Lugarto, il sembla flamboyer; plusieurs fois je remarquai à la +crispation nerveuse de ses mains qu'il faisait de grands efforts pour +conserver un calme apparent. Toutes les fois aussi que ses yeux gris et +perçants s'arrêtèrent sur M. Lugarto, celui-ci sembla presque en proie à +une fascination douloureuse.</p> + +<p>Après m'avoir donné les premiers soins, M. de Mortagne m'établit dans un +fauteuil et me dit:</p> + +<p>—Vous allez maintenant, pauvre enfant, assister au jugement et à +l'exécution de ce monstre...—Et il se retournait vers M. Lugarto.</p> + +<p>—Mais, monsieur, que prétendez-vous donc me faire? Vous n'abuserez pas +de votre force,—s'écria celui-ci en étendant les mains d'un air +suppliant.</p> + +<p>—A genoux d'abord... à genoux...—lui dit M. de Mortagne d'une voix +terrible; et de sa main puissante, il prit M. Lugarto par le collet et +le força de s'agenouiller rudement sur le plancher.</p> + +<p>—Mais c'est un guet-apens... un abus de...</p> + +<p>—Tais-toi,—s'écria M. de Mortagne.</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Un mot de plus, je te bâillonne.</p> + +<p>M. Lugarto, accablé, laissa retomber sa tête sur sa poitrine...</p> + +<p>—Écoute bien,—dit M. de Mortagne...—tu vas écrire à M. de Lancry que +tu lui renvoies le faux qui peut le perdre: il m'est nécessaire qu'il +croie que tu agis volontairement en lui rendant cette pièce, et que +personne n'a été dans ton horrible confidence... Tu m'entends...</p> + +<p>Un moment altérés, les traits de M. Lugarto reprirent peu à peu leur +expression d'audace. Toujours agenouillé, il jeta un regard oblique sur +M. de Mortagne et lui répondit:</p> + +<p>—Vous me prenez pour un enfant, monsieur; vous pouvez me prendre ces +papiers de force, mais je vous défie de m'obliger à écrire ce que vous +voulez que j'écrive...</p> + +<p>—Tu n'écriras pas?</p> + +<p>—Non...</p> + +<p>—Non?...</p> + +<p>—Encore une fois non... non.</p> + +<p>M. de Mortagne garda le silence pendant un moment, jeta les yeux autour +de lui, puis il dit tout à coup:</p> + +<p>—Rochegune, donnez-moi l'embrasse du rideau; est-elle solide?...</p> + +<p>—Très-solide,—dit M. de Rochegune, en ôtant un assez long cordon de +soie de l'une des patères.</p> + +<p>—Que voulez-vous faire?—s'écria M. Lugarto en se levant à demi.</p> + +<p>M. de Mortagne le rejeta à genoux.</p> + +<p>—Te mettre ce cordon autour du front et le serrer au moyen d'un +tourniquet... (ce manche de couteau sera parfait pour cela), et le +serrer jusqu'à ce que tu cèdes... C'est un moyen de torture excellent +que j'ai vu pratiquer dans l'Inde... Grâce à lui, les plus têtus +obéissent.</p> + +<p>—Vous ne ferez pas cela! s'écria M. Lugarto en tremblant,—vous ne +ferez pas cela... la justice... la loi...</p> + +<p>—Je me charge de répondre à la justice, l'important est que tu +écrives,—dit M. de Mortagne avec un sang-froid effrayant, en faisant un +nœud coulant au cordon de soie.</p> + +<p>—Mais je ne me laisserai pas faire... mais...</p> + +<p>—Regarde-moi bien... regarde... M. de Rochegune, regarde ensuite ta +chétive personne, et tu verras si tu peux nous résister.</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Oh! finissons. Rochegune, prenez-lui les mains.</p> + +<p>—La figure de M. Lugarto devint hideuse de rage et de terreur.</p> + +<p>Je mis mon mouchoir sur mes yeux; une courte lutte s'engagea, au bout de +laquelle j'entendis un cri perçant, puis ces mots d'une voix tremblante:</p> + +<p>—Grâce... grâce... j'écrirai...</p> + +<p>—Alors écris,—dit M. de Mortagne.</p> + +<p>—Vous abusez de votre force... vous êtes deux contre un...—murmura +Lugarto.</p> + +<p>—Écriras-tu? écriras-tu?...</p> + +<p>M. Lugarto se résigna et écrivit ces quelques lignes que lui dicta M. de +Mortagne:</p> + +<p>—«J'ai fait trop longtemps durer la mauvaise plaisanterie que vous +savez, mon cher Lancry, je vous envoie le papier en question; que ce +secret soit désormais entre vous et moi, car j'ai grande honte de tout +ceci; je pars pour l'Italie! Adieu. Tout à vous.»</p> + +<p>M. Lugarto, après avoir écrit, signa.</p> + +<p>—J'espère que c'est tout,—ajouta-t-il,—je cède à la force... Mais +patience... patience...</p> + +<p>—Tais-toi... dit M. de Rochegune.—Combien M. de Lancry te doit-il +d'argent?</p> + +<p>—Voici les obligations de M. de Lancry dans ce portefeuille,—dit M. de +Rochegune,—trois cent vingt mille francs.</p> + +<p>M. de Mortagne écrivit quelques lignes sur un papier, les remit à M. +Lugarto, et lui dit:—Voici un bon de cette somme sur mon banquier, +payable à vue. Tu les feras toucher par ton correspondant.</p> + +<p>Puis il déchira les billets de Gontran.</p> + +<p>—Mais c'est indigne... mais il y a soustraction de pièces... mais...</p> + +<p>—Et ce malheureux faux de Gontran?—dit M. de Mortagne sans lui +répondre.</p> + +<p>—Le voici,—dit M. de Rochegune.</p> + +<p>M. de Mortagne le joignit à la lettre que M. Lugarto venait d'écrire à +M. de Lancry, et mit le tout dans son portefeuille.</p> + +<p>En se voyant ainsi arracher le moyen de continuer les tortures de sa +victime, M. Lugarto poussa un cri de fureur presque sauvage.</p> + +<p>—C'est infâme! il y a contrainte... guet-apens... violence!</p> + +<p>—Mais tu veux donc que je te bâillonne?—s'écria M. de Mortagne.—Je te +défends de parler lorsque je ne t'interroge pas... Écris encore.</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Rochegune, donnez-moi le cordon...</p> + +<p>M. Lugarto leva les yeux au ciel et obéit. M. de Mortagne dicta ce qui +suit à M. Lugarto: «Je déclare avoir écrit de fausses lettres à madame +la vicomtesse de Lancry, en contrefaisant l'écriture de son mari. Par +ces lettres, M. de Lancry invitait sa femme à se rendre à l'instant +auprès de lui, dans une maison située près de Chantilly. Madame de +Lancry, ayant tombé dans ce piège infâme, est partie aussitôt de Paris; +à son arrivée ici, elle a trouvé une autre lettre de M. de Lancry, +également contrefaite par moi, dans laquelle il priait sa femme de ne +pas s'inquiéter, de l'attendre, lui annonçant qu'il serait de retour le +lendemain. Madame de Lancry, épuisée de fatigue, a accepté le souper que +je lui avais fait préparer; j'avais mélangé un narcotique dans tout ce +qu'on lui a servi: lorsque l'effet de ce poison a commencé de se +manifester, je me suis présenté devant madame de Lancry, j'ai eu la +barbarie de lui annoncer qu'elle avait pris un narcotique et de lui +faire constater de minute en minute l'influence croissante de ce +breuvage, affirmant à madame de Lancry qu'à minuit elle serait +complétement endormie et alors en mon pouvoir... A cette horrible +menace, madame de Lancry, préférant la mort au déshonneur, a rassemblé +ce qui lui restait de force et de connaissance, a saisi un couteau et +s'en est frappée. M. de Mortagne et M. de Rochegune, qui étaient +parvenus à s'introduire dans la maison, et qui, cachés, avaient été +témoins de toute cette scène, sont, en ce moment, entrés dans la +chambre. Comme je suis aussi lâche que cruel...»</p> + +<p>—Je n'écrirai pas cela...—s'écria M. Lugarto en rejetant la plume.</p> + +<p>Du revers de sa main, M. de Mortagne donna un vigoureux soufflet à M. +Lugarto.</p> + +<p>Celui-ci voulut se lever.</p> + +<p>M. de Mortagne le maintint sur sa chaise et lui dit:</p> + +<p>—Je veux te prouver à toi-même, ce que tu sais d'ailleurs de reste, que +tu es un misérable lâche; je t'ai souffleté; je te dois une réparation. +Voici des pistolets chargés, il fait un clair de lune superbe, Rochegune +sera notre témoin... Viens...</p> + +<p>Et il saisit M. Lugarto par le collet en faisant un pas vers la porte, +pendant que M. de Rochegune prenait des pistolets qu'en entrant il avait +déposés sur la table.</p> + +<p>M. Lugarto écumait de rage, et paraissait en proie à une lutte violente.</p> + +<p>—Allons... viens...—dit M. de Mortagne en voulant +l'entraîner;—viens... j'ai idée que je te tuerai... car Dieu est +juste... viens donc...</p> + +<p>M. Lugarto se leva, fit un pas; mais la peur l'emporta sur le désir de +venger son outrage; il retomba affaissé sur sa chaise en disant à M. de +Mortagne d'une voix altérée:</p> + +<p>—Vous êtes un duelliste consommé; vous voulez m'assassiner... Je...</p> + +<p>—Alors écris donc que tu es un lâche, ou je te brise les os!—s'écria +M. de Mortagne d'une voix terrible.</p> + +<p>M. Lugarto courba la tête, reprit la plume, et continua d'écrire:</p> + +<p>«Comme je suis aussi lâche que cruel...»</p> + +<p>—Ouvre une parenthèse,—ajouta M. de Mortagne.</p> + +<p>«(Et si lâche qu'après avoir été tout à l'heure souffleté par M. de +Mortagne...»</p> + +<p>—Écriras-tu!</p> + +<p>M. Lugarto hésita encore. Il se décida.</p> + +<p>«Qu'après avoir été tout à l'heure souffleté par M. de Mortagne, je n'ai +pas eu le cœur d'accepter le duel qu'il daignait m'offrir...)»</p> + +<p>—Ferme la parenthèse.</p> + +<p>«J'ai déclaré et avoué les infamies que je viens d'écrire en tremblant +de peur.—Je déclare aussi avoir fait tomber M. de Rochegune dans un +guet-apens dont Fritz Muller, homme à mes gages, a été l'instrument, +ainsi que le démontrera l'instruction qui va être provoquée par M. de +Rochegune...»</p> + +<p>—Mais,—dit M. Lugarto en s'interrompant encore,—puisque je consens à +tout... épargnez...</p> + +<p>—Te tairas-tu!... Écris: «Fait, signé et déclaré vrai, sous l'empire de +la terreur que les lâches de mon espèce ressentent toujours en présence +des honnêtes gens courageux.»</p> + +<p class="r"> +«Lugarto.»<br /> +</p> + +<p>Après avoir signé son nom, M. Lugarto jeta sa plume et cacha sa tête +dans ses mains.</p> + +<p>—Maintenant, écoute,—continua M. de Mortagne.—Demain matin tu +partiras pour l'Italie, et je te défends, tu m'entends bien... je te +défends de remettre les pieds en France, à moins que je ne t'y +autorise... je t'exile.</p> + +<p>—C'est de la folie!—s'écria M. Lugarto.—Après tout, je brave vos +menaces; la loi me protégera, je resterai en France si cela me +convient...</p> + +<p>—Écoute-moi,—s'écria M. de Mortagne en se redressant de toute la +hauteur de sa grande et robuste taille, et il appuya sa large main sur +l'épaule de M. Lugarto, qui fut presque obligé de se courber sous cette +puissante étreinte...—Écoute-moi bien. Depuis quatre mois tu as été le +mauvais génie de la plus adorable femme qui existe sur la terre; tu as +fait tout au monde pour flétrir sa réputation, pour avilir son mari; tu +as usé de la plus exécrable perfidie pour accréditer des bruits +infamants; tu as voulu faire assassiner M. de Rochegune; tu as été +faussaire pour attirer ici madame de Lancry. Toi et tes complices vous +avez été encore meurtriers en me faisant tomber dans un piége horrible; +tu as été empoisonneur en faisant prendre à cette malheureuse femme un +breuvage qui devait te permettre d'ajouter un nouveau crime à tant de +crimes... Voilà ce que tu as fait... entends tu... entends-tu?...</p> + +<p>L'air, la voix, l'accent de M. de Mortagne étaient si menaçants, que +malgré son audace M. Lugarto n'osa répondre un seul mot.</p> + +<p>M. de Mortagne ajouta avec une exaltation croissante, et me désignant à +M. Lugarto:</p> + +<p>—Tu ne sais donc pas que j'ai promis à sa mère mourante de veiller sur +elle comme sur mon enfant? Tu ne sais donc pas quels dangers on court en +attaquant ceux que j'aime?... Tu ne sais donc pas que, sans l'intérêt +que j'avais à pénétrer quel était le mobile de la fatale domination que +tu exerçais sur M. de Lancry, je t'aurais déjà chassé de France en te +crossant de coups de pied? car tu sens bien qu'un homme comme moi qui +veut s'acharner à la poursuite d'un misérable comme toi... vient à bout +d'en délivrer la société... et qu'il n'y a pas de tribunaux qui +fassent!... Et d'ailleurs,—s'écria M. de Mortagne, ne se possédant +plus,—est-ce que tu n'es pas hors la loi! En vérité, je suis bien bon +de ne pas te tuer là comme un chien!... Est-ce que je n'en ai pas le +droit?</p> + +<p>—Le droit!...—s'écria M. Lugarto, effrayé de la violence de M. de +Mortagne.</p> + +<p>—Oui, le droit... oui... j'ai le droit de te tuer... là... à l'instant. +Mathilde est ma parente; tu l'attires ici à l'aide de fausses lettres; +j'en ai la preuve... tu l'empoisonnes, j'en ai la preuve... tu vas +commettre un crime exécrable, lorsque moi son ami, son parent, j'arrive, +je te surprends... je prends ce pistolet, je te l'appuie sur le +crâne,—et M. de Mortagne appuya en effet un pistolet sur le front de M. +Lugarto,—et je te fais sauter la cervelle. Eh bien! après? qui donc me +blâmera?... quel tribunal osera me condamner? N'es-tu pas pris en +flagrant délit? ta vie ne m'appartient-elle pas, hein! misérable?...</p> + +<p>Épouvanté de la fureur de M. de Mortagne, qui, s'exaltant peu à peu, ne +se connaissait plus, et qui lui tenait toujours le pistolet armé sur le +front, M. Lugarto joignit les mains avec terreur; sa figure se +décomposa, il n'eut que la force de dire:</p> + +<p>—Grâce... grâce... Prenez garde, mon Dieu! le pistolet est chargé...</p> + +<p>Et il laissa retomber ses deux bras le long de son corps, comme s'il eût +perdu tout sentiment.</p> + +<p>M. de Rochegune lui-même, effrayé de l'exaspération de M. de Mortagne, +lui dit:</p> + +<p>—Ayez pitié de ce misérable.</p> + +<p>—Eh! a-t-il eu pitié de cette malheureuse enfant, lui, lui?... s'écria +M. de Mortagne.</p> + +<p>—Grâce... mon Dieu... je partirai quand vous voudrez... je vous le +jure,—murmura M. Lugarto à voix basse.</p> + +<p>—Oses-tu bien faire ici un serment?... Ce n'est pas sur ta parole que +je compte, mais sur la mienne, et je te la donne, entends-tu?... ma +parole d'honnête homme, que tu ne remettras pas les pieds en France, et +par une bonne raison que tu vas comprendre... Comme après tout il faut +que tu sois puni de tes infamies, et que la voie légale ne peut me +convenir; comme après tout tu es un faussaire, un meurtrier, un +empoisonneur, et qu'on marque tes pareils d'un fer chaud, je veux aussi +te marquer, moi... entends-tu? te marquer non pas sur l'épaule, mais sur +le front... te marquer d'un T et d'un F, pour que cela se voie bien et +toujours!... De la sorte, tu ne seras pas tenté de revenir en France, +j'espère.</p> + +<p>—Mais c'est le démon que cet homme!—s'écria M. Lugarto en joignant les +mains avec terreur et en se levant à demi.—Mon Dieu! mon Dieu! que +voulez-vous donc me faire encore? Ne m'avez-vous pas assez insulté, +humilié?</p> + +<p>—Je veux te marquer sur le front. La lame de ce couteau, rougie à la +flamme de cette bougie, suffira pour rendre l'empreinte ineffaçable.</p> + +<p>En disant ces mots, M. de Mortagne prit le couteau avec lequel je +m'étais blessée et l'approcha de l'un des flambeaux.</p> + +<p>M. Lugarto le regardait avec terreur; il courut à la porte.</p> + +<p>Elle était fermée.</p> + +<p>Il revint, se jeta à mes pieds et me dit d'une voix déchirante:</p> + +<p>—Oh! pas cela... pas cela... madame... ayez pitié de moi. Je vous ai +offensée... J'ai été lâche, infâme, je partirai... Je partirai... Jamais +je ne reviendrai... Mais pas cela... Oh! par pitié! pas cela!!!</p> + +<p>Les traits de cet homme étaient bouleversés par la terreur; il pleurait, +il tendait les mains vers M. de Mortagne.</p> + +<p>Celui-ci, impassible, continuait d'exposer la lame du couteau à la +flamme de la bougie.</p> + +<p>—Mais vous, monsieur, vous serez moins impitoyable!—s'écria M. Lugarto +en s'adressant à M. de Rochegune.—Je vous ai fait traîtreusement +attaquer, je l'avoue. Je m'en repens, ayez pitié de moi, priez pour +moi... Mais, au nom du ciel, pas cela... Pour la vie!... Jugez donc, +marqué pour la vie... sur la figure... Ah! c'est horrible!... c'est une +idée infernale!</p> + +<p>M. de Rochegune haussa les épaules et ne répondit pas.</p> + +<p>—Madame, mais... vous... vous, ô mon Dieu! par le souvenir de votre +mère que vous aimiez tant... madame, priez pour moi.</p> + +<p>Malgré moi... malgré le mal horrible que m'avait fait cet homme, je +reculai devant la barbarie du châtiment.</p> + +<p>—Mon ami, mon sauveur,—dis-je à M. de Mortagne,—laissez cet homme à +ses remords; qu'il parte seulement, qu'il parte...</p> + +<p>—Ses remords!—dit M. de Mortagne,—est-ce que ses pareils ont des +remords? La rage d'avoir au front l'empreinte d'un fer chaud, voilà le +seul remords qu'il puisse connaître. Allons, Rochegune, le couteau est +chauffé à blanc... attachons-lui les mains.</p> + +<p>—Par pitié, laissez-le,—m'écriai-je,—je n'assisterai pas à cette +torture horrible. Mon ami, je vous en supplie, une telle vengeance est +indigne de vous et de moi.</p> + +<p>Après avoir un moment regardé M. Lugarto, qui à travers ses sanglots +murmurait encore des prières et des supplications, M. de Mortagne lui +dit:</p> + +<p>—Grâce à cet ange de bonté, cette fois encore j'ai pitié de toi.</p> + +<p>—Oh! votre main... votre main, laissez-moi baiser votre main!—s'écria +M. Lugarto dans un élan de reconnaissance indicible, en se traînant à +genoux jusqu'auprès de M. de Mortagne.</p> + +<p>Celui-ci se retira vivement, le repoussa du pied et lui dit:</p> + +<p>—Mais je te jure que si tu oses revenir en France, ce que je ne fais +pas maintenant je le ferai alors; tu dois me connaître assez pour croire +que je ne reculerai devant rien: moi et deux hommes déterminés, nous +suffirons à cette exécution, et je saurai bien m'emparer de toi.</p> + +<p>—Je vous promets de ne jamais revenir en France, tout est prêt pour mon +départ, ma voiture viendra ici demain; au point du jour je partirai pour +l'Italie; je voyagerai jour et nuit, jusqu'à ce que je sois sorti de +France, je vous le jure,—dit M. Lugarto dont les dents se choquaient de +terreur.</p> + +<p>—Mathilde, mon enfant, vous avez besoin de repos,—me dit M. de +Mortagne,—votre femme de chambre est là, vous n'avez plus rien à +craindre. Venez, Rochegune va rester avec ce misérable. Demain, lorsque +vous serez plus reposée, je vous dirai comment nous avons découvert le +mauvais dessein de cet homme.</p> + +<p>Je suivis le conseil de M. de Mortagne, je me retirai dans la chambre +qu'on m'avait préparée.</p> + +<p>Bientôt je m'endormis d'un profond sommeil.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="E-CHAPITRE_V" id="E-CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3> + +<h4>LES ADIEUX.</h4> + +<p>Le lendemain à mon réveil, je crus avoir fait un songe; mais la vive +douleur que me causait ma blessure me rappela la terrible scène de la +nuit précédente.</p> + +<p>Mon premier mouvement fut de remercier encore Dieu qui m'avait sauvée, +qui m'avait rendu Gontran.</p> + +<p>Les mystères odieux qui m'avaient si longtemps affligée étaient +éclaircis; je ne doutai plus que mon mari, désormais tranquille et +rassuré, ne redevînt pour moi ce qu'il avait été dans les premiers jours +de notre union.</p> + +<p>J'attribuai à la funeste influence de M. Lugarto toutes les peines que +Gontran m'avait involontairement causées. N'était-ce pas pour obéir à +son mauvais génie qu'il s'était occupé de madame de Ksernika?</p> + +<p>D'abord, je l'avoue, je redoutais d'appesantir ma pensée sur l'acte +fatal qui avait mis M. de Lancry dans la dépendance de M. de Lugarto.</p> + +<p>Pourtant, voulant en finir avec ces pénibles réflexions, j'envisageai +courageusement la conduite de Gontran. Je cherchai à la pallier par tous +les raisonnements possibles.</p> + +<p>Hélas! j'avais naturellement des principes trop arrêtés pour pouvoir +trouver un milieu entre un blâme sévère et une approbation coupable...</p> + +<p>Je condamnai Gontran.</p> + +<p>Du moment je fus atterrée en m'apercevant que cette funeste découverte +ne portait pas la moindre atteinte à mon amour pour M. de Lancry.</p> + +<p>Je fus presque effrayée d'aimer toujours passionnément un homme capable +d'une action si mauvaise.</p> + +<p>Je pleurai amèrement sur sa faute; il m'était affreux de me sentir +supérieure à lui, d'avoir non pas à lui reprocher, mais à lui +pardonner... une bassesse...</p> + +<p>Ce ressentiment devint si vif, si douloureux, que, par une étrange +inconséquence que je puis à peine m'expliquer aujourd'hui, moi qui +n'avais pu trouver une excuse honorable à son action honteuse, je fis +tout au monde pour me persuader, par plusieurs analogies, que dans une +situation pareille j'aurais agi comme Gontran.</p> + +<p>Je ne saurais dire ma joie lorsque, après de longues, après de mûres +réflexions plus paradoxales les unes que les autres, je me fus +convaincue de cette sorte de complicité morale... Avec quel bonheur +triomphant je reconnus que je n'avais plus le droit de blâmer Gontran!</p> + +<p>Sans doute il y avait dans cet abaissement singulier de ma part une +arrière-pensée de sacrifice, d'abnégation, dont alors je ne me rendais +pas bien compte, et qui me guidait à mon insu....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Lorsque je descendis dans le salon, j'y trouvai M. de Rochegune; il +rougit et me dit que M. de Mortagne donnait quelques ordres pour mon +départ.</p> + +<p>—J'étais hier si troublée, si souffrante,—lui dis-je,—que j'ai à +peine pu vous exprimer toute ma reconnaissance. Vous et M. de Mortagne +avez été mes sauveurs. Je n'oublie pas non plus que lors de ma +maladie...</p> + +<p>—Je vous en conjure, madame, ne parlons pas de ceci... Vous m'avez +permis de me dire votre ami, j'ai agi comme votre ami.</p> + +<p>—Ah! monsieur!... comment jamais reconnaître?...</p> + +<p>—En me conservant toujours ce précieux titre... madame, en me +permettant de continuer à le mériter.</p> + +<p>Je ne sais pourquoi il me vint tout à coup à l'esprit cette idée pénible +que M. de Rochegune, connaissant le secret de Gontran, se croirait +peut-être le droit de juger sévèrement la conduite de mon mari.</p> + +<p>Par une de ces bizarres correspondances de la pensée dont il y a tant +d'exemples, M. de Rochegune ajouta à ce moment même:</p> + +<p>—Et lorsque je vous prie, madame, de me permettre de me dire de vos +amis, j'ose croire que vous n'oubliez pas que je serai heureux aussi +d'être <i>toujours compté parmi les amis de M. de Lancry</i>.</p> + +<p>Je remarquai que M. de Rochegune appuya avec intention sur ces derniers +mots. Je trouvai cette assurance si généreuse, elle répondait si +noblement à mes craintes, que je ne pus m'empêcher de m'écrier +vivement:</p> + +<p>—Oh! merci, monsieur, merci pour lui et pour moi!</p> + +<p>M. de Rochegune, étonné de ce mouvement, me regarda... Nous nous +entendions...</p> + +<p>Il comprenait ma gratitude comme j'avais compris sa bienveillance pour +Gontran.</p> + +<p>Un doux et triste sourire effleura les lèvres de M. de Rochegune; il me +dit d'une voix émue:</p> + +<p>—Il y a dans la vie de nobles jouissances, madame, le bien est trop +facile à faire à ce prix...</p> + +<p>Un silence de quelques minutes suivit ces paroles de M. de Rochegune.</p> + +<p>J'en fus embarrassée; par hasard, je levai les yeux sur lui: son regard +était vague et distrait, il semblait rêveur. Sa physionomie, +ordinairement sévère et hautaine, avait une expression d'ineffable +bonté. Ses cheveux noirs recouvraient à peine une cicatrice récente et +profonde qu'il avait au front, et que j'avais déjà remarquée lorsqu'il +était venu me voir pour la première fois après ma maladie.</p> + +<p>Malgré moi, mes yeux se remplirent de larmes, en songeant que j'avais +été la cause involontaire du guet-apens où était tombé M. de Rochegune +en venant s'informer de mes nouvelles auprès de Blondeau. Voulant rompre +le silence, je lui dis:</p> + +<p>—Vous ne souffrez... plus de cette blessure que vous avez reçue?...</p> + +<p>En entendant ma voix, M. de Rochegune tressaillit et se hâta de me +répondre:</p> + +<p>—Je ne souffre plus, madame.—Puis, comme si ce sujet de conversation +lui eût été gênant, il me dit d'un ton pénétré:</p> + +<p>—Toute ma crainte maintenant est que ce misérable Lugarto, quoique hors +de France, ne se venge de M. de Mortagne.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Ce matin cet homme est parti; M. de Mortagne a voulu le voir monter en +voiture et lui faire une dernière +recommandation...—Souvenez-vous...—lui a-t-il dit avec un geste +menaçant.</p> + +<p>—Pour votre repos, je ne me souviendrai que trop!!!—a répondu M. +Lugarto; à quelque distance que je sois... je saurai vous atteindre.—Et +après avoir montré le poing à M. de Mortagne, il a ordonné aux +postillons de partir à toute bride... Oh! madame, il est impossible de +voir quelque chose de plus hideux que la figure de cet homme au moment +où il prononçait cette dernière menace: la haine, la vengeance, la rage +s'y confondaient dans une horrible agitation.</p> + +<p>—Grand Dieu!—m'écriai-je,—il est capable, même en pays étranger, de +comploter quelque perfide machination contre M. de Mortagne; cet homme +trouve dans sa richesse tant de ressources pour assouvir son infernale +méchanceté!</p> + +<p>—Je partage vos craintes,—me dit M. de Rochegune,—et malheureusement +je suis obligé d'abandonner M. de Mortagne... Sans cela... j'aurais +veillé sur ses jours comme sur ceux de mon père...</p> + +<p>—Et où allez-vous donc, monsieur?</p> + +<p>—En Grèce, madame, faire la guerre contre les Turcs. C'est une noble et +sainte cause à défendre... Et puis j'ai besoin de mouvement, +d'agitation...</p> + +<p>—C'est, dit-on, une guerre souvent terrible, sans merci ni +pitié...—dis-je à M. de Rochegune avec intérêt.</p> + +<p>—C'est une guerre comme toutes les guerres, madame,—reprit-il avec un +sourire mélancolique,—l'on tue ou l'on est tué... Seulement, dans +celle-ci, l'on meurt pour une généreuse et héroïque nation... et cette +mort est belle et grande.</p> + +<p>—Ce sont là de tristes pressentiments,—lui dis-je,—ne vous y +appesantissez pas. Moi, j'ai l'espérance, la conviction même que vos +amis vous reverront.</p> + +<p>—Et je partage cette conviction, madame. L'on n'a pas le droit d'être +indifférent à la vie lorsqu'on a la moindre chance de pouvoir être utile +à ceux qu'on aime et qu'on respecte.</p> + +<p>M. de Mortagne entra.</p> + +<p>Il paraissait très-irrité.</p> + +<p>—Je viens encore d'apprendre une autre infamie de ce Lugarto. Votre +femme de chambre, que je viens de presser de questions et de menaces, +m'a avoué qu'elle avait été placée chez vous par cet homme, et qu'afin +d'empêcher votre excellente madame Blondeau de vous accompagner, cette +créature avait, d'après l'ordre de Lugarto, mêlé une certaine poudre à +son breuvage, ce qui avait rendu Blondeau assez malade pour qu'elle ne +pût vous suivre.</p> + +<p>—Mon ami, M. de Rochegune me dit qu'en partant M. Lugarto...</p> + +<p>—Oui, oui... il m'a menacé... je m'attends bien à quelque tour +diabolique, mais je serai sur mes gardes... Tout ce que je voulais, +c'était de vous débarrasser de lui, et j'y ai réussi, je pense... Je +regrette néanmoins de ne l'avoir pas marqué... Ç'aurait été une garantie +de plus.</p> + +<p>—Et aussi un motif de haine et de vengeance de plus pour cet +homme,—lui dis-je.</p> + +<p>—Si l'on était arrêté par de pareilles craintes, on ne ferait jamais +rien,—dit M. de Mortagne.—Je sais bien contre qui j'ai à lutter... +Mais il faut que je vous apprenne comment j'ai suivi la trace de cette +abominable machination... Quelque temps après votre retour de Chantilly, +j'ai appris par Rochegune les bruits infâmes que Lugarto faisait courir +sur vous; j'étais malade, hors d'état de sortir... Le premier mouvement +de Rochegune fut d'aller trouver Lugarto, de lui ordonner de se taire; +il le connaissait de longue main, il le savait très-lâche, il ne doutait +pas qu'une vigoureuse menace ne l'intimidât; je l'engageai à n'en rien +faire, j'avais écrit à Londres pour avoir des renseignements sur la vie +que M. de Lancry y avait menée avant son mariage.</p> + +<p>Voyant que la conversation allait s'engager sur M. de Lancry, par un +sentiment de convenance exquise dont j'appréciai toute la délicatesse, +M. de Rochegune dit à M. de Mortagne:</p> + +<p>—J'aurais quelques ordres à donner pour notre départ, je vous laisse.</p> + +<p>Il me salua et sortit.</p> + +<p>M. de Mortagne continua:</p> + +<p>—On me dit qu'à Londres M. de Lancry avait dépensé beaucoup d'argent, +et que, selon le bruit public, cet argent lui avait été prêté par +Lugarto. En rapprochant ceci de quelques autres circonstances, je +devinai facilement que votre mari se trouvait dans la dépendance de cet +homme, sans toutefois croire que cette dépendance fût rendue plus +absolue, plus dangereuse encore par l'acte que vous savez; j'engageai +donc Rochegune à patienter et à attendre mon rétablissement. Un homme +très-sûr qui me sert depuis vingt ans fit jaser quelques-uns des +domestiques de Lugarto. J'appris par eux qu'ils avaient souvent entendu +M. de Lancry, enfermé avec leur maître, supplier celui-ci de ne pas le +perdre. Ce rapport me prouva qu'il s'agissait d'autre chose que d'une +obligation d'argent; je voulus pénétrer à tout prix ce secret et vous +garantir des mauvais desseins de Lugarto. Il savait mon affection pour +vous. Je m'aperçus bientôt que j'étais suivi, car cet homme, à force +d'argent, s'est créé une sorte de police au moyen de laquelle il +découvre une foule de secrets dont il use et abuse dans l'occasion, +ainsi que vous l'avez vu à l'égard de madame de Ksernika et de madame de +Richeville. Pour détourner ses soupçons, je quittai Paris; ses espions +perdirent mes traces: c'était à peu près à l'époque de votre maladie... +Au bout de quelques jours je revins m'établir à Paris dans un quartier +éloigné: je n'en surveillais pas moins les démarches de M. Lugarto. Je +savais aussi bien que lui que les gueux sont corruptibles. Or, comme +presque tous ses gens sont complices de quelques-unes de ses méchantes +ou honteuses actions, il me fut possible d'acheter quelques-uns de ses +domestiques: j'appris ainsi que depuis quelque temps il avait loué et +fait meubler une maison isolée du côté de Chantilly... C'était celle où +nous sommes... Je vins m'assurer du fait par moi-même, et reconnaître la +position de cette demeure. Je savais que Lugarto contrefaisait les +écritures avec une détestable habileté. Craignant quelque ruse, je vous +fis dire par Rochegune de ne jamais quitter votre mari, supposant bien +que Lugarto choisirait le moment de son absence pour vous jouer quelque +tour infernal. La scène de Tortoni arriva, je n'en fus instruit que le +lendemain par Rochegune; j'envoyai chez vous, on me dit que vous veniez +de partir pour aller chez Ursule, et que M. de Lancry était aussi en +voyage: j'envoyai chez Lugarto; il était, dirent ses gens, retenu au +lit, blessé d'un coup d'épée... reçu le matin même... Je connaissais +l'homme, je ne crus pas à ce coup d'épée, je fus avant toute chose +frappé de votre isolement de Gontran; une heure de retard ou +d'hésitation pouvait tout perdre... si vous étiez véritablement allée +chez madame Sécherin, vous ne couriez aucun danger, nous n'avions donc +pas à nous occuper de cette hypothèse; à tout hasard nous nous décidâmes +à nous rendre ici. Nous allions vous atteindre à la descente de +Luzarches, lorsque ce diable d'homme nous fit culbuter dans un tas de +pavés: la chute fut terrible; je restai quelques minutes sans +connaissance...</p> + +<p>—Mon ami... mon Dieu... et pour moi... toujours pour moi... tant de +périls déjà courus!</p> + +<p>—Ces périls-là ne comptent, ma pauvre enfant, que lorsqu'ils me font +arriver trop tard... Cette fois, grâce au ciel, il n'en fut pas ainsi. +Après quelques moments d'étourdissement, je revins à moi... J'en étais +quitte, ainsi que Rochegune, pour quelques rudes contusions... Mais nos +chevaux étaient incapables de marcher, notre postillon avait la jambe +cassée, ma voiture était brisée... Nous comptions les secondes; à pied, +il nous fallait plus d'une heure pour nous rendre ici; nous nous mîmes +en marche... Heureusement, au bout d'un quart d'heure, nous rencontrâmes +les chevaux de retour qui vous avaient amenée ici. Aux détails que nous +donnèrent les postillons, il n'y avait plus de doute, c'était bien vous. +Nous prîmes, moi et Rochegune, les deux porteurs, et nous partîmes bride +abattue; en une demi-heure, nous étions à quelques pas de cette maison. +Pour ne pas éveiller les soupçons nous laissâmes nos montures assez +loin. Toutes les fenêtres étaient fermées, mais on voyait de la lumière +à travers les volets. Nous allions nous décider à frapper violemment à +la porte, lorsqu'une croisée du rez-de-chaussée s'ouvrit; c'était votre +femme de chambre qui sans doute voulait prendre l'air. Nous vîmes dans +une salle basse une vieille femme et Fritz; d'un saut nous entrâmes dans +cette salle, le pistolet à la main. Rochegune se mit à la porte, moi à +la fenêtre. Ces misérables tombèrent à genoux, saisis de frayeur.</p> + +<p>—Il doit y avoir un bûcher, une cave,—leur dis-je;—conduisez-nous-y, +ou nous vous brûlons la cervelle.</p> + +<p>—A droite, sous le vestibule, il y a la porte de la cave,—me dit la +vieille.</p> + +<p>Cinq minutes après, Fritz et les deux femmes étaient renfermées. Nous +entrâmes dans la chambre qui précède le salon où vous étiez; nous +entendîmes parler; c'était Lugarto: il vous dévoilait toutes ses +horribles machinations. Ces révélations pouvaient nous servir; nous +attendîmes jusqu'au moment, pauvre femme, où vous vous êtes si +courageusement blessée...</p> + +<p>—Noble et généreux ami,—dis-je à M. de Mortagne en serrant ses mains +dans les miennes...—toujours là... lorsqu'il s'agit de me secourir ou +de me sauver!</p> + +<p>—Oui, sans doute, toujours là... Sans vous quel intérêt aurais-je dans +la vie? Mais dites-moi, mon enfant, il faut aujourd'hui même mettre à la +poste cette lettre pour votre mari; il la trouvera à son arrivée à +Londres; elle lui apportera ce malheureux faux et lui rendra sa liberté. +Pour déjouer les méchants propos de Lugarto et expliquer votre départ de +Paris, afin que votre mari n'ait aucun soupçon de ce qui s'est passé +cette nuit, vous allez partir pour la terre de madame Sécherin. Une fois +là, vous écrirez à votre mari que, ne voulant pas rester à Paris sans +lui, vous êtes allée passer chez Ursule le temps de son absence. Vous +adresserez votre lettre chez vous, à Paris; à son arrivée il la +trouvera.</p> + +<p>—Mais, mon ami, pourquoi ne pas tout dire à Gontran?</p> + +<p>—Pourquoi! pauvre enfant! parce que, du moment où votre mari vous saura +instruite de la bassesse qu'il a commise, il vous haïra... il aura à +rougir devant vous... et jamais il ne vous pardonnera sa faute.</p> + +<p>—Ah! pouvez-vous croire?</p> + +<p>—Écoutez, Mathilde... je ne veux pas récriminer, je ne veux voir dans +M. de Lancry que l'homme que vous aimez, votre noble et sainte affection +le sauvegarde à mes yeux; mais enfin... soyez juste, lorsqu'il vous +savait si malheureuse de cette hideuse intimité avec un homme qu'il +méprisait, qu'il haïssait autant que vous, a-t-il eu le courage de vous +faire ce fatal aveu? Non, il a préféré laisser s'accréditer sur vous les +bruits les plus infamants.</p> + +<p>—Mais rompre ouvertement avec M. Lugarto, c'était se perdre.</p> + +<p>—Mais c'était sauver votre réputation à vous, malheureuse femme, +innocente de toutes ces vilenies... Si votre mari n'avait pas été un +abominable égoïste, il aurait courageusement bravé les conséquences de +sa faute, au lieu de vous laisser avilir aux yeux du monde... Après +cette scène de Tortoni, qui révélait au moins de sa part une lueur de +généreuse indignation, n'a-t-il pas de nouveau souscrit à toutes les +exigences de Lugarto? Ne vous a-t-il pas, pour ainsi dire, lâchement +abandonnée à ses infâmes tentatives? Tenez, Mathilde, pauvre et chère +enfant! il faut tout le respect, toute l'admiration que m'inspire votre +dévouement pour m'empêcher de dire ce que je pense... je ne veux pas +vous attrister encore... Seulement, croyez-en mon expérience, ne dites +jamais à Gontran que vous avez son secret... Cet aveu vous serait +fatal... Je vous le répète, l'homme qui dans les terribles +circonstances où vous vous êtes trouvée, n'a pas eu assez de confiance +dans votre cœur pour tout vous avouer, serait impitoyable s'il vous +savait instruite d'un mystère qu'il a caché avec tant d'opiniâtreté.</p> + +<p>—Mais enfin, si par hasard Gontran découvre mon séjour dans cette +maison?</p> + +<p>—J'y ai songé.... J'ai aussi songé que, par une nouvelle méchanceté +dont je ne puis concevoir le but, Lugarto pourrait tout écrire à votre +mari; alors cette déclaration signée de lui, mon témoignage, celui de +Rochegune, suffiraient pour vous mettre à l'abri de toute calomnie, car +il faut tout prévoir...</p> + +<p>—Je suivrai vos conseils,—dis-je à M. de Mortagne en soupirant. +Pourtant je vous l'avoue, il m'en coûte de cacher quelque chose à +Gontran...</p> + +<p>M. de Mortagne, sans me répondre, me prit les deux mains et me regarda +quelque moment en silence.</p> + +<p>Sa figure si caractérisée avait une expression d'attendrissement +inexprimable. Malgré lui, il pleura. Je ne saurais dire combien je fus +profondément touchée en voyant couler les larmes de cet homme si +énergique et si résolu.</p> + +<p>—Mon Dieu! qu'avez-vous, mon ami?—m'écriai-je, sans pouvoir non plus +retenir mes larmes.</p> + +<p>—Je ne vous vois pas encore heureuse pour l'avenir... Pauvre enfant... +votre mari est délivré d'une épouvantable domination, votre fortune est +rétablie... M. de Lancry a des torts cruels à se faire pardonner, et le +repentir doit rendre meilleures encore les âmes naturellement bonnes... +Pourtant je crains, je ne suis pas rassuré...</p> + +<p>—Ce sont de vaines terreurs, mon ami... votre affection pour moi +s'alarme à tort... croyez-moi.</p> + +<p>—Hélas! je voudrais me tromper,—me dit M. de Mortagne en secouant +tristement la tête.</p> + +<p>—A propos,—lui dis-je,—cette somme considérable que vous avez +remboursée pour nous... il est entendu, n'est-ce pas, que nous vous la +rendrons?</p> + +<p>—Écoutez, Mathilde, j'ai environ soixante mille livres de rente; +pendant les années que mademoiselle de Maran m'a fait passer sous les +Plombs de Venise, j'ai fait des économies forcées; j'ai peu de besoins, +j'emploie presque tout mon revenu à soulager de nobles et obscures +infortune; je n'aurai pas d'autres héritiers que vous, cette somme est +donc une avance d'hoirie.</p> + +<p>—Mon ami! pourtant...</p> + +<p>—Écoutez-moi encore, votre contrat de mariage a été si déloyalement +fait, que vous, qui apportez toute la fortune dans la communauté, vous +n'avez droit à aucune réserve: votre mari peut vous dépouiller ou vous +ruiner complétement. Heureusement je suis là... ma fortune garantit +votre avenir.</p> + +<p>—Mon ami... n'ayez pas ces craintes; je vous assure que Gontran est +revenu de ses goûts de faste... il ne joue plus...</p> + +<p>—L'état de maison que vous tenez à Paris était déjà beaucoup trop +considérable pour votre fortune; je suis sûr que, lorsqu'il se verra +débarrassé de Lugarto, M. de Lancry se jettera de nouveau dans de +folles dépenses... Vous avez encore maintenant net cent mille livres de +rentes, votre hôtel payé; eh bien! en cinq ou six ans d'ici, votre mari +peut avoir tout dissipé. Je connais les prodigues.</p> + +<p>—Mais, mon ami...</p> + +<p>—Mais, mon enfant, il n'a pas été arrêté, retenu par la honte de +commettre un faux, pour se procurer de l'argent... Quel frein l'arrêtera +lorsqu'il n'aura qu'à puiser à pleines mains dans votre fortune?... +Pardon... Mathilde... je vous afflige; mais il est de ces vérités +sévères qu'il faut oser dire... Jamais je n'ai failli à ce devoir, +jamais je n'y manquerai... Je vous en conjure, résistez autant que vous +le pourrez aux prodigalités de votre mari; pour vous, pour lui-même, +ayez cette résolution... Moi, je ne veux lui rien dire; je réserverai +mon influence pour les cas extrêmes. Il est violent, emporté; il est +impatient des remontrances: peu m'importe, lorsque votre intérêt voudra +que je parle... je parlerai, et de façon à être entendu et écouté, je +vous en réponds. Allons, adieu, mon enfant... Au moindre événement, +écrivez-moi à Paris; à tout jamais comptez sur moi... et sur +Rochegune... Quant à celui-ci, que Dieu me le conserve... car il s'en va +faire une terrible guerre, et il n'est pas homme à s'y ménager... Adieu, +encore adieu! Je vous enverrai Blondeau chez madame Sécherin; un de mes +gens qui m'accompagnait hier, et qui vient d'arriver avec ma voiture, +vous suivra. Il m'appartient depuis longtemps, c'est vous garantir sa +sûreté. Vous pouvez prendre avec lui cette femme que vous avez emmenée; +mais, à l'arrivée de Blondeau, chassez-la; et à votre retour à Paris, +faites maison nette, de peur qu'il ne reste parmi vos gens quelque +dangereuse créature de Lugarto; puis ne remontez votre maison qu'avec +des gens parfaitement bien recommandés. Allons, encore adieu.</p> + +<p>Une dernière fois, j'embrassai cet excellent ami en versant de douces +larmes.</p> + +<p>Je serrai affectueusement les mains de M. de Rochegune, et je partis +pour la Touraine, me faisant une fête de surprendre Ursule par ma visite +inattendue.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="E-CHAPITRE_VI" id="E-CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h3> + +<h4>LA FAMILLE SÉCHERIN.</h4> + +<p>La propriété de M. Sécherin, qu'il habitait alors avec Ursule, était +située à Rouvray en Touraine, sur le bord de la Loire.</p> + +<p>Je fus obligée de repasser par Paris; je m'y arrêtai afin de mettre +moi-même à la poste la lettre de M. Lugarto pour Gontran, lettre qui +allait combler mon mari de joie et le délivrer de l'odieuse influence +dont il avait si longtemps souffert.</p> + +<p>Nous étions à la fin du mois de juin.</p> + +<p>Je voyageai très-rapidement; à mesure que je m'éloignais de Paris, il me +semblait que je respirais plus librement: la vue des riantes campagnes +que je traversais me calmait, me faisait du bien; mon cœur se +dilatait, j'allais revoir l'amie de mon enfance...</p> + +<p>Après tant de cruelles secousses, j'allais goûter le repos des champs, +je me faisais une joie de partager pendant quelque temps la vie simple, +paisible, d'Ursule et de son mari.</p> + +<p>Depuis assez longtemps, je n'avais reçu aucune lettre de ma cousine.</p> + +<p>Dans ses dernières lettres, elle continuait de se plaindre de son sort, +mais elle le supportait avec une résignation mélancolique.</p> + +<p>Je connaissais l'exaltation du caractère d'Ursule, la bonté de son mari; +aussi n'étais-je pas très-inquiète.</p> + +<p>Je ne lui avais pas écrit un mot de ce qui avait bouleversé ma vie +depuis quelque temps; j'étais décidée à ne lui faire à ce sujet aucune +confidence: ce n'était pas mon secret à moi seule, c'était aussi le +secret de Gontran.</p> + +<p>J'arrivai à Rouvray par un beau soleil couchant, par une ravissante +soirée d'été.</p> + +<p>Je laissai à gauche de grands bâtiments où était établie la manufacture +de M. Sécherin. J'entrai dans une belle avenue de tilleuls qui +conduisait à la maison d'habitation.</p> + +<p>A peine ma voiture était-elle à moitié de cette allée, que j'aperçus +Ursule.</p> + +<p>Les chevaux s'arrêtèrent, on ouvrit la portière, je me précipitai dans +les bras de ma cousine.</p> + +<p>Il est impossible de peindre sa joie, son étonnement surtout; elle +m'embrassait, me regardait comme si elle ne pouvait en croire ses yeux, +puis elle m'embrassait encore.</p> + +<p>—Comment c'est toi? c'est toi?—me disait-elle.—Quelle douce surprise!</p> + +<p>—Ursule! oui, c'est moi, moi ta sœur, je viens passer ici quelques +jours dont je puis disposer pendant que mon mari est en Angleterre.</p> + +<p>—Quelle ravissante idée tu as eue là, Mathilde! combien j'en suis +reconnaissante! Quel dommage seulement que notre pauvre maison soit si +peu digne de te recevoir!</p> + +<p>Je haussai mes épaules en souriant.</p> + +<p>—Et ton mari, où est-il? comment va-t-il?</p> + +<p>—Très-bien,—me dit Ursule.</p> + +<p>Après cette effusion de reconnaissance, j'examinai ma cousine; elle me +parut encore plus jolie que par le passé.</p> + +<p>—Tu es heureuse, car tu es charmante,—lui dis-je.</p> + +<p>—Heureuse,—reprit-elle, avec un accent qui devint presque subitement +plaintif...—Heureuse? Oui, je suis heureuse;—et elle étouffa un +soupir. Mais c'est à toi... qu'il faut parler de bonheur.</p> + +<p>—Oh! oui,—m'écriai-je,—en ce moment surtout; tu ne sais pas combien +je jouis du plaisir de te revoir, tu ne sais pas tout ce que j'attends +de ces jours que je viens passer auprès de toi.</p> + +<p>J'avais mis mon bras sous le bras d'Ursule, et nous cheminions vers la +maison.</p> + +<p>Cette habitation était assez grande; le jardin qui l'entourait, +symétriquement disposé en carrés, en quinconces, et bordé de grandes +allées de charmilles régulièrement taillées à l'ancienne mode française, +avait un aspect calme et grave; au bout d'une de ces longues voûtes de +verdure qui aboutissait à une terrasse, on apercevait la Loire.</p> + +<p>—Tu trouves cette demeure bien provinciale, bien vulgaire, n'est-ce +pas?—me dit Ursule.—Mais M. Sécherin, ou plutôt sa mère, ne veut y +rien changer, sous le prétexte qu'elle était ainsi du temps de feu M. +Sécherin père; ce qui n'empêche pas cette habitation d'être très-laide, +comme tu peux le voir. Et cet affreux jardin français, ne dirait-on pas +un jardin de couvent? comme il est triste et sombre!</p> + +<p>—Mais non, tu calomnies cette maison, ma chère Ursule; je trouve ce +jardin très-beau et très-noble, et puis vous avez, ce me semble, une +terrasse sur les bords de la Loire; comptes-tu cela pour rien?</p> + +<p>—Toujours indulgente et bonne, pauvre chère Mathilde.</p> + +<p>—Non, vraiment, je t'assure que tout ici me plaît beaucoup. C'est si +calme, si tranquille!</p> + +<p>—Oh! pour du calme il y en a beaucoup; heureusement on n'entend pas le +bruit étourdissant des machines de la fabrique de M. Sécherin.</p> + +<p>—Ce sont ces grands bâtiments qu'on voit en entrant, n'est-ce pas? Mais +c'est un établissement magnifique.</p> + +<p>—Magnifique... comme une fabrique. Il n'y a rien de plus triste au +monde... si ce n'est d'entendre sans cesse parler des résultats +merveilleux de cette même fabrique, du nombre d'ouvriers qu'elle +emploie, de son importance dans le pays, etc. Il faudra, ma pauvre +Mathilde, te résigner à supporter souvent ces conversations-là. Quel +changement pour toi, habituée à cette brillante vie du monde que, hélas! +je n'ai fait qu'entrevoir avant de venir m'enterrer ici.</p> + +<p>Je regardai Ursule avec un air de reproche.</p> + +<p>—Ma sœur, ma sœur,—lui dis-je,—je crains d'avoir encore à te +gronder; je suis sûre que tu médis de ton bonheur... Ah! crois-moi, ce +monde... ce monde dont nous nous faisions de si brillantes imaginations, +ce monde est bien triste et bien méchant. Combien je préférerais à ses +faux plaisirs l'existence paisible que tu mènes ici!</p> + +<p>Ursule me regarda avec surprise.</p> + +<p>—Toi... toi,—me dit-elle,—tu envierais mon sort... Tu es donc bien +malheureuse, Mathilde!... Que t'est-il donc arrivé? Tu m'as donc caché +quelque chose?</p> + +<p>—Non, ma chère Ursule,—me hâtai-je de répondre,—mais je l'assure que +les plaisirs du monde étourdissent, mais ne remplissent pas le cœur. +Tu le sais, j'ai toujours été un peu sauvage, même chez mademoiselle de +Maran; j'aimais mieux passer avec toi nos soirées dans notre chambre que +de rester dans le salon.</p> + +<p>—Combien je reconnais ta bonté, ta délicatesse habituelle!—me dit +Ursule;—tu feins d'envier mon sort pour me le faire trouver +désirable... Mais viens que je te conduise dans ton appartement, tu +excuseras cette modeste hospitalité.</p> + +<p>Nous entrâmes dans la maison.</p> + +<p>Tout était simple, mais tenu avec une extrême propreté. Nous montâmes un +grand escalier carrelé, à rampe de bois massif; il aboutissait à un long +corridor, où s'ouvraient plusieurs portes.</p> + +<p>Ursule en ouvrit une; je traversai une petite antichambre, et je me +trouvai dans une très-grande chambre à antiques boiseries grises. Au +fond était un lit à baldaquin avec des rideaux de toile de Perse à +sujets chinois rouges sur fond blanc. Au-dessus des portes et de la +cheminée on voyait des panneaux peints et représentant des pastorales +dans le goût de Watteau. C'étaient des arbres d'un vert tendre, un beau +ciel d'azur, des bergères en jupes roses, des bergers en habit bleu +céleste, ayant à leurs pieds des moutons d'un blanc de neige qui +portaient à leur cou de larges rosettes de rubans.</p> + +<p>Je ne puis dire combien je me sentis réjouie à l'aspect de ces +bergerades, un peu maniérées sans doute, mais dont le calme souriant et +champêtre reposait délicieusement ma pensée. De grandes fenêtres à +petits carreaux s'ouvraient sur le jardin et dominaient la Loire. Une +commode et un secrétaire en bois des îles, semés de marquetterie verte +et rose; des meubles peints en gris, et aussi recouverts de toile de +Perse rouge et blanche, complétaient l'ameublement de cette chambre.</p> + +<p>Ursule paraissait honteuse de cette simplicité, qui me ravissait. Je ne +trouvai rien de plus gai, de plus riant. Deux autres pièces meublées +dans le même goût, dont l'une pouvait servir de petit salon, dépendaient +de cet appartement.</p> + +<p>—Vraiment,—me dit Ursule,—tu ne te trouveras pas trop mal établie?</p> + +<p>—Je m'y trouve si bien que, si M. de Lancry veut rester ici quelque +temps lorsqu'il viendra me chercher, je te préviens que tu auras +beaucoup de peine à nous renvoyer de chez toi.</p> + +<p>—Allons, je te crois, ma bonne Mathilde; toute ma peur est que tu ne +t'ennuies bientôt de cette vie que tu pares, j'en suis sûre, de tout le +prestige de ton imagination; je crains aussi que la compagnie de ma +belle-mère, madame Sécherin, ne te paraisse bientôt insupportable.</p> + +<p>—Mais ton mari la disait la meilleure des femmes.</p> + +<p>—Les fils sont toujours indulgents; tu la verras; elle est sans esprit, +sans usage, d'une dévotion outrée, d'un entêtement qui serait une +incroyable fermeté de caractère si elle avait autant d'intelligence que +de volonté; jamais ni moi ni son fils nous n'avons pu obtenir d'elle de +faire le moindre changement à cette maison, d'augmenter le nombre de ses +domestiques, d'améliorer leur service. Son éternel refrain est: <i>Feu mon +pauvre Sécherin trouvait que c'était bien comme ça</i>. Aussi, Mathilde, +toi qui as, dit-on, une des meilleures et des plus élégantes maisons de +Paris,—me dit Ursule en rougissant de confusion,—ne te moque pas trop +de nous en nous voyant à table servies par deux grosses paysannes +tourangelles: c'est une manie de ma belle-mère à laquelle rien au monde +n'a pu la faire renoncer.</p> + +<p>Je regardai ma cousine sans pouvoir lui cacher ma tristesse.</p> + +<p>—Comment, Ursule, tu me connais assez peu pour me croire capable de +remarquer seulement de telles misères? Est-ce qu'avant toute chose je ne +songe pas au plaisir d'être près de toi?</p> + +<p>Sept heures sonnèrent.</p> + +<p>—Je vais vite t'envoyer ta femme de chambre,—me dit Ursule;—madame +Sécherin soupe exactement à huit heures. Oui, elle soupe, car rien n'a +pu lui faire changer ses habitudes gothiques; et elle aurait assez peu +d'usage pour se mettre à table sans toi, si tu n'étais pas prête.</p> + +<p>—Et j'en serais désolée, ma bonne Ursule, car ta belle-mère verrait +peut-être un manque d'égards de ma part dans mon inexactitude; et, tu le +sais, je ne trouve rien de plus respectable que les habitudes de +famille.</p> + +<p>Ursule sortit; ses craintes, ses remarques me chagrinèrent pour elle.</p> + +<p>Elle semblait presque humiliée, pour ne pas dire dépitée, de la +simplicité de sa réception, et l'on eût dit qu'elle songeait plus encore +à sa vanité qu'à moi-même.</p> + +<p>Maintenant je me souviens que ma cousine, tout en me protestant de sa +joie, du bonheur qu'elle avait à me revoir, me parut contrariée de ma +venue; d'abord j'attribuai sa contrainte aux puérils motifs que j'ai +dits. Je devais bientôt savoir la véritable et misérable cause de son +embarras.</p> + +<p>Je m'habillai très-vite et le plus simplement possible.</p> + +<p>Ursule frappa à ma porte.</p> + +<p>—Tu excuseras ma belle-mère de n'être pas venue te voir, mais elle +marche difficilement, et il lui aurait été très-pénible de monter +l'escalier. Mon mari arrive à l'instant de la fabrique, il va nous +rejoindre au salon.</p> + +<p>—Descendons vite, car je suis décidée à faire la conquête de ta +belle-mère,—dis-je en riant à Ursule.</p> + +<p>—Oh! tu auras bien de la peine. J'ai eu beau lui rappeler ton rang, la +position de ton mari, lui parler de votre élégance, de votre richesse; +elle ne m'a pas parue disposée à faire plus de frais pour toi qu'elle +n'en fait pour une bourgeoise de notre sous-préfecture. Tu excuseras ce +manque d'éducation, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Cette simplicité me donne au contraire encore meilleure opinion de ta +belle-mère, ma chère Ursule, et il faut absolument que je réussisse à +lui plaire...</p> + +<p>Nous descendîmes, nous entrâmes dans une salle à manger où le couvert +était mis, puis dans un salon où se tenait madame Sécherin.</p> + +<p>Je me souviens des moindres détails de cette scène, car elle me frappa +beaucoup par l'harmonie qui existait pour ainsi dire entre madame +Sécherin et les objets qui l'entouraient.</p> + +<p>J'avais eu de telles agitations que je devais surtout trouver un charme +infini dans tout ce qui rappelait des idées de calme, de tranquillité.</p> + +<p>Les fenêtres et les portes vitrées de ce salon s'ouvraient sur un +parterre émaillé de fleurs. Un lustre de cristal de roche, soigneusement +entouré d'une gaze blanche, descendait d'une énorme poutre qui +traversait le plafond; çà et là pour tout ornement étaient accrochés à +la boiserie grise plusieurs cadres dorés renfermant des têtes d'étude +dessinées au crayon par le mari d'Ursule lorsqu'il apprenait le dessin +au collége de Tours, et offertes à son père ou à sa mère pour le jour de +leur fête, ainsi que le témoignaient des dédicaces écrites d'une +magnifique écriture.</p> + +<p>Sur le marbre de la cheminée, on voyait une pendule et des candélabres +en bronze doré, recouverts de gaze comme le lustre; deux consoles en +bois d'acajou placées entre les fenêtres, des fauteuils et deux canapés +garnis de housses de bazin blanc, composaient l'ameublement de cette +pièce carrelée en rouge et cirée avec une minutieuse propreté.</p> + +<p>Madame Sécherin était assise dans une bergère placée dans l'embrasure +d'une des fenêtres ouvertes et au-dessous de laquelle s'étendait un beau +massif de rosiers en fleurs. Un vieux et gros perroquet gris à collier +rouge se promenait gravement sur le rebord de cette croisée.</p> + +<p>La belle-mère d'Ursule filait sa quenouille au bruit mesuré de son +rouet.</p> + +<p>C'était une femme de soixante-dix ans environ, vêtue d'une robe noire et +coiffée d'une sorte de bavolet de batiste sans aucune garniture, qui +encadrait étroitement son front pâle et ses joues creuses et ridées.</p> + +<p>Au premier abord, cette physionomie paraissait seulement simple, douce +et grave; mais en l'observant plus attentivement, on y découvrait une +grande expression de fermeté, tandis que son regard calme, mais profond +et scrutateur, révélait une longue habitude d'observation.</p> + +<p>Je fus à l'instant persuadée qu'Ursule était prévenue contre sa +belle-mère, ou qu'elle la jugeait mal.</p> + +<p>Ce qui me prouva surtout que madame Sécherin n'était pas une femme +vulgaire, c'est qu'elle m'accueillit avec une dignité affable et sans +aucun embarras.</p> + +<p>Lorsque j'entrai elle se leva péniblement en s'appuyant sur les bras de +sa bergère, me fit un salut affectueux et me dit:</p> + +<p>—Vous êtes bien bonne, madame, d'être venue voir ma bru: nous ferons ce +que nous pourrons, mon fils et moi, pour que vous vous plaisiez ici.</p> + +<p>—Comment ne m'y plairais-je pas, madame? je suis avec une sœur que +j'aime et dont j'estime beaucoup le mari, et vous m'accueillez avec une +cordialité qui me fait espérer davantage encore.</p> + +<p>—Je me sens très-disposée à vous aimer; mon fils m'a dit que vous étiez +une brave et honnête dame: les braves gens aiment les braves gens; +j'espère que vous serez contente avec nous.</p> + +<p>—Je n'en doute pas, madame.</p> + +<p>—Nous sommes sans façon,—dit madame Sécherin en se remettant à son +rouet;—nous vivons à l'ancienne mode... comme du temps de mon mari. Je +n'aurais pas pu changer des habitudes qui ont été les siennes pendant +tant d'années.</p> + +<p>—Je comprends cette religion des souvenirs, madame, et je l'admire; +ainsi l'absence d'un être aimé se sent encore davantage... il n'y a rien +d'amer dans ces regrets; ils sont adoucis par l'espérance d'être un jour +réunis à ceux que nous pleurons.</p> + +<p>Madame Sécherin me regarda pendant un instant avec intérêt et me +dit:—Les bons cœurs entendent les bons cœurs;—puis elle soupira, +garda quelques moments le silence, et reprit, comme si elle eût voulu +changer le cours de ses pensées:</p> + +<p>—Voici nos habitudes de Touraine, madame: nous déjeunons à neuf heures, +nous dînons à deux, nous soupons à huit, à dix heures nous sommes tous +couchés; car, voyez-vous, qui se lève tôt doit se coucher tôt. Mon fils +est sur pied au chant du coq, il ne peut pas veiller tard.</p> + +<p>Ursule me regarda d'un air presque suppliant, et haussa les épaules en +me montrant sa belle-mère.</p> + +<p>Ma cousine craignait que je ne fusse choquée de la familiarité naïve +avec laquelle madame Sécherin me recevait. J'étais au contraire charmée +de son accueil; je le trouvais très-digne.</p> + +<p>Il n'y a rien de plus bourgeoisement, de plus platement vulgaire qu'un +empressement faux et bruyant, que ces humbles protestations, que ces +regrets exagérés de n'être que de pauvres provinciaux indignes de +recevoir des <i>personnes de la capitale</i> (style de sous-préfecture, comme +disait mademoiselle de Maran).</p> + +<p>M. Sécherin entra vivement, il parut ravi de me voir, et vint à moi les +bras ouverts pour m'embrasser.</p> + +<p>Son mouvement fut si naturel, si cordial, que je lui tendis mes deux +joues, non sans sourire et sans rougir un peu.</p> + +<p>M. Sécherin fit retentir le salon de deux gros baisers, à la grande +confusion d'Ursule, qui ne put s'empêcher de lui dire à demi-voix:</p> + +<p>—En vérité, monsieur, vous êtes fou! Quelles manières! Mathilde, +pardonnez-lui.</p> + +<p>—Comment, quelles manières!—s'écria-t-il.—Parce que j'embrasse notre +cousine de tout mon cœur sur les deux joues? Ma foi, moi, ça me +réjouit de la voir, et je le lui prouve à ma façon.</p> + +<p>—Ne voyez-vous pas qu'Ursule est jalouse, mon cher cousin?—dis-je en +riant à M. Sécherin.</p> + +<p>Celui-ci avait paru néanmoins réfléchir aux paroles d'Ursule; aussi me +dit-il d'un air confus, presque triste:</p> + +<p>—Après tout, ma femme a peut-être raison... Sans doute j'ai eu tort, ma +cousine... Excusez-moi, mais j'étais si heureux de vous revoir que je +n'ai pas réfléchi si c'était l'usage ou non de vous embrasser...</p> + +<p>—J'ai bien envie, mon cher cousin, de vous prier de recommencer pour +apprendre à Ursule à ne plus vous gronder injustement.</p> + +<p>—Vrai?... Vous n'êtes pas fâchée?—s'écria M. Sécherin, dont la figure +s'épanouit aussitôt.</p> + +<p>—En ai-je l'air?—lui dis-je.</p> + +<p>—Êtes-vous bonne, mon Dieu! êtes-vous bonne! Tenez, juste comme votre +excellente tante, madedemoiselle de Maran.... Et à propos, comment se +porte-t-elle, cette excellente dame?</p> + +<p>—Mais fort bien,—dis-je assez embarrassée en échangeant un regard avec +Ursule.</p> + +<p>—Ah! maman,—reprit M. Sécherin avec exaltation,—vous n'avez pas +d'idée quelle bonne femme ça est que mademoiselle Maran, la tante de +madame de Lancry! Elle est unie comme bonjour... Enfin, pour tout dire, +elle vous ressemble comme deux gouttes d'eau pour le caractère; maman, +en cela, c'est tout votre portrait.</p> + +<p>—Tu me l'as toujours dit, mon fils... et je te crois.</p> + +<p>—Et je le dirai toujours. Tenez, madame de Lancry peut vous l'affirmer. +La première fois qu'elle m'a vu, mademoiselle de Maran m'a tout de suite +parlé comme vous m'auriez parlé vous-même, maman; elle m'a fait des +remontrances, elle m'a même un peu sermonné, parce que je disais des +choses que je ne devais pas dire... Et c'est si rare, cette +franchise-là... N'est-ce pas, maman?</p> + +<p>—Les vieilles gens doivent des leçons aux jeunes, le bon Dieu les +laisse sur la terre pour cela,—dit simplement madame Sécherin en +continuant de tourner son rouet. Puis, levant par hasard les yeux sur +son fils, elle lui dit:—Est-ce que tu vas à la ville ce soir?</p> + +<p>—Non, maman. Pourquoi voulez-vous que j'aille à la ville?</p> + +<p>—Tu as ton habit noir, une cravate blanche, et tu es rasé tout frais.</p> + +<p>—Ceci, maman, c'est une idée de ma femme; elle m'a dit d'aller me faire +beau à cause de madame de Lancry; j'avais ma blouse en revenant de la +fabrique.</p> + +<p>—Comment, Ursule, c'est pour moi... Ah! mon cousin, nous nous fâcherons +si vous changez la moindre chose à vos habitudes pendant mon séjour +ici...</p> + +<p>—Eh bien! vois-tu, <i>Belotte</i>,—dit M. Sécherin se retournant vers +Ursule,—quand je te le disais que ça lui serait bien égal, à madame de +Lancry, que je dîne en blouse avec une barbe d'avant-hier...</p> + +<p>—Encore une fois, mon cher cousin, je serais au désespoir d'être venue +ici si je devais vous gêner en rien.</p> + +<p>—Eh bien! c'est convenu, ma cousine, j'accepte, et quoi qu'en dise ma +femme, je resterai dorénavant en blouse. Vous me pardonnerez, n'est-ce +pas? C'est qu'ainsi, quand on s'est occupé toute la journée, on trouve +joliment bon de se mettre à son aise le soir.</p> + +<p>—Le fait est que tu te fatigues comme si tu avais encore ta fortune à +faire, mon fils, dit madame Sécherin avec un soupir,—et pourtant le bon +Dieu a béni le travail de ton père.</p> + +<p>—Soyez tranquille, maman; quand mon inventaire se montera à cent mille +livres de rentes bien claires et bien nettes, j'arrêterai la mécanique. +Je me suis dit: Ma femme trouve que je n'ai pas assez de fortune comme +ça; elle veut avoir cent mille livres de rentes, pour aller briller à +Paris. Eh bien donc elle les aura, ses cent mille livres de rentes! +C'est si bon, si doux de penser que toute la peine que je me donne fait +plaisir à ma femme, de penser enfin qu'il est en mon pouvoir de réaliser +tous ses vœux, et que pour le faire il ne s'agit que de travailler... +Tenez, cousine, rien qu'à cette idée-là je suis heureux comme un roi de +pouvoir travailler comme un nègre... Aussi c'est pour cela que j'ai les +mains si noires, car je n'ai pas le temps de faire le petit-maître, +moi!—dit M. Sécherin riant aux éclats. Et il me montra ses grosses +mains, qui justifiaient assez de sa plaisanterie.</p> + +<p>Ursule rougit de honte, de dépit, et lança un coup d'œil furieux à +son mari.</p> + +<p>Celui-ci me regarda timidement, en contemplant ses mains d'un air +décontenancé.</p> + +<p>—Et quand cette digne main s'offre comme gage d'une promesse ou d'une +amitié sincère, l'amitié qu'elle jure ou la promesse qu'elle fait sont +sacrées!...</p> + +<p>—Je le sais,—dis-je à M. Sécherin en lui tendant la main.</p> + +<p>Ce mouvement, ces simples paroles que m'inspirait ma sympathie pour cet +excellent homme, aussi loyal, aussi dévoué qu'il était inculte, lui +firent venir les larmes aux yeux; il porta le bout de mes doigts à ses +lèvres presqu'avec vénération.</p> + +<p>Sa mère interrompit son ouvrage, me regarda fixement, et me dit d'une +voix attendrie:</p> + +<p>—Madame, voulez-vous me permettre de vous embrasser? vous rendez bien +justice à mon pauvre fils... vous!!!</p> + +<p>Et jetant sur Ursule qui haussait les épaules un coup d'œil sévère, +madame Sécherin fit un mouvement pour se lever...</p> + +<p>—Ne vous dérangez pas, madame,—lui dis-je en me courbant vers elle.</p> + +<p>Par deux fois elle me baisa au front.</p> + +<p>Quand je la regardai, deux larmes coulaient sur ses joues vénérables.</p> + +<p>Elle les essuya lentement sans mot dire et se remit à son rouet.</p> + +<p>—Ma pauvre mère... vous la gâtez... en lui parlant ainsi de moi...—me +dit tout bas M. Sécherin d'un air attendri.</p> + +<p>Ceci s'était passé très-rapidement.</p> + +<p>Je cherchai Ursule des yeux, je fus surprise de l'expression ironique +avec laquelle elle avait contemplé cette scène.</p> + +<p>L'horloge de la fabrique de M. Sécherin sonna huit heures.</p> + +<p>—Maman... votre bras... allons souper... J'ai une faim enragée,—dit M. +Sécherin à sa mère en s'avançant vers elle.</p> + +<p>—Non, non, mon fils, donne la main à ta cousine... ma bru m'aidera.</p> + +<p>—Encore un dérangement que je ne souffrirai pas, madame; ne sommes-nous +pas en famille?—dis-je en prenant le bras d'Ursule.</p> + +<p>—Madame Lancry a raison; allons, maman, venez,—dit M. Sécherin en +s'approchant de sa mère qui s'appuya sur lui et passa devant nous.</p> + +<p>—En vérité, Mathilde,—me dit Ursule à demi-voix, d'un air presque +piqué,—tu as fait, comme tu le voulais, la conquête de ma belle-mère. +C'est la première fois que je l'ai entendue dire à son fils d'offrir +son bras à une autre personne qu'à elle. Vingt fois des femmes de nos +parentes ont dîné ici, et jamais pareille chose n'est arrivée.</p> + +<p>—Tant mieux! je suis très-fière de ma conquête,—dis-je en souriant à +Ursule,—car je trouve ta belle-mère très-respectable et très-digne.</p> + +<p>—Digne?... ma belle-mère? tu la trouves digne? Ah çà! tu te moques +d'elle et de nous.</p> + +<p>—Je la trouve si digne qu'elle me représente à merveille une de ces +vénérables femmes de la vieille noblesse de province dont nous parlait +toujours mademoiselle de Maran, tu sais?... qui vivaient dans leurs +terres sans jamais venir à Paris ou à la cour.</p> + +<p>Ursule me regardait avec étonnement; elle croyait que je raillais, et je +disais vrai: rien n'est plus imposant que la vieillesse, lorsqu'elle est +simple, réfléchie, vénérable, et qu'elle a la conscience de son +autorité.</p> + +<p>Nous nous mîmes à table.</p> + +<p>—Maman... les clefs pour avoir le vin,—dit M. Sécherin à sa mère.</p> + +<p>Ursule rougit de nouveau de confusion et de dépit, pendant que sa +belle-mère tirait lentement de sa poche un énorme trousseau de clefs et +qu'elle le donnait à une des deux paysannes.</p> + +<p>M. Sécherin dit le bénédicité, nous commençâmes à souper.</p> + +<p>La chère était excellente, presque délicate, servie sans aucune +recherche, mais avec une excessive propreté.</p> + +<p>—Cousine, vous allez goûter de la pâtisserie de maman,—me dit M. +Sécherin en m'offrant d'un gâteau placé devant lui; vous verrez comme +c'est bon, il n'y a que maman pour faire ces tourtes-là. Tout mon +malheur est que <i>Belotte</i> ne veuille pas apprendre à les faire, mais ma +petite femme ne mord pas à la pâte.</p> + +<p>—Elle a très-grand tort, mon cousin, car elle déroge à une des +illustrations de notre famille,—dis-je d'un air très-sérieux.</p> + +<p>—Ah bah! et comment donc cela, cousine?</p> + +<p>—Comment, Ursule,—dis-je à ma cousine,—tu ne te rappelles pas que +mademoiselle de Maran nous disait toujours que notre grand'tante de +Surgy et la comtesse de Brionne (une princesse de la maison de Lorraine, +monsieur Sécherin, notez bien cela, s'il vous plaît...) avaient la +passion de confectionner des caillebottes au jasmin et des tartelettes à +la gelée d'orange pralinée, et que le roi Louis XV se trouvait +très-heureux quand ces dames consentaient à lui faire part de <i>leur +œuvres culinaires</i>, ajoutait mademoiselle de Maran... Encore une +fois, est-ce que tu ne te souviens pas de cela?</p> + +<p>—Si, si,—dit Ursule,—je l'avais oublié.</p> + +<p>—Des tartelettes à la gelée d'orange pralinée.... Mais ça doit être +très-bon!—dit madame Sécherin, il faudra que j'essaie.</p> + +<p>—Eh bien! <i>Belotte</i>, ça ne te décide pas? Vois donc... Pourtant, +puisqu'une princesse de Lorraine faisait des tartelettes... tu peux +bien, toi...</p> + +<p>—Excusez-moi... Je n'ai aucun goût pour ces distractions-là...—dit +Ursule,—je n'ai pas d'ailleurs l'honneur d'appartenir à la maison de +Lorraine.</p> + +<p>—Mais maman n'appartient pas non plus à la maison de Lorraine, et ça ne +l'empêche pas de faire des galettes; ainsi tu peux bien...</p> + +<p>J'eus pitié de l'impatience d'Ursule, j'interrompis son mari pour lui +demander s'il était content de sa manufacture.</p> + +<p>Il fut ravi de cette question et entra dans toutes sortes de détails qui +véritablement m'intéressèrent beaucoup.</p> + +<p>Il y a toujours un côté sérieux et instructif à chercher et à trouver +chez les hommes spéciaux.</p> + +<p>Une fois dans un milieu d'idées relatives à des faits qu'il connaissait +à merveille, M. Sécherin s'exprima avec facilité, avec justesse, et +sinon avec éloquence, du moins avec âme et énergie.</p> + +<p>Je me souviens que je lui demandai s'il occupait beaucoup d'enfants dans +sa manufacture...</p> + +<p>—J'emploie tous ceux que je puis attraper,—me répondit-il en +souriant,—et une fois que je les tiens... je ne les lâche plus. Je fais +signer un beau et bon dédit aux parents, et il faut bien qu'ils me les +laissent le plus longtemps possible.</p> + +<p>—Quel avantage trouvez-vous donc à employer ces enfants?</p> + +<p>—Quel avantage, cousine? celui d'empêcher leurs parents, qui sont +souvent égoïstes et durs, de surcharger de travail ces pauvres petits +malheureux... Dans ma fabrique ils ne font que ce qu'ils peuvent faire, +apprennent un bon métier, et deviennent honnêtes, laborieux, ayant +toujours de bons exemples sous les yeux, car je ne garde jamais de +mauvais sujets chez moi; ça me dépense de l'argent, vu que les pauvres +enfants me coûtent plus qu'ils ne me rapportent; mais ça m'est égal, +c'est mon luxe... et quand je les vois heureux, robustes, travailler +gaiement, ma foi, cousine, je m'aperçois qu'après tout j'ai fait un +fameux placement.</p> + +<p>—J'admire d'autant plus votre tendresse à ce sujet, mon bon cousin, que +j'avais entendu dire que plusieurs de vos confrères...</p> + +<p>—Écrasaient les enfants de travail, n'est-ce pas?—s'écria M. Sécherin +avec indignation;—les misérables... Tenez, cousine, ça me rappelle une +chose que je n'ai jamais dite ni à ma femme ni à maman, parce que ça +n'en valait guère la peine et que ça m'aurait fait passer pour un +tapageur; mais, puisque nous sommes sur ce chapitre, je vais tout vous +dire.—Un jour, c'était à mon mariage, j'entre à Paris pour visiter une +manufacture; qu'est-ce que je vois? des enfants exténués, maladifs, +travaillant plus que des hommes, et pour quel salaire... mon Dieu!... à +peine de quoi acheter du pain. Ma foi, ça me révolte, je n'en fais ni +une ni deux, et je dis au maître de l'établissement qui me le +montrait:—Comment avez-vous le courage de faire périr ces petits +malheureux à petit feu? car vous les tuez, monsieur!—Mon confrère me +répond que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, et qu'il n'a pas +besoin de mes observations. Je lui réponds, moi, que ça me regarde, que +je suis aussi fabricant, et que la cruelle avidité de lui et de ses +pareils suffirait pour déconsidérer une profession honorable. Il +m'envoie promener; je l'y envoie à son tour: je suis naturellement doux +comme un agneau, cousine; mais quand on m'échauffe les oreilles, je ne +réponds pas de moi; enfin je ne sais pas comment ça s'arrange, mais nous +en venons aux gros mots; j'ai la main trop leste: mon confrère avait +servi, le lendemain nous nous battons. Je n'avais jamais touché un +pistolet, mais à la chasse je ne suis pas mauvais tireur. Finalement je +lui campe une balle dans le mollet droit, car il se tenait les pieds en +dehors comme un maître de danse.</p> + +<p>—Mon fils, tu t'es battu!—s'écria madame Sécherin, qui avait écouté +cette naïve narration avec toutes les marques d'une anxiété profonde, et +elle joignit les mains avec un ressentiment de terreur.</p> + +<p>—Allons, j'en étais sûr, voilà maman qui va me bougonner,—me dit tout +bas M. Sécherin.</p> + +<p>Puis se levant et allant à elle, il lui dit d'un ton rempli de +respectueuse tendresse:</p> + +<p>—Voyons, maman, j'ai eu tort, c'est une bêtise de jeune homme; je ne +vous en ai pas parlé, parce que cela vous aurait inquiétée.</p> + +<p>—Mon enfant! mon pauvre enfant!—dit madame Sécherin en embrassant son +fils avec effusion,—que de mal tu me fais...</p> + +<p>—Mais, mon Dieu! maman, c'est passé... ainsi! c'est passé.</p> + +<p>—Ta naissance aussi est passée, et tous les jours je remercie le +Seigneur de m'avoir donné un bon fils,—dit madame Sécherin avec une +simplicité touchante, en essuyant ses larmes...</p> + +<p>Cette scène, qui me prouvait que le mari d'Ursule était, dans +l'occasion, aussi courageux, aussi énergique que loyal et dévoué, fut +interrompue par une des deux servantes, qui remit une lettre à M. +Sécherin.</p> + +<p>—Tiens, ma femme, c'est de Chopinelle,—dit-il à Ursule.—Probablement +il ne pourra pas venir faire sa partie ce soir.</p> + +<p>M. Sécherin décacheta et lut la lettre.</p> + +<p>—Il s'agit d'un de vos voisins?—dis-je à Ursule.</p> + +<p>—C'est notre sous-préfet,—répondit-elle en rougissant.</p> + +<p>Surprise de la voir rougir, je la regardai fixement, non pour +l'embarrasser, mais par un mouvement machinal; à mon grand étonnement, +Ursule devint pourpre.</p> + +<p>—C'est bien cela,—reprit M. Sécherin,—il ne peut pas venir ce soir, +il a des circulaires à écrire, car on parle de réélections. C'est un +bien charmant garçon que Chopinelle, et un bien bel homme. En voilà un +qui est toujours bien mis, et qui fait sa barbe tous les jours, et qui +met des gants. Est-ce que vous ne l'avez pas rencontré dans le monde, +Chopinelle... ma cousine?</p> + +<p>—Je ne le crois pas...—lui dis-je en souriant... je ne connais pas ce +nom...</p> + +<p>—Il va pourtant dans ce qu'il y a de plus huppé comme société quand il +est à Paris. N'est-ce pas, ma femme? Il dîne chez les ministres et il +est la coqueluche du <i>noble faubourg</i>, comme il dit toujours, n'est-ce +pas, <i>Belotte</i>?</p> + +<p>—Je crois que M. Chopinelle se vante,—dit Ursule d'un ton sec.</p> + +<p>—Tiens! comme tu dis cela d'un drôle d'air, toi qui te fâches quand on +le contredit et qui l'écoutes toujours comme un oracle!</p> + +<p>—Je crois que M. Chopinelle est un menteur,—dit madame Sécherin d'un +ton bref.</p> + +<p>—Ah! bon! maman, bon!... vous allez vous faire une fameuse querelle +avec Ursule, si vous dites du mal de son <i>pays</i>, car Chopinelle est +parisien comme elle, et par-dessus son valseur privilégié et son +accompagnateur de romances; car il a une voix superbe, Chopinelle, +n'est-ce pas, <i>Belotte</i>? une voix ronflante comme un tuyau d'orgue. Il +faudra que vous chantiez ensemble, pour notre cousine, ce joli duo, tu +sais... mais tu sais bien, ce duo que vous avez répété si longtemps, ce +duo d'un opéra italien qui finit en... <i>i</i>.</p> + +<p>Ursule, voulant sans doute interrompre une conversation qui lui était +désagréable, dit à sa belle-mère:</p> + +<p>—Ma cousine est très-fatiguée de la route... Elle a besoin de repos.</p> + +<p>—C'est juste, ma bru... Pardon, madame,—ajouta madame Sécherin en se +retournant vers moi;—mon fils, dis tes grâces.</p> + +<p>Les grâces dites, nous rentrâmes au salon.</p> + +<p>Je souhaitai le bonsoir à mes hôtes, et je montai chez moi avec Ursule.</p> + +<p>—Demain matin, je viendrai t'éveiller, et nous causerons,—me dit-elle +d'un air embarrassé.—Ce soir, tu dois être fatiguée... Repose-toi.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="E-CHAPITRE_VII" id="E-CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h3> + +<h4>LA LETTRE.</h4> + +<p>Le lendemain matin, à mon réveil, j'adressai une longue lettre à Gontran +pour le supplier de venir me rejoindre à Rouvray le plus tôt possible.</p> + +<p>Mon mari devait trouver cette lettre à Paris à son retour de Londres, je +pourrais donc le voir avant huit jours.</p> + +<p>Pour la première fois que j'écrivais à Gontran, j'éprouvais un charme +infini à cette douce occupation; j'avais tant a lui dire! à chaque +instant j'étais sur le point de lui tout raconter; mais je me souvenais +des avis de M. de Mortagne, et je me résignais au silence.</p> + +<p>Ma lettre écrite, j'attendis Ursule avec assez d'impatience.</p> + +<p>Tous mes souvenirs d'enfance et de jeunesse s'étaient réveillés; les +chagrins que je venais d'éprouver avaient développé, mûri mon jugement.</p> + +<p>Je voyais avec un véritable chagrin ma cousine méconnaître les qualités +essentielles, excellentes, de son mari. Si outrée que fût la mélancolie +qu'Ursule affectait autrefois, je préférais encore cette exagération au +ton sec, décidé, presque méprisant, qu'elle me semblait avoir adopté à +l'égard de sa belle-mère et de M. Sécherin.</p> + +<p>En réfléchissant davantage, j'excusai Ursule; elle était seule, sans +conseils, et, une fois engagée dans une fausse voie, elle devait s'y +égarer chaque jour davantage, faute d'un avertissement salutaire et ami.</p> + +<p>Plusieurs fois je pensai à la rougeur, à l'embarras de ma cousine, +lorsque son mari avait parlé de ce M. Chopinelle.</p> + +<p>Dans son isolement Ursule s'était peut-être montrée quelque peu coquette +à l'égard de cet homme. Je résolus de lui parler très-franchement à ce +sujet, de la supplier de ne pas s'exposer à de pénibles contrariétés +domestiques pour un si misérable sujet.</p> + +<p>Madame Sécherin me parut une femme très-sensée, très-ferme, +très-observatrice. Elle avait évidemment sur son fils peut-être encore +plus d'influence qu'Ursule; il me sembla qu'elle nourrissait contre +celle-ci quelque grief secret et qu'elle se contenait jusqu'à ce qu'un +moment opportun lui permît d'éclater.</p> + +<p>Les personnes de ce caractère, ordinairement prudentes, calmes, +opiniâtres, d'un esprit clairvoyant, d'un cœur simple et droit, d'une +piété austère, ne connaissent ni ménagements ni tempéraments; une +religieuse impartialité leur fait un devoir d'attendre <i>des preuves</i> +avec une patience invincible; puis, lorsqu'elles se croient dans le +juste et dans le vrai, elles deviennent impitoyables.</p> + +<p>Ursule entra chez moi.</p> + +<p>Après quelques phrases insignifiantes, je lui dis:</p> + +<p>—Il faut que je te gronde, ma sœur. Tu n'es pas raisonnable: tu +m'avais promis de faire pour ainsi dire l'éducation de ton mari, de le +façonner un peu; avec quelques mots gracieux et tendres, tu en +obtiendrais tout. Car j'en suis sûre, moi qui n'ai aucune influence sur +lui, en quelques jours je le changerai beaucoup à son avantage.</p> + +<p>—Tu es habituée aux miracles. N'as-tu pas ensorcelé ma belle-mère? Mon +mari m'a dit ce matin qu'elle raffolait de toi.</p> + +<p>—En admettant ce triomphe, tu le vois, est-ce donc si difficile de se +faire aimer?</p> + +<p>—Ce n'est pas difficile, ma chère Mathilde... C'est ennuyeux; je +n'éprouve pas le besoin d'être aimée de madame Sécherin.</p> + +<p>—Écoute, Ursule, crois-moi, tu te méprends sur le caractère, sur +l'esprit de ta belle-mère.</p> + +<p>—Tu lui trouves l'air grande dame.. Tu vas maintenant lui découvrir du +génie,—dit Ursule en souriant avec ironie.</p> + +<p>—Du génie? non, mais beaucoup de pénétration. Continuellement elle +observe.</p> + +<p>—Que peut-elle observer? Je ne la crains pas.</p> + +<p>—Je le crois... Néanmoins pourquoi ne pas la ménager?</p> + +<p>—A quoi bon? Je voudrais bien te voir à ma place, ma pauvre Mathilde.</p> + +<p>—A ta place?... Je m'amuserais beaucoup.</p> + +<p>—Ici?...</p> + +<p>—Ici...</p> + +<p>—Mais à quoi?</p> + +<p>—Je te le dis, à me faire aimer, à essayer mon pouvoir, à opérer des +merveilles, à changer ton mari presqu'en élégant, et à amener ta +belle-mère à aller au-devant de toutes les améliorations désirables dans +cette maison qui te déplaît tant.</p> + +<p>—C'est impossible; tu ne connais pas l'entêtement de madame Sécherin, +et l'horreur de mon mari pour tout ce qui est gêne ou contrainte.</p> + +<p>—Essaie toujours... Depuis hier, comment ai-je fait, moi, pour être au +mieux avec elle?</p> + +<p>—Oh! toi, tu es très-séduisante, tu sais plaire, tu sais cacher tes +impressions désagréables. Moi je ne sais rien dissimuler, je suis trop +franche. Pendant quelques mois, j'ai été d'une mélancolie profonde, +d'une tristesse morne, mon désespoir s'est usé dans mes larmes. +Maintenant je me suis endurcie, j'ai tant souffert! Mon cœur est +insensible, même à la douleur; je raille, je méprise, j'aime mieux cela.</p> + +<p>Depuis le commencement de notre conversation l'accent d'Ursule avait été +nerveux, saccadé, brusque.</p> + +<p>—Ma sœur,—lui dis-je,—tu n'es pas dans ton état naturel, tu me +caches quelques chagrins.</p> + +<p>—Aucun,—je te jure,—j'ai pris mon parti; lorsque nous aurons assez de +fortune pour aller vivre à Paris, j'irai; jusque-là je vis +machinalement, fuyant mes rêves de jeune fille, lorsqu'ils viennent +quelquefois m'apparaître... malgré moi... car ces souvenirs chéris ne me +rappellent que trop, et toi... et nos beaux jours... Ah! Mathilde!... +Mathilde! tu m'as gâté la vie,—ajouta Ursule...</p> + +<p>Après un assez long silence, elle fondit en larmes, comme si elle avait +cédé tout à coup à une émotion jusqu'alors contenue.</p> + +<p>—Oh! j'étais bien sûre,—m'écriai-je,—que mon amie, que ma sœur me +dissimulait quelque chose; que ses paroles brèves et âcres partaient de +ses lèvres et non pas de son cœur.</p> + +<p>—Eh bien! oui... oui, pardonne-moi... Hier, après le premier mouvement +de joie que m'a causé ton arrivée, j'ai été saisie d'un mauvais +sentiment; j'ai eu honte de ce qui m'entourait, j'ai eu honte de ma +mélancolie habituelle; j'ai craint de te sembler ridicule avec mes +larmes éternelles; j'ai voulu être résolue, insouciante, ironique: mais +ce rôle, faux, dissimulé, je ne peux le supporter. A toi, devant toi, je +ne puis mentir... Ta pauvre Ursule ressent aujourd'hui aussi vivement, +plus vivement peut-être qu'autrefois, les douleurs de la mésalliance +morale qu'elle a contractée. Hier, ce matin, quand je me plaignais de la +tristesse de cette habitation, je mentais; de son manque d'élégance, je +mentais. Que m'importe le cadre de la vie... lorsque cette vie est à +jamais flétrie... Ah! Mathilde... avec un cœur qui m'eût comprise, +l'existence la plus dure, la plus malheureuse m'aurait ravie.</p> + +<p>—Pauvre Ursule, je t'aime mieux ainsi; j'aime mieux tes larmes que ton +ironique et froid sourire. Pourtant, dis-moi: ton mari semble aller +au-devant de tes moindres désirs.... Quoique riche déjà, il travaille +encore sans relâche pour satisfaire un jour à tes goûts d'opulence.</p> + +<p>—Tu veux parler, n'est-ce pas, Mathilde, de cette fortune que je lui +ai ordonné d'acquérir... afin d'aller briller à Paris?—dit Ursule en +souriant avec amertume.—Je te parais bien égoïste, bien cupide, bien +vaine, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Ursule, tu es folle. Je ne dis pas cela.</p> + +<p>—Non, non, c'est vrai; pardon Mathilde. Mais aussi je serais si +chagrine si tu me soupçonnais capable de cette honteuse avidité +d'argent.... Écoute-moi donc. A mon arrivée ici, mon mari parla +d'abandonner sa manufacture, de vivre dans le loisir, de me consacrer +tous ses instants. Mathilde, te l'avouerai-je? je m'effrayai, plus +peut-être encore pour lui que pour moi, de cette vie inoccupée qu'il +m'offrait de partager. Nos goûts sont si différents! il y a si peu de +sympathie entre nous! Et puis, je savais qu'il lui en coûtait beaucoup +d'abandonner des occupations très-attachantes, des habitudes d'activité +qui étaient pour lui une seconde nature, qui étaient presque sa santé... +J'aurais si mal récompensé ce grand sacrifice, que je ne voulus pas +l'accepter. Aussi, afin de rendre mon refus moins pénible pour son +amour-propre, afin de ne pas lui dire: «Ces loisirs que vous voulez me +consacrer me seraient indifférents ou pesants,» il m'a fallu trouver un +prétexte... Alors j'ai été forcée de feindre je ne sais quelle cupidité, +quelle vanité démesurée; alors je lui ai dit, qu'au lieu d'abandonner +les affaires, il me ferait au contraire plaisir de les continuer jusqu'à +ce qu'il eût acquis une fortune assez considérable pour nous permettre +de briller à Paris... Une fortune... briller! Mathilde, Mathilde... tu +me connais, tu sais le cas que je fais du luxe et de la splendeur; et +lors même que mon mari réaliserait la fortune qu'il rêve, hélas! je le +sens, je n'en jouirais pas... ma vie s'use lentement et sourdement, ma +sœur.</p> + +<p>Ursule, en disant ces derniers mots, baissa tristement la tête sur sa +poitrine; elle semblait accablée par une douleur immense.</p> + +<p>L'expression mélancolique de sa physionomie, la langueur de son regard +voilé, étaient tellement d'accord avec ces tristes paroles, que, je +l'avoue, je crus aveuglément à ce qu'elle me disait.</p> + +<p>Elle trouvait le moyen de paraître se sacrifier encore à son mari en +l'obligeant à travailler sans relâche pour augmenter une fortune déjà +considérable.</p> + +<p>Je poussai l'aveuglement si loin, que je m'inquiétai des pressentiments +sinistres d'Ursule.</p> + +<p>Je les combattis vivement.</p> + +<p>—Mais enfin,—lui dis-je,—pourquoi rêver un avenir si sombre?... +pourquoi renoncer à toute espérance?</p> + +<p>Ursule me prit les deux mains, attacha sur moi ses yeux bleus noyés de +larmes, et murmura d'une voix douloureusement émue:</p> + +<p>—Tu parles d'espérances, ma sœur... hélas! je te l'ai écrit le +lendemain de cette fatale union, mon espérance, <i>c'est une pauvre place +obscure dans le cimetière du village</i>; mon avenir, <i>c'est l'éternité...</i></p> + +<p>Et Ursule appuya sa tête sur mon épaule en pleurant.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Peu à peu elle se calma.</p> + +<p>Notre entretien avait pris un tel caractère, que je ne voyais pas de +transition possible pour lui demander si elle avait été quelque peu en +coquetterie avec M. Chopinelle.</p> + +<p>Sachant l'exaltation de ma cousine, l'inoccupation de son cœur, je +redoutais pour elle les dangers de la solitude; je croyais utile, +urgent, de lui faire part de mes craintes: je n'hésitai pas.</p> + +<p>—Dis-moi, Ursule, voyez-vous beaucoup de monde?—lui demandai-je.</p> + +<p>—Quelques parents de mon mari et quelques négociants de Rouvray, avec +lesquels il est en relation d'affaires.</p> + +<p>—Mais vous n'avez pas d'intimité habituelle?</p> + +<p>—Si, un ou deux vieux amis de ma belle-mère, quelquefois le substitut +du procureur du roi, et aussi notre sous-préfet.</p> + +<p>—Ce monsieur Chopinelle?</p> + +<p>—Justement, qui a écrit hier à mon mari, tu sais?</p> + +<p>Ursule prononça ces mots si naturellement, avec si peu d'embarras, que +je crus mes soupçons sans fondement.</p> + +<p>—Et tu as fait de la musique avec lui? Est-il bon musicien?</p> + +<p>—Détestable; il chante horriblement faux. Malheureusement, M. Sécherin +est fort lié avec lui, et j'ai été obligée de subir par politesse je ne +sais combien de duos et de répétitions de duos. Ah! Mathilde—ajouta +Ursule en secouant tristement la tête,—te souviens-tu de ce que nous +disions? «—Parlée à deux, la musique est une langue divine, sacrée, +qu'il ne faut pas profaner!...» Aussi combien j'ai souffert d'être +obligée de chanter avec cet homme, moi qui pensais comme toi, que c'est +seulement «avec une personne tendrement aimée qu'on peut partager ces +élans de l'âme, ces accents passionnés que le chant seul peut rendre!»</p> + +<p>Je me rappelai qu'en effet, au fort de notre admiration pour la musique, +nous ne comprenions pas comment on osait ou comment on pouvait chanter +un duo passionné avec une autre personne que celle qu'on aimait.</p> + +<p>Les dernières paroles d'Ursule détruisirent tous mes doutes sur sa +coquetterie, je ne craignis pas de lui dire en souriant:</p> + +<p>—Tu vas bien te moquer de moi... Est-ce que je ne m'étais pas imaginé +que ton sous-préfet te faisait la cour?</p> + +<p>Ursule, malgré les larmes qui tremblaient encore au bout de ses longs +cils, partit d'un éclat de rire si franc, si naïf, si bruyant, que j'en +restai tout décontenancée.</p> + +<p>—M. Chopinelle!—s'écriait-elle à travers ses éclats de rire,—mon +Dieu! quelle singulière idée! tu ne sais pas ce que c'est que M. +Chopinelle, tu le verras. Ah! mon Dieu... mon Dieu... M. Chopinelle... +me faire la cour!!!</p> + +<p>Le rire est contagieux; malgré moi, je partageai l'hilarité de ma +cousine.</p> + +<p>Lorsque cette gaieté fut tout à fait calmée, Ursule, par un de ces +brusques revirements d'impressions qui étaient un de ses plus grands +charmes, me dit tristement:</p> + +<p>—Hélas! Mathilde... une des causes de mon chagrin désespéré, c'est que, +vois-tu, je le sens... mon cœur est mort... mort à tout jamais... il +a été si douloureusement broyé par une souffrance longtemps contenue, +que c'est à peine si ce pauvre cœur bat encore; et ces faibles +battements, ton amitié, ton amitié seule les cause... Et puis enfin, ma +sœur,—ajouta Ursule avec une dignité touchante,—mon mari manque +sans doute de tous les avantages qui inspirent, qui commandent la +passion, ce rêve de notre vie, à nous autres femmes; mais il est bon, il +est loyal, il est dévoué, et, crois-moi, Mathilde, il me serait aussi +impossible de l'outrager... que de l'aimer d'amour.</p> + +<p>—Bien, bien, Ursule, je reconnais ton cœur,—m'écriai-je en lui +serrant la main.</p> + +<p>—Et puis,—dit-elle,—en souriant d'un sourire si navrant, que les +larmes me vinrent aux yeux,—je suis comme les pauvres enfants +souffrants... Je trouve une sorte de douce consolation à être plainte... +et oserais-je jamais me plaindre si j'étais coupable...</p> + +<p>Sans doute j'étais complétement prévenue en faveur d'Ursule, mais +l'esprit le plus déliant, le plus soupçonneux, n'aurait-il pas été +désarmé comme je le fus par les apparences d'une sincérité si ingénue?</p> + +<p>La gaieté moqueuse, la sensibilité, la délicatesse, la dignité... Ursule +avait tout employé pour me convaincre, je fus convaincue.</p> + +<p>A cette heure, mieux instruite, je reste toujours confondue, j'oserais +presque dire d'admiration (il y a de belles horreurs), en pensant avec +quel art infini cette femme savait alternativement faire vibrer toutes +les cordes de l'âme, avec quelle dextérité, avec quelle souplesse elle +passait des larmes au sourire, de la candeur à la dignité, de l'orgueil +à la tendresse pour vous persuader un mensonge.</p> + +<p>S'attaquant à tout, à votre esprit, à votre cœur, à vos vices, à vos +vertus, à vos sympathies, à vos haines, elle ne laissait pas enfin une +seule des fibres de votre intelligence, de votre cœur, sans l'avoir +interrogée....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Vers les trois heures, M. Sécherin était occupé à sa fabrique, madame +Sécherin faisait sa sieste accoutumée; j'étais dans le salon avec +Ursule, lorsque M. Chopinelle y entra.</p> + +<p>M. Chopinelle était un jeune homme brun, d'une figure pleine, colorée, +encadrée de favoris noirs; sa taille épaisse, robuste, était sans grâce: +il avait des pieds et des mains énormes; ses traits assez réguliers, +mais d'une expression commune, devaient lui valoir en province le titre +de <i>beau</i>.</p> + +<p>En conséquence de la saison, probablement, il portait un chapeau de +paille et une cravate <i>à la Colin</i>; une redingote de bouracan vert à +boutons de métal, un pantalon rayé de bleu et des souliers de daim gris +complétaient ce costume pastoral.</p> + +<p>A peine eus-je entrevu cet ensemble vulgaire, que je me sentis +absolument rassurée sur la tranquillité du cœur d'Ursule.</p> + +<p>J'ajouterai,—en m'inspirant un peu de l'esprit et du langage de +mademoiselle de Maran,—que M. Chopinelle joignait à ces dehors du <i>beau +Léandre</i> des rengorgements de satisfaction jubilante, doucement contenue +par une sorte de réserve officielle, de morgue administrative qui +faisait de M. le sous-préfet l'idéal de la sottise dans la suffisance et +de la vulgarité dans l'insuffisance.</p> + +<p>J'échangeai un malin sourire avec ma cousine.</p> + +<p>Elle répondit par un salut très-froid aux bruyantes et familières +démonstrations de M. Chopinelle.</p> + +<p>Il me sembla qu'il était entré dans le salon en véritable vainqueur, en +ami intime impatiemment attendu.</p> + +<p>Il restait comme ébahi de l'accueil glacial d'Ursule.</p> + +<p>Tout à coup M. Chopinelle réfléchit, et s'aperçut sans doute que ces +airs conquérants devaient être souverainement déplacés devant une +étrangère. Il sourit d'un air capable, et son regard semblait dire à +Ursule:—«Soyez tranquille, ne craignez rien; je ne vais pas vous +compromettre; je dissimulerai parfaitement notre intelligence.»</p> + +<p>Ce manége de fatuité insolente et ridicule me révolta; alors je ne +supposais pas un moment que la conduite de ma cousine eût en rien +autorisé les impertinentes affectations de M. Chopinelle.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il de nouveau à Rouvray, monsieur Chopinelle?—lui dit Ursule +en continuant de travailler à sa tapisserie.</p> + +<p>—Rien de très-important, madame, si ce n'est administrativement;—et il +ajouta, d'un ton important et mystérieux:—On parle d'une dissolution. +Ma correspondance m'a absorbé et m'a empêché de venir faire hier la +partie de notre gros Tourangeau... Que voulez-vous?... avant d'être +aimable il faut être fonctionnaire...</p> + +<p>Je regardai Ursule. Elle haussa les épaules.</p> + +<p>Ces mots, <i>notre gros Tourangeau</i>, s'appliquaient sans doute à son mari. +Je fus choquée de cette plaisanterie.</p> + +<p>M. Chopinelle continua:</p> + +<p>—Vous pensez bien, madame, que mes regrets ne se sont pas bornés +là,—ajouta-t-il en s'inclinant gracieusement devant Ursule,—mais les +affaires d'état avant tout.</p> + +<p>—Ma chère amie... M. Chopinelle, sous-préfet de notre +arrondissement,—me dit Ursule en m'indiquant M. Chopinelle d'un signe +de tête.</p> + +<p>Je m'inclinai légèrement.</p> + +<p>—Madame arrive de <i>la capitale</i>?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Madame va trouver la province bien maussade, bien ennuyeuse, bien +stupide! Pour nous autres Parisiens, c'est une véritable Sibérie... un +exil; autant aller tout de suite aux antipodes... Vous n'avez pas +d'idée, madame, des figures qu'on trouve dans mon arrondissement et de +la vie qu'on y mène; ma parole d'honneur on se croirait chez les Hurons, +pour ne pas dire davantage. Heureusement que madame Sécherin a été jetée +comme moi sur cette terre étrangère; si madame reste ici quelque temps, +nous improviserons une petite colonie parisienne au milieu des sauvages +de la Touraine. Madame est sans doute musicienne?—me demanda M. +Chopinelle.</p> + +<p>Heureusement il se chargea de ma réponse et ajouta:</p> + +<p>—Il n'y a pas à en douter, je parie que madame a une voix charmante; +nous transporterons ici la patrie des arts. Madame Sécherin a un +délicieux talent: madame Sécherin la jeune, bien entendu, car sa +belle-mère n'a jamais su que chanter la messe, ah! ah! ah!...—M. +Chopinelle me regarda tout fier de cette impertinence.</p> + +<p>Il s'aperçut qu'elle n'était pas de mon goût, et se retourna vers +Ursule.</p> + +<p>—Monsieur,—lui répondit-elle sèchement,—ce que vous dites de la mère +de mon mari me semble parfaitement déplacé.</p> + +<p>L'étonnement de M. Chopinelle redoubla.</p> + +<p>—Ah çà! vous avez donc quelque chose contre moi, que vous m'accueillez +de la sorte? On dirait que je suis un étranger pour vous,—dit-il avec +un certain dépit.</p> + +<p>—En vérité, monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire. Parlons, +si vous le voulez bien, de la route vicinale que vous nous promettez +sans cesse,—reprit Ursule avec le plus grand sang-froid.</p> + +<p>M. Chopinelle sembla piqué au vif; voulant sans doute justifier le +langage familier qu'il affectait à l'égard de ma cousine, il s'oublia +jusqu'à dire:</p> + +<p>—Je ne sais si c'est la présence de madame qui vous intimide ainsi; +mais, ordinairement, avouez-le vous me traitez moins cérémonieusement, +madame. Je ne suis donc plus l'ami de la maison?... Bien... bien... je +me plaindrai à ce cher Sécherin, je vous en avertis.</p> + +<p>Si je n'avais pas eu en Ursule une confiance aveugle, insensée, la +mauvaise humeur de cet homme, d'ailleurs infiniment mal élevé, m'eût +donné beaucoup à penser.</p> + +<p>Mais je ne vis dans M. Chopinelle qu'un fat ridicule qui voulait à mes +yeux abuser d'une apparence d'intimité que la vie de la campagne +autorise, pour me faire croire qu'Ursule le voyait avec un certain +intérêt.</p> + +<p>C'est pour donner une idée de la sottise de ce personnage que j'ai cité +quelques mots de sa conversation, qui ne fut qu'un fastidieux mélange de +lieux communs et de prétentions insupportables.</p> + +<p>Je n'ai jamais compris qu'on pût trouver un grand plaisir à s'amuser des +sots; leur vulgarité, leur niaiserie me répugnent, m'attristent au moins +autant que la vue d'une infirmité physique.</p> + +<p>La froideur et la répugnance que je ne pus m'empêcher de témoigner à M. +Chopinelle abrégèrent donc singulièrement sa visite.</p> + +<p>Après son départ, Ursule me demanda, en riant aux éclats, si je croyais +toujours qu'elle s'occupât de ce sous-préfet, s'il était possible de +rencontrer un homme plus complétement absurde, et si je n'avais pas +honte de mes soupçons à ce sujet.</p> + +<p>Je partageai la gaieté d'Ursule, je ne conservai pas le moindre doute +sur sa sincérité.</p> + +<p>M. Chopinelle ne revint pas de quelques jours, à la grande surprise de +M. Sécherin qui ne cessait pas d'accabler sa femme de questions +auxquelles celle-ci répondait avec impatience.</p> + +<p>Complétement rassurée au sujet de la coquetterie d'Ursule, au bout de +quelques jours je fis une autre découverte qui me charma bien davantage.</p> + +<p>En ma présence, le ton de ma cousine envers son mari était froid, +indiffèrent, quelquefois dédaigneux; pourtant M. Sécherin ne paraissait +pas s'en apercevoir; il semblait l'homme le plus heureux du monde, et, +au grand déplaisir d'Ursule, il faisait allusion à mille circonstances +qui prouvaient que les meilleurs rapports existaient entre eux, et que +sa femme le comblait de prévenances.</p> + +<p>Plusieurs fois M. Sécherin dit à Ursule en riant et en haussant les +épaules:—C'est pourtant parce que notre cousine est là que tu ne veux +pas avoir l'air d'être amoureuse de moi.</p> + +<p>En effet, après m'être longtemps demandé pourquoi ma cousine dissimulait +une conduite si conforme aux conseils que je lui donnais, je fus +convaincue que c'était pour conserver toujours le droit de se dire la +plus <i>incomprise</i>, la plus infortunée des femmes, et pour pouvoir se +plaindre à moi de la mésalliance morale à laquelle elle avait été +sacrifiée.</p> + +<p>Cette conviction me tranquillisa beaucoup sur la destinée d'Ursule.</p> + +<p>Pour la première fois je reconnus une sorte de monomanie mélancolique +dans les tristesses exagérées qu'elle avait affectées dans notre premier +entretien à mon arrivée à Rouvray. Je n'accusai pas ma cousine de +fausseté, je la trouvais presque malheureuse d'avoir honte de son +bonheur et de ne pas oser avouer qu'ayant reconnu les nobles et +généreuses qualités de son mari, elle avait sagement pris son parti sur +quelques-unes de ses vulgarités. Une fois bien sûre que ses chagrins +n'étaient qu'une prétention, qu'une sorte de coquetterie de souffrance, +je n'eus pas le courage de contrarier Ursule à ce sujet: je la croyais, +je la voyais parfaitement heureuse; le reste m'était indifférent.</p> + +<p>Je fus bien loin de regretter les larmes que j'avais données à ses +douleurs supposées. Seulement je ne pus m'empêcher de sourire en pensant +que le complément du bonheur d'Ursule était pour elle de se dire la plus +misérable des créatures. Plus j'observais, plus je reconnaissais que +l'empire qu'elle avait sur son mari était immense; quelquefois même je +doutais que celui de madame Sécherin pût l'égaler.</p> + +<p>Celle-ci persévérait toujours à l'égard d'Ursule dans une froideur +contrainte qui souvent semblait blesser son fils.</p> + +<p>Environ huit ou dix jours après la scène que j'ai racontée, M. +Chopinelle revint à Rouvray pour y dîner. Il prétexta de nombreuses +occupations pour excuser son absence.</p> + +<p>M. Sécherin l'accueillit avec une parfaite et joyeuse cordialité.</p> + +<p>Après souper, la nuit venue, au lieu de jouer selon son habitude au +piquet, avec son fils, madame Sécherin se mit à son rouet.</p> + +<p>Mon cousin sortit pour aller donner quelques ordres à sa fabrique.</p> + +<p>Les fenêtres étaient ouvertes, il faisait un temps magnifique.</p> + +<p>Ursule et M. Chopinelle causaient assis sur un canapé placé derrière la +chaise de madame Sécherin, qui était complétement absorbée par son +rouet.</p> + +<p>Grâce à l'abat-jour d'une lampe, le salon était plongé dans une +demi-obscurité.</p> + +<p>J'allai m'asseoir près d'une des fenêtres. Le ciel était pur, les +étoiles brillantes: je tombai dans une rêverie profonde.</p> + +<p>Je ne sais depuis combien de temps j'étais absorbée dans ces réflexions, +lorsque, retournant machinalement la tête, je vis M. Chopinelle, assis +près d'Ursule, lui donner une lettre qu'elle serra vivement dans la +poche du petit tablier qu'elle portait.</p> + +<p>J'étais presque complétement cachée dans l'embrasure de la fenêtre; ma +cousine, ne pouvant pas me voir, pensait sans doute qu'il m'était +impossible de l'apercevoir.</p> + +<p>Je me croyais dupe d'une illusion.</p> + +<p>A ce moment madame Sécherin interrompit le mouvement mesuré de son +rouet, et du ton le plus naturel, elle dit à Ursule, en tournant à demi +la tête:</p> + +<p>—Ma bru, venez, je vous prie, me tenir cet écheveau à dévider.</p> + +<p>Ursule se leva, s'approcha de sa belle-mère.</p> + +<p>Je vois encore cette scène.</p> + +<p>Ursule portait une robe de mousseline blanche rayée de rose et un +tablier de soie bleu-clair garni de dentelle noire; debout devant +madame Sécherin, elle tenait l'écheveau de lin sur ses deux mains +élevées. Sans doute ennuyée de l'occupation que lui avait imposée sa +belle-mère, elle frappait légèrement le plancher du bout de son joli +pied.</p> + +<p>Tout à coup, par un mouvement plus rapide que la pensée, madame Sécherin +plongea sa main dans la poche du tablier d'Ursule, et saisit la lettre +de M. Chopinelle.</p> + +<p>—Avec les traîtres il faut user de traîtrise!—s'écria-t-elle d'une +voix menaçante.—J'ai tout vu dans cette glace!</p> + +<p>Et elle montra une glace placée en face d'elle qui avait dû, en effet, +réfléchir ce qui venait de se passer derrière sa chaise.</p> + +<p>—Madame!—dit Ursule en pâlissant.</p> + +<p>—Il y a longtemps que je vous surveille,—répondit madame +Sécherin.—Mon fils va tout savoir.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="E-CHAPITRE_VIII" id="E-CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h3> + +<h4>LA NUIT PORTE CONSEIL.</h4> + +<p>Cette scène s'était passée si rapidement, que j'eus à peine le temps de +m'approcher de madame Sécherin et de lui dire:</p> + +<p>—Au nom du ciel, madame, parlez plus bas; on peut vous entendre, votre +fils va rentrer d'un moment à l'autre.</p> + +<p>—Il me tarde qu'il soit ici,—répondit cette femme inflexible.</p> + +<p>M. Chopinelle restait anéanti, stupéfait; debout auprès d'Ursule, il ne +put prononcer une parole.</p> + +<p>—Madame,—m'écriai-je à mon tour,—ma cousine est plus imprudente que +coupable.</p> + +<p>—Mon pauvre fils... mon pauvre fils,—dit madame Sécherin sans me +répondre, en regardant avec douleur la lettre qu'elle venait de +surprendre.—Et pour cette femme, il se tue de travail! et pour cette +femme, il oublie quelquefois sa mère... Mais le bon Dieu est juste; oui, +oui, il est juste... il ne permet pas que les coupables soient impunis.</p> + +<p>Elle sonna.</p> + +<p>Une servante vint.</p> + +<p>—Allez dire à mon fils de venir me parler à l'instant même; il doit +être à la fabrique,—dit madame Sécherin.</p> + +<p>La servante obéit.</p> + +<p>Je regardais Ursule; son calme imperturbable me confondait.</p> + +<p>—Vous allez être enfin traitée comme vous le méritez,—lui dit madame +Sécherin avec indignation, en montrant la lettre;—mon fils va tout +savoir...</p> + +<p>Ursule avait repris tout son sang-froid.</p> + +<p>Elle regarda sa belle-mère de l'air du monde le plus naïvement étonné et +lui dit:</p> + +<p>—En vérité, madame, je ne comprends pas vos reproches; je ne sais pas à +quoi vous faites allusion en me disant que je serai traitée comme je le +mérite; il me semble qu'avant de m'accuser vous devriez ouvrir cette +lettre si cette lettre cause votre courroux, et vous assurer de ce +qu'elle contient...</p> + +<p>Madame Sécherin leva vivement la tête et regarda ma cousine avec une +profonde surprise.</p> + +<p>—Comment! vous osez dire...—s'écria-t-elle.</p> + +<p>-Mon Dieu, madame, rien de plus simple... Le jour de la fête de mon mari +arrive bientôt. J'ai chargé monsieur (elle montra M. Chopinelle) d'une +commission relative à une surprise que je ménage à M. Sécherin. +Prévoyant le cas où M. Chopinelle ne pourrait m'entretenir seule de +cette commission, et voulant que tout ceci demeurât secret, je l'avais +prié de m'écrire un mot à ce sujet... Voilà ce grand mystère... et tout +uniment ce dont il s'agit, madame...</p> + +<p>Soulagée d'un poids énorme, je me jetai au cou d'Ursule. Elle s'était +exprimée d'une manière si simple, si naturelle, si naïve, que je me +reprochai amèrement de l'avoir soupçonnée.</p> + +<p>Je dis à madame Sécherin:—Vous le voyez, madame, vous vous êtes +trompée.</p> + +<p>Madame Sécherin resta stupéfaite.</p> + +<p>Elle regardait fixement la lettre qu'elle tenait entre les mains, et +semblait ne pouvoir croire à ce qu'elle entendait.</p> + +<p>—Comment,—disait-elle, en se parlant à elle-même,—je me serais +trompée à ce point? Depuis tant de temps que je les observe!... Mais +non, non,—reprit-elle vivement, en décachetant la lettre,—le cœur +d'une mère ne se trompe pas... Pourquoi ressentirais-je tant d'aversion +contre cette femme? Je ne suis ni injuste, ni haineuse, moi... non... +non... il faut qu'elle soit coupable, elle est coupable!</p> + +<p>Elle s'approcha de la lampe pour lire la lettre, et chercha ses +lunettes.</p> + +<p>La physionomie de ma cousine resta impassible.</p> + +<p>Elle dit en souriant à M. Chopinelle:</p> + +<p>—Allons, monsieur... adieu notre surprise.</p> + +<p>Le sous-préfet regarda ma cousine d'un air stupide, effaré, puis il prit +brusquement son chapeau et se précipita vers la porte.</p> + +<p>Il y rencontra M. Sécherin.</p> + +<p>Celui-ci le saisit par le bras, le retint et lui dit en riant:—Comment, +vous vous en allez déjà, Chopinelle? Est-ce que vous êtes fou? Et ma +revanche à l'écarté que vous devez me donner! allons donc, allons donc, +on ne m'échappe pas comme ça.</p> + +<p>—Enfin, voilà mon fils,—s'écria madame Sécherin, qui tenait toujours +la lettre ouverte, sans y avoir encore jeté les yeux,—tout va +s'éclaircir.</p> + +<p>M. Sécherin avait ramené avec lui M. Chopinelle et le tenait toujours +par le bras.—S'éclaircir, quoi donc, maman? dit-il.</p> + +<p>—Oh! mon ami, une bien terrible aventure,—se hâta de dire Ursule avec +gaieté.—Figurez-vous que M. Chopinelle m'a remis tout à l'heure une +lettre en secret... Mon Dieu, oui... très-mystérieusement, tout comme +s'il se fût agi d'une véritable déclaration d'amour. Maintenant +savez-vous ce que c'est que cette lettre?... Hélas! il faut bien se +décider à vous l'apprendre... Elle contient quelques renseignements +relatifs à une surprise que je vous ménageais pour le jour de votre +fête, et dont j'avais chargé M. Chopinelle; comme il était fort probable +que je n'aurais pas l'occasion de m'entretenir seule avec monsieur, je +l'avais prié de m'écrire ce qu'il ne pourrait pas me dire, afin que +personne ne se doutât de rien. Malheureusement, maintenant, voilà tout +ébruité, je ne pourrai pas jouir de ma surprise...</p> + +<p>—Tiens... tiens, mais c'est juste, c'est après-demain la +Saint-Benoît,—dit M. Sécherin.—Comment, ma femme, tu me gâtes comme +ça? Et tu prends ce cher Chopinelle pour complice? Ah! ah! monsieur le +sous-préfet, vous voulez me liguer avec ma femme!—ajouta-t-il en riant +aux éclats.—Ah! vous complotez tous deux pour me faire des surprises!</p> + +<p>—Une surprise,—dit madame Sécherin en jetant un regard perçant sur +Ursule.—Nous allons bien voir.</p> + +<p>Elle déplia la lettre.</p> + +<p>M. Chopinelle devint livide.</p> + +<p>Je frissonnai; un affreux pressentiment me dit qu'Ursule, par une +présence d'esprit qui me confondait, et à l'aide d'un mensonge +audacieux, n'avait fait que retarder un éclat terrible.</p> + +<p>Voyant l'émotion du sous-préfet, je fus persuadée que cette lettre était +une lettre d'amour. Je voulus à tout hasard tenter une dernière fois de +sauver Ursule; je m'écriai, en tâchant de cacher l'altération de ma +voix:</p> + +<p>—Vous savez, mon cher cousin, que ces sortes de surprises sont sacrées, +qu'il faut les respecter.</p> + +<p>—Je le crois bien! ainsi, maman, je vous en prie, ne lisez pas cette +lettre; rendez-la à Ursule, afin qu'elle et son complice puissent +machiner ensemble leurs scélératesses; je ferai semblant de ne rien +savoir.</p> + +<p>—Donnez, donnez la lettre, madame!—s'écria Chopinelle en avançant la +main.</p> + +<p>Cette main tremblait comme la feuille.</p> + +<p>Je crus que tout était perdu.</p> + +<p>A ce moment Ursule, qui n'avait pas quitté sa belle-mère des yeux, et +qui s'était approchée d'elle peu à peu et sournoisement, saisit la +lettre en riant aux éclats et s'écria:</p> + +<p>—Ma bonne maman, il n'y aura pas de préférence... ni vous non plus ne +connaîtrez pas cette surprise.</p> + +<p>—Bravo!... bravo!... sauve-toi, ma petite femme! sauve-toi!—s'écria M. +Sécherin.</p> + +<p>Ursule sortit rapidement.</p> + +<p>Je la suivis machinalement, ainsi que M. Chopinelle; une fois hors du +salon, il s'écria d'un air éperdu, en s'essuyant le front:</p> + +<p>—Quel sang-froid!... elle nous a sauvés!... Ah! quelle femme!!! quelle +femme!!!</p> + +<p>Dès que nous fûmes seuls, ma cousine déchira la lettre et la mit en +morceaux dans la poche de son tablier.</p> + +<p>—Ah! Ursule,—lui dis-je d'un ton de reproche, j'en tremble encore, +quelle terrible leçon! Dieu veuille qu'elle ne soit pas perdue.</p> + +<p>—Vous pouvez vous vanter d'avoir une fameuse présence d'esprit... Sans +vous, tout était découvert. Je n'ai pas une goutte de sang dans les +veines,—dit M. Chopinelle, d'un air consterné.—Ah! Ursule... quelle +femme vous êtes!</p> + +<p>Si j'avais pu conserver le moindre soupçon, ces dernières paroles de M. +Chopinelle, son émotion, eussent suffi pour m'éclairer.</p> + +<p>Ma cousine nous regarda tous deux avec les marques du plus grand +étonnement, se mit à rire et me dit:</p> + +<p>—Ah çà! entre nous, ma bonne Mathilde, parles-tu sérieusement? à qui +donc en as-tu avec ta <i>terrible leçon</i>? Pourquoi me dis-tu cela? quel +rapport ont ces <i>terribles</i> paroles avec une innocente surprise qui a +failli être découverte? ne dirait-on pas qu'il s'agit de quelque chose +de grave? ne vas-tu pas croire, comme ma belle-mère, qu'il s'agit d'une +déclaration d'amour?—ajouta-t-elle en riant aux éclats.</p> + +<p>Cette assurance railleuse et effrontée m'effrayait et me rendait muette.</p> + +<p>Le sous préfet, non moins stupéfait que moi, me regard, et s'écria +sottement:</p> + +<p>—C'est étonnant... c'est à ne pas croire ce qu'on entend. Ah! quelle +femme!</p> + +<p>Ursule redoubla d'éclats de rire et dit:</p> + +<p>—Et vous aussi, M. Chopinelle? Vous vous troublez... vous pâlissez... +vous vous extasiez sur ma présence d'esprit qui a empêché, dites-vous, +que tout ne fût découvert? En vérité, je suis désolée des émotions que +je vous ai causées en vous chargeant de cette pauvre commission. Mais +savez-vous que vous êtes fort peu adroit?—ajouta-t-elle avec un +sourire méprisant,—mais savez-vous que votre air empêtré, effaré, +aurait suffi pour donner une apparence de vraisemblance aux soupçons de +ma belle-mère... Pour un futur homme d'état, vous êtes bien peu maître +de vous... et à propos d'une niaiserie encore... Que serait-il donc +arrivé, je vous le demande, s'il s'était agi de quelque chose de +sérieux? Je doute fort que vous fassiez votre chemin dans la politique, +mon pauvre monsieur Chopinelle.</p> + +<p>—Comment,—m'écriai-je malgré moi, indignée de tant d'audace,—si ton +mari eût ouvert cette lettre!</p> + +<p>—Il savait quel était le cadeau que je voulais lui donner pour sa fête; +notre surprise était manquée, voilà tout...</p> + +<p>Et Ursule me regarda fixement sans rougir.</p> + +<p>Ses traits étaient aussi calmes, aussi riants que si elle eût dit la +vérité.</p> + +<p>Nous étions restés sous le vestibule.</p> + +<p>M. Sécherin nous rejoignit, souriant toujours, gai toujours comme +d'habitude.</p> + +<p>Ursule s'écria, dès qu'elle le vit:</p> + +<p>—Votre mère est bien fâchée de mon enfantillage, n'est-ce pas? Après +tout, ce que j'ai fait était très-mal. Mon Dieu... mais maintenant j'y +pense, savez-vous que j'avais l'air de craindre que vous ne lussiez +cette lettre? Tenez, je suis sûre que votre mère vous aura parlé dans ce +sens; et elle aurait eu raison, car les apparences semblent être contre +moi.</p> + +<p>—Ah! ah! ah! dit M. Sécherin en riant aux éclats.</p> + +<p>—Est-ce que tu es folle... avec tes apparences? Au contraire... à mon +grand étonnement, au lieu de se fâcher de ce que tu lui avais ôté la +lettre des mains, quand tu as été partie, maman m'a regardé fixement +sans me dire un mot; puis elle m'a demandé mon bras et elle est rentrée +dans sa chambre; je n'ai pas pu en tirer une parole.</p> + +<p>Ursule secoua tristement la tête et dit:—Voyez-vous, mon ami, j'en +étais sûre; voilà votre mère fâchée contre moi. Que je m'en veux donc +d'avoir agi ainsi comme une étourdie! Tenez... je ne me le pardonnerai +jamais.</p> + +<p>Et une larme brilla dans les yeux d'Ursule.</p> + +<p>—Allons, allons, s'écria son mari d'un air attendri,—voilà que tu vas +te bouleverser, te faire du mal pour une bêtise... quand je te dis que +maman n'a pas prononcé un mot; voyons, sois donc tranquille.</p> + +<p>—C'est justement pour cela; son silence m'accuse, elle est profondément +blessée, elle aura au moins pris cette folie pour un manque d'égards de +ma part.</p> + +<p>M. Chopinelle s'esquiva pendant que M. Sécherin consolait Ursule.</p> + +<p>Je prétextai une migraine pour monter chez moi.</p> + +<p>Ursule et son mari m'accompagnèrent jusqu'à ma porte, et me souhaitèrent +le bonsoir.</p> + +<p>Je restai seule.</p> + +<p>Ursule était coupable... je ne pouvais pas conserver le moindre doute à +ce sujet.</p> + +<p>Mon cœur se serra; j'éprouvai une des plus douloureuses angoisses que +j'aie jamais ressenties... Ursule m'avait menti! toujours menti!</p> + +<p>Elle était fausse; sa mélancolie éplorée, sa tristesse rêveuse, ses +besoins d'idéalité, ses scrupules, qui s'effarouchaient de ce qui +n'était pas d'une délicatesse exquise, tout cela n'était qu'un jeu, +qu'une apparence.</p> + +<p>Je m'étais apitoyée sur ses souffrances morales, et elle ne souffrait +pas; elle avait commis une faute, et cela même sans l'excuse de la +passion, de l'entraînement que peut inspirer un homme éminemment doué.</p> + +<p>Elle avait sacrifié ses devoirs à un homme ridicule dont elle +rougissait, car elle le raillait, car elle le reniait avec une +imperturbable assurance.</p> + +<p>Dans cette scène qui pouvait la perdre, son front était resté calme, +intrépide; elle avait conjuré l'orage qui allait éclater avec une +présence d'esprit, avec un sang-froid, avec une audace qui +m'épouvantaient.</p> + +<p>Ces découvertes me firent un mal horrible.</p> + +<p>Hélas! je l'avoue à ma honte, peut-être l'amertume de mon +désillusionnement s'augmenta-t-elle encore du dépit qu'on éprouve +toujours d'être dupe de sa propre bonté.</p> + +<p>Pourtant non... non... plus je rappelle mes souvenirs, plus il me semble +que je fus surtout accablée de cette pensée: que je n'avais plus de +sœur, que celle en qui je mettais tant d'espérances n'était plus +digne de cette amitié.</p> + +<p>Je passai une nuit triste et agitée.</p> + +<p>Le lendemain matin, à mon réveil, ma femme de chambre me dit que M. +Sécherin était déjà venu plusieurs fois savoir quand je pourrais le +recevoir: il avait absolument à me parler.</p> + +<p>Assez inquiète, je m'habillai à la hâte, j'envoyai chercher mon cousin.</p> + +<p>Il vint bientôt, il me parut triste et soucieux.</p> + +<p>—Qu'avez-vous à me dire, mon cher cousin?</p> + +<p>—Quelque chose de très-grave... ma cousine. Comme vous êtes de la +famille, et la meilleure amie de ma femme, nous ne devons pas avoir de +secret pour vous... Devinez ce qui m'arrive? Une tuile qui me tombe sur +la tête. Jamais je ne me serais douté de cela... Mais quand les gens +âgés se mettent quelque chose dans la tête...</p> + +<p>—Je ne comprends pas, mon cousin.</p> + +<p>—Vous seriez-vous jamais doutée que maman fût dure et injuste pour ma +pauvre femme?—s'écria—il.—Eh bien! cela est pourtant. Cette nuit, +Ursule m'a tout conté en fondant en larmes, j'en avais le cœur navré; +croiriez-vous que, quand je ne suis pas là, maman la traite avec +injustice? qu'elle la bourre, qu'elle la gronde?... et Ursule... comme +une pauvre brebis du bon Dieu qu'elle est, souffre tout cela sans se +plaindre? Il a fallu la scène d'hier pour combler la mesure.</p> + +<p>—La scène d'hier?</p> + +<p>—Mais oui... certainement... Ursule m'a tout raconté... Les soupçons +absurdes de maman à propos de cette lettre de Chopinelle, c'est ça +surtout qui a profondément blessé ma femme, et il y avait bien de quoi. +Car enfin, comme ma femme me le disait cette nuit; «Tu comprends bien, +mon pauvre loup, que tant qu'il s'est agi de choses indifférentes, j'ai +pu me taire; mais maintenant il s'agit d'un soupçon qui porte atteinte +à ton honneur et au mien, je ne puis me résigner plus longtemps au +silence envers toi. Ce serait presque avouer que ta mère a raison de +m'accuser.» Mais voilà ce que c'est,—s'écria M. Sécherin,—les +belles-mères et les brus, c'est le feu et l'eau, c'est le diable à +confesser.</p> + +<p>J'aurais du m'attendre à cela, et encore, non, car ma pauvre femme ne +soufflait jamais un mot, elle cédait en tout à maman... Elle est si +bonne! si excellemment bonne!</p> + +<p>Et il se mit à marcher avec agitation.</p> + +<p>Je vis qu'Ursule, dans la crainte d'être prévenue par sa belle-mère, +avait tout avoué à son mari, et usé de son influence pour s'innocenter +complétement.</p> + +<p>Quoique je fusse indignée de la conduite d'Ursule et peinée de +l'aveuglement de son mari, je ne voulus pas dire un mot qui pût éveiller +ses soupçons, mais je tâchai de calmer l'irritation qu'il semblait avoir +contre sa mère.</p> + +<p>—Tout ceci s'apaisera, mon cher cousin,—lui dis-je;—vous le savez, le +cœur d'une mère est toujours un peu ombrageux, un peu jaloux. C'est +le défaut de la véritable tendresse.</p> + +<p>—Aussi, je ne lui en veux pas, à la <i>bonne femme</i>. Je n'aurais, +d'ailleurs, qu'à lui dire une chose bien simple: Vous prétendez, maman, +que Chopinelle fait la cour à ma femme depuis trois mois! Eh bien! c'est +justement depuis trois mois que ma femme est plus gentille pour moi +qu'elle ne l'a jamais été... Mais c'est que c'est vrai, cousine; vous +n'avez pas idée comme depuis trois mois surtout Ursule me câline, comme +elle me gâte; c'est mon <i>gros loup</i> par-ci, mon <i>bon chien</i> par-là, car +Ursule fait comme votre tante voulait que je fisse; c'est une justice à +lui rendre, elle garde tous ces jolis petits noms-là pour quand nous +sommes seuls. Enfin, c'est pour vous dire que, depuis trois mois, +jamais, jamais je n'ai été plus heureux, plus gai, plus content. Ce ne +sont pas des rêves, des propos, cela!... C'est la vérité, je l'ai +éprouvé, je l'éprouve! Aussi tout ce que maman me dirait ou rien, ce +serait la même chose... Ah! ah! ah!—ajouta-t-il en riant +sincèrement,—ma femme amoureuse de Chopinelle... Peut-on avoir une idée +pareille? mais c'est du délire... Et comme Ursule me le disait encore +cette nuit, si ça n'avait pas été pour ne pas faire une malhonnêteté à +Chopinelle, et le butter contre le chemin vicinal qui me serait si +nécessaire à ma fabrique, il y a beau temps qu'elle l'aurait envoyé +promener avec ses duos; il l'ennuyait à périr, il lui écorchait les +oreilles; car, au lieu de chanter, il paraît qu'il crie comme un diable +enrhumé, à ce que dit Ursule. Ça m'avait toujours bien fait un peu cet +effet-là, mais, comme je ne m'y connais pas, je n'avais rien dit... ni +Ursule non plus, de peur de me contrarier en se moquant de mon ami +intime. Je vous demande un peu où il faut que maman ait la tête pour +imaginer de pareilles choses? Un gros garçon si bêtement fat! Enfin, il +faut qu'il soit bien ridicule, Chopinelle, puisque ma pauvre Ursule, +malgré ses larmes, en a tant plaisanté cette nuit, que nous avons fini +par en rire comme deux enfants. Elle est si drôle, si gaie, ma femme, +quand elle s'y met... Vous n'avez pas d'idée de ça, cousine, parce que, +devant vous, elle s'observe dans la crainte de vous paraître mauvais +ton... Mais, entre nous, il n'y a pas de petite réjouie comme elle; +c'est pour cela que ça m'affecte tant de la voir triste; c'est qu'aussi +il faut avoir un cœur de pierre pour l'affliger, pauvre cher +agneau... et maman, qui est si bonne d'ordinaire, va justement la +prendre en grippe... Elle... elle...</p> + +<p>—Je suis sûre, mon cousin, qu'Ursule n'a rien à se reprocher; mais, +vous le savez, la vieillesse est soupçonneuse... et puis, enfin, il me +semble que madame votre mère ne vous a rien dit contre votre femme +jusqu'à présent?</p> + +<p>—Non sans doute, mais, tenez, ça ne va pas manquer d'arriver; +maintenant je comprends l'air que maman avait hier soir. C'est dans son +caractère de ne rien faire à demi, voyez-vous... Ce silence-là présage +une forte scène; je connais maman, elle ne dit que quand elle a à dire, +mais alors... elle devient terrible.</p> + +<p>—Les familles les plus unies ne sont pas à l'abri de ces discussions, +vous le savez, mon cousin... mais ces légers orages passent et +s'oublient bientôt.</p> + +<p>—Sans doute, mais après ça, comme me disait Ursule, pour éviter ces +orages dont vous parlez, peut-être, pour nous comme pour maman, +serait-il mieux de vivre un peu plus séparés... Il y a, à deux portées +de fusil d'ici, une très-jolie maison à vendre; nous nous y établirions +avec ma femme en laissant ceci à maman; vous comprenez, elle serait bien +plus à son aise... car après tout, comme disait Ursule, c'est pour +maman... ce que nous en ferions.</p> + +<p>—Quitter votre mère! mon cousin... prenez garde... depuis si longtemps +elle est habituée à vivre près de vous.</p> + +<p>—Oh! ce ne serait pas la quitter, nous la verrions tous les jours, +plutôt deux ou trois fois qu'une... Et puis, vous concevez, Ursule a la +poitrine très-délicate malgré son air de bonne santé; les heures de +repas de maman sont si différentes de celles dont ma femme avait +l'habitude, qu'elle a toutes les peines du monde à s'y faire. A la +longue, elle en tomberait malade; elle a lutté tant qu'elle a pu sans me +rien dire, la pauvre petite, mais à cette heure elle m'a avoué qu'elle +ne pouvait plus tenir.</p> + +<p>—Ainsi, mon cousin, vous voilà presque décidé à vous séparer de votre +mère. Cette résolution est bien grave; il me semble qu'elle a été prise +très-brusquement: hier vous n'y songiez pas.</p> + +<p>—Non, sans doute... c'est-à-dire quelquefois, ma femme m'en avait parlé +à bâtons rompus; mais cette nuit, elle m'a fait comprendre qu'après tout +ce qui s'était passé, ça serait pour maman et pour nous le parti le plus +convenable, et je suis tout à fait de son avis... Maintenant que je sais +que maman est injuste envers ma femme, tôt ou tard ça jetterait du froid +dans nos relations. Est-ce que vous ne trouvez pas que nous avons raison +d'agir ainsi, ma cousine? Oh! d'abord, Ursule m'a dit: Avant tout, +consulte Mathilde, et suivons son conseil.</p> + +<p>—Puisque vous me demandez mon conseil, je vous engagerai à patienter +encore. Votre pauvre mère ne s'attend pas à cette séparation soudaine; +ce serait pour elle un coup terrible.</p> + +<p>—Vous croyez, cousine?</p> + +<p>—Mais vous, n'en éprouvez-vous donc aucun?</p> + +<p>—Certes, j'éprouverais un affreux chagrin, s'il s'agissait de quitter +maman tout à fait... je ne sais pas même si je pourrais m'y résoudre; +mais il ne s'agit que de nous aller établir à deux petites portées de +fusil de cette maison, pas davantage...</p> + +<p>—Malgré tout, croyez-moi, cette détermination lui serait très-pénible; +ne vous pressez pas... croyez-moi, attendez... réfléchissez...</p> + +<p>Une des servantes de madame Sécherin entra et dit à mon cousin;</p> + +<p>—Monsieur, madame Sécherin vous dit de venir la trouver; elle prie +aussi madame de vouloir bien vous accompagner. Elle attend dans la +<i>chambre aux trois fenêtres</i>...</p> + +<p>—Dans la chambre de feu mon père!...—dit mon cousin en me regardant +avec un étonnement mêlé de crainte;—qu'est-ce qu'il y a donc +d'extraordinaire? Depuis la mort de papa, ma mère ne va jamais dans +cette chambre que pour prier; c'est, pour elle, comme une chapelle... +Tenez, cousine, vous n'avez pas d'idée de la tristesse, de la peur que +ça me cause... je connais ma mère, il va se passer quelque chose de +très-grave.</p> + +<p>Très-étonnée d'être aussi convoquée par madame Sécherin, je suivis mon +cousin avec un noir pressentiment.</p> + +<p>J'ai conservé un long ressouvenir de cette scène de famille. Il me +semble qu'elle a dû bien des fois se renouveler. Les sentiments qui s'y +trouvaient en jeu étaient, sont et seront toujours profondément +<i>humains</i>.</p> + +<p>L'entretien que je venais d'avoir avec M. Sécherin me prouvait +évidemment ce que j'avais à moitié deviné: qu'Ursule, loin de souffrir +de la vulgarité de son mari, affectait de la partager, afin d'assurer +davantage encore son influence sur lui.</p> + +<p>La ruse, l'habileté de ma cousine m'effrayèrent.</p> + +<p>J'eus hâte de quitter Rouvray; je me repentis d'y être venue; un secret +pressentiment me disait que ce voyage me serait fatal.</p> + +<p>En me rappelant mon enfance, les humiliations que mademoiselle de Maran +avait fait souffrir à ma cousine à cause de moi, en comparant ma +position à la sienne, je commençai à me persuader que, malgré ses +continuelles assurances d'affection, Ursule était trop fausse, trop +perfide, trop intéressée, pour n'être pas aussi profondément envieuse.</p> + +<p>Je sentais vaguement qu'elle ne pouvait pas m'avoir pardonné les +avantages apparents que j'avais toujours eus sur elle, et que tôt ou +tard elle chercherait à s'en venger.</p> + +<p>Le sang-froid, l'audace que je lui avais vu développer la veille +m'épouvantaient.</p> + +<p>Une femme aussi jeune, aussi belle, aussi hardie, aussi adroite, aussi +perverse, me paraissait la plus dangereuse créature du monde.</p> + +<p>Ne rougissant de rien, osant tout, mentant avec une imperturbable +effronterie, joignant le don des larmes touchantes au plus séduisant +sourire... spirituelle, charmante et <i>sans âme</i>... que ne pouvait-elle +pas entreprendre? qui pouvait lui résister? à quoi ne réussirait-elle +pas?</p> + +<p>En suivant M. Sécherin pour aller rejoindre sa mère, je songeais à +l'adresse infinie avec laquelle Ursule avait préparé son mari aux +révélations que madame Sécherin allait sans doute lui faire.</p> + +<p>J'entrai avec mon cousin dans la chambre où l'attendait sa mère.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="E-CHAPITRE_IX" id="E-CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h3> + +<h4>LA FEMME ET LA BELLE-MÈRE.</h4> + +<p>Il y avait quelque chose d'imposant, de lugubre dans l'aspect de cet +appartement, qui avait été celui de feu M. Sécherin.</p> + +<p>Sa veuve, par un pieux souvenir, avait laissé cette pièce dans l'état où +elle se trouvait lors de la mort de son mari.</p> + +<p>Çà et là, sur les meubles, on voyait quelques fioles encore remplies de +médicaments; sur un bureau une lettre à demi écrite, sans doute la +dernière que la main de M. Sécherin eût tracée... était recouverte d'un +globe de verre...</p> + +<p>Cet appartement, toujours fermé, était humide, froid comme un sépulcre, +sa tenture sombre; le faible jour qu'y laissait pénétrer une persienne +entr'ouverte augmentait encore la désolante tristesse de ce séjour, où +tout rappelait d'une manière si frappante et si funèbre l'agonie et la +mort.</p> + +<p>Malgré moi je frissonnai; mon cousin pâlit et s'approcha de sa mère avec +une crainte respectueuse.</p> + +<p>Madame Sécherin était, selon son habitude, vêtue de noir; elle avait +substitué un bonnet de veuve au bavolet blanc qu'elle portait +ordinairement. Ses cheveux en désordre s'échappaient de cette triste +coiffure, ses sourcils gris étaient froncés, ses lèvres contractées +douloureusement; sa physionomie avait un beau caractère de tristesse, de +souffrance et de sévérité, qui m'émut et qui m'imposa profondément.</p> + +<p>Tout à coup, sans proférer une parole, madame Sécherin tendit ses bras à +son fils; il s'y jeta en pleurant, pendant quelques moments il tint sa +mère étroitement embrassée.</p> + +<p>Celle-ci disait d'une voix étouffée:—Mon enfant... mon pauvre enfant... +du courage...</p> + +<p>M. Sécherin essuya ses yeux et dit à sa mère avec émotion:</p> + +<p>—Mon Dieu! maman, pourquoi nous faire venir ici, dans la chambre de mon +père? Ça vous rappelle à vous, et à moi aussi, de bien cruels moments; +cela vous fait mal... ça n'est pas raisonnable.</p> + +<p>—Cet endroit est sacré pour moi, mon enfant; tu le sais; j'y viens +souvent prier... C'est comme un saint lieu... Il me semble que ton +pauvre père me voit et m'entend mieux quand je suis ici.</p> + +<p>Puis s'adressant à moi:</p> + +<p>—Madame, vous êtes de la famille, vous êtes un ange de vertu, de +bonté... C'est pour cela que je me suis permis de vous appeler... Vous +avez de l'amitié pour mon fils, vous savez s'il est honnête et bon, vous +ne nous abandonnerez pas? Vous ne serez pas contre nous! vous serez pour +la justice, n'est-ce pas?</p> + +<p>Et madame Sécherin tendait vers moi ses mains tremblantes.</p> + +<p>—Madame... je ne sais en quoi je puis...</p> + +<p>—Je vais tout vous dire... et quoique cette malheureuse femme vous +appelle sa sœur, vous serez juste...—j'en suis bien sûre...—vous ne +pouvez avoir rien de commun avec les méchants.</p> + +<p>M. Sécherin me regarda, me fit un signe d'intelligence comme pour me +dire qu'il devinait la pensée de sa mère.</p> + +<p>Celle-ci prit la main de son fils dans les siennes, le regarda avec une +sollicitude touchante et lui dit d'une voix profondément émue:</p> + +<p>—Mon enfant, s'il t'arrivait un grand malheur, tu viendrais à moi, +n'est-ce pas? tu te consolerais près de moi... Je te tiendrais lieu de +tout ce que tu aurais perdu... tu ne serais jamais tout à fait +malheureux, puisque tu m'aurais, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Mais, maman... pourquoi me dire cela?</p> + +<p>—Écoute, écoute; je te dis cela pour te prouver que le Seigneur +n'abandonne jamais ceux qui sont bons et honnêtes... entends-tu? Si un +cœur faux et méchant les trompe, eh bien! ils trouvent, pour se +consoler, un cœur tout dévoué à eux... le cœur d'une mère... et +avec cela... ils oublient les indignes créatures qui les abusent... Du +courage, mon pauvre enfant... du courage.</p> + +<p>Sans doute madame Sécherin voulait et croyait préparer son fils au +terrible coup qu'elle allait lui porter en lui révélant la conduite +d'Ursule.</p> + +<p>M. Sécherin me parut impatient de ces préliminaires.</p> + +<p>Enfin sa mère, ne pouvant contraindre davantage son indignation, +s'écria:</p> + +<p>—Il faut <i>la</i> quitter... l'abandonner sans la revoir... entends-tu? +Voilà ce qu'<i>elle</i> mérite... Mais je te resterai, moi...</p> + +<p>—Mais encore une fois, maman, expliquez-vous...</p> + +<p>—Eh bien!... mon fils...</p> + +<p>—Eh bien!...</p> + +<p>—Mon fils, ta femme te trompe...—dit madame Sécherin d'une voix émue, +en regardant mon cousin avec effroi.</p> + +<p>Elle s'attendait à une crise violente; que devint-elle lorsqu'elle vit +son fils hausser les épaules en disant simplement:</p> + +<p>—Tenez, maman, laissons cela; je sais ce que vous voulez dire... Vous +voulez parler de Chopinelle? Eh bien! entre nous, ça n'a pas le bon +sens.</p> + +<p>Il est impossible de peindre la stupeur de madame Sécherin en entendant +son fils accueillir ainsi cette révélation, qu'elle croyait si +accablante. Son instinct de mère l'éclaira tout à coup, elle +s'écria:—Elle m'a prévenue, elle m'a prévenue!—Et elle cacha sa tête +dans ses mains.</p> + +<p>—Eh bien! oui...—s'écria son fils,—oui, ma femme m'a prévenu qu'hier +vous avez semblé croire que la lettre que lui avait remise Chopinelle +était une lettre d'amour; elle m'a prévenu que vous croyiez que cet +homme l'aimait, et qu'elle l'aimait aussi... Eh bien, maman, vous vous +trompez... vous avez mal vu... Ne parlons plus de cela, et +embrassez-moi... Seulement, si j'avais été moins confiant envers Ursule +que je ne le suis... ça aurait pu me faire beaucoup de peine... car ça +m'aurait donné des soupçons sur ma pauvre petite femme.</p> + +<p>Mon cousin paraissait si complétement rassuré, si aveuglément persuadé +de l'honnêteté de sa femme, que sa mère voulut frapper un coup terrible, +décisif, pressentant que des ménagements seraient inutiles.</p> + +<p>Elle se leva droite, calme, imposante, elle leva les mains au ciel et +s'écria avec un accent inspiré qui semblait partir du plus profond de +ses entrailles:</p> + +<p>—Par la mémoire sacrée de votre père! aussi vrai que Dieu est au +ciel... que je sois punie comme sacrilége pour l'éternité, si votre +femme n'est pas coupable...</p> + +<p>Cette accusation était formidable... Ce serment solennel avait une telle +autorité dans la bouche d'une femme pieuse et austère, que M. Sécherin, +malgré sa foi profonde dans Ursule, devint pâle comme un linceul.</p> + +<p>Immobile, les yeux fixes, il contemplait sa mère avec une angoisse +indicible.</p> + +<p>Je fus aussi étonnée qu'effrayée de l'expression de douleur, de rage, de +désespoir qui durant un instant donna un caractère d'énergie presque +sauvage aux traits de M. Sécherin, ordinairement si débonnaires.</p> + +<p>—Les preuves... les preuves de cela, ma mère!...—s'écria-t-il.</p> + +<p>—Des preuves, tu demandes des preuves... et je t'ai juré, et je te jure +par la mémoire sacré de ton père!—dit madame Sécherin d'un ton de +douloureux reproche.</p> + +<p>—Mon Dieu!... mon Dieu!... est-ce possible? est-ce possible?—s'écria +M. Sécherin en cachant sa tête dans ses mains avec accablement.</p> + +<p>Sa mère continua:</p> + +<p>—Hier j'avais une preuve entre les mains, j'en suis bien sûre... mais +ce démon me l'a arrachée... J'ai été si bouleversée de son audace que je +n'ai pas pu dire un mot... Et puis je voulais encore une fois bien me +recueillir, bien demander au bon Dieu ce que je devais faire... Toute +cette nuit j'ai pensé à cela... Je me suis rappelé ce que j'avais vu, +leurs signes d'intelligence, leur manége. J'ai prié le ciel de +m'éclairer; ce matin je suis venue ici, je me suis mise à genoux, j'ai +supplié ton pauvre père, qui nous voit et qui nous entend, de m'inspirer +aussi... Mes prières ont été exaucées... Je me suis sentie... si +convaincue de ce que je le dis, que j'en fais le serment... entends-tu? +le serment sacré... Tu me connais... je mourrais plutôt que d'accuser un +innocent; je ne damnerais pas mon âme pour l'éternité par un +sacrilége!... il faut donc que ce soit une révélation d'en haut qui me +dise que cette malheureuse est coupable.</p> + +<p>—C'est vrai! ma mère ne ferait pas un sacrilége; il faut qu'elle soit +bien sûre, et pourtant... Mon Dieu!... que croire?... que +croire?...—murmurait M. Sécherin d'une voix sourde, en appuyant avec +violence ses deux poings fermés sur son front.</p> + +<p>Sa mère leva les yeux au ciel d'un air suppliant, puis s'approcha de son +fils, appuya ses deux mains vénérables sur ses épaules, et lui dit avec +un accent de pitié, de tendresse ineffable:</p> + +<p>—Il faut croire ta mère, car le bon Dieu l'inspire, mon pauvre enfant; +il m'a sans doute choisie pour te porter ce coup cruel, parce que je +puis le consoler, te calmer, te guérir... Nous vivrons seuls tous les +deux, comme autrefois... Oh! tu verras, tu verras, tu ne t'apercevras +pas de l'absence de cette mauvaise femme... Tu me trouveras là... +toujours là... Je serai avec toi bien plus encore que je n'y ai été +jusqu'à présent, parce que, vois-tu... je m'apercevais que je t'étais +moins nécessaire... depuis qu'elle était ici... <i>elle</i>... Je n'osais pas +te le dire, mais cela me faisait de la peine... oh! bien de la peine! +C'est cela qui augmentait encore la tristesse que j'avais depuis la mort +de mon pauvre mari. Mais maintenant je tâcherai d'être plus gaie. Je le +serai pour tu distraire... je t'en réponds... j'en suis sûre... tu +verras... tu verras...—dit la pauvre mère en essayant de sourire à +travers ses larmes.—Je serai si heureuse de ravoir mon enfant à moi +toute seule, que je redeviendrai joyeuse comme dans ma jeunesse; je +t'assure que tu ne t'ennuieras pas un instant avec moi... J'ai encore de +bons yeux... Eh bien! le soir, je te ferai la lecture, ça te reposera de +tes travaux... Et puis je prierai le bon Dieu à ton chevet; tu +t'endormiras béni par ta mère. Nous mènerons une existence bien douce, +bien calme... Je t'assure que je t'aimerai tant... oh! tant,... que tu +n'auras rien à regretter.</p> + +<p>A ce moment une porte s'ouvrit.</p> + +<p>Ursule entra...</p> + +<p>Je suis persuadée qu'Ursule avait écouté le commencement de cet +entretien et qu'elle avait habilement ménagé son entrée.</p> + +<p>Pressentant le grave événement qui allait se passer, elle avait redoublé +de coquetterie dans sa parure...</p> + +<p>Je la vois encore arriver calme, souriante, ingénue; jamais elle ne +m'avait semblé plus jolie... Elle portait des manches courtes qui +laissaient voir ses bras nus d'une blancheur et d'une admirable +perfection; sa robe de mousseline anglaise fond blanc, à petits dessins +bleus, un peu décolletée, montrait ses charmantes épaules et dessinait à +ravir sa taille alors accomplie, car elle avait pris l'embonpoint qui +lui manquait avant son mariage; ses cheveux bruns, épais, lissés en +bandeaux jusqu'aux tempes, tombaient en boucles nombreuses sur son col +et encadraient à ravir son visage frais et rosé; une frange de longs +cils noirs comme ses sourcils voilait ses grands yeux bleu foncé.</p> + +<p>En entrant elle jeta un coup d'œil furtif à son mari, en lui faisant +un petit signe de tête rempli de grâce.</p> + +<p>Le regard d'Ursule fut si chargé de tendresse et de langueur... que M. +Sécherin, malgré l'angoisse où il était plongé, ne put s'empêcher de +rougir, de tressaillir d'amour et d'admiration...</p> + +<p>Sa physionomie, jusqu'alors assombrie par le doute, s'éclaircit tout à +coup; il attacha sur sa femme des yeux avides et charmés; de ce moment +il sembla fasciné par l'influence irrésistible de cette séduisante +beauté.</p> + +<p>Je le répète, de ma vie Ursule ne m'avait semblé plus ravissante.</p> + +<p>Ma cousine paraissait complétement ignorer ce qui se passait.</p> + +<p>Elle salua respectueusement sa belle-mère, s'assit non loin d'elle, sur +un divan, appuya son bras frais et rond au dossier de ce meuble, croisa +ses jambes l'une sur l'autre, de façon à ce que sa robe découvrît la +cheville du plus joli pied du monde, bien cambré, bien étroitement +chaussé d'un petit soulier de maroquin mordoré à cothurne.</p> + +<p>Si dans une circonstance aussi grave j'insiste sur ces détails, en +apparence puérils, si j'insiste même sur la pose d'Ursule, c'est que je +suis certaine que tout, jusqu'à cette pose remplie d'une coquetterie +provocante, avait été calculé par ma cousine avec une incroyable +habileté.</p> + +<p>Fut-ce hasard ou réflexion?... Ursule s'assit justement sous le rayon de +soleil qui pénétrait dans ce sombre appartement par une des persiennes +entr'ouvertes.</p> + +<p>Jamais je n'oublierai ce contraste frappant.</p> + +<p>Là, Ursule, dans tout l'éclat de la beauté, de la jeunesse, de la plus +fraîche parure, semblait entourée d'une lumineuse auréole rendue plus +éblouissante encore par le triste demi-jour où restait l'autre partie de +cette chambre.</p> + +<p>Plus loin, dans l'ombre, était la mère de M. Sécherin, lugubrement vêtue +de deuil, pâle, désolée, courbée par le chagrin et par la vieillesse.</p> + +<p>Hélas! lorsque je vis la question qui s'agitait posée pour ainsi dire +entre ces deux femmes, dont l'une touchait à la tombe, et dont l'autre +touchait au printemps de la vie, je fus saisie d'une tristesse immense.</p> + +<p>J'allais assister à l'une de ces luttes fatales si communes dans la +carrière de tous, et qui mettent aux prises les sentiments les plus +sacrés et les passions les plus <i>humaines</i>.</p> + +<p>Je me sentais une profonde sympathie pour cette pauvre vieille mère, par +cela qu'elle était vieille, parce qu'elle était mère. Mon cœur se +navra d'un douloureux pressentiment... Je me souvins qu'à l'instant même +où, s'ingéniant de toutes les forces de son cœur pour consoler son +fils, elle lui énumérait avec une naïveté touchante les distractions +qu'elle lui réservait, et lui demandait ce qu'il pouvait regretter... à +ce moment même entrait Ursule, belle, coquette, hardie, agaçante.</p> + +<p>Funeste hasard, funeste rapprochement qui semblait dire à ce malheureux +homme: <span class="smcap">choisis</span>... Il faut désormais passer ta vie avec cette femme +austère, pieuse, au visage flétri par la tristesse et par les années, ou +avec cette femme enchanteresse qui réunit à tes yeux toutes les +séductions...</p> + +<p>Sans doute l'instinct maternel de madame Sécherin lui révéla la grandeur +et le danger de la lutte qu'elle allait avoir à soutenir.</p> + +<p>Sa physionomie n'avait jusqu'alors exprimé que les sentiments les plus +tendres; à la vue de ma cousine, son front s'obscurcit, ses traits se +contractèrent violemment et révélèrent l'indignation, le mépris et la +haine.</p> + +<p>Stupéfaite de l'audace de ma cousine, madame Sécherin avait un moment +gardé le silence. Tout à coup elle s'écria:</p> + +<p>—Que venez-vous faire ici?... sortez... sortez...—Et, se levant à demi +sur son fauteuil, elle lui montra la porte d'un doigt impérieux.</p> + +<p>Ursule regarda d'abord sa belle-mère avec un étonnement naïf et +douloureux, puis elle interrogea M. Sécherin d'un coup d'œil rempli +de douceur et de résignation.</p> + +<p>—Mais, maman...—dit celui-ci en hésitant.</p> + +<p>—Je veux qu'elle sorte, je ne veux pas qu'elle souille davantage de sa +présence cette chambre sacrée pour moi. Elle est indigne de rester +ici... Je veux qu'elle sorte, mon fils. Entendez-vous? je veux qu'elle +sorte!</p> + +<p>M. Sécherin fit un mouvement d'impatience et dit à sa mère:</p> + +<p>—Mais enfin, maman, on ne condamne pas les gens sans les entendre, non +plus.</p> + +<p>—Vous la soutenez!... vous la soutenez!—s'écria madame Sécherin en +joignant les deux mains, puis elle répéta en les laissant retomber avec +accablement...—Il la soutient encore!</p> + +<p>Ursule, tournant vers son mari ses grands yeux, où commençait à briller +une larme, lui dit d'une voix émue, tremblante:</p> + +<p>—Mon Dieu... mon Dieu, mon ami... qu'est-ce que cela signifie?</p> + +<p>—Et vous, madame,—ajouta-t-elle en se retournant d'un air suppliant +vers sa belle-mère,—dites-moi, mon Dieu, que vous ai-je fait pour +mériter un tel traitement?</p> + +<p>—Ce que vous avez fait? Vous avez fait le malheur de mon fils... Vous +l'avez indignement trompé... Mais il n'est plus votre dupe, je l'ai +éclairé... et il a pour vous tout le mépris, toute l'aversion que vous +méritez.</p> + +<p>A ces mots, prononcés d'une voix éclatante, Ursule regarda son mari dans +une angoisse inexprimable; elle cacha sa tête dans ses mains, et ne dit +que ces mots, d'un ton de reproche navrant:—Ah! mon ami!</p> + +<p>Elle appuya son visage sur le dossier du divan; on ne vit plus que ses +blanches et charmantes épaules agitées par une sorte de tressaillement.</p> + +<p>—Maman,—s'écria M. Sécherin en frappant du pied,—pourquoi dites-vous +cela? pourquoi dites-vous que j'ai de l'aversion, du mépris pour ma +femme?</p> + +<p>—Parce qu'elle le mérite. Tu sais bien... qu'elle le mérite... Viens... +viens, mon pauvre enfant, laissons-la...—Et madame Sécherin fit un +mouvement pour se lever.</p> + +<p>—Cela ne peut se passer ainsi!—s'écria son fils;—il ne s'agit pas +d'accuser ma femme sans me donner des preuves de la faute qu'elle a +commise, dites-vous... Écoutez donc, maman; il s'agit du bonheur de +toute ma vie, à moi; vous sentez bien que je n'irai pas, certes, +sacrifier cela légèrement.</p> + +<p>—Légèrement, légèrement, mon fils? quand je vous ai juré que cette +femme était coupable!</p> + +<p>—Elle est coupable, elle est coupable... cela vous est bien aisé à +dire... Je ne puis pas, moi... renoncer à tout le bonheur de ma vie, +parce que vous êtes persuadée d'une chose...</p> + +<p>—Tout le bonheur de votre vie, <i>elle?</i> et que suis-je donc pour vous, +moi?—s'écria madame Sécherin indignée.</p> + +<p>—Mais, mon Dieu, maman, vous êtes ma mère, je vous respecte, je vous +aime tendrement. Mais,—s'écria-t-il avec déchirement,—j'aime aussi +passionnément Ursule, je l'aime comme on aime la première, la seule +femme qu'on ait aimée, et je ne la sacrifierai jamais; non, je ne la +sacrifierai jamais à vos préventions si elles ne sont pas fondées...</p> + +<p>—Vous m'accusez donc d'être parjure, malheureux enfant!</p> + +<p>—Je ne vous accuse pas... Vous me dites que ma femme est coupable; eh +bien, prouvez-le-moi!</p> + +<p>Madame Sécherin s'écria avec un accent d'indignation terrible:</p> + +<p>—Vous osez me demander d'autres preuves que le serment que je vous +fais ici à la face du Dieu qui m'entend... par la mémoire sacrée de +votre père?...</p> + +<p>—Au nom du ciel, maman, ne vous fâchez pas... Je voudrais ne pas douter +de ce que vous dites; mais enfin, après tout, vous pouvez vous tromper +de bonne foi, vous pouvez être aveuglée par l'éloignement que vous +ressentez pour ma femme, et prendre pour une révélation d'en haut ce qui +n'est que la suite de votre aversion pour elle; car, puisque nous en +sommes là, je vous dirai que je sais d'aujourd'hui seulement que vous +n'aimez pas ma femme... et cela m'explique maintenant bien des choses...</p> + +<p>—Eh bien! oui, je la hais, oui, je la méprise, parce qu'elle vous a +indignement trompé, parce qu'elle déshonore votre nom... et je ne +souffrirai pas qu'une malheureuse comme elle déshonore un nom que votre +père et moi avons toujours honoré.</p> + +<p>Ursule ne faisait entendre que quelques sanglots étouffés.</p> + +<p>Son mari rougissant de colère s'écria:</p> + +<p>—Ma mère... il ne faut pas abuser de votre position... Encore une fois, +si vous avez des preuves contre ma femme, fournissez-les; la voilà... +accusez-la. Si elle ne peut se défendre... si elle est coupable, je +serai sans pitié pour elle... Mais jusque-là... ne l'insultez pas... +Non... je ne souffrirai pas qu'on l'insulte devant moi...</p> + +<p>—Entendez-vous? Il me menace... Mon Dieu! tu l'entends... il me menace +dans la chambre où son père est mort...</p> + +<p>—Mon Dieu! maman... maman... pardonnez-moi,—s'écria M. Sécherin, en +se jetant aux genoux de sa mère et en saisissant sa main, qu'elle retira +avec indignation.</p> + +<p>Tout à coup ma cousine releva son charmant visage inondé de larmes.</p> + +<p>Je la considérai attentivement. Pour la première fois, je m'aperçus de +ce que je n'avais peut-être pas su remarquer jusqu'alors, c'est que ses +yeux, quoique baignés de pleurs, n'étaient ni rouges ni gonflés; ils +paraissaient peut-être même plus brillants encore sous les larmes +limpides qui coulaient doucement, je dirais presque coquettement, si je +les comparais aux sanglots amers et convulsifs de la véritable douleur.</p> + +<p>Je compris seulement alors qu'on pouvait rester belle en pleurant; les +traits les plus enchanteurs m'avaient toujours semblé défigurés par la +contraction nerveuse du désespoir.</p> + +<p>Au mouvement que fit Ursule en se levant, son mari se tourna vers elle.</p> + +<p>—Mon ami,—lui dit-elle d'une voix ferme, digne, touchante,—jamais je +ne serai un sujet de désaccord entre votre mère et vous; j'ai eu le +malheur de lui déplaire, je me résigne à mon sort. Elle vous affirme que +je suis coupable, elle vous l'atteste par un serment solennel; ne lui +faites pas l'injure d'en douter... Croyez-la... Oubliez-moi comme une +femme indigne de vous... Mathilde me ramènera chez mon père; vous +resterez auprès de votre mère, et vous lui ferez oublier par votre +tendresse le chagrin que je lui ai fait, hélas! bien involontairement.</p> + +<p>Madame Sécherin regarda fixement sa belle-fille et lui dit durement:</p> + +<p>—Croyez-vous que vous réparerez ainsi le mal que vous avez fait à mon +fils? Il aurait pu épouser une femme digne de lui! Grâce à vous, le +voilà seul maintenant et pourtant enchaîné pour la vie... Heureusement +je lui reste... et je le consolerai de tout.</p> + +<p>—Ah! ne craignez rien, madame, je le sens là,—et Ursule appuya ses +deux mains sur son cœur,—dans peu de temps votre fils sera libre... +Il pourra mieux choisir,—ajouta-t-elle avec un accent de tristesse +lugubre, comme si sa tombe eût déjà été entr'ouverte.</p> + +<p>M. Sécherin ne tint pas à ce dernier trait; il fondit en larmes; il +était aux genoux de sa mère, il se retourna vers Ursule, saisit sa main +qu'il couvrit de baisers en lui disant d'une voix entrecoupée:</p> + +<p>—Ma pauvre femme... calme-toi... calme-toi... ma mère ne pense pas ce +qu'elle dit... n'y fais pas attention, pardonne-la... Est-ce que je +t'accuse, moi? est-ce que je peux vivre sans toi? est-ce que je ne suis +pas sûr de ton cœur?</p> + +<p>La douleur si vraie de cet excellent homme me toucha profondément. +J'étais révoltée de la fausseté d'Ursule, mais que pouvais-je dire?</p> + +<p>Madame Sécherin, voyant le brusque revirement de son fils, s'écria:</p> + +<p>—Ainsi donc vous me sacrifiez à cette hypocrite? ainsi donc il suffit +de quelques fausses larmes pour lui donner raison contre votre mère?</p> + +<p>M. Sécherin se releva brusquement et répondit en se contenant à peine:</p> + +<p>—Mais vous voulez donc me rendre fou... ma mère? Une dernière fois... +avez-vous, oui ou non, des preuves contre ma femme?... Vous croyez que +Chopinelle a fait la cour à Ursule, et qu'il l'aime, n'est-ce pas? Eh +bien! moi, je ne le crois pas... Vous croyez que la lettre qu'il lui a +écrite hier était une déclaration ou une lettre d'amour; eh bien! moi, +je ne le crois pas... Vous dites que ma femme fera mon malheur; eh bien! +moi, je vous déclare que jusqu'ici elle m'a rendu le plus heureux des +hommes. J'ai d'innombrables preuves de l'affection d'Ursule, de son +amour, de sa tendresse... Maintenant, pour l'accuser, il me faut des +preuves, mais des preuves positives, irrécusables, de sa perfidie et de +sa trahison... Jamais je n'aurais le courage de sacrifier mon bonheur à +vos antipathies.</p> + +<p>—Mais moi je saurai sacrifier le vœu le plus cher de ma vie au +bonheur de votre mère, mon ami,—s'écria Ursule avec une dignité +touchante.—Ma présence lui est importune. Eh bien! c'est à moi de +m'éloigner... N'oubliez jamais que votre mère est votre mère!... Depuis +votre enfance, elle vous a comblé de soins, de tendresse; moi, je vous +aime depuis un an à peine; mon affection ne peut donc pas se comparer à +la sienne... Si j'avais été assez heureuse pour vous avoir consacré de +longues années, j'essaierais de lutter peut-être contre les injustes +préventions de votre mère que j'aime, que je respecte. Mais, hélas! j'ai +si peu fait pour vous, j'ai si peu de droits à faire valoir, que je +subirai mon sort sans me plaindre... Adieu... adieu... et pour +toujours... Adieu.</p> + +<p>Ursule fit un pas vers la porte en mettant ses mains sur ses yeux.</p> + +<p>Son mari se précipita vers elle, la retint, la ramena, la força de +s'asseoir; et, se retournant vers madame Sécherin, il s'écria:</p> + +<p>—Vous voyez bien, mère, que c'est un ange, un ange du bon Dieu; pas une +plainte, pas un reproche, et vous la traitez comme la dernière des +créatures...</p> + +<p>Madame Sécherin sourit amèrement.—Êtes-vous assez aveugle... assez +insensé de croire à ses protestations hypocrites?... Ne voyez-vous donc +pas que c'est par l'impuissance où elle est de se défendre qu'elle fait +la victime... et qu'elle veut s'en aller avec sa honte?</p> + +<p>—Non, madame, ne croyez pas cela,—dit tristement Ursule;—je me tais, +parce que je respecte, parce que j'admire le sentiment qui vous dicte +votre conduite! Oui, madame, rien n'est plus saint à mes yeux que +l'amour d'une mère pour son fils! Si j'osais comparer l'amour d'une +femme pour son mari à cette affection sacrée, je vous dirais que je +comprends toutes les jalousies, tous les dévouements, si aveugles qu'ils +soient, parce que moi aussi je suis capable de les ressentir. Encore un +mot, madame: depuis le commencement de cette discussion cruelle, +Mathilde, ma cousine, ma sœur, est restée silencieuse; vous +connaissez ses vertus, son caractère loyal; ah! si elle m'avait crue +coupable, malgré son amitié, malgré les liens qui nous unissent, elle +m'eût condamnée. Hélas! madame, je sais combien elle souffre de ne +pouvoir me défendre... mais me défendre... c'est vous accuser... vous +accuser presque de sacrilége... aussi est-elle obligée de se taire.</p> + +<p>—Vous... et... vous aussi... vous la soutenez?—s'écria la malheureuse +mère, en joignant les mains avec angoisse, en se tournant vers +moi.—Mais c'est impossible... parlez... parlez... que cette perfide ne +puisse pas dire que votre silence l'absout.</p> + +<p>Que pouvais-je faire? accuser ma cousine? jamais je n'en aurais eu le +courage, je ne pus donc que répondre:</p> + +<p>—Madame, les apparences sont quelquefois trompeuses, et...</p> + +<p>—Vous le voyez bien, ma mère, ma cousine est aussi convaincue de son +innocence!—s'écria M. Sécherin.</p> + +<p>—Qu'importe cela? se hâta de dire tristement Ursule?—Ma cousine a beau +proclamer mon innocence; entre votre mère et moi, mon ami, vous n'avez +pas à hésiter un moment... Seulement, madame,—s'écria Ursule d'une voix +entrecoupée par les sanglots,—seulement, comme je tiens à emporter avec +moi pour seule consolation l'estime de l'homme à qui j'aurais dévoué ma +vie avec tant de bonheur, vous me permettrez de me justifier, n'est-ce +pas? vous me permettrez de demander si, dans ma conduite, vous pouvez +citer un seul fait qui me condamne... cela, madame, oh! cela seulement +par pitié!</p> + +<p>—Oh! sans doute, sans doute... vous êtes si rusée, si adroite, que vous +n'avez eu garde de vous laisser surprendre, malgré ma +surveillance,—s'écria madame Sécherin mise hors d'elle-même par tant de +fausseté...—Ah! je porte la peine de ma faiblesse; si, lors de mes +premiers soupçons, je les avais dévoilés à mon fils, il vous aurait +mieux épiée que moi... lui; je suis vieille, infirme, je n'étais pas de +force à lutter avec vous... Ne restiez-vous pas des heures entières +enfermée avec ce monsieur Chopinelle... sous le prétexte de chanter?</p> + +<p>—Mais, mon Dieu, madame, vous êtes venue souvent dans l'appartement où +j'étais... Mon mari, d'ailleurs, m'avait priée de chanter avec son ami.</p> + +<p>—Mais vous ne comprenez donc pas,—s'écria madame Sécherin,—que c'est +justement parce que je n'ai aucune preuve palpable, et que pourtant je +suis convaincue de votre crime comme de mon existence... que le bon Dieu +m'a donné le courage de faire un serment, un serment sacré pour vous +convaincre d'imposture? Eh! cette lettre... cette lettre d'hier vous +aurait confondue... Vous saviez bien ce que vous faisiez en risquant +tout pour la reprendre.</p> + +<p>—Encore cette lettre... Ça n'a pas le bon sens,—dit M. +Sécherin,—tourner justement contre ma femme une attention qu'elle avait +pour moi.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! mais je suis pourtant innocente, moi,—s'écria +Ursule en se jetant aux pieds de madame Sécherin.—Vous voyez bien que +vous n'avez aucune preuve réelle contre moi... Je me soumets à tout, +j'abandonnerai mon mari, je ne le verrai plus, je sortirai de chez vous, +j'irai vivre dans l'obscurité, dans la douleur, dans les regrets; mais +au moins laissez-moi emporter mon honneur et l'estime de mon mari; je ne +vous demande que cela... oh! que cela, pour m'aider à passer le peu de +jours qui me restent. Vous êtes bonne, généreuse, c'est l'amour aveugle +que vous ressentez pour votre fils qui vous prévient contre moi... Soyez +seulement juste... ayez seulement un peu de pitié pour la pauvre Ursule, +qui aurait tant aimé à vous appeler sa mère.</p> + +<p>Ursule voulut porter à ses lèvres la main de madame Sécherin.</p> + +<p>Celle-ci la repoussa durement en s'écriant:</p> + +<p>—Ne me touchez pas, infâme hypocrite.</p> + +<p>M. Sécherin ne put tenir à ce dernier trait.</p> + +<p>Il prit doucement sa femme par le bras en lui disant d'une voix +tremblante de colère:</p> + +<p>—Relève-toi, Ursule, relève-toi, ma bonne et digne femme; assez +d'humiliation comme cela... c'est moi seul qui suis juge... Je te +déclare innocente, et <i>quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse</i>, je te +regarderai toujours comme ma meilleure, comme ma plus sincère amie.</p> + +<p>—Malheureux! ce n'est plus de l'aveuglement... c'est de la +folie,—s'écria madame Sécherin.—Prends bien garde... tu te couvriras +de tant de ridicule en restant la dupe de cette femme, qu'on ne pourra +même plus te plaindre.</p> + +<p>Ces derniers mots de la belle-mère d'Ursule furent d'une grande +imprudence, ils blessaient au vif l'amour-propre de M. Sécherin; aussi +reprit-il avec irritation:</p> + +<p>—Eh bien! j'aime mieux dire ridicule qu'injuste, traître, et méchant.</p> + +<p>—Pour qui dites-vous cela... mon fils? répondez.</p> + +<p>—Je ne m'explique pas... Cette scène a assez duré; elle fait un mal +horrible à ma femme, à vous et à moi... Ce que vous pourriez ajouter +serait inutile... Je suis décidé à ne plus souffrir qu'on attaque devant +moi cet ange de douceur et de bonté.</p> + +<p>—Vous osez me menacer dans la maison de votre père... me menacer pour +soutenir une infâme qui au fond de son cœur se rit de vous.</p> + +<p>—Ma mère... ne me poussez pas à bout... Je vous le répète, quoi que +vous disiez, quoi que vous fassiez, j'aimerai, je respecterai ma femme, +oui, et je la défendrai contre tous ceux qui l'attaquent, quels qu'ils +soient.</p> + +<p>—Contre moi... n'est-ce pas? Oses-tu le répéter, fils ingrat?</p> + +<p>—Eh bien! oui, oui, même centre vous, si vous l'attaquez +injustement!—s'écria M. Sécherin, ne pouvant plus se contenir.—Elle ne +veut que mon bonheur... elle... et vous ne voulez que me rendre +malheureux en torturant ce que j'ai de plus cher au monde.</p> + +<p>Ursule, à demi étendue sur le divan, cachait sa tête dans ses mains et +pleurait à chaudes larmes.</p> + +<p>La figure de madame Sécherin prit une expression menaçante; elle dit +d'une voix ferme et profondément accentuée:</p> + +<p>—Mon fils... vous savez que ma volonté est irrévocable... ou cette +femme sortira de la maison de votre père, et vous resterez auprès de +moi... ou vous vous en irez avec elle, et je ne vous reverrai de ma +vie...</p> + +<p>—Ma mère...</p> + +<p>—Madame,—m'écriai-je,—prenez garde... ne cédez pas à un premier +mouvement.</p> + +<p>—Je vous dis, mon fils, que si vous n'abandonnez pas cette femme à +l'instant même, je ne vous reverrai de ma vie,—reprit madame +Sécherin,—vous sortirez tous deux d'ici; et comme je n'aurai plus +d'enfant, je dénaturerai ma fortune personnelle pour la laisser aux +pauvres.</p> + +<p>—Vous croyez donc, ma mère, que je suis assez misérable pour m'arrêter +à une pareille menace, à une considération d'argent?—s'écria M. +Sécherin.</p> + +<p>—Oui, maintenant, car cette femme vous a rendu aussi avide, aussi +intéressé qu'elle... Vous priver de ma succession, c'est un moyen de +vous punir tous les deux...</p> + +<p>—Ainsi, ma mère, vous me chassez de la maison de mon père... vous me +déshéritez parce que je ne veux pas partager votre haine aveugle contre +ma femme?</p> + +<p>—Oui, oui, je te chasse, fils dénaturé... je te chasse pour n'avoir pas +sous les yeux cette créature... je te chasse.—Ici la voix, l'accent de +la malheureuse mère changea complétement d'expression, et elle s'écria +avec une émotion déchirante et fondant en larmes:—Je te chasse... mon +Dieu... parce que je ne pourrais pas te voir ainsi continuellement +trompé, malheureux enfant! je te chasse pour que tu ne me voies pas +mourir de chagrin.</p> + +<p>Ces derniers mots furent prononcés avec tant d'âme, avec un déchirement +si maternel, que M. Sécherin courut à sa mère, se mit à ses genoux et +lui cria:</p> + +<p>—Pardon.. pardon!...</p> + +<p>A ce moment, Ursule poussa un profond gémissement, elle laissa retomber +sa tête sur le dossier du divan, un de ses bras pendit à terre, elle +s'évanouit.</p> + +<p>Le hasard voulut encore que sa pose fût adorable de langueur et de +grâce. Ses joues étaient toujours vermeilles; de ses yeux fermés +s'échappaient des larmes transparentes comme des gouttes de rosée; son +sein battait violemment. Deux ou trois fois, elle porta machinalement la +main à son corsage comme si elle eût été douloureusement oppressée.</p> + +<p>Je croyais à peine à la réalité de cet évanouissement. Néanmoins je +courus à elle.</p> + +<p>—Mais vous la tuez, ma mère, vous voyez bien que vous la tuez!—s'écria +M. Sécherin éperdu, désespéré, en se précipitant vers sa femme.</p> + +<p>La colère de madame Sécherin se ranima, elle s'écria avec une +indignation furieuse:</p> + +<p>—Elle se moque de vous! Cet évanouissement est une comédie comme tout +le reste. Ne vous en occupez pas... elle reviendra bien d'elle-même, +l'hypocrite!</p> + +<p>—Ah! c'est horrible, cela...—s'écria M. Sécherin,—pas seulement de +pitié! Eh bien! puisque vous le voulez, ma mère, séparons-nous, +séparons-nous pour toujours... Après des paroles si impitoyables, je ne +pourrais désormais vous voir sans douleur...</p> + +<p>—Fils indigne... le Seigneur te punira par ton propre péché... Va, je +te maud...</p> + +<p>—Madame... c'est votre fils...—et me précipitant vers madame Sécherin, +j'arrêtai la malédiction qui lui était venue aux lèvres.</p> + +<p>—Non, je ne le maudirai pas... il a perdu la raison... Dieu s'est +retiré de lui... qu'il reste avec cette infâme... Cette punition est +affreuse... mais il la mérite...</p> + +<p>Et la malheureuse mère sortit.</p> + +<p>M. Sécherin, agenouillé près d'Ursule, couvrait ses mains, ses cheveux, +son front de baisers et de larmes, en l'appelant à grands cris.</p> + +<p>—Mais elle se meurt... ma cousine,—s'écria-t-il.—Délacez-la donc, +vous voyez bien qu'elle se meurt.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>La fin de cette scène fut, hélas! ce qu'elle devait être: la crise +nerveuse d'Ursule cessa quelques moments après le départ de madame +Sécherin.</p> + +<p>En revenant à elle, Ursule fondit en larmes et persista dans sa +résolution de retourner chez son père, il lui était désormais impossible +de rester avec sa belle-mère.</p> + +<p>Je voulus en vain tâcher de faire entrevoir la possibilité d'une +réconciliation, Ursule s'opiniâtra à vouloir <i>se sacrifier</i>.</p> + +<p>Les dernières hésitations de M. Sécherin disparurent devant cette +influence irrésistible pour lui.</p> + +<p>Le soir même de cette scène, il déclara à sa mère qu'ils iraient +habiter une maison voisine alors en vente.</p> + +<p>La séparation fut résolue et convenue.</p> + +<p>Au moment même où M. Sécherin venait m'apprendre cette triste nouvelle, +j'entendis un bruit de chevaux dans la cour. Je courus à la fenêtre: +c'était mon mari, c'était Gontran.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="E-CHAPITRE_X" id="E-CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h3> + +<h4>RETOUR ET DÉPART.</h4> + +<p>Je tombai en pleurant dans les bras de Gontran.</p> + +<p>De telles émotions ne peuvent se décrire... Il me revenait sauvé... +sauvé du plus terrible danger qu'un homme puisse courir.</p> + +<p>Je vis sur ses beaux traits altérés, fatigués, les traces récentes des +chagrins qu'il avait soufferts.</p> + +<p>Il fut pour moi d'une bonté, d'une grâce adorables, vingt fois il me +demanda pardon des peines involontaires qu'il m'avait causées, me +promettant de me les faire oublier à force de soins et d'amour.</p> + +<p>J'oserai presque dire que je ne regrettai pas les cruels événements dont +j'avais été victime depuis quelques mois, tant le contraste de ce passé +sombre et douloureux donnait d'éclat à ma situation présente.</p> + +<p>Ce qui prédomina surtout au milieu du chaos de tendres émotions qui +m'agitèrent au retour de Gontran, ce fut une sérénité profonde, une +confiance entière dans l'avenir; je ne croyais pas aux bonheurs +parfaits, il me semblait que ma vie venait d'être assez durement +éprouvée pour que je pusse, sans prétention exorbitante, compter +désormais sur des jours calmes et heureux.</p> + +<p>Chose étrange! avant l'arrivée de Gontran, j'étais quelquefois effrayée +en tâchant de me figurer ce que je ressentirais à son retour, en pensant +à sa mauvaise et fatale action. En vain, ne pouvant l'excuser, je +m'étais dit que j'aurais agi comme lui; je redoutais néanmoins ma +première impression; mais en le revoyant, j'oubliai complétement l'acte +honteux qu'il avait commis.</p> + +<p>Je ne fus préoccupée que du désir de lui cacher la nuit terrible que +j'avais passée dans la maison de M. Lugarto. J'étais aussi avide de +savoir comment M. de Lancry me déguiserait les véritables motifs de son +brusque départ et de son retour. Je craignais qu'il ne mentît trop +bien... cela m'aurait rendue défiante pour le reste de ma vie.</p> + +<p>Je concevais que jusqu'alors il m'eût caché le funeste secret qui +existait entre lui et M. Lugarto. Cet aveu n'eût pas sauvé Gontran, et +il aurait soulevé en moi les plus épouvantables terreurs... Mais il +allait avoir à m'expliquer une assez longue absence; je n'aurais pas +voulu qu'il fît preuve de trop d'imagination pour m'en rendre compte.</p> + +<p>Mes craintes ne se réalisèrent pas. Gontran évita pour ainsi dire le +mensonge en m'avouant une partie de la vérité; il me dit qu'il avait eu +de grandes obligations d'argent à M. Lugarto, qu'en outre celui-ci avait +eu entre les mains des papiers fort importants qui pouvaient +compromettre non-seulement lui, Gontran, mais l'honneur d'une famille de +la manière la plus funeste, me laissant entendre qu'il s'agissait des +lettres d'une femme.</p> + +<p>M. de Lancry ajouta que pour ravoir ces papiers, qui n'étaient plus en +possession de M. Lugarto, il lui avait fallu aller en Angleterre, où il +les avait enfin repris et détruits après des angoisses sans nombre.</p> + +<p>Je m'étais malheureusement trop inquiétée de la manière dont Gontran me +mentirait, sans réfléchir que moi-même j'avais à lui dissimuler des +événements bien importants. Plusieurs fois mon mari me demanda si depuis +son départ je n'avais pas vu M. Lugarto.</p> + +<p>Ainsi que me l'avait recommandé M. de Mortagne, ainsi que je l'avais +déjà écrit à M. de Lancry, je lui répondis qu'aussitôt sa lettre reçue, +j'étais partie pour la Touraine, préférant passer le temps de son +absence auprès d'Ursule.</p> + +<p>D'après les questions de M. de Lancry à ce sujet, je devinai qu'il +s'expliquait difficilement comment M. Lugarto lui avait renvoyé le +<i>faux</i> qu'il avait jusqu'alors si précieusement gardé.</p> + +<p>Mon mari voulait savoir si mes prières ou mon influence n'avaient été +pour rien dans la restitution qu'avait faite M. Lugarto.</p> + +<p>Je me repentis de nouveau d'avoir à dissimuler quelque chose à M. de +Lancry; mais, me souvenant des recommandations de M. de Mortagne et de +la promesse que je lui avais faite, je me tus à ce sujet.</p> + +<p>Sans doute Gontran craignit d'éveiller mes soupçons en m'interrogeant +plus longtemps d'une manière détournée, car il ne me parla pas davantage +de M. Lugarto.</p> + +<p>Une dernière chose m'embarrassait. M. de Mortagne avait payé à M. +Lugarto les sommes que lui devait mon mari. Dès que Gontran, qui +ignorait cette circonstance, voudrait s'acquitter, tout se découvrirait +peut-être, M. de Lancry me rassura, pour quelque temps du moins, à cet +égard, en me disant qu'il payerait plus tard l'argent qu'il devait à M. +Lugarto, en lui tenant compte des intérêts.</p> + +<p>Ces explications données et reçues, Gontran parut délivré d'un grand +poids.</p> + +<p>Sa physionomie exprima une sorte de confiance insoucieuse que je ne lui +avais pas encore vue, même avant mon mariage.</p> + +<p>Rien de plus simple: depuis que je le connaissais, il s'était toujours +trouvé sous le coup des menaces de M. Lugarto, son mauvais génie.</p> + +<p>Hélas! le dirai-je? un moment je fus assez injuste envers la Providence +pour regretter presque la teinte de mélancolie et de tristesse que le +chagrin avait jusqu'alors donnée aux traits de Gontran.</p> + +<p>Il me sembla follement que, malheureux, il m'appartenait davantage.</p> + +<p>Le voyant si jeune, si beau, si gai, si brillant, et alors si <i>libre</i> de +toute malheureuse préoccupation, j'eus presque peur pour l'avenir.</p> + +<p>J'avais déjà ressenti les horribles tortures de la jalousie, et +pourtant, en s'occupant de la princesse Ksernika, Gontran n'avait fait +qu'obéir aux menaces de M. Lugarto... et pourtant Gontran était alors +dévoré d'inquiétudes; d'un moment à l'autre il pouvait être déshonoré; +malgré cela n'avait-il pas été charmant auprès de cette femme? Qu'eût-il +donc été si son goût, si son caprice l'eussent seuls décidé à s'occuper +d'elle?...</p> + +<p>Bientôt je rejetai ces tristes pensées loin de moi comme un outrage au +bonheur qui m'était rendu....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Hélas! cette crainte était un pressentiment.</p> + +<p>J'instruisis Gontran de la rupture qui avait eu lieu entre M. Sécherin +et sa mère, sans lui en dire la cause. Le secret d'Ursule ne +m'appartenait pas. J'attribuai à des discussions d'intérêt, d'abord +légères, puis de plus en plus aggravées, la détermination que prenait +mon cousin de vivre séparément de sa mère.</p> + +<p>Gontran me parut vivement contrarié de ne pouvoir, comme il l'espérait, +passer quelques jours à Rouvray.</p> + +<p>—Ce délai eût suffi,—me dit-il,—pour faire exécuter à notre château +de Maran quelques travaux indispensables, afin de le rendre plus +habitable, car il n'avait pas été occupé depuis longtemps. Mais les +tristes divisions qui venaient d'éclater entre ma cousine et sa +belle-mère ne nous permettaient pas de prolonger notre séjour à Rouvray.</p> + +<p>En vain le lendemain, me trouvant seule avec M. Sécherin, je voulus de +nouveau tenter un rapprochement entre lui et sa mère; il me parut +encore plus ulcéré que la veille.</p> + +<p>Ursule avait continué de jouer son rôle avec sa supériorité habituelle; +elle ne s'était pas permis un mot de récrimination contre sa belle-mère; +elle comprenait, elle admirait, disait-elle, cette jalousie d'affection +qui pousse une mère à demander le sacrifice de sa belle-fille.</p> + +<p>Son mari n'avait qu'un mot à dire, et elle courbait son front; elle +consentait à tout, s'il le fallait, elle abandonnait l'époux de son +cœur, pour plaire à madame Sécherin.</p> + +<p>L'angélique douceur d'Ursule avait encore exaspéré M. Sécherin contre sa +mère.</p> + +<p>Celle-ci, comme toutes les personnes d'un caractère ferme et juste, se +montra de son côté de plus en plus inflexible dans son aversion pour +Ursule.</p> + +<p>J'allai trouver madame Sécherin pour lui faire mes adieux.</p> + +<p>En vain je lui parlai de son fils, de l'abandon, de l'isolement où elle +allait vivre, elle ne voulut entendre à rien jusqu'à ce que mon cousin +eût chassé sa femme.</p> + +<p>Ce qui me prouva davantage encore l'incroyable et fatale influence de ma +cousine sur son mari, c'est que je le trouvai, lui pourtant si bon fils, +lui pourtant d'un si noble, d'un si généreux cœur, je le trouvai, +dis-je, presque indifférent à cette douloureuse séparation.</p> + +<p>Il me dit que sa mère se calmerait, qu'alors il viendrait la voir tous +les jours. Il était presque content de ce qui était arrivé, car tôt ou +tard il aurait fallu en venir à une séparation.</p> + +<p>L'accusation de madame Sécherin n'était, selon le mari d'Ursule, qu'un +prétexte pour éloigner sa bru, qu'elle n'avait jamais pu souffrir, +<i>parce qu'elle aimait trop son fils</i>.—«Oui, ma cousine, toute la +question est là!—s'était écrié M. Sécherin: <i>ma femme m'aime trop</i>; ma +mère en est jalouse.»</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Hélas! le hasard me réservait un nouveau coup bien cruel et qui, dans +ces circonstances, semblait être une raillerie de la destinée.</p> + +<p>Le lendemain du jour de son arrivée, Gontran avait été donner quelques +ordres relatifs à notre départ qui devait avoir lieu dans l'après-midi.</p> + +<p>J'avais profité de ce moment pour avoir, avec M. Sécherin, l'entretien +dont je viens de parler; nous nous étions longtemps promenés en causant +dans une avenue de charmille très-touffue, située au milieu du jardin.</p> + +<p>Mon cousin me quitta.</p> + +<p>Restée seule, je m'assis rêveuse sur un banc situé au pied d'un groupe +de pierres peintes représentant un berger et une bergère.</p> + +<p>Ces statues, assez communes dans les jardins du siècle passé, +s'élevaient au bout de l'allée dont j'ai parlé. Leur piédestal était +large, carré et entouré de quatre bancs.</p> + +<p>De la façon dont j'étais placée je tournais le dos à l'allée et j'étais +absolument cachée par la hauteur de ce petit monument.</p> + +<p>Je ne sais pourquoi, au lieu de songer à mon bonheur, à Gontran, je +pensai à la perfidie d'Ursule; depuis la scène de la veille ma cousine +m'avait constamment évitée.</p> + +<p>Tout à coup j'entendis sa voix. Elle causait avec quelqu'un et se +rapprochait peu à peu.</p> + +<p>Un serrement de cœur me dit qu'elle parlait à Gontran.</p> + +<p>J'écoutai... je ne me trompais pas.</p> + +<p>Au lieu de me lever et d'aller rejoindre Ursule et mon mari, j'eus la +honteuse pensée de vouloir surprendre leur conversation.</p> + +<p>Sans raison, sans motifs, un éclair de jalousie m'avait soudainement +traversé le cœur.</p> + +<p>Je suspendis ma respiration, j'écoutai avidement...</p> + +<p>Maintenant que je suis de sang-froid, je me demande si j'agissais alors +sous l'empire de quelque soupçon. Je suis forcée de convenir que je n'en +avais aucun; cette résolution fut instantanée, involontaire.</p> + +<p>J'écoutai avidement.</p> + +<p>Le sable qui criait sous les pieds d'Ursule et de Gontran pendant leur +marche m'empêcha d'abord d'entendre, de rien distinguer.</p> + +<p>Quand ils furent à quelques pas de moi, je saisis ces mots que disait +Ursule de sa voix la plus douce et la plus mélancolique:</p> + +<p>«... <i>Tant de tristesse dans la solitude</i>... car <i>c'est être seule que +d'être</i>...»</p> + +<p>Je ne pus rien entendre de plus.</p> + +<p>Gontran et elle, arrivant au bout de l'allée, se retournèrent, +s'éloignèrent, et le bruit de leurs pas cessa d'arriver jusqu'à mon +oreille.</p> + +<p>Dans les mots d'Ursule que j'avais surpris, rien ne devait m'étonner ou +me blesser. Ma cousine, fidèle à sa manie de passer pour une femme +incomprise et malheureuse, répétait sans doute à Gontran le romanesque +mensonge qu'elle m'avait tant de fois répété, à moi. Et puis... ce +n'était peut-être pas d'elle-même qu'elle parlait?</p> + +<p>Pourtant je ressentis au cœur un coup si douloureux, une angoisse si +poignante... l'avenir, que je venais un moment d'entrevoir si riant et +si beau, se couvrit subitement d'un voile si funèbre, que je fus frappée +d'un invincible et fatal pressentiment.</p> + +<p>Pourquoi, me disais-je, éprouverais-je une émotion si douloureuse, si +profonde, pour quelques paroles insignifiantes?</p> + +<p>Elles cachent donc quelque perfidie, quelque trahison?</p> + +<p>Encore sous l'impression de la cruelle scène à laquelle j'avais assisté +la veille, je voulus voir, dans la crainte qui m'agitait, une révélation +divine semblable à celle qui avait éclairé si vainement madame Sécherin +sur la conduite coupable de ma cousine.</p> + +<p>Je ne puis dire avec quelle angoisse, avec quelle anxiété j'attendis le +second tour de promenade qu'allaient faire Gontran et Ursule.</p> + +<p>Un moment je rougis de honte en songeant à quel ignoble espionnage je +descendais; je fis même un mouvement pour m'en aller, mais une funeste +curiosité me retint.</p> + +<p>Je les entendis se rapprocher de nouveau.</p> + +<p>Mon cœur commença de bondir avec force, on eût dit que chacun de ses +battements se réglait sur le bruit léger et mesuré de leurs pas.</p> + +<p>Cette fois j'entendis la voix de Gontran.</p> + +<p>Oh! je la reconnus, cette voix d'un timbre si charmant; il parlait, ce +me semble, avec une expression remplie de grâce, et tellement bas que je +n'entendis que ces mots:</p> + +<p>—<i>Vous souvenez-vous, dites, vous souvenez-vous? Oh! vous étiez si...</i></p> + +<p>Le reste de la phrase fut perdu pour moi.</p> + +<p>Ils s'éloignèrent encore.</p> + +<p>Hélas! dans ces mots de Gontran, il n'y avait rien non plus qui pût me +donner lieu de le soupçonner; pourtant, en songeant à qui ils étaient +adressés, ils me firent un mal affreux.</p> + +<p>Quels souvenirs évoquait-il? Pourquoi demander à cette femme si elle se +souvenait? De quoi pouvait-elle se souvenir? Alors je me souvins, moi, +que pendant un mois avant mon mariage, Gontran avait vu Ursule chez ma +tante presque chaque jour.</p> + +<p>Alors malheur... malheur! je me souvins, moi, qu'Ursule m'avait dit cent +fois qu'elle trouvait mon mari charmant, que j'étais la plus heureuse +des femmes, qu'un bonheur comme le mien n'était pas fait pour elle.</p> + +<p>Alors malheur... malheur!... je me souvins, moi, de l'humiliation, de la +rage d'Ursule, lorsque après son mariage, devant Gontran, mademoiselle +de Maran, avec une infernale méchanceté, avait fait valoir tous les +ridicules de M. Sécherin.</p> + +<p>Connaissant alors la perfidie, la dissimulation, la corruption de ma +cousine, n'avais-je pas à craindre qu'elle ne voulût se venger de tout +ce que mademoiselle de Maran lui avait fait autrefois souffrir, sans +doute dans l'espoir de me rendre un jour victime de cruelles +représailles?</p> + +<p>Sans doute, ma tante, avec son effroyable sagacité, avait deviné, dès la +jeunesse d'Ursule, les défauts et les vices qui devaient, en se +développant, m'être si funestes; car notre amitié d'enfance, nos liens +de parenté devaient un jour forcément nous rapprocher l'une de +l'autre...</p> + +<p>Ces tristes réflexions furent interrompues de nouveau.</p> + +<p>Gontran parlait encore.</p> + +<p>Cette fois, son accent était gai, railleur.</p> + +<p>Ursule lui répondit sur le même ton, car j'entendis un éclat de rire +doux et frais.</p> + +<p>Gontran reprit: <i>Vous verrez que j'ai raison... vous verrez. J'aimerais +tant à vous le prouver...</i></p> + +<p>—<i>Tenez, mon cousin</i>,—répondit Ursule d'un ton de coquet et gracieux +reproche,—<i>vous êtes fou, c'est une horreur de...</i></p> + +<p>Plus rien, plus rien.</p> + +<p>Ils s'éloignèrent encore.</p> + +<p>Que signifiaient ces mots?</p> + +<p>A quoi Gontran faisait-il allusion en disant à ma cousine qu'<i>elle +verrait</i>, que voulait-il lui prouver?</p> + +<p>Et elle, pourquoi lui disait-elle si coquettement qu'<i>il était fou</i>? Mon +Dieu! de quoi causaient-ils donc?</p> + +<p>Hélas! je me souviens que je fus alors assez stupidement naïve pour +m'indigner de ce que ma cousine et mon mari ne parlaient pas de moi!</p> + +<p>Oui... il y a tant de puéril égoïsme dans la douleur; dès qu'on souffre, +on se croit si intéressant, si digne de pitié, que, dans un désespoir +insensé, l'on demande des sentiments humains à ceux mêmes qui vous +blessent.</p> + +<p>Ainsi, je me disais avec amertume:—«Comment Gontran et Ursule qui +m'aiment tant... ne pensent-ils pas à moi dans ce moment? Rien de plus +naturel cependant. Oui... et cela est si naturel qu'il faut qu'ils +soient nécessairement sous le charme d'une vive préoccupation pour +choisir un autre sujet d'entretien.»</p> + +<p>Hélas! maintenant je rougis de ces sots raisonnements; mais je +commençais à reconnaître que le chagrin n'est jamais plus intense, plus +affreux, que lorsqu'il vous inspire des raisonnements absurdes et +touchant au grotesque.</p> + +<p>Les pas se rapprochèrent.</p> + +<p>Il me sembla cette fois qu'Ursule et Gontran marchaient plus lentement, +que de temps en temps ils s'arrêtaient.</p> + +<p>Gontran disait d'une voix douce et suppliante:—<i>Je vous en prie... +cela, eh bien! cela.</i></p> + +<p>Les pas s'arrêtèrent.</p> + +<p>Ursule répondit avec un accent qui me parut très-ému:</p> + +<p>—<i>Vous n'y pensez pas, ce ferait trop pénible. Vous ne savez pas toutes +les larmes que j'ai dévorées depuis que... Mais, tenez, je suis encore +plus folle que vous, vous me faites dire ce que je ne voudrais pas +dire... vous ne méritez pas...</i>—ajouta-t-elle, et en parlant d'une +voix précipitée en marchant si rapidement que la fin de cette phrase +m'échappa...</p> + +<p>Je me sentais défaillir.</p> + +<p>Cette position était horrible.</p> + +<p>Les plus violents soupçons me bouleversaient, et cela pour quelques +lambeaux de conversation qui n'avaient d'autre sens que celui que ma +jalousie insensée leur donnait.</p> + +<p>Après ces terreurs venait le doute; puis une lueur d'espoir. En +admettant qu'Ursule fût assez indigne pour tâcher de plaire à Gontran, +et je pouvais le penser sans la calomnier: n'avait-elle pas déjà oublié +ses devoirs pour un homme sot et vulgaire? en admettant, disais-je, +cette indignité, lui!... lui, Gontran, à qui j'avais voué ma vie, à qui +je n'avais donné jusqu'alors que de l'amour et du bonheur; Gontran pour +qui j'avais déjà tant et tant souffert, aurait-il jamais le courage, la +cruauté de m'oublier pour elle?...</p> + +<p>Non, non, cela est impossible, m'écriai-je; je ne sors pas d'un abîme de +chagrin et de désespoir pour retomber à l'instant dans un abîme plus +profond encore.</p> + +<p>Non, non, cela est impossible, Gontran est arrivé hier, il repart ce +matin; il est impossible que dans un entretien d'une heure il ait voulu +plaire, il ait plu à cette femme, et que déjà il songe à me tromper.</p> + +<p>Ursule est bien audacieuse; mais la femme la plus éhontée garde des +dehors. Et puis à ces lueurs d'espérances succédaient des doutes +accablants. Tout ce que m'avait dit madame de Richeville du caractère +égoïste et léger de Gontran me revenait à la pensée.</p> + +<p>Ursule me paraissait du plus en plus séduisante et dangereuse. Si mon +mari la rencontrait à Paris, sous le prétexte de notre amitié, ne +pourrait-elle pas venir souvent chez moi?</p> + +<p>Cette idée et les émotions que je contraignais depuis quelques moments +me bouleversèrent tellement, que, sans penser que je dévoilais mon +espionnage en sortant brusquement de la cachette où j'étais jusqu'alors +restée, j'entrai dans l'allée.</p> + +<p>Ursule et Gontran étaient très loin, à l'autre extrémité.</p> + +<p>Je vis M. Sécherin venir à eux et les accompagner du côté de la maison.</p> + +<p>Je respirai plus librement, je restai quelque temps encore dans le +jardin.