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+ The Project Gutenberg eBook of Mathilde, par Eugène Sue.
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Mathilde, by Eugène Sue
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mathilde
+ mémoires d'une jeune femme
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: August 17, 2010 [EBook #33454]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MATHILDE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
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+
+</pre>
+
+
+<table border="1" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="note"
+style="background-color:#DEE6C9">
+<tr><td>Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a été conservée et
+n'a pas été harmonisée.<br />Quelques erreurs clairement introduites par le
+typographe ont cependant été corrigées.</td></tr>
+</table>
+
+<hr class="full" />
+
+<h1>MATHILDE.</h1>
+
+<p class="cb">TYPOGRAPHIE LACRAMPE ET COMP.,<br />
+RUE DAMIETTE, 2</p>
+
+<hr class="full" />
+
+<h1>MATHILDE</h1>
+
+<hr />
+
+<h2>MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME</h2>
+
+<p class="cb">PAR</p>
+
+<h2>EUGÈNE SÜE.</h2>
+
+<p class="cb">PARIS<br />PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.</p>
+
+<hr />
+<p class="cb">1845</p>
+
+<table cellpadding="5" cellspacing="0" summary="table"
+style="border:solid 2px gray;margin-top:10%;">
+<tr><td align="center" style="font-size:110%;"><b>TABLE</b></td></tr>
+<tr><td align="center"><a href="#TOME_PREMIER">Tome premier</a><br />
+<a href="#TOME_DEUXIEME">Tome deuxième</a><br />
+<a href="#TOME_TROISIEME">Tome troisième</a><br />
+<a href="#TOME_QUATRIEME">Tome quatrième</a><br />
+<a href="#TOME_CINQUIEME">Tome cinquième</a><br />
+<br />
+<a href="#TABLE_DES_CHAPITRES">Table des chapitres.</a></td></tr>
+</table>
+
+<h1><a name="MATHILDE-1" id="MATHILDE-1"></a>MATHILDE.</h1>
+
+<hr class="full" />
+
+<h3><a name="TOME_PREMIER" id="TOME_PREMIER"></a>TOME PREMIER.</h3>
+
+<h3>INTRODUCTION.</h3>
+
+<hr />
+
+<h3><a name="A-CHAPITRE_I" id="A-CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<h4>LE CAFÉ LEB&OElig;UF.</h4>
+
+<p>Vers la fin du mois de décembre 1838, on voyait (et l'on voit
+probablement encore) un modeste café appelé le <i>café Leb&oelig;uf</i>, situé
+rue Saint-Louis au Marais, en face du vieil hôtel d'Orbesson, vaste et
+triste demeure, mise en location, après avoir été habitée pendant
+plusieurs générations par une ancienne famille de robe.</p>
+
+<p>Son dernier propriétaire, le président d'Orbesson, était mort peu de
+mois après la restauration.</p>
+
+<p>Au mois d'octobre 1838, les écriteaux disparurent, et un locataire vint
+prendre possession de ce sombre édifice, bâtiment à deux étages entre
+cour et jardin. Une grande porte vermoulue flanquée de deux pavillons
+servant de commun s'ouvrait sur la rue.</p>
+
+<p>L'hôtel d'Orbesson, quoique habité, paraissait toujours désert et
+abandonné.</p>
+
+<p>Une herbe épaisse continuait de pousser sur le seuil de la grande porte,
+qui ne s'était jamais ouverte depuis l'arrivée du dernier locataire, <i>le
+colonel Ulrik</i>.</p>
+
+<p>Dans les quartiers populeux ou élégants de Paris, on est à peu près à
+l'abri de la médisance ou de la curiosité de ses voisins. Chacun est
+trop occupé de ses travaux et de ses plaisirs, pour perdre un temps
+précieux à ces commentaires fabuleux, à cet espionnage hargneux et
+incessant qui fait les délices de la province.</p>
+
+<p>Il n'en est pas ainsi dans certains quartiers retirés, généralement
+peuplés de petits rentiers ou d'anciens employés, gens éminemment oisifs
+et passionnés du merveilleux, toujours préoccupés de l'impérieux besoin
+de savoir ce qui se passe dans la rue ou chez les autres.</p>
+
+<p>On doit le dire, à la louange de ces honnêtes bourgeois, si jaloux
+d'exercer leur imagination, ils ne sont pas très-exigeants sur
+l'importance des faits qu'ils aiment à <i>poétiser</i> à leur manière. La
+moindre particularité leur suffit pour étayer les plus formidables
+histoires, dont ils vivent heureux et satisfaits pendant plusieurs mois.</p>
+
+<p>Mais si la personne qu'ils épient s'opiniâtre à ne pas même leur donner
+le prétexte d'une fable, si elle s'environne d'un mystère impénétrable,
+la curiosité des oisifs, refoulée, comprimée, ne trouvant pas d'issue,
+s'exalte jusqu'à la frénésie. Pour assouvir leur passion favorite, ils
+ne reculent alors devant aucune extrémité.</p>
+
+<p>Depuis trois mois qu'il habitait le Marais, le colonel Ulrik avait
+réussi à exciter cette espèce de curiosité furibonde chez ses voisins,
+presque tous habitués du <i>café Leb&oelig;uf</i>, situé, ainsi que nous l'avons
+dit, en face de l'hôtel d'Orbesson.</p>
+
+<p>Rien ne semblait plus extraordinaire que la vie du colonel: ses fenêtres
+étaient toujours fermées; jamais il ne sortait de chez lui, à moins que
+ce ne fût mystérieusement, sans doute par une petite porte du jardin qui
+s'ouvrait sur une ruelle déserte. Son domestique paraissait un grand
+homme à l'air rébarbatif.</p>
+
+<p>Chaque matin, une petite porte de service recevait un panier de
+provisions qu'un restaurateur des environs avait été chargé de fournir,
+et se refermait aussitôt.</p>
+
+<p>Réduits à exploiter cette seule circonstance, les curieux gagnèrent le
+pourvoyeur, et tâchèrent de présumer des m&oelig;urs et du caractère du
+colonel par l'examen des provisions qu'on lui apportait.</p>
+
+<p>Malgré leur esprit inventif, les habitués du café Leb&oelig;uf ne purent
+asseoir aucune sérieuse hypothèse sur ces renseignements.</p>
+
+<p>Le colonel semblait se nourrir d'une manière très-simple et très-sobre.
+Pourtant, quelques gens d'imagination laissèrent entendre qu'il pouvait
+bien manger crue la volaille qu'on lui apportait. On ne donna, pour le
+moment du moins, aucune suite à ces insinuations, qui ne parurent pas
+manquer de profondeur.</p>
+
+<p>Dernière et importante remarque: Jamais le facteur de la poste n'avait
+apporté une seule lettre à l'hôtel d'Orbesson. Personne, depuis trois
+mois, n'avait franchi le seuil de cette demeure.</p>
+
+<p>On pense que bien des ruses avaient été ourdies pour arracher quelques
+mots au domestique du colonel, ou pour jeter un coup d'il dans
+l'intérieur de l'hôtel.</p>
+
+<p>Toutes ces entreprises furent vaines. Les voisins, réduits à une sorte
+d'observation armée, de surveillance continue, établirent le centre de
+leurs opérations au café Leb&oelig;uf.</p>
+
+<p>A la tête des curieux étaient les deux frères Godet, célibataires,
+ex-employés à la loterie. Depuis l'arrivée du colonel à l'hôtel
+d'Orbesson, ces deux vieux garçons avaient trouvé un but ou un prétexte
+à leur vie, jusqu'alors assez décolorée. Acharnés à découvrir quel était
+le mystérieux inconnu, chaque jour ils formaient de nouveaux projets,
+ils tentaient de nouveaux efforts pour pénétrer l'énigme vivante qui les
+affolait.</p>
+
+<p>Madame veuve Leb&oelig;uf, hôtesse du café, servait d'auxiliaire aux deux
+frères. Retranchée derrière les bocaux de cerises et les bols d'argent
+qui ornaient son comptoir, sans cesse elle avait ses gros yeux braqués
+sur les portes de l'hôtel.</p>
+
+<p>Si l'on s'étonne de cette persévérance à épier dans le désert, on oublie
+que la vanité même de l'espionnage de nos oisifs devait servir de
+puissant aiguillon à leur curiosité. Chaque jour ils s'attendaient à
+dévoiler quelques faits importants.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit, on était à la fin du mois de décembre.</p>
+
+<p>Midi venait de sonner à la pendule du café; madame Leb&oelig;uf, le nez
+appliqué aux vitres, partageait son attention entre la neige qui tombait
+à gros flocons et la porte de l'hôtel d'Orbesson.</p>
+
+<p>La veuve s'étonnait de n'avoir pas encore vu les deux frères Godet, ses
+fidèles habitués, qui chaque matin venaient régulièrement déjeuner chez
+elle.</p>
+
+<p>Enfin elle les vit passer devant ses fenêtres; ils entrèrent, et se
+débarrassèrent de leurs manteaux couverts de neige.</p>
+
+<p>&mdash;Bon Dieu! monsieur Godet l'aîné, qu'avez-vous donc au front? s'écria
+la veuve en voyant le bandeau qui enveloppait la tête de son habitué.</p>
+
+<p>M. Godet l'aîné était un gros homme chauve, au teint coloré, au ventre
+proéminent, à la physionomie importante et dogmatique. Il souleva un peu
+la bande de soie noire qui cachait son &oelig;il gauche, et répondit d'un
+air indigné, avec une voix de basse-taille qui eût fait honneur à un
+chantre de cathédrale:</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la façon de ce monstre de <i>Robin des Bois</i>.»</p>
+
+<p>(Les curieux du café Leb&oelig;uf avaient ainsi ingénieusement baptisé
+l'habitant de l'hôtel d'Orbesson.)</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la façon de ce monstre de <i>Robin des Bois</i>! répéta monsieur
+Godet le cadet, véritable écho de son frère.</p>
+
+<p>&mdash;Bon Dieu du ciel! racontez-moi donc vite comment cela vous est
+arrivé!&mdash;s'écria madame Leb&oelig;uf frémissant d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple, ma chère madame Leb&oelig;uf, dit l'ex-employé.&mdash;Il
+fallait en finir avec cet aventurier, ce vagabond, ce coureur, qui se
+tapit dans sa tanière comme une véritable bête farouche. (Et si je
+l'appelle bête farouche, je n'attaque en rien ni son honneur ni sa
+moralité; seulement je pose cette simple question: «S'il ne faisait pas
+du mal ou s'il n'en avait jamais fait, pourquoi se cacherait-il comme
+une véritable bête farouche?»)</p>
+
+<p>Après cette triomphale parenthèse, M. Godet l'aîné écarta de nouveau le
+bandeau de son &oelig;il gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, pourquoi se cacherait-il?&mdash;répétèrent les habitués attentifs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voilà bien le gouvernement,&mdash;reprit M. Godet avec amertume;&mdash;il
+sait traquer, trouver, arrêter des conspirateurs; mais quand il s'agit
+du salut, de la tranquillité de paisibles bourgeois, serviteur de tout
+mon c&oelig;ur! il n'y a pas plus de sergents de ville ou de commissaires
+de police que chez les sauvages!</p>
+
+<p>&mdash;Que chez les sauvages,&mdash;répéta M. Godet puîné.</p>
+
+<p>&mdash;Dans les dangereuses conjonctures où nous nous trouvions, abandonné à
+mes propres forces, ma pauvre madame Leb&oelig;uf,&mdash;reprit M. Godet
+l'aîné,&mdash;qu'ai-je fait, qu'ai-je dû faire? Le voici. Je me suis
+dit:&mdash;Godet, tu es un honnête homme, tu as à accomplir un devoir, un
+grand devoir; fais ce que dois, advienne que pourra, Godet... Il y a
+dans ton voisinage un vagabond, un aventurier, un coureur qui, à la face
+de toute une rue, de tout un quartier, ose se celer effrontément, depuis
+des semaines, depuis des mois, sans que le gouvernement fasse rien pour
+mettre un terme à ce scandale public!!!</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que c'est un scandale!&mdash;dit madame Leb&oelig;uf;&mdash;il est
+impossible de savoir ce que font des voisins qui ne se montrent jamais.
+Alors on est bien forcé d'en dire du mal!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un affreux scandale!&mdash;reprit M. Godet l'aîné:&mdash;je ne le dis pas
+seulement, je le prouve: il est évident, il est palpable que cet
+aventurier fait litière de la manière de penser de ses concitoyens, en
+s'obstinant a échapper à leur appréciation sévère, mais équitable.
+L'homme propose... Mais Dieu dispose...</p>
+
+<p>Madame Leb&oelig;uf, ne saisissant pas l'à-propos de cette citation
+philosophique, et impatiente d'arriver à l'<i>action</i>, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vrai... monsieur Godet; mais par quel motif avez-vous donc
+ce bandeau sur l'&oelig;il?</p>
+
+<p>&mdash;M'y voici, ma chère dame Leb&oelig;uf. Hier j'appelai mon frère, mon
+digne frère; je lui dis:&mdash;Dieudonné, il faut que cet abus intolérable
+ait une fin; il faut, dussions-nous y laisser notre vie, il faut que
+nous sachions quel est cet aventurier. Je ne te le cache pas, mon frère,
+dis-je à Dieudonné, c'est pour moi une question de santé. Depuis trois
+mois que ce coureur habite ce quartier, depuis que je cherche en vain à
+savoir ce qu'il est, ce qu'il fait, je ne vis pas, je suis dévoré
+d'inquiétudes; j'ai des rêves atroces, des cauchemars abominables. Je ne
+pense qu'à ce mystérieux inconnu. C'est à ce point que mes fonctions
+physiques s'en altèrent. Oui, ma pauvre madame Leb&oelig;uf, c'est comme
+j'ai l'honneur de vous le confier, mes fonctions s'en altèrent. Aussi me
+suis-je dit: Godet, tu ne seras pas assez bourreau de toi-même pour
+creuser ta tombe pour le bon plaisir de cet aventurier! Ce mystère
+t'agite outre mesure, Godet! eh bien! dévoile ce mystère, et tu seras
+digne de reconquérir ton repos, que ce vagabond a méchamment troublé. Ce
+qui fut dit fut tait, ma chère madame Leb&oelig;uf. Hier, à la nuit
+tombante, j'emprunte une échelle à notre voisin le menuisier; je
+traverse la rue avec Dieudonné; nous entrons dans la ruelle où s'ouvre
+la petite porte du jardin de <i>Robin de Bois</i>; j'applique l'échelle à la
+muraille, je monte; il faisait encore assez de jour pour voir dans le
+jardin et dans l'intérieur de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?&mdash;s'écria madame Leb&oelig;uf.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, au moment où j'avançais la tête afin de regarder
+par-dessus la crête du mur, un coup de fusil part...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu du ciel! un coup de fusil!&mdash;s'écria la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Un véritable coup de fusil, madame, un véritable attentat à mon
+existence particulière. Mon chapeau tombe, je me sens frappé au front et
+à l'&oelig;il comme si j'avais reçu un millier de pointes d'épingles à bout
+portant, et j'entends la voix (je te reconnaîtrai entre mille),
+j'entends la voix du janissaire, du séide de cet aventurier, qui s'écrie
+avec un accent féroce et railleur: «Une autre fois, au lieu de cendrée,
+ce sera du gros plomb; une autre fois, au lieu de tirer au chapeau, on
+tirera au visage...» Voilà, ma pauvre madame Leb&oelig;uf, où nous en
+sommes réduits avec le gouvernement. Vous le voyez, on vient massacrer
+des bourgeois paisibles jusque sur la crête des murs... les plus élevés!</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est un assassinat!&mdash;s'écrièrent les habitués.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!&mdash;le monstre d'homme!&mdash;dit madame Leb&oelig;uf.&mdash;Il faut aller chez le
+commissaire, monsieur Godet, il faut avoir des témoins.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement ce que je me disais à part moi, en descendant
+précipitamment de mon échelle, ma chère madame Leb&oelig;uf; oui... je me
+disais:&mdash;Godet, il faut que tu ailles à l'instant déposer ta plainte
+chez le magistrat. Mais vous allez voir comment nous sommes gouvernés.
+Un quart d'heure après, j'entrais chez M. le commissaire au moment où on
+allumait sa lanterne... sa lanterne! emblème dérisoire, s'il voulait
+signifier la clairvoyance de ce fonctionnaire. J'apportais avec moi les
+pièces de conviction, mon chapeau troué et mon front tout bleu...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame Leb&oelig;uf, le commissaire m'a dit, il a eu l'impudeur
+de me dire que je n'avais eu que ce que je méritais, et que, sans la
+considération dont je jouissais dans le quartier depuis vingt-deux ans
+et quelques mois, il aurait été forcé de me poursuivre comme coupable
+d'escalade nocturne dans une maison habitée.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle horreur!&mdash;s'écria madame Leb&oelig;uf.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi,&mdash;reprit M. Godet l'aîné avec une ironie amère et une emphase
+cicéronienne,&mdash;ainsi un aventurier pourra venir insolemment exciter la
+curiosité publique en dissimulant sa personne, et un bourgeois honnête,
+bien famé, sera fusillé, impunément fusillé, parce qu'il aura tenté de
+sortir de l'état d'angoisse, d'inquiétude, de perplexité où le plonge
+l'ignorance d'un mystère qui importe peut-être au salut public! Écoutez,
+madame Leb&oelig;uf,&mdash;ajouta M. Godet d'un ton d'oracle en se dressant de
+toute sa hauteur,&mdash;un grand homme l'a dit, je ne sais plus lequel, mais
+c'est égal, un grand homme l'a dit: <i>La maison de tout citoyen doit être
+de verre</i>. Je donne l'exemple, qu'on m'imite; ma maison est de verre, un
+véritable bocal: qu'on y plonge la vue, et l'on m'y verra dévoué au
+repos de mes concitoyens... on...</p>
+
+<p>M. Godet ne put terminer sa philippique.</p>
+
+<p>Un fait foudroyant lui coupa la parole.</p>
+
+<p>Une très-belle voiture, largement armoriée, attelée de deux beaux
+chevaux, s'arrêta devant la grande porte de l'hôtel d'Orbesson.</p>
+
+<p>Cette voiture était venue au pas; ses persiennes levées annonçaient
+qu'elle était vide; un chasseur richement galonné descendit du siége où
+il était assis, à côté du cocher, vêtu d'une pelisse amarante fourrée.</p>
+
+<p>A peine le chasseur eut-il touché le marteau de la porte, que, pour la
+première fois depuis trois mois, elle s'ouvrit pour recevoir la voiture,
+et se referma aussitôt.</p>
+
+<p>Les oisifs du café Leb&oelig;uf se regardèrent d'un air ébahi.</p>
+
+<p>Ils allaient sans doute se livrer à des commentaires exorbitants,
+lorsque la porte se rouvrit de nouveau.</p>
+
+<p>La voiture sortit rapidement; l'on put y voir, nonchalamment assis, un
+homme jeune encore, d'une figure très-basanée. Il portait un uniforme de
+hussard, blanc, à collet bleu, couvert de broderie d'or. A son cou et
+sur sa poitrine brillaient des croix et des plaques d'ordres étrangers.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà, <i>Robin des Bois</i> est donc un grand seigneur d'un pays lointain?
+s'écria M. Godet l'aîné.</p>
+
+<p>&mdash;Il a une assez belle figure, mais l'air bien insolent,&mdash;dit madame
+Leb&oelig;uf.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu ses deux <i>crachats</i>, l'un en or, l'autre en argent?&mdash;dit
+M. Godet le cadet.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens... tiens... tiens!... moi qui croyais au fond de ma pensée que,
+malgré son titre de colonel, l'aventurier, le coureur, le vagabond était
+quelque chose comme un banqueroutier retiré, ajoute M. Godet l'aîné en
+sifflant entre ses dents.</p>
+
+<p>&mdash;Une idée, messieurs!&mdash;s'écria madame Leb&oelig;uf.&mdash;C'est peut-être un
+acteur! J'ai vu au Cirque-Olympique des écuyers habillés dans ce
+genre-là.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette magnifique voiture,&mdash;dit M. Godet,&mdash;elle appartiendrait
+donc à la troupe? Et d'ailleurs on ne joue pas la comédie en plein jour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'y pense,&mdash;dit madame Leb&oelig;uf;&mdash;peut-être ce vilain homme qui
+habite avec <i>Robin des Bois</i> vous laissera-t-il entrer, maintenant que
+son maître est sorti.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, ma chère madame Leb&oelig;uf,&mdash;dit M. Godet;&mdash;vous avez
+raison; mais sous quel prétexte m'introduirai-je dans ce domicile?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez qu'à dire que vous venez lui faire des excuses de ce qui
+s'est passé hier,&mdash;dit timidement Godet le puîné.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! des excuses... de ce qu'il a manqué de m'éborgner? Vous êtes
+fou, Dieudonné. Je vais au contraire lui déposer ma plainte de son
+incivilité d'hier; ce sera un moyen d'engager la conversation. Vous
+allez voir.</p>
+
+<p>Ce disant, M. Godet sortit et frappa à la petite porte.</p>
+
+<p>La sombre figure du domestique du colonel Ulrik parut au guichet.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous?&mdash;dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui, hier, ai reçu...</p>
+
+<p>&mdash;Vous en recevrez bien d'autres, si vous y revenez,&mdash;répondit le
+domestique en fermant brusquement le guichet.</p>
+
+<p>M. Godet, désappointé, revint trouver ses complices. On continuait de
+faire, au café Leb&oelig;uf, les suppositions les plus inouïes sur le
+colonel Ulrik, lorsque cet intéressant sujet de conversation fut
+interrompu par le roulement d'une voiture qui s'arrêta devant l'hôtel
+d'Orbesson.</p>
+
+<p>Le colonel rentrait.&mdash;Un moment après, la voiture qui l'avait amené
+ressortit au pas.</p>
+
+<p>M. Godet la suivit; il tenta d'engager la conversation avec le cocher et
+le chasseur; il n'en put tirer un seul mot, soit que ces gens
+n'entendissent pas le français, soit qu'ils ne voulussent pas répondre
+au questionneur.</p>
+
+<p>M. Godet et ses amis conclurent de ce silence obstiné, que le colonel
+était servi par des muets, ce qui augmenta infiniment la terreur qu'il
+inspirait.</p>
+
+<p>Cette voiture lui appartenait-elle? Il fut impossible de résoudre cette
+question.</p>
+
+<p>Le lendemain, le surlendemain, les jours suivants, les habitués du café
+attendirent en vain le carrosse; il ne reparut plus.</p>
+
+<p>Rien ne semblait changé dans les habitudes solitaires de Robin des Bois.
+La curiosité des frères Godet était encore plus violemment excitée
+depuis qu'ils savaient que le colonel était jeune, beau, et sans doute
+dans une position sociale élevée.</p>
+
+<p>Ou ne lui prodigua plus les épithètes de vagabond et d'aventurier, on se
+contenta de l'appeler Robin des Bois, ce surnom paraissant décidément
+très en rapport avec sa mystérieuse existence.</p>
+
+<p>Une nouvelle fantaisie vint tourmenter les deux frères Godet: il
+s'agissait de découvrir si le colonel, qu'on n'avait jamais vu passer
+dans la rue, sortait de chez lui par la porte de la ruelle.</p>
+
+<p>Deux polissons, placés en vedette à chaque bout du passage sous le
+prétexte apparent de jouer aux billes, furent secrètement chargés de
+remarquer si quelqu'un paraissait à la petite porte.</p>
+
+<p>Durant trois jours les enfants restèrent fidèlement à leur poste, ils
+n'aperçurent personne.</p>
+
+<p>Les frères Godet, entraînés par le démon de la curiosité, qui devait les
+pousser à bien d'autres entreprises téméraires, eurent la patience de
+s'embusquer à leur tour pendant deux journées entières à l'entrée du la
+ruelle pour contrôler le rapport des enfants; Ils ne virent non plus ni
+sortir, ni entrer personne.</p>
+
+<p>La neige avait été remplacée par une forte gelée, on ne pouvait donc
+reconnaître aucune trace de pas dans la ruelle.</p>
+
+<p>Les habitués du café Leb&oelig;uf conclurent victorieusement que si Robin
+des Bois ne sortait pas le jour, il devait sortir la nuit.</p>
+
+<p>Afin de s'en assurer, M. Godet l'aîné eut recours à un stratagème que le
+dernier des Mohicans eût certainement employé pour surprendre
+l'empreinte des mocassins d'un guerrier tewton.</p>
+
+<p>Un soir, par une nuit obscure, les deux frères étendirent devant la
+petite porte du jardin, et dans la largeur de la ruelle, une épaisse
+couche de cendre également battue, et se retirèrent enchantés de leur
+invention.</p>
+
+<p>On ne saurait dire avec quelle inquiétude, avec quelle angoisse, le
+lendemain matin, au point du jour, ils coururent à la ruelle... Plus de
+doute... Robin des Bois sortait la nuit! Ses pas imprimés sur la cendre
+l'avaient trahi!</p>
+
+<p>Certains de ce fait, les deux frères n'eurent plus qu'à renouveler leur
+expérimentation pour savoir si les promenades du colonel étaient
+quotidiennes, fréquentes ou rares.</p>
+
+<p>Ils acquirent bientôt ainsi la conviction que le colonel sortait chaque
+soir, que les nuits fussent belles ou pluvieuses.</p>
+
+<p>Où allait-il ainsi?</p>
+
+<p>Les gens les moins curieux le seraient devenus sur ces indices.</p>
+
+<p>Les habitués du café Leb&oelig;uf se réunirent en conseil extraordinaire;
+il fut résolu que les frères Godet, toujours intrépides, attendraient la
+première nuit obscure pour s'embusquer aux deux bouts de la ruelle.</p>
+
+<p>Ainsi traqué, le colonel devait nécessairement passer devant l'un ou
+l'autre des deux curieux, qui se mettraient alors à sa piste avec les
+plus grandes précautions, de peur d'être surpris; Robin des Bois, à en
+juger par la manière dont il accueillait les escalades, ne devant pas
+être très jaloux d'initier les étrangers aux habitudes de sa vie
+mystérieuse.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="A-CHAPITRE_II" id="A-CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h4>LA LETTRE.</h4>
+
+<p>Le lendemain de l'expédition projetée par les deux frères, madame
+Leb&oelig;uf, dans son impatience, s'était levée plus tôt que de coutume;
+elle se promenait de son comptoir à la porte et de la porte à son
+comptoir avec une inquiétude inexprimable.</p>
+
+<p>Les frères Godet avaient-ils réussi dans leur entreprise? avaient-ils
+couru quelques dangers?</p>
+
+<p>A mesure que les habitués arrivaient, la curiosité générale augmentait.</p>
+
+<p>L'un des oisifs, après avoir réfléchi toute la nuit et résumé les
+antécédents connus du colonel, avait d'abord déclaré qu'il ne pouvait
+être qu'un espion du haut parage.</p>
+
+<p>Cette idée lumineuse fut victorieusement réfutée par un auditeur, qui
+fit observer que, selon toutes les apparences, Robin des Bois ne sortant
+jamais que la nuit, il lui devenait difficile de faire cet honnête
+métier.</p>
+
+<p>L'opiniâtre bourgeois répondit à cette objection que le colonel
+n'agissait ainsi que pour écarter tout soupçon, ce qui rendait son
+espionnage plus dangereux encore.</p>
+
+<p>Malgré l'intérêt de cette discussion, loin d'oublier les deux frères, on
+s'étonnait de leur longue absence; il était midi, ni l'un ni l'autre
+n'avaient encore paru.</p>
+
+<p>Madame Leb&oelig;uf se rappela l'histoire du coup de fusil; redoutant
+quelque dénoûment tragique, elle allait envoyer son garçon de café
+savoir des nouvelles de MM. Godet, lorsqu'ils parurent.</p>
+
+<p>Ils furent accueillis par un cri général de curiosité:&mdash;Hé bien? hé
+bien?</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien! nous en avons appris de belles,&mdash;répondit M. Godet aîné d'un
+air sinistre. Alors seulement on s'aperçut que les deux frères étaient
+pâles comme des spectres. Fallait-il attribuer cette pâleur aux fatigues
+de la nuit précédente ou aux ressentiments de quelque grand danger? La
+narration de Godet l'aîné va nous l'apprendre.</p>
+
+<p>Les habitués du café se formèrent en cercle autour de lui; il commença:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, qu'ayant courageusement
+voué ma vie à la découverte du ténébreux mystère qui, j'ose l'affirmer,
+importe à tous les honnêtes gens, il...</p>
+
+<p>Alors, ne dites pas,&mdash;fit observer sagement un auditeur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?&mdash;répondit M. Godet.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute,&mdash;répondit l'habitué,&mdash;vous vous écriez: Je n'ai pas besoin
+de vous dire!... et puis vous dites tout de même... Alors...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, mais c'est bon,&mdash;cria-t-on tout d'une voix.&mdash;Vous ne dites
+que des sottises, monsieur Dumont; continuez donc, monsieur Godet,
+continuez, nous vous écoutons de toutes nos forces.</p>
+
+<p>&mdash;Hier, donc,&mdash;reprit M. Godet,&mdash;à la nuit tombante, moi et Dieudonné,
+nous nous embusquâmes aux deux issues de la ruelle, bien décidés à
+pénétrer ce susdit ténébreux mystère. L'horloge de la paroisse sonna
+sept heures..., rien; huit heures... rien; neuf heures... rien; dix
+heures... rien; onze heures... rien.</p>
+
+<p>&mdash;Quel dévouement! attendre si longtemps par le froid!&mdash;s'écria
+l'auditoire.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous auriez eu besoin d'un bon bol de vin chaud!&mdash;soupira madame
+Leb&oelig;uf.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'étonnai pas!&mdash;reprit M. Godet d'un ton doctoral.&mdash;Non, eh
+bien, moi, messieurs, je ne m'étonnai pas de ce retard; je m'y
+attendais. Je m'étais dit: Godet, si quelque chose doit se passer, je
+dois te prévenir que cela se passera à minuit; c'est ordinairement
+l'heure criminelle de certaines entreprises... que... Mais n'anticipons
+pas. Minuit venait donc à peine de sonner, lorsque j'entends
+distinctement cric, crac, et on ouvre la serrure de la petite porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! enfin!...&mdash;dit l'auditoire.</p>
+
+<p>&mdash;Comme le c&oelig;ur a dû vous battre, monsieur Godet!...&mdash;reprit la
+limonadière.&mdash;Je me serais trouvée mal, moi.</p>
+
+<p>&mdash;La nature m'ayant donné la faculté du courage, que tout Français porte
+en soi, ma chère madame Leb&oelig;uf, je croisai bien ma redingote, et je
+me préparai à suivre notre homme; seulement je sentis une légère sueur
+froide qui me monta au front, ce que j'attribuai à l'effet de la
+température extérieure. J'entendis Robin des Bois... ou plutôt non. Il
+n'est plus même digne de ce surnom; il doit en porter un, cette fois
+bien mérité et cent fois plus terrible. Mais n'anticipons pas...
+J'entendis donc Robin des Bois venir de mon côté; il avait un pas
+singulier, effrayant, un pas que j'oserais presque appeler bourrelé de
+remords. Je suspends ma respiration; je m'efface le long de la muraille:
+il faisait si noir qu'il ne me voit pas. Il passe, et je commence à
+m'attacher à ses pas avec la ténacité du chien qui poursuit sa proie, si
+j'ose m'exprimer ainsi. Dieudonné, qui l'avait entendu se diriger de mon
+côté, accourt, et nous suivons notre homme ou plutôt notre... Mais
+n'anticipons pas... Nous marchons, nous marchons, nous marchons... Dieu!
+fallait-il qu'il fût bourrelé, ce malheureux-là! pour ne pas
+s'apercevoir que nous étions sur ses talons!</p>
+
+<p>&mdash;C'est à faire dresser les cheveux sur la tête,&mdash;dit la veuve,&mdash;quand
+je pense qu'il pouvait vous apercevoir!</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas-là, madame, j'avais une réponse toute prête, une réponse
+que j'avais soigneusement élaborée dans la prévision d'un conflit.</p>
+
+<p>&mdash;Cette réponse?</p>
+
+<p>&mdash;Cette réponse était bien simple: la rue est à tout le monde,&mdash;répondit
+M. Godet d'un air héroïque.</p>
+
+<p>&mdash;Comment était-il vêtu?&mdash;demanda madame Leb&oelig;uf.</p>
+
+<p>&mdash;Il me parut vêtu d'un manteau noir et d'un grand chapeau. Enfin, après
+des détours sans nombre, nous arrivons... devinez où? Je vous le donne
+en cent, je vous le donne en mille, je vous le donne en dix mille...</p>
+
+<p>&mdash;Nous jetons notre langue aux chiens,&mdash;s'écrièrent comme un seul homme
+les habitués du café.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Godet, ayez pitié de nous!&mdash;dit madame Leb&oelig;uf.</p>
+
+<p>Le rentier, après avoir joui un moment de l'impatience générale, dit
+enfin d'un ton sépulcral:&mdash;Nous arrivons... Ah! messieurs...</p>
+
+<p>&mdash;Mais dites donc!</p>
+
+<p>&mdash;Nous arrivons au cimetière du Père-Lachaise.</p>
+
+<p>&mdash;Au cimetière du Père-Lachaise!!!&mdash;répéta l'assemblée avec un accent
+d'horreur et d'effroi.</p>
+
+<p>Madame Leb&oelig;uf fut si troublée, qu'elle se versa un verre de rhum pour
+se remettre de son émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que pouvait-il aller faire au cimetière à cette heure? Dieu du
+ciel!&mdash;s'écria la veuve après avoir bu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le voir, messieurs, vous n'allez que trop le voir. Nous
+arrivons à la porte du cimetière. Elle était fermée, bien entendu, ainsi
+que cela se doit dans le champ du repos, pour que rien n'y trouble la
+paix de la tombe de chacun. Alors notre homme, c'est-à-dire l'homme, car
+je repousse toute complicité, toute communauté avec un pareil monstre,
+l'homme, sans doute armé d'une fausse clef, d'un rossignol, d'un
+monseigneur ou autre hideux instrument analogue à ses pareils, l'homme,
+dis-je, ouvre la porte et la referme après lui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors qu'avez-vous fait?&mdash;demanda madame Leb&oelig;uf.</p>
+
+<p>&mdash;Moi et Dieudonné, nous avons eu le courage d'attendre cet abominable
+sacrilége jusqu'à quatre heures du matin... pendant ce temps-là nul
+doute qu'il n'ait employé son temps à des profanations abominables, à
+l'imitation de ce fameux mélodrame appelé le Vampire.</p>
+
+<p>&mdash;Un Vampire!&mdash;s'écria madame Leb&oelig;uf.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous croyez qu'il y a encore des vampires? Comment! le
+voisin d'en face serait un vampire? un vampire! ah!... quelles horribles
+délices!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu merci, ma chère madame Leb&oelig;uf, je ne suis pas assez
+superstitieux pour croire aux vampires exagérés que le mélodrame nous
+montre; mais je crois qu'on ne s'introduit pas la nuit dans des
+cimetières sans des motifs qui n'ont rien d'humain ni de naturel; ce qui
+m'engage, en attendant mieux, à nommer Robin des Bois le Vampire. Et à
+ce propos j'éprouve le besoin de déclarer hautement que celui qui ne
+respecte pas l'abri des tombeaux finit tôt ou tard par y descendre, car
+la Providence atteint toujours le coupable,&mdash;ajouta philosophiquement M.
+Godet.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est tout simple, puisqu'on meurt tôt ou tard,&mdash;dit à demi-voix,
+l'impitoyable critique de M. Godet.</p>
+
+<p>Ce dernier lui lança un regard courroucé, et termina en ces termes:</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque l'homme que je ne crains pas d'appeler un vampire quitta le
+cimetière du Père-Lachaise, nous nous remîmes à le suivre, d'abord parce
+que c'était notre route, et ensuite parce que, dans le cas d'une
+mauvaise rencontre, il vaut mieux être trois que deux. Enfin, le Vampire
+revint d'où il était parti et rentra par la ruelle dans ce que j'ose
+appeler à peine son domicile... et d'où il repartira sans doute cette
+nuit pour continuer son tissu d'horreurs ténébreuses.</p>
+
+<p>La narration de M. Godet ne satisfit pas complétement ses auditeurs.</p>
+
+<p>Cette visite au cimetière, jointe à la brillante apparition du colonel
+dans une magnifique voiture, servit de nouveau texte aux inépuisables
+commentaires des habitués du café Leb&oelig;uf, et irrita davantage encore
+la curiosité générale.</p>
+
+<p>A l'exception de la veuve, personne, il est vrai, ne croyait
+positivement aux vampires; mais la conduite étrange du colonel n'en
+prêtait pas moins aux plus bizarres interprétations.</p>
+
+<p>Au moment où la discussion était dans toute sa force, un facteur entra
+et remit une lettre à madame Leb&oelig;uf; celle-ci, vu le froid
+rigoureux, daigna lui verser un verre d'eau-de-vie en matière de
+gratification.</p>
+
+<p>Cette bonne action eut immédiatement sa récompense.</p>
+
+<p>Le facteur, tirant de sa botte une assez grande enveloppe scellée d'un
+large cachet noir, dit à la veuve:</p>
+
+<p>&mdash;Le voisin d'en face n'est pas une bonne pratique, car depuis trois
+mois je ne lui ai jamais porté une lettre; mais en voici une qui en vaut
+bien plusieurs! Eh! eh! il paraît qu'il aime mieux les gros morceaux que
+les petites bouchées, le colonel Ulrik,&mdash;ajouta le facteur d'un air
+capable.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs! messieurs! une lettre pour le Vampire!&mdash;s'écria madame
+Leb&oelig;uf en saisissant l'enveloppe et en l'élevant au-dessus de sa tête
+d'un air triomphant.</p>
+
+<p>Les habitués accoururent et entourèrent le comptoir.</p>
+
+<p>&mdash;Madame! madame!&mdash;s'écria le facteur; et craignant un abus de
+confiance, il étendait la main pour reprendre sa lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, mon garçon; nous ne lui ferons pas de mal, à cette
+enveloppe! Laissez-nous seulement jeter un coup d'&oelig;il sur l'adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Un simple coup d'&oelig;il,&mdash;ajouta M. Godet. Et, saisissant la lettre
+dans ses mains tremblantes d'émotion, il la déposa précieusement sur le
+marbre du comptoir.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un verre d'eau-de-vie, mon garçon,&mdash;dit la veuve au
+facteur.&mdash;Qu'importe que vous remettiez cette lettre cinq minutes plus
+tard à son adresse!</p>
+
+<p>Le facteur but son second verre d'eau-de-vie sans quitter sa lettre des
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons,&mdash;dit la veuve,&mdash;quelle est l'adresse...&mdash;Elle
+lut:&mdash;<i>M. le colonel Ulrik, 38, rue Saint-Louis, Paris</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et le cachet, des armes?</p>
+
+<p>&mdash;Non, une losange pointillée.</p>
+
+<p>&mdash;Et le timbre?&mdash;demanda un autre curieux.</p>
+
+<p>&mdash;De Paris, levée de midi, et un franc de port, vu son poids,&mdash;répondit
+le facteur.&mdash;Allons, maintenant, madame Leb&oelig;uf, vous l'avez assez
+vue, cette lettre, j'espère.</p>
+
+<p>&mdash;Un moment, mon garçon, vous avez le nez bien rouge; buvez donc encore
+un verre d'eau-de-vie. Il fait un froid terrible aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! merci! madame Leb&oelig;uf,&mdash;dit le facteur.&mdash;Vite! vite! ma
+lettre!</p>
+
+<p>H. Godet et les habitués considéraient cette enveloppe avec une avidité
+presque farouche; ils examinaient attentivement son papier épais,
+bleuâtre, glacé, son écriture fine et déliée.</p>
+
+<p>Tout à coup la veuve appuya son nez camard sur la lettre, et
+s'écria:&mdash;Oh! ça sent le musc, quelle horreur d'odeur!</p>
+
+<p>Nous devons à la vérité de déclarer que cette enveloppe sentait
+extrêmement le vétiver; mais pour certaines gens tout parfum est musc,
+et le musc est, par tradition, une abominable odeur.</p>
+
+<p>Tous les nez des habitués du café Leb&oelig;uf se posèrent alternativement
+sur le paquet.</p>
+
+<p>Il n'y eut qu'un cri:&mdash;Ça sent le musc!</p>
+
+<p>&mdash;C'est une lettre de femme!&mdash;s'écria M. Godet d'un air inspiré,&mdash;et
+d'une femme qui porte des odeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Pouah!&mdash;fit la veuve Leb&oelig;uf avec une moue suprêmement dédaigneuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui, par là-dessus, n'affranchit pas une lettre de cette
+conséquence! une lettre d'un franc de port!&mdash;dit un autre habitué.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que ça ne peut être qu'une pas grand'chose, qu'un rien du
+tout,&mdash;reprit madame Leb&oelig;uf en haussant les épaules.&mdash;Une créature
+qui porte des odeurs, et qui n'a pas seulement de quoi affranchir ses
+lettres!</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc, attendez donc,&mdash;dit M. Godet en réfléchissant;&mdash;cette
+petite écriture fine et couchée... le numéro avant la rue.. oui! oui!...
+plus de doute, cette lettre est d'une Anglaise!</p>
+
+<p>Que pouvait avoir de commun une femme qui portait des odeurs, une
+Anglaise, avec un beau colonel étranger, qui ne sortait jamais le jour,
+et qui allait dans les cimetières pendant la nuit?</p>
+
+<p>Tel fut le résumé des questions que se posèrent les habitués.</p>
+
+<p>Penchés autour de l'enveloppe, leurs yeux flamboyaient de convoitise.</p>
+
+<p>Certes, on peut affirmer, sans trop méjuger de l'espèce humaine, que,
+s'il avait dépendu des curieux du café Leb&oelig;uf de pouvoir
+immédiatement noyer d'un seul v&oelig;u le malheureux facteur pour
+posséder cette précieuse lettre, le messager à collet rouge eût couru de
+grands dangers.</p>
+
+<p>La veuve n'y tint pas, elle eut l'audace de soulever un coin de
+l'enveloppe afin de tâcher d'apercevoir quelque chose de son contenu.</p>
+
+<p>Le facteur s'élança sur sa lettre en s'écriant qu'il y allait de sa
+place et de la prison pour un tel abus de confiance.</p>
+
+<p>La veuve, emportée hors de toute limite par le démon de la curiosité,
+tint bon; l'enveloppe allait se déchirer dans cette lutte, lorsqu'un des
+habitués s'écria:&mdash;Messieurs! messieurs! en voici bien d'une autre! une
+femme! une femme qui a l'air de chercher le numéro de la tanière du
+Vampire!...</p>
+
+<p>Ces mots eurent un effet magique.</p>
+
+<p>La veuve abandonna la lettre déjà froissée, et colla son gros visage à
+ses carreaux marbrés par la gelée. Le facteur sortit en toute hâte,
+très-satisfait d'avoir échappé à ce guet-apens.</p>
+
+<p>Madame Leb&oelig;uf gratta légèrement avec son ongle la vapeur glacée qui
+s'était formée à l'une des vitres, se ménagea une percée de vue et
+regarda attentivement dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, ne nous montrons pas,&mdash;dit M. Godet,&mdash;nous effaroucherions
+cette femme; imitons cette chère madame Leb&oelig;uf, mettons-nous chacun à
+notre trou, et motus.</p>
+
+<p>Une fois aux aguets, les curieux furent amplement dédommagés de leur
+longue attente de trois mois; les événements semblaient ce jour-là
+s'accumuler.</p>
+
+<p>Le facteur frappa, remit sa lettre au domestique du colonel, qui examina
+l'enveloppe d'un air soupçonneux, et parut irrité.</p>
+
+<p>A peine le facteur avait-il disparu, que la femme déjà signalée par les
+oisifs s'approcha de la grande porte de l'hôtel; n'y trouvant pas de
+marteau, elle se dirigea vers la petite porte du pavillon de gauche.</p>
+
+<p>Cette femme, assez âgée, semblait émue, agitée; elle portait un chapeau
+noir et un manteau brun, sous lequel elle semblait cacher quelque chose.</p>
+
+<p>Après avoir sonné à la petite porte, au lieu d'attendre qu'on vînt lui
+ouvrir, elle marcha de long en large, sans doute afin d'être moins
+remarquée.</p>
+
+<p>Le domestique du colonel parut, la femme âgée lui dit quelques mots à la
+hâte, lui donna un petit coffret d'écaille, incrusté d'or, et disparut
+après avoir fait un signe d'intelligence à une personne que les oisifs
+du café Leb&oelig;uf ne pouvaient encore apercevoir.</p>
+
+<p>Le domestique regarda un moment le coffret d'un air surpris, et referma
+sa porte.</p>
+
+<p>M. Godet, la veuve et leurs complices en espionnage ne respiraient pas
+derrière leurs carreaux; ils attendaient avec une indicible impatience
+la femme invisible.</p>
+
+<p>Elle leur apparut enfin.</p>
+
+<p>C'était une jeune femme âgée de vingt-cinq ans environ. Sa mise était
+fort simple: un petit chapeau de velours noir, une redingote de gros de
+Naples carmélite très-foncé, et un grand châle de cachemire noir qui
+tombait jusqu'aux volants de sa robe; elle cachait ses mains dans un
+manchon de martre qui laissait apercevoir le coin d'un mouchoir
+richement garni de valenciennes. Enfin, les plus jolis petits pieds du
+monde semblaient frissonner de froid dans leurs bottines de satin noir.</p>
+
+<p>Ce qui frappait d'abord dans la figure de cette jeune femme, d'une
+beauté remarquable, c'était le contraste de ses cheveux, du plus beau
+blond cendré, avec ses grands yeux noirs et ses sourcils de même
+couleur, hardiment accusés.</p>
+
+<p>De longues et épaisses boucles de cheveux, pressés par la passe de son
+chapeau, cachaient à demi ses joues; malgré le froid qui aurait dû
+aviver son teint, cette jeune femme était très-pâle: ses traits
+paraissaient bouleversés par la frayeur.</p>
+
+<p>Deux fois elle leva au ciel ses yeux humides de larmes; et lorsqu'elle
+rejoignit la personne qui l'attendait, ses lèvres, contractées par un
+douloureux sourire, laissèrent voir des dents du plus bel émail.</p>
+
+<p>En passant devant madame Leb&oelig;uf elle hâta le pas.</p>
+
+<p>M. Godet n'y tint plus, il entr'ouvrit la porte, et vit les deux femmes
+regagner un petit fiacre bleu à stores rouges qu'elles avaient laissé au
+coin de la rue Saint-Louis.</p>
+
+<p>Elles montèrent en voiture et partirent en gardant les stores baissés.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère... j'espère que voilà du nouveau!&mdash;dit M. Godet en se
+croisant les bras et en secouant la tête d'un air triomphant.</p>
+
+<p>Et les habitués de récapituler les événements qui s'accumulaient depuis
+le matin...</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre qui sent le musc.</p>
+
+<p>&mdash;Une vieille femme qui apporte un coffret d'écaille incrusté d'or, d'un
+air effaré.</p>
+
+<p>&mdash;Et enfin une jeune femme qui pleurniche en passant devant la porte du
+Robin des Bois, du Vampire,&mdash;ajouta la veuve Leb&oelig;uf.</p>
+
+<p>&mdash;Saperlotte! la jolie créature!&mdash;dit M. Godet.</p>
+
+<p>&mdash;Ça... une belle femme... ça n'a pas plus de prestance que rien du
+tout,&mdash;dit madame Leb&oelig;uf en se rengorgeant.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que c'est la femme qui porte des odeurs et qui n'affranchit
+pas ses lettres! s'écria M. Godet après quelques minutes de réflexion.</p>
+
+<p>&mdash;L'Anglaise? Mais vous n'avez donc pas vu comme elle était habillée,
+monsieur Godet?&mdash;reprit la veuve en haussant les épaules avec un air de
+supériorité écrasante.&mdash;Ça une Anglaise! mais il n'y a rien de plus
+facile à reconnaître qu'une Anglaise. Il n'y a qu'à voir la manière dont
+elle s'habille. C'est bien simple: en toute saison un bibi en paille, un
+spencer rose, une jupe écossaise, des brodequins vert clair ou jaune
+citron; avec cela presque toujours les cheveux rouges: témoin les
+<i>Anglaises pour rire</i>, aux Variétés. C'est une pièce qui ne date pas
+d'hier, et qui a de l'autorité, puisque ça se joue en public. Encore une
+fois, depuis que le monde est monde, les Anglaises, les vraies Anglaises
+n'ont jamais été autrement habillées.</p>
+
+<p>Malheureusement; l'arrivée de deux individus qui entrèrent brusquement
+dans le café interrompit les observations et les enseignements de madame
+Leb&oelig;uf sur la monographie des Anglaises.</p>
+
+<p>Les habitués contemplèrent avec un redoublement de curiosité ces deux
+nouveaux personnages, évidemment aussi étrangers au quartier du Marais,
+que l'était la jeune et charmante femme dont nous avons tout à l'heure
+esquissé le portrait.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="A-CHAPITRE_III" id="A-CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h4>LES RECHERCHES.</h4>
+
+<p>Les deux inconnus étaient jeunes et vêtus avec élégance.</p>
+
+<p>Quoiqu'il fît très-froid, ni l'un ni l'autre n'étaient défigurés par ces
+abominables sacs, si mal imités du <i>north-west</i> des marins anglais, et
+appelés paletots par les tailleurs français.</p>
+
+<p>Le plus jeune de ces deux hommes, blond, mince, d'une charmante
+tournure, portait par-dessus ses vêtements une redingote de drap
+blanchâtre, ouatée, à longue et large taille. Le gros n&oelig;ud de sa
+cravate de satin noir était fixé par une petite épingle de turquoise;
+son pantalon, presque juste et d'un bleu très-clair, s'échancrait avec
+grâce sur ses bottes glacées d'un brillant vernis.</p>
+
+<p>L'autre inconnu, brun, un peu plus âgé, avait aussi les dehors d'un
+homme du monde; il portait un surtout couleur de bronze, doublé au
+collet et au revers de velours de même nuance mais <i>écrasé</i>. Son
+pantalon, gris clair, laissait voir un fort joli pied chaussé d'un
+soulier à bottine de casimir noir; une cravate de fantaisie, d'un rouge
+brique, à larges raies blanches, assortissait à merveille son teint et
+ses cheveux bruns.</p>
+
+<p>Nous insistons sur ces puérils détails, parce qu'ils expliquent la
+curiosité avide et pour ainsi dire sauvage avec laquelle ces deux hommes
+furent examinés par les habitués du café Leb&oelig;uf.</p>
+
+<p>Le plus jeune des deux inconnus, blond et d'une figure remplie de
+distinction, semblait en proie à une vive émotion.</p>
+
+<p>En entrant il ôta son chapeau, s'assit presque avec accablement devant
+une table, et appuya sa tête dans ses deux mains, parfaitement bien
+gantées de peau de Suède.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable!&mdash;lui dit son ami (que nous appellerons Alfred)&mdash;que
+diable! Gaston, calmez-vous; vous vous serez trompé, vous dis-je... ce
+n'était sûrement pas elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas elle?&mdash;reprit Gaston en relevant vivement la tête et en
+souriant avec amertume.&mdash;Ce n'était pas elle? Comment! quand, au bal
+masqué, je la reconnaîtrais entre mille femmes rien qu'à sa démarche,
+rien qu'à ce je ne sais quoi qui n'appartient qu'à elle, vous voulez que
+je me sois trompé? Allons donc, Alfred, vous me prenez pour un enfant;
+je l'ai vue quitter sa voiture et monter en fiacre, vous dis-je, un
+petit fiacre bleu à stores rouges; elle était avec sa maudite madame
+Blondeau, qui portait le coffret.</p>
+
+<p>A ces mots, prononcés assez haut par le jeune homme, les habitués du
+café Leb&oelig;uf ne purent retenir un mouvement de joie.</p>
+
+<p>M. Godet dit à vois basse à ses complices...</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous? entendez-vous?... le coffret!... C'est sans doute celui
+que la vieille femme a apporté tout à l'heure au domestique du Vampire.
+Bravo! Cela se complique, cela devient fort intéressant. Écoutons.
+Donnez-moi un journal; je vais me glisser adroitement près de ces deux
+messieurs, qui m'ont l'air de gaillards de la plus haute volée.</p>
+
+<p>En disant ces mots, il s'approcha de la table où causaient ces deux
+jeunes gens.</p>
+
+<p>Ceux-ci s'apercevant qu'on les regardait avec attention, contrariés du
+voisinage de M. Godet, reprirent leur conversation en anglais, au grand
+désappointement des curieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel était ce coffret?&mdash;dit Alfred.</p>
+
+<p>&mdash;Un coffret qu'elle m'avait donné, et que mon valet de chambre a été
+assez sot pour remettre à cette madame Blondeau, croyant qu'elle venait
+de ma part... Ce matin, en rentrant chez moi, Pierre m'apprend cette
+belle équipée; dans mon étonnement je cours chez <i>elle</i>, <i>elle</i> était
+sortie... Je vous rencontre au pont Royal, devant le pavillon de Flore:
+pendant que nous causions, je la vois aussi clairement que je vous vois,
+de l'autre côté du pont, monter en fiacre bleu, avec madame Blondeau.</p>
+
+<p>&mdash;Le fiacre part, reprit Alfred;&mdash;nous n'avons que le temps de traverser
+le pont, pendant que vous observez la direction de la citadine: je cours
+rue du Bac chercher un cabriolet de régie; je l'amène, nous y montons
+et nous suivons le petit fiacre jusqu'à l'entrée de la rue du Temple.
+Depuis une heure, nous battons toutes les rues pour le retrouver;
+impossible... Mais, encore une fois, que voulez-vous qu'elle vienne
+faire au Marais, dans cette solitude? Elle n'y connaît pas une âme,
+m'avez-vous dit... Allons, vous vous serez trompé, vous dis-je...&mdash;Eh
+bien! non, non, soit,&mdash;reprit Alfred à un nouveau mouvement d'impatience
+de son ami;&mdash;soit, c'est bien elle que vous avez vue; mais alors, entre
+nous, je ne conçois plus rien à votre dépit, à votre inquiétude. Vous me
+disiez encore hier que vous vouliez rompre cette liaison, que votre
+mariage...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sans doute oui, je voulais rompre: depuis deux mois je travaille
+sourdement à cette rupture; mais j'avais mille raisons pour la ménager,
+et il m'est odieux d'être prévenu. Ce coffret renfermait ses lettres, je
+suis au désespoir d'en être dessaisi. Jamais je ne rends les lettres,
+c'est un système: on ne sait pas ce qui peut arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment alors Pierre a-t-il remis ce coffre?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! cette infernale Blondeau est venue, mon Dieu! le lui demander de
+ma part, disant que j'étais chez sa maîtresse. Pierre a cent fois vu
+Blondeau venir m'apporter des lettres ou faire des commissions de
+confiance, il ne s'est méfié de rien, il l'a crue.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Elle</i> savait donc que ses lettres étaient dans ce coffret?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, <i>elle</i> me l'avait donné pour les y enfermer; j'en avais
+la clef et le secret: il était dans un meuble de ma chambre à coucher,
+que je ne ferme pas... car j'ai toute confiance en Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher Gaston, j'y songe, il y a là dedans quelque chose
+d'inexplicable; au lieu d'emporter ce coffret je ne sais où, pourquoi ne
+l'a-t-elle pas tout bonnement gardé chez elle?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Elle</i> ne l'aurait pas osé.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Elle</i> ne l'aurait pas osé!... Ce n'est pas, j'espère, la jalousie de
+son mari qui pouvait l'effrayer,&mdash;dit Alfred en souriant malgré lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis vous en dire davantage.&mdash;reprit Gaston d'un air
+très-embarrassé et en rougissant beaucoup; mais <i>elle</i> a des raisons
+pour croire ce coffret beaucoup plus en sûreté partout ailleurs que chez
+elle.</p>
+
+<p>Alfred regarda Gaston avec étonnement. C'est différent,&mdash;dit-il;&mdash;alors
+je vous crois. Mais, au pis-aller, ce ne sont que des lettres rendues
+involontairement, et je ne vois pas...</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas tout! Sachez donc que sur ses lettres il y avait des
+notes de moi et d'une autre femme sur cet amour... Eh! mon Dieu, oui! un
+défi, une exagération de rouerie, je ne sais quelle fanfaronnade de
+régence du plus mauvais goût où je me suis laissé malheureusement
+entraîner, et que je maudis maintenant. Car si <i>elle</i> le veut, et
+j'avoue que j'ai assez mal agi avec <i>elle</i> pour qu'elle le veuille, elle
+peut me faire un mal horrible. Je connais son esprit, sa volonté, vous
+savez son influence dans le monde... Ah! tenez... tenez, Alfred, avec
+mes prétentions de finesse, j'ai agi comme un écolier, comme un sot; je
+suis maintenant à sa merci!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, mon cher Gaston. C'est bien assez d'attendre les
+remords sans aller au-devant d'eux, pas d'exagérations. Vous avez eu des
+torts... envers <i>elle</i>, dites-vous. Mais la question n'est pas là; il
+s'agit de savoir si ces torts peuvent vous nuire: eh bien! je ne le
+crois pas. On la dit généreuse et fière; autrefois, vous-même ne
+tarissiez pas sur les qualités de son c&oelig;ur; vous la souteniez
+incapable d'une perfidie, d'une noirceur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh, vous savez comme moi que ce sont justement ces caractères-là qui
+quelquefois souffrent, s'irritent, se vengent le plus cruellement des
+perfidies... jamais je n'ai eu à me plaindre d'<i>elle</i>, et pourtant je
+lui ai donné bien des motifs de jalousie; mais c'est un de ces
+caractères entiers qui dévorent leurs larmes et qui vous accueillent
+toujours avec un front serein. Ça en est souvent blessant pour
+l'amour-propre! A part cela, encore une fois, je n'ai rien à lui
+reprocher. Si vous n'étiez pas venu me proposer ce mariage qui fera
+monter ma fortune à plus de cinquante mille écus de rente, sans les
+espérances, j'aurais pardieu conservé cette liaison, si ce n'est comme
+un bien vif plaisir, du moins comme une habitude agréable; et puis, il
+n'y avait rien de gênant dans nos relations, ça m'était commode... et
+après tout, on sait ce qu'on quitte et l'on ne sait pas ce qu'on prend.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela, mon cher Gaston, est raisonné à merveille, c'est du <i>triple
+bouquet</i> d'égoïsme; toute votre conduite s'est jusqu'ici ressentie de
+cet adorable parfum de personnalité. Ne vous laissez donc pas égarer
+par de vaines terreurs. Vous vouliez rompre? eh bien, l'enlèvement de
+cette cassette est un flagrant motif de rupture. Quant aux <i>notes</i>,
+comme vous appelez ça, quant aux notes qu'elle y trouvera, une femme
+dans sa position, une femme qui se respecte autant qu'elle, ne risque
+pas une vengeance qui peut la perdre ou la faire passer pour avoir été
+sacrifiée à... ma foi, je ne vous demande pas à qui... peu m'importe...
+Encore une fois, mon cher Gaston, croyez-moi donc... tout ceci est pour
+le mieux. Eh! mon Dieu!&mdash;s'écria-t-il après un moment de silence et
+frappé d'une idée subite,&mdash;elle s'est peut-être tout bonnement fait
+conduire au bord de la rivière pour y jeter ce coffret.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes fou, Alfred! Elle aurait brûlé les lettres chez elle et
+tout eût été dit... Encore une fois, elle les garde, c'est pour en faire
+un méchant usage.</p>
+
+<p>&mdash;Un méchant usage!&mdash;dit Alfred en haussant les épaules avec
+impatience.&mdash;Que prouvent ces lettres, après tout?... que vous avez mal
+agi avec elle, que vous l'avez sacrifiée? Eh! qui diable prend jamais le
+parti d'une femme sacrifiée? Accablez une femme du monde des plus odieux
+procédés, traitez-la publiquement avec la plus atroce cruauté, ses amis
+intimes crieront partout que la malheureuse n'a que ce qu'elle méritait,
+et les hommes envieront votre brutale insolence sans oser vous imiter,
+comme les petits voleurs envient les assassins!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que vous ne la connaissez pas,&mdash;reprit Gaston.</p>
+
+<p>Voyant la pâleur et l'agitation de son ami, Alfred lui dit cette fois en
+français:&mdash;Allons, Gaston, remettez-vous; nous étions entrés dans cet
+abominable cabaret pour nous reposer un moment et pour boire un verre
+d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison,&mdash;reprit Alfred en regardant autour de lui:&mdash;mais
+tout ici a l'air si malpropre, que nous ne pourrons peut-être pas
+seulement avoir un verre d'eau supportable.</p>
+
+<p>Ces inconvenantes paroles augmentèrent la colère de madame Leb&oelig;uf et
+celle de ses habitués, furieux de n'avoir pas pu prendre part à la
+conversation des deux jeunes gens, depuis que ceux-ci avaient parlé
+anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, un verre d'eau sucrée, je vous prie, dit Gaston à la veuve.</p>
+
+<p>Celle-ci, sans répondre, agita majestueusement une sonnette cassée, en
+criant d'une voix glapissante:</p>
+
+<p>&mdash;Boitard! Boitard! un verre d'eau sucrée!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle affreuse odeur de poêle!&mdash;dit Gaston en appuyant son
+front;&mdash;j'ai la tête en feu.</p>
+
+<p>&mdash;Il se joint à cela,&mdash;reprit Alfred avec dégoût,&mdash;je ne sais quelle
+senteur de moisi et de vieux rentier qui fait que décidément ça
+empeste...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, j'avais demandé un verre d'eau!&mdash;dit Gaston avec
+impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, il me semble que j'ai sonné Boitard assez
+fort,&mdash;répondit aigrement la veuve en agitant de nouveau sa sonnette.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, c'est vrai, Gaston, madame a sonné Boitard,&mdash;dit Alfred avec
+beaucoup de sérieux; ayez un peu de patience. Mais comme je me défie de
+la présence de Boitard, par précaution je vais allumer un cigare.</p>
+
+<p>Alfred tira un cigare d'un cigarero de paille de Lima, prit une
+allumette chimique dans une petite boîte d'argent damasquinée, et
+commença à fumer.</p>
+
+<p>Les habitués du café se regardèrent avec stupéfaction, ne sachant
+comment qualifier cette audacieuse innovation.</p>
+
+<p>Quelques-uns toussèrent, d'autres poussèrent quelques hum! hum!
+énergiques. Nul doute que, sans l'intérêt de curiosité qu'inspiraient
+ces jeunes gens, par le rôle qu'ils semblaient jouer dans l'aventure du
+coffret remis au domestique du Vampire, nul doute que la veuve et ses
+partisans n'eussent vivement protesté contre ces manières de tabagie.</p>
+
+<p>A ce moment parut Boitard, garçon joufflu, aux bras nus, et pour qui
+toute saison était canicule.</p>
+
+<p>Il portait sur un plateau écaillé une carafe, un verre de deux pouces
+d'épaisseur, et cinq morceaux de sucre dans une soucoupe fêlée.</p>
+
+<p>Pendant que Gaston semblait livré à de profondes réflexions, Alfred, les
+deux mains dans ses poches, regardait le verre d'eau avec une défiance
+mêlée de dégoût; tout à coup il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Boitard, mon cher, il y a une araignée dans votre carafe. C'est
+plus que nous n'avons demandé. Nous sommes pressés. Nous voudrions un
+simple verre d'eau sans araignée, si c'est possible.</p>
+
+<p>Boitard passa une grosse main rouge dans ses cheveux, se gratta la
+tête, regarda attentivement dans la carafe, et reconnut en effet la
+présence réelle d'une araignée.</p>
+
+<p>Au lieu d'être accablé par cette abominable découverte, il haussa les
+épaules en se tournant à demi du côté de la veuve et des habitués.</p>
+
+<p>Ce mouvement semblait dire: «En vérité, ce monsieur fait bien le dégoûté
+avec son araignée!»</p>
+
+<p>A quoi la veuve et les habitués répondirent par une autre pantomime
+signifiant à peu près: «Ah! mon Dieu! ne nous en parlez pas, Boitard;
+cela fait pitié!»</p>
+
+<p>Alors Boitard, haussant de nouveau les épaules, prit la carafe d'une
+main, enfonça à plusieurs reprises son gros vilain doigt dans le goulot,
+et commença une pêche d'un nouveau genre.</p>
+
+<p>Cette pêche fut couronnée d'un plein succès. Boitard retira l'araignée,
+la prit délicatement entre le pouce et l'index, l'écrasa sous son pied,
+remit, avec un imperturbable sang-froid, la carafe sur la table, et dit
+à Alfred, comme s'il lui eût reproché un caprice d'enfant gâté:&mdash;Eh
+bien, monsieur, j'espère que vous ne me direz plus qu'il y a des
+araignées dans l'eau, maintenant!</p>
+
+<p>Alfred avait contemplé la man&oelig;uvre de Boitard avec une admiration
+profonde. Ces derniers mots lui parurent sublimes.</p>
+
+<p>Il lui mit cent sous dans la main et lui dit:&mdash;Ceci est pour vous,
+Boitard; toute perfection a son prix, et, dans votre spécialité, vous
+êtes, mon cher, magnifiquement malpropre.</p>
+
+<p>Boitard regardait tour à tour Alfred, l'argent, la veuve et les
+habitués, d'un air stupide.</p>
+
+<p>Gaston, toujours resté rêveur, dit à demi-voix, en se parlant à
+lui-même;&mdash;Que faire?... que faire?... Où est à cette heure ce
+coffret?&mdash;Et il avança machinalement la main vers la carafe.</p>
+
+<p>&mdash;Du diable! si vous touchez à cela, Gaston,&mdash;dit Alfred.</p>
+
+<p>Et il raconta à son ami la pêche à l'araignée.</p>
+
+<p>Gaston repoussa le plateau avec horreur, et s'écria avec impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, il est impossible de boire un verre d'eau: j'ai la tête
+brûlante, j'ai la gorge en feu... Venez, Alfred; tâchons de trouver
+quelque endroit un peu moins répugnant.</p>
+
+<p>Ces mots mirent le comble à la colère de la veuve.</p>
+
+<p>Elle s'écria d'un air indigné en s'adressant à Alfred:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, monsieur, on ne fume pas ici comme dans un estaminet,
+entendez-vous? Et puis, je suis bien aise de vous dire, malgré votre air
+ricaneur, que, si vous ne buvez pas ce qu'on vous sert ici, vous ne
+devez pas chercher à en dégoûter les autres.</p>
+
+<p>Alfred répondit avec un sérieux imperturbable:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez, ma chère madame, que je n'ai pas abusé de mon influence sur
+monsieur. Je vous déclare que, lorsqu'il est abandonné à ses propres
+penchants, il ne mange jamais d'araignée.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, cette femme est folle,&mdash;dit Gaston en jetant un louis sur le
+comptoir.</p>
+
+<p>La veuve repoussa fièrement la pièce d'or, en s'écriant que, dans son
+établissement, on ne payait que ce que l'on avait <i>consumé</i>.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai donné à ce drôle pour son araignée,&mdash;dit Alfred à Gaston.</p>
+
+<p>Celui-ci reprit son louis, et les deux jeunes gens sortirent.</p>
+
+<p>A peine avaient-ils fermé la porte du café, que M. Godet les suivit
+nu-tête, malgré le froid.</p>
+
+<p>&mdash;Votre chapeau, M. Godet!&mdash;s'écria la veuve, qui devina les intentions
+de son habitué.</p>
+
+<p>&mdash;Mon chapeau!&mdash;dit M. Godet,&mdash;il n'en est pas besoin; je vais à
+l'instant vous les ramener ici pieds et poings liés, et doux comme des
+moutons, ces beaux godelureaux.</p>
+
+<p>En deux enjambées il rejoignit les jeunes gens, et toucha légèrement la
+manche d'Alfred, qui lui inspirait plus de confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, monsieur?&mdash;dit ce dernier, étonné de la grotesque
+figure de l'habitué.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, monsieur, vous rendre un immense service si j'en étais
+capable, ainsi que cela se doit faire entre bons citoyens; je vous
+propose de nous liguer contre l'ennemi commun. Or, dans ce moment, notre
+ennemi commun c'est le Robin des Bois, en d'autres termes le <i>Vampire</i>.</p>
+
+<p>Alfred et Gaston regardèrent M. Godet sans comprendre un mot à son
+étrange langage.</p>
+
+<p>Gaston finit par dire à Alfred:&mdash;Venez, mon ami; ne voyez-vous pas que
+ces gens-là sont fous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que celui-ci a l'air bien bête pour un fou,&mdash;dit Alfred.</p>
+
+<p>M. Godet, craignant de voir sa proie lui échapper, ne releva pas le
+propos, et ajouta très-vite, d'un air mystérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais tout, vous cherchez une jeune dame qui était dans un petit
+fiacre bleu à stores rouges avec une femme plus âgée. Chapeau noir,
+manteau puce, cheveux gris, voilà le signalement de la vieille; cheveux
+blonds, sourcils et yeux noirs, voilà le signalement de la jeune.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont elles!&mdash;s'écria Gaston; puis, reprenant son sang-froid, il dit
+à M. Godet, qui triomphait d'une joie maligne:</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monsieur, j'aurais intérêt à savoir quelle direction ont
+prise les personnes dont vous parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Et surtout à savoir où elles ont porté la petite cassette d'écaille
+incrustée d'or, n'est-ce pas, monsieur?&mdash;reprit M. Godet.</p>
+
+<p>&mdash;Comment êtes-vous instruit de cela?&mdash;reprit Gaston de plus en plus
+étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je puis vous affirmer sur l'honneur, c'est que la vieille
+femme en question a remis, il y a une heure, devant moi, le coffret au
+domestique du <i>Vampire</i>, dit M. Godet.</p>
+
+<p>Cette nouvelle était tellement inattendue, si surprenante, que les deux
+jeunes gens ne la pouvaient croire.</p>
+
+<p>Mille sentiments contraires, l'inquiétude, la colère, la jalousie, la
+vengeance, la curiosité, se heurtèrent dans l'esprit de Gaston.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur,&mdash;s'écria-t-il en pâlissant,&mdash;il faut que vous me disiez à
+l'instant quelle est la personne que vous avez surnommée le <i>Vampire</i>,
+et quelle est sa demeure.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! vous n'êtes pas dégoûté, mon cher ami,&mdash;pensa M. Godet, qui
+n'était pas disposé à abandonner sitôt ses victimes. Il reprit, en
+montrant son crâne chauve:&mdash;Je vous ferai observer, messieurs, qu'à mon
+âge je ne suis plus dans mon printemps. Si vous vouliez rentrer au café
+Leb&oelig;uf, nous y causerions sans y geler.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, monsieur,&mdash;dit Gaston en reprenant avec impatience le chemin du
+café de la veuve.</p>
+
+<p>Jamais triomphateur romain, traînant à sa suite des populations
+esclaves, ne fut plus fier que M. Godet en rentrant dans le café de la
+veuve, suivi des deux jeunes gens.</p>
+
+<p>Il fit un signe aux habitués, afin de modérer leur curiosité, et
+s'enfonça dans un coin du café.</p>
+
+<p>M. Godet se garda bien d'apprendre tout de suite aux deux jeunes gens le
+nom du colonel; malgré leur impatience, il leur fallut subir toutes les
+absurdes histoires forgées par le doyen des habitués du café Leb&oelig;uf.</p>
+
+<p>Sans les faits précis, évidents, que cet impitoyable curieux avait déjà
+révélés, Gaston n'aurait pas ajouté la moindre foi à ses paroles; il fut
+pourtant obligé d'entendre l'histoire du coup de fusil, de la voiture
+magnifiquement harnachée, de l'uniforme du colonel, et, enfin, de ses
+sacriléges stations au cimetière du Père-Lachaise.</p>
+
+<p>A travers toutes ces sottises, les jeunes gens furent du moins frappés
+de l'existence étrange du colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, monsieur,&mdash;dit Gaston,&mdash;j'ai l'honneur de vous le demander pour
+la vingtième fois, faites-moi la grâce de me dire où demeure cet homme.
+Tous ces détails sont fort curieux sans doute, mais encore une fois,
+l'adresse du colonel, son adresse?...</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi, messieurs,&mdash;dit Godet en se levant subitement d'un air
+imposant.</p>
+
+<p>Il ouvrit la porte du café, allongea le doigt, montra à Gaston la petite
+porte de l'hôtel d'Orbesson, et lui dit:&mdash;Voilà, monsieur... la demeure
+du Vampire, en face... la porte à guichet.</p>
+
+<p>Gaston courut vers la porte sans prononcer une parole.</p>
+
+<p>M. Godet referma la porte, et s'écria en se frottant les mains avec une
+joie diabolique:</p>
+
+<p>&mdash;Ça chauffe, messieurs, ça chauffe; maintenant à nos trous, à nos
+trous.</p>
+
+<p>Les habitués du café Leb&oelig;uf se remirent en observation.</p>
+
+<p>Gaston sonnait avec violence.</p>
+
+<p>La figure du vieux domestique du colonel parut, non pas à la porte, mais
+au guichet.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens semblèrent faire les plus vives instances pour
+entrer: prier, menacer même, tout fut inutile; il fallut que Gaston se
+résignât à passer par le guichet sa carte, sur laquelle il écrivit à la
+hâte quelques mots au crayon.</p>
+
+<p>S'apercevant que les deux inconnus parlaient avec chaleur, M. Godet
+entr'ouvrit la porte du café, et entendit distinctement Gaston dire
+d'une voix courroucée:</p>
+
+<p>&mdash;A demain matin neuf heures. Il n'y aura pas d'excuses, j'espère.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens disparurent en marchant à grands pas.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="A-CHAPITRE_IV" id="A-CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h4>LE RENDEZ-VOUS.</h4>
+
+<p>Le lendemain matin à neuf heures, la voiture de Gaston s'arrêta devant
+l'hôtel d'Orbesson.</p>
+
+<p>Le valet de pied sonna, la petite porte s'ouvrit, le vieux domestique
+parut.</p>
+
+<p>Gaston et Alfred descendirent.</p>
+
+<p>&mdash;M. le colonel Ulrik?&mdash;dit Gaston.</p>
+
+<p>Le domestique s'inclina sans répondre, et précéda les deux jeunes gens.</p>
+
+<p>Rien de plus triste, de plus désolé que l'intérieur de cette vaste
+maison.</p>
+
+<p>Plusieurs grandes dalles provenant sans doute de quelques démolitions
+étaient couchées çà et là sous l'herbe qui envahissait la cour. On eût
+dit les pierres sépulcrales d'un cimetière abandonné.</p>
+
+<p>Toutes les fenêtres étaient extérieurement fermées; la porte vitrée du
+vestibule cria sur ses gonds rouillés, et fit retentir d'un bruit
+lugubre la voûte sonore du grand escalier.</p>
+
+<p>Le colonel habitait le rez-de-chaussée. Le domestique conduisit les deux
+jeunes gens dans un immense salon à peine meublé; ses hautes fenêtres
+sans rideaux et à petits carreaux s'ouvraient sur un jardin entouré de
+grandes murailles, triste comme un jardin de cloître.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le colonel va venir à l'instant,&mdash;dit le domestique;&mdash;et il
+disparut.</p>
+
+<p>Le jour était sombre, bas; le vent gémissait tristement à travers les
+portes mal closes. Tout dans cette demeure révélait, non pas la misère,
+non pas l'incurie, mais la plus profonde insouciance du bien-être
+matériel.</p>
+
+<p>Alfred et Gaston se regardèrent quelques moments en silence.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que nous sommes entrés,&mdash;dit Alfred en frissonnant de
+froid,&mdash;on dirait que je me sens sur les épaules une chape de plomb
+glacé. Il n'y a de feu nulle part... C'est un vrai Spartiate que cet
+homme-là.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme! quel est-il? quel est-il?&mdash;dit Gaston en se parlant à
+lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Elle</i> seule aurait pu vous éclairer; mais elle est partie cette nuit,
+je crois?</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit,&mdash;répondit Gaston.</p>
+
+<p>&mdash;Ulrik!&mdash;dit Alfred,&mdash;Ulrik! ça doit être un nom russe, prussien ou
+allemand. Je suis allé hier au club de l'Union, espérant y trouver
+quelques membres du corps diplomatique; en effet, j'y ai vu trois ou
+quatre secrétaires de légation ou d'ambassade. Mais aucun ne connaît le
+colonel Ulrik. Il n'y a plus de ressource pour nous éclairer que dans M.
+l'ambassadeur de Russie, mais je n'ai pu le rencontrer.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, que m'importe?&mdash;dit Gaston. Cet homme a mon secret; elle
+m'a sans doute sacrifié à lui, c'est une indigne trahison. Je le tuerai
+ou il me tuera.</p>
+
+<p>&mdash;N'allez pas si vite, mon ami; peut-être cet imbécile d'hier nous
+a-t-il mal renseignés. Sans doute, toutes les apparences tendent à faire
+croire qu'<i>elle</i>-même a apporté ce coffret ici; mais remarquez-le bien,
+elle n'est pas entrée; c'est madame Blondeau qui l'a remis au
+domestique; enfin, Gaston, je m'en rapporte à vous; vous avez trop
+l'habitude du monde et de ces sortes d'affaires pour vous conduire en
+enfant: ceci est grave; ce que nous pouvons faire de mieux est de nous
+mesurer sur les circonstances qui vont suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui m'exaspère, s'écria Gaston,&mdash;c'est la fausseté de cette femme!
+Je la croyais incapable, non pas d'un mensonge, mais de la plus légère
+dissimulation. Eh bien! jamais elle n'a même prononcé devant moi le nom
+de cet homme, et c'est à lui qu'elle confie... Tenez, il y a là un
+odieux mystère que j'ai hâte de pénétrer.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que ce bavard nous a raconté hier de la vie du colonel est
+assez étrange,&mdash;dit Alfred;&mdash;il en ressort du moins que c'est un être
+infiniment bizarre. Cet intérieur délabré n'annonce pas non plus un
+caractère des plus réjouissants; sans vos tristes préoccupations, je
+serais ravi de me trouver face à face avec <i>Robin des Bois</i>, avec le
+<i>Vampire</i>, comme disent ces bonnes gens. Mais quel froid!...... quel
+froid! Si c'est le diable, il devrait au moins, par égard pour ceux qui
+viennent le voir, jeter ici comme un reflet de sa rôtissoire infernale.</p>
+
+<p>A ce moment, le domestique ouvrit une porte; le colonel entra.</p>
+
+<p>C'était un homme de haute taille, très-simplement vêtu. Il paraissait
+âgé de trente-six ans, quoique ses cheveux bruns commençassent à
+grisonner légèrement sur les tempes.</p>
+
+<p>Son teint était très-basané; le pli profond qui séparait ses sourcils
+noirs, droits et prononcés, lui donnait une physionomie dure, hautaine,
+quoique ses traits, d'ailleurs très-réguliers, eussent pu dans d'autres
+temps exprimer des sentiments plus doux. Il tenait à la main la carte de
+Gaston; il y jeta les yeux, et dit d'une voix ferme, brève, et sans
+aucun accent étranger, en interrogeant à la fois les deux jeunes gens:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte Gaston de Senneville?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, monsieur,&mdash;dit Gaston.&mdash;Puis, montrant son ami, il
+ajouta:&mdash;M. le marquis de Baudricourt.</p>
+
+<p>Le colonel fit de nouveau un léger mouvement de tête en manière de
+salut.</p>
+
+<p>Regardant Gaston bien en face, croisant ses mains derrière son dos, il
+attendit que ce dernier lui expliquât le sujet de cette visite.</p>
+
+<p>Malgré son assurance, malgré son habitude du monde, Gaston resta un
+moment interdit.</p>
+
+<p>Les traits durs et bronzés du colonel étaient impassibles; on eût dit un
+masque d'airain. Ses grands yeux gris avaient un regard clair, fixe,
+pénétrant, qui, à la longue, devenait insupportable.</p>
+
+<p>Rien de plus difficile que de rompre certains silences. Soit qu'Alfred
+attendît que Gaston prît la parole, soit que celui-ci attendît que le
+colonel parlât, tous trois restèrent muets quelques minutes.</p>
+
+<p>Alors seulement Gaston sentit qu'il lui serait assez difficile
+d'expliquer le sujet de sa visite sans compromettre la femme dont il
+croyait avoir à se plaindre.</p>
+
+<p>Ainsi que cela arrive souvent, au moment de l'explication qu'il venait
+demander, Gaston fut assailli de mille réflexions qu'il aurait dû faire
+avant que de se présenter chez le colonel.</p>
+
+<p>L'embarras, le dépit, la colère, lui firent monter la rougeur au front.
+Alfred, voulant mettre un terme à cette scène embarrassante, dit au
+colonel:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous savez sans doute le sujet qui nous amène auprès de
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur,&mdash;dit Ulrik.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit, monsieur, d'un coffret qui m'appartient,&mdash;s'écria Gaston,
+et qui vous a été remis hier par une femme que vous devez connaître...
+car elle est l'émissaire d'une autre femme qui ne peut sans doute vous
+être inconnue...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur,&mdash;répondit le
+colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!...&mdash;dit vivement Gaston.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!...&mdash;dit le colonel sans élever davantage la voix.</p>
+
+<p>Il y eut un nouveau silence; Gaston se mordit les lèvres de dépit.</p>
+
+<p>Alfred reprit avec sang-froid:</p>
+
+<p>&mdash;M. de Senneville a le plus grand intérêt, monsieur, à savoir si un
+coffret qui lui appartient, et qui renferme des papiers fort importants,
+vous a été remis hier dans l'après-midi. Si vous voulez bien, monsieur,
+lui donner votre parole d'honneur que ce coffret n'a pas été ou n'est
+pas en votre possession, M. de Senneville se déclarera satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me déclarerai satisfait que si...</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, vous avez bien voulu me prendre pour conseil, dit
+Alfred,&mdash;permettez-moi donc de m'expliquer avec monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;L'explication sera fort simple, messieurs,&mdash;dit le colonel en faisant
+quelques pas vers la porte pour montrer que toute autre question serait
+vaine:&mdash;je n'ai aucune réponse à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, monsieur,&mdash;s'écria Gaston,&mdash;vous refusez de donner votre parole
+que...</p>
+
+<p>&mdash;Je refuse, monsieur, de répondre aux questions dont je n'admets pas la
+convenance,&mdash;dit le colonel; et il s'avança toujours vers la porte.</p>
+
+<p>Gaston et Alfred restèrent près de la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur,&mdash;dit Alfred en se contenant à peine,&mdash;votre mouvement vers
+la porte signifierait-il que cette conversation a trop duré?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Trop</i>..... peut-être, monsieur,&mdash;dit le colonel en mettant la main
+sur la serrure,&mdash;mais certainement <i>assez</i>.... Je n'ai rien à dire ni à
+écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je vous déclare, monsieur, que je ne sortirai pas d'ici que
+vous ne m'ayez répondu&mdash;s'écria Gaston.&mdash;Ce coffret est-il ici, oui ou
+non?</p>
+
+<p>&mdash;Un mot, monsieur, je vous prie,&mdash;dit Alfred, qui semblait vouloir
+épuiser toutes les voies de conciliation.&mdash;Vous êtes homme du monde,
+monsieur, et nous nous sommes adressés à vous en gens du monde, nous
+nous y sommes résolus après de sûrs renseignements: ces renseignements
+nous donnent la certitude que le coffret dont il s'agit a été remis,
+sinon à vous, monsieur, du moins à un de vos gens. Si vous ignorez cette
+circonstance, veuillez interroger votre domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est inutile, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors,&mdash;s'écria Gaston en frappant du pied avec violence,&mdash;il
+faut...</p>
+
+<p>&mdash;Gaston... un mot encore,&mdash;dit Alfred;&mdash;et il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous nous refusez cet éclaircissement, monsieur, vous restez
+seul responsable du fait en question. Nous nous adressons une dernière
+fois à votre honneur, pour obtenir de vous une réponse positive. M. de
+Senneville serait aux regrets de sortir des bornes de la modération, et
+vous êtes, monsieur, de trop bonne compagnie pour ne pas accueillir avec
+politesse une demande faite avec politesse.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai déjà eu l'honneur de vous dire deux fois, messieurs, que je
+n'avais aucune réponse à faire à ce sujet,&mdash;répéta le colonel, toujours
+calme et froid.</p>
+
+<p>Alfred et Gaston se regardèrent avec indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Il est évident, monsieur,&mdash;dit Alfred, que nous ne pouvons vous forcer
+à parler et à vous expliquer; mais...</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile de prolonger davantage cet entretien, monsieur,&mdash;dit
+fermement Gaston;&mdash;refuser de répondre, c'est avouer que vous possédez
+ce coffret; j'ai des raisons de regarder cette possession comme un
+outrage pour moi, je vous en demande donc satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, monsieur,&mdash;dit le colonel en ouvrant la porte du salon.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur voudra bien venir dans la journée s'entendre avec vos
+témoins,&mdash;dit Gaston en montrant Alfred.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, monsieur; nous pouvons à l'instant choisir l'heure, le
+lieu, les armes,&mdash;dit le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur... l'heure... demain matin, dix heures,&mdash;dit Gaston.</p>
+
+<p>&mdash;A dix heures,&mdash;dit le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Au bois de Vincennes, près la faisanderie.</p>
+
+<p>&mdash;Au bois de Vincennes,&mdash;dit le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Quant aux armes,&mdash;dit Gaston,&mdash;choisissez, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'est indifférent, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;L'épée donc, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;L'épée donc!&mdash;dit le colonel en refermant la porte sur les deux jeunes
+gens, sans que sa figure, sans que sa voix, eussent trahi la moindre
+émotion.</p>
+
+<p>Le vieux domestique reconduisit les deux jeunes gens, et l'hôtel
+d'Orbesson redevint silencieux et solitaire.</p>
+
+<p>Les habitués du café Leb&oelig;uf, aux aguets depuis le matin, avaient vu
+entrer les deux jeunes gens.</p>
+
+<p>Lorsque ceux-ci sortirent pour remonter dans leur voiture, M. Godet,
+poussé par son invincible curiosité, ouvrit la porte du café, s'avança
+tête nue vers Gaston, et lui dit d'un air mystérieux et familier:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, jeune homme! où en sommes-nous? Vous qui avez pénétré dans le
+capharnaüm du Vampire, vous pouvez nous dire comment est l'intérieur de
+son antre. Vous a-t-il rendu le coffret de la jolie dame? Vous l'avez,
+j'espère, joliment tancé, joliment rabroué?</p>
+
+<p>Alfred et Gaston montèrent en voiture sans répondre un mot aux questions
+de M. Godet.</p>
+
+<p>Le valet de pied referma la portière, dit au cocher: A l'hôtel... et
+l'habitué resta désappointé.</p>
+
+<p>&mdash;Impertinent! joli c&oelig;ur!&mdash;dit Godet.&mdash;Tu étais bien plus poli hier,
+lorsqu'il s'agissait de me soutirer mon secret! C'est égal, ils étaient
+pâles... ils avaient l'air vexé; c'est toujours cela.</p>
+
+<p>En rentrant dans le café, M. Godet fut assailli d'interrogations.</p>
+
+<p>Il prit un air important, et répondit:&mdash;Ces messieurs n'ont eu que le
+temps de me donner quelques détails et de me remercier de mon
+obligeance. C'est demain matin que tout s'éclaircira.</p>
+
+<p>Cette défaite, qui se trouva par hasard être la vérité, fut parfaitement
+accueillie par les habitués; ils attendirent le lendemain avec
+impatience.</p>
+
+<p>Ce jour devait être, en effet, un grand jour pour les curieux du café
+Leb&oelig;uf.</p>
+
+<p>A huit heures, le domestique du colonel sortit seul; il revint environ
+une heure après en fiacre, amenant avec lui deux soldats d'infanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens,&mdash;s'écria M. Godet, déjà placé à son poste d'observateur,&mdash;il
+est allé chercher la garde! C'est peut-être pour défendre son maître
+contre les deux jeunes gens. Il paraît que le Vampire n'est pas crâne.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était la garde,&mdash;fit observer quelqu'un, les soldats auraient
+leurs fusils et leurs gibernes, tandis qu'ils n'ont que leurs sabres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste; mais alors à quoi bon des soldats, si ce n'est pour
+prêter main forte au Vampire?</p>
+
+<p>La discussion en était là lorsque la porte de l'hôtel d'Orbesson
+s'ouvrit: le colonel en sortit enveloppé d'un grand manteau; il monta
+dans le fiacre avec les deux soldats.</p>
+
+<p>La voiture partie, le vieux domestique, au lieu de rentrer aussitôt dans
+l'intérieur de la maison, selon son habitude, resta quelques moments sur
+le seuil de la porte en jetant un regard inquiet dans la direction de la
+voiture... puis il se retira et referma brusquement la porte...</p>
+
+<p>Ces mouvements n'échappèrent pas aux <i>espies</i> du café Leb&oelig;uf; ils ne
+comprenaient rien à la conduite du colonel: où pouvait-il aller en
+compagnie de ces deux soldats?</p>
+
+<p>La veuve fit observer qu'elle avait cru voir comme un fourreau d'épée
+sortir de dessous le manteau du colonel; mais elle n'osa l'affirmer.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, une épée? mais attendez donc, attendez donc...&mdash;dit M. Godet
+en se frottant joyeusement les mains,&mdash;mais vous pourriez avoir raison;
+il s'agit peut-être d'un duel avec ces deux godelureaux d'hier... Mais
+ça devient très-amusant... Nous en aurons pour notre argent! bravo!</p>
+
+<p>&mdash;S'il y avait un duel,&mdash;s'écria la rancunière veuve,&mdash;je donnerais bien
+quelque chose de ma poche pour que ce grand ricaneur qui a fait tant ses
+embarras pour une malheureuse araignée, attrapât un bon coup de...
+n'importe quoi.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayant pas autrement à me louer de la politesse et de la
+reconnaissance de ces godelureaux, je me joins à vous pour leur
+souhaiter quelque chose de très-désagréable, ma chère madame Leb&oelig;uf.
+Pourtant s'il s'agissait d'un duel, il faudrait des témoins.</p>
+
+<p>&mdash;Eh... ces soldats?...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, ma chère madame Leb&oelig;uf, le Vampire est colonel, il
+n'irait pas prendre pour témoins deux simples voltigeurs. Ce serait
+contre toutes les règles de la discipline. Ah çà! que diable vient
+encore faire ce domestique sur le seuil de la porte?&mdash;ajouta M. Godet en
+regardant à travers les carreaux.&mdash;Depuis que son maître est parti,
+voilà trois fois qu'il vient se planter là, droit comme un therme. Ceci
+n'est pas naturel, il se passe quelque chose, il a l'air inquiet... Si
+j'allais l'interroger?</p>
+
+<p>&mdash;Le moment serait mal choisi, monsieur Godet,&mdash;dit la veuve;&mdash;ne vous
+exposez pas aux brutalités de ce vieux misérable...</p>
+
+<p>&mdash;Silence!... silence!... j'entends le roulement d'une voiture,&mdash;dit M.
+Godet en collant de nouveau sa figure aux carreaux.</p>
+
+<p>En effet, le fiacre revenait avec les deux soldats et le colonel.</p>
+
+<p>Celui-ci sauta lestement de voiture, dit quelques mots aux soldats, leur
+serra la main et les congédia.</p>
+
+<p>Madame Leb&oelig;uf affirma plus tard avoir vu une larme couler des yeux du
+vieux domestique lorsqu'il referma sur son maître la petite porte de
+l'hôtel.</p>
+
+<p>Malheureusement pour les habitués du café Leb&oelig;uf, à ces deux journées
+si fécondes en événements, succédèrent des jours d'une monotonie
+désespérante.</p>
+
+<p>Ils ne virent plus arriver ni lettres, ni coffret, ni voiture; chaque
+matin le pourvoyeur apporta sa provision accoutumée, mais ce fut tout.</p>
+
+<p>L'épreuve de la cendre, souvent renouvelée dans la ruelle, prouva que le
+Vampire continuait ses promenades nocturnes.</p>
+
+<p>Quoique M. Godet ne se sentît plus le goût de les partager, il ne douta
+pas qu'elles ne fussent toujours dirigées vers le cimetière du
+Père-Lachaise.</p>
+
+<p>Le seul fait qui réveilla passagèrement la curiosité des habitués fut
+l'apparition de la femme âgée qui avait apporté le coffret.</p>
+
+<p>Deux mois environ après le duel du colonel, cette femme revint à l'hôtel
+d'Orbesson, et remit un paquet assez volumineux au domestique du
+colonel.</p>
+
+<p>Depuis, elle ne reparut plus.</p>
+
+<p>Nous raconterons donc cette dernière visite de madame Blondeau au
+colonel Ulrik.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="A-CHAPITRE_V" id="A-CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3>
+
+<h4>LE COLONEL ULRIK.</h4>
+
+<p>Le vieux domestique fit entrer madame Blondeau dans le grand salon où,
+deux mois auparavant, le colonel avait reçu Gaston et Alfred.</p>
+
+<p>La physionomie de Stok, ainsi se nommait cet ancien serviteur, avait
+perdu son expression rébarbative.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se porte M. le marquis?... non, M. le colonel, veux-je dire,
+puisque votre maître préfère qu'on l'appelle ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours de même, madame Blondeau; le corps est de fer, mais la tête
+est faible; quelquefois monsieur passe des journées à pleurer comme un
+enfant... Lui pleurer!... lui..., on m'eût dit cela, il y a un au,
+voyez-vous, que je ne l'aurais jamais cru!... et puis presque toutes les
+nuits... et Stok soupira.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours au cimetière? juste ciel!</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, madame Blondeau... c'est à fendre l'âme...</p>
+
+<p>&mdash;Et le reste du temps, monsieur Stok?</p>
+
+<p>&mdash;Il rêve, il se désole, il se promène dans la petite chambre carrelée
+qu'il habite. Elle est cent fois plus froide, plus humide que les
+autres, car elle servait de salle de bains. Eh bien! on dirait que
+monsieur l'a choisie exprès, parce qu'elle est la plus mauvaise de
+l'hôtel. Tenez, madame Blondeau, il y a quelque chose qui a l'air d'un
+enfantillage, et pourtant les larmes me viennent aux yeux quand je vois
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, monsieur Stok?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis six mois que nous habitons cette maison, à force de marcher
+dans cette petite chambre, de la porte à la fenêtre, et de la fenêtre à
+la porte, toujours dans le même endroit, mon maître a tellement usé le
+carreau, qu'on y voit creusée la trace de ses pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! en effet, c'est horrible! quelle vie, mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame Blondeau, on dirait que son esprit est si fort concentré
+sur une seule chose, qu'il est indifférent à tout le reste, au froid, à
+la faim. Si je ne l'avertissais des heures de ses repas, il ne penserait
+pas à manger... Pendant les grandes gelées de cet hiver, par un caprice
+que je ne comprends pas, il n'a pas voulu de feu. Du reste, je puis vous
+dire une chose qui vous étonnera, madame Blondeau: depuis trente ans,
+chaque jour, selon une vieille coutume de notre province, mon maître me
+permet, lorsque je me retire, de lui baiser la main. Dans nos usages,
+c'est une marque d'attachement et de respect. Eh bien! malgré ces grands
+froids, sa pauvre main était toujours sèche, brûlante, comme si une
+fièvre ardente l'eût dévoré... Malgré cela... il n'est pas changé; cela
+se conçoit, il est d'une constitution si énergique... Dans nos campagnes
+contre les Turcs, je l'ai vu rester à cheval vingt, trente heures sans
+manger, prenant seulement de temps à autre un peu de la neige qui
+couvrait la crinière de son cheval pour étancher sa soif, ne se
+plaignant jamais. S'il était blessé... quand je m'approchais de lui, il
+souriait, mais d'un sourire si bon, si doux, que, malgré mes craintes,
+je me sentais tout rassuré. Hélas!... depuis un an... ce sourire-là n'a
+plus jamais reparu sur ses lèvres... Il ne voit personne... ne va chez
+personne... Une seule fois, il est sorti pour ce duel...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce duel, ce duel... monsieur Stok, quand je pense que ce
+malheureux coffret l'a causé!</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce qui est du duel, je n'étais pas absolument inquiet, madame
+Blondeau, je savais l'adresse et la force de mon maître. Autrefois, il
+battait les plus fameux maîtres d'armes; pourtant, malgré moi, j'allais,
+je venais à la porte. Enfin, quand je l'ai vu rentrer avec les deux
+soldats qu'il m'avait envoyé chercher pour témoins ici près, à la
+caserne, mon pauvre vieux c&oelig;ur a bondi de joie... Ce jeune homme en a
+été quitte pour un coup d'épée qui l'a tenu un mois couché... Le soir du
+duel, mon maître a dit un mot qui m'a bien étonné de sa part; il se
+parlait à lui-même, comme cela lui arrive souvent; il a murmuré à voix
+basse:&mdash;«Je ne hais pas cet homme; excepté à la guerre, la vue du sang
+m'a toujours révolté, et j'ai vu couler le sien avec une joie féroce...
+J'ai été sur le point de ne plus le ménager, et puis la <i>voix</i> m'a dit
+de lui laisser la vie; je l'ai écoutée.»</p>
+
+<p>&mdash;Quelle voix, monsieur Stok?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, madame Blondeau... Quelquefois il interrompt brusquement
+sa promenade, s'arrête... paraît écouter, met les deux mains sur son
+front et recommence à marcher.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre colonel!</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyez comme je suis égoïste, je ne vous parle que de mon
+maître,&mdash;dit Stok.&mdash;Et madame la vicomtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Madame est toujours en Touraine, toujours bien souffrante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame Blondeau, depuis que nous nous connaissons, que de
+changements, que de malheurs!</p>
+
+<p>&mdash;Fasse le Seigneur qu'ils soient à leur terme pour ma maîtresse,
+monsieur Stok! Je n'ose faire le même v&oelig;u pour votre maître,
+quoiqu'on dise que tout chagrin a sa fin.</p>
+
+<p>&mdash;Pas ceux-là, madame Blondeau, pas ceux-là,&mdash;dit tristement Stok en
+secouant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ne puis-je encore voir M. le colonel? Je désirerais lui remettre ce
+paquet et reprendre ce soir la voiture de Tours. J'ai hâte de retourner
+près de madame.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur ne m'a pas encore sonné. Quelques moments de plus ou de moins
+ne seront rien pour vous,&mdash;dit Stok d'un ton presque suppliant.&mdash;Et si
+vous saviez ce que c'est pour monsieur quelques moments de bon sommeil?
+Ça lui fait tant de bien! Il dort si peu! Il est encore rentré ce matin
+bien tard...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle vie!&mdash;dit madame Blondeau en soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me plaindrais pas,&mdash;reprit Stok,&mdash;si je n'avais qu'à songer à
+mon maître; mais vous ne croiriez pas les ennuis que me donnent une
+demi-douzaine de vieux imbéciles qui nous espionnent toute la journée.
+Il n'y a pas de ruses qu'ils n'aient essayées pour s'introduire ici; ils
+sont continuellement perchés comme des corbeaux sur les chaises du café
+d'en face, pour espionner ce qui se fait ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont eux sans doute qui semblaient être aux aguets tout à l'heure
+lorsque j'ai frappé à la porte,&mdash;dit madame Blondeau.</p>
+
+<p>&mdash;Eux-mêmes... Pourtant j'ai donné une bonne leçon à l'un d'eux... Rien
+n'y fait...</p>
+
+<p>En ce moment, une sonnette tinta.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur me sonne... Attendez-moi, je vous prie, madame Blondeau... Je
+vais prévenir mon maître de votre arrivée.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, madame Blondeau entra dans la chambre du
+colonel... Il était debout, vêtu d'une longue pelisse turque, de couleur
+foncée. La fenêtre basse, au travers de laquelle on voyait une allée de
+marronniers aux troncs noirs et dépouillés, jetait un jour douteux dans
+l'appartement.</p>
+
+<p>L'espèce de contraction douloureuse qui donnait à la figure du colonel
+une expression dure, et pour ainsi dire pétrifiée, sembla diminuer un
+peu lorsqu'il vit madame Blondeau; ses traits se détendirent.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se porte <i>Mathilde?</i>&mdash;dit-il avec un accent rempli de douceur
+et de bonté.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! monsieur... Madame est toujours bien accablée.</p>
+
+<p>Et la voix de la pauvre vieille femme s'altéra; ses yeux se remplirent
+de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, monsieur,&mdash;dit-elle;&mdash;c'est que je ne puis entendre
+prononcer ce nom sans me sentir tout émue.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'appelle ainsi devant vous de son nom de jeune fille, parce que
+vous l'avez élevée, parce que vous lui avez été dévouée comme une
+mère...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur... je ne mérite pas... je ne suis qu'une domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rendre justice ni à vous, ni à elle, que de parler ainsi...
+Je sais votre conduite; je sais aussi que Mathilde l'apprécie comme elle
+le doit. Bonne et excellente femme que vous êtes... Mais que
+voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Madame m'a priée de vous apporter ces papiers, ne voulant pas les
+confier au hasard de la poste. Elle m'a bien recommandé de vous dire
+encore, monsieur, qu'elle ne vous demande pas de lui répondre. Vous
+lirez cela... quand vous voudrez, m'a dit madame; elle sait...</p>
+
+<p>&mdash;Bien... bien,&mdash;dit doucement le colonel, comme s'il eût voulu chasser
+un souvenir pénible; et il posa l'enveloppe sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Et le coffret?&mdash;demanda-t-il à madame Blondeau.</p>
+
+<p>&mdash;Madame m'a dit de vous prier de continuer à le garder.</p>
+
+<p>Malgré l'accueil plein de bonté qu'il avait fait à madame Blondeau, on
+voyait que le colonel était sous le poids d'une distraction profonde; à
+peine eut-il prononcé ces dernières paroles, qu'il retomba dans sa
+rêverie.</p>
+
+<p>Croisant ses deux bras sur sa poitrine, il baissa la tête et commença de
+marcher à pas lents, oubliant la présence de madame Blondeau. Celle-ci,
+n'osant dire un mot, se retira bientôt........</p>
+
+<p>La lettre suivante était jointe à un assez volumineux manuscrit que
+madame Blondeau venait d'apporter au colonel de la part de Mathilde.</p>
+
+<p class="r">
+«Château de Maran, 13 avril 1838.<br />
+</p>
+
+<p>«Je ne sais pas, mon ami, si d'ici à bien longtemps vous aurez le
+courage d'ouvrir cette lettre.</p>
+
+<p>«J'ai connu... j'ai aimé, oh! j'ai bien aimé celle que vous pleurez; je
+connais votre c&oelig;ur, votre caractère; je sais ce que vous étiez pour
+elle, je sais ce qu'elle était pour vous: comment ne sentirais-je pas
+que votre désespoir est à tout jamais incurable?</p>
+
+<p>«Mon ami, mon frère, vous n'avez plus ici-bas de c&oelig;ur plus dévoué que
+le mien... Je n'ai jamais eu d'autre ami que vous... Vous le savez... si
+j'avais plus souvent écouté la voix sévère, inflexible, de votre sainte
+amitié, que de regrets amers j'aurais évités! Mais, dans cette lettre,
+ne parlons pas de moi... mais de vous, de vous... noble et grand
+c&oelig;ur; de vous, l'idéal de la bonté humaine.</p>
+
+<p>«Vous souffrez, mon ami! vous souffrez d'un chagrin désespéré! Plus vous
+creusez cet abîme, plus il devient profond, plus ses ténèbres
+augmentent!</p>
+
+<p>«Il y a un an, lorsque j'ai su l'épouvantable catastrophe, je suis
+tombée à genoux; j'ai prié pour elle, j'ai surtout prié pour vous...
+vous lui surviviez!</p>
+
+<p>«Je n'ai pas un instant alors songé à vous écrire, à vous voir... Il est
+de ces malheurs que la vanité des consolations irrite et exaspère
+encore.</p>
+
+<p>«Vous avez tout quitté pour venir près des restes chéris d'Emma, mener
+une vie froide et muette comme sa tombe.</p>
+
+<p>«C'est une chose à la fois étrange et magnifique, mon ami, que de voir
+combien les grands caractères, grands par le courage, grands par le
+c&oelig;ur, prévoient sûrement ce qu'ils doivent ressentir.</p>
+
+<p>«Il y a trois ans, Emma vous disait: «<i>Si vous me perdiez, que
+deviendriez-vous?</i>» Je vous entends encore, mon ami, lui répondre avec
+ce sourire qui n'appartient qu'à vous et sans cacher les larmes qui vous
+vinrent aux yeux:&mdash;«<i>J'irais</i> <span class="smcap">où vous seriez</span>, <i>je vivrais dans
+l'isolement... je ne me consolerais jamais... Peut-être n'aurais-je pas
+le courage de revoir Mathilde... notre amie.... notre s&oelig;ur...</i>»</p>
+
+<p>«Ces simples paroles, dites par tout autre, n'auraient semblé que
+tristes ou exagérées... dites par vous elles avaient un caractère de
+vérité désolante.</p>
+
+<p>«Emma et moi nous fondîmes en larmes, aussi effrayées que si la main de
+Dieu nous eût en ce moment dévoilé l'avenir.</p>
+
+<p>«A cette terrible promesse, non plus qu'à toutes celles que vous aviez
+faites, mon ami, vous n'avez pas manqué.</p>
+
+<p>«Je vous envoie ces papiers en toute confiance, sans crainte d'être
+importune; quand vous lirez cette lettre, c'est que vous vous sentirez
+le courage de penser à moi, qui étais si souvent avec <i>elle</i>.</p>
+
+<p>«Ce ne sera pas une preuve que votre désespoir s'affaiblit... Hélas!
+non... ce sera au contraire avec une sorte de joie cruelle que vous
+croirez aviver encore vos blessures déjà si douloureuses, en cherchant
+parmi ces pages celles qui parlent d'Emma.</p>
+
+<p>«Peut-être... d'ici à bien longtemps... ne lirez-vous pas cela...
+Peut-être ne le lirez-vous jamais... Alors... mon ami... vous
+recommanderez ces papiers à la fidélité de Stok, ainsi que le coffret
+que vous avez reçu... il y a deux mois... Je désire que tout soit
+anéanti.</p>
+
+<p>«Si vous lisez l'écrit que je vous envoie, vous saurez pourquoi je vous
+ai envoyé ce coffret.</p>
+
+<p>«Un remords éternel me poursuivra. Ce dépôt aurait pu vous être fatal...
+J'ai tout appris... Ce duel! Ah! Dieu m'est témoin que je croyais que
+personne au monde ne saurait que ces papiers étaient entre vos mains.</p>
+
+<p>«Par quelle fatalité ce secret a-t-il été découvert? Par quelle fatalité
+votre vie... celle d'une personne que je ne puis plus accuser...
+ont-elles été compromises? C'est ce que je ne saurai sans doute jamais.</p>
+
+<p>«Maintenant, un mot de moi, mon ami.</p>
+
+<p>«Depuis longtemps, depuis une année surtout, j'ai été bien malheureuse.
+Comparer mes chagrins aux vôtres serait blasphémer; pourtant la vie m'a
+été lourde et pénible.... Lorsqu'il y a deux mois je suis venue dans
+cette retraite, où je finirai probablement mes jours, le souvenir du
+passé me causait un étourdissement douloureux.</p>
+
+<p>«J'avais un tel besoin de calme, ou plutôt d'oubli de tout et de tous,
+que ce bruissement lointain du temps qui n'était plus m'était odieux.</p>
+
+<p>«Alors j'ai fait cette réflexion bizarre:&mdash;On calme, on use des chagrins
+en les confiant. Peut-être en écrivant cette histoire de ma vie, me
+débarrasserai-je des souvenirs qui m'obsèdent, peut-être cette muette
+confession me rendra-t-elle le repos.</p>
+
+<p>«J'ai pensé aussi que je trouverais une sorte de joie amère à revenir
+une dernière fois sur le passé, à y choisir quelques fleurs précieuses
+encore, quoique desséchées, à jeter le reste au vent de l'oubli... à
+pouvoir enfin épancher les indignations que ma fierté avait jusqu'ici
+toujours contenues...</p>
+
+<p>«Je ne me suis pas trompée dans cette espérance, mon ami; ce loyal aveu
+de toute ma vie, nobles actions ou lâches erreurs, m'a soulagée; les
+fantômes dont s'effrayait mon imagination se sont évanouis.</p>
+
+<p>«En jetant un coup d'&oelig;il désabusé sur les temps qui n'étaient plus,
+en faisant le compte de mes larmes, en calculant froidement ce qui les
+avait causées, le dédain a remplacé la douleur; à de cruelles agitations
+a succédé un calme morne et triste. J'ai dit le bien sans orgueil, le
+mal sans fausse humilité; je n'ai pas dénigré mes ennemis, je n'ai pas
+loué mes amis; j'ai dit leur conduite envers moi. J'ai jeté sur ma vie
+un regard juste, sévère comme celui d'un juge.</p>
+
+<p>«Dans ma pensée, c'était à notre amie, à notre s&oelig;ur, que je
+m'adressais; c'était à vous.</p>
+
+<p>«Je me souvenais que bien des fois vous et elle m'aviez dit, dans ce
+temps si heureux: <i>Racontez-nous donc quelques pages de votre c&oelig;ur</i>.
+Je me souvenais que ma franchise vous charmait, vous effrayait tour à
+tour.</p>
+
+<p>«Si vous lisez ces pages, mon ami, vous ne m'aimerez pas plus, mais vous
+m'estimerez peut-être davantage.</p>
+
+<p>«Maintenant mon but est rempli: mon c&oelig;ur est vide, mais tranquille.
+Le passé me répond de l'avenir. C'est à vous que je dois le repos que je
+goûte... Jamais je n'eusse fait à d'autres ces confidences. Et ces
+confidences ont calmé de bien vives douleurs.</p>
+
+<p>«Adieu, mon ami! adieu, mon frère! Souvenez-vous de Mathilde en lisant
+dans ces pages deux noms qui vivront toujours saintement unis dans mon
+c&oelig;ur, comme ils l'ont été dans ce monde.</p>
+
+<p class="r">
+«<span class="smcap">Mathilde</span>.»<br />
+</p>
+
+<p class="c smcap">FIN DE L'INTRODUCTION.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h1><a name="MATHILDE" id="MATHILDE"></a>MATHILDE.</h1>
+
+<hr />
+
+<h3>MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME.</h3>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="B-CHAPITRE_I" id="B-CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<h4>MADEMOISELLE DE MARAN.</h4>
+
+<p>Orpheline, j'ai passé mon enfance chez ma tante, mademoiselle de Maran,
+s&oelig;ur de mon père.</p>
+
+<p>J'ai été élevée par madame Blondeau, excellente femme, qui lors de ma
+naissance était au service de ma mère depuis fort longtemps.</p>
+
+<p>Ma tante n'avait jamais voulu se marier; elle était contrefaite,
+infiniment spirituelle, et moqueuse à l'excès.</p>
+
+<p>Malgré sa difformité, malgré sa laideur, malgré l'extrême petitesse de
+sa taille, il était difficile d'avoir une physionomie plus imposante ou
+plutôt plus altière que mademoiselle de Maran. Elle n'inspirait pas sans
+doute la respectueuse déférence que commandent toujours la noblesse des
+traits, le grand air ou l'affable dignité des manières; mais à son
+aspect on ressentait de la crainte et de la défiance de soi.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran n'avait jamais quitté mon père; vers le milieu de
+la révolution, elle avait émigré en Angleterre avec lui, après avoir
+partagé ses chagrins et ses dangers.</p>
+
+<p>Malgré le mal que m'a fait ma tante, je ne puis m'empêcher de
+reconnaître qu'elle aimait tendrement son frère; mais l'amour des
+méchants porte aussi leur cruelle empreinte: on dirait qu'ils chérissent
+une personne pour avoir le prétexte d'en haïr cent; ils vous aiment,
+mais ils détestent ceux qui ont droit à votre affection ou qui vous
+témoignent de leur attachement.</p>
+
+<p>Tel fut l'amour de ma tante pour mon père.</p>
+
+<p>Elle le dominait d'ailleurs complétement par la hauteur et par la
+fermeté de son caractère. Il ne faisait rien sans la consulter. Elle lui
+donnait toujours des avis remplis de prévoyance, de finesse et
+d'habileté. Haïssant Napoléon autant que la révolution, connaissant
+intimement plusieurs membres du cabinet anglais, pressentant la chute de
+l'empire, vers 1812, elle avait engagé mon père à aller habiter près
+d'Hartwell et faire assidûment sa cour à Louis XVIII.</p>
+
+<p>Elle-même vit souvent le roi, et lui plut par la vivacité caustique de
+son esprit, par la sûreté de son jugement et par la liberté de ses
+discours. Sachant le latin à merveille, elle faisait à ce prince des
+citations pleines d'à-propos et d'une flatterie d'autant plus délicate,
+qu'elle se cachait sous les dehors d'une brusquerie presque cynique.</p>
+
+<p>Déliée, adroite, pénétrante, redoutée par sa méchanceté sarcastique,
+qui, ne craignant rien, s'attaquait à tout, mademoiselle de Maran se
+faisait une arme ou une défense de sa laideur, de sa difformité, de sa
+faiblesse, pour braver les hommes et les femmes. Elle s'immolait
+elle-même au ridicule, pour avoir le droit d'y sacrifier les autres sans
+pitié. Elle usait avec un art infiniment dangereux des secrets qu'elle
+savait toujours surprendre aux étourdis ou aux gens sans défiance pour
+dominer plus tard les dupes de son astuce; connaissant le point
+vulnérable de chacun, elle ne reculait devant aucune raillerie, si amère
+qu'elle fût, suppliant à son tour qu'on ne l'épargnât pas.</p>
+
+<p>Elle affectait ordinairement une certaine familiarité de langage qui
+approchait fort de la vulgarité. Je lui ai entendu dire qu'ayant passé
+une partie de sa jeunesse à <i>Ponchartrain</i>, chez la vieille madame de
+Maurepas (lors de l'exil de M. de Maurepas dans cette terre), elle avait
+contracté là cette habitude de se servir d'expressions communes,
+habitude très à la mode sous la régence, et qui s'était perpétuée chez
+quelques personnes à la cour jusqu'à la fin du règne de Louis XV.</p>
+
+<p>L'on ne doit pas s'étonner de rencontrer çà et là dans mon récit les
+traces d'un langage qui, de nos jours, semblerait très-choquant. Je n'ai
+voulu rien altérer de ce qui pouvait rendre plus vraie la physionomie de
+mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Louis XVIII, qui aimait la cruauté dans l'épigramme et la crudité dans
+la plaisanterie, se plaisait assez à l'entretien de ma tante et disait:
+«On est avec elle plus à son aise qu'avec un homme et moins gêné
+qu'avec une femme.»</p>
+
+<p>En 1812, le marquis de Maran, mon père, avait environ quarante ans.
+Plusieurs fois il avait voulu se marier; mais sa s&oelig;ur, qui craignait
+de perdre l'empire qu'elle possédait sur lui, avait rompu ses différents
+projets de mariage, soit par des calomnies adroitement répandues sur les
+jeunes filles qu'on proposait à M. de Maran, soit en lui prêtant à
+lui-même un caractère à la fois si violent et si dissimulé, que bien des
+pères ne voulaient plus entendre parler d'une union avec un pareil
+gendre.</p>
+
+<p>M. de Maran vit ma mère; elle était si belle, d'un naturel si charmant,
+d'un esprit si enchanteur, qu'il en devint passionnément épris, épris à
+ce point, qu'il annonça en même temps à sa s&oelig;ur et son amour et sa
+résolution de se marier.</p>
+
+<p>Fille d'un émigré, le baron d'Arbois, ancien lieutenant général des
+armées du roi, ma mère était pauvre et merveilleusement belle.</p>
+
+<p>Avare et difforme, mademoiselle de Maran méprisait la pauvreté et
+abhorrait la beauté. Elle mit tout en &oelig;uvre, prières, menaces,
+larmes, railleries, perfidies, pour détourner mon père de sa
+détermination. Il fut inflexible; il épousa ma mère.</p>
+
+<p>On comprend la rage, la haine de ma tante contre elle. Pour la première
+fois de sa vie, mon père secouait le joug de son impérieuse s&oelig;ur. En
+femme habile, celle-ci dissimula ses ressentiments. Devant mon père,
+elle fut d'abord froidement polie pour sa belle s&oelig;ur; peu à peu elle
+sembla s'humaniser, fit quelques concessions apparentes; mais comme
+elle n'avait pas cessé d'habiter avec M. de Maran, elle reprit bientôt
+son premier empire.</p>
+
+<p>L'âge, l'esprit sarcastique et hautain de mademoiselle de Maran,
+imposaient beaucoup à ma mère, femme d'une bonté d'ange et d'une douceur
+que sa timidité pouvait seule égaler.</p>
+
+<p>Mon père la traitait en enfant gâtée, et réservait toutes les questions
+sérieuses pour mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Celle-ci ne se contraignit plus; elle fit bientôt expier à ma mère par
+des chagrins de chaque jour la fatale union qu'elle avait contractée.</p>
+
+<p>Mon père, le meilleur des hommes, était malheureusement d'un caractère
+faible, quoique rempli de droiture, de générosité. Il aimait sa femme,
+sans doute, mais il ressentait pour sa s&oelig;ur autant d'attachement que
+de vénération, et il la considérait comme le guide le plus sûr, le plus
+précieux qu'il pût avoir.</p>
+
+<p>Après la première année du mariage de mon père, l'influence de
+mademoiselle de Maran, un moment balancée, redevint plus absolue que
+jamais. Ma mère commença de s'apercevoir avec douleur qu'elle n'avait
+jamais eu la confiance de mon père.</p>
+
+<p>Rien ne se faisait sans l'initiative ou sans l'approbation de ma tante.