</p> + +<p>Par une bizarre, une inexplicable mobilité d'impression, une fois +qu'Ursule eut disparu, peu à peu le calme rentra dans mon cœur; j'eus +honte de ma faiblesse, je me reprochai de flétrir, de gaieté de cœur, +le bonheur que la Providence m'envoyait; n'allais-je pas être seule à +Maran avec Gontran? les beaux jours du chalet de Chantilly +n'allaient-ils pas renaître? L'hiver était bien loin encore, si je +redoutais la coquetterie d'Ursule envers mon mari, je trouverais mille +moyens de l'éloigner; enfin, s'il fallait arriver à ces extrémités, je +raconterais à Gontran l'aventure de M. Chopinelle, et il n'éprouverait +alors pour Ursule que du mépris.</p> + +<p>Par quel étrange contraste cet accès de folle confiance succéda-t-il au +plus douloureux accablement? C'est ce que je ne puis dire.</p> + +<p>Avant de quitter Rouvray, je voulus aller faire mes adieux à madame +Sécherin.</p> + +<p>Je la trouvai calme, digne et forte; elle me tendit la main, je la +baisai pieusement.</p> + +<p>—Ce soir,—me dit-elle,—mon fils et cette femme quitteront cette +maison, j'y vivrai désormais solitaire en attendant mon fils. +Oui,—reprit-elle en voyant mon air étonné,—un jour mon fils me +reviendra, le bon Dieu me le dit... Il me laissera sur la terre assez +longtemps encore pour voir mon enfant bien malheureux, mais aussi pour +le consoler.</p> + +<p>Je fus frappée de l'accent presqu'inspiré avec lequel madame Sécherin +prononça ces dernières paroles.</p> + +<p>Elle ajouta en me regardant avec compassion:</p> + +<p>—Vous êtes bonne et généreuse, vous êtes convaincue comme moi, j'en +suis sûre, que <i>cette femme</i> est une indigne, mais vous n'avez pas eu le +courage de l'accuser... Si vous vous étiez jointe à moi, elle était +perdue. Je ne vous fais pas un reproche de votre clémence; au contraire, +je prierai le Seigneur pour que celle que vous avez épargnée ne vous +cause pas un jour bien des chagrins.</p> + +<p>—Que dites-vous, madame?—m'écriai-je en sentant mes craintes renaître.</p> + +<p>—Je vous dis ce que le bon Dieu m'inspire... rien de plus.........</p> + +<p>Hélas! ces paroles n'étaient que trop prophétiques, surtout si je les +rapprochais de la scène de l'allée.</p> + +<p>Le moment de partir arriva.</p> + +<p>Ursule m'embrassa avec son effusion ordinaire, mon cousin nous fit des +adieux remplis de cordialité.</p> + +<p>Rien dans les paroles ou dans l'expression des traits de Gontran ne put +me faire soupçonner qu'il quittait Ursule avec regret.</p> + +<p>Nous abandonnâmes cette maison si paisible à mon arrivée, et qui avait +été depuis le théâtre de si pénibles divisions.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="E-CHAPITRE_XI" id="E-CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h3> + +<h4>LE CHATEAU DE MARAN.</h4> + +<p>A mesure que nous nous nous éloignions de Rouvray, je me sentais moins +oppressée.</p> + +<p>Bientôt j'oubliai presque complétement les douloureuses agitations que +j'y avais ressenties, pour ne songer qu'au bonheur de me retrouver enfin +seule avec mon mari.</p> + +<p>Je me faisais une joie de ce voyage en me rappelant les tendres paroles, +les prévenances délicates dont Gontran m'avait comblée, lorsqu'après mon +mariage nous étions partis pour Chantilly.</p> + +<p>Je trouvais une grande ressemblance entre ces deux époques de ma vie. +Cette fois aussi je partais seule avec Gontran pour un long séjour au +milieu d'une riante et paisible solitude.</p> + +<p>Cette impression de bonheur fut si profonde, cet espoir fut si radieux, +qu'il domina tontes mes autres pensées.</p> + +<p>J'attendais avec impatience le premier mot de Gontran.</p> + +<p>Depuis notre départ du Rouvray, il était silencieux.</p> + +<p>Je trouvais mille raisons dans mon cœur pour que ce premier mot fût +rempli de grâce et de bonté. Je me disais presque avec satisfaction que +mon mari avait quelques torts à se reprocher envers moi, et qu'il allait +les expier par ces douces flatteries, ces attentions exquises dont il +avait le secret.</p> + +<p>Tout à coup M. de Lancry bâilla deux fois assez haut, appuya sa tête sur +l'un des accotoirs de la voiture et s'endormit profondément sans me dire +une parole...</p> + +<p>Cette indifférence me fit d'abord un mal affreux. Je ne pus retenir +quelques larmes en me souvenant des ravissantes tendresses que Gontran +m'avait prodiguées dans notre premier voyage.</p> + +<p>Je me demandai avec douleur en quoi j'avais démérité. Ne devais-je pas +au contraire lui être plus chère encore? n'avais-je pas déjà bien +souffert pour lui?</p> + +<p>A ce premier mouvement si pénible succéda la réflexion.</p> + +<p>J'eus honte de moi-même. Je m'accusai d'égoïsme, d'exagération ridicule +et romanesque.</p> + +<p>Quoi de plus simple, de plus naturel, que ce sommeil que je reprochais à +Gontran? Devait-il se gêner, se contraindre pour moi? n'agissait-il pas +au contraire avec une confiance pleine de sécurité?</p> + +<p>Je séchai mes larmes, je contemplai ses traits. On n'y voyait déjà plus +les traces des fatigues et des chagrins qui les altéraient jadis.</p> + +<p>Jamais il ne m'avait paru plus beau de cette beauté délicate, charmante, +qui rendait sa physionomie si attrayante; un de ces demi-sourires qui +annoncent toujours un sommeil heureux et tranquille, donnait à sa bouche +une ravissante expression de finesse un peu malicieuse. Par deux fois il +agita légèrement ses lèvres comme s'il eût prononcé quelques paroles.</p> + +<p>J'écoutai avidement...</p> + +<p>Je n'entendis rien.</p> + +<p>En le voyant dormir ainsi, beau, calme, souriant, je me sentais heureuse +de tout le bonheur qui lui était départi: libre de l'odieuse domination +de M. Lugarto, jeune, riche, aimé de moi jusqu'à l'idolâtrie, y avait-il +au monde un homme plus admirablement doué? Ne réunissait-il pas tous les +avantages, toutes les conditions de la félicité humaine?</p> + +<p>En m'appesantissant ainsi sur ses qualités, un moment j'eus peur; nous +devions rester à Maran jusqu'au commencement de l'hiver: ce long avenir +de solitude me ravissait, mais plairait-il à Gontran?</p> + +<p>Je commençais à me délier de moi-même, à craindre de ne pas plaire assez +à mon mari. J'avais déjà tant souffert que je ne ressentais plus ces +élans de gaieté douce et ingénue que m'inspirait autrefois la présence +de Gontran.</p> + +<p>Je comparai ce que j'étais avant mon mariage ou pendant notre +bienheureux séjour à Chantilly, avec ce que j'étais en arrivant à Maran, +et malgré moi je fus reprise de folles frayeurs.</p> + +<p>Je me crus enlaidie, attristée, appauvrie; je me demandai s'il me +restait assez d'avantages pour plaire à mon mari durant les longs jours +que nous allions passer dans la solitude; puis cet entretien de +l'<i>allée</i>, qu'un moment j'avais oublié, me revenait à la pensée.</p> + +<p>J'en venais à exagérer mes imperfections, à dénaturer mes avantages, à +envier l'esprit, le caractère d'Ursule, à envier aussi sa physionomie +tour à tour animée, coquette, touchante, mélancolique ou naïve...</p> + +<p>Sans orgueil insensé, je me savais plus régulièrement belle que ne +l'était ma cousine, je me savais des qualités solides, un cœur loyal, +une franchise à toute épreuve, un dévouement sans bornes pour mon mari, +dévouement déjà éprouvé et qui n'avait jamais failli... Je ne pouvais +douter qu'Ursule ne fût menteuse, dissimulée, qu'elle n'eût un profond +mépris pour tout ce que révèrent les âmes honnêtes et élevées.</p> + +<p>Eh bien! lorsque je pensais qu'elle plaisait peut-être à Gontran, je me +prenais à regretter de ne pas ressembler à ma cousine...</p> + +<p>Oh! sacrilége... j'allai jusqu'à dédaigner les vertus que j'avais, et à +jalouser les vices que je n'avais pas.</p> + +<p>Hélas!... hélas!... c'est qu'aussi les hommes ne savent pas qu'en +affichant certaines préférences... ils dépravent souvent les plus +fières, les plus généreuses natures... ils ne savent pas que lorsqu'on +aime avec passion, avec délire, on veut plaire avant tout et à tout +prix, et que, si vertueuse que l'on soit, on blasphème quelquefois les +qualités les plus nobles comme inutiles et vaines, lorsqu'on se voit +sacrifiée à des femmes qui n'ont pour séduire qu'hypocrisie, audace et +corruption!.......</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Puis, comme toujours... après ces abattements, après ces humiliations +impitoyables que je m'infligeais, venaient des exaltations toutes +contraires, une réaction d'orgueil insensé.</p> + +<p>Je me demandais en quoi ma cousine pouvait m'être comparée, quelles +garanties de bonheur elle aurait pu donner à mon mari... Mais je +retombais bientôt, écrasée sous le poids de cette horrible +pensée—Qu'importe... s'il l'aime ainsi?.......</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Pendant la route, Gontran fut distrait, silencieux; j'attribuai ces +préoccupations au changement politique qui venait d'avoir lieu, et +auquel il n'était peut-être pas aussi indifférent qu'il voulait le +paraître.</p> + +<p>J'ai oublié de dire qu'en chemin nous avions appris la révolution de +Juillet.</p> + +<p>Si étrangère que je fusse à la politique, j'éprouvais un sentiment de +profonde et respectueuse pitié pour ce vieux et bon roi qui retournait +sans doute une dernière fois sur une terre d'exil, loin de cette France +qu'il avait tant aimée et que sa famille avait arrosée de son sang. +J'avais toujours vu le peuple heureux et calme, les illustrations +personnelles jouir d'avantages égaux, souvent même supérieurs à ceux +dont jouissait la plus haute aristocratie. Je ne comprenais donc pas le +bien et l'avantage de cette régénération sociale qui venait, disait-on, +de sortir des sanglantes barricades de 1830.</p> + +<p>J'avais une grande impatience d'arriver à Maran.</p> + +<p>Blondeau m'avait souvent dit que ma mère avait passé deux étés dans +cette terre de Maran avec moi, et qu'elle l'y avait accompagnée, alors +que j'étais âgée de deux ans à peine; jamais ma mère, disait-elle, ne +s'était trouvée plus heureuse que dans cette solitude, où elle échappait +aux méchancetés de mademoiselle de Maran et à l'indifférence glaciale de +mon père.</p> + +<p>J'étais ravie de savoir que le château était resté inhabité; ces +souvenirs si précieux pour moi me semblaient ainsi plus entiers, plus +saintement conservés.</p> + +<p>Blondeau devait me donner mille précieux renseignements sur les +appartements que ma mère avait habités de préférence, sur les promenades +qu'elle affectionnait.</p> + +<p>C'était avec un religieux intérêt que je m'approchais de cette +habitation qui, pour tant de raisons, était sacrée pour moi.</p> + +<p>Il me semblait aussi qu'une fois là, dans ce lieu où tout parlait de ma +mère, je serais sous son invisible protection; que du haut du ciel elle +veillerait sur son enfant, qu'elle demanderait à Dieu de ne pas +m'infliger de nouvelles souffrances.</p> + +<p>Plusieurs fois j'avais pu apprécier le tact, la délicatesse de Gontran, +j'étais donc assurée de lui voir partager la vénération que m'inspirait +cette maison.</p> + +<p>En parlant de Rouvray, j'avais écrit à Blondeau de venir sur-le-champ me +rejoindre à Maran. M. de Lancry, en passant à Paris, avait déjà envoyé +une partie de notre maison dans cette terre, située à quelques lieues de +Vendôme.</p> + +<p>Nous y arrivâmes par une belle matinée d'été.</p> + +<p>Une longue avenue de chênes séculaires conduisait à la cour d'honneur. +Il fallait traverser deux ponts jetés sur la petite rivière qui baignait +les murs du château, bâti en briques et composé d'un grand corps de +logis, avec deux grandes ailes en retour, dans le goût du siècle de +Louis XIII; un dernier pont de pierre conduisait à la première cour, +fermée par une grille parallèle au corps de logis principal.</p> + +<p>Autour du château, la végétation était magnifique: les chênes, les +peupliers d'Italie, les ormes y poussaient à une hauteur admirable; +d'immenses prairies s'étendaient à perte de vue et avaient pour horizon +de grands massifs de bois.</p> + +<p>Le régisseur, prévenu de notre arrivée par notre courrier, nous +attendait à la grille; il nous conduisit dans une longue galerie située +au rez-de-chaussée et remplie de tableaux de famille.</p> + +<p>Les six fenêtres de cette pièce immense s'ouvraient sur le fossé rempli +d'eau vive qui entourait le château. Malgré la chaleur de l'été, il +faisait presque froid dans cet énorme salon. Ses murailles étaient si +épaisses que l'embrasure des fenêtres avait cinq ou six pieds de +profondeur.</p> + +<p>Impatiente de visiter la maison, j'offris en souriant mon bras à Gontran +et je lui dis:</p> + +<p>—Allons, mon ami, venez vite, je suis impatiente de tout revoir ici, +quoique je ne me souvienne de rien. Vous n'avez pas d'idée comme le +cœur me bat à la pensée de parcourir les lieux autrefois habités par +ma pauvre mère. Et puis, il faut que je vous fasse les honneurs de chez +moi. Je suis si heureuse, si fière de vous avoir ici! Oh!—ajoutai-je en +souriant,—je suis, la châtelaine de ces lieux, vous voici dans mon +empire, et je vais vous accabler de l'amour le plus despotique.</p> + +<p>Au lieu de partager ma gaieté comme je m'y attendais, Gontran me +répondit d'un air contraint, en s'efforçant de sourire et en regardant +autour de lui avec une expression de répugnance:</p> + +<p>—Entre nous, votre manoir me paraît un peu délabré, noble châtelaine, +si toutes les pièces ressemblent à ceci... Il est fâcheux que mes +dernières préoccupations m'aient empêché de penser à envoyer ici un +architecte; sans reproche, vous qui n'aviez qu'à songer à cela, ma chère +amie, vous auriez dû vous charger de ce détail. Vous saviez dans quel +déplorable état était le château.</p> + +<p>Mon mari avait d'abord faiblement souri, il finit par me parler presque +séchement.</p> + +<p>Je le regardai avec un étonnement douloureux, et je lui dis doucement:</p> + +<p>—Mais, mon ami, souvenez-vous que j'étais aussi tourmentée que vous de +toutes ces secousses qui nous ont bouleversés; et puis, vous le savez, +j'ai été très-malade, il ne m'a pas été possible de m'occuper de ces +soins. Je croyais que...</p> + +<p>—Eh! mon Dieu,—me dit Gontran, en m'interrompant avec +impatience,—encore une fois je ne vous fais pas de reproches, ma chère +amie... Seulement je regrette que vous ou moi n'ayons pas songé aux +réparations indispensables à cette habitation. Maintenant il n'y a plus +à reculer... Grâce à cette révolution maudite, on ne peut voyager nulle +part, on ne peut aller aux eaux. Dans quinze jours peut-être l'Europe +sera en feu. Paris doit être insupportable. Il faut donc nous résigner à +rester ici. C'est ce qui fait que je regrette de nous voir si mal +établis.</p> + +<p>—C'est surtout pour vous que je suis désolée de ce manque de confort, +mon ami... Quant à moi, je suis si heureuse d'être ici avec vous que je +me trouverai toujours bien.</p> + +<p>—Vous êtes mille fois bonne, ma chère. Je suis aussi très-heureux de +partager cette solitude avec vous; je comprends toutes les raisons qui +vous rendent cette habitation précieuse... Mais ce n'est pas une raison +pour se passer de tapis et de persiennes... car je n'en vois à aucune +fenêtre, et ce château a l'air d'une lanterne.</p> + +<p>—J'en suis désolée, mon ami; mais rassurez-vous, nous trouverons moyen +de remédier à cela en faisant venir quelques ouvriers de Vendôme... Je +me charge de surveiller et de hâter ces travaux. Par amour-propre de +cœur, je tiens à ce que Maran soit pour vous le plus agréable séjour +du monde; seulement je vous demande un peu d'indulgence pour mes +efforts.</p> + +<p>—Des ouvriers!...—s'écria-t-il avec impatience,—il ne manque plus que +cela... Il n'y a rien de plus insupportable que des ouvriers... et +pourtant il faudra bien s'y résigner... Ah!... ça va être bien +agréable... une jolie distraction que j'aurai là!</p> + +<p>—Gontran,—dis-je tout attristée de l'humeur de mon mari,—nous nous +exagérons peut-être le délabrement de cette habitation... nous n'avons +vu que cette galerie.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! on peut parfaitement juger du reste par cet échantillon; +c'est la pièce d'honneur... c'est le salon de réception. On voit que le +régisseur a accumulé ici toutes les splendeurs de l'habitation, +—ajouta-t-il en se remettant à rire d'un air contraint.—Allons, ma +chère amie, inspectez votre manoir... et tâchez d'en tirer le plus de +parti possible en attendant les ouvriers... puisqu'il faut se résigner à +cet ennui. Quant à moi, je vais aller aux écuries; je parie que ce sont +de véritables halles sans stalles, sans box! et moi qui viens justement +de ramener une douzaine de chevaux d'Angleterre! C'est fort agréable!... +En vérité, je ne sais pas à quoi pensent vos gens d'affaires, de laisser +cette habitation dans un tel état de délabrement.</p> + +<p>—J'en suis désolée, mon ami.. je vous en supplie... ne vous fâchez +pas... donnez-moi vos ordres, je les ferai exécuter de mon mieux.</p> + +<p>Ma résignation toucha sans doute M. de Lancry; il regretta son +impatience, et me dit en s'apaisant:</p> + +<p>—Encore une fois je ne vous accuse pas, ma chère amie, vous n'y pouvez +rien; mais si les écuries sont mauvaises, ça n'en sera pas moins +désagréable, d'autant plus que, pendant les cinq ou six mortels mois que +nous allons passer ici, je n'aurai pour tout plaisir que mes chevaux et +la chasse... A propos, sommes-nous loin de Vendôme?...</p> + +<p>—Mais à six ou huit lieues, je crois... mon ami.</p> + +<p>—De mieux en mieux, ça sera fort commode pour les approvisionnements de +viande de boucherie; nous n'aurons déjà pas de marée. Il ne nous manque +plus pour nous achever que de faire une chère détestable. Je ne sais +pas, en vérité, comment votre famille se résignait à vivre ici.</p> + +<p>—Mon père a fort peu habité Maran, mon ami... Ma mère seulement y a +passé quelque temps, et vous savez que, nous autres femmes nous nous +contentons de peu.</p> + +<p>—Libre à vous... ma chère amie, de vous nourrir de rêverie et +d'idéalité; quant à moi, je vous déclare qu'à la campagne je deviens +très-positif et très-matériel. J'en demande un million de pardons à +votre exaltation romanesque; mais, quand on n'a pas d'autre plaisir que +la table, il est, je crois, permis de vouloir que la chère soit bonne. +Vous m'obligerez donc beaucoup, n'est-ce pas? de vous entendre avec +votre maître-d'hôtel pour trouver les moyens de nous approvisionner le +mieux possible; j'aurai, s'il le faut, un fourgon et deux chevaux de +service pour aller à Vendôme faire la provision; car, moi, je ne vis pas +d'abstractions; je tiens au solide... Sur ce, je vais aux écuries.</p> + +<p>Gontran sortit.</p> + +<p>Tel fut notre premier entretien en arrivant au château de Maran.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="E-CHAPITRE_XII" id="E-CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h3> + +<h4>LA VIE DE CHATEAU.</h4> + +<p>Quelque temps après notre arrivée à Maran, je me sentis faible, +souffrante; je restais quelquefois pendant une heure accablée par un +malaise inconnu.</p> + +<p>Bientôt je reconnus que je m'étais fait une grande illusion en espérant +que Gontran reviendrait pour moi ce qu'il avait été pendant le premier +mois de notre mariage; son caractère semblait s'aigrir dans la solitude. +Pourtant la vie qu'il menait <i>pour lui</i> semblait lui plaire.</p> + +<p>Souvent, en ma présence, il paraissait pensif, absorbé: tantôt je me +persuadais qu'il pensait à Ursule; tantôt, qu'il regrettait malgré lui +les chagrins que son indifférence me causait.</p> + +<p>Si je l'interrompais au milieu de ses réflexions, il me répondait avec +aigreur, ou se levait avec impatience sans dire une parole, comme si je +l'avais distrait d'une chère et douce rêverie.</p> + +<p>Ce qui me donnait pourtant quelquefois une lueur d'espoir, c'était le +brusque changement de mon mari à mon égard. Un refroidissement +successif m'eût effrayée davantage, il eût été plus naturel.</p> + +<p>Ce fut un jour fatal que celui où j'eus la conviction que Gontran ne +m'aimait plus d'amour; dès lors il ne crut même plus nécessaire de +garder envers moi ces formes de bonne compagnie, ce respect des +bienséances que tout homme doit aux femmes, <i>même</i> à la sienne.</p> + +<p>Dès lors plus de douces prévenances, plus d'épanchements de cœur, +rien qui prouvât en lui le désir ou le besoin de me plaire.</p> + +<p>Quelques mots sur la nouvelle existence que menait Gontran sont +indispensables.</p> + +<p>Depuis notre établissement à Maran, il avait fait venir des chiens et +des chevaux de chasse d'Angleterre. Il avait loué une des forêts de +l'État qui touchait à nos propriétés, il y chassait trois fois par +semaine à courre, trois fois à tir. Il se reposait le dimanche, c'était +le seul jour qu'il passait près de moi.</p> + +<p>Habituellement, il partait après déjeuner, je ne le revoyais que le soir +au retour de la chasse. Nous nous mettions à table, il dînait +longuement, me parlait peu, buvait souvent trop pour sa raison, et, +l'avouerai-je, hélas! il lui fallut quelquefois l'aide d'un de nos gens +pour regagner son appartement, qui était contigu au mien...</p> + +<p>J'avais toujours vu mon mari d'une recherche, d'une élégance extrême; +seul avec moi, il se négligeait comme à plaisir. Il ne semblait vivre +que pour la chasse et pour la bonne chère.</p> + +<p>O! honte! ô profanation! Quant à moi, je n'étais plus pour lui qu'une +des conditions de sa vie grossière et sensuelle.</p> + +<p>Longtemps je souffris en silence de cet abandon, de ce changement dans +ses manières, qui, au moins, jusqu'alors, avaient toujours été +parfaites.</p> + +<p>Cette existence solitaire sur laquelle j'avais fondé tant d'espérances +s'écoulait pour moi morne, flétrie, décolorée.</p> + +<p>Selon mon habitude, je concentrai mon chagrin jusqu'à ce qu'il débordât; +le jour arriva où je ne pus souffrir davantage.</p> + +<p>Je me décidai à parler, à tout dire à Gontran.</p> + +<p>C'était un samedi; il avait fait un vent violent pendant presque toute +la journée; sans doute la chasse de Gontran avait été mauvaise, car le +soir, lorsqu'il rentra au château, ses piqueurs ne sonnèrent pas leurs +fanfares accoutumées.</p> + +<p>Je le savais par expérience, ces jours-là mon mari avait de l'humeur; +j'allai craintive à sa rencontre; mon cœur se serra lorsque +j'entendis résonner ses grosses bottes éperonnées sur les dalles de +l'escalier.</p> + +<p>—Votre chasse n'a pas été heureuse, mon ami?—lui dis-je.</p> + +<p>—Non; je suis harassé,—me dit-il, et il entra dans un petit salon où +je me tenais de préférence, parce que ma mère l'avait occupé.</p> + +<p>M. de Lancry se jeta sur un canapé, l'air soucieux et contrarié, sans me +dire un seul mot.</p> + +<p>En le voyant ainsi avec ses vêtements couverts de boue, sa barbe longue, +ses cheveux en désordre, qui s'échappaient de sa cape de chasse qu'il +gardait sur sa tête, je pouvais à peine le reconnaître, lui que j'avais +toujours vu d'une si exquise élégance.</p> + +<p>—Sonnez donc, ma chère, qu'on nous fasse dîner le plus tôt possible, +j'ai très-faim,—dit Gontran en se retournant sur le canapé; puis, +attirant du bout de son pied une petite chaise de tapisserie, il y +allongea ses bottes couvertes de fange.</p> + +<p>—Ah! m'écriai-je en courant à lui,—grâce pour cette chaise, elle a été +brodée par ma mère; prenez un autre tabouret, je vous en prie.</p> + +<p>Gontran haussa les épaules, s'établit sur un autre siége, et me dit:</p> + +<p>—Mon Dieu! que vous êtes donc singulière avec vos affectations! je vous +demande un peu ce que cela fait à la mémoire de votre mère que je mette +ou non mes pieds sur cette chaise?</p> + +<p>—Je m'étonne, mon ami, que vous ne compreniez pas le culte du passé... +il est souvent la seule consolation des jours présents.</p> + +<p>—Ah! si vous allez recommencer à faire de la métaphysique de +sentiment... j'y renonce... la vie que je mène est peu faite pour +développer l'intelligence.</p> + +<p>—En effet, depuis quelque temps, Gontran, vous agissez, je crois, +beaucoup plus que vous ne pensez.</p> + +<p>—Dieu merci! j'avais toujours rêvé quelques mois d'une vie toute +matérielle, dans laquelle <i>la bête</i>, comme on dit, prendrait le dessus. +Eh bien! cette vie, je la mène, et je m'en trouve à merveille... Il +n'est pas jusqu'à ces superfluités d'élégance, de recherche de toilette, +que je n'aie mises bravement de côté. J'étais un véritable sybarite; me +voici, à cette heure, un véritable Spartiate, un ours, un sauvage. Eh! +ma foi, je trouve fort commode d'être ainsi au <i>vert</i> pendant quelque +temps.... de rester grossière chrysalide jusqu'au moment où il me +prendra la fantaisie de me transformer de nouveau en brillant +papillon... Mais sonnez donc, je vous prie; je veux dire à Hébert +(c'était notre maître d'hôtel) de me mettre une bouteille de vin du Rhin +à la glace; c'est un caprice. Il y a longtemps que je n'ai bu de vin +vieux du Rhin.. et celui que vous avez ici est excellent; c'est du +johannisberg jaune comme de l'ambre... Où votre père avait-il eu ce +vin-là?</p> + +<p>—Il me semble, mon ami, avoir entendu dire à mademoiselle de Maran que +l'empereur d'Autriche en fit cadeau à mon père lors de sa mission à +Vienne.</p> + +<p>—Ma foi, votre père a eu raison d'oublier ce vin ici, car il est +parfait.</p> + +<p>Je sonnai; mon mari donna ses ordres, il bâilla et me dit:</p> + +<p>—Jouez-moi donc, sur votre piano, l'ouverture du <i>Siége de Corinthe</i> en +attendant le dîner.</p> + +<p>Je regardai Gontran avec chagrin.</p> + +<p>Il ne se rappelait pas sans doute qu'on représentait cet opéra lorsque +je m'étais, pour la première fois, trouvée avec lui dans la loge des +gentilshommes de la chambre.</p> + +<p>S'il n'avait pas oublié cette circonstance, sa demande était un amer +sarcasme.</p> + +<p>Les larmes me vinrent aux yeux malgré moi, je lui dis tristement:</p> + +<p>—Pardonnez-moi, mon ami, je ne saurais jouer ce morceau.</p> + +<p>—Est-ce parce que je vous en prie? Allons, soit... faites comme vous le +voudrez, jouez-m'en un autre, alors. Je vous demande cela pour tuer le +temps en attendant l'heure du dîner.</p> + +<p>—Pour tuer le temps?... Il vous pèse donc bien maintenant, Gontran?</p> + +<p>—A moi? pas du tout... je le tue sans lui en vouloir le moins du +monde... jamais la vie ne m'a passé plus vite. Je n'avais pas idée de +cette bonne et matérielle existence de gentilhomme campagnard, je la +trouve adorable. Je ne sais pas si elle continuera de m'amuser +longtemps; mais, jusqu'à présent, je suis enchanté, la chasse est +devenue chez moi une vraie passion... Mon chef d'équipage est +excellent... Avec lui, sur dix fois, je prends huit... J'ai un tireur +royal. Thomas est un cuisinier parfait. Grâce à quelques améliorations, +les écuries sont maintenant fort logeables; nous sommes à peu près bien +établis dans ce vieux château; vous êtes toujours jolie comme un ange, +comment voulez-vous que le temps me pèse?</p> + +<p>Mon mari me parlait avec tant de sincérité, avec tant d'abandon, il +paraissait trouver sa conduite si simple, si naturelle, qu'il ne +soupçonnait évidemment pas le chagrin qu'il me causait.</p> + +<p>Cette pensée adoucit l'amertume de mes reproches.</p> + +<p>Je regardai Gontran fixement, je lui dis avec émotion:—Et moi... +Gontran, me croyez-vous heureuse?</p> + +<p>A demi couché sur le canapé, il me répondit en frappant négligemment du +bout de son fouet sur ses bottes:</p> + +<p>—Vous? je vous crois, ma foi, très-heureuse, aussi heureuse que vous +pouvez l'être avec votre diable de petit caractère... Que vous +manque-t-il?</p> + +<p>—Rien, vous avez raison, Gontran... Je vous vois le matin à l'heure du +déjeuner... puis le soir à table... quelquefois une heure ou deux le +dimanche... lorsque vous me faites mettre au net votre livre de chasse.</p> + +<p>—Eh bien! que voulez-vous de plus? ne faut-il pas que je sois +continuellement pendu à votre côté? Croyez-moi, ces éternels tête-à-tête +vous seraient bientôt d'un ennui mortel.</p> + +<p>—Je vous avais demandé, mon ami, de monter à cheval avec vous; ainsi, +j'aurais pu vous suivre quelquefois à la chasse...</p> + +<p>—Bah! bah! vous êtes trop peureuse, ma chère amie; et puis il n'y a +rien de plus embarrassant qu'une femme à la chasse: elle n'y prend aucun +plaisir et empêche les autres d'en prendre. Si j'avais eu quelqu'un à +qui vous confier... à la bonne heure; mais nous n'avons pas un voisin +sortable: et d'ailleurs vous ne voulez voir personne; vous êtes une +solitaire des plus farouches.</p> + +<p>—Ce serait pour moi un grand plaisir de monter à cheval avec vous, mon +ami; mais seulement avec vous...</p> + +<p>—Alors, comme je vous le dis, c'est impossible... Êtes-vous fantasque, +ma pauvre Mathilde... Vous ne voulez jamais que des choses +déraisonnables.</p> + +<p>—C'est juste, n'en parlons plus... je suis la plus heureuse des +femmes... Mon bonheur doit me suffire.—Et je portai mon mouchoir à mes +yeux.</p> + +<p>Gontran avait trouvé fort naturelles et fort peu blessantes les réponses +qu'il venait de me faire.</p> + +<p>Il parut aussi surpris que contrarié de me voir pleurer.</p> + +<p>—Ah çà! me dit-il avec impatience,—à qui en avez-vous? Nous sommes à +causer là tranquillement, et vous voilà en larmes! Mais à propos de +quoi? C'est donc une scène que vous voulez me faire?</p> + +<p>—Une scène? non, Gontran; non, je n'ai rien à vous dire, puisque depuis +notre arrivée à Maran vous ne vous apercevez pas du contraste qui existe +entre la vie que nous menons et celle que nous menions à Chantilly.</p> + +<p>—Ah!..., nous y voilà!... Chantilly, encore Chantilly, toujours +Chantilly! Vous n'avez que ce mot à la bouche comme un reproche. Mais +savez-vous qu'à force de me parler ainsi de ce temps-là vous finirez par +me faire prendre en grippe le souvenir de cette ravissante lune de +miel?—Et il ajouta en riant de cette plaisanterie:—Que voulez-vous! ma +chère, <i>lune de miel, elle a vécu... ce que vivent les lunes de miel</i>. +Le vers n'y est pas, mais la pensée y est... c'est égal.</p> + +<p>—Ah! Gontran... ne blasphémez pas les seuls heureux souvenirs qui me +restent.</p> + +<p>—Eh bien! alors ne me répétez pas toujours la même chose; sans cela je +vous punirai de la sorte. Voyons... raisonnons en bons amis sans nous +fâcher... Croyez-vous que je me sois marié pour passer ma vie à vos +genoux, à vous roucouler des fadeurs? Vous n'êtes jamais contente. Si +nous sommes dans le monde, vous êtes jalouse; si nous vivons seuls, ce +sont des exigences à n'en pas finir. Cela devient impatientant... à la +fin!—s'écria-t-il, ne pouvant pas se contenir davantage.</p> + +<p>—Gontran, vous êtes sans pitié... Vous oubliez que j'ai déjà beaucoup +souffert, que j'aurais droit à quelques ménagements.</p> + +<p>—Ah mon Dieu! mon Dieu! quel caractère! Est-ce encore une +récrimination? Voyons, dites-le franchement. Vous avez beaucoup +souffert? Si c'est à cause de Lugarto que vous me dites cela, vous avez +tort.</p> + +<p>—J'ai tort!</p> + +<p>—Certainement, je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit dans +le temps à ce sujet. Si vous aviez eu l'ombre d'adresse, de sagacité, +avec quelques banalités affectueuses vous nous en auriez débarrassés +sans vous compromettre comme vous l'avez fait.</p> + +<p>—Sans me compromettre, mon Dieu! Était-ce ma faute?</p> + +<p>—Mais il n'importe! que ce soit votre faute ou non, vous avez été +compromise, et c'est moi qui, tôt ou tard, en supporterai le ridicule.</p> + +<p>—Moi! je serais méprisée, moi!...</p> + +<p>—Eh! madame, j'aimerais mieux encore ma part que la vôtre; si vous +croyez qu'il sera bien agréable pour moi, lorsque nous serons de retour +à Paris, d'être montré au doigt comme un mari trompé... Mais, en +vérité,—reprit-il avec colère,—il faut que vous soyez folle, +archifolle... d'élever de pareilles discussions... Tenez, brisons là... +vous me feriez vous dire quelque dureté, vous éclateriez en reproches, +en sanglots, et je veux que vous dîniez tranquille et moi aussi.</p> + +<p>—Ce que vous me dites là est horrible,—repris-je après un moment de +stupeur;—c'est moi que vous accusez!... moi, la victime de toutes les +calomnies de cet homme. Allez, Gontran, je ne sais quel sort me menace +dans l'avenir... mais pour ce soir, rassurez-vous, je n'éclaterai pas en +sanglots, vous pourrez dîner tranquille; j'ai tant pleuré déjà, que mes +larmes se tarissent. Le malheur m'a donné de la raison. Je ne vous ferai +pas de reproches, ils seraient inutiles; je veux seulement vous +apprendre que je souffre, que je suis résignée... mais non pas +insensible à votre indifférence.</p> + +<p>—Allons, parlez,—dit M. de Lancry, en se levant brusquement et en +marchant à grands pas.—J'ai fait tout ce que j'ai pu pour tourner ceci +en plaisanterie, je ne pourrai pas échapper à une scène. Ce matin j'ai +fait une mauvaise chasse, la fin de la journée sera digne du +commencement. Voyons, dites... finissons... Vous savez pourtant que je +n'ai qu'un désir, celui de vivre en repos et de vous voir heureuse...</p> + +<p>—Je vous remercie de vouloir bien m'entendre, Gontran. Eh bien! il +m'est cruel de voir que, depuis que nous sommes ici, vous n'avez pas eu +pour moi un mot de tendresse, un mot de cœur; vous vivez auprès de +moi comme si je n'existais pas.</p> + +<p>—Mais, au nom du ciel! qu'est-ce que signifie tout ce jargon? Que +voulez-vous donc que je vous dise? Si vous aimez tant à vous entendre +raconter des galanteries, inspirez-m'en.</p> + +<p>—Vous avez raison. Il y a longtemps que je suis pénétrée de cette +triste vérité: <i>on mérite ce qu'on inspire</i>. Malgré vos duretés, je vous +aime toujours; vous méritez cet amour.</p> + +<p>—Eh bien! alors, soyez donc raisonnable, puisque ni vous ni moi ne +pouvons rien à ce qui est,—me dit Gontran avec moins de colère. Puis il +ajouta:</p> + +<p>—En vérité, Mathilde... votre caractère romanesque, exalté, vous rendra +la plus malheureuse des femmes; soyez donc raisonnable. Je vous l'ai dit +cent fois, l'on ne se marie pas pour conjuguer perpétuellement et sur +tous les tons le verbe <i>j'aime</i>; on se marie pour avoir une maison, un +intérieur, une existence plus assise; on se marie pour vivre sans gêne +ni contrainte tout le temps qu'on reste seul avec sa femme. Il est clair +que si l'on se mariait pour continuer à faire sa cour, à dire des +bergerades, autant vaudrait rester garçon...</p> + +<p>—Eh!... Gontran... Gontran... quel réveil...</p> + +<p>—Vous me saurez gré, un jour, de faire justice de ces creuses rêveries; +il faut savoir quelquefois être sévère, c'est notre rôle, à nous autres +hommes... à nous qui sommes appelés à devenir pères de famille; c'est à +nous à parler le langage de la raison, et je vous le parlerai... Oh! +d'abord, je suis décidé, bien décidé, à ne vous laisser aucune folle +illusion; une fois qu'elles seront détruites, vous verrez que vous vous +arrangerez parfaitement bien dans la réalité qui vous restera.</p> + +<p>—Cela est vrai, Gontran, une fois toutes mes illusions détruites, je +m'arrangerai parfaitement dans la réalité qui me restera, comme vous le +dites, seulement ce sera pour l'éternité.</p> + +<p>—Allons, des menaces de mort maintenant; comme c'est gai! quelle +conversation agréable!... Et puis vous vous plaignez après cela de me +trouver maussade! Je rentre; au lieu de vous voir une figure avenante, +souriante, heureuse, je vous vois triste et sombre; avouez au moins que +ce n'est pas fait pour me mettre en train d'être aimable.</p> + +<p>—Il est vrai, mon âme est désolée... je ne puis vous le taire plus +longtemps,—dis-je avec amertume; car le ton persifleur, ironique, que +Gontran affectait, me blessait encore plus que ses duretés.—Il n'y a +rien de plus impatientant, je le conçois, repris-je,—que de voir tomber +les pleurs qu'on fait verser... Mais ce n'est pas ma faute... je ne puis +plus, comme autrefois, sourire à chaque blessure.</p> + +<p>—Eh bien! soit, je me résignerai à vous voir toujours en larmes; que +voulez-vous que j'y fasse? Puis-je vous empêcher de vous trouver la plus +malheureuse des femmes?</p> + +<p>—Gontran, soyez juste, mon Dieu... Voyons, quelle est ma vie? +Qu'êtes-vous pour moi?... ou plutôt, que suis-je pour vous? Bonjour, +bonsoir... Ma chasse a été bonne ou mauvaise... Jouez-moi cet air sur +votre piano... Faites écrire à nos fermiers en retard... Voilà pourtant +ma vie, Gontran, voilà ma vie; et vous voulez que je vous égaye, que je +sois riante, que je sois joyeuse... Est-ce possible? Hélas... c'était +votre bonté, votre amour, qui faisaient ma gaieté d'autrefois.</p> + +<p>—Enfin voilà le dîner,—dit Gontran en entendant la cloche,—j'aime +beaucoup mieux aller me mettre à table que de vous répondre, car vous +finiriez par me mettre hors de moi, et j'en serais désolé; discuter avec +vous à ce sujet, c'est se battre contre des moulins à vent.</p> + +<p>On annonça que nous étions servis.</p> + +<p>—Venez-vous?—me dit Gontran.</p> + +<p>—Excusez-moi, mon ami, je n'ai pas faim, je suis souffrante.</p> + +<p>—C'est agréable, et surtout d'un excellent effet pour vos gens,—me dit +Gontran.—A votre aise... ma chère amie...</p> + +<p>Il sortit pour aller se mettre à table......</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Après le départ de mon mari, je rentrai dans ma chambre, et je fondis en +larmes.</p> + +<p>Rien n'avait pu le toucher; j'en avais la certitude. Il ne soupçonnait +même pas l'étendue des chagrins qu'il me causait. Dans mes plaintes, il +ne voyait qu'une exaltation vague, romanesque; tout espoir de l'apitoyer +était à jamais perdu pour moi.</p> + +<p>Malgré son égoïsme, malgré sa personnalité, il n'eut pas été absolument +insensible à mes souffrances, s'il les eût comprises.</p> + +<p>—<i>Si je ne vous parle plus le tendre langage d'autrefois, c'est que +vous ne me l'inspirez plus</i>,—m'avait-il répondu.</p> + +<p>C'était là une de ces révélations écrasantes qui se dressaient entre moi +et l'espérance comme un mur d'airain.</p> + +<p>Dans mon abattement je ne savais que répondre; hélas! j'avais dix-huit +ans à peine... et devant moi la vie... la vie tout entière...</p> + +<p>Et encore je me disais que je n'étais peut-être qu'au commencement de +mes chagrins. Je pouvais déjà les comparer... en me souvenant des +tortures de la jalousie... j'avais peut-être tort de me plaindre.</p> + +<p>L'existence morne, froide, que je menais à Maran... était presque +négative, je n'avais au moins à regretter que le bonheur dont j'aurais +pu jouir. Hélas!... peut-être fallait-il compter ces tristes jours parmi +les meilleurs que me réservait l'avenir.</p> + +<p>Je descendis alors dans mon cœur, je me demandai si, après tant de +cruelles épreuves, mon amour pour Gontran était diminué.</p> + +<p>Ce dernier entretien avec lui venait de me blesser tellement, que je me +sentais dans un rare accès de franchise envers moi-même.</p> + +<p>Hélas! je m'aperçus avec une sorte de joie amère que je l'aimais +toujours... toujours autant que par le passé.</p> + +<p>J'ai maintenant peine à comprendre cette aveugle opiniâtreté +d'affection.</p> + +<p>Elle devait naître de cette conviction que Gontran pouvait encore, s'il +<i>le voulait</i>, me rendre heureuse comme autrefois.</p> + +<p>Ce dernier espoir, auquel je m'attachais de toutes mes forces, suffisait +pour entretenir, pour aviver ce fatal amour. Un mélange d'orgueil et de +défiance me persuadait que j'étais encore capable d'inspirer à Gontran +l'adorable tendresse qu'il avait ressentie, mais que je manquais +d'<i>adresse de cœur</i>, si cela peut se dire.</p> + +<p>Je m'expliquais de la sorte ces passions indomptables qui survivent chez +les femmes aux dédains les plus barbares... D'enivrants souvenirs vous +disent que le bonheur est là, dans un regard, dans un sourire, dans une +parole de l'homme que l'on chérit... et l'on ne peut croire que tantôt, +que demain, il ne nous adresse encore ce sourire, ce regard, cette +parole, auxquels notre vie nous semble attachée.</p> + +<p>Lorsque l'amour arrive à cet état d'exaltation fébrile, d'opiniâtreté +désespérée, il a, ce me semble, tous les caractères de la fureur du jeu, +telle que je l'ai entendu analyser...</p> + +<p>Un gain passé vous donne une confiance aveugle dans l'avenir... malgré +vous, votre espérance s'augmente de chacune de vos déceptions, chaque +pas fait dans cette voie brûlante, douloureuse, semble vous rapprocher +du but insaisissable que vous poursuivez: plus vos pertes se +multiplient, dites-vous, plus vos chances de gain s'accroissent.</p> + +<p><i>Le sort se lassera</i>,—dit-on,—et l'on rassemble ses dernières pièces +d'or... et le gouffre du hasard les engloutit encore... et l'on a tout +perdu...</p> + +<p><i>Il se lassera de me dédaigner</i>,—dit-on,—et l'on redouble de +persévérance; l'on épuise ses dernières preuves d'affection, ses +derniers dévouements... l'on tente une dernière, une terrible +épreuve... et comme le joueur s'est brisé contre un hasard stupide... +vous vous brisez contre une stupide indifférence.</p> + +<p>Alors vous n'avez plus rien... plus rien... alors votre cœur est +vide, alors vous avez usé toute votre puissance d'aimer, alors il ne +vous reste, comme au prodigue, que le regret éternel d'avoir +honteusement dissipé de si magnifiques trésors...</p> + +<p>Je n'en étais pas encore là... Tout en l'accusant, j'aimais toujours +Gontran.</p> + +<p>Quelquefois je le croyais occupé du souvenir d'Ursule, je concevais +alors que la jalousie redoublât pour ainsi dire mon amour au lieu de +l'attiédir.</p> + +<p>La jalousie met en jeu les sentiments les plus violents, l'amour-propre, +l'orgueil, la crainte, l'espérance... et l'amour vit surtout +d'agitations.</p> + +<p>La jalousie ne diminue pas la passion, elle l'augmente; plus celui qu'on +aime charme et plaît, plus on vous dispute son cœur, plus sa valeur +augmente à vos yeux.</p> + +<p>Je voulus tenter une dernière épreuve et voir jusqu'à quel point j'étais +encore éprise de Gontran.</p> + +<p>Plusieurs fois, pensant au dévouement de M. de Mortagne, j'avais aussi +songé à M. de Rochegune, à son affection si fervente... La sérénité même +avec laquelle j'allais au-devant de ces souvenirs me prouvait combien +ils étaient peu coupables.</p> + +<p>J'éprouvais pour M. de Rochegune de l'admiration, du respect, un +sentiment analogue à celui que m'inspirait M. de Mortagne, sentiment +rempli de calme, de douceur. Quoique ses traits ne fussent pas d'une +régularité parfaite, je leur trouvais une expression pleine de noblesse +et de dignité. Quand je pensais à l'intérêt qu'il me portait à mon insu, +depuis si longtemps, et dont il m'avait donné tant de preuves, quand je +me rappelais toutes les belles actions qu'il avait faites, quand je +réfléchissais qu'à cette compatissante bonté il joignait un courage à +toute épreuve, un caractère ardent, chevaleresque, je reconnaissais que +M. de Rochegune réunissait toutes les rares qualités qui doivent +inspirer la passion la plus vive...</p> + +<p>Et pourtant, loin d'éprouver du regret en pensant que j'aurais pu +l'épouser, je le sentais, à cette heure encore j'aurais pu choisir entre +lui et Gontran, que mon cœur eût toujours été pour Gontran.</p> + +<p>Hélas! cet aveu me coûte, il est sans doute le signe d'une nature +mauvaise.</p> + +<p>Aux yeux de la raison, de l'équité, il n'y avait pas de comparaison à +faire entre M. de Lancry et M. de Rochegune quant aux qualités +essentielles, et même quant à l'état qu'on faisait de chacun dans le +monde.</p> + +<p>Je ne m'abusais pas; Gontran plaisait aux jeunes gens et aux femmes par +ses grâces, par son élégance, par son esprit, par sa gaieté; mais on +comptait sérieusement avec M. de Rochegune: il commandait cette +déférence, cette grave considération qu'on n'accorde jamais qu'aux +hommes d'une haute position ou d'un très-grand caractère; je ne parle +pas même de sa naissance illustre, de sa brillante fortune, quoique ces +avantages, joints à ceux qu'il possédait déjà, donnassent plus de poids +à la place qu'il occupait dans le monde.</p> + +<p>Eh bien! à ma honte, je le répète, cette comparaison ne faisait rien +perdre à Gontran dans mon cœur. Oui, je le dis... à ma honte... parce +que je crois qu'un amour indigne est le fait d'une nature ou mauvaise ou +pervertie.</p> + +<p>Les amours qu'on est forcé d'excuser en disant que <i>la passion est +aveugle</i> sont presque toujours des amours bassement placés; en +persistant dans mon adoration pour un homme dont je subissais les +mépris, les insultes, j'étais, je le sens, coupable d'un de ces <i>amours +sans nom</i>.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="E-CHAPITRE_XIII" id="E-CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h3> + +<h4>UNE BONNE ŒUVRE.</h4> + +<p>Les réflexions que je fis après cette triste conversation avec mon mari +ne furent pas stériles; je pensai que peut-être le manque d'une +occupation attachante, sérieuse, me rendait si susceptible, si +impressionnable.</p> + +<p>Je renonçai pour jamais, et avec des larmes amères, je l'avoue, à cette +conviction, que mon amour pouvait être la seule, la constante occupation +de ma vie.</p> + +<p>Bientôt j'allai plus loin; par suite de mon habitude de m'accuser pour +excuser Gontran, je me fis un reproche d'avoir jusqu'alors concentré mon +existence dans cette affection; je me dis que Dieu me punissait +peut-être ainsi de ma personnalité.</p> + +<p>Dès que cette pensée me fut venue, je me crus sauvée; le passé m'apparut +sous un jour tout nouveau, je compris que l'exagération de mes +sentiments romanesques avait dû mécontenter Gontran. Je compris qu'une +femme avait sur la terre une autre mission à remplir que celle d'aimer, +ou plutôt que, tout en brûlant pour un être unique et adoré, l'amour +immense dont notre cœur est consumé devait jeter de généreux reflets +sur tous ceux qui souffrent... de même que notre religion pour l'être +unique et infini qui a créé les mondes doit se manifester par notre +bonté et par notre pitié pour tous...</p> + +<p>Le jour où cette pensée m'avait éclairée comme une révélation divine, +j'attendis le retour de Gontran avec impatience.</p> + +<p>Sans doute ma physionomie trahissait ma joie, mes espérances, car en me +voyant, il me dit:</p> + +<p>—Mon Dieu! vous avez l'air bien joyeux...</p> + +<p>—Mon ami, j'ai fait aujourd'hui une précieuse découverte.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—J'ai découvert que vous aviez raison de me gronder, que j'avais tort +d'être exagérée, romanesque, comme vous me reprochiez de l'être; en un +mot, que mon amour pour vous était <i>mal employé</i>; j'ai découvert enfin +qu'il ne devait pas me suffire de vous dire: Gontran, je suis digne de +vous, mais qu'il fallait vous le prouver autrement que par des +protestations de chaque jour.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, Mathilde?</p> + +<p>—Oui... mes plaintes continuelles devaient vous impatienter, je ne me +plaindrai plus; aussi désormais, vous ne me trouverez plus triste et +morose à votre retour; je serai toujours, comme aujourd'hui, heureuse, +souriante.</p> + +<p>—Tant mieux, mille fois tant mieux; pour quelle raison changeriez-vous +ainsi?</p> + +<p>—Oh! j'ai de grands projets.</p> + +<p>—De grands projets qui vous rendront heureuse et souriante? voyons +vite, qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—Vous savez bien le petit château? (c'était une assez grande maison qui +dépendait du château de Maran, et qui touchait aux Communs; du temps de +mon grand'père on logeait dans cette succursale les hôtes qui +survenaient, lorsqu'il n'y avait plus de place pour eux au +château);—vous savez bien le petit château?—dis-je à Gontran.</p> + +<p>—Oui, ensuite...</p> + +<p>—Il nous est complétement inutile.</p> + +<p>—Comment inutile? c'est là où est mon chenil, ma sellerie et le +logement de mes gens d'équipage!...</p> + +<p>—Lorsque vous saurez à quoi je destine le petit château,—dis-je en +souriant,—je suis sûre que vous conviendrez comme moi que votre chenil, +votre sellerie et vos gens peuvent parfaitement s'établir aux Communs, +dont une partie est inoccupée.</p> + +<p>M. de Lancry me regarda avec étonnement et me dit:</p> + +<p>—Comment... vous pensez à déloger mes gens du petit château!... Ah çà! +c'est une plaisanterie.</p> + +<p>—Mais non, je vous assure...</p> + +<p>—Allons, allons, ne parlons plus de cela, ma chère amie; il est +impossible de mettre mon chenil ailleurs qu'au petit château, le jardin +qui en dépend est enclos et excellent pour l'ébat des jeunes chiens et +des lices pleines. L'ancien chenil est d'ailleurs très-humide, et n'a +qu'une petite cour obscure: vous voyez donc bien qu'il ne faut pas +songer à ce changement.</p> + +<p>—Savez-vous, mon ami, que je suis presque contente de ce que vous tenez +à ce petit château pour vos amusements? votre part sera encore plus +méritoire que la mienne dans la bonne œuvre que je médite; car vous +aurez fait un léger sacrifice, et moi je n'aurai eu que du plaisir.</p> + +<p>Mon mari me parut fort surpris.</p> + +<p>—Une bonne œuvre... un sacrifice... Ah çà! ma chère amie, ne me +parlez pas en énigmes; qu'est-ce que tout cela signifie?</p> + +<p>—Cela signifie que j'ai une excellente idée dont vous allez tout à +l'heure me remercier; je veux fonder, au petit château, une école pour +les jeunes filles; au rez-de-chaussée, au premier étage, je ferai +disposer quelques lits pour les pauvres femmes malades. Trois ou quatre +bonnes sœurs suffiront pour ce petit établissement, qui sera sous ma +haute surveillance et qui nous vaudra les bénédictions de tous les +malheureux du pays; je ferai moi-même la leçon aux enfants, ils auront +une moitié du jardin pour jouer, l'autre moitié sera consacrée aux +pauvres femmes convalescentes. Eh bien! maintenant, direz-vous encore +que vos chiens seront trop mal aux Communs?</p> + +<p>M. de Lancry partit d'un éclat de rire qui me déconcerta, et s'écria en +s'interrompant pour rire de nouveau:</p> + +<p>—Je trouve, en vérité, cette idée fort originale; il n'y a que vous, ma +chère amie, pour en avoir de pareilles...</p> + +<p>—Comment!...</p> + +<p>—Ah çà! sérieusement, vous vous imaginez que je vais m'empâter ici d'un +tas de mendiants et d'enfants? pour avoir la tête rompue des +criailleries des marmots et la vue choquée par un ramassis de vieilles +femmes infirmes!</p> + +<p>—Mais, mon ami, le petit château est éloigné d'ici, et l'on ne peut ni +voir ni entendre...</p> + +<p>—Allons, allons, vous êtes un enfant gâté... une petite folle,—me dit +mon mari avec un sang-froid moqueur qui me navra.—Ne parlons plus de +cet enfantillage. Comment! pour le plaisir de jouer à la maîtresse +d'école et à la dame de charité, pouvez-vous penser sérieusement à +déranger mes gens et mes chiens, qui sont là parfaitement établis?</p> + +<p>—Mais, mon ami...</p> + +<p>—Voyons, chère petite capricieuse, comment des projets si étranges +peuvent-ils vous venir dans la tête? Dites-moi cela bien franchement.</p> + +<p>—Comment, Gontran?—dis-je en sentant les larmes me venir aux yeux, car +j'étais loin de m'attendre à cet accueil et à ces sarcasmes;—je vais +vous dire comment cela m'est venu à l'esprit. J'ai reconnu que vous +aviez raison, que je devais faire autre chose que de vous parler sans +cesse de ma tendresse; j'ai senti qu'il était presque impie de ne +songer qu'à mon amour pour vous, et que, sans vous aimer moins, je +devais faire tout le bien que je pourrais faire. J'ai songé que ce +serait encore un moyen de vous témoigner mon affection, car c'est le +désir de vous paraître encore plus digne de vous qui m'a inspiré cette +résolution... Voilà comment cette idée m'est venue à l'esprit, Gontran.</p> + +<p>—Sans doute le but est fort louable, ma chère amie, et je comprends que +vous ayez ici besoin de distractions. Mais je vous avoue qu'il en est +que je préférerais à celle que vous méditez, quoique je doive retirer +une partie du profit des bonnes œuvres auxquelles vous m'associez si +généreusement. Entre nous, je suis fort le serviteur de vos intentions +philanthropiques, mais je choisirai plus tard une autre voie de faire +mon salut.</p> + +<p>—Mais, mon ami.</p> + +<p>—Voyons, je vous en prie, Mathilde, ne parlons plus de cela. Si vous +étiez d'un autre caractère, je croirais que vous plaisantez.</p> + +<p>—Je parle sérieusement, Gontran, et c'est sérieusement que je vous +supplie de m'accorder ce que je vous demande.</p> + +<p>—Ah çà! sérieusement, Mathilde, est-ce que vous prétendez vous moquer +de moi?</p> + +<p>—Gontran, quel langage, quel accueil, et pourquoi? Parce que je vous +prie de vous associer à une œuvre bonne et utile!</p> + +<p>M. de Lancry haussa les épaules avec impatience et me dit sèchement:</p> + +<p>—J'ai fait tout ce que j'ai pu pour ne voir qu'une plaisanterie dans +cette imagination; mais, puisque vous me forcez enfin de vous parler +nettement, je vous dirai une dernière fois que ce que vous me demandez +est impossible. Vous m'entendez, complétement et absolument impossible. +J'espère que c'est assez clair, et que vous m'éviterez de revenir sur un +pareil sujet.</p> + +<p>Pour la première fois de ma vie je me révoltai contre la volonté de M. +de Lancry, je lui dis très-fermement:—Je regrette beaucoup de n'être +pas d'accord avec vous à ce sujet, mon ami, mais ce projet est +praticable, je tiens beaucoup à ce qu'il soit exécuté, et il le sera.</p> + +<p>Mon mari me regarda d'un air peut-être encore plus surpris que +courroucé, et me dit en souriant avec ironie:</p> + +<p>—Ah çà! suis-je ici le maître, ou ne le suis-je pas?</p> + +<p>—Vous êtes le maître, mon ami: je ne contrarie pas vos goûts; de grâce, +laissez-moi la même liberté.</p> + +<p>—Peste! comme vous y allez! Comment, que je vous laisse la liberté de +gaspiller huit ou dix mille francs par an, et même davantage, pour une +fantaisie qui vous passe par la tête, car vous ne savez pas dans quelles +dépenses vous jetterait cette belle manie de charité qui vous prend si +subitement... Mais, tenez, je suis fou de vous répondre, seulement.</p> + +<p>—Si la question d'argent vous préoccupe, mon ami, ne vous en +embarrassez pas; j'économiserai sur ce que vous me donnez par mois, +et...</p> + +<p>—Mais je n'entends pas cela du tout, ma chère amie; je veux que vous +soyez mise avec l'élégance que comportent notre fortune et notre +position. Voyons franchement: croyez-vous que pour vous laisser +enseigner l'A, B, C, D, à des marmots, ou pour vous donner l'agrément de +fournir des drogues à des vieilles femmes, je souffrirai que vous soyez +mise avec une mesquinerie ridicule? Allons donc... ma chère Mathilde... +je veux qu'on dise que madame de Lancry est une des femmes les plus +élégantes de Paris; vous êtes un de mes luxes les plus charmants...</p> + +<p>Il y avait tant d'égoïsme, tant de sécheresse dans les objections que me +fit mon mari, il y avait si peu de pitié pour le pieux et noble +sentiment auquel j'obéissais, que j'en fus indignée.</p> + +<p>Pour la première fois aussi, je songeai qu'après tout j'étais chez moi, +dans la maison de mon père, et que sans injustice je pouvais vouloir +dépenser en bonnes œuvres une partie bien minime de cette fortune que +mon mari dissipait en prodigalités.</p> + +<p>Je répondis donc à M. de Lancry après un assez long silence:</p> + +<p>—Vous m'excuserez de ne pouvoir pas partager votre opinion au sujet de +cette école et de...</p> + +<p>Gontran frappa du pied avec colère, ne me laissa pas continuer et +s'écria:</p> + +<p>—Comment, encore! comment! après tout ce que je vous ai dit! Ah çà! +vous avez donc décidément juré de me mettre hors de moi? vous ne m'avez +donc pas entendu? je vous dis que je ne le veux pas, que je ne le veux +pas!... Combien de fois faudra-t-il vous le répéter?</p> + +<p>Je ne pus me contenir davantage, et je m'écriai:—Eh bien! moi... je le +veux.</p> + +<p>—Vous le voulez! voilà du nouveau. Dieu me pardonne, vous dites vous le +voulez, je crois.</p> + +<p>—Oui, car je me lasse à la fin de souffrir et de me résigner toujours. +Ce langage est nouveau. Il vous étonne, je le conçois, Gontran; mais +cette fois je ne céderai pas; ce que je demande est juste et +raisonnable, et je l'obtiendrai.</p> + +<p>—Ah! ah!... vous! vous l'obtiendrez? et comment cela, s'il vous plaît? +Voyons, par quel moyen? A qui vous adresserez-vous pour me forcer à +faire ce que je ne veux pas faire? Voyons, répondez... Avant d'en venir +à ces extrémités, à ces menaces, vous vous êtes sans doute assurée des +moyens d'arriver à vos fins; encore une fois, répondez donc!</p> + +<p>J'étais atterrée... je ne trouvais pas un mot à dire à mon mari... +Non-seulement une lutte contre lui m'épouvantait, mais elle me +paraissait impossible. Mon instinct me disait que la loi, que les usages +donnaient raison à M. de Lancry contre moi.</p> + +<p>Avant que de renoncer à cet espoir, je voulus tenter un dernier effort, +en m'adressant au cœur, à la générosité de Gontran.</p> + +<p>—Sans doute, je ne puis pas vous forcer à faire ce que je désire, mon +ami, mais je puis vous le demander comme une grâce... N'interprétez pas +mal les paroles que je vais vous dire, mais votre refus me force à vous +parler ainsi; et j'ajoutai, je l'avoue, en tremblant et rougissant de +honte:—Cette maison appartenait à mon père, et...</p> + +<p>—Si c'est une manière indirecte de me faire sentir que vous m'avez +apporté une grande partie de la fortune dont nous jouissons,—répondit +M. de Lancry avec le plus grand sang froid,—le reproche est délicat et +de bon goût assurément; mais il m'affecte peu. Depuis longtemps je +l'attendais, cela devait arriver un jour ou un autre, c'est le refrain +habituel des femmes, lorsqu'un mari prudent et ferme s'oppose à leurs +fantaisies. Eh bien! madame, que cette maison ait ou non appartenu à +votre père; que la fortune dont nous jouissons soit venue de votre côté +et non pas du mien, il n'importe; une fois pour toutes, rappelez-vous +bien que nous sommes mariés, de telle sorte que vous m'avez donné des +pouvoirs tels, qu'à moi seul, vous entendez, à moi seul, appartiennent +l'emploi et la gestion de ces biens; moi seul j'autorise ou non les +dépenses que vous voulez faire; je vous demande mille pardons d'entrer +dans ces détails de ménage, mais j'espère que ce sera bien entendu une +fois pour toutes; cela vous évitera à vous le désagrément de demander +désormais des choses impossibles, et à moi le désagrément de vous les +refuser. En vérité, si l'on n'y mettait pas ordre, vous feriez un joli +emploi de vos biens... Il y a six mois, c'était une maison que vous +vouliez acheter à Chantilly, sous le prétexte que nous y avions passé +quelques jours heureux.</p> + +<p>—Ah! Gontran, m'écriai-je, ne pouvant contenir plus longtemps mes +larmes, tenez, c'est affreux; vous êtes devenu impitoyable! Au moins +autrefois, à vos duretés succédaient parfois des retours de tendresse +et de bonté, au moins vous aviez pitié du mal que vous me faisiez... +Mais maintenant, rien, rien, pas un seul mot de consolation... Hélas! je +le comprends, autrefois vous étiez malheureux, l'avenir vous inquiétait; +vous aussi vous saviez alors ce que c'était que le chagrin, cela vous +rendait meilleur.</p> + +<p>—Des reproches, toujours des reproches!—dit Gontran en levant les yeux +au ciel.</p> + +<p>Sa voix me parut moins menaçante, j'espérais l'avoir touché.</p> + +<p>—Gontran,—m'écriai-je,—peut-être mes reproches sont amers... +Pourtant, soyez juste; à part ces jours de bonheur rapides, dites... +dites... n'ai-je pus été la plus malheureuse des femmes?... Songez à mon +enfance, à ma jeunesse si triste et si pénible. Tenez, je ne vous +demande qu'une chose: oubliez ce que je vous suis, considérez-moi +seulement comme une étrangère, et dites, là, dites... si je ne fais pas +pitié.</p> + +<p>Et je tombai assise dans un fauteuil, en cachant ma tête dans mes mains, +ne pouvant plus trouver une parole.</p> + +<p>—Allons, voyons, calmez-vous,—me dit M. de Lancry en s'approchant et +en s'asseyant à côté de moi.—Vous êtes une petite folle, vous avez un +caractère si exalté, que vous vous exagérez tout en noir... Parce que +par intérêt pour vous je refuse de sanctionner vos projets bizarres... +allons... généreux si vous voulez... mais inexécutables... vous vous +emportez... vous mettez les choses au pis.</p> + +<p>—Mon Dieu, si vous saviez par suite de quelles pensées j'en suis venue +à désirer fonder cette bonne œuvre,—dis-je à Gontran,—vous +comprendriez mon insistance à ce sujet.</p> + +<p>—Je comprends tout, ma chère amie. Mais voyons, parlons raison. Vous +allez dépenser beaucoup d'argent pour établir votre école et votre +hospice... C'est une noble et pieuse distraction que vous voulez vous +donner, rien de mieux; mais est-il sage, est-il même humain d'accoutumer +de pauvres gens à jouir de bienfaits qui peuvent être très-éphémères?</p> + +<p>—Je vous assure, mon ami, que je ne me lasserais jamais de faire le +bien.</p> + +<p>—Il y a mille circonstances pourtant où cela pourrait vous devenir +impossible. Ainsi, par exemple, pour ne vous en citer qu'une, il n'y +aurait rien d'étonnant à ce que je vendisse cette terre un jour ou un +autre.</p> + +<p>—Vendre cette terre... mon Dieu! Et pourquoi cela?</p> + +<p>—Elle vaut plus d'un million et ne me rapporte pas vingt mille livres +de rente net d'impôts et de réparations; l'habitation est incommode, les +terres sont divisées; somme toute, c'est un séjour très-maussade; eh +bien! en vendant Maran un million et en plaçant l'argent sur l'État ou +sur la banque de France, cela nous ferait cinquante mille livres de +rente, au lieu du vingt à peine que rapporte cette terre.</p> + +<p>—Vendre Maran! mais vous n'y pensez pas... ce domaine est dans notre +famille depuis si longtemps, ma mère l'a habité, je...</p> + +<p>—Tous ces avantages chimériques ne valent pas le sacrifice de trente +mille livres de rente, convenez-en.</p> + +<p>—Mais qu'avons-nous besoin de tant d'argent? ne pouvons-nous pas vivre +avec ce que nous possédons déjà?</p> + +<p>—Enfant... dit Gontran avec une compassion railleuse,—vous n'entendez +rien aux affaires; on n'a jamais trop de revenus; vous ne savez ce que +coûte une maison, et d'ailleurs je veux que cet hiver à Paris nous +recevions beaucoup et avec magnificence; je tiens à prouver que la +révolution de juillet ne nous a pas abattus comme on le croit.</p> + +<p>—Mais sérieusement, mon ami, vous ne songez pas à vendre Maran? Je vous +supplie en grâce, ne faites pas cela; je suis déjà attachée à cet +endroit...</p> + +<p>—C'est pour cela qu'il vaudra mieux nous en défaire avant que vous y +soyez attachée davantage.</p> + +<p>—Mais, mon ami, je ne voudrais pas...</p> + +<p>—Allons-nous encore recommencer nos querelles? écoutez donc la +raison... Combien de fois faut-il vous dire que la loi me donne +absolument, vous entendez, absolument, la gestion de vos biens; que je +puis vendre, acheter, placer comme bon me semble; si je crois utile à +nos intérêts de vendre cette terre, je la vendrai... et je suis +tellement près d'avoir cette conviction-là, que je ne puis consentir à +vous laisser fonder ici des établissements de bienfaisance qui +pourraient avoir à peine six mois d'avenir... Ceci est bien entendu. Je +vous quitte; je vais voir comment mes chiens d'arrêt ont mangé, car +j'ai fait une chasse rude aujourd'hui.</p> + +<p>Et M. de Lancry me laissa seule.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="E-CHAPITRE_XIV" id="E-CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h3> + +<h4>EMMA.</h4> + +<p>Ce que m'avait dit mon mari touchant son intention de vendre Maran et +d'augmenter ses dépenses m'effrayait, je sentais que je ne pouvais en +rien combattre sa volonté. Je me souvins des avertissements de madame de +Richeville et de M. de Mortagne à propos de la prodigalité de M. de +Lancry; je frémis en songeant que notre fortune était complétement à sa +merci. Son refus de m'accorder ce que je lui demandais pour fonder un +asile de charité me navra, mais je ne me décourageai pas; ne pouvant +faire le bien sur une aussi grande échelle, je résolus de secourir de +mon mieux les infortunés que je rencontrerais, de chercher dans +l'accomplissement de ces pieux devoirs une distraction à mes chagrins.</p> + +<p>Ma pauvre Blondeau me servit merveilleusement; grâce aux renseignements +qu'elle me donna, je pus soulager quelques souffrances. Dieu me +récompensa; au lieu d'être amère et poignante, ma tristesse devint +mélancolique et contemplative. Je goûtais une sorte de calme, de repos; +je me consolais des manières brusques ou de l'indifférence de mon mari +en songeant aux larmes que m'avaient méritées quelques bienfaits. Je me +plaisais à associer Gontran à ces charités. Je donnais toujours en son +nom, et j'éprouvais une touchante émotion à nous entendre confondre dans +une bénédiction commune.</p> + +<p>Plusieurs jours se passèrent ainsi; mon mari menait toujours la même vie +et ne semblait pas s'apercevoir du changement qui s'était opéré en moi; +il me dit seulement une fois:—Je vois avec plaisir que vous avez +renoncé à vos folies; vous avez eu raison: plus j'examine cette terre, +plus je suis convaincu de faire une excellente affaire en nous en +débarrassant.</p> + +<p>J'avais acquis assez d'expérience du caractère de Gontran pour ne plus +essayer de lutter contre sa volonté, lorsque je savais que je ne +possédais aucun moyen pour l'en faire changer. Je ne répondis rien autre +chose, sinon qu'il était le maître d'agir comme bon lui semblerait; mais +j'écrivis à M. de Mortagne pour le prévenir de cette résolution, et lui +demander si je pouvais m'y opposer. Depuis deux mois environ, nous +avions quitté Ursule. Un matin, après le départ de mon mari pour la +chasse, je reçus par la poste une lettre de Rouvray. M. Sécherin +m'annonçait que, fidèle à la promesse qu'elle m'avait faite, Ursule +arriverait très-prochainement avec lui à Maran, afin d'y passer quelque +temps auprès de nous. Sa fabrique allait à merveille, et son premier +commis le remplacerait parfaitement pendant son absence. M. Sécherin +n'avait pas voulu laisser à Ursule le plaisir de m'écrire et de me +causer cette surprise, me disait-il. Quelques mots de ma cousine, +ajoutés en post-scriptum au bas de la lettre, répétaient ce que disait +son mari à ce sujet.</p> + +<p>Par deux fois je relus cette lettre; je n'en pouvais croire mes yeux. +Rien pourtant n'était plus naturel en apparence; vingt fois nous étions +convenus avec Ursule qu'elle viendrait passer quelque temps avec moi; +mais alors je la croyais encore mon amie, ma sœur.</p> + +<p>Je me rappelai les quelques mots que j'avais surpris pendant la +conversation d'Ursule et de Gontran, et qui avaient si vivement excité +ma jalousie.</p> + +<p>Je frémis en songeant que ma cousine, habitant avec nous, verrait mon +mari chaque jour. Je me persuadai qu'elle était convenue de ce voyage à +Maran avec Gontran. Mon premier mouvement fut d'écrire à madame Sécherin +que nous allions quitter notre terre, et que nous ne pouvions la +recevoir. Mais je n'osai pas prendre cette détermination sans en +prévenir mon mari. Je me résignai à attendre son retour de la chasse.</p> + +<p>Hélas! à ces nouveaux ressentiments de jalousie je regrettai les deux +mois que je venais de passer. Les chagrins qui les avaient assombris +n'étaient rien auprès de ceux qui me seraient réservés, je n'en doutais +pas, si ma cousine venait à Maran.</p> + +<p>Au milieu de ces préoccupations, j'entendis tout à coup un bruit de +chevaux de poste; une voiture entra dans la cour du château. Pendant +qu'Ursule, pour m'ôter tome occasion de refus, avait peut-être voulu +arriver en même temps que sa lettre, je courus à ma croisée... Quel fut +mon étonnement! je vis madame de Richeville descendre de voiture avec +une jeune fille que je ne connaissais pas!</p> + +<p>Pour la première fois, l'aspect de la duchesse me fit du bien: il me +sembla que le ciel m'envoyait une amie au moment où elle m'était le plus +nécessaire. L'expérience m'avait prouvé qu'en venant autrefois m'avertir +des défauts de Gontran, elle avait voulu me rendre un immense service. +Je pensai que, dans la position difficile où me mettait la prochaine +arrivée d'Ursule, les conseils de l'amie de M. de Mortagne pouvaient +m'être d'un grand secours. J'allais sortir du salon pour descendre +au-devant de madame de Richeville, lorsque celle-ci entra.</p> + +<p>Je la trouvai si changée, depuis environ trois mois que je ne l'avais +vue, que je ne pus réprimer un mouvement d'étonnement. Elle s'en +aperçut, et me dit avec son charmant et doux sourire:</p> + +<p>—Vous me reconnaissez à peine, n'est-ce pas? Oh! c'est que j'ai bien +souffert. Mais parlons de vous, de vous,—me dit-elle en me prenant mes +deux mains dans les siennes;—Maran n'était pas très-éloigné de ma +route, j'ai fait un détour pour vous voir en passant... Et M. de Lancry, +où est-il?</p> + +<p>—A la chasse, madame, pour toute la journée, dis-je à madame de +Richeville.</p> + +<p>Sans doute à l'accent, au regard qui accompagnèrent ces paroles, la +duchesse devina que j'étais heureuse de cette occasion de m'entretenir +longtemps avec elle, et que j'avais quelque pénible confidence à lui +faire; elle secoua tristement la tête et me regarda avec une expression +de touchant intérêt. Mais, réfléchissant qu'elle n'était pas seule, elle +me dit en me montrant la jeune personne qui l'accompagnait:</p> + +<p>—Permettez-moi de vous présenter mademoiselle Emma du Lostanges... +ma... parente, ajouta madame de Richeville après un moment d'hésitation.</p> + +<p>Je n'avais pas encore attentivement examiné cette jeune fille. Je restai +frappée d'admiration. Quoiqu'elle eût quatorze ans à peine, elle +paraissait en avoir seize à cause de sa taille svelte, élégante et +élevée. L'azur de ses grands veux bleus était, pour ainsi dire, limpide +et transparent; son nez fin et droit, sa petite bouche vermeille, +étaient d'une perfection rare; son front d'ivoire et ses joues d'une +blancheur rosée étaient encadrés de bandeaux d'admirables cheveux blonds +cendrés, légèrement ondulés, et si épais, malgré leur finesse, qu'ils +formaient derrière la tête d'Emma une énorme tresse plusieurs fois +roulée sur elle-même.</p> + +<p>Cette ravissante figure, d'un ovale un peu allongé, réalisait l'idéal de +la beauté antique. Malgré l'extrême jeunesse de mademoiselle de +Lostanges, ses traits, son ensemble, son maintien, lui donnaient une +apparence de candeur sérieuse, de gravité douce, de sérénité noble, qui +imposait et charmait à la fois. Son regard, surtout, avait une +expression de mansuétude angélique qui, malgré moi, me fit venir les +larmes aux yeux...</p> + +<p>Hélas! hélas!... pauvre Emma! mes tristes pressentiments ne me +trompaient pas... Ces êtres si complétement doués qu'on les croirait +d'une essence supérieure à la nôtre, ont seuls de ces regards qui +reflètent, pour ainsi dire à l'avance, les joies célestes au sein +desquelles ils sont quelquefois trop tôt ravis. Dieu ne laisse pas +longtemps ses anges parmi les hommes.</p> + +<p>Emma... Emma, mon amie. O toi, ma véritable sœur, tu me vois, tu +m'entends. O toi qui as passé comme une apparition divine et sainte dans +la vie de ceux qui t'ont chérie................</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Je fus si frappée de la beauté de mademoiselle de Lostanges, qu'en me +retournant vers madame de Richeville, je ne pus m'empêcher de lui dire à +demi-voix:</p> + +<p>—Mon Dieu! qu'elle est belle! qu'elle est belle! Emma m'entendit, +baissa ses longs cils; son jeune et frais visage devint d'un rose vif.</p> + +<p>—N'est-ce pas?—me répondit involontairement madame de Richeville avec +une exclamation de fierté radieuse. Puis elle me regarda d'un air +inquiet, sa figure pâle et amaigrie se couvrit aussitôt de rougeur. +Après quelques moments de silence, elle me dit:</p> + +<p>—Votre excellente Blondeau est-elle ici?</p> + +<p>—Oui, sans doute.</p> + +<p>—Eh bien! voulez-vous être assez bonne pour la faire demander; je +désirerais causer avec vous; pendant ce temps-là je lui confierai Emma +pour qu'elle lui fasse voir votre parc, qu'on dit charmant.</p> + +<p>Je sonnai, j'envoyai chercher Blondeau; elle emmena bientôt mademoiselle +de Lostanges, que madame de Richeville ne put laisser partir sans la +baiser au front.</p> + +<p>—Ah! pauvre malheureuse enfant!—s'écria madame de Richeville lorsque +nous fûmes seules...—j'ai tout appris; votre mari devait de l'argent à +cet infâme Lugarto, celui-ci a abusé de la dépendance où se trouvait M. +de Lancry à son égard pour vous compromettre affreusement; il y a eu un +duel... où ce misérable a été blessé...</p> + +<p>Ces mots de madame de Richeville me prouvèrent qu'elle ne savait rien, +ni de la honteuse action de Gontran, ni des scènes de la maison isolée. +Je fus heureuse de la discrétion de M. de Mortagne. Il m'eût été pénible +d'avoir à rougir de mon mari.</p> + +<p>—En effet, madame, M. Lugarto nous a fait autant de mal qu'il a pu; +mais, Dieu merci, il est hors de France à cette heure... Mais, +vous-même, n'avez-vous pas à vous en plaindre aussi?</p> + +<p>—Il m'a fait connaître la plus grande douleur que j'aie ressentie de ma +vie.</p> + +<p>—Madame, pardon... pardon... L'intérêt que vous me portiez a peut-être +été la cause de sa haine contre vous?</p> + +<p>—Pourquoi vous le nier, pauvre enfant?... cela est vrai... il +connaissait la vive amitié qui m'attachait à M. de Mortagne et +nécessairement à vous. Il a voulu m'éloigner, et vous priver ainsi d'une +amie au moment ou vous aviez surtout besoin d'elle.</p> + +<p>—Et vous m'avez accusée peut-être... moi, la cause involontaire de vos +chagrins...</p> + +<p>—Non, non, Mathilde; hélas! j'étais si malheureuse, que je me suis au +contraire reproché depuis de n'avoir que bien rarement songé à vous au +milieu du malheur qui me frappait... Vous le voyez, Mathilde, je ne suis +plus que l'ombre de moi-même... J'ai tant souffert, tant pleuré!</p> + +<p>—Je n'ose vous demander... ce qui a causé ce chagrin affreux.</p> + +<p>—Écoutez, Mathilde... Puisse cette marque de confiance entière que je +vais vous donner... provoquer la vôtre... A votre pâleur... à votre +triste et douloureux sourire... je le vois, Mathilde... Mathilde... vous +n'êtes pas heureuse.</p> + +<p>Je me tus; une larme roula sur ma joue.</p> + +<p>Madame de Richeville joignit les mains avec force, leva les yeux au +ciel, et me regarda en secouant la tête, comme pour me dire: Hélas! ne +vous avais-je pas prévenue?</p> + +<p>Après quelques moments de silence, elle reprit:</p> + +<p>—Tenez, il y a en vous, pauvre enfant, je ne sais quel charme touchant +qui inspire une confiance extrême... Avant votre mariage, je vous ai +fait un bien pénible aveu... dans l'espoir que cette confession, si +humiliante qu'elle fût pour moi, servirait pour ainsi dire de garantie +aux conseils, aux avis que je venais vous donner... Il est arrivé ce qui +devait arriver, Mathilde... Votre cœur était passionnément épris... +vous ne m'avez pas crue... vous ne pouviez pas me croire. Ceci n'est pas +un reproche; au contraire, c'est une excuse que je donne à un +aveuglement que j'ai moi-même partagé. En vous confiant ce que je vais +vous confier, Mathilde... j'espère cette fois être plus heureuse... Vous +ne me cacherez pas vos chagrins... je pourrai vous être utile.</p> + +<p>—Ah! madame... combien autrefois j'ai été coupable, cruelle envers +vous,—m'écriai-je, émue des paroles de madame de Richeville.</p> + +<p>Elle me dit:</p> + +<p>—Cruelle pour moi... non... mais pour vous-même, malheureuse enfant... +Allons, courage, ne désespérez pas. Vous le voyez... maintenant c'est +moi qui vous console, qui vous fais espérer...</p> + +<p>—Espérer!—dis-je en soupirant.</p> + +<p>La duchesse prit tendrement mes mains dans les siennes.</p> + +<p>—Oui, espérer... mes conseils vous en donneront le droit; mais, pour +que ces conseils soient efficaces, il faut que je sache tout.. Je +commence... mon exemple vous décidera.</p> + +<p>—N'en doutez pas, madame. Tout à l'heure, en vous voyant arriver, je +remerciai Dieu de m'envoyer... une amie... Puis-je le dire?</p> + +<p>—Oui, oh! oui, dites-le, dites une mère... car le chagrin m'a bien +vieillie, et mon cœur vous est plus tendrement dévoué que jamais... +Écoutez-moi donc... A cette matinée dansante de l'ambassadeur +d'Angleterre, M. Lugarto me dit ces mots: <i>Y a-t-il longtemps que +mademoiselle Albin est allée au village de Bory, chez le fermier Anselme +en Anjou?</i> Vous expliquer comment cet homme avait découvert un secret de +la dernière importance pour moi..., cela m'est impossible; à cette +révélation imprévue je restai stupéfaite. M. Lugarto me demanda une +entrevue pour le lendemain. Je la lui accordai; j'avais hâte de savoir +jusqu'à quel point cet homme était instruit d'un secret que je croyais +bien gardé. M. Lugarto vint. <i>Vous faites élever une jeune fille sous le +nom d'Emma de Lostanges</i>,—me dit-il.—Cela était vrai... Je pâlis... +<i>Mademoiselle Albin est chargée de son éducation</i>. Cela était encore +vrai... <i>Cette jeune fille est depuis un mois à la campagne, en Anjou, +chez le fermier Anselme</i>. Cela était encore vrai... <i>Je sais quelle est +la mère... quel est le père de cette jeune fille</i>,—ajouta-t-il;—puis, +après avoir un instant joui de mon effroi, il ajouta lentement ces +dernières paroles avec une expression de triomphe infernal:—«<i>Cette +jeune fille est à la mort depuis trois jours... à cette heure elle +n'existe peut-être plus</i>.» Puis il sortit en disant:—«<i>Je traiterai +toujours comme mes ennemis acharnes ceux qui sont les amis de Mortagne, +de Rochegune ou de Mathilde. Maintenant que je sais le mystère de la +naissance d'Emma, vous savez comment je me vengerai, qu'elle meure ou +qu'elle vive, ce qui n'est guère probable</i>...» Mon premier cri, en +sortant de l'espèce d'anéantissement où m'avait jetée cette révélation, +fut pour demander des chevaux... Je partis pour l'Anjou le soir même. Ce +démon ne m'avait pas trompée, Emma était mourante.</p> + +<p>—Grand Dieu! madame!</p> + +<p>—M. Lugarto avait su par mademoiselle Albin, misérable créature qu'il +avait gagnée à prix d'or; il avait su, dis-je, l'état désespéré de +cette malheureuse Emma, et s'était servi de cette affreuse nouvelle pour +m'éloigner de Paris; je pouvais nuire à ses perfides projets sur vous, +et ma présence auprès d'Emma devait servir de preuve à ses +dénonciations. Ses perfidies avaient été bien calculées; je pleurais au +chevet d'Emma presqu'à l'agonie; mon mari arriva. Nous étions tacitement +séparés depuis plusieurs années; la conduite de M. de Richeville, dans +cette occasion, le fera connaître.—Cette fille est à vous? me dit-il. +Hélas! au moment de voir descendre cet ange au tombeau, moi... brisée +par le désespoir, par le remords d'une faute que le ciel punissait d'un +si terrible châtiment, je n'osais pas, je ne voulais pas mentir.</p> + +<p>—Comment,—m'écriai-je en interrompant madame de Richeville,—Emma!...</p> + +<p>—Emma est ma fille,—répondit la duchesse, en baissant les yeux avec +confusion.</p> + +<p>Je ne pus retenir un mouvement que madame de Richeville prit pour un +reproche; elle se hâta d'ajouter:</p> + +<p>—Oh! ne me condamnez pas avant de m'avoir entendue... Sans doute je fus +coupable, bien coupable... mais si vous saviez... je vous dirai tout, et +vous me plaindrez, j'en suis sûre. Après cet aveu, M. de Richeville me +dit, au chevet de cette enfant expirante: «J'ai dissipé toute ma +fortune, il vous reste cent mille livres de rente, donnez-moi un +million, ou sinon je vous intente un procès en séparation, je fais un +scandale horrible; j'ai toutes les lettres qui prouvent que mademoiselle +de Lostanges est votre fille, qu'elle est née pendant mon voyage +d'Italie... Ce n'est pas tout, j'ai aussi toutes les lettres que vous +avez écrites à M. de Lancry...»</p> + +<p>—Ah! madame,—m'écriai-je en rougissant,—c'est M. Lugarto seul qui, +abusant de son influence sur mon mari, l'aura forcé de lui remettre ces +lettres.</p> + +<p>—Je n'en doute pas; je crois M. de Lancry incapable d'avoir commis +volontairement une telle infamie... Que vous dirai-je, Mathilde? +éperdue, à moitié folle de douleur, épouvantée de l'éclat d'un procès +qui me déshonorait, d'un procès qui allait livrer aux sarcasmes du monde +une mémoire sacrée pour moi... celle du père d'Emma...</p> + +<p>—Il n'existe plus, madame?</p> + +<p>—Non, depuis six ans... Il est mort,—dit madame de Richeville en +portant ses mains à son front avec une douloureuse émotion. Elle reprit:</p> + +<p>—En présence de tant de raisons qui me faisaient redouter le scandale +dont me menaçait M. de Richeville si je n'exécutais pas ses volontés, je +consentis à tout.. En homme de prévoyance,—ajouta la duchesse avec un +sourire amer,—mon mari avait amené un de ses gens d'affaires; les actes +étaient préparés. Là, près du lit de ma fille, je signai l'abandon de la +moitié de ma fortune. En échange de cette donation, les lettres de M. de +Lancry, celles qui se rattachaient à la naissance d'Emma, me furent +rendues; grâce au ciel, maintenant mon mari se trouve désarmé contre +moi.</p> + +<p>—Oh! cela est bien misérable!—m'écriai-je;—près d'un lit de mort... +venir imposer de telles conditions!</p> + +<p>—A cette heure, Mathilde,—me dit la duchesse de Richeville,—je vous +ai fait l'aveu des deux seules fautes que j'aie jamais commises... on +m'a prêté bien des aventures, et pourtant, devant ce Dieu souverainement +bon qui m'a rendu ma fille... je vous le jure, Mathilde... jamais je +n'ai justifié les calomnies dont on m'a accablée. Je ne prétends pas +nier mes torts, ils sont immenses... Mais si vous saviez que, mariée à +seize ans à peine... à M. de Richeville, je fus, après quelques mois +d'union, dédaigneusement, brutalement sacrifiée, et à quelles créatures, +mon Dieu! Pendant quatre ans, les succès que j'avais dans le monde +suffirent pour me consoler du délaissement de mon mari; pendant ces +quatre ans d'ivresse, ou plutôt d'étourdissement, mon cœur sommeilla; +je n'aimai personne, mais je ne connus pas un moment d'ennui; peu à peu +je me lassai de ces fêtes, de cette existence vide et bruyante. Mon mari +était parti pour l'Italie, où il resta deux ans; j'étais seule, libre; +une mélancolie profonde s'empara de moi. Pour la première fois, les +joies du monde ne me suffisaient plus. Que vous dirai-je, Mathilde... à +cette époque, je rencontrai dans le monde le père d'Emma. Longtemps +combattu, un amour violent me fit oublier mes devoirs. Si une faute +pouvait être excusée, ennoblie par la valeur de celui qui vous la fait +commettre, mon amour était excusable; celui que j'aimais réunissait les +qualités, les charmes les plus rares. Cette passion profonde et partagée +dura six ans, presque inconnue au monde, car je passai la plus grande +partie de ce temps dans une de mes terres. La mort frappa celui que +j'avais tant aimé. Après ce coup affreux, je passai plusieurs années +dans des alternatives étranges, tantôt restant des mois entiers accablée +par le désespoir, tantôt, voulant lutter contre le chagrin qui me +dévorait, je me livrais avec ardeur à tous les plaisirs; j'accueillais +avec une sorte de coquetterie distraite, innocente, je vous le jure, +mais mille fois plus compromettante que bien des fautes, +j'accueillais,—dis-je,—tous les hommages, tous les vœux... car mon +cœur restait toujours froid et mort aux émotions de l'amour, et puis, +lorsque ces hommes dont j'avais agréé si indifféremment les soins se +croyaient aimés, me demandaient quelque preuve d'affection sérieuse, je +les comprenais à peine, je croyais sortir d'un songe, leurs prétentions +m'indignaient. Leur dépit, leur haine de se voir trompés dans des +espérances que j'avais malheureusement encouragées, fomentaient +d'abominables calomnies dont j'étais victime, et auxquelles vous avez +entendu mademoiselle de Maran faire de si cruelles allusions... Alors, +me voyant injustement attaquée, indignée de la méchanceté du monde, je +cherchais un refuge dans la prière; ne pouvant rien éprouver sans +exagération, je me vouais aux austérités les plus rigoureuses, je me +couvrais d'un cilice, je vivais des mois entiers dans la plus profonde +solitude; mais en vain je demandais à Dieu le repos, Dieu ne m'entendait +pas, il voyait de l'impiété dans ces prières désespérées, violentes, +dans ces velléités de religion auxquelles je ne me livrais que par +accès et comme pour me venger des médisances que ma légèreté avait +provoquées. Après tant de luttes, après tant d'amères déceptions, je +voulus chercher une dernière consolation dans l'amour, ou plutôt +j'espérai de faire revivre le passé, ce passé qui m'avait été si cher. +Hélas! ce fut là ma plus grande faute, j'ai follement cru qu'on pouvait +aimer deux fois. Au lieu de conserver dans mon cœur un souvenir +précieux et sacré, j'ai blasphémé ce premier et unique amour!... +Parodiant ses élans, ses dévouements, ses enthousiasmes, j'aimai ou +plutôt je crus aimer M. de Lancry; je m'aperçus bientôt de mon erreur, +je versai des larmes amères sur cette nouvelle faute, si vaine pour mon +bonheur. Je ne veux pas justifier l'odieuse conduite de M. de Lancry à +mon égard, Mathilde, mais peut-être s'aperçut-il de la tiédeur de mon +affection, quoique je fusse pour lui d'un dévouement sans bornes; chaque +jour je reconnaissais avec une tristesse navrante que l'on n'aime qu'une +fois; lors même qu'un second amour aurait la vivacité du premier, il ne +serait toujours qu'une redite, qu'un reflet, qu'un écho. Après ma +rupture avec M. de Lancry, dernière et fatale épreuve, je revins dans le +monde sans intérêt, pensant continuellement à ma fille, que les +convenances ne me permettaient pas d'avoir près de moi; alors j'appris +la maladie d'Emma; une femme dans laquelle j'avais toute créance, +mademoiselle Albin, que j'avais donnée pour gouvernante à ma fille, fut +corrompue par les offres de M. Lugarto.</p> + +<p>—Quelles infamies!</p> + +<p>—Elle lui vendit la correspondance que j'avais toujours entretenue +avec elle, ainsi que toute les pièces qui se rattachaient à la naissance +d'Emma, et que je lui avais confiées, les fréquents voyages de M. de +Mortagne n'ayant pas permis à cet excellent ami de se charger de ce +dépôt. Lorsque mon mari m'eut arraché une dernière concession, au chevet +de ma fille mourante, je fis vœu, si Dieu daignait la rendre à la +vie, d'abandonner à jamais le monde et de passer la fin de mes jours +dans une retraite qui aurait tous les caractères de la vie religieuse. +Dieu eut pitié de moi, il a sauvé Emma: depuis ce vœu, je ne puis +vous dire le calme dont je jouis... Mon existence va désormais se passer +entre ma fille et l'exercice de cette religion dont je commence à +comprendre la douceur infinie... Je suis si heureuse de cet avenir, +Mathilde, si heureuse, que je tremble que quelque nouveau malheur ne +vienne le briser... Voyez-vous, j'ai été trop coupable pour avoir droit +à une pareille félicité,—ajouta madame de Richeville avec un profond +soupir.</p> + +<p>—Ah! ne croyez pas cela, madame, Dieu pardonne tant au repentir!</p> + +<p>—Qu'il vous entende, Mathilde!</p> + +<p>—Eh! où allez-vous à cette heure, madame?</p> + +<p>—A Paris; je me retirerai au couvent du Sacré-Cœur, où je vais mener +Emma. Elle passera pour une orpheline de mes parentes. La supérieure du +couvent m'abandonne un petit appartement dans cette sainte maison; c'est +là où je vivrai désormais. Lorsque Emma sera en âge d'être mariée, je +prierai M. de Mortagne, vous, Mathilde, vous qui connaîtrez le triste +secret de sa naissance, de chercher un homme assez généreux pour ne pas +rendre cette pauvre enfant responsable de la faute de sa mère. Je lui +abandonnerai le reste de ma fortune, à la réserve d'une modique pension; +je consacrerai ma vie désormais à l'expiation de mes erreurs, et Dieu +exaucera peut-être... les vœux que je ferai pour le bonheur de ma +fille.</p> + +<p>Il y avait dans les paroles, dans l'aveu de madame de Richeville, tant +de simplicité, elle annonçait une résolution si ferme et si sincère, que +j'en fus profondément émue.</p> + +<p>J'étais aussi touchée de la voir, elle si belle, si jeune encore, car +elle avait au plus trente-quatre ou trente-cinq ans, se dévouer à une +retraite profonde et renoncer au monde, où elle pouvait encore briller +de tant d'avantages.</p> + +<p>—Ah! madame,—lui dis-je,—comment Dieu ne vous prendrait-il pas en +pitié et en grâce?</p> + +<p>—Il a déjà été si miséricordieux en me rendant ma fille, en la douant +si bien, car vous n'avez pas d'idée des qualités adorables de cette +enfant; si vous saviez quel cœur, quelle âme, quel esprit enchanteur! +Non, l'amour maternel ne m'aveugle pas...—dit la duchesse, sans pouvoir +retenir ses larmes,—il est impossible de rencontrer plus de bonté, +jointe à plus de noblesse, à plus de droiture; et puis une sensibilité +si expansive, si vraie... Tenez, son âme se lit dans son regard +angélique, et puis... mais, pardon... pardon, Mathilde, excusez une +pauvre mère; mais je trouve si rarement l'occasion de dire <i>ma fille</i>, +que j'abuse...</p> + +<p>—Ah! pouvez-vous le croire, madame? pensez-vous que je ne sente pas +combien la contrainte que vous vous imposez doit vous être pénible?</p> + +<p>—Oui... oh! oui... bien pénible, Mathilde, surtout lorsque je suis +seule avec Emma; quoique je l'accable de tendresse, quoiqu'elle m'aime +tendrement, hélas! elle ne sait pas... elle ne saura jamais que je suis +sa mère... Il me semble que si elle le savait elle m'aimerait autrement; +il me semble que sa voix aurait un autre accent, ses yeux un autre +regard; je ne suis pour elle qu'une parente étrangère qu'elle a vue bien +rarement. Que serait-ce donc si elle savait que je suis sa mère... +Quelquefois je suis sur le point de lui tout avouer, mais la honte me +retient... Jamais je ne m'exposerai à rougir devant cet ange. Mais +encore pardon, Mathilde, de tant vous parler de moi... Maintenant vous +savez ma vie, vous imiterez ma confiance... Maintenant, Mathilde, +parlons de vous... je vous en supplie... ne me cachez rien... +Croyez-moi, l'expérience du malheur mûrit la raison, mes conseils +pourront vous être utiles.</p> + +<p>Après un moment d'hésitation, je racontai à madame de Richeville tous +les motifs que j'avais d'être jalouse d'Ursule, mes soupçons sur sa +liaison avec M. Chopinelle, ce que j'avais surpris de son entretien avec +mon mari, et enfin mon appréhension de l'arrivée prochaine de ma +cousine.</p> + +<p>Madame de Richeville me dit:</p> + +<p>—Mathilde, vous aimez toujours passionnément votre mari... tant mieux, +c'est une sainte et noble chose qu'un amour comme le vôtre; sans doute +on souffre, mais le cœur est plein, et cette ardeur fiévreuse et +inquiète vaut mieux que le vide et le néant. Votre cousine me paraît +très-dangereuse. Autrefois mademoiselle de Maran vous exaltait toujours +aux dépens d'Ursule avec une méchanceté profondément calculée. Elle +savait que les femmes de ce caractère n'oublient rien, que chez elles +les blessures de l'orgueil sont incurables. Ursule voudra se venger sur +vous des humiliations de son enfance, des ridicules de son mari, des +ridicules de son premier amant... La fatalité a voulu que vous fussiez +témoin de bien des scènes dont elle rougit; elle ne l'oubliera jamais... +Regardez-la donc comme votre plus mortelle ennemie. Vous avez été +parfaite pour elle: les méchants ne pardonnent pas le bien qu'on leur a +fait.</p> + +<p>—Elle va pourtant venir encore me protester de son hypocrite amitié! +Jamais! oh! jamais je ne le souffrirai.</p> + +<p>—Mathilde, vous connaissez le caractère intraitable de votre mari; s'il +veut que vous receviez votre cousine, vous serez obligée de lui obéir.</p> + +<p>—Oh! jamais, jamais.</p> + +<p>—Pauvre enfant, que ferez-vous?</p> + +<p>—Je supplierai Gontran, il verra mes larmes, il aura pitié de moi, car, +j'en suis sûre, si elle vient ici, je tomberai malade.</p> + +<p>—M. de Lancry n'aura pas de pitié, Mathilde, car je crois comme vous +que peut-être ce voyage a été convenu entre lui et Ursule.</p> + +<p>—Vous croyez donc qu'il l'aime?</p> + +<p>—Comme il peut aimer... D'après ce que vous m'avez dit, je ne doute pas +que votre cousine n'ait été pour lui d'une coquetterie brusque et +provoquante... Leur intelligence se sera établie sur-le-champ; sans le +hasard qui vous a permis de surprendre quelques mots de leur entretien, +vos soupçons n'eussent pas été éveillés.</p> + +<p>—Mais que faire, mon Dieu! que faire? Une fois ma cousine ici, madame, +mon malheur sera certain; Gontran n'aura de soins que pour elle, ma vie +sera un supplice de tous les instants.</p> + +<p>—Ne croyez pas cela, au contraire. Si vous suivez mes avis, Ursule ne +restera que quelques jours chez vous; pendant ce temps, elle repoussera +jusqu'aux moindres prévenances de votre mari.</p> + +<p>—Que dites-vous, madame?</p> + +<p>—Écoutez-moi, Mathilde. Votre cousine, cette femme si mélancolique, si +romanesque, tient, avant tout, à l'influence qu'elle exerce sur son +mari. Pour assurer cette influence, rien ne lui coûte, elle flatte sa +vulgarité, elle la partage, elle l'exagère, c'est tout simple. Ursule +est orgueilleuse, cupide et pauvre; elle écrase son mari de travail, +afin d'être bientôt en état de mener à Paris une vie opulente. Que +demain M. Sécherin sache qu'Ursule le trompe, demain il l'abandonne, et +Ursule redevient pauvre, sans autre ressource que sa dot. Elle s'est +mariée pour être riche, et elle sacrifiera beaucoup, si ce n'est tout, à +la conservation de cette fortune.</p> + +<p>—Ah! madame, son mari l'aime tant, il est si bon, si faible!</p> + +<p>—D'après ce que vous m'avez dit de lui, il est aussi courageux +qu'honnête et dévoué; jamais de tels caractères ne transigent avec +l'honneur et ne descendent à des lâchetés. Il adore sa femme; du moment +où il sera certain qu'elle le déshonore, il l'abandonnera; il sera +atrocement malheureux peut-être, mais il ne la reverra jamais.</p> + +<p>—Me conseillez-vous donc de dénoncer Ursule?—m'écriai-je.</p> + +<p>—Je vous conseille, mon enfant, d'attendre ici votre cousine, et, le +jour même de son arrivée, de lui dire avec calme et fermeté: «Votre +voyage à Maran était concerté avec mon mari, je ne suis pas votre dupe; +je vous déclare que je suis déterminée à tout pour vous éloigner de chez +moi. Je ne puis empêcher M. de Lancry de se laisser séduire par vos +coquetteries, mais je ne souffrirai pas que vous veniez me braver ici; +vous dominez complétement M. Sécherin, il vous sera donc très-facile, +dans cinq ou six jours, de le décider à partir sous prétexte d'un +refroidissement dans notre amitié, dont je vous fournirai +très-naturellement l'occasion. Si vous me refusez, demain je m'adresse à +votre mari, et je lui avoue franchement qu'à tort ou à raison je suis +jalouse de vous, et que je le supplie de vous emmener. Voyez donc si +vous voulez m'accorder de bonne grâce ce que je puis obtenir par un +autre moyen.» Parlez-lui ainsi, Mathilde,—ajouta madame de +Richeville,—et je vous jure qu'elle n'hésitera pas à partir... elle +craindra avec raison qu'une fois les soupçons de son mari éveillés, il +ne perde cette confiance aveugle qui fait toute la force, toute l'audace +et tout l'avenir de votre cousine.</p> + +<p>J'avais attentivement écouté madame de Richeville; ce qu'elle me disait +me semblait juste et vrai. Mille circonstances oubliées, me revenant à +l'esprit, me prouvèrent que la duchesse devinait à merveille le +caractère d'Ursule. Seulement je lui avouai que je redoutais l'assurance +effrontée dont ma cousine m'avait donné tant de preuves.</p> + +<p>—Aussi, Mathilde, je vous engage surtout à ne jamais discuter avec +elle; ne sortez pas de ceci: «Allez-vous-en de chez moi ou je vous +démasque à votre mari,» rien de plus, rien de moins.</p> + +<p>—Ah! madame, c'est bien cruel!</p> + +<p>—Mathilde, pas de faiblesse! tout serait perdu.</p> + +<p>—Hélas! madame, si Gontran ne m'aime plus... il me sacrifiera à toute +autre aussi bien qu'à Ursule,—dis-je avec accablement.</p> + +<p>—Ma pauvre enfant, il faut toujours, dans la vie, commencer par +s'assurer tout le repos et tout le bonheur qu'on peut prétendre; Ursule +éloignée, vous serez tranquille ici jusqu'à l'hiver; ce sera toujours +autant de gagné; une fois de retour à Paris, si vous redoutez encore ses +coquetteries, vous aurez recours aux mêmes menaces.. Je conçois que +votre générosité s'en effraye... mais vous n'en viendrez pas à cette +extrémité... Croyez-moi, la menace que vous ferez à votre cousine +suffira pour la faire renoncer à ses projets d'ambition, et elle +redoutera trop de redevenir pauvre par l'abandon de son mari pour vous +mettre dans la nécessité de la perdre.. Les femmes comme elle sont +incapables d'un sacrifice, même lorsqu'il s'agit de leurs mauvaises +passions.</p> + +<p>Madame Blondeau, rentrant avec Emma, mit fin à notre conversation.</p> + +<p>Emma courut à sa mère et lui donna, en l'embrassant, un gros bouquet de +roses. La promenade avait avivé son teint des plus vives et des plus +charmantes couleurs. Elle vint s'asseoir un moment entre la duchesse et +moi sur un canapé du salon. Madame de Richeville posa le bouquet sur ses +genoux, prit une des mains d'Emma dans les siennes, de l'autre elle +lissa les bandeaux de cheveux blonds de sa fille que la promenade avait +un peu dérangés.</p> + +<p>En nous voyant toutes trois, cette enfant, sa mère et moi, en comparant +nos trois âges et nos trois exigences, je réfléchis, hélas! avec +amertume que je n'avais plus la sécurité confiante de la jeune fille, et +que je ne possédais pas encore la résignation morne que les chagrins ont +laissée à sa mère.</p> + +<p>Je réfléchissais encore aux douleurs que j'aurais encore à subir avant +que d'arriver, comme madame de Richeville, au renoncement de toutes les +espérances humaines. L'âge d'<i>action</i> de la femme, si cela se peut dire, +s'étend surtout de quinze à trente ans. Emma, moi, et madame de +Richeville, nous réunissions ces trois périodes de la vie, le calme +innocent et pur, la tourmente orageuse des passions, et l'accablement +qui leur succède, alors que meurtri dans la lutte, le cœur cherche le +repos dans l'oubli.</p> + +<p>Madame de Richeville répugnait à voir Gontran. A la fin de la journée +elle me quitta. Elle n'avait pas reçu de nouvelles de M. de Mortagne; il +n'avait pas répondu à la lettre que je lui avais écrite pour le prévenir +de l'intention où était mon mari de vendre Maran.</p> + +<p>Je ressentis quelques inquiétudes. Madame de Richeville me promit de +m'écrire aussitôt son arrivée à Paris, pour me rassurer à ce sujet. Elle +me recommanda aussi de la tenir très au courant de ce qui se passerait à +Maran lors de l'arrivée d'Ursule, et de me bien souvenir de ses +conseils.</p> + +<p>Je quittai cette excellente amie avec un cruel serrement de cœur.</p> + +<p>Le soir, lorsque Gontran revint de la chasse, je lui appris la visite de +madame de Richeville.</p> + +<p>Il y parut assez indifférent. Je lui donnai ensuite la lettre de M. +Sécherin, qui annonçait la prochaine arrivée de ma cousine. M. de Lancry +me répondit froidement qu'il en était très-satisfait, parce qu'Ursule me +tiendrait compagnie.</p> + +<p>Quatre ou cinq jours après mon entrevue avec madame de Richeville, +monsieur et madame Sécherin arrivèrent à Maran.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="E-CHAPITRE_XV" id="E-CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h3> + +<h4>LES DEUX AMIES.</h4> + +<p>Ursule me sauta au cou et m'embrassa avec effusion. Je répondis +froidement à ces témoignages d'amitié. Ma cousine ne s'aperçut pas ou +feignit de ne pas s'apercevoir de la tiédeur de mon accueil.</p> + +<p>Après les premiers compliments, M. Sécherin me dit avec un soupir, en +regardant sa femme:</p> + +<p>—Eh bien! cousine, le lendemain de votre départ nous nous sommes +séparés d'avec maman, nous avons quitté Rouvray. Hélas! oui, vous n'avez +pas d'idée, ma cousine, combien cela a coûté à ma femme. Elle en avait +l'âme navrée, ce qui prouve son bon cœur, car, sans reproche, maman +avait été bien dure et bien injuste pour elle. Mais que voulez-vous? une +fois que les vieilles gens ont mis quelque chose dans leur tête, on ne +peut pas le leur ôter.</p> + +<p>—Vous habitez toujours à quelque distance de Rouvray,—lui +dis-je,—afin de voir votre mère et de surveiller votre fabrique?</p> + +<p>—Oui, sans doute, cousine, j'ai très-souvent vu ma mère, elle va +très-bien, et, comme dit ma femme, je suis sûr que maman aime mieux cet +arrangement-là, maintenant qu'il est fait; elle est bien plus libre, et +nous aussi. Mais elle n'a jamais voulu recevoir Ursule; que voulez-vous, +c'était son idée. Ma femme en a bien pleuré, allez. Enfin il n'importe; +il ne s'agit pas de cela. Maintenant ma fabrique va toute seule; tout +compte fait, j'ai soixante-huit mille livres de rentes, et, ma foi, +Ursule et moi nous voulons jouir un peu de la vie... Vous ne savez pas +notre projet?</p> + +<p>—Non, vraiment, mon cher cousin.</p> + +<p>—Mon ami,—dit Ursule,—vous allez être indiscret; je vous supplie +de...</p> + +<p>—Indiscret avec notre bonne cousine,—s'écria M. Sécherin en +interrompant sa femme,—est-ce que cela est possible? est-ce qu'elle +n'est pas votre sœur, votre meilleure amie d'enfance?—et se penchant +à mon oreille, M. Sécherin me dit tout bas: Vous voyez, cousine, je dis +<i>vous</i>; je ne tutoie plus ma femme;—il reprit tout haut: Et d'ailleurs +je suis sûr que ce que je vais proposer à notre cousine lui causera un +véritable plaisir, puisque ça nous en cause. En un mot, madame la +vicomtesse, lors de votre mariage vous nous avez proposé de nous céder à +Paris un appartement dans votre hôtel, que vous n'habiterez pas tout +entier... eh bien! nous acceptons...</p> + +<p>Je regardai Ursule avec autant de surprise que d'indignation; elle ne +parut pas me comprendre, et me sourit tendrement pendant que M. Sécherin +continuait.</p> + +<p>—Vous souvenez-vous de ce que vous nous disiez, cousine? venez à Paris, +nous ne ferons qu'une famille... l'hiver à Paris, l'été à Maran ou à +Rouvray; eh bien! ces beaux projets qui vous plaisaient tant et à nous +aussi..., ils vont être réalisés, nous ne nous quitterons plus... Tous +les ans j'irai voir maman, je vous laisserai Ursule; je me suis fait +arranger un pied-à-terre à ma fabrique. Maintenant nous venons vous +demander ici l'hospitalité jusqu'à ce que nous partions ensemble pour +Paris. Afin de ne pas laisser mon temps et mon argent sans emploi, je +prendrai un intérêt dans la maison de banque d'un de mes amis, maison +bien sûre, puisqu'elle a résisté à l'épreuve de la révolution de +juillet. Ça m'occupera pendant mon séjour à Paris. Seulement, dans +quelque temps, je vous quitterai pour un petit voyage. Il s'agit d'une +ferme que l'on me propose d'acheter et que je veux visiter. Pendant ce +temps-là, vous et Ursule vous conviendrez de tout pour notre +établissement à Paris; autant nous avoir pour locataires que des +étrangers, n'est-ce pas, cousine? Mais au fait, non, les femmes +n'entendent rien aux affaires, j'arrangerai tout avec M. de Lancry. Eh +bien? cousine, avouez que vous ne vous attendiez pas à cela... et que +nous vous ménagions une fière surprise...</p> + +<p>M. Sécherin était peu clairvoyant; il ne s'aperçut pas de ma stupeur.</p> + +<p>Ma position devenait d'autant plus pénible, qu'en effet, alors que +j'avais une foi aveugle dans l'amitié d'Ursule, je lui avais fait cette +proposition, en la suppliant de l'accepter.</p> + +<p>Interprétant mon silence à sa manière, M. Sécherin s'écria:</p> + +<p>—Eh bien! vous n'en revenez pas! J'en étais sûr, vous ne nous croyez +pas capables de cela.</p> + +<p>—En effet, mon cousin, j'étais loin d'espérer...</p> + +<p>—Que nous nous ressouviendrions de tes offres, ma bonne Mathilde?... +Ah! c'était faire injure à moi d'abord et à mon mari ensuite, dit Ursule +d'un ton de gracieux reproche.</p> + +<p>Ne voulant pas éclater avant d'avoir eu avec elle la conversation que je +désirais avoir, d'après les conseils de madame de Richeville, je +répondis assez embarrassée:</p> + +<p>—Sans doute j'espérais cette bonne fortune, mon cher cousin; mais je ne +comptais pas qu'elle fût si prochaine, et je suis ravie de cet +empressement de votre part.</p> + +<p>—Et je vous crois, cousine, parce que vous le dites... Oh! je vous +connais; vous n'êtes pas de ces femmes qui disent oui quand elles +pensent non. Maman me le répétait toujours: «Madame de Lancry, c'est la +vérité, c'est l'honneur en personne; ce qu'elle dit, c'est parole +d'Évangile.» N'est-ce pas, Ursule?</p> + +<p>—Sans doute, mon ami; mais votre mère en disant cela pensait comme moi.</p> + +<p>—Ça, c'est vrai... Oh! voyez-vous, cousine, vous n'avez pas d'amie, +qu'est-ce que je dis? de sœur plus dévouée que ma femme. C'est +toujours Mathilde par-ci, Mathilde par-là; enfin, surtout depuis votre +petit voyage à Rouvray, elle est comme endiablée pour venir habiter avec +vous. Vous jugez comme ça me va, à moi qui non plus ne jure que par +vous, sans oublier mon cousin Lancry... Ah! cousine, comme on dit, les +deux font la paire. Vous êtes née pour M. de Lancry comme M. de Lancry +est né pour vous... C'est comme moi, sans vanité, je suis né pour Ursule +comme Ursule est née pour moi... Mais c'est que c'est très-vrai, les +grands seigneurs sont faits pour les grandes seigneuresses comme +vous,—ajouta M. Sécherin en éclatant de rire;—les gentilles petites +bourgeoises comme Ursule sont faites pour les bons bourgeois comme moi.</p> + +<p>—Mon cousin, je ne suis pas de votre avis; il n'y a aucune de ces +différences-là entre Ursule et moi: ne sommes-nous pas parentes?—dis-je +en voyant que la conversation prenait un caractère fâcheux et que M. +Sécherin blessait profondément l'orgueil de sa femme.</p> + +<p>Malheureusement, lorsque mon cousin poursuivait une idée, il était +impossible de l'en distraire; aussi reprit-il:</p> + +<p>—Vous ne me comprenez pas, cousine. Je ne parle pas de la naissance: je +sais bien que la famille de ma femme est noble et que je ne suis qu'un +bon bourgeois; mais je dis que vous et votre mari, vous avez en vous +quelque chose de supérieur, d'imposant, que ni moi ni Ursule nous +n'avons pas, et pour ma part j'en suis ravi... oui, ravi... Est-ce que +vous croyez que si ma femme avait eu votre grand air de princesse, je +l'aurais tutoyée le jour de mes noces? Ah bien oui! je n'aurais jamais +osé... Au contraire, Ursule, avec sa charmante petite mine chiffonnée, +dont je raffole de plus en plus, m'a mis à mon aise tout de suite; je +lui ai dit <i>toi</i>, elle m'a dit <i>tu</i>, et nous avons été à l'instant une +paire d'amis. Enfin entre vous et elle, il y a cette différence que...</p> + +<p>—Oh! je vous arrête là,—dis-je à M. Sécherin.—Ne cherchez pas à nous +rendre compte de la variété de vos impressions; contentez-vous de les +éprouver. Vous aimez passionnément Ursule, voilà pourquoi vous êtes +parfaitement en confiance avec elle, pourquoi vous lui trouvez avec +raison la grâce et le charme qui attirent, tandis que vous me trouvez, +moi, digne et imposante; en un mot vous l'aimez d'amour, et vous avez +pour moi une franche et sincère amitié... voilà la différence.</p> + +<p>—C'est prodigieux comme vous donnez la raison de tout!—s'écria M. +Sécherin.—Ah!... à propos de quelque chose de +prodigieux,—reprit-il,—je vais bien vous étonner. Est-ce que je ne +suis pas devenu écuyer!</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Encore une preuve de dévouement que m'a donnée mon mari, dit +Ursule.—Après ton départ, ma bonne Mathilde, mon médecin m'a ordonné +l'exercice du cheval. M. Sécherin a eu la bonté de faire venir de Tours +un maître d'équitation, et il a partagé mes leçons pour pouvoir +m'accompagner.</p> + +<p>L'idée me vint aussitôt qu'Ursule avait appris à monter à cheval, afin +de pouvoir, une fois à Maran, se ménager des tête-à-tête avec mon mari, +car depuis notre arrivée, Gontran avait toujours refusé de me laisser me +livrer à cet exercice.</p> + +<p>—Et vous ne pouvez pas vous imaginer,—reprit mon cousin,—avec quelle +ardeur, avec quel courage Ursule apprenait. Ce qui lui avait été +ordonné pour sa santé était devenu pour elle un vrai plaisir; elle +montait deux ou trois fois a cheval par jour dans un pré de la fabrique +qui avait l'air d'avoir été créé pour ça. Elle était si hardie, si +intrépide, que l'écuyer disait qu'il n'avait vu personne avoir des +dispositions pareilles.</p> + +<p>—Ah! mon ami, vous exagérez,—dit Ursule avec modestie.</p> + +<p>—J'exagère! eh bien! je parie qu'il n'y a pas un des chevaux de M. de +Lancry qu'Ursule ne puisse monter,—s'écria M. Sécherin;—et quant à +moi, je n'en pourrais pas dire autant... ni vous non plus, cousine, car +vous n'êtes guère <i>écuyère</i>, je crois...</p> + +<p>—Non, mon cousin; mais il serait très-imprudent à Ursule d'essayer de +monter un des chevaux de M. de Lancry; aucun n'est dressé pour une +femme; il y aurait du danger pour elle.</p> + +<p>—Du danger!... Ah! vous la connaissez bien! Du danger! Est-ce qu'elle +craint quelque chose?... Ah! une fois à cheval, si vous la voyiez, comme +elle y est gentille et comme son amazone lui va bien! comme ça fait +valoir sa taille! Rien qu'à la regarder, j'en ai la tête tournée. Tu +montreras ton amazone à notre cousine, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Vous savez bien, mon ami, qu'on dit un habit de cheval et non pas une +amazone,—dit Ursule en souriant.</p> + +<p>—C'est vrai, c'est vrai, tu me l'as dit, je l'avais oublié. Oh! es-tu +mademoiselle de Maran! L'es-tu! N'est-ce pas, cousine?</p> + +<p>—Ma bonne Mathilde ne pourra pas m'en vouloir de ce petit reproche que +je vous fais, mon ami, car elle-même m'a recommandé de toujours vous +avertir de ce qui se disait ou non,—n'est-ce pas, ma sœur?</p> + +<p>—Oui... oui...—répondis-je avec distraction. J'étais navrée; la +jalousie, et, le dirai-je, l'envie, me torturaient. Je voyais déjà +Ursule à cheval à côté de Gontran, coquette, hardie, impétueuse, et tous +deux partant pour de longues promenades, et moi... moi seule je restais! +Non, non, me dis-je en frémissant de colère, cela ne sera pas. Il faut +qu'Ursule parte; je suivrai les conseils de madame de Richeville.</p> + +<p>Au moment où j'étais livrée à ces amères pensées, Ursule reprit:</p> + +<p>—Voici bientôt l'heure du dîner, ma chère Mathilde; veux-tu avoir la +bonté de faire demander ma femme de chambre... pour qu'on nous conduise +à notre appartement?</p> + +<p>—Ah! oui, et fais-toi belle; tu as apporté de si charmantes toilettes. +Figurez-vous, cousine,—dit M. Sécherin,—qu'elle avait tant de caisses +et de cartons, que j'ai été obligé d'acheter un fourgon à Tours pour +apporter tout cet attirail, y compris Célestine, mademoiselle Célestine, +veux-je dire, une femme de chambre comme il n'y en a pas, dit-on, et que +ma femme a fait venir de Paris. Il est vrai de dire qu'elle coiffe dans +la perfection des perfections.</p> + +<p>Ces préparatifs de coquetterie de la part d'Ursule augmentèrent encore +mes soupçons; je ne pus m'empêcher de lui dire avec assez d'aigreur:</p> + +<p>—Mon Dieu! pourquoi donc as-tu fait tant d'apprêts? comment, pour +venir passer quelque temps avec nous qui ne voyons personne!... Mais, en +vérité, on dirait que tu as de grands projets de conquête; je ne sais +qui tu veux séduire ici. Cela devient très-inquiétant,—ajoutais-je +d'une voix altérée en m'efforçant de sourire.</p> + +<p>Ursule ne me répondit rien; mais elle me montra M. Sécherin d'un geste +de tête d'une coquetterie charmante, et me dit avec la candeur la plus +merveilleusement simulée:</p> + +<p>—Mon Dieu! je veux séduire mon mari... voilà tout.</p> + +<p>M. Sécherin ne put résister à cette attaque; il saisit la main de sa +femme, la baisa tendrement à plusieurs reprises, et s'écria:</p> + +<p>—Est-elle gentille et naturelle!... hein, cousine, l'est-elle? Mais +elle a raison. Vous oubliez donc vos leçons quand vous me disiez: «Mon +cher cousin, c'est surtout pour son mari qu'une femme doit se parer, +faire des frais, et, <i>vice versâ</i>, qu'un mari doit se parer, doit faire +des frais surtout pour sa femme.» Ah... ah... cousine, nous n'oublions +pas vos conseils, allez! soyez tranquille. Aussi je vais imiter Ursule, +et vous demander la permission d'aller me faire pour elle le plus beau +que je le pourrai... car, vous l'avez dit, dès qu'un mari se néglige, +c'est une preuve qu'il n'aime plus sa femme d'amour, et quand il n'aime +plus sa femme d'amour...</p> + +<p>—Toute chose peut s'exagérer,—dis-je à M. Sécherin en l'interrompant, +car Gontran pouvait rentrer d'un moment à l'autre, et j'aurais été +profondément humiliée de laisser deviner à Ursule avec quel dédain mon +mari me traitait depuis quelque temps.</p> + +<p>Je repris donc:</p> + +<p>—Il y a une certaine liberté qui s'accorde parfaitement avec une vie de +campagne toute solitaire; la recherche de toilette y est alors presque +déplacée, presque de mauvais goût.</p> + +<p>—Ah! Mathilde!... Mathilde!...—dit Ursule en souriant,—regarde-toi +donc: quelle élégance!... Je ne t'ai jamais vue mise avec plus de +coquetterie.</p> + +<p>Je ne sus que répondre. Ne voulant rien négliger pour ranimer l'amour de +Gontran à Maran comme autrefois dans notre maisonnette de Chantilly, je +n'avais qu'un but, celui de lui plaire le plus possible, malgré ses +dédains.</p> + +<p>A ce moment j'entendis une porte s'ouvrir; je reconnus les pas de +Gontran. Je rougis de honte.</p> + +<p>Il entra... Quel fut mon étonnement! Il était mis avec une élégance, une +recherche extrêmes.</p> + +<p>J'étais tellement habituée à le voir dans des accoutrements sordides, +que je le reconnaissais à peine. J'examinai attentivement Ursule lorsque +mon mari entra, elle ne rougit pas.</p> + +<p>Gontran fut d'une grâce et d'une cordialité parfaites. Ses traits, qui +pendant deux mois s'étaient à peine déridés pour moi, reprirent +l'expression ravissante qui, lorsqu'il le voulait, leur donnait une +séduction irrésistible.</p> + +<p>Ursule et son mari nous laissèrent quelques instants avant dîner.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de dire à Gontran:</p> + +<p>—Vous saviez sans doute qu'Ursule était ici.</p> + +<p>—Pourquoi cela... parce que j'ai quitté mes habits de chasse et que je +ne les quitte pas quand je suis seul avec vous?</p> + +<p>—Sans doute c'est un enfantillage, mais il me semble que ce que vous +faites pour une étrangère...</p> + +<p>—Je pourrais le faire pour vous, est-ce cela?—me demanda-t-il.</p> + +<p>—Je crois, mon ami, que j'ai autant de droits que ma cousine à être +traitée par vous avec égard.</p> + +<p>—Permettez-moi, ma chère amie, de vous faire observer que les égards ne +consistent pas dans un vêtement fait d'une façon ou d'une autre. Il est +tout simple que je m'habille convenablement pour recevoir votre cousine. +Ce n'est pas moi qui l'ai invitée à venir ici, c'est vous; je crois donc +faire une chose qui vous soit agréable en l'accueillant de mon mieux, et +en ayant pour elle les égards que tout homme doit à une femme qu'il a +l'honneur de recevoir.</p> + +<p>—Vous ignoriez qu'Ursule devait venir ici cet automne?—demandai-je à +mon mari en tâchant de lire sur sa physionomie. Il resta impassible et +me répondit:</p> + +<p>—Je l'ignorais complétement; mais, après tout, maintenant j'en suis +enchanté. Sa présence vous distraira, et son mari est le meilleur des +hommes... Mais qu'avez-vous? l'arrivée de votre amie d'enfance ne vous +cause pas la joie que j'attendais...</p> + +<p>—J'ai des raisons pour cela, mon ami... Et je crains que le séjour de +ma cousine ici ne soit pas aussi long qu'elle l'espère, peut-être.</p> + +<p>—Les affaires de son mari l'abrégeront sans doute. Vous en a-t-elle +prévenue?</p> + +<p>—Non... mais...</p> + +<p>—Mais?... que voulez-vous dire?</p> + +<p>—C'est moi qui supplierai Ursule de partir.</p> + +<p>—Vous! et pourquoi?</p> + +<p>—Parce que... parce que...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Parce que j'ai des raisons pour craindre sa présence, parce que... +j'en suis jalouse, Gontran!</p> + +<p>—De votre cousine! Ah çà, mais vous êtes folle, ma chère amie!</p> + +<p>—Je ne suis pas folle, Gontran... L'instinct de mon cœur ne me +trompe pas.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, vous allez lui rendre le séjour de Maran bien +agréable! cette vision promet!... Il est dit qu'avec vous on n'a jamais +un moment de repos. Ah! quel malheureux caractère vous avez... et pour +vous et pour les autres.</p> + +<p>—Mais, mon Dieu... ce n'est pas ma faute si j'ai des soupçons... si...</p> + +<p>—Mais, encore une fois, vos soupçons n'ont pas le sens commun; +réfléchissez donc que c'est m'accuser sans raison, que c'est vous +tourmenter sans motif.</p> + +<p>—Vrai? bien vrai? Gontran, soyez généreux! rassurez-moi... j'ai tant de +frayeur.</p> + +<p>—Pauvre Mathilde...—me dit Gontran avec une dignité touchante,—je ne +vous parlerai plus de mon amour, vous ne me croiriez plus peut-être; +mais je vous dirai que M. Sécherin, notre parent, vient habiter chez +nous, et que je serais un misérable si je songeais seulement à abuser +aussi lâchement de l'hospitalité que nous lui offrons.</p> + +<p>Je serrai la main de Gontran dans les miennes, ces simples et nobles +paroles me redonnèrent du courage.</p> + +<p>Ursule et son mari rentrèrent. Je trouvai ma cousine si jolie, si +fraîche, si rose, ses yeux étaient à la fois si doux et si brillants, +son sourire si fin et si agaçant, sa taille si accomplie, que je jetai +les yeux sur une glace placée en face de moi pour me comparer avec +Ursule.</p> + +<p>Hélas! je remarquai avec douleur que j'étais pâle, que mes traits +étaient changés, flétris, languissants, car depuis quelque temps je me +trouvais souffrante, j'éprouvais toujours un malaise vague, un +accablement douloureux que j'attribuais au chagrin et qui augmentait +sans cesse. Pour la première fois, je m'aperçus que mon visage avait +déjà perdu cette première fleur de jeunesse qui rendait les traits +d'Ursule si enchanteurs.</p> + +<p>Le dîner fut très-gai, grâce a mon mari qui y mit beaucoup d'enjouement +et d'entrain. Ursule était visiblement gênée, elle craignait de paraître +trop gaie à mes yeux et de perdre ainsi son prestige mélancolique; d'un +autre côté, elle regrettait de ne pouvoir se montrer à Gontran sous un +jour plus brillant. A la fin du dîner, M. Sécherin en revint à sa +malheureuse proposition.</p> + +<p>—Mon cousin,—dit-il à M. de Lancry,—je soutenais tout à l'heure à +madame de Lancry que ma femme était capable de monter n'importe lequel +de vos chevaux.</p> + +<p>—Comment, madame, vous montez à cheval?—dit Gontran avec +étonnement.—Mais c'est une bonne fortune pour nous, j'oserais presque +dire pour vous; car les environs de Maran sont délicieux, et je suis +charmé de pouvoir vous offrir cette distraction.</p> + +<p>—Mais, mon ami,—dis-je à mon mari,—vous n'avez pas de chevaux de +femme... car vous savez que vous n'avez jamais voulu me permettre de +vous suivre à la chasse. Et ce serait une grande imprudence que +d'exposer Ursule à...</p> + +<p>—Mais je vous ai déjà dit que ma femme sait très-bien monter à cheval, +cousine...—s'écria M. Sécherin en m'interrompant.—Depuis deux mois +elle ne fait que cela.</p> + +<p>—Mathilde a raison,—dit Ursule avec résignation,—il serait plus +prudent de m'abstenir de cet exercice.</p> + +<p>—Vous devez bien penser, madame,—lui dit Gontran,—que pour rien au +monde je ne voudrais vous exposer à quelque danger. Madame de Lancry n'a +jamais monté à cheval de sa vie; aussi, par prudence, j'ai dû me priver +du plaisir de l'emmener avec moi... tandis que vous... d'après ce que me +dit mon cousin...</p> + +<p>—Je vous réponds que ma femme vous étonnera!—s'écria M. +Sécherin.—L'écuyer de Tours n'en revenait pas.</p> + +<p>—J'ai justement une jument excellente et d'une douceur parfaite,—dit +M. de Lancry;—elle conviendra on ne peut mieux à madame Sécherin; et +si ma cousine veut bien m'accorder quelque confiance, elle n'aura +aucune crainte.</p> + +<p>—J'ai sans doute une entière confiance en vous, mon cousin,—dit Ursule +en hésitant;—mais, tout bien considéré, je regretterais trop de prendre +un plaisir que Mathilde ne pût pas partager.</p> + +<p>—Mais que vous êtes donc enfant,—dit M. Sécherin à sa femme,—parce +que madame de Lancry ne monte pas à cheval, elle ne veut pas vous +empêcher d'y monter. N'est-ce pas, cousine?</p> + +<p>—Voyons, ma chère Mathilde,—me dit Gontran,—vous allez décider cette +grave question en dernier ressort; votre haute sagesse sera seule +juge... Permettez-vous ou non à madame Sécherin de monter à cheval? +Prenez garde!... si vous dites non... comme vous la priveriez, et moi +aussi... d'un très-grand plaisir, nous vous garderons tous deux une +mortelle rancune, je vous en préviens.</p> + +<p>—Et ce sera bien fait, et je me joindrai à eux,—s'écria M. Sécherin en +riant aux éclats,—car vous aurez empêché ma femme de paraître dans tout +son beau; elle n'est jamais plus jolie qu'à cheval.</p> + +<p>Je ne pouvais objecter aucune raison sérieuse, je répondis en +balbutiant:</p> + +<p>—Je ne m'y oppose pas... c'était seulement par prudence que je faisais +cette observation à Ursule.</p> + +<p>—Oh! rassurez-vous, il n'y aura aucun danger,—reprit mon mari,—je +réponds de la sagesse de <i>Stella</i>; un enfant la monterait.</p> + +<p>—Puisque tu le veux absolument, Mathilde,—me dit ma +cousine,—j'essaierai; mais, en vérité, j'ai peur d'être si gauche...</p> + +<p>—Oh! pour cela, ma cousine,—reprit Gontran en souriant,—je vous en +défie, et cela soit dit sans flatterie, car il est impossible à +certaines personnes de ne pas tout faire avec grâce et adresse. Et ce +n'est pas leur faute si elles sont charmantes.</p> + +<p>—Ah çà! et à quand cette belle partie-là?—demanda M. Sécherin.</p> + +<p>—Mais demain. Le coucher du soleil était magnifique ce soir,—dit +Gontran;—il fera un temps superbe, nous monterons à cheval à une heure, +et nous ferons une véritable chasse de demoiselles.</p> + +<p>—Ah çà! et moi, cousine, je suis trop mauvais cavalier pour suivre une +chasse, je vous en avertis...</p> + +<p>—Vous, mon cher monsieur Sécherin, vous nous accompagnerez en calèche +avec madame de Lancry; un de mes valets de limiers qui connaît +parfaitement la forêt montera à cheval et vous conduira dans les +carrefours, où vous pourrez parfaitement voir passer la chasse.</p> + +<p>—A la bonne heure... voilà une vraie fête, un plaisir royal,—s'écria +M. Sécherin;—moi, qui n'ai jamais chassé qu'avec mon garde-chasse et +ses deux bassets... Pourvu qu'il fasse beau!</p> + +<p>—Je vous assure qu'il fera demain un temps radieux; madame Sécherin le +désire trop pour que cela n'arrive pas. Demain sera donc une journée +enchanteresse, j'en réponds,—dit Gontran.</p> + +<p class="c">FIN DU TOME TROISIÈME.</p> + +<hr class="full" /> + +<h1><a name="MATHILDE-4" id="MATHILDE-4"></a>MATHILDE</h1> + +<hr /> + +<h2>MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME</h2> + +<p class="cb">PAR</p> + +<h2>EUGÈNE SÜE.</h2> + +<p class="cb">PARIS<br />PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.</p> + +<hr /> + +<p class="cb">1845</p> + +<h3><a name="TOME_QUATRIEME" id="TOME_QUATRIEME"></a>TOME QUATRIÈME.</h3> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="F-CHAPITRE_I" id="F-CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<h4>LA CHASSE.</h4> + +<p>Il me fut impossible le soir de parler en secret à ma cousine, elle +partageait l'appartement de son mari, et deux ou trois fois après dîner +il me sembla qu'elle m'évitait. Je souffris cruellement pendant la nuit. +Au malaise physique qui m'accablait depuis quelque temps se joignit une +grande tristesse.</p> + +<p>Je ressentis tout ce que la jalousie a de plus poignant, de plus amer. +En vain je voulus me convaincre de l'injustice, de l'exagération de mes +soupçons; en vain je me dis que peut-être il n'y avait au fond de la +conduite d'Ursule qu'une innocente coquetterie, je ne pus parvenir à me +rassurer.</p> + +<p>Je me promis bien, pendant cette cruelle journée, d'observer +attentivement ma cousine et mon mari, et d'avoir le lendemain un sérieux +entretien avec elle.</p> + +<p>Gontran ne s'était pas trompé dans son espérance: le jour était radieux, +un resplendissant soleil d'octobre annonçait une de ces dernières +journées d'automne presque aussi belles que les journées d'été...</p> + +<p>A midi nous partîmes pour le rendez-vous de chasse.</p> + +<p>M. de Lancry avait fait mettre les gens de son équipage en grande +livrée; des fenêtres du château nous les avions vus partir avec les +chiens au son retentissant des trompes. Une calèche à quatre chevaux +approcha du perron; je montai en voiture avec M. Sécherin.</p> + +<p>Je n'insiste sur ces puérils détails d'opulence que pour deux raisons: +d'abord, parce que je vis à l'expression des traits d'Ursule qu'elle +admirait autant qu'elle enviait ce luxe, et puis parce que cet appareil +de fête contrastait douloureusement avec mon chagrin.</p> + +<p>J'attendais avec impatience l'apparition d'Ursule. J'étais curieuse de +savoir si elle avait à cheval aussi bonne tournure que le disait son +mari; j'espérais que cela n'était pas; je désirais qu'il lui arrivât, +non pas un dangereux accident, mais quelque mésaventure qui pût la +rendre ridicule aux yeux de Gontran, et la punît de son outrecuidance.</p> + +<p>Hélas! je n'eus pas cette misérable satisfaction. Lorsque ma cousine +nous rejoignit à cheval avec mon mari, je fus forcée de la trouver plus +jolie que je ne l'avais jamais vue.</p> + +<p>A ce propos, je n'ai jamais compris comment la jalousie niait ou +dénaturait les avantages d'une rivale; au contraire, j'ai toujours été +portée a me les exagérer. Mais sans exagération, Ursule était si +parfaitement élégante et gracieuse à cheval, que je fus sur le point +d'en pleurer de dépit.</p> + +<p>Je la vois encore: son habit de cheval, de drap bleu foncé, dont la +longue jupe traînait presque jusqu'à terre, était à corsage et à manches +justes: il dessinait à ravir sa taille charmante; elle portait un +chapeau d'homme et un col de chemise rabattu sur une petite cravate de +satin cerise; sa jolie figure, si fraîche et si rose, devait à ce +costume un air mutin, décidé, qui lui seyait à merveille; ses beaux +cheveux bruns encadraient ses joues à fossette. Jamais je n'avais vu ses +yeux d'un bleu plus pur, on eût dit que le ciel s'y reflétait comme dans +un miroir.</p> + +<p>La jument qu'elle montait avec une aisance qui me confondit était d'un +bai doré, dont les ardents reflets miroitaient au soleil; ses longs +crins noirs ondoyaient et flottaient au vent. Elle semblait heureuse du +léger poids qu'elle portait, et marchait d'un pas si cadencé, qu'elle +effleurait à peine le gazon.</p> + +<p>Gontran montait un cheval de course, noir comme l'ébène, et portait un +habit d'équipage à sa livrée, bleu clair, à collet de velours orange, +avec des boutons d'argent armoriés en vermeil. Le ceinturon de son +couteau de chasse, aussi mi-partie argent et or, serrait sa taille +élégante. Enfin, sa cape de velours noir, découvrant ses traits, en +faisait encore valoir la finesse et le charme.</p> + +<p>La recherche de Gontran me frappa d'autant plus, que pour chasser il +était toujours vêtu d'une manière plus que négligée.</p> + +<p>Ma cousine voulut s'approcher de la calèche pour me parler. Sa jument, +sans doute effrayée par mon ombrelle, refusa d'avancer.</p> + +<p>Je l'avoue à ma honte, je fus ravie de ce contretemps qui mettait +l'habileté d'Ursule en défaut; mais à mon grand étonnement, je n'ose +dire à mon effroi, elle fronça ses jolis sourcils, leva sa cravache et +commença de châtier hardiment sa monture.</p> + +<p>—Prenez garde, madame, ne frappez pas <i>Stella</i>: elle est +très-vive!—s'écria Gontran effrayé de l'audace d'Ursule.</p> + +<p>—Ne fais pas la mauvaise tête, ma petite femme, je t'en +supplie,—s'écria mon cousin en étendant avec anxiété ses deux mains +jointes vers sa femme.</p> + +<p>Mais celle-ci, les joues empourprées, les narines dilatées, les yeux +brillants de colère, ses lèvres vermeilles relevées par un dédaigneux +sourire, ne tint compte de ces avertissements. Elle infligea résolûment +un nouveau châtiment à <i>Stella</i>, qui se cabra si violemment, que je +poussai un cri d'épouvante.</p> + +<p>Ursule, sans paraître aucunement intimidée, se courba sur l'encolure de +<i>Stella</i> en lui rendant la main, tout cela avec un mouvement si naturel, +qu'elle ne semblait courir aucun danger.</p> + +<p>—Bravo, ma cousine, à merveille,—s'écria Gontran sans pouvoir cacher +son admiration,—quel sang-froid! quel courage!</p> + +<p>Encore excitée par cette approbation, Ursule voulut vaincre +l'obstination de sa jument et la forcer de s'approcher de la voiture. +Quelques nouveaux coups de cravache, assénés d'une main ferme, +décidèrent <i>Stella</i> après une nouvelle lutte de quelques instants, lutte +pendant laquelle la jument bondit au lieu de se cabrer. Ursule, dont la +taille ronde, fine et cambrée ondulait avec la souplesse d'une +couleuvre, suivit avec tant de grâce les mouvements désordonnés de sa +monture, qu'elle ne fut pas déplacée un moment.</p> + +<p>Cet incident, que j'espérais voir tourner contre ma cousine, ne servit +qu'à lui prêter un nouveau charme; elle dompta l'indocile animal, le +força de rester près de la voiture. Alors, se courbant légèrement sur sa +selle, Ursule, fière, souriante, caressant le cou nerveux de <i>Stella</i> de +sa petite main blanche, qu'elle déganta coquettement, jouit de son +triomphe et jeta un regard brillant sur Gontran comme pour lui dire que +c'était sa présence qui lui donnait tant de courage.</p> + +<p>—Eh bien! ma cousine,—s'écria M. Sécherin,—qu'est-ce que je vous +avais dit? Est-elle hardie? Avouez que c'est un vrai page!</p> + +<p>—En vérité, madame,—dit Gontran en s'approchant tout ému,—je ne +reviens pas de votre intrépidité, de votre grâce. On oublie le danger +que vous courez pour ne songer qu'à vous admirer.</p> + +<p>—Oh! c'est si amusant de montrer à cheval!—dit naïvement Ursule. Et +s'adressant à moi:—Comment te prives-tu de ce ravissant plaisir? Pour +nous autres femmes, surtout, quel bonheur de pouvoir, malgré notre +faiblesse, maîtriser, dompter, dominer, un être qui nous tuerait mille +fois si l'on n'opposait l'adresse à la force, une volonté intelligente +à son entêtement brutal.</p> + +<p>Ceci est un peu l'histoire de votre domination en général,—dit Gontran +en souriant,—et vous nous domptez, nous autres hommes, à peu près selon +les mêmes principes et par les mêmes moyens... Mais, mon Dieu! +qu'avez-vous donc, ma chère amie?—me dit M. de Lancry en voyant +l'altération de mes traits, car le triomphe d'Ursule, l'admiration que +Gontran lui avait témoignée, me faisaient un mal affreux.</p> + +<p>—Je n'ai rien, mon ami; seulement l'exemple d'Ursule m'encourage, et à +compter de demain je veux absolument monter à cheval.</p> + +<p>—Mais vous n'avez jamais essayé, ma chère amie, et puis je crois que +vous n'avez pas beaucoup de dispositions, vous êtes trop timide...</p> + +<p>—Je vous dis que j'y monterai, quand bien même je devrais être tuée sur +la place!—m'écriai-je.</p> + +<p>—Bien, bien, nous reparlerons de cela,—me dit Gontran,—mais partons +pour le rendez-vous de chasse, car il est déjà tard. Ma cousine, je suis +à vos ordres.</p> + +<p>—Nous nous reverrons tout à l'heure; adieu, Mathilde,—dit Ursule en me +faisant un signe de la main.</p> + +<p>—Ne faites pas d'imprudence, ma bonne petite femme... monsieur de +Lancry, je vous la recommande!—s'écria M. Sécherin.</p> + +<p>—Soyez tranquille, mon cher cousin,—dit mon mari,—quand on est si +légère, si adroite et si hardie, on ne risque jamais rien.</p> + +<p>Ursule et Gontran partirent au petit galop, côte à côte, sur une pelouse +de gazon qui prolongeait l'allée où marchait notre voiture. Pendant +quelque temps, nous les accompagnâmes. Je les suivis des yeux autant que +je le pus; mais ils disparurent bientôt dans une allée sinueuse où la +calèche ne pouvait passer, et je les perdis de vue.</p> + +<p>Tous ces détails sembleront puérils à ceux qui ne connaissent pas les +innombrables angoisses de la jalousie et les cuisantes blessures de +l'amour-propre offensé. Pourtant cette scène, en apparence si +insignifiante, me bouleversa tellement, que je fus sur le point de +commettre une action infâme... de dénoncer à M. Sécherin la conduite +d'Ursule, de lui faire partager mes soupçons contre sa femme.</p> + +<p>Heureusement la honte retint ce terrible aveu sur mes lèvres. Si mon +cousin avait eu la moindre perspicacité, il eût deviné la cause de mon +agitation et de mon inquiétude. Je ne lui répondais qu'avec distraction; +et quelquefois je tombais dans de profondes rêveries à peine +interrompues par le bruit de la chasse qui, de temps en temps, +traversait les larges allées convergentes aux ronds-points où nous +allions nous placer pour la voir passer, guidés par un des hommes de +l'équipage de M. de Lancry.</p> + +<p>Ce qui me causait une impression profonde, fatale, étrange, c'était de +voir de temps en temps rapidement apparaître au fond de quelque foule +ombreuse Gontran et Ursule toujours côte à côte. Le son éloigné et +mélancolique des trompes qui résonnaient dans les hautes futaies noyées +d'ombres, les sourds aboiements du la meute me semblaient sinistres, +effrayants... Hélas! la triste disposition de l'esprit et de l'âme +couvre de voiles de deuil les objets les plus riants, et cherche de +lugubres présages dans ce qui cause la joie et l'enivrement de tous...</p> + +<p>M. Sécherin était si transporté du spectacle mouvant qu'il avait sous +les yeux, qu'il ne remarquait pas mon état de langueur et de tristesse; +le malaise dont je me ressentais depuis quelque temps augmentait de plus +en plus. Souvent j'éprouvais des tressaillements inconnus que +j'attribuais à une cause nerveuse. J'avais la tête pesante, douloureuse, +affaiblie.</p> + +<p>Nous venions d'arriver et de nous arrêter dans un carrefour de la forêt. +Ursule et Gontran s'avançaient rapidement par une allée transversale. Je +crus qu'ils venaient nous rejoindre, je m'avançai hors de la calèche.</p> + +<p>Ils furent en effet bientôt près de nous, mais ils ne s'arrêtèrent pas.</p> + +<p>—Mathilde,—me cria Ursule en passant avec vitesse et en me saluant de +la main,—je suis folle... enivrée de la chasse.</p> + +<p>Et les joues colorées, l'œil brillant et hardi, elle donna un coup de +cravache à la jument pour hâter sa course.</p> + +<p>—Le cerf ne durera pas maintenant plus d'une demi-heure!—nous cria +Gontran,—les chiens chassent à merveille... ça va débucher.</p> + +<p>Et se courbant sur l'encolure de son cheval, il atteignit Ursule qui +l'avait un moment dépassé, et tous deux disparurent de nouveau.</p> + +<p>—Comme elle s'amuse... Dieu! comme elle s'amuse!...—dit M. Sécherin +avec joie,—mais, ma cousine, qu'est-ce que veut dire M. Gontran par ces +mots: <i>ça va débucher</i>?</p> + +<p>J'avais assez souvent entendu parler de chasse par mon mari pour pouvoir +répondre à la question de M. Sécherin.</p> + +<p>—Cela veut dire que le malheureux animal, traîné dans les bois, va +prendre la plaine, c'est sa dernière chance de salut... après quoi il +sera égorgé... sans pitié.</p> + +<p>J'étais dans un état tellement nerveux, j'avais depuis si longtemps +contenu mes larmes, que, saisissant pour ainsi dire cette occasion +ridicule de me livrer à un accès de sensibilité, je me mis à fondre en +larmes.</p> + +<p>M. Sécherin me regarda d'un air stupéfait, et me dit avec intérêt:</p> + +<p>—Mon Dieu, comment la mort d'un cerf vous attriste à ce point, vous qui +devez avoir l'habitude de ces choses-là... Allons donc, cousine, soyez +raisonnable; peut-être après tout qu'elle échappera à son mauvais sort, +cette pauvre victime!</p> + +<p>Ceux qui auront bien souffert d'une douleur intime, contrainte, +forcément cachée, ne souriront pas de mépris, lorsque je dirai qu'en +répondant aux derniers mots de M. Sécherin, je fis <i>pour moi seule</i> une +sorte d'allusion à mon propre tort afin de pouvoir un peu épancher à +haute voix les chagrins qui m'oppressaient.</p> + +<p>Cela est ridicule, amèrement ridicule, hélas! je le sais, mais heureux +ceux qui ignorent que la souffrance la plus poignante est quelquefois +grotesque dans son expression, ce qui est, je crois, le comble de la +torture morale...</p> + +<p>Je répondis donc à M. Sécherin, en pleurant:</p> + +<p>—Non, non, la victime ne pourra pas échapper; que peut-elle faire? +Lutter, n'est-ce pas? mais il faut la force de lutter, et elle n'en a +plus la force. Cela dure depuis trop longtemps, elle n'a qu'à se +résigner... à tendre le cou au couteau et à mourir... Pourtant la vie +lui avait paru belle... pourtant qui songerait à mourir par ce temps +radieux, par ce beau soleil?... au bruit de ces fanfares et des cris de +joie des chasseurs... qui pense à mourir? pour qui cette fête est-elle +un deuil?... pour la victime seule... elle pleurera, et on rira de ses +larmes, et on la tuera sans pitié... sans pitié!!</p> + +<p>—Le fait est,—dit M. Sécherin, presque attendri,—que les pauvres +bêtes pleurent au moment de mourir... mais, écoutez donc, +cousine,—reprit-il,—on dit aussi qu'avant de mourir les cerfs se +défendent quelquefois joliment, et qu'en mourant la victime a au moins +le plaisir de se venger.</p> + +<p>Dans mon égarement, répondant à ma pensée au lieu de répondre à M. +Sécherin, j'essuyai mes larmes; je le regardai fixement et je lui dis +avec un sourire amer:</p> + +<p>—Oh! n'est-ce pas? la vengeance... la vengeance! ne pas mourir faible, +méprisée, moquée, insultée! faire à son tour verser des larmes à ceux +qui ont ri de vos douleurs, oh!... n'est-ce pas... la vengeance, la +vengeance! surtout pour punir l'insulte... l'insulte lâche et +misérable... l'insulte qu'on sait impunie... qu'on croit impunie, parce +que l'honneur, la hauteur d'un noble cœur, empêchent une ignoble +délation... Oh! mais cela doit avoir un terme à la fin, n'est-ce pas? +Oui, vous avez raison... la vengeance...</p> + +<p>—Ah çà!... cousine,—s'écria M. Sécherin en contenant à peine son envie +de rire,—comment voulez-vous donc qu'on insulte un cerf, et qu'il pense +à se venger?</p> + +<p>Je regardai M. Sécherin; je ne le compris pas d'abord.</p> + +<p>Au bout de quelques moments je revins à moi et je lui dis:</p> + +<p>—Pardon, pardon, mon cher cousin; en vérité, je suis folle; vous avez +raison, ma sensibilité m'a égarée...</p> + +<p>—C'est aussi ce que je me disais, ma cousine parle de ce pauvre cerf +comme d'une personne naturelle... Mais nous allons recommencer à +marcher. Entendez-vous, là-bas, comme c'est beau le bruit du cor? +Vraiment, c'est bien un plaisir de roi que la chasse.</p> + +<p>La calèche se remit en marche.</p> + +<p>Je profitai de ce mouvement pour me livrer sans réserve aux plus amères +réflexions. Je me figurais Gontran et Ursule marchant au pas, l'un près +de l'autre, pour se reposer d'une longue course, laissant leurs chevaux +aller à l'aventure dans des allées sans fin, tapissées de verdure, +abritées par les arbres nuancés des plus riches nuances de l'automne...</p> + +<p>Heureux, aimant, ils jouissaient avec ardeur de cette belle et tiède +journée, de ce luxe royal, de cette vie de fêtes en songeant à un +avenir pins enivrant encore, en se disant de tendres paroles d'amour, en +échangeant de longs et brûlants regards... Peut-être même... la forêt +est si touffue et si solitaire, que Gontran, se penchant vers Ursule, +embrasse sa taille svelte d'un bras amoureux et effleure ses joues +vermeilles, encore animées par la course.</p> + +<p>Oh! rage!... oh! douleur! oh! torture!... pensai-je... Et moi... moi... +je suis là, brisée, flétrie, oubliée, moquée, car ils se moquent, ils +rient de moi... de moi qui me promène paisiblement avec ce mari qu'on +trompe, qu'on outrage!... Et c'est moi... c'est moi qui ai donné à cet +homme pauvre et presque déshonoré le château où il courtise ma rivale, +le luxe dont il l'éblouit, les plaisirs dont il l'enivre!</p> + +<p>Oh! mais, cela est affreux!... affreux!... Cela ne peut pas durer... Je +me lasse d'être stupidement malheureuse, je ne le veux plus... je ne le +veux plus... J'ai là près de moi ce mari honnête et bon qu'on bafoue, +qu'on offense... Éclairons-le... Ce n'est pas dénoncer la perfidie et la +corruption, c'est empêcher l'honneur, la loyauté même, d'être plus +longtemps dupes de la trahison.</p> + +<p>Encore une fois le fatal aveu me vint aux lèvres, encore une fois je +reculai devant cette délation....</p> + +<p>Au bout d'une demi-heure environ, Gontran nous envoya un de ses gens +nous prévenir que le cerf avait été pris dans un étang, mais que le +chemin pour s'y rendre était si mauvais, que les voitures n'y pouvaient +passer; il m'engageait à retourner au château, où il nous rejoindrait +avec madame Sécherin.</p> + +<p>Nous arrivâmes à Maran, où nous précédâmes de peu d'instants Ursule et +Gontran. Après nous être habillés pour dîner, nous rentrâmes au salon. +J'y trouvai ma cousine, mon mari et M. Sécherin. A table, la +conversation roula sur la chasse de la journée. Gontran donna les plus +grandes louanges au courage, à l'adresse d'Ursule, qui déclara n'avoir +jamais goûté un plaisir plus vif.</p> + +<p>Ma cousine fut beaucoup plus gaie que la veille; elle parut se soucier +assez peu de conserver à mes yeux son apparence mélancolique. Elle +accepta résolument quelques toasts à ma santé que lui porta Gontran, et +but, sans se faire trop prier, quelques verres de vin de Champagne, à la +grande admiration de M. Sécherin qui ne cessait de s'écrier:</p> + +<p>—C'est un vrai démon que ma femme!</p> + +<p>Pour la première fois, en voyant l'animation, la gaieté, l'entrain de ma +cousine, je pressentis ce qu'il y avait en elle de hardi et +d'indomptable.</p> + +<p>Jusqu'alors elle m'avait paru profondément dissimulée. Ses audacieux +mensonges avaient toujours été enveloppés de formes hypocrites; c'est en +levant mélancoliquement au ciel ses grands yeux baignés de larmes +qu'elle niait l'évidence; mais en la voyant à table si joyeuse, si +résolue; mais en entendant ses saillies vives, imprévues, souvent +étincelantes, je la trouvais plus dangereuse encore.</p> + +<p>Mon mari ne cachait pas l'espèce d'admiration qu'elle lui inspirait. Une +espèce de lutte d'esprit s'était établie entre elle et lui, souvent +Gontran n'eut pas l'avantage. Il semblait presque fasciné, dominé par +l'ascendant de cette femme qui, plusieurs fois, le rendit muet par un +mot d'une ironie mordante.</p> + +<p>Ce qui paraîtra peut-être étrange, impossible, c'est que je souffrais +alors de l'espèce de supériorité moqueuse avec laquelle Ursule répondait +à mon mari.</p> + +<p>Je restais confondue d'étonnement à l'aspect de cette transformation de +ma cousine.</p> + +<p>M. Sécherin lui-même me disait tout bas qu'il n'avait jamais cru à sa +femme autant d'esprit.</p> + +<p>Maintenant je m'explique ce changement. Il y a certaines natures qui ne +se révèlent pour ainsi dire jamais complétement que lorsqu'elles se +trouvent dans leur véritable <i>milieu</i>. Ainsi Ursule était +essentiellement née pour une vie de luxe, de splendeur, de fêtes, de +plaisirs effrénés. Un siècle plus lot, elle eût été l'une de ces femmes +spirituelles et effrontées qui furent les reines des orgies de la +régence.</p> + +<p>Pour la première fois peut-être depuis son mariage, elle se trouvait +dans une position analogue à ses goûts, et sans doute son véritable +caractère se développait presque à son insu.</p> + +<p>Après dîner on devait faire la curée du cerf aux flambeaux dans la cour +du château, Gontran ayant voulu réserver ce sanglant spectacle à madame +Sécherin.</p> + +<p>Vers les neuf heures, les piqueurs sonnèrent quelques fanfares. Nous +allâmes sur une terrasse qui donnait sur la cour d'honneur et qui +s'étendait devant les fenêtres du salon que nous venions de quitter.</p> + +<p>Les torches que tenaient nos valets de pied, en grande livrée, jetaient +une clarté rougeâtre sur les bâtiments, dont une partie était +complètement obscure.</p> + +<p>Cela me parut sinistre... La meute, avide, impatiente, à peine contenue +par les fouets des veneurs, faisait entendre des grondements féroces; +les yeux farouches des chiens étincelaient dans l'obscurité.</p> + +<p>Au milieu de la cour, le premier piqueur de M. de Lancry, ayant +recouvert les débris et les ossements du cerf avec la peau de cet +animal, en prit la tête par le bois et l'agita vivement devant les +chiens.</p> + +<p>Toujours contenue, la meute poussa des hurlements furieux jusqu'au +moment où on lui permit de se jeter sur ces restes sanglants, pendant +que les trompes sonnaient avec force. Alors commença une lutte acharnée +entre ces quatre-vingts chiens se ruant les uns sur les autres, hurlant, +grondant, se disputant et s'arrachant les lambeaux sanglants de +l'animal.</p> + +<p>Ce spectacle, ces cris me révoltèrent; je rentrai dans le salon, dont +les fenêtres donnaient sur la terrasse. M. Sécherin était descendu pour +voir la curée de plus près. Je me sentais accablée, plus accablée que +jamais d'un mal tout physique; pour la première fois je me demandai +quelle pouvait en être la cause.</p> + +<p>Je tombai assise sur une chaise placée près d'une croisée à demi cachée +par les rideaux. Je regardais machinalement le reflet des dernières +clartés des torches vaciller et s'éteindre, car la curée était terminée, +lorsque je vis Ursule et Gontran s'arrêter un instant devant cette +croisée... Gontran enlaça la taille d'Ursule d'un de ses bras et +approcha ses lèvres de la joue de ma cousine, malgré une légère +résistance de celle-ci...</p> + +<p>Jamais je n'oublierai ce que je ressentis en ce moment. Par une étrange +fatalité la douleur la plus atroce que j'eusse jamais ressentie me +révéla pour ainsi dire la joie la plus immense que j'aie jamais +connue...</p> + +<p>Je ne sais par quel phénomène le coup que je ressentis fut si violent, +qu'au même instant un tressaillement profond... qui me répondit au +cœur, m'éclaira subitement sur la cause de ce malaise dont je +souffrais depuis quelque temps... <i>Je sentis que j'étais</i> <span class="smcap">mère</span>.</p> + +<p>Cette double impression de joie enivrante et de malheur foudroyant fut +telle, qu'un moment je crus que ma tête allait s'égarer.</p> + +<p>Dans mon vertige, je me levai machinalement. Je traversai le salon en +courant; je m'enfermai dans ma chambre et, me précipitant à genoux, je +ne pus dire que ces mots:</p> + +<p>—Mon Dieu! tu m'as entendue; je ne puis plus être malheureuse +maintenant! A l'instant où j'allais mourir de douleur, tu m'as envoyé un +espoir ineffable!...</p> + +<p>Je n'avais pas aperçu Blondeau, qui était dans mon alcôve.</p> + +<p>—Grand Dieu!... Madame, qu'avez-vous?—s'écria-t-elle.</p> + +<p>Sans lui répondre, je lui montrai la porte de ma chambre en lui disant:</p> + +<p>—Je veux être seule. Ferme cette porte, laisse-moi; va dire que je veux +être seule.</p> + +<p>Blondeau sortit, alla prévenir M. de Lancry que j'étais indisposée et +que je voulais être seule.</p> + +<p>Je restai seule en effet à méditer...</p> + +<p>Je ne pouvais plus douter de l'infidélité de mon mari... et j'étais +mère...</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="F-CHAPITRE_II" id="F-CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3> + +<h4>UNE MÈRE.</h4> + +<p>Jamais je n'oublierai les émotions saisissantes de cette nuit que je +passai dans une sorte de délire raisonnable, si cela se peut dire.</p> + +<p>Tantôt je marchais à grands pas dans ma chambre, tantôt je m'arrêtais +brusquement pour m'agenouiller et pour prier avec ferveur; puis j'avais +des éclats de joie folle, des ressentiments de bonheur immense, des +élans de fierté calme et majestueuse.</p> + +<p>J'étais mère! j'étais mère! à cette pensée enivrante, c'étaient des +accès de tendresse idolâtre pour l'être que je portais dans mon sein. Je +ne pouvais croire à tant de félicité... je pressais avec force mes deux +mains sur ma poitrine, comme pour bien m'assurer que je vivais.</p> + +<p>Il me semblait qu'à chaque battement de mon cœur répondait un petit +battement doux et léger: c'était celui du cœur de mon enfant.</p> + +<p>Mon enfant... mon enfant! Je ne pouvais me lasser de répéter ces mots +bénis et charmants. Dans mon ivresse, je l'appelais, je le dévorais de +caresses, j'étais comme insensée; je baisais mes mains, je riais aux +éclats de cette puérilité, un instant après je fondais en larmes: mais +ces bienfaisantes larmes étaient bonnes à pleurer.</p> + +<p>Il était, je crois, deux ou trois heures du matin.</p> + +<p>Il me sembla que mon bonheur manquait d'air, d'espace, que j'avais +besoin de me trouver face à face avec le ciel, pour mieux exprimer à +Dieu ma religieuse reconnaissance.</p> + +<p>J'ouvris ma fenêtre; nous étions à la fin de l'automne: la nuit était +aussi belle, aussi pure que le jour avait été radieux; on n'entendait +pas le plus léger bruit. Tout était ombre et mystère, les profondeurs du +firmament étaient semées de millions d'étoiles étincelantes. La lune se +leva derrière une colline couverte de grands bois. Tout fut inondé de sa +pâle clarté, le parc, la forêt, les prairies, le château.</p> + +<p>Tout à coup une faible brise s'éleva, grandit, passa dans l'air comme un +soupir immense, et tout redevint silencieux.</p> + +<p>Je vis un présage dans cet imposant murmure qui troublait un moment +cette solitude et qui fit paraître plus profond encore le calme qui +succéda...</p> + +<p>Il me sembla que ma dernière plainte était sortie de mon cœur, et que +désormais ma vie s'écoulerait heureuse et paisible.</p> + +<p>Pour la première fois depuis que j'avais l'orgueilleuse conscience de la +maternité... depuis que je vivais <i>double</i>, je songeai à mes peines +passées... Ce fut pour rougir d'avoir pu m'affliger de chagrins qui +n'atteignaient que moi seule.</p> + +<p>En me rappelant cette soirée si fatale et si enivrante où j'avais acquis +et la certitude de l'infidélité de Gontran, et la certitude que j'étais +mère, je fus étonnée de la sérénité profonde, ineffable qui vint +remplacer les poignantes émotions qui naguère encore m'avaient +cruellement agitée.</p> + +<p>Je ne pouvais douter que Gontran ne m'eût trompée... pourtant je me +sentais pour lui d'une mansuétude infinie, d'une indulgence sans bornes.</p> + +<p>Mon mari avait cédé à un goût passager; c'était une faiblesse, une +faute: mais il était le père de mon enfant; mais c'était à lui que je +devais la nouvelle et céleste sensation que j'éprouvais...</p> + +<p>Ces pensées éveillaient en moi un mélange inexprimable de tendresse, de +dévouement, de respect et de reconnaissance, qui ne me laissait ni la +volonté ni le courage d'accuser Gontran de ses erreurs passées...</p> + +<p>Quant à l'avenir... oh!... quant à l'avenir, cette fois je n'en doutais +plus.</p> + +<p>La révélation que j'allais faire à mon mari m'assurait, je ne dis pas, +son amour, ses soins empressés, sa sollicitude exquise, mais encore une +sorte de tendre et religieuse vénération de tous les instants.</p> + +<p>Oui, c'était plus qu'une espérance, plus qu'un pressentiment qui me +garantissait un avenir auprès duquel ces quelques jours de bonheur +passés à Chantilly et toujours si regrettés devaient même me paraître +pales et froids...</p> + +<p>Oui, j'avais dans mon bonheur à venir une foi profonde, absolue, +éclairée, qui prenait sa source dans ce qu'il y a de plus sacré parmi +les sentiments divins et naturels.</p> + +<p>Dans ce moment où Dieu bénissait et consacrait ainsi mon amour... douter +de l'avenir c'eût été blasphémer.</p> + +<p>Dès lors je ressentis pour Ursule une sorte de dédain compatissant, de +pitié protectrice.</p> + +<p>Je ne pouvais plus l'honorer de ma jalousie; envers elle, je ne pouvais +plus descendre jusqu'à la haine.</p> + +<p>Je planais dans une sphère si élevée, j'avais une telle conviction de +mon immense supériorité sur Ursule, qu'il m'était même impossible +d'établir entre elle et moi la moindre comparaison...</p> + +<p>Pour la première fois depuis bien longtemps un franc sourire me vint aux +lèvres en me rappelant que, la veille, j'avais envié la grâce avec +laquelle elle montait à cheval; que, la veille, j'avais envié les +brillantes saillies de son esprit.</p> + +<p>Je haussai malgré moi les épaules à ce ressouvenir. Dans mon impériale +et généreuse fierté, je m'apitoyai sur cette pauvre femme qui, après +tout peut-être, n'avait pu résister au penchant qui l'entraînait vers +Gontran... penchant dont je connaissais l'irrésistible puissance...</p> + +<p>Mon Dieu, me disais-je, quel sera le réveil d'Ursule après ce rêve de +quelques jours! Alors je me rappelai notre enfance, notre amitié +d'autrefois... Le bonheur rend si compatissante, que je m'attendris sur +ma cousine.</p> + +<p>Je me promis de demander à mon mari de lui apprendre avec ménagement +qu'elle ne pouvait plus rester avec nous, je ne voulais pas abuser +cruellement de mon triomphe...</p> + +<p>Il me serait impossible d'expliquer la complète révolution que la +maternité venait d'imprimer à mes moindres pensées, des idées graves, +sérieuses, presque austères, qui s'éveillèrent en moi dans l'espace +d'une nuit, comme si Dieu voulait préparer l'esprit et le cœur d'une +mère aux célestes devoirs qu'elle doit remplir auprès de son enfant.</p> + +<p>Moi jusqu'alors faible, timide, résignée, je me sentis tout à coup +forte, résolue, courageuse: la main de Dieu me soutenait.</p> + +<p>Tout un horizon nouveau s'ouvrit à ma vue, les limites de mon existence +me semblaient reculées par les espérances infinies de la maternité.</p> + +<p>Dans les seuls mots <i>élever mon enfant</i> il y avait un monde de +sensations nouvelles...</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Peu à peu le jour parut.</p> + +<p>Mon premier mouvement fut de tout apprendre à mon mari, de changer par +cet aveu soudain sa froideur en adoration; puis je voulus temporiser un +peu, suspendre le moment de mon triomphe pour le mieux savourer.</p> + +<p>J'éprouvais une sorte de joie, à me dire: D'un mot je puis rendre +Gontran plus passionné pour moi qu'il ne l'a jamais été, lui qui, hier +encore, m'oubliait pour une autre femme.</p> + +<p>Bien rassurée sur l'avenir, je me plaisais à évoquer les souvenirs de +mes plus mauvais jours...</p> + +<p>J'agissais comme ces gens qui, miraculeusement délivrés de quelque grand +péril, contemplent une dernière fois avec une jouissance mêlée d'effroi +le gouffre qui a failli les engloutir, le rocher qui a failli les +écraser...</p> + +<p>Un sommeil profond, salutaire, me surprit au milieu de ces pensées.</p> + +<p>Je m'éveillai tard; je trouvai ma pauvre Blondeau à mon chevet bien +inquiète, bien triste: mes chagrins ne lui avaient pas échappé; mais, si +grande que fût ma confiance en elle, jamais je ne lui avais dit un mot +qui pût accuser Gontran.</p> + +<p>Mon visage rayonnait d'une joie si éclatante, que Blondeau s'écria en me +regardant avec surprise:</p> + +<p>—Jésus mon Dieu, madame, qu'y a-t-il donc de si heureux?... hier je +vous avais laissée tellement abattue que j'ai passé toute la nuit en +larmes et en prières.</p> + +<p>—Il y a... ma bonne Blondeau, que, toi aussi, tu deviendras folle de +joie quand tu sauras... mais va vite chercher M. de Lancry... va...</p> + +<p>—M. le vicomte a déjà envoyé savoir des nouvelles de madame, ainsi que +M. et madame Sécherin. J'ai dit que vous aviez passé une nuit assez +mauvaise, monsieur semblait inquiet.</p> + +<p>—Eh bien! va... va bien vite le chercher... Je vais le rassurer...</p> + +<p>Blondeau partit.</p> + +<p>A mesure que le moment où j'allais revoir Gontran approchait, mon +cœur battait de plus en plus fort.</p> + +<p>Mon mari parut.</p> + +<p>Je me jetai dans ses bras en fondant en larmes et sans pouvoir trouver +une parole.</p> + +<p>Gontran se trompa, il prit mes pleurs pour des pleurs de douleur. +Croyant sans doute que je l'avais vu la veille embrasser Ursule, et que +j'étais désespérée, il me dit avec embarras:</p> + +<p>—Je vous en prie, ne croyez pas les apparences, ne pleurez pas... ne...</p> + +<p>—Mais c'est de joie que je pleure... Gontran, mais c'est de joie... +regardez-moi donc bien!—m'écriai-je.</p> + +<p>—En effet, dit mon mari,—ce sourire, cet air de bonheur répandus sur +tous vos traits: Mathilde... Mathilde, que signifie?...</p> + +<p>—Cela signifie que je sais tout, et que je vous pardonne tout... Oui, +mon bien-aimé Gontran... oui... hier sur ce balcon j'ai vu votre bras +enlacer la taille d'Ursule... hier j'ai vu vos lèvres effleurer sa +joue... Eh bien! je vous pardonne, entendez-vous?... je vous pardonne, +parce que vous-même tout à l'heure vous vous accuserez plus amèrement +que je ne l'aurais jamais fait moi-même; parce que tout à l'heure, à +genoux, à deux genoux, vous me direz grâce... grâce...</p> + +<p>—Mais, encore une fois... Mathilde...</p> + +<p>—Vous ne comprenez pas? Gontran, vous ne devinez pas?... Non; vous me +regardez avec effroi, vous croyez que je raille... que je suis folle +peut-être? Mais, à mon tour, pardon... aussi pardon à vous, mon Dieu! +car il est mal de ne pas parler d'un tel bonheur si sacré avec une +austère gravité. Gontran,—m'écriai-je alors en prenant la main de mon +mari,—agenouillez-vous avec moi... Dieu a béni notre union... je suis +mère!</p> + +<p>Oh! je ne m'étais pas trompée dans mon espoir! les traits de Gontran +exprimèrent la plus douce surprise, la joie la plus profonde. Un moment +interdit, il me serra dans ses bras avec la plus vive tendresse... Des +larmes... des larmes... les seules que je lui aie vu répandre, coulèrent +de ses yeux attendris; il me regardait avec amour, avec adoration, +presque avec respect.</p> + +<p>—Oh!—s'écria-t-il en prenant mes deux mains dans les siennes,—tu as +raison, Mathilde; c'est à genoux, à deux genoux que je vais te demander +pardon, noble femme, cœur généreux, angélique créature! Et j'ai pu +t'offenser! toi... toi toujours si résignée, si douce... Oh! encore une +fois pardon... pardon.</p> + +<p>—Je vous le disais bien, mon Gontran, mon bien-aimé, que vous me +demanderiez pardon... Mais hélas! je le sens... je ne puis plus vous +l'accorder; il faudrait me souvenir de l'offense, et je ne m'en souviens +plus.</p> + +<p>—Ah! Mathilde! Mathilde! j'ai été bien coupable,—s'écria Gontran en +secouant tristement la tête.—Mais, croyez-moi, ç'a été de la légèreté, +de l'inconséquence; mais mon cœur, mon amour, ma vénération étaient à +vous... toujours à vous... Maintenant de nouveaux devoirs me dictent une +conduite nouvelle, vous verrez... oh! vous verrez, mon amie... combien +je serai digne du bonheur qui nous arrive. Combien vous serez sacrée +pour moi... Mathilde!... Mathilde...—ajouta-t-il en baisant mes mains +avec ivresse.—Oh! croyez-moi, ce moment m'éclaire, jamais je n'ai mieux +senti tout ce que vous valiez et combien j'étais peu digne de vous... Je +vous le jure, Mathilde, je vous aime maintenant plus passionnément +peut-être que lors de ces beaux jours de Chantilly, que vous regrettez +toujours, pauvre femme... Maintenant, je dis comme vous... si vous ne +pouvez plus me pardonner l'offense, parce que vous l'avez oubliée; moi +je ne puis plus vous demander grâce, parce que je ne puis plus croire +que je vous aie jamais offensée.</p> + +<p>—Oh! Gontran... Gontran, voilà votre cœur, votre langage... c'est +vous, je vous reconnais... O mon Dieu, mon Dieu, donnez-moi la force de +supporter tant de bonheur...</p> + +<p>—Oui, oui, c'est moi, ton ami, ton amant, Mathilde... ton amant, qui +n'étais pas changé; non, non, je te le jure. Mais, grâce à toi, j'étais +si heureux, si heureux que je ne pensais pas plus à ce bonheur que je te +devais qu'on ne pense à remercier Dieu de la vie qui s'écoule heureuse +et facile; et puis si j'étais quelquefois insouciant, capricieux, +fantasque, il faut vous le reprocher, mon bon ange, ma bien-aimée: oui, +j'étais comme ces enfants gâtés que, dans sa tendresse idolâtre, une +mère ne gronde jamais! pour leurs grandes fautes elle n'a que des +sourires ou de douces remontrances... Et encore... non...—reprit-il +avec une grâce touchante,—non... je cherche à m'excuser, à affaiblir +mes torts, et c'est mal... J'ai été égoïste, dur, indifférent, infidèle; +j'ai pendant quelque temps méconnu le plus adorable caractère qui +existât au monde... Oh! Mathilde, je ne crains pas de charger le passé +des plus noires couleurs... l'avenir m'absoudra...</p> + +<p>—Ne parlons plus de cela. Gontran, parlons de <i>lui</i>, de notre enfant: +quels seront vos projets? Quelle joie, quelle félicité! Si c'est un +garçon, comme il sera beau! si c'est une fille, comme elle sera belle! +Il aura vos yeux, elle aura votre sourire et de si beaux cheveux bruns, +des joues si roses, un petit col si blanc, de petites épaules à +fossettes... Ah! Gontran, je délire; tenez je suis folle... je ne +pourrai jamais attendre jusque-là!—m'écriai-je si naïvement, que +Gontran ne put s'empêcher de sourire.</p> + +<p>—Dites-moi,—reprit-il tendrement,—que préférez-vous? Voulez-vous +rester ici... encore quelque temps, ou bien nous en aller nous établir à +Paris?... Dites, Mathilde... ordonnez... maintenant je n'ai plus de +volonté.</p> + +<p>—Maintenant, au contraire, mon ami, il faut que vous en ayez et pour +vous et pour moi, car je vais être tout absorbée par une seule pensée... +mon enfant... Hors de cette idée fixe, je ne serai bonne à rien.</p> + +<p>—Puisque vous me laissez libre, je réfléchirai à ce qui sera +convenable, ma bonne Mathilde... j'y aviserai.</p> + +<p>—Ce que vous ferez sera bien fait, mon ami. Entre autres +considérations, n'est-ce pas? vous consulterez l'économie; car +maintenant il nous faut être sages... nous ne sommes plus seuls... il +faut songer dès à présent à la dot de ce cher enfant, et du temps où +nous vivons, l'argent est tant... que la richesse est une chance de +bonheur de plus. Voyons, mon ami, comment réduirons-nous notre maison?</p> + +<p>—Nous y songerons, Mathilde; vous avez raison. Quel bonheur de +remplacer un luxe frivole et inutile par une touchante prévoyance pour +l'être qui nous est le plus cher au monde! Ah! jamais nous n'aurons été +plus heureux d'être riches.</p> + +<p>—Tenez, mon ami, quand je pense que chacune de mes privations pourrait +augmenter le bien-être de notre enfant... j'ai peur de devenir avare.</p> + +<p>—Chère et tendre amie, soyez tranquille... Je sens comme vous tous les +devoirs qui nous sont imposés maintenant... Je ne manquerai à aucun +d'eux. Comme vous, Mathilde, cette nuit m'a changé,—ajouta Gontran avec +un sourire de grâce et de tendresse inimitable.</p> + +<p>Mon mari parlait alors sincèrement. Je connaissais assez sa physionomie +pour y lire l'expression la plus vraie, la plus touchante.</p> + +<p>Quand il m'exprimait ses regrets de m'avoir tourmentée, il disait vrai: +les cœurs les plus durs, les caractères les plus impitoyables ont +souvent d'excellents retours; à plus forte raison Gontran était capable +d'un généreux mouvement: il n'était point méchant, mais gâté par trop +d'adorations.</p> + +<p>Encore une fois, je suis certaine qu'alors mon mari redevint pour moi ce +qu'il était au moment de mon mariage.</p> + +<p>J'étais si forte de cette conviction, il me paraissait si naturel que le +goût passager que mon mari avait eu pour Ursule se fût subitement +éteint, par la révélation que je venais de lui faire, que sans la +moindre hésitation, sans le moindre embarras, je dis à Gontran:</p> + +<p>—Maintenant, mon ami, comment allons-nous éloigner Ursule?...</p> + +<p>A cette question naïve, Gontran me regarda en rougissant de surprise.</p> + +<p>—Cela vous étonne, de m'entendre ainsi parler de ma cousine,—lui +dis-je en souriant,—rien n'est pourtant plus simple: je ne ressens à +cette heure aucune animosité, aucune jalousie contre elle; je n'ai pas +le temps, je suis trop heureuse! elle a été coquette avec vous, vous +avez été empressé près d'elle, je pardonne tout cela: ce sont des +étourderies de <i>jeunesse</i> dont vous ne vous souvenez plus maintenant, +mon tendre ami; je désire seulement que, vous qui avez tant de tact et +d'esprit, vous trouviez un moyen d'éloigner Ursule, sans dureté, sans +trop la blesser: car, malgré moi, je ne puis m'empêcher de la plaindre; +un moment peut-être... elle aura cru que vous l'aimiez...</p> + +<p>Gontran me regarda d'un air interdit, il semblait croire à peine ce +qu'il entendait.</p> + +<p>Après un moment de silence, il s'écria:</p> + +<p>—Toujours grande, toujours généreuse: ah! je serais le plus coupable +des hommes, si j'oubliais jamais votre conduite dans cette circonstance. +Oui, vous avez raison, Mathilde, j'expierai ces étourderies de jeunesse +comme je le dois. Il faut que votre cousine parte... qu'elle parte le +plus tôt possible; non que je doute de ma résolution, mais parce que sa +vue vous redeviendrait pénible une fois votre premier enivrement passé.</p> + +<p>—Vous dites vrai, mon ami... vous me connaissez mieux que je ne me +connais moi-même. Si vous saviez... j'ai tant souffert à cause d'elle... +Mais, tenez... Gontran, ne parlons plus de cela... tout est oublié... Il +sera facile à Ursule de déterminer son mari à quitter Maran, il n'a pas +d'autre volonté que la sienne... Mais...—ajoutai-je en +hésitant,—comment ferez-vous pour amener Ursule à cette résolution?</p> + +<p>—Rien de plus simple, je lui dirai tout avec franchise et loyauté.</p> + +<p>—Vous lui direz...</p> + +<p>—Je lui dirai qu'elle et moi nous avons été des fous, que nous avons +risqué de compromettre gravement, elle, la tranquillité du meilleur des +hommes, moi, le repos de la plus tendre, de la plus adorable des +femmes... Je lui dirai que nos imprudences ont effrayé vos soupçons, que +pour rien au monde je ne voudrais vous causer le moindre chagrin; je lui +dirai enfin que je la supplie de décider son mari à partir.</p> + +<p>Je gardai un moment le silence; malgré ma foi dans l'amour de Gontran, +dans ma supériorité sur Ursule, il m'était pénible de songer que mon +mari allait avoir un entretien secret avec ma cousine.</p> + +<p>Hélas! à cette pensée, tous mes ressentiments jaloux se réveillèrent +malgré moi.</p> + +<p>Je dis à Gontran avec émotion:—Pour décider Ursule à partir, il faudra +donc que vous lui demandiez un rendez-vous?...</p> + +<p>—Sans doute...</p> + +<p>—Eh bien! je vous l'avoue, Gontran, cette idée m'est cruelle.</p> + +<p>—Allons,—reprit-il en souriant,—il faudra que j'aie plus de courage +que vous... Comment faire pourtant, ma pauvre Mathilde?</p> + +<p>—Je ne sais..</p> + +<p>—Je n'ose vous proposer de parler vous-même à votre cousine.</p> + +<p>—Non; cela me ferait mal, je le sens. Un tel avis de ma part +l'humilierait amèrement, je ne puis oublier qu'elle a été mon amie... ma +sœur...</p> + +<p>—Que faire donc? je lui écrirais bien... mais cela est dangereux... et +puis il y a mille choses qu'on peut dire et qu'on ne peut écrire; des +objections auxquelles on répond de vive voix, et que l'on ne peut +détruire que par une longue correspondance...</p> + +<p>Après avoir rêvé quelque temps, Gontran s'écria tout rayonnant de joie:</p> + +<p>—Oh! Mathilde... Mathilde... quelle bonne idée! voulez-vous une double +preuve de ma loyauté et de mon désir de vous faire oublier les chagrins +que je vous ai causés?</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Cachée quelque part, d'où vous puissiez tout voir et tout entendre, +assistez à cet entretien dont votre jalousie s'effraye.</p> + +<p>—Gontran... que dites-vous... Ah! cette épreuve...</p> + +<p>—N'a rien qui doive alarmer... Une dernière fois, Mathilde, mon ange +bien-aimé, je veux tout vous dire, tout vous confier... être aussi franc +que vous êtes généreuse... Pardonnez-moi si je vous froisse; j'en aurai +le courage, car au moins un loyal aveu détruira, j'en suis sûr, vos +craintes exagérées... Vous verrez que j'ai été plus imprudent, plus +léger que coupable. Vous verrez que si Ursule a été pour moi +très-coquette, que si, de mon coté, je suis sorti des bornes de la +simple galanterie, elle n'a pas à rougir d'une faute grave et +irréparable... Eh bien! oui, hier, après cette curée aux flambeaux, en +plaisantant, j'ai passé mon bras autour de sa taille, j'ai voulu +l'embrasser; c'était une légèreté condamnable, je le sais, quoiqu'elle +pût peut-être s'excuser par la familiarité qu'autorise la parenté.</p> + +<p>—Et à Rouvray... Gontran!</p> + +<p>—A Rouvray, comme ici, j'ai fait a Ursule de ces compliments qu'on +adresse à toutes les femmes... je lui ai dit qu'elle était charmante, +que j'aurais un vif plaisir à la voir longtemps chez nous; elle a +accueilli ces galanteries avec coquetterie, mais en riant et sans y voir +plus de sérieux qu'il n'y en avait, je vous l'assure... Voilà toute ma +confession: Mathilde... pardon, encore pardon.</p> + +<p>—Je vous remercie, au contraire, de ces aveux qui me rassurent, mon +ami; il vaut mieux connaître la vérité, quelque pénible qu'elle soit, +que de s'épouvanter de fantômes souvent plus effrayants que la réalité.</p> + +<p>—Aussi, Mathilde, maintenant je vous jure sur l'honneur, sur ce que +j'ai de plus cher au monde, sur vous, enfin! que dans cet entretien +j'aborderai votre cousine avec un cœur tout rempli de vous, de votre +bonté, de votre générosité; que je ne dirai pas une parole sans songer +aux larmes que je vous ai fait verser, noble et angélique créature! je +vous jure enfin que ce goût passager dont je vous ai fait l'aveu s'est +évanoui devant l'intérêt si sacré, si puissant qui rend nos liens plus +étroits encore... Mathilde... Mathilde... je serais le dernier des +hommes, si l'état dans lequel vous êtes ne suffisait pas pour me +commander les plus tendres soins, les plus chers respects; croyez-moi, +assistez donc sans crainte à cet entretien, Mathilde, je suis fier de +vous prouver que je sais au moins expier les fautes que j'ai commises.</p> + +<p>—Oh! je vous crois, je vous crois, mon Gontran bien-aimé; je +m'abandonne à vos conseils: oui, j'aurai le courage de cette épreuve.</p> + +<p>—Merci... oh! merci, Mathilde, de me permettre de me justifier ainsi, +mais je ne veux pas que vous conserviez le moindre doute; l'amour est +soupçonneux, je le sais: malgré vous il vous resterait peut-être +l'arrière-pensée que j'ai prévenu Ursule, que...</p> + +<p>—Ah! Gontran, vous me jugez bien mal.</p> + +<p>—Non, non, ma pauvre Mathilde, laissez-moi faire; plus l'explication +vous semblera franche, loyale, imprévue, plus vous serez satisfaite. +Écoutez-moi donc... vous allez dire à Blondeau de prier votre cousine de +venir vous trouver ici. Vous vous mettrez là, dans le cabinet de votre +alcôve; cette porte vitrée entrouverte, un coin de ce rideau soulevé, +vous permettront de tout voir, de tout entendre. Votre cousine viendra, +je lui dirai que vous venez de sortir, que vous la priez de vous excuser +et de venir la retrouver dans le pavillon du parc. Pendant quelques +moments je la retiendrai ici, puis elle sortira pour aller vous +chercher. Alors paraissant hors de votre cachette...</p> + +<p>—Alors je tomberai à vos genoux, Gontran, pour vous remercier raille +fois de m'avoir rendu en un jour tous les bonheurs que je croyais avoir +perdus.</p> + +<p>Ainsi que l'avait désiré mon mari, Blondeau alla chercher Ursule.</p> + +<p>J'entrai avec un grand battement de cœur dans un des cabinets de +l'alcôve; les tendres assurances de Gontran, sa loyauté, tout devait +m'empêcher de ressentir la moindre crainte, et pourtant un moment encore +j'hésitai.</p> + +<p>Il me sembla que je jouais un rôle indigne de moi en assistant ainsi +invisible à cet entretien.</p> + +<p>Je l'avoue, mes irrésolutions cessèrent, moins dans l'espoir de voir +humilier ma rivale, que dans l'espoir ardent et inquiet d'assister à une +scène si étrange, si nouvelle pour une femme.</p> + +<p>Je connaissais le ton plaintif et mélancolique d'Ursule, je m'attendais +à la voir fondre en larmes lorsque mon mari lui signifierait son +intention.</p> + +<p>Jugeant de l'amour qu'elle devait ressentir pour Gontran par l'amour que +j'éprouvais pour lui, je prévoyais que cette scène allait être cruelle +pour ma cousine; soit faiblesse, soit générosité, je ne pus m'empêcher +de la plaindre.</p> + +<p>J'allai même jusqu'à craindre que Gontran, excité par ma secrète +présence, ne se montrât trop dur envers elle. Quel réveil pour cette +malheureuse femme qui l'aimait tant sans doute et qui se croyait aussi +tant aiméé!...</p> + +<p>Encore à cette heure je suis convaincue que mon mari était alors sincère +dans sa détermination de sacrifier un caprice passager à l'affection +sainte et grave que je méritais... Une seule crainte vint m'assaillir: +Ursule était si rusée, si adroite; elle savait donner à sa voix, à ses +larmes une si puissante séduction que peut-être la résolution de mon +mari ne résisterait-elle pas à l'expression de sa douleur touchante.</p> + +<p>Ces réflexions m'étaient venues plus rapides que la pensée.</p> + +<p>J'entendis les pas légers d'Ursule.</p> + +<p>Je me retirai dans ma cachette.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="F-CHAPITRE_III" id="F-CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3> + +<h4>L'ENTRETIEN.</h4> + +<p>Ursule en entrant dans ma chambre parut fort surprise de ne pas m'y +voir.</p> + +<p>Son visage était souriant et gai, la physionomie de Gontran était au +contraire froide et réservée.</p> + +<p>Il se tenait debout près de la cheminée, où il s'accoudait.</p> + +<p>Ursule, après avoir fermé la porte, lui dit:</p> + +<p>—Comment, c'est vous! où est donc Mathilde?</p> + +<p>—Elle a été obligée de descendre à l'instant pour répondre aux +réclamations d'un de ses pauvres; elle vous prie de l'excuser, et +d'aller la rejoindre tout à l'heure dans le pavillon du parc...</p> + +<p>Ursule me parut d'abord étonnée de l'accueil glacial de mon mari, puis +elle sourit, lui fit une profonde révérence d'un air moqueur en lui +disant:</p> + +<p>—Je vous remercie, monsieur, d'avoir bien voulu m'apprendre où je +pourrai rencontrer madame la vicomtesse de Lancry, je suis désolée +d'avoir troublé vos graves méditations.</p> + +<p>Ursule fit un pas vers la porte.</p> + +<p>—Un mot, je vous prie,—dit Gontran.</p> + +<p>Ursule, qui allait sortir, s'arrêta, retourna lentement la tête, jeta à +Gontran un long regard rempli de malice et de coquetterie, leva en l'air +son joli doigt d'un air menaçant et lui dit:</p> + +<p>—Un mot.. soit, mais pas plus... je sais qu'il est très-dangereux de +vous écouter... plus encore peut-être que de vous regarder. Voyons, +vite, ce mot, mon beau, mon ténébreux cousin.</p> + +<p>—Ce que j'ai à vous dire est grave et sérieux, madame.</p> + +<p>—Vraiment, monsieur, c'est grave, c'est sérieux? Eh bien! j'en suis +ravie, cela contrastera avec votre folie et votre étourderie habituelle. +Voyons, dites, je vous écoute.</p> + +<p>—Lorsque je vous revis à Rouvray,—dit Gontran,—il y a deux mois, je +ne pus vous cacher que je vous trouvais charmante.</p> + +<p>—C'est la vérité, monsieur et cher cousin, et j'ai souvenance que, dans +certaine allée de charmille, vous me fîtes même une déclaration... assez +impertinente à laquelle je répondis comme je devais le faire, en me +moquant de vous: voyons, continuez; votre gravité sentencieuse, +cérémonieuse m'amuse et m'intrigue infiniment... où voulez-vous en +venir?</p> + +<p>Gontran jeta un coup d'œil satisfait du côté de la porte du cabinet +où j'étais et reprit:</p> + +<p>—A votre arrivée ici, je vous ai dit tout le plaisir que j'avais à vous +revoir.</p> + +<p>—Tout le <i>bonheur</i>, mon cher et beau cousin, tout le <i>bonheur</i>, s'il +vous plaît; vos moindres paroles sont, hélas! gravées là en caractères +ineffaçables,—dit Ursule en appuyant sa main sur son cœur et en +regardant mon mari d'un air ironique.</p> + +<p>Gontran parut presque contrarié de ce sarcasme, fronça légèrement les +sourcils, et reprit d'un ton ferme:</p> + +<p>—Je suis ravi, madame, que vous soyez en train de plaisanter, la tâche +que j'ai à remplir me sera moins difficile.</p> + +<p>—Voyons, vite, vite, je suis sur des charbons ardent, mon cher cousin, +je brûle de savoir la conclusion de tout ceci, et à quoi sera bon ce +résumé solennel de notre... comment dirai-je? de notre amour... non +certes, vous avez trop et trop peu pour m'inspirer ce sentiment... +disons donc de notre coquetterie, c'est, je crois, le mot... +Trouvez-vous?</p> + +<p>—Soit, madame...—reprit Gontran.—Je continuerai donc ce résumé de +notre... de notre coquetterie: à votre arrivée à Maran, je vous ai dit +tout le bonheur que j'avais de vous revoir, tout mon espoir de voir +votre séjour ici se prolonger.</p> + +<p>—Cela est encore vrai, beau cousin; nous avons le lendemain fait une +charmante partie de chasse: vous m'avez même un peu grondée... +très-tendrement, il est vrai, de ce que je semblais préférer le bruit +retentissant des trompes à vos amoureuses déclarations... et j'avoue à +ma honte que je méritais beaucoup vos reproches; il n'y avait pour moi +rien de plus ravissant, de plus nouveau surtout, que ces fanfares +éclatantes qui résonnaient fièrement au fond des bois.</p> + +<p>—Et sans doute une déclaration n'avait pas pour vous le même attrait +de nouveauté. L'aveu est naïf,—dit Gontran en souriant.</p> + +<p>Ursule regarda fixement mon mari, cambra, redressa sa jolie taille, +comme si elle eût obéi à un secret mouvement d'admiration pour +elle-même, secoua légèrement son front hardi, pour faire onduler les +longues boucles de sa chevelure brune, et répondit avec un sourire +moqueur presque méprisant:</p> + +<p>—Mon cher cousin, j'ai dix-huit ans à peine et on m'a déjà bien souvent +dit que j'étais charmante; vous me pardonnerez donc d'être un peu blasée +sur les déclarations; depuis longtemps mon oreille est faite à ce ramage +flatteur et banal, et vous n'avez pas malheureusement éveillé dans mon +âme des sensations aussi inconnues que ravissantes; je ne doute pas que +vous ne soyez un très-excellent Pygmalion, mais le marbre de Galatée +s'était assoupli et animé avant que votre tout-puissant regard eût +daigné s'abaisser sur une pauvre provinciale comme moi...</p> + +<p>Mon étonnement était à son comble.</p> + +<p>C'était Ursule qui s'exprimait ainsi: elle autrefois si éplorée, si +incomprise et parlant toujours de sa tombe prochaine...</p> + +<p>C'était Ursule qui parlait à Gontran avec ce dédain moqueur, à lui dont +les succès avaient été si nombreux, à lui si recherché, si adoré par les +femmes les plus à la mode!</p> + +<p>Gontran semblait non moins surpris que moi de ce langage railleur.</p> + +<p>Néanmoins je vis avec joie qu'il ne m'avait pas trompée.</p> + +<p>Il avait pu être léger, inconsidéré auprès d'Ursule, mais il avait été +préservé d'un sentiment plus vif par la froide coquetterie de ma +cousine.</p> + +<p>Ursule reprit avec la même ironie:</p> + +<p>—Qu'avez-vous, mon cher cousin? vous semblez contrarié.</p> + +<p>—C'est qu'aussi, madame, je ne vous ai jamais vue si moqueuse.</p> + +<p>—C'est qu'aussi, monsieur, je ne vous ai jamais vu si solennel.</p> + +<p>—Vous avez raison,—dit Gontran en souriant,—il s'agit de folies, de +quelques galanteries sans conséquence échangées entre un homme et une +femme du monde, et je prends en vérité un air magistral par trop +ridicule. Eh bien donc, ma jolie cousine, vous souvenez-vous qu'hier +soir, après la curée aux flambeaux, j'ai été assez peu maître de moi +pour vouloir enlacer cette taille charmante et effleurer cette joue si +fraîche et si rose... eh bien, je viens vous demander pardon de cette +audace, vous supplier d'oublier cette folie... J'avais cédé à un +entraînement passager... j'avais un moment confondu la familiarité du la +parenté avec un sentiment plus tendre, et je viens...</p> + +<p>Ursule interrompit mon mari par un éclat de rire et s'écria:</p> + +<p>—Vous venez me demander pardon... mais il n'y a véritablement pas de +quoi, mon cher cousin... Votre vertueuse candeur s'alarme à tort, je +vous le jure... Votre audace a été fort innocente... car votre bouche a +effleuré non pas cette <i>joue si fraîche et si rose</i>, mais la barbe de +mon bonnet. Quant à cette taille charmante que vous <i>avez enlacée</i> à peu +près malgré moi, c'est une faveur que s'accorde au bal le premier +valseur venu; et je ne vois pas qu'elle soit assez flatteuse pour que +vous en ayez des remords: hier soir je n'ai pas joué la pudeur offensée, +parce qu'il m'eût fallu me plaindre on me fâcher d'un procédé de mauvais +goût; dans une circonstance pareille, une honnête femme se résigne et se +tait.</p> + +<p>Sans doute l'amour-propre de Gontran fut blessé de ces railleries, car, +oubliant ma présence, il s'écria presqu'avec chagrin:</p> + +<p>—Comment, madame, votre silence était de la résignation, de +l'indifférence!</p> + +<p>—A ce point, mon cher cousin, que je me rappelle, hélas! jusqu'aux plus +petits détails des tristes suites de votre audace.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Certainement, j'avais la main droite sur la grille du balcon, et, en +la retirant, j'ai déchiré la valencienne de mon mouchoir.</p> + +<p>—Cela prouve,—dit Gontran avec impatience,—madame, que vous avez une +excellente mémoire...</p> + +<p>—Cela ne prouve pas du tout en faveur de ma mémoire, mon cousin, mais +cela prouve en faveur de l'angélique pureté de mes sentiments à votre +égard...</p> + +<p>—Madame!...</p> + +<p>—Mais sans doute, voyons sérieusement: est-ce que si mon silence eût +été du trouble... est-ce que si je vous avais aimé... j'aurais remarqué +tout cela?... est-ce que j'aurais attendu que vos lèvres effleurassent +mes joues, que votre bras pressât ma taille, pour être saisie d'une de +ces émotions subites, muettes, profondes, qui nous enivrent et vous +égarent? Eh mon Dieu!... à peine votre main eût-elle touché ma main, +qu'une sensation électrique, rapide comme la foudre, eût bouleversé ma +raison, mes sens!... Presque sans le savoir, sans y penser, malgré moi +enfin... je serais tombée dans vos bras, et je m'y serais réveillée sans +me souvenir de rien, mais encore toute frémissante d'une émotion +délirante, inconnue, qu'aucune expression ne pourrait traduire!</p> + +<p>Malheur! malheur! jamais je n'oublierai l'accent ému, passionné avec +lequel Ursule prononça ces derniers mots; jamais je n'oublierai la +rougeur qui un instant enflamma son visage, comme un reflet de pourpre; +jamais je n'oublierai le regard à la fois vague, brûlant, noyé de +volupté, qu'elle jeta au ciel comme si elle eût ressenti ce qu'elle +venait de dépeindre.</p> + +<p>Malheur! malheur! jamais je n'oublierai surtout avec quelle admiration +ardente Gontran la contempla pendant quelques minutes: car elle était +belle... oh, bien belle ainsi; elle était belle, non sans doute d'une +beauté chaste et pure, mais de cette beauté sensuelle qui a, dit-on, +tant d'empire sur les hommes.</p> + +<p>Malheur! malheur! je vis sur les traits de Gontran un mélange de +douleur, de colère, d'entraînement involontaire, qui me dit assez qu'il +était au désespoir de n'avoir pas fait éprouver à Ursule ces émotions +qu'elle racontait avec une éloquence si passionnée.</p> + +<p>Ma terreur de cette femme augmenta: je fus sur le point de sortir de ma +retraite, d'interrompre cette scène; mais, emportée par une âpre +curiosité, inquiète d'entendre la réponse de Gontran, je restai +immobile.</p> + +<p>Mon mari semblait fasciné par le regard d'Ursule; il reprit avec +amertume:</p> + +<p>—En vérité, madame, voici une théorie complète: heureux celui qui la +mettra en pratique! Avec vous je vois avec plaisir que j'étais encore +moins infidèle envers ma femme que je ne l'avais cru; je m'en applaudis +sincèrement, je vous remercie d'être au moins franchement coquette avec +moi.