+Deux ou trois fois, ma mère essaya d'être maîtresse chez elle, et se
+plaignit à son mari des empiétements de mademoiselle de Maran; il
+s'ensuivit des scènes cruelles.</p>
+
+<p>Mon père déclara nettement à ma mère qu'il n'entendait jamais sacrifier
+l'affection fraternelle à un sentiment très-vif sans doute, mais qui ne
+datait que d'un an ou deux, tandis que le premier avait commencé et
+devait finir avec sa vie.</p>
+
+<p>De ce jour, profondément blessée, trop fière pour se plaindre, trop
+timide pour oser lutter avec sa belle-s&oelig;ur, ma mère se résigna et fut
+complétement sacrifiée à mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Les événements qui suivirent les désastres de 1813, en mettant mon père
+à même de satisfaire ses vues ambitieuses, augmentèrent encore
+l'influence de mademoiselle de Maran. Grâce aux relations qu'il avait
+dès longtemps nouées avec Louis XVIII, d'après le conseil de sa s&oelig;ur,
+M. de Maran fut chargé de plusieurs missions très-délicates auprès des
+cours de Vienne et de Berlin.</p>
+
+<p>Il tint sa s&oelig;ur au courant de ses négociations. Elle était
+véritablement capable de prendre part aux affaires politiques les plus
+importantes. Ses avis furent très-utiles à mon père, et les missions qui
+lui avaient été confiées eurent les plus heureux résultats. En 1814, il
+fut largement et glorieusement récompensé de ses services par une
+très-haute position dans les conseils de Louis XVIII, qu'il suivit plus
+tard à Gand, et avec lequel il revint en France.</p>
+
+<p>J'étais née en 1813, pendant le voyage de mon père en Allemagne. Cet
+événement, qui aurait peut-être pu redonner à ma mère quelque empire sur
+son mari, s'il eût été près d'elle, n'apporta qu'un bien léger
+changement dans leurs relations déjà si refroidies.</p>
+
+<p>Plus la fortune de mon père s'élevait, plus la domination de
+mademoiselle de Maran grandissait, plus le sort de ma mère devenait
+pénible.</p>
+
+<p>Le salon de mon père était devenu un salon politique dont mademoiselle
+de Maran faisait seule les honneurs.</p>
+
+<p>Ma mère, jeune femme de dix-huit ans, avait une antipathie profonde pour
+les affaires d'État, qui ne l'intéressaient pas. Elle préférait la
+musique et la poésie à l'aridité des discussions diplomatiques,
+auxquelles elle ne voulait ni ne pouvait prendre part.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran, au contraire, semblait là dans son centre. En
+rencontrant plus tard dans le monde d'autres <i>femmes politiques</i>, je me
+suis convaincue qu'elles se ressemblent toutes. C'est une race bâtarde
+qui a les passions ambitieuses, égoïstes des hommes, et qui ne possède
+aucune des qualités, des grâces de la femme; stérilité d'esprit,
+sécheresse et impuissance de c&oelig;ur, dureté de caractère, prétentions
+au savoir ridiculement exagérées, voilà ce qui les distingue. En un mot,
+les <i>femmes politiques</i> tiennent du maître d'école et de la marâtre, et
+quoique mariées, elles ressemblent toujours à de vieilles filles......</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Peu à peu, ma mère prétexta de sa santé pour se retirer du monde, où se
+plaisait tant sa belle-s&oelig;ur. Elle concentra sur moi toute sa
+tendresse; elle m'aima comme le seul refuge de ses chagrins, comme son
+unique consolation, comme son unique espérance.</p>
+
+<p>Son c&oelig;ur était si généreux, si bon, que jamais elle ne se permit une
+plainte, un reproche envers mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Mon père fut élevé à la pairie.</p>
+
+<p>Un dernier, un mortel chagrin était réservé à ma mère; elle s'aperçut
+que la tendresse de mon père pour moi s'affaiblissait de plus en plus;
+il m'accordait quelques caresses rares et distraites, en disant avec
+regret, dans son orgueil de patricien héréditaire: «Quel dommage que ce
+ne soit pas un garçon!»</p>
+
+<p>Bientôt, à la froideur que mon père me témoignait succéda une complète
+indifférence.</p>
+
+<p>Ma mère ne put supporter ce nouveau coup; elle languit quelques mois
+encore, et mourut.</p>
+
+<p>J'ai bien souvent et bien amèrement pleuré, en entendant ma gouvernante
+me raconter les derniers moments de la meilleure des mères, les terreurs
+que lui inspirait mon avenir, ses craintes, hélas! trop justifiées, de
+me voir tomber entre les mains de mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Ma mère connaissait la faiblesse de mon père. Elle fit jurer à ma
+gouvernante de ne jamais me quitter. Elle fit aussi promettre à mon père
+de la conserver près de moi.&mdash;«Hélas! je ne le prévois que trop, ma
+pauvre Mathilde n'aura que vous au monde,&mdash;dit ma mère à Blondeau.&mdash;Ne
+l'abandonnez pas.»</p>
+
+<p>Ses dernières paroles à mon père furent sévères, touchantes,
+solennelles. «Je meurs bien jeune, j'ai beaucoup souffert, je ne me suis
+jamais plainte, je pardonne tout; mais vous répondrez à Dieu du sort de
+mon enfant...»</p>
+
+<p>Un an environ après la mort de ma mère, mon père, ayant accompagné
+monsieur le dauphin à la chasse, fit une chute de cheval. Les suites de
+cet accident furent mortelles. Je le perdis.</p>
+
+<p>A l'âge de quatre ans je restai orpheline, confiée aux soins de ma
+tante, ma plus proche parente.</p>
+
+<p>Il faut être juste envers mademoiselle de Maran, elle aimait son frère
+autant qu'elle pouvait aimer. Sa conduite envers ma mère lui avait été
+dictée par une jalousie d'affection poussée jusqu'à la haine.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran regretta profondément mon père, ses larmes furent
+amères, son désespoir concentré, mais violent. Son caractère devint
+encore plus atrabilaire, son esprit plus incisif, sa méchanceté plus
+impitoyable.</p>
+
+<p>Je ressemblais trait pour trait à ma mère. Oubliant que j'étais l'enfant
+de son frère bien-aimé, ma tante ne voyait en moi que la fille d'une
+femme qu'elle avait abhorrée; je devais aussi hériter de son aversion
+pour ma mère.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Pendant mon enfance, mademoiselle de Maran fut presque continuellement
+pour moi un sujet d'effroi; son visage long, maigre, bistre, ses traits
+fortement caractérisés, paraissaient encore plus durs à cause d'un tour
+de faux cheveux noirs qui cachaient à demi son front aplati comme celui
+d'une couleuvre. Elle avait des sourcils gris très-épais, les yeux
+bruns, petits et perçants.</p>
+
+<p>Elle portait en toute saison une robe de soie carmélite et un chapeau de
+même couleur et de même étoffe, dont elle se coiffait toujours, même le
+matin dans son lit, où elle avait coutume de déjeuner, d'écrire ou de
+lire, enveloppée d'un manteau de lit, aussi de soie carmélite, ainsi
+qu'on en portait avant la révolution.</p>
+
+<p>Lorsque chaque jour il s'agissait d'entrer chez ma tante, j'étais saisie
+d'un tremblement involontaire; les pleurs me suffoquaient.</p>
+
+<p>Pour me décider à me rendre auprès de mademoiselle de Maran, il fallait
+toute la tendresse de ma pauvre Blondeau. Elle m'avait avertie que si je
+continuais à montrer cette frayeur, elle serait forcée de me quitter. A
+cette menace, je surmontais mes craintes, j'étouffais mes pleurs, je
+serrais la main de Blondeau dans mes petites mains, et nous partions
+pour ces redoutables entrevues.</p>
+
+<p>Il fallait traverser un premier salon où se tenait habituellement le
+maître d'hôtel de ma tante, appelé <i>Servien</i>.</p>
+
+<p>Cet homme partageait avec le chien-loup de mademoiselle de Maran, appelé
+<i>Félix</i>, mon insurmontable aversion. Servien avait presque la moitié du
+visage envahie par une abominable tache de vin, une bouche énorme, de
+grandes mains velues. Il me faisait l'effet d'un ogre véritable.</p>
+
+<p>Enfin, la porte de la chambre à coucher de mademoiselle de Maran
+s'ouvrait, je me cramponnais à la robe de Blondeau, et je m'approchais
+en tremblant du lit de ma tante.</p>
+
+<p>Ma terreur n'était pas sans cause, car <i>Félix</i>, petit chien-loup blanc,
+à oreilles pointues, sortait aussitôt de dessous la courte-pointe, et me
+montrait en grondant deux rangées de dents aiguës.</p>
+
+<p>Plusieurs fois il m'avait mordue jusqu'au sang. Pour toute réprimande,
+ma tante lui avait dit d'une voix doucement grondeuse, et en me jetant
+un coup d'&oelig;il irrité:&mdash;Eh bien! eh bien! petit fou; voulez-vous bien
+laisser cette enfant! Vous voyez bien qu'elle ne veut pas jouer avec
+vous.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran était fort instruite, et se tenait très au courant
+des affaires politiques. Je la trouvais, selon son habitude, dans son
+lit, en manteau et en chapeau de soie carmélite, lisant ses journaux ou
+quelque grand in-folio soutenu par un pupitre. Elle m'accueillait
+toujours avec une réprimande ou un sarcasme.</p>
+
+<p>Ces scènes se sont tellement renouvelées, elles m'ont laissé une
+impression si profonde, qu'elles me sont encore présentes dans leurs
+moindres détails. J'y insiste, parce que la crainte incessante dont
+j'étais dominée pendant mon enfonce a eu sur le reste de ma vie une
+puissante influence.</p>
+
+<p>Je vois encore la chambre de mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Au fond de son alcôve, drapée de damas rouge sombre, était un grand
+christ d'ivoire, surmonté d'une tête de mort aussi en ivoire, le tout se
+détachant sur un encadrement de velours noir.</p>
+
+<p>Cette <i>pieta</i> n'était qu'une apparence, qu'une sorte de manifestation
+toute de convenance, je crois, car je ne me souviens pas d'avoir vu ma
+tante aller à la messe.</p>
+
+<p>Presque tous les carreaux des fenêtres étaient couverts de fragments de
+vitraux coloriés. Il y avait surtout une <i>Décollation de saint
+Jean-Baptiste</i> qui m'a bien longtemps poursuivie dans mes rêves
+enfantins.</p>
+
+<p>Sur le marbre du secrétaire de laque rouge, on voyait dans deux cages de
+verre le père et l'arrière-grand-père de <i>Félix</i> supérieurement
+empaillés.</p>
+
+<p>L'air méchant et prêts à mordre, ces espèces de fantômes immobiles, avec
+leurs yeux d'émail brillant, me causaient peut-être encore plus d'effroi
+que leur rejeton.</p>
+
+<p>Il y avait pour moi quelque chose de surnaturel dans la vue de ces
+animaux sous verre, qui ne bougeaient pas, qui ne mangeaient pas, et qui
+me montraient toujours leurs dents.</p>
+
+<p>Plusieurs vieux portraits se détachaient sur la boiserie grise: l'un
+représentait ma grand'tante, anciennement abbesse des Ursulines de
+Blois, figure froide, sévère, et pâle comme le bandeau de toile blanche
+qui ceignait son front et ses joues.</p>
+
+<p>Les autres portraits me frappaient moins. C'étaient plusieurs de nos
+parents en costume de cour ou de guerre, appartenant aux siècles passés.</p>
+
+<p>Enfin la cheminée était ornée de deux hideuses chimères vertes en
+porcelaine de Chine. Ces monstres étaient toujours en mouvement au moyen
+d'un balancier caché, qui faisait en outre remuer leurs yeux rouges
+d'une manière effrayante.</p>
+
+<p>Que l'on se figure une pauvre enfant de cinq ou six ans au milieu de ces
+mystérieux prodiges, et l'on concevra mon épouvante.</p>
+
+<p>Mais, hélas! ce n'était que le prélude de bien d'autres tourments. Il
+s'agissait, malgré les abois et les dents de Félix, de m'asseoir sur le
+lit de ma tante et de me laisser embrasser par elle.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran prenait du tabac en profusion, et l'odeur du tabac
+m'était insupportable. Pourtant, malgré la peur et la répugnance que
+m'inspirait ma tante, je me sentais touchée des marques d'affection
+qu'elle voulait me donner. Je faisais des efforts inouïs pour surmonter
+mon effroi, et souvent je ne pouvais y parvenir.</p>
+
+<p>J'ai su plus tard (et la conduite de mademoiselle de Maran ne m'a que
+trop prouvé son aversion) que ce n'était pas par tendresse, mais pour
+s'amuser de ma frayeur qu'elle me faisait subir son baiser de chaque
+matin.</p>
+
+<p>Une scène entre autres m'a laissé un souvenir ineffaçable. Elle fera
+juger du caractère de ma tante.</p>
+
+<p>Un jour on m'amena auprès d'elle.</p>
+
+<p>Était-ce pressentiment, hasard? Jamais elle ne m'avait paru plus
+méchante... Je n'osais en approcher. Je baissais tellement la tête, que
+les longues boucles de mes cheveux me tombaient sur le visage.</p>
+
+<p>Enfin Blondeau me mit sur le lit de mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Celle-ci me prit rudement par le bras, en s'écriant avec aigreur:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que cette petite a l'air stupide avec ses grands yeux
+hébétés et ses cheveux qui lui tombent sur le front! Allons, allons, il
+faut lui couper ces cheveux-là, tout en rond, comme ceux d'un garçon.</p>
+
+<p>Madame Blondeau, qui depuis m'a raconté tous ces détails, joignit les
+mains et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Sainte Vierge! mademoiselle! ce serait un meurtre de couper les beaux
+cheveux blonds de Mathilde! ils lui descendent jusqu'aux pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! justement, c'est pour qu'elle ne marche pas dessus..
+Finissons... des ciseaux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mademoiselle!&mdash;s'écria Blondeau les larmes aux yeux,&mdash;je vous en
+supplie, ne faites pas cela... Que mademoiselle me permette de lui
+dire... ce serait presque une impiété... un sacrilége.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est?... qu'est-ce que c'est?&mdash;demanda ma tante de sa
+voix impérieuse et perçante, qui faisait tout trembler autour d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle,&mdash;répondit ma gouvernante d'une voix émue,&mdash;madame
+la marquise... m'a recommandé de ne jamais couper les cheveux de sa
+fille. On ne les lui avait jamais coupés à elle-même... Pauvre madame...
+Elle les avait si beaux!... C'est pour cela qu'elle m'a fait cette
+recommandation avant... avant de mourir,...&mdash;dit l'excellente femme, et
+elle se mit à fondre en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes une impertinente et une vilaine menteuse! Ma <i>belle-s&oelig;ur</i>
+n'a jamais dit une telle sottise... Des ciseaux, et finissons.</p>
+
+<p>Ma tante dit ces mots: Ma <i>belle-s&oelig;ur</i>, avec un accent d'ironie si
+amère, que plus tard j'avais toujours le c&oelig;ur serré quand je lui
+entendais prononcer ces paroles.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran semblait tellement irritée, qu'il se serait agi de
+ma vie que je n'aurais pas été plus épouvantée.</p>
+
+<p>D'une main elle me tirait à elle, en me serrant le bras dans ses longs
+doigts maigres et durs comme du fer; de l'autre, elle ôtait mon peigne,
+afin de dérouler mes cheveux, qui couvrirent bientôt mes épaules.</p>
+
+<p>La terreur me rendit muette, je n'eus pas la force de crier.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle! mademoiselle! dit Blondeau en tombant à genoux,&mdash;au nom
+du ciel! ne faites pas cela; il en arrivera malheur à Mathilde! C'est
+désobéir aux volontés de sa mère mourante, mademoiselle!</p>
+
+<p>&mdash;Me donnerez-vous ou non des ciseaux, sotte bête que vous êtes?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu!... mon Dieu!... Mademoiselle!</p>
+
+<p>Sans lui répondre, ma tante sonna.</p>
+
+<p>Servien parut.</p>
+
+<p>&mdash;Servien, apportez ici vos grands ciseaux d'office.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle,&mdash;dit Servien.</p>
+
+<p>Il sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle,&mdash;s'écria ma gouvernante avec énergie,&mdash;je ne suis qu'une
+pauvre domestique, vous êtes la maîtresse ici, mais je me ferais tuer
+plutôt que de laisser toucher aux cheveux de mon enfant.</p>
+
+<p>Et ma gouvernante s'avança sur le lit pour m'arracher des mains de ma
+tante.</p>
+
+<p>Félix, excité par ce mouvement, se jeta sur Blondeau et la mordit à la
+joue.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la méchante bête!&mdash;s'écria-t-elle dans sa colère. Elle prit Félix
+par le cou et le jeta rudement au milieu du parquet.</p>
+
+<p>Le chien poussa des cris lamentables; je sentis les ongles de ma tante
+s'enfoncer dans mon épaule nue.</p>
+
+<p>&mdash;Sortez d'ici! sortez d'ici, malheureuse!&mdash;dit-elle à Blondeau. Puis,
+voyant Servien entrer:</p>
+
+<p>&mdash;Mettez cette insolente à la porte,&mdash;ajouta-t-elle,&mdash;et venez tenir
+cette petite, que je lui coupe les cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, pardon! pardon!... j'ai eu tort, je me suis oubliée;
+mais ayez pitié de Mathilde!... Grâce pour ses beaux cheveux, grâce! Et
+puis enfin, mademoiselle, la main de sa mère mourante les a touchés...
+c'est sacré cela!</p>
+
+<p>&mdash;Un mot de plus, et je vous chasse... entendez-vous?&mdash;lui dit ma tante.</p>
+
+<p>Cette menace frappa Blondeau de stupeur. Elle savait mademoiselle de
+Maran capable de tenir sa parole. Avant tout, elle craignait de me
+quitter; elle se résigna au sacrifice.</p>
+
+<p>Toute ma vie je me souviendrai de cette scène. Elle semble puérile; mais
+pour moi elle était horrible.</p>
+
+<p>Servien, avec sa figure moitié lie de vin, tenait ses grands ciseaux
+ouverts. Je crus qu'il voulait me tuer... Je poussai des cris perçants.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-la donc dans vos bras!&mdash;dit ma tante à cet homme,&mdash;et tenez-la
+bien; en se débattant elle se ferait blesser.</p>
+
+<p>Hélas! je ne songeais plus à me débattre, j'avais presque perdu tout
+sentiment.</p>
+
+<p>Blondeau se cachait la figure en sanglotant; Servien me prit dans ses
+grosses mains.</p>
+
+<p>Je fermai les yeux, je frissonnai au froid de l'acier sur mon cou;
+j'entendis le grincement des ciseaux... et je sentis mes cheveux tomber
+tout autour de moi.</p>
+
+<p>L'exécution finie, ma tante dit à Servien en riant de toutes ses forces:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, elle a l'air d'un affreux petit enfant de ch&oelig;ur...
+Allons... allons... Servien, appelez une de mes femmes, qu'elle vienne
+les <i>balayer</i>, ces beaux cheveux!</p>
+
+<p>Blondeau demanda en tremblant la permission de les ramasser et de les
+garder.</p>
+
+<p>Ma tante le permit, et lui ordonna de m'emmener.</p>
+
+<p>Au moment où je quittai sa chambre, mademoiselle de Maran me fit venir
+auprès d'elle, me regarda un moment encore, et s'écria en éclatant de
+rire de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que cette petite est donc laide ainsi!</p>
+
+<p>Une fois rentrée dans l'appartement que j'occupais avec Blondeau,
+celle-ci me prit dans ses bras et me couvrit de larmes et de baisers.</p>
+
+<p>J'avais ressenti une telle frayeur à la vue des grands ciseaux de
+Servien, que le dénoûment de cette scène me parut presque heureux. Je ne
+partageais pas le culte et l'admiration de ma gouvernante pour ma
+chevelure; j'avoue même que je fus assez contente de pouvoir courir dans
+le jardin sans être obligée d'écarter à chaque instant mes cheveux de
+mon front.</p>
+
+<p>J'avais seulement été frappée de ces dernières paroles de ma tante:</p>
+
+<p>&mdash;Que cette petite est laide ainsi!</p>
+
+<p>Je priai ma gouvernante de me porter devant une glace. Je me trouvai une
+figure si singulière, qu'au grand chagrin de Blondeau je me mis aussi à
+rire aux éclats.</p>
+
+<p>Plus tard, j'ai pu m'expliquer la singulière conduite de mademoiselle de
+Maran. Elle avait toujours ressenti une antipathie, une aversion
+profonde pour tout ce qui était beau; et sans vanité, mon ami, ou plutôt
+selon l'attachement aveugle de ma gouvernante, étant enfant j'étais
+charmante. Puis, ma tante avait toujours détesté ma mère. Plus tard,
+hélas! je fis à ce sujet de bien cruelles découvertes.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="B-CHAPITRE_II" id="B-CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h4>LE PROTECTEUR.</h4>
+
+<p>J'atteignis l'âge de sept ans. L'aversion de mademoiselle de Maran pour
+moi semblait augmenter chaque jour. Il n'est pas de petites tortures
+qu'elle ne se plût à m'infliger.</p>
+
+<p>Ainsi l'on m'avait toujours servi à dîner chez ma gouvernante, ma tante
+voulut me faire dîner à table à côté d'elle; sa tabatière me causait un
+horrible dégoût; elle la mettait ouverte auprès de mon assiette; si
+quelques mets me répugnaient, on m'en servait tous les jours; si je ne
+pouvais surmonter mon dégoût, pour me punir, mademoiselle de Maran
+faisait placer mon assiette dans la niche de <i>Félix</i>, et, malgré mon
+effroi, j'étais condamnée à aller chercher cette nourriture à genoux et
+à la manger à genoux.</p>
+
+<p>Ma tante avait remarqué que la présence de ma bonne Blondeau me donnait
+le courage de tout souffrir sans pleurer; elle lui défendit de rester
+auprès de moi pour me servir. Le maître d'hôtel, Servien, fut chargé de
+ce soin, et cet homme m'inspirait autant de dégoût que de frayeur.</p>
+
+<p>Ce que j'ai maintenant peine à concevoir, c'est comment ma tante, malgré
+ses occupations, malgré la réelle supériorité de son esprit, pouvait
+mettre autant de calcul, autant de persévérance à tourmenter une enfant.</p>
+
+<p>Rien n'était donné au hasard. Sa conduite envers moi était réfléchie,
+étudiée.</p>
+
+<p>Peu à peu je m'endurcis à la douleur. La souffrance éveilla en moi le
+besoin de la vengeance. J'observai que plus je pleurais, plus ma tante
+riait ou semblait satisfaite.</p>
+
+<p>Après des efforts inouïs pour me contraindre et pour cacher mes larmes,
+j'y réussis. J'éprouvai une grande joie en voyant l'étonnement, le dépit
+de ma tante.</p>
+
+<p>Elle redoubla ses duretés, je redoublai de courage et de dissimulation.</p>
+
+<p>Je frémis quelquefois encore en songeant à cette lutte ouverte entre
+une enfant abandonnée et une femme telle que mademoiselle de Maran,
+lutte dans laquelle je finis par avoir l'avantage, car la méchanceté de
+ma tante ne pouvait dépasser certaines limites.</p>
+
+<p>Toute la maison tremblait devant elle, aussi ma gouvernante était-elle
+en butte à mille petites vexations de chaque jour. Il a véritablement
+fallu à cette excellente femme un dévouement plus qu'héroïque pour
+surmonter tant de dégoûts. Deux fois ma tante voulut m'en séparer; mais
+je tombai si gravement malade, qu'elle dut renoncer à toute nouvelle
+tentative à ce sujet.</p>
+
+<p>Je ne sais si c'était de la part de ma tante résolution arrêtée ou
+insouciance, mais à sept ans je n'avais encore eu aucun professeur.</p>
+
+<p>Ma gouvernante m'avait appris à lire et à écrire; elle me faisait dire
+mes prières, mon catéchisme; je recevais enfin, grâce à l'attachement
+presque maternel de cette bonne créature, l'éducation qu'une personne de
+sa classe aurait donnée à sa fille.</p>
+
+<p>Les enfants ne se trompent jamais sur les sentiments et sur les
+caractères de ceux qui les entourent.</p>
+
+<p>Leur pénétration confond; quand ils se voient aimés, ils savent avec une
+incroyable habileté assurer leur empire.</p>
+
+<p>Autant j'étais craintive et taciturne avec mademoiselle de Maran, autant
+j'étais gaie, turbulente, despotique avec ma gouvernante.</p>
+
+<p>Jamais elle ne résistait à mes volontés les plus extravagantes, à moins
+que ma santé ne fût en question. Elle m'idolâtrait, m'accablait de
+louanges sur ma beauté, sur mon esprit, sur ma gentillesse.</p>
+
+<p>Je passais ainsi mon enfance, entre les sarcasmes ou les duretés de ma
+tante, et les flatteries aveugles de Blondeau.</p>
+
+<p>Mon caractère devait participer de ces influences diverses.</p>
+
+<p>J'étais tour à tour orgueilleuse ou humble à l'excès, rayonnante de
+bonheur ou navrée d'amertume, je ressentais enfin la haine et l'amour à
+un point inconcevable pour mon âge. J'étais presque heureuse des
+cruautés de ma tante, parce qu'elles m'offraient le moyen de la braver,
+de la dépiter par mon sang-froid.</p>
+
+<p>Elle se vengeait en me persuadant avec un art infini que j'étais laide
+et sotte.</p>
+
+<p>Je retenais mes larmes, je courais auprès de ma gouvernante, et
+j'éclatais en sanglots. Alors, pour me consoler, la pauvre femme me
+faisait les louanges les plus outrées, auxquelles je finissais par
+croire.</p>
+
+<p>De là sans doute mes ressentiments toujours extrêmes, de là mon
+impuissance à accepter plus tard ces mezzo termine, si fréquents dans la
+vie.</p>
+
+<p>L'âge n'a d'ailleurs jamais modifié chez moi cette étrange façon de me
+juger. Au lieu de choisir un milieu raisonnable entre deux exagérations,
+au lieu de ne me croire ni tout à fait inférieure, ni tout à fait
+supérieure aux autres, j'ai vécu dans de continuelles alternatives de
+confiance insolente ou de défiance accablante.</p>
+
+<p>Les triomphes passés ne m'empêchaient pas plus d'être parfois d'une
+humilité ridicule, que les humiliations souffertes ne m'empêchaient
+d'être glorieuse jusqu'au dédain.</p>
+
+<p>Du premier mot, du premier regard j'étais dominée ou je dominais, et
+cela, dans les relations les plus ordinaires de la vie. Il y a des
+personnes vraiment redoutées et redoutables, devant qui les plus hardis
+tremblaient, auxquelles j'ai toujours complétement imposé, tandis que
+des gens de la plus grande insignifiance prenaient sur moi un empire
+absolu.</p>
+
+<p>Je devais encore conserver de mon éducation première l'habitude, la
+volonté de dissimuler mes chagrins ou mes souffrances, et de me venger
+du mal qu'on me faisait par une apparence de dédaigneuse insensibilité.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Je n'avais pas encore sept ans, je crois, lorsque mon éducation fut tout
+à fait changée. Les événements qui amenèrent cette révolution sont
+restés très-présents à mon souvenir.</p>
+
+<p>On m'avait abandonnée aux soins de ma tante, d'après l'avis de mon
+tuteur, le baron d'Orbeval, parent assez éloigné de mon père, que je
+voyais fort rarement.</p>
+
+<p>Lorsqu'il venait chez mademoiselle de Maran, on m'envoyait chercher, on
+me faisait quitter le sarrau plus que modeste dont ma tante voulait
+toujours que je fusse vêtue. On m'habillait avec un peu plus de soin que
+de coutume, et on m'amenait devant mon tuteur.</p>
+
+<p>C'était un grand vieillard blême, à figure de fouine, à perruque blonde
+très-frisée; il portait un abat-jour de soie verte et une douillette de
+soie puce tout usée: il était conseiller à la cour de cassation, et
+d'une sordide avarice.</p>
+
+<p>Quand j'arrivais auprès de lui, il me regardait d'un air sévère et me
+demandait si j'étais bien sage.</p>
+
+<p>Ma tante se chargeait ordinairement de répondre que j'étais volontaire,
+stupide et paresseuse.</p>
+
+<p>Mon tuteur me donnait alors une chiquenaude très-sèche sur la joue, en
+me disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Mathilde, mais c'est très-mal!... très-mal!... Si cela
+continue, on vous enverra avec les petites filles des pauvres.</p>
+
+<p>Je fondais en larmes, et Blondeau m'emportait.</p>
+
+<p>J'étais restée trois ou quatre mois sans être présentée à mon tuteur,
+lorsqu'un jour je vis entrer dans ma chambre un homme jeune encore que
+je ne connaissais pas.</p>
+
+<p>Dès qu'il parut, Blondeau s'écria en joignant les mains avec une
+expression de surprise et de bonheur:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... c'est vous, c'est vous! monsieur de Mortagne!!...</p>
+
+<p>Celui-ci, sans répondre à ma gouvernante, me prit dans ses bras, me
+regarda en silence, avec une sorte d'avide curiosité; puis, après
+m'avoir tendrement embrassée, il me remit à terre, et dit en essuyant
+une larme: Comme elle lui ressemble!... comme elle lui ressemble!!</p>
+
+<p>Et il tomba dans une sorte de rêverie.</p>
+
+<p>La figure de cet étranger me semblait si bienveillante, malgré la
+sévérité de ses traits; il m'avait paru si ému en me contemplant; sa
+présence paraissait faire tant de plaisir à Blondeau, que je me
+rapprochai de lui sans crainte.</p>
+
+<p>C'était un cousin germain de ma mère. Depuis plusieurs années il
+voyageait, et arrivait seulement en France.</p>
+
+<p>M. le comte de Mortagne passait pour un homme, très-étrange. Il avait
+servi, et vaillamment servi sous l'empire. Depuis, l'on ne pouvait
+s'expliquer sa vie continuellement nomade. Il avait parcouru les deux
+mondes. On le disait doué d'une instruction prodigieuse, d'un caractère
+de fer, d'un courage à toute épreuve; mais sa franchise, presque
+brutale, lui avait concilié peu d'amis.</p>
+
+<p>Il avait aimé ma mère comme le plus tendre des frères.</p>
+
+<p>Plusieurs fois il avait tâché de faire comprendre à mon père tout le
+prix du trésor qu'il négligeait pour suivre les conseils ambitieux de
+mademoiselle de Maran; aussi ma tante avait-elle pris M. de Mortagne
+dans une aversion profonde; mais, comme membre de mon conseil de
+famille, et chargé comme tel de veiller à mes intérêts, il, se trouvait
+quelquefois forcément rapproché de mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Depuis quatre ans il voyageait dans l'Inde. Sa première visite, en
+arrivant à Paris, avait été pour moi. Il ne pouvait se lasser de me
+regarder, de m'admirer, de me louer! Il accablait Blondeau de questions.</p>
+
+<p>Étais-je heureuse?</p>
+
+<p>Recevais-je l'éducation que je devais recevoir?</p>
+
+<p>Quels étaient mes maîtres?</p>
+
+<p>A sept ans, je devais savoir bien des choses, j'avais l'air si
+intelligente! je devais avoir bien profité de l'instruction qu'on
+m'avait donnée!</p>
+
+<p>Ma pauvre gouvernante osait à peine répondre. Enfin elle avoua en
+pleurant la vérité... Le peu que je savais, c'était elle qui me l'avait
+appris. Mademoiselle de Maran devenait de plus en plus dure et injuste
+envers moi. Je n'avais aucun des plaisirs de mon âge; et ce qui surtout
+exaspérait Blondeau, je n'étais jamais vêtue comme devait l'être la
+fille de madame la marquise de Maran.</p>
+
+<p>A chaque parole de ma gouvernante, l'indignation de M. de Mortagne
+augmentait.</p>
+
+<p>C'était un homme de haute taille, toujours vêtu avec négligence.
+Quoiqu'il eût quarante ans à peine, son front était chauve; par une mode
+qui semblait à cette époque des plus bizarres, il portait sa barbe
+longue comme quelques personnes la portent aujourd'hui.</p>
+
+<p>La brusquerie de ses manières, la hardiesse militaire de ses paroles, sa
+physionomie singulière et presque sauvage, l'avaient fait surnommer dans
+le monde le <i>paysan du Danube</i>.</p>
+
+<p>Il appartenait à l'opinion libérale la plus avancée de cette époque, et
+il ne cachait en rien sa manière de voir, quoique des personnes
+bienveillantes pour lui l'eussent engagé à plus de modération.</p>
+
+<p>Quand il le voulait, il dissimulait la plus mordante ironie sous une
+apparence de bonhomie naïve; mais ordinairement son langage était âpre,
+rude et presque brutal.</p>
+
+<p>Lorsque ma gouvernante eut exposé à M. de Mortagne la manière dont
+j'étais élevée par ma tante, la figure de mon cousin, hâlée par le
+soleil de l'Inde, devint pourpre de colère; il marcha quelques moments
+avec agitation; puis, me prenant brusquement dans ses bras, il se
+dirigea vers l'appartement de mademoiselle de Maran en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est ainsi qu'elle traite l'enfant de ma pauvre cousine... Je
+vais lui dire deux mots, moi! et de ma grosse voix, encore!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur le comte, prenez garde... dit ma gouvernante en le
+suivant d'un air effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, madame Blondeau, je ne m'intimide pas pour si peu!
+J'ai écrasé du pied des bêtes encore plus malfaisantes que mademoiselle
+de Maran.&mdash;Et il m'embrassa deux fois en me disant:&mdash;Pauvre petite, ton
+sort va changer.</p>
+
+<p>Jamais je n'oublierai la joie que je ressentis en devinant que mon
+protecteur allait me venger des méchancetés de ma tante.</p>
+
+<p>Dans mon ravissement, dans ma reconnaissance, j'entourai de mes bras le
+cou de M. de Mortagne, et, croyant lui rendre un important service, je
+lui dis tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas que ma tante qui soit méchante, monsieur, il y a aussi
+son chien Félix; il faudra bien prendre garde à vous, car il mord
+jusqu'au sang.</p>
+
+<p>&mdash;S'il me mord, ma petite Mathilde, je le jetterai par la fenêtre,&mdash;dit
+M. de Mortagne en m'embrassant encore.</p>
+
+<p>M. de Mortagne me parut un héros; je ressentis pour la première fois
+l'ardeur de la vengeance.</p>
+
+<p>Servien était, selon son habitude, dans le salon d'attente qui précédait
+la chambre à coucher de sa maîtresse.</p>
+
+<p>M. de Mortagne, suivi de Blondeau, allait ouvrir la porte; le maître
+d'hôtel se leva et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, monsieur, si mademoiselle est visible.</p>
+
+<p>M. de Mortagne, sans lui répondre, le repoussa du coude, et entra chez
+ma tante.</p>
+
+<p>Assise dans son lit, en manteau et en chapeau de soie carmélite, selon
+son habitude, elle lisait ses journaux.</p>
+
+<p>L'entrée de M. de Mortagne fut si brusque, si bruyante, que Félix,
+alarmé, sortit vivement de sa niche, et se jeta résolument aux jambes de
+mon protecteur.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, prenez garde, voilà le méchant chien,&mdash;lui dis-je tout
+bas.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pour lui!&mdash;et d'un coup de pied mon vengeur envoya Félix rouler
+sous le lit.</p>
+
+<p>Aux hurlements de son favori, ma tante, déjà très-irritée de l'entrée de
+M. de Mortagne, qu'elle détestait, s'écria aigrement:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, cela n'a pas de nom!... Qu'est-ce que cela veut dire?
+Entrer chez moi comme d'assaut!... écraser mon chien!... Vous
+croyez-vous encore dans votre caserne?...</p>
+
+<p>M. de Mortagne m'a bien des fois, depuis, raconté cette scène.</p>
+
+<p>Il s'assit sans façon à côté du lit de mademoiselle de Maran, me tenant
+toujours sur ses genoux; il lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit, madame, ni de chien, ni d'assaut; il s'agit de cette
+malheureuse enfant, que vous élevez en marâtre...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?...&mdash;répondit ma tante d'un
+air hautain.&mdash;Êtes-vous donc revenu des antipodes, monsieur, pour me
+dire de ces insolences-là? Parce que vous êtes fait comme un vilain
+sauvage, et que vous avez une réputation de grossièreté parfaitement
+bien établie, et méritée d'ailleurs, il ne s'ensuit pas que je me
+laisserai insulter ni intimider chez moi, entendez-vous bien, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Et parce que vous avez, madame, le bonheur de joindre la laideur et la
+méchanceté du feu duc de Gesvres à la difformité et à l'esprit d'Ésope,
+il ne s'ensuit pas non plus que je doive souffrir vos insolences,
+entendez-vous bien, madame?&mdash;reprit M. de Mortagne, qui avait toujours
+rendu à mademoiselle de Maran, grossièreté pour grossièreté.</p>
+
+<p>Ma tante pâlit de rage et s'écria:&mdash;Monsieur, prenez garde, quand je
+hais, je hais bien... et quand je hais, je le prouve...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que vous avez des amis puissants et des créatures dangereuses,
+mais je n'ai besoin de personne... je ne crains personne... Je vous
+dirai donc la vérité... Tant pis, si elle vous blesse; je l'ai dite à
+bien d'autres qui n'en sont pas morts... malheureusement! En un mot,
+cette enfant est indignement élevée, son éducation est si négligée que
+j'en rougis pour vous. N'avez-vous pas honte de traiter ainsi la fille
+de votre frère?</p>
+
+<p>Ces mots réveillèrent à la fois l'amour de ma tante pour mon père et sa
+haine contre ma mère.</p>
+
+<p>Elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est parce que la mémoire de mon frère est sacrée pour moi que je
+traite cette petite comme il me convient de la traiter. Elle m'est
+confiée, je n'ai à en rendre compte qu'à son tuteur; ainsi, monsieur,
+allez porter ailleurs vos outrages: ce qui se fait ici ne vous regarde
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me regarde si fort, que, comme membre du conseil de famille, je
+vais aujourd'hui même en demander la convocation; et l'on examinera si
+votre nièce a reçu jusqu'à présent l'éducation à laquelle elle doit
+prétendre...</p>
+
+<p>Cette menace parut faire un assez grand effet sur mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>&mdash;Venez ici, petite, et répondez,&mdash;dit ma tante en me faisant signe
+d'approcher.</p>
+
+<p>Au lieu d'obéir, je me pressai contre M. de Mortagne en le regardant
+d'un air suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que vous lui faites une peur horrible avec vos
+tendresses!&mdash;dit M. de Mortagne.&mdash;Ce n'est pas cette enfant qui doit
+répondre, c'est vous. Elle n'a pas un maître! elle sait à peine ce que
+les enfants du peuple savent à son âge! Vous lui refusez jusqu'aux
+vêtements convenables à sa position. Pourtant on vous paye assez cher
+pour en prendre soin.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça veut dire? On me paye!&mdash;s'écria ma tante avec
+indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire qu'on vous donne 1,000 f. par mois, sur la fortune de
+cette pauvre enfant, pour subvenir à ses dépenses, et, à voir la façon
+dont elle est vêtue et instruite, il est clair que vous ne dépensez pas
+100 louis par an pour elle... Que faites-vous du reste? Si vous l'avez
+empoché, il faudra bien en rendre compte... Du reste, soyez
+tranquille... j'y veillerai... Parce que vous êtes très-méchante, ce
+n'est pas une raison pour que vous ne soyez pas aussi très-avare!</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela passe toutes les bornes! Mais si l'on ne savait pas que vous
+êtes plus qu'à moitié fou, monsieur, ce serait à vous faire jeter par
+les fenêtres! Est-ce que j'ai des comptes à vous rendre? Qu'est-ce que
+signifie cette impertinente inquisition-là&mdash;s'écria mademoiselle de
+Maran en s'agitant sur son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que je suis son parent, son conseil;
+m'entendez-vous?&mdash;répondit M. de Mortagne d'une voix tonnante,&mdash;et,
+comme tel, je vous citerai devant l'assemblée de famille pour répondre
+de votre conduite! Si l'on ne me fait pas justice de vous... je me la
+ferai moi-même! et nous nous verrons entre les deux yeux... ce qui ne
+sera guère agréable pour moi... car vous êtes un monstre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'abominable homme, il va me rendre malade, avec ses brutalités...
+Traiter ainsi une malheureuse femme!&mdash;dit ma tante d'une voix dolente.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame, il y a longtemps que, par la hardiesse de vos attaques,
+par la méchanceté de vos propos, vous avez fait oublier la pitié qu'on
+doit avoir pour la vieillesse, pour la laideur et pour les infirmités...
+Allons donc! vous n'êtes plus une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! je ne suis plus une femme! Je suis une licorne, peut-être?...
+Mais, c'est à vous faire enfermer, monsieur! Allez-vous-en d'ici!
+allez-vous-en! je ne veux pas faire d'éclat devant mes gens... Sans
+cela...</p>
+
+<p>&mdash;Sans cela! madame, il en serait tout de même, vous n'y gagneriez que
+des témoins. Voici mon dernier mot: je vais me rendre chez tous les
+membres du conseil de famille, afin de les engager (et j'y parviendrai)
+à vous retirer cette malheureuse enfant d'entre les mains et à la placer
+dans une pension ou dans un couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour compléter cette belle &oelig;uvre-la,&mdash;reprit mademoiselle de
+Maran d'un air ironique,&mdash;on vous chargera sans doute, monsieur, de
+désigner le couvent? C'est grand dommage qu'il n'y ait pas de
+<i>Jacobines</i>, vous y feriez mettre tout de suite cette petite, n'est-ce
+pas? En souvenir des <i>frères et amis de</i> 93 dont vous aimez tant
+l'histoire, vous l'appelleriez mamzelle <i>Scipionne</i> ou mamzelle
+<i>Égalité</i>; qu'est-ce que je dis donc, mamzelle! citoyenne, s'il vous
+plaît. Malheureusement ces bons temps-là sont passés... et de nos jours,
+en tout et pour tout, on tient compte, monsieur, on tient sévèrement
+compte, entendez-vous, de la manière de voir des gens qui veulent faire
+prévaloir leur avis contre celui... de personnes bien pensantes.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran accentua tellement ces derniers mots, que M. de
+Mortagne en comprit la portée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! nous y voilà,&mdash;s'écria-t-il,&mdash;j'étais bien étonné aussi que vous
+ne m'eussiez pas encore traité de <i>Jacobin</i> ou de bonapartiste, ce qui,
+pourtant, ne va guère ensemble. Je sais que vous êtes assez perfide pour
+me susciter dans le conseil une question de parti, à propos de ma
+réclamation. Je sais que vos parents ultras y sont en grand nombre. Je
+sais qu'ils suivent aveuglément vos avis, et il est probable qu'ils
+feront dans cette circonstance, comme dans toute autre, un usage
+criminel de leur majorité.</p>
+
+<p>En m'embrassant avec tendresse et émotion, M. de Mortagne ajouta
+tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant!... Pauvre France!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! voyez donc comme c'est à la fois superbe et touchant!
+s'écria ma tante en riant aux éclats de son rire aigre et insolent.&mdash;Ah!
+mon Dieu! voyez-vous ce pharamineux rapprochement... <i>pauvre enfant!
+pauvre France!</i>. Le tendre Saint-Just disait de ces jolies bergerades-là
+au club des Cordeliers, je crois; ce qui ne l'empêchait pas du tout de
+vous faire couper le cou le lendemain. Oui, oui, je vois bien à votre
+colère, monsieur, que si cela dépendait de vous, vous me traiteriez à la
+façon de ses pauvres <i>frères et amis</i>. Car, en vérité, malgré votre
+naissance, vous étiez digne d'être des leurs, vous avez fait partie de
+ces <i>messieurs de la Loire</i>.</p>
+
+<p>M. de Mortagne m'a dit qu'en effet les froids et cruels sarcasmes de ma
+tante l'avaient mis hors de lui, et qu'il se reprocha de lui avoir
+brutalement répondu:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! quand je songe que vous avez fait mourir de chagrin ma
+cousine de Maran, quand je songe que vous torturez une malheureuse
+enfant avec une méchanceté diabolique, je me demande si l'on ne devrait
+pas mettre hors la loi... ce qui est moralement et physiquement hors de
+la nature.</p>
+
+<p>&mdash;Assez d'insultes comme ça! sortez! sortez! monsieur!&mdash;s'écria
+mademoiselle de Maran avec une telle expression de colère, que, lorsque
+M. de Mortagne, en se levant, voulut me déposer à terre, je me
+cramponnai à lui de toutes mes forces en le suppliant de ne pas me
+laisser avec ma tante.</p>
+
+<p>Il me mit dans les bras de ma gouvernante, qui était restée muette et
+inaperçue pendant cette scène.</p>
+
+<p>Nous sortîmes tous trois: mademoiselle de Maran était dans une colère
+difficile à peindre.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="B-CHAPITRE_III" id="B-CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h4>LE CONSEIL DE FAMILLE.</h4>
+
+<p>Je n'avais pas compris grand'chose à la conversation de monsieur de
+Mortagne et de ma tante. J'avais seulement été ravie d'entendre mon
+protecteur parler d'une manière si ferme à mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Je pressentais quelque heureux changement dans ma position. L'idée
+d'entrer dans un couvent ou dans une pension, qui effraye toujours si
+fort les enfants, me plaisait au contraire beaucoup. Tout ce que je
+désirais au monde, c'était de quitter la maison de ma tante.</p>
+
+<p>Le conseil allait décider si je resterais ou non au pouvoir de
+mademoiselle de Maran. Je faisais les v&oelig;ux les plus vifs pour que M.
+de Mortagne réussît dans son dessein. Le jour fatal arriva; ma tante me
+fit habiller avec soin, et je descendis dans le salon où les membres de
+notre famille s'étaient réunis.</p>
+
+<p>Je cherchai des yeux M. de Mortagne; il n'était pas encore venu. Ma
+tante me plaça à côté d'elle et de M. d'Orbeval, mon tuteur.</p>
+
+<p>Tous mes parents semblaient craindre mademoiselle de Maran, et
+l'entouraient d'une obséquieuse déférence. On lui savait un crédit
+puissant. Son salon était le rendez-vous des hommes les plus influents
+du gouvernement. Par égard pour Louis XVIII, les princes lui
+témoignaient une extrême bienveillance.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand partageait souvent ses soirées entre ma tante et la
+princesse de Vaudemont. Ce grand homme d'État, qui&mdash;disait ma tante avec
+beaucoup de raison d'ailleurs&mdash;«avait élevé le silence jusqu'à
+l'éloquence, l'esprit jusqu'au génie, et l'expérience jusqu'à la
+divination,» causait quelquefois une heure, tête-à-tête, avec
+mademoiselle de Maran; car elle était de ces femmes avec qui toutes les
+sommités sont presque obligées de compter.</p>
+
+<p>Les enfants sont surtout frappés des apparences; ils ne peuvent se
+rendre raison de la puissance de l'esprit et de l'intrigue: aussi
+pendant bien longtemps il me fut impossible de comprendre comment
+mademoiselle de Maran, malgré son apparence chétive, presque grotesque,
+exerçait autant d'empire sur des personnes qui n'étaient pas forcément
+sous sa dépendance.</p>
+
+<p>Lorsque ma tante était assise, sa tête, presque de niveau avec son
+épaule gauche, infiniment plus haute que la droite, ne dépassait pas le
+dossier d'un fauteuil ordinaire; ses longs pieds, toujours chaussés de
+souliers de castor noir, reposaient sur un carreau très-élevé qu'elle
+partageait avec Félix.</p>
+
+<p>Pourtant, malgré sa laideur, malgré sa méchanceté, mademoiselle de Maran
+réunissait chaque soir autour d'elle l'élite de la meilleure compagnie
+de Paris, et gourmandait avec hauteur les personnes qui demeuraient
+quelques jours sans venir la voir. Ses reproches aigres et durs,
+témoignaient assez qu'elle ne tenait pas à ces hommages par affection,
+mais par orgueil.</p>
+
+<p>On n'attendait plus que M. de Mortagne, il arriva. Mon c&oelig;ur battait
+avec force. De lui allait dépendre mon avenir.</p>
+
+<p>Je remarquai bien vite que M. de Mortagne était reçu avec froideur par
+mes parents. Sa barbe et ses dehors négligés firent chuchoter et
+sourire, quoique son originalité fût connue.</p>
+
+<p>On savait la profonde aversion de ma tante contre lui; en le raillant on
+savait la flatter.</p>
+
+<p>Après quelques moments de silence, mon tuteur, M. d'Orbeval, pria M. de
+Mortagne de reproduire les raisons qui lui semblaient motiver la réunion
+d'une assemblée de famille.</p>
+
+<p>M. de Mortagne répéta ce qu'il avait dit à ma tante sans mesurer
+davantage ses termes; il finit par demander qu'on me mît au couvent des
+Anglaises, qui était alors en aussi grande vogue que l'a été par la
+suite le <i>Sacré-C&oelig;ur</i>.</p>
+
+<p>Pendant cette violente accusation, mademoiselle de Maran resta
+impassible. Nos parents, complétement dominés par elle, en avaient une
+peur horrible. Ils manifestèrent à plusieurs reprises leur indignation
+contre M. de Mortagne par des murmures et par des interruptions; leurs
+regards, tournés vers ma tante, semblaient la prendre à témoin et
+protester contre la brutalité du langage de mon protecteur.</p>
+
+<p>Celui-ci, parfaitement indifférent à ces rumeurs, haussa les épaules de
+temps en temps, attendit que le bruit eût cessé pour recommencer de
+parler, et ne modifia en rien son langage.</p>
+
+<p>Il lui fallait véritablement du courage pour s'attaquer ainsi à
+mademoiselle de Maran; placée, entourée comme elle l'était, elle pouvait
+trouver mille moyens de lui nuire, de se venger... Hélas! elle ne prouva
+que trop à M. de Mortagne que la haine qu'elle lui portait était
+implacable.</p>
+
+<p>J'étais alors bien enfant, je me souviens pourtant d'un fait qui me
+frappa malgré son insignifiance, et qui maintenant a toute sa valeur à
+mes yeux.</p>
+
+<p>Pendant ce débat, la physionomie de ma tante n'avait trahi aucune
+émotion; elle tenait dans ses mains une longue aiguille à tricoter...</p>
+
+<p>A mesure que M. de Mortagne parlait, mademoiselle de Maran semblait de
+plus en plus serrer cette aiguille entre ses doigts décharnés. Enfin, au
+moment où il s'écria&mdash;que si rien n'était plus respectable que la
+laideur, la vieillesse et les infirmités, rien n'était plus lâche que
+d'abuser de ces déplorables avantages pour répondre impunément des
+insolences aux hommes qui lui demandaient compte d'une conduite à la
+fois honteuse et cruelle, mademoiselle de Maran brisa en morceaux et
+comme par hasard l'aiguille qu'elle tenait entre ses doigts, et jamais
+je n'oublierai le regard fatal qu'en ce moment elle jeta sur M. de
+Mortagne.</p>
+
+<p>Mon tuteur crut devoir, au nom de la majorité de l'assemblée, répondre à
+l'antagoniste de ma tante et blâmer vertement son langage. Mon
+protecteur sembla se soucier fort peu de cette attaque, ensuite de
+laquelle M. d'Orbeval demanda à mademoiselle de Maran, avec la plus
+respectueuse déférence et seulement pour la forme, si elle croyait
+nécessaire d'apporter quelques modifications à mon éducation, se hâtant
+d'ajouter que, d'avance, l'assemblée s'en rapportait absolument à sa
+décision sur ce sujet, qu'elle pouvait apprécier mieux que personne.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran, sans faire la moindre allusion aux attaques de M.
+de Mortagne, répondit avec une finesse, avec une adresse extrême, qu'en
+effet j'étais ce qu'on appelle fort peu avancée, que j'avais la tête
+faible, l'entendement peu développé; qu'elle avait cru ne pas devoir me
+fatiguer vainement l'intelligence en me faisant donner des leçons dont
+j'aurais été hors d'état de profiter; qu'ainsi je me serais
+nécessairement dégoûtée du travail; elle avait au contraire voulu
+d'abord s'occuper de ma santé, qui, grâce au ciel, était florissante: je
+me trouvais donc dans une condition parfaite pour regagner le temps
+perdu, sans craindre les fatigues d'une application forcée. Elle termina
+en disant qu'avant la convocation de l'assemblée de famille, elle était
+résolue de me faire commencer immédiatement mes études.</p>
+
+<p>M. de Mortagne m'a dit bien souvent qu'il était impossible de se
+défendre plus habilement que l'avait fait ma tante et de colorer sa
+conduite de semblants plus spécieux; elle démontra clairement qu'en
+économisant beaucoup sur les premières années de mon éducation, elle
+avait voulu se réserver les moyens de me donner plus tard une
+instruction beaucoup plus large et beaucoup plus complète; elle ajouta
+qu'il était concevable que je m'ennuyasse dans la maison d'une tante
+vieille et infirme, mais qu'elle avait promis à mon père de ne jamais
+m'abandonner; qu'ainsi, elle ne pouvait croire que mes parents
+voulussent me faire entrer au couvent.</p>
+
+<p>Pour tout concilier et pour que j'eusse une compagne de mon âge, ma
+tante annonça que mon tuteur, cédant à ses sollicitations, consentait à
+retirer dans quelques mois sa fille du couvent et à la lui confier.</p>
+
+<p>M. d'Orbeval était veuf, sa fille partagerait ainsi mes études et
+viendrait habiter chez mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Avec sa rudesse et sa franchise ordinaires, M. de Mortagne répondit que
+de cette façon, ce serait moi qui ferais les frais de l'éducation de
+mademoiselle d'Orbeval, qui était pauvre, et que son père n'avait
+consenti à cet arrangement que par intérêt personnel et par frayeur de
+ma tante, qui pouvait lui nuire ou le servir.</p>
+
+<p>M. de Mortagne reprit que dans toute autre circonstance il n'aurait
+élevé aucune objection contre l'éducation particulière qu'on voulait me
+donner et me faire partager avec ma jeune parente, mais qu'il avait de
+puissantes raisons de croire que l'influence de mademoiselle de Maran ne
+pouvait que m'être funeste; qu'elle avait torturé mon enfance, et
+qu'elle perdrait peut-être ma jeunesse.</p>
+
+<p>Une rumeur d'indignation lui coupa la parole.</p>
+
+<p>Mon tuteur s'écria que jamais sa fille ne mettrait le pied chez ma
+tante; qu'il n'avait adhéré aux propositions qu'on lui avait faites que
+dans mon intérêt, mais qu'il retirait sa promesse, puisqu'on
+interprétait si mal son dévouement. Pourtant, lorsque toute l'assemblée
+se fut jointe à mademoiselle de Maran pour apaiser M. le baron d'Orbeval
+et pour blâmer M. de Mortagne, mon tuteur promit de laisser venir sa
+fille.&mdash;M. de Mortagne, ne pouvant contenir sa colère, s'échappa jusqu'à
+dire qu'il n'y avait pas dans l'assemblée un homme de c&oelig;ur, que tous
+tremblaient devant le crédit de mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Comme mon protecteur leur offrait de soutenir l'épée à la main ce qu'il
+avait avancé, il n'y eut qu'un cri d'indignation contre ce spadassin,
+qui voulait faire prévaloir la force brutale dans les délibérations de
+famille, et qui ne respectait ni le sexe ni la vieillesse.</p>
+
+<p>M. de Mortagne, outré, vint à moi, m'embrassa tendrement et me dit: Ma
+pauvre enfant, dans peu de temps nous nous reverrons. Que Dieu vous
+garde de cette méchante femme et de ses complaisants! Je le vois, ils
+ont maintenant le nombre et la loi pour eux. Patience patience, je
+trouverai moyen de vous sauver malgré eux.... Il m'embrassa de nouveau
+et sortit.</p>
+
+<p>Après son départ l'indignation redoubla, et fit bientôt place à un
+sentiment de pitié méprisante.</p>
+
+<p>Ceux de mes parents qui étaient en état de répondre aux provocations de
+M. de Mortagne et qui ne l'avaient pas fait, non par manque de courage,
+mais par crainte de ma tante, affirmèrent que M. de Mortagne avait le
+cerveau fêlé, et qu'on ne pouvait traiter sérieusement ses folies.</p>
+
+<p>Tout en regrettant beaucoup la défaite de mon protecteur, je ne pouvais
+m'empêcher de songer presque avec joie à cette compagne qu'on
+m'annonçait; je regardais son père, M. d'Orbeval, avec moins
+d'inquiétude: je m'enhardis même jusqu'à demander à ma tante quand
+arriverait ma cousine.</p>
+
+<p>A mon grand étonnement, mademoiselle de Maran me répondit sans aigreur
+et presque d'un ton affectueux que mademoiselle Ursule d'Orbeval
+viendrait prochainement.</p>
+
+<p>Cette assurance me combla de joie. Si j'avais été plus heureuse,
+peut-être aurais-je accueilli avec jalousie l'arrivée de ma cousine,
+tandis qu'au contraire je ne pouvais croire qu'à une diversion favorable
+dans ma position.</p>
+
+<p>Dès ce jour la conduite de mademoiselle de Maran changea complétement
+envers moi. D'abord elle me donna, pour m'instruire, les meilleurs
+professeurs de Paris. Par un motif que j'ai pénétré plus tard, elle me
+laissa madame Blondeau pour gouvernante, quoique celle-ci fût bien loin
+d'avoir les connaissances nécessaires pour remplir ces fonctions, alors
+que mon éducation devait être beaucoup plus cultivée.</p>
+
+<p>Seulement elle adjoignit une femme de chambre à son service; au lieu de
+me laisser vêtue presque d'une manière sordide, ma tante voulut que je
+fusse habillée avec un luxe, avec une recherche qui n'était pas même de
+mon âge.</p>
+
+<p>Je me souviens de ma surprise, de ma joie, un jour où je trouvai dans ma
+chambre une psyché faite pour ma taille, et une toilette à la duchesse,
+entourée de flots de rubans et de dentelles.</p>
+
+<p>Au lieu de me gronder sans cesse, de s'extasier sur ma laideur, sur mon
+ineptie, ma tante se mit tout à coup à m'accabler des louanges les plus
+outrées sur ma beauté, sur ma taille, sur l'élégance de ma tournure, sur
+mon esprit, sur mes dispositions.</p>
+
+<p>Comme ce brusque changement de manières devait m'étonner beaucoup,
+mademoiselle de Maran me dit en confidence qu'il eût été très-dangereux
+de me faire part de ces charmantes vérités quand j'étais une
+paresseuse; car mon amour-propre en aurait été dangereusement exalté:
+maintenant, comme je travaillais avec assiduité, c'était une manière de
+me récompenser que de m'apprendre qu'il n'y avait rien au monde de plus
+ravissant que moi.</p>
+
+<p>La femme de chambre que ma tante m'avait donnée me répétait les mêmes
+paroles. Enfin, dans la maison, tout le monde, jusqu'à Servien, se mit à
+me flatter à l'envi.</p>
+
+<p>Ma pauvre Blondeau, avec cet instinct, cette profonde sagacité de
+c&oelig;ur que donne le dévouement, fut effrayée de ce revirement subit
+dans les procédés de ma tante. Ce fut elle alors qui me gronda, qui me
+reprocha de penser trop à ma toilette, de négliger mes prières, de
+devenir hautaine, capricieuse.</p>
+
+<p>Malgré mon attachement pour cette excellente femme, je fus choquée de
+ses remontrances. Elles me parurent d'autant plus pénibles, que
+jusqu'alors elle m'avait toujours traitée avec la tendresse la plus
+idolâtre.</p>
+
+<p>Je sentis mon affection pour elle se refroidir; au contraire ma
+confiance s'augmentait envers mademoiselle Julie, ma femme de chambre,
+qui ne manquait aucune occasion de m'irriter contre ma gouvernante.</p>
+
+<p>Malgré les prévenances de mademoiselle de Maran pour moi, je ne pouvais
+encore surmonter la frayeur et l'aversion qu'elle m'avait inspirées; j'y
+tâchais cependant de toutes mes forces, croyant de ma reconnaissance de
+lui témoigner quelque attachement.</p>
+
+<p>Je faisais vraiment des progrès rapides; je m'appliquais avec ardeur au
+dessin, à la musique, à l'étude de l'anglais et de l'italien, afin de ne
+pas être trop au-dessous de ma cousine Ursule d'Orbeval, dont ma tante
+ajournait sans cesse l'arrivée.</p>
+
+<p>Ma tante ne sortait que très-rarement; elle m'envoyait presque chaque
+jour me promener au bois de Boulogne, dans sa voiture, avec mademoiselle
+Julie, car je ne cachais pas ma préférence pour cette fille.</p>
+
+<p>Pendant toute la promenade, elle ne cessait de me répéter que tout le
+monde me regardait avec admiration.</p>
+
+<p>Enfin, depuis près d'une année que ma tante s'occupait particulièrement
+de mon éducation, je n'étais plus reconnaissable: mon instruction avait
+beaucoup gagné, mon esprit s'était développé; mais le germe des plus
+mauvaises passions commençait à fermenter en moi.</p>
+
+<p>Malgré le christ d'ivoire qui ornait l'alcôve de ma tante, elle ne
+pratiquait en apparence aucun acte religieux.</p>
+
+<p>Elle se bornait à m'envoyer à la messe, à Saint-Thomas-d'Aquin, avec une
+de ses femmes. Un valet de pied me suivait, portant un carreau armorié
+pour mes pieds, et un sac de velours qui renfermait mon livre de messe.
+C'était un appareil aussi ridicule qu'inconvenant pour un enfant de mon
+âge, et j'entendais dire sur mon passage: «La tendresse aveugle de
+mademoiselle de Maran pour sa nièce va jusqu'à la folie.»</p>
+
+<p>Je finissais par croire à cet attachement. En effet, on disait partout
+que ma tante m'idolâtrait, et qu'il faudrait s'en prendre à sa faiblesse
+et à son aveuglement si un jour j'étais mal élevée.</p>
+
+<p>A cette heure encore, bien des gens sont persuadés que mademoiselle de
+Maran m'a toujours tendrement... trop tendrement aimée.</p>
+
+<p>Il n'y a rien de plus aimant, mais il n'y a aussi rien de plus
+cruellement égoïste que les enfants.</p>
+
+<p>Je me faisais un jeu barbare de combler ma nouvelle femme de chambre de
+marques de confiance en présence de Blondeau pour faire enrager
+celle-ci, ainsi que disent les petites filles.</p>
+
+<p>La malheureuse femme, éclairée par son bon sens, et non pas irritée par
+une basse envie, souffrait horriblement de se voir ainsi oubliée,
+méconnue par moi, elle qui m'aimait si sincèrement.</p>
+
+<p>Bientôt mon ingratitude n'eut plus de bornes.</p>
+
+<p>A mesure que mon intelligence se développait, mademoiselle de Maran
+m'inspirait, sinon plus d'attachement, du moins plus de curiosité. Mon
+esprit commençait à comprendre ses railleries, à s'en amuser; elle se
+moquait de Blondeau, de sa rigidité, de ses remontrances sur ma
+coquetterie naissante, et je riais beaucoup. Elle raillait son
+ignorance, l'expression de son langage, et je riais encore.</p>
+
+<p>Peu à peu, à l'oubli de cette affection si sainte, si dévouée, se
+joignit presque le mépris; car ma tante me fit rougir de l'espèce de
+familiarité dans laquelle je vivais avec une femme de cette espèce.</p>
+
+<p>Sans doute j'eus tort, bien tort; mais j'avais huit ans à peine, et une
+femme d'un esprit réellement très-supérieur en abusait pour me jeter
+dans une voie funeste.</p>
+
+<p>Je ne suivis que trop ses conseils; je témoignai tant de froideur à ma
+gouvernante, que la malheureuse femme tomba malade de chagrin, après
+avoir fait tout pour réveiller en moi mon attachement d'autrefois.</p>
+
+<p>Lorsque je la vis pâle, changée, je compris toute l'étendue de ma faute!
+je pleurai, je ne voulus plus la quitter; ma tante, s'apercevant de mon
+affliction, me persuada que la maladie de Blondeau était un jeu, une
+feinte. Cette odieuse interprétation donnait une excuse à mon
+ingratitude, j'y ajoutai foi.</p>
+
+<p>Je n'oublierai jamais le douloureux étonnement qui se peignit sur les
+traits de ma gouvernante lorsqu'elle me vit revenir auprès d'elle,
+souriante, légère et moqueuse. Elle leva au ciel ses mains amaigries, et
+s'écria en pleurant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! elle qui avait le c&oelig;ur de sa mère!... ils l'ont perdue...
+perdue...</p>
+
+<p>De ce jour, la malheureuse femme devint encore plus sombre, plus
+taciturne. Quoique sa faiblesse fût grande, elle voulut se lever...
+Distraite, absorbée, elle semblait préoccupée d'une idée fixe. Nos gens
+la prenaient presque pour leur jouet. Elle, autrefois si impatiente,
+semblait tout souffrir avec résignation ou plutôt avec indifférence.
+Elle me parlait à peine.</p>
+
+<p>Je me souviens qu'une nuit, en m'éveillant, je la trouvai la tête
+penchée sur mon chevet, les yeux baignés de larmes, et me regardant
+avec une angoisse indéfinissable.</p>
+
+<p>J'eus peur, je feignis de me rendormir. Le lendemain, je dis tout à ma
+tante. Elle me répondit que c'était une plaisanterie de Blondeau, qui
+voulait m'effrayer. Je crus mademoiselle de Maran, et je gardai rancune
+à ma gouvernante.</p>
+
+<p>Le jour de l'an arriva; la veille, ma tante m'avait dit, en me parlant
+des étrennes de Blondeau: «Au lieu de lui donner quelque robe ou quelque
+bijou, il faudra lui donner de l'argent: <i>Ces gens-là aiment mieux
+l'argent que tout</i>;» et elle me remit cinq louis pour elle.</p>
+
+<p>Les années précédentes, jamais ma tante ne m'avait rien donné pour ma
+gouvernante; comme j'aimais alors tendrement celle-ci, et que je tenais
+à lui offrir quelque chose, chaque année je faisais des prodiges de
+dissimulation et d'adresse pour parvenir à écrire à son insu quelques
+lignes d'une tendresse naïve, et pour lui broder de mon mieux quelque
+petit morceau de tapisserie.</p>
+
+<p>Il est impossible de se figurer la joie, le ravissement de madame
+Blondeau, lorsque la veille du nouvel an, me jetant à son cou, après ma
+prière du soir, je lui apportais cette offrande.</p>
+
+<p>Maintenant que j'y songe, il me semble qu'il y avait quelque chose de
+touchant, de religieux, dans cette marque de mon affection, pauvre
+orpheline, abandonnée, rebutée, qui, ne possédant rien, recourais à mon
+travail enfantin pour acquitter la dette de mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Malgré l'infériorité de sa condition, ma gouvernante avait trop d'âme
+pour ne pas être touchée jusqu'aux larmes de cette preuve de mon
+attachement, que personne au monde ne m'avait conseillée.</p>
+
+<p>Qu'on se figure donc sa douleur, lorsque le jour dont je parle, la
+veille du premier de l'an, je lui glissai, d'un air gai et riant, mes
+cinq louis dans la main.</p>
+
+<p>Elle s'attendait à sa surprise ordinaire. Comme je commençais à dessiner
+passablement, elle avait même osé espérer quelque preuve de mon nouveau
+talent. Malgré mon ingratitude apparente, elle n'avait pas un instant
+cru possible que j'eusse oublié si complétement les traditions délicates
+de mon enfance. Aussi, me regardant avec autant de tristesse que
+d'inquiétude, elle me rendit l'or.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, Mathilde, ceci est pour Julie. Pour moi... pour
+moi... n'est-ce pas, vous avez autre chose?</p>
+
+<p>Et sa voix tremblait, et elle me regardait d'un air inquiet, alarmé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... non, je n'ai rien autre chose à te donner,&mdash;lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant... les autres années...&mdash;et elle tâchait de cacher ses
+larmes,&mdash;les autres années... vous savez bien... le soir... après votre
+prière... vous me donniez...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je sais ce que tu veux dire; mais maintenant, vois-tu, je
+n'ai plus le temps, il faut que j'étudie... Et puis d'ailleurs, vous
+autres, <i>vous aimez mieux l'argent que tout</i>.</p>
+
+<p>Puis, sans l'embrasser, sans lui donner la moindre marque d'affection,
+je lui remis l'argent dans la main, et je sortis en sautant pour aller
+admirer une magnifique palatine d'hermine dont mademoiselle de Maran me
+faisait présent.</p>
+
+<p>En quittant ma gouvernante, j'entendis un gémissement douloureux et le
+bruit des pièces d'or qui tombèrent de sa main sur le parquet.</p>
+
+<p>Dans mon impitoyable indifférence, dans ma hâte d'aller contempler le
+cadeau de ma tante, je ne m'arrêtai pas un moment, je ne retournai pas
+la tête.</p>
+
+<p>Hélas! quoique jeune encore, j'ai beaucoup souffert, j'ai versé des
+larmes bien amères! mais Dieu sait que, dans le plus violent paroxysme
+du désespoir, je me suis souvent écriée:&mdash;Je dois tout supporter sans me
+plaindre! car j'ai causé à la meilleure des créatures le plus affreux
+chagrin que le c&oelig;ur humain puisse éprouver.</p>
+
+<p>Le soir de ce jour-là, malgré mon indifférence, j'étais assez honteuse
+en songeant à Blondeau; je m'attendis à des reproches; je trouvai, au
+contraire, ma gouvernante plus tendre que d'habitude; seulement elle
+était très-pâle, très-affectée. Je lui trouvai dans le regard quelque
+chose d'extraordinaire.</p>
+
+<p>Elle me coucha et m'embrassa à plusieurs reprises avec effusion; je
+sentis ses larmes couler sur mes joues. Mon naturel reprit le dessus; je
+me jetai à son cou en lui demandant pardon de l'avoir affligée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous accuser... vous... mon enfant... jamais,&mdash;disait-elle en
+pleurant, en baisant mes cheveux et mes mains.&mdash;Jamais, pauvre petite!
+Tant qu'on vous a laissée être bonne et délicate, vous avez été, en
+tout, le portrait de votre mère... Mais ne parlons plus de cela, ma
+chère enfant. Allons, faites votre prière du soir. Priez aussi pour
+votre vieille bonne. Elle vous aime bien; elle a besoin que vous priiez
+pour elle. Les prières des enfants sont comme celles des anges: le bon
+Dieu les aime et les exauce.</p>
+
+<p>Lorsque j'eus prié, elle me baisa tendrement au front, et me
+dit:&mdash;Maintenant, mon enfant... bonsoir... bonsoir.</p>
+
+<p>Je remarquai qu'elle tremblait, que ses mains étaient brûlantes, et
+qu'elle était pourtant d'une grande pâleur.</p>
+
+<p>Je m'endormis. Je ne sais pas depuis combien de temps j'étais plongée
+dans un profond sommeil, lorsque je fus réveillée en sursaut. Un corps
+assez pesant s'appuyait sur moi.</p>
+
+<p>Dans mon effroi, j'ouvris à demi les yeux. Je ne sais pas quelle heure
+il était.</p>
+
+<p>Un restant de feu flambait dans la cheminée, et éclairait la chambre de
+sa lumière vacillante.</p>
+
+<p>A la lueur d'une veilleuse, je vis ma gouvernante; elle était auprès de
+mon lit; elle m'avait éveillée en voulant m'embrasser.</p>
+
+<p>N'osant faire un mouvement, je la suivis des yeux. Sa figure,
+ordinairement si douce, si calme, avait une expression sinistre qui me
+glaça d'épouvante.</p>
+
+<p>Elle me regardait en se parlant à elle-même à demi-voix et d'un air
+égaré.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non,&mdash;disait-elle,&mdash;je ne puis supporter cela plus longtemps. Ce
+monstre perd mon enfant; elle l'a rendue indifférente... méprisante
+pour moi. Mathilde ne m'aime plus. Je ne lui suis plus bonne à rien, je
+n'ai pas besoin de rester plus longtemps... Aussi bien je ne le pourrais
+pas... Non, aujourd'hui j'ai trop souffert; on a comblé la mesure... De
+l'argent... à moi... Ah! j'en deviendrai folle... Je crois que je le
+suis déjà... Allons, finissons-en; un dernier baiser à ce pauvre petit
+ange endormi; il a prié pour moi, le bon Dieu me pardonnera.</p>
+
+<p>En disant ces mots, Blondeau me baisa au front et ajouta en
+sanglotant:&mdash;Adieu! adieu! tu ne sauras jamais le mal que tu m'as fait,
+pauvre petite... Ce n'est pas toi que j'accuse... oh non! c'est ce
+monstre qui a fait mourir ta mère de chagrin, et qui veut perdre ton
+âme... Adieu! encore adieu... O mes beaux cheveux blonds! que je les
+baise encore une fois.&mdash;Et je sentis sur mon front ses lèvres glacées.</p>
+
+<p>J'avais jusqu'alors fermé les yeux, quoique éveillée. Tout à coup je
+regardai; je vis ma gouvernante aller vers la fenêtre et l'ouvrir
+violemment; je devinai sa funeste pensée; je courus vers elle, et je
+l'arrêtai au moment où elle allait se jeter par la fenêtre.</p>
+
+<p>La pauvre femme resta stupéfaite; mes cris la rappelèrent à elle-même;
+elle tomba agenouillée, et s'écria:&mdash;Qu'allais-je faire? Seigneur mon
+Dieu, pardonnez-moi, j'étais folle; j'oubliais que j'avais juré à ta
+mère mourante de ne pas t'abandonner; mais je souffrais tant...
+aujourd'hui surtout; c'est le bon Dieu qui m'a envoyé cet ange pour
+m'empêcher de commettre un crime. Non, non, je resterai près de toi, mon
+enfant; je souffrirai, j'endurerai tout, je mourrai, s'il le faut, de
+chagrin, mais je mourrai près de loi, en te regardant; je l'ai promis à
+cette pauvre madame qui est dans le ciel et qui m'entend.</p>
+
+<p>Cette scène me laissa une impression si profonde, je fus si frappée du
+désespoir de Blondeau, que mes premiers germes d'ingratitude à son égard
+furent à jamais étouffés. Je redevins pour elle ce que j'avais été
+autrefois, au grand chagrin de mademoiselle de Maran, qui avait un
+instant espéré de me priver de cette affection si sincère et si dévouée.</p>
+
+<p>Peu de temps après, ma tante m'apprit qu'Ursule d'Orbeval, ma cousine et
+la fille de mon tuteur, allait enfin venir habiter avec nous,
+ajoutant&mdash;que j'étais beaucoup plus jolie, beaucoup plus instruite,
+beaucoup mieux mise qu'elle, et que par conséquent j'aurais infiniment
+de plaisir à lui faire ressentir toutes mes supériorités.</p>
+
+<p>Ainsi, mademoiselle de Maran ne me laissait pas un sentiment dans sa
+pureté, dans sa fleur! Déjà cette joie douce et candide de trouver une
+amie de mon âge était flétrie par l'arrière-pensée de lui inspirer de la
+jalousie, de l'envie, et nécessairement de la haine!</p>
+
+<p>Ma tante, avec une singulière sagacité, avait pour ainsi dire fait deux
+parts de ma jeunesse: jusqu'à neuf ans, j'avais eu à souffrir de la
+terreur, des privations, de l'abandon; je n'étais pas encore mûre pour
+d'autres projets.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="B-CHAPITRE_IV" id="B-CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h4>UNE AMIE D'ENFANCE.</h4>
+
+<p>Une ère nouvelle allait commencer pour moi.</p>
+
+<p>Jusqu'alors je n'avais eu que des sentiments incomplets; je craignais ma
+tante, mais son esprit m'amusait. Malgré quelques preuves de froideur et
+d'oubli, j'aimais tendrement ma gouvernante, mais il n'existait entre
+nous aucun rapport d'âge ou de caractère.</p>
+
+<p>Lorsque Ursule d'Orbeval arriva, j'étais si seule, j'avais fait de si
+beaux rêves sur cette affection promise, que je me sentais déjà
+reconnaissante envers ma cousine, qui allait me mettre à même de
+réaliser ces douces espérances. J'oubliai complétement les perfides
+conseils de ma tante; au lieu de songer à humilier Ursule, je ne songeai
+qu'à l'aimer.</p>
+
+<p>Elle avait une année de plus que moi. Par une bizarre singularité, ses
+cheveux étaient noirs, et ses yeux bleus, tandis que l'avais les yeux
+noirs et les cheveux blonds. Nous étions à peu près de la même taille;
+les traits d'Ursule étaient loin d'être réguliers, mais on ne pouvait
+imaginer une physionomie plus intéressante, un sourire plus doux et plus
+aimable.</p>
+
+<p>La première fois que je la vis, elle portait le deuil de sa grand'mère.
+Ses vêtements noirs faisaient encore plus ressortir la blancheur rosée
+de sa peau; je lui trouvai une expression si charmante, que je me jetai
+à son cou en l'appelant ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Malgré moi je pleurai; ces larmes furent les plus douces larmes que
+j'eusse encore répandues. Ma cousine accueillit mes caresses avec une
+grâce touchante, je l'emmenai dans ma chambre, et je mis à sa
+disposition tous mes trésors de toilette.</p>
+
+<p>Ursule ne montra ni embarras gauche, ni assurance indiscrète. Elle me
+dit, tout émue, qu'elle me demandait mon amitié; car elle était presque
+orpheline, son père étant pour elle d'une extrême dureté.</p>
+
+<p>Je sentis s'éveiller en moi un monde de sensations nouvelles; je compris
+le bonheur de se dévouer à une personne qu'on aime, de la protéger, de
+la défendre; je sus presque gré à Ursule d'être pauvre, puisque j'étais
+riche; d'être presque abandonnée, puisque mon c&oelig;ur était tout prêt à
+aller au-devant du sien, et à lui offrir les affections qui lui
+manquaient.</p>
+
+<p>Dès que j'eus une amie à aimer, je crus n'être plus un enfant, je me
+sentis <i>grande</i>, comme disent les petites filles, je devins
+très-sérieuse, très-réfléchie; j'eus honte de ma coquetterie passée; je
+dis à Ursule en lui montrant toutes mes belles robes avec un superbe
+dédain: C'était bon quand j'étais seule.</p>
+
+<p>Ma cousine portait le deuil; je voulus être vêtue de noir.</p>
+
+<p>Toute la nuit je roulai mon projet dans ma tête. Le matin venu, j'entrai
+résolument chez mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>&mdash;Ma tante, je voudrais être habillée de noir comme Ursule, et autant de
+temps qu'elle le sera.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes folle, ma chère petite; Ursule est en deuil, et vous
+n'avez aucune raison pour porter le deuil,&mdash;me dit ma tante avec
+étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le deuil de ma mère?&mdash;répondis-je en baissant tristement les
+yeux.</p>
+
+<p>Ma tante éclata de rire, et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle donc divertissante avec ses imaginations funèbres! Mais vous
+l'avez porté il y a sept ans, le deuil de votre mère; c'est bien assez
+comme ça.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai porté sans savoir que je le portais, ma tante, dis-je en
+sentant les larmes me venir aux yeux. L'éclat de rire de ma tante
+m'avait douloureusement blessée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! que cette petite a donc de drôles d'idées,&mdash;reprit
+mademoiselle de Maran en riant de nouveau et en me prenant le
+menton.&mdash;Allons... allons.. follette, on vous passera ce beau
+caprice-là; c'est-à-dire que vous serez vêtue en noir, mais non pas en
+noir de deuil, s'il vous plaît; ce serait par trop ridicule... Mais vous
+aurez de belles robes de moire et de soie, pendant que cette pauvre
+Ursule n'aura que des robes de laine... ce qui la fera bien enrager.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais n'être jamais mise autrement que ma cousine, ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'en est déjà à ce point-là? s'écria mademoiselle de Maran en
+attachant sur moi ses yeux perçants.&mdash;Mais c'est encore bien mieux que
+je ne le pensais. Allons... allons... rassurez-vous, une fois le deuil
+fini, vous serez toujours mises comme les deux s&oelig;urs; vous êtes assez
+riche pour faire de temps en temps cadeau d'une belle robe a votre
+cousine, qui n'a pas le sou.</p>
+
+<p>&mdash;Ma tante, vous ne me comprenez pas&mdash;m'écriai-je avec
+impatience;&mdash;puisque Ursule est pauvre, je voudrais être mise comme elle
+et non pas qu'elle fût mise comme moi.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran me regarda encore attentivement, et dit de son air
+sardonique:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mais à qui en a donc aujourd'hui cette petite avec ses
+superlatives délicatesses? Comme c'est touchant... ça tient de famille.
+Puis elle ajouta en se parlant à elle-même: Au fait, tant mieux.&mdash;Et
+s'adressant à moi: Bien... très-bien... petite, vous ne sauriez trop
+traiter Ursule en s&oelig;ur. Je vois avec joie se manifester en vous les
+symptômes d'une grande délicatesse... d'une grande sensibilité. Tant
+mieux, je n'y complais pas, vous dépassez mes plus chères espérances.</p>
+
+<p>Je sortis de chez mademoiselle de Maran, toute fière, tout heureuse.</p>
+
+<p>J'allai vite trouver ma gouvernante pour lui apprendre le résultat de
+mon entretien avec ma tante.</p>
+
+<p>Blondeau m'embrassa cette fois en pleurant de joie, et me dit:&mdash;Voilà
+votre bon c&oelig;ur revenu. Il me semble entendre parler votre pauvre
+mère.</p>
+
+<p>On pourrait croire qu'il y eut alors un temps d'arrêt dans les méchantes
+menées de mademoiselle de Maran contre moi; il n'en est rien.</p>
+
+<p>Jamais, au contraire, elle ne se crut plus certaine de me nuire et dans
+le présent et dans l'avenir. Mais alors j'ignorais ce que j'ai su
+depuis, et je me livrais avec bonheur à mes sentiments d'amitié exaltée
+pour ma cousine. Elle y répondit avec l'expansion la plus affectueuse,
+la plus reconnaissante.</p>
+
+<p>Quelques jours après l'arrivée d'Ursule à l'hôtel de Maran, je n'avais
+plus de secret pour elle. Je lui avais raconté toute mon enfance,
+excepté le sinistre dessein de ma gouvernante; et encore ce secret
+m'avait-il bien coûté et me coûtait encore beaucoup à garder.</p>
+
+<p>Quoique Ursule fût d'un an plus âgée que moi, j'étais à peu près aussi
+avancée qu'elle dans mes études; nos professeurs ne manquaient jamais de
+préférer mes devoirs aux siens, soit qu'ils le méritassent réellement,
+soit qu'en agissant ainsi, nos maîtres crussent flatter ma tante. Sans
+le savoir, ils se rendaient ainsi complices de ses secrets desseins.</p>
+
+<p>Craignant de blesser l'amour-propre d'Ursule par mes succès, je faisais
+tout au monde pour m'excuser de ma supériorité. Je trouvais mille
+raisons d'expliquer mes petits triomphes à mon désavantage: tantôt en me
+donnant la première place, nos professeurs voulaient plaire à
+mademoiselle de Maran; tantôt Ursule elle-même m'aimait assez pour faire
+exprès des fautes et me laisser ainsi l'avantage.</p>
+
+<p>Je ne sais si notre affection naissante contraria les projets de
+mademoiselle de Maran; mais elle trouva le moyen de me tourmenter de
+nouveau, et plus cruellement que jamais.</p>
+
+<p>Sous le prétexte de nous habituer peu à peu à voir le monde, elle nous
+fit venir quelquefois, le matin, dans son salon. Elle recevait tous les
+soirs, mais plusieurs personnes intimes venaient la voir entre quatre
+et six heures.</p>
+
+<p>Qu'on juge de mon chagrin la première fois que j'entendis ma tante dire
+à des étrangers en nous montrant, moi et Ursule:</p>
+
+<p>«Croiriez-vous que ma nièce, qui a une année de moins que mademoiselle
+d'Orbeval, et qui a commencé son éducation beaucoup plus tard, s'est
+tellement appliquée, a fait des progrès si étonnants, qu'en toute chose
+elle prime sa compagne? C'est étonnant, n'est-ce pas? Ordinairement, ce
+sont les pauvres filles sans fortune qui travaillent le plus assidûment.
+Ici, c'est tout le contraire. Mathilde ne se contente pas d'être
+au-dessus de sa cousine par la richesse et par la beauté, elle veut
+encore lui être supérieure par l'éducation. Pauvre chère petite, c'est
+un vrai trésor que cette enfant: c'est tout le portrait de sa mère.»</p>
+
+<p>Et mademoiselle de Maran me comblait de caresses hypocrites.</p>
+
+<p>Mon c&oelig;ur se brisait. Je regardais Ursule d'un air suppliant; à peine
+étions-nous seules que je me jetais en pleurant dans ses bras, lui
+demandant pardon des louanges exagérées, ridicules, dont ma tante
+m'accablait.</p>
+
+<p>Ma cousine, émue comme moi, calmait mes craintes, en plaisantait même,
+et me prouvait par sa tendresse toujours croissante qu'elle n'était
+nullement jalouse de mes avantages, ou blessée des reproches de
+mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Je fis alors tout mon possible pour laisser à Ursule la première place;
+mais en vain j'accumulais fautes sur fautes, je ne parvenais pas à voir
+les travaux d'Ursule préférés aux miens. Un jour j'imaginai de ne plus
+rien faire, de ne pas apprendre mes leçons; il fallut bien alors donner
+la première place à ma compagne.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran nous fit descendre toutes deux dans le salon, où
+se trouvaient encore plusieurs personnes.</p>
+
+<p>Après quelques mots d'une conversation insignifiante, ma tante me fit
+venir près d'elle.</p>
+
+<p>Puis s'adressant à une de ses amies:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez me dire que je répète toujours la même chose; mais il faut
+pardonner aux vieilles femmes d'être radoteuses quand elles ont à parler
+de ce qu'elles chérissent! Je vous vois rire; vous devinez qu'il s'agit
+encore de ma petite Mathilde? C'est vrai, j'en suis affolée, assotée, si
+vous voulez. Eh bien! oui, c'est comme ça; je ne puis pas m'en
+empêcher,&mdash;dit ma tante en prenant son ton de <i>bonne femme</i>, ce qui
+arrivait toujours lorsqu'elle disait quelques méchancetés. Elle reprit:
+Enfin, tenez, comparez Mathilde et Ursule... par exemple... et il faut,
+à propos, que je lui donne une leçon, à <i>mamzelle</i> d'Orbeval.&mdash;Puis, se
+retournant vers ma cousine, ma tante continua d'un air
+sévère:&mdash;Mademoiselle, vous êtes pauvre; vous profitez de tous les
+maîtres de votre cousine, et vous êtes assez paresseuse pour souffrir
+que Mathilde, cet ange de bonté, manque, comme aujourd'hui, exprès à ses
+devoirs pour vous laisser la première place, que vous n'avez pas le
+courage de gagner par votre application.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma tante,&mdash;m'écriai-je,&mdash;Ursule n'en savait rien.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous le bon c&oelig;ur de cette chère petite! Quelle générosité!
+Elle la défend encore!&mdash;Et ma tante m'embrassa.</p>
+
+<p>Puis, continuant de s'adresser d'un ton sévère à ma cousine, qui, rouge
+de honte, fondait en larmes, elle lui dit durement:</p>
+
+<p>&mdash;Comment n'avez-vous pas honte de supporter, d'exiger peut-être de
+pareils sacrifices de la part de cette enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame,&mdash;s'écria la pauvre Ursule,&mdash;je vous assure que
+j'ignorais...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon!... c'est bon!&mdash;dit mademoiselle de Maran,&mdash;je sais que
+penser. Et elle nous renvoya, après m'avoir encore tendrement embrassée.</p>
+
+<p>Ses caresses me révoltaient. Je recommençais à la haïr plus que jamais.
+Je pressentais que son infernale méchanceté voulait m'aliéner mon amie.</p>
+
+<p>Après cette scène je me jetai aux genoux d'Ursule en sanglotant. La
+pauvre enfant me rendit mes caresses, me remercia de mes assurances de
+tendresse; mais, je le vis, elle resta longtemps sous le coup de ses
+blessures, d'autant plus douloureuses qu'elle était fière et
+naturellement peu expansive dans le chagrin.</p>
+
+<p>Toute ma terreur était que ma cousine me crût capable de faire quelques
+rapports à ma tante, ou du moins d'être complice ou flattée des louanges
+qu'elle me donnait.</p>
+
+<p>Je résolus de me mettre en état d'hostilité envers mademoiselle de
+Maran, de l'irriter à tout prix contre moi, afin de bien prouver à
+Ursule que je n'étais pas <i>traître</i>, et que je voulais partager avec
+elle les gronderies de ma tante.</p>
+
+<p>Il s'agissait de frapper un grand coup; mon inapplication, mon refus de
+travail, loin d'indisposer ma tante contre moi, avaient attiré de cruels
+reproches à Ursule; il fallait donc me rendre autrement coupable.</p>
+
+<p>Je méditai longtemps ce beau projet; j'avais, me dit plus tard Blondeau,
+l'air grave, pensif et préoccupé. Je redoublai de tendresse à l'égard
+d'Ursule; mais je prenais toutes les précautions possibles pour qu'elle
+ne pût pas être accusée d'avoir connu mes desseins.</p>
+
+<p>Entre plusieurs fâcheux projets, j'avais songé d'abord à briser une
+magnifique coupe de porcelaine de Sèvres que le roi Louis XVIII avait
+donnée à ma tante et à laquelle elle tenait beaucoup.</p>
+
+<p>Cela ne me satisfit pas: on pouvait attribuer cet acte à une maladresse,
+à une imprudence. Il me fallait quelque chose de prémédité, quelque
+bonne méchanceté, bien franche, bien inexcusable:</p>
+
+<p>Alors je pensai bravement à mettre le feu aux rideaux du salon; mais les
+suites de cet incendie devenaient dangereuses pour Ursule et pour
+Blondeau, et d'ailleurs on pouvait encore attribuer tout au hasard.</p>
+
+<p>En machinant ces mauvais desseins, je n'avais pas le moindre scrupule,
+je croyais faire quelque chose de très-généreux, de très-héroïque, je
+sentais mon sang bouillonner dans mes veines, je croyais atteindre la
+sublimité du dévouement.</p>
+
+<p>Je roulais ces grandes pensées dans ma tête, lorsque la fatalité voulut
+que je jetasse les yeux sur Félix, le chien-loup de ma tante.</p>
+
+<p>J'avais à me venger de ce méchant animal, il m'avait souvent mordue. La
+veille encore il avait donné un coup de dent à Ursule; mais, je l'avoue,
+eût-il été le plus débonnaire des chiens, son plus grand crime à mes
+yeux, ou plutôt la raison qui me le fit choisir pour victime, était
+l'attachement extrême que lui portait mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Je savais sa colère, lorsque seulement par hasard un de ses gens faisait
+pousser le moindre cri à Félix. Un moment j'eus la lâcheté de trembler
+en pensant au courroux de mademoiselle de Maran. Je la crus capable de
+me tuer si j'entreprenais quelque chose contre son chien. Mais mon
+amitié pour Ursule l'emporta. Je bravai toutes les conséquences de ma
+résolution.</p>
+
+<p>Je me trouvais seule dans le parloir de ma tante, Félix était couché
+dans sa niche de velours; je ne voyais que sa tête; je voulais lui faire
+du mal, mais je ne savais comment m'y prendre: il était très-méchant,
+très-défiant, et d'ailleurs un coup de pied n'eût suffi ni à ma
+vengeance ni à mes projets.</p>
+
+<p>Maintenant je ne puis m'empêcher de sourire en retraçant ces détails
+puérils; pourtant je ne me souviens pas d'avoir jamais ressenti une
+émotion aussi profonde, aussi saisissante que celle que je ressentais
+alors, lorsque je fus sur le point d'agir.</p>
+
+<p>Chose étrange! depuis, j'ai pris dans ma vie des résolutions bien
+graves, bien coupables même; mais, encore une fois, jamais je n'ai
+éprouvé la crainte, l'hésitation, le remords anticipé, si cela se peut
+dire, que j'éprouvai au moment de commettre une méchante espiéglerie
+d'enfant.</p>
+
+<p>J'avoue que ma vengeance contre Félix fut bien barbare; je n'étais pas
+cruelle par caractère; il fallait tout mon désir de réhabilitation
+auprès d'Ursule pour me décider à cette atrocité.</p>
+
+<p>J'eus l'abominable idée du mettre une pincette au feu; quand je la vis
+bien rouge, je la pris et je m'avançai intrépidement contre mon ennemi.</p>
+
+<p>Selon son habitude, il sortit de sa niche en aboyant pour se jeter sur
+moi; mais je le saisis si adroitement avec la pincette par une de ses
+oreilles pointues, qu'il poussa des hurlements affreux, et tomba sans
+avoir le courage ou la force de regagner sa niche. J'eus un moment de
+remords en voyant fumer l'oreille de ce malheureux animal et en
+entendant ses cris douloureux; mais, pensant au bonheur d'être
+maltraitée par ma tante aux yeux d'Ursule, j'étouffai ce mouvement de
+pitié.</p>
+
+<p>J'étais héroïquement restée debout, ma pincette à la main: ma victime se
+roulait à mes pieds.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran accourut et entra tout effrayée.</p>
+
+<p>Son maître d'hôtel la suivait non moins inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Bon Dieu du ciel! qu'y a-t-il?&mdash;s'écria-t-elle en se précipitant sur
+Félix.&mdash;Qu'y a-t-il, mon pauvre loup?... Puis, apercevant son oreille
+complétement brûlée, elle releva la tête et me dit en furie:</p>
+
+<p>&mdash;Petite stupide! vous ne pouviez pas veiller sur lui... et l'empêcher
+d'approcher du feu... Servien... Servien... vite, de l'eau fraiche... de
+la glace...</p>
+
+<p>Puis, les yeux égarés par la colère, les lèvres écumantes, ma tante,
+oubliant ses procédés habituels, me prit par les bras, me pinça jusqu'au
+sang, et s'écria:&mdash;Tu ne pouvais pas veiller sur lui, vilaine sotte,
+indigne créature!...</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran avait une si terrible figure elle avait l'air si
+méchant, que j'eus un moment d'indécision: je pouvais lui laisser croire
+que la brûlure de Félix était la suite d'une imprudence, mais je
+surmontai bien vite cette lâche faiblesse; m'échappant de ses mains, je
+lui montrai la pincette que je tenais encore, en lui disant avec un
+calme superbe et triomphant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait rougir cette pincette au feu, et je m'en suis servie pour
+brûler l'oreille de Félix.</p>
+
+<p>Je n'avais pas terminé ces mots, que je sentis sur ma joue les doigts
+osseux et secs de ma tante.</p>
+
+<p>Le soufflet fut si violent, que je faillis tomber à la renverse.</p>
+
+<p>Quoique ma douleur eût été violente, quoique la frayeur de ma tante fût
+grande, je ne songeai pour ainsi dire qu'à <i>l'insulte</i>; je devins
+pourpre de colère: sans trop savoir ce que je faisais, je lançai les
+pincettes de toutes mes forces contre mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>La fatalité me servit à souhait; les pincettes atteignirent la
+magnifique coupe de porcelaine de Sèvres: le royal présent fut brisé en
+morceaux.</p>
+
+<p>Ensuite de cette belle victoire de chien brûlé et de coupe cassée,
+insensible aux reproches, aux menaces de ma tante, je courus dans le
+parloir, enivrée d'orgueil, en criant de toutes mes forces:&mdash;Ursule!...
+Ursule!... viens donc voir!...</p>
+
+<p>Puis, ne pouvant sans doute résister à la violence des sentiments qui
+m'agitaient depuis quelques minutes, je perdis complétement
+connaissance...</p>
+
+<p>Que l'on juge de ma joie! En revenant à moi je me vis couchée dans mon
+lit, ma gouvernante était à mon chevet; ma cousine, à genoux, tenait mes
+mains dans les siennes.</p>
+
+<p>Je ne puis exprimer avec quel ravissement, avec quel orgueil, je me
+souvins de ma courageuse action. Toute ma peur était d'apprendre
+l'apaisement de la colère de ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, ma pauvre enfant,&mdash;dit Blondeau,&mdash;vous qui êtes si bonne,
+comment avez-vous donc eu le c&oelig;ur de faire tant de mal à ce chien? Il
+est méchant comme un démon... je le sais; mais, enfin, c'est toujours
+bien cruel à vous...</p>
+
+<p>&mdash;Et ma tante!... ma tante!... est-elle bien fâchée?&mdash;dis-je avec
+impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle est fâchée? Jésus, mon Dieu!&mdash;dit Blondeau;&mdash;elle est si
+fâchée qu'elle en a eu une attaque de nerfs... En revenant à elle, ses
+premiers mots ont été d'ordonner qu'on vous mît au pain et à l'eau
+pendant huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Ursule!&mdash;m'écriai-je en me jetant au cou de ma cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, mademoiselle,&mdash;ajouta tristement Blondeau;&mdash;madame
+votre tante vous fait faire un sarrau de grosse toile grise avec un
+écriteau, avec lequel vous serez forcée de descendre demain au salon,
+quand il y aura du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Ursule!... Ursule... tu le vois! elle me punit aussi!... elle
+m'humilie aussi... elle me déteste aussi!...&mdash;m'écriai-je, rayonnante de
+bonheur, en embrassant ma cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maintenant je devine tout.&mdash;dit ma gouvernante; et l'excellente
+femme joignit les mains en me regardant avec attendrissement.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="B-CHAPITRE_V" id="B-CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3>
+
+<h4>PREMIÈRE COMMUNION.</h4>
+
+<p>Malgré sa finesse, malgré son esprit, mademoiselle de Maran ne pénétra
+pas le motif de ma vengeance contre Félix.</p>
+
+<p>Elle crut que j'avais agi par haine et par ressentiment contre son
+chien.</p>
+
+<p>Je n'eus qu'à m'applaudir de ma résolution; Ursule parut extrêmement
+touchée de cette preuve bizarre de mon amitié: les liens de notre tendre
+affection continuèrent à se resserrer de plus en plus.</p>
+
+<p>Je trouvais Ursule d'un caractère bien supérieur au mien; souvent
+j'étais emportée, volontaire, opiniâtre: ma cousine, au contraire, se
+montrait toujours d'une patience, d'une sérénité parfaite; son regard,
+doux et limpide, se voilait quelquefois de larmes, mais ne s'animait
+jamais du feu d'une émotion vive. Elle semblait destinée à souffrir ou à
+se dévouer.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran parut oublier peu à peu la faute dont je m'étais
+rendue coupable, et continua en toute occasion de m'exalter aux dépens
+de ma cousine.</p>
+
+<p>Celle-ci, rassurée sans doute par les preuves d'attachement que je
+m'efforçais de lui donner, sembla désormais insensible aux perfidies de
+ma tante.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Un des événements les plus graves de la vie d'une jeune fille qui n'est
+plus un enfant, <i>ma première communion</i>, éveilla plus tard en moi de
+nouvelles, de sérieuses pensées.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran ne suivait aucune des pratiques extérieures de la
+religion. Rien dans son langage, rien dans ses habitudes, ne révélait
+des sentiments de piété. Elle nous fit donc seulement accomplir cet acte
+solennel comme une sorte de nécessité sociale.</p>
+
+<p>Malheureusement, le prêtre chargé de notre instruction religieuse
+accomplit aussi cette céleste tâche comme un des <i>devoirs</i> de sa
+profession. Se conformant à la lettre de cette cérémonie sainte, il n'en
+mit pas l'esprit divin à la portée de notre jeune intelligence. Ainsi,
+il ne nous montra pas la confession comme un acte de confiance pieuse et
+bienfaisante, à laquelle le prêtre répond par des consolations et par le
+pardon.</p>
+
+<p>La confession fut pour nous un aveu pénible et redouté.</p>
+
+<p>Ce prêtre, qui venait chaque jour nous préparer à la communion,
+s'appelait l'abbé Dubourg. D'un caractère morose et dur, il semblait
+toujours pressé de terminer nos conférences. Son enseignement était sec,
+froid, presque dédaigneux. Éloquent prédicateur, il avait prêché deux
+carêmes avec le plus grand succès, et désirait, je crois, vivement
+d'arriver à l'épiscopat. Connaissant le puissant crédit de ma tante, il
+avait par calcul accepté les fonctions qu'il remplissait auprès de nous,
+fonctions qu'il regardait sans doute comme au-dessous de son savoir et
+de son éloquence.</p>
+
+<p>Maintenant que je puis comparer et apprécier les faits, il me semble que
+les instructions de l'abbé Dubourg ne différaient en rien de celles de
+nos autres professeurs; il nous donnait des <i>leçons de religion</i>, rien
+de plus.</p>
+
+<p>Hélas!... heureuses les jeunes filles dont l'éducation religieuse a été
+développée, fécondée par la tendresse d'une mère, intermédiaire sacré
+entre son enfant et Dieu!</p>
+
+<p>Ne faut-il pas, pour ainsi dire, que les éclatants rayons de la lumière
+divine ne pénètrent les natures enfantines, encore si tendres, si
+délicates, qu'au travers de l'amour maternel? Sans cela on est, à cet
+âge, ébloui, mais non pas éclairé.</p>
+
+<p>Pourtant, l'instinct religieux qui existait, qui a toujours existé en
+moi, me révélait confusément la sainteté de l'acte auquel j'allais
+prendre part. Seulement, dans mon ignorance, je restreignis à mes
+sentiments personnels ce majestueux symbole, immense comme l'humanité.</p>
+
+<p>Communier avec Ursule, ce fut pour moi prendre devant Dieu l'engagement
+sacré d'être pour elle la s&oelig;ur la plus chrétienne. Ainsi je
+concentrai sur elle le dévouement sans bornes que la religion réclame
+pour tous.</p>
+
+<p>Notre consécration au pied des autels fut pour moi la consécration
+sainte, éternelle, de notre amitié.</p>
+
+<p>Je le sais, mon Dieu, la loi sacrée s'étend à tous et non pas à un seul;
+mais le Seigneur, dans sa miséricorde, a dû prendre en pitié deux
+pauvres enfants orphelins, qui, dans leur exaltation ingénue,
+rattachaient leur fraternité touchante à l'un des plus imposants
+mystères de la religion.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>De ce jour, nos liens me parurent indissolubles; nous faisions les
+projets les plus extravagants: nous ne devions jamais nous quitter,
+jamais nous marier, vivre comme vivait ma tante. Charmée par l'amitié,
+cette future existence de vieilles filles nous semblait la plus enviable
+du monde.</p>
+
+<p>Les trois ou quatre années qui suivirent ma première communion se
+passèrent sans événements importants.</p>
+
+<p>Mon seul chagrin était de me voir, malgré mes prières, toujours plus
+élégamment vêtue que ma cousine, et d'entendre mademoiselle de Maran
+dire devant moi et devant ma cousine aux personnes qui venaient la
+voir:</p>
+
+<p>«C'est incroyable comme les années changent les traits..... Tenez, par
+exempl... Mathilde était seulement jolie, étant enfant; eh bien! à
+mesure qu'elle grandit, elle devient d'une beauté si accomplie, si
+remarquable, qu'on se retourne pour la voir: Ursule, au contraire, qui
+avait un petit minois assez gentil, devient, en grandissant, un vrai
+laideron; avec cela l'air si commun, si commun!!... tandis que sa
+cousine a une physionomie si distinguée! Mais, hélas! que veux-tu, ma
+petite,&mdash;ajouta mademoiselle de Maran en s'adressant à Ursule avec une
+résignation hypocrite et en prenant son air de <i>bonne femme</i>,&mdash;il faut
+nous résigner et en passer par là... Notre côté, à nous, dans la
+famille, n'a eu ni la grâce ni la beauté en partage! Je puis bien en
+parler, moi qui suis laide comme les sept péchés capitaux, et bossue
+comme un sac de noix. Mais, à propos,&mdash;ajoutait ma tante en s'adressant
+à ses complaisants,&mdash;est-ce que vous ne trouvez pas qu'Ursule a la
+taille un peu voûtée, un peu tournée? Ce n'est presque rien... mais
+certainement il y a quelque chose, n'est-ce pas? C'est comme un
+ressouvenir de famille du coté paternel.»</p>
+
+<p>Les complaisants de mademoiselle de Maran ne manquaient pas de nier
+faiblement, et ma tante de s'écrier:</p>
+
+<p>«Quelle différence avec Mathilde!... Voilà une vraie taille de fée,
+droite comme un jonc, flexible comme l'osier; il n'y a pas une jeune
+personne de son âge qui réunisse comme elle la grâce à la majesté,
+l'esprit à la beauté. Que faire à cela? Toi qui n'as pas ces belles
+qualités, ma pauvre Ursule! crois-moi, pour te consoler d'être en tout
+si au-dessous de ta cousine, il faut l'admirer... vois-tu, car
+l'admiration est la consolation des vilaines figures généreuses; ce sera
+d'autant mieux de ta part, que c'est surtout quand on te compare à
+Mathilde qu'on te trouve laide... C'est comme moi, je ne paraissais
+jamais si affreuse qu'en compagnie d'une femme jeune et belle; mais,
+ainsi que je te le dis, je me consolais en l'admirant... Et puis enfin
+tu as mille raisons pour aimer Mathilde: votre amitié me charme, elle me
+prouve que tu n'es pas ingrate. Ta cousine ne t'a-t-elle pas fait donner
+la plus magnifique charité du monde? celle d'une éducation splendide.
+Sans elle, tu ne l'aurais jamais eue, cette éducation-là. Est-ce que ton
+père aurait pu te donner des professeurs à un louis le cachet? Encore
+une fois, tu fais bien d'aimer, de bénir ta cousine; grâce à elle, tu
+peux, par ton instruction, par tes talents, faire oublier que ta figure
+est aussi peu agréable que la sienne est ravissante.»</p>
+
+<p>Il n'y avait rien de plus perfide, de plus odieux, de plus dangereux,
+que ces blâmes et que ces louanges sur nos avantages ou sur nos
+désavantages physiques.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais compris cette fausse modestie qui consiste à nier sa
+beauté; c'est un fait indépendant de soi. Si l'on est belle, l'avouer
+n'est pas s'enorgueillir, c'est dire vrai.</p>
+
+<p>Je conçois, au contraire, la plus scrupuleuse, la plus défiante réserve
+dans l'appréciation qu'on peut faire des talents ou des avantages
+acquis.</p>
+
+<p>Je crois donc qu'à seize ou dix-sept ans j'étais belle, non pas sans
+doute aussi belle que le prétendait mademoiselle de Maran; mais enfin je
+l'étais assez pour justifier quelque peu ses louanges, si elles
+n'eussent pas été si cruellement exagérées.</p>
+
+<p>Il en était ainsi des blâmes qu'elle prodiguait à ma cousine; sa taille
+était grande, mince, parfaitement droite; mais ce qui donnait une
+apparence de réalité aux méchancetés de ma tante, c'est qu'Ursule, comme
+toutes les jeunes personnes qui ont grandi très-vite, se tenait un peu
+voûtée. On voit quel art, quelle suite mademoiselle de Maran mettait
+dans ses perfidies.</p>
+
+<p>C'était le même système qu'elle avait employé depuis mon enfance. Sous
+un certain point de vue, elle disait vrai, et, de plus, l'arme était à
+deux tranchants.</p>
+
+<p>Ma tante voulait blesser douloureusement Ursule dans sa vanité, et
+exciter mon amour-propre jusqu'au ridicule.</p>
+
+<p>Si les idées les plus fausses, las mensonges les plus avérés, lorsqu'ils
+sont incessamment répétés, finissent par jeter et laisser des traces
+profondes dans notre esprit, que sera-ce lorsqu'il s'agira d'apparentes
+vérités?</p>
+
+<p>Ma cousine avait fini par se croire dénuée de tout charme, de tout
+agrément; si je l'assurais du contraire, elle considérait mes paroles
+comme dictées par un sentiment d'affectueuse pitié, et me répondait:</p>
+
+<p>«Mon Dieu, que tu es bonne de chercher à me consoler ainsi! Je ne
+m'abuse pas, mademoiselle de Maran a raison... tu es aussi belle que je
+suis laide; j'en ai pris mon parti.»</p>
+
+<p>Sans doute le langage de ma cousine était sincère. Rien alors ne pouvait
+me faire supposer que ma tante eût atteint son but, qu'elle eût fait
+germer d'amères jalousies dans ce c&oelig;ur candide et pur...</p>
+
+<p>Mais, hélas! l'avenir prouvera si ce ne fut pas un crime... un grand
+crime à mademoiselle de Maran, qui avait sondé les replis les plus
+secrets, les plus sombres du c&oelig;ur humain, d'avoir risqué seulement
+d'éveiller dans l'âme d'Ursule la plus effrayante, la plus atroce, la
+plus implacable des passions... l'<span class="smcap">envie</span>.</p>
+
+<p>L'autre danger... celui d'exalter mon amour-propre outre mesure, était
+moins grave. En agissant ainsi, ma tante me rendait même un service à
+son insu.</p>
+
+<p>Elle me mit pour jamais en garde contre les flatteries exagérées.</p>
+
+<p>Ce qui rend les flatteries dangereuses, c'est l'habitude, c'est la
+conscience d'avoir été loué avec tendresse, avec tact, avec vérité.</p>
+
+<p>On se laisse alors aveuglément aller au charme de ces paroles
+bienveillantes; elles vous rappellent un passé rempli de confiance,
+d'amour et de sincérité.</p>
+
+<p>Quelle puissance irrésistible, enchanteresse, n'aurait pas une flatterie
+qui semblerait continuer les louanges d'une mère?</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Quand je parlais à Ursule de nos projets de petites filles, de ne jamais
+nous marier, projets auxquels je voulais demeurer fidèle, elle me disait
+en souriant tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Cela est bon pour moi de rester vieille fille, je suis pauvre, sans
+agréments; mais toi, riche, belle, charmante, tu te marieras, tu seras
+heureuse. Seulement, tu me garderas une petite place dans ton c&oelig;ur et
+dans ta maison, pour que je puisse à chaque instant assister à ton
+bonheur.</p>
+
+<p>Hélas! la fatalité se rit quelquefois bien amèrement de nos v&oelig;ux et
+de nos prévisions!</p>
+
+<p>J'avais atteint ma dix-septième année. Nous n'étions, ma cousine et moi,
+presque jamais sorties de l'hôtel de Maran.</p>
+
+<p>Quelquefois nous allions aux Bouffes ou à l'Opéra avec M. d'Orbeval, mon
+tuteur; mais nous n'avions pas encore été présentées dans le monde.</p>
+
+<p>Très-rarement nous restions le soir dans le salon de ma tante. Elle
+voyait beaucoup plus d'hommes que de femmes, et la présence de deux
+jeunes filles est presque toujours une gêne pour la conversation.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran, songeant sans doute à me marier, se résolut, à
+son grand regret, de me mener dans le monde au commencement de 1830.</p>
+
+<p>Elle nous fit part de cette résolution, à ma cousine et à moi, en
+ajoutant, selon son habitude, quelques choses désobligeantes pour
+Ursule.&mdash;«Ce n'est plus chez moi seulement que tu vas avoir à souffrir
+de la comparaison qu'on fera de toi et de Mathilde,&mdash;«lui
+dit-elle;&mdash;mais au grand jour... devant tout le monde.... Arme-toi donc
+de courage, ma chère enfant... Ta première épreuve se fera bientôt.
+Demain matin je vous présenterai à madame l'ambassadrice d'Autriche, et
+mercredi je vous conduirai au grand bal qu'elle donne. Il est temps que
+vous entriez dans le monde. Je suis vieille, d'une mauvaise santé: je
+ne voudrais pas mourir sans voir ma chère nièce mariée... et surtout
+mariée comme je le désire...»</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="B-CHAPITRE_VI" id="B-CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<h4>L'ENTRÉE DANS LE MONDE.</h4>
+
+<p>Lorsque mademoiselle de Maran nous eut annoncé qu'elle nous conduirait
+au bal de l'ambassade d'Autriche, Ursule et moi nous fûmes
+très-inquiètes; cela était fort simple, car nous vivions presque dans la
+retraite.</p>
+
+<p>Rien de plus monotone, de plus régulier que nos habitudes.</p>
+
+<p>Le matin nous prenions nos leçons. Dans l'après-midi, selon la saison,
+nous allions nous promener soit à pied avec madame Blondeau, soit en
+voiture avec mademoiselle de Maran; puis nous rentrions, et, après nous
+être habillées, nous restions quelquefois dans le salon de ma tante à
+travailler jusqu'au dîner.</p>
+
+<p>Plusieurs de ses amis venaient la voir à cette heure. Ils étaient peu
+nombreux, et tous d'anciens compagnons d'émigration de mon père.</p>
+
+<p>Parmi eux, nous aimions beaucoup M. de Versac, l'un des grands officiers
+de la maison du roi.</p>
+
+<p>Malgré ses soixante-dix ans, on ne pouvait voir un vieillard d'un esprit
+plus gai, plus jeune, plus aimable. Il était d'une tournure encore
+très-élégante, montait à cheval à merveille, et ne manquait aucune des
+chasses du roi ou de monsieur le dauphin. Il avait toujours été pour moi
+d'une bonté parfaite, et, à ma grande joie, il avait souvent défendu
+Ursule en prenant très-gaiement son parti contre ma tante.</p>
+
+<p>M. de Versac était d'un caractère charmant, mais sans consistance; il
+avait passé sa vie à plaire, et il lui eût été impossible de ne pas dire
+une chose aimable, gracieuse ou flatteuse. Jamais il n'avait, je crois,
+prononcé un mot qui approchât de la critique.</p>
+
+<p>Je suis maintenant quelquefois tentée de croire que cette impitoyable
+bienveillance cachait, sinon un profond dédain, du moins une parfaite
+indifférence de tout et de tous. Mais si ce sentiment existait chez M.
+de Versac, il devenait difficile de le pénétrer à travers l'enveloppe
+d'urbanité et d'affabilité exquise dont il s'entourait. D'ailleurs je
+n'ai jamais pu me représenter M. de Versac ne souriant pas ou ne
+flattant pas: il avait les plus belles dents du monde, un sourire
+très-séduisant; peut-être ces avantages décidèrent-ils de son optimisme.</p>
+
+<p>Je vois encore sa figure remplie de noblesse et de cette grâce
+affectueuse particulière aux vieillards heureux. Il portait ses cheveux
+blancs avec beaucoup de coquetterie. Lorsque, le soir, sa toilette,
+d'une recherche peut-être extrême pour son âge, était rehaussée du
+cordon bleu et de la plaque du Saint-Esprit, on ne pouvait imaginer un
+type plus agréable du grand seigneur d'autrefois.</p>
+
+<p>Il voyait rarement madame la duchesse de Versac, sa femme, qui depuis la
+restauration était retirée à l'Abbaye-aux-Bois, où elle s'occupait de
+pieuses et bonnes &oelig;uvres.</p>
+
+<p>Ce qui nous faisait encore aimer M. de Versac, c'étaient toutes ses
+narrations enchanteresses des bals de madame la duchesse de Berry, et
+surtout des quadrilles costumés. M. de Versac était un homme de plaisir
+par excellence; il parlait de ces fêtes, de ces distractions de la vie
+oisive et opulente, avec le plus vif intérêt.</p>
+
+<p>Parmi les autres personnes qui composaient, le matin, le petit cercle de
+mademoiselle de Maran, il y avait encore un des ministres du roi.
+C'était le meilleur homme du monde; il nous amusait fort par ses
+distractions et par ses insurmontables envies de dormir, auxquelles il
+cédait quelquefois en plein jour avec une bonhomie charmante.</p>
+
+<p>Ce qui mettait le comble à notre joie, c'était l'arrivée de M. Bisson,
+homme d'une science prodigieuse et d'une réputation européenne; il
+passait pour l'un des membres les plus éminents de l'Académie des
+sciences. C'était un grand homme maigre, haut de six pieds, avec une
+toute petite tête, et la figure la plus débonnaire qu'on pût voir; son
+long cou sortait d'une cravate blanche roulée en corde, dont le n&oelig;ud
+se trouvait ordinairement derrière sa tête. En toute saison, il portait
+un spencer vert, fourré d'astracan, par-dessus son habit noir à larges
+basques. Pour rien au monde on ne l'aurait fait monter en voiture, tant
+il avait peur de verser; aussi, lors des temps pluvieux ou boueux,
+arrivait-il quelquefois chez mademoiselle de Maran dans un état à faire
+pitié.</p>
+
+<p>Rempli d'esprit, de connaissances, de bonté, il n'avait qu'une manie
+incurable, celle de toucher à tout, de tout déranger de place, et
+souvent de tout casser.</p>
+
+<p>Ma tante se mettait dans des colères furieuses; mais comme elle aimait
+beaucoup causer sciences avec un homme de la réputation de M. Bisson,
+elle finissait par s'apaiser.</p>
+
+<p>Je me souviendrai toujours d'une charmante tabatière ornée d'émaux de
+Petitot que ma tante lui avait imprudemment confiée, au milieu d'une
+dissertation sur un des derniers mémoires lus, je crois, par M. le duc
+de Luynes à l'Académie des sciences, sur les vases étrusques.</p>
+
+<p>M. Bisson commença par rouler innocemment la précieuse boîte dans sa
+main, puis peu à peu la conversation s'anima. Mademoiselle de Maran ne
+mettait aucune mesure dans ses attaques; plutôt que de céder, elle niait
+l'évidence.</p>
+
+<p>Le savant, exaspéré par je ne sais plus quelle fausse affirmation de ma
+tante, s'écria en frappant impétueusement sur la cheminée:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non, non, non, mille fois non, et encore non, madame.</p>
+
+<p>Chaque négation était accompagnée d'un grand coup de tabatière, donné à
+tour de bras sur la tablette de marbre.</p>
+
+<p>Ma tante ne s'aperçut de la destruction de sa fragile botte qu'au nuage
+de tabac et aux éclats d'émaux qui s'en échappèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'affreux brise-tout!&mdash;s'écria-t-elle en colère:&mdash;qu'est-ce qu'il
+m'a encore cassé là?....... mais, c'est ma tabatière de Petitot! Ah! le
+vilain homme; mais, monsieur, pour l'amour de Dieu, tenez-vous donc
+tranquille! vous me jetez du tabac dans les jeux, vous m'aveuglez! Pour
+cette fois, je vous défends de remettre les pieds chez moi,
+entendez-vous... Ma tabatière de Petitot!... L'autre jour c'était une
+bonbonnière de cristal de roche irisé, une bonbonnière de cinquante
+louis, s'il vous plaît, qu'il m'a mise en morceaux en faisant gesticuler
+ses grands bras! Allez-vous-en... de chez moi, je vous en supplie...
+allez-vous-en... vos conversations me coûtent trop cher, sans compter
+que vous avez l'inconvénient d'arriver toujours fait comme un voleur et
+de m'apporter ici toutes les boues des rues de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez beau dire! madame,&mdash;s'écria M. Bisson courroucé,&mdash;je ne
+monterai jamais dans une voiture; j'y suis résolu, j'aime bien mieux
+salir votre tapis que de me casser le cou!&mdash;Et le savant ne parla pas
+autrement du désastre de la tabatière.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, monsieur Bisson,&mdash;dit ma tante,&mdash;laissez-moi tranquille, vous
+allez me mettre hors de moi; faites-moi l'amitié de sortir tout de
+suite, et surtout ne revenez plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et où voulez-vous donc que j'aille? il n'est que deux heures et
+demie, je n'ai pas besoin d'être à l'Institut avant trois heures et
+demie,&mdash;dit M. Bisson; et il se plongea dans un fauteuil, en s'emparant
+d'un écran qu'il commença de démonter.</p>
+
+<p>&mdash;Comment où je veux que vous alliez!&mdash;s'écria mademoiselle de Maran
+outrée.&mdash;Est-ce que ma maison est faite pour servir de salle d'asile aux
+membres de l'Institut dés&oelig;uvrés? Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il fait
+encore là? Allons... bon... maintenant le voilà qui travaille à me
+casser un écran. Mais c'est intolérable... mais c'est une peste, mais
+c'est un fléau qu'un être aussi malfaisant; et mademoiselle de Maran fut
+obligée d'arracher des mains de M. Bisson l'écran déjà presque brisé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étonnant comme on travaille peu solidement de nos jours! cela
+vient de ce qu'on exagère la production outre mesure,&mdash;dit M. Bisson
+d'un air méditatif en s'armant d'un petit balai de cheminée dont il se
+servit pour tisonner en guise de pincettes, à la grande impatience de ma
+tante, qui se mit dans un nouvel accès de colère.</p>
+
+<p>De pareilles scènes, souvent renouvelées, nous divertissaient beaucoup;
+car M. Bisson revenait au bout de deux ou trois jours, complétement
+oublieux de ce qui s'était passé, et mademoiselle de Maran ne pouvait
+lui garder rancune.</p>
+
+<p>Ensuite de cette réception du matin, nous dînions avec mademoiselle de
+Maran; elle n'aimait à se contraindre en rien, n'invitait personne. On
+faisait chez elle une chère excellente; elle était gourmande et avait
+une manie qui nous causait d'insurmontables répugnances.</p>
+
+<p>Son maître d'hôtel, Servien, lui apportait tout ce qu'on présentait sur
+la table, car elle goûtait à tout, et souvent,&mdash;pardonnez-moi ce détail,
+mon ami,&mdash;elle se servait avec ses doigts, ensuite c'était son chien
+Félix, alors valétudinaire, qu'elle faisait manger dans son assiette.</p>
+
+<p>La durée du dîner nous était presque un supplice. Nous rentrions un
+moment dans le salon, où nous restions jusqu'à ce que mademoiselle de
+Maran fût complétement endormie dans son fauteuil, coutume à laquelle
+elle ne manquait pas. Ses gens avaient ordre de ne jamais la réveiller,
+et de prier les personnes qui auraient pu, par hasard, venir en
+<i>prima-sera</i>, d'attendre dans un autre salon.</p>
+
+<p>Nous remontions, avec Ursule, dans notre appartement sur les huit
+heures, et là, nous causions, nous lisions, nous faisions de la musique
+jusqu'à l'heure du thé.</p>
+
+<p>Jamais nous n'assistions aux soirées de mademoiselle de Maran; elle y
+recevait peu de femmes: celles qu'elle voyait étaient généralement de
+son âge.</p>
+
+<p>Vous concevez, mon ami, qu'habituées comme nous l'étions à cette vie
+monotone, nous devions être un peu éblouies de la perspective de bals et
+de fêtes que ma tante venait de nous ouvrir.</p>
+
+<p>En apprenant cette nouvelle, notre premier mouvement fut joyeux; peu à
+peu la réflexion amena des pensées mélancoliques.</p>
+
+<p>Je passai dans une agitation singulière la nuit qui précéda le bal. A
+mesure que le jour de cette fête approchait, je me sentais de plus en
+plus triste et accablée. Je n'avais pas eu le bonheur de jouir de la
+tendresse de ma mère... je ne la regrettai peut-être jamais davantage
+qu'à cet instant.</p>
+
+<p>L'expérience m'a prouvé que mon instinct ne m'avait pas trompée: c'est
+surtout lorsque nous entrons dans le monde que la sollicitude
+protectrice, imposante d'une mère nous est indispensable.</p>
+
+<p>Chacun sait que l'apparition officielle d'une jeune fille au milieu des
+fêtes, dont les convenances de son éducation l'avaient jusqu'alors tenue
+éloignée, encourage, autorise, pour ainsi dire, les prétentions de ceux
+qui peuvent demander sa main.</p>
+
+<p>Qu'elle soit ou non justifiée, on a généralement une telle créance dans
+la sagacité du c&oelig;ur d'une mère, que certaines vues, certaines
+espérances peu dignes ou peu susceptibles de réussir, craignent
+d'affronter cette pénétration maternelle, si attentive et si défiante.</p>
+
+<p>Lorsque au contraire une jeune fille est orpheline, de quelque affection
+qu'on la suppose entourée, on la croit, on la sait plus isolée, moins
+défendue; elle devient alors, pour peu qu'elle soit riche, une sorte de
+proie, de conquête, si vous voulez, à laquelle tous veulent prétendre.</p>
+
+<p>Sans voir aussi clairement dans la douloureuse inquiétude qui me tint
+éveillée une partie de la nuit, j'avais un vague pressentiment de ces
+pensées; j'étais choquée, presque irritée, en songeant que des
+indifférents allaient m'examiner, me commenter, supputer ma fortune,
+peser ma naissance, me classer dans la catégorie des <i>partis</i> d'une
+manière plus ou moins avantageuse. Il me semblait que je n'aurais pas
+éprouvé le moindre de ces scrupules si j'avais accompagné ma mère.</p>
+
+<p>J'avais un autre motif de contrariété, presque de chagrin sans doute:
+j'étais loin de partager les préventions de ma tante à l'égard de ma
+cousine; mais à force d'entendre mademoiselle de Maran répéter qu'Ursule
+était laide et sans aucun agrément, j'avais fini par craindre que le
+monde ne confirmât le jugement de ma tante, et que mon amie ne s'aperçût
+du peu de succès qu'elle aurait.</p>
+
+<p>Je tremblais qu'une fois au grand jour des salons, Ursule, malgré sa
+douceur, malgré sa résignation habituelle, ne m'enviât les frivoles
+avantages qui lui manquaient, et que sa jalousie ne se changeât
+peut-être en un sentiment plus amer.</p>
+
+<p>Son amour-propre n'avait jamais souffert qu'en présence de quelques amis
+de mademoiselle de Maran. Que serait-ce s'il allait être cruellement et
+publiquement atteint par une dédaigneuse indifférence?</p>
+
+<p>Cette préoccupation fut peut-être celle de toutes qui me tourmenta le
+plus, tant l'amitié d'Ursule était précieuse pour moi. D'ailleurs, sans
+lui dire un mot de ce projet, je pensais sérieusement aux moyens de
+partager ma fortune avec elle. Ce n'était pas une de ces exagérations
+enfantines aussi vite oubliées que conçues, c'était une résolution
+fermement arrêtée; pour la réaliser plus certainement, je ne voulais pas
+en parler à ma tante, étant bien décidée à poser ce don comme la
+première clause de mon contrat de mariage.</p>
+
+<p>On rira sans doute de ma naïveté à propos d'<i>affaires d'intérêt</i>, comme
+on dit; je remercie le ciel de n'avoir pas été mieux ni plus tôt
+instruite; j'ai dû d'heureux moments à cette ignorance.</p>
+
+<p>Enfin, le jour du bal arriva. Malgré sa laideur et sa mise négligée,
+mademoiselle de Maran avait un goût exquis; sa constante habitude de
+critique, sa haine de ce qui était jeune et beau, l'avaient rendue si
+difficile, que ce qu'elle approuvait devait être au moins irréprochable.</p>
+
+<p>Elle nous avait fait faire deux toilettes charmantes et absolument
+pareilles. Plus tard, je me suis demandé comment mademoiselle de Maran
+avait été assez généreuse pour ne pas m'affubler de quelque robe ou de
+quelque coiffure de mauvais goût; cela lui eût été très-facile et m'eût
+pour longtemps donné un ridicule, car la première impression que reçoit
+le monde est souvent ineffaçable... Mais une mesquine vengeance était
+indigne de ma tante; elle voulait, elle fit mieux.</p>
+
+<p>Si je ne craignais de désordonner les événements, en rapportant ici des
+choses que je n'ai pu apprendre que plus tard, on verrait qu'à cette
+époque de ma vie j'étais déjà presque enveloppée dans la trame que la
+haine de mademoiselle de Maran avait ourdie contre moi avec une sûreté
+de prévision qui prouvait une bien profonde et bien fatale connaissance
+du c&oelig;ur humain.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="B-CHAPITRE_VII" id="B-CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<h4>LE BAL.</h4>
+
+<p>Dès le matin, Ursule et moi nous causâmes des grands événements de la
+soirée; je trouvai ma cousine très-abattue, défiante d'elle-même et
+résolue à ne pas aller à ce bal. Elle me dit qu'elle avait pleuré toute
+la nuit, pourtant sa figure n'était ni pâle ni fatiguée; seulement, elle
+avait une expression de mélancolie charmante.</p>
+
+<p>Je la vois encore la tête baissée, le front caché par les boucles de ses
+cheveux bruns, presque affaissée sur elle-même, les mains croisées sur
+ses genoux, et soupirant de temps à autre en levant vers le ciel un
+regard voilé.</p>
+
+<p>&mdash;Ursule, Ursule, ma s&oelig;ur,&mdash;lui dis-je en l'embrassant avec
+tendresse,&mdash;je t'en supplie, reprends courage, n'aie pas de ces
+frayeurs; ne suis-je pas avec toi? comme toi ignorante de ce monde où
+nous allons? et dont, comme deux enfants, nous nous épouvantons, j'en
+suis sûre. On ne fera pas attention à nous, peu à peu nous nous y
+habituerons. Toujours à côté l'une de l'autre, ce sera pour nous un
+bonheur que de nous confier nos observations. Eh bien! si pour la
+première fois nous sommes gauches, embarrassées, nous trouverons bien,
+à notre tour, quelque confidence maligne à nous faire.</p>
+
+<p>Ursule sourit, et me répondit en serrant tendrement mes mains dans les
+siennes:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-moi, Mathilde, mais je ne puis te dire mon effroi du monde...
+Jamais... je le sens, je ne pourrai m'y habituer; cela n'est pas
+enfantillage, c'est conscience, c'est devoir. Quand on est, comme moi,
+pauvre et sans agrément, on ne se met pas en évidence, on reste à
+l'ombre, on ne va pas au-devant des dédains... Toi, à la bonne heure, tu
+as tout ce qu'il faut pour paraître, pour briller dans le monde... Vas-y
+seule. Je t'attendrai, je serai si heureuse de t'entendre raconter tes
+succès! Ces fêtes splendides, je les verrai par tes yeux; cela me
+suffira.&mdash;Puis souriant avec grâce, elle ajouta:&mdash;Tiens, je serai, non
+pas la Cendrillon du conte de fée, malheureuse et oubliée; mais une
+Cendrillon volontaire, heureuse de te voir belle et admirée. Oui, quand
+tu arriveras du bal, bien lasse de plaisir, bien rassasiée de
+flatteries, tu seras accueillie par mon regard tendrement inquiet, et tu
+te reposeras de tes succès dans le calme de mon amitié pour toi.</p>
+
+<p>Il fallait voir et entendre Ursule pour la trouver, non pas belle, mais
+enchanteresse, malgré l'irrégularité de ses traits.</p>
+
+<p>Sa voix émue avait un timbre si pur, si suave, ses yeux bleus avaient
+une expression si douce, si implorante, qu'on se trouvait
+irrésistiblement subjugué...</p>
+
+<p>&mdash;Ursule!&mdash;m'écriai-je,&mdash;comment peux-tu concevoir une telle défiance de
+toi, lorsque tu parles, lorsque tu regardes ainsi! Moi, ta s&oelig;ur, moi
+qui ne t'ai jamais quittée, moi qui devrais être habituée à ta voix, à
+ton regard, en ce moment je te trouve belle, mais belle à être jalouse,
+si je pouvais l'être. Tu ne te connais pas... tu ne t'es jamais vue,
+pour ainsi dire... Crois-moi donc, malgré les méchancetés de
+mademoiselle de Maran, malgré tes défiances, tu es charmante. Penses-tu
+que ta s&oelig;ur soit capable de te tromper? Allons, Ursule, mon amie, du
+courage; appuyons-nous l'une sur l'autre; soyons braves, affrontons ce
+grand jour, et demain, peut-être, nous rirons de nos terreurs... Enfin,
+je te déclare que si tu ne m'accompagnes pas à ce bal, je n'irai
+certainement pas seule.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, je t'en supplie, n'insiste pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ursule... à mon tour, je te supplie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis.</p>
+
+<p>&mdash;Ursule, cela est mal... Tu le sais, ma tante te reprochera d'avoir
+refusé de venir à ce bal pour m'empêcher d'y aller... Tu la connais; tu
+sais si je suis malheureuse quand je te vois injustement grondée... Eh
+bien! veux-tu me causer ce chagrin? Ursule; ma s&oelig;ur, me refuser
+serait dire que tu me crois indifférente à tes peines... et je ne mérite
+pas ce reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde... ah! que dis-tu?&mdash;s'écria ma cousine;&mdash;maintenant je
+n'hésite plus, j'irai.</p>
+
+<p>Plus le moment approchait, plus j'étais inquiète, moins encore de moi
+que d'Ursule. Malgré mon apparente sécurité, je ne savais si elle serait
+ou non à son avantage en toilette de bal. Pour ne pas émousser ma
+première impression, au lieu d'aller la voir s'habiller, lorsque je fus
+prête, je descendis dans le salon.</p>
+
+<p>Je trouvai mademoiselle de Maran et M. le duc de Versac, qui devait nous
+accompagner à l'ambassade.</p>
+
+<p>Je n'ai plus de prétentions; ma première beauté, ma première jeunesse,
+sont si loin de moi! je ressemble si peu maintenant à ce que j'étais
+alors, que je puis parler de moi à dix-sept ans comme d'une étrangère;
+il y a d'ailleurs du courage, de la modestie, de l'humilité, à savoir
+dire <i>J'étais</i> belle.</p>
+
+<p>Il y a maintenant dix ans de cela environ; j'étais dans toute la fleur
+de mes jeunes années, coiffée en bandeau, mes cheveux blonds ornés d'une
+branche de bruyères roses; j'avais une robe de crêpe blanc très-simple,
+garnie seulement de trois gros bouquets de bruyères naturelles,
+pareilles à celles de ma coiffure; madame la dauphine avait eu l'extrême
+bonté de choisir dans les serres de Meudon ces fleurs du Cap, d'une
+grande rareté, et de les envoyer à mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>J'avais la taille très-mince. M. de Versac me fit, je crois, un
+compliment sur la rondeur de mon bras, pendant que je mettais mes gants.
+Quant à mon pied et à ma main, ce sont les seules choses dont je ne
+puisse pas parler, car ils n'ont pas changé.</p>
+
+<p>Il fallut que mademoiselle de Maran me trouvât bien ainsi, peut-être
+même <i>trop</i> bien; car, en me voyant, elle ne put s'empêcher de froncer
+les sourcils, malgré son habitude de me donner des louanges outrées.
+Pourtant elle réprima ce premier mouvement et dit à M. de Versac:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-elle pas toute charmante et belle comme un astre, cette chère
+enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a heureusement assez d'esprit pour qu'on ne craigne pas de lui
+parler de sa beauté,&mdash;répondit M. de Versac en souriant.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran portait, comme toujours, une robe de soie
+carmélite, et, pour la première fois, je lui vis un bonnet fort simple,
+orné d'une branche de souci.</p>
+
+<p>J'attendais l'entrée d'Ursule avec inquiétude; elle parut enfin.</p>
+
+<p>Je n'exagère pas en disant que je la reconnus à peine, tant je la
+trouvais embellie.</p>
+
+<p>Elle était surtout coiffée à ravir. Ses beaux cheveux bruns, séparés au
+milieu de son front, tombaient en longues boucles de chaque côté de ses
+joues, et descendaient presque jusque sur ses épaules; sa pâleur rosée,
+son regard à demi voilé, son doux et triste sourire, et jusqu'à son
+maintien un peu languissant, semblaient personnifier en elle l'idéal de
+la mélancolie rêveuse, expression que ne peuvent jamais rendre les
+figures régulièrement belles.</p>
+
+<p>On dirait qu'il faut qu'une physionomie mélancolique semble regretter
+quelque perfection, afin que cette sorte de défiance modeste lui
+devienne une grâce de plus.</p>
+
+<p>Lorsque j'ai lu Shakspere, j'ai toujours évoqué le souvenir d'Ursule
+lors de ce bal pour me représenter Ophélie.</p>
+
+<p>Au lieu de se tenir un peu voûtée selon son habitude, ma cousine
+prouvait, par sa démarche pleine de souplesse, que sa taille était
+irréprochable; seulement, comme elle inclinait toujours un peu son front
+<i>ainsi qu'une fleur penchée sur sa tige</i>, ce mouvement donnant à son cou
+une légère courbure d'une élégance extrême, ajoutait encore au charme de
+son maintien. On lisait sur son visage une tristesse doucement contenue,
+qui se mêlait aux joies du monde, sans y prendre part. Le regard
+d'Ursule, presque suppliant, semblait enfin demander pardon de ce
+qu'elle restait étrangère aux plaisirs qu'une préoccupation douloureuse
+lui rendait indifférents.</p>
+
+<p>J'étais habituée à voir Ursule souffrante et résignée. Mais le jour de
+ce bal, c'était, pour ainsi dire, la souffrance intime et la résignation
+<span class="smcap">poétisées</span>, je dirai maintenant habillées pour le bal.</p>
+
+<p>Mais, hélas! des épigrammes ne me vengeront pas du mal affreux que cette
+<span class="smcap">amie</span> m'a causés... Pouvais-je croire à tant de dissimulation? Et encore
+non, non... ce n'est pas elle qu'il faut accuser, c'est mademoiselle de
+Maran, dont les railleries perfides...</p>
+
+<p>Ces tristes découvertes n'arriveront que trop tôt... revenons à mon
+récit.</p>
+
+<p>Je m'étais approchée d'Ursule avec empressement pour lui prendre la main
+et la féliciter d'être aussi charmante.</p>
+
+<p>M. de Versac s'écria:&mdash;De grâce, restez ainsi un moment toutes deux vous
+donnant la main! Quel adorable contraste! vous, Mathilde, belle,
+ravissante, le front rayonnant de bonheur et de grâce, vous qui serez la
+reine de nos fêtes... et vous, Ursule, touchante image de la mélancolie
+qui sourit une larme dans les yeux.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran se mit à rire de toutes ses forces, et dit à M. de
+Versac:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc vous arrêter en si beau chemin, et ne pas pousser
+jusqu'à la comparaison de la rose glorieuse et de l'humble violette,
+s'il vous plaît? Est-ce que vous venez des bords du <i>Tendre</i> et du
+<i>Lignon</i>, bel <i>Alcundre</i>?&mdash;Laissez-moi donc tranquille avec vos
+contrastes. La rose a près de cent mille livres de rente, et la violette
+n'a pas le sou; voilà pourquoi l'une lève le front, et pourquoi l'autre
+le baisse modestement.</p>
+
+<p>La comparaison de M. de Versac, la méchante remarque de mademoiselle de
+Maran, et peut-être la vue d'Ursule, que je n'avais jamais vue si jolie,
+m'inspirèrent, pour la première fois de ma vie, une pensée de jalousie,
+qui se changea bientôt en dépit contre moi-même.</p>
+
+<p>Ne doutant pas de ce que disait ma tante, je me crus l'air
+orgueilleusement satisfait que donne la richesse, et j'enviai
+l'intéressante modestie d'Ursule, qui jetait sur ses traits un charme si
+touchant.</p>
+
+<p>Sans doute, cette pensée mauvaise dura peu; sans doute, j'eus honte de
+moi-même, en songeant que j'avais assez peu de générosité pour jalouser
+à ma cousine, à mon amie la plus tendre, jusqu'à l'intérêt qu'inspirait
+sa pauvreté; sans doute, enfin, sans la maligne observation de ma tante,
+je n'eusse jamais ressenti ce mouvement d'envie, peut-être excusable,
+puisque riche j'enviais d'être pauvre. Néanmoins, cette impression me
+laissa un ressentiment amer.</p>
+
+<p>Au moment de partir, M. de Versac dit à mademoiselle de Maran:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez un peu quel oubli! Gontran est arrivé d'Angleterre ce matin, et
+je ne vous en ai rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Votre neveu!... eh bien! ce sera un danseur tout trouvé pour ces
+jeunes filles.</p>
+
+<p>Je regardai Ursule avec étonnement; jamais M. de Versac ni mademoiselle
+de Maran n'avaient prononcé devant nous le nom de ce neveu. Nous allions
+monter en voiture, lorsqu'un des amis les plus intimes de ma tante vint
+lui demander quelques moments d'entretien au sujet d'une affaire
+très-importante. Mademoiselle de Maran passa dans sa bibliothèque; M. de
+Versac prit le journal du soir.</p>
+
+<p>Sous le prétexte d'arranger une épingle de coiffure, j'emmenai Ursule
+dans la chambre de mademoiselle de Maran; là, lui sautant au cou, je lui
+avouai franchement mon mouvement de jalousie, et les larmes aux yeux je
+lui en demandai pardon.</p>
+
+<p>Ursule fut aussi touchée jusqu'aux larmes de ma franchise; elle me
+rassura par les plus tendres protestations.</p>
+
+<p>Je rentrai dans le salon le c&oelig;ur calme et content, me promettant
+bien, ainsi que je l'avais dit à Ursule, de tâcher de ne pas avoir
+l'<i>air d'une héritière</i>.</p>
+
+<p>Nous partîmes pour l'ambassade.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="B-CHAPITRE_VIII" id="B-CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<h4>LA PRÉSENTATION.</h4>
+
+<p>En entrant dans le premier salon de l'ambassade, accompagnée de M. de
+Versac, je sentis ma résolution m'abandonner. Il fallut l'accueil plein
+de grâce et de bonté de madame l'ambassadrice d'Autriche pour
+m'encourager un peu.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran donnait le bras à Ursule.</p>
+
+<p>Plus que jamais je pus apprécier quelle était l'influence de ma tante,
+et combien on la redoutait. La femme la plus agréable, la plus à la
+mode, n'aurait pas été plus entourée, plus courtisée à son entrée dans
+le bal, que ne le fut mademoiselle de Maran; elle recevait ces
+respectueuses prévenances, ces hommages empressés, avec un très-grand
+air et une affabilité protectrice presque dédaigneuse.</p>
+
+<p>Nous allâmes du côté de la galerie où l'on dansait. M. de Versac, à qui
+je donnais le bras, me nomma différentes personnes qui méritaient d'être
+distinguées.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtâmes un moment auprès d'une des portes de la galerie.
+J'entendis là les paroles suivantes, échangées entre deux personnes que
+je ne pouvais voir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous savez... Lancry est arrivé d'Angleterre... Je viens de
+le voir... Il est plus brillant que jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! il est de retour?...&mdash;reprit l'autre personne.&mdash;La duchesse
+de Richeville doit être bien joyeuse, car elle avait été <i>plus que
+triste</i> de son départ... Pauvre femme!...</p>
+
+<p>A un mouvement assez brusque de M. de Versac pour nous frayer un passage
+dans la foule, je compris qu'il voulait distraire mon attention de cet
+entretien, qu'il n'était pas convenable que j'entendisse, et dont M.
+Gontran de Lancry, son neveu, était le héros.</p>
+
+<p>Je n'attachai alors aucune importance à cet incident, et je suivis M. de
+Versac. Avant d'arriver au bal, il me semblait que tout devait
+m'embarrasser: mon maintien, ma démarche, mon regard; mais ma première
+émotion passée, une fois au milieu de cette société à laquelle
+j'appartenais, je me sentis non pas rassurée, mais, pour ainsi dire,
+placée au milieu des miens.</p>
+
+<p>L'on n'est presque jamais gêné ou intimidé que lorsqu'on aborde une
+sphère au-dessus de celle à laquelle on appartient. Je recouvrai bientôt
+toute ma liberté d'observation.</p>
+
+<p>En entrant dans la galerie où l'on dansait, je fus presque éblouie de
+l'éclat, de la magnificence des toilettes. Madame de Mirecourt, amie de
+ma tante, et qui chaperonnait une jeune femme récemment mariée, offrit
+de nous ménager une place auprès d'elle. Mademoiselle de Maran accepta;
+Ursule et moi nous nous assîmes entre madame de Mirecourt et ma tante.</p>
+
+<p>M. de Versac nous quitta pour aller chercher son neveu, qu'il voulait
+nous présenter.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!&mdash;dis-je tout bas à ma cousine,&mdash;ce n'est pas si effrayant,
+après tout; es-tu un peu rassurée?</p>
+
+<p>&mdash;Non,&mdash;me dit Ursule,&mdash;je ne puis vaincre mon émotion; je tremble;
+c'est à peine si je vois ce qui se passe autour de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je vois fort bien,&mdash;lui dis-je gaiement; et, pour lui donner un
+peu de courage, j'ajoutai:&mdash;J'avoue que je trouve ce coup d'&oelig;il
+charmant. Quel dommage que tu ne puisses pas en jouir! Décidément, c'est
+une bien jolie chose qu'un bal.</p>
+
+<p>Comme je disais ces mots avec une joie naïve, ma tante, à côté de qui
+j'étais aussi, se prit à rire aux éclats.</p>
+
+<p>Plusieurs personnes qui étaient debout devant nous, pendant le repos
+d'une valse, se retournèrent. Madame de Mirecourt, qui se trouvait de
+l'autre côté d'Ursule, se pencha et dit à ma tante:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc à rire ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on peut y tenir, avec une petite moqueuse comme elle?&mdash;dit
+mademoiselle de Maran en me montrant à son amie.&mdash;Si vous entendiez
+combien ses remarques sont drôles, malignes... c'est à en mourir...
+Prenez bien garde à vous, car elle emporte la pièce d'abord!&mdash;Puis, se
+retournant vers moi, ma tante ajouta à demi-voix, d'un ton
+affectueusement grondeur:&mdash;Voulez-vous bien ne pas avoir autant
+d'esprit que ça, mademoiselle! on dira que c'est moi qui vous ai rendue
+si méchante.</p>
+
+<p>Tout ceci fut dit à voix basse, mais de façon à être entendu des
+personnes qui nous entouraient.</p>
+
+<p>Je regardai ma tante avec un profond étonnement. Ursule, se penchant à
+mon oreille, me demanda ce que j'avais dit de si plaisant à mademoiselle
+de Maran, et de quel ridicule je m'étais choquée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais d'aucun,&mdash;lui répondis-je.&mdash;Je ne comprends pas un mot à ce
+qu'elle vient de me dire.</p>
+
+<p>Voici le mot de cette énigme. Ma tante voulait commencer à me faire
+cette réputation de méchanceté. Grâce à ses perfides paroles, plusieurs
+personnes placées devant nous (l'une d'elles, la bonne et charmante lady
+Fitz-Allan, me l'a répété plus tard) crurent être l'objet de mes
+moqueries.</p>
+
+<p>J'entrais pour la première fois dans le monde; pour plusieurs raisons je
+devais être assez remarquée. L'exclamation de ma tante sur mes
+observations malicieuses devait donc se répandre, et se répandit à
+l'instant.</p>
+
+<p>Il n'est pas, pour une femme, de plus funeste réputation que celle
+d'être même spirituellement moqueuse... Les sots la redoutent et la
+calomnient; les gens d'esprit la jalousent; les caractères bienveillants
+et généreux s'en éloignent. Aussi une demi-heure ne s'était pas écoulée
+depuis mon arrivée au bal, que j'avais déjà des ennemis.</p>
+
+<p>Lady Fitz-Allan m'a dit depuis que ma méchanceté fut un moment la
+nouvelle du bal. On s'entretint de l'ironie mordante de mademoiselle
+Mathilde de Maran. (On m'appela ainsi pour me distinguer de ma tante.)</p>
+
+<p>Personne n'avait entendu mes sarcasmes, il est vrai; mais, ainsi que
+cela arrive toujours, tout le monde en parlait.</p>
+
+<p>Ma tante voulut compléter son &oelig;uvre; quelques minutes après, au
+milieu d'un nouveau repos de valse, elle dit tout haut à Ursule:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! ma pauvre enfant! n'ayez donc pas l'air si sérieux, si
+mélancolique; soyez donc un peu de votre âge si vous pouvez: qu'est-ce
+que c'est que cette sauvagerie-là?</p>
+
+<p>Ces mots de ma tante aussi entendus, répétés, commentés, établirent
+positivement que j'étais aussi moqueuse, aussi étourdie, que ma cousine
+était timide, sensée, réfléchie.</p>
+
+<p>Le monde revient bien rarement de ses premières impressions; ces
+quelques mots de ma tante eurent donc une grande influence sur ma
+destinée.</p>
+
+<p>Hélas! il faut tout dire, mon inexpérience, ma vanité, augmentèrent
+encore la portée du mal qu'on me faisait... Plus tard, je déplorai
+amèrement cette réputation de méchanceté moqueuse. J'eus d'abord assez
+de faiblesse pour en être presque flattée, presque fière. Je me croyais
+belle, je pensais que l'ironie était un brevet d'esprit.</p>
+
+<p>La valse finie, M. de Versac s'approcha de ma tante avec son neveu, M.
+le vicomte Gontran de Lancry.</p>
+
+<p>Je l'avoue... je ne pus m'empêcher de rester presque immobile de
+surprise à la vue de M. de Lancry; il avait alors environ trente ans.
+Il était difficile de voir un homme plus parfaitement agréable, d'un
+extérieur plus séduisant.</p>
+
+<p>J'étais bien jeune, et chez mademoiselle de Maran je n'avais vu personne
+qui pût en rien être comparé à M. de Lancry.</p>
+
+<p>Ancien page du roi, il avait servi et fait très-vaillamment la guerre en
+Espagne. Attaché plus tard à une grande ambassade, il avait, au bout de
+quelques années, abandonné l'état militaire; et, grâce aux bontés du roi
+et à la protection de M. de Versac, il avait été nommé gentilhomme de la
+chambre du roi.</p>
+
+<p>Ma première entrevue au bal de l'ambassade d'Autriche me revient
+très-présente à l'esprit. Il y avait eu grande réception au château;
+beaucoup d'hommes de la cour étaient venus au bal en uniforme. M. de
+Lancry sortait aussi des Tuileries; il portait l'éclatant habit de sa
+charge, et avait au cou le ruban rouge et la croix d'or de commandeur de
+la Légion d'honneur; à son coté, la large plaque d'un ordre étranger. M.
+de Lancry était d'une taille moyenne, mais de la plus extrême élégance;
+ses traits, d'une régularité parfaite, étaient (selon ma tante, et elle
+disait vrai), étaient ceux «d'un jeune Grec d'Athènes, animés de toute
+la finesse et de toute la grâce parisienne» C'était, disait-elle,
+<i>l'idéal du joli</i>. Il avait des cheveux châtains, les yeux bruns, les
+dents charmantes, une main, un pied, à rendre une femme jalouse; je vous
+l'ai dit, ayant trente ans à peine, il n'en paraissait pas vingt-cinq.</p>
+
+<p>Ces avantages naturels, relevés d'insignes honorables qu'on n'accorde
+généralement qu'à un âge plus mûr et qui semblent toujours annoncer le
+mérite, devaient donc rendre M. de Lancry infiniment remarquable.</p>
+
+<p>Lorsqu'il s'approcha de ma tante elle lui tendit la main et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, mon cher Gontran!... Votre oncle m'a seulement appris tantôt
+votre retour de Londres. Eh bien! qu'est-ce que vous avez fait dans ce
+cher pays?</p>
+
+<p>M. de Lancry sourit, s'approcha de mademoiselle de Maran, et lui dit
+tout bas quelques mots que je ne pus entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous bien vous taire!&mdash;s'écria ma tante en riant.&mdash;Puis elle
+ajouta:&mdash;Heureusement, on peut tout dire à une mère bobie comme moi;
+seulement, pour faire pénitence, vous allez faire danser ces petites
+filles.</p>
+
+<p>Se tournant alors vers moi, ma tante dit à M. de Lancry d'un air rempli
+de dignité qu'elle prenait mieux que personne quand elle le
+voulait:&mdash;Mademoiselle Mathilde de Maran, ma nièce.</p>
+
+<p>M. de Lancry s'inclina respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Ursule d'Orbeval, notre cousine...&mdash;ajouta ma tante avec
+une nuance presque imperceptible, pourtant assez marquée pour qu'on
+sentît qu'elle voulait établir à mon avantage une sorte de distinction
+entre mon amie et moi.</p>
+
+<p>M. de Lancry s'inclina de nouveau.</p>
+
+<p>Je baissai les yeux, je me sentis rougir beaucoup. Ma main était près de
+celle d'Ursule; je la serrai presque avec crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle voudra-t-elle me faire la grâce de danser avec moi la
+première contredanse?&mdash;me dit M. de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur,&mdash;répondis-je en jetant un regard inquiet sur
+mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>M. de Lancry me salua, et, s'adressant à Ursule, il lui dit:&mdash;Puis-je
+espérer, mademoiselle, que vous daignerez m'accorder la même faveur que
+mademoiselle de Maran, pour la seconde contredanse?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, monsieur,&mdash;répondit Ursule avec un soupir; et, baissant la
+tête, elle jeta, à travers ses longs cils, un mélancolique regard sur M.
+de Lancry.</p>
+
+<p>A ce moment, une fort jolie femme, éblouissante de pierreries,
+très-brune, très-mince, d'une tournure très-élégante, d'une physionomie
+fière, hardie, ayant de grands yeux noirs très-perçants, et un peu
+rapprochés de son nez, fait en bec d'aigle, s'arrêta devant nous; elle
+donnait le bras à un jeune colonel anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien oublieux de vos amis, monsieur de Lancry,&mdash;dit-elle
+d'une voix sonore et douce.</p>
+
+<p>M. de Lancry se retourna vivement, réprima un embarras assez visible, et
+dit en s'inclinant:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne mérite pas ce trop aimable reproche, madame la duchesse; je suis
+seulement arrivé ce matin de Londres; et j'espérais avoir demain
+l'honneur de vous faire ma cour.</p>
+
+<p>Combien certains pressentiments trompent peu, mon ami! Du moment où
+j'entendis M. de Lancry dire à cette femme... <i>madame la duchesse</i>... je
+ne doutai pas un moment qu'elle ne fût madame de Richeville, dont
+j'avais entendu le nom si indiscrètement rapproché de celui de M. de
+Lancry.</p>
+
+<p>On préluda pour la contredanse.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez combien je suis bonne,&mdash;dit la duchesse à M. de Lancry:&mdash;je vous
+pardonne votre oubli et je vous dis même en confidence que je ne suis
+pas engagée pour cette contredanse; suis-je assez généreuse?</p>
+
+<p>M. de Lancry la regarda de nouveau d'un air étonné, presque stupéfait,
+et répondit avec une gêne assez évidente:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, n'ai-je pas trop de bonheur?... j'aurais pu danser cette
+contredanse avec vous, madame, et je vais avoir le plaisir de la danser
+avec mademoiselle de Maran, que j'ai eu l'honneur d'inviter à l'instant.</p>
+
+<p>Madame de Richeville, croyant qu'il s'agissait de ma tante et que M. de
+Lancry plaisantait, partit d'un éclat de rire, et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Vous arrivez d'Angleterre pour faire danser mademoiselle de Maran...
+il y a donc à Londres un <i>Excentric-Club?</i> vous voulez donc vous
+signaler parmi les plus intrépides?</p>
+
+<p>M. de Lancry se hâta d'interrompre madame de Richeville. Elle avait la
+vue très-basse, elle ne s'était pas aperçue de la présence de ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois avoir l'honneur de danser tout à l'heure avec mademoiselle
+Mathilde de Maran,&mdash;dit M. de Lancry en appuyant sur ce nom <i>Mathilde</i>,
+et en s'inclinant légèrement de mon côté.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je comprends. On la mène donc déjà dans le monde?&mdash;dit la
+duchesse.</p>
+
+<p>Elle prit son petit lorgnon d'écaille, et m'examina avec une curiosité
+qui me sembla malveillante.</p>
+
+<p>J'étais au supplice.</p>
+
+<p>Ma tante n'avait pas perdu un mot de cette conversation. Voyant le
+lorgnon de la duchesse de Richeville encore tourné sur moi, elle parut
+choquée, et lui dit de sa place, d'une voix aigre et impérieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse, n'est-ce pas que ma nièce est charmante?...</p>
+
+<p>&mdash;Charmante, madame,&mdash;répondit la duchesse d'un ton sec en rabaissant
+son lorgnon. Elle s'approcha de mademoiselle de Maran, et lui fit une
+demi-révérence pleine de grâce et de noblesse.</p>
+
+<p>J'ai su depuis que ma tante et la duchesse se détestaient, ce qui
+m'expliqua l'attention avec laquelle on avait examiné ces deux
+adversaires également redoutables.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame,&mdash;reprit ma tante,&mdash;je suis ravie pour cette chère
+petite que vous la trouviez charmante; l'approbation d'une femme comme
+vous, madame, ne peut que porter bonheur à une jeune personne qui entre
+dans le monde; c'est comme un présage... Malgré ça, j'ai peine à croire
+que ma nièce puisse jamais approcher de votre mérite, madame...</p>
+
+<p>Il n'y avait en apparence rien que de très-simple, que de très-poli dans
+ces paroles; pourtant je connaissais assez l'accent de ma tante pour
+pressentir que ces mots avaient renfermé quelque perfidie. En effet,
+levant les yeux sur madame de Richeville et sur les personnes qui nous
+environnaient, je vis la première affecter un grand calme, et tout le
+monde fort embarrassé.</p>
+
+<p>Plus tard, j'ai rencontré dans le monde madame de Richeville; j'ai su
+qu'on exagérait jusqu'à la plus odieuse calomnie la légèreté de sa
+conduite. On disait que sans l'illustre nom qu'elle portait, que sans la
+grandeur et les alliances de sa maison, que sans son immense fortune, on
+eût difficilement fermé les yeux sur ses fautes, et que son mari avait
+été forcé de se séparer d'elle. Elle était néanmoins parfaitement bien
+accueillie dans la meilleure compagnie, à laquelle elle appartenait;
+seulement, les jours de réception au château, madame la dauphine
+semblait lui témoigner son blâme par un abord glacial.</p>
+
+<p>On comprend maintenant tout ce qu'il y avait d'amer dans l'apostrophe de
+mademoiselle de Maran. Celle-ci, profitant de son premier avantage,
+porta un dernier coup à madame de Richeville en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! les beaux rubis que vous avez la, madame! Est-ce que ce
+ne sont pas ceux qui appartenaient à cette excellente duchesse
+douairière de Richeville? Quel malheur qu'elle n'ait pas pu vous les
+voir porter! et comme ça doit faire plaisir à M. de Richeville de vous
+voir parée des pierreries de madame sa mère!</p>
+
+<p>Pour sentir la cruauté de la remarque de mademoiselle de Maran, il faut
+savoir que, selon un bruit accrédité (ce dont plus tard j'ai reconnu la
+fausseté), on disait que M. le duc de Richeville avait donné à sa femme
+cette parure de famille lors de son mariage, et qu'en se séparant de la
+duchesse, il avait eu la délicatesse de ne pas la lui redemander,
+délicatesse que celle-ci n'aurait pas imitée en continuant de porter ces
+bijoux.</p>
+
+<p>Tout le monde semblait atterré de la méchanceté de mademoiselle de
+Maran. Madame de Richeville eut assez d'empire sur elle-même pour cacher
+son ressentiment; elle jeta sur ma tante un regard rempli de douceur et
+de dignité, et lui dit très-affectueusement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me comblez, madame; je voudrais pouvoir reconnaître les marques
+d'intérêt que vous me donnez... Mais j'y songe... je puis vous apprendre
+au moins une nouvelle qui vous fera, je l'espère, un grand plaisir. Un
+de vos amis arrive d'Italie, où il était resté pendant des années sans
+qu'on sût ce qu'il était devenu. Mais je le vois... vous êtes inquiète,
+je ne veux pas abuser plus longtemps de votre curiosité... Eh bien!
+ajouta madame de Richeville d'un air gracieusement confidentiel,&mdash;eh
+bien! sachez donc que M. de Mortagne sera ici dans quelques jours. Oui,
+j'ai reçu de Venise des nouvelles de lui. On dit que c'est un roman
+terrible que sa disparition... Avouez que vous êtes bien surprise et
+<i>bien heureuse de ce retour, madame!</i></p>
+
+<p>Madame de Richeville lança ces derniers mots à mademoiselle de Maran
+comme un coup de poignard; puis, entendant les préludes de la
+contredanse, elle dit gaiement à M. de Lancry:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous offre une valse en dédommagement de la contredanse que vous
+m'avez refusée.&mdash;Et se tournant vers le colonel anglais qui lui donnait
+le bras: Montons dans la petite galerie,&mdash;lui dit-elle. Je voudrais voir
+cette contredanse...</p>
+
+<p>Je n'avais jamais vu mademoiselle de Maran troublée. Elle le fut
+beaucoup dès les premiers mots de madame de Richeville; mais quand
+celle-ci eut prononcé ces paroles: <i>M. de Mortagne sera ici dans
+quelques jours</i>... ma tante pâlit et parut accablée, au grand étonnement
+de ceux qui connaissaient son audace et ne comprenaient pas le sens
+caché de la réponse de madame de Richeville.</p>
+
+<p>La contredanse commença. M. de Lancry eut le bon goût de m'épargner des
+compliments toujours embarrassants pour une jeune personne. Il fut
+très-simple, très-gai, sans méchanceté, me parla de mademoiselle de
+Maran avec une affectueuse vénération, de M. de Versac avec tendresse;
+il trouva la physionomie d'Ursule des plus intéressantes, et il me
+demanda quel était le grand chagrin qui la rendait si mélancolique. Il
+était musicien, nous causâmes musique. Je préférais les maîtres
+allemands, il préférait les maîtres italiens. Il mit une si aimable
+bonhomie dans la discussion, qu'à la fin de la contredanse il ne
+m'intimida presque plus.</p>
+
+<p>Après m'avoir ramenée à ma place et avoir rappelé à Ursule la promesse
+qu'elle lui avait faite, il alla saluer plusieurs femmes de sa
+connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!&mdash;me dit Ursule,&mdash;comment as-tu donc fait pour oser parler
+autant? Je t'admirais.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!&mdash;lui dis-je,&mdash;d'abord j'ai eu bien peur, peu à peu j'ai repris
+courage, et puis M. de Lancry paraît si bon, si simple! tu verras
+toi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est à peine si j'oserai lui répondre,&mdash;dit timidement Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien tort, il te trouve charmante, il me l'a dit tout à l'heure,
+et c'est peut-être cela qui me l'a fait trouver si aimable...</p>
+
+<p>Je ne pus continuer ma conversation avec Ursule. Tous les hommes qui
+connaissaient ma tante vinrent la saluer. Parmi eux, elle nous
+présentait ceux qui étaient d'un âge à danser, et nous eûmes bientôt,
+Ursule et moi, un grand nombre d'engagements.</p>
+
+<p>J'étais si occupée à regarder danser, que bien que je le voulusse,
+j'avais à peine le temps de songer aux dernières paroles de madame de
+Richeville, au sujet de M. de Mortagne.</p>
+
+<p>J'avais toujours conservé de lui un souvenir plein de gratitude; il
+avait été, dans mon enfance, mon premier défenseur.</p>
+
+<p>Depuis huit ou neuf ans, on n'avait presque jamais prononcé son nom chez
+ma tante. Je me rappelai seulement alors avoir plusieurs fois entendu
+dire qu'on n'avait pas de ses nouvelles. Sa vie était si étrange, on lui
+savait une telle habitude de voyager, que je ne trouvai là rien
+d'étonnant. Seulement, ce qui me paraissait extraordinaire, c'était
+l'effet presque écrasant que l'annonce de son retour produisait sur
+mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Je fus tirée de ces réflexions par le son d'une valse.</p>
+
+<p>Parmi les couples qui furent bientôt emportés dans son tourbillon, je
+vis M. de Lancry et la duchesse de Richeville. Elle avait une taille
+accomplie, et, ainsi que lui, elle valsait à ravir. Les boucles de ses
+cheveux, noirs comme du jais, qu'elle portait très-longs, flottaient
+avec grâce autour de sa tête expressive, un peu renversée en arrière.</p>
+
+<p>Il fallait que cette femme fût bien forte de son innocence, ou qu'elle
+eût un bien profond dédain des jugements du monde, pour le braver si
+ouvertement après les mots cruels de mademoiselle de Maran, qui venaient
+de réveiller, pour ainsi dire, tous les scandales réels ou supposés de
+la conduite de madame de Richeville.</p>
+
+<p>Ce qui me surprit beaucoup, ce fut l'expression des traits de M. de
+Lancry pendant cette valse; il semblait tour à tour dédaigneux,
+sardonique et irrité; lorsqu'il reconduisit madame de Richeville à sa
+place, il me parut qu'elle souriait avec amertume de quelques paroles
+que M. de Lancry lui disait à voix basse.</p>
+
+<p>J'éprouvai d'abord, je ne sais pourquoi, comme un serrement de c&oelig;ur
+en voyant M. de Lancry valser avec madame de Richeville. Je me souvins
+involontairement des paroles que j'avais entendu prononcer. Je ne doutai
+plus qu'il l'aimât. Elle avait un air de résolution et de fierté qui
+m'effrayait; pourtant, quand je pensais qu'elle était l'amie de M. de
+Mortagne, qui m'avait protégée, qui avait été, m'avait dit plus tard
+madame Blondeau, si profondément dévoué à ma mère, je tâchais de
+surmonter l'impression désagréable qu'elle me causait.</p>
+
+<p>Ces pensées furent interrompues de nouveau par les contredanses
+auxquelles j'étais engagée.</p>
+
+<p>Ma réputation de <i>méchanceté</i> était déjà, sans doute, parvenue à
+plusieurs de mes danseurs, car beaucoup d'entre eux, pensant plaire à
+mon esprit moqueur, se mirent en grands frais d'épigrammes; d'autres me
+firent des louanges outrées; d'autres, des plaisanteries que je ne
+comprenais pas.</p>
+
+<p>Somme toute, quoiqu'il y eût parmi eux beaucoup d'hommes agréables, la
+plupart me semblèrent manquer absolument du tact parfait dont était doué
+M. de Lancry. C'est qu'en effet il faut qu'un homme ait beaucoup de
+mesure et de délicatesse dans l'esprit pour mettre de jeunes filles en
+confiance, pour jouir de tout ce qu'il y a de charmant dans leur
+entretien. Il faut un langage dont les nuances soient affaiblies,
+modifiées; ainsi c'est peut-être manquer de goût que de louer leur
+beauté, tandis qu'il y a toujours de la grâce à louer leur esprit. Leur
+gaieté a bien plus de charme quand on ne l'excite pas au delà du
+sourire, et c'est effaroucher la finesse exquise et ingénue de leurs
+observations que d'y répondre par la médisance.</p>
+
+<p>Ce n'est pas de la vanité que de parler ainsi du plus bel âge de notre
+vie, à nous autres femmes. Nos instincts sont alors si nobles, si
+généreux, nos illusions sont si radieuses, que notre caractère, que nos
+pensées participent de l'élévation habituelle de notre âme.</p>
+
+<p>Je reviens à ce bal. Je vis Ursule danser avec la même grâce touchante
+et triste. Elle ne semblait pas s'amuser beaucoup; cependant elle ne
+refusa aucune contredanse, mais elle soupirait et semblait faire un
+grand sacrifice en les acceptant.</p>
+
+<p>Après avoir été voir le coup d'&oelig;il du souper et prendre une tasse de
+thé, nous quittâmes le bal. M. de Lancry, qui sortait aussi, nous
+retrouva dans le salon d'attente; il demanda les gens de ma tante et
+nous apporta nos pelisses.</p>
+
+<p>M. de Versac donna son bras à Ursule, M. de Lancry offrit le sien à
+mademoiselle de Maran, qui lui dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous bien ne pas me faire de ces offensantes propositions-là,
+Gontran? Est-ce que je suis de taille à les accepter? Donnez votre bras
+à ma nièce, j'irai bien toute seule.</p>
+
+<p>Lorsque nous fûmes montés en voiture, ma tante dit à M. de Lancry:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! Gontran, puisque vous voilà de retour, je compte bien vous voir
+souvent avec votre oncle vous savez que je ne souffre pas qu'on me
+néglige. A propos, savez-vous qu'elle a un masque d'airain couleur de
+rose, cette belle duchesse, et qu'il faudrait le feu de l'enfer pour la
+faire rougir? Mais qu'est-ce que je dis donc là devant ces jeunes
+filles!... Allons, bonsoir, Gontran, et prenez bien garde à vous si vous
+ne me soignez pas.</p>
+
+<p>M. de Lancry assura ma tante de son empressement à lui obéir, et nous
+rentrâmes à l'hôtel de Maran.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="B-CHAPITRE_IX" id="B-CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<h4>LE LENDEMAIN DU BAL.</h4>
+
+<p>Il en est de certaines impressions comme de certains paysages qui ont
+besoin d'être vus à quelque distance pour avoir toute leur valeur.</p>
+
+<p>Le lendemain du bal, en rassemblant mes souvenirs, en me rappelant les
+moindres détails de cette soirée, j'en ressentis, pour ainsi dire, le
+contre-coup.</p>
+
+<p>Pourtant, pourquoi le cacher? parmi ces souvenirs, un seul dominait tous
+les autres: c'était celui de M. de Lancry valsant avec madame de
+Richeville une valse de Weber.</p>
+
+<p>Cet air, assez mélancolique, me revenait sans cesse à la pensée, tandis
+que je ne me rappelais pas celui de la contredanse que j'avais dansée
+avec M. de Lancry.</p>
+
+<p>Le résultat de mes impressions fut presque triste. Le monde, malgré son
+urbanité parfaite, malgré ses dehors exquis et charmants, me semblait
+déjà une arène où l'on se portait les plus terribles coups, le sourire
+aux lèvres et des fleurs au front.</p>
+
+<p>Ce qui s'était passé entre mademoiselle de Maran et la duchesse de
+Richeville ne me le prouvait que trop. Je n'avais entendu que des
+paroles polies, et leur sens détourné cachait quelque cruel mystère.</p>
+
+<p>J'avais cependant été très-entourée. Il me semblait, sans fausse
+modestie, qu'on me trouvait belle. J'avais remarqué que mesdemoiselles
+de B*** et de P*** avaient à peine dansé trois ou quatre contredanses,
+tandis que moi et Ursule nous avions dû souvent en refuser. Je n'avais
+pu m'empêcher d'entendre sur mon passage cette espèce de murmure
+toujours flatteur aux oreilles d'une femme. M. de Lancry, sans
+comparaison l'homme le plus agréable de cette réunion, avait été
+très-assidu près de nous, et pourtant le ressentiment de mes impressions
+était triste et amer!</p>
+
+<p>Néanmoins, je dus à cette nuit de fête une pensée douce, comme une vague
+espérance: M. de Mortagne allait arriver...</p>
+
+<p>Je me faisais une joie de son retour. Je ressentis confusément le besoin
+de conseils graves et sûrs; non-seulement j'éprouvais une profonde
+aversion pour ma tante, mais ses louanges, mais ses avis, mais ses
+remarques me laissaient dans une inquiétude continuelle.</p>
+
+<p>J'étais comme ces malheureux qui craignent de trouver du poison dans
+tout ce qu'ils portent à leurs lèvres.</p>
+
+<p>J'aimais Ursule de toutes les forces de mon âme, mais elle était aussi
+jeune, aussi inexpérimentée que moi; je comptais absolument sur le
+dévouement de Blondeau, mais cette excellente femme ne pouvait, ne
+savait que m'aimer aveuglément.</p>
+
+<p>Mon tuteur, M. d'Orbeval, le père d'Ursule, s'était retiré en Touraine,
+dans une propriété qu'il possédait, je ne le voyais jamais; d'ailleurs,
+il était complétement dominé par ma tante, ainsi que mes autres parents.
+Je devais donc regarder l'arrivée de M. de Mortagne comme un événement
+très-heureux pour moi; il m'avait, d'ailleurs, promis de revenir
+lorsqu'il pourrait m'être d'une utilité réelle.</p>
+
+<p>Ce qui rendait encore plus vif mon désir de le voir, c'était l'espèce
+d'effroi que ma tante avait manifesté lorsque madame de Richeville lui
+avait annoncé son retour.</p>
+
+<p>Au milieu de ces préoccupations de mon esprit, Ursule entra dans ma
+chambre; nous causâmes du bal; je revins d'autant plus gaiement à parler
+du léger sentiment de jalousie qu'elle m'avait inspiré avant notre
+départ pour l'ambassade, que pendant toute la durée du bal j'avais joui
+du succès de ma cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu bien, ma chère Ursule,&mdash;lui dis-je en souriant,&mdash;qu'à me voir
+si rayonnante on a peut-être cru que c'était de moi que je paraissais si
+contente, tandis qu'au contraire j'étais orgueilleuse de toi? Mais que
+nous importe, à nous qui connaissons les secrets de notre c&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Comment trouves-tu M. de Lancry?&mdash;me demanda tout à coup ma cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je le trouve charmant,&mdash;lui dis-je, un peu surprise de cette
+question subite.&mdash;Oui... charmant, surtout quand il ne danse pas avec
+cette duchesse de Richeville qui a l'air si impérieux.</p>
+
+<p>Ursule me regarda attentivement, baissa les yeux, garda un moment le
+silence et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu, Mathilde, que je te dise ce que je crois...</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc vite...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je crois que mademoiselle de Maran et M. de Versac seraient
+enchantés de te marier avec M. de Lancry.</p>
+
+<p>D'abord, je fis un geste d'étonnement; puis, je me mis à rire aux
+éclats.</p>
+
+<p>&mdash;Que trouves-tu donc de si déraisonnable à cette supposition, Mathilde?
+M. de Versac n'a-t-il pas présenté M. de Lancry à mademoiselle de Maran?
+celle-ci n'a-t-elle pas très-instamment engagé M. de Lancry à venir
+souvent la voir le matin? Or, qui reçoit-elle le matin? cinq ou six
+personnes très-intimes. Dans quel but aurait-elle fait une exception en
+faveur du neveu de M. le duc de Versac?</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu, Ursule, que je te dise ce que je crois?&mdash;repris-je en me
+servant des termes de ma cousine;&mdash;c'est que M. de Versac et
+mademoiselle de Maran seraient enchantés de te marier avec M. de Lancry.</p>
+
+<p>Ce fut au tour d'Ursule à sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie!&mdash;me dit-elle;&mdash;un si beau parti pour moi, pauvre fille,
+humble et sans fortune! est-ce que cela est possible? non, non; tu sais
+mon désir, ma résolution de ne jamais me marier; je me rends trop de
+justice pour prétendre à ce que je ne puis espérer, et puis demain il
+dépendrait de moi d'épouser M. de Lancry, que je ne l'épouserais pas.
+Cela te surprend?... Il en est pourtant ainsi; il est trop beau, trop
+élégant, trop à la mode... Ce n'est pas là le bonheur que je
+rechercherais; je ne suis pas faite pour une position si brillante; ma
+vie doit s'écouler dans l'obscurité; je ne dois pas avoir d'autre
+félicité que la tienne.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne serons jamais d'accord sur le rôle que tu prétends devoir
+jouer... Ma bonne Ursule, tu verras... si j'en crois mon c&oelig;ur, tu
+seras heureuse pour ton propre compte... Mais pour parler de M. de
+Lancry, pourquoi veux-tu donc que <i>les dangereux avantages</i> qu'il
+possède me plaisent plus qu'à toi?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? parce qu'en m'épousant, M. de Lancry ferait une sorte de
+mésalliance; tandis que toi, qui possèdes, comme tu dis, les mêmes
+dangereux avantages, tu ne peux, tu ne dois être, il me semble, que
+très-charmée des suites d'un pareil mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Ursule, tu es folle; M. de Lancry ne pense pas plus à moi que je ne
+pense à lui; et d'ailleurs, comme toi, j'aimerais un bonheur moins
+brillant, par cela même beaucoup plus assuré.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, tu trouves M. de Lancry charmant!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que tu es méchante... Eh bien! oui... autant que l'on peut
+trouver quelqu'un charmant quand on l'a vu deux heures...</p>
+
+<p>&mdash;Soit, et tu le trouves <i>surtout charmant quand il ne valse pas avec la
+duchesse de Richeville</i>.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de rougir.&mdash;Oui,&mdash;dis-je à ma cousine; je ne sais
+pourquoi cela est ainsi; je ne sais pas davantage pourquoi je rougis en
+t'entendant répéter ces paroles que je t'ai dites.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi... pourquoi?... Veux-tu que je te le dise, moi?&mdash;reprit
+tristement ma cousine. C'est que tu l'aimeras.</p>
+
+<p>&mdash;Ursule, encore une fois, tu es folle!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Mathilde... je ne suis pas folle... mon amitié pour toi, ma
+crainte de me voir oubliée par toi, ma jalousie d'affection, si tu le
+veux, me tiennent lieu d'une expérience que je ne puis avoir, et
+m'éclairent plus que toi peut-être sur tes propres sentiments...
+Mathilde... je devais m'attendre à ce changement dans ta vie, un jour ou
+l'autre cela doit arriver... Pardonne... Pardonne-moi donc mes larmes.</p>
+
+<p>Et elle se jeta en pleurant dans mes bras.</p>
+
+<p>Je ne saurais vous dire, mon ami, avec quelle profonde émotion je
+répondis à cette preuve de l'affection d'Ursule; je tâchai de la
+rassurer par les plus tendres protestations.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens,&mdash;lui dis-je en essuyant mes yeux,&mdash;il n'en faut pas davantage
+pour me faire prendre M. de Lancry en aversion... je te jure...</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde... tais-toi...&mdash;dit Ursule en me mettant doucement sa main
+sur ma bouche...&mdash;tais-toi... j'ai été sotte, folle, de céder à mon
+premier mouvement, mais il a été plus fort que moi; mon pauvre c&oelig;ur
+était plein, il a débordé, et d'ailleurs, je ne puis rien te cacher de
+ce que je ressens pour toi et à propos de toi.</p>
+
+<p>Blondeau interrompit notre entretien; elle entra en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, mademoiselle, la jolie voiture! il n'en est jamais venu
+de pareilles dans la cour de l'hôtel, bien sûr... et quel charmant jeune
+homme vient d'en descendre! Il a demandé mademoiselle de Maran, et il
+s'est croisé sur le perron avec M. Bisson, qui a sans doute encore
+cassé quelque chose, car il marchait très-vite, et il s'en est allé sans
+son chapeau, tant il avait l'air affairé.</p>
+
+<p>Ursule me regarda; je la compris. Ce jeune homme dont me parlait ma
+gouvernante ne pouvait être que M. de Lancry.</p>
+
+<p>Je fus choquée de cette visite si prompte, il me sembla y voir un manque
+de tact; je résolus de refuser de descendre, dans le cas où mademoiselle
+de Maran m'en ferait prier sous un prétexte quelconque.</p>
+
+<p>Nous entendîmes un roulement de voiture; Blondeau courut à la fenêtre et
+dit:&mdash;Ah! voilà déjà ce jeune homme qui repart, sa visite n'aura pas été
+longue.</p>
+
+<p>Je fus soulagée d'un grand poids; je regrettai presque de n'avoir pas eu
+à refuser de descendre auprès de mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Un peu avant dîner, nous allâmes rejoindre ma tante dans le salon; elle
+s'y trouvait seule et semblait très en colère.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!&mdash;nous dit-elle, vous ne savez pas un nouveau trait de cet
+abominable brise-tout de M. Bisson? Mais, Dieu merci, il ne remettra
+plus les pieds ici.</p>
+
+<p>&mdash;M. Bisson a encore cassé quelque chose, ma tante?</p>
+
+<p>&mdash;Comment? s'il a encore cassé quelque chose... eh! mais sans doute, et
+cela, c'est la faute de cet imbécile de Servien!&mdash;s'écria ma tante avec
+un redoublement de fureur.&mdash;Je lui avais, une fois pour toutes, défendu
+de laisser jamais seul ce vilain homme dans mon salon. J'étais dans mon
+cabinet occupée à écrire une lettre, ma porte entr'ouverte, lorsque
+tout à coup j'entends un bruit sec et roulant comme celui d'une
+crécelle; ne sachant pas ce que ce pouvait être, je me lève, j'entre
+dans le salon, et qu'est-ce que je vois? cet indigne M. Bisson assis
+dans mon fauteuil, tenant ma pendule entre ses genoux, et tracassant
+dans l'intérieur du mouvement avec mes ciseaux; il avait déjà cassé le
+grand ressort: c'était là le bruit de crécelle que j'avais entendu.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran était si fort en colère, qu'elle ne s'aperçut pas
+de nos rires étouffés; elle reprit:&mdash;Mais, en vérité, c'est que je
+l'aurais battu si j'en avais eu la force.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc juré de tout détruire ici? vous ne pouvez donc vous
+tenir tranquille, abominable homme que vous êtes! lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez donc que je fasse en vous attendant? moi je
+m'ennuie quand je ne fais rien,&mdash;me répondit-il si bêtement, si
+froidement, en posant la pendule par terre, que, par ma foi! je n'ai pas
+pu y tenir. Je me suis révoltée, je l'ai poussé, je l'ai chassé, et il
+s'est encouru tout effaré.</p>
+
+<p>&mdash;Sans emporter son chapeau, que voilà sur cette chaise?&mdash;dis-je à ma
+tante.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! s'écria-t-elle;&mdash;je voudrais qu'il attrapât quelque bonne
+fièvre cérébrale, pour qu'on l'enfermât comme un affreux fou qu'il est,
+malgré toute sa science.</p>
+
+<p>Il fallait que mademoiselle de Maran fût bien en colère, car elle
+repoussa brusquement les caresses du vénérable Félix, qui rentra dans sa
+niche en grondant.</p>
+
+<p>La vue de Félix me rappela la valeur de M. de Mortagne, que j'avais tant
+admiré dans mon enfance, lorsqu'il avait osé battre ce vilain animal; je
+me hasardai à demander à mademoiselle de Maran où était M. de Mortagne
+et s'il devait bientôt arriver.</p>
+
+<p>Je crois que ma tante aurait voulu me foudroyer d'un regard.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ça vous regarde? Pourquoi me faites-vous cette question-là?
+Est-ce que je m'inquiète de ce que fait cet homme? Dieu merci! quoi
+qu'en dise cette belle duchesse, dont l'âme est aussi noire que l'enfer,
+qu'il vous suffise de savoir qu'il <i>est bien où il est</i>, et qu'il y
+<i>restera longtemps</i>, entendez-vous? cet affreux jacobin!</p>
+
+<p>Je souligne ces mots, mon ami, parce que je frissonnai malgré moi de
+l'expression sinistre, presque féroce, avec laquelle ma tante prononça
+ces paroles. Je me rappelai involontairement qu'il y avait dix ans,
+presqu'à la même place, elle avait jeté un regard implacable sur M. de
+Mortagne, en cassant, dans sa rage muette, l'aiguille qu'elle tenait
+dans sa main.</p>
+
+<p>Je ne trouvai pas un mot à dire ou à répondre à mademoiselle de Maran,
+tant j'étais effrayée.</p>
+
+<p>Après quelques moments de silence elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Gontran est venu me proposer pour demain, à l'Opéra, la loge des
+gentilshommes de la chambre; j'ai accepté et nous irons.</p>
+
+<p>Je crus être très-héroïque et prouver mon amitié à Ursule en refusant
+cette occasion de revoir M. de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fatiguée du bal, ma tante,&mdash;répondis-je; je préférerais ne pas
+aller à l'Opéra.</p>
+
+<p>&mdash;Vous préférerez ce que je vous ordonnerai de préférer,&mdash;répondit
+aigrement mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Ursule me jeta un regard suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai à l'Opéra si vous le désirez absolument.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="B-CHAPITRE_X" id="B-CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h3>
+
+<h4>L'OPÉRA.</h4>
+
+<p>Ce que m'avait dit Ursule de la possibilité de mon mariage avec M. de
+Lancry me fit profondément réfléchir lorsque je me trouvai seule.</p>
+
+<p>Peut-être, sans les remarques de ma cousine, serais-je restée longtemps
+sans me rendre compte de l'impression que le neveu de M. de Versac avait
+faite sur moi. Je m'interrogeai franchement, en mettant de côté la
+prévention favorable qu'inspirent toujours chez un homme l'extrême
+distinction des manières, un beau nom et une très-jolie figure.</p>
+
+<p>Je me demandai si le souvenir de M. de Lancry me troublait, si je
+ressentais pour lui quelque intérêt. Il me sembla qu'il m'était
+absolument indifférent; je m'étonnais seulement d'avoir été
+désagréablement affectée en le voyant danser avec madame de Richeville.</p>
+
+<p>Par cela même que la cause de cette dernière impression me paraissait
+inexplicable, je m'obstinais à la découvrir, j'y parvins... La remarque
+d'Ursule m'avait mise sur la voie.</p>
+
+<p>J'ai toujours cru que les femmes n'avaient souvent de caractère arrêté
+qu'après avoir aimé.</p>
+
+<p>Les premières impressions, ou, si cela se peut dire, les premiers
+intérêts de l'amour une fois en jeu, une fois sollicités, éveillent,
+développent, exaltent certaines facultés de l'âme, nobles ou
+dangereuses, qui peu à peu envahissent toutes les autres.</p>
+
+<p>Ainsi, à dix-sept ans, je n'avais aucune bonne ou mauvaise qualité
+dominante; il eût été, je crois, difficile de particulariser, de
+préciser mon caractère.</p>
+
+<p>J'étais tour à tour humble et orgueilleuse à l'excès, parce que, dans ma
+jeunesse, on m'avait tour à tour flattée jusqu'au ridicule, ou déprisée
+jusqu'à l'insulte; j'étais pieuse par conviction et par nature;
+j'éprouvais le besoin impérieux de remercier Dieu de tout ce qui
+m'arrivait d'heureux. D'abord je poussai ce sentiment, louable pourtant,
+jusqu'à une puérilité blâmable, plus tard jusqu'à une gratitude impie.
+J'étais généreuse autant que je pouvais l'être; mais j'avoue à ma honte
+que je ne me sentais jamais plus impitoyable envers les malheureux que
+lorsque je souffrais moi-même; j'allais alors avec empressement
+au-devant des douleurs d'autrui, pour tâcher de les consoler. Le
+bonheur, sans me rendre égoïste, m'absorbait entièrement; il fallait
+provoquer ma pitié pour me faire compatir à l'affection. Tendres ou
+cruels, mes ressentiments étaient plus durables que violents: je
+pardonnais un tort, une offense, mais je ne l'oubliais pas; non que je
+cherchasse jamais à nuire à qui m'avait blessée, mais je me vengeais
+pour moi par un mépris contenu. Vous le voyez, mon ami, il n'y avait
+rien de marqué, rien de bien tranché dans mon caractère.</p>
+
+<p>Eh bien! du jour où je vis M. de Lancry pour la première fois, une
+passion que j'avais jusqu'alors complétement ignorée commença de poindre
+en moi: d'abord imperceptible, presque insaisissable, puisqu'elle se
+manifestait par une vague contrariété de voir un homme que je
+connaissais à peine valser avec une femme que je ne connaissais pas.</p>
+
+<p>Hélas! je n'ai pas besoin de le dire, cette passion, qui devait un jour
+déchaîner toutes les autres, devenir presque le mobile de mon caractère,
+cette passion était la <i>jalousie</i>, la jalousie tantôt contrainte,
+cachée, niée par orgueil, tantôt avouée, éplorée, humble et suppliante
+jusqu'à la bassesse........</p>
+
+<p>....Habituée dès mon enfance à beaucoup réfléchir et à me plier sur
+moi-même, ayant une imagination assez vive, un esprit assez pénétrant,
+je ne fus pas longtemps à résoudre cette question que ma cousine m'avait
+posée:</p>
+
+<p><i>Pourquoi m'a-t-il été plus désagréable de voir M. de Lancry danser avec
+madame de Richeville qu'avec toute autre?</i></p>
+
+<p>Pourtant, je le répète, en trouvant M. de Lancry très-agréable, je ne
+ressentais rien qui me parût ressembler à l'amour, à ces premières
+émotions qu'on rêve toujours si sereines et si douces.</p>
+
+<p>Et puis d'ailleurs, je pensais qu'il me fallait peut-être lutter de
+toutes mes forces contre ce sentiment, s'il naissait en moi; il pouvait
+me rendre la plus malheureuse des femmes; car M. de Lancry ne le
+partagerait peut-être pas, ou, s'il le partageait, ses vues devaient
+peut-être déplaire à sa famille ou à la mienne.</p>
+
+<p>Au milieu de ces préoccupations si graves pour une pauvre tête de
+dix-sept ans, je regrettais surtout la présence de mon seul ami, de M.
+de Mortagne, en qui j'avais une confiance instinctive. Malheureusement,
+les dernières paroles de mademoiselle de Maran firent évanouir les
+espérances que madame de Richeville avait éveillées en moi en
+m'annonçant le prochain retour de mon ancien protecteur.</p>
+
+<p>Abandonnée au cours de ces réflexions, bien résolue à épier les moindres
+mouvements de mon c&oelig;ur, j'attendis avec une sorte d'anxiété cette
+soirée, pendant laquelle je reverrais sans doute M. de Lancry pour la
+seconde fois.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes assez tard à l'Opéra; la salle était complétement et
+brillamment remplie. Madame la duchesse de Berry assistait à cette
+représentation.</p>
+
+<p>On donnait le <i>Siége de Corinthe</i>.</p>
+
+<p>En entrant dans notre loge, la première personne que je vis, presque en
+face de nous, fut madame la duchesse de Richeville; madame de Mirecourt,
+une des amies de ma tante, et M. de Mirecourt, l'accompagnaient. Un
+autre homme que je ne connaissais pas était aussi dans la loge de madame
+de Richeville. Sa figure basanée et assez austère, quoique très-jeune,
+me frappa.</p>
+
+<p>On ne pouvait rien voir de plus élégant, de plus joli que madame de
+Richeville. Son turban de gaze blanche lamée d'argent allait
+merveilleusement à son teint un peu brun et à ses cheveux noirs comme du
+jais; elle portait une robe de velours cerise à manches courtes, et
+malgré ses gants longs on pouvait juger de la perfection de ses bras...
+Elle tenait à sa main un énorme bouquet de roses blanches, l'une des
+plus grandes raretés qu'on puisse, dit-on, se procurer en hiver.</p>
+
+<p>Je fis tout au monde pour être au moins indifférente à sa beauté; je ne
+pus m'empêcher d'être attristée: l'air mélancolique de la valse de
+Weber, qu'elle avait valsée avec M. de Lancry, vint, pour ainsi dire,
+accompagner ces tristes pensées.</p>
+
+<p>Madame de Mirecourt se pencha vers madame de Richeville, qui avait la
+vue très-basse, pour lui faire, sans doute, remarquer notre arrivée.</p>
+
+<p>La duchesse prit vivement sa lorgnette, et me regarda avec beaucoup
+d'attention, mais non plus avec l'affectation hautaine et malveillante
+qui m'avait frappée la veille.</p>
+
+<p>On leva la toile. J'aimais tant la musique, l'Opéra me semblait si beau,
+que j'écoutai, que je regardai tout avec une avidité de pensionnaire.</p>
+
+<p>Pendant l'entr'acte, je vis M. de Lancry se présenter dans la loge de
+madame la duchesse de Berry, loge que la princesse n'avait pas quittée
+pour entrer dans son salon.</p>
+
+<p><i>Madame</i> parut accueillir M. de Lancry avec beaucoup de bienveillance,
+causa assez longtemps avec lui, et au moment où il allait, sans doute,
+se retirer par discrétion, <i>madame</i> daigna le retenir quelques moments
+encore.</p>
+
+<p>Lorsqu'il quitta la loge royale, j'étais curieuse de savoir s'il
+viendrait nous faire visite, avant que d'aller saluer la duchesse de
+Richeville.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, cette curiosité fut pour moi presque de
+l'angoisse; mon c&oelig;ur battit bien fort lorsque j'entendis ouvrir la
+porte de notre loge; je ne doutai pas que ce ne fût M. de Lancry.</p>
+
+<p>C'était lui.</p>
+
+<p>Je me sentais troublée, je n'osais pas retourner la tête. Il souhaita le
+bonsoir à mademoiselle de Maran et à Ursule.</p>
+
+<p>Ma tante me toucha légèrement le bras, et me dit:&mdash;Mathilde! M. de
+Lancry.</p>
+
+<p>Je me retournai et je m'inclinai en rougissant.</p>
+
+<p>Peu à peu je sentis mon embarras diminuer, et je pris part à la
+conversation.</p>
+
+<p>M. de Lancry fut très-aimable, très-spirituel. Il connaissait tout
+Paris, et tout Paris assistait à cette représentation. Je me souviens
+parfaitement de cet entretien, car M. de Lancry m'y apparut sous un jour
+tout nouveau, et tout à fait à son avantage.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Gontran,&mdash;lui dit mademoiselle de Maran,&mdash;vous qui allez
+partout, mettez-moi donc un peu au fait de tout ce beau monde-là, que je
+ne connais pas; j'y suis aussi étrangère que ces jeunes filles. Voilà
+plus de quinze ans que je n'ai mis le pied à l'Opéra. Il doit y avoir
+ici toute la fleur des pois de la banque? Vous devez connaître ça de nom
+ou de vue. C'est riche à faire peur aux honnêtes gens; ça a toujours
+une loge à l'Opéra, tandis que nous autres, nous profitons modestement
+des loges de la cour, qui sont les meilleures, Dieu merci.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais très-embarrassé, madame,&mdash;dit M. de Lancry;&mdash;car, pendant
+quatre mois que je suis resté en Angleterre, bien des loges de <i>la
+Banque</i>, comme vous dites, ont changé de maître. Je ne reconnais presque
+plus personne; la Bourse a tant de caprices, elle fait et défait tant de
+brusques fortunes!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne nous manquerait plus que de voir ces gens-là riches à
+perpétuité! ça serait d'un joli exemple pour les autres
+malfaiteurs,&mdash;dit mademoiselle de Maran.&mdash;Mais quelle est donc cette
+petite femme, aux secondes, en béret rose? Elle est jolie, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Très-jolie,&mdash;dit M. de Lancry.&mdash;Elle et son mari sont les héros d'une
+histoire bien simple et bien touchante,&mdash;ajouta-t-il avec un accent de
+mélancolie qui m'étonna et qui donnait beaucoup de charme à sa
+physionomie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! racontez-nous donc cela, Gontran! Comment
+s'appelle-t-elle, cette belle héroïne?</p>
+
+<p>&mdash;Le nom de mes héros est très-insignifiant... ils s'appellent M. et
+madame Duval,&mdash;dit M. de Lancry en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Duval! mais c'est un très-beau nom! Est-ce qu'il ne vaut pas bien les
+Duparc, les Dupont, les Dumont ou les Dubois? Voyons, Gontran, le roman
+de M. et de madame Duval.</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous donc, madame, qu'il y a deux ans...&mdash;Puis s'interrompant,
+M. de Lancry dit à ma tante:&mdash;Tenez, madame, votre sourire moqueur
+m'épouvante! Permettez-moi de m'adresser à mademoiselle Mathilde et à
+mademoiselle Ursule; elles ne me décourageront pas, elles
+s'intéresseront, j'en suis sûr, à cette naïve histoire.</p>
+
+<p>Je levai les yeux, et je rencontrai le regard de M. de Lancry; je ne pus
+m'empêcher de rougir.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! contez votre conte à ces jeunes filles.&mdash;Je ne vous
+regarderai pas,&mdash;dit mademoiselle de Maran;&mdash;et si je ris, ce sera à
+part moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! donc, mademoiselle,&mdash;me dit M. de Lancry,&mdash;M. et madame Duval
+avaient fait un très-heureux mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est très-bien!&mdash;s'écria mademoiselle de Maran;&mdash;ça commence
+tout juste comme une historiette de l'Ami des enfants ou de Berquin. Je
+vous demande un peu si on dirait que c'est un ancien capitaine des
+hussards de la garde qui raconte de ces choses-là! Continuez, continuez,
+voici la belle princesse Ksernika qui entre dans sa loge avec sa suite.
+Vous aurez fini votre historiette avant que le porte-flacon, le
+porte-lorgnon, le porte-éventail, le porte-bouquet, le porte-programme,
+aient rempli leurs fonctions. Voilà une belle princesse qui n'aime guère
+les contes de Berquin.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, madame,&mdash;dit M. de Lancry en souriant malignement,&mdash;toute la
+différence qu'il y a entre un conte de Berquin et madame la princesse
+Ksernika; mais je m'adresse à ces demoiselles; je n'ai pas besoin de
+leur demander grâce pour la naïve simplicité de cette histoire, et je
+continue:</p>
+
+<p>&mdash;M. et madame Duval étaient complétement heureux et jouissaient d'une
+honnête fortune. Je ne sais quelle banqueroute ou quel abus de confiance
+les ruina entièrement. M. Duval avait une vieille mère qu'il idolâtrait
+et qui était aveugle; elle lui avait abandonné tout ce qu'elle
+possédait, à condition de vivre avec lui et sa belle-fille, qu'elle
+aimait tendrement. En apprenant leur ruine, le premier, le plus grand
+chagrin de M. et madame Duval fut d'avoir à craindre la pauvreté pour
+leur mère, qui, depuis si longtemps, était habituée à un bien-être
+presque indispensable à son âge. Ils résolurent donc de lui cacher ce
+désastre. Son infirmité les aida merveilleusement à réaliser ce projet.
+Quelques débris de fortune leur permirent de faire face aux dépenses des
+premiers temps. M. Duval savait parfaitement l'anglais et l'allemand, il
+fit des traductions; sa femme peignait à ravir, elle fit des dessins
+d'album et jusqu'à des éventails. A force de travail, de privations et
+surtout de présence d'esprit et d'adresse, ils parvinrent pendant près
+de deux ans à tromper ainsi leur mère, qui, ne trouvant aucun changement
+matériel dans ses habitudes, ne douta pas un instant du malheur qui
+avait frappé ses enfants, malheur qui lui aurait été doublement funeste,
+et par le chagrin qu'elle en eût ressenti, et par les privations qu'elle
+eût voulu s'imposer. Enfin, il y a quelques jours, M. Duval reçut cent
+mille francs avec une lettre qui lui annonçait que cette somme était une
+restitution de la part du banqueroutier qui l'avait ruiné.&mdash;D'autres
+personnes attribuent ce don à un bienfaiteur mystérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui paraît bien plus probable que le remords d'un maltôtier,&mdash;dit
+ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours est-il, mademoiselle, que, grâce à cette somme, ces bons et
+braves jeunes gens, maintenant habitués au travail, ont presque retrouvé
+l'aisance qu'ils avaient perdue, et leur vieille mère ne s'est pas
+aperçue qu'elle avait côtoyé de si près la misère.</p>
+
+<p>&mdash;Ça finit comme ça avait commencé,&mdash;dit mademoiselle de Maran,&mdash;et ça
+prouve que la bonne conduite est toujours récompensée. C'est pour cela
+que lorsque la belle princesse Ksernika ira devant le bon Dieu, elle n'y
+restera pas longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Vous riez, madame,&mdash;reprit M. de Lancry;&mdash;eh bien! j'aurai le courage
+de maintenir cette anecdote comme un des faits qui honorent le plus
+notre temps.&mdash;Puis, s'adressant à moi:&mdash;Ne trouvez-vous pas,
+mademoiselle, qu'il y a une bien rare délicatesse dans cette conduite?
+Avoir assez d'empire sur soi pour étouffer toute plainte, toute allusion
+involontaire au malheur dont on souffre et que l'on cache avec une si
+pieuse sollicitude? Avoir, au milieu des inquiétudes navrantes de la
+pauvreté, assez de présence d'esprit, assez de force d'âme pour
+conserver toujours le caractère égal et gai que donne l'habitude de la
+richesse? N'est-ce pas enfin un noble et touchant tableau, que de voir
+ces deux jeunes gens tromper si religieusement leur vieille mère, en lui
+créant, à force de travail, un petit coin d'opulence au milieu de leur
+froide misère?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sans doute, cela est beau, cela est admirable!&mdash;dit Ursule d'une
+voix émue en portant sa main à ses yeux.&mdash;En entendant raconter on
+pareil trait,&mdash;ajouta-t-elle,&mdash;on ne regrette pas d'être pauvre, puisque
+la pauvreté inspire de pareils dévouements.</p>
+
+<p>J'étais si troublée que je ne pus trouver une parole, et je trouvai
+Ursule bien heureuse d'avoir pu dire quelque chose.</p>
+
+<p>M. de Lancry avait raconté avec une grâce parfaite cette histoire,
+puérile sans doute, mais par cela même pleine de charme dans la bouche
+d'un homme comme lui.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, pendant ce récit, j'avais regardé M. de Lancry; la
+touchante expression de sa physionomie donnait un nouvel attrait à ses
+paroles; on ne pouvait, selon moi, apprécier si généreusement une telle
+action sans être capable de l'imiter.</p>
+
+<p>Je restais muette d'étonnement; je ne m'attendais pas à trouver cette
+douce sensibilité sous les brillants dehors d'un homme à la mode. Aussi
+mon c&oelig;ur se serra bien douloureusement quand j'entendis ma tante dire
+à M. de Lancry:</p>
+
+<p>&mdash;Ma nièce Mathilde est si malicieuse avec son air de s&oelig;ur...
+Angélique, qu'elle est bien capable de se moquer de votre conte, au
+moins, mon pauvre Gontran.</p>
+
+<p>Je levai vivement les yeux sur M. de Lancry, comme pour le rassurer. Je
+rencontrai son regard, mais si triste, mais si découragé, que je fus sur
+le point de pleurer de chagrin et de dépit.</p>
+
+<p>Je ne sais comment cette scène se serait terminée sans l'arrivée de M.
+de Versac, qui ne précéda que de quelques moments le lever du rideau.</p>
+
+<p>J'éprouvais un trouble profond, une sorte de vertige que la puissance de
+la musique augmentait encore; chacune des pensées qui m'agitaient était,
+pour ainsi dire, accompagnée d'une harmonie tour à tour rêveuse, tendre
+ou passionnée, qui n'était que trop d'accord avec l'état de mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Dans certaines circonstances, la musique a des séductions immenses. Elle
+semble traduire nos pensées les plus secrètes, les plus confuses,
+quelquefois même les plus coupables, dans un langage si enivrant, que
+nous nous abandonnons à ses dangereux entraînements.</p>
+
+<p>Ainsi, sans songer un instant aux obstacles que pouvait rencontrer le
+sentiment qui s'éveillait si délicieusement en moi, bercée par ces
+adorables mélodies, je me plaisais à rappeler à ma mémoire les
+touchantes paroles de M. de Lancry; je me laissais aller à toute
+l'admiration que m'inspirait le caractère que je lui supposais. Des
+idées de jalousie venaient aussi m'assaillir lorsque, à travers ce songe
+éveillé, je voyais vaguement devant moi la brune figure de la duchesse
+de Richeville.</p>
+
+<p>L'acte fini, j'écoutais encore; j'étais si absorbée que ma tante dut
+m'appeler à plusieurs reprises pour me tirer de ma rêverie.</p>
+
+<p>On sortait de la salle; je donnai le bras à M. de Versac; M. de Lancry
+donna le bras à Ursule.</p>
+
+<p>Je descendis presque machinalement, entendant, voyant à peine ce qui se
+passait autour de moi.</p>
+
+<p>Au moment où l'on vint nous annoncer notre voiture, je sentis un parfum
+très-agréable, mais très-fort; le frôlement d'une étoffe toucha ma robe,
+et une voix émue, affectueuse, me dit ces mots presque à l'oreille:</p>
+
+<p>Prenez garde, pauvre enfant... on veut vous marier... Attendez M. de
+Mortagne...</p>
+
+<p>Je retournai vivement la tête pour voir qui venait de me parler; je
+n'aperçus que le manteau de satin cerise et le turban lamé d'argent de
+la duchesse de Richeville, qui descendait légèrement l'escalier devant
+moi avec M. et madame de Mirecourt.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="B-CHAPITRE_XI" id="B-CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h3>
+
+<h4>L'AVEU.</h4>
+
+<p>Un mois s'était passé depuis le jour où j'étais allée à l'Opéra avec ma
+tante et M. de Lancry.</p>
+
+<p>Celui-ci était venu très-régulièrement voir mademoiselle de Maran,
+d'abord tous les deux jours, puis tous les jours.</p>
+
+<p>A mesure que notre intimité augmentait, je découvrais en lui mille
+nouvelles qualités charmantes; on ne pouvait rencontrer un caractère
+plus égal, plus prévenant, plus délicatement attentif. Son esprit fin,
+ingénieux, savait si adroitement déguiser la flatterie, qu'il me la
+laissait accepter, à moi qui me défiais toujours des louanges, en me
+souvenant des perfides exagérations de ma tante sur les avantages dont
+j'étais douée.</p>
+
+<p>Ardent et généreux, il n'y avait pas une noble cause que M. de Lancry ne
+défendît avec chaleur. Rempli de modestie, il souffrait visiblement
+lorsqu'on lui parlait des mérites qui lui avaient valu des distinctions
+toujours rares à son âge. Quant à ses succès dans le monde, quoique, par
+convenance, un tel sujet fût rarement traité devant moi et devant
+Ursule, il était facile de voir que M. de Lancry n'avait pas la moindre
+fatuité. Sa conversation était, quand il le voulait, sinon sérieuse, du
+moins instructive. Il avait beaucoup voyagé, et voyagé avec fruit. Il
+parlait des arts avec infiniment de goût, et il n'était pas étranger aux
+littératures contemporaines.</p>
+
+<p>Peindre si longuement ses avantages, c'est presque dire que je
+l'aimais... oui... je l'aimais.</p>
+
+<p>Comment ne l'aurais-je pas aimé? Vivant chez ma tante presque dans la
+solitude, ne voyant que lui, et le voyant chaque jour, pouvais-je
+résister longtemps au charme qui le rendait si séduisant? Je vous ai dit
+combien était triste et monotone la vie que je menais chez mademoiselle
+de Maran. Dès que M. de Lancry vécut dans notre intimité, tout changea:
+l'espoir, le plaisir de le voir, le désir de lui plaire, la crainte de
+n'y pas réussir, les ressouvenirs qui succédaient à son absence, les
+longues rêveries, enfin les mille anxiétés mystérieuses de la passion me
+jetaient dans un trouble continu, et le temps s'écoulait avec une
+incroyable rapidité.</p>
+
+<p>Je l'aimais... et j'étais tour à tour bien heureuse et bien malheureuse
+de cet amour...</p>
+
+<p>J'étais heureuse lorsque dans mes rares accès de croyance en moi, dans
+mes jours d'orgueil de jeunesse, d'orgueil de beauté, d'orgueil de
+c&oelig;ur, je me demandais si Gontran trouverait dans une autre les
+garanties de bonheur que je croyais posséder et que je pouvais lui
+offrir, s'il demandait ma main...</p>
+
+<p>J'étais malheureuse, oh! bien malheureuse, lorsque doutant de moi, de ma
+beauté, doutant presque de mon c&oelig;ur, je n'osais croire que Gontran
+pût m'aimer; je me persuadais même qu'il était plus que jamais attaché à
+madame de Richeville.</p>
+
+<p>Alors ces mots qu'elle m'avait dits à l'Opéra avec un accent si
+affectueux:&mdash;<i>Prenez garde, pauvre enfant!</i>&mdash;ces mots me revenaient à la
+pensée. Dans mon découragement, je n'avais plus la force de haïr cette
+femme. J'interprétais ces paroles comme si elle m'eût dit: «Prenez
+garde, pauvre enfant, on veut vous marier à Gontran, vous n'avez rien de
+ce qu'il faut pour lui plaire, et vous souffrirez d'un amour que vous
+ressentirez seule.»</p>
+
+<p>Lorsqu'au contraire ma confiance renaissait, je voyais dans ces mots de
+la duchesse une sorte de menace déguisée, une sorte de défense de
+prétendre à un c&oelig;ur qu'elle possédait.</p>
+
+<p>J'étais d'autant plus accablée par ces différentes pensées, que je ne
+pouvais les confier à personne. Mon tuteur, M. d'Orbeval, avait rappelé
+Ursule près de lui pendant quelque temps. Notre séparation, quoiqu'elle
+dût être de très-courte durée, n'en avait pas été moins pénible. Dans
+ce moment, surtout, l'absence de ma cousine m'était doublement cruelle.</p>
+
+<p>Lors de mes doutes les plus accablants, je me rassurais pourtant
+quelquefois en pensant que mademoiselle de Maran n'aurait pas si
+ouvertement, si particulièrement reçu M. de Lancry, s'il ne lui avait
+pas fait part de ses vues. Cependant, jamais ma tante ou M. de Versac
+n'avaient fait la moindre allusion à la possibilité d'un mariage entre
+moi et M. de Lancry.</p>
+
+<p>Enfin, ces angoisses cessèrent.</p>
+
+<p>Le 15 février, je me rappelle ce jour, cette date, ces circonstances,
+comme si tout s'était passé hier; le 15 février, j'étais seule dans le
+salon de ma tante, où j'avais cru la trouver, mais elle était sortie en
+donnant ordre de dire aux personnes qui pouvaient la demander, qu'elle
+allait rentrer.</p>
+
+<p>Je lisais les <i>Méditations</i> de Lamartine, lorsque j'entendis la porte du
+salon s'ouvrir; Servien annonça M. le vicomte de Lancry.</p>
+
+<p>Jamais je ne m'étais trouvée seule avec Gontran, je me sentis dans un
+embarras mortel.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a dit, mademoiselle, que madame votre tante allait bientôt
+rentrer, et qu'elle priait les personnes qui viendraient de vouloir bien
+l'attendre... Et puis, après avoir hésité un moment, il ajouta d'une
+voix émue:&mdash;Et je ne croyais pas avoir le bonheur de vous trouver ici,
+mademoiselle; aussi permettez-moi de profiter de cette rare et précieuse
+occasion pour vous supplier de m'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... je ne sais... Que pouvez-vous avoir à me
+dire?&mdash;répondis-je en balbutiant, avec un battement de c&oelig;ur presque
+douloureux.</p>
+
+<p>Alors, d'une voix tremblante dont je ne pourrai jamais oublier l'accent
+enchanteur, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mademoiselle, laissez-moi vous parler avec la plus entière
+franchise... et soyez assez bonne pour me promettre de me répondre de
+même.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mademoiselle, mon oncle, M. le duc de Versac, abusant d'un
+secret qu'il a pu pénétrer, mais que je ne lui ai jamais confié, était
+décidé à demander pour moi votre main à madame votre tante...</p>
+
+<p>Je l'ai conjuré de n'en rien faire.</p>
+
+<p>Le courage me manqua... Je ressentis au c&oelig;ur un coup violent; je crus
+que M. de Lancry avait de l'éloignement pour moi, et je répondis d'une
+voix faible:</p>
+
+<p>&mdash;Il était inutile de m'apprendre... monsieur...&mdash;Je ne pus achever.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle... cela n'était pas inutile, permettez-moi de vous
+le dire; je ne pouvais autoriser M. de Versac à faire cette demande à
+mademoiselle de Maran avant d'avoir eu votre consentement.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est mon consentement que vous venez me demander?&mdash;m'écriai-je,
+sans pouvoir cacher ma joie, sans penser à la cacher.</p>
+
+<p>A un mouvement de surprise de M. de Lancry, je regrettai presque ma
+franchise; je craignis qu'il ne l'interprétât défavorablement; je
+rougis, je me troublai, et je ne pus ajouter un mot.</p>
+
+<p>Après quelques moments de silence, Gontran reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle, c'est votre consentement que je viens solliciter
+sans oser l'espérer. Vous êtes libre de votre choix, et j'aurais
+toujours regretté d'avoir été le sujet de quelque demande, de quelque
+insistance qui auraient pu vous être désagréables.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je...</p>
+
+<p>Gontran m'interrompit et me dit avec un accent de sérieuse
+tendresse:&mdash;Mademoiselle, un mot encore avant de vous voir par un refus
+peut-être renverser non de présomptueuses espérances, mais des v&oelig;ux
+que j'ose à peine former; permettez-moi de vous exposer toute ma pensée.
+Vous êtes orpheline, vous êtes presque seule au monde. Je dois, en
+honnête homme, vous tenir le langage sérieux que je tiendrais à votre
+mère... Vous savez pourquoi... dans cette circonstance, je m'adresse <i>à
+vous</i>... et non pas à mademoiselle de Maran,&mdash;ajouta Gontran d'un air
+significatif qui me prouva qu'il avait pénétré quels étaient mes
+rapports avec ma tante, mais que, par délicatesse, il ne pouvait m'en
+parler.</p>
+
+<p>Je fus vivement touchée de la manière à la fois grave et affectueuse
+dont s'exprimait Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends,&mdash;lui dis-je...&mdash;et je vous remercie.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous m'aurez entendu,&mdash;reprit-il,&mdash;vous pourrez, mademoiselle,
+préjuger de l'avenir avec autant de certitude que s'il était accompli.
+J'ai peu de qualités peut-être, mais j'ai toujours été loyal et sincère
+dans l'exécution de ma parole... J'ai toujours résolu de ne me marier
+qu'à une femme que j'aimerais de l'amour le plus respectueux et le plus
+vif... de cet amour fervent et saint qui ne ressemble pas plus aux goûts
+passagers de la première jeunesse, que la durée des liaisons éphémères
+qui en sont la suite ne ressemble à la durée du mariage; au contraire de
+tout le monde, rien ne m'a toujours semblé plus romanesque qu'une union
+tendrement assortie... telle que je la rêvais... Pour accomplir ces
+v&oelig;ux, il s'agit seulement de savoir ménager le trésor de félicités
+qui peuvent durer autant que nous... Alors on traverse avec
+enchantement, dans une confiance mutuelle, une vie de tendresse et
+d'amour, que le génie du c&oelig;ur peut délicieusement varier... car,
+encore une fois, il n'y a rien de plus romanesque que le mariage...
+quand on sait s'aimer.</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi à ce moment le souvenir de madame de Richeville
+traversa ma pensée. Je ne pus m'empêcher de dire à M. de Lancry:</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, monsieur, ces liaisons éphémères dont vous parlez semblent
+quelquefois...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mademoiselle,&mdash;s'écria-t-il en m'interrompant,&mdash;peut-on jamais les
+comparer à un bonheur légitime et vrai? Ah! croyez-moi... quand on aime
+pour la vie, on reconnaît bien vite le néant de ces coupables
+affections. Quel est donc leur charme pour qu'on puisse les préférer à
+un amour béni par Dieu? Parce qu'une femme vous appartient devant le
+ciel et devant les hommes, appréciera-t-on moins tout ce qu'il y a de
+charme dans une longue soirée passée près d'elle? Jouira-t-on moins de
+ses préférences, parce que chaque jour on les aura méritées aux yeux de
+tous à force de soins et de tendresse? Son esprit, sa grâce, ses
+succès, vous seront-ils moins chers, parce que son regard pourra sans
+crainte chercher le vôtre, et vous dire: «Jouissez de ce que vous
+inspirez!» Si au milieu du monde elle accueille un signe de vous par un
+mystérieux et doux sourire, ce sourire sera-t-il moins doux, parce qu'il
+n'annoncera pas une coupable intelligence? Parce que ces fleurs dont
+elle est parée ont été choisies par une main amie et respectée,
+ont-elles moins d'éclat et de parfum! Si l'on veut voyager et se reposer
+du tumulte de Paris dans la contemplation des beautés de la nature,
+faudra-t-il enlever absolument une fille à son père, une femme à son
+mari, pour jouir de mille ravissements d'un voyage amoureux fait dans un
+pays enchanteur et poétique? Le beau ciel d'Espagne ou d'Italie
+sera-t-il donc voilé pour tous ceux qui peuvent s'aimer sans rougir? Oh!
+croyez-moi, je vous le répète, il y a des trésors inépuisables de
+bonheur pur, de plaisirs romanesques dans une union basée sur l'amour,
+telle que je la rêve... Car, je vous l'avoue, il me serait impossible de
+voir dans le mariage un isolement à deux, une vie indifférente, ou
+seulement convenable et polie!... Oh! non... non... je voudrais
+concentrer dans cette vie toutes les joies, toutes les adorations, toute
+la puissance de mon c&oelig;ur! Maintenant, voyez-vous... que je connais
+les faux plaisirs de la jeunesse, ils me semblent aussi loin du vrai
+bonheur que la superstition est loin de la religion... Je ne sais,
+mademoiselle, si vous m'avez bien compris, je ne sais si j'ai pu vous
+donner une faible idée de mes sentiments, de mes pensées. Si j'étais
+assez heureux pour cela, si, contre tout mon espoir, vous me permettiez
+d'autoriser la demande que M. de Versac désire faire pour moi à
+mademoiselle de Maran, croyez-en ma foi d'honnête homme...
+mademoiselle... aimé de vous... je serais en tout digne de vous...</p>
+
+<p>En disant ces trois derniers mots, M. de Lancry, qui était assis dans un
+fauteuil près du mien, se leva par un mouvement d'une gravité touchante,
+presque solennelle.</p>
+
+<p>Je ne puis dire toutes les émotions que ce langage si nouveau pour moi
+éveilla dans mon c&oelig;ur; il me sembla qu'un nouvel et radieux horizon
+s'offrait à ma vue; je fus frappée d'un saisissement délicieux, car les
+paroles de Gontran sur le romanesque d'un bonheur légitime,
+traduisaient, résumaient complétement mille pensées jusque-là vagues et
+confuses dans mon esprit.</p>
+
+<p>Ce tableau ravissant de <i>l'amour dans le mariage</i>, avec les
+délicatesses, les mystères et les entraînements de la passion, me
+transporta d'une espérance ineffable.</p>
+
+<p>J'étais trop profondément heureuse pour cacher ma joie, pour mettre la
+moindre dissimulation dans ma réponse. Je sentis mes joues brûlantes,
+mon c&oelig;ur battre, non de timidité, mais de résolution généreuse. Je
+voulus être à la hauteur de l'homme qui venait de me parler avec tant de
+sincérité, et dont les paroles m'inspiraient une invincible confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne serai ni moins franche ni moins loyale que vous,&mdash;lui
+dis-je.&mdash;Je suis orpheline; je ne dois compte qu'à Dieu et à moi du
+choix que je puis, que je veux faire... J'ai foi dans l'amour que vous
+me peignez si doux et si beau, parce que moi-même bien souvent j'ai rêvé
+cet avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, il serait vrai... je pourrais espérer?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai promis d'être franche... je le serai. Avant que de vous
+donner, non pas une espérance, mais une certitude... permettez-moi, à
+mon tour, quelques mots sur mes sentiments: ne prenez pas ce que je vais
+vous dire pour l'expression d'un doute, bien loin de ma pensée... J'aime
+ma cousine comme la plus tendre des s&oelig;urs. Elle est sans fortune,
+elle veut faire un mariage selon son c&oelig;ur; pour la mettre à même de
+choisir sans se préoccuper des questions d'intérêt, je désire lui
+assurer la moitié de mes biens. Si elle ne se marie pas, je désire la
+garder toujours près de moi... Consentez-vous à ce qu'elle soit aussi
+votre s&oelig;ur?</p>
+
+<p>D'abord Gontran me contempla avec étonnement; puis, joignant les mains,
+il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Quel noble c&oelig;ur! quelle âme! Comment ne pas approuver, que dis-je?
+ne pas admirer une affection si généreuse? Ne serait-elle pas une
+garantie de l'élévation de vos sentiments, s'il était possible d'en
+douter? Et puis ne connais-je pas mademoiselle Ursule? ne sais-je pas
+qu'elle mérite tant de dévouement?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien... bien,&mdash;dis-je avec entraînement,&mdash;je le vois, mon c&oelig;ur
+trouve un écho dans le vôtre. Maintenant, une dernière
+question...&mdash;ajoutai-je en baissant les yeux et en balbutiant;&mdash;madame
+la duchesse de Richeville...</p>
+
+<p>Je ne pus dire que ces mots.</p>
+
+<p>Gontran me répondit aussitôt:&mdash;Je vous comprends, mademoiselle... les
+bruits du monde ont pu parvenir jusqu'à vous... Depuis mon retour
+d'Angleterre, ou plutôt depuis le bal de l'ambassade d'Autriche, je vous
+le jure sur l'honneur, je n'ai été occupé que d'une seule pensée... je
+n'ose dire... que d'une seule personne...</p>
+
+<p>Je tendis la main à Gontran sans pouvoir retenir deux larmes; oh! deux
+bien douces larmes.&mdash;Si vous voulez la main de l'orpheline... elle est à
+vous... devant Dieu, je vous la donne,&mdash;lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Devant Dieu aussi, je fais le serment de la mériter,&mdash;dit Gontran,&mdash;et
+il tomba à genoux d'une manière si charmante, si naturelle, je dirais
+presque si pieuse, en portant ma main à ses lèvres, que rien ne me parut
+exagéré dans ce mouvement.</p>
+
+<p>De ma vie... je n'éprouvai une impression à la fois plus douce, plus
+sereine, plus triomphante.</p>
+
+<p>Je joignis les mains avec force, et je dis d'une voix profondément émue:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! que je vous remercie de me faire maintenant la vie
+si riante et si belle!...</p>
+
+<p>Un roulement de voiture qui retentit dans la cour annonça le retour de
+mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde,&mdash;me dit Gontran,&mdash;voulez-vous me permettre de faire tout à
+l'heure, là, devant vous, ma demande à votre tante?... Alors je pourrais
+peut-être revenir passer cette soirée près de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui,&mdash;m'écriai-je avec joie,&mdash;vous avez raison... Ainsi vous
+reviendrez ce soir?</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran entra dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Je gage,&mdash;me dit-elle dès la porte du salon,&mdash;que vous ne savez pas ce
+qu'Ursule est allée faire en Touraine?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Gontran?</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore complétement...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, je le sais; je viens de chez le notaire de M. d'Orbeval,
+qui est aussi le mien; il paperassait, devinez quoi... Je vous le donne
+en cent... je vous le donne en mille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma tante..</p>
+
+<p>&mdash;Il paperassait des titres, des donations pour Ursule,&mdash;dit
+mademoiselle de Maran en riant aux éclats,&mdash;pour Ursule, qui se marie.</p>
+
+<p>&mdash;Ursule se marie... sans me l'écrire!... Dans sa dernière lettre elle
+ne m'en disait pas un mot!&mdash;m'écriai-je avec une douloureuse surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc... attendez donc; tout à l'heure Pierron, après avoir
+ouvert la porte cochère, m'a remis quelques lettres que j'ai mises dans
+mon sac sans les regarder; il y en a peut-être une d'Ursule pour vous.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran fouilla dans son sac, en tira trois lettres, lut
+leurs adresses, et dit:&mdash;En effet... en voici une timbrée de Tours pour
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;dit M. de Lancry à ma tante,&mdash;ce que je vais avoir l'honneur
+de vous dire est bien grave. Je choque sans doute les usages reçus en
+abordant un tel sujet sans préparation; mais je suis si heureux, et
+surtout si jaloux de jouir le plus tôt possible du privilége qui me
+sera peut-être accordé... que je viens, sûr de l'agrément de
+mademoiselle Mathilde, vous demander sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu!&mdash;s'écria ma tante;&mdash;qu'est-ce que vous me dites donc là,
+Gontran? C'est comme un coup de tonnerre... je n'en reviens pas. Ça ne
+s'est jamais vu, un mariage arrangé de cette façon-là!</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites vrai, madame; si vous accordiez votre consentement, et si
+j'en crois mon c&oelig;ur, ce mariage serait unique entre tous les
+mariages,&mdash;dit Gontran en me regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est qu'en vérité j'en suis tout ébaubie. Ça ne se fait jamais
+comme ça, mon pauvre Gontran! Ce sont les grands parents qui se chargent
+de ces ouvertures-là, avec toutes sortes de préliminaires et de
+préambules. On en cause quelquefois huit jours, et, après d'autres
+préambules encore, on fait venir la petite fille, et on lui dit qu'il se
+pourrait bien qu'on songeât un jour à la marier; que dans ce cas là, un
+jeune homme qui réunirait tels, tels et tels avantages, semblerait un
+parti sortable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma tante,&mdash;dis-je gaiement à mademoiselle de
+Maran;&mdash;figurez-vous que ces huit jours, que ces longs préambules ont
+duré, et que vous avez dit à la petite fille qu'un parti sortable se
+présentait...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?&mdash;dit ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! la petite fille accepte avec une profonde
+reconnaissance,&mdash;dis-je à mademoiselle de Maran en lui prenant
+tendrement la main pour la première fois de ma vie.</p>
+
+<p>Je trouvai cette main glacée. Elle serra longtemps la mienne dans ses
+longs doigts décharnés, en attachant sur moi un regard perçant, puis
+elle sourit comme elle pouvait sourire.</p>
+
+<p>Je ne pus vaincre un sentiment de vague frayeur qui se dissipa aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc bien de cet abominable mauvais sujet-là pour mari,
+mon enfant?... Allons, soit, je ne veux pas vous contrarier... J'y
+consens... sauf l'approbation de M. d'Orbeval, votre tuteur, et celle de
+votre oncle, Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Il devait vous faire lui-même cette demande, madame,&mdash;dit M. de Lancry
+transporté de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma tante! vous êtes pour moi une seconde mère!...&mdash;m'écriai-je
+dans ma joie, en embrassant mademoiselle de Maran avec effusion.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! entendez-vous cette folle?&mdash;dit ma tante en riant aux éclats,
+de son rire strident et moqueur; une seconde mère!...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! j'avais blasphémé en donnant à mademoiselle de Maran le nom
+d'une mère... Dieu devait m'en punir cruellement...</p>
+
+<p>Le soir, à neuf heures, Gontran revint avec son oncle, M. de Versac. Il
+annonça officiellement à ma tante que le roi avait eu la bonté de
+permettre de substituer son titre de duc et sa pairie à M. de Lancry
+lorsque ce dernier se marierait.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui fait qu'un jour vous serez duchesse, ce qui est certes fort
+agréable, quand on joint à cela plus de cent mille livres de
+rentes,&mdash;dit mademoiselle de Maran.&mdash;Puis elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;A propos de rentes, j'ai fait fermer ma porte ce soir. Nous avons à
+causer contrat avec M. de Versac. Les amoureux n'ont rien à y entendre.
+Laissez-nous donc tranquilles, et allez-vous-en dans ma bibliothèque.</p>
+
+<p>Que dirai-je de cette soirée si délicieusement employée à parler d'un
+avenir qui s'offrait si splendide? Était-il possible de réunir plus de
+chances certaines de bonheur? Esprit, beauté, charme, délicatesse,
+mérite, naissance, fortune, celui que je devais épouser ne possédait-il
+pas tous ces avantages?</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="B-CHAPITRE_XII" id="B-CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h3>
+
+<h4>LA LETTRE.</h4>
+
+<p>En remontant chez moi, quelle fut ma surprise? je trouvai dans mon
+cabinet d'études une énorme corbeille de jasmins et d'héliotropes, mes
+deux fleurs de prédilection.</p>
+
+<p>Nous étions au mois de février. C'était depuis le matin seulement que
+Gontran avait pour ainsi dire le droit de m'offrir des fleurs; je ne pus
+concevoir comment en si peu de temps il avait pu réunir cette masse de
+fleurs, plus rares encore que précieuses dans cette saison.</p>
+
+<p>Je fus profondément touchée de cette prévenance. Blondeau m'attendait.
+Je lui dis tout mon bonheur, toutes mes espérances. Après m'avoir
+écoutée attentivement, cette excellente femme me répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mademoiselle, je crois que M. le vicomte de Lancry est
+bien aussi charmant que vous le dites; un jour il sera duc et pair...
+c'est possible; mais permettez-moi de vous faire observer qu'avant de se
+marier, il est toujours prudent de prendre des informations.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! des informations? tu es folle! Est-ce que M. le duc de
+Versac, son oncle, n'en a pas donné à ma tante...</p>
+
+<p>Blondeau secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Les informations des parents, mademoiselle, sont toujours bonnes; ce
+n'est pas à celles-là qu'il faut croire, ni même souvent à celles du
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Où veux-tu en venir?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mademoiselle, si vous vouliez me le permettre, je trouverais
+moyen, en faisant causer les gens de M. le vicomte à l'office, de savoir
+bien des choses.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est indigne!... Et c'est vous qui osez me parler d'un vil
+espionnage!... Rappelez-vous bien une chose,&mdash;m'écriai-je,&mdash;c'est que si
+vous faites le moindre cas de mon attachement pour vous, vous me
+promettrez à l'instant même de ne pas faire la moindre question aux gens
+de M. de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mademoiselle, c'est votre tante qui, à bien dire, a arrangé ce
+mariage! Oubliez-vous donc toutes ses méchancetés? la haine qu'elle
+portait à cette pauvre madame la marquise votre mère, qu'elle a fait
+mourir de chagrin!... Au moment de vous lier pour jamais, réfléchissez
+bien, mademoiselle... Pardonnez-moi si je vous parle ainsi. Je ne suis
+qu'une pauvre femme, mais je vous aime comme mon enfant; ce sentiment-là
+me donne des idées au-dessus de ma position et le courage de vous les
+dire. Pauvre mademoiselle, vous êtes si confiante, si bonne, si
+généreuse, que vous ne vous défiez de personne. C'est comme pour
+mademoiselle Ursule, je ne la crois pas franche, malgré ses soupirs et
+ses airs de victime...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, Blondeau: je comprends qu'une sorte de jalousie
+d'affection vous porte à parler injustement de mademoiselle d'Orbeval,
+aussi j'excuse ce sentiment; mais je vous prie de ne pas vous permettre
+la moindre allusion à une union que je veux contracter, parce qu'elle
+est honorable et belle. Je sais ce que je fais; je ne suis plus une
+enfant. Ce n'est pas mademoiselle de Maran qui m'a parlé de ce mariage;
+c'est moi qui lui en ai parlé... D'ailleurs, je le sens là... ma mère
+vivrait encore qu'elle approuverait le choix de mon c&oelig;ur...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, une dernière observation. Si, comme vous n'en doutez
+pas, les renseignements qu'on peut avoir sur M. le vicomte sont bons,
+qu'est-ce que cela vous fait que?...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez,&mdash;dis-je à Blondeau d'un ton très-ferme,&mdash;je ne puis vous
+empêcher d'agir à votre tête; mais quoi qu'il doive m'en coûter, oui,
+m'en coûter beaucoup, de me priver de vos services... je vous déclare
+que si vous me dites encore un mot à ce sujet, j'assure votre sort et je
+vous éloigne pour toujours de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mademoiselle, ne me regardez pas ainsi. Mon Dieu! c'est comme
+lorsque étant toute petite et égarée par les méchants conseils de votre
+tante, vous m'avez dit <i>que j'aimais mieux l'argent que tout</i>.</p>
+
+<p>Et la pauvre femme se mit à fondre en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!&mdash;lui dis-je avec une impatience chagrine et presque
+durement,&mdash;j'étais si heureuse! faut-il qu'avec vos ridicules visions
+vous veniez me distraire de ce bonheur?</p>
+
+<p>Puis, ne voulant laisser à personne le soin de toucher à la précieuse
+corbeille de fleurs que Gontran m'avait envoyée, je la pris et je
+l'emportai dans ma chambre. De ce jour, je m'habituai à avoir des fleurs
+près de moi sans rien en ressentir qu'une sorte de légère torpeur qui
+n'est pas sans charme.</p>
+
+<p>Peu à peu l'impatience que m'avait causée Blondeau se dissipa sous le
+charme de mes souvenirs de la journée. Mes préoccupations avaient été si
+puissantes que je n'avais pas encore ouvert la lettre d'Ursule, qui
+m'annonçait son mariage.</p>
+
+<p>J'ai gardé cette lettre ainsi que plusieurs autres... la voici.</p>
+
+<p>On remarquera en la lisant que le style en est un peu prétentieux et
+romanesque. Je querellais quelquefois ma cousine sur cette manière
+d'écrire sans pouvoir l'en corriger.</p>
+
+<p>En me rappellant maintenant toutes les phases de mon <i>amitié</i> pour
+Ursule et les suites de son mariage, je ne puis retenir un sourire
+d'amertume en lisant ces lignes éplorées, gémissantes, où elle se pose
+si lugubrement en victime.</p>
+
+<p>Mais alors <i>les temps n'étaient pas changés</i>, j'avais toutes mes
+illusions, et je fus cruellement navrée du malheur d'Ursule.</p>
+
+<p>Pour tout dire, cette lettre, d'une écriture parfaitement correcte et
+posée, était cachetée de noir avec une pierre gravée, représentant une
+tête de mort; cachet bizarre qu'Ursule affectionnait beaucoup.</p>
+
+<p class="r">
+«Saint-Norbert, février 1840.<br />
+</p>
+
+<p>«C'en est fait, Mathilde, ta pauvre Ursule est sacrifiée; elle n'a plus
+qu'à vouer sa vie tout entière aux larmes et au deuil. C'est à peine si
+au milieu du sombre avenir qui l'attend, elle entrevoit quelques lueurs
+de consolation, qu'elle devra, sans doute, à ton amitié chérie... Mais,
+mon Dieu! pourquoi m'étonner du nouveau coup qui me frappe? depuis
+longtemps ne suis-je pas habituée à souffrir! Victime résignée au
+malheur, je ne puis que courber le front et pleurer!...</p>
+
+<p>«Pardon, mon amie, ma s&oelig;ur, de venir attrister tes joies par ces
+plaintes qui s'exhalent de mon âme désolée: car, j'en ai le
+pressentiment, tu seras heureuse, tu es heureuse selon ton c&oelig;ur; tu
+épouseras celui que tu aimes... Si belle, si riche, si charmante, pour
+plaire tu n'as qu'à paraître!...</p>
+
+<p>«La pauvre Ursule, au contraire, sans charmes, sans attraits, sans
+fortune, a été en naissant presque vouée au malheur... Que veux-tu?
+c'est sa destinée... Mais, que dis-je?... non, non, je suis injuste; ne
+t'ai-je pas rencontrée sur ma route? n'as-tu pas tendu la main à la
+petite abandonnée? n'a-t-elle pas dû à ta générosité, à ta touchante
+amitié, le plus précieux des biens, une éducation brillante, comme me le
+répète toujours avec raison mademoiselle de Maran?</p>
+
+<p>«Ne t'ai-je pas dû... ne te dois-je pas le sentiment le plus doux, le
+plus cher à mon c&oelig;ur? Hélas! sans cela... sans l'espoir involontaire
+qu'il me donne... je serais déjà morte de désespoir... tu n'aurais qu'à
+pleurer ton amie.</p>
+
+<p>«Écoute, Mathilde; c'est une folie, diras-tu... soit... mais c'est une
+douloureuse et triste folie, je t'assure... J'ai de funèbres
+pressentiments, je ne sais quel est le sort qui m'attend... en tous
+cas... je voudrais te donner mes livres et cette petite parure de corail
+que tu sais.</p>
+
+<p>«Hélas! je suis sans fortune, je n'ai rien... Pardonne la pauvreté de ce
+présent; mais au moins il te rappellera nos journées de travail et notre
+innocente coquetterie de jeunes filles, n'est-ce pas, Mathilde? Tu
+pleureras ton amie! n'est-ce pas qu'un vague souvenir d'elle viendra
+quelquefois traverser ta pensée au milieu des fêtes brillantes dont tu
+seras la reine?...</p>
+
+<p>«Je voudrais avoir ici mon dernier asile. Je suis allée souvent dans le
+modeste cimetière du village; il n'a rien de repoussant; c'est une
+pelouse verdoyante, entourée d'une haie de sureau et d'aubépine qui au
+printemps doivent être couverts de fleurs. On y voit çà et là de simples
+croix de bois... Oh! qu'il me serait doux d'être là confondue avec les
+humbles créatures qui reposent dans ces tombes ignorées, car j'aurai
+passé, comme elles, inaperçue dans ce monde...</p>
+
+<p>«Pardon, Mathilde, de ce triste commencement de lettre; mais j'ai l'âme
+si profondément navrée que je me suis laissée aller à l'amertume de mes
+impressions.</p>
+
+<p>«Il faut pourtant t'apprendre le sujet de mes larmes...</p>
+
+<p>«Je me marie!</p>
+
+<p>«Quel mariage! mon Dieu!... Adieu mes rêves de jeune fille! adieu mes
+vagues espérances! adieu surtout cette vie de dévouement de tous les
+instants que je voulais passer près de toi!</p>
+
+<p>«Un moment j'ai pensé à lutter contre l'inébranlable et terrible volonté
+de mon père; mais j'ai senti que j'aurais vite usé mes forces dans ce
+combat inégal, que je serais brisée, dans la lutte; et puis une bien
+plus puissante raison me faisait un devoir de la résignation. J'ai obéi;
+tu sauras bientôt pourquoi.</p>
+
+<p>«Il y a huit jours, le jour même où je t'avais écrit, sans savoir ce qui
+m'attendait, mon père me fit venir dans son appartement. Tu n'as jamais
+vu mon père que dans le monde, ou devant mademoiselle de Maran qui lui
+impose beaucoup; il n'a dû te paraître que grave et compassé. Ici il est
+habitué à dominer, à parler en maître inflexible; sa figure a une
+expression toute différente; elle est dure, presque menaçante.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous n'avez pas de fortune,»&mdash;me dit-il,&mdash;«il faut songer à vous
+marier. J'ai trouvé pour vous un parti inespéré, un jeune homme qui a
+plus de soixante mille livres de rentes, sans les espérances, et ce
+qu'il peut gagner encore; car il gère sa fortune à merveille et entend
+parfaitement les affaires. Il viendra ici, demain, avec sa mère.