</p> + +<p>Ursule partit d'un nouvel éclat de rire et reprit:</p> + +<p>—Mon Dieu! de quel air découragé votre solennité me parle de sa +fidélité conjugale! on dirait que vous éprouvez le remords d'une bonne +action, et que vous êtes désespéré de vous trouver si peu coupable...</p> + +<p>—Il est vrai, ma chère cousine, je me croyais un peu moins innocent... +et je vous croyais un peu plus ingénue...</p> + +<p>—Tenez, décidément, vous êtes furieux...</p> + +<p>—Moi! vous vous trompez, je vous le jure.</p> + +<p>—Vous êtes furieux... vous dis-je... Ah! vous avez cru, mon cher +cousin, que vous n'aviez qu'à paraître pour me plaire, pour me +subjuguer; mais, j'y pense, ajouta-t-elle en redoublant d'éclats de +rire,—vous avez pensé, j'en suis sûre, que blessée d'un trait mortel +dès avant mon mariage, lors de votre présentation à Mathilde, et +<i>reblessée</i> lors de votre passage à Rouvray, je n'avais jamais eu qu'un +but, qu'une pensée, celle de venir vous rejoindre ici ou à Paris... que +dans mon empressement à vous faire ma cour, à me ménager de longues +entrevues avec vous, j'avais bravement appris à monter à cheval, au +risque de me casser le cou, le tout pour mériter un de vos regards, pour +vous faire dire en vous-même:—Pauvre petite, quel dévouement, quel +courage!—ou bien encore...—Ah! les femmes, les femmes! quand un de ces +démons s'est mis en tête de nous séduire, il y réussit toujours.—Quant +à cela, entre nous, mon pauvre cousin, vous n'avez pas eu tout à fait +tort; car je crois que je vous ai fort séduit... seulement, je ne l'ai +pas fait exprès...</p> + +<p>—Je vois que je ne suis pas le seul à qui l'on puisse reprocher quelque +vanité,—dit Gontran de plus en plus piqué.</p> + +<p>—Comment,—reprit Ursule dans un nouvel accès de gaieté,—vous croyez +qu'on ne peut sans vanité prétendre à votre cœur! pour vous qui +voulez me donner une leçon de modestie, l'aveu est piquant. Eh bien! je +vous avoue que, tout en étant certaine de vous avoir séduit, je n'en +suis pas plus fière...</p> + +<p>—Ainsi, vous me croyez très-amoureux de vous?</p> + +<p>—Je vous crois plus amoureux de moi aujourd'hui que vous ne l'étiez +hier. Je crois que vous le serez demain encore plus qu'aujourd'hui...</p> + +<p>—Et quelle sera la fin de cette passion toujours croissante, charmante +prophétesse?...</p> + +<p>—Pour moi, un immense éclat de rire... pour vous, peut-être, toutes +sortes de désespoirs... Car, vous devez savoir cela par expérience, +seigneur don Juan; s'il y a passion d'un côté, ordinairement il y a de +l'autre indifférence on dédain: aussi, ce qui m'empêchera de jamais +répondre à votre amour... ce qui vous fait un tort irréparable a mes +yeux, c'est tout simplement... votre amour...</p> + +<p>—Vous maniez à merveille le paradoxe, madame, et je vous en fais mon +compliment...</p> + +<p>—Ceci vous semble paradoxal, c'est tout simple; on est si peu habitué à +entendre des vérités vraies, qu'elles paraissent toujours des paradoxes: +au risque de passer pour folle, je vous dirai donc que vous m'aimez +non-seulement parce que je suis jeune et jolie, mais parce que votre +orgueil, votre vanité, s'irritent de ce que, malgré vos succès passés, +je ne me rends pas à vos irrésistibles séductions.</p> + +<p>—Madame,—s'écria Gontran,—de grâce... parlons un peu moins de moi...</p> + +<p>—Vous avez raison, mon cousin, nous voici bien loin de la conversation +que nous devions avoir ensemble; où en étions-nous donc?... Ah... oui. +C'est cela; vous me demandiez humblement pardon d'avoir été assez +audacieux pour embrasser la barbe de mon bonnet et pour me prendre la +taille ni plus ni moins que le plus oublié de mes valseurs de l'an +passé!</p> + +<p>Au lieu de répondre à Ursule, Gontran garda un moment le silence; puis +il lui dit avec un sourire contraint:</p> + +<p>—Vous réunissez, sans doute, madame, les qualités les plus rares; vous +avez certainement le droit de vous montrer difficile, dédaigneuse... +Mais pourrait-on savoir au moins de quelles perfections inouïes, de +quels surprenants avantages devrait être doué celui qui pourrait +prétendre au bonheur inespéré de vous plaire?</p> + +<p>—Savez-vous, mon cousin, que vous êtes très-fantasque?</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—A l'instant même, vous me priez assez aigrement de ne plus vous mettre +en question: et voici que vous recommencez de plus belle à parler de +vous-même.</p> + +<p>—Moi... au contraire...</p> + +<p>—Me demander, avec une ironie si transparente, de quels dons +surnaturels il faut être doté pour me plaire, n'est-ce pas me demander +clairement pourquoi vous ne me plaisez pas du tout, vous qui réunissez +tant de séductions irrésistibles?... Eh bien... vous le voyez; si je +vous réponds, vous allez me reprocher encore, comme tout à l'heure, de +changer un grave entretien en dissertations amoureuses...</p> + +<p>—Non, non... nous reprendrons cet entretien... Mais, voyons, dites... +Je suis très-curieux de connaître l'idéal que vous avez rêvé.</p> + +<p>—Mon idéal? à quoi bon, mon pauvre cousin! il en est de tous ces héros +rêvés par les jeunes filles comme des réponses préparées d'avance; l'on +dit tout le contraire de ce qu'on voulait dire, et l'on adore tout le +contraire de ce qu'on avait rêvé. Pourtant il est une première +condition, sur laquelle je serais inflexible: celui que j'aimerais +devrait être complétement libre; en un mot, garçon.</p> + +<p>—Et pourquoi frapper les maris de cet implacable ostracisme?</p> + +<p>—D'abord parce que je ne daignerais pas régner sur un cœur partagé; +ensuite il y a quelque chose de ridicule dans l'allure d'un mari +galantin: c'est un être amphibie qui participe à la fois de l'écolier en +vacances et du père de famille révolté; et puis, vous allez trouver cela +stupide, mais il me semble qu'un mari galant ressemble toujours... à un +prêtre marié...</p> + +<p>—Le portrait n'est assurément pas flatteur,—dit Gontran en se +contenant à peine.</p> + +<p>—Ainsi vous,—reprit Ursule,—vous par exemple, mon cher cousin, vous +avez ainsi perdu tout votre ancien prestige; et encore, non, même garçon +vous auriez en vous trop... et trop peu... pour me séduire. Oui, +certainement. Car, après tout, qu'est-ce que vous êtes? un grand +seigneur très-aimable, très-spirituel, d'une figure charmante et d'une +irréprochable élégance. Or, entre nous, mon amour aurait des visées... +ou plus hautes ou plus basses.</p> + +<p>—En vérité, ma cousine, aujourd'hui vous parlez en énigme.</p> + +<p>—En vérité, mon cousin, aujourd'hui vous êtes bien peu intelligent. Eh +bien donc, oui, il me faut, à moi, un esclave ou un maître. Vous ne +pouvez être ni l'un ni l'autre: vous n'avez ni le dévouement naïf qui +intéresse, ni la supériorité qui trouble et qui soumet... Qu'un être +simple, bon, inoffensif, m'adorât, par exemple, avec l'idolâtrie +opiniâtre du sauvage pour son fétiche, je pourrais ressentir pour cet +être aveuglément confiant cette sorte de compassion affectueuse qu'on a +pour un pauvre chien soumis, tremblant, qui ne vous quitte pas du +regard; qui lèche la main qui le frappe et qui est encore trop heureux +de revenir en rampant servir de coussin à vos pieds, lorsque, par colère +ou par caprice, vous l'avez brutalement chassé... Mais si je rencontrais +jamais un de ces hommes qui, par je ne sais quelle mystérieuse +puissance, s'imposent en despotes du premier regard, avec quelle humble +et tendre soumission je m'abaisserais devant lui! avec quelle idolâtrie, +moi si impérieuse, je l'adorerais à mon tour! comme j'enchaînerais ma +pensée, ma volonté, ma vie à la sienne! à genoux, toujours à genoux +devant mon souverain, devant mon dieu, joie, douleur, espérance, +désespoir, tout viendrait de lui... et retournerait à lui... Pour qu'il +daignât seulement me dire <i>Viens</i>... je serais humble, résignée, lâche, +criminelle, que sais-je?... Car la jalousie d'un tel amour peut arriver +à la frénésie... à la férocité. Tenez... à cette pensée, oh! à cette +pensée, j'ai peur.</p> + +<p>En disant ces derniers mots d'une voix brève, Ursule baissa son visage +assombri et parut rêveuse.</p> + +<p>Gontran était stupéfait.</p> + +<p>J'étais épouvantée.</p> + +<p>Après quelques moments de silence, Ursule passa la main sur son front +comme pour chasser les idées qui semblaient l'avoir tristement +préoccupée, et dit en souriant à mon mari, qui la regardait presque avec +stupeur:</p> + +<p>—Vous le voyez donc bien... vous ne pouvez être ni mon esclave ni mon +maître. Nous ne pouvons qu'être amis, et encore ce serait difficile; +vous êtes trop homme du monde pour me pardonner vos maladroites +déclarations et votre insuccès près de moi. Tout bien considéré, il ne +nous reste guère que la chance d'être ennemis à peu près +irréconciliables. Ne trouvez-vous pas cette conclusion fort originale? +qui aurait dit que notre conversation devait prendre cette tournure-là?</p> + +<p>—Sans contredit, madame,—répondit machinalement Gontran, comme s'il +eût encore été sous le coup de cet étrange entretien;—sans contredit, +cela est fort original. Mais alors puis-je vous demander pourquoi vous +avez bien voulu nous consacrer quelque temps?</p> + +<p>Avec cette mobilité d'impressions qui la caractérisait, Ursule se mit de +nouveau à rire aux éclats en regardant Gontran avec étonnement, et +s'écria:</p> + +<p>—Ah çà! devenez-vous décidément fou, mon cousin? Est-ce déjà votre +passion pour moi qui vous trouble la raison? Comment, vous voulez être +le but incessant où tendent toutes mes pensées! Vous ne comprenez rien à +mon voyage ici, parce qu'il n'a pas pour but de vous dire: <i>Je vous +aime!</i> Mais rappelez donc vos esprits: ce n'est pas du tout à vous, mais +à ma chère Mathilde, que je veux consacrer le temps que je passerai a +Maran. Mon Dieu! quelle figure vous me faites! Que les hommes sont +singuliers! Je vous aurais avoué que depuis longtemps je méditais le +dessein perfide de vous enlever à votre femme, que vous auriez trouvé +cette indignité toute naturelle, taudis que vous voilà très-contrarié de +me voir respecter si scrupuleusement les lois sacrées de l'amitié que +vous venez vous-même invoquer.</p> + +<p>—Madame!</p> + +<p>—Allons, allons, rassurez-vous, je ne veux pas me faire meilleure que +je ne le suis; c'est beaucoup plus mon éloignement pour les gens mariés +en général et mon peu de penchant pour vous en particulier qui me défend +de toute mauvaise tentation... Sans doute j'aime Mathilde de tout mon +cœur; mais si une puissance irrésistible m'eût entraînée vers vous, +malgré moi j'aurais trahi la confiance de ma meilleure amie... Après +cela,—reprit Ursule en souriant de ce rire sarcastique qui donnait à sa +physionomie un caractère si insolent et si dédaigneux,—j'offre des +chances de combat égales; je suis vulnérable aussi: moi aussi j'ai un +mari... qu'on le séduise... c'est de bonne guerre; mais, assez de folies +comme cela, mon cher cousin. Maintenant, parlons raison, quel est ce +<i>mot</i> que vous avez à me dire, et pourquoi me retenez-vous ici? Mathilde +s'impatiente et m'attend peut-être.</p> + +<p>Gontran semblait poussé à bout par les railleries d'Ursule. Il lui +répondit brusquement:</p> + +<p>—C'est justement de Mathilde que je voulais vous parler, madame; +quoique je sois un de ces êtres amphibies assez ridicules qu'on appelle +<i>maris</i>, ma femme a pour moi un attachement profond, sincère, +inaltérable.</p> + +<p>—Et elle a parfaitement raison, et fait preuve du meilleur goût; je ne +médis des maris que comme amants: hors ces prétentions-là, ils possèdent +toutes sortes d'agréments... conjugaux; et vous avez, vous, mon cousin, +personnellement, tout le charme nécessaire pour plaire à votre femme.</p> + +<p>—C'est parce que je désire continuer de plaire à ma femme, madame, que +je serais désolé de lui causer un chagrin violent; elle est assez jeune, +assez aveuglée pour m'aimer passionnément, pour tenir à mon amour comme +à sa vie... Mais comme elle n'a pas de ces confiances exorbitantes qui +font croire qu'on ne peut manquer de nous adorer... comme elle est +surtout remplie de la plus charmante modestie, elle redoute certaines +comparaisons... sans doute très-dangereuses; et quoique je sois, je +l'avoue humblement, un soupirant fort à dédaigner pour vous, elle veut +bien craindre...</p> + +<p>Ursule interrompit Gontran:</p> + +<p>—Toutes ces périphrases veulent dire que Mathilde est jalouse de moi, +n'est-ce pas? Voilà donc ce grand secret... Quelle bonne folie!</p> + +<p>—J'ai eu l'honneur de vous dire, madame, que rien n'était plus +sérieux... Le repos de Mathilde m'est cher avant toutes choses...</p> + +<p>—J'en suis convaincue... et vous pouvez, ce me semble, la rassurer +mieux que personne, mon cher cousin; quant à moi, je serais désolée de +lui causer le moindre chagrin à votre sujet: ce serait impardonnable... +je n'aurais ni le plaisir du remords... ni le remords du plaisir.</p> + +<p>—Malheureusement, madame, Mathilde a plus que des soupçons, elle a des +certitudes. Hier, après la curée, sur la terrasse... elle a vu...</p> + +<p>—Que vous avez embrassé mon bonnet! mais c'est charmant... j'en suis +ravie, j'ai justement une petite vengeance à tirer d'elle pour lui +apprendre à croire aux apparences; laissons-la un jour ou deux dans son +erreur, et puis nous la détromperons, et je lui dirai: Voyez-vous, +méchante cousine, qu'il faut ne jamais croire à ce qu'on voit!</p> + +<p>—Ne pas détromper Mathilde, madame! mais la malheureuse enfant en +mourrait. Vous ne connaissez donc pas la noblesse, la candeur angélique +de son âme... Vous ne savez donc pas avec quelle sainte ardeur elle +m'aime... Oh! Mathilde n'est pas une de ces femmes froidement railleuses +qui, parce qu'elles ne sentent rien, affectent de mépriser des +sentiments qu'elles sont incapables de comprendre ou d'apprécier... +Non... non... Mathilde n'est pas de ces...</p> + +<p>—De ces femmes abominables... de ces monstres de perfidie, qui ont +l'effronterie de ne pas vouloir prendre pour amant le mari de leur amie +intime!—dit Ursule en interrompant mon mari et recommençant de rire aux +éclats...</p> + +<p>Gontran semblait au supplice. Ursule continua:</p> + +<p>—Mon Dieu, que vous êtes donc amusant! et comme l'éloge de cette pauvre +Mathilde vient naturellement en aide à votre dépit contre mon +insensibilité! Savez-vous qu'il ne fallait rien moins que mes dédains +pour amener enfin sur vos lèvres l'éloge de votre femme!</p> + +<p>—Vous avez raison, madame,—s'écria Gontran mis hors de lui par ces +sarcasmes.—Je n'ai peut-être jamais mieux compris tout ce que valait +ce cœur adorable qu'en reconnaissant...</p> + +<p>—A quel horrible cœur vous vouliez le sacrifier. Est-ce cela, mon +cher cousin? J'aime beaucoup à finir vos phrases, nous nous entendons si +parfaitement! Sérieusement, vous avez grandement raison de me préférer +Mathilde: d'abord votre fidélité maritale me préservera de votre +amoureuse insistance; et puis, franchement, ma cousine vaut mille fois +mieux que moi. N'est-elle pas bien plus belle? ne compte-t-elle pas +autant de qualités que je compte de défauts? n'y aurait-il pas toujours +entre nous une distance énorme? En raison même de son dévouement, de ses +vertus, n'est-elle pas fatalement destinée à éprouver les passions les +plus sincères, les plus magnifiquement dévouées... et à ne les inspirer +jamais... tandis que moi, j'aurai toujours, hélas! l'affreux malheur de +les inspirer...</p> + +<p>—Sans les jamais ressentir, n'est-ce pas, madame?—s'écria +Gontran.—Ah! vous avez raison... Tenez, vous êtes une femme +infernale... vous me faites peur...</p> + +<p>Ursule haussa les épaules.</p> + +<p>—Eh bien, oui, je serais une femme infernale pour ceux qui, je le +répète, ne seraient ni mes esclaves, ni mes tyrans; pour ceux-la, s'ils +étaient assez fous ou assez présomptueux pour s'éprendre de moi, je +serais sans merci, je les raillerais, je les mettrais dans les positions +les plus ridicules, peut-être même les plus cruelles, selon mon caprice! +Plus ils montreraient d'opiniâtreté à m'aimer, plus j'en montrerais +moi, à me moquer d'eux.</p> + +<p>—Tenez, ma cousine,—dit Gontran pour mettre un terme à un entretien +qui lui pesait,—vous déployez une telle vigueur d'esprit, une telle +force de caractère, que je suis de moins en moins embarrassé pour +arriver à ce que je voulais vous dire.</p> + +<p>—Que voulez-vous me dire?</p> + +<p>—Qu'entre parents, entre amis, il est certaines choses qu'on peut +s'avouer franchement. Je vous ai dit que Mathilde était jalouse de vous, +qu'elle redoutait votre présence... et que...—Gontran hésita.</p> + +<p>—Et qu'elle serait tranquille et rassurée si j'abrégeais mon séjour +ici?</p> + +<p>—Excusez-moi, ma cousine, mais...</p> + +<p>—Mon Dieu, rien de plus simple. Pourquoi ne pas m'avoir dit cela tout +de suite? Pauvre et chère Mathilde, je regrette pourtant de la quitter +sitôt; elle d'abord, puis je regrette vos chasses qui m'amusaient +beaucoup; peut-être aussi je vous aurais même regretté, vous, si vous ne +m'aviez pas parlé d'amour. C'est dommage pourtant... mais il n'y a rien +à faire contre un soupçon jaloux... Il faudra seulement me donner +quelques jours pour préparer et pour amener mon mari à ce changement de +résolution si soudain; je m'en charge... Ah çà! vous ne m'en voulez pas, +mon cousin,—dit Ursule en tendant la main à Gontran avec cordialité.</p> + +<p>—Je ne vous en veux pas... mais, je vous l'avoue, jamais je ne me +serais attendu à un pareil langage, à de pareilles idées de votre +part... je crois rêver.</p> + +<p>Ursule reprit avec son sourire ironique:</p> + +<p>—Pour une jeune femme qui, en sortant de l'hôtel Maran, est venue +habiter une fabrique en province, vous me trouvez assez étrange, +n'est-ce pas? vous n'y comprenez rien? Vous ne reconnaissez plus la +pauvre victime, la femme incomprise qui écrivait de si larmoyantes +élégies à cette pauvre Mathilde, qui en pleurait et qui avait raison, +car je pleurais moi-même en les écrivant, et quelquefois même je pleure +encore...</p> + +<p>—Vous... vous! pleurer...</p> + +<p>—Certainement, quand le vent est à l'ouest et qu'il y a dans l'air <i>ce +je ne sais quoi qui fait qu'on se pend</i>, comme disait mademoiselle de +Maran.</p> + +<p>—Toujours mobile, toujours folle,—dit Gontran.</p> + +<p>—N'est-ce pas que je suis une drôle de femme? Je parle de tout sans +rien savoir, je parle d'émotions de cœur sans les ressentir, j'ai +toutes les physionomies sans en avoir aucune; je suis effrontée, +moqueuse, inconséquente... Et pourtant, mon cousin, vous ne connaissez +de moi que ce que j'en veux laisser connaître. En mal comme en bien, +vous êtes encore à mille lieues de la réalité; mais ce dont vous pouvez +être certain seulement, c'est que je peux toujours ce que je veux +fermement. Ainsi, par exemple, tenez: j'ai plus de physionomie que de +beauté, plus de défauts que de qualités, plus de bavardage que d'esprit, +j'ai une fortune ordinaire, un nom ridicule... madame Sécherin, je vous +demande un peu... madame Sécherin! Eh bien! malgré tout cela, je veux +être cet hiver la femme la plus entourée, la plus à la mode de Paris, +avoir la maison la plus recherchée et faire tourner toutes les têtes en +finissant par la vôtre. Maintenant adieu, mon cousin... Je vais décider +mon mari à partir le plus tôt possible... nous irons faire un petit +voyage jusqu'à l'hiver... Je vais retrouver Mathilde dans le parc; je +lui tairai notre entretien, bien entendu... Pauvre femme! je la +plains... pauvre divinité... Hélas! quand on ne sait parler que le +langage des anges, ou court grand risque de se trouver ici-bas bien +dépareillée. Somme toute, j'aime mieux mon sort que le sien... +quoiqu'elle ait l'inqualifiable bonheur de vous avoir pour Seigneur et +maître!—ajouta Ursule avec un sourire moqueur.</p> + +<p>Elle sortit en faisant un petit signe de tête à Gontran et lui envoya du +bout des doigts un gracieux baiser de l'air le plus malin.</p> + +<p>Et puis j'entendis ma cousine fredonner en s'en allant un motif de +Freischütz de sa voix fraîche et sonore.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="F-CHAPITRE_IV" id="F-CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3> + +<h4>FRAYEURS</h4> + +<p>Si j'avais un instant douté du changement extraordinaire que la +maternité avait apporté dans mon esprit en le mûrissant tout à coup, en +lui révélant un monde nouveau, les idées, les terreurs qui s'éveillèrent +en moi ensuite de l'entretien d'Ursule et de mon mari eussent suffi pour +me prouver cette incroyable transformation.</p> + +<p>Qu'on me pardonne une comparaison bien usée, bien vulgaire... Un +admirable instinct apprend à la pauvre mère qui veille sur sa couvée que +le point noir, presque imperceptible, qu'on aperçoit à peine dans l'azur +du ciel est le vautour féroce, son plus mortel ennemi.</p> + +<p>De même, après la conversation d'Ursule et de Gontran, je vis poindre le +germe d'un nouveau, d'un terrible malheur dans cet entretien qui, en +apparence, semblait devoir me rassurer.</p> + +<p>Ma cousine n'aimait pas mon mari, elle raillait même dédaigneusement les +galanteries dont j'avais tant souffert....</p> + +<p>Avec une effronterie révoltante elle se montrait à lui telle qu'elle +était... pire qu'elle n'était peut-être...</p> + +<p>Elle avouait avec un superbe cynisme qu'elle ne pouvait être que lâche +esclave de l'homme qui la dompterait... maîtresse hautaine de l'homme +qui l'adorerait, et coquette impitoyable envers tous ceux qui ne +ramperaient pas à ses genoux ou qui ne lui mettraient pas +orgueilleusement le pied sur le front...</p> + +<p>Elle avait dit encore à Gontran qu'elle ne l'aimerait jamais, parce que +l'amour d'un mari était ridicule; parce qu'il l'aimait, lui: et +pourtant, par deux fois, elle lui avait jeté cet insolent +défi:—<i>Malgré vous, vous m'aimerez toujours...</i></p> + +<p>Avant que d'être mère je serais sortie de ma retraite, rayonnante de +bonheur et de confiance; je me serais jetée à genoux en disant: Merci, +mon Dieu, vous avez permis que cette femme perfide, audacieuse, se +montrât sans fard, dévoilât toute la bassesse, toute la méchanceté de +son âme! Un moment mon mari s'est laissé prendre à ces dehors +séduisants; mais maintenant il la connaît, mais maintenant il n'aura +plus pour elle que mépris et qu'horreur. Quel homme, et Gontran plus que +tout autre encore, ne sentirait pas au moins sa fierté révoltée en +entendant cette femme lui parler si dédaigneusement!</p> + +<p>Comment! lui Gontran, lui si beau, si séduisant, lui gâté par tant de +succès, par tant d'adorations, irait non pas aimer mais s'occuper +seulement d'une femme qui oserait lui dire: Je ne vous aime pas, je ne +vous aimerai jamais, et je vous défie de ne pas m'aimer!...</p> + +<p>Oui, encore une fois, j'aurais remercié Dieu; le calme, le repos, +fussent pour longtemps rentrés dans mon cœur.</p> + +<p>Mais, hélas! je l'ai dit, en une nuit j'avais, je ne sais par quelle +intuition, acquis la triste sagacité, la désespérante sûreté de jugement +que les années peuvent seules donner.</p> + +<p>Je crois fermement que cette sorte de prescience m'était venue +soudainement parce qu'elle pouvait me servir à défendre l'avenir de mon +enfant. Hélas! mon Dieu, j'étais bien jeune encore, jamais je ne m'étais +appesantie sur les tristes misères de l'esprit humain, il fallait une +puissance surnaturelle pour me faire pénétrer ce tissu d'horribles +pensées.</p> + +<p>Je croyais au bien jusqu'à l'aveuglement; je n'avais pas idée de ces +passions dépravées, qui, au lieu de rechercher ce qui est pur, noble, +salutaire et possible, sont au contraire honteusement aiguillonnées par +l'attrait de la corruption, du cynisme, de l'impossible.</p> + +<p>Pouvais-je soupçonner qu'un homme, par cela même qu'une femme sans +mœurs lui dirait: Je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais!... +que pour cela même cet homme dût adorer cette femme avec frénésie?</p> + +<p>Non... non, mon Dieu; on m'eût dit que le cœur humain était capable +de ces énormités, que je l'aurais nié, que j'aurais pris cela pour un +blasphème.</p> + +<p>Par quel mystère pourtant... moi jusqu'alors si heureusement ignorante +de ces misères, avais-je donc deviné, avais-je donc senti, oui +physiquement senti, à un atroce déchirement de mon cœur, que Gontran +allait de ce moment aimer cette femme, non-seulement plus qu'il n'avait +aimé ses premières maîtresses, non-seulement plus qu'il ne m'aimait... +mais plus qu'il n'aimerait jamais?</p> + +<p>Quelle voix secrète me disait que cette passion fatale serait la seule, +la dernière passion de sa vie?</p> + +<p>Quelle voix me disait que les hommes les plus légers, les plus blasés, +lorsqu'ils se prennent à aimer et surtout à aimer sans espoir une femme +perdue, aiment souvent avec une violence effrayante?</p> + +<p>Comment avais-je senti qu'Ursule, dans son manége infernal, avait mis +en jeu les passions les plus irritantes de mon mari en lui disant:—Vous +êtes beau, vous êtes charmant, vous êtes habitué à plaire, et pourtant +je me raille de vous, et pourtant vous m'aimerez, et cet amour sera pour +moi une inépuisable raillerie... pour vous un inépuisable chagrin!</p> + +<p>Et ce n'était pas encore assez pour cette femme. Comme il lui fallait +aviver, exalter l'amour de Gontran en allumant sa jalousie, elle a voulu +lui prouver qu'elle ne serait pas pour tous froide, méprisante, +moqueuse, comme elle l'était pour lui.</p> + +<p>Aussi voyez... voyez... avec quelle ardeur passionnée, délirante, elle +lui peint alors l'émotion foudroyante qui bouleversera sa raison et ses +sens à la seule approche de l'homme qu'elle aimerait!...</p> + +<p>A ces mots, empreints d'un délire brûlant et sensuel, voyez comme son +regard s'est perdu, comme sa joue a rougi, comme son sein a battu!...</p> + +<p>Et lorsqu'elle parlait de son idolâtrie pour l'homme qui la dominerait +en tyran, avec quelle grâce humble, soumise, elle courbait son front +charmant! Comme on la voyait agenouillée, les mains jointes, implorant +un sourire de son maître en attachant sur lui ses grands yeux bleus +noyés de langueur, de tristesse et d'amour!...</p> + +<p>Hélas!... hélas! il fallait que la séduction de cette femme fût bien +puissante, bien irrésistible, pour que moi, moi sa rivale, moi mère, moi +qui avais cette créature en horreur, j'aie senti, j'aie compris qu'en ce +moment non-seulement Gontran, mais tout homme, peut-être, devait devenir +éperdûment amoureux d'Ursule, tant il y avait en elle de fascination et +de charme!</p> + +<p>Mon, non, Dieu ne me trompait pas en me donnant ces épouvantables +pressentiments! En me montrant le formidable orage qui se formait à +l'horizon, il voulait, dans sa miséricorde infinie, qu'une pauvre mère +seule et faible pût, sinon éviter, du moins conjurer peut-être les +affreux malheurs qui la menaçaient.</p> + +<p>Je me sentis presque défaillir lorsque je sortis du cabinet où j'étais +restée cachée.</p> + +<p>Je trouvai Gontran assis dans un fauteuil, le regard fixe, les bras +croisés sur sa poitrine, dans l'attitude de la réflexion et de la +stupeur.</p> + +<p>Je fus obligée de m'appuyer légèrement sur son épaule pour le rappeler à +lui-même...</p> + +<p>Il releva vivement la tête, et me dit ces seuls mots avec une expression +profonde et concentrée:</p> + +<p>—Quelle femme!... quelle femme!... Oh! il faut qu'elle parte, Mathilde, +il faut qu'elle parte!</p> + +<p>Ces paroles confirmèrent mes soupçons.</p> + +<p>Dans la bouche de Gontran, lui toujours si maître de lui, ils avaient +une signification effrayante; il aimait cette femme ou il craignait de +l'aimer.</p> + +<p>Une idée que j'accueillis d'abord comme une inspiration divine, me +poussait à apprendre à Gontran ce que je savais de la liaison d'Ursule +avec M. Chopinelle, ce dernier ayant sans doute été rangé par elle dans +la catégorie des esclaves.</p> + +<p>D'abord je ne doutai pas que le dépit d'avoir échoué là où un homme si +ridicule avait réussi, ne dût inspirer à Gontran un invincible +éloignement pour Ursule; peut-être Gontran eût-il attaché d'autant plus +du prix à la conquête d'Ursule, qu'il aurait cru être son premier amour.</p> + +<p>Je voulais aussi apprendre à mon mari avec quelle fausseté, avec quelle +perfidie Ursule avait amené la rupture de M. Sécherin et de sa mère... +J'allais tout dite, lorsque j'hésitai; je me demandai si ces révélations +n'irriteraient pas encore davantage la passion de Gontran, si sa vanité +ne serait pas encore plus excitée par le dépit d'être moins bien traité +qu'un provincial ridicule.</p> + +<p>Et puis il pouvait croire Ursule vertueuse, malgré les théories +effrontées qu'elle affichait, et se résigner plus facilement à n'être +pas aimé d'elle, en songeant que personne n'avait été plus heureux que +lui... Mais je craignis que cette dernière conviction ne prêtât +peut-être plus d'attraits encore à ma cousine.</p> + +<p>Agitée par tant de perplexités, je me résignai à attendre l'inspiration +du moment.</p> + +<p>Mon mari était retombé dans une sorte de rêverie...</p> + +<p>Je lui pris la main, je la serrai tendrement en lui disant:</p> + +<p>—Merci... merci, mon noble Gontran, vous m'aviez dit vrai. Enfin Ursule +va partir, et nous serons heureux et tranquilles.</p> + +<p>Gontran sourit avec amertume et me répondit:</p> + +<p>—Vous avez dû être bien contente de me voir ainsi traité par Ursule? +cela doit vous rassurer, je l'espère?</p> + +<p>Ne voulant pas laisser entrevoir mes craintes à Gontran, je lui dis:</p> + +<p>—Sans doute, mon ami, je suis rassurée; mais je ne vois pas en quoi ma +cousine vous a si maltraité... Elle plaisantait, d'ailleurs...</p> + +<p>—Elle plaisantait?... Et lors même qu'elle aurait plaisanté, n'était-ce +pas me traiter avec le dernier mépris?... De ma vie... non, de ma vie... +je n'ai été si insolemment joué; je restai là comme un sot, sans trouver +une seule parole. Quelle audace! quel cynisme!</p> + +<p>—Mais, Gontran, il me semble que ce qu'Ursule vous a dit de plus cruel +est qu'elle ne vous aimerait jamais et qu'elle vous défiait de ne pas +l'aimer.</p> + +<p>—Eh bien! n'est-ce rien que cela?</p> + +<p>—Mais cela n'est rien puisque vous m'aimez, Gontran... Votre tendresse +pour moi vous empêche de ressentir de l'amour pour elle; il doit vous +être indifférent qu'elle ne vous aime pas.</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, vous avez raison... Ma pauvre Mathilde, je +vous aime... Oh! oui, je vous aime... Vous êtes bonne, généreuse, +vous!... vous avez du cœur, de l'élévation, de la grandeur d'âme, +tandis que votre cousine... Je vous le demande: qu'a-t-elle donc pour +plaire, après tout? un minois chiffonné, une taille accomplie, il est +vrai, un très-joli pied, de grands yeux tour à tour effrontés ou +langoureux, un persiflage impertinent, un grand fonds d'impudence... +mais ni cœur, ni âme... Avec cela, comédienne et fausse à faire +frémir... Plus j'y pense, moins je peux revenir de mon étonnement. Vous +seriez-vous attendue à cela d'elle, toujours en apparence si +mélancolique, si doucereuse? Certes, j'ai vu des femmes bien hardies, +bien... rouées, passez-moi le terme, mais jamais je n'ai rien rencontré +de pareil: j'en étais abasourdi... Ah! que j'aimerais à mater, à dominer +un tel caractère! Avec quel bonheur je lui rendrais alors dédain pour +dédain, sarcasme pour sarcasme! s'écria involontairement mon mari.</p> + +<p>Je cachai mon visage dans mes mains, je fondis en larmes sans dire un +mot.</p> + +<p>Je n'en pouvais plus douter, Ursule avait frappé juste.</p> + +<p>Gontran était si préoccupé par ses pensées, qu'il ne s'aperçut pas de +mes larmes.</p> + +<p>Il se leva brusquement, et continua en marchant à grands pas:</p> + +<p>—Oh! je conçois bien qu'un homme soit sans pitié quand il parvient à +maîtriser l'un de ces caractères hautains et insolents... Alors avec +quel bonheur on humilie, on outrage même, car elles le méritent, ces +créatures jusque-là si orgueilleuses!—Puis il reprit avec un éclat de +rire forcé:—Mais c'est à mourir de rire, ces prétentions-là!... madame +Sécherin! je vous le demande un peu, madame Sécherin qui veut être à la +mode, qui veut avoir la meilleure maison de Paris et se moquer de tout +le monde. Ah! ah! ah!... c'est, sur ma parole, fort divertissant... +Est-ce que vous ne trouvez pas cela fort plaisant?... Mais, +qu'avez-vous? vous pleurez... Mathilde!</p> + +<p>—Ah! Gontran, cet entretien nous sera fatal.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Il n'y a pas un mot d'Ursule qui n'ait laissé du dépit, de l'amertume +dans votre cœur...</p> + +<p>—Du dépit! de l'amertume! parce que madame Sécherin dit que je n'ai pas +le bonheur de lui plaire! Ah çà, ma chère amie, à quoi pensez-vous? Pour +qui me prenez vous? Je n'ai pas grande vanité, mais je ne crois pas que +mon mérite souffre une grave atteinte du dédain de madame Sécherin. Ce +qui me paraît seulement d'une bouffonnerie excellente, c'est cette +prétention de sa part de me rendre amoureux d'elle... Ma pauvre +Mathilde, je vous ai fait ma confession; vous avez vu que je vous avais +dit vrai: je trouvais Ursule assez gentille; j'ai été, par galanterie, +entraîné un peu plus loin que je ne l'aurais voulu... Mais ça n'a jamais +été qu'un caprice, assez vif de ma part. Il n'y a rien dans cette +femme-là, rien, absolument rien... Amoureux d'elle, moi! Je plains bien +les malheureux assez sots pour se laisser prendre à ses filets... +Amoureux d'elle! mais ce serait l'enfer!... Avec un tel caractère... +amoureux d'elle... moi!... moi!...</p> + +<p>Puis Gontran, par un brusque retour, me dit avec une expression, hélas! +qui me parut distraite et forcée:</p> + +<p>—Moi! amoureux d'elle! comme si je n'avais pas près de moi mille fois +mieux qu'elle... comme si je n'avais pas la meilleure, la plus dévouée +des femmes... un ange de douceur et de bonté!... Pauvre Mathilde! +comment avez-vous pu craindre un instant la comparaison?... vous... +vous...</p> + +<p>Et il retomba dans une sorte de rêverie.</p> + +<p>Les derniers éloges qu'il me donna me firent un mal horrible.</p> + +<p>Ils me rappelèrent ces odieuses paroles d'Ursule à mon mari: «Il faut +que je vous témoigne de mon dédain pour que vous pensiez à vanter votre +femme.»</p> + +<p>Ma cousine avait raison, les louanges que me donnait Gontran lui étaient +arrachées par le dépit.</p> + +<p>En me mettant au-dessus de ma cousine, il pensait plus à la blesser qu'à +me flatter.</p> + +<p>—Le plus important pour nous,—dis-je à mon mari,—c'est qu'Ursule +quittera Maran sous très-peu de jours; elle décidera facilement M. +Sécherin à partir.</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, qu'elle parte; le plus tôt sera le mieux.</p> + +<p>—Mon ami,—dis-je à Gontran après un moment de silence,—permettez-moi +de vous parler en toute franchise.</p> + +<p>—Je vous écoute, ma chère amie.</p> + +<p>—Ne trouvez-vous pas étrange que cet entretien, qui aurait dû me +rassurer complètement, puisqu'il vous justifiait à mes yeux, produise +sur vous et sur moi un effet contraire?</p> + +<p>—Comment cela? Je ne vous comprends pas.</p> + +<p>—Ursule a dit qu'elle ne vous aimait pas, qu'elle ne vous aimerait +jamais; que vos galanteries étaient sans conséquence, et qu'elle +partirait le plus tôt possible... Et pourtant, vous le voyez, je +pleure... Et pourtant vous ne pouvez cacher votre agitation.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu!—s'écria Gontran avec impatience...—c'est tout +simple... Vous pleurez... parce que vous pleurez de rien.. Je suis agité +parce qu'il est de ces choses qui, malgré soi, blessent +l'amour-propre... Que prétendez-vous conclure de cela? Allez-vous vous +faire l'écho d'Ursule, et dire comme elle que je suis ou que je serai +amoureux d'elle? C'est absurde; seulement je vous avoue qu'elle m'a +impatienté, je ne suis pas habitué à être raillé de la sorte: voilà +tout. Il y a mille manières de dire les choses. Elle m'aurait dit tout +simplement: J'ai été un peu coquette pour vous, oublions cela; restons +bons amis: si ma présence excite la jalousie de Mathilde, je partirai... +rien de mieux; mais à quoi bon cette profession de principes... et quels +principes! A quoi bon me dire effrontément que, si je ne lui plais pas, +d'autres lui plairont peut-être?... A quoi bon exprimer d'une manière si +passionnée, pour ne pas dire plus, l'ivresse qu'elle éprouverait dans +telle ou telle occasion?... Femme incompréhensible!... C'est que, dans +ce moment-là, elle avait l'air véritablement émue... En vérité, je m'y +perds... c'est une énigme... Mais qu'un autre que moi s'amuse à en +chercher le mot; je lui souhaite bien du plaisir! Après cela, une +volonté de fer... elle a voulu apprendre à monter à cheval et elle y +monte à merveille; elle s'est mis dans la tête d'être, l'hiver prochain, +une femme à la mode, elle est bien capable d'y réussir: elle a tout ce +qu'il faut pour cela...</p> + +<p>—Vous pensiez tout à l'heure le contraire, mon ami; vous disiez que +c'était, de sa part, une prétention ridicule.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, ma chère... si vous venez sans cesse épiloguer mes +moindres paroles, cela devient insupportable,—dit mon mari en frappant +brusquement du pied.—Je vous parle en toute confiance, en toute +sécurité, ne cherchez pas dans mes paroles autre chose que ce que je +dis.</p> + +<p>Je regardai Gontran avec un étonnement douloureux.</p> + +<p>—Mon ami, je vous ferai une seule observation... Depuis la fin de cet +entretien, vous m'avez sans cesse parlé d'Ursule et vous n'avez pas eu +la moindre pensée pour notre enfant...</p> + +<p>Mon mari passa les mains sur son front et s'écria avec émotion.</p> + +<p>—Pauvre et excellente femme!... c'est vrai, pourtant, ah! c'est mal, +bien mal, pardon, Mathilde... Tiens ces seuls mots de toi me rappellent +à mes devoirs, à mon amour; ces seuls mots me calment et me consolent +d'une sotte et ridicule blessure d'amour-propre. Eh bien! oui, +pardonne-moi ce dernier éclair d'orgueil. Oui, je me suis senti malgré +moi un peu piqué de n'avoir pas fait la moindre impression sur Ursule; +sais-tu pourquoi? parce que le sacrifice que j'aurais eu à te faire eût +été plus grand. Crois-moi, rien ne me sera plus facile que d'oublier +cette femme diabolique... Tu as raison, mon ange bien-aimé; notre +enfant... pensons à notre enfant. Entre cette douce espérance et mon +amour pour toi, pour toi désormais bien rassurée sur moi, le bonheur +nous sera facile. Pardon encore d'avoir pris à cœur les sarcasmes +d'Ursule; mais c'est qu'aussi elle me raillait à vos yeux, et, je ne +vous le cache pas, Mathilde, je suis très-fier de moi depuis que je suis +à vous. Pourtant, comme, après tout, vous m'aimez toujours autant, +n'est-ce pas? nous ne penserons plus à cette scène ridicule que pour +nous moquer de moi-même; ou mieux, parlons de notre enfant: ces douces +causeries seront notre refuge assuré contre toutes ces pensées +mauvaises.</p> + +<p>L'arrivée d'un de nos fermiers qui voulait parler à mon mari termina cet +entretien.</p> + +<p>Gontran sourit.</p> + +<p>Mon premier mouvement fut d'être charmée des douces paroles qu'il venait +de me dire avec sa grâce habituelle: puis il me sembla que son accent +avait été nerveux, saccadé; que ses regards n'étaient pas d'accord avec +son langage.</p> + +<p>On eût dit qu'il voulait s'étourdir sur sa situation, ou me rassurer par +quelques mois de tendresse.</p> + +<p>Cependant il y avait quelque chose de touchant, de pénétré dans son +accent.</p> + +<p>Néanmoins, plus je réfléchis à l'impression qu'Ursule avait faite sur +lui, plus je crus à un danger imminent.</p> + +<p>Quelques jours auparavant j'aurais pleuré, pleuré, puis tenté quelques +plaintes timides et stériles; mais, appelée à de nouveaux devoirs, je +voulus changer complétement de conduite.</p> + +<p>Je compris que je devais craindre la violence des chagrins, leur +réaction pouvait être fatale à mon enfant; je me promis donc de tâcher +désormais de ne jamais m'affliger pour des vanités, de me roidir contre +ma susceptibilité, de m'endurcir contre les souffrances morales, et +d'être, si cela se peut dire, extrêmement <i>sobre</i> de douleurs.</p> + +<p>Les circonstances présentes devaient mettre ma nouvelle résolution à une +rude épreuve.</p> + +<p>J'essuyai mes larmes, je songeai froidement à ma position.</p> + +<p>De ce moment, pour n'être plus écrasée sous les débris de mes +espérances, j'envisageai bravement la vie sous les douleurs les plus +sombres.</p> + +<p>Je ne m'abuse pas sur la cause de cette courageuse résolution, je +possédais un trésor de bonheur et d'espérance que rien au monde ne +pouvait me ravir.</p> + +<p>Quel que fût l'avenir, mon enfant me restait: car j'avais la conviction +profonde, inébranlable, que Dieu m'avait envoyé cette suprême +consolation dans mes chagrins, comme une religieuse récompense de mon +dévouement à mes devoirs.</p> + +<p>Cette foi aveugle à la protection divine m'empêcha d'avoir jamais la +moindre frayeur sérieuse sur la vie future de ce petit être qui doublait +ma vie, qui devait me faire oublier bien des souffrances.</p> + +<p>Je me traçai un plan de conduite avec la ferme résolution de n'en pas +dévier.</p> + +<p>Huit jours suffisaient à Ursule pour décider son mari à quitter Maran; +si au bout de huit jours elle n'était pas partie, si d'ici là +j'acquérais la conviction que ses dédains affectés n'étaient qu'une +perfide manœuvre de coquetterie, j'étais résolue de suivre les +conseils de madame de Richeville.</p> + +<p>Une fois seule avec Gontran, j'espérais par ma tendresse, par l'intérêt +que devait lui inspirer l'état dans lequel je me trouvais, j'espérais, +dis-je, chasser Ursule de sa pensée.</p> + +<p>Sinon, si son amour pour elle grandissait avec les obstacles; si je +succombais après avoir lutté contre la détestable influence de cette +femme, de toutes les forces de mon amour, de mon dévouement, je +succomberais du moins avec dignité: mon enfant me resterait, et je +vivrais pour lui seul.</p> + +<p>Il m'est impossible de dire le calme, la confiance, que me donna cette +résolution.</p> + +<p>Je n'avais plus, comme par le passé, de ces effrois vagues, de ces +douleurs sans but et sans bornes.</p> + +<p>C'est qu'autrefois... l'amour de Gontran perdu... il ne me restait rien, +rien qu'un désespoir immense, rien qu'une vie misérable et stérile, rien +que quelques pâles souvenirs qui devaient rendre, par comparaison, le +présent plus cruel encore.</p> + +<p>Je m'agenouillai pour remercier Dieu de ne m'avoir pas endormie dans une +fatale confiance.</p> + +<p>Sans vouloir descendre à un honteux espionnage, je me promis de tout +observer attentivement, de ne rien omettre de ce qui pouvait m'éclairer.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="F-CHAPITRE_V" id="F-CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3> + +<h4>MADEMOISELLE DE MARAN.</h4> + +<p>Le lendemain de cette scène, quel fut mon étonnement de recevoir un mot +fort bref de mademoiselle de Maran! Elle m'annonçait qu'elle arriverait +en même temps que sa lettre, et qu'elle m'apprendrait elle-même la cause +de sa venue.</p> + +<p>On eût dit en vérité que cette femme, avertie par un secret instinct des +nouveaux chagrins qui m'accablaient, venait pour jouir de mes tourments.</p> + +<p>Si j'avais moins connu mademoiselle de Maran, je me serais étonnée de +l'audace de sa visite en me rappelant que la dernière fois que je +l'avais vue, elle n'avait pas dissimulé la haine qu'elle me portait.</p> + +<p>Sa rencontre avec Ursule m'effrayait encore.</p> + +<p>Si elle avait méchamment espéré, prévu, calculé que tôt ou tard Ursule, +se trouvant pour ainsi dire mêlée à ma vie, me serait un jour hostile, +elle devait être satisfaite et pouvait devenir une utile alliée pour ma +cousine.</p> + +<p>Je réfléchissais avec amertume que le monde était ainsi fait, qu'on +était obligé de recevoir, d'accueillir chez soi ses ennemis les plut +mortels, sous le prétexte de parentés ou de liaisons qui rendent leur +animosité plus odieuse encore.</p> + +<p>Je fis part à Gontran de la prochaine arrivée de ma tante.</p> + +<p>Il accueillit cette nouvelle avec assez d'indifférence.</p> + +<p>Je ne partageais pas sa quiétude. Un tel voyage était si en dehors des +habitudes de mademoiselle de Maran, qui n'avait pas quitté Paris depuis +quinze ans, que je lui soupçonnais quelque grave motif.</p> + +<p>Environ vers les deux heures, ma tante arriva accompagnée de Servien, +d'une de ses femmes, d'un valet de pied qui lui servait de courrier, et +d'un chien-loup successeur de Félix.</p> + +<p>Nous allâmes recevoir mademoiselle de Maran au perron du château.</p> + +<p>Elle descendit assez lestement de voiture et n'était nullement changée: +elle portait toujours sa robe et son chapeau de soie carmélite.</p> + +<p>Malgré mes tristes préoccupations, je ne pus m'empêcher de sourire de +surprise en voyant la capote de mademoiselle de Maran décorée d'un +nœud tricolore; le chapeau de Servien portait une énorme cocarde aux +mêmes couleurs patriotiques.</p> + +<p>Ma tante s'aperçut de mon étonnement, et s'écria en entrant dans le +salon:</p> + +<p>—Ça vous interloque, n'est-ce pas? de ce que je ne vous ai pas encore +entonné la <i>Marseillaise</i>, <i>Ça ira</i> ou la <i>Parisienne</i>, autre complainte +patriotique, démagogique, emblématique et orléanique qui vaut bien les +autres bucoliques de la République... Dites donc, citoyen et citoyenne, +je vous fais l'effet d'une fameuse <i>tricoteuse</i> ou <i>vainqueuse</i> de +juillet avec mes rubans tricolores, n'est-ce pas? Vous croyez peut-être +que je viens vous annoncer mon mariage avec M. de Lafayette, pour la +première sans-culotide de frimaire... par-devant l'autel de la Patrie? +Eh bien! vous vous trompez; tenez, les voilà sous mes pieds, ces beaux +rubans tricolores, les voilà au feu,—dit ma tante en arrachant de son +chapeau le nœud, et en le jetant dans la cheminée après avoir marché +dessus avec une rage comique.</p> + +<p>—A merveille, madame!—dit Gontran en riant aux éclats,—je vous +croyais ralliée.</p> + +<p>—Comment, ralliée? Ah çà! est-ce que vous prétendez vous moquer de moi, +monsieur de Lancry? Figurez-vous donc que si j'ai consenti à m'attifer +de ces exécrables couleurs qui puent le peuple, l'empire et la +guillotine, c'était pour voyager tranquille.</p> + +<p>—Et votre royalisme ne s'est pas révolté de cette concession, +madame?—dit Gontran.</p> + +<p>—Est-ce que mon royalisme a quelque chose à voir là-dedans? Est-ce +qu'on regarde aux moyens de salut quand ils sont bons? Du temps du +citoyen Cartouche et du citoyen Mandrin, est-ce que je me serais fait +faute d'user d'un sauf-conduit de ces messieurs pour pouvoir traverser +leurs bandes sans danger? Eh bien! cette abominable cocarde et ce +passe-port timbré d'un imbécile de coq gaulois qui m'a tout l'air d'un +gras citoyen du Maine, ne sont que des sauf-conduits... j'en use, mais +je les méprise... vous comprenez?</p> + +<p>—Parfaitement, madame; mais à quel heureux hasard devons-nous votre +bonne visite?</p> + +<p>—Figurez-vous donc, mon pauvre garçon, qu'ils vont juger, c'est-à-dire +condamner ces malheureux ministres; il y a des émeutes tous les jours à +Paris: on parle de piller les hôtels; de faire un second 93. J'ai fourré +mon argenterie dans une cachette que le diable ne déterrerait pas; +j'apporte mes diamants et cinq mille louis dans le double-fond de ma +voiture, et je viens attendre ici les événements. Si ça se calme, je +retourne à Paris; si ça augmente, j'émigre en Angleterre encore une +fois; mais, quant à présent, Paris n'est pas tenable. Toute ma société +s'est effarouchée et envolée, il y avait bien de quoi. Les uns ont suivi +ce pauvre bon vieux roi et madame la dauphine; les autres vont en Vendée +attendre <i>Madame</i>, et, Dieu merci, ils donneront longtemps du fil à +retordre à ces nouveaux <i>bleus</i>: les autres, enfin, ont fait un +sauve-qui-peut qui en Italie, qui en Allemagne, comme du temps de la +première révolution. Ma foi! je m'ennuyais à Paris, lorsque, pour +changer, la peur est venue me talonner; c'est ce qui me procure le +bonheur de venir vous embrasser, mes chers enfants. J'aime tant à +contempler votre joli petit ménage, ça me réjouit le cœur; je me dis +en le voyant: C'est pourtant grâce à moi que ces deux cœurs si bien +faits l'un pour l'autre sont unis par une chaîne fleurie. Ah!... ah!... +ah!... mais voyez donc l'effet de la campagne... je parle déjà comme une +églogue... Où sont donc vos pipeaux, s'il vous plaît, beau sylvain? Je +voudrais chanter votre bonheur sur la double flûte des bergers +d'Arcadie!</p> + +<p>La gaieté de mademoiselle de Maran m'effrayait; son rire aigre et +strident annonçait toujours quelque méchanceté.</p> + +<p>Selon son habitude, ma tante avait, en entrant, mis ses lunettes, +quoiqu'elle n'eût ni à lire, ni à travailler; mais elles lui servaient, +pour ainsi dire, à cacher son regard: à l'abri de leurs verres, elle +pouvait observer à son aise sans être remarquée.</p> + +<p>Je m'aperçus que, tout en causant, elle examinait attentivement la +figure de mon mari et la mienne.</p> + +<p>—Et Ursule,—dit mademoiselle de Maran,—avez-vous de ses nouvelles?</p> + +<p>—Elle est ici depuis quelques jours avec son mari, madame,—lui +répondis-je.</p> + +<p>—C'est-y possible? Comment! nous sommes donc tout à fait en famille? +Mais voyez donc comme j'arrive à propos. Mais où est-elle donc, cette +chère fille?</p> + +<p>—Elle se promène avec M. Sécherin; elle va bientôt rentrer, je +l'espère,—dit Gontran.</p> + +<p>—Elle se promène avec son mari!—s'écria mademoiselle de Maran,—et je +vous trouve ici avec votre femme, Gontran! Mais c'est la terre promise +des ménages que cet endroit-ci, mais c'est pharamineux, mais c'est une +manière de vie patriarcale tout à fait attendrissante... Elle se promène +seule avec son mari! comme c'est bien à elle! car il est bête comme une +oie, son mari, et il a autant de conversation qu'une autruche... Mais, +dites donc, mes enfants, est-ce qu'ils s'accordent toujours entre eux la +mignarde et touchante réciproque de Bellotte et de Gros-Loup?</p> + +<p>—Vous trouverez Ursule fort changée, madame,—dis-je à mademoiselle de +Maran en souriant avec amertume.</p> + +<p>—Changée! est-ce qu'elle n'est plus jolie comme autrefois?</p> + +<p>—Si, madame, elle est toujours charmante, mais son caractère s'est +développé; elle est maintenant beaucoup moins mélancolique.</p> + +<p>—Ah! ah! ah!... je ris malgré moi,—dit mademoiselle de Maran,—en +pensant combien ma partialité pour vous m'aveuglait, Mathilde... Vous +souvenez-vous comme je grondais toujours Ursule à tout propos, comme je +la trouvais laide! je puis bien vous dire cela maintenant, mes enfants. +Eh bien! c'était une affreuse injustice: je la trouvais, au contraire, +spirituelle, charmante; et même, on peut dire ça devant un mari, parce +que les maris en disent bien d'autres lorsque leurs femmes ne sont pas +là... eh bien! je trouvais à Ursule plus de physionomie, plus de +gentillesse qu'à vous, ma chère Mathilde... C'était pourtant par amour +pour vous et pour vous louer aux dépens de votre cousine, que je faisais +ces affreux mensonges-là. Étais-je fausse, hein! c'est-à-dire étais-je +bonne! car, moi, lorsque l'attachement m'emporte, je suis capable de +tout... Ah çà! dites donc, chère petite, n'allez pas, après cela, vous +figurer que vous êtes moins belle qu'Ursule, au moins; vous l'êtes mille +fois davantage, sans contredit. Elle ne peut pas lutter avec vous pour +la régularité des traits; mais elle a ce je ne sais quoi, ce montant, ce +piquant, cet entrain qui tourne la tête de ces garnements-là.</p> + +<p>Et elle me montra Gontran en riant aux éclats... Puis, se penchant à mon +oreille, elle me dit à mi-voix toujours en riant:</p> + +<p>—Ah çà! est-ce que vous n'en êtes pas jalouse, de cette diablesse +d'Ursule? Défiez-vous de ces sœurs <i>sainte-n'y-touche</i> qui ont des +sourires de Madeleines repentantes et des regards de Vénus Aphrodite!</p> + +<p>Ma tante aurait calculé chacune de ses paroles avec la méchanceté la +plus réfléchie, qu'elle ne m'aurait pas blessée plus cruellement.</p> + +<p>Cette circonstance me fit croire qu'il y avait des <i>hasards</i> pour les +caractères odieux comme pour les caractères généreux.</p> + +<p>Les uns comme les autres sont souvent servis par d'étranges fatalités.</p> + +<p>Gontran lui-même, malgré son sang-froid, fut aussi interdit que moi des +tristes plaisanteries de mademoiselle de Maran; il ne put que balbutier +avec un sourire forcé:</p> + +<p>—Croyez-vous donc, madame, qu'il me soit possible d'être infidèle à ma +chère Mathilde? Ne sommes-nous pas, comme vous l'avez dit, le modèle des +bons ménages?</p> + +<p>—Est-ce que vous ne voyez pas que je plaisante, vilain libertin? Je +voudrais bien apprendre que vous lui fussiez infidèle... A la campagne, +ça n'aurait pas d'excuse; à Paris, c'est différent: l'enivrement du +monde, <i>l'occasion</i>... <i>l'herbe tendre</i>... Comme qui dirait la belle +princesse Ksernika... Mais ici, fi donc, fi donc!... Pauvre chère +petite!... Vous qui avez été toujours si bien pour Gontran... Tenez... à +l'endroit de cet abominable Lugarto, par exemple.</p> + +<p>Je pâlis. Gontran se redressa comme s'il avait été mordu par un serpent, +et dit à mademoiselle de Maran.</p> + +<p>—De grâce, madame, ne parlons plus de cela... Ne me rappelez pas une +scène pénible...</p> + +<p>—Comment! que je ne parle pas de cela, affreux ingrat que vous êtes! Je +vous dis que j'en parlerai moi... j'en veux rabâcher... Trouvez donc, +s'il vous plaît, une femme qui, pour charmer le créancier de son mari, +s'expose à se perdre de réputation! Mais c'est tout bonnement sublime, +cela, mon cher ami.</p> + +<p>—Madame,—s'écria Gontran,—c'est une infâme calomnie; à la face de +tous, je l'ai dit tout haut à ce misérable.</p> + +<p>—Eh mon Dieu! je le sais bien, que c'est une calomnie, mes pauvres +enfants, je sais bien que Mathilde est innocente et pure comme le jeune +cygne qui sort de sa blanche coquille, mais...</p> + +<p>Je vis où tendait la conversation que voulait engager mademoiselle de +Maran; je l'interrompis et je lui dis avec une fermeté qui l'étonna +comme elle étonna Gontran:</p> + +<p>—Vous nous avez fait, madame, l'honneur de venir nous voir; nous ne +pouvions nous attendre à cette visite; nous serons toujours très-heureux +de vous posséder, nous n'oublierons jamais que cette maison a appartenu +à votre frère, nous ferons tout pour vous y recevoir de notre mieux; +mais il nous est permis d'espérer, madame, que vous ne prendrez pas à +tâche d'éveiller de bien douloureux souvenirs pour moi et pour mon mari.</p> + +<p>—Mais, ma chère...</p> + +<p>—Mais, madame,—repris-je d'une voix plus haute et interrompant encore +mademoiselle de Maran,—mais, madame, puisque vous avez oublié les +motifs qui semblaient devoir à jamais empêcher un rapprochement aussi +intime entre vous et moi, il nous est du moins permis d'espérer qu'il ne +sera pas dit un mot de ces calomnies odieuses dont vous vous faites +l'écho; je crois que ce n'est pas solliciter un trop grand sacrifice de +votre part... Si vous nous accordez cette grâce, madame, nous vous +serons très-reconnaissants, et vous trouverez peut-être quelque plaisir +à voir unis et heureux ceux qu'involontairement, sans doute, vous +eussiez aigris et divisés...</p> + +<p>Mon sang-froid, mon calme firent sur mademoiselle de Maran et sur +Gontran un effet singulier et inattendu.</p> + +<p>Ma tante, après quelques moments de silence, reprit avec ironie en +regardant Gontran:</p> + +<p>—C'est donc maintenant Mathilde qui dit, <i>nous</i>? Comment, mon pauvre +vicomte, l'autorité est tombée de lance en quenouille?</p> + +<p>—Mathilde parle un peu pour moi et beaucoup pour elle, madame,—dit +Gontran.—je me joins à elle pour vous prier d'oublier des événements +qui nous attristent; mais je ne me permets pas de mettre des conditions +à votre séjour ici,—ajouta Gontran en me regardant sévèrement.</p> + +<p>Quoique je ne m'attendisse pas à voir mon mari prendre presque le parti +de mademoiselle de Maran contre moi, je ne me laissai pas abattre. +Satisfaite d'une fermeté de langage qui me surprenait moi-même:</p> + +<p>—Je ne mets de conditions qu'à ma présence ici, madame; j'ai eu +l'honneur de vous dire que je me souviendrais toujours que vous êtes la +sœur de mon père, et que vous êtes ici chez M. Lancry. S'il m'était +malheureusement impossible d'accepter certaines plaisanteries, je vous +prierais d'excuser mon départ: M. de Lancry voudrait bien se charger de +vous faire les honneurs de Maran, et je partirais, dis-je, à l'instant +pour Paris.</p> + +<p>Je m'étais exprimée avec tant de résolution que mademoiselle de Maran +s'écria:</p> + +<p>—Ah çà! c'est qu'elle le ferait comme elle le dit; mais, je ne +reconnais plus votre femme, mon pauvre Gontran, qu'est-ce qu'il y a +donc?</p> + +<p>—Il y a, madame, que j'ai <i>besoin</i> de ne plus souffrir, que je suis +décidée à éviter tous les chagrins que je pourrai désormais éviter.</p> + +<p>—Peste! vous n'êtes pas dégoûtée, chère petite: ah çà! vous voulez vous +dorloter, vous soigner, ce me semble?</p> + +<p>—Oui, madame... j'ai besoin de me <i>soigner</i>, comme vous dites.</p> + +<p>Malgré ses préoccupations, un tendre regard de Gontran me prouva qu'il +m'avait comprise.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran reprit ironiquement:</p> + +<p>—Eh bien! chère petite, c'est convenu, nous ferons un programme des +sujets qui me sont interdits:</p> + +<p>1º le Lugarto et les calomnies relatives au susdit,—2º l'infidélité que +Gontran vous a faite avec la belle princesse Ksernika,—3º toute +comparaison qui pourrait faire penser que je trouve Ursule plus piquante +que vous;—4º enfin toute allusion aux soins empressés que, par la pente +naturelle des choses, ce garnement de Gontran pourrait avoir la +tentation de rendre à Ursule au détriment de cet imbécile de M. +Sécherin, qui, soit dit entre nous, ne perdra pas pour attendre: +mais... tenez, justement le voilà... le voilà... Mon Dieu... comme ça se +trouve bien!</p> + +<p>M. Sécherin entrait à ce moment dans le salon avec sa femme.</p> + +<p>—Tiens... tiens...—s'écria-t-il joyeusement,—voilà cette bonne madame +de Maran.</p> + +<p>—Moi-même, en chair et en os, mon bon monsieur Sécherin,—justement je +parlais de vous à l'instant. Bonjour, Ursule... bonjour, chère +petite,—dit mademoiselle de Maran en se levant pour baiser Ursule au +front,—je suis tout heureuse de vous voir réunies. Voilà ce que je +rêvais, vous voir toujours vivre ensemble comme deux sœurs... vous +quitter le plus rarement possible...</p> + +<p>—Et même ne pas nous quitter du tout si ça se peut,—s'écria M. +Sécherin.—Il n'y a rien de tel que la vie de famille... n'est-ce pas, +mademoiselle de Maran? vous comprenez ça, vous qui êtes la crème des +bonnes femmes?</p> + +<p>—Ah! monsieur Sécherin! je vas recommencer à vous gronder si vous +continuez à m'appeler <i>crème</i>! je vous en avertis; d'abord ça effarouche +ma modestie, et puis ça va me compromettre comme aristocrate. Vous êtes +encore bon là avec votre <i>crème</i>! monsieur Sécherin! Est-ce qu'après les +glorieuses journées de juillet, qui ont fondé l'égalité, la fraternité, +la liberté, il y a encore de ces distinctions-là? Appelez-moi bonne +femme tout uniment, mais pas crème... ou je me révolte!</p> + +<p>—Allons, va pour bonne femme; mais vous êtes une fameusement bonne +femme... si bonne...—ajouta M. Sécherin en devenant tout à coup +sérieux,—si bonne que vous me rappelez ma pauvre mère comme ma pauvre +mère vous rappelait à moi.</p> + +<p>—Cette comparaison-là fait à la fois mon éloge, celui de madame votre +mère, et par-dessus tout celui de votre judiciaire, mon bon monsieur +Sécherin. Mais est-ce que vous auriez eu le malheur de la perdre?</p> + +<p>—Non, non, Dieu merci... mais il y a eu bien du nouveau depuis que je +ne vous ai vue, allez...</p> + +<p>—Ah! bah! contez-moi donc cela, vous savez comme je m'intéresse à ce +qui vous regarde; qu'est-ce qu'il y a donc, mon pauvre monsieur +Sécherin?</p> + +<p>En vain Ursule, redoutant l'indiscrétion de son mari, lui fit signes sur +signes, il ne s'en aperçut pas, et continua:</p> + +<p>—Mon Dieu! oui, nous nous sommes séparés d'avec maman.</p> + +<p>—Pas possible! mon pauvre cher enfant; vous vous êtes séparé d'avec +votre maman? Et pourquoi cela, Jésus mon Dieu?</p> + +<p>—Parce que maman avait pris Ursule en grippe, et qu'elle s'était +imaginé que cette pauvre Bellotte se laissait faire la cour par +Chopinelle, notre sous-préfet, qui a été du reste destitué par la +révolution de juillet.</p> + +<p>La physionomie de mademoiselle de Maran, jusque-là comique et moqueuse, +devint tout à coup digne, sévère; elle dit à M. Sécherin:</p> + +<p>—Douter de la vertu d'Ursule serait douter de la moralité de +l'éducation et de la solidité des principes que je lui ai données. +Monsieur Sécherin, il fallait que madame votre mère fût cruellement +prévenue contre Ursule pour croire à une telle énormité... Vous savez +que l'attachement ne m'aveugle pas, moi. Eh bien! je vous suis et je +vous serai toujours caution de la régularité d'Ursule; quoique les +apparences puissent être contre elle, ne les croyez jamais, les +apparences... car cette charmante enfant vous aime encore plus qu'elle +ne vous le laisse voir.</p> + +<p>—Ah! madame, il sera dit que vous me mettrez toujours du baume dans le +sang!—s'écria M. Sécherin,—de ma vie je n'ai douté d'Ursule, je vous +en donne ma parole d'honneur... mais j'en aurais douté que ce que vous +me dites là détruirait mes soupçons les plus enracinés.</p> + +<p>—Madame,—dit Ursule,—vous êtes trop bonne, trop indulgente...</p> + +<p>—Pas du tout, je suis juste, je rends hommage au mérite, ça me fait +tant de plaisir de vous trouver ainsi unis! Vous n'avez pas d'idée comme +çà me ravit de voir vos deux charmants ménages s'entendre si bien +ensemble; ça me touche à un point que je ne peux pas vous dire. Ce qui +me plaît surtout de votre rapprochement, c'est de penser que tout cela +n'est rien encore, et que plus vous irez, plus l'avenir resserrera vos +liens: mais c'est à dire que vous finirez par faire une famille si +étroitement unie et confondue qu'on n'y reconnaîtra plus rien du tout; +ça sera une manière de communauté, la confraternité dans le goût de +<i>Melimelo</i>, d'Otaïti ou de l'âge d'or, où l'on n'avait à soi que ce qui +appartenait aux autres, n'est-ce pas, mon bon monsieur Sécherin?</p> + +<p>—C'est vrai, madame,—dit il en riant,—seulement, moi et ma femme, +nous y gagnons trop, à ce marché-là.</p> + +<p>—Laissez-moi donc tranquille avec votre modestie, vous y gagnez trop! +Est-ce qu'on parle ainsi entre amis? Est-ce que d'ailleurs chacun n'y +met pas du sien? n'êtes-vous pas comme frère et sœur avec Mathilde? +si Gontran regarde votre femme comme la sienne, est-ce que, à son tour, +votre femme n'aime pas Gontran au moins autant que vous? Qu'est-ce que +vous venez donc nous chanter avec vos gains, alors?</p> + +<p>—Vous avez raison, madame, vous avez raison,—s'écria gaiement M. +Sécherin:—apporter son cœur et son dévouement en <i>commandite</i> dans +une société pareille, comme nous disons en affaires, c'est y mettre tout +ce qu'on peut y mettre, et ça vous donne droit égal au partage du +bonheur.</p> + +<p>—L'entendez-vous?—nous dit mademoiselle de Maran en frappant dans ses +mains;—l'entendez-vous, je vous le demande? Mais c'est qu'elle est +charmante, sa comparaison commerciale et commanditaire! C'est donc +Ursule qui vous inspire de ces jolies choses-là? Ce que c'est pourtant +que l'influence d'une honnête jeune femme; comme ça vous polit, comme ça +vous façonne! Certes, mon bon monsieur Sécherin, vous aviez déjà +d'excellentes qualités; mais il vous manquait un je ne sais quoi de fin, +de délicat, de distingué dans l'expression, que vous possédez maintenant +à merveille. Vous n'êtes plus du tout le même homme; votre rudesse, +votre franchise primitive sont tempérées, adoucies par une urbanité +toute pleine de grâce et de mignardise... Ah! ça! mais dites donc... +n'allez pas en piaffer, au moins! vous n'êtes pour rien du tout +là-dedans.</p> + +<p>—Comment, madame?</p> + +<p>—Mais, certainement, si vous êtes ainsi, ça n'est pas plus votre faute +que ça n'est la faute de l'églantier lorsqu'il devient rosier... Vous +êtes tout bonnement l'ouvrage de cette charmante petite jardinière que +voilà... Elle vous a <i>greffé</i>... mon bon monsieur Sécherin, elle vous a +<i>greffé</i>.</p> + +<p>—Mais c'est que la comparaison est très-juste,—s'écria M. +Sécherin,—elle m'a greffé... je suis <i>greffé</i>!...</p> + +<p>—Comment donc! et à double écusson encore, mon cher monsieur!—dit +mademoiselle de Maran en regardant Ursule avec un sourire si méchant que +je compris qu'il devait y avoir quelque double entente outrageante dans +la plaisanterie de mademoiselle de Maran.</p> + +<p>—Après cela,—dit naïvement M. Sécherin,—peut-être que vous vous +moquez de moi? Vrai, suis-je changé à mon avantage?</p> + +<p>—Mon bon monsieur Sécherin,—dit gravement ma tante,—je n'ai peut-être +qu'une seule qualité au monde, c'est une véracité... brutale; pourquoi +donc que je vous dirais cela, si je ne le pensais pas? Vous ai-je ménagé +quand je trouvais à reprendre dans votre manière de dire?</p> + +<p>—Non; ça, c'est vrai. Eh bien! au fait, je vous crois et je veux vous +croire; parce que, si je suis changé en bien, c'est grâce à Ursule, +comme vous dites: mais jamais je ne m'étais aperçu de ce changement-là.</p> + +<p>—Cette modestie timide et charmante vient consacrer ce que j'ai dit, +mon bon monsieur Sécherin; mais je me tais de peur de rendre Ursule trop +orgueilleuse d'elle et de vous. Ah çà! je vous laisse; je vas demander à +Mathilde de me conduire chez moi, car je suis un peu fatiguée de la +route. Sans compter que ces abominables couleurs tricolores m'ont causé +un affreux mal de cœur. Heureusement, le calme champêtre... la vue +des heureux que j'ai faits... tout ça va me remettre... Ah, ça! je vous +laisse à vos amours tous tant que vous êtes, car je jabotte comme une +pie dénichée.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="F-CHAPITRE_VI" id="F-CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h3> + +<h4>SOUVENIRS D'ENFANCE.</h4> + +<p>Je ne pouvais deviner la véritable cause de la brusque arrivée de +mademoiselle de Maran, je cherchais à me persuader que sa venue n'avait +pas d'autre motif que celui qu'elle m'avait donné; les journaux que nous +recevions de Paris parlaient, en effet, de troubles assez graves dans +cette ville.</p> + +<p>Pourtant les terreurs de ma tante me semblaient exagérées. Si +j'admettais qu'une autre raison l'eût amenée à Maran, malgré moi +j'étais effrayée; sa présence me présageait quelque nouveau malheur.</p> + +<p>J'observais attentivement Gontran; il était distrait, préoccupé, rêveur.</p> + +<p>Ursule avait évité plusieurs fois de se trouver seule avec moi; j'avais +hâte de la voir partie.</p> + +<p>Je ne savais si elle avait préparé et disposé son mari à quitter Maran; +j'en parlai plusieurs fois à Gontran; il me dit que ma cousine l'avait +assuré qu'elle était obligée d'agir avec ménagement pour rompre des +projets arrêtés depuis si longtemps, mais qu'elle espérait sous peu de +jours y parvenir.</p> + +<p>Je n'avais pas voulu apprendre à Ursule et à mademoiselle de Maran dans +quel étal je me trouvais, c'était un bonheur dont je voulais jouir seule +et dans le secret le plus longtemps possible.</p> + +<p>Ma tante continuait de se moquer de M. Sécherin, et semblait observer +attentivement Ursule et mon mari.</p> + +<p>Elle tenait fidèlement sa promesse et ne parlait plus d'un passé qui +éveillait en moi des souvenirs si pénibles. Sans doute elle savait que +je serais assez résolue pour agir, ainsi que je le lui avais dit, et +pour quitter Maran plutôt que de souffrir de nouvelles perfidies.</p> + +<p>Elle avait trop de sagacité, trop de pénétration, pour ne pas +s'apercevoir d'un changement remarquable dans les manières de Gontran; +lui autrefois joyeux, brillant, animé, était devenu pensif, concentré, +quelquefois brusque et impatient, d'autres fois morne, accablé. Mes +inquiétudes augmentaient de jour en jour; je craignais, comme je +l'avais pressenti, que son goût pour ma cousine contrarié, irrité par +l'indifférence affectée de celle-ci, ne prît tout le caractère de la +passion.</p> + +<p>Je remarquai de nouveau sur ses traits contractés ce sourire triste, +nerveux, qui n'avait pas assombri sa figure depuis qu'il avait échappé à +l'influence de M. Lugarto.</p> + +<p>Plusieurs fois je le surpris dans le parc se promenant à grands pas; une +fois je vis qu'il avait pleuré... Rarement il me parlait avec dureté; +souvent, au contraire, il me traitait avec une tendresse inusitée.</p> + +<p>Hélas! à ces retours de bonté, je m'apercevais bien qu'il devait +souffrir.</p> + +<p>Lorsque Ursule se trouvait en tiers avec mon mari et moi, elle affectait +une gaieté folle qui augmentait encore la tristesse de Gontran. Elle +déployait à peu près le même cynisme moqueur qu'elle avait montré dans +son entretien avec mon mari; seulement, par égard pour la présence de M. +Sécherin, au lieu de donner ces sentiments comme siens, elle les +attribuait à un être imaginaire, à je ne sais quelle héroïne de roman: +véritable démon dont elle s'amusait à rêver l'existence.</p> + +<p>Je ne puis le nier, Ursule, dans ces conversations, continuait de +déployer infiniment d'esprit et de se montrer véritablement supérieure à +Gontran. Ce que je ressentais pour elle était bizarre, inexplicable; je +la haïssais à la fois, et d'avoir rendu mon mari amoureux d'elle, et de +rire méchamment des tourments qu'il éprouvait.</p> + +<p>Elle eût paru partager l'affection de Gontran, que j'aurais été +horriblement malheureuse, plus malheureuse encore sans doute que de la +voir le dédaigner... mais j'aurais été moins effrayée peut-être.</p> + +<p>L'ironie perpétuelle d'Ursule prouvait qu'elle ne ressentait rien, +qu'elle dominait complétement M. de Lancry, et c'est surtout cette +influence que je redoutais.</p> + +<p>Quelque temps après l'arrivée de mademoiselle de Maran, je fus un jour +réveillée de très-grand matin par un bruit de voiture.</p> + +<p>Après avoir écouté de nouveau je n'entendis plus rien, je crus m'être +trompée, je me rendormis.</p> + +<p>Blondeau entra chez moi. Je lui demandai si elle n'avait rien entendu.</p> + +<p>Elle avait entendu comme moi un bruit de voiture; ce qui était tout +simple,—ajouta-t-elle,—puisque M. Sécherin était parti le matin à +quatre heures..</p> + +<p>—Avec Ursule? m'écriai-je.</p> + +<p>—Non, madame,—me répondit Blondeau;—le domestique de M. Sécherin a +dit que son maître partait de très-bonne heure afin de pouvoir arriver +dans la nuit à Saint-Chamans, où il allait pour affaires.</p> + +<p>Dans mon anxiété, je fis prier Ursule de passer chez moi.</p> + +<p>Elle entra bientôt.</p> + +<p>—Votre mari est parti sans vous?—m'écriai-je.</p> + +<p>—Mon Dieu! de quel air courroucé tu me parles, ma chère Mathilde! Qu'y +a-t-il donc de si étonnant à ce départ?</p> + +<p>—Ce qu'il y a d'étonnant!—repris-je, confondue de tant d'audace.</p> + +<p>—Certainement, rien de plus simple. Hier soir, après nous être retirés +chez nous, mon mari m'a parlé comme d'habitude de ses affaires; tout à +coup il s'est souvenu en feuilletant son carnet qu'il y avait à +Saint-Chamans une vente de terres dont quelques-unes sont voisines des +nôtres et qu'il désire acquérir; il n'a voulu déranger personne; ce +matin, au point du jour, il a envoyé chercher des chevaux et m'a priée +de l'excuser auprès de toi. Il ne sera absent que très-peu de temps, et +il profitera de cette occasion pour visiter celle de ses propriétés qui +se trouve dans le voisinage de Saint-Chamans.</p> + +<p>J'étais indignée: Ursule avait sans doute à dessein laissé échapper +cette occasion si naturelle de quitter Maran; elle avait donc des +projets sur Gontran; mes soupçons se justifiaient de plus en plus.</p> + +<p>Depuis trop longtemps je me contraignais trop envers ma cousine, pour +pouvoir dissimuler davantage; je ne me crus plus obligée de lui cacher +que j'avais assisté à son entretien avec Gontran, et je lui dis:</p> + +<p>—Quel intérêt avez-vous donc à rester ici, puisque vous n'avez pas +profité du départ de votre mari pour quitter Maran?</p> + +<p>Ursule, fidèle à son système de fausseté, ne leva pas encore le masque, +et me répondit avec une expression d'étonnement douloureux:</p> + +<p>—Mais, encore une fois, Mathilde, qu'as-tu donc? En vérité je ne sais +que penser. Tu me dis <i>vous</i>, tu me parles de quitter Maran comme si ma +présence te gênait; qu'est-ce que cela signifie?</p> + +<p>—Cela signifie qu'il y a huit jours j'ai entendu votre entretien avec +mon mari; oui, j'étais dans l'un des cabinets de cette alcôve: j'avais +dit à Gontran combien son empressement auprès de vous me chagrinait, et +il m'avait aussitôt proposé de vous demander de quitter Maran.—Je ne +pus m'empêcher de prononcer ces derniers mots avec un orgueil +triomphant.</p> + +<p>Ursule fronça légèrement les sourcils et sourit avec amertume:</p> + +<p>—Ainsi,—me dit-elle en me regardant fixement,—ton mari savait que lu +étais là pendant notre entretien?</p> + +<p>—Il le savait... Comprenez-vous maintenant, comprenez-vous que je +m'étonne de ce qu'après avoir promis à mon mari de vous éloigner, vous +restiez ici malgré le départ de M. Sécherin?</p> + +<p>—Eh bien! puisque tu étais là, entre nous j'en suis ravie, ma chère +Mathilde, tu dois être contente, j'espère?</p> + +<p>—Contente?...</p> + +<p>—Oui, sans doute. Tu l'as vu, j'ai assez maltraité ton vilain infidèle +pour qu'il n'ait plus maintenant envie de l'être. Me suis-je montrée +assez bonne amie? aller jusqu'à me faire voir à lui sous le jour le plus +odieux pour changer en éloignement, en haine peut-être, le goût qu'il +prétendait avoir pour moi!</p> + +<p>—Et vous croyez m'imposer par ce mensonge?</p> + +<p>—Un mensonge?... Mais tu étais là... souviens-toi donc du dédain avec +lequel je l'ai traité... Tu étais là?... qui m'aurait dit pourtant que +j'avais si près de moi la récompense de ma vertueuse conduite?... Tiens, +Mathilde, je ne puis croire à un hasard si heureux... si providentiel... +comme dirait ma belle-mère...—Et Ursule éclata de rire.</p> + +<p>Cette fois, du moins, ma cousine était franchement ironique et +malveillante.</p> + +<p>—Écoutez-moi, Ursule,—lui dis-je.—Il n'est plus temps de railler; la +conversation que je vais avoir avec vous sera grave, ce sera sans doute +la dernière que nous aurons ensemble.</p> + +<p>—J'en doute fort!—s'écria impérieusement Ursule,—car j'ai, moi, à +vous demander compte de la déloyauté de votre conduite et de celle de +votre mari.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—En vous cachant pour épier un entretien que je croyais secret, vous +commettiez un abus de confiance, vous me rendiez votre jouet... +savez-vous que je pourrais vouloir m'en venger!</p> + +<p>—J'aime mieux ces fières paroles, Ursule, que votre mélancolie +doucereuse dont j'ai été trop longtemps dupe; je sais au moins qu'en +vous j'ai une ennemie... Eh bien!... soit...</p> + +<p>—Je n'ai aucune envie d'être votre ennemie; vous avez eu envers moi un +mauvais procédé, j'ai le droit de m'en plaindre, et je vous dis que je +pourrais vouloir m'en venger: voilà tout.</p> + +<p>—Mais, depuis votre arrivée ici, ne prenez-vous pas à tâche de porter +le trouble dans cette maison?</p> + +<p>—Qu'avez-vous à me reprocher? Puis-je empêcher votre mari d'avoir du +goût pour moi? Puis-je faire mieux que de le railler, que de lui ôter +tout espoir, que de lui promettre de partir, puisque vous et lui le +désirez?</p> + +<p>—Pourquoi donc, alors, n'êtes-vous pas partie ce matin? l'occasion +n'était-elle pas parfaite? Je vous dis, moi, que, si vous aviez +l'intention d'ôter tout espoir à mon mari, au lieu d'étaler je ne sais +quelle métaphysique de sentiments effrontés, au lieu de lui dire: «<i>Je +ne vous aimerai jamais, mais je pourrai en aimer d'autres +passionnément</i>;» si vous lui aviez dit simplement: Je suis attachée à +mes devoirs; votre femme est mon amie, ma sœur, jamais je ne trahirai +ni elle, ni mon mari; ce langage eût été digne et noble... au lieu +d'être perfidement calculé.</p> + +<p>—Vous me permettrez, j'espère, d'être juge de la convenance et de la +portée de mes paroles; la jalousie est une mauvaise conseillère, et je +crois qu'elle vous égare.</p> + +<p>—Elle m'éclaire... elle m'éclaire...</p> + +<p>—Vous êtes trop intéressée dans la question, Mathilde, pour la juger +sainement; en parlant à votre mari comme je lui ai parlé, je lui ôtais +toute espérance... Les hommes ne croient pas à nos principes, ils +croient à notre indifférence.</p> + +<p>—Je ne doute pas de votre expérience à ce sujet, Ursule; mais il y a un +moyen infaillible de rompre un penchant: c'est l'absence.</p> + +<p>—Quand elle ne l'augmente pas!</p> + +<p>—Ainsi, c'est par indifférence pour mon mari que vous restez ici?</p> + +<p>—Absolument; je lui ai déclaré que j'avais presque de l'éloignement +pour lui... Vous l'avez entendu... que voulez-vous de plus?</p> + +<p>—Eh bien! admettez que mes soupçons, que mes craintes soient exagérés; +n'élait-il pas de votre devoir d'y mettre un terme, en ne prolongeant +pas votre séjour ici?</p> + +<p>—Il est impossible de renvoyer les gens avec plus d'urbanité; pourtant, +je me permettrai de vous faire, à mon tour, quelques observations: vous +sentez qu'après la promesse que j'ai faite à votre mari, si j'ai laissé +ce matin partir M. Sécherin sans l'accompagner... c'est que de graves +motifs m'obligeaient à agir ainsi.</p> + +<p>—Et n'était-ce donc rien que mon repos, que la tranquillité de ma vie, +à moi, que vous venez si méchamment troubler!</p> + +<p>—Je suis ravie de voir, Mathilde, que vous songez beaucoup à vous; +alors vous ne trouverez pas extraordinaire que je songe un peu à moi. +Par deux fois, j'ai indirectement parlé de mon départ à mon mari; son +étonnement a été tel, que j'ai pressenti qu'il ne pourrait parvenir à +s'expliquer ce brusque changement dans mes résolutions sans que quelques +soupçons ne s'élevassent dans son esprit: ou il croira que je fuis +volontairement votre mari parce que je crains de partager son amour, ou +il croira que votre jalousie a exigé mon départ... de toutes façons, +vous le voyez, ses doutes seront éveillés, sa confiance en moi +s'altérera, et, je vous l'avoue, je tiens autant que vous à vivre +tranquille.</p> + +<p>—Ursule... Ursule... prenez garde; c'est vous railler de moi, que de me +donner de pareilles raisons.</p> + +<p>—Elles sont excellentes pour moi, je vous jure. Il a fallu toute +l'autorité du langage de la vérité pour empêcher mon mari de croire aux +visions de sa mère à propos de ce M. Chopinelle, je n'ai pas envie de +voir de pareilles scènes se renouveler.</p> + +<p>—Malgré tout ce que je ressens contre vous,—m'écriai-je,—je n'aurais +pas osé faire allusion à votre conduite dans cette circonstance; mais +puisque vous en parlez sans bonté, je vous dirai que c'est justement +parce que je vous sais coupable d'une faute que rien ne pouvait excuser, +que j'ai le droit de vous soupçonner et de vous craindre lorsqu'il +s'agit d'un homme tel que M. de Lancry.</p> + +<p>—Mathilde!...</p> + +<p>—C'est parce que j'ai été témoin de tout ce qui s'est passé à Rouvray +que j'ai le pressentiment, que j'ai la certitude que votre apparente +indifférence pour mon mari cache quelque arrière-pensée.</p> + +<p>Ursule haussa dédaigneusement les épaules.</p> + +<p>—Mon Dieu! je sais fort bien que vous avez cru aux absurdes médisances +de ma belle-mère,—me dit-elle,—mais il est trop tard pour les +renouveler; vous aviez une très-belle occasion de m'accuser lorsque, +devant mon mari et devant sa mère, j'ai invoqué votre témoignage à +l'appui de mon innocence...</p> + +<p>—Osez-vous parler ainsi, Ursule! lorsque la pitié, lorsqu'un généreux +ressentiment de notre ancienne amitié m'a fait garder le silence... Ah! +elle me l'avait bien dit: «Puissiez-vous ne jamais vous repentir de +l'appui que vous prêtez à cette femme coupable!...» Mais ne récriminons +pas sur le passé... Une dernière fois je vous demande... et, s'il le +faut... je vous supplie de ne pas prolonger votre séjour ici... Après ce +qui s'est passé entre nous, nos relations ne pourront être que bien +pénibles... De grâce... rejoignez votre mari... Vous avez, dites-vous, +de l'indifférence pour Gontran; qui peut vous retenir? Votre caractère +est tel, que vous serez heureuse partout; je ne vous ai jamais fait de +mal, ne vous opiniâtrez donc pas à me tourmenter.</p> + +<p>—Je serais désolée de vous tourmenter; mais, je vous le dis encore, je +ne puis, pour une vaine imagination, pour un caprice de votre part, +risquer une folle démarche qui compromettrait mon avenir...—me répondit +Ursule avec un sang-froid imperturbable.</p> + +<p>—Je crois qu'en tout cas vous calculez fort mal,—dis-je à ma cousine +en surmontant mon émotion;—vous voulez attendre le retour de votre +mari...</p> + +<p>—Je le désire.</p> + +<p>—Soit... Eh bien! à tort ou à raison, je suis jalouse de vous.</p> + +<p>—A tort... très à tort.</p> + +<p>—Soit... encore..., mais je suis jalouse; votre refus de vous +éloigner... augmente encore cette jalousie, le retour de M. Sécherin ne +calmera pas mes agitations... Je lui en cacherais la cause, qu'il +finirait par la deviner... Réfléchissez bien à cela... Lors de cette +partie de chasse, il a fallu mon empire sur moi-même et la distraction +de votre mari pour qu'il ne surprît pas mon secret... Vous voyez donc +bien qu'en me refusant de partir vous provoquez un danger plus grand +que celui que vous redoutez.</p> + +<p>—Que puis-je faire à cela? Si je suis perdue par votre fait, je me +résignerai à mon sort... mais je ne serai jamais assez folle ni assez +sotte pour aller me perdre moi-même.</p> + +<p>—Peut-être... Ursule... peut-être. Prenez bien garde...</p> + +<p>—Me menacez-vous? Et de quoi me menacez-vous?</p> + +<p>—Je ne vous menace pas, mais je vous préviens qu'il s'agit de mon +bonheur, de mon avenir, de ma vie; je lutterai de toutes mes forces, je +serai capable de tout pour conserver ce que vous voulez peut-être me +ravir...</p> + +<p>—Vous... capable d'une lâche délation?... je ne le crois pas, je vous +en défie.</p> + +<p>—Vous avez raison de m'en défier, vous m'en savez incapable; mais, sans +lâcheté, je puis m'adresser à la bonté de votre mari: je puis lui avouer +mes craintes, tout en lui disant qu'elles sont insensées, mais qu'elles +me font un mal affreux... Cela ne vous compromettra pas... cela +éveillera peut-être les soupçons de votre mari... mais vous l'aurez +voulu...</p> + +<p>—Alors je saurai me défendre ou me venger.</p> + +<p>—Écoutez-moi bien, Ursule... je vous jure par la mémoire de ma mère, +que si vous persistez à rester ici malgré moi... je n'hésiterai pas +devant cette extrémité, quelque funeste qu'elle soit... Un secret +pressentiment me dit qu'une des questions les plus fatales de ma vie +s'agite en ce moment... je vous préviens qu'il s'est fait un grand +changement dans mon caractère. Il est devenu aussi ferme et aussi résolu +qu'il était faible et timide... ne me poussez pas à bout; je ne vous +demande rien que de possible, que de faisable.</p> + +<p>—Je suis seule juge de cela, il me semble... je connais mon mari mieux +que vous.</p> + +<p>—Vous exagérez à dessein sa susceptibilité; j'ai vu quelle influence +vous aviez sur lui... Vous ne me ferez pas croire que l'homme qui a été +d'une confiance assez aveugle pour croire à votre fable au sujet de la +lettre de M. Chopinelle, que l'homme qui n'a pas été ébranlé dans sa foi +par le formidable serment de sa mère, vous ne me ferez pas croire, +dis-je, que cet homme, qui ne vit que pour vous, que par vous, aura le +moindre soupçon lorsqu'il vous verra venir le rejoindre, et que vous lui +direz que vous vous ennuyiez loin de lui...</p> + +<p>—Il ne verra là qu'une exagération ridicule.</p> + +<p>—Ce sont de ces exagérations que les cœurs dévoués et généreux comme +le sien admettent d'autant plus qu'ils sont capables de les éprouver. +Vos moindres désirs sont des ordres pour lui: vous lui direz que vous +voulez faire un voyage en Italie, je suppose; il vous croira, il +s'empressera de vous satisfaire.</p> + +<p>—Je vous remercie mille fols de la bonne opinion que vous avez de mon +habileté, de mon adresse et de mon influence,—me dit Ursule avec un +sourire sardonique...—malheureusement, je crois que vous exagérez mes +avantages. Pourtant rassurez-vous: dès le retour de mon mari, je ne +resterai ici que le temps nécessaire pour amener naturellement ce +départ; d'ici là, je vous en prie à mon tour, n'insistez pas, et +accordez-moi l'hospitalité.</p> + +<p>—Mais cela est infâme pourtant...—m'écriai-je avec indignation; il +suffira donc de votre volonté pour désespérer ma vie!</p> + +<p>—Revenez à la raison; oubliez des soupçons insensés; ces fantômes +s'évanouiront, le calme renaîtra dans votre esprit.</p> + +<p>—Oubliez la douleur, n'est-ce pas? et vous ne souffrirez plus!</p> + +<p>—Croyez que rien ne m'est plus désagréable que cette discussion, +Mathilde, et que...</p> + +<p>—Eh bien! m'écriai-je en interrompant ma cousine,—puisque c'est une +lutte, je l'accepte... Tous les moyens vous sont bons pour m'attaquer +dans ce que j'ai de plus cher, tous les moyens me seront bons pour me +défendre... Votre prétendue indifférence pour mon mari est un manége de +coquetterie raffinée dont je ne suis pas dupe. Vous voulez lui plaire, +je vous rendrai odieuse à ses yeux; je lui avais tu jusqu'ici votre +honteuse aventure de Rouvray, je ne garderai plus aucun ménagement: s'il +était tenté de m'oublier un moment pour vous, moi qui ne lui ai donné +que des marques d'amour et de dévouement, il comparerait... et il +verrait à quelle femme il me sacrifie.</p> + +<p>—Mathilde... Mathilde... prenez garde à votre tour!—s'écria Ursule, et +ses yeux semblèrent étinceler de colère,—prenez garde à ce que vous +direz!... de ma vie... je ne pardonnerais cette calomnie, +entendez-vous?... ne m'exaspérez pas!</p> + +<p>—J'en étais sûre!—m'écriai-je,—mon mari ne vous est donc pas +indifférent, puisque vous craignez qu'il ne soit instruit de cette +aventure!</p> + +<p>—Je tiens à l'estime de votre mari... comme à l'estime de tous les +honnêtes gens... et il est horrible à vous de vouloir me la faire +perdre,—s'écria Ursule avec un accent de dignité outragée.</p> + +<p>—Vous tenez à son estime! et vous n'avez pas craint d'afficher +effrontément les principes les plus corrompus! et vous n'avez pas craint +de railler tout ce qui est saint et sacré dans le monde! Non, non, j'en +suis de plus en plus convaincue, votre instinct de ruse vous a dit +qu'incapable de lui plaire par de généreuses et nobles qualités, vous ne +pouviez que frapper son imagination par quelque affectation bizarre et +étrange; mais dès qu'il saura que tout cet échafaudage de prétentions +cyniques n'a pour but que de lui ménager un cœur que M. Chopinelle a +occupé tout entier...</p> + +<p>—Mathilde... à votre tour prenez garde! ne me poussez pas à bout...</p> + +<p>—Oh! maintenant je vous connais, je ne vous crains plus... Mes +illusions sur vous pouvaient seules être dangereuses, mais elles sont, +heureusement, dissipées.</p> + +<p>—Eh bien!—s'écria ma cousine en ne cachant plus les mauvais +ressentiments qui l'agitaient,—puisque vos illusions sont dissipées, +puisque vous me connaissez, puisque vous m'outragez... je n'ai plus à +garder aucune mesure, il m'en a assez coûté de dissimuler avec vous +depuis longtemps... Vous m'avez démasquée, dites-vous; regardez-moi donc +bien en face alors!</p> + +<p>Je fus effrayée de l'expression d'audace et de méchanceté qui se révéla +tout à coup sur les traits d'Ursule.</p> + +<p>—Depuis assez d'années ce masque me gênait,—reprit-elle.</p> + +<p>—Depuis assez d'années? que voulez-vous dire, Ursule?</p> + +<p>—Ah! cela vous surprend? Ah! vous me croyiez une amie dévouée, une +sœur?... Femme ingénue et candide!—Et elle haussa les épaules.</p> + +<p>—Mon Dieu... mon Dieu!...</p> + +<p>—Mais vous oubliez donc tout ce que vous m'avez fait souffrir, vous, +depuis votre enfance?—s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Moi? moi?</p> + +<p>—Vous, Mathilde! Vous me supposez donc bien insensible, bien inerte, ou +bien stupide, pour croire que j'aie oublié notre jeunesse! Vous ne savez +donc pas tout ce que mon cœur ulcéré a amassé de haine et d'envie, +depuis qu'un hasard fatal m'a rapprochée de vous?</p> + +<p>—Et moi... moi! qui avais béni ce jour parce qu'il me donnait une +sœur...</p> + +<p>—Vous auriez dû le maudire, car alors il vous donnait une victime... et +plus tard une ennemie...</p> + +<p>—Une victime, une ennemie... grand Dieu!... que vous ai-je donc fait?</p> + +<p>—N'était-ce pas en votre nom, n'était-ce pas à votre orgueil, qu'on me +sacrifiait chaque jour? Vous ne vous rappelez donc pas que sans cesse, à +tout propos, j'ai été humiliée, blessée, méprisée à cause de vous? Non, +il n'y a pas de torture d'amour-propre qu'on ne m'ait fait subir +toujours en me comparant à vous... Enfant, mon éducation était un +bienfait que je devais à votre charité! si l'on me donnait quelque +vêtement élégant, c'était encore une aumône qu'on me jetait à vos +dépens! ce n'était pas tout... pour vous toujours et partout la louange, +les flatteries, les récompenses; pour moi toujours les reproches, les +punitions, les duretés. Et vous croyez que j'ai pu oublier cela, moi! Et +vous croyez que ce ne sont pas là de ces blessures dont les cicatrices +sont ineffaçables! Et vous croyez que vous êtes maintenant bien venue à +me reprocher une faute et à me menacer!</p> + +<p>—O mon Dieu! mon Dieu!—m'écriai-je en cachant ma figure dans mes +mains,—l'infernale prévision de mademoiselle de Maran ne l'avait pas +trompée: elle savait dans quelle âme elle faisait germer l'envie!</p> + +<p>—Et que m'importe!—reprit Ursule avec une nouvelle violence,—que +m'importe la main qui m'a frappée? Je ne pense qu'au coup que j'ai reçu. +N'ai-je pas toujours et d'autant plus souffert que l'on ne m'accablait +que pour vous exalter? Enfant, les punitions; jeune fille, les mépris: +voilà quel a été mon sort auprès de vous. S'est-il agi de nous marier, +vous deviez, vous, prétendre aux plus brillants partis; moi, je devais +me trouver trop heureuse d'épouser quelque homme pauvre et grossier. +Vous étiez si riche! vous étiez si belle! vous étiez remplie de si +adorables qualités! tandis que moi, au contraire, j'étais pauvre, sotte, +et dépourvue de tous les agréments qui vous faisaient chérir! Cela est +arrivé, d'ailleurs, comme on nous l'avait prédit: vous avez épousé un +grand seigneur spirituel et charmant, moi j'ai épousé un homme ridicule +et vulgaire. Oh! jamais, jamais je n'oublierai, voyez-vous, ce que j'ai +ressenti lorsque, devant vous qui, toute rayonnante d'orgueil et de +bonheur, regardiez votre beau fiancé, on a insulté, raillé l'homme dont +je rougissais de porter le nom. Oh! comme ce rapprochement était un +dernier et terrible coup qu'on me portait, comme cette fois encore on me +sacrifiait, on m'immolait à vous, à l'insolent bonheur dont vous +m'écrasez depuis si longtemps!</p> + +<p>—Mais c'est horrible!—m'écriai-je,—mais vous savez bien que j'étais +étrangère à ces perfidies de ma tante; mais vous savez bien que, même +pendant notre enfance, je me faisais punir pour partager les rigueurs +qu'on vous imposait; mais vous savez bien que plus tard il n'a pas +dépendu de moi que vous ne fissiez un mariage selon votre cœur...</p> + +<p>—Vous m'avez offert la moitié de votre fortune, me direz-vous; l'ai-je +acceptée? Qui donc vous dit que je n'ai pas ma fierté comme vous avez la +vôtre? qui donc vous dit que je n'ai pas été encore aigrie davantage par +vos éternelles affectations de générosité, de pitié?</p> + +<p>—Mais vous m'avez donc toujours haïe? mais ces assurances d'amitié que +vous m'avez données jusqu'ici étaient donc autant de mensonges, autant +de blasphèmes? Comment, dès notre enfance, cette odieuse haine a +fermenté en vous? Comment, vous avez pu jusqu'à présent la dissimuler? +Comment, rien ne vous a touché, ni mon affection de sœur, ni la haine +que me portait mademoiselle de Maran? Comment, vous, avec votre esprit, +vous n'avez pas vu qu'elle prenait à tâche de vous humilier en me +louant, afin d'exciter votre jalousie, votre envie, et de vous rendre un +jour mon ennemie?... Ah! Ursule... Ursule... si elle vous entendait, +elle serait bien heureuse de voir que vous servez ainsi d'aveugle +instrument à sa haine.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu... n'accusez pas tant mademoiselle de Maran,—s'écria +Ursule avec impatience;—elle n'a fait sans doute que développer le +sentiment d'envie qui était en moi: je suis née jalouse et envieuse, +comme vous êtes née loyale et généreuse; vous eussiez été à ma place, +j'eusse été à la vôtre, que, malgré tous les calculs de la méchanceté de +mademoiselle de Maran, elle n'aurait jamais éveillé en vous une jalousie +ardente contre moi.</p> + +<p>—Mais puisque vous me reconnaissez loyale et généreuse, pourquoi me +haïssez-vous? Que vous ai-je fait?</p> + +<p>—C'est justement parce que vous êtes loyale et généreuse, que je vous +hais... Je vous hais encore parce que j'ai toujours été humiliée à cause +de vous; je vous hais parce que vous jouissez de tous les bonheurs que +j'envie; je vous hais parce que j'ai eu à rougir devant vous. Nous +sommes seules, je puis tout dire impunément... Eh bien! oui, ce qui a +porté le comble à ma rage contre vous, ç'a été de vous voir instruite +d'une liaison ridicule, ç'a été de me voir traitée devant vous avec le +dernier mépris par ma belle-mère.</p> + +<p>—Mais vous le voyez bien, cette liaison existait; ce mépris, vous le +méritiez!</p> + +<p>—Et c'est justement cela qui m'exaspère... vous me diriez que je suis +laide et bossue comme mademoiselle de Maran, que je ne m'en inquiéterais +pas.</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Mais, je ne veux pas me faire meilleure que je ne le suis, je ne +discute pas... je ne dis pas que j'ai raison d'éprouver ainsi... je dis +que j'éprouve ainsi; le hasard a fait que par vous ou à cause de vous +j'ai été blessée dans ce que j'avais de plus irritable... je m'en prends +à vous et je vous hais. Ceci n'est peut-être pas logique, mais c'est +réel... Ce langage vous étonne?... oh!... c'est que le chagrin et +l'isolement avancent et développent singulièrement l'intelligence, +Mathilde!... D'abord j'ai dû à ces maîtres rudes et cruels la science de +dissimuler et d'attendre. J'étais humiliée à cause de vous, que +pouvais-je contre vous? rien. J'attendis, j'observai; les louanges +excessives dont on vous accablait me donnèrent le désir violent de +compenser par l'art, par la grâce hypocrite, par la coquetterie la plus +étudiée, ces avantages qui me manquaient et qu'on admirait en vous... +Quand j'eus quinze ans, je vous trouvai belle, bien plus belle que moi; +ne pouvant lutter de beauté avec vous, je me promis de vous le disputer +un jour par la physionomie, par l'entrain, par le montant: vous étiez +belle d'une beauté chaste et sereine... je voulus être agaçante... +provoquante... mais le moment n'était pas venu... Un jour, je pleurais +de rage en pensant à l'avenir brillant qui vous attendait, au triste +sort qui m'était réservé... Par hasard je me regardai dans un miroir, je +vis que les larmes m'allaient presque aussi bien que le rire éclatant et +fou... Provisoirement je me résolus d'être triste, mélancolique, +sentimentale. Vous étiez riche, j'étais pauvre; on vous comblait de +flatteries, on m'accablait de mépris: rien ne paraissait plus naturel et +plus intéressant que mon rôle de victime résignée... Je me mariai et +vous aussi; vous aviez tout pour choisir, et vous avez choisi un homme +charmant... Le même bonheur vous a suivie dans votre union; belle, +riche, jeune, titrée, jouissant d'une réputation sans tache, idole de ce +monde qui n'a d'admiration que pour votre beauté, de louanges que pour +vos vertus, vous ne pouvez faire un vœu qui ne soit réalisé: voilà +votre vie... Est-ce assez de bonheur, cela?—ajouta-t-elle avec une +expression de colère et d'envie qui me prouva qu'elle me croyait +véritablement la plus heureuse des femmes.</p> + +<p>Un moment je fus sur le point de la détromper, pensant ainsi la +désarmer; je voulais lui dire toutes les angoisses des premiers mois de +mon mariage, les calomnies dont j'avais été victime... mais cela me +parut une lâcheté, je me contentai de lui répondre:</p> + +<p>—Vous me croyez donc bien heureuse, que vous me haïssez tant...</p> + +<p>—Eh bien! oui; quand je compare votre existence à la mienne, je vous +envie, je souffre. Pourquoi cette différence entre nous? Pourquoi n'y +a-t-il pas un avantage dont vous ne jouissiez? pas une qualité, pas une +vertu qu'on n'admire en vous? Je l'avais bien prévu, et votre tante me +l'a sans cesse répété depuis son arrivée ici: à Paris... dans votre +monde... on ne connaît que vous, on ne jure que par vous... Vous êtes à +la fois la femme la plus à la mode et la plus respectée. On vous cite +partout comme un modèle de grâce et d'élégance, et on ne vous reproche +pas une faiblesse, pas une coquetterie... Et cela dans le monde le plus +médisant, le plus difficile à capter... tandis que moi je vis en +province avec un obscur marchand que je ne puis dominer qu'en affectant +des vulgarités qui révoltent mes goûts et mes habitudes! Et ce n'est pas +tout: il faut encore que vous veniez surprendre les plaies honteuses de +cette existence déjà si cruelle! il faut qu'à votre arrivée ma +belle-mère, mon mari, ne cessent de m'étourdir de vos louanges comme +autrefois mademoiselle de Maran! Oh! vous êtes une femme incomparable, +soit... mais votre insolent bonheur n'est peut-être pas invulnérable...</p> + +<p>La colère et la jalousie dominaient tellement Ursule, qu'elle ne +s'aperçut pas de ma stupeur.</p> + +<p>En l'entendant ainsi parler du mon <i>insolent bonheur</i> je m'expliquai les +paroles de mademoiselle de Maran, qui m'avait plusieurs fois répété: «Je +suis fidèle à nos conventions; je ne parle pas de toutes ces horreurs de +Lugarto à votre cousine: au contraire, je lui répète sans cesse que +vous avez toujours été la plus heureuse des femmes, que votre sort fait +l'envie de tous, et que les bons comme les méchants n'ont pour vous +qu'un sentiment,—l'adoration.»</p> + +<p>Je ne m'étonnai plus. Avec sa perfidie ordinaire, mademoiselle de Maran +avait pris à tâche d'exaspérer la jalousie de ma cousine en lui peignant +ma vie comme aussi riante qu'elle avait été douloureuse.</p> + +<p>En voyant Ursule si indignement irritée du bonheur qu'elle me supposait, +je songeai à sa joie si elle pénétrait mes véritables infortunes: moins +que jamais je voulus lui donner cette satisfaction.</p> + +<p>—Ainsi,—lui dis-je,—voilà le secret de votre haine?... vous l'avouez +au moins... A cette heure quels sont vos desseins? Voulez-vous m'enlever +mon mari? Est-ce là la vengeance que vous prétendez tirer de moi?</p> + +<p>—Au point où nous en sommes maintenant, vous ne comptez pas, je crois, +que je vous fasse part de mes projets?—me dit impérieusement Ursule.</p> + +<p>—Comme il ne m'est pas difficile de les deviner,—m'écriai-je...—je +vais vous dire, moi, mon irrévocable décision. Je vais écrire à votre +mari de revenir en toute hâte: à son arrivée, je lui avoue mes soupçons, +que je veux bien encore lui dire insensés, et je le supplie de vous +emmener; vous êtes désormais ma plus dangereuse ennemie... je n'ai plus +aucun ménagement à garder. Ainsi je ne cacherai rien à mon mari de ce +qui s'est passé à Rouvray entre vous et M. Chopinelle.</p> + +<p>—Vous voulez la guerre, Mathilde! eh bien, la guerre!... tous les +moyens sont bons quand on réussit; j'espère vous le prouver.</p> + +<p>Et Ursule me laissa seule.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="F-CHAPITRE_VII" id="F-CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h3> + +<h4>RETOUR.</h4> + +<p>Après le départ d'Ursule, mon premier mouvement fut d'aller trouver mon +mari et de lui raconter mon entretien avec ma cousine.</p> + +<p>Malheureusement Gontran était sorti dès le matin pour aller à la chasse.</p> + +<p>Je dis à Blondeau de me prévenir de son retour. L'heure du déjeuner +sonna, Gontran n'était pas encore de retour.</p> + +<p>Je trouvai mademoiselle de Maran dans le salon. Elle me demanda où était +ma cousine, je lui dis qu'elle était sans doute chez elle.</p> + +<p>On alla l'y chercher, on ne la trouva pas.</p> + +<p>La matinée était assez belle, je supposai qu'elle se promenait dans le +parc; on sonna une seconde fois, elle ne parut pas.</p> + +<p>Tout à coup l'idée me vint qu'elle était peut-être allée rejoindre +Gontran. Mais on me dit que mon mari était sorti sur un poney avec un +de ses gardes et ses chiens, pour chasser au marais.</p> + +<p>Cela me tranquillisa, je me mis à table avec ma tante; elle ne m'épargna +pas ses méchantes remarques sur l'absence d'Ursule et de mon mari.</p> + +<p>J'avais de telles préoccupations, que ces perfides insinuations qui, +dans d'autres circonstances, m'eussent été pénibles, m'étaient alors +presque indifférentes.</p> + +<p>En sortant de table, je prétextai de quelques lettres à écrire avant +l'arrivée du courrier pour remonter chez moi. Je laissai mademoiselle de +Maran occupée à son tricot.</p> + +<p>Deux heures sonnèrent, ni Ursule ni Gontran n'étaient encore de retour.</p> + +<p>Je vis venir Blondeau, je la priai de s'informer auprès de la femme de +chambre d'Ursule si sa maîtresse lui avait donné quelques ordres.</p> + +<p>Blondeau revint m'apprendre que madame Sécherin avait pris un livre dans +la bibliothèque, et qu'elle était allée pour se promener.</p> + +<p>Je parcourus le parc en tout sens, je ne trouvai pas Ursule.</p> + +<p>Une petite porte donnant dans la forêt était ouverte. Ma cousine avait +dû sortir par là. Peut-être la veille était-elle convenue d'un +rendez-vous avec Gontran.</p> + +<p>Cette idée m'effrayait, j'attachais la plus grande importance à ne pas +être prévenue par Ursule auprès de mon mari.</p> + +<p>Je revins au château le désespoir dans l'âme.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran me dit qu'elle commençait à être sérieusement +inquiète d'Ursule, que je devrais envoyer quelques-uns de mes gens dans +la forêt, qu'elle s'était peut-être égarée.</p> + +<p>A ce moment ma cousine entra.</p> + +<p>Elle me salua avec une cordialité aussi intime que si la scène du matin +n'avait pas eu lieu.</p> + +<p>Son teint était animé, ses yeux brillaient, je ne sais quel air de +triomphe et d'orgueil éclatait sur tous ses traits; ses bottines de soie +un peu poudreuses montraient qu'elle avait assez longtemps marché, les +rubans dénoués de son chapeau de paille doublé d'incarnat flottaient sur +ses épaules, et les longues boucles de ses cheveux bruns, un peu +défrisées, s'allongeaient jusqu'à la naissance de son sein, à demi voilé +par un fichu à la paysanne.</p> + +<p>Elle tenait dans une de ses mains un gros bouquet de fleurs sauvages.</p> + +<p>Elle dit à mademoiselle de Maran et à moi qu'elle avait voulu sortir du +parc et qu'elle s'était à demi égarée dans la forêt; mais, que trouvant +le temps magnifique, elle avait voulu profiter d'une des dernières +belles journées d'automne: elle s'était amusée à cueillir des fleurs, et +n'avait songé à retrouver son chemin qu'après avoir fait au moins une +grande lieue. Un bûcheron, auquel elle s'était adressée, l'avait +rencontrée, et l'avait ramenée jusqu'au château.</p> + +<p>Ce récit, fait simplement, naturellement, dissipa ma défiance, si +justement éveillée.</p> + +<p>Je crus d'autant plus à ce que disait Ursule, qu'environ une demi-heure +après son retour, au moment où le courrier venait d'apporter nos +lettres, le garde qui avait accompagné mon mari vint me dire de sa part +que sa chasse s'était prolongée plus qu'il ne l'avait pensé, que je +fusse sans inquiétude, qu'il reviendrait le soir pour dîner.</p> + +<p>J'interrogeai ce garde; il me dit n'avoir quitté mon mari que depuis une +heure environ, à l'étang des Sources, où il chassait encore.</p> + +<p>Ces renseignements me rassurèrent complétement.</p> + +<p>J'attachais tant de prix à voir mon mari avant Ursule, que de nouveau je +recommandai à Blondeau de guetter son arrivée et de le conduire chez moi +en lui disant que j'avais à lui parler des choses les plus importantes.</p> + +<p>Cet ordre donné, je rentrai au salon.</p> + +<p>Je trouvai mademoiselle de Maran lisant avec attention les lettres qui +venaient de lui arriver de Paris.</p> + +<p>Je ne sais si elle s'aperçut ou non de ma présence, mais elle ne quitta +pas des yeux les lettres qu'elle lisait, et s'écria plusieurs fois avec +les marques du plus grand étonnement:</p> + +<p>—Ah! mon Dieu... mon Dieu... qui est-ce qui aurait cru cela? on lui +aurait donné le bon Dieu sans confession. Qu'est-ce que cela va +devenir?... faut-il le prévenir?... faut-il lui cacher? c'est +terrible!...</p> + +<p>Impatientée de ces exclamations, ne pouvant supposer que ma tante ne +m'eût pas vue entrer... je lui dis:</p> + +<p>—Avez-vous de bonnes nouvelles de Paris, madame?</p> + +<p>Mais elle, sans me répondre, sans paraître m'entendre, continua de se +parler à elle-même.</p> + +<p>—Quel éclat ça va faire... D'un autre côté, comment l'empêcher?... +Comme c'est encore heureux que <i>je sois venue ici pour arranger tout +cela!</i></p> + +<p>Ces derniers mots de ma tante me donnèrent à penser et m'effrayèrent. +J'ignorais ce dont il s'agissait; mais, en entendant dire à mademoiselle +de Maran qu'il était «heureux qu'elle fût venue pour arranger quelque +chose,» un secret pressentiment m'avertissait que son arrivée à Maran +cachait de méchants desseins, et que ses terreurs des révolutionnaires +de Paris n'étaient qu'un prétexte.</p> + +<p>Je m'approchai d'elle; je lui répétai cette fois assez haut pour qu'elle +ne pût feindre de ne pas m'entendre:</p> + +<p>—Avez-vous de bonnes nouvelles de Paris, madame?</p> + +<p>Elle fit un mouvement de surprise, et me dit:</p> + +<p>—Comment... vous étiez là... Est-ce que vous m'avez entendue?...</p> + +<p>—Je vous ai entendue, madame; mais je n'ai pu rien comprendre à ce que +j'ai entendu.</p> + +<p>—Tant mieux, tant mieux; car il n'est pas temps... Ah! mon Dieu, mon +Dieu, c'est-y donc possible!—reprit mademoiselle de Maran en levant les +mains au ciel.</p> + +<p>—Vous semblez préoccupée, madame... Je vous laisse,—lui dis-je.</p> + +<p>—Je semble préoccupée... je le crois bien, il y a de quoi, vous n'en +saurez que trop tôt la raison.</p> + +<p>—Cette lettre peut donc m'intéresser, madame?</p> + +<p>—Vous intéresser? vous intéresser... plus que vous ne le pensez. +Hélas! vous m'en voyez tout abasourdie... toute je ne sais comment, de +cette nouvelle! Mais je ne puis encore y croire... non, non; n'est-ce +pas que vous êtes incapable de cela?</p> + +<p>—Mais de quoi, madame? sont-ce de nouvelles inquiétudes que vous voulez +me donner! De grâce, expliquez-vous.</p> + +<p>—Que je m'explique! est-ce que c'est possible en l'absence de votre +mari? Il faut l'attendre... Et encore je ne sais si j'oserai... Dites +donc, est-ce qu'il est toujours violent comme on dit qu'il était avant +son mariage? C'est qu'alors il faudrait de fameux ménagements.</p> + +<p>Je regardai fermement ma tante.</p> + +<p>—J'aurais été bien étonnée, madame, que votre arrivée ne fût pas +signalée par quelque triste événement... Je suis résignée à tout, et je +mets ma confiance dans le cœur de mon mari.</p> + +<p>—Ah bien alors, puisqu'il en est ainsi, tant mieux! je n'aurai pas à +prendre de grandes précautions oratoires: vous avez raison de placer +votre confiance dans le cœur de votre mari, ça répond à tout... Vous +avez là une ingénieuse idée... C'est égal, défiez-vous toujours de son +premier mouvement, et tâchez de n'être pas seule: car, hélas! pauvre +chère enfant, je suis bien faible, bien vieille, et je ne pourrais pas +vous défendre.</p> + +<p>—Me défendre... et contre qui?</p> + +<p>—Contre votre mari... car, malgré moi, je pense toujours que le prince +Kserniki a souvent battu comme plâtre la belle princesse Ksernika, sa +femme, pour bien moins que ça, ma foi!</p> + +<p>—Je vois avec plaisir, madame, à ces exagérations, que vous voulez +faire une triste plaisanterie.</p> + +<p>—Une plaisanterie? Dieu m'en garde!... Vous ne verrez que trop que rien +n'est plus sérieux; tout ce que je puis, tout ce que je dois faire, +comme grand'-parente, c'est de m'interposer si les choses allaient trop +loin.</p> + +<p>Je connaissais trop ma tante pour espérer de la faire s'expliquer et de +mettre un terme à ses mystérieuses réticences; je lui répondis donc avec +un sang-froid qui la contraria extrêmement:</p> + +<p>—Veuillez m'excuser si je vous quitte, madame; je voudrais aller +m'habiller pour dîner.</p> + +<p>—Allez, allez, chère petite, et faites-vous le plus jolie possible; ça +désarme quelquefois les plus furieux: la belle princesse Ksernika s'y +connaissait, et elle n'y manquait jamais. Elle s'attifait toujours à +ravir pour conjurer l'orage conjugal, elle arrivait toujours triomphante +et pimpante; aussi gagnait-elle à ses beaux atours, de n'avoir jamais +qu'un membre cassé à la fois par ce cher et bon prince.</p> + +<p>Je sortis sans entendre la suite des odieuses plaisanteries de +mademoiselle de Maran; je montai chez moi pour attendre Gontran.</p> + +<p>A son retour de la chasse il vint me trouver, ainsi que je l'en avais +fait prier.</p> + +<p>Je fus frappée de son air radieux, épanoui, lui que j'avais vu depuis +plusieurs jours si pensif et si triste.</p> + +<p>En entrant chez moi il m'embrassa tendrement et me dit:</p> + +<p>—Pardon, mille pardons, ma chère Mathilde, de vous avoir peut-être +inquiétée; mais je me suis laissé aller, comme un enfant, au plaisir de +la chasse, et, comme toujours, j'ai compté sur votre indulgence.</p> + +<p>Les excuses de mon mari me surprenaient: depuis longtemps il ne m'en +faisait plus.</p> + +<p>—Je suis ravie,—lui dis-je,—que cette chasse ait été heureuse; vous +semblez moins soucieux que ces jours passés.</p> + +<p>—Mon Dieu, rien de plus simple; vous le savez, souvent les plus petites +causes ont de grands effets. Ce matin, en m'en allant sur mon poney, +j'étais de mauvaise humeur, je commençai la chasse machinalement, sans +plaisir; le ciel était voilé de brouillard. Tout à coup un brillant +rayon de soleil perce les nuages, la nature semble s'illuminer, +resplendir: je ne sais pourquoi je fis comme la nature; mais, j'étais +morose, et je devins tout à coup heureux et gai... heureux et gai comme +à vingt ans, ou mieux... heureux et gai comme le jour où vous m'avez +dit: Je vous aime. Voyons... regardez-moi,—me dit Gontran avec +charme,—regardez-moi et comparez, madame, si vous avez, comme moi, +conservé un souvenir immortel de ce beau jour.</p> + +<p>Cela était vrai, de la vie je n'avais vu à mon mari une physionomie à la +fois plus riante et plus indiciblement heureuse.</p> + +<p>—En effet...—lui dis-je sans pouvoir cacher ma surprise,—votre +figure respire le bonheur et me rappelle bien de beaux jours...</p> + +<p>—Oh! oui,—reprit-il avec expansion,—mon bonheur est immense, il +resplendit autour de moi et malgré moi... Il s'agirait, je crois, de ma +vie, que je ne pourrais cacher combien je suis heureux!</p> + +<p>—Béni soit donc ce rayon de soleil, mon ami, puisqu'il a eu le pouvoir +de vous changer ainsi.</p> + +<p>Gontran me regarda en souriant.</p> + +<p>—Oh! il faut tout vous avouer; ce n'est pas seulement ce rayon de +soleil qui m'a changé, il y a eu aussi, pour ainsi dire, un rayon de +soleil moral qui est venu dissiper les ténèbres de mon esprit. Ai-je +besoin de vous apprendre, bon ange chéri, que c'est votre pensée adorée +qui a opéré ce prodige?</p> + +<p>—Vraiment, Gontran? Mon Dieu! et comment cela?</p> + +<p>—Je me suis demandé pourquoi ma sombre tristesse contrastait ainsi avec +le brillant éclat de la nature... Je me suis demandé si je n'avais pas +tout ce qui rend l'existence adorable, si je ne devais pas tout cela à +une femme bien-aimée, la plus belle, la meilleure, la plus généreuse de +toutes celles qui se soient jamais dévouées au bonheur d'un homme: ce +n'est pas tout, me suis-je dit, un nouveau gage d'amour, un nouveau lien +ne va-t-il pas nous unir plus étroitement encore? Et je suis sombre, et +je suis triste! et je ne jouis pas avec délices de chaque instant de +cette vie. Alors, Mathilde, il m'a semblé que je sortais d'un mauvais +songe.</p> + +<p>—Oh! Gontran... Gontran... dites-vous vrai? mon Dieu!</p> + +<p>—Oh! oui, je dis vrai... le bonheur rend si confiant, si sincère... Une +fois dans cette bonne voie que la pensée m'avait offerte, Mathilde, je +n'ai pas craint de rechercher la cause première de cette sotte mauvaise +humeur où j'étais retombé depuis quelques jours... Encore une petite +cause, vous l'avouerai-je? oui, j'aurai ce courage. J'ai été assez sot +pour ressentir un profond dépit des railleries de votre cousine! Oui, +comme un écolier, comme un provincial, je lui avais gardé rancune de +s'être moquée de mes déclarations; j'avais vu là une terrible atteinte, +non pas à mon amour... vous le préservez, mais à mon amour-propre... +Heureusement, en songeant à Mathilde, au petit ange qu'elle promet à +notre doux avenir, j'ai chassé ces mauvaises pensées, et je lui reviens +plus repentant et, ce qui vaut mieux, plus tendre, plus épris, plus +passionné que jamais...—Et mon mari me baisa les mains avec une grâce +enchanteresse.</p> + +<p>Je croyais rêver.</p> + +<p>Je ne pouvais croire ce que j'entendais. Quel revirement subit dans +l'esprit de Gontran avait opéré ce changement? Ses paroles me semblaient +naturelles, sincères, il invoquait la pensée de notre enfant avec une +émotion si sérieuse, que je ne pouvais supposer qu'il me mentît: et puis +quel eût été son but?</p> + +<p>Ce bonheur inespéré, joint aux émotions si diverses de la journée, me +bouleversa tellement que je tombai dans un fauteuil comme affaissée sur +moi-même.</p> + +<p>Je mis mon front dans mes deux mains pour recueillir mes idées. Après un +moment de silence, je dis à Gontran:</p> + +<p>—Pardon à mon tour, mon ami, si je ne réponds pas mieux à toutes vos +ravissantes bontés; mais, quoique bien douce, ma surprise est si +profonde, que je ne puis trouver de paroles pour vous exprimer ma +reconnaissance.</p> + +<p>J'étais dans un embarras extrême; je croyais à la sincérité du retour de +mon mari, je ne savais si je devais ou non lui faire part de mon +entretien avec Ursule, de ses cruels aveux et de l'espèce de défi +qu'elle m'avait jeté au sujet de Gontran.</p> + +<p>Pour tâcher de pressentir mon mari, je lui dis:</p> + +<p>—A propos, M. Sécherin est parti ce matin; le savez-vous, mon ami?</p> + +<p>—Je le savais. Pourquoi sa femme ne l'a-t-elle pas accompagné? c'était +pour elle une excellente occasion de remplir sa promesse,—me dit +Gontran du ton le plus naturel.—Elle aurait dû agir ainsi,—ajouta-t-il +d'un ton de reproche,—par égard pour vous, puisque je lui avais confié +que votre tranquillité dépendait presque de son départ.</p> + +<p>—Peut-être,—dis-je en tâchant de sourire pour cacher mon +émotion,—peut-être se repent-elle de s'être montrée si cruelle pour +vous et d'avoir repoussé vos soins, peut-être ce dédain de sa part +était-il affecté.</p> + +<p>—Oh! alors tant pis pour elle,—me dit gaiement Gontran;—elle a laissé +passer le <i>quart d'heure du diable</i>, comme on dit...—Maintenant il est +trop tard; mon ange gardien est avec moi, et il a trop de beauté et +trop de bonté pour ne pas me préserver et me défendre de tous les +maléfices.</p> + +<p>—Vous êtes maintenant bien rassuré, mon ami,—dis-je en continuant de +sourire;—mais ma cousine est bien adroite, bien séduisante, et votre +pauvre Mathilde...</p> + +<p>—Oh! ma <i>pauvre</i> Mathilde,—me dit Gontran avec un accent rempli de +tendresse,—ma <i>pauvre</i> Mathilde est une petite moqueuse... Au lieu de +prendre cet air humble et résigné, elle doit s'apercevoir qu'elle est, +de ce moment, ma souveraine maîtresse. Tenez, entre nous, je lui crois, +à cette pauvre Mathilde, des intelligences surnaturelles avec je ne sais +quels bons génies invisibles, qui d'un souffle changent l'orage en +calme, la tristesse en joie douce et sereine: elle leur a fait un signe, +et mon âme a été inondée de félicité... Ma <i>pauvre</i> Mathilde me rappelle +enfin ces fées qui cachent longtemps leur pouvoir pour le révéler un +jour dans toute sa majesté; et j'aurais peur d'être désormais par trop +son esclave, si ce n'était régner... que de lui obéir... Mais je vous +laisse... mon bel ange gardien; faites-vous jolie, bien jolie, pour que +nous puissions nous dire d'un coup d'œil en regardant votre cousine: +<i>Cette pauvre Ursule!</i></p> + +<p>Gontran, me baisant au front, me quitta, et me laissa dans une sorte +d'enchantement.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="F-CHAPITRE_VIII" id="F-CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h3> + +<h4>LES BRUITS DU MONDE.</h4> + +<p>Maintenant que je réfléchis de sang-froid à ces paroles de mon mari, je +ne comprends pas comment je pus croire à leur sincérité; comment ce +brusque et tendre retour de Gontran, si étrangement, si fabuleusement +motivé, n'éveilla pas mes soupçons.</p> + +<p>Mais alors j'ignorais encore que les protestations les plus passionnées +servent souvent de voile à la perfidie, à la trahison. Et puis j'étais +si malheureuse, j'avais tant besoin de trouver un bon sentiment chez mon +mari, que je me laissai aller aveuglément à ce bonheur inespéré. Je +comptais d'ailleurs sur ma sagacité, sur ma pénétration, pour découvrir +les véritables intentions d'Ursule.</p> + +<p>Le dîner fut très-gai. Mademoiselle de Maran ne dit pas un mot qui eût +trait aux menaces détournées qu'elle m'avait faites. Ursule me combla de +prévenances.</p> + +<p>De son côté Gontran m'entoura de soins si marqués, si affectueux, que +plusieurs fois ma tante l'en plaisanta.</p> + +<p>A la fin du repas ma cousine me dit avec une expression de regret:</p> + +<p>—Ah! que tu es heureuse de passer l'automne et une partie de l'hiver à +la campagne... toi!</p> + +<p>—Eh bien!—reprit mademoiselle de Maran,—il me semble que c'est un +bonheur que vous partagez, ma chère; est-ce que cet excellent M. +Sécherin n'est pas le plus heureux des hommes de vous voir et de vous +savoir ici, jusqu'à la fin des siècles? Est-ce qu'il n'a pas pris le +soin complaisant de vous y amener lui-même, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Sans doute, madame,—reprit Ursule,—mais on ne fait pas toujours ce +qu'on désire; aussitôt après son retour ici, retour que je viens de +hâter en lui écrivant tantôt, mon mari sera obligé de partir pour Paris, +et, naturellement, je l'y accompagnerai.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu,—s'écria ma tante,—mais c'est du fruit nouveau, cela! +Avant son départ il disait qu'il pouvait rester ici jusqu'au mois de +janvier, que vous ne reviendriez à Paris qu'avec Mathilde et Gontran?</p> + +<p>—Oui, madame, mais un de ses correspondants de Paris, dont j'ai reçu +tantôt une lettre, car j'ouvre les lettres de mon mari en son +absence,—dit Ursule en souriant,—lui annonce qu'il est indispensable +qu'il se rende à Paris pour la fondation de la maison de banque à +laquelle M. Sécherin s'est associé comme il vous l'a dit; aussi, ma +bonne Mathilde, je n'ai plus que quatre ou cinq jours à passer avec toi: +et même, une fois à Paris, nos sociétés seront si différentes... Moi... +modeste femme de banquier... toi, la brillante vicomtesse de Lancry, +nous nous verrons donc bien rarement: ce sera presque une séparation.</p> + +<p>—Mais vous deviez habiter ensemble à Paris pour continuer ce modèle des +ménages unis et confondus,—s'écria mademoiselle de Maran.—Toutes ces +belles résolutions sont donc changées?</p> + +<p>—C'étaient malheureusement de ces rêves de pensionnaires, impossibles à +réaliser, madame,—dit Ursule en souriant.—Quoique, pour ma part, je +regrette beaucoup de renoncer à cette espérance... je m'y résigne.</p> + +<p>—Et puis avouez un peu, ma cousine,—dit gaiement mon mari,—que le +tableau que je vous ai fait du seul appartement dont nous pouvons +disposer pour vous ne vous a pas séduite?</p> + +<p>—Vous êtes très-injuste, mon cher cousin: nous nous serions accommodés +de bien moins encore, pour avoir le plaisir de ne pas quitter cette +chère Mathilde; mais le faubourg Saint-Honoré est si loin du centre des +affaires, que mon mari ne pourrait s'y fixer...</p> + +<p>Le dîner était terminé, je me levai.</p> + +<p>Gontran donna le bras à mademoiselle de Maran et passa devant moi et +Ursule.</p> + +<p>Celle-ci, au moment d'entrer dans le salon, me dit tout bas:</p> + +<p>—Voilà comme je me venge... Êtes-vous contente?...</p> + +<p>Lorsque les gens eurent servi le café, mademoiselle de Maran prit un air +grave, solennel, et dit:</p> + +<p>—Maintenant, nous sommes seuls et en famille, nous pouvons parler à +cœur ouvert.</p> + +<p>En disant ces mots elle tira de sa poche les lettres qu'elle avait +reçues de Paris le matin, en me jetant un regard d'ironie et de +méchanceté.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, madame?—dit Gontran.</p> + +<p>—Vous allez le savoir: mais d'abord il faut me promettre d'être calme, +de ne pas vous laisser entraîner à un premier mouvement... Mais, j'y +pense, Ursule, allez donc voir s'il n'est resté personne dans la salle à +manger.</p> + +<p>Ursule se leva, ouvrit la porte, regarda et revint.</p> + +<p>—Il n'y a personne, madame.</p> + +<p>—Mais encore, à quoi bon toutes ces précautions?—reprit Gontran.</p> + +<p>—Bonaparte a dit qu'il fallait laver son linge sale en famille. +Passez-moi l'expression en faveur de la pensée, qui est toute pleine de +bon sens... Mais avant de commencer,—ajouta mademoiselle de Maran en se +retournant vers Ursule,—il faut que je vous explique, chère petite, la +contradiction apparente que vous remarquerez entre ce que je vais dire +et ce que je vous ai appris.</p> + +<p>—Comment cela, madame?</p> + +<p>—J'étais convenue avec Mathilde de ne pas parler des horribles +calomnies dont elle avait été victime, des affreux chagrins qui avaient +empoisonné les premiers mois de son mariage... Je vous ai donc +représenté votre cousine, jusqu'ici, comme la plus adorablement heureuse +des créatures; hélas! il n'en était rien, mais rien du tout: vous allez +bien le voir, et apprendre qu'au contraire, depuis qu'elle est mariée, à +part quelques petits quartiers de lune de miel, la vie de notre pauvre +Mathilde n'a été qu'une longue torture... et que ce n'est rien encore +auprès de ce que le sort lui réserve...</p> + +<p>A mesure que mademoiselle de Maran me parlait, Ursule me regardait avec +une surprise croissante; si je n'avais pas été si souvent trompée par +son hypocrisie, j'aurais presque dit qu'elle me regardait avec intérêt.</p> + +<p>—Mais, madame, encore une fois, de quoi s'agit-il?—demanda Gontran +avec impatience.</p> + +<p>—Mon pauvre Gontran,—lui dit-elle,—vous ne saurez cela que trop +tôt... car ça vous regarde au premier chef; et trop tard, car je crois +bien que le mal est sans remède; mais, d'abord, il faut que vous me +donniez votre parole de gentilhomme de ne croire tout au plus que la +moitié de ce que je vous dirai, et de faire la part des circonstances et +des mauvaises langues: après tout, c'est moi qui ai élevé votre femme; +et, pour moi comme pour elle, il ne faut pas trop vous hâter de la juger +défavorablement sur les apparences. Voyez-vous, nous pèserons bien +sincèrement le pour et le contre; et puis après, n'est-ce pas? nous +prendrons une résolution.</p> + +<p>Il m'était impossible de prévoir où mademoiselle de Maran voulait en +venir. J'avais une telle confiance dans moi-même, que je n'étais +nullement inquiète, bien que je m'attendisse à quelque méchanceté.</p> + +<p>—Puisqu'il s'agit de moi, madame,—lui dis-je,—je vous demande en +grâce d'abréger ces préliminaires et d'arriver au fait.</p> + +<p>—Allons, allons, voilà une généreuse impatience qui me rassure et qui +est de bon augure. Eh bien donc, monsieur de Lancry, savez-vous quel est +le bruit ou plutôt, ce qui est bien plus grave... quelle est la +conviction des personnes de notre société que la révolution n'a pas +chassées de Paris?</p> + +<p>—Non, madame...</p> + +<p>—Eh bien... l'on est persuadé... l'on sait qu'avant d'aller à Rouvray, +chez sa cousine, votre femme a été en catimini passer une nuit dans une +maison de campagne de M. Lugarto, et que ce bel Alcandre à étoiles d'or +en champ d'argent s'y trouvait seul bien entendu: ce qui peut joliment +passer pour un tête-à-tête nocturne...</p> + +<p>Mademoiselle de Maran, en disant ces mots, me lança un regard de vipère.</p> + +<p>Je pâlis.</p> + +<p>—Eh bien!... eh bien!—s'écria-t-elle,—voyez donc cette pauvre chère +petite, comme la voilà déjà toute bouleversée!... Ah! mon Dieu! que je +m'en veux donc d'avoir parlé maintenant!... Mais aussi elle semblait si +sûre d'elle-même! Ursule, donnez-lui donc vite des sels, voilà mon +flacon.</p> + +<p>Ursule s'approcha de moi avec un air de commisération protectrice et +triomphante: je la repoussai doucement, en lui disant que je n'avais +besoin de rien.</p> + +<p>Ce premier coup fut terrible, je n'y étais pas préparée, je restai +muette.</p> + +<p>Mon mari, qui un moment était devenu pourpre de colère ou de surprise, +se remit, partit d'un grand éclat de rire et s'écria:</p> + +<p>—Comment, mademoiselle de Maran... vous... vous donnez dans de +pareilles histoires?... Je crois bien que cette pauvre Mathilde reste +stupéfaite! Il y a de quoi, qui pourrait s'attendre à une pareille +folie.</p> + +<p>Je cherchais à la hâte le moyen de me disculper, en respectant le secret +de Gontran s'il en était encore temps.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran parut très-étonnée de l'indifférence avec laquelle +Gontran accueillait cette révélation.</p> + +<p>Elle reprit:—Mais attendez donc avant que de rire, mauvais garçon, que +je vous complète au moins les faits qu'on me dénonce. On dit donc que +votre femme a passé la nuit dans la maison de ce Lugarto. Maintenant les +uns assurent et croient que c'était volontairement et par amour... Ce +qui me semble hasardé, car ça ferait supposer que ma chère nièce est une +indigne créature. Les autres prétendent, au contraire, que la pauvre +chère petite s'y était rendue, en tout bien, en tout honneur, pour +racheter à Dieu sait quel prix un papier qui pouvait vous diffamer, mon +cher Gontran. Là-dessus, remarquez bien, mes enfants, que je suis dans +tout cela et de tout cela ni plus ni moins innocente que la nymphe +Écho...</p> + +<p>Je ne pouvais plus en douter, M. Lugarto avait tenu parole: pour se +venger, il avait écrit à mademoiselle de Maran ou à quelque personne de +sa connaissance plusieurs versions de cette nuit fatale qui devaient ou +me perdre de réputation ou déshonorer Gontran.</p> + +<p>Le faux et le vrai étaient si perfidement combinés et confondus dans +cette horrible calomnie, que le monde, par indifférence on par +méchanceté, devait tout admettre sans examen.</p> + +<p>J'osais à peine jeter les yeux sur Gontran, je m'attendais à une +explosion terrible de sa part; ma stupeur égala le désappointement de +mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Mon mari, après avoir surmonté de nouveau une légère émotion, reprit +avec le plus grand sang-froid, en haussant les épaules:</p> + +<p>—Maintenant, madame, ce ne sont plus même des calomnies, ce sont des +folies; et, en vérité, les temps où nous vivons sont bien graves pour +qu'on puisse s'amuser à propager de si stupides niaiseries.</p> + +<p>—Comment!...—s'écria ma tante,—c'est ainsi que vous prenez cela? +Peste soit de votre philosophie!</p> + +<p>—On serait philosophe à trop bon marché, madame, si l'on méritait ce +titre parce qu'on méprise de vains bruits qui n'ont pas même la +consistance d'une calomnie... Mathilde ne doit pas s'inquiéter de ces +sottises; en deux mots je vous rappellerai les tristes circonstances +grâce auxquelles le nom de M. Lugarto a pu être malheureusement +rapproché de celui de madame de Lancry. Cet homme a lâchement abusé +d'une intimité que son amitié m'avait presque imposée, pour tâcher de +nuire à la réputation de madame de Lancry. J'ai répondu à cette lâcheté +comme je le devais, par un démenti et par une paire de soufflets en face +de vingt personnes; une rencontre a eu lieu, j'ai donné un coup d'épée à +M. Lugarto; le lendemain je suis parti pour l'Angleterre, où +m'appelaient d'assez graves intérêts. Aussitôt après mon départ, +Mathilde a quitté Paria pour venir chez sa cousine passer le temps de +mon absence; j'ai été la rejoindre à mon retour de Londres, et je l'ai +ramenée ici: voilà, madame, toute la vérité. Quant aux ridicules +inventions dont on se donne la peine de vous faire part et sur +lesquelles vous croyez devoir appeler notre attention, je vous le +répète, cela ne vaut pas même un démenti; je n'y songerais même déjà +plus, si Mathilde n'avait pas été assez enfant pour s'en attrister un +instant. Mais elle est excusable; elle entre dans le monde, son âme pure +et ingénue est naturellement impressionnable à des misères qui, plus +tard, n'exciteront pas même son dégoût.—Puis, s'adressant à moi, +Gontran me dit avec l'accent le plus tendrement affectueux:</p> + +<p>—Pardon, ma pauvre Mathilde, ma malheureuse liaison avec Lugarto vous +cause encore cette contrariété, mais, je l'espère, ce sera la dernière.</p> + +<p>Je fus profondément touchée du langage simple et digne de Gontran.</p> + +<p>Depuis le commencement de cet entretien, ma cousine semblait +profondément absorbée; l'expression de sa figure avait complétement +changé.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran, malgré son assurance, était déconcertée; elle +regardait attentivement, moi, Ursule, mon mari, pour tâcher de pénétrer +la cause de l'indifférence ou de la modération de Gontran; modération +qui m'étonnait moi-même autant qu'elle me touchait, car mon mari pouvait +être justement blessé de certaines assertions de mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Après cette muette observation, qui dura quelques secondes, ma tante +reprit d'un air de réflexion:</p> + +<p>—Allons, Gontran... vous ne vous laissez pas déferrer, c'est déjà +quelque chose; vous sentez bien que tout ce que je demande au monde, +c'est de pouvoir ne pas croire un mot de ce qu'on m'écrit et d'y +répondre par un fameux démenti; mais d'un autre côté, comme dit le +proverbe, il n'y a pas de fumée sans feu. Eh bien! voyons. Entre nous, +qui peut avoir allumé cette atroce flambée de mauvais propos-là? Comment +imaginer que des gens graves, sérieux, car ce sont des gens graves et +sérieux qui m'écrivent, s'amusent à inventer l'histoire de la visite +nocturne de Mathilde à M. de Lugarto, s'il n'y avait rien eu de vrai là +dedans? Après tout, vous devez le savoir mieux que personne, mon garçon: +1º ce Lugarto a-t-il eu entre les mains de quoi vous déshonorer? 2º +est-il capable, dans cette occurrence, de se dessaisir de ce susdit +moyen de vous perdre, uniquement pour le plaisir de faire une action +généreuse? Quant à moi, ça me paraîtrait joliment problématique, +hypothétique, pour ne pas dire drôlatique, de la part d'une pareille +espèce toujours grinchante et malfaisante.</p> + +<p>L'infernale méchanceté de mademoiselle de Maran la servait peut-être à +son insu.</p> + +<p>Il était impossible de toucher plus cruellement le vif des soupçons que +devait avoir Gontran, au sujet de la reddition du faux, que M. Lugarto +semblait lui avoir faite volontairement.</p> + +<p>Quoique mon mari ne pût soulever cette question avec moi, puisqu'il me +croyait dans une complète ignorance de cette funeste action, j'avais +toujours remarqué qu'il entrevoyait quelque cause mystérieuse dans la +restitution de M. Lugarto.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran était-elle instruite de tout? c'est ce que je ne +savais pas encore. Néanmoins je m'attendais cette fois à un mouvement de +colère de Gontran.</p> + +<p>Je fus presque effrayée en le voyant écouter mademoiselle de Maran avec +le même calme insouciant; il haussa les épaules, sourit en me regardant +et répondit:</p> + +<p>—Cela n'est plus ni une calomnie, ni une stupidité, cela tombe dans le +roman, dans le surnaturel. Est-ce tout, madame? vos correspondants ne +vous mandent-ils rien de plus? Ce serait dommage de s'arrêter en si bon +chemin.</p> + +<p>—Non, certainement, ça n'est pas tout!—s'écria ma tante, ne pouvant +plus contenir sa rage,—je vous ai dit ce dont les gens les plus +respectables étaient convaincus... maintenant je dois vous dire quels +seront les effets de ces convictions... Ils vous seront joliment +agréables, ces effets-là! Quoique vous criiez au roman et au surnaturel, +vous et votre femme, vous aurez tout simplement l'inconvénient d'être +partout montrés au doigt et de ne pas recevoir un salut sur dix que vous +ferez. Ça vous étonne? Vous allez peut-être dire que c'est de la magie? +rien de plus simple pourtant. Je vais vous démontrer cela, toujours +d'après mon petit jugement... Ou l'on croira que votre femme a sacrifié +son honneur pour sauver le vôtre, mon garçon, et vous passerez pour un +misérable... ou bien l'on croira que votre femme a cédé à son goût pour +Lugarto, et elle passera pour une indigne, sans compter que dans cette +circonstance encore on vous regardera comme le dernier des hommes, vu +que vous avez toléré ce goût-là, soit parce que vous deviez de l'argent +à vilain homme, soit parce que votre femme vous ayant apporté toute sa +fortune vous trouvez plus politique et plus économique de fermer les +yeux.</p> + +<p>—Vraiment, madame... on croit cela?—dit Gontran.</p> + +<p>—Sans, doute, voilà ce que croient les bonnes gens, les gens +inoffensifs, vos amis enfin...</p> + +<p>—Et nos ennemis, madame?</p> + +<p>—Ah, ah, ah, vos ennemis, c'est bien une autre affaire! Ils croient, +eux, que vous et Mathilde vous vous entendez comme deux larrons en +foire: «S'il n'y avait qu'un coupable dans le ménage,—disent +ceux-là,—soit l'homme, soit la femme, il y aurait eu scission entre +eux. Une honnête femme ne reste pas avec un homme déshonoré. Elle peut +sacrifier son honneur pour sauver celui de son mari; mais une fois le +sacrifice accompli, elle l'abandonne. Si elle reste avec lui, elle lui +devient complice... D'un autre côté, un honnête homme ne reste pas avec +une femme qui l'a outragé... S'il n'a pas de fortune, eh bien! il vit de +privations plutôt que de laisser soupçonner qu'un honteux intérêt le +retient auprès d'une épouse adultère...» Ainsi donc que concluront vos +ennemis, ces langues assassines et vipérines, en vous voyant toujours si +bien ensemble? Ils concluront que vous avez l'un pour l'autre toutes +sortes d'abominables tolérances.</p> + +<p>—Enfin... enfin je devine tout maintenant!—m'écriai-je en interrompant +mademoiselle de Maran. Votre haine vous a emportée trop loin, madame; +vous vous êtes trahie malgré vous... Béni soit Dieu qui nous dévoile +ainsi les inimitiés qui nous poursuivent!...</p> + +<p>—Comment... comment... Elle est folle, cette petite...—dit +mademoiselle de Maran.</p> + +<p>—Gontran... Gontran... je me demandais pourquoi celle qui est pourtant +la sœur de mon père était venue ici... Elle vous l'apprend... Oui... +madame... maintenant je comprends tout... Vous voulez par vos calomnies +élever d'affreuses discussions entre nous et nous désunir... En effet, +madame, c'eût été un beau triomphe pour vous... Il y a une année à peine +que nous sommes mariés! et une séparation perdait à jamais ou moi ou +Gontran, car elle autorisait les bruits les plus odieux.</p> + +<p>La contraction des sourcils de mademoiselle de Maran me prouva que +j'avais frappé juste.</p> + +<p>Elle se prit, selon son habitude, à rire aux éclats pour cacher sa +colère:</p> + +<p>—Ah!... ah!... ah!... qu'elle est donc amusante, cette chère petite, +avec ses suppositions. Mais, folle que vous êtes, est-ce que je vous +parle en mon nom? Je viens en bonne et loyale parente, s'il vous plaît, +ne l'oubliez pas, vous dire: «Mes chers enfants, prenez garde, voici ce +qu'on croit... Ce n'est pas un vain bruit, un caquet, un propos; ce sont +les convictions de personnes sérieuses, graves, dont la parole a la plus +grande autorité... Maintenant que le monde interprète ainsi votre +conduite, puisqu'il est impossible de lui ôter cette créance... puisque +vous êtes déshonorés sinon l'un <i>et</i> l'autre... du moins l'un <i>ou</i> +l'autre... je viens en bonne et loyale parente vous...»</p> + +<p>Gontran interrompit mademoiselle de Maran et lui dit:</p> + +<p>—Il me semble, madame, que le monde aurait un moyen beaucoup plus +simple et beaucoup plus naturel d'interpréter la persistance de +l'attachement que moi et madame de Lancry continuons d'avoir l'un pour +l'autre, ce serait de croire que nous vivons en honnêtes gens, que +n'ayant rien à nous reprocher mutuellement, nous méprisons profondément +tant d'atroces calomnies, et que nous avons trop de bon sens pour mettre +notre bonheur à la merci de la première calomnie venue. Cette version +aurait de plus l'avantage d'être la seule possible et vraie, ce qui +n'est pas peu de chose, je crois. En résumé, madame, je ne partage pas +pourtant la susceptibilité et la défiance de Mathilde. La pauvre enfant +a déjà tant souffert des méchants, que dans son ressentiment un peu +aveugle, elle a pu un moment vous confondre avec eux. Elle se trompe, je +n'en doute pas. En nous parlant comme vous faites, vous cédez à +l'intérêt que nous vous inspirons. Mettez donc le comble à vos bontés, +conseillez-nous: que devons-nous faire pour convaincre nos amis qu'ils +sont dupes d'une calomnie et pour prouver à nos ennemis qu'ils sont des +infâmes?</p> + +<p>—Mon beau neveu,—dit mademoiselle de Maran avec rage,—je ne conseille +plus, l'heure est passée; mais je devine et je prédis... Écoutez-moi +donc si vous êtes curieux du présent et de l'avenir. Dans votre joli +petit ménage, l'un de vous est dupe et victime, l'autre est fripon et +bourreau. Une rupture deviendra nécessaire entre vous, et cela plus +prochainement que vous ne pensez, parce que la victime finira par se +révolter... Mais cette rupture sera trop tardive, mes chers enfants. Le +monde aura pris l'habitude de voir en vous deux complices... il +continuera de vous mépriser... Cette séparation, qui aurait pu au moins +sauver la réputation de l'un de vous deux, ne sera qu'un nouveau grief +contre vous... On vous prendra pour deux coquins même trop scélérats +pour pouvoir continuer de vivre ensemble... Cela vous paraît drôle... et +j'ai l'air d'une lunatique... Eh bien!... vous viendrez me dire un jour +si je me suis trompée... Un mot encore, et ne parlons plus de cela... +Cette abominable révolution a tellement effarouché mes amis, que je ne +voyais presque personne, et je ne savais presque rien de tout ceci. Sur +quelques bruits qui m'en étaient pourtant revenus, je priai votre oncle +M. de Versac et M. de Blancourt, deux de mes vieux amis, d'être aux +aguets, de s'enquérir et de m'écrire ce qu'ils entendraient dire ou +sauraient avoir été dit... Voici leurs lettres... lisez-les... vous +verrez que je n'invente rien. Maintenant plus une parole à ce sujet... +Faisons un wisth, si vous le voulez bien... Si Mathilde est trop +fatiguée, nous ferons un mort avec vous, Ursule... Tout cela finit à +merveille. Vous êtes content et résigné, mon beau neveu; tant mieux, +j'en suis tout aise, tout épanouie; j'en piaffe, j'en triomphe: car +dites donc, moi, qu'est-ce que je veux? votre bonheur. Eh bien! plus on +vous méprise tous deux, plus vous êtes heureux... Ça me met joliment à +même de travailler à votre félicité, n'est-ce pas? Là-dessus, sonnez et +demandez des cartes...</p> + +<p>Je remontai chez moi, laissant Ursule, mon mari et mademoiselle de Maran +jouer au wisth.</p> + +<p>Cette occupation leur permettait au moins de garder le silence après une +scène si pénible.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="F-CHAPITRE_IX" id="F-CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h3> + +<h4>BONHEUR ET ESPOIR.</h4> + +<p>J'étais dans une extrême perplexité; je ne savais si le calme de Gontran +était réel ou simulé. Je fus encore sur le point, malgré les +recommandations de M. de Mortagne, de tout dire à mon mari au sujet de +cette nuit fatale.</p> + +<p>Mais je pensai que c'était peut-être en grande partie le désir de ne pas +éveiller mes soupçons au sujet de ce malheureux faux qui avait rendu +Gontran en apparence si indifférent aux attaques de mademoiselle de +Maran. Connaissant l'infernale méchanceté de ma tante, je ne pouvais me +dissimuler que nous avions beaucoup à redouter de la malveillance du +monde.</p> + +<p>La froideur glaciale avec laquelle on avait accueilli Gontran quelques +mois auparavant semblait presque justifier les prévisions de +mademoiselle de Maran. J'étais inquiète de savoir si Gontran viendrait +chez moi avant de rentrer chez lui; je voulais lui dire combien j'étais +contente de voir Ursule partir. J'attribuais cette résolution de ma +cousine moins au sentiment généreux qu'à la crainte de me voir prévenir +son mari de mes soupçons, ainsi que je l'en avais menacée, et d'éveiller +ainsi sa défiance pour l'avenir. En cela je reconnus la justesse des +conseils de madame de Richeville.</p> + +<p>Sur les onze heures, Gontran frappa et entra chez moi.</p> + +<p>J'interrogeai ses traits presque avec anxiété, tant je craignais de leur +voir une expression menaçante.</p> + +<p>Il n'en fut rien; il avait peut-être au contraire l'air plus tendre, +plus affectueux encore.</p> + +<p>—Ah! mon ami,—m'écriai-je,—que mademoiselle de Maran est donc +méchante!... Venir ici dans le but si odieux d'exciter entre nous +peut-être une rupture violente en nous rapportant les plus affreuses +calomnies!</p> + +<p>—Sans croire positivement comme vous que tel ait été le but du voyage +de votre tante, je pense qu'elle s'ennuyait un peu de n'avoir personne +à tourmenter, et que, sachant à peu près d'avance le contenu des lettres +de mon oncle et de M. de Blancourt, elle était venue pour jeter entre +nous ce brandon de discorde. Vous aviez raison, Mathilde, mademoiselle +de Maran est plus méchante que je ne le pensais: désormais nous n'aurons +aucun motif pour la voir.</p> + +<p>—Ah! mon ami que vous êtes bon!... si vous saviez quel plaisir me fait +cette promesse, j'ai toujours eu le pressentiment que nos chagrins +viendraient de mademoiselle de Maran.</p> + +<p>—Heureusement, dans cette circonstance, en voulant nous nuire elle nous +a servis presque à son insu.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—J'ai lu les lettres de mon oncle et de M. de Blancourt; il est évident +que les bruits les plus mensongers et les plus odieux circulent sur +nous, la malignité a exploité des faits très-simples, et les a +odieusement dénaturés; ainsi, parce que j'étais allé chercher en +Angleterre des papiers qui pouvaient compromettre une tierce personne, +on a dit que Lugarto avait en son pouvoir de quoi me déshonorer. Je ne +veux pas non plus rechercher davantage ce qui a pu donner lieu à la +fable absurde de cette nuit que vous auriez été passer dans la maison de +Lugarto; je sais l'horreur qu'il vous inspirait; mais, tenez, je suis +fou... c'est vous outrager que de s'appesantir un moment sur de +pareilles infamies. Cette méchanceté de mademoiselle de Maran nous peut +servir, en cela qu'elle nous apprend du moins ce que disent nos ennemis. +Cette révélation doit surtout apporter quelques changements à nos +projets; ainsi je serais d'avis, si toutefois vous y consentez, +d'éloigner de beaucoup notre retour à Paris, de n'y revenir, je suppose, +que dans un an ou quinze mois, et de rester ici jusque-là; les +événements politiques seront un excellent prétexte à notre absence... Je +connais Paris et le monde, dans six mois on ne s'occupera plus de nous; +dans un an toutes ces misérables calomnies seront complétement +oubliées... si, au contraire, nous arrivions à Paris dans quelques +semaines, comme nous en avions le dessein, nous tomberions au milieu de +ce déchaînement universel qui vous étonnerait moins, si vous connaissiez +mieux le monde... Vous êtes belle, vertueuse... vous m'aimez, vous +m'avez choisi; en voilà plus qu'il n'en faut pour exciter toutes les +haines et toutes les jalousies qui ne manqueront pas d'exploiter ce +qu'il peut y avoir de mystérieux dans mes relations passées avec +Lugarto... Si j'étais seul, je mépriserais ces vains bruits, mais j'ai à +répondre de votre bonheur, et je serais le plus coupable des hommes, si +je n'agissais pas de façon à vous épargner de nouveaux chagrins, à vous +qui avez déjà tant souffert pour moi... Ce qu'il y a de plus sage, de +plus prudent, est donc de suspendre indéfiniment notre retour à Paris... +Dites, Mathilde.. êtes-vous de mon avis? je vous en prie, répondez-moi.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! le puis-je,—m'écriai-je dans un élan de joie impossible +à décrire,—puis-je répondre lorsque mon cœur bat à se rompre de +surprise et de bonheur! mon Dieu, mon Dieu! vous voulez donc me rendre +folle aujourd'hui, Gontran? Dites? Oh! non, c'est trop de félicité en +un jour. Retrouver votre tendresse, avoir la certitude de rester ici +seule avec vous longtemps, longtemps, au lieu d'aller à Paris; encore +une fois, Gontran, c'est trop... Je ne demandais pas tant... mon Dieu!</p> + +<p>Et je ne pus m'empêcher de pleurer de bien douces larmes, cette fois.</p> + +<p>Pauvre petite!—me dit Gontran.—Hélas! votre étonnement est un reproche +cruel, et je ne le mérite que trop, cela est vrai pourtant; je vous ai +assez déshabituée du bonheur pour que vous pleuriez des larmes de +ravissement inespéré, en m'entendant vous dire que je vous aime et que +nous resterons ici longtemps... Oh! tenez, cela est affreux... Quand je +pense qu'un moment je t'ai méconnue; pauvre ange bien-aimé... D'où vient +donc, qu'au lieu de jouir de la délicatesse exquise de ton esprit, de +l'adorable bonté de ton âme, j'ai laissé mon cœur s'engourdir pendant +que je me livrais à je ne sais quelle existence grossière, stupide et +brutale? Est-ce un rêve? Est-ce une réalité? dites dites, mon bon ange +gardien? Oh! oui, dites-moi bien que nous nous sommes endormis a +Chantilly, que nous nous sommes réveillés à Maran...</p> + +<p>—Oh! parlez ainsi, parlez encore de votre voix si douce et si +charmante,—dis-je à mon mari en joignant mes deux mains avec une sorte +d'extase.—Oh! parlez encore ainsi, vous ne savez pas combien ces bonnes +et tendres paroles me font de bien; quel baume salutaire elles répandent +en moi... Oh! Gontran... il me semble que notre enfant en a doucement +tressailli; oui, oui, joie et douleur, ce pauvre petit être partagera +tout, ressentira tout désormais... Aussi, merci à genoux pour lui et +pour moi, mon tendre ami, merci à genoux du bonheur que vous nous +causez....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Je passai les jours qui suivirent cette conversation avec Gontran dans +un enchantement continuel; il était impossible d'être plus tendre, plus +attentif, plus prévenant que ne l'était mon mari.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran, voyant ses méchants projets presque complétement +avortés, ne dissimulait pas son mécontentement et parlait de son +prochain départ, feignant d'être plus rassurée par les dernières +nouvelles de Paris.</p> + +<p>Ursule attendait son mari d'un moment à l'autre.</p> + +<p>Ainsi qu'elle me l'avait promis, elle lui avait écrit pour lui demander +d'aller à Paris avec lui au lieu de rester à Maran, comme cela avait été +d'abord convenu entre eux.</p> + +<p>Depuis le jour où elle avait entendu mademoiselle de Maran parler des +calomnies que nous avions à redouter, je remarquai un singulier +changement dans les manières de ma cousine envers moi et Gontran. Avec +mon mari, elle était de plus en plus moqueuse, ironique, altière; avec +moi, dans les rares occasions où nous nous trouvions seules, elle était +gênée, confuse, elle me regardait parfois avec une expression d'intérêt +que je ne pouvais comprendre; souvent je vis qu'elle était sur le point +de me parler avec abandon comme si elle eût eu un secret à me confier, +et puis elle s'arrêtait tout à coup. D'ailleurs j'évitais autant que +possible de me trouver seule avec elle.</p> + +<p>Je passais mes matinées avec Gontran.</p> + +<p>Après déjeuner, nous faisions de longues promenades en voiture, pendant +lesquelles on échangeait quelques rares paroles; nous dînions, et le +wisth de mademoiselle de Maran occupait la soirée. Maintenant que le +passé m'a éclairée, je me souviens de bien des choses que je remarquais +alors à peine parce que je ne pouvais m'en expliquer la portée.</p> + +<p>Ainsi, quoique mon mari me témoignât toujours la plus parfaite tendresse +depuis ce jour où il était revenu si brusquement à moi, il semblait +profondément rêveur, préoccupé.</p> + +<p>Quelquefois il avait des distractions inouïes, d'autres fois il me +semblait sous l'impression d'un <i>étonnement</i> extraordinaire, presque +douloureux, comme s'il eût en vain cherché le mot d'un cruel et étrange +mystère.</p> + +<p>Ses élans de joie folle, qui m'avaient d'abord tant étonnée, ne +reparurent plus. Souvent même je vis ses traits obscurcis par une +expression de tristesse amère.</p> + +<p>Je lui en témoignai ma surprise, il me répondit avec douceur:</p> + +<p>—C'est que je pense aux chagrins que je vous ai causés.</p> + +<p>Quoique ces symptômes eussent dû me paraître singuliers, je ne m'en +inquiétais pas; Gontran était rempli de soins et de bonté pour moi, il +me parlait de plus en plus de la nécessité de rester à Maran pendant au +moins une année, autant pour donner aux propos le temps de s'oublier +que par une économie que notre nouvel avenir rendait nécessaire.</p> + +<p>Je le répète, je ne pouvais donc pas m'effrayer des singulières +préoccupations de Gontran, j'aurais craint de l'impatienter par mes +questions à ce sujet.</p> + +<p>Sans doute avertie par son instinct qui la portait à aimer mes ennemis, +mademoiselle de Maran semblait avoir pris Ursule en une tendre +affection; elles faisaient quelquefois ensemble de longues promenades à +pied.</p> + +<p>Ma tante avait d'abord évidemment cru que Gontran s'occupait d'Ursule; +ses plaisanteries perfides à M. Sécherin me l'avaient prouvé, mais les +marques d'intérêt que me témoignait Gontran et la froideur que lui +marquait Ursule semblaient dérouter ses soupçons.</p> + +<p>Ursule se promenait presque tous les matins dans le parc, Gontran avait +choisi cette heure pour faire de la musique avec moi comme autrefois.</p> + +<p>Enfin, sauf l'ennui d'avoir auprès de nous deux personnes que je me +savais hostiles, jamais, depuis mes beaux jours de Chantilly, je n'avais +été plus complétement heureuse.</p> + +<p>Cet état de contrainte allait cependant cesser, j'allais me retrouver +seule avec Gontran et notre amour.</p> + +<p>La dernière lettre qu'Ursule avait reçue de M. Sécherin, à qui elle +écrivait régulièrement tous les deux jours, lui annonçait son arrivée +pour le 13 décembre.</p> + +<p>Je n'oublierai jamais cette date.</p> + +<p>Ce jour est venu.</p> + +<p>Quoique M. Sécherin fût ordinairement très-exact à répondre à sa femme, +celle-ci n'avait pas reçu de lettre de lui depuis trois jours.</p> + +<p>Elle n'était nullement inquiète de ce silence, elle y voyait, au +contraire, une nouvelle preuve de l'arrivée de son mari, qui l'aurait +nécessairement avertie dans le cas où ses projets eussent été changés.</p> + +<p>J'allai me mettre à mon piano avec Gontran.</p> + +<p>Blondeau vint me demander si je pouvais recevoir Ursule.</p> + +<p>Mon mari prévint un refus que j'allais faire en me disant:</p> + +<p>—Elle part aujourd'hui, c'est une formalité de simple politesse; +recevez-la, je reviendrai tout à l'heure.</p> + +<p>Quoique cette entrevue dût m'être extrêmement désagréable, je n'hésitai +pas à suivre le conseil de mon mari.</p> + +<p>Ursule entra.</p> + +<p>Nous restâmes seules.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="F-CHAPITRE_X" id="F-CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h3> + +<h4>REPENTIR.</h4> + +<p>Ursule était triste et grave.</p> + +<p>—Après ce qui s'est passé entre nous,—me dit-elle,—je n'ai pas cru +devoir partir sans vous revoir et sans vous entretenir un moment... Mon +mari arrive ce matin, dans une heure peut-être une dernière explication +serait impossible.</p> + +<p>—Une explication... à quoi bon? Elle est inutile.</p> + +<p>—Peut-être pour vous,—me dit Ursule,—vous n'avez rien à vous +reprocher à mon égard... tandis que moi, je vous l'avoue sans honte, +j'ai eu de grands torts envers vous...</p> + +<p>Je regardai Ursule avec défiance, je m'attendais de sa part à quelque +retour, non de sentiment, mais d'hypocrisie.</p> + +<p>Mais j'avais été tant de fois sa dupe, que je ne craignais plus d'être +faible et confiante comme par le passé.</p> + +<p>Pourtant une chose m'étonnait: ma cousine n'affectait plus le ton +mélancolique et plaintif qu'elle employait ordinairement comme l'une de +ses séductions les plus irrésistibles. Son abord était froid et calme.</p> + +<p>—Vous avez en effet eu des torts envers moi,—lui dis-je;—au moment de +nous quitter, je ne vous les aurais pas rappelés: toute liaison, toute +amitié est rompue entre nous; nous resterons désormais étrangères l'une +à l'autre. Peut-être un jour oublierai-je le mal que vous m'avez fait.</p> + +<p>—Ne vous méprenez pas sur les motifs de cette dernière entrevue,—me +dit Ursule,—je ne viens pas vous demander d'oublier mes aveux sur +l'envie que vous m'aviez de tout temps inspirée, ni sur les instincts +d'aversion qui en avaient été la suite.</p> + +<p>—Alors, pourquoi cet entretien?</p> + +<p>—Écoutez-moi, Mathilde, déjà vous m'avez vue sous des faces bien +différentes: un jour, femme éplorée, gémissante, incomprise, comme vous +dites... l'autre jour, femme altière, ironique, insolemment coquette, et +affichant les théories les plus cyniques; aujourd'hui, descendant à +flatter les goûte vulgaires de mon mari, et le rendant, après tout, +heureux comme il peut et comme il veut l'être... demain, le trompant +sans remords et usant de l'hypocrisie la plus perfide pour le détacher +de sa mère qui me détestait... Eh bien! ces aspects déjà si divers de +mon caractère ne sont encore rien auprès des mystères de mon âme, car je +réunis en moi bien des contrastes, Mathilde... ainsi j'ai un besoin +immodéré de luxe, d'éclat et d'élégance; cette passion de briller est +poussée chez moi à un tel point, que, je l'avoue à ma honte, j'aurais +épousé le vieillard le plus repoussant pour la satisfaire... Eh bien, +j'ai pourtant la courageuse patience d'aller m'enterrer en province dans +une vie misérable et bourgeoise pour donner à mon mari le temps +d'augmenter sa fortune et de me mettre à même de mener à Paris +l'existence somptueuse que j'ai toujours rêvée, et pour laquelle +j'aurais été capable de tout sacrifier. J'aime à dominer impérieusement, +et il y a des dominations despotiques presque brutales que j'adorerais. +Je suis fausse, dissimulée par nature et par calcul, et quelquefois j'ai +des accès de franchise insensée. En un mot, je suis à la fois capable de +beaucoup de mal et quelquefois de beaucoup de bien. Oh! ne souriez pas +d'un air incrédule et méprisant, Mathilde... oui, de beaucoup de +bien... dans ce moment même, je puis vous en donner une preuve; sans +doute, ce bien est mélangé de mal comme tout ce qui ressort de +l'humanité... Mais je crois pourtant que le bien domine, vous allez en +juger... Il y a huit jours, nous eûmes ensemble un long entretien où je +vous avouai la jalousie que vous m'aviez toujours inspirée; oui, je vous +enviais profondément; jeune, belle, riche, spirituelle, donnant une +grâce irrésistible à la vertu et à la dignité, séduisant enfin par des +qualités qui ordinairement imposent... mais n'attirent pas... Je ne +voyais rien de plus parfait que vous.</p> + +<p>—Ces flatteries...</p> + +<p>—Oh! ce ne sont pas des flatteries, Mathilde... j'ai été témoin de +votre puissance de séduction... pour plaire à une pauvre vieille +bourgeoise provinciale, je vous ni vue faire plus de frais et de frais +charmants qu'il n'en faudrait pour tourner la tête de vingt <i>élégants</i>; +car vous avez, chose inestimable, la coquetterie de la vertu comme tant +d'autres femmes ont la coquetterie du vice... Enfin, vous réunissiez +alors, comme vous réunissez encore tous les avantages qui me manquent; +seulement, il y a huit jours, Mathilde, je vous enviais ces avantages, +parce que je croyais que vous leur deviez un insolent bonheur... mais, +aujourd'hui...</p> + +<p>—Eh bien... aujourd'hui,—dis-je à Ursule en voyant son hésitation.</p> + +<p>—Aujourd'hui, je vous sais malheureuse... Oui, je vous sais la plus +malheureuse des femmes, et je n'ai plus le courage de vous envier ces +rares et brillantes qualités... c'est encore un contraste que vous +expliquerez comme vous le pourrez.</p> + +<p>—Votre pénétration habituelle est en défaut,—dis-je à Ursule,—car +justement depuis huit jours, depuis que je vous semble si digne de +pitié, je n'ai jamais été plus heureuse,—et j'ajoutai avec +orgueil:—Jamais mon mari ne s'est montré pour moi plus prévenant et +plus tendre...</p> + +<p>—Nous parlerons plus tard de ces prévenances et de ces tendresses,—me +dit Ursule avec un singulier regard.—Parlons d'abord de la cause qui a +changé ma haine et ma jalousie en pitié... Si vous me le permettiez, je +dirais en intérêt.. Mademoiselle de Maran, je ne sais dans quel but, +dans celui sans doute d'exciter davantage mon envie, s'est plu à +exagérer encore votre bonheur à mes yeux jusqu'au jour où elle vous a +appris devant moi les calomnies dont vous êtes victime; tout en faisant +la part de sa méchanceté, je suis restée convaincue d'une chose, c'est +que vous êtes la plus honnête, la plus noble femme qu'il y ait eu au +monde, et que pourtant votre réputation est sinon perdue, du moins à +tout jamais compromise!</p> + +<p>—Vous vous trompez... la vérité finit par se faire jour...</p> + +<p>—Hélas! Mathilde, ne vous abusez pas, le faux et le vrai sont +malheureusement si mélangés dans les événements qui ont motivé les +injustes jugements du monde, qu'il sera bien difficile de les combattre. +Dans le doute, la société ne s'abstient pas, elle condamne; aussi, je +vous le répète, maintenant je me vois trop cruellement vengée des +avantages que je vous enviais.</p> + +<p>J'étais indignée de l'espèce de commisération qu'affectait Ursule; ses +louanges me révoltaient; quoique ce qu'elle me disait sur ma réputation +n'eût, hélas! que trop de vraisemblance, je ne voulais pas en convenir +devant elle.</p> + +<p>—Je conçois,—dis-je à ma cousine,—que vous ayez grand besoin de +croire à cette singulière répartition de la justice humaine, qui +flétrirait les honnêtes femmes! Mais ne vous hâtez pas de triompher; +quoique vous espériez le contraire, tôt ou tard chacun est jugé selon +son mérite.. Dispensez-vous donc de me plaindre; quant à mes qualité, +vous leur supposez une telle fin et une telle récompense que vos +louanges sont autant de sarcasmes.</p> + +<p>Ursule reprit avec un sang-froid imperturbable:</p> + +<p>—C'est-justement parce que ces qualités sont si mal récompensées que je +les loue sans restriction, croyez-le bien. Quant à vous les envier, je +n'ai garde... j'en serais trop embarrassée,—ajouta-t-elle avec ce +sourire qui lui était particulier.—Je n'ai pas vu le monde plus que +vous,—reprit-elle;—mais, par réflexion, je le connais mieux que vous +ne le connaîtrez jamais, quoi que vous disiez; je suis donc convaincue +que votre réputation a subi une mortelle atteinte malgré votre éclatante +vertu.</p> + +<p>—Madame...</p> + +<p>—Ne prenez pas cette redite pour un outrage, Mathilde... non... non... +Et tenez,—reprit Ursule après un moment de silence,—vous me croyez la +plus fausse, la plus menteuse des femmes; ainsi au lieu d'être touchée +de ce que je vais vous dire, vous allez sans doute en être irritée, vous +allez encore me traiter d'hypocrite: il n'importe; en ce moment, je +parle pour moi et non pour vous... Eh bien! maintenant que je sais les +affreux chagrins que vous avez ressentis, maintenant que je connais ceux +qui vous attendent... eh bien! vrai... oh! bien vrai, Mathilde... je me +suis repentie... profondément repentie du mal que je vous ai voulu... je +n'ose dire... du mal que je vous ai fait.</p> + +<p>En prononçant ces dernières paroles, la voix de ma cousine était émue, +tremblante; sans ma défiance, j'aurais cru à ses remords; mais je savais +Ursule si fausse, si comédienne, que je souris avec amertume, et je +repoussai sa main qui cherchait la mienne.</p> + +<p>—Mathilde... vous ne me croyez pas?</p> + +<p>—Non, et vos larmes vont sans doute bientôt venir à votre aide pour me +convaincre?</p> + +<p>—Mes larmes?... non, Mathilde... non... cette fois je ne pleurerai +pas... car ma douleur est si profonde, si sincère, que, pour vous y +faire croire, je n'aurai pas besoin de larmes feintes.</p> + +<p>Confondue du cynisme de cet aveu, je regardai ma cousine avec surprise.</p> + +<p>Eh bien! oui... oui, je l'avoue... dussé-je passer pour stupide, pour +folle; après tant de désillusions, après tant de déceptions, je fus +émue, touchée malgré moi de l'expression de la physionomie d'Ursule et +de l'indéfinissable douceur de son regard attendri.</p> + +<p>Cette expression me frappa d'autant plus qu'elle ne ressemblait en rien +aux affectations habituelles de ma cousine. Je crus, je crois encore +qu'elle était alors sous l'influence d'un sentiment vrai.</p> + +<p>Pourtant je voulus résister de toutes mes forces à cette sorte de +fascination.</p> + +<p>—Oh! vous êtes la plus dangereuse des +femmes,—m'écriai-je;—laissez-moi! laissez-moi!... S'ils sont réels, +vos regrets sont vains: ils n'atténuent en rien vos torts affreux envers +moi; vous avez voulu détruire mon bonheur... Je n'ai pas été dupe de +votre manége envers mon mari, et s'il n'avait pas pour vous le mép...</p> + +<p>Le mot me paraissant trop dur, je voulus le retenir. Ursule l'acheva.</p> + +<p>—Le mépris, voulez-vous dire, Mathilde?... dites, dites!... je puis... +je dois tout entendre de vous maintenant...</p> + +<p>—Eh bien! il n'a pas dépendu de vous que vous n'ayez séduit mon mari, +que vous n'ayez porté le dernier coup à une femme qui ne vous a jamais +voulu que du bien... et que vous trouvez déjà si malheureuse... si +injustement malheureuse!... en admettant que votre intérêt soit sincère.</p> + +<p>—Eh bien! oui... cela est vrai,—reprit Ursule,—oui, dans cet +entretien où vous assistiez à mon insu, je savais parfaitement qu'au +lieu d'éteindre la passion de votre mari je l'irritais encore, autant +par mon indifférence affectée que par mes railleries et par mes dédains.</p> + +<p>—La passion!—dis-je en haussant les épaules avec mépris...—lui, +Gontran... une passion pour vous? dites donc le goût, le caprice +passager.</p> + +<p>—Je dis <i>passion</i>, Mathilde, parce qu'il s'agissait d'une passion... +entendez-vous, parce qu'il s'agit d'une passion.</p> + +<p>—Il s'agit d'une passion... maintenant vous osez le dire? maintenant.</p> + +<p>—Ne croyez pas que je veuille en rien blesser votre amour-propre, je +veux vous rendre un service, Mathilde, réparer en partie le mal que je +vous ai fait, et, Dieu merci, il en est temps encore.</p> + +<p>L'accent d'Ursule avait une telle autorité que, malgré moi, je l'écoutai +en silence.</p> + +<p>—Oui,—reprit-elle,—je savais irriter la passion de votre mari. Ce +calcul de ma part doit vous rassurer sur ce que je ressentais pour lui, +mais non sur ce qu'il ressentait.. sur ce qu'il ressent encore +aujourd'hui pour moi.</p> + +<p>—Oh! c'est indigne!—m'écriai-je,—quelle odieuse calomnie! ce sont +donc là vos adieux? en partant, vous voulez me laisser au cœur un +affreux soupçon!</p> + +<p>—Mathilde, par pitié pour vous, permettez-moi d'achever, mon mari peut +arriver d'un moment à l'autre et rendre cet entretien impossible...</p> + +<p>—Par pitié pour moi?...</p> + +<p>—Oui... oui... par pitié pour vous, malheureuse femme... Écoutez-moi, +croyez-moi, je cède à un mouvement de générosité qui me consolera +peut-être un jour de bien des mauvaises actions... écoutez-moi donc: si +ce n'est pour vous, que ce soit au moins pour l'avenir de votre enfant.</p> + +<p>—Quoi! vous savez!...—m'écriai-je stupéfaite, car je n'avais confié ce +secret qu'à Gontran.</p> + +<p>—Oui, oui, je le sais,—reprit Ursule,—et cette raison surtout, en +augmentant mes remords, m'a déterminée à agir comme je fais...</p> + +<p>Après un moment d'hésitation, Ursule continua en baissant les yeux et +d'une voix altérée:</p> + +<p>—Vous vous souvenez bien, n'est-ce pas, de cet entretien si vif que +nous eûmes ensemble?</p> + +<p>—Oui, oui... Eh bien!...—m'écriai-je avec angoisse, car mon cœur se +serrait par je ne sais quel odieux pressentiment en songeant que mon +mari avait dit à cette femme un secret que lui et moi seuls nous +savions.</p> + +<p>—Je ne veux pas récriminer,—reprit-elle avec une émotion +croissante;—mais enfin, si dans cet entretien je vous avais crûment +avoué l'envie que vous m'aviez toujours inspirée, Mathilde, vous avez +été pour moi sans pitié, vous m'avez reproché la honte d'une liaison que +je n'avouerai jamais... vous m'avez reproché mes perfidies, et puis +enfin, alors je vous croyais la plus heureuse des femmes... alors, je +vous le jure... j'ignorais encore ce que vous avez souffert: car, +rappelez-vous-le bien, Mathilde, c'est le soir... seulement le soir de +ce jour-là que, par mademoiselle de Maran, j'ai appris une partie de vos +chagrins...</p> + +<p>—Mais, au nom du ciel, parlez... parlez... Eh bien! après notre +entretien, que s'est-il passé? Mais... oui... je me souviens, vous êtes +allée vous promener dans la forêt..</p> + +<p>—Mathilde... grâce... grâce... j'allais y retrouver votre mari; il +m'attendait dans une maison de garde inhabitée, où il m'avait donné +rendez-vous.</p> + +<p>Cet aveu était si inattendu, si horrible, que d'abord je ne pus y +croire.</p> + +<p>Il s'agissait de ma dernière espérance.</p> + +<p>Il s'agissait de croire que depuis huit jours la conduite de Gontran +envers moi était un tissu de mensonges et de faussetés.</p> + +<p>Il s'agissait de croire que la tendresse qu'il me témoignait n'était +qu'une apparence pour cacher son intelligence avec Ursule.</p> + +<p>Je ne pouvais, je ne voulais pas me rendre à cette odieuse vérité... +hors de moi, je m'écriai:</p> + +<p>—Vous calomniez Gontran; il a passé ce jour-là à la chasse, un de ses +gens est venu me le dire de sa part.</p> + +<p>—Eh! cet homme a dit ce que son maître lui avait ordonné de dire:</p> + +<p>—Cela n'était pas vrai? cet homme mentait?</p> + +<p>—Oui... oui... grâce... Mathilde... Égarée par l'aversion que je vous +portais, voulant me venger de vous en vous enlevant votre mari... j'ai +été coupable.</p> + +<p>—Je vous dis que je ne vous crois pas... je vous dis que vous vous +calomniez pour me porter un coup affreux.</p> + +<p>—J'ai le courage de vous apprendre la vérité, Mathilde, si honteuse +qu'elle soit pour moi, si pénible qu'elle soit pour vous.</p> + +<p>—Mon Dieu... mon Dieu, vous l'entendez!—m'écriai-je en levant les +mains au ciel.</p> + +<p>—Grâce, Mathilde... car lorsque j'appris plus tard combien vous aviez +été malheureuse, lorsque plus tard je sus par Gontran que vous étiez +mère; pauvre malheureuse femme... que vous étiez mère! oh! cela, surtout +cela m'a désarmée... j'ai eu horreur de ma faute, en songeant que +j'avais cédé, non pas même à l'amour, mais à une basse haine, à un +exécrable sentiment de vengeance...</p> + +<p>—Mon Dieu... mon Dieu!—m'écriai-je dans un accès de désespoir +inouï,—rendez-moi folle... folle! ou retirez-moi la vie... Je ne puis +plus... je ne veux plus... souffrir davantage.</p> + +<p>—Mathilde... Mathilde... pardon... je vous jure que je ne soupçonnais +pas alors tous les droits que vous aviez à l'intérêt, à la plus tendre +pitié... et puis il faut avoir le courage de tout vous dire... Eh bien! +je ne soupçonnais pas alors l'odieuse indifférence de votre mari pour +vous; non... je ne croyais pas que l'amour qu'il ressentait pour moi pût +le rendre aussi faux, aussi injuste, aussi cruel qu'il devait l'être à +votre égard, hélas! car vous ne savez pas ses projets...</p> + +<p>—Mais, c'est épouvantable,—m'écriai-je,—elle a été au-devant du +déshonneur, et elle vient accuser mon mari! Mais qu'est-ce donc que +cette femme?... Qu'est-il donc lui-même?... Que suis-je moi-même?... +Quelle est cette vie? Est-ce un rêve? Est-ce une horrible réalité? Et +vous... vous qui êtes là devant moi, qui me regardez... qui que vous +soyez... répondez... où suis-je? Quelle est la vérité? Quel est le +mensonge? Comment! depuis huit jours la tendresse que me prodiguait +Gontran, c'était un piége, une fausseté insultante! Mais à quoi bon +cette feinte?... Puisque vous partiez... puisque vous allez partir! Oh! +c'est un chaos dans lequel ma tête s'égare et se perd... je délire, mon +Dieu! je délire!!... ayez pitié de moi... éclairez-moi... Ursule, voyez, +suis-je assez humiliée?... Suis-je assez malheureuse? Tenez, me voilà à +vos pieds, Ursule... à vos pieds.</p> + +<p>—Au nom du ciel! relevez-vous, Mathilde... Maintenant, c'est moi... +c'est moi qui vous demande grâce.</p> + +<p>—Je vous pardonne, je vous pardonne... mais au moins dites-moi la +vérité, toute la vérité, si affreuse qu'elle soit... Je suis mère, je ne +m'appartiens plus; à force de douleur, je tuerais mon enfant; je vous +dis que je ne veux plus souffrir, je ne le veux plus! si Gontran m'a +aussi indignement trompée... tout espoir de le ramener à moi est à +jamais perdu... Eh! bien! j'en prendrai mon parti... je ne le reverrai +plus... je resterai seule ici; et quand j'aurai mon enfant, je pourrai +être heureuse encore... Ainsi, Ursule, n'ayez aucune crainte... +dites-moi tout... entendez-vous, absolument tout: votre franchise peut +me sauver la vie... Parlez... Ursule.... parlez... une certitude... pour +l'amour de Dieu... une certitude si affreuse qu'elle soit: mieux vaut la +mort que l'agonie...</p> + +<p>—Pauvre femme... pauvre malheureuse femme!...—dit Ursule, en cachant +dans ses mains sa figure baignée de larmes.</p> + +<p>—Oui, malheureuse, bien malheureuse... n'est-ce pas? Eh bien! vous ne +pouvez plus m'envier maintenant... n'est-ce pas? me poursuivre encore ce +serait de la barbarie... Vous le voyez, il est impossible d'être plus +malheureuse... c'est ce que vous vouliez. Votre aversion est-elle assez +assouvie?...</p> + +<p>—Mathilde... ah! je suis trop vengée.... C'est horrible... horrible... +malheureusement je ne puis rien sur le passé... mais je puis pour +l'avenir... Écoutez-moi bien... Voici une lettre que Gontran m'a écrite, +voici ce que je lui répondais: chaque jour je voulais lui remettre cette +lettre, elle n'atténue pas mes torts, mais elle prouve au moins que +j'espérais les réparer; dans cette réponse, je me montrais sous de si +odieuses couleurs que, malgré mon regret de vous avoir outragée, jusqu'à +présent j'avais hésité à remettre à Gontran ces lettres si honteuses +pour moi... les voici...</p> + +<p>Et Ursule me donna une enveloppe cachetée que je pris machinalement.</p> + +<p>—Maintenant un dernier mot, Mathilde: j'aurais pu vous taire ce cruel +aveu, partir pour Paris... et vous laisser dans un complet aveuglement; +mais, en lisant la lettre de votre mari, vous verrez quels étaient ses +projets pour l'avenir, vous verrez qu'il ressent pour moi une passion +désordonnée dont les conséquences m'ont fait frémir... Je vous ai +jusqu'ici parlé du mal que je vous ai fait; maintenant, voici comment +j'espère le réparer en partie... Avec la lettre qu'il m'a écrite, vous +confondrez votre mari, il n'aura qu'à se jeter à vos pieds pour implorer +son pardon... Avec celle que je lui réponds, vous lui prouverez qu'il +ne lui reste aucun espoir de me revoir jamais... de plus, vous pouvez +vous venger du passé et garantir l'avenir... Si je vous donnais l'ombre +de jalousie... envoyez à M. Sécherin la lettre que j'ai écrite à +Gontran; si vous voulez vous venger du passé, Mathilde... remettez tout +à l'heure cet écrit à mon mari, il ne lui laissera aucun doute sur +l'étendue de ma faute; je le connais: autant sa bonté, sa confiance, +sont aveugles, autant il sera impitoyable envers moi s'il est certain +d'être trompé; il me chassera, mon père ne voudra jamais me revoir, je +serai sans ressources, et de ce rêve d'opulence que je vais réaliser je +tomberai dans la misère... Et vous ne savez pas, Mathilde... ce que +pourrait me conseiller la misère! Et puis, voyez vous,—ajouta Ursule +d'un ton presque solennel,—il faut qu'il y ait quelque chose de fatal, +de providentiel dans ce qui arrive... <i>Je n'écris jamais</i>... je suis +trop rusée pour rien faire qui puisse me compromettre, la faute que j'ai +commise pouvait rester sinon dans le secret, du moins sans preuves, et +pourtant j'ai écrit cette lettre qui peut me perdre, et pourtant je +viens volontairement vous la confier: rien ne me force, vous le voyez, à +me mettre ainsi à votre discrétion... rien, si ce ne sont mes remords du +passé, ma bonne résolution pour l'avenir et ma confiance aveugle dans +votre justice; rien ne me force enfin à agir ainsi, rien, si ce n'est +l'un de ces contrastes bizarres, inexplicables de ma nature, dont je +vous parlais, et dont vous vous railliez, Mathilde.</p> + +<p>Je restais anéantie, tenant cette enveloppe entre mes mains.</p> + +<p>Cette corruption, ce cynisme auxquels se mêlait peut-être une sorte de +générosité, de grandeur, me semblait incompréhensible.</p> + +<p>Je me demandais et je me demande encore si l'aveu que venait de me faire +Ursule était calculé par la plus infernale perfidie, ou s'il était dicté +par un tardif intérêt pour moi...</p> + +<p>Affectait-elle de se mettre à ma discrétion pour pouvoir porter mon +désespoir à son comble en m'apprenant l'infidélité de mon mari, ou bien +voulait-elle sincèrement me donner pour l'avenir des garanties contre +elle et contre Gontran?...</p> + +<p>Je regardais ma cousine avec autant d'effroi que de surprise et de +défiance.</p> + +<p>Tout à coup un bruit de chevaux se fit entendre dans la cour.</p> + +<p>Ma chambre à coucher était au rez-de-chaussée, Ursule courut à la +fenêtre, écarta l'un des rideaux, regarda dans la cour, puis me dit avec +une simplicité touchante dont je fus frappée malgré moi:</p> + +<p>—Mathilde... la voiture de mon mari entre dans la cour... vous pouvez +tout lui dire et vous venger du mal que je vous ai fait...</p> + +<p>Nous gardâmes quelques moments le silence...</p> + +<p>Ma porte s'ouvrit.</p> + +<p>Ursule, pétrifiée, recula d'un pas...</p> + +<p>Ce n'était pas son mari, c'était sa mère, madame Sécherin, qui entra...</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="F-CHAPITRE_XI" id="F-CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h3> + +<h4>LE CHATIMENT.</h4> + +<p>Madame Sécherin puisait sans doute dans les circonstances qui +l'amenaient une force surhumaine.</p> + +<p>Je l'avais jusqu'alors vue marcher péniblement courbée par la +vieillesse, par les infirmités... Elle s'avança jusqu'au milieu de la +chambre d'un pas ferme, délibéré, presque agile.</p> + +<p>Les rides semblaient avoir disparu de son front pour y laisser rayonner +une sorte de satisfaction menaçante, de triomphe foudroyant qui donnait +à sa physionomie un caractère majestueux et terrible.</p> + +<p>On eût dit que, chargée d'exercer un arrêt de la vengeance divine, elle +s'était un moment élevée jusqu'à la hauteur de cette formidable mission.</p> + +<p>A son attitude haute et fière, à son sourire farouche, à son regard +acéré, on devinait que la mère outragée dans son idolâtrie pour son +fils, que la mère sacrifiée à une épouse coupable venait dans sa joie +cruelle exercer d'effrayantes représailles.</p> + +<p>A la vue de cette femme pâle, aux longs vêtements noirs, j'eus une telle +épouvante, que j'oubliai tout ce qui venait de se passer entre moi et +Ursule.</p> + +<p>Comme ma cousine je restai muette, fascinée devant sa belle-mère.</p> + +<p>Celle-ci s'écria d'une voix étouffée, en levant les yeux au ciel:</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! ne m'abandonnez pas... donnez-moi, s'il vous +plaît, la force d'accomplir votre volonté jusqu'au bout! Trop de joie +est trop de joie... comme trop de douleur est trop de douleur...</p> + +<p>Et, comme si elle eût succombé à une violente émotion, un moment madame +Sécherin appuya sa main ridée sur le dossier d'un fauteuil, puis elle +s'écria en transperçant pour ainsi dire Ursule de son regard:</p> + +<p>—Je vous le disais bien! malheureuse! que le bon Dieu démasquait les +méchants, et qu'il les écrasait tôt ou tard...</p> + +<p>Puis, se retournant de mon côté, elle ajouta:</p> + +<p>—Je vous le disais bien! qu'un jour vous seriez punie par cette femme +de la pitié coupable que vous aviez eue pour cette femme... je vous le +disais bien, moi! que mon fils me reviendrait, et qu'il m'aurait alors +pour seule consolation!</p> + +<p>Et elle croisa ses bras en secouant la tête avec une expression +d'orgueil farouche.</p> + +<p>Gontran parut, suivi de mademoiselle de Maran et d'un homme que je ne +connaissais pas.</p> + +<p>—Puis-je savoir, madame, ce qui nous procure l'honneur de votre visite, +et quel est monsieur qui s'est fait conduire chez moi par l'un de mes +gens et est venu me chercher de votre part?—dit M. de Lancry.</p> + +<p>—Monsieur est le premier commis de mon fils; je ne pouvais voyager +seule, mon fils lui a dit de m'accompagner.—Puis s'adressant à cet +homme:—Firmin, nous repartirons dans une heure; allez-vous-en et fermez +la porte.</p> + +<p>Gontran me regarda d'un air surpris.</p> + +<p>Le commis sortit.</p> + +<p>Nous restâmes, mon mari, mademoiselle de Maran, madame Sécherin, Ursule +et moi.</p> + +<p>Gontran et ma tante ignoraient le commencement de cette entrevue et +pressentaient néanmoins qu'il s'agissait de quelque grave événement.</p> + +<p>Madame Sécherin dit à ma tante:</p> + +<p>—Vous êtes de la famille, madame?</p> + +<p>Mademoiselle de Maran toisa la belle-mère d'Ursule sans lui répondre, et +me la montra du regard comme pour me demander quelle était cette femme.</p> + +<p>—Madame Sécherin,—lui dis-je,—et j'ajoutai en montrant ma tante à la +belle-mère d'Ursule:—Mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Madame Sécherin, se rappelant les éloges que son fils, complétement +abusé sur le caractère de ma tante, lui donnait toujours, s'avança vers +elle et lui dit:</p> + +<p>—Vous êtes aussi des nôtres, madame... vous êtes du parti des bonnes +gens contre les méchants. Mon fils me l'a bien souvent répété... vous +êtes comme moi, simple, loyale et ennemie de toute hypocrisie... votre +présence est utile ici; il ne saurait y avoir trop de juges, car les +coupables ne manquent pas.</p> + +<p>—Quoique je ne comprenne pas du tout ce que vous voulez dire, ma chère +madame, avec vos juges et vos coupables,—dit ma tante,—je ne perdrai +certainement pas une si belle occasion de vous déclarer que vous avez le +plus joli garçon de la terre, sans compter que tout ce qu'il vous a dit +de moi, et de ma simplicité naïve, prouve joliment en faveur de sa +pénétration et de sa judiciaire. J'ose espérer, en retour, que ce qu'il +nous a dit de vous est tout aussi bien fondé; il ne nous resterait plus +alors qu'à nous singulièrement congratuler sur la réciproque de notre +rencontre.</p> + +<p>Madame Sécherin regarda attentivement mademoiselle de Maran: soit +habitude d'observation, soit sagacité, instinct de son cœur maternel, +soit enfin que le sourire moqueur de ma tante eût trahi son ironie, la +belle-mère d'Ursule, après un moment de silence, répondit à ma tante en +agitant l'index de sa main droite et en secouant la tête:</p> + +<p>—Non... non... je le vois... vous n'êtes pas, vous ne serez jamais des +nôtres; votre regard est méchant, mon fils s'est trompé sur vous comme +il s'est trompé sur d'autres.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran partit d'un grand éclat de rire et s'écria:</p> + +<p>—Ah çà! mais, dites donc, chère madame, vous me faites furieusement +l'effet d'être une manière de sibylle, de pythonisse avec vos prophéties +pharamineuses et peu flatteuses... seulement, permettez-moi de vous le +faire observer ni plus ni moins que si j'avais l'honneur de parler à M. +votre fils, ces prophéties-là sont un peu malhonnêtes, vu qu'à votre +compte je ne ferai jamais partie de la catégorie des braves gens.</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que c'est qu'une sibylle, madame, mais je sais quand +on se raille de moi,—dit madame Sécherin avec hauteur.</p> + +<p>—Je me ferai un vrai plaisir de vous remémorer, ma chère madame, que la +sibylle de Cumes était une manière de devineresse qui prophétisait +l'avenir avec des grimaces du diable et en gigottant toutes sortes de +postiqueries étonnantes.</p> + +<p>Mon mari, effrayé de la pâleur d'Ursule, qu'il ne quittait pas des yeux, +s'écria en s'adressant à madame Sécherin:</p> + +<p>—Madame, puis-je savoir encore une fois ce qui me procure l'honneur de +vous voir? Madame de Lancry paraît fort troublée, madame votre +belle-fille semble aussi très-émue; vous m'avez fait prier de me rendre +à l'instant auprès de vous... Que se passe-t-il? qu'y a-t-il? de grâce +expliquez-vous.</p> + +<p>—Oh! vous allez le savoir, monsieur, vous allez le savoir,—dit madame +Sécherin.</p> + +<p>J'étais au supplice; je pressentais que cette femme avait quelque preuve +accablante de la mauvaise conduite d'Ursule, mais elle ne se hâtait pas +de la produire. Elle semblait savourer la vengeance et jouir de +l'horrible angoisse où elle tenait ma cousine.</p> + +<p>Celle-ci, malgré son sang-froid et son audace habituels, semblait +atterrée.</p> + +<p>Elle sentait que toutes ses séductions seraient impuissantes pour +convaincre sa belle-mère.</p> + +<p>Je l'avoue, malgré les motifs d'aversion que je devais avoir contre +Ursule, je ne pus réprimer une velléité de compassion pour elle, en +songeant qu'elle allait être perdue au moment où le remords de sa faute +venait peut-être de lui inspirer un sentiment généreux.</p> + +<p>Madame Sécherin tira lentement de sa poche une enveloppe toute pareille +à celle que ma cousine venait de me confier.</p> + +<p>Cette remarque me fut d'autant plus facile, que l'une et l'autre de ces +enveloppes avaient dû faire partie de la provision de papier à lettre +qu'on avait mise dans l'appartement d'Ursule et que ce papier était +d'une couleur bleuâtre.</p> + +<p>On va voir pourquoi j'insiste sur cette particularité.</p> + +<p>—Connaissez-vous cette lettre?—dit madame Sécherin d'une voix +éclatante en montrant l'enveloppe à Ursule.—Puis elle ajouta avec une +dignité austère en levant au ciel l'index de sa main droite:—Voyez, si +le doigt de Dieu n'est pas là!... La preuve de votre premier crime était +une lettre que vous m'avez audacieusement dérobée... La preuve de votre +second crime est encore une lettre, mais cette fois vous l'avez +vous-même envoyée à mon fils... le Seigneur vous ayant frappée d'une +distraction vengeresse.</p> + +<p>Ursule ne répondit pas un mot, devint pâle comme une morte, s'élança +vers moi, saisit l'enveloppe qu'elle m'avait remise et que je tenais +encore à la main, la décacheta, l'ouvrit, y jeta un coup d'œil +rapide, puis la laissa tomber par terre en baissant sa tête sur sa +poitrine avec un morne accablement.