+Arrangez-vous pour lui plaire; car, si vous lui plaisez, le mariage est
+conclu. Surtout soyez simple et gaie, car M. Sécherin est un garçon de
+bonne humeur, tout rond et sans façons. Réfléchissez à cela; je vous
+laisse. Il faut que j'aille à ma ferme <i>des Sanlaies</i>. En vérité, cette
+malheureuse propriété me coûte plus qu'elle ne me rapporte, et vous avez
+besoin de faire un bon mariage pour ne pas être, après ma mort, dans une
+position pire que médiocre.»</p>
+
+<p>«Sans me donner le temps de lui répondre un mot, mon père me laissa
+seule.</p>
+
+<p>«Oh! mon amie, je ne saurais te dire dans quel abîme je crus tomber en
+entendant ces fatales paroles, moi qui, tu le sais, avais toujours rêvé
+comme toi cette ravissante union des âmes qui tôt ou tard se
+rencontrent, parce qu'elles se cherchent involontairement!!</p>
+
+<p>«Je passai la nuit dans les larmes.... Tu me demanderas peut-être, bonne
+et tendre s&oelig;ur, si j'avais oublié la généreuse promesse que tu
+m'avais faite de partager ta fortune avec moi pour me faciliter un
+mariage selon mon c&oelig;ur, ou bien de me garder près de toi si je ne
+trouvais pas un parti qui me convînt. Non, Mathilde, non, je ne l'avais
+pas oubliée, cette promesse! Je savais que ton c&oelig;ur était assez
+grand, assez noble pour la tenir... C'est pour cela que j'ai voulu
+rendre impossible le sacrifice que tu voulais faire à notre amitié.</p>
+
+<p>«Dans ton dévouement, aussi admirable qu'irréfléchi, tu n'avais pas
+songé à l'avenir; quoique considérables, tes biens ne sont pas assez
+grands pour pouvoir ainsi se diviser; avec ta fortune entière, tu es
+une très-riche héritière, et tu peux prétendre aux plus brillants
+partis. En la partageant, tu diminues tes chances de moitié.</p>
+
+<p>«Sans doute, rester éternellement près de toi a été un de mes plus doux
+rêves de jeune fille. Mais qui sait si cet arrangement conviendrait à
+celui que tu choisiras pour mari? Grand Dieu! plutôt mourir mille fois
+que d'être la cause du plus léger dissentiment entre vous! Je me suis
+donc résignée, Mathilde. J'ai trouvé la force de cette résignation dans
+mon amitié, dans mon dévouement pour toi. Je bénirai toujours le
+sacrifice que je me suis imposé, en songeant qu'il a peut-être pu
+contribuer à assurer ton bonheur à venir.</p>
+
+<p>«Hélas! il m'en a bien coûté, j'ai pleuré, amèrement pleuré pendant la
+nuit qui précéda ma première entrevue avec M. Sécherin.</p>
+
+<p>«Oserai-je tout te dire, tout t'avouer? Un moment une pensée impie
+suspendit mes larmes... La maison de mon père est entourée de fossés
+profonds et remplis d'eau... je me levai... j'ouvris ma fenêtre... je
+mesurai la hauteur; la lune était voilée, il faisait une triste nuit
+d'hiver, le vent gémissait, je m'avançai hors du balcon... je me dis:
+Mieux vaut une mort criminelle, sans doute, que la vie qui m'attend. Un
+vertige me saisit; j'allais peut-être céder à une funeste inspiration,
+lorsqu'en donnant un dernier adieu à tout ce qui m'était cher, c'est à
+dire à toi, ton souvenir m'arrêta... Grâce encore te soit rendue,
+Mathilde! car ce souvenir m'a retenue au bord du précipice, il m'a
+empêchée de commettre un crime, je me suis résignée à vivre...</p>
+
+<p>«Hélas! cette vie que je dispute si faiblement aux chagrins qui
+m'accablent, cette vie ne s'usera-t-elle pas bientôt? Oh! si cela
+était... si cela était! Je bénirais Dieu de me retirer de cette terre,
+j'accepterais la mort comme la douce récompense de tant de sacrifices
+que j'ai eu le courage de m'imposer.</p>
+
+<p>«Le jour fatal arriva; le matin mon père me renouvela les plus sévères
+recommandations. J'attendis avec autant d'accablement que de morne
+indifférence le moment où l'on me présenterait M. Sécherin.</p>
+
+<p>«Malgré les ordres, malgré la colère de mon père, je n'avais mis aucun
+soin à ma toilette. Comment en aurais-je eu le courage, mon Dieu!
+j'avais une robe noire, véritable emblème des pensées qui navraient mon
+c&oelig;ur. Mes cheveux tombaient en longues boucles autour de mon visage
+pâli par la douleur; je me tenais si courbée sous le poids du malheur
+qui m'accablait, que mademoiselle de Maran m'aurait bien certainement
+cette fois et avec raison reproché d'être contrefaite.</p>
+
+<p>«Mon père eut beau me gronder durement, m'ordonner de me tenir mieux, de
+prendre un air souriant, je ne pus vaincre les pénibles émotions qui
+m'agitaient; c'est à peine si je tournai la tête lorsqu'on annonça M.
+Sécherin et sa mère.</p>
+
+<p>«M. Éloi Sécherin est, m'a dit mon père, intéressé dans de très-grandes
+entreprises, et il augmente chaque jour la fortune que lui a laissée son
+père. Je ne puis rien te dire de sa figure, de ses manières... car je
+vois tout à travers un nuage de larmes.</p>
+
+<p>«Il faut que M. Éloi Sécherin ne soit pas difficile à séduire; car après
+son départ, mon père est venu me complimenter en m'assurant que j'avais
+été parfaitement bien, simple, sans prétention, et que M. Sécherin et sa
+mère étaient partis enchantés de moi.</p>
+
+<p>«Je suis comme une pauvre prisonnière dont les yeux n'ont pas encore pu
+percer les ténèbres glacées qui l'environnent. J'ai bien vu vaguement M.
+Sécherin et sa mère; mais il ne m'en reste qu'une idée indécise. J'ai
+entendu plutôt qu'écouté quelques paroles. J'ai répondu machinalement.
+Aujourd'hui même on signe le contact, et mon mariage doit avoir lieu
+demain ou après demain, je crois.</p>
+
+<p>«Quand tu me reverras à Paris, dans quelques jours, tu ouvriras tes bras
+à la pauvre victime obéissante et résignée....</p>
+
+<p>«Pardon, pardon, Mathilde, d'être venue ainsi attrister ton bonheur; car
+un secret pressentiment me dit que tu es heureuse, <i>qu'il</i> t'aime. Tu le
+sais depuis le jour de l'ambassade. Je te l'ai dit.&mdash;<i>Tu l'aimeras</i>,&mdash;et
+je suis sûre qu'il s'est rendu digne de cet amour en le partageant.</p>
+
+<p>«Heureuse, heureuse Mathilde, il me faut la certitude de ta félicité
+pour m'aider à supporter la vie que je vais misérablement traîner,
+jusqu'à ce que le fardeau de mes souffrances soit trop lourd; alors je
+quitterai cette terre de douleur, en jetant un dernier regard de regret
+sur les années passées près de toi...</p>
+
+<p>«Adieu, adieu, bien tristement adieu! Un moment j'avais songé à te
+supplier à genoux de venir assister à mon mariage pour me donner du
+courage; mais j'ai bientôt réfléchi que ta vue, en me rappelant tout ce
+que je perds en me séparant de toi, m'ôterait le peu d'énergie qui me
+reste... Adieu encore! Quand tu reverras ta pauvre Ursule, tu auras,
+j'en suis sûre, bien de la peine à la reconnaître.</p>
+
+<p>«Adieu... oh! adieu! la force me manque; j'ai tant pleuré! A toi de
+c&oelig;ur, du plus profond de mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="r">
+«<span class="smcap">Ursule d'Orbeval</span>.»<br />
+</p>
+
+<p>Après la lecture de cette lettre, je fus atterrée.</p>
+
+<p>La pensée qui domina toutes les autres fut qu'Ursule, ainsi qu'elle me
+le disait, s'était littéralement sacrifiée pour moi, dans la crainte de
+nuire à mon mariage avec M. de Lancry.</p>
+
+<p>Je fis ensuite presque un reproche à ma cousine d'avoir si peu compté
+sur mon affection et sur celle de Gontran. Il régnait dans sa lettre une
+tristesse si profonde, un abattement si désespéré, que je fus
+sérieusement inquiète, redoutant pour elle une maladie de langueur.</p>
+
+<p>Il me restait un espoir. Le mariage d'Ursule pouvait être retardé. Je me
+décidai le lendemain à prier Gontran de partir aussitôt pour la
+Touraine; il devait supplier ma cousine de rompre cette union, et
+l'assurer lui-même que l'exécution de mes promesses ne pouvait apporter
+la moindre difficulté à notre mariage.</p>
+
+<p>Je passai une nuit très-agitée. Le lendemain j'attendis avec la plus
+grande anxiété l'arrivée de Gontran. Il n'hésita pas un moment à aller
+trouver Ursule; il comprit, il partagea mes craintes, mes espérances
+avec une adorable bonté. Il ne devait pas parler de ce voyage à
+mademoiselle de Maran, et partir à l'instant même. Nous causions de ce
+sujet si intéressant pour moi, lorsqu'on m'apporta une lettre de
+Tours...</p>
+
+<p>Le mariage d'Ursule était accompli. Sa lettre de la veille avait eu
+plusieurs jours de retard.</p>
+
+<p>Cette nouvelle m'accabla. J'étais si heureuse de mon amour pour Gontran
+que je comprenais mieux encore combien le sort d'Ursule devait être
+cruel.</p>
+
+<p>Ma cousine m'annonçait qu'elle arriverait sous peu de jours avec son
+père et son mari, et qu'elle passerait la fin de l'hiver à Paris.</p>
+
+<p>Je remontai chez moi pour écrire à ma cousine, pour me plaindre de son
+manque de confiance, pour la consoler, pour l'encourager, pour faire
+enfin ressortir à ses yeux les avantages que sa douleur l'empêchait
+peut-être d'apercevoir dans cette union qui la désespérait.</p>
+
+<p>Je trouvai Blondeau dans mon cabinet d'étude; elle me dit qu'une femme,
+qui venait me solliciter pour une bonne &oelig;uvre, demandait à me parler.</p>
+
+<p>Je lui dis de la faire entrer.</p>
+
+<p>Je vis une femme enveloppée d'un manteau, et dont les traits étaient
+absolument cachés par un voile noir très-épais.</p>
+
+<p>Blondeau sortit.</p>
+
+<p>Cette femme laissa tomber son manteau, releva son voile.</p>
+
+<p>C'était madame la duchesse de Richeville.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="B-CHAPITRE_XIII" id="B-CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h3>
+
+<h4>L'ENTRETIEN.</h4>
+
+<p>Je fus si surprise, presque si effrayée, à l'aspect de madame de
+Richeville, que je m'appuyai sur le dossier d'un fauteuil placé près de
+moi.</p>
+
+<p>Pourtant l'expression des traits de la duchesse n'avait rien de
+menaçant. Elle me parut très-changée, très-maigrie; elle était fort
+émue, et me regardait avec intérêt.</p>
+
+<p>Elle se hâta de me dire, comme pour m'engager à l'entendre, et pour me
+mettre en confiance avec elle:</p>
+
+<p>&mdash;Quelque étrange que puisse vous paraître ma visite, mademoiselle,
+rassurez-vous. Je viens au nom de nos amis communs, M. de Mortagne.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il donc ici, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! non; et, quoiqu'il soit attendu d'un moment à l'autre, je ne
+puis rien encore vous dire de son mystérieux voyage... mais je sais tout
+l'intérêt qu'il vous porte... Il y a huit ans... en sortant de sa
+dernière entrevue avec mademoiselle de Maran, il m'a tout raconté... le
+conseil de famille, la scène avec votre tante, lorsqu'il vous prenait
+dans ses bras et vous apporta dans la chambre de mademoiselle de Maran,
+malgré les aboiements de Félix. J'entre dans ces détails pour vous
+prouver que cet homme, le plus généreux des hommes, avait en moi une
+confiance absolue... C'est au nom de cette confiance... que je viens
+vous demander la vôtre, mademoiselle...</p>
+
+<p>&mdash;La mienne... madame?... <i>vous?</i></p>
+
+<p>J'accentuai tellement ce mot&mdash;<i>vous</i>,&mdash;que madame de Richeville sourit
+amèrement et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant, si jeune encore! croiriez-vous déjà aux calomnies du
+monde? auraient-elles altéré cette bonté charmante que M. de Mortagne
+prévoyait en vous, et qui se révèle dans tous vos traits?... Pourquoi
+accueillir si froidement... cette démarche dictée par votre seul
+intérêt, cette démarche faite pour ainsi dire sous l'autorité d'un homme
+qui fut l'un des meilleurs amis de votre mère... dites... pourquoi
+m'accueillir ainsi?</p>
+
+<p>Il est impossible de rendre le charme insinuant de la voix de madame de
+Richeville, et de peindre le regard à la fois triste et affectueux dont
+elle accompagna ces paroles. Malgré la sourde jalousie que je ressentais
+contre elle, je fus émue, et je lui répondis avec moins de sécheresse.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est permis de m'étonner d'une visite que je n'avais aucun droit
+d'espérer, n'ayant pas l'honneur de vous connaître, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a à peu près un mois... à la sortie de l'Opéra... ne vous ai-je
+pas dit ces mots... Pauvre enfant... prenez garde?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu, en effet, ces mots, madame, mais j'ignorais dans quel
+but ils m'étaient dits.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'ignoriez?&mdash;me dit madame de Richeville en attachant sur moi un
+regard perçant qui me fit rougir.</p>
+
+<p>Ne voulant pas sans doute augmenter ma confusion, elle continua, en
+rendant, si cela est possible, sa voix et son regard plus affectueux
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi... Pour vous donner créance en mes paroles... pour que je
+puisse aborder le sujet qui m'amène ici, sans être soupçonnée par vous
+d'arrière-pensée, il faut que je vous donne quelques explications sur le
+passé. De tout temps M. de Mortagne a été mon ami; il m'a autrefois
+rendu un de ces services qu'une âme généreuse ne peut acquitter que par
+une amitié de toute une vie; et quand je dis amitié... je parle des
+devoirs sacrés qu'elle impose... Je ne sais de quelles noires couleurs
+votre tante m'a peinte à vos yeux... mais vous saurez un jour, je
+l'espère, que mes ennemis les plus mortels n'ont jamais osé contester
+mon courage et mon dévouement à mes amis... Plus tard... vous connaîtrez
+peut-être le motif de mon éternelle gratitude envers M. de Mortagne...
+Je savais, je sais tout l'intérêt que vous lui inspirez... Oh, ce qu'il
+aime, je l'aime...</p>
+
+<p>Voilà déjà un motif pour que vous m'intéressiez vivement... n'est-ce
+pas? J'ai des haines bien acharnées soulevées contre moi... mais il n'en
+est pas de plus violente, de plus implacable que celle de mademoiselle
+de Maran... Je sais que votre tante a tout fait pour rendre votre
+enfance malheureuse... maintenant elle fait tout pour vous rendre la
+plus malheureuse des femmes... vous devez la haïr au moins autant que je
+la hais... Voilà encore un motif pour que vous m'intéressiez... Vous
+arracher à ses méchants desseins, vous dévoiler de nouvelles
+perfidies... prouver enfin mon amitié, ma gratitude à M. de Mortagne, en
+agissant pour vous comme il aurait agi lui-même... voilà des motifs
+assez puissants pour exprimer l'intérêt que je vous porte, il me
+semble...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, j'ai pu avoir à me plaindre de mademoiselle de Maran; mais
+depuis quelques jours elle a tant fait pour moi que je dois oublier
+quelques contrariétés de jeune fille.</p>
+
+<p>J'appuyai à dessein sur ces mots, <i>elle a tant fait pour moi</i>, afin de
+bien donner à entendre à madame de Richeville que je voulais parler de
+mon mariage avec Gontran.</p>
+
+<p>La duchesse secoua tristement la tête, et me dit:&mdash;Elle a tant fait pour
+vous!... Oui, vous dites vrai... elle n'a jamais tant fait pour votre
+malheur.</p>
+
+<p>De ce moment, je crus deviner le sujet de la visite de madame de
+Richeville. Elle aimait Gontran, son mariage avec moi la rendait
+furieuse de jalousie, elle était aussi adroite que dissimulée, elle
+venait sans doute calomnier M. de Lancry, afin de rompre une union
+qu'elle abhorrait.</p>
+
+<p>En partant de cette pensée, d'abord Gontran me devint encore plus cher,
+en voyant combien on me disputait son c&oelig;ur. Je fus presque fière de
+voir une femme comme madame de Richeville, si belle, si hautaine, si
+dédaigneuse du monde, avoir recours à un déguisement, aux faussetés les
+plus habiles et les plus compliquées, pour venir jouer humblement auprès
+de moi un rôle odieux.</p>
+
+<p>Bien décidée à envisager la conduite de la duchesse sous ce point de
+vue, je répondis très-sèchement à madame de Richeville:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète, madame, que <i>maintenant</i> je ne puis qu'être
+profondément reconnaissante et touchée de tout ce que mademoiselle de
+Maran fait pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela doit être ainsi,&mdash;dit madame de Richeville, et c'est parce que
+cela est ainsi, et c'est parce que vous pouvez aveuglément tomber dans
+le piége qu'on vous tend... malheureuse enfant, que je viens à vous.
+Vous êtes abandonnée de tous, isolée de tous! Regardez autour de vous,
+depuis que votre ami... votre seul protecteur est parti... à qui
+demander conseil? à qui vous fier?</p>
+
+<p>&mdash;A personne... vous avez raison madame.</p>
+
+<p>&mdash;A personne? pas même à moi, voulez-vous dire?... Cela est cruel,
+Mathilde... Oh! ne vous offensez pas de cette familiarité. J'ai presque
+le double de votre âge, et puis je ne sais que faire, je ne sais que
+dire pour rompre cette froideur de glace qui vous éloigne de moi.
+Pardonnez si je me sers en vous parlant de termes trop affectueux
+peut-être... Mais, mon Dieu! dans ce moment est-ce que je puis faire
+attention à ce que dit mon c&oelig;ur?...</p>
+
+<p>Il fallait ma prévention, ma jalousie contre madame de Richeville, pour
+ne pas être désarmée par la grâce enchanteresse avec laquelle la
+duchesse dit ces derniers mots.</p>
+
+<p>Ainsi que cela arrive toujours, dans la disposition d'esprit où je me
+trouvais, certaines paroles émeuvent profondément, ou bien elles
+révoltent d'autant plus qu'elles ressemblent davantage à un cri de
+l'âme. Je répondis donc à madame de Richeville:</p>
+
+<p>&mdash;Je désirerais, madame, savoir le but de cet entretien; s'il n'en a pas
+d'autre que de réveiller mes anciens griefs contre mademoiselle de
+Maran, tout en vous remerciant de l'intérêt que vous me portez au nom de
+M. de Mortagne, je ne puis que vous répéter, madame, que <i>maintenant</i> je
+n'ai qu'à me louer de mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous ayez déjà bien souffert, que vous ayez été bien
+contrainte, pour vous posséder ainsi à dix-sept ans,&mdash;me dit madame de
+Richeville, me regardant avec une expression de pitié douloureuse, ou il
+faut que vos préventions contre moi soient bien invincibles...</p>
+
+<p>Alors elle dit en se parlant à elle-même:</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon tenter... Qu'importe?... C'est un devoir;&mdash;et s'adressant à
+moi, elle me dit vivement...&mdash;Oui, c'est un devoir et je
+l'accomplirai... On veut vous marier à M. de Lancry!</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle de Maran et M. le duc de Versac ont confirmé une
+résolution que M. de Lancry et moi nous avions prise, madame. Et ce
+mariage est assuré, répondis-je, tout orgueilleuse, triomphante de
+pouvoir écraser ma rivale par ces mots, peut-être messéants dans la
+bouche d'une jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce que c'est que M. de Lancry?</p>
+
+<p>&mdash;Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vais vous le dire, moi. M. de Lancry est un homme
+charmant, rempli de grâces, d'esprit et de bravoure, de formes
+parfaites, d'une élégance achevée; vous savez cela, n'est-ce pas,
+malheureuse enfant? Ces brillants dehors vous ont séduite, je ne vous en
+fais pas un reproche; mais sous ces brillants dehors se cachent un
+c&oelig;ur desséché, un égoïsme intraitable, une insatiable avidité qui
+cherche à se satisfaire par un jeu effréné. Depuis longtemps il a
+presque entièrement dissipé sa fortune; il a des dettes considérables.
+Croyez-moi, Mathilde, mademoiselle de Maran a facilité, a protégé ce
+mariage, parce qu'il doit vous précipiter dans un abîme de malheurs
+incalculables: aussi je vous en conjure, au nom de votre ami M. de
+Mortagne, attendez son retour, qui doit être prochain, pour conclure
+cette union; vous ne savez pas quel est l'homme que vous avez choisi!
+encore une fois, je vous en supplie, attendez M. de Mortagne;
+attendez-le au nom de votre mère.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, madame!&mdash;m'écriai-je indignée;&mdash;je ne souffrirai pas que le nom
+de ma mère soit invoqué à propos d'une calomnie à laquelle vous ne
+craignez pas de descendre, vous... vous, madame la duchesse... Ah!
+madame, quel mal vous ai-je donc fait pour tenter d'empoisonner ce que
+je regardais, ce que je regarde encore, Dieu m'entend... comme le seul
+bonheur, comme le seul espoir de ma vie. Ah! je frémis d'épouvante en
+songeant que ces odieuses paroles prononcées par toute autre que par
+vous, madame, auraient peut-être altéré la confiance, l'admiration,
+l'amour que j'ai pour M. de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez peut-être cru à ces paroles si toute autre que moi vous
+les eût dites,&mdash;répéta madame de Richeville en me regardant
+attentivement et en semblant chercher le sens de ma pensée.&mdash;Pourquoi
+m'accordez-vous moins de confiance qu'à toute autre?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Vous me le demandez! Mais il s'agit de M. de Lancry,
+madame... Mais tout isolée que je sois, certains bruits.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la malheureuse enfant! elle me croit jalouse de M. de
+Lancry!&mdash;s'écria madame de Richeville avec un accent de surprise,
+presque d'effroi.&mdash;Alors tout est perdu, Mathilde! vous croyez cela...
+Mon Dieu! mon Dieu! j'ai donc été bien calomniée auprès de vous, pour
+que vous me supposiez coupable d'une telle infamie. Éprise de M. de
+Lancry, je viens le calomnier auprès de vous pour rendre impossible un
+mariage qui me mettrait au désespoir! Dites, dites! n'est-ce pas cela
+que vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Dispensez-moi de vous répondre, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, je vais vous faire un aveu. Il est pénible, oh! il est
+bien cruel; mais que m'importe? il peut vous sauver.</p>
+
+<p>Après avoir longtemps hésité, madame de Richeville dit enfin d'une voix
+altérée en rougissant beaucoup, et avec toutes les marques d'une
+profonde confusion:</p>
+
+<p>&mdash;Apprenez donc que, comme vous... j'ai aimé M. de Lancry; oui, comme
+vous j'ai été séduite par ses brillants dehors... Mais j'ai bientôt
+découvert tout ce qu'il y avait en lui d'égoïsme, d'indifférence, de
+dureté, de cruauté même, lorsque sa vanité était satisfaite. Aussi
+maintenant, je ne sais pas qui l'emporte dans mon âme, de ma haine ou de
+mon mépris pour lui...</p>
+
+<p>Ces derniers mots de madame de Richeville me semblaient si odieux, que,
+perdant toute mesure, je m'écriai:</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant lors de ce bal de l'ambassade... madame, vous ne pensiez pas
+ainsi!</p>
+
+<p>Madame de Richeville haussa les épaules avec un mouvement d'impatience
+douloureuse:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi donc... vous saurez pourquoi j'ai agi ainsi à ce bal, et
+vous connaîtrez M. de Lancry. Il y a près d'une année, je venais
+d'éprouver un grand malheur; j'étais la plus désolée des femmes...
+Puissiez-vous, Mathilde, ne jamais sentir combien la souffrance nous
+rend faibles; puissiez-vous n'être jamais malheureuse pour ne pas
+connaître le charme dangereux d'une voix amie qui nous console et qui
+nous plaint. Je crus aux protestations de M. de Lancry, je l'aimai avec
+sincérité, avec dévouement; j'étais pour lui la meilleure, la plus
+tendre des amies, je vivais presque dans la retraite, cherchant à
+prévenir toutes ses pensées, tous ses désirs. Un jour je ne le vois pas
+venir chez moi, je m'inquiète, j'envoie chez lui... Il était parti le
+matin pour Londres sans m'écrire un mot, et laissant au monde le soin de
+m'apprendre qu'il allait rejoindre en Angleterre je ne sais quelle fille
+de théâtre qu'il m'avait donnée depuis quelques jours pour rivale. Cette
+conduite était si brutale, si lâche, que ma colère tomba sur moi-même.
+Je m'indignai d'avoir été la dupe de cet homme. A mon grand étonnement,
+l'indifférence la plus absolue, la plus dédaigneuse, succéda à un
+sentiment que la veille je croyais indestructible. Il est des outrages
+si méprisables, qu'ils n'inspirent pas la colère, mais la pitié. Lorsque
+je rencontrai M. de Lancry à l'ambassade, je le revoyais pour la
+première fois depuis qu'il m'avait si bassement sacrifiée. Malgré son
+assurance, il fut embarrassé... Je n'éprouvai rien... rien que le désir
+de lui prouver mon mépris en l'accueillant avec autant d'apparente
+affabilité que si je me trouvais avec lui dans les termes de familiarité
+autorisée par une ancienne amitié... ma vengeance n'allait pas au delà.
+Mais pour un homme du caractère de M. de Lancry, et en général pour tous
+les hommes... rien n'est plus blessant, plus cruel, que de voir sourire
+indifféremment la victime qu'ils ont voulu frapper à mort... Je vous ai
+dit avec quel intérêt M. de Mortagne m'avait parlé de vous, je vous
+regardais avec une affectueuse curiosité lorsque mademoiselle de Maran
+m'interpella pour me dire quelques paroles sanglantes dont vous n'avez
+pu comprendre le sens détourné. J'eus assez d'empire sur moi pour ne lui
+répondre que par un fait qui devait la frapper presque de frayeur...
+l'arrivée de M. de Mortagne, que je savais d'une manière certaine; il a
+été la victime d'une abominable machination. Avant peu vous le verrez.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, madame,&mdash;m'écriai-je,&mdash;qu'est-ce que cela signifie?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis encore vous le dire,&mdash;reprit madame de Richeville;&mdash;mais
+bientôt il sera ici. C'est pour cela que je vous supplie de l'attendre
+avant de contracter ce fatal mariage... Encore quelques mots, ajouta la
+duchesse en voyant mon impatience, et je vous laisse. Le soir même, à
+l'ambassade, les projets de votre tante et de M. de Versac n'étaient
+plus un mystère. On disait partout que le duc n'avait fait revenir son
+neveu d'Angleterre que pour ce riche mariage. Lorsque le surlendemain je
+vous vis à l'Opéra, dans la loge des gentilshommes de la chambre, je ne
+doutai plus de la réalité de ces bruits. Votre tante et M. de Versac les
+avaient, à dessein, confirmés, en vous faisant trouver, en grande loge à
+l'Opéra, avec M. de Lancry, afin d'empêcher tout autre parti de se
+présenter. Mademoiselle de Maran savait qu'un jeune homme, dont je vous
+parlerai bientôt, auquel M. de Mortagne s'intéressait vivement, et qui
+vous avait vue à l'ambassade, car vous aviez fait sur lui une vive
+impression, devait faire demander votre main... Je sentis le danger que
+vous couriez. A la sortie de l'Opéra, je vous dis: Pauvre enfant, prenez
+garde! Je ne voulais pas me borner à cet avertissement stérile... Ce que
+je vous dis aujourd'hui, je voulais vous le dire avant que M. de Lancry
+n'eût fait impression sur votre c&oelig;ur; doué des avantages qu'il
+réunit, favorisé par votre tante, il devait vous plaire...
+Malheureusement, le lendemain de cette représentation de l'Opéra, j'ai
+été souffrante, puis je suis tombée assez gravement malade pour ne
+pouvoir donner de suite à mon projet... Dans cette extrémité, je
+m'ouvris avec toute confiance à madame de Mirecourt, une femme de mes
+amies, qui voit souvent votre tante; je la chargeai de tâcher de vous
+parler en secret, afin de vous éclairer sur le mariage qu'on voulait
+vous faire faire, et de vous supplier d'attendre le retour de M. de
+Mortagne. Votre tante se méfiait de madame de Mirecourt; elle savait
+notre liaison, elle l'empêcha de se trouver seule avec vous... Alors je
+maudis encore davantage les souffrances qui me retenaient chez moi.
+Chaque jour votre amour pour M. de Lancry devait augmenter; je voulus
+vous écrire, je craignis que votre tante n'interceptât ma lettre,
+j'étais au désespoir en songeant que peut-être, prévenue à temps, vous
+n'auriez pas engagé votre avenir... je vous porte tant d'intérêt!... Que
+cette pensée m'était cruelle!... Mais, hélas! je le vois à votre
+froideur, Mathilde, je ne vous convaincs pas; dans votre défiance vous
+vous demandez toujours la cause de cet intérêt si puissant que je vous
+porte. Mon Dieu, faut-il vous répéter encore qu'en tâchant de vous
+sauver je m'acquitte envers M. de Mortagne?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous vengez de M. de Lancry, madame!&mdash;dis-je avec amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Je me venge, Mathilde?&mdash;reprit doucement la duchesse.&mdash;Faut-il donc
+être absolument conduite par un tel motif pour vous prendre en
+affectueuse pitié? Le c&oelig;ur ne se brisera-t-il pas de douleur en vous
+voyant, pauvre petite, si jeune, si intéressante, abandonnée, perdue au
+milieu de ces méchants égoïstes, devenir à la fin victime de la haine de
+votre tante et de la cupidité de M. de Lancry?</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop, madame!&mdash;m'écriai-je dans un accès d'orgueil
+révolté;&mdash;suis-je donc après tout si mal ou si peu douée, que M. de
+Lancry, en recherchant ma main, n'ait en vue que ma fortune? Parce qu'il
+vous a trompée, odieusement trompée, je le veux, est-ce une raison pour
+qu'il n'apprécie pas un c&oelig;ur qui se donne à lui avec ivresse? Et qui
+vous dit, madame, que vous l'ayez aimé comme il méritait d'être aimé? Et
+qui vous dit que toutes les femmes qu'il a aussi indignement trompées
+l'aient aimé autant que moi? Et qui vous dit, madame, que ce n'est pas
+parce que son âme est généreuse et grande qu'il sait mesurer toute la
+distance qui existe entre une liaison coupable et un amour sacré aux
+yeux de Dieu et des hommes? Et de quel droit lui reprochez-vous une
+lâcheté... vous qui avez commis une grande faute? Et de quel droit
+venez-vous comparer votre amour au mien?</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu, mon Dieu! entendre cela,&mdash;dit madame de Richeville en
+cachant sa figure dans ses mains avec une expression de douleur et
+d'humilité qui m'eût frappée si je m'étais sentie moins indignée; mais,
+hélas! je ne pus modérer mon langage et je regrette aujourd'hui sa
+cruauté. Entraînée par le désir de venger Gontran des calomnies dont je
+le croyais l'objet, je continuai:</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites qu'il n'a plus de fortune! qu'il l'a dissipée... Tant
+mieux, madame, je suis doublement heureuse de pouvoir lui offrir la
+mienne. Il a, dites-vous, cherché des ressources dans le jeu!...
+Désormais riche, il n'aura pas à recourir à ce moyen... Vous croyez
+qu'il me trompe, madame; rassurez-vous... rassurez-vous; l'envie, la
+jalousie, prennent souvent leurs méchantes espérances pour de la
+prévision... Le véritable amour est plus heureux; fort de son
+dévouement, de sa générosité, il prévoit sûrement la récompense qu'il
+mérite et qu'il obtient.</p>
+
+<p>Madame de Richeville redressa son beau visage, qu'à ma grande surprise
+je vis baigné de larmes et douloureusement contracté.</p>
+
+<p>Je vous l'avoue, mon ami, malgré mon indignation, je ne pus m'empêcher
+d'être bien émue en voyant cette femme, ordinairement si fière et si
+hautaine, écouter mes reproches avec tant de résignation.</p>
+
+<p>Elle prit ma main, que je n'eus pas le courage de retirer, et elle me
+dit avec un accent de tristesse profonde:</p>
+
+<p>&mdash;C'en est fait, Mathilde, il n'y a plus d'espoir... vous êtes victime
+d'un sophisme qui m'a perdue... qui a perdu bien des femmes... Moi
+aussi, lorsque j'ai aimé M. de Lancry, je me suis dit: Ne suis-je pas
+plus belle, plus séduisante que mes rivales?... Elles n'ont pu fixer ce
+c&oelig;ur inconstant, dompter ce c&oelig;ur altier et dédaigneux qui se joue
+des sentiments les plus dévoués... moi j'y réussirai. Hélas! Mathilde,
+je vous ai dit ma honte et mon outrage. Maintenant, ne croyez pas que je
+veuille un instant me comparer à vous, que je pense l'emporter sur le
+charme de votre personne, sur ce rare assemblage de qualités aimables
+qui vous distinguent. C'est ce charme, ce sont ces qualités que j'avais
+presque devinées, qui m'ont encore rendue plus jalouse de servir la
+protégée de M. de Mortagne... Sans mesurer la portée de vos paroles,
+pauvre enfant, tout à l'heure vous m'avez fait bien cruellement
+ressentir la différence qui existait entre l'amour que j'avais pu offrir
+à M. de Lancry et celui que vous lui donnez... Vous avez raison,
+Mathilde... si M. de Lancry pouvait être touché de tout ce qu'il y a
+d'adorablement bon et de dévoué dans votre amour pour lui, vous pourriez
+espérer le bonheur que vous rêvez. Mais, croyez-moi,&mdash;ajouta la duchesse
+en baissant la voix et en arrêtant sur moi un regard baigné de larmes
+qui m'alla au c&oelig;ur,&mdash;croyez-moi, quelque coupable que soit un
+amour... quelle que soit la femme qui aime et qui se dévoue
+sincèrement... jamais un homme d'un c&oelig;ur élevé, d'un caractère
+généreux, ne répondra par l'insulte et par la cruauté à des preuves
+d'attachement profond... Une telle conduite annonce toujours un méchant
+naturel... Pourtant, Mathilde, peut-être avez-vous raison à votre insu
+et au mien... Peut-être êtes-vous destinée à changer complétement le
+caractère de M. de Lancry... Certes, si la beauté, la grâce, les
+perfections les plus aimables peuvent opérer ce prodige... vous y
+parviendrez... Mais, hélas! croyez-moi, si j'avais eu la moindre
+espérance de cette conversion, je me serais fait un crime de venir
+ébranler votre croyance, votre foi dans cet amour... Enfin... l'avenir
+décidera... Adieu, Mathilde... adieu... un jour peut-être vous me
+connaîtrez mieux... un jour peut-être, pauvre enfant, vous me direz avec
+amertume:&mdash;Que ne vous ai-je écoutée!...&mdash;Mais, grand Dieu! j'aimerais
+mieux rester à vos yeux ce que je vous parais sans doute, une femme
+méchante et perfide, que de voir mes prévisions justifiées par vos
+malheurs. Adieu... encore adieu une dernière fois... Vous ne voulez pas
+attendre l'arrivée de M. de Mortagne?</p>
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;répondis-je, touchée des larmes de madame de Richeville,&mdash;je
+vous en supplie, cessons cet entretien. Quelques paroles que je
+regrette, oh! que je regrette profondément, me sont échappées. Que du
+moins elles vous prouvent que la chaleur avec laquelle j'ai défendu M.
+de Lancry part d'un c&oelig;ur qui lui appartient à jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Un dernier mot, et je vous quitte,&mdash;me dit madame de Richeville;&mdash;ce
+que je vais vous dire n'altérera en rien votre résolution; mais je ne
+dois pas vous cacher ce qui tenait aux projets de M. de Mortagne à votre
+égard. Avant son départ pour l'Italie, songeant à votre avenir, il
+m'avait, ainsi que je vous l'ai dit, parlé d'un mariage entre vous et le
+fils d'un de ses meilleurs amis, M. Abel de Rochegune, qui avait alors
+vingt ans et dont la fortune devait être considérable. Ce jeune homme
+paraissait à M. de Mortagne un parti digne de vous. Aujourd'hui M. de
+Rochegune, par la mort de son père, un des plus nobles caractères de ce
+temps, se trouve maître de grands biens. Il arrive d'un voyage, chacun
+s'accorde à vanter son esprit et ses qualités: sans être belle, sa
+physionomie a infiniment de charme... Il vous a vue à l'Opéra, il était
+dans une loge le soir où vous êtes venue à ce théâtre pour la première
+fois; il a été frappé de votre beauté, et sans l'affectation avec
+laquelle mademoiselle de Maran a proclamé d'avance votre mariage avec M.
+de Lancry, M. de Rochegune eût demandé la grâce de vous être présenté.
+Si M. de Mortagne eût été ici, il vous eût amené son protégé. Encore une
+fois, je vous dis cela, Mathilde, pour vous prouver que votre résolution
+de ne pas attendre pour vous marier l'arrivée de votre seul ami, pourra
+lui être d'autant plus pénible, qu'il avait des vues auxquelles votre
+bonheur lui semblait attaché.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Mortagne, dont je n'oublierai jamais les bontés, madame, serait
+ici, que je lui répondrais... que j'ai fait un choix honorable,
+qu'aucune considération ne m'empêchera de m'unir à M. de
+Lancry...&mdash;répondis-je avec cette inflexible opiniâtreté de volonté qui
+caractérise l'amour profond, aveugle, encore exalté par la
+contradiction.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu donc, Mathilde!&mdash;dit madame de Richeville d'un ton
+pénétré,&mdash;donnez-moi l'assurance que vous croyez au moins au
+désintéressement de ma démarche, cela me consolera du chagrin de n'avoir
+pu gagner votre confiance... Dites, dites que vous ne conserverez pas de
+moi un mauvais souvenir.</p>
+
+<p>J'allais lui répondre, lorsque Blondeau entra brusquement.</p>
+
+<p>Madame de Richeville baissa son voile.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle,&mdash;me dit Blondeau,&mdash;mademoiselle de Maran vous prie de
+descendre chez elle.</p>
+
+<p>Madame de Richeville me fit une modeste révérence et sortit.</p>
+
+<p>Maintenant je sais, à n'en pas douter, que madame de Richeville n'était
+pas guidée par une odieuse arrière-pensée en me parlant ainsi. Elle
+ressentait véritablement pour moi une affectueuse compassion. Sa
+reconnaissance envers M. de Mortagne, l'intérêt qu'inspirait ma
+position, avaient été les seuls mobiles de sa démarche.</p>
+
+<p>Maintenant je sais que cette femme réunit en elle les plus étranges
+contrastes. Elle passe la moitié de sa vie à pleurer amèrement les
+fautes qu'elle a commises, et cela du fond de l'âme, et cela sans
+hypocrisie. Sa position, son caractère altier, lui rendent toute
+dissimulation aussi inutile qu'impossible.</p>
+
+<p>Non, c'est une de ces créatures à part, puissantes pour le mal comme
+pour le bien: elle est sortie des mains de Dieu pure, noble et grande;
+l'éducation, le monde, la vie qu'on lui a faite, bien plus encore que
+ses mauvais penchants, l'ont rendue coupable. Mais il y a en elle de si
+vaillantes qualités, son esprit est si juste, son jugement si supérieur,
+son c&oelig;ur est resté si bon, son âme si généreuse, que, s'élevant
+parfois dans un milieu de ressouvenirs désolés et de repentir fervent,
+elle jette vers le ciel un regard suppliant et désespéré, et vers la
+terre un sourire d'amertume et de dédain.</p>
+
+<p>Plus tard, je raconterai quelques traits admirables de cette femme, qui
+eut des torts sans doute, mais qui fut toujours si indignement
+calomniée; je vous dirai son épouvantable mariage, qui seul peut-être
+l'a jetée dans l'abîme, dont elle sort parfois épurée par une expiation
+douloureuse.</p>
+
+<p>Qu'on juge maintenant des remords qui m'accablent au souvenir de la
+dureté méprisante avec laquelle j'accueillis sa démarche, dictée par le
+plus touchant intérêt: je n'ose dire encore par la plus funeste
+prévision...</p>
+
+<p>A peine madame de Richeville fut-elle sortie, que j'allai chez ma tante.
+La première personne que j'aperçus auprès d'elle fut Gontran.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="B-CHAPITRE_XIV" id="B-CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h3>
+
+<h4>LA JUSTIFICATION.</h4>
+
+<p>En voyant M. de Lancry, je ne pus m'empêcher de rougir encore
+d'indignation en songeant aux calomnies dont je le croyais la victime.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous fais descendre, Mathilde,&mdash;me dit ma tante, parce que voilà
+Gontran qui m'obsède de questions à propos de la corbeille. Il me
+demande quel est votre goût, quelles sont les parures que vous désirez.
+Il vaut beaucoup mieux que vous lui disiez cela que moi... Arrangez-vous
+ensemble... faites ce beau travail. Voilà de quoi écrire.</p>
+
+<p>Et elle me montra son bureau, car nous étions dans sa bibliothèque.</p>
+
+<p>Servien entra au même instant, et dit à sa maîtresse:&mdash;Mademoiselle, M.
+Bisson est dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le laissez seul! il va tout briser!&mdash;s'écria mademoiselle de
+Maran en sortant précipitamment pour s'opposer aux nouveaux méfaits du
+savant, qui, après quelque temps d'exil, était rentré en grâce auprès
+d'elle.</p>
+
+<p>Je me trouvai seule avec Gontran. Hésitant à lui raconter la visite de
+madame de Richeville, je gardais le silence.</p>
+
+<p>Gontran me dit:&mdash;Je suis très-content du départ de mademoiselle de
+Maran, car j'ai à vous parler bien sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;De la corbeille?&mdash;lui dis-je en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Non,&mdash;reprit-il d'un air grave, presque triste, qui me serra le
+c&oelig;ur.&mdash;Hier, je vous ai parlé de l'avenir, de mes projets, de mes
+sentiments... Vous m'avez cru, vous avez bien voulu me confier le soin
+de votre bonheur, vous m'avez généreusement donné votre parole. Hier,
+tout au ravissement que me causait ce succès inespéré, je n'avais pas
+songé à vous parler du passé... et toujours le passé... est une bonne ou
+mauvaise garantie pour l'avenir. Tout à l'heure un scrupule m'est venu.
+Vous êtes orpheline; votre tante est amie intime de mon oncle M. de
+Versac; elle est remplie des préventions les plus favorables à mon
+égard. Si j'avais quelques défauts, quelques vices, ce n'est pas elle,
+ce n'est pas M. de Versac qui vous en avertiraient, n'est-ce pas? Vous
+vous êtes montrée envers moi si loyale, si confiante... que la noblesse
+de votre conduite m'impose des devoirs... Vous êtes seule... vous êtes
+entourée de personnes qui m'aiment, qui m'ont sans doute présenté à vos
+yeux sous le jour le plus avantageux possible. C'est donc à moi de vous
+éclairer avec franchise sur mes défauts, sur ce qu'il peut y avoir eu de
+blâmable, de coupable même dans ma vie passée. Je le ferai sans
+exagérer le mal, mais avec une sévère sincérité... Après cela vous
+jugerez si je suis toujours digne de vous... Au moins, si le malheur
+veut que ces révélations me soient défavorables... si je perds le plus
+cher espoir de ma vie... j'aurai la consolation d'avoir agi en honnête
+homme.</p>
+
+<p>A mesure que M. de Lancry parlait, je me sentais émue de surprise et
+d'attendrissement. Gontran, par un hasard presque prodigieux, venait
+au-devant des pensées que l'entretien de madame de Richeville avait
+soulevées en moi.</p>
+
+<p>L'instinct de son c&oelig;ur le poussait à se justifier, comme s'il avait
+pu prévoir qu'on l'avait attaqué.</p>
+
+<p>Sa franchise me charmait; j'attendais ses aveux avec plus de curiosité
+que d'inquiétude.</p>
+
+<p>Je me sentais si complétement rassurée, que je lui dis en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute: mais si c'est une confession, prenez garde, je ne puis
+pas tout entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure que rien n'est plus sérieux,&mdash;reprit Gontran.&mdash;Maintenant
+que je jette un regard sur le passé, maintenant que je vous ai vue,
+maintenant surtout que j'ai pu comparer mes impressions d'autrefois et
+mes impressions d'aujourd'hui, ma vie m'apparaît sous un tout autre
+jour; oui, certaines pensées jusqu'ici confuses s'expliquent
+très-clairement à cette heure. Je comprends l'espèce de malaise,
+d'impatience chagrine qui venait toujours flétrir ou briser ces liaisons
+passagères qui me paraissaient d'abord si séduisantes...</p>
+
+<p>Plus j'avançais dans la vie, plus je reconnaissais le néant, l'amertume
+de ces affections. Je cherchais le bonheur, le calme, le repos du
+c&oelig;ur, je ne trouvais qu'agitations douloureuses. Les femmes qui
+m'avaient sacrifié leurs devoirs, après une longue lutte, éprouvaient
+des remords qui me faisaient souvent maudire mon bonheur... tandis que
+je me révoltais bientôt de l'assurance de celles qui ne rougissaient
+plus... Et pourtant; me disais-je, il y a d'autres félicités que
+celles-ci. Dans mon désespoir d'atteindre le but impérieux vers lequel
+tendaient toutes les facultés de mon âme, je brisais bientôt l'idole que
+j'avais encensée; j'éprouvais une sorte de joie méchante à lui faire
+partager l'amertume dont mon âme était abreuvée; je poussais ce
+sentiment jusqu'à la cruauté peut-être; faut-il m'accuser? je ne sais...
+Il faudrait peut-être plutôt accuser l'idéal que je rêvais. Oui... car
+c'était lui qui me rendait si injuste, si sévère pour tout ce qui ne lui
+ressemblait pas. Si vous interrogiez le monde sur moi, Mathilde, il vous
+dirait que dans quelques ruptures, je me suis montré égoïste, dédaigneux
+et dur... Cela est encore vrai... J'étais mécontent de moi; j'étais
+impatient d'échapper aux liens d'un faux bonheur; je cherchais une
+félicité qui me fuyait toujours... Les idées les plus simples sont
+celles qui ne nous viennent jamais à la pensée: j'étais bien loin de
+songer que ce but inconnu que je poursuivais avec une si ardente
+inquiétude était <i>l'amour dans le mariage</i>. On m'eût alors expliqué
+ainsi ces aspirations qui m'entraînaient à mon insu, que j'aurais souri
+d'un air de doute... Lorsque je vous ai vue, Mathilde, un bandeau est
+tombé de mes yeux; oui, le présent m'a révélé le passé, lorsque je vous
+ai vue enfin... ce que j'avais vaguement désiré m'a distinctement
+apparu! en dédaignant tant de sentiments coupables, je rendais pour
+ainsi dire hommage au sentiment pur et sacré que mon c&oelig;ur appelait de
+tous mes instincts et que vous seule deviez me faire connaître...</p>
+
+<p>Je restai stupéfaite d'admiration en entendant Gontran m'expliquer ainsi
+le passé.</p>
+
+<p>Par une coïncidence singulière, il se défendait à l'aide des mêmes
+sophismes que j'avais opposés aux dénonciations de madame de Richeville.</p>
+
+<p>Les raisonnements de Gontran devaient m'impressionner profondément.
+Quelle femme aimant déjà avec passion ne croirait pas aveuglément
+l'homme qui lui dit: «Je vous aime, je vous aimerai d'autant plus que
+j'ai dédaigné, que j'ai outragé davantage tout ce qui n'était pas vous?»
+Dites, mon ami, est-il un paradoxe plus dangereux? N'est-ce pas avec une
+fatale adresse, ou plutôt avec une profonde connaissance du c&oelig;ur
+humain, faire une sorte de piédestal de toutes les trahisons dont on
+s'est rendu coupable, pour y placer la nouvelle divinité qu'on adore?</p>
+
+<p>Le paradoxe enfin n'est-il pas plus dangereux encore lorsque la femme
+qu'on exalte ainsi a la conscience de ne ressembler en rien aux femmes
+qu'on lui a sacrifiées? N'étais-je pas dans cette position à l'égard de
+Gontran?</p>
+
+<p>Hélas! était-ce un si méchant orgueil que de croire mon dévouement, mon
+amour pour lui, supérieurs à tous les autres amours, à tous les
+dévouements qu'il avait rencontrés?</p>
+
+<p>Gontran me paraissait si complétement disculpé des accusations de madame
+de Richeville, que je ne crus pas devoir parler de mon entrevue avec la
+duchesse. Je pensai qu'elle pouvait d'ailleurs être venue à moi guidée
+par un véritable intérêt; elle était l'amie de M. de Mortagne; cette
+dernière raison seule eût suffi pour m'engager à garder le silence.</p>
+
+<p>Gontran me regardait d'un air inquiet, ne sachant pas l'effet que ses
+paroles avaient produit sur moi.</p>
+
+<p>Je lui tendis la main en souriant:&mdash;Parlons maintenant de <i>nos</i> projets
+d'avenir.</p>
+
+<p>Il secoua tristement la tête et me dit:&mdash;Que vous êtes généreuse et
+bonne!&mdash;Mais je ne puis encore dire <i>nous</i>, en parlant de vous et de
+moi; il me reste d'autres aveux à vous faire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... vite, avouez-moi tout... Voyons, de quoi s'agit-il? Vous
+avez été joueur, prodigue, votre fortune est obérée? Sont-ce bien là les
+terribles aveux que vous avez à me faire?&mdash;Puis j'ajoutai en
+souriant:&mdash;Voyez si je ne vous parle pas comme un grand parent
+indulgent?</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, ne plaisantez pas, Mathilde,&mdash;répondit Gontran.&mdash;Eh bien,
+oui! j'ai joué!... j'ai joué pendant quelque temps avec fureur; oui!...
+là j'ai cherché des émotions que je ne trouvais plus ailleurs... Indigné
+de l'effronterie de certains amours, effrayé des remords dont j'étais
+cause... n'ayant rien qui m'attachât à la vie... n'ayant d'autre avenir
+que le lendemain, sentant mon c&oelig;ur engourdi, rougissant de moi et
+des autres, désespérant de jamais rencontrer le bonheur que je rêvais,
+n'aimant rien, ne regrettant rien, je me jetai dans le gouffre du
+hasard... Mais les agitations stériles du jeu, ses angoisses et ses
+espérances sordides me lassèrent bientôt... Jouant pour m'étourdir, et
+non pas pour gagner, je perdis beaucoup... et ma fortune s'en
+ressentit... elle était déjà obérée par d'assez grandes dépenses que
+j'avais été obligé de faire pour tenir dignement mon rang à l'ambassade
+où j'avais été attaché; néanmoins je possède encore à cette heure...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pas un mot de plus!&mdash;m'écriai-je d'un ton de
+reproche.&mdash;Pouvez-vous parler ainsi? Croyez-vous que je me sois un
+instant préoccupée de ce que vous pouviez on non posséder? Vous-même,
+avez-vous un instant pensé que la donation que je voulais faire à ma
+cousine, et que son sacrifice rend maintenant inutile, réduisait ma
+fortune de moitié?</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, Mathilde...</p>
+
+<p>&mdash;Parlons de la corbeille,&mdash;dis-je en souriant,&mdash;ou plutôt de choses
+plus graves; parlons de nos projets d'avenir. En sortant de chez ma
+tante, où irons-nous? Voyons, monsieur, avez-vous seulement songé à me
+demander le quartier que je voudrais habiter? à vous informer de mon
+goût pour l'arrangement de notre demeure?</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, je voudrais vous voir plus sérieuse pour les affaires
+d'intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez me voir sérieuse! Eh bien!&mdash;lui dis-je avec l'expression
+de la touchante gratitude que je ressentais,&mdash;eh bien! laissez-moi vous
+dire combien j'ai été <i>sérieusement</i> heureuse, en voyant hier, chez
+moi, cette corbeille de jasmins et d'héliotropes... Oh! tenez, cela est
+plus sérieux, croyez-moi, que les affaires d'intérêt... il y a là plus
+que des chiffres... il y a là un sentiment, un présage, que dis-je, un
+présage? une certitude de bonheur pour l'avenir... Oui... le c&oelig;ur se
+révèle dans les plus petites choses... et l'homme qui a montré tant de
+prévenances, tant de délicatesse dans une occasion, ne saurait jamais se
+démentir... Ces fleurs, qui ont été la première marque de vos
+sentiments, resteront toujours pour moi le symbole de mon bonheur. Oh!
+d'abord, je serai très-exigeante! Chaque matin je veux avoir une
+corbeille de ces fleurs; mais je vous préviens que mon c&oelig;ur s'éveille
+de très-bonne heure, et qu'une pensée pour vous aura déjà prévenu
+l'arrivée de ce beau bouquet!</p>
+
+<p>&mdash;C'est à genoux, à genoux qu'il faut vous adorer... Mathilde. Comment
+ne pas vouer sa vie entière à votre bonheur? Il faudrait être le plus
+misérable des hommes pour ne pas répondre devant Dieu de vous rendre la
+plus heureuse des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous crois, Gontran! J'ai trop de confiance dans mon amour pour
+ne pas avoir une croyance aveugle dans le vôtre.</p>
+
+<p>Pourquoi me tromperiez-vous? Doué comme vous l'êtes, ne trouveriez-vous
+pas mille autres jeunes filles qui ne vous aimeraient pas mieux que moi
+sans doute... je les en défierais... mais qui, plus que moi, auraient de
+quoi vous charmer? Je crois donc ce que vous me dites, Gontran, parce
+que je vous sais loyal et généreux. Tout ce que vous venez de
+m'apprendre de votre vie passée, au risque de me déplaire, de me perdre
+peut-être, m'est une preuve de plus de votre sincérité.</p>
+
+<p>Le reste de notre conversation avec M. de Lancry fut employé à faire des
+projets charmants. Notre mariage devait être célébré aussitôt que les
+formalités nécessaires seraient remplies. Le roi devait y signer.
+Gontran devait prendre les ordres de Sa Majesté à ce sujet.</p>
+
+<p>Nous causâmes avec un plaisir extrême de nos arrangements futurs, de
+notre maison, des saisons que nous passerions à Paris, en voyage ou dans
+nos terres. Gontran me parla pour notre établissement d'un charmant
+hôtel situé dans le faubourg Saint Honoré, et donnant sur les
+Champs-Élysées. Nous convînmes de l'aller voir avec mademoiselle de
+Maran.</p>
+
+<p>Il me pria aussi d'apprendre à monter à cheval, afin que nous pussions
+plus tard faire de longues promenades à la campagne, et que je fusse en
+état de l'accompagner à la chasse, qu'il aimait passionnément. Nous
+réglâmes approximativement nos dépenses. Gontran, qui avait toujours été
+prodigue, me parla très-sérieusement d'une économie raisonnable. Tant
+qu'il avait été garçon, jamais ces idées d'ordre ne lui étaient venues;
+mais maintenant il en comprenait, disait-il, toute la nécessité. Il n'y
+avait rien de plus charmant que ces projets, que ces pensées d'avenir à
+la fois riantes et sérieuses. Ma première jeunesse s'était si tristement
+écoulée chez mademoiselle de Maran, j'avais vécu jusqu'alors tellement
+en petite fille, que je ne pouvais croire au bonheur qui m'attendait.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Deux ou trois jours après cet entretien, Gontran vint un matin nous
+chercher, mademoiselle de Maran et moi, afin de nous faire voir l'hôtel
+du faubourg Saint-Honoré dont il nous avait parlé.</p>
+
+<p>Après quelques moments de conversation, mademoiselle de Maran dit en
+parlant de la maison dont M. de Lancry avait envie:</p>
+
+<p>&mdash;Mais attendez donc, est-ce que ce ne serait pas l'hôtel de Rochegune
+dont il serait question?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame,&mdash;dit Gontran, c'est une occasion magnifique. Le vieux
+marquis de Rochegune est mort l'an passé. Son fils, Abel de Rochegune,
+au retour de ses voyages, y avait fait faire de très-grands
+embellissements, comptant l'habiter; mais comme il est très-fantasque,
+il a tout à coup changé d'avis, et maintenant il désire s'en défaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il chasse de race,&mdash;dit mademoiselle de Maran,&mdash;car il n'y avait pas
+d'homme plus original et plus insupportable que monsieur son père.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on ne parlait de lui qu'avec vénération, madame!&mdash;dit Gontran
+d'un air étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc,&mdash;s'écria mademoiselle de Maran en riant d'un air
+sardonique,&mdash;c'était une espèce de vieil imbécile, une manière de
+philosophe, un rêvasseur, par-dessus cela philanthrope enragé, et
+toujours fourré dans les prisons et dans les bagnes, où il se faisait
+dévaliser par <i>messieurs</i> les voleurs et <i>messieurs</i> les assassins,
+qu'il embrassait de toutes ses forces, et les appelait <i>ses frères</i>,
+s'il vous plaît! ce qui était bien agréable pour sa famille. Joignez à
+cela que ce vilain homme, en sortant de ces baisers de Judas, avait
+l'inconvénient de vouloir toujours vous embrasser sous le moindre
+prétexte d'amitié ou de parenté, ni plus ni moins que si vous aviez été
+un de ses <i>chers frères</i> les galériens.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, il a fondé, dit-on, dans l'une de ses terres, un hospice
+pour les pauvres!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! je le sais bien; c'était une abomination de plus!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, madame?&mdash;dit Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait fondé cela pour avoir le droit de tyranniser un tas de vieux
+vagabonds qui ainsi dépendaient complétement de lui. On n'a pas l'idée
+des imaginations de ce vilain homme pour torturer ces pauvres gens. Pour
+se divertir, il leur faisait manger des loups, des rats et des
+chauves-souris; il les battait comme plâtre et les faisait travailler
+dix-huit heures par jour à toutes sortes d'ouvrages, dont il tirait
+profit, bien entendu; de façon que ce soi-disant hospice était une
+manière de ferme qui lui rapportait beaucoup, sans compter la réputation
+de charité qui lui servait de manteau pour cacher toutes sortes
+d'actions véreuses.</p>
+
+<p>Quoique je n'eusse aucune raison pour m'intéresser à la mémoire de M. de
+Rochegune, je fus indignée de la méchanceté de ma tante. D'un regard je
+le fis comprendre à Gontran, qui me semblait aussi choqué que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, madame,&mdash;dit-il à ma tante,&mdash;que vous avez été mal informée,
+et que...</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, je sais ce que je dis. C'était un homme désagréable,
+quand je ne devrais en juger que par ses amitiés; il avait pour disciple
+un de nos parents du côté de ma belle-s&oelig;ur... Dieu merci... qui ne
+valait pas mieux que lui, un M. de Mortagne.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Mortagne! cet ancien soldat de l'empire! ce voyageur aussi
+original qu'infatigable!&mdash;dit Gontran!&mdash;mais je ne savais pas qu'il eût
+l'honneur de vous appartenir.</p>
+
+<p>&mdash;Si vraiment, nous avons cet honneur-là... du moins nous l'avions...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! madame, est-ce que M. de Mortagne serait mort?&mdash;demanda
+Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Mort! grand Dieu!&mdash;m'écriai-je en prenant avec anxiété la main de
+mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Celle-ci me regarda d'un air dur et ironique, et dit en riant de son
+rire aigu et strident:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... ah!... ah!... voyez donc l'émotion de Mathilde. Eh bien! oui,
+il est mort... on en doutait il y a quelques jours, mais maintenant il
+paraît que c'est certain.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, puissiez-vous vous tromper!&mdash;dis-je avec amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Me tromper! eh bien! où serait donc le grand mal qu'il fût mort, ce
+beau héros de caserne? un jacobin! un de ces brouillons dangereux qui,
+pour faire marcher l'humanité, comme ils disent, s'inquiètent peu
+qu'elle marche dans le sang jusqu'aux genoux!</p>
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;m'écriai-je,&mdash;je ne suis qu'une femme, je tiens peu compte
+des opinions politiques; mais tant que je n'aurai pas la preuve du
+malheur dont vous parlez, ce sera toujours avec l'impatience d'un
+c&oelig;ur reconnaissant que j'attendrai M. de Mortagne; il fut l'ami de ma
+mère, madame... Quand malheureusement je ne pourrai plus douter de sa
+mort, je conserverai de sa mémoire un pieux respect.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma chère, vous pouvez commencer cette belle
+conservation-là,&mdash;vous dis-je;&mdash;mais ne parlons plus de cet homme-là;
+mort ou vif, je l'exècre, dit mademoiselle de Maran d'un ton impérieux;
+et s'adressant à Gontran:</p>
+
+<p>&mdash;Et le fils du vieux Rochegune, qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme dont on ne sait trop que dire, madame; il est arrivé
+depuis peu; il a parlé une fois à la chambre des pairs d'une manière
+fort remarquable, dit-on, quoique dans un assez mauvais esprit. Je l'ai
+rencontré quelquefois dans le monde, où il va rarement. Il a eu en
+Espagne une très-grande aventure à la fois terrible et romanesque, qui a
+fait beaucoup de bruit, et dans laquelle il s'est, à la vérité, conduit
+avec la discrétion chevaleresque et l'héroïque dévouement des anciens
+Maures de Grenade; il a été laissé pour mort, percé de je ne sais
+combien de coups de poignard. Il s'agissait pour lui de sauver la
+réputation d'une femme; et... mais,&mdash;dit Gontran en souriant;&mdash;je ne
+puis vous conter cela devant mademoiselle Mathilde; je le conterai plus
+tard à madame de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! reprit mademoiselle de Maran;&mdash;c'est donc un héros de
+roman que nous allons voir?</p>
+
+<p>&mdash;A peu près, mademoiselle; mais je doute que nous le voyions... il
+s'était d'abord offert avec beaucoup d'empressement à se mettre à nos
+ordres pour nous montrer sa maison; puis tout à coup il s'est ravisé,
+disant que peut-être il ne pourrait nous en faire lui-même les honneurs;
+il m'a donc prié de l'excuser auprès de vous.</p>
+
+<p class="c">FIN DU TOME PREMIER.</p>
+
+<hr class="full" />
+
+<h1><a name="MATHILDE-2" id="MATHILDE-2"></a>MATHILDE</h1>
+
+<hr />
+
+<h2>MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME</h2>
+
+<p class="cb">PAR</p>
+
+<h2>EUGÈNE SÜE.</h2>
+
+<p class="cb">PARIS<br />PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="cb">1845</p>
+
+<h3><a name="TOME_DEUXIEME" id="TOME_DEUXIEME"></a>TOME DEUXIÈME.</h3>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="C-CHAPITRE_I" id="C-CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<h4>LA VISITE.</h4>
+
+<p>En apprenant que nous allions chez M. de Rochegune, je fus vivement
+contrariée des relations qui allaient peut-être s'établir entre lui et
+nous. C'était de lui que madame de Richeville m'avait parlé, en me
+disant que M. de Mortagne aurait voulu me le présenter dans l'espoir de
+me le faire épouser. Je me reprochai mon premier manque de confiance
+envers Gontran. Si je lui avais rapporté la conversation de madame de
+Richeville, j'aurais pu lui dire l'espèce d'éloignement que j'éprouvais
+à rencontrer M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes; je fus très-contente d'apprendre que M. de Rochegune
+était sorti... sa vue m'aurait sans doute embarrassée. Son intendant
+nous fit voir la maison; elle parut parfaitement convenir à M. de
+Lancry.</p>
+
+<p>Le rez-de-chaussée, destiné aux pièces de réception, était d'un goût
+parfait, d'une rare élégance. Nous remarquâmes un appartement d'une
+charmante position, mais dont les murs étaient nus, sans tentures ni
+boiseries. Il s'ouvrait en partie sur le jardin et en partie sur une
+serre chaude.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cet appartement est-il le seul qui ne soit pas décoré?&mdash;dit
+Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que M. le marquis destinant cet appartement à sa <i>future</i>, il
+voulait sans doute qu'elle pût le faire arranger à son goût,&mdash;reprit
+l'intendant.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Rochegune devait donc se marier?&mdash;demanda M. de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable, monsieur le comte; car c'est la raison que m'a donnée
+l'architecte, quand je lui ai demandé pourquoi cet appartement restait
+ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyez donc, M. de Rochegune, sans le vouloir a été rempli de
+prévoyance,&mdash;me dit Gontran;&mdash;ne trouvez-vous pas? Je serais ravi que
+cet appartement vous convînt comme distribution, alors nous
+l'arrangerions à votre goût.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, il est charmant,&mdash;répondis-je à M. de Lancry, sans pouvoir
+m'empêcher de rougir.</p>
+
+<p>Pendant que Gontran examinait toutes les pièces avec attention, ce que
+m'avait dit madame de Richeville me revint à l'esprit; lorsque
+l'intendant de M. de Rochegune parla du mariage que son maître avait dû
+faire, je pensai qu'il s'était peut-être agi de moi. Je trouvai
+singulier qu'il fût dans ma destinée que cette maison m'appartînt.</p>
+
+<p>Nous montâmes au premier étage. Arrivés dans un salon d'attente,
+l'intendant s'aperçut qu'il avait oublié la clef d'une salle formant
+bibliothèque, et descendit la chercher.</p>
+
+<p>Cédant à un simple mouvement de curiosité, nous entrâmes avec Gontran
+dans une petite galerie de tableaux modernes; au bout de cette galerie
+était une double porte de velours rouge. Un de ses battants ouverts
+laissait voir une autre porte fermée.</p>
+
+<p>En examinant des tableaux, nous nous étions insensiblement rapprochés de
+cette porte. Gontran fit un mouvement, et dit d'un air étonné:</p>
+
+<p>&mdash;Il y quelqu'un là; on parle haut. Je croyais M. de Rochegune sorti.</p>
+
+<p>A peine M. de Lancry avait prononcé ces mots, que quelqu'un dit, dans la
+pièce à côté, d'un ton presque suppliant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en conjure, monsieur, silence! on pourrait nous entendre!!! Il
+y a quelques personnes ici, et j'ai fait dire que je n'y étais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est la voix de M. de Rochegune!&mdash;dit Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Ça devient fort piquant,&mdash;reprit mademoiselle de Maran;&mdash;nous allons
+voir quelque affreuse découverte; je suis sûre que le fils vaut le père.</p>
+
+<p>&mdash;Retirons-nous,&mdash;dis-je vivement à M. de Lancry.</p>
+
+<p>Nous n'en eûmes pas le temps. Une autre voix s'écria, en répondant à M.
+de Rochegune:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelqu'un là?... Eh bien! tant mieux, monsieur; tout ce que je
+demande, c'est qu'on m'entende... Béni soit le hasard qui m'envoie des
+témoins.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir qu'il s'agit de quelque somme confiée au vieux
+Rochegune en sa qualité de philanthrope, et que monsieur son fils nie le
+dépôt comme un enragé,&mdash;dit mademoiselle de Maran en se rapprochant de
+la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... encore une fois... je vous en supplie,&mdash;dit M. de
+Rochegune,&mdash;qu'allez-vous faire?...</p>
+
+<p>A ce moment, la porte s'ouvrit violemment. Un homme sortit, et s'écria
+en nous voyant:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit loué! il y a quelqu'un là...</p>
+
+<p>Quel fut mon étonnement! Je reconnus M. Duval, que Gontran nous avait
+montré à l'Opéra, en nous racontant la touchante conduite de ce jeune
+homme envers une vieille mère aveugle à laquelle il avait caché sa ruine
+à force de travail. L'autre personne était M. de Rochegune, que j'avais
+vu ce même jour dans la loge de madame de Richeville: il était grand et
+très-basané. Ce qui me frappa dans sa physionomie fut l'expression
+triste et sévère de ses grands yeux gris.</p>
+
+<p>Gontran fit à M. de Rochegune mille excuses de notre indiscrétion
+involontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, ah! mesdames,&mdash;s'écria M. Duval avec exaltation en
+s'adressant à nous,&mdash;c'est le ciel qui vous envoie; au moins je pourrai
+témoigner toute ma reconnaissance à mon bienfaiteur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous en supplie,&mdash;dit M. de Rochegune avec embarras.</p>
+
+<p>Je regardai ma tante. Ses traits avaient jusqu'alors exprimé une sorte
+de triomphe moqueur. A ces mots elle sembla dépitée, et s'assit
+brusquement sur un fauteuil, en souriant d'un air ironique.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur,&mdash;reprit M. de Rochegune en s'adressant à M. Duval,&mdash;je vous
+demande instamment, formellement le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Le silence!&mdash;s'écria M. Duval avec une explosion de reconnaissance
+pour ainsi dire furieuse.&mdash;Le silence! ah parbleu! vous vous adressez
+bien! Non... non... monsieur, ces traits-là sont trop rares; ils
+honorent trop l'espèce humaine pour qu'on ne les publie pas à haute
+voix, et plutôt cent fois qu'une.</p>
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;dit M. de Rochegune à ma tante,&mdash;je suis en vérité confus...
+J'avais fait défendre ma porte... excepté pour vous. Je comptais rester
+dans mon cabinet pour ne vous pas gêner dans la visite de cette maison,
+et...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi j'ai forcé la consigne!&mdash;s'écria M. Duval.&mdash;Un secret
+pressentiment me disait que vous étiez... chez vous, monsieur! j'avais
+appris que d'un moment à l'autre vous deviez partir pour un voyage;
+c'est seulement depuis hier que je sais à qui je dois presque la vie de
+ma pauvre vieille mère, et il fallait à tout prix que je vous visse...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... monsieur...&mdash;dit encore M. de Rochegune.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, monsieur... il ne s'agit pas de faire le bien en
+sournois et de vouloir se cacher après... Oui, monsieur, en
+sournois!&mdash;s'écria M. Duval dans sa généreuse colère.&mdash;Heureusement ces
+dames sont là; elles vont en être juges. Une banqueroute m'avait ruiné.
+Jusqu'alors j'avais vécu dans l'aisance; ce coup m'avait été terrible,
+moins pour moi, moins pour ma femme peut-être que pour ma mère, qui
+était vieille et aveugle. Il fallait avant tout, madame, lui cacher ce
+malheur. A force de travail, moi et ma femme nous y parvînmes pendant
+quelque temps; mais enfin nos forces s'épuisaient; ma pauvre femme tomba
+malade. Nous allions peut-être mourir à la peine, lorsqu'un jour je
+reçus sous enveloppe cent mille francs, madame; cent mille francs, avec
+une lettre qui me prévenait que c'était une restitution que me faisait
+le banqueroutier qui m'avait emporté quatre cent mille francs.&mdash;Vous
+comprenez ma joie, mon bonheur; ma mère, ma femme, étaient désormais à
+l'abri du besoin. Pour nous, maintenant habitués au travail, que nous
+n'avons pas interrompu pour cela, c'était presque de la richesse. Je
+racontai partout que je devais ce secours inespéré au remords du
+misérable qui nous avait tout enlevé. Des personnes qui connaissaient
+cet homme en doutèrent; elles avaient bien raison, car M. le marquis de
+Rochegune, que voici, était le seul auteur de cette généreuse action.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore une fois, monsieur, je vous en supplie, vous abusez des
+moments de ces dames,&mdash;dit M. de Rochegune avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins arrivez au fait, monsieur,&mdash;dit mademoiselle de Maran d'une
+voix aigre, en s'agitant avec dépit sur son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur,&mdash;s'écria gaiement Gontran en prenant la main de M.
+Duval,&mdash;nous nous liguons tous contre M. de Rochegune, quoi qu'il dise.
+Quoique nous soyons chez lui, nous ne sortirons pas que vous ne nous
+ayez tout raconté...</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, monsieur,&mdash;dit M. Duval,&mdash;je vois que vous êtes
+digne d'apprécier ces choses-là... Inquiet de savoir d'où me venait
+alors un secours aussi généreux, je relus la lettre, je ne connaissais
+pas cette écriture; voyez si la Providence ne m'est pas venue en aide!
+Un de mes amis qui habite la province, et qui arrive bientôt à Paris...
+M. Éloi Sécherin... me prie de lui chercher un domestique de bonne
+maison.</p>
+
+<p>&mdash;Le mari d'Ursule?&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Madame connaît M. Sécherin?&mdash;me dit M. Duval d'un air étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'amour du ciel! continuez, mon cher monsieur,&mdash;dit mademoiselle
+de Maran.</p>
+
+<p>&mdash;Hier donc, dit M. Duval,&mdash;un domestique se présente chez moi. Je lui
+demande ses certificats, il m'en montre plusieurs; le dernier lui avait
+été donné par M. le marquis de Rochegune; en l'ouvrant, l'écriture me
+frappe, je cours chercher ma lettre; plus de doute! monsieur, l'écriture
+était semblable, absolument semblable, impossible de s'y tromper. Dire
+ma joie, mon émotion, serait impossible. Je demandai au domestique
+quelques renseignements sur son maître.&mdash;Ah! monsieur,&mdash;me dit-il,&mdash;il
+n'y en a pas de meilleur, de plus charitable, tout le portrait de son
+père, qui a fait tant de bien...&mdash;Et pourquoi quittez-vous son
+service?&mdash;lui demandai-je.&mdash;Hélas! monsieur, M. le marquis va partir
+pour un long voyage, il ne garde que deux anciens serviteurs qui
+l'accompagnent. Je ne pouvais plus conserver le moindre doute. Je dis
+tout à ma femme. Je pars hier et j'arrive ici. M. de Rochegune était
+sorti, je reviens dans la soirée, il n'était pas encore rentré. Enfin,
+ce matin, après avoir encore en vain tenté de le voir, et craignant
+qu'il ne partît, je suis monté ici malgré le portier, et j'ai pu presser
+les mains de mon bienfaiteur. Oh! d'abord il a voulu nier, mais il sait
+trop mal mentir pour cela...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur,&mdash;dit M. de Rochegune avec un embarras croissant...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur,&mdash;s'écria M. Duval,&mdash;vous ne savez pas mentir... je vous
+dis que vous mentez d'une manière pitoyable! et lorsque je vous ai
+proposé, pour vous confondre, de m'écrire absolument la même lettre que
+celle que j'avais reçue avec les cent mille francs, vous n'avez pas osé,
+monsieur, vous n'avez pas osé! répondez à cela... Voilà, madame, ce que
+monsieur a fait pour moi. Voilà ce que je suis glorieux d'accepter, non
+comme don, mais comme prêt; car je compte sur mon travail pour
+m'acquitter... Voilà la bonne et généreuse action que je raconterai
+partout; mais je n'en suis pas moins heureux d'avoir pu une bonne fois
+convaincre monsieur de son bienfait devant témoins; maintenant il
+n'osera plus le nier peut-être!</p>
+
+<p>&mdash;Si, monsieur... je le nierai,&mdash;dit M. de Rochegune,&mdash;car il m'importe
+que le véritable bienfaiteur soit connu. Quelque douce que me soit votre
+reconnaissance, je ne puis l'accepter; je n'ai fait, en agissant ainsi,
+qu'obéir aux derniers v&oelig;ux de mon père,&mdash;dit M. de Rochegune d'un ton
+triste et pénétré.</p>
+
+<p>&mdash;Votre père, monsieur?&mdash;s'écria M. Duval.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur!&mdash;encore une fois,&mdash;je n'ai fait qu'exécuter ses
+dernières volontés.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'avais pas l'honneur d'être connu de lui, monsieur. Mais vous
+l'avez perdu bien avant l'époque où vous êtes si généreusement venu à
+mon secours.</p>
+
+<p>&mdash;Quelques mots vous expliqueront, monsieur, ce que je viens de vous
+dire. Mon père avait, dans sa jeunesse, placé une faible somme dans une
+de ces sociétés fondées au profit du dernier survivant. Il avait
+complétement oublié ce placement. Peu de temps avant sa mort, il reçut
+environ trois cent mille francs provenant de cette source. Un scrupule,
+dont j'apprécie toute la délicatesse, l'empêcha de profiter d'une somme
+due à la mort successive de plusieurs personnes. Cette somme fut, par
+lui, destinée à de bonnes &oelig;uvres. Pendant sa vie, il en employa une
+partie. Lorsque je le perdis, il me recommanda d'user du reste de cet
+argent dans le même but. J'ai appris, monsieur, avec quelle pieuse
+énergie vous aviez, pendant deux années, lutté contre le sort. J'ai
+appris combien votre conduite envers votre mère avait été admirable: je
+n'ai donc fait, monsieur, vous le voyez bien, qu'obéir aux ordres de mon
+père. J'avais cru que ceci demeurerait secret, comme tant d'autres
+généreuses actions de mon père. Le hasard a voulu qu'il n'en fût pas
+ainsi, monsieur.&mdash;Je vous avoue que maintenant j'en ai moins de regret,
+puisque je connais personnellement celui dont le courageux dévouement
+m'avait si vivement frappé;&mdash;et M. de Rochegune tendit cordialement la
+main à M. Duval.</p>
+
+<p>J'étais délicieusement émue; je me rappelais avec quelle grâce touchante
+M. de Lancry m'avait raconté à l'Opéra l'histoire de M. Duval; aussi le
+souvenir de Gontran se mêlait d'une manière charmante à toutes les
+grandes et généreuses pensées que cette scène soulevait en moi. Je
+regardai Gontran avec émotion. Il me sembla partager l'admiration que
+m'inspiraient le bienfaiteur et l'obligé.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran avait plusieurs fois souri d'un air ironique. Je
+reconnus sa méchanceté habituelle au portrait qu'elle avait fait du père
+de M. de Rochegune, l'un des hommes les plus remarquables, les plus
+justement vénérés de son temps, et qui s'était illustré par une foule
+d'actes d'une philanthropie éclairée, et par de beaux et grands travaux
+d'intelligence.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur,&mdash;dit Gontran à M. de Rochegune avec une amabilité parfaite,
+je suis bien heureux du hasard qui m'a mis à même de reconnaître ce que
+je savais déjà par le bruit du monde, c'est que dans certaines familles
+privilégiées, et la vôtre est de ce nombre, monsieur, les plus nobles
+qualités sont héréditaires.&mdash;Puis, s'adressant à M. Duval, il
+ajouta:&mdash;Il y a deux mois, monsieur, qu'à l'Opéra j'avais l'honneur de
+raconter à ces dames votre belle conduite avec l'enthousiasme qu'elle
+m'inspirait; je n'espérais pas être un jour assez heureux pour vous
+témoigner à vous-même, monsieur, l'admiration que vous méritez.</p>
+
+<p>&mdash;C'était au <i>Siége de Corinthe</i>, n'est-ce pas, monsieur?&mdash;dit naïvement
+M. Duval.&mdash;Un jour où madame la duchesse de Berry assistait au
+spectacle... c'est bien cela. C'était la première fois que ma femme et
+moi nous allions au spectacle depuis deux ans; nous nous en étions fait
+une vraie fête.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons même remarqué, monsieur, le béret de madame Duval, qui lui
+allait à merveille,&mdash;dit mademoiselle de Maran;&mdash;elle était jolie comme
+un ange et n'avait pas du tout l'air, je vous l'assure, d'être réduite à
+travailler pour vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être trouvez-vous, madame, que ma femme était mise avec trop
+d'élégance pour notre position? dit M. Duval avec une fierté
+douloureuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'alors, madame, je croyais que cet argent était une
+restitution. Depuis que je sais que c'est un prêt, je me refuserai tout
+superflu, croyez-le bien.</p>
+
+<p>Gontran, désolé comme moi de la méchante remarque de mademoiselle de
+Maran, dit à M. de Rochegune pour détourner sans doute la conversation:</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai eu aussi le plaisir de vous voir à cette représentation,
+monsieur de Rochegune, et j'étais bien loin de me douter que vous
+fussiez le bienfaiteur mystérieux dont j'entretenais ces dames.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je crois en effet que ce jour... j'étais à l'Opéra avec madame la
+duchesse de Richeville,&mdash;reprit M. de Rochegune d'un air embarrassé.</p>
+
+<p>Je levai par hasard les yeux sur lui; je rencontrai son regard, qu'il
+détourna aussitôt en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur,&mdash;dit mademoiselle de Maran à M. de Rochegune en prenant un
+air de bonhomie qui me présagea quelque perfidie,&mdash;rien de ce que nous
+voyons ou de ce que nous entendons là ne peut nous étonner; monsieur
+votre père avait habitué tout le monde à l'admiration de ses bonnes
+&oelig;uvres.</p>
+
+<p>&mdash;Madame...&mdash;dit M. de Rochegune en s'inclinant avec une sorte
+d'impatience pénible, soit qu'il n'aimât pas mademoiselle de Maran, soit
+que sa modestie souffrît de la prolongation de cette scène.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, monsieur, c'était un homme admirable,&mdash;reprit
+mademoiselle de Maran.&mdash;Je disais encore tout à l'heure à ma nièce que
+rien n'est plus touchant que ses visites dans les prisons... que la
+bonté avec laquelle il traitait les pauvres de son hospice; c'était
+comme une manière de saint Vincent de Paul ou quelque chose
+d'approchant.</p>
+
+<p>&mdash;C'était simplement un homme de bien. Il n'a jamais prétendu autre
+chose, madame,&mdash;dit M. de Rochegune d'un ton ferme et sévère qui
+prouvait qu'il n'était pas dupe des louanges ironiques de mademoiselle
+de Maran.</p>
+
+<p>Je vis avec plaisir, à la physionomie chagrine de Gontran, qu'il
+souffrait comme moi d'entendre ma tante parler ainsi. Mais le caractère
+de mademoiselle de Maran était trop altier pour jamais céder. Elle
+voulait toujours, comme on dit vulgairement, avoir le <i>dernier mot</i>.</p>
+
+<p>Offrant donc son bras à M. de Lancry, elle dit à M. de
+Rochegune:&mdash;Adieu, monsieur. C'est égal, quoi que vous en disiez, un
+simple homme de bien n'aurait jamais fait le trait mirifique de la
+<i>tontine</i><a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>! Oui, monsieur, ce scrupule de <i>tontine</i>&mdash;là suffirait pour
+illustrer une famille... Cent mille écus d'aumônes!... mais c'est-à-dire
+qu'autrefois il n'y avait que les grands coupables qui se permissent de
+faire de ces espèces d'amendes honorables.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur,&mdash;dit Gontran, en interrompant vivement mademoiselle
+de Maran.&mdash;Ces dames ont quelques visites à faire; je reviendrai voir
+cette maison si vous le permettez.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est toute à vos ordres, monsieur,&mdash;dit M. de Rochegune en saluant
+d'un air froid, et contenant à peine l'indignation que les dernières
+paroles de ma tante lui avaient causée.</p>
+
+<p>Lorsque nous fûmes remontés en voiture, je ne pus m'empêcher de dire à
+mademoiselle de Maran:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, vous avez été bien cruelle!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, bien cruelle?...&mdash;s'écria-t-elle en éclatant de
+rire.&mdash;Laissez-moi donc tranquille... Est-ce que vous croyez que je
+donne dans ces comédies-là?</p>
+
+<p>&mdash;Quelles comédies?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, quelles comédies! Mais tout cela était convenu, arrangé; on
+nous attendait! Il est évident qu'on avait fait dire à ce M. Duval de
+venir et de se tenir tout prêt à pousser ses cris reconnaissants; aussi
+s'est-il mis à crier comme une arche-pie quand il nous a su près de la
+porte. Ce vieux drôle d'intendant avait sans doute été l'avertir, sous
+le prétexte de chercher la clef de la bibliothèque.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame... quelle supposition!&mdash;dit Gontran; et dans quel but,
+madame?</p>
+
+<p>&mdash;Eh!&mdash;mon pauvre garçon,&mdash;c'est un calcul tout simple: d'abord, si M.
+de Rochegune vous surfait sa maison de 20 ou 30,000 fr., vous n'oserez
+pas marchander avec un homme capable de si beaux traits, sans compter
+qu'habiter un hôtel témoin de si vertueuses actions, ça porte bonheur et
+ça se paye. Je parie que le vieux Rochegune en a fait bien d'autres pour
+s'arranger sa belle réputation de philanthrope, afin de pouvoir, sous
+cet abri, tripoter, j'en suis sûre, dans toutes sortes d'abominables
+agiots. On dit qu'il prêtait à la petite semaine; je le croirais fort,
+car il est mort riche à millions! La preuve de ce que je dis, c'est
+qu'on ne fait pas des aumônes de cent mille écus quand on a la
+conscience nette. <i>Il n'y a que les gros pécheurs qui donnent gros aux
+pauvres</i>, répétait toujours le desservant de ma paroisse de Glatigny,
+qui n'était pas bête... Peste! cent mille écus en bonnes &oelig;uvres!
+c'est la part du diable, comme disent les bonnes gens, ou, si vous
+l'aimez mieux, c'est l'intérêt d'un capital de toutes sortes de
+vilenies...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame,&mdash;dit Gontran avec impatience, vous avouerez du moins
+qu'on ne pouvait mieux placer ce bienfait, quelle que soit la source de
+cet argent.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, certainement; cette petite Duval était très-gentille, ma
+foi, avec son béret rose. Ça aura été l'avis de M. de Rochegune, et le
+benêt de mari qui vient encore le remercier!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame! quelle indignité!&mdash;s'écria Gontran.&mdash;D'ailleurs, M. de
+Rochegune part dans quelques jours...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi?... il part? ça prouverait tout au plus qu'il est las de
+cette petite bourgeoise, dit mademoiselle de Maran en éclatant de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, madame!&mdash;dit M. de Lancry en me regardant, pour faire sentir à
+ma tante l'inconvenance de ce propos.</p>
+
+<p>Je ne pourrais vous peindre, mon ami, l'impression désolante que je
+ressentis en entendant mademoiselle de Maran flétrir aussi méchamment
+tout ce que mon c&oelig;ur venait d'admirer; jamais son horreur, jamais sa
+haine du beau, qu'il fût physique ou moral, ne s'étaient plus
+odieusement manifestées.</p>
+
+<p>A cette nouvelle preuve de son impitoyable méchanceté, je fis un retour
+sur moi-même et sur ma position. Mes défiances revinrent plus vives que
+jamais contre mademoiselle de Maran, sans que pourtant mon aveugle
+confiance pour Gontran diminuât en rien.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de me souvenir de ce que m'avait dit madame de
+Richeville: Défiez-vous de ce mariage. Votre tante le protége, il doit
+vous être fatal.</p>
+
+<p>Je reconnaissais aussi que la duchesse ne m'avait pas trompée sur les
+qualités qu'elle accordait à M. de Rochegune, que M. de Mortagne aurait
+voulu me voir épouser.</p>
+
+<p>Je l'avoue, un moment je fus inquiète de l'apparente gravité de ces
+réflexions. Mon c&oelig;ur trembla, pour ainsi dire, de voir mon esprit
+embarrassé pour y répondre.</p>
+
+<p>Par instinct, je jetai les yeux sur Gontran... La vue de sa physionomie
+si noble, si douce, si loyale, me rassura.</p>
+
+<p>Ce n'est pas mademoiselle de Maran, c'est mon c&oelig;ur qui a fait ce
+mariage, me dis-je; et enfin, parce que M. de Rochegune a de généreuses
+qualités, est-ce une raison pour que Gontran n'en ait pas? N'est-ce pas
+lui qui le premier m'a raconté cette touchante action si noblement
+récompensée? Tout à l'heure encore n'a-t-il pas partagé mon émotion?</p>
+
+<p>Ces réflexions chassèrent les impressions pénibles que les paroles
+perfides de ma tante avaient fait naître.</p>
+
+<p>Lorsque nous descendîmes de voiture, un des gens de mademoiselle de
+Maran lui dit que mademoiselle Ursule, c'est-à-dire madame
+<i>Sécherin</i>,&mdash;ajouta-t-il en se reprenant,&mdash;attendait dans le salon avec
+son mari.</p>
+
+<p>Ma cousine était arrivée; oubliant Gontran, ma tante, je montai
+rapidement l'escalier; j'ouvris vivement la porte du salon.</p>
+
+<p>En effet c'était elle... c'était Ursule et son mari.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="C-CHAPITRE_II" id="C-CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h4>MONSIEUR ET MADAME SÉCHERIN.</h4>
+
+<p>&mdash;Ursule!</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde!</p>
+
+<p>Nous nous embrassâmes avec effusion. Je m'attendais à trouver ma pauvre
+cousine affreusement changée: quel fut mon étonnement de la voir plus
+fraîche, plus jolie que jamais, quoique son regard fût toujours
+mélancolique, quoique son sourire fût toujours triste.</p>
+
+<p>Elle me présenta M. Éloi Sécherin: c'était un jeune homme d'une taille
+moyenne, très-blond, d'une figure assez régulière, pleine, colorée et
+d'une expression riante et ouverte.</p>
+
+<p>Au premier abord, il me parut être un de ces hommes qui se font
+pardonner la vulgarité de leur tournure et de leur langage par la
+franchise et par la bonhomie de leurs manières.</p>
+
+<p>Néanmoins je n'eusse jamais cru que ma cousine, avec nos idées de jeunes
+filles, aurait pu se décider à un pareil mariage. En voyant M. Sécherin,
+le sacrifice qu'Ursule disait m'avoir fait me parut encore plus grand.
+Je la plaignais profondément d'avoir dû subir l'impérieuse volonté de
+son père.</p>
+
+<p>En embrassant Ursule, je lui serrai la main; elle me comprit, et serra
+la mienne en levant les yeux au ciel.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran entra avec M. de Lancry. Ursule me jeta un regard
+qui me navra: elle comparait son mari à Gontran.</p>
+
+<p>Ma cousine présenta son mari à ma tante; je crus que celle-ci allait
+donner carrière à son esprit ironique. A mon grand étonnemnent, il n'en
+fut pas d'abord ainsi; mademoiselle de Maran fit la <i>bonne femme</i>, et
+dit à M. Sécherin avec la plus grande affabilité, afin sans doute de le
+mettre en confiance:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, vous voulez donc rendre Ursule la plus heureuse des
+femmes? Vous voulez donc nous faire oublier, nous tous, qui l'aimons
+tant? Savez-vous bien que je vais devenir très-jalouse de vous au moins,
+monsieur Sécherin! Oui, sans doute, et d'abord je dois vous prévenir
+d'une chose, c'est qu'ici nous avons l'habitude de parler en toute
+franchise, nous vivons bonnement en famille; dans une demi-heure vous
+nous connaîtrez comme si nous avions passé notre vie ensemble. Moi je
+suis une vieille bonne femme qui rabâche toujours la même chose... que
+j'adore ces deux enfants, Mathilde et Ursule; ainsi, tenez-vous bien
+pour averti que je ne taris pas, quand il s'agit d'elles; aussi j'aime
+ceux qui les aiment presque autant que je les aime, elles: après cela je
+suis grondeuse, boudeuse, quinteuse et râchonneuse, parce que c'est le
+privilége de la vieillesse. Eh bien! pourtant, malgré tout ça, monsieur
+Sécherin, je ne sais pas comment ça se fait... mais on finit toujours
+par m'aimer un peu.</p>
+
+<p>M. Sécherin fut complétement dupe de cette feinte bonhomie. J'observais
+sur sa physionomie franche et cordiale la confiance croissante que lui
+inspirait ma tante; son embarras, sa gêne disparurent; il s'écria
+joyeusement:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, tenez, madame, je ne crois pas qu'on doive vous aimer un peu,
+moi, je crois qu'on doit vous aimer beaucoup. Et, puisqu'il faut vous
+parler franchement, je vous avoue que vous me faisiez une peur
+diabolique. Eh bien! votre accueil m'a tout de suite rassuré.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous aviez peur de moi, mon cher monsieur Sécherin? Et
+pourquoi donc cela, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>En vain Ursule fit signes sur signes à son mari, il ne les aperçut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, madame, j'avais peur de vous,&mdash;reprit M. Sécherin de plus en
+plus confiant,&mdash;et il y avait bien de quoi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! mais vous m'interloquez, monsieur Sécherin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sans doute, madame; mon beau-père, M. le baron d'Orbeval, me
+cornait toujours aux oreilles: Prenez bien garde, mon gendre!
+mademoiselle de Maran est une grande dame! Si vous aviez le malheur de
+lui déplaire, vous seriez perdu, car elle a de l'esprit vingt fois gros
+comme vous, et elle sait s'en servir de son esprit, je vous en réponds!
+Eh bien! maintenant, madame, savez-vous ce que je lui répondrais, au
+beau-père? car il ne me faut pas beaucoup de temps, à moi, pour toiser
+mes pratiques...</p>
+
+<p>Ursule rougit jusqu'au front en entendant ces expressions vulgaires;
+Gontran dissimula son sourire; mademoiselle de Maran dit au mari
+d'Ursule, avec un ton de bonhomie incroyable:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Sécherin, permettez, nous nous sommes promis d'être francs,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! on ne dit pas, même en parlant d'une vieille femme comme moi,
+<i>toiser mes pratiques</i>. C'est de mauvais goût! Oh! je ne vous passerai
+rien, d'abord! je vous en préviens. Voilà comme je suis; d'ailleurs nous
+sommes convenus d'être francs.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, madame,&mdash;s'écria M. Sécherin avec une expression de
+reconnaissance vraiment touchante,&mdash;ce que vous faites là est généreux
+et bon, voyez-vous! je vous en remercie de tout c&oelig;ur! D'autres se
+seraient moqués de moi; vous, au contraire, vous avez la bonté de me
+reprendre. Que voulez-vous, madame, je ne suis qu'un provincial, peu
+fait aux belles manières de la capitale.</p>
+
+<p>&mdash;De Paris... monsieur Sécherin, de Paris! On ne dit pas de la
+capitale,&mdash;reprit mademoiselle de Maran avec un très-grand sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, madame? Tiens, c'est drôle. Pourtant notre procureur du roi
+et notre sous-préfet disent toujours <i>la capitale</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible; ça se dit en administration et en
+géographie,&mdash;continua mademoiselle de Maran,&mdash;mais ça ne se dit pas
+ailleurs. Vous voyez que je suis implacable, mon pauvre monsieur
+Sécherin.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez, madame, allez toujours, je n'oublie jamais ce qu'on m'a
+dit une bonne fois. Eh bien donc, madame, si j'avais maintenant à faire
+votre portrait à mon beau-père... je lui dirais: Mademoiselle de Maran
+est sans doute une très-grande dame par sa position, mais au fond c'est
+une brave petite dame, franche et unie comme bonjour, qui a le c&oelig;ur
+sur la main, et qui a peut-être encore plus de bons sentiments que de
+bon esprit. Eh bien! n'est-ce pas que je ne me trompe pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, c'est-à-dire, mon cher monsieur Sécherin, que Lavater n'était
+rien du tout auprès de vous; vous êtes un Nostradamus, un Cagliostro
+pour la prévision et pour la prédiction! Tenez, je suis si contente du
+portrait que vous avez fait de moi, que je ne relèverai pas certains
+mots.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien! si, madame, si... relevez-les; ou sans cela je me fâcherai,
+je vous en avertis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien non! monsieur Sécherin, je vous en prie...</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, je vous dis que je me fâcherai, et je me fâcherai si vous
+ne me reprenez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! puisque vous le voulez absolument, et pour conserver la bonne
+harmonie entre nous, je vous ferai observer que <i>unie comme bonjour</i> et
+le <i>c&oelig;ur sur la main</i>, c'est un peu bien vulgaire.</p>
+
+<p>&mdash;Bon... bon, je ne le dirai plus. Mais, mon Dieu, madame, comme vous
+êtes bonne! C'est qu'après tout, voyez-vous, il n'y a pas de méchanceté
+dans mon fait; vous avez deviné ça tout de suite!</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, je vous ai tout de suite deviné, mon bon monsieur
+Sécherin; vous me paraissez le meilleur des hommes, et certes je ne
+vous crois pas le moindre fiel.</p>
+
+<p>&mdash;Du fiel.... moi! pas plus qu'un pigeon; ce qui me manque, je le sens
+bien, c'est l'éducation; mais que voulez-vous? j'ai été élevé en
+province, mon père était un petit marchand, il a commencé sa fortune en
+achetant des biens d'émigrés.</p>
+
+<p>&mdash;Avec un début comme celui-là, il ne pouvait manquer de prospérer,&mdash;dit
+mademoiselle de Maran.&mdash;Certainement ces biens d'émigrés devaient lui
+porter bonheur à M. votre père.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui est en effet arrivé, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien; continuez, monsieur Sécherin.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à ma mère,&mdash;reprit la malheureuse victime de la perfidie de ma
+tante,&mdash;quant à ma mère, c'est la meilleure des femmes, mais elle a
+toujours voulu conserver son bonnet rond et son casaquin d'autrefois;
+c'est une bonne ménagère dans toute l'acception du mot; vous voyez donc
+bien que je n'ai pas été élevé comme un duc et pair. J'ai fait couci
+couci mes études au collége de Tours; à la mort de mon père, j'ai pris
+la direction de sa fortune, et j'ai trouvé dans son vieux bureau de
+sapin noir un inventaire de soixante-trois mille sept cents livres de
+rentes en terres et en propriétés, et cela net d'impôts, madame, sans
+compter le matériel de deux fabriques où j'emploie cinq cents ouvriers
+qui ne peuvent pas suffire aux commandes... Voilà où j'en suis, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes dans une position magnifique, monsieur Sécherin! C'est
+tout simple, les honnêtes gens prospèrent toujours, et je suis sûre que
+ce sont ces biens d'émigrés dont nous parlions qui ont valu cette
+prospérité croissante à monsieur votre père.</p>
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;dit Ursule, qui était au supplice,&mdash;je crains que ces
+détails...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, Ursule, ils m'intéressent au contraire beaucoup, ma chère
+enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, <i>chère bellotte</i>, mes petites affaires d'intérêt ne
+peuvent qu'intéresser infiniment notre bonne tante.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Sécherin, toujours fidèle à mon système de franchise,&mdash;dit
+mademoiselle de Maran,&mdash;je vous ferai observer que <i>chère bellotte</i>,
+doit être réservé pour la plus douce et la plus secrète intimité: vous
+profanez le charme mystérieux de ces adorables expressions en les
+prodiguant ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, madame, mon père appelait toujours ma mère <i>chère bellotte</i>,
+et ma mère l'appelait <i>petit père</i> ou <i>gros loup</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mais remarquez, mon bon monsieur Sécherin, que je n'incrimine pas en
+elles-mêmes les tendres et naïves expressions de <i>chère bellotte</i>,
+<i>petit père</i>, et même de <i>gros loup</i>, au contraire!! j'espère bien
+qu'Ursule, pieusement fidèle à ces touchantes traditions de votre
+famille, vous prodigue en secret ces noms si doux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mais tu as donc dit à madame que tu m'appelais ton gros loup,
+toi?&mdash;s'écria M. Sécherin en se retournant vers Ursule et en frappant
+dans ses mains avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!... Ursule vous appelle déjà son <i>gros loup</i>, mon bon
+monsieur Sécherin?&mdash;s'écria ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, madame, et elle ne met pas de mitaines pour cela,&mdash;continua
+M. Sécherin avec une orgueilleuse satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, pouvez-vous croire!...&mdash;s'écria Ursule,&mdash;et des larmes de
+honte et de confusion lui vinrent aux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!&mdash;reprit M. Sécherin,&mdash;comment! tu ne te souviens pas que le
+surlendemain de notre mariage, lorsque je t'ai fait voir l'inventaire de
+notre fortune, je l'ai dit en t'embrassant: Tout cela est à toi et à ton
+<i>gros loup</i>! Et que tu m'as répondu en m'embrassant aussi: Oui, tout ça
+c'est à moi et à mon <i>gros loup</i>? Mais rappelle-toi donc bien, c'était
+dans la petite chambre verte qui me sert de cabinet.</p>
+
+<p>Il est impossible de se figurer la douleur, l'accablement d'Ursule, en
+entendant ces mots.</p>
+
+<p>J'étais navrée pour elle. Gontran souriait malgré lui; mademoiselle de
+Maran triomphait. Pourtant elle ne voulut pas trop prolonger cette
+scène, et reprit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous bien vous taire, monsieur Sécherin, vilain indiscret!
+Est-ce qu'on dit ces choses-là? On garde ces friands petits bonheurs-là
+pour soi tout seul; ce sont de ces petites félicités coquettes et
+mysticoquentieuses dont on se chafriole en secret et qu'on n'avoue pas!
+Ursule vous aurait mille et mille fois appelé son <i>gros loup</i> qu'elle se
+ferait plutôt tuer que de l'avouer, et elle aurait raison. Je vous
+répète que vous êtes un vilain indiscret. Ah! les hommes!... les
+hommes!... nous ne pouvons pas leur laisser lire dans notre c&oelig;ur nos
+plus charmantes préférences, nous ne pouvons pas les leur témoigner par
+les noms les plus doux, sans qu'ils aillent tout de suite se vanter de
+cela de toutes leurs forces!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est vrai, madame,&mdash;dit M. Sécherin,&mdash;j'ai eu tort, vous
+avez raison, toujours raison; encore une leçon dont je profiterai. Je
+garderai <i>bellotte</i> et <i>gros loup</i> pour nous deux ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ferez bien. Mais parlez-moi donc de ces biens d'émigrés que
+monsieur votre père avait achetés lorsqu'il était petit marchand. Vous
+ne savez pas comme ça m'intéresse. Est-ce qu'ils étaient considérables,
+ces biens?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, ils avaient appartenu en partie à la famille de Rochegune
+avant la révolution; mais à la restauration, mon père les a revendus au
+vieux marquis.</p>
+
+<p>A ce nom, qui revenait si singulièrement et si souvent dans cette
+journée, ma tante fronça le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que M. de Rochegune a encore beaucoup de propriétés dans cette
+province, monsieur?&mdash;demanda Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, monsieur; il a toutes les propriétés de son père, comme
+il en a toutes les qualités... L'hospice des vieillards fondé par feu M.
+le marquis est à deux lieues de chez moi. Ah! madame,&mdash;ajouta M.
+Sécherin avec exaltation en se retournant vers ma tante,&mdash;quel bien feu
+M. le marquis faisait dans le pays!... et avec cela si peu fier! Enfin,
+madame, figurez-vous que, tant qu'il restait à son château de Rochegune,
+il allait tous les dimanches à la messe de l'hospice des vieillards;
+après la messe il dînait à leur table, allait avec eux à vêpres,
+soupait encore avec eux et couchait dans leur dortoir: il faisait
+toujours cela une fois par semaine; ce n'est pas tout, il suivait
+jusqu'au cimetière le cercueil des pauvres qui mouraient. Voilà, madame,
+ce qui s'appelle faire du bien avec bonté... n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute,&mdash;répondit ironiquement mademoiselle de Maran.&mdash;Aller
+manger dans la gamelle de ces vieux vagabonds, mais je trouve cette
+idée-là tout à fait réjouissante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez bien raison, madame,&mdash;reprit naïvement M. Sécherin;&mdash;ça
+leur réjouissait le c&oelig;ur, à ces pauvres gens. Mais ce n'est encore
+rien que cela, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! il y a quelque chose de plus pharamineux encore que
+cette communion de gamelle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. Comme j'étais le plus fort manufacturier du pays, M. le
+marquis m'avait prié de commander de petits ouvrages à ces malheureux:
+ils les faisaient, mais Dieu sait comme! cela ne servait à rien, c'était
+de la matière première perdue que feu M. le marquis payait; non content
+de cela, il me remboursait les petites sommes que je donnais à ces
+pauvres vieux censément pour prix de leurs ouvrages, de façon qu'ils
+croyaient gagner par leur travail les douceurs qu'ils se procuraient
+ainsi...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est que c'est, en effet, d'une superlative
+délicatesse!&mdash;s'écria mademoiselle de Maran,&mdash;et c'est bien raisonné
+surtout! car enfin, jugez donc! si ces messieurs les vagabonds étaient
+venus à s'apercevoir que ce M. de Rochegune se permettait de leur faire
+l'aumône en tout et pour tout, c'est qu'ils auraient pu se révolter au
+moins! joliment rabrouer cet impertinent marquis, et profiter d'une nuit
+où il serait venu coucher dans leur dortoir pour lui donner une bonne
+traversinade qu'il n'aurait pas volée.</p>
+
+<p>L'amertume avec laquelle mademoiselle de Maran raillait une action d'une
+délicatesse peut-être outrée, mais qui révélait du moins la plus
+touchante bonté, prouvait combien elle était piquée de voir donner à ses
+calomnies un si éclatant démenti.</p>
+
+<p>Gontran partageait mon émotion. Ursule, les yeux fixes, semblait
+profondément et douloureusement absorbée.</p>
+
+<p>M. de Lancry dit à M. Sécherin:</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve aussi que la conduite de M. de Rochegune est admirable,
+monsieur; et l'hospice est-il toujours entretenu?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, monsieur, et M. le marquis de Rochegune maintenant fait
+comme faisait son père. Au retour de ses voyages, il est venu passer six
+mois à son château, et il a été une fois par semaine dîner et coucher à
+l'hospice tout comme son père; aussi est-il adoré dans le pays tout
+comme son père...</p>
+
+<p>&mdash;Et il le mérite bien, assurément... <i>tout comme son père</i>...&mdash;dit
+mademoiselle de Maran avec aigreur.&mdash;Est-ce qu'il met aussi le bonnet et
+la casaque ces beaux jours-là?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame; il reste habillé comme il est. Oh! il fait cela comme
+tout ce qu'il fait, simplement, sans ostentation. C'est naturel chez
+lui. Il tient ça de son père. C'est comme le courage; il est brave
+comme un lion. Tenez, il y a sept ou huit ans, il n'avait alors que
+vingt ans, lui et un drôle d'homme, M. le comte de Mortagne, qui était
+l'ami intime de son père, ont fait un coup devant lequel les plus
+intrépides auraient peut-être reculé.</p>
+
+<p>En entendant le nom de M. de Mortagne, la mauvaise humeur de
+mademoiselle de Maran augmenta.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez connu M. de Mortagne?&mdash;dis-je vivement à M. Sécherin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle; c'était un original qui avait été au bout du monde,
+un ancien troupier de la grande armée, une barbe comme un sapeur; il
+venait bien souvent nous voir à la fabrique; mon pauvre père l'aimait
+bien aussi. Pour en revenir à mon histoire, un jour, lui et le jeune M.
+de Rochegune chassaient un lièvre à cheval et aux chiens courants; ils
+n'avaient donc pas de fusils, et ne possédaient pour toute arme qu'un
+fouet; le lièvre débouche de la forêt de Rochegune et prend la plaine.
+C'était en plein hiver; ils trouvent dans un champ un berger couvert de
+sang et à moitié mort.</p>
+
+<p>&mdash;Bon... bon... je vois d'ici ce que c'est,&mdash;dit mademoiselle de Maran
+avec impatience,&mdash;quelque chien... quelque loup enragé qui aura mordu
+les moutons et le berger, et que ces deux paladins auront mis à mort.
+Allons, c'est superbe... N'en parlons plus.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, c'était...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, mon cher monsieur Sécherin, faites-nous grâce de ces
+histoires-là, elles doivent être d'une terrible beauté, et cette nuit
+leur ressouvenir me donnerait le cauchemar. Mais tenez, je vois dans les
+yeux d'Ursule qu'elle meurt d'envie d'aller causer avec Mathilde.</p>
+
+<p>Je me levai, je pris ma cousine par la main, et je l'emmenai chez moi,
+laissant M. Sécherin avec ma tante et Gontran.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="C-CHAPITRE_III" id="C-CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h4>L'AVEU.</h4>
+
+<p>L'humiliation d'Ursule fut profonde et cruelle; non-seulement elle avait
+souffert de la vulgarité de son mari, mais aussi de la révélation des
+expressions ridiculement familières qu'il avait employées à son égard
+quelques jours après son mariage.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran avait été servie au delà de ses souhaits; sa
+bonhomie perfide, en mettant d'abord le mari d'Ursule en confiance,
+avait montré ce dernier sous un jour presque grotesque; le hasard avait
+fait le reste.</p>
+
+<p>Je pense maintenant que, sans trop anticiper sur les événements, je puis
+vous faire remarquer que dès mon enfance mademoiselle de Maran n'avait
+eu qu'une pensée, celle d'exciter la jalousie, l'envie d'Ursule contre
+moi; elle voulait me faire tôt ou tard une ennemie implacable de celle
+que j'aimais de la tendresse la plus sincère.</p>
+
+<p>Lorsque j'étais enfant, elle avait mis mon intelligence, mon esprit
+au-dessus de celui d'Ursule; jeune fille, c'était ma beauté, c'était ma
+fortune qui devaient complétement éclipser ma cousine; enfin, elle
+s'était efforcée de faire indirectement ressortir la distinction,
+l'élégance, la position, la naissance de Gontran, que j'allais épouser,
+en provoquant avec une infernale méchanceté les épanchements candides de
+M. Sécherin, le mari d'Ursule.</p>
+
+<p>Hélas! je le crois, sans l'incessante obsession de ma tante, ma cousine
+n'eût pas si souvent comparé avec amertume ma position à la sienne; elle
+ne m'eût pas envié quelques avantages, et nous aurions vécu sans
+rivalité, sans jalousie. Je croirai toujours que le c&oelig;ur d'Ursule
+était primitivement bon et généreux; les insinuations de ma tante ont
+causé le mal qu'elle m'a fait plus tard....</p>
+
+<p>Je montai dans ma chambre avec Ursule. J'avais la plus entière, la plus
+aveugle créance dans sa franchise; je voyais en elle une victime; je me
+souvenais de la lettre si lugubre, si gémissante, qu'elle m'avait
+écrite: aussi je cherchais en vain à m'expliquer la singulière
+familiarité de ses expressions envers son mari, deux ou trois jours
+après ce mariage désespérant qui lui avait donné des idées de suicide.</p>
+
+<p>Si j'avais un seul instant soupçonné Ursule de fausseté, si je l'avais
+crue capable d'avoir contracté une union, sinon avec plaisir du moins
+par calcul, j'aurais compris l'étrange contradiction des paroles de la
+lettre de ma cousine; mais, je le répète, j'avais une foi profonde en
+elle, j'attendais avec anxiété l'explication de ce mystère.</p>
+
+<p>En entrant chez moi, Ursule tomba dans un fauteuil; elle cacha sa tête
+dans ses deux mains sans me dire un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Ursule, mon amie, ma s&oelig;ur,&mdash;lui dis-je en me mettant à ses genoux,
+en prenant ses deux mains dans les miennes.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi... laisse-moi,&mdash;dit-elle en cherchant à se dégager et en
+souriant avec amertume à travers ses larmes.&mdash;Pourquoi ces paroles de
+tendresse? tu ne les penses pas... tu ne peux plus les penser.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Ursule... c'est cruel... que t'ai-je fait? que t'ai-je dit?
+pourquoi m'accueillir ainsi, mon Dieu! après une si longue absence?</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, je n'accuse pas ton c&oelig;ur; il est bon et généreux! mais
+c'est parce qu'il est généreux, qu'il a en horreur tout ce qui est
+mensonge et fausseté. Ainsi, laisse-moi... laisse-moi! ne te crois pas
+obligée de paraître m'aimer encore.</p>
+
+<p>&mdash;Ursule... que dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je ne sais pas que tu me méprises!...&mdash;ajouta la
+malheureuse femme en fondant en larmes. Puis elle se leva et alla près
+de la fenêtre essuyer ses pleurs.</p>
+
+<p>J'étais restée stupéfaite, ne comprenant rien à ce que me disait Ursule.
+Je courus à elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, au nom du ciel, explique-toi; que veux-tu dire? pourquoi veux-tu
+donc que je te méprise?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, Mathilde? peux-tu me le demander? Comment! il y a quinze
+jours, je t'écris une lettre désolée, une lettre qui te peignait
+l'affreux bouleversement de mon c&oelig;ur. Tu t'émeus de mon désespoir, tu
+plains ton amie... tu pleures sur son sacrifice, sur ses illusions
+perdues, et tout à l'heure tu entends dire que cette femme, qui, un
+moment, n'avait vu d'autre refuge que la mort pour échapper à cet odieux
+avenir; que cette femme, trois jours après ce mariage détesté, prodigue
+à son mari les noms les plus ridiculement familiers... Encore une fois,
+Mathilde, je te dis que tu me méprises... ou bien tu caches ce sentiment
+et je te fais pitié... Mais la pitié... je n'en veux pas... j'aime mieux
+le dédain... j'aime mieux la haine... j'aime mieux l'indifférence; mais
+la pitié... oh! jamais, jamais!</p>
+
+<p>Et mettant son mouchoir sur sa bouche, Ursule étouffa les sanglots
+qu'elle ne pouvait contenir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es folle, Ursule! tu ne penses pas ce que tu dis...
+Souviens-toi donc de ma lettre? Est-ce que je ne sens pas tes larmes
+couler sur mes joues?&mdash;lui dis-je en l'embrassant,&mdash;est-ce que je ne
+vois pas, hélas! que tu es bien malheureuse? Que me fait, après tout, un
+mensonge de ton mari?</p>
+
+<p>&mdash;Un mensonge?... non, ce n'est pas un mensonge, Mathilde... non. Ces
+mots, si ridiculement familiers, je les ai dits... entends-tu... je les
+ai dits...</p>
+
+<p>&mdash;Tu les as dits... Ursule?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... Ainsi laisse-moi... tu le vois bien... je suis la plus
+dissimulée... la plus fausse des créatures... Je feins le désespoir pour
+me faire plaindre, tandis qu'au fond je suis ravie de ce mariage... Mon
+mari est si riche... après tout! O honte! ô infamie!</p>
+
+<p>Et Ursule appuya avec force ses deux mains sur son front....</p>
+
+<p>&mdash;Non... il n'y a pas de honte, il n'y a pas
+d'infamie,&mdash;m'écriai-je.&mdash;Il y a là un mystère que je ne comprends pas.
+Eh! que m'importe après tout quelques paroles passées? tu souffres, tu
+pleures: eh bien! je veux souffrir, je veux pleurer avec toi... Vois mes
+larmes... ma s&oelig;ur, sens mon c&oelig;ur comme il bat... Dis...
+maintenant, dis... crois-tu que ce soit là du mépris... de la pitié?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! non, non; je te crois, Mathilde. Pardon! oh! pardon d'avoir
+un instant pu douter de ton c&oelig;ur... Mais c'est qu'aussi j'avais... je
+dois avoir tant de préventions à détruire dans ton esprit!</p>
+
+<p>&mdash;Mais aucune,&mdash;te dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, écoute-moi, ma s&oelig;ur, ma tendre s&oelig;ur. Tes larmes, ton
+affliction, m'arrachent mon secret. Tout à l'heure je ne voulais rien te
+dire... Je voulais ne plus te revoir, car vivre près de toi, soupçonnée
+par toi de fausseté, oh! cela me semblait impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Ursule! eh bien! voyons... ne méritai-je pas ta confiance?</p>
+
+<p>&mdash;Si... oh! si! mon Dieu! toi seule... écoute donc... Ce mariage me
+causait un tel désespoir que jusqu'au dernier moment, malgré moi, je
+crus qu'un événement imprévu l'empêcherait... Oui... j'étais comme ces
+condamnés qui savent qu'ils doivent mourir, qu'il n'y a pas de grâce
+pour eux, et qui pourtant ne peuvent s'empêcher d'espérer cette grâce
+impossible. C'était un dernier instinct de bonheur qui se révoltait en
+moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ursule... Ursule... et ce que tu dis là est affreux. Combien tu as dû
+souffrir, mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;J'obéis à mon père... je voulus te mettre dans l'impossibilité de
+consommer le généreux sacrifice que tu m'avais proposé. Ce mariage se
+fit... mon sort irrévocablement fixé, je n'avais que deux
+alternatives... la mort...</p>
+
+<p>&mdash;Ursule... Ursule, ne parle pas ainsi... tu m'épouvantes.</p>
+
+<p>&mdash;La mort, ou une vie à tout jamais malheureuse. Un moment je restai
+accablée sous le coup de ce funeste avenir! Pourtant, avant que de me
+désespérer tout à fait, je me demandai ce qui causait l'éloignement que
+m'inspirait mon mari; je me dis que c'était la vulgarité de ses
+manières, son éducation commune, car son c&oelig;ur est bon, je crois....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sans doute, Ursule, crois-le, crois-le; il est généreux, il est
+bon. N'as-tu pas vu avec quelle sensibilité il parlait des bienfaits de
+M. de Rochegune! Mon Dieu! son langage, ses manières se façonneront au
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, donc, je me suis dit: ce langage commun me choque, ces
+familiarités, presque grossières, me révoltent... Ma vie, désormais,
+doit se passer dans la compagnie de cet homme; il faut renoncer à toutes
+mes idées de jeune fille. Désormais je dois vivre d'une vie tout
+autre... Du courage... tout est fini, tout!!!&mdash;et les larmes couvrirent
+la voix d'Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la délicatesse naturelle de mes habitudes,&mdash;reprit-elle,&mdash;de mes
+penchants qui me rend si malheureuse. Eh bien! puisque je ne puis pas
+élever mon mari jusqu'à moi... je m'abaisserai jusqu'à lui... Oui, ce
+langage qui me révolte, je le parlerai... ces manières qui me font
+frissonner de répugnance, je les imiterai... Mathilde! Mathilde! cela,
+je l'ai fait; j'ai flatté cet homme comme il voulait être flatté. J'ai
+feint de l'aimer comme il voulait être aimé... Ses expressions
+ridiculement familières je les ai répétées en rougissant d'humiliation
+et de honte... Oh! ma s&oelig;ur, ma s&oelig;ur... tu ne sauras jamais ce que
+j'ai souffert pendant les huit jours d'épreuves que je m'étais
+imposés!... Tu ne sauras jamais ce qu'il y a d'affreux dans cette
+profanation de soi-même, dans ce mensonge des lèvres, dont le c&oelig;ur se
+révolte. Oh! que de larmes dévorées en secret, pendant que je jouais
+cette triste et amère comédie!... Mais, vois-tu, maintenant je ne puis
+plus, je souffre... non, je ne puis plus! Ah! plutôt que de continuer à
+m'abaisser à mentir ainsi... oh! oui... la mort! mille fois la mort.</p>
+
+<p>L'accent d'Ursule était si déchirant, si désespéré, son air si égaré,
+ses traits si bouleversés, qu'elle m'effraya.</p>
+
+<p>Alors je comprenais sa conduite; alors j'étais frappée du courage qu'il
+lui avait fallu pour tenter seulement ce qu'elle avait essayé.</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, rassure-toi, ma s&oelig;ur,&mdash;lui dis-je,&mdash;écoute seulement
+mes conseils. Tu te trompes, je pense, en croyant nécessaire de
+t'abaisser au niveau de ton mari. Son c&oelig;ur est généreux, il t'aime
+avec idolâtrie; essaye au contraire de l'élever jusqu'à toi... Tout à
+l'heure, n'as-tu pas vu avec quel empressement il accueillait les
+observations de mademoiselle de Maran? Juge donc de quelle autorité
+seraient les tiennes sur lui? Ursule, ma s&oelig;ur, songe à cela... Sans
+doute, je t'aurais désiré une autre union; mais enfin celle-ci est
+accomplie. Ne repousse donc pas les chances de bonheur qu'elle t'offre.</p>
+
+<p>&mdash;Du bonheur, Mathilde? à moi du bonheur?... oh! jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Si, si, du bonheur... Ton mari est bon, franc, loyal... Il est riche,
+il t'aime. Il n'est pas d'une très-jolie figure; ses manières, son
+langage manquent d'élégance; soit; mais cela est-il donc irréparable?