</p> + +<p>Victime d'une fatale erreur, la malheureuse femme s'était trompée +d'adresse...</p> + +<p>Elle avait ainsi envoyé à son mari la lettre de Gontran et la réponse +qu'elle lui faisait... elle m'avait remis, à moi, la lettre qu'elle +écrivait à M. Sécherin.</p> + +<p>—Quand je vous dis que le doigt de Dieu est là,—reprit madame +Sécherin.—Quand je vous dis que le Seigneur a voulu que vous, si +fourbe, si adroite, vous soyez démasquée, perdue par une maladresse: +vous avez mis sur une enveloppe un nom au lieu d'un autre... Voilà tout +pourtant!!! Et cette simple erreur a fait que mon pauvre fils a enfin +reconnu ce que vous étiez... il a vu qu'à Rouvray j'étais bien inspirée +du Seigneur lorsque je disais:—«Je jure que cette femme est coupable... +Chassez-la... quoique les preuves de son infamie vous manquent!» Alors, +n'est-ce pas? je passais pour une folle en exigeant de mon fils, sans +raison suffisante, ce qu'il appelait un sacrifice insensé; mais Dieu a +pris soin de me justifier et de prouver que les instincts maternels sont +infaillibles.</p> + +<p>Il y avait, en effet, une si étrange fatalité dans cette révélation, +qu'un moment nous restâmes tous frappés de stupeur.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran rompit la première le silence, et dit d'une voix +aigre à la belle-mère d'Ursule:</p> + +<p>—Pour l'amour du bon Dieu, dont vous connaissez si bien tous les +petits secrets, ma chère madame, expliquez-nous donc ce bel +embrouillamini d'enveloppes; faites-nous grâce de vos moralités, et +dites-nous qu'est-ce que ça prouve.</p> + +<p>—La vieillesse impie, méchante et sans mœurs, donne toujours de +mauvais exemples,—reprit madame Sécherin en regardant fixement +mademoiselle de Maran, et elle ajouta durement:—Maintenant, que je sais +que vous avez élevé ces deux jeunes femmes, je ne m'étonne plus de la +perversité de cette malheureuse (elle montra Ursule), mais je m'étonne +des vertus de sa cousine (et elle me montra).</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? s'écria mademoiselle de +Maran,—ah çà, ma bonne dame, parce que vous êtes la femme de ménage de +la Providence probablement, ce n'est pas une raison pour être si +impitoyable au pauvre monde. Qu'est-ce que vous diriez donc, s'il vous +plaît, si je vous reprochais, moi, d'avoir éduqué monsieur votre fils +d'une si plaisante façon qu'il mérite ce qui lui arrive? Dites donc: +mais, c'est vrai, est-ce que je vous rends responsable, moi, de son +inconvénient hyménéen?</p> + +<p>—Madame, de grâce, finissons ce débat,—dit Gontran à madame +Sécherin.—Il est incroyable que je ne puisse savoir ce que vous +désirez.</p> + +<p>—Je veux, monsieur, faire lire à votre femme cette lettre que vous avez +écrite à la femme de mon fils...</p> + +<p>Et elle me remit une lettre.</p> + +<p>—Je veux, monsieur, vous faire lire la lettre que cette femme vous +répondait, car... Dieu est juste!... il faut que cette créature soit +aussi détestée par celui qui a partagé son crime que par l'homme qu'elle +a indignement outragé!</p> + +<p>Et elle remit une lettre à Gontran.</p> + +<p>—Je veux, monsieur, lire à cette adultère la lettre que lui écrit mon +fils.</p> + +<p>Puis madame Sécherin, toujours impassible, croisa ses bras et nous +regarda en silence.</p> + +<p>Mon mari était atterré; il comprenait enfin l'horreur de la position +d'Ursule, et surtout combien je devais être accablée de cette découverte +inattendue.</p> + +<p>Ursule, anéantie, semblait ne rien voir, ne rien entendre.</p> + +<p>Cette scène avait pris un caractère si grave, que mademoiselle de Maran +oublia un moment sa méchante ironie, et sembla sérieusement attentive.</p> + +<p>J'étais, moi, dans une sorte d'excitation fébrile qui me donnait pour +quelques moments encore une force factice, mais je sentais que je ne +pourrais résister longtemps et que je perdrais peut-être tout sentiment +avant que le fatal mystère fût éclairci...</p> + +<p>Pendant qu'Ursule était abîmée dans ses réflexions, pendant que Gontran +lisait la lettre qu'Ursule lui avait répondue et que la malheureuse +femme croyait m'avoir remise, je lisais, moi, cette lettre de mon mari +qui avait motivé celle de ma cousine.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="F-CHAPITRE_XII" id="F-CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h3> + +<h4>MONSIEUR DE LANCRY A URSULE.</h4> + +<p>«Non, non, Ursule!... je ne puis obéir à vos ordres... Votre conduite +est tellement inexplicable... ce que je ressens est si étrange, après le +bonheur inespéré dont vous m'avez comblé, qu'il faut que je vous écrive, +puisque je ne puis vous parler, puisque par prudence, sans doute, vous +semblez fuir toutes les rares occasions où je pourrais vous voir seule +avant votre départ. Je ne sais si je veille, si je rêve... Peut-être +m'aiderez-vous à m'expliquer ce mystère.</p> + +<p>«La possession d'une femme ardemment aimée rend toujours heureux et +fier!... et pourtant, le lendemain de ce jour... qui aurait dû être le +plus beau de mes jours!... je suis tombé dans une tristesse morne, que +votre conduite incompréhensible augmente encore... Ce qui se passe en +moi est étrange, je vous le répète, Ursule; j'en suis épouvanté!... à +l'agitation sourde, profonde, qui tourmente mon âme, je pressens que le +plus grand événement de ma vie va... va s'accomplir!...</p> + +<p>«Ma passion pour vous est immuable... fatale!... parce qu'elle est sans +borne et sans issue... elle est immuable, fatale, parce que je vous aime +mille fois plus que vous ne m'aimez!... Vous êtes la première femme qui +m'ayez dominé! près de vous, je l'avoue, je me sens d'une infériorité +absolue... Vous vouliez, disiez-vous, un tyran ou un esclave... Eh bien! +vous avez un esclave... un esclave aveugle, résigné, soumis.</p> + +<p>«J'ai honte de vous dire cela... et pourtant je vous le dis, parce que +j'espère que cette humble abnégation désarmera cette ironie impitoyable +qui m'a poursuivi, je crois, même au sein de ce bonheur enivrant qui, +jusqu'à présent, n'a pas eu de lendemain!... Oui, il m'a semblé qu'alors +j'étais à vous, et que vous n'étiez pas à moi... Dans vos regards il n'y +avait ni amour, ni volupté, ni remords... il y avait je ne sais quelle +expression de triomphe haineux, de domination insolente, de cruel +sarcasme!... Tenez, Ursule, si je croyais au démon, si je croyais à ces +<i>marchés d'âmes</i> qu'il fait, dit-on, je lui donnerais votre regard +dédaigneux et superbe, lorsqu'il voit un malheureux tomber à tout jamais +en sa puissance, par la force de son charme infernal.</p> + +<p>«Cette comparaison vous semble folle, absurde; vous vous en moquez +peut-être... railleuse impitoyable, vous croyez que je plaisante... +pourtant cette comparaison est sérieuse, elle est vraie. Elle explique, +autant qu'on peut l'expliquer, une sensation réelle et pourtant +indéfinissable... Oui, de ce jour, Ursule, mon âme ne m'a plus +appartenu... elle ne m'appartient plus!... Ange ou démon, elle est à +vous!... Qu'en ferez-vous?...</p> + +<p>«Cela est insensé, stupide, mais il me semble que mon cœur ne bat +plus dans ma poitrine, mais qu'il bat dans votre cœur, à vous... +Tenez, je vois avec effroi que jusqu'ici je n'avais jamais aimé... Ne +prenez pas ceci pour une banalité, Ursule; si je voulais vous dire des +fadeurs, je ne prendrais pas cet amer et triste langage: il ne peut en +rien m'être favorable auprès de vous; il est ennuyeux, bizarre, et il ne +vous apprend que ce que vous savez, car vous avez la conviction de votre +toute-puissance sur moi.</p> + +<p>«Non... non... je vous dis que jusqu'ici je n'ai jamais aimé; j'ai +toujours cru et je crois encore que l'homme qui éprouve la seule +véritable passion de sa vie doit presque ressentir des impressions +analogues à celles des femmes en ce qu'elles ont de plus délicat, de +plus craintif, de plus soumis, de plus défiant... Eh bien! voilà ce que +j'éprouve auprès de vous, Ursule... voilà ce que je n'avais jamais +éprouvé... Un écolier n'avouerait pas cela! c'est vous donner sur moi un +avantage immense... mais pourquoi lutterais-je? à quoi cela m'a-t-il +servi de lutter contre mon amour depuis que vous m'êtes apparue sous une +physionomie si nouvelle, lors de ce long entretien que ma femme +entendait! Pourquoi de ce jour, où vous m'avez pourtant si +impitoyablement raillé... pourquoi mon goût pour vous a-t-il pris +soudainement tous les caractères de la passion la plus effrénée?</p> + +<p>«Pourquoi n'ai-je pas été séduit par vos qualités, mais par l'audace et +la témérité de vos principes, par l'étincelante ironie de votre esprit, +par cette brûlante éloquence avec laquelle vous peignez si +voluptueusement le bouleversement des sens à l'approche de l'homme +aimé?...</p> + +<p>«Tenez, Ursule, cette pensée est horrible, il faut que je vous dise +tout; savez-vous pourquoi la possession me laisse si malheureux, si +inquiet, si chagrin? pourquoi elle ne me donne pas sur vous cet +ascendant, cet empire qu'elle donne toujours? pourquoi, enfin, je vous +le répète, je suis à vous sans que vous soyez à moi? C'est... je frémis +de le croire... de l'écrire... c'est... c'est qu'il me semble que, +vous... vous n'avez cédé ni à l'enivrement de l'amour, ni même à +l'entraînement des sens... On dirait que vous avez cédé, non pas à moi, +mais à quelque mystérieuse influence qui m'est étrangère.</p> + +<p>«Oh! vous ne saurez jamais ce que vous m'avez laissé de regrets affreux, +de désirs brûlants, de radieuses et folles espérances, vous ne savez pas +ce que c'est que de se dire: Cette femme qui inspire tout ce que le +désir a de plus exalté, je l'ai possédée sans la posséder... j'ai tous +les droits sur elle, et je n'en ai aucun; un jour... elle s'est livrée à +moi avec tant d'insouciance et de dédain, que je ne ressens +qu'humiliation et amertume... Qu'étais-je donc? que suis-je donc à vos +yeux? ai-je été votre jouet? Si vous ne m'aimez pas... pourquoi ces +faveurs? avez-vous donc voulu me prouver que j'étais si peu à vos yeux +que vous pouviez impunément me tout accorder un jour, et l'oublier le +lendemain sans vous croire même obligée de rougir?... Non, non, +voyez-vous, il n'y a pas d'impératrice romaine qui, dans ses mépris +écrasants, ait plus audacieusement prouvé qu'un esclave n'était pas un +homme!</p> + +<p>«Depuis ce jour, en vain je tâche de lire sur votre physionomie +impénétrable quelque tendre ressouvenir... Est-ce dissimulation, +calcul, insensibilité, prudence? Vos traits ne disent rien... rien que +raillerie humaine ou indifférence... Pourquoi me traiter ainsi? Ne +suis-je pas votre amant? Ne le suis-je plus? Avez-vous donc voulu, par +une coquetterie infernale, inouïe, ne me laisser rien ignorer... pour me +faire tout regretter avec plus de rage encore?</p> + +<p>«Par le ciel, cela ne peut pas être ainsi! Je n'ai pas foi en moi, mais +en mon amour désespéré... Ces émotions enivrantes dont vous parlez avec +de si ardentes paroles, vous les ressentirez pour moi, entendez-vous, +Ursule!... Je vous inspirerai toute la fougue de la passion... Oh! que +vous serez belle... ainsi... Tenez, à cette seule espérance, mon sang +bouillonne, ma tête se perd... Ursule, Ursule! pour être aimé de vous, +rien ne me coûtera, dévouement, sacrifice, honte... tenez, si je +l'osais, je dirais crime...</p> + +<p>«Et quand je pense que si votre charme voluptueux et irritant exalte +l'amour jusqu'à cette frénésie, votre esprit étincelant, hardi, ravit, +domine et captive à jamais...</p> + +<p>«Si vous aimiez... oh! si vous aimiez, y aurait-il au monde une +maîtresse plus enchanteresse? Tenez, c'est à devenir fou que de songer +que, grâce à l'amour, vous si intraitable, si moqueuse, si indépendante, +vous deviendriez soumise, tendre et dévouée... mais soumise, tendre et +dévouée avec ce charme adorable qui n'appartient qu'à vous, et non pas à +la manière des autres femmes qui vous font prendre la tendresse, le +dévouement et la soumission sinon en haine, du moins en dédain ou en +indifférence, parce qu'il est dans leur nature faible et chétive +d'avoir ces qualités négatives...</p> + +<p>«Après tout, que me fait, à moi, que la brebis soit douce et craintive? +quel mérite a-t-elle? Mais que la panthère vienne, timide et caressante, +ramper à mes pieds; alors, oh! alors je ressens un bonheur, un orgueil, +un triomphe sans égal...</p> + +<p>«Ursule... Ursule... je vous le répète, je le sens là... aux battements +précipités de mon cœur, vous m'aimerez comme je veux être aimé de +vous... Oh! je saurai bien vous y forcer... Oui... l'amour désespéré +s'impose à force de dévouement; il s'imposera même à vous. Ne prenez pas +cela pour une présomption aveugle et ridicule... Je puise cette +assurance dans la profondeur même de ma passion.</p> + +<p>«Quelquefois pourtant j'espère; je me figure que votre insouciance +affectée est un jeu destiné à compléter l'illusion de ma femme et à lui +faire croire plus aveuglément encore au retour que je feins d'éprouver +pour elle... Mais non, vous m'auriez dit quelques paroles, nous nous +serions entendus par quelque signe d'intelligence; tandis que depuis ce +jour à la fois si cruel et si doux, vous avez pris à tâche d'éviter les +rares occasions que j'aurais eues de vous entretenir seule... Qui sait +même si je parviendrai à vous remettre cette lettre!</p> + +<p>«Femme bizarre, incompréhensible! Si par quelque allusion détournée, je +vous parle de notre amour, vous me répondez par un sarcasme! Chose plus +étrange encore: ma femme vous redoute, vous hait, vous le savez, et +depuis le jour où vous l'avez outragée, vous semblez la regarder avec +un touchant intérêt? Est-ce le remords? non; vous n'aurez jamais de +remords, vous; et puis, hélas! le remords de quoi? Une faute pareille... +est-ce une faute?... Et d'ailleurs ne dirait-on pas que votre seul but +maintenant est de me faire regretter et adorer Mathilde?</p> + +<p>«Voyant votre inexplicable indifférence... autant pour détourner les +soupçons de ma femme que pour essayer d'éveiller en vous quelque +jalousie, j'ai feint d'entourer Mathilde des plus tendres soins... Au +lieu de vous en alarmer, de vous en piquer... vous en avez paru +satisfaite et nullement envieuse... Ursule... c'est à en perdre la +raison. Qui êtes-vous donc? que me voulez-vous? Êtes-vous mon bon ou mon +mauvais génie? Quelquefois vous m'épouvantez; il me semble que vous +devez avoir sur ma vie la plus fatale influence... Non, non, pardon, je +délire... Ursule! ne vous offensez pas de cette lettre; vous êtes de ces +femmes supérieures auxquelles on peut tout dire...</p> + +<p>«Cette incohérence de pensées vous prouve toute l'exaltation de ma +pauvre tête. Mes idées se heurtent, se combattent; mille fantômes +s'offrent à mon imagination, parce que mon esprit et mon cœur sont +incertains, parce que je ne sais pas ce que vous êtes pour moi. Cet état +de doute est horrible; s'il continue, si vous ne me rassurez pas, c'est +à peine s'il me restera la force et la volonté de feindre une tendresse +que je dois feindre pour détourner les soupçons de Mathilde et empêcher +un éclat qui pourrait vous perdre. Heureusement les distractions où me +plongent tant de pensées diverses passent aux yeux de ma femme pour des +rêveries amoureuses dont elle est l'objet. Quelques jours encore, et +tout sera éclairci.</p> + +<p>«Vous ne me connaissez pas, Ursule; vous ne savez pas l'invincible +opiniâtreté de mon caractère. Je l'ignorais moi-même avant que d'avoir +ressenti la force de volonté que vous m'avez inspirée. Je ne renoncerai +à l'espoir d'être aimé de vous qu'après avoir tenté tout ce qu'il est +humainement possible de tenter... Et encore non, je ne puis même +admettre la pensée que je renoncerai à cet espoir... non, une voix +secrète me dit que je réussirai.</p> + +<p>«Voici mes projets. N'essayez pas de les combattre; vous n'y changeriez +rien. Vous partez dans quelques jours pour Paris. Prétextant des +calomnies que nous a rapportées mademoiselle de Maran, j'ai persuadé ma +femme de rester à Maran tout l'hiver. Quinze jours après votre départ, +je vous rejoins à Paris. Des affaires d'intérêt motiveront suffisamment +mon départ aux yeux de Mathilde. Une fois à Paris, les raisons ne me +manqueront pas pour y prolonger mon séjour. L'<i>état dans lequel se +trouve ma femme</i> l'empêchera de venir me rejoindre; d'ailleurs elle le +voudrait que son désir serait vain: jamais je ne me suis senti plus +intraitable, sans pitié; je serais cruel pour tout ce qui n'est pas mon +amour pour vous. Il faut ma crainte de voir Mathilde se laisser égarer +par sa jalousie et vous perdre auprès de votre mari pour me forcer de +simuler ce que je n'éprouve plus pour elle.</p> + +<p>«Tenez, Ursule, encore une remarque qui vient à l'appui de ce que je +vous disais, c'est que l'amour sincère et profond inspire des +délicatesses inouïes... Jusqu'ici j'avais toujours menti en galanterie +sans l'ombre de peine ou de regret; eh bien! je vous le jure, maintenant +il m'est odieux de dire à ma femme des tendresses que je ne ressens +plus: il me semble que ce sont autant de blasphèmes contre la sincérité +de ma passion pour vous.</p> + +<p>«Il faut tout l'aveuglement de Mathilde pour ne pas découvrir combien le +rôle que je joue auprès d'elle me coûte et me révolte... Mais il aura +bientôt sa fin; je vais vous rejoindre à Paris, notre parenté me +permettra de vous voir chaque jour sans éveiller les soupçons de votre +mari. Alors, Ursule, une fois qu'aucune contrainte ne me gênera plus, je +pourrai me faire aimer, et il faudra bien que vous m'aimiez... Exigez de +moi tous les sacrifices possibles et impossibles, je m'y soumettrai avec +bonheur, rien ne me coûtera, je ne regretterai rien, parce que +maintenant tout ce qui n'est pas vous n'existe plus pour moi... Cela est +affreux à dire, mais cela est... ma raison, ma volonté n'y peuvent +rien... Toi... toi... Ursule, rien que toi... toujours toi... Oh! dis... +le veux-tu? brisons les faibles liens qui nous retiennent tous deux, +allons cacher notre amour dans quelque pays lointain; Ursule, ne soyez +pas retenue par la pitié! que ma passion soit heureuse ou malheureuse, +le sort de ma femme ne peut changer; elle réunirait plus de qualités et +plus de perfections encore que, je le sens, tout sentiment pour elle est +à jamais éteint dans mon cœur.</p> + +<p>«Vous êtes maintenant l'idéal, le rêve de mon cœur, de mon esprit, de +mes sens, de ma vie... Jugez si Mathilde peut balancer votre influence +si vous m'aimez, ou me consoler si vous ne m'aimez pas...</p> + +<p>«Encore une fois, Ursule... vous... vous sans condition, je n'admets pas +de doute à ce sujet, je ne veux pas en admettre, parce que je ne veux +pas entrevoir l'abîme sans fond qui s'ouvrirait devant moi si... mais, +non, non, vous m'aimez, il faudra que vous m'aimiez; le hasard ne vous a +pas donné en vain mon âme, je n'existe plus que par vous, que pour vous; +<i>vous avez été à moi!</i> quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, il +faut que nous soyons désormais et pour toujours l'un à l'autre. Je ne +reculerai devant aucun moyen, vous entendez, <i>devant aucun moyen</i> pour y +parvenir... Cela sera, parce que la fatalité le veut ainsi. Adieu! ange +ou démon, je partagerai votre ciel ou votre enfer... «G.»</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Je dirai plus tard la réaction brusque, profonde, que la lecture de +cette lettre me causa.</p> + +<p>Pendant que je la lisais, Gontran, lui, lisait cette réponse qu'Ursule +lui avait faite, et qu'elle avait cru me donner à la fin de mon +entretien avec elle.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="F-CHAPITRE_XIII" id="F-CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h3> + +<h4>URSULE A GONTRAN.</h4> + +<p>«Je suis très-généreuse au moins... je vous renvoie votre lettre; elle +m'a beaucoup divertie: il y règne un mélange de défiance et du fatuité, +d'aveuglement et de clairvoyance, de dévouement et d'égoïsme, de +tendresse et de cruauté, très-amusant à observer; tout cela manque de +grandeur, de charme et même d'esprit (quoique vous en ayez +certainement); mais, comme tout cela est naturel, je dirai même d'une +horrible naïveté, vous m'avez persuadée.</p> + +<p>«Je crois donc à votre passion, oui... je crois que vous aimez pour la +première fois; je crois que vous ferez tout au monde pour vous faire +aimer de moi. Je vous crois capable des tentatives les plus insensées, +des actions les plus noires, pour arriver à ce beau résultat; je vous +crois enfin susceptible de véritable dévouement pour moi: c'est à ne pas +vous reconnaître, mon pauvre cousin.</p> + +<p>«Sans avoir la prétention de mériter les qualifications diaboliques dont +vous me gratifiez dans votre orgueilleux étonnement, comme s'il fallait, +en vérité, avoir recours aux sciences occultes pour être digne ou +capable de vous séduire, je crois avoir sur vous beaucoup d'influence: +cette influence sera fatale si vous le voulez, cela dépendra de vous.</p> + +<p>«Je crois encore, comme vous, que ce sont mes vilains défauts qui vous +ont irrésistiblement tourné la tête.</p> + +<p>«D'abord vous ne m'avez pas du tout inspiré l'envie d'avoir des vertus +si je n'en possède pas... ou le désir d'en faire montre si j'en possède: +ces perles virginales sont enfouies au fond de l'âme comme les perles au +fond de la mer; ces trésors n'appartiennent jamais à ceux qui s'arrêtent +à la surface des flots... dont ils sont les jouets... Il est des +profondeurs solitaires et mystérieuses que les vues courtes ou débiles +ne pénétreront jamais.</p> + +<p>«Nous sommes donc parfaitement d'accord sur beaucoup de points, mon cher +cousin, seulement nous différerons toujours sur le plus important de +tous: vous croyez fermement qu'à force d'amour <i>vous m'obligerez à vous +aimer</i>, je vous déclare non moins fermement que jamais je ne vous +aimerai et qu'<i>à force d'amour</i> vous finirez par vous faire détester, +l'amour qu'on inspire étant généralement en raison inverse de l'amour +qu'on ressent; vous devriez savoir au moins votre A B C, seigneur don +Juan.</p> + +<p>«Si la passion ne vous rendait pas aussi inintelligent qu'un écolier, +vous verriez une profonde vérité dans ce passage de votre lettre qui n'a +été qu'une boutade de votre vanité froissée:</p> + +<p>«<i>Jamais impératrice romaine n'a plus audacieusement prouvé qu'un +esclave n'était pas un homme.</i></p> + +<p>«J'ai souligné ces mots, ils le méritent; vous avez deviné juste cette +fois: en d'autres termes, cela signifie que <i>la vengeance n'est pas de +l'amour</i>. Eh bien! comprenez-vous l'énigme? Devinez-vous-maintenant les +motifs de ma conduite bizarre? Non? Pas encore? Allons, vous n'êtes +décidément pas en veine de sagacité. Je reprends donc les faits d'un peu +haut; tout mon espoir est que cette confession vous donnera de moi une +horrible aversion. Il est malheureusement trop tard maintenant pour que +je puisse vous paraître <i>respectable</i>; avec ce <i>paraître</i> j'aurais +sûrement éteint votre folle passion.</p> + +<p>«Or donc, en venant à Maran, en pensant même à profiter de l'offre que +m'avait faite autrefois Mathilde, d'occuper à Paris un appartement de +votre maison, mon projet bien arrêté était de vous rendre amoureux fou +de moi; entendez-vous, amoureux fou... et de me servir de votre fol +amour... je vous dirai tout à l'heure dans quel but.</p> + +<p>«Je réunissais tontes les conditions nécessaires pour vous séduire: +d'abord je ne vous aimais pas, je me sentais sur vous beaucoup de +supériorité; et de plus je m'étais imaginé que le moyen le plus sûr +d'enamourer un nomme blasé par de nombreux succès était de se moquer de +lui, d'irriter ainsi vivement son orgueil, et, pour l'achever, de le +convaincre que tout en restant parfaitement indifférente à son mérite, +on devait ne pas l'être à celui d'un autre.</p> + +<p>«Tout ce beau système, développé avec assez de malice, a obtenu près de +vous le succès que j'attendais.</p> + +<p>«A Rouvray, vous m'avez fait, le matin même de votre arrivée chez moi, +une déclaration assez brusque et assez impertinente; j'y ai répondu +comme il fallait pour mes desseins.</p> + +<p>«Ici, vous avez renouvelé vos tendres protestations, je vous ai répondu +et prouvé que je ne me souciais pas de vous le moins du monde; par +esprit de contradiction, vous vous êtes passionné: c'était tout simple. +Pendant quelques jours j'ai augmenté votre amour, non pas en le +partageant, mais en le raillant, mais en me montrant à vous sous des +aspects bizarres, mais en affectant un cynisme de principes, une +hardiesse de pensées, qui auraient révolté tout homme d'une âme élevée.</p> + +<p>«Je ne pouvais croire moi-même aux progrès que je faisais dans votre +cœur par de si misérables moyens. Si j'avais eu de vous une haute +opinion, la facilite de mon succès l'eût détruite.</p> + +<p>«Rappelez-vous encore ceci, seigneur don Juan, ordinairement les femmes +de mon caractère aiment d'autant plus qu'elles ont eu plus de peine à se +faire aimer. Elles dédaignent les succès faciles, la lutte leur agrée, +les obstacles les charment, elles se passionnent pour l'impossible...</p> + +<p>«En un mot, profitez de l'avis... si jamais vous retrouvez une de mes +<i>pareilles</i>: le seul moyen de la séduire sera de lui montrer de +l'éloignement.</p> + +<p>«Pour que vous me plaisiez, mon cher cousin, sous bien des rapports nous +nous ressemblons beaucoup trop (j'espère que je suis humble); notre +nature est de subir la loi de <i>l'attraction des contraires</i>. Quand vous +restez dans cette <i>voie normale</i>, comme nous disait le savant M. Bisson, +vous réussissez... Voyez... peut-être Mathilde vous adore-t-elle, parce +qu'elle est aussi pure que vous êtes perverti... Quand, au contraire, +vous vous adressez à moi, qui suis peut-être théoriquement aussi avancée +que vous, vous faussez votre destinée, vous perdez vos avantages, et je +me moque de vous.</p> + +<p>«Les augures ne pouvaient se regarder sans rire, c'est pour cela que +votre sérieux amour me cause une incroyable hilarité. Prenez garde, un +fripon qui devient dupe est mille fois plus sottement dupe qu'un honnête +homme.</p> + +<p>«Ceci dit, mon cher cousin, revenons au sujet de votre étonnement.</p> + +<p>«Un jour, brusquement, sans motif (à vos yeux du moins), <i>vous avez été +à moi sans que j'aie été à vous</i>, selon votre expression... De ce moment +vous m'avez toujours trouvée froide, dédaigneuse, et aussi insouciante +du passé que s'il n'existait pas... Vous vous étonnez de cette soudaine +indifférence, vous criez au démon, à la fatalité, que sais-je? Vous me +demandez si je vous aimais, si j'avais au moins pour vous un vif +caprice? Nullement; vous êtes charmant, mais j'ai le malheur d'avoir +très-mauvais goût. Comment donc, direz-vous, vous ne ressentiez pour moi +ni passion, ni amour, ni même le plus léger penchant, et... vous... Non, +non, c'est impossible, répétez-vous.</p> + +<p>«Vous oubliez, mon cher cousin, qu'il est des passions de toutes sortes, +et que l'amour n'est pas la plus violente de toutes... Vous ignorez donc +que pour satisfaire sa haine et sa vengeance, une femme comme moi ose ce +qu'elle n'oserait jamais si elle éprouvait un amour passionné, ou si +elle ne ressentait même qu'un tendre penchant. Dans ce dernier cas, elle +obéirait à un instinct de coquetterie qui lui dirait qu'un triomphe trop +facile éteint un goût passager.</p> + +<p>«Si elle aimait au contraire passionnément, oh! elle ne raisonnerait +pas... L'amour, le véritable et profond amour lui inspirerait les plus +exquises délicatesses... Si elle succombait, elle succomberait avec une +sorte d'enivrement chaste et pudique. Dans son aveugle entraînement, +elle n'aurait la conscience de sa faute qu'après l'avoir commise; elle +en aurait les remords, la honte, la volupté ardente et amère. Enfin ses +ressentiments seraient ceux de la plus noble des femmes, car un amour +sincère élève souvent les cœurs les plus perdus à la hauteur des +cœurs les plus purs...</p> + +<p>«Quel est donc ce mystère? Qu'êtes-vous donc pour moi? demandez-vous +encore.</p> + +<p>«Écoutez... depuis que j'ai pu analyser mes impressions et me rendre +compte du bien et du mal, j'ai haï votre femme.</p> + +<p>«Je l'ai haïe, parce que depuis que je vis il n'y avait pas eu de jour, +d'heure où je ne lui eusse été sacrifiée, où elle ne m'eût écrasée de +ses avantages.</p> + +<p>«Jamais l'envie, la jalousie, ne furent exaltées à ce point... Pour la +frapper plus sûrement je voulus la frapper dans ce qu'elle avait de plus +précieux au monde... Je résolus de vous enlever à elle, non parce que +vous me plaisiez, il n'en était rien, mais parce qu'elle vous adorait.</p> + +<p>«Quelques jours après cet entretien que Mathilde entendait à mon insu, +j'ai eu avec elle une longue conversation; elle m'a accablée de +reproches. Elle m'a menacée par ses mépris, et maintenant je dois dire +par ses <i>justes mépris</i>; elle a exaspéré mes plus mauvais sentiments. +Vous m'aviez donné un rendez-vous, j'ai hâté le moment d'assurer à la +fois et ma vengeance et mon empire sur vous; car alors... Mais, non, +non, vous ne saurez jamais quels odieux desseins je méditais... vous +m'aimeriez trop, et je veux vous détacher de moi.</p> + +<p>«Maintenant, souvenez-vous que le soir de ce <i>jour de bonheur, sans +lendemain</i>, comme vous dites, mademoiselle de Maran a reçu des lettres +de Paris, et que devant moi elle vous a appris toutes les abominables +calomnies dont Mathilde était victime.</p> + +<p>«Malgré les méchantes exagérations de mademoiselle de Maran, j'ai bien +vite compris que la réputation de Mathilde était aux yeux du monde +horriblement compromise. Le hasard m'apprit ainsi que cette femme, dont +le bonheur m'exaspérait depuis mon enfance, était la plus malheureuse +des créatures.</p> + +<p>«Jusqu'alors elle avait vécu pour vous et pour la vertu; elle avait +toujours été digne de tous les amours et de tous les respects... et sa +bonne renommée était presque perdue... et vous la délaissiez pour moi, +pour moi...</p> + +<p>«C'était trop.</p> + +<p>«Maintenant, qui m'a inspiré l'intérêt, la pitié qui a succédé tout à +coup à la haine que je portais à Mathilde? Est-ce un noble et bon +sentiment? Ne serait-ce pas plutôt la conviction que votre femme, étant +à tout jamais malheureuse, ne peut plus être pour moi un sujet +d'envie?... ou bien encore, ne serait-ce pas la connaissance parfaite +que j'ai de votre caractère et de ce qu'il présage à Mathilde?... Oui, +c'est plutôt cela qui m'a désarmée... Ma vengeance étant plus que +satisfaite par l'avenir que vous ménagez à votre femme, votre amour me +devient parfaitement inutile. Excusez-moi, mon cousin, de <i>vous avoir +séduit pour rien</i>.</p> + +<p>«En ce qui touche cette pauvre Mathilde, je ne puis malheureusement rien +sur le passé; mais je puis pour l'avenir...</p> + +<p>«Je suis une femme si singulière, que du moment où je me suis sentie +apitoyée sur elle, j'aurais regardé comme un crime de lui donner le +moindre motif de jalousie à votre égard.</p> + +<p>«Voilà le pourquoi de ma froideur subite, voilà pourquoi vous devez +absolument renoncer à l'espoir assez coquet de <i>me changer de panthère +en brebis, de partager mon ciel ou mon enfer</i>. Mon Dieu! mon cher +cousin, je ne suis ni une panthère, ni un ange, ni un démon; je ne +pratique ni le ciel ni l'enfer... je suis tout simplement une pauvre +femme qui ne vous aime pas, et je fais d'autant plus aisément le vœu +de vous rendre à mon amie d'enfance, que ce sacrifice m'est fort +agréable, de sorte que mon dévouement peut passer pour de l'égoïsme.</p> + +<p>«Vous me permettrez donc de ne <i>pas briser les liens</i> qui m'unissent au +meilleur homme du monde, <i>afin d'aller cacher notre amour dans un pays +lointain</i>: il n'est pas besoin d'aller si loin pour cacher quelque chose +qui n'existe pas... J'abdique aussi très-volontairement toute +<i>souveraineté</i> sur votre âme; mille grâces de ce beau royaume que vous +mettez si gracieusement à mes pieds. J'aime mieux vivre esclave à +l'ombre protectrice d'une fraîche oasis que de régner sur un désert +aride et desséché. N'oubliez pas surtout, je vous en conjure, de +m'épargner ces preuves de dévouement, ces sacrifices inouïs dont vous me +menacez et dont je suis très-indigne... Vous me gêneriez infiniment dans +la secrète recherche que je veux faire de mon tyran futur, car je me +sens destinée à éprouver pour je ne sais quel mystérieux idéal une +passion aussi <i>immuable</i>, aussi <i>fatale</i> que celle que vous éprouvez +pour moi.</p> + +<p>«Où s'est jusqu'ici caché ce mystérieux et futur despote de tout mon +être?... c'est ce que j'ignore... Mais ce qui est certain, c'est que +votre sombre aspect l'effaroucherait.</p> + +<p>«Ne comptez pas, je vous en conjure, sur votre intimité avec mon mari +pour venir me voir à Paris, dans le cas où vous feriez la folie de m'y +suivre.</p> + +<p>«Pour expliquer à M. Sécherin mon brusque départ, je serai forcée de lui +avouer que vous vous occupiez un peu trop de moi, et que pour la +tranquillité de Mathilde et pour m'épargner votre obsession, j'ai jugé à +propos de quitter Maran.</p> + +<p>«Vous le voyez donc bien, vous seriez très-mal venu à vouloir faire le +<i>cousin</i> auprès de nous.</p> + +<p>«Restez avec Mathilde. Vous parlez de bon et de mauvais génie; si vous +avez, je ne dirai pas quelque générosité, mais seulement l'instinct de +votre conservation, vous reviendrez à elle. C'est elle qui sera votre +bon ange.</p> + +<p>«Si, malgré ma profonde indifférence pour vous, vous vous opiniâtrez à +vous faire aimer de moi, je serai, sans le vouloir, votre mauvais démon.</p> + +<p>«Vous m'aimez passionnément, je le crois; mais on a toujours raison +d'une passion sans espoir... aussi, dans l'intérêt de Mathilde et dans +l'intérêt de ma <i>tranquillité</i> (prenez, je vous prie, ce mot dans cette +acception prosaïque: n'être pas importunée par un fâcheux), je m'efforce +de vous convaincre de la vanité absolue de vos tentatives à venir.</p> + +<p>«Toute ma crainte est que vous conserviez quelque espérance. Malgré +votre apparente humilité, vous avez un fond d'amour-propre intraitable, +d'autant plus dangereux que vous avez de quoi le justifier auprès de +tous... excepté auprès de moi. C'est ce que vous ne croyez peut-être +pas... On n'admet jamais les exceptions blessantes...</p> + +<p>«Plutôt que de vous avouer que vous ne me plaisez pas, vous êtes capable +de vous persuader que je romps avec vous d'une manière brusque et +cynique pour échapper à un sentiment dont je redoute et dont je prévois +l'empire... Homme trop dangereux!!! ah! mon cousin... mon cousin... si +vous vous laissiez prendre à l'une de ces amorces, que votre orgueil +révolté vous tendra certainement, vous seriez à jamais perdu.</p> + +<p>«Plus je vous témoignerais de dédain et d'aversion, plus vous vous +croiriez redoutable et redouté; selon cet axiome: Que l'on n'éloigne que +les gens dangereux... comme si les ennuyeux n'étaient pas de ce nombre.</p> + +<p>«Prenez garde... prenez garde... tous vos avantages alors ne vous +sauveraient pas d'un ridicule ineffaçable; je serais impitoyable, car je +prendrais en main la cause de Mathilde; je la vengerais en vous +tourmentant, et pour la venger, je serais capable de feindre la pitié, +de feindre d'être enfin touchée d'un si profond et si constant amour, de +vous faire quelques fausses promesses, et de me jouer de vous de la +manière la plus sanglante...</p> + +<p>«Une fois pour toutes, défiez-vous de moi, dès que je vous paraîtrai +éprouver à votre égard autre chose que la plus complète indifférence.</p> + +<p>«Ainsi donc, mon cousin, oubliez-moi pour qui vaut mille fois mieux que +moi. Revenez à Mathilde: c'est un cœur d'or, c'est une âme qui n'est +ni de ce temps ni de ce monde.</p> + +<p>«Maintenant que, par une bizarre contradiction, elle m'intéresse autant +par son malheur qu'elle me révoltait par son bonheur, je puis le dire, +c'est une de ces natures tellement excellentes, tellement riches, +tellement portées à croire au bien et à nier le mal, parce qu'elles sont +pétries de noblesse et de générosité, qu'il suffit de quelques semblants +pour les rendre complétement heureuses.</p> + +<p>«Incapables de croire au mensonge, ces pauvres âmes ont la confiance +ingénue des enfants. Il faut si peu, si peu, pour exciter leur joie +naïve et candide, qu'on serait un monstre de les affliger.</p> + +<p>«Vous l'avez vu... depuis huit jours, par prudence, vous avez feint un +retour à elle; comme sa charmante figure rayonnait de bonheur!... et +puis elle est mère!... elle est mère!... monsieur... et vous avez eu le +honteux courage de m'écrire: «<i>L'état dans lequel se trouve ma femme +l'empêchera de venir à Paris...</i>»</p> + +<p>«Tenez, monsieur de Lancry, je suis capable et coupable de bien des +mauvaises actions, je ne sais pas ce que l'avenir me réserve de +commettre encore; mais jamais, je le jure, je n'aurai à me reprocher +l'équivalent de ces odieuses paroles.</p> + +<p>«Décidément, vous êtes le plus ingrat, le plus égoïste, le plus +insensible des hommes, car la passion vous déprave... au lieu de vous +ennoblir! C'est d'ailleurs naturel, une passion dépravée ne peut élever +le cœur...</p> + +<p>«Gardez-vous encore de votre vanité, qui vous dira peut-être que +Lovelace et don Juan ne valaient pas mieux que vous, et que mon reproche +signifie <i>adorable scélérat</i>...</p> + +<p>«Vous vous tromperiez singulièrement: moi qui suis un don Juan femelle, +je sais ce que vaut le don-juanisme; j'ai même honte de voir les +passions que j'inspire se traduire par de si mauvais instincts: comme le +sorcier du conte allemand, je recule épouvantée du monstre que j'ai +produit, et qui vient à grands cris me demander d'être sa compagne.</p> + +<p>«Oubliez-moi donc, mon cousin; encore une fois, si vous vous opiniâtrez +dans votre fol amour, je vous prédis la plus malheureuse fin du monde, +et vous me ferez croire à ces rémunérations et à ces punitions divines +dont parlait toujours mon insupportable belle-mère.</p> + +<p>«A un coupable tel que vous il fallait une <i>punition</i> telle que moi: +seulement, comme ce rôle de vengeance divine est un peu sérieux pour mon +âge, je vous saurais un gré infini de me l'éviter en vous amendant et en +devenant le plus honnête et le plus fidèle des maris, ce qui veut dire +le plus heureux et le plus adoré des hommes, puisque Mathilde est votre +femme.</p> + +<p>«Adieu, adieu, et pour toujours adieu... Souvenez-vous surtout qu'il ne +s'est jamais agi d'amour entre nous, mais d'une infâme trahison envers +la plus noble des femmes. <i>Vous avez été mon</i> <span class="smcap">complice</span>, jamais mon +<span class="smcap">amant</span>.»</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="F-CHAPITRE_XIV" id="F-CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h3> + +<h4>MONSIEUR SÉCHERIN A URSULE.</h4> + +<p>Lorsque madame Sécherin vit à notre abattement que moi et Gontran nous +avions lu les deux lettres qu'elle nous avait remises, elle lut cette +lettre de son fils à Ursule d'une voix lente, et comme pour faire durer +le supplice de ma cousine plus longtemps.</p> + +<p>«Je ne vous reverrai de ma vie, Ursule... Je vous méprise encore plus +que je ne vous hais. Dieu m'a puni de n'avoir pas écouté les conseils de +ma pauvre mère; elle me reste, elle, elle me reste, et avec elle je ne +regrette rien; je remercie au contraire le ciel de m'avoir délivré d'un +monstre de perfidie et de corruption tel que vous; je me maudis quand je +pense que, pour vous, <i>pour vous</i>, mon Dieu! j'ai pu affliger, presque +abandonner la meilleure des mères... Allez... ma tendresse la +dédommagera des chagrins que je lui ai causés; elle me pardonnera, elle +m'a pardonné: lorsqu'une femme aussi dangereuse et aussi abominable que +vous entre dans une famille, il faut bien s'attendre à tout... Je vais +vous apprendre une chose qui vous fera de la peine, j'en suis sûr, +celle-là: le jour même où, par la volonté divine, le ciel a voulu que je +reçusse cette lettre qui montre la noirceur de votre âme... je venais de +faire rédiger l'acte qui vous assurait toute ma fortune après moi... +Vous qui aimez tant le luxe, vous allez être pauvre... tant mieux, tant +mieux, c'est le seul chagrin qui puisse vous atteindre... Les soixante +mille francs de votre dot sont dès aujourd'hui déposés à Paris chez un +notaire. Votre père vous chassera aussi de sa présence, lui; car je lui +ai envoyé une copie de votre abominable lettre. Enfin, pour vous porter +un dernier coup qui vous sera plus sensible encore que les autres, je +vous préviens que je ne souffre aucunement de vos infamies; +entendez-vous, je n'en souffre pas... Non, non, cela est si odieux que +je ne ressens que de l'horreur pour vous, et je me trouve heureux... oh! +bien heureux d'être à jamais séparé de vous; ma bonne et excellente mère +vous le dira... ce sera votre dernier châtiment.</p> + +<p class="r"> +«<span class="smcap">Sécherin</span>.»<br /> +</p> + +<p>Après avoir lu cette lettre, madame Sécherin attacha sur Ursule un +regard implacable.</p> + +<p>Celle-ci sortit enfin de l'état de stupeur dans lequel elle était +plongée depuis le commencement de cette scène.</p> + +<p>Elle se leva impérieuse, altière, le regard assuré, le sourire amer et +dédaigneux; elle dit à madame Sécherin:</p> + +<p>—Vous triomphez, n'est-ce pas? femme aveugle et insensée! vous vous +réjouissez, tandis que le cœur de votre fils est mortellement blessé!</p> + +<p>—A cette heure il ne pense même plus à vous,—dit madame Sécherin;—il +vous l'écrit, et cela est vrai, Dieu merci!</p> + +<p>—Mais moi je ne crois pas aux termes de cette lettre,—reprit +Ursule;—un homme comme lui ne peut pas oublier une femme comme moi. +Sachez que si je le voulais, entendez-vous à votre tour, que si je le +voulais, demain il serait encore à mes pieds, me demandant à mains +jointes de revenir à lui... mais je ne le veux pas. La destinée +m'accable au moment même où je cédais à un sentiment si généreux qu'il +en était fou, au moment où j'avais pitié de la femme que j'avais haïe, +outragée, au moment où je tâchais de réparer le mal que j'avais fait... +Eh bien! seule je lutterai contre la destinée; un jour viendra, et il +n'est pas loin, où, dans son désespoir de m'avoir perdue, votre fils +vous maudira de ne l'avoir pas engagé à me pardonner.</p> + +<p>—L'entendez-vous, la malheureuse?—s'écria madame Sécherin en joignant +les mains avec horreur.—Vous regretter, vous! Voyez... voyez... +l'infernal orgueil!</p> + +<p>Ursule haussa les épaules avec une expression de pitié.</p> + +<p>—Vous ne savez donc pas ce que j'étais, ce que j'aurais été pour lui, +car il était simple, bon, dévoué, et je m'amusais à le rendre heureux +comme on s'amuse de la joie d'un enfant... Vous l'avez entendu vous-même +vous dire si son bonheur était grand, si je n'étais pas tout pour lui! +Vous vous réjouissez sans songer qu'il pleurera... qu'il pleure +peut-être avec des larmes de sang un passé qui sera toujours pour lui un +rêve, l'idéal de la félicité humaine... Aveuglé sur mes défauts par son +amour, sur ma conduite par sa confiance, sa vie se fût écoulée paisible +et heureuse... elle se passera dans la désolation!... Allons, vous devez +être satisfaite: me voici pauvre, abandonnée de tous, même de mon père; +vous voici vengée, Mathilde, et vous aussi, monsieur,—dit Ursule en +s'adressant à Gontran.—Vous, Mathilde, dont j'ai trahi l'amitié; Vous, +monsieur, dont j'ai raillé l'amour... A votre triomphe il manque +pourtant une chose... c'est de me voir anéantie, écrasée, sous les coups +d'une fatalité inouïe; mais je ne vous donnerai pas cette joie. J'ai de +la volonté, j'ai de l'énergie: je me trouvais dans un de ces moments qui +peuvent décider de l'avenir de toute la vie... un premier bon sentiment +en eût peut-être amené un second... Le sort ne l'a pas voulu... Eh bien! +j'ai dix-huit ans, j'ai un caractère de fer, un esprit souple, je suis +belle et hardie, que Dieu ait pitié de moi!—dit Ursule en terminant +par ce sarcasme impie.</p> + +<p>Madame Sécherin restait muette, effrayée, devant cette femme audacieuse.</p> + +<p>Gontran la regardait avec une angoisse mêlée d'admiration...</p> + +<p>Tout à coup mademoiselle de Maran se leva, feignit de s'essuyer les yeux +et s'écria:</p> + +<p>—Eh bien! non, non, il ne sera pas dit que je resterai insensible, moi, +aux tourments de cette pauvre chère enfant; je suis tout émue de son +angélique résignation: il est impossible d'avouer ses torts avec plus de +candeur et d'être mieux disposée à la contrition et au repentir... +Tenez... votre dureté à tous me révolte... Je l'emmènerai à Paris avec +moi, et chez moi, cette chère petite, et cela aujourd'hui même, car elle +ne peut pas rester ici un jour de plus... Elle vous gâterait, honnêtes +gens que voue êtes!</p> + +<p>—Vous osez la soutenir...—s'écria madame Sécherin avec +indignation;—vous osez lui offrir un asile...</p> + +<p>—Et pourquoi non, s'il vous plaît? Est-ce que je donne, moi, dans vos +lamentations de Jérémie sur la désolation de l'abomination! Dirait-on +pas qu'il s'agit du sort de la chrétienté ou que le monde est menacé +d'une fin prochaine, parce que monsieur votre fils a eu un inconvénient +dans son ménage! Est-ce que c'est une raison pour venir crier comme une +orfraie après cette pauvre Ursule, et l'accabler sans pitié?... Pour +vous qui vous piquez de religion... ça n'est guère charitable, ma bonne +dame...</p> + +<p>Madame Sécherin leva les yeux au ciel, et dit d'une voix grave et +solennelle:</p> + +<p>—Seigneur mon Dieu! ayez pitié de cette femme; sa tombe est ouverte, sa +fin est proche, et elle blasphème.—Puis elle ajouta d'une voix +imposante et avec tant d'autorité que mademoiselle de Maran resta un +moment atterrée:—Vous soutenez le vice, vous insultez aux larmes des +honnêtes gens, vous reniez Dieu. Mais patience, au lit de mort vous +aurez une affreuse agonie en pensant au mal que vous avez fait et aux +peines qui vous attendent... Vous êtes si méchante et si impie, que vous +ne trouverez pas un prêtre qui veuille prier pour votre âme...</p> + +<p>Après un moment de silence, mademoiselle de Maran s'écria en riant de +son rire aigu:</p> + +<p>—Ah! ah! ah!... est-elle donc drôle avec ses excommunications? Ah çà! +apparemment que vous êtes aussi du dernier mieux avec les foudres du +Vatican, ma chère dame? Tout à l'heure c'était avec le ciel et la +Providence que vous maniganciez... Dites donc: sans reproche, vous me +paraissez joliment banale, pour ne pas dire un peu coureuse, à l'endroit +des choses de là-haut... Mais rassurez-vous, j'aurai toujours un bon +petit quart d'heure pour me repentir et un petit écu pour me faire dire +une messe quand viendra le moment de songer à mon salut....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Le soir même, mademoiselle de Maran partit pour Paris avec Ursule.</p> + +<p>Madame Sécherin alla rejoindre son fils.</p> + +<p>Gontran et moi, nous restâmes seuls à Maran.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="F-CHAPITRE_XV" id="F-CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h3> + +<h4>LES DEUX ÉPOUX.</h4> + +<p>Je restai deux jours sans revoir M. de Lancry.</p> + +<p>L'arrivée et le départ de madame Sécherin ayant fait supposer à nos gens +que quelque grave discussion intérieure avait eu lieu entre moi et mon +mari, ils avaient cru de leur devoir d'augmenter encore de silence et de +réserve dans leur service; ils ne parlaient entre eux qu'à voix basse... +On eût dit que quelqu'un se mourait dans la maison... Il est impossible +de peindre l'aspect sinistre de ce grand château muet, sombre et désert, +dont j'habitais une aile et Gontran une autre.</p> + +<p>J'avais voulu être seule pour me préparer à l'entretien que je devais +avoir avec mon mari.</p> + +<p>Pendant ces deux jours, par un phénomène moral que je suis encore à +m'expliquer, une révolution profonde, complète, se fit subitement en +moi.</p> + +<p>Il était de mon devoir de parler à mon mari avec la plus entière +franchise.</p> + +<p>Cet événement fut le plus important de ma vie; son retentissement durera +jusqu'à mon dernier jour.</p> + +<p>Les moindres détails de cette entrevue sont encore gravés dans ma +mémoire.</p> + +<p>C'était un dimanche. Après avoir entendu une messe basse à l'église du +village et être restée longtemps à prier, je revins chez moi.</p> + +<p>Le temps était gris et lugubre; au moment où je rentrais au château, la +neige commençait à tomber.</p> + +<p>Dix heures sonnèrent à la pendule de mon parloir.</p> + +<p>C'était un petit salon très-simple, où je me tenais d'habitude; ses deux +croisées s'ouvraient sur le parc. A droite et à gauche du la cheminée +étaient les portraits de mon père et de ma mère; sur ma table à écrire, +un médaillon de Gontran peint en miniature.</p> + +<p>A propos de cette miniature, je dois dire ici ce que je sus plus tard: +c'est qu'elle avait été rendue à mon mari par madame de Richeville.</p> + +<p>Donner à sa femme un portrait fait autrefois pour une maîtresse, c'est +une de ces indignités naïves qu'un homme se permet, sans même se douter +de ce qu'il y a d'odieux et d'insultant dans un pareil procédé.</p> + +<p>A coté de ma table de travail, une petite bibliothèque de bois de rose +renfermait mes livres de prédilection; enfin entre les deux fenêtres +était mon piano.</p> + +<p>En passant devant une glace, je me regardai: j'étais horriblement pâle +et maigre; mes pommettes, déjà un peu saillantes et légèrement +pourprées, témoignaient de la fièvre dont j'étais brûlée depuis deux +jours; mon regard était très-brillant, très-animé; mais j'avais les +lèvres violettes et les mains glacées.</p> + +<p>J'étais habillée de noir, mes cheveux lissés en bandeaux, car je n'avais +pas songé à les faire boucler.</p> + +<p>Je contemplais avec une sorte de joie sombre le ravage que les chagrins +avaient imprimé à mes traits, et je me comparais à Ursule, toujours si +fraîche et si rose.</p> + +<p>Dix heures et demie sonnèrent à l'antique horloge du château; mon mari +entra chez moi.</p> + +<p>Lui aussi, depuis deux jours, avait cruellement changé; il était d'une +pâleur extrême. Les veilles, les pleurs... peut-être, avaient rougi ses +yeux; il semblait accablé; sa physionomie était presque farouche.</p> + +<p>—Je ne chercherai pas à le nier,—me dit-il brusquement,—les torts que +j'ai envers vous sont très-grands; vous devez me détester...; soit, +détestez-moi.</p> + +<p>—Je vous prie de m'entendre, Gontran. Notre position fera fixée +aujourd'hui. Je dois vous dire avec la plus entière franchise le +résultat de mes réflexions et ma résolution inébranlable...</p> + +<p>—Je vous écoute...</p> + +<p>—Pendant ces deux jours que je viens de passer seule, je ne sais par +quel étrange mirage de ma pensée, tous les événements qui ont eu lieu +depuis que je vous connais me sont apparus pour ainsi dire en un seul +moment; j'ai pu en saisir à la fois et l'ensemble et les détails: je les +ai jugés avec une sûreté, avec une hauteur de vue dont j'ai été moi-même +étonnée. En contemplant ainsi les jours d'autrefois, j'ai reconnu, sans +fol orgueil, que mon dévouement envers vous n'avait jamais failli, que +j'avais fait des prodiges de tendresse pour conserver mon amour intact +et pur malgré vos dédains. Excepté quelques plaintes rares que +m'arrachait une douleur intolérable, j'ai toujours souffert avec +résignation: à votre moindre velléité de tendresse, vite j'essuyais mes +larmes, je venais à vous le sourire aux lèvres, et je renaissais encore +à des espérances de bonheur tant de fois trompées.</p> + +<p>—Cela est vrai... mais il n'est pas généreux à vous de mettre à cette +heure en présence et mes torts et vos vertus,—dit Gontran avec +amertume.</p> + +<p>—Si je vous parle ainsi, Gontran, ce n'est pas pour me louer d'avoir +toujours agi de la sorte, mais pour m'en blâmer.</p> + +<p>—Comment, vous regrettez?...</p> + +<p>—Je regrette d'avoir fait justement ce qu'il fallait pour être +malheureuse sans vous rendre heureux. Peut-être même eussiez-vous été +moins cruel pour moi... si je m'étais conduite autrement.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Cela vous semble étrange... mais le résultat de mes réflexions a été +presque de m'accuser et de vous absoudre.</p> + +<p>—M'absoudre... moi!</p> + +<p>—Vous absoudre, vous... Je ne m'abuse plus, Gontran: je n'ai jamais été +pour vous une noble compagne, ayant la conscience de sa dignité et un +caractère assez ferme pour se faire respecter; j'ai été votre lâche +esclave, et je n'ai eu que les qualités négatives de l'esclave, la +soumission aveugle, la résignation stupide, la patience inerte. En me +voyant ainsi, vous avez dû me traiter comme vous m'avez traitée et +n'avoir pour moi ni merci ni pitié.</p> + +<p>—Je ne sais dans quel but vous voulez m'innocenter ainsi?—dit Gontran +en me regardant avec défiance.</p> + +<p>—Je pourrais vous dire que c'est pour vous rendre moins cruel l'aveu +qui me reste à vous faire; mais je mentirais. Si je ne désire pas vous +blesser sans raison, je m'inquiète assez peu maintenant que vous +souffriez ou non de ce que je dois vous dire.</p> + +<p>Mon mari parut frappé de mon expression de froideur insouciante.</p> + +<p>—Votre langage est nouveau pour moi, Mathilde.</p> + +<p>—Il doit être aussi nouveau que le sentiment qui le dicte... aussi +nouveau que l'aveu que je vais vous faire.</p> + +<p>—Mais, de grâce, expliquez-vous.</p> + +<p>—Après ce long coup d'œil jeté sur le passé, j'ai fait encore une +découverte... une découverte affreuse, je vous le jure: c'est que mes +chagrins, pourtant si vrais, si douloureux, étaient à peine dignes +d'intérêt... c'est que mes lamentations continuelles étaient plus +fastidieuses que touchantes; c'est que mes larmes éternelles avaient dû +avec raison vous impatienter, vous exaspérer, mais rarement vous +apitoyer.</p> + +<p>—Raillez-vous, Mathilde? La raillerie serait cruelle.</p> + +<p>Je pris mon mari par la main, je le menai devant la glace, et là, lui +montrant mon visage flétri, je lui dis:</p> + +<p>—Pour que je sois ainsi changée, il m'a fallu bien souffrir, n'est-ce +pas, Gontran? Eh bien! jugez donc ce que j'ai ressenti lorsque la raison +m'a forcée d'avouer que mes chagrins étaient à peine dignes de pitié, +lorsque je me suis dit... «Demain je les raconterais à un juge +impartial, qu'il aurait le droit de me dire:—<i>C'est votre faute...</i>» Hé +bien! croyez-vous qu'en face d'une telle conviction, j'aie le courage de +railler, Gontran?...</p> + +<p>—Vous avez cette conviction, Mathilde?</p> + +<p>—Oui, je l'ai... Oui, demain le monde saurait une à une les tortures +que j'ai endurées, qu'il dirait en haussant les épaules avec mépris: «La +stupide... l'ennuyeuse créature! avec ses plaintes et ses gémissements +continuels! Elle n'a que ce qu'elle mérite. On ne peut donc pas être +honnête femme et malheureuse sans être insupportable! Après tout, son +caractère à la fois si faible, si lamentable et si susceptible, ferait +presque excuser la dureté de son mari. Certes, Ursule est bien perfide, +bien effrontée, bien corrompue; eh bien! l'on comprend que M. de Lancry +la préfère mille fois à Mathilde: car, au moins, Ursule a du charme, du +piquant; on trouve en elle de ces alternatives de bien et de mal qui +tiennent, pour ainsi dire, toujours l'esprit et le cœur en éveil. +Mathilde, au contraire, est une perpétuelle résignation larmoyante et +monotone. Elle a toutes les vertus, soit; personne ne songe à les lui +nier... mais elle ne sait guère rendre la vertu aimable. En un mot, +c'est une femme qui a le plus grand tort de tous: celui d'aimer et de ne +pas savoir se faire aimer.» Voilà ce que le monde dirait, Gontran... +voilà ce qu'il aurait le droit de dire, à son point de vue, à lui... +Quelques âmes compatissantes me plaindraient peut-être, en songeant que +ma vie auprès de vous a pu se résumer ainsi: «Aimer noblement... +souffrir et se résigner...» Oui, ceux-là me plaindraient peut-être; mais +ils ne feraient que me plaindre... et entre la pitié et la sympathie il +y a un abîme!</p> + +<p>—Quel langage, Mathilde!...</p> + +<p>—Hé bien, encore une fois, croyez-vous que je raille, Gontran, lorsque +je vous dis qu'après tant de larmes versées il ne me reste pas même la +consolation de me croire digne d'intérêt?</p> + +<p>—Et qui a pu, mon Dieu! vous donner une si fatale conviction?—s'écria +Gontran.</p> + +<p>—La raison... la froide et inflexible raison; mais il faut que le +cœur soit bien vide, bien désert, pour que cette voix sévère puisse y +retentir!...</p> + +<p>—Que dites-vous?... votre cœur!...</p> + +<p>—Mon cœur est vide et désert depuis que je ne vous aime plus, +Gontran... et seulement depuis que je ne vous aime plus, j'ai pu juger +ma conduite et la vôtre avec impartialité.</p> + +<p>—Vous ne m'aimez plus!—s'écria-t-il.</p> + +<p>—Non... c'est ce qui fait que je vois tout avec désintéressement; c'est +ce qui fait que je ne crains pas de vous affliger en vous parlant +ainsi... On m'eût dit que l'amour immense que je ressentais pour vous... +que cet amour, qui avait résisté à de si rudes épreuves, diminuerait un +jour, que j'aurais crié au blasphème!... et pourtant... il s'est éteint.</p> + +<p>—Mathilde... Mathilde!...</p> + +<p>—Il s'est complétement éteint pendant le peu d'instants que j'ai mis à +lire la lettre que vous écriviez à Ursule... Je ne vous fais pas de +reproches, Gontran; je n'ai plus le droit de vous en faire... vous +perdez un cœur tel que le mien... je le dis sans vanité, vous êtes +assez puni... je n'ai ni à espérer ni à craindre que maintenant mes +sentiments pour vous changent de nature. Je me connais assez pour voir +que, malheureusement, je ne dois rien éprouver à demi: la sagesse eut +été peut-être de vous aimer moins violemment et de ne pas vous désaimer +si vite, je le sais; mais je suis ainsi. On ne peut rien contre la +désaffection: je ne l'explique pas, je la ressens. Sans doute, mon amour +pour vous était depuis longtemps et à mon insu <i>miné</i> par mes larmes, il +a suffi d'une violente secousse pour le déraciner tout à fait: votre +lettre à Ursule m'a invinciblement prouvé que tout espoir était à jamais +perdu pour moi; mon amour a dû se briser, se perdre contre une +impossibilité. Tout ce que je sais, c'est qu'à mesure que je lisais +cette lettre, un refroidissement lent mais profond, mais presque +physique, paralysait mon cœur. Une comparaison vous rendra ce que +j'éprouvais: ce n'était pas une tourmente impétueuse qui confondait, qui +heurtait en moi les passions les plus contraires, comme l'orage courbe, +ébranle tout dans son tourbillon; non, non... au moins, l'orage passé, +si tout a cruellement souffert, tout n'est pas détruit; ce que +j'éprouvais, c'était un envahissement sourd, croissant; peu à peu il +glaçait et anéantissait mon amour... comme ces muettes inondations qui +montent, montent, jusqu'à ce qu'elles aient tout englouti sous leur +effrayant niveau et qu'elles n'offrent plus à l'œil épouvanté qu'une +immensité déserte, silencieuse, où rien... rien n'a surnagé.</p> + +<p>D'abord stupéfait, mon mari me répondit avec un dépit concentré:</p> + +<p>—La soudaineté même de votre désenchantement à mon égard vous prouve +qu'il n'est pas sincère; sans doute, j'ai des torts... j'ai de grands +torts envers vous, mais je ne mérite pas un traitement pareil.</p> + +<p>—Il arrive ce qui devait arriver, Gontran; je m'y attendais, votre +amour-propre se révolte à cette pensée: que je ne puis plus vous +aimer... que je ne vous aime plus... Je conçois même que la soudaineté +de mon désenchantement, comme vous dites, puisse entretenir votre +illusion à cet égard... mais vous vous trompez, jamais je ne me suis +égarée sur mes impressions.</p> + +<p>Mon mari haussa les épaules.</p> + +<p>—Vous croyiez aussi toujours m'aimer, vous l'avez dit vous-même, et +vous voyez bien qu'en ce moment vous croyez votre amour éteint; il en +sera de même de votre ressentiment, il aura son terme...—ajouta-t-il +avec une confiance imperturbable.</p> + +<p>—Votre comparaison n'est pas juste, Gontran; je vous aurais toujours +aimé, j'en suis sûre, si vous n'aviez pas tout fait pour tuer cet amour. +Je vous dirai avec la même franchise que maintenant vous feriez tout au +monde pour vaincre ma profonde indifférence, que vous n'y réussiriez +pas.</p> + +<p>—Mais enfin ce ne sont que des étourderies, ce n'est qu'une infidélité, +et il n'y a pas une femme qui, après son premier mouvement de vanité +blessée, ne pardonne une telle faute.</p> + +<p>—Je ne dis pas non, je ne prétends pas que toutes les femmes pensent ou +doivent penser comme moi... J'ai tort sans doute, c'est un malheur de ma +destinée d'être toujours accusée, ou c'est plutôt un vice de mon +caractère d'être toujours exagéré.</p> + +<p>—Mais, encore une fois, si c'est seulement la lettre que j'ai écrite à +votre cousine qui cause votre éloignement pour moi, il n'est pas fondé.</p> + +<p>—Je ne veux pas récriminer sur le passé, Gontran; seulement, puisque +vous parlez de cette lettre, rappelez-vous-en les termes, et vous +reconnaîtrez qu'il n'y avait pas une de ses expressions qui ne dût +porter un coup mortel aux espérances les plus opiniâtres. Vous m'avez +incurablement blessée comme femme, comme épouse et comme mère. Ce n'est +pas tout: cette passion, au nom de laquelle vous m'avez sacrifiée sans +hésitation, sans pitié, a été, est et sera la seule véritable passion de +votre vie... Vous verrez que mes prévisions se réaliseront. Je l'avoue +sans fausse humilité ou plutôt avec orgueil, je n'ai rien de ce qu'il +faut pour lutter avec avantage contre Ursule, si, malgré ses promesses, +elle veut continuer de vous séduire; je n'ai non plus maintenant aucune +compensation de cœur à vous offrir, si elle continue à vous +dédaigner. Ce n'est pas tout encore, vous me pardonnerez ma franchise, +il m'en coûte de vous parler ainsi: tant que je vous ai aimé, je me suis +tellement aveuglée sur certaines circonstances de votre vie, que, ne +pouvant les excuser, j'avais fini par me persuader que j'avais été aussi +coupable que vous; maintenant mes illusions sont dissipées, votre +conduite m'apparaît dans son véritable jour, et, en admettant que +j'oublie jamais vos torts, vos infidélités, comme vous dites, il me +serait impossible d'aimer un homme... que je ne pourrais plus estimer.</p> + +<p>—Mathilde! que signifie?...</p> + +<p>—Avant mon mariage, avant que j'eusse subi la fascination de la passion +la plus folle, j'aurais su ce que j'ai su depuis... que je ne vous +aurais pas épousé.</p> + +<p>—Mais, encore une fois, madame, que savez-vous donc qui puisse vous +empêcher de m'estimer? car je ne suppose pas qu'on soit un malhonnête +homme par cela même qu'on éprouve un amour insurmontable pour une femme +qui en est indigne... en admettant que ce que vous dites soit vrai.</p> + +<p>Après une dernière hésitation, je racontai à Gontran toute la scène de +la maison isolée de M. Lugarto, et de quelle manière M. de Mortagne et +M. de Rochegune avaient forcé cet homme à restituer le faux que Gontran +avait commis.</p> + +<p>Mon mari fut atterré.</p> + +<p>Pendant ce court récit, il ne me dit pas un mot.</p> + +<p>Aux termes où j'en étais avec lui, je n'avais plus de scrupules à +conserver; il ne pouvait plus y avoir de tels secrets, de tels +ménagements entre nous, je tenais à établir franchement ma position +envers mon mari.</p> + +<p>Si je voulais être généreuse plus tard, je ne voulais pas être dupe.</p> + +<p>Aux sombres regards qu'il me jeta de temps à autre en marchant avec +agitation dans la chambre, je vis que, selon les prévisions de M. de +Mortagne, mon mari ne me pardonnerait jamais d'être instruite de cette +fatale action.</p> + +<p>Après avoir marché quelques moments avec agitation, Gontran s'assit dans +un fauteuil et cacha sa tête dans ses mains.</p> + +<p>Il me fit pitié.</p> + +<p>—Je ne vous aime plus d'amour,—lui dis-je;—vous avez commis une +action coupable, mais je n'en porte pas moins votre nom. Vous êtes le +père de mon enfant, c'est assez vous dire que si vous avez à jamais +perdu un cœur brûlant du plus saint amour, il vous reste aux yeux du +monde une femme; et cette femme ne manquera jamais aux devoirs que sa +position lui impose envers vous. En apparence, rien ne sera donc changé +dans nos relations; sans les calomnies dont nous sommes victimes, je +vous aurais demandé une séparation amiable; mais, quoi qu'en dise +mademoiselle de Maran, nous ne pourrions, je le crois, que perdre tous +deux à cet éclat. Il sera donc convenable que nous vivions encore +quelque temps ainsi que nous vivons; plus tard, nous agirons selon les +circonstances.</p> + +<p>—Soit,—dit brusquement Gontran.—Je ne chercherai pas à vous faire +revenir de vos préventions; désormais nous vivrons sépares, et je vous +débarrasserai au plus lot de mon odieuse présence... Vous n'oubliez pas +le mal que l'on vous fait... vous avez raison.</p> + +<p>—Je vous assure que maintenant je l'ai complétement oublié; je pourrais +me venger que je ne me vengerais pas. L'effet subsiste, les causes me +sont maintenant indifférentes.</p> + +<p>Après un moment de silence, Gontran s'écria:</p> + +<p>—Mais non, non, c'est impossible, tant de froideur ne peut avoir +succédé à tant de dévouement, vous ne pouvez me traiter avec tant de +cruauté!... surtout dans un moment...</p> + +<p>—Où vous avez besoin de consolation, peut-être?...—dis-je à +Gontran;—aussi je vous assure que ce n'est pas la jalousie qui +m'empêcherait de vous plaindre, mais le respect humain; je vois trop que +l'amour que vous ressentez vous sera fatal pour ne pas en être +épouvantée: tout ce qui vous arrivera de malheureux ne me trouvera +jamais insensible...</p> + +<p>—Après tout,—s'écria Gontran en se levant brusquement,—je suis bien +fou de m'affecter! Comme vous le dites, madame, notre position est +parfaitement tranchée; vous ne m'aimez plus d'amour, soit: on vit +parfaitement bien en ménage sans amour. Ma présence vous est importune, +je vous l'épargnerai: vous vivrez de votre côté, moi du mien; je ne +m'oppose pas le moins du monde à vos projets.</p> + +<p>—Gontran, seulement il est un point très-délicat qui me reste à +aborder; je désire que les deux tiers de ma fortune soient placés de +manière à ce que l'avenir de notre enfant soit assuré.</p> + +<p>—Ce soin me regarde, madame, j'y veillerai.</p> + +<p>—Je crois devoir vous prévenir qu'ignorant complétement les affaires, +et désirant que celle-là soit faite le plus régulièrement possible, je +prendrai les conseils de M. de Mortagne.</p> + +<p>—Je n'aurai jamais aucune relation avec cet homme, madame.</p> + +<p>—Je ne vous le demande pas non plus. Vous aurez la bonté de me fournir +la preuve que mes intentions seront exécutées. Si M. de Mortagne trouve +cette pièce en règle et suffisante, je ne vous demande rien de plus.</p> + +<p>—Tout ceci, madame, ne peut se faire comme vous le désirez. Le sort de +notre enfant m'intéresse autant que vous: c'est à moi, à moi seul d'y +pourvoir; et je ferai pour cela ce qui sera nécessaire sans que vous +exerciez votre contrôle sur des affaires qui me regardent exclusivement.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas me donner de garantie certaine pour ce que je vous +demande, Gontran?</p> + +<p>—Non, madame.</p> + +<p>—Je dois alors vous prévenir que j'emploierai tous les moyens possibles +pour y parvenir.</p> + +<p>—Faites, madame, vous êtes libre.</p> + +<p>Telle fut l'issue de cet entretien avec mon mari.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="F-CHAPITRE_XVI" id="F-CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h3> + +<h4>DÉSESPOIR D'AMOUR.</h4> + +<p>Quelques jours après cet entretien, M. de Lancry envoya à Paris son +valet de chambre, en qui il avait toute confiance.</p> + +<p>Depuis le départ de cet homme, mon mari reçut presque chaque jour une +lettre de lui.</p> + +<p>J'attendais avec autant d'impatience que d'inquiétude la réponse de M. +de Mortagne.</p> + +<p>C'était la seconde fois que je lui écrivais. Je ne comprenais pas son +silence.</p> + +<p>Ma vie continuait de se passer triste et morne. Quelquefois je +m'étonnais de ce que l'indifférence avait si subitement remplacé +l'amour; cela était pourtant naturel.</p> + +<p>Les sentiments violents et profonds ne peuvent passer par les pâles +transitions d'un refroidissement successif.</p> + +<p>Ils vivent toujours, ou ils s'éteignent comme ils sont venus... +subitement, après avoir résisté longtemps, vaillamment, aux atteintes +les plus cruelles.</p> + +<p>Oui, ces sentiments tombent et meurent tout à coup, comme le guerrier +qui s'aperçoit seulement en expirant qu'il est criblé de blessures et +qu'il a perdu tout son sang dans le combat.</p> + +<p>Une chose encore me surprenait et je ne savais si je devais en être +fière ou honteuse... Cette désaffection me glaçait le cœur; mais bien +des circonstances de ma vie m'avaient été plus douloureuses.</p> + +<p>Était-ce du courage? était-ce de la résignation? était-ce de +l'indifférence?</p> + +<p>Je surpris bientôt le secret de ma conduite.</p> + +<p>Je me consolais de ne plus aimer M. de Lancry, en songeant que toutes +les puissances de mon âme seraient désormais concentrées sur un seul +être. Mon cœur me trompait-il encore? n'était-ce pas continuer +d'aimer Gontran que d'idolâtrer son enfant?</p> + +<p>Je ne pouvais donc pas m'abuser: l'amour maternel remplissait mon +cœur tout entier, seul il causait ma fermeté. Car lorsque, par +malheur, je songeais que la divine espérance dont le ciel m'avait douée +n'était qu'<i>une espérance</i>, lorsque je me demandais quel serait le vide +de mon cœur si elle m'était ravie... oh! alors j'étais saisie de +vertige et je détournais ma vue de ce ténébreux abîme pour la reporter +vers le radieux avenir qui seul m'attachait à la vie....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>L'hiver était arrivé avec ses sombres froids, ses tristes brouillards, +ses longues soirées, que la douce intimité du foyer domestique +n'abrégeait pas.</p> + +<p>A déjeuner, à dîner, j'échangeais quelques rares paroles avec Gontran; +puis il rentrait chez lui, moi chez moi.</p> + +<p>Ses habitudes étaient complétement changées.</p> + +<p>Il ne chassait plus; mais, malgré la rigueur de la saison, presque +chaque jour il sortait à pied dans la forêt: il y passait de longues +heures, revenait avec une scrupuleuse exactitude pour l'heure de la +poste, puis il repartait et ne rentrait quelquefois qu'à la nuit noire.</p> + +<p>D'autres fois il restait deux ou trois jours renfermé chez lui; il s'y +faisait servir et n'en sortait pas.</p> + +<p>Ses traits commençaient à s'altérer d'une manière effrayante; ses joues +creuses, ses yeux caves, le sourire nerveux qui contractait ses lèvres, +donnaient à sa physionomie une expression de douleur, de chagrin, +d'abattement, que je ne lui avais jamais vue.</p> + +<p>A l'heure de la poste il ne pouvait vaincre son anxiété; il allait +lui-même au-devant du messager. Un jour, de l'une de mes fenêtres, je le +vis recevoir une lettre, la regarder quelque temps avec crainte, comme +s'il eût redouté de l'ouvrir, puis la lire avidement, et ensuite la +déchirer et la fouler aux pieds avec rage.</p> + +<p>Par deux fois il fit faire tous les préparatifs de son départ, et il le +suspendit.</p> + +<p>Un soir j'étais dans mon parloir avec Blondeau à ouvrir une caisse de +robes d'enfant que j'avais fait venir d'Angleterre; tout à coup Gontran, +pâle, défait, presque égaré, entra en s'écriant avec un accent +déchirant:—Mathilde... je ne puis plus longtemps...—Mais, voyant +Blondeau, il s'interrompit et disparut.</p> + +<p>Je le cherchai; il était renfermé chez lui; je restai longtemps à sa +porte sans qu'il voulût m'ouvrir.</p> + +<p>Un autre jour, il quitta les vêtements négligés qu'il portait, +s'habilla avec la plus grande élégance, entra chez moi, et me dit d'un +air égaré:</p> + +<p>—Franchement, comment me trouvez-vous? suis-je très-changé? En un mot, +ne suis-je plus capable de plaire? ou suis-je encore <i>aussi bien</i> que +j'étais autrefois?</p> + +<p>Je le regardai avec surprise... Il s'écria violemment en frappant du +pied:—Je vous demande si je suis très-changé; m'entendez-vous?</p> + +<p>A mon étonnement avait succédé la frayeur, tant cette question et l'air +dont il la faisait me semblaient insensés. Je ne savais que lui +répondre. Il sortit en fureur, après avoir brisé une coupe de porcelaine +de Chine qui se trouvait sur une table.</p> + +<p>Enfin, l'avouerai-je! Blondeau sut par notre maître d'hôtel que M. de +Lancry s'enivrait quelquefois le soir avec des liqueurs fortes qu'il se +faisait porter chez lui.</p> + +<p>Je ne pouvais plus en douter, ces excès, ces emportements, les +bizarreries de Gontran, me prouvaient qu'il ressentait les violentes +agitations d'une passion désespérée, et qu'il voulait quelquefois +chercher dans l'ivresse l'oubli de ses peines.</p> + +<p>La pitié qu'il m'inspira me fit croire que tout amour était à jamais +éteint dans mon cœur. J'étais navrée de le voir si malheureux; +j'accusais amèrement Ursule, mais je ne ressentais plus de jalousie +contre elle.</p> + +<p>A mon grand regret, je sentais que je ne pouvais rien pour Gontran et +que mes consolations devaient être stériles. Je ne voulais ni n'osais +d'ailleurs aborder un pareil sujet avec lui, j'attendis donc une +occasion favorable.</p> + +<p>Un jour, le courrier étant arrivé un peu plus tôt que de coutume, on +apporta les lettres de mon mari dans la bibliothèque, où je le trouvai +en allant chercher un livre.</p> + +<p>Il rompit le cachet avec émotion, lut, pâlit, laissa tomber la lettre, +et se cacha le front dans ses deux mains.</p> + +<p>Je m'approchai de lui tout émue.</p> + +<p>—Gontran,—lui dis-je,—vous souffrez...</p> + +<p>Il tressaillit, releva vivement sa tête...</p> + +<p>Il pleurait!...</p> + +<p>Sa figure flétrie exprimait un désespoir profond.</p> + +<p>—Eh bien! oui... je souffre,—me dit-il avec amertume;—que vous +importe?</p> + +<p>—Écoutez-moi, mon ami,—lui dis-je en prenant sa main brûlante et +amaigrie; il est des chagrins dont je puis maintenant vous plaindre...</p> + +<p>—Vous? vous?</p> + +<p>—Oui, par cela même que je n'ai plus pour vous d'amour, je puis... je +dois vous apporter les consolations d'une amie... Vous souffrez... je +n'ai pas besoin de vous demander la cause du changement que j'ai +remarqué en vous depuis quelque temps.</p> + +<p>—Eh bien! oui...—s'écria-t-il hors de lui;—pourquoi me +contraindrais-je avec vous maintenant? Oui, <i>je l'aime</i> avec passion; +oui, je l'aime comme un enfant, comme un insensé... oui, je l'aime comme +personne n'a jamais aimé... et pourtant ses dédains sont impitoyables. +C'est à cause de moi qu'elle est perdue... et elle ne veut pas même que +je me fasse un droit du malheur que je lui ai causé... Car, enfin, il +est maintenant de mon honneur de la protéger... et... mais, tenez: +pardon... pardon... c'est à vous... à vous, mon Dieu... que je dis cela!</p> + +<p>—Et vous pouvez me le dire, Gontran; vous ne m'apprenez rien là de +nouveau, je ne puis plus avoir de doute sur la passion qui vous +désole... fatale... fatale passion qui m'a déjà coûté mon bonheur, et +qui ne vous cause que des chagrins!</p> + +<p>—Oh! oui, fatale, bien fatale! Vous ne savez pas ce qu'elle m'a aussi +coûté de larmes, de désespoirs cachés, d'accès de rage impuissante, de +résolutions folles ou criminelles!... Vous ne savez pas les ignobles +étourdissements que j'ai demandés à l'ivresse... Oh! cette femme +infernale savait bien quel amour elle me jetait au cœur!... Infâme et +horrible amour... auquel je vous ai déjà sacrifiée... vous!... Tenez, je +suis un misérable, ou plutôt je suis un fou... et pourtant... malgré +moi, chaque jour cet amour augmente... deux fois j'ai été sur le point +d'aller la rejoindre... mais je n'ai pas osé: avec un caractère aussi +intraitable que celui de cette femme, une fausse démarche peut tout +perdre... et malgré moi encore, je conserve toujours une lueur +d'espoir... mais, tenez: encore pardon, mon Dieu... je vous irrite, je +vous blesse.</p> + +<p>—Je puis maintenant tout entendre, je vous le jure, Gontran... pour +vous et pour moi, c'est une triste compensation à ce que nous avons +perdu tous deux.</p> + +<p>—Oh! je le sais... je le sais!... Je ne puis plus compter sur votre +amour, il faut y renoncer; mais ne soyez pas impitoyable, laissez-moi +épancher mon cœur près de vous... Maintenant que vous ne m'aimez +plus, cela ne peut pas vous froisser... Allez, Mathilde, je suis si +malheureux, que c'est presque vous venger de moi-même que de vous avouer +ce que j'endure. Oh! si vous saviez ce que c'est que de souffrir d'une +douleur muette et concentrée!...</p> + +<p>—Je le sais, Gontran... je le sais...</p> + +<p>—Vingt fois j'ai été sur le point de me jeter à vos genoux, de vous +tout avouer, de vous demander au moins votre pitié. Mais tous mes torts +passés me revenaient à la pensée, j'ai eu honte de moi-même, je n'ai pas +osé... En silence, j'ai dévoré mes larmes... oui, car je pleure, vous le +voyez bien... je suis faible, je pleure comme un enfant.</p> + +<p>Et il pleurait encore; puis, essuyant ses larmes, il s'écria:</p> + +<p>—Mais elle est donc sans pitié, cette femme... mais elle ne réfléchit +donc pas que je vous ai sacrifiée à elle... vous, noble... généreuse +créature, aussi noble, aussi généreuse qu'elle est, elle, perverse et +infâme... Mais elle ne songe donc pas... que mon aveuglement peut avoir +un terme!... Quoi qu'elle en dise, son orgueil infernal est flatté de me +voir à ses pieds... Elle ne sait donc pas que mon illusion dissipée, il +ne me restera pour elle que mépris et que haine... Oh! sa vanité peut +encore recevoir un coup cruel en me voyant revenir à vous, qu'elle envie +toujours, quoi qu'elle dise.</p> + +<p>—Tout retour vers le passé est impossible, Gontran; il faut renoncer à +tout jamais à porter à Ursule ce coup que vous croyez si rude à son +orgueil.</p> + +<p>—Eh bien! tenez, méprisez-moi, Mathilde, mais je ne puis vous le taire; +c'est depuis que vous m'avez dit ces mots, si cruels dans votre bouche: +<i>Je ne vous aime plus</i>, que j'ai seulement senti tout ce que j'ai perdu +en vous perdant... Oui, ce qui rend mon chagrin plus affreux encore... +c'est de ne pouvoir plus me dire: J'ai toujours la, près de moi, un +cœur noble, aimant, généreux, qui oublie, qui pardonne, et auquel je +reviens toujours avec confiance, parce que sa bonté est inépuisable...</p> + +<p>—Oui... ce cœur était ainsi... à vous, oh! bien à vous, Gontran.</p> + +<p>—Mais ce cœur est encore à moi... Vous vous abusez, Mathilde... un +amour comme le nôtre laisse dans le cœur des racines inaltérables; il +peut languir pendant quelque temps, mais il reparaît bientôt plus vivace +que jamais. Mathilde, ne me désespérez pas, aidez-moi à vaincre cette +abominable passion: je vous le jure, je n'ai jamais mieux apprécié tout +ce qu'il y a de grand, d'élevé dans votre cœur... Oh! quelle serait +sa rage, à cette femme, si elle <i>nous croyait heureux</i>, unis, tendrement +occupés l'un de l'autre!... Quel coup mortel recevrait son orgueil! +Tenez, Mathilde... soyons sans pitié pour elle... venez, venez à Paris, +et <i>affectons</i> de paraître devant elle plus passionnés que jamais; elle +aussi, alors, connaîtra les angoisses qu'elle nous a fait souffrir...</p> + +<p>Cette étrange proposition me prouva l'exaltation de Gontran, et combien +la passion est toujours aveugle et personnelle.</p> + +<p>Il ne pouvait pas avoir dans ce moment l'intention de me blesser, et il +me proposait de jouer un rôle odieux pour exciter la jalousie d'Ursule!</p> + +<p>—Autrefois,—dis-je à mon mari,—ces paroles m'auraient fait un mal +horrible, aujourd'hui elles me font tristement sourire... Hélas! l'amour +vous domine à ce point, que vous ne vous apercevez pas que cette +velléité d'un retour à moi est une nouvelle preuve de l'irrésistible +influence qu'Ursule exerce sur vous.</p> + +<p>—Mais cela est affreux pourtant... Si cette femme ne doit jamais +m'aimer!—s'écria-t-il,—si elle se rit de mes souffrances, si ses +dédains ne sont pas un manége de coquetterie, pourquoi ne puis-je donc +renoncer à l'espoir de me faire aimer un jour? Pourquoi trouvé-je une +amère volupté dans les chagrins qu'elle me cause? Pourquoi est-ce que je +l'adore enfin... quoique je la sache dissimulée, perfide et indifférente +à mon amour?</p> + +<p>—Mon Dieu... mon Dieu!—m'écriai-je en joignant les mains,—votre +volonté est toute-puissante; pour punir Gontran, vous lui faites endurer +tout ce qu'il m'a fait souffrir.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, Mathilde?</p> + +<p>—Savez-vous, Gontran, qu'il y a quelque chose de providentiel dans ce +qui se passe ici?... Lorsque j'éprouvais pour vous une passion aveugle, +opiniâtre, moi aussi je me disais: Si Gontran ne m'aime plus, pourquoi +ai-je en moi l'espoir enraciné de m'en faire encore aimer? pourquoi son +indifférence, ses duretés ne me lassent-elles pas? Comme vous je me +demandais cela, Gontran; comme vous je trouvais une sorte d'amère +volupté dans ces chagrins; comme vous, chaque jour, j'affrontais vos +nouveaux mépris avec une confiance désespérée... comme vous, sans doute, +je passais de longues nuits à interroger ce douloureux mystère de l'âme!</p> + +<p>—Oh! n'est-ce pas qu'il n'y a rien de plus affreux que de se sentir +entraîné par un sentiment irrésistible?—s'écria Gontran, tellement +absorbé par sa personnalité, qu'il oubliait que c'était à moi qu'il +parlait.—Oh! n'est-ce pas,—reprit-il,—n'est-ce pas qu'il est affreux +de voir, de reconnaître que la raison, que la volonté, que le devoir, +que l'honneur, sont impuissants pour conjurer ce fatal enivrement?</p> + +<p>—Vous peignez avec de terribles couleurs les maux que vous m'avez +causés, Gontran... Mais moi, en vous aimant malgré vos dédains, je +cédais à la voix du devoir, c'était l'exagération d'un noble amour... En +aimant cette femme malgré ses mépris, vous cédez à un penchant +coupable... c'est l'exagération d'un criminel amour.</p> + +<p>Un moment abattu, l'égoïsme indomptable de M. de Lancry se manifesta de +nouveau. Il s'écria:</p> + +<p>—Par le ciel! il y a un abîme entre votre caractère et le mien... Vous +êtes une pauvre jeune femme, faible et sans énergie; vous ne saviez rien +de la vie et des passions; mais je n'en suis pas là... Après tout, il ne +sera pas dit qu'une provinciale de dix-huit ans, inconnue, sans +consistance et maintenant perdue, abandonnée de tous, me jouera de la +sorte... Elle me fuit... elle ne veut pas consentir à me recevoir, donc +elle me craint... Oh! je le comprends; ce caractère insolent et hautain +redoute de rencontrer un maître... La vanité ne m'aveugle pas, elle +cherche à se tromper elle-même; elle est si rusée, elle me craint +tellement, que dans sa lettre, pour m'ôter tout soupçon de l'influence +que j'exerce sur elle, elle attribue d'avance à mon amour-propre la +juste confiance que doit me donner toute sa conduite; car elle m'a dit +ces mots: <i>Que votre orgueil n'aille pas s'imaginer que je vous fuis +parce que je vous crains</i>... C'est cela... c'est cela... Plus de doute, +je m'étais désespéré trop tôt... elle me craint... donc elle m'aime... +L'amour me rendait aussi aveugle qu'un écolier... Oh! Mathilde, vous +serez vengée.</p> + +<p>J'interrompis mon mari.</p> + +<p>—Écoutez-moi, Gontran... Tout à l'heure je vous ai vu malheureux; +quoique la cause de ce malheur fût pour moi un outrage, j'ai pu un +moment compatir à des peines que j'avais éprouvées, et oublier que +c'était vous qui les aviez causées. Maintenant l'espoir renaît dans +votre cœur; vous me l'exprimez si durement, qu'il serait indigne de +moi de vous dire un mot de plus.</p> + +<p>—Mathilde... pardon... Mon Dieu... je suis insensé.</p> + +<p>—Moi qui ai ma raison... je vous donnerai un dernier avis. Ursule est +plus habile que vous; vous tombez dans le piége le plus grossier qu'elle +vous a tendu.</p> + +<p>—Un piége? Quel piége?</p> + +<p>—Si elle ne vous eût laissé aucun espoir, vous l'eussiez oubliée +peut-être; mais, en vous faisant soupçonner qu'elle vous fuyait par +crainte de vous aimer trop, elle gardait une sorte d'influence sur vous +et me portait ainsi un dernier coup sans que je pusse me plaindre, +puisqu'elle cessait de vous voir, selon sa promesse.</p> + +<p>—C'est attribuer une odieuse arrière-pensée à une conduite remplie de +générosité,—s'écria M. de Lancry.</p> + +<p>Ce reproche me révolta.</p> + +<p>—Eh! quelle a donc été sa générosité, à cette femme? Comment, après +m'avoir frappée dans ce que j'avais de plus cher, elle m'a dit: Je n'ai +jamais aimé votre mari, mais je l'ai rendu complice d'une infâme +trahison; maintenant je me repens et je vous jure de ne plus le voir! +Quel sacrifice! après m'avoir fait tout le mal possible, elle renonce à +un homme qu'elle n'aimait pas.</p> + +<p>—Mais, par l'aveu de sa faute, elle mettait son avenir entre vos mains, +madame! et vous avez vu qu'elle ne s'exagérait pas l'inflexible sévérité +de son mari!</p> + +<p>—Eh! ne savait-elle pas, monsieur, que j'étais incapable de la perdre? +Ne lui avais-je pas déjà donné mille preuves de ma bonté, de ma +faiblesse? Cessez donc d'exalter si haut ce que vous appelez la +générosité de cette femme... Elle me frappait dans le présent, et elle +ne pouvait rien pour les maux passés.</p> + +<p>Indignée de l'égoïsme de M. de Lancry, je me levai pour sortir... mais +il s'approcha de moi avec confusion et me prit la main.</p> + +<p>—Pardon,—me dit-il tristement,—pardon; j'ai honte maintenant de mes +paroles; je sens, hélas! ce qu'elles ont de blessant. C'était déjà si +bon à vous que de m'écouter... Pardon encore... mais je suis si +malheureux, que je me trouve sans force dans cette lutte; mon énergie a +pâli, je n'ai plus même la puissance de vouloir: chaque jour je renonce +à mes résolutions de la veille... Cette malheureuse pensée est là, +toujours là, présente et inflexible; je ne puis lui échapper. Oh! tenez, +cette position est horrible!... Que faire, mon Dieu, que faire?</p> + +<p>Et cet homme d'un caractère si dur et si entier versa de nouveau des +larmes.</p> + +<p>Cette honteuse faiblesse m'indigna plus qu'elle ne me toucha.</p> + +<p>—Que faire!—lui dis-je,—que faire! vous me le demandez? A voir votre +accablement, vos impuissants regrets, votre facile résignation à un +penchant criminel, ne dirait-on pas que vous êtes invinciblement forcé à +agir comme vous agissez!</p> + +<p>—Je vous dis que cette influence est irrésistible, Mathilde...</p> + +<p>—Je vous dis, moi, que ce sont de lâches excuses! Que faire, +dites-vous? Il faut vous conduire enfin en honnête homme, en homme de +cœur! Écoutez-moi, Gontran: je ne suis plus aveuglée sur vous; le +moment est venu de vous parler avec une rude franchise: mon avenir et le +vôtre, celui de notre enfant, dépendent de la résolution que vous allez +prendre aujourd'hui! Vous m'avez épousée sans amour, vous avez commis +une action qui touche au déshonneur, vous m'avez jusqu'ici rendue la +plus malheureuse des femmes, vous nourrissez une passion misérable...</p> + +<p>—Encore des reproches... ayez donc pitié de moi à votre tour, Mathilde!</p> + +<p>—Si je vous rappelle ce triste passé, c'est pour bien établir votre +position et la mienne, et répondre à votre question... <i>Que faire?</i> je +vais vous le dire... moi... Aujourd'hui, au moment où nous parlons, il +dépend encore de vous d'avoir une vie heureuse et honorée, demain +peut-être il serait trop tard.</p> + +<p>—Eh bien, oui! éclairez-moi, consolez-moi... venez à mon aide... +Mathilde, vous ne pouvez avoir que de nobles inspirations, je les +suivrai.</p> + +<p>—Vous êtes jeune, courageux, vous avez de l'esprit, vous êtes riche; +vous êtes assez heureux pour que la preuve d'une fatale action, qui +pouvait vous déshonorer, soit anéantie; vous êtes assez heureux pour que +le vrai et le faux soient tellement confondus dans les calomnies du +monde, que les honnêtes gens hésiteront à se prononcer contre vous: +changez de vie, devenez utile, faites compter avec vous, et l'opinion du +monde vous reviendra.</p> + +<p>—Mais, encore... comment... par quels moyens?</p> + +<p>—Jusqu'ici, à part vos services militaires, votre vie a été oisive, +dissipée, donnez-lui un but sérieux, servez votre pays, occupez-vous... +N'est-il pas des carrières honorables que vous pouvez encore embrasser? +n'avez-vous pas été militaire, diplomate?...</p> + +<p>—Je n'accepterai ni ne demanderai jamais aucun emploi à ce +gouvernement.</p> + +<p>—Soit, vous avez raison... cette susceptibilité se comprend. Par votre +position... par votre reconnaissance pour une famille qui a comblé vous +et les vôtres, et à laquelle mes parents aussi ont toujours été dévoués, +vous appartenez au parti qui représente les droits et les espérances de +cette royale famille: eh bien! joignez-vous à ses courageux défenseurs.</p> + +<p>—Me conseillez-vous donc d'aller en Vendée?</p> + +<p>—Je ne vous conseille pas de prendre part à la guerre civile. Il est +des entraînements que je comprends, que j'excuse, que j'admire +peut-être, mais que je ne voudrais pas vous voir partager: n'est-il pas +d'autre moyen de servir cette opinion?</p> + +<p>—Mais, comment?</p> + +<p>—Eh! que sais-je... A la Chambre, par exemple; n'y a-t-il pas une belle +place à prendre parmi les royalistes?</p> + +<p>—A la Chambre, vous n'y songez pas... quelles chances d'ailleurs?</p> + +<p>—Si vous le vouliez, vous pourriez en avoir de grandes... Les +propriétés que nous possédons ici, les souvenirs que ma famille y a +laissés, favoriseraient, j'en suis sûre, votre élection; acceptez cette +espérance; que désormais vos pensées tendent à ce but. Votre esprit est +facile et brillant, donnez-lui la solidité, la profondeur qui lui +manquent. Vous voulez représenter votre pays, étudiez ses lois, son +gouvernement... Complétez, par une instruction sérieuse, les avantages +que nous donnent la pratique et la connaissance du monde... Vous avez +autour de nous nos fermiers, nos tenanciers, toutes personnes dont peut +dépendre une élection. Exercez sur eux le charme que vous possédez quand +vous le voulez, informez-vous de leurs intérêts, de leurs besoins, +faites-vous aimer: jusqu'ici ils n'ont vu en vous que le gentilhomme +oisif et indifférent aux grandes questions qui agitent le pays; +montrez-leur que vous êtes capable d'autre chose que de conduire votre +meute; prouvez-leur qu'on peut être d'ancienne race, qu'on peut défendre +des principes que l'on croit salutaires, des droits que l'on croit +divins, et qu'on peut aussi prendre en main la pieuse et noble cause des +gens qui travaillent, qui souffrent, et les défendre à la face du +pays... Employez à d'utiles études les longues soirées d'hiver, chaque +jour parcourez nos campagnes; soyez bon, juste, affable, vous vous ferez +des créatures; laissez-moi réaliser ce projet que vous avez si +impitoyablement rejeté: à force de bienfaits, à force de services, vous +vous rendrez nécessaire, et un jour sans doute vous serez récompensé de +vos soins, de vos travaux, par le suffrage de ce pays... Donnez ce but à +votre vie, Gontran... alors vous combattrez avec succès, alors vous +surmonterez la honteuse passion qui vous abat et qui vous énerve... Pour +vous encourager dans cette voie belle et glorieuse, vous n'aurez plus +sans doute, auprès de vous, un cœur brûlant de l'amour le plus +passionné... mais vous aurez du moins une amie sincère qui vous tiendra +compte de chaque effort, de chaque louable résolution, qui vous bénira +d'être courageux et bon; et puis vous vous direz que cette tâche que +vous vous imposez, non-seulement peut vous délivrer d'une misérable +faiblesse, mais qu'elle peut aussi relever et ennoblir le nom que +portera votre enfant... Alors Gontran... peut-être en vous voyant si +changé, en vous voyant si bon, parce que vous serez heureux et satisfait +de vous... peut-être ce triste cœur, que je sens maintenant froid et +mort pour vous, se ravivera-t-il par un de ces miracles dont le ciel +récompense quelquefois les vaillantes résolutions... Si, au contraire, +le coup qui l'a frappé a été mortel... eh bien! ma sérieuse amitié, +l'éducation de notre enfant, la considération du monde, votre renommée, +une louable ambition, peut-être, occuperont assez votre vie pour vous +rendre moins regrettable <i>cet amour dans le mariage</i> dont vous parliez +autrefois.</p> + +<p>—Ce n'est pas moi... ce sont les circonstances qui ont renversé cet +espoir! Nous avons aussi eu de beaux jours!</p> + +<p>—De trop beaux jours, Gontran!... Un de vos torts a été de me rendre +d'abord trop heureuse, sachant qu'une telle félicité ne pouvait pas +durer... mon tort à moi a été de croire à la continuation d'un pareil +bonheur!... Quand les mécomptes sont venus, je n'ai pas eu le courage de +prendre résolument un parti; ma délicatesse est devenue une +susceptibilité outrée, je n'ai su que souffrir. Il a fallu ce +désillusionnement complet pour me rendre à moi-même, à la raison... +Peut-être le langage ferme et sensé que je vous tiens aujourd'hui eût +fait germer en vous de nobles désirs, eût étouffé de honteux projets: je +vous aurais à la fois rehaussé à vos propres yeux et aux miens... mais, +encore une fois, moi j'avais cru à vos paroles... la déception a été +terrible! Pendant ce temps de lutte entre mon amour et vos dédains, ma +raison s'était obscurcie, affaiblie; mais, je le sens, elle s'est +affermie, agrandie, élevée, par la conscience des nouveaux devoirs que +la nature m'impose... maintenant je vois, je juge et je parle autrement.</p> + +<p>—Autrement... oui, autrement en effet,—me dit Gontran, qui m'avait +écoutée avec une surprise croissante qui lui ôtait la faculté de +m'interrompre.—Comment, Mathilde? comment! c'est vous... vous que +j'entends? vous toujours si faible... si résignée!...</p> + +<p>—Eh bien, répondez Gontran... Me direz-vous encore en pleurant ces mots +indignes de vous... «<i>Que faire?</i>... contre la passion insensée qui +m'obsède...»</p> + +<p>—Non, non!—s'écria M. de Lancry,—non! vous serez comme toujours, mon +bon ange! vos nobles et sévères paroles m'ont ouvert un horizon tout +nouveau... Oui, oui, je lutterai, je vaincrai cette passion... J'aurai +un double but à atteindre, une double récompense à espérer: me +réhabiliter à vos yeux et à ceux du monde, et reconquérir ce noble +cœur que j'ai perdu... Oh! noble femme parmi les plus nobles femmes, +quand je compare ce langage digne, élevé, à toutes les cyniques +forfanteries d'Ursule; quand je compare l'émotion pure, salutaire, qu'il +me cause, les idées généreuses qu'il éveille en moi, aux ressentiments +amers que me laissait toujours son esprit ironique et hautain, je ne +puis comprendre combien j'ai pu à ce point vous méconnaître, vous +sacrifier... Oh! Mathilde, pour me donner du courage, pour m'affermir +dans ma résolution, laissez-moi croire que cet engourdissement passager +de votre cœur cessera bientôt! Cette vie nouvelle me serait si douce, +partagée avec vous, tendre et aimante comme autrefois...</p> + +<p>—Cela est impossible, Gontran: je vous le répète, vous trouverez en moi +tout l'appui, toute l'affection que le devoir m'impose; je ne puis vous +promettre rien de plus. Notre mariage d'amour a passé, un mariage de +convenance lui succède: ce seront des relations calmes et tristes, mais +remplies de sollicitude et de sincérité... Je ne veux pas me faire +valoir, Gontran; mais, enfin, réfléchissez à tout ce qui s'est passé +entre nous, et voyez si je ne me conduis pas...</p> + +<p>—Comme la plus généreuse des femmes, c'est vrai, mille fois vrai! +L'habitude du bonheur rend si exigeant... que je ne puis me contenter de +ce que je ne mérite même pas.</p> + +<p>—Allons, courage, courage, Gontran; la vie peut être belle encore pour +vous; de nobles ambitions, des occupations attachantes, de glorieux +triomphes vous consoleront... Peut-être même un jour ne regretterez-vous +rien... peut-être serai-je la seule à m'apercevoir de la différence qui +régnera entre le présent et le passé, différence qui vous afflige +aujourd'hui... Une existence nouvelle peut commencer pour vous... +courage, courage... Si vous vous trouvez malheureux, songez à ceux qui +sont plus malheureux que vous.</p> + +<p>—Oui, oui, courage, Mathilde... vous le verrez, je serai digne de +vous... De ce jour, comme vous le dites, une vie nouvelle va commencer +pour moi... Vous avez éveillé dans mon cœur une louable ambition; je +vais suivre vos conseils, en un mot... Malgré moi, d'ailleurs, je +regrettais, je me reprochais de rester spectateur indifférent de cette +révolution, et de ne pas au moins protester en faveur d'une famille à +qui je dois tout... C'était presque une lâcheté. Oh! merci à vous de +m'en avoir fait honte....</p> + +<p>Je l'avoue, cet entretien me donna quelque espoir; je remerciai Dieu de +m'avoir si bien inspirée.</p> + +<p>Plus je réfléchissais aux conseils et aux espérances que j'avais donnés +à Gontran, plus je m'en applaudissais.</p> + +<p>Si l'ambition pouvait germer dans son âme, elle grandirait bien vite +assez pour étouffer la passion qu'il ressentait pour Ursule.</p> + +<p>Gontran, avec son esprit et sa connaissance des hommes, une fois mêlé +aux affaires politiques, pouvait certainement bientôt arriver à une +position considérable.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="F-CHAPITRE_XVII" id="F-CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h3> + +<h4>LE DÉPART.</h4> + +<p>Le lendemain de cette conversation qui m'avait donné tant d'espoir, et +dans laquelle Gontran m'avait manifesté une si généreuse résolution, je +ne vis pas mon mari.</p> + +<p>Sur les deux heures, le temps était très-beau quoique froid. Je fis +demander à M. de Lancry s'il voulait faire avec moi une promenade en +voiture. Blondeau vint me dire qu'il était très-occupé et qu'il +regrettait de ne pouvoir m'accompagner.</p> + +<p>Je crus qu'avec l'ardeur naturelle de son caractère il songeait déjà aux +travaux qui devaient lui être une distraction si utile.</p> + +<p>Je partis seule.</p> + +<p>Ce pâle soleil d'hiver me fit du bien; mon cœur brisé se dilata; +malgré moi, une bien vague et bien lointaine espérance vint encore me +luire.</p> + +<p>Quoique je ne me sentisse plus d'amour pour mon mari, quoique sa +présence me fût souvent pénible à cause des cruels souvenirs qu'elle me +rappelait, je ne pouvais m'empêcher de songer à la possibilité d'un +avenir meilleur.</p> + +<p>Si M. de Lancry pouvait parvenir, à force de travail et de volonté, à +vaincre sa passion pour Ursule, et à y substituer une noble ambition, +alors il était sauvé, il me revenait.</p> + +<p>Une fois éveillée chez les hommes de son caractère, l'ambition laisse +peu de place aux sentiments tendres. Peut-être alors, me tenant compte +de ma résignation, de mon dévouement, la possession de mon cœur +<i>suffirait-elle</i> à Gontran...</p> + +<p>Hélas! ces pensées me prouvèrent la faiblesse de nos résolutions et +l'instabilité de nos impressions.</p> + +<p>Sans doute, ainsi que je l'avais dit à mon mari, je ne l'aimais plus, +et pourtant, au plus léger espoir de le voir redevenir ce qu'il était +autrefois, il me semblait que, moi aussi, je retrouverais le même amour +d'autrefois.</p> + +<p>J'aimais mieux croire à la léthargie qu'à la mort de mon cœur....</p> + +<p>Après une longue promenade, je rentrai; il était presque nuit.</p> + +<p>En approchant du château, je fus très-étonnée de voir Blondeau venir à +ma rencontre dans la longue allée qui conduisait à la grille du parc.</p> + +<p>Elle fit signe au cocher; la voiture s'arrêta.</p> + +<p>Je fus frappée de l'air triste et inquiet de cette excellente femme.</p> + +<p>—Monte avec moi,—lui dis-je,—je te ramènerai.</p> + +<p>—J'allais vous le demander, madame.</p> + +<p>Blondeau entra.</p> + +<p>—Mon Dieu! qu'as-tu?—lui dis-je;—tu es pâle... agitée... il se passe +certainement quelque chose d'extraordinaire?</p> + +<p>—D'abord, madame, ne vous alarmez pas.</p> + +<p>—Mais qu'y a-t-il donc? tu m'effraies!</p> + +<p>—Je suis venue au-devant de vous, madame, parce que j'ai craint qu'au +château on ne vous apprît trop brusquement...</p> + +<p>—Mais, encore une fois, parle donc, qu'est-il arrivé?</p> + +<p>—Calmez-vous, madame... calmez-vous... c'est quelque chose qui va bien +vous étonner: mais il n'y aurait pas de quoi vous affliger, si vous +étiez raisonnable... ce serait peut-être pour le mieux, vous seriez plus +tranquille.</p> + +<p>—Plus tranquille? mais explique-toi donc.</p> + +<p>—D'ailleurs, une lettre que monsieur le vicomte m'a remise pour vous, +madame, vous apprendra sans doute.</p> + +<p>—Une lettre! où est-elle?</p> + +<p>—La voici, madame; mais la nuit est venue... vous ne pourrez pas la +lire.</p> + +<p>—Mais que t'a dit M. de Lancry?</p> + +<p>—Madame, voici ce qui est arrivé. A peine vous veniez de sortir, que +Germain, que monsieur le vicomte avait envoyé à Paris il y a quelque +temps et qui lui écrivait tous les jours, est arrivé au château, venant +de Paris. Il a demandé tout de suite à voir son maître. A peine a-t-il +eu causé avec monsieur pendant cinq minutes...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Je vous assure, madame,—reprit Blondeau en hésitant et en me +regardant avec une douloureuse compassion,—que cela peut-être vaut +mieux ainsi... ce départ...</p> + +<p>—Un départ?... M. de Lancry est parti...—m'écriai-je en joignant les +mains.</p> + +<p>—Et fasse le ciel qu'il ne revienne pas!—dit impétueusement Blondeau, +ne pouvant se contraindre davantage,—car vous mourriez à la peine, ma +pauvre madame...</p> + +<p>Sans répondre à Blondeau, je courus chez moi pour lire la lettre de M. +de Lancry.</p> + +<p>Cette lettre, la voici:</p> + +<p class="r"> +«Maran, trois heures.<br /> +</p> + +<p>«Vous devinerez sans peine la cause de mon départ subit... au point où +nous en sommes, il est inutile de dissimuler. Vous le voyez bien, il y a +des fatalités auxquelles on ne peut, sans folie, essayer de résister.</p> + +<p>«Ma présence vous serait désormais insupportable, et la vôtre me +rappellerait des torts que je ne puis ni ne veux nier. Vos qualités et +mes défauts sont d'une telle nature que nous ne pouvons espérer de vivre +dans cette sorte d'intimité négative qui suffit à tant d'époux.</p> + +<p>«Vos regrets des premiers temps de notre mariage se traduiraient +toujours en reproches, et votre patiente vertu me rappellerait toujours +mes fautes; mon caractère s'aigrirait encore davantage, et nous ne +pourrions que perdre tous deux à un rapprochement.</p> + +<p>«Je vous laisse toute liberté, bien certain que vous saurez ménager les +convenances: je vous demande la même grâce; d'ailleurs mon parti est +irrévocablement pris, et vous espéreriez en vain m'en faire changer.</p> + +<p>«Je pense que vingt-cinq mille francs par an vous suffiront. Soit que +vous restiez à Maran, comme je vous le conseille, soit que vous veniez à +Paris, cette pension vous sera exactement comptée.</p> + +<p>«Donnez-moi des nouvelles de votre santé; et si vous avez quelques +objections à me faire sur les dispositions financières que je vous +propose, écrivez-moi, je tâcherai d'arranger tout selon votre désir.</p> + +<p>«J'avais été dupe comme vous de ma bonne résolution d'hier. C'était une +faiblesse; je n'avais plus la tête à moi: j'ai agi, parlé comme un homme +sans énergie. Le courant m'emporte; je ferme les yeux et je m'y +abandonne: quoi que vous disiez, il est des circonstances dans +lesquelles la volonté est impuissante. «<span class="smcap"> G. de L.</span>»</p> + +<p>Le brusque départ de mon mari, la lecture de cette lettre me causèrent +un tel saisissement, une si violente commotion, que je sentis tout à +coup je ne sais quel atroce déchirement intérieur!... mon sang se glaça +dans mes veines... une horrible crainte traversa mon esprit comme un +trait de feu... je m'évanouis d'épouvante et de douleur..........</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Aujourd'hui comme alors... comme toujours... je vous dirai: Soyez +maudit, Gontran!... vous avez tué mon enfant dans mon sein!!!...........</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Combien de temps restai-je dans un état voisin de la folie et de la +stupidité, je ne pus m'en rendre compte alors...</p> + +<p>Blondeau ne me quitta pas un jour, pas une nuit. Depuis elle me dit que +lorsque j'appris l'affreux résultat de mon saisissement, ma raison +s'égara... je me mis à pousser des éclats de rire convulsifs.</p> + +<p>Ce paroxysme nerveux dura jusqu'à ce que mes forces fussent complétement +épuisées.</p> + +<p>Alors je tombai dans une sorte de torpeur, d'engourdissement inerte. +Pendant cette période, je ne dis pas un mot... je ne semblai pas +entendre les paroles que l'on m'adressait.</p> + +<p>Je restai environ deux mois avant que d'avoir tout à fait repris l'usage +de ma raison.</p> + +<p>Lorsque je revins à moi, il fallut que Blondeau me racontât tout ce qui +s'était passé; tout, jusqu'au départ de mon mari...</p> + +<p>Tout... jusqu'à la révolution que ce départ m'avait causée...</p> + +<p>Tout enfin... jusqu'au moment terrible où...</p> + +<p>Mais ma plume s'arrête... ma main tremble... tout mon être tressaille +encore à ce déchirant souvenir!... Oh! mon enfant... mon enfant!</p> + +<p>Oh! malheur à vous, Gontran!... malheur à vous!...</p> + +<p>Encore à cette heure, mon désespoir éclate en sanglots... Oh! malheur, +malheur à vous qui avez impitoyablement brisé le dernier... le seul lien +qui dût m'attacher à la vie!...</p> + +<p>Malheur à vous qui m'avez ôté le seul prétexte qui m'aurait permis un +jour de vous pardonner le mal que vous m'avez fait... Soyez maudit!... à +tout jamais maudit!......</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Bien des fois je me suis demandé si le brusque départ de Gontran avait +seul causé le fatal événement qui devait décider de ma vie, ou bien si +je devais attribuer ce funeste accident aux violents chagrins qui +m'avaient frappée depuis quelques mois.</p> + +<p>Longtemps encore, rougissant de ma faiblesse, je ne voulus pas m'avouer +cette dernière, cette impardonnable lâcheté: cela était vrai pourtant... +Malgré l'affreuse trahison de mon mari, malgré sa lettre à Ursule, +malgré ses aveux, malgré mes ressentiments, quoique je lui eusse dit +enfin que je ne l'aimais plus... honte! anathème sur moi!! je l'aimais +encore, je l'aimais, puisque le bouleversement que me causa son départ +causa la mort prématurée de mon enfant!</p> + +<p>Maintenant que toute illusion est à jamais dissipée pour moi et que je +vois vrai dans le passé... je m'aperçois que, même au milieu des +chagrins que je croyais les plus désespérés, un secret et vague espoir +me soutenait encore à mon insu. L'abandon de Gontran me fit sentir tout +ce que sa présence était pour moi.</p> + +<p>En vain je savais qu'il aimait Ursule, en vain il m'avouait cette folle +et irrésistible passion... Au moins il était là... près de moi; je +pouvais compter, grâce à mes soins, grâce à ma tendresse, sur un bon +retour de son cœur... Et puis enfin, encore une fois, si cruel, si +impitoyable qu'il fût... <i>il était là</i>, et mieux vaut souffrir par la +présence que par l'absence.</p> + +<p>Un remords terrible, implacable, me poursuivra désormais toute ma vie... +Un indigne amour m'a coûté la vie de mon enfant...</p> + +<p>Si, comme le disaient mes lèvres menteuses, oubliant, méprisant un homme +sans foi, j'avais mis tout mon avenir dans l'amour maternel, j'aurais +supporté le délaissement de cet homme avec calme et dignité...</p> + +<p>Il n'en fut pas ainsi. En me causant un atroce déchirement, le départ de +cet homme me prouva par combien de fibres palpitantes mon cœur lui +était encore attaché...</p> + +<p>Mais aussi son infâme abandon, en arrachant ces dernières racines vives +et saignantes, anéantit, hélas! trop tard, mais à jamais, cet odieux +amour.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p class="c">FIN DU TOME QUATRIÈME.</p> + +<hr class="full" /> + +<h1><a name="MATHILDE-5" id="MATHILDE-5"></a>MATHILDE</h1> + +<hr /> + +<h2>MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME</h2> + +<p class="cb">PAR</p> + +<h2>EUGÈNE SÜE.</h2> + +<p class="cb">PARIS<br />PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.</p> + +<hr /> + +<p class="cb">1845</p> + +<h3><a name="TOME_CINQUIEME" id="TOME_CINQUIEME"></a>TOME CINQUIÈME.</h3> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="G-CHAPITRE_I" id="G-CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<h4>LE TESTAMENT.</h4> + +<p>Pendant ma maladie, les lettres suivantes de madame de Richeville +étaient arrivées à Maran...</p> + +<p>Blondeau, les voyant cachetées de noir, ne me les remit que lorsque je +fus hors de danger. Craignant que leur contenu ne fût sinistre, elle +n'avait pas voulu m'exposer à une émotion peut-être dangereuse.</p> + +<p>Les pressentiments de cette femme si bonne et si dévouée ne l'avaient +pas trompée.</p> + +<p class="r"> +Paris, deux heures, janvier 1831.<br /> +</p> + +<p>«Je vous écris un mot à la hâte, ma chère Mathilde, pour vous faire part +d'un bien douloureux événement.</p> + +<p>«J'apprends à l'instant que M. de Mortagne a été hier gravement blessé +en duel... On dit (et je ne puis le croire) que notre malheureux ami, +dont vous connaissez le caractère et la loyauté, a été l'agresseur.</p> + +<p>«Les chirurgiens ne peuvent encore donner aucun espoir! le premier +appareil ne sera levé que dans la soirée; je ne sais pourquoi je redoute +que le duel de M. de Mortagne ne soit la suite quelque odieux complot...</p> + +<p>«Tout à l'heure, j'étais allée moi-même savoir de ses nouvelles; +enfoncée dans ma voiture, j'attendais à la porte de la maison qu'il +habite seul, comme vous savez, que mon valet de pied fût de retour: deux +hommes de haute taille, bien vêtus, mais d'une tournure vulgaire, +vinrent sans doute aussi pour s'informer de ses nouvelles. Avant +d'entrer, ils se firent, en s'excusant de passer l'un devant l'autre, +quelques révérences grotesques qui me surprirent; après être un instant +restés dans la maison, ils sortirent et se tinrent une minute devant la +porte en regardant de côté et d'autre. Alors, l'un de ces hommes, le +plus grand... (jamais je n'oublierai sa physionomie à la fois basse et +sinistre, sa figure couperosée, encadrée d'épais favoris d'un roux +ardent, et illuminée par deux petits yeux d'un gris clair), alors le +plus grand de ces deux hommes dit à l'autre en riant d'un rire féroce: +<i>Quand je vous dis que le plomb sous l'aile vaut autant que le plomb +dans le crâne; je l'avais pourtant ajusté à la tête! mais, moi qui ne +manque pas une mouche à quarante pas, j'ai été obligé de cligner de +l'œil devant le regard de cet homme-là: je n'ai jamais vu un pareil +regard... C'est ce qui a dérangé mon point de mire.—Il n'y a pas de mal +si le coup est</i> <span class="smcap">tout à fait bon</span>,—reprit l'autre homme avec un accent +étranger fortement prononcé;—<i>dans ce cas</i>,—ajouta-t-il,—<i>chose +promise, chose tenue</i>. <span class="smcap">Il</span> <i>n'a que sa parole... et...</i></p> + +<p>«Je n'entendis rien de plus, ces deux hommes s'éloignèrent. Je ne puis +vous dire combien cela m'inquiète. Quels sont ces hommes? quels rapports +ont pu exister entre M. de Mortagne et des êtres pareils? que signifient +ces mots: <i>chose promise, chose tenue</i>; <span class="smcap">Il</span> <i>n'a que sa parole</i>; <i>si le +coup est tout à fait bon</i>, c'est-à-dire, sans doute, si le coup est +<i>mortel</i>? Quel est ce mystère?...»</p> + +<p class="r"> +Huit heures du soir.<br /> +</p> + +<p>«M. de Mortagne est dans le même état; on lui a ordonné le silence le +plus absolu; j'ai fait prier M. de Saint-Pierre, qui a été l'un de ses +témoins, m'a-t-on dit, de passer chez moi; je voulais l'instruire des +propos que j'avais entendu tenir par ces deux hommes; il a été frappé +comme moi de ces étranges paroles. Celui des deux qui a les cheveux roux +a été l'adversaire de M. de Mortagne.</p> + +<p>«Voici les détails que M. de Saint-Pierre m'a donnés sur ce duel.</p> + +<p>«M. de Mortagne était venu chez lui vendredi soir, le prévenir qu'il +avait eu une altercation violente avec un homme qu'il ne connaissait +pas, mais qu'il avait souvent rencontré depuis quelque temps au Café de +Paris, où il dîne habituellement. Cet homme et son compagnon +affectaient toujours de se placer à une table voisine de la sienne dès +qu'ils en trouvaient l'occasion. Une fois établis de façon à être +entendus de M. de Mortagne, ils commençaient à parler de l'empereur dans +les termes les plus grossiers et les plus méprisants. Vous connaissez, +ma chère Mathilde, l'espèce de culte d'idolâtrie que M. de Mortagne a +conservé pour Napoléon; vous concevez donc avec quelle impatience il +devait souffrir de ces entretiens, qui le blessaient dans l'objet de ses +plus vives sympathies.</p> + +<p>«Vendredi dernier, il vint dîner à son habitude; à peine était-il assis +à sa table, que les deux inconnus arrivèrent, et la même scène se +renouvela, le même entretien continua. Notre malheureux ami eut d'autant +plus de peine à se contenir, qu'il lui sembla que ces deux hommes +échangèrent un signe d'intelligence en regardant de son côté; pourtant +il conserva assez d'empire sur lui-même pour se lever et sortir sans +dire un mot, n'ayant aucun motif réel d'agression. Ces deux voisins +étaient parfaitement libres d'émettre entre eux leurs opinions; +d'ailleurs, ils ne s'adressaient pas à lui...</p> + +<p>«En sortant de dîner, M. de Mortagne alla à la Comédie-Française; il y +avait peu de monde, il prit une stalle; au bout de quelques instants, +les deux inconnus vinrent se placer à ses côtés et reprirent leur +conversation où ils l'avaient laissée. M. de Mortagne crut voir une +provocation dans l'étrange persistance avec laquelle on le poursuivait; +il perdit malheureusement patience, son caractère bouillant l'emporta, +et il dit à l'homme aux favoris roux qu'il n'y avait qu'un misérable +qui pût oser parler ainsi de l'empereur.</p> + +<p>«Cet homme, au lieu de répondre à M. de Mortagne, redoubla d'injures sur +Napoléon en continuant de s'adresser à son compagnon. Notre malheureux +ami, que ce sang-froid mit hors de lui, s'oublia jusqu'à secouer +violemment le bras de l'inconnu, en lui demandant s'il ne l'avait pas +entendu.</p> + +<p>«Celui-ci s'écria vivement: «Vous m'avez appelé misérable, vous avez +porté la main sur moi; je ne vous ai pas adressé la parole, vous êtes +l'agresseur, vous me devez satisfaction. Voici mon adresse; demain matin +mon témoin sera chez vous.» Et il remit une carte à M. de Mortagne.</p> + +<p>«Sur cette carte il y avait: <i>le capitaine Le Blanc</i>. Le soir même de +cette altercation, M. de Mortagne alla chez M. de Saint-Pierre, lui +avoua qu'il avait eu tort, mais qu'il n'avait pu s'empêcher de +s'emporter en entendant injurier la mémoire de l'homme qu'il admirait le +plus au monde; il pria M. de Saint-Pierre de s'entendre avec le témoin +du capitaine Le Blanc, ajoutant qu'il était prêt à donner toute +satisfaction.</p> + +<p>«Le lendemain, à huit heures du matin, le témoin du capitaine Le Blanc, +un Italien qui se qualifia du titre de chevalier Peretti, vint trouver +M. de Saint-Pierre et réclamer le choix des armes pour le capitaine Le +Blanc, qui voulait se battre au pistolet, à vingt pas, et tirer le +premier, étant l'offensé.</p> + +<p>«M. de Saint-Pierre, voulant égaliser davantage les chances du combat, +demanda que les deux adversaires tirassent ensemble; mais le témoin du +capitaine Le Blanc n'y voulut jamais consentir. Malheureusement, M. de +Mortagne était l'agresseur sans provocation. M. de Saint-Pierre fut donc +forcé, me dit-il, d'accepter le combat tel qu'il était proposé.</p> + +<p>«Lorsque M. de Mortagne apprit le résultat fâcheux de cette entrevue, il +parut soucieux, préoccupé. Avant que de partir, il remit à M. de +Saint-Pierre une clef, en le priant d'envoyer à leur adresse les papiers +qu'il trouverait dans un coffre qu'il lui indiqua.</p> + +<p>«M. de Saint-Pierre, connaissant le courage de M. de Mortagne, qui avait +fait les plus brillantes preuves dans des circonstances pareilles, +attribua à un sinistre pressentiment l'espèce d'accablement qu'il montra +avant le combat.</p> + +<p>«Notre ami regretta plusieurs fois de s'être laissé emporter jusqu'à +insulter cet homme, comme si la mémoire de l'empereur ne se défendait +pas d'elle-même. Plusieurs fois il répéta: «Cela m'eût été à peine +pardonnable si ma vie m'eût appartenu <i>à moi seul</i>; mais en ce moment me +conduire comme je me suis conduit, c'est pis qu'une folie, c'est presque +un crime...»</p> + +<p>«A midi, M. de Mortagne et ses deux témoins, le capitaine Le Blanc et +les deux siens, arrivèrent dans le bois de Ville-d'Avray. Tout fut réglé +comme il avait été convenu.</p> + +<p>«Les deux adversaires se placèrent à vingt pas; M. de Mortagne redressa +sa grande taille, et, tout en tenant son pistolet de la main droite, il +croisa ses bras sur sa poitrine, jeta un regard si ferme et si perçant +sur le capitaine Le Blanc, que celui-ci baissa un moment les yeux, et +M. de Saint-Pierre vit distinctement son poignet trembler, pourtant son +coup partit; hélas!... il fut bien fatal... M. de Mortagne tourna une +fois sur lui-même et tomba à genoux en portant la main droite à son coté +gauche... puis il se renversa en arrière en s'écriant: «Ma pauvre +enfant!» Vous le voyez... il pensait à vous, Mathilde...</p> + +<p>«Ses témoins le reçurent presque expirant dans leurs bras. La balle +avait pénétré dans la poitrine. On le transporta à Paris avec les plus +grands ménagements, et, depuis hier heureusement, quoique très-alarmant, +son état n'a pas empiré.</p> + +<p>«Voilà, ma chère Mathilde, le triste récit que m'a fait M. de +Saint-Pierre.</p> + +<p>«D'après les paroles atroces que j'ai entendu prononcer aux adversaires +de M. de Mortagne, M. de Saint-Pierre pense comme moi que, sans doute, +ces hommes avaient calculé leur opiniâtre et pourtant insaisissable +provocation de telle sorte qu'elle fît sortir M. de Mortagne de sa +modération habituelle, et qu'il se mît par une imprudente agression à la +merci de ces deux spadassins, dont l'un ne semblait que trop sûr de son +adresse.</p> + +<p>«Mais quel est le mystérieux moteur de cette atroce vengeance? Sans +aucun doute ces misérables n'ont pas agi d'eux-mêmes, ils ne sont que +les instruments d'une horrible machination...</p> + +<p>«Je reçois à l'instant un mot de M. de Mortagne, il se sent mieux; il a, +dit-il, les choses les plus graves à me communiquer. Je ne manquerai pas +à ce triste et pieux devoir; je vous quitte pour revenir bientôt, ma +chère enfant.»</p> + +<p class="r">«Paris, onze heures du soir.</p> + +<p>«J'arrive de chez notre ami... Remercions Dieu, Mathilde, et +implorons-le!... il reste encore quelque espoir... Il vivra!... oh! il +vivra pour le bonheur de ses amis et pour le châtiment de ses ennemis, +car les paroles que j'ai entendues l'ont mis sur la voie d'une trame +horrible...</p> + +<p>«Quel abîme d'infamie!... Mais parlons de vous d'abord... Son premier +cri a été: «Mathilde!» ses premières paroles ont été pour me supplier de +vous dire que de graves devoirs l'avaient assez absorbé pour qu'il ne +pût vous consacrer quelques jours, depuis la scène de la maison isolée +(il a confié à mon amitié tous les détails de cette nuit horrible... +vous verrez bientôt pourquoi.)</p> + +<p>«Les crises politiques qui amenèrent la révolution de l'an passé et le +triomphe de la cause dont M. de Mortagne était l'un des plus ardents +partisans vous indiquent assez quels intérêts l'occupèrent presque +exclusivement pendant quelques mois.</p> + +<p>«Il a reçu la lettre que vous lui avez écrite au sujet des prodigalités +de votre mari; selon son habitude, il voulait vous répondre en vous +rassurant ou en vous donnant un conseil efficace, mais il lui a fallu +plusieurs consultations de ses gens d'affaires, et il n'a pu se procurer +qu'avant-hier et avec les plus grandes difficultés une copie de votre +contrat de mariage. Hélas! ma pauvre enfant, vous avez été victime +d'une trame bien perfide et bien complète... vous ne pouvez disposer de +rien... votre mari peut tout engloutir et ne léguer que la misère à +celle qui l'a si généreusement enrichi!...</p> + +<p>«—Mais que Mathilde se rassure,—a dit M. de Mortagne,—quoi qu'il +arrive, que je vive ou que je meure, son avenir, celui de son enfant, +seront assurés et à l'abri de la dissipation de son mari...»</p> + +<p>«Je lui ai tout appris, malheureuse femme!... et vos justes sujets de +jalousie, et sa dureté; il ne voit qu'un moyen possible de vous arracher +à cette tyrannie... je n'ose écrire ces mots, car je connais votre +tendre aveuglement... enfin, selon lui, ce moyen est... une +<i>séparation</i>!... et il n'y a pas une année que vous êtes mariée!... +malheureuse enfant!...</p> + +<p>«Écoutez notre ami... écoutez-moi... réfléchissez... habituez-vous à +cette pensée... qu'elle ne vous effraye pas... Sans doute l'isolement +est pénible, mais il vaut mieux encore qu'une douleur de tous les +instants...</p> + +<p>«Enfin si, comme je n'en doute pas, Dieu nous conserve M. de Mortagne, +il ira lui-même, et devant votre mari<a name="FNanchor_D_4" id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a>, vous donner les conseils qu'il +me prie de vous donner.</p> + +<p>«Maintenant, je viens aux soupçons que lui ont donnés les paroles que +j'ai surprises. Savez-vous quel est celui qu'il accuse... toutefois avec +les restrictions d'une âme juste et loyale?... c'est le démon qui avait +semblé s'acharner à votre perte, M. Lugarto enfin!...</p> + +<p>C'est pour me faire comprendre le sujet de la rage de ce misérable que +M. de Mortagne m'a raconté la scène de la maison isolée et les menaces +de vengeance que ce monstre proféra en s'éloignant... Il n'aura que trop +tenu parole! Des spadassins soudoyés, renseignés et dirigés par lui, +auront épié M. de Mortagne, et, exécutant les infernales instructions de +leur maître, ils auront exaspéré la colère de notre malheureux ami, en +outrageant devant lui une mémoire qu'il vénérait.</p> + +<p>«Une fois l'agression de M. de Mortagne bien constatée, et le choix et +le mode du combat ainsi laissés forcément à son adversaire, il ne +pouvait que tendre sa poitrine désarmée aux assassins payés par M. +Lugarto.</p> + +<p>«Malgré cette interprétation si naturelle d'un fait inexplicable sans +cela, malgré son mépris pour cet homme, M. de Mortagne répugne à le +croire capable d'une si sanglante infamie; avec la rude franchise de son +caractère, il n'admet que les réalités, les preuves matérielles, +lorsqu'il s'agit d'accuser un homme d'un crime peut-être plus exécrable +encore que l'assassinat, parce qu'il est infaillible et impunissable... +Pourtant il consent à...»</p> + +<p>Cette lettre de madame de Richeville était interrompue...</p> + +<p>Un billet accompagnant un volumineux paquet cacheté de noir était ainsi +conçu et écrit d'une main défaillante par madame de Richeville:</p> + +<p class="r">«Une heure du matin.</p> + +<p>«Il me reste... à peine la force de vous écrire ces mots terribles... +<i>Il est mort</i>... une suffocation vient de l'emporter... Ce n'est pas +tout... je crains de devenir folle de terreur. A peine m'avait-on +annoncé cette affreuse nouvelle qu'un inconnu a apporté une boîte pour +moi... Emma l'a ouverte... en ma présence... qu'ai-je vu... Un bouquet +de ces fleurs vénéneuses d'un rouge de sang que l'an passé vous portiez +à ce bal du matin... et qui vous avaient été envoyées à votre insu par +M. Lugarto, démon... à figure humaine... Ce bouquet est ceint d'un ruban +noir... Comprenez-vous cette épouvantable allégorie?... N'est-ce pas à +la fois dire quelle est la main qui a frappé, et nous menacer de +nouvelles vengeances?... Si cela est, mon Dieu! grâce... grâce pour +Emma, grâce pour ma fille... frappez-moi, mais épargnez-la... +Mathilde... prenez garde... un génie infernal plane au-dessus de nous... +Notre ami n'est peut-être que sa première victime... Adieu, je n'ai que +la force de vous dire mille tendresses désolées.</p> + +<p class="r">«<span class="smcap">Verneuil de Richeville</span>.»</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Un paquet cacheté, à mon adresse, accompagnait cette lettre.</p> + +<p>Il contenait les dernières volontés de M. de Mortagne... le don qu'il me +faisait de tous ses biens... et la révélation d'un mystère sacré qui +doit rester enseveli au plus profond de mon cœur...</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de dire si mes regrets furent cruels... La seule main +ferme et amie qui aurait pu peut-être me retenir sur le bord de +l'abîme... venait d'être glacée par la mort.</p> + +<p>Tous les soutiens me manquèrent à la fois...</p> + +<p>La fatalité semblait s'appesantir sur moi.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Un jour donc, je me trouvai seule... le cœur vide et désolé... l'âme +remplie d'amertume et de haine...</p> + +<p>Dans ma révolte impie contre la destinée que Dieu m'imposait sans doute +comme épreuve, lasse d'être victime, insultant à ma résignation et à mes +vertus passées, je songeai enfin à rendre le mal pour le mal.</p> + +<p>Me pardonnerez-vous jamais, mon Dieu!</p> + +<p>Que mes fautes retombent sur l'homme qui m'a jetée dans cette voie +orageuse et désespérée!</p> + +<p>Non, non, pas de pitié... pas de pitié pour lui... Du ciel il m'a +rejetée dans l'enfer; il m'a ravi ma dernière espérance.</p> + +<p>Haine... haine immortelle <span class="smcap">à celui qui a tué mon enfant</span>.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="G-CHAPITRE_II" id="G-CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3> + +<h4>LA LETTRE.</h4> + +<p>J'aborde avec défiance le récit de cette nouvelle période de ma vie.</p> + +<p>En retraçant les événements qui se sont succédé depuis mon enfance +jusqu'à mon mariage, et depuis mon mariage jusqu'au moment où M. de +Lancry m'abandonna si cruellement pour aller rejoindre Ursule à Paris, +je pouvais me confier sans crainte à tous mes souvenirs, à toutes les +impressions qu'ils réveillaient: je n'avais rien à me taire, rien à me +déguiser à moi-même: la sincérité m'était facile.</p> + +<p>Je n'avais à me reprocher que l'exagération de quelques généreuses +qualités; je l'avais dit à M. de Lancry, je reconnaissais moi-même que +mes douleurs passées ne pouvaient me gagner aucune sympathie, en +admettant que le monde les eût connues, car j'avais manqué d'énergie, de +dignité dans ma conduite avec lui.</p> + +<p>Je m'étais toujours aveuglément soumise, lâchement résignée; je n'avais +su que pleurer, que souffrir... et la souffrance n'est pas plus une +vertu que les larmes ne sont un langage.</p> + +<p>Souffrir pour une noble cause, cela est grand et beau; humblement +endurer le mépris et les outrages d'un être indigne, c'est une honteuse +faiblesse qui excitera peut-être une froide pitié, jamais un touchant +intérêt.</p> + +<p>Cette découverte fut pour moi une terrible leçon: je reconnus qu'après +tant de maux, j'avais à peine le droit d'être plainte; la réflexion, +l'expérience me prouvèrent qu'au point de vue du monde ou plutôt du +grand nombre des hommes, Ursule, avec ses vices et avec ses provocantes +séductions, devait plaire peut-être, tandis que moi je ne pouvais +prétendre qu'à une pâle estime ou à une compassion dédaigneuse. Du +moins j'avais la consolante conviction de n'avoir jamais failli à mes +devoirs; je puisais dans ce sentiment une sorte de dédain amer dont je +flétrissais à mon tour le jugement du monde et l'égarement de mon mari.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Je ne saurais dire mon découragement, ma stupeur, lorsque après ma +longue maladie je me trouvai seule, pleurant mon enfant mort avant de +naître.</p> + +<p>La fin tragique de M. de Mortagne, mon unique soutien, rendait mon +isolement plus pénible encore.</p> + +<p>Tant que dura l'hiver, je souffris avec une morne résignation; mais, au +printemps, la vue des premiers beaux jours, des premières fleurs, me +causa des ressentiments pleins d'amertume: le sombre hiver était au +moins d'accord avec ma désolation; mais lorsque la nature m'apparut dans +toute la splendeur de sa renaissance, mais lorsque tout recommença à +vivre, à aimer, mais lorsque je sentis l'air tiède, embaumé des +premières floraisons, mais lorsque j'entendis les joyeux cris des +oiseaux au milieu des feuilles, mon désespoir augmenta.</p> + +<p>L'aspect de la nature, paisible et riante, m'était odieux, je sentais la +faculté d'aimer et d'être heureuse complétement morte en moi...</p> + +<p>A quoi me servaient les beaux jours remplis de chaleur, de soleil et +d'azur?... à quoi me servaient les belles nuits étoilées, remplies de +fraîcheur, de parfums et de mystères?</p> + +<p>J'étais souvent en proie à des accès de désespoir affreux et de rage +impuissante, en songeant que, si mon enfant eût vécu, ma vie eût été +plus belle que jamais, car j'avais entrevu des trésors de consolations +dans l'amour maternel. Si méprisante, si cruelle, si indigne que la +conduite de M. de Lancry eût été pour moi, elle n'aurait pu m'atteindre +dans la sphère d'adorables félicités où je me serais réfugiée.</p> + +<p>Alors je compris combien était horrible notre position, à nous autres +femmes qui ne pouvons remplacer la vie du cœur par la vie d'action.</p> + +<p>Par une injustice étrange, mille compensations sont offertes aux hommes +qui ont à souffrir passagèrement d'une peine de cœur, eux dont les +facultés aimantes sont bien moins développées que les nôtres, car on a +dit cent fois:—ce qui est toute notre existence est une distraction +pour eux.</p> + +<p>Malgré les odieux procédés de mon mari envers moi, je ne comprenais pas +que la trahison pût autoriser ni excuser la trahison. Je pensais ainsi +non par respect pour M. de Lancry, mais par respect pour moi. Je sentais +qu'au point de vue du monde, j'aurais peut-être eu tous les droits +possibles à chercher des dédommagements dans un amour coupable; mais +lors même que rien ne m'eût paru plus vulgaire, plus dégradant que cette +sorte de vengeance, je croyais la source de toute affection tendre +absolument tarie en moi.</p> + +<p>J'étais quelquefois effrayée des mouvements de haine, de méchanceté qui +m'agitaient. Le souvenir d'Ursule me faisait horreur, parfois il +soulevait dans mon âme de folles ardeurs de vengeance...</p> + +<p>Encore une de ces bizarreries fatales de notre condition! Un homme peut +assouvir sa fureur sur son ennemi, le provoquer, le tuer à la face de +tous, et se faire ainsi une terrible justice... Une femme outragée par +une autre femme, frappée par elle dans ce qu'elle a de plus cher, de +plus sacré, ne peut que dévorer ses larmes!</p> + +<p>Chose étrange! encore une fois, nous qui souffrons tant par l'amour, +nous ne pouvons nous venger d'une manière digne et éclatante! Nous +pouvons nous venger par le mépris, dira-t-on. Le mépris!... que pouvait +faire mon mépris à Ursule, qui avait déjà toute honte bue!</p> + +<p>A ces violents ressentiments succédait une morne indifférence. Ma vie se +passait ainsi.</p> + +<p>La prière, le soin de mes pauvres ne m'apportaient, je l'avoue en +rougissant, que des soulagements passagers; le bien que je faisais +satisfaisait mon cœur, ne le remplissait pas.</p> + +<p>Plusieurs fois ma pauvre Blondeau me conseilla de changer de résidence, +de voyager; je n'en avais ni le désir, ni la force; tout ce qui +m'entourait me rappelait les souvenirs les plus amers, les plus +douloureux, et pourtant je restais à Maran, abattue, énervée.</p> + +<p>Les jours, les mois se passaient ainsi dans une sorte d'engourdissement +de la pensée et de la volonté.</p> + +<p>Je menais la vie d'une recluse; tous les gens de M. de Lancry l'avaient +été rejoindre: ma maison se composait de Blondeau, de deux femmes et +d'un vieux valet de chambre qui avait été au service de M. de Mortagne.</p> + +<p>Je marchais beaucoup afin de me briser par la fatigue; en rentrant, je +me mettais machinalement à quelque ouvrage de tapisserie: il m'était +impossible de m'occuper de musique; j'avais une telle excitation +nerveuse que le son du piano me causait des tressaillements douloureux +et me faisait fondre en larmes.</p> + +<p>Madame de Richeville m'écrivait souvent. Lorsqu'elle avait vu mon mari +arriver à Paris pour y rejoindre Ursule, elle m'avait proposé de venir +me chercher à Maran, quoiqu'il lui en coûtât de se séparer d'Emma et de +la laisser au Sacré-Cœur, où elle terminait son éducation; j'avais +remercié cette excellente amie de son offre, en la suppliant de ne pas +quitter sa fille et aussi de ne jamais à l'avenir me parler de M. de +Lancry et d'Ursule: je voulais absolument ignorer leur conduite.</p> + +<p>Les lettres de madame de Richeville étaient remplies de tendresse, de +bonté. Respectant, comprenant mon chagrin, elle m'engageait néanmoins à +venir la trouver à Paris, mais alors j'avais une répugnance invincible à +rentrer dans le monde.</p> + +<p>Je savais par mes gens d'affaires que M. de Lancry me ruinait: il avait +un plein pouvoir de moi, nous étions mariés en communauté de biens; il +pouvait donc légalement et impunément dissiper toute ma fortune.</p> + +<p>J'avoue que ces questions d'intérêt me laissaient assez indifférente, la +pension qu'il me faisait suffisait à mes besoins; d'ailleurs madame de +Richeville m'avait écrit que M. de Mortagne, surpris par la mort, +n'avait pu aviser aux moyens de mettre tous les biens qu'il me laissait +à l'abri de la dissipation de mon mari, mais qu'il lui avait remis, à +elle, madame de Richeville, une somme considérable, destinée à assurer +mon avenir et celui de mon enfant dans le cas où M. de Lancry m'eût +complétement ruinée. Hélas, cet enfant n'était plus... que m'importait +l'avenir?</p> + +<p>Plus de deux années se passèrent ainsi, avec cette rapidité monotone +particulière aux habitudes uniformes.</p> + +<p>Au bout de ce temps, je ne souffrais plus; je ne ressentais rien, ni +joie ni douleur. Peut-être serais-je restée longtemps encore dans cette +apathie, dans cette somnolence de tous les sentiments, si la lettre +suivante de madame de Richeville ne m'eût pas démontré l'absolue +nécessité de mon retour à Paris.</p> + +<p class="r">Paris, 20 octobre 1831.</p> + +<p>Je suis obligée, ma chère Mathilde, malgré vos recommandations +contraires, de vous parler de M. de Lancry. Hier un homme de mes amis a +appris, par le plus grand hasard, que votre mari s'occupait de vendre +votre terre de Maran; la personne qui voulait l'acquérir s'en tenait, je +crois, à vingt ou trente mille francs. Je sais combien vous êtes +attachée à cette propriété, parce qu'elle a appartenu à votre mère, et +peut-être aussi parce que vous y avez beaucoup souffert; j'ai donc cru +bien agir, après avoir consulté M. de Rochegune, qui est arrivé ici +depuis un mois, en envoyant mon homme d'affaires proposer à M. de +Lancry, qui ne le connaît pas, d'acheter Maran à un prix supérieur à +celui qu'on lui en offre: votre mari a accepté, le contrat de vente est +dressé, mais votre présence à Paris est indispensable.</p> + +<p>«Votre contrat de mariage est tel que vous ne pouvez posséder rien en +propre. Il faut donc beaucoup de formalités pour vous assurer néanmoins +cette acquisition sous un nom supposé, et la soustraire ainsi aux +prodigalités de votre mari; dans le cas où ces arrangements vous +conviendraient, vous placeriez très-avantageusement la somme que M. de +Mortagne a déposée entre mes mains lors de cette nuit à jamais fatale...</p> + +<p>«Pardonnez ces ennuyeux détails d'affaires, ma chère enfant, mais vous +comprenez, n'est-ce pas, de quelle importance tout ceci est pour vous. +Et je suis heureuse du hasard qui m'a mise à même de vous épargner un +chagrin et des regrets nouveaux.</p> + +<p>«Un voyage à Paris est donc indispensable; il vous retirera peut-être de +l'accablement dans lequel vous êtes plongée. Pauvre enfant! vos lettres +me désespèrent. Votre chagrin sera-t-il donc incurable? faut-il vous +abandonner ainsi à une désolante inertie... Les consolations de l'amitié +ne sont-elles rien pour vous? Pourquoi vous isoler opiniâtrement dans +vos sombres pensées?</p> + +<p>«Mieux que personne je comprends votre éloignement du monde, mais +n'est-il pas un milieu entre une retraite absolue et le tourbillon des +fêtes? Je n'ose vous parler de mon bonheur, et vous citer ma vie comme +un exemple à l'appui du goût que je voudrais vous donner pour une +existence doucement partagée entre quelques amitiés sincères... Mon +Emma est près de moi, vous me diriez avec raison que toutes les +conditions doivent me paraître heureuses.</p> + +<p>«Il me semble pourtant que la solitude dans laquelle vous vivez ne peut +qu'aigrir votre noble cœur, s'il pouvait jamais perdre ses qualités +angéliques; aussi, je vous le dis encore, venez, venez parmi nous.</p> + +<p>«Depuis que l'éducation d'Emma est terminée et que j'ai quitté le +Sacré-Cœur, je me suis créé une intimité charmante de femmes un peu +plus âgées que moi; car je me suis mise à être très-franchement <i>vieille +femme</i>, ce qui a désarmé celles qui pouvaient me supposer encore +quelques prétentions. Je reste chez moi tous les soirs, et il me faut +être vraiment inflexible pour ne pas voir mon petit salon envahi; on y +parle souvent de vous: la conduite de votre mari est si scandaleuse, +cette <i>horrible femme</i> est si effrontée, votre résignation est si digne, +si courageuse qu'il n'y a qu'une voix pour vous plaindre et pour vous +admirer.</p> + +<p>«La révolution a bouleversé, scindé la société; il n'y a plus, pour +ainsi dire, que de petits cercles, aucune grande maison n'est ouverte: +c'est moins par bouderie contre le gouvernement, dont on s'inquiète +assez peu, que par impossibilité de réunir ces fractions diverses.</p> + +<p>«Sous la restauration, la <i>cour</i>, ses devoirs, ses relations, ses +ambitions, ses intrigues étaient les liens qui rendaient notre monde +homogène; maintenant rien n'oblige, chacun s'isole selon son goût, ses +penchants, et les coteries se forment. Les ambassades de Sardaigne et +d'Autriche sont les seuls centres où se réunissent encore ces fragments +épars de notre ancienne société.</p> + +<p>«Ne vous étonnez pas, chère enfant, de me voir entrer dans ces détails, +en apparence puérils, à propos de la grave détermination que je +sollicite de vous.</p> + +<p>«Si le monde était ce qu'il était il y a quatre ans, s'il y avait une +<i>cour</i>, je concevrais votre répugnance à y rentrer. Les femmes de votre +caractère rougissent pour ceux qui les outragent, la honteuse conduite +de M. de Lancry vous eût fait un devoir de la retraite: ainsi que vous +me l'avez vous-même écrit: «Une femme souffre de l'abandon de son mari, +ou elle n'en souffre pas; dans ces deux alternatives, il lui convient +aussi peu d'exposer aux yeux de tous son indifférence et son chagrin.» +Mais, encore une fois, ma chère enfant, je ne vous propose pas d'<i>aller +dans le monde</i>: c'est à peine si ma société habituelle, où l'on voudrait +tant vous voir, se compose de quinze à vingt personnes, et presque +toutes sont de mes parents ou de mes alliés.</p> + +<p>«Tenez... je veux vous en faire connaître quelques-unes, ce sera mon +dernier argument en faveur de votre venue.</p> + +<p>«Vous rencontrerez, presque chaque soir, l'excellent prince d'Héricourt +et sa femme. Tous deux, à force de grandeur et de bonté, se sont fait +<i>pardonner</i> une longue vie de bonheur et de tendresse, que le plus léger +nuage n'a jamais obscurcie. La première révolution les avait ruinés; la +dernière les a privés de leurs dignités, qui étaient toute leur +fortune: redevenus pauvres, ils ont accepté ce malheur avec tant de +noblesse, tant de courage, qu'ils ont fait respecter leur infortune +comme ils avaient fait respecter leur félicité.</p> + +<p>«Je vous assure, Mathilde, que la vue de ces deux vieillards, d'une +sérénité si douce, vous calmerait, vous ferait du bien, vous donnerait +le courage de supporter plus fermement votre chagrin.</p> + +<p>«Il y a deux jours je suis allée voir la princesse, le matin. Elle et +son mari occupent une petite maison près de la barrière de Monceaux; la +solitude de ce quartier, la jouissance d'un joli jardin, et surtout la +modicité du prix les ont fixés là. Je ne saurais vous dire avec quelle +vénération je suis entrée dans cette modeste demeure.</p> + +<p>«Rien de plus simple que l'arrangement de ces petites pièces; mais de +vieux et illustres portraits de famille, quelques présents royaux, faits +au prince pendant ses ambassades extraordinaires, imprimaient à cette +habitation un caractère de grandeur noblement déchue qui me fit venir +les larmes aux yeux.</p> + +<p>«Je songeais avec amertume que le prince et la princesse, habitués à une +grande existence, souffraient peut-être des privations terribles à leur +âge; pourtant, de leur part, jamais une plainte, jamais une parole amère +contre le sort.</p> + +<p>«Je ne pouvais m'empêcher d'en témoigner mon admiration à la princesse; +elle me répondit avec une simplicité sublime.</p> + +<p>«Ma chère Amélie, le secret de ce que vous appelez notre courageuse +résignation est bien simple. Nous pensons que mon mari et moi nous +aurions pu être séparés dans ces jours d'épreuve; nous songeons surtout +à notre pauvre vieux roi et à ses enfants, et nous remercions Dieu de +nous avoir épargné tant du chagrins dont il aurait pu nous éprouver.»</p> + +<p>«Mathilde, je sais combien vous méritez d'intérêt de sympathie; je ne +vous dirai pas de comparer vos affreux chagrins à ceux-là et d'imiter ce +courage stoïque, mais je vous dirai encore: Venez, venez auprès de nous. +C'est presque une consolation que d'avoir à aimer de pareilles gens; et +puis enfin, dites, ma pauvre enfant, lorsque après vos journées de +solitude désolée vous cherchez le sommeil, quel souvenir consolant +pouvez-vous évoquer? Aucun. Si, au contraire, vous aviez eu sous les +yeux une scène aussi touchante que celle que je viens de vous raconter, +est-ce que vous ne vous sentiriez pas moins malheureuse? Pourquoi n'en +serait-il pas des maladies de l'âme comme de celles du corps; si un air +pur et salubre peut redonner la vie, pourquoi une âme blessée ne se +retremperait-elle pas dans une atmosphère de sentiments élevés et +généreux?</p> + +<p>«Je sais que vous êtes bonne, bienfaisante; mais, par cela même que vous +êtes modeste, vous ne vous appesantissez pas sur le bien que vous +faites, et la charité n'est pas un adoucissement à vos chagrins.</p> + +<p>«Encore une fois, venez avec nous, nous vous distrairons, car vous +trouverez aussi chez moi cette aimable et spirituelle comtesse A. de +Semur, ma cousine, esprit fin, souple, brillant, et surtout impitoyable +à tout ce qui est bas, lâche ou traître. Elle aime, dit-on, le paradoxe +à l'excès; savez-vous pourquoi? pour pouvoir exalter ce qu'il y a de +généreux et d'élevé dans toutes les opinions, mais aussi pour pouvoir +immoler sans pitié tout ce qu'elle y trouve de ridicule ou de méchant!</p> + +<p>«Vous souvenez-vous, lors du votre première entrée dans le monde à un +bal du matin chez madame l'ambassadrice d'Autriche, d'avoir remarqué une +étrangère d'une incomparable beauté, lady Flora Fitz-Allan? Elle ne vous +a pas oubliée, elle. Je la vois aussi beaucoup; elle me parle sans cesse +de vous. Ce jour-là elle admirait encore l'expression candidement +étonnée de votre ravissante figure, lorsqu'on vint lui dire que vous +aviez l'esprit le plus caustique et le plus méchant du monde (c'était, +vous me l'avez dit depuis, une des premières calomnies de mademoiselle +de Maran). Lady Flora resta stupéfaite d'étonnement, presque de +crainte,—me dit-elle,—en songeant avec chagrin qu'un aussi naïf et +aussi délicieux visage que le vôtre pût servir de masque à tant de +méchanceté. Vous pensez bien que je l'ai vite désabusée. Elle m'a +remerciée avec effusion; il lui eût été douloureux de penser que la +candeur, que la beauté des traits pouvaient être si trompeuses. Vous +serez folle de lady Flora. Quant à lord Fitz-Allan c'est le type +accompli du grand seigneur anglais, c'est la loyauté dans la dignité.</p> + +<p>«Vous avez dû rencontrer quelquefois la marquise de Sérigny et sa fille +la duchesse de Grandval. Sinon, pour les connaître, imaginez-vous la +grâce la plus parfaite jointe à une exquise distinction de manières et à +une élégance pour ainsi dire native; car dans cette maison, le charme, +le bon goût et la dignité semblent l'apanage héréditaire des femmes: +c'est leur loi salique, à elles.</p> + +<p>«En hommes, vous verrez souvent chez moi M. l'ambassadeur de ***, l'un +de mes bons et anciens amis, homme de grand cœur, de rare courage, +d'excellent sens et de haute raison, qui a fait vaillamment la guerre et +qui est simple et bon, parce qu'il est brave et énergique. Je vous prie +de croire, ma chère enfant, que je ne vois pas absolument que des gens +graves, vous savez combien j'aime les contrastes; aussi je vous promets +la <i>fleur des pois</i> de ce temps-ci, un de mes neveux, Gaston de +Senneville: il est impossible d'être plus joli, plus gracieux, plus +parfaitement élevé et pourtant plus <i>inoffensif</i>, pour ne pas dire plus +insignifiant. C'est un de ces charmants jeunes gens qui marchent en tête +des adorateurs d'une femme à la mode, comme les chefs de chœur des +tragédies antiques: aussi, moi qui ne suis plus femme à la mode, je +m'étonnais de le voir si souvent chez moi; il m'a avoué qu'il m'aimait +comme la meilleure parente du monde d'abord, et puisque ses habitudes +chez moi lui donnaient une consistance, un <i>reflet sérieux</i> que son âge +ne lui permettait pas d'espérer et qui lui faisait grand bien. Il a +d'ailleurs le bon esprit de n'être nullement exclusif, et de montrer +partout sa jolie figure et ses excellentes façons. Il va sans dire qu'il +voit ce qu'on appelle la <i>nouvelle cour</i>: c'est lui qui nous tient au +courant de tout ce qui se passe, dans cette société-là, où il y a, +dit-il, quelques femmes charmantes, quoique assez étrangement élevées, +et des hommes généralement inconcevables. Ces cailletages nous amusent +beaucoup; et puis il est toujours bon que chaque maison ait quelqu'un +des siens qui <i>sacrifie</i> au pouvoir du moment; on ne sait pas ce qui +peut arriver: c'est un de nos principes de toujours tenir par un lien +quelconque à ce qui est le gouvernement du jour.</p> + +<p>«Mais, voyez un peu, je m'appesantis sur de pareils <i>accessoires</i>, et je +ne vous parle pas longuement d'un de nos meilleurs amis, qui est presque +l'âme de mes réunions. Je vous ai dit en courant que M. de Rochegune +était de retour, sans plus vous donner de détails; je veux réparer cette +omission. Je ne l'aurais jamais reconnu, tant le soleil d'Orient l'a +hâlé. Après avoir combattu avec les Grecs contre les Turcs, il s'en est +allé en curieux faire la guerre aux Circassiens avec les Russes. Il est +impossible de conter avec plus de charme toutes ces campagnes vraiment +merveilleuses. Il a acquis ce qui lui manquait, à mon avis, c'est une +assurance, une fermeté, un entrain qui relèvent à sa vraie hauteur son +caractère, que je trouvais trop beau pour être si timide et si réservé. +Cet entrain, comme vous le pensez, a été bien douloureusement comprimé +par la nouvelle de la mort funeste de M. de Mortagne. Nous causons +souvent de cet excellent ami. M. de Rochegune a pour vous un intérêt +profond, sincère. Tout le monde l'aime pour sa bonté, pour son esprit et +pour sa loyauté chevaleresque. C'est vraiment un homme d'un courage +moral extraordinaire; aucune considération n'arrête sa franchise; il dit +et ose ce que personne ne dit et n'ose. La comtesse A. de Semur dit de +lui avec beaucoup de justesse: <i>Il est impossible d'être plus +effrontément honnête homme</i>. Il parle souvent à la chambre des pairs; sa +parole incisive et âpre ne ménage ni amis ni ennemis lorsqu'il défend +contre eux un des grands principes qu'il met au-dessus des hommes et des +choses. Quoique jeune, on compte fort avec lui; car son influence égale +son indépendance.</p> + +<p>«Voici ma tâche à peu près remplie, ma chère Mathilde. J'ai essayé de +vous peindre les personnes au milieu desquelles vous vivrez si vous le +voulez, et qui vous attendent, non pour vous aimer, mais pour vous dire +qu'elles vous aiment depuis longtemps.</p> + +<p>«Croyez-moi, ma chère Mathilde; autant le monde est souvent méchant et +calomnieux en général, autant une intimité choisie est bienveillante et +dévouée pour les personnes qui la composent.</p> + +<p>«Chère enfant, je vous l'ai dit, j'avais commis des fautes, je l'avoue; +mais on ne s'était pas borné à me les reprocher, on avait tout exagéré, +jusqu'à la plus abominable calomnie. Il a fallu mon nom, ma famille, mes +alliances, ma fortune, mon caractère, pour résister à ce déchaînement +universel. Eh bien! depuis que je me suis retirée de ce monde bruyant, +depuis que les années, le malheur, la raison, la religion m'ont donné +une solidité de principes et une régularité que je n'avais pas, je n'ai +trouvé autour de mol qu'indulgence, sympathie et intérêt.</p> + +<p>«Je n'ai pas besoin de vous dire, en vous nommant les personnes que je +vois habituellement, qu'elles composent l'élite de la meilleure +compagnie, et que leur assiduité chez moi m'absout pour ainsi dire de +tous mes torts passés: le prince et la princesse d'Héricourt, entre +autres, sont de ces personnes dont la vie entière a été d'une pureté si +éclatante, dont le caractère a une autorité si imposante, que de leur +blâme ou de leur louange dépend l'accueil qu'on vous fait dans le monde. +Le prince d'Héricourt, en un mot, représente tout ce qu'il y a +d'honorable, de délicat, de courageux et d'élevé; quoiqu'il vive assez +retiré, il faut le dire à la louange de la société, il a peut-être +encore plus d'influence sur elle qu'il n'en avait avant les malheurs qui +l'ont frappé, et qu'il supporte si noblement. Vous sentez donc combien +je suis heureuse et fière de l'attachement que me porte ce couple +vénérable.</p> + +<p>«Et puis enfin, vous le dirai-je, ce qui remplit mon cœur de joie de +reconnaissance, c'est qu'on aime Emma comme elle mérite d'être aimée.</p> + +<p>«Il se peut qu'on sache le secret de sa naissance, quoiqu'elle passe +pour une orpheline dont je me suis chargée; mais la délicate réserve +dont on fait preuve à ce sujet m'est du moins un témoignage de tolérance +bienveillante. Vous avez vu combien elle était belle, n'est-ce pas, mon +Emma; eh bien! si l'orgueil maternel ne m'aveugle pas, elle est encore +embellie! Et puis l'éducation qu'elle a reçue sous mes yeux au +Sacré-Cœur a développé, a mûri toutes les excellentes dispositions +qui étaient en elle. Deux ou trois fois par semaine je la garde le soir +avec moi; tous mes amis en sont enchantés. Mais vous la verrez...</p> + +<p>«Vous la verrez!... Hélas! la verrez-vous, Mathilde? renoncerez-vous à +cette vie solitaire et désolée où vous passez vos plus belles années? En +vérité, pauvre enfant, on dirait que votre douloureuse retraite est une +expiation... une expiation... mon Dieu! du mal qu'on vous a fait sans +doute!</p> + +<p>«Mais je me rassure; vous avez à cette heure de si graves raisons pour +venir à Paris, qu'il y aurait de la folie à vous à hésiter. Par cela +même que vous tenez beaucoup à Maran, il faut au moins vous mettre à +même de le posséder.</p> + +<p>«Je n'ose espérer que la dernière considération que je vais vous faire +valoir puisse vous décider, mais enfin j'essaye.</p> + +<p>«Vous savez que j'habite maintenant une maison de la rue de Lille. Au +fond du jardin de cette maison existe un charmant pavillon qui était +occupé par la marquise-douairière de Montal; elle l'a quitté, il est +tout prêt. Voulez-vous le prendre? Je ne crois pas que votre maison soit +plus considérable que la sienne; en tout cas, une partie de mes communs +m'est complétement inutile, et je les mets à votre disposition. Le +jardin est vaste; vous serez isolée lorsque vous le voudrez au fond de +votre pavillon. Si vous ne désirez voir personne, vous ne verrez +personne; mais au moins, moi et Emma, nous serons là, et croyez-moi, +chère enfant, il est toujours consolant d'avoir auprès de soi des +cœurs bons et dévoués.</p> + +<p>«Mathilde, réfléchissez bien à ce que je vous propose. Je concevrais +votre répugnance à venir à Paris pour y vivre seule: à votre âge, dans +votre position, ce serait impossible. D'un autre côté, il ne faut pas +songer à habiter avec votre tante, puisque votre indigne cousine demeure +chez elle. Ma proposition satisfait donc aux convenances et vous laisse +en même temps une complète liberté.</p> + +<p>«Je suis devenue tout à fait <i>vieille femme</i>. Vous savez que lorsque je +l'ai voulu, j'ai toujours fait compter avec moi; je puis donc vous être +un très-bon chaperon... grâce à cette espèce de communauté d'habitation.</p> + +<p>«Encore un mot, Mathilde. Je ne vous aurais jamais proposé de venir me +rejoindre si je n'avais tellement établi et affermi ma nouvelle position +dans le monde, que vous puissiez trouver auprès de moi aide et +protection... Si le choix, si la sûreté et surtout si l'autorité de mes +relations ne me mettaient pas désormais à l'abri de toute calomnie, je +n'aurais pas osé me charger auprès de vous d'un rôle presque maternel... +Vous me comprenez, n'est-ce pas? chère enfant... Cet aveu ne doit pas +vous étonner; je vous en ai fait d'autres plus humiliants pour ma +vanité.</p> + +<p>«Croyez-moi donc; si je vous dis: «Venez à moi,» c'est que vous pouvez y +venir avec confiance et sécurité.</p> + +<p>«Emma entre à l'instant chez moi; elle me prie de la rappeler à votre +souvenir, de vous dire qu'elle a bien souvent songé à vous et que, sans +vous connaître beaucoup, <i>elle vous aime autant que vous m'aimez</i>.</p> + +<p>«Ce sont ses propres paroles. Elles sont trop douces à mon cœur pour +que je ne vous les répète pas en vous disant encore: venez, venez... +vous êtes aussi aimée qu'impatiemment attendue.</p> + +<p>«Mille amitiés bien tendres.</p> + +<p class="r">«<span class="smcap">Verneuil de Richeville</span>.»</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="G-CHAPITRE_III" id="G-CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3> + +<h4>ROUVRAY.</h4> + +<p>La lecture de cette lettre produisit sur moi un effet décisif.</p> + +<p>Sauf en ce qui concernait la question d'intérêt relative à l'acquisition +de Maran, madame de Richeville ne faisait pourtant que résumer la +correspondance qu'elle avait entretenue avec moi depuis deux ans, mais +les larmes me vinrent aux yeux en lisant le dernier passage de sa lettre +dans lequel elle semblait insister sur l'espèce de réhabilitation +qu'elle devait à son changement de conduite, afin de me bien convaincre +qu'elle était digne du rôle presque maternel qu'elle s'offrait à remplir +auprès de moi. Lors même que mon voyage à Paris n'eût pas été autrement +nécessité, j'aurais, je crois, profité des offres de madame de +Richeville seulement pour ne pas la blesser par un refus qu'elle aurait +pu défavorablement interpréter.</p> + +<p>J'avoue aussi que la séduisante peinture de l'intimité dans laquelle +elle vivait avec des personnes dont j'avais toujours entendu vanter +l'esprit et le caractère entra pour quelque chose dans ma résolution. Au +moment de commencer une vie nouvelle, j'éprouvais cependant quelques +regrets d'abandonner ces lieux où j'avais tant souffert: j'avais fini +par trouver une sorte de torpeur bienfaisante comme le sommeil dans +l'engourdissement qui avait succédé à mes agitations... Savais-je ce que +me réservait l'avenir?</p> + +<p>La crainte de rencontrer à Paris mon mari ou Ursule n'avait été pour +rien dans ma détermination de vivre solitaire. J'éprouvais pour M. de +Lancry une indifférence méprisante, pour ma cousine une aversion +profonde; mais j'avais assez la conscience de ma dignité pour être +certaine qu'à leur rencontre et malgré leur effronterie, mon front ne +pâlirait pas.</p> + +<p>Du moment où mon mari m'avait abandonnée, je m'étais regardée comme à +jamais séparée de lui, sinon de droit, du moins de fait; cette position +embarrassante pour une jeune femme, et ma répugnance à vivre seule à +Paris avaient contribué à prolonger mon séjour à Maran. Madame de +Richeville, en me proposant de demeurer presque chez elle, levait tous +mes scrupules.</p> + +<p>Je prévins Blondeau que nous quittions Maran pour aller à Paris habiter +avec la duchesse. Elle pleura de joie et fit à la hâte tous mes +préparatifs de voyage dans la crainte de me voir changer de résolution.</p> + +<p>Je quittai Maran à la fin de l'automne.</p> + +<p>Je passais forcément devant Rouvray; je ne savais si je devais m'y +arrêter ou non pour voir madame Sécherin; je n'avais eu aucune nouvelle +d'elle ou de son fils depuis le jour fatal où elle était venue à Maran +annoncer à Ursule que mon cousin, indigné de sa conduite, se séparait +d'elle pour toujours.</p> + +<p>Je redoutais cette visite; elle pouvait rouvrir et chez moi et chez ces +malheureux des plaies peut-être cicatrisées. D'un autre côté, je +n'aurais pas voulu paraître indifférente aux chagrins de cet homme si +honnête et si bon. Au milieu de ces hésitations, j'arrivai presque en +vue de la fabrique de M. Sécherin. J'ordonnai aux postillons d'aller au +pas, voulant me ménager encore quelques minutes de réflexion, lorsque +tout à coup je vis M. Sécherin sortir d'un chemin creux qui aboutissait +à la grande route.</p> + +<p>Il m'aperçut, il s'arrêta, me regarda quelques instants d'un air hagard; +puis cachant sa figure dans ses mains, il regagna brusquement le chemin +d'où il venait de sortir.</p> + +<p>M. Sécherin était cruellement changé; il m'avait reconnue, et je ne +pouvais me dispenser d'entrer chez sa mère: je me fis conduire à sa +maison. Blondeau m'attendit avec ma voiture au bout de l'allée de +tilleuls où jadis j'avais rencontré Ursule.</p> + +<p>Je m'avançai seule, vivement frappée de l'état d'incurie dans lequel +était le jardin autrefois tenu avec tant de soin et de recherche: des +herbes parasites envahissaient les allées; les vieux arbres, autrefois +symétriquement taillés, n'étant plus émondés, cachaient la rue de la +Loire et ses riantes perspectives; on n'apercevait aucun vestige de +fleurs dans les quinconces abandonnés, les feuilles mortes bruissaient +sous mes pas; le ciel gris et pluvieux d'une matinée d'automne jetait un +sombre voile sur ce tableau déjà si triste.</p> + +<p>Au fond de l'allée de charmille où j'avais surpris les premiers aveux de +Gontran à Ursule, je vis le groupe de figures en pierre peinte à demi +détruit. Sous le vestibule, je trouvai l'une des deux servantes que +j'avais déjà vues à Rouvray; elle me dit que madame Sécherin était dans +le salon.</p> + +<p>Je traversai l'antichambre et la salle à manger: il y faisait un froid +glacial; les carreaux du sol, autrefois soigneusement rougis et cirés, +étaient verdâtres et suintaient l'humidité. Tout semblait dégradé, +délaissé. Quel changement dans les habitudes de madame Sécherin, que +j'avais vue toujours si rigoureuse sur l'accomplissement des devoirs +domestiques, si jalouse de la minutieuse propreté de sa demeure!</p> + +<p>Les portes étaient ouvertes, mes pas peu bruyants; j'arrivai dans le +salon sans que madame Sécherin m'entendît. Elle était assise à son +rouet, et portait comme toujours une robe noire et un bavolet de toile +blanche. Son vieux perroquet gris, engourdi par le froid, sommeillait +sur son bâton. A travers les vitres des fenêtres, ternies par le +brouillard, on voyait quelques sarments de vigne agités par le vent et +dépouillés de feuilles; ils se balançaient çà et là, pendant à la +treille négligée. Deux tisons noircis brûlaient lentement au milieu des +cendres du foyer. Les housses des meubles et les rideaux, autrefois +d'une blancheur de neige, étaient jaunis par la fumée. Enfin cette +habitation, jadis d'une splendeur de propreté qui atteignait au luxe, +montrait partout la funèbre et sordide insouciance de la vieillesse, qui +semblait dire:—A quoi bon tant de soins pour si peu de jours?</p> + +<p>En me rappelant l'animation, la gaieté que la présence d'une femme jeune +et belle avait pendant quelque temps apportées dans cette demeure, je +frissonnai... Si M. Sécherin conservait le souvenir d'Ursule; si, malgré +les irréparables torts de sa femme, il comparait le présent au passé, sa +vie devait être bien cruelle.</p> + +<p>Le cœur me battait si fort que je restai immobile à la porte du +salon.</p> + +<p>Examinant plus attentivement la figure pâle et austère de madame +Sécherin, je fus étonnée de l'innombrable quantité de rides profondes +que le chagrin avait creusées sur ses traits. Par deux fois, le +mouvement mesuré de son rouet se ralentit peu à peu comme le pendule +d'une horloge qui s'arrête graduellement; elle pencha légèrement sa tête +sur sa poitrine; ses yeux fixes et éraillés regardaient sans voir; une +de ces larmes si rares chez les vieillards mouilla sa paupière ardente +et rougie; puis, faisant un brusque mouvement comme si elle se fût +éveillée en sursaut, et voulant échapper sans doute à de sinistres +réflexions, elle se remit à tourner son rouet avec une vivacité +fébrile.</p> + +<p>Pour ne pas rester plus longtemps inaperçue, j'agitai la clef dans la +serrure.</p> + +<p>Madame Sécherin releva la tête, me vit, repoussa du pied son rouet bien +loin d'elle et me tendit les bras sans me dire une parole.</p> + +<p>Je baisai ses mains vénérables, et je m'assis près d'elle.</p> + +<p>Au bout d'un silence de quelques minutes, elle s'écria avec explosion:</p> + +<p>—Ah! je suis bien malheureuse! la plus malheureuse des créatures... +mais n'en dites rien à mon fils... il ne le sait pas!</p> + +<p>—Je viens de le rencontrer,—lui dis-je,—il m'a paru bien changé.</p> + +<p>—Le pauvre enfant n'est plus reconnaissable... le chagrin le tue... il +pense encore à cette infâme...—se hâta-t-elle de me dire d'un air +presque farouche. Puis elle ajouta avec amertume:</p> + +<p>—Elle ne lui a fait que du mal pourtant... tandis que moi, moi, mon +Dieu! je l'ai toujours aimé comme le fils de mes entrailles... oui, et +pourtant il pense encore à elle... il y pense plus qu'à moi peut-être! +répéta-t-elle.</p> + +<p>—J'espère que vous vous trompez,—lui dis-je.—Sans doute mon cousin +est plus absorbé par la douleur d'avoir été indignement trompé que par +le souvenir de...</p> + +<p>—Ne prononcez pas ce nom détesté!—s'écria-t-elle en m'interrompant +avec violence.—Ne le prononcez pas! par pitié... Vous voulez me +consoler, mais je ne m'abuse pas.—Non, non, ce n'est pas de +l'indignation qu'éprouve mon fils... L'indignation éclate, tempête, +cherche avec qui maudire ceux qui l'ont causée... Enfin après +l'indignation vient le mépris, et, plus tard, l'oubli... Eh bien! le +malheureux n'a pas oublié... n'a rien oublié.</p> + +<p>—Attendez, attendez... encore. Mon cousin en est déjà au mépris sans +doute, bientôt viendra l'oubli... Croyez-moi, s'il est profondément +chagrin... c'est que, dans une âme généreuse, le mépris est cruel.</p> + +<p>Madame Sécherin secoua tristement la tête, et me dit:</p> + +<p>—Hélas! vous vous méprenez! Plût au ciel qu'il eût du dédain pour +elle... Mais je l'ai deviné.</p> + +<p>—Que dites-vous?</p> + +<p>—La vérité... je l'ai deviné, vous dis-je; aussi il a honte, il me +fuit... il s'isole... Pendant les premiers temps de son chagrin, j'ai +compris que mon fils voulût être seul. Je me disais que, par tendresse +pour moi, il ne voulait pas me laisser voir ce qu'il souffrait. Car vous +ne savez pas ce que c'était que son chagrin...</p> + +<p>—Il a donc beaucoup souffert?</p> + +<p>—S'il a souffert!... Mais je l'ai vu des jours, entendez-vous?... des +jours entiers, des nuits entières, couché sur son lit, pleurant à +chaudes larmes, et ne s'interrompant de sangloter que pour se livrer à +des accès de rage insensée, et pousser des cris, des rugissements de +douleur et de désespoir, qu'il n'étouffait qu'en mordant ses draps avec +fureur... Je le vois encore, mon Dieu! les bras étendus, les mains +crispées... ne connaissant pas ma voix, et, dans son délire, appelant +cette femme... l'appelant... la misérable! tandis qu'il ne faisait pas +attention à moi, qui étais là... qui priais... qui pleurais... O mon +Dieu! que de nuits j'ai passées ainsi agenouillée à son chevet tout +trempé de ses larmes et des miennes, craignant qu'il ne perdît la raison +dans un de ces accès de rage!... Avec quelle angoisse j'attendais qu'il +me reconnût!... Alors...—dit la malheureuse mère en portant son +mouchoir à ses yeux;—alors, comme il est bon et sensible comme un +enfant... quand il revenait à lui, il m'embrassait, il me demandait +pardon de m'affliger, de ne pouvoir vaincre sa douleur... Aussi, dans +les premiers temps, je ne me désespérais pas... si quelquefois il me +répondait avec humeur ou avec impatience quand je lui reprochais son +découragement, je me disais: Plus tard il me reviendra... Je faisais de +mon mieux pour tâcher de le consoler, pour le calmer, pour le distraire; +mais je ne réussissais pas... Je lui faisais faire les plats qu'il +aimait, il ne mangeait pas. J'avais demandé à la ville des livres bien +intéressants; malgré la faiblesse de ma vue, je lui faisais la +lecture... il ne m'écoutait pas... Je voulus attirer ici quelques-uns de +ses amis; il les reçut si mal qu'ils n'osèrent plus revenir. Malgré mon +âge, je lui ai proposé de nous en aller voyager; il a refusé. Quoique +cette maison soit sacrée pour moi, et que je veuille y mourir comme mon +mari y est mort, craignant que ces lieux ne lui rappelassent trop de +mauvais souvenirs, je lui ai proposé d'habiter ailleurs, qu'importait +cela... il a refusé... toujours refusé, comme il refuse tout ce que sa +mère lui offre,—ajouta-t-elle avec amertume.</p> + +<p>Il y avait une si profonde douleur dans ces plaintes naïves, +j'entrevoyais pour madame Sécherin une vie si malheureuse en songeant +aux insurmontables regrets de son fils, que je ne pus que prendre la +main de cette pauvre mère entre les miennes en attachant sur elle un +regard désolé.</p> + +<p>—Je patientais toujours,—reprit-elle;—je me disais: Les regrets que +lui laisse cette horrible femme ne pourront pas durer... Je priais le +bon Dieu de toucher mon fils de sa grâce et de le ramener à moi... Je +fis dire des messes à sa patronne... Hélas! tout fut inutile... tout... +Plus j'allais, plus je voyais que je n'étais plus rien... que je ne +pouvais plus rien pour mon fils,—ajouta-t-elle d'une voix entrecoupée +de sanglots;—mais je n'osais rien lui en dire: il était déjà si +malheureux! j'attendais toujours... Quelquefois, pour me contenter, il +prenait un air moins triste... Une fois le malheureux enfant voulut +sourire... Je fondis en larmes, tant son triste et doux sourire était +navré, et je me promis bien de ne plus le contraindre ainsi... Devant +Dieu, qui m'entend, je vous le jure, jamais je ne lui ai reproché son +chagrin; seulement... peu à peu cela m'a découragée, accablée... Le +voyant insouciant de tout, je suis devenue comme lui, insouciante de +tout... j'ai laissé aller les choses comme elles ont voulu aller, dans +cette maison... Tout est négligé, l'herbe pousse partout dans le jardin, +comme elle poussera bientôt sur la fosse d'une pauvre vieille femme qui +n'est plus bonne à rien sur la terre, puisqu'elle ne peut pas consoler +son fils...</p> + +<p>Cet abattement contrastait si fort avec la fermeté un peu âpre que +j'avais toujours vue à madame Sécherin, que je fus effrayée. Cet +affaiblissement moral présageait sans doute un grand affaiblissement +physique. J'essayai de la rassurer en lui citant mon exemple.</p> + +<p>—Sans doute,—lui dis-je,—ces deux années ont dû vous sembler +cruellement longues; mais songez que toute douleur finit par s'user... +Plus les regrets de votre fils ont été violents, plus le terme de sa +délivrance approche à son insu. Moi aussi, bonne mère, j'ai beaucoup +souffert; j'ai non-seulement perdu l'homme à qui j'avais voué ma vie +entière, mais j'ai perdu mon enfant et avec lui la seule chance de +bonheur que je pusse encore espérer... Eh bien! à d'affreux déchirements +a succédé le calme... Calme triste, il est vrai, mais qui est presque du +bonheur, si je le compare à tout ce que j'ai ressenti... Courage donc, +bonne mère... courage... vous touchez peut-être au terme de vos +peines... Comme votre fils, je suis victime de cette femme... Un mépris +glacial a remplacé ma haine... L'heure n'est pas loin où votre fils +éprouvera comme moi...</p> + +<p>Madame Sécherin secoua tristement la tête et me répondit, hélas! je dois +l'avouer, avec un bon sens qui m'effraya:</p> + +<p>—Ce n'est pas la même chose... Votre mari était de votre condition... +C'était pour vous un homme ni au-dessus ni au-dessous de ceux que vous +aviez l'habitude de voir... Cela vous manque moins à vous, tandis que +mon pauvre enfant n'avait jamais connu de femme qui, en apparence du +moins, pût être comparée à cette misérable.</p> + +<p>Puis, recouvrant un éclair de son ancienne énergie, madame Sécherin +s'écria:</p> + +<p>—Mais cette infâme, dans son affreux orgueil, aura donc deviné juste en +me prédisant, avec son audace de Lucifer, qu'on n'oubliait pas une femme +comme elle, que mon fils la regretterait toujours; qu'il la pleurerait +avec des larmes de sang!... O mon Dieu, mon Dieu!... ta volonté est +impénétrable... Il faut avoir bien de la foi pour ne pas désespérer de +ta justice... Il faut bien aimer son enfant pour l'aimer encore quand +l'amour qu'on lui porte est aussi inutile...</p> + +<p>Madame Sécherin revenait sur cette pensée, qui lui semblait douloureuse; +je tâchai de l'en distraire.</p> + +<p>—Ne croyez pas cela,—lui dis-je.—Sans vous, sans vos soins assidus, +la vie de votre fils lui serait mille fois plus affreuse encore.</p> + +<p>—Comment cela pourrait-il être? Il ne regretterait pas cette, femme +plus qu'il ne la regrette!—reprit madame Sécherin avec une sombre +opiniâtreté.—Oui, car s'il n'était pas si malheureux, je dirais qu'il +est un mauvais fils, un ingrat...</p> + +<p>—Ah! madame...</p> + +<p>—Je dirais qu'il ne reste auprès de moi que par respect humain, et +parce que, dans le premier moment de sa colère, il a juré sur la mémoire +de son père de ne jamais pardonner à cette criminelle... Oh! j'ai bien +souffert sans rien dire... Depuis deux ans... j'ai bien enduré... +Autrefois il croyait à la vertu de cette femme; je comprenais, à la +rigueur, qu'il me la préférât... mais après ce qui s'est passé... +qu'elle lui tienne encore autant au cœur... tenez... il faut que je +le dise à la fin... cela m'indigne... cela m'offense...</p> + +<p>—Vous vous méprenez peut-être,—lui dis-je;—l'on peut éprouver +longtemps de la colère, de la haine contre ceux qui vous ont trompé, +sans pour cela subir encore leur influence. Les cœurs généreux sont +surtout susceptibles de ces profonds ressentiments, la trahison leur est +d'autant plus cuisante que leur confiance a été plus aveugle...</p> + +<p>—Bénie soit toujours votre venue,—me dit madame Sécherin en essuyant +ses yeux,—j'ai pu vous dire ce que je n'ai dit à personne, car depuis +deux ans mon cœur s'emplit d'amertume. Fasse le ciel qu'il ne déborde +pas, et que mon fils ne sache jamais le mal qu'il me fait!... Pourtant, +il se pourra bien que j'éclate à la fin! il pourra venir un moment où je +ne saurai plus me contenir.</p> + +<p>—Ah! gardez-vous en bien,—m'écriai-je,—quelle serait votre vie, mon +Dieu, et la sienne!</p> + +<p>—C'est que je me lasse à la fin, non pas de me sacrifier pour lui; +non... le peu de jours qui me restent lui appartiennent, mais je me +lasse de le voir souffrir comme s'il était seul et abandonné de tous. Je +me lasse de voir que le honteux souvenir d'une infâme étouffe dans le +cœur de mon fils la reconnaissance qu'il me doit. Enfin... dites! +dites!—s'écria-t-elle avec un redoublement de violence et de +douleur,—n'est-ce pas terrible de voir son enfant mourir à petit feu +et de ne pouvoir pas le sauver... quand c'est pour cela que Dieu vous a +laissée sur la terre!</p> + +<p>Cette conversation rapide me montra que l'existence de M. Sécherin et de +sa mère était encore plus horrible que je ne l'avais soupçonnée.</p> + +<p>Je vis alors M. Sécherin passer lentement devant les croisées du salon; +il s'arrêta un instant, me regarda, puis s'éloigna.</p> + +<p>Je croyais qu'il venait nous rejoindre; il n'en fut rien. Supposant +qu'il voulait me parler en secret, je cherchais un moyen d'aller le +retrouver lorsque sa mère me dit:</p> + +<p>—Mon fils voulait sans doute causer avec vous, maintenant il n'ose +plus... Tenez, le voilà qui se promène dans l'allée de charmille.</p> + +<p>Je saisis ce prétexte.</p> + +<p>—Si vous le permettez, j'irai près de lui; vous savez qu'il a toujours +eu quelque confiance en moi: peut-être lui redonnerai-je du courage; +peut-être l'aiderai-je à vaincre cette insurmontable tristesse...</p> + +<p>Madame Sécherin me tendit la main en secouant la tête.</p> + +<p>—Toujours généreuse et bonne,—me dit-elle.</p> + +<p>—Toujours compatissante aux maux que j'ai partagés,—lui dis-je.</p> + +<p>Je retrouvai M. Sécherin dans cette même allée où j'avais autrefois +surpris les premiers aveux de M. de Lancry à Ursule.</p> + +<p>En approchant de mon cousin, je fus encore plus frappée que je ne +l'avais été du changement de ses traits. Hélas! pourquoi faut-il que le +malheur et le désespoir puissent seuls imprimer un cachet de grandeur +aux physionomies les plus vulgaires, tandis que le bonheur et le +contentement ne les ennoblissent jamais!</p> + +<p>La figure de M. Sécherin, jadis si fleurie, si débonnaire, si souriante, +était d'une pâleur de marbre, d'une effrayante maigreur; ses yeux caves, +rougis par les larmes, brillaient du feu de la fièvre; ses traits +avaient enfin une expression de douleur farouche qui leur donnaient un +caractère d'élévation que je ne leur aurais jamais soupçonné.</p> + +<p>En me voyant il tressaillit, leva les yeux au ciel, et s'écria d'une +voix étouffée:</p> + +<p>—<span class="smcap">Elle</span> vous a fait bien du mal, à vous...</p> + +<p>—Bien du mal... oui, mon cousin... mais j'ai du courage, moi... J'ai +été comme vous, trahie, abandonnée... eh bien! à cette heure, je +méprise, j'oublie ceux qui m'ont outragée, le calme est revenu dans mon +cœur, et je n'ai pas comme vous une mère pour me consoler.</p> + +<p>M. Sécherin ne me répondit rien, marcha auprès de moi d'un pas inégal; +puis s'arrêtant brusquement devant moi, il croisa les bras et me dit +avec une explosion de rage, le regard étincelant de fureur:</p> + +<p>—Je n'ai pas encore tué votre mari... je dois vous paraître bien lâche, +n'est-ce pas?... Mais patience... patience,—ajouta-t-il d'un air sombre +et concentré,—ma pauvre vieille mère mourra un jour...</p> + +<p>Et il recommença de marcher en silence.</p> + +<p>Ces mots m'expliquèrent la conduite du M. Sécherin. Malgré sa bonhomie, +il avait fait ses preuves de courage. Il attendait sans doute la mort de +sa mère pour exiger une sanglante réparation. Je n'aimais plus M. de +Lancry, mais l'idée de ce duel me fit horreur. Je répondis à mon cousin:</p> + +<p>—Votre mère vivra assez longtemps pour que vos regrets soient tellement +affaiblis... que vous laissiez à Dieu la punition des coupables.</p> + +<p>M. Sécherin partit d'un éclat de rire sauvage en s'écriant:</p> + +<p>—Abandonner ma vengeance à Dieu!!!—Et il reprit à voix basse, d'un ton +qui me fit frissonner:—Mais vous ne savez donc pas que je trouve +quelque fois que ma mère vit bien longtemps pour ma vengeance!</p> + +<p>—Oh, cela est épouvantable!—m'écriai-je;—vous... vous toujours si bon +fils!</p> + +<p>—Je ne suis plus bon fils,—reprit-il avec une fureur croissante;—je +ne suis plus rien... rien qu'un malheureux fou... qui passe la moitié de +sa vie à regretter, à appeler une infâme... et l'autre moitié à la +maudire et à rêver la vengeance... Tenez, voyez-vous!... il y a des +moments où je suis capable d'abandonner ma mère, quoique je sache que ce +serait lui porter le coup de la mort.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Oui, je suis capable de tout quand je pense que votre mari peut mourir +avant moi... ou qu'Ursule peut croire que je suis un lâche... que je +n'ose pas me battre...</p> + +<p>Stupéfaite, je regardai M. Sécherin; sa crainte de paraître lâche aux +yeux d'Ursule me disait combien son amour était encore violent.</p> + +<p>—Il faut oublier Ursule, elle est indigne d'occuper votre pensée.</p> + +<p>Il haussa les épaules.</p> + +<p>—Vous aussi... vous voilà comme ma mère... il faut oublier!!!... +Oublier! Dites donc à mon cœur de ne plus battre... dites donc à mon +sang de ne plus brûler dans mes veines... à mon souvenir de s'éteindre!</p> + +<p>—Mais cette femme est une misérable.</p> + +<p>—Mais on l'adore!... cette misérable!!! mais votre mari vous a quittée +pour elle... vous qui valez pourtant mille fois mieux qu'elle!—s'écria +M. Sécherin presque brutalement.</p> + +<p>Un moment, je l'avoue, je restai sans réponse; il fallait qu'Ursule eût +une irrésistible puissance de séduction pour que deux hommes de natures +si différentes, M. de Lancry et M. Sécherin, en fussent devenus si +passionnément épris.</p> + +<p>Mon cousin continua d'un air sombre:—L'oublier... l'oublier!... et +pourquoi l'oublierais-je?... Jusqu'au jour où elle a été criminelle, qui +donc a fait pour moi ce qu'elle a fait?...</p> + +<p>—Mais votre mère...</p> + +<p>—Mais ma mère n'était que ma mère... et ma femme était ma +femme!—s'écria-t-il courroucé.—Le temps que j'ai passé près d'Ursule +sera toujours le plus beau temps de ma vie... Elle qui m'était si +supérieure par l'esprit et par l'éducation, elle s'était mise à mon +niveau! Et puis si belle... si belle! Oh! que de nuits de rage furieuse +j'ai passées dans notre chambre déserte en l'appelant à grands cris!... +Oublier!... mais vous ne savez donc pas que je l'aimais autant, plus +peut-être, pour sa ravissante beauté que pour son esprit charmant?... +Oublier!... et pourquoi? pour vivre tête à tête avec ma mère, n'est-ce +pas? Quelle compensation!</p> + +<p>—Mais ce que vous dites là est affreux... Croyez-vous qu'il ne lui soit +pas pénible de voir combien ses consolations sont impuissantes?</p> + +<p>—Eh! que ma mère veut-elle de plus?... elle est heureuse et contente... +J'ai abandonné Ursule à son sort... j'ai juré sur la mémoire de mon père +de ne plus la revoir... de ne jamais lui pardonner... Je tiens ma +promesse... quoiqu'elle me coûte. Pourquoi ma mère veut-elle me disputer +mes larmes... mes larmes que je lui cache tant que je puis?... +Pourtant...—Et les lèvres de M. Sécherin tremblèrent convulsivement, de +grosses larmes roulèrent dans ses yeux, il cacha sa tête dans ses mains +et tomba assis sur un banc de pierre en sanglotant.</p> + +<p>Épouvantée de cet affreux amour, je restai muette...</p> + +<p>—Tenez, je suis ridicule, je suis vil, je suis fou... je le +sais,—reprit mon cousin en essuyant ses yeux, mais, que voulez-vous! +c'est plus fort que moi... Accablez-moi, je le mérite, car... car je +l'aime encore...</p> + +<p>—Vous l'aimez encore?</p> + +<p>—Oui... c'est honteux, c'est horrible... je l'aime autant que je l'ai +jamais aimée.</p> + +<p>—Est-il possible, mon Dieu!</p> + +<p>—J'ai beau me raisonner, j'ai beau me dire que sa conduite avec votre +mari est mille fois plus coupable que si elle avait cédé à l'amour... +j'ai beau me dire qu'il faut être profondément corrompue pour s'être +donnée ainsi qu'elle s'est donnée... Eh bien! sans ma mère... +entendez-vous! sans ma mère, vingt fois je serais allé tuer M. de Lancry +ou me faire tuer par lui; si je l'avais tué, je me serais jeté aux pieds +d'Ursule pour tout lui pardonner... et je suis sûr qu'à force +d'indulgence et de bonté je l'aurais ramenée à de bons sentiments... +Car, voyez-vous, personne ne la connaît comme moi...—dit-il en essuyant +ses yeux.—C'est bien plutôt sa tête que son cœur qu'il faut accuser.</p> + +<p>—Mon cousin, je n'aime pas à accabler les absents; mais votre femme m'a +fait assez de mal pour que je dise ce que je pense, beaucoup moins pour +récriminer sur le passé que pour vous aider à vaincre un indigne amour. +Ursule est aussi fausse que méchante. Pendant dix années elle m'a haïe +d'une haine implacable, et pendant dix ans elle n'a eu pour moi que des +paroles d'hypocrite tendresse.</p> + +<p>—Mais, après tout, elle n'aimait pas votre mari!—s'écria-t-il sans me +répondre.—Sans ma mère, je pouvais profiter de cet aveu pour lui +pardonner et rompre cette liaison dès son commencement. Mais les femmes +sont si implacables dans leur haine! Ma mère n'a pas oublié qu'une fois +je l'avais sacrifiée à Ursule... Oh! elle s'en est bien souvenue... Et +dût y périr le bonheur de ma vie; dussé-je mourir de chagrin et elle +aussi, il a fallu, pour assouvir sa vengeance, jurer de ne jamais +pardonner à Ursule...</p> + +<p>—Mais c'est un enfer que votre vie alors!...</p> + +<p>—Eh bien! oui... oui, c'est un enfer... Devant ma mère je me contrains; +mais je souffre le martyre... D'autres fois je me maudis de rester +insensible aux consolations qu'elle tâche de me donner... je sens tout +le chagrin que je lui fais; mais je n'y puis rien... tant je suis +faible, tant je suis lâche!... Un enfer... vous l'avez dit... c'est un +enfer... Et pourtant ma pauvre mère est la meilleure des femmes! et +pourtant, moi, qui ne suis pas un méchant homme... je l'aime... je +l'aime bien tendrement; et pourtant je sens que je l'afflige, que je la +blesse sans cesse... Oh! tenez, maudit soit le sort qui m'a fait +rencontrer Ursule... J'aurais épousé une femme de ma classe; ma vie, +celle de ma bonne mère n'eussent point été empoisonnées... Si vous +saviez quelle existence je mène, mon Dieu!... si vous saviez! Je n'ai +plus le moindre souci de mes affaires d'intérêt, je ne sais où en est ma +fortune; j'ai pris un homme d'affaires pour n'avoir plus à y songer... A +quoi bon l'argent maintenant! C'était pour <span class="smcap">elle</span>, moi, que je voulais +être riche. Elle le savait bien, mon Dieu!... Elle m'aurait fait faire +tout ce qu'elle aurait voulu... Je suis sûr que j'aurais trouvé le moyen +de doubler ma fortune, parce que cela lui aurait fait plaisir... et +seulement pour voir son beau regard brillant et heureux, seulement pour +la voir me remercier avec son joli sourire...</p> + +<p>Puis portant brusquement ses deux poings fermés à ses yeux, il s'écria +d'une voix sourde:</p> + +<p>—Son regard, son sourire... je ne les verrai plus... non, plus jamais, +jamais... je l'ai mérité, je n'ai pas eu le courage de lui pardonner... +J'ai écouté la haine impitoyable de ma mère, je n'ai pas été un homme, +j'ai agi comme un enfant, comme un fou...</p> + +<p>Après avoir un instant marché avec agitation, il reprit:</p> + +<p>—Pardon, pardon, ma cousine... Hélas! voilà pourtant les jours que +depuis deux ans je passe avec ma mère dans cette maison froide et muette +comme la tombe... Dans la journée je marche... je vais sans savoir où je +vais... et puis je rentre pour dîner... pendant tout le temps du repas, +je regarde la place où <span class="smcap">elle</span> était... Et puis je reste avec ma mère; nous +faisons la lecture tour à tour..., je lis machinalement... sans +entendre, sans comprendre ce que je lis. A onze heures, ma mère fait sa +prière à haute voix et nous nous séparons... Alors je rentre dans +<i>notre</i> chambre, que je n'ai pas voulu quitter... Alors commencent +d'atroces insomnies... alors j'endure, comme au premier jour, toutes les +tortures d'une jalousie frénétique et désespérée... quand je pense...