+Mon Dieu! cela s'apprend si vite, l'exemple est tout! Et tu seras pour
+lui un si charmant exemple à étudier! Et puis, enfin, veux-tu que nous
+t'aidions?... Oui, pour te rendre cette éducation plus facile,&mdash;lui
+dis-je en souriant,&mdash;veux-tu que moi et Gontran nous allions passer cet
+été quelque temps chez toi? Si tu ne veux pas encore prendre de maison à
+Paris, tu viendras chez nous. Aujourd'hui nous avons vu une maison assez
+grande pour que nous puissions t'offrir un appartement. Eh bien! mon
+projet, qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que tu es toujours la meilleure des amies, la plus tendre des
+s&oelig;urs!&mdash;me dit Ursule en m'embrassant avec effusion.&mdash;Je dis que près
+de toi j'oublie mon malheur, et que tu as toujours le don de me faire
+espérer. Mais, hélas! maintenant, Mathilde, il me sera difficile de me
+faire illusion.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te demande pas de te faire illusion: je ne te demande que de
+croire aux réalités... Tu verras ton mari dans un an! Combien ton amour
+pour lui l'aura transformé!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vois combien le chagrin rend égoïste!&mdash;me dit Ursule;&mdash;je ne te
+parle pas de ton bonheur; tu dois être si heureuse, toi!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, maintenant surtout que tu es là pour partager ce bonheur...
+Tiens, Ursule, si je te savais sans chagrin, je ne connaîtrais pas de
+félicité égale à la mienne: Gontran est si bon, si dévoué! c'est un si
+noble c&oelig;ur, un caractère si élevé! et puis, il me comprend si bien!
+Oh! je le sens là... à la sécurité de mon c&oelig;ur, c'est un bonheur de
+toute la vie. Il m'inspire une confiance inaltérable; la mort seule
+pourrait la troubler. Et encore! Non, non, quand on s'aime ainsi, quand
+on est aussi heureuse que je le suis, l'on ne survit pas; on meurt la
+première... Non, rien au monde ne pourrait m'ôter cette conviction, que
+je serai la plus heureuse des femmes, et que ce bonheur durera toute ma
+vie, ou plutôt toute la vie de Gontran!</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Maintenant encore, quoique ces prévisions de mon c&oelig;ur aient été bien
+cruellement déçues, mon ami, je me souviens que cette créance à un
+avenir heureux était absolue, aveugle.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Huit jours après l'arrivée d'Ursule, toute notre famille devait se
+rassembler le soir pour la signature de mon contrat de mariage avec M.
+de Lancry.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran avait obtenu du maire de notre arrondissement de
+nous marier le soir après cette cérémonie, afin d'éviter les curieux.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="C-CHAPITRE_IV" id="C-CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h4>LA LETTRE.</h4>
+
+<p>Le jour de la signature du contrat, je fus réveillée selon mon habitude
+par Blondeau, qui m'apporta la corbeille d'héliotrope et de jasmin que
+depuis six semaines Gontran m'envoyait chaque matin.</p>
+
+<p>J'ai toujours attaché une importance extrême à ce qu'on appelle
+vulgairement <i>les petites choses</i>. Des attentions délicates, quand elles
+sont persistantes, prouvent la constante occupation de la pensée; les
+occasions où l'on peut montrer son dévouement par quelque acte éclatant
+sont si rares, qu'il vaut mieux donner, si cela se peut dire, la
+<i>monnaie</i> courante de ce dévouement.</p>
+
+<p>Ceux qui le réservent absolument pour les circonstances extraordinaires
+semblent vous dire: <i>Noyez-vous... jetez-vous au milieu des flammes</i>, et
+alors vous saurez ce que je vaux.</p>
+
+<p>Fataliste de c&oelig;ur, comme je l'étais, cette corbeille de fleurs de
+chaque matin avait pour moi une grande signification. Le souvenir du
+premier aveu de Gontran s'y rattachait, et je songeais avec un indicible
+bonheur que désormais chaque jour commencerait pour moi par une pensée
+de lui, qui me viendrait au milieu de mes fleurs de prédilection.</p>
+
+<p>De très-bonne heure j'allai à l'église avec madame Blondeau. En voyant
+arriver le moment où j'allais appartenir à Gontran, plus que jamais
+j'éprouvais l'irrésistible besoin de prier, de bénir Dieu, et de mettre
+cet avenir de bonheur sous la protection du ciel et de ma mère.</p>
+
+<p>Je ressentais une joie sereine, confiante et grave; bien souvent, dans
+la journée, mes yeux se mouillèrent de douces larmes, cela sans raison.
+C'étaient des attendrissements vagues, involontaires, toujours terminés
+par des élans de reconnaissance ineffable et religieuse.</p>
+
+<p>Vers les quatre heures, mademoiselle de Maran me fit venir dans sa
+chambre, où je n'étais pas entrée depuis fort longtemps. Je ne puis vous
+dire, mon ami, ce que j'éprouvai en me retrouvant dans cet appartement,
+qui me rappelait les scènes cruelles de mon enfance. Rien n'y était
+changé: c'était toujours le crucifix, les vitraux coloriés, le
+secrétaire de laque rouge, les chimères vertes sur la cheminée, et sous
+les cages de verre, les aïeux de Félix, qui allait, sans doute, bientôt
+les rejoindre.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran était assise devant son secrétaire; je vis sur la
+tablette un écrin, un portefeuille, un paquet cacheté, et un médaillon
+que ma tante considérait avec tant d'attention, qu'elle ne s'aperçut pas
+de mon entrée chez elle.</p>
+
+<p>Ses traits, toujours si dédaigneux, avaient une expression de tristesse
+sévère que je ne lui avais jamais vue. Ses lèvres minces n'étaient plus
+contractées par le sourire d'implacable ironie qui la rendait si
+redoutable. Elle semblait soucieuse et accablée.</p>
+
+<p>J'hésitais à lui parler. En m'appuyant sur la cheminée, je remuai un
+flambeau. Mademoiselle de Maran retourna vivement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là?&mdash;s'écria-t-elle. Elle me vit, laissa retomber le médaillon
+qu'elle tenait à la main et resta quelques moments rêveuse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons nous séparer, Mathilde,&mdash;me dit-elle avec un accent de
+douceur qui me rendit muette de surprise.&mdash;Votre première jeunesse n'a
+pas été heureuse, n'est-ce pas? Ce sera toujours avec amertume que vous
+vous souviendrez du temps que vous avez passé près de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ça doit être... je le sais bien,&mdash;reprit-elle d'une voix lente, et
+comme si elle se fût parlé à elle-même.&mdash;Vous m'avez souvent trouvée
+dure, acariâtre, à votre égard. Je n'ai pas été pour vous ce que
+j'aurais dû être.... Non, je le sais bien.... C'est sans doute pour cela
+que j'éprouve une sorte de chagrin de vous quitter. Au moins votre jolie
+et jeune figure animait un peu cette maison... Je suis bien vieille...
+et à cet âge il est triste de rester toute seule, d'attendre son dernier
+jour avec un chien pour tout compagnon, et puis de mourir seule... sans
+être plainte, sans être regrettée.</p>
+
+<p>Après quelques moments de sombre silence, elle reprit avec
+douceur:&mdash;Mathilde... soyez généreuse, ne vous en allez pas d'ici avec
+un mauvais ressentiment de moi, cela rendrait ma solitude plus pénible
+encore!</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran devait être sincère en me parlant ainsi. Les
+caractères les plus méchants ne sont pas à l'abri de certains retours
+sur eux-mêmes. D'ailleurs l'expression de ses traits, de sa voix,
+trahissait son émotion. Elle n'avait aucun intérêt à jouer cette comédie
+devant moi.</p>
+
+<p>Je fus profondément sensible à cette preuve d'intérêt, la seule que ma
+tante m'eût jamais donnée. J'avais été plus joyeuse que touchée de son
+consentement à mon mariage avec Gontran. Je savais qu'à la rigueur
+j'aurais pu me passer de son adhésion; et, sans exagération de vanité,
+je sentais que ma tante devait être satisfaite, tout en assurant mon
+bonheur, de pouvoir donner ma main au neveu d'un de ses amis intimes;
+mais, dans cette circonstance, les regrets affectueux que me témoignait
+mademoiselle de Maran m'émurent profondément.</p>
+
+<p>Je pris sa main, je la portai à mes lèvres, et je la baisai cette fois
+avec une tendre vénération. Elle avait la tête baissée; je ne voyais que
+son front. Tout à coup elle se releva vivement en m'ouvrant ses bras.</p>
+
+<p>A ma grande surprise, deux larmes, les seules que j'aie jamais vu
+répandre à mademoiselle de Maran, mouillaient ses paupières.</p>
+
+<p>Je me mis à genoux devant elle. Elle appuya légèrement ses deux mains
+sur mes épaules, et me dit en me regardant avec intérêt:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais tu ne t'es plainte; jamais tu n'as senti la douceur d'une
+caresse maternelle... jusqu'à présent; ou je t'ai abominablement
+tourmentée... ou bien je t'ai louée avec une funeste exagération...
+j'ai eu tort, j'en suis désolée. Qu'est-ce que tu veux que je te dise de
+plus? Je le regretterai jusqu'à la fin de mes jours, qui, hélas! n'est
+pas bien loin. Heureusement ton bon naturel a pris le dessus; ce sera un
+reproche que j'aurai de moins à me faire; il m'en reste bien assez comme
+ça.... Tiens, ma chère petite, je suis si navrée que, s'il en était
+encore temps, je voudrais... je voudrais... mais non... non... et
+pourtant...</p>
+
+<p>Sans achever sa phrase, ma tante baissa de nouveau la tête, comme si une
+lutte se fût engagée en elle entre son désir de parler et une autre
+influence.</p>
+
+<p>Malgré moi j'eus peur, comme si mon avenir allait dépendre du secret que
+ma tante hésitait à me livrer. Celle-ci, voulant peut-être s'affermir
+dans sa bonne résolution en me demandant de nouvelles paroles de
+tendresse, me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je te suis moins odieuse qu'autrefois, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ma tante, depuis un moment je vous aime, tout est oublié;&mdash;et je
+serrai ses deux mains dans les miennes avec effusion.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est pourtant bon; bien bon, de s'entendre dire cela... et si je
+te rendais un grand service... qui assurât peut-être le bonheur de ta
+vie entière... me chériras-tu beaucoup? Me diras-tu souvent de ta douce
+voix attendrie... Je vous aime bien?... Tu me regardes avec de grands
+yeux étonnés?... Enfin, réponds-moi. J'ai toujours été crainte ou
+détestée, excepté par ton père, mon excellent frère. Ah! celui-là
+m'aimait! Mais aussi pour celui-là seul j'avais été bonne et dévouée...
+oui, je l'aimais tant... que je me croyais le droit de haïr tout le
+monde; et puis sans doute l'on a en soi-même une plus ou moins grande
+dose de bonté; moi, j'en ai très-peu et je l'avais toute concentrée sur
+ton père... Je ne sais pourquoi, à cette heure, ta voix... ton accent me
+touchent et éveillent en moi, sinon de la bonté, au moins de la pitié.
+Aussi répète-moi que tu m'aimerais bien, que tu aimerais de toutes les
+forces de ton c&oelig;ur une amie qui t'arrêterait au bord d'un précipice
+où tu serais sur le point de tomber? Réponds... réponds... est-ce que tu
+lui dévouerais ta vie à cette amie?</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran prononça ces derniers mots avec une sorte
+d'impatience nerveuse, qui prouvait la violence du combat qui se livrait
+en elle.</p>
+
+<p>Sans comprendre ce que me disait ma tante, je me jetai dans ses bras
+tout effrayée.&mdash;Ayez pitié de moi!&mdash;m'écriai-je; je ne sais pas quel
+malheur me menace... mais s'il en est un, oh! parlez... parlez! Vous
+êtes la s&oelig;ur de mon père! Je suis seule... seule... je n'ai que vous
+au monde! Qui m'éclairera si ce n'est vous?... Oh! parlez... parlez, par
+pitié!... Un malheur! dites-vous, mais lequel?... Gontran m'aime, je
+l'aime autant que je puis l'aimer: j'ai la plus tendre des amies dans
+Ursule, puis-je entrer dans le monde sous de plus heureux présages?
+Vous-même, à cette heure, vous me parlez avec tendresse; quelques mots
+de vous ont à tout jamais effacé les souvenirs pénibles de mon enfance.
+Si quelque malheur caché menace ma destinée, oh! dites-le... par
+pitié... dites-le.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse enfant! je ne sais quelle voix me dit que ce serait un
+crime affreux de te laisser dans cette erreur... et que tôt ou tard la
+vengeance divine ou humaine me saurait atteindre,&mdash;s'écria ma tante.</p>
+
+<p>Le sentiment auquel elle cédait était si généreux, elle était alors si
+noblement émue, qu'un moment sa figure eut presque un caractère de
+beauté touchante.</p>
+
+<p>Je l'écoutais dans une angoisse indicible, lorsque Servien frappa à la
+porte et entra apportant une lettre sur un plateau d'argent.</p>
+
+<p>J'eus un affreux serrement de c&oelig;ur; un sinistre pressentiment me dit
+que le hasard fatal qui interrompait mademoiselle de Maran allait à tout
+jamais cacher à mes yeux le mystère qu'elle était sur le point de me
+dévoiler.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est?&mdash;s'écria ma tante avec une impatience presque
+douloureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre, madame,&mdash;dit Servien en avançant son plateau.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran la prit brusquement et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Sortez!...</p>
+
+<p>Je respirai, je crus que ma tante allait continuer notre entretien, car
+sa physionomie n'avait pas changé d'expression; elle semblait même si
+préoccupée qu'elle jeta la lettre sur son bureau sans la décacheter. La
+fatalité voulut que l'adresse fût tournée du côté de ma tante;
+l'écriture la frappa; elle la prit et l'ouvrit vivement.</p>
+
+<p>Tout espoir disparut; cette lettre parut faire sur elle un effet
+foudroyant, ses traits reprirent peu à peu leur expression d'ironie et
+de dureté habituelles; ses sourcils froncés lui donnèrent une expression
+plus méchante que jamais.... Un moment elle resta comme frappée de
+stupeur, et dit d'une voix sourde, en froissant la lettre avec rage:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi... qui justement allais... Ah çà! mais qu'est-ce que j'avais
+donc? j'étais folle, je crois... cette petite fille m'avait
+ensorcelée... Je faisais des <i>bonasseries</i> stupides, pendant que
+<i>lui</i>.... Ah! que l'enfer le confonde!... heureusement j'ai le temps.</p>
+
+<p>Ces paroles de ma tante, entrecoupées de longs silences réfléchis,
+m'effrayèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;lui dis-je en tremblant,&mdash;tout à l'heure vous étiez sur le
+point de me faire un aveu bien important...</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure j'étais une sotte, une bête,
+entendez-vous?&mdash;reprit-elle d'un ton aigre et emporté...&mdash;Je crois, Dieu
+me pardonne, que je m'étais attendrie... Ah!... ah!... ah!... et cette
+petite qui a cru cela... qui ne voyait pas que je me moquais d'elle...
+avec mes sensibleries... Je suis si sensible, en effet!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru à votre émotion, madame; oui, vous étiez émue. Vous le nierez
+en vain... J'ai vu vos larmes couler... Ah! madame, au nom de ces larmes
+que le souvenir de mon père a peut-être provoquées, ne me laissez pas
+dans une douloureuse inquiétude!!! Cédez au généreux sentiment qui vous
+a fait m'ouvrir vos bras... Cela serait trop cruel, madame, de m'avoir
+mis au c&oelig;ur cette défiance, ce doute, d'autant plus cruel qu'il peut
+s'attaquer à tout et me faire vaguement soupçonner ceux que j'aime le
+plus au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! ça vous paraît ainsi? Eh bien! tant mieux, ça vous occupera,
+de chercher le mot de cette énigme. C'est un jeu très-divertissant que
+celui-là... je vous promets de vous dire si vous divenez juste.</p>
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;m'écriai-je, indignée de la froide méchanceté de ma tante,
+vous l'avez dit vous-même, la justice humaine ou la justice divine vous
+atteindrait si...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... ah!... ah!...&mdash;s'écria ma tante, en m'interrompant par un éclat
+de rire sardonique.&mdash;Ah çà! est-ce que vous voulez me menacer des gens
+du roi ou des foudres du Vatican, avec votre justice humaine et
+divine?... Vous ne voyez donc pas que je plaisantais.... C'est tout
+simple, on est si gai le jour d'un mariage... Je sais bien que vous
+allez me parler de mes deux larmes... Eh bien! ma chère petite, je vais
+vous faire une confidence qui pourra vous servir un jour pour attendrir
+Gontran dans une de ces discussions dont le meilleur ménage n'est pas à
+l'abri... Voyez-vous, un petit grain de tabac dans chaque &oelig;il, et
+vous pleurerez comme une madeleine. Or, de beaux yeux comme les vôtres
+sont irrésistibles lorsqu'ils pleurent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... madame...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'oubliais, j'ai là quelques objets que, par son testament, votre
+mère a recommandé de vous remettre le jour de votre mariage,
+c'est-à-dire quand votre mariage sera conclu. Je voulais vous les donner
+tout à l'heure... je me ravise... je vous les donnerai ce soir, après
+la mairie,&mdash;dit-elle en se levant et en fermant son secrétaire à clef.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, accordez-moi au moins cela,&mdash;lui dis-je;&mdash;vous allez me
+laisser bien triste, bien effrayée de vos cruelles réticences... Ces
+dernières preuves de la tendresse de ma mère me consoleront, au moins.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible,&mdash;dit mademoiselle de Maran;&mdash;la clause du testament
+est formelle. Une fois mariée, je vous remettrai tout cela... Mais,
+comment!... cinq heures déjà... et je ne suis pas habillée!
+laissez-moi... chère petite.</p>
+
+<p>En disant ces mots, ma tante sonna une de ses femmes, qui entra, lui dit
+qu'on venait d'apporter au salon un meuble pour moi de la part de M. le
+vicomte de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;Allez vite... c'est sans doute votre corbeille,&mdash;me dit ma tante; si
+j'en juge par le goût de Gontran, ça doit être charmant et magnifique à
+la fois.</p>
+
+<p>Je sortis navrée de chez mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>En songeant à ce secret qu'elle avait voulu me confier une seconde fois,
+je me rappelai malgré moi ce que m'avait dit la duchesse de
+Richeville... Et pourtant, je n'avais pas la moindre défiance de
+Gontran; lui-même n'avait-il pas été au-devant de mes soupçons en
+m'avouant les torts qu'on pouvait lui reprocher? et puis, d'ailleurs, je
+l'aimais passionnément. J'avais en lui une foi profonde.</p>
+
+<p>Je ne me sentais si assurée, si charmée de mon avenir que parce qu'il en
+était chargé. Il en était de même de l'amitié d'Ursule; je la croyais
+aussi dévouée, aussi sincère que celle que j'éprouvais moi-même pour
+elle.</p>
+
+<p>La cruelle inquiétude que mademoiselle de Maran m'avait jetée au c&oelig;ur
+planait donc au-dessus des deux seules affections que j'eusse, et
+semblait les menacer toutes deux sans en attaquer aucune.</p>
+
+<p>Je trouvai dans le salon la corbeille que m'envoyait M. de Lancry. Ainsi
+que l'avait prévu ma tante, il était impossible de rien voir de plus
+élégant et de plus riche: diamants bijoux, dentelles, châles de
+cachemire, étoffes, etc., tout était en profusion et d'un goût exquis.
+Mais j'étais trop triste pour jouir de ces merveilles. Je les aurais à
+peine regardées si elles n'avaient pas été choisies par Gontran.</p>
+
+<p>Pourtant, à force de vouloir deviner le mystère que mademoiselle de
+Maran me cachait, je finis par croire que son attendrissement, qui
+m'avait paru très-sincère, ne l'avait pas été, que son seul but avait
+été de me tourmenter et de me faire de <i>cruels adieux</i>.</p>
+
+<p>La vue Gontran, qui vint un peu avant l'heure fixée pour la signature du
+contrat, ses tendres paroles, finirent par me rassurer tout à fait.</p>
+
+<p>A neuf heures, ma famille et celle de Gontran étaient rassemblées dans
+le grand salon de l'hôtel de Maran.</p>
+
+<p>J'étais à côté de ma tante et de M. le duc de Versac. Le notaire arriva.
+Presque au même instant, on entendit le claquement des fouets et le
+bruit retentissant d'une voiture qui entrait dans la cour au galop de
+plusieurs chevaux.</p>
+
+<p>Je regardai ma tante, elle devint livide.</p>
+
+<p>Un moment après, M. de Mortagne parut à la porte du salon.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="C-CHAPITRE_V" id="C-CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3>
+
+<h4>MONSIEUR DE MORTAGNE.</h4>
+
+<p>Sans les traits fortement accentués qui caractérisaient la physionomie
+de M. de Mortagne, il eût été méconnaissable. Sa barbe, ses cheveux,
+avaient entièrement blanchi; son front ridé, ses yeux caves et bistrés,
+ses joues profondément creusées, témoignaient de longues et cruelles
+souffrances; ses vêtements étaient aussi négligés que d'habitude.</p>
+
+<p>Cette apparition presque sinistre, au milieu de ce salon étincelant d'or
+et de lumières, rempli d'hommes et de femmes élégamment parées, formait
+un contraste étrange.</p>
+
+<p>D'abord l'assemblée resta muette d'étonnement. M. de Mortagne vint droit
+à moi, je me levai; il me prit les mains, me regarda quelques minutes;
+l'expression farouche de ses traits s'adoucit, il m'embrassa tendrement
+sur le front, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin me voici, pourvu qu'il ne soit pas trop tard...&mdash;Et me
+considérant attentivement, il ajouta:&mdash;C'est sa mère... tout le portrait
+de sa pauvre mère! Ah! je comprends bien la haine du monstre.</p>
+
+<p>La première stupeur passée, mademoiselle de Maran retrouva son audace
+habituelle, et s'écria résolument:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous venez faire ici, monsieur?</p>
+
+<p>Sans lui répondre, M. de Mortagne s'écria d'une voix tonnante:</p>
+
+<p>&mdash;Je viens ici accuser et convaincre trois personnes d'indignes
+man&oelig;uvres et de basse cupidité! Ces trois personnes sont vous,
+mademoiselle de Maran! vous, monsieur d'Orbeval! vous, monsieur de
+Versac!</p>
+
+<p>Ma tante s'agita sur son fauteuil, M. d'Orbeval pâlit d'effroi, et M. de
+Versac se leva; mais son neveu s'écria vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Mortagne!... prenez garde, M. le duc de Versac est mon
+oncle... et l'insulter, c'est m'insulter.</p>
+
+<p>&mdash;Votre tour viendra, monsieur de Lancry, mais plus tard: d'abord les
+causes, puis les effets,&mdash;dit froidement M. de Mortagne.</p>
+
+<p>Je saisis la main de Gontran, en lui disant tout bas d'une voix
+suppliante:</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe? je vous aime; ne vous irritez pas contre M. de
+Mortagne; il a été le seul protecteur de mon enfance.</p>
+
+<p>M. de Mortagne continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je m'attends à des cris, à des menaces, c'est tout simple; quiconque
+m'empêchera de parler redoutera mes paroles.</p>
+
+<p>&mdash;On ne redoute que vos injures, monsieur,&mdash;s'écria mon tuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'aurai dit ce que j'ai à dire, je serai aux ordres de ceux qui
+se trouveront offensés.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une tyrannie insupportable! vous ne nous imposerez pas avec
+vos airs furieux de matamore et de Ramasse-ton-bras!&mdash;s'écria
+mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en effet, c'est intolérable!...&mdash;dit M. de Versac.&mdash;On n'a pas
+d'idée d'une grossièreté pareille chez un homme bien né....</p>
+
+<p>&mdash;Il y a là calomnie et diffamation,&mdash;dit mon tuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous craignez donc mes révélations... puisque vous voulez étouffer ma
+voix?&mdash;s'écria M. de Mortagne.&mdash;Vous craignez donc bien que je détourne
+cette malheureuse enfant du mariage qu'on veut lui faire faire?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!&mdash;s'écria Gontran,&mdash;c'est maintenant moi, entendez-vous?...
+moi! qui vous somme de parler... et de parler sans réticences... Si
+honoré, si heureux que je sois de m'unir à mademoiselle Mathilde, je
+renoncerais à l'instant à des v&oelig;ux si chers, s'il lui restait le
+moindre doute sur...</p>
+
+<p>J'interrompis à mon tour M. de Lancry; et je dis à M. de Mortagne:&mdash;Je
+ne doute pas que votre conduite ne vous soit dictée par l'intérêt que
+vous me portez, monsieur... Je n'ai pas oublié vos bontés pour moi,
+mais, je vous en supplie, pas un mot de plus... Rien au monde ne pourra
+faire changer ma résolution...</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, mademoiselle, j'en changerai,&mdash;s'écria Gontran...&mdash;Oui,
+telle cruelle que soit cette résolution, je renoncerai à votre main si
+à l'instant monsieur ne s'explique pas...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je demande...&mdash;dit M. de Mortagne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est absurde,&mdash;s'écria mademoiselle de Maran, pâle de
+colère;&mdash;mais vous n'avez donc pas de sang dans les veines, tous tant
+que vous êtes, de vous laisser imposer par cet échappé de Bicêtre!...</p>
+
+<p>&mdash;Échappé des prisons de Venise... où vous m'avez fait jeter depuis huit
+ans... par la plus exécrable machination!&mdash;s'écria M. de Mortagne d'une
+voix tonnante en saisissant rudement mademoiselle de Maran par le bras
+et en la secouant avec fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il va m'assassiner, il est capable de tout!&mdash;s'écria ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, infernale créature, de quoi n'es-tu pas capable? Ta trahison
+ne m'a-t-elle pas fait souffrir mille morts?... Vois mes cheveux
+blanchis, vois mon front sillonné par les souffrances. Huit ans de
+tortures... entends-tu? Huit ans de tortures! Et je m'en vengerai,
+dussé-je te poursuivre jusqu'à la fin de tes jours... et encore je ne
+sais pas pourquoi je ne délivre pas tout de suite la terre d'un monstre
+tel que toi...&mdash;ajouta M. de Mortagne en rejetant mademoiselle du Maran
+dans son fauteuil.</p>
+
+<p>Cette scène avait été si brusque, l'accusation que M. de Mortagne
+portait contre ma tante semblait si extraordinaire, que tous les
+assistants restèrent un moment frappés du stupeur et d'effroi.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran, quoique redoutée, était assez universellement
+détestée pour que ses <i>amis</i> ne fussent pas fâchés d'être
+involontairement témoins d'une scène si étrangement scandaleuse.</p>
+
+<p>Le front de mademoiselle de Maran était couvert d'une sueur froide, elle
+respirait à peine, et regardait M. de Mortagne avec frayeur et d'un air
+égaré.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas comment j'ai découvert votre abominable
+trame?&mdash;continua-t-il en s'adressant à ma tante, et il tira de sa poche
+quelques papiers.&mdash;Reconnaissez-vous cette lettre au gouverneur de
+Venise?... Reconnaissez-vous ces proclamations incendiaires? Tout ceci
+vous étonne, messieurs?&mdash;dit M. de Mortagne en voyant les regards de
+curiosité inquiète qu'on jetait sur ces mystérieux papiers.&mdash;Vous ne me
+comprenez pas encore? Je le crois sans peine; jamais complot n'a été
+plus méchamment et plus habilement conçu; écoutez donc... et apprenez à
+connaître cette femme.</p>
+
+<p>Il y a huit ans, je l'accusai devant vous tous, qui composiez le conseil
+de famille de ma nièce, d'élever en marâtre cette malheureuse enfant; je
+vous demandais de la lui retirer; vous m'avez refusé; j'étais seul, vous
+aviez le nombre pour vous, je me résignai. Obligé de partir, j'espérais
+bientôt revenir à Paris, et, bon gré mal gré, exercer une surveillance
+continue sur l'éducation de Mathilde. Mon retour épouvanta sa tante;
+vous allez voir comme elle l'empêcha... Vous tremblez devant cette
+femme, je le vois. Mais vous aurez peut-être le courage de reconnaître
+la noirceur de cette âme, s'il y a une âme dans ce corps...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous souffrez cela? et vous me laissez insulter ainsi!&mdash;s'écria
+mademoiselle de Maran furieuse en se retournant vers l'auditoire.</p>
+
+<p>Personne ne lui répondit.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a huit ans,&mdash;reprit M. de Mortagne,&mdash;je partis pour l'Italie...
+je devais attendre à Naples M. de Rochegune, fils d'un de mes meilleurs
+amis. Ce jeune homme au c&oelig;ur ardent et généreux devait venir avec moi
+combattre quelque temps en Grèce. J'étais complétement étranger aux
+complots que les sociétés secrètes tramaient alors en Italie. J'arrive à
+Venise... D'abord je ne suis pas inquiété; mais une nuit, la police fait
+une descente chez moi, on m'arrête, on me garrotte, on saisit mes
+papiers, mes effets, et on me conduit en prison; je suis mis au secret.
+Je proteste de mon innocence, je défie qu'on trouve contre moi la
+moindre preuve de culpabilité; on me répond que le gouvernement
+autrichien a été instruit de mes mauvais desseins, que je viens prendre
+une part active aux menées des sociétés révolutionnaires.&mdash;Je nie
+hautement cette accusation.&mdash;On apporte mes malles, on les ouvre devant
+moi, et on trouve dans un double fond, dont j'ignorais l'existence,
+plusieurs paquets cachetés.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il faut être aussi fou que cet homme pour écouter sérieusement de
+pareilles balivernes!&mdash;s'écria mademoiselle de Maran.&mdash;Quant à moi, je
+ne les entendrai pas plus longtemps; et elle se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, allez-vous-en, ce n'est pas à vous que je prétends dévoiler ces
+abominables mystères, vous n'en avez que trop le secret.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran se rassit en frémissant de rage.</p>
+
+<p>M. de Mortagne continua:</p>
+
+<p>&mdash;On ouvrit ces paquets, et l'on y trouva les proclamations les plus
+incendiaires, un appel aux ventes des carbonari, un plan d'insurrection
+contre la puissance autrichienne, et quelques lettres mystérieuses à mon
+adresse, timbrées de Paris, que j'étais censé avoir lues, et dans
+lesquelles on me promettait le concours de tous les hommes libres de la
+Lombardie... Ces apparences étaient accablantes, je restai anéanti
+devant ce fait inexplicable. On me demanda compte de mes opinions, je
+n'eus pas la lâcheté de les nier. Je répondis que je m'étais voué à une
+seule cause: celle de la liberté sainte et pure de toute souillure...
+Ces hommes ne comprirent pas que, puisque j'avais le courage d'avouer
+des opinions qui pouvaient me perdre, je devais être cru lorsque je
+jurais sur l'honneur que j'ignorais l'existence de ces papiers
+dangereux. Je fus jeté dans un cachot, j'y restai huit années... J'en
+sortis, vous le voyez, décrépit avant l'âge... Maintenant savez-vous
+comment j'étais porteur de ces dangereux papiers? Peu de temps avant mon
+départ pour l'Italie, cette femme avait dépêché Servien, son digne
+serviteur, auprès de celui de mes gens qui devait m'accompagner. Sous le
+prétexte de faire entrer en Italie des marchandises de contrebande et de
+réaliser de grands bénéfices, il lui persuada de faire mettre à mon insu
+des doubles fonds à mes malles, et d'y cacher les prétendus paquets de
+dentelles d'Angleterre. Une fois à Venise, un correspondant devait
+venir réclamer les dentelles, et donner vingt-cinq louis à mon
+domestique. Ce malheureux, ignorant le danger de cette commission,
+accepta... Je partis, et presque en même temps que moi partit aussi
+cette lettre, adressée au gouverneur de Venise.</p>
+
+<p>«M. de Mortagne, ancien officier de l'empire, connu par l'exaltation de
+ses idées révolutionnaires et par ses liaisons avec les anarchistes de
+tous les pays, arrivera à Venise dans le courant du mois de mai; on
+trouvera dans plusieurs malles à double fond les preuves de ses
+dangereux desseins...»</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cela est-il assez infâme?&mdash;s'écria M. de Mortagne en croisant
+ses bras sur sa poitrine et en jetant un regard d'indignation sur
+mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Celle-ci, un moment accablée, reprit bientôt toute son audace, et
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'ai-je de commun, monsieur, avec vos paquets de dentelles
+renfermant des conspirations? Est-ce que c'est ma faute à moi, si, en
+voyant vos projets révolutionnaires déjoués, vous avez imaginé une
+histoire absurde à laquelle on n'a pas cru du tout, avec raison? Qui
+est-ce qui croira jamais que je me suis amusée à fabriquer des
+proclamations, des constitutions, des conspirations, et que j'ai mis un
+de mes gens dans la confidence de cette belle &oelig;uvre? Allons donc,
+monsieur, vous êtes fou... Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela...
+Je le nie!</p>
+
+<p>&mdash;Vous le niez?... et votre misérable Servien niera-t-il aussi la
+déposition de mon domestique qui l'accuse formellement de lui avoir
+remis les paquets?</p>
+
+<p>&mdash;Votre domestique!&mdash;s'écria ma tante en riant aux éclats;&mdash;voilà une
+belle garantie, en vérité, et qui doit être bien admise! Tel maître, tel
+valet, monsieur. Est-ce qu'on ne connaît pas vos antécédents? Qu'y
+a-t-il d'étonnant dans la lettre que vous nous avez lue, et qui a été
+adressée au gouverneur de Venise? Est-ce que vous ne vous êtes pas
+toujours déclaré le champion des <i>frères et amis</i> de tous les pays? La
+police d'ici, qui vous surveille, aura, en bonne s&oelig;ur, averti la
+police autrichienne de vos projets, c'est tout simple... ça se fait tous
+les jours... Ainsi laissez-moi tranquille avec vos paquets de dentelles
+rembourrés de conspirations; c'est un conte de ma mère l'oie... Vous
+avez voulu faire le Brutus, le Washington, le Lafayette, on vous a
+coffré et on a bien fait... Vous vous plaignez d'avoir les cheveux
+blancs, est-ce que j'y peux quelque chose, moi? On sait bien que les
+plombs de Venise ne sont pas fontaine de Jouvence, non plus! Si, par
+suite, votre imaginative est détraquée, comme il y paraît, prenez des
+douches, monsieur, et laissez-nous en repos, car vous êtes
+insupportable.</p>
+
+<p>Les cruels sarcasmes de mademoiselle de Maran trouvèrent, contre son
+attente, M. de Mortagne impassible. Il lui répondit avec le plus grand
+sang-froid:</p>
+
+<p>&mdash;Grâce aux soins actifs de l'amitié de madame de Richeville, de M. de
+Rochegune et de quelques autres amis, me voici libre, malgré votre
+impudente audace; nous avons assez de preuves pour vous clouer au
+pilori de l'opinion publique, et j'y parviendrai.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous verrons, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'y serez pas seule; j'y attacherai aussi vos complices...
+ceux qui, par lâcheté, égoïsme ou cupidité, ont servi vos méchants
+desseins... Entendez-vous, monsieur de Lancry? entendez-vous, monsieur
+d'Orbeval? entendez-vous, monsieur de Versac?</p>
+
+<p>Une explosion d'indignation accueillit ces paroles de M. de Mortagne; il
+continua sans se déconcerter:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas même, messieurs, si votre conduite n'est pas plus
+exécrable encore que celle de mademoiselle de Maran... Au moins celle-ci
+me hait, elle hait sa nièce, et, quoique la haine soit une détestable
+passion, elle prouve au moins une certaine énergie... Mais vous trois...
+vous avez lutté de lâcheté, d'égoïsme et de cupidité...</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, monsieur, continuez,&mdash;dit Gontran pâle de rage.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a eu un jour, sans doute, où vous, monsieur de Versac, vous avez
+dit à mademoiselle de Maran: Mon neveu est perdu de dettes; c'est un
+joueur effréné; on ferme les yeux sur le scandale de ses aventures, mais
+il m'embarrasse; s'il se met dans de mauvaises affaires, par respect
+humain, je serai obligé de l'en tirer. Votre nièce est fort riche;
+arrangeons ce mariage-là: les dettes de mon neveu seront payées, et je
+n'aurai plus à m'en occuper.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur,&mdash;dit M. de Versac avec une urbanité parfaite,&mdash;je vous ferai
+observer que ce que vous me faites l'honneur de me dire manque
+complétement d'exactitude, et que...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc,&mdash;reprit M. de Mortagne,&mdash;si vous aviez une fille qui
+vous fût chère... la donneriez-vous à votre neveu?... Sur l'honneur,
+répondez.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, monsieur, que nous ne sommes pas dans les termes assez
+particulièrement familiers pour que je puisse vous faire mes confidences
+à ce sujet,&mdash;dit M. de Versac.</p>
+
+<p>&mdash;Ce détour... est accablant pour votre neveu, monsieur,&mdash;reprit M. de
+Mortagne.</p>
+
+<p>Gontran allait s'emporter; je le contins à force de supplications. M. de
+Mortagne continua:</p>
+
+<p>&mdash;A la proposition de ce mariage, mademoiselle de Maran a réfléchi sans
+doute; oui, elle s'est demandé si le parti qu'on lui proposait
+réunissait bien tous les défauts et tous les vices nécessaires pour
+assurer le malheur de sa nièce, qu'elle abhorrait... M. de Lancry lui a
+paru doué des qualités convenables; elle a donné parole à M. de Versac,
+et l'on a commencé cette odieuse machination... Il y a une justice
+humaine, dit-on, et cela se passe impunément ainsi!&mdash;s'écria M. de
+Mortagne avec indignation. Voici une jeune fille orpheline, isolée
+depuis son enfance de toute affection, abandonnée à elle-même, sans
+appui, sans conseil... On introduit près d'elle, à chaque instant du
+jour, un homme doué de séductions dangereuses; on écarte tout rival
+honorable; on la lui livre, à cet homme, à lui tout seul... à lui rompu
+dès longtemps aux intrigues de la galanterie. La pauvre enfant, sans
+expérience, habituée aux duretés, aux perfidies d'une marâtre, écoute
+avec une confiance ingénue et ravie les douceurs hypocrites, les
+promesses menteuses de cet homme. Ignorante du danger qu'elle court,
+elle ne s'aperçoit qu'elle aime... que lorsque l'amour est à jamais
+enraciné dans son c&oelig;ur... La malheureuse enfant n'a pas un ami, pas
+un parent pour l'éclairer sur les dangers qu'elle court, sur la
+position, sur les antécédents de l'homme qui la trompe...</p>
+
+<p>&mdash;Assez, monsieur, assez!&mdash;m'écriai-je, transportée d'indignation, car
+je souffrais cruellement de ce que devait ressentir Gontran.&mdash;C'est moi,
+moi seule, qui dois répondre ici... Au lieu de me taire le passé, que
+vous lui reprochez avec tant d'amertume... M. de Lancry, plein de
+franchise et de loyauté, a été au-devant des informations que je ne
+pouvais prendre; il m'a dit: Je ne veux pas vous tromper; ma jeunesse a
+été dissipée, j'ai joué, j'ai été prodigue. Mais lorsque M. de Lancry a
+voulu me parler de sa fortune, du peu qu'il possédait encore, c'est moi
+qui n'ai pas voulu l'entendre... Je n'ai donc pas été trompée en
+accordant ma main à M. de Lancry; j'ai une foi profonde, absolue dans
+les assurances qu'il m'a données, dans les promesses qu'il m'a faites,
+dans l'avenir que j'attends de lui; et, tout en regrettant amèrement
+cette triste discussion, je suis heureuse, oui, bien heureuse de pouvoir
+déclarer ici hautement, solennellement, que je suis fière du choix que
+j'ai fait...</p>
+
+<p>M. de Mortagne me regardait avec un étonnement douloureux.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde... Mathilde... Pauvre enfant... on vous abuse... vous ne
+savez pas ce qui vous attend.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je respecterai toujours le sentiment qui a dicté votre
+conduite, et j'espère qu'un jour vous reviendrez de vos injustes
+préventions contre M. de Lancry.</p>
+
+<p>Puis, allant vers la table où était posé le contrat, je le signai
+vivement et je dis à M. de Mortagne:</p>
+
+<p>&mdash;Voici ma réponse, monsieur;&mdash;et je donnai la plume à Gontran.</p>
+
+<p>M. de Mortagne se précipita vers lui, et lui dit d'une voix émue,
+presque suppliante:</p>
+
+<p>&mdash;Ayez pitié d'elle! Vous êtes jeune, tout bon sentiment ne peut pas
+être éteint dans votre c&oelig;ur... grâce pour Mathilde, grâce pour tant
+de candeur, pour tant de confiance, pour tant de générosité! N'abusez
+pas de votre influence sur elle... vous savez bien que vous ne pouvez
+pas la rendre heureuse... Est-ce sa fortune que vous convoitez?... eh!
+monsieur, parlez... je suis riche...</p>
+
+<p>A cette dernière offre, qui était un outrage, Gontran devint pâle de
+rage.</p>
+
+<p>&mdash;Signez... oh! signez, dis-je à M. de Lancry d'une voix défaillante.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je signerai,&mdash;dit-il avec une fureur contenue.&mdash;Ne pas
+signer serait m'avouer coupable, serait mériter les outrages de cet
+homme; ne pas signer serait m'avouer indigne de vous...
+mademoiselle;&mdash;et Gontran signa.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc que ne pas signer serait renoncer à la fortune que vous
+convoitez, car vous êtes indigne de comprendre et d'apprécier les
+qualités de cet ange... Dans deux mois vous la traiterez aussi
+brutalement que vos maîtresses... si l'on n'y met ordre...</p>
+
+<p>&mdash;Gontran,&mdash;dis-je tout bas à M. de Lancry,&mdash;je suis votre femme,
+accordez-moi la première chose que je vous demande... pas un mot à M. de
+Mortagne... je vous en supplie... terminez cette scène qui me tue.</p>
+
+<p>Gontran réfléchit pendant quelques moments et me dit d'un air sombre:</p>
+
+<p>&mdash;Soit, Mathilde... vous me demandez beaucoup... je vous l'accorde.</p>
+
+<p>&mdash;Le sacrifice est consommé, dit M. de Mortagne;&mdash;cela devait être
+ainsi... Allons, maintenant, courage... plus que jamais il me reste à
+veiller sur vous, Mathilde... Si je le puis, je dois rendre les suites
+de votre fatale imprudence moins funestes pour vous... et empêcher les
+malheurs que je prévois... Soyez tranquille... partout où vous serez...
+je serai... partout où vous irez... j'irai... Ce monstre&mdash;et il montra
+mademoiselle de Maran&mdash;a été votre mauvais génie; je serai, moi, votre
+génie tutélaire... Et ici je déclare une guerre acharnée, sans merci ni
+pitié, à tous vos ennemis, quels qu'ils soient... Mes cheveux sont
+blancs, mon front est ridé, mais Dieu m'a laissé l'énergie du c&oelig;ur et
+du dévouement. Hélas! pauvre enfant, je viens bien tard dans votre vie;
+mais, je l'espère, je ne viens pas <i>trop tard</i>... Adieu, mon enfant,
+adieu... Je vais signer ce contrat... j'assisterai à votre mariage,
+c'est mon droit, c'est mon devoir... En ce moment plus que jamais je
+tiens à remplir ce devoir et ce droit.</p>
+
+<p>En allant à la table, il signa le contrat d'une main ferme. La voix, la
+figure de M. de Mortagne avaient un tel caractère d'autorité, que
+personne ne dit mot; lorsqu'il eut signé, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;M. d'Orbeval, M. de Versac, M. de Lancry... je ne rétracte rien de ce
+que j'ai dit... cela est vrai, je le maintiens et je le maintiendrai
+pour vrai, ici et partout. Il y a dix ans, j'aurais ajouté que je le
+soutiendrais l'épée à la main, monsieur de Lancry! Aujourd'hui je ne le
+dirai plus, ma vie appartient à cette enfant, qui, je le vois, n'a plus
+que moi au monde; ne souriez pas avec dédain, jeune homme; vous savez
+bien que M. de Mortagne n'a pas peur!&mdash;Puis, étendant son bras droit, il
+fit de son index un geste menaçant et impérieux, et dit à M. de Lancry:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne réparez pas votre vie passée; si par la tendresse la plus
+reconnaissante, si par une adoration de tous les instants vous ne vous
+rendez pas digne de cet ange, c'est vous qui aurez à trembler devant
+moi, monsieur! Oh! les regards furieux ne m'imposent pas, j'en ai dompté
+de plus farouches que vous.&mdash;Et M. de Mortagne se retira d'un pas lent.</p>
+
+<p>A peine fut-il parti, que l'espèce de stupeur qu'avait causée cet homme
+singulier se dissipa. Chacun l'attaqua, le déprisa, l'accusa de folie.
+On se rappela qu'environ neuf ans auparavant, il avait fait des sorties
+tout aussi incroyables et tout aussi sauvages. L'intérêt qu'il avait un
+moment excité en racontant la perfidie de mademoiselle de Maran se
+refroidit bientôt; presque tous nos parents se rallièrent à ma tante et
+lui déclarèrent qu'ils ne croyaient pas un mot de la fable de M. de
+Mortagne au sujet des causes de sa captivité à Venise.</p>
+
+<p>Quelques instants après son départ, nous nous rendîmes à la mairie.</p>
+
+<p>Malgré la scène cruelle qui venait de se passer, ma confiance aveugle
+dans M. de Lancry ne faiblit pas. M. de Mortagne et madame de Richeville
+l'accusaient de fautes qu'il m'avait avouées et dont il avait trouvé
+l'excuse et presque la justification dans son amour pour moi; je l'avais
+cru, et je n'éprouvais que de l'irritation contre M. de Mortagne et un
+redoublement de tendresse pour Gontran; je m'accusais avec amertume
+d'avoir été cause de cette scène si douloureuse pour lui, et je me
+promettais de la lui faire oublier à force de dévouement.</p>
+
+<p>Si l'on s'étonne d'une telle persistance à conclure ce mariage malgré
+tant d'avertissements vagues ou précis, c'est que l'on ne connaît pas
+cette aveugle et intraitable opiniâtreté de l'amour, qui augmente
+presque en raison de l'opposition qu'elle rencontre.</p>
+
+<p>Ce fut avec un religieux ravissement que je répondis <i>oui</i>, lorsqu'on me
+demanda si je prenais Gontran pour époux. La cérémonie terminée, nous
+revînmes à l'hôtel de Maran.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, nous nous rendîmes à la chapelle de la chambre des
+pairs, où le mariage devait avoir lieu à neuf heures. En entrant, la
+première personne que j'aperçus fut M. de Mortagne. N'ayant pas été
+prévenu la veille, il n'avait pu assister au mariage civil.</p>
+
+<p>Monseigneur l'évêque d'Amiens nous unit. Son allocution à Gontran fut
+grave, sérieuse, presque sévère; je pensai qu'on jugeait mon mari sur sa
+conduite passée; je fus presque orgueilleuse de l'espèce de conversion
+que son amour pour moi allait opérer dans l'avenir. En sortant de la
+chapelle, nous rentrâmes dans un salon que M. le chancelier avait bien
+voulu mettre à notre disposition. J'étais près de la fenêtre avec
+Gontran et mademoiselle de Maran, attendant le retour de M. de Versac
+pour partir avec lui.</p>
+
+<p>M. de Mortagne s'avança près de nous.</p>
+
+<p>Je vis les yeux de Gontran étinceler de colère.</p>
+
+<p>Effrayée, je lui pris le bras en lui disant:&mdash;Gontran, rappelez-vous
+votre promesse; mais il me repoussa presque durement en me
+disant:&mdash;C'est bon... je sais ce que j'ai à faire; puis, s'avançant près
+de M. de Mortagne, il lui dit d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai enduré vos outrages et vos menaces, monsieur... tant que j'ai eu
+des raisons pour les endurer; ces raisons n'existent plus, et il faudra
+bien que vous me donniez satisfaction, maintenant que mademoiselle
+Mathilde est ma femme.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran prit Gontran par la main; son regard brilla d'une
+méchanceté infernale! Elle dit à M. de Lancry, en lui montrant M. de
+Mortagne:</p>
+
+<p>&mdash;Désormais monsieur doit être sacré, inviolable à vos yeux,
+entendez-vous? Quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, vous devez tout
+endurer de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois tout endurer!&mdash;dit Gontran,&mdash;et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?...&mdash;et mademoiselle de Maran, jetant sur moi et sur M.
+de Mortagne un regard de vipère, dit avec son affreux sourire:&mdash;Vous
+devez tout endurer de M. de Mortagne, mon pauvre Gontran, par une raison
+toute simple... c'est qu'on ne peut pas se battre avec le <span class="smcap">père de sa
+femme</span>.</p>
+
+<p>M. de Mortagne resta foudroyé... Gontran le regardait avec stupeur.
+Moi... je fus quelques moments sans comprendre l'épouvantable portée des
+exécrables paroles de mademoiselle de Maran... Puis, lorsqu'elles
+traversèrent ma pensée, brûlante comme un trait de feu, je ne pus que
+m'écrier: O ma mère! et je m'évanouis.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Bien des années se sont écoulées depuis cette horrible scène; mon ami,
+bien des fois j'ai amèrement pleuré en y songeant; maintenant encore je
+pleure en la retraçant. O ma mère! ma mère, la plus sainte des femmes! ô
+vous dont l'angélique vertu rayonnait d'un éclat si pur, que le monstre
+qui causait votre lente agonie n'avait pas même osé tenter de vous
+calomnier pendant votre vie! ô ma mère! il a fallu que vos cendres
+fussent depuis longtemps refroidies pour qu'une haine sacrilége osât
+profaner votre mémoire!</p>
+
+<p>Telle fut mon enfance, telle fut ma première jeunesse jusqu'à l'époque
+de mon mariage.</p>
+
+<p>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h1>MATHILDE.</h1>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3>DEUXIÈME PARTIE.</h3>
+
+<hr />
+
+<h3 class="top5">LE MARIAGE.</h3>
+
+<hr />
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="D-CHAPITRE_I" id="D-CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<h4>LA RETRAITE</h4>
+
+<p>Après la célébration de mon mariage avec M. de Lancry, en sortant de la
+chapelle du Luxembourg, quel fut mon étonnement de voir une voiture
+attelée de chevaux de poste! madame Blondeau était assise sur le siége
+de derrière. Le valet du chambre de M. de Lancry ouvrit la portière.</p>
+
+<p>&mdash;Où allons-nous donc?&mdash;demandai-je à Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous vous confier à moi?&mdash;me répondit-il en souriant.</p>
+
+<p>Je montai, heureuse de penser que, sans doute, je ne reverrais plus
+mademoiselle de Maran; sa calomnie atroce et insensée contre ma mère
+avait mis le comble à mon aversion pour elle.</p>
+
+<p>En vain Gontran m'avait fait observer que ce n'était plus de la
+méchanceté, mais de la folie, que de si odieux soupçons tombaient
+d'eux-mêmes; je sentais qu'il me serait désormais impossible de me
+rencontrer avec mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>La voiture partit rapidement.</p>
+
+<p>Pendant trois heures que dura le voyage, Gontran fut pour moi rempli
+d'attentions, de gracieuses prévenances, il me parla peu; ses paroles
+furent d'une bonté touchante, presque grave et recueillie.</p>
+
+<p>Il sentait comme moi, sans doute, qu'on ne peut s'initier aux grandes
+félicités que par une sorte de méditation rêveuse et mélancolique.</p>
+
+<p>Il n'y a rien de plus sérieux, de plus pensif que le bonheur, lorsqu'il
+arrive à l'idéal.</p>
+
+<p>Je fus émue jusqu'aux larmes de l'expression de tendresse protectrice
+avec laquelle Gontran me regarda souvent. Jamais, je crois, je ne me
+sentis l'âme plus élevée; jamais je n'eus d'aspirations plus généreuses.</p>
+
+<p>Je songeais avec enchantement à tous les grands, à tous les pieux
+devoirs que j'allais remplir. Je contemplais l'avenir avec une sérénité
+calme et fière; j'attendais avec une religieuse impatience le moment de
+prouver à M. de Lancry tout ce que valait mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>En pensant enfin que peut-être, à force d'amour, je deviendrais
+indispensable au bonheur de la vie de Gontran, un moment j'éprouvai la
+folle ardeur, le glorieux enivrement, le magnifique orgueil que
+l'ambition doit causer aux hommes....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Nous arrivâmes à Chantilly.</p>
+
+<p>Nous étions à la fin d'avril. Le soleil à demi voilé répandait une
+lumière douce et tiède. A mon grand étonnement, notre voiture entra dans
+la forêt, côtoya les étangs si pittoresques de la Reine Blanche, et
+atteignit la lisière des bois qui bordent le <i>désert</i>.</p>
+
+<p>M. de Lancry me fit descendre de voiture, il la renvoya avec son valet
+de chambre; madame Blondeau restait seule près de nous.</p>
+
+<p>Gontran, souriant de ma surprise, m'offrit son bras.</p>
+
+<p>Nous suivîmes un petit sentier déjà tout parfumé de violettes et de
+primevères. Après quelques minutes de marche, nous arrivâmes devant une
+haie d'aubépine fleurie, très-haute, très-épaisse, au milieu de laquelle
+était une porte de bois rustique.</p>
+
+<p>Blondeau l'ouvrit, nous entrâmes.</p>
+
+<p>Je vis une maisonnette et un jardin qui auraient tenu dans le grand
+salon de l'hôtel de Maran.</p>
+
+<p>Jamais chalet ne fut plus coquettement orné que cette maisonnette; son
+toit disposé en gradins était couvert de pots de fleurs cachés dans la
+mousse; les massifs du jardin étaient tellement encombrés de rosiers,
+d'héliotropes, de jasmins, de gérofliers, de petits lilas de Perse, que
+ce parterre ressemblait à une immense jardinière ou à un gigantesque
+bouquet.</p>
+
+<p>Notre maisonnette se composait d'un rez-de-chaussée; en entrant, un
+petit salon où je vis, avec une douce surprise, mon piano, ma harpe, mes
+livres, que j'avais laissés la veille à l'hôtel de Maran. Cela tenait du
+prodige.</p>
+
+<p>A droite, deux petites chambres pour moi; à gauche, celle de Gontran;
+au fond du jardin, une chaumière en bois rustique renfermant la chambre
+de Blondeau et la cuisine.</p>
+
+<p>Dire l'élégance incroyable, presque féerique, de ce petit Éden, serait
+aussi impossible que de peindre ma reconnaissance envers Gontran, ou ma
+folle joie d'enfant en songeant que nous allions vivre là pendant
+quelque temps.</p>
+
+<p>M. de Lancry demanda en riant à Blondeau si elle serait capable de nous
+faire chaque jour à dîner.</p>
+
+<p>Ma gouvernante répondit très-fièrement qu'elle nous étonnerait par son
+savoir-faire; car elle seule devait nous servir pendant notre séjour
+dans ce chalet.</p>
+
+<p>Ai-je besoin de vous dire combien j'appréciai cette délicate attention
+de Gontran?</p>
+
+<p>Il était trois heures à peine; je pris le bras de mon mari pour faire
+une longue promenade dans la forêt.</p>
+
+<p>Le soleil avait peu a peu dissipé les nuages qui le voilaient; l'air
+était embaumé, saturé des mille floraisons du printemps; les feuilles,
+encore d'un vert tendre, frémissaient au léger souffle de la brise; des
+oiseaux de toute espèce gazouillaient, voltigeaient, se cherchaient dans
+ces arbres magnifiques, et troublaient seuls de leurs petits cris joyeux
+le profond silence de la forêt.</p>
+
+<p>Mon c&oelig;ur se dilatait avec force. J'aspirais avec une ineffable
+avidité tous les parfums, toutes les suaves émanations de la nature.</p>
+
+<p>Je m'appuyai davantage sur le bras du Gontran... nous marchions
+lentement... A peine nous échangions de temps à autre quelques rares et
+distraites paroles.</p>
+
+<p>Un moment, je voulus me rappeler quelques impressions de ma première
+jeunesse: chose étrange! cela me fut presque impossible.</p>
+
+<p>Le passé m'apparaissait comme vague, voilé; mes souvenirs m'échappaient.
+Je n'ai jamais pu m'expliquer cette bizarre sensation. Était-ce donc que
+le bonheur présent envahissait, absorbait assez mes facultés pour m'ôter
+même la mémoire des anciens jours?</p>
+
+<p>Bientôt ces ressentiments devinrent si vifs, que je fermai à demi les
+yeux, je ne pus faire un pas; malgré moi, ma tête appesantie s'appuya
+sur l'épaule de Gontran, et je joignis mes deux mains sur son bras...</p>
+
+<p>Gontran, sans doute aussi ému que moi, s'arrêta, et ne troubla pas cet
+accablement ineffable.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon,&mdash;lui dis-je, après quelques minutes de silence;&mdash;je suis bien
+faible et bien enfant, n'est-ce pas? mais que voulez-vous? tant de
+bonheur est au-dessus de mes forces... Oh! que vous devez être heureux
+d'inspirer autant d'amour!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Mathilde, car l'inspirer, c'est le ressentir! C'est
+à moi de vous demander pardon de mon silence... et pourtant non... car
+c'est aussi un langage que le silence... il exprime tant de choses que
+la parole est impuissante à rendre!... Dites, Mathilde, quels mots
+pourraient peindre ce que nous éprouvons?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela est vrai; il me semble aussi que la parole doit se taire
+lorsque la pensée s'entretient avec l'âme... Mais, mon
+Dieu!&mdash;ajoutai-je en souriant,&mdash;vous allez trouver cela bien
+métaphysique, bien ridicule. Voyez combien vous avez raison... Je veux
+expliquer ces adorables impressions, et je dis des folies. Continuons
+notre promenade, et laissons nos deux c&oelig;urs s'entretenir
+silencieusement.</p>
+
+<p>Le soleil commençait à s'abaisser lorsque nous rentrâmes au chalet, déjà
+presque noyé dans les ombres du soir, tant les arbres qui
+l'environnaient étaient touffus.</p>
+
+<p>Nous trouvâmes avec plaisir, dans le salon, un feu de pommes de pin bien
+pétillant, que madame Blondeau nous avait allumé, car les soirées du
+printemps étaient encore froides. Un charmant petit couvert était mis
+près de la cheminée.</p>
+
+<p>Gontran m'avoua naïvement qu'il était très-disposé à faire honneur au
+talent de ma gouvernante: elle s'était surpassée. Notre dîner fut
+très-gai; nous nous servions nous-mêmes. Je voulais prévenir les désirs
+de Gontran, lui les miens; de là, de folles discussions dans lesquelles
+il finissait toujours par céder.</p>
+
+<p>Après dîner, il ouvrit la porte du salon; il y avança un grand fauteuil
+où je m'assis.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc quelle belle soirée,&mdash;me dit-il.</p>
+
+<p>Un clair de lune admirable jetait des flots de lumière argentée sur
+notre petit jardin et sur la cime des grands arbres qui l'entouraient.</p>
+
+<p>Le silence le plus solennel régnait dans la forêt... Au-dessus de nous
+les étoiles brillaient dans les profondeurs du firmament; autour de nous
+les fleurs épandaient leurs parfums.</p>
+
+<p>Gontran s'assit à mes pieds. Son noble et beau visage était tourné vers
+moi; un pâle rayon de la lune se jouait sur son front et sur ses
+cheveux. Il tenait une de mes mains dans les siennes et me contemplait
+avec une sorte d'extase...</p>
+
+<p>Étrange contraste de notre nature! A ce moment, je crois, j'atteignis
+l'apogée du bonheur: l'homme que j'aimais de toutes les forces de mon
+âme était à mes pieds. Le calme mystérieux d'une belle nuit ajoutait
+encore à mes ravissements. A ce moment pourtant, une indéfinissable
+tristesse s'empara de mon c&oelig;ur... je pleurai.</p>
+
+<p>Gontran vit mes larmes; bientôt ses yeux se mouillèrent aussi. Je
+penchai mon front accablé sur le sien, et nos pleurs se confondirent.</p>
+
+<p>Hélas! hélas!... pourquoi ces larmes? Sommes-nous donc si
+malheureusement doués, que la grandeur de certaines félicités nous
+écrase? ou bien la tristesse involontaire qu'elles nous inspirent
+est-elle un pressentiment de leur peu de durée?......</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Que dirai-je de ces jours fortunés, si beaux, si rapides, de cette vie
+d'amour et de solitude que Dieu voulut environner de toutes ses
+splendeurs, car le temps fut toujours admirable?</p>
+
+<p>Un crayon de notre journée fera comprendre l'amertume de mes regrets
+lorsqu'il fallut abandonner cette existence enchanteresse.</p>
+
+<p>Chaque matin, après avoir admiré ma corbeille de jasmin et
+d'héliotropes, qui ne m'avait jamais manqué à mon réveil, et que Gontran
+se plaisait à cueillir lui-même dans notre parterre, chaque matin nous
+allions de très-bonne heure nous promener à pied dans la forêt, fouler
+avec joie les grandes herbes trempées de rosée, savourer les parfums des
+plantes aromatiques, et voir les cerfs et les biches se retirer dans
+l'épaisseur des taillis.</p>
+
+<p>Lorsque le soleil commençait à s'élever, nous revenions déjeuner; puis,
+après les stores de notre petit salon baissés, jouissant de la fraîcheur
+et de l'ombre, nous nous reposions de notre promenade du matin en
+faisant quelquefois une sieste pendant la chaleur du jour.</p>
+
+<p>Ensuite, je me mettais souvent au piano; je chantais avec Gontran
+certains duos, certains airs auxquels nous attachions de tendres
+souvenirs. D'autres fois nous lisions. Le timbre de la voix de Gontran
+était charmant; c'était pour moi un bonheur toujours nouveau que de lui
+entendre lire un de mes poëtes favoris. Ces douces occupations étaient
+mêlées de longues causeries, de projets d'avenir, de doux regards déjà
+jetés sur le passé. Puis, à l'heure du dîner, nous allions nous habiller
+avec autant de coquetterie et de recherche que si nous eussions habité
+un château rempli de monde.</p>
+
+<p>J'attachais un prix infini aux louanges, aux flatteries de Gontran; je
+prenais plaisir à me coiffer moi-même, afin de ne devoir qu'à moi tous
+les succès que je voulais obtenir auprès de lui.</p>
+
+<p>Malgré l'essai des talents de madame Blondeau, M. de Lancry, qui avouait
+franchement son goût pour la bonne chère, avait fait venir son cuisinier
+à Chantilly; au moyen d'une cantine de chasse parfaitement organisée,
+notre dîner nous arrivait chaque jour avec de la glace, des fruits;
+Blondeau n'avait qu'à nous servir.</p>
+
+<p>Gontran avait aussi des chevaux à Chantilly. Après dîner, notre calèche
+venait nous prendre, et nous partions pour de longues promenades dans
+les magnifiques allées de la forêt. Nous revenions quelquefois à la nuit
+au clair de lune, bercés par les plus adorables rêveries, puis nous
+rentrions. La voiture s'en allait, et Blondeau nous servait le thé.</p>
+
+<p>Oh! que de longues soirées ainsi passées! la porte de notre salon
+ouverte, et nous... jouissant de toutes les beautés de ces nuits de
+printemps, dont le silence n'était interrompu que par le léger
+bruissement du feuillage!</p>
+
+<p>Oh! que d'heures ainsi passées, pendant lesquelles j'écoutais Gontran me
+raconter sa vie, sa première jeunesse, les combats de son père, un des
+héros de la Vendée, bravement mort dans les landes sauvages de la
+Bretagne pour sa foi, pour son roi!</p>
+
+<p>Avec quelle insatiable curiosité j'interrogeais Gontran sur la guerre
+qu'il avait faite, lui, sur les dangers qu'il avait courus! Plus je
+pénétrais dans le passé, grâce à sa confiance, plus je reconnaissais la
+vanité, l'injustice des accusations de madame de Richeville et de M. de
+Mortagne.</p>
+
+<p>Ils m'avaient dépeint Gontran comme un homme d'un caractère inégal,
+égoïste, dur, profondément blasé, incapable de comprendre les
+délicatesses d'un amour élevé...</p>
+
+<p>Quels étaient ma joie, mon orgueil! je trouvais au contraire Gontran
+rempli de douceur, de prévenances, de tendresse, et doué surtout du tact
+le plus parfait, le plus exquis.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Ce bonheur durait depuis trois semaines.</p>
+
+<p>Un soir, en prenant le thé, Gontran me dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, j'ai une grave proposition à vous faire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dites... dites, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de prolonger encore quelque temps notre séjour ici... si cette
+solitude ne vous déplaît pas.</p>
+
+<p>&mdash;Gontran... Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Vous acceptez donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Si j'accepte? mais avec joie, mais avec ivresse!... Mais vous me gâtez
+ainsi la vie, Gontran; une fois rentrée dans le monde... que de
+regrets!... quels sacrifices!... Et pour qui? et pourquoi? mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Mathilde,&mdash;dit Gontran en soupirant.&mdash;Pourquoi? pour
+qui? Il y a tant de charmes dans cette existence! et il faut la quitter
+pour aller se rejeter dans ce gouffre étincelant qu'on appelle le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui nous y force, mon ami? A quoi bon la fortune, si ce n'est à
+vivre librement à sa guise... Mais non, vous dites cela par bonté pour
+moi, Gontran... Vous êtes trop jeune encore, trop brillant pour renoncer
+au monde...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant,&mdash;dit Gontran en souriant doucement,&mdash;c'est vous au
+contraire qui êtes trop jeune pour vous priver des plaisirs que vous
+connaissez à peine... Longtemps prolongée, cette vie que vous trouvez
+charmante, vous semblerait monotone.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Gontran, vous dites que je suis belle... vous vous lasserez donc
+de ma beauté?</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, quelle différence!</p>
+
+<p>Un bruit de pas et de voix inaccoutumé interrompit Gontran.</p>
+
+<p>On parlait de l'autre côté de la haie. On frappa bientôt à la porte du
+jardin.</p>
+
+<p>Il était onze heures du soir. Cela m'inquiéta.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais ouvrir,&mdash;me dit Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! mon ami, prenez garde.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien à craindre: cette forêt est toute la nuit parcourue par
+les gardes de M. le duc de Bourbon.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là?&mdash;dit Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, Germain, monsieur le vicomte.</p>
+
+<p>C'était un palefrenier de M. de Lancry. Mon mari ouvrit la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le chasseur de M. le comte de Lugarto qui apporte une lettre à
+M. le vicomte; il est venu en courrier. Il savait où nous étions logés
+avec les chevaux à Chantilly, il est venu nous trouver, et nous a dit de
+le conduire à monsieur, ayant une lettre pressée à lui remettre.</p>
+
+<p>&mdash;Où est cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Là, derrière la porte, monsieur le vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Fais-le entrer.</p>
+
+<p>A la clarté que jetait la lampe du salon, je vis un homme de grande
+taille vêtu en courrier. Je ne sais pourquoi sa physionomie me sembla
+sinistre...</p>
+
+<p>Il ôta sa casquette et remit une lettre à Gontran.</p>
+
+<p>M. de Lancry, depuis l'arrivée de cet homme, semblait vivement
+contrarié... presque abattu.</p>
+
+<p>Il s'approcha de la lampe, prit la lettre et la lut rapidement.</p>
+
+<p>Par deux fois Gontran fronça les sourcils; il me parut réprimer un
+mouvement d'impatience ou de colère.</p>
+
+<p>Après avoir lu, il déchira la lettre et dit au courrier:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, vous direz à votre maître que je le verrai demain à Paris.
+Puis, s'adressant à son palefrenier, M. de Lancry ajouta:&mdash;Tu donneras
+l'ordre à Pierre d'amener demain matin ici la voiture de voyage. Vous
+autres, vous partirez ce soir pour Paris avec les chevaux et la calèche.
+En arrivant à l'hôtel, vous direz que tout soit prêt, car j'arriverai
+dans la journée.</p>
+
+<p>Les deux domestiques partis, je dis à Gontran avec inquiétude:</p>
+
+<p>&mdash;Vous semblez contrarié, mon ami... Qu'avez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien, je vous assure... rien... un service assez important... que me
+demande un de mes amis qui arrive d'Angleterre. Cela m'oblige de me
+rendre à Paris plutôt que je ne le pensais.</p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage de quitter cette retraite!&mdash;dis-je à Gontran, sans
+pouvoir retenir mes larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Allons... allons...&mdash;me dit-il doucement,&mdash;Mathilde, vous êtes une
+enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous y reviendrons. Oh! n'est-ce pas? Cette petite maison sera
+pour nous un souvenir vivant et sacré!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, Mathilde; mais je vous laisse. Il faudra que
+nous partions demain de très-bonne heure; j'ai hâte d'arriver à Paris...
+Vous devez avoir quelques ordres à donner à madame Blondeau. Je vais me
+promener; j'ai un peu de migraine.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, permettez-moi de vous accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, restez.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, Gontran, puisque vous souffrez.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, je préfère être seul...&mdash;dit M. de Lancry avec une
+légère impatience.&mdash;Et il se dirigea vers la porte du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Je versai des larmes... larmes amères cette fois...</p>
+
+<p>Retirée chez moi, j'attendis le retour de Gontran.</p>
+
+<p>Il revint une heure après, se promena longtemps encore dans le jardin
+d'un air agité, et rentra chez lui.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="D-CHAPITRE_II" id="D-CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h4>LE DÉPART.</h4>
+
+<p>Je passai une nuit remplie d'angoisses en songeant à l'inquiétude, à
+l'agitation que M. de Lancry n'avait pu dissimuler.</p>
+
+<p>Au point du jour, je me levai; j'étais douloureusement oppressée. Je
+voulais jeter un dernier regard sur cette mystérieuse et charmante
+retraite où j'avais passé des moments si heureux.</p>
+
+<p>Hélas! était-ce un présage? Tant de bonheur devait-il à jamais
+s'évanouir?...</p>
+
+<p>Le ciel, si pur pendant tant de jours, se voilait de nuages noirs; un
+vent froid gémissait tristement à travers les grands arbres de la forêt.</p>
+
+<p>La prédisposition de l'âme est un prisme qui colore les objets
+extérieurs de ses reflets sombres ou riants. Je fis une remarque
+puérile, mais elle me navra....</p>
+
+<p>Toutes les fleurs qui ornaient cette demeure avaient été apportées et
+transplantées comme une décoration champêtre. Peu à peu elles avaient
+langui et s'étaient flétries. Absorbée par mon bonheur, voyant tout à
+travers les rayonnements que l'amour jetait sur ma vie, je ne m'étais
+pas aperçue de l'insensible étiolement de ces plantes; mais à ce
+moment, sous ce ciel gris, pensant à ce départ qui m'affligeait, je fus
+douloureusement frappée de ce spectacle.</p>
+
+<p>Malgré moi, je fis un vague rapprochement entre les jours heureux que je
+venais de passer et l'existence de ces fleurs, pauvres fleurs éphémères,
+dépaysées, sans racines, qui, au lieu de s'épanouir chaque matin
+toujours fraîches et vivaces, mouraient d'une mort précoce, après avoir
+jeté un parfum, un éclat passagers.</p>
+
+<p>Je frémis... en me demandant s'il en devait être ainsi de la félicité
+que j'avais goûtée.</p>
+
+<p>Pourtant je voulus échapper à ces réflexions pénibles; je les regardai
+comme un blasphème.</p>
+
+<p>Je cueillis pieusement quelques branches d'héliotrope et de jasmin que
+je me promis de garder toujours; je pensai qu'après tout, j'étais folle
+de chercher de douloureux pronostics dans un état de choses qu'il
+dépendait de moi de faire cesser.</p>
+
+<p>Je résolus d'établir un jardinier dans notre maisonnette pour y cultiver
+des fleurs qui, cette fois, ne mourraient pas au bout de quelques jours.</p>
+
+<p>Par une réflexion bizarre, je me demandai pourquoi l'on entretenait si
+religieusement les tristes jardins des tombeaux, et pourquoi l'on
+n'entourerait pas des mêmes soins pieux et touchants les lieux consacrés
+par quelques souvenirs chéris.</p>
+
+<p>Je rentrai.</p>
+
+<p>Gontran semblait encore plus soucieux que la veille.</p>
+
+<p>La voiture arriva; nous partîmes.</p>
+
+<p>M. de Lancry ne me dit pas un mot de regret sur l'abandon où nous
+laissions notre retraite à la garde d'un de ses gens; cela me fit mal.</p>
+
+<p>Après quelques moments de silence, Gontran me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, je vous présenterai demain un de mes meilleurs et de mes
+plus intimes amis, M. Lugarto, qui arrive de Londres. C'est pour lui
+rendre un service assez important qu'il me demande que je quitte
+Chantilly. Nous verrons souvent Lugarto; je l'aime beaucoup; je désire
+que vous l'accueilliez avec bienveillance.</p>
+
+<p>&mdash;Quoique M. Lugarto soit cause de notre brusque retour à Paris,&mdash;dis-je
+en souriant à M. de Lancry,&mdash;je vous promets d'oublier ce grand grief,
+et de recevoir votre ami comme vous le désirez. Mais vous ne m'avez
+jamais parlé de lui?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais à la fois si distrait et si absorbé par mon amour,&mdash;reprit
+Gontran avec grâce,&mdash;qu'il y a bien des choses que je ne vous ai pas
+dites... J'avais laissé Lugarto à Londres; il est très-paresseux; il
+écrit rarement, et j'avais trop de charmantes compensations pour
+m'apercevoir du silence de cet ingrat.</p>
+
+<p>&mdash;Mais savez-vous, Gontran, qu'il faut que vous aimiez en effet beaucoup
+M. Lugarto pour lui faire le sacrifice que vous lui faites... Nous
+étions si heureux, dans notre retraite!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, sans doute; mais, de son côté, Lugarto m'a autrefois rendu
+de très-grands services; je vous conterai cela.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, mon ami, si vous acquittez une dette de reconnaissance, je
+ne me plains plus; d'ailleurs j'ai mon projet, et, à mon tour, je vous
+demanderai une grâce à laquelle je tiens beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez... parlez... Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il faut me promettre de venir chaque mois passer quelques
+jours dans notre maisonnette de Chantilly.</p>
+
+<p>Gontran me regarda avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette maison ne m'appartient pas, me dit-il.</p>
+
+<p>Mon c&oelig;ur se serra douloureusement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! rien de plus simple; j'avais chargé mon homme d'affaires de
+me chercher une petite maison à Chantilly ou dans quelque endroit bien
+retiré, et de me la louer pour la saison; il m'a trouvé cette maison de
+paysan presque enclavée dans la forêt; je vins la voir, cela me parut
+charmant comme position, j'y envoyai mon architecte qui est très-bon
+décorateur; car, vous le voyez, il a transformé une affreuse chaumière
+en un vrai chalet d'opéra. Cela se trouvait d'autant mieux que le
+propriétaire de cette masure et de quelques arpents de terre qui en
+dépendent est sur le point de les vendre à M. le duc de Bourbon; dès
+qu'on aura enlevé ce que nous avons laissé dans cette maisonnette, on
+l'abattra; je ne l'avais louée que pour quatre mois, et il nous reste,
+je crois, encore environ trois semaines de jouissance.</p>
+
+<p>Hélas! les paroles de Gontran me rappelèrent cruellement ma remarque du
+matin, sur l'éclat factice des fleurs éphémères de notre jardin.</p>
+
+<p>Sans le vouloir, M. de Lancry me causait un sensible chagrin. Cet homme
+d'affaires, ce décorateur, ce loyer... tous ces mots vinrent gâter un à
+un tous mes souvenirs chéris.</p>
+
+<p>Sans doute je n'étais pas assez insensée pour vouloir échapper aux
+réalités de la vie; mais il me semblait qu'un si petit réduit devait
+rester environné de tout son prestige, de toute sa poésie, et que, sans
+prodigalité folle, on aurait pu le respecter à tout jamais.</p>
+
+<p>Je n'accusai pas Gontran; absorbé par le bonheur présent, il avait pu
+négliger l'avenir; je songeai qu'à nous autres femmes était surtout
+réservé le culte du passé.</p>
+
+<p>&mdash;Gontran,&mdash;lui dis-je,&mdash;je suis toute fière d'une pensée que vous
+n'avez pas eue malgré votre c&oelig;ur si ingénieusement inventif...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, ma chère Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous faut acquérir tout de suite cette maison et le petit champ qui
+l'environne, puisque heureusement cela n'est pas encore vendu à M. le
+duc de Bourbon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y songez pas, Mathilde; le prince doit payer la convenance de
+cette acquisition. Le propriétaire nous ferait les mêmes conditions
+qu'au prince, et dans de pareilles circonstances, ces gens-là ont
+toujours des prétentions exorbitantes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore, combien cela vaut-il?</p>
+
+<p>&mdash;Que sais-je? peut-être trente, quarante mille francs, plus même, car
+on ne peut assigner de prix raisonnable à une chose toute de
+convenance...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ce ne serait pas plus cher que cela?&mdash;m'écriai-je avec joie.</p>
+
+<p>&mdash;Enfant!&mdash;me dit Gontran en me serrant tendrement la main.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce que c'est que trente mille francs auprès...?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Mathilde,&mdash;me dit M. de Lancry en m'interrompant avec
+bonté,&mdash;puisque nous sommes sur ce chapitre, il faut que nous parlions
+un peu raison... et <i>ménage</i>, comme l'on dit; c'est très-ennuyeux, mais
+très-nécessaire, et puis je désire savoir si les dispositions que j'ai
+prises vous conviendront.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, mon ami; mais je ne vous tiens pas quitte de notre
+maisonnette, j'y reviendrai tout à l'heure.</p>
+
+<p>Gontran haussa les épaules en souriant, me regarda et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, Mathilde, que notre position nous oblige à tenir un
+état de maison convenable, digne de notre fortune, et qui vous mette
+enfin à même de jouir des plaisirs de votre âge.</p>
+
+<p>&mdash;Notre chalet... voilà tout l'état de maison que mon c&oelig;ur désire.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, parlons sérieusement. Voici comment j'ai arrangé nos
+dispositions intérieures: nous aurons un maître d'hôtel, homme de
+confiance qui nous servira d'intendant; un valet de chambre pour vous,
+un pour moi; quatre valets de pied pour l'antichambre et...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, je vous assure que pour moi je préfère réduire cette
+livrée, et conserver notre petit paradis.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez donc raisonnable. Il faut, ma chère enfant, d'abord parler des
+dépenses nécessaires... Notre écurie se composera de quatre chevaux de
+voiture et d'un cocher pour vous; pour moi, de deux chevaux de harnais
+et de deux ou trois chevaux de selle, avec mes gens d'écurie anglais,
+deux femmes pour vous, sans madame Blondeau; un cuisinier et une fille
+de cuisine compléteront notre domestique. Pardonnez-moi ces détails, ma
+chère Mathilde; mais une fois tout ceci convenu, nous n'en parlerons
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, mon ami; tout à l'heure je vous ferai mes
+observations.</p>
+
+<p>&mdash;Nous habiterons l'hôtel Rochegune pendant l'hiver; ensuite nous ferons
+un voyage aux eaux ou en Italie, afin de revenir dans votre terre de
+Maran vers le mois de septembre pour la chasse; nous y resterons
+jusqu'au mois de décembre, époque de notre retour à Paris. Vous aurez,
+si vous le voulez, un soir par semaine pour recevoir; nous donnerons à
+dîner le même jour. Vous choisirez vos jours de loge, l'un à l'Opéra,
+l'autre aux Bouffes. Enfin, si vous trouvez que mille francs par mois
+vous suffisent pour votre toilette, nous fixerons cette somme.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami...</p>
+
+<p>&mdash;Encore un mot, ma chère Mathilde, et je me tais,&mdash;dit Gontran en
+souriant:&mdash;Vous voyez que notre état de maison est fort simple; dans
+notre position, nous ne pouvons avoir moins; ne m'en voulez pas si
+maintenant j'arrive à de grands vilains chiffres. Votre fortune s'élève
+à cent trente mille francs de rente environ; avec ce qui me reste de la
+mienne, nous pouvons donc compter à peu près sur un revenu de cent
+soixante mille francs; mais en défalquant l'acquisition de l'hôtel
+Rochegune, les non-valeurs et les économies que nous devons
+rigoureusement tenir en réserve pour les cas imprévus, nous ne devons
+calculer à peu près que sur cent mille francs par an. Eh bien! ma chère
+Mathilde, il ne nous faut ni plus ni moins que cela pour tenir notre
+maison sur le pied que je vous ai dit. Vous le voyez, nous n'avons que
+ce que l'on pourrait appeler le <i>nécessaire du luxe</i>, sans aucun
+superflu, car toutes les dépenses que je vous ai énumérées sont
+absolument indispensables.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous ferez sera toujours parfaitement fait, mon ami, quoiqu'il
+me semble qu'on puisse vivre très-heureux sans un si grand entourage de
+<i>nécessaire</i>, comme vous dites; mais ce qui vous plaît est bien; je ne
+veux voir que par vos yeux, ne penser que par votre pensée. Seulement,
+dussé-je pour cela retrancher sur ce que vous m'accordez, je veux...
+vous entendez, je veux absolument mon chalet de Chantilly; c'est pour
+moi le plus indispensable, le plus nécessaire, la moins superficielle de
+toutes les dépenses; ce sera mon luxe de c&oelig;ur. Nous irons de temps en
+temps y faire un joli pèlerinage, avec ma pauvre Blondeau pour toute
+suite.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, soyez tranquille, nous reparlerons de cela, jolie
+petite opiniâtre,&mdash;me dit Gontran avec gaieté.&mdash;Ah! j'oubliais; il
+faudra envoyer notre architecte à votre château de Maran. Depuis vingt
+ans il n'a été habité que par votre régisseur; il doit être en ruines.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... et puis un château, c'est si grand!... Tenez, mon ami...
+Grondez-moi; mais votre chalet m'a gâtée... Ah! que le printemps de
+Paris va me sembler pesant et ennuyeux auprès de notre beau printemps de
+la forêt!... Voyez comme je suis rancunière, je ne puis vraiment
+pardonner à votre ami le sacrifice que vous lui faites.</p>
+
+<p>&mdash;A propos de Lugarto, me dit Gontran,&mdash;il faudra excuser chez lui
+certaines façons un peu cavalières, qui ne sont peut-être pas de la plus
+exquise compagnie.... Il a toujours été si gâté!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Mais tenez, Mathilde, je ne puis mieux faire que de vous tracer à peu
+près le portrait de Lugarto; au moins vous le connaîtrez lorsque je vous
+présenterai. Lugarto a vingt-deux ou vingt-trois ans à peine: il est
+d'origine brésilienne. Son père, fils d'un esclave sang mêlé, avait été
+affranchi dès son enfance. Ce père, d'abord intendant d'un grand
+seigneur portugais, géra si bien ou si mal la fortune de son maître,
+qu'il le ruina complétement, et qu'il acquit une grande partie de ses
+biens. Telle fut l'origine d'une fortune d'abord considérable, puis
+enfin colossale; car des entreprises et des concessions de mines dans
+l'Amérique du Sud augmentèrent tellement ses biens, qu'à sa mort M.
+Lugarto laissa à son fils plus de soixante millions.</p>
+
+<p>M. Lugarto père avait vécu aux colonies avec le faste et la dépravation
+d'un satrape. Profondément corrompu, affichant un cynisme révoltant,
+aussi lâche que méchant, il avait, dit-on, dans un accès de colère
+féroce, tellement maltraité sa femme, qu'elle était morte des suites de
+ces violences.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'était un monstre qu'un pareil homme!&mdash;m'écriai-je. Quel triste
+et cruel héritage qu'une telle mémoire!... Son fils doit être bien à
+plaindre, malgré ses millions!</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus à plaindre,&mdash;dit Gontran en souriant avec amertume,&mdash;que
+son père lui a donné les plus hideux exemples. Laissé à quinze ans
+maître d'une fortune de roi, Lugarto a grandi au milieu des excès et des
+adulations de toutes sortes. A vingt ans, il éprouvait déjà les dégoûts
+et la satiété de la vieillesse, grâce à l'abus de tout ce qui se procure
+avec l'or. D'une nature frêle, délicate, étiolée avant son
+développement, il n'a de jeune que son âge; sa figure même, malgré des
+traits agréables, a quelque chose de morbide, de flétri, de convulsif,
+qui révèle de précoces infirmités.</p>
+
+<p>J'écoutais Gontran avec étonnement; en me traçant le portrait de M.
+Lugarto, sa voix avait un accent d'ironie mordante; il semblait se
+complaire dans la triste peinture du caractère de cet homme.</p>
+
+<p>Un moment je fus sur le point de faire cette observation à Gontran, puis
+je ne sais quel scrupule me retint; il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Au moral, Lugarto est un homme profondément dépravé, sans foi, sans
+courage, sans bonté, habitué à mépriser souverainement les hommes, car
+presque tous ont bassement flatté sa fortune. Tour à tour d'une
+prodigalité folle et d'une avarice sordide, ses dépenses n'ont qu'un
+mobile, l'orgueil; qu'un but, l'ostentation. Le procureur le plus
+retors ne sait pas mieux les affaires que lui; seul, il gère son immense
+fortune avec une sagacité, avec une habileté incroyables, et il
+s'enrichit encore chaque jour par les spéculations les moins honorables.
+Portrait fidèle de son père, l'ignoble rapacité de l'esclave lutte
+encore chez lui contre la ridicule vanité de l'affranchi; tout prouve
+cette double nature: son luxe sévèrement réglé, son faste retentissant,
+mais parcimonieux; tout, jusqu'à ses bruyantes aumônes faites
+insoucieusement et sans l'intelligence du malheur qu'il secourt, mais
+qu'il ne plaint pas... Deux plaies incurables empoisonnent pourtant
+l'opulence impériale de Lugarto: la bassesse de son extraction et la
+conscience du peu qu'il vaut personnellement. Aussi, par un compromis
+qui ne trompe que lui, il est affublé au titre de comte, et s'est fait
+fabriquer je ne sais quelles ridicules armoiries. Exalté par l'adulation
+et par l'orgueil, l'adulation et l'orgueil torturent; il le sait: c'est
+à sa fortune qu'on accorde les prévenances dont on l'entoure; pauvre
+demain, il serait complétement méprisé; alors, parfois sa rage contre le
+sort n'a pas de bornes; mais, comme son père, Lugarto est aussi lâche
+que méchant, et il se venge de tant de prospérités injustement
+accumulées sur lui, en maltraitant avec la plus cruelle dureté ceux que
+leur dépendance oblige à supporter ses violences; des femmes... des
+femmes même n'ont pas été à l'abri de ses brutalités... Eh bien! malgré
+cela, malgré tant de vices odieux, le monde n'a toujours eu pour lui que
+des sourires; les plus hardis lui ont témoigné de l'indifférence.</p>
+
+<p>Ne pouvant me contenir plus longtemps, je m'écriai:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! comment osez-vous appeler un tel homme votre ami? comment
+avez-vous pu lui sacrifier nos plus chers désirs?... En vérité, Gontran,
+je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>M. de Lancry, sans doute rappelé à lui par ces mots, me regarda d'un air
+interdit.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, Mathilde?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande comment vous pouvez appeler M. Lugarto votre ami....
+Mais jamais je ne consentirai à voir un homme aussi pervers, aussi
+odieux... Et encore une fois, c'est pour lui que vous quittez si tôt
+cette retraite où nous vivions si heureux?... Gontran, il y a là quelque
+chose d'inexplicable!</p>
+
+<p>M. de Lancry se remit de son émotion, et me dit en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez une comparaison bien ambitieuse, Mathilde.... L'homme qui
+parvient à dompter et à rendre sociables et soumis le tigre et la
+panthère, ne prend-il pas en amitié la bête féroce qu'il a pu rendre
+douce et obéissante? Eh bien! quoique ce pauvre Lugarto ne soit pas un
+tigre, il y a, je crois, un peu de ce sentiment-là dans mon amitié pour
+lui. Oui, autant je l'ai vu dédaigneux, méchant, altier pour les autres,
+autant pour moi il a toujours été bon, prévenant, dévoué. Je vous
+l'avoue, Mathilde, je n'ai pu m'empêcher d'être profondément touché des
+preuves nombreuses d'affection qu'il m'a données... et vous le concevez,
+avec bien du désintéressement. Puis, jugez donc combien il doit être
+malheureux: personne ne l'aime; il n'a pas même un ami... Toujours
+dominé par cette crainte de n'être recherché que pour sa fortune, par
+hasard il ressent pour moi une bienfaisante confiance qu'il n'éprouve
+pour personne. Eh bien! dites, Mathilde, mon c&oelig;ur... ma vanité, je
+dirais presque mon honneur, ne m'ordonnent-ils pas de l'accueillir avec
+bienveillance?</p>
+
+<p>Déjà je connaissais assez la physionomie de Gontran pour avoir remarqué
+une sorte de contrainte pendant qu'il m'expliquait la cause de son
+amitié pour M. Lugarto, tandis qu'au contraire il s'était laissé aller à
+une franche amertume en dépeignant l'odieux caractère de cet homme.</p>
+
+<p>Sans pouvoir justifier mes soupçons, je sentais qu'il y avait là quelque
+mystère; les explications de Gontran ne me rassurèrent qu'à demi.</p>
+
+<p>Pourtant, telle est la puissance du prestige de l'amour, que peu à peu,
+en réfléchissant à ce que venait de me dire Gontran, je vis une nouvelle
+preuve du charme qu'il inspirait dans l'influence extraordinaire qu'il
+exerçait sur M. Lugarto.</p>
+
+<p>Si j'avais eu besoin de m'excuser à mes propres yeux de n'avoir pu
+résister aux rares séductions de Gontran, ne me serais-je pas dit que je
+devais céder à cette inévitable fatalité, puisque les caractères les
+plus intraitables, les plus altiers, n'avaient pu y échapper.</p>
+
+<p>Que dirai-je? ma passion était si aveugle, que M. Lugarto me devint
+presque moins odieux par la pensée qu'il avait subi l'irrésistible
+empire de Gontran.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="D-CHAPITRE_III" id="D-CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h4>LES VISITES DE NOCES.</h4>
+
+<p>M. de Lancry avait profité de notre absence pour faire disposer l'hôtel
+Rochegune; nous le trouvâmes prêt à notre arrivée. Quoique cette maison
+fût splendide, je ne pus vaincre un sentiment de tristesse en y entrant.
+Tout m'était pour ainsi dire nouveau dans cette demeure, et l'inconnu
+m'a toujours glacée.</p>
+
+<p>Ursule et son mari étaient partis. Elle devait venir passer l'automne à
+Maran; M. Sécherin l'y amènerait et viendrait la reprendre, ses
+occupations ne lui permettant pas une longue absence.</p>
+
+<p>Le lendemain du jour de notre arrivée, je m'éveillai de bonne heure; je
+sonnai Blondeau, elle entra.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... et mes fleurs?&mdash;lui dis-je en ne lui voyant pas la
+corbeille de jasmin et d'héliotrope qu'elle m'avait toujours présentée
+chaque matin depuis mes fiançailles avec Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;On n'en a pas apporté, madame.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Je puis vous assurer, madame, qu'on n'a rien apporté... Je viens de
+l'antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, encore une fois; je t'en prie, retournes-y, ma bonne
+Blondeau.</p>
+
+<p>Elle revint sans fleurs.</p>
+
+<p>Ce fut un enfantillage, sans doute, mais les larmes me vinrent aux yeux.</p>
+
+<p>Blondeau s'en aperçut et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, nous sommes seulement ici depuis hier, ça ne peut être
+qu'un oubli.</p>
+
+<p>Hélas! oui, ce n'était qu'un <i>oubli</i>, et cet oubli me faisait mal.</p>
+
+<p>Dans ma superstition de c&oelig;ur, j'attachais une importance, une
+signification extrême à cette preuve quotidienne du souvenir de Gontran.
+C'était très-simple en soi-même, il ne s'agissait que de donner un ordre
+et d'en surveiller l'exécution; c'est par cela même que je ressentais
+plus vivement encore cette privation qu'on aurait pu si facilement
+m'épargner.</p>
+
+<p>Blondeau, voyant mes larmes, voulut me consoler; elle m'avoua que les
+craintes qu'elle avait eues de ne pas me voir heureuse étaient
+évanouies; que M. de Lancry paraissait rempli de soins, de bontés pour
+moi, et que je n'étais pas raisonnable de m'affecter si profondément
+pour si peu....</p>
+
+<p>Jamais je n'aurais accusé Gontran. Je contins mon chagrin; je dis à
+Blondeau qu'elle avait raison, que j'étais folle, qu'il ne fallait plus
+songer à cela.</p>
+
+<p>Puis je pensai qu'après tout c'était peut-être une maladresse de nos
+gens... J'attendis le lendemain avec angoisses... Pas de corbeille
+encore...</p>
+
+<p>Pour en finir avec les fleurs, à dater de ce jour elles ne reparurent
+plus.</p>
+
+<p>Pour rien au monde je n'en aurais parlé à M. de Lancry. Après le chagrin
+que cause l'oubli de certaines prévenances, il n'y a rien de plus
+douloureux, de plus humiliant pour le c&oelig;ur que de réclamer contre
+cet oubli.</p>
+
+<p>Quoique j'aie cruellement et longtemps souffert d'une puérilité si
+insignifiante en apparence, j'excusai Gontran aux dépens de ma
+susceptibilité, sans doute exagérée, déraisonnable.</p>
+
+<p>Je lui sus gré d'avoir du moins mis une sorte de transition à cet oubli
+si cruel pour moi.</p>
+
+<p>Combien d'hommes, le lendemain de leur mariage, substituent tout à coup
+une sorte de laisser-aller insoucieux et égoïste aux prévenances, aux
+recherches de la veille!</p>
+
+<p>Les insensés! pour échapper à quelques douces contraintes, pour vivre ce
+qu'ils appellent <i>sans gêne</i>, ils ne savent pas de quelles ravissantes
+douceurs ils se privent à jamais! ils ne comprennent pas que le mariage
+devient une existence monotone, grossière, souvent intolérable, faute de
+cette continuité de soins exquis, de coquetteries gracieuses, de
+délicatesses charmantes et mystérieuses!</p>
+
+<p>Ils ne comprennent pas que de ces attentions si futiles en apparences
+dépendent souvent le bonheur, le repos de la vie!</p>
+
+<p>Ils ne sentent pas enfin à quelle humiliation navrante ils réduisent une
+femme, du jour où ils la forcent à se demander si c'est son titre
+d'épouse qui lui mérite cette brusque cessation d'empressement! Ils ne
+sentent pas de quelle généreuse résignation il faut qu'une femme soit
+douée pour ne pas faire une comparaison fatale entre les égards
+attentifs de gens qui ne lui sont rien... et la négligence de celui qui
+doit être tout pour elle!...</p>
+
+<p>Hélas! je sais qu'on reproche aux femmes qui ressentent si vivement ces
+nuances, d'attacher une importance outrée, ridicule, à de petites
+choses, à des <i>misères</i>; et pourtant ces misères suffisent presque
+toujours au bonheur des femmes!</p>
+
+<p>Pour ces <i>misères</i>, elles se dévouent aveuglement, avec orgueil, avec
+joie!</p>
+
+<p>Pour ces <i>misères</i>, elles oublient souvent les privations, les chagrins,
+les grands malheurs qui les frappent; car ces <i>misères</i> leur prouvent
+qu'elles sont précieusement aimées, et il est une chose qui les blesse
+toujours d'une manière incurable, c'est l'indifférence et le dédain.</p>
+
+<p>Et puis enfin, puisque les hommes, dans leur glorieuse suffisance,
+traitent d'enfantillage ce qui est tant pour nous, est-il bien généreux
+de leur part, à eux si sages, à eux si forts, à eux si puissants, de
+nous refuser quelques soins qui leur coûteraient si peu, et qui nous
+seraient au moins un prétexte de les aimer avec adoration?</p>
+
+<p>Cette longue digression était peut-être nécessaire pour faire sentir
+combien je devais souffrir de l'oubli de Gontran. Ce fut le premier
+chagrin qu'il me causa.......</p>
+
+<p>Cette journée, d'ailleurs si malheureuse à son début, devait m'être
+pénible.</p>
+
+<p>Après le déjeuner, M. de Lancry me montra la liste des visites de noces
+qu'il avait fait dresser, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile d'y mettre le nom de mademoiselle de Maran, car il est
+tout simple que nous commencions notre tournée par elle.</p>
+
+<p>Je regardai M. de Lancry avec stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ma tante! Vous n'y pensez pas, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Aller chez elle, moi! moi!</p>
+
+<p>&mdash;Mais en vérité, Mathilde, je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me comprenez pas... Ah! Gontran!</p>
+
+<p>&mdash;Bon... j'y suis... vous songez encore à cette calomnie insensée contre
+votre mère? mais nous sommes convenus que c'était de la folie. Il faut
+prendre les gens pour ce qu'ils sont... Plutôt que de ne calomnier
+personne, votre tante médirait d'elle-même; c'est une infirmité morale
+dont il faut avoir autant de pitié que d'une infirmité physique... Vous
+me regardez d'un air stupéfait... pourtant rien n'est plus simple...
+Ajouteriez-vous la moindre importance aux propos d'un fou?... Non, sans
+sans doute, n'est-ce pas? Eh bien, faites comme moi... Oubliez de folles
+paroles dictées par l'égarement de la haine; la noble mémoire de votre
+mère est au-dessus de pareilles médisances.</p>
+
+<p>Mon c&oelig;ur se brisait. D'abord je n'eus pas la force de dire un mot,
+puis je m'écriai en fondant en larmes, car depuis le matin je les
+étouffais:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais... jamais je ne remettrai les pieds chez mademoiselle de
+Maran!... Je vous en supplie, n'insistez pas... cela me serait
+impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous, Mathilde, calmez-vous... croyez bien que je ne vous
+demande rien que du juste, que de nécessaire... Je n'exige pas que vous
+voyiez souvent votre tante, mais je désire que vous la voyiez
+quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous dis que la vue de cette femme me tuera... Elle me fait
+horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont là des exagérations, ma chère Mathilde. Réfléchissez à une
+chose: le monde ne pourra s'expliquer votre brusque rupture avec une
+parente qui vous a élevée... et qui a presque fait mon mariage. Vous
+comprenez cela, Mathilde... On fera des commentaires... des suppositions
+à perte de vue... On interrogera votre tante... Celle-ci, choquée de ce
+manque de procédés de votre part, sera capable de l'expliquer à sa
+façon... Vous, moi... et... M. de Mortagne,&mdash;ajouta Gontran en
+prononçant ce nom avec effort,&mdash;nous avons seuls entendu les folles et
+méchantes paroles de mademoiselle de Maran; craignez de la pousser à
+bout, elle pourrait répéter à d'autres ce qui demeurera un secret pour
+nous... et, malgré son inaltérable pureté, la mémoire de votre mère...</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est vous... vous, Gontran, qui me proposez cela!... Eh! que
+m'importe le monde?... et que m'importent les abominables noirceurs de
+mademoiselle de Maran?..... Croyez-vous donc que si l'on m'interroge je
+laisserai ignorer la raison qui m'a fait à jamais rompre avec elle? Non,
+non... Il n'y a pas de plus sanglante vengeance à tirer des
+calomniateurs que de proclamer leurs calomnies, et de les écraser ainsi
+sous leur propre honte! Ah! ne craignez rien, Gontran, la noble mémoire
+de ma mère peut braver les basses attaques de mademoiselle de Maran.
+Tous les honnêtes gens m'approuveront quand je dirai pourquoi je ne
+veux pas remettre les pieds chez cette horrible femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, vous parlez en fille tendre et dévouée, c'est tout simple,
+mais vous ne connaissez pas le monde... Croyez-moi, maintenant la
+mémoire de votre mère m'est aussi sacrée qu'à vous; c'est pour la
+conserver pure de toute souillure que, malgré votre répugnance,
+j'insiste absolument pour que vous fassiez quelques rares visites à
+mademoiselle de Maran. Encore une fois, cela est nécessaire,
+indispensable... vous m'entendez.</p>
+
+<p>En prononçant ces derniers mots, la voix de M. de Lancry, jusque-là
+douce et affectueuse, prit une expression plus ferme; il contracta
+légèrement ses sourcils.</p>
+
+<p>Je craignis de l'avoir blessé par ma résistance, j'en fus désespérée;
+mais ce qu'il me demandait, avec raison peut-être, me semblait au-dessus
+de mes forces.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, pardon, mon ami,&mdash;lui dis-je;&mdash;ayez pitié de ma faiblesse...
+Je ne le peux pas... Encore une fois, pour rien au monde... je ne
+reverrai cette femme... Au nom de notre amour, Gontran... n'exigez pas
+cela de moi... Je ne le pourrais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, Mathilde, que vous le pourrez... C'est un sacrifice,
+un grand sacrifice... soit... je vous le demande.</p>
+
+<p>&mdash;Gontran, par pitié!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que cela est nécessaire, et que vous le ferez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu! mon Dieu! vous ne savez donc pas ce que c'est que...?</p>
+
+<p>M. de Lancry m'interrompit avec une violence jusque-là contenue, et
+s'écria en frappant du pied:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien ce que c'est, moi! que d'avoir enduré les honteux
+reproches, les insolentes bravades de M. de Mortagne!... Je sais ce que
+c'est que d'avoir été presque insulté à la face de votre famille et de
+la mienne; je sais ce que c'est que d'avoir refoulé ma haine et mon
+désir de vengeance; je sais enfin ce que c'est que d'avoir, par égard
+pour vous, consenti à ne pas forcer cet homme à me donner satisfaction,
+quoiqu'il se retranche derrière la protection qu'il vous porte! Eh bien!
+c'est parce que je sais combien tout cela m'a coûté... qu'en retour je
+vous demande de faire ce que je crois de votre rigoureux devoir... Une
+fois pour toutes, madame, autant vous me trouverez aveuglément dévoué à
+tous ceux de vos désirs qui ne vous seront pas fâcheux, autant vous me
+trouverez intraitable lorsqu'il s'agira de céder à un caprice.</p>
+
+<p>&mdash;Un caprice!... Gontran... mon Dieu!... un caprice!!!</p>
+
+<p>&mdash;L'exagération d'un sentiment très-louable vous empêche de juger
+nettement cette question.</p>
+
+<p>&mdash;Mais mon c&oelig;ur se révolte... malgré moi; que puis-je faire?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! puisque les raisons, puisque les prières ne peuvent rien sur
+vous, s'écria M. de Lancry en courroux, je vous déclare que si vous ne
+consentez pas à m'accompagner chez mademoiselle de Maran, je
+découvrirai la demeure de M. de Mortagne; je connais sa bravoure, je
+sais que malgré sa résolution de ne pas se battre, il est des outrages
+qu'il ne souffrira pas... et si vous m'y forcez par votre refus, je...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est affreux... Gontran... j'irai chez mademoiselle de
+Maran,&mdash;dis-je en pleurant et en prenant la main de mon mari entre les
+miennes presque avec effroi, et comme pour l'arracher à un grand danger.</p>
+
+<p>On frappa à la porte du salon où nous étions, je rentrai en essuyant mes
+larmes dans ma chambre à coucher.</p>
+
+<p>J'entendis un valet de chambre annoncer à mon mari que M. le comte de
+Lugarto l'attendait chez lui.</p>
+
+<p>Gontran vint me trouver, changea de ton, me parla avec tendresse, et me
+dit de le faire avertir lorsqu'il pourrait m'amener M. Lugarto, qu'il
+voulait me présenter.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je suis en larmes,&mdash;lui dis-je;&mdash;de grâce, remettez cette visite.</p>
+
+<p>&mdash;Vite, vite, séchez ces beaux yeux,&mdash;me dit Gontran avec une apparente
+gaieté,&mdash;ou je vous amène tout de suite mon tigre dompté. Pendant que
+vous allez vous remettre, je vais lui faire admirer notre maison, et
+j'enverrai tout à l'heure vous demander si vous pouvez nous recevoir.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="D-CHAPITRE_IV" id="D-CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h4>MONSIEUR LUGARTO.</h4>
+
+<p>J'essuyai mes larmes et j'attendis cette présentation importune.</p>
+
+<p>Je n'eus pas un seul moment d'amertume contre Gontran. Je crus qu'il
+voyait de son point de vue et moi du mien; je devais avoir tort, il le
+disait, je devais me soumettre à son jugement.</p>
+
+<p>La seule pensée d'une rencontre entre M. de Mortagne et M. de Lancry me
+glaçait d'effroi. Enfin, alors comme depuis, en songeant au cruel
+sacrifice que j'allais faire aux volontés de Gontran, en songeant à tout
+ce que j'allais souffrir en présence de mademoiselle de Maran, je me
+consolais par cette pensée, que ma résignation plairait à mon mari.</p>
+
+<p>Dès lors je compris cette grande, cette terrible vérité, si vraie
+qu'elle ressemble à un paradoxe:</p>
+
+<p>«Lorsqu'une femme aime passionnément... les ordres les plus injustes...
+les traitements les plus barbares, loin de diminuer son amour...
+l'exaltent davantage encore; elle baise pieusement la main qui la
+frappe, ainsi que les martyrs, dans leur ravissement douloureux,
+remercient le Seigneur des tortures qu'il leur impose...»</p>
+
+<p>On vint me demander de la part de M. de Lancry si je pouvais le
+recevoir avec M. Lugarto. Je lui fis répondre de passer chez moi.</p>
+
+<p>Quelques instants après, Gontran et son ami entrèrent.</p>
+
+<p>Le portrait que mon mari m'avait fait de ce dernier me parut frappant.</p>
+
+<p>M. Lugarto était d'une taille grêle, et mis avec plus de recherche que
+de goût. On retrouvait dans ses traits, quoique agréables, le type
+primitif de sa race: un teint pâle et jaune, un nez écrasé, des yeux
+d'un bleu vitreux et des cheveux bruns.</p>
+
+<p>Sa physionomie maladive avait une expression de suffisance, d'astuce et
+de méchanceté, qui me repoussa tout d'abord.</p>
+
+<p>Ma chère amie, permettez-moi de vous présenter M. Lugarto, le meilleur
+de mes amis.</p>
+
+<p>Je m'inclinai sans pouvoir trouver une parole.</p>
+
+<p>&mdash;Lancry m'avait bien dit que vous étiez charmante, mais je vois que ses
+éloges sont encore au-dessous de la réalité,&mdash;me dit M. Lugarto avec une
+sorte d'aisance protectrice et familière.</p>
+
+<p>Je ne répondis rien.</p>
+
+<p>Gontran me fit un signe d'impatience, et se hâta de dire en souriant à
+son ami:</p>
+
+<p>&mdash;Moi qui n'ai pas la modestie de madame de Lancry, moi qui jouis de ses
+succès comme s'ils étaient les miens, je vous avoue, mon cher Lugarto,
+que je suis très-sensible à votre suffrage.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez raison, mon cher; vous le savez, je ne m'enthousiasme pas
+facilement. Or, si je vous jure que je n'ai rien vu de plus séduisant
+que madame... c'est que cela est. Mais je vous dirai avec la même
+franchise qu'il est très-dangereux pour vos amis de voir un trésor
+pareil....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher Lugarto, prenez garde, voici que vous tombez dans
+l'exagération; vous aviez si bien commencé!&mdash;dit Gontran, embarrassé de
+mon silence.</p>
+
+<p>J'étais au supplice; pourtant, faisant un effort sur moi-même, je dis à
+M. Lugarto d'un air glacial:</p>
+
+<p>&mdash;Vous arrivez de Londres, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame; j'étais allé assister aux courses de printemps.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, ma chère amie, un des vainqueurs habituels d'Epsom et du
+Darby. Les chevaux de course de Lugarto sont célèbres en Angleterre,&mdash;se
+hâta de dire Gontran pour engager la conversation.&mdash;Est-ce que vous n'en
+ferez pas venir quelques-uns pour les courses du bois de Boulogne et du
+Champ-de-Mars?</p>
+
+<p>&mdash;Bah!... vos chevaux français ne valent pas la peine qu'on se dérange
+pour les battre; et puis vous ne pouvez pas tenir de paris assez
+forts,&mdash;dit dédaigneusement M. Lugarto.&mdash;S'adressant à moi:&mdash;Il y a
+après-demain une matinée dansante à l'ambassade d'Angleterre; allez-y
+donc, tout Paris sera là... Ce sera charmant... si vous y êtes surtout.</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore, monsieur, si M. de Lancry a l'intention d'aller chez madame
+l'ambassadrice d'Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mon cher, vous êtes donc un tyran... que votre femme attend vos
+ordres pour savoir où elle doit aller?&mdash;Et se retournant vers moi, M.
+Lugarto ajouta:&mdash;Tenez, croyez-moi, en fait de plaisirs, agissez
+toujours à votre tête; mettez tout de suite ce cher Lancry dans la bonne
+voie. Il n'y a rien de plus désagréable que ces diables de maris, une
+fois qu'on leur laisse prendre de mauvaises habitudes.</p>
+
+<p>Je regardai Gontran, et je répondis à ces impertinentes vulgarités,
+dites avec l'assurance la plus ridicule, par ces seuls mots:</p>
+
+<p>&mdash;Le Musée est-il déjà ouvert, monsieur?&mdash;afin de faire bien sentir à M.
+Lugarto, par ce brusque changement de conversation, que je trouvais ses
+plaisanteries de mauvais goût.</p>
+
+<p>M. Lugarto, sans doute habitué à un autre accueil, parut piqué; il dit à
+Gontran:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mon cher, nous jouons aux propos interrompus avec madame de
+Lancry; je lui parle de la tyrannie des maris, elle me répond par une
+question sur le Musée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'en effet, mon cher Lugarto, vous êtes très-embarrassant,
+votre conversation éblouit d'abord un peu; vous êtes né un siècle trop
+tard, il fallait venir sous la régence; et encore, ma chère amie,&mdash;me
+dit Gontran,&mdash;il ne faut pas juger Lugarto sur ses folles paroles, il
+vaut beaucoup mieux qu'elles, mais il est convenu qu'on lui passe
+tout... on l'a tant gâté... Allons, je me charge de faire votre paix
+avec madame de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais fâché de vous avoir déplu par une mauvaise plaisanterie,
+reprit M. Lugarto avec un sourire contraint, sans me dire <i>madame</i>;
+sorte de familiarité qui lui semblait habituelle, et qui me paraissait
+de la dernière inconvenance.</p>
+
+<p>Je fus sur le point de lui répondre quelque chose de très-dur, mais je
+me contins, et je répondis:&mdash;Il m'a seulement paru, monsieur, que vous
+vous hâtiez un peu de me confondre dans l'intimité qui vous lie à M de
+Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, voyez-vous, on a hâte de jouir des avantages qu'on désire
+vivement, et j'espère que vous m'excuserez en faveur de ce motif,&mdash;me
+dit M. Lugarto en souriant d'une manière convulsive; puis il me jeta un
+regard morne, froid, qui me fit presque peur.</p>
+
+<p>Mon instinct me dit qu'en quelques minutes je venais de me faire un
+ennemi.</p>
+
+<p>Mon mari semblait vivement contrarié. Voulant relever une seconde fois
+la conversation, que je laissais tomber à dessein afin de rompre le plus
+tôt possible un entretien qui m'était insupportable, Gontran dit à M.
+Lugarto, dont l'impertinente assurance n'était en rien troublée:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu la serre chaude sur laquelle s'ouvre l'appartement de
+madame de Lancry? Vous qui êtes grand amateur de fleurs, il faut que
+vous nous donniez des conseils. Voulez-vous venir, Mathilde?</p>
+
+<p>J'allais refuser, j'obéis à un geste impérieux de Gontran; je
+l'accompagnai dans le parloir qui communiquait à cette serre chaude.</p>
+
+<p>&mdash;C'est horriblement mal établi!&mdash;s'écria M. Lugarto après l'avoir
+examinée.&mdash;Votre architecte n'y entend rien. C'est bâti au-dessus d'une
+voûte; le froid passant en dessous, vous n'aurez jamais là... une
+température convenable. Mais voilà bien les Français... ils veulent
+singer l'opulence, et ils sont réduits à un luxe économique!</p>
+
+<p>Le rouge monta au front de M. de Lancry, mais il fit un effort sur
+lui-même, et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien sévère pour M. de Rochegune, l'ancien propriétaire de
+cette maison, mon cher Lugarto! car nous avons trouvé cette serre toute
+bâtie.</p>
+
+<p>&mdash;Rochegune?... Rochegune?...&mdash;dit M. Lugarto,&mdash;je le connais bien; je
+l'ai rencontré à Naples. J'étais alors l'amant de la comtesse Bradini...
+Rochegune me l'a enlevée, mais n'a pas joui longtemps de son triomphe...
+Au moyen de certaines lettres contrefaites... et vous savez que je
+contrefais les écritures à merveille, le mari...</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, je trouve qu'il fait bien chaud ici,&mdash;dis-je à M. de Lancry
+en interrompant M. de Lugarto, dont le cynisme me
+révoltait;&mdash;voulez-vous entrer dans le salon?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon,&mdash;me dit M. Lugarto,&mdash;je voudrais à peu près prendre la mesure
+de cette serre avec ma canne; je veux vous envoyer quelques magnifiques
+passiflores du Brésil et d'autres plantes très-rares que j'ai envoyé
+chercher en Hollande; il faut que je voie si elles tiendront ici.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous rends grâce... Les fleurs qui garnissent cette serre
+me suffisent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elles sont affreuses, ces fleurs! c'est toujours du goût de ce M.
+de Rochegune. Quand on a les choses, il faut les avoir complètes...
+Tenez, Lancry, moi, par exemple, j'ai voulu envoyer cet hiver chercher
+des plantes équinoxiales en Hollande; comment m'y suis-je pris? j'ai
+fait construire un énorme fourgon vitré et disposé en serre chaude avec
+un petit poêle à vapeur; le tout a été si parfaitement établi, que, bien
+que ce fourgon fût venu en poste de La Haye, pas une des vitres qui le
+couvraient n'a été brisée. Deux jardiniers accompagnaient cette serre
+nomade dans une voiture de suite; tout cela est arrivé ici comme par
+enchantement.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, cette idée est très-ingénieuse,&mdash;dit M. de Lancry.&mdash;C'est
+qu'aussi vous avez beaucoup d'invention, Lugarto.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? il ne suffit pas d'avoir de l'argent, il faut encore
+avoir l'esprit de l'employer convenablement... Il y a tant de gens qui
+ne savent pas même bien dépenser la fortune qu'ils n'ont pas.</p>
+
+<p>&mdash;Dépenser quand on n'a pas... vous parlez en énigme, mon cher Lugarto.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous croyez, mon cher Lancry?</p>
+
+<p>Gontran et son ami me parurent échanger un étrange regard pendant un
+silence de quelques secondes.</p>
+
+<p>Mon mari le rompit le premier, et dit en souriant d'un air embarrassé:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends... dans ce sens, vous avez raison... Mais, si vous
+le voulez, nous allons rentrer dans le salon. Je crains réellement que
+la chaleur ne fasse mal à madame de Lancry.</p>
+
+<p>M. Lugarto finit de mesurer la hauteur du mur avec sa canne, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mes passiflores tiendront parfaitement ici; j'y joindrai quelques
+orchidées très-rares, avec les paniers en joncs caraïbes pour les
+suspendre. Au moins vous aurez une serre convenablement meublée. Il est
+vrai qu'elle est si mal construite, votre serre, que tout y périra; mais
+j'en serai ravi, cela me donnera l'occasion de renouveler vos fleurs
+plus souvent.</p>
+
+<p>Nous rentrâmes dans le salon.</p>
+
+<p>Je croyais cette interminable visite finie, il n'en fut rien. M. de
+Lancry fit voir à M. Lugarto une assez belle vue de Venise par un
+peintre moderne, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes connaisseur, que pensez-vous de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas mal. Avez-vous payé cela bien cher?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce tableau est entré dans la vente de l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la meilleure manière d'acheter des tableaux, car cette racaille
+d'artistes, toujours affamés, vous les font payer le double de leur
+valeur quand on les leur commande et qu'ils vous savent riches.... Quand
+<i>j'étais jeune</i>, j'étais assez niais pour les payer d'avance; aussi il
+arrivait que très-souvent je pouvais à peine leur arracher mon
+tableau... Et quel tableau!... Une fois l'argent mangé, ils ne
+s'inquiétaient pas du reste... Maintenant, donnant... donnant, je les
+paye lorsque je suis content, sinon je leur fais retoucher, refaire et
+refaire jusqu'à ce que cela me plaise... Au moins ainsi je ne suis plus
+volé.</p>
+
+<p>Cette brutale insolence m'indigna. Je ne pus m'empêcher de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur... vous me révélez là une des plaies douloureuses du
+génie que je ne soupçonnais pas!.... et vous trouvez des artistes?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, si j'en trouve et des plus fameux encore!... Ils m'accablent
+de platitudes quand je vais dans leur atelier; ils me demandent mes
+conseils, même pour les tableaux qu'ils ne font pas pour moi, et ils ont
+l'air de m'écouter pour me faire la cour. En vérité, je ne sais pas ce
+qu'on ne ferait pas faire à cette race pour quelques billets de mille
+francs. On ne tient cette espèce que par l'argent.</p>
+
+<p>Il me fut impossible de me contenir davantage; je me souvins de ce que
+m'avait dit Gontran sur la rage qu'éprouvait M. Lugarto de n'avoir ni
+naissance ni valeur personnelle, et je dis à M. de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon ami, ce que monsieur nous dit là me rappelle une bien
+touchante histoire de <i>grand artiste</i> et de <i>grand seigneur</i>, que M. le
+duc de Versac, votre oncle, m'a plusieurs fois racontée. Il s'agissait
+de Greuse et de M. le duc de Penthièvre; ne vous en a-t-il jamais parlé?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne me le rappelle pas du moins,&mdash;me dit M. de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;Contez-nous donc ça; j'ai quelques tableaux de Greuse, ça
+m'intéressera,&mdash;dit M. de Lugarto.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, mon ami,&mdash;répondis-je en m'adressant à Gontran,&mdash;ce que m'a
+raconté monsieur votre oncle. M. le duc de Penthièvre aimait
+passionnément les arts; il les protégeait en grand seigneur digne de
+comprendre que l'antique illustration de race et le génie se touchent,
+en cela que ce sont deux magnifiques avantages que l'histoire ou que
+Dieu seul vous donnent, et que tous les trésors du monde ne sauraient
+acquérir ni remplacer....&mdash;Je regardai M. Lugarto; il rougit de
+dépit;&mdash;je continuai. M. le duc de Penthièvre avait donc pour Greuse la
+plus touchante amitié. Vous le savez, l'inépuisable bonté de cet
+excellent prince égalait la supériorité de son esprit, d'une finesse et
+d'une grâce exquise. Lorsqu'il alla voir les premiers tableaux que
+Greuse fit pour lui, et qu'il rémunéra avec une libéralité toute royale,
+il dit au grand peintre, avec ce charme qui n'appartient qu'aux grandes
+aristocraties:</p>
+
+<p>&mdash;«Mon cher Greuse, je trouve vos tableaux admirables; mais j'ai une
+grâce à vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;«Monseigneur, je suis à vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;«Eh bien!&mdash;dit le prince avec une sorte d'hésitation timide et comme
+s'il eût demandé une faveur,&mdash;eh bien!.... je voudrais que vous missiez
+de votre main, au bas de ces tableaux: <span class="smcap">donné</span> <i>par Greuse à son</i> <span class="smcap">ami</span> <i>M.
+le duc de Penthièvre</i>.&mdash;La postérité saurait que j'ai été l'ami d'un
+grand peintre!...»</p>
+
+<p>&mdash;Avouez,&mdash;dis-je à Gontran en remarquant avec joie que le coup avait
+porté, et que M. Lugarto ne pouvait dissimuler sa contrariété,&mdash;avouez
+qu'il n'y a rien de plus délicat, de plus charmant que la conduite du
+prince.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en effet... c'est charmant,&mdash;dit M. de Lancry avec embarras en me
+faisant un signe d'impatience et en me montrant du regard M. Lugarto,
+qui, les yeux baissés, mordait la pomme de sa canne.</p>
+
+<p>Malgré mon désir de plaire à Gontran, je continuai.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, mon ami, que cela rehausse à la fois le grand artiste
+capable d'inspirer un tel sentiment, et le véritable grand seigneur
+capable de ressentir et d'exprimer ainsi l'amitié?</p>
+
+<p>Gontran avait tâché de m'interrompre par quelques signes; j'avais été
+trop outrée contre M. Lugarto pour résister au plaisir de le mortifier.</p>
+
+<p>J'y parvins; je le vis à la pâleur de cet homme et à un autre regard de
+haine, regard morne et froid qui m'alla au c&oelig;ur, pesant comme du
+plomb.</p>
+
+<p>M. Lugarto, néanmoins, ne se déconcerta pas; il reprit avec une
+imperturbable assurance:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connaissais pas cette histoire du duc de Penthièvre; elle est
+fort jolie, mais elle ne me convertit pas. Je préfère ne pas passer pour
+un niais aux yeux des artistes et ne pas me donner la peine de faire de
+la délicatesse avec eux. Mais j'y pense, j'ai justement une vue de
+Naples, de Bonnington, qui ferait à ravir le pendant de votre vue de
+Venise, mon cher Lancry; je vous l'enverrai avec ces fleurs que j'ai
+promises à votre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Lugarto, je vous en prie...</p>
+
+<p>&mdash;Allons... vous faites des façons?... entre amis, pour un malheureux
+tableau... Qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je suis de votre avis, on ne doit pas faire de façons entre
+amis pour un tableau. Permettez-moi donc de vous envoyer ma vue de
+Venise, qui fera tout aussi bien pendant à votre vue de Naples.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon cher, je suis pris dans mes propres filets; j'accepte avec
+d'autant plus de plaisir que ce tableau vient de l'appartement de
+madame de Lancry. A ce soir, mon cher; je vous verrai un moment au club,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, j'ai plusieurs visites à faire avec madame de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;Si... si... je vous verrai... j'en suis sûr... Vous savez pourquoi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui... j'oubliais, vous avez raison. Ainsi donc ce soir, mais un
+peu tard, répondit M. de Lancry avec un certain embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Sans rancune,&mdash;me dit M. Lugarto en me tendant la main.</p>
+
+<p>Quoique cette habitude anglaise fût alors à peine répandue dans le
+monde, elle me choqua moins encore que l'audace de M. Lugarto.</p>
+
+<p>Au lieu de prendre la main qu'il m'offrait, je répondis par un salut
+très-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, vous ne voulez pas faire la paix? Allons, mon cher, votre
+femme me déchire la guerre,&mdash;dit M. Lugarto à M. de Lancry.&mdash;Eh bien!
+elle a tort, car elle finira par reconnaître que je vaux mieux que ma
+réputation. C'est un défi, prenez garde à vous, mon cher; je serai
+peut-être forcé de faire ma cour à votre femme pour la faire revenir de
+ses préventions... Vous le voyez, je ne vous prends pas en traître,
+Lancry, je vous préviens.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez toujours le plus grand fou que je connaisse,&mdash;lui dit
+Gontran en l'emmenant et en le prenant par le bras.</p>
+
+<p>Je restai plus stupéfaite encore de la patience de Gontran que de
+l'insolence de cet homme. Je cherchais à pénétrer quel pouvait être le
+secret de l'influence qu'il exerçait sur Gontran, lorsque celui-ci
+rentra.</p>
+
+<p>Pour la première fois je vis sur ses beaux traits une expression de
+colère qui les défigurait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! madame,&mdash;s'écria-t-il en fermant la porte avec violence,&mdash;je
+ne vous avais pas encore vu exercer cette méchanceté d'esprit dont
+j'avais entendu parler dans le monde! Mais vous auriez pu, ce me semble,
+ne pas choisir pour victime mon meilleur ami! Chacune de vos paroles
+aurait été longuement, perfidement calculée, qu'elle n'aurait pas pu le
+blesser plus cruellement. Hier, je vous dis en confidence que Lugarto
+regrettait amèrement de n'être pas grand seigneur, et de n'avoir d'autre
+valeur que celle de ses millions, et vous vous étendez complaisamment
+sur les avantages de l'aristocratie de naissance et de talent!... Malgré
+son air riant, il est parti furieux... je le connais bien... il est
+furieux, vous dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, mon ami, vous le défendez!... C'est vous... vous! qui me
+reprochez d'avoir fait sentir à cet homme tout ce que ses manières
+avaient d'inconvenant?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! madame, je vous ai prévenue qu'il avait des façons
+peut-être trop familières, et que vous m'obligeriez de les excuser en
+faveur de l'amitié qui m'attache à lui. Je vois avec peine que, malgré
+mes recommandations, vous faites tout ce qu'il faut pour l'irriter, car,
+je vous le répète, il est très-irrité.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que vous importe, je vous le demande, la colère de M. Lugarto?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'importe de ne pas m'aliéner un ami... un ami intime que j'aime,
+auquel je suis sincèrement attaché... Vous m'entendez, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez cet homme, dites-vous, Gontran?... Je voudrais vous croire,
+et je ne puis... Il n'y a aucun rapport entre la noblesse de vos
+sentiments et la grossièreté de M. Lugarto... Et puis, enfin, je ne
+sais... mais, quand vous parlez de l'amitié que vous ressentez pour
+lui... vos traits se contractent... votre parole est amère... et l'on
+dirait qu'il s'agit d'un sentiment tout contraire.</p>
+
+<p>Ces mots, que je dis presque au hasard, semblèrent produire un effet
+terrible sur M. de Lancry. Il frappa du pied avec violence; il s'écria,
+les lèvres tremblantes de colère:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entendez-vous par là, madame? qu'entendez-vous par là?</p>
+
+<p>Effrayée, le c&oelig;ur me manqua; je fondis en larmes, et je dis à
+Gontran:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mon ami, pardon, je n'ai rien voulu vous dire de blessant;
+seulement je ne puis comprendre...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de comprendre; il s'agit de m'obéir sans interpréter
+mes paroles, sans scruter mes sentiments secrets. Si je vous dis que M.
+Lugarto est mon ami, si je vous demande de le traiter comme tel, vous
+devez me croire et m'obéir sans raisonner ni réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous fâchez pas, Gontran... je vous obéirai; seulement laissez-moi
+vous dire qu'il m'en coûte beaucoup. Dans ce seul jour vous m'avez
+demandé deux bien cruels sacrifices: revoir mademoiselle de Maran, et
+admettre dans notre intimité un homme dont le caractère et les manières
+doivent inspirer une profonde aversion à tous ceux qui comme vous
+n'excusent pas M. Lugarto par une indulgente amitié... Encore une fois,
+mon ami, parce que le sacrifice que je fais est pénible, ne croyez pas
+que je manquerai à ma promesse... Plus les preuves de dévouement que
+vous me demandez sont grandes, plus elles me seront douloureuses, plus,
+je l'espère, elles vous attesteront de la vivacité de mon amour...
+Pardonnez-moi donc, mon ami... l'hésitation que j'ai montrée.
+Maintenant, je ferai tout ce que vous voudrez à ce sujet.</p>
+
+<p>La figure de M. de Lancry avait peu à peu repris son expression de
+douceur habituelle; seulement il semblait accablé. Il me prit la main et
+me dit avec bonté:</p>
+
+<p>&mdash;C'est à mon tour, Mathilde, à vous demander pardon de ma violence...
+Mais, une fois pour toutes, croyez... oh! croyez bien que je ne demande
+rien qui ne soit indispensable à votre bonheur... je n'ose dire au mien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami! cette raison est la seule qu'il faille invoquer; elle
+suffira toujours à me décider.</p>
+
+<p>On vint annoncer à Gontran que la voiture l'attendait. Nous partîmes
+pour aller rendre visite à mademoiselle de Maran.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="D-CHAPITRE_V" id="D-CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3>
+
+<h4>LA PRINCESSE KSERNIKA.</h4>
+
+<p>M. de Lancry ne me dit pas un mot pendant le temps que nous mîmes à
+arriver chez mademoiselle de Maran; il semblait rêveur, abattu.</p>
+
+<p>Lorsque la voiture s'arrêta devant la porte, le c&oelig;ur me manqua. Je
+suppliai Gontran de remettre au moins cette visite, il me répondit par
+un geste d'impatience.</p>
+
+<p>Je vis quelques voitures dans la cour de l'hôtel, je fus presque
+contente; il me semblait qu'une première entrevue avec ma tante me
+serait ainsi moins pénible.</p>
+
+<p>Quelle fut ma surprise en entrant dans le salon de retrouver M. Lugarto!
+J'y vis aussi la princesse Ksernika, qui assistait à la représentation
+de <i>Guillaume Tell</i> lorsque j'étais allée à l'Opéra avec mademoiselle de
+Maran, dans la loge des gentilshommes de la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour enfin, ma chère enfant,&mdash;me dit ma tante de l'air du monde le
+plus affectueux en se levant pour m'embrasser.</p>
+
+<p>Je frissonnai; je fus sur le point de la repousser. A un regard de
+Gontran, je me résignai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est qu'elle est encore embellie,&mdash;dit mademoiselle de Maran en
+m'examinant avec sollicitude.&mdash;C'est tout simple... le bonheur sied si
+bien! Et Gontran sait mieux que personne prodiguer cette
+parure-là.&mdash;Puis, s'adressant à madame Ksernika:&mdash;Ma chère princesse,
+permettez-moi de vous présenter madame de Lancry, ma nièce, ma fille
+adoptive.</p>
+
+<p>La princesse se leva et me dit avec beaucoup de grâce:</p>
+
+<p>&mdash;Nous commencions, madame, à trouver M. de Lancry bien égoïste; mais on
+ne le blâmait sans doute autant que parce qu'on l'enviait davantage....</p>
+
+<p>Je saluai madame Ksernika, je m'assis près d'elle.</p>
+
+<p>C'était une très-jolie femme, blonde, grande, mince, d'une taille et
+d'une tournure charmante; ses traits, d'une extrême régularité, avaient
+presque toujours une expression hautaine, boudeuse ou ennuyée;
+ordinairement elle fermait à demi ses grands yeux bleus un peu fatigués.
+Cette habitude, jointe à un port de tête assez impérieux, lui donnait un
+air plus dédaigneux que véritablement digne..... Polonaise, elle parlait
+notre langue sans le moindre accent, mais avec une sorte d'indolence et
+de lenteur presque asiatique. Quoiqu'elle fût d'une superbe élégance,
+elle se recherchait encore plus dans sa parure que dans sa personne.</p>
+
+<p>A peine fus-je assise auprès de la princesse, que M. Lugarto vint se
+mettre derrière moi sur une chaise, et me dit familièrement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! est-ce que vous êtes encore fâchée?... Vous voulez donc la
+guerre?...&mdash;Et, s'adressant à madame de Ksernika en me montrant du
+regard, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Princesse, dites-lui donc que je gagne à être connu, et qu'il vaut
+mieux m'avoir pour ami que pour ennemi.</p>
+
+<p>Je rougis de dépit; je n'osais, de peur de déplaire à Gontran, répondre
+avec dureté; je gardai le silence.</p>
+
+<p>La princesse reprit de sa voix langoureuse et en regardant avec hauteur
+M. Lugarto par-dessus son épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Vous?... Il me serait fort égal de vous avoir pour ami ou pour ennemi,
+car je ne croirais pas plus à votre amitié que je ne craindrais votre
+inimitié.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, princesse, vous êtes injuste.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous savez que je ne vous gâte pas... moi... je suis peut-être la
+seule personne qui vous dise vos vérités... Vous devez m'en savoir
+gré... car je ne me donne pas la peine de les dire à tout le monde.
+Est-ce que vous ne trouvez pas, madame,&mdash;dit la princesse en s'adressant
+à moi,&mdash;qu'il faut faire une espèce de cas des gens pour leur dire ce
+que le reste du monde n'ose pas leur dire?</p>
+
+<p>&mdash;En cela, madame,&mdash;répondis-je,&mdash;il me semble que l'estime et le mépris
+se traduisent de la même sorte.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-nous donc cela?&mdash;me dit M. Lugarto.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je crois, monsieur, qu'on peut dire les plus dures vérités,
+sans faire le moindre état de la personne à laquelle on les adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c'est pour moi que vous dites ça?&mdash;reprit M. Lugarto avec
+son imperturbable assurance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mériteriez bien qu'on vous répondît Oui,&mdash;dit la
+princesse;&mdash;savez-vous que je ne comprends pas pourquoi hommes et femmes
+tolèrent vos airs audacieux et familiers?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon secret, et vous ne le saurez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez me faire croire à quelque pouvoir... surnaturel, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fou!...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fou? Eh bien! voulez-vous que je vous fasse d'abord rougir
+jusqu'au blanc des yeux, et puis ensuite pâlir plus que vous ne le
+voudrez?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien usé cela...&mdash;répondit la princesse avec indolence.&mdash;Vous
+allez me proposer de me magnétiser? Et vous ne savez peut-être pas
+seulement ce que c'est que le magnétisme; car vous n'êtes pas savant, vu
+que la science ne s'achète pas avec de l'argent.</p>
+
+<p>M. Lugarto souriait depuis quelques moments d'un sourire méchant et
+convulsif qui lui était particulier... Je lisais dans ses yeux ternes
+l'expression d'une joie maligne; il dit lentement en attachant un long
+regard sur la princesse:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ignorant comme un sauvage, c'est vrai; mais il y a des choses
+que personne au monde que moi ne peut savoir, parce qu'il faut beaucoup
+d'argent pour acheter cette science-là.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?&mdash;dit dédaigneusement la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment... Et ce qu'il y a de plus piquant, c'est que ma science n'a
+l'air de rien... mais, comme tous les gens habiles, avec peu je fais
+beaucoup. Ainsi, par exemple, vous n'avez pas idée des résultats que
+j'obtiens, je suppose, avec une date, un nom de rue et un numéro.</p>
+
+<p>Je regardai par hasard la princesse; elle devint pourpre.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi le 12 décembre... rue de l'Ouest... n. 17... par exemple... cela
+a l'air de ne rien signifier du tout,&mdash;reprit M. Lugarto,&mdash;et pourtant
+il n'en faut pas davantage pour vous faire pâlir... maintenant que vous
+avez rougi, comme je vous l'avais prédit...</p>
+
+<p>Puis il reprit de manière à n'être entendu que d'elle et de moi:</p>
+
+<p>&mdash;Faites donc attention, princesse, on vous remarque; ne me regardez pas
+ainsi d'un air fixe et ébahi, cela vous va mal. Vos yeux sont bien plus
+jolis lorsqu'ils sont à demi fermés,&mdash;ajouta-t-il avec une cruelle
+ironie.</p>
+
+<p>Madame Ksernika était en effet d'une pâleur extrême, elle semblait
+fascinée par la révélation que venait de lui faire M. Lugarto.</p>
+
+<p>A ce moment, mademoiselle de Maran causait à voix basse avec M. de
+Lancry. Remarquant l'agitation de madame de Ksernika, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous êtes souffrante, chère princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, j'ai eu toute la journée une migraine affreuse,&mdash;dit la
+pauvre femme, en balbutiant et en se remettant avec peine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez... il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi,&mdash;me
+dit tout bas M. Lugarto.</p>
+
+<p>Il se leva.</p>
+
+<p>Deux femmes entraient alors; la princesse put sortir et déguiser plus
+facilement son trouble...</p>
+
+<p>Je restai presque terrifiée du pouvoir mystérieux de M. Lugarto.</p>
+
+<p>Gontran me fit un signe, en me montrant un fauteuil vide auprès de
+mademoiselle de Maran; j'allai m'y asseoir. Ma tante me dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous croyez que j'ai donné dans la migraine de cette belle
+princesse <i>Micomicon</i>... Je parie que ce <i>nègre blanc</i>,&mdash;et elle me
+montra M. Lugarto,&mdash;lui a dit quelque infamie, qu'elle mérite bien,
+d'ailleurs, car, quoique son mari la batte comme plâtre, et qu'il lui
+ait déjà cassé un bras, elle est loin d'être quitte envers lui; elle lui
+redoit au moins son autre bras et ses deux jambes, s'il est disposé à
+lui briser un membre par chaque amoureux. Mais, c'est égal, l'impudence
+de ce M. Lugarto m'a révoltée. Je n'ai consenti à recevoir cette espèce
+archimillionnaire que pour me donner le régal de le flageller
+d'importance.</p>
+
+<p>Malgré l'aversion que mademoiselle de Maran m'inspirait, je ne pus
+m'empêcher de lui savoir gré de cette résolution.</p>
+
+<p>Les deux femmes nouvellement arrivées causèrent quelques instants avec
+mademoiselle de Maran, Gontran et M. Lugarto.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, monsieur Lugarto,&mdash;s'écria tout à coup mademoiselle de
+Maran, tout en travaillant à son tricot, et en interrompant l'un de ces
+silences qui coupent souvent les conversations;&mdash;est-ce que c'est à
+vous cette voiture où je vous ai rencontré l'autre jour?</p>
+
+<p>&mdash;Pour quelle raison me demandez-vous cela?&mdash;dit négligemment M.
+Lugarto.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran, au lieu de répondre à cette question, en fit une
+autre. Elle m'avait toujours dit que rien n'était plus impertinent et
+plus dédaigneux que ce procédé.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc alors qu'il y avait des armoiries sur c'te voiture, si
+elle est à vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les miennes, madame,&mdash;dit M. Lugarto en rougissant de dépit;
+car son imperturbable audace était en défaut lorsqu'on attaquait ses
+ridicules prétentions nobiliaires.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous les avez payées bien cher ces armoiries-là?&mdash;dit
+mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence très-embarrassant. M. Lugarto serra les
+lèvres l'une contre l'autre en fronçant le sourcil. Je regardai Gontran.
+Il ne put s'empêcher d'abord de sourire amèrement; puis, à un regard à
+la fois colère et suppliant de M. Lugarto, il dit vivement à
+mademoiselle de Maran:</p>
+
+<p>&mdash;A propos d'armoiries, madame, est-ce que vous aurez la bonté de me
+prêter votre d'Hozier; j'aurais quelques recherches à faire sur une de
+nos branches collatérales. Mais j'y songe, ne pourriez-vous pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi donc tranquille avec vos branches collatérales,&mdash;reprit
+mademoiselle de Maran;&mdash;vous venez vous jeter à la traverse d'une
+conversation intéressante! Dites donc, monsieur Lugarto, on vous a
+joliment volé, si on vous a vendu ces armoiries-là cher... Je parie que
+c'est une imagination de votre carrossier... Alors, permettez-moi de
+vous le dire, ça n'a pas de sens commun. Est ce qu'il faut jamais s'en
+rapporter à ces gens-là pour composer un blason? Puisque vous vouliez
+vous passer cette fantaisie, il fallait vous adresser mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame,&mdash;dit M. Lugarto, en devenant pâle de colère contenue....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, je vous répète que votre carrossier ou son peintre
+sont des imbéciles. Est-ce qu'on a jamais vu mettre en blason métal sur
+métal? Figurez-vous donc, mon pauvre monsieur, qu'ils se sont
+outrageusement moqués de vous avec leurs <i>étoiles d'or en champ
+d'argent</i>; ils ont inventé ça parce que c'était plus riche probablement,
+et que ça rappelait ingénieusement vos monceaux du piastres et de
+doublons... Sans compter les deux lions rampants dont ces imbéciles ont
+affublé votre écusson. Dites-moi, savez-vous qu'ils feraient un effet
+superbe, vos deux lions rampants, s'ils n'avaient pas l'inconvénient
+d'appartenir à la maison royale d'Aragon?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, ce n'est pas moi qui ai inventé ces armoiries. Ce sont
+celles de ma famille, dit M. Lugarto en se levant avec impatience, et en
+lançant un coup d'&oelig;il furieux sur Gontran.</p>
+
+<p>Celui-ci voulut en vain intervenir dans la conversation; mademoiselle de
+Maran n'abandonnait pas si facilement sa proie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... Vraiment... ce sont les armoiries de
+votre famille?&mdash;s'écria ma tante en ôtant ses lunettes, et en joignant
+les mains avec une apparente bonhomie.&mdash;Pourquoi donc que vous ne me
+l'avez pas dit tout de suite? Après cela, il n'y a rien que de
+très-naturel là dedans. Il est probable, voyez-vous, qu'un Lugarto, pour
+quelque beau fait d'armes contre les Morisques d'Espagne, aura obtenu
+d'un roi d'Aragon la faveur insigne de porter des lions rampants dans
+ses armes, de même que nos rois ont octroyé les fleurs de lis à
+certaines maisons de France.... C'est comme vos <i>étoiles d'or en champ
+d'argent</i>: c'est, bien sûr, quelque glorieux mystère héraldique enseveli
+dans vos archives de famille. Et moi qui m'en moquais! mais c'est-à-dire
+que maintenant je les admire sur parole, vos <i>étoiles d'or en champ
+d'argent</i>! C'est peut-être, dans son genre, un blason aussi unique,
+aussi particulier que la croix de Lorraine, que le <i>créquier</i> de Créquy,
+que lus <i>mâcles</i> de Rohan, ou que les <i>alérions</i> de Montmorency. Ça doit
+être furieusement curieux l'origine de vos <i>étoiles d'or en champ
+d'argent</i>! Recherchez-nous donc cela, mon cher monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, si c'est une raillerie, franchement je la trouve de mauvais
+goût,&mdash;dit M. Lugarto en tâchant de reprendre son sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas du tout, mon cher monsieur, rien n'est plus sérieux; or, j'y
+songe, vous êtes originaire du Brésil, le Brésil appartient au Portugal,
+le Portugal a appartenu à l'Espagne, vous voyez bien qu'en remontant
+nous approchons des rois d'Aragon. Ah bien! oui; mais voilà une toute
+petite chose qui m'arrête dans mon ascension vers le passé.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, madame! ne vous en occupez pas; je vous rends grâce de
+toute votre sollicitude,&mdash;s'écria M. Lugarto.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran ne fit pas semblant de l'avoir entendu, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il n'y a que cette petite difficulté-là, c'est qu'on dit que
+monsieur votre grand-père était quelque chose comme un esclave nègre, ou
+approchant.</p>
+
+<p>&mdash;Madame... vous abusez...</p>
+
+<p>&mdash;C'est là ce qui fait, reprit mademoiselle de Maran, sans abandonner
+son tricot,&mdash;c'est là ce qui fait que je ne peux pas venir à bout de me
+figurer monsieur votre grand-père avec une couronne de comte sur la
+tête. Coiffé de la sorte, il ressemblerait comme deux gouttes d'eau à
+ces vilains sauvages de Bougainville qui portaient gravement une croix
+de Saint-Louis passée dans le bout de leur nez. Est-ce que vous ne
+trouvez pas?</p>
+
+<p>Je frémis de l'expression presque féroce que prit un moment la
+physionomie de M. Lugarto; cette expression me frappa d'autant plus,
+qu'au même instant il partit d'un éclat de rire nerveux et forcé.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas que c'est une drôle de comparaison que j'imagine là?&mdash;dit
+mademoiselle de Maran en s'adressant à M. Lugarto.</p>
+
+<p>&mdash;Très-drôle, madame, très-drôle; mais avouez que j'ai le caractère bien
+fait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! mais le meilleur du monde; et je suis bien sûre que vous
+ne garderez pas contre moi la moindre rancune. Et après tout, vous avez
+raison; il n'y a rien de plus innocent que mes plaisanteries.</p>
+
+<p>&mdash;De la rancune, moi! dit M. Lugarto;&mdash;ah! pouvez-vous le croire?
+Tenez, je veux emmener tout de suite Gontran avec moi pour rire avec lui
+à notre aise de mes étoiles d'or en champ d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant que vous y serez, riez donc en même temps de vos lions
+rampants,&mdash;ajouta mademoiselle de Maran.&mdash;C'est ce qu'il y a de plus
+pharamineux dans votre blason. Mais tout cela,&mdash;reprit-elle,&mdash;ce sont
+des folies; gardez vos armoiries mon cher monsieur, gardez-les; ça jette
+de la poudre aux yeux des passants. C'est tout ce qu'il faut pour des
+yeux bourgeois; car vos innocentes prétentions nobiliaires ne dépassent
+pas nos antichambres. Quant à nous, pour nous éblouir, ou plutôt pour
+nous charmer, vous avez, ma foi, bien mieux que des <i>étoiles d'or en
+champ d'argent</i>; vous réunissez toutes sortes de qualités de c&oelig;ur et
+d'esprit, toutes sortes d'immenses savoirs et de modesties ingénues;
+aussi, quand vous ne seriez pas riche à millions, vous n'en seriez pas
+moins un homme joliment intéressant et furieusement compté, c'est moi
+qui vous le dis.</p>
+
+<p>&mdash;Je sens tout le prix de vos louanges, madame, je tâcherai de
+m'acquitter envers vous, et d'étendre, si je le puis, ma reconnaissance
+aux personnes de votre famille et à celles qui vous
+intéressent,&mdash;répondit M. Lugarto avec amertume et en me jetant aussi un
+regard furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'y compte bien, car je ne suis pas égoïste,&mdash;répondit mademoiselle
+de Maran avec un étrange sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Venez-vous, Lancry?&mdash;dit M. Lugarto à mon mari.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous verrai ce soir au club, nous en sommes convenus,&mdash;répondit
+Gontran avec embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais j'avais oublié une chose: notre homme de Londres nous attend
+à trois heures,&mdash;dit M. Lugarto d'un air impérieux.</p>
+
+<p>A ces mots, M. de Lancry fronça les sourcils, se leva, et dit à
+mademoiselle de Maran:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je vous laisse Mathilde; M. Lugarto me rappelle un engagement
+que j'avais oublié.</p>
+
+<p>Je jetai un regard suppliant sur Gontran, il l'évita:</p>
+
+<p>&mdash;Lugarto me mène,&mdash;ajouta-t-il,&mdash;gardez la voiture, je vous reverrai à
+dîner.</p>
+
+<p>Les deux femmes qui avaient été comme moi spectatrices muettes de cette
+scène entre mademoiselle de Maran et M. Lugarto, s'en allèrent quelques
+instants après.</p>
+
+<p>Je restai seule avec mademoiselle de Maran.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="D-CHAPITRE_VI" id="D-CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<h4>MADEMOISELLE DE MARAN.</h4>
+
+<p>Longtemps et douloureusement contenue, mon indignation éclata enfin
+contre cette femme, qui avait osé calomnier ma mère d'une manière si
+atroce.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une leçon que cet impertinent n'oubliera pas de sitôt,&mdash;me dit
+mademoiselle de Maran.&mdash;Il sera d'autant plus furieux que je la lui ai
+donnée, et ma foi fort à dessein, cette leçon, devant les deux
+comtesses d'Aubeterre, qui sont les plus mauvaises langues que je
+connaisse. Ce soir, tout Paris saura l'histoire des étoiles d'or en
+champ d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;dis-je à mademoiselle de Maran,&mdash;vous devez être étonnée de
+me voir chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Étonnée! Et pourquoi cela, ma chère petite?</p>
+
+<p>Cet excès d'audace augmenta mon indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, madame: il n'y avait au monde que la volonté de M. de
+Lancry qui pût m'obliger à vous revoir après les affreuses paroles que
+vous avez osé prononcer contre ma mère. Tout à l'heure j'avais peur de
+me trouver seule avec vous; maintenant j'en ai moins de regret: je puis
+vous exprimer toute l'horreur que vous m'inspirez.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde... vous oubliez...</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviens, madame, de vos cruautés, je me souviens des chagrins
+dont vous avez abreuvé mon enfance et ma jeunesse. Pourtant j'aurais pu
+vous les pardonner en faveur du bonheur dont je jouis depuis mon
+mariage, bonheur auquel vous avez sans doute involontairement
+contribué...</p>
+
+<p>&mdash;Involontairement, non, ma chère petite, je savais bien ce que je
+faisais; c'est justement pour cela que votre ingratitude...</p>
+
+<p>&mdash;Mon ingratitude? Cette raillerie est cruelle, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Eh... oui... oui... votre ingratitude,&mdash;s'écria mademoiselle de Maran
+en m'interrompant avec colère.&mdash;Oui, vous êtes une ingrate de ne pas
+avoir apprécié ce que je faisais pour vous... en empêchant votre mari
+de se couper la gorge avec ce misérable M. de Mortagne.</p>
+
+<p>&mdash;Fallait-il, madame, recourir à une épouvantable calomnie pour empêcher
+ce malheur? D'ailleurs, Gontran m'avait promis...</p>
+
+<p>&mdash;Belle promesse qu'il n'aurait pas tenue!... au lieu que maintenant il
+respectera celui qu'il croit votre père...</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant,&mdash;m'écriai-je,&mdash;osez-vous croire M. de Lancry capable
+d'ajouter foi à un si abominable mensonge? Ah! madame, j'aime bien mon
+mari, je sens mon amour assez puissant pour résister à toutes les
+épreuves, à son abandon même... il n'est au monde qu'une occasion où mon
+c&oelig;ur trouverait la force de l'accuser... ce serait le jour où...
+Mais, non... non... c'est impossible, impossible! Tout à l'heure encore
+il m'a répété que cette affreuse calomnie était détruite par son
+exagération même.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors de quoi vous plaignez-vous? Si Gontran n'y croit pas,
+si M. de Mortagne n'y croit pas, quel mal vous ai-je fait? J'ai
+peut-être empêché un événement sinistre, voilà tout; laissez-moi donc
+tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà tout, madame? Et pourtant vous l'avez vu, je n'ai pu résister à
+la violence de cet horrible coup.</p>
+
+<p>Je ne pus retenir mes larmes en prononçant ces derniers mots.
+Mademoiselle de Maran se leva, vint à moi, et prit un accent presque
+affectueux:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, calmez-vous; sans doute j'ai eu tort, chère petite;
+j'ai voulu faire le bien à ma façon... je m'y suis mal pris, parce que
+je n'en ai pas l'habitude. Que voulez-vous? dans cette occasion j'ai
+peut-être agi comme une vipère qui se serait crue une sangsue... mais il
+faut pourtant tenir compte à cette pauvre vipère de sa bonne volonté.</p>
+
+<p>Cette hideuse plaisanterie me révolta.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous connais trop, madame, pour croire à un bon sentiment de votre
+part; votre méchanceté même ne se contente pas du présent, elle embrasse
+l'avenir et le passé; ces paroles, vous ne les avez pas dites sans en
+calculer le résultat; elles cachent quelque odieuse arrière-pensée qui
+ne se révélera que trop tôt peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! après?&mdash;s'écria mademoiselle de Maran avec
+impatience.&mdash;Qu'est-ce que vous voulez conclure de tout ça? Ce qui est
+fait est fait, n'est-ce pas? Gontran veut que vous continuiez à me voir,
+vous lui obéirez. A quoi bon récriminer sur ma méchanceté? Je suis comme
+cela, et trop vieille pour changer... De deux choses l'une, ou mon
+aversion contre vous n'est pas éteinte, ou elle l'est... Si elle l'est,
+vous n'avez rien à craindre de moi, et vos reproches sont inutiles; si
+elle ne l'est pas, tout ce que vous me dites ou rien c'est la même
+chose. Vous ne pouvez pas me nuire, et moi je puis vous nuire; ne tentez
+pas de lutter. Je peux, je sais bien des choses... Vous avez vu comme je
+l'ai arrangé ce Lugarto, à qui son opulence colossale et la platitude du
+monde semblent donner un brevet d'audace et d'insolence!... maintenant
+il sait que quand je mords, je mords bien, et que la cicatrice reste...
+Il me haïra, ça, j'y compte bien; mais en même temps il me craindra
+comme le feu; car, si je m'acharne après lui, je le traquerai de salon
+en salon et je ne le ménagerai pas... Aussi maintenant je le tiens dans
+la main... ce vilain homme! Or, rappelez-vous bien, chère petite, qu'il
+aimera toujours mieux prendre pour ennemis mes ennemis que de m'avoir à
+ses trousses. Vous m'entendez, n'est-ce pas?&mdash;ajouta ma tante en me
+lançant un regard d'ironie cruelle;&mdash;aussi je ne dis rien de plus.
+Seulement ne me poussez pas à bout et soyez gentille.</p>
+
+<p>Je restai accablée d'effroi... Je ne pouvais prononcer une parole. Ce
+que me disait mademoiselle de Maran n'était que trop vrai: elle seule
+pouvait se mettre assez au-dessus des convenances pour attaquer si
+impitoyablement M. Lugarto dans son orgueil, et le dominer ainsi par la
+frayeur.</p>
+
+<p>Je frémis en songeant à la possibilité de je ne sais quel monstrueux
+accord conclu entre cet homme et mademoiselle de Maran, accord basé sur
+leur méchanceté commune.</p>
+
+<p>Un invincible pressentiment me disait que Gontran subissait malgré lui
+l'influence de M. Lugarto. A quelle cause fallait-il attribuer cette
+influence; c'est ce que j'ignorais. Assaillie par ces soupçons, je
+reconnaissais que les menaces de mademoiselle de Maran n'étaient pas
+vaines.</p>
+
+<p>Oh! ce fut un moment affreux que celui où je me sentis forcée de
+contenir mes ressentiments devant cette femme qui avait outragé la
+mémoire de ma mère!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, je vois que nous nous entendons, n'est-ce pas?&mdash;me dit
+mademoiselle de Maran avec son sourire sardonique.&mdash;Vous irez à ce bal
+du matin de madame l'ambassadrice d'Angleterre; j'irai peut-être aussi
+pour <i>méduser</i> ce Lugarto, et le tenir dans ma dépendance. Dites donc,
+chère petite, est-ce que vous ne trouvez pas que je lui ai donné un joli
+échantillon de mon savoir-faire? Examinez bien demain son visage de cire
+jaune quand il m'apercevra... ça vous amusera et moi aussi... Peut-être
+je vous l'immolerai... cet archimillionnaire... peut-être, au
+contraire... Mais je ne dis rien... Qui vivra verra.</p>
+
+<p>Je quittai ma tante dans un état d'inquiétude inexprimable; je me
+rappelai son entretien avec une sorte de terreur sourde. De tous côtés
+je ne voyais que haine, que périls, que perfidies cachées. J'aurais
+préféré de franches menaces aux sinistres réticences de mademoiselle de
+Maran.</p>
+
+<p>Je rentrai chez moi absorbée par ces tristes pensées. Dans un moment de
+désespoir, je songeai à M. de Mortagne; mais, grâce à ma tante, je ne
+pouvais même penser à mon unique protecteur sans un souvenir douloureux,
+sans me rappeler les scènes cruelles qui avaient précédé et suivi mon
+mariage.</p>
+
+<p>Ma voiture s'arrêta un moment avant que d'entrer dans la cour.
+Machinalement je jetai les yeux sur la maison qui était en face de la
+nôtre.</p>
+
+<p>Au second étage, à travers un rideau à demi soulevé, je reconnus M. de
+Mortagne, assis dans un grand fauteuil; il me parut très-pâle,
+très-souffrant; il me fit rapidement un signe de la main, comme pour me
+dire qu'il veillait sur moi, puis le rideau retomba.</p>
+
+<p>J'eus un moment d'espérance ineffable; je me sentis plus forte, moins
+effrayée, en sachant cet ami près de moi; je ne doutai pas de son appui
+dans un cas extrême. Je remerciai la Providence des secours imprévus
+qu'elle semblait ainsi m'offrir.</p>
+
+<p>M. de Lancry n'était pas encore rentré; je m'habillai pour dîner, me
+rappelant avec des regrets pleins d'amertume que, dans notre charmante
+retraite de Chantilly, je me faisais belle aussi, et que j'arrivais près
+de Gontran radieuse et fière de mon bonheur.</p>
+
+<p>Hélas! deux jours à peine me séparaient de ce passé si enchanteur, déjà
+il me semblait que des mois s'étaient écoulés depuis ce temps heureux!</p>
+
+<p>Sept heures sonnèrent, Gontran ne vint pas.</p>
+
+<p>Je ne commençai à m'inquiéter sérieusement que vers les huit heures; je
+fis demander par Blondeau au valet de chambre de M. de Lancry s'il avait
+donné quelque ordre; il n'en avait donné aucun; on l'attendait pour
+dîner.</p>
+
+<p>A huit heures et demie, ne pouvant vaincre mes craintes, je me décidai à
+envoyer un de nos gens à cheval chez M. Lugarto, afin de savoir si M. de
+Lancry n'y était pas resté; j'écrivis un mot à mon mari, en le suppliant
+de me rassurer.</p>
+
+<p>M. Lugarto demeurait rue de Varennes; je recommandai la plus grande
+promptitude; j'attendis le retour de mon messager avec une pénible
+impatience.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, Blondeau entra.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;M. le vicomte est chez M. Lugarto, madame; monsieur a fait répondre à
+Jean que c'était bon, et qu'on prévienne madame qu'il ne reviendrait
+que très-tard.</p>
+
+<p>Je ne fus rassurée qu'à demi. Pour que Gontran m'eût ainsi oubliée, il
+fallait sans doute qu'il eût de graves préoccupations; je l'attendis.</p>
+
+<p>Hélas! pour la première fois je connus cette anxiété dévorante avec
+laquelle on compte les minutes, les heures; ces tressaillements d'espoir
+que cause le moindre bruit, et les mornes abattements qui leur
+succèdent.</p>
+
+<p>J'avais envoyé ma pauvre Blondeau chez le portier, en lui recommandant
+de guetter le retour de M. de Lancry et de venir tout de suite m'en
+faire part. Sans les événements de la journée, de telles angoisses
+eussent été puériles, mais tout ce qui s'était passé les excusait
+peut-être.</p>
+
+<p>A minuit, Gontran n'avait pas paru; alors les frayeurs les plus folles,
+les plus exagérées, s'emparèrent de moi. Je me souvins des sinistres
+regards que M. Lugarto avait jetés sur Gontran. Sans réfléchir au peu de
+vraisemblance de mes craintes, je crus M. de Lancry en danger, je
+demandai ma voiture, je dis à Blondeau de m'accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! où voulez-vous aller, madame?</p>
+
+<p>&mdash;A la porte de M. Lugarto. Tu monteras chercher M. de Lancry, tu lui
+diras que je suis en bas à l'attendre. Je ne puis supporter un moment de
+plus cette incertitude.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, rassurez-vous.</p>
+
+<p>A cet instant, un bruit presque imperceptible arriva à mon oreille,
+c'était la grande porte qui se refermait; un instinct inexplicable me
+dit que Gontran venait de rentrer.</p>
+
+<p>Sans songer à ce que je faisais, je sortis de ma chambre, je courus
+au-devant de mon mari; je le trouvai dans le salon qui précédait sa
+chambre à coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà, mon Dieu! vous voilà! Ne vous est-il rien
+arrivé?&mdash;m'écriai-je d'une voix défaillante, en lui prenant les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien; mais passons chez vous,&mdash;me dit M. de Lancry, en me
+montrant son valet de chambre d'un coup d'&oelig;il irrité.</p>
+
+<p>Je compris le peu de convenance de cette scène devant nos gens; mais mon
+premier mouvement avait été tout irréfléchi.</p>
+
+<p>Je craignis d'avoir contrarié Gontran; mon c&oelig;ur se serra lorsque je
+fus seule avec lui. Alors seulement je remarquai qu'il était très-pâle,
+très-défait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Gontran, que vous est-il arrivé?&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vouliez-vous qu'il m'arrivât? Êtes-vous folle! Tout cela
+n'est-il pas naturel, très-naturel?&mdash;ajouta-t-il d'un air qui me parut
+presque égaré, et en riant d'un rire sardonique qui m'épouvanta.&mdash;Quoi
+de plus simple? J'ai retrouvé le meilleur de mes amis, le tigre que j'ai
+dompté, vous savez... Je vous présente ce cher Lugarto; il vous trouve
+charmante; vous le traitez avec le dernier mépris... Il va chez votre
+tante, qui l'accable des plus sanglantes épigrammes... Lui qui a le
+caractère le meilleur, le plus inoffensif, le plus généreux, prend ces
+malices en très-bonne part; il en rit comme j'en ris moi-même
+maintenant, fort gaiement... C'est qu'en effet il n'y avait rien de plus
+piquant, de plus gai que vos épigrammes et que celles de votre tante;
+elles étaient avec cela d'un à-propos inouï.</p>
+
+<p>La voix de M. de Lancry était saccadée, interrompue par des éclats de
+rire brusques, nerveux; il me parlait presque sans me voir, et en
+marchant avec agitation, comme s'il eût été en délire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... mon Dieu!... Gontran, vous m'épouvantez... Par pitié...
+dites... qu'avez-vous?</p>
+
+<p>Mon mari s'arrêta brusquement devant moi, passa ses deux mains sur son
+visage, me parut revenir à lui, et me dit d'une voix terrible:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai?... ce que j'ai?... Vous ne savez donc pas quel est
+l'homme que vous et votre tante avez impitoyablement raillé? Votre
+infernale tante a fini tantôt ce que vous avez si bien commencé ce
+matin. Ah! Mathilde!... Mathilde!... qu'avez-vous fait?... Malheureuse
+femme! que les suites de votre imprudence n'atteignent que moi! ajouta
+Gontran d'un accent douloureux en quittant ma chambre...</p>
+
+<p>Je voulus le suivre... D'un geste impérieux il me commanda de rester.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="D-CHAPITRE_VII" id="D-CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<h4>MATINÉE DANSANTE.</h4>
+
+<p>Je passai une nuit cruelle.</p>
+
+<p>Dès que le jour parut, j'envoyai Blondeau savoir des nouvelles de M. de
+Lancry. Il me fit dire qu'il allait parfaitement bien.</p>
+
+<p>Un peu avant l'heure du déjeuner, il entra chez moi; sa figure était
+riante et douce comme si la scène de la veille n'avait pas eu lieu.</p>
+
+<p>Je restai muette d'étonnement.</p>
+
+<p>Il me prit la main, la baisa avec une gracieuse tendresse, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un grand coupable qui vient vous demander pardon, mon amie.</p>
+
+<p>Il y avait tant de douceur, tant de sérénité dans la voix de Gontran,
+que, malgré moi, je fus presque rassurée. L'influence de mon mari sur
+moi était telle, que mes traits reflétaient pour ainsi dire toujours
+l'expression des siens; et puis je désirais si ardemment de le voir
+heureux, que je devais accepter, trop facilement peut-être, les
+explications sur sa conduite de la veille.</p>
+
+<p>&mdash;De quel pardon parlez-vous?&mdash;lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très-embarrassant, Mathilde; car comment vous avouer... vous
+expliquer... un si grand crime?...</p>
+
+<p>&mdash;Un crime!... Vous plaisantez... Mais encore... dites... oh! vous êtes
+pardonné d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais... vous êtes si bonne! et pourtant ce pardon, je ne le
+mérite pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Hier, ne vous ai-je pas d'abord inquiétée par mon absence, et presque
+épouvantée par mon retour?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai... votre agitation...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! ma jolie Mathilde, comment oser vous dire que vous avez été
+assez bonne pour vous intéresser... à... un vilain ivrogne? Voilà le
+terrible mot prononcé... Oui, hier Lugarto m'a retenu à dîner chez lui
+avec quelques amis communs: on a porté je ne sais combien de toasts à
+mon bonheur, à votre beauté; je n'ai pas pu, je n'ai pas voulu refuser.
+Depuis que j'ai quitté la vie de garçon, j'ai, Dieu merci, perdu
+l'habitude de ces dîners britanniques; aussi oserai-je vous faire cet
+abominable aveu: je me suis grisé en pensant à vous! Vous voyez que je
+n'ai fait que changer d'ivresse... Mais, hélas! la première est aussi
+belle que l'autre est honteuse... Encore une fois, me pardonnez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Ces reproches que vous m'avez faits hier en rentrant...</p>
+
+<p>&mdash;Quels reproches?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez dit que mes épigrammes et celles de ma tante avaient
+irrité M. Lugarto au dernier point; que sa vengeance pouvait être
+terrible, et que...</p>
+
+<p>M. de Lancry partit d'un éclat de rire si franc, que je crus à sa
+sincérité.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux Lugarto!&mdash;répéta-t-il;&mdash;j'en ai fait un ogre, je le vois...
+Pauvre Mathilde! je rirais davantage encore, si je ne vous avais pas
+inquiétée. Mais, sérieusement... quelle terrible vengeance voulez-vous
+que Lugarto?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, hier matin, vous m'avez paru fâché de la dureté de mes
+réponses.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute; car, je vous le répète, malgré quelques excentricités
+de caractère, je le regarde, Lugarto, comme un de mes meilleurs amis;
+comme tel, je désire le voir à l'abri de vos spirituelles attaques, ma
+jolie petite méchante; mais ce sera difficile, et, je le vois, on dira
+l'esprit des Maran, comme on disait l'esprit des Mortemart. Pourtant, je
+vous en prie, ménagez ce pauvre garçon; si ce n'est pour lui... que ce
+soit pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais hier... vous m'avez dit aussi que vous craigniez de l'irriter.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, car alors il tombe dans des désolations sans fin, il me
+reproche de ne pas l'aimer, d'être un mauvais ami; en un mot, de sa
+part, ce ne sont pas des reproches, je n'en supporterais pas, mais des
+plaintes; c'est ce qui m'oblige à tant de ménagements pour lui...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes bien sûr de son amitié?&mdash;demandai-je en hésitant à
+Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus sûr qu'elle est plus rare, et qu'il n'a aucune raison
+pour affecter un sentiment qu'il n'éprouverait pas.</p>
+
+<p>Je racontai à Gontran l'entretien que j'avais entendu entre M. Lugarto
+et la princesse Ksernika.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une plaisanterie de bal masqué sans domino,&mdash;me dit Gontran:&mdash;il
+aura voulu s'amuser à la tourmenter; et cela n'est d'aucune conséquence
+avec la princesse, qui est la meilleure des femmes. A ce propos, si elle
+vous fait quelques avances, répondez-y, je vous en prie, car elle est
+très-bonne amie quand elle le veut, et les bonnes amies sont rares.
+D'ailleurs, vous la verrez ce matin à l'ambassade d'Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Irons-nous donc à cette fête?&mdash;dis-je à M. de Lancry d'un air chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais, sans doute. L'ambassadrice m'a écrit ce matin une lettre
+charmante, me disant qu'elle avait seulement appris hier soir notre
+retour, et qu'elle espérait bien avoir le plaisir de vous voir
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, soit, mon ami, j'irai,&mdash;dis-je en soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;Un soupir, Mathilde! mais vous serez charmante. C'est un triomphe
+d'être jolie le matin; et moi je suis fier de vous, de votre ravissante
+beauté!...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! mon ami, cette beauté est à vous; mais j'en suis plus fière
+encore quand je me fais belle pour vous seul.</p>
+
+<p>Gontran sourit et me dit:&mdash;Je devine... encore vos rêves de maisonnette?</p>
+
+<p>&mdash;Encore mes rêves de bonheur... Oui, Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soyez jolie, bien jolie, plus jolie que toutes les femmes,
+vous voyez que je ne vous demande rien que de très-facile, et nous
+songerons à cette folie.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai? oh! bien vrai?&mdash;m'écriai-je avec ravissement.</p>
+
+<p>&mdash;Silence,&mdash;me dit Gontran;&mdash;il faut dire cela tout bas à mon c&oelig;ur,
+afin que ma raison ne vous entende pas; car elle est bien sévère et elle
+dirait non.</p>
+
+<p>Blondeau entra, portant un carton carré.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, madame; on l'a remis chez le concierge, c'est
+très-léger; cela doit être des fleurs ou des dentelles.</p>
+
+<p>Je regardai Gontran, il ne put s'empêcher de sourire.</p>
+
+<p>Je devinai quelque surprise. Mon c&oelig;ur battit bien fort; c'étaient
+peut-être mes chères fleurs de prédilection que j'allais revoir.</p>
+
+<p>Par un de ces enfantillages très-sérieux pour les esprits fatalistes,
+avec la rapidité de la pensée je me dis: Si je trouve un bouquet
+d'héliotropes et de jasmins dans ce carton, ce sera un bon présage, je
+serai heureuse de ma journée d'aujourd'hui, sinon ce jour me sera fatal.</p>
+
+<p>Une fois cette espèce de défi jeté au sort, je me repentis presque de ma
+témérité; je n'osai plus ouvrir le carton.</p>
+
+<p>Gontran s'aperçut que ma main tremblait, que je rougissais beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... Mathilde, qu'avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien... rien...&mdash;lui dis-je, et surmontant mon émotion, j'ouvris le
+carton...</p>
+
+<p>Hélas! mon c&oelig;ur se serra douloureusement. C'est à peine si je pus
+retenir mes larmes. Je ne trouvai ni jasmins ni héliotropes: les fleurs
+qui les remplaçaient étaient charmantes, il est vrai; jamais je n'en ai
+vu de pareilles... Il y avait un gros bouquet et deux branches de
+petites grappes de fleurs d'un pourpre très-vif; au centre de chaque
+fleur brillait comme un diamant une goutte de rosée solide, si je puis
+m'exprimer ainsi; de longues feuilles d'un vert d'émeraude glacé de
+cramoisi complétaient cette parure d'un goût parfait, sans doute d'une
+extrême rareté, et dont j'aurais été heureuse sans mon maudit souhait.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes bon!&mdash;dis-je à Gontran avec reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des euphorbes<a name="FNanchor_B_2" id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>, plantes fort rares et telles qu'il les faut
+pour parer une beauté rare,&mdash;me dit gaiement M. de Lancry; rien ne sera
+plus joli, plus coquet que ces deux branches de fleurs purpurines au
+milieu de vos beaux cheveux blonds, sous un chapeau de paille de riz.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes à l'ambassade.</p>
+
+<p>Le temps était radieux; les toilettes des femmes étaient d'une fraîcheur
+extrême; les rayons du soleil, brisés et adoucis par le feuillage des
+plantes et des masses de fleurs qui garnissaient la galerie, ne jetaient
+qu'une douce clarté dans ces vastes salons.</p>
+
+<p>Généralement il n'y a rien de plus gai, de plus riant que ces matinées
+dansantes, où le soleil remplace les bougies, où la tiède atmosphère du
+printemps, toute chargée du parfum des fleurs du jardin, remplace la
+chaleur étouffante des bals de l'hiver.</p>
+
+<p>Presque en arrivant je me trouvai en présence de madame la duchesse de
+Richeville; elle donnait le bras à une femme de ses amies. Je ne pus
+m'empêcher de rougir extrêmement en la voyant. Gontran ne s'en aperçut
+pas.</p>
+
+<p>Madame de Richeville lui dit avec beaucoup de grâce:&mdash;Je vais vous
+rendre malgré vous à votre liberté et vous enlever madame de Lancry.
+Lord Mungo nous garde deux ou trois places dans la galerie. Bien hardi
+et bien adroit celui ou celle qui les lui fera rendre avant notre
+retour.</p>
+
+<p>M. de Lancry, quoiqu'il parût vivement contrarié, ne put qu'accepter la
+proposition de madame de Richeville. Celle-ci prit mon bras, Gontran
+offrit le sien à la femme qui accompagnait la duchesse, et nous nous
+dirigeâmes vers les places gardées par lord Mungo.</p>
+
+<p>Il me parut en effet parfaitement capable de les conserver et de les
+défendre par sa force d'inertie; c'était un homme d'un embonpoint
+démesuré. Lorsqu'il nous aperçut, il fit un vain effort pour se lever.
+Madame de Richeville me dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peut-être été imprudente de lui confier nos places; s'il n'allait
+pas <i>pouvoir</i> nous les rendre!</p>
+
+<p>Pourtant, grâce à un nouvel effort, lord Mungo se leva, et nous nous
+assîmes toutes les trois parfaitement à notre aise.</p>
+
+<p>Gontran s'éloigna après m'avoir jeté un regard expressif en me désignant
+madame de Richeville.</p>
+
+<p>A ma gauche était un véritable buisson de camélias, la duchesse était à
+ma droite; aussi, en se tournant de mon côté, elle put me parler à voix
+basse sans être entendue de personne.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!&mdash;me dit-elle,&mdash;je vous parais bien hardie, n'est-ce pas,
+après ce qui s'est passé entre nous?...</p>
+
+<p>&mdash;Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'en veuillez pas, j'ai à vous parler de notre ami, de M. de
+Mortagne. Il a été en grand danger.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; il avait tant souffert! et puis les dernières émotions
+l'ont si vivement agité! maintenant il est encore bien souffrant, mais
+il est mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, madame; hier, en rentrant chez moi...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez vu à sa fenêtre. Oui, il est allé habiter en face de votre
+maison pour être plus près de vous. Si vous saviez combien il vous aime!
+toutes ses craintes... Eh bien! non... non, ne parlons plus de
+cela,&mdash;reprit la duchesse à un mouvement que je fis;&mdash;j'espère que lui
+et moi nous nous sommes trompés; vous semblez heureuse... c'est une
+conversion que vous avez opérée: je ne m'en étonne pas... seulement je
+n'osais l'espérer.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis en effet très-heureuse, madame, ainsi que je l'avais prévu.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je vous jure que je suis aussi bien heureuse de m'être trompée
+dans ma prévision. Mais dites-moi, pendant que nous sommes à peu près
+seules, n'oubliez pas, si vous aviez quelques lettres à faire parvenir
+à M. de Mortagne, de les faire adresser rue de Grenelle à l'hôtel de
+Richeville, dans le cas où il serait absent pour quelques jours...
+Enfin, pauvre enfant, quoi qu'il vous arrive, dans quelque occasion que
+ce soit, rappelez-vous que vous avez une amie bien vraie, bien dévouée.
+Cela vous semble étrange, n'est-ce pas? Tout ce que je vous demande,
+c'est de mettre à l'épreuve cette amitié que je vous offre; elle ne vous
+manquera jamais.</p>
+
+<p>A ce moment M. Lugarto entra dans la galerie.</p>
+
+<p>Involontairement je fis un mouvement d'effroi en me rapprochant de la
+duchesse de Richeville.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc?&mdash;me dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, madame, un peu froid: il vient beaucoup d'air par cette galerie.</p>
+
+<p>Madame de Richeville vit par hasard M. Lugarto qui causait avec
+plusieurs personnes; elle me dit en me le désignant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame,&mdash;répondis-je en tremblant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! votre tante est un ange de mansuétude auprès de lui. C'est
+l'orgueil dans la bassesse, et la lâcheté dans la cruauté; pourtant on
+le reçoit. Il y a des traits de lui qui font frémir. L'année dernière il
+a perdu, à jamais perdu, une malheureuse jeune femme, madame de Berny,
+qui est, à cette heure, seule, abandonnée de sa famille, repoussée par
+tout le monde; il a agi envers elle de la manière la plus brutale, la
+plus scandaleuse, la plus cruelle. M. de Berny, soit faiblesse, soit
+mépris, s'est renfermé dans une dédaigneuse indifférence sur le sort de
+sa femme; M. Lugarto est encore resté une fois impuni! Puisque les
+hommes sont si lâches, ce serait au moins aux femmes de faire justice
+des Lugarto et de ses pareils. Aussi je ne conçois pas qu'on tolère dans
+le monde une pareille espèce, ou même qu'on lui réponde quand il vous
+parle; car il est familier, et son impudence est grande.</p>
+
+<p>Je restai muette. Je pressentais que M. Lugarto allait venir auprès de
+moi. En effet, madame de Richeville me parlait encore lorsqu'il
+s'approcha, me fit un léger salut, et me tendit la main en me disant:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous êtes venue à ce bal? Vous avez eu raison de m'écouter.</p>
+
+<p>Voyant que je ne prenais pas la main qu'il m'offrait, il reprit en
+souriant d'un air sardonique:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes donc toujours en guerre? J'avais pourtant dû croire le
+contraire en vous voyant porter les fleurs que je vous avais envoyées ce
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, monsieur,&mdash;lui répondis-je; et, m'adressant
+de nouveau à madame de Richeville, je lui demandai le nom de deux
+très-jolies personnes qui entraient en ce moment.</p>
+
+<p>M. Lugarto ne se déconcerta pas; il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me comprenez pas: ce que je vous dis, c'est pourtant assez
+clair. Les fleurs que vous avez à la main et dans les cheveux viennent
+de mes serres: c'est moi qui vous les ai envoyées ce matin. Savez-vous
+que je n'en donne pas à tout le monde, au moins? J'avais, le printemps
+passé, donné la pareille garniture à la jolie petite madame de Berny...
+Ça lui a véritablement porté bonheur.</p>
+
+<p>Ces fleurs, que je croyais devoir à Gontran, me firent horreur; il me
+fut cruel de penser que mon mari s'était entendu avec cet homme pour me
+les faire accepter. Je vis quelque chose de sinistre dans le
+rapprochement qu'il faisait entre moi et cette femme dont madame de
+Richeville venait de me parler. Je ne pus vaincre un mouvement de
+colère; dans mon dépit, j'arrachai quelques feuilles du bouquet que je
+tenais à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde!&mdash;s'écria M. Lugarto en me montrant une sorte de liqueur
+blanche qui sortait de la tige des feuilles arrachées;&mdash;vous avez la
+main nue, cette substance est très-corrosive; ces fleurs sont
+charmantes, mais la plante qui les porte est très-vénéneuse.</p>
+
+<p>En effet, une goutte de cette liqueur blanche était tombée sur mon
+doigt; je sentis une légère cuisson, et il me resta une petite tache
+livide à la peau<a name="FNanchor_C_3" id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a>.</p>
+
+<p>Je ne devais pas sans doute m'étonner de la propriété vénéneuse de ces
+fleurs; mais en songeant qu'elles venaient de cet homme qui m'inspirait
+tant d'effroi, il me fut impossible de ne pas faire des rapprochements
+sinistres en pensant qu'il y avait quelque chose de fatal, de mortel
+jusque dans son présent. Saisie de terreur, je jetai cet affreux bouquet
+au milieu des camélias qui se trouvaient près de moi. M. Lugarto sourit
+et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;On dirait que vous avez été mordue par un serpent; il est bien dommage
+que vous ne puissiez pas jeter aussi loin de vous ces grappes des mêmes
+fleurs qui ornent vos beaux cheveux; je suis heureux, malgré vous, de
+vous voir obligée de les garder.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame,&mdash;dis-je à voix basse à madame de Richeville,&mdash;ce qui se
+passe ici a l'air d'un rêve terrible; emmenez-moi d'ici, je vous en
+conjure, allons retrouver M. de Lancry; je désire me retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne reviens pas de ma stupeur,&mdash;me dit la duchesse;&mdash;vous connaissez
+donc cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas moi, madame; il est l'ami intime de mon mari, qui me l'a
+présenté; il me cause autant de frayeur que d'aversion. Oh! par grâce,
+emmenez-moi d'ici.</p>
+
+<p>Pendant que je parlais à voix basse avec la duchesse, M. Lugarto
+répondit d'un air distrait et hautain aux empressements de quelques
+jeunes gens, grands admirateurs de son luxe et de ses chevaux.</p>
+
+<p>Madame de Richeville resta un moment silencieuse et comme absorbée; puis
+elle me dit avec un accent profondément ému:</p>
+
+<p>&mdash;Bénissez Dieu, pauvre enfant, de ce qu'il vous a rendu M. de Mortagne;
+je ne sais pourquoi cette intimité de votre mari et de M. Lugarto
+m'épouvante. Venez retrouver M. de Lancry, vous êtes toute pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame; et puis c'est un enfantillage, mais il me semble que ces
+horribles fleurs que j'ai au front me donnent le vertige.</p>
+
+<p>Je ne sais si M Lugarto m'entendit; abandonnant aussitôt les personnes
+qui l'entouraient, il se retourna au moment où moi et madame de
+Richeville nous nous levions.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous en allez de là?&mdash;me dit-il;&mdash;voulez-vous mon bras?</p>
+
+<p>Sans lui répondre, je me pressai contre madame de Richeville.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, madame la duchesse,&mdash;dit M. Lugarto en laissant tomber ses
+paroles une à une, et en suivant du regard l'effet qu'elles
+produisaient,&mdash;j'ai une question assez insignifiante à vous adresser. Y
+a-t-il longtemps que la vieille mademoiselle Albin a été au village de
+Bory en Anjou, chez le fermier Anselme?</p>
+
+<p>Madame de Richeville resta stupéfaite, rougit et pâlit tour à tour,
+comme la princesse Ksernika avait pâli et rougi la veille.</p>
+
+<p>M. Lugarto me regardait d'un air triomphant.</p>
+
+<p>Tout à coup ses traits changèrent d'expression; son impertinente audace
+disparut sous un masque d'humilité forcée; il salua deux fois, avec une
+obséquieuse politesse, une personne que je ne pouvais voir:</p>
+
+<p>Je me tournai: c'était M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Ce dernier répondit par un froid signe de tête aux civilités empressées
+de M. Lugarto, et s'approcha de madame de Richeville.</p>
+
+<p>Encore sous le coup de son émotion, la duchesse n'avait pu trouver une
+parole.</p>
+
+<p>Madame de Richeville parut éprouver un profond sentiment de joie en
+voyant M. de Rochegune.</p>
+
+<p>&mdash;Que votre présence me fait de bien!&mdash;reprit-elle;&mdash;je suis mieux
+depuis que vous êtes là.</p>
+
+<p>M. de Rochegune regarda madame de Richeville d'un air étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! qu'avez-vous donc, madame?&mdash;lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, une folie; vous savez que je crois aux présages; madame de
+Lancry partage mes superstitions, nous venions de nous effrayer pour
+rien; mais en vous voyant, vous l'homme sage et raisonnable par
+excellence, nos folles visions se sont bien vite évanouies.</p>
+
+<p>Lorsque madame de Richeville m'eut nommée, M. de Rochegune s'inclina
+respectueusement de mon côté. Je ne l'avais pas revu depuis la scène de
+reconnaissance dont j'avais été témoin chez lui avec ma tante et
+Gontran; il me semblait très-changé; un sourire douloureux donnait un
+caractère singulièrement triste à sa figure, à la fois douce et grave.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas resté longtemps en voyage, monsieur; vos amis ont dû
+être bien satisfaits de votre prompt retour?&mdash;dit M. Lugarto à M. de
+Rochegune avec une excessive affabilité;&mdash;vous me permettrez, je
+l'espère, d'aller vous chercher un de ces matins.</p>
+
+<p>&mdash;Je regretterais que vous prissiez cette peine, monsieur, car on me
+trouve rarement chez moi,&mdash;répondit M. de Rochegune d'un ton glacial.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne suis pas heureux dans ma première visite,&mdash;reprit M.
+Lugarto,&mdash;je le serai peut-être dans la seconde, monsieur. Je ne me
+décourage pas facilement, lorsqu'il s'agit d'une chose à laquelle
+j'attache beaucoup de prix.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop bon, monsieur, je crains que vous vous exagériez
+beaucoup la valeur de mes relations; d'ailleurs, je n'ai ici qu'un
+pied-à-terre tellement modeste, que je n'y puis absolument recevoir
+<i>que mes amis</i>.</p>
+
+<p>Ces dernières paroles, dites très-sèchement, terminèrent cette
+conversation.</p>
+
+<p>M. Lugarto dissimula son dépit, et, voulant sans doute se venger sur
+quelqu'un, il dit à madame de Richeville:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'oublierez pas le renseignement que je vous ai donné, madame la
+duchesse; lorsque vous le désirerez, j'aurai l'honneur d'aller causer
+avec vous.</p>
+
+<p>A mon grand étonnement, à celui de M. de Rochegune, madame de Richeville
+répondit d'une voix émue:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demain, si vous le voulez, monsieur... De quatre à cinq heures
+vous me trouverez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne manquerai pas de profiter de cette bonne fortune, madame la
+duchesse,&mdash;dit M. Lugarto en s'inclinant profondément. Puis s'adressant
+à moi:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, prenez garde... je vous dénonce M. de Lancry comme un
+infidèle... Je l'aperçois là-bas en grande coquetterie avec la belle
+princesse Ksernika, qui est fort expéditive, je vous en préviens... car
+chez elle un caprice prend bien vite le caractère de la passion.
+Tenez... voyez-vous ce monstre de Lancry! il est si absorbé, qu'il ne se
+souvient pas seulement que vous êtes ici.</p>
+
+<p>En effet, Gontran traversait un salon avec la princesse Ksernika; il lui
+donnait le bras, et lui parlait bas en souriant.</p>
+
+<p>Elle baissa les yeux, rougit légèrement, sourit aussi, et fit un petit
+mouvement d'impatience.</p>
+
+<p>Gontran sembla insister dans sa demande, elle leva les yeux sur lui,
+rencontra son regard, et, au lieu de l'éviter, il me sembla qu'elle se
+complaisait à le soutenir; puis, comme si M. de Lancry se fût seulement
+alors souvenu ou aperçu de ma présence, il fit un brusque mouvement, dit
+un mot à la princesse en regardant de mon côté, et l'expression de leurs
+deux physionomies changea à l'instant.</p>
+
+<p>Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire;
+pour la première fois, je connus la jalousie.</p>
+
+<p>Jamais je n'oublierai le coup douloureux, profond, que je ressentis au
+c&oelig;ur en voyant la princesse sourire ainsi à Gontran.</p>
+
+<p>Étrange et cruel mystère! cette jalousie envahit soudainement,
+complétement toutes mes facultés; il me sembla que depuis longtemps
+j'avais <i>l'habitude de cette souffrance</i>.</p>
+
+<p>En un instant, j'éprouvai ses haines, ses défiances, ses humiliations...
+Je n'échappai à aucune de ses tortures variées.</p>
+
+<p>Hélas! la jalousie est un de ces sentiments qui débutent par une
+terrible maturité; comme Minerve, elle naît armée de toutes pièces.</p>
+
+<p>Mon âme se brisa, mes joues se colorèrent d'une rougeur fébrile; Gontran
+s'avança, il donnait le bras à la princesse. Celle-ci vint à moi d'un
+air riant et ouvert; je sentis mes larmes prêtes à couler: je ne pus que
+m'incliner, sans répondre à quelques paroles aimables qu'elle me dit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Rochegune, voulez-vous me donner votre bras?&mdash;dit madame
+de Richeville;&mdash;vous aurez la bonté de demander ma voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ici, monsieur de Rochegune? dit Gontran en tendant la main à ce
+dernier;&mdash;je vous croyais en voyage. J'espère que vous n'aurez pas
+complétement oublié le chemin de votre ancienne maison, et que madame de
+Lancry et moi nous aurons le plaisir de vous voir souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois rester très-peu à Paris,&mdash;dit M. de Rochegune; mais je
+n'oublierai pas votre bien aimable proposition; et j'aurai au moins
+l'honneur d'aller dire mes adieux à madame de Lancry, si elle m'accorde
+cette faveur.</p>
+
+<p>Je répondis machinalement; madame de Richeville et M. de Rochegune
+quittèrent la galerie.</p>
+
+<p>&mdash;Je désirerais m'en aller, je suis un peu souffrante,&mdash;dis-je à M. de
+Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, ma chère Mathilde; la princesse a traversé toute la foule
+pour venir vous trouver.</p>
+
+<p>M. Lugarto s'approcha de madame de Ksernika; il me parut qu'ils
+échangeaient un regard d'intelligence.</p>
+
+<p>La princesse, si hautaine la veille, lui dit avec une sorte d'affabilité
+craintive:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pardonne vos méchancetés, vous êtes un homme terrible au
+moins!&mdash;Elle se retourna vers moi, et ajouta en s'asseyant à mes
+côtés:&mdash;Je prends la place de la duchesse de Richeville, dont j'étais
+vraiment jalouse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien bonne, madame, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais faire un tour dans le bal avec Lugarto,&mdash;me dit
+Gontran.&mdash;Tout à l'heure, si vous le désirez, je reviendrai vous
+chercher.</p>
+
+<p>M. de Lancry prit le bras de M. Lugarto, et tous deux s'éloignèrent. Je
+restai près de la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous me dit-elle très-gaiement,&mdash;que vous avez un mari charmant?
+Je ne le connaissais que de réputation; car, depuis que je suis entrée
+dans le monde, le hasard a fait que lui ou moi nous avons toujours été
+en voyage; mais je compte bien me dédommager cette saison. D'abord je
+commence par vous prévenir que nous sommes déjà fort en coquetterie; et
+j'ai presque envie d'en être aux regrets, car il me semble
+très-dangereux. Ah çà, que diriez-vous donc si j'allais vous l'enlever?</p>
+
+<p>La princesse aurait pu parler longtemps encore, sans que je songeasse à
+lui répondre. Ce qu'elle venait de me dire pouvait passer pour une de
+ces plaisanteries que le monde tolère. Pourtant, chacune de ces paroles
+me portait un coup cruel.</p>
+
+<p>Mon amour pour Gontran était si dévoué, si sérieux, si fervent; cet
+amour, enfin, sur lequel reposait ma vie, ma destinée tout entière,
+était pour moi l'objet d'un culte si religieux, que, lors même que la
+jalousie n'eût pas été douloureusement excitée, j'aurais été blessée de
+la légèreté du langage de la princesse.</p>
+
+<p>Il y a dans tout sentiment sincère et profond qui sent sa <i>vaillance</i>
+une sorte d'austérité ombrageuse, de susceptibilité farouche, de pudeur
+sacrée, qui se révolte à la moindre profanation. Aussi, songeant à mon
+isolement, à mon caractère défiant, aux malheurs de mon enfance, à
+l'espoir immense que j'avais fondé sur mon mariage avec Gontran, on
+comprendra peut-être mes ressentiments.</p>
+
+<p>La princesse, étonnée de mon silence, me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous semblez préoccupée, madame; à quoi pensez-vous donc?</p>
+
+<p>Je fus sur le point de lui dire avec candeur ce que j'éprouvais; et de
+la supplier, au nom de mon bonheur, de ne pas être coquette pour
+Gontran; mais je réfléchis au ridicule de cette démarche: j'y renonçai.
+Le monde est ainsi fait, qu'il n'a que des mépris ou des sarcasmes pour
+l'expression d'une douleur légitime et ingénue.</p>
+
+<p>Alors mon orgueil s'indigna, des paroles remplies de fiel et d'amertume
+me vinrent aux lèvres; je tâchai de m'inspirer de la méchanceté de
+mademoiselle de Maran; je tâchai, mais en vain, de trouver quelque
+repartie sanglante... je souffrais trop pour avoir de l'<i>esprit</i>.</p>
+
+<p>Forcée de répondre à une seconde interpellation de la princesse, je ne
+pus que trouver cette sottise, que je dis en souriant avec amertume:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne doute pas, madame, de la puissance de vos charmes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! de quel air sombre et tragique vous me dites cela!&mdash;reprit
+madame de Ksernika en riant aux éclats.&mdash;Est-ce que vous seriez jalouse,
+par hasard? et jalouse de votre mari encore? mais ça serait
+très-piquant.</p>
+
+<p>&mdash;Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! n'allez pas avoir cette ridicule faiblesse, au moins! j'en
+serais désolée. Mon triomphe serait bien moins grand, la jalousie vous
+ferait perdre une grande partie de votre supériorité sur moi. Mais voyez
+donc un peu ma prétention, ma vanité! j'ose entrer en lutte avec vous,
+avec vous armée de tant d'avantages! avouez que c'est bien héroïque!</p>
+
+<p>J'étais au supplice; il me fallut l'habitude de dissimuler mes chagrins,
+habitude que j'avais contractée pendant ma triste enfance, pour
+m'empêcher de pleurer à chaudes larmes.</p>
+
+<p>Hélas! je n'aurais pas cru devoir sitôt recourir à cette faculté, fruit
+d'un si misérable passé. Toutes les forces de mon âme furent employées à
+cette contrainte. Je sentis que j'allais encore faire une sotte réponse;
+et presque malgré moi je balbutiai ces mots absurdes:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous sérieusement, madame?</p>
+
+<p>La princesse recommença de rire aux éclats.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, si je parle sérieusement!&mdash;reprit-elle;&mdash;vous me faites là
+une question de pensionnaire. Mais, certainement, tout ce que je vous
+dis est très-sérieux. Je raffole de M. de Lancry; et vous voyez en moi
+une rivale déclarée, prête à vous disputer ce c&oelig;ur par tous les
+moyens possibles. Quelle belle occasion, enlever une charmante conquête
+à une adversaire redoutable!</p>
+
+<p>Je regardai fixement madame Ksernika pour tâcher de pénétrer le fond de
+sa pensée. Cela me fut impossible, tant l'expression de ses traits était
+mobile et changeante.</p>
+
+<p>Peu à peu pourtant je repris mon sang-froid, je surmontai mon émotion,
+je tâchai de prendre un air riant et léger.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame,&mdash;répondis-je,&mdash;savez-vous que vous risquez beaucoup en
+entrant en lice contre moi?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, et c'est ce qui fait mon orgueil; car enfin vous êtes
+bien plus belle, bien plus jeune, bien plus aimable que moi,&mdash;dit la
+princesse avec un accent moqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci n'est pas la question, madame; ce qui fait ma supériorité, c'est
+que je n'ai pas comme vous... une réputation à conserver...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, madame?&mdash;dit la princesse en me regardant avec
+surprise;&mdash;votre réputation...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, j'ai la mienne comme vous avez la vôtre... Il y en a de
+toutes les sortes.</p>
+
+<p>Madame de Ksernika fit un mouvement de dépit.</p>
+
+<p>Je me hâtai de continuer.</p>
+
+<p>&mdash;La vôtre est une réputation de beauté irrésistible, établie par de
+brillants et surtout par de <i>nombreux</i> succès. Si dans notre lutte vous
+triomphez encore, une nouvelle conquête n'augmentera pas de beaucoup
+votre gloire; tandis que si vous succombez... jugez donc... madame, ce
+sera devant qui? devant une pauvre jeune femme sans expérience qui entre
+dans le monde et qui défend bourgeoisement... son mari... ou, si vous
+l'aimez mieux, son bonheur...</p>
+
+<p>La princesse prit son air hautain, et me dit assez aigrement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes piquée, madame?</p>
+
+<p>Je vis à ces mots que ma réponse avait porté juste; j'en ressentis une
+joie amère.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, madame, car nous plaisantons... je crois.</p>
+
+<p>Gontran revint avec M. Lugarto.</p>
+
+<p>&mdash;Princesse,&mdash;dit M. de Lancry,&mdash;mesdames d'Aubeterre et M. de
+Saint-Prix viennent d'arranger une partie de petit spectacle et un
+souper au cabaret pour ce soir; vous conviendrait-il d'en être avec
+madame de Lancry, moi et Lugarto?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, avec le plus grand plaisir,&mdash;reprit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce qu'on propose encore,&mdash;ajouta M. de Lancry.&mdash;Il est bientôt
+six heures, le temps est charmant, nous irions faire un tour au bois de
+Boulogne jusqu'à sept heures et demie, et de là nous irions voir Arnal
+au Vaudeville.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à merveille!&mdash;répéta la princesse;&mdash;adopté à l'unanimité;
+n'est-il pas vrai, madame de Lancry?</p>
+
+<p>&mdash;Je me sens assez souffrante,&mdash;dis-je à Gontran,&mdash;pour vous prier de me
+dispenser de ce plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Y pensez-vous?&mdash;répondit M. de Lancry;&mdash;au contraire, cela vous
+distraira.</p>
+
+<p>&mdash;Arnal est ravissant d'abord,&mdash;ajouta M. Lugarto.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie...&mdash;dis-je en jetant un regard suppliant sur mon mari.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Lancry, soyez impitoyable,&mdash;dit la princesse;&mdash;faites le
+tyran, ordonnez.</p>
+
+<p>&mdash;Nous serions trop privés de l'absence de madame de Lancry,&mdash;répondit
+Gontran en souriant,&mdash;pour que je ne suive pas le barbare conseil de la
+princesse. Ainsi donc,&mdash;ajouta-t-il avec une emphase comique,&mdash;madame de
+Lancry, je vous ordonne positivement de venir passer avec nous une
+charmante soirée.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous l'exigez...&mdash;dis-je à Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, nous l'exigeons tous,&mdash;ajouta M. Lugarto.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu,&mdash;reprit Gontran.&mdash;Je vais aller prévenir Saint-Prix et
+madame d'Aubeterre, et envoyer tout de suite prendre deux avant-scènes
+au Vaudeville et commander le souper chez Véry.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, j'y pense,&mdash;dit la princesse,&mdash;madame de Sérigny m'a amenée, et
+je n'ai pas demandé mes gens!</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus simple, princesse,&mdash;reprit M. Lugarto.&mdash;Lancry dispose de
+sa voiture pour envoyer retenir les loges, je vous offre la mienne ainsi
+qu'à madame de Lancry et à Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;C'est on ne peut mieux,&mdash;dit mon mari en offrant son bras à madame de
+Ksernika.&mdash;Allons rejoindre ces dames, elles nous attendent.</p>
+
+<p>M. Lugarto m'offrit son bras avec un sourire de triomphe... Il m'était
+impossible de le refuser malgré ma répugnance.</p>
+
+<p>Il me dit tout bas:&mdash;Cela vous désole d'être parée de <i>mes</i> fleurs,
+d'accepter <i>mon</i> bras, de venir dans <i>ma</i> voiture. J'en suis désolé,
+c'est votre faute; pourquoi me traitez-vous si mal, que toutes mes
+prévenances tournent pour vous en contrariétés?</p>
+
+<p>Je ne répondis rien; je traversai ces salons remplis de gens heureux et
+gais. Les fenêtres ouvertes laissaient voir le jardin avec tous ses
+trésors de fleurs et de verdure.</p>
+
+<p>En contemplant ce riant tableau, en entendant l'harmonie de l'orchestre,
+j'avais la mort dans le c&oelig;ur: ce contraste m'était insupportable. On
+me regardait beaucoup. J'entendais murmurer mon nom et celui de M.
+Lugarto; je rougissais de honte, pensant que tout le monde avait pour
+lui autant de mépris que moi. J'étais navrée de paraître liée intimement
+avec cet homme.</p>
+
+<p>Il n'en était rien, du moins en apparence; les hommes échangeaient avec
+lui un salut cordial ou quelques paroles prévenantes; beaucoup de femmes
+lui souriaient en répondant à son salut: un moment nous nous arrêtâmes
+dans l'embrasure d'une porte.</p>
+
+<p>La jeune marquise de Sérigny, très-grande dame pourtant, s'approcha de
+M. de Lugarto et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous présenter une requête au nom d'une foule de jolies
+femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, de quoi s'agit-il?&mdash;demanda M. Lugarto.</p>
+
+<p>&mdash;D'un ou de deux bals charmants que vous deviez nous donner ce
+printemps pour célébrer votre retour. Vous savez si bien organiser une
+fête! ce serait délicieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, donnez-nous des bals de printemps, M. Lugarto,&mdash;reprirent
+quelques jeunes femmes en se joignant à madame de Sérigny.</p>
+
+<p>M. Lugarto se retourna vers moi, et me dit très-haut avec sa familiarité
+choquante:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voyons... décidez: voulez-vous, oui ou non, que je donne
+quelques bals? Fixez l'époque, le nombre, et je vous obéis... à vous...</p>
+
+<p>Je devins pourpre de honte; tous les yeux se tournèrent vers moi: je
+remarquai quelques méchants sourires; mon c&oelig;ur se serra, je ne
+trouvai pas un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Lancry, répondez donc pour votre femme,&mdash;dit Lugarto à mon mari, qui
+était devant nous;&mdash;je lui demande si elle veut que je donne des bals;
+elle ne dit ni oui ni non.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-les toujours,&mdash;dit Gontran;&mdash;je suis sûr que la discrétion
+empêche seule madame de Lancry de vous dire oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mesdames, alors, puisque cela plaît à madame de Lancry, je
+donnerai quatre bals.</p>
+
+<p>&mdash;Deux bals du matin et deux bals le soir avec illumination dans votre
+magnifique jardin, ce sera ravissant!&mdash;dit madame de Sérigny.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être bien...&mdash;répondit M. Lugarto.&mdash;Il faudra que je demande le
+goût d'une personne de mes amies,&mdash;et il me jeta de nouveau un regard
+expressif,&mdash;et en qui j'ai toute confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lugarto, vous êtes toujours un homme charmant,&mdash;dirent
+plusieurs femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, quand je vous donne des bals,&mdash;répondit-il insolemment.</p>
+
+<p>Nous passâmes pour aller attendre nos voitures.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="D-CHAPITRE_VIII" id="D-CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<h4>LE SOUPER.</h4>
+
+<p>J'étais atterrée de l'impudence avec laquelle M. Lugarto s'était adressé
+à moi, et de l'indiscrétion effrontée avec laquelle des femmes de la
+meilleure et de la plus haute compagnie, dans leur ardeur effrénée pour
+le plaisir, mendiaient des fêtes à un homme qu'elles devaient mépriser.</p>
+
+<p>La voiture de M. Lugarto avança.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a que vous au monde pour avoir des chevaux pareils,&mdash;dit la
+princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont assez chers pour être magnifiques,&mdash;dit Gontran;&mdash;l'attelage
+lui coûte quinze mille francs.</p>
+
+<p>Nous partîmes pour le bois de Boulogne; M. de Saint-Prix et mesdames
+d'Aubeterre suivaient dans une autre voiture.</p>
+
+<p>D'une tristesse morne, j'étais écrasée sous le poids des émotions si
+violentes de cette journée de <i>fête</i>.</p>
+
+<p>La force factice et fébrile qui m'avait un moment soutenue m'abandonna
+tout à fait. Je m'étais en vain promis de lutter d'esprit, d'entrain, de
+gaieté avec la princesse. Sans m'abuser d'un vain orgueil, j'avais vu
+que je pourrais l'embarrasser, mais je n'eus pas le courage de le
+tenter.</p>
+
+<p>Je tombai dans une sorte d'affaissement douloureux, je me résignai...
+Dans ma pensée, j'offris à Gontran le sacrifice que je lui faisais en
+assistant aux <i>joies</i> de cette soirée, qui, pour moi, était un supplice.</p>
+
+<p>Je sentais, avec une sorte de consolation amère, que, tout en souffrant
+beaucoup des angoisses de la jalousie, mon amour pour Gontran
+n'éprouvait pas la moindre atteinte. Je ne pourrais, je crois, mieux
+comparer cette impression qu'à celle que ressent une mère en pleurant
+les erreurs d'un enfant adoré..., elle hait ses fautes en le chérissant
+toujours.</p>
+
+<p>Oh! c'est qu'il y a dans l'amour invincible des femmes un sentiment de
+charité magnifique au-dessus de l'intelligence et des facultés du
+vulgaire. Plus on souffre, plus on désire épargner des souffrances à
+celui qui cause les vôtres; on met en pratique, avec une résignation
+pieuse, ce précepte évangélique d'une naïveté si sublime: <i>Ne faites pas
+à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît.</i></p>
+
+<p>Je me souviens que cette pensée me vint à l'esprit au moment où la
+princesse riait très-haut et très-fort d'une plaisanterie de Gontran sur
+la tournure ridicule d'un homme qui passait à cheval auprès de nous.</p>
+
+<p>Il y avait un tel contraste entre mes idées et celles qu'on venait
+d'exprimer, que j'en rougis d'abord presque de honte; puis vint une
+réaction contraire: je ne pus m'empêcher de jeter sur la princesse un
+regard de mépris écrasant, en me soulevant à demi du fond de la calèche
+où j'étais appuyée.</p>
+
+<p>Gontran s'en aperçut; il profita d'un moment où M. Lugarto et madame de
+Ksernika étaient penchés à une des portières pour voir passer
+monseigneur le duc de Bordeaux, qui revenait de Bagatelle, et il me dit
+tout bas avec impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas l'air souffrant, mais fort maussade; vous vous ferez
+dans le monde la réputation d'avoir un caractère insupportable; c'est du
+dernier ridicule: on s'épuise en frais pour vous, et vous y répondez par
+le silence le plus dédaigneux.</p>
+
+<p>&mdash;Gontran, je vous assure que je souffre...</p>
+
+<p>Et deux larmes, longtemps contenues, me vinrent aux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, des pleurs maintenant! il ne manque plus que cela pour vous
+achever,&mdash;dit-il en haussant les épaules.</p>
+
+<p>Je baissai la tête, je portai mon mouchoir à mes lèvres, je cachai mes
+larmes.</p>
+
+<p>Sans doute Gontran regretta son mouvement d'impatience; car, relevant
+bientôt sur lui mes yeux, pour lui montrer que je ne pleurais plus, je
+rencontrai les siens...</p>
+
+<p>Oh! jamais, jamais, je n'oublierai le regard rempli de tristesse et de
+bonté qu'il me jeta.</p>
+
+<p>Puis ses traits se contractèrent... par un mouvement plus rapide que la
+pensée; pendant une seconde, sa figure si belle, si noble, porta
+l'empreinte d'un désespoir terrible.</p>
+
+<p>Je ne pus retenir un léger cri, tant je fus effrayée.</p>
+
+<p>La princesse et M. Lugarto se retournèrent vivement.</p>
+
+<p>Les traits de mon mari avaient repris leur expression de gaieté
+habituelle; il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, ma chère Mathilde; je suis un maladroit, j'ai manqué d'écraser
+votre joli pied.</p>
+
+<p>L'heure du spectacle arriva; nous y arrivâmes avec les personnes qui
+devaient nous y accompagner, mesdames d'Aubeterre et leur oncle M. de
+Saint-Prix.</p>
+
+<p>Les femmes étaient assez insignifiantes et parlèrent heureusement
+beaucoup. Les hommes avaient à peu près la même valeur. Je me mis dans
+un coin de la loge, M. Lugarto se tint derrière moi.</p>
+
+<p>Gontran parut très-occupé de la princesse; celle-ci fut d'assez mauvais
+goût pour s'attirer plusieurs fois quelques <i>chut</i> énergiques, tant ses
+éclats de rire étaient désordonnés.</p>
+
+<p>Je répondis par de rares monosyllabes à ce que me disait M. Lugarto; je
+causai quelque peu avec mesdames d'Aubeterre, placées près de moi.</p>
+
+<p>Les lazzi de ce théâtre m'auraient peut-être amusée dans une autre
+situation d'esprit, mais ils me parurent insupportables.</p>
+
+<p>Avant la dernière pièce, nous partîmes pour aller souper chez Véry. M.
+de Lancry fut placé entre la princesse et l'une des comtesses
+d'Aubeterre. J'eus à ma droite M. Lugarto, à ma gauche M. de Saint-Prix.
+J'espérais échapper à l'entretien du premier en causant avec le second;
+ce fut en vain: M. de Saint-Prix était fort gourmand, il prit le souper
+très au sérieux et me répondit à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Lancry a raison, vous avez un bien malheureux caractère, car vous
+méconnaissez vos amis,&mdash;me dit M. Lugarto de manière à n'être entendu
+que de moi;&mdash;mais avec le temps vous reviendrez de vos injustes
+préventions...</p>
+
+<p>Je ne répondis rien. Il continua sur le même ton:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu votre mari inviter M. de Rochegune à venir vous voir...
+J'espère bien que vous ne recevrez pas souvent cet original; il est
+ennuyeux comme la pluie, et je le déteste, moi.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de dire à M. Lugarto:</p>
+
+<p>&mdash;Vous le détestez sans doute autant que vous le craignez, monsieur, car
+ce matin vous avez été plus que poli pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... vous le défendez!&mdash;dit-il en attachant sur moi un regard
+fixe.</p>
+
+<p>&mdash;Je tiendrais beaucoup à compter M. de Rochegune au nombre de mes amis;
+c'est un homme de grande naissance, d'un rare savoir et d'un noble
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... ah!... c'est comme cela, c'est bon à savoir, dit M. Lugarto
+avec ce sourire convulsif qui annonçait toujours chez lui une colère
+contrainte.</p>
+
+<p>Je me tus. J'étais fermement résolue à avoir avec M. de Lancry une
+dernière explication au sujet de cet homme.</p>
+
+<p>De vagues pressentiments me disaient qu'il se tramait quelque
+machination perfide dont moi et Gontran nous devions être les victimes.
+En me rappelant l'expression de désespoir qui avait un moment contracté
+les traits de M. de Lancry, je faisais mille suppositions contraires. Je
+ne pouvais concilier son apparence de gaieté et son empressement auprès
+de la princesse, avec le regard tendre, désolé, presque suppliant, qu'il
+m'avait jeté à la dérobée.</p>
+
+<p>Cette mortelle journée finit enfin. Hélas! elle devait contenir pour
+ainsi dire dans leur germe bien des malheurs pour l'avenir...</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Je viens de relire ces pages, cette réflexion me semble encore plus
+juste; il n'est pas un des faits les plus insignifiants de ce jour qui
+n'ait eu plus tard un cruel développement.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="D-CHAPITRE_IX" id="D-CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<h4>EXPLICATION.</h4>
+
+<p>Plusieurs jours se passèrent; la princesse Ksernika vint me voir.
+Croyant sans doute qu'elle n'aurait pas un grand avantage sur moi dans
+une conversation un peu piquante, elle se contenta de m'accabler de
+paroles d'affection. Gontran continua de se montrer très-assidu près
+d'elle lorsqu'il la rencontrait dans le monde.</p>
+
+<p>M. Lugarto venait presque chaque jour voir mon mari; il ne cessait de me
+persécuter de son odieuse présence. Malgré moi, malgré les observations
+que j'avais faites à Gontran, très-souvent cet homme m'envoyait des
+fleurs. Il demanda à mon mari une place dans notre loge à l'Opéra pour
+la fin de la saison; malgré mes supplications, M. de Lancry la lui
+accorda.</p>
+
+<p>A toutes mes objections il n'avait que cette réponse:</p>
+
+<p>«Lugarto est mon ami intime; je ne puis ni ne veux rompre une
+très-ancienne liaison pour satisfaire à votre antipathie, aussi injuste
+qu'elle est déraisonnable. Lugarto vous déplaît, soit, vous ne le lui
+prouvez que trop, je vous laisse libre d'agir à votre gré, laissez-moi
+la même liberté à son égard; seulement, par convenance, ménagez-le
+devant le monde.»</p>
+
+<p>J'avais déjà pu reconnaître que la volonté de Gontran était
+inébranlable, je me résignai.</p>
+
+<p>Heureusement je m'aperçus d'un changement notable dans les manières de
+Lugarto à mon égard. Au lieu de me poursuivre de sa conversation
+lorsqu'il se trouvait dans le monde avec nous, il m'adressait à peine
+quelques mots. Plusieurs fois Gontran m'avait obligée à offrir aussi une
+place dans notre loge à la princesse Ksernika. Je continuai de souffrir
+cruellement de mes soupçons jaloux. Vingt fois je fus sur le point d'en
+parler à Gontran; je n'osai pas.</p>
+
+<p>Je me souvins de ce qu'on m'avait raconté de ma mère, de la force
+d'inertie avec laquelle elle se repliait sur elle-même, sous le poids de
+la douleur; je me sentis le même pouvoir; je contins, je cachai mon
+chagrin; je ne montrai jamais à M. de Lancry qu'un front calme et
+serein.</p>
+
+<p>D'abord je m'interrogeai chaque jour presque avec effroi, afin de
+savoir si mon amour pour Gontran avait reçu la moindre atteinte: il n'en
+était rien.</p>
+
+<p>Dans l'orgueil de mon dévouement, j'attendais avec une sorte de sécurité
+douloureuse que mon mari reconnût le néant de l'affection à laquelle il
+me sacrifiait sans scrupule. D'ailleurs, à part les soins apparents
+qu'il rendait à madame Ksernika, Gontran était bon pour moi, affable; il
+ne soupçonnait pas mes souffrances; car je le trouvais toujours riant et
+léger.</p>
+
+<p>En vain je recherchais dans ses traits cette expression fugitive du
+désespoir qui m'avait une fois si vivement frappée, et qui un instant
+m'avait fait penser que sa conduite lui était imposée par la mystérieuse
+influence de M. Lugarto.</p>
+
+<p>Je me trompais cependant en croyant que, pour être contraints et
+dissimulés, mes ressentiment perdaient de leur intensité; je ne pouvais
+me confier à personne, je vivais seule, je n'avais pas d'amie, Ursule
+était loin de moi; d'ailleurs j'aurais presque considéré comme un
+sacrilége toute récrimination contre Gontran.</p>
+
+<p>Généralement l'on ne se plaint que pour faire excuser ses représailles
+ou pour faire montre de sa résignation.</p>
+
+<p>J'aimais Gontran plus que jamais; ma résignation était si naturelle, que
+je ne pouvais songer à en tirer vanité.</p>
+
+<p>Une douleur immense, solitaire, s'amassait lentement dans mon c&oelig;ur. A
+mesure que cette douleur l'envahissait, j'éprouvais une sensation
+singulière. Je me sentais de plus en plus oppressée, comme si peu à peu
+l'air m'eût manqué. Je craignais qu'il ne vînt un moment où mon âme
+déborderait, où malgré moi je jetterais un premier cri d'angoisse en
+suppliant Gontran de me prendre en pitié.</p>
+
+<p>Ce moment arriva.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours j'étais souffrante. Un matin je dis à mon mari:</p>
+
+<p>&mdash;Gontran, j'ai à réclamer de vous une promesse bien chère.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, Mathilde?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait espérer que nous irions passer quelque temps dans
+notre maisonnette de Chantilly. Voici bientôt la fin du mois de mai, il
+me semble que le bon air de la forêt me ferait du bien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous pensez encore à cette folie? Mais depuis huit jours
+cette masure est abattue. Mon homme d'affaires m'a dit que
+l'administration des domaines de M. le duc de Bourbon en avait pris
+possession. C'est une affaire terminée.</p>
+
+<p>J'avais conservé une lueur d'espoir; voyant qu'il fallait y renoncer, je
+fondis en larmes. Gontran me parut impatienté, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en vérité, ma chère amie, vous n'avez pas le sens commun de
+pleurer pour un tel enfantillage. Je vous l'ai déjà dit, quoique riche,
+notre fortune ne nous permet pas de satisfaire à tous vos caprices.</p>
+
+<p>&mdash;Des caprices! J'en ai bien peu, Gontran, et celui-là était saint et
+sacré pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, ce qui est fait est fait; il est impossible de
+revenir sur cette vente: ce sont, mon Dieu! d'ailleurs des imaginations
+de roman; s'il fallait acheter tous les endroits où l'on s'est trouvé
+heureux, on se verrait au bout d'un certain temps singulièrement
+embarrassé de ces propriétés commémoratives qui ne vous rapporteraient
+que des souvenirs. Malheureusement, dans notre siècle de fer, il faut
+pour vivre d'autres revenus que ceux-là.</p>
+
+<p>Cette plaisanterie de Gontran me fit un mal affreux. J'avais toujours
+cru à sa religion pour ces temps si fortunés, je ne pus m'empêcher de
+lui répondre en pleurant:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!... mon ami, cette occasion de folle dépense, comme vous dites,
+était unique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que, depuis ce temps, vous vous trouvez très-malheureuse
+sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... je ne me plains pas; seulement je regrette ces beaux
+jours où vous étiez tout à moi... où nous vivions l'un pour l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque l'occasion se présente,&mdash;reprit M. de Lancry après un long
+silence,&mdash;j'en profiterai pour vous donner quelques avis dont vous
+profiterez, je l'espère... Je ne sais pas quelle idée romanesque vous
+vous êtes faite du mariage; mais permettez-moi de vous dire ce qu'il
+doit être pour des gens raisonnables. Comme deux amants ou plutôt comme
+deux enfants, nous avons joué au bonheur solitaire, <i>à une chaumière et
+à un c&oelig;ur</i>; toute exagération a un terme, nous avons usé toutes ces
+joies pastorales. Maintenant, nous devons seulement voir dans le mariage
+une douce intimité basée sur une confiance et surtout sur une liberté
+réciproque; nous sommes du monde, nous devons vivre pour et comme le
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Gontran, vous souvenez-vous de ce que vous me disiez: «Pour moi le
+mariage, c'est l'amour, c'est la passion dans une union bénie de
+Dieu?»&mdash;Vous souvenez-vous que vous me disiez encore: «Il me serait
+impossible de me résoudre à ces relations froides et monotones où le
+c&oelig;ur n'a point de part?...»</p>
+
+<p>&mdash;Je vous disais cela! je vous disais cela... sans doute. C'est qu'alors
+j'étais persuadé que ce rêve était possible à réaliser, j'étais de bonne
+foi.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne vous trompiez pas, Gontran; oh! cette espérance n'était pas
+une chimère: pour moi, du moins... rien n'est changé... l'amour... la
+passion dans le mariage, c'est, ou plutôt, si vous le vouliez, ce
+serait... toujours ma vie, mon bonheur...</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes prennent toujours leurs désirs pour des faits accomplis.
+Vous vous abusez étrangement, vous êtes plus jeune que moi. Il se peut
+que votre illusion dure un peu plus longtemps que la mienne; mais, comme
+la mienne, elle se dissipera: vous verrez que l'amour romanesque que
+vous ressentez doit, comme toute chose, avoir son terme....</p>
+
+<p>&mdash;Gontran, par pitié, ne blasphémez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela, ce sont des mots; il vaut mieux voir tout de suite clair
+dans sa vie. On n'en est que plus heureux... La preuve de cela, c'est
+que depuis quelque temps vous êtes horriblement maussade, tandis que moi
+je suis du caractère le plus égal... Pensez comme moi, renoncez à des
+idylles imaginaires, et vous acquerrez cette placidité, cette
+indulgence, qui font du mariage un paradis au lieu d'un enfer.</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu! mon Dieu!... et entendre cela de vous?... de vous?&mdash;dis-je
+en cachant ma tête dans mes mains pour étouffer mes sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;Allons... une scène à présent; ah! quel caractère!...</p>
+
+<p>&mdash;Non!... non... Gontran, je ne vous ferai pas de scène.... Écoutez...
+je vous parlerai franchement. Oui! j'ai besoin de vous dire ce que je
+souffre depuis longtemps. Vous l'ignorez... car sans cela vous ne vous
+feriez pas un jeu de mon chagrin. Vous êtes si bon, si généreux!...</p>
+
+<p>Je pris la main de M. de Lancry dans les miennes.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voyons, parlez, Mathilde... si je vous ai tourmentée, c'est
+sans le savoir. Si vos reproches sont raisonnables je m'accuserai, vous
+me pardonnerez, et à l'avenir cela ne m'arrivera plus, comme disent les
+enfants...&mdash;ajouta-t-il en haussant les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'attendais pas moins de votre c&oelig;ur, mon ami. Vous m'encouragez,
+votre gaieté dissipe la pénible impression que m'avaient causée vos
+paroles de tout à l'heure... Moquez-vous bien de votre pauvre
+Mathilde,&mdash;ajoutai-je en m'efforçant de sourire après un moment de
+silence:&mdash;elle est jalouse de la princesse Ksernika... Oui, vos
+assiduités auprès d'elle me font un mal horrible; depuis que vous vous
+occupez de cette femme, il me semble que vous m'oubliez.</p>
+
+<p>&mdash;Sont-ce là tous vos reproches? et qu'en conclurez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous pourriez me rendre aussi heureuse que par le passé en
+m'accordant une chose qui ne doit nullement vous coûter, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voyons, parlez,&mdash;dit-il avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais que nous pussions rompre les relations presque intimes
+dans lesquelles nous vivons avec la princesse... et cesser peu à peu de
+la voir.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que vous me demandez: ah çà, vous êtes folle!</p>
+
+<p>&mdash;Gontran!</p>
+
+<p>&mdash;Comment!&mdash;s'écria-t-il courroucé,&mdash;je ne pourrai pas être convenable,
+poli avec une femme sans que vous me poursuiviez de vos jalousies!
+comment! sous prétexte de calmer vos visions, vous venez me demander de
+traiter avec impertinence une personne qui ne mérite que votre
+considération, que votre respect! mais vous perdez la tête!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui... je la perdrai, si mes souffrances se prolongent.
+Gontran, croyez-moi, mon calme apparent cache bien des douleurs! Par la
+mémoire de ma pauvre mère, qui a tant souffert aussi, je vous le jure...
+ce que j'endure depuis quelque temps est au-dessus de mes forces.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que voulez-vous donc que j'y fasse?&mdash;s'écria-t-il de plus en plus
+en colère;&mdash;suis-je responsable des songes que vous forgez pour vous
+tourmenter?</p>
+
+<p>&mdash;Mais si ce sont de fausses apparences, dissipez-les en m'accordant ce
+que je vous demande.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est justement parce qu'il s'agit d'apparences qui n'ont pas le
+moindre fondement, qu'encore une fois je ne puis, de gaieté de c&oelig;ur,
+faire une grossièreté à une femme de mes amis et des vôtres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il s'agit de mon bonheur, Gontran, de mon repos.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, Mathilde,&mdash;dit Gontran en se contraignant avec
+peine,&mdash;j'ai de la raison, de la volonté. Il est de mon devoir de ne
+faire que ce que je trouve juste, convenable, ainsi que je vous l'ai
+déjà dit au sujet de vos répugnances à revoir mademoiselle de Maran et à
+recevoir mon ami intime. Vous me trouverez inflexible lorsqu'il s'agira
+de me prêter à des caprices extravagants; c'est vous dire qu'il n'y aura
+rien...&mdash;vous m'entendez!&mdash;rien de changé dans nos relations avec la
+princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous continuerez d'être assidu auprès d'elle? Ainsi, dans le
+monde, vos regards, vos prévenances seront pour elle? Ainsi ce sera
+toujours votre bras qu'elle prendra pour se promener? Ce sera elle, mon
+Dieu! toujours elle!</p>
+
+<p>&mdash;Ne voulez-vous pas que ce soit vous, vous! toujours vous! Et enfin que
+vous et moi nous soyons couverts de ridicule? Eh! madame! si vous
+n'aviez pas un abord si glacial, si dédaigneux, vous seriez assez
+entourée pour trouver un bras à défaut du mien! il y a mille
+coquetteries innocentes et parfaitement admises par le monde qui
+permettent à une femme de chercher dans les hommes qui l'entourent ces
+soins, ces prévenances que son mari ne peut lui consacrer sans se faire
+montrer au doigt; mais non, vous êtes d'une morgue, d'une hauteur qui
+éloigne tout le monde de vous... Et, après cela... vous venez vous
+plaindre d'être isolée! Si je faisais comme vous, où en serais-je? je
+serais un de ces maris maussades, jaloux, qui ne parlent à aucune femme,
+ne bougent de l'embrasure des portes, et qui, lorsque minuit sonne,
+viennent, comme les spectres de la ballade, enlever d'un air rébarbatif
+leur femme à ses danseurs! Qu'arrive-t-il? que ces maris-là sont
+bafoués. Or, ma chère, pour vous et pour moi, je suis décidé à toujours
+éviter un pareil rôle.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi,&mdash;m'écriai-je avec amertume, il faut que je me soumette sans me
+plaindre à ces étranges lois du monde, qui regardent comme
+souverainement inconvenant qu'un mari s'occupe de sa femme, et qu'il
+l'entoure des soins qu'il prodigue à toute autre! Singulier usage qui
+consacre pour ainsi dire les apparences de l'infidélité comme une
+coutume de bonne compagnie! qui flétrit d'un ridicule impardonnable tout
+empressement légitime et naturel!... Vous haussez les épaules,
+Gontran... Ces réflexions d'un c&oelig;ur ulcéré vous font pitié, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, madame, puisque nous vivons dans le monde, pour
+l'amour du ciel vivons en gens du monde... Quant à moi, je suis décidé à
+ne rien changer à ma conduite... et je désire... je n'aimerais pas à
+vous dire <i>je veux</i>, que vous modifiiez la vôtre... Il m'est déjà assez
+pénible de vous voir si mal répondre aux prévenances de mon meilleur
+ami. Mais j'ai renoncé à tout espoir de ce côté. Heureusement
+l'affection de Lugarto pour moi n'est pas de celles qu'une fantaisie,
+qu'une antipathie déraisonnable peut attiédir.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous dis, moi, que vous n'avez pas de plus mortel ennemi que cet
+homme,&mdash;m'écriai-je;&mdash;et je vous dis qu'il est la seule cause de tous
+mes chagrins et des vôtres. L'instinct de mon c&oelig;ur ne me trompe pas:
+il exerce sur vous je ne sais quelle mystérieuse influence; j'en ignore
+les causes, mais elle existe, entendez-vous, Gontran, elle existe. Bien
+des fois, malgré votre apparente sérénité, j'ai surpris sur vos traits
+l'expression d'un sombre désespoir; ce ne sont plus des soupçons,
+maintenant, ce sont des certitudes. Cet homme, je le hais... Et
+vous-même, au fond de votre c&oelig;ur... vous me savez gré de cette
+haine... vous la partagez!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est intolérable! Eh! pourquoi, madame, voulez-vous que je
+m'abaisse à feindre une amitié que je ne ressens pas?</p>
+
+<p>&mdash;Là est le mystère, Gontran... Et si je ne craignais pas... Eh!
+d'ailleurs, pourquoi craindrais-je de tout vous dire? ne s'agit-il pas
+de votre bonheur, du mien?... Eh bien! oui... cet homme vous domine
+malgré vous, et vous n'osez pas m'avouer la cause de cette domination;
+pourtant me méconnaîtriez-vous au point de croire que je ne puis tout
+vous pardonner?... auriez-vous envers moi une fausse honte? En
+m'unissant à vous, n'ai-je pas voulu partager non-seulement votre vie à
+venir, mais, si cela se peut dire, votre vie passée? Mon ami, je suis
+courageuse, je trouverai des forces, des ressources immenses dans mon
+amour... Autant vous me voyez faible et abattue, autant vous me
+trouveriez vaillante et résolue s'il s'agissait de vous sauver.</p>
+
+<p>&mdash;De me sauver? Et de quoi voulez-vous me sauver?... C'est à en perdre
+la tête!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! puis-je vous le dire positivement? Cet homme vous domine:
+c'est un fait. Il a peut-être surpris un de vos secrets, ainsi qu'il a
+surpris ceux de la princesse et de madame de Richeville, que sais-je?...
+Vous avez été prodigue: cet homme a une fortune royale; peut-être
+avez-vous contracté envers lui des obligations?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous osez croire que pour un si misérable motif je consentirais à
+montrer pour lui une amitié que je ne ressentirais pas!...&mdash;s'écria M.
+de Lancry en courroux.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, mon ami, que, soumis comme vous l'êtes à l'opinion du monde,
+vous êtes capable de vous imposer les plus grands sacrifices pour y
+paraître.</p>
+
+<p>&mdash;Madame! madame!...&mdash;dit Gontran avec une rage contenue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous résignez bien à me causer le plus cruel chagrin, plutôt que
+de passer aux yeux de ce monde pour un homme amoureux de sa femme?
+Pourquoi donc ne vous résigneriez-vous pas à passer pour l'ami de M.
+Lugarto, à subir sa pernicieuse influence, plutôt que de renoncer
+peut-être à une partie du faste qui nous environne?</p>
+
+<p>&mdash;Madame... madame... prenez garde!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami... ne voyez pas là un reproche. Depuis bien longtemps vous
+avez l'habitude de mettre le bonheur dans ces brillants dehors... vous
+croyez peut-être que moi-même je n'y renoncerais qu'avec peine: combien
+vous vous trompez! Que m'importe ce luxe? je le hais s'il vous cause le
+moindre chagrin... Ce luxe n'était pour rien dans ce bonheur divin qui a
+duré si peu pour nous, qui durerait peut-être encore sans l'arrivée de
+cet homme! Que faut-il pour vivre obscurément dans quelque coin ignoré,
+vous, moi, et ma pauvre Blondeau? Cette vie ne serait-elle pas mon rêve
+idéal? Jusqu'à notre mariage n'ai-je pas vécu dans la solitude, loin de
+ces plaisirs qui sont pour moi une fatigue, car mon c&oelig;ur n'y prend
+pas de part? Mon ami, vous êtes ému, je le vois... Oh!... par grâce,
+écoutez celle qui ne songe qu'à votre bonheur, qui l'achèterait au prix
+de sa vie entière... Gontran, c'est à genoux, à genoux que je vous en
+supplie, ne me cachez rien, comptez sur moi... Mettez mon amour à
+l'épreuve, cherchez-y un refuge, une consolation, vous verrez s'il vous
+manque.</p>
+
+<p>Je me mis aux genoux de Gontran. La tête baissée sur sa poitrine, les
+yeux fixes, il semblait profondément absorbé; sans me répondre, il
+poussa un long soupir et cacha sa tête dans ses deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le vois... je le vois,&mdash;m'écriai-je presque avec joie,&mdash;je ne
+me suis pas trompée: courage! mon ami, courage! Tenez, j'admets
+l'impossible... Supposons que, pour vous libérer envers cet homme, nous
+soyons ruinés tout à fait; ne nous restera-t-il pas Ursule, mon amie?
+Mon Dieu! je viendrais à elle aussi confiante, aussi heureuse qu'elle
+l'aurait été elle-même en venant à moi. Quand on s'aime comme nous nous
+aimons, car vous m'aimez... malgré vos coquetteries avec cette belle
+princesse, est-ce qu'il y a des jours mauvais? Mais souvenez-vous donc
+de cette histoire si touchante que vous me racontiez à l'Opéra avec tant
+de charmes. Eh bien! nous ferons comme ces deux jeunes gens si nobles,
+si courageux...</p>
+
+<p>Gontran se leva brusquement, et me dit avec une ironie amère:</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, vous peignez là une existence bien digne d'envie, et bien
+faite pour compenser la perte d'une grande fortune! Belle vie que
+celle-là! Je suis fou d'écouter vos rêveries; une fois pour toutes, vous
+m'obligerez de ne plus revenir sur ce chapitre. Vos suppositions n'ont
+pas de sens; aucune obligation ne me lie à Lugarto: il m'a rendu
+autrefois quelques services, mais ce ne sont nullement des services
+d'argent. Je m'étonne qu'avec l'exaltation romanesque de vos idées, vous
+ne compreniez pas que la reconnaissance suffise pour former des liens
+indissolubles d'une fervente amitié. En résumé, je vous dirai que votre
+jalousie est dérisoire, que vos soupçons sur Lugarto sont absurdes, que
+je suis d'âge à savoir me conduire dans le monde, et que vous ferez
+bien, dans l'intérêt de notre tranquillité commune, de prendre la vie
+comme elle doit être prise... Vous m'entendez?...</p>
+
+<p>Ce qui se passa en moi fut étrange, je fis rapidement ce raisonnement:</p>
+
+<p>Ce que je veux, c'est le bonheur de Gontran. Mon bonheur à moi doit être
+considéré comme un moyen de parvenir à ce but. Si en me sacrifiant
+j'assure son repos, sa félicité, je ne dois pas hésiter; quoiqu'il m'en
+coûte, je ferai ce qu'il désire.</p>
+
+<p>Je suis encore à comprendre comment je me résignai brusquement à ce
+parti extrême, qui contrastait tant avec les plaintes que je venais
+d'exprimer à Gontran. Maintenant il me semble que ce revirement subit
+participa de ces résolutions désespérées que l'on prend avec la rapidité
+de la pensée dans les dangers de mort.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends, Gontran,&mdash;lui dis-je,&mdash;je vous obéirai. Mes plaintes
+vous importunent, je ne me plaindrai plus; il vous coûterait de vous
+occuper de moi dans le monde... je ne vous le demanderai plus... Vous
+trouvez une distraction dans les soins que vous rendez à la princesse,
+je ne vous ferai plus de reproches à ce sujet. Vous me voyez avec peine
+ne pas comprendre le sentiment qui vous lie à M. Lugarto, je ferai tout
+mon possible pour vaincre l'aversion que cet homme m'inspire.
+Seulement,&mdash;ajoutai-je en ne pouvant retenir mes larmes,&mdash;il est une
+grâce que j'implore de vous, permettez-moi d'aller dans le monde le
+moins possible. Je ne pourrais vaincre cette froideur que vous me
+reprochez; malgré moi... ma pensée se révolte à l'idée de recevoir
+d'autres soins que les vôtres, s'agît-il même des soins les plus
+insignifiants. C'est une faiblesse, c'est un enfantillage... je
+l'avoue... mais soyez généreux... pardonnez-le-moi... Pour le reste, je
+ferai ce que vous voudrez... Eh bien! êtes-vous content? me
+pardonnez-vous l'impatience que je vous ai causée?&mdash;lui dis-je en
+tachant de sourire à travers mes larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Mathilde!&mdash;dit Gontran avec un attendrissement qu'il ne put
+vaincre;&mdash;il faudrait être de bronze pour résister à tant de douceur et
+de bonté... J'ai peut-être eu tort?</p>
+
+<p>&mdash;Non! non!&mdash;dis-je en l'interrompant,&mdash;ce qui me manque, voyez-vous,
+c'était l'expérience de ce qui vous plaisait ou non... Vous avez raison,
+j'étais folle; mais il ne faut pas m'en vouloir, voyez-vous, j'ignorais
+vos désirs; mais rassurez-vous, mon ami... cette leçon ne sera pas
+perdue, croyez-le. Maintenant et toujours, dites-moi bien franchement,
+bien nettement votre volonté, je m'y résignerai; mais aussi, n'est-ce
+pas? si, malgré tous mes efforts, je ne pouvais quelquefois, oh! mais
+bien rarement... parvenir à vous obéir... lorsque vous aurez la preuve
+que cela a été au-dessus de mes forces, vous serez bon, indulgent,
+n'est-ce pas? vous ne me gronderez plus?</p>
+
+<p>Gontran me regarda avec étonnement, presque avec inquiétude; il me prit
+vivement la main, il la trouva glacée.</p>
+
+<p>En effet, je me sentais défaillir. Je venais de tenter une résolution
+désespérée. Ce n'était pas la volonté de tenir ma promesse qui me
+manquait, c'était la force physique de soutenir cette scène cruelle.</p>
+
+<p>Sans mon mari, qui me soutint dans ses bras, je serais tombée; j'eus une
+sorte de douloureux vertige; le soir une fièvre ardente se déclara, et
+durant quelques jours je fus gravement malade.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="D-CHAPITRE_X" id="D-CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h3>
+
+<h4>LE BILLET.</h4>
+
+<p>Je fus plusieurs jours très-souffrante, et pourtant, après notre
+retraite de Chantilly, je comptai ces jours parmi les plus beaux de ma
+vie.</p>
+
+<p>Gontran resta près de moi, me prodigua les plus tendres soins. Mes
+pensées étaient mélancoliques, tristes, mais d'une tristesse douce.