</p> + +<p>Puis, sans achever sa phrase, M. Sécherin se dressa debout, frappa du +pied avec rage et s'écria en levant les poings vers le ciel:</p> + +<p>—Oh! je le tuerai, cet homme! je le tuerai!—Et il se remit à marcher à +grands pas.</p> + +<p>Une des servantes de madame Sécherin vint nous prier de sa part de nous +rendre au salon.</p> + +<p>—Mon fils,—dit-elle lorsque nous entrâmes,—votre cousine a peut-être +hâte d'arriver à Paris; il ne faut pas la retenir.</p> + +<p>—C'est, en effet, une affaire très-importante qui m'y appelle,—lui +dis-je,—et qui ne souffre pas de retard. Sans cela, je vous aurais +demandé l'hospitalité pendant quelques jours.</p> + +<p>—Vous lui avez au moins parlé raison,—me dit madame Sécherin en me +montrant son fils.</p> + +<p>—Je lui ai parlé de vous, madame, et aucun fils n'est plus respectueux +et plus tendre; croyez-le bien.</p> + +<p>—Je le crois... car je ne veux que son bien.</p> + +<p>—Il le sait, madame.—Puis je fis un signe à M. Sécherin, en lui +montrant sa mère pour l'engager à lui dire quelques paroles de tendresse +filiale. Sa froideur m'effrayait. Je craignais que madame Sécherin ne +voulût profiter de ma présence pour lui adresser des reproches qu'elle +comprimait depuis si longtemps.</p> + +<p>M. Sécherin s'approcha de sa mère, lui prit la main, la baisa en disant:</p> + +<p>—Pardonnez-moi, ma mère; vous savez que je suis souffrant depuis +quelque temps. Cela m'a rendu peut-être le caractère inégal, j'ai fait +ma confession à ma cousine. Elle m'a bien grondé,—ajouta-t-il en +souriant tristement,—je tâcherai d'être plus sage à l'avenir.</p> + +<p>—Cela vous coûtera sans doute beaucoup,—dit sévèrement sa mère.</p> + +<p>Ce que je redoutais allait arriver; madame Sécherin, se sentant blessée +devant moi dans sa dignité de mère, ne pourrait taire ce que la fatale +préoccupation de son fils lui faisait souffrir depuis si longtemps.</p> + +<p>Je jetai un regard suppliant à M. Sécherin pour l'engager à se modérer; +mais lui aussi était depuis longtemps aigri. Ma présence avait ravivé +ses blessures. Je frémis en songeant que j'allais peut-être devenir la +cause involontaire d'une scène affligeante.</p> + +<p>Pourtant M. Sécherin baissa la tête sans répondre à sa mère, qui reprit +d'une voix plus haute:</p> + +<p>—Il serait d'un bon fils d'aimer sa mère au-dessus de tout.</p> + +<p>—Quoi qu'il m'en ait coûté, j'ai fait ce que j'ai pu pour vous prouver +ma soumission... ma mère; je ne puis rien de plus,—reprit froidement +son fils.</p> + +<p>—Voilà pourtant notre vie, madame, telle que nous l'a faite l'infâme +qu'il regrette encore,—s'écria madame Sécherin.—Vous pouvez ne pas +regretter une infâme!—dit-elle à M. Sécherin avec violence.</p> + +<p>Épouvantée de la tournure que prenait la conversation, je me hâtai de +dire:</p> + +<p>—Ah! madame, excusez-le, il l'aimait tant!</p> + +<p>—Il est capable de l'aimer encore... un indigne amour fait commettre +tant de lâchetés!</p> + +<p>Les yeux de mon cousin étincelèrent; il s'écria:</p> + +<p>—Ce n'est pas seulement un indigne amour qui fait commettre des +lâchetés, ma mère! D'ailleurs, voici assez longtemps que je me +contrains, que je souffre, il faut que je parle, à la fin...</p> + +<p>—Et moi aussi,—s'écria sa mère courroucée,—voici assez longtemps que +je souffre, voici trop longtemps que vous oubliez ce que vous me +devez... Je vous répète, moi, que vos indignes regrets sont autant de +lâchetés... sont autant d'offenses à votre mère...</p> + +<p>—Mon cousin!...—m'écriai-je.</p> + +<p>Il ne se contenait plus.</p> + +<p>—Les sentiments les plus nobles, les plus saints devoirs font aussi +commettre des lâchetés, entendez-vous, ma mère!...</p> + +<p>—Que veut-il dire?...</p> + +<p>—Pas un mot de plus,—dis-je à M. Sécherin, et j'ajoutai à voix basse:</p> + +<p>—Voulez-vous donc faire mourir votre mère deux fois... lorsqu'à sa +dernière heure elle songera au danger que vous irez braver dans un duel?</p> + +<p>—C'est vrai, c'est vrai, je suis un fou, un méchant fils de lui +répondre ainsi... Mes regrets l'outragent parce qu'elle m'aime +tendrement.—Puis se mettant à genoux devant sa mère, il prit sa main et +la baisa en disant:—Pardonnez-moi, ma mère, j'ai eu tort de vous parler +ainsi:</p> + +<p>—Une mère doit tout pardonner...—dit-elle en soupirant. Et elle donna +un baiser sur le front de son fils en me jetant un regard désolé.</p> + +<p>—Et un fils doit tout souffrir,—répondit M. Sécherin à voix basse, et +son regard vint aussi me témoigner de ses douleurs.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Je quittai Rouvray dans un accès de tristesse mortelle.</p> + +<p>Je ne crois pas qu'il y eût au monde une position aussi affreuse que +celle de cette mère et de ce fils, toujours face à face, elle regrettant +l'amour de son fils, lui regrettant l'amour d'une femme coupable. Je ne +pus réprimer un mouvement d'indignation profonde en songeant que mon +mari était perdu pour moi, que mon enfant était mort, que ma vie était +brisée, qu'une pieuse femme et son généreux fils voyaient leurs +relations, autrefois si tendres, à jamais aigries parce qu'Ursule +m'avait haïe et enviée.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="G-CHAPITRE_IV" id="G-CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3> + +<h4>LE RETOUR.</h4> + +<p>Deux mois après mon départ de Maran, j'étais établie à Paris dans le +pavillon que m'avait offert madame de Richeville.</p> + +<p>Je me demande encore comment j'avais pu inspirer à cette excellente +femme l'affection qu'elle ne cessa jamais de me témoigner et dont elle +me donna tant de nouvelles preuves lors de mon retour à Paris; c'est +avec l'intérêt le plus tendre, le plus maternel, qu'elle veillait à mes +moindres désirs, qu'elle tachait de m'épargner les moindres chagrins.</p> + +<p>En songeant aux indignes calomnies dont elle avait été victime, je fus +surtout frappée de voir dans quelle affectueuse intimité elle vivait +avec des personnes qui représentaient certainement l'élite de la +meilleure compagnie de Paris et qui passaient même, qu'on me pardonne +cette expression, pour être extrêmement <i>collet monté</i>.</p> + +<p>Ce revirement de l'opinion en faveur de madame de Richeville n'aurait +pas dû m'étonner. Les gens de mœurs sévères sont d'autant plus +indulgents pour les erreurs passées d'une personne qui recherche leur +patronage, que la vie présente de celle-ci est plus irréprochable.</p> + +<p>Justement fiers de l'espèce de <i>conversion mondaine</i> que leur salutaire +influence a opérée, ils défendent, ils appuient leur néophyte avec toute +la généreuse ardeur du prosélytisme.</p> + +<p>Madame de Richeville avait donc alors pour amis véritablement dévoués +tous ceux qui, autrefois, avaient sincèrement plaint ses malheurs et +déploré ses fautes.</p> + +<p>Grâce aux derniers sacrifices que lui avait imposés son mari, sa maison +était fort convenable, mais pas assez splendide pour que l'empressement +qu'on mettait à y être admis ne se rapportât pas entièrement à elle, qui +en faisait les honneurs avec une grâce extrême.</p> + +<p>Les portraits qu'elle m'avait faits de quelques personnes de sa société +habituelle étaient d'une ressemblance frappante; je fus, par hasard, à +même d'en juger le premier jour de mon arrivée à Paris.</p> + +<p>Ma voiture s'était brisée à Étampes; retardée par cet accident, je ne +pus, contre mon attente, arriver à Paris, chez madame de Richeville, +qu'à dix heures du soir. Ne comptant plus ce jour-là sur moi, elle avait +reçu comme elle recevait d'habitude; aussi quel fut mon étonnement, +lorsque ma voiture s'arrêta sous le péristyle, d'y trouver madame +Richeville, accompagnée du prince d'Héricourt! Mon courrier me précédant +d'un quart d'heure m'avait annoncée, et madame de Richeville était +descendue pour venir plus tôt au-devant de moi.</p> + +<p>Je trouvai ce soir-là chez elle la princesse d'Héricourt, mesdames de +Semur et de Grandval. On fut pour moi de la bonté, de l'affabilité la +plus parfaite.</p> + +<p>Il faut avoir vécu dans le monde dont je parle pour comprendre cet +accueil à la fois bienveillant et réservé. On savait mes chagrins; +j'excitais une vive sympathie: mais par une discrétion pleine de +délicatesse on m'épargna tout ce qui aurait pu me rappeler trop +directement des maux qu'on désirait me faire oublier.</p> + +<p>Dire en quoi consistaient ces nuances si fines serait presque +impossible; et cependant, grâce à ces <i>riens</i>, au lieu de me témoigner +une compassion indiscrète, on m'entourait d'une digne et charmante +sollicitude.</p> + +<p>Tant que les traditions et le savoir-vivre de notre ancienne +aristocratie ne se perdront pas, il n'y aura jamais en Europe une +société capable d'être comparée à notre bonne compagnie pour ce tact +exquis, pour ce goût excellent, rares priviléges de l'esprit français.</p> + +<p>Ainsi, je n'oublierai de ma vie ces paroles de la vénérable princesse +d'Héricourt lorsque je lui fus présentée ce même soir par madame de +Richeville.</p> + +<p>—Quoique j'aie le plaisir de vous voir aujourd'hui pour la première +fois, madame,—me dit-elle,—je vous connais, et permettez-moi de vous +le dire, je vous aime depuis que j'ai entendu parler de vous par ma +chère Amélie (c'était le nom de baptême de madame de Richeville); moi et +ses amis, qui sont aussi les vôtres, nous l'engagions toujours à hâter +votre retour à Paris. A votre âge, une vieille grand'mère peut vous dire +cela, à votre âge, la solitude est dangereuse; en s'isolant de toute +affection, on finit malgré soi par soupçonner le monde d'égoïsme ou +d'insensibilité. Mais je vous assure qu'il n'en est rien; j'ai toujours +vu les plus touchantes, les plus nobles sympathies aller avec bonheur +au-devant des nobles et des touchantes infortunes.</p> + +<p>—Et moi, madame,—me dit gaiement la comtesse de Semur avec sa vivacité +cordiale,—dût-on m'accuser de paradoxe comme on m'en accuse souvent, je +vous avoue que je voudrais presque vous savoir encore au fond de votre +Touraine; mais, sans doute, vous étiez notre idéal: pour nous consoler +de ne pas vous voir, nous disions que l'idéal se rêve et ne se rencontre +pas; au lieu que maintenant, si nous allions vous perdre, nous vous +aimerions encore plus, et nous vous regretterions bien davantage.</p> + +<p>Puis, comme je me défendais modestement de ces louanges, la princesse +d'Héricourt me prit la main et me dit d'une voix profondément émue:</p> + +<p>—Veuillez songer, madame, qu'il peut y avoir à admirer chez une jeune +femme autre chose que sa beauté, sa grâce et son esprit... et vous +sentirez la distance qui existe entre une flatterie banale et un +hommage sérieux et mérité.</p> + +<p>Après ces présentations, je m'approchai d'Emma. Elle était vêtue d'une +robe blanche très-simple; les épais bandeaux de ses magnifiques cheveux +blonds ondulés dessinaient le fin et pur ovale de son visage d'albâtre +rosé. Elle me parut d'une éblouissante beauté: à son passage à Maran, +elle avait quatorze ans; deux années de plus avaient accompli sa taille +svelte et élancée comme celle de la Diane antique.</p> + +<p>Je fais cette comparaison mythologique parce que les traits d'Emma, +comme ses moindres mouvements, étaient empreints d'une grâce sérieuse, +chaste et réfléchie, qui eût été de la majesté, si on pouvait appliquer +ce mot à une jeune fille de seize ans, dont les grands yeux d'azur, dont +le frais sourire révélaient la candeur enfantine.</p> + +<p>Ce soir-là, comme toujours, Emma s'occupait des soins du thé et +l'offrait avec des distinctions de prévenance dont quelques-unes me +touchèrent. Ainsi, après avoir présenté une tasse à la princesse +d'Héricourt, qui l'accepta, elle trouva le moyen, en s'inclinant +légèrement, de baiser la main de la princesse au moment où elle allait +toucher la soucoupe. Se rappelant sans doute, que madame de Semur aimait +le thé moins fort, elle eut l'attention de l'affaiblir. Si j'insiste sur +ces puérilités, c'est que justement Emma savait leur donner la valeur +des attentions les plus délicates.</p> + +<p>Jamais je n'oublierai non plus le sourire mélancolique que madame de +Richeville me jeta lorsque Emma lui dit de sa voix harmonieuse et +suave:—Vous offrirai-je du thé, <i>madame</i>?</p> + +<p>Hélas! ce mot froid et indifférent, <i>madame</i>, navrait cette pauvre mère; +il fallait se résigner... aux yeux du monde, sa fille n'était pour elle +que mademoiselle de Lostange, orpheline et sa parente éloignée.</p> + +<p>Au bout de quelques jours, Emma fut en confiance avec moi, je pus +admirer les trésors de cette âme ingénue. C'était un cœur si sincère, +si droit, si répulsif à tout ce qui était en désaccord avec son +élévation naturelle, que jamais Emma n'a compris certains vices et +certains défauts.</p> + +<p>Les mauvaises actions étaient pour elle des effets sans cause, de +monstrueux accidents; les odieux calculs, les instincts désordonnés qui +amènent une bassesse ou un crime, dépassaient son intelligence +complétement et adorablement bornée à l'endroit des passions: Emma était +une exception aussi rare dans son espèce que l'étaient mademoiselle de +Maran et Ursule dans la leur.</p> + +<p>Je ne fus pas longtemps à deviner la cause de la vague tristesse qui +semblait augmenter la mélancolie d'Emma... La pauvre enfant regrettait +sa mère, qu'elle avait perdue au berceau, lui avait-on dit. Sa +reconnaissance pour madame de Richeville était tendre et sincère, mais +Emma faisait ce calcul d'une naïveté sublime:</p> + +<p>«Puisque une parente éloignée est si bonne pour moi... qu'aurait donc +été ma mère!»</p> + +<p>Ayant pénétré le secret de la tristesse d'Emma, je me gardai bien d'en +parler à madame de Richeville: c'eût été lui porter un coup affreux. +Dans son adoration pour sa fille, elle eût été capable peut-être de lui +avouer le secret de sa naissance; et je n'osais prévoir le +bouleversement que cette révélation eût apporté dans les sentiments +d'Emma pour madame de Richeville: quelle lutte cruelle ne se fût pas +élevée dans l'âme de cette jeune fille d'une vertu si fière, si +ombrageuse, lorsqu'elle eût appris que sa mère avait commis une grande +faute, et que sa naissance, à elle, pauvre enfant, était presque un +crime!</p> + +<p>Emma était la franchise même; la perspicacité ne me manquait pas, et je +sentais pourtant qu'il y avait en elle un côté mystérieux qui +m'échappait encore.</p> + +<p>Chose étrange! j'étais convaincue qu'elle avait un secret, et qu'elle +ignorait elle-même ce secret. Je la savais incapable de dissimuler +aucune de ses impressions; elle n'avait pas dit à madame de Richeville +la cause de sa vague tristesse au sujet de sa mère, parce qu'elle avait +senti que cet aveu devait être pénible pour celle qui l'avait entourée +de soins maternels.</p> + +<p>Je pressentais donc qu'Emma me cachait quelque chose, non par fausseté, +mais par ignorance, mais parce qu'elle ne pouvait ni s'expliquer ni +préciser plus que moi la cause de certaines bizarreries qui m'avaient +frappée.</p> + +<p>Ainsi, lorsque l'hiver fut arrivé et qu'elle vit tomber la première +neige, elle devint pâle comme cette neige, tressaillit et s'écria +douloureusement:</p> + +<p>—Ah! la neige!!!</p> + +<p>J'étais seule avec elle, je lui demandai pourquoi cette exclamation +pénible: elle me répondit:</p> + +<p>—Je ne sais pourquoi tout à l'heure cela m'a fait mal de voir tomber la +neige. Maintenant cela m'est indifférent.</p> + +<p>Je lui demandai si la pensée des malheureux qui souffraient du froid +n'avait été pour rien dans son exclamation, elle me répondit naïvement +que non, qu'elle les plaignait profondément, mais qu'en ce moment elle +n'y avait pas songé: à la vue de la neige, son cœur s'était +douloureusement serré sans qu'elle sût pourquoi; mais cette impression +était déjà effacée.</p> + +<p>Une autre fois, devant sa mère et moi, je ne sais plus à quel propos on +parla d'hirondelles.</p> + +<p>Les yeux d'Emma se remplirent de douces larmes; elle nous dit avec un +sourire angélique:</p> + +<p>—Je ne sais pourquoi, en entendant parler d'hirondelles, je me suis +sentie délicieusement émue, pourquoi j'ai eu envie de pleurer.</p> + +<p>Enfin, un jour que des soldats passaient devant la maison au son du +clairon, Emma se leva droite, fière, l'œil brillant, la joue animée, +prêta l'oreille à ce bruit guerrier avec une telle exaltation que sa +charmante figure prit tout à coup une expression héroïque.</p> + +<p>Les clairons passèrent, le bruit s'affaiblit. Emma regarda autour d'elle +avec étonnement, se jeta rouge et confuse dans les bras de madame de +Richeville, lui prit la main, qu'elle posa sur son sein en lui disant +avec une grâce enchanteresse:</p> + +<p>—Pardonnez-moi, je suis folle, mais je n'ai pu réprimer ce mouvement; +sentez mon cœur, comme il bat.</p> + +<p>En effet, son cœur battait à se rompre.</p> + +<p>Quel était ce mystère, quelle était la cause secrète de ces agitations, +de ces émotions? hélas! je le découvris plus tard; mais alors Emma +l'ignorait comme moi.</p> + +<p>A l'exception de ces ressentiments involontaires, imprévus, dont on ne +pénétrait pas la cause, on pouvait tout lire dans cette âme ingénue, +aussi pure, aussi limpide que le cristal.</p> + +<p>Telle était Emma.</p> + +<p>Peu à peu on verra ce caractère se développer dans sa charmante +ignorance, comme ces fleurs précieuses qui n'ont pas la conscience des +parfums qu'elles exhalent ou des couleurs qui les nuancent.....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Quand j'étais à Maran, j'avais supplié madame de Richeville de ne pas +m'écrire un mot sur M. de Lancry ou sur Ursule; je fuyais tout ce qui +pouvait me rappeler leurs odieux souvenirs: une fois à Paris, entourée +de nouveaux amis, je fus plus courageuse.</p> + +<p>Madame de Richeville avait été renseignée par des personnes bien +informées de la conduite de mon mari. Voici ce que j'appris.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran redoublait de calomnies et de méchancetés. Après +avoir ramené Ursule à Paris, elle la logea chez elle, répandant le bruit +que ma jalousie, aussi injuste que furieuse, avait provoqué la +séparation de M. Sécherin et de sa femme; que j'avais dénoncé ma cousine +à son mari et donné comme preuves de la faute d'Ursule quelques +trompeuses apparences.</p> + +<p>Ma tante ajoutait que ce procédé était d'autant plus indigne de ma part +que ma liaison avec M. Lugarto ne me donnait ni le droit de me plaindre +des infidélités de mon mari, ni le droit de blâmer la conduite des +autres femmes. Enfin, M. de Lancry, déjà éloigné de moi par la violence +de mon caractère, ayant découvert que, lors de son voyage en Angleterre, +j'avais poussé l'audace jusqu'à aller passer une nuit dans la maison de +M. Lugarto, m'avait abandonnée. Mademoiselle de Maran, malgré +l'affection qu'elle me portait, disait-elle, ne pouvait s'empêcher de +reconnaître que M. de Lancry avait eu raison d'agir ainsi, et elle +croyait de son devoir de soutenir cette <i>pauvre Ursule</i>, victime de ma +jalousie et de ma noirceur.</p> + +<p>Ces médisances, si absurdes qu'elles fussent, n'en auraient pas moins +été dangereuses, si madame de Richeville, pour prémunir ses amis contre +ces infamies, ne leur avait pas raconté toute la scène de la maison +isolée de M. Lugarto, telle que M. de Mortagne la lui avait dite à son +lit de mort.</p> + +<p>Cette révélation, les antécédents de M. de Lancry, la conduite présente +d'Ursule suffirent pour me défendre des odieuses accusations de ma +tante.</p> + +<p>La révolution de juillet, en divisant, en dispersant la société +légitimiste, avait en partie dépeuplé le salon de mademoiselle de Maran. +Celle-ci n'avait dû les soins assidus dont on l'avait entourée, sous la +restauration, qu'à la crainte qu'elle inspirait et aux puissantes +inimitiés ou aux non moins puissantes protections dont elle pouvait +disposer à son gré.</p> + +<p>Lorsqu'on n'eut plus rien à redouter ou à espérer d'elle, on commença de +la délaisser; car sa méchanceté augmentait avec les années. Sa maison +n'offrait aucun attrait, aucun plaisir; son économie avait tourné à +l'avarice: peu à peu elle se trouva complétement isolée.</p> + +<p>Le dépit qu'elle en éprouva fut la véritable cause de son voyage à +Maran. Pour se distraire de ses ennuis, elle vint sans doute me faire +tout le mal possible.</p> + +<p>En prenant le parti d'Ursule contre sa belle-mère, en lui proposant de +l'emmener à Paris, elle avait d'abord cédé à son instinct de haine +contre moi: mais lorsqu'elle eut reconnu la puissance des nouvelles +séductions d'Ursule, elle songea à se servir de ma cousine,—qu'on me +pardonne cette trivialité,—pour achalander son salon.</p> + +<p>Elle savait le monde mieux que personne; elle annonça partout qu'Ursule +était séparée de son mari. Il y a toujours un irrésistible attrait dans +l'espoir de plaire à une jeune et jolie femme qui se trouve dans une +position aussi indépendante; aussi, bientôt, mademoiselle de Maran ne +fut plus délaissée. Ursule, plus jolie, plus effrontément coquette que +jamais, se vit entourée d'une cour nombreuse.</p> + +<p>M. de Lancry, instruit de tout ce qui se passait par un homme de +confiance qu'il avait envoyé à Paris, perdit la tête de jalousie. Ce fut +alors qu'il m'abandonna pour aller rejoindre Ursule.</p> + +<p>Ce qu'il me reste à dire paraîtra sans doute bien ignoble... +Malheureusement, en avançant dans la vie, j'ai été assez fréquemment +témoin d'ignominies pareilles. Que chacun interroge ses souvenirs, et il +reconnaîtra que les faits que je vais signaler n'ont rien d'exagéré, +rien d'impossible; et qu'au contraire ils sont plutôt remarquables par +une sorte de délicatesse assez rare dans ces indignités.</p> + +<p>Ursule aimait passionnément le luxe, l'éclat, les plaisirs, les fêtes; +elle ne trouvait pas cette vie splendide chez mademoiselle de Maran. Ma +tante, assez riche pour recevoir noblement, était plus loin que jamais +de penser à donner des bals, à prendre des loges aux grands théâtres, à +avoir enfin un état de maison plus moderne, plus élégant, plus +considérable que celui qu'elle avait toujours eu.</p> + +<p>M. de Lancry, en arrivant à Paris, trouva Ursule en coquetterie réglée +avec deux ou trois hommes de la société de ma tante. Malgré son aveugle +passion, il connaissait trop bien les femmes et certaines femmes pour +n'avoir pas deviné les goûts d'Ursule.</p> + +<p>Par respect pour elle et pour lui, il ne pouvait lui proposer de +satisfaire son penchant au faste et à la dépense; on savait qu'elle +n'avait point d'autre fortune que soixante mille francs de sa dot. +L'origine de son luxe une fois connue, Ursule tombait dans le dernier +mépris et se voyait chassée de ce monde au milieu duquel elle voulait +briller.</p> + +<p>M. de Lancry, d'accord ou non avec ma tante, je ne l'ai jamais su, +trouva un moyen fort ingénieux de tout accommoder; en un mot de donner à +sa maîtresse la plus grande existence du monde, de ne pas la faire +déchoir aux yeux de la société, et de lui assurer, au contraire, toutes +les sympathies d'une coterie, de très-bonne compagnie d'ailleurs, +présidée par mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Sans la haine que celle-ci me portait, elle eût repoussé sans doute la +honteuse complicité qu'elle accepta dans cette infâme transaction.</p> + +<p>Quant à la manière dont je fus instruite de ces détails, elle se +rattache à une nouvelle série d'événements mystérieux qui me prouvèrent +malheureusement que le mauvais génie de M. Lugarto planait encore autour +de moi et de ce qui me devenait de plus en plus cher.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="G-CHAPITRE_V" id="G-CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3> + +<h4>CORRESPONDANCE.</h4> + +<p>Environ trois mois après mon arrivée, Blondeau me remit un petit carton +qu'un commissionnaire avait apporté. Je l'ouvris, pâlis d'effroi... en +voyant un bouquet de ces fleurs vénéneuses d'un rouge éclatant que M. +Lugarto m'avait autrefois envoyées, et qui depuis lors étaient devenues +comme le symbole de son odieux souvenir, puisque madame de Richeville +avait reçu un bouquet pareil le jour de la mort de M. de Mortagne.</p> + +<p>Avec ce bouquet était la lettre ci-jointe écrite par mon mari à un de +ses amis que je ne connaissais pas, l'enveloppe ayant été enlevée.</p> + +<p>Comment M. Lugarto, qui n'était pas à Paris, du moins je le supposais, +avait-il pu intercepter la correspondance de M. de Lancry, je ne pus le +savoir; mais je ne fus pas étonnée de ce fait: cet homme, grâce à son +immense fortune, pouvait corrompre les gens ou avoir des créatures à lui +au sein même de la maison des personnes qu'il épiait.</p> + +<p>Quant au but de cet envoi, il n'était pas douteux: ignorant mon +indifférence pour M. de Lancry, M. Lugarto croyait me blesser +douloureusement en me dévoilant les mystères de la conduite de mon mari +et d'Ursule.</p> + +<p>Si cette intention ne fut pas absolument remplie, cette lettre, ainsi +qu'on va le voir, dut néanmoins me causer de pénibles ressentiments; la +nouvelle perfidie de M. Lugarto porta donc quelques fruits amers.</p> + +<p>Voici la lettre de mon mari.</p> + +<p class="c">M. DE LANCRY A ***.</p> + +<p class="r">«Paris, janvier 1835.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>«Je vous remercie de votre lettre, mon cher ami; la mienne a dû bien +vous étonner lorsqu'il y a un mois vous m'avez écrit pour me demander +ces renseignements que vous savez, et que vous avez ajouté:</p> + +<p>«Que devenez-vous? puis-je croire à ce que j'ai par hasard entendu dire +dans mon désert? est-il vrai que vous soyez l'heureux préféré de la +femme la plus à la mode de Paris, qui à force d'esprit et de charmes a +su faire oublier qu'elle s'appelait du nom vulgaire de madame +Sécherin?—Est-il vrai que mademoiselle de Maran, tante de votre femme, +de votre <i>Eurydice</i>, soit en train de se ruiner; qu'elle dépense un +argent fou, qu'on cite la splendeur des fêtes qu'elle donne, le luxe de +sa maison, etc., etc.? Il me semble que dissiper à son âge, c'est +commencer un peu tard.»</p> + +<p>«J'ai répondu longuement à une partie de ces questions; je vais +continuer, car je suis dans un jour où mon cœur déborde de fiel et de +haine.</p> + +<p>«Vous êtes de ces hommes éprouvés auxquels on peut tout confier, et qui +peuvent tout comprendre. Vous avez fondu deux énormes héritages dans +l'enfer de Paris; vous avez tué trois hommes en duel; vous avez survécu +à une horrible blessure que vous vous êtes faite en tentant de vous +brûler la cervelle. Maintenant, revenu de ces <i>folies</i>, comme vous +dites, vous vivez en philosophe «contemplateur et rêveur dans une +vieille maison au fond de la Bretagne, heureux de regarder vos grèves en +écoutant le bruit de la mer qui les bat incessamment.» C'est dire que +vous avez un caractère ferme, une rare connaissance des faiblesses +humaines. Vous ne vous étonnerez donc pas des confidences qu'il me reste +à vous faire.</p> + +<p>«Je suis entouré d'êtres si niais ou si envieux que je me tuerais plutôt +que de leur laisser soupçonner ce que je souffre; ils seraient trop +contents. Vous me mépriserez peut-être, homme stoïque! Il n'importe; je +ne puis souffrir plus longtemps sans me plaindre à quelqu'un et de mes +tourments et de mon bonheur, puisque mon bonheur est encore un tourment.</p> + +<p>«J'ai d'ailleurs éprouvé un grand soulagement en vous écrivant ma +première lettre; je continue, puisque vous me dites ne pouvoir me donner +aucun conseil avant de savoir la fin de mon histoire. Écoutez donc<a name="FNanchor_E_5" id="FNanchor_E_5"></a><a href="#Footnote_E_5" class="fnanchor">[E]</a>.</p> + +<p>«Dévoré de jalousie en apprenant qu'Ursule était à Paris entourée +d'adorateurs; voulant à toute force ressaisir mes droits, malgré le peu +d'espoir que devait me laisser la lettre insolente qu'elle m'avait +écrite, et qui était tombée entre les mains de son mari, je quittai +Maran. J'abandonnai ma femme, j'arrivai ici.</p> + +<p>«Je trouvai Ursule toujours belle, railleuse, fantasque et fière. +Lorsque je voulus lui parler de mon bonheur passé, elle m'accabla de +moqueries; je me contins, j'avais mon projet.</p> + +<p>«Mademoiselle de Maran, tante de ma femme, me reçut à merveille; je vous +ai dit sa haine contre Mathilde, cela vous aidera a comprendre ce qui +suit. Je connaissais Ursule: elle avait un goût effréné pour le luxe et +pour les plaisirs, et pouvait beaucoup sacrifier à ce goût; mais je +savais aussi que, malgré sa pauvreté, malgré la hardiesse de ses +principes, l'effronterie de son caractère, elle était, par un bizarre +mélange d'orgueil et d'indépendance, incapable de certaines bassesses.</p> + +<p>«Pourtant le meilleur moyen de m'imposer à elle, de la dominer autant +qu'on peut la dominer, était de la mettre à même de mener cette +existence splendide, le rêve de toute sa vie, et cela sans froisser sa +susceptibilité souvent très ombrageuse.</p> + +<p>«Pour concevoir la détermination que je pris alors, il faut vous +rappeler que jamais je n'ai hésité entre une somme d'argent si +considérable qu'elle fût et un désir si insensé qu'il fût aussi; il faut +surtout vous convaincre que j'aimais, que j'aime encore Ursule avec +toute l'ardeur, toute la rage d'un amour irrité, contrarié, inquiet, +toujours inassouvi...</p> + +<p>«Maintenant, tel est le problème que j'avais à résoudre:—Me rendre +indispensable à Ursule en l'entourant de toutes les jouissances, de +toutes les splendeurs imaginables, sans que sa délicatesse pût +s'offenser, surtout sans que le monde pût jamais pénétrer ce mystère.</p> + +<p>«L'avarice de mademoiselle de Maran, sa haine contre ma femme, qu'elle +était enchantée de voir ruiner, me servirent à souhait; voici comment:</p> + +<p>«Un jour, devant Ursule, qui logeait chez elle, je vous l'ai dit, je +demandai à mademoiselle de Maran ce qu'elle dépensait par an pour sa +maison, son écurie, etc., etc. Elle me répondit: <i>Quarante mille +francs</i>. Je m'écriai qu'on la volait, qu'elle ne recevait jamais +personne, que ses voitures étaient horribles; tandis qu'avec cette +somme, moi, je m'engageais à lui tenir la meilleure maison de Paris, si +elle voulait se fier à moi et suivre mes conseils.</p> + +<p>«—Comment cela? me dit-elle.</p> + +<p>«—Donnez-moi 40,000 francs, ne vous occupez de rien, et je me charge de +votre dépense pendant un an. Vous verrez de quelle manière je vous ferai +vivre: seulement, si vous acceptez, vous irez passer quelques mois à la +campagne pour me laisser le temps de faire les changements nécessaires à +votre hôtel, cela sans bourse délier de votre part; je retrouverai cette +dépense sur les 40,000 francs annuels.</p> + +<p>«Ursule me regarda. Il me sembla qu'elle comprenait ma pensée, car un +sourire... (oh! si vous connaissiez ses sourires!...) me récompensa de +mon ingénieux stratagème.</p> + +<p>«Vous entendez à demi-mot, n'est-ce pas? Ursule devait jouir de tout le +luxe que je prétendais improviser avec les 40,000 francs de mademoiselle +de Maran; celle-ci accepta ma proposition en riant aux éclats (elle rit +toujours ainsi lorsqu'elle fait quelque perfidie). Quinze jours après +notre convention, mademoiselle de Maran était établie à Auteuil avec +Ursule dans une ravissante maison qu'un Anglais, dégoûté de ce séjour, +m'avait, disais-je, louée pour rien. J'ai toujours eu le génie des +impromptus, quand l'argent ne me manque pas.</p> + +<p>«Il est inutile de vous dire ce que me coûta l'arrangement de cette +maison d'Auteuil, où je me rendais chaque jour. C'était un <i>cottage</i> +véritablement féerique. Pendant ce temps-là les travaux de l'hôtel de +Paris avançaient rapidement. J'avais commencé la réforme par l'écurie. +Je remplaçai les antiques voitures de mademoiselle de Maran par les plus +jolis attelages de Paris. Sachant combien Ursule aimait a monter à +cheval, je décidai mademoiselle de Maran à louer un petit appartement +vacant alors chez elle à mon oncle, le duc de Versac, complétement ruiné +par la révolution de juillet; il servit ainsi de chaperon a Ursule dans +ses promenades <i>équestres</i> avec moi, et la conduisit dans le monde +lorsque mademoiselle de Maran ne pouvait l'y accompagner.</p> + +<p>«Grâce à mon activité, au commencement de l'hiver l'hôtel de Maran tut +transformé en un vrai palais. Un magnifique rez-de-chaussée fut réservé +pour les réceptions. L'appartement d'Ursule, le temple de mon idole +chérie, était une merveille de luxe et d'élégance: je le remplis de +meubles rares, de porcelaines précieuses, de tentures admirables, de +tableaux des meilleurs maîtres. On crut que mademoiselle de Maran +devenait folle, car les énormes dépenses que je faisais chez elle lui +étaient nécessairement attribuées. Elle le laissait croire, et moi aussi +pour mille raisons que vous sentez bien.</p> + +<p>«Mademoiselle de Maran, pendant l'hiver, donna des bals superbes, +pendant le carême des concerts excellents, et au printemps des soirées +champêtres dans son immense jardin, où j'avais fait des prodiges.</p> + +<p>«L'hôtel de Maran devint la maison la plus agréable, la plus recherchée +de Paris. Mademoiselle de Maran avait de plus une loge à l'Opéra et aux +Bouffons, le tout au moyen des éternels quarante mille francs qu'elle +me donnait annuellement.</p> + +<p>«Lorsque je lui rendis ses comptes, au bout de la première année, elle +se mit à rire aux éclats, déclara que j'étais un enchanteur, et me +supplia de continuer d'être son intendant. J'avais dépensé plus de dix +mille louis. Il est inutile de vous dire qu'Ursule était la reine de ces +fêtes, données pour elle et presque par elle, car elle en faisait les +honneurs avec une grâce exquise, une dignité nonpareille. Elle était +devenue une excellente musicienne. Dans les concerts de l'hôtel de Maran +elle montra un talent du premier ordre. Bientôt on ne parla que d'elle, +de son esprit brillant et hardi, de sa gaieté spirituelle et moqueuse, +surtout de son audacieuse coquetterie, qui me mettait à la torture et +éveillait en moi toutes les fureurs de la jalousie.</p> + +<p>«Mademoiselle de Maran subit elle-même l'influence de cette femme +séduisante; car elle ensorcelait tout ce qui l'approchait: toujours +égale, câline, flatteuse, insinuante avec les femmes, avec les hommes +elle était tour à tour fantasque, brusquement provocante, ou d'une +indifférence glaciale; grâce à ce manége elle avait fini par passer pour +une énigme vivante, et pouvoir tout risquer, tout oser impunément.</p> + +<p>«Contraste étrange! cette femme, qui jouissait sans scrupule de toutes +les dépenses qu'au nom de mademoiselle de Maran je faisais pour elle, me +traita avec la dernière dureté, avec le plus outrageant mépris, parce +qu'une fois je voulus lui offrir quelques bijoux pour sa fête.</p> + +<p>«En y réfléchissant, cela ne m'étonna pas. Ursule est remplie de tact: +on sait qu'elle est pauvre, le moindre luxe <i>personnel</i> l'eût +compromise: elle s'est donc créé une mode à elle, à la fois de la +dernière simplicité et d'une extrême élégance. Elle a un cou si +charmant, un bras si frais, si blanc et si rond, qu'il y a d'ailleurs de +la coquetterie à elle à se passer de colliers et de bracelets.</p> + +<p>«Sa toilette Consiste toujours pour le soir en une robe de crépu blanc +d'une fraîcheur ravissante et d'un goût adorable; une fleur naturelle +dans ses beaux cheveux, un bouquet pareil au corsage: jamais elle ne +porte autre chose. Le matin, c'est une petite capote et une robe des +plus simples avec un grand châle de cachemire. Vous voyez que les +soixante mille francs de sa dot doivent lui suffire longtemps pour son +entretien.</p> + +<p>«Quant aux magnificences qui l'entourent et dont elle fait les honneurs, +elle en est aussi fière, aussi heureuse que si elle en était la +maîtresse et non pas le prétexte; car cette femme singulière aime moins +la possession que la jouissance du luxe. Cette distinction vous paraîtra +subtile. Si vous connaissiez Ursule, vous la trouveriez juste.</p> + +<p>«Eh bien, malgré tant de dévouement, malgré tant de sacrifices, +souvent... je ne suis pas heureux. J'ai la conscience d'être nécessaire +à Ursule, je suis sûr qu'elle ne renoncerait que difficilement à +l'empire qu'elle a sur moi... Mais quel empire!</p> + +<p>«Après la lettre qu'elle m'avait écrite et qui fut surprise par son +mari, elle aurait dû être très-embarrassée lors de sa première entrevue +avec moi. Il n'en fut rien; malgré ce que vous appelez ma <i>rouerie</i>, je +fus plus gêné qu'elle. Cela ne vous étonnerait pas si vous connaissiez +la trempe de ce caractère, la souplesse, l'audace, la supériorité de cet +esprit.</p> + +<p>«—Pensez-vous réellement tout ce que vous m'avez écrit?—lui dis-je +avec amertume.</p> + +<p>«Elle se prit à rire, car cette femme rit toujours, et me répondit:</p> + +<p>«—Êtes-vous de ces gens aveugles qui confondent le présent et le passé? +Ce qui était vrai hier ne peut-il pas être faux aujourd'hui, et ce qui +était faux hier ne peut-il pas être vrai à cette heure! Ne vous occupez +donc pas de pénétrer si j'ai pensé ou non ce que je vous ai écrit dans +des circonstances différentes de celles où je vous revois. Vous m'aimez, +dites-vous; faites donc que je vous aime, ou que je semble vous aimer. +Me forcer à feindre un sentiment que je ne ressens pas est plus flatteur +encore que de m'inspirer un sentiment que j'avoue. Si je vous aime +sincèrement, votre cœur sera flatté; si je simule cet amour, votre +orgueil triomphera. De toute façon votre rôle est assez beau, j'espère.»</p> + +<p>«Que répondre à tels paradoxes, à de telles folies, surtout lorsque ces +folies sont murmurées à votre oreille par une bouche de corail aux dents +perlées, aux lèvres fraîches, sensuelles et pourprées, dont les coins +se sont veloutés depuis peu d'un imperceptible duvet noir... Que +répondre lorsque ces paroles sont accompagnées d'un regard profond, +ardent, voluptueux... Oh! vous ne savez pas la puissance magnétique de +ces deux grands yeux bleus qui sous leurs longs cils et leurs minces +sourcils d'ébène, vous dardent, quand ils le veulent, la passion +jusqu'au fond du cœur... ou se plaisent méchamment à vous glacer par +leur dédain moqueur... Non, non, on ne rencontrera jamais des yeux +pareils.....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>«Je ne reculai donc devant aucun sacrifice. Alors commença pour moi une +vie d'agitation continuelle... car cette femme est incompréhensible, +impénétrable; je ne sais encore ce que je suis pour elle.</p> + +<p>«Tantôt elle semble éprouver pour moi un amour irrésistible auquel elle +cède parfois avec une sorte de tendre dépit. Vous dire ce qu'elle est +alors... vous dire ce qu'elle est dans ces rares moments d'ivresse et +d'abandon m'est impossible... aussi impossible que de vous peindre ses +brûlantes langueurs lorsque, succombant au sentiment que je lui inspire, +elle me maudit avec une grâce si enchanteresse et si passionnée.</p> + +<p>«Tenez, à cette seule pensée mon cœur bat, mon sang bouillonne, mes +joues s'allument! Et pourtant cette liaison dure depuis plus de deux +ans, et pourtant je suis presque sûr que cette femme me trompe, et +pourtant durant ces deux années je n'ai pas eu peut-être un mois de +bonheur complet, car à chaque instant cette créature insaisissable +m'échappe, me raille, me rejette du ciel dans l'enfer en me laissant au +cœur d'affreux doutes que le lendemain elle sait dissiper d'un regard +ou d'un sourire...</p> + +<p>«Oh! vous n'imaginez pas ce que c'est que de vivre dans ces alternatives +continuelles d'espérance et de désespoir, de joie et de larmes, de +colère et d'amour, de méfiance et d'aveuglement; vous ne savez pas quel +art infernal sait lentement filtrer l'ambroisie dont elle pourrait +m'enivrer! Figurez-vous un malheureux dont les lèvres sont desséchées et +à qui l'on distillerait goutte à goutte à de longs intervalles l'eau +limpide et fraîche qui pourrait apaiser la soif...</p> + +<p>«Oh! dites, dites, ne serait-ce pas rendre sa soif plus inextinguible, +plus cruelle encore? Dites, ne serait-ce pas à mourir de rage?...</p> + +<p>Telle est pourtant ma vie... sans cesse dévorée d'amour... Ursule ne +m'accorde jamais assez pour satisfaire ma passion, et toujours assez +pour l'irriter et pour rendre ainsi sa domination plus despotique +encore.</p> + +<p>«Oh! la créature infernale... Elle sait bien que d'un souvenir ardent +naissent d'ardentes espérances, et que ce qui est inassouvi est toujours +éternel.</p> + +<p>«Tel est le secret de ma faiblesse, de ma lâcheté, de ma honte. Tel est +aussi le secret de ma joie insensée, délirante, lorsqu'Ursule daigne +être pour moi une femme et non pas un démon insolent et moqueur.</p> + +<p>«Tantôt encore elle sait me persuader, ou plutôt je me persuade que, +malgré tous ses désolants caprices, Ursule m'aime ardemment, et que sa +conduite bizarre est calculée pour me tromper sur l'amour qu'elle a +pour moi, amour dont son orgueil se révolte; tantôt je crois que c'est +pour conserver plus longtemps mon cœur qu'elle feint l'inconstance et +le dédain, parce qu'elle sait que la satiété me viendrait peut-être si +je n'avais plus d'inquiétude sur la sincérité de son affection... Je +vois alors une preuve de violente passion dans ce qui d'autres fois me +révolte et m'indigne.</p> + +<p>«Enfin, dans mes jours de soupçons, je me figure qu'elle ne m'aime pas, +qu'elle me tolère parce que je trouve le moyen de flatter ses goûts et +ses penchants.</p> + +<p>«N'est-ce pas que c'est affreux? Oh! la misérable! elle sait bien que ce +sont ces doutes irritants qui font sa force, elle le sait bien!</p> + +<p>«Si je me croyais ingénument, stupidement aimé comme je l'ai été par ma +femme et par bien d'autres, l'indifférence, le dégoût viendraient bien +vite... de même que si je me croyais impudemment joué, je +l'abandonnerais sans hésiter... Malédiction! Qui m'éclairera donc? que +pensez-vous vous-même? Et encore non, moi seul puis juger de cela; si +j'en suis incapable, vous ne réussirez pas mieux que moi.</p> + +<p>«Ce qui m'est encore douloureux, c'est la lutte de mon orgueil et de mon +amour-propre: mademoiselle de Maran évite avec soin tout ce qui, aux +yeux du monde, pourrait ressembler de sa part à une tolérance coupable; +j'ai revendu la maison que j'avais achetée à M. de Rochegune, et je me +suis logé assez près de l'hôtel de Maran; à Auteuil, j'ai un pied à +terre, et mes droits apparents ne sortent pas des limites d'une +intimité ordinaire. Quant à Ursule, elle est pour moi dans le monde +comme pour tous les hommes qui s'occupent d'elle, ni plus, ni moins, et +beaucoup de mes amis demandent encore si je suis heureux ou non.</p> + +<p>«Tantôt je me révolte à la pensée qu'un <i>bonheur</i> qui me coûte si cher +soit ignoré, et je suis assez <i>jeune</i> pour songer à compromettre Ursule; +d'autres fois, craignant d'être trompé et de passer pour un homme +ridicule, je contribue à égarer l'opinion en nommant moi-même mes +rivaux.</p> + +<p>«Oh! tenez, voici encore une des plaies de cet indigne et brûlant amour; +c'est de ne pas savoir si Ursule me trompe! Je l'ai fait suivre. +Peut-être s'en est-elle aperçue, car l'on n'a rien découvert: cela ne +m'a pas rassuré. Je crois plus à son adresse qu'à sa vertu.</p> + +<p>«Ce qui est encore affreux dans de pareils amours, c'est que les +bassesses, les trahisons que l'on a commises sont autant de liens qui +vous enchaînent à votre fatale idole... Quelquefois je m'indigne de ce +qu'Ursule ne me tienne pas assez compte du mal que j'ai fait, des +douleurs que je cause; car cet argent que je dissipe à pleines mains... +c'est la fortune de ma femme qui vit seule et malheureuse... Mais ces +réflexions me trouvent impitoyable: j'ai assez de mes chagrins, sans +songer à ceux des autres; et puis c'est une question d'argent après +tout, et je n'ai jamais su ce que c'était que l'argent... Toute ma +terreur est de penser à ce que je deviendrai quand cette fortune sera +dissipée. Ursule s'accommodera-t-elle toujours de la maison plus +restreinte de mademoiselle de Maran? car celle-ci ne la quittera plus; +elle vieillit et elle avoue l'horreur qu'elle aurait pour la solitude... +Pour rien au monde elle ne voudrait maintenant se séparer d'Ursule... +Mais moi... moi, que deviendrai-je?</p> + +<p>«Pour conjurer ces fatales pensées, je veux vous donner un exemple de ma +persévérance et de mon soin à prévenir les plus frivoles caprices de +cette femme.</p> + +<p>«Il y a deux mois environ, elle me boudait; jamais je n'avais été plus +malheureux, c'est-à-dire plus amoureux. Voici pourquoi: Ursule ayant eu +la fantaisie de jouer la comédie à l'hôtel de Maran, un théâtre avait +été élevé comme par enchantement; Ursule y avait montré un talent +incroyable dans le rôle de Célimène du <i>Misanthrope</i>, et, par un de ces +contrastes qu'elle affectionne, elle avait voulu jouer ensuite un rôle +de mademoiselle Déjazet dans une petite pièce très-graveleuse: c'était à +devenir amoureux fou d'Ursule, si l'on ne l'eût été déjà.</p> + +<p>«Tout le monde resta stupéfait. Les gens les plus prévenus furent forcés +de convenir qu'après mademoiselle Mars personne n'avait joué Célimène +avec autant de grâce, de finesse, d'esprit, et surtout avec un plus +grand air; quant à la petite pièce, Ursule avait au moins rivalisé avec +mademoiselle Déjazet pour la malice et l'effronterie libertine: enfin, +son succès dans ces deux ouvrages si différents avait été véritablement +inouï.</p> + +<p>«Transporté d'amour et d'orgueil, je vins joindre mes éloges à ceux de +la foule; savez-vous ce qu'Ursule me répondit avec son insolence et son +cynisme habituel?</p> + +<p>«—Lorsqu'une femme du monde joue la comédie, son amant est le dernier +qui doive se féliciter de la voir si parfaite comédienne.»</p> + +<p>«Puis pendant quelques jours elle me bouda, et se compromit assez +gravement avec lord C***, homme très-aimable et très à la mode.</p> + +<p>«Cette fois je fus sur le point de rompre avec Ursule; un caprice de +cette étrange créature, en me jetant dans une de ces folles dépenses +qu'elle prenait à tâche de provoquer, me remit sous le joug plus épris +que jamais.</p> + +<p>«Sachez d'abord que j'avais fait construire au milieu du jardin de +l'hôtel de Maran un très-grand chalet suisse; au printemps, il servait +de salle de bal; à l'intérieur les murs étaient recouverts de sapin +rustique orné d'une incrustation de bois des îles d'un vert tendre +représentant des guirlandes de vignes.</p> + +<p>«J'arrive sombre et chagrin. Ursule était dans le chalet avec +mademoiselle de Maran et lord C***. Au milieu de la conversation, Ursule +dit en montrant les murs du pavillon:</p> + +<p>«—Mon Dieu! qu'une tenture toute en fleurs naturelles serait +ravissante! Comme l'intérieur de ce chalet ainsi tapissé serait +admirable! Il est bien dommage que ce soit un rêve de fée.</p> + +<p>«Lord C*** et mademoiselle de Maran s'écrièrent qu'en effet une telle +idée était impossible à réaliser. Ursule me jeta un de ces regards dont +elle connaissait la puissance et parla d'autre chose; je la compris.</p> + +<p>«Le lendemain les murs intérieurs du chalet disparaissaient sous une +véritable tenture de fleurs naturelles; des treillis de jonc très-serrés +avaient été couverts de jasmins, d'œillets blancs, de roses blanches, +tellement pressés et symétriquement arrangés, que cette masse de fleurs +formait un fond très-uni, d'une blancheur de neige, sur lequel de gros +bouquets de roses étaient régulièrement disposés et attachés avec des +flots de rubans de satin bleu-ciel, ainsi que cela se voit dans les +tapisseries.</p> + +<p>«Il est impossible de dire ce qu'il m'avait fallu d'argent, de soins, de +volonté pour rassembler en vingt-quatre heures cette énorme quantité de +fleurs, car il y avait peut-être cent pieds de lambris à recouvrir en +entier.</p> + +<p>«Ursule daigna se montrer sensible à cette attention, me pardonner les +tourments qu'elle m'avait fait souffrir, et je fus encore le plus +fortuné des hommes.</p> + +<p>«Une autre fois, un soir, à la campagne, à Auteuil, par un magnifique +clair de lune, on parlait de l'ouverture d'un nouvel opéra-comique +d'Auber, alors fort en vogue; l'on en vantait l'harmonie à la fois +savante et mélodieuse. Ursule, qui prenait plaisir à me mettre au défi, +dit en me regardant:—«Quel dommage que cette délicieuse musique ne +puisse nous arriver de Paris avec cette faible brise... qui murmure dans +les arbres du jardin!»</p> + +<p>«Il était six heures. Je sors un moment. Je reviens, je trouve le moyen +de retenir Ursule et mademoiselle de Maran jusqu'à près de minuit. On +entend tout à coup dans le lointain cette ouverture jouée à grand +orchestre, et arrivant, ainsi que l'avait désiré Ursule, <i>avec la faible +brise qui murmurait dans les arbres du jardin</i>.</p> + +<p>«Cela vous semble tenir du prodige, rien n'était plus simple. A peine +Ursule avait-elle exprimé ce désir, que j'avais aussitôt envoyé deux de +mes gens à Paris; ils y arrivaient en vingt minutes: l'un obtenait pour +une somme considérable que le chef d'orchestre de l'Opéra-Comique vînt +après le spectacle à Auteuil avec ses instrumentistes; l'autre +s'occupait de trouver des voitures de remise et de les tenir attelées à +la porte du théâtre avec des chevaux de poste pour amener rapidement les +musiciens et leurs instruments. Cet opéra était assez étudié pour être +exécuté sans la partition. Le spectacle finit à onze heures; une heure +après, l'orchestre entier était à Auteuil, caché dans un massif, et +réalisait ainsi un caprice d'Ursule.</p> + +<p>«Cette fois j'eus à peine un remerciement; je l'avais habituée à de +telles surprises en ce genre qu'elle s'était blasée sur les prodiges que +j'opérais à force d'or.</p> + +<p>«Poussé à bout par tant d'insolence, d'ingratitude et de dureté, j'osai +récriminer, parler des sacrifices de toutes sortes que je lui avais +faits, de ma femme que j'abandonnais, de sa fortune que je dissipais. +Ursule, prenant des airs de fierté glaciale et de mépris écrasant, me +demanda ce que je voulais dire, si j'étais un homme d'assez mauvais goût +pour lui reprocher une <i>sérénade</i> ou un <i>bouquet</i> (faisant allusion à la +tenture de fleurs et à l'orchestre invisible). Quant à mes autres +<i>sacrifices</i>, elle ne me comprenait pas du tout. Mademoiselle de Maran +s'ennuyant seule, la voyant isolée, lui avait proposé, à elle Ursule, de +venir habiter l'hôtel de Maran, et de l'aider à en faire les honneurs. +Cette maison était fort agréable sans doute, grâce à l'économie bien +entendue que je mettais dans les dépenses de mademoiselle de Maran; mais +elle, Ursule, quelle obligation personnelle pouvait-elle m'en avoir? Ne +m'avait-elle pas exprimé toute son indignation une fois que je m'étais +permis de lui offrir quelques bijoux?</p> + +<p>«Tout cela était vrai. Par un de ces contrastes inexplicables, si +nombreux dans le caractère d'Ursule, je vous le répète, elle eût rougi +d'accepter un diamant, et elle n'hésitait pas à faire les honneurs d'une +maison dont je soutenais l'énorme dépense; et elle n'hésitait pas à me +jeter, avec une sorte de joie méchante, dans les plus folles, dans les +plus stériles prodigalités.</p> + +<p>«Enfin, lorsque désespéré, furieux de me voir ainsi traité, je lui +reprochais d'être mon mauvais génie, Ursule riait aux éclats et me +répondait audacieusement:—«Je vous avais bien dit de toujours vous +défier de moi lorsque je semblerais éprouver pour vous autre chose que +de l'indifférence ou du dédain, pouvant bien quelque jour me mettre en +tête de venger <i>Mathilde</i>. Or, ce que je vous avais prédit est arrivé: +<span class="smcap">je venge Mathilde</span>.»</p> + +<p>«Le lendemain, un mot tendre de sa part me fit encore oublier ses +mépris...</p> + +<p>«Tenez, j'ai beau mettre mon inconcevable conduite sur le compte d'un de +ces amours insensés dont il y a tant d'exemples, malgré moi... oui... +malgré moi, je crois qu'il y a là quelque chose de fatal... Je suis +devenu superstitieux: je vous dis que cette femme est fatale.</p> + +<p>«Il y a dans sa joie quelque chose de sombre; dans son influence, dans +sa fascination quelque chose d'étrange.</p> + +<p>«Mademoiselle de Maran me dit quelquefois:—Je ne me suis jamais +attachée à personne; personne ne m'a jamais dominée, et voilà que je ne +puis plus me passer de cette jeune femme. Je sais qu'elle est malicieuse +comme un démon; mais c'est égal, il me semble que le feu de ses grands +yeux bleus éclaire tout autour de moi.» Mademoiselle de Maran a raison: +ses yeux rayonnent d'un éclat extraordinaire, on dirait que la lumière +dont ils brillent provient d'un foyer de lumière intérieure... Allons, +je me tais, vous riez et vous m'accusez de croire au diable...</p> + +<p>«Adieu, j'ai la tête en feu; cette pensée rétrospective sur ces années +passées me fait l'effet d'un songe douloureux.</p> + +<p>«Que pensez-vous de tout ceci? répondez-moi, conseillez-moi, +plaignez-moi.</p> + +<p class="r">«<span class="smcap">G. de Lancry</span>.»</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="G-CHAPITRE_VI" id="G-CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h3> + +<h4>RENCONTRE.</h4> + +<p>Après la lecture de cette lettre, je ne sus ce qui l'emportait dans mon +âme, de l'indignation, de la pitié ou du mépris pour M. de Lancry; si +j'avais conservé quelque regret du passé ou quelque sentiment de haine +contre mon mari, j'aurais été bien cruellement vengée ou désolée.</p> + +<p>Je ne pus néanmoins m'empêcher de sourire avec amertume en songeant aux +sacrifices que mon mari faisait pour une femme qui le méprisait, tandis +qu'il m'avait traitée avec la dernière dureté lorsque j'étais venue lui +demander de changer de place le chenil de ses chiens, et de m'accorder +une modique somme pour une œuvre pieuse.</p> + +<p>Ce qui me frappa aussi profondément dans cette lettre, ce fut l'espèce +d'effroi, de faiblesse superstitieuse qui perçait dans les dernières +lignes. Les âmes mauvaises, les esprits orgueilleux sont toujours portés +à attribuer leurs excès ou leurs crimes à la fatalité, à une cause +surnaturelle, plutôt que de l'attribuer à l'infirmité et à la perversité +de leur nature.</p> + +<p>Et puis enfin, dernier trait bien digne d'observation: cet homme, +autrefois si brillant, si insolemment fat et heureux, si méprisant des +larmes qu'il faisait répandre, si froidement égoïste, si blasé sur les +adorations, se voyait, dans cet amour, aussi humble, aussi moqué, aussi +ridiculisé qu'un tuteur de comédie; pourtant cet homme était jeune, +beau, riche, spirituel!—En vérité la vengeance du ciel prend toutes les +formes,—disais-je.—Quelle forme prendra-t-elle pour atteindre Ursule?</p> + +<p>Je ne pouvais plus en douter, M. de Lancry marchait à grands pas vers sa +ruine. Il ne lui restait plus que le prix de notre terre de Maran, que +j'avais rachetée secrètement. La portion d'héritage de M. de Mortagne +qui était tombée dans la communauté de biens allait aussi être +engloutie. Si indifférente que je fusse aux questions d'argent depuis la +mort de mon enfant, j'étais cruellement blessée de voir ma fortune +personnelle servir à alimenter le luxe de mademoiselle du Maran et à +satisfaire les caprices insensés de ma cousine.</p> + +<p>Malheureusement, mon contrat de mariage était tel, que je ne pouvais en +rien m'opposer aux folles prodigalités de mon mari. Ma feule ressource +eût été dans un procès, dans une demande en séparation, mais pour rien +au monde je n'aurais voulu descendre à ces extrémités et voir mon nom +mêlé à de scandaleuses révélations; j'ai toujours eu la pudeur du +chagrin: à peine j'avais confié les miens à madame de Richeville. Je ne +pouvais songer à mettre le public dans la confidence de ces misères.</p> + +<p>Je me résignai donc à supporter ce que je ne pouvais empêcher. La +modestie de mes goûts et de mes habitudes me rendait d'ailleurs ce +sacrifice moins pénible......</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Les prévisions de madame de Richeville ne l'avaient pas trompée; ses +soins, son amitié, la bienveillance des personnes que je voyais souvent +chez elle effacèrent bientôt jusqu'aux dernières traces de mon ancienne +tristesse; je jouis enfin d'un calme qui n'était pas de +l'anéantissement, d'un repos qui n'était pas de la stupeur; si ce +n'était pas le bonheur, c'était du moins la cessation absolue de la +souffrance.</p> + +<p>Cet état de transition me paraissait plein de charme; il ressemblait +beaucoup à ce doux et léger engourdissement, à ce vague bien-être qui +succède aux douloureuses maladies.</p> + +<p>Une expérience due au hasard me prouva que ma guérison était complète.</p> + +<p>Un jour je me promenais en voiture au bois de Boulogne avec madame de +Richeville, je vis passer très-rapidement deux femmes à cheval +accompagnées de plusieurs hommes: c'était Ursule, la princesse Ksernika, +M. le duc de Versac, M. de Lancry, lord C. et deux ou trois autres +personnes dont je ne sais pas les noms.</p> + +<p>Ma cousine montait avec sa grâce et sa hardiesse habituelles une jument, +Stella, qui nous avait appartenu. Notre voiture allait au pas. Ursule et +mon mari me reconnurent parfaitement; ma cousine, avec une rare +effronterie, me montra M. de Lancry d'un regard moqueur... Mon mari +rougit beaucoup et n'eut pas l'air de m'apercevoir.</p> + +<p>Cette cavalcade passa.</p> + +<p>Madame de Richeville m'observait avec anxiété...</p> + +<p>Mon cœur se serra; mais cette impression s'effaça rapidement...</p> + +<p>En retournant à Paris nous vîmes Ursule, la princesse Ksernika et le duc +de Versac revenir du bois de Boulogne dans une charmante calèche à +quatre chevaux menés en Daumont. Les gens portaient la livrée de +mademoiselle de Maran. M. de Lancry suivait de près en tilbury. A cette +nouvelle épreuve, madame de Richeville me regarda encore... Je souris.</p> + +<p>—Allons,—me dit-elle,—vous êtes complétement guérie.</p> + +<p>C'était un mardi, autant que je puis m'en souvenir.</p> + +<p>Je venais de prendre ce jour de loge aux Bouffons avec madame de +Richeville; elle avait offert une place à la princesse et au prince +d'Héricourt. Nous étions arrivés depuis quelque temps, lorsque, par un +singulier hasard, Ursule et mademoiselle de Maran, accompagnées de M. le +duc de Versac, entrèrent bientôt après dans une loge du même rang que la +nôtre.</p> + +<p>J'avais prié madame de Richeville, malgré ses refus, de se mettre sur le +devant à côté de la princesse d'Héricourt; presque cachée dans l'ombre, +je pus donc sans être vue observer la scène suivante.</p> + +<p>Ma cousine était, selon son habitude, mise avec la plus parfaite +simplicité; elle portait une robe blanche, une écharpe de gaz +très-légère semblait entourer d'un brouillard neigeux ses charmantes +épaules, qui aux grandes lumières avaient l'éclat et le poli du marbre; +deux camélias cerise gracieusement posés dans ses beaux cheveux bruns, +dont les boucles ondulaient jusque sur son sein, à son corsage un +bouquet de fleurs pareilles à la coiffure, telle était sa parure.</p> + +<p>La jalousie ne m'avait jamais aveuglée, je trouvai Ursule peut-être +encore plus jolie qu'autrefois; ses traits, son maintien, avaient pris +une nuance de dignité ou plutôt de hauteur qui balançait la hardiesse de +son regard et la liberté de ses paroles: car elle était, disait-on, +quelquefois avec les hommes d'une incroyable licence de langage.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran, toujours fidèle à sa robe carmélite, à son tour +de cheveux noirs et à son bonnet garni de soucis, me parut +très-vieillie, très-changée; ses yeux seulement avaient conservé leur +vivacité vipérine, et brillaient sous ses épais sourcils gris.</p> + +<p>Pendant l'entr'acte la loge de mademoiselle de Maran fut continuellement +remplie de visiteurs appartenant à ce qu'il y avait de plus élégant dans +la meilleure compagnie.</p> + +<p>Je vis alors Ursule dans tout l'éclat de son triomphe et de ses succès. +Elle avait dit qu'elle voulait être... et qu'elle serait la femme la +plus à la mode de Paris. Elle avait réussi, et semblait vraiment née +pour le rôle qu'elle jouait.</p> + +<p>Le feu de ses regards, ses gestes animés, mais toujours charmants, ses +éclats de rire doux et frais, son grand air quelquefois quitté pour de +petites mines agaçantes ou moqueuses, tout annonçait en elle une longue +habitude de chercher à plaire et à être remarquée.</p> + +<p>Parmi les hommes qui vinrent saluer Ursule je vis M. Gaston de +Senneville, la <i>fleur des pois</i> de ce temps-là, comme disait sa tante +madame de Richeville. Ma cousine parut l'accueillir avec une distinction +particulière, pendant qu'un autre visiteur plus grave, M. le chargé +d'affaires de Saxe, je crois, causait avec mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Plusieurs fois M. de Senneville prit familièrement la lorgnette +d'Ursule, lui parla à voix basse, rit aux éclats avec elle, se pencha +pour regarder quelques personnes qu'elle lui désignait sans doute, enfin +il affecta ce petit manége d'intimité que les jeunes gens sont toujours +enchantés d'afficher lorsqu'il s'agit d'une femme à la mode.</p> + +<p>De son côté, ma cousine redoubla de coquetterie; voulant lui faire +sentir le parfum du colossal bouquet qu'elle portait à la main, elle se +pencha en arrière et cambra sa jolie taille en se retournant à demi vers +M de Senneville, qui parut nécessairement aspirer avec délices l'odeur +embaumée de ces belles fleurs. Quoique cette préférence ne fût pas +rigoureusement de bon goût de la part d'Ursule, j'avoue qu'il était +impossible de mettre dans ce mouvement plus de charme et de grâce +provocante.</p> + +<p>Par hasard, presque en cet instant je jetai les yeux sur une loge placée +en face de celle de mademoiselle de Maran, et je vis à travers la +lucarne ouverte la figure pâle et contractée de mon mari.</p> + +<p>Placé dans le corridor, il épiait sans doute Ursule, dont l'attitude et +les manières devaient singulièrement exciter sa jalousie.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, M. de Lancry disparut et vint à son tour +saluer mademoiselle de Maran. Étant beaucoup plus jeune que le chargé +d'affaires de Saxe, M. de Senneville fut obligé de céder sa place à mon +mari; ce qu'il fit non sans avoir en riant pris quelques fleurs au +bouquet d'Ursule, et en avoir triomphalement orné sa boutonnière. M. de +Lancry semblait au supplice; il échangea quelques mots avec mademoiselle +de Maran.</p> + +<p>Après le départ de M. de Senneville, Ursule avait brusquement repris sa +lorgnette d'un air contrarié; sans donner un regard à M. de Lancry, elle +lorgnait impitoyablement tous les points de la salle. Par deux fois mon +mari lui parla, elle ne l'entendit pas ou feignit de ne pas l'entendre; +il fallut qu'il lui touchât légèrement le bras pour qu'elle parût +s'apercevoir de sa présence. Elle lui donna la main avec distraction, +lui répondit à peine quelques mots et se remit à lorgner.</p> + +<p>M. de Lancry ne put réprimer un mouvement d'impatience et de colère, et +se remit à causer avec le chargé d'affaires de Saxe et avec mademoiselle +de Maran.</p> + +<p>Le matin, grâce à la rapidité de la course d'Ursule, j'avais à peine +entrevu M. de Lancry. Je le regardai plus à loisir: sa figure amaigrie, +fatiguée, révélait les chagrins, les jalousies que sa lettre m'avait +fait connaître; ce n'était plus comme autrefois un homme brillant et +léger parce qu'il n'aimait pas, moqueur et hardi parce qu'il était sûr +de plaire et de dominer: il était alors sombre et inquiet, humble et +résigné, parce qu'il aimait passionnément et qu'on le raillait à son +tour.</p> + +<p>Lorsque Ursule fut fatiguée de lorgner, M. de Lancry lui adressa de +nouveau la parole, mais cette fois avec une sorte de timidité triste. Je +connaissais assez la physionomie de cette femme pour voir, à son port +impérieux, au sourire railleur qui releva le coin de ses lèvres, pour +voir, dis-je, qu'elle répondait par des sarcasmes aux reproches +indirects de mon mari. Enfin M. de Versac rentra. La toile se leva, +cette scène qui paraissait si pénible à M. de Lancry cessa aux premiers +accords de l'orchestre.</p> + +<p>Un violent ressentiment d'indignation me traversa le cœur en songeant +à l'affreux désespoir dans lequel M. Sécherin, insensible aux pieuses +consolations maternelles, consumait solitairement ses jours pendant que +sa femme, riante, heureuse, se livrait effrontément à son penchant pour +la galanterie et pour les plaisirs.</p> + +<p>J'avais fait toutes ces observations du fond de la loge où j'étais pour +ainsi dire cachée.</p> + +<p>Madame de Richeville et la princesse, devinant les pensées qui devaient +m'agiter à la vue d'Ursule, avaient constamment causé ensemble pour ne +pas me distraire.</p> + +<p>Le prince était sorti, je pus donc me livrer à de pénibles réflexions.</p> + +<p>Cette soirée ne fut pas vaine pour moi; elle me prouva que je ne +ressentais plus pour M. de Lancry que la pitié mêlée de dédain que +j'aurai ressentie pour un étranger qui se fut trouvé dans cette position +fausse et honteuse.</p> + +<p>Peu à peu mes idées se rassérénèrent.</p> + +<p>Ce que devait souffrir M. de Lancry me rappela tout ce que j'avais +souffert. Je bénis le ciel de m'avoir délivrée de ces horribles anxiétés +en tarissant en moi la source de tout amour, car je voyais la garantie +de mon bonheur à venir dans l'impossibilité où je me croyais d'éprouver +jamais ce sentiment.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Peu de jours avant mon arrivée à Paris, M. de Rochegune était parti pour +une de ses terres où quelques affaires l'appelaient. Il en revint peu de +temps après la rencontre que j'avais faite de ma cousine aux Italiens.</p> + +<p>Le souvenir de M. de Rochegune était resté dans ma pensée intimement lié +à celui de M. de Mortagne. Gravement dévoué pour moi, d'un caractère +sérieux, d'une philanthropie éclairée, ou lui témoignait généralement +tant de déférence que, malgré sa jeunesse, je m'étais habituée à le +considérer comme un homme d'un âge mûr, car il en avait les qualités +solides et sûres.</p> + +<p>Au fort de mes malheurs, encore sous le charme de mon mari, et songeant +que j'aurais pu épouser M. de Rochegune, je m'étais avoué presque à ma +honte que je n'aurais jamais pu l'aimer d'amour, tant son austère bonté +prévalait alors de peu sur les grâces séduisantes de M. de Lancry.</p> + +<p>Madame de Richeville, en me parlant quelquefois de M. de Rochegune, +m'avait dit que depuis son retour d'Orient il avait pris dans le monde +une attitude ferme et hardie, en tout digne de l'indépendance et la +noblesse de son caractère, au lieu de s'effacer, comme autrefois, dans +une froide réserve. Impatiente de revoir M. de Rochegune, autant par +affectueux souvenir que par curiosité, je fus enchantée d'apprendre son +retour à Paris.</p> + +<p>Un soir, vers les dix heures, traversant une petite galerie vitrée que +j'avais fait construire pour pouvoir communiquer de mon pavillon à la +maison de madame de Richeville, j'arrivai chez elle.</p> + +<p>Je ne sais pourquoi il y a des salons privilégiés, dont l'arrangement, +dont les proportions invitent à la causerie et à l'intimité. Celui de +madame de Richeville était de ce nombre; j'y ai passé de si douces +soirées que je ne puis résister au plaisir d'en donner une esquisse: +l'aspect des lieux qu'on a aimés semble augmenter encore la réalité des +souvenirs.</p> + +<p>Une première pièce ornée de bons et anciens tableaux conduisait au salon +où madame de Richeville se tenait habituellement, salon tendu de damas +vert, étoffe commune à la tenture, aux rideaux, aux portières et aux +meubles de bois doré, sculptés dans le meilleur goût du siècle de Louis +XIV.</p> + +<p>Au coin de la cheminée était une large causeuse que madame de Richeville +partageait ce soir-là avec le prince d'Héricourt, grand et beau +vieillard à cheveux blancs, d'une figure pleine de noblesse, de calme et +de sérénité; de l'autre coté de la cheminée était la princesse +d'Héricourt. Son pâle et doux visage exprimait à la fois la dignité et +la plus angélique mansuétude; elle portait ses cheveux gris bouclés sous +son bonnet avec une sorte de coquetterie de vieillesse. Tout en causant +avec madame de Semur, cette bonne princesse ne pouvait s'empêcher de +regarder quelquefois le prince d'Héricourt avec une sorte de sollicitude +tendre et satisfaite.</p> + +<p>J'étais toujours émue à la vue de ces deux vieillards, qui avaient +traversé d'un pas ferme tant d'époques désastreuses en s'appuyant l'un +sur l'autre, et arrivaient au terme de leur longue carrière le front +haut, le sourire aux lèvres et les yeux au ciel.</p> + +<p>Madame de Semur, assise à côté de la princesse, offrait avec elle un +contraste frappant: c'était une femme de quarante ans à peine, dont la +physionomie, à la fois noble et piquante, semblait résoudre un problème +insoluble: allier le plus grand air du monde aux mobiles vivacités de +l'esprit le plus pétillant et le plus imprévu. Enfin, près de la table à +thé placée entre les deux fenêtres de ce salon, Emma travaillait à sa +tapisserie.</p> + +<p>Pour achever ce tableau, qu'on l'éclaire de plusieurs lampes de +porcelaine de Chine dont la trop vive lumière, affaiblie par des +abat-jour, fait çà et là briller, dans le clair-obscur, l'or des +boiseries blanches, les cadres des tableaux, les bronzes des meubles, +les peintures des vases de Sèvres ou les vives couleurs des fleurs +qu'ils contiennent; qu'on fasse jouer les joyeuses lueurs du foyer sur +d'épais tapis amarante; qu'on parfume légèrement ce salon, bien clos et +bien chaud, d'<i>essence de bouquet</i>, odeur anglaise que madame de +Richeville aimait beaucoup, et que je ne puis encore sentir, à cette +heure, sans que ce temps déjà si lointain surgisse tout à coup à ma +pensée (certains parfums et certaines mélodies doublent chez moi la +puissance des souvenirs), et l'on pourra se faire une idée du plus +charmant asile qui ait jamais été ouvert aux longues et douces causeries +d'une société intime et choisie.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="G-CHAPITRE_VII" id="G-CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h3> + +<h4>LE RECIT.</h4> + +<p>Lorsque j'entrai dans le salon, Emma se leva pour m'offrir ce qu'elle +appelait mon fauteuil; c'était une petite bergère assez basse, car cette +chère enfant avait remarqué que je choisissais ce siége de préférence. +Je la baisai au front pour la remercier de cette prévenance, et je +serrai affectueusement la main du prince d'Héricourt.</p> + +<p>—Qu'il est dommage que vous arriviez si tard, ma chère Mathilde, me dit +M<sup>me</sup> de Richeville, le prince nous racontait une des vaillantes +prouesses d'un de nos amis. Cela vous eût bien intéressée.</p> + +<p>—Et de qui s'agit-il donc? demandai-je.</p> + +<p>—De M. de Rochegune, dit M<sup>me</sup> de Semur, c'est un vrai Cid: il mérite +d'avoir sa place dans le romancero moderne.</p> + +<p>—Allons, allons, dit le prince en souriant avec bonté. Au risque de +passer pour un radoteur, je vais recommencer l'histoire de mon Cid pour +M<sup>me</sup> de Lancry; elle m'en saura gré.</p> + +<p>—Et moi aussi,—dit madame de Semur.—Tout à l'heure, j'ai été émue +malgré moi. Cette fois-ci, je serai sur mes gardes, et je pourrai me +moquer de votre héros, car il n'y a rien de plus insupportable que +d'avoir autant à admirer.</p> + +<p>—L'entendez-vous?...—dit en souriant madame de Richeville à la +princesse.—Et elle niera encore qu'elle adore le paradoxe!</p> + +<p>—Mais c'est tout simple,—reprit madame de Semur.—Quand on sort de ces +enthousiasmes-là, on a l'air de bourgeois qui reviennent de la cour. +Ainsi, prince, soyez assez bon pour recommencer le récit de ce beau +trait, afin que je puisse en rire à mon aise.</p> + +<p>—Je me joins à madame de Semur pour vous prier de raconter de nouveau +cette belle action,—dis-je au prince,—bien certaine d'ailleurs que +cette complaisance vous coûtera peu... les hommes à bonnes fortunes sont +toujours si heureux, dit-on, de parler de galanterie!</p> + +<p>—Oh! je comprends,—me dit le prince en souriant,—je comprends... Vous +m'adressez de charmants compliments pour m'empêcher de dire tout ce que +je pense de vous... Mais que j'en trouve l'occasion, et je serai +inexorable; vous aurez beau flatter mon orgueil, je ne ménagerai pas +votre modestie... Mais, puisque vous le désirez, je recommence le récit +que je faisais à ces dames.</p> + +<p>—Vous savez peut-être, mesdames,—dit le prince d'Héricourt,—que +Rochegune se battit si bien pour la cause des Grecs, qu'il fut nommé +colonel d'un de leurs trois régiments de cavalerie; régiment que +d'ailleurs il avait créé et équipé à ses frais, et auquel, par une +touchante pensée d'amitié, il avait donné l'uniforme des hussards dont +M. de Mortagne avait fait partie sous l'empire. Cet uniforme était, je +crois, blanc et or, à collet bleu. Si j'insiste sur ce détail, c'est +pour vous préparer à une autre marque de souvenir non moins touchante et +d'une portée véritablement belle et grande... que vous serez bien forcée +d'admirer, madame,—dit le prince à madame de Semur,—et d'admirer sans +regrets.</p> + +<p>—Nous verrons, nous verrons, car je vous écoute, prince, je vous en +avertis, avec toutes sortes d'ombrageuses défiances; on juge un avocat +par la cause qu'il défend.</p> + +<p>—Tâchons donc de gagner la nôtre,—dit le prince en riant; et il +reprit:—L'indépendance de la Grèce proclamée et assurée, Rochegune fit +un voyage en Russie; c'était au moment de la guerre de cette puissance +contre les Circassiens. Curieux d'assister à ces opérations, +parfaitement accueilli par l'empereur, il fit en curieux, ou plutôt en +volontaire, la campagne du Caucase. Grièvement blessé dans une charge de +cavalerie à laquelle il prit une part brillante, il eut de plus son +cheval tué sous lui. Rochegune, épuisé par le sang qu'il perdait, ne put +se dégager, et resta sans connaissance sur le champ de bataille. +Lorsqu'il revint à lui, ce fut un moment terrible: il se trouvait seul +au milieu d'un steppe immense et solitaire, que la lune éclairait de sa +pâle clarté; la neige tombait lentement; il était déjà à moitié enseveli +sous une couche glacée, lorsqu'il sortit de son évanouissement.</p> + +<p>—C'est affreux,—dit madame de Richeville.—Ce désert couvert de neige +lui fit l'effet d'un immense linceul... M. de Rochegune m'a dit que +telle fut la première réflexion qui lui vint, car il m'a déjà raconté +cette circonstance en m'apprenant comment il avait été blessé, mais en +me cachant la suite de cette aventure romanesque.</p> + +<p>—Je le crois bien,—dit la princesse;—elle était trop honorable pour +lui.</p> + +<p>—Et je l'ai sue, moi,—dit le prince,—pas plus tard qu'hier, par un +aide de camp de l'empereur. Cet officier a fait cette guerre avec +Rochegune, et c'est de lui que je tiens tous ces détails. Notre ami se +trouva donc seul, la nuit, au milieu d'une solitude profonde, paralysé +par le froid et par sa blessure, et ayant à peine la force de se +débarrasser de la neige qui s'amoncelait sur lui; enfin il entendit au +loin le sourd piétinement d'une troupe de cavalerie; ignorant si elle +était amie ou ennemie, mais préférant la mort à son horrible position, +il appela de toutes ses forces quelques cavaliers éclaireurs qui par +bonheur passèrent près de lui; ils l'entendirent, s'approchèrent: il fut +sauvé. Ces cavaliers appartenaient à un corps de cosaques du <i>Don</i> que +le mouvement de la bataille avait placé momentanément à l'arrière-garde +de l'armée; ces cosaques irréguliers, aussi farouches que leurs chevaux +sauvages, obéissaient aveuglément au vieil <i>hetman</i> qui les commandait. +Rochegune fut conduit à ce chef de horde, qui le prit en croupe après +avoir pansé ses blessures. Cet <i>hetman</i> était, me dit l'aide de camp, +une espèce de patriarche guerrier, d'un courage et d'une physionomie +dignes de l'antiquité. Rochegune lui devait la vie; il contracta de ce +jour avec lui une amitié de frère d'armes, quitta l'état-major de +l'armée où il aurait enduré beaucoup moins de privations, et partagea +désormais l'existence aventureuse et pénible des cavaliers de l'hetman, +qui servaient d'éclaireurs et d'enfants perdus à l'armée, ne reposaient +jamais sous une tente, couchaient sur la terre ou sur la neige. Ce n'est +pas tout: ils couraient d'autant plus de dangers qu'ils faisaient une +guerre sans merci, presque sans prisonniers, n'accordant ni ne demandant +de quartier aux Tartares, qui, comme eux, massacraient femmes, enfants, +vieillards.</p> + +<p>—Pardon, prince, si je vous interromps,—dit en riant madame de +Semur;—mais j'étais bien sûre qu'en entendant une seconde fois les +hauts faits de votre protégé, je trouverais de quoi ne plus l'admirer +autant... Voyez un peu! par goût pour les aventures, il va s'allier à +une troupe de bandits et d'assassins... et il reste témoin de leurs +atrocités... par reconnaissance!... Le prince se mit à rire et répondit:</p> + +<p>—Et c'est justement, madame, à propos de ces atrocités dont M. de +Rochegune est témoin, que votre admiration pour lui sera vivement +excitée.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Cela tient du prodige...</p> + +<p>—Alors, prince, arrivons donc vite à cette fin que nous ignorons aussi +bien que madame de Lancry, car c'est ici que vous vous êtes arrêté tout +à l'heure.</p> + +<p>Le prince reprit:</p> + +<p>—Rochegune, bien décidé à n'abandonner son hetman que lorsqu'il lui +aurait rendu un service égal à celui qu'il en avait reçu, n'attendit pas +longtemps l'occasion de s'acquitter dignement. J'oubliais de vous dire +que l'hetman avait deux fils qui servaient comme simples cavaliers dans +sa troupe; il les aimait comme un loup aime ses petits, les lançait sans +sourciller au milieu des plus grands dangers, et puis, l'action finie, +il les étreignait sur sa poitrine avec une sorte de joie sauvage et des +rugissements de bête fauve. L'intrépidité naturelle à Rochegune, +l'affection que lui témoignait l'hetman dont il partageait vaillamment +les dangers et les privations, lui acquirent bientôt une grande +influence sur ces hordes. Une reconnaissance d'avant-postes, composée de +quelques cavaliers parmi lesquels étaient les deux fils de l'hetman, +tomba dans une embuscade placée au bord d'un torrent. Presque tous les +cosaques furent massacrés, et les eaux apportèrent au camp de l'hetman +ceux des cadavres qui n'étaient pas brisés parmi les rochers.</p> + +<p>—Ah! c'est horrible, s'écria madame de Semur;—on dirait une page de +roman moderne, le timide essai d'une jeune fille de lettres qui s'essaie +en rougissant...</p> + +<p>—Écoutez alors la péripétie,—reprit le prince.—En apprenant ce +malheur, le vieil hetman reste stupéfait, inerte. A ce moment, un aide +de camp du feld-maréchal (l'officier russe dont je vous ai parlé) +accourt ordonner à l'hetman de se porter avec sa masse de cavaliers sur +un point qu'il désigne. L'hetman fait machinalement un signe de tête... +Plein de confiance dans ce vieux soldat, et pressé de porter d'autres +ordres, l'aide de camp ne croit pas nécessaire de s'assurer par lui-même +de l'exécution de la manœuvre qu'il est venu commander; il se dirige +au galop sur un autre point. Rochegune sait bien la guerre; quoique +jeune, il la fait depuis longtemps. Comprenant l'importance de ce +mouvement qui doit être exécuté avec la rapidité de la foudre, il reste +stupéfait de l'immobilité de l'hetman, il lui parle, il lui rappelle +l'ordre qu'il vient de recevoir... il n'en peut tirer une parole. Chaque +minute de retard compromettait le salut de l'armée et la vie de +l'hetman, car son inaction méritait la mort. Pour le tirer de +l'anéantissement où l'avait plongé la nouvelle du massacre de ses deux +fils, Rochegune prit un parti désespéré et dit à l'hetman:—<i>A cheval... +à cheval...</i> Le vieillard le regarde et secoue la tête.—<i>C'est pour +retrouver tes fils!</i>—s'écrie notre ami... Un éclair brille dans les +yeux du vieillard.—<i>Mes fils!</i>—s'écrie-t-il,—<i>où +sont-ils?</i>—<i>Suis-moi... tu les trouveras!</i>—dit Rochegune, et il saute +à cheval en se dirigeant vers le point indiqué par l'aide de camp:—<i>Mes +fils... mes fils!</i>—s'écrie le vieillard en sautant à cheval à son tour +pour atteindre Rochegune qui gagnait du terrain. Les cosaques se +pressent sur les traces de leur hetman: cette masse de cavalerie +s'ébranle; Rochegune la guide et la précède, suivi de près par le vieil +hetman criant toujours:—<i>Mes fils... mes +fils!</i>—<i>Suis-moi!</i>—répondait Rochegune. Les lignes ennemies sont en +vue. Rochegune les montre à l'hetman en lui disant:—<i>Tes fils sont là</i>. +Le vieillard pousse un cri de rage et fond sur l'ennemi; une horrible +mêlée s'engage; une fois au milieu du feu, l'hetman revient à lui. +Rochegune, qui ne le quitte pas, lui explique en deux mots ce qui +arrive. Le vieillard, reprenant son sang-froid, combat avec sa valeur +accoutumée. Par un miraculeux hasard, Rochegune, en chargeant un gros de +cavaliers circassiens qui opéraient lentement leur retraite, les culbuta +et les força d'abandonner dans leur fuite un cheval de bât sur lequel +étaient garrottés les deux prisonniers...</p> + +<p>—Les deux fils du vieil hetman!—s'écria madame de Richeville.—Quel +bonheur!...</p> + +<p>—Justement, madame—reprit le prince;—ils étaient criblés de +blessures; l'ennemi les avait seuls épargnés lors de l'embuscade, et les +gardait en otage. Vous concevez la joie de Rochegune en ramenant ces +deux enfants à leur père. Celui-ci, à cette vue, croisa ses deux bras +sur sa poitrine, mit un genou en terre et baisa pieusement la main de +Rochegune. Pour apprécier la signification de cet acte, il faut savoir +qu'il n'y a qu'à l'empereur que ces chefs de hordes rendent un pareil +hommage, et puis, chez ces peuples sauvages, il est inouï qu'un +vieillard se soit jamais agenouillé devant un jeune homme. «<i>Je t'avais +sauvé la vie, tu m'as sauvé l'honneur</i>,—dit le vieillard;—<i>je devrais +donc te sauver encore une fois la vie pour être quitte envers ici; tu me +rends encore mes fils: que faire pour m'acquitter?</i>»—Voici les propres +paroles de notre ami, telles que me les a rapportées l'aide de camp qui +était venu complimenter l'hetman sur la charge brillante de ses +cosaques:—«<i>Toi et tes fils</i>,—dit Rochegune,—<i>jurez-moi d'épargner +désormais les femmes et les enfants ou les vieillards qui vous tomberont +sous la main, et de leur dire Vivez au nom de...</i>»—Ici le prince +s'interrompit.</p> + +<p>—Au nom de qui?—nous écriâmes-nous...</p> + +<p>Le prince sourit et dit:</p> + +<p>—Ceci n'est pas mon secret; qu'il vous suffise de savoir que l'hetman +et ses enfants firent et tinrent ce serment. Le nom qu'avait prononcé +Rochegune fut si peu oublié dans cette horde, m'a dit l'officier russe +qui a terminé cette campagne, que l'an passé, à la fin de la guerre, il +était pour l'hetman aussi sacré que le serment qu'il avait fait à notre +intrépide et généreux compatriote...</p> + +<p>—Ceci est digne des beaux jours de la chevalerie errante,—s'écria +madame de Semur,—et pour compléter le roman... ce nom est certainement +celui d'une farouche beauté que...</p> + +<p>—Permettez-moi de vous interrompre,—dit le prince d'un air +sérieux,—pour vous affirmer que ce nom méritait... et mérite toujours +d'être prononcé avec autant d'intérêt que de respect; je vous abandonne +notre cher chevalier criant, mais je vous demande grâce pour ce nom +mystérieux... que vous connaissez...</p> + +<p>—Que je connais...—s'écria madame de Semur.</p> + +<p>—Oui, madame, et que vous avez dit vingt fois, car c'est celui d'une +personne que vous aimez... enfin c'est un nom qui mérite à tous égards +de servir de symbole à une action généreuse, et Rochegune ne pouvait +rendre un plus digne hommage à la personne qui porte ce nom...</p> + +<p>—Ah! prince, que vous êtes cruel!—s'écria madame de +Richeville,—dites-nous-le donc?</p> + +<p>—Cela m'est impossible, madame; vous approuverez vous même mon +silence... quand vous en saurez la cause... je ne veux pas enlever à +Rochegune le plaisir de vous l'apprendre.</p> + +<p>—Mais avant qu'il ne vienne, il y a de quoi mourir de curiosité,—dit +madame de Semur.—Voyons, prince, laissez-vous attendrir. Pour vous +décider, je vous déclare très-sérieusement que je trouve admirable la +conduite de M. de Rochegune; son moyen de rappeler l'hetman à lui-même +en lui disant: «Suivez-moi, je sais où sont vos fils...» ne pouvait +venir que d'un esprit généreux qui sait combien les affections profondes +ont de retentissement dans le cœur.</p> + +<p>—Et son idée de profiter de la reconnaissance qu'il inspire, pour +imposer la clémence à ces barbares!—dit la princesse d'Héricourt;—cela +n'est-il pas aussi une grande pensée?</p> + +<p>—Très-belle et très-grande,—reprit le prince,—et qui vous paraîtra +peut-être sinon plus belle, du moins plus touchante, lorsque vous saurez +le nom...</p> + +<p>—Ah! prince, que vous êtes cruel!...—dit madame de Semur.—On admire +tout sans restriction, et rien ne peut vous attendrir...</p> + +<p>—Tenez, madame,—dit le prince,—j'entends une voiture entrer dans la +cour, peut-être est-ce le hasard qui vous envoie notre héros. +Adressez-vous à lui...</p> + +<p>—Béni soit le hasard, si c'est en effet M. de Rochegune,—dit madame de +Semur.—Le hasard est quelquefois si malencontreux, qu'il devrait bien +une fois au moins...</p> + +<p>L'entrée de M. de Rochegune interrompit l'invocation de madame de Semur.</p> + +<p>Le soleil d'Orient l'avait tellement bronzé, l'expression de sa +physionomie était si changée, qu'il était méconnaissable. Le ton bistré +de sa figure faisait paraître plus étincelants encore ses grands yeux +gris sous ses sourcils noirs. Son visage complétement rasé, à +l'exception de ses moustaches brunes, qui faisaient ressortir le rouge +foncé de ses lèvres et la blancheur de ses dents, lui donnait un +caractère oriental très-prononcé. Il était impossible d'oublier ces +traits énergiquement accentués. Sa taille grande et svelte, ses +vêtements noirs, l'air royal et chevaleresque avec lequel il portait +haut et fier son front hâlé et sa moustache brune, lui donnaient la +tournure cavalière et hardie d'un vaillant portrait de Velasquez ou de +Van Dyck. Son allure décidée n'avait rien de l'effronterie des +fanfarons; elle annonçait une nature calme et forte, intelligente et +énergique. A la courbure de ses lèvres, légèrement arquées, on voyait +que le sarcasme amer pouvait remplacer la généreuse bienveillance du +sourire.</p> + +<p>Ravie de revoir M. de Rochegune, je lui dis cordialement ma joie, qu'il +partagea; en me parlant du passé, un nuage de tristesse passa tout à +coup sur ses traits; je devinai qu'il donnait une pensée à M. de +Mortagne, mais qu'il ne trouvait ni le moment ni le lieu convenables +pour me parler de cet ami bien cher.</p> + +<p>—Savez-vous que vous êtes très-dissimulé au moins?—dit madame de +Richeville à M. de Rochegune.</p> + +<p>—Comment cela, madame la duchesse?</p> + +<p>—Certainement; vous me racontez comment vous avez été blessé, comment +vous avez manqué de périr enseveli sous la neige, comment vous avez été +sauvé... mais voilà tout... vous vous gardez bien de dire un mot de +certain vieil hetman...</p> + +<p>—De dire un mot de l'immense service que vous lui avez rendu... en lui +sauvant l'honneur,—dit madame de Semur.</p> + +<p>—En lui ramenant ses deux fils,—ajouta la princesse.</p> + +<p>—En lui faisant promettre, à lui et à ses deux fils, d'épargner +désormais les femmes, les enfants et les vieillards,—dit madame de +Semur,—et de les rendre à la liberté au nom de...</p> + +<p>—Voici le mystère,—dit madame de Richeville:—ce méchant prince ne +veut pas nous dire au nom de qui... vous avez adouci la férocité de ces +barbares.</p> + +<p>Tous ces reproches s'étaient succédé si rapidement, que M. de Rochegune +n'avait pu répondre un mot; au lieu d'affecter une modestie maladroite +et embarrassée, il dit noblement et simplement:</p> + +<p>—Tout cela est vrai; mais, prince, permettez-moi de vous demander +comment vous savez...</p> + +<p>—Ne le lui dites pas qu'il ne nous ait appris ce nom +mystérieux,—s'écria madame de Richeville.</p> + +<p>—Voyez comme il rougit!...—s'écria en riant madame de Semur.</p> + +<p>M. de Rochegune avait en effet beaucoup rougi, il avoua franchement au +lieu de s'en défendre.</p> + +<p>—Oui, je rougis,—dit-il en souriant,—parce que je ne puis m'empêcher +de rougir de reconnaissance en entendant ce nom qui m'a toujours porté +bonheur; ce nom, symbole d'un souvenir qui m'a guidé, protégé, conseillé +dans bien de graves circonstances de ma vie. Depuis que j'ai prononcé ce +nom pour la première fois, il est devenu pour moi comme un talisman; je +professe pour lui l'idolâtrie la plus aveugle. Tenez, on m'a dit ce +matin que j'avais fait un bon discours à la chambre des pairs: eh bien! +c'est parce que je l'avais mentalement invoqué, j'en suis sûr!</p> + +<p>—Mais,—dit madame de Richeville,—c'est justement à cause de toutes +ces merveilles que nous brûlons de le savoir.</p> + +<p>—Ce que vous venez de nous dire là nous rend plus impatientes +encore,—dit madame de Semur.</p> + +<p>—Parlerez-vous enfin?—s'écria madame de Richeville.—D'abord nous vous +tourmenterons jusqu'à ce que vous nous ayez éclairci ce mystère. Le +prince dit que nous connaissons la personne qui porte ce nom... que nous +l'aimons... Voyons, dites-nous cela... C'est à en perdre la tête...</p> + +<p>—Je serais désolé,—reprit sérieusement M. de Rochegune,—que vous +pussiez croire, madame, que je crains de dire et de répéter ce nom. Le +sentiment qui m'a dicté ce que j'ai fait est trop honorable pour que je +ne m'en glorifie pas toujours, partout, et très-hautement, je vous le +jure... Mais je suis certain que le prince pense, comme moi, qu'en ce +moment je ne puis satisfaire votre curiosité. S'il est d'un avis +contraire... je me rends.</p> + +<p>—J'aurais bien envie de vous prier de parler,—dit le prince en +souriant.—Je me vengerais ainsi de...</p> + +<p>—Et de qui?—s'écria madame de Semur, voyant l'hésitation du prince.</p> + +<p>—De vous, madame,—ajouta-t-il gaiement,—en vous faisant admirer bien +davantage encore ce que vous ne louez qu'à regret. Mais je suis +généreux, et je partage l'avis de Rochegune.</p> + +<p>—Oh! c'est affreux!... comme ils s'entendent!—s'écria madame de +Richeville.—Allons... nous attendrons votre loisir... Mais vous ne +serez pas quitte de notre curiosité, monsieur de Rochegune. Il faut que +vous la contentiez d'une autre façon.</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, madame.</p> + +<p>—Eh bien! puisque vous êtes à mes ordres, vous allez me faire, de +souvenir, le portrait du vieil hetman sur l'album d'Emma.</p> + +<p>Emma, avant que M. de Rochegune n'eût répondu, se leva toute joyeuse, +les joues vermeilles, et approcha une table sur laquelle était tout ce +qu'il fallait pour dessiner à l'aquarelle.</p> + +<p>—Et pour le punir de sa discrétion, il nous chantera sa chanson +albanaise des Hirondelles,—ajouta la princesse.</p> + +<p>—Emma la lui accompagnera, et madame de Lancry sera ravie de +l'entendre,—dit la duchesse.</p> + +<p>Emma, toute joyeuse, alla ouvrir le piano avec le même gracieux +empressement.</p> + +<p>—Allons, homme mystérieux,—dit madame de Richeville,—faites-nous vite +connaître le visage de ce vieil hetman, que j'aime beaucoup sans le +connaître.</p> + +<p>—Et dites-nous votre chanson des Hirondelles, que j'aime beaucoup parce +que je la connais,—dit madame de Semur.</p> + +<p>—Par où commencera-t-il, chère princesse?—dit madame de Richeville.</p> + +<p>—Par la chanson, car on l'entend encore longtemps après qu'il l'a +chantée, tant cette méthode simple et touchante laisse d'écho dans le +cœur.</p> + +<p>Emma se mit au piano.</p> + +<p>M. de Rochegune commença.</p> + +<p>C'était un air albanais qu'il avait noté lui-même et dont il avait +traduit les paroles. Rien de plus naïf, de plus primitif que ce chant +d'une mélancolie ravissante.</p> + +<p>Je n'avais jamais entendu la voix de M. de Rochegune; elle était à la +fois sonore, douce et profondément vibrante.</p> + +<p>Cette chanson me fit tant de plaisir, que je la lui redemandai; sans se +faire prier, il la recommença de la meilleure grâce du monde.</p> + +<p>Emma l'accompagnait à merveille.</p> + +<p>Cette première partie de sa tâche si bien accomplie, M. de Rochegune +s'occupa de la seconde; il se mit à la table de dessin, et en une +demi-heure il eut admirablement dessiné à la sépia le portrait de +l'hetman des cosaques, dont les traits rudes et sauvages étaient +rehaussés par un costume très-pittoresque.</p> + +<p>J'étais moins étonnée des talents vraiment remarquables de M. de +Rochegune, quoique j'ignorasse qu'il les possédât, que de la gracieuse +facilité avec laquelle il s'était prêté à tous les désirs qu'on lui +avait témoignés.</p> + +<p>Je trouvais à la fois surprenant et charmant que ce soldat intrépide, +que cet éloquent orateur, que cet homme d'une charité évangélique (car +il continuait scrupuleusement à sa terre les traditions philanthropiques +de son père), réunît des dons si agréables à des qualités si éminentes +et si rares. Et puis il me semble qu'on sait toujours un gré infini aux +hommes puissants par l'intelligence, forts par le courage, de se montrer +simples, bons et prévenants.</p> + +<p>Je n'étais pas seule, d'ailleurs, à ressentir ainsi, quoique M. de +Rochegune, sans affectation, tâchât de s'amoindrir et de mettre les +autres personnes en valeur; il était facile de voir à mille nuances, à +mille riens, qu'on lui tenait d'autant plus compte de sa supériorité +qu'il faisait tout au monde pour la faire oublier.</p> + +<p>Je me souviendrai toujours de cette soirée si doucement occupée d'arts +de poésie, de voyages, et si tôt passée, grâce au charme d'une intime +causerie où l'on avait pour prétention la bienveillance, pour rivalité +le désir de plaire.</p> + +<p>Pendant que madame de Richeville reconduisait la princesse d'Héricourt, +M. de Rochegune me demanda si j'étais chez moi le matin, et si je +pourrais lui faire la grâce de le recevoir.</p> + +<p>—Si peu précieuse que soit cette grâce que vous me demandez,—lui +dis-je en souriant,—j'ai bien envie d'y mettre à mon tour une +condition; je suis beaucoup plus curieuse ou plus opiniâtre que madame +de Richeville, et j'aurai beaucoup de peine à attendre jusqu'à demain +pour savoir ce nom mystérieux au nom duquel vous faites de si nobles +choses.</p> + +<p>—Et moi, madame, je ne pouvais le dire... même devant vos meilleurs +amis... non à cause d'eux, ils m'eussent applaudi, je n'en doute pas... +mais à cause de vous.</p> + +<p>—De moi!... Et pourquoi?</p> + +<p>—Pourquoi?—reprit M. de Rochegune. Et il ajouta de l'air du monde le +plus naturel, et comme s'il eût dit une chose toute simple:</p> + +<p>—Parce que ce nom est le vôtre, parce que ce nom était <span class="smcap">Mathilde</span>.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="G-CHAPITRE_VIII" id="G-CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h3> + +<h4>UN ANCIEN AMI.</h4> + +<p>Encore sous l'impression que m'avait causée la révélation de M. de +Rochegune, je rentrai chez moi inquiète, contrariée, comme s'il m'eût +fait brusquement un aveu d'amour.</p> + +<p>Mon embarras n'était pas causé par les susceptibilités d'une fausse +pruderie, mais par la crainte de voir mes relations futures avec M. de +Rochegune perdre leur caractère loyal et fraternel. Au lieu de m'être +agréables, elles me fussent alors devenues gênantes et pénibles par la +froide réserve qu'elles m'eussent inspirée.</p> + +<p>Cependant, après quelques réflexions, je me rassurai; je me rappelai les +paroles du vénérable prince d'Héricourt. Sachant qu'il s'agissait de +moi, il avait tu mon nom pour ménager ma modestie; mais il avait si +ouvertement loué M. de Rochegune dans cette circonstance, celui-ci avait +aussi parlé avec tant de franchise à cet égard, que mes scrupules +s'apaisèrent.</p> + +<p>D'ailleurs, je ne pouvais croire que M. de Rochegune eût voulu me +traiter légèrement. Nos rapports avaient été souvent d'une nature +extrêmement délicate, et jamais un tel soupçon ne m'était venu.</p> + +<p>Il m'avait rendu de très-grands services: le premier, au commencement de +mon mariage, en venant m'instruire des bruits odieux que M. Lugarto +répandait et qu'il tâchait d'accréditer par sa présence auprès de moi; +le second, en aidant M. de Mortagne à m'arracher du piége où cet homme +infâme m'avait fait tomber.</p> + +<p>Dans ces occasions, jamais M. de Rochegune n'était sorti de la réserve +la plus parfaite. Jamais il n'avait fait la moindre allusion à l'espoir +qu'il avait eu d'obtenir ma main, et aux sentiments qu'il aurait pu +éprouver pour moi.</p> + +<p>Peu de temps après la nuit fatale de la maison isolée de M. Lugarto, il +était parti pour la Grèce; de là il était allé en Russie. Pendant cette +campagne meurtrière, il avait rendu une espèce de culte à mon nom, à mon +souvenir, ignorant alors s'il me reverrait un jour. Pouvais-je me +blesser de cette preuve à la fois généreuse et bizarre de son +attachement?</p> + +<p>Je me rassurai donc d'autant plus facilement sur l'amour dont j'avais un +instant soupçonné M. de Rochegune, que je croyais n'avoir pour lui aucun +tendre penchant. J'admirais ses rares facultés, son noble caractère; je +lui avais récemment découvert de nouveaux agréments. J'étais sincèrement +reconnaissante des services qu'il m'avait rendus; mais je ressentais +toujours l'immense différence qui existait entre mon affectueuse amitié +pour lui et l'amour que j'avais autrefois éprouvé pour M. de Lancry.</p> + +<p>Habituée que j'étais à analyser mes plus fugitives impressions, je me +demandai s'il ne m'était pas pénible de songer qu'à vingt ans je devais +renoncer à aimer... autant par solidité de principes que par impuissance +de cœur. Je vis au contraire, dans ces froides impossibilités, la +garantie de mon bonheur futur.</p> + +<p>Depuis mon retour à Paris, je me trouvais parfaitement heureuse. La +société restreinte et choisie dans laquelle je vivais me comblait de +soins, de prévenances. J'avais à aimer madame de Richeville, Emma; +j'avais donc, si cela se peut dire, assez d'occupation de cœur pour +ne pas regretter l'absence des sentiments plus vifs.</p> + +<p>J'ai oublié de dire que, restant chez moi presque toutes les matinées, +je recevais assez souvent les amis de madame de Richeville, qui étaient +devenus les miens. Ainsi, dans mes habitudes, la visite de M. de +Rochegune n'était nullement un accident.</p> + +<p>Je l'attendis avec impatience.</p> + +<p>Il vint, je crois, le surlendemain du jour où je l'avais revu pour la +première fois. J'étais seule; il me tendit la main et me dit tristement:</p> + +<p>—Je n'ai pu avant-hier vous parler de notre malheureux ami, quoique +nous fussions chez une des personnes qu'il aimait le plus au monde. Mais +vous avez senti comme moi que ce n'était pas le moment de nous +entretenir de ce cruel événement... Ah! si vous saviez tout ce que j'ai +perdu en lui!</p> + +<p>Et une larme, que M. de Rochegune ne chercha pas à cacher, roula dans +ses yeux.</p> + +<p>—Je l'ai aussi bien regretté, et le regrette tous les jours +encore...—lui dis-je avec une vive émotion,—quand je songe qu'à ses +derniers moments sa pensée a encore été pour moi... Ah! c'est une +horrible mort, c'est une infernale vengeance!...</p> + +<p>M. de Rochegune fronça les sourcils et me dit d'un air sombre:</p> + +<p>—J'ai employé tous les moyens possibles pour savoir où était ce +misérable Lugarto et pour découvrir les instruments de son lâche +guet-apens; car je suis de l'avis de madame de Richeville au sujet de ce +duel et de son effroyable issue. Personne ici n'a pu me renseigner; +quelques personnes seulement m'ont dit que Lugarto était ou en Amérique +ou au Brésil.</p> + +<p>J'instruisis alors M. de Rochegune du singulier incident qui avait mis +en ma possession une lettre de M. de Lancry écrite à une personne +inconnue.</p> + +<p>Ce fait le frappa, il me dit qu'il prendrait les mesures nécessaires +pour tâcher de savoir si en effet M. Lugarto ne serait pas secrètement à +Paris.</p> + +<p>—Mais croyez-vous qu'il ose revenir ici?—lui dis-je.</p> + +<p>—Je le crains, il est trop lâche pour se battre avec moi, et j'avoue +que j'hésiterais à exécuter la terrible menace que lui a faite M. de +Mortagne.</p> + +<p>—Lui-même aurait reculé devant cette extrémité...</p> + +<p>—Je ne sais, son caractère était si intraitable... Mais ce qui +augmentera l'audace de Lugarto, c'est que ses crimes ne sont pas +prouvés; il peut se mettre sous la protection des lois et affronter le +scandale d'un procès que l'on peut lui intenter au sujet de votre +enlèvement.</p> + +<p>—Jamais je n'y consentirais,—m'écriai-je,—il faudrait soulever trop +de questions ignominieuses pour le nom que je porte! Ce triste passé est +maintenant pour moi comme un rêve pénible. Tout ce qui en rappellerait +la réalité me ferait horreur.</p> + +<p>—Vous avez raison, laissez-nous le soin de veiller sur vous; oubliez, +oubliez le passé! Oh! nous parviendrons à le chasser de votre souvenir, +à force de soins, d'affection. Mortagne vous a léguée à madame de +Richeville, à moi, à tous ceux enfin qui ont une âme généreuse. Nous +tâcherons d'être pour vous ce qu'il était lui-même, et devons prouver +qu'il n'y a que de bons cœurs sur la terre... Pauvre femme! vous avez +tant souffert, vous avez rencontré tant d'êtres infâmes ou dégradés, que +vous ne demanderez pas mieux que de nous croire et de vous laisser +aimer, n'est-ce pas?</p> + +<p>Je ne saurais exprimer avec quelle cordialité simple et touchante M. de +Rochegune prononça ces paroles.</p> + +<p>—Que vous êtes bon! lui dis-je,—que de gratitude je vous ai déjà! +N'avez-vous pas devancé le vœu de M. de Mortagne? souvenez-vous +donc... il y a trois ans...</p> + +<p>—Oh! ne parlons pas de ce que vous me devez,—me dit-il,—car je vous +ai dû, moi, de bien douces... de bien tendres pensées.</p> + +<p>Je ne pus réprimer un léger mouvement d'embarras.</p> + +<p>M. de Rochegune me comprit, et me dit en souriant:</p> + +<p>—Tenez, une comparaison vous rendra mon idée. Je serais désolé que +vous prissiez ceci pour des <i>galanteries</i>; vous aimez beaucoup les +tableaux, les belles statues, la belle musique, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Vous comprenez qu'on passe des heures entières à contempler la +<i>Transfiguration</i>, le <i>Panseroso</i> ou la <i>Vierge à l'enfant</i>?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Vous comprenez qu'on écoute avec bonheur, avec reconnaissance, Mozart, +Gluck ou Beethoven; vous avouez enfin qu'on peut demander à l'admiration +de ces chefs-d'œuvre de l'art les plus divines jouissances, les plus +hautes inspirations?</p> + +<p>—Mais quel rapport?</p> + +<p>—Eh bien! ces divines jouissances, ces hautes inspirations, je les ai +demandées à un adorable chef-d'œuvre de la nature, à un être idéal de +bonté, de grâce, de noblesse, et je les ai obtenues. Les derniers +vœux de mon père, ceux de M. de Mortagne, le pieux respect que +m'inspirèrent vos chagrins, ont encore augmenté le culte passionné que +je vous ai voué. Vous êtes devenue pour moi comme un être intermédiaire +entre ce qui est divin. Depuis que je vous connais, c'est à vous que +j'ai toujours reporté mes meilleurs instincts, parce qu'ils sont +toujours venus de vous: en mêlant votre nom, votre pensée à de +généreuses actions, ce n'était pas une flatterie que je vous adressais, +c'était un de vos droits que j'acquittais.</p> + +<p>—Vous aviez pourtant d'autres souvenirs que le mien à invoquer,—lui +dis-je pour changer le cours de cet entretien, qui commençait à +m'embarrasser,—l'homme admirable qui vous a élevé dans de si nobles +sentiments...</p> + +<p>—Mon père...? il avait pressenti ce que vous seriez... il avait espéré +nous unir l'un à l'autre,—me répondit gravement M. de Rochegune.—C'est +penser à lui que de penser à vous... son souvenir auguste et sacré plane +au-dessus de l'attachement que j'ai pour vous... Ainsi, rassurez-vous; +ne me croyez surtout pas capable de vous dire des <i>galanteries</i>, de +vouloir, comme on dit vulgairement, <i>vous faire la cour</i>... Vous faire +la cour! On ne fait pas la cour à une femme comme vous... dès qu'on la +connaît, on l'aime comme elle mérite d'être aimée. C'est ce que j'ai +toujours fait.</p> + +<p>—Monsieur de Rochegune...</p> + +<p>—Cet aveu... ne peut vous offenser, ne doit même pas vous étonner...</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Et bien plus, lorsque vous saurez ce que je veux être pour vous, ce +que je voudrais que vous fussiez pour moi, vous me saurez gré de cet +aveu.</p> + +<p>—Vraiment, monsieur?—lui dis-je, ne pouvant m'empêcher de sourire de +sa vivacité.</p> + +<p>—Et il se pourra même que vous en soyez heureuse.</p> + +<p>—Heureuse?</p> + +<p>—Et fière...</p> + +<p>—Et fière? Voilà qui est charmant; je vous écoute.</p> + +<p>—Rien de plus simple. Vous êtes une courageuse femme, aussi jalouse de +votre honneur qu'un homme l'est du sien. Vous êtes incapable de +commettre une faute, autant par solidité de principes que parce que +cette faute aurait l'air d'une lâche représaille, et de donner l'ombre +d'une excuse à l'indigne conduite de votre mari. Est-ce vrai?</p> + +<p>—Cela est vrai, je n'ai jamais pensé autrement.</p> + +<p>—Vous le voyez, je fais une large part à l'élévation de vos sentiments. +Je les comprends, car je les partage. Mais vous avez vingt ans à peine; +devant vous une vie isolée, sans famille, sans liens. A cette heure, +l'amitié de madame de Richeville vous suffit encore, vous êtes dans un +état de transition, vous prenez la cessation de la souffrance pour le +bonheur. Cet état négatif ne durera pas; votre cœur s'éveillera, vous +aimerez...</p> + +<p>J'interrompis M. de Rochegune.</p> + +<p>—Vous avez,—lui dis-je,—jusqu'ici parlé avec trop de raison et de +vérité pour que je tombe d'accord avec vous sur ce dernier point. Je +n'aimerai plus... Une fatale... mais violente passion a tué l'amour dans +mon cœur.</p> + +<p>—Tué l'amour dans votre cœur!—s'écria-t-il;—mais vous n'avez +jamais aimé...</p> + +<p>—Je n'ai jamais aimé?...</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Voyons, monsieur de Rochegune, parlons-nous sérieusement, ou bien nous +livrons-nous aux folies paradoxales de madame de Semur?</p> + +<p>—Je parle sérieusement, je vous le répète, vous n'avez jamais aimé.</p> + +<p>—Mais, monsieur...</p> + +<p>—Mais, madame... Dieu ne veut pas qu'il dépende du premier misérable +venu d'allumer ou d'éteindre à jamais dans un cœur tel que le vôtre +le plus divin de tous les sentiments, celui qui demande l'emploi des +plus rares, des plus magnifiques facultés de l'âme!</p> + +<p>Je regardai M. de Rochegune avec étonnement, et je repris:</p> + +<p>—Comment... je n'ai pas aimé! Mais qu'ai-je donc éprouvé, alors? +Pourquoi cet anéantissement du cœur? pourquoi cette mort de toutes +mes espérances?</p> + +<p>—Vous avez pris l'épuisement de la douleur pour l'anéantissement du +cœur!... Est-ce que le cœur s'anéantit? Est-ce qu'on renonce à +toute espérance quand on n'a rien à regretter?...</p> + +<p>—Rien à regretter, monsieur...</p> + +<p>—Non, vous avez beaucoup à déplorer, mais heureusement vous n'avez rien +à regretter; aussi l'avenir vous reste-t-il tout entier avec ses +horizons sans bornes...</p> + +<p>—L'avenir...</p> + +<p>—Sans doute l'avenir; pourquoi non? Qui vous le ferme? Dites-moi qu'une +passion noble, grande, profonde, généreusement partagée, mais +brusquement brisée par un événement surhumain, laisse dans l'âme des +regrets éternels, et la ferme à toute espérance, je vous croirai. Oui, +ces regrets seront éternels, parce que leur cause sera pure; éternels, +parce qu'au lieu de les étouffer on les entretiendra pieusement; +éternels, parce qu'on y trouvera l'amère volupté que donne la +conscience d'une douleur inconsolable, parce que le bonheur qu'on a +perdu est irréparable. Mais cette pieuse fidélité au culte du passé +prouvera-t-elle que l'amour est éteint dans le cœur? Au contraire, +elle prouvera qu'il n'y a jamais brûlé plus pur et plus ardent... Eh +bien... avez-vous ressenti quelque chose de pareil? Non, sans doute; +après avoir affreusement souffert, vous avez fui avec horreur les +souvenirs de vos souffrances, vous avez remercié Dieu de vous avoir +délivrée de votre bourreau, pauvre et malheureuse femme!</p> + +<p>—Cela est vrai... Loin de me complaire dans ces souvenirs détestés... +je les ai fuis... Mais si fatal, si honteux même, je vous l'accorde, +qu'ait été mon amour, je n'en ai pas moins aimé... Je n'aurais pas, sans +cela, épousé M. de Lancry.</p> + +<p>—Eh mon Dieu! il y a des surprises de cœur comme il y a des +surprises de sens; les séduisants dehors de votre mari, ses hypocrites +et douces paroles, votre empressement si naturel d'échapper à la tutelle +de votre tante, votre confiance ingénue dans un homme que vous croyiez +sincère et loyal, votre générosité native, le manque absolu de +comparaison, tout vous a poussée à un mariage indigne de vous. Une fois +mariée, une fois malheureuse, vous avez pris votre obéissance aveugle au +pouvoir de votre mari, votre courageuse observance de vos devoirs, pour +le noble dévouement de l'amour; vous avez été vertueuse, résignée... +vous vous êtes crue passionnée.</p> + +<p>—Mais n'ai-je pas ressenti les tortures de la jalousie?</p> + +<p>—Tout s'enchaîne; partant d'une impression fausse, vous vous êtes +trompée sur la jalousie comme sur l'amour.</p> + +<p>—Je me suis trompée?</p> + +<p>—L'ingratitude de votre mari vous a bien plus révoltée que son +infidélité.</p> + +<p>—Mais pourquoi n'aurais-je pas aimé M. de Lancry?</p> + +<p>—Parce qu'il était indigne de vous.</p> + +<p>—Comment, vous croyez qu'on n'aime véritablement que les personnes +dignes de soi?</p> + +<p>—Je crois que vous, Mathilde de Maran, vous ne pouvez aimer, +véritablement aimer, qu'une personne digne de vous...</p> + +<p>—Mais voyez M. Sécherin, il est aussi bon que sa femme est perverse; +elle l'a honteusement trompé, et il l'adore.</p> + +<p>—Je ne parle pas de M. Sécherin, je ne généralise pas, je précise. Je +vous dis que <i>vous</i>, vous ne pouvez véritablement aimer que quelqu'un +digne de vous.</p> + +<p>—Mais pourquoi <i>moi</i> plus que toute autre dois-je éprouver ainsi?</p> + +<p>—Parce que l'amour doit être pour vous, comme pour les âmes d'élite, je +vous le répète, un magnifique échange de généreux sentiments.</p> + +<p>—Vos raisons sont spécieuses, et la vanité pourrait venir en aide à la +conviction,—dis-je à M. de Rochegune; mais je ne suis pas persuadée.</p> + +<p>—Vous le serez.</p> + +<p>—Mais pourquoi voulez-vous me donner cette conviction que mon cœur a +été surpris, que je n'ai pas véritablement aimé, et que je dois aimer +quelqu'un digne de moi?</p> + +<p>—Je veux vous donner cette conviction pour vous amener à être heureuse +et fière de mon aveu, je vous l'ai dit...</p> + +<p>—Expliquez-vous...</p> + +<p>—En vous prouvant que vous n'avez jamais aimé, que vous ne pouvez aimer +qu'un homme digne de vous, je vous amène nécessairement à avouer que +vous aimerez un jour.</p> + +<p>—Je n'avoue pas cela du tout... Qui vous dit d'abord que je trouverai +cet homme digne de moi; et puis enfin, qui vous dit que je l'aimerai...</p> + +<p>—Tout me le dit. Ce sera une des exigences de votre position; mais +votre caractère, vos principes sont tels, que lorsque vous aimerez il +faudra que non-seulement vous puissiez avouer hautement votre amour, +mais vous en glorifier à la face du monde...</p> + +<p>—Un tel amour est rare...</p> + +<p>—Et les hommes dignes de l'éprouver plus rares encore. Aussi vous dis +je que lorsque vous aurez rencontré un de ces hommes, forcément vous +l'aimerez, tout vous y poussera, le besoin de votre cœur, la fierté +d'être aimée ainsi, les mystérieuses affinités qui rapprochent les âmes +supérieures.</p> + +<p>—Mais cet homme?</p> + +<p>—Cet homme, si vous le voulez, ce sera moi...</p> + +<p>—Vous?...</p> + +<p>—Moi... Je vous dis cela, parce que je me crois digne de vous.</p> + +<p>—De la part de tout autre, cette assurance serait le comble de la +fatuité,—dis-je gravement à M. de Rochegune en lui tendant la +main;—mais vous, je vous crois... vous aviez raison, je suis heureuse +et fière de cet aveu.</p> + +<p>—Je vous le disais bien, reprit-il avec une incroyable simplicité.</p> + +<p>—J'imiterai votre franchise,—dis-je à M. de Rochegune.—Il se peut que +mon cœur s'éveille. Si jamais j'éprouvais pour vous un amour tel que +celui que vous peignez, un amour dont vous et moi pussions nous +enorgueillir, alors... je vous le jure, je m'y abandonnerais avec +bonheur, avec sécurité... Mais, hélas!... l'amour le plus pur, le plus +saint... est-il à l'abri des calomnies du monde?</p> + +<p>—Je ne veux pas m'établir le champion du monde, mais le mal qu'il fait +a presque toujours pour cause la dissimulation ou la faiblesse de ceux +qui se plaignent. La conscience est troublée, alors on manque de +courage. Si vous éprouviez au contraire un sentiment dont vous pussiez +être fière, que vous pussiez avouer à la face de tous, pourquoi le +cacheriez-vous? Si vous le faisiez, ce serait une lâcheté, et vous +mériteriez d'être calomniée. Vous n'avez rien à vous reprocher! Alors +pourquoi recourir à la feinte, à ces réticences qui accompagnent +toujours une conduite coupable? Pourquoi donc, après tout, la vertu +n'aurait elle pas son audace comme le vice a la sienne? Pourquoi une +femme comme vous et un homme comme moi, je suppose, n'imposeraient-ils +pas courageusement à la société leur amour loyal et pur, aussi bien que +votre mari et Ursule lui imposent leur double adultère? Le monde aime +la résolution, la hardiesse, eh bien! que les honnêtes gens soient aussi +hardis, aussi résolus que les gens corrompus; à courage égal, le monde +préférera les honnêtes gens: j'en suis sûr.</p> + +<p>Je fus charmée de l'expression de noble arrogance qui animait les traits +de M. de Rochegune.</p> + +<p>—Vous avez raison,—lui dis-je, entraînée malgré moi par le courant de +sa généreuse pensée,—il serait beau de réduire la calomnie à +l'impuissance en dépassant ouvertement le terme que ses malveillantes +insinuations oseraient à peine indiquer.</p> + +<p>Après avoir un moment réfléchi, je dis à M. de Rochegune:</p> + +<p>—Je vais vous donner une preuve de franchise et de confiance, en vous +faisant une question étrange. Il y a trois ans, pourquoi ne m'avez-vous +pas parlé ainsi?</p> + +<p>—Parce qu'il y a trois ans j'étais plus jeune, et pas assez sûr de moi +pour oser vous parler ainsi. Mortagne savait mon amour; il me conseilla +fortement de quitter la France, de voyager, d'utiliser ma vie en servant +une noble cause, jusqu'à ce que j'eusse acquis assez d'empire sur +moi-même pour <i>dégager l'or de ses scories</i>, disait-il, pour épurer +tellement cet amour, que je pusse venir vous l'offrir sans rougir.</p> + +<p>—Et si en arrivant vous m'eussiez trouvée consolée de l'abandon de mon +mari et aimant dignement un cœur digne du mien?...</p> + +<p>—Les sentiments élevés et désintéressés sont à l'épreuve des durs +mécomptes, si douloureux à l'amour-propre; dans une circonstance +pareille, je vous aurais dit ce que je vous dis, offert ce que je vous +offre, et cela devant la personne aimée... car, aimée par vous, elle eût +été capable de me comprendre.</p> + +<p>—Et si j'avais aimé un homme indigne de moi?</p> + +<p>—Cela ne se pouvait pas; il est des impossibilités morales comme des +impossibilités physiques; je vous le répète, vous ne pouviez qu'aimer +sans rougir.</p> + +<p>—Mais si le contraire arrivait, homme opiniâtre?</p> + +<p>Après m'avoir un instant regardée en silence, M. de Rochegune me dit +avec une expression solennelle qui donnait une grande valeur à ces mots:</p> + +<p>—<span class="smcap">Je douterais de moi-même</span>.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Tel fut le singulier et premier entretien que j'eus avec M. de +Rochegune.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="G-CHAPITRE_IX" id="G-CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h3> + +<h4>LES CONFIDENCES.</h4> + +<p>Je restai assez longtemps avant de ressentir, si cela se peut dire, le +contre-coup de mon entretien avec M. de Rochegune.</p> + +<p>Il y avait en lui tant de franchise et de loyauté, que je n'apportai pas +dans nos relations la réserve que son aveu aurait peut-être dû +m'imposer.</p> + +<p>Je continuai de le voir presque chaque soir chez madame de Richeville, +où il venait très-assidûment, ainsi que les autres amis de la duchesse; +assez souvent aussi je le vis chez moi le matin.</p> + +<p>J'avais une telle confiance en moi et en lui que je me laissais aller +sans crainte au charme de cette affection naissante. Je ne le cachais +pas, j'étais fière, et, je le crois, justement fière des preuves +d'attachement que M. de Rochegune m'avait données et de la noble +influence qu'à mon insu j'avais exercée sur sa vie.</p> + +<p>Je jouissais de ses succès, qui grandissaient chaque jour. Il parlait +rarement à la chambre des pairs, mais son éloquence faisait vibrer +toutes les âmes généreuses; l'influence de sa parole était d'autant plus +puissante que son indépendance était absolue. Il n'appartenait à aucun +parti, ou plutôt appartenait à tous par ce qu'ils avaient de noble et +d'élevé; partisan déclaré de ce qui était juste, humain, grand, vraiment +national, il était impitoyable aux lâchetés, aux égoïsmes, aux +hypocrisies: ne s'inféodant à personne, il s'était fait ainsi une +position exceptionnelle, stérile pour les avantages personnels qu'il +aurait pu en tirer, admirablement féconde pour les augustes vérités +qu'il répandait en France, en Europe.</p> + +<p>Le retentissement de son nom et de son beau caractère alla si loin, +qu'un souverain du Nord, après avoir résisté à toutes les instances de +la diplomatie française au sujet d'une concession qu'on lui demandait, +fit remettre à M. de Rochegune une lettre dans laquelle il l'informait +que, quoiqu'il ne le connût pas personnellement, il se faisait un +plaisir d'accorder à la considération de son nom et des services qu'il +rendait à la cause de l'humanité... ce qu'il avait jusqu'alors refusé.</p> + +<p>Il y avait, ce me semble, autant de touchante estime que de haute +bienveillance dans cet hommage d'un prince qui, n'ayant eu aucune +relation avec M. de Rochegune (absolument étranger à la question qui se +traitait), et sachant son désintéressement des emplois publics, trouvait +pourtant le moyen de lui faire une noble part dans les affaires du pays, +en accordant à la seule influence de son caractère une concession des +plus importantes.</p> + +<p>Je n'oublierai jamais la joie de M. de Rochegune lorsqu'il vint me +confier cette bonne nouvelle, ni la grâce touchante avec laquelle il +voulut me persuader que, puisant toutes ses nobles inspirations dans ma +pensée, c'était à moi qu'il devait rapporter cette faveur insigne dont +il était si fier.</p> + +<p>Quoique inespérée, cette grâce combla plus qu'elle n'étonna les amis de +M. de Rochegune. Sa philanthropie éclairée, son talent d'orateur, les +guerres qu'il avait faites, son instruction profonde, variée, en +faisaient un personnage très-éminent.</p> + +<p>Presque tous les étrangers distingués, soit par le savoir, soit par la +naissance, tenaient beaucoup à être reçus chez madame de Richeville; et +il était facile de voir que la société de la duchesse aimait à faire +montre de M. de Rochegune, qui s'était concilié les plus hautes et les +plus flatteuses sympathies.</p> + +<p>Et pourtant, une fois dans l'intimité, personne mieux que lui n'avait +l'art de faire oublier cette supériorité si éclatante et si reconnue, +par une simplicité charmante, par une gaieté douce et communicative. Il +avait non-seulement le rare talent de plaire, mais encore celui de +donner envie de plaire.</p> + +<p>Ses préférences pour moi, et, pourquoi ne le dirais-je pas, mes +préférences pour lui, car l'affection qui les dictait n'avait rien qui +pût me faire rougir, semblaient si naturelles et étaient tellement +avouées par nous dans la société de madame de Richeville, qu'on se +serait pour ainsi dire fait un scrupule de priver M. de Rochegune du +plaisir de m'offrir son bras ou de se placer à côté de moi; cette +bienveillante tolérance, de la part de personnes d'une rigidité connue, +prouvait assez combien notre attachement était honorable.</p> + +<p>J'avais une tendre amitié pour madame de Richeville; chaque jour elle me +témoignait de nouvelles bontés. Je chérissais Emma comme j'aurais chéri +une jeune sœur, jamais je n'avais été plus heureuse.</p> + +<p>Je passais presque toutes mes soirées chez madame de Richeville, à +l'exception de mes jours de Bouffons et de quelques autres jours où je +restais seule à rêver.</p> + +<p>Le matin, je faisais quelques promenades, des visites intimes, ou bien +je me mettais au piano.</p> + +<p>Je me trouvais si bien de cette nouvelle vie calme et intime, que je +n'avais pas voulu consentir à aller quelquefois au bal.</p> + +<p>Un fait peut-être inouï dans les fastes de la société vint montrer sous +un nouveau jour le caractère déjà si excentrique de M. de Rochegune.</p> + +<p>Pour comprendre ce qui va suivre, je dois dire, ce que j'avais +d'ailleurs très-facilement oublié, que M. Gaston de Senneville, neveu de +madame de Richeville, s'était occupé de moi, pensant nécessairement que +l'évidence des soins de M. de Rochegune et l'évidence non moins grande +avec laquelle je les accueillais, constituaient une sorte d'amitié +fraternelle qui lui laissait, à lui, M. de Senneville, toutes les +chances possibles de m'inspirer un sentiment plus tendre.</p> + +<p>Il était fort jeune; il avait, je crois, vingt ans. Madame de Richeville +le recevait avec bonté: c'était la nullité dans l'élégance et +l'insignifiance dans la bonne grâce la plus parfaite; ayant d'ailleurs +des manières excellentes, et suppléant à ce qui lui manquait du côté de +l'esprit par un usage du monde si précoce, que ses façons exquisement +formalistes faisaient un contraste presque ridicule avec sa jolie figure +encore toute juvénile.</p> + +<p>Après les enfants savants, les petites filles qui font les <i>madames</i>, je +ne sais rien de plus fâcheux que les très-jeunes gens qui remplacent la +gaieté, l'étourderie confiante de leur âge par un aplomb sérieux, par un +dédain profond de tout ce qui est franchement joyeux et amusant. Certes +cette cérémonieuse exagération est encore préférable à l'insouciance ou +à la familiarité presque grossière de beaucoup d'hommes de la société; +aussi, moi et madame de Richeville, nous ne plaisantions que +très-intimement de la fatuité grave et compassée de son neveu.</p> + +<p>Je l'avais accueilli avec d'autant plus de bienveillance que je ne lui +supposais pas la moindre prétention. Il ne m'avait d'ailleurs rendu que +de ces hommages que tout homme bien né doit rendre à une femme; mais, de +nos jours, les gens de très-bonne compagnie sont si rares, et les hommes +s'occupent si peu des femmes, que les moindres égards deviennent presque +compromettants. Ainsi ce qui passait pour du savoir-vivre dans le +très-petit cercle de madame de Richeville devait sans doute passer pour +une cour très-assidue et très-éclairée dans une société moins restreinte +et moins choisie.</p> + +<p>Il fallait la scène que je raconte pour m'éclairer sur les intentions +qu'on prêtait à M. de Senneville ou qu'il avait manifestées lui-même, +mais dont je n'avais jamais eu le moindre soupçon.</p> + +<p>Madame de Richeville entra un matin chez moi et me dit en m'embrassant:</p> + +<p>—Vous me voyez folle de joie. Vous êtes l'héroïne d'un fait inouï, +incroyable; on vous aime, on vous admire au delà de ce qu'on peut +imaginer; on veut vous dédommager de tout ce que vous avez souffert. +Quand je vous disais que le monde avait du bon... il vous rend justice. +Me voici décidément optimiste.</p> + +<p>Madame de Richeville semblait si exaltée que je lui dis en souriant:</p> + +<p>—Mais expliquez-vous donc, dites-moi donc comment je suis devenue, sans +m'en douter, l'héroïne de ce fait inouï, incroyable.</p> + +<p>—Je vais vous dire cela et vous faire rougir!... oh! mais rougir de +toutes vos forces, car les louanges ne vous ont pas été épargnées; mais +ce qu'il y a de charmant, c'est que c'est une sottise de mon neveu +Gaston de Senneville qui a inspiré à M. de Rochegune les plus éloquentes +paroles... et... Mais je vais tout vous dire. Vous savez qu'hier soir, +par hasard, j'ai fermé ma porte pour aller au jeudi de madame de +Longpré. Je ne pouvais m'en dispenser: il y avait des siècles que je n'y +étais allée. Notre bonne princesse et le prince se faisaient les mêmes +reproches. J'étais convenue avant-hier avec eux d'aller les prendre; +hier nous arrivons tous trois chez madame de Longpré. Je n'estime pas le +caractère de cette femme: avec tout son esprit, elle manque de courage; +elle laisserait atrocement déchirer devant elle le plus dévoué de ce +qu'elle appelle ses amis intimes, sans autres observations que des... +<i>Ah! mon Dieu! que dites-vous là? Je n'aurais jamais cru cela!... Mais +est-ce bien vrai?... C'est sans doute exagéré</i>, etc. Le prince +d'Héricourt va maintenant si peu dans le monde que son arrivée chez +madame de Longpré fut presque un événement. Vous ne sauriez croire, ma +chère Mathilde, l'effet imposant que produisit sa présence, et comme +elle changea presque subitement l'aspect de ce salon au moment où nous +entrâmes. On y parlait si bruyamment que c'est à peine si l'on entendit +nous annoncer: lorsque le nom du prince retentit, il se fit tout à coup +un profond silence; tous les hommes et même quelques jeunes femmes se +levèrent.</p> + +<p>—Je pense comme vous,—dis-je à madame de Richeville;—en songeant à +ces hommages rendus à un homme aujourd'hui déchu de tant de splendeurs +passées, mais qui porte à sa hauteur un des plus beaux noms de France, +on se réconcilie avec le monde.</p> + +<p>—N'est-ce pas? Mais attendez la fin, vous vous étonnerez bien +davantage. Il est inutile de vous dire que madame de Longpré voit tout +Paris; sa maison est curieuse, parce qu'on y rencontre les sommités +(vraies ou contestées) de toutes les opinions et de toutes les sociétés. +Après l'arrivée du prince et de sa femme, madame de Longpré, qui, après +tout, fait à merveille les honneurs de chez elle, au lieu d'encourager, +selon son habitude, une conversation maligne ou méchante, monta +l'entretien sur un ton digne de ses nouveaux hôtes. Quelques moments +après arriva M. de Rochegune. Son discours d'avant-hier à la chambre des +pairs avait eu un grand retentissement; tous les yeux se tournèrent vers +lui. Le prince lui tendit la main et l'accueillit comme toujours, avec +cette affectueuse cordialité qui devient une précieuse distinction. +D'autres personnes arrivèrent, parmi celles-ci mon cher neveu Gaston de +Senneville, superlativement bien cravaté, un ravissant bouquet à sa +boutonnière et se présentant, vous le savez, avec cette aisance +compassée, cette grâce étudiée qui vous font rire...</p> + +<p>—Et qui vous désespèrent.</p> + +<p>—Certainement, je suis très-bonne parente, et il y a de quoi se +désoler... Il y avait donc grand monde chez madame de Longpré. Il faut +que je vous nombre les personnes qui se trouvaient là: vous saurez +pourquoi. Il y avait entre autres madame de Ksernika et son sauvage de +mari, ce qui m'a ravie: vous saurez encore pourquoi. Il y avait madame +l'ambassadrice d'Autriche, ce qui m'a encore ravie dans un autre sens, +parce que rien de ce qui est délicat et élevé ne peut lui échapper. Il y +avait encore (il arrivait en même tempe que nous) ce grand homme d'État +de qui M. de Talleyrand a si merveilleusement bien dit <i>Il impose et +repose</i>.</p> + +<p>—Impossible de le mieux peindre,—dis-je à madame de Richeville.—Mais +n'aimez-vous pas aussi beaucoup le portrait que le prince d'Héricourt +faisait de lui l'autre jour:</p> + +<p>«<i>Au contraire de presque tous les hommes, il sait se faire aimer par sa +mâle fermeté, respecter par sa grâce exquise, séduire par les facultés +les plus sérieuses et être populaire par l'illustration de sa +naissance.</i>»</p> + +<p>—Je trouve ce portrait aussi très-ressemblant,—me dit madame de +Richeville,—quoique encore loin de l'original, car il est aussi +difficile de rendre les nuances d'un noble caractère que d'une belle +physionomie. Que vous dirai-je? on trouvait réunie chez madame de +Longpré l'élite de Paris, et je fus ravie de voir ainsi le monde au +grand complet être témoin de la scène que je vais vous raconter.</p> + +<p>—Dites donc vite, car je meurs d'impatience.</p> + +<p>Madame de Richeville continua:</p> + +<p>—M. de Rochegune causait près de la cheminée avec madame de Longpré. On +vint à parler du dernier concert du Conservatoire, où nous étions +ensemble, et l'on me demanda si vous étiez bonne musicienne; c'est à ce +propos que la conversation s'engagea sur vous.—Certainement, +répondis-je, et il est malheureux pour les amis de madame de Lancry +qu'elle soit d'une insurmontable timidité; car elle les prive souvent du +plaisir de l'entendre: elle a une excellente méthode et un goût +parfait...—La première fois que j'ai entendu madame de Lancry +parler,—dit M. de Rochegune,—j'ai été certain qu'elle devait chanter à +merveille; le timbre de sa voix est si musical, que le chant chez elle +n'est pas un talent, mais une sorte de langage naturel.—Madame de +Ksernika, qui ne vous pardonne pas sans doute, ma chère Mathilde, le mal +qu'elle a voulu vous faire autrefois, sourit d'un air perfide et dit +doucereusement à M. de Rochegune, voulant sans doute +l'embarrasser:—Vous êtes un des grands admirateurs de madame de Lancry, +monsieur?—Oui, madame, mais je l'aime peut-être encore plus tendrement +que je ne l'admire,—dit M. de Rochegune d'une voix si ferme, d'un ton +si franc, si respectueux, si passionné, que, malgré sa singularité, cet +aveu public sembla la chose du monde la plus convenable.</p> + +<p>—Je sais mieux que personne la loyauté de M. de Rochegune,—dis-je à +madame de Richeville en rougissant.—Que devant vous et vos amis il ait +la franchise de son attachement pour moi, soit; mais devant des +personnes dont la bienveillance ne m'est pas assurée...</p> + +<p>—Vous êtes injuste, ma chère Mathilde; la fin de ceci vous prouvera que +notre ami a au contraire parfaitement agi. Madame de Ksernika releva, +bien entendu, le mot de <i>tendrement</i>, et dit à M. de Rochegune en +minaudant et pour lui porter un coup dangereux:—Voici qui est au moins +très-indiscret. Savez-vous que c'est une espèce de déclaration qui +pourra bien revenir aux oreilles de madame de Lancry?—Eh!... +croyez-vous, madame, dit M. de Rochegune,—qu'il n'y a pas longtemps que +j'ai déclaré à madame de Lancry que je l'aimais passionnément? Madame de +Ksernika prit un air étonné, effaré, baissa les yeux, les releva, les +baissa encore avec une expression de pudeur alarmée, et dit enfin:—Je +suis désolée, monsieur, d'avoir, par une plaisanterie, provoqué une +réponse dont les conséquences peuvent être aussi graves pour la +réputation de madame de Lancry et...—M. de Rochegune ne la laissa pas +achever, et lui dit de l'air du monde le plus naturel:—Et pourquoi +donc, madame, la réputation de madame de Lancry souffrirait-elle de ce +que j'ai dit? Ne doit-on pas s'enorgueillir de l'admiration et de +l'amour qu'on éprouve pour elle? ne se fait-on pas gloire d'être +sensible à tout ce qui est noble et grand? faut-il dissimuler son +enthousiasme, parce que c'est une femme jeune et charmante qui a une âme +noble et grande?—Non, sans doute, monsieur, reprit madame de Ksernika +avec son sourire perfide. Seulement, cet enthousiasme pourrait faire +supposer aux médisants que la personne qui l'inspire n'y est pas +insensible...—Mais tout ce que je désire, c'est que les médisants +soient des premiers convaincus que madame de Lancry n'est pas du tout +insensible à l'enthousiasme quelle m'inspire, s'écria M. de Rochegune en +jetant sur madame de Ksernika un regard de mépris sévère.—Les +médisants!... mais si par hasard vous en connaissez, madame, faites-moi +donc la grâce de leur dire que madame de Lancry sait le profond amour +qu'elle m'inspire, qu'elle a pour moi un attachement sincère, que je la +vois chaque jour, et qu'il n'y a pas de bonheur comparable à celui que +je goûte dans cette intimité charmante.—M. de Rochegune, en établissant +ainsi fièrement et hardiment une intimité que les insinuations de madame +de Ksernika voulaient laisser dans un demi-jour perfide, renversait le +méchant échafaudage de cette femme; tout interdite, elle voulut appeler +à son aide mon neveu Gaston de Senneville, qui s'était, à ce qu'il +paraît, déclaré votre adorateur, et avait laissé croire que vous ne +repoussiez pas ses prétentions.</p> + +<p>—Mais M. de Senneville ne m'a jamais dit un mot qui pût me le faire +supposer,—m'écriai-je...—et jamais moi-même...</p> + +<p>—Mon Dieu, ma chère enfant, je le sais bien,—me dit madame de +Richeville en m'interrompant;—aussi vous allez voir comme mon neveu a +été puni de son outrecuidance. Les loyales paroles de M. de Rochegune +l'avaient déjà mis très-mal à son aise, comme bien vous pensez. Il +devint pourpre. Madame de Ksernika lui dit en le regardant d'un air +moqueur:—Eh bien! monsieur de Senneville, que pensez-vous des idées de +M. de Rochegune sur la discrétion?—Mon malheureux neveu ne brille pas +par l'improvisation. Il fallut pourtant parler, sous peine de passer +pour un sot. Vous aller voir qu'il ne gagna pas beaucoup à rompre le +silence. Il répondit donc d'un air sentencieux à la question de madame +de Ksernika:—Je trouve, madame, que M. de Rochegune ne paraît pas +faire cas du mystère en amour, et je ne puis être de son avis; il y a +tant de charme dans l'obscurité que... dans le demi-jour que l'on... Et +puis ce fut tout; impossible à Gaston d'aller plus loin. Sa voix +s'altéra, tous les regards s'attachèrent sur lui, il balbutia, toussa; +M. de Rochegune en eut pitié et lui répondit d'abord avec une sorte +d'affabilité presque paternelle, puis en s'animant peu à peu:—Je vous +assure, mon cher monsieur de Senneville, que je sais tout le prix de +l'ombre et du mystère... par exemple, pour une beauté douteuse, ou sur +le retour, pour une lâche perfidie, pour un amour menteur ou coupable; +mais, voyez-vous, lorsqu'il s'agit d'une beauté aussi pure, aussi +éclatante qu'un beau marbre antique éclairé des premiers rayons du +soleil (c'est pour madame de Lancry que je dis cela),—ajouta-t-il par +une parenthèse moqueuse en regardant fixement madame de Ksernika;—mais +lorsqu'il s'agit d'un sentiment qui fait l'orgueil et le bonheur de ceux +qui le partagent (c'est de mon amour que je parle ainsi); pour mettre +cette beauté, cet amour en lumière, je ne sais pas de jour assez +radieux, d'azur assez limpide, de voix assez sonore, d'adoration assez +retentissante... Alors, en comparant les divines jouissances que l'on +goûte ainsi, le cœur fier, le front haut, l'œil hardi, à de +ténébreux plaisirs, honteux et craintifs, je me demande qui a jamais pu +comparer l'aigle au hibou, le soldat à l'assassin, l'honneur à +l'infamie, ce qui s'avoue à ce qui se cache, ce qui se dit à ce qui se +tait; je vous demande enfin à vous-même, madame, si dans ce moment je +ne dois pas être mille fois plus heureux de pouvoir prononcer tout haut +le nom de la femme que j'aime, que d'être forcé de balbutier en +rougissant ce nom chéri ou de le profaner par mon impudence. +—Jamais,—s'écria madame de Richeville avec exaltation,—vous ne +pourrez vous imaginer, ma chère Mathilde, l'admirable expression des +traits de M. de Rochegune pendant qu'il parlait ainsi, le feu de son +regard, la puissance, la fierté de son geste, l'accent ému, passionné, +de sa voix, son attitude à la fois si calme et si impérieuse! Que vous +dirai-je? l'impression qu'il produisit fut électrique; tous ceux qui +assistaient à cette scène, Gaston, madame de Ksernika elle-même, +partagèrent le chevaleresque enthousiasme de M. de Rochegune durant un +de ces moments si rares, si fugitifs, où toutes les âmes montées à un +généreux unisson vibrent noblement à de fières et éloquentes paroles. Ce +n'est pas tout: la première exaltation apaisée, le prince d'Héricourt, +comme pour donner une consécration suprême aux paroles de M. de +Rochegune, le prince d'Héricourt dont la voix a tant d'autorité, vous le +savez, en matières de principes et d'honneur, s'écria en prenant dans +ses mains la main de M. de Rochegune:—Bien, bien, mon ami! qu'une fois +au moins il soit bien proclamé et prouvé à la face du monde qu'il est +des amours si élevés, si honorables, que ceux qui les partagent peuvent +prendre tous les gens de bien et de cœur pour confidents; soyez sûr +que la société acceptera cet amour aussi loyalement qu'il est posé +devant elle. Il vous appartenait, à vous et à une jeune femme dont je ne +prononce le nom qu'avec le respectueux intérêt qu'elle mérite, de faire +revivre de nos jours l'une de ces pures et saintes affections qui +exaltent les belles âmes jusqu'à l'héroïsme.—Vous avez raison, mon +ami,—ajouta la vénérable princesse d'Héricourt.—Au moins une pauvre +jeune femme qui a bien souffert saura que si le monde a été +malheureusement impuissant à lui épargner d'affreux chagrins, il lui a +tenu compte du courage, de la pieuse résignation qu'elle a montrée, et +qu'il lui témoigne sa sympathie en respectant les consolations qu'elle +cherche dans un sentiment dont les personnes les plus austères se +glorifieraient.—Espérons aussi,—dit le prince d'une voix imposante et +sévère,—que ce qui s'est dit ici aura un retentissement salutaire... +que ces paroles parviendront jusqu'à ceux qui croient que la société n'a +ni le pouvoir ni l'énergie de châtier les lâches excès que la justice +humaine ne peut atteindre. Qu'une fois au moins, et puisse cet exemple +être fécond! la voix publique flétrisse un homme indigne et le punisse +en prononçant contre lui une sorte de divorce moral; que cette voix dise +à la noble et malheureuse femme de cet homme: «A celui qui vous a +abreuvée de chagrins et d'outrages, à celui qui s'est séparé de vous +pour se déshonorer par une vie d'un cynisme révoltant, à celui-là vous +ne devez rien, madame, rien que de conserver son nom sans tache, parce +que son nom est désormais le vôtre... Votre cœur est blessé, pauvre +femme; après avoir longtemps souffert et pleuré en silence, vous +trouvez de douces consolations dans un attachement aussi dévoué que +délicat. Ni Dieu ni les hommes ne peuvent vous blâmer.» Ce sentiment est +noble, pur et franc; le monde y applaudit, sa médisance l'épargne! +Encore une fois, honneur et gloire à vous, mon ami,—ajouta le prince en +serrant avec une nouvelle émotion la main de M. de Rochegune dans les +siennes.</p> + +<p>—Désormais, au moins, deux cœurs malheureux, et séparés par les lois +humaines, pourront sans crainte chercher le bonheur dans un sentiment +dont ils n'auront point à rougir... Votre exemple aura été leur guide et +leur salut. Si on les calomniait, ils citeraient votre nom, et la +calomnie se tairait...</p> + +<p>—Mon Dieu!—dis-je à madame de Richeville en essuyant mes yeux, car +j'étais profondément émue,—mon Dieu! que je regrette qu'il s'agisse de +moi, car je ne puis dire assez combien j'admire ce langage!</p> + +<p>—Et encore, ma chère Mathilde, je vous le rends mal, je l'affaiblis, +j'en suis sûre; et puis comment vous peindre la majesté de la +physionomie du prince, le noble courroux qui fit rougir son front sous +ses cheveux blancs, lorsqu'il qualifia l'indigne conduite de votre mari, +et l'expression d'ineffable bonté avec laquelle il parla de vous! Encore +une fois, chère enfant, il faut renoncer à vous rendre l'effet de cette +scène; vous savez que le prince et la princesse personnifient l'honneur, +la religion, la dignité, la naissance. Jugez donc, encore une fois, de +l'imposante grandeur de cette scène, qui avait pour témoin l'élite de +Paris! Maintenant, avez-vous le courage de blâmer M. de Rochegune de son +indiscrétion?</p> + +<p>—Non, sans doute,—m'écriai-je en prenant la main de madame de +Richeville,—car je dois à son indiscrétion un des plus doux moments de +ma vie.</p> + +<p>—N'est-ce pas?</p> + +<p>—Si ce n'était vous qui me racontiez cela, mon amie, j'aurais de la +peine à croire ce que j'entends, tant cette scène me semble loin de nos +habitudes, de nos mœurs, de notre temps.</p> + +<p>—Mais aussi,—s'écria madame de Richeville,—croyez-vous que le prince, +que la princesse, que M. de Rochegune soient beaucoup de notre temps?... +Je ne parle pas de vous, chère enfant, vous me gronderiez; mais +croyez-vous qu'il se rencontre souvent un homme d'une loyauté si +reconnue, qu'il vous honore et vous place, pour ainsi dire, plus haut +encore dans l'opinion publique par un aveu qui, dans la bouche de tout +autre, eût à jamais compromis votre réputation? Comment, l'autorité de +ce caractère chevaleresque est telle, la confiance qu'il inspire est si +grande, que des personnes qui représentent ce que la société a de plus +éminent, de plus vénéré, consacrent l'amour de cet homme pour une femme +qui n'est pas la sienne, tant cet amour est sublime, tant cette femme +est digne de cet amour!... Ah! Mathilde... Mathilde...—me dit madame de +Richeville avec un accent de bonté et de remords qui me navra,—jamais +je n'ai mieux senti la distance qui existe entre vous et moi... jamais +je n'ai plus amèrement regretté les fautes que j'ai commises...</p> + +<p>—Qu'osez-vous dire?—m'écriai-je,—voulez-vous mêler quelque amertume à +cet hommage que je mérite si peu?... Qu'ai-je donc fait, mon Dieu! pour +être digne de ces louanges, de cet intérêt que je dois à votre constante +et ingénieuse amitié? N'est-ce pas vous qui avez mis tout l'esprit de +votre cœur à faire valoir ma seule qualité, bien négative, hélas! la +résignation? Mon Dieu! est-ce donc si difficile de souffrir? Ai-je +seulement lutté? Ai-je seulement prouvé mon amour par quelque trait de +dévouement? Non: je l'aurais fait, sans doute, je le crois; mais enfin, +l'occasion ne s'est pas présentée. Je n'ai pas montré un de ces +caractères énergiques qui se sacrifient courageusement à de nobles +infortunes, qui n'hésitent pas entre leur bonheur et celui d'êtres qui +méritent l'intérêt et la sympathie des honnêtes gens. Non, non, encore +une fois, non; j'ai aimé avec la lâche abnégation d'une esclave un homme +indigne de moi, et par cela même mes souffrances ont manqué de grandeur. +Ne me comparez donc pas à vous, qui avez su si vaillamment reconquérir +mille fois plus que vous n'aviez perdu... Contre quelle séduction ai-je +lutté? Cet amour même dont je suis fière, je l'avoue, que m'a-t-il coûté +à inspirer?... Rien... Je n'ai eu qu'a me laisser aimer. Ce n'est pas ma +fausse modestie qui me donne ces convictions; mais je vous jure, mon +amie, que je suis encore à comprendre la passion que j'ai inspirée à M. +de Rochegune. Certes, je sens en moi de généreux instincts; mais ce ne +sont pas mes pressentiments que M. de Rochegune aime en moi. Enfin, mon +amie, on vante la délicatesse, la pureté de cet amour; mais cette +délicatesse, cette pureté ne me coûtent pas, je n'ai pas même à lutter +contre des ressentiments plus vifs. Si je compare ce que j'éprouve +auprès de M. de Rochegune à ce que je ressentais auprès de M. de Lancry +avant mon mariage, et pendant les rares moments de bonheur que j'ai +goûtés... quelle différence!... Au fond de toutes mes émotions d'alors, +si heureuses qu'elles fussent, il y avait toujours de l'embarras, de +l'inquiétude; auprès de M. de Rochegune, il n'y a rien de tel. Lorsqu'il +est là, j'éprouve un bien-être, une sérénité indicibles; au lieu de +précipiter ses pulsations, mon cœur semble battre plus également qu'à +l'ordinaire; la présence, la conversation, les aveux mêmes de cet ami +bien cher ne me troublent pas; j'éprouve ces épanouissements de l'âme +qu'excitent toujours en moi l'admiration de ce qui est généreux et bon, +la lecture d'un beau livre, la contemplation d'un noble spectacle ou le +récit d'une action héroïque.</p> + +<p>Madame de Richeville me regarda d'abord avec étonnement, puis elle +secoua la tête en souriant avec tristesse.</p> + +<p>—Tout ce que je désire est que ce calme dure, ma chère Mathilde. Je +vous connais; lors même que vos principes ne seraient pas ce qu'ils +sont, votre amour est maintenant placé si haut à la face de tous, que +vous mourrez plutôt que de renoncer à cette gloire unique ou de la +profaner.</p> + +<p>—S'il faut tout vous dire,—repris-je en rougissant,—je suis +quelquefois effrayée de ne pas me sentir plus d'exaltation, plus +d'enthousiasme pour M. de Rochegune, quoique j'apprécie mieux que +personne ses rares qualités. On dit que l'amour le plus vivace n'est pas +celui qui se développe subitement comme ces plantes éphémères qui +germent, croissent et meurent en un jour... mais celui qui jette peu à +peu ses invisibles racines au plus profond du cœur, mais celui qui +croît sourdement et que l'on ne soupçonne pas, parce que ses +envahissements sont insensibles... Eh bien! oui, quelquefois je crains +que mon calme attachement pour M. de Rochegune ne cache un sentiment +plus vif dont je sentirai bientôt peut-être la naissante ardeur... +Alors, mon amie... si je résiste à ces entraînements, si j'en triomphe, +je serai digne de vos éloges, de ceux que le monde m'accorde; mais à +présent... la vertu m'est trop facile pour que je m'enorgueillisse.</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="G-CHAPITRE_X" id="G-CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h3> + +<h4>CORRESPONDANCE.</h4> + +<p>Quelques jours après la conversation que je viens de raconter, je reçus +ces deux nouvelles lettres de M. de Lancry par la voie mystérieuse dont +j'ai déjà parlé.</p> + +<p>Ces lettres, adressées à la même personne inconnue, étaient encore +accompagnées d'un bouquet de fleurs vénéneuses, symbole du souvenir de +M. Lugarto.</p> + +<p class="c">M. DE LANCRY A ***.</p> + +<p class="r">Paris, mars 1834.</p> + +<p>«Tout m'accable à la fois; c'est à devenir fou de rage et de honte. +Voici maintenant que le monde s'imagine de moraliser et de me mettre au +ban de certaines coteries prudes et revêches.</p> + +<p>«Je me serais complétement moqué de ces vertueuses philippiques si elles +n'avaient pas eu quelque réaction sur cette femme qui semble née pour +mon malheur et que je ne puis néanmoins m'empêcher d'aimer plus +follement que jamais.</p> + +<p>«Quand vous lirez ceci au fond de vos bruyères sauvages, vous vous +demanderez, j'en suis sûr, si nous revenons au temps des Amadis et des +Galaor.</p> + +<p>«Je ne sais si vous avez autrefois rencontré dans le monde un marquis de +Rochegune, homme assez original, fort riche, aussi philanthrope que +l'était son père, bizarrement romanesque, allant en chevalier errant +guerroyer çà et là; brave d'ailleurs, ne manquant pas d'esprit, et +parlant à la chambre des pairs, aujourd'hui contre ses amis, demain pour +ses ennemis, si amis ou ennemis heurtent ses principes. Du reste, homme +sans élégance, ne sachant ni jouir ni se faire honneur de sa fortune, +car il a plus de trois cent mille livres de rentes et en dépense à peine +soixante, dit-on. On prétend qu'il donne beaucoup en aumônes, mais dans +le plus grand secret; c'est plus économique. Quant à sa figure, elle est +assez caractérisée, mais dure et sans charme. Cependant les femmes sont +si singulières, qu'en Italie, en Espagne, et même à Paris, il a eu assez +d'aventures pour pouvoir prétendre à des succès moins sérieux que ceux +qu'il ambitionne.</p> + +<p>«Après un voyage de deux ou trois ans, il est revenu cet hiver à Paris. +Ses traits se sont incroyablement bronzés sous le soleil d'Orient. Cet +agrément, joint à d'épaisses moustaches brunes et à quelque chose de +hautain, d'âpre et de cassant dans ses manières, lui donne la +physionomie d'un bravo italien; mais, avec sa stupidité habituelle, le +monde, admirant toujours ce qui est nouveau, s'est engoué de ce +philanthrope-matamore, de ce soldat-avocassier, de ce millionnaire +avare, et à cette heure on ne jure que par lui.</p> + +<p>«Si vous me demandez pourquoi je m'étends avec autant de complaisance +sur ce portrait, c'est que M. de Rochegune est tout simplement l'<i>amant +de ma femme</i>... Ne prenez pas ceci au moins pour du cynisme: en parlant +de la sorte, je suis l'écho des gens les plus graves, les plus +religieux, qui ont pris ce bel et touchant amour sous leur patronage. +Oui, ils ont proclamé madame de Lancry libre de tous liens envers moi; +l'unique condition qu'ils ont mise à ce divorce au petit pied est +qu'elle garderait mon nom pur et sans tache. Sauf ces réserves, elle est +donc parfaitement autorisée à goûter en paix et au grand jour toutes les +chastes douceurs de l'amour platonique avec M. de Rochegune: vu que je +suis un misérable, et que j'ai abandonné ma femme pour vivre avec ma +maîtresse dans un cynisme révoltant.</p> + +<p>«Savez-vous qui s'est ainsi porté <i>accusateur public</i> devant la société +au nom de ma <i>compagne</i> outragée? c'est le vieux prince d'Héricourt, +l'homme pur et honorable, le grand seigneur par excellence. Vous +m'avouerez qu'il joue là un singulier rôle, d'autant plus singulier que +son réquisitoire moral est venu à propos d'une nouvelle excentricité de +M. de Rochegune, qui un beau jour a trouvé charmant de déclarer devant +tout Paris qu'il aimait passionnément ma femme, et que celle-ci le lui +rendait bien, en tout bien et tout honneur, s'entend...</p> + +<p>«Là-dessus le vieux prince et la princesse (une angélique dévote, notez +bien cela) se sont mis à crier bravo, à féliciter M. de Rochegune de sa +franchise. Enfin l'enthousiasme ou plutôt le ridicule engouement a été +tel, qu'une femme du mes amies, qui m'a raconté cette scène, m'a avoué, +tout en se moquant beaucoup d'elle-même, qu'un moment elle n'avait pu +résister à l'exaltation générale.</p> + +<p>«Vous le savez, tout est mode à Paris; aussi est-on pour l'instant +affolé de ce qu'on appelle la loyauté chevaleresque de M. de Rochegune. +Les femmes en perdent la tête, les hommes le jalousent ou le craignent. +Madame de Lancry est citée comme un modèle admirable de vertueuse +passion; et pour le quart d'heure, l'amour platonique et ses innocentes +consolations font fureur.</p> + +<p>«Avec tout ce platonisme-là, je suis quelquefois très-tenté de regarder +M. de Rochegune comme le plus grand roué que je connaisse. Il n'y aurait +rien de plus commode que cette nouvelle manière de conduire une liaison: +on afficherait une femme le plus franchement, le plus vertueusement du +monde, et, à l'abri de ce complaisant et chaste manteau, on rirait des +niais et des bonnes âmes...</p> + +<p>«Pourtant, non, non, je connais ma femme; ou elle est incroyablement +changée, ou mon nom est toujours resté sans tache. De son côté, +Rochegune est assez original pour trouver du piquant dans cet amour +éthéré, dont l'immatérialité durera... ce qu'elle pourra.</p> + +<p>«Encore une fois, de tout ceci je me moquerais fort si les paroles +sévères et gourmées du vieux prince d'Héricourt n'avaient eu pour moi de +dures conséquences; je ne puis le nier, c'est une espèce d'oracle +considéré et très-écouté; il a flétri ce qu'il a appelé l'indignité de +ma conduite envers ma femme, disant que la société devait venger madame +de Lancry en me témoignant une froideur significative. Malheureusement +ces paroles ont eu de l'écho: des rivaux qui m'enviaient, des sots dont +j'avais blessé l'amour-propre, de jeunes femmes que j'avais trompées, +les laides que j'avais dédaignées, ont accueilli ces beaux propos du +prince, et je m'aperçois depuis quelques jours qu'on me reçoit dans le +monde avec un silence morne, une politesse glaciale, mille fois plus +blessantes que l'impertinence, car je ne puis pas trouver le prétexte de +me plaindre ou de me fâcher.</p> + +<p>«Si le prince d'Héricourt n'était pas un vieillard, je serais remonté à +la source de cette misérable ligue, et je l'aurais provoqué; mais il n'y +faut pas songer. Il me reste le Rochegune: vingt fois par jour, je suis +tenté de me battre avec lui; mais je crains le ridicule: on croirait +peut-être que ma jalousie cause ce duel. Pourtant j'aimerais à tuer cet +homme, car je l'exècre; de tout temps il m'a été souverainement +antipathique: il était l'ami de Mortagne, que je n'ai plus à détester. +Avant mon mariage, je le trouvais déjà insupportable par ses +affectations de charités obscures, de bienfaits mystérieux; mais au +moins il n'avait pas cette physionomie impérieuse, cette attitude +insolente qu'il a maintenant.</p> + +<p>«L'autre jour, je l'ai rencontré; il était à cheval et moi aussi. Le +sang m'a monté au visage; j'espérais qu'il ne me saluerait pas, et +peut-être aurais-je été assez fou pour lui chercher querelle. +Malédiction! il m'a salué; mais son salut a été un de ces outrages sans +nom, sans forme, qu'on ressent jusqu'au vif et dont on ne peut se +plaindre: il m'a semblé lire sur ses traits durs et impassibles, dans +son regard sévère et perçant, qu'en moi il saluait l'homme dont madame +de Lancry portait le nom, ou qu'il saluait peut-être le mari de sa +maîtresse; car, après tout, je suis bien sot de croire à la vertu de ma +femme! Mais encore non, non, malgré moi, je voudrais la croire coupable +quelquefois: il me semble que je respirerais plus à l'aise... que mes +torts me seraient moins odieux; mais je ne puis compter sur ses +faiblesses: elle n'aura jamais l'énergie de commettre une faute; elle +saura pleurer, gémir, mais se venger... jamais. Tout en y réfléchissant +j'aime mieux croire à sa vertu: quoique je n'aie aucun amour pour elle, +il me serait peut-être plus pénible que je ne le pense de la savoir +coupable: ce serait une blessure de plus à mon amour-propre.</p> + +<p>«Ce qui m'obsède, ce qui m'irrite au dernier point, c'est de voir que +personne ne trouve ce Rochegune ridicule; dans cette circonstance, qui +prête tant à la moquerie, vingt autres à sa place auraient été hués. Que +devient donc la méchanceté du monde? ou bien quel pouvoir a donc cet +homme qui joue avec le feu, qui réussit là où tous les autres +échoueraient? Comment fait-il pour se mettre très à la mode en affichant +des principes qui réhabilitent, ne fût-ce que pour quinze jours, +l'<i>amour platonique</i>, ce rêve caduc et niais des enfants, des +pensionnaires ou des vieillards?... Non, non, il est impossible qu'il +joue ce jeu-là franchement...</p> + +<p>«Et pourtant si c'est une rouerie, ne trouvez-vous pas cet homme plus +étonnant encore? Prendre pour dupes, pour complaisants, pour défenseurs, +des personnes comme le prince d'Héricourt et sa femme... n'est-ce pas +admirable? Tenez... c'est un problème que cet homme! mais quel qu'il +soit, je le hais, oh! je le hais jusqu'au sang... surtout depuis quelque +temps; je ne sais pourquoi. C'est une haine sourde; c'est comme un +pressentiment que cet homme me fera du mal, qu'il me blessera dans ce +que j'ai de plus cher...</p> + +<p>«Après tout, pourquoi prendre tant de détours avec vous? je vous écris +pour épancher ma bile, pour exhaler tous les bouillonnements de mon +âme. Eh bien! depuis que, directement ou indirectement, cet homme a été +cause du froid accueil qu'on me fait dans le monde, Ursule est devenue +intraitable à mon égard. Je ne sais si elle se trouve humiliée des +humiliations qu'on m'impose, je ne sais si son amour-propre en souffre +pour elle ou pour moi; mais elle a osé me dire que je méritais ce +traitement par mon odieuse conduite envers ma femme; elle a osé me dire +que la société faisait bien de me flétrir ainsi, et qu'elle devrait user +plus souvent de cette sorte de vengeance, qui peut atteindre des vices +ou des crimes qui échappent aux lois.</p> + +<p>«—Mais,—me suis-je écrié stupéfait de cette audace,—n'êtes-vous pas +attaquée comme moi, insultée comme moi?</p> + +<p>«—Eh! m'entendez-vous me plaindre?—m'a-t-elle répondu.—Le monde est +juste; j'ai voulu, à quelque prix que ce fût (et à quel prix, mon +Dieu!), être une femme à la mode, briller à Paris, être l'idole de ses +fêtes... Tout cela, je l'ai été. L'on croit que c'est par amour que je +vous ai enlevé à votre femme, et l'on me trouve odieuse; on a raison: si +l'on savait que je ne vous ai jamais aimé, on me trouverait bien plus +odieuse, bien plus infâme encore, et l'on aurait toujours raison.»</p> + +<p>«Je vous le demande, n'était-ce pas à la tuer de mes propres mains? Mais +elle m'avait, depuis si longtemps, habitué à ses boutades, à ses +caprices, que je n'aurais pas attaché beaucoup d'importance à ses +duretés, si, depuis quelque temps, son humeur n'était devenue +étrangement sombre, taciturne.</p> + +<p>«Je n'ose dire, même à <i>vous</i>, les folies que j'ai faites pour la sortir +de l'espèce de mélancolie morne où elle est plongée. Tout a été vain; +maintenant elle refuse de descendre chez mademoiselle de Maran. +Celle-ci, qui a subi la fascination de cette femme, est aussi +impuissante que moi à la distraire. Ursule l'accueille tantôt avec +indifférence, tantôt avec dédain. Elle passe des journées entières seule +à lire ou à rêver; sa femme de chambre, qui est à moi, me dit que sa +maîtresse doit être sous l'empire d'un profond chagrin, qu'elle ne la +reconnaît plus, qu'elle se promène quelquefois des heures entières dans +sa chambre en marchant avec agitation; puis qu'elle tombe, accablée, en +se cachant la tête dans ses mains.</p> + +<p>«Je la trouve en effet changée; elle maigrit, elle perd ce coloris qui +la rendait d'une fraîcheur idéale, elle perd ce léger embonpoint qui +donnait tant de charmes à sa taille élancée; ses yeux se creusent: +depuis un mois je ne l'ai pas vue rire de ce rire moqueur et hardi, à la +fois si redoutable et si séduisant chez elle.</p> + +<p>«Par je ne sais quel caprice, elle veut souvent rester dans l'obscurité +la plus complète; alors, elle refuse de recevoir personne. Lorsque j'ai +vu ces symptômes de tristesse dont j'ignorais la cause, j'espérais que +le chagrin détendrait peut-être ce caractère inflexible. Heureuse et +gaie, j'avais prodigué l'or pour satisfaire ses moindres caprices; +mélancolique et chagrine, j'aurais voulu lui offrir pour consolation +des trésors d'amour délicat et passionné, trésors que j'amassais depuis +si longtemps dans mon cœur, et que j'avais à peine osé lui dévoiler, +tant je craignais ses railleries!</p> + +<p>«Je me disais: Enfin, voici le moment où je pourrai la dominer, +peut-être, par l'ascendant du dévouement le plus tendre. Eh bien! non, +non, elle m'échappe encore... à genoux, à genoux devant elle, baignant +ses mains de larmes... car cette femme me fait pleurer comme un enfant; +en vain m'écriai-je: «Par pitié, dites-moi ce qui vous afflige; +dites-moi vos souffrances, que je les partage; dites-moi que je puis +espérer de vous consoler un peu, et vous verrez quelles ressources +inouïes vous trouverez dans mon cœur. Oh! non, vous ne soupçonnez pas +ce dont je suis capable pour chasser un tourment de votre cœur. Vous +vous êtes quelquefois étonnée des prodiges que j'opérais pour combler +vos désirs les plus insensés; eh bien! cela n'est rien, rien auprès des +merveilles de tendresse que m'inspireraient votre confiance, l'espoir de +vous épargner quelques souffrances!»......</p> + +<p>«Oh! croyez-moi, ce que je disais là, pleurant aux pieds de cette femme, +je le ressentais; j'éprouvais ce que jamais je n'avais ressenti +jusqu'alors, une douleur profonde, un affreux brisement de cœur, +seulement parce que je voyais Ursule abattue. J'ignorais la cause de ses +chagrins; mais elle souffrait et je souffrais... c'étaient de continuels +élancements de toute mon âme vers la sienne.</p> + +<p>«Je vous le dis à vous, cette fois j'étais sincère; mes prières +partaient du fond de mon cœur, mes sanglots du fond de mes +entrailles... Mes larmes étaient âcres, brûlantes comme les vraies +larmes du désespoir... Eh bien! cette femme restait muette, indifférente +et sombre, comme si elle ne m'eût pas compris ou entendu.</p> + +<p>«Mais elle est donc stupide ou folle, cette femme, de ne pas voir +combien je l'aime! Elle ne sait donc pas, la malheureuse! ce que c'est +que d'avoir au moins un cœur sur lequel on puisse à jamais compter! +Elle ne sait donc pas combien il est rare d'inspirer une passion telle +que celle qu'elle m'inspire! Elle ne sait donc pas que si criminel que +soit mon amour, c'est un crime que de le jeter au vent! Elle ne pense +donc pas à l'avenir! Elle ne pense donc pas qu'un jour sa jeunesse, sa +beauté, ne seront plus qu'un souvenir, et qu'elle sera trop heureuse de +trouver cette affection qu'elle dédaigne maintenant, cette affection qui +doit être éternelle puisqu'elle a résisté à ses caprices, à ses mépris, +à son ingratitude!... Mais, tenez, ceci est affreux. Je deviens fou de +rage contre moi et contre elle. Je ne puis continuer cette lettre... La +colère et la douleur m'aveuglent.»...</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p class="r">Paris...</p> + +<p>«Hier il m'avait été impossible de continuer cette lettre; je la +reprends, de nouveaux événements sont arrivés. J'espère éclaircir mes +idées en vous écrivant, car ma tête est un tel chaos qu'elles y +bouillonnent sans ordre et sans suite.</p> + +<p>«Rassemblons les faits et mes souvenirs. Hier, après avoir interrompu +cette lettre, j'allai voir Ursule: on me dit qu'elle était souffrante, +qu'elle ne recevait personne; par trois fois je me suis présenté chez +elle, impossible de franchir la porte de son appartement. J'y suis +retourné ce matin; quelle a été ma stupeur lorsque mademoiselle de Maran +m'apprit tout émue (elle émue)! qu'Ursule venait de l'informer qu'elle +désirait quitter l'hôtel de Maran, et vivre seule désormais! Sans rien +écouler davantage, je cours chez Ursule; en vain sa femme de chambre +veut m'empêcher d'entrer, je pénètre dans son salon presque de force: je +la trouve rangeant quelques papiers dans son secrétaire.</p> + +<p>«—Cela est-il vrai?—m'écriai-je dans mon égarement, sans lui dire à +quoi je faisais allusion.</p> + +<p>«Elle me regarda d'un air sombre et distrait, et me répondit:</p> + +<p>«—Que voulez-vous?</p> + +<p>«—Mademoiselle de Maran m'apprend que vous quittez cet hôtel... Cela +est impossible.</p> + +<p>«Elle haussa les épaules et me dit, continuant de mettre ses papiers en +ordre:</p> + +<p>«—Cela est possible, puisque cela est.</p> + +<p>«—Cela ne sera pas!—m'écriai-je hors de moi...—je vous le défends; +cela ne sera pas!</p> + +<p>«—Vous me le défendez? cela ne sera pas? Et de quel droit me +parlez-vous ainsi, monsieur?—reprit-elle en me regardant fièrement.</p> + +<p>«—Légitimes ou non, j'ai des droits sur vous, et je les ferai valoir.</p> + +<p>«—Et auprès de qui, monsieur, les ferez-vous valoir?</p> + +<p>«—Je vous dis que je ne veux pas que vous quittiez cette maison, ou +sinon je vous accompagnerai partout où vous irez!—m'écriai-je.</p> + +<p>«—Je quitterai cette maison, monsieur, et vous ne m'accompagnerez pas.</p> + +<p>«—Tenez, Ursule, ne me poussez pas à bout, ne m'exaspérez pas. Je vais +vous dire en deux mots pourquoi vous et moi nous ne pouvons nous quitter +désormais; je vous ai sacrifié ma femme, je suis presque déshonoré dans +le monde. Vous voyez donc bien que nous ne pouvons pas nous quitter; +fatalement nous sommes désormais enchaînés l'un à l'autre. Quel que soit +mon sort, vous le partagerez. Vous entendez bien, n'est-ce pas?—lui +dis-je en serrant les dents avec rage, car l'impassible sang-froid avec +lequel elle m'écoutait me mettait hors de moi.</p> + +<p>«Elle me répondit en me regardant jusqu'au fond de l'âme, et sans +baisser ses yeux devant les miens:</p> + +<p>«—Moi, je vais vous dire en deux mots pourquoi nous ne devons plus rien +avoir de commun ensemble. Personne au monde n'a de droits sur moi; je +quitterai cette maison quand je le voudrai; et si vous m'obsédez... +quoiqu'il n'y ait rien de plus vulgaire que ce procédé, je m'adresserai +<i>à qui de droit</i> pour être protégée contre vos poursuites.</p> + +<p>«—Vous vous adresserez à l'autorité, à la police, sans +doute?—m'écriai-je avec un éclat de rire convulsif; puis, comme dans +mon étonnement je regardais machinalement autour de moi, je vis sur un +sofa un domino de satin noir.</p> + +<p>«Un éclair de jalousie me traversa l'esprit; je me souvins que la veille +était le jour de la mi-carême. Saisissant le domino et le lui montrant:</p> + +<p>«—Vous avez été cette nuit au bal de l'Opéra,—m'écriai-je,—malgré vos +prétendues souffrances, malgré votre mélancolie prétendue?</p> + +<p>«—Je suis en effet allée au bal de l'Opéra cette nuit, malgré mes +souffrances, malgré ma mélancolie prétendue,—reprit-elle,—c'est ce qui +vous prouve, j'espère, que mon désir de m'y rendre était bien violent.</p> + +<p>«—Je vois tout, je devine tout,—m'écriai-je;—vous aimez quelqu'un, +vous avez une intrigue, un amant; mais, par l'enfer! celui-là que vous +voulez aller rejoindre si effrontément ne sortira pas vivant de mes +mains... Et d'abord, je m'installe ici, je n'en bouge pas,—m'écriai-je, +m'asseyant sur un sofa.</p> + +<p>«—A votre aise, monsieur,—me dit-elle,—et, sans paraître s'apercevoir +de ma présence, elle continua ce qu'elle avait entrepris.</p> + +<p>«Ce sang-froid, cette dureté, cette impudence m'exaspérèrent; je lui +arrachai des mains les papiers qu'elle tenait, et je les jetai au milieu +du salon.</p> + +<p>«Elle me regarda d'un air impassible, haussa les épaules et fit un +mouvement pour sortir. Je la saisis rudement par le bras.</p> + +<p>«—Vous ne sortirez pas,—m'écriai-je;—vous ne sortirez pas que vous ne +m'ayez dit pourquoi vous êtes allée cette nuit au bal de l'Opéra sans +m'en prévenir, souffrante comme vous l'êtes... car vous êtes pâle et +bien changée... Malheureuse femme!—lui dis-je sans pouvoir vaincre +encore mon attendrissement et mes larmes à la vue de son visage +amaigri,—quel impérieux motif a donc pu vous conduire à ce bal?... +Répondez...</p> + +<p>«Sans me dire un mot, elle se dégagea doucement de mon étreinte; j'étais +devant la porte, lui barrant le passage: elle s'assit, appuya son coude +sur le bras d'un fauteuil, posa son menton dans sa main, et resta ainsi +immobile et muette. Je connaissais ce caractère intraitable; la douceur, +la prière n'en obtenaient pas plus que les menaces et la violence; je +m'humiliai lâchement encore une fois. La résolution qu'elle venait de +prendre était si brusque, elle brisait si affreusement mes espérances, +que je voulus tenter les derniers efforts pour fléchir cette femme; je +lui dis tout ce que peuvent inspirer la passion la plus désordonnée, le +dévouement le plus aveugle, le désespoir le plus vrai, le plus +douloureusement vrai... prières, sanglots, emportements, tout fut vain, +tout échoua devant ce cœur de marbre. Voulant à tout prix la faire +sortir d'un silence qui m'exaspérait, j'allai jusqu'à l'injure, +jusqu'aux reproches les plus ignobles; rien, rien... pas un mot.</p> + +<p>«On eût dit une statue. Elle ne m'entendait même pas. Son esprit était +ailleurs. Son regard vague, distrait, semblait suivre je ne sais quelle +pensée dans l'espace: par deux fois un faible et triste sourire erra sur +ses lèvres, et elle fit un léger mouvement de tête, comme si elle eût +répondu à une réflexion intérieure.</p> + +<p>«Désespéré, je descendis chez mademoiselle de Maran. Toujours égoïste, +cette femme ne voyait dans la détermination d'Ursule que ce qui la +touchait personnellement. Elle s'écria, dans un dépit furieux, qu'une +fois Ursule partie, l'hôtel de Maran redeviendrait désert; qu'elle +s'était habituée à l'esprit d'Ursule, à son enjouement; qu'elle ne +pouvait maintenant supporter la pensée d'être séparée d'elle, tant +l'isolement l'épouvantait; elle me conjurait d'unir mes efforts aux +siens pour retenir Ursule, comme si ce n'était pas mon seul, mon unique +désir; enfin, malgré son avarice croissante, mademoiselle de Maran +s'écria qu'elle ne regarderait à aucun sacrifice pour garder Ursule +auprès d'elle; que si les 40,000 fr. qu'elle me donnait ne suffisaient +pas pour rendre sa maison agréable, elle me donnerait davantage, tout ce +qui serait nécessaire, dût-elle entamer ses capitaux; il lui restait si +peu d'années à vivre qu'elle pouvait faire cette folie, disait-elle...</p> + +<p>«J'entre dans ces détails pour vous montrer l'influence d'Ursule: elle +pouvait vaincre l'avarice sordide de mademoiselle de Maran, qui +jusqu'alors avait honteusement abusé de ma prodigalité et m'avait à +grand'peine donné annuellement l'argent qu'elle m'avait promis pour +tenir sa maison.</p> + +<p>«Nous remontâmes auprès d'Ursule avec mademoiselle de Maran. Celle-ci la +supplia, mit en œuvre tout son esprit, toutes ses flatteries pour la +décider à ne pas la quitter, Ursule fut inflexible. Mademoiselle de +Maran pleura (mademoiselle de Maran pleurer!), s'écria que le sort d'une +pauvre vieille femme, seule et abandonnée aux soins de ses valets, était +horrible; qu'elle avouait avoir été assez méchante pour s'être fait tant +d'ennemis; qu'une fois Ursule partie, personne ne viendrait la voir; que +la révolution de juillet avait dispersé les anciennes relations sur +lesquelles elle aurait pu compter. Ursule fut inflexible.</p> + +<p>«Alors mademoiselle de Maran, entrant dans un accès de rage furieuse, +lui fit les plus sanglants reproches, lui parla de son ingratitude, de +son inconduite. Ursule sourit, et ne dit pas un mot. Enfin nous lui +demandâmes comment elle vivrait; elle nous répondit qu'il lui restait +environ trente mille francs de sa dot, et que cela lui suffirait.</p> + +<p>«Telle est la cruelle position où je me trouve; je connais assez le +caractère d'Ursule pour être certain qu'à moins d'un prodige, elle ne +changera rien à ses résolutions. Je l'ai quittée il y a deux heures sans +avoir pu en arracher une parole; j'ai beau me torturer l'esprit pour +deviner la cause de cette brusque détermination, je n'y parviens pas +plus que je ne parviens à pénétrer la cause du chagrin, de l'accablement +où je la vois depuis quelque temps.</p> + +<p>«Chez elle, cela ne peut être le remords de sa faute. D'abord je l'avais +soupçonnée d'éprouver une passion réelle et profonde; mais quoique je +l'aie vue en coquetterie avec plusieurs hommes de sa société, quoique +j'aie eu souvent des doutes sur sa fidélité, doutes qui ne sont +d'ailleurs jamais devenus des certitudes, rien dans ses relations +mondaines avec les gens dont j'étais le plus jaloux n'avait eu le +caractère de la passion: Ursule était avec eux comme avec moi, inégale, +capricieuse, fantasque, hautaine; mais jamais je ne l'avais vue triste +et rêveuse comme elle l'est depuis un mois...</p> + +<p>«Mais... tenez... une idée... me vient à l'instant: oui... pourquoi +non?... Ne riez pas de pitié... Pourquoi la tristesse croissante +d'Ursule ne serait-elle pas causée par le regret de m'avoir fait +dissiper plus de la moitié de ma fortune?</p> + +<p>«Ce qui m'a toujours invinciblement soutenu dans mon amour malgré les +caprices et les hauteurs d'Ursule, c'est cette conviction profonde, +qu'elle ressentait pour moi un amour bien plus vif que celui qu'elle +avouait, dissimulant ainsi et par orgueil, et dans la crainte de me +laisser pénétrer l'influence que j'avais sur elle; croyant me dominer +plus sûrement par ces alternatives de tendresse, de froideur ou de +dédain.</p> + +<p>«En quittant si brusquement mademoiselle de Maran sans me dire la raison +de ce départ, pourquoi Ursule ne voudrait-elle pas me prouver qu'elle +m'aime pour moi-même en renonçant aux splendeurs dont je l'ai entourée +jusqu'ici? Dites, pourquoi non? Vaincue enfin par tant de preuves de +passion, cette femme n'est-elle pas assez bizarre pour dédaigner +maintenant ce luxe qui l'avait d'abord séduite? Peut-être elle rêve une +vie obscure et tranquille dans quelque coin éloigné de la France ou dans +un pays étranger... Si cela était... si cela était... oh! j'en mourrais +de joie. Elle a totalement bouleversé mes goûts, mes habitudes; +maintenant je déteste autant le monde que je l'aimais. Mon seul vœu +serait de couler mes jours près d'elle au fond de quelque solitude +ignorée; au moins là elle serait toute à moi, il n'y aurait pas une +minute de sa vie qui ne m'appartînt.</p> + +<p>«Ne prenez pas ceci pour de vaines paroles, pour des exagérations. Voilà +plus de deux années que dure cette liaison, et j'aime Ursule plus +ardemment, plus désespérément encore que le premier jour. Je me connais, +je sais les ressources de son esprit si piquant, si original, si +imprévu; sa beauté toujours provocante n'est-elle pas pour ainsi dire +toujours nouvelle? posséder une telle femme, n'est-ce pas posséder tout +un sérail!</p> + +<p>«J'ai passé <i>ma lune de miel</i> seul avec ma femme; au bout de quinze +jours tout a été dit; ç'a été une monotonie, une lourdeur de tendresse +insupportable, aucun élan, aucun entrain... Au lieu qu'avec Ursule... +Oh! une telle vie... avec Ursule... ce serait, je vous le répète, à en +devenir fou de joie...</p> + +<p>«Tenez... tenez... je ne me trompe pas, non, tout m'est expliqué +maintenant. Après avoir si longtemps dissimulé, Ursule ne le peut plus; +son amour pour moi, trop longtemps comprimé, va éclater enfin. Est-il, +après tout, possible, probable, naturel, qu'une femme, si corrompue, si +insensible qu'elle soit, ne se laisse pas à la fin toucher par tant +d'amour?</p> + +<p>«L'orgueil ne m'aveugle pas; je vous fais assez d'humiliants aveux pour +que je puisse, d'un autre côté, me relever un peu: je suis jeune, j'ai +eu assez de succès, je ne manque ni de monde ni d'esprit; j'ai été aimé, +passionnément aimé, de femmes qui, aux yeux du monde, valaient bien +Ursule, à commencer par ma femme et par son amie intime madame de +Richeville. Pourquoi donc Ursule ne partagerait-elle pas ma passion? +Elle a beau dire que, par cela même que je suis très-épris d'elle, elle +ne ressent rien pour moi... ce sont des paradoxes dont elle berce son +dépit; elle se sent maîtrisée par son amour, et elle ne veut pas en +convenir.</p> + +<p>«Mais ce domino... Peut-être est-elle jalouse de moi!... Oui... +maintenant je me souviens de lui avoir dit, il y a quelques jours, que +j'irais à ce bal de la mi-carême. Tout ce qui s'est passé hier m'a +empêché d'y aller. Ursule ignorait ces changements dans mes projets; +elle aura voulu m'épier. Ces allures sournoises sont quelquefois assez +dans son caractère.</p> + +<p>«Combien je me réjouis de vous avoir écrit! Je me sens mieux et plus +calme en terminant cette lettre qu'en la commençant. Je renais à +l'espérance. Oui, plus j'y réfléchis, plus le silence obstiné qu'Ursule +a gardé sur ses projets et sur la cause de sa tristesse me paraît d'un +bon augure; elle aura craint peut-être de se laisser pénétrer en me +répondant. Sa distraction affectée l'a servie à souhait.</p> + +<p>«Après deux années d'une liaison souvent troublée par la jalousie et la +froideur, je l'avoue, mais enfin suivie, on n'abandonne pas ainsi un +homme sans lui donner une raison, n'est-ce pas? Après les immenses +sacrifices que j'ai faits pour elle, ce serait ignoble, barbare, +insensé...</p> + +<p>«Enfin, qui la forçait à revenir à Paris? Son mari était assez amoureux +pour la reprendre, après la scène de Maran... J'avais bien songé à un +retour à ce mari... cette femme est si bizarre!... Mais non, non... cela +est impossible... Sans trop d'orgueil, je puis bien m'estimer fort +au-dessus de M. Sécherin.</p> + +<p>«Maintenant je me souviens de certaines remarques qui ne m'avaient pas +d'abord autant frappé: lorsque je me suis oublié envers elle jusqu'à +l'outrage, je n'ai lu dans ses yeux ni colère ni haine. C'était une +complète indifférence. Or, Ursule est trop violente, trop fière, pour +n'avoir pas ressenti vivement cette insulte. Une puissante raison l'a +obligée de dissimuler; or, quelle peut être cette raison, sinon +l'intérêt que je lui inspirais? Mon emportement même n'était-il pas une +preuve de mon amour?...</p> + +<p>«Tenez, encore une fois, je ne puis vous dire combien je me félicite de +vous avoir écrit et de vous écrire; en pensant ainsi tout haut et avec +confiance, de raisonnement en raisonnement, de conséquence en +conséquence, je suis parti d'une impression horriblement triste pour +arriver à un espoir presque réalisé.</p> + +<p>«Je ferme cette lettre en hâte; répondez-moi courrier par courrier, +maudit paresseux, car mes trois premières lettres sont encore sans +réponse. Je ne vous en veux pas trop pourtant, car vous jugerez mieux de +la position par l'ensemble des faits. Votre longue expérience du monde, +votre froid désabusement, votre impartialité dans tout ceci, et surtout +votre esprit net et ferme, vous permettront de tout apprécier +clairement, de me donner des avis sérieux et surtout de me dire si vous +pensez que je vois juste. Tout est là. Mon avenir dépend de cette +dernière détermination d'Ursule. Elle m'a d'abord horriblement +épouvanté; maintenant, au contraire, je la vois sous un jour si beau, +qu'il fait rayonner à mes yeux mille adorables espérances.</p> + +<p>«Vous allez me trouver bien lâche; mais, je vous en conjure, ne dissipez +pas ces espérances sans me donner pour cela d'excellentes raisons, car +vous me trouverez bien opiniâtre dans ce dernier espoir....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p class="r">«Quatre heures.</p> + +<p>«Malédiction sur moi... et sur elle... Oh! sur elle! Je reçois à +l'instant une lettre de mademoiselle de Maran. Ursule vient de quitter +l'hôtel; on ne sait pas où elle est allée... elle a prévenu mademoiselle +de Maran, par un billet, qu'elle ne la reverrait jamais... C'est +horrible! Que faire? que faire?... Oh! mes pressentiments... Oh! mes +folles et stupides espérances... Maintenant je vois tout... mais je +serai vengé. Répondez moi... répondez-moi... Ah! je suis bien +malheureux... Rage et enfer... je serai vengé!</p> + +<p class="r">«<span class="smcap">G. De Lancry</span>.»</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="G-CHAPITRE_XI" id="G-CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h3> + +<h4>LE BAL MASQUÉ.</h4> + +<p>La lettre dans laquelle M. de Lancry apprenait à l'un de ses amis +inconnus la brusque disparition d'Ursule complétait par plusieurs traits +frappants l'histoire de l'amour fatal de ma cousine et de mon mari.</p> + +<p>Je terminais cette lecture lorsque M. de Rochegune entra chez moi. Je ne +l'avais pas vu la veille; ayant passé ma journée à accomplir un pieux +pèlerinage avec Blondeau, j'étais restée seule le soir sous une +influence mélancolique.</p> + +<p>—Eh bien!—me dit-il en me tendant la main,—comment vous trouvez-vous? +Hier avez-vous été courageuse!</p> + +<p>—Courageuse?... oui, car je n'ai pas craint de me laisser aller à tous +les regrets que devait m'inspirer la pensée de l'excellent ami que nous +avons perdu... Pourtant, faut-il vous l'avouer? au milieu de mon +chagrin, il m'est venu une idée presque pénible, parce qu'elle +ressemblait à de l'ingratitude...</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—C'est que j'aurais peut-être pleuré davantage encore M. de Mortagne si +je ne vous avais pas connu.</p> + +<p>—Je pourrais m'adresser le même reproche, Mathilde; mais je me +rassure: aimer ce qu'aimait notre ami, protéger ce qu'il protégeait, ce +n'est pas oublier, c'est être fidèle à son souvenir; seulement +quelquefois je me dis tristement: Qu'il eût été heureux et fier de notre +bonheur!</p> + +<p>—En lui... quel défenseur nous aurions eu, mon ami!</p> + +<p>—En avons-nous donc besoin? notre amour n'est-il pas accepté par le +monde, qui croit si peu aux sentiments purs et désintéressés?... Notre +amour!... si vous saviez le charme de ces mots!... car vous m'aimez... +Mathilde... vous m'aimez...</p> + +<p>—Oui... oh! oui, je vous aime... Et je suis quelquefois à me demander +par quelle transformation insensible cet amour a succédé à l'amitié +profonde... presque respectueuse, que j'avais pour vous.</p> + +<p>—Écoutez, Mathilde... voulez-vous me rendre très-heureux?</p> + +<p>—Parlez... parlez...</p> + +<p>—Eh bien! interrogez tout haut votre cœur, que je sache ce que vous +éprouvez pour moi, aujourd'hui, à cette heure; bonnes ou mauvaises +impressions, dites-moi tout avec la franchise la plus absolue; je vous +ferai la même confidence.</p> + +<p>—Je trouve cette idée charmante; j'aimerais beaucoup à constater ainsi, +de temps à autre, la richesse de notre amour.</p> + +<p>—Ce serait constater chaque fois l'augmentation de nos trésors, vrai +plaisir de millionnaire.</p> + +<p>—Et puis, j'y songe, mon ami, un jour peut-être cette espèce de +confession de cœur pourrait nous éclairer sur les dangers que, par +faiblesse ou fausse honte, nous voudrions peut-être ignorer... Et, vous +le savez, nous devons être pour nous-mêmes d'une implacable sévérité, en +songeant à la noble garantie qui protége notre amour.</p> + +<p>—Oui, des cœurs moins braves que les nôtres regretteraient presque +la hauteur suprême où nous sommes ainsi placés, Mathilde. Mais il en est +de certaines positions comme des royautés menacées... on ne peut les +abdiquer sans ignominie; plus nous aurons à lutter, plus notre lutte +sera honorable.</p> + +<p>—Dites donc aussi plus notre bonheur sera grand. Tenez, le prince +d'Héricourt racontait l'autre jour un trait qui m'a frappée. Je vous +dirai tout à l'heure le rapprochement que j'en veux tirer. Chargé d'une +mission d'autant plus difficile qu'il avait à défendre la meilleure des +causes, il devait traiter avec des diplomates d'une habileté consommée; +au lieu de ruser, il suivit simplement l'impulsion de son noble +caractère, et fut d'une franchise véritablement si étourdissante, que +ses adversaires furent complétement déroutés et que sa mission eut les +plus heureux résultats; aussi me disait-il que dans la vie une ligne +irréprochable était non-seulement la plus honnête, mais la plus sûre, la +plus avantageuse, et l'on pourrait même dire la plus habile, s'il était +possible de faire le bien par calcul.</p> + +<p>—C'est ce qu'il appelle la <i>finesse</i> des gens d'honneur,—me dit M. de +Rochegune en souriant.—Je suis de son avis. Mais voyons l'application +de cette généreuse théorie.</p> + +<p>—Un moment encore... Il faut d'abord que je vous prévienne +qu'aujourd'hui j'ai disposé de vous.</p> + +<p>—Vraiment? Quelle douce surprise!...</p> + +<p>—Il est trois heures; j'ai quelques emplettes à faire, il s'agit de +bronzes anciens sur lesquels je voudrais avoir votre goût. Il fait un +très-beau temps, nous sortirons à pied, vous me donnerez le bras.</p> + +<p>—C'est charmant; et...</p> + +<p>—Attendez, ce n'est pas tout encore... Ce soir je vous retrouverai chez +madame de Richeville, où vous dînez comme moi; nous irons ensuite au +concert avec elle, Emma, madame de Semur, la duchesse de Grandval et son +mari; puis nous reviendrons prendre le thé chez moi; car j'inaugure +cette petite maison, et vous savez seul ce grand secret...</p> + +<p>—Tenez, Mathilde, je vous avoue, à ma honte, que maintenant je suis +presque indifférent à l'application de la théorie du bon prince.</p> + +<p>—Il faut pourtant m'entendre encore. J'ai la plus grande envie de voir +les tableaux de l'ancien Musée; vous parlez peinture comme un poëte. Ce +n'est pas une épigramme, c'est une louange, et je me fais une fête de +faire cette excursion avec vous.</p> + +<p>—Et moi donc! j'ai toujours pensé qu'il fallait être amoureux et aimé +pour sentir toutes les beautés des chefs-d'œuvre de l'art; on les +voit alors à travers je ne sais quel reflet d'or et de lumière qui les +fait divinement resplendir... Mais il nous faudra plusieurs jours pour +tout admirer.