+Quelquefois je me demandais à quoi bon la vie désormais. Je craignais
+d'avoir épuisé toute la félicité que je pouvais espérer. Sincèrement,
+sans exagération, je priais Dieu de me retirer de ce monde; alors la
+mort m'eût paru presque belle.</p>
+
+<p>Mon mari était redevenu affectueux, prévenant comme par le passé; il
+regrettait le chagrin qu'il m'avait causé, il ne me quittait pas;
+j'étais délivrée de la présence de M. Lugarto.</p>
+
+<p>Mon bonheur était si grand que j'oubliais les chagrins qui avaient causé
+ma maladie. Je redoutais presque le rétablissement de ma santé, dans la
+crainte de voir cesser les précieuses attentions de Gontran, car, à
+mesure que mes souffrances diminuaient, il devenait moins assidu.</p>
+
+<p>Dans mon égoïsme pour le retenir près de moi, je désirais ardemment une
+rechute. A l'insu de ma pauvre Blondeau, qui me veillait pourtant avec
+une sollicitude maternelle, je commis de grandes imprudences; je tombai
+assez gravement malade.</p>
+
+<p>Je ne saurais dire ma joie en voyant que j'avais réussi. Gontran
+redevint pendant quelques jours ce qu'il avait été d'abord. Mais le
+bonheur d'être toujours près de lui avait sur moi une telle influence,
+que je renaissais bientôt à la vie; alors de nouveau je craignais de le
+perdre.</p>
+
+<p>Au milieu de ces alternatives, je me traçai une ligne de conduite dont
+je me promis bien de ne pas m'écarter; elle était en tout conforme à la
+dernière résolution que j'avais prise. Il serait faux de dire que cette
+détermination ne me coûtait pas beaucoup; mais il y a dans tout
+sacrifice fait à l'amour une sorte de satisfaction profonde qui
+augmente, pour ainsi dire, en raison de la grandeur même du sacrifice
+qu'on s'impose.</p>
+
+<p>Le lendemain de ma première sortie, Blondeau entra chez moi; elle
+m'apportait la liste des personnes qui étaient venues savoir de mes
+nouvelles et se faire écrire à ma porte pendant ma maladie.</p>
+
+<p>La princesse de Ksernika, M. de Rochegune, M. Lugarto, s'y trouvaient;
+mademoiselle de Maran avait aussi envoyé chez moi, mais elle n'était pas
+venue me voir. Jamais elle n'approchait de la maison d'un malade, car
+elle avait la manie de croire toutes les maladies contagieuses.</p>
+
+<p>Je fus étonnée de ne pas trouver sur la liste le nom de madame de
+Richeville; mes préventions contre elle avaient en partie disparu: non
+que j'eusse en rien reconnu la vérité de ses préventions au sujet de
+Gontran, car un des symptômes de l'amour est un aveuglement complet;
+mais le charme qu'elle possédait m'attirait malgré moi, et je ne mettais
+plus en doute l'intérêt qu'elle me portait.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse de Richeville n'a pas envoyé savoir de mes
+nouvelles?&mdash;demandais-je à Blondeau.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame... mais...</p>
+
+<p>Je vis à la physionomie de Blondeau qu'elle avait quelque chose à me
+dire au sujet de cette liste, et qu'elle hésitait.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc? tu parais embarrassée? (Quoique ce tutoiement fût assez
+peu convenable, je n'avais pu renoncer à cette habitude de mon enfance.)</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai peur de vous inquiéter, madame.</p>
+
+<p>&mdash;S'agirait-il de M. de Lancry?&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, madame; c'est une aventure extraordinaire qui s'est passée
+pendant votre maladie. Je ne vous en aurais pas parlé s'il ne s'agissait
+pas, indirectement il est vrai, de ce bon M. de Mortagne.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc vite, alors...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, le lendemain du jour où vous êtes tombée malade, le
+soir, pendant que vous étiez assoupie, j'étais un moment descendue à
+l'office; M. René, votre valet de chambre, venait de nous apprendre
+qu'il quittait la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai,&mdash;dis-je à Blondeau en me souvenant d'avoir vu le matin un
+nouveau domestique dont la figure m'avait frappée, car il ne me
+semblait pas inconnu;&mdash;sais-tu pourquoi René s'en est allé?</p>
+
+<p>&mdash;Pour retourner dans son pays, en Lorraine,&mdash;a-t-il dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et celui qui le remplace,&mdash;d'où sort-il?&mdash;Il était chez des Anglais,
+il est au fait du service, il paraît très-bon homme et assez
+intelligent. Mais, madame, il ne s'agit pas de cela, ainsi que vous
+allez le voir. Le soir donc, on vint me dire que quelqu'un me demandait
+à la porte de l'hôtel, et on me remit un billet où étaient écrits ces
+mots de l'écriture de M. de Mortagne, que je reconnaîtrais entre mille.</p>
+
+<p>«<i>Ma bonne madame Blondeau, ayez toute confiance dans la personne qui
+vous remettra ce billet; elle vous dira ce que j'attends de vous: j'ai
+appris que Mathilde est malade, je tiens à avoir chaque jour de ses
+nouvelles par vous.</i></p>
+
+<p class="r">
+«<i>Signé</i> <span class="smcap">Mortagne</span>.»<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez bien, madame, que je n'hésitai pas un moment. Je descendis
+à la porte, je vis un fiacre, la portière était entr'ouverte; dans cette
+voiture était un homme dont je ne pouvais distinguer les traits à cause
+de l'obscurité; il me dit d'une voix émue et que je ne reconnus pas:</p>
+
+<p>&mdash;Madame Blondeau, je viens de la part de M. de Mortagne savoir des
+nouvelles de madame la vicomtesse de Lancry...</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien souffrante,&mdash;dis-je à cet inconnu.&mdash;Les médecins
+craignent une mauvaise nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous étonnerez pas du mystère avec lequel M. de Mortagne
+s'informe par moi, son ami, de l'état de madame de
+Lancry,&mdash;ajouta-t-il,&mdash;quand vous saurez que dans l'intérêt de votre
+maîtresse le nom de M. de Mortagne ne doit pas être prononcé chez
+elle.&mdash;Vous ne m'aviez pas caché, madame,&mdash;ajouta Blondeau,&mdash;la scène
+cruelle de votre contrat de mariage; il me parut très-simple que M. de
+Mortagne s'informât de vos nouvelles par un moyen détourné, d'autant
+plus qu'il n'était pas alors à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il donc? dis-je à Blondeau.</p>
+
+<p>&mdash;Cette même personne inconnue ajouta que M. de Mortagne était absent de
+Paris par suites d'affaires très-importantes qui vous concernaient, et
+qu'il lui fallait s'entourer du plus grand mystère pour les amener à
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela signifie?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, madame. Toujours est-il que cet inconnu me dit qu'il
+ne pouvait me faire ainsi désormais demander à la porte sans provoquer
+les remarques de vos gens, ce qui eût été fâcheux; que, pour avoir des
+détails fréquents et précis sur votre santé, il me priait, au nom de M.
+de Mortagne, de mettre chaque jour une espèce de bulletin sous une
+grosse pierre à la grille du jardin, du côté des Champs-Élysées, et
+qu'il viendrait le prendre le soir, cet endroit étant, la nuit, tout à
+fait désert; que si je pouvais quelquefois venir moi-même, il m'en
+serait bien reconnaissant au nom de M. de Mortagne, car il pourrait
+ainsi avoir des nouvelles encore plus détaillées; il ajouta que M. de
+Mortagne avait bien pensé à envoyer un domestique s'informer de votre
+santé, ainsi que cela se fait, mais que ce renseignement incomplet ne
+pouvait satisfaire son inquiétude; il me dit enfin qu'il avait aussi
+songé à me demander de lui écrire, par la poste, sous un nom supposé,
+mais que ce moyen était de tous le plus dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi si dangereux?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, madame, il ne s'est pas expliqué davantage; il m'a bien
+recommandé de vous dire, une fois pour toutes, que si vous aviez, dans
+un cas grave, à écrire à M. de Mortagne, vous ne remettiez votre lettre
+qu'à madame de Richeville elle-même, qui la lui ferait parvenir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étrange! dis-je à Blondeau.&mdash;Et qu'as-tu fait?</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi que me l'avait demandé M. de Mortagne, j'ai écrit un bulletin de
+votre santé; sous le prétexte de me promener dans le jardin avant de
+revenir veiller, chaque soir je mettais ma lettre sous la grille, et cet
+inconnu venait la prendre. Le jour où vous avez été si mal, j'écrivis un
+mot à la hâte et je le portai comme d'habitude. Le lendemain je ne pus
+sortir de chez vous que très-tard, lorsque vous étiez un peu assoupie;
+il y avait du mieux; j'étais tout heureuse; j'écrivis deux mots pour M.
+de Mortagne, je courus à la grille; la nuit était noire. L'inconnu
+m'entendit sans doute, car il me dit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Madame Blondeau,&mdash;c'est vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur,&mdash;lui dis-je.&mdash;Au nom du ciel, comment va-t-elle?
+s'écria-t-il d'une voix qui me parut bien altérée.&mdash;Mieux, bien mieux,
+dites-le à M. de Mortagne,&mdash;lui répondis-je;&mdash;je sors seulement depuis
+hier de la chambre de cette pauvre madame, et j'apportais un petit
+mot.&mdash;Je crois qu'en apprenant cette bonne nouvelle, la personne
+inconnue tomba à genoux, car la voix s'abaissa pour ainsi dire, et
+j'entendis ces mots prononcés comme par quelqu'un qui prie: «Mon Dieu!
+mon Dieu! soyez béni, elle vit, elle vivra.»&mdash;Je retourne bien vite
+auprès de madame,&mdash;dis-je à l'inconnu;&mdash;rassurez bien M. de
+Mortagne.&mdash;Soyez tranquille, ma bonne madame Blondeau, il ne sera pas
+longtemps sans apprendre cette heureuse nouvelle.&mdash;Je revenais à la
+maison, lorsqu'il me sembla entendre, du côté de la grille, comme des
+cris étouffés, un bruit de lutte, et un bruit sourd comme un corps
+pesant qui serait tombé.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'effraies! Et ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;J'écoutai de nouveau, je n'entendis rien. Inquiète, je retournai bien
+vite à la grille, j'écoutai... encore rien... rien. J'appelai à voix
+basse, on ne répondit pas... Je crus m'être trompée, je rentrai.</p>
+
+<p>&mdash;Et le lendemain? demandai-je à Blondeau.</p>
+
+<p>&mdash;Le lendemain, à la nuit tombante, je portai un billet à la place
+accoutumée; j'attendis assez longtemps, personne ne vint: je supposai
+que le messager de M. de Mortagne n'avait pu arriver plus tôt. Je
+rentrai, me promettant bien d'aller voir de grand matin si le billet
+avait été retiré comme d'habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame! le lendemain je le retrouvai... On n'était pas venu
+le prendre... Non, madame. Mais ce qu'il y a de plus malheureux et ce
+qui me donne des craintes...</p>
+
+<p>&mdash;Mais dis donc!&mdash;m'écriai-je en voyant l'hésitation de Blondeau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame,&mdash;reprit-elle en joignant les mains,&mdash;jugez de mon effroi
+lorsque je vis près de la grille une assez grande tache de sang.</p>
+
+<p>-Oh! c'est horrible! Et ce billet, ce billet?</p>
+
+<p>&mdash;Je le laissai toujours pour voir si l'on viendrait le chercher. Ce fut
+en vain. Hier seulement je l'ai retiré. Voilà donc aujourd'hui dix jours
+que cet événement est arrivé, car depuis dix jours on n'est pas venu
+retirer le billet... Il paraît donc malheureusement vrai que le messager
+de M. de Mortagne a poussé le cri sourd que j'ai entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!... cela ne semble que trop probable... Et tu es bien sûre
+d'avoir entendu un cri et comme la chute d'un corps?&mdash;dis-je à Blondeau.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, madame, et ces traces de sang ne prouvent que trop que je ne
+m'étais pas trompée.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, Blondeau, M. de Mortagne demeure en face de cette maison; il
+faudra que ce soir tu ailles savoir s'il est à Paris; s'il n'y est pas,
+demain j'irai voir madame de Richeville pour l'en informer, car je suis
+cruellement inquiète. Dès que M. de Lancry sera rentré, je lui dirai
+tout, afin qu'il se joigne à moi pour tâcher d'éclaircir ce triste
+mystère.</p>
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;dit Blondeau en m'interrompant,&mdash;permettez-moi de vous faire
+observer qu'il ne serait peut-être pas prudent de parler de cela à
+monsieur le vicomte. Vous le savez, il déteste M. de Mortagne, et cet
+inconnu m'avait dit que ce dernier s'occupait de graves intérêts qui
+vous regardaient. Hélas! madame, vous êtes heureuse maintenant,&mdash;ajouta
+cette excellente femme en attachant sur moi ses yeux baignés de
+larmes...&mdash;mais qui sait, enfin...; un jour peut venir où vous aurez
+besoin de la protection de M. de Mortagne. Ne vaudrait-il pas mieux ne
+parler de tout ceci à personne, de peur d'ébruiter quelque chose,
+d'attirer l'attention sur M. de Mortagne, et ainsi de contrarier
+peut-être ses projets, en nuisant au mystère dont il croit devoir
+s'entourer? Pourquoi instruiriez-vous monsieur le vicomte de ceci? Après
+tout, j'ai agi à votre insu; si quelqu'un a tort, c'est moi. Et encore,
+quel tort y a-t-il à donner de vos nouvelles à un de vos parents, le
+seul qui vous ait véritablement aimée?</p>
+
+<p>Malgré la répugnance que j'éprouvais à cacher quelque chose à Gontran,
+je me rendis aux observations de Blondeau.</p>
+
+<p>Mes inquiétudes au sujet de l'influence que M. Lugarto exerçait sur mon
+mari étaient aussi vives qu'avant ma maladie. Cet homme m'inspirait
+toujours une profonde terreur. Je pensais qu'un jour, moi et Gontran,
+nous serions peut-être forcés de réclamer la protection de M. de
+Mortagne.</p>
+
+<p>J'imaginai que la conduite mystérieuse de ce dernier devait avoir pour
+but de déjouer ou de pénétrer les méchants desseins de M. Lugarto. Sous
+ce rapport, la disparition de l'émissaire de M. de Mortagne éveillait
+mes craintes.</p>
+
+<p>Au milieu de ces inquiétudes, on annonça M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Je le fis prier d'attendre un moment. Je donnai quelques ordres à
+Blondeau, et je rejoignis bientôt M. de Rochegune, remerciant le ciel de
+me mettre peut-être ainsi à même d'avoir des nouvelles de M. de
+Mortagne, car je savais l'intimité qui les unissait.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="D-CHAPITRE_XI" id="D-CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h3>
+
+<h4>L'ENTREVUE.</h4>
+
+<p>M. de Rochegune me parut très-changé, très-pâle il avait l'air plus
+triste que d'habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt, madame, que j'appris que vous receviez,&mdash;me dit-il,&mdash;je me
+suis empressé de me présenter chez vous pour m'acquitter d'une
+commission dont m'a chargé une personne de mes amis, qui serait
+très-heureuse d'être comptée parmi les vôtres.</p>
+
+<p>&mdash;De qui voulez-vous parler, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;De madame la duchesse de Richeville. Forcée de quitter subitement
+Paris pour se rendre en Anjou, elle n'a su que là, et par moi, votre
+maladie. Elle me priait de vous faire part de tous ses v&oelig;ux pour
+votre prompte guérison. Aussi, sera-ce une consolation pour elle que
+d'apprendre votre rétablissement.</p>
+
+<p>&mdash;Une consolation, monsieur! lui serait-il arrivé quelque accident
+fâcheux?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crains, madame; elle est partie soudainement en m'écrivant qu'un
+malheur imprévu l'obligeait de quitter Paris; qu'elle ne savait pas
+encore toute la portée du coup qui la frappait. Sa dernière lettre me
+laisse dans la même incertitude; elle ne m'a écrit que pour me prier
+d'être son interprète auprès de vous.</p>
+
+<p>Involontairement je me rappelai l'espèce de menace mystérieuse que M.
+Lugarto avait faite à madame de Richeville; un pressentiment me dit que
+cet homme n'était pas étranger au malheur qui éloignait la duchesse de
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Il est une autre personne, monsieur, à qui je porte un bien vif
+intérêt,&mdash;dis-je à M. de Rochegune,&mdash;et qui est aussi de vos amis, M. de
+Mortagne.</p>
+
+<p>&mdash;Il est absent de Paris depuis quelques jours, madame; il est parti
+encore souffrant, car il aurait besoin de longs soins pour remettre sa
+santé qui a déjà supporté de si rudes atteintes.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous où est M. de Mortagne, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame... et je regrette d'autant plus de ne pas le savoir, que
+je suis au moment de quitter la France... pour bien longtemps
+peut-être... Avant mon départ je voulais avoir l'honneur de venir
+prendre vos ordres, madame, dans le cas où vous auriez eu quelque
+commission à me donner pour Naples, où je vais m'embarquer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes mille fois bon, monsieur, mais je n'ai pas à profiter de
+votre extrême obligeance.</p>
+
+<p>M. de Rochegune garda quelques moments le silence d'un air embarrassé.
+Par deux fois il leva les yeux sur moi, par deux fois il les baissa;
+enfin, après une assez grande hésitation, il me dit d'un air grave,
+solennel:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, me croyez-vous un honnête homme?</p>
+
+<p>Je regardai M. de Rochegune avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes l'ami de M. de Mortagne,&mdash;lui dis-je,&mdash;et le hasard m'a
+permis de me convaincre, monsieur, que vous étiez digne de cette amitié.
+Ici, dans cette maison, la scène de reconnaissance dont j'ai été
+témoin...</p>
+
+<p>&mdash;Par grâce, madame,&mdash;dit M. de Rochegune en
+m'interrompant,&mdash;permettez-moi d'oublier ce temps-là; pour moi, trop
+d'amers souvenirs s'y rattachent. Je vous ai demandé, madame, si vous me
+croyez honnête homme, parce qu'il faut que je sois bien fort de votre
+confiance, moi qui vous suis inconnu, moi que vous ne verrez plus
+peut-être, madame, pour oser dire ce que j'ai à vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis sûre que je puis vous écouter sans crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais donc parler, madame, avec sincérité... Un mot seulement...
+Croyez que l'homme auquel vous voulez bien reconnaître quelque noblesse
+de c&oelig;ur est incapable de cacher une arrière-pensée. Si vous ne
+connaissiez pas, madame, plusieurs antécédents de ma vie, peut-être la
+démarche que je tente vous semblerait blessante, incompréhensible.
+Permettez-moi donc d'entrer dans quelques détails.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, monsieur.</p>
+
+<p>M. de Rochegune, avant de continuer, parut se recueillir. Sa figure
+douce et triste devint pensive; il continua d'une voix légèrement
+altérée, malgré les visibles efforts qu'il faisait pour vaincre son
+émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Le projet favori de M. de Mortagne et de mon père avait été d'obtenir
+votre main pour moi, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, à quoi bon ces souvenirs... je vous prie?...</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi de vous parler d'un passé, de projets qui vous
+intéressent si peu, madame; mais j'ai eu l'honneur de vous le dire,
+c'est indispensable. J'avais souvent entendu M. de Mortagne, avant son
+funeste voyage pour l'Italie, dire à mon père combien votre enfance
+était malheureuse, malgré les rares qualités qui s'annonçaient en vous.
+Le récit des mauvais traitements que vous faisait subir mademoiselle de
+Maran excita plusieurs fois la généreuse indignation de mon père.
+J'étais bien jeune, mais je n'oublierai jamais quel intérêt votre
+position m'inspirait. J'avais jusqu'alors habité avec mon père une de
+ses terres; c'est vous dire, madame, que j'avais eu toujours sous les
+yeux l'exemple des plus nobles vertus. En entendant M. de Mortagne
+raconter quelques traits de mademoiselle de Maran, pour la première fois
+de ma vie j'appris qu'il existait des êtres méchants et pervers... Quand
+je voyais M. de Mortagne, je l'accablais de questions à votre sujet;
+vous étiez pour moi, madame, la personnification de la douleur et de la
+résignation. Je partis pour d'assez longs voyages; bien souvent en
+songeant à mon père, à la France, je donnais une triste pensée à la
+pauvre orpheline abandonnée aux méchants caprices d'une femme
+impitoyable. Si vous saviez, madame, la haine invincible que m'a
+toujours inspirée l'abus de la force; si vous saviez combien j'ai
+toujours pris le parti du faible contre le puissant, vous ne vous
+étonneriez pas de m'entendre parler ainsi du profond intérêt que vous
+m'inspiriez déjà.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en sais gré, monsieur, croyez-le...</p>
+
+<p>&mdash;A mon retour, je trouvai M. de Mortagne à Paris; il vint nous
+apprendre, à mon père et à moi, l'issue de la scène violente à la suite
+de laquelle votre conseil de famille, madame, vous avait laissée sous la
+tutelle de mademoiselle de Maran. Alors seulement mon père me parla de
+projets qui ne devaient jamais se réaliser. Au retour d'une campagne en
+Grèce, que j'avais projetée avec M. de Mortagne, celui-ci voulait tout
+tenter pour éclairer l'opinion de votre famille, afin de vous soustraire
+à l'influence de mademoiselle de Maran. Vous avez su, madame, par
+quelles odieuses machinations notre courageux ami avait été retenu dans
+les prisons de Venise pendant de longues années; nous le crûmes perdu
+pour nous... Cet homme généreux nous avait si vivement intéressés à
+votre sort, que mon père crut obéir à un pieux devoir en tâchant de
+remplacer M. de Mortagne auprès de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père fit tout au monde pour se rapprocher de mademoiselle de
+Maran. Dans la noble illusion de sa belle âme, il croyait, par la seule
+influence de la raison et de la vertu, pouvoir décider madame votre
+tante à changer de conduite envers vous. Il eut plusieurs entrevues avec
+elle; il la trouva inflexible. Je ne puis vous dire, madame, ses
+regrets, le chagrin qu'il en éprouva. Il fit entendre à cette femme un
+langage tour à tour sévère, menaçant, suppliant: rien ne put la toucher.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais toujours ignoré cette intervention, monsieur; maintenant je
+comprends l'éloignement que ma tante a souvent témoigné pour monsieur
+votre père.</p>
+
+<p>&mdash;Après de nouveaux voyages je le perdis... madame.&mdash;M. de Rochegune
+garda un moment le silence, baissa la tête, essuya furtivement une larme
+et reprit:&mdash;En mourant, mon père me recommanda, au nom de l'amitié qui
+nous unissait à M. de Mortagne, de toujours veiller sur l'orpheline qui
+méritait à tant de titres l'intérêt de notre ami. Hélas! madame, j'étais
+réduit à faire des v&oelig;ux stériles pour votre bonheur. Je voulus en
+vain me présenter à mademoiselle de Maran; le nom que je portais fut un
+motif d'exclusion: elle me refusa l'entrée de sa maison. Vous aviez
+alors seize ans, je crois, madame. Plusieurs fois, attiré par une sorte
+de curiosité pieuse que m'inspirait votre position, je me trouvai sur
+votre chemin; il y avait sur vos traits je ne sais quel mélange de
+tristesse contenue, de résignation douloureuse qui me navrait. Vous me
+pardonnerez, n'est-ce pas? cette part mystérieuse que je prenais à votre
+vie. La respectueuse sympathie que j'éprouvais pour vous était comme un
+legs pieux que mon père, que M. de Mortagne, notre meilleur ami, avaient
+fait à mon c&oelig;ur. Ne pouvant vous rencontrer, souvent je
+m'entretenais de votre position avec madame de Richeville. L'inquiète et
+jalouse surveillance de mademoiselle de Maran empêcha souvent quelques
+personnes de nos amis et des siens de parvenir jusqu'à vous. A la
+moindre question sur votre sort, sur ses projets sur vous, mademoiselle
+de Maran détournait la conversation ou refusait formellement de
+répondre. Un an se passa de la sorte. Je reçus une lettre de M. de
+Mortagne: après des tentatives et des efforts inouïs, il était parvenu à
+corrompre un de ses gardiens, à s'évader de Venise. Obligé de s'arrêter
+à Marseille par suite de ses fatigues, il m'écrivit de me rendre auprès
+de lui le plus tôt possible. J'y courus: je le trouvai presque mourant,
+mais préoccupé d'une seule chose, de votre avenir. Je lui appris que
+madame de Richeville, une de nos amies, avait en vain essayé de parvenir
+jusqu'à vous. Il me demanda si vous étiez bien portante, si vous étiez
+belle; je lui fis votre portrait, madame; une lueur de bonheur et de
+joie brilla dans son regard mourant.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent ami!&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, vous n'en avez pas de plus fervent, de plus dévoué... Je
+ne le quittai plus... Madame de Richeville, bravant les convenances
+peut-être, mais suivant le premier mouvement de son amitié et d'une
+inaltérable reconnaissance, vint passer quelque temps à Marseille; elle
+amenait avec elle l'un des meilleurs médecins de Paris: M. de Mortagne
+fut sauvé... Comme toujours, il se préoccupait avant tout de votre
+sort... Alors revint à sa pensée ce projet d'union qui avait fait la
+joie, l'espérance de mon père... Cette espérance, que j'ai crue un
+moment réalisable, a suffi pour me donner, j'ose presque le dire, le
+droit... de vous supplier de disposer toujours de mon religieux
+dévouement. M. de Mortagne, à son arrivée à Paris, devait avoir un long
+entretien avec vous. Que mademoiselle de Maran y consentît ou non, il
+voulait vous faire part de ses projets. On croit ce qu'on veut dire,
+madame; il me semblait si beau d'avoir la mission de vous faire oublier
+une enfance, une jeunesse malheureuses! l'amitié prévenue de M. de
+Mortagne me montra l'avenir sous un si beau jour, que je revins à Paris
+partageant presque les espérances de mon ami. Tout à coup deux nouvelles
+foudroyantes firent évanouir ce beau rêve: votre mariage était arrêté
+avec M. de Lancry; et M. de Mortagne, ayant voulu se mettre trop tôt en
+route, était retombé gravement malade à Lyon: l'on désespérait presque
+de ses jours. Je courus près de lui... Ce que je lui appris empira
+tellement sa maladie, qu'il fut saisi d'une fièvre ardente; elle dura un
+mois environ. Quelques affaires pressantes m'obligèrent de le précéder à
+Paris; il y arriva la veille de votre mariage. Quant à moi, renonçant à
+un espoir caressé depuis bien longtemps, je résolus de voyager; je mis
+cette maison en vente, alors que j'eus l'honneur de vous voir chez moi,
+madame, avec M. de Lancry et mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi une question, monsieur, savez-vous la démarche que
+madame de Richeville a faite auprès de moi avant mon mariage?</p>
+
+<p>M. de Rochegune me regarda avec surprise, et me dit avec l'accent le
+plus sincère:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, madame, de quelle démarche vous voulez parler.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez continuer, monsieur,&mdash;dis-je à M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Je pensais avec angoisse qu'il allait sans doute me parler de Gontran
+dans les mêmes termes que madame de Richeville. Quoique jusqu'alors la
+conversation de M. de Rochegune eût été remplie de délicatesse, de
+mesure et de respect, je n'aurais pas souffert la moindre attaque contre
+M. de Lancry.</p>
+
+<p>M. de Rochegune continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, madame, par ce long préambule, depuis dix ans votre
+sort n'a pas cessé d'occuper M. de Mortagne, mon père ou moi, tout ceci
+à votre insu, je le sais; mais enfin, puisse cet intérêt si vif, si
+soutenu, me donner maintenant le droit de vous dire une vérité utile,
+quelque cruelle que soit cette vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je ne sais ce que vous avez à me dire... mais s'il s'agit de
+quelque récrimination contre M. de Lancry, il est inutile de prolonger
+cet entretien.</p>
+
+<p>M. de Rochegune me regarda avec un étonnement presque douloureux.</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois, madame, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous... Du
+moment où vous avez donné votre main à M. de Lancry, ce choix si
+honorable pour lui l'a placé à mes yeux parmi les personnes auxquelles
+je serais heureux de prouver mon dévouement. Une des raisons qui me
+donnent le courage de venir à vous en toute confiance, madame, c'est que
+mes paroles intéressent autant M. de Lancry que vous-même.</p>
+
+<p>Ce simple et noble langage me débarrassa d'un poids énorme, mais il
+éveilla mes craintes au sujet de Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Que venez-vous m'apprendre, monsieur?&mdash;m'écriai-je vivement.</p>
+
+<p>Après un moment de silence, il me répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez souvent M. Lugarto, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, et je dirais presque malgré moi, s'il n'était pas l'ami
+de M. de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, madame, ce que c'est que M. Lugarto?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! monsieur, je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, madame, que M. Lugarto passe maintenant sa vie chez
+mademoiselle de Maran?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignorais... monsieur; j'avais au contraire entendu mademoiselle
+de Maran le traiter avec l'ironie la plus impitoyable.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute mademoiselle de Maran l'a traité ainsi jusqu'au jour où
+elle a reconnu que vous n'aviez pas, madame, d'ennemi plus dangereux que
+cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Cela devait être,&mdash;dis-je en souriant avec amertume...&mdash;ma tante
+m'avait presque prévenue de cette nouvelle perfidie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ignorez, madame, toute la noirceur, toute la lâcheté de
+cette nouvelle machination de mademoiselle de Maran... Vous ne savez pas
+l'indigne appui qu'elle prête par ses discours aux calomnies infâmes de
+M. Lugarto!</p>
+
+<p>&mdash;Et quelles calomnies... monsieur? Ce que dit un pareil homme est-il
+compté? et d'ailleurs que peut-il dire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien qu'il ne puisse justifier, madame, rien non plus qui ne soit
+vrai, ce qui rend malheureusement ses affreuses médisances plus
+fatales... Il dit que M. de Lancry est son ami intime, et il le prouve
+en se montrant sans cesse avec vous et avec lui. Il dit que chaque matin
+il vous envoie des fleurs dont vous vous parez, et cela est encore vrai;
+il dit que les fêtes qu'il va donner, c'est pour vous qu'il les donne;
+il dit que devant le monde vous lui témoignez de la froideur, mais que
+cette froideur est une feinte convenue avec vous pour tromper votre
+mari... Il dit enfin que vous l'aimez, madame!</p>
+
+<p>Je regardai M. de Rochegune avec tant de stupeur qu'il crut que je ne
+l'avais pas entendu; il reprit:&mdash;Oui, madame... M. Lugarto dit que vous
+l'aimez.</p>
+
+<p>Cette accusation me parut d'une stupidité si révoltante, que je m'écriai
+avec un éclat de rire sardonique:</p>
+
+<p>&mdash;Moi! aimer cet homme! mais c'est de la folie, monsieur; qui croira
+jamais cela? qui admettra cela comme possible? Sans doute, je regrette
+amèrement l'intimité qui s'est établie entre lui et mon mari, je
+regrette amèrement d'être de sa part l'objet d'attentions que je méprise
+et que je hais... mais, jamais, mon Dieu! je n'ai craint de voir ces
+relations que j'abhorre interprétées de la sorte.</p>
+
+<p>M. de Rochegune me regardait avec une expression de pitié douloureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame,&mdash;reprit-il après un assez long silence,&mdash;il m'en coûte
+de vous convaincre d'une réalité bien affligeante; mais votre repos,
+mais... le dirai-je? le soin de l'honneur... oui, de l'honneur de M. de
+Lancry, me font un devoir de vous éclairer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, parlez...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien jeune, madame; vous êtes fière de la noblesse, de la
+pureté de vos sentiments; vous êtes fière de l'amour que vous éprouvez,
+de celui que vous inspirez à l'homme que vous avez choisi; vous êtes
+fière de votre bonheur enfin, parce qu'il est noble, grand et légitime;
+vous dédaignez des calomnies infâmes. Qui voudra les croire? dites-vous.
+Écoutez, madame. Au lieu de supposer le monde ce qu'il est, avide de
+scandale et de médisance, croyant au mal, parce que la sottise et la
+vulgarité ont juste l'intelligence qu'il faut pour répéter, pour
+colporter une médisance; supposez le monde spectateur impartial... que
+voit-il? Vous, belle, jeune, sans expérience, paraissant déjà presque
+oubliée par votre mari, tandis que lui rend ses soins empressés à une
+femme très à la mode et d'une réputation souvent compromise. Ce n'est
+pas tout, l'ami de votre mari, madame, vit dans votre intimité de chaque
+jour, partout il vous accompagne; sa renommée est telle qu'on le sait
+incapable de s'occuper d'une femme avec désintéressement; il dit bien
+haut, il affiche à tous les yeux les préférences forcées, je n'en doute
+pas, qu'il reçoit de vous: ces apparences fâcheuses sont envenimées par
+la jalousie qu'une femme dans votre position, madame, inspire à tontes
+les femmes. Mademoiselle de Maran, poursuivant l'&oelig;uvre de perfidie et
+de méchanceté qu'elle a commencée dès votre enfance, joue un autre rôle
+maintenant. C'est contre sa volonté, dit-elle, que vous avez épousé M.
+de Lancry; elle redoutait sa légèreté, dont il ne donne maintenant que
+trop de preuves en s'occupant si évidemment de la princesse Ksernika.
+Mademoiselle de Maran dit encore qu'elle a représenté à M. de Lancry
+qu'il vous pousserait dans quelque funeste voie de représailles; que
+votre position est d'autant plus dangereuse que vous voyez souvent M.
+Lugarto, et qu'à part quelques prétentions puériles elle ne peut
+s'empêcher de trouver cet étranger doué de qualités charmantes et faites
+pour séduire une femme... Ce n'est pas tout, madame; préparez vous à un
+dernier coup plus cruel encore que les autres, parce qu'il n'attaque pas
+que vous seule... mademoiselle de Maran donne encore une autre cause au
+regret qu'elle éprouve de votre mariage avec M. de Lancry; elle affirme
+que, par suite de dettes énormes contractées par votre mari avant votre
+mariage, votre fortune est maintenant gravement compromise, et que...</p>
+
+<p>&mdash;Vous hésitez, monsieur?&mdash;dis-je à M. de Rochegune en contenant mon
+indignation, non contre lui, mais contre les auteurs de cette trame
+odieuse qui se déroulait alors tout entière à mes yeux...&mdash;Continuez,
+continuez, je suis préparée à tout entendre...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi à tout vous dire, madame; car, heureusement, je crois avoir le
+moyen de ruiner et de confondre tant de méchantes impostures...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, votre tante a l'infamie de répéter que M. de Lancry,
+voyant ses affaires embarrassées, s'est adressé à l'obligeance de M.
+Lugarto, et qu'il est dans une telle dépendance à l'égard de cet homme,
+qu'il se voit presque forcé de souffrir ses assiduités auprès de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu!... mon Dieu! m'écriai-je en cachant mon visage dans mes
+mains...</p>
+
+<p>&mdash;Vous frémissez, madame; c'est un abîme de honte et d'infamie, n'est-ce
+pas? Vous si noble, vous si pure! c'est à peine si vous pouvez
+comprendre ce tissu d'horreurs... Eh bien, madame, croyez un homme qui
+de sa vie n'a fait un mensonge... Tel est le bruit qui court sur vous,
+sur M. de Lancry, sur M. Lugarto... Et ce n'est pas un vain bruit sans
+écho, madame, non... non; malheureusement c'est une conviction basée sur
+les apparences les plus funestes. M. Lugarto a agi avec une infernale
+habileté. M. de Lancry, vous-même, madame, à votre insu, vous avez
+accrédité ces abominables calomnies.</p>
+
+<p>Je restais anéantie; je m'expliquais alors l'invincible aversion, la
+terreur instinctive que m'inspiraient les soins de M. Lugarto. Alors je
+voyais toute l'étendue du mal.</p>
+
+<p>Mes soupçons sur la nature des obligations que M. de Lancry avait pu
+contracter envers M. Lugarto me semblaient justifiés. En cela, sans
+doute, mademoiselle de Maran ne calomniait pas.</p>
+
+<p>Quoique sans expérience du monde, je le connaissais assez pour savoir
+qu'il accueillait les bruits les plus infâmes. Malheureusement mille
+circonstances interprétées dans le sens odieux qu'on attachait aux
+relations qui existaient entre nous et M. Lugarto me revinrent à
+l'esprit.</p>
+
+<p>Jusqu'alors elles m'avaient semblé insignifiantes, à cette heure elles
+m'épouvantèrent par l'influence qu'elles pourraient avoir sur les
+jugements du monde.</p>
+
+<p>Je me sentis un moment accablée; j'appuyai ma tête brûlante dans mes
+deux mains sans trouver une parole.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, madame,&mdash;me dit M. de Rochegune,&mdash;il fallait toute
+l'impérieuse nécessité du devoir, il fallait l'absence de M. de
+Mortagne, pour me décider à venir vous parler de ce coup douloureux.
+Maintenant, permettez-moi de vous indiquer ce que crois utile dans cette
+circonstance. Il faut, sans perdre un moment, tout apprendre à M. de
+Lancry. Pour qu'il ne doute pas de la vérité, je vous conjure, madame,
+de lui raconter notre entretien. Quant à la manière de faire tomber ces
+bruits infâmes, elle est bien simple; je n'ai pas oublié les leçons de
+M. de Mortagne; avant tout et pour tout, la vérité, telle brutale, telle
+violente qu'elle soit, c'est le seul moyen d'écraser la perfidie et le
+mensonge. Lorsque vous aurez tout confié à M. de Lancry, ni vous ni lui
+ne changerez rien dans vos manières avec M. Lugarto. Dans quelques jours
+vous donnerez une soirée privée, vous y inviterez toutes les personnes
+de votre connaissance, M. Lugarto, mademoiselle de Maran, et moi-même,
+madame. Je retarderai mon départ jusque-là, car je pourrai vous servir,
+je l'espère; alors ce jour-là, madame, hautement, à la face de tous,
+devant ce tribunal composé de gens du monde, j'accuserai M. Lugarto et
+mademoiselle de Maran d'avoir indignement calomnié vous, madame, et M.
+de Lancry. Mademoiselle de Maran, malgré son audace, M. Lugarto, malgré
+son impudence, resteront accablés devant une accusation si solennelle;
+alors vous, madame, et M. de Lancry, vous sommerez cet homme et cette
+femme de répéter devant vous les indignes mensonges qu'ils ont
+accrédités; de donner la preuve des horreurs qu'ils avancent. Alors,
+madame, croyez-moi, quelque prévenu que soit le monde, il sera bien
+forcé de croire à la honte, à l'infamie de ceux qui, foudroyés par votre
+généreuse indignation, ne pourront que balbutier une lâche défaite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... vous avez raison!&mdash;m'écriai-je, ranimée par le noble
+langage et par le généreux conseil de M. de Rochegune.&mdash;Oui, c'est une
+inspiration du ciel! Béni soyez-vous, monsieur, vous qui nous le donnez!
+Il faudra que la vérité sorte éclatante de cette explication... Je serai
+sans merci ni pitié. Mensonge à mensonge je poursuivrai ces infâmes
+jusqu'à ce qu'ils avouent leur lâcheté à la face de ce monde qu'ils
+avaient fait complice, et qui sera leur juge!</p>
+
+<p>&mdash;Bien! bien! madame. Alors moi je partirai plus tranquille, plus
+rassuré sur l'avenir d'une personne à qui j'ai voué le plus inaltérable
+dévouement...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, vous êtes le digne, le noble ami de M. de
+Mortagne!&mdash;m'écriai-je en tendant la main à M. de Rochegune.&mdash;Au nom de
+M. de Lancry, au nom de notre gratitude éternelle, recevez l'assurance
+d'une amitié non moins vive que la vôtre. Par cette courageuse
+révélation, vous nous aurez sauvé de bien des malheurs. Jamais, oh
+jamais! nous ne pourrons l'oublier.</p>
+
+<p>M. de Rochegune prit respectueusement la main que je lui offrais, la
+serra cordialement dans les siennes et me dit avec émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Par la mémoire sacrée de mon père, je prends ici l'engagement d'être
+pour vous le frère... l'ami le plus dévoué... Le voulez-vous? Me
+croyez-vous digne de cette amitié, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Elle nous honore trop tous deux pour que nous ne la contractions pas
+avec joie et fierté,&mdash;lui dis-je.</p>
+
+<p>On frappa à la porte.</p>
+
+<p>Blondeau entra.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;reprit-elle en regardant attentivement M. de Rochegune,&mdash;je
+viens de recevoir une lettre qu'on me dit de remettre sans délai à M. le
+marquis de Rochegune.</p>
+
+<p>Elle me présenta une lettre, je la donnai à M. de Rochegune; il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est de M. de Mortagne. Je lui avais laissé un mot chez moi dans
+le cas où il arriverait, le prévenant que j'étais chez vous, madame...
+Me permettez-vous de lire cette lettre? elle peut vous intéresser.</p>
+
+<p>Je fis un signe de tête à M. de Rochegune; il ouvrit la lettre et la
+lut.</p>
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;me dit tout bas Blondeau en me montrant M. de Rochegune,&mdash;je
+reconnais sa voix... c'est lui...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la personne qui venait savoir de vos nouvelles de la part de M.
+de Mortagne.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vrai que le bon Dieu est au ciel, c'est lui, madame; je suis
+sûre de ne pas me tromper; c'est sa voix, vous dis-je.</p>
+
+<p>Pendant que Blondeau me parlait, j'examinai les traits de M. de
+Rochegune; ils prirent tout à coup l'expression d'une anxiété
+profonde... Je ne pus m'empêcher de m'écrier:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, monsieur? M. de Mortagne...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je le rejoigne à l'instant... madame... Nous allons
+quitter Paris... pour quelque temps; il est sur la voie d'une abominable
+machination,&mdash;me dit-il sans s'expliquer davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce complot, qui menace-t-il?&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous me le demander, madame?... vous... vous!</p>
+
+<p>&mdash;Et Gontran, et mon mari?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Mortagne vous recommande avant tout de ne pas le quitter; s'il
+voyage, de voyager avec lui; mais avant tout et surtout, pour son salut
+et pour le vôtre, de ne jamais vous séparer de lui un seul instant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... mon Dieu!... et qui soupçonne-t-il? de quoi avons-nous
+tant à craindre?</p>
+
+<p>&mdash;Est-il besoin de vous le dire, madame? de M. Lugarto. L'immense
+fortune de cet homme met à sa disposition des ressources inconnues; il
+est aussi rusé que méchant. M. de Mortagne, pour contreminer ses
+projets, s'est absenté ou a feint de s'absenter de Paris depuis quelque
+temps.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, vous me laissez dans une mortelle inquiétude!</p>
+
+<p>&mdash;Voyez la lettre de M. de Mortagne; il m'écrit à la hâte et ne
+m'instruit d'aucune particularité: tant que durera l'absence de madame
+de Richeville, il ne pourra vous donner de ses nouvelles, car c'est
+seulement par son entremise qu'il pourrait vous écrire. Il craint que
+plusieurs de vos gens ne soient gagnés, et la moindre indiscrétion sur
+ses desseins les ferait avorter; il est donc obligé d'agir dans l'ombre
+et dans le silence... Adieu, madame, je m'en vais plus rassuré. Si M. de
+Mortagne croit que je puisse vous assister dans la justification que
+vous provoquerez, j'aurai l'honneur de venir vous en instruire, sinon
+persistez dans le projet que je vous ai indiqué; lui seul peut couper le
+mal dans sa racine et confondre les méchants... Mais, j'y songe, pour
+remédier à mon absence, j'écrirai à M. de Lancry tout ce que je vous ai
+dévoilé, l'autorisant à se servir de ma lettre. Adieu, madame. M. de
+Mortagne me dit que chaque minute est comptée... Espoir et courage; vous
+avez des ennemis bien acharnés.</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous comptons deux amis bien précieux,&mdash;dis-je à M. de
+Rochegune.&mdash;Adieu, monsieur; vous entreprenez une noble tâche. Dieu vous
+soutiendra.</p>
+
+<p>M. de Rochegune sortit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui, madame, qui a été assailli, blessé, j'en suis sûre,&mdash;me dit
+Blondeau.&mdash;Avez-vous remarqué combien il était pâle et la cicatrice que
+ses cheveux cachaient à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes,&mdash;lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, sa voix est trop douce pour que je ne la reconnaisse pas.</p>
+
+<p>Le valet de chambre ouvrit la porte et annonça M. le comte de Lugarto.</p>
+
+<p>Blondeau sortit.</p>
+
+<p>Je me trouvai seule avec cet homme.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="D-CHAPITRE_XII" id="D-CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h3>
+
+<h4>L'AVEU.</h4>
+
+<p>En voyant entrer M. Lugarto chez moi, je fus sur le point de me retirer;
+mais, me rappelant les conseils de M. de Rochegune, je contins mon
+indignation.</p>
+
+<p>Il dut lire sur mon visage une partie des émotions violentes qui
+m'agitaient et que je réprimais avec peine.</p>
+
+<p>Assise près d'une croisée, je regardais dans le jardin en attendant que
+M. Lugarto prît la parole.</p>
+
+<p>Après un assez long silence, il s'assit à côté de moi et me dit
+brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez été très-malade; j'ai été bien inquiet de vous; cela m'a
+fait une peine que vous ne sauriez croire.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, monsieur, tout l'intérêt que vous me portez,&mdash;lui dis-je en
+souriant avec amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me haïssez donc toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! pourquoi le nier? Pourtant, que vous ai-je fait?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas à répondre à de pareilles questions, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, enfin, on dit aux gens ce que l'on a contre eux. Depuis que vous
+êtes à Paris, j'ai toujours tâché de vous être agréable.</p>
+
+<p>&mdash;Cette peine était inutile, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en suis bien aperçu, et de reste! Vous n'avez répondu à mes
+soins, à mes prévenances, que par le mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez dû voir par là, monsieur, que ces soins, que ces
+prévenances ne pouvaient m'agréer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi cela, encore une fois? Vous ne me répondez pas. Était-ce
+donc vous insulter que d'avoir pour vous des attentions que toute femme
+accueille, sinon avec gratitude, du moins avec complaisance?</p>
+
+<p>Je levai les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de l'exécrable
+duplicité de cet homme.</p>
+
+<p>M. Lugarto fit un mouvement d'impatience; il reprit en tachant de donner
+à sa voix aigre un accent affectueux et insinuant:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ne soyez pas aussi méchante, causons en bons amis; oui, car je
+suis votre ami, quoique vous ayez tout fait jusqu'ici pour m'irriter
+contre vous; mais je ne sais pas comment... vous m'avez ensorcelé! Moi
+qui me souviens toujours du mal qu'on me veut, et qui sais prouver que
+je m'en souviens, je ne puis vous garder rancune, je vous pardonne tout.
+C'est qu'aussi vous exercez sur moi une influence incroyable! D'abord je
+n'ai rien compris à cette influence, puis peu à peu j'ai reconnu... mais
+vous allez encore vous fâcher... En vérité, moi qui ne suis pas un
+écolier, moi qui connais les femmes, pour la première fois de ma vie...
+j'hésite... à vous dire... car vous avez un air si froid, si hautain,
+que... Allons, de mieux en mieux. Si vous me toisez avec cette
+figure-là, ce n'est pas le moyen de me décider à parler.</p>
+
+<p>Je regardai M. Lugarto si fièrement, avec une expression de mépris si
+écrasant, que, malgré son audace, il s'interrompit un moment; mais,
+rougissant bientôt de s'être laissé déconcerter, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, je suis stupide; je ne vous apprendrai rien que vous
+n'ayez depuis longtemps deviné: les femmes ne sont pas aveugles, elles
+sont les premières instruites des sentiments qu'elles inspirent... Eh
+bien! je vous aime, oui... je vous aime avec passion.</p>
+
+<p>M. Lugarto dit ces derniers mots d'une voix basse, émue, tremblante.</p>
+
+<p>Avertie par M. de Rochegune, je prévoyais cet insolent aveu; mon visage
+resta impassible.</p>
+
+<p>M. Lugarto s'attendait sans doute à une explosion d'indignation de ma
+part, il parut très-surpris de mon calme, de mon silence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous aime à l'adoration,&mdash;reprit-il;&mdash;moi qui jusqu'ici n'ai
+eu que des fantaisies, que des amours éphémères, je sens près de vous le
+besoin de me fixer tout à fait. Si vous vouliez, nous arrangerions notre
+vie à merveille... Maintenant je suis établi dans votre intimité, nous
+pourrons mener l'existence la plus agréable... Mais vous ne me répondez
+pas! Est-ce que cela vous fâche?</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, monsieur, continuez.</p>
+
+<p>&mdash;De quel air vous me dites cela! Vous ne me croyez peut-être pas
+capable de vous être à tout jamais fidèle? Vous avez tort, voyez-vous.
+J'ai joui de la vie et de tous ses plaisirs, avec trop d'excès
+peut-être; je serais charmé de pouvoir me reposer dans une affection
+bien douce, bien paisible. Mon caractère, qui est souvent détestable, je
+l'avoue naïvement, y gagnerait beaucoup, vrai... Je suis sûr que, si
+vous vouliez vous en donner la peine, vous pourriez me rendre bien
+meilleur que je ne le suis. Voyons, essayez, qu'est-ce que cela vous
+fait? je vous aimerai tant! Oh! vous ne savez pas ce que c'est que
+d'être aimée par un homme qui méprise tous les autres hommes!... Vous
+ferez de moi tout ce que vous voudrez... et l'on dira partout:&mdash;Voyez
+donc l'empire de madame de Lancry! elle a su fixer, adoucir, assouplir
+cet homme, le plus indomptable qu'il y ait au monde!!!</p>
+
+<p>Si je n'avais pas senti au brisement de mon c&oelig;ur que je touchais à
+une crise fatale de ma vie, et qu'un grand danger grondait sourdement
+autour de moi et de Gontran, l'incroyable suffisance de cet homme, sa
+fatuité cynique, dont le ridicule touchait à l'odieux, m'auraient fait
+sourire de pitié; mais j'étais obsédée par de cruels pressentiments.</p>
+
+<p>M. Lugarto m'épouvantait; il me semblait que, malgré sa grossière
+audace, il ne m'aurait pas parlé ainsi, à moi, s'il n'avait cru pouvoir
+le faire presque impunément. Aussi, je lui dis en joignant les mains
+avec frayeur:</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il donc, monsieur, que vous osiez me parler ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Mon langage est tout simple pourtant... Mon Dieu! rassurez-vous... je
+ne suis pas exigeant... je ne vous demande que des espérances pour
+l'avenir, accompagnées d'un peu de confiance pour le présent.
+Laissez-vous aimer, ne vous occupez plus du reste; seulement soyez assez
+loyale pour me promettre de ne pas lutter contre le penchant qui
+pourrait s'éveiller dans votre c&oelig;ur en ma faveur. Voyons, avouez que
+je vous parais fat en vous parlant ainsi; je parie que cela vous
+choque?... Eh bien! vous avez tort... c'est le langage du véritable
+amour... L'homme qui aime bien se sent toujours sûr de faire tôt ou tard
+partager sa passion... Êtes-vous bizarre! Adoucissez donc ce regard
+effarouché. Après tout, qu'est-ce que je vous demande? de vous laisser
+être heureuse... Vous verrez, vous verrez... Mais répondez-moi donc...
+au moins... Mathilde.</p>
+
+<p>En m'appelant ainsi, M. Lugarto s'approcha de moi; il voulut me prendre
+la main.</p>
+
+<p>J'entendais ce langage ignoble et je croyais rêver; l'impudence de cet
+homme m'était connue, et j'en vins presque à me demander si à mon insu
+je n'avais pas mérité une pareille humiliation.</p>
+
+<p>Je me crus fatalement punie de n'avoir pas assez témoigné à M. Lugarto
+l'aversion qu'il m'inspirait.</p>
+
+<p>Lorsqu'il voulut me prendre la main, la honte, le courroux, l'épouvante,
+m'exaspérèrent, je me levai brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Sortez, monsieur!&mdash;m'écriai-je,&mdash;sortez! Le dégoût et le mépris
+arrivent quelquefois à ce point que l'âme se révolte malgré les efforts
+que l'on fait pour se contenir; je vous dis de sortir, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes donc sans pitié... sans c&oelig;ur!...&mdash;s'écria M.
+Lugarto.&mdash;Est-ce vous injurier que de vous aimer? car je vous aime, moi,
+je vous jure que je vous aime. Si jusqu'ici je vous ai choquée,
+contrariée, je vous en demande pardon, cela vient de ma mauvaise
+éducation... Et puis, je n'ai pas été habitué à rencontrer souvent des
+femmes comme vous... on m'a gâté... J'ai de mauvaises manières, je
+l'avoue; d'un mot... d'un mot seulement un peu affectueux, vous auriez
+pu me changer; il m'aurait été si doux de vous obéir! Et puis, je ne
+savais que penser.... En vous voyant si indifférente à mes soins, je
+croyais que vous n'en compreniez pas la signification; je ne savais
+qu'imaginer pour vous faire entendre que c'était de l'amour. Quelquefois
+j'étais tenté de m'éloigner, mais j'étais retenu malgré moi par le
+charme qui vous entoure. Tenez... ayez non pas un peu d'intérêt, mais un
+peu de pitié pour moi; donnez-moi un ordre, dites-moi de m'éloigner,
+j'aurai la force de vous obéir: mais que je sache au moins que ce cruel
+sacrifice me sera peut-être un jour compté. Répondez-moi... par grâce!
+répondez-moi... Rien... rien... pas un mot... toujours ce regard de
+haine, de mépris implacable! Ah! je suis bien malheureux!... et l'on
+m'envie encore!&mdash;s'écria M. Lugarto.</p>
+
+<p>Deux larmes feintes ou vraies roulèrent sur ses joues livides; il cacha
+sa tête dans ses deux mains.</p>
+
+<p>Si je n'avais pas été prévenue par M. de Rochegune des bruits odieux que
+répandait cet homme, sans être aucunement touchée de sa douleur
+apparente, j'y aurais cru peut-être. Je n'y vis qu'une insultante
+hypocrisie: il me faisait horreur.</p>
+
+<p>Je m'avançai vers la porte pour sortir.</p>
+
+<p>M. Lugarto s'aperçut de mon mouvement, il se plaça devant cette porte.</p>
+
+<p>J'eus peur.</p>
+
+<p>Je revins précipitamment près de la cheminée afin de pouvoir sonner.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc me réduire au désespoir?&mdash;s'écria-t-il d'une voix
+altérée en joignant ses deux mains d'un air suppliant.&mdash;Oh! dites,
+dites-moi seulement que vous me laisserez essayer de vous plaire, que
+vous me permettrez de tâcher de vaincre l'éloignement que je vous
+inspire; cela, rien que cela?&mdash;Et il tomba à mes genoux.</p>
+
+<p>Je sonnai précipitamment.</p>
+
+<p>M. Lugarto se releva.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est comme cela?&mdash;s'écria-t-il en devenant tout à coup livide de
+rage;&mdash;rien ne vous fait, ni les prières, ni la tendresse, ni
+l'humilité? Eh bien! j'emploierai d'autres moyens; c'est à genoux,
+entendez-vous, femme orgueilleuse, c'est à genoux que vous me
+supplierez d'avoir pitié de vous.</p>
+
+<p>Il y avait tant de confiance, tant de méchanceté dans l'accent de cet
+homme, que je frissonnai d'épouvante.</p>
+
+<p>Un valet de chambre entra.</p>
+
+<p>&mdash;Dites à mes gens de s'en aller, dit M. Lugarto avec le plus grand
+sang-froid et avant que j'eusse pu prononcer une parole.</p>
+
+<p>Rien ne paraissait plus simple que cet ordre. Le domestique sortit.</p>
+
+<p>J'étais si stupéfaite que je n'osai pas le retenir.</p>
+
+<p>M. Lugarto, qui avait un moment contenu sa colère, perdit toute mesure.</p>
+
+<p>Il devint hideux, ses yeux s'injectèrent, tout son corps trembla
+convulsivement; ses lèvres décolorées se contractèrent par un
+tressaillement nerveux.</p>
+
+<p>Je ne pouvais faire un pas, j'attendais avec anxiété quelque révélation
+horrible.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voulez lutter avec moi! s'écria-t-il;&mdash;mais vous ne savez
+donc pas ce que je puis, moi?... Vous avez pourtant vu que d'un mot j'ai
+maté cette insolente princesse! Quant à cette belle duchesse, vous ne
+savez pas les larmes de sang que lui coûte à cette heure son
+impertinence à mon égard; vous ne savez pas que si je voulais...
+entendez-vous, que si je voulais, je n'aurais qu'un mot à dire, un seul,
+pour vous faire tomber évanouie de terreur... Ah! vous croyez que
+lorsqu'un homme comme moi veut quelque chose... qu'il le veut en vain!
+ah! vous croyez que je ne sais pas me venger de qui m'outrage! ah! vous
+croyez que pendant que vous m'abreuviez de mépris et d'insultes, je ne
+vous rendais pas mépris pour mépris, insulte pour insulte! J'aurais été
+bien niais. Mais apprenez donc que, grâce à moi et à votre tante, que
+j'ai su mettre de mon parti, vous êtes déjà perdue dans l'opinion
+publique. Quoi que vous fassiez désormais, c'est une blessure incurable
+faite à votre réputation! Le monde juge, condamne et frappe d'une honte
+éternelle pour mille fois moins que cela! Mais apprenez donc que pour
+compléter, que pour achever de rendre mes calomnies vraisemblables; la
+princesse, par ma volonté, a fait des avances à votre mari; que
+celui-ci, encore par ma volonté, vous est infidèle: c'est un fait avéré
+pour tous... le monde dit que vous vous vengez de votre mari en le
+trompant avec moi... Maintenant, je vous défie de détruire ces bruits,
+ces apparences. Que vous le vouliez ou non, je serai là, toujours là,
+toujours auprès de vous. Je vous épouvante, je vous fais horreur, tant
+mieux! vous n'aurez qu'un moyen de vous délivrer de mon obsession. Je
+suis blasé sur les succès trop faciles: j'aime mieux triompher, comme on
+dit, par la terreur que par l'amour. Je vous vois d'ici suppliante...
+éplorée... épouvantée... vos beaux yeux noyés de larmes... tant mieux!
+vous en serez plus ravissante encore!</p>
+
+<p>En prononçant ces exécrables paroles, les yeux vitreux de cet homme
+semblaient briller d'une férocité sauvage.</p>
+
+<p>Depuis quelques moments je l'écoutais machinalement, comme si j'avais
+été le jouet d'un rêve affreux; tout à coup j'entendis du bruit dans
+l'appartement de mon mari.</p>
+
+<p>C'étaient ses pas, il allait entrer dans le salon.</p>
+
+<p>Je joignis les mains en m'écriant:&mdash;Béni soyez-vous, mon Dieu!... le
+voici.</p>
+
+<p>M. Lugarto me regarda avec étonnement.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>M. de Lancry parut.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="D-CHAPITRE_XIII" id="D-CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h3>
+
+<h4>LE DÉFI.</h4>
+
+<p>A l'aspect de Gontran, mon premier mouvement fut de courir à lui et de
+m'écrier:</p>
+
+<p>&mdash;Sauvez-moi!... sauvez-moi!...</p>
+
+<p>Mes traits bouleversés frappèrent Gontran; il s'écria en regardant M.
+Lugarto:</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, qu'avez-vous? Au nom du ciel! qu'avez-vous?</p>
+
+<p>M. Lugarto se prit à rire aux éclats, et dit à M. de Lancry:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mon cher, savez-vous que votre femme est incroyable! Elle est
+capable de prendre au sérieux une mauvaise plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un infâme!&mdash;m'écriai-je;&mdash;je n'ai aucun ménagement à
+garder... En dévoilant votre conduite à mon mari, je n'expose pas ses
+jours; vous n'oseriez pas vous battre avec lui, et lui ne daignerait pas
+se battre avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, mon cher, comme elle me traite,&mdash;dit M. Lugarto à M. de
+Lancry;&mdash;avouez que j'ai un bon caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Trêve de plaisanterie, monsieur!&mdash;s'écria Gontran.&mdash;Je vois à
+l'agitation, à la pâleur de madame de Lancry, qu'elle est péniblement
+émue. Quelle que soit mon amitié pour vous, je ne souffrirai jamais que
+vous oubliiez un moment le respect que vous devez à ma femme, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le prenez comme cela, mon cher? c'est différent,&mdash;dit M.
+Lugarto;&mdash;n'en parlons plus, oublions cette folie, et songeons à autre
+chose... Que faites-vous ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'entendez!&mdash;m'écriai-je,&mdash;cet homme vous dit d'oublier ce qu'il
+appelle une folie! Il va vous demander votre main et vous trahir encore.
+Non... non... mon noble, mon généreux Gontran, quoique votre âme
+confiante et bonne doive souffrir de cette découverte, je vais tout vous
+dire: il faut que cet homme que vous croyez votre ami soit démasqué; il
+faut que là, devant lui, vous appreniez les bruits infâmes qu'il répand
+sur vous, sur moi; il faut que vous sachiez, qu'ici, tout à l'heure, il
+m'a déclaré son indigne amour, non pas comme une vaine galanterie... il
+ment... non... non... D'abord il a parlé de son amour en suppliant...
+avec des larmes dans les yeux, avec de douces et hypocrites paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!&mdash;s'écria Gontran en devenant pourpre de colère et en jetant
+un regard furieux à M. Lugarto.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-la donc jusqu'à la fin, mon cher; je vous répète qu'elle
+s'indigne à tort, qu'elle prend sérieusement une mauvaise plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis,&mdash;continuai-je,&mdash;lorsqu'il a vu le mépris, le dégoût qu'il
+m'inspirait, alors sont venues les menaces de vengeance, les révélations
+horribles... Le monde,&mdash;disait-il,&mdash;croyait que vous m'étiez infidèle,
+Gontran; le monde,&mdash;disait-il encore,&mdash;croyait que je me vengeais de
+votre abandon en aimant cet homme. Avez-vous dit cela, monsieur,
+avez-vous dit cela?</p>
+
+<p>M. Lugarto sourit et haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lugarto, prenez garde!&mdash;dit Gontran d'une voix sourde...&mdash;La
+patience humaine a des bornes... et depuis longtemps... oh! bien
+longtemps, je suis patient, voyez-vous.</p>
+
+<p>M. Lugarto baissa les yeux et ne répondit rien. Fière de sa confusion,
+espérant m'en délivrer à jamais après cette scène cruelle, je continuai:</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela n'est pas tout; il s'est joint à notre plus mortelle
+ennemie, à mademoiselle de Maran, pour proclamer partout que vous, que
+vous, mon noble Gontran... vous subissiez sa présence tout en la
+maudissant... que les soins qu'il me rendait étaient tolérés par vous.
+Et savez-vous pourquoi? parce que notre fortune était compromise par vos
+dettes, et que vous aviez eu recours à l'argent de cet homme.</p>
+
+<p>Un moment je fus effrayée de l'expression de rage qui anima les traits
+de Gontran.</p>
+
+<p>Il se leva, il saisit M. Lugarto par le bras et lui dit d'une voix
+foudroyante:</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous ce que dit ma femme, monsieur? l'entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, mon Dieu! nous serons délivrés de ce démon!&mdash;m'écriai-je en
+joignant les mains.</p>
+
+<p>M. Lugarto était resté assis.</p>
+
+<p>Lorsque Gontran s'approcha de lui, il ne fit pas un mouvement; il se
+dégagea froidement de l'étreinte de Gontran, le regarda fixement et lui
+dit avec un calme sardonique dont je fus attérée:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mon cher, décidément vous êtes fou.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis, monsieur, que ces bruits que vous répandez sont
+infâmes... et que je ne souffrirai pas...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne souffrirez pas?&mdash;articula lentement M. Lugarto en riant d'un
+rire sardonique.&mdash;Ah! ah!... ah! je le trouve charmant, ma parole
+d'honneur; il ne souffrira pas! Ah çà! est-ce que par hasard vous vous
+donnez les airs de me menacer, monsieur le vicomte de Lancry?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... quoi qu'il puisse arriver, une fois au moins je...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il puisse arriver, vicomte?&mdash;s'écria M. Lugarto d'une voix
+stridente, en interrompant mon mari.&mdash;Quoi qu'il puisse arriver...
+Répétez donc cela.</p>
+
+<p>Gontran était dans une angoisse inexprimable: son beau visage,
+douloureusement contracté, exprimait la haine, la rage, le désespoir;
+mais on aurait dit qu'une mystérieuse influence empêchait l'explosion de
+ces violents ressentiments.</p>
+
+<p>Ils éclatèrent. M. de Lancry s'écria en frappant du pied:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, oui! quoi qu'il puisse arriver, puisque vous me poussez
+à bout, je vous insulterai, entendez-vous, je vous insulterai à la face
+de tous; nous nous battrons, et je vous tuerai ou vous me tuerez; l'un
+de nous maintenant est de trop sur la terre: cette existence m'est
+insupportable... Si ce n'était la crainte de vous causer une joie
+infernale, je me serais déjà délivré de cette vie qui m'est odieuse.</p>
+
+<p>Il y avait tant de désespoir dans ces paroles de Gontran, elles me
+menaçaient d'un nouveau et si formidable malheur, que je me sentis
+défaillir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'insulterez pas et je ne me battrai pas avec vous,&mdash;reprit
+froidement M. Lugarto.&mdash;Comme l'a dit madame, je ne l'oserais pas
+d'abord, et puis vous ne le daigneriez pas... Mais revenons à votre
+<i>quoi qu'il arrive</i>. Est-ce un défi?..... hein..... vicomte? Voulez-vous
+qu'à l'instant, devant madame, je dise...</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez! oh! arrêtez! pas un mot de plus!&mdash;s'écria Gontran avec
+effort;&mdash;par pitié... pas un mot!...</p>
+
+<p>Il retomba dans un fauteuil, mit sa main sur ses yeux en s'écriant d'une
+voix étouffée:</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu!... mon Dieu!...</p>
+
+<p>Je restai frappée de stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc... on a bien de la peine à vous convaincre, mon cher et
+intime ami, qu'après tout je ne suis pas si diable que j'en ai
+l'air,&mdash;reprit M. Lugarto.&mdash;Qu'est-ce que je demande? à vivre en paix
+avec vous et avec votre femme, à réaliser le triangle équilatéral des
+Italiens, en tout bien tout honneur s'entend... car vous êtes un vilain
+jaloux, un Othello. Voyons... de quoi vous plaignez-vous? Admettez que
+je fasse la cour à votre femme; que vous importe? Elle est vertueuse,
+elle vous adore et elle m'exècre; voilà trois raisons pour une de vous
+tranquilliser... une manière de Cerbère à trois têtes qui défend
+suffisamment votre bonheur conjugal. Mais,&mdash;me dites-vous,&mdash;«le monde
+jase, il croit que vous êtes au mieux avec ma femme.»&mdash;Eh! mon Dieu...
+laissez le monde jaser; n'êtes-vous pas sûr de la fidélité de votre
+femme?&mdash;Allons, vicomte, soyez philosophe, et n'attachez pas de prix à
+de vaines paroles.&mdash;«Mais ce bruit, tout mensonger qu'il est, est
+contrariant,»&mdash;me direz-vous encore.&mdash;C'est possible... mais, vous le
+savez, de deux maux il faut choisir le moindre, et puisque les propos du
+monde vous effrayent, songez donc, mon cher, à ceux qu'il ferait, le
+monde... si je jasais, moi, sur certaines choses... si je disais
+comment... à Londres...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... oh! monsieur!...&mdash;s'écria Gontran d'un air suppliant.</p>
+
+<p>M. Lugarto me regarda en souriant d'un air ironique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, voilà ce beau matamore souple comme un gant!... Vous qui
+êtes la sagesse même, conseillez-lui donc d'être raisonnable. Tenez, je
+vais finir en parlant comme un traître du mélodrame. Vicomte de Lancry,
+vous êtes en ma puissance; vous ne pouvez m'échapper qu'en
+m'assassinant ou qu'en vous suicidant. Or, je vous sais de trop bonne
+compagnie pour recourir à de tels moyens. Ceci bien établi, passons.
+Voyons, mon cher, oublions les rêveries de votre femme; vivons tous les
+trois dans une douce intimité, comme par le passé; laissons dire le
+monde, et jouissons de la vie, car elle est courte. Pourtant, comme on
+ne m'insulte pas impunément, comme je tiens à me venger des mépris de
+cette chère Mathilde, je veux la punir, et je la condamne à venir dîner
+avec vous aujourd'hui chez moi pour célébrer sa convalescence. Nous
+serons peu de monde... la princesse Ksernika, trois ou quatre femmes ou
+hommes de nos amis. Ceci est sérieux, mon cher... vous entendez... <span class="smcap">je le
+veux</span>... Madame de Lancry fera quelques façons; mais je vous laisse le
+soin de décider ma belle ennemie. Vous ne manquerez pas d'excellentes
+raisons à lui donner, j'en suis sûr.</p>
+
+<p>Je regardais Gontran avec stupeur; il ne disait pas un mot; il avait les
+yeux fixes, la tête baissée sur sa poitrine.</p>
+
+<p>M. Lugarto se leva et ajouta:&mdash;Dites donc un peu, mes bons amis, comme
+c'est bizarre! Qui est-ce qui dirait qu'à cette heure, dans un des plus
+jolis hôtels du faubourg Saint-Honoré, par cette belle journée de
+printemps, il se passe une de ces scènes incroyables qui feraient la
+fortune d'un romancier?... C'est pourtant vrai... La vie du monde est
+après tout beaucoup moins prosaïque qu'on ne le croit. Ah çà! à tantôt;
+nous dînerons à sept heures. Vous essayerez un nouveau cuisinier; il
+sort de chez le prince de Talleyrand; on en dit des merveilles. Ah! j'y
+pense, vous renverrez votre voiture après dîner; nous irons tous à
+Tivoli: il y a une fête charmante; on dit que madame la duchesse de
+Berri doit y assister. Je tiens à y paraître avec vous, votre femme et
+votre adorable princesse, vilain infidèle... Ainsi, c'est convenu; je
+vous ramènerai chez vous, et avant que de rentrer nous irons prendre des
+glaces chez Tortoni... Vous le voyez, je tiens absolument à continuer de
+compromettre Mathilde, et je choisis bien mon théâtre, je crois... Ah
+çà! mon cher, m'avez-vous entendu?... Hein!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur...&mdash;dit Gontran à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Je compte donc sur vous et sur ma belle ennemie... Mais répondez-moi
+donc... Je vous ai dit que je le voulais... cela doit vous suffire, je
+pense.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Lancry et moi... nous irons dîner chez vous,
+monsieur...&mdash;répondit Gontran avec un effort désespéré.</p>
+
+<p>M. Lugarto sortit en me jetant un regard de triomphe infernal.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="D-CHAPITRE_XIV" id="D-CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h3>
+
+<h4>EXPLICATION.</h4>
+
+<p>Après le départ de M. Lugarto, ni moi ni Gontran nous n'eûmes le courage
+de dire un seul mot; je tombai dans un abîme de réflexions désolantes.</p>
+
+<p>Il était donc vrai, un mystérieux, un terrible secret mettait M. de
+Lancry dans la dépendance de M. Lugarto.</p>
+
+<p>Pour la première fois, mon mari avait parlé de se tuer; cette horrible
+pensée ne m'était jamais venue à l'esprit; je frémissais en songeant à
+la résolution de Gontran.</p>
+
+<p>J'avais ressenti au c&oelig;ur un coup bien douloureux lorsqu'il s'était
+écrié, en s'adressant à M. Lugarto:&mdash;<i>Sans la crainte de vous coûter une
+joie infernale, je me serais déjà tué.</i></p>
+
+<p>Hélas! et moi, il oubliait donc que je lui survivais?... Alors je me
+reprochai amèrement d'être comptée pour si peu dans la vie de Gontran;
+je me reprochai de l'avoir pour ainsi dire <i>mal aimé</i>.</p>
+
+<p>Ce n'était pas une vaine humilité de c&oelig;ur, c'était conscience. Sans
+doute, j'avais toujours été pour lui dévouée, prévenante, soumise,
+passionnée; mais j'avais sans doute mal employé ces nobles sentiments,
+puisqu'il pouvait mourir sans me regretter.</p>
+
+<p>De ce moment, j'acquis cette amère conviction, née de l'amour le plus
+fervent et d'une profonde défiance de moi-même:&mdash;<i>L'on a toujours tort
+de n'être pas aimée.</i></p>
+
+<p>Je m'attachai de toutes mes forces à cette conviction, paradoxale sans
+doute; j'employai toutes les ressources de mon esprit, toute la
+puissance de mon c&oelig;ur à lui donner une irrécusable autorité.</p>
+
+<p>Elle me permettait de m'accuser et de pardonner à Gontran.</p>
+
+<p>Les femmes qui ont aimé avec cet aveuglement sublime, avec cette
+magnifique abnégation de <i>soi</i> qui constitue la passion, comprendront le
+bonheur qu'on a de saisir la moindre occasion d'excuser les cruautés de
+celui qu'on chérit, lors même qu'on doit se sacrifier à cette
+réhabilitation.</p>
+
+<p>Maintenant que les années, maintenant que le malheur ont mûri mon
+jugement, il me semble qu'il faut peut-être attribuer aussi cette
+opiniâtre indulgence à l'impérieux besoin que nous avons de justifier
+notre choix à nos propres yeux, même au prix de nos plus chères
+espérances.</p>
+
+<p>Une fois dans cette voie de défiance de moi, je me reprochai encore de
+n'avoir pas su inspirer à Gontran assez de tendresse pour qu'il m'eût
+appris le malheureux secret dont M. Lugarto faisait un si funeste abus.</p>
+
+<p>En voyant l'accablement de Gontran, j'en vins à me faire presque un
+crime de m'être montrée si dédaigneuse envers M. Lugarto, de n'avoir pas
+su mieux dissimuler mon aversion. Au lieu de s'exaspérer contre nous,
+peut-être cet homme fût-il resté inoffensif.</p>
+
+<p>Je fus heureuse et pourtant presque épouvantée de cette dernière
+réflexion.</p>
+
+<p>Telle était la formidable puissance de l'amour! Moi, si fière, surtout
+depuis que j'appartenais à Gontran, je regrettais presque de m'être
+conduite avec dignité envers le plus méprisable, le plus méchant des
+hommes.</p>
+
+<p>Maintenant je m'étonne du silence prolongé que moi et Gontran nous nous
+gardâmes après cette scène; mais les paroles de M. Lugarto établissaient
+si nettement l'horrible dépendance de Gontran à son égard, que nous
+devions rester quelque temps comme étourdis de ce coup écrasant.</p>
+
+<p>M. de Lancry tenait son visage caché dans ses deux mains.</p>
+
+<p>Je m'approchai de lui toute tremblante.&mdash;Mon ami...&mdash;lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous encore?&mdash;s'écria-t-il brusquement et d'une voix
+courroucée. Il redressa son front, qui me parut sombre et comme la nuit,
+et me jeta un regard qui me fit pâlir.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà où votre causticité, voilà où votre sotte pruderie nous ont
+conduits! à une explication positive. Vous devez être satisfaite,
+maintenant! Ma position envers Lugarto est claire et tranchée, j'espère?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Gontran, je devais écouter sans indignation les horribles
+aveux de cet homme!... Mais mon honneur! mais le vôtre!</p>
+
+<p>&mdash;Eh, madame! qui vous parle de compromettre votre honneur et le mien?
+Il y a un abîme entre une faute et une innocente coquetterie... Si vous
+aviez eu l'ombre de perspicacité, aux premiers mots que je vous ai dit
+sur Lugarto, vous auriez deviné que c'était un homme à ménager. Mais
+non, malgré mes recommandations les plus expresses, vous avez vingt fois
+pris à tâche de l'irriter. Blasé, méchant comme il est, il trouve un
+affreux plaisir dans les contrariétés, dans les résistances... Quelques
+banalités affectueuses de votre part nous en auraient débarrassés...
+Mais vous l'avez piqué au jeu... Maintenant,&mdash;ajouta M. de Lancry avec
+rage,&mdash;maintenant il est poussé à bout. Malgré moi je me suis laissé
+aller à lui dire de dures paroles... Maintenant je sais qu'il vous fait
+la cour, et il faut que je sois assez lâche pour ne pas le souffleter,
+et pour aller ce soir, demain, tous les jours en public avec vous et
+avec lui... Voilà ce dont vous êtes cause, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, mille fois oui! Puisque vous étiez sûre de vous autant que je
+le suis moi-même, il fallait, sans agréer ses soins, ne pas le repousser
+brutalement; il fallait lui dire avec grâce et bonté que ses assiduités
+vous compromettaient, et que puisqu'il voulait vous être agréable, il
+devait commencer par vous obéir en cela. Il vous aurait écoutée; car,
+ainsi vous ne lui ôtiez pas toute espérance, vous ne l'exaspériez pas...
+Mais était-ce à moi à entrer dans de pareils détails? était-ce à moi à
+vous dire le rôle que vous deviez jouer dans cette circonstance? Ne
+deviez-vous pas m'épargner ce soin à la fois humiliant et ridicule? Si
+vous m'aimiez pour moi, je n'aurais pas eu besoin de vous dire tout
+cela... Il ne suffit pas d'être une femme de bien, de faire parade de sa
+vertu,&mdash;ajouta-t-il en souriant avec amertume;&mdash;il faut encore tâcher de
+ne pas mettre son mari dans une position dont il ne puisse sortir que
+par le déshonneur, ou par un crime... Entendez-vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu!... Gontran!</p>
+
+<p>&mdash;Vous parliez d'obligations d'argent... je donnerais ma vie pour n'en
+avoir pas d'autres... envers lui; car sachez-le donc, malheureuse femme,
+il tient entre ses mains plus que ma vie... entendez-vous, plus que ma
+vie... Maintenant, comprenez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, mon Dieu! je comprends... Pardonnez-moi, Gontran, soyez
+bon; tout à l'heure, je me suis dit aussi que j'avais tort. Vous le
+savez, avant ma maladie, j'ai pris la résolution de vous aimer pour
+vous; cette résolution je la tiendrai toujours, mon ami... Notre
+position est horrible... Ce secret, je ne vous le demande pas; non, non;
+mais enfin que faut-il faire?</p>
+
+<p>&mdash;Aller ce soir à ce dîner d'abord, puis à cette fête...</p>
+
+<p>&mdash;Soit, nous irons... nous irons... Oh! vous verrez, j'aurai du courage.
+Je parlerai à cet homme sans lui témoigner mon aversion. S'il le faut,
+je lui sourirai. Le monde interprétera ma conduite comme il le voudra...
+Peu m'importe, pourvu qu'aux yeux de Dieu et de vous, je n'aie pas à
+rougir... Gontran, j'ai plus de résolution que vous ne le pensez.
+Voyons, regardons notre position bien en face... Cet homme peut vous
+perdre; je l'abhorre autant que je vous aime, Gontran; je pourrai bien,
+je vous le promets, cacher l'horreur qu'il m'inspire... mais enfin s'il
+persiste, si un jour il me dit... à moi... car cet homme ose tout:&mdash;Ce
+secret qui peut perdre votre mari, je le dévoile, si vous ne m'aimez
+pas?...</p>
+
+<p>Gontran rougit d'indignation et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je le tuerai... et me tuerai après!</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme avait donc raison... mon ami... un crime ou le suicide...
+Allons... c'est bien... En tout cas vous ne mourrez pas seul. Voici donc
+nos chances les plus terribles... Maintenant écoutez-moi... Ce matin M.
+de Rochegune est venu me faire ses adieux; il a reçu ici une lettre de
+M. de Mortagne. Ne prenez pas cet air courroucé, Gontran; notre position
+est bien triste, et M. de Mortagne est peut-être notre seul ami. Il
+sait, je ne sais comment... que M. de Lugarto a de funestes desseins sur
+vous, sur moi. Il est parti, dit-il, de Paris pour les déjouer; il me
+fait surtout recommander de ne jamais vous quitter si vous voyagiez.
+Tout ceci est bien vague, sans doute; mais enfin il est toujours
+consolant de penser que nous avons des amis qui veillent sur nous.</p>
+
+<p>&mdash;Et M. de Mortagne aura bien à faire pour que j'oublie ses lâches
+insultes!&mdash;s'écria Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il faudra faire pour cela, mon ami, il le fera de grand c&oelig;ur,
+croyez-le.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au fait... il ne s'était pas trompé; il vous avait prévenue que
+je vous rendrais très-malheureuse,&mdash;dit Gontran avec une irritation
+continue,&mdash;vous devez reconnaître la justesse de ses prévisions.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami,&mdash;dis-je en tâchant de sourire,&mdash;sans doute j'aime beaucoup M.
+de Mortagne, mais je suis forcée, en cette occasion, de lui donner tort;
+ce n'est pas vous, c'est cet homme implacable qui me rend si
+malheureuse! Tant que vous avez été libre, ne m'avez-vous pas comblée de
+toutes les félicités possibles? Avant mon mariage ne vous ai-je pas dû
+de beaux jours tout rayonnants d'amour et d'espérances?</p>
+
+<p>&mdash;Et ces espérances ont été bien trompées... n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Gontran... vous savez bien qu'il n'en est rien. N'ai-je pas goûté un
+bonheur idéal dans notre retraite de Chantilly? Qui est venu nous
+arracher de cet éden? cet homme odieux! Son arrivée n'a-t-elle pas été
+le signal de nos chagrins! Ne sais-je pas maintenant qu'en rendant des
+soins à cette femme dont j'étais si jalouse, vous obéissiez encore à
+l'influence de cet homme? N'avait-il pas besoin, pour ses affreux
+projets, que vous eussiez l'air de m'être infidèle? Encore une fois,
+Gontran, je ne vous accuse pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes pourtant, et toujours et malgré tout, une noble et
+excellente créature,&mdash;me dit Gontran en me regardant d'un air
+attendri.&mdash;Ah! maudit soit le jour où j'ai écouté les avis de mon oncle
+et de votre tante!... Quelle vie je vous ai faite, malheureuse enfant!
+Ah! c'est affreux! Tenez, j'ai quelquefois horreur de moi-même.</p>
+
+<p>En disant ces mots, Gontran sortit violemment.</p>
+
+<p>Le malheur donne quelquefois une grande décision de caractère.</p>
+
+<p>Je résolus de suivre les ordres de Gontran, d'être affable pour M.
+Lugarto. Maintenant que je ne suis plus sous le charme de l'amour que
+m'inspirait M. de Lancry, ni sous l'impression de la terreur que
+m'inspirait <i>son ami</i>, je puis à peine concevoir comment j'ai pu me
+résigner à cette honteuse, à cette humiliante concession, après la scène
+odieuse qui avait eu lieu le matin.</p>
+
+<p>Mais alors je n'hésitai pas; avant tout il fallait surtout gagner du
+temps. M. de Mortagne agissait de son côté: peut-être espérait-il
+trouver le moyen d'arracher Gontran à l'influence de M. Lugarto.</p>
+
+<p>Nous partîmes pour ce dîner, pour cette fête.</p>
+
+<p>Il faisait un temps magnifique; je me rappelle une circonstance puérile,
+mais bizarre.</p>
+
+<p>Au coin de l'avenue de Marigny, notre voiture fut obligée de s'arrêter
+quelques instants. Un pauvre, d'une figure hideuse et difforme,
+s'approcha et demanda l'aumône.</p>
+
+<p>Gontran, je crois, ne l'entendit pas; le mendiant jeta sur nous un
+regard de courroux et nous dit avec un geste menaçant, au moment où
+notre voiture repartit:&mdash;Ces riches! ils sont bien fiers, ils sont si
+heureux!</p>
+
+<p>Par un mouvement spontané, nous nous regardâmes, Gontran et moi, comme
+pour protester contre cette accusation de bonheur.</p>
+
+<p>Hélas! pourtant, l'erreur de ce pauvre était excusable: il voyait une
+jeune femme, un jeune homme, dans une brillante voiture, entourés de ce
+luxe que le vulgaire prend pour le bonheur et qui cache souvent tant de
+douleurs, tant de plaies incurables. Ce pauvre pouvait-il deviner les
+chagrins dont nous étions navrés? et cette fête somptueuse à laquelle
+nous nous rendions comme à un supplice avec une sourde et vague frayeur?
+Que de tristes enseignements dans ces contrastes de l'apparence et de la
+réalité!</p>
+
+<p>Nous arrivâmes chez M. Lugarto.</p>
+
+<p>Mon découragement, ma tristesse avaient fait place à une sorte
+d'animation fébrile et factice. M. Lugarto nous reçut le sourire sur les
+lèvres; il triomphait dans l'orgueil de son exécrable méchanceté.</p>
+
+<p>Sa maison, que je ne connaissais pas, était encombrée de toutes les
+magnificences imaginables, mais entassées, mais accumulées sans goût. Au
+milieu de ce chaos d'admirables choses, certaines mesquineries inouïes
+dénotaient des instincts d'avarice sordide. Cette vaste et opulente
+demeure, malgré ses proportions, manquait complétement d'élégance, de
+noblesse et de grandeur.</p>
+
+<p>Nous y trouvâmes réunies les personnes que M. Lugarto nous avait
+annoncées. De temps en temps je regardais Gontran pour prendre courage.
+M. Lugarto parut frappé du changement qui s'était opéré dans mes
+manières à son égard.</p>
+
+<p>Tout ce que je pus faire fut d'être pour lui d'une politesse presque
+bienveillante; il en parut plus étonné que touché: il me considérait
+attentivement, comme s'il eût douté de cette apparence; il fut pour moi
+de la plus extrême prévenance.</p>
+
+<p>Gontran était placé auprès de la princesse Ksernika; soucieux, absorbé,
+il répondait à peine aux coquetteries provocantes de cette femme.</p>
+
+<p>M. Lugarto me dit à voix basse et en sortant de table qu'il était le
+plus heureux des hommes, puisque je semblais renoncer à mes injustes
+préventions contre lui; qu'il regrettait amèrement son emportement du
+matin, mais que je devais l'excuser en faveur de la violence d'un amour
+dont il n'était pas le maître.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!&mdash;pensais-je en l'écoutant,&mdash;qui m'aurait dit, un jour, que
+trois mois après mon mariage, après cette union qui était pour moi si
+adorablement belle et sainte, je serais réduite à entendre de telles
+paroles sans pouvoir témoigner ma honte, mon dégoût, mon indignation?
+Oh! profanation! oh! sacrilége! un amour que j'avais rêvé si noble, si
+grand, si pur!</p>
+
+<p>Après dîner, ainsi que l'avait voulu M. Lugarto, nous montâmes dans sa
+voiture, lui, la princesse, Gontran et moi; nous allâmes à Tivoli. Mon
+supplice continua.</p>
+
+<p>M. Lugarto me donnait le bras; mon mari donnait le sien à la princesse:
+il y avait beaucoup de monde à cette fête; presque toutes les personnes
+de la cour que leur service retenait à Paris y assistaient.</p>
+
+<p>J'étais restée assez longtemps malade; depuis quelques semaines je
+n'étais pas allée dans le monde: aussi certaines nuances dans la manière
+dont on m'accueillait, ainsi que M. de Lancry, me surprirent
+sensiblement.</p>
+
+<p>Les hommes lui rendaient ses saluts d'un air froid et distrait;
+quelques femmes auxquelles il parla lui répondirent à peine. M. Lugarto
+fut, au contraire, accueilli comme d'habitude; son visage rayonnait. Je
+crus voir que les hommes lui jetaient des regards d'envie et que
+plusieurs femmes me montraient avec dédain.</p>
+
+<p>Les révélations de M. de Rochegune me vinrent à la pensée; je frissonnai
+en songeant aux bruits ignominieux dont moi et Gontran nous étions
+peut-être l'objet en ce moment, tant les apparences semblaient
+accablantes...</p>
+
+<p>Je me sentis défaillir; je dis à M. Lugarto d'une voix suppliante:</p>
+
+<p>&mdash;Vous tenez notre destinée entre vos mains, monsieur, ayez pitié de
+nous... sortons de ce jardin...</p>
+
+<p>&mdash;Voici, madame, la duchesse de Berri. Gontran ne peut se dispenser
+d'aller la saluer, ni vous non plus,&mdash;me dit M. Lugarto.</p>
+
+<p>En effet, <i>Madame</i> était venue à cette fête; elle entrait alors sous une
+tente où l'on dansait.</p>
+
+<p>Je repris un peu d'espoir. Lorsque j'avais été présentée à <i>Madame</i>,
+après mon mariage, elle avait bien voulu m'accueillir avec cette grâce
+touchante et cordiale qui n'appartenait qu'à elle.</p>
+
+<p>&mdash;«C'est un trésor que mademoiselle de Maran; en vérité; vous êtes plus
+heureux que vous ne le méritez, monsieur de Lancry,»&mdash;avait-elle dit à
+Gontran d'un air moitié souriant, moitié sérieux.</p>
+
+<p>Je pensais que <i>Madame</i>, en nous accueillant avec sa bonté accoutumée,
+imposerait aux méchants propos du monde, et que, par habitude de cour,
+toutes les personnes présentes modèleraient leur conduite envers nous
+sur celle de <i>Madame</i>.</p>
+
+<p>Je pris le bras de Gontran; nous nous approchâmes de S. A. R.</p>
+
+<p>Mon c&oelig;ur battait à se rompre.</p>
+
+<p>En nous voyant venir, les personnes qui accompagnaient <i>Madame</i>
+s'écartèrent de façon à laisser un assez grand espace vide entre nous et
+la princesse.</p>
+
+<p>Je vis avec frayeur la figure de <i>Madame</i>, d'une expression
+ordinairement si bienveillante, se rembrunir tout à coup et devenir
+hautaine et sévère.</p>
+
+<p>Malgré son assurance, M. de Lancry tressaillit légèrement. A peine
+avait-il salué <i>Madame</i>, que S. A. R., après avoir regardé mon mari avec
+un mélange de dédain glacial et de fierté révoltée, comme si elle eût
+été indignée que nous eussions osé nous présenter devant elle, nous
+tourna le dos sans lui dire un mot.</p>
+
+<p>M. de Lancry devint pâle de douleur et de rage. Il me fit tellement
+pitié que j'eus la force de surmonter mes ressentiments. Je lui dis
+d'une voix ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, pardonnez à <i>Madame</i>. Elle, toujours si bonne, si généreuse,
+aura été involontairement surprise par les calomnies du monde... Venez,
+venez... Pas un mot de ceci à M. Lugarto; ne donnons pas ce nouveau
+triomphe à sa méchanceté.</p>
+
+<p>J'entraînai presque M. de Lancry.</p>
+
+<p>Un grand nombre de personnes curieuses de voir <i>Madame</i> l'avaient
+suivie; nous pûmes cacher notre confusion dans la foule, et rejoindre M.
+Lugarto et madame de Ksernika.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que madame la duchesse de Berri vous a parfaitement
+accueillis,&mdash;dit M. Lugarto avec ironie à M. de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... fort bien,&mdash;dit Gontran en souriant d'un air contraint.</p>
+
+<p>Je donnais le bras à Gontran; son c&oelig;ur battait si vite, si
+violemment, que j'en sentis les pulsations. Je vis qu'il se contenait à
+peine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas, mon cher, vous enlever plus longtemps à madame de
+Ksernika,&mdash;dit M. Lugarto.</p>
+
+<p>Je me pressai contre Gontran; il me dit à voix basse:&mdash;Un moment
+encore... donnez-lui le bras... je vous en prie.</p>
+
+<p>L'accent de sa voix me parut singulièrement altéré; il ajouta tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, mon cher Lugarto, je ne veux pas vous enlever plus longtemps
+non plus à madame de Lancry; nous nous entendons à merveille. Mais ne
+devions-nous pas aller prendre des glaces chez Tortoni, ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute,&mdash;répondit M. Lugarto. J'y pensais bien, mon cher, et je ne
+vous aurais pas fait grâce de cette partie du <i>programme de notre
+soirée</i>,&mdash;ajouta-t-il avec un sourire sardonique.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus, mon cher,&mdash;reprit Gontran.</p>
+
+<p>J'étais désolée, je croyais cette malheureuse soirée terminée. Tout
+Paris était à Tortoni; notre présence allait être une nouvelle occasion
+de calomnies.</p>
+
+<p>En regagnant notre voiture, M. Lugarto me dit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas été dupe de Lancry; la duchesse de Berri l'a reçu de la
+manière la plus humiliante. J'ai vu cela aux figures rayonnantes des
+personnes qui accompagnaient Son Altesse; car Gontran est aussi détesté
+par les hommes que vous l'êtes par les femmes, tout cela grâce à vos
+avantages naturels à tous deux. Vous le voyez bien, <i>la ville et la
+cour</i>, comme on disait autrefois, croient que nous sommes ensemble du
+dernier mieux... Vous n'avez donc plus maintenant à craindre pour votre
+réputation... Laissez-moi donc vous aimer; vous verrez que je
+parviendrai à me faire supporter... Déjà, ce soir, vous êtes mieux pour
+moi... Tenez... je vous aime tant, que si vous le vouliez, vous pourriez
+m'ôter tout pouvoir sur votre mari.</p>
+
+<p>Je ne répondis rien; nous montâmes en voiture, nous arrivâmes à Tortoni.
+A mon grand chagrin, Gontran nous conduisit dans un salon au premier.
+J'y reconnus plusieurs personnes qui avaient vu avec quel dédain
+<i>Madame</i> avait accueilli mon mari. Ma confusion fut à son comble lorsque
+je vis beaucoup de personnes nous regarder en souriant malignement.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin,&mdash;dit Gontran,&mdash;le moment est venu...</p>
+
+<p>Ne sachant ce qu'il voulait dire, je le regardai. L'expression de son
+visage me fit peur... Je me rappelle cette scène effrayante comme si j'y
+assistais encore. Gontran était assis à côté de moi, il avait en face de
+lui madame de Ksernika et M. Lugarto. M. de Lancry se leva tout à coup,
+et dit à M. Lugarto d'une voix haute et vibrante de colère:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lugarto, vous êtes un misérable!...</p>
+
+<p>Celui-ci, stupéfait malgré son audace, ne sut que répondre. Plusieurs
+hommes se levèrent vivement. Un profond silence régna dans le salon. Je
+ne pus faire un mouvement... je croyais rêver. Gontran reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lugarto, vous osez attaquer dans le monde la réputation de
+madame de Lancry et faire entendre que je suis un mari complaisant,
+parce que je vous ai certaines obligations; je vous dis ici bien haut
+que vous êtes un infâme imposteur! Madame de Lancry vous a toujours
+méprisé comme vous le méritez, et vous avez indignement abusé de
+l'intimité qui existait entre nous pour donner une apparence à vos
+lâches calomnies.</p>
+
+<p>La première, la seule idée qui me vint, fut que cet homme allait perdre
+Gontran et révéler le funeste secret qu'il possédait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu!&mdash;m'écriai-je en fondant en larmes:</p>
+
+<p>Deux ou trois femmes de ma société, que je ne connaissais cependant que
+de vue, vinrent auprès de moi et m'entourèrent avec la plus touchante
+sollicitude, tandis que plusieurs hommes s'interposaient entre Gontran
+et M. Lugarto.</p>
+
+<p>Ce dernier, sa première stupeur passée, redoubla d'impudence; je
+l'entendis répondre à M. de Lancry avec l'apparence d'une dignité
+contrainte et offensée:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, monsieur, le motif de vos reproches; je déclare
+ici hautement que personne ne respecte plus profondément que moi madame
+de Lancry, et j'ignore complétement les calomnies auxquelles vous faites
+allusion. Quant aux obligations que vous pourriez avoir envers moi, je
+ne sache pas que j'en aie dit un mot à personne... Votre attaque est si
+violente, monsieur, votre accusation tellement grave, et surtout si
+imprévue, car nous venons de passer la soirée ensemble, que je ne puis
+l'attribuer qu'à une imagination passagère que je déplore sans me
+l'expliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable fourbe!&mdash;s'écria Gontran, mis hors de lui par la fausse
+modération et par l'infernale perfidie de la réponse de M. Lugarto.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les personnes ici présentes,&mdash;dit ce dernier,&mdash;comprendront, je
+l'espère, dans quelle position nous sommes vis-à-vis l'un de l'autre,
+monsieur, et qu'il est des injures qu'on doit savoir tolérer.</p>
+
+<p>&mdash;Et ceci, le tolérerez-vous?...&mdash;s'écria Gontran.</p>
+
+<p>Et j'entendis le bruit d'un soufflet.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de tumulte, au-dessus duquel domina la voix de M.
+Lugarto, qu'on entraînait, et qui s'écriait avec un accent de rage que
+je n'oublierai jamais:</p>
+
+<p>&mdash;Offense pour offense, monsieur, nous sommes quittes. Demain, tout
+Paris saura comment je me venge!...</p>
+
+<p class="c">FIN DU TOME DEUXIÈME</p>
+
+<hr class="full" />
+
+<h1><a name="MATHILDE-3" id="MATHILDE-3"></a>MATHILDE</h1>
+
+<hr />
+
+<h2>MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME</h2>
+
+<p class="cb">PAR</p>
+
+<h2>EUGÈNE SÜE.</h2>
+
+<p class="cb">PARIS<br />PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="cb">1845</p>
+
+<h3><a name="TOME_TROISIEME" id="TOME_TROISIEME"></a>TOME TROISIÈME.</h3>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="E-CHAPITRE_I" id="E-CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<h4>UNE VISITE.</h4>
+
+<p>Je passai une nuit terrible.</p>
+
+<p>A peine M. de Lancry m'eut-il ramenée chez moi, que je tombai dans une
+crise nerveuse qui m'ôta toute connaissance.</p>
+
+<p>Je ne me souviens pas de ce qui se passa pendant les longues heures
+qu'elle dura. Elle cessa vers les quatre heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>Ma pauvre Blondeau était assise à mon chevet et pleurait
+silencieusement. Je portai les mains à mon front comme pour rassembler
+mes souvenirs. En me rappelant la scène de la veille, je ne doutai pas
+qu'un duel n'eût eu lieu.</p>
+
+<p>Hélas! c'était encore la moindre de mes terreurs. Lugarto pouvait
+perdre Gontran. Peut-être cet homme avait-il parlé?</p>
+
+<p>&mdash;Où est M. de Lancry?&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>Blondeau me regarda avec une sorte de tendresse compatissante, et me
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;M. le vicomte est sorti ce matin, madame; puis il est rentré et
+ressorti encore.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans être blessé?&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>Blondeau parut très-étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Sans être blessé, madame... pas le moins du monde... S'il l'eût été,
+il n'aurait pas pu se mettre... en route.</p>
+
+<p>&mdash;En route... que dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;M. le vicomte, en rentrant ce matin, a donné l'ordre de préparer son
+nécessaire de voyage, une ou deux malles; et il est parti, emmenant son
+nouveau valet de chambre, et en laissant cette lettre pour vous, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Parti!... parti... sans moi. Et les avertissements de M. de
+Mortagne!&mdash;m'écriai-je.&mdash;Il y a là quelque chose de bien fatal...</p>
+
+<p>J'ouvris en hâte la lettre de Gontran.</p>
+
+<p>En quelques lignes il m'apprenait qu'à la suite de la scène de la
+veille, une rencontre avait eu lieu entre lui et M. Lugarto, que ce
+dernier était légèrement blessé. Mon mari se voyait obligé, me
+disait-il, de faire une absence de quelques jours seulement pour
+terminer l'affaire importante que je savais! il regrettait beaucoup de
+me laisser seule, mais je devais comprendre combien étaient graves et
+décisives les démarches qu'il allait tenter.</p>
+
+<p>&mdash;Et par quelle barrière est sorti M. de Lancry? Quelle route a-t-il
+prise?&mdash;demandai-je à Blondeau. Car, désirant obéir aux recommandations
+expresses de M. de Mortagne de ne jamais me séparer de Gontran, je
+voulais le rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut envoyer à l'instant à la poste aux chevaux savoir quelle route
+M. de Lancry a suivie; grâce à ces mêmes renseignements, pris de relais
+en relais, je pourrai peut-être l'atteindre. Nous allons partir... à
+l'instant... Tu m'accompagneras...</p>
+
+<p>&mdash;Partir, madame, dans l'état où vous êtes? mais c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis qu'il le faut... Tu ne sais pas combien cela est important.</p>
+
+<p>&mdash;Comment faire alors, madame, pour savoir où es allé M. le vicomte? il
+n'est parti ni dans sa voiture, ni en poste: il a fait venir un fiacre,
+et y est monté avec son valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... mon Dieu!&mdash;m'écriai-je avec désespoir.</p>
+
+<p>Je ne comprenais rien au brusque départ de Gontran, je redoutais quelque
+perfidie de M. Lugarto.</p>
+
+<p>J'envoyai Blondeau s'informer si ce dernier était à Paris; on lui
+répondit qu'il y était, que sa blessure avait assez de gravité, et qu'il
+ne pouvait pas sortir de quelques jours.</p>
+
+<p>J'étais en proie à une mortelle inquiétude. Je frémissais en songeant
+que M. de Mortagne avait pour ainsi dire prévu cette absence de Gontran,
+puisqu'il m'avait expressément recommandé de ne pas quitter M. de
+Lancry.</p>
+
+<p>En vain Blondeau interrogea ceux de nos gens qui avaient assisté au
+départ de mon mari, je ne pus recueillir le moindre renseignement.</p>
+
+<p>Je passai la fin de la journée et la nuit suivante dans d'inexprimables
+angoisses. Je ne pouvais comprendre comment M. Lugarto n'avait pas
+exécuté sa menace de perdre Gontran; peut-être l'avait-il fait:
+peut-être mon mari, parti précipitamment pour échapper aux suites de
+cette révélation, n'avait pas voulu m'effrayer.</p>
+
+<p>Je ne savais qui interroger pour être éclairée à ce sujet.</p>
+
+<p>Je me décidai à aller, quoi qu'il m'en coûtât, chez mademoiselle de
+Maran. Elle, plus que personne, devait m'instruire de ce que je voulais
+savoir, car elle recueillait avec empressement les bruits odieux qui
+nous concernaient.</p>
+
+<p>Je me disposais à me rendre chez ma tante, lorsqu'on l'annonça.</p>
+
+<p>En toute autre circonstance, cette visite m'eût été odieuse. Je
+remerciai presque le ciel de m'envoyer mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Pourtant, lorsque je vis l'air ironique et satisfait de ma tante, je
+regrettai le v&oelig;u que j'avais formé.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... eh!...&mdash;me dit-elle&mdash;qu'est-ce qu'il y a donc? Du trouble
+dans votre ménage, chère petite? dans ce modèle des jolis ménages
+commodes et faciles? On parle de tragédies... qui, j'en suis sûre... ne
+sont que des comédies... heureusement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que vous voulez dire, madame; à cette heure, je suis
+horriblement inquiète de M. de Lancry, je ne l'ai pas revu depuis la
+scène cruelle qui au moins aura fait tomber les calomnies dont M. de
+Lancry et moi nous étions l'objet.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites donc là, ma chère petite? vous croyez qu'elle
+a été d'un bon effet, cette scène à Tortoni! Ah çà! est-ce que vous êtes
+folle?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, madame, que les honnêtes gens qui auront entendu M. de
+Lancry prouver si nettement l'infamie de M. Lugarto, ne se feront plus
+l'écho de bruits encore plus ridicules qu'ils ne sont odieux; si
+personne à l'avenir ne nous défend, personne du moins ne nous attaquera.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi donc tranquille avec vos preuves: il n'a rien prouvé du
+tout, votre mari! est-ce qu'on a été dupe de cette comédie-là?</p>
+
+<p>&mdash;Une comédie! madame, une comédie!</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement; est-ce que M. Lugarto pouvait répondre autrement
+qu'il a fait à l'apostrophe sauvage de Gontran?... Est-ce que devant
+tout le monde il pouvait avouer que vous aviez eu des préférences pour
+lui?... Ainsi, chère petite, vous avez la bonhomie de vous croire
+blanche comme neige et votre mari aussi, parce que M. Lugarto aura
+proclamé votre innocence à la face du lustre de Tortoni? Mais le simple
+savoir-vivre l'obligeait à agir ainsi. Il faudrait être un vilain, un
+croquant, pour se conduire autrement. Je ne suis pas suspecte, moi: je
+trouve ce Lugarto bête comme une oie à l'endroit de sa titulature et de
+<i>ses étoiles d'or en champ d'argent</i>; mais je dois avouer avec tout le
+monde que, dans cette occasion-là, il s'est conduit avec toute sorte de
+réserve, de mesure et une dignité non pareille... Est-ce que pour vos
+beaux yeux il ne s'est pas laissé menacer, injurier, presque assommer
+par votre mari, sans proférer une plainte, et au contraire en défendant
+votre réputation? Allons donc!... Galaor et Orondate sont des monstres
+de cynisme et de fatuité... auprès de ce pauvre Lugarto.</p>
+
+<p>Je ne trouvais pas une parole à répondre à mademoiselle de Maran.
+J'avais déjà une si triste expérience de la méchanceté du monde que je
+ne doutai pas que la conduite de M. de Lancry et de M. Lugarto ne pût
+être interprétée ainsi que le disait ma tante.</p>
+
+<p>Je laissai retomber avec accablement ma tête sur ma poitrine.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran, fière de son triomphe, continua avec une joie
+cruelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a de pis pour Gontran, c'est que, par là-dessus, le Lugarto
+s'est très-bien conduit dans le duel; il a été blessé, l'honneur est
+satisfait, comme l'on dit; sans compter qu'à la rigueur ce bel
+archimillionnaire aurait pu parfaitement refuser à Gontran de se battre
+avec lui... vu que votre mari a, dit-on, l'inconvénient de lui devoir
+énormément d'argent. Or, entre nous, c'est une drôle de manière de payer
+ses dettes que de vous rembourser d'un bon coup d'épée... Mais, puisque
+le Lugarto s'arrange de cette monnaie-là, tout est dit. Seulement cela
+prouve qu'il vous aime d'une furieuse force... et même, depuis sa
+blessure, il ne parle de vous qu'avec des roucoulements de fidèle berger
+les plus touchante du monde; je vous en avertis.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, madame... depuis cette scène, moi et M. de Lancry... nous
+sommes tombés encore un peu plus bas dans l'opinion du monde?&mdash;dis-je
+avec un calme qui étonna mademoiselle de Maran;&mdash;et M. Lugarto inspire,
+au contraire, le plus touchant intérêt?</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez d'or, chère petite! Cela est ainsi, ni plus ni moins;
+aussi vous m'en voyez tout émue, toute bouleversée. Je venais
+dare-dare... vous avertir et vous dire, un peu tardivement peut-être
+(mais mieux vaut se repentir tard que jamais), que j'étais désolée
+d'avoir consenti à votre mariage avec Gontran. Qui est-ce qui se serait
+jamais attendu à cela de lui? Savez-vous qu'après tout ce Mortagne, avec
+son cerveau fêlé, ne manquait pas d'une certaine judiciaire au moins?
+Mais on a eu beau faire et beau dire, il n'y a pas eu moyen de vous ôter
+ce beau mari-là de la tête, pauvre petite! Eh! penser qu'après quatre
+mois à peine de mariage, vous voilà déjà avec un mari méprisé, ruiné,
+infidèle! Tenez... c'est à fendre le c&oelig;ur! Je sais bien que vous me
+répondrez à ça que la conduite de votre infidèle vous a donné le droit
+d'user de représailles, et que ce Lugarto ne manque pas d'agréments,
+malgré sa figure de cire jaune, ses épilepsies et sa manie de
+tilulature; c'est égal, quand on me parle de votre goût pour lui, je me
+révolte... je m'indigne...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment... mais comme vous prenez bien ce que je vous dis! ça n'a pas
+l'air de vous émouvoir du tout!</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame... vous le voyez... je suis très-calme... je suis touchée
+même du sentiment qui vous dicte les consolations que vous venez me
+donner...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez bien raison d'en être touchée, mais je vous disais que,
+lorsqu'on me parlait de votre goût pour ce Lugarto, je me révoltais, je
+disais aux méchantes langues: Vous seriez furieusement interloqués, tous
+tant que vous êtes, si vous saviez le pourquoi et le comment du goût du
+cette petite vicomtesse de Lancry pour M. Lugarto... il y a dans cette
+jeune femme-là, voyez-vous, une manière d'abnégation courageuse, dans le
+goût des femmes héroïques de l'antiquité, quelque chose comme une
+mixture de Portia et de la mère des Gracques... Mais c'est vrai ce que
+je vous dis là... A vous voir à cette heure si calme, est-ce qu'on
+pourrait seulement penser que votre mari vous rend la plus malheureuse
+des femmes, et qu'à tort ou à raison votre réputation et la sienne sont
+à jamais perdues? Ah çà, mais dites-moi donc, maintenant j'y pense... si
+c'est à tort qu'on vous accuse, comme ça doit être affreux pour vous!</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, madame,&mdash;dis-je à mademoiselle de Maran avec un sang-froid
+qui la confondit,&mdash;vous êtes venue ici pour jouir de votre triomphe,
+pour voir si vos prévisions s'étaient bien accomplies, si la jeune femme
+était aussi malheureuse que la jeune fille, que l'enfant l'avait été...
+n'est-ce pas, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Allez toujours, je vous répondrai plus tard... C'est étonnant comme
+vous êtes perspicace.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, je vais vous porter un bien terrible coup... Je vais
+d'un seul coup me venger, me cruellement venger de tout le mal que vous
+m'avez fait, de celui que vous avez voulu me faire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étonnant... vous ne m'effrayez pas du tout, chère petite.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi bien en face, madame; écoutez bien l'accent de ma voix,
+remarquez bien l'expression de mes traits... vous si pénétrante, vous
+verrez si je mens.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait... au fait,&mdash;dit mademoiselle de Maran avec aigreur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, j'aime Gontran autant que je l'ai jamais aimé...
+entendez-vous?... Je l'aime avec passion, je l'aime plus encore
+qu'autrefois, car il est malheureux... Cet amour-là, c'est ma force,
+c'est mon courage, c'est ma consolation; grâce à cet amour, je suis déjà
+sortie, meurtrie peut-être, mais souriante, des luttes les plus
+cruelles... Grâce à cet amour, enfin, je défie l'avenir d'un front calme
+et serein.</p>
+
+<p>Il y avait un tel accent de vérité dans mes paroles; mon visage, ranimé
+par la puissance de mes convictions, était sans doute si radieux que
+mademoiselle de Maran, ne pouvant cacher sa rage, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elle est capable de dire vrai! C'est qu'il y a pourtant des
+femmes assez imbéciles pour s'ensorceler ainsi d'un homme! Les vilaines
+stupides, on les assommerait à coups de bûche, qu'elles s'écrieraient
+encore avec toutes sortes de voluptés langoureuses, comme les
+convulsionnaires du diacre Pâris:&mdash;<i>O douceur charmante!... ô
+ravissement ineffable!</i></p>
+
+<p>Puis, revenant involontairement à ses habitudes d'autrefois,
+mademoiselle de Maran me serra violemment le bras, en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes donc aveugle, sotte ou folle?</p>
+
+<p>La colère de ma tante me fit du bien; mon amour pour Gontran était
+compris; il pouvait, il devait me consoler de tout, puisque mademoiselle
+de Maran était si furieuse de me le voir ressentir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à vous faire enfermer,&mdash;répéta ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime, madame, je ne puis vous dire autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Elle me fera perdre la tête avec ses devises de mirliton sur tous les
+tons: Je l'aime!!! je l'aime!!! je l'aime!!! Belle réponse! Vous
+l'aimez, mais il vous a ruinée, mais il doit des sommes énormes à ce
+Lugarto; mais, du moment où celui-ci en exigera le payement, vous serez
+réduite à la misère.</p>
+
+<p>&mdash;Je partagerai cette misère avec Gontran, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est déshonoré aux yeux du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne l'est pas aux miens.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il vous méprise, mais il vous a laissé compromettre par ce
+Lugarto.</p>
+
+<p>&mdash;Gontran est sûr de mon amour.</p>
+
+<p>&mdash;Il en est si sûr qu'il ne vous aime pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je l'aime, moi, madame.</p>
+
+<p>Je ne sais avec quel accent je prononçai ces derniers mots, mais
+mademoiselle de Maran frappa du pied et s'écria avec emportement:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que l'enfer s'en mêle: cet amour a tourné en folie; elle est
+maintenant incurable.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oh! oui... vous l'avez dit, mademoiselle, c'est une folie, une
+sainte, une noble folie du moins que celle-là! Elle concentre toutes les
+forces de mon esprit, toute la puissance de mon âme sur Gontran. Ce qui
+n'est pas lui n'existe pas pour moi... vivre de sa vie, si dure, si
+pénible, si humiliante qu'elle soit... c'est mon seul v&oelig;u: vous avez
+raison, je suis folle. Qu'est-ce que la folie, sinon un sentiment
+exagéré aux dépens de tous les autres? Eh bien! oui... je suis folle...
+comme les folles j'ai de ces souvenirs chéris, adorés, enivrants, qui
+viennent à chaque instant luire à mon esprit, me transporter dans un
+monde idéal; ces souvenirs sont ceux des jours ineffables que j'ai
+passés près de lui, alors que j'étais si fière d'être belle et jeune,
+parce qu'il aimait ma jeunesse et ma beauté.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à cette heure il en est las et rassasié, de votre-beauté; quant à
+votre jeunesse, bel avantage!... Vous n'en aurez que plus longtemps à
+souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez comprendre ces questions de jeunesse et de beauté,
+madame; ou plutôt vous ne les comprenez que trop, c'est ce qui cause
+votre rage; mais le ciel est juste... il veut que vous connaissiez les
+tourments de l'envie... Il vous a réservé un terrible supplice, celui de
+me voir, malgré tout et à tout jamais heureuse, et par celui qui, selon
+vous, devait causer mes plus cruels chagrins! Voyez-vous, madame, demain
+il me dirait: Va-t'en... je te hais... qu'il ne pourrait pas arracher de
+mon c&oelig;ur ce trésor de souvenirs adorés dont je vivrais un siècle...
+Quelque méprisant, quelque impitoyable que soit Gontran, il ne pourra
+pas faire que le passé n'ait pas été le passé, un passé éblouissant
+comme un rêve de fée... un passé dans lequel je me réfugierai dès que le
+présent deviendra sombre et obscur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... ah! qu'elle est donc surprenante et réjouissante avec son cher
+petit passé!... Laissez-moi donc tranquille! Est-ce que ce n'est pas
+pour votre argent qu'il vous a épousée? Vous auriez été laide et
+méchante comme les sept péchés capitaux, qu'il vous aurait épousée tout
+de même.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, madame, jugez donc combien je me suis trouvée heureuse d'être à
+la fois riche, belle et dévouée!&mdash;Mais c'est intolérable, mais c'est
+l'acharnement dans la frénésie qu'un tel amour!&mdash;s'écria mademoiselle de
+Maran hors d'elle-même.&mdash;Mais, enfin, un jour il mourra; il faudra bien
+qu'il meure, ce cher et bel adoré! Comment vous consolerez-vous alors?
+Ah!... ah!... ah!... je vous prends sans vert! répondez à cela!</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce monde, je prierai Dieu pour lui; dans l'autre, je le reverrai.