</p> + +<p>—Je l'espère bien, mon ami; car nous serons très-paresseux. Nous +voyez-vous, mon bras appuyé sur le vôtre, longtemps arrêtés dans notre +admiration devant un Raphaël ou un Titien? Quel texte inépuisable de +longues et douces causeries!</p> + +<p>—Votre esprit est si impressionnable, vous avez si éminemment le +sentiment du beau!...</p> + +<p>—Et vous, mon ami, je ne sais par quel charme vous trouvez toujours le +secret de ramener tout à notre amour; je suis sûre que dans nos bonnes +promenades au Musée, vous saurez me prouver que Titien, Véronèse ou +Raphaël n'ont produit tant d'œuvres de génie que pour offrir des +allusions à notre tendresse... Égoïste que vous êtes!</p> + +<p>—Certes, le génie donne à tous et à chacun; il répond à toutes les +pensées, comme Dieu répond à toutes les prières...</p> + +<p>—Oh! vous ne serez pas embarrassé pour vous justifier; d'ailleurs je +crois que je vous aiderai moi-même... Maintenant, voici l'application de +la théorie du prince d'Héricourt. Croyez-vous que nous pourrions +réaliser tant de charmants projets, vivre sans gêne et sans scrupule +dans cette facile et adorable intimité de tous les jours, de tous les +instants, si notre amour n'était pas tel qu'il est? Ah! mon ami,—lui +dis-je, ne pouvant retenir une larme de bonheur,—il faut être femme +pour sentir de quelle tendre, de quelle ineffable reconnaissance nous +sommes pénétrées pour celui dont la délicatesse sait nous épargner la +honte et les remords de l'amour!</p> + +<p>—Et il faut être aimé par vous, Mathilde, pour comprendre qu'il est de +célestes ravissements où l'âme semble s'exhaler dans une adoration +passionnée; qu'il est enfin des jouissances à la fois si pures et si +vives qu'elles fondent nos instincts terrestres dans l'extase ineffable +où elles nous enlèvent... Oh! Mathilde... maintenant je crois... aux +délices de l'union des âmes.</p> + +<p>—Et puis ce qui me ravit encore dans notre amour,—dis-je à M. de +Rochegune,—c'est qu'il ne peut être soumis aux phases, aux variations +d'un amour ordinaire: dans la sphère élevée où il plane, il échappera +toujours aux dangers de la satiété, de l'inconstance. Pourquoi ne +durerait il pas éternellement?</p> + +<p>—Éternellement? oui, Mathilde, éternellement, car vous avez dit vrai, +il est dégagé de tout ce qui lui est ordinairement fatal ou mortel! Vous +avez dit vrai, la précieuse liberté dont nous jouissons est une +magnifique récompense. Si vous saviez combien la vie ainsi passée près +de vous me paraît belle, heureuse!... Si vous saviez tous les plans que +je forme!</p> + +<p>—Et moi donc, mon ami! vous n'avez pas d'idée de mes projets; +quelquefois j'en suis confuse, tant ils enchaînent votre avenir.</p> + +<p>—Cela vous regarde, Mathilde; cet avenir est à vous, je ne m'en mêle +plus, et votre confusion...</p> + +<p>—Ma confusion, c'est l'embarras des richesses; j'ai mille desseins, et +je ne m'arrête à aucun. Vous ne savez pas tous les romans dont vous êtes +le héros... Pourtant je me suis arrêtée pour cette année à un voyage +d'Italie; nous le ferons avec madame de Richeville. Le prince et la +princesse d'Héricourt, en revenant de Goritz, nous rejoindront à +Florence.</p> + +<p>M. de Rochegune me regarda d'un air très-surpris, puis il ajouta en +souriant:</p> + +<p>—Au fait, pourquoi m'étonner? Je ne désirais pas autre chose au monde. +Vous m'avez deviné, il n'y a rien que de très-naturel à cela.</p> + +<p>—De très-naturel?</p> + +<p>—Oui. Dussiez-vous vous moquer de ma métaphysique, je prétends que d'un +sentiment puéril doivent naître des projets pareils; plus ce sentiment +sera exalté, plus il sera concentré dans l'imagination, plus ces +mystérieuses sympathies de volonté seront fréquentes et <i>normales</i>. +Pardonnez-moi cet horrible mot.</p> + +<p>—Je vous le pardonne en faveur de votre système: quoique très-fou, il +me plaît beaucoup. Ainsi donc, mon voyage d'Italie...</p> + +<p>—M'enchante. Songez donc... parcourir avec vous cette terre promise des +arts!</p> + +<p>—Peut-être même nous établirions-nous quelque temps dans ce pays... Un +hiver à Naples ou à Rome... qu'en diriez-vous? Madame de Richeville +serait ravie d'un pareil séjour.</p> + +<p>—Je ne dis rien, Mathilde, je ne veux rien, je ne pense rien. Vous avez +ma vie, disposez-en...</p> + +<p>—Eh bien! ainsi nous passons l'hiver à Naples; puis nous revenons de +l'Italie par l'Allemagne, afin de voir les bords du Rhin dans toute leur +parure particulière. Peut-être même nous arrêterions-nous quelque temps +dans un des vieux châteaux qui dominent ce beau fleuve.</p> + +<p>—Encore un de vos désirs, Mathilde, qui aurait droit de me surprendre, +tant il m'est sympathique; la même idée m'était venue. A mon retour de +Rome, j'avais loué le château d'Arnesberg; il est situé dans une +position ravissante; j'y ai passé trois mois... Vous le reconnaîtrez, +j'en suis sûr; vous l'avez si longtemps habité avec moi... Mais voyez +donc quel adorable avenir, Mathilde... quel bonheur de vivre avec vous +dans cette intimité de voyage plus étroite encore, d'échanger chaque +jour nos impressions, nos joies, nos rêveries, nos tristesses.</p> + +<p>—Nos tristesses?</p> + +<p>—Oui, car enfin le vœu de mon père aurait pu se réaliser.</p> + +<p>—Soyez raisonnable, mon ami. Ne devons-nous pas remercier Dieu du +bonheur inespéré qu'il nous accorde?</p> + +<p>—Oh! Mathilde, il n'y a pas d'amertume dans ce regret, c'est un regret +plein de mélancolie. Figurez-vous un homme souverainement heureux sur la +terre... mais rêvant le bonheur des cieux.</p> + +<p>—Mais voyez un peu comme nous voilà loin de <i>notre examen de cœur</i>; +je ne vous en tiens pas quitte.</p> + +<p>—Voyons, Mathilde, que ressentez-vous pour moi à cette heure? Je vous +écoute avec l'orgueilleux recueillement d'un poëte qui entend lire son +œuvre... car enfin votre amour est mon ouvrage.</p> + +<p>Après quelques moments de réflexion, pendant lesquels je m'interrogeais +sincèrement, je répondis à M. de Rochegune:</p> + +<p>—Il y a une différence très-grande entre ce que je ressentais pour vous +il y a quelque temps et ce que je ressens maintenant... Je ne pourrais +guère vous expliquer cela que par une comparaison. Nous parlions tout à +l'heure de voyages, d'un château romantique situé sur les bords du Rhin. +Eh bien!... moi, touriste... qu'un site à la fois majestueux, +pittoresque et charmant me frappe d'admiration, ma pensée s'y repose +avec bonheur, je me dis qu'il serait doux de passer sa vie au milieu de +cette solitude animée par la vue des grands spectacles de la nature: +tout me séduit, les lignes sévères des montagnes, la fraîcheur des +riantes prairies, la profondeur mystérieuse des ombrages, la pureté des +eaux, l'aspect chevaleresque des hautes tourelles; j'admire... et cette +contemplation n'est pas sans amertume, parce qu'il s'y joint une secrète +envie... Mais que, par un heureux caprice de la destinée, toutes ces +magnificences naturelles m'appartiennent... mais que j'aie la certitude +de vivre à jamais dans cet Éden, alors mon admiration devient exclusive, +alors ces beautés deviennent miennes; alors je m'en glorifie, je m'en +pare; alors c'est <span class="smcap">mon</span> château.</p> + +<p>—Bonne et tendre Mathilde... puisse au moins la sûreté, la sécurité de +ce cette possession... vous dédommager de toutes les magnificences qui +lui manquent pour être digne de vous!</p> + +<p>—Oh! ma sécurité est entière... mon ami... Ce n'est pas confiance +déplacée; je ne serai jamais jalouse de vous, parce que vous ne pourrez +jamais éprouver pour aucune femme le sentiment que vous éprouvez pour +moi.</p> + +<p>—Ni celui-là, ni aucun autre, je vous le jure.</p> + +<p>—Mon ami, parlons de ce qui est probable et possible. Il est de ces +vœux éternels qu'on ne peut exiger que d'une femme, et qu'une femme +seule peut être certaine d'accomplir.</p> + +<p>—Écoutez-moi, Mathilde, je ne veux rien exagérer. Non-seulement je vous +parle avec sincérité, mais j'ai justement et heureusement à vous citer +un fait à l'appui de ce que je vous dis.</p> + +<p>—Vraiment? quel à-propos!</p> + +<p>—Sérieusement, Mathilde, depuis que je sais que vous m'aimez, il n'y a +plus pour moi d'autre femme que vous; vous êtes un point de comparaison +auquel je ramène tout, et tout me devient indifférent. J'en ai la +preuve, vous dis-je, une preuve toute récente.</p> + +<p>—Quelle preuve? faites vite cette confidence,—dis-je en souriant,—que +je voie si je suis aussi peu jalouse que je le dis.</p> + +<p>—Avant-hier, en sortant de chez madame de Richeville, où nous avions +passé la soirée ensemble, je rentrai chez moi; je trouvai un billet à +peu près conçu en ces termes:</p> + +<p>«<i>Une personne bien malheureuse, qui a quelques droits à votre pitié, +vous supplie de lui accorder un moment d'entretien; mais les +circonstances sont telles que cette personne ne peut vous rencontrer que +cette nuit... au bal de l'Opéra.</i>»</p> + +<p>A ces mots de M. de Rochegune, je ne sais quelle folle, quelle funeste +pensée me traversa l'esprit.</p> + +<p>M. de Lancry, dans la lettre que je venais de lire, parlait de reproches +adressés à Ursule à propos du bal de la mi-carême où elle était allée +secrètement; je m'imaginai que ma cousine était l'héroïne de l'aventure +que M. de Rochegune me racontait.</p> + +<p>Mon saisissement fut tel, que je m'écriai:</p> + +<p>—Au bal de l'Opéra... dans la nuit d'avant-hier!</p> + +<p>M. de Rochegune attribua cette exclamation à une autre cause.</p> + +<p>—Cela vous semble étrange, Mathilde; mais vous oubliez que la nuit de +jeudi à vendredi était la nuit de la mi-carême. Je trouvai ce +rendez-vous assez bizarre: mon premier mouvement fut de n'y pas aller; +mais je me ravisai en réfléchissant qu'après tout une véritable +infortune n'osait peut-être se révéler à moi qu'à l'abri de ce masque de +fête: j'oubliais de vous dire qu'on devait m'attendre devant l'horloge +depuis minuit jusqu'à quatre heures du matin. Cette preuve de patience +opiniâtre confirma presque mes soupçons. J'allai donc à ce bal; +malheureusement pour ce rendez-vous, je fus pris en entrant par madame +de Longpré, que je ne reconnus qu'au bout d'un quart d'heure de +conversation; puis par une autre femme très-gaie, très-moqueuse, que je +n'ai pu reconnaître, et dont le babil m'aurait beaucoup amusé, si je +n'avais pas songé que peut-être j'étais attendu avec anxiété; enfin +j'arrivai devant l'horloge; deux heures et demie sonnaient.</p> + +<p>—Eh bien?...—dis-je à M. de Rochegune en tâchant de sourire pour +cacher mon anxiété.</p> + +<p>—Eh bien! je vis debout, au pied de l'horloge, une femme en domino de +satin noir. Sa tête était baissée sur sa poitrine. Sans doute, absorbée +par une méditation profonde, elle ne m'aperçut pas. Voulant voir si +cette personne était bien celle que je devais rencontrer, je m'approchai +d'elle et lui dis:—«Si vous attendez quelqu'un, madame, celui-là est à +la fois bien heureux et bien coupable.»—Mon domino tressaillit, releva +vivement la tête, et me dit d'une voix émue:—<i>Monsieur, je vous en +prie, sortons du foyer</i>.—Il y avait beaucoup de monde; nous restâmes +quelques minutes avant de pouvoir traverser une foule épaisse dont les +oscillations me rapprochèrent parfois assez de cette femme inconnue pour +que, lui donnant le bras, je pusse sentir son cœur battre avec une +force qui décelait une violente agitation.</p> + +<p>—Et cette femme était-elle grande?</p> + +<p>—Un peu plus grande que vous, Mathilde, très-mince, et elle me parut +avoir une taille charmante. Pour échapper à la foule, nous montâmes dans +le corridor des secondes loges. Cette femme était toute tremblante. Je +lui proposai de s'asseoir.—<i>Non, non</i>,—s'écria-t-elle d'une voix émue, +en me serrant le bras avec un tressaillement convulsif,—<i>c'est la +première fois que je puis m'appuyer sur ce noble bras... ce sera aussi +la dernière... Marchons, je vous en prie, marchons...</i></p> + +<p>—Mais enfin cette femme, que vous dit-elle, que voulait-elle?</p> + +<p>—Me parler de vous.</p> + +<p>—De moi?</p> + +<p>—Avec une admiration profonde.</p> + +<p>—Elle voulait vous parler de moi, de moi, de moi?—m'écriai-je, +toujours persuadée que ce domino mystérieux n'était autre qu'Ursule.</p> + +<p>—Oui, me parler de vous, Mathilde, et dans des termes que je lui +enviais. Jamais votre cœur, votre esprit, vos malheurs, n'ont été +appréciés, n'ont été vantés avec une éloquence plus touchante. J'étais +dans le ravissement en écoutant cette femme inconnue; j'étais séduit par +l'admiration passionnée avec laquelle elle me parlait de notre amour, de +notre bonheur. Vraiment, Mathilde, pour comprendre l'élévation de ces +sentiments, il fallait qu'elle fût presque capable de les éprouver...</p> + +<p>—Vous croyez, mon ami?...</p> + +<p>—Je n'en doute pas. Que vous dirai-je? une fois cet entretien commencé, +pour ainsi dire, sous l'invocation, sous le charme de votre nom, je vis +avec chagrin arriver le moment de le terminer. Jamais je n'ai rencontré +un esprit plus vif, plus prompt, plus incisif. Après l'admiration de +notre amour vinrent les sarcasmes contre les gens qui l'enviaient. Ou je +me trompe beaucoup, ou cette femme est douée d'un caractère d'une rare +énergie, car, par un étrange contraste, autant, lorsqu'il était question +de vous et de moi, sa voix était douce, pénétrante, autant elle était +impérieuse et âpre lorsqu'il s'agissait de nos ennemis ou de nos +envieux. Je n'oublierai de ma vie le portrait qu'elle a fait de votre +mari et de votre infernale cousine.</p> + +<p>—Elle vous a parlé d'Ursule?... m'écriai-je.</p> + +<p>—Oh! bien longuement, et avec quelle verve d'indignation! avec quel +mépris! Elle et M. de Lancry ont été immolés sans pitié. Votre cousine +a peut-être encore été plus maltraitée que votre mari; notre amie +inconnue semblait prendre une joie cruelle à flétrir la honteuse +conduite de cette femme. Son esprit satirique s'est aussi cruellement +exercé sur mademoiselle de Maran, et tout cela avec un entrain, un +brillant, une puissance qui me confondaient... Autrefois, et c'est là +que j'en veux arriver, Mathilde, autrefois j'aurais eu la tête tournée +de cette inconnue, j'aurais été fou de cet esprit audacieux, presque +cynique lorsqu'il s'agissait d'attaquer le vice et la bassesse, rempli +de charme et de sensibilité lorsqu'il voulait louer ce qui était noble +et beau. Eh bien! ces contrastes si remarquables dans cette femme m'ont +beaucoup frappé dans le moment, mais ils m'ont laissé depuis fort peu +curieux et fort indifférent, tandis qu'autrefois, je vous le répète, +j'aurais tout fait pour pénétrer le caractère réel de cette créature +mystérieuse... Mais c'est tout simple, Mathilde, tout ce qui n'est pas +vous m'est antipathique; vous m'avez rendu très-difficile; vous avez, si +cela peut se dire, épuré, divinisé mon goût et mon cœur. Oui, à cette +heure, je suis comme ces fanatiques de l'art qui ne peuvent détourner +leurs yeux du type auguste et idéal que nous a légué l'antiquité; une +fois arrivé à cette religion du beau, une fois habitué à le contempler +dans sa majestueuse sérénité, à l'adorer dans sa grandeur, à l'aimer +dans sa simplicité, on prend en dégoût, en aversion, la fantaisie, le +caprice, le joli, le maniéré, enfin on déteste tout ce qui diffère de +cette magnifique unité qui semble procéder de Dieu... Vous voyez, +Mathilde, si j'avais raison de vous dire que ce qui n'était pas vous +n'existait pas...</p> + +<p>—Et cette femme, la croyez-vous belle et jeune?</p> + +<p>—Belle, je ne sais pas; mais jeune, la fraîcheur de sa voix, la finesse +de sa taille, la souplesse de sa démarche me portent à le croire... Que +dis-je? je n'en doute pas; j'oubliais que j'ai vu sa main nue; et si je +n'avais vu la vôtre, j'aurais trouvé la sienne la plus jolie du monde; +mais du moins sa blancheur, ses contours ronds et polis annonçaient +certainement la jeunesse.</p> + +<p>—Et comment finit cet entretien? que voulait-elle, enfin, cette femme?</p> + +<p>—Avoir,—me dit-elle,—la seule conversation qu'il lui fût possible +d'avoir avec moi, juger par elle-même si ce qu'on lui disait de moi +était vrai... et m'exprimer les vœux qu'elle faisait pour notre +bonheur. Et puis enfin... Mais vous allez vous moquer de moi et de mon +inconnue... et vous aurez bien raison...</p> + +<p>—Dites, dites,—je vous en prie.</p> + +<p>—D'abord, Mathilde, je dois vous prévenir que j'ai été surpris... +D'honneur, je ne m'attendais à rien moins qu'à cette preuve plus que +bizarre de son admiration.</p> + +<p>—Dites, dites: je vous assure, mon ami, que je ne me moquerai pas de +vous.</p> + +<p>—Eh bien! au moment de me quitter, cette femme singulière me tendit +cordialement sa main; je la pris... Alors... Mais en vérité, il est +aussi ridicule de raconter cette niaiserie que de la commettre.</p> + +<p>—Je veux tout savoir.</p> + +<p>—Préparez-vous donc à rire.—Eh bien! alors mon inconnue porta ma main +à ses lèvres sous la barbe de son masque avec un mouvement de soumission +craintive, de servilité passionnée... qui me confondit de surprise... +Elle avait la tête baissée; une larme tomba sur ma main, et mon domino +disparut brusquement dans la foule....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Sous un prétexte frivole, je remis au lendemain la promenade que je +devais faire ce jour-là avec M. de Rochegune et je restai seule.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="G-CHAPITRE_XII" id="G-CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h3> + +<h4>LE RÉVEIL.</h4> + +<p>J'avais été souvent sur le point d'apprendre à M. de Rochegune quel +était le mystérieux domino qu'il avait rencontré à l'Opéra; mais +craignant d'agir légèrement, je voulus me réserver le temps de la +réflexion.</p> + +<p>Je connaissais le cœur et le caractère de M. de Rochegune; il devait +éprouver pour Ursule autant de mépris que d'aversion; pourtant la +séduction de cette femme était puissante... J'en avais des preuves +fatales.</p> + +<p>En amenant adroitement mon éloge, elle avait su d'abord se faire écouter +favorablement de M. de Rochegune, lui plaire, l'intéresser, exciter +vivement sa curiosité, l'entraîner. Je n'étais pas sûre d'effacer toutes +ces impressions en lui nommant ma cousine; en ne la lui nommant pas, il +oublierait peut-être cette mystérieuse entrevue.</p> + +<p>Dans sa lettre à un ami inconnu, M. de Lancry parlait de la sombre +tristesse qui accablait Ursule depuis quelque temps, du changement +extraordinaire qui s'était opéré dans les habitudes de cette femme.</p> + +<p>Elle, jusqu'alors si insouciante, si légère, était résolue, disait-il, à +quitter le joyeux et brillant hôtel de Maran, et elle avait accompli +cette résolution.</p> + +<p>En rapprochant ces faits de l'aventure du bal de l'Opéra, je me demandai +si une passion violente, impérieuse pour M. de Rochegune, qu'elle +connaissait de vue, et dont tout le monde parlait, n'avait pas envahi +l'âme d'Ursule...</p> + +<p>Je me rappelais ce passage de son insolente lettre à mon mari, où elle +lui peignait avec une si brûlante éloquence l'amour qu'elle devait +peut-être ressentir un jour pour l'homme qui la dominerait +despotiquement.</p> + +<p>Enfin cette femme m'avait déjà frappée dans de bien chères affections; +ne pouvait-elle pas persévérer dans sa haine et vouloir me frapper +encore?</p> + +<p>Je ne pouvais douter de M. de Rochegune, je ne me rabaissais pas par une +fausse modestie; mais... je pressentais vaguement quelque nouveau +malheur, quelque coup inattendu...</p> + +<p>Je ne me trompais pas: ce malheur arriva, ce coup me fut porté... sinon +par Ursule, du moins par son influence, comme si cette influence devait +toujours m'être funeste.</p> + +<p>Ce qui me reste à avouer est une analyse si délicate, d'une psychologie +si déliée, qu'il m'a fallu bien longuement interroger mes souvenirs les +plus intimes pour renouer ces fils presque insaisissables qui +aboutissent cependant à l'un des plus importants, à l'un des plus +douloureux incidents de ma vie.</p> + +<p>Je me suis promis de tout dire, honteuses faiblesses ou lâches erreurs; +je ne faillirai pas devant un aveu, si pénible qu'il soit, devant une +explication, si étrange qu'elle paraisse.</p> + +<p>Sait-on ce qui me frappa le plus dans l'entrevue d'Ursule et de M. de +Rochegune? Sait-on ce qui me fit ressentir une commotion profonde, +inconnue? Sait-on ce qui domina toutes mes pensées, ce qui me bouleversa +tout à coup? Sait-on enfin ce qui causa la première rougeur qui me soit +montée au front, la première honte qui me soit montée au cœur, qui me +fit douter de moi, de mon courage, de ma vertu, de mes droits à la haute +estime dont on m'entourait? Le sait-on?</p> + +<p>...Ce fut le baiser qu'Ursule donna sur la main de M. de Rochegune...</p> + +<p>Cela paraît fou, impossible; cela est misérable, je le sais, car à ce +moment encore, où j'écris ces lignes dans la solitude, je baisse les +yeux comme si mon trouble et ma confusion éclataient à tous les +regards...</p> + +<p>Oui... lorsque M. de Rochegune parla de ce baiser... mes joues +s'empourprèrent, je ressentis comme un choc électrique; une émotion +inconnue, à la fois ardente et douloureuse, me causa je ne sais quel +frémissement de colère... tout mon sang reflua vers mon cœur... +malgré moi, tandis que M. de Rochegune parlait... Mes regards ne purent +se détacher de sa main... comme s'ils y eussent cherché avec angoisse la +trace du baiser de flamme que lui avait donné Ursule.</p> + +<p>Pour la première fois je m'aperçus... ou plutôt je me plus à remarquer +que cette main était d'une beauté parfaite... Pour la première fois +j'éprouvais un sentiment de jalousie cruelle dont je n'osais entrevoir +ni la source ni les conséquences.</p> + +<p>Tel puéril que soit ce ressentiment, il m'épouvantait comme symptôme.</p> + +<p>Si mon amour avait été aussi pur, aussi éthéré qu'il le paraissait, ce +baiser m'eût été presque indifférent. Cette nouvelle preuve du cynisme +d'Ursule m'eût peut-être <i>indignée</i>... elle ne m'aurait jamais +<i>troublée</i>...</p> + +<p>Hélas! je ne veux pas dire que sans cette circonstance de l'entrevue de +M. de Rochegune et d'Ursule, j'aurais pour toujours échappé à ces +émotions.</p> + +<p>Peut-être n'avais-je fait que devancer ce moment fatal où je devais +reconnaître la vanité de mes nobles desseins, la faiblesse de mon +caractère, l'irrésistible puissance d'un amour coupable... Mais, je le +jure par tout ce que j'ai souffert, ce fut pour moi une cruelle +révélation que celle-là.</p> + +<p>Ceux qui ont longtemps, orgueilleusement compté sur eux-mêmes, sur la +solidité, sur l'élévation de leurs principes, qui les mettait si fort +au-dessus du vulgaire, ceux-là comprendront mon chagrin.</p> + +<p>Je ne m'abusais pas. De même qu'il suffit d'une étincelle pour allumer +un incendie, il suffit de cette impression pour m'éclairer tout à coup +sur la nature de mon amour.</p> + +<p>Quelle serait ma vie désormais?</p> + +<p>Si j'étais assez courageuse pour résister à ce penchant ainsi devenu +criminel, que de luttes, que de douleurs cachées, que de larmes +brûlantes, honteuses, dévorées en silence!... Quel supplice de chaque +moment ne m'imposerait pas alors cette intimité jusque-là si facile! +quelle contrainte! veiller, veiller sans cesse sur ce malheureux secret, +qu'une inflexion de voix, qu'un regard pourraient trahir!</p> + +<p>Flétrir, dénaturer par la crainte, par la réserve, cette affection +jusqu'alors si confiante, si loyale et si sainte!...</p> + +<p>Et puis, pour comble d'amertume et de misère, avoir été la première sans +doute à profaner cet amour par la pensée... et le laisser soupçonner +peut-être... Oh! non, non,—m'écriai-je,—plutôt mille fois la mort que +ce dernier terme de l'abaissement...</p> + +<p>Et si j'étais assez malheureuse pour succomber, non-seulement je +justifiais l'abandon de mon mari, mais j'abusais ignominieusement de la +plus vénérable protection.</p> + +<p>Seule, abandonnée, brisée par le désespoir, en butte aux plus odieuses +calomnies, des amis étaient venus à moi, m'avaient généreusement tendu +la main, m'avaient défendue, entourée de soins, de dévouement; bien +plus, prenant en pitié mes malheurs passés, voyant la préférence que +j'accordais à un homme digne de moi, ces amis m'avaient dit: «Vous avez, +bien souffert, votre cœur a été déchiré; mais courage, espérez des +jours meilleurs; pour vous, si longtemps privée d'affections, ce n'est +pas assez de la tendre amitié que nous vous témoignons: un sentiment +plus vif, mais aussi pur qu'il est ardent, remplira votre vie; nous +avons en vous et en l'homme que vous aimez une foi si entière, que nous +prendrons avec fierté ce noble amour sous notre sauvegarde.»</p> + +<p>Et moi, moi, indigne de ce rôle, unique peut-être dans les fastes du +monde, je serais assez infâme pour abuser de cette sublime confiance! A +l'abri de ces austères garanties, j'aurais la lâcheté de cacher un amour +coupable!</p> + +<p>Grand Dieu!... ne serait-ce donc pas me rabaisser encore au-dessous +d'Ursule? Elle a au moins maintenu l'effrayant courage de ses fautes; +elle foule aux pieds les lois du monde, mais elle brave les vengeances +du monde, tandis que moi j'y échapperais par l'hypocrisie la plus +odieuse... Non! non, m'écriai-je encore, plutôt mille fois la mort que +ce dernier terme d'abaissement!</p> + +<p>Tel était pourtant l'avenir que m'avait fait une seule pensée, brûlante +et rapide comme la foudre...</p> + +<p>D'abord je me révoltai contre ces idées, je voulus les chasser de mon +esprit; elles revinrent incessantes, implacables. Je ne pouvais +m'empêcher de songer aux traits de M. de Rochegune, aux grâces de sa +personne, moi qui jusqu'alors avais été indifférente, ou plutôt +inattentive à ces avantages; moi qui n'avais admiré en lui que son +caractère, que ses grandes qualités.</p> + +<p>Encore à cette heure je suis à comprendre comment le léger incident que +j'ai cité pouvait causer en moi un tel bouleversement; il fallait qu'à +mon insu j'eusse depuis longtemps le germe de ces pensées, et qu'il +n'attendît que le moment d'éclore...</p> + +<p>Oh! je ne saurais dire mon effroi en contemplant l'avenir, mes sombres +prévisions, mes vagues épouvantes!</p> + +<p>Il faut tout avouer... hélas! dans mon désespoir, je regrettai d'être si +haut placée dans l'opinion du monde! je ne pouvais en déchoir sans +paraître doublement coupable.</p> + +<p>Oui, quelquefois j'ambitionnais la condition commune; si j'avais failli +à mes devoirs, le monde, disais-je, n'aurait pas été pour moi plus +intolérant que pour tant d'autres femmes, l'odieuse conduite de mon mari +m'eût encore excusée.</p> + +<p>Que faire, me disais-je, que faire? Fuir... abandonner ce que j'aime... +mais c'est m'isoler encore, mais c'est me vouer encore aux larmes, au +désespoir... Non, non, je suis lasse de souffrir. Et puis quitter des +amis si bons, si dévoués; et puis enfui le quitter, lui... car je +l'aime... je sens que je l'aime avec passion... avec idolâtrie.</p> + +<p>Hélas! en était-il donc de cet amour comme de tous les amours, dont +l'irrésistible puissance se révèle aux premiers chagrins?...</p> + +<p>Pour la première fois il me coûtait des larmes... pour la première fois +j'en reconnaissais toute l'immensité......</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>J'attendais avec une anxiété cruelle le moment de vérifier si mes +alarmes étaient fondées. Peut-être mon imagination avait-elle exagéré +mes ressentiments.</p> + +<p>Si, lors de ma première entrevue avec M. de Rochegune, je ne +m'apercevais d'aucun changement dans mes impressions, je devais être +rassurée.</p> + +<p>Vers les six heures, je montai chez madame de Richeville. M. de +Rochegune y dînait avec moi ce jour-là, et nous devions aller ensuite au +concert.</p> + +<p>—Eh bien! ma chère Mathilde,—me dit la duchesse,—vous avez profité de +cette belle journée de froid pour aller faire vos emplettes. Que pense +M. de Rochegune de ces bronzes anciens? il est si connaisseur, que +j'aurais une foi aveugle dans son goût.</p> + +<p>Pour la première fois je me sentis rougir en parlant de lui.</p> + +<p>Je tâchai de répondre d'une voix ferme:</p> + +<p>—Je ne suis pas sortie; j'ai eu un peu de migraine.</p> + +<p>Madame de Richeville sourit, me menaça du doigt, et me dit:</p> + +<p>—Oh! la paresseuse, elle se sera oubliée au coin de son feu à causer +avec son ami, et les bronzes auront été sacrifiés.</p> + +<p>—Mais non, je vous assure... je...</p> + +<p>—Entre nous, vous avez bien raison; il est si difficile de s'arracher +au charme d'une tendre causerie... Ah çà! j'espère que vous ne l'avez +pas retenu trop tard?... Le concert commence par une symphonie de +Beethoven que je voudrais bien ne pas perdre.</p> + +<p>—M. de Rochegune m'a quittée de très-bonne heure...</p> + +<p>—Il fallait donc qu'il y eût quelque bien grand intérêt pour ne pas +finir, selon son habitude, sa matinée avec vous... En vérité, ma chère +Mathilde, quelquefois je crois rêver en pensant qu'une telle intimité +existe entre une femme de vingt ans et un homme de trente sans que les +médisants osent dire un seul mot, car le monde a cela de bon qu'il +s'enthousiasme de tout ce qui est nouveau; aussi je ne répondrais pas +que vos imitateurs ne fussent aussi heureux que vous... sans compter +qu'il serait très-difficile de trouver deux personnes qui réunissent les +garanties que vous et M. de Rochegune pouvez opposer aux calomnies +ordinaires.</p> + +<p>Ces paroles de madame de Richeville, qui la veille m'eussent été, comme +toujours, très-agréables, m'embarrassèrent et me firent de nouveau +rougir; heureusement pour moi, madame de Richeville changea le sujet de +l'entretien, et ne s'aperçut pas de mon émotion.</p> + +<p>—Ah! les hommes de cœur et d'honneur sont si +rares!—reprit-elle,—je ne puis m'empêcher de faire cette réflexion +quand je songe qu'un jour il faudra marier Emma...</p> + +<p>—Qu'avez-vous à craindre, mon amie? que lui manque-t-il pour trouver un +homme digne d'elle?</p> + +<p>—Si l'amour maternel ne m'aveugle pas, il ne lui manque rien; mais, +hélas! ma chère, mériter, est-ce obtenir?</p> + +<p>—Pensez donc combien elle est belle et merveilleusement douée?</p> + +<p>—Oui, mais sa naissance!—dit la duchesse en soupirant.—Je serai sans +doute forcée de lui chercher un mari dans une classe au-dessous de la +nôtre. Cette crainte ne vient pas de mon orgueil, mais de ma tendresse; +il y a mille délicatesses de savoir-vivre pour ainsi dire +traditionnelles et presque générales dans notre monde, qui se trouvent +bien rarement ailleurs. Or, plus le caractère d'Emma se développe... +plus je reconnais qu'il lui serait impossible de supporter certaines +manières, certaines façons; oui... je suis presque fâchée qu'elle soit +d'une susceptibilité si impressionnable; c'est une véritable +sensitive... Mais puisque nous parlons de cette chère enfant... il faut +que je vous dise une chose que je vous ai tue jusqu'ici.</p> + +<p>Je regardai madame de Richeville avec étonnement.</p> + +<p>—Probablement je me serai trompée,—reprit-elle,—puisque la remarque +que j'ai faite ne vous a pas frappée... vous qu'elle intéresse +particulièrement.</p> + +<p>—Moi? Expliquez-vous, je vous en prie.</p> + +<p>—Eh bien!—continua madame de Richeville avec une légère +hésitation,—ne vous êtes-vous pas aperçue, depuis quelque temps, +d'aucun changement dans la conduite d'Emma envers vous?</p> + +<p>—Non, en vérité; ou plutôt si, si, il m'a semblé qu'elle redoublait de +soins et de prévenances... Bien plus, j'avais oublié de vous parler de +cet enfantillage qui prouve encore son tendre attachement: il y a huit à +dix jours, la voyant rêveuse, comme elle l'est souvent maintenant: je +lui dis:—Emma, à quoi pensez-vous?... <i>Je pense que je voudrais +m'appeler Mathilde comme vous</i>,—me répondit-elle.—Pourquoi cela? le +nom d'Emma n'est-il pas charmant?—<i>Oui, mais je préfère celui de +Mathilde</i>.—Mais encore, repris-je, pour quelle raison?—<i>Je le préfère +parce qu'il est le vôtre</i>. Je crois qu'en effet cette chère enfant +ressent cette préférence... puisqu'elle le dit, car cette âme angélique +n'a jamais, je ne dirai pas menti, mais seulement hésité dans sa +sincérité.</p> + +<p>—Vous avez raison, Mathilde, je l'ai bien étudiée, la franchise est +chez elle involontaire, spontanée, ce qui m'a expliqué beaucoup de ses +bizarreries apparentes, oui: Emma sait si peu feindre, elle a un tel +besoin d'expansion, qu'elle révèle ses idées à mesure qu'elles lui +viennent, et sans savoir même le but où elles tendent. En un mot, cette +chère enfant ressent pour ainsi dire tout haut, et la cause et la +tendance de ses ressentiments lui échappent souvent... Quelquefois je +crains que cette singulière disposition d'esprit ne soit une faiblesse +de jugement...</p> + +<p>—Pouvez-vous croire cela, lorsqu'au contraire Emma vous étonne, vous et +nos amis, par sa prodigieuse facilité à tout apprendre, par la grâce +charmante de ses réponses? Non, je trouve, moi, qui ai souvent, hélas! +abusé de l'analyse, je trouve qu'il n'y a qu'une âme d'une pureté +angélique, d'une candeur exquise, presque idéale, qui puisse dévoiler +ainsi sans crainte et sans examen les impressions qu'elle reçoit... +parce que son instinct lui dit que ses impressions ne peuvent être que +nobles et généreuses. Vraiment ne trouvez-vous pas, au contraire, +beaucoup de grandeur dans un esprit qui bien souvent dédaigne de se +demander le pourquoi et le terme de ses pensées?</p> + +<p>—Oui, vous avez raison, vous me rassurez; votre cœur la devine; vous +l'aimez comme une sœur, et la pauvre enfant vous a voué les mêmes +sentiments; vous ne sauriez croire l'espèce de culte qu'elle a pour +vous. Elle m'a priée de la laisser vous imiter, c'est-à-dire se coiffer +elle-même et de la même manière que vous; cela ne m'a pas surprise, +votre coiffure vous sied à merveille. Elle m'a aussi demandé d'être mise +comme vous, autant que cela pouvait s'accorder avec sa position de jeune +personne.</p> + +<p>—Chère Emma! elle m'aime tant! vous l'avez habituée à s'exagérer si +follement ce que vous appelez mes avantages, que, dans sa naïveté, elle +ne croit pouvoir mieux me prouver son admiration qu'en m'imitant.</p> + +<p>—Vous avez peut-être raison, ma chère Mathilde; pourtant il y a une +chose qui m'a frappée.. c'est...</p> + +<p>A ce moment Emma entra dans le salon...</p> + +<p>Madame de Richeville me fit signe de rester attentive.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="G-CHAPITRE_XIII" id="G-CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h3> + +<h4>LE CONCERT.</h4> + +<p>Emma s'approcha de madame de Richeville, qui la baisa au front... puis, +selon son habitude, après avoir embrassé sa mère, elle vint vers moi; +mais tout à coup elle s'arrêta comme frappée d'une réflexion subite; son +charmant visage et son cou d'albâtre se colorèrent d'un rose vif; elle +attacha un moment sur moi ses grands yeux avec une expression +indéfinissable, puis les abaissa sous leurs longues paupières, tandis +que sa figure se nuançait d'un carmin plus vif encore.</p> + +<p>Sa mère me fit un signe comme pour me dire d'examiner Emma.</p> + +<p>Celle-ci, après un moment de silence, posa ses deux mains sur son +cœur, et dit avec un accent de candeur charmante:</p> + +<p>—Mon Dieu! comme mon cœur bat encore...—et elle ajouta en regardant +sa mère:</p> + +<p>—Je ne sais pourquoi je ne puis maintenant m'empêcher de rougir en +voyant madame de Lancry; je me sens si émue que j'hésite un moment avant +que de l'embrasser.</p> + +<p>Et, comme si elle eût triomphé d'une lutte intérieure, qui se peignit +par une sorte de contraction de ses traits, elle me sauta au cou en me +disant avec une grâce enchanteresse:</p> + +<p>—Ah! heureusement cela passe... mais pendant un moment cela fait bien +mal.</p> + +<p>Madame de Richeville me jeta un nouveau coup d'œil, et dit à Emma:</p> + +<p>—Mais enfin, mon enfant, qu'éprouvez-vous? pourquoi ce mouvement?</p> + +<p>—Je ne sais,—reprit-elle en secouant sa jolie tête d'un air +d'innocence angélique;—j'arrive toute joyeuse; mais tout à coup, à +l'aspect de madame de Lancry, mon cœur bat, se serre +douloureusement... Mais cette impression s'évanouit bien vite, et tout +mon bonheur revient en l'embrassant.</p> + +<p>Et Emma m'embrassa de nouveau.</p> + +<p>—Et depuis quand, chère enfant, éprouvez-vous cela?—lui dis-je en +pressant ses mains dans les miennes.</p> + +<p>—Je ne sais; cela est venu peu à peu. Et ce que je ne comprends pas, +c'est que chaque jour ma peine et mon plaisir augmentent. Et encore, +non,—ajouta-t-elle en ayant l'air de s'interroger,—non... c'est plus +que du plaisir que j'éprouve après l'instant de peine que votre présence +m'a causée...</p> + +<p>—Qu'est-ce donc?—lui demanda sa mère comme moi intéressée au dernier +point.</p> + +<p>—C'est,—dit-elle en hésitant,—c'est comme la conscience d'une bonne +action que j'aurais faite... c'est comme si j'avais triomphé d'une +méchante pensée.</p> + +<p>—Mais cette pensée méchante... quelle est-elle? lui dis-je.</p> + +<p>—Je ne sais, je crois que je n'en ai jamais eu,—me +répondit-elle;—mais il me semble que cela doit faire le même mal.</p> + +<p>Madame de Richeville et moi nous nous regardâmes en silence.</p> + +<p>On annonça successivement madame de Semur, le duc et la duchesse de +Grandval.</p> + +<p>La conversation se généralisa, on n'attendait plus que M. de Rochegune.</p> + +<p>Il arriva bientôt.</p> + +<p>Après avoir serré la main de madame de Richeville, il vint à moi; +involontairement et contre mon habitude, mon premier mouvement fut de +refuser la main qu'il me tendait. Voyant son étonnement, je me hâtai de +la lui donner...</p> + +<p>Je ne sais s'il la trouva brûlante ou glacée, je ne sais s'il s'aperçut +de ma rougeur et du léger tressaillement qui m'agitait, je ne sais s'il +devina l'émotion dont j'étais navrée; mais il garda ma main dans la +sienne une seconde de plus peut-être qu'il n'était convenable de la +garder, je la retirai brusquement.</p> + +<p>—Comment vous trouvez-vous? votre migraine est-elle passée?—me dit-il +avec intérêt.</p> + +<p>—Je vous remercie mille fois, <i>monsieur</i>; je souffre toujours un peu.</p> + +<p>Ma réponse causa un nouvel étonnement à M. de Rochegune; notre +familiarité était si ouvertement avouée dans le très-petit cercle de +madame de Richeville, que je ne lui disais jamais <i>monsieur</i>. Il ne me +disait non plus jamais <i>madame</i>.</p> + +<p>Pour la première fois, je fus confuse de cette preuve d'intimité. On +annonça à la duchesse qu'elle était servie; M. de Grandval offrit son +bras à madame de Richeville, comme étant plus âgé que M. de Rochegune; +celui-ci m'offrit le sien, je lui dis tout bas presque d'un ton de +reproche:</p> + +<p>—Et madame de Semur?</p> + +<p>Il était trop tard; madame de Semur, passant devant nous, avait pris +gaiement le bras d'Emma.</p> + +<p>Maintenant que je me rappelle une à une toutes ces maladresses, ou +plutôt tous ces aveux involontaires, je ne puis que les attribuer à mon +trouble cruel, à mon manque absolu de dissimulation. Sans me croire +coupable, j'avais déjà perdu la sérénité de ma conscience; je répugnais +à jouir des doux priviléges dont je me sentais alors moins digne.</p> + +<p>Si la réflexion ne m'eût pas bien vite convaincue de la portée de mes +imprudences, l'expression des traits de M. de Rochegune, l'inflexion de +sa voix (il était placé à côté de moi à table), m'en eussent avertie.</p> + +<p>—Mon Dieu, qu'avez-vous donc depuis tantôt?—me dit-il d'un ton doux et +triste...</p> + +<p>Ces paroles me rappelant à moi-même, pour la première fois je compris la +nécessité de feindre; à tout hasard, quitte à trouver plus tard le moyen +de justifier ma réponse, je répondis en souriant à M. de Rochegune:</p> + +<p>—Je n'ai rien, c'est un enfantillage que je vous expliquerai; et puis +je souffre encore un peu de ma migraine, mais je sens que cela va se +passer...</p> + +<p>Rassuré par ces mots, M. de Rochegune se mêla à la conversation avec son +entrain ordinaire; je me remis tout à fait.</p> + +<p>Ce qui me parut seulement singulier, ce fut de rencontrer plusieurs fois +le regard d'Emma qui semblait vouloir lire jusqu'au fond de ma pensée.</p> + +<p>D'abord, je soutins ce regard en souriant; mais sa physionomie resta +impassible comme un masque de marbre, et son coup d'œil devint d'une +fixité si pénétrante, que je finis par en ressentir du malaise et par +l'éviter.</p> + +<p>Je fus sur le point de faiblir encore, croyant follement qu'Emma +devinait les pensées qui m'agitaient; mais par un nouvel effort, par un +nouvel élan de volonté, je m'élevai au-dessus de ces préoccupations.</p> + +<p>Puis, à ce mouvement de contrainte succéda je ne sais quel entraînement +auquel je ne pus résister: au lieu d'avoir honte de l'émotion que +j'éprouvais auprès de M. de Rochegune, je m'y livrai aveuglément, et je +sentis sur mes joues une légère chaleur fébrile; ma réserve se dissipa +complétement, je devins très-causante, et plusieurs fois madame de +Richeville et nos amis s'exclamèrent sur ma gaieté, qui m'étonnait +moi-même.</p> + +<p>Le dîner fut très-amusant. Presque aussitôt nous partîmes pour le +concert; j'acceptai, cette fois, très-bravement le bras de M. de +Rochegune.</p> + +<p>Je pris une résolution violente, je voulais faire une épreuve décisive +pendant cette soirée tout entière passée auprès de M. de Rochegune; je +ne changeai rien à mes habitudes de familiarité. Je ne voulais me +refuser à aucune des nouvelles impressions que je pourrais éprouver près +de lui.</p> + +<p>Une fois bien convaincue que mes craintes étaient fondées, je prendrais +fermement une détermination.</p> + +<p>Nous arrivâmes au concert.</p> + +<p>J'étais placée au premier rang, entre madame de Richeville et madame de +Grandval; les hommes de notre société étaient derrière nous.</p> + +<p>Je ne sais si mes émotions, combattues, refoulées, jointes à l'espèce +d'irritation nerveuse dans laquelle je me trouvais, me prédisposèrent +mieux que jamais aux jouissances de la musique; mais j'éprouvai +d'ineffables ravissements, et mon âme enivrée se noya dans les flots +d'harmonie qui me transportaient.</p> + +<p>Je me souviens surtout d'un moment où, par une bizarre coïncidence, tout +concourut à m'exalter encore.</p> + +<p>Rubini chantait délicieusement son air de <i>la Somnambule</i>; madame de +Richeville, par un mouvement d'admiration involontaire, m'avait saisi la +main en me disant:</p> + +<p>—Mon Dieu! que cela est sublime!...</p> + +<p>Derrière moi était placé M. de Rochegune. Il s'était un peu avancé pour +mieux entendre Rubini; son souffle léger effleurait mon épaule nue et +courait dans les boucles de mes cheveux, que je sentais tressaillir... +enfin, en écoutant ces chants si adorablement passionnés, j'aspirais le +parfum pénétrant d'un magnifique bouquet de roses et de stéphanotis, +don chéri d'une main bien chère.</p> + +<p>Non, non, de ma vie je n'oublierai ce moment de bonheur si complet... +Avoir à ses côtés sa meilleure amie, sentir près de soi l'homme que l'on +adore, être bercée par des accents enchanteurs en s'enivrant de la +senteur embaumée des fleurs qu'un amant vous a données... n'est-ce pas +absorber l'ivresse du plaisir par tous les sens?</p> + +<p>Je ne reculerai devant aucun aveu, je l'ai dit:</p> + +<p>Je reconnus avec une sorte de voluptueuse angoisse que jusqu'alors je +n'avais rien ressenti de semblable. Jamais la présence de M. de +Rochegune ne m'avait aussi violemment agitée, aussi délicieusement émue. +Je reconnus enfin que le changement qui s'était opéré dans mon amour, +changement si coupable qu'il fût, donnait à toutes mes impressions, +naguère si douces et si sereines, je ne sais quel mordant à la fois amer +et brûlant qui me charmait et m'épouvantait à la fois...</p> + +<p>Enfin à ce moment, moi toujours si peu glorieuse, je me sentis +orgueilleusement belle. Il fallut que ma physionomie me trahît, car, +après le morceau de Rubini, m'étant, ainsi que madame de Richeville +retournée du côté de M. de Rochegune, la duchesse me contempla un +instant en silence, puis elle dit à voix basse à notre ami:</p> + +<p>—Mais regardez donc Mathilde... jamais je ne l'ai vue aussi jolie.</p> + +<p>Lui, attacha ses yeux sur les miens d'un air à la fois étonné... ravi; +il tressaillit légèrement et par un signe de tête expressif témoigna +qu'il partageait l'admiration de madame de Richeville.</p> + +<p>—Vraiment!—dis-je tout bas à celle-ci,—vous me trouvez jolie?... Eh +bien! je serais ravie que cela fût, ajoutai-je en regardant fixement M. +de Rochegune;—je n'aurais jamais été plus heureuse d'être belle.</p> + +<p>M. de Rochegune me regarda aussi fixement pendant une seconde.</p> + +<p>Il est impossible de dire la puissance électrique de ce regard, qui +remua jusqu'aux dernières fibres de mon cœur... Dans un espace qui +échappe à la pensée, je ressentis des enivrements, des défaillances, des +extases, des épouvantes qui m'arrachèrent au présent, au passé, à +l'avenir... Enfin dans ce regard d'une seconde qui répondait au mien... +je vis s'allumer tout à coup les feux de la passion la plus ardente...</p> + +<p>Le concert continua.</p> + +<p>M. de Rochegune retomba comme accablé en appuyant son front dans ses +deux mains. Plusieurs fois je détournai un peu la tête pour +l'apercevoir; il était toujours dans la même position.</p> + +<p>Le concert terminé, on convint de prendre le thé chez moi. J'y invitai +quelques personnes de notre société que je rencontrai au concert.</p> + +<p>Je revenais en voiture avec madame de Richeville, Emma et M. de +Rochegune. Celui-ci fut taciturne, préoccupé.</p> + +<p>Je demandai à Emma si la musique lui avait fait plaisir.</p> + +<p>—Non, elle m'a fait mal... J'ai beaucoup souffert,—me dit-elle +doucement;—j'ai eu toutes les peines du monde à ne pas pleurer: il m'a +semblé que les chants se transformaient pour moi en une harmonie d'une +tristesse navrante.</p> + +<p>Nous arrivâmes chez moi.</p> + +<p>En passant devant une glace, je fus frappée de l'expression de mon +visage. Pourquoi n'avouerais-je pas cette lueur de vanité?</p> + +<p>Ainsi que me l'avait dit madame de Richeville, je me trouvais beaucoup +plus jolie qu'à l'ordinaire... Je me souviens que je portais une robe de +moire bleu de ciel très-pâle, garnie de dentelles et de nœuds de +rubans roses; des camélias de la même couleur étaient placés dans mes +cheveux blonds, dont les longues boucles descendaient presque sur mes +épaules.</p> + +<p>Fendant ce moment rapide où je me contemplai avec une sorte de +complaisance, il me sembla que ma taille était plus souple, mes yeux +plus brillants, mon teint plus transparent, mes lèvres plus vermeilles, +ma démarche plus décidée; je me sentais comme animée, dominée par une +force supérieure: c'étaient en moi des rayonnements, des espérances de +bonheur qui arrivaient à l'idéal lorsque je rencontrais le regard +amoureux et inquiet de M. de Rochegune.</p> + +<p>Je me plaisais à admirer sa noble physionomie si mâle et si hardie; je +m'étonnais de n'avoir pas jusqu'alors assez remarqué combien il était +beau de cette beauté fière qui est aux hommes ce que la grâce est aux +femmes; chacun de ses regards m'arrivait au cœur et me bouleversait.</p> + +<p>Oh! non, non, je ne pouvais plus me tromper, cette fatale +expérimentation me dévoila toute l'étendue, toute la profondeur de ce +ressentiment passionné.</p> + +<p>Cette soirée passa comme un songe; chose singulière! malgré mes +préoccupations, je fis à merveille les honneurs de chez moi; en me +quittant, madame de Richeville m'embrassa et me dit:</p> + +<p>—Je vais vous répéter pour votre esprit ce que je vous ai dit pour +votre visage, il n'a jamais été plus charmant que ce soir.</p> + +<p>Malgré ma tendre affection pour madame de Richeville, je désirais de la +voir sortir, je sentais la force factice qui m'avait jusqu'alors +soutenue m'abandonner.</p> + +<p>A peine la duchesse m'avait-elle quittée, qu'épuisée par les émotions de +la journée, je me sentis défaillir; bientôt je tombai presque sans +connaissance entre les bras de ma pauvre Blondeau.</p> + +<p>L'épreuve que j'avais voulu tenter ne me laissa aucun doute. L'amour +pur, héroïque, était un rêve, une chimère...</p> + +<p>Ma faiblesse, l'ardeur de la jeunesse avaient-elles fait évanouir ces +admirables illusions? ou bien un tel amour est-il une de ces dangereuses +utopies, un de ces funestes mirages qui cachent un abîme? Je ne +savais...</p> + +<p>D'autres femmes que moi avaient-elles su garder un juste et prudent +équilibre entre la froideur et l'entraînement? Était-il des caractères +assez fermes des vertus assez hautes, pour étouffer jusqu'au timide et +secret désir? Je l'ignore...</p> + +<p>L'amour platonique enfin était-il possible entre deux jeunes gens qui +s'aiment avec tous les chaleureux instincts de leur âge? Je l'espérais, +je le croyais; j'aimais mieux douter de moi que de douter des autres et +de porter atteinte à une idéalité morale et consolante...</p> + +<p>Ce qui m'effrayait, c'était la rapidité avec laquelle les mauvaises +idées envahissaient mon âme; c'était de voir quels pâles reflets elles +jetaient déjà sur le calme attachement qui, la veille encore, suffisait +à mon cœur.</p> + +<p>Alors comme il me semblait terne et glacé! avec quelle barbare +ingratitude je dédaignais déjà les jours passés où j'avais goûté de si +nobles jouissances!</p> + +<p>Ce brusque changement était et est encore un problème pour moi.</p> + +<p>J'aurais oublié mes devoirs pour M. de Rochegune,—me disais-je, que ses +paroles ne seraient pas plus tendres, ses prévenances plus charmantes, +ses soins plus délicats, ses empressements plus vifs.</p> + +<p>Y aurait-il donc dans une faute, dans les remords qu'elle cause un +attrait fatal? Y aurait-il dans les violentes agitations d'une +conscience troublée une sorte de charme cruel et irrésistible? Ou bien +enfin croyons-nous n'avoir absolument prouvé notre amour qu'en lui +faisant le plus douloureux des sacrifices... celui de notre vertu, celui +du repos de notre vie entière?</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>J'étais encore amèrement humiliée en pensant que notre affection était +peut-être profanée par moi seule, que M. de Rochegune aurait assez de +volonté, assez de raison pour dompter ses passions, pour préférer un +bonheur pur et durable aux angoisses d'un amour coupable et sans doute +éphémère et méprisable.</p> + +<p>Oui, méprisable, oui, éphémère... car la conscience d'une première faute +a cela d'horrible, qu'elle fait germer le doute et la défiance de soi.</p> + +<p>On a failli une fois aux résolutions les plus nobles, pourquoi n'y +faillirait-on pas de nouveau?</p> + +<p>On a cru d'abord à la domination de l'âme sur les sens, l'on s'est +trompé... pourquoi ne se tromperait-on pas aussi sur la durée, sur la +constance de l'amour qu'on éprouve?</p> + +<p>Oh! encore une fois, il n'y a rien de plus horrible que l'idée de cette +dégradation successive, pour ainsi dire logique, qu'une première +déviation de la vertu doit fatalement entraîner.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="G-CHAPITRE_XIV" id="G-CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h3> + +<h4>L'AVEU.</h4> + +<p>L'on s'étonne peut-être de ce qu'alors je raisonnais comme si j'eusse +été déjà coupable. C'est que je prévoyais que si M. de Rochegune était +aussi faible que moi, je n'aurais pas la force de résister à mon +penchant.</p> + +<p>A ce moment donc les conséquences morales de cette faute <i>vénielle</i> +étaient les mêmes; je faisais peu de différence entre la certitude de la +commettre et le remords de l'avoir commise.</p> + +<p>Je ne pouvais plus compter que sur la délicatesse, que sur l'honneur de +M. de Rochegune; je ne songeai donc qu'à lui cacher à tout prix ce que +j'éprouvais... Si j'étais devinée, j'étais perdue.</p> + +<p>Je m'attendais à voir M. de Rochegune le lendemain de ce concert.</p> + +<p>Il vint en effet sur les deux heures, et me pria de faire fermer ma +porte.</p> + +<p>Je le trouvai pâle, triste, accablé; ses traits avaient une expression +de langueur touchante que je ne lui avais jamais vue.</p> + +<p>Il s'agissait pour moi d'un moment décisif; ma destinée tout entière +allait dépendre de ma résolution.</p> + +<p>Je rassemblai toutes mes forces, j'appelai à mon aide toute la +dissimulation dont j'étais capable, afin de composer mon visage et de +paraître insouciante et gaie.</p> + +<p>Je me hâtai de dire presque étourdiment à M. de Rochegune:</p> + +<p>—Vous m'avez trouvée bien maussade hier matin, n'est-ce pas? Après vous +avoir demandé votre bras pour sortir, je vous ai renvoyé; avouez que je +suis horriblement capricieuse!</p> + +<p>M. de Rochegune garda un moment le silence; puis il me dit:</p> + +<p>—Mathilde, vous me croyez honnête homme?...</p> + +<p>—Mon Dieu!... quel grave début, mon ami!...</p> + +<p>—Grave, en effet, bien grave... et il doit l'être.</p> + +<p>—Et pourquoi cela?</p> + +<p>Après un nouveau silence, il reprit:</p> + +<p>—Mathilde, je n'ai jamais menti. Hier je vous ai juré de vous confier +toutes mes pensées... bonnes ou mauvaises... je ne croyais pas devoir +tenir si tôt ce serment...</p> + +<p>—En vérité, mon ami, vous m'effrayez presque... quel changement subit!</p> + +<p>—Mathilde, ceci me paraît un songe. Expliquer ce que j'éprouve est +impossible... Je cède à je ne sais quel charme fatal qui depuis hier a +bouleversé mes idées les plus arrêtées, mes principes les plus solides; +je ne me reconnais plus... je ne vous reconnais plus vous-même.</p> + +<p>—Que dites-vous?</p> + +<p>—Depuis hier j'ai vu en vous une femme que je n'avais pas encore vue.</p> + +<p>—Je... je.. ne comprends pas,—dis-je en tâchant de sourire,—je ne +sais comment, depuis hier, j'ai pu vous apparaître sous un jour si +différent.</p> + +<p>—En vain j'ai voulu m'expliquer la cause de cette transformation, je ne +l'ai pas pu. En vain je me suis demandé pourquoi votre vue m'a causé +hier une émotion que je n'avais jamais ressentie. Votre physionomie +n'était plus la même... Madame de Richeville s'en est aperçue comme moi, +sans doute, car elle vous a dit que jamais vous n'aviez été plus +jolie... Cela était vrai... Votre regard, ordinairement si doux, si +calme et si limpide, était tout à tour brillant ou chargé de trouble et +de langueur; votre voix était plus vibrante, votre teint plus animé, +votre sourire plus éclatant... Penché sur votre épaule, j'ai cru la voir +frissonner sous mon souffle... Vous étiez entourée de je ne sais quelle +atmosphère magnétique qui m'attirait, qui m'enivrait... Non, ce n'est +pas une illusion. Vous étiez, vous êtes maintenant plus belle que vous +ne l'avez jamais été... ou plutôt vous êtes belle d'une beauté de plus.</p> + +<p>—Allons, mon ami, vous êtes encore plus poëte que d'habitude; vous +voulez essayer de nouvelles flatteries... Peut-être, hier, étais-je mise +à mon avantage... Voilà tout le mystère de ce changement... Ce qui n'a +pas changé, ce sont les sentiments que vous a voués votre amie... votre +sœur...</p> + +<p>—Ma sœur... ma sœur! Je ne vous ai jamais aimée comme une +sœur... je vous l'ai dit... Seulement jusqu'ici j'ai eu du courage, +jusqu'ici j'ai eu de la volonté... jusqu'ici j'ai cru que l'on pouvait +impunément aimer une femme comme vous... jusqu'ici j'ai cru que +l'intimité dans laquelle nous vivions me suffirait, et j'ai cru que la +sublimité d'un amour idéal, que l'admiration qu'il m'inspirait me +raviraient à toute humaine passion... Eh bien, Mathilde, je n'ai plus ce +courage, je n'ai plus ces croyances: serments, vœux, promesses, tout +est oublié... Ma passion, si longtemps comprimée, éclate à la fin... +Mathilde... Mathilde, je l'avoue, il n'y a qu'un lâche... c'est moi... +qu'un coupable... c'est moi; mais au moins pitié, pitié pour un amour +brûlant... insensé... qui égare ma raison!</p> + +<p>Je frémis du péril que je courais. En me retraçant ses émotions, M. de +Rochegune me disait les miennes.</p> + +<p>Je ne pus vaincre un secret sentiment de bonheur et d'orgueil en me +voyant si follement aimée; mais je rappelai bientôt mon courage: je me +sentis plus forte en voyant M. de Rochegune si faible... Je me dis qu'il +serait beau à moi de remonter cette grande âme à sa hauteur et de me +sauver de moi et de lui. Je ne craignais mon enivrement que s'il le +partageait.</p> + +<p>Après un moment de silence, je lui répondis d'un ton affectueux mais +calme et sérieux:</p> + +<p>—Pardonnez-moi, mon ami, de vous avoir d'abord répondu légèrement; vous +me donniez une touchante preuve de confiance en me faisant cet aveu, je +vous en remercie.</p> + +<p>Et je lui tendis la main avec dignité. La réserve de mon langage le +frappa; je repris:</p> + +<p>—Quoiqu'il y ait sans doute de l'exagération dans ce que vous m'avez +dit, cela ne m'étonne pas, je m'y attendais.</p> + +<p>—Vous, Mathilde!</p> + +<p>—Oui... mon ami; souvenez-vous de notre conversation d'hier... Ne +m'avez-vous pas dit: «L'intimité dont nous jouissons ne nous est acquise +qu'au prix de nos sacrifices; plus ils seront grands, plus ils nous +seront comptés!»</p> + +<p>—Mathilde,—s'écria-t-il avec exaltation,—ne me parlez pas du passé, +un abîme sépare hier d'aujourd'hui!</p> + +<p>—Alors donc, mon ami,—lui dis-je en souriant doucement,—alors, comme +la fée de la légende, je jetterai un pont invisible sur cet abîme, je +vous prendrai par la main, et je vous ramènerai dans notre région +céleste, toute rayonnante de pureté, de noblesse et d'honneur, où, comme +par le passé, nos deux âmes planeront encore fières et radieuses de leur +élévation.</p> + +<p>Malgré le sourire que j'avais aux lèvres, mon cœur était navré; M. de +Rochegune semblait douloureusement affecté de mes paroles. Il resta +quelque temps silencieux, puis il reprit, avec une tristesse douce, +accablée, presque craintive:</p> + +<p>—Vous avez raison, Mathilde; le passé a été tel que vous le retracez. +J'ai eu ces généreuses croyances, ces nobles inspirations; je vous ai +aimée ainsi. Mon caractère était énergique, ma volonté ferme, ma parole +sacrée, mon cœur vaillant et hardi. Par quel phénomène inexplicable +tout a-t-il changé? Je ne le sais... Oui... cela est vrai; hier encore, +je vous le disais, au-dessus du bonheur dont je jouissais près de vous, +je ne voyais que la réalisation du dernier vœu de mon père. Eh bien! +en un jour, mon ambition s'est accrue jusqu'au délire; mais cette +ambition ne m'a pas fait déchoir dans ma propre estime... Elle m'a +élevé...</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, mon ami? ne serait-ce pas profaner notre amour +que...</p> + +<p>Il ne me laissa pas achever, et reprit d'un air grave et pénétré:—Le +profaner... oh! non, Mathilde, non; ne voyez pas dans ce que je vais +vous dire une subtilité sacrilége ou l'hypocrite excuse d'un amour +coupable... Ce ne sont pas seulement les désirs passionnés de la +jeunesse que je vous exprime ici... non, j'exprime encore le vœu le +plus noble que Dieu ait mis au cœur de l'homme, le vœu de ce +bonheur de tous les instants que l'on ne peut goûter que dans la douceur +enchanteresse du foyer domestique. En un mot, vous me comprendrez, +Mathilde; en vous j'adorerais peut-être plus encore l'épouse... que la +maîtresse... Vous êtes à la fois si belle et si sainte... que l'ivresse +que vous inspirez devient chaste et sérieuse... Il suffit de votre +pensée pour tout épurer, pour donner à un amour coupable le but, le +caractère sacré d'une union solennelle...</p> + +<p>—Eh bien, mon ami... je vous en conjure au nom de ces sentiments que +vous m'accordez, calmez votre exaltation.</p> + +<p>—Non, non! le bonheur dont je jouis près de vous ne me satisfait pas, +parce qu'il est incomplet; ce n'est plus la liberté de vous voir +maintenant que je veux... c'est passer ma vie entière près de vous... +Entendez-vous, Mathilde! oui, je veux entre nous des liens indissolubles +pour vous être à tout jamais enchaîné: je veux tous les droits pour vous +prouver tous les dévouements; tous les bonheurs, pour vous devoir toutes +les reconnaissances!</p> + +<p>—Mais jusqu'ici, mon ami, n'avez-vous pas été pour moi plein de +dévouement et de bonté?</p> + +<p>—Et! qu'est-ce que cela auprès de cette vie intime, concentrée dans sa +propre félicité, où l'on jouit de tous les dons que Dieu a accumulés sur +ceux qu'il aime, où l'on se repose d'une adoration par une idolâtrie, où +la beauté morale rend plus précieuse encore la beauté physique: car si +Dieu a voulu qu'une belle âme eût une belle enveloppe, c'est pour que +ces deux charmes se confondissent en un seul; les séparer, c'est +outrager la nature!</p> + +<p>—Ah! ce langage...</p> + +<p>—Contraste avec celui que je tenais hier: soit; mais hier comme +aujourd'hui j'ai parlé vrai.</p> + +<p>—Mais ce changement si brusque?</p> + +<p>—Il me confond, il m'accable, Mathilde. Pour l'expliquer, il faut avoir +recours à cette vulgaire mais juste comparaison de la goutte d'eau qui +fait enfin déborder la coupe. Les circonstances les plus infimes +décident des événements les plus graves lorsque l'heure est venue... Je +n'en doute pas, demain, un serrement de main, l'accent de votre voix, +eussent fait éclater toutes les violences de cette passion longtemps +comprimée. Hier, en vous parlant de sacrifices, Mathilde, je ne me +servais pas d'un vain terme. Mais l'héroïsme a des bornes. Et puis une +pensée fixe, unique, est maintenant sans cesse présente à mon esprit: ce +serait de vivre avec vous au fond de je ne sais quelle solitude. Pour +vous et pour moi les plaisirs du monde sont une vanité, Mathilde... Ah! +si vous vouliez...—Et il s'interrompit, craignant d'avoir trop dit.</p> + +<p>Je ne le comprenais que trop; le même désir m'était déjà venu: il +fallait encore que mes lèvres continuassent de démentir ma pensée. A ces +élans passionnés, dont, malgré moi, je ressentais le choc jusqu'au fond +du cœur, il fallut répondre par de froides, par de sévères paroles...</p> + +<p>—En vérité, mon ami,—lui dis-je,—je ne vous reconnais plus... C'est +vous... vous qui me proposez de fouler aux pieds toutes les convenances, +tous les devoirs; de tromper l'amitié, la confiance de nos amis... +Songez-y... de quels sarcasmes le monde ne les poursuivrait-il pas! Les +rendre complices de notre faute, les vouer à d'amères railleries, parce +qu'ils ont une foi aveugle en notre honneur... tenez, soyez franc et +répondez... Si je consentais à fuir avec vous... que penseraient de nous +le prince d'Héricourt, sa femme, qui ont si loyalement protégé notre +amour?...</p> + +<p>Cette question interdit M. de Rochegune: il hésita quelques moments de +parler; j'étais désolée de la lui avoir faite, car il me semblait, +hélas! que nous ne pouvions y répondre.</p> + +<p>Dans cet entretien, malgré la réserve apparente de mes paroles, je me +sentis plus troublée, plus éprise que jamais... J'étais, hélas! j'ose +l'avouer, peut-être encore plus de l'avis de M. de Rochegune qu'il n'en +était lui-même, mon amour pour lui atteignait son paroxysme; à chaque +instant j'étais sur le point de lui dire: Fuyons...</p> + +<p>Il reprit tristement:</p> + +<p>—Je n'ai jamais menti, Mathilde... je ne mentirai pas en cette +occasion... Si vous consentiez à me suivre... j'irais trouver le prince +et je lui dirais tout...</p> + +<p>—Et quels reproches n'aurait-il pas le droit de vous faire, lui, +lui!...</p> + +<p>—Eh! après tout,—s'écria M. de Rochegune avec une impatience +douloureuse,—qu'importent le prince, les jugements du monde! +voulons-nous les braver? En disparaissant de la société, ne nous +condamnons-nous pas; ne renonçons-nous pas à son estime, à son intérêt? +Que veut-on de plus? Ne pouvions-nous pas agir moins noblement, abuser +de cette confiance qu'on nous témoignait, est-il donc si difficile de +tromper des yeux prévenus!</p> + +<p>—Ah! vous et moi étions incapables d'une telle infamie!</p> + +<p>—Je le sais; aussi aurions-nous le courage de renoncer hardiment à la +haute position que nous nous étions faite; tant que nous y sommes +restés, n'en avons-nous pas été dignes? Une chute houleuse ne nous en +ferait pas démériter; ce serait une renonciation libre, volontaire. A +l'admiration du monde, nous aurions préféré notre bonheur; il n'y a là +ni lâcheté ni trahison... Je le dirais à la face de tous... comme j'ai +dit...</p> + +<p>—Hélas! mon ami,—lui dis-je en l'interrompant,—cesserions-nous d'être +coupables en avouant hautement que nous le sommes? Cet aveu ne serait +plus une généreuse audace, mais une grossière effronterie. Ah! +croyez-moi, si nous succombions, il faudrait fuir honteusement et nous +cacher comme des criminels.</p> + +<p>—Oh! vienne ce jour bienheureux, Mathilde, et jamais mon front n'aura +été plus fier... plus justement fier!</p> + +<p>—Pouvez-vous parler ainsi! et la honte... et le déshonneur pour moi?</p> + +<p>—Le déshonneur! n'êtes-vous pas libre? Le monde n'a-t-il pas lui-même +prononcé une sorte de divorce moral entre vous et votre mari? Votre +position peut-elle être comparée à celle d'aucune autre femme?</p> + +<p>—Oui, aujourd'hui, à cette heure encore, je ne puis être comparée à +personne; mais que j'oublie mes devoirs, et demain je serai, comme tant +d'autres, une femme qui se venge des tromperies de son mari en le +trompant à son tour. Bien plus, après avoir eu l'insolente audace de me +poser en femme supérieure aux faiblesses humaines, je serai renversée de +cet orgueilleux piédestal au milieu des mépris universels...</p> + +<p>—Et où vous atteindront-ils, ces mépris? Venez... oh! venez, Mathilde, +mon amour vous en défendra... le bonheur vous vengera... Qui vit pour le +monde et par le monde peut le redouter; qui vit par soi et pour soi dans +la retraite le dédaigne et le brave. Amis, orgueil, ambition, devoir, +j'ai tout oublié; je ne vis que pour une seule pensée, que pour un seul +désir... vous, vous, toujours vous.</p> + +<p>—Mais votre carrière, mais votre avenir, mais tant d'infortunés qui +n'existent que par vous, mais votre pays, auquel votre voix est si +souvent utile?</p> + +<p>M. de Rochegune haussa les épaules.—Rêveries creuses et sonores, +stériles utopies que toute cette vaine politique. Quant à mes +malheureux, c'est différent: du fond de cette retraite nous veillerons +sur eux, nous serons leur mystérieuse Providence; ils n'y perdront +rien... Est-ce qu'un amour comme le nôtre ne suffirait pas à nous rendre +généreux et bienfaisants si nous ne l'étions déjà?... Vous me regardez +avec surprise, Mathilde... vous êtes étonnée de m'entendre parler +ainsi, moi naguère si jaloux de ce que je dédaigne aujourd'hui... Moi +aussi je m'étonne et je m'en réjouis...</p> + +<p>—Que dites-vous?</p> + +<p>—Oui, ce brusque changement dans mes idées me prouve que votre +influence sur moi augmente encore.</p> + +<p>—Autrefois j'étais fière de cette influence, elle vous inspirait les +plus nobles actions; aujourd'hui j'en rougis, elle ne vous inspire que +des résolutions indignes de vous.</p> + +<p>—Et qui vous dit cela? et qui vous dit que de nos tumultueuses passions +ne sortiront pas quelques grands exemples, quelque dévouement sublime? +Je ne sais ce que l'avenir nous réserve, mais ce n'est pas en vain que +Dieu nous a rapprochés. Oui, notre chute apparente doit cacher quelque +résurrection magnifique; deux âmes comme les nôtres ne peuvent se +rencontrer dans un véritable, éclatant et profond amour, sans laisser +après elles quelque souvenir de majesté; oui, une voix, qui ne m'a +jamais trompé, me dit que, malgré les reproches, l'éloignement peut-être +momentané de nos amis, ils nous reviendront, par la force des +événements, plus dévoués que jamais, parce que jamais nous n'aurons été +plus dignes d'eux...</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Je ne sais, mais j'en suis sûr; encore une fois, Mathilde, je vous dis +que quoi qu'il paraisse, cet amour est noble et grand s'il en fut +jamais; je vous dis que l'avenir le prouvera.</p> + +<p>L'accent, la physionomie de M. de Rochegune exprimaient tant de foi dans +ce qu'il disait, je me sentais aussi moi-même si fatalement persuadée +que notre amour devait avoir de brillantes destinées, que malgré ma +résolution de rester froide et réservée, je ne pus résister à un +mouvement d'entraînement, et je m'écriai:</p> + +<p>—Oui, oui, je vous crois, ce que vous dites là, je le sens, il me +semble que vous traduisez les plus secrets mouvements de mon cœur!</p> + +<p>—Mathilde!...—s'écria-t-il en tombant à mes genoux et en prenant mes +mains dans les siennes avec un mouvement d'adoration passionnée,—oh! +venez... Fuyons alors... Venez... venez... mon amie, ma sœur, ma +maîtresse, ma femme...</p> + +<p>Ces mots, les regards enivrés de M. de Rochegune, tout me rappela à +moi-même; je me levai brusquement...</p> + +<p>—Mathilde,—s'écria-t-il en cachant son visage dans ses +mains,—pardonnez-moi... je suis insensé!</p> + +<p>Quelques minutes me suffirent pour calmer mon émotion. Je lui dis le +plus froidement qu'il me fut possible:</p> + +<p>—Vous êtes insensé en effet de croire que je m'exposerai jamais à +rougir de vous et de moi.</p> + +<p>Il jeta sur moi un regard désolé; puis il s'écria d'un ton déchirant:</p> + +<p>—Ah! vous ne m'aimez pas comme je vous aime... Et il pleura.</p> + +<p>Je l'avoue, ô mon Dieu! si j'eus la force de ne pas le détromper, de ne +pas lui dire que je partageais sa folle passion... ses idées justes ou +injustes, élevées ou coupables, c'est qu'en ce moment même je prenais la +résolution de fuir avec lui si, après une dernière et courageuse +épreuve, je ne pouvais vaincre ce funeste entraînement.</p> + +<p>Pour me réserver toute liberté d'agir, je devais alors lui ôter tout +espoir et le rendre ainsi à son insu mon auxiliaire dans la lutte +suprême que je voulais tenter.</p> + +<p>—Je ne vous aime pas?—lui dis-je.—Pouvez-vous me faire ce cruel +reproche! N'est-ce pas parce que je vous aime tendrement que j'ai le +courage de vous épargner, ainsi qu'à moi, des remords éternels?</p> + +<p>Il se leva et se mit à marcher avec agitation en essuyant ses yeux.</p> + +<p>Je fus mise encore à une rude épreuve. Quelques boucles de sa chevelure +s'étant dérangées, je vis à son front la cicatrice de la blessure qu'il +avait autrefois reçue en venant savoir de mes nouvelles, lorsqu'il était +tombé dans un guet-apens que lui avait tendu M. Lugarto.</p> + +<p>La vue de cette cicatrice, en me rappelant depuis combien d'années +durait le dévouement de M. de Rochegune, fit que ma résolution de lui +cacher ce que j'éprouvais me devint plus pénible encore.</p> + +<p>Il s'arrêta tout à coup devant moi et me dit:</p> + +<p>—Mathilde, croyez-vous qu'il me soit possible de cacher aux yeux de nos +amis les émotions qui m'agitent?</p> + +<p>—Je crois qu'en réfléchissant aux suites cruelles que...</p> + +<p>Il m'interrompit:</p> + +<p>—La réflexion, la volonté sont,—dit-il,—impuissantes à contenir, à +dissimuler un sentiment aussi violent... A chaque instant d'ailleurs ne +remarquera-t-on pas entre nous une contrainte, une réserve affectée, qui +ne contrastera que trop avec notre abandon habituel?</p> + +<p>—Peut-être... mon ami, et en vous observant bien... Et puis laissez-moi +espérer... que cette exaltation passagère se calmera, que vous, si +courageux, vous vaincrez ce fol enivrement.</p> + +<p>—C'est parce que mon caractère était ferme et courageux, Mathilde, que +je sens mieux encore l'irrésistible puissance du sentiment qui me +domine... mais c'est aussi parce que je suis ferme et courageux...</p> + +<p>Puis il hésita.</p> + +<p>—Parlez, mon ami... parlez...</p> + +<p>—Eh bien! c'est parce que je suis courageux que j'aurai la force de +prendre le seul parti qui puisse nous sauver tous deux!</p> + +<p>Puis, les lèvres contractées par le désespoir, il dit d'une voix +altérée:</p> + +<p>—J'aurai la force de vous quitter.</p> + +<p>Ce coup était si terrible, j'y étais si peu préparée, que je m'écriai en +joignant les mains:</p> + +<p>—Me quitter! mais c'est impossible!... Mon Dieu!... vous n'y pensez +pas!</p> + +<p>—Mais que voulez-vous donc que je fasse, alors, malheureuse femme?... +Cesser de vous voir, c'est éveiller mille soupçons, provoquer les +questions de nos amis, qui seront d'autant plus pressantes que nous ne +devons avoir rien à cacher... Vivre auprès de vous comme autrefois, je +vous dis que cela m'est impossible. Je prétexterai donc un voyage; je +partirai.</p> + +<p>—Vous ne partirez pas... je ne le veux pas... Je vous aime, moi... j'ai +mis en vous tout l'espoir... tout l'avenir de ma vie. Il est impossible +que vous m'abandonniez ainsi! vous n'aurez pas cette cruauté!</p> + +<p>—Mais que faire alors? que résoudre?</p> + +<p>—Je ne sais... mais, au nom du ciel... par la mémoire de votre père... +ne me quittez pas... Je n'y pourrais pas survivre... J'ai été déjà si +malheureuse... mon Dieu! que je n'aurai plus la force d'endurer de +nouvelles douleurs.</p> + +<p>—Écoutez, Mathilde... Vous ne me croyez pas capable de vous menacer de +mon départ pour vous forcer à me suivre... Je ne parle, je n'agis jamais +légèrement... Après avoir tout considéré, je vois qu'il ne me reste qu'à +partir... Je partirai donc... Que Dieu me soit en aide!</p> + +<p>—Ciel! vous m'épouvantez,—m'écriai-je, frappée de la sinistre +expression de ses traits.</p> + +<p>Il me comprit et me répondit:</p> + +<p>—J'ai sur le suicide des idées qui ne changeront jamais: c'est une +lâcheté..... Je ne serai jamais lâche... C'est parce que je ne pourrai +pas me tuer, que je serai désormais le plus misérable des hommes.</p> + +<p>Et il cacha encore sa figure dans ses mains en sanglotant.</p> + +<p>Vaincue par ses larmes, j'allais tout lui avouer, renoncer à une +dernière lutte, lui dire combien je l'adorais, lorsqu'après un moment de +silence il releva la tête et me dit:</p> + +<p>—Après tout, nous sommes des insensés de vouloir décider en une heure +du destin de toute notre vie entière... Mathilde... pas un mot de +plus... Nous sommes sous le coup d'impressions trop vives pour continuer +cet entretien. Je pars aujourd'hui; je reviendrai dans quinze jours avec +les mêmes idées que j'emporte... je vous en préviens... Mais vous... +vous aurez eu le loisir de réfléchir mûrement à la proposition que je +vous ai faite. Je reviendrai donc pour vous consacrer ma vie tout +entière ou pour vous dire un éternel adieu. Je ne vous écrirai pas... je +vous laisserai seule à vous-même. Tout mon espoir est que le passé vous +parlera de moi... et que l'avenir... vous parlera pour moi...</p> + +<p>Puis, me tendant la main avec une triste solennité, il me dit d'une voix +profondément émue:</p> + +<p>—Dans quinze jours...</p> + +<p>Je serrai sa main en répétant:</p> + +<p>—Dans quinze jours.</p> + +<p>Il me quitta.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="G-CHAPITRE_XV" id="G-CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h3> + +<h4>UNE VISITE.</h4> + +<p>Après le départ de M. de Rochegune, je me mis à fondre en larmes; je me +reprochai mon apparente insensibilité; je craignis de l'avoir désespéré, +d'avoir risqué peut-être de l'éloigner de moi.</p> + +<p>Je regrettai amèrement de n'avoir pas suivi mon premier mouvement, qui +me disait de tout abandonner pour le suivre; s'il me quittait... la +froide estime du monde compenserait-elle jamais la perte de cet amour +dans lequel j'avais concentré tout le bonheur, toutes les espérances de +ma vie?</p> + +<p>Au milieu de ces perplexités poignantes, je me demandais si je ne +résistais pas plus par orgueil que par devoir; je tâchais de me +convaincre de cette pensée afin d'avoir un prétexte de céder aux vœux +de M. de Rochegune.</p> + +<p>Alors je rêvais avec délire à la vie qui m'attendait près de lui; la +sûreté de son caractère, son esprit, sa tendresse exquise, tout me +présageait l'existence la plus fortunée.</p> + +<p>Je reconnaissais de plus en plus la vérité des paroles de M. de +Rochegune. Mon amour pour M. de Lancry avait-il été, en effet, une +<i>surprise de cœur</i>? je n'avais pour ainsi dire, en aucune raison +<i>sérieuse</i> de l'aimer avant mon mariage. Ses dehors charmants, la grâce +de son esprit, m'avaient séduite. Dans mon opiniâtreté à l'épouser, +malgré les sages avis de madame de Richeville et de M. de Mortagne, il y +avait eu plus de parti pris, plus d'étourderie, plus de désir d'échapper +à mademoiselle de Maran que de passion réfléchie; plus tard, lorsque les +torts de mon mari devinrent si odieux, je persistai à l'aimer par +habitude, par héroïsme de souffrance et d'abnégation, et surtout par +suite de cette influence presque irrésistible que prend toujours sur une +jeune fille le premier homme qu'elle aime.</p> + +<p>Au milieu de mes chagrins j'avais haï cet amour <i>sans nom</i>, j'en avais +rougi comme d'une mauvaise action; et pourtant en aimant ainsi mon mari, +je remplissais un devoir sacré. Enfin lorsque, poussée à bout par une +dernière trahison qui m'avait coûté mon enfant, j'avais échappé à +l'épouvantable domination de M. de Lancry, je n'avais conservé pour lui +qu'un mépris glacial...</p> + +<p>Quelle différence, au contraire, dans les phases de mon attachement pour +M. de Rochegune! Son généreux dévouement pour moi, l'admiration que +m'inspiraient ses rares qualités avaient d'abord jeté dans mon cœur, +et presque à mon insu, les profondes racines de cet amour; puis lorsque +je me retrouvai moralement libre, ce furent de nouvelles et touchantes +preuves de l'affection la plus constante et la plus noble: alors à mon +admiration pour lui, sentiment sévère et imposant, se joignit une amitié +affectueuse et tendre... puis l'amour pur et idéal... puis enfin la +passion brûlante.</p> + +<p>La gradation constante de ce sentiment n'en assurait que trop la durée.</p> + +<p>Ainsi que toutes les choses grandes, puissantes et humainement +éternelles, cet amour avait une base profonde, inébranlable. Comme le +chêne que la foudre brise et ne déracine pas, cet amour avait lentement, +imperceptiblement grandi....; l'orage ou les saisons pouvaient +effeuiller ses verts et frais rameaux, mais jamais l'arracher au sol où +il était né.</p> + +<p>En un mot, telle était la différence de ces deux amours:—en aimant mon +mari, en me dévouant pour lui avec l'abnégation la plus aveugle, j'avais +éprouvé une sorte de honte, j'avais été la plus malheureuse des femmes; +et me résignant avec courage, mes souffrances avaient à peine intéressé; +ma résignation avait semblé stupide.</p> + +<p>Au contraire, j'étais heureuse et fière de mon amour pour M. de +Rochegune; le monde m'approuvait, je me sentais enfin élevée, grandie +par ce sentiment, qu'une inflexible morale aurait pu réprouver.</p> + +<p>Tantôt ces réflexions me semblaient toutes-puissantes en faveur de M. +Rochegune, tantôt j'y puisais une nouvelle force pour lui résister... +Notre position, à tous deux me semblait si magnifique, que je ne pouvais +me résoudre à la perdre.</p> + +<p>Mais alors je comparais malgré moi les enchantements d'une vie amoureuse +et ignorée aux sacrifices que m'imposaient cette brillante couronne de +pureté, cette souveraineté de vertu, cette éclatante majesté du +renoncement.</p> + +<p>Oh! alors il me semblait insensé de préférer un vaste et froid palais de +marbre et d'or que l'on occupe seule... à une délicieuse retraite où +l'on cache un amour heureux au milieu de la verdure et des fleurs...</p> + +<p>Hélas! il faut être femme pour comprendre ces terribles luttes de la +passion et du devoir.</p> + +<p>Les hommes ne les subissent jamais; leurs cruelles alternatives se +réduisent à obtenir ou à ne pas obtenir... tandis que ce n'est souvent +qu'après de douloureuses anxiétés, qu'après d'affreux tourments, que +nous accordons ce que nous désirons le plus d'accorder.</p> + +<p>Les hommes ressentent ces terribles angoisses lorsqu'il s'agit de leur +honneur, jamais lorsqu'il s'agit du nôtre.</p> + +<p>M. de Rochegune était le type des hommes de cœur, de courage et de +loyauté chevaleresque. Il n'avait pourtant pas hésité un moment entre +son amour et l'éloignement de ses amis... entre sa passion et ma +honte....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Ces résolutions, tour à tour faibles et héroïques, avaient duré +plusieurs jours.</p> + +<p>Le départ de M. de Rochegune m'accablait, m'ôtait beaucoup de ma force. +Cette absence me donnait une douloureuse idée de ce que serait ma vie +sans lui.</p> + +<p>J'en étais déjà venue à ne plus admettre cette hypothèse, j'aurais +consenti à tout plutôt que de le perdre: j'espérais seulement obtenir de +lui d'essayer encore de vivre près de moi comme par le passé, de tacher +de se vaincre, dussions-nous pendant quelque temps renoncer aux douceurs +de notre habituelle intimité.</p> + +<p>Une fois placée dans l'alternative de le perdre ou de le suivre, que +résoudre? le désespérer... lui toujours et depuis si longtemps dévoué... +lui que j'aimais, que j'aimais de toutes les forces de mon âme... Le +désespérer... lorsque d'un mot, d'un seul mot, en faisant le bonheur de +sa vie... je réalisais l'idéal de la mienne... Non... non... jamais... +Et j'étais sur le point de lui écrire... Venez... venez... partons...</p> + +<p>Les heures, les jours, les nuits se passaient dans ces irrésolutions; +peu à peu elles affaiblirent mon courage: bientôt... funeste symptôme, +je n'osai plus interroger mon cœur, tant j'étais sûre de le voir me +répondre en faveur de M. de Rochegune....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>M. de Rochegune avait donné à madame de Richeville une explication toute +naturelle de son départ, en lui annonçant que quelques affaires +importantes l'appelaient dans une de ses terres. J'avais prétexté +moi-même une migraine violente pour rester seule le soir.</p> + +<p>Un jour madame de Richeville, à qui j'étais allée faire ma visite +habituelle, me dit qu'Emma, indisposée depuis quelques jours, se +trouvait très-souffrante, elle était beaucoup plus absorbée qu'à +l'ordinaire. Je demandai à la voir; elle reposait, je ne voulus pas la +réveiller.</p> + +<p>J'envoyai plusieurs fois Blondeau savoir de ses nouvelles, la journée se +passa assez paisiblement.</p> + +<p>Le lendemain de très-bonne heure, madame de Richeville entra chez moi; +je fus frappée de l'altération de ses traits.</p> + +<p>—Grand Dieu... qu'avez-vous?—lui dis-je.</p> + +<p>—Emma m'inquiète au dernier point,—me répondit-elle;—j'ai passé la +nuit près d'elle... Tout à l'heure, elle vient de s'assoupir un peu: je +profite de ce moment pour venir... pour venir pleurer auprès de +vous!—s'écria-t-elle en ne pouvant plus contenir ses larmes,—car +devant elle je n'ose pas...—Et la pauvre mère se mit à sangloter.</p> + +<p>—Mais rassurez-vous,—lui dis-je,—il ne peut y avoir rien de sérieux +dans l'indisposition d'Emma. Hier que vous a dit votre médecin? Il n'en +est pas de plus habile et de plus sincère...</p> + +<p>—C'est justement parce qu'il est très-habile, et qu'il m'a avoué son +ignorance au sujet de la maladie d'Emma, que je suis horriblement +effrayée; il ne trouve aucune cause apparente à la langueur qui accable +de plus en plus cette malheureuse enfant... Il lui trouve une fièvre +lente et nerveuse; mais il avoue que d'un moment à l'autre... une crise +violente peut éclater.</p> + +<p>—Mais Emma souffre-t-elle?</p> + +<p>—Non; elle le dit du moins, peut-être de crainte de m'affecter.</p> + +<p>—Mais cette nuit qu'a-t-elle éprouvé? Pourquoi êtes-vous plus inquiète +ce matin?</p> + +<p>—Cette nuit elle a été très-agitée... Hier soir, je me suis établie +près d'elle... elle allait mieux. Son visage était pâle, mais calme; +elle ne dormait pas. Je lui ai proposé de lui lire une méditation de M. +de Lamartine, elle m'a tendrement remerciée; après m'avoir écoutée, elle +m'a dit avec cette grâce naïve qui n'appartient qu'à elle: «Mon Dieu, +quelle douceur dans ces vers admirables! Merci! oh! merci, je me sens +mieux... il me semble que je suis moins oppressée; mais puisque le +langage de l'âme me fait tant de bien... c'est donc l'âme que j'ai +malade?»</p> + +<p>—Pauvre enfant!—dis-je à madame de Richeville,—cela est étrange.</p> + +<p>—Oui, bien étrange, Mathilde, et ces paroles ont éveillé en moi une +crainte affreuse...</p> + +<p>—Et quelle crainte?</p> + +<p>—Toute la nuit une cruelle pensée m'a poursuivie, lorsque l'agitation +d'Emma est revenue avec son accès de fièvre, lorsque plusieurs fois ses +regards brillants se sont attachés sur les miens... Oh!... Mathilde, il +m'a semblé y voir un secret reproche.</p> + +<p>—Mais expliquez-vous, mon amie; je ne vous comprends pas...</p> + +<p>—Eh bien, sans pouvoir deviner comment elle pourrait être instruite de +ce fatal secret... je tremble quelle ne sache que je suis sa mère... Oh, +Mathilde! cette âme est si candide que pour elle ce coup serait +mortel...</p> + +<p>Je regardai madame de Richeville avec étonnement; cette idée me frappa +d'autant plus, qu'elle m'expliquait les rêveries et la triste +préoccupation d'Emma. Je ne doutai pas non plus que la révélation de ce +mystère ne fût fatale pour cette jeune fille, qui éprouvait une horreur +insurmontable pour les actions honteuses ou criminelles. Cette angélique +et précieuse ignorance avait été soigneusement entretenue par sa mère, +et les enseignements qu'Emma trouvait dans l'entretien des amis de +madame de Richeville avaient encore exalté son excessive délicatesse.</p> + +<p>Qu'on juge donc de la terrible perturbation qu'une pareille découverte +aurait apportée dans l'esprit d'Emma, quelle lutte effrayante se serait +engagée entre la susceptibilité outrée de ses principes et l'attachement +profond qu'elle ressentait pour madame de Richeville.</p> + +<p>N'apprendre que celle-ci était sa mère... que pour être forcée de la +mépriser...</p> + +<p>—Eh bien!—reprit la duchesse avec angoisse,—n'est-ce pas, Mathilde, +que mes craintes sont fondées?... C'est affreux...—s'écria-t-elle avec +désespoir.—Elle sait tout... elle sait tout... Je n'oserai plus la +regarder sans honte... Ah! c'est une terrible punition que celle-là... +rougir devant son enfant... La vengeance de Dieu n'est pas encore +satisfaite... Oh! je suis bien loin d'avoir tari ma coupe +d'amertume,—dit-elle avec abattement.</p> + +<p>—Ne croyez pas cela,—lui dis-je,—par cela même que je partage vos +craintes, que je connais le caractère d'Emma et l'effet que produirait +sur elle une révélation pareille... je crois qu'elle a des soupçons, +peut-être... mais non pas une certitude... qui aurait causé en elle une +secousse violente.</p> + +<p>—Mathilde, vous voulez me rassurer; au nom du ciel parlez-moi +franchement.</p> + +<p>—Ma pauvre amie, je m'adresse à votre raison. Vous connaissez comme moi +le cœur d'Emma; nous avons, naguère encore, analysé cette franchise +si impérieuse chez elle, qu'elle épanche toutes ses impressions à mesure +qu'elles lui viennent, sans même prévoir où elles tendent. Et bien! +croyez-vous qu'il lui soit possible de vous cacher un secret d'une telle +importance, de dissimuler les agitations qu'elle en ressentirait?... Et, +tenez, maintenant je vais plus loin: il se pourrait que l'instinct de +son cœur eût suffi pour éveiller en elle de vagues soupçons qu'elle +ne s'explique pas encore...</p> + +<p>—Mais, il n'importe; pour être éloigné, le danger n'en est pas moins +menaçant!—s'écria madame de Richeville.—Si ce secret n'appartenait +qu'à vous et à moi ou à M. de Rochegune, je n'aurais aucune crainte; +mais mon mari, mais cet infâme Lugarto, mais cette femme indigne qui le +lui a vendu, le possèdent, ce secret; d'un moment à l'autre ce coup peut +m'atteindre?</p> + +<p>—Ne prévoyez pas le malheur de si loin, mon amie; vous allez me trouver +bien optimiste, mais, en y réfléchissant davantage, je pense qu'il vaut +mieux que ces vagues soupçons se soient peu à peu éveillés dans l'esprit +d'Emma; peut-être notre salut est-il là. Sans doute alors on pourra, on +devra peut-être lever avec ménagement le voile qui couvre sa naissance, +et prévenir ainsi une brusque révélation qui... je le crains, et je dois +vous l'avouer, mon amie... serait dangereuse pour elle.</p> + +<p>—Mathilde, vous êtes mon ange tutélaire; vos paroles, remplies de +tendresse et de raison, vont à la fois à l'esprit et à l'âme... Je crois +votre avis plein de sens... Oui, il serait peut-être possible, avec la +plus grande circonspection, de la préparer à cet aveu et d'en amortir +l'effet. Alors, oh! alors, je serai trop heureuse de pouvoir lui dire, +<i>ma fille</i>... Oh! mon Dieu! Mais non... non... une telle félicité ne +peut m'être réservée...—ajouta tristement la duchesse; cela serait trop +de bonheur. Il faut que j'expie la naissance d'Emma...</p> + +<p>—Mais ne l'avez-vous pas déjà expiée par vos chagrins, rachetée par +votre vie exemplaire?</p> + +<p>—Ma crainte est d'adopter trop aveuglément votre avis, j'y suis trop +intéressée... Tenez, dès que M. de Rochegune sera de retour, nous en +causerons avec lui; s'il partage votre opinion, nous aviserons aux +moyens de faire connaître la vérité à Emma. Bonne... mille fois bonne et +sincère amie,—s'écria madame de Richeville en serrant mes mains dans +les siennes...—Ah! vous méritez bien tout le bonheur dont vous jouissez +enfin... Ah! à propos de bonheur... et encore non... car le malheur des +méchants ne peut pas être un bonheur pour vous... Savez-vous ce qui +arrive à mademoiselle de Maran?</p> + +<p>—Non? qu'est-ce donc?</p> + +<p>—Depuis quelques jours, elle est atteinte d'une attaque de paralysie; +elle était déjà inconsolable de la disparition de votre infernale +cousine, et ce dernier coup doit lui être bien cruel. Du reste, elle est +si universellement détestée que personne au monde ne va la voir; on +s'affranchit même à son égard de la plus simple politesse, ou encore à +peine s'informe-t-on de ses nouvelles, et reste-t-elle abandonnée aux +soins de ses gens.</p> + +<p>—Et je la plains, car son principal et plus ancien serviteur a été +l'épouvante de mon enfance,—lui dis-je.—Je vois encore cette +physionomie sinistre, rendue plus repoussante encore par une horrible +tache de vin.</p> + +<p>—Quant à votre cousine, on croit qu'elle a quitté Paris; toutes les +recherches de votre mari pour la retrouver ont été vaines, et on dit +qu'il s'est mis à jouer avec fureur pour se distraire de l'abandon +d'Ursule.</p> + +<p>Je fus sur le point de raconter à madame de Richeville l'aventure du bal +masqué et de lui dire les raisons que j'avais de penser que M. de +Rochegune y avait rencontré Ursule; mais à cette aventure se +rattachaient mes irrésolutions présentes: ne voulant y faire aucune +allusion et ne prendre conseil que de moi-même, je me tus.</p> + +<p>—Et M. de Lancry?—demandai-je à madame de Richeville.</p> + +<p>—Il avait d'abord soupçonné Ursule d'être allée rejoindre son mari; il +s'est aussitôt rendu mystérieusement à Rouvray, et a acquis la certitude +que cette odieuse femme n'y était pas retournée auprès de M. Sécherin. +Tout le monde s'accorde à dire qu'elle est allée secrètement retrouver +en Italie lord C..., qui s'en est beaucoup occupé cet hiver. Cela me +paraît probable, car lord C... est puissamment riche.</p> + +<p>J'aurais voulu, comme madame de Richeville, croire à l'absence d'Ursule; +mais malgré moi un triste pressentiment me disait que ma cousine n'était +pas loin. Je ne redoutais pas sa rivalité auprès de M. de Rochegune; je +redoutais sa rage lorsqu'elle s'en verrait dédaignée, ce qui devait +nécessairement arriver si elle avait l'audace de se faire connaître à +lui.</p> + +<p>—Je désire que vous soyez bien informée et qu'en effet Ursule ait +quitté Paris,—dis-je à la duchesse.—Mais voulez vous que nous allions +voir Emma? j'attendrai chez vous qu'elle soit éveillée; aujourd'hui je +vous remplacerai auprès d'elle, cette nuit surtout, si elle est encore +souffrante...</p> + +<p>—Non... non... ma chère Mathilde, vous êtes vous-même indisposée.</p> + +<p>—Je me sens mieux déjà; si vous voulez me guérir tout à fait, +laissez-moi partager avec vous les soins que vous donnez à cette chère +enfant; et puis vous savez que je ne manque pas de perspicacité; +j'observerai, j'étudierai, j'interrogerai Emma bien attentivement: cela +pourra nous servir et nous guider dans le cas où nous croirions toujours +une révélation opportune.</p> + +<p>—Je savais bien que vous trouveriez les meilleures raisons du monde +pour me forcer d'accepter cette nouvelle preuve de dévouement... Eh bien +donc! je l'accepte comme vous l'offrez... avec bonheur.</p> + +<p>—Mon amie, par grâce, ne parlons plus de dévouement... vous me rendez +confuse... que ne vous dois-je pas, moi!... comment m'acquitterai-je +jamais!</p> + +<p>—Mathilde!</p> + +<p>—Quand je songe qu'avant mon mariage, sans me connaître, vous veniez me +rendre un service de mère, et que je vous ai accueillie avec +sécheresse... avec dureté... que j'ai osé insulter à ce qu'il y avait +d'admirable dans votre démarche... Oh! tenez, mon amie, de ma vie je ne +me pardonnerai de vous avoir alors méconnue. Ce sera pour moi un remords +éternel.</p> + +<p>—Et pour moi aussi, chère enfant, car si vous m'aviez écoutée... vous +seriez aujourd'hui madame de Rochegune... Je sais que le sort a fait que +vous êtes bien près de la destinée que moi et ce pauvre M. de Mortagne +nous avions rêvée pour vous; mais, ma noble et courageuse Mathilde... je +sais aussi l'immense différence qui existe entre l'amour tel que vos +devoirs, votre fermeté, vous l'imposent, et la vie enchanteresse qui +vous attendait auprès de M. de Rochegune. Maintenant que vous pouvez +l'apprécier comme moi, mieux que moi,—ajouta-t-elle en +souriant,—avouez qu'il est surtout l'homme de l'intimité; n'est-ce pas +que c'est là seulement qu'on peut connaître tout le charme de son +caractère, de son esprit? car c'est seulement dans l'intimité qu'il +consent à user des merveilleux avantages dont il est doué. Est-il alors +une conversation plus attachante que la sienne, un savoir à la fois plus +universel, plus modeste et plus piquant dans son expression? Et que de +talents variés! Et surtout quel caractère! en est-il un plus doux, plus +égal, plus gai, de cette gaieté qui exprime la sérénité d'une belle âme? +Enfin, en lui que de ressources! Avant votre retour, j'ai quelquefois +passé des heures entières avec lui et Emma; il nous laissait encore plus +émerveillées à la fin de l'entretien qu'au commencement: on passerait +des jours, des années près de lui, sans ressentir, je ne dirai pas un +moment d'ennui, mais sans ressentir diminuer un moment l'intérêt qu'il +inspire... Après cela, il faut tout dire, dans ces longues soirées il +parlait sans cesse de vous et nous disait gaiement: «Je ne cause jamais +mieux qu'avec vous, parce que vous aimez et admirez aussi madame de +Lancry; et comme elle est presque toujours au fond de ma pensée, vous me +comprenez à demi-mot, nous parlons pour ainsi dire la même langue.»</p> + +<p>—Je le reconnais bien là,—lui dis-je en rougissant,—et vous aussi, +mon amie, qui, comme lui, parlez toujours le noble langage de la +bienveillance et du dévouement... Mais allons-nous voir +Emma?—ajoutai-je,—car je pouvais à peine contenir mon émotion.</p> + +<p>—Venez, j'espère qu'elle sera éveillée,—me dit madame de Richeville.</p> + +<p>Je la suivis, encore toute troublée de l'étrange à-propos avec lequel +elle venait de me peindre si ravissemment le bonheur qu'on devait goûter +dans l'intimité de M. de Rochegune.</p> + +<p>Une des femmes de madame de Richeville lui apprit qu'Emma dormait +encore. Cet état pouvant être salutaire pour elle, nous ne voulûmes pas +le troubler.</p> + +<p>J'étais depuis quelque temps chez madame de Richeville, lorsqu'un valet +de pied, que j'avais nouvellement, vint me prévenir qu'un homme, qui +avait à me parler d'une affaire très-importante, m'attendait chez moi, +sachant que j'étais chez madame la duchesse de Richeville.</p> + +<p>—C'est sans doute un de vos gens d'affaires,—me celle-ci.—Allez, ma +chère Mathilde, je vous ferai prévenir lorsque Emma sera éveillée.</p> + +<p>Je revins chez moi.</p> + +<p>Qu'on juge de mon saisissement, de ma frayeur.</p> + +<p>Dans mon salon, assis et lisant auprès de la cheminée, je vis M. de +Lancry... mon mari.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="G-CHAPITRE_XVI" id="G-CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h3> + +<h4>L'ENTREVUE.</h4> + +<p>Frappée de stupeur, je restai immobile à la porte du salon, une main +posée sur un meuble pour me soutenir; mon autre main semblait vouloir +comprimer les battements de mon cœur.</p> + +<p>M. de Lancry se leva, posa tranquillement son livre sur une table, et se +plaça devant la cheminée en m'invitant d'un geste à venir auprès de +lui...</p> + +<p>L'expression de sa physionomie était dure, sardonique, et trahissait je +ne sais quelle secrète satisfaction.</p> + +<p>Je n'osais pas avancer; je croyais rêver: M. de Lancry vint à moi.</p> + +<p>—Quel accueil après une si longue séparation!—me dit-il en voulant me +prendre la main.</p> + +<p>Je me reculai brusquement; il sourit d'un air ironique.</p> + +<p>—Ah çà! mais... c'est donc tout à fait de l'aversion... ma chère!</p> + +<p>Ces mots excitèrent à la fois mon indignation et mon courage; je +m'avançai d'un pas ferme au milieu du salon:</p> + +<p>—Que désirez-vous, monsieur?</p> + +<p>—Oh! je désire beaucoup de choses; mais comme cela serait fort long à +vous expliquer... veuillez d'abord vous asseoir...</p> + +<p>—Monsieur...</p> + +<p>—A votre aise... restez debout...</p> + +<p>Et il s'assit.</p> + +<p>Après quelques moments de silence réfléchi, il releva la tête et me dit:</p> + +<p>—Avouez, ma chère amie, que je suis un mari commode et peu gênant.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas venu ici pour railler misérablement, monsieur... Vous +avez sans doute un grave motif pour m'imposer une entrevue si pénible... +Veuillez l'abréger.</p> + +<p>—Attendriez-vous M. de Rochegune, par hasard?</p> + +<p>La rougeur me monta au front; je ne répondis pas.</p> + +<p>—Je serais d'ailleurs,—reprit-il,—enchanté de le revoir, et lui aussi +serait charmé de cette rencontre. Voilà ce qu'il y a d'agréable dans les +positions franches! voilà l'avantage des relations vertueuses et +platoniques; personne n'est embarrassé, ni la femme, ni l'amant, ni le +mari.—Puis, jetant un regard autour de lui, il ajouta:—Mais savez-vous +que vous êtes parfaitement établie ici? c'est tout à fait solitaire et +mystérieux.</p> + +<p>—Encore une fois, monsieur, puis-je savoir ce que vous désirez de moi?</p> + +<p>Sans me répondre, M. de Lancry m'examina attentivement et dit:</p> + +<p>—Vous êtes fort en beauté, votre condition de femme abandonnée vous +sied à merveille; il me paraît que vous avez pris votre parti. Pas le +moindre attendrissement, pas la moindre émotion, pas même l'expression +de la haine, pas un reproche... Un impatient mépris, voilà tout ce que +ma présence vous inspire après plus de trois ans de séparation.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, monsieur, vous sentez que j'ai hâte de finir cet +entretien, dont je ne comprends ni le but ni le motif.</p> + +<p>—Je conçois parfaitement cet empressement, quoiqu'il soit aussi peu +flatteur que peu... moral et... conjugal; car enfin, ma chère amie... +vous êtes ma femme... n'oubliez pas donc cette circonstance, tout +insignifiante qu'elle vous semble peut-être.</p> + +<p>—Grâce au ciel, monsieur, je l'ai oublié; il faut votre présence pour +me le rappeler.</p> + +<p>—Et il suffira de mon absence pour effacer de nouveau cet importun +souvenir, n'est-ce pas?... Fort bien, je comprends votre silence. C'est +une réponse comme une autre; mais heureusement, madame, je n'ai pas les +mêmes facultés <i>oblitatives</i>: excusez ce barbarisme. Moi, je me souviens +parfaitement que je suis votre mari, surtout en vous voyant si +charmante; aussi je viens vous demander pardon de vous avoir négligée si +longtemps....</p> + +<p>—Il est inutile, monsieur, de me demander pardon d'un abandon que je ne +ressens pas, que je n'ai pas ressenti...</p> + +<p>—Sans doute; aussi mon excuse est-elle seulement un acquit de +conscience, un moyen d'amener la grâce que je viens solliciter de +vous...</p> + +<p>—Je vous écoute, monsieur... Mais jusqu'ici vous parlez en énigmes.</p> + +<p>—Vraiment,—dit-il en me jetant un regard d'une profonde +méchanceté,—vraiment, je parle en énigmes? Eh bien, voici le mot de +celle-ci: il m'est impossible de vivre plus longtemps sans vous... et je +vous prie de mettre un terme à cette trop longue séparation. Je haussai +les épaules de pitié sans dire mot.</p> + +<p>—Vous croyez peut-être que je plaisante?</p> + +<p>—Je n'ai rien à vous répondre, monsieur...</p> + +<p>—Je vous dis, madame, que je vous parle sérieusement.</p> + +<p>—Je vous dis, monsieur, que cet entretien a trop duré; il est +incroyable que vous veniez chez moi me tenir de pareils discours...</p> + +<p>—Chez vous?... comment, chez vous?—reprit-il avec un éclat de rire +sardonique.—Ah çà! vous perdez donc la tête... Ce serait déjà beaucoup +si, comme chef de notre communauté de biens, à <i>titre universel</i>, notez +bien cela... à <i>titre universel</i>... je vous permettais de dire <i>chez +nous</i>... car vous êtes ici chez moi.</p> + +<p>—Mais, monsieur...</p> + +<p>—Mais, madame, avez-vous lu le Code civil?... non, n'est-ce pas? Et +bien, vous avez eu tort: car vous sauriez quels sont mes droits.</p> + +<p>Je crus comprendre l'odieux but de cette visite; j'en rougis +d'indignation.</p> + +<p>—C'est de l'argent, sans doute, que vous voulez, monsieur?—lui dis-je +avec un regard plein de mépris écrasant.</p> + +<p>Il se leva vivement, les traits contractés par la colère.</p> + +<p>—Madame, prenez garde...</p> + +<p>—Et vous venez sans doute mettre à prix votre absence... Je regrette +plus que jamais que vous m'ayez ruinée, monsieur... car il ne me reste +malheureusement pas assez d'argent pour acheter de vous cette +inestimable faveur...</p> + +<p>—Ah! vous faites des épigrammes... malheureuse que vous +êtes!—s'écria-t-il l'œil enflammé de rage et de haine,—mais vous ne +savez donc pas que vous êtes dans ma dépendance? que je suis ici chez +moi, que vous êtes ma femme, entendez-vous?... toujours ma femme! que je +dispose de vous, que je puis faire de vous ce que bon me semble, que +vous n'avez pas un mot à dire, que j'ai la loi pour moi, et que demain, +qu'aujourd'hui je puis m'établir ici ou vous emmener chez moi!</p> + +<p>—Je sais, monsieur, que vous voulez m'effrayer en me menaçant ainsi, +et certes la menace est bien choisie; il y aurait de quoi mourir +d'effroi à cette pensée, que je pourrais être condamnée à vivre auprès +de vous; mais vous ne songez pas, monsieur, que le scandale de votre +conduite a été tel, que vous avez perdu tous vos droits sur moi!</p> + +<p>—Vraiment, j'ai perdu mes droits sur vous?</p> + +<p>—Quant à votre visite, monsieur; comme elle ne peut avoir d'autre but +que celui de me demander de l'argent, et que malheureusement, vous +m'avez à peine laissé de quoi vivre, je vous répète que vous n'avez rien +à attendre de moi.</p> + +<p>—Tenez,—ajouta-t-il avec un sombre sang-froid plus effrayant que +l'accès de colère auquel il s'était laissé emporter,—si j'étais encore +susceptible de quelque pitié, vous m'en inspireriez, pauvre folle!!! +Écoutez-moi; ce bavardage me fatigue. En parlant du scandale de ma +conduite, vous faites allusion à mon amour pour Ursule et à ma liaison +avec elle, n'est-ce pas? Eh bien, aux termes de la loi, je puis avoir +dix maîtresses sans que vous ayez le plus petit mot à dire, pourvu que +je ne les aie pas introduites dans le domicile conjugal; or, je vous +défie de prouver qu'Ursule ait mis le pied chez moi.</p> + +<p>—Monsieur... il ne s'agit pas seulement d'Ursule!</p> + +<p>—Bon! voulez-vous parler de mes prodigalités, de mes dissipations? Je +vous répéterai ce que je vous ai dit autrefois, à propos de votre +imagination d'hospice, qu'aux termes de la loi à moi seul appartient +l'emploi de <i>nos</i> biens. Que cet emploi soit bon ou mauvais, personne +n'a le droit de le contrôler... je n'ai de compte à rendre à personne. +Voilà, j'espère, ma position assez clairement établie et mes droits +suffisamment prouvés.</p> + +<p>—Très-clairement, monsieur, et...</p> + +<p>—Finissons; ma volonté est que vous reveniez désormais avec moi. Je +vous donne quarante-huit heures pour faire vos préparatifs. C'est +aujourd'hui vendredi; dimanche matin je viendrai vous chercher... Je +pourrais vous emmener ce soir... à l'instant même; mais cela n'entre pas +dans mes arrangements... Seulement, comme vous pourriez prendre +subitement la fantaisie de voyager d'ici à dimanche, quelqu'un de sûr ne +bougera pas d'ici et vous suivra partout, afin que je sache où vous +retrouver... Quant à votre platonique amant, vous pourrez lui dire de ma +part que je le dispense de ses visites... à moins qu'il ne veuille m'en +faire une à moi... personnellement... et alors... alors... le reste ne +vous regarde pas.</p> + +<p>—Vous parlez à merveille, monsieur... je tacherai de vous répondre +aussi nettement. Soyez tranquille, je ne prendrai pas la peine de fuir, +mais jamais je ne vous suivrai volontairement. Pour m'y contraindre, il +vous faudra employer la force. Un magistrat seul peut ordonner l'emploi +de la force; or, dès que la justice interviendra entre vous et moi, la +question sera immédiatement décidée.</p> + +<p>—Ah! ah! ah! vous êtes sans doute un très-habile et très-subtil avocat, +madame; mais je crains fort que vous ne perdiez votre première cause... +Vous voulez dire sans doute que vous demanderez votre séparation? j'y +ai pensé. Il n'y a qu'un inconvénient, c'est qu'il ne suffit pas à une +femme de vouloir une séparation pour l'obtenir... Au pis-aller... nous +plaiderons... soit... Vous me direz <i>Ursule</i>, je vous répondrai +<i>Rochegune</i>. La voix publique m'accusera, elle vous accusera aussi... et +l'on nous renverra plus mariés que jamais, vu l'égalité de nos +positions.</p> + +<p>—Monsieur, ne poussez pas l'injure jusqu'à cette comparaison.</p> + +<p>—Ah çà! mais elle est charmante... Comment, parce qu'un vieillard à peu +près en enfance, sa bigote de femme, ou une vestale de la force de +madame de Richeville, viendront attester de la pureté de vos relations +avec Rochegune, vous vous imaginez que cela suffira? Eh bien! moi, je me +donnerai aussi comme un héros du platonisme, et, au besoin, mademoiselle +de Maran et ses amis viendront témoigner en masse de l'angélique pureté +de mes relations avec Ursule; sur ma parole, ce sera un procès +très-divertissant. Tout ceci est pour l'avenir, bien entendu... Quant au +présent, en attendant l'issue du procès, un magistrat, autrement dit un +commissaire de police, vous enjoindra provisoirement d'avoir à regagner +immédiatement le domicile conjugal, chère petite brebis égarée.</p> + +<p>—Je ne le crois pas, monsieur.</p> + +<p>—Ah bah! et par quel philtre puissant, par quel charme magique +attendrirez-vous M. le commissaire?</p> + +<p>—Par un moyen très-simple, monsieur, en mettant sous les yeux de ce +magistrat les preuves positives de votre liaison criminelle avec madame +Sécherin, et du coupable emploi que vous avez fait de ma fortune.</p> + +<p>—Des preuves? Une attestation du prince d'Héricourt, sans doute, ou un +certificat de cette belle duchesse repentie?</p> + +<p>—Mieux que cela, monsieur.</p> + +<p>—Alors ce sera quelque doléance de ce pauvre M. Sécherin ou de madame +sa mère, la <i>femme de ménage de la Providence</i>? comme disait +mademoiselle de Maran.</p> + +<p>—Prenez garde, monsieur,—m'écriai-je,—prenez garde: il peut y avoir +en effet quelque chose de providentiel dans la triste destinée de cette +famille...</p> + +<p>Je ne pouvais m'empêcher de songer à ces menaces de mort que M. Sécherin +avait prononcées contre M. de Lancry.</p> + +<p>—En effet, il doit y avoir quelque chose de providentiel, car ce pauvre +M. Sécherin me semble singulièrement <i>prédestiné</i>...—me dit mon mari en +souriant de cette grossière plaisanterie.</p> + +<p>—Monsieur, je ne sais ce qui l'emporte de l'indignation ou du dégoût. +D'un mot je veux terminer cette scène: les preuves au nom desquelles je +demanderai de me retirer provisoirement au couvent du <i>Sacré-Cœur</i> en +attendant qu'on prononce notre séparation...</p> + +<p>—Les preuves, madame... voyons.</p> + +<p>—Ces preuves, monsieur, sont les lettres écrites de votre propre main à +un de vos amis de Bretagne sur votre liaison avec Ursule.</p> + +<p>Ce fut au tour de M. de Lancry à me regarder avec stupeur. La colère, +la honte, la rage, la haine, bouleversèrent ses traits. Il me prit les +bras et s'écria d'une voix terrible:</p> + +<p>—Malheur à vous... si vous avez lu ces lettres... malheur à vous...</p> + +<p>Je sentis mon courage se monter à la hauteur de la circonstance. Je +répondis en me dégageant de la brutale étreinte de M. de Lancry:</p> + +<p>—J'ai lu ces lettres, monsieur!</p> + +<p>—Vous les avez lues!... Et où sont-elles? où sont-elles?</p> + +<p>—En ma possession.</p> + +<p>—Oh!...—s'écria-t-il en jetant un regard autour de lui comme pour +découvrir où elles pouvaient être...—Oh! ce serait une infâme trahison! +et il la payerait de sa vie.</p> + +<p>Puis portant ses deux mains crispées à son front avec une expression de +fureur effrayante et frappant violemment du pied, il s'écria:</p> + +<p>—Tenez... ne me répétez pas que vous les avez lues, ces lettres, ou je +ne réponds plus de moi...</p> + +<p>Je sonnai précipitamment. Mon valet de chambre entra.</p> + +<p>—Restez dans le petit salon,—lui dis-je d'une voix ferme;—j'aurai +tout à l'heure quelques ordres à vous donner.</p> + +<p>Ces mots rappelèrent M. de Lancry à lui-même... Il fit quelques pas avec +agitation et revint vers moi...</p> + +<p>—Mais comment avez-vous ces lettres en votre possession?... Par +l'enfer, il faut que je le sache à l'instant même.</p> + +<p>—Peu vous importe, monsieur, de savoir de qui je les tiens... Ce qui +est certain, c'est qu'elles sont entre mes mains. Si vous m'y forcez, +j'en ferai usage.</p> + +<p>—Et vous les avez déjà montrées sans doute,—s'écria-t-il avec une +bonté désespérée;—vous les avez colportées dans votre société pour +montrer jusqu'à quel point Ursule me bafouait et me rendait malheureux, +n'est-ce pas? Oh! comme vous avez dû triompher, vous et vos imbéciles +amis! Vous et eux avez bien ri de ces plaies saignantes de mon âme, +n'est-ce pas? Ç'a été un amour bien ridicule, bien niais que le mien, +n'est-ce pas? Me ruiner pour une femme qui se moquait de moi... +Voyons,—ajouta-t-il avec un éclat de rire convulsif,—combien vous et +Rochegune en avez-vous fait de copies? combien y en a-t-il en +circulation à cette heure?</p> + +<p>Cet ignoble soupçon me révolta.</p> + +<p>—J'ai le malheur et la honte de porter votre nom, monsieur; cette +punition est assez humiliante pour que je ne l'augmente pas encore.</p> + +<p>—Cela n'est pas répondre. Les lettres, qui vous les a remises? depuis +quand les avez-vous?</p> + +<p>—Après tout, je ne vois, monsieur, aucun inconvénient à vous apprendre +comment je les possède. Les deux premières ont été apportées chez moi +dans un carton qui renfermait un bouquet de fleurs pareilles à celles +que M. Lugarto m'avait autrefois offertes par votre entremise. J'ai donc +tout lieu de croire que c'est lui qui m'a fait parvenir ces lettres. +Comment se les est-il procurées, je l'ignore... Quant à la dernière, +elle m'est arrivée par la poste.</p> + +<p>—Plus de doute, Lugarto est secrètement ici,—s'écria-t-il,—on ne +m'avait pas trompé... on l'avait vu... Pourtant c'est un de mes gens en +qui j'avais toute confiance qui a mis ces lettres à la poste... et bien +plus, la personne à qui je les écrivais m'a répondu comme si elle les +avait reçues.</p> + +<p>—Ce ne serait pas la première fois que M. Lugarto aurait contrefait +votre écriture et corrompu vos gens.</p> + +<p>—Oui... oui... c'est cela, par l'enfer; mais pourquoi se cache-t-il?... +Oh! si je le découvre... Quant à son but... s'il a été d'augmenter +jusqu'à la haine la plus impitoyable l'aversion que j'avais déjà pour +vous, il a réussi, entendez-vous... réussi au delà de ses vœux... +Mortel enfer! et dire que vous... vous... vous avez ainsi lu dans mon +cœur mes plus honteuses, mes plus secrètes pensées: et vous me +l'avouez encore! Mais vous ne réfléchissez donc pas que mon exécration +augmente en raison de l'avantage que vous donnent ces lettres sur moi? +Ces lettres... vous dis-je, ces lettres, il me les faut à l'instant!</p> + +<p>—Vous oubliez, monsieur, que vos menaces me les rendent plus précieuses +encore...</p> + +<p>—Tenez, Mathilde, ne me poussez pas à bout! puisque vous les avez lues, +vous avez dû y voir que mon âme était noyée de fiel Eh bien! cela était +presque de la mansuétude auprès de ce que j'éprouve à cette heure. +Encore une fois, ne me poussez pas à bout...</p> + +<p>—Vivons comme par le passé, monsieur, séparés l'un de l'autre, et ces +lettres resteront ignorées.</p> + +<p>—Je vous dis qu'il faut que vous veniez habiter avec moi; que +maintenant il le faut plus que jamais... m'entendez-vous?</p> + +<p>—J'emploierai tous les moyens possibles pour échapper à l'épouvantable +sort dont vous me menacez...</p> + +<p>—Mais je vous dis que vous êtes folle, que malgré ces lettres vous +serez d'abord obligée de me suivre et d'attendre chez moi l'issue de ce +procès.</p> + +<p>—Nous verrons, monsieur; si, en présence d'une telle présomption contre +vous, on ne me permet pas de me retirer dans un asile neutre... dans un +couvent... eh bien! monsieur, je subirai mon sort.</p> + +<p>—C'est votre dernier mot?...</p> + +<p>—C'est mon dernier mot... Cependant, dans votre intérêt et aussi dans +le mien, car j'ai horreur, je vous l'avoue, de remuer toute la fange de +votre passé!... écoutez-moi bien: je vous le répète, l'insistance que +vous mettez à vous rapprocher de moi ne peut être qu'une menace, qu'un +moyen de me faire consentir à quelque proposition intéressée; peut-être +voulez-vous que je renonce à la pension que vous m'avez reconnue, et que +vous avez déjà réduite... Si cela est... pour vous épargner la honte du +rôle odieux que vous jouez, je consens...</p> + +<p>Il m'interrompit avec une nouvelle violence.</p> + +<p>—Je serais réduit à la dernière misère et vous me couvririez d'or... +entendez-vous... que je ne renoncerais pas à exercer le droit que j'ai +sur vous; et sans la circonstance impérieuse qui m'en empêche... ce ne +serait pas après-demain, entendez-vous?... ce serait à l'heure même que +je vous emmènerais.</p> + +<p>—Mais c'est une démence féroce!...—m'écriai-je;—il est impossible que +nous soyons jamais rapprochés... Vous venez de me le dire encore... vous +me haïssez au moins autant que je vous méprise... que voulez-vous donc +de moi?... Il y a là quelque horrible mystère... mais, Dieu merci, je ne +suis plus seule, j'ai des amis maintenant; ils sauront me défendre...</p> + +<p>Trois heures sonnèrent.</p> + +<p>—Trois heures, déjà trois heures,—dit-il avec impatience.—Puis il +ajouta:—Il faut que je parte; une dernière fois, vous refusez de venir +après-demain habiter avec moi?</p> + +<p>—Je le refuse.</p> + +<p>—Prenez garde!</p> + +<p>—Je refuse, je ne céderai qu'à la force.</p> + +<p>—Vous voulez de l'éclat... du scandale?</p> + +<p>—Je ne sais pas, monsieur, ce que vous voulez faire de moi... et +maintenant—ajoutai-je avec terreur,—je vous crois capable de tout...</p> + +<p>—Eh bien!... oui... oui,—s'écria-t-il avec égarement,—je serai +capable de tout pour vous forcer à me suivre... parce qu'il y va de plus +que ma vie...—Puis, comme s'il craignait d'avoir trop dit, il ajouta en +souriant avec amertume:—Parce qu'il y va de mon bonheur... de mon +bonheur intérieur... ma douce Mathilde; car de bien beaux jours nous +attendent; ainsi donc, à dimanche midi.</p> + +<p>Il sortit violemment......</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Après son départ, la force factice et fébrile qui m'avait soutenue me +manqua tout à fait; je restai quelque temps inerte, incapable de réunir +mes idées.</p> + +<p>Cette scène foudroyante les avait brisées; il me fallut quelques moments +de calme et de réflexion pour les rassembler et envisager froidement les +conséquences des menaces de M. de Lancry, et jusqu'à quel point il +pourrait les exécuter...</p> + +<p>Quant aux raisons qu'il pouvait avoir de se rapprocher de moi, je ne +pouvais les pénétrer; mais elles devaient être sinistres... Cela +d'ailleurs m'inquiétait peu, résolue que j'étais de ne jamais retourner +auprès de lui.</p> + +<p>Restait la question de savoir s'il pourrait m'y forcer.</p> + +<p>Souvent mes gens d'affaires m'avaient instamment engagée à demander ma +séparation, ne doutant pas que je ne l'obtinsse facilement; j'y avais +toujours répugné par horreur du scandale: mais jamais il n'était venu à +leur pensée ni à la mienne de supposer que M. de Lancry aurait un jour +l'audace de me sommer de revenir habiter avec lui.</p> + +<p>Il me semblait impossible qu'à la vue des lettres que j'avais en ma +possession on me forçât de rester, même temporairement, avec M. de +Lancry. D'un autre côté, la loi était souvent si singulièrement injuste +envers nous autres femmes, que je n'étais pas complétement rassurée.</p> + +<p>J'écrivis donc sur-le-champ à un jurisconsulte très-distingué qui +s'était occupé des intérêts de madame de Richeville, en le priant de +venir le plus tôt possible causer avec moi.</p> + +<p>Après de mûres et profondes réflexions, l'issue de cette scène terrible +fut pour moi presque heureuse. Elle fixa mes incertitudes au sujet de M. +de Rochegune.</p> + +<p>M. de Lancry venait de se montrer à moi sous un aspect si repoussant, +ses prétentions étaient à la fois si odieuses et si effrayantes, que je +fus indignée d'avoir pu mettre un moment en parallèle ma conduite et la +sienne.</p> + +<p>Il y avait désormais entre lui et moi une si grande distance, que je +finis par avoir pitié de mes scrupules.</p> + +<p>La marche que j'avais à suivre et que je résolus de suivre était bien +simple: plaider en séparation de corps et de biens contre M. de Lancry; +cette séparation obtenue, suivre les vœux de mon cœur et m'en +aller dans quelque retraite ignorée, attendre M. de Rochegune et lui +consacrer le reste de ma vie.</p> + +<p>Une séparation légale, complète, était une sorte de divorce; je me +considérais comme absolument libre.</p> + +<p>Sans doute il eût été plus héroïque de continuer le rôle d'abnégation +sublime auquel je m'étais condamnée; mais, en définitive, je me trouvais +stupide de pousser à ce point l'exagération de mes devoirs.</p> + +<p>Jamais je n'aurais de moi-même provoqué une séparation; et ainsi +peut-être j'aurais éternisé mes scrupules; mais M. de Lancry me mettait +dans cette extrémité: bien qu'elle me fût pénible sous certains +rapports, je l'accueillis cependant avec joie; car je lui devrais, après +tout, le bonheur du reste de ma vie, je lui devrais ce radieux avenir +que j'avais été sur le point de sacrifier.</p> + +<p>Jamais je ne me sentis l'esprit plus ferme, plus net, plus calme, plus +décidé qu'après cette violente secousse; jamais je n'avais pris une +détermination plus prompte.</p> + +<p>Je ne m'aveuglai sur rien, je ne reculai devant aucune prévision si +désolante qu'elle fût.</p> + +<p>Je me supposai forcée d'habiter avec M. de Lancry jusqu'au moment de mon +procès; j'étais sûre de supporter fermement cette épreuve, soutenue par +la certitude du bonheur qui m'attendait ensuite.</p> + +<p>J'allai plus loin, je supposai mon procès perdu, et M. de Lancry maître +de mon sort.</p> + +<p>Mais alors cette injustice était si flagrante, le jugement de la +société, résumé par ce verdict, était d'une partialité si révoltante, +que je ne me croyais plus tenue à aucun respect, à aucun devoir envers +cette société si monstrueusement partiale... je confiais mon avenir et +ma vie à la tendresse de M. de Rochegune.</p> + +<p>Cela sans remords, cela sans crainte, cela à la face et sous +l'invocation de Dieu, appelant du jugement des hommes à son tribunal +suprême, dernier refuge, dernier espoir des opprimés.</p> + +<p>Quoique je fusse bien certaine de ma résolution; autant pour m'engager +irrévocablement envers M. de Rochegune que pour avoir son conseil et son +appui dans des circonstances si graves, je lui écrivis ces mots à la +hâte:</p> + +<p>—<i>Revenez... revenez vite... mon tendre ami... cette fois ce sera pour +toujours et à tout jamais à vous... ma vie vous appartient</i>.</p> + +<p>Je demandai Blondeau et lui dis:</p> + +<p>—Tu vas aller à l'hôtel de Rochegune, tu remettras cette lettre à +l'intendant, en lui disant de ma part de renvoyer à l'instant à son +maître par un courrier.</p> + +<p>A peine Blondeau était-elle sortie, qu'une des femmes de madame de +Richeville entra chez moi tout en larmes, toute éperdue:</p> + +<p>—Au nom du ciel! madame!—s'écria-t-elle,—venez... mademoiselle Emma +se meurt; madame de Richeville est dans le délire.</p> + +<p class="c">FIN DU TOME CINQUIÈME.</p> + +<hr class="full" /> + +<h1><a name="MATHILDE-6" id="MATHILDE-6"></a>MATHILDE</h1> + +<hr /> + +<h2>MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME</h2> + +<p class="cb">PAR</p> + +<h2>EUGÈNE SÜE.</h2> + +<p class="cb">PARIS<br />PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.</p> + +<hr /> + +<p class="cb">1845</p> + +<h3><a name="TOME_SIXIEME" id="TOME_SIXIEME"></a>TOME SIXIÈME.</h3> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_I" id="H-CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<h4>UNE CONSULTATION.</h4> + +<p>Quel douloureux spectacle, mon Dieu, s'offrit à ma vue!</p> + +<p>Les moindres détails de cette scène sont à jamais gravés dans ma +mémoire. La tenture de la chambre d'Emma était de mousseline blanche, +ainsi que ses rideaux et les draperies de son lit; les volets à demi +fermés ne laissaient parvenir qu'un faible jour dans cet appartement. +C'est à peine si l'on distinguait, au milieu de la blancheur des voiles +qui l'entouraient, le pâle et angélique visage d'Emma, encadré de ses +bandeaux de cheveux blonds un peu humides; ses grands yeux presque sans +regard étaient à demi fermés sous leurs longues paupières qui jetaient +une ombre transparente sur ses joues déjà creusées par la maladie: +quelquefois ses lèvres s'agitaient faiblement; elle tenait ses deux +petites mains croisées sur son sein virginal dans une attitude pleine de +grâce et de modestie.</p> + +<p>Je n'avais pas vu Emma depuis deux jours; je fus épouvantée du +changement de ses traits.</p> + +<p>Madame de Richeville, agenouillée à son chevet, la serrait dans une +étreinte convulsive et couvrait de larmes et de baisers ses yeux, ses +joues, son front, ses cheveux.</p> + +<p>Une de ses femmes, étouffant ses sanglots, était à demi penchée sur le +lit, tenant une tasse à la main.</p> + +<p>—Grand Dieu! qu'y a-t-il?—m'écriai-je en courant à madame de +Richeville et m'agenouillant près d'elle.</p> + +<p>Elle ne répondit rien et redoubla ses caresses.</p> + +<p>Je saisis la main d'Emma, elle était sèche et brûlante; sa respiration +haute semblait pénible, oppressée, et causait surtout les alarmes de +madame de Richeville.</p> + +<p>—A-t-on envoyé chercher le médecin?—dis-je tout bas à la femme de +chambre.</p> + +<p>—Hélas! non, madame; la crise de mademoiselle a été si brusque que tout +le monde a perdu la tête.</p> + +<p>—Donnez-moi cette tasse, et allez tout de suite faire demander M. +Gérard,—lui dis-je.</p> + +<p>Cette fille sortit précipitamment.</p> + +<p>—Emma... Emma, mon enfant! tu ne m'entends donc pas?... Mon Dieu! tu ne +me vois donc pas?—s'écria madame de Richeville à travers ses +sanglots,—je t'en supplie... bois un peu...</p> + +<p>Et se retournant pour prendre la tasse, elle m'aperçut:</p> + +<p>—Ah! je vous le disais bien!—murmura-t-elle en me montrant sa fille +d'un regard désespéré...—Perdue... perdue... Je ne lui survivrai +pas!...</p> + +<p>—Silence... par pitié pour elle et pour vous, silence!</p> + +<p>—Elle ne vous reconnaît plus, elle ne veut rien prendre de ma main... +Cette potion la sauverait peut-être...</p> + +<p>Et elle approcha une cuiller des lèvres de la jeune fille, qui détourna +doucement la tête...</p> + +<p>—Je vous le disais... elle sait tout... elle me méprise... elle me +hait... O mon Dieu! elle va mourir en maudissant sa mère...</p> + +<p>Et, perdant complétement la raison, madame de Richeville se tordit les +bras de désespoir; ses sanglots devinrent convulsifs, puis ils cessèrent +tout à coup; ses larmes s'arrêtèrent, elle s'affaissa sur elle-même et +fut bientôt en proie à une horrible attaque de nerfs.</p> + +<p>Je sonnai ses femmes; elles la transportèrent chez elle, et je restai +auprès d'Emma.</p> + +<p>Le docteur Gérard arriva presque aussitôt.</p> + +<p>Il se fit rendre un compte exact de la nuit, qui avait été très-agitée. +Le matin, Emma s'était un peu assoupie. En se réveillant, elle avait +longtemps regardé madame de Richeville; puis elle avait dit quelques +mots inintelligibles pendant le délire de son accès de fièvre. Cette +crise passée, elle était retombée dans l'état de torpeur, +d'insensibilité où nous la voyions.</p> + +<p>M. Gérard s'approcha du lit, considéra quelque temps Emma et écouta sa +respiration avec attention.</p> + +<p>J'observai les traits du médecin avec anxiété: ils étaient soucieux et +sombres. Après s'être un moment recueilli, il me dit:</p> + +<p>—Madame, je désirerais rester un moment seul avec vous, puisque madame +la duchesse de Richeville n'est malheureusement pas en état de +m'entendre...</p> + +<p>Je fis un signe; les deux femmes sortirent.</p> + +<p>—Mon Dieu! monsieur,—m'écriai-je,—qu'y a-t-il donc?...</p> + +<p>—Le danger est grand... très-grand...</p> + +<p>—Au nom du ciel, monsieur... tout espoir est-il donc perdu?</p> + +<p>—Je le crains, madame... La science est malheureusement impuissante à +combattre des causes purement morales, qui produisent des réactions +physiques toujours renaissantes. En vain on lutte contre les effets du +mal... lorsque le foyer du mal nous échappe. Aussi... en présence de +l'état si grave de mademoiselle Emma... je dois... il faut...</p> + +<p>Voyant l'hésitation de M. Gérard:</p> + +<p>—Monsieur,—lui dis-je,—je suis la meilleure amie de madame de +Richeville, j'aime Emma comme une sœur. Je puis répondre à toutes vos +questions...</p> + +<p>—Aussi vous ai-je priée, madame, de renvoyer les femmes de madame la +duchesse. Ce que je dois vous dire est tout confidentiel.</p> + +<p>Après une nouvelle pause, il continua:</p> + +<p>—J'ai donné mes soins à mademoiselle Emma, soit au Sacré-Cœur, soit +ici. Son caractère m'a toujours semblé d'une exaltation concentrée, son +imagination très-vive, son esprit très-impressionnable, sa candeur +profonde... Je ne sais si je me suis trompé.</p> + +<p>—Nullement, monsieur;... seulement, avec madame de Richeville et avec +moi, Emma est toujours d'une franchise, d'une expansion pour ainsi dire +involontaire, tant elle est chez elle impérieuse...</p> + +<p>M. Gérard réfléchit quelques instants et reprit:</p> + +<p>—C'est aussi ce que m'a souvent dit madame de Richeville; et cette +assurance, de la part d'une personne qui connaît si bien mademoiselle +Emma, avait suffi pour écarter jusqu'ici certains soupçons qui m'étaient +venus, et que je regrette amèrement de ne vous avoir pas plus tôt +confiés.</p> + +<p>—Comment cela, monsieur?</p> + +<p>—J'aurai bientôt l'honneur de vous dire pourquoi... Madame, selon moi, +la cause de la maladie de mademoiselle Emma est toute morale: ses +rêveries plus fréquentes, son état de langueur datent depuis assez +longtemps; mais ces symptômes ont un caractère plus sérieux depuis +quelques semaines, subitement grave depuis quelques jours, et +sérieusement alarmant depuis hier... Maintenant, ce qui me reste à vous +dire, madame, est très-délicat; mais il y va presque de la vie de cette +enfant.</p> + +<p>—Monsieur, de grâce!</p> + +<p>—Eh bien!... madame... vous qui voyez chaque jour mademoiselle Emma, +vous qui vivez dans son intimité, n'avez-vous aucune raison de lui +soupçonner... un penchant... une inclination contrariée?</p> + +<p>—A Emma?... non, monsieur... aucune... Mais qui peut vous le faire +croire?</p> + +<p>—Je vous le répète, madame, les symptômes de sa maladie ont tout le +caractère de ces affections de langueur causées par de secrets chagrins +du cœur. Souvent j'ai été sur le point de vous exprimer mes doutes; +mais madame la duchesse et vous, madame, en me parlant sans cesse de +l'extraordinaire franchise de cette jeune personne, vous avez éloigné +cette idée...</p> + +<p>Après avoir de nouveau réfléchi, ne trouvant véritablement rien qui pût +justifier les soupçons de M. Gérard, je lui répondis:</p> + +<p>—Non, monsieur, je ne puis supposer à Emma aucun amour contrarié; et je +m'étonnerais même que cette pensée vous fût venue, si, comme moi, vous +saviez qu'Emma est d'une candeur, d'une ignorance pour ainsi dire +enfantines. D'ailleurs il lui eût été impossible de cacher un tel +secret, soit à madame de Richeville, soit à moi.</p> + +<p>—Cette candeur, cette ignorance enfantines, madame, loin de détruire +mes convictions, les augmenteraient encore.</p> + +<p>—Comment donc cela, monsieur?</p> + +<p>—Peut-être ignore-t-elle elle-même le penchant qu'elle ressent. En vous +rappelant ses confidences, ses révélations, madame, ne vous +souvenez-vous pas de quelques circonstances en apparence insignifiantes +qui, expliquées, interprétées de la sorte, pourraient nous éclairer?</p> + +<p>—Non, plus j'y songe, monsieur,—lui dis-je après un nouveau moment de +réflexion,—plus j'y songe, moins cette supposition me paraît +acceptable... Pourtant, sans m'expliquer entièrement sur un secret qui +ne m'appartient pas, et en vous demandant grâce pour ma réserve, je dois +vous dire que madame de Richeville et moi nous avons craint qu'Emma +n'eût fait une découverte d'une très-grande importance pour elle... une +découverte relative à sa famille... et que cette pauvre enfant n'en eût +été, n'en fût vivement affectée.</p> + +<p>M. Gérard semblait de plus en plus embarrassé, ce que je venais de lui +dire ne parut lui faire aucune impression; il secoua la tête d'un air de +doute, alla de nouveau près d'Emma, écouta sa respiration, qui semblait +un peu apaisée, tâta son pouls, et me dit:</p> + +<p>—Elle est mal, bien mal... une cause morale occasionne tous ces +ravages, on ne pourrait donc compter que sur une guérison morale... Il +est des exemples merveilleux de personnes rappelées à la vie par la +seule présence de l'être qu'elles regrettaient ou qu'elles désiraient +voir... Et... je ne vous le cache pas, madame, il faudrait un miracle de +ce genre pour sauver mademoiselle Emma.</p> + +<p>—Ah! monsieur, vous m'épouvantez!—m'écriai-je en voyant la funeste +expression de la physionomie du médecin.</p> + +<p>—Cela n'est que trop certain,—reprit-il,—et je tiens d'autant plus, +madame, à vous convaincre de l'imminence du danger qu'elle court... que +cette considération seule peut surmonter ma répugnance à vous entretenir +d'une communication bizarre, qui m'a été faite d'une manière fort +désagréable.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, monsieur?... de quelle communication voulez-vous +parler?</p> + +<p>—Ce matin, un commissionnaire inconnu a apporté chez moi un petit +coffre renfermant dix billets de mille francs et une lettre que je dois +vous montrer, quoi qu'il m'en coûte.</p> + +<p>M. Gérard lut ce qui suit:</p> + +<p>«<i>Ces dix mille francs sont à vous, si vous vous chargez d'apprendre à +madame de Lancry que mademoiselle Emma de Lostange se meurt d'amour pour +M. le marquis de Rochegune...</i>»</p> + +<p>...Il en est de certaines émotions morales comme de certains faits +physiques: un coup violent vous frappe à la tête, vous renverse; on ne +ressent rien d'abord qu'une profonde commotion... un vertige douloureux +pendant lequel toute pensée s'éteint. Vous tombez en ayant seulement la +vague conscience d'un grand péril...</p> + +<p>Il en fut ainsi pour moi de cette foudroyante révélation.</p> + +<p>Je reçus au cœur un coup affreux, mes idées se troublèrent dans un +pénible étourdissement; pendant une seconde je ne vis plus rien, je +n'entendis plus rien.</p> + +<p>L'appartement était si obscur que le médecin ne s'aperçut pas de +l'altération de mes traits; il continuait de parler:</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin de vous dire, madame, que les dix mille francs ont +été immédiatement envoyés aux hôpitaux; mais enfin, à des yeux prévenus, +ne pouvais-je pas sembler servir je ne sais quel intérêt mystérieux en +révélant soit à madame de Richeville, soit à vous, madame, un fait ou du +moins une grave présomption que je partageais depuis quelque temps, et +que les raisons que je vous ai dites, madame, m'avaient fait taire +jusqu'à présent!... Encore une fois ma conviction était formée quant au +sentiment que devait éprouver mademoiselle Emma, mais non pas quant à +l'objet de ce sentiment, car je n'ai l'honneur de connaître M. de +Rochegune que de nom. Enfin, madame, vous croirez à la parole d'un +honnête homme: je n'aurais pas reçu ce matin cette étrange +communication, que ce matin j'aurais fait part de mes craintes, ou +plutôt de mes convictions, à madame la duchesse de Richeville, tant +l'état de mademoiselle Emma est alarmant. Maintenant, madame, +croyez-vous que le penchant ignoré ou contrarié qu'éprouve mademoiselle +Emma ait M. de Rochegune pour objet? le voyait-elle souvent?</p> + +<p>—Oui, monsieur... il la voyait presque chaque jour...</p> + +<p>—Et pensez-vous que M. de Rochegune partage cette affection, ou du +moins qu'il en fut instruit?</p> + +<p>—Je ne le pense pas, monsieur... non, je ne le pense pas.</p> + +<p>Après un moment de silence je dis tout à coup au docteur d'une voix +altérée et d'un ton solennel:</p> + +<p>—Ainsi... cette enfant est en danger de mort... monsieur, et c'est une +passion concentrée qui la tue?</p> + +<p>—Je le crois, madame, sur mon honneur je le crois; et s'il reste une +seule chance de salut à cette malheureuse jeune fille... elle est dans +l'espérance qu'on pourrait éveiller en elle en lui disant que son amour +est partagé par M. de Rochegune. Avant tout il faut la sauver...</p> + +<p>—Maintenant, monsieur, dans l'intérêt du salut d'Emma... il me reste à +vous demander un service de la plus haute importance...</p> + +<p>—Madame, parlez...</p> + +<p>—Veuillez me remettre cette lettre, et me donner votre parole de ne +jamais dire à personne... personne... que vous l'avez reçue.</p> + +<p>M. Gérard se consulta un instant afin sans doute de ne pas agir +légèrement, et reprit:</p> + +<p>—Ma conscience n'a rien à me reprocher, les pauvres profitent des dix +mille francs, la révélation que je vous ai faite est d'accord avec ma +conscience, je ne vois aucun obstacle à vous donner ce billet et la +parole que vous me demandez, madame.</p> + +<p>—Je vous remercie, monsieur.</p> + +<p>—Songez bien, madame,—me dit le docteur Gérard d'un ton grave, +imposant, en retournant près du lit d'Emma,—songez bien que vous vous +chargez d'une grave responsabilité... les moments sont précieux; je +viens de voir madame la duchesse, elle est hors d'état de s'occuper en +ce moment de sa jeune parente... Le sort de cette jeune fille repose +entièrement sur vous... Si vous avez à lui donner quelque espoir, que +ce soit le plus tôt possible... avec les plus grands ménagements. Son +accès de fièvre a diminué,—ajouta-t-il en lui tâtant le pouls,—elle +s'est un peu assoupie, peut-être le délire aura-t-il cessé... Si alors +elle peut vous entendre, si le cerveau n'est pas encore tout à fait +pris, il reste quelque chance de salut.</p> + +<p>—Vous avez raison, monsieur,—lui dis-je avec amertume,—c'est une +grande... bien grande responsabilité que la mienne... terrible en +effet...</p> + +<p>Après avoir de nouveau considéré Emma, le docteur me dit:</p> + +<p>—Il me semble voir une larme sous ses cils... c'est une preuve de +détente, une faible amélioration... Dès qu'elle pourra vous entendre, +parlez-lui de M. de Rochegune, avec réserve d'abord; vous examinerez +bien attentivement l'effet que ce nom produira sur elle... sur sa +physionomie...</p> + +<p>—Oui, monsieur... oui... j'observerai.</p> + +<p>—Puis, si vous voyez que ce nom éveille en effet en elle quelque +émotion, si légère qu'elle soit, vous pourrez l'entretenir de l'espoir +de le voir bientôt... est-il ici?</p> + +<p>—Non... non, monsieur, il est absent depuis plusieurs jours.</p> + +<p>—Et c'est justement depuis plusieurs jours que l'état de mademoiselle +Emma s'est aggravé... Ce départ aura fait éclater cette dernière +crise... Vous pourrez donc parler à mademoiselle Emma du prochain +retour... de M. de Rochegune; lui dire qu'il la reverra avec plaisir... +peut-être même qu'il a deviné ses sentiments et qu'il les partage... +l'important est de la sauver d'abord...</p> + +<p>—Sans doute, monsieur... il faut la sauver,—dis-je presque +machinalement.</p> + +<p>—Ainsi, par exemple, si vos paroles ramenaient quelque résultat +inespéré, vous pourriez peut-être, pour porter un coup décisif, lui +faire entrevoir l'espérance de se marier avec M. de Rochegune... Encore +une fois, elle est en danger de mort, il s'agit de la sauver... Si cette +union est impossible, on le lui apprendra plus tard, peut-être avec +moins de danger: on n'éprouve pas deux fois des crises pareilles.</p> + +<p>—Vous croyez, monsieur?</p> + +<p>—Sans aucun doute... Si par miracle elle revenait à la vie, on la +laisserait dans cette confiance jusqu'à son rétablissement, +nécessairement très-prompt. Le bonheur est un si grand sauveur! dans les +maladies morales, il opère souvent des merveilles. Allons, madame, je +n'ose vous dire d'espérer... mais courage... Sans doute votre +responsabilité est grande; mais personne mieux que vous ne peut tenter +cette épreuve, qui exige tant de délicatesse, tant de tact et tant de +dévouement: vous êtes l'amie intime de madame de Richeville, presque la +sœur de cette pauvre enfant; la dernière chance qui la rattache à la +vie ne peut être confiée à des mains plus sûres et plus dévouées... A ce +soir donc, madame, je reviendrai.</p> + +<p>Après avoir ordonné quelques prescriptions, il sortit.</p> + +<p>Une des femmes de madame de Richeville vint me prévenir que la duchesse +était toujours dans un état nerveux déplorable.</p> + +<p>Je lui dis de retourner auprès de sa maîtresse, qu'Emma sommeillait.</p> + +<p>Et je restai seule...</p> + +<p>Seule avec cette malheureuse jeune fille, qui, dans son innocence, me +portait le coup le plus cruel qui pût m'atteindre...</p> + +<p>O mon Dieu, vous le savez, je tombai à genoux auprès de ce lit funèbre, +je vous suppliai avec ferveur de chasser de moi les détestables pensées, +les instincts homicides... oui, homicides... car quelquefois on tue par +la parole ou par le silence, comme on tue avec le fer.</p> + +<p>Seigneur, Seigneur! vous à qui rien n'échappe, vous avez alors pu +découvrir dans les plus secrets replis de mon cœur... de ces +ressentiments qui sont déjà presque des crimes...</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_II" id="H-CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3> + +<h4>RÉVÉLATION.</h4> + +<p>J'étais là seule... seule avec Emma, attendant son réveil... attendant +un moment lucide de son agonie pour interroger son cœur... pour lui +révéler un amour qu'elle ressentait et qu'elle ignorait peut-être...</p> + +<p>Moi... moi... lui révéler cet amour!</p> + +<p>Et cet amour... elle l'éprouvait.</p> + +<p>Une fois cette terrible voie ouverte à ma pensée, j'y marchai avec une +effrayante rapidité; je ne pouvais concevoir mon aveuglement passé.</p> + +<p>Je m'expliquai certaines bizarreries de la conduite et des paroles +d'Emma. Mille ressouvenirs me frappèrent alors... ainsi, entre autres, +elle éprouvait une émotion pénible en voyant tomber de la neige... et la +neige avait failli servir de linceul à M. de Rochegune.</p> + +<p>Enfin dernière preuve, fatale preuve! depuis quelque temps +n'éprouvait-elle pas, à son insu sans doute, un vif sentiment de +jalousie contre moi?</p> + +<p>Ce premier mouvement de répulsion que je lui inspirais, auquel Emma +cédait d'abord en rougissant, puis qu'elle surmontait ensuite, ne +démontrait-il pas la force de son amour?</p> + +<p>Et d'ailleurs cet amour n'était-il pas probable, inévitable?... cette +enfant voyant chaque jour un homme tel que M. de Rochegune, n'entendant +que ses louanges, pouvait-elle s'empêcher de l'aimer?</p> + +<p>Un moment j'accusai amèrement madame de Richeville d'imprudence... +Pauvre malheureuse mère!...</p> + +<p>Ensuite ce fut sur M. Lugarto que tomba tout le poids de mon exécration.</p> + +<p>Oh! il se vengeait du mal qu'il m'avait déjà fait... il s'en vengeait +d'une manière bien atroce...</p> + +<p>Mais comment, lui qui ne voyait jamais Emma, avait-il pénétré un secret +que madame de Richeville et moi nous ignorions, un secret que le docteur +Gérard soupçonnait seulement?</p> + +<p>La duchesse se croyait sûre de ses gens; mais M. Lugarto n'avait-il pu +en corrompre quelques-uns? et d'ailleurs comment ses gens mêmes +avaient-ils lu dans le cœur d'Emma mieux que sa mère, mieux que moi?</p> + +<p>En y songeant, cela ne se concevait que trop... J'étais constamment +préoccupée de mon amour, madame de Richeville portait elle-même un vif +intérêt à cet amour; certaines remarques, certaines évidences avaient dû +nous échapper: le soupçon de la passion d'Emma était à mille lieues de +notre pensée...</p> + +<p>Emma avait-elle donc une confidente parmi les femmes de madame de +Richeville? Cela n'était pas dans son caractère, et ces femmes +semblaient toutes dévouées à sa mère. Quant à ce dévouement... l'or est, +hélas! un puissant corrupteur... et M. Lugarto était bien riche.</p> + +<p>Ces réflexions paraissent calmes, froides, presque puériles, en présence +du coup dont j'étais menacée; mais elles ne m'empêchaient pas d'être en +même temps assaillie de terreurs bien déchirantes.</p> + +<p>Comme l'œil de Dieu embrasse à la fois toutes choses, j'embrassais en +un instant et d'un seul regard tous les mondes de la douleur... tous les +espaces du désespoir... depuis les causes les plus formidables jusqu'aux +effets les plus infimes.</p> + +<p>D'autres fois je ne pouvais pas moralement croire à cet anéantissement +foudroyant de mes espérances.</p> + +<p>Cela me paraissait surnaturel. C'était le contraire des miracles; si +palpable que fût la réalité... je me refusais d'y croire.</p> + +<p>J'opposai à l'évidence des faits des raisons qui me semblaient aussi +puissantes, aussi immuables que les lois de la nature.</p> + +<p>—Non... non... me disais-je, Emma ne peut pas aimer M. de Rochegune; +elle ne le peut pas: cet amour causerait ou sa mort ou mon malheur +éternel... et je ne veux pas la mort de cette jeune tille, et je ne veux +pas être éternellement malheureuse.</p> + +<p>Il est impossible que je renonce à mon amour, que je retourne auprès de +M. de Lancry; il est impossible que j'aie touché de si près le bonheur +pour le voir ainsi s'abîmer à mes yeux... il est impossible que je me +voue à un avenir aussi affreux que serait le mien...</p> + +<p>L'accomplissement de ces craintes m'eût semblé un rêve monstrueux. Cette +accumulation de malheurs sur une seule créature ne passait-elle pas les +bornes du possible?</p> + +<p>Dieu ne pouvait pas vouloir cela; c'était damner trop sûrement et trop +facilement une âme... Je me révoltais contre cette implacable +persécution de la destinée... Je demandais ce que j'avais fait... moi, +pour que le sort me fût si fatal!</p> + +<p>Alors je ne sais quelle voix à la fois sévère et paternelle me +répondait:</p> + +<p>«Et cette enfant, cet ange qui agonise, qu'a-t-elle fait? et elle +meurt... Son âme est si pure, qu'elle ignore même l'amour qu'elle +ressent... Elle ne l'a dit à personne... elle a langui... elle a +souffert, elle ne s'est jamais plainte, elle ne se plaindra jamais, et +elle meurt!...</p> + +<p>«Comme les fleurs qui se flétrissent quand le soleil leur manque, et +qui ignorent ce que c'est que le soleil... elle a senti l'amour qui +ferait sa vie lui manquer... et elle s'est flétrie... Elle n'avait pas +besoin... elle... de sophismes, de subtilités, pour justifier son +amour... Elle était jeune et libre... Elle a aimé un homme jeune et +libre comme elle... Son amour a été selon les lois de Dieu et des +hommes... Elle a seize ans, et elle meurt...</p> + +<p>«Ferme à jamais les yeux, pauvre enfant; ton amour virginal sera +enseveli avec toi... Ne crains rien... tout le monde l'ignorera comme +toi. A voir tes deux petites mains pâles et amaigries croisées sur ton +sein, on dirait que ton pudique instinct veut cacher cet amour, comme si +on pouvait le deviner à travers la limpidité de ton âme... Dors... dors +du sommeil éternel... Pauvre enfant.»</p> + +<p>Et alors je me sentais attendrie malgré moi. Je jetais des yeux humides +sur la douce et mourante figure d'Emma... La nuit était proche; son beau +visage, blanc comme l'albâtre, semblait resplendir au milieu des ombres +qui envahissaient son alcôve.</p> + +<p>Elle sommeillait légèrement; sa pauvre figure, endolorie, abattue, avait +en ce moment une magnifique expression de résignation et de souffrance +candide...</p> + +<p>—O mon Dieu! mon Dieu! m'écriai-je en tombant à genoux, elle est bien +affreusement malheureuse! Mais au moins elle ignore la cause de ses +maux; elle mourrait sans regrets... et moi, je ne vivrais pas dans un +désespoir éternel...</p> + +<p>Puis songeant à ce que ce vœu avait d'horrible, comprimant mes +sanglots, je demandais pardon à Emma.</p> + +<p>Dans mon remords d'avoir conçu cette criminelle pensée, je m'exaltais +jusqu'à l'héroïsme. J'entendis de nouveau la voix mystérieuse, elle +faisait vibrer presque malgré moi les plus généreuses cordes de mon âme.</p> + +<p>«Courage... courage... pauvre femme...—me disait-elle,—ta croix est +lourde; courage, un pas encore, et tu auras gravi la dernière cime de +ton calvaire...</p> + +<p>«Alors... de là... du haut de ton renoncement sublime, comme le Christ +du haut de sa croix, placée entre les hommes et Dieu, tu contempleras +au-dessous de toi cette enfant que tu auras sauvée, sa mère qui te +bénira.. Quant à l'homme si digne de toi, que tu aimais si dignement... +tu diras en cachant tes larmes... <i>S'il savait</i>...</p> + +<p>«Courage... oh! il faut une résolution plus qu'humaine pour ceindre +ainsi volontairement la couronne saignante d'un martyre ignoré. Mais +aussi quel baume épandront sur tes blessures les ineffables, les +maternelles consolations de ta conscience!</p> + +<p>«Oh! tu ne sais pas encore, pauvre femme, ce que c'est que d'avoir +acquis, à force de sacrifices, le <i>droit de pleurer sur soi</i>!</p> + +<p>«Oh! tu ne sais pas la pieuse douceur de ces larmes saintes et +fécondes... Tu ne sais pas avec quel miséricordieux orgueil on les sent +couler en sachant que d'autres les verseraient, mais plus âcres, mais +plus brûlantes encore...</p> + +<p>«Tu ne sais pas les religieuses voluptés de la douleur! Tu ne sais pas +comme on souffre et comme on jouit à la fois, en se disant, le cœur +brisé, les yeux noyés de larmes, les lèvres tressaillantes de +sanglots:—«<i>Je suis bien malheureuse, oh! bien affreusement +malheureuse! mais au moins ils sont heureux... ceux-là pour qui je +souffre tant...</i></p> + +<p>«Oh! oui... sois fière de cet amour, au nom duquel tu vas t'immoler... +Sois-en fière... c'est ton premier, ton seul, ton noble amour. Vois les +pensées qu'il t'inspire, vois ce que tu ressens, au lieu d'une jalousie +grossière comme celle qui autrefois t'animait contre Ursule...</p> + +<p>«Qu'éprouves-tu pour Emma? Les plus hautes, les plus touchantes +aspirations... Elle meurt d'amour pour celui que tu chéris... tu vas +arracher ce pudique secret à ses lèvres défaillantes... tu renonceras +toi-même en sa faveur à ton rêve d'or, à ton ciel... et tu n'as pour +Emma que des larmes de tendresse et de pitié.</p> + +<p>«Oui... oui... Mathilde, ton amour est grand, ton amant te le +disait...—De cet amour doivent jaillir un jour de magnifiques +dévouements, de sublimes exemples.</p> + +<p>«Autrefois tu n'as su que passivement souffrir pour une cause indigne... +l'heure est venue de souffrir et d'agir pour la plus sainte des causes. +Garde ta divine auréole de vertu; ne déchois ni à tes yeux, ni aux yeux +de ceux que tu aimes; sacrifie-toi pour une enfant innocente et pure, +sauve-la de la mort... travaille à son bonheur... Courage... Dieu te +voit.. Dieu te sourit dans son éternité.».....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Et, ainsi qu'on cherche à résister à une fascination coupable, à +l'entraînement de honteux conseils, je tâchais de fermer mon cœur aux +accents de cette voix généreuse.</p> + +<p>J'étais lasse de souffrir.</p> + +<p>Pourquoi donner à cette malheureuse enfant une espérance que M. de +Rochegune ne réaliserait jamais? car il m'aimait, moi... il m'aimait +éperdûment, et mon épouvantable sacrifice serait vain pour le bonheur de +cette jeune fille.</p> + +<p>Au milieu de ces réflexions si poignantes, Emma fit un léger mouvement, +tourna languissamment la tête de mon côté, ouvrit les yeux en soupirant, +et me regarda.</p> + +<p>Oh! je le vois encore, ce regard profond, à la fois si doux, si triste, +si résigné...</p> + +<p>Il me sembla qu'il m'implorait, qu'il me demandait la vie, le bonheur...</p> + +<p>Après m'avoir un instant contemplée avec étonnement, elle ferma ses +longues paupières; deux larmes roulèrent sur ses joues, qui se +colorèrent un instant d'un rose pâle.</p> + +<p>—Emma, qu'avez-vous?—lui dis-je doucement,—vous pleurez!... +souffrez-vous?</p> + +<p>—Oui,—me dit-elle d'une voix faible sans ouvrir les yeux,—je vous +aime... et pourtant votre présence me fait mal... Ne m'en voulez pas... +il faut avoir pitié des mourants.</p> + +<p>—Que dites-vous!... n'ayez pas de pareilles idées, pauvre enfant, vous +affligeriez et moi et votre bonne amie.</p> + +<p>—Je sais bien que je vais mourir... dans mon rêve, Dieu me l'a dit.</p> + +<p>—Quel rêve?</p> + +<p>—Oh! un rêve étrange,—continua-t-elle tenant toujours ses yeux +fermés,—je n'ose pas vous le dire.</p> + +<p>—Emma, je vous en prie...</p> + +<p>—Je me sentais mourir; je sentais en moi comme une grande force qui +voulait m'enlever aux cieux... et puis... il m'a semblé entendre une +voix qui disait: <i>Faut-il quelle meure, faut-il qu'elle meure?</i></p> + +<p>—Et à qui parlait cette voix, mon enfant?</p> + +<p>—Oh! c'est la fièvre... qui me donnait ces idées... Elles sont folles.</p> + +<p>—Mais à qui cette voix disait-elle: <i>Faut-il qu'elle meure?</i></p> + +<p>—Elle le disait... à une femme... à une femme dont je ne voyais pas la +figure...—se hâta de dire Emma.</p> + +<p>Je compris... la malheureuse enfant me trompait; c'était moi qu'elle +avait vue en songe.</p> + +<p>—Et cette femme?—lui dis-je.</p> + +<p>—Elle n'a rien répondu, et la voix a dit:—<i>Emma, il faut mourir!</i></p> + +<p>Puis se reprochant sans doute en elle-même d'avoir été impressionnée +contre moi par ce rêve, et revenant à son doux et charmant naturel, elle +ouvrit les yeux, et me regarda cette fois avec une expression de +tendresse, de repentir, si ingénue, que je ne pus retenir mes larmes.</p> + +<p>Elle se pencha vers moi, prit ma main dans les siennes, la porta à ses +lèvres, hélas! froides, bien froides... puis elle la posa sur son sein +en me disant:</p> + +<p>—Il me semble que la chaleur de votre main va réchauffer mon cœur, +qui s'était glacé tout à l'heure...</p> + +<p>—Emma, vous m'aimez donc bien?</p> + +<p>—Maintenant... oui... après ma seconde mère... je n'aime rien au monde +plus que vous...</p> + +<p>—Vous n'aimez personne autant que moi... mon enfant?</p> + +<p>—Personne... J'aurais voulu vous ressembler en tout... être +vous-même...</p> + +<p>—Et pourtant quelquefois... vous me haïssez,—dis-je assez vivement.</p> + +<p>Elle fit un brusque mouvement, pressa davantage encore ma main sur son +cœur: je sentis ses faibles battements s'accélérer un peu.</p> + +<p>Emma reprit en souriant douloureusement:</p> + +<p>—Voyez quel mal vous me faites en me disant cela... Je vous assure que +je vous aime... Ces mouvements... que je pouvais quelquefois réprimer en +vous voyant, j'ai découvert ce que c'était...—et elle tâcha de sourire +encore...</p> + +<p>—Vraiment... Et qu'était-ce?...</p> + +<p>—C'était l'instinct de mon cœur qui m'avertissait qu'à mon insu je +vous avais causé quelque chagrin... Alors j'osais à peine m'approcher de +vous, j'éprouvais comme un remords de ma faute; mais votre tendre bonté +le faisait bien vite évanouir, et je me jetais dans vos bras.</p> + +<p>Comment n'aurais-je pas été attendrie en entendant Emma s'efforcer +d'interpréter ainsi cette jalousie qu'elle se reprochait, et dont elle +ne pouvait s'expliquer la cause?...</p> + +<p>—Vous me croyez, n'est-ce pas?—ajouta-t-elle...—Je vous jure que je +ne vous hais pas... Au moment d'aller devant Dieu, je ne voudrais pas +mentir.</p> + +<p>—Vous parlez toujours de mourir, mon enfant... Heureusement il n'en est +rien... Ne seriez-vous donc pas désolée de quitter ceux qui vous aiment, +de quitter la vie?...</p> + +<p>—Oh!... oui, je serais désolée de quitter madame de Richeville, vous; +mais la vie... je ne la regrette pas.</p> + +<p>—Et pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que... sans raison... oh! sans aucune raison, je me sentais +chaque jour plus malheureuse... Tout devenait sombre autour de moi... +toutes mes pensées se brisaient contre un obstacle invisible.</p> + +<p>—Mais avant d'être ainsi malheureuse?</p> + +<p>—Oh!—dit-elle en joignant ses deux mains et en levant au ciel ses +beaux yeux rayonnants d'une sorte d'extase, de ressouvenir;—oh! avant +cela il me semblait que je devais vivre toujours; le temps passait comme +un songe béni, j'avais les idées les plus riantes... J'étais si +heureuse... si heureuse, qu'il me semblait qu'un jour... je retrouverais +ma mère... quoique je susse qu'elle était morte...</p> + +<p>—Et au couvent étiez-vous aussi heureuse, chère enfant?</p> + +<p>—Au couvent c'était un autre bonheur: c'était l'amitié de mes +compagnes, la bonté de madame de Richeville; ce bonheur-là, ainsi que +mes chagrins d'alors, je me l'expliquais... L'autre bonheur... bien plus +vif, bien plus grand, je le ressentais sans me l'expliquer... non plus +que les chagrins qui l'ont suivi.</p> + +<p>—Mais... c'était peut-être la joie d'être sortie du couvent qui vous +rendait si contente?</p> + +<p>—Non... j'ai regretté mes compagnes, et, au couvent, je voyais madame +de Richeville comme je la vois maintenant.</p> + +<p>—Tâchez de vous rappeler à peu près quand a commencé pour vous cette +félicité qui a presque changé l'aspect de votre vie... qui a donné un +but à votre existence... qui a jeté sur tout, n'est-ce pas? comme une +clarté plus brillante et plus belle.</p> + +<p>—Oui... oui... c'est bien cela... que j'ai ressenti...</p> + +<p>Après un mouvement d'indécision terrible, j'ajoutai d'une voix +tremblante, altérée:</p> + +<p>—Ce bonheur... n'a-t-il pas commencé peu de temps après le retour... de +M. de Rochegune à Paris, alors que vous le voyiez tous les jours?</p> + +<p>Elle me regarda avec une expression de candeur et de céleste +ravissement.</p> + +<p>Je sentis son cœur battre plus vite qu'il n'avait encore battu, et +elle me dit avec une sorte de joie à la fois étonnée, reconnaissante, et +passionnée:</p> + +<p>—Oui... oui... c'est vrai... Oh! mon Dieu!... c'est vrai!</p> + +<p>—Et votre malheur! votre malheur!! n'a-t-il pas commencé peu de temps +après mon arrivée... à moi?</p> + +<p>Hélas! le désespoir donna sans doute à mes paroles, à ma physionomie, +un accent de reproche à la fois effrayant et cruel; car Emma, se levant +à demi, se précipita dans mes bras en fondant en larmes, et cacha sa +tête dans mon sein en s'écriant d'une voix déchirante:</p> + +<p>—Pardon!... pardon!...</p> + +<p>Puis, après m'avoir étreinte avec une force convulsive, je la sentis +défaillir...</p> + +<p>Épouvantée, je la replaçai sur son oreiller et je courus prendre un +flacon.</p> + +<p>Elle était d'une pâleur mortelle, ses joues livides... ses mains froides +comme du marbre.</p> + +<p>Les sels que je lui fis respirer ne la ranimèrent pas; je mis ma main +sur son cœur, il ne battait plus.</p> + +<p>J'approchai ma joue de ses lèvres entr'ouvertes... je ne sentis pas un +souffle...</p> + +<p>Je crus l'avoir tuée.</p> + +<p>Ce fut un moment horrible; je tombai à genoux en m'écriant:</p> + +<p>—Pardon! pardon! mon Dieu! rappelez-la à la vie; je fais vœu de me +sacrifier pour elle, d'employer tout ce qu'il me restera de force à +travailler à son bonheur, comme si elle était ma sœur... ma fille... +Seigneur, je vous le jure... je me sacrifierai... dût-il m'en coûter la +vie! mais faites que je ne l'aie pas tuée... Mon Dieu! faites que je ne +l'aie pas tuée!...</p> + +<p>Après quelques minutes d'effrayantes angoisses pendant lesquelles, +penchée sur Emma, j'épiais son moindre souffle, son moindre mouvement, +Dieu m'exauça...</p> + +<p>Elle soupira légèrement... la circulation du sang, un moment suspendue, +reprit son cours. De livides, ses joues redevinrent pâles... Elle +vivait... Dieu avait entendu mon serment...</p> + +<p>Je devais me dévouer... tout était consommé, tout était fini pour moi... +tout...</p> + +<p>De ce moment il fallait ensevelir mon amour, mon pauvre et triste amour, +au plus profond de mon cœur comme dans un sépulcre... Il me fallait +éclairer cette malheureuse enfant, tâcher de la rattacher à la vie par +l'espérance...</p> + +<p>Je n'en pouvais plus douter, l'infortunée se mourait d'amour et de +jalousie.</p> + +<p>Mais lui... lui, pour qui elle se mourait... comment le détacher de +moi?... comment l'intéresser à l'amour d'Emma? comment le lui faire +partager?</p> + +<p>Alors, je l'avoue... la pensée me manquait... il me restait à peine +assez de force pour instruire Emma de ce qui pouvait la sauver... Avant +tout il fallait la sauver.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_III" id="H-CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3> + +<h4>LE SALUT.</h4> + +<p>Le médecin m'avait laissé un cordial d'un effet puissant... me +recommandant d'en user s'il était nécessaire de soutenir, de remonter le +moral d'Emma pendant quelque temps.</p> + +<p>Profitant de sa faiblesse, je présentai à ses lèvres une cuillerée de +cette potion; elle but machinalement.</p> + +<p>Quelques minutes après, une faible rougeur colora ses joues, et elle +ouvrit des yeux étonnés, comme si elle sortait d'un songe.</p> + +<p>Ne voulant pas laisser revenir sa pensée sur la douloureuse impression +qui avait causé son évanouissement, voulant frapper un coup décisif, je +m'écriai:</p> + +<p>—Réveillez-vous donc, paresseuse! M. de Rochegune vient d'arriver; il +est là avec madame de Richeville.</p> + +<p>A peine le nom de M. de Rochegune avait-il été prononcé, que le cœur +d'Emma recommença de battre avec une force qui m'effraya.</p> + +<p>Elle me regarda d'un air surpris, radieux, mais sans la moindre +confusion.</p> + +<p>—M. de Rochegune est de retour?—murmura-t-elle.</p> + +<p>—Oui... oui...—lui dis-je d'une voix entrecoupée, fébrile, sentant que +chaque mot tuait une de mes espérances.—Oui... il vient avec de grands +projets qui vous concernent... et dont je m'entretenais toujours avec +lui... je l'aimais de tout l'amour qu'il vous portait, mais nous ne +pouvions encore rien vous dire... il y avait des obstacles... de grands +obstacles... à ce qu'alors vous fussiez instruite de ses desseins... +Oui, nous ne pensions qu'à vous... et vous croyiez que je ne pensais +qu'à lui... qu'il ne pensait qu'à moi... C'est pour cela que vous aviez +quelquefois contre moi de ces ressentiments que vous ne compreniez +pas... C'était de la jalousie, entendez-vous, pauvre enfant! de la +jalousie bien injuste, car M. de Rochegune vous aime autant que vous +l'aimez sans vous rendre compte de cet amour... Oui... il vous aime... +il vous aime... maintenant vous ne pouvez plus douter ni de vous ni de +lui; les obstacles qui existaient n'existent plus... Il vous demande en +mariage à votre seconde mère; elle y consent. Ainsi vous passerez +désormais votre vie avec lui; mais il faut bien vite ne plus être +malade, reprendre vos jolies couleurs roses... Eh bien, parlerez-vous +encore de mourir maintenant?...</p> + +<p>Il faut renoncer à exprimer les mille gradations par lesquelles cette +pauvre figure si souffrante et si décolorée passait à mesure que je +parlais; la surprise, la joie, la stupeur, la crainte, le ravissement, +l'extase se peignirent sur ses traits avec une vivacité, une énergie qui +m'effrayèrent.</p> + +<p>Pourtant j'avais prévu que, dans cette circonstance décisive, les +ménagements, les préparations, les réticences, n'opéraient pas la +révolution profonde, fulgurante, que l'on devait avant tout rechercher +dans une révélation d'un effet aussi héroïque.</p> + +<p>Emma fut sauvée... Mais je n'eus pas d'abord cette heureuse créance; la +secousse fut terrible. Pendant plusieurs heures j'eus des transes +mortelles.</p> + +<p>A de nouvelles défaillances succéda un accès de délire pendant lequel +Emma prononça des phrases sans suite, mais où je distinguais surtout mon +nom accompagné de ces mots: «Pardon, ange tutélaire!»</p> + +<p>Par un étrange oubli, ou plutôt par un puissant instinct de chaste +délicatesse, elle ne prononça pas une fois le nom de M. de Rochegune.</p> + +<p>Cette crise fiévreuse se termina heureusement, non par une pénible +torpeur, mais par un bienfaisant sommeil.</p> + +<p>Le médecin revint au moment où Emma commençait à s'endormir.</p> + +<p>A mon tour j'étais accablée, défaillante.</p> + +<p>—Hé bien, madame?—me dit-il avec anxiété.</p> + +<p>Sans lui répondre, je lui montrai Emma d'un coup d'œil, et je cachai +ma figure dans mes mains en pleurant.</p> + +<p>Au bout de quelques secondes, passées sans doute à s'assurer de l'état +de la jeune fille, M. Gérard s'écria avec une expression de joie +indicible:</p> + +<p>—Elle est presque sauvée. Vous lui avez parlé... Ah, madame! c'est une +résurrection, un miracle! C'est admirable! Peut-être vous devra-t-elle +la vie... Cette violente secousse a opéré le résultat le plus salutaire. +Voyez... elle dort... elle dort profondément, et depuis cinq jours son +repos n'était qu'une lourde somnolence. Mais comment lui avez-vous fait +cette révélation, madame?</p> + +<p>Je racontai tout au médecin, excepté ce qui me concernait.</p> + +<p>Quand je lui eus dit de quelle manière j'avais appris à Emma le prétendu +retour de M. de Rochegune, d'abord il frémit; puis il se rassura, en me +disant:</p> + +<p>—Vous avez eu, madame, plus de courage, plus de raison que je n'en +aurais eu. Cette jeune fille était perdue, une crise violente pouvait +seule la sauver. Des ménagements n'auraient pas amené ce résultat +inespéré... Il y a tout lieu de penser qu'elle entrera rapidement en +voie de guérison. Maintenant, madame, pour terminer votre ouvrage, vous +comprenez qu'il est de la dernière importance que vous assistiez à son +réveil... Elle croira d'abord avoir été le jouet d'un songe; ce sera à +vous de la rassurer par de nouveaux détails, de donner de la +vraisemblance au récit que vous avez été obligée de lui faire: et +surtout, madame, empêchez-la de soupçonner que ceci n'est qu'une feinte; +une rechute s'ensuivrait, et une rechute serait mortelle. M. de +Rochegune n'est pas ici... il faudrait le prévenir... il est fait pour +comprendre toute l'importance de son prompt retour.</p> + +<p>Je songeai à la lettre que je lui avais envoyée par un courrier, en lui +disant de revenir en hâte... et je dis:</p> + +<p>—M. de Rochegune est prévenu, monsieur; il sera ici après-demain sans +doute...</p> + +<p>—Déjà prévenu, et prévenu par vous!—s'écria M. Gérard.</p> + +<p>Étonnée de cette remarque, je lui dis:</p> + +<p>—Il ne pouvait l'être que par moi, monsieur.</p> + +<p>—Vous avez raison, madame; allons, encore un peu de courage!</p> + +<p>—J'ai peur que la force ne me manque, monsieur.</p> + +<p>—Vous la trouverez, madame... en songeant que, si vous ne la trouviez +pas, tout serait perdu; cette crise si salutaire, si miraculeuse, aurait +été inutile. A son réveil, mademoiselle Emma interrogerait peut-être une +des femmes de chambre de madame la duchesse; vous ne pouvez les mettre +dans ce secret: ainsi tout serait dévoilé.</p> + +<p>—Mais madame de Richeville... monsieur?</p> + +<p>—Je viens de la voir... J'avais ordonné un calmant, elle dort. Elle a +d'ailleurs passé trois nuits de suite auprès de mademoiselle Emma. Elle +était brisée de fatigue. Il n'y a donc rien à craindre de ce côté, si +vous jugez toujours à propos de ne pas la mettre dans la confidence.</p> + +<p>—Moins que jamais, monsieur; je vous en conjure, que ce secret soit +entre vous et moi.</p> + +<p>—Je vous l'ai promis, madame. Mais comment, jusqu'à sa complète +guérison, empêcherez-vous mademoiselle Emma de parler à madame de +Richeville de M. de Rochegune et de son mariage? une fois parfaitement +rétablie, on pourra peu à peu éloigner cette promesse; mais jusque-là...</p> + +<p>—Tenez, monsieur...—lui dis-je en l'interrompant,—je n'ai qu'une +crainte... c'est que Dieu ne me conserve pas longtemps la raison... Vous +ne savez pas... vous ne pouvez pas savoir ce que j'ai enduré +aujourd'hui... Ma tête n'y résistera pas... Quels sont les symptômes de +la folie... monsieur?... Est-ce quand on sent les artères des tempes +battre à se rompre? Les miennes battent ainsi, monsieur.</p> + +<p>—Madame...</p> + +<p>—Est-ce quand on sent son intelligence vaciller comme la flamme d'un +flambeau qui va s'éteindre? C'est qu'en ce moment j'éprouve cela... +monsieur.</p> + +<p>M. Gérard m'a dit plus tard qu'il avait été un instant effrayé de +l'égarement, de la concentration de mes traits, et que, sachant ce +qu'il savait, il avait réellement craint que je n'eusse pas la force +morale nécessaire pour accomplir mon œuvre de dévouement.</p> + +<p>—Madame, remettez-vous,—me dit-il,—calmez-vous, veuillez vous appuyer +sur mon bras... Venez... Je vais ouvrir une des fenêtres de cette +chambre; la soirée est magnifique, quelques bouffées d'air pur et doux +ne peuvent qu'être salutaires à notre pauvre malade...</p> + +<p>Le médecin ouvrit la fenêtre qui donnait sur le jardin.</p> + +<p>Nous étions à la fin du mois de mars, la soirée était tiède, c'était un +commencement de printemps, la lune brillait au milieu des étoiles.</p> + +<p>J'aspirai avec avidité cet air vivifiant; j'exposai mon front brûlant à +cette brise douce et fraîche. Peu à peu je me calmai... Je levai les +yeux au ciel avec une résignation pleine de douleur et d'amertume.</p> + +<p>En contemplant l'immensité du firmament, il me sembla qu'une mystérieuse +communication se rétablissait entre moi et Dieu; il me sembla entendre +de nouveau cette voix qui m'avait conseillée, soutenue:</p> + +<p>«—Courage,—me disait-elle,—courage, noble femme, tu t'es élevée +jusqu'aux plus sublimes régions du sacrifice... de la douleur sainte et +grande... Tu ne peux souffrir davantage, ne laisse donc pas ton œuvre +incomplète; confie-toi en Dieu... il t'inspirera, il te donnera les +moyens d'aplanir les obstacles qui maintenant te semblent +insurmontables... Jamais il n'abandonne les cœurs généreux... Entre +tous ceux qu'il chérit, les plus souffrants sont ceux qu'il chérit le +plus... son esprit les guide... sa lumière les éclaire... sa force les +soutient.»</p> + +<p>Ces pensées me firent du bien... Elles furent à mon âme accablée ce que +la brise était à mon front brûlant.</p> + +<p>—Vous êtes mieux, n'est-ce pas, madame?—me dit le médecin après un +long silence.</p> + +<p>Il me sembla que sa voix était émue; la lune éclairait en plein sa +figure grave et sévère. Deux grosses larmes coulaient sur ses joues.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, monsieur?—m'écriai-je.</p> + +<p>Il me regarda quelque temps sans me répondre, puis il me dit d'une voix +attendrie:</p> + +<p>—Vous m'avez demandé le silence, madame... vous avez ma parole... mais +heureusement il n'est pas de secret pour celui qui est +là-haut,—ajouta-t-il en levant le doigt vers le ciel.</p> + +<p>M. Gérard savait-il, par le bruit public, mon attachement pour M. de +Rochegune? l'avait-il appris depuis le matin? Je l'ignorais.</p> + +<p>C'était, d'ailleurs, un homme très-peu du monde, en ce qui concerne ses +bruits ou ses médisances.</p> + +<p>Il avait donc pu, jusque-là, parfaitement ignorer ce qui rendait mon +sacrifice si pénible.</p> + +<p>Après quelques nouvelles recommandations au sujet d'Emma, il me +quitta...</p> + +<p>Je restai encore seule avec Emma, attendant son réveil... Mais cette +fois tout était accompli......</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Après trois heures d'un profond sommeil Emma s'éveilla.</p> + +<p>Si, pour me consoler, il m'eût suffi de savoir que j'avais arraché cette +malheureuse enfant à la mort, j'aurais dû être satisfaite; il s'était +opéré pendant le paisible sommeil d'Emma un changement véritablement si +extraordinaire, qu'elle n'était plus reconnaissable: l'espérance l'avait +sauvée; elle se savait, ou plutôt elle se croyait aimée autant qu'elle +aimait...</p> + +<p>Hélas! je frémissais en songeant aux funestes conséquences que pouvait +avoir le mensonge que j'avais été obligée de faire... Je fermai les yeux +devant l'abîme, et j'attendis tout de Dieu.</p> + +<p>En s'éveillant, Emma, après avoir cherché à rassembler ses idées, +s'écria:</p> + +<p>—Est-il bien vrai? Mon Dieu! cela est-il bien vrai? C'est vous...</p> + +<p>—Oui, oui... c'est moi, mon enfant; ce que je vous ai dit est la +vérité... Vous aimez M. de Rochegune, il vous aime... Nous allons parler +de tout ce bonheur; mais comment vous trouvez-vous?</p> + +<p>—Maintenant je me sens faible... Mais j'éprouve le besoin de vivre... +comme tout à l'heure j'éprouvais le besoin de mourir.</p> + +<p>—Vous êtes donc bien heureuse?</p> + +<p>—Oh! oui... je vois que c'était à M. de Rochegune que je devais ces +moments si heureux que je ne m'expliquais pas... Je sens que désormais +je n'aurai plus de ces chagrins pendant lesquels je vous aimais moins...</p> + +<p>Elle resta un moment pensive, son front appuyé dans ses mains; puis elle +reprit:</p> + +<p>—Cela est étrange comme la révélation que vous m'avez faite me montre +le passé sous un autre jour... Pourtant je remarquais bien que lorsqu'il +était là mon bonheur augmentait encore... Mais je ne songeais pas à lui +attribuer cette émotion si douce... Seulement tout ce qu'il disait, je +le retenais; les airs qu'il chantait, je les retenais aussitôt. Il me +semblait que j'avais en moi l'écho de son âme... Quand je l'entendais +louer, cela me faisait autant de plaisir que si l'on me louait.. Quand +je l'accompagnais au piano, j'étais bien sûre de jouer mieux que +d'habitude... Quand il causait avec moi, au lieu d'être intimidée, les +pensées, les paroles me venaient plus aisément que jamais.</p> + +<p>—Et comment n'avez-vous jamais dit cela à madame de Richeville ou à +moi?</p> + +<p>—C'est vrai... Pourquoi?—dit-elle en réfléchissant.—Sans doute c'est +parce qu'il en avait été ainsi dès le premier jour où j'avais vu M. de +Rochegune. Je ne croyais pas qu'il pût en être autrement. Cela me +semblait si naturel, que je n'en parlais pas... Être heureuse auprès de +lui... c'était pour moi comme respirer... comme vivre... comme voir... +comme sentir... Enfin j'étais comme quelqu'un qui aurait joui des +bienfaits de Dieu... sans savoir qu'il y a un Dieu... Seulement, quand +mon bonheur était troublé par quelque crainte ou par quelque souvenir, +je ne pouvais cacher ma tristesse... Maintenant je m'explique mes larmes +involontaires en voyant tomber la neige... C'est que M. de Rochegune +avait manqué de périr sous la neige...</p> + +<p>Mais, avant mon arrivée, il parlait quelquefois de moi avec madame de +Richeville, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! toujours, il vous citait sans cesse comme la personne la plus +accomplie, celle qu'il aimait le plus: c'est pour cela que je vous +aimais déjà tant avant de vous connaître. Et puis j'ai été bien heureuse +de vous voir... M. de Rochegune attendait votre retour avec tant +d'impatience... Cependant...</p> + +<p>—Dites... dites-moi tout, pauvre enfant... maintenant vous le pouvez...</p> + +<p>—Cependant, sans me l'expliquer... dès que je vous vis si souvent près +de lui, je me sentis rêveuse, triste... Oh! alors, je voulus +mourir...—Mais se reprenant, elle ajouta avec effusion:—A quoi bon me +rappeler ces chagrins passés... cet éloignement involontaire dont +maintenant surtout je dois rougir... Oh! par pitié, laissez-moi oublier +cela... soyez bonne et généreuse comme toujours.</p> + +<p>—Oui... oui... oublions le passé, oublions... c'est aussi mon vif +désir.</p> + +<p>—Mon Dieu, c'est pourtant la vie que je vous dois!—s'écria-t-elle.</p> + +<p>—A votre tour vous pouvez beaucoup... beaucoup pour moi, chère enfant.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—En m'accordant la plus aveugle confiance... en écoutant mes avis, en +suivant mes conseils, en vous persuadant surtout que je ne puis vouloir +que votre bonheur.</p> + +<p>—Oh! je le sais... je le crois... je vous promets tout.</p> + +<p>—A ce prix... votre mariage... avec M. de Rochegune aura lieu +bientôt... peut-être même plus tôt que vous n'auriez pu l'espérer. Des +obstacles de peu d'importance d'ailleurs seront facilement levés; mais +vous avez été si souffrante, vous êtes encore si faible, qu'il ne faut +pas songer à <i>le</i> revoir avant quelques jours; sa vue vous causerait une +émotion dangereuse.</p> + +<p>—Oh! non... non... il me semble qu'elle me guérirait tout à fait.</p> + +<p>—Enfant... mais lui, s'il vous retrouvait si changée! car c'est surtout +depuis son départ que votre maladie a fait de rapides progrès.</p> + +<p>—Oui... quand il est parti, il m'a semblé que je recevais le dernier +coup, que tout s'éteignait autour de moi... j'ai fermé les yeux et j'ai +demandé à Dieu de me rappeler à lui... mais dans sa miséricorde il m'a +envoyé un de ses bons anges pour veiller sur moi.</p> + +<p>Et elle me baisa les mains avec tendresse.</p> + +<p>—Laissez-moi donc vous conduire, mon enfant... et surtout ne faites pas +un vif chagrin à M. de Rochegune.</p> + +<p>—Moi, mon Dieu...</p> + +<p>—Sans doute; en voyant sur vos traits les traces de vos souffrances, il +se reprocherait de les avoir causées par son silence. Je ne veux donc +pas que vous le receviez avant d'être redevenue fraîche et jolie comme +par le passé... Il est encore une chose très-importante, ma chère Emma, +dont il faut que je vous entretienne... Madame de Richeville est votre +seconde mère, elle désire vous unir à M. de Rochegune; mais ignorant ce +que vous éprouviez pour lui... mais vous trouvant encore bien jeune... +elle n'a pas jugé à propos de vous instruire encore de ses projets... +Elle me les avait confiés, à moi... en me priant surtout très-instamment +de vous les cacher... Le désir de vous apprendre une bonne nouvelle qui +pouvait avoir une heureuse influence sur votre santé, m'a fait connaître +une grave, une très-grave indiscrétion. Il ne faut pas, chère enfant, +que vous m'en fassiez repentir; ainsi, vous me promettez de ne pas +parler à votre bonne amie de ce que je vous ai confié... Elle ne tardera +pas d'ailleurs à vous en instruire; mais il ne faudra pas même alors +paraître savoir ses projets... Ce n'est pas un mensonge... c'est le +silence que je vous demande. De la sorte, madame de Richeville n'aura +pas à me reprocher d'avoir trahi son secret, et de l'avoir surtout +privée du plaisir de vous apprendre un mariage qui comblera vos vœux +et les siens...</p> + +<p>—Je ferai ce que vous désirez... ce sera la première fois que j'aurai +dissimulé quelque chose. Mais mon désir de vous obéir m'empêchera d'être +indiscrète.</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, ma pauvre Emma,—dis-je en tachant de sourire,—je +vais vous condamner à bien d'autres dissimulations.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—M. de Rochegune vous aime... vous aime tendrement; mais il n'a pu vous +faire cet aveu avant d'avoir su de madame de Richeville... si elle ou +vous n'aviez aucune objection à faire contre ce mariage, qu'il désire +ardemment; il faudra donc, envers M. de Rochegune, avoir aussi l'air +d'ignorer complétement ses projets; et, plus tard, quand il sera votre +époux, vous me garderez le même secret sur ce que je vous confie +aujourd'hui... Vous sentez qu'il ne serait pas convenable qu'il sût que +je vous ai fait son aveu... avant lui...</p> + +<p>—Oh! oui... je comprends toute votre sollicitude pour moi... et puis ce +sera notre secret à nous deux...—ajouta-t-elle avec une joie naïve.</p> + +<p>—Il ne faudra pas pour cela changer le moins du monde votre manière +d'être avec M. de Rochegune.</p> + +<p>—Mais maintenant que je sais que je l'aime... qu'il m'aime... comment +le lui cacher?</p> + +<p>—Au contraire, ne lui cachez aucune de vos impressions, chère enfant; +soyez avec lui naturelle et vraie, ce sera le moyen de continuer de lui +plaire. Si quelque événement que je ne puis prévoir... me forçait de +m'absenter pendant quelque temps... et que vous eussiez quelques +conseils à me demander... en attendant que madame de Richeville vous +parle de ses projets, vous pourrez m'écrire par ma bonne Blondeau, que +je vous enverrai de temps à autre... je vous répondrai par le même +moyen.</p> + +<p>—Sans en prévenir madame de Richeville?—me dit-elle d'un air étonné, +comme si ce mystère eût répugné à son âme droite et sincère.</p> + +<p>—Vous oubliez, mon enfant, que madame de Richeville ne sait rien, ne +doit rien savoir de tout ceci... Vous me connaissez assez pour être +bien sûre que je ne vous engage pas à une action mauvaise...</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, pouvez-vous le penser?... Je serai au contraire si +heureuse de causer avec vous de tout ce qui est maintenant ma vie! Mais +vous partirez donc bientôt, et pour longtemps?</p> + +<p>—Non... je ne le crois pas.</p> + +<p>—Oh! non, vous ne pouvez pas abandonner votre Emma qui vous doit +tout... Oh! dites, dites, comment quelques paroles changent-elles ainsi +l'aspect du passé, changent-elles le passé lui-même?</p> + +<p>—Ne cherchez pas les causes du bonheur, pauvre enfant... Remerciez Dieu +qui vous l'envoie...</p> + +<p>Le jour allait paraître, bientôt Emma s'endormit de nouveau.</p> + +<p>Vaincue moi-même par la fatigue, par tant d'émotions diverses, je cédai +au sommeil.</p> + +<p>Le lendemain je fus réveillée par Blondeau, il était environ midi; elle +me remit une lettre de M. de Rochegune, en me disant:</p> + +<p>—M. le marquis n'était pas à Rochegune, madame, il était à sa propriété +près Fontainebleau. C'est là qu'on lui a porté votre lettre, il vient +d'arriver chez lui.</p> + +<p>J'ouvris la lettre en tremblant et je lus ces mots:</p> + +<p>«<i>Notre destinée s'accomplit. Il est des joies imposantes, solennelles, +comme la prière... Quand j'ai reçu votre lettre, je suis tombé à genoux +et j'ai pleuré... A quelle heure vous verrai-je?</i>»</p> + +<p>Je répondis à la hâte:</p> + +<p>«A une heure je vous attends.»</p> + +<p>A une heure M. de Rochegune entra chez moi.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_IV" id="H-CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3> + +<h4>LE RETOUR.</h4> + +<p>En entrant chez moi, le premier mouvement de M. de Rochegune fut de se +jeter à mes pieds, de prendre mes mains, de les couvrir de larmes de +bonheur... lui, toujours si maître de lui, semblait en proie à une joie +folle. Jamais je n'avais vu ses traits pour ainsi dire éclairés par ce +rayonnement intérieur que donnent les joies immenses et inespérées.</p> + +<p>Mes yeux étaient secs, brûlants; j'avais usé mes pleurs, je me sentais +stupide: je ne prévoyais pas ce que j'allais répondre à M. de Rochegune, +lorsqu'il me demanderait compte du renversement subit de ses espérances.</p> + +<p>Sa première émotion passée, il me regarda fixement; alors il s'aperçut +seulement des ravages que la douleur avait laissés sur mes traits.</p> + +<p>Après m'avoir un instant contemplée avec l'expression de l'intérêt le +plus touchant, il me dit tristement:</p> + +<p>—Je le vois... cette résolution vous a coûté beaucoup... je le +conçois... je suis fier d'avoir triomphé dans cette lutte... Oh! par +combien de tendresses je vous ferai oublier ces larmes... les dernières +que vous verserez jamais, Mathilde.</p> + +<p>—Je voulais...</p> + +<p>—Oh! non,—dit-il en m'interrompant avec la volubilité du bonheur,—ne +me dites rien, ne me parlez pas... laissez-moi vous contempler, vous +admirer avec la jalouse, avec la sauvage convoitise de l'avare pour le +trésor qu'il possède enfin... laissez-moi savourer à longs traits cette +idée... que cette femme qui est là... que cette femme est à moi... que +c'est l'épouse idéale de mes rêves d'enfance et de jeunesse... +Laissez-moi me dire... celle que les hommes, que les événements, que sa +volonté, semblaient à jamais séparer de moi... elle est là... elle +m'appartient... Oh! je ne l'ai pas cru... là-bas... Non, je ne veux le +croire que maintenant, pour que vous ne perdiez rien de l'ivresse que +vous avez causée; et pourtant quelquefois je sentais que la force +irrésistible de notre amour nous vouait au bonheur, que ce n'était plus +qu'une question de temps. Tantôt je craignais vos scrupules; tantôt, au +contraire, je me désespérais. Oh! tenez, ces jours passés loin de +vous... dans cette attente, dans ce doute mortel... ont été affreux... +Vous ne pouvez pas savoir les idées horribles, insensées, qui ont +traversé mon esprit lorsque je pensais que dans quelques jours je +pouvais être réduit à vous dire, Mathilde... adieu... et pour toujours +adieu... Oh! je veux que vous ignoriez ce que j'ai souffert... vous vous +reprocheriez trop de m'avoir rendu malheureux.</p> + +<p>—Croyez que j'aurai toujours des remords en pensant aux chagrins que je +vous ai causés,—dis-je machinalement.</p> + +<p>—Mais aussi je ne suis pas généreux, Mathilde; je ne vous dis pas que +si dans ma solitude j'ai eu d'affreux jours de doute, j'ai eu aussi de +bien ravissantes espérances... c'est pendant un de ces moments que je me +suis plu, avec un plaisir d'enfant, à faire l'esquisse d'une retraite +délicieuse, que j'ai rêvée pour nous à Castellamare... Puisque vous +aimez tant l'Italie... autour de nous des fleurs, sur notre tête des +arbres séculaires, à nos pieds la mer, à l'horizon le Vésuve... que +dites-vous de ce cadre pour notre amour?</p> + +<p>—Mon ami, je...</p> + +<p>—Pardon, pardon, Mathilde, je déraisonne, c'est vrai; n'avons-nous pas +mille intérêts plus graves que ceux-ci... mille résolutions à prendre? +que dirons-nous à nos amis? Partirai-je avant ou après vous?... Qui +prendrez-vous pour chaperon dans ce voyage?... Mon Dieu! ma pauvre tête, +si ferme ordinairement, tourne au vent de toutes les félicités +humaines... ce n'est pas ma faute si je suis si étourdi; c'est un +ouragan de bonheur qui me jette ici à vos pieds... Mais, mon Dieu!... +quel air triste, accablé... Mathilde... ne soyez pas aussi folle que +moi, je le veux bien... mais, au moins, que je voie un sourire sur vos +lèvres, un tendre regard dans vos yeux... En vérité, Mathilde... plus je +vous regarde... Mais je ne vous ai jamais vu cet air sombre... presque +sinistre... Qu'avez-vous à m'apprendre?</p> + +<p>—Oh! de bien sombres, de bien sinistres choses...</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas... que peut-il s'être passé?... Votre lettre +ne me disait-elle pas: Venez... venez!...</p> + +<p>—Assez, de grâce... Oh! par pitié... ne me rappelez pas cette lettre.</p> + +<p>—Que je ne vous rappelle pas cette lettre?... Et pourquoi?...</p> + +<p>—Depuis que je vous ai écrit... cette lettre,—répondis-je les yeux +baissés et fuyant son regard,—j'ai vu M. de Lancry.</p> + +<p>—Votre mari!... et où cela?</p> + +<p>—Chez moi. Ici!</p> + +<p>—Ici?... il a osé venir chez vous... Et pourquoi?... Pour quelque +méchanceté nouvelle, sans doute... Mais qu'importe votre mari?... Vous +êtes à tout jamais séparée de lui... Que peut-il être dans notre vie +maintenant?... Vous avez pour lui... la haine et le mépris qu'il +mérite... Que signifie sa venue?... c'est une nouvelle preuve de son +cynisme, voilà tout.</p> + +<p>Je me sentais mourir... le moment était venu de frapper un coup +terrible, d'ôter à M. de Rochegune non-seulement tout espoir pour le +présent, mais aussi pour l'avenir; de tuer d'un mot l'amour qu'il avait +pour moi.... sans cela mon sacrifice était inutile.</p> + +<p>Pour épouser Emma, il fallait qu'il ne m'aimât plus, qu'il ne conservât +aucun espoir d'être aimé par moi...</p> + +<p>O mon Dieu!... je vous implorai; grâce à vous, j'eus du courage...</p> + +<p>—Mais, encore une fois, Mathilde,—reprit M. de Rochegune,—qu'importe +la visite de votre mari?... Peut-être vous serez-vous laissé intimider +par ses menaces?...</p> + +<p>—Des menaces?... Non... j'aurais mieux aimé qu'il m'eût fait des +menaces.</p> + +<p>—Comment?... que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Il est au contraire venu à moi... tremblant... malheureux... avec des +paroles remplies de repentir, de tendresse...</p> + +<p>—Et vous avez pu croire à ce retour hypocrite!... vous avez peut-être +senti s'éveiller en vous quelques scrupules? Vous avez été dupe de cette +comédie?</p> + +<p>—Je vous assure que M. de Lancry parlait sincèrement... avec tous les +ménagements, avec tout le respect possible. Il a avoué ses torts passés, +il a mis dans cet aveu tant de généreuse franchise, que, sans l'excuser, +on pourrait peut-être les lui pardonner.</p> + +<p>M. de Rochegune me regardait avec surprise.</p> + +<p>La mesure bienveillante avec laquelle je parlais de mon mari le +confondait. Puis il secoua la tête, et me dit d'un ton touchant et +pénétré:</p> + +<p>—Allons, allons, je devine; votre âme généreuse croit à ce repentir, si +impossible qu'il soit, pour n'avoir plus l'occasion de haïr... Eh bien! +comme vous, je trouve que maintenant nous ne devons plus haïr ni +mépriser... Oublions: l'oubli est le dédain, la vengeance des cœurs +heureux.</p> + +<p>—Ce n'est pas seulement pour m'exprimer son profond chagrin de m'avoir +méconnue que mon mari est venu... il m'a dit... il a prétendu... que +comme nous n'étions séparés par aucun acte légal... je devais...</p> + +<p>M. de Rochegune m'interrompit vivement. Hélas! pour comble de regret, il +eut la même pensée que j'avais eue, et s'écria:</p> + +<p>—Eh bien! tant mieux, après tout... il a raison; votre position, la +mienne, seront ainsi plus nettes; la séparation de corps et de bien +équivaut presque à un divorce... vous serez ainsi à jamais débarrassée +de votre mari.—Puis il s'arrêta et me dit:—Oh! maintenant je conçois +votre tristesse; vous craignez avec raison le scandale d'un procès... +non pour vous... mon Dieu, vous ne pouvez que gagner à voir votre +conduite exposée au grand jour; mais vous songez que la mauvaise +conduite de l'homme dont vous portez le nom sera honteusement dévoilée +dans ces tristes débats... cela est vrai, mais il faut bien à la fin que +justice se fasse... vous vous êtes assez longtemps sacrifiée. Songez +qu'une fois cette formalité remplie, la liberté de votre avenir est +légalement assurée. Les derniers doutes que vous pouviez conserver sur +votre <i>droit moral</i> seront ainsi levés...</p> + +<p>Ma torture devenait intolérable. Je rassemblai toutes mes forces, et je +dis à M. de Rochegune d'une voix brève, saccadée:</p> + +<p>—Il m'est impossible de vous laisser plus longtemps dans l'erreur où +vous êtes... je vous ai écrit une lettre; dans cette lettre je vous +disais de revenir... que j'acceptais l'avenir que vous m'offriez... à +peine cette lettre partie, M. de Lancry se présenta chez moi.</p> + +<p>—Eh bien!...</p> + +<p>—Alors... je vous l'avoue... touchée de ses remords... de sa +tendresse... de ses malheurs... de ses protestations... émue par tant +d'anciens souvenirs... malgré... moi... je... je... lui ai promis de ne +plus le quitter.</p> + +<p>J'avais jeté ces paroles comme si elles m'eussent brûlé les lèvres, sans +oser regarder M. de Rochegune, et avec des palpitations inouïes.</p> + +<p>Au bout de quelques secondes, alarmée de ne pas l'entendre, je relevai +la tête. Il semblait prêter l'oreille à mes paroles, non pas avec +stupeur ni désespoir, mais avec une inquiète curiosité...</p> + +<p>Lorsque j'eus parlé, il me dit très-froidement:</p> + +<p>—J'ai parfaitement entendu... ce que vous venez de me dire; je vous +sais incapable de faire une si funeste plaisanterie dans un moment aussi +grave; votre voix est tremblante, votre figure bouleversée, votre +émotion effrayante; et pourtant, ma chère Mathilde, vous devez voir, à +l'expression de mes traits, que je ne crois pas un mot de ce que vous +venez de dire.</p> + +<p>—Vous ne croyez pas?</p> + +<p>—Cela est impossible à croire, parce que cela ne peut pas être, parce +que cela n'est pas.</p> + +<p>—Je le sens, une âme comme la vôtre doit regarder une telle faiblesse +comme impossible; mais...</p> + +<p>—Je n'analyse pas, je ne compare pas. Je vous dis simplement que cela +ne peut pas être, que cela n'est pas. Ce qui m'inquiète, c'est votre +agitation... votre pâleur. Quant à la cause qui vous fait tenir ce +langage, je ne la devine pas maintenant... mais je la devinerai.</p> + +<p>—Ne dois-je pas être émue, tremblante, désespérée, lorsque, victime +d'un sentiment que je ne puis maîtriser, je réponds ainsi à votre amour?</p> + +<p>M. de Rochegune haussa les épaules, et me dit avec un sang-froid qui me +bouleversa:</p> + +<p>—Nécessairement, Mathilde, il faut que vous ayez de bien puissants +motifs pour m'accueillir par une telle révélation... Heureusement ma foi +en vous est à l'épreuve... j'ai assez étudié mon propre cœur pour +connaître celui des autres, le vôtre surtout. Il ne s'agit que de me +souvenir de ce que vous m'avez dit mille fois avant mon départ. Ce +n'étaient pas là de vains mots; cela était vrai... senti...</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Mais... ma chère Mathilde, en vingt-quatre heures une femme comme vous +ne se dégrade pas. La preuve que je ne vous en crois pas capable, c'est +que je suis en cet instant ce que j'étais en entrant chez vous; je ne +crois pas un mot de la fable de la visite de votre mari. Vous le +méprisez, vous le haïssez au moins autant et plus que vous ne l'avez +jamais haï; voilà la vérité.</p> + +<p>—Vous me croyez capable de mentir...</p> + +<p>—Oui, certes, pour quelque but grand et glorieux... et je suis sûr +maintenant qu'il y a là-dessous quelque dévouement mystérieux, oui, bien +noble, bien beau, sans doute; car, pour exposer ce que vous risquez, il +faut de hautes compensations. Mais, heureusement, vous n'êtes plus seule +dans la vie, Mathilde; le soin de votre bonheur m'appartient, c'est à +moi de veiller sur mon bien, sur ma femme, et je vous défendrai contre +vous-même. On m'accorde assez de perspicacité... avant vingt-quatre +heures, ma pauvre Mathilde, votre secret sera découvert.</p> + +<p>J'étais à la fois ravie jusqu'aux larmes et épouvantée de me voir ainsi +devinée. A tout prix cependant il fallait absolument détacher M. de +Rochegune de moi, lui ôter tout espoir, surtout l'empêcher de croire que +je me dévouais pour quelqu'un.</p> + +<p>Si j'avais seulement attribué aux convenances, à la pitié, mon +rapprochement de M. de Lancry, M. de Rochegune se serait toujours cru +aimé de moi, et aurait rendu plus impossible encore mon dessein de le +marier à Emma.</p> + +<p>Il fallait donc que j'eusse le courage de feindre un amour passionné +pour M. de Lancry, afin d'ôter à M. de Rochegune toute illusion sur moi.</p> + +<p>Ma position était à la fois si cruelle et si difficile, parce qu'il +s'agissait aussi d'Emma, de cette malheureuse enfant, à qui je devais +alors compte des promesses que j'avais été obligée de lui faire.</p> + +<p>Ma conduite était donc d'une simplicité, d'une logique effrayante: tuer +absolument l'amour que M. de Rochegune avait pour moi, et, une fois son +cœur libre, l'amener à soupçonner, à reconnaître l'amour d'Emma.</p> + +<p>Ainsi seulement je rendais mon sacrifice grand et profitable: Emma était +heureuse; M. de Rochegune était heureux aussi; car il ne pouvait manquer +d'apprécier cette angélique nature, et moi, je jouissais au moins d'une +sorte d'amère consolation.</p> + +<p>Sinon, si je ne réussissais pas, mon stérile sacrifice faisait le +malheur des deux personnes que j'aimais le plus au monde... Hélas! ces +réflexions prouvent assez que j'étais obligée de feindre pour M. de +Lancry un amour aussi odieux qu'inexplicable.</p> + +<p>Je dis donc à M. de Rochegune:</p> + +<p>—Votre incrédulité ne m'étonne pas; ma conduite est tellement coupable +à vos yeux, que vous ne pouvez pas même l'accepter comme possible... +Pardonnez-moi de parler encore du passé: lorsque dernièrement vous êtes +parti si chagrin, si inquiet; lorsque, dans votre solitude, vous passiez +alternativement de l'espoir au désespoir, vous admettiez pourtant la +possibilité... d'une séparation... que vous m'aviez vous-même proposée.</p> + +<p>—Sans doute... et malgré votre lettre si pressante... Mathilde, à mon +retour, je vous aurais trouvée irrésolue, changée même au sujet de cette +détermination... que je l'aurais compris... j'aurais compté sur le +temps, sur mon influence, pour vous ramener à vos promesses... Mais que +je sois assez fou pour croire que vous... Mathilde... vous vous êtes de +nouveau et subitement éprise de M. de Lancry pendant mon absence, je +vous croirais plutôt capable d'avoir vingt amants que de commettre une +pareille lâcheté.</p> + +<p>—Et pourquoi donc serait-ce une lâcheté? n'est-il pas mon mari? S'il se +repent des chagrins qu'il m'a causés, n'est-il pas généreux à moi de lui +faire grâce?... Et puis enfin, vous l'avez vu, malgré mon penchant... +malgré mon affection pour vous... je restais obstinément attachée à mes +devoirs... C'est que je vous aimais seulement comme un frère; vous ne +m'inspiriez qu'une vive amitié... mon premier amour mal éteint faisait +toute ma vertu.</p> + +<p>M. de Rochegune était bien au-dessus des autres hommes et par son +caractère et par ses rares qualités; et pourtant, ainsi que le vulgaire +des hommes, il ajouta plus de créance à cette dernière raison, ou plutôt +il la ressentit plus vivement que les autres, parce qu'elle blessait +profondément son amour-propre.</p> + +<p>—Ah! ce serait à douter de son père!—s'écria-t-il avec un mouvement +d'horreur qu'il ne put vaincre.—Vous, vous... parler ainsi... Et cela +s'est vu... oui... il y a eu de ces fascinations irrésistibles... de ces +passions fatales, qui ont à tout jamais enchaîné des anges de noblesse +et de pureté aux côtés d'hommes débauchés et perdus... Mais non, +non,—reprit-il par un mouvement d'indignation,—non, il n'y a pas de +fascination, il n'y pas de fatalité, ce sont là des mots inventés par la +faiblesse, par la lâcheté ou par la honte; je vous dis, moi, que je ne +vous crois pas; vous n'aimez plus, vous ne pouvez plus aimer cet homme, +à moins d'être aussi perverse, aussi perdue que lui.</p> + +<p>Il disait vrai; je comprenais, j'admirais son noble courroux; mais, pour +la vraisemblance de mon triste rôle, je devais à mon tour défendre et +mon feint amour pour M. de Lancry et M. de Lancry lui-même.</p> + +<p>Oh! combien je remerciai le ciel de m'avoir donné la force de cacher +jusque-là à M. de Rochegune l'amour ardent, passionné... que depuis +longtemps j'avais ressenti... je ressentais pour lui... S'il l'avait +deviné, si je le lui avais avoué, comment aurais-je pu, sans mourir de +confusion, lui dire que la présence de M. de Lancry avait fait naître en +moi un nouvel enivrement?... Oh! non, non, M. de Rochegune n'eût pas cru +cette indignité, et je n'eusse jamais tenté de la lui persuader...</p> + +<p>Il marchait à grands pas, il souffrait visiblement; j'avais hâte +d'abréger cette scène si pénible.</p> + +<p>—Vous êtes injuste,—lui dis-je,—de m'accuser de perversité parce +qu'un amour fatalement placé, je le veux, mais, après tout, légitime, se +réveille en moi: ne suis-je pas restée des années entières sous le +charme de mon mari? N'ai-je pas tout sacrifié à cet homme, dont la +présence... eh bien! oui... je l'avoue, dont la présence a sur moi une +puissance irrésistible... Jusqu'au moment où je l'ai revu, j'ai été +digne, courageuse... Mais dès que je l'ai su malheureux, dès que je l'ai +vu repentant à mes pieds, dès que j'ai entendu sa voix, dès que j'ai +rencontré ses regards... oh! alors, dignité, courage, chagrins, j'ai +tout oublié, et j'ai couru avec joie... au-devant de mes chaînes.</p> + +<p>—Mais c'est horrible... mais il y a du cynisme à avouer une si honteuse +influence. Vous êtes folle... je ne vous crois pas, je ne veux pas vous +croire.</p> + +<p>—Pourtant, si quelqu'un doit me croire, c'est vous, car je vous parle +avec une entière franchise: je ne cherche pas à colorer ce rapprochement +par de faux semblants. Je pourrais vous dire ce que je dirai à nos +amis... que la pitié pour les malheurs, pour les remords de mon mari, +que l'exagération de mes devoirs, me font agir ainsi; mais à vous je +dis ce qui est, à vous je dis la vérité, si brutale qu'elle soit... Eh +bien! oui, oui... je l'aime d'un amour que je n'ose qualifier... soit... +mais je l'aime: c'est fatal... c'est involontaire, mais cela est.</p> + +<p>—Mais cela est infime, madame... Mais je vous aime, moi... mais vous +m'avez dit que vous m'aimiez...</p> + +<p>—Et qui vous dit que je ne vous aime pas? qui de vous ou de moi a voulu +porter atteinte à la pureté des relations qui nous unissaient? N'est-ce +pas vous? Et parce que, dans un moment de faiblesse, de compassion, je +vous ai écrit imprudemment: <i>Venez...</i> était-ce une promesse +irrévocable? Ne m'avez-vous pas dit que si, au retour de vos voyages, +vous ne m'aviez pas trouvée séparée de mon mari, vous m'eussiez proposé +loyalement l'attachement que vous aviez pour moi... Rien n'a donc +changé, mon affection pour vous est toujours aussi dévouée, aussi pure, +aussi fraternelle. Après tout, qui aurait le droit de me blâmer? Nos +amis eux-mêmes, dans leur austérité, ne pourront que m'applaudir d'avoir +oublié les torts de mon mari, et d'être revenue à lui lorsque je l'ai vu +malheureux et abandonné.</p> + +<p>—Eh bien! au moins dites cela... Il est temps encore... de ne pas +m'éloigner de vous à jamais. L'humanité, dites cela, et je comprendrai +que l'humanité est ainsi faite qu'elle trouve le moyen d'abuser même du +dévouement le plus admirable par une ambition insensée... je croirai que +les âmes les plus nobles peuvent, dans une fatale erreur, tout sacrifier +au besoin d'être admirées... à la rage de l'héroïsme... Dites que c'est +par un sentiment d'austère pitié que vous retournez à votre mari... je +vous croirai... vous serez toujours pour moi la femme entre toutes les +femmes, celle à qui j'ai voué ma vie. Que voulez-vous? vous avez +l'exagération de vos vertus... comme tant d'autres ont l'exagération de +leurs vices... Mais, par pitié pour vous et pour moi, ne me dites pas +qu'un amour irrésistible vous jette dans les bras de cet homme; ne venez +pas me dire qu'il est votre mari! il ne l'est plus: son ignoble conduite +a mis entre vous et lui une barrière insurmontable... Vous pouvez avoir +pour lui de la pitié, de la clémence, de la bonté, tous les sentiments +enfin, excepté de l'amour.</p> + +<p>—Et c'est pourtant le seul ou plutôt le plus vif de ceux qui me +ramènent à lui,—m'écriai-je pour mettre un terme à cette scène +cruelle.—Oui, dussiez-vous me mépriser... en lui j'aime le premier +homme qui ait fait battre mon cœur; en lui j'aime... mon mari... en +lui j'aime mon amant... oui, mon amant, et c'est pour cela que je veux +retourner auprès de lui.</p> + +<p>M. de Rochegune cacha son front dans ses main et resta longtemps +silencieux.</p> + +<p>Puis il dit à demi-voix et comme s'il s'était écouté penser:</p> + +<p>—Cela est étrange! je me l'étais toujours dit... mais je ne l'aurais +jamais cru... Il fallait voir ce que je vois.</p> + +<p>—Qu'avez-vous?—m'écriai-je, effrayée de son air presque +égaré,—qu'avez-vous?</p> + +<p>—Un phénomène bizarre se passe en moi, Mathilde,—continua-t-il en se +parlant à lui-même.—Oui... oui.. mes espérances, mes convictions +tombent lentement... une à une... Elles tombent comme les feuilles +mortes d'un arbre... et cela sans déchirement, à chaque blessure... Au +lieu d'une douleur vive... c'est un froid engourdissement... Ce ne sont +pas les violences de la colère, du désespoir... non, c'est un dédain +amer, mêlé de compassion douloureuse... Tout le passé de ma vie... que +je croyais inaltérable, s'écroule, s'amoindrit et s'efface. Allons... +j'ai pris pour le marbre impérissable la neige qui fond aux premières +ardeurs du soleil... Encore une fois, cela est étrange... Tout à +l'heure... en pensant que je pouvais être forcé de renoncer à cette +femme si adorée, cette seule supposition me semblait un abîme que je ne +pouvais contempler sans vertige... Voilà que maintenant... au lieu de ce +grandiose, de cet effrayant abîme... je ne vois plus qu'une espèce de +bourbier dont j'ai hâte de détourner les regards... Et pourtant c'est +moi... c'est bien moi... moi dont cet amour avait été le pôle, l'idée +fixe, unique... moi qui depuis dix ans n'avais pas été un jour, une +heure, sans donner une pensée à cet amour; moi qui, soutenu, porté par +cet amour, ai tenté, accompli de grandes choses... moi qui courais hier +comme un enfant... moi qui tout à l'heure ressentais une de ces joies +insensées, divines, parce que je touchais au terme inespéré de mes +rêves... Eh bien! maintenant, subitement... rien... rien... plus rien... +à ce point, que je cherche la place de ce gigantesque et sublime +édifice jusqu'alors élevé dans mon âme avec une si sainte ardeur, +pensée à pensée, souvenir à souvenir... Rien... rien... plus rien... un +souffle a tout fait disparaître, mais disparaître sans laisser même une +ruine, un débris, une trace... Dites, dites... cela n'est-il pas +étrange, Mathilde?...</p> + +<p>Oh! rien ne m'était plus affreux que de l'entendre analyser ainsi le +renversement de son espoir et de sa croyance en moi...</p> + +<p>Encore une fois je fus sur le point de lui dire combien je le trompais, +combien je l'aimais. Faut-il avouer cette lâcheté? ce fut l'espèce de +résignation méprisante de M. de Rochegune qui causa mon découragement +passager...</p> + +<p>Et pourtant ce mépris de sa part devait servir mes projets.</p> + +<p>Son désespoir m'eût donné une nouvelle force, en me prouvant que j'étais +toujours aimée... et il fallait que je ne fusse plus aimée.</p> + +<p>Il continua en s'adressant à moi:</p> + +<p>—Cela serait incompréhensible de la part de tout autre que moi... Mais +mon caractère est tel, que le venin le plus subtil, le plus rapide, +n'est pas plus mortel que ne l'est mon mépris lorsqu'il atteint mes +affections, si robustes, si vivaces qu'elles soient.</p> + +<p>Puis il se leva brusquement:</p> + +<p>—Après tout,—dit-il,—l'humanité est l'humanité... pétrie d'or et de +boue. Je devrais avoir pitié de votre égarement en pensant aux qualités +qui le rachètent... Je ne devrais pas jeter au vent de l'oubli et du +néant dix années d'affection sainte et grande... dix années +d'idolâtrie, de culte... Mais je ne le puis pas... je me connais, je +suis absolu en tout: je ne puis voir en vous qu'une divinité ou une +femme vulgaire... Tant que vous avez été élevée sur votre piédestal, je +vous ai adorée... Maintenant vous en descendez honteusement... +maintenant vous êtes comme les autres femmes... Je renie mes adorations +passées.</p> + +<p>—Ainsi,—lui dis-je avec amertume,—si je vous avais écouté lorsque +vous me suppliiez d'oublier mes devoirs... le mépris sans doute eût payé +ce sacrifice... Comme en ce moment... vous eussiez renié vos adorations +passées... car alors aussi je serais honteusement descendue de mon +piédestal... Je cède à un penchant légitime... et vous me méprisez... +mais si j'avais cédé à un penchant coupable!...</p> + +<p>Cette réflexion parut le frapper; il resta pensif. Puis il s'écria avec +une violence à peine contenue:</p> + +<p>—Je vous ai dit, il y a longtemps, que si jamais je doutais de vous... +je douterais de moi... Eh bien! l'heure est venue... je doute de moi et +de tous... Oui... malheur à vous qui avez bouleversé toutes mes notions +du bien et du mal... malheur à vous qui pouvez inspirer l'aversion en +accomplissant un devoir sacré... malheur à vous qui pouvez être +pervertie en obéissant à un amour légitime... oui, je méprise moins +encore l'hypocrisie du vice que votre vertueuse impudeur.</p> + +<p>Et il sortit violemment.</p> + +<p>C'en était fait... il me méprisait... il me haïssait...</p> + +<p>De ce moment mon sacrifice fut entièrement accompli...</p> + +<p>Je sentis que son cœur m'échappait... il m'avait fait cruellement +assister à l'agonie, à la mort de son amour et de son estime pour moi; +je n'avais plus aucun doute, son cœur était vide... Qui l'occuperait?</p> + +<p>A ce moment une pensée infernale me traversa l'esprit...</p> + +<p>—Et Ursule!—m'écriai-je,—si elle allait essayer ses séductions sur +lui? Maintenant qu'il est libre, aigri, maintenant qu'il croit au mal, +puisqu'il doute de moi... ne se trouve-t-il pas dans la seule +disposition d'esprit peut-être où il puisse ressentir la fatale +influence de cette femme?</p> + +<p>Et Emma... cette enfant à qui j'ai promis cet amour, et Emma qui meurt +sans cet amour, pourra-t-elle jamais lutter contre Ursule... surtout si +Ursule aime passionnément?</p> + +<p>Et moi je renoncerais volontairement à mon amour pour voir cette odieuse +femme... occuper le cœur de M. de Rochegune?</p> + +<p>Je l'avoue, les événements s'étaient tellement pressés, que je n'avais +pas songé un instant à l'entrevue d'Ursule et de M. de Rochegune au bal +de l'Opéra.</p> + +<p>Si cette idée me fût venue... j'aurais peut-être eu la cruauté de +sacrifier Emma plutôt que de risquer de voir Ursule aimée de M. de +Rochegune.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_V" id="H-CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3> + +<h4>LES ADIEUX.</h4> + +<p>Ma résolution une fois arrêtée, j'avais écrit à M. de Lancry qu'après +avoir réfléchi au désir qu'il m'avait témoigné, je consentais volontiers +à retourner auprès de lui. Je craignais qu'il ne voulût oser d'une +violence légale, et qu'il ne compromît ainsi tous mes projets en faisant +douter de mon empressement à le rejoindre.</p> + +<p>Après le départ de M. de Rochegune, j'allai voir madame de Richeville et +Emma.</p> + +<p>Celle-ci se trouvait beaucoup mieux. Le docteur regardait son +rétablissement comme certain. La duchesse, tout à fait remise, me +remercia avec la plus tendre effusion des soins que j'avais donnés à sa +fille.</p> + +<p>Lorsque j'annonçai brusquement à madame de Richeville mon désir de +retourner auprès de M. de Lancry, désir que j'attribuais à la pitié que +m'inspiraient ses malheurs et son repentir, la duchesse me crut folle et +me fit toutes les observations, toutes les instances, tous les reproches +possibles; rien ne m'ébranla. Le prince d'Héricourt et sa femme se +joignirent à mon amie pour me faire envisager l'absurdité de ma +conduite. Je leur demandai si je perdrais leur estime. Ils me +répondirent que non, que c'était une louable exagération sans doute, +mais qu'elle serait d'un funeste exemple, et qu'il était déplorable de +voir prodiguer au vice et à la corruption de pareilles marques de +dévouement.</p> + +<p>En vain je prétextai du malheur et du repentir de mon mari; ils me +répondirent que son malheur était mérité, que son repentir n'était +nullement prouvé. Plusieurs années d'une conduite irréprochable auraient +à peine mérité la preuve d'aveugle attachement que je lui donnais.</p> + +<p>Mieux que personne je sentais la vérité de ces remontrances, mais trop +d'intérêts étaient maintenant en jeu pour que je pusse hésiter un +instant dans la marche que je m'étais tracée.</p> + +<p>Néanmoins, je le reconnus avec tristesse, le prince et sa femme +éprouvèrent pour moi du refroidissement; je perdis beaucoup dans leur +esprit; ils me trouvèrent faible, sans dignité. Ils souffraient +véritablement et avec raison de me voir renoncer à leur intimité +protectrice, qui m'avait été d'une si grande consolation, pour aller +retrouver un homme qu'ils méprisaient, qu'ils haïssaient de tout le mal +qu'il m'avait fait, et dont ils m'avaient pour ainsi dire moralement +séparée. Enfin ils regrettaient de s'être intéressés à des chagrins que +j'oubliais moi-même si promptement.</p> + +<p>Ainsi qu'à ces amis à la fois justes et sévères, je dis à madame de +Richeville que la pitié seule me rapprochait de M. de Lancry...—Hélas! +c'était seulement aux yeux de l'homme que j'aimais et que je respectais +le plus au monde que j'avais dû feindre un honteux amour pour mon mari.</p> + +<p>En vain la duchesse me supplia de rester chez elle et de continuer +d'habiter mon pavillon, dût-elle surmonter l'aversion que lui inspirait +le voisinage de M. de Lancry; je refusai; mes relations avec mon mari +eussent été surveillées de trop près, et l'on eût bien vite reconnu mon +mensonge.</p> + +<p>Je ne saurais dire les larmes, la désolation de madame de Richeville; +dans la franchise de son amitié, dans l'emportement de son chagrin, elle +me fit de cruels reproches... Je les dévorai en silence; ils me +prouvaient la force de son affection pour moi, et à ses yeux je les +méritais.</p> + +<p>Pour la première fois de ma vie, je sentis l'espèce de jouissance amère +que l'on éprouve en se voyant méconnue, blâmée, et en se disant, d'un +mot je pourrais changer ces blâmes en adorations...</p> + +<p>Il me sembla beau d'accomplir ainsi seule, accusée par tous, une +œuvre que tous auraient admirée.</p> + +<p>Alors je comprenais (dans un noble but) ces luttes sourdes, incessantes, +acharnées, que certaines personnes engagent contre la société sans +autres ressources que leur intelligence, autre force que leur volonté.</p> + +<p>Seule dans la position difficile où je me trouvais, il me fallait amener +M. de Rochegune à épouser Emma, malgré les intrigues et les séductions +qu'Ursule mettrait nécessairement en jeu, si elle aimait M. de +Rochegune.</p> + +<p>Je ne veux pas le cacher, mon désir ardent d'arriver aux fins de cette +entreprise, l'exaltation que donne une conviction généreuse, remontèrent +mon moral, surexcitèrent mon énergie, et m'empêchèrent de rester écrasée +sous le poids de mon sacrifice.</p> + +<p>Oh! ce fut encore à ce moment que je reconnus la différence énorme qui +existait entre mon amour pour M. de Rochegune et celui que j'avais +autrefois ressenti pour M. de Lancry.</p> + +<p>Autrefois j'avais été abattue, accablée; je n'avais su que souffrir... +sans agir... A cette heure au contraire, je souffrais autant, mais je ne +voulais pas que ma souffrance fût stérile; cette fois mes larmes +devaient être fécondes; jusque dans mes chagrins je voulais être digne +de l'homme que j'adorais.</p> + +<p>Oh! comme j'étais fière de cet amour, de cette perle de mon cœur, +conservée sans souillure... Si quelquefois je me sentais faiblir dans ma +résolution, je me souvenais de ces paroles que Dieu m'avait inspirées au +chevet d'Emma mourante: <span class="smcap">s'il savait</span>!</p> + +<p>Oui, je me disais: Que demain je révèle tout à M. de Rochegune, ne +sera-t-il pas à mes pieds? son amour ne reviendra-t-il pas plus +passionné que jamais?</p> + +<p>Pourtant, comme je le chérissais toujours et plus que jamais, j'avais +des moments d'abattement cruel, d'affreux désespoir...</p> + +<p>Alors je me souvenais de ce que m'avait encore dit la voix divine +pendant cette nuit fatale... <i>Courage... pauvre femme... tu ne sais pas +ce que c'est d'avoir acquis, à force de sacrifices, le</i> <span class="smcap">droit de pleurer +sur soi</span>... Et en effet, je trouvais dans ces larmes une triste volupté!</p> + +<p>Et puis enfin,—me disais-je,—si je réussis dans mes projets, une fois +le bonheur d'Emma bien assuré, car M. de Rochegune ne restera pas +insensible à cet amour si vif et si ingénu, et l'appréciera en le +partageant, qui m'empêchera de me séparer légalement de mon mari, de +retourner vivre auprès de madame de Richeville, et peut-être de tout +dire à M. de Rochegune, alors l'époux d'Emma? Sûre de lui et de moi, je +pourrai sans crainte lui dévoiler ce mystère et lui prouver que je n'ai +jamais cessé d'être digne de lui... et qu'il me doit le bonheur dont il +jouit auprès d'Emma. Pour moi quelle douce récompense de tant de +chagrins soufferts en silence!... Combien alors ma vie serait paisible +et heureuse, ainsi passée près de ceux que j'aime tant......</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>J'attendais M. de Lancry le dimanche au matin. Avant mon départ, j'allai +voir Emma une dernière fois; elle était seule. Pendant notre court +entretien, je lui renouvelai toutes mes recommandations au sujet du +secret qu'elle devait absolument garder envers M. de Rochegune et madame +de Richeville. Je lui promis de lui écrire par Blondeau, l'engageant à +me répondre par le même moyen.</p> + +<p>En apprenant mon retour auprès de mon mari, la pauvre enfant ne put +cacher un mouvement de joie involontaire, malgré son attachement bien +réel pour moi. Je n'en accusai pas son cœur, mais l'instinct de son +amour.</p> + +<p>Je lui promis de venir souvent la voir, bien décidée de tenir cette +promesse si nécessaire à mes desseins.</p> + +<p>Le dimanche matin, M. de Lancry se présenta chez moi, ainsi qu'il me +l'avait annoncé.</p> + +<p>J'ai oublié de dire que, depuis l'abandon d'Ursule, sans doute, mon +mari, absorbé par ses poignantes préoccupations, avait poussé l'incurie +de ses vêtements et de sa personne jusqu'à une négligence presque +sordide: ses traits étaient dévastés par le chagrin, par les veilles, et +depuis peu par les excès de toutes sortes dans lesquels il avait cherché +à étourdir sa folle et implacable passion; ses yeux rougis, sa figure +couperosée, sa barbe longue, sa chevelure inculte, sa voix rauque et +dure, tout en lui semblait personnifier le type du vice et presque de la +misère (j'appris bientôt que cette misère était réelle).</p> + +<p>Et c'était là l'homme que quelques années auparavant j'avais vu dans +tout l'éclat de son élégance et de ses succès...</p> + +<p>Il me dit en entrant:</p> + +<p>—Je vous fais compliment, madame, sur votre bonne volonté, quoiqu'il me +semble que cette soumission subite cache quelque arrière-pensée; mais il +n'importe... ne croyez pas vous jouer de moi... Je vous prouverai que ce +que je veux... je le veux.</p> + +<p>—Quand partons-nous, monsieur?</p> + +<p>—A l'instant, madame, à l'instant... Mais n'avez-vous pas de tendres +adieux à adresser à votre ami intime? me dit-il avec +ironie;—n'avez-vous pas à échanger quelques larmes? Que je ne vous gêne +pas... j'ai cinq minutes à votre service pour ces touchantes +embrassades.</p> + +<p>—J'ai fait mes adieux ce matin à madame de Richeville, monsieur. +D'ailleurs, j'espère la revoir bientôt.</p> + +<p>—Oh! quant à cela... vous verrez qui vous voudrez, la liberté ne vous +manquera pas... à moins que... à moins que plus tard... je ne pense +autrement...</p> + +<p>—Monsieur, quand vous voudrez, je vous suivrai.</p> + +<p>—Un instant; je dois vous avertir, ma chère amie, que l'appartement que +j'habite n'est pas brillant; c'est un simple pied-à-terre... que j'ai +pris depuis que j'ai licencié ma maison... pour des raisons que vous +devinez sans peine... Je n'ai donc pas eu le temps de m'occuper des +détails d'intérieur; je vous préviens que vous serez beaucoup moins bien +établie là qu'ici.</p> + +<p>—Je me contenterai, monsieur, de ce dont vous vous contenterez... +pourvu que j'aie seulement une chambre pour moi et une tout auprès pour +Blondeau... Je ferai prendre ici les meubles qui me seront nécessaires.</p> + +<p>—Et je ferai vendre le reste, car je dois vous avouer, madame, que je +suis singulièrement gêné... Cela vous étonne? C'est pourtant ainsi. Vous +connaissez maintenant mes peines de cœur... Je n'ai donc rien à vous +cacher... Eh bien! dernièrement... pour m'étourdir... j'ai joué... j'ai +beaucoup joué... et j'ai beaucoup perdu. Vous avez sans doute quelques +économies?</p> + +<p>—Il me semble, monsieur, que nous pourrions plus tard parler +d'affaires.</p> + +<p>—Vous avez parfaitement raison, madame... Voulez-vous mon bras?</p> + +<p>Nous partîmes.</p> + +<p>Je montai en fiacre avec M. de Lancry; Blondeau me suivit dans une autre +voilure, avec quelques paquets indispensables; j'ordonnai à mon valet de +chambre de venir, le soir même, m'apporter différentes choses dont +j'avais besoin.</p> + +<p>Une fois en voiture, M. de Lancry me dit:</p> + +<p>—J'ai gardé un domestique... C'est du luxe, mais ce garçon m'est +attaché, il nous suffira... avec votre madame Blondeau. Comme je ne +dînerai jamais chez moi, vous pourrez faire venir vos repas de chez un +restaurateur voisin; la portière de la maison aidera Blondeau à faire +votre ménage.</p> + +<p>—Il y a six ans, monsieur, à peu près à cette époque, nous revenions de +Chantilly, vous me faisiez aussi l'état de la maison que nous devions +avoir... Les temps sont changés.</p> + +<p>—Très-changés, madame, ce qui prouve la vérité de cette maxime: que les +jours se suivent et ne se ressemblent pas... Ah çà, mais vous me +paraissez en veine épigrammatique, le sang des Maran se montre... A +votre aise... je suis bon prince... pas toujours cependant... Mais nous +voici arrivés...</p> + +<p>Nous nous arrêtâmes devant une vieille maison de la rue de Bourgogne...</p> + +<p>Nous traversâmes une cour sombre, humide et triste; arrivés au second +étage, une porte nous fut ouverte par le valet de chambre de M. de +Lancry, celui-là même qui m'avait accompagnée lors de la fatale nuit de +la maison isolée.</p> + +<p>La figure de cet homme était sinistre.</p> + +<p>Une petite antichambre, encombrée de malles en désordre, un salon à +peine meublé; à droite, la chambre de mon mari; à gauche, la mienne avec +un cabinet pour Blondeau, tel était l'appartement que je devais partager +avec M. de Lancry.</p> + +<p>Les papiers étaient malpropres, il n'y avait pas de rideaux aux +fenêtres, les boiseries étaient enfumées, les parquets presque boueux; à +peine le jour arrivait-il au fond de cette cour humide...</p> + +<p>D'abord mon cœur se serra douloureusement, et puis j'eus peur...</p> + +<p>Cet appartement me semblait désert, isolé; je regardais autour de moi +avec inquiétude.</p> + +<p>Ma pauvre Blondeau ne me quittait pas et se serrait contre moi toute +tremblante.</p> + +<p>—Vous trouvez sans doute ce logement ignoble?...—me dit M. de Lancry +d'un air ironique...—Mais le temps des hôtels est passé, ma chère; nous +avons mangé notre pain blanc le premier.</p> + +<p>—Je m'accommoderai de tout, monsieur. Seulement je ferai faire ici +quelques réparations indispensables.</p> + +<p>—A votre aise... Je ne vous ferai pas les mêmes reproches qu'à Maran +sur le bruit insupportable des ouvriers; car je sors de grand matin, et +je rentre fort tard... quelquefois même je ne rentre pas du tout. Vous +ferez donc ici ce que vous voudrez.</p> + +<p>—Alors, monsieur, je vous demanderai de garder mon valet de chambre, il +couchera dans cette antichambre. C'est un homme de confiance. Je ne +connais pas cette maison, et je suis très-peureuse...</p> + +<p>—Si vous avez de quoi payer ce domestique, arrangez-vous. Fritz couche +en haut.</p> + +<p>Blondeau sortit.</p> + +<p>—Maintenant, madame, je dois vous déclarer, avec cette franchise qu'on +se doit entre époux... qu'il me reste pour tout avoir environ mille +écus... Vous avez des diamants, des bijoux; il faudra en faire +ressources... Je vous ai, jusqu'à l'année passée, servi une pension de +vingt mille francs. Vous ne devez pas avoir dépensé tout cela... car à +Maran vous viviez en ermite...</p> + +<p>—Mais, monsieur,—lui dis-je épouvantée,—il est impossible que vous +soyez réduit à ces extrémités.</p> + +<p>—Lorsque Ursule a disparu, il me restait environ deux cent cinquante +mille francs de notre fortune. Autant par désespoir que pour m'étourdir +et par besoin de tenter le sort... j'ai joué... et, comme je vous l'ai +dit, j'ai très-malheureusement joué, puisque j'ai tout perdu... Ceci une +fois bien entendu, n'en parlons plus; je ne me souviens jamais de +l'argent que j'ai dépensé avec plaisir... à plus forte raison de celui +que j'ai perdu au jeu...</p> + +<p>—Mais alors, monsieur,—m'écriai-je,—c'est donc pour me faire partager +cette horrible existence que vous me forcez à revenir près de vous? A +quoi, puis-je vous être utile? Vous n'êtes jamais ici, dites-vous. Quel +est donc votre but?—m'écriai-je effrayée et regrettant presque de +m'être ainsi volontairement livrée entre les mains de M. de Lancry.</p> + +<p>Mais ces regrets étaient tardifs et superflus; il fallait subir toutes +les conséquences de ma démarche, rester pendant quelque temps enchaînée +au destin de cet homme, ou renoncer aux projets qui seuls me donnaient +la force de supporter mon sort.</p> + +<p>Il ne m'était même plus permis de me plaindre à personne, de demander +conseil ou assistance à qui que ce fût.</p> + +<p>Aux yeux de tous, j'étais allée librement, volontairement, retrouver M. +de Lancry; je ne pouvais donc que paraître heureuse du parti que j'avais +pris.</p> + +<p>Mon mari répondit ainsi à mes questions:—Vous me demandez, ma chère +amie, quel est mon but en vous rappelant auprès de moi; d'abord, celui +de jouir de votre aimable compagnie... Et puis... cela ne vous regarde +pas...</p> + +<p>—Mais vous avez donc, monsieur, de bien odieux projets, que vous ne +pouvez pas les avouer?</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de mes projets; j'ai le droit de vous garder chez +moi, et je vous garde. Quant aux velléités que vous pourriez avoir de +vous échapper de mes mains, soit à présent, soit plus tard, sous le +fabuleux prétexte d'une séparation, je vous engage, pour vous distraire, +à méditer à ce sujet une consultation dont voici la copie. Elle est +rédigée par les plus fameux jurisconsultes de Paris, et m'a bien coûté +cinquante louis, s'il vous plaît... C'est une folie dans ma position, +mais je ne pouvais payer trop cher l'assurance de passer ma vie près de +vous.—Et il me remit un papier.—Vous verrez que, sur la question de +savoir si vous avez la moindre chance d'obtenir une séparation, les +trois avocats ont unanimement déclaré que non, la voix publique nous +attribuant des torts réciproques... C'était leur avis particulier, qui +ne préjugeait en rien celui de la justice; mais ils croyaient pouvoir +affirmer qu'aucun tribunal ne voudrait même donner suite à votre demande +en séparation s'il était formellement prouvé que vous êtes revenue de +votre libre volonté au domicile conjugal... cette démarche de votre part +devant être regardée comme une amnistie générale du passé, quelque +graves que fussent mes torts envers vous. Ne m'attendant pas, je vous +l'avoue, à vous trouver d'aussi bonne composition... je me contentais +donc de l'avis de mes trois conseillers, et j'allais tenter auprès de +vous une dernière voie de conciliation (dont je sentais toute +l'importance) avant de vous envoyer un huissier. Jugez donc de mon +étonnement, de ma joie, lorsque j'ai reçu ce charmant petit billet de +vous, par lequel vous me disiez qu'ayant mûrement réfléchi, vous ne +voyiez aucune raison pour vivre plus longtemps séparée de moi.</p> + +<p>Je ne pus retenir un mouvement de désespoir en songeant à cette fatale +imprudence; ce mouvement n'échappa pas à M. de Lancry.</p> + +<p>—Vous n'aviez pas songé à cela,—reprit-il,—je le vois, vous regrettez +ce malencontreux petit carré de papier satiné et parfumé,—dit-il avec +une cruelle ironie en me montrant ma lettre,—qui rive à tout jamais +votre chaîne... qui ne sera pas toujours de fleurs, je le crains +fort... Sur ce... je vais m'habiller, car aujourd'hui, par +extraordinaire, je tiens à me faire très-beau.</p> + +<p>Et M. de Lancry me laissa stupéfaite et épouvantée.</p> + +<p>Je n'avais cru engager que le présent... j'avais irrévocablement engagé +l'avenir.</p> + +<p>Ainsi je voyais à jamais détruit mon espoir de retourner un jour vivre +auprès de madame de Richeville, et de jouir enfin de la récompense de +tant de sacrifices, en dévoilant à M. de Rochegune tous les motifs de ma +conduite.</p> + +<p>Ce moment fut affreux.</p> + +<p>Ce que m'avait dit M. de Lancry n'était que trop vrai: cette lettre +fatale me perdait, ou elle restait du moins comme une terrible +présomption contre moi... Quelle raison invoquerais-je pour obtenir +désormais une séparation, lorsque mon mari avait entre les mains une +preuve écrite de ma libre et volontaire soumission à ses désirs?...</p> + +<p>Hélas! c'est ainsi que le cercle de fer de ma position m'enfermait et se +resserrait de tous côtés...</p> + +<p>Un dernier coup vint, sinon m'accabler encore, du moins me prouver que +mes craintes étaient fondées en ce qui regardait Ursule.</p> + +<p>Le soir... au moment où je faisais avec ma pauvre Blondeau quelques +préparatifs pour passer sans trop de frayeur ma première nuit dans ce +lugubre appartement, on me monta une lettre ainsi conçue:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Madame,</span><br /> +</p> + +<p>«Un de vos meilleurs amis, qui depuis quelque temps se fait un plaisir +de vous tenir au courant des plus secrètes pensées de votre mari, veut +être le premier à vous apprendre que c'est Ursule qui a ordonné à M. de +Lancry de vous rappeler près de lui, afin de rompre votre liaison avec +M. de Rochegune... dont elle est passionnément éprise.</p> + +<p>«Ursule n'a pas vu votre mari; elle lui a écrit que le seul moyen qu'il +eût de la faire consentir à lui accorder encore quelques entretiens +était de vous reprendre chez lui et de vous y garder... Bien entendu que +les promesses d'Ursule seront vaines, et que ce pauvre Lancry ignore +qu'il sert ainsi à merveille la passion d'Ursule en vous séparant de +Rochegune.</p> + +<p>«On a vu dans les mains d'Ursule l'original d'une consultation signée de +trois fameux jurisconsultes, et la copie d'une lettre de vous dans +laquelle vous annoncez avec la meilleure grâce du monde que vous êtes +prête à retourner auprès de M. de Lancry.</p> + +<p>«Cette nouvelle, jointe à l'avis que vous a donné le docteur, complique +singulièrement la question. De tout ceci il doit résulter:</p> + +<p>«1º Qu'Emma mourra de chagrin... ce qui ne manquera pas d'être quelque +peu sensible à madame de Richeville, et à vous, qui vous serez +inutilement sacrifiée;</p> + +<p>«2º Que Rochegune succombera aux séductions de votre amie Ursule, ce qui +ne vous sera pas non plus indifférent;</p> + +<p>«3º Et que vous ne quitterez plus votre mari... lors même qu'il verra +qu'Ursule s'est jouée de lui. On lui donnera d'autres motifs de vous +garder... ce qui devrait vous épouvanter assez si vous avez le don de +lire dans l'avenir...»</p> + +<p>Je ne pouvais en douter, cette lettre était de M. Lugarto.</p> + +<p>Tels étaient les obstacles que j'avais à vaincre... Tels étaient les +dangers que j'avais à courir.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_VI" id="H-CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h3> + +<h4>CORRESPONDANCE.</h4> + +<p>Lorsque, plus calme, j'envisageai raisonnablement ma position, j'en +désespérai moins; sachant pour quel motif M. de Lancry avait exigé mon +retour près de lui, je fus un peu rassurée.</p> + +<p>La lettre anonyme (sans doute l'œuvre de M. Lugarto) me montrait +l'avenir sous un jour menaçant, mystérieux; mais les préoccupations du +présent me distrayaient de ces craintes futures.</p> + +<p>Je faisais, je crois, injure au caractère de M. de Rochegune en le +supposant capable de former même la liaison la plus éphémère avec +Ursule; cette femme m'avait causé trop de chagrins, il avait pour elle +trop de haine et d'aversion.</p> + +<p>Une difficulté presque insurmontable était d'amener le mariage d'Emma, +et surtout de ne pas laisser soupçonner à M. de Rochegune que j'étais +instruite de l'amour de cette pauvre enfant... J'attendis tout de +l'inspiration, qui m'avait déjà soutenue, guidée...</p> + +<p>Je n'avais aucune idée de la vie misérable à laquelle me condamnait le +désordre de M. de Lancry, j'appréciai plus que jamais la prévoyance de +M. de Mortagne; ma terre de Maran avait été rachetée sous le nom de +madame de Richeville: cette propriété m'assurait bien au delà du +nécessaire.</p> + +<p>Par suite de mon étrange position, j'étais forcée de partager la gêne de +mon mari; car je ne paraissais rien posséder en propre. Je n'exagère pas +en disant que je me résignai à cette vie presque pauvre avec assez +d'indifférence; je la pris comme une épreuve, comme un essai.</p> + +<p>Grâce aux soins de Blondeau, mon triste appartement fut habitable. Je +voyais à peine M. de Lancry. A quelques accès de gaieté grossière ou de +tristesse sinistre, je devinais qu'Ursule avait encouragé ou ruiné ses +dernières espérances; j'espérais que du moment où elle ne lui +ordonnerait plus de me garder près de lui, il consentirait à une +séparation.</p> + +<p>Mon séjour forcé auprès de mon mari n'augmentait donc pas beaucoup mes +chagrins, ils roulaient tout entiers sur la perte de l'affection de M. +de Rochegune et sur les craintes que m'inspirait l'avenir d'Emma.</p> + +<p>Le surlendemain de mon installation, madame de Richeville était venue +chez moi, ayant eu la précaution de s'assurer de l'absence de M. de +Lancry.</p> + +<p>Elle fondit en larmes en voyant la pauvreté de ma demeure.—Cette +pauvreté,—me dit-elle,—lui expliquait mon dévouement. Emma se +rétablissait rapidement; sa mère ne conservait plus aucun doute sur sa +guérison.</p> + +<p>Je demandai en tremblant à madame de Richeville des nouvelles de M. de +Rochegune; jusqu'alors elle n'en avait aucune. Prévoyant son chagrin, +elle avait envoyé s'informer de sa santé; il lui avait fait répondre +qu'il était un peu souffrant.</p> + +<p>Madame de Richeville m'apprit que ma conduite était diversement jugée +dans le monde; les uns me blâmaient cruellement, les autres me louaient +outre mesure. J'avoue que dans cette circonstance j'avais en moi de quoi +balancer tous les jugements du monde.</p> + +<p>Le lendemain je reçus cette lettre de M. de Rochegune.</p> + +<p class="r">Paris...</p> + +<p>«J'ai été envers vous injuste, brutal et cruel, parce que j'ai été +vaniteux. L'orgueil est au fond de tous nos mauvais sentiments: vous +ressentiez pour un autre ce que vous ne ressentiez pas pour moi; mon +amour-propre s'est révolté, mon bon sens s'est obscurci; dans votre mari +je n'ai pas vu un homme digne ou indigne de votre amour, j'ai vu un +rival.</p> + +<p>«Tout ceci est logique: je suis sorti de la sphère des sentiments +élevés, je suis tombé dans les sentiments bas et jaloux, le paradoxe a +remplacé la raison; pouvais-je toujours rester dans cette sphère? Non: +l'amour platonique est impossible entre deux jeunes gens; tôt ou tard +l'un ou l'autre succombe. C'est un piége dangereux. Il apparaît plein +de charme et de grandeur. Si votre amour mal éteint pour votre mari +n'eût pas soutenu votre vertu, vous eussiez succombé comme moi! Quand le +cœur est pris, on n'échappe pas à la contagion du désir.</p> + +<p>«J'ai bien réfléchi, <i>je me suis fait vous</i> pour vous juger au point de +vue absolument moral: vous êtes irréprochable. Pour moi, cela est cruel; +il ne m'est, pour ainsi dire, pas permis d'avoir des regrets.</p> + +<p>«Vous dévouer ma vie, cacher notre bonheur dans la solitude, parce que +les grandes passions sont solitaires, ainsi pour moi l'avenir était +complet et magnifique! Que me reste-t-il? Rien, ni l'amour de frère ni +l'amour d'amant. Depuis qu'en vous j'ai vu la femme... la sœur a +disparu.</p> + +<p>«La femme, par une brusque préférence, m'a témoigné sa répugnance... la +femme n'existe plus pour moi... Vaincre ou braver une <i>répugnance</i> m'a +toujours été aussi impossible que d'oublier que je l'ai inspirée.</p> + +<p>«Il en est des impressions comme des jours, on ne fait pas qu'ils +n'aient point été. Je ne puis pas plus redevenir votre frère que +rétrograder à l'âge de vingt ans; notre position est brisée, à tout +jamais brisée.</p> + +<p>«Votre retour à votre mari a rompu tout équilibre, bouleversé toute +prévision. Ce retour aurait eu lieu quand j'étais encore votre frère, +que rien n'eût été changé entre nous; je vous aurais blâmée ou approuvée +avec désintéressement.</p> + +<p>«J'ai trente ans; depuis l'âge de dix-huit ans, je crois, je vous ai +aimée, je vous l'ai prouvé.</p> + +<p>«Mais le passé est fatal pour les mauvais comme pour les bons souvenirs.</p> + +<p>«Si mon affection pour vous est morte après s'être successivement +transformée, il m'en restera toujours la mémoire.</p> + +<p>«On doit honorer religieusement ceux qui ne sont plus.</p> + +<p>«Oui... ce que j'éprouve pour vous à cette heure est le culte +mélancolique et sacré qu'on a pour ceux à qui l'on survit.</p> + +<p>«Mes regrets seront éternels... éternels... Une fois réduits en +poussière, nos débris forment des cendres inaltérables... Telle est, +telle sera l'immutabilité de mes sentiments pour vous.</p> + +<p>«Je ne vous fais pas de reproches, Mathilde; on ne reproche pas aux gens +de mourir... on les pleure.</p> + +<p>«Ces images sont lugubres; je les emploie pour vous faire comprendre que +le passé ne m'est pas cruel, odieux, insupportable; il est glacé comme +le sépulcre... il est <span class="smcap">mort</span>... il n'est pas oublié, il est <span class="smcap">tué</span>.</p> + +<p>«Aussi ma vie sera-t-elle misérable. Je flotte entre vingt partis sans +me résoudre à aucun. Votre perte a renversé tout l'échafaudage de mon +existence. C'est à recommencer. L'âge avance; je suis fatigué de la +route.</p> + +<p>«J'avais pourtant cru être près du terme... il va falloir marcher... +marcher encore... et dans quel désert aride et sans fin, mon Dieu!»</p> + +<p class="r">Paris.</p> + +<p>«Hier, j'ai eu un accès de rage et de haine que je voulais assouvir... +j'étais fou... Je suis sorti pour aller provoquer votre mari et le tuer.</p> + +<p>«Je dis cela parce que j'étais sûr de le tuer. Il est des pressentiments +qui ne trompent pas.</p> + +<p>«Et puis cette conviction m'a effrayé; j'ai eu peur d'être un +assassin...</p> + +<p>«La preuve que je suis complétement détaché de vous et que je +n'oublierai jamais que vous m'avez préféré un être pervers et misérable, +c'est qu'en voulant tuer votre mari, je réfléchissais parfaitement que +si vous deveniez ainsi veuve, je mettais pour l'avenir une barrière +insurmontable entre vous et moi.</p> + +<p>«Cette pensée seule ne m'eût pas arrêté une seconde... demain vous +seriez libre que je refuserais les restes d'une vie que, par deux fois, +vous avez été mettre aux pieds de cet homme... Jamais! jamais...»</p> + +<p>De ces deux lettres de M. de Rochegune, ce fut la dernière qui me fut la +plus pénible.</p> + +<p>Elle me prouvait combien le coup que j'avais frappé avait été douloureux +et sûr; jamais il ne m'avait exprimé d'une manière aussi énergique, +aussi dure, ce détachement complet sur lequel le temps ne pourrait +rien.</p> + +<p>Ces ressentiments me parurent, sinon faire faire un grand pas à mes +projets pour Emma, du moins détruire tout obstacle dont j'aurais pu être +le prétexte.</p> + +<p>Ursule m'inspirait toujours une crainte vague. Mais, encore une fois, +comment M. de Rochegune, qui la connaissait, consentirait-il seulement à +l'écouter?... N'accueillerait-il pas ses avances avec le dernier mépris? +J'étais absorbée par ces pensées, lorsque je reçus cette lettre de M. +Lugarto, ou de l'un de ses émissaires, car je ne connaissais pas cette +écriture.</p> + +<p>On juge de l'effroi qu'elle me causa.</p> + +<p class="r">Paris.</p> + +<p>«L'<i>ami inconnu</i> à qui vous devez déjà beaucoup de renseignements à la +fois <i>agréables</i> et précieux sur la vie intime de votre mari continuera +sa tâche avec d'autant plus de plaisir, que les événements le servent à +souhait, et deviennent de plus en plus <i>intéressants</i> pour vous.</p> + +<p>«Maintenant l'on va vous instruire de ce qui regarde Ursule, parce que +dans cette fantasmagorie vous verrez très-incessamment apparaître la +figure de M. Rochegune, et on a lieu de croire que cette apparition vous +<i>plaira</i> infiniment. Voici ce qu'est devenue Ursule depuis sa +disparition de l'hôtel de Maran. On vous cachera seulement l'indication +positive de la retraite de votre charmante cousine, parce qu'il est +superflu que vous la connaissiez: elle habite l'un des faubourgs les +plus isolés, les plus reculés de Paris.</p> + +<p>«Ursule a depuis deux ans une femme de chambre qui lui est profondément +attachée et en qui elle a la confiance la plus absolue. Mademoiselle +Zéphyrine (c'est son nom) a été chargée par sa maîtresse, quelque temps +avant la nuit du bal de la mi-carême, de chercher et de louer dans un +endroit retiré un modeste appartement ou (si faire se pouvait) une +petite maison bien isolée.</p> + +<p>«Mademoiselle Zéphyrine, fille pleine de zèle, d'intelligence et +<i>surtout de fidélité</i>, trouva au fond d'une impasse qui aboutissait à +une rue déserte d'un des faubourgs les moins fréquentés de Paris, une +véritable cellule de trappiste. Le surlendemain du bal de la mi-carême, +votre belle rivale, abandonnant tout ce qu'elle possédait à l'hôtel de +Maran, partit lestement dans un fiacre avec mademoiselle Zéphyrine et +gagna sa retraite cénobitique, d'où elle ne sortit pas pendant quinze +jours, lesquels quinze jours M. de Lancry passa à battre Paris et ses +environs sans pouvoir rattraper sa fugitive.</p> + +<p>«Maintenant on va mettre sous vos yeux quelques fragments des plus +secrètes pensées d'Ursule, écrites par elle dans un album a fermoir dont +elle seule a pourtant la clef.</p> + +<p>«Vous conclurez de cette indiscrétion, sans vous tromper beaucoup, que +mademoiselle Zéphyrine, pendant les promenades de sa maîtresse, trouve +le moyen d'ouvrir l'album, d'y copier ce qui lui semble curieux, et de +communiquer ces renseignements à son <i>maître invisible</i>, qui se fait un +plaisir de vous en faire part.</p> + +<p>«Le commencement de ces fragments du journal d'Ursule remonte environ à +deux ans; les derniers mots en ont été écrits il y a très-peu de jours. +On ne doute pas que ces notes ne vous causent des émotions <i>douces et +salutaires</i>.»</p> + +<p class="c">JOURNAL D'URSULE.</p> + +<p>J'ai en ce soir un moment de triomphe. J'ai vu Mathilde aux Italiens; +son mari est venu me rejoindre. Je l'ai maltraité! Elle a dû s'en +apercevoir... Lui enlever Gontran, c'était une vengeance; l'humilier +devant elle... c'était un plaisir.—M. de Senneville passe pour être +irrésistible. C'est un de ces hommes sur lesquels on a toujours des +projets quand on ne les connaît pas. Je l'ai trouvé d'une élégance +niaisement sérieuse. Il doit se cravater avec solennité et mettre ses +gants avec méditation. Son ramage est aussi charmant qu'insupportable, +car il gazouille délicieusement toujours le même air.—Son plus grand +défaut, à mes yeux, est d'être trop joli. Ce n'est pas ainsi qu'un homme +est beau; aussi M. de Lancry ne m'a jamais plu.—Ce sont là de plates +figures de pacotille que la nature jette dédaigneusement dans son +moule:—<span class="smcap">joli</span> nº 1, ne voulant pas se donner la peine de leur donner un +cachet original...—Lord C*** est mieux, plus accentué; mais il a l'air +par trop Anglais: comme presque tous ses compatriotes, c'est l'embarras +dans l'arrogance, et la morgue dans la gaucherie; et puis au moral ces +gens-là sont comme au physique, ils n'ont pas d'épiderme; on dirait +qu'ils ressentent tout à travers leur flanelle.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Où trouverai-je donc cet homme rude, impérieux, passionné, qui de sa +main robuste me fera plier comme un roseau?—Que je méprise ce Gontran! +Ses prévenances sont de basses servilités, son dévouement un honteux +valetage... Il m'aime en laquais qui craint d'être chassé.—Qu'attendre +d'un misérable qui vole sa femme? Car c'est la voler, ignoblement la +voler... que de se ruiner pour moi.—Et elle... oh! je la hais. Elle n'a +pas l'air malheureux! Je le crois bien, sotte que je suis! je l'ai +débarrassée de son mari...</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Inspirer certaines passions est très-flatteur... les dédaigner est plus +flatteur encore.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>M. de Volanges (l'un des plus nouveaux <i>adorateurs</i>) s'est imaginé de me +reprocher ce qu'il appelle ma coquetterie, se plaignant amèrement de ce +que depuis deux mois... je l'accueille à ravir.—Est-il quelque chose au +monde de plus benêt que ces récriminations? Voilà un homme qui se plaint +de ce que pendant quelques semaines je l'ai reçu avec grâce, avec +prévenance, avec préférence même.—N'est-ce pas déjà reconnaître +très-généreusement ses soins que de les agréer?—N'est-ce pas faire +mille fois plus qu'il ne mérite?—En s'indignant contre notre <i>mauvaise +foi</i>, en parlant de ce qu'ils appellent si grotesquement leurs <i>droits</i>, +les hommes qui nous ont fait la cour sont aussi niaisement scélérats que +ces voleurs qui se croient sincèrement volés lorsqu'après des prodiges +de patiente adresse ils ont forcé... un coffre vide...</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>En théorie et en pratique, j'ai toujours considéré les hommes comme nos +ennemis implacables.—Il y a de la haine jusque dans leur amour le plus +passionné, ou plutôt dès qu'il y a passion il y a haine. Le <i>mari de +Mathilde</i> m'idolâtre, mais il m'exècre; il subit mon joug, mais en +frémissant de rage. Il m'aime... parce qu'il ne peut pas faire autrement +que de m'aimer.—Je le torture sans pitié, parce que je sais le secret +de ma domination et que ce secret est ignoble.—Il y a plus... Mon +hostilité contre Mathilde est excessive; j'éprouve pourtant une certaine +satisfaction en pensant que je suis impitoyable pour un homme qui l'a +rendue si malheureuse...</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Si nous dédaignons leurs vœux, les hommes nous détestent; si nous les +écoutons, ils nous méprisent.—Ils ne pardonnent jamais ni la vertu ni +la faiblesse.—Lorsqu'ils s'occupent de nous, ils se mettent à +l'œuvre avec tout un attirail d'odieuses arrière-pensées: c'est la +vanité, c'est le mensonge, c'est la jalousie; et puis viennent la +défiance, l'hypocrisie, et surtout la crainte haineuse de ne pas +réussir.—De leur part ce n'est pas de l'amour, c'est à peine un goût, +un caprice; avant tout c'est l'orgueil de mettre à mal un cœur +honnête ou de triompher de leurs rivaux.—Il n'y a peut-être pas un +homme qui, s'occupant de la beauté la plus à la mode de la saison, ne +préfère <i>paraître</i> heureux aux yeux de tous que de l'<i>être</i> à la +condition du plus profond secret.—Ils sont bien plus satisfaits du +sacrifice apparent de notre réputation que du sacrifice ignoré de nos +principes.—A position égale ou plutôt relative, combien d'hommes +risqueraient pour une femme ce que risque une femme en commettant une +faute? Ainsi que j'ai lu dans un livre moderne:—«Si une liaison +coupable pouvait être facilement surprise et punie d'une <i>amende</i> qui +enlèverait un quart de la fortune de l'<i>homme aimé</i>, quel est celui qui +s'exposerait aux dangers d'être aimé si chèrement?...»</p> + +<p>—Je m'endurcis donc en songeant que nous ne faisons jamais aux hommes +que le mal qu'ils voudraient nous faire.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>L'aspect de ce comédien m'a singulièrement frappée.—Il m'a fait +comprendre les élans de la passion.—Il était résolu, violent, +désordonné.—Il a joué ce rôle avec une énergie et une fierté +sauvages.—Quand il a pris cette femme par les épaules... quand de sa +main puissante il l'a jetée à genoux, il a été superbe... Son front +était bien menaçant, sa jalousie bien inexorable...—Et puis sa voix +mâle, un peu rauque, avait un vibrement profond, presque <i>léonin</i>. Cette +mièvre princesse de Ksernika était avec moi dans l'avant-scène; elle +s'est écriée en ricanant qu'il avait l'air de rugir.—L'imbécile! elle +veut sans doute que le lion roucoule.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Dans la scène d'amour, ce comédien a eu un moment d'admirable +expression: il n'a pas sournoisement larronné le baiser qu'il prend à la +jeune fille; il l'a enlevé en maître, avec audace... avec une fougue +presque brutale...</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>En sortant, comme je louais beaucoup Stéphen (c'est le nom de ce +comédien), tandis que la princesse Ksernika l'attaquait comme elle peut +attaquer, la pauvre femme, M. de Lancry ne s'est-il pas avisé de me +faire observer, avec la plus respectueuse mesure, il est vrai, que je +défendais peut-être Stéphen un peu chaudement...—J'ai regardé fixement +M. de Lancry de mon <i>regard noir</i>...—Il a compris sa faute...—Il était +trop tard... J'ai souri de mon plus doux sourire, et, m'appuyant +coquettement sur son bras, je lui ai dit tout bas... bien bas, que +j'écrirais le lendemain matin à Stéphen pour lui demander de me donner +des leçons de déclamation, l'envie d'apprendre à jouer la comédie +m'étant venue subitement.—(Je n'en veux rien faire, bien entendu.) +Comme le <i>mari de Mathilde</i>, abasourdi de cette cruelle confidence, +s'est échappé jusqu'à s'écrier, dans son douloureux étonnement, que ce +nouveau caprice était au moins bizarre, j'ai redoublé la douceur de mon +sourire, et je l'ai <i>prévenu</i> qu'il irait le surlendemain me chercher +<i>lui-même</i> une loge pour voir jouer Stéphen dans la même pièce, et que +je voulais qu'une petite salle de spectacle fût immédiatement construite +dans le jardin de l'hôtel de Maran.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Ces ordres seront exécutés; je n'en doute malheureusement pas... Ce +Gontran est assez lâche et assez sot pour ne jamais me donner la +distraction d'un refus ou d'une impossibilité. Il ressemble à ma jument +Stella... elle est si insupportablement bien dressée, que sa docilité +m'irrite... Je la bats de colère... de n'avoir pas de raison pour la +battre...</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>L'architecte de M. de Lancry est venu me soumettre plusieurs plans de +salles de spectacle; je ne les ai pas trouvées assez riches.—Je veux +quelque chose qui rappelle, dans de petites proportions, celle du +château de Versailles, et surtout que cela soit construit tout de +suite.—La nuit porte conseil: tantôt j'ai dit au <i>mari de Mathilde</i> +qu'au lieu de me louer pour demain soir une loge au théâtre de Stéphen, +il la louerait pour six mois afin d'avoir le droit de la faire arranger, +car ce petit théâtre du boulevard est horrible, et je compte y aller +quelquefois;—meubles, glaces et tentures seront en place demain. +Gontran a trente-six heures d'avance; pour lui, l'homme aux surprises +magnifiques, c'est plus de temps qu'il n'en faut.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Je reviens de l'ambassade; ce bal était merveilleux; je me sentais très +en beauté, pourtant je me suis ennuyée à périr... Que ces hommages dont +on m'accable sont insipides et monotones!—Et puis... se dire qu'on n'a +qu'à <i>vouloir</i> pour enlever tous ces empressés à leurs maîtresses ou à +leurs femmes... c'est repoussant de facilité.—Pour donner du piquant, +du montant à une faiblesse, il n'y a rien tel que des principes ou des +obstacles...—Hélas!... je suis réduite aux obstacles... Mais pour en +rencontrer... je suis trop à la mode, et les hommes sont trop +grossièrement, trop facilement infidèles à <i>leurs amours</i>.—Oh! si je +pouvais trouver un être insensible à mes séductions, quelle gloire d'en +triompher!</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Cette pensée m'a donné de l'humeur, ma cour s'en est aperçue... J'étais +nerveuse... agacée... J'ai fait plusieurs <i>exécutions</i> féminines et +masculines qui ont beaucoup amusé mademoiselle de Maran. Décidément elle +raffole de moi.—Notre haine commune contre Mathilde nous a pour +toujours <i>soudées</i> l'une et l'autre; et puis je l'égaie...—Elle +vieillit; elle aurait horreur de la solitude, où sa méchanceté la +reléguerait nécessairement... Peu m'importe de l'abandonner un jour... +si mon destin m'appelle ailleurs.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Le <i>mari de Mathilde</i> s'est surpassé, j'ai trouvé cette loge arrangée à +merveille; tout le fond était occupé par une immense jardinière (utile +précaution à ce théâtre). Mais à quoi bon? je ne remettrai plus les +pieds dans cette salle... mes illusions sont détruites... A la seconde +représentation, Stéphen, qui m'avait d'abord tant frappée, tant émue, +m'a paru détestable, laid, vulgaire... Où avais-je donc l'esprit et les +yeux? Au fait, je ne me plains pas de cette première impression, si +différente de la seconde; elle m'a donné l'idée d'avoir un théâtre, et +je suis enchantée de jouer la comédie.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Je viens de jouer Célimène.—Cette petite salle était charmante.—Selon +notre public, j'ai dit à merveille et avec un très-grand air. C'est +très-amusant. Il paraît que dans mon rôle de mademoiselle Déjazet, j'ai +fait tourner toutes les têtes... par mon effronterie provocante...—Que +les hommes sont sots et vains! Quand ils s'enchantent de voir une femme +montrer une hardiesse impudente, ils s'imaginent que cette affection de +cynisme doit être à leur intention et à leur profit.—Ils ne comprennent +donc pas, dans leur stupide orgueil, qu'on les compte d'autant moins +qu'on risque davantage en leur présence!—Après cette petite pièce, le +<i>mari de Mathilde</i> est venu à moi d'un air glorieux, croyant +probablement que le choix de ce rôle était de ma part une <i>déclaration +de principes</i> à son usage; je l'ai reçu de telle sorte qu'il s'en est +allé honteux et confus.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>La vie que je mène est quelquefois atroce... de néant et d'ennui; +cependant, aux yeux de tous, aux miens même, il n'y a pas d'existence +plus fortunée que la mienne.—J'ai enfin joui de ce luxe, de cette +renommée d'élégance que j'ambitionnais tant.—Je suis une femme à la +mode dans toute l'acception du terme.—Je règne sur une fraction de la +meilleure compagnie de Paris. Les hommes les plus aimables sont à mes +pieds; mes rivales me redoutent et m'exècrent.—Je leur suis assez +supérieure pour pouvoir être toujours <i>très-bonne femme</i> avec elles.—Je +finis de les désespérer en dédaignant profondément l'amant qu'elles +m'envient, et en les défiant de porter atteinte à une fidélité dont je +me raille.—Comme les conquérants usurpateurs, je me suis faite toute +seule ce que je suis;—d'un nom presque ridicule, j'ai fait un symbole +d'élégance et de distinction; on copie mes toilettes, on cite mes +reparties, on envie mes succès; mes préférences mettent un homme à la +mode, mes moqueries le <i>noient</i> à jamais.—Quand j'arrive dans un bal, +toutes les femmes prennent aussitôt d'une main rude leurs adorateurs <i>en +laisse</i>, et je ne vois que regards de haine et de jalousie; je n'entends +que chuchotements aigres ou reproches courroucés...—Mais qu'une fleur +de mon bouquet tombe à mes pieds, tous les adorateurs rompent leurs +<i>cordes</i> et se précipitent pour la ramasser... à la plus grande +mortification d'une infinité de <i>belles dames</i>, qui rappellent en vain +ces ingrats effarés.—Tout cela est charmant... Pourtant il me manque +quelque chose... ou plutôt tout me manque. Je n'aime pas, je n'ai jamais +aimé... Oh! que je voudrais aimer!...</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>—Un jour j'avais cru ressentir une de ces commotions sourdes, mais +profondes, qui annoncent l'orage de la passion... comme les premiers +roulements de la foudre annoncent la tempête... mais, hélas! cet espoir +a été aussi vain... que ma comparaison est ridiculement +ampoulée.—Cependant, un homme pareil à celui dont je me souviens... eût +compris comment je voulais être aimée, que j'aurais tout abandonné pour +lui...—Sans doute j'aurais vécu dans la misère, dans l'abjection, dans +les larmes; il m'aurait battue, trahie, chassée... mais au moins +j'aurais aimé, j'aurais eu des moments de passion sublime... je me +serais sentie relevée à mes propres yeux.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p><i>Relevée!</i> Est-ce donc qu'un secret instinct me dit que, comme le feu... +la douleur purifie?—Serait-ce donc une réhabilitation que je +chercherais dans l'amour?—Non... non... je n'ai pas de remords... je ne +dois pas, je ne veux pas en avoir.—Une seule fois je me suis apitoyée +sur Mathilde... je me suis montrée envers elle aussi bonne, aussi +généreuse que ma nature me permettait de l'être, et j'en ai été +cruellement punie.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>—Comment ne haïrais-je pas M. de Lancry?—Quelquefois malgré moi (ce +sont mes jours maudits), je sens des bouffées de honte me monter au +front en songeant que c'est à son odieuse ingratitude envers sa femme +que je dois la vie splendide que je mène.—En vain j'ai fait des +compromis avec ma conscience, en vain je me suis dit qu'il n'y avait +rien de plus <i>immatériel</i> que les plaisirs dont je jouissais,—en vain +j'ai traité le <i>mari de Mathilde</i> comme un misérable, du jour où il a +osé m'offrir autre chose que des <i>fleurs</i> et des <i>sérénades</i>... Oh! il +est certaines coupes dont le déboire est plein d'amertume et de fiel...</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>—Cette fois, je suis frappée au cœur... oh! bien au cœur... Je +veux écrire ici cette date.—Enfin d'aujourd'hui, heureuse ou +malheureuse, ma vie aimante va commencer.—Enfin j'ai trouvé l'homme de +mes rêves!—Il ne m'a pas vue, il n'a fait que passer... Je ne sais ni +son nom, ni ce qu'il est; mais fût-il le premier ou le dernier des +hommes, je sens que je l'aimerai, je sens que je l'aime, je lui +appartiens.—Quelle physionomie haute et fière!... Quelle démarche à la +fois leste et hardie!—Et ce teint basané, et ces lèvres rouges, et ces +sourcils noirs, et ces grands yeux gris! Mais quand de pareils yeux +daignent seulement s'abaisser sur vous, on doit tomber à genoux en +disant: Seigneur... ordonnez, voici votre esclave.—Et cet inconnu, qui +peut-il être?</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Quelle est donc cette puissance invisible, mystérieuse, à laquelle +j'obéis? Cet homme ne m'a pas dit un mot, son regard ne s'est pas arrêté +sur moi, et je me sens soumise, dominée!...—Mon angoisse profonde me +dit que ma destinée s'accomplit.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Rien de moins romanesque que ma rencontre avec cet inconnu. Je +traversais les Tuileries à pied. Arrivée dans l'un des quinconces, je +vis devant moi un homme qui marchait lentement. Sa taille, sa tournure, +m'avaient déjà paru remarquables; il se retourna comme s'il se fût +trompé de chemin par distraction. Alors, oh! alors... A son aspect, je +n'ai pu m'empêcher de m'arrêter.—Il ne m'a pas aperçue... il s'est +éloigné.—Il n'était plus là que je le contemplais encore.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Quel est cet homme?—Quel est cet homme? Je ne l'ai jamais vu dans le +monde.—Il n'importe... je sais qu'il existe...—Le reverrai-je +jamais?—Oui... oui, je ne l'aurais pas rencontré sans cela.—Il existe; +cela explique, cela justifie mes mépris pour tous les hommes. Oui, pour +tous... ceux-là même qui se sont cru des droits sur moi ne sont-ils pas +ceux que j'ai le plus abreuvés de dédains et d'outrages?—Ont-ils eu, +non pas de l'empire, mais la moindre influence sur mon cœur, sur mon +âme ou sur mon esprit?—Certaines insouciances ne sont-elles pas le +comble de l'indifférence et de l'insulte?—Le mari de Mathilde l'a dit +et l'a prouvé.—Un homme n'est pas un esclave.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Misère du ciel!... c'est l'amant de Mathilde... c'est le marquis de +Rochegune!</p> + +<p>Cet homme singulier et remarquable, dont tout le monde parle, qui est +arrivé depuis quelques jours, et que j'étais si curieuse de +connaître,—c'est lui... c'est lui...—Il aime Mathilde... elle +l'aime...—Oh! quand je disais que j'avais raison, que j'avais le droit +d'exécrer cette femme!—Voilà donc le secret de la haine implacable que +je lui porte depuis son enfance!—Mon instinct me disait qu'elle +aimerait un jour l'homme qui serait ma destinée tout entière...</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Elle l'aime... elle... elle! mais elle en est indigne; n'a-t-elle pas +aimé, passionnément aimé son insipide et misérable Gontran?—Oh! que je +suis fière... moi... de n'avoir au contraire rien aimé jusqu'ici!—que +je suis fière d'avoir senti que je ne devais rien aimer avant d'avoir +connu mon maître, mon despote!—Et je me plaignais! mais c'est à genoux, +à deux genoux que je devrais remercier le hasard qui jusqu'ici m'a +rendue insensible.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>J'ai horreur de moi-même et de tout ce qui m'entoure.—Maintenant, je le +sens, je suis une malheureuse créature dégradée.—Jamais un tel homme +ne voudra seulement abaisser les yeux jusqu'à moi; c'est à cette heure +que je mesure la profondeur de l'abîme de fange et d'infamie où je suis +tombée.—Jamais je ne pourrai laver cette souillure.—De quels stupides +paradoxes me suis-je bercée?... me croire digne de lui... moi... moi!... +O profanation!—Est-ce que j'oserais seulement le regarder... lui +parler!... Lui parler!... mais je mourrais de confusion...—Ah! +maintenant je comprends la timidité... ou plutôt la honte!</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Je ne veux plus rester dans la maison de mademoiselle de Maran.—Ce luxe +me révolte;—je voudrais pouvoir me cacher à tous les yeux.—Pour jouir +de ce luxe, je me suis vendue comme une infâme.—Les malheureuses que le +besoin conduit a leur perte sont des anges auprès de moi.—Je hais la +lumière du jour, il me semble que dans l'obscurité, je sens moins mon +ignominie.—Comme il l'aime... comme elle l'aime!—Quelle générosité! +quelle fierté! quel courage! Quelle auréole d'honneur, de patriotisme, +de loyauté chevaleresque, rayonne autour du noble nom de cet homme!—A +cette seule pensée je suis éblouie.—Et Mathilde, comme on l'aime +aussi... comme on l'approuve, comme ou l'admire de l'aimer +autant!—Comme le rapprochement de ces deux belles âmes est magnifique! +que leur amour est pur et grand!...—Et ce Gontran... ce Gontran qui les +raille... le misérable... Est-ce qu'il peut comprendre?... Dieu merci, +il ne les comprend pas...</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Je suis folle.—Cachée dans un fiacre, je suis allée passer encore deux +heures devant sa maison, espérant le voir sortir, le voir... seulement +le voir... car, pour rien au monde, je ne m'exposerais à soutenir son +regard dans le monde: je mourrais de frayeur et de honte;—je ne +trouverais pas un mot à balbutier.—Depuis plus d'un mois j'ai abandonné +toute société;—à peine je descends chez mademoiselle de Maran, où je +suis pourtant bien sûre de ne pas le rencontrer.—J'ai attendu longtemps +à sa porte; il est sorti à pied.—Je l'ai fait suivre par la voiture, où +j'étais toujours cachée.—Il est allé chez Mathilde; il y est resté +jusqu'à six heures.—Oh! qu'elle est heureuse!—je n'ai plus la force de +l'envier, de la haïr: je ne sais que souffrir.—Malgré moi, je suis +obligée de l'avouer... ils sont dignes l'un de l'autre.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Pleure... pleure... malheureuse... pleure des larmes de sang et de +rage... Va... meurs de désespoir; surtout qu'on ignore ton fol amour. +Pour toi il n'y aurait pas assez de moqueries et d'insultes.</p> + +<p>Pourtant, si j'avais vu plus tôt cet homme, ma vie eût été tout autre... +Elle eût été aussi belle, aussi honorable qu'elle a été coupable et +désordonnée.—Du moins elle ne le sera pas plus longtemps:—il ne me +connaîtra jamais, il ne saura jamais que je l'aime; mais la flamme qu'il +a allumée en moi aura purifié ma vie.—Aujourd'hui, j'ai pris mes +dispositions pour quitter l'hôtel de Maran;—je n'ai plus rien, je +serai pauvre, je travaillerai ou je mourrai, mais je serai libre et +digne de penser à lui...—Penser à lui... oh! cela impose de grands +devoirs...</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Toute mon énergie s'est réveillée.—Demain, j'abandonnerai cette maison; +mais cette nuit... je lui parlerai.—Oui, j'aurai ce courage.—Une idée +m'a frappée,—c'est le bal de la mi-carême à l'Opéra; je lui donnerai un +rendez-vous; ma lettre sera conçue de telle sorte qu'il croira qu'il +s'agit de quelque timide infortune; je suis sûre qu'il viendra. Aurai-je +la force de l'aborder? je ne sais.—A cette seule idée, ma faiblesse, +mes doutes reviennent.—Ah! je suis lâche, j'ai peur, je tremble.—Avec +quelle émotion je relirai un jour ces lignes que j'écris maintenant! Il +me semble que sur ce papier muet, que dans ces notes si rapides, je +retrouverai mes souvenirs presque vivants.—Que je suis heureuse de +pouvoir au moins conserver une trace visible de ce qui se passe en moi +aujourd'hui... à cette heure!</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Je lui ai parlé... mon Dieu! je lui ai parlé;—il a senti le battement +de mon cœur; j'ai appuyé mon bras au sien.—Mes lèvres ont +craintivement baisé sa main, sa noble main;—mes larmes l'ont +mouillée.—Il a bien voulu me répondre avec bonté.—Jamais faveur +souveraine n'a été reçue avec une reconnaissance plus +passionnée...—jamais paroles royales n'ont été écoutées, dévorées avec +un recueillement à la fois plus avide et plus tremblant;—le masque m'a +rendu mon courage: à figure découverte, je n'aurais pas trouvé une +parole...—J'avais la fièvre, mes joues étaient empourprées.—Il prenait +plaisir à m'entendre, parce que je lui faisais l'éloge de Mathilde... +Cet éloge me brûlait les lèvres; mais je suis devenue éloquente pour la +louer davantage encore.—Je l'ai vu sourire avec mépris et aversion +quand j'ai prononcé mon nom.—Pour lui plaire encore, j'ai flétri avec +indignation l'infamie de ma conduite; je n'ai pas trouvé d'expressions +assez amères pour m'accuser...—Oh! cette amertume désespérée, je la +ressentais; jamais je n'avais plus douloureusement mesuré la distance +infranchissable que le passé mettait entre moi et cet homme sublime.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Et puis, en m'entendant exalter ainsi ce qu'il chérissait, maudire ce +qu'il détestait, il paraissait si heureux...—Oh! en ce moment, il +m'aurait dit d'aimer Mathilde, que je crois que je l'aurais aimée.—Et +lui, que d'esprit! que de grâce! que de génie! quelles pensées +fières!—Ce caractère hardi applique aux vertus rares et difficiles +l'audace aventureuse, la présomptueuse énergie que les autres appliquent +aux vices faciles et vulgaires:—il m'a fait comprendre les exaltations +les plus pures et les plus saintes;—il m'a conféré je ne sais quelle +haute noblesse de l'âme, comme un roi qui octroie la chevalerie.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>J'ai abandonné l'hôtel de Maran.—Je ne reverrai plus M. de Lancry.—Je +suis enfin sortie de cette atmosphère de honte et de dégradation qui +m'étouffait.—Je ne changerais pas maintenant ma pauvre petite demeure +pour tous les palais du monde.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>M. de Rochegune ne me verra jamais,—je n'entendrai plus jamais sa +voix;—jamais il ne saura qu'il a parlé avec douceur, avec bonté, à la +femme qu'il déteste, qu'il méprise le plus au monde.—Pourtant je lui +serai pour toujours aussi passionnément fidèle... aussi amoureusement +dévouée... que s'il m'avait permis de l'aimer.—Oh! oui... oui... je +comprends bien la pureté de leur amour,—je la comprends mieux que +Mathilde peut-être.—Oui, plus qu'elle peut-être je serais maintenant +capable des sacrifices qu'un tel amour impose.—Chez elle, une vertueuse +résolution n'est que la conséquence de ses principes... Y faillir un +jour ne serait pour elle que manquer à ses devoirs.—Moi, désormais je +n'y faillirai jamais, parce que, principes, honneur, chasteté, pudeur, +cet homme m'a tout révèle, tout donné, et que ce serait <i>lui</i> et non la +vertu qu'il faudrait oublier.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Je suis épouvantée des ravages que cette passion fait en moi... ma tête +s'égare, les plus sinistres projets me traversent l'esprit.—Oh! s'il +connaissait mon amour, il aurait pitié de moi.—Oui, je suis sûre qu'il +m'aimerait, qu'il me préférerait à Mathilde.—Après tout, quelle +influence a-t-il eue sur cette femme? aucune!—Elle était honnête et +pure; elle est restée honnête et pure.—Moi, j'étais dépravée, j'étais +perdue... Et parce que je l'ai vu... et parce qu'il m'a dit quelques +paroles douces et bonnes, et parce que je l'aime... je suis devenue +aussi pure, aussi honnête que Mathilde.—Et encore qui sait? Est-elle +restée pure?... Oh! si elle avait fait une faute, combien <i>il</i> serait +plus fier de son influence sur moi!—De Mathilde... vertueuse, il +n'aurait fait qu'une femme coupable;—de moi coupable, il aurait fait +une femme vertueuse!—Cela ne serait-il pas plus beau?—cela ne +serait-il pas plus digne de sa grande âme?—Lui qui aime tout ce qui est +généreux et grand, serait-il insensible à la transformation qu'il a +faite?...</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Oui, cela est vrai, il m'a transformée, il m'a donné des remords que +jusqu'ici je n'avais pas eus.—Ma conduite envers mon mari m'apparaît +dans toute son horreur.—Mon cœur s'est brisé en pensant à cet être +si généreux et dévoué, qui m'aimait avec tant d'idolâtrie, et que j'ai +abandonné pour un homme que je méprisais.</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Autrefois je n'aurais pas un instant hésité de prendre la résolution que +je viens de prendre.—Eh bien!... pendant deux jours, j'ai lutté... +j'ai combattu, oh! douloureusement combattu;—mais l'intérêt de mon +amour l'emporte;—cet amour est ma vie maintenant.—Ce n'est pas de +l'égoïsme, de la cruauté; c'est de l'instinct de conservation... J'ai un +moyen sûr de séparer M. de Rochegune de Mathilde:—Je vais écrire à +Gontran sans lui dire où je suis; je lui promettrai de le revoir s'il +peut décider Mathilde à revenir habiter avec lui.—Je le sais, je risque +de pousser <i>leur</i> passion à l'extrême... de les forcer à fuir peut-être +pour échapper à M. de Lancry; mais je ne peux pas être plus malheureuse +que je ne le suis;—je ne puis rien perdre, je puis tout gagner.</p> + +<p>Gontran ne résistera pas à cette demande; mon influence sur lui est +absolue, j'en suis certaine.—Mais une fois Mathilde au pouvoir de M. de +Lancry, que ferai-je, moi?... Oserai-je affronter les regards de celui +dont la seule pensée me trouble, m'impose, me consterne et +m'enivre?—N'aime-t-il pas Mathilde avec passion?—S'il peut seulement +soupçonner que c'est moi qui ai causé son retour auprès de son mari, +quelle horreur, quelle haine je lui inspirerai!—Eh bien! il ne me haïra +pas plus qu'il ne me hait maintenant!—Oh! c'est un abîme!... un +abîme!...—Il n'importe... je risque ma dernière, mon unique +espérance...</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Quel prodige! Est-ce un rêve?—Il y a quatre jours à peine que j'ai +écrit à M. de Lancry, et je reçois de lui, à l'adresse que Zéphyrine +lui a indiquée, non-seulement l'assurance que Mathilde habitera +désormais avec lui, mais encore une lettre de celle-ci, dans laquelle +elle prend librement, volontairement, cette résolution que je croyais +devoir lui coûter plus que la vie...—Encore une fois, est-ce un +rêve?—J'ai envoyé Zéphyrine, qui connaît un des gens de M. de +Rochegune, s'informer...</p> + +<p class="simb">§</p> + +<p>Zéphyrine vient de revenir.—Je tremble, j'ai peur.—Il est des bonheurs +si soudains, si foudroyants, qu'on ne peut y croire; ils +épouvantent.—Depuis quatre jours, M. de Rochegune, absorbé dans un +violent chagrin, n'est pas allé chez Mathilde!—Elle est redevenue folle +de son mari.—C'est le bruit public.—Cela est-il possible? mon Dieu!... +Non, je ne puis encore le croire... Si cela était... si cela était, je +pourrais tout espérer.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_VII" id="H-CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h3> + +<h4>LE RENDEZ-VOUS.</h4> + +<p>Après cette lecture, qui m'initiait aux plus secrètes pensées d'Ursule, +je restai un moment accablée... sans pouvoir continuer la lettre de M. +Lugarto.</p> + +<p>J'étais frappée de la sincérité, de la violence de la passion de ma +cousine pour M. de Rochegune.</p> + +<p>Était-ce bien la même femme qui dans les premières pages de ce journal +avait écrit tant d'aveux cyniques et hardis?</p> + +<p>Selon mon habitude d'exagérer toutes mes craintes, je ressentis +cruellement plusieurs observations d'Ursule. Ce qu'elle disait de la +salutaire influence de M. de Rochegune sur elle ne me parut que trop +vrai. Peut-être s'intéresserait-il au changement merveilleux qu'il avait +opéré en elle.</p> + +<p>Et puis, si odieusement paradoxale que fût la comparaison que faisait +Ursule en disant que j'avais aimé M. de Lancry, tandis qu'<i>elle ne +l'avait pas aimé</i>, en disant qu'elle n'avait <i>rien aimé</i> avant de voir +M. de Rochegune, je trouvais quelque réalité à ce raisonnement en me +mettant au point de vue de ma cousine, qui jusqu'alors n'avait eu aucun +principe et pour qui certaines fautes n'avaient pas existé, tant on +avait pour ses devoirs de criminelle insouciance...</p> + +<p>Mes anxiétés redoublèrent en songeant aux sentiments de défiance et de +scepticisme que ma conduite avait dû inspirer à M. de Rochegune.</p> + +<p>Après une telle déception, une lois dans un milieu d'idées pénibles et +amères, ne serait-il pas accessible aux séductions d'Ursule? ne +verrait-il pas dans une liaison avec elle une sorte de vengeance contre +moi, qui le rendais si malheureux, une sorte de raillerie sanglante +contre la destinée qui se jouait si cruellement de ses plus chères +espérances?.....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Voulant, connaître mon sort tout entier, je poursuivis la lecture de la +lettre de M. Lugarto, qui continuait en ces termes:</p> + +<p>«Ici s'arrêtent les fragments du journal d'Ursule que votre <i>ami +inconnu</i> juge à propos de vous faire connaître. Ce qu'Ursule a pu y +ajouter depuis votre libre réunion à votre mari ne consiste qu'en +réflexions, qu'en pensées plus ou moins brûlantes au sujet de son amour.</p> + +<p>«D'après ce qu'on sait de ses projets, elle s'occupe maintenant de +rechercher les moyens d'obtenir un rendez-vous de M. de Rochegune.</p> + +<p>«Comme elle aime passionnément, ainsi que vous l'avez pu remarquer, +comme il y a toujours une irrésistible séduction dans un véritable +amour, comme Rochegune est furieux contre vous en particulier et contre +toutes les honnêtes femmes en général, votre chère cousine, qui n'est +pas sotte, comprend que son heure est venue et que ses consolations +arriveront dans un excellent moment... Aussi s'écrie-t-elle:—<i>Je puis +tout espérer!</i></p> + +<p>«Les hommes sont si bizarres, que le Rochegune se laissera +nécessairement prendre dans les filets de votre cousine... Eh!... eh! +vous voyez que ça tourne au haut comique... Tous les héroïques +sacrifices qu'on vous a imposés par la révélation du docteur Gérard +aboutissent à la plus grande satisfaction de madame Ursule...</p> + +<p>«A propos de cette révélation de l'amour d'Emma, amour qui, selon +l'usage éternel de tous les amours, avait justement échappé aux soupçons +de madame de Richeville, de M. de Rochegune, et aux vôtres, vu que les +personnes les plus intéressées à <i>connaître</i> d'un sentiment sont +nécessairement celles qui <i>en ignorent</i> le plus complétement; à propos +de cet amour,—dis-je,—il n'avait pas absolument échappé à un de vos +amis. Il en parla comme d'une idée très-vague; ce fut un trait de +lumière. Vraie ou fausse, cette révélation, combinée avec la maladie +d'Emma, devait horriblement vous troubler dans votre amour et jeter une +pomme de discorde entre vous, Emma et peut-être madame de Richeville... +Une bonne partie de ces prévisions se sont réalisées.</p> + +<p>«—Maintenant résumons-nous... Aussi bien je parlerai en <i>mon nom</i>, car +vous avez dit me reconnaître à l'<i>intérêt</i> que je vous porte.—Voyons le +fort et le faible de votre position.</p> + +<p>«Je puis tout contre vous.—Vous ne pouvez rien contre moi.—A toutes +les issues par lesquelles vous pouvez m'échapper, vous me trouverez +debout et implacable...</p> + +<p>«Voyez plutôt.—Si, éperdue de vous avoir ainsi pénétrée; si, redoutant +l'influence que peut prendre Ursule sur M. de Rochegune, vous avouez à +celui-ci la cause de votre sacrifice:—1º Emma meurt, c'est clair comme +le jour;—2º vous ne pouvez pas échapper à votre mari pour rejoindre +votre platonique ami après la mort d'Emma. Légalement votre lettre vous +empêche de jamais espérer une séparation. Quant à fuir en cachette, vous +êtes surveillée; votre mari en serait instruit à l'instant, et <i>on lui +a créé depuis peu d'excellentes raisons de ne jamais vous abandonner</i>.</p> + +<p>«Que dites-vous de la trame inextricable où vous vous êtes +jetée?—Tenez, je vais vous faire une comparaison dont vous reconnaîtrez +certainement la justesse.</p> + +<p>«Il me semble qu'au moment où vous lirez ces lignes, vous vous ferez +l'effet d'une pauvre petite mouche tombée au milieu d'une toile +d'araignée. Chacun de ses efforts pour sortir de l'homicide réseau ne +fait que l'y enlacer davantage... Pour comble d'horreur, au milieu de +cette toile infernale, elle aperçoit la hideuse araignée, qui, toute +repue de meurtre, se tient immobile, couve de ses yeux sanglants sa +nouvelle victime et se plaît à jouir de ses mortelles angoisses avant +que de la dévorer...»</p> + +<p>A ce passage de cette exécrable lettre, je ne pus m'empêcher de pousser +un cri d'effroi, tant cette comparaison me parut juste, tant je me +sentais en effet enlacée de toutes parts par je ne sais quelle puissance +invisible...</p> + +<p>Un danger palpable, si formidable qu'il eût été, m'aurait moins +épouvantée que ces machinations mystérieuses, souterraines, dont j'étais +menacée et dont l'expérience m'avait déjà révélé le danger.</p> + +<p>Je terminai cette lecture, craignant à chaque instant de voir ma raison +m'échapper, tant j'étais épouvantée.</p> + +<p>—«Savez-vous, ma chère Mathilde, que je serais un grand écrivain, sans +m'en douter, si, justement au passage de ma lettre que vous venez de +lire... vous aviez ressenti une de ces terreurs pareilles à celles que +m'inspiraient dans mon enfance les beaux endroits des romans d'Anne +Radcliffe?... Eh!... eh!... cela ne serait point impossible, au moins; +car enfin vous lisez ceci probablement toute seule dans ce triste et +sombre appartement de la rue de Bourgogne, que j'ai visité, bien +entendu, avant que vous ne vinssiez l'occuper... Pour vous donner une +preuve de ce que j'avance... regardez bien le lambris à gauche de la +cheminée: y êtes-vous?...»</p> + +<p>Je m'interrompis de lire, et je regardai machinalement ce lambris.</p> + +<p>Quoique je ne visse rien qui pût m'effrayer, je frissonnai en me +rappelant la maison isolée.</p> + +<p>Je continuai de lire avec un horrible battement de cœur:</p> + +<p>«Maintenant, approchez-vous; pesez avec force sur la moulure de la +boiserie qui touche à la cheminée, et vous verrez quelque chose qui vous +surprendra...»</p> + +<p>Éperdue, j'appelai Blondeau.</p> + +<p>—Jésus, mon Dieu... madame... qu'avez-vous?—s'écria-t-elle.</p> + +<p>Sans pouvoir presque lui répondre, je lui montrai le panneau de boiserie +d'un regard effrayé.</p> + +<p>—Mais encore, madame, qu'avez-vous? vous me faites peur.</p> + +<p>Rassurée par sa présence, je pesai sur la moulure de la boiserie; elle +céda...</p> + +<p>Je jetai un cri... Blondeau, aussi effrayée que moi, m'imita.</p> + +<p>La boiserie, mue par un ressort, s'écarta doucement.</p> + +<p>Je vis une cachette assez grande pour contenir une personne; un conduit, +communiquant au tuyau de la cheminée, y donnait suffisamment d'air pour +qu'on pût y respirer...</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! madame, qu'est-ce que cela signifie?—s'écria +Blondeau en pâlissant.</p> + +<p>—Silence... silence... referme cela... et pas un mot à personne.</p> + +<p>Elle ferma ce panneau; je continuai cette lettre, doutant si je veillais +ou si je rêvais.</p> + +<p>«Eh bien! vous avez vu ma cachette? vous avez dû avoir joliment +peur!—Jugez donc de toutes celles que je possède autour de vous... si +je vous découvre celle-là aussi facilement.</p> + +<p>«Allons, voyons, rassurez-vous, je n'en ai pas d'autres... croyez-le, +entendez-vous? croyez-le, ça vous aidera à dormir tranquille; vrai... +ceci n'est qu'une plaisanterie faite dans l'espoir de vous donner des +rêves affreux, des cauchemars à vous faire mourir de peur.</p> + +<p>«Vous allez vous figurer que cette maison (<i>qui m'appartient</i>) n'est que +trappes et chausse-trapes, ni plus ni moins qu'à l'Opéra ou dans les +romans de Ducray-Duminil... Ce qu'il y a de charmant, c'est que si vous +vous avisez de demander à votre mari de changer de logement, il vous +traitera de visionnaire...</p> + +<p>«Eh!... eh!... vous allez avoir de jolies nuits! Comme ça vous reposera +agréablement de vos chagrins diurnes... Je vous conseille de faire +monter la garde par votre fidèle Blondeau... Oui... mais les +soporifiques... vous souvenez-vous des soporifiques?... Eh! eh! vous +allez n'oser toucher à rien de ce qu'on vous apportera de votre modeste +restaurateur, qui est peut-être aussi un homme à moi. (A propos, quelle +chute!!! pour une femme qui avait la meilleure maison de Paris!)</p> + +<p>«Avouez pourtant que c'est une jolie chose que le pouvoir de l'argent... +Je serais Satan en personne que je ne vous tourmenterais pas davantage. +Vous allez être assiégée de terreurs continuelles, votre sommeil sera +troublé par d'horribles rêves; dans le jour, ce seront les diaboliques +complications de votre position... enfin... ni le jour ni la nuit vous +n'aurez un seul moment de repos; sans compter que l'avenir est chargé de +nuages si sombres, si noirs, si orageux, que vous ne pouvez avoir que +les plus funestes prévisions...</p> + +<p>«Eh! eh! eh!... tout ceci n'est pas couleur de rose, au moins! Mais +aussi comme j'ai habilement profité de toutes mes chances! Aussi... +c'est que la haine et la soif de la vengeance doublent les facultés. En +conscience, c'est un peu de votre faute: souvenez-vous de cette nuit où +devant vous j'ai été insulté, souffleté, où j'ai crié grâce à genoux, +les mains jointes!... Vous deviez bien vous attendre à ce que je me +vengerais... et je commence...</p> + +<p>«Mais maintenant j'ai de l'expérience, je ne joue qu'à coup sûr, et +j'ai surtout du <i>bonheur</i>... Voyez Mortagne! J'étais à cinq cents lieues +quand il va se prendre de querelle avec un spadassin que je n'ai vu ni +d'Ève ni d'Adam, et qui m'en délivre. Vraiment, ces choses n'arrivent +qu'à moi.</p> + +<p>«A cette heure je vous défie même de faire usage de cette lettre... Vous +adresserez-vous aux lois? D'abord <i>je ne suis pas à Paris</i>; puis où est +le corps du délit? Pures affaires d'amourettes plus ou moins +platoniques, dans lesquelles la justice n'a rien à démêler.—Et +pourtant, comme c'est drôle... ces affaires d'amourettes sont pour ainsi +dire grosses de larmes, de désespoirs, peut-être même de meurtres, de +suicides, que sais-je?</p> + +<p>«Sur ce, bonne et paisible nuit je vous souhaite... vrai sommeil +d'enfant endormi sur le sein de sa mère...</p> + +<p class="r">«Un <i>ami inconnu</i> ou un <i>ennemi connu</i>,<br /> +<span style="margin-right: 5em;">à votre choix.»</span><br /> +</p> + +<p>La lecture de cette lettre me laissa un étourdissement douloureux; mes +idées bouillonnaient dans mon cerveau sans trouver d'issue.</p> + +<p>M. Lugarto, avec une infernale sagacité, répondait d'avance à toutes mes +objections, éveillait toutes mes craintes.</p> + +<p>En songeant qu'Ursule pouvait plaire à M. de Rochegune, mon désespoir +n'eut plus de bornes... Si Emma doit être perdue,—m'écriai-je,—que je +ne sois pas au moins victime d'un sacrifice inutile!</p> + +<p>Un moment je fus sur le point de tout dire à M. de Rochegune; j'allais +lui écrire, lorsque cette voix divine qui venait toujours soutenir mes +résolutions chancelantes me dit:</p> + +<p>«—Courage.. courage... ne te laisse pas abattre; détourne tes yeux de +l'abîme qu'un monstre t'a fait entrevoir pour te causer un affreux +vertige et ébranler tes nobles déterminations...</p> + +<p>«—Ne regarde pas à tes pieds, lève les yeux au ciel; mets ton espoir en +Dieu, il ne te manquera pas...</p> + +<p>«—Si l'homme que tu as cru digne de toi était capable de succomber aux +séductions d'Ursule, pourrais-tu regretter son cœur? pourrais-tu +envier cette femme?</p> + +<p>«—Si Emma doit mourir en voyant qu'on lui préfère une autre femme, que +ce ne soit pas toi qui lui portes ce coup fatal... reste-lui au moins +pour la consoler; si tu n'y parviens pas, si elle succombe, n'oublie pas +sa mère, qui a été pour toi presque une mère...</p> + +<p>«—Quant aux mystérieuses menaces de ce monstre, qu'elles ne +t'épouvantent pas; chasse de vaines terreurs... sois courageuse, forte; +envisage fermement ce qu'il peut contre toi, et tu mépriseras sa +vengeance. Courage, encore un pas... peut-être la récompense de tant de +sacrifices n'est pas éloignée.»</p> + +<p>Ainsi que toujours, ma résolution revint après un abattement passager.</p> + +<p>Je me décidai à attendre les événements, à entretenir Emma dans son +espérance, et à me garantir par tous les moyens possibles des piéges +dangereux et des surprises de M. Lugarto.</p> + +<p>Je fis coucher Blondeau dans ma chambre, je visitai les boiseries, et je +me rassurai un peu en songeant que si cet homme avait voulu se servir de +ses machinations, il ne m'aurait pas avertie. Il voulait sans doute me +causer seulement des terreurs sans cesse renaissantes.</p> + +<p>Je voyais très-peu M. de Lancry.</p> + +<p>Son air sombre, son humeur impatiente et aigrie, me prouvaient qu'Ursule +ne tenait pas les promesses qu'elle lui avait faites sans doute, mais +qu'elle avait l'art de ne pas le désespérer tout à fait pour le forcer à +me garder toujours près de lui.</p> + +<p>Sans lui faire part de la lettre de M. Lugarto, je lui montrai la +cachette qu'on m'avait indiquée; il haussa les épaules et me fit cette +incroyable réponse avec un air sardonique dont je fus effrayée:</p> + +<p>—C'est quelque bonne bourgeoise qui avait sans doute ménagé cette +armoire à secret pour dérober ses provisions à la voracité de ses +domestiques.....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Environ quinze jours après avoir reçu de M. Lugarto la lettre que j'ai +citée, il m'adressa le billet suivant:</p> + +<p class="r">«Paris, quatre heures.</p> + +<p>«Je n'ai rien voulu vous dire avant que d'être bien sûr de mon fait. +Rochegune a demain un rendez-vous avec Ursule, non pas chez elle, mais +sur les boulevards extérieurs; c'est plus décent pour commencer.</p> + +<p>«Ce rendez-vous est pour neuf heures; ils doivent se rencontrer sur le +boulevard à gauche de la barrière de Fontainebleau, et en sortant par +ladite barrière.»</p> + +<p>Bouleversée par cette nouvelle, à laquelle pourtant je ne pouvais +croire, le lendemain matin je montai en fiacre; je me rendis au lieu +indiqué.</p> + +<p>Je vis Ursule... qui attendait.</p> + +<p>Quelques minutes après, M. de Rochegune arriva.</p> + +<p>Il lui offrit son bras; tous deux disparurent dans un chemin creux qui +aboutissait à ce boulevard.</p> + +<p>Je n'eus ni la force ni la volonté de les suivre...</p> + +<p>Je revins chez moi dans un désespoir indicible.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_VIII" id="H-CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h3> + +<h4>CONFIDENCES.</h4> + +<p>Environ six semaines s'étaient passées depuis que j'avais surpris +l'entrevue d'Ursule et de M. de Rochegune.</p> + +<p>J'attendais ce dernier dans le parc de Monceaux, où je l'avais déjà vu +quelquefois; il m'avait priée de m'y rendre ce matin-là, ayant quelque +chose de très-important à me dire.</p> + +<p>Notre conversation résuma les faits importants qui se sont passés +pendant un assez long intervalle.</p> + +<p>En apprenant ces événements, et surtout ceux que notre entretien fera +pressentir, on comprendra que je néglige les intermédiaires pour arriver +plus vite à ces pages, qui me consolèrent de bien des tourments, et qu'à +cette heure encore je ne puis écrire sans un ressentiment de bonheur +mélancolique.</p> + +<p>M. de Rochegune m'avait précédée de quelques moments.</p> + +<p>—Vous avez été mille fois bonne,—me dit-il,—de venir; il n'y a que +vous au monde que je puisse consulter sur ce qui m'arrive.</p> + +<p>—A propos... et Ursule?—lui dis-je...</p> + +<p>Il fit un mouvement d'impatience dédaigneuse et reprit:</p> + +<p>—Toujours la même ridicule poursuite... Elle a encore, m'a-t-on dit, +passé la dernière nuit entière dans un fiacre devant ma porte.</p> + +<p>—Et cet amour ne vous touche pas?</p> + +<p>Il haussa les épaules.</p> + +<p>—Ah!—lui dis-je,—je tremble encore... lorsque je songe qu'il y a six +semaines... je vous ai vu venir au rendez-vous qu'elle vous avait +donné... prendre son bras... et disparaître avec elle...</p> + +<p>—Ne connaissez-vous pas l'astuce de cette femme? elle savait que votre +nom était un talisman à l'aide duquel on pouvait toujours m'intéresser. +Une première fois elle m'écrit et signe <i>l'Inconnue de l'Opéra</i>, disant +qu'elle avait des choses des plus importantes à me communiquer... sur +vous. J'accours à ce rendez-vous; jugez de ma désagréable surprise en +reconnaissant cette femme qui vous a causé tant de chagrins. Je lui ai +d'ailleurs si peu dissimulé la répugnance qu'elle m'inspirait qu'elle en +a pâli; puis se remettant, elle m'a demandé pardon de m'avoir dérangé en +vain. Elle ne pouvait me donner cette fois les renseignements qui vous +concernaient et qu'elle m'avait promis; mais si je voulais revenir le +surlendemain, elle serait en mesure de me satisfaire... Je ne sais si +elle le fit à dessein; mais quelques-unes de ses paroles me laissèrent +soupçonner qu'elle attribuait à une cause mystérieuse votre retour +auprès de votre mari... Alors, Mathilde, j'avais encore malgré moi +conservé quelques lueurs d'espoir; je consentis donc à revoir votre +cousine, afin de pénétrer le secret qu'elle possédait peut-être.</p> + +<p>—Je comprends son calcul, mon ami... Le premier coup était porté... +Vous aviez déjà presque vaincu votre antipathie à son égard... elle +comptait sur son adresse ou sur son esprit pour ménager une transition à +son amour.</p> + +<p>—Son calcul ne manquait pas d'adresse... car vous ne savez pas tout +encore...</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Veuillez m'écouter. Une seconde, une troisième entrevue furent aussi +vaines que la première; mais en remettant chaque fois à me donner ces +prétendus renseignements qui vous intéressaient ainsi que moi, +disait-elle, votre cousine trouva moyen de me ramener incessamment à +cette cruelle vérité: que vous étiez plus éprise que jamais de votre +mari... La connaissance qu'elle avait de lui et de vous ne donnait +malheureusement que trop de vraisemblance à ses assurances; s'il m'avait +été possible de conserver la moindre illusion à ce sujet, Ursule l'eût à +jamais détruite... Je ne sais pourquoi ce dernier coup, pourtant si +prévu, me fut horriblement cruel et ranima toute ma colère contre +vous... mais je dois rendre cette justice à votre cousine, elle ne m'a +jamais parlé de vous qu'avec respect.</p> + +<p>—Elle savait que vous n'auriez pas toléré un autre langage,—dis-je à +M. de Rochegune.</p> + +<p>Il me regarda d'un air singulier, et me dit après quelques moments de +silence:</p> + +<p>—Peut-être... J'étais si malheureux... toutes les blessures de mon +cœur venaient de se rouvrir.</p> + +<p>—Comment? vous eussiez permis à Ursule de m'attaquer... vous, mon ami! +je ne le crois pas.</p> + +<p>—Tout ceci est passé maintenant, Mathilde; je puis vous avouer ma +faiblesse... ma lâcheté.</p> + +<p>—Expliquez-vous, de grâce.</p> + +<p>—Eh bien, lorsque, dans ma dernière entrevue, elle m'eut bien convaincu +de votre redoublement de passion pour votre mari, je ressentis contre +vous presque un mouvement de haine; en vous comparant, vous si pure, à +Ursule si corrompue, je me disais:—Peut-être que si je l'avais aimée, +cette femme, malgré sa dépravation, m'aurait causé moins de chagrin que +Mathilde.</p> + +<p>—Ah! mon ami, quel blasphème!</p> + +<p>—Je vous dois la vérité tout entière, ce sera ma punition... J'étais +sous le coup de l'indignation que me causait votre abandon; je me +disais encore:—Après tout, le mal qu'Ursule a fait à Mathilde a cessé, +puisque celle-ci aime son mari plus passionnément que jamais... +Pardonner à M. de Lancry, n'est-ce pas pardonner à Ursule?... pourquoi +serais-je envers celle-ci plus sévère que Mathilde?</p> + +<p>—Comment... vous, mon ami... avez-vous pu vous abuser par de tels +paradoxes?</p> + +<p>—Le désespoir est un mauvais conseiller, Mathilde... Que vous dirai-je? +une fois dans cette méchante voie, ce fut avec une sorte de satisfaction +odieuse que je dis quelques mots de bonté à cette femme, votre plus +mortelle ennemie. Je me plaisais à me rappeler la causticité, le +brillant de son esprit.</p> + +<p>—Et Ursule... a, je pense, répondu à votre attente?—dis-je à M. de +Rochegune avec amertume.</p> + +<p>—Heureusement,—reprit-il,—je l'ai trouvée stupide.</p> + +<p>—Ursule!...</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Elle... si séduisante... si spirituelle... si fine... si rusée... +c'est impossible...</p> + +<p>—Je vous répète, Mathilde, que je l'ai trouvée stupide... Elle n'avait +plus l'ombre de cet esprit qui m'avait frappé au bal de l'Opéra: elle +balbutiait des phrases sans suite; rien de plus morne, de plus terne que +son entretien dès qu'il n'a plus été question de vous... Elle a voulu se +lancer dans de grandes dissertations métaphysiques sur l'amour +passionné, sur les charmes de la constance et de la vertu, ce qui était +aussi révoltant que grotesque dans sa bouche. C'était, en un mot, à +hausser les épaules de dégoût et de pitié; sans compter que, pour une +femme dans sa position, rien n'était plus maladroit que ce ridicule +étalage de belles maximes... Cela m'indigna, tandis qu'au contraire +j'aurais pu peut-être, dans les funestes dispositions où je me trouvais, +me laisser étourdir par les saillies d'un esprit cynique, paradoxal, +insolent et railleur comme celui qu'on lui prête... J'étais dans un de +ces accès de découragement amer où l'on doute de tout ce qui est +généreux et grand, où l'on sent vaguement le besoin de fouler aux pieds +ce qu'on a vénéré... Pourquoi ne vous le dirais-je pas maintenant? le +péril est passé...</p> + +<p>—Eh bien!...—lui dis-je, tremblante de ces ressouvenirs.</p> + +<p>—Eh bien! Mathilde, j'en conviens en toute honte... à ce moment, la +parole audacieuse et perverse d'Ursule aurait pu avoir sur moi une +fatale et puissante influence... Et qui peut prévoir les suites d'une +première impression?... Mais il aurait fallu pour cela que je +rencontrasse une espèce de démon charmant d'esprit, de gentillesse et +d'effronterie, une jolie femme attrayante et hardie; et non pas une +espèce de sotte pensionnaire psalmodiant de vertueux rébus, avec des +yeux rouges, un teint pâle et une physionomie éteinte et flétrie...</p> + +<p>—Et ce bouleversement complet dans les manières, dans le caractère +d'Ursule,—m'écriai-je malgré moi—ne vous a pas touché?</p> + +<p>—Pas le moins du monde, ma chère Mathilde. Ou ce bouleversement était +réel, ou il était feint: s'il était vrai, il pouvait prouver de +l'amour, soit; mais il est assez peu flatteur d'inspirer même un +véritable amour à madame Ursule Sécherin. Il est des préférences et des +conversions extrêmement désobligeantes... Si ce trouble, cet embarras +étaient simulés, c'était une ignoble hypocrisie... Non, je vous le +répète, la seule chance de votre cousine aurait été de se montrer +audacieusement ce qu'on dit qu'elle est, un type d'impudence et de +perversité... Alors peut-être, encore irrité d'une douloureuse +déception,-entraîné par une curiosité chagrine, cherchant de tristes +contrastes, j'aurais voulu lire dans ce cœur corrompu... comme on +parcourt un mauvais livre, par désœuvrement... Mais une fois cette +occasion manquée, tout fut dit pour cette indigne créature; je rougis de +ce moment d'égarement. Je revins à moi, et je sentis renaître pour +toujours l'aversion qu'elle méritait... surtout pour son atroce +méchanceté envers vous...</p> + +<p>—Mon ami... il y a là un enseignement... une punition terrible... Cette +femme pouvait être dangereuse... pour vous... même pour vous!!! en +restant fidèle aux odieux principes qui l'avaient toujours guidée... et +Dieu veut que pour la première fois elle ait honte de sa vie passée... +qu'elle essaie de balbutier un noble langage... Ce langage est peut-être +sincère... mais dans sa bouche il perd toute sa vertu... Ah! la +malheureuse femme! comme elle doit souffrir si elle comprend +l'effrayante sévérité de cette leçon...</p> + +<p>—N'allez-vous pas la plaindre?—me dit M. de Rochegune d'un ton de +reproche...</p> + +<p>—La plaindre?... non... mais j'ai tant souffert... que je ne puis +songer à ceux qui souffrent sans émotion...</p> + +<p>—Je m'apitoie moins facilement que vous, Mathilde. Si cette femme +souffre, son châtiment est mérité: je ne ferai rien pour l'aggraver; +mais, sur mon âme, je ne ferai rien pour l'adoucir... Deux fois encore +elle m'a écrit pour me demander un nouvel entretien. J'ai toujours +refusé. Maintenant elle se borne à venir faire de temps à autre quelques +stations dans ma rue. Je ne puis l'en empêcher... Mais laissons cela, je +vous prie; le souvenir de ces vilenies m'attriste encore, et les noires +idées viennent aux malheureux... comme l'or... vient aux riches, +dit-on,—ajouta-t-il avec un profond soupir.</p> + +<p>—Vous êtes donc toujours malheureux, mon ami?</p> + +<p>—Vous me le demandez!... Savez-vous quelle vie est la mienne? +Savez-vous ce que je souffre... quand je compare... Mais oublions, +oublions le passé, il est mort... mort avec la Mathilde d'autrefois... +Plus je vais, plus je trouve juste cette funeste comparaison... Oh! oui, +je suis bien malheureux... A cette heure rien ne m'attache à la vie... +mes jours se passent dans une monotonie désespérante...</p> + +<p>—Mais à quoi bon parler de cela?...—reprit-il en soupirant.—Parlons +du sujet qui m'amène.—Puis M. de Rochegune reprit après avoir gardé +quelques instants le silence:—Ce que j'ai à vous dire, Mathilde, est +grave, très-grave... J'ai toujours hésité à vous en parler... même +encore maintenant... mais à vous seule je puis confier ce secret, qui, +je le crains, n'est pas uniquement le mien.</p> + +<p>En entendant ces mots, j'eus peur de me trahir; car depuis quelques +jours j'attendais cette confidence.</p> + +<p>Pour mieux détourner encore les soupçons de M. de Rochegune, je +l'interrompis en lui disant:</p> + +<p>—Il faudra que je vous parle aussi d'une chose assez grave qui +m'intéresse presque directement... car elle regarde notre meilleure +amie...</p> + +<p>Il fit un mouvement de surprise et me dit:</p> + +<p>—Comment donc? Expliquez-vous, Mathilde.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu!—répondis-je le plus indifféremment qu'il me fut +possible,—voici ce dont il s'agit. Hier M. de Lancry me parlait d'un +fils naturel d'un souverain du Nord qui vient d'arriver à Paris; il est +fort beau, fort riche; il a, dit-on, le meilleur caractère et les plus +charmantes manières du monde. Il sera nécessairement présenté chez +madame de Richeville; or, si par hasard il plaisait à Emma, et qu'il fût +digne de ce trésor... il me semble que ce serait une excellente occasion +de marier cette chère enfant... Ne le pensez-vous pas?</p> + +<p>Je l'avoue, je fis ce mensonge avec une assurance qui me surprit.</p> + +<p>M. de Rochegune parut frappé de ces paroles et me répondit avec un +certain embarras:</p> + +<p>—Vous ne croyez pas qu'Emma ait jusqu'ici manifesté... aucune +préférence?</p> + +<p>—Tant que j'ai habité avec elle et avec sa mère, je n'ai rien remarqué +de semblable,—lui dis-je.—Et vous-même... à cette époque?</p> + +<p>—Oh! alors, non; certainement... non,—reprit-il.</p> + +<p>Il y eut dans ce mot un accent de conviction qui me fut bien précieux.</p> + +<p>—Et depuis quelque temps, Mathilde, n'avez-vous rien trouvé de +singulier dans la conduite d'Emma?</p> + +<p>—Rien... absolument rien... mon ami... Mais, vous le savez, +malheureusement pour moi, je vois maintenant beaucoup moins madame de +Richeville... Vous seriez-vous donc aperçu qu'Emma eût quelque +préférence?—demandai-je d'un air étonné.</p> + +<p>M. de Rochegune parut faire un violent effort sur lui-même et me dit:</p> + +<p>—Après tout, je suis fou d'avoir des scrupules... Je ne voudrais pas, +par une fausse modestie, causer un jour quelque chagrin à notre +excellente amie.</p> + +<p>—En vérité, je ne vous comprends pas.</p> + +<p>—Voici ce qui m'arrive... Mathilde... Depuis que je vous ai perdue... +je suis allé presque tous les jours chez madame de Richeville... souvent +deux fois dans la même journée; dans mon malheur, je trouvais un cruel +plaisir à parler de vous... La duchesse avait la bonté de me recevoir +aux heures où sa porte est habituellement fermée... Emma, qui +très-rarement quitte sa mère, assistait à nos entretiens... Cette pauvre +enfant vous regrette autant que nous. Elle était tellement accoutumée à +m'entendre parler de vous comme j'en ai toujours parlé, que je n'avais +rien à taire devant elle. Plusieurs fois, je trouvai ses regards +attachés sur les miens avec une expression et une fixité singulières... +Cela me parut d'abord étrange, mais bientôt je n'y pensai plus... Une +fois j'entrai sans être annoncé; elle était seule dans le salon de sa +mère; elle poussa un léger cri et devint pourpre. «Emma, je vous ai +effrayée?—lui dis-je en souriant.»—Non, oh! non... +Tenez,—dit-elle,—voyez comme mon cœur bat... vous verrez que ce +n'est pas de frayeur...—Et prenant ma main avec un geste de naïveté +charmante, elle la posa sur son sein. Son cœur, en effet, battait +violemment.</p> + +<p>—Je la reconnais bien là... ses premiers mouvements sont toujours d'une +adorable ingénuité... Mais que trouvez-vous d'étrange?...</p> + +<p>M. de Rochegune me regarda très-surpris; il croyait sans doute m'avoir +mise sur la voie...</p> + +<p>—Je ne trouve là rien d'étrange... précisément... quoique ce +mouvement... cette rougeur subite...</p> + +<p>—Vous le savez... c'est une enfant... elle aura eu peur...</p> + +<p>—Sans doute... elle aura eu peur... Néanmoins cette circonstance me +rendit plus attentif. J'observai, et je remarquai, par exemple, sa +rougeur subite dès que j'entrais chez sa mère, l'espèce de contemplation +avec laquelle elle me regardait presque continuellement. Tant que je fus +seul à m'apercevoir de ces singularités, je n'y attachai qu'une +importance relative; mais lorsque j'eus repris l'habitude de venir le +soir chez sa mère, Emma, à mon grand étonnement, a manifesté pour moi, +et souvent en présence d'étrangers, des préférences tellement +significatives, qu'elles m'ont embarrassé... Enfin, voici ce qui m'a +décidé à vous faire cette confidence... Avant-hier, au moment où je +sortais de chez madame de Richeville, je trouvai Emma à la porte du +salon d'attente. Elle me dit d'un air mystérieux, en me donnant un petit +portefeuille:—«C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance; voici +ce que j'ai fait pour vous. N'en parlez pas à madame de Richeville! +c'est mon secret...»</p> + +<p>—Et dans ce portefeuille, qu'y avait-il?</p> + +<p>—Mon portrait peint par elle à l'aquarelle, d'une ressemblance +frappante, quoiqu'il fût fait de souvenir... Vous comprenez, ma chère +Mathilde, que je ne m'abuse pas sur ces apparences, bien qu'elles +paraissent significatives; c'est un enfantillage: mais je dois à madame +de Richeville, à moi-même, à Emma, dont mieux que personne j'apprécie +les inestimables qualités... de mettre un terme à cette folie, et c'est +de cela que je veux causer avec vous...</p> + +<p>—Je crois en effet qu'il ne s'agit que d'une folle exaltation de jeune +fille... Aussi, mon ami, si vous écoutez mon avis, avant que cette +exaltation n'ait amené un sentiment plus réfléchi, plus profond, vous +vous résignerez à faire un voyage de quelque temps... Peut-être cela +contrarie-t-il vos projets; mais vous êtes trop des amis de madame de +Richeville pour hésiter... Votre absence calmera la tête de notre Emma. +Pendant ce temps-là je saisirai cette occasion de parler à madame de +Richeville de ce jeune étranger; s'il est aussi agréable qu'on le dit, +s'il est présenté à Emma comme un homme qui peut devenir son mari, il y +a tout lieu de croire qu'elle l'acceptera ainsi; alors le sentiment +qu'elle a pour vous reprendra son niveau, car je crois qu'il s'agit +d'une amitié très-vive que son imagination s'exagère un peu... Que +pensez-vous de mon conseil?</p> + +<p>—Il me paraît plein de raison... Quoiqu'il m'en coûte beaucoup de le +suivre, je le suivrai.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc à regretter ici?</p> + +<p>—Tout et rien... Maintenant le moindre dérangement m'est pénible, et +puis je trouve un charme mélancolique à habiter les lieux où je vous ai +aimée. C'est avec un triste plaisir que je parle de vous avec nos amis, +je l'avoue... Il me chagrine de renoncer pendant quelque temps à ces +dernières consolations.</p> + +<p>—Je le comprends, mon ami; mais pouvez-vous balancer? Songez combien +Emma est impressionnable; réfléchissez aux funestes conséquences d'un +pareil attachement pour elle, s'il prenait de la gravité. Pauvre +malheureuse enfant! quel serait son sort?... Tandis que votre absence, +peut-être l'espoir d'un prochain mariage, suffiront, je n'en doute pas, +pour la guérir de cette exaltation passagère... et puis, je lui +parlerai, elle a en moi toute confiance; mais, je vous le répète, mon +ami, si pénible que vous soit ce sacrifice... il faut partir.</p> + +<p>—Vous avez raison... le repos, le bonheur à venir d'Emma dépendent +peut-être de mon départ... Puis-je hésiter quand je songe à tout ce que +je dois à sa mère, à tout l'intérêt que cette enfant m'inspire +elle-même? Est-il une créature plus angélique, plus digne de bonheur? +que ne mérite-t-elle pas!</p> + +<p>—Vous avez raison, mon ami, c'est un vrai trésor... et il se peut qu'à +votre retour vos vœux pour elle soient comblés. Si les convenances +se trouvaient réunies dans le mariage dont je vous ai parlé, il pourrait +avoir lieu dans deux ou trois mois; alors vous nous revenez, et vos amis +tâchent d'alléger un peu cette vie que vous trouvez si triste et si +pesante.</p> + +<p>—Ne l'est-elle pas en effet? Que me reste-t-il? quels sont mes liens? +quel est mon avenir maintenant? Ah! Mathilde... des parents, des amis, +si chers qu'ils soient, ne remplaceront jamais un sentiment qui était +toute ma vie; ces succès dont j'étais si fier sont à cette heure pour +moi sans attrait; vous étiez au fond de toutes mes ambitions, de tous +mes orgueils.—Et il ajouta en tâchant de sourire:—A cet égard, je suis +comme ces pauvres femmes qui avaient l'habitude de se faire belles et +d'être jolies pour leur amant... Il n'est plus là, elles se demandent à +quoi bon la beauté, la parure!</p> + +<p>—Jusqu'à ce qu'un nouvel amour leur donne encore l'envie d'être jolies +et de se faire belles,—lui dis-je en souriant.</p> + +<p>Il secoua la tête et me dit:</p> + +<p>—Vous savez bien que tout véritable amour est fini pour moi... Le reste +est-il du bonheur?... Et j'ai trente ans, et j'ai peut-être encore une +longue vie à parcourir dans cette indifférence morne et glacée. Ces +questions... que ferai-je? que deviendrai-je? me sont insupportables; +j'accepterais je ne sais quel avenir, pourvu qu'il m'épargnât la stérile +fatigue de songer au lendemain... Quelquefois j'envie l'existence +machinale des cloîtres, cette obéissance muette et passive qui vous +débarrasse d'une volonté dont on ne sait que faire...</p> + +<p>—Pouvez-vous parler ainsi, vous, jeune, libre!</p> + +<p>—Et c'est justement cette liberté qui m'effraie. Je chercherai +vainement à sortir de l'apathie où je suis plongé. Ce seront des +agitations inutiles.</p> + +<p>Vingt fois je fus sur le point de dire à M. de Rochegune:—Épousez Emma, +elle vous aime; votre existence aura un but, un terme.—Mais je craignis +de compromettre par trop de précipitation le succès d'une œuvre qui +m'avait coûté tant de larmes, tant de soins. Je lui dis:</p> + +<p>—Courage! courage! peut-être ce voyage suffira-t-il à vous sortir de +cet engourdissement passager. Comptez sur moi; je vous écrirai le +résultat de mes observations au sujet d'Emma, et j'espère vous annoncer +bientôt que votre absence a eu sur elle l'effet salutaire que nous en +espérons........</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>La veille du jour où j'avais cet entretien avec M. de Rochegune Emma +m'écrivait cette lettre, qui résume pour ainsi dire notre correspondance +depuis que j'avais cessé d'habiter avec madame de Richeville.</p> + +<p class="c">EMMA A MADAME DE LANCRY.</p> + +<p>«J'ai suivi vos conseils, mon ange sauveur et tutélaire... Je vais vous +raconter ce qui s'est passé depuis ma dernière lettre.</p> + +<p>«Vous me dites que bientôt <i>il</i> n'aura plus de raison pour me cacher son +amour: je vous crois; j'ai toujours été si bien inspirée de vous +croire! vous m'avez révélé tant de choses!...</p> + +<p>«Ainsi que vous me l'avez conseillé, je n'ai dissimulé aucune de mes +impressions... J'étais heureuse de <i>le</i> regarder... je <i>le</i> regardais... +Quand ses yeux rencontraient les miens, je ne les détournais pas, et il +devait y lire toute la joie que me causait sa présence...</p> + +<p>«Je ne sais si vous m'approuverez, cela est peut-être bien bizarre... +mais je lui ai donné le portrait que j'avais fait de lui... de +souvenir... vous savez... Ce n'était pas que je m'attendisse à lui +causer un grand plaisir en lui donnant sa propre image; mais je pensais +que peut-être il verrait dans cette offre une preuve que sa pensée est +toujours en moi; et puis je ne sais, mais dès que j'ai eu terminé ce +portrait, il m'a semblé qu'il ne m'appartenait plus, que je n'avais plus +le droit de le garder, que je devais le lui rendre... Et puis encore +j'étais si fière de mon ouvrage! si vous saviez comme il était devenu +ressemblant! car j'y ai beaucoup travaillé depuis que vous ne l'avez +vu... Il n'y a là rien d'étonnant. Une fois seule devant ma table de +dessin, chaque fois que je voulais le voir, je fermais les yeux, et il +m'apparaissait; oui, c'était une véritable apparition.</p> + +<p>«M. de Rochegune est toujours bien triste quand il parle de vous... il +est comme madame de Richeville, comme moi... Nous ne pouvons pas nous +consoler de votre départ, nous qui avions la douce habitude de vous voir +chaque jour.</p> + +<p>«Je m'aperçois bien qu'<i>il</i> m'aime; il ne me traite plus en petite +fille. Avant-hier, quand je lui ai donné le portefeuille, il m'a +regardée avec une émotion qui m'a fait venir les larmes aux yeux.</p> + +<p>«Quand je pense qu'il y a six semaines j'étais à l'agonie! que c'est +vous qui m'avez appris quel était le mal dont je me mourais! que c'est +vous qui m'avez guérie! Je me jette quelquefois à genoux pour vous +bénir, pour vous prier comme une sainte... D'un mot vous m'avez +sauvée... ce mot était <i>son nom</i>...</p> + +<p>«Il y a une question que je me fais sans cesse. Comment ai-je mérité +qu'il m'aimât, qu'il me choisît, moi, parmi toutes celles qu'il pouvait +choisir? Cela ne vous semble-t-il pas à la fois bien heureux et bien +inespéré pour votre Emma?</p> + +<p>«Je voudrais savoir si je l'ai aimé avant qu'il m'aimât... Oh! oui... je +l'ai aimé la première... Il me semble que le contraire serait de +l'ingratitude de ma part.</p> + +<p>«N'allez pas me gronder, me trouver très-importune; mais croyez-vous +qu'<i>il</i> soit obligé de garder encore bien longtemps le silence? Quand me +dira-t-il qu'il m'aime? vous m'annoncez dans votre dernière lettre que +ce sera bientôt. Mais les <i>distances</i> ne sont peut-être pas les mêmes +pour nous deux.</p> + +<p>«Allons, mon bon ange gardien, je serai patiente, je ne ferai plus de +questions indiscrètes. D'ailleurs, maintenant que je puis lui laisser +voir combien je l'aime, il y aurait de l'égoïsme de ma part à être +impatiente.</p> + +<p>«Adieu... adieu... Vous voyez que je suis exactement vos conseils. Venez +nous voir; vous savez combien vous êtes toujours chérie par madame de +Richeville, par lui et par... votre Emma.»</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_IX" id="H-CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h3> + +<h4>LES FIANÇAILLES.</h4> + +<p>M. de Rochegune avait écrit un mot à madame de Richeville pour la +prévenir de son absence, causée, lui disait-il, par quelques affaires +importantes.</p> + +<p>Le lendemain de ce départ, j'annonçai à Emma qu'elle devait se résoudre +à ne pas revoir M. de Rochegune de très-longtemps peut-être, les raisons +de famille qui lui avaient fait jusqu'alors différer la demande de sa +main semblant augmenter de gravité... Je dis enfin à cette pauvre enfant +que M. de Rochegune était si désespéré de la quitter, qu'il n'avait pas +le courage de venir lui dire adieu.</p> + +<p>Je m'y attendais; Emma fut douloureusement frappée de ce coup imprévu, +qui venait si soudainement briser ses espérances, ou du moins les +ajourner presque à l'infini; mais je devais risquer beaucoup pour +assurer son bonheur.</p> + +<p>Sans être aussi sérieux qu'ils l'avaient déjà été, une partie des +symptômes de la première maladie d'Emma se renouvelèrent.</p> + +<p>Elle retomba dans ses tristesses mornes et accablantes. Son chagrin, +dont elle savait alors la cause, eut une réaction peut-être plus lente, +mais plus profonde.</p> + +<p>J'avais été obligée de mettre le docteur Gérard dans ma confidence, car +je ne voulais pas compromettre trop dangereusement la santé d'Emma.</p> + +<p>Il approuva mon dessein, me garda toujours le secret auprès de madame de +Richeville, et lui donna encore le change sur la maladie de sa fille.</p> + +<p>J'avais souvent écrit à M. de Rochegune afin de le tenir au courant des +événements...</p> + +<p>Je ne lui cachai pas que la position d'Emma devenait de plus en plus +inquiétante; enfin M. Gérard m'ayant avertie qu'il y aurait du danger à +prolonger davantage les angoisses de la fille de madame de Richeville, +je suppliai M. de Rochegune de revenir à Paris: sa présence seule +pouvait opérer une crise salutaire.</p> + +<p>Il me répondit en ces termes:</p> + +<p>«Je serai à Paris dans la nuit de demain... Ce que vous m'apprenez est +affreux... et je ne puis malheureusement pas réparer le mal que j'ai +causé involontairement... Emma est un ange de bonté, de beauté, de +candeur et de grâce... Elle mérite un cœur qui n'appartienne qu'à +elle. Si je ne vous avais pas rencontrée dans ma vie, s'il m'était +encore possible d'aimer... son amour eût été mon plus cher trésor... +Mais <i>l'épouser par pitié</i>... est-ce digne d'elle? est-ce digne de moi? +Tout mon espoir est que vous vous abusez peut-être sur le danger que +court cette malheureuse enfant... En tout cas j'arrive... Et sa mère... +notre meilleure amie!... Ah! je ne sais quelle fatalité me poursuit!...</p> + +<p class="r">«R.»</p> + +<p>Quelques heures après l'arrivée de M. de Rochegune, M. Gérard, dont il +honorait beaucoup le savoir et le caractère, se présenta chez lui +(d'après mon conseil), et l'instruisit de l'état véritablement +très-alarmant dans lequel se trouvait Emma.</p> + +<p>Pour faire comprendre toute la gravité de cette crise à M. de Rochegune, +M. Gérard n'eut qu'à lui exposer les raisons qu'il m'avait déduites lors +de la première maladie d'Emma; car la même cause avait reproduit les +mêmes effets.</p> + +<p>—Eh bien!—me dit-il d'un air accablé...—je quitte M. Gérard. La vie +de cette pauvre enfant est en danger!</p> + +<p>—Hélas, oui!... J'avais prié le docteur, dont vous connaissez la +sincérité, d'aller vous dire en qu'il en était, ne doutant pas que ses +paroles ne fussent plus éloquentes que tous les raisonnements.</p> + +<p>—Ce qu'il m'a appris... m'a navré... Malheureusement je ne puis que me +désoler. Je vous répète, ma chère Mathilde, que je ne sais rien de +meilleur, de plus charmant qu'Emma... Vous me connaissez assez pour +croire que sa naissance ne serait pas pour moi un obstacle... Encore une +fois, je rends justice à ses excellentes qualités; mais je ne l'aime +pas... je ne puis pas l'aimer.</p> + +<p>—Sans doute, mon ami, cela est fatal; heureusement tout espoir n'est +pas encore absolument perdu... Je ne vous avais fait entrevoir... et +bien vaguement encore... cette hypothèse de mariage que dans le cas où +il deviendrait la seule chance de salut d'Emma... ainsi que cela +arrivera demain peut-être... Alors il me semble que pour vous... ce +mariage serait presque un devoir.</p> + +<p>—Un devoir?...</p> + +<p>—Pour vous, dont l'âme est généreuse et grande... oui...</p> + +<p>—Cela ne serait un devoir ni pour moi ni pour personne, Mathilde...—me +dit-il avec une fermeté qui m'effraya.—Je déplore ce qui arrive, mais +je n'y puis rien.</p> + +<p>—Vous n'y pouvez rien, lorsque d'un mot?...</p> + +<p>—Pour dire ce mot il faudrait aimer.</p> + +<p>—Mais elle vous aime, elle!... mais elle se meurt! cette pensée ne +peut-elle donc rien sur vous?</p> + +<p>—Et qu'ai-je fait, moi, pour éveiller, pour encourager cet amour? +Est-ce ma faute si l'imagination de cette malheureuse enfant s'est +exaltée sans raison?</p> + +<p>—Est-ce sa faute, à elle, si, vous voyant chaque jour, si, entendant +chaque jour vos louanges, l'amour s'est peu à peu développé dans son +cœur? N'y a-t-il pas de la cruauté à afficher une indifférence... que +vous ne ressentez pas... non... non, car l'amour d'Emma doit vous +enorgueillir...</p> + +<p>—J'en serais fier... oui... j'en serais fier, si j'en étais digne.</p> + +<p>—Pourquoi en seriez-vous indigne?</p> + +<p>—Parce que je ne partage pas cet amour... parce que je ne pourrai le +partager.</p> + +<p>—Vous ne le partagez pas à cette heure... soit... mais qui vous répond +de l'avenir?... Songez donc à ce que vous me disiez avant votre départ, +en me parlant de l'ennui, du dégoût qui vous accablaient!... cette +triste disposition d'esprit ne peut qu'augmenter encore... Vous ne +m'aimez plus, ou du moins je ne puis plus compter dans votre vie; de mon +côté, pourquoi vous le cacherais-je? chaque jour resserre les liens qui +m'attachent à M. de Lancry; autant qu'il le peut, il répare ses torts +passés: ainsi, vous le voyez, mon ami, nos rêves d'autrefois sont, +hélas! devenus ce que deviennent les songes... Ainsi que vous le dites, +vous conserverez toujours de moi ce souvenir mélancolique qui survit aux +êtres qui ne sont plus... J'aurai toujours pour vous la plus affectueuse +amitié... la plus profonde estime... Mais maintenant nos deux existences +ont des buts différents, et chaque jour nous séparera davantage... Quel +avenir vous reste-t-il donc?</p> + +<p>—L'avenir le plus triste... vous le savez.</p> + +<p>—Et c'est un pareil avenir que vous hésitez à engager... à sacrifier, +si vous voulez, lorsque ce sacrifice peut sauver la vie d'Emma?</p> + +<p>—Pour elle, il vaut mieux mourir que d'être enchaînée à une âme +flétrie.</p> + +<p>—Mais qui vous dit que la généreuse chaleur de ce jeune cœur ne +ranimera pas votre âme, que vous croyez à jamais refroidie?</p> + +<p>—Cela est impossible, Mathilde, je le sens, je n'aimerai plus.</p> + +<p>—Alors,—m'écriai-je avec amertume,—alors Emma doit mourir! c'est sa +destinée! Après tout, qu'est-ce que l'existence d'une créature de Dieu? +Emma réunit, il est vrai, les qualités les plus charmantes et les plus +rares... Elle a seize ans... elle est d'une beauté accomplie... elle +aime à en mourir... elle en mourra... Et celui qui, par sa dédaigneuse +indifférence, causera cette mort, sacrifiera sans doute cette jeune +fille à l'entraînement de quelque héroïque ambition, de quelque grande +passion, ou du moins à l'attrait d'une vie aventureuse qui devra le +tirer de sa léthargie?... Non... non, ce sera à l'ennui, à une lâche et +morne apathie qu'il sacrifiera cette adorable enfant, qu'il sacrifiera +la fille de sa meilleure amie.</p> + +<p>—Vous êtes sévère, Mathilde.</p> + +<p>—Si M. de Mortagne vivait encore, ne vous tiendrait-il pas ce langage? +J'en appelle à votre loyauté... que vous conseillerait-il de faire?</p> + +<p>M. de Rochegune ne me répondit rien, baissa la tête avec une sombre +tristesse; mais il parut frappé de mes paroles.</p> + +<p>—Ses avis étaient sacrés pour vous... vous n'eussiez pas hésité... Ah! +mon ami... rappelez-vous ce que vous me disiez lorsque l'instinct de +votre cœur vous révélait que de notre amour jaillirait un jour +quelque magnifique exemple de dévouement... Sans doute vous pressentiez +ce qui se passe à cette heure... Mon ami, soyez bon, soyez généreux... +ne soyez pas impitoyable!</p> + +<p>—Mathilde... franchement... M. de Mortagne m'aurait-il conseillé... +vous-même, me conseillez-vous d'épouser Emma par pitié? A ce prix... +elle refuserait le mariage...</p> + +<p>—Est-ce bien vous qui me faites une telle question? Et lors même que +vous céderiez seulement à la pitié... le laisseriez-vous jamais deviner +à Emma? Non, non, je connais votre cœur; plutôt que de la blesser, +vous l'abuseriez par un touchant mensonge... car elle aussi, est +fière... Vous avez raison, elle mourrait mille fois plutôt que de devoir +cette union à votre pitié.</p> + +<p>—Mais c'est une folie! ne sait-elle pas combien je vous aimais, combien +je vous regrette? ne m'a-t-elle pas toujours entendu parler de vous dans +les termes les plus tendres?</p> + +<p>—Vous connaissez la droiture et la candeur de son âme. Elle a vu dans +notre amour un attachement fraternel... N'étais-je pas <i>mariée</i>?... ce +mot ne mettait-il pas entre vous et moi une barrière insurmontable?</p> + +<p>—Et vous me verriez épouser Emma avec plaisir?</p> + +<p>—Je serais heureuse de ce mariage, parce qu'il rendrait la vie à Emma, +parce qu'il vous offrirait de nombreuses chances de bonheur... parce +qu'il comblerait d'une joie inespérée ma meilleure amie... Je serais +heureuse de ce mariage, parce qu'il vous arracherait à cette apathie que +vous n'avez pas la force de combattre... parce que peu à peu vous vous +sentiriez renaître à l'influence vivifiante de ce candide amour... parce +que vous trouveriez mille charmes dans la douceur du foyer domestique! +Votre vie aurait un but, de nouveaux liens peut-être vous y +attacheraient encore... Avec l'espoir de voir revivre l'illustre nom que +vous a légué votre père, une noble, une généreuse ambition renaîtrait +en vous... Et puis,—ajoutai-je sans pouvoir retenir mes larmes,—mon +ami... vous vous croyez... vous êtes bien malheureux... il vous a fallu +oublier vos espérances les plus chères... mais enfin lorsqu'on est forcé +de renoncer à ce qui aurait pu faire notre félicité sur la terre, que +nous reste-t-il... sinon de nous consoler en rendant les autres aussi +heureux que nous aurions voulu l'être?... Voyez... cette pauvre jeune +fille exaltée par l'amour fait un rêve d'une ambition de bonheur si +insensé qu'elle <i>meurt</i>... qu'elle meurt... pour avoir seulement osé +faire ce rêve idéal... Et vous... d'un mot... vous la rendez à la vie... +d'un mot vous réalisez ce rêve... Dites, mon ami, excepté Dieu, qui +pourrait faire acte d'une aussi puissante, d'une aussi magnifique bonté? +Dites, n'est-ce pas participer de sa divine essence que de causer de +tels ravissements? n'est-ce pas atteindre la plus sublime jouissance que +l'homme puisse prétendre? Oh! quel monstre stupide a pu dire que la +vengeance était le plaisir des dieux!...</p> + +<p>—Mathilde, laissez-moi!—dit M. de Rochegune visiblement +ému;—laissez-moi... ces exaltations sont dangereuses, on n'y cède +jamais qu'aux dépens de la raison.</p> + +<p>—De la raison? Et la raison la plus austère ne serait-elle pas d'accord +avec la paix de votre cœur si vous l'écoutiez? Mon ami... vous êtes +ému, je le vois... Ah! soyez généreux! qu'à nos tristes amours ne +succède pas pour vous le remords éternel d'avoir causé la mort d'Emma... +pour moi l'affreux regret d'avoir altéré peut-être la beauté de votre +âme par les chagrins que je vous ai causés! Oh! non, non, loin de là; +faites au contraire que notre affection nous ait rendus meilleurs... moi +j'aurai pardonné à celui qui m'a fait bien souffrir... vous, vous aurez +fait oublier à cette malheureuse enfant tout ce qu'elle a souffert pour +vous...</p> + +<p>—Mais je serais fou, mais je serais coupable de me laisser aller à +l'émotion que me causent vos paroles, Mathilde! Un jour, vous vous +repentiriez des maux que ma faiblesse aurait amenés!</p> + +<p>—Non, non, mon ami, cédez... oh! cédez à ce noble mouvement du +cœur... Et un jour, serrant dans vos mains la main d'Emma... un jour, +le sourire aux lèvres, la sérénité sur le front et la joie au cœur... +vous me direz: Mathilde, votre langage a été celui d'une amie, bonne et +sincère... merci à vous. Je suis bien heureux.—Alors, +moi...—ajoutai-je, ne pouvant cacher mes larmes et surmonter une +pénible émotion,—alors moi...</p> + +<p>—Qu'avez-vous, Mathilde?—s'écria M. de Rochegune en me regardant avec +inquiétude.</p> + +<p>Je compris tout le danger de mon attendrissement involontaire; un +soupçon de M. de Rochegune pouvait tout perdre.</p> + +<p>—Je n'ai rien, mon ami,—lui dis-je en tâchant de sourire,—je suis +émue en songeant à la félicité qui vous attend auprès d'Emma. Écoutez +mes vœux et mes conseils... Alors, un jour, comme je vous le +disais... moi, heureuse aussi de mon côté... jouissant comme vous de +tous les charmes du bonheur domestique... je vous dirai tout +bas:—Méchant ami, il a fallu vous y forcer pourtant.</p> + +<p>—Ah! Mathilde... prenez garde... pour Emma... plus que pour moi... +n'insistez pas. Après tout... moi, je n'ai rien à risquer à cette heure. +Ma vie ne peut être plus désolée qu'elle ne l'est. Mais cette enfant! +pour elle, mon Dieu... un jour... quelle déception!</p> + +<p>—Mais cette enfant vous aime sans espoir... vous aime à en mourir... sa +vie non plus, à elle, ne peut être plus désolée!</p> + +<p>—Ah! Mathilde! ce seraient de tristes fiançailles!</p> + +<p>—Pour Emma, ce seraient celles d'une reine. Votre parole, mon ami, +votre parole!</p> + +<p>—Mathilde!</p> + +<p>—Au nom de votre père... au nom de l'ami que nous avons perdu et qui +joindrait ses prières aux miennes...</p> + +<p>—Vous le voulez?...</p> + +<p>—Je vous en supplie!</p> + +<p>—Que le sort de cette enfant s'accomplisse donc!...</p> + +<p>—Oh! merci... à vous le meilleur, le plus généreux des hommes!... Ah! +vous ne savez pas... non, vous ne savez pas l'ineffable douceur des +larmes que vous me faites verser en cet instant,—m'écriai-je.</p> + +<p>Tant de douloureux sacrifices étaient au moins couronnés par le bonheur +d'Emma....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_X" id="H-CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h3> + +<h4>LA DEMANDE.</h4> + +<p>Que dirai-je de plus? La parole de M. de Rochegune était sacrée. Avec sa +délicatesse ordinaire, il comprit la nécessité de laisser croire à Emma +qu'il l'aimait depuis longtemps. Je me chargeai de faire sa demande à +madame de Richeville.</p> + +<p>Je courus chez elle... Avant de lui parler, je voulus voir Emma.</p> + +<p>Je renonce à exprimer sa surprise, sa joie, son ivresse, lorsque je lui +appris et le retour de M. de Rochegune, et la demande de mariage que je +venais faire à madame de Richeville.</p> + +<p>Cette chère enfant me promit de paraître très-étonnée lorsque la +duchesse lui apprendrait cette bonne nouvelle.</p> + +<p>Mon <i>mensonge</i> ne pouvait donc être découvert ni de ce côté, ni du côté +de M. de Rochegune.</p> + +<p>J'entrai chez madame de Richeville.</p> + +<p>—Je viens de voir Emma, elle va beaucoup mieux—lui dis-je.</p> + +<p>Madame de Richeville secoua tristement la tête.</p> + +<p>—Je suis sûre qu'Emma me cache quelque chagrin. M. Gérard cherche en +vain la cause de cette maladie de langueur... Il faut que cette +malheureuse enfant ait une peine profonde et secrète qui la tue. En vain +je l'interroge... Souvent je viens à penser qu'elle connaît le mystère +de sa naissance, et pourtant rien ne me prouve que mes craintes soient +fondées... à ce sujet.</p> + +<p>—Votre médecin ne vous a-t-il pas dit qu'Emma était affectée d'une +maladie nerveuse?... Vous le savez, la cause de ces affections est +souvent aussi inexplicable que la rapidité de leur guérison...</p> + +<p>—Hélas! rien n'est aussi plus rapide que leurs rechutes. Voyez: il y a +quinze jours, Emma se portait à merveille... et maintenant... quelles +inquiétudes ne me donne-t-elle pas!...</p> + +<p>—Tous vos amis ont partagé votre anxiété, tous se réjouiront de +l'espérance que vous devez concevoir... Parmi eux, je n'ai pas besoin de +vous citer M. de Rochegune; je l'ai vu ce matin.</p> + +<p>—Il est arrivé?</p> + +<p>—Oui, et il m'a fait part d'une résolution très-importante; c'était +pour y réfléchir plus mûrement qu'il était allé passer quelque temps +dans la solitude. Ainsi que vous devez le croire, sa vie est +maintenant... bouleversée.</p> + +<p>—Hélas! ma pauvre Mathilde! on ne peut vous faire de reproches; vous +avez obéi à la voix impérieuse du devoir... Mais M. de Rochegune est +bien malheureux.</p> + +<p>—Il l'a été beaucoup; à cette heure... il l'est moins. Vous le +connaissez... son caractère est faible; il n'use pas sa force à se +roidir contre l'impossible, il a le courage d'envisager l'avenir tel +qu'il doit l'accepter... Il lui est resté pour moi un attachement +sincère, mais son amour n'a pu résister à la rude épreuve que je lui ai +imposée; souvent il vous l'a dit lui-même...</p> + +<p>—Oui, je ne vous le cache pas, Mathilde, il m'a bien souvent répété +avec désespoir que votre retour à votre mari avait tué son amour, que la +Mathilde d'autrefois était comme morte pour lui.</p> + +<p>—Mon amie, M. de Rochegune dit bien rarement de vaines paroles... Dans +cette circonstance, comme toujours, il a été sincère... Il est +complétement détaché de moi; la preuve de cela... je vais bien vous +étonner, c'est qu'il désire se marier.</p> + +<p>—Lui! lui! c'est impossible!</p> + +<p>—Son absence, ainsi que je vous l'ai dit, n'a eu pour but que de +réfléchir plus à loisir à cette grave détermination. Dans quelques +années, l'âge mûr commencera pour lui. Il est isolé... l'avenir +l'inquiète... lui semble sombre, désert... Il ne m'aime plus d'amour... +ainsi qu'il vous l'a dit, et il ne ment jamais: ce sentiment est mort en +lui... Par cela même que je tenais une grande place dans sa vie, et que +je ne l'y tiens plus, il sent le besoin de se créer des liens durables, +de chercher le bonheur dans les pures affections de la famille.</p> + +<p>—Lui!... se marier... se marier!—répéta madame de Richeville avec +surprise;—et c'est à vous, à vous qu'il fait cette confidence?</p> + +<p>—Je suis toujours son amie... ne devait-il pas m'instruire d'un projet +si important?</p> + +<p>—Sans doute... Mathilde... et pourtant vous consulter à ce sujet... +vous, qu'il a tant aimée... c'est presque cruel!</p> + +<p>—J'ai vu dans cette confidence non de la cruauté, mais de +l'affection... Comme lui, j'ai froidement envisagé sa position; que +voulez-vous qu'il fasse désormais? Ne trouvez-vous pas naturel qu'il +songe à l'avenir?... la femme qu'il choisira ne sera-t-elle pas bien +heureuse? Vous connaissez la bonté de son cœur, la noblesse de son +caractère; et s'il se marie, c'est qu'il se sait capable d'assurer le +bonheur de celle qu'il épousera...</p> + +<p>—Oh! je n'en doute pas... tous les liens, tous les devoirs sont sacrés +pour lui.</p> + +<p>—Eh bien! alors... pourquoi vous étonner de son désir de se marier?...</p> + +<p>—Ah! Mathilde... il n'y avait qu'une femme digne de lui.</p> + +<p>—Je ne pense pas tout à fait comme vous, mon amie; mais je crois que M. +de Rochegune, à cause même de ses rares qualités... doit être aussi +difficile à marier qu'Emma par exemple.</p> + +<p>—Ah! Mathilde, à cette heure, je voudrais n'avoir que cette +préoccupation.</p> + +<p>—Rassurez-vous,—lui dis-je,—vous n'aurez bientôt plus qu'à vous +occuper du soin de lui trouver un mari...</p> + +<p>—Hélas! vous savez toutes met craintes à ce sujet.</p> + +<p>—Vous allez me prendre pour une folle, mais je vous dirai pour elle ce +que vous disiez pour M. de Rochegune: Il n'y a qu'au homme digne +d'elle, et c'est lui.</p> + +<p>—Qui!... lui?...</p> + +<p>—M. de Rochegune.</p> + +<p>—M. de Rochegune!</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—M. de Rochegune! M. de Rochegune!... En effet, ma pauvre Mathilde, +vous êtes folle.</p> + +<p>—Pas si folle, peut-être.</p> + +<p>—M. de Rochegune!</p> + +<p>—Mais oui. Qu'y a-t-il donc là de si étonnant? le croyez-vous homme à +s'inquiéter de la naissance d'Emma? le croyez-vous capable de songer à +sa fortune?</p> + +<p>—Nullement... mais de sa vie il ne pensera, il n'a pensé à Emma.</p> + +<p>—Mais enfin supposez qu'il y pense.</p> + +<p>—Lui? c'est impossible!</p> + +<p>—Supposez-le... Ne seriez-vous pas heureuse, bienheureuse?</p> + +<p>—Quelle question!... mais à quoi bon ces rêves?</p> + +<p>—Et si ce n'étaient pas des rêves?</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Et si M. de Rochegune, frappé de toutes les adorables qualités d'Emma, +qu'il a pu apprécier depuis longtemps, en était épris, non pas peut-être +d'un amour violent, exalté, mais d'un amour sérieux, grave, qui n'attend +que le mariage pour devenir passionné... mais si M. de Rochegune, enfin, +vous demandait sa main, la lui donneriez-vous?</p> + +<p>—Mathilde, Mathilde... voici la première fois que vous me causez un +sentiment de chagrin... Emma ne me donnerait pas les inquiétudes qu'elle +me donne... que cette triste plaisanterie...</p> + +<p>—Par le souvenir de ma mère, mon amie, ce que je vous dis est vrai; M. +de Rochegune m'a priée de vous demander la main d'Emma, et, si elle y +consent, le mariage se fera le plus tôt possible.</p> + +<p>Ces paroles étaient sous une invocation si sacrée pour moi, que madame +de Richeville fut obligée de me croire.</p> + +<p>Je renonce à peindre son saisissement, sa joie, son étonnement redoublés +par la joie et l'ivresse d'Emma, qui, du reste, me garda fidèlement le +secret.....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Tout était accompli.</p> + +<p>Je l'avouerai, tant que je pus avoir un doute sur l'heureuse issue de +mon projet, mes craintes, mes incertitudes, mes angoisses suffiront pour +me distraire... Mais arrivée au terme que je m'étais proposé, j'eus un +moment d'abattement désespéré.</p> + +<p>Ma tâche était accomplie. Emma serait heureuse, M. de Rochegune serait +heureux; mais moi... moi...</p> + +<p>Je dirai tout...</p> + +<p>Tant que M. de Rochegune considéra son mariage avec Emma comme une sorte +de sacrifice, tant que je le vis presque malgré lui sous l'influence de +mon souvenir, j'éprouvai une sorte de satisfaction mélancolique, mon +dévouement me coûtait moins.</p> + +<p>Mais lorsque peu à peu il subit le charme irrésistible de cette enfant, +qu'il voyait, pour ainsi dire, renaître et revivre sous son regard; mais +lorsqu'il découvrit les trésors de cette âme angélique, mais lorsqu'il +me dit avec effusion qu'il n'y avait peut-être qu'une femme au monde +capable de le consoler de mon abandon, et que cette femme était Emma... +mais lorsqu'il me dit que le bonheur qu'il me devrait lui ferait sans +doute oublier un jour... les chagrins que je lui avais causés... oh! +alors, je l'avoue, j'eus de bien amers, de bien douloureux +ressentiments... J'en avais honte... j'en savais l'indignité, mais je ne +pouvais leur échapper......</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Bientôt ce mariage fut la nouvelle de tout Paris.</p> + +<p>Les uns y virent une preuve de dépit ou d'inconstance de la part de M. +de Rochegune; d'autres un <i>tour de force</i> de madame de Richeville, qui +était arrivée à ses fins à force de finesse et d'habileté; pour +d'autres, ce fut un mariage d'inclination; plusieurs, enfin, affirmèrent +que M. de Rochegune, avant tout possédé du besoin de faire parler de +lui, n'avait considéré dans cette union qu'une originalité, car il +n'était pas supposable que l'on donnât cent mille écus de rente à une +pauvre orpheline sans une arrière-pensée quiconque.</p> + +<p>Le mariage devait se faire à Rochegune dès que les formalités le +permettraient.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_XI" id="H-CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h3> + +<h4>UN MARIAGE.</h4> + +<p>Je n'ai pas parlé de ma vie intérieure pendant cette période; les +funestes communications de M. Lugarto avaient complétement cessé. Je +m'étais familiarisée avec mes premières craintes: Blondeau couchait dans +ma chambre. Comme je mangeais fort peu et que je redoutais toujours +quelque trahison, elle préparait elle-même mes repas avec des +précautions infinies.</p> + +<p>J'avais fait clouer solidement la boiserie qui servait de cachette. On +sourira sans doute de mon héroïque résolution, mais j'avais acheté un +poignard très-acéré qui restait toujours près de mon lit.</p> + +<p>Pendant les premiers temps qui suivirent la réception de la lettre de M. +Lugarto, j'eus des rêves horribles; mais peu à peu ils cessèrent: je +m'habituai à cette position qui m'avait d'abord semblé effrayante et +presque intolérable.</p> + +<p>Je voyais rarement M. de Lancry; il avait sans doute perdu tout espoir +de retrouver Ursule, malgré la soumission avec laquelle il avait obéi à +ses ordres à mon égard.</p> + +<p>Si j'avais insisté auprès de mon mari pour obtenir notre séparation, il +y aurait peut-être consenti, mais, pour mille raisons que l'on comprend, +j'étais obligée non-seulement de rester quelque temps encore dans cette +position, mais de paraître l'accepter avec joie.</p> + +<p>Ma vie était très-uniforme; je voyais presque tous les jours madame de +Richeville et Emma, je ne recevais personne chez moi. Le jour, je +dessinais, je brodais; puis j'allais faire quelques promenades au parc +de Monceaux, ou quelques visites au bon prince d'Héricourt et à sa +femme, qui m'avaient conservé leur amitié, tout en me grondant avec +bienveillance au sujet de mon fol amour et de mon dévouement si mal +placé.</p> + +<p>J'attendais avec impatience le mariage de M. de Rochegune. Alors je +comptais me retirer à Maran, que madame de Richeville avait racheté sous +son nom; je lui avais aussi confié mes diamants, qui me venaient de ma +mère; ils valaient, je crois, plus de cinquante mille écus. Mon mari +avait tout tenté pour me forcer de les lui livrer; j'avais toujours +résisté, comptant en faire un jour le prix de notre séparation légale.</p> + +<p>S'il acceptait, comme je devais le croire, il ne me serait alors que +trop facile de dire et de faire croire que M. de Lancry s'était lassé de +la vie que nous menions, et que j'avais été encore une fois dupe de mon +dévouement. On ne s'intéresserait pas sans doute à une victime aussi +stupide que je l'étais, mais je me consolerais en rompant enfin mon +horrible chaîne.</p> + +<p>Un fait assez insignifiant en lui-même me fit prendre une résolution +qui eut plus tard de funestes conséquences.</p> + +<p>Depuis quelque temps rien ne me faisait soupçonner la funeste influence +de M. Lugarto, lorsqu'un jour je crus m'apercevoir de quelque +dérangement dans le classement d'une assez grande quantité de lettres +que j'avais serrées dans un coffret d'écaille dont je portais toujours +la clef sur moi.</p> + +<p>Aucune lettre ne manquait, mais il me sembla que le coffret avait été +ouvert en mon absence.</p> + +<p>Je ne pouvais mettre un instant en doute la fidélité de Blondeau; mais +quoique je n'eusse pas de raison de soupçonner l'autre domestique que +j'avais, songeant à la puissance de l'or de M. Lugarto et à ses +ressources de corruption, je me décidai à ne garder chez moi aucun de +mes papiers importants.</p> + +<p>Dans ce nombre il y avait ma correspondance avec Emma, correspondance +qui prouvait la part que j'avais eue à son mariage, ainsi que plusieurs +lettres de M. de Rochegune, dans lesquelles il me parlait de la maladie +d'Emma, du chagrin où il était de ne pouvoir que se désoler, puisqu'il +n'aurait épousé cette enfant que par pitié, etc., etc.</p> + +<p>Il m'était donc impossible de confier ces lettres à M. de Rochegune ou à +madame de Richeville, un hasard pouvant leur découvrir ce que j'avais +tant d'intérêt à leur cacher; elle et lui étaient, d'ailleurs, comme +moi, l'objet de la haine de M. Lugarto, et ces papiers n'eussent pas, +sous ce rapport, été plus en sûreté là que chez moi. Je ne savais à qui +les remettre, lorsque je songeai à M. de Senneville.</p> + +<p>Je le voyais souvent chez sa tante; on me l'avait dit homme d'honneur, +sûr et secret. Je le priai de me garder ce dépôt...</p> + +<p>Il fut convenu avec lui que, lorsque j'aurais quelques papiers à joindre +à ceux que je lui enverrais, Blondeau irait chez lui et les placerait +dans la cassette, dont elle aurait la clef.</p> + +<p>M. de Senneville mit la meilleure grâce du monde à me rendre ce léger +service. Je craignais tellement l'espionnage de M. Lugarto et le +terrible usage qu'il aurait pu faire de cette correspondance, s'il avait +su où la surprendre, que je priai M. de Senneville de venir une fois +chez moi le soir, afin qu'il pût emporter ce coffret sans être vu.</p> + +<p>M. de Senneville eut le tact de ne pas me parler des soins qu'il m'avait +rendus autrefois; il sentit qu'il eût été de très-mauvais goût de +paraître renouveler ses prétentions à propos de l'obligation que je +contractais envers lui.</p> + +<p>Je reçus cette lettre de M. de Rochegune quelques jours après son départ +pour sa terre, où s'était fait son mariage.</p> + +<p class="r">Rochegune, 20 octobre 1836.</p> + +<p>«Emma est ma femme; c'est à vous, noble et sincère amie, que je viens +rendre grâce de ce bonheur. Il est votre ouvrage, vos prévisions se sont +réalisées, je marche maintenant dans la vie d'un pas libre et sûr, +devant moi l'horizon s'éclaircit, de jour en jour il devient plus pur. +Vos conseils m'ont rattaché à l'existence par des liens sacrés... Avoir +des liens, c'est avoir des devoirs, et l'accomplissement d'un devoir a +toujours été pour moi un sérieux plaisir.</p> + +<p>«Je tiens à vous écrire parce que mon <i>mariage</i> doit être un événement +dans votre vie. Plus je m'éloigne du temps où vous avez renversé mes +espérances, plus la raison reprend d'empire sur moi; plus mon esprit se +dégage des basses préoccupations qui l'avaient obscurci, plus je +m'applaudis d'avoir suivi vos conseils.</p> + +<p>«Vous avez été ce que j'ai aimé le plus au monde; vous êtes, vous serez +ce que désormais j'estimerai le plus religieusement. Je vous dois de +connaître un bonheur que je ne soupçonnais pas, le bonheur de <i>vivre +dans une autre</i>; ou plutôt de faire vivre une autre personne, par cela +seulement qu'on vit pour elle.</p> + +<p>«J'éprouve pour Emma un attachement tout à part. Elle m'est tellement +identifiée, assimilée, j'ai la conscience et la preuve d'avoir sur elle +une influence si directe, pour ne pas dire si <i>vitale</i>, que je suis à la +fois heureux, fier et inquiet de mon action.</p> + +<p>«Rien de plus attendrissant, de plus charmant que la naïve extase avec +laquelle elle considère parfois la vie que je lui ai faite. Vous aviez +raison, Mathilde, son bonheur m'a rendu heureux, son amour m'a rendu +presque amoureux.</p> + +<p>«Pourquoi vous le cacherais-je? ce n'est pas là... l'amour que je +ressentais pour vous... celui-là a été tué tout entier, tout d'un coup. +Il est mort sans dépérissement, sans agonie; il a été foudroyé dans sa +grandeur et dans sa force.</p> + +<p>«Je vous l'ai dit souvent, les morts ne vieillissent pas dans la tombe; +s'ils sortaient par miracle de leur sépulcre, ils revivraient tels +qu'ils y sont descendus... Eh bien! il en est de même de mon amour pour +vous; s'il revivait par miracle, il revivrait tel qu'il était lorsqu'il +a été subitement frappé au cœur.</p> + +<p>«Non, non, grâce au ciel, et heureusement pour moi, pour vous et pour +Emma, le sentiment qu'elle m'inspire n'est pas composé de débris du +nôtre: c'est un sentiment jeune et vierge qu'elle seule peut-être +pouvait me faire éprouver; car son amour ne ressemble à celui d'aucune +femme, et ce sont les amours pareils qui font les amours pareils.</p> + +<p>«Je ne puis avancer d'un pas dans la voie généreuse où vous m'avez +engagé sans me dire: Mathilde avait raison;—sans me rappeler ces nobles +et saintes paroles:—<i>Lorsqu'on est forcé de renoncer à ce qui aurait pu +faire notre félicité sur la terre, que nous reste-t-il sinon de nous +consoler en rendant les autres aussi heureux que nous aurions voulu +l'être?</i></p> + +<p>«Comme vous le disiez, je suis quelquefois tenté de me croire <i>un peu +dieu</i> en voyant le bonheur de ceux qui m'entourent. Je ne puis vous +peindre le profond ravissement de cette bonne duchesse. Elle ne peut +croire encore à ce mariage. Quelquefois elle attache sur moi ses yeux +humides de larmes en me disant:—C'est donc bien vrai, ce n'est pas un +songe, vous avez pris mon enfant dans votre paradis!—Et puis; +quelquefois, malgré moi, elle m'attriste en s'écriant avec +effroi:—Cette félicité est trop parfaite, quelque malheur nous menace!</p> + +<p>«Je la rassure autant que je le puis, mais elle est superstitieuse comme +tous les gens qui ont éprouvé de violents chagrins; sans vous, sans +votre insistance, qui m'a fait sortir de la morne apathie où j'étais +plongé, moi aussi je serais devenu fataliste...</p> + +<p>«Nous avons agité la question de savoir s'il était opportun de préparer +Emma à la révélation du secret de sa naissance: je ne le pense pas; la +délicatesse et la sensibilité d'Emma sont telles, que je craindrais que +cette révélation ne lui devînt une source continuelle de chagrins en +occasionnant une lutte douloureuse entre ses principes, qui lui feraient +accuser sa mère, et sa tendresse, qui la lui ferait défendre.</p> + +<p>«Si la fatalité veut qu'elle apprenne un jour ce secret, ce sera un +grand malheur, je le sais, mais à quoi bon le devancer?</p> + +<p>«Nous resterons à Rochegune jusqu'au mois de février ou de mars; Emma le +désire. Je ne vous dis pas nos regrets en songeant que nous ne nous +verrons pas; vous savez, hélas! de qui viennent les obstacles.</p> + +<p>«Je me console en pensant que vous êtes heureuse. Je vous connais: la +pauvreté vous est de peu; vous êtes même capable d'y trouver des +charmes, pour n'avoir pas à la reprocher à votre mari.</p> + +<p>«Puisque je vous écris, je dois tout vous dire. Lorsque j'ai prononcé le +mot qui m'unissait pour toujours à Emma, j'ai ressenti un mouvement de +poignante amertume. Ce mariage était le dernier pas que je devais faire +pour être irrévocablement séparé de vous; jusqu'alors, quoique je +n'eusse conservé aucun espoir, quoique vous ne vous appartinssiez plus, +moi, du moins, j'étais resté libre.</p> + +<p>«Cette émotion douloureuse fut bientôt effacée... je me trouve heureux +du présent. Je ne puis dire que je ne regrette pas, que je ne +regretterai pas toujours le passé; mais j'ai de précieuses espérances +pour l'avenir.</p> + +<p>«Je me défierais de mon sentiment pour Emma s'il était plus vif qu'il ne +l'est à cette heure; tel qu'il est, il suffit à la joie, au bonheur de +cette adorable enfant, et il doit nécessairement grandir encore.</p> + +<p>«Ce qui me frappe dans Emma, c'est surtout un sens d'une droiture, d'une +rectitude, d'une élévation qui me rappellent beaucoup ces parties +saillantes de votre caractère; et puis, par une imitation enfantine qui +a sa source dans son attachement pour vous, elle a pris plusieurs de vos +habitudes, votre manière de vous coiffer, jusqu'à certaines de vos +inflections de voix: vous pensez si cela me charme.</p> + +<p>«Adieu, bien tendrement adieu. Il me semble que maintenant nos deux +positions sont <i>égalisées</i>, et que je sens renaître pour vous cette +affection douce et calme d'autrefois: peut-être même plus calme encore, +car malgré moi je pressentais vaguement dans l'avenir les agitations de +l'amour passionné.</p> + +<p>«Maintenant ces folles ardeurs sont des cendres à jamais refroidies.</p> + +<p>«Adieu et merci encore, Mathilde; sans vous non-seulement j'aurais causé +la mort de cette enfant que j'aime si tendrement à cette heure, mais je +traînerais une vie misérable, stérile, et peut-être dégradée: car je ne +pense jamais sans effroi qu'il y a eu un moment où j'ai regretté de ne +pas trouver à votre infernale cousine son audace et son cynisme +habituels.</p> + +<p>«Si elle m'était apparue ainsi que je la souhaitais, égaré par mon +désespoir, qui m'aurait fait subir son charme fatal, je me serais +peut-être accouplé à cette âme perdue; peut-être j'aurais, comme elle, +employé au mal l'énergie et les facultés que Dieu avait mises en moi à +d'autres fins.</p> + +<p>«Vous le savez, plus on s'éloigne du péril, plus on le considère de +sang-froid, plus on juge de son étendue... Eh bien! je vous le répète... +je vous l'avoue, ce danger fut grand, très-grand; il a fallu l'absurde +préoccupation de cette femme pour ne pas voir, dans l'impatience avec +laquelle j'écoutais ses vertueuses homélies, mon désir de l'entendre me +parler un autre langage.</p> + +<p>«Oh, Mathilde! il n'y a rien de plus effrayant, de plus indomptable que +les écarts d'un homme de bien qui se croit en droit de renier, de +mépriser ce qu'il a jusqu'alors respecté.</p> + +<p>«Tenez, quant je pense à ce qui aurait pu résulter du rapprochement du +caractère d'Ursule et du mien, je suis épouvanté; dans ces +circonstances, une fois sous l'influence du génie diabolique de cette +femme, je ne sais jusqu'où nous ne serions pas allés.</p> + +<p>«Me voici bien loin de mon angélique Emma... Pauvre enfant, elle ne +pourrait pas croire à Ursule... mais... c'est justement lorsqu'on est +calme dans le port qu'on aime à se rappeler les tempêtes qu'on a +bravées; c'est parce que l'avenir est riant et paisible que je me plais +à me rappeler de quels sinistres orages il aurait pu être assombri; +c'est parce que je suis heureux de bercer sur mon cœur cette enfant +candide, que j'évoque la fatale physionomie d'Ursule...»</p> + +<p>J'en étais à ce passage de la lettre de M. de Rochegune, lorsque +j'entendis un bruit de voix dans le petit salon qui précédait ma chambre +à coucher; et tout à coup je vis entrer M. Sécherin pâle... égaré.</p> + +<p>—Au nom du ciel... venez... venez...—s'écria-t-il.—Elle se meurt... +elle veut vous voir!</p> + +<p>—Qui... se meurt?—lui dis-je épouvantée, ne voulant pas croire qu'il +s'agît d'Ursule, malgré tout le mal qu'elle m'avait fait.</p> + +<p>—Je vous dis qu'Ursule se meurt... se meurt... et je ne suis pas là... +Mais venez donc... chaque minute de retard, c'est une minute de sa vie +que je perds!</p> + +<p>—Ursule! Ursule!—répétai-je en joignant les mains de stupeur et +d'effroi.</p> + +<p>—Ah! vous êtes impitoyable!... Puisque moi... je suis venu à sa +prière... vous pouvez bien venir aussi... vous! Je vous dis qu'elle se +meurt.. que les minutes sont comptées... et je ne suis pas là! répétait +ce malheureux en cherchant à m'entraîner.</p> + +<p>Je pris à la hâte un châle, un chapeau; je le suivis machinalement.</p> + +<p>Un fiacre nous attendait, nous y montâmes; il partit rapidement.</p> + +<p>M. Sécherin, défait, les yeux rouges, ardents, les traits contractés par +les tressaillements du désespoir, semblait à peine s'apercevoir de ma +présence; il prononçait des paroles sans suite, ne songeait qu'à +accélérer la marche de notre cocher par toutes les promesses possibles.</p> + +<p>—Mais quand avez-vous appris cette funeste nouvelle?—lui dis-je,—son +état est-il donc tout à fait sans ressource? n'y a-t-il plus d'espoir?</p> + +<p>Il me regarda fixement.</p> + +<p>—Avec la dose de poison qu'elle a prise, de l'espoir!...—s'écria-t-il +avec un éclat de rire convulsif.</p> + +<p>—Elle s'est empoisonnée... Ursule?</p> + +<p>Sans me répondre, il me prit la main avec violence, et me dit d'une voix +sourde.</p> + +<p>—Et je ne pourrai tuer votre mari qu'une fois!...</p> + +<p>—Ne songez pas à la vengeance... songez à sauver cette infortunée... +s'il en est temps encore... Et votre mère?</p> + +<p>—Ma mère!—s'écria-t-il,—ma mère est ici... mon Dieu... nous +n'arriverons pas!... Ursule sera morte... vous verrez qu'elle sera +morte...</p> + +<p>—Mais comment avez-vous appris cette funeste nouvelle?</p> + +<p>—Par une lettre... seulement quelques lignes d'elle.—Si je voulais la +voir une dernière fois,—me disait-elle,—il fallait accourir à Paris... +Ma mère... implacable... comme elle l'est toujours... Ah! ce cocher... +quelle lenteur... elle sera morte!</p> + +<p>—Hé bien, votre mère?—lui dis-je, pour tâcher de l'arracher à cette +pénible préoccupation.</p> + +<p>—Oh! ma mère!—reprit-il d'une voix brève, saccadée, dans une sorte de +demi-délire effrayant,—oh! ma mère a tout de suite dit:—C'est une +comédie qu'elle joue pour obtenir son pardon!—Une comédie!... Cette +lettre sentait la mort!... Je ne m'y suis pas trompé, moi... Je suis +accouru de Rouvray... ma mère m'a suivi... Une comédie!... Vous allez +voir... si vous reconnaissez seulement sa pauvre figure mourante! Et +puis les derniers vœux des mourants... c'est sacré... Ah! nous +approchons... Pourvu qu'elle vive assez pour me pardonner ma dureté... +non pas ma dureté... ma faiblesse... car c'est par faiblesse que j'ai +cédé à la haine de ma mère contre elle. Et voilà ce qui arrive!... voilà +ce qui arrive... Une pauvre créature fait une faute: au lieu d'être +indulgent... au lieu d'être bon... au lieu de la ramener au bien à force +de générosité... on la chasse comme une infâme... on la maudit... Alors +elle... que voulez-vous?... elle s'exalte dans le mal, elle se perd tout +à fait... Et puis un jour, comme au fond il lui est resté du cœur... +un jour... les remords viennent, la vie lui est à charge... elle +s'empoisonne... et alors on dit: Bah!... comédie... comédie!... Voilà ce +qu'a fait ma mère par haine... voilà ce que j'ai fait par faiblesse.</p> + +<p>—Mais les médecins, que pensent-ils?</p> + +<p>—Les médecins?—ajouta-t-il avec ce sourire convulsif et cet air égaré +qui m'effrayait,—les médecins... n'ont pas dit comme ma mère: C'est une +comédie! Eux... ils ont dit...—C'est une femme morte... Alors j'ai crié +à ma mère:—Eh bien! vous voilà contente... vous entendez... C'est une +femme morte!... Ah!... nous voici arrivés... C'est ici!—s'écria-t-il.</p> + +<p>La voiture s'arrêta.</p> + +<p>M. Sécherin descendit précipitamment. Je le suivis en hâte.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_XII" id="H-CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h3> + +<h4>LA MORT.</h4> + +<p>Après avoir traversé un petit jardin inculte, rempli d'herbes, de ronces +et du pierres, nous arrivâmes dans une espèce d'antichambre, puis dans +une assez grande pièce humide, sombre, triste et meublée avec une +parcimonie qui annonçait la détresse...</p> + +<p>Là... se mourait Ursule...</p> + +<p>Une vieille femme d'une figure repoussante et couverte presque de +haillons lui servait de garde-malade.</p> + +<p>Ma cousine la renvoya d'un signe dès qu'elle me vit.</p> + +<p>Quel lugubre spectacle, mon Dieu!</p> + +<p>Ursule, vêtue d'une robe noire, était étendue sur un canapé; un grand +châle couvrait ses pieds et ses genoux. Elle semblait frissonner de +froid... De l'une de ses mains elle étreignait convulsivement le coussin +qui soutenait sa tête appesantie... De l'autre main elle écartait de son +front pâle et glacé les boucles éparses de ses beaux cheveux bruns.</p> + +<p>Son visage, affreusement maigri, était livide, ses grands yeux bleus +presque éteints.</p> + +<p>Lorsqu'elle me vit, son regard se ranima un peu; un douloureux sourire +erra sur ses lèvres décolorées; elle joignit ses deux mains avec une +expression de profonde reconnaissance.</p> + +<p>—Mathilde,—me dit-elle d'une voix affaiblie,—vous êtes bien +généreuse... je m'y attendais... Je voudrais rester seule quelques +instants avec vous...</p> + +<p>—Encore! encore!!—s'écria son mari, qui s'était jeté à genoux auprès +d'elle en sanglotant.—Non, non, je ne veux plus te quitter maintenant!</p> + +<p>Ursule tourna vers lui ses yeux suppliants.</p> + +<p>—Ah! son regard... son doux et beau regard!—s'écria M. Sécherin en +contemplant sa femme avec une angoisse déchirante;—le voilà... quoique +mourant... je le reconnais... C'est comme cela qu'elle me regardait +autrefois... Je la retrouve... et elle meurt!... elle meurt!...</p> + +<p>—Je vous en prie, mon ami, laissez-moi quelques instants avec +Mathilde... Mes derniers moments seront à vous... pour vous demander +pardon... comme à elle... du mal que je vous ai fait... comme à elle...</p> + +<p>—Mon cousin... je vous en supplie,—lui dis-je.—Je n'ai plus le temps +de vous faire beaucoup de demandes,—reprit Ursule en tâchant de sourire +à son mari...—Par grâce, ne me refusez pas celle-là.</p> + +<p>Il se leva brusquement et sortit en cachant sa figure dans ses mains.</p> + +<p>—Mathilde...—me dit Ursule avec un pénible effort en me donnant une +clef,—dans le secrétaire de ma chambre, vous trouverez une enveloppe +remplie de papiers... de lettres... Je désire que tout soit brûlé. Cette +découverte eût encore désolé après moi l'excellent homme que j'ai si +indignement outragé... L'effet de ce poison a été trop rapide... je n'ai +pu moi-même prendre ce soin avant l'arrivée de mon mari...</p> + +<p>—Vos désirs seront exécutés,—lui dis-je en détournant la tête pour +qu'elle ne vît pas mes larmes.</p> + +<p>—Mathilde,—me dit-elle après un moment de silence,—je meurs pour M. +de Rochegune... Je puis vous dire cela sans vous blesser... puisque vous +ne l'aimez plus.</p> + +<p>—Grand Dieu!... dans ce moment terrible... ayez d'autres +pensées,—m'écriai-je.—Ne savez-vous pas qu'il est marié?</p> + +<p>—C'est pour cela que je n'ai plus voulu vivre... Quoique jusqu'ici il +m'eût toujours méprisée... quoiqu'il eût refusé de me revoir depuis les +deux entrevues que j'avais eues avec lui, pourtant un vague espoir me +soutenait... Insensée que j'étais!... quand j'ai su qu'il était marié +avec un ange qu'il aimait... j'ai compris ce que j'aurais dû comprendre +plus tôt... que pour moi... il n'y avait plus qu'à mourir.</p> + +<p>—Ah! Ursule... que vous avez fait de mal... à vous... et aux autres!</p> + +<p>—Oui... mais depuis, moi aussi... j'ai bien souffert... Oh! si vous +saviez... lorsqu'il est venu aux deux rendez-vous que je lui avais +donnés pour lui parler de vous... avec quel dédain... avec quelle +aversion... il m'a d'abord accueillie! Moi, pour me rehausser un peu à +ses yeux, en lui montrant l'influence qu'il exerçait déjà sur mon +cœur, j'ai voulu lui dire... toutes les hautes inspirations que je +lui devais... j'ai voulu lui prouver que, grâce à lui, je devenais digne +de comprendre tous les sentiments purs, vertueux... Malheur à moi... +malheur à moi!... Les paroles m'ont manqué; c'est à peine si j'ai pu +exprimer les nouvelles et nobles idées qui se développaient rapidement +en moi... Dans mon trouble, dans mon effroi, dans mon enivrement... +moi... toujours si hardie... j'hésitais... je balbutiais... Un mot, un +regard de lui, qui eussent approuvé le changement qui se manifestait en +moi, m'auraient encouragée... il aurait pu lire dans mon âme, qu'il +remplissait... qu'il transformait... Mais il me glaçait par son air +ironique et froid... et je n'ai pu dire que quelques paroles sans +suite... Pourtant je n'avais jamais été plus sincère... jamais je ne +m'étais senti d'instincts aussi élevés! Hélas!... j'étais sans doute +indigne de parler un si noble langage... Oh! Mathilde! si la douleur est +une expiation... vous me pardonnerez, car j'ai bien souffert ce +jour-là.</p> + +<p>—Oui... oui, je vous crois, malheureuse femme... vous avez dû bien +souffrir...</p> + +<p>—Mais ce n'est pas tout... Vous ne savez pas ce qui rend ma mort +épouvantable?</p> + +<p>—Mon Dieu!... parlez... parlez...</p> + +<p>—Oui... au moins vous saurez cela, vous... et vous me plaindrez... +Lorsque j'ai eu pris le poison, lorsque tout a été fini, lorsque je n'ai +plus eu qu'à mourir... Dieu, dans sa terrible vengeance, m'a tout à coup +révélé le seul moyen que j'aurais eu d'expier mes fautes, de mériter +l'intérêt de celui pour qui je meurs... et l'estime de tous...</p> + +<p>—Comment cela?... Mais à cette heure n'est-il plus temps?</p> + +<p>—Non... non... il n'est plus temps... je le sens... ma fin approche... +Et c'est là, oh! c'est là ce qui rend ma mort affreuse!—s'écria cette +malheureuse femme avec une explosion de sanglots.</p> + +<p>—Ursule... Ursule... calmez-vous... vous êtes si jeune... tout espoir +n'est pas perdu peut-être... Dieu prendra en grâce vos bonnes +résolutions...</p> + +<p>—Oh! la vie... la vie maintenant... cette vie que j'ai si +criminellement sacrifiée! mon Dieu... ce n'est pas pour moi... que je +vous la redemande,—s'écria-t-elle en joignant les mains avec +désespoir,—c'est pour cet homme si bon que j'ai indignement outragé... +Et je vous le jure, mon Dieu, à force de dévouement, de soumission, je +lui ferai oublier les chagrins que je lui ai causés.</p> + +<p>—Ursule, que dites-vous?... Ces remords!...</p> + +<p>—Comprenez-vous... comprenez-vous?... au lieu de terminer mes jours par +un crime stérile... j'aurais dû venir repentante... me jeter aux pieds +de mon mari... aux pieds de sa mère; ni lui ni elle n'auraient pu rester +insensibles à un véritable repentir... J'aurais passé le reste de ma vie +à le rendre heureux, et je le pouvais... ou! je le pouvais, j'en suis +bien sûre, moi... et un jour... dans bien longtemps, quand j'aurais eu +prouvé que j'étais devenue honnête et bonne... j'aurais peut-être osé +dire à cet homme dont l'influence m'avait faite ainsi:—J'étais une +créature indigne et misérable... je vous ai aimé... vous ne l'avez +jamais su... mais cet amour ignoré m'a donné les vertus que je n'avais +pas... Il y a en vous quelque chose de si grand... que de vous aimer... +même en secret, c'est vouloir être digne de vous... Depuis que votre +pensée est venue épurer mon cœur, tout ce qui m'entoure m'aime et me +bénit...—Mais malheur à moi... il est trop +tard...—s'écria-t-elle,—vous voyez bien, il est trop tard...</p> + +<p>—Ah! c'est affreux...—m'écriai-je,—En effet, cette réhabilitation eût +été belle et grande.</p> + +<p>—Oh! n'est-ce pas, n'est-ce pas... qu'elle eût été belle et +grande?—reprit Ursule avec exaltation.—Vous me connaissez, Mathilde... +vous savez si j'ai de la volonté, de l'énergie... eh bien! cette +volonté, cette énergie, je l'aurais appliquée au bien... j'aurais été +capable de tous les dévouements, de tous les héroïsmes... pour refaire à +mon mari une vie heureuse et douce... pour mériter un jour l'estime +austère de M. de Rochegune, et il me l'aurait accordée... à moi qui, +grâce à lui, serais partie de si bas pour arriver si haut.</p> + +<p>—Pauvre... pauvre Ursule!—lui dis-je avec un intérêt navrant.</p> + +<p>—Oh! que vous êtes généreuse de me plaindre, Mathilde!... N'est-ce pas +qu'il est horrible de mourir!... si jeune avec un tel avenir sous les +yeux... de mourir abandonnée, méprisée... détestée de tous... lorsqu'on +aurait pu vivre aimée, respectée? N'est-ce pas que cela est affreux et +que c'est une terrible punition du ciel?</p> + +<p>L'infortunée, épuisée par cette dernière émotion, ne put achever, sa +voix s'altéra; elle tomba en faiblesse...</p> + +<p>Depuis le commencement de cet entretien, mon aversion contre Ursule +s'était presque évanouie devant la pitié qu'elle m'inspirait.</p> + +<p>L'amour qu'elle ressentait pour M. de Rochegune avait quelque chose de +si touchant, de si élevé, il se manifestait en elle par une si haute +pensée de réhabilitation, que je ne pouvais que déplorer avec cette +malheureuse femme la fatalité qui l'empêchait d'expier ses fautes.</p> + +<p>Effrayée de la voir entre mes bras presque sans connaissance, j'appelai +son mari, qui entra éperdu.</p> + +<p>Ursule respirait avec peine. Sa figure était contractée par une +expression de douleur atroce...</p> + +<p>Cette crise s'apaisa peu à peu, mais déjà son visage se décomposait par +les approches de la mort.</p> + +<p>Elle agitait faiblement ses mains autour d'elle comme si elle eût voulu +repousser de sinistres apparitions.</p> + +<p>Enfin elle rouvrit les yeux et dit d'une voix éteinte:</p> + +<p>—Mathilde... vous me pardonnez le mal que je vous ai fait?</p> + +<p>—Oui... oui... je vous le pardonne... et Dieu aussi vous pardonnera en +faveur de vos dernières pensées.</p> + +<p>—Mon ami... où êtes-vous? Je ne sais, mais il me semble que ma vue +s'obscurcit,—dit-elle en cherchant son mari d'un regard vague...</p> + +<p>—Ursule... Ursule... je ne veux pas que tu meures... Ce n'est pas moi +qui t'ai chassée sans pitié... non... Oh! ne m'accuse pas... ne m'accuse +pas... c'est ma mère qui a été si impitoyable... c'est ma mère... qui +l'a voulu!—s'écria-t-il avec angoisse,—c'est ma mère! Malheur à +moi!... malheur à elle!</p> + +<p>A peine ces funestes paroles étaient-elles prononcées, que madame +Sécherin parut à la porte, que son fils avait laissée ouverte...</p> + +<p>La figure de cette femme austère était, comme toujours pale, inflexible, +menaçante.</p> + +<p>Elle s'approcha lentement, avec une sorte de majesté formidable.</p> + +<p>—Un fils impie a osé maudire sa mère!—dit-elle d'une voix éclatante et +courroucée.</p> + +<p>—Madame... ayez pitié de lui!—m'écriai-je,—Ursule se meurt.</p> + +<p>—Sa mort est digne de sa vie... elle meurt par un crime!...</p> + +<p>—Grâce! madame... grâce!—dit Ursule en joignant les mains avec terreur +et en se dressant à demi malgré sa faiblesse.</p> + +<p>—Pas de grâce pour vous!—reprit madame Sécherin.</p> + +<p>Dominant Ursule de toute sa hauteur, elle accompagna ces paroles d'un +geste, d'un accent, d'un regard si foudroyants que son fils resta frappé +de stupeur et d'épouvante... comme si la vengeance divine se fût +manifestée à sa vue dans la personne de sa mère.</p> + +<p>—Grâce!—dit encore Ursule,—grâce!</p> + +<p>—M'avez-vous fait grâce, à moi... quand je vous disais:—Pitié pour mon +enfant!!!...</p> + +<p>—Oh! je me repens... je me repens!</p> + +<p>—Il est trop tard...</p> + +<p>—Oh! pardonnez-moi... votre fils m'a pardonné... Mathilde m'a +pardonné...</p> + +<p>—Pas de pardon pour l'adultère!...</p> + +<p>—Oh! mon Dieu!</p> + +<p>—Pas de pardon pour l'impie!</p> + +<p>—Grâce!...</p> + +<p>—Pas de pardon pour le suicide!...</p> + +<p>—Ah! je suis maudite!—s'écria Ursule en retombant presque sans +mouvement sur son canapé.</p> + +<p>M. Sécherin, ayant vaincu sa première stupeur, s'écria d'une voix +retentissante d'indignation:</p> + +<p>—Ma mère!... ma mère!... vous faites un martyr de cette femme... Dieu +la prendra en pitié!</p> + +<p>—Et votre martyre, à vous, insensé... et mon martyre, à moi... combien +ont-ils duré?</p> + +<p>—Mais elle se repent... ma mère... mais elle se repent...</p> + +<p>—Elle redoute le châtiment de ses crimes... c'est là son repentir.</p> + +<p>—Oui... comédie... comédie... n'est-ce pas, ma mère?</p> + +<p>—Oui, comédie... oui... ces vains remords sont une comédie sacrilége... +jouée en face de la tombe qui l'attend.—Puis s'adressant à Ursule avec +une indignation croissante:—Par terreur d'une punition éternelle, vous +vous repentez depuis quelques heures... vous! Et pendant trois ans... ce +malheureux, renfermé dans la solitude que vous lui avez faite, n'a pas +été un jour... une heure... sans verser des larmes de sang!... Vous vous +repentez un jour... vous!... et pendant trois ans... moi qui n'ai que +lui... moi qui ne vis que pour lui... j'ai vu... j'ai partagé ses +tortures, parce qu'une mère endure tous les maux dont elle ne peut pas +consoler son enfant!... Et parce que vous venez crier—Grâce... tant de +tourments seraient oubliés! Comment? les uns auraient vécu de joies +mondaines et de plaisirs adultères... pendant que les autres vivaient de +pleurs et de désespoirs solitaires... et parce que l'indigne créature +qui a causé tous ces maux renierait le passé qui l'épouvante!... +bourreaux et victimes deviendraient égaux devant le Seigneur? Non, non, +pas de pitié pour vous sur la terre, pas de pitié pour vous dans le +ciel!...</p> + +<p>M. Sécherin allait répondre.</p> + +<p>Ursule lui prit la main et dit en tournant avec peine sa tête du côté de +sa belle-mère:</p> + +<p>—Hélas! madame! que puis-je faire... sinon me repentir? puis-je vaincre +mes terreurs?... ai-je donc eu tort, mon Dieu! de vouloir avant de +mourir demander pardon à ceux que j'avais offensés? Que peut faire une +malheureuse créature que tout abandonne sur la terre, que tout menace... +dans l'éternité, si ce n'est d'offrir en expiation... tout ce qu'elle +peut offrir... la sincérité de ses remords?... Je vous ai fait bien du +mal... madame... et aussi a votre fils... le meilleur des hommes... et +aussi à Mathilde, qui avait été pour moi une sœur... ma vie a été +bien coupable... ma fin est criminelle... je suis maudite par vous... +mon père apprendra ma mort sans regrets... le monde dira que je suis +justement punie...</p> + +<p>—Oui... oui... justement punie,—répéta madame Sécherin d'une voix dure +et légèrement altérée.</p> + +<p>—Je ne dis pas cela pour me plaindre... seulement, madame... vous si +sévère... mais si équitable... songez... que toute petite... j'ai été +confiée à la plus méchante des femmes... Oh! par pitié, songez que +pendant mon enfance, pendant ma jeunesse, cette femme a développé en moi +les plus mauvais penchants; la haine, la jalousie, l'hypocrisie...</p> + +<p>—Votre cousine... aussi a été élevée par cette abominable femme... +comparez sa vie à la vôtre!</p> + +<p>Ursule ne me laissa pas le temps de répondre et reprit doucement, +pendant que son mari l'écoutait dans une sorte de douloureuse adoration:</p> + +<p>—Mon naturel était aussi mauvais que celui de Mathilde était bon: +c'est pour cela que j'aurais eu besoin de nobles exemples... de sévères +enseignements. Peut-être mes fautes... sont-elles dues à ma funeste +éducation... car, je le sens, j'aurais pu être meilleure que je ne l'ai +été,—dit-elle en me jetant un triste regard d'intelligence... Puis elle +reprit:</p> + +<p>—Ah! si j'avais pu vivre... ce n'est pas par un vain repentir que +j'aurais réparé le mal que j'ai fait... mais il est trop tard... trop +tard... Cela est vrai... madame.... Dieu a voulu qu'une mort criminelle +terminât une vie coupable... personne ne priera pour moi... excepté les +deux êtres que j'ai le plus outragés au monde...