+Madame, ma vie se passerait ainsi entre la prière et l'espérance...</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran se leva brusquement et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, c'est une gageure, un parti pris, un défi... dont je ne suis
+pas dupe. Vous faites contre fortune bon c&oelig;ur... vous êtes si
+orgueilleuse!!... Vous crèveriez de désespoir et de rage... plutôt que
+de pleurer devant moi!! C'est bien, ma mie, à votre aise. Vous êtes
+heureuse, très-heureuse, superlativement heureuse, n'est-ce pas? Grand
+bien vous fasse... Je me sentais disposée à être pitoyable pour vos
+chagrins, mais je vous trouve d'un tempérament si robuste à l'endroit
+des peines de c&oelig;ur que je ne m'en occuperai plus... J'ai dû
+charitablement vous prévenir de ce qu'on disait sur vous et sur votre
+bel Alcindor; vous trouvez tout cela parfaitement simple et naturel:
+rien de mieux. Seulement, maintenant n'attendez pas de moi que je vous
+défende ou que je vous plaigne le moins du monde... Nous verrons où
+cette belle obstination vous conduira...</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran partit furieuse...</p>
+
+<p>J'étais radieuse de ma fermeté et de l'espèce de révélation que je
+devais à la visite de mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Peut-être sans la violence de ses attaques n'aurais-je pas vu aussi
+clair dans mon c&oelig;ur. Jamais je n'aurais osé me proposer les questions
+qu'elle m'avait faites.</p>
+
+<p>Il est des suppositions si douloureuses ou si horribles que par instinct
+l'esprit ne s'y arrête pas; mais une fois qu'elles sont admises, une
+fois qu'on les a résolues, on est presque heureux de les avoir
+soulevées.</p>
+
+<p>La visite de mademoiselle de Maran eut donc un effet contraire à celui
+qu'elle attendait.</p>
+
+<p>Cette discussion m'éclaira davantage encore sur la profondeur de mon
+dévouement pour M. de Lancry.</p>
+
+<p>Avant j'aurais pu douter de moi, alors je n'en doutais plus: j'avais
+envisagé sans pâlir les plus terribles chances que cette affection pût
+subir...</p>
+
+<p>Hélas! je n'avais que trop besoin de cette puissante conviction pour
+résister aux nouveaux coups qui me menaçaient.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="E-CHAPITRE_II" id="E-CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h4>LA ROUTE</h4>
+
+<p>Un nouveau chagrin vint m'accabler.</p>
+
+<p>Ma pauvre Blondeau tomba malade. Mon médecin parut étonné de cette
+indisposition presque subite; sans être grave, elle tenait cette
+excellente femme dans un état de torpeur et de somnolence étranges.</p>
+
+<p>Mon inquiétude au sujet de Gontran augmentait de plus en plus.</p>
+
+<p>Je ne savais à qui me confier; j'envoyai chez madame de Richeville. Elle
+était encore en Anjou; l'on ne savait pas l'époque de son retour.</p>
+
+<p>M. de Mortagne n'avait pas reparu à Paris depuis le jour où il avait
+adressé chez moi une lettre à M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Avec quelle amertume je regrettai Ursule, ma seule amie! J'aurais pu
+sinon lui demander ses conseils, du moins lui dire mes angoisses.</p>
+
+<p>Elle m'écrivait souvent des lettres remplies de mélancolie et de
+tristesse. Elle n'était pas heureuse: non que son mari manquât de soins,
+de prévenances pour elle; mais <i>il ne la comprenait pas</i>. Elle se
+plaignait de la vie monotone qu'elle menait et regrettait notre enfance.</p>
+
+<p>Depuis mon entrée dans le monde, je n'avais pas contracté une amitié de
+femme; tout en reconnaissant les généreuses qualités de madame de
+Richeville, malgré moi, j'éprouvais toujours un sentiment vague de
+jalousie... Elle aussi avait aimé Gontran!</p>
+
+<p>Je me trouvais donc complétement isolée; j'étais entourée de gens
+récemment entrés à mon service; presque toute ma maison s'était
+renouvelée; la plus ancienne de mes deux femmes y était à peine entrée
+depuis six semaines. L'indisposition de Blondeau me privait de la seule
+personne amie que j'eusse alors auprès de moi.</p>
+
+<p>Depuis près de trois jours j'ignorais le sort de Gontran.</p>
+
+<p>Vers les cinq heures du soir, Fritz, le valet de chambre qu'il avait
+emmené, arriva dans un de ces cabriolets qu'on trouve aux postes, et
+m'apporta une lettre de mon mari.</p>
+
+<p>Je fus stupéfaite des nouvelles qu'il m'apprit.</p>
+
+<p>Gontran était souffrant; il m'attendait près de Chantilly, dans une
+maison où devait me conduire l'homme qu'il me dépêchait.</p>
+
+<p>M. de Lancry désirait qu'aussitôt sa lettre reçue je partisse en poste
+avec Blondeau et Fritz pour venir le rejoindre.</p>
+
+<p>«Il est très-important pour moi,&mdash;ajoutait M. de Lancry,&mdash;qu'on ignore
+encore à Paris que vous êtes venue me retrouver. Vous direz donc à vos
+gens de répondre aux personnes qui viendraient vous demander, que vous
+êtes partie pour aller passer quelques jours chez madame Sécherin. Vous
+écrirez aussi dans ce sens à mademoiselle de Maran, à mon oncle de
+Versac, et aussi à la princesse Ksernika. <i>Je vous en prie</i>, Mathilde,
+quelque répugnance que vous ayez à écrire à cette dernière personne,
+l'important est qu'il soit bien constaté dans le monde que vous vous
+rendez auprès d'Ursule, et non pas auprès de moi. Je vous expliquerai
+tout ce mystère, qui heureusement ne doit pas durer. Vous pouvez avoir
+une confiance absolue dans Fritz, que je vous envoie; il vous conduira
+près de Chantilly: c'est là que je vous attends, bonne et chère
+Mathilde. Courage! j'espère que de beaux jours nous sont encore
+réservés.»</p>
+
+<p>Je l'avoue, ma joie de revoir Gontran l'emporta peut-être sur
+l'inquiétude que me causait sa santé.</p>
+
+<p>Je donnai les ordres nécessaires pour partir à l'instant. Quoiqu'il me
+répugnât d'interroger un de mes gens, je demandai à Fritz si M. de
+Lancry était tombé malade pendant son voyage ou à son retour.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis répondre à madame la vicomtesse à ce sujet,&mdash;me dit-il.&mdash;En
+arrivant de Paris, M. le vicomte m'a laissé près de Chantilly, dans la
+maison où il attend madame; il en est parti seul, il y a trois jours; il
+y est revenu seul ce matin. M. le vicomte semblait fatigué, souffrant;
+il m'a ordonné de prendre un cabriolet à la poste et de venir chercher
+madame.</p>
+
+<p>Une folle espérance me passa par le c&oelig;ur. Je pensai un moment que
+Gontran m'avait trompée en annonçant la ruine de notre maisonnette,
+qu'il me ménageait une surprise, et que c'était dans cette retraite que
+nous devions nous réfugier pour échapper aux méchants bruits du monde.</p>
+
+<p>J'avais tant de religion pour cette adorable phase de ma vie passée,
+que, par un scrupule exagéré, je ne voulus pas, pour ainsi dire,
+profaner mon espoir et mes souvenirs chéris en faisant à Fritz la
+moindre question à ce sujet.</p>
+
+<p>Ainsi que Gontran me l'avait recommandé, j'écrivis à mademoiselle de
+Maran, à M. de Versac et à madame de Ksernika que j'allais passer
+quelques jours à la campagne chez Ursule; je donnai chez moi l'ordre de
+répondre dans le même sens aux personnes qui pourraient venir me voir.</p>
+
+<p>J'étais fâchée de ne pouvoir emmener Blondeau, mais je ne songeai pas
+même à lui parler de mon départ; malgré son état maladif, elle eût voulu
+m'accompagner.</p>
+
+<p>J'allai la voir dans sa chambre. Elle me reconnut à peine. Ses traits ne
+semblaient pas altérés. Elle ne paraissait pas souffrir; elle était
+seulement absorbée dans un engourdissement profond.</p>
+
+<p>A six heures, je partis de Paris.</p>
+
+<p>Celle de mes femmes qui me suivait avec le valet de chambre de M. de
+Lancry était une fille assez triste et dont la physionomie me déplaisait
+sans que je susse pourquoi.</p>
+
+<p>On était à la fin de juin, le ciel était sombre, l'air lourd, la chaleur
+étouffante, un orage menaçait.</p>
+
+<p>Malgré la longueur du jour, vers les sept heures et demie, au moment où
+je changeais de chevaux à Écouen, la nuit était presque complétement
+venue. Le tonnerre commença de gronder dans le lointain, quelques
+éclairs sillonnèrent l'horizon. L'atmosphère devint encore plus pesante.</p>
+
+<p>A ce relais, il s'éleva un débat puéril entre mon domestique et les
+postillons qui m'avaient conduite. Je ne signale ce fait, en apparence
+si peu important, que parce qu'il eut plus tard une grave conséquence.</p>
+
+<p>On avait jusqu'alors payé les guides à quatre francs, je crois, car
+j'avais recommandé la plus grande vitesse; je ne sais pourquoi, à ce
+relais, Fritz voulut payer à trois francs seulement. Le postillon vint
+réclamer à la portière; j'ordonnai de lui donner ce qu'il demandait, en
+ajoutant qu'avant toute chose je voulais aller très-vite, car j'étais
+très-pressée d'arriver.</p>
+
+<p>Le maître de poste, qui assistait à cette légère discussion, recommanda
+aux postillons la plus grande attention lorsqu'ils arriveraient à la
+descente de Luzarches, car la route était presque entièrement dépavée en
+cet endroit par suite des réparations qu'on y faisait. Des lanternes,
+d'ailleurs, signalaient ce danger.</p>
+
+<p>Nous partîmes d'Écouen.</p>
+
+<p>L'obscurité redoubla; quelques larges gouttes de pluie commencèrent à
+tomber. Je craignais que le bruit de la foudre n'effarouchât les
+chevaux, qu'un accident imprévu ne retardât mon arrivée près de
+Gontran.</p>
+
+<p>Du reste, je contemplais avec un calme mélancolique ces signes
+précurseurs de l'orage.</p>
+
+<p>Hélas! ces grands phénomènes de la nature, si imposants, si terribles
+qu'ils soient, sont bien moins effrayants que ces sourdes et lâches
+méchancetés qui bourdonnent autour de nous. Il y a tant de majesté dans
+cette commotion des éléments, que l'âme s'élève au-dessus de la peur et
+ne songe qu'à religieusement admirer la magnificence de cette lutte.</p>
+
+<p>Ces pensées me donnèrent de nouvelles forces, d'ailleurs j'allais
+retrouver M. de Lancry; il n'était que souffrant, me disait-il; je
+comptais sur mes soins, sur le repos, pour le guérir.</p>
+
+<p>J'avais fini par me persuader qu'il m'attendait, soit dans notre
+ancienne demeure, soit dans une nouvelle maison, et que nous devions
+vivre ainsi quelque temps dans l'isolement.</p>
+
+<p>Je regardais cet événement si désiré comme la récompense de mon
+dévouement pour Gontran; je remerciai Dieu de m'avoir si bien inspirée.
+J'avais une telle confiance dans la force de mes sentiments, que je ne
+doutais plus du bonheur de mon mari, désormais livré à la seule
+influence de mon amour.</p>
+
+<p>Peu de temps avant que d'arriver à la descente de Luzarches, qu'on avait
+signalée comme dangereux, ma voiture s'arrêta un moment au haut d'une
+côte que nous venions de gravir, il fallait enrayer.</p>
+
+<p>J'entendis d'abord dans le lointain le bruit du galop d'un cheval qui se
+rapprochait de plus en plus. Je me penchai machinalement à la portière;
+peu d'instants après, un cavalier, accourant à toute bride, s'écria
+d'une voix haletante en s'adressant à Fritz:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes poursuivis; ils sont si pressés qu'ils ont doublé la poste
+d'Écouen... Je n'ai pas un quart d'heure d'avance sur eux; ils montent
+la côte; je vais là-bas prévenir que...</p>
+
+<p>Je ne pus entendre le reste de sa phrase; il poursuivit sa route à bride
+abattue...</p>
+
+<p>Saisie d'effroi, ma première pensée fut qu'il s'agissait de M. Lugarto.</p>
+
+<p>&mdash;Qui nous poursuit? Quel est cet homme?&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>Fritz hésita un moment et me répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme à qui M. le vicomte m'avait fait porter une lettre en
+même temps que je venais chercher madame... Sans doute il agit d'après
+les ordres qu'il a reçus de M. le vicomte, en accourant prévenir madame
+qu'on nous poursuit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui nous poursuit? mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais le dire à madame,&mdash;répondit Fritz d'un air inquiet, en
+se baissant pour écouter.</p>
+
+<p>En effet, pendant un de ces moments de profond silence qui coupent
+parfois le fracas de l'orage, nous entendîmes le bruit encore éloigné
+d'une voiture; malgré l'escarpement de la côte, elle s'approchait assez
+vite...</p>
+
+<p>&mdash;Les voilà... les voilà...&mdash;dit Fritz presque avec frayeur.</p>
+
+<p>Tout me fut expliqué. Sans doute Gontran, dans la crainte que M. Lugarto
+ne découvrît sa retraite ou ne fût instruit de mon départ, avait
+ordonné à un homme sûr d'observer ses démarches. Cet homme avait vu
+partir M. Lugarto, il allait prévenir M. de Lancry que sa retraite était
+découverte, et m'avertissait en passant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que faire?... que faire?...&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>Le bruit de la voiture se rapprochait de plus en plus.</p>
+
+<p>Elle arriva au haut de la côte; n'ayant plus qu'à descendre, elle allait
+nous rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Que madame la vicomtesse n'ait pas peur,&mdash;me dit tout à coup
+Fritz.&mdash;J'ai un moyen... Postillon, attention à tes chevaux, et ventre à
+terre sans enrayer, tu t'arrêteras après avoir passé l'endroit dépavé où
+on a mis ces lanternes qu'on voit là-bas....</p>
+
+<p>A peine Fritz avait-il parlé que la voiture partit avec une vitesse
+effrayante.</p>
+
+<p>Elle ne roulait pas, elle bondissait sur cette descente rapide.</p>
+
+<p>Il fallut aux postillons une adresse merveilleuse pour traverser la
+saine partie de la route, sorte d'étroit passage pratiqué à travers
+d'énormes monceaux de pavés, et seulement éclairé par trois lanternes
+posées sur des pieux.</p>
+
+<p>Cet obstacle franchi, nous nous arrêtâmes.</p>
+
+<p>Je regardai par le carreau du fond de la voiture. Fritz sauta de son
+siége, courut aux lanternes et les éteignit.</p>
+
+<p>Les postillons, tournant le dos à la partie de la route qu'ils venaient
+de dépasser et que la voiture leur cachait, ne purent s'apercevoir de
+l'action de Fritz.</p>
+
+<p>Je compris son dessein.</p>
+
+<p>La nuit était si noire que les personnes qui nous poursuivaient,
+ignorant le danger, puisqu'elles n'avaient pas relayé à Écouen, devaient
+arriver aveuglément sur cette masse de grès et s'y briser.</p>
+
+<p>Nous avions descendu cette côte avec tant de rapidité, que l'autre
+voiture apparaissait à peine à son sommet lorsque Fritz s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Marche! postillon... Dix francs de guides si vous montez la route au
+galop!</p>
+
+<p>Malgré cette recommandation, les chevaux, essoufflés par cette course
+désordonnée, gravirent lentement le rude versant qui succédait à la
+descente.</p>
+
+<p>Dans un état d'angoisse inexprimable, je regardais toujours à travers le
+carreau du fond de la voiture.</p>
+
+<p>Fritz resta sur le marchepied de son siége pour juger du résultat de sa
+ruse.</p>
+
+<p>La nuit continuait d'être si profonde qu'on ne distinguait pas la
+voiture qui nous poursuivait; on ne voyait que deux points lumineux (ses
+lanternes) qui approchaient, qui descendaient avec une effrayante
+vitesse sur cette pente presque à pic.</p>
+
+<p>A la lueur d'un éclair, je vis parfaitement une voiture attelée de deux
+chevaux blancs... lancés avec impétuosité...</p>
+
+<p>Puis tout retomba dans l'ombre...</p>
+
+<p>Une idée terrible me vint: si les malheureux qui couraient à une perte
+certaine n'étaient pas ceux qui nous poursuivaient!...</p>
+
+<p>Machinalement je jetai mes deux mains en avant et je
+m'écriai:&mdash;Arrêtez!!</p>
+
+<p>Un nouvel éclair me montra la voiture, entraînée par son irrésistible
+élan...</p>
+
+<p>Elle était à peine à vingt pas de la masse de grès, sur laquelle elle
+devait inévitablement se briser...</p>
+
+<p>Que devins-je, mon Dieu! lorsque je crus reconnaître la forme
+particulière d'une sorte de briskha appartenant à M. de Mortagne, et
+dans lequel il était arrivé d'Italie chez ma tante le jour de la
+signature de mon contrat de mariage! Gontran m'avait parlé souvent de la
+construction commode quoique bizarre de cette voiture.</p>
+
+<p>En voyant les deux points lumineux qui la signalaient disparaître tout à
+coup... je poussai un cri déchirant, je mis ma main sur mes yeux...
+comme si j'avais assisté à l'effroyable catastrophe que je redoutais.</p>
+
+<p>A ce moment, nos chevaux, arrivant au haut de la côte que nous avions
+gravie, trouvèrent un terrain plat et repartirent avec une nouvelle
+impétuosité.</p>
+
+<p>En vain j'appelai les postillons, le bruit étourdissant des roues
+couvrait ma voix, ils ne m'entendirent pas; je me rejetai dans le fond
+de la voiture avec désespoir...</p>
+
+<p>Peu à peu, craignant de m'appesantir sur cette idée que M. de Mortagne
+était peut-être victime d'un épouvantable accident, je voulus me
+persuader, je me persuadai que je m'étais trompée.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il n'existait peut-être pas que cette seule voiture d'une
+forme particulière; M. de Mortagne pouvait l'avoir vendue et M. Lugarto
+l'avoir achetée; ainsi je calmai ou plutôt j'étourdis ma terreur... Je
+m'efforçai de croire que ce dernier nous poursuivait et qu'une punition
+toute providentielle frappait l'homme qui nous avait tant fait de mal.
+Enfin j'allais voir Gontran. Cet espoir seul me rassurait; M. de Lancry,
+prévenu par le messager qui nous avait dépassés, éclaircirait mes doutes
+à ce sujet.</p>
+
+<p>Après avoir couru une demi-heure environ sur la grande route, je
+m'aperçus bientôt que nous quittions le pavé et que nous nous engagions
+dans un chemin de traverse.</p>
+
+<p>La nuit était si obscure que je ne pus voir si nous entrions ou non dans
+la forêt.</p>
+
+<p>Après avoir ainsi marché quelque temps, nous nous arrêtâmes tout à coup.
+L'orage durait toujours.</p>
+
+<p>Je vis une maison de triste apparence dont tous les volets étaient
+fermés.</p>
+
+<p>Fritz descendit du siége, frappa, la porte s'ouvrit...</p>
+
+<p>Mon c&oelig;ur battait à se rompre en songeant que j'allais revoir Gontran.</p>
+
+<p>J'entrai vivement dans cette maison pendant que mes gens s'occupaient de
+décharger la voiture.</p>
+
+<p>Une femme âgée, que je ne connaissais pas, me pria d'entrer dans un
+petit salon au rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>&mdash;Où est M. de Lancry?&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;M. le vicomte a laissé cette lettre pour madame...</p>
+
+<p>&mdash;M. de Lancry n'est donc pas ici? mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;M. le vicomte ne doit revenir que demain soir, ainsi qu'il a dû sans
+doute l'écrire à madame dans cette lettre.</p>
+
+<p>Très-inquiète de l'absence de M. de Lancry, je pris la lettre que
+m'offrait cette femme; j'y lus ces mots:</p>
+
+<p>«Ne vous tourmentez pas, ma chère Mathilde, je pars à l'instant pour
+profiter d'une très-heureuse circonstance qui me met à même de <i>tout
+terminer</i>, et de pouvoir désormais ne penser qu'à votre bonheur.
+Courage! ma tendre et généreuse amie, nos mauvais jours sont finis...
+Attendez-moi, demain soir au plus tard je reviendrai; si la maison vous
+plaît, nous y resterons jusqu'à ce que nous puissions aller nous établir
+à votre château de Maran. Adieu! consolation, espoir de ma vie,
+pardonnez-moi les chagrins que je vous ai causés, et aimez-moi un peu.»</p>
+
+<p>Quoique ce nouveau départ me contrariât beaucoup, je m'y résignai sans
+trop de chagrin, en songeant que le lendemain je reverrais M. de Lancry.
+D'ailleurs quelle joie pour moi! Gontran réalisait mes secrètes
+espérances, il me promenait de vivre seul avec moi dans cette retraite.</p>
+
+<p>J'étais depuis quelque temps témoin d'événements si mystérieux que je ne
+pouvais m'étonner de cette nouvelle et soudaine absence.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas venu dans la soirée un homme à cheval apporter à M. de
+Lancry des nouvelles très-pressées?&mdash;demandai-je à cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, je n'ai vu personne.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez Fritz à l'instant,&mdash;lui dis-je au comble de l'étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;M. le vicomte a donné ordre à Fritz de reconduire la voiture à
+Chantilly avec les chevaux, madame, car il n'y a pas de place ici pour
+la remiser; il est déjà parti, il n'est pas seulement entré dans la
+maison.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ce soir, un homme à cheval n'est pas arrivé de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>Qu'était devenu ce messager? que voulait-il apprendre à M. de Lancry?</p>
+
+<p>Je commençais à être inquiète de me trouver dans cette maison isolée,
+avec des gens que je ne connaissais pas.</p>
+
+<p>Je regrettais surtout de n'avoir pas Blondeau avec moi. Était-ce M.
+Lugarto qui me poursuivait? En admettant cette hypothèse, j'étais à peu
+près rassurée; sa voiture devait s'être brisée au milieu de la route, et
+il ne pouvait continuer son chemin; mais si je m'étais trompée? mais si
+à sa place M. de Mortagne...</p>
+
+<p>Cette pensée était affreuse, je ne voulus pas m'y appesantir.</p>
+
+<p>La femme qui m'avait reçue me demanda si je voulais qu'elle me servît à
+souper. J'étais partie de Paris sans dîner... La fatigue m'accablait, je
+me décidai à manger pour reprendre mes forces.</p>
+
+<p>Cette femme sortit.</p>
+
+<p>Le salon où je me trouvais était meublé avec élégance, tendu de rouge et
+éclairé par de nombreuses bougies placées dans des candélabres dorés.</p>
+
+<p>Je reconnus le goût de Gontran à certains détails; je n'osais croire
+encore que pendant longtemps peut-être j'habiterais cette demeure avec
+M. de Lancry.</p>
+
+<p>Bientôt la femme qui m'avait ouvert m'apporta une petite table servie
+avec recherche, en me disant que M. de Lancry avait lui-même commandé le
+souper.</p>
+
+<p>Je fus sensible à cette attention de Gontran, je renvoyai cette femme
+pour être seule et songer librement aux événements de la journée.</p>
+
+<p>Après avoir pris quelques cuillerées de potage, mangé un blanc de poulet
+et bu deux ou trois verres d'eau rougie d'un peu de vin de Bordeaux, car
+j'avais une soif ardente (on verra pourquoi j'insiste sur ces puérils
+détails), je repoussai la table et je rapprochai mon fauteuil de la
+cheminée, quoiqu'il n'y eût pas de feu dans l'âtre.</p>
+
+<p>L'orage grondait toujours sourdement, un vent violent s'était élevé,
+l'on entendait ses longs et tristes gémissements. Au bout de quelque
+temps, je cédai à une violente fatigue morale et physique, mes paupières
+s'appesantirent malgré moi; ne voulant pas encore céder au sommeil, je
+me levai brusquement, je fis quelques pas, et je m'approchai par hasard
+d'une porte qui devait communiquer dans une pièce voisine.</p>
+
+<p>Fut-ce le vent ou un effet de mon imagination, il me sembla entendre un
+profond et douloureux soupir derrière cette porte.</p>
+
+<p>Je me reculai vivement, j'eus peur.</p>
+
+<p>Il me vint un vague pressentiment de quelque malheur.</p>
+
+<p>Je vis un cordon de sonnette à l'un des côtés de la cheminée; j'y
+courus, je l'agitai violemment...</p>
+
+<p>Personne ne vint.</p>
+
+<p>Je sonnai de nouveau et plus fort... personne ne vint.</p>
+
+<p>Une troisième épreuve fut aussi vaine.</p>
+
+<p>Épouvantée du silence de mort qui régnait dans cette maison, je me jetai
+dans un fauteuil, en cachant ma figure dans mes mains.</p>
+
+<p>Alors il me parut qu'un engourdissement invincible me clouait à ma
+place, je sentais mes jambes alourdies, je crus qu'un sommeil
+irrésistible me gagnait.</p>
+
+<p>Craignant de m'endormir, voulant absolument trouver ma femme de chambre,
+ou la personne qui m'avait servie, je surmontai ma frayeur, je pris une
+bougie sur la table et je m'avançai résolument vers la porte qui donnait
+sur l'antichambre.</p>
+
+<p>Je mettais la main au bouton de la serrure lorsque je le sentis remuer
+avec un bruit sec et redoublé.</p>
+
+<p>On fermait du dehors la porte à deux tours.</p>
+
+<p>Dans ma subite épouvante, je secouai cette porte: impossible de
+l'ouvrir...</p>
+
+<p>Frappée de stupeur, commençant alors à entrevoir vaguement les plus
+horribles machinations, j'allai à la fenêtre; je l'ouvris, les volets
+étaient aussi barrés en dehors...</p>
+
+<p>Éperdue, je courus à la porte derrière laquelle j'avais cru entendre un
+gémissement.</p>
+
+<p>A cette porte apparut M. Lugarto.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="E-CHAPITRE_III" id="E-CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h4>RÉVÉLATIONS.</h4>
+
+<p>M. Lugarto était très-pâle; sa figure avait une expression d'infernale
+méchanceté que je ne lui avais pas encore vue.</p>
+
+<p>&mdash;Ceux qui habitent cette maison me sont dévoués. Toutes ses issues sont
+fermées; il n'y a pas de puissance humaine qui puisse avant demain vous
+enlever d'ici.</p>
+
+<p>Tels furent les premiers mots de cet homme.</p>
+
+<p>Frappée de stupeur, je le regardais d'un air égaré sans pouvoir lui
+répondre.</p>
+
+<p>Tout à coup, me réfugiant auprès d'une des fenêtres, je m'écriai:</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'approchez pas!... ne m'approchez pas!...</p>
+
+<p>Il haussa les épaules, s'assit dans un fauteuil, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Causons... J'ai beaucoup de choses à vous apprendre.&mdash;Il tira de sa
+poche un portefeuille, qu'il posa sur une table.&mdash;Asseyez-vous
+donc,&mdash;ajouta-t-il,&mdash;car ce sera long, et vous devez être fatiguée.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, mon Dieu! ayez pitié de moi!&mdash;m'écriai-je en tombant à
+genoux sur un fauteuil, et j'adressai au ciel une prière fervente.</p>
+
+<p>M. Lugarto feuilleta son portefeuille, y prit quelques papiers, et me
+dit en me les montrant:</p>
+
+<p>&mdash;Voici qui va bien vous étonner... Mais procédons par ordre.</p>
+
+<p>Encouragée par la pieuse invocation que je venais d'adresser à Dieu, je
+me relevai, je restai debout, je jetai un regard assuré sur M. Lugarto,
+et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un Dieu au ciel et j'ai des amis sur cette terre.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; moi d'abord... Mais... si vous comptez aussi sur M. de
+Mortagne, vous avez tort; sa voiture s'est brisée à la descente de
+Luzarches. Il est resté sur la place, à demi mort.</p>
+
+<p>&mdash;Il était donc vrai!... cette voiture qui nous poursuivait...</p>
+
+<p>&mdash;C'était la sienne... Oh! Fritz est un homme précieux... Je savais bien
+ce que je faisais en ordonnant à votre mari de le prendre...</p>
+
+<p>Un moment atterrée par cette fatale nouvelle, je repris bientôt espoir
+en pensant que M. Lugarto ne pouvait être instruit du sort de M. de
+Mortagne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez, monsieur,&mdash;m'écriai-je.&mdash;En admettant ce funeste
+événement, vous n'avez pu avoir aucun détail sur l'état de M. de
+Mortagne; Fritz ne m'a pas quittée.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi n'est-ce pas Fritz, mais un des deux hommes à qui j'avais donné
+l'ordre de suivre votre voiture à une assez grande distance depuis votre
+départ de Paris, qui m'a appris cette bonne nouvelle... Sans être
+militaire comme ce cher Lancry, je sais l'utilité des arrière-gardes.
+Voyez si cela m'a servi!... S'apercevant que M. de Mortagne tâchait de
+vous atteindre, un de ces deux hommes est venu à fond de train prévenir
+Fritz, et moi ensuite; l'autre <i>suivant</i> est resté à quelque distance de
+la voiture de M. de Mortagne pour l'observer; témoin de la culbute de
+votre sauveur à la descente de Luzarches, il l'a vu retirer à moitié
+mort de son brishka; et mon fidèle serviteur est arrivé ici un quart
+d'heure après vous, laissant son cheval à quelque distance, pour ne pas
+éveiller vos soupçons... En un mot, la preuve que vous n'avez pas plus à
+espérer la présence de M. de Mortagne que je n'ai, moi, à la redouter,
+c'est que vous me voyez ici fort paisible, et prenant, comme on dit, mes
+coudées franches.</p>
+
+<p>Ce que me disait M. Lugarto était malheureusement si probable, que je ne
+pus conserver aucune espérance; je gémis en songeant à la fatalité qui
+me privait du secours que la Providence m'envoyait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est un rusé jouteur que M. de Mortagne,&mdash;reprit M. Lugarto,&mdash;lui
+et ce Rochegune, que l'enfer confonde, se sont attachés à mes pas depuis
+deux mois; cachés dans l'ombre, ils ont déjà fait échouer deux ou trois
+projets qui vous concernaient, ma toute belle ennemie! ils ont corrompu
+des gens à moi que je croyais incorruptibles. Heureusement Fritz, il y a
+quelque temps, a déjà presque assommé ce Rochegune, lorsque celui-ci
+venait faire le pied de grue à la grille de votre jardin pour avoir des
+nouvelles de votre chère santé, pendant votre maladie.</p>
+
+<p>&mdash;C'était!... lui!... mon Dieu! M. de Rochegune, c'était lui!... Un
+assassinat!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! pour qui me prenez-vous? Une simple rixe... un bon coup
+de bâton sur la tête, rien de plus... Rochegune s'est bien donné garde
+d'ébruiter cette affaire. Ce vertueux et philanthrope jeune homme
+savait, et moi aussi, qu'en portant sa plainte, il lui aurait fallu
+expliquer comment et pourquoi il venait chaque soir se mettre en faction
+à la grille de votre jardin... Cela pouvait vous compromettre; il devait
+se taire. J'y avais bien compté.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi lâche que traître et cruel!&mdash;dis-je en joignant les mains avec
+horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Lâche, non; <i>nerveux</i>, oui. Que voulez-vous? j'ai la faiblesse de
+tenir essentiellement à la vie.&mdash;C'est tout simple... je vous aime... et
+vous me faites chérir l'existence... A propos de cela... je dois vous
+paraître un adorateur joliment novice ou joliment froid... J'ai en mon
+pouvoir une femme charmante, la plus adorable femme de Paris, sans
+contredit, et je lui raconte tranquillement mes bons tours, au lieu de
+lui parler de ma flamme. Mais ne vous impatientez pas, je vais vous
+expliquer cette conduite qui vous semble peut-être un peu trop
+respectueuse... Vous voyez cette pendule, n'est-ce pas? Elle marque onze
+heures et demie... Eh bien!... avant minuit, vous serez endormie d'un
+sommeil profond, invincible... à minuit donc, vous serez en ma
+puissance... Tout à l'heure, en soupant, vous avez pris un narcotique
+infaillible, déjà même vous avez dû ressentir quelques symptômes
+d'accablement... maintenant, en attendant l'heure du berger... causons.</p>
+
+<p>Je poussai un cri terrible... je me rappelai en effet l'espèce
+d'engourdissement passager qu'un moment auparavant j'avais attribué au
+sommeil et à la fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez pitié de moi...&mdash;m'écriai-je en tombant à genoux.&mdash;Cela est
+horrible... Que vous ai-je fait? mon Dieu! grâce... grâce...</p>
+
+<p>M. Lugarto se mit à rire aux éclats et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, qu'avez-vous? que voulez-vous? que me reprochez-vous? En
+vérité... c'est incroyable... Je suis là, bien tranquille dans mon
+fauteuil, très-loin de vous, vous contemplant avec le plus profond
+respect, et, à vous voir ainsi suppliante, effarouchée, on dirait que je
+me conduis en Tarquin... Allons donc! belle Lucrèce, vous n'êtes pas
+juste... Savez-vous au moins que, si j'étais fat, je croirais que vous
+me reprochez ma réserve... pour provoquer mon audace...</p>
+
+<p>J'interrogeai pour ainsi dire mes sensations avec une terrible anxiété;
+je portai mes mains à mon front: il était brûlant; ma tête me sembla
+pesante, mes paupières étaient alourdies.</p>
+
+<p>A chacune de ces fatales découvertes je frissonnais d'épouvante; j'étais
+à genoux, je voulus me relever: je sentis mes genoux fléchir sous moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela n'est pas du sommeil!&mdash;m'écriai-je désespérée. Non, c'est
+une agonie... une vivante agonie... Mais c'est affreux! Oh! mon Dieu!
+mon Dieu! Est-ce une illusion?... Mais, encore une fois... non... non...
+Je sens mes forces faiblir... un nuage s'étend devant mes yeux... Dieu
+du ciel! Dieu vengeur! ne viendrez-vous donc pas à mon secours?...</p>
+
+<p>Hélas! soit que mon imagination, frappée par le révélation de M.
+Lugarto, hâtât les effets du narcotique que j'avais pris, soit qu'il
+agît naturellement, j'éprouvais une sorte de langueur, d'accablement
+invincibles... Malgré moi je tombai assise dans un fauteuil, auprès de
+la table où avait été servi ce funeste souper.</p>
+
+<p>J'étais agitée d'un tremblement convulsif, je pouvais à peine parler;
+dans ma terreur, je faisais en vain à ce monstre des gestes suppliants.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais bien sûr de l'effet de mon breuvage...&mdash;reprit-il,&mdash;je l'ai
+déjà essayé plusieurs fois. Bon, vous voilà assise, bientôt vous serez
+incapable de faire aucun mouvement... mais vous pouvez encore entendre
+pendant quelque temps... écoutez-moi donc, cela vous distraira.</p>
+
+<p>J'entendais en effet, mais déjà vaguement.</p>
+
+<p>Il me semblait être le jouet de quelque rêve horrible: j'avais les yeux
+fixes. Cet homme me paraissait alors presque doué d'une puissance
+surnaturelle.</p>
+
+<p>Pendant un moment il garda le silence, il cherchait quelques papiers.</p>
+
+<p>Le vent redoublait de violence en s'engouffrant par la cheminée. Je
+sentais une torpeur croissante envahir peu à peu toutes mes facultés;
+par deux fois je voulus me lever, appeler du secours: les forces, la
+voix me manquaient.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que c'est inutile,&mdash;dit Lugarto, en haussant les
+épaules;&mdash;mais écoutez-moi... vous allez connaître votre bien-aimé
+Gontran et savoir le sujet de mon aversion pour lui... Il y a deux
+ans... à Paris, j'avais découvert, dans la position la plus humble, une
+perle de grâce, un trésor de beauté, un c&oelig;ur noble, un esprit
+enchanteur, une jeune fille adorable en un mot; je ne m'étais pas fait
+connaître à elle pour ce que j'étais. Cette jeune fille m'aima, mais
+elle ne voulut en rien faillir à ses devoirs... Irrité par la
+contradiction, j'en devins si éperdûment épris, je la trouvai si belle,
+si bonne, si ingénue, que j'aurais fait la folie de l'épouser, car
+c'était une de ces vertus qui malgré leurs rigueurs attirent au lieu de
+repousser. L'enfer me fit rencontrer de Lancry; je me liai avec lui, je
+lui confiai mon amour, mes projets: je le présentai à cette jeune fille
+comme un ami le plus intime. Un mois après cette présentation, j'étais
+évincé, supplanté auprès d'elle; il avait révélé mon nom, calomnié mes
+intentions, séduit cette enfant jusque-là si pure... La malheureuse
+s'est suicidée en se voyant plus tard abandonnée par Lancry... Voilà ce
+qu'il m'a fait... votre mari... il a flétri, souillé, tué le seul
+véritable amour que j'eusse peut-être éprouvé de ma vie! Il a du même
+coup et à jamais ulcéré mon c&oelig;ur et mon orgueil en m'enlevant si
+dédaigneusement une conquête que j'aurais achetée au prix de ma main...
+c'est là ce que je ne lui pardonnerai jamais. Tenez, vous ne savez pas
+ce qu'il m'a fait souffrir, cet homme.</p>
+
+<p>M. Lugarto me parut sortir de son ironie glaciale, en prononçant ces
+derniers mots avec un accent profondément ému.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez au moins connu un sentiment généreux et
+pur,&mdash;m'écriai-je.&mdash;Au nom de ce sentiment, de ce souvenir cruel mais
+sacré, ayez pitié de moi... je le sens, mes forces m'abandonnent...</p>
+
+<p>M. Lugarto répondit par un éclat de rire...</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes enfant... C'est tout simple... je vous fais prendre un
+narcotique, c'est pour qu'il agisse. Votre somnolence va augmenter ainsi
+jusqu'à ce que vous soyez tout à fait endormie. Pour en revenir à
+Lancry, si j'ai oublié la jeune fille, il m'est resté au c&oelig;ur la rage
+d'avoir été sacrifié à Gontran, la soif de la vengeance. Si j'avais eu
+le courage de me battre avec Lancry, il me semble que je l'aurais tué,
+tant je le haïssais: mais je vous l'ai dit... je suis <i>nerveux</i>, j'ai
+attendu... Et puis la vengeance <i>se mange très-bien froide</i>, comme on
+dit vulgairement... D'ailleurs, je ne sais quelle voix mystérieuse
+m'avertissait que tôt ou tard Gontran ne pourrait m'échapper. L'an
+passé, j'étais à Londres, il y vint; il apportait les derniers débris de
+sa fortune; il voulait jeter un certain éclat factice pour amorcer et
+épouser quelque riche héritière... J'allai franchement à lui; je
+commençai par rire du bon tour qu'il m'avait joué en m'enlevant cette
+jeune fille; il en rit aussi, fut ravi de voir que je prenais si bien
+les choses: nous redevînmes intimes... Son mariage n'avançait pas;
+j'avais répandu le bruit de sa ruine, de ses desseins intéressés,
+ajoutant qu'il se moquait par avance des héritières qu'il s'attendait à
+prendre dans ses filets conjugaux. L'orgueil aristocratique des jeunes
+miss des trois royaumes se révolta contre les secrètes prétentions de
+cet insolent Français que j'avais dévoilées.</p>
+
+<p>Enfin, malgré son beau nom, son esprit, sa charmante figure, avantages
+que j'abhorrais, ce cher Lancry ne put seulement parvenir à épouser
+quelque obscure héritière de la Cité... Mais, je le vois, le sommeil
+vous gagne de plus en plus,&mdash;ajouta M. Lugarto,&mdash;il n'atteint pas encore
+votre intelligence; c'est jusqu'à présent un engourdissement tout
+physique. Je continue, car je vois à l'expression de votre figure que
+vous m'entendez très-bien. Lancry avait donc épuisé ses dernières
+ressources en faisant cette chasse aux héritières... Son oncle, le duc
+de Versac, ne voulant plus lui donner un liard, votre cher Gontran
+allait être réduit aux expédients, lorsque le démon l'inspira. Il
+m'emprunta de l'argent pour la première fois; de ce jour il était à moi.
+Je lui prêtai mille louis si facilement, il savait ma fortune si énorme,
+qu'il accepta sans scrupule, et qu'il revint à la charge. J'allai
+au-devant de ses désirs par un nouveau prêt plus considérable. La tête
+lui tourna, il me prit pour une vache à lait.</p>
+
+<p>Dans son intérêt, je lui conseillai charitablement d'étaler de nouveau
+un grand luxe. On l'avait cru ruiné, on le verrait splendide; il
+annoncerait un héritage tout frais, et ne pourrait cette fois manquer
+d'accrocher quelque riche mariage. Quant à la dépense, j'étais là,
+j'avais trois ou quatre millions de revenus; une fois richement marié,
+il me rembourserait. C'était une sorte d'entreprise pour laquelle je lui
+prêtais des fonds; je ne les lui réclamerais qu'après la réalisation des
+bénéfices. J'ai l'air d'un sot, n'est-ce pas? car après tout, Lancry
+pouvait ne pas trouver à se marier, et je pouvais en être, moi, pour mon
+argent, quoiqu'il m'eût fait plus tard des obligations que j'ai là...
+Mais, pour la réussite de certain projet assez adroitement combiné, il
+me fallait lui inspirer une confiance aveugle dans ma générosité et dans
+mon amitié... Vous allez voir que je plaçai bien mon argent. Toutes les
+fois que je lui avais prêté quelque somme considérable, je lui avais
+donné un simple bon signé de moi sur mon banquier: remarquez bien
+ceci.&mdash;Un jour, je quittai brusquement Londres sans en prévenir Lancry
+et sans lui faire dire où j'allais. Je le savais alors sans argent. Je
+lui détachai un certain juif fort madré qui, sur sa signature, lui
+proposa une trentaine de mille livres. Lancry, comptant sur moi pour
+rembourser, signa. J'étais à Brighton, d'où je le surveillais... Mon
+projet était mûr... L'or est une baguette magique. Quelque temps après
+son emprunt, je fis sérieusement proposer à Lancry une héritière de plus
+de cinquante mille écus de rente. Je connaissais les parents de cette
+jeune fille; ils avaient en moi toute confiance. J avais garanti sur ma
+propre fortune que Lancry apportait en dot plus de deux millions;
+seulement, j'engageai les parents à ne traiter la question d'argent qu'à
+mon retour. Par habitude, Lancry se donnait toujours effrontément pour
+millionnaire; il vit la jeune fille, on l'accueillit, et l'on convint
+d'un jour pour régler les affaires d'intérêt. Lorsqu'on en fut là,
+j'écrivis à Lancry de Brighton: sa réponse fut une demande de deux mille
+louis pour payer le juif, car l'échéance approchait; il y avait prise de
+corps; le créancier était impitoyable. Or, au moment de faire un mariage
+de cinquante mille écus de rentes, il eût été atroce pour Lancry d'être
+incarcéré, de voir ainsi avorter une si belle espérance.</p>
+
+<p>La veille du jour du payement arrive, j'avais tout calculé, l'anxiété de
+Lancry était horrible; mais, ô miracle du ciel! manne bienfaisante!
+j'adressai à Gontran par la poste, mais sans lettre d'envoi, remarquez
+bien encore ceci, un bon de deux mille louis de moi, payable à vue sur
+mon banquier, et ne renfermant que ces mots comme d'habitude: <i>Bon pour
+deux mille livres sterling.&mdash;Brighton,&mdash;Comte de Lugarto.</i>&mdash;J'écrivais
+seulement un mot à Lancry pour lui dire que je quittais Brighton, et que
+je lui ferais plus tard savoir où je serais. Je m'étais arrangé de
+manière à ce que le bon arrivât le soir par la poste. J'avais donné à
+Lancry un valet de chambre de ma main. Lancry met le bon dans un tiroir
+et sort sans ôter la clef, car il ne brille pas par l'ordre, votre
+tendre époux; le domestique prend le bon, selon mes ordres, et me le
+renvoie. Le lendemain Lancry cherche son bon... rien... il questionne
+son valet de chambre... rien. Celui-ci joue son rôle à merveille; il ne
+sait pas ce que son maître lui demande... Le juif arrive, veut son
+argent à toutes forces, menace de s'adresser à la famille de la fiancée
+et de faire ainsi manquer le mariage.</p>
+
+<p>Lancry, aux abois, se voit au moment de perdre son héritière, faute de
+ce maudit bon; il éclate, il tempête; dans sa colère, il instruit son
+valet, dans lequel d'ailleurs il avait toute confiance, de l'atroce
+embarras où il se trouve. Mon drôle alors, suivant de point en point mes
+instructions, fait à son maître le raisonnement suivant, après mainte
+hésitation. «M. le comte de Lugarto a envoyé à M. le vicomte un bon de
+deux mille louis; il veut donc lui prêter deux mille louis; maintenant
+M. le vicomte a égaré le bon. Où serait le mal si M. le vicomte
+fabriquait un autre bon?&mdash;Misérable!... un faux?&mdash;Mais puisque M. de
+Lugarto a envoyé un bon à M. le vicomte, et que ce bon s'est perdu...
+c'est toujours la même chose. A qui cela fait-il du tort qu'on en fasse
+un autre?»</p>
+
+<p>Votre cher Gontran, après quelques scrupules de conscience, se rendit à
+cette belle rhétorique de faussaire; une heure après, il présentait à
+mon banquier un faux bon de moi... Mais ceci vous réveille...&mdash;ajouta M.
+Lugarto en voyant que je me relevais par un effort presque désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez... vous mentez,&mdash;m'écriai-je d'une voix
+affaiblie,&mdash;Gontran est incapable d'une telle infamie...</p>
+
+<p>Presque épuisée par ce mouvement, je retombai dans mon fauteuil.</p>
+
+<p>De ce moment j'éprouvai une sorte d'hallucination étrange à mesure que
+M. Lugarto parlait; il me sembla voir son récit en action, les
+personnages qu'il évoquait apparaissaient et disparaissaient à ma vue,
+comme dans un rêve, avec la rapidité de la pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Je mens si peu en accusant Lancry d'être un faussaire,&mdash;reprit M.
+Lugarto, en me montrant un papier,&mdash;que le <i>faux</i>, le voilà. Je reprends
+mon récit... J'en ai au plus pour les dix minutes de connaissance qui
+vous restent. Depuis quelques jours mon banquier était
+confidentiellement prévenu par moi, et sous le sceau du plus profond
+secret, que Lancry, abusant de mon amitié, pourrait lui présenter de
+faux bons de moi, mais par égard pour le nom que portait ce
+misérable,&mdash;disais-je,&mdash;je priai mon dit banquier de payer sans faire
+d'éclat, seulement de garder le bon et de bien constater le crime de M.
+de Lancry, me réservant de faire des poursuites si cet indigne ami ne
+s'amendait pas plus tard.</p>
+
+<p>Ce qui fut dit fut fait; des témoins dont l'autorité était irrécusable,
+mais dont la discrétion était sûre, virent Lancry apporter le billet et
+en empocher l'argent. Les témoins signèrent avec mon banquier un
+procès-verbal que voici, et dans lequel j'ai fait toutes réserves pour
+l'avenir. Vous le voyez, je n'ai qu'à dire un mot pour faire condamner
+votre mari comme faussaire, car on obtiendra facilement son extradition.</p>
+
+<p>Je cachai ma tête dans mes mains avec horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci vous explique le secret de ma domination sur Lancry et sur
+beaucoup de personnes. J'ai une espèce de police à moi; je la mets à la
+piste de toutes les personnes sur lesquelles je veux agir, et c'est bien
+le diable si je ne découvre quelque tendre erreur ou quelque sordide
+action qui me les livre pieds et poings liés. Vous avez vu une preuve de
+ce savoir-faire dans ma domination sur la princesse de Ksernika et la
+duchesse de Richeville... Pour en revenir à Gontran, quoique le juif aux
+30,000 fr. eût été payé, son mariage avec la riche héritière ne se fit
+pas. Je retirai ma garantie sans m'expliquer. Lancry, mis en demeure de
+justifier de la fortune qu'il prétendait avoir, ne put rien prouver;
+bien entendu on lui tourna le dos, et il retomba pauvre comme Job,
+ayant pour tout bien plus de deux cent mille francs qu'il me devait.
+C'était cher; mais son âme m'appartenait, comme aurait dit Satan...
+Lorsque Lancry s'est vu ainsi en mon pouvoir, il a jeté feu et flamme;
+mais que faire? se résigner, sous peine de la marque...</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'il reçut une lettre de son oncle qui vous proposait en
+mariage. Cela me ravit; ma vengeance allait se doubler, j'allais
+disposer de deux existences au lieu d'une... Pour faire réussir ce beau
+projet conçu par mademoiselle de Maran et M. de Versac, je prêtai une
+centaine de mille francs à Lancry en avance d'hoirie sur votre dot, pour
+faire face aux dépenses imprévues et lui permettre de ne pas manquer
+cette belle affaire.</p>
+
+<p>Le mariage se conclut. J'étais malade à Londres, sans cela je serais
+venu assister à la noce comme premier garçon d'honneur. Une fois
+rétabli, j'écrivis à Lancry qui savourait sa lune de miel à Chantilly...
+Je lui ordonnai de revenir à Paris sur l'heure. Il vous ramena; je vous
+vis, je vous aimai, et je me mis dans la tête de vous posséder... Or, ce
+que je veux... je le veux bien. Je déclarai à votre mari que je vous
+ferais la cour, il s'y résigna en enrageant... Pourtant il comptait sur
+votre vertu et il avait raison... aussi m'avez-vous mis dans la
+nécessité de recourir, comme on dit, aux grands moyens. Vous savez le
+reste... jusqu'à la scène de l'autre jour à Tortoni... Sa mauvaise tête
+l'a emporté; exaspéré par le méprisant accueil de <i>Madame</i>, il a fait
+cette sortie, cette bravade ridicule à Tortoni... A deux heures du
+matin, il était chez moi, à genoux, pleurant, sanglotant, suppliant,
+demandant grâce pour vous et pour lui... Il rabâchait des galères... je
+me suis encore laissé attendrir, à ces conditions: 1º Il fallait un
+duel, et j'étais trop <i>nerveux</i> pour en accepter un sérieux. Il serait
+donc convenu que nous ferions <i>censés</i> nous être battus seulement avec
+des soldats pour témoins; je serais encore <i>censé</i> avoir reçu un coup
+d'épée peu dangereux; je me chargeais d'accréditer ce bruit; ce qui
+s'est fait, et je passe <i>pour un crâne</i>... 2º Lancry devait
+immédiatement partir pour Londres, où il est à cette heure. Avant son
+départ, sans que j'aie voulu lui dire dans quel but, je l'obligeai à
+vous écrire sous ma dictée la première lettre que vous avez reçue à
+Paris et qui vous a décidée à venir ici. Les autres lettres sont de moi,
+bien entendu, car votre mari n'est pas le seul qui sache contrefaire les
+écritures et faire des faux.</p>
+
+<p>Je n'ai rien oublié, je crois... non... Maintenant qu'il vous reste
+encore un peu de connaissance, envisagez bien les conséquences de votre
+position; depuis deux mois, le monde est persuadé que nous sommes
+ensemble du dernier mieux... Si l'on en pouvait douter, qu'on juge sur
+les faits... Vous êtes venue ici volontairement; vous avez voulu cacher
+ce voyage à votre tante, à M. de Versac, à madame de Ksernika, puisque
+vous leur avez écrit que vous alliez chez madame Sécherin à la campagne;
+on croit que votre mari m'a blessé en duel, on pensera que vous êtes
+accourue ici aussitôt après son départ pour me consoler dans mes
+souffrances: comment le nierez-vous? où seront vos preuves? Mes fausses
+lettres, direz-vous; mais tout à l'heure, quand vous allez être
+endormie, je vous prendrai ces lettres et je les brûlerai.</p>
+
+<p>Invoquerez-vous le témoignage de vos gens? D'abord ils me sont dévoués;
+et puis ils diront, ce qui est vrai, qu'ils ont agi d'après vos ordres,
+car vous seule avez ordonné le départ. Ce n'est pas tout; pour comble
+d'horreur... un de vos parents, un homme respectable, apprenant sans
+doute votre infâme conduite, se met à votre poursuite pour vous empêcher
+de vous perdre... Votre passion vous aveugle tellement, que de
+complicité avec un laquais vous faites tomber ce vertueux poursuivant
+dans un piége abominable où il aura peut-être perdu la vie... Eh bien!
+que dites-vous? Je défie l'avocat le plus habile de contredire tout
+ceci... de vous empêcher d'être écrasée sous les apparences... sous le
+dernier et éclatant scandale: car je me suis arrangé de façon à ce que
+l'on sache bien que vous n'avez pas été du tout chez madame Sécherin, et
+que vous êtes venue ici me faire vos tendres et tristes adieux. Demain
+matin... (votre sommeil va durer au moins huit ou dix heures) je pars
+pour l'Italie, je vous laisse vous réveiller tout à votre aise et écrire
+à Gontran, poste restante, à Londres, de revenir vous consoler si ça
+l'amuse... J'emporterai toujours avec moi... ce précieux <i>faux</i>... ce
+fil infernal au bout duquel je tiendrai constamment l'âme de Gontran et
+la vôtre. Quant aux cent mille écus que votre mari me doit environ... et
+dont voici les titres, demain matin, après mon départ, vous les
+trouverez à vos pieds, déchirés en morceaux, car je suis galant homme et
+généreux.</p>
+
+<p>Cette dernière infamie ranima le peu de force et de volonté qui existât
+encore en moi...</p>
+
+<p>M. Lugarto se leva, regarda la pendule et me dit:&mdash;Dans dix minutes vous
+serez à moi.</p>
+
+<p>En faisant un mouvement désespéré pour me soulever du fauteuil où
+j'étais engourdie, mes yeux tombèrent sur un couteau.</p>
+
+<p>Maintenant je me rappelle à peine les violentes pensées qui m'agitèrent
+en ce moment; soit que je voulusse échapper par la mort au déshonneur,
+soit que je crusse qu'une douleur, que la perte de mon sang peut-être,
+m'arracheraient de l'état affreux où j'étais plongée, je saisis ce
+couteau, je rassemblai toute mon énergie pour m'en porter un coup dans
+la poitrine; la lame glissa et m'atteignit légèrement à l'épaule.</p>
+
+<p>Ce mouvement fut si rapide que M. Lugarto ne l'aperçut pas.</p>
+
+<p>Une voix bien connue s'écria avec effroi:</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez, Mathilde!</p>
+
+<p>Je me relevai toute droite par un mouvement presque convulsif, et je fis
+deux pas en étendant mes bras vers M. de Mortagne, car c'était lui...</p>
+
+<p>Sortant d'une pièce voisine, il se précipita vers moi.</p>
+
+<p>M. de Rochegune, qui l'accompagnait, saisit d'une main Lugarto au collet
+et ferma à double tour la porte par laquelle venaient d'entrer mes deux
+sauveurs.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="E-CHAPITRE_IV" id="E-CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h4>PUNITION.</h4>
+
+<p>J'éprouvai une telle commotion à la vue de M. de Mortagne et de M. du
+Rochegune, que je revins tout à fait à moi.</p>
+
+<p>Peut-être aussi la légère blessure que je m'étais faite eut-elle une
+action salutaire, en cela qu'elle remplaça une saignée, car je me sentis
+presque dans mon état naturel.</p>
+
+<p>Pendant que M. de Mortagne pansait cette blessure, M. de Rochegune
+s'emparait des papiers de M. Lugarto, qui était devenu livide de
+terreur.</p>
+
+<p>Alors seulement je m'aperçus que la figure de M. de Mortagne était
+meurtrie en plusieurs endroits. Ses habits, ainsi que ceux de M. de
+Rochegune, étaient souillés de boue.</p>
+
+<p>Dans mon premier saisissement, je n'avais pas réfléchi à tout ce que ce
+secours avait de providentiel.</p>
+
+<p>Plus calme, je remerciai Dieu de m'avoir sauvée.</p>
+
+<p>Je ne pris qu'une part muette à la scène suivante, mais elle est restée
+gravée dans ma mémoire en caractères ineffaçables.</p>
+
+<p>Tant qu'elle dura, quoique M. de Rochegune fût plus témoin qu'acteur,
+ses traits basanés et contractés eurent une expression peut-être plus
+menaçante, plus effrayante encore, que l'emportement de M. de Mortagne.</p>
+
+<p>Toutes les fois que le regard de M. de Rochegune s'arrêta sur M.
+Lugarto, il sembla flamboyer; plusieurs fois je remarquai à la
+crispation nerveuse de ses mains qu'il faisait de grands efforts pour
+conserver un calme apparent. Toutes les fois aussi que ses yeux gris et
+perçants s'arrêtèrent sur M. Lugarto, celui-ci sembla presque en proie à
+une fascination douloureuse.</p>
+
+<p>Après m'avoir donné les premiers soins, M. de Mortagne m'établit dans un
+fauteuil et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez maintenant, pauvre enfant, assister au jugement et à
+l'exécution de ce monstre...&mdash;Et il se retournait vers M. Lugarto.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, que prétendez-vous donc me faire? Vous n'abuserez pas
+de votre force,&mdash;s'écria celui-ci en étendant les mains d'un air
+suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;A genoux d'abord... à genoux...&mdash;lui dit M. de Mortagne d'une voix
+terrible; et de sa main puissante, il prit M. Lugarto par le collet et
+le força de s'agenouiller rudement sur le plancher.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est un guet-apens... un abus de...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi,&mdash;s'écria M. de Mortagne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Un mot de plus, je te bâillonne.</p>
+
+<p>M. Lugarto, accablé, laissa retomber sa tête sur sa poitrine...</p>
+
+<p>&mdash;Écoute bien,&mdash;dit M. de Mortagne...&mdash;tu vas écrire à M. de Lancry que
+tu lui renvoies le faux qui peut le perdre: il m'est nécessaire qu'il
+croie que tu agis volontairement en lui rendant cette pièce, et que
+personne n'a été dans ton horrible confidence... Tu m'entends...</p>
+
+<p>Un moment altérés, les traits de M. Lugarto reprirent peu à peu leur
+expression d'audace. Toujours agenouillé, il jeta un regard oblique sur
+M. de Mortagne et lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me prenez pour un enfant, monsieur; vous pouvez me prendre ces
+papiers de force, mais je vous défie de m'obliger à écrire ce que vous
+voulez que j'écrive...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'écriras pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non...</p>
+
+<p>&mdash;Non?...</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois non... non.</p>
+
+<p>M. de Mortagne garda le silence pendant un moment, jeta les yeux autour
+de lui, puis il dit tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Rochegune, donnez-moi l'embrasse du rideau; est-elle solide?...</p>
+
+<p>&mdash;Très-solide,&mdash;dit M. de Rochegune, en ôtant un assez long cordon de
+soie de l'une des patères.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous faire?&mdash;s'écria M. Lugarto en se levant à demi.</p>
+
+<p>M. de Mortagne le rejeta à genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Te mettre ce cordon autour du front et le serrer au moyen d'un
+tourniquet... (ce manche de couteau sera parfait pour cela), et le
+serrer jusqu'à ce que tu cèdes... C'est un moyen de torture excellent
+que j'ai vu pratiquer dans l'Inde... Grâce à lui, les plus têtus
+obéissent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne ferez pas cela! s'écria M. Lugarto en tremblant,&mdash;vous ne
+ferez pas cela... la justice... la loi...</p>
+
+<p>&mdash;Je me charge de répondre à la justice, l'important est que tu
+écrives,&mdash;dit M. de Mortagne avec un sang-froid effrayant, en faisant un
+n&oelig;ud coulant au cordon de soie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne me laisserai pas faire... mais...</p>
+
+<p>&mdash;Regarde-moi bien... regarde... M. de Rochegune, regarde ensuite ta
+chétive personne, et tu verras si tu peux nous résister.</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! finissons. Rochegune, prenez-lui les mains.</p>
+
+<p>&mdash;La figure de M. Lugarto devint hideuse de rage et de terreur.</p>
+
+<p>Je mis mon mouchoir sur mes yeux; une courte lutte s'engagea, au bout de
+laquelle j'entendis un cri perçant, puis ces mots d'une voix tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Grâce... grâce... j'écrirai...</p>
+
+<p>&mdash;Alors écris,&mdash;dit M. de Mortagne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous abusez de votre force... vous êtes deux contre un...&mdash;murmura
+Lugarto.</p>
+
+<p>&mdash;Écriras-tu? écriras-tu?...</p>
+
+<p>M. Lugarto se résigna et écrivit ces quelques lignes que lui dicta M. de
+Mortagne:</p>
+
+<p>&mdash;«J'ai fait trop longtemps durer la mauvaise plaisanterie que vous
+savez, mon cher Lancry, je vous envoie le papier en question; que ce
+secret soit désormais entre vous et moi, car j'ai grande honte de tout
+ceci; je pars pour l'Italie! Adieu. Tout à vous.»</p>
+
+<p>M. Lugarto, après avoir écrit, signa.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que c'est tout,&mdash;ajouta-t-il,&mdash;je cède à la force... Mais
+patience... patience...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi... dit M. de Rochegune.&mdash;Combien M. de Lancry te doit-il
+d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Voici les obligations de M. de Lancry dans ce portefeuille,&mdash;dit M. de
+Rochegune,&mdash;trois cent vingt mille francs.</p>
+
+<p>M. de Mortagne écrivit quelques lignes sur un papier, les remit à M.
+Lugarto, et lui dit:&mdash;Voici un bon de cette somme sur mon banquier,
+payable à vue. Tu les feras toucher par ton correspondant.</p>
+
+<p>Puis il déchira les billets de Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est indigne... mais il y a soustraction de pièces... mais...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce malheureux faux de Gontran?&mdash;dit M. de Mortagne sans lui
+répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici,&mdash;dit M. de Rochegune.</p>
+
+<p>M. de Mortagne le joignit à la lettre que M. Lugarto venait d'écrire à
+M. de Lancry, et mit le tout dans son portefeuille.</p>
+
+<p>En se voyant ainsi arracher le moyen de continuer les tortures de sa
+victime, M. Lugarto poussa un cri de fureur presque sauvage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est infâme! il y a contrainte... guet-apens... violence!</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu veux donc que je te bâillonne?&mdash;s'écria M. de Mortagne.&mdash;Je te
+défends de parler lorsque je ne t'interroge pas... Écris encore.</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Rochegune, donnez-moi le cordon...</p>
+
+<p>M. Lugarto leva les yeux au ciel et obéit. M. de Mortagne dicta ce qui
+suit à M. Lugarto: «Je déclare avoir écrit de fausses lettres à madame
+la vicomtesse de Lancry, en contrefaisant l'écriture de son mari. Par
+ces lettres, M. de Lancry invitait sa femme à se rendre à l'instant
+auprès de lui, dans une maison située près de Chantilly. Madame de
+Lancry, ayant tombé dans ce piège infâme, est partie aussitôt de Paris;
+à son arrivée ici, elle a trouvé une autre lettre de M. de Lancry,
+également contrefaite par moi, dans laquelle il priait sa femme de ne
+pas s'inquiéter, de l'attendre, lui annonçant qu'il serait de retour le
+lendemain. Madame de Lancry, épuisée de fatigue, a accepté le souper que
+je lui avais fait préparer; j'avais mélangé un narcotique dans tout ce
+qu'on lui a servi: lorsque l'effet de ce poison a commencé de se
+manifester, je me suis présenté devant madame de Lancry, j'ai eu la
+barbarie de lui annoncer qu'elle avait pris un narcotique et de lui
+faire constater de minute en minute l'influence croissante de ce
+breuvage, affirmant à madame de Lancry qu'à minuit elle serait
+complétement endormie et alors en mon pouvoir... A cette horrible
+menace, madame de Lancry, préférant la mort au déshonneur, a rassemblé
+ce qui lui restait de force et de connaissance, a saisi un couteau et
+s'en est frappée. M. de Mortagne et M. de Rochegune, qui étaient
+parvenus à s'introduire dans la maison, et qui, cachés, avaient été
+témoins de toute cette scène, sont, en ce moment, entrés dans la
+chambre. Comme je suis aussi lâche que cruel...»</p>
+
+<p>&mdash;Je n'écrirai pas cela...&mdash;s'écria M. Lugarto en rejetant la plume.</p>
+
+<p>Du revers de sa main, M. de Mortagne donna un vigoureux soufflet à M.
+Lugarto.</p>
+
+<p>Celui-ci voulut se lever.</p>
+
+<p>M. de Mortagne le maintint sur sa chaise et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux te prouver à toi-même, ce que tu sais d'ailleurs de reste, que
+tu es un misérable lâche; je t'ai souffleté; je te dois une réparation.
+Voici des pistolets chargés, il fait un clair de lune superbe, Rochegune
+sera notre témoin... Viens...</p>
+
+<p>Et il saisit M. Lugarto par le collet en faisant un pas vers la porte,
+pendant que M. de Rochegune prenait des pistolets qu'en entrant il avait
+déposés sur la table.</p>
+
+<p>M. Lugarto écumait de rage, et paraissait en proie à une lutte violente.</p>
+
+<p>&mdash;Allons... viens...&mdash;dit M. de Mortagne en voulant
+l'entraîner;&mdash;viens... j'ai idée que je te tuerai... car Dieu est
+juste... viens donc...</p>
+
+<p>M. Lugarto se leva, fit un pas; mais la peur l'emporta sur le désir de
+venger son outrage; il retomba affaissé sur sa chaise en disant à M. de
+Mortagne d'une voix altérée:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un duelliste consommé; vous voulez m'assassiner... Je...</p>
+
+<p>&mdash;Alors écris donc que tu es un lâche, ou je te brise les os!&mdash;s'écria
+M. de Mortagne d'une voix terrible.</p>
+
+<p>M. Lugarto courba la tête, reprit la plume, et continua d'écrire:</p>
+
+<p>«Comme je suis aussi lâche que cruel...»</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre une parenthèse,&mdash;ajouta M. de Mortagne.</p>
+
+<p>«(Et si lâche qu'après avoir été tout à l'heure souffleté par M. de
+Mortagne...»</p>
+
+<p>&mdash;Écriras-tu!</p>
+
+<p>M. Lugarto hésita encore. Il se décida.</p>
+
+<p>«Qu'après avoir été tout à l'heure souffleté par M. de Mortagne, je n'ai
+pas eu le c&oelig;ur d'accepter le duel qu'il daignait m'offrir...)»</p>
+
+<p>&mdash;Ferme la parenthèse.</p>
+
+<p>«J'ai déclaré et avoué les infamies que je viens d'écrire en tremblant
+de peur.&mdash;Je déclare aussi avoir fait tomber M. de Rochegune dans un
+guet-apens dont Fritz Muller, homme à mes gages, a été l'instrument,
+ainsi que le démontrera l'instruction qui va être provoquée par M. de
+Rochegune...»</p>
+
+<p>&mdash;Mais,&mdash;dit M. Lugarto en s'interrompant encore,&mdash;puisque je consens à
+tout... épargnez...</p>
+
+<p>&mdash;Te tairas-tu!... Écris: «Fait, signé et déclaré vrai, sous l'empire de
+la terreur que les lâches de mon espèce ressentent toujours en présence
+des honnêtes gens courageux.»</p>
+
+<p class="r">
+«Lugarto.»<br />
+</p>
+
+<p>Après avoir signé son nom, M. Lugarto jeta sa plume et cacha sa tête
+dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, écoute,&mdash;continua M. de Mortagne.&mdash;Demain matin tu
+partiras pour l'Italie, et je te défends, tu m'entends bien... je te
+défends de remettre les pieds en France, à moins que je ne t'y
+autorise... je t'exile.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la folie!&mdash;s'écria M. Lugarto.&mdash;Après tout, je brave vos
+menaces; la loi me protégera, je resterai en France si cela me
+convient...</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi,&mdash;s'écria M. de Mortagne en se redressant de toute la
+hauteur de sa grande et robuste taille, et il appuya sa large main sur
+l'épaule de M. Lugarto, qui fut presque obligé de se courber sous cette
+puissante étreinte...&mdash;Écoute-moi bien. Depuis quatre mois tu as été le
+mauvais génie de la plus adorable femme qui existe sur la terre; tu as
+fait tout au monde pour flétrir sa réputation, pour avilir son mari; tu
+as usé de la plus exécrable perfidie pour accréditer des bruits
+infamants; tu as voulu faire assassiner M. de Rochegune; tu as été
+faussaire pour attirer ici madame de Lancry. Toi et tes complices vous
+avez été encore meurtriers en me faisant tomber dans un piége horrible;
+tu as été empoisonneur en faisant prendre à cette malheureuse femme un
+breuvage qui devait te permettre d'ajouter un nouveau crime à tant de
+crimes... Voilà ce que tu as fait... entends tu... entends-tu?...</p>
+
+<p>L'air, la voix, l'accent de M. de Mortagne étaient si menaçants, que
+malgré son audace M. Lugarto n'osa répondre un seul mot.</p>
+
+<p>M. de Mortagne ajouta avec une exaltation croissante, et me désignant à
+M. Lugarto:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais donc pas que j'ai promis à sa mère mourante de veiller sur
+elle comme sur mon enfant? Tu ne sais donc pas quels dangers on court en
+attaquant ceux que j'aime?... Tu ne sais donc pas que, sans l'intérêt
+que j'avais à pénétrer quel était le mobile de la fatale domination que
+tu exerçais sur M. de Lancry, je t'aurais déjà chassé de France en te
+crossant de coups de pied? car tu sens bien qu'un homme comme moi qui
+veut s'acharner à la poursuite d'un misérable comme toi... vient à bout
+d'en délivrer la société... et qu'il n'y a pas de tribunaux qui
+fassent!... Et d'ailleurs,&mdash;s'écria M. de Mortagne, ne se possédant
+plus,&mdash;est-ce que tu n'es pas hors la loi! En vérité, je suis bien bon
+de ne pas te tuer là comme un chien!... Est-ce que je n'en ai pas le
+droit?</p>
+
+<p>&mdash;Le droit!...&mdash;s'écria M. Lugarto, effrayé de la violence de M. de
+Mortagne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le droit... oui... j'ai le droit de te tuer... là... à l'instant.
+Mathilde est ma parente; tu l'attires ici à l'aide de fausses lettres;
+j'en ai la preuve... tu l'empoisonnes, j'en ai la preuve... tu vas
+commettre un crime exécrable, lorsque moi son ami, son parent, j'arrive,
+je te surprends... je prends ce pistolet, je te l'appuie sur le
+crâne,&mdash;et M. de Mortagne appuya en effet un pistolet sur le front de M.
+Lugarto,&mdash;et je te fais sauter la cervelle. Eh bien! après? qui donc me
+blâmera?... quel tribunal osera me condamner? N'es-tu pas pris en
+flagrant délit? ta vie ne m'appartient-elle pas, hein! misérable?...</p>
+
+<p>Épouvanté de la fureur de M. de Mortagne, qui, s'exaltant peu à peu, ne
+se connaissait plus, et qui lui tenait toujours le pistolet armé sur le
+front, M. Lugarto joignit les mains avec terreur; sa figure se
+décomposa, il n'eut que la force de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Grâce... grâce... Prenez garde, mon Dieu! le pistolet est chargé...</p>
+
+<p>Et il laissa retomber ses deux bras le long de son corps, comme s'il eût
+perdu tout sentiment.</p>
+
+<p>M. de Rochegune lui-même, effrayé de l'exaspération de M. de Mortagne,
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ayez pitié de ce misérable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! a-t-il eu pitié de cette malheureuse enfant, lui, lui?... s'écria
+M. de Mortagne.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce... mon Dieu... je partirai quand vous voudrez... je vous le
+jure,&mdash;murmura M. Lugarto à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Oses-tu bien faire ici un serment?... Ce n'est pas sur ta parole que
+je compte, mais sur la mienne, et je te la donne, entends-tu?... ma
+parole d'honnête homme, que tu ne remettras pas les pieds en France, et
+par une bonne raison que tu vas comprendre... Comme après tout il faut
+que tu sois puni de tes infamies, et que la voie légale ne peut me
+convenir; comme après tout tu es un faussaire, un meurtrier, un
+empoisonneur, et qu'on marque tes pareils d'un fer chaud, je veux aussi
+te marquer, moi... entends-tu? te marquer non pas sur l'épaule, mais sur
+le front... te marquer d'un T et d'un F, pour que cela se voie bien et
+toujours!... De la sorte, tu ne seras pas tenté de revenir en France,
+j'espère.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est le démon que cet homme!&mdash;s'écria M. Lugarto en joignant les
+mains avec terreur et en se levant à demi.&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! que
+voulez-vous donc me faire encore? Ne m'avez-vous pas assez insulté,
+humilié?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux te marquer sur le front. La lame de ce couteau, rougie à la
+flamme de cette bougie, suffira pour rendre l'empreinte ineffaçable.</p>
+
+<p>En disant ces mots, M. de Mortagne prit le couteau avec lequel je
+m'étais blessée et l'approcha de l'un des flambeaux.</p>
+
+<p>M. Lugarto le regardait avec terreur; il courut à la porte.</p>
+
+<p>Elle était fermée.</p>
+
+<p>Il revint, se jeta à mes pieds et me dit d'une voix déchirante:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas cela... pas cela... madame... ayez pitié de moi. Je vous ai
+offensée... J'ai été lâche, infâme, je partirai... Je partirai... Jamais
+je ne reviendrai... Mais pas cela... Oh! par pitié! pas cela!!!</p>
+
+<p>Les traits de cet homme étaient bouleversés par la terreur; il pleurait,
+il tendait les mains vers M. de Mortagne.</p>
+
+<p>Celui-ci, impassible, continuait d'exposer la lame du couteau à la
+flamme de la bougie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, monsieur, vous serez moins impitoyable!&mdash;s'écria M. Lugarto
+en s'adressant à M. de Rochegune.&mdash;Je vous ai fait traîtreusement
+attaquer, je l'avoue. Je m'en repens, ayez pitié de moi, priez pour
+moi... Mais, au nom du ciel, pas cela... Pour la vie!... Jugez donc,
+marqué pour la vie... sur la figure... Ah! c'est horrible!... c'est une
+idée infernale!</p>
+
+<p>M. de Rochegune haussa les épaules et ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, mais... vous... vous, ô mon Dieu! par le souvenir de votre
+mère que vous aimiez tant... madame, priez pour moi.</p>
+
+<p>Malgré moi... malgré le mal horrible que m'avait fait cet homme, je
+reculai devant la barbarie du châtiment.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, mon sauveur,&mdash;dis-je à M. de Mortagne,&mdash;laissez cet homme à
+ses remords; qu'il parte seulement, qu'il parte...</p>
+
+<p>&mdash;Ses remords!&mdash;dit M. de Mortagne,&mdash;est-ce que ses pareils ont des
+remords? La rage d'avoir au front l'empreinte d'un fer chaud, voilà le
+seul remords qu'il puisse connaître. Allons, Rochegune, le couteau est
+chauffé à blanc... attachons-lui les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Par pitié, laissez-le,&mdash;m'écriai-je,&mdash;je n'assisterai pas à cette
+torture horrible. Mon ami, je vous en supplie, une telle vengeance est
+indigne de vous et de moi.</p>
+
+<p>Après avoir un moment regardé M. Lugarto, qui à travers ses sanglots
+murmurait encore des prières et des supplications, M. de Mortagne lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Grâce à cet ange de bonté, cette fois encore j'ai pitié de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! votre main... votre main, laissez-moi baiser votre main!&mdash;s'écria
+M. Lugarto dans un élan de reconnaissance indicible, en se traînant à
+genoux jusqu'auprès de M. de Mortagne.</p>
+
+<p>Celui-ci se retira vivement, le repoussa du pied et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je te jure que si tu oses revenir en France, ce que je ne fais
+pas maintenant je le ferai alors; tu dois me connaître assez pour croire
+que je ne reculerai devant rien: moi et deux hommes déterminés, nous
+suffirons à cette exécution, et je saurai bien m'emparer de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous promets de ne jamais revenir en France, tout est prêt pour mon
+départ, ma voiture viendra ici demain; au point du jour je partirai pour
+l'Italie; je voyagerai jour et nuit, jusqu'à ce que je sois sorti de
+France, je vous le jure,&mdash;dit M. Lugarto dont les dents se choquaient de
+terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, mon enfant, vous avez besoin de repos,&mdash;me dit M. de
+Mortagne,&mdash;votre femme de chambre est là, vous n'avez plus rien à
+craindre. Venez, Rochegune va rester avec ce misérable. Demain, lorsque
+vous serez plus reposée, je vous dirai comment nous avons découvert le
+mauvais dessein de cet homme.</p>
+
+<p>Je suivis le conseil de M. de Mortagne, je me retirai dans la chambre
+qu'on m'avait préparée.</p>
+
+<p>Bientôt je m'endormis d'un profond sommeil.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="E-CHAPITRE_V" id="E-CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3>
+
+<h4>LES ADIEUX.</h4>
+
+<p>Le lendemain à mon réveil, je crus avoir fait un songe; mais la vive
+douleur que me causait ma blessure me rappela la terrible scène de la
+nuit précédente.</p>
+
+<p>Mon premier mouvement fut de remercier encore Dieu qui m'avait sauvée,
+qui m'avait rendu Gontran.</p>
+
+<p>Les mystères odieux qui m'avaient si longtemps affligée étaient
+éclaircis; je ne doutai plus que mon mari, désormais tranquille et
+rassuré, ne redevînt pour moi ce qu'il avait été dans les premiers jours
+de notre union.</p>
+
+<p>J'attribuai à la funeste influence de M. Lugarto toutes les peines que
+Gontran m'avait involontairement causées. N'était-ce pas pour obéir à
+son mauvais génie qu'il s'était occupé de madame de Ksernika?</p>
+
+<p>D'abord, je l'avoue, je redoutais d'appesantir ma pensée sur l'acte
+fatal qui avait mis M. de Lancry dans la dépendance de M. de Lugarto.</p>
+
+<p>Pourtant, voulant en finir avec ces pénibles réflexions, j'envisageai
+courageusement la conduite de Gontran. Je cherchai à la pallier par tous
+les raisonnements possibles.</p>
+
+<p>Hélas! j'avais naturellement des principes trop arrêtés pour pouvoir
+trouver un milieu entre un blâme sévère et une approbation coupable...</p>
+
+<p>Je condamnai Gontran.</p>
+
+<p>Du moment je fus atterrée en m'apercevant que cette funeste découverte
+ne portait pas la moindre atteinte à mon amour pour M. de Lancry.</p>
+
+<p>Je fus presque effrayée d'aimer toujours passionnément un homme capable
+d'une action si mauvaise.</p>
+
+<p>Je pleurai amèrement sur sa faute; il m'était affreux de me sentir
+supérieure à lui, d'avoir non pas à lui reprocher, mais à lui
+pardonner... une bassesse...</p>
+
+<p>Ce ressentiment devint si vif, si douloureux, que, par une étrange
+inconséquence que je puis à peine m'expliquer aujourd'hui, moi qui
+n'avais pu trouver une excuse honorable à son action honteuse, je fis
+tout au monde pour me persuader, par plusieurs analogies, que dans une
+situation pareille j'aurais agi comme Gontran.</p>
+
+<p>Je ne saurais dire ma joie lorsque, après de longues, après de mûres
+réflexions plus paradoxales les unes que les autres, je me fus
+convaincue de cette sorte de complicité morale... Avec quel bonheur
+triomphant je reconnus que je n'avais plus le droit de blâmer Gontran!</p>
+
+<p>Sans doute il y avait dans cet abaissement singulier de ma part une
+arrière-pensée de sacrifice, d'abnégation, dont alors je ne me rendais
+pas bien compte, et qui me guidait à mon insu....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Lorsque je descendis dans le salon, j'y trouvai M. de Rochegune; il
+rougit et me dit que M. de Mortagne donnait quelques ordres pour mon
+départ.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais hier si troublée, si souffrante,&mdash;lui dis-je,&mdash;que j'ai à
+peine pu vous exprimer toute ma reconnaissance. Vous et M. de Mortagne
+avez été mes sauveurs. Je n'oublie pas non plus que lors de ma
+maladie...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en conjure, madame, ne parlons pas de ceci... Vous m'avez
+permis de me dire votre ami, j'ai agi comme votre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur!... comment jamais reconnaître?...</p>
+
+<p>&mdash;En me conservant toujours ce précieux titre... madame, en me
+permettant de continuer à le mériter.</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi il me vint tout à coup à l'esprit cette idée pénible
+que M. de Rochegune, connaissant le secret de Gontran, se croirait
+peut-être le droit de juger sévèrement la conduite de mon mari.</p>
+
+<p>Par une de ces bizarres correspondances de la pensée dont il y a tant
+d'exemples, M. de Rochegune ajouta à ce moment même:</p>
+
+<p>&mdash;Et lorsque je vous prie, madame, de me permettre de me dire de vos
+amis, j'ose croire que vous n'oubliez pas que je serai heureux aussi
+d'être <i>toujours compté parmi les amis de M. de Lancry</i>.</p>
+
+<p>Je remarquai que M. de Rochegune appuya avec intention sur ces derniers
+mots. Je trouvai cette assurance si généreuse, elle répondait si
+noblement à mes craintes, que je ne pus m'empêcher de m'écrier
+vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, monsieur, merci pour lui et pour moi!</p>
+
+<p>M. de Rochegune, étonné de ce mouvement, me regarda... Nous nous
+entendions...</p>
+
+<p>Il comprenait ma gratitude comme j'avais compris sa bienveillance pour
+Gontran.</p>
+
+<p>Un doux et triste sourire effleura les lèvres de M. de Rochegune; il me
+dit d'une voix émue:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dans la vie de nobles jouissances, madame, le bien est trop
+facile à faire à ce prix...</p>
+
+<p>Un silence de quelques minutes suivit ces paroles de M. de Rochegune.</p>
+
+<p>J'en fus embarrassée; par hasard, je levai les yeux sur lui: son regard
+était vague et distrait, il semblait rêveur. Sa physionomie,
+ordinairement sévère et hautaine, avait une expression d'ineffable
+bonté. Ses cheveux noirs recouvraient à peine une cicatrice récente et
+profonde qu'il avait au front, et que j'avais déjà remarquée lorsqu'il
+était venu me voir pour la première fois après ma maladie.</p>
+
+<p>Malgré moi, mes yeux se remplirent de larmes, en songeant que j'avais
+été la cause involontaire du guet-apens où était tombé M. de Rochegune
+en venant s'informer de mes nouvelles auprès de Blondeau. Voulant rompre
+le silence, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne souffrez... plus de cette blessure que vous avez reçue?...</p>
+
+<p>En entendant ma voix, M. de Rochegune tressaillit et se hâta de me
+répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne souffre plus, madame.&mdash;Puis, comme si ce sujet de conversation
+lui eût été gênant, il me dit d'un ton pénétré:</p>
+
+<p>&mdash;Toute ma crainte maintenant est que ce misérable Lugarto, quoique hors
+de France, ne se venge de M. de Mortagne.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin cet homme est parti; M. de Mortagne a voulu le voir monter en
+voiture et lui faire une dernière
+recommandation...&mdash;Souvenez-vous...&mdash;lui a-t-il dit avec un geste
+menaçant.</p>
+
+<p>&mdash;Pour votre repos, je ne me souviendrai que trop!!!&mdash;a répondu M.
+Lugarto; à quelque distance que je sois... je saurai vous atteindre.&mdash;Et
+après avoir montré le poing à M. de Mortagne, il a ordonné aux
+postillons de partir à toute bride... Oh! madame, il est impossible de
+voir quelque chose de plus hideux que la figure de cet homme au moment
+où il prononçait cette dernière menace: la haine, la vengeance, la rage
+s'y confondaient dans une horrible agitation.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu!&mdash;m'écriai-je,&mdash;il est capable, même en pays étranger, de
+comploter quelque perfide machination contre M. de Mortagne; cet homme
+trouve dans sa richesse tant de ressources pour assouvir son infernale
+méchanceté!</p>
+
+<p>&mdash;Je partage vos craintes,&mdash;me dit M. de Rochegune,&mdash;et malheureusement
+je suis obligé d'abandonner M. de Mortagne... Sans cela... j'aurais
+veillé sur ses jours comme sur ceux de mon père...</p>
+
+<p>&mdash;Et où allez-vous donc, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;En Grèce, madame, faire la guerre contre les Turcs. C'est une noble et
+sainte cause à défendre... Et puis j'ai besoin de mouvement,
+d'agitation...</p>
+
+<p>&mdash;C'est, dit-on, une guerre souvent terrible, sans merci ni
+pitié...&mdash;dis-je à M. de Rochegune avec intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une guerre comme toutes les guerres, madame,&mdash;reprit-il avec un
+sourire mélancolique,&mdash;l'on tue ou l'on est tué... Seulement, dans
+celle-ci, l'on meurt pour une généreuse et héroïque nation... et cette
+mort est belle et grande.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont là de tristes pressentiments,&mdash;lui dis-je,&mdash;ne vous y
+appesantissez pas. Moi, j'ai l'espérance, la conviction même que vos
+amis vous reverront.</p>
+
+<p>&mdash;Et je partage cette conviction, madame. L'on n'a pas le droit d'être
+indifférent à la vie lorsqu'on a la moindre chance de pouvoir être utile
+à ceux qu'on aime et qu'on respecte.</p>
+
+<p>M. de Mortagne entra.</p>
+
+<p>Il paraissait très-irrité.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens encore d'apprendre une autre infamie de ce Lugarto. Votre
+femme de chambre, que je viens de presser de questions et de menaces,
+m'a avoué qu'elle avait été placée chez vous par cet homme, et qu'afin
+d'empêcher votre excellente madame Blondeau de vous accompagner, cette
+créature avait, d'après l'ordre de Lugarto, mêlé une certaine poudre à
+son breuvage, ce qui avait rendu Blondeau assez malade pour qu'elle ne
+pût vous suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, M. de Rochegune me dit qu'en partant M. Lugarto...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... il m'a menacé... je m'attends bien à quelque tour
+diabolique, mais je serai sur mes gardes... Tout ce que je voulais,
+c'était de vous débarrasser de lui, et j'y ai réussi, je pense... Je
+regrette néanmoins de ne l'avoir pas marqué... Ç'aurait été une garantie
+de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et aussi un motif de haine et de vengeance de plus pour cet
+homme,&mdash;lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on était arrêté par de pareilles craintes, on ne ferait jamais
+rien,&mdash;dit M. de Mortagne.&mdash;Je sais bien contre qui j'ai à lutter...
+Mais il faut que je vous apprenne comment j'ai suivi la trace de cette
+abominable machination... Quelque temps après votre retour de Chantilly,
+j'ai appris par Rochegune les bruits infâmes que Lugarto faisait courir
+sur vous; j'étais malade, hors d'état de sortir... Le premier mouvement
+de Rochegune fut d'aller trouver Lugarto, de lui ordonner de se taire;
+il le connaissait de longue main, il le savait très-lâche, il ne doutait
+pas qu'une vigoureuse menace ne l'intimidât; je l'engageai à n'en rien
+faire, j'avais écrit à Londres pour avoir des renseignements sur la vie
+que M. de Lancry y avait menée avant son mariage.</p>
+
+<p>Voyant que la conversation allait s'engager sur M. de Lancry, par un
+sentiment de convenance exquise dont j'appréciai toute la délicatesse,
+M. de Rochegune dit à M. de Mortagne:</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais quelques ordres à donner pour notre départ, je vous laisse.</p>
+
+<p>Il me salua et sortit.</p>
+
+<p>M. de Mortagne continua:</p>
+
+<p>&mdash;On me dit qu'à Londres M. de Lancry avait dépensé beaucoup d'argent,
+et que, selon le bruit public, cet argent lui avait été prêté par
+Lugarto. En rapprochant ceci de quelques autres circonstances, je
+devinai facilement que votre mari se trouvait dans la dépendance de cet
+homme, sans toutefois croire que cette dépendance fût rendue plus
+absolue, plus dangereuse encore par l'acte que vous savez; j'engageai
+donc Rochegune à patienter et à attendre mon rétablissement. Un homme
+très-sûr qui me sert depuis vingt ans fit jaser quelques-uns des
+domestiques de Lugarto. J'appris par eux qu'ils avaient souvent entendu
+M. de Lancry, enfermé avec leur maître, supplier celui-ci de ne pas le
+perdre. Ce rapport me prouva qu'il s'agissait d'autre chose que d'une
+obligation d'argent; je voulus pénétrer à tout prix ce secret et vous
+garantir des mauvais desseins de Lugarto. Il savait mon affection pour
+vous. Je m'aperçus bientôt que j'étais suivi, car cet homme, à force
+d'argent, s'est créé une sorte de police au moyen de laquelle il
+découvre une foule de secrets dont il use et abuse dans l'occasion,
+ainsi que vous l'avez vu à l'égard de madame de Ksernika et de madame de
+Richeville. Pour détourner ses soupçons, je quittai Paris; ses espions
+perdirent mes traces: c'était à peu près à l'époque de votre maladie...
+Au bout de quelques jours je revins m'établir à Paris dans un quartier
+éloigné: je n'en surveillais pas moins les démarches de M. Lugarto. Je
+savais aussi bien que lui que les gueux sont corruptibles. Or, comme
+presque tous ses gens sont complices de quelques-unes de ses méchantes
+ou honteuses actions, il me fut possible d'acheter quelques-uns de ses
+domestiques: j'appris ainsi que depuis quelque temps il avait loué et
+fait meubler une maison isolée du côté de Chantilly... C'était celle où
+nous sommes... Je vins m'assurer du fait par moi-même, et reconnaître la
+position de cette demeure. Je savais que Lugarto contrefaisait les
+écritures avec une détestable habileté. Craignant quelque ruse, je vous
+fis dire par Rochegune de ne jamais quitter votre mari, supposant bien
+que Lugarto choisirait le moment de son absence pour vous jouer quelque
+tour infernal. La scène de Tortoni arriva, je n'en fus instruit que le
+lendemain par Rochegune; j'envoyai chez vous, on me dit que vous veniez
+de partir pour aller chez Ursule, et que M. de Lancry était aussi en
+voyage: j'envoyai chez Lugarto; il était, dirent ses gens, retenu au
+lit, blessé d'un coup d'épée... reçu le matin même... Je connaissais
+l'homme, je ne crus pas à ce coup d'épée, je fus avant toute chose
+frappé de votre isolement de Gontran; une heure de retard ou
+d'hésitation pouvait tout perdre... si vous étiez véritablement allée
+chez madame Sécherin, vous ne couriez aucun danger, nous n'avions donc
+pas à nous occuper de cette hypothèse; à tout hasard nous nous décidâmes
+à nous rendre ici. Nous allions vous atteindre à la descente de
+Luzarches, lorsque ce diable d'homme nous fit culbuter dans un tas de
+pavés: la chute fut terrible; je restai quelques minutes sans
+connaissance...</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami... mon Dieu... et pour moi... toujours pour moi... tant de
+périls déjà courus!</p>
+
+<p>&mdash;Ces périls-là ne comptent, ma pauvre enfant, que lorsqu'ils me font
+arriver trop tard... Cette fois, grâce au ciel, il n'en fut pas ainsi.
+Après quelques moments d'étourdissement, je revins à moi... J'en étais
+quitte, ainsi que Rochegune, pour quelques rudes contusions... Mais nos
+chevaux étaient incapables de marcher, notre postillon avait la jambe
+cassée, ma voiture était brisée... Nous comptions les secondes; à pied,
+il nous fallait plus d'une heure pour nous rendre ici; nous nous mîmes
+en marche... Heureusement, au bout d'un quart d'heure, nous rencontrâmes
+les chevaux de retour qui vous avaient amenée ici. Aux détails que nous
+donnèrent les postillons, il n'y avait plus de doute, c'était bien vous.
+Nous prîmes, moi et Rochegune, les deux porteurs, et nous partîmes bride
+abattue; en une demi-heure, nous étions à quelques pas de cette maison.
+Pour ne pas éveiller les soupçons nous laissâmes nos montures assez
+loin. Toutes les fenêtres étaient fermées, mais on voyait de la lumière
+à travers les volets. Nous allions nous décider à frapper violemment à
+la porte, lorsqu'une croisée du rez-de-chaussée s'ouvrit; c'était votre
+femme de chambre qui sans doute voulait prendre l'air. Nous vîmes dans
+une salle basse une vieille femme et Fritz; d'un saut nous entrâmes dans
+cette salle, le pistolet à la main. Rochegune se mit à la porte, moi à
+la fenêtre. Ces misérables tombèrent à genoux, saisis de frayeur.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit y avoir un bûcher, une cave,&mdash;leur dis-je;&mdash;conduisez-nous-y,
+ou nous vous brûlons la cervelle.</p>
+
+<p>&mdash;A droite, sous le vestibule, il y a la porte de la cave,&mdash;me dit la
+vieille.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, Fritz et les deux femmes étaient renfermées. Nous
+entrâmes dans la chambre qui précède le salon où vous étiez; nous
+entendîmes parler; c'était Lugarto: il vous dévoilait toutes ses
+horribles machinations. Ces révélations pouvaient nous servir; nous
+attendîmes jusqu'au moment, pauvre femme, où vous vous êtes si
+courageusement blessée...</p>
+
+<p>&mdash;Noble et généreux ami,&mdash;dis-je à M. de Mortagne en serrant ses mains
+dans les miennes...&mdash;toujours là... lorsqu'il s'agit de me secourir ou
+de me sauver!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, toujours là... Sans vous quel intérêt aurais-je dans
+la vie? Mais dites-moi, mon enfant, il faut aujourd'hui même mettre à la
+poste cette lettre pour votre mari; il la trouvera à son arrivée à
+Londres; elle lui apportera ce malheureux faux et lui rendra sa liberté.
+Pour déjouer les méchants propos de Lugarto et expliquer votre départ de
+Paris, afin que votre mari n'ait aucun soupçon de ce qui s'est passé
+cette nuit, vous allez partir pour la terre de madame Sécherin. Une fois
+là, vous écrirez à votre mari que, ne voulant pas rester à Paris sans
+lui, vous êtes allée passer chez Ursule le temps de son absence. Vous
+adresserez votre lettre chez vous, à Paris; à son arrivée il la
+trouvera.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, pourquoi ne pas tout dire à Gontran?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi! pauvre enfant! parce que, du moment où votre mari vous saura
+instruite de la bassesse qu'il a commise, il vous haïra... il aura à
+rougir devant vous... et jamais il ne vous pardonnera sa faute.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pouvez-vous croire?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Mathilde... je ne veux pas récriminer, je ne veux voir dans
+M. de Lancry que l'homme que vous aimez, votre noble et sainte affection
+le sauvegarde à mes yeux; mais enfin... soyez juste, lorsqu'il vous
+savait si malheureuse de cette hideuse intimité avec un homme qu'il
+méprisait, qu'il haïssait autant que vous, a-t-il eu le courage de vous
+faire ce fatal aveu? Non, il a préféré laisser s'accréditer sur vous les
+bruits les plus infamants.</p>
+
+<p>&mdash;Mais rompre ouvertement avec M. Lugarto, c'était se perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'était sauver votre réputation à vous, malheureuse femme,
+innocente de toutes ces vilenies... Si votre mari n'avait pas été un
+abominable égoïste, il aurait courageusement bravé les conséquences de
+sa faute, au lieu de vous laisser avilir aux yeux du monde... Après
+cette scène de Tortoni, qui révélait au moins de sa part une lueur de
+généreuse indignation, n'a-t-il pas de nouveau souscrit à toutes les
+exigences de Lugarto? Ne vous a-t-il pas, pour ainsi dire, lâchement
+abandonnée à ses infâmes tentatives? Tenez, Mathilde, pauvre et chère
+enfant! il faut tout le respect, toute l'admiration que m'inspire votre
+dévouement pour m'empêcher de dire ce que je pense... je ne veux pas
+vous attrister encore... Seulement, croyez-en mon expérience, ne dites
+jamais à Gontran que vous avez son secret... Cet aveu vous serait
+fatal... Je vous le répète, l'homme qui dans les terribles
+circonstances où vous vous êtes trouvée, n'a pas eu assez de confiance
+dans votre c&oelig;ur pour tout vous avouer, serait impitoyable s'il vous
+savait instruite d'un mystère qu'il a caché avec tant d'opiniâtreté.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, si par hasard Gontran découvre mon séjour dans cette
+maison?</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai songé.... J'ai aussi songé que, par une nouvelle méchanceté
+dont je ne puis concevoir le but, Lugarto pourrait tout écrire à votre
+mari; alors cette déclaration signée de lui, mon témoignage, celui de
+Rochegune, suffiraient pour vous mettre à l'abri de toute calomnie, car
+il faut tout prévoir...</p>
+
+<p>&mdash;Je suivrai vos conseils,&mdash;dis-je à M. de Mortagne en soupirant.
+Pourtant je vous l'avoue, il m'en coûte de cacher quelque chose à
+Gontran...</p>
+
+<p>M. de Mortagne, sans me répondre, me prit les deux mains et me regarda
+quelque moment en silence.</p>
+
+<p>Sa figure si caractérisée avait une expression d'attendrissement
+inexprimable. Malgré lui, il pleura. Je ne saurais dire combien je fus
+profondément touchée en voyant couler les larmes de cet homme si
+énergique et si résolu.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! qu'avez-vous, mon ami?&mdash;m'écriai-je, sans pouvoir non plus
+retenir mes larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous vois pas encore heureuse pour l'avenir... Pauvre enfant...
+votre mari est délivré d'une épouvantable domination, votre fortune est
+rétablie... M. de Lancry a des torts cruels à se faire pardonner, et le
+repentir doit rendre meilleures encore les âmes naturellement bonnes...
+Pourtant je crains, je ne suis pas rassuré...</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de vaines terreurs, mon ami... votre affection pour moi
+s'alarme à tort... croyez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je voudrais me tromper,&mdash;me dit M. de Mortagne en secouant
+tristement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;A propos,&mdash;lui dis-je,&mdash;cette somme considérable que vous avez
+remboursée pour nous... il est entendu, n'est-ce pas, que nous vous la
+rendrons?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Mathilde, j'ai environ soixante mille livres de rente;
+pendant les années que mademoiselle de Maran m'a fait passer sous les
+Plombs de Venise, j'ai fait des économies forcées; j'ai peu de besoins,
+j'emploie presque tout mon revenu à soulager de nobles et obscures
+infortune; je n'aurai pas d'autres héritiers que vous, cette somme est
+donc une avance d'hoirie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami! pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi encore, votre contrat de mariage a été si déloyalement
+fait, que vous, qui apportez toute la fortune dans la communauté, vous
+n'avez droit à aucune réserve: votre mari peut vous dépouiller ou vous
+ruiner complétement. Heureusement je suis là... ma fortune garantit
+votre avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami... n'ayez pas ces craintes; je vous assure que Gontran est
+revenu de ses goûts de faste... il ne joue plus...</p>
+
+<p>&mdash;L'état de maison que vous tenez à Paris était déjà beaucoup trop
+considérable pour votre fortune; je suis sûr que, lorsqu'il se verra
+débarrassé de Lugarto, M. de Lancry se jettera de nouveau dans de
+folles dépenses... Vous avez encore maintenant net cent mille livres de
+rentes, votre hôtel payé; eh bien! en cinq ou six ans d'ici, votre mari
+peut avoir tout dissipé. Je connais les prodigues.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon enfant, il n'a pas été arrêté, retenu par la honte de
+commettre un faux, pour se procurer de l'argent... Quel frein l'arrêtera
+lorsqu'il n'aura qu'à puiser à pleines mains dans votre fortune?...
+Pardon... Mathilde... je vous afflige; mais il est de ces vérités
+sévères qu'il faut oser dire... Jamais je n'ai failli à ce devoir,
+jamais je n'y manquerai... Je vous en conjure, résistez autant que vous
+le pourrez aux prodigalités de votre mari; pour vous, pour lui-même,
+ayez cette résolution... Moi, je ne veux lui rien dire; je réserverai
+mon influence pour les cas extrêmes. Il est violent, emporté; il est
+impatient des remontrances: peu m'importe, lorsque votre intérêt voudra
+que je parle... je parlerai, et de façon à être entendu et écouté, je
+vous en réponds. Allons, adieu, mon enfant... Au moindre événement,
+écrivez-moi à Paris; à tout jamais comptez sur moi... et sur
+Rochegune... Quant à celui-ci, que Dieu me le conserve... car il s'en va
+faire une terrible guerre, et il n'est pas homme à s'y ménager... Adieu,
+encore adieu! Je vous enverrai Blondeau chez madame Sécherin; un de mes
+gens qui m'accompagnait hier, et qui vient d'arriver avec ma voiture,
+vous suivra. Il m'appartient depuis longtemps, c'est vous garantir sa
+sûreté. Vous pouvez prendre avec lui cette femme que vous avez emmenée;
+mais, à l'arrivée de Blondeau, chassez-la; et à votre retour à Paris,
+faites maison nette, de peur qu'il ne reste parmi vos gens quelque
+dangereuse créature de Lugarto; puis ne remontez votre maison qu'avec
+des gens parfaitement bien recommandés. Allons, encore adieu.</p>
+
+<p>Une dernière fois, j'embrassai cet excellent ami en versant de douces
+larmes.</p>
+
+<p>Je serrai affectueusement les mains de M. de Rochegune, et je partis
+pour la Touraine, me faisant une fête de surprendre Ursule par ma visite
+inattendue.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="E-CHAPITRE_VI" id="E-CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<h4>LA FAMILLE SÉCHERIN.</h4>
+
+<p>La propriété de M. Sécherin, qu'il habitait alors avec Ursule, était
+située à Rouvray en Touraine, sur le bord de la Loire.</p>
+
+<p>Je fus obligée de repasser par Paris; je m'y arrêtai afin de mettre
+moi-même à la poste la lettre de M. Lugarto pour Gontran, lettre qui
+allait combler mon mari de joie et le délivrer de l'odieuse influence
+dont il avait si longtemps souffert.</p>
+
+<p>Nous étions à la fin du mois de juin.</p>
+
+<p>Je voyageai très-rapidement; à mesure que je m'éloignais de Paris, il me
+semblait que je respirais plus librement: la vue des riantes campagnes
+que je traversais me calmait, me faisait du bien; mon c&oelig;ur se
+dilatait, j'allais revoir l'amie de mon enfance...</p>
+
+<p>Après tant de cruelles secousses, j'allais goûter le repos des champs,
+je me faisais une joie de partager pendant quelque temps la vie simple,
+paisible, d'Ursule et de son mari.</p>
+
+<p>Depuis assez longtemps, je n'avais reçu aucune lettre de ma cousine.</p>
+
+<p>Dans ses dernières lettres, elle continuait de se plaindre de son sort,
+mais elle le supportait avec une résignation mélancolique.</p>
+
+<p>Je connaissais l'exaltation du caractère d'Ursule, la bonté de son mari;
+aussi n'étais-je pas très-inquiète.</p>
+
+<p>Je ne lui avais pas écrit un mot de ce qui avait bouleversé ma vie
+depuis quelque temps; j'étais décidée à ne lui faire à ce sujet aucune
+confidence: ce n'était pas mon secret à moi seule, c'était aussi le
+secret de Gontran.</p>
+
+<p>J'arrivai à Rouvray par un beau soleil couchant, par une ravissante
+soirée d'été.</p>
+
+<p>Je laissai à gauche de grands bâtiments où était établie la manufacture
+de M. Sécherin. J'entrai dans une belle avenue de tilleuls qui
+conduisait à la maison d'habitation.</p>
+
+<p>A peine ma voiture était-elle à moitié de cette allée, que j'aperçus
+Ursule.</p>
+
+<p>Les chevaux s'arrêtèrent, on ouvrit la portière, je me précipitai dans
+les bras de ma cousine.</p>
+
+<p>Il est impossible de peindre sa joie, son étonnement surtout; elle
+m'embrassait, me regardait comme si elle ne pouvait en croire ses yeux,
+puis elle m'embrassait encore.</p>
+
+<p>&mdash;Comment c'est toi? c'est toi?&mdash;me disait-elle.&mdash;Quelle douce surprise!</p>
+
+<p>&mdash;Ursule! oui, c'est moi, moi ta s&oelig;ur, je viens passer ici quelques
+jours dont je puis disposer pendant que mon mari est en Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle ravissante idée tu as eue là, Mathilde! combien j'en suis
+reconnaissante! Quel dommage seulement que notre pauvre maison soit si
+peu digne de te recevoir!</p>
+
+<p>Je haussai mes épaules en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Et ton mari, où est-il? comment va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien,&mdash;me dit Ursule.</p>
+
+<p>Après cette effusion de reconnaissance, j'examinai ma cousine; elle me
+parut encore plus jolie que par le passé.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es heureuse, car tu es charmante,&mdash;lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Heureuse,&mdash;reprit-elle, avec un accent qui devint presque subitement
+plaintif...&mdash;Heureuse? Oui, je suis heureuse;&mdash;et elle étouffa un
+soupir. Mais c'est à toi... qu'il faut parler de bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui,&mdash;m'écriai-je,&mdash;en ce moment surtout; tu ne sais pas combien
+je jouis du plaisir de te revoir, tu ne sais pas tout ce que j'attends
+de ces jours que je viens passer auprès de toi.</p>
+
+<p>J'avais mis mon bras sous le bras d'Ursule, et nous cheminions vers la
+maison.</p>
+
+<p>Cette habitation était assez grande; le jardin qui l'entourait,
+symétriquement disposé en carrés, en quinconces, et bordé de grandes
+allées de charmilles régulièrement taillées à l'ancienne mode française,
+avait un aspect calme et grave; au bout d'une de ces longues voûtes de
+verdure qui aboutissait à une terrasse, on apercevait la Loire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu trouves cette demeure bien provinciale, bien vulgaire, n'est-ce
+pas?&mdash;me dit Ursule.&mdash;Mais M. Sécherin, ou plutôt sa mère, ne veut y
+rien changer, sous le prétexte qu'elle était ainsi du temps de feu M.
+Sécherin père; ce qui n'empêche pas cette habitation d'être très-laide,
+comme tu peux le voir. Et cet affreux jardin français, ne dirait-on pas
+un jardin de couvent? comme il est triste et sombre!</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, tu calomnies cette maison, ma chère Ursule; je trouve ce
+jardin très-beau et très-noble, et puis vous avez, ce me semble, une
+terrasse sur les bords de la Loire; comptes-tu cela pour rien?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours indulgente et bonne, pauvre chère Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vraiment, je t'assure que tout ici me plaît beaucoup. C'est si
+calme, si tranquille!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour du calme il y en a beaucoup; heureusement on n'entend pas le
+bruit étourdissant des machines de la fabrique de M. Sécherin.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont ces grands bâtiments qu'on voit en entrant, n'est-ce pas? Mais
+c'est un établissement magnifique.</p>
+
+<p>&mdash;Magnifique... comme une fabrique. Il n'y a rien de plus triste au
+monde... si ce n'est d'entendre sans cesse parler des résultats
+merveilleux de cette même fabrique, du nombre d'ouvriers qu'elle
+emploie, de son importance dans le pays, etc. Il faudra, ma pauvre
+Mathilde, te résigner à supporter souvent ces conversations-là. Quel
+changement pour toi, habituée à cette brillante vie du monde que, hélas!
+je n'ai fait qu'entrevoir avant de venir m'enterrer ici.</p>
+
+<p>Je regardai Ursule avec un air de reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, ma s&oelig;ur,&mdash;lui dis-je,&mdash;je crains d'avoir encore à te
+gronder; je suis sûre que tu médis de ton bonheur... Ah! crois-moi, ce
+monde... ce monde dont nous nous faisions de si brillantes imaginations,
+ce monde est bien triste et bien méchant. Combien je préférerais à ses
+faux plaisirs l'existence paisible que tu mènes ici!</p>
+
+<p>Ursule me regarda avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Toi... toi,&mdash;me dit-elle,&mdash;tu envierais mon sort... Tu es donc bien
+malheureuse, Mathilde!... Que t'est-il donc arrivé? Tu m'as donc caché
+quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma chère Ursule,&mdash;me hâtai-je de répondre,&mdash;mais je l'assure que
+les plaisirs du monde étourdissent, mais ne remplissent pas le c&oelig;ur.
+Tu le sais, j'ai toujours été un peu sauvage, même chez mademoiselle de
+Maran; j'aimais mieux passer avec toi nos soirées dans notre chambre que
+de rester dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Combien je reconnais ta bonté, ta délicatesse habituelle!&mdash;me dit
+Ursule;&mdash;tu feins d'envier mon sort pour me le faire trouver
+désirable... Mais viens que je te conduise dans ton appartement, tu
+excuseras cette modeste hospitalité.</p>
+
+<p>Nous entrâmes dans la maison.</p>
+
+<p>Tout était simple, mais tenu avec une extrême propreté. Nous montâmes un
+grand escalier carrelé, à rampe de bois massif; il aboutissait à un long
+corridor, où s'ouvraient plusieurs portes.</p>
+
+<p>Ursule en ouvrit une; je traversai une petite antichambre, et je me
+trouvai dans une très-grande chambre à antiques boiseries grises. Au
+fond était un lit à baldaquin avec des rideaux de toile de Perse à
+sujets chinois rouges sur fond blanc. Au-dessus des portes et de la
+cheminée on voyait des panneaux peints et représentant des pastorales
+dans le goût de Watteau. C'étaient des arbres d'un vert tendre, un beau
+ciel d'azur, des bergères en jupes roses, des bergers en habit bleu
+céleste, ayant à leurs pieds des moutons d'un blanc de neige qui
+portaient à leur cou de larges rosettes de rubans.</p>
+
+<p>Je ne puis dire combien je me sentis réjouie à l'aspect de ces
+bergerades, un peu maniérées sans doute, mais dont le calme souriant et
+champêtre reposait délicieusement ma pensée. De grandes fenêtres à
+petits carreaux s'ouvraient sur le jardin et dominaient la Loire. Une
+commode et un secrétaire en bois des îles, semés de marquetterie verte
+et rose; des meubles peints en gris, et aussi recouverts de toile de
+Perse rouge et blanche, complétaient l'ameublement de cette chambre.</p>
+
+<p>Ursule paraissait honteuse de cette simplicité, qui me ravissait. Je ne
+trouvai rien de plus gai, de plus riant. Deux autres pièces meublées
+dans le même goût, dont l'une pouvait servir de petit salon, dépendaient
+de cet appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment,&mdash;me dit Ursule,&mdash;tu ne te trouveras pas trop mal établie?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y trouve si bien que, si M. de Lancry veut rester ici quelque
+temps lorsqu'il viendra me chercher, je te préviens que tu auras
+beaucoup de peine à nous renvoyer de chez toi.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je te crois, ma bonne Mathilde; toute ma peur est que tu ne
+t'ennuies bientôt de cette vie que tu pares, j'en suis sûre, de tout le
+prestige de ton imagination; je crains aussi que la compagnie de ma
+belle-mère, madame Sécherin, ne te paraisse bientôt insupportable.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ton mari la disait la meilleure des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Les fils sont toujours indulgents; tu la verras; elle est sans esprit,
+sans usage, d'une dévotion outrée, d'un entêtement qui serait une
+incroyable fermeté de caractère si elle avait autant d'intelligence que
+de volonté; jamais ni moi ni son fils nous n'avons pu obtenir d'elle de
+faire le moindre changement à cette maison, d'augmenter le nombre de ses
+domestiques, d'améliorer leur service. Son éternel refrain est: <i>Feu mon
+pauvre Sécherin trouvait que c'était bien comme ça</i>. Aussi, Mathilde,
+toi qui as, dit-on, une des meilleures et des plus élégantes maisons de
+Paris,&mdash;me dit Ursule en rougissant de confusion,&mdash;ne te moque pas trop
+de nous en nous voyant à table servies par deux grosses paysannes
+tourangelles: c'est une manie de ma belle-mère à laquelle rien au monde
+n'a pu la faire renoncer.</p>
+
+<p>Je regardai ma cousine sans pouvoir lui cacher ma tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Ursule, tu me connais assez peu pour me croire capable de
+remarquer seulement de telles misères? Est-ce qu'avant toute chose je ne
+songe pas au plaisir d'être près de toi?</p>
+
+<p>Sept heures sonnèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vite t'envoyer ta femme de chambre,&mdash;me dit Ursule;&mdash;madame
+Sécherin soupe exactement à huit heures. Oui, elle soupe, car rien n'a
+pu lui faire changer ses habitudes gothiques; et elle aurait assez peu
+d'usage pour se mettre à table sans toi, si tu n'étais pas prête.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'en serais désolée, ma bonne Ursule, car ta belle-mère verrait
+peut-être un manque d'égards de ma part dans mon inexactitude; et, tu le
+sais, je ne trouve rien de plus respectable que les habitudes de
+famille.</p>
+
+<p>Ursule sortit; ses craintes, ses remarques me chagrinèrent pour elle.</p>
+
+<p>Elle semblait presque humiliée, pour ne pas dire dépitée, de la
+simplicité de sa réception, et l'on eût dit qu'elle songeait plus encore
+à sa vanité qu'à moi-même.</p>
+
+<p>Maintenant je me souviens que ma cousine, tout en me protestant de sa
+joie, du bonheur qu'elle avait à me revoir, me parut contrariée de ma
+venue; d'abord j'attribuai sa contrainte aux puérils motifs que j'ai
+dits. Je devais bientôt savoir la véritable et misérable cause de son
+embarras.</p>
+
+<p>Je m'habillai très-vite et le plus simplement possible.</p>
+
+<p>Ursule frappa à ma porte.</p>
+
+<p>&mdash;Tu excuseras ma belle-mère de n'être pas venue te voir, mais elle
+marche difficilement, et il lui aurait été très-pénible de monter
+l'escalier. Mon mari arrive à l'instant de la fabrique, il va nous
+rejoindre au salon.</p>
+
+<p>&mdash;Descendons vite, car je suis décidée à faire la conquête de ta
+belle-mère,&mdash;dis-je en riant à Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu auras bien de la peine. J'ai eu beau lui rappeler ton rang, la
+position de ton mari, lui parler de votre élégance, de votre richesse;
+elle ne m'a pas parue disposée à faire plus de frais pour toi qu'elle
+n'en fait pour une bourgeoise de notre sous-préfecture. Tu excuseras ce
+manque d'éducation, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Cette simplicité me donne au contraire encore meilleure opinion de ta
+belle-mère, ma chère Ursule, et il faut absolument que je réussisse à
+lui plaire...</p>
+
+<p>Nous descendîmes, nous entrâmes dans une salle à manger où le couvert
+était mis, puis dans un salon où se tenait madame Sécherin.</p>
+
+<p>Je me souviens des moindres détails de cette scène, car elle me frappa
+beaucoup par l'harmonie qui existait pour ainsi dire entre madame
+Sécherin et les objets qui l'entouraient.</p>
+
+<p>J'avais eu de telles agitations que je devais surtout trouver un charme
+infini dans tout ce qui rappelait des idées de calme, de tranquillité.</p>
+
+<p>Les fenêtres et les portes vitrées de ce salon s'ouvraient sur un
+parterre émaillé de fleurs. Un lustre de cristal de roche, soigneusement
+entouré d'une gaze blanche, descendait d'une énorme poutre qui
+traversait le plafond; çà et là pour tout ornement étaient accrochés à
+la boiserie grise plusieurs cadres dorés renfermant des têtes d'étude
+dessinées au crayon par le mari d'Ursule lorsqu'il apprenait le dessin
+au collége de Tours, et offertes à son père ou à sa mère pour le jour de
+leur fête, ainsi que le témoignaient des dédicaces écrites d'une
+magnifique écriture.</p>
+
+<p>Sur le marbre de la cheminée, on voyait une pendule et des candélabres
+en bronze doré, recouverts de gaze comme le lustre; deux consoles en
+bois d'acajou placées entre les fenêtres, des fauteuils et deux canapés
+garnis de housses de bazin blanc, composaient l'ameublement de cette
+pièce carrelée en rouge et cirée avec une minutieuse propreté.</p>
+
+<p>Madame Sécherin était assise dans une bergère placée dans l'embrasure
+d'une des fenêtres ouvertes et au-dessous de laquelle s'étendait un beau
+massif de rosiers en fleurs. Un vieux et gros perroquet gris à collier
+rouge se promenait gravement sur le rebord de cette croisée.</p>
+
+<p>La belle-mère d'Ursule filait sa quenouille au bruit mesuré de son
+rouet.</p>
+
+<p>C'était une femme de soixante-dix ans environ, vêtue d'une robe noire et
+coiffée d'une sorte de bavolet de batiste sans aucune garniture, qui
+encadrait étroitement son front pâle et ses joues creuses et ridées.</p>
+
+<p>Au premier abord, cette physionomie paraissait seulement simple, douce
+et grave; mais en l'observant plus attentivement, on y découvrait une
+grande expression de fermeté, tandis que son regard calme, mais profond
+et scrutateur, révélait une longue habitude d'observation.</p>
+
+<p>Je fus à l'instant persuadée qu'Ursule était prévenue contre sa
+belle-mère, ou qu'elle la jugeait mal.</p>
+
+<p>Ce qui me prouva surtout que madame Sécherin n'était pas une femme
+vulgaire, c'est qu'elle m'accueillit avec une dignité affable et sans
+aucun embarras.</p>
+
+<p>Lorsque j'entrai elle se leva péniblement en s'appuyant sur les bras de
+sa bergère, me fit un salut affectueux et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien bonne, madame, d'être venue voir ma bru: nous ferons ce
+que nous pourrons, mon fils et moi, pour que vous vous plaisiez ici.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne m'y plairais-je pas, madame? je suis avec une s&oelig;ur que
+j'aime et dont j'estime beaucoup le mari, et vous m'accueillez avec une
+cordialité qui me fait espérer davantage encore.</p>
+
+<p>&mdash;Je me sens très-disposée à vous aimer; mon fils m'a dit que vous étiez
+une brave et honnête dame: les braves gens aiment les braves gens;
+j'espère que vous serez contente avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes sans façon,&mdash;dit madame Sécherin en se remettant à son
+rouet;&mdash;nous vivons à l'ancienne mode... comme du temps de mon mari. Je
+n'aurais pas pu changer des habitudes qui ont été les siennes pendant
+tant d'années.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends cette religion des souvenirs, madame, et je l'admire;
+ainsi l'absence d'un être aimé se sent encore davantage... il n'y a rien
+d'amer dans ces regrets; ils sont adoucis par l'espérance d'être un jour
+réunis à ceux que nous pleurons.</p>
+
+<p>Madame Sécherin me regarda pendant un instant avec intérêt et me
+dit:&mdash;Les bons c&oelig;urs entendent les bons c&oelig;urs;&mdash;puis elle soupira,
+garda quelques moments le silence, et reprit, comme si elle eût voulu
+changer le cours de ses pensées:</p>
+
+<p>&mdash;Voici nos habitudes de Touraine, madame: nous déjeunons à neuf heures,
+nous dînons à deux, nous soupons à huit, à dix heures nous sommes tous
+couchés; car, voyez-vous, qui se lève tôt doit se coucher tôt. Mon fils
+est sur pied au chant du coq, il ne peut pas veiller tard.</p>
+
+<p>Ursule me regarda d'un air presque suppliant, et haussa les épaules en
+me montrant sa belle-mère.</p>
+
+<p>Ma cousine craignait que je ne fusse choquée de la familiarité naïve
+avec laquelle madame Sécherin me recevait. J'étais au contraire charmée
+de son accueil; je le trouvais très-digne.</p>
+
+<p>Il n'y a rien de plus bourgeoisement, de plus platement vulgaire qu'un
+empressement faux et bruyant, que ces humbles protestations, que ces
+regrets exagérés de n'être que de pauvres provinciaux indignes de
+recevoir des <i>personnes de la capitale</i> (style de sous-préfecture, comme
+disait mademoiselle de Maran).</p>
+
+<p>M. Sécherin entra vivement, il parut ravi de me voir, et vint à moi les
+bras ouverts pour m'embrasser.</p>
+
+<p>Son mouvement fut si naturel, si cordial, que je lui tendis mes deux
+joues, non sans sourire et sans rougir un peu.</p>
+
+<p>M. Sécherin fit retentir le salon de deux gros baisers, à la grande
+confusion d'Ursule, qui ne put s'empêcher de lui dire à demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, monsieur, vous êtes fou! Quelles manières! Mathilde,
+pardonnez-lui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, quelles manières!&mdash;s'écria-t-il.&mdash;Parce que j'embrasse notre
+cousine de tout mon c&oelig;ur sur les deux joues? Ma foi, moi, ça me
+réjouit de la voir, et je le lui prouve à ma façon.</p>
+
+<p>&mdash;Ne voyez-vous pas qu'Ursule est jalouse, mon cher cousin?&mdash;dis-je en
+riant à M. Sécherin.</p>
+
+<p>Celui-ci avait paru néanmoins réfléchir aux paroles d'Ursule; aussi me
+dit-il d'un air confus, presque triste:</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, ma femme a peut-être raison... Sans doute j'ai eu tort, ma
+cousine... Excusez-moi, mais j'étais si heureux de vous revoir que je
+n'ai pas réfléchi si c'était l'usage ou non de vous embrasser...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien envie, mon cher cousin, de vous prier de recommencer pour
+apprendre à Ursule à ne plus vous gronder injustement.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai?... Vous n'êtes pas fâchée?&mdash;s'écria M. Sécherin, dont la figure
+s'épanouit aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;En ai-je l'air?&mdash;lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous bonne, mon Dieu! êtes-vous bonne! Tenez, juste comme votre
+excellente tante, madedemoiselle de Maran.... Et à propos, comment se
+porte-t-elle, cette excellente dame?</p>
+
+<p>&mdash;Mais fort bien,&mdash;dis-je assez embarrassée en échangeant un regard avec
+Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maman,&mdash;reprit M. Sécherin avec exaltation,&mdash;vous n'avez pas
+d'idée quelle bonne femme ça est que mademoiselle Maran, la tante de
+madame de Lancry! Elle est unie comme bonjour... Enfin, pour tout dire,
+elle vous ressemble comme deux gouttes d'eau pour le caractère; maman,
+en cela, c'est tout votre portrait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me l'as toujours dit, mon fils... et je te crois.</p>
+
+<p>&mdash;Et je le dirai toujours. Tenez, madame de Lancry peut vous l'affirmer.
+La première fois qu'elle m'a vu, mademoiselle de Maran m'a tout de suite
+parlé comme vous m'auriez parlé vous-même, maman; elle m'a fait des
+remontrances, elle m'a même un peu sermonné, parce que je disais des
+choses que je ne devais pas dire... Et c'est si rare, cette
+franchise-là... N'est-ce pas, maman?</p>
+
+<p>&mdash;Les vieilles gens doivent des leçons aux jeunes, le bon Dieu les
+laisse sur la terre pour cela,&mdash;dit simplement madame Sécherin en
+continuant de tourner son rouet. Puis, levant par hasard les yeux sur
+son fils, elle lui dit:