</p> + +<p>Les traits de madame Sécherin semblèrent perdre un peu de leur +impassible dureté...</p> + +<p>Au lieu de jeter sur Ursule des regards courroucés, elle la contempla +pendant quelques instants avec une sombre attention... peut-être émue +malgré elle à l'aspect de cette malheureuse femme qu'elle avait laissée +dans toute la fleur de la jeunesse et de la beauté, dans toute la fougue +de son caractère altier, audacieux, et qu'elle retrouvait luttant contre +une si terrible agonie.</p> + +<p>Ursule ne put supporter le regard fixe et pénétrant de sa belle-mère, +toujours debout et muette à son chevet. Elle prit la main de son mari, +qui pouvait à peine étouffer ses sanglots, et lui dit d'une voix de plus +en plus affaiblie:</p> + +<p>—Ma vie et mes fautes ont causé quelquefois... un refroidissement +passager entre votre mère et vous... mon ami; c'est mon plus douloureux +remords... Faites... oh! je vous en supplie... que je sois au moins +délivrée de celui-là... Je m'en irai moins malheureuse si je vous sais +une consolation que jusqu'ici vous avez pu méconnaître... Alors vous +voyant redevenu bon et tendre fils comme vous l'étiez, comme vous +l'auriez toujours été sans moi, peut-être votre mère ressentira-t-elle +un peu de pitié... en pensant à moi, qu'elle n'a pas cru devoir +pardonner... à moi qui aurais vu mon heure dernière avec moins +d'épouvante... si ses mains vénérables m'eussent bénie!... Mon ami... en +ce moment solennel... faites-moi cette promesse sacrée... je vous en +supplie...</p> + +<p>—Oh! je le jure... je le jure...—dit M. Sécherin, éperdu de douleur.</p> + +<p>—Mais cette malheureuse ne peut pourtant pas mourir ainsi!—s'écria +tout à coup madame Sécherin, dont les traits exprimaient enfin une pitié +si longtemps combattue.—Elle ne peut pas mourir sans prières et sans +prêtre!</p> + +<p>—L'Église repousse de son sein les suicides... je n'ai pas osé demander +un prêtre,—dit Ursule d'une voix basse et tremblante.</p> + +<p>Madame Sécherin s'agenouilla lentement près de sa belle-fille; deux +larmes sillonnèrent ses joues ridées; elle joignit les mains en disant:</p> + +<p>—Seigneur... Seigneur... son repentir égale ses fautes... Je ne me sens +plus la force de haïr... Puissiez-vous lui pardonner... comme je lui +pardonne!...</p> + +<p>—Ma mère... ma mère... oh! ma vie... toute ma vie... je le +jure!—s'écria mon cousin.</p> + +<p>Et sans pouvoir rien ajouter, il couvrit de larmes et de baisers les +mains de madame Sécherin.</p> + +<p>La figure d'Ursule rayonna un moment de surprise et de joie... Elle +s'écria:</p> + +<p>—O mon Dieu! vous aurez pitié de moi... elle m'a pardonné!</p> + +<p>—Et je te bénirai, pauvre malheureuse femme! et je prierai pour toi... +car on t'a perdue... oui... je veux le croire... je le crois... ton +cœur aurait été bon si on ne t'avait pas pervertie si jeune...</p> + +<p>Et madame Sécherin prit la tête d'Ursule entre ses deux mains +tremblantes, et la baisa au front.</p> + +<p>—Oh! permettez-moi... une fois... pour la première et pour la dernière +fois... de vous appeler... ma mère... A cette heure... ce mot serait si +doux à mes lèvres... Il me semble qu'il m'aiderait à mourir avec moins +d'amertume...</p> + +<p>—Oui... je suis ta mère... Mon cœur se déchire aussi à la +fin!—s'écria madame Sécherin avec une profonde émotion...—Moi aussi +j'ai des regrets, et il n'est plus temps... peut-être me suis-je montrée +trop inflexible... j'aurais dû te traiter comme ma fille... et ne pas te +fermer à jamais la voie du salut par une sévérité trop grande.</p> + +<p>—Oh! ma mère... vous avez sauvé mon âme du désespoir... à mon heure +dernière.. oh! ma mère... je vous laisse votre fils... digne de votre +tendresse...—dit Ursule.</p> + +<p>—Oh! oui... ici je le jure... ma vie... ma vie entière sera partagée +entre ton souvenir et mon adoration pour ma mère,—s'écria M. +Sécherin;—mais Dieu ne permettra pas maintenant que tu meures... il te +donnera le temps du réparer tes fautes... de me rendre heureux... il +aura pitié de moi, qui ai tant souffert, et de ma pauvre mère, qui a +tant souffert aussi. Maintenant que tu es sa fille... qu'elle t'a +pardonné... maintenant que nous pouvons être tous heureux, Dieu ne +voudra plus que tu meures... n'est-ce pas, ma mère?</p> + +<p>Les forces d'Ursule étaient épuisées.</p> + +<p>Cette dernière secousse l'acheva.</p> + +<p>—Ma mère,—dit-elle d'une voix mourante,—je voudrais... appuyer... ma +tête... sur votre... sein...</p> + +<p>Madame Sécherin se pencha sur le canapé, souleva un peu les épaules +d'Ursule, et la serra dans ses bras.</p> + +<p>—Mon ami... votre main... Mathilde... la tienne.</p> + +<p>Hélas! elle était glacée, sa pauvre main défaillante. Elle n'eut pas la +force de serrer la mienne.</p> + +<p>Ursule reprit en s'affaiblissant de plus en plus:</p> + +<p>—Maintenant... adieu... et pour jamais... adieu... Pardonnez-moi mes +offenses, ma mère... mon ami... Mathilde... Priez pour moi.</p> + +<p>—Ma fille... ma fille... je te bénis...—s'écria madame Sécherin d'une +voix solennelle en posant ses mains vénérables sur le front d'Ursule.</p> + +<p>Ursule mourut.</p> + +<p>M. Sécherin, après des transports de désespoir furieux, tomba dans un +état d'insensibilité, d'anéantissement complet. Il semblait ne rien +voir, ne rien entendre; il agissait machinalement et sans dire une +parole.</p> + +<p>J'aidai madame Sécherin à rendre à Ursule un dernier et funèbre devoir.</p> + +<p>Nous passâmes la nuit en prières auprès de son cercueil.</p> + +<p>Le père d'Ursule n'avait jamais voulu la revoir depuis qu'elle avait +quitté son mari, et il était parti depuis longtemps pour un voyage en +Allemagne.</p> + +<p>Voulant, de peur de scandale, ne pas ébruiter cette sinistre mort, et ne +sachant à qui m'adresser pour les tristes formalités du décès, je priai +le docteur Gérard, dont j'avais déjà éprouvé la discrétion, de se +charger de ce pénible soin.</p> + +<p>Ainsi qu'Ursule m'en avait prié, je brûlai les papiers que je trouvai +dans son secrétaire.</p> + +<p>A la dimension de l'enveloppe, il me parut qu'elle devait renfermer +aussi les feuillets de l'album sur lequel ma cousine avait écrit +quelques détails de sa vie, et dont M. Lugarto m'avait envoyé une copie +due sans doute à l'infidélité de la femme de chambre d'Ursule.</p> + +<p>Cette fille, créature de M. Lugarto, avait-elle abandonné sa maîtresse +depuis ou avant son empoisonnement? je l'ignorais.</p> + +<p>Heureusement pour M. Sécherin, il resta dans un complet égarement, +absolument étranger à ce qui se passait autour de lui.</p> + +<p>Sa mère le conduisit dans la chambre d'Ursule; il s'assit sur son lit +les bras croisés, les yeux fixes, et resta ainsi longtemps muet, +immobile.</p> + +<p>Pourtant il vint plusieurs fois la nuit pendant que nous priions avec sa +mère, s'agenouiller comme nous; mais il semblait nous imiter +machinalement et ne pas comprendre ce qu'il faisait: son regard était +toujours égaré, ou il s'en retournait dans sa chambre sans dire une +parole.</p> + +<p>Vers le matin, tombant de fatigue et de sommeil, il s'endormit dans un +fauteuil.</p> + +<p>Usant de son droit avec une rigueur peut-être extrême, l'Église avait +refusé de recevoir le corps d'Ursule, qui fut directement conduit au +cimetière.</p> + +<p>Je ne voulus pas quitter cette triste demeure avant que tout ne fût +accompli.</p> + +<p>De ma vie... oh! de ma vie je n'oublierai ce tableau déchirant.</p> + +<p>C'était au milieu de l'automne, par une matinée sombre, voilée de +brouillard.</p> + +<p>Une dernière fois, madame Sécherin et moi, nous allâmes prier près de ce +pauvre cercueil exposé dans une espèce d'antichambre du rez-de-chaussée +obscur et délabré qui s'ouvrait sur le petit jardin inculte.</p> + +<p>Il n'y avait là ni prêtre, ni eau sainte, ni chapelle ardente... rien +enfin ne voilait l'horrible nudité de cette mort...</p> + +<p>Au dehors un silence profond, seulement interrompu par le sifflement du +vent qui gémissait à travers les arbres, dont les feuilles jaunies, +emportées par de fortes rafales, venaient tomber jusqu'à nos pieds...</p> + +<p>Hélas! malgré moi, malgré la lugubre solennité de cette scène, je ne pus +m'empêcher de songer que la dernière fois que j'avais rencontré Ursule, +ç'avait été dans une fête, où je l'avais vue éclatante de jeunesse et de +beauté, ravissante d'esprit, de grâce et de charme..... environnée +d'hommages....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Blondeau, que j'avais envoyé chercher, vint nous avertir que la funèbre +voiture était arrivée. Je ne pus retenir mes sanglots.</p> + +<p>Je baisai pieusement le cercueil, et je rentrai avec madame Sécherin et +Blondeau dans l'intérieur de l'appartement.</p> + +<p>Nous entendîmes des pas confus... quelques voix grossières... qui se +turent un moment... puis une marche pesante, mesurée... et enfin le +roulement sourd d'une voiture qui s'en allait lentement...</p> + +<p>Je voulus jeter un dernier regard d'adieu aux restes d'Ursule... Je +soulevai le coin d'un rideau... Je vis le char mortuaire s'éloigner +seul... tout seul... personne ne l'accompagnait...</p> + +<p>Il disparut... et puis ce fut tout...</p> + +<p>Il y eut un moment horrible... Le bruit sourd de cette funèbre voiture +sembla retentir jusqu'au fond du cœur de M. Sécherin... Il sortit de +sa stupeur, jeta autour de lui des yeux égarés; puis se rappelant sans +doute l'affreuse vérité, il tomba dans les bras de sa mère en poussant +un cri déchirant.....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Aucun prêtre ne dit une dernière prière sur la fosse béante qui +attendait cette infortunée, et qui fut comblée sur elle...</p> + +<p>Malheureuse Ursule... malheureuse victime de l'infernale méchanceté de +mademoiselle de Maran, qui avait faussé, perverti cette nature énergique +et puissante, afin d'en faire sûrement l'instrument de sa haine contre +moi!</p> + +<p>Pauvre Ursule!... Oui, car, malgré ses égarements, il y avait en elle de +généreux instincts: une âme capable d'éprouver si noblement l'amour ne +peut pas être à tout jamais corrompue.</p> + +<p>Oh! oui, ce fut un affreux malheur pour elle d'avoir eu la pensée de sa +réhabilitation alors qu'il était trop tard pour l'accomplir.</p> + +<p>Oui... Ursule eût marché avec sa persévérance et sa fermeté habituelles +dans cette voie honorable et élevée; elle eût appliqué au bien tout le +charme de sa séduction, toute l'énergie de son caractère. La malheureuse +femme le disait bien: «Il n'y a qu'une volonté divine et vengeresse qui +puisse faire briller un tel avenir à nos yeux, alors que la tombe va +nous engloutir.».....</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Ce jour-là, avant de rentrer chez moi, j'entrai à Saint-Thomas-d'Aquin; +j'allai à la sacristie; j'y trouvai heureusement un prêtre, je le priai +de dire une messe pour le repos de l'âme d'Ursule, et j'y assistai...</p> + +<p>Hélas! en sortant de l'église, mes yeux se remplirent encore de larmes à +l'aspect du bénitier où Ursule et moi, étant enfants, nous prenions +l'eau sainte.</p> + +<p>Dans cette église, Ursule avait fait sa première communion avec moi...</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_XIII" id="H-CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h3> + +<h4>LES REGRETS.</h4> + +<p>M. Sécherin retourna à Rouvray avec sa mère.</p> + +<p>Tous deux étaient venus me voir avant leur départ; mon cousin, toujours +plongé dans un sombre désespoir, parla peu; en me quittant, il me dit à +voix basse et d'un air de farouche inquiétude:</p> + +<p>—Pourvu qu'on <i>ne me tue pas</i> votre mari avant la mort de ma mère!... +Ah! c'est attendre bien longtemps la vengeance!...</p> + +<p>Il ne me laissa pas le temps de lui répondre, et alla reprendre le bras +de madame Sécherin.</p> + +<p>Toute sa haine s'était concentrée sur mon mari. Cela ne pouvait être +autrement: Ursule avait rejoint ce dernier à Paris; aux yeux du monde, +comme aux yeux de M. Sécherin, M. de Lancry était le véritable auteur de +la perte de ma cousine.</p> + +<p>J'ai oublié de dire que mon mari s'était absenté pour un voyage de +quelques jours; il ne revint à Paris que le surlendemain de la mort +d'Ursule.</p> + +<p>Je ne savais pas quelles seraient ses intentions à mon égard lorsqu'il +aurait appris ce cruel événement.</p> + +<p>Je ne pouvais faire aucun projet; j'étais désormais en sa puissance. Mon +retour volontaire auprès de lui avait à jamais rivé ma chaîne; pourtant +ses dernières espérances détruites par le suicide d'Ursule, quel intérêt +pouvait-il avoir à me garder auprès de lui?</p> + +<p>Je comptais d'ailleurs sur un moyen que je croyais presque infaillible +pour obtenir ma liberté.</p> + +<p>Deux jours après le funeste événement, M. de Lancry entra un matin chez +moi.</p> + +<p>—Eh bien!—me dit-il,—vous devez être ravie, vengée!</p> + +<p>—Pourquoi cela, monsieur?</p> + +<p>—Votre ennemie acharnée... Ursule... n'est-elle pas morte?... Ç'a a dû +être un beau jour pour vous que celui-là!...</p> + +<p>—Je lui ai pieusement fermé les yeux, monsieur... Son repentir m'a fait +tout oublier...</p> + +<p>—Oh! certes,—dit-il avec un sourire amer,—le pardon des injures, +c'est fort édifiant, et votre cousine vous avait donné de quoi exercer +votre magnanimité...</p> + +<p>Je restai stupéfaite, épouvantée en entendant mon mari parler ainsi +d'une femme pour laquelle il avait tout sacrifié...</p> + +<p>Ses traits, loin d'exprimer le désespoir, révélaient... oserai-je le +dire!... une sorte de sombre satisfaction...</p> + +<p>Je n'étais pas à la fin de mes étonnements... Le cœur humain est un +effrayant abîme.</p> + +<p>Après s'être promené quelques moments en silence, il reprit d'abord avec +une ironie sanglante, puis bientôt avec une exaltation croissante et +furieuse:</p> + +<p>—Morte à vingt-cinq ans... morte... dans tout l'éclat de la jeunesse et +de la beauté... Ah! moi aussi je suis bien vengé!...</p> + +<p>—Ce que vous dites là est horrible... Elle ne m'a jamais fait que du +mal à moi... et je l'ai pleurée...</p> + +<p>—Vous l'avez pleurée!... Cela fait honneur à votre sensibilité, madame, +et prouve de reste que les chagrins que vous affectiez, à propos de mon +infidélité, étaient exagérés...</p> + +<p>—Ah! monsieur...</p> + +<p>—Mais moi qui sais ce que cette femme infernale m'a fait souffrir... +mais moi qui n'ai pas votre générosité... je dis:—Ursule est morte... +tant mieux!! je suis débarrassé de mon mauvais génie... elle ne sera +plus à moi... mais elle ne sera plus à personne!! Je n'aurai plus à +endurer les atroces contraintes d'une jalousie que je n'osais pas même +exprimer... tant cette femme m'imposait... tant je redoutais l'amertume +de ses sarcasmes!... Je ne serai plus tourmenté de cette idée fixe, +brûlante, douloureuse... <i>où est-elle?... que fait-elle?</i> je n'aurai +plus de ces accès de désespoir frénétique qui me transportaient lorsque +depuis ma ruine je me disais:—A cette heure, peut-être, elle se rit de +moi avec un rival heureux et riche... à cette heure, au sein du luxe et +des plaisirs... elle se moque du niais qui, pour elle, s'est réduit à la +misère...—Ursule est morte!! je suis donc enfin délivré d'une +préoccupation incessante, odieuse, implacable comme un défi jeté à ma +destinée... Oui, car j'aimais cette femme comme j'aimais le jeu!! oui, +comme le jeu... elle était pour moi une source inépuisable d'émotions +poignantes, désordonnées: la crainte, la rage, la haine, l'espoir, +l'orgueil, l'extase du triomphe après des journées d'attente et d'espoir +cent fois trompées... C'était comme le jeu... vous dis-je!... Ainsi +qu'on risque des monceaux d'or sur une carte, je risquais des sommes +immenses sur un de ses sourires! et comme au jeu... jamais les rares +joies du gain ne compensaient pour moi les angoisses, les fureurs de la +perte!! Ursule est morte!! je suis donc libre, enfin! Sans paraître +stupide à mes propres yeux, je pourrai regretter un jour, non ses +qualités, mais ses infernales séductions! Ursule est morte... bien +morte! Depuis longues années je n'ai éprouvé un pareil épanouissement de +l'âme!... C'en est donc fait de cette puissance mystérieuse, +inexplicable, qui m'accablait, qui me brisait, qui m'anéantissait, qui +me rendait faible, lâche, idiot!... Ursule est morte... je suis libre... +je suis libre!... je ne serai plus le stupide et obéissant esclave de +cette volonté de fer contre laquelle, moi si ferme toujours, je n'avais +ni le pouvoir ni la force de lutter... Je ne m'indignerai plus de ma +faiblesse invincible et abhorrée... Ursule est morte!... Il est donc +éteint, à jamais éteint! ce regard implacable qui me fascinait, qui ne +me laissait que la faculté d'exécuter en tremblant les désirs insensés +de cette femme!!... Elle est morte!... Je n'entendrai plus sa voix +altière et moqueuse, car cette horrible créature était la raillerie et +l'insulte incarnées! Lorsque par ses outrages elle avait mis à vif et à +sang toutes les plaies de mon amour-propre et de mon orgueil, lorsque +seul je me débattais sous les douleurs atroces de cette torture morale, +il me semblait entendre au loin son rire insolent répondre à mes +imprécations... Elle est morte, enfin, elle est morte!... Béni donc soit +Dieu qui la renvoie aux enfers... car elle fait croire à Dieu en faisant +croire au démon!!...</p> + +<p>Je n'avais pas pu trouver une parole...</p> + +<p>Mon effroi avait augmenté avec les éclats de joie sauvage et féroce qui +transportaient M. de Lancry.</p> + +<p>Telle devait être la fin de son fatal amour...</p> + +<p>Tels étaient les regrets que cette malheureuse femme devait laisser +après elle...</p> + +<p>Pendant quelque temps encore M. de Lancry marcha avec agitation, puis il +s'arrêta devant moi.</p> + +<p>—Et quel était le riche heureux... ou l'heureux riche qui vivait avec +elle lorsqu'elle est morte?</p> + +<p>—Elle est morte pauvre et abandonnée de tous, monsieur.</p> + +<p>—C'est qu'elle a voulu être pauvre, car l'argent ne me manquait pas +quand elle m'a quitté... Pourquoi, depuis notre séparation, m'a-t-elle +écrit souvent pour me donner des rendez-vous... auxquels elle ne venait +jamais? se dit mon mari en se parlant à lui-même. Puis il ajouta en +s'adressant à moi, avec un sourire dédaigneux:</p> + +<p>—Vous voulez sans doute faire l'ennemie généreuse pour rester fidèle à +votre rôle de femme supérieure, de femme sublime... Eh bien! pour rendre +votre générosité plus méritoire encore, je suis content de vous +apprendre qu'Ursule vous haïssait si fort que c'est à son instigation +que je vous ai ordonné de revenir chez moi.</p> + +<p>—Le motif qui vous avait imposé cette obligation n'existant plus, +monsieur, vous me permettrez sans doute maintenant de vivre seule... Si +odieuse qu'elle fût, vous aviez au moins une raison pour me retenir près +de vous, tandis que maintenant...</p> + +<p>—Maintenant j'ai une autre raison de vous retenir,—me dit-il +brusquement avec un sourire méchant.</p> + +<p>Je crus comprendre où il voulait en venir. Il m'avait plusieurs fois +parlé de mes diamants... Bien décidée à les lui abandonner en partie +s'il me rendait la liberté avec les garanties suffisantes, c'est-à-dire +par une séparation légale, je crus pourtant prudent d'attendre cette +demande de sa part, au lieu de la provoquer.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, monsieur,—lui dis-je,—pour quelle raison vous +me garderiez plus longtemps près de vous... Tout à l'heure, en énumérant +vos griefs contre Ursule, vous n'avez pas dit que ce funeste amour vous +avait rendu envers moi d'une cruauté inouïe. Je ne vous fais pas un +reproche, monsieur; je préfère cette indifférence, elle me fait espérer +que vous ne mettrez aucun obstacle sérieux à notre séparation.</p> + +<p>—Vous vous trompez, madame... je refuse justement de vous laisser libre +à cause de mon indifférence à votre sujet... oui, de mon indifférence... +pour ne pas dire plus.</p> + +<p>—La haine sans doute, monsieur!</p> + +<p>—Eh bien, oui, madame, la haine! Au point où nous en sommes, vous +devez tout savoir... Oui, maintenant j'ai de la haine contre vous... +Cela vous étonne?... Écoutez-moi... vous apprendrez ce que je vous suis, +ce que vous m'êtes; alors vous ne me ferez plus de demandes ridicules, +alors vous ne vous bercerez plus d'espérances chimériques. Résumons les +faits. Vous m'avez apporté une belle fortune, vous étiez un ange de +douceur, de résignation et de vertu... je vous ai épousée... sans +amour... Il s'agit à cette heure de parler avec franchise.</p> + +<p>—Il y a longtemps, monsieur, que vous ne dissimulez plus... Mais à quoi +bon?...</p> + +<p>—Vous allez le savoir...—me dit-il en m'interrompant.—Je vous ai donc +épousée sans amour; vous étiez une riche héritière, j'ai joué mon rôle +en vous débitant le phébus qu'on débite en pareil cas. Vous m'avez cru, +parce qu'il vous plaisait de me croire; vous étiez charmante, notre lune +de miel s'était levée et a duré ce qu'elle a pu durer. L'amour passé... +il m'était resté pour vous une forte de douce compassion... vous étiez +bonne, soumise, résignée; pour rien vous pleuriez, cela n'était pas +gai... mais cela était attendrissant... et me touchait quelquefois si +vivement que, lors des obsessions de Lugarto, j'ai tout risqué pour vous +délivrer de cet... infidèle ami... Plus tard, lors de vos jalousies +contre Ursule, l'état toujours intéressant dans lequel vous vous êtes +trouvée, vos larmes, votre profond chagrin, votre amour qui ne +faiblissait pas... tout cela m'a encore apitoyé... Vous l'avez vu, j'ai +eu quelques bons et honnêtes retours, même quelques <i>vertueuses</i> +résolutions; mais alors vous étiez encore riche, mais alors vous étiez +toujours humble, toujours tendre et aimante.</p> + +<p>—Vous avez tout fait, monsieur, pour anéantir cette richesse et cet +amour.</p> + +<p>—En effet, vous n'avez plus ni amour ni richesse. C'est là justement où +je veux en venir. Les temps ont donc changé: de votre fortune, il ne +reste rien; que ce soit de votre faute ou non, il n'importe, le fait +existe; vous êtes ruinée. Ce n'est pas tout; non-seulement vous êtes +ruinée, mais vous ne m'aimez plus, et vous en aimez un autre; +non-seulement vous en aimez un autre, mais vous m'exécrez, mais vous +avez ameuté contre moi toutes les prudes de votre connaissance. Or, +franchement, à cette heure, qu'êtes-vous donc pour moi? Une femme +pauvre, hostile, et d'une vertu au moins douteuse; il vous reste votre +beauté, c'est vrai... mais je ne vous ferai pas l'injure de la compter +pour quelque chose. Aux termes où nous en sommes maintenant, madame, je +vous demande ce que vous pouvez raisonnablement attendre de moi, si, +comme cela se doit et se fait... on mesure les égards à la valeur des +gens?</p> + +<p>—Vous êtes parfaitement logique, monsieur; je terminerai, si vous le +voulez, l'exposé de votre situation envers moi... Si j'étais seulement +pauvre, soumise et dévouée à vos moindres volontés, vous me feriez +peut-être la grâce d'être seulement indifférent à mon égard; mais comme +le hasard m'a appris vos bassesses, comme j'ai acquis le droit de vous +mépriser ouvertement, votre haine a remplacé l'indifférence.</p> + +<p>—Vous déduisez et vous analysez à merveille, madame; je n'aurais pas +mieux dit. Oui, quoique ruinée, vous auriez pu obtenir de moi... +peut-être de l'intérêt, probablement de la compassion.. et assurément de +l'indifférence... mais il fallait toujours rester aimante et résignée.</p> + +<p>—Vous êtes généreux... monsieur..</p> + +<p>—Non, madame... mais je suis fort original. Je ne vous aimais pas +d'amour, soit, mais il me plaisait de me voir adoré par vous; aussi... +platonique ou non, votre liaison avec Rochegune, et surtout le choix de +cet homme, que j'ai toujours exécré, a fait à mon orgueil une blessure +incurable; cette blessure s'est envenimée jusqu'à causer ma haine +violente contre vous... Vous me direz que Rochegune s'est outrageusement +moqué de vous... son mariage le prouve de reste; mais cela ne me venge +pas, moi, et il me reste un terrible compte à régler avec vous, madame.</p> + +<p>—Je vous sais gré de cette confiance, monsieur; c'est me dire que je +dois de votre part m'attendre à tout.</p> + +<p>—A peu près, madame.</p> + +<p>—De la sorte, monsieur, les questions les plus délicates peuvent se +poser nettement... Selon votre droit, vous avez fait vendre tout ce qui +meublait le pavillon que j'occupais chez madame de Richeville, mon +argenterie, mes tableaux; vous avez dissipé cet argent, je le suppose, +car jusqu'ici j'ai vécu de quelques économies qui me restaient, et qui +sont épuisées. Puis-je savoir, monsieur, vos projets pour l'avenir?</p> + +<p>—Non, madame.</p> + +<p>—Vous persistez à vouloir me garder près de vous?</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—Malgré la mort d'Ursule?</p> + +<p>—Malgré la mort d'Ursule.</p> + +<p>—Et quels seront mes moyens d'existence, monsieur?</p> + +<p>—J'y pourvoirai.</p> + +<p>—Vous y pourvoirez!... Comment cela, monsieur?</p> + +<p>—Que vous importe, madame!</p> + +<p>—Il m'importe beaucoup, monsieur! Il y a des ressources que je ne +partagerais jamais avec vous... celles de la bassesse...</p> + +<p>—Madame!!!... mais je me contiens... Pour me parler ainsi dans ce +moment, il faut que vous soyez folle...</p> + +<p>—Je ne suis pas folle, monsieur; je vais être forcée de vous dire à peu +près ce que je vous ai déjà dit lors de notre première entrevue chez +moi.</p> + +<p>—Si c'est une redite... à quoi bon, madame?</p> + +<p>—Je veux au moins essayer de me délivrer de l'horrible chaîne qui pèse +sur moi, monsieur... c'est bien naturel. Vous vous êtes souvent informé +près de moi de ce qu'étaient devenus mes diamants?</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—Mes diamants valent?...</p> + +<p>—Cinquante mille écus environ.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, la moitié de cette somme est à vous si vous voulez +consentir à une séparation égale... le reste me suffira...</p> + +<p>—Je vais, comme vous, madame, tomber dans les redites: je ne veux pas +de la moitié du prix de vos diamants, et je veux vous garder avec moi.</p> + +<p>—Mais, monsieur... je ne puis pourtant... vous offrir davantage... il +faut bien que je vive, moi...</p> + +<p>—Vous m'offririez les cinquante mille écus, que je refuserais.</p> + +<p>Une idée effrayante me traversa l'esprit.</p> + +<p>—Monsieur, vous avez comme moi de nombreuses preuves de la présence de +M. Lugarto à Paris.</p> + +<p>—Après, madame?</p> + +<p>—Vous avez mille motifs de haïr cet homme, je le sais... mais vous +aimez l'argent... presque autant que vous m'exécrez, monsieur.</p> + +<p>—Après, madame?</p> + +<p>—Cet homme est bien riche, monsieur... comme vous, il me hait!... comme +vous, il a un terrible compte à régler avec moi.</p> + +<p>—Après, madame?</p> + +<p>—Réduit comme vous l'êtes à la détresse, si vous refusez la somme que +je vous offre, c'est que vous avez d'autres espérances.</p> + +<p>—Après, madame?</p> + +<p>Exaspérée par cet horrible sang-froid, par mon indignation, par mon +effroi, je m'écriai:</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, je vous crois capable de tout envers moi, si M. +Lugarto... vous paye pour me garder près de vous... plus cher que je ne +puis vous payer pour me délivrer de vous!</p> + +<p>M. de Lancry me jeta un regard lent et cruel, mais sa physionomie ne +trahit pas la moindre émotion.</p> + +<p>—Vous ne manquez pas d'une certaine perspicacité, madame... et je vous +plains... C'est un don funeste; il nous donne la prévision des malheurs, +et non le pouvoir de les éviter. Je vous l'avouerai donc, il se peut que +vos craintes ne soient pas exagérées... Mais que pouvez-vous faire?... +Pour vous donner une idée de l'obéissance passive à laquelle vous êtes +réduite, supposez que demain matin vous voyiez arriver à votre porte une +berline de voyage: je vous offre mon bras, je vous fais monter en +voiture, en vous ordonnant de laisser ici votre éternelle Blondeau, bien +entendu.</p> + +<p>—Je refuserais de partir, monsieur, et de me séparer d'une femme dont +je connais la fidélité à toute épreuve...</p> + +<p>—Vous refuseriez, soit; mais de par la loi, qui vous aurait bien +obligée de me suivre ici, rue de Bourgogne, vous seriez obligée de me +suivre partout où bon me semblera... Continuons la supposition. Nous +nous mettons en route: à cinq ou six relais d'ici, nous retrouvons un de +mes plus anciens amis ou ennemis... peu importe... il me plaît d'en +faire mon compagnon de voyage... Qu'avez-vous encore à dire?... La loi +limite-t-elle le nombre et le choix de mes amis? La loi m'interdit-elle +le pardon des injures? Je vous dis cela dans le cas où, par exemple, il +s'agirait de Lugarto... Vous êtes épouvantée... vous n'avez rien à +répondre, c'est tout simple. Je continue ma supposition... Nous sortons +de France et nous allons habiter une magnifique villa que possède +Lugarto à Florence. Qu'avez vous encore à objecter?... Rien... Il me +plaît de m'établir en pays étranger, vous devez me suivre, toujours me +suivre... La loi tiendra-t-elle compte de vos antipathies?... Vous voyez +donc que vous êtes folle en parlant de vos volontés. Il vous est défendu +d'avoir des volontés; vous ne pouvez qu'obéir aux miennes, qui sont +votre destinée, telle que l'a voulu la haine de votre tante. Et voyez le +hasard... il se trouve justement qu'au moment où mademoiselle de Maran, +accablée par l'âge et les infirmités, ne pouvait plus vous poursuivre +avec la même énergie, vous avez pris comme à tâche de m'irriter contre +vous, et de tout faire pour m'exaspérer! Vous dites que j'aime beaucoup +l'argent, madame, et que je suis capable de tout, pourvu que l'on me +paye... Vous avez raison: la prodigalité a cela de bon ou de fâcheux, +que c'est un vice immortel. J'aurais à cette heure autant de plaisir à +mener de nouveau une vie splendide que si je ne faisais que d'entrer +dans le monde. Le jeu, les chevaux, les femmes, la table, le luxe, +j'aime encore tout cela avec l'ardeur d'un enfant de dix-huit ans, avec +une ardeur d'autant plus dévorante que mon inconcevable passion pour +votre infernale cousine m'empêchait de jouir des prodigalités dont je +l'entourais: c'était un festin que je donnais et auquel je ne prenais +point part; en un mot, celui qui à cette heure me mettrait à même de +sacrifier largement à mes idoles chéries, non plus ici, mais ailleurs, +car j'ai Paris en horreur; en un mot, celui-là qui, à sa générosité sans +bornes, ne mettrait d'autre condition que celle de vous traîner à ma +suite, à celui-là je dirais: Oui, oui, mille fois oui, celui là fût-il +Lugarto! Tout ceci vous étonne un peu... méditez ce langage à votre +aise; consultez même vos gens de loi si vous le voulez, et vous verrez +que, quel que soit l'avenir que le sort vous réserve, il faudra vous y +soumettre aveuglément... Il est impossible, j'espère, d'agir plus +franchement que je ne le fais... En un mot, et pour vous laisser sur une +idée agréable, je vous préviens qu'il est fort possible que les susdits +projets de voyage se réalisent très-prochainement... après-demain, +peut-être...</p> + +<p>En disant ces mots, M. de Lancry me laissa seule.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_XIV" id="H-CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h3> + +<h4>LA SAINTE-CLAIRE.</h4> + +<p>Mon entretien avec M. de Lancry, l'effroi que me causèrent ses menaces, +déterminèrent sans doute l'explosion d'une maladie dont le germe +existait en moi.</p> + +<p>Depuis assez longtemps je souffrais d'une fièvre lente, toujours +négligée; les événements s'étaient tellement pressés, j'avais été forcée +d'y prendre une part si active, toutes mes facultés avaient été si +violemment surexcitées depuis la première maladie d'Emma jusqu'à son +mariage et jusqu'à la mort d'Ursule, que je n'avais pour ainsi dire pas +eu le temps d'être malade.</p> + +<p>Et puis enfin... par cela même que mon sacrifice avait été grand... +qu'il me comptait peut-être aux yeux de Dieu, il n'en avait été... il +n'en était que plus douloureux... Mon amour pour M. de Rochegune n'avait +rien perdu de sa force... ma seule consolation était dans les assurances +qu'il me donnait que ce sentiment demeurait <i>unique</i> dans son cœur.</p> + +<p>Je devais tôt ou tard me ressentir de tant de chagrins; je sentais déjà +sourdre en moi une grande indisposition; je disais à ma pauvre Blondeau, +qui s'étonnait de mon courage:—Ne te réjouis pas encore; dès que je +n'aurai plus de vives préoccupations, je crains une violente réaction du +physique sur le moral; jusqu'à présent je me suis soutenue par mon +énergie, j'ai peur que cette force factice ne me manque tout à coup.</p> + +<p>Je ne me trompais pas; seulement cette secousse fut amenée, non par la +cessation de mes inquiétudes, mais par ma dernière conversation avec M. +de Lancry.</p> + +<p>Ainsi s'expliquait le sens d'un passage d'une des lettres de M. Lugarto, +où il me disait qu'il <i>créerait à mon mari d'impérieuses raisons de ne +pas m'abandonner, et que l'avenir devait m'épouvanter</i>.</p> + +<p>M. de Lancry était sans ressources, M. Lugarto lui offrait sans doute +beaucoup d'argent pour le forcer à m'emmener avec lui; je n'ose dire +toutes mes frayeurs à cette pensée, connaissant la dégradation où était +tombé M. de Lancry, son amour de l'or, sa haine contre moi, et surtout +l'atroce méchanceté de M. Lugarto, qui depuis si longtemps me +poursuivait de sa vengeance.</p> + +<p>Je n'en doute pas, ces nouvelles frayeurs me causèrent une dernière +commotion à laquelle je ne pus résister.</p> + +<p>A peine M. de Lancry m'eut-il quittée que je tombai dans d'horribles +convulsions suivies d'une violente fièvre cérébrale.</p> + +<p>Je fus, à ce que me dirent Blondeau et le bon docteur Gérard, pendant +quinze jours dans un état désespéré. M. de Lancry disparut le +surlendemain du jour où j'étais tombée malade, en laissant une lettre +pour moi dans laquelle il m'annonçait brièvement que ma maladie +changeait tous ses projets et qu'il allait voyager en Italie.</p> + +<p>Cette preuve de cruelle insensibilité ne m'étonna ni ne m'affecta.</p> + +<p>Ma pauvre Blondeau avait écrit à madame de Richeville l'état alarmant +dans lequel je me trouvais. Cette excellente amie était aussitôt revenue +à Paris avec Emma et M. de Rochegune. On ne pouvait songer à me +transporter hors de mon petit appartement de la rue de Bourgogne. Madame +de Richeville s'y établit et ne me quitta que lorsque je pus aller avec +elle passer à Maran le temps de ma convalescence.</p> + +<p>Chaque jour Emma resta plusieurs heures auprès de moi, jusqu'à ma +complète guérison. Je n'ai pas besoin de dire de quelles tendres +attentions je fus entourée, et par quel admirable dévouement Emma me +prouva sa reconnaissance de ce que j'avais fait autrefois pour elle.</p> + +<p>Ma fièvre cérébrale s'était compliquée d'une fièvre pernicieuse, dont la +guérison dura environ quatre mois. Je ne pus partir pour Maran qu'à la +fin de l'hiver.</p> + +<p>Vers le milieu de l'été de 1837, j'habitais donc cette terre; j'étais +sinon complétement rétablie, du moins hors de convalescence. Il me +restait une grande pâleur, beaucoup de faiblesse et une extrême +sensibilité nerveuse. Le docteur Gérard avait regardé comme absolument +indispensable que j'allasse passer l'automne et l'hiver suivants dans le +Midi.</p> + +<p>J'étais revenue à Maran avec de bien tristes ressouvenirs; j'y avais +tant souffert! Mais depuis ma convalescence, madame de Richeville y +habitait avec moi. M. de Rochegune et Emma vinrent nous y rejoindre plus +tard, et ces tendres attentions suffirent pour adoucir l'amertume des +pensées qui de temps en temps venaient m'assaillir.</p> + +<p>Il me fallut pourtant du courage, de la force, de la résignation, pour +comprimer la triste impression que me causait quelquefois malgré moi +l'affectueux attachement de M. de Rochegune pour Emma. Ce mariage avait +été le but de tous mes désirs, j'aurais été la plus malheureuse des +femmes de ne pas le voir s'accomplir, et je ne pouvais m'empêcher +d'éprouver de cruels, d'amers regrets.</p> + +<p>Hélas! aigrie par tant de chagrins, je perdais sans doute mon élévation +première; la vue du bonheur d'Emma, de madame de Richeville, auquel +j'avais tant contribué, me ravissait toujours, mais il me faisait aussi +songer à la vie malheureuse à laquelle j'étais réduite.</p> + +<p>Je ne pouvais m'empêcher de faire souvent un douloureux retour sur +moi-même, en contemplant les gens heureux, non pour les jalouser, grand +Dieu! mais pour pleurer ma misère, hélas!... oui... ma misère, car pour +être cachée, pour être morte à tous les yeux, ma passion n'en était pas +moins profonde... J'aimais... j'aimais toujours M. de Rochegune.</p> + +<p>Nous devions célébrer entre nous, à Maran, la Sainte-Claire, fête de +madame de Richeville, le 12 août 1837.</p> + +<p>On verra par quel motif je ne puis oublier ni cette date ni cette +journée.</p> + +<p>Il était onze heures du matin, il faisait un soleil radieux; je me +promenais dans une des allées du parc les plus touffues; elle +aboutissait à l'aile du château où se trouvait l'appartement de madame +de Richeville. La duchesse se levait ordinairement assez tard; +j'attendais Emma, qui devait venir me prendre pour aller souhaiter la +fête à sa mère, et lui porter un gros bouquet de roses et de pervenches, +ses deux fleurs de prédilection, que nous devions cueillir nous-mêmes.</p> + +<p>Je vis venir M. de Rochegune, je lui tendis la main.</p> + +<p>—Quel beau jour pour la fête de notre amie!—lui dis-je en +souriant;—puis lui montrant les fleurs que je tenais à la main, +j'ajoutai:—Le bouquet d'Emma est-il aussi beau que celui-ci?</p> + +<p>—Elle finit le sien en mettant au pillage une des corbeilles du petit +parterre... Il n'y a rien de plus charmant que de la voir s'escrimer +ainsi au milieu de ce massif de rosiers <i>du roi</i> tout trempés de rosée.</p> + +<p>—J'espère que vous lui avez fait à ce propos un délicieux madrigal? Et +encore non,—lui dis-je,—l'incarnat de ses joues est si fin, que ce +serait faire injure à Emma que de la comparer à une rose <i>du roi</i>. Cela +serait dire <i>rougeur</i> au lieu de délicate <i>fraîcheur</i>; une rose thé du +Bengale... à la bonne heure, telle est la seule comparaison qu'elle +puisse accepter.</p> + +<p>—Et vous, ma pauvre Mathilde,—dit-il en me regardant avec +intérêt,—quand pourra-t-on vous comparer à autre chose qu'à un beau +lis? quand votre pâleur se nuancera-t-elle d'un peu de carmin?</p> + +<p>—M. Gérard compte beaucoup sur mon séjour dans le Midi pour me remettre +tout à fait, et j'y compte aussi, mon ami.</p> + +<p>Il me regarda avec attention, et me dit en secouant tristement la tête:</p> + +<p>—Serez-vous donc la seule parmi nous qui ne soyez pas heureuse, vous à +qui nous devons la félicité dont nous jouissons?</p> + +<p>—Mon ami, quelle idée! Ma pâleur n'est-elle pas naturelle après une +longue maladie?...</p> + +<p>—Mathilde, vous ne pouvez pas en convenir... votre mari vous +tourmente... Jamais vous ne recevez de ses nouvelles.</p> + +<p>—Il écrit généralement très-peu... et puis le service des postes +d'Italie se fait mal, dit-on...</p> + +<p>—Ah! Mathilde... Mathilde...—ajouta-t-il en soupirant.—J'en reviens +toujours là... comment a-t-il pu vous quitter au moment où vous étiez +tombée si gravement malade? Il n'y a pas d'affaire d'intérêt qui puisse +motiver une pareille conduite!</p> + +<p>—Mon ami, je vous le répète, il s'agissait, m'a-t-il dit, d'une créance +considérable sur laquelle il ne comptait plus, et qui, dans notre +position actuelle, devient fort importante: je dis notre position, +puisque, suivant l'avis de madame de Richeville et le vôtre, j'ai caché +à M. de Lancry la conservation de cette terre, dans la crainte que ses +idées de prodigalité ne lui reprennent; une fois que je le verrai +corrigé par l'adversité, je lui avouerai que nous avons cette ressource. +A cette heure, il ignore que nous la possédions; il est donc tout simple +qu'il se soit occupé très-activement de cette affaire.</p> + +<p>M. de Rochegune secoua la tête d'un air incrédule.</p> + +<p>Je mentais mal sans doute, mais je n'avais pas pu imaginer d'autre +prétexte au départ de M. de Lancry.</p> + +<p>Laisser pénétrer à M. de Rochegune dans quels termes j'en étais avec mon +mari pouvait éveiller ses soupçons et le mettre sur la voie de mon +dévouement pour Emma, ce que je voulais éviter à tout prix depuis que +j'avais sagement renoncé à mon dessein de tout révéler à M. de +Rochegune.</p> + +<p>—Il faut bien vous croire,—reprit M. de Rochegune avec un +soupir,—vous me répondez toujours ainsi quand je vous parle de M. de +Lancry; mais je ne sais pourquoi il me semble que sa conduite envers +vous cache quelque mystère!... Je crains que vous ne soyez pas +heureuse... non, vous n'êtes pas heureuse... vous avez été dupe de votre +noble cœur, comme votre mari peut-être a été dupe de ses bonnes +résolutions... Pendant quelque temps j'admets qu'il se soit sincèrement +repenti, mais ses anciennes habitudes auront repris le dessus, et il +aura mieux aimé sans doute mener je ne sais quelle existence aventureuse +que de vivre obscurément auprès de vous... Et puis... Mais, tenez, +Mathilde... ne parlons plus de cela... je ne veux pas dire tout ce que +je pense... je me trompe sans doute et je vous affligerais.</p> + +<p>—Vous avez raison, mon ami, ne parlons plus de cela... n'ayez aucune +inquiétude... Quelquefois seulement, bien que je connaisse la paresse +habituelle de M. de Lancry, je m'inquiète de ne pas avoir de ses +nouvelles... voilà ce qui m'attriste. Pour chasser ces vilaines idées, +parlons de vous et d'Emma, de vos projets.</p> + +<p>—Parlons de nous, c'est encore parler de vous, nous vous devons +tant!... Quant à moi, jamais ma vie n'a été plus calme, plus douce, plus +sereine; et puis Emma est si heureuse... de si peu!!! Quelquefois, +pauvre enfant... je me reproche de ne pas assez faire pour elle... je +suis presque confus de la voir si satisfaite et contente.</p> + +<p>—En parlant si modestement du bonheur que vous donnez, mon ami, vous +êtes comme les grands poëtes, qui trouvent tout simple de faire +très-facilement des œuvres magnifiques, et qui s'étonnent de voir +l'admirable influence de ces ouvrages qui leur coûtent si peu.</p> + +<p>—Non, je vous assure, Mathilde; j'ai l'air de tout donner, et je reçois +beaucoup plus que je ne donne. Je suis très-heureux; je ne me sens pas +vivre. Si je sors par hasard de ce délicieux état de calme et de +confiante sécurité pour faire quelque projet, c'est pour y revenir +bientôt avec un nouveau plaisir. Que vous dirai-je! cette vie n'a +peut-être pas le grandiose, l'enthousiasme, les sublimes élancements de +la passion, mais elle est paisible et riante. Après la vie que j'avais +rêvé de partager avec vous, je n'en sais pas de plus agréable que +celle-ci... Dans les premiers temps de mon mariage je désirais qu'un +sentiment plus vif se développât en moi, maintenant je le regretterais; +il ôterait à l'attachement que j'ai pour Emma ce caractère qui fait +qu'il ne ressemble à aucun autre.</p> + +<p>—Vous avez raison, mon ami; l'espèce de culte profond qu'Emma ressent +pour vous exclut pour ainsi dire de votre part tout retour <i>galant</i>. Que +votre modestie ne s'alarme pas de cette comparaison; mais les dieux, si +bons qu'ils soient, n'aiment pas de la même manière qu'ils sont aimés.</p> + +<p>—Ah! Mathilde!—me dit-il en riant,—je sens la <i>griffe</i> de +mademoiselle de Maran sous cette <i>divinisation</i> moqueuse.</p> + +<p>—Je vous estime trop pour exagérer vos louanges... Avouez qu'il y a du +vrai dans ce que je vous dis, et que ma comparaison est aussi juste que +peut l'être une comparaison.</p> + +<p>—Je ne nie pas la folle idolâtrie d'Emma pour moi, il faudrait être +aussi aveugle qu'ingrat; je nie seulement que je la mérite... Ou +plutôt... tenez, je vais bien vous étonner, j'accepte votre comparaison +tout entière, surtout à cause de ma <i>divinisation</i>...</p> + +<p>—C'est très-heureux,—lui dis-je en souriant.</p> + +<p>—Je l'accepte non comme une louange, mais comme un blâme rempli de +justesse et de raison.</p> + +<p>—Voyons, mon ami, expliquez-moi ce blâme, qui était bien loin de ma +pensée, je vous assure.</p> + +<p>M. de Rochegune reprit d'un ton sérieux:</p> + +<p>—Vous jugez de mon cœur mieux que moi-même... Ces vagues reproches +que je me faisais de ne pas faire assez pour Emma, n'ont pas d'autre +cause que cette espèce de <i>divinisation</i> dont vous me pariez et à +laquelle je me suis prêté... <i>Je me laisse aimer</i>... je vis trop en +sultan... je suis comme ces faux dieux, qui, à force d'être adorés, +finissent par croire à leur puissance et se persuadent qu'ils font +beaucoup pour les pauvres humains en leur permettant de les idolâtrer... +Sérieusement, Mathilde, vous m'éclairez; vous épargnez peut-être bien +des larmes à Emma... Un jour elle aurait pu voir dans l'indolence de mon +bonheur, ou de l'égoïsme, ou de la froideur, et j'aurais un remords +éternel de causer le moindre chagrin à cet ange de bonté.</p> + +<p>—C'est maintenant moi qui pourrais vous reprocher d'être aussi méchant +que mademoiselle de Maran,—dis-je en souriant;—je vous dis non un +compliment, mais une chose vraie, et vous en faites une épigramme contre +vous.</p> + +<p>—A propos de mademoiselle de Maran, vous savez que sa paralysie est +complète maintenant?—me dit M. de Rochegune;—mon vieux valet de +chambre Stolk a été, je ne sais plus à quel propos, voir Servien, le +maître-d'hôtel de votre tante. Il paraît que lui et tous ses gens la +traitent indignement; ce qu'elle est obligée de supporter en enrageant, +personne ne s'intéressant à elle...</p> + +<p>Notre conversation fut interrompue par Emma. Elle tenait un bouquet de +roses d'une main, et de l'autre plusieurs lettres qu'elle remit à son +mari en lui disant:</p> + +<p>—Le courrier vient d'arriver. Voici vos lettres, mon ami.</p> + +<p>M. de Rochegune lui dit, en mettant les lettres dans sa poche:</p> + +<p>—Madame de Richeville peut-elle nous recevoir, ma chère Emma?</p> + +<p>—Sans doute, voilà plus d'une demi-heure qu'elle cause avec le bon abbé +Dampierre.</p> + +<p>—Votre curé, dame châtelaine,—me dit M. de Rochegune.</p> + +<p>—Et c'est bien le meilleur et le plus pauvre des curés de +campagne,—lui dis-je;—vous ne pouvez vous faire une idée de cette +charité, de ce caractère vraiment évangéliques.</p> + +<p>—Et comme il parle simplement et noblement!—dit Emma.—L'autre +dimanche, à l'église, j'étais dans l'admiration. Tout ce qu'il disait +était à la portée de ses paroissiens, et pourtant ce sermon aurait pu +être tout aussi bien prononcé devant un roi et sa cour.</p> + +<p>—C'est qu'il n'y a en effet rien de plus digne que la simplicité,—dit +M. de Rochegune.—Je ne sais pas un homme d'une raison plus saine, d'un +jugement plus sûr que ce bon abbé Dampierre. Ce que dit Emma est +très-vrai: son langage serait partout remarquable, et il ne s'en doute +pas; il s'ignore complétement... C'est l'un des hommes dont je fais le +plus de cas... Cela est si rare, la grandeur dans la modestie!... C'est +comme la grâce et la beauté dans la candeur... Bien entendu que je ne +dis pas ceci pour vous, Emma; notre sœur Mathilde ne me le +pardonnerait pas; elle est jalouse de toutes les louanges qu'on vous +adresse... quand elles ne sont pas d'elle.</p> + +<p>Pendant que M. de Rochegune parlait, Emma ne le quittait pas des yeux; +ce n'était pas de l'amour, c'était une adoration passionnée de tous les +moments. Elle ne vivait pas en elle, elle vivait en lui.</p> + +<p>Presque toujours après ces moments d'extase contemplative, pendant +lesquels elle semblait aspirer le bonheur à longs traits, elle me jetait +un regard de reconnaissance ineffable.</p> + +<p>Lorsque M. de Rochegune eut parlé, elle lui prit la main, et lui dit +avec un accent enchanteur:</p> + +<p>—Notre sœur Mathilde a raison... il n'y a qu'elle qui puisse me +flatter d'une manière ravissante.</p> + +<p>—Vraiment... mieux que moi?</p> + +<p>—Mais sans doute... Vous, mon ami... vous me parlez de moi... Elle au +contraire me parle de vous... et me dit que vous m'aimez... n'est-ce pas +me louer au delà de toute expression?</p> + +<p>—J'accepte ceci en ce sens que lorsque Mathilde me dit que vous +m'aimez... elle me loue aussi au delà de toute expression....</p> + +<p>Emma secoua sa jolie tête blonde et dit en souriant:</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas la même chose... rien n'est plus simple que de +vivre... on ne vous félicite de vivre que lorsqu'on vit heureuse......</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Nous passâmes une heureuse matinée avec madame de Richeville. Je priai +M. l'abbé Dampierre de venir dîner avec nous pour célébrer cette petite +fête de famille.</p> + +<p>Vers les trois heures, M. de Rochegune vint frapper à ma porte.</p> + +<p>Je fus surprise de sa pâleur et de la sombre expression de sa +physionomie; il tenait une lettre ouverte à la main.</p> + +<p>—Mathilde... on m'écrit d'Italie... je vous en prie,—me dit-il,—lisez +ceci...</p> + +<p>Et il m'indiqua un passage de sa lettre qu'il me présentait.</p> + +<p>Voici ce que je lus...</p> + +<p>«...A mon arrivée à Naples on ne s'entretenait que du luxe effréné que +Lugarto avait déployé dans cette ville, de ses débauches et de quelques +abominables méchancetés dont le retentissement avait été tel que le roi +l'avait chassé de ses États quelques jours avant mon arrivée, sans que +le chargé d'affaires du Brésil eût fait la moindre réclamation, sachant +parfaitement ce que valait, ce que méritait son indigne compatriote, qui +est, du reste, généralement exécré et justement méprisé de ses +nationaux. Ceci ne m'étonna pas du tout, car je connaissais Lugarto de +longue date; mais ce qui me renversa... mais ce que je n'aurais pu +croire, si notre ambassadeur ne me l'avait certifié, c'est que l'ami +intime, le compagnon de débauche de Lugarto était le vicomte de Lancry, +qui s'était autrefois battu pour un motif très-sérieux que l'on m'a +raconté, car je n'étais pas à Paris à cette époque. On dit M. de Lancry +complétement ruiné et absolument dans la dépendance de son ancien +ennemi. Ils ont quitté Naples sur un bateau à vapeur affrété par +Lugarto. Il n'y avait, dit-on, qu'une voix dans toute la ville pour leur +souhaiter la réunion de tous les accidents qui peuvent rendre une +traversée funeste.»</p> + +<p>Je laissai tomber la lettre sur mes genoux sans oser regarder M. de +Rochegune.</p> + +<p>—Ah! Mathilde!... vous m'avez trompé,—me dit-il avec un accent de +profond reproche.—L'intimité de M. de Lancry avec ce monstre m'en dit +plus que je ne voudrais en penser.</p> + +<p>—Eh bien!... oui.. je voulais vous le cacher... Ainsi que vous l'avez +deviné, les bonnes résolutions de mon mari n'ont pas duré. Son retour +avait été sincère... mais il s'est lassé de cette vie obscure et +paisible... Je crois maintenant, comme vous, que la raison qu'il m'avait +donnée pour s'en aller en Italie était un prétexte.</p> + +<p>—Et sa liaison avec ce monstre qui autrefois vous a tant poursuivie de +sa haine,—s'écria-t-il,—comment la qualifierez-vous?</p> + +<p>Hélas! je n'osais, je ne pouvais lui dire les preuves récentes que +j'avais encore eues de la haine opiniâtre de M. Lugarto, tant ces +événements étaient liés à mon sacrifice pour Emma.</p> + +<p>Je ne répondis rien.</p> + +<p>—Ainsi,—s'écria M. de Rochegune avec une explosion de douloureuse +indignation,—voilà pour quel homme vous m'avez sacrifié... Voilà pour +quel homme vous avez renoncé au bonheur que je vous offrais, en +m'engageant... à.</p> + +<p>Je l'interrompis.</p> + +<p>—Pas un mot de plus à ce sujet,—lui dis-je avec une fermeté qui lui +imposa.—Ce n'est pas vous... vous qui oseriez maintenant exprimer un +seul regret sur le passé... Ce serait horrible pour Emma, qui vous rend +si heureux, ce serait outrageant pour moi... Que mon mari se conduise +désormais bien ou mal envers moi, ce n'est pas la question. +L'attachement que j'ai eu pour lui s'évanouirait demain, que je mourrais +mille fois plutôt que d'oublier mes devoirs... je vous le jure par la +mémoire de ma mère... Quant à vous... vous êtes incapable de laisser +jamais supposer à cette malheureuse enfant que vous regrettez de l'avoir +épousée. Vous connaissez son caractère... Songez-y, vous la tueriez... +elle mourrait de désespoir...</p> + +<p>—Ah! c'est affreux,—dit-il en cachant sa tête dans ses mains. Et il +sortit violemment.</p> + +<p>Je fus moins épouvantée en apprenant la réunion de M. de Lancry et de M. +de Lugarto que de l'impression que cette nouvelle devait faire sur M. de +Rochegune.</p> + +<p>Je le croyais incapable de laisser penser à Emma qu'il regrettait +peut-être de l'avoir épousée, mais je tremblais qu'il ne se trahît +malgré lui...</p> + +<p>Cette journée, si heureusement commencée, s'annonçait d'une manière +fatale. Quelle triste fin elle devait avoir!</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_XV" id="H-CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h3> + +<h4>L'ABBÉ DAMPIERRE.</h4> + +<p>M. de Rochegune avait été assez maître de lui pour ne rien laisser +pénétrer des émotions qui l'agitaient.</p> + +<p>Nous étions réunis après dîner dans le petit salon d'été, M. l'abbé +Dampierre, madame de Richeville, Emma et moi.</p> + +<p>L'abbé Dampierre était un vieillard à cheveux blancs, d'une physionomie +imposante; sa voix pleine, sonore, donnait un accent de gravité à ses +moindres paroles.</p> + +<p>Je vois encore cette scène.</p> + +<p>Au fond du salon, madame de Richeville, assise sur un divan, avait +l'abbé auprès d'elle; j'étais séparée d'Emma par la table sur laquelle +on servait le café.</p> + +<p>M. de Rochegune venait de sortir pour répondre à quelques lettres; la +malle-poste de Tours à Paris passait à neuf heures du soir, on pouvait +ainsi répondre courrier par courrier aux lettres reçues le matin.</p> + +<p>Stolk, le vieux valet de chambre de M. de Rochegune, entra et dit à Emma +en lui présentant une lettre sur un plateau:</p> + +<p>—C'est une lettre que M. le marquis a reçue ce matin avec les siennes, +et qu'il avait oublié de remettre à madame la marquise.</p> + +<p>—Une lettre pour moi?—dit Emma en riant,—c'est la première que je +reçois ici... une lettre de Paris encore!—dit-elle en regardant +l'enveloppe. Elle était sans doute avec celles que j'ai apportées ce +matin à M. de Rochegune, je n'y aurai pas fait attention.</p> + +<p>—Voyons vite... votre correspondance, chère enfant,—dit en souriant +madame de Richeville.</p> + +<p>—Vous permettez, monsieur l'abbé?—dit Emma.</p> + +<p>L'abbé Dampierre s'inclina.</p> + +<p>Emma décacheta la lettre, parcourut les premières lignes et nous dit:</p> + +<p>—C'est une demande de secours.</p> + +<p>—Lisez-la tout haut, mon enfant,—dit madame de Richeville.—Nous nous +associerons ainsi à votre bonne œuvre.</p> + +<p>Emma lut ce qui suit:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">«Madame,</span><br /> +</p> + +<p>«C'est une infortunée qui vient à vous avec espoir et confiance, bien +sûre que vous accueillerez la prière d'une malheureuse femme victime de +sa faiblesse et de son cœur, et qui n'a d'excuse que dans la force +de la passion coupable qui l'a égarée.»</p> + +<p>Emma s'interrompit et regarda madame de Richeville et l'abbé.</p> + +<p>—Peut-on trouver une plus pauvre excuse!—dit celui-ci en haussant les +épaules;—autant se plaindre des ravages du feu lorsque l'on a soi-même +allumé l'incendie... N'est-ce pas, madame la duchesse?</p> + +<p>—Sans doute, monsieur l'abbé,—répondit madame de Richeville un peu +embarrassée; car, malgré son expiation, elle était restée d'une +susceptibilité très-douloureuse à l'égard de tout ce qui pouvait faire +allusion à sa conduite passée.—Puis s'adressant à Emma:—Continuez, mon +enfant.</p> + +<p>Emma continua.</p> + +<p>«Mes parents m'ont mariée très-jeune à un homme qui m'a rendu la vie +bien malheureuse. Ses défauts et ses mauvais traitements ont seuls causé +mon affreuse inconduite, madame, je puis vous le jurer devant Dieu.»</p> + +<p>—Oh!—s'écria l'abbé avec indignation,—quel sacrilége! invoquer le nom +de Dieu pour attester sa honte!...</p> + +<p>—C'est vrai, monsieur l'abbé,—dit ingénument Emma.—Comment ose-t-on +faire un tel aveu? Et puis est-ce que quelque chose au monde peut +excuser l'inconduite?—demanda-t-elle à madame de Richeville.—Il me +semble que, si mon mari avait des torts envers moi, au lieu de l'imiter +je tacherais de le ramener à force de résignation et de tendresse... Et +puis au moins quelqu'un pourrait prier Dieu de lui pardonner ses fautes, +si les prières des cœurs purs sont toujours écoutées.</p> + +<p>—Ah! madame!—dit l'abbé avec émotion en s'adressant à madame de +Richeville et lui montrant Emma,—voilà votre ouvrage, voilà le fruit de +l'éducation que vous avez donnée.</p> + +<p>Madame de Richeville rougit et ne répondit rien, mais son regard me +disait combien cet entretien lui devenait pénible.</p> + +<p>Je le sentais aussi, mais je ne savais comment rompre la conversation.</p> + +<p>Emma continua la lecture de cette lettre:</p> + +<p>«Mon mari m'a abandonnée depuis quatre ans, madame, et depuis ce temps +je ne sais pas ce qu'il est devenu; pourtant, madame, j'ose à peine +tracer ces mots, tant ma confusion est grande... C'est pour une +malheureuse petite créature qui vient de naître, et qui n'est pas sa +fille, que j'ose réclamer vos bontés.»</p> + +<p>—Ah! c'est infâme!—s'écria l'abbé.</p> + +<p>Emma ne prononça pas un mot, mais elle fit un geste de mépris et +douloureux de dégoût si profond en jetant la lettre à ses pieds, que son +silence et l'expression de sa physionomie furent aussi significatifs que +les paroles les plus acerbes.</p> + +<p>Jamais, mon Dieu! jamais je n'oublierai l'émotion déchirante que madame +de Richeville ne put cacher, sa rougeur, sa honte.</p> + +<p>Ses yeux rencontrèrent les miens... elle me montra Emma du regard...</p> + +<p>Je la compris.</p> + +<p>La malheureuse mère se voyait flétrie par sa fille, au nom des +excellents principes qu'elle lui avait donnés.</p> + +<p>Madame de Richeville ne put s'empêcher de vouloir dire indirectement +quelques mots pour sa défense.</p> + +<p>—Mon enfant,—reprit-elle tristement,—il faut avoir un peu de pitié +pour les coupables... peut-être cette pauvre mère... si blâmable qu'elle +soit, est-elle à plaindre?</p> + +<p>—Madame...—dit l'abbé Dampierre d'une voix ferme,—je suis prêtre... +je suis vieux... vous me permettez de vous parler avec sincérité?</p> + +<p>—Sans doute... monsieur l'abbé, je vous en prie,—dit madame de +Richeville en sentant augmenter sa confusion.</p> + +<p>—Eh bien! madame, il est à regretter que des personnes comme vous, +comme ces dames, qui peuvent s'appuyer de l'autorité de leurs vertus et +d'une vie exemplaire pour condamner sévèrement le vice, lui soient au +contraire indulgentes par une pitié mal entendue! Vraiment, madame, +est-il juste d'accorder à des malheurs honteux, mérités, presque autant +d'intérêt qu'à de nobles et touchantes infortunes?</p> + +<p>—M. l'abbé a raison,—dis-je effrayée de la tournure que prenait la +conversation.—Ramassez cette lettre, Emma; nous ferons demander des +renseignements sur cette femme; c'est peut-être une ruse pour abuser de +vos bontés: ne parlons plus de cela.</p> + +<p>—Je vais toujours terminer de lire sa lettre,—reprit naïvement +Emma.—Mais, je l'avoue, ce que M. l'abbé vient de me dire me +désintéresse complétement de cette femme, qui ose blâmer la conduite de +son mari, lorsqu'elle se dégrade autant et peut-être plus encore que +lui.</p> + +<p>—Vous êtes bien sévère, Emma,—dit la malheureuse duchesse en tâchant +de cacher une larme qui lui vint aux yeux.</p> + +<p>Emma répondit en lui souriant, avec une candeur extrême:—Cela est vrai, +mais vous m'avez élevée dans des idées si généreuses, vous m'avez donné +de tels exemples, que je ne puis m'empêcher de ressentir une horreur +insurmontable pour tout ce qui est bas ou criminel... Combien de fois ne +m'avez-vous pas dit que la vertu était aux femmes ce que le courage +était aux hommes! Et, je l'avoue... je déteste les lâchetés.</p> + +<p>Emma continua de lire:</p> + +<p>«Quoique dans l'infortune, je n'ai pas mérité mon sort: mon éducation, +ma naissance semblaient me présager une autre destinée; j'ose croire que +ces dernières considérations vous intéresseront en ma faveur; et puis +enfin, madame, mon enfant, ma pauvre petite fille, ne doit pas être, ne +peut pas être responsable de la faute de sa mère. Si je mérite le +blâme... mon enfant mérite l'intérêt; si l'on a le droit de m'accuser +d'inconduite, moi j'aurai le droit d'accuser d'insensibilité ceux qui +n'auraient pas pitié de mon enfant...»</p> + +<p>L'abbé Dampierre ne put contenir un nouveau mouvement de généreuse +colère, il s'écria:</p> + +<p>—Malheureusement, cette misérable répète là tout ce que disent ses +pareilles; et, comme ses pareilles, tout ce qu'elle invoque pour elle +doit être invoqué contre elle.</p> + +<p>—Son éducation surtout ne la rend-elle pas impardonnable?—dit Emma en +s'adressant à madame de Richeville.—Ne peut-on pas appliquer à cette +femme ces paroles vraies que vous m'avez bien souvent répétées, et que +je n'ai jamais oubliées? On disait jadis: <i>Noblesse oblige</i>... +maintenant on doit dire la même chose de l'éducation... les fautes +augmentent de gravité en raison de la culture de l'esprit... +ajoutiez-vous encore.</p> + +<p>—Madame la duchesse avait cent fois raison...—s'écria l'abbé;—mais ce +n'est pas tout: voyez comme le vice se trahit toujours par un langage +stupide, hypocrite et cruel! parce qu'elle s'écrie dans sa lettre... ma +fille ne doit pas être responsable de la faute de sa mère, cette femme +se croit absoute d'un des plus grands crimes qui affligent l'humanité, +celui de marquer à tout jamais du sceau de la réprobation universelle... +une pauvre créature innocente.</p> + +<p>—Ah!... c'est affreux!—s'écria madame de Richeville en me regardant +avec désespoir.</p> + +<p>L'abbé Dampierre, croyant cette exclamation arrachée à la duchesse par +l'approbation qu'elle prêtait à son discours, reprit avec chaleur:</p> + +<p>—Et je ne dis pas assez; non... madame... car j'enveloppe dans le même +anathème et la mère qui tue son enfant et celle qui le dévoue à une vie +de honte et de douleur.</p> + +<p>—Ah! monsieur!—s'écria madame de Richeville.</p> + +<p>—Oui, madame... une femme criminelle est encore une mauvaise mère; ne +sait-elle pas que par une terrible nécessité morale et sociale son +enfant est responsable du crime maternel! Ne sait-elle pas qu'il est mis +hors la loi commune! qu'il n'a ni nom ni famille! que ses lèvres ne +prononceront jamais ce mot béni, <i>ma mère!</i> ou bien que s'il connaît le +crime secret de sa naissance... c'est pour être forcé de mépriser malgré +lui ceux que Dieu veut qu'il respecte et qu'il chérisse!</p> + +<p>—Oh! oui,—s'écria Emma,—c'est épouvantable... Une mère qui expose son +enfant à la mépriser un jour... ne lui fait-elle pas maudire la +naissance qu'elle lui a donnée par un crime?... Être obligée de mépriser +sa mère... mépriser sa mère!... mon Dieu!!! mais en effet... la mort est +mille fois préférable...</p> + +<p>—Oh! Emma!—m'écriai-je.</p> + +<p>Elle me regarda avec étonnement.</p> + +<p>—Que voulez-vous, mon amie?...—me dit-elle.</p> + +<p>Madame de Richeville, qui avait été sur le point de se trahir, parvint à +surmonter son émotion; mais elle était pâle.</p> + +<p>—En vérité, ma chère enfant,—dis-je à Emma,—vous mettez une chaleur +dans cette discussion... Et puis, ces idées sont pénibles; tenez, +parlons d'autre chose. Je trouve comme vous que la manière dont on +implore votre pitié dans cette lettre ne doit guère vous intéresser; la +soirée est magnifique, je me sens un peu de migraine, allons faire un +tour de promenade dans le parc.</p> + +<p>Emma, par une étrange fatalité, s'opiniâtra à vouloir finir de lire +cette lettre.</p> + +<p>Je craignis que mon insistance à vouloir l'en empêcher ne lui parût +singulière; d'ailleurs, rassurée par un regard de madame de Richeville, +qui s'était tout à fait remise, je la laissai continuer.</p> + +<p>—Il n'y a plus que quelques lignes,—m'avait-elle dit,—ce sera bientôt +terminé...</p> + +<p>Elle reprit donc ainsi qu'il suit:</p> + +<p>«Plus que personne, madame, vous devez d'ailleurs compatir à mon +infortune... ou plutôt à celle de mon enfant.»</p> + +<p>—Pourquoi donc moi... plus que toute autre dois-je m'intéresser à cette +malheureuse?—nous demanda Emma en nous regardant d'un air étonné.</p> + +<p>—Laissez cela... Je vous dis, mon enfant, que cette femme est +folle,—m'écriai-je.</p> + +<p>Poussée par un inexprimable pressentiment, je me levai pour prendre +cette lettre des mains d'Emma.</p> + +<p>Il était trop tard.</p> + +<p>Elle avait continué de lire.</p> + +<p>Ses yeux, toujours attachés sur cette lettre fatale, s'agrandirent d'une +manière effrayante.</p> + +<p>Ses lèvres s'agitèrent convulsivement, elle devint pâle comme une +morte; puis, par un mouvement plus rapide que la pensée, elle se jeta +aux pieds de madame de Richeville en s'écriant d'une voix déchirante:</p> + +<p>—Si vous êtes ma mère... oh! pardon... pardon... ne me maudissez +pas!...</p> + +<p>Peindre cette scène est impossible.</p> + +<p>La duchesse, foudroyée par ces mots, resta muette... immobile.</p> + +<p>L'abbé Dampierre se leva brusquement, et joignit les mains avec une +expression douloureuse.</p> + +<p>Emma, sanglotant, cachait sa tête sur les genoux de sa mère.</p> + +<p>Après quelques minutes d'un profond silence, madame de Richeville, +écartant doucement sa fille, la prit par la main, la fit se mettre +debout, comme elle se mit elle-même, et dit à l'abbé Dampierre avec un +mélange admirable de résignation et de dignité:</p> + +<p>—Mon père, j'ai mérité les reproches que vous adressez aux mères +criminelles... Emma est ma fille... je tâche depuis longues années +d'expier ma faute... le Seigneur a voulu aujourd'hui m'infliger une +punition terrible... que sa volonté soit faite... je ne désespère pas de +sa miséricorde infinie...</p> + +<p>L'abbé Dampierre répondit d'une voix profondément émue:</p> + +<p>—La vérité est une pour tous, madame la duchesse; le devoir d'un +ministre du Seigneur est de la faire entendre à tous... ici-bas; mais +Dieu seul condamne ou pardonne... Vous l'avez dit, madame... sa +miséricorde est infinie; au jour du jugement l'expiation nous est +comptée...</p> + +<p>Puis, saluant respectueusement, il sortit......</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Le reste de cette lettre infernale contenait ces mots:</p> + +<p>«Plus que personne, madame, vous devez d'ailleurs compatir à mon +infortune, ou plutôt à celle de mon enfant; car vous êtes la fille +naturelle de madame de Richeville, je vous en donnerai des preuves si +vous venez à mon aide. Veuillez envoyer le secours que vous pourrez +m'accorder, par un mandat sur la poste, à Paris, poste restante, à +madame Jenny Pierron, mère de mademoiselle Albin, qui vous a élevée et +qui sait le secret de votre naissance.»</p> + +<p>Cette lettre était-elle réellement écrite par cette femme?</p> + +<p>Était-ce une nouvelle et horrible machination de M. Lugarto? C'est ce +qu'alors ni moi ni madame de Richeville nous ne pûmes démêler.</p> + +<p>Lorsque la réflexion me vint, je me dis qu'après l'exclamation d'Emma +j'aurais dû peut-être empêcher madame de Richeville de faire son +irréparable aveu, en affirmant que cette lettre mentait; mais le soupçon +aurait toujours été éveillé dans l'esprit d'Emma, et pour elle ce doute +aurait été probablement aussi cruel que la certitude......</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Plus j'approche du dénoûment de ces tristes mémoires, plus les +événements s'assombrissent.</p> + +<p>Je sens quelquefois le courage me manquer.</p> + +<p>Ce qui me reste à raconter est encore si récent, que je n'ai pas la +force de m'y appesantir comme sur des faits depuis longtemps passés.</p> + +<p>Je n'ai jamais reculé devant l'analyse de mes douleurs; j'y cherchais, +j'y trouvais un certain charme amer. Pour moi, bien souvent méconnue... +pour moi, qui ne m'étais jamais plainte, ce récit était comme une +explosion de larmes et de sanglots trop longtemps comprimés...</p> + +<p>Mais lorsqu'il s'agit de peindre les angoisses déchirantes de ceux que +j'ai tant aimés, mon cœur se serre atrocement... je sens ma plume +presque s'arrêter......</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Le lendemain de cette scène fatale, Emma me dit ces mots, qui résumaient +la douloureuse position dans laquelle elle devait se trouver déformais à +l'égard de madame de Richeville.</p> + +<p>«Je ne me pardonnerai jamais d'avoir parlé de ma mère comme j'en ai +parlé devant elle.»</p> + +<p>En m'entretenant des craintes que lui inspirait la découverte du secret +de la naissance d'Emma, madame de Richeville m'avait toujours dit:</p> + +<p>«La vie me serait horrible du moment où j'aurais à rougir devant Emma.»</p> + +<p>Maintenant, que l'on songe aux tortures de cette malheureuse mère depuis +qu'un funeste hasard avait amené cette conversation dans laquelle sa +faute avait été si énergiquement flétrie devant sa fille et par sa fille +elle-même.</p> + +<p>Maintenant, que l'on songe aux remords d'Emma, qui se reprochait sans +cesse d'avoir accusé sa mère! à la lutte qui s'éleva entre son +attachement pour madame de Richeville et l'inexorable sévérité des +principes que celle-ci avait elle-même développés dans sa fille!</p> + +<p>Sans doute la tendresse d'Emma pour sa mère l'eût emporté un jour; mais +la pauvre enfant ne devait jamais se consoler des dures paroles qu'elle +avait prononcées.</p> + +<p>Hélas! je recevais les confidences de ces deux âmes mortellement +atteintes.</p> + +<p>Quelquefois Emma me disait:</p> + +<p>«La bonté de ma mère me navre, son insistance même à m'assurer qu'elle +n'a conservé aucun souvenir de ce fatal entretien, me prouve qu'elle y +pense sans cesse. Cela doit être. J'ai fait à son cœur une blessure +incurable.»</p> + +<p>Madame de Richeville me disait à son tour:</p> + +<p>«Emma fait tout au monde pour me convaincre qu'elle ne me méprise pas; +mais son caractère est trop élevé, l'influence de l'éducation est trop +ineffaçable pour que, malgré sa tendresse, malgré son aveugle affection +pour moi, elle ne se rappelle pas quelquefois le jugement inexorable... +mais juste qu'elle a porté sur ma conduite... pour qu'elle oublie avec +quelle indignation l'abbé Dampierre n'a que trop justement, hélas! +flétri <i>mes pareilles</i>.»</p> + +<p>Tous mes raisonnements étaient impuissants à rassurer ces deux +infortunées, d'une susceptibilité d'autant plus vive que leur +délicatesse était extrême.</p> + +<p>Quelle contrainte, quelle défiance, quelle tristesse, quelle froideur +involontaire de telles arrière-pensées ne devaient-elles pas jeter dans +leurs relations jusque-là si douces et si tendres!</p> + +<p>Que de fois les regrets poignants et silencieux de l'une ou de l'autre +de ces deux victimes d'une atroce méchanceté furent mutuellement +interprétés comme de tacites reproches! Hélas! lorsque les physionomies +ont contracté une expression désolée, comment distinguer la nature des +angoisses qu'elle trahit?</p> + +<p>Dans ces circonstances si difficiles, si pénibles, je pus apprécier la +force du caractère de M. de Rochegune, la bonté de son cœur: il +trouva d'inépuisables ressources dans sa haute raison et dans son esprit +pour calmer, pour adoucir, pour tromper ces ombrageuses méfiances.</p> + +<p>Il redoubla de tendresse, de soins pour Emma dès qu'il la vit sous +L'influence de ces funestes préoccupations.</p> + +<p>A force d'éloquence, de persévérance, il parvint à lui rendre la +réaction de ce coup moins douloureuse, en ne cessant de répéter, de +commenter ce qu'il avait dit à madame de Richeville et à Emma le soir +même de cette fatale découverte.</p> + +<p>«La preuve, madame, que l'expiation de certaines fautes, si grandes +qu'elles soient, peut être complète, c'est que moi, dont personne ne +conteste les principes; c'est que moi, qui ai autant que personne la +religion de l'honneur; c'est que moi qui pousse jusqu'au scrupule +l'observance de tous les devoirs, j'ai demandé avec empressement, j'ai +reçu avec bonheur la main d'Emma, que je savais votre fille... Au point +de vue de son bonheur et du vôtre, au point de vue du monde, vous n'avez +donc maintenant pas plus de raison de regretter sa naissance qu'elle +n'en aurait de vous la reprocher. Quant au reste... l'inflexible abbé +Dampierre vous l'a dit lui-même: La miséricorde de Dieu est infinie, et, +au jour du jugement, il tient compte des expiations.»</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>L'automne approchait; il était pluvieux, très-froid.</p> + +<p>Ma santé n'était pas rétablie; j'avais eu même une légère rechute. Je +répugnais à quitter mes amis dans ce moment, malgré les avis pressants, +presque impérieux du docteur Gérard, qui s'intéressait véritablement à +moi.</p> + +<p>Voyant ses conseils rester toujours inutiles, il écrivit à madame de +Richeville que ma santé ne se remettrait jamais, que ma poitrine même +pourrait être gravement attaquée, si je m'opiniâtrais à ne pas vouloir +aller passer l'automne et l'hiver dans le Midi.</p> + +<p>Il fallut me rendre aux instances de mes amis et partir.</p> + +<p>Emma et son mari devaient s'établir pendant quelques mois à Rochegune; +madame de Richeville voulait retourner à Paris.</p> + +<p>Malgré elle, malgré tous les raisonnements de M. de Rochegune, malgré +toutes les assurances d'Emma, cette malheureuse mère souffrait toujours +en présence de sa fille... de même qu'Emma ne pouvait vaincre sa sourde +terreur d'avoir à jamais ulcéré le cœur de sa mère...</p> + +<p>Lorsqu'elle me quitta, la duchesse me dit:</p> + +<p>—«Je le savais bien, Mathilde... la justice du ciel ne pouvait pas être +satisfaite... il fallait qu'elle m'atteignît par une terrible +punition... En pouvait-il être une plus effrayante, plus +providentielle!... Peut-on imaginer une position plus poignante que +celle d'une mère qui se voit inexorablement accuser et juger devant sa +fille... par la voix d'un prêtre vénérable; d'une mère... qui entend son +enfant répéter les mêmes justes anathèmes!... Pourvu que la vengeance du +ciel soit apaisée par ce que je souffrirai jusqu'à la fin de ma vie! et +qu'elle ne me réserve pas un dernier coup... plus affreux que tous les +autres!»</p> + +<p>Hélas! je la compris, ses sinistres pressentiments ne la trompaient pas.</p> + +<p>Mes amis me quittèrent.</p> + +<p>J'embrassai Emma une dernière fois... hélas! pour la dernière fois... Je +ne devais la revoir... jamais... jamais...</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Je partis pour Hyères avec Blondeau et un valet de chambre.</p> + +<p>Je m'établis dans ce village au commencement d'octobre. A peu près à +cette époque, je reçus cette lettre de M. de Lancry; elle était timbrée +de Cadix.</p> + +<p>«On vous dit toujours souffrante; rétablissez-vous donc promptement. Je +viendrai vous chercher lorsque vous serez en état de voyager. Vous ne +savez pas la surprise que je vous ménage. Votre maladie a changé +subitement mes projets il y a un an, mais vous ne perdrez rien pour +attendre. Je prends naturellement tant d'intérêt à ce qui vous concerne, +que je suis au courant de tout ce que vous faites; je sais que vous êtes +à Hyères, ou que vous y serez bientôt. Il se peut que je vienne vous y +rejoindre.</p> + +<p>«Mon <i>compagnon de voyage</i> me charge de mille souvenirs pour vous, et de +vous demander si l'on n'a pas reçu à Maran, chez madame de Richeville +(pour ne pas dire <i>chez vous</i>, car je sais maintenant que la duchesse +n'est que votre prête-nom)... si, le 12 août, l'on n'a pas reçu à Maran +une lettre de Paris; le 12 août, fête de la <i>Sainte-Claire</i>, +bienheureuse patronne de la belle duchesse repentie.</p> + +<p>«Dans cette lettre, adressée à la marquise de Rochegune, une <i>pauvre +femme</i> demandait un secours pour son enfant naturel. Mon compagnon de +voyage, qui est partout à la fois et qui connaît la <i>pauvre femme</i>, lui +avait conseillé d'écrire ce jour-là, pensant qu'on fêterait toujours un +peu la Sainte-Claire, et que cette demande de secours arrivant dans +cette occurrence, et peut-être au milieu d'une très-bonne et +très-nombreuse compagnie, n'en serait que mieux accueillie et ferait +beaucoup plus d'effet à cause de la révélation qui la terminait; c'était +une chance de plus.</p> + +<p>«Mon compagnon demande encore si le curé de Maran n'assistait pas à la +lecture de la lettre, qui, par négligence, n'aurait été remise qu'après +dîner à la petite marquise de Rochegune?</p> + +<p>«On vous fait ces questions, auxquelles on pourrait répondre aussi bien +que vous, pour vous prouver qu'on est parfaitement instruit et qu'on a +autant de suite dans les idées que d'opiniâtreté dans l'exécution de +certains projets.</p> + +<p>«Nous menons ici une vie de Sardanapale. Vous seule... vous nous manquez +beaucoup; aussi je soupire ardemment après le jour où je vous reverrai +belle, fraîche et bien portante. En attendant cet heureux moment, je +tâche d'étourdir mes regrets.»</p> + +<p>Ce que j'avais soupçonné était vrai. La découverte de la naissance +d'Emma, cette prétendue demande de secours, était une nouvelle perfidie +de M. Lugarto.</p> + +<p>Il n'y avait pas à en douter, pour être aussi bien instruit qu'il +l'était, cet homme avait une créature à lui, soit chez moi, soit chez +madame de Richeville, soit chez M. de Rochegune.</p> + +<p>Je passai l'hiver seule et bien tristement... recevant de temps à autre +quelques lettres de madame de Richeville ou de M. de Rochegune. Ce +dernier ne me cachait pas que la réaction du coup imprévu qui avait +frappé Emma durait encore, qu'elle était souffrante, mais qu'à force de +soin il espérait la rétablir complétement.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_XVI" id="H-CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h3> + +<h4>LE COFFRET.</h4> + +<p>Le printemps de 1838 arriva...</p> + +<p>J'étais restée environ six semaines sans recevoir de nouvelles de mes +amis.</p> + +<p>Je commençais à m'inquiéter sérieusement, lorsque M. de Rochegune +m'écrivit ces mots:</p> + +<p>«Emma est morte... Je suis son meurtrier. Voici ses dernières +paroles...—<i>Vous aimiez Mathilde; vous m'avez épousée par pitié... +Pardonnez-moi... le bonheur que je vous ai dû...</i>—Ce ne sont pas des +regrets... qu'elle me laisse pour toute ma vie... ce sont des remords, +d'affreux remords... Oui... je suis son meurtrier... oui, je n'aurai pas +eu pour elle toute la tendresse qu'elle méritait; j'aurai, malgré moi, +laissé pénétrer mes pensées... Un jour elle aura deviné l'amour que +j'avais eu pour vous! la pauvre enfant aura cru que mon mariage avec +elle ne me rendait pas heureux... Cette fatale erreur l'aura tuée... il +n'y a pas à en douter. Le chagrin que lui avait causé la révélation de +sa naissance était presque apaisé; je la voyais renaître, lorsqu'une +rechute affreuse s'est déclarée... En un mois cet ange a été emporté!! +J'ai la tête perdue... je suis fou de désespoir...»</p> + +<p>On comprend ma poignante, mon horrible douleur en apprenant cette +nouvelle.</p> + +<p>Je ne pouvais m'expliquer comment Emma avait pu savoir l'amour de M. de +Rochegune pour moi, comment elle avait pu supposer qu'il l'avait épousée +par pitié, comment enfin lui... lui s'accusait de sa mort. Ce mystère +devait m'être dévoilé un jour.</p> + +<p>Je quittai Hyères. En arrivant à Paris, je courus chez madame de +Richeville.</p> + +<p>Je m'attendais à la trouver éplorée, gémissante: elle était ferme, +résignée, pieusement résignée. Elle acceptait cette perte affreuse comme +une punition méritée. Elle me dit avec un sang-froid plus effrayant que +les convulsions de la douleur: «Dieu est juste; il me frappe dans mon +enfant, la preuve vivante de mon crime.»</p> + +<p>Madame de Richeville était d'une pâleur de marbre. Par un de ces +phénomènes si peu rares dans les grandes douleurs, ses cheveux étaient +devenus gris en un mois. Elle fit ses dernières dispositions pour se +retirer au Sacré-Cœur et y vivre dans la pénitence jusqu'à la fin de +ses jours. Elle ne voulait voir absolument que moi et la princesse +d'Héricourt.</p> + +<p>M. de Rochegune était parti peu de temps après la mort d'Emma; on ne +savait pas où il était allé.</p> + +<p>Madame de Richeville continuait d'attribuer la perte de sa fille à +l'effroyable secousse que lui avait fait éprouver la découverte du +secret de sa naissance. Depuis cette époque, elle avait changé +beaucoup,—me dit-elle.—Sa santé, fortement ébranlée, s'était pourtant +améliorée malgré un état de langueur, lorsque, environ un mois avant sa +mort, elle avait été tout à coup saisie de convulsions violentes et d'un +redoublement de tristesse qu'on ne savait à quelle cause attribuer. +Depuis ce moment, sa vie n'avait plus été qu'une sorte de lente agonie, +et elle s'était éteinte.</p> + +<p>Pendant ce triste récit, madame de Richeville ne me dit pas un mot qui +pût me faire soupçonner qu'Emma eût été instruite de l'amour de son +mari pour moi ou qu'elle eut été persuadée qu'il ne l'avait épousée que +par pitié.</p> + +<p>Environ un mois après ce funeste événement, madame de Richeville se +retira au Sacré-Cœur, après avoir employé en fondations charitables +ce qu'il lui restait de fortune, à l'exception d'une modique pension +viagère qu'elle payait aux dames du couvent.</p> + +<p>Grâce à l'air du Midi, j'étais presque complétement rétablie; je ne +voulais pas d'ailleurs quitter Paris et laisser madame de Richeville +absolument seule pendant les premiers temps de l'austère retraite à +laquelle elle s'était vouée.</p> + +<p>Elle fut heureuse de la résolution que je pris de rester encore quelque +temps auprès d'elle. Pour m'éviter l'embarras d'un établissement +nouveau, elle me proposa d'habiter sa maison, dont elle avait encore, je +crois, la jouissance pendant une année. Je dirai pourquoi j'entre dans +ce détail.</p> + +<p>J'acceptai cette offre. Ses gens d'affaires ne lui avaient pas suffi +pour régler ses derniers arrangements de fortune; son neveu, M. Gaston +de Senneville, avait avec elle quelques intérêts communs dans une +succession vacante; il lui offrit très-obligeamment ses services pour +certaines transactions, il devait la représenter dans plusieurs conseils +de famille. Madame de Richeville, incapable de s'occuper d'affaires, +accepta; ne voulant voir ni recevoir personne d'autre que moi et M. et +madame d'Héricourt, elle me pria instamment d'être son intermédiaire +lorsque M. de Senneville aurait quelques renseignements à prendre ou +quelques signatures à donner.</p> + +<p>Je reçus ainsi M. de Senneville quelquefois le matin.</p> + +<p>Il conservait toujours le dépôt que je lui avais confié. Deux ou trois +fois j'envoyai Blondeau chez lui pour ajouter quelques lettres à celles +que renfermait la cassette dont je lui donnais chaque fois la clef; plus +que jamais je redoutais les perfidies de M. Lugarto.</p> + +<p>Vers le mois de décembre, M. de Rochegune m'écrivit qu'après avoir +longtemps voyagé à l'aventure, pour s'étourdir, il était revenu à Paris, +mais il ne se sentait pas même le courage de voir ni moi ni madame de +Richeville; il avait loué une maison isolée au Marais sous un nom +supposé, afin d'être absolument ignoré, et me donnait son adresse dans +le cas où madame de Richeville ou moi nous aurions absolument besoin de +lui.</p> + +<p>Je respectai sa solitude et sa douleur. Je n'osai pas même lui répondre. +J'appris par madame de Richeville qu'il avait obtenu la permission +spéciale d'entrer la nuit au cimetière du Père-Lachaise, où étaient +déposés les restes d'Emma dans le caveau mortuaire de la famille de +Rochegune.</p> + +<p>J'envoyai quelquefois Blondeau s'informer de la santé de M. de Rochegune +auprès de Stolk, son homme de confiance. Son désespoir était toujours +aussi profond; une seule fois il était sorti dans le jour pour accomplir +un engagement pris autrefois avec les officiers qui avaient, comme lui, +combattu pour l'indépendance de la Grèce, à la tête des troupes qu'ils +avaient équipées. Il s'était, selon leurs conventions, rendu en +uniforme à cette réunion solennelle; là, il avait dit qu'il arrivait de +sa terre et qu'il allait y retourner à l'instant.</p> + +<p>L'un des derniers jours de l'année, j'allai voir madame de Richeville: +elle était plus triste que d'habitude.</p> + +<p>—Je suis la cause involontaire d'une ignoble calomnie,—me +dit-elle.—Mon neveu Gaston est un misérable que je ne reverrai de ma +vie. Hier, la princesse d'Héricourt est venue me voir; elle a appris par +hasard que M. de Senneville interprétait d'une manière odieuse les +relations que vous aviez bien voulu avoir quelquefois avec lui pour mes +affaires; il prétend que la vie retirée que vous menez lui est depuis +longtemps consacrée tout entière, qu'il a été vous rejoindre dans le +Midi. Il ose affirmer que madame Blondeau lui porte vos lettres et +reçoit les siennes; il prétend qu'il l'a montrée à plusieurs de ses +amis, qui l'ont vue maintes fois venir chez lui de votre part, et que +c'est à cause de vous qu'il hésite à accepter un très-riche mariage +qu'un de ses amis lui propose.</p> + +<p>Je n'eus pas besoin d'affirmer à madame de Richeville que je n'avais pas +entendu parler de M. de Senneville pendant mon séjour à Hyères; je lui +expliquai une partie des raisons qui m'avaient autrefois obligée à +confier un dépôt important à l'obligeance de M. de Senneville, et +comment Blondeau avait quelquefois dû aller chez lui.</p> + +<p>Comme moi, plus que moi encore, la duchesse s'indigna de cet ignoble +abus de confiance.</p> + +<p>Mon parti fut bientôt pris.</p> + +<p>J'envoyai le lendemain matin Blondeau chez M. de Senneville avec l'ordre +de me rapporter le coffret. Si M. de Senneville était absent, elle +devait prier son valet de chambre de lui remettre ce dépôt. Cet homme, +qui la connaissait, ne fit aucune difficulté, et le lui rendit.</p> + +<p>Je montai en voiture avec Blondeau pour porter moi-même cette cassette +chez M. de Rochegune, réfléchissant malheureusement trop tard que je +n'avais plus à craindre que le hasard lui découvrît le contenu de ces +lettres. En route je pensai que M. de Rochegune, voulant garder le +secret de sa demeure, il serait plus prudent d'y aller en fiacre, de +peur d'indiscrétion de mes gens, qui pourraient reconnaître Stolk. Je +pris un fiacre et je renvoyai ma voiture. Nous arrivâmes au Marais.</p> + +<p>Je me faisais un triste plaisir de voir au moins la maison qu'habitait +M. de Rochegune. Nous laissâmes le fiacre près de la rue Saint-Louis, et +je descendis avec Blondeau, qui alla remettre le coffret à Stolk.</p> + +<p>Pendant qu'elle s'acquittait de cette commission, j'examinais avec +angoisse les dehors de cette demeure; son aspect désert, désolé, me +navra, je fus épouvantée en songeant aux heures de désespoir qui +devaient si lentement s'écouler pour lui dans cette demeure abandonnée.</p> + +<p>Blondeau remit le coffret à Stolk, me donna des nouvelles de M. de +Rochegune, et nous revînmes chez moi.</p> + +<p>J'allai faire mes adieux à madame de Richeville. Malgré le chagrin que +lui causait notre séparation, elle m'avait engagée et j'étais décidée à +partir le soir même pour Maran afin de faire cesser, par mon absence, +les bruits odieux que la misérable fatuité de M. de Senneville avait +fait naître.......</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<p>Quelques jours après mon arrivée, madame de Richeville m'apprit un +événement dont les suites auraient pu être bien douloureuses pour moi.</p> + +<p>Voici le passage de cette lettre:</p> + +<p>«..... Mon neveu Gaston a été en si grand danger, que malgré mon +indignation, je n'ai pu refuser d'aller le voir; car il avait,—me +disait-il,—un aveu important à me faire. Je le trouvai très-gravement +blessé d'un coup d'épée qu'il a reçu de M. de Rochegune, et dont il se +ressentira peut-être toute sa vie. Il m'a avoué franchement, d'ailleurs, +que, cédant à un odieux sentiment d'orgueil et de vanité, il avait +indignement abusé de vos relations confidentielles pour vous +compromettre, et que son séjour dans le Midi était une fable comme le +reste. Il me suppliait, dans le cas où sa blessure serait mortelle, de +vous demander grâce pour lui et de vous dire qu'il avait reconnu la +lâcheté de ses mensonges; il a enfin tâché de faire valoir, comme un +titre à votre indulgence, sa discrétion profonde au sujet de M. de +Rochegune. Voici à peu près comment il m'a raconté cette scène, qui +aurait pu avoir, hélas! des suites plus funestes encore:</p> + +<p>«J'appris,—me dit Gaston,—en rentrant chez moi, que mon valet de +chambre avait remis à madame Blondeau le dépôt que sa maîtresse m'avait +confié. Je fus étonné, presque blessé de cette manière d'agir; je courus +chez madame de Lancry, elle était sortie. Je revenais chez moi, lorsque +je la vis par hasard descendre de sa voiture avec madame Blondeau et +prendre un fiacre. Cette apparence de mystère piqua ma curiosité; +j'allais la suivre, lorsque je rencontre M. de Baudricourt, un de mes +amis, arrivé récemment des États-Unis, où il était resté fort longtemps. +Comme beaucoup de personnes, il avait ajouté foi à mes calomnies sur +madame de Lancry. Je lui déguisai une partie de la vérité, et il +m'accompagna pour m'aider à retrouver les traces de madame de Lancry, +que j'avais perdues. Plusieurs circonstances bizarres, qu'il est inutile +de vous raconter, me donnèrent la certitude que le coffret avait été +déposé rue Saint-Louis au Marais, chez un certain colonel Ulrik.</p> + +<p>«Je vous l'avoue, aigri par la conscience de ma mauvaise action, +vaguement jaloux de l'inconnu auquel madame de Lancry accordait la +confiance qu'elle me retirait, craignant enfin de passer pour un homme +faible aux yeux de M. de Baudricourt, qui me croyait des droits sur +madame de Lancry, je me décidai à exiger du colonel Ulrik la restitution +du coffret. J'obtins à grand'peine une entrevue avec lui; j'y vins +accompagné de M. de Baudricourt.</p> + +<p>«Jugez de ma surprise en reconnaissant M. de Rochegune dans le colonel +Ulrik. Mon ami ne l'avait jamais vu. J'agis alors, je crois, en +gentilhomme. M. de Rochegune savait parfaitement qui j'étais; il ne +parut pas vouloir me reconnaître. Mon premier étonnement dissipé, j'agis +de même à son égard. Il se donnait pour le colonel Ulrik, je crus de bon +goût de l'accepter pour le colonel Ulrik. M. de Rochegune refusa de +rendre les lettres. L'entretien finit par un rendez-vous à Vincennes.</p> + +<p>«Voulant, autant que possible, ménager le mystère dont s'entourait M. de +Rochegune, j'eus l'attention de prendre pour mon second témoin le +général-major Hartman, tout récemment arrivé de Vienne. M. de Rochegune +avait envoyé chercher deux soldats à une caserne pour lui servir de +témoins. Ainsi, avant, pendant et après le duel, il resta donc aux yeux +de tous le colonel Ulrik, et son secret fut respecté.»</p> + +<p>«Voici ce que m'a raconté mon neveu, ma chère Mathilde, en me suppliant +d'intercéder pour lui auprès de vous et de faire valoir sa profonde +discrétion. Sous ce rapport, je suis obligée de convenir que mon neveu +Gaston a agi en galant homme: rien de plus, rien de moins. Mais ceci +n'atténue en rien l'indignité de sa conduite envers vous, et de ma vie +je ne le reverrai. Je vous donne ces détails pour vous rassurer, dans le +cas où par hasard vous entendriez parler de ce duel....»</p> + +<p>Je viens de relire cette longue histoire depuis mon mariage +jusqu'aujourd'hui 10 avril 1839.</p> + +<p>Je suis maintenant indécise: enverrai-je ces pages si tristes à celui +pour qui je les ai écrites? L'heure de ma réhabilitation auprès de lui +est-elle enfin venue? Est-il temps de lui avouer combien je l'aimais... +combien je l'aime encore? Cet aveu n'est-il pas une faute?</p> + +<p>Une faute? Non. Qu'importe qu'il sache que je l'aime... que je n'ai +jamais aimé que lui?... Je suis sûre maintenant de n'être jamais indigne +ni de moi, ni de lui...</p> + +<p>Et puis je ne sais ce que l'avenir me réserve... Avant-hier j'ai reçu +quelques lignes de M. de Lancry; il m'annonce son prochain retour... Il +peut me forcer à le suivre... à quitter pour jamais la France... que +sais-je! J'ai consulté plusieurs avocats; il ne me reste aucun moyen de +me soustraire au pouvoir de M. de Lancry, s'il veut l'employer.</p> + +<p>Si je suis réduite à cette extrémité, au moins l'homme que j'aime, que +j'estime le plus au monde, connaîtra mes secrètes pensées. Il saura que +je n'ai jamais démérité de lui... il saura que je me suis vaillamment +sacrifiée au bonheur de ceux que j'aimais... Quel que soit le sort qui +m'attende, au moins je serai sincèrement jugée par mes amis.</p> + +<p>Sans les sinistres pressentiments que me cause la menace de l'arrivée de +M. de Lancry, je me trouverais presque heureuse d'avoir eu la force +d'achever ces pages.</p> + +<p>Ce long coup d'œil sur le passé m'a calmée, m'a donné, sinon de +l'orgueil, du moins de la confiance dans mon caractère et dans mon +énergie.</p> + +<p>Je me suis rendu compte de mes luttes, de mes souffrances; je ne me suis +pas dissimulé ce que j'ai fait de mal, je ne me suis pas exagéré ce que +j'ai fait de bien.</p> + +<p>Cette analyse sévère, ce jugement impartial de ma vie ont réveillé en +moi de bien navrants souvenirs, mais ils m'ont laissé une conscience +d'une sérénité profonde. Ce sera ma seule consolation, ce sera mon +unique refuge si de nouveaux malheurs viennent m'accabler.</p> + +<p>Telle a été ma vie jusqu'ici.</p> + +<p>On voit que les détestables prévisions de mademoiselle de Maran ne l'ont +jamais trompée. Elle avait chargé Ursule et M. de Lancry de poursuivre +son œuvre de vengeance... tous mes malheurs ont gravité autour de ces +deux êtres.</p> + +<p>En accordant ma main à M. de Rochegune qui la demandait, en suivant en +cela les avis de M. de Mortagne... mademoiselle de Maran assurait le +bonheur de ma vie... Ce mariage fut écarté... et ma tante me rendit +complice involontaire de sa haine en m'amenant à épouser M. de Lancry.</p> + +<p class="c">FIN DES MÉMOIRES DE MATHILDE.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE"></a>ÉPILOGUE.</h3> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_XVII" id="H-CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h3> + +<h4>LE CAFÉ LEBŒUF.</h4> + +<p>Environ un mois s'était écoulé depuis que madame Blondeau avait apporté +les mémoires de Mathilde au colonel Ulrik, auquel nous restituerons son +véritable nom et que nous appellerons désormais M. de Rochegune.</p> + +<p>Le <i>café Lebœuf</i> offrait toujours à l'admiration des rares passants +de la rue Saint-Louis ses bocaux de cerises et ses bols d'argent plaqué, +à travers ses vitres. L'hôtel d'Orbesson semblait toujours solitaire; +son unique habitant, successivement surnommé <i>Robin des bois</i> et le +<i>Vampire</i> par les frères Godet, n'avait pas encore passé le seuil de sa +porte, du moins pendant le jour.</p> + +<p>De temps à autre la figure rébarbative de Stolk apparaissait à la petite +porte de service. Toutes les fenêtres de l'hôtel restaient +continuellement fermées. Madame Lebœuf, les frères Godet et les +autres habitués du café avaient fini par conclure une trêve avec ce +qu'ils appelaient l'<i>ennemi commun</i>, c'est-à-dire, qu'ils avalent +renoncé à leur système d'espionnage; sacrifice d'autant plus méritoire +qu'aucun fait nouveau ne s'était passé depuis la visite de madame +Blondeau à M. de Rochegune. Chaque matin, les frères Godet venaient +ponctuellement prendre leur tasse de café et augmenter le respectable +cercle qui entourait le comptoir d'acajou de madame Lebœuf. Le 13 mai +1839, par une assez belle matinée de printemps, les deux frères, contre +leur coutume méthodique, arrivèrent au café Lebœuf deux heures plus +tard qu'à l'ordinaire; ce grave dérangement dans leurs habitudes était +causé par une gracieuse invitation de madame Lebœuf, qui, depuis +quelques jours, les avait conviés à une sorte de déjeuner dînatoire que +du temps à autre elle offrait politiquement à ses plus fidèles +commensaux.</p> + +<p>Préparés à cette solennité gastronomique par une longue promenade au +Jardin-des-Plantes, les frères Godet arrivaient au café Lebœuf +disposés à faire largement honneur à la réfection de leur hôtesse. A +quelques pas de l'<i>établissement</i>, M. Godet l'aîné s'arrêta, mit son +parapluie sous son bras, souleva son chapeau, essuya son front, et de sa +puissante voix de basse-taille il dit à son frère d'un air sentencieux:</p> + +<p>—Je ne vous le cacherai pas, Dieudonné, le grand air, cette promenade, +ce beau temps, la vue de la nature des quatre parties du monde que nous +venons de contempler au Jardin-des-Plantes, y compris leurs animaux +depuis les volatiles jusqu'aux reptiles les plus venimeux... tout cela +m'a donné une faim canine.</p> + +<p>—Cela ne m'étonne pas, mon frère—dit timidement M. Godet cadet.—Nous +nous sommes levés de bonne heure, et, comme dit la romance: <i>Quand ou +fut toujours vertueux on aime à voir lever l'aurore.</i></p> + +<p>A cet instant, les deux frères passaient devant la grande porte de +l'hôtel d'Orbesson. Godet l'aîné jeta de ce côté un regard sarcastique, +et dit à son frère avec l'expression d'une sanglante ironie:</p> + +<p>—Si les gens vertueux aiment à voir lever l'aurore... je suis bien sûr +que <i>celui</i> qui habite cette maison ne l'a pas vue souvent lever, +l'aurore!!!...</p> + +<p>Le mot était dur. Dieudonné en comprit la portée, et il dit tout bas à +son frère:</p> + +<p>—Prends garde, Godet... quelquefois les murs ont des oreilles.</p> + +<p>—Si les murs ont des oreilles, la France a des lois,—s'écria Godet +l'aîné d'une voix tonnante en s'adressant fièrement à la grande porte de +l'hôtel d'Orbesson et lui jetant un regard de défi +courroucé.—Oui,—reprit-il,—la France a des lois, un gouvernement +constitutionnel et une garde municipale qui protègent les citoyens +paisibles, et qui veillent d'un œil ouvert et paternel sur les +individus qui s'embusquent sournoisement dans les ténèbres pour +machiner... je ne sais quoi; mais il machine!! je suis sûr qu'il +machine...</p> + +<p>—Godet... Godet... calme-toi, je t'en conjure,—dit Dieudonné effrayé +de l'audace de son frère.</p> + +<p>—Qu'il me fasse, s'il le veut, massacrer par ses sbires,—s'écria Godet +l'aîné.—Mais il a beau faire le mort depuis quelque temps, je soutiens +qu'il machine!!</p> + +<p>Après cette énergique et courageuse protestation, les deux frères +entrèrent dans le café de madame Lebœuf. Ici commença pour eux une +série d'étonnements plus foudroyants les uns que les autres. D'abord, au +lieu du candide Botard, qui pêchait si merveilleusement les araignées +dans les carafes, ils virent un grand homme maigre à cheveux et à barbe +noirs, d'une physionomie sinistre, qui leur demanda d'une voix brusque:</p> + +<p>—Que faut-il vous servir?</p> + +<p>Godet l'aîné regarda son frère avec surprise; puis, se ravisant, et +pensant que Botard était nécessairement employé aux préparatifs du +banquet, il répondit d'un ton protecteur:</p> + +<p>—Mon bon ami, nous venons pour le déjeuner...</p> + +<p>—Quel déjeuner?</p> + +<p>Godet l'aîné, se sentant sur son terrain, au lieu de répondre à cet +intrus lui dit:</p> + +<p>—Où est la chère madame Lebœuf?</p> + +<p>—Qui ça, madame Lebœuf?</p> + +<p>—C'est un véritable sauvage,—dit tout bas Godet l'aîné à Dieudonné, +et, sans répondre un mot de plus, il se dirigea vers l'arrière-boutique, +où devait être servi le déjeuner.</p> + +<p>Le substitut de Botard saisit rudement le paisible rentier par le bras +et lui dit:</p> + +<p>—Où allez-vous donc par là?... on n'entre pas.</p> + +<p>M. Godet l'aîné devint cramoisi; mais contenant sa colère, il dit d'un +ton de majestueuse commisération:</p> + +<p>—Mon bon ami... vous jouez gros jeu... fort gros jeu... au moins... +mais vous êtes nouveau ici, vous avez droit à notre indulgence... vous +ne savez pas que je n'ai qu'un mot à dire à madame Lebœuf pour...</p> + +<p>—Eh! mille tonnerres! il n'y a pas de madame ni de Lebœuf qui +tienne; asseyez-vous là, on vous servira ce qu'on aura, mais vous +n'entrerez pas là-dedans.</p> + +<p>M. Godet l'aîné eut encore la force de contenir son indignation, et +d'une voix qu'il tâchait de rendre calme:</p> + +<p>—Une dernière fois, je vous déclare que je suis un des membres du +déjeuner qu'on prépare là-dedans; et je vous somme, oui, je vous somme +hautement... d'aller tout de suite chercher votre maîtresse...</p> + +<p>—Tenez, mon brave homme... si vous n'étiez pas un homme d'âge, ce +serait à vous cribler de coups de pied dans le ventre,—dit le brutal +personnage; et il tourna le dos à M. Godet l'aîné.</p> + +<p>Celui-ci, malgré les supplications de son frère, ne put s'empêcher de +s'écrier:</p> + +<p>—Il m'en coûte, il me peine de descendre jusqu'à me commettre avec un +mercenaire; mais je ne puis résister au besoin de vous déclarer que vous +êtes un fier drôle!... que vous devez être le roi des drôles!</p> + +<p>Le garçon se retourna vivement et fit un geste si menaçant, que les deux +Godet rompirent simultanément d'une semelle; mais ils gardèrent +toutefois une attitude défensive, en présentant leur parapluie à leur +adversaire comme on croise la baïonnette.</p> + +<p>Malgré ce mouvement, le garçon s'avança d'un air menaçant:</p> + +<p>—Vous voulez donc que je vous fasse une bosse au <i>genou</i>?...—dit ce +brutal en faisant une allusion offensante à la complète nudité du crâne +de Godet l'aîné.</p> + +<p>—Insolent malfaiteur! il n'y a donc rien de sacré pour toi?—s'écria M. +Godet en rompant encore d'une semelle.</p> + +<p>A ce bruit, un nouveau personnage survint: c'était un homme entre les +deux âges, trapu, barbu, coloré, portant une veste ronde et une +casquette de loutre.</p> + +<p>—Hé bien, qu'est-ce qu'il y a donc, Jean?—dit-il au garçon.</p> + +<p>—Monsieur Saunier, voilà deux particuliers qui s'acharnent à vouloir +entrer à toute force là-dedans; ils disent qu'ils sont d'un déjeuner, et +ils demandent madame Lebœuf. Il faut qu'ils soient <i>bus</i>.</p> + +<p>—Il n'y a d'ivre ici que vous-même, grossier personnage,—dit Godet +aîné, un peu rassuré par la présence de M. Saunier.</p> + +<p>Mais M. Saunier dit d'un ton presque aussi bourru que celui de son +garçon:</p> + +<p>—Madame Lebœuf n'est plus ici; elle m'a vendu son fonds. Je ne donne +pas à déjeuner.</p> + +<p>On eût annoncé à M. Godet la résurrection positive de Napoléon, qu'il +n'eût pas été plus pétrifié qu'il ne le fut à la nouvelle de la +retraite subite de madame Lebœuf.</p> + +<p>—Mais, monsieur,—s'écria-t-il,—ceci est inadmissible, ceci tombe dans +la fable. J'aurai l'honneur de vous faire observer que madame Lebœuf, +hier soir, à huit heures trois quarts, m'a encore réitéré l'invitation +qu'elle m'avait faite pour...</p> + +<p>—Je vous dis que madame Lebœuf m'a cédé son fonds, son mobilier, son +bagage, tout enfin, excepté ses robes et ses bonnets, dont ni moi ni +Jean nous n'aurions su que faire, et, hier soir, elle a filé à dix +heures.</p> + +<p>—Il n'en est pas moins fort extraordinaire, monsieur, que, venant +très-disposés à déjeuner, on...</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il faut vous servir?... Je n'ai pas le temps de causer... +Jean... sers ces messieurs.</p> + +<p>Et M. Saunier rentra dans l'arrière-boutique, dont il ferma +soigneusement la porte...</p> + +<p>—Alors... servez-nous ce que vous voudrez... du lait... une bavaroise, +que sais-je?—dit M. Godet l'aîné d'un air égaré en se laissant tomber +sur une banquette et en levant les mains au ciel.</p> + +<p>—Il n'y a pas de bavaroise,—dit Jean.</p> + +<p>—Comment! pas de bavaroise?... allons... eh bien alors donnez du café +au lait,—dit Godet avec un profond soupir.</p> + +<p>—Il n'y a pas de café au lait non plus.</p> + +<p>—Comment!</p> + +<p>—Il n'y a que du chocolat en morceaux, du café en grains, des cerises à +l'eau-de-vie et de l'eau sucrée.</p> + +<p>—Mais c'est épouvantable! on n'ouvre pas un café, monsieur, quand on ne +peut offrir aux consommateurs que de tels comestibles!—s'écria Godet +l'aîné.</p> + +<p>—Eh! mille tonnerres! ne consommez pas. Qu'est-ce que ça nous fait +donc, à nous, que vous consommiez?</p> + +<p>Ces derniers mots parurent faire une vive impression sur Godet l'aîné; +il jeta un regard d'intelligence à son frère et dit à Jean:</p> + +<p>—Eh bien! donnez-nous une tablette du chocolat, un verre d'eau sucrée +et du pain.</p> + +<p>Évidemment Jean était absolument étranger aux premiers principes de sa +profession; il apporta du sucre dans une tasse, une tablette de chocolat +sur un vieux journal, et de l'eau dans une bouteille.</p> + +<p>A la vue de ces énormités, les Godet échangèrent de nouveaux signes +d'étonnement et presque d'effroi...</p> + +<p>Quelques fidèles habitués, conviés comme les deux frères au déjeuner de +madame Lebœuf, apprirent par eux la brusque disparition de l'hôtesse +et quels étaient les <i>sauvages</i>,—ce fut l'expression dont se servit M. +Godet l'aîné;—quels étaient les sauvages qui remplaçaient la digne +veuve toujours si prévenante pour ses habitués, et son fidèle et +inoffensif Botard.</p> + +<p>MM. Godet et leurs amis, tout en grugeant leur tablette de chocolat, se +livraient à des suppositions fabuleuses à l'endroit de la disparition de +la veuve et de l'apparition de ses étranges successeurs; quelques uns +penchaient pour un enlèvement tenté par un Anglais ou un Américain. +Comme Dieudonné faisait assez sagement observer que l'âge et la figure +de madame Lebœuf semblaient donner un flagrant démenti à cette +supposition, un ex-clarinette de l'Ambigu, qui avait scruté profondément +les mystères du cœur humain, se crut en droit d'affirmer que l'âge et +la figure de madame Lebœuf n'étaient pas un obstacle à un enlèvement, +vu que plusieurs milords richissimes portaient dans leurs goûts une +épouvantable dépravation. Si peu flatteuse que fût cette conclusion pour +madame Lebœuf, elle réunit une majorité assez imposante; mais les +conjectures mêmes manquaient, lorsqu'on en vint à se demander quels +étaient les gens qui succédaient à la digne veuve. Tout dans leur +conduite semblait mystérieux. D'abord ils semblaient fort peu +s'inquiéter des consommateurs. Pourquoi donc alors tenaient-ils un café?</p> + +<p>Jean le brutal regardait constamment dans la rue et ne quittait pas des +yeux les deux portes de l'hôtel du Vampire. Le vieux domestique Stolk +ayant ouvert la petite porte de service au pourvoyeur, Jean quitta +précipitamment la porte, alla chercher son maître, le ramena et lui dit +en lui montrant Stolk:</p> + +<p>—C'est pourtant toujours lui...</p> + +<p>—Il faut qu'il ait l'âme chevillée dans le corps,—répondit Saunier.</p> + +<p>La petite porte se referma, Stolk disparut.</p> + +<p>Quelques heures après, un homme d'assez mauvaise mine entra +précipitamment dans le café et dit à Jean:</p> + +<p>—Attention! je ne la devance que de quelques minutes... <i>Il</i> avait bien +dit qu'elle y viendrait.</p> + +<p>—Je le crois bien, la souricière est fameuse,—dit Jean.—Simon est à +la petite porte de la ruelle. On ne pouvait pas nous échapper.</p> + +<p>—Ah! la voici,—reprit l'autre.</p> + +<p>Les deux interlocuteurs et les habitués, qui n'avaient pas perdu une +parole de cette conversation, regardèrent attentivement aux vitres.</p> + +<p>—Dieudonné, Dieudonné!—s'écria Godet l'aîné,—vite... vite... c'est la +même vieille femme qui, il y a quatre mois, a apporté le coffret chez le +Vampire, et il y a un mois une lettre sans doute. Comme elle a l'air +effaré!...</p> + +<p>C'était en effet madame Blondeau... toute pâle et toute tremblante.</p> + +<p>Elle sonna et fut reçue et introduite par le fidèle Stolk dans +l'intérieur de l'hôtel d'Orbesson.</p> + +<p>—Bon!—dit l'interlocuteur de Jean,—quelle heure?</p> + +<p>Jean tira sa montre.</p> + +<p>—Elle y est entrée à midi vingt minutes.</p> + +<p>—Suffit,—dit l'homme;—je m'en retourne à l'hôtel Meurice, où <i>ils +sont</i> descendus ce matin à dix heures. Et il sortit.</p> + +<p>Jean rentra précipitamment dans l'arrière-boutique.</p> + +<p>Quand on connaît la curiosité féroce des habitués du café Lebœuf, +quand on pense que depuis plusieurs mois cette curiosité était réduite +au plus maigre régime, on se figure facilement de quelle fièvre +dévorante durent être transportés les Godet et la troupe en voyant la +mystérieuse intrigue qu'ils avaient crue terminée se renouer et se +compliquer davantage par l'intérêt que semblaient y prendre les nouveaux +possesseurs du café Lebœuf.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_XVIII" id="H-CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.</h3> + +<h4>L'HOTEL DE MARAN.</h4> + +<p>Pendant que les nouveaux propriétaires du café Lebœuf et ses anciens +habitués ont les yeux attentivement fixés sur les portes de la maison +habitée par M. de Rochegune, nous conduirons le lecteur à l'hôtel de +Maran, toujours habité par la tante de madame de Lancry.</p> + +<p>La nuit approchait. Une table abondamment et somptueusement servie était +dressée au milieu d'une belle office parfaitement éclairée, avoisinant +la grande salle à manger.</p> + +<p>Servien, maître d'hôtel, présidait au dîner. Deux femmes de chambre, +deux valets de pied, le cuisinier et deux ou trois de leurs +<i>connaissances</i>, faisaient donc bonne et joyeuse chère aux dépens de +mademoiselle de Maran, retenue depuis plusieurs mois dans son lit par +une paralysie qui lui permettait à peine de remuer le bras gauche. Ainsi +qu'on l'a vu dans les mémoires de madame de Lancry, mademoiselle du +Maran, exécrée, abandonnée de tout le monde, était entièrement livrée à +la merci de ses domestiques.</p> + +<p>—A votre santé, monsieur Servien,—dit le cuisinier,—à tout seigneur +tout honneur... Vous êtes plus ancien que nous dans la maison, vous!...</p> + +<p>L'homme à la tache de vin se leva et dit d'un air singulièrement +sardonique:</p> + +<p>—A la santé de notre <i>bonne maîtresse</i>!... Puisse-t-elle vivre encore +longtemps comme ça pour faire notre bonheur!...</p> + +<p>Ce toast fut accueilli par les éclats de rire des convives.</p> + +<p>—Tiens... ça me fait penser que j'ai oublié son potage au tapioka,—dit +le cuisinier.—Ah bah!—reprit-il,—elle mangera de la soupe à la +tortue... ça sera tout de même, et ça la changera; il en reste dans la +soupière.</p> + +<p>A ce moment, une sonnerie retentit bruyamment dans l'office.</p> + +<p>Personne ne bougea.</p> + +<p>—Bon! la voilà qui recommence son carillon de tout à l'heure; ça va +être amusant,—dit mademoiselle Julie, la première femme de mademoiselle +de Maran.</p> + +<p>On sonna une seconde fois.</p> + +<p>—C'est insupportable; je la croyais calmée,—dit mademoiselle +Julie;—on ne peut pas dîner tranquille. Vous êtes aussi bien peu +aimable, monsieur Servien! Vous nous promettez de casser une fois pour +toutes le mouvement de ses sonnettes pour que nous ayons la paix, et +vous n'y pensez pas...</p> + +<p>—Le fait est,—dit le cuisinier, qu'elle devient <i>sonneuse</i>, mais +<i>sonneuse</i> que c'en est fastidieux.</p> + +<p>Trois ou quatre coups de sonnette précipités confirmèrent l'assertion du +cuisinier.</p> + +<p>—Décidément il n'y a que cela à faire,—dit Servien;—vous avez raison, +mademoiselle Julie. On détraquera le mouvement, et alors... nous serons +en repos.</p> + +<p>—On pourra lui laisser une petite sonnette de main pour l'amuser,—dit +mademoiselle Julie;—les portes fermées, on ne l'entendra pas.</p> + +<p>—Oui... mais madame fera venir un serrurier,—dit un valet de pied d'un +air fin;—on raccommodera le mouvement, et alors, alors...</p> + +<p>—Vous êtes encore bien de votre village, monsieur Goujon,—dit +mademoiselle Julie.—Est-ce qu'on l'écoutera, avec son serrurier?... +Elle donnera l'ordre, d'y aller? eh bien! on n'ira pas... et on lui +dira...</p> + +<p>—On lui dira qu'il y a une épizootie qui a emporté tous les +serruriers,—dit M. Servien.</p> + +<p>Cette plaisanterie fit tellement rire les convives, que le bruit des +coups de sonnette de mademoiselle de Maran, qui allaient alors +<i>crescendo furioso</i>, fut un moment étouffé; mais lorsque ces éclats de +gaieté cessèrent un peu, on entendit un carillon assourdissant.</p> + +<p>—Il n'y a pas moyen d'y tenir!—s'écria mademoiselle Julie.</p> + +<p>—Est-elle sonneuse... est-elle sonneuse!—dit le cuisinier.</p> + +<p>—C'est maintenant qu'elle doit joliment mâchonner entre ses dents et se +tortiller, colère comme une possédée,—dit Goujon.</p> + +<p>—Ah! bien oui! je lui en défie, de se tortiller,—dit Servien.—Elle +est impotente sur son lit... Il n'y a que sa main gauche qu'elle puisse +remuer...</p> + +<p>—Eh bien! elle se rattrape joliment sur sa main gauche,—dit le +cuisinier.—Tenez... tenez... entendez-vous son bacchanal?... Allons, +allons, j'en suis pour ce que j'ai dit... c'est une sonneuse...</p> + +<p>—Mais c'est à devenir folle!—s'écria mademoiselle Julie.—Mais j'y +songe, monsieur Goujon. Allez donc prendre l'échelle de la bibliothèque; +le mouvement de la sonnette passe ici: nous allons le couper, et nous +serons tranquilles.</p> + +<p>On applaudit d'autant plus à l'excellente idée de la femme de chambre, +que la sonnerie de mademoiselle de Maran devenait convulsive, +incessante, et n'était interrompue que par de rares repos, que +mademoiselle Julie, qui se piquait d'un peu de musique, appelait +ingénieusement des <i>points d'orgue</i>.</p> + +<p>Goujon apporta l'échelle; Servien lui confia une pince à déboucher le +vin de Champagne. Le fil de fer du mouvement fut coupé au milieu d'un +tintement formidable, et le bruit cessa subitement.</p> + +<p>—Dieu... quelle figure elle doit faire dans son lit avec son chapeau de +soie carmélite!—dit mademoiselle Julie en éclatant de rire.—Je ne +voudrais pas m'en approcher à cette heure; elle me mordrait, bien sûr.</p> + +<p>—Et voilà une morsure qui serait venimeuse,—dit le cuisinier.</p> + +<p>—Mais pourquoi donc que madame <i>s'ostine</i> à porter un chapeau de soie +et un casaquin puce dans son lit... puisque voilà deux mois qu'elle ne +se lève plus?—dit Goujon.</p> + +<p>—C'est un vœu qu'elle a fait au diable,—dit M. Servien avec un +sérieux comique.</p> + +<p>—Le fait est que si le diable est son parrain, elle est bien sa +filleule,—dit mademoiselle Julie.—Est-elle méchante! est-elle +méchante! Nous a-t-elle tourmentés quand elle se portait bien! a-t-elle +lésiné sur tout! nous a-t-elle brutalisés. Tiens, chacun son tour!</p> + +<p>—Ce qui l'enrage,—reprit M. Servien,—c'est qu'elle ne peut plus +écrire... à M. Luchet, son homme d'affaires, ce grand caliborgnon, à qui +elle se plaignait toujours de nous... Elle a beau m'ordonner de lui +écrire de venir... moi pas si bête...</p> + +<p>—Le père Fabri, le concierge, l'a renvoyé il y a huit jours, dit +Goujon.</p> + +<p>—Je le lui avais recommandé dans le cas où il viendrait de lui-même, ce +M. Luchet, mauvais intrigant... Vous sentez bien, mes enfants, que +madame serait capable de le faire installer ici. Alors ça serait fini +pour nous. Au lieu de nous asseoir bien à notre aise dans l'office de la +salle à manger, devant un bon dîner à deux services... il faudrait +descendre dans l'office de la cuisine... Nous n'aurions plus les mêmes +douceurs.</p> + +<p>—Dites donc, monsieur Servien,—dit mademoiselle Julie,—si l'on +disait de M. Luchet ce qu'on dira des serruriers, qu'il est mort, qu'il +y a eu aussi une épizootie sur les hommes d'affaires?</p> + +<p>—Ma foi, ça ne serait pas de refus; nous aurions la paix. D'un autre +côté, l'on dirait à M. Luchet que madame ne veut plus le voir, et il +n'en serait que ça... S'il écrivait, comme je connais son écriture, je +ne donnerais pas ses lettres, et il n'en serait encore que ça...</p> + +<p>—Oui, mais il faudrait prendre garde aux amis de madame, qui pourraient +lui dire que ça n'est pas vrai, ces épizooties,...—dit mademoiselle +Julie d'un air malicieux.</p> + +<p>—Avec ça qu'il en vient, des visites!—dit M. Goujon.—Depuis six mois +que je suis dans la maison, je n'ai encore vu personne... que ce vieux +savant si mal peigné.</p> + +<p>—M. Bisson le brise-tout,—dit Servien,—il n'y a plus que lui de +fidèle. Il est venu au moins trois fois depuis que la maison est fermée, +et on lui a toujours dit que madame ne reçoit pas... Ah! quelle +différence du temps de madame Ursule! Les bals, les concerts, les +dîners, comme ça roulait! On a tant dansé, tant chanté, tant dîné, qu'il +m'en est resté... une bonne petite ferme en Bauce.</p> + +<p>—Ah! voilà ce que c'est que l'économie,—dit mademoiselle Julie.—Mais +ça fend le cœur... cette pauvre madame Ursule.</p> + +<p>—Si j'avais à plaindre quelqu'un, je plaindrais plutôt madame la +vicomtesse, la nièce de madame, qu'elle tourmentait si méchamment quand +elle était petite...—dit Servien.</p> + +<p>—Avec cela que ça vous réussirait bien de plaindre madame la +vicomtesse,—dit mademoiselle Julie.</p> + +<p>—Vous avez vu comme madame s'est disputée il y a quinze jours avec son +médecin, le docteur Gérard, qui lui disait du bien de madame de Lancry. +Madame a dit tant d'injures à M. Gérard qu'il a déclaré qu'il ne +remettrait plus les pieds ici.</p> + +<p>—Et pour la punir, au lieu d'aller, le lendemain, chercher M. le +docteur Verteuil,—dit Servien,—je n'y suis pas allé... Bah! un médecin +nous gênerait.</p> + +<p>—Tiens... dit mademoiselle Julie,—est-ce qu'on a besoin de médecin +quand on est paralytique?</p> + +<p>—C'est pas une maladie... paralytique,—dit Goujon;—on ne bouge pas... +on est comme quelqu'un qui reste bien tranquille... bien tranquille, +voilà tout.</p> + +<p>—Bien sûr,—reprit Julie.—Et puis, pour ce que lui ordonnait le +docteur Gérard... c'était pas la peine d'avoir un médecin.... De petites +bouteilles avec de la fleur d'orange... de petites drogues de rien du +tout; c'était pour l'amuser...</p> + +<p>Le fait est que depuis quinze jours qu'elle se passe de médecin... elle +n'en va pas plus mal,—dit M. Servien;—ça peut aller comme cela +très-longtemps: les bossus ont la vie dure... c'est comme les chats. +Nous aurons toujours de quoi faire la dépense; j'ai l'habitude de donner +les reçus aux fermiers pour madame... je ne prends que juste ce qu'il +faut pour que nous ne manquions de rien... le reste, je le mets dans la +caisse de madame.</p> + +<p>—Quant à cela, nous sommes très-bien, très-bien,—dit mademoiselle +Julie,—seulement il nous faudra prendre un petit garçon pour nous +servir à table, car c'est ennuyeux de se lever à chaque instant.</p> + +<p>—C'est ça,—dit le cuisinier.—Je dresserai le dîner, ma fille de +cuisine donnera les plats au gamin, et nous mangerons plus chaud.</p> + +<p>—Adopté,—dit Servien.—A propos,—reprit-il,—depuis que son dernier +chien est mort, madame me relance tous les jours pour que je lui en +achète un autre.</p> + +<p>—Ah! je ne veux plus de chien ici; non!—s'écria mademoiselle +Julie,—je ne veux plus de chien ici! j'ai été assez comme ça la +servante des animaux... Et d'ailleurs, ça n'était pas pour en avoir un +second que j'ai donné une arête au dernier.</p> + +<p>—Tiens, tiens, tiens... c'est vous qui l'avez fait étrangler?—dit +Servien.</p> + +<p>—Sans doute: c'était une horreur que cette vieille bête-là, si +méchante.</p> + +<p>—C'est pour sa méchanceté que madame l'a pleuré, bien sûr.</p> + +<p>—Ainsi bien décidément... pas de chien?—demanda Servien.</p> + +<p>—Non, non, pas de chien,—répéta-t-on en chœur.</p> + +<p>—Accordé,—dit le maître d'hôtel;—je lui dirai qu'ils ont le même sort +que les serruriers, les hommes d'affaires et les médecins.</p> + +<p>Cette facétie fit beaucoup rire les convives, qui en étaient au fruit.</p> + +<p>—Eh bien! il n'y a pas de vin de Chypre, monsieur Servien? voilà un +joli dessert!—dit mademoiselle Julie.</p> + +<p>Servien regarda sur la table.</p> + +<p>—Je croyais en avoir pris une bouteille chez madame...</p> + +<p>—Voyez donc <i>ce genre</i>, de garder comme ça son vin de Chypre dans +l'armoire de son grand cabinet de toilette,—dit mademoiselle +Julie,—tandis que les autres vins sont à l'office ou à la cave.</p> + +<p>—C'est une idée qu'elle a; ne m'en parlez pas, ça fait pitié,—dit +Servien.—Puis il se leva en disant:—Je vais en aller chercher.</p> + +<p>—Dites donc, monsieur Servien, portons-lui son potage en même temps, +nous ferons d'une pierre deux coups,—dit mademoiselle Julie.</p> + +<p>—Vous avez raison. Quelle heure est-il? Neuf heures. Elle le voulait à +huit heures et demie; il n'y a qu'une demi-heure de retard.</p> + +<p>Le cuisinier mit négligemment un reste de soupe à la tortue dans une +assiette de porcelaine. Servien prit une serviette, l'étendit sur un +plateau d'argent, se fit précéder de mademoiselle Julie portant une +bougie, et traversa les trois salons qui séparaient la salle à manger de +la chambre à coucher de mademoiselle de Maran.</p> + +<p>La nuit était complétement venue.</p> + +<p>—Dites donc, monsieur Servien, prenez garde qu'elle ne vous dévore +quand vous allez lui servir son potage,—dit mademoiselle Julie en riant +et en ouvrant la porte.</p> + +<p>L'intérieur de cette chambre était toujours ainsi qu'il a été décrit par +madame de Lancry dans ses mémoires.</p> + +<p>Sur la cheminée, des pagodes de porcelaine verte à yeux rouges toujours +en mouvement; sur le secrétaire de vieux laque, trois générations de +chiens-loups blancs empaillés: de graves portraits de personnages des +siècles passés se détachaient des boiseries grises.</p> + +<p>A la faible clarté que projeta dans cette vaste chambre la bougie que +portait mademoiselle Julie, on put voir se détacher du fond de l'alcôve, +drapée de damas rouge sombre, la figure jaune et terreuse de +mademoiselle de Maran assise dans son lit et adossée à un énorme +coussin.</p> + +<p>C'était toujours la même robe de soie carmélite, le même manteau de lit, +le même tour de cheveux noirs couvrant à demi son front plat et déprimé +comme celui d'une vipère; c'étaient toujours ces yeux renfoncés, +ardents, et qui, au moment où Servien entra, brillaient d'une indicible +rage...</p> + +<p>La position de cette femme était d'autant plus affreuse que la paralysie +ne lui laissait de libre que le cou, l'avant-bras et la main gauche; le +reste du corps était complétement inerte.</p> + +<p>Les imprécations qu'elle, se mit à vomir contre Servien et mademoiselle +Julie n'étaient donc accompagnées que d'un faible balancement de tête et +de quelques mouvements convulsifs de la main gauche.</p> + +<p>—Misérable!—s'écria-t-elle en écumant de colère,—affreux +scélérat!... C'est donc ma mort que vous voulez, brigand que vous êtes?</p> + +<p>Servien s'approcha du lit avec un sang-froid imperturbable pour y +déposer son plateau.</p> + +<p>Ce silence redoubla l'exaspération de mademoiselle de Maran, qui +s'écria:</p> + +<p>—Va-t-en... sors d'ici... je te chasse... que je ne te voie plus.</p> + +<p>Servien tourna sur ses talons, fit un signe à mademoiselle Julie, et +regagna la porte.</p> + +<p>—Mais le vin de Chypre?—lui dit tout bas celle-ci.</p> + +<p>—Laissez donc, elle va me rappeler.</p> + +<p>—Servien... Servien... Julie... Voulez-vous rester là!... Ah! les +misérables!... ils ont juré de me faire mourir à petit feu!...</p> + +<p>Servien fit une seconde conversion sur lui-même, et revint du même pas +lent et solennel avec son plateau.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran sentit le besoin de se contenir, et dit d'une voix +entrecoupée par la colère:</p> + +<p>—Quelle heure est-il?... A quelle heure avais-je demandé mon +tapioka?...</p> + +<p>—J'attendais que madame eût sonné pour la servir,—dit Servien en +posant le plateau sur le lit.</p> + +<p>—Madame sonne ordinairement pour avoir de la lumière,—dit ingénument +mademoiselle Julie.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran leva les yeux au ciel et dit d'une voix sourde:</p> + +<p>—Ils me tueront... Ils me tueront... Je mourrai de male-rage... +Comment!... je n'ai pas sonné... sonné depuis une heure à me rompre le +bras!—s'écria-t-elle avec une explosion de fureur impossible à décrire.</p> + +<p>—Madame a sonné?—demanda Servien.</p> + +<p>—Madame... aura peut-être cru sonner!—dit mademoiselle Julie.</p> + +<p>—J'aurai cru sonner... entendez-vous cette sotte bête, cette vilaine +menteuse! J'aurai cru sonner!!! Je sonne depuis une demi-heure à tout +briser... drôlesse que vous êtes!...</p> + +<p>—C'est ça... madame, en sonnant si fort, aura cassé le mouvement, et +nous n'aurons rien entendu,—dit Servien.</p> + +<p>—Et à qui la faute si j'ai cassé le mouvement, animal!... N'est-ce pas +la vôtre? Voilà une demi-heure que je suis dans l'obscurité, et vous +savez bien que j'en ai horreur, de l'obscurité. Eh bien! voyons, les +allumerez-vous, ces bougies, au lieu de rester là à bâiller aux +corneilles, butorde que vous êtes...</p> + +<p>Au lieu d'obéir, mademoiselle Julie prit le coin de son tablier, le +porta à ses yeux, feignit de pleurer, gagna la porte et disparut en +disant d'une voix entrecoupée:</p> + +<p>—Je ne peux pas m'habituer à être traitée comme ça... hi, hi, hi...</p> + +<p>—Julie... Julie... voulez-vous bien rester là... Ah! la +malheureuse...—s'écria mademoiselle de Maran,—je ne veux pas qu'elle +reste un moment de plus chez moi... je ne veux plus de ça ici... qu'on +la chasse, qu'on la jette à la porte... non pas ce soir... mais à +l'instant... Entendez-vous, Servien?...</p> + +<p>—Oui, madame... soyez tranquille... calmez-vous.</p> + +<p>Et après avoir mis le plateau sur une table de lit, qu'il plaça devant +mademoiselle de Maran, il alla dans le cabinet prendre une bouteille de +vin de Chypre; il refermait l'armoire lorsqu'il entendit le bruit d'une +assiette qui se brisait sur le parquet, et la voix de mademoiselle de +Maran qui s'écriait dans un nouvel accès de rage:</p> + +<p>—Servien!... Servien!...</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a, madame?</p> + +<p>—Mais voulez-vous donc m'empoisonner? mais c'est affreux! mais +qu'est-ce que c'est que ce potage-là?</p> + +<p>—Comment! madame l'a jeté au milieu de la chambre? et l'assiette aussi? +en voilà par tout le parquet.</p> + +<p>—Vous me donnez de la soupe en tortue... à une malade? Mais vous voulez +donc me tuer, infâme gueux que vous êtes!</p> + +<p>Servien, songeant sans doute que ses camarades s'impatientaient en son +absence, sortit sous le même prétexte que mademoiselle Julie, et dit +d'un ton douloureux et pénétré:</p> + +<p>—Il est bien dur pour un vieux serviteur de se voir traiter de la +sorte... ça me fait trop de peine d'entendre madame me parler ainsi... +j'aime mieux m'en aller.—Et il disparut en fermant respectueusement la +porte derrière lui.</p> + +<p>—Servien... Servien... voulez-vous bien rester!... Ah! mon Dieu... +qu'est-ce que c'est que cette bouteille qu'il emporte là... Servien... +mais c'est de mon vin de Chypre... j'en suis sûre... Servien... Ah! les +infâmes voleurs... les misérables... j'étouffe de rage...</p> + +<p>Elle saisit péniblement la sonnette, mais elle rejeta bientôt le cordon +en s'écriant:</p> + +<p>—Elle a cassé... ils ne viendront pas... Ah! que faire... seule, +seule... personne pour me délivrer de cette valetaille!... Ils +m'insultent... ils me torturent... ils me pillent... et je ne puis +rien... seule... vieille... impotente... abandonnée de tous... Après +cela, je chasserais ceux-là, j'en prendrais d'autres, ça serait tout de +même; je n'ai personne pour me soutenir, pour prendre mes intérêts. Ah! +mon Dieu... que je suis donc malheureuse... à mon âge, malade, infirme, +privée des soins les plus vulgaires... je ne mange au monde qu'un pauvre +potage... je ne peux pas seulement l'avoir... mais j'ai faim... moi... +j'ai faim... mon Dieu! mon Dieu... Moi souffrir de la faim... au milieu +de ma maison... de mes gens... mais c'est affreux!... Servien... +Servien... Rien... ils ne veulent pas venir. Mais il n'y a donc pas de +justice au ciel et sur la terre? mais qu'est-ce que c'est que cette +barbarie-là?... mais c'est atroce... mais la dernière des femmes du +peuple lorsqu'elle est malade... a une famille qui la soigne... a +quelqu'un qui prend pitié d'elle... et moi, personne... personne!... +j'en suis réduite à une fureur impuissante... à écumer de rage... et +dire que c'est ainsi tous les jours! Servien... Servien... J'ai beau +appeler... ils ne m'écouteront pas... Oh! les scélérats... mon Dieu, que +faire! Si je criais au secours... au feu... oui... oui... ils viendront +peut-être.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran se mit alors à crier de toutes forces d'une voix +chevrotante:—Au feu!... au secours!...</p> + +<p>Sa voix, encore affaiblie par l'émotion de la colère, ne parvint pas aux +oreilles de ses gens; tout resta silencieux.</p> + +<p>La hideuse figure de mademoiselle de Maran devint livide de terreur; la +pâle clarté de la bougie qui éclairait sa chambre suffisait à peine pour +dissiper l'obscurité qui y régnait. Comme tous les caractères méchants +et lâches assaillis par les remords, mademoiselle de Maran avait horreur +des ténèbres.</p> + +<p>—Au secours!—répéta-t-elle d'une voix épuisée,—au feu!...</p> + +<p>Après un moment de profond silence, elle reprit avec désespoir:</p> + +<p>—Ils ne viennent pas... je brûlerais... je mourrais... qu'on me +laisserait mourir et brûler... Ah! mon Dieu... mourir... c'est affreux +de mourir... mourir ainsi seule... sans personne autour de vous... que +des valets qui n'attendent que votre agonie... pour vous dévaliser... +Mourir... mourir... et après... après... oh! non... après il n'y a +rien... il n'y a rien.</p> + +<p>A ce moment ses yeux égarés par la frayeur s'arrêtèrent sur le portrait +d'une de ses parentes, autrefois abbesse des Ursulines de Blois; cette +figure pâle et presque sépulcrale, coiffée d'un camail noir, semblait +sortir de son cadre.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran sentit redoubler son épouvante.</p> + +<p>Son isolement, la vue de cette religieuse lui donnèrent quelques idées +de piété, que son égoïsme odieux flétrit bientôt.</p> + +<p>—Mon Dieu... ayez pitié de moi...—s'écria-t-elle,—j'aurai de la +religion... je prierai... je prendrai un aumônier... un confesseur... il +ne me quittera pas... il me soignera... il me débarrassera de ces +infâmes valets... il les chassera, il me défendra... ça me fera une +société... Oui, je vous le jure, mon Dieu! Mais comment l'aurai-je? Ce +prêtre... qui l'avertira?... J'aurai beau ordonner qu'on m'en cherche +un, ces misérables mépriseront mes ordres... Depuis quinze jours je +demande un médecin... ils font exprès de me désobéir... et à qui me +plaindre? qui me soutiendra?... je suis seule... toujours seule... Je +crois bien... on me hait tant... qui viendrait voir une pauvre vieille +femme infirme?... C'était bon quand je donnais des fêtes, ou que je +pouvais nuire... Maintenant on ne me craint plus, et l'on m'abandonne... +on se venge du mal que j'ai fait... ah! c'est horrible... Mais... +j'entends du bruit... une voiture... une voiture s'arrête devant ma +porte... Ah! mon Dieu... quel bonheur!... Mais ils ne laisseront entrer +personne... ils vont la renvoyer... Non, non, elle reste, on a refermé +la porte... Oh! je suis sauvée... si c'était le médecin que j'attends +depuis si longtemps! Des pas... oui... oui... j'entends des pas... c'est +quelqu'un; Jésus! mon Dieu... c'est quelqu'un...</p> + +<p>On entendit en effet des pas précipités, et madame de Lancry, ouvrant +violemment la porte, entra chez mademoiselle de Maran, suivie de +Servien.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_XIX" id="H-CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.</h3> + +<h4>L'ENTREVUE.</h4> + +<p>—Mathilde, c'est le bon Dieu qui vous envoie!—s'écria mademoiselle de +Maran,—venez à mon secours!</p> + +<p>—C'est moi, madame,—répondit madame de Lancry éperdue en courant +auprès du lit de sa tante;—c'est moi qui viens vous demander de me +sauver. Mon mari sera ici tout à l'heure... sauvez-moi, par pitié! +sauvez-moi!</p> + +<p>Servien disparut.</p> + +<p>—Oui... oui... je vous sauverai, mon enfant... mais nous ne nous +quitterons plus,—s'écria mademoiselle de Maran.—Vous verrez... oh! +vous verrez... je serai aussi bonne pour vous que j'étais méchante +autrefois! Mais aussi vous n'abandonnerez pas votre pauvre vieille tante +à ses bourreaux, n'est-ce pas? Si je pouvais me mettre à genoux, +Mathilde, je m'y mettrais... pour vous implorer... Tout ce que vous +voudrez, je le ferai... je vous le jure... Mais ne me laissez pas seule, +vous ne savez pas à quelle horrible vie je suis condamnée.</p> + +<p>Malgré son effroi, Mathilde ne put s'empêcher d'être frappée des paroles +et de l'accent désespéré de mademoiselle de Maran.</p> + +<p>—Madame,—répondit-elle précipitamment,—les moments sont précieux. Je +viens vous demander ce que vous me demandez vous-même, de ne pas vous +quitter... Vous êtes ma plus proche parente. On ne me refusera peut-être +pas la permission de rester auprès de vous?</p> + +<p>—C'est-il bien vrai, mon Dieu!—s'écria mademoiselle de Maran au comble +de la joie et de l'étonnement.—Vous me demandez de rester auprès de +moi?</p> + +<p>—Oui... oui... madame... tout plutôt que de... Ah! c'est horrible!—dit +la malheureuse femme avec angoisse.</p> + +<p>Puis elle reprit:</p> + +<p>—Mais il a les lois et la force pour lui... Oh! je me tuerai plutôt... +oui, je me tuerai plutôt que de le suivre!...</p> + +<p>—Non, non, ne le suivez pas, restez avec moi... Mathilde... Ma +fortune... toute ma fortune vous appartient depuis longtemps... Je vous +la destinais... oh! bien vrai... bien vrai... Mais je vous la donnerai +tout entière de mon vivant, je ne garderai rien pour moi, rien... si +vous consentez à ne pas me quitter.</p> + +<p>L'effrayante préoccupation de Mathilde était si grande qu'elle ne se +choqua pas de la proposition de mademoiselle de Maran; elle ne songeait +qu'à échapper à son mari.</p> + +<p>—Mais... il peut me forcer à le suivre... comme il l'a déjà +fait,—s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Non, non, non, il ne le pourra pas; nous aurons des avocats, +voyez-vous, les meilleurs, les meilleurs: rien ne nous coûtera... Nous +plaiderons. Rien ne nous coûtera, rien... pour garder auprès de moi ma +nièce... mon enfant chéri... car enfin vous êtes presque mon enfant, +vous êtes la fille de mon frère, de mon bon frère que j'ai tant aimé.</p> + +<p>—Mais dans une heure, madame, dans une heure peut-être mon mari sera +ici... Avant-hier il est venu à Maran... me chercher... j'ai refusé de +le suivre; il a été trouver le maire, et alors j'ai été forcée +d'accompagner M. de Lancry. En arrivant ici, à l'hôtel Meurice, avec +Blondeau qu'il m'avait permis d'emmener, il m'a dit de l'attendre, que +nous ne resterions que douze heures à Paris, le temps nécessaire pour +mettre <i>nos</i> passe-ports en règle et obtenir les pouvoirs que la loi lui +accorde; il veut avoir entre ses mains les moyens de me contraindre, +dans le cas où je voudrais encore lui résister.</p> + +<p>—Eh bien! mon enfant, il faut vous cacher ici; il ne saura pas que vous +y êtes venue.</p> + +<p>—Tous mes pas sont surveillés, madame; il m'a prévenue que je ne +pourrais pas lui échapper, qu'il saurait me retrouver. Pourtant, dès +qu'il a été parti, j'ai couru chez madame de Richeville; elle m'a +conseillé de venir ici, de ne céder qu'à la force, et, quand les +magistrats viendront, de les supplier de me laisser auprès de vous, ma +plus proche parente, jusqu'à ce que j'aie prouvé l'infamie de la +conduite de M. de Lancry envers moi.</p> + +<p>—Mais elle a raison... cette bonne... cette excellente duchesse, elle a +raison; les magistrats ne peuvent pas vous refuser ça... Est-ce qu'on +arrache une nièce à sa tante? Non... non... vous ne me quitterez pas. +Comme ça sera généreux à vous!... comme ça sera beau! après tout le mal +que je vous ai fait... mais ça vous est bien égal, le mal qu'on vous a +fait à vous. Vous êtes si bonne! vous avez une si belle âme! et puis, +c'est si sublime de pardonner! et puis je suis si malheureuse... +Figurez-vous, ma pauvre enfant, que je suis la victime des misérables +valets qui m'entourent. Voyez jusqu'où ils poussent la méchanceté! +j'avais un chien, un pauvre animal... qui m'était attaché... la seule +créature au monde qui ne me haït pas. Dans mon isolement, c'était mon +unique joie, mon unique consolation; avec lui, au moins, je n'étais pas +seule... Eh bien! ils ont eu la barbarie de me le tuer... oui, j'en suis +sûre... ils me l'ont empoisonné; car, depuis qu'il est mort, je leur ai +ordonné de m'en acheter un autre... ils ne m'ont pas obéi: ça n'a pas +l'air croyable, c'est pourtant comme ça... Figurez-vous qu'ici personne +ne m'obéit... qu'est-ce que cela leur faisait pourtant de m'acheter ce +chien?... Mais à qui me plaindre? ils ne laissent approcher personne de +moi... au lieu que lorsque vous serez ici, ils me respecteront... Vous +leur imposerez, vous, vous les forcerez bien à écouter mes ordres, vous +ferez respecter votre pauvre vieille tante infirme... n'est-ce pas?</p> + +<p>—Silence!—dit tout à coup Mathilde;—une voiture... c'est lui... c'est +lui.</p> + +<p>—Non, non...—dit mademoiselle de Maran en écoutant,—la voiture +passe... Mais que veut-il donc vous faire, ce monstre-là?... car c'est +un monstre, voyez-vous! Jamais vous n'en direz assez de mal! Si vous le +connaissiez comme je le connais... Ah! maintenant, je me repens bien +d'avoir consenti à votre mariage avec lui... mais la tête vous en +tournait, pauvre petite... ah! ce sera le chagrin de toute ma vie, de +vous avoir donnée à un pareil bandit... un faussaire... un escroc... +Tenez, si je pouvais pleurer... j'en pleurerais des larmes de sang. Mais +qu'est-ce qu'il vous veut encore, ce misérable-là? n'a-t-il pas mangé +votre fortune!</p> + +<p>—Ce qu'il veut, madame, il veut me vendre à M. Lugarto...—s'écria +madame de Lancry avec épouvante.</p> + +<p>—Ah! Mathilde... c'est abominable.</p> + +<p>—Je vous dis que, pour de l'argent, cet homme est capable de +tout,—s'écria Mathilde. C'est un abîme d'horreur et d'infamie; pour +assouvir la haine dont ce monstre me poursuit sans relâche, haine qu'il +partage lui-même à cette heure... mon mari ne reculera devant aucun +crime... En venant ici... il m'a fait d'horribles confidences, me disant +que personne ne l'entendait, que si je parlais il nierait tout, et que +je ne serais pas crue... Et pourtant, madame... telle est la loi que les +hommes ont faite, qu'elle me force à accompagner cet homme, qui me +conduit, non à mon déshonneur, mais à la mort... car je me tuerai plutôt +que de rester au pouvoir de ces deux hommes... Si je me tue... Dieu me +prendra en pitié. Mais... écoutez... écoutez... cette fois... oh! cette +fois... c'est bien une voiture qui s'arrête,—s'écria Mathilde avec +terreur.</p> + +<p>—En effet, mon enfant! une voiture s'arrête... Mais c'est peut-être le +médecin que j'attends... car ils ont aussi eu l'atrocité de ne pas +vouloir m'aller chercher le médecin.</p> + +<p>—Non, non, c'est lui! Ah! c'est lui... il m'aura fait suivre... il aura +découvert où j'étais, il me l'avait dit... il me l'avait dit.</p> + +<p>—Mon Dieu!... il y a peut-être quelque chose à faire; je vais envoyer +Servien me chercher tout de suite des avocats. En tout cas, chère +petite, résistez; mon enfant, résistez... Ne cédez qu'à la force. Ah! si +mes gens m'étaient dévoués, je le ferais jeter par les fenêtres... ce +misérable... ce monstre... qui vient m'enlever ma tendre enfant.</p> + +<p>Mathilde ne s'était pas trompée, M. de Lancry entra chez mademoiselle de +Maran.</p> + +<p>Quoiqu'il eût beaucoup engraissé, sa taille était encore élégante. Il +était vêtu avec une recherche extrême, presque mignarde; malgré son +embonpoint, sa figure était blafarde, ses yeux caves, clignotants et +entourés d'un cercle brun. Les vices les plus odieux avaient flétri ce +visage de leur ineffaçable empreinte. La physionomie de M. de Lancry, +autrefois fine, gracieuse et spirituelle, avait alors un caractère de +férocité doucereuse: les empereurs sanguinaires et efféminés de +l'ancienne Rome devaient offrir cet aspect révoltant. Jadis insolente et +altière, sa voix était devenue mielleuse; un grasseyement affecté +l'affaiblissait encore.</p> + +<p>Il s'avança vers le lit de mademoiselle de Maran, lui prit la main, +qu'il baisa, et lui dit:</p> + +<p>—Quel charmant hasard rassemble aujourd'hui près de vous le couple +heureux que vous avez uni!</p> + +<p>—Laissez-moi donc tranquille, avec votre voix flûtée et votre +afféterie,—dit mademoiselle de Maran; vous me faites peur, vous avez +l'air d'un tigre qui fait la bouche en cœur... Pourquoi +tourmentez-vous cette pauvre femme?... D'abord, je vous préviens qu'elle +veut rester ici... avec moi... avec sa chère tante... entendez-vous?... +Je suis la sœur de son père, sa plus proche parente, et vous ne me +l'enlèverez pas... je vous en préviens.</p> + +<p>—Vraiment, ma belle chérie?—dit-il en s'adressant à Mathilde avec une +sorte de minauderie railleuse et cruelle, en s'asseyant dans un fauteuil +auprès de l'alcôve de mademoiselle de Maran.—Vous avez donc bien peur +de moi, que vous prenez un tel parti?</p> + +<p>—Monsieur, vous ne m'arracherez pas vivante d'ici!—s'écria Mathilde en +frissonnant.</p> + +<p>—Vous l'entendez... j'espère... vilain homme... Cette chère petite... +je ne le lui fais pas dire... on ne l'arrachera pas vivante d'ici... +Ainsi, allez-vous-en... allez-vous-en... et laissez-nous en repos l'une +à l'autre.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu!—dit M. de Lancry en continuant de minauder,—vous +ne serez donc jamais raisonnable, mon bel ange? Vous ne voudrez donc +jamais comprendre que vous êtes à moi, que vous êtes mon épouse +chérie... que vous m'appartenez corps et âme?... A quoi donc servent les +leçons?... Avant-hier j'arrive à Maran, vous refusez de me suivre, mon +adorée, vous m'obligez d'envoyer chercher M. le maire: eh bien! +qu'arrive-t-il? Que ce digne municipal, assisté du juge de paix, vous +prouve clair comme le jour que vous êtes obligée de m'accompagner +partout où il me plaira de vous conduire, mon doux amour. Est-ce que je +peux renoncer à tant de charmes? Vous êtes plus jolie que jamais... vous +avez le teint d'un éclat, d'une fraîcheur adorable.</p> + +<p>—Ta, ta, ta!—s'écria mademoiselle de Maran,—votre maire de village +était un imbécile... un âne... voyez donc la belle autorité que celle de +ce municipal en sabots! A Paris, ça ne se passera pas ainsi; nous aurons +de bons avocats, de bons juges, ils nous obtiendront une bonne +séparation, et vous nous laisserez tranquilles.</p> + +<p>—Vous croyez, ma belle tante?...</p> + +<p>—Certainement; est-ce qu'il est possible d'abandonner une malheureuse +jeune femme aux mains d'un... allons donc!... il faudrait qu'il n'y eût +pas de justice sur la terre.</p> + +<p>—Dame! ça s'est vu,—reprit doucement M. de Lancry,—tout n'est pas +roses dans ce monde; j'ai justement là dans ma poche, ma belle tante, de +quoi vous contredire... Par sa fugue de ce matin, mon adorée m'a servi +comme à souhait... Je l'avais prévu... En passant à Paris pour aller à +Maran, j'avais eu une entrevue avec M. le préfet de police; oui, ma +belle chérie, une fois ici, vous avez été immédiatement suivie, +non-seulement par les gens de M. le préfet, mais par d'autres non moins +habiles. Ainsi on sait qu'en arrivant vous avez dépêché votre fidèle +Blondeau chez un certain colonel Ulrik, qui s'appelle M. de Rochegune. +On sait qu'elle y est arrivée à une heure, et qu'elle y est restée +jusqu'à deux heures moins un quart. On sait qu'en sortant de l'hôtel +Meurice, où nous étions descendus, mon bel ange aimé s'est rendu au +Sacré-Cœur, puis ici; aussi je viens d'envoyer à l'hôtel Meurice dire +qu'on m'amène tout de suite ma voiture de voyage, car, je vous en ai +prévenue, mon amour, nous n'avons que douze heures à rester à Paris. +J'ai employé ce temps à faire mettre mes passe-ports en règle, mon bel +ange, et à obtenir un ordre de M. le président du tribunal de première +instance, lequel ordre enjoint aux autorités de me prêter aide et +assistance dans le cas où ma légitime épouse aurait la folle idée de se +débattre contre la volonté de son mari; je ne voudrais pas dire de son +maître. Désirez-vous jeter vos beaux yeux sur ceci, mon adorée?... Ne +déchirez pas ce papier, vous ne me donneriez que la peine d'en aller +chercher un autre.</p> + +<p>Et M. de Lancry remit en effet à Mathilde un acte légalement conçu... La +loi l'appuyait, il était dans son droit, il en usait.</p> + +<p>—Allons donc!—s'écria mademoiselle de Maran pendant que Mathilde +parcourait machinalement cet acte,—est-ce que c'est possible?... Vous +ne savez donc pas ce dont elle vous accuse?... Ça suffirait pour amener +une séparation... car c'est infâme... Oui, elle prétend que vous voulez +l'emmener retrouver cet abominable nègre blanc de Lugarto...</p> + +<p>—Vraiment! cette pauvre chérie, elle a deviné cela? Mais certainement +oui... elle ne se trompe pas... ce bon et tendre ami nous attend à +Nice... Nous partons ce soir; c'est Fritz, que Mathilde connaît bien, +qui nous sert de courrier... Nous n'emmènerons personne... Elle laissera +sa madame Blondeau ici... Je serai trop heureux de servir ma belle +chérie.</p> + +<p>Depuis quelques moments, Mathilde paraissait absolument indifférente à +ce qui se disait autour d'elle.</p> + +<p>Tout à coup, sans dire un mot, elle tomba à genoux, baissa la tête et +pria avec ferveur.</p> + +<p>—Vous voyez bien,—dit mademoiselle de Maran,—elle prie le bon Dieu; +elle n'a plus de ressource qu'en lui, et il ne l'abandonnera pas. Est-ce +que vous croyez qu'il laissera consommer une pareille abomination?... +Revoir un pareil homme!...</p> + +<p>—Je vous assure, ma toute belle tante, qu'on le calomnie. Mon adorée en +jugera... Une fois arrivés à Nice, nous partons tous trois pour la +Sicile, pays fort sauvage et fort pittoresque, où Lugarto a l'envie de +s'établir pendant quelque temps. Lors de notre séjour à Naples, nous +avons été visiter une espèce de château vénitien situé à quelques lieues +de Messine, dans une solitude admirable, au milieu de gorges profondes +et inaccessibles... Nous nous établirons là, moi, Mathilde et Lugarto; +nous y mènerons la meilleure vie du monde. Dans cet endroit désert, on +est aussi libre qu'à Otaïti. Nous improviserons là une manière de petite +Caprée...</p> + +<p>Tout à coup Mathilde se leva droite, fière, imposante, les yeux +brillants, le teint coloré, et dit à mademoiselle de Maran d'une voix +ferme:</p> + +<p>—Dieu ne m'abandonnera pas... non... je le sens... il ne m'abandonnera +pas... puisque la justice humaine m'abandonne... Il a lu dans mon +cœur... Quoi qu'il arrive, il me pardonnera; et quoiqu'il arrive +aussi, soyez maudite,—dit-elle d'une voix solennelle à mademoiselle de +Maran,—soyez maudite, vous qui avez confié à cet homme la vie de la +fille de votre frère... sachant que cet homme était un monstre...</p> + +<p>—Mathilde...—s'écria mademoiselle de Maran d'une voix suppliante.</p> + +<p>—Dieu a voulu,—reprit madame de Lancry avec une exaltation +croissante,—Dieu a voulu que par un rapprochement terrible vous ayez à +cette heure sous les yeux l'horrible tableau du mal que vous avez +causé... Pour vous le jour des expiations commence... Vous êtes +abandonnée de tous, livrée à la barbarie de vos gens; vous mourrez +ainsi, abandonnée de tous... maudite de tous... Ursule, que vous avez +perdue... Ursule, qui, grâce à vous, est arrivée de crime en crime +jusqu'au suicide, vous a maudite!... M. de Mortagne tombant sous les +coups d'un assassin.... vous a maudite!... car si vous ne m'aviez pas +fait épouser cet homme, M. Lugarto n'eût pas poursuivi M. de Mortagne de +sa haine...</p> + +<p>—Mon Dieu! mon enfant... je m'en désespère... je suis la plus +malheureuse des créatures.</p> + +<p>—Il y a vingt ans... sur ce lit de douleur où vous êtes, vous m'avez +fait verser mes premières larmes, vous m'avez causé mes premières +terreurs en coupant mes cheveux, que ma mère mourante avait bénis et +touchés!... Aujourd'hui, vous me voyez prête à suivre... cet homme, +puisque la force, puisque les lois m'y condamnent... <i>le suivre!!!</i> Vous +comprenez tout ce que ce mot renferme d'épouvantable! Songez au mal que +vous m'avez fait depuis mon enfance jusqu'à cette heure... songez à tout +ce qui peut encore m'arriver de sinistre... et si vous entendez dire que +moi, la fille de votre frère, je me suis tuée pour échapper à +l'infamie.... que mon sang retombe sur vous... comme celui d'Ursule... +et soyez maudite!</p> + +<p>—Mathilde... grâce! grace!... vous me faites peur,—s'écria +mademoiselle de Maran.</p> + +<p>Dix heures sonnèrent. On entendit le bruit d'une voiture de poste qui +s'arrêta dans la rue.</p> + +<p>—Mathilde... abandonnez-moi si vous le voulez, mais ne suivez pas votre +mari... il est capable de tout...</p> + +<p>—C'est l'époux que vous m'avez choisi, madame, et les lois veulent que +je le suive!—s'écria Mathilde.</p> + +<p>Puis se retournant vers M. de Lancry, elle lui dit d'un ton qui le fit +tressaillir malgré lui:</p> + +<p>—Monsieur, je suis prête...</p> + +<p>M. de Lancry s'attendait à une résistance désespérée. Il fut étonné du +calme effrayant de Mathilde. Néanmoins il se leva en souriant et lui +offrit son bras.</p> + +<p>Madame de Lancry le repoussa d'un geste plein de mépris et de dignité.</p> + +<p>Servien entra et dit à M. de Lancry:</p> + +<p>—Monsieur le vicomte, voici la voiture et ces messieurs; ils vous +attendent dans le salon.</p> + +<p>—Quels messieurs?</p> + +<p>—Trois messieurs qui sont venus dans la berline depuis l'hôtel +Meurice... Fritz, le courrier, est parti en avant pour commander vos +relais.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il veut dire, avec ces trois messieurs?—reprit +négligemment M. de Lancry.</p> + +<p>Au moment où il faisait un pas vers la porte, une main vigoureuse écarta +Servien... et M. Sécherin parut à la porte, pâle comme un spectre.</p> + +<p>Il était en grand deuil...</p> + +<p>—Ma mère est morte... je viens, vous tuer, monsieur de Lancry,—dit M. +Sécherin d'une voix éclatante.</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="H-CHAPITRE_XX" id="H-CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX.</h3> + +<h4>UN DUEL.</h4> + +<p>En voyant M. Sécherin, M. de Lancry devint livide.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur... plus tard nous nous reverrons,—répondit-il d'une +voix altérée. Et se retournant vers Mathilde:—Madame, venez... venez.</p> + +<p>—Vous ne sortirez d'ici que pour vous battre avec moi!—s'écria M. +Sécherin en lui barrant le passage.</p> + +<p>—Monsieur Sécherin... vous êtes fou...—dit M. de Lancry en s'avançant +toujours.</p> + +<p>—Monsieur le vicomte, un pas de plus, et je vous soufflette devant +votre femme.</p> + +<p>Le crime rend lâche; Gontran avait été brave, il n'était plus que cruel.</p> + +<p>—Servien,—cria-t-il,—délivrez-moi de cet homme, qu'on le jette à la +porte.</p> + +<p>—Servien, Servien, je vous défends de le toucher,—cria mademoiselle de +Maran.—Cet affreux M. de Lancry veut emmener ma pauvre nièce. Ce bon M. +Sécherin veut le tuer. Il a toutes sortes de bonnes raisons pour cela... +Pour l'amour de Dieu... qu'on le laisse faire... qu'on le laisse +faire...</p> + +<p>Soit que Servien eût un ancien grief contre M. de Lancry, soit qu'il +voulût faire oublier à sa maîtresse son impertinence de la soirée, il se +retira doucement sans mot dire.</p> + +<p>Mathilde tomba dans un fauteuil et cacha sa figure dans ses mains.</p> + +<p>M. de Lancry, furieux, voulut forcer le passage; M. Sécherin, d'un bras +vigoureux, le prit au collet et le repoussa violemment.</p> + +<p>M. de Lancry trébucha sur le parquet. En se relevant, il jeta un regard +rapide autour de lui pour voir si rien ne pouvait lui servir d'armes... +Il ne trouva rien.</p> + +<p>Cette insulte réveilla en lui quelque étincelle de son ancienne énergie. +Sa figure blafarde se colora légèrement.</p> + +<p>—Vous payerez cher votre brutalité, manant que vous êtes!</p> + +<p>—Manant soit; mais je veux vous tuer le plus tôt possible, et je vous +tuerai...</p> + +<p>—Eh bien, après-demain... Envoyez-moi vos témoins, ils s'entendront +avec les miens... cette nuit et demain ne m'appartiennent pas... madame, +venez...</p> + +<p>—S'il faisait clair, je vous traînerais à l'instant sur le terrain... +mais il faut que j'attende à demain matin... Heureusement les nuits sont +courtes; mes témoins, mes armes sont là; vous ne sortirez d'ici que pour +vous battre avec moi.</p> + +<p>—Monsieur,—s'écria M. de Lancry,—cette scène est ignoble! devant des +femmes!</p> + +<p>—C'est juste,—dit M. Sécherin, qui, toujours à la porte de la chambre +de mademoiselle de Maran, parlementait avec Gontran. En moins de temps +qu'il n'en faut pour l'écrire, il prit ce dernier au collet, l'attira +dehors, referma la porte, et tous deux se trouvèrent dans le premier +salon avec les témoins de M. Sécherin.</p> + +<p>Ce nouvel outrage acheva d'exaspérer M. de Lancry; il s'avança les +poings fermés sur M. Sécherin, l'écume aux lèvres, en lui disant:</p> + +<p>—Vous osez encore porter la main sur moi!</p> + +<p>—Oui, vicomte, et je ferai mieux que ça...</p> + +<p>M. Sécherin saisit, dans ses rudes et larges mains, les poignets +délicats de M. de Lancry; il les secoua à les briser. Puis s'approchant +si près du visage de M. de Lancry qu'il sentait son souffle, il lui fit +le plus mortel outrage qu'un homme puisse faire à un homme. Puis il lui +dit:</p> + +<p>—Vous vous battrez peut-être maintenant!</p> + +<p>M. de Lancry poussa un rugissement terrible; M. Sécherin le repoussa +rudement, se mit devant la porte du salon, arracha la canne d'un de ses +témoins et dit à M. de Lancry:</p> + +<p>—Je vous roue de coups si vous faites un pas... pour sortir...</p> + +<p>Gontran, voyant qu'il lui était impossible de lutter physiquement contre +M. Sécherin, se mordit les poings avec rage.</p> + +<p>—Des gens d'honneur,—cria-t-il aux témoins d'une voix étranglée par la +fureur,—des gens d'honneur être complices d'un tel guet-apens!</p> + +<p>—C'est une vieille dette... il ne fallait pas refuser de vous battre +demain,—dit flegmatiquement un grand homme chauve dont la joue était +sillonnée d'une profonde cicatrice;—C'est votre faute, vous avez forcé +Sécherin à employer les grands moyens... Voilà assez longtemps qu'il +attend la réparation de l'insulte que vous lui avez faite. Qui doit... +paye et se tait.</p> + +<p>—Mais des témoins, monsieur, des témoins! Il me faut le temps d'en +trouver,—s'écria Gontran.</p> + +<p>—Votre voiture de poste est en bas; nous allons descendre ensemble, car +je ne vous quitte pas, vu que vous ne me paraissez pas trop +<i>catholique</i>, quoiqu'on dise que vous avez servi... Vous avez des +connaissances ici, nous ramasserons deux de vos amis, nous revenons +prendre ici Sécherin, et en route... Au premier relais hors de Paris, +nous attendons le point du jour. Nous trouverons bien quelque part un +coin de champ désert, ou un bout de chemin creux pour faire notre +affaire.</p> + +<p>—Sinon,—reprit M. Sécherin, qui allait et venait dans le salon comme +un loup en cage,—je ne vous quitte pas d'une seconde, et partout où +vous allez je vais, et je vous donne des coups de canne...</p> + +<p>—Un mot encore, monsieur,—dit M. de Lancry palpitant de fureur au +témoin de M. Sécherin.—Comment avez-vous su que j'étais ici?</p> + +<p>—Ça n'est pas malin. Il y a trois jours, le surlendemain de la mort de +sa mère, Sécherin me dit de quoi il s'agit, ainsi qu'à mon camarade +Pierre Leblanc que voilà, qui a servi comme moi dans le 12<sup>e</sup> dragons; +nous sommes des voisins de Sécherin, des pays. Nous trouvons que +Sécherin est dans son droit: mais pour vous tuer, il fallait vous +trouver. Nous partons en poste de Rouvray pour Paris; en passant près de +Maran, l'idée vint à Sécherin d'y entrer pour y prendre des +renseignements, sachant que votre femme y était: vous veniez justement +d'en partir avec madame de Lancry; nous vous suivons à la piste, de +relais en relais, jusqu'à Berny. Là nous attendons tout bonnement vos +postillons de retour; ils nous disent qu'ils vous ont conduit à l'hôtel +Meurice; nous allons à l'hôtel Meurice, vous étiez sorti; nous y +revenons cinq ou six fois, vous étiez toujours sorti; lassés de cela, +nous nous installons pour vous attendre. A neuf heures et demie, le +maître de l'hôtel nous dit:—Messieurs, vous voulez absolument parler à +M. le vicomte de Lancry, sa voiture va le prendre au faubourg +Saint-Germain, montez-y; ainsi vous serez bien sûrs de le +rencontrer.—Le conseil était bon, nous le suivons, et nous voici... +C'est ce qui vous prouve qu'il y a là-haut quelqu'un qui aime assez que +les braves gens règlent leurs comptes avec les... je dirai le reste à +vos témoins, si le cœur m'en dit, en vous voyant à l'ouvrage, vous et +Sécherin.</p> + +<p>Pendant ce récit, la rage de M de Lancry était arrivée à son comble; ses +affreux desseins sur Mathilde pouvaient être déjoués... il n'espérait +plus échapper à la vengeance de M. Sécherin. Il résolut de se battre le +plus tôt possible. D'ailleurs son courage était revenu avec les outrages +qu'il avait subis. Il lui restait la chance de tuer M. Sécherin.</p> + +<p>Gontran avait eu plusieurs duels fort heureux; il tirait le pistolet et +l'épée à merveille. S'adressant au témoin de son adversaire:</p> + +<p>—Monsieur, je consens à tout, nous allons chercher deux de mes amis. +Seulement, avant de partir, je puis, je crois, faire mes adieux à ma +femme,—ajouta M. de Lancry avec un sourire sinistre.</p> + +<p>—Il veut peut-être s'échapper par quelque escalier dérobé,—dit M. +Sécherin.—Pierre Leblanc, va donc veiller à la porte cochère.</p> + +<p>M. de Lancry dévora ce dernier affront et entra violemment chez +mademoiselle de Maran.</p> + +<p>—Eh bien! madame,—dit-il à sa femme,—vous voilà contente... vous +voilà bientôt veuve... vous l'espérez du moins!</p> + +<p>Mathilde ne répondit rien.</p> + +<p>—Oui, oui, nous l'espérons,—s'écria mademoiselle de Maran,—et vous +n'aurez que ce que vous méritez; je m'en vas joliment faire des vœux +pour ce brave M. Sécherin!</p> + +<p>Après avoir contemplé quelques instants sa femme avec une expression de +haine farouche, M. de Lancry lui dit:</p> + +<p>—Il se peut que je meure; mais je serai vengé. <i>Lugarto vous reste</i>... +Il saura vous atteindre comme il a atteint M. de Mortagne, comme il a +atteint madame de Richeville, comme il atteindra M. de Rochegune, par +vous et en vous! Mais si je ne suis pas tué... oh! tremblez... +tremblez... vous serez écrasée!...</p> + +<p>Il sortit.</p> + +<p>Telles furent ses dernières paroles à Mathilde.</p> + +<p>Celle-ci, quittant aussitôt l'hôtel de Maran, malgré les supplications +désespérées de sa tante, alla attendre l'issue de ce duel chez madame de +Richeville.</p> + +<p>Deux hommes de la connaissance de M. de Lancry, éveillés au milieu de la +nuit, instruits de l'urgence et de la gravité de cette rencontre, +consentirent à servir de témoins. On partit pour Saint-Denis. On +attendit dans une auberge le lever du soleil. Au point du jour, le duel +eut lieu dans les fossés des anciennes fortifications.</p> + +<p>Au premier coup de feu de M. Sécherin, M. de Lancry tomba... Il expira +en maudissant la mémoire d'Ursule et en l'accusant de sa mort......</p> + +<p class="points">. . . . . . . . . .</p> + +<hr class="chapt" /> + +<h3><a name="CONCLUSION" id="CONCLUSION"></a>CONCLUSION.</h3> + +<p>Madame de Lancry, instruite du résultat du duel par une lettre d'un des +témoins, passa les six premiers mois de son deuil au Sacré-Cœur avec +madame de Richeville. En apprenant la mort de M. de Lancry, M de +Rochegune fit, par convenance, un voyage de quelques mois en Italie. +Éclairé par les mémoires de Mathilde sur les véritables sentiments +qu'elle avait toujours eus pour lui, sur l'admirable sacrifice qu'elle +avait fait, les radieuses espérances qu'il emportait étaient cependant +assombries par ses remords, car il s'accusait toujours de la mort +d'Emma.</p> + +<p>Mathilde découvrit ce triste mystère.</p> + +<p>Avant son mariage, Emma avait fait de souvenir un portrait de M. de +Rochegune et le lui avait donné; plus tard ce portrait lui fut rendu par +son mari, ainsi que le petit portefeuille qui renfermait cette +miniature. Madame de Richeville avait pieusement rassemblé tout ce qui +lui restait de sa fille. Depuis la mort d'Emma, elle n'avait jamais eu +le courage de jeter les yeux sur ces reliques sacrées. Un jour elle pria +Mathilde de chercher parmi ces objets un médaillon représentant Emma +enfant. En s'occupant de ce soin, madame de Lancry ouvrit le +portefeuille qui contenait le portrait de M. de Rochegune peint par +Emma; elle y trouva cachées deux lettres. L'une était ainsi conçue:</p> + +<p>«<i>On vous trompe: Mathilde est la maîtresse de votre mari. Vous +connaissez l'écriture de M. de Rochegune; lisez ce billet qu'un ami +inconnu vous fait parvenir.</i>»</p> + +<p>La seconde lettre était celle-ci; on le sait, M. de Rochegune l'avait +écrite à madame de Lancry lorsque celle-ci le suppliait de revenir +auprès d'Emma:</p> + +<p>«Je serai à Paris dans la nuit de demain; ce que vous m'apprenez est +affreux... Et je ne puis malheureusement pas réparer le mal que j'ai +causé involontairement... Emma est un ange de bonté, de beauté, de +candeur et de grâce... Elle mérite un cœur qui n'appartienne qu'à +elle. Si je ne vous avais pas rencontrée dans ma vie, s'il m'était +possible d'aimer une autre personne que vous, son amour eût été mon plus +cher trésor... Mais l'<span class="smcap">amour par pitié</span>... est-ce digne d'elle? est-ce +digne de moi? Tout mon espoir est que vous vous abusez peut-être sur le +danger que court cette malheureuse enfant... En tout cas j'arrive... Et +sa mère... notre meilleure amie... Oh! je ne sais quelle fatalité me +poursuit!»</p> + +<p>En songeant à l'atroce interprétation que l'on donnait à cette lettre +aux yeux d'Emma, aux soupçons qu'elle éveillait en elle, aux apparences +que l'on calomniait, en songeant aux chagrins que cette malheureuse +jeune femme avait déjà ressentis lors de la révélation du secret de sa +naissance, on comprend qu'elle dut être frappée d'une mortelle atteinte: +concentrée dans son muet désespoir, l'infortunée n'avait voulu instruire +personne du dernier tourment qui la tuait.</p> + +<p>On voyait aux plis presque déchirés et à l'<i>usure</i> de cette lettre +qu'Emma avait dû la lire et la relire bien souvent, et s'infiltrer +ainsi goutte à goutte ce poison mortel.</p> + +<p>Mathilde, certaine d'avoir pourtant cette même lettre en sa possession, +la chercha dans sa correspondance. Elle l'y retrouva en effet; mais en +les comparant soigneusement toutes deux, elle reconnut la fausseté de +celle qui avait été si méchamment envoyée à Emma; l'écriture de M. de +Rochegune avait été contrefaite avec un art infernal.</p> + +<p>Voici l'explication de ce fait.</p> + +<p>Lorsqu'elle eut décidé M. de Rochegune à se marier, madame de Lancry +habitait alors avec son mari l'appartement de la rue de Bourgogne. Le +valet de chambre de Gontran, vendu à Lugarto, alors secrètement à Paris, +s'était, par ordre de ce dernier, emparé du coffret pendant quelques +heures, en forçant adroitement le secrétaire de madame de Lancry durant +son absence. Le reste ne se comprend que trop facilement. Lugarto +imitait à merveille toutes les écritures, et l'ouverture du coffret, +dont Mathilde portait toujours la clef, n'avait été qu'un jeu pour lui. +Dans la prévision certaine du mariage de M. de Rochegune, le choix de +cette lettre annonçait une main habituée à frapper sûrement. Plus tard, +madame de Lancry ayant conçu quelques soupçons, le coffret fut déposé +chez M. de Senneville. Grâce à cette précaution tardive de Mathilde, +d'autres lettres non moins dangereuses échappèrent à Lugarto.</p> + +<p>Après la découverte de cette exécrable perfidie, Mathilde envoya les +deux lettres à M. de Rochegune. Il reconnut alors la vérité tout +entière, et fut délivré d'un remords déchirant; il ne ressentit plus +que des regrets cruels, une pitié profonde, en songeant à tout ce +qu'avait dû souffrir Emma pendant sa lente agonie.</p> + +<p>Quinze mois environ après la mort de son mari, Mathilde de Lancry épousa +M. de Rochegune.</p> + +<p>Il est inutile de dire le bonheur profond, la sainte ivresse qui +présidèrent à ce mariage. On devine l'adorable avenir qui s'ouvrit +devant Mathilde, qui avait jusqu'alors si douloureusement, si +religieusement souffert...</p> + +<p>A peu près à cette époque, on démolit une petite maison isolée, située +entre Luzarche et la forêt de Chantilly. Cette maison était restée fort +longtemps inhabitée. Au fond d'une cachette pratiquée près de la +cheminée de la chambre à coucher, et absolument semblable à celle que +Mathilde avait découverte avec tant d'effroi rue de Bourgogne, on trouva +le squelette d'un homme. Ce squelette était celui de Lugarto. Lorsque M. +de Lancry était venu chercher sa femme chez mademoiselle de Maran, il +avait donné rendez-vous à son complice dans cette petite maison, où il +devait conduire Mathilde sans l'en avoir prévenue...</p> + +<p>Fritz, le courrier de Gontran, devait annoncer à Lugarto l'arrivée de +son maître et de Mathilde, par le claquement de son fouet, puis s'en +aller attendre, à la poste, à Chantilly, la voiture qu'on renverrait s'y +remiser. Le duel de M. Sécherin avait renversé tous ces projets; mais +Fritz, qui l'ignorait, se crut toujours suivi de la berline, commanda +ses relais, arriva près de la maison isolée, donna le signal convenu et +continua sa route jusqu'à Chantilly. A ce signal, Lugarto était entré +dans la cachette de la chambre à coucher, croyant ses hôtes sur le point +d'arriver, et sa présence dans cette maison ne devant pas être +soupçonnée par Mathilde. La Providence voulut que le ressort d'un +panneau intérieur ne jouât pas lorsque Lugarto tenta de sortir de sa +cachette: lassé d'attendre en vain que Gontran vînt le délivrer, il +cria; ses cris furent inutiles, il était seul dans cette maison. Le +lendemain, le courrier revint, frappa à la porte; on ne lui répondit +pas. Déjà inquiet de n'avoir pas vu venir la voiture se remiser à +Chantilly, il retourna à Paris, où il apprit la mort de M. de Lancry. +Quant à M. de Lugarto, sa vie était depuis quelque temps si mystérieuse, +que sa disparition parut fort naturelle à tous les gens qu'il employait.</p> + +<p>L'on ne peut guère s'étonner de l'horrible mal qu'avait fait cet homme +en songeant aux immenses ressources qu'il trouvait soit dans la +corruption, soit dans l'espèce de police occulte dont il entourait ceux +qu'il haïssait. Pour cet homme infâme, saturé de plaisirs, blasé sur +tout, le mal était un besoin et une volupté: beaucoup d'argent, quelques +séjours mystérieux à Paris, son adresse à contrefaire les écritures, lui +permirent de frapper mortellement ou d'une manière incurable M. de +Mortagne, Emma, madame de Richeville, M. de Rochegune et Mathilde.</p> + +<p>Nous détournerons la vue des horreurs monstrueuses que méditaient pour +l'avenir M. de Lancry et Lugarto: lorsque deux pareilles âmes +s'accouplent, rien ne doit étonner.</p> + +<p>M. Sécherin, après avoir tué Gontran, voyagea, toujours poursuivi par le +souvenir d'Ursule. La mort de M. de Lancry l'avait vengé, mais ne +l'avait pas consolé.</p> + +<p>Mademoiselle de Maran, devenue tout à fait paralytique et presque +aveugle, continua d'être absolument abandonnée au cruel despotisme de +Servien, qui ne laissait personne approcher d'elle. La fin de sa vie fut +un supplice de tous les moments. Le crayon que nous en avons offert peut +à peine en donner une idée. Sans la volonté ferme et inébranlable de M. +de Rochegune, Mathilde eût essayé d'adoucir la pénible position de sa +tante.</p> + +<p>Madame de Richeville se livra à des austérités de plus en plus cruelles; +sa santé, depuis longtemps minée par d'incurables chagrins, n'y résista +pas longtemps; elle apprit du moins le dévouement sublime de Mathilde +pour Emma.</p> + +<p>M. de Senneville fit oublier la coupable légèreté de ses propos et de +ses mensonges par le loyal aveu de ses torts et par le respect profond, +dévoué, qu'il montra toujours pour Mathilde et pour M. de Rochegune.</p> + +<p>Enfin, pour ne laisser dans l'oubli aucun des personnages qui ont figuré +dans ce long récit, nous dirons que la veuve Lebœuf revint, quelques +jours après sa disparition, trôner dans le comptoir d'acajou de son café +de la rue Saint-Louis, ayant toujours son fidèle Botard pour garçon et +les frères Godet pour principaux habitués. M. de Lancry et Lugarto +avaient fait donner à la veuve une somme assez considérable pour +abandonner son établissement pendant quelques jours à leur police +occulte, le voisinage de l'hôtel d'Orbesson, occupé par M. de Rochegune, +rendant cette surveillance nécessairement incessante dans le cas où +Mathilde, poussée à bout par le désespoir, aurait songé à y chercher un +refuge.</p> + +<p>Madame Lebœuf se plut à envelopper d'un voile épais son absence +momentanée. Ce mystère est encore, à cette heure, le texte inépuisable +de la conversation des frères Godet et des autres habitués du café +Lebœuf. Enfin, le vieil hôtel d'Orbesson fut changé en une +manufacture de produits chimiques après le départ du colonel Ulrik.</p> + +<p class="c">FIN.</p> + +<hr class="full" /> + +<h3><a name="TABLE_DES_CHAPITRES" id="TABLE_DES_CHAPITRES"></a>TABLE DES CHAPITRES.</h3> + +<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary="table"> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3"><a href="#TOME_PREMIER">TOME PREMIER</a>.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">PREMIÈRE PARTIE</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">INTRODUCTION.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr valign="top"><td align="right" rowspan="6"><span class="smcap">Chap</span>.</td><td align="right"><a href="#A-CHAPITRE_I">I</a>.</td><td>—Le Café Lebœuf</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#A-CHAPITRE_II">II</a>.</td><td>—La Lettre</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#A-CHAPITRE_III">III</a>.</td><td>—Les Recherches</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#A-CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td>—Le Rendez-Vous</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#A-CHAPITRE_V">V</a>.</td><td>—Le Colonel Ulrik</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="right" valign="top" rowspan="15"><span class="smcap">Chap</span>.</td><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_I">I</a>.</td><td>—Mademoiselle de Maran</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_II">II</a>.</td><td>—Le Protecteur</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_III">III</a>.</td><td>—Le Conseil de Famille</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td>—Une Amie d'enfance</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_V">V</a>.</td><td>—Première Communion</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td>—L'Entrée dans le Monde</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_VII">VII</a>.</td><td>—Le Bal</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_VIII">VIII</a>.</td><td>—La Présentation</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_IX">IX</a>.</td><td>—Le Lendemain du Bal</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_X">X</a>.</td><td>—L'Opéra</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_XI">XI</a>.</td><td>—L'Aveu</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_XII">XII</a>.</td><td>—La Lettre</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_XIII">XIII</a>.</td><td>—L'Entretien</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_XIV">XIV</a>.</td><td>—La Justification</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3"><a href="#TOME_DEUXIEME">TOME DEUXIÈME</a>.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">PREMIÈRE PARTIE.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME. (Suite.)</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="right" valign="top" rowspan="6"><span class="smcap">Chap</span>.</td><td align="right"><a href="#C-CHAPITRE_I">I.</a></td><td>—La Visite.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#C-CHAPITRE_II">II</a>.</td><td>—Monsieur et madame Sécherin.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#C-CHAPITRE_III">III</a>.</td><td>—L'Aveu.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#C-CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td>—La Lettre.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#C-CHAPITRE_V">V</a>.</td><td>—Monsieur de Mortagne.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">DEUXIÈME PARTIE.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">LE MARIAGE.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="right" valign="top" rowspan="15"><span class="smcap">Chap</span>.</td><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_I">I</a>.</td><td>—La Retraite.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_II">II</a>.</td><td>—Le Départ.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_III">III</a>.</td><td>—Les Visites de Noces.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td>—Monsieur Lugarto.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_V">V</a>.</td><td>—La princesse Ksernika.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td>—Mademoiselle de Maran.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_VII">VII</a>.</td><td>—Matinée dansante.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_VIII">VIII</a>.</td><td>—Le Souper.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_IX">IX</a>.</td><td>—Explication.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_X">X</a>.</td><td>—Le Billet.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_XI">XI</a>.</td><td>— L'Entrevue.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_XII">XII</a>.</td><td>—L'Aveu.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_XIII">XIII</a>.</td><td>—Le Défi.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_XIV">XIV</a>.</td><td>—Explication.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3"><a href="#TOME_TROISIEME">TOME TROISIÈME</a>.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">DEUXIÈME PARTIE.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME. (Suite.)</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="right" valign="top" rowspan="16"><span class="smcap">Chap</span>.</td><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_I">I</a>.</td><td>—Une Visite.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_II">II</a>.</td><td>—La Route.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_III">III</a>.</td><td>—Révélations.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td>—Punition.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_V">V</a>.</td><td>—Les Adieux.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td>—La Famille Sécherin.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_VII">VII</a>.</td><td>—La Lettre.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_VIII">VIII</a>.</td><td>—La Nuit porte conseil.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_IX">IX</a>.</td><td>—La Femme et la Belle-Mère.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_X">X</a>.</td><td>—Retour et Départ.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_XI">XI</a>.</td><td>—Le Château de Maran.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_XII">XII</a>.</td><td>—La Vie de Château.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_XIII">XIII</a>.</td><td>—Une Bonne Œuvre.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_XIV">XIV</a>.</td><td>—Emma.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_XV">XV</a>.</td><td>—Les deux Amies.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3"><a href="#TOME_QUATRIEME">TOME QUATRIÈME</a>.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">DEUXIÈME PARTIE.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME. (Suite.)</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="right" valign="top" rowspan="18"><span class="smcap">Chap</span>.</td><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_I">I</a>.</td><td>—La Chasse.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_II">II</a>.</td><td>—Une Mère.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_III">III</a>.</td><td>—L'Entretien.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td>—Frayeurs.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_V">V</a>.</td><td>—Mademoiselle de Maran.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td>—Souvenirs d'enfance.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_VII">VII</a>.</td><td>—Retour.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_VIII">VIII</a>.</td><td>—Les Braits du monde.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_IX">IX</a>.</td><td>—Bonheur et Espoir.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_X">X</a>.</td><td>—Repentir.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_XI">XI</a>.</td><td>—Le Châtiment.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_XII">XII</a>.</td><td>—M. de Lancry à Ursule.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_XIII">XIII</a>.</td><td>—Ursule à Gontran.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_XIV">XIV</a>.</td><td>—M. Sécherin à Ursule.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_XV">XV</a>.</td><td>—Les deux Époux.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_XVI">XVI</a>.</td><td>—Désespoir d'Amour.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_XVII">XVII</a>.</td><td>—Le Départ.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3"><a href="#TOME_CINQUIEME">TOME CINQUIÈME</a>.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">DEUXIÈME PARTIE.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME. (Suite.)</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="right" valign="top" rowspan="17"><span class="smcap">Chap</span>.</td><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_I">I</a>.</td><td>—Le Testament.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_II">II</a>.</td><td>—La Lettre.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_III">III</a>.</td><td>—Rouvray.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td>—Le Retour.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_V">V</a>.</td><td>—Correspondance.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td>—Rencontre.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_VII">VII</a>.</td><td>—Le Récit.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_VIII">VIII</a>.</td><td>—Un ancien ami.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_IX">IX</a>.</td><td>—Les Confidences.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_X">X</a>.</td><td>—Correspondance.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_XI">XI</a>.</td><td>—Le Bal masqué.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_XII">XII</a>.</td><td>—Le Réveil.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_XIII">XIII</a>.</td><td>—Le Concert.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_XIV">XIV</a>.</td><td>—L'Aveu.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_XV">XV</a>.</td><td>—Une Visite.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_XVI">XVI</a>.</td><td>—L Entrevue.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3"><a href="#TOME_SIXIEME">TOME SIXIÈME</a>.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">DEUXIÈME PARTIE.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME. (Suite.)</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="right" valign="top" rowspan="17"><span class="smcap">Chap</span>.</td><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_I">I</a>.</td><td>—Une Consultation.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_II">II</a>.</td><td>—Révélation.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_III">III</a>.</td><td>—Le Salut.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td>—Le Retour.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_V">V</a>.</td><td>—Les Adieux.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td>—Correspondance.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_VII">VII</a>.</td><td>—Le Rendez-vous.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_VIII">VIII</a>.</td><td>—Confidences.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_IX">IX</a>.</td><td>—Les Fiançailles.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_X">X</a>.</td><td>—La Demande.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XI">XI</a>.</td><td>—Un Mariage.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XII">XII</a>.</td><td>—La Mort.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XIII">XIII</a>.</td><td>—Les Regrets.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XIV">XIV</a>.</td><td>—La Sainte-Claire.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XV">XV</a>.</td><td>—L'abbé Dampierre.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XVI">XVI</a>.</td><td>—Le Coffret.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3"><a href="#EPILOGUE">ÉPILOGUE</a>.</td></tr> +<tr><td align="left" rowspan="6"> </td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XVII">XVII</a>.</td><td>—Le Café Lebœuf.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XVIII">XVIII</a>.</td><td>—L'Hôtel de Maran.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XIX">XIX</a>.</td><td>—L'Entrevue.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XX">XX</a>.</td><td>—Un Duel.</td></tr> +<tr><td> </td><td align="left" colspan="2"> <a href="#CONCLUSION">Conclusion</a>.</td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">FIN DE LA TABLE.</td></tr> +</table> + +<hr class="full" /> + +<h3><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> On appelle ainsi les sociétés pareilles à celles où M. de +Rochegune avait dû la somme qu'il voulait employer en bonnes œuvres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_2" id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> Euphorbia fulgens.—Linné.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_C_3" id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Le suc de l'euphorbe est un très-violent poison.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_D_4" id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> M. de Mortagne ignorait alors le départ de M. de Lancry +pour Paris. (<i>Note de l'auteur.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_E_5" id="Footnote_E_5"></a><a href="#FNanchor_E_5"><span class="label">[E]</span></a> La première lettre contenait sans doute le récit de la vie +de Gontran jusqu'au moment où il vint rejoindre Ursule à Paris.</p></div> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mathilde, by Eugène Sue + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MATHILDE *** + +***** This file should be named 33454-h.htm or 33454-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/4/5/33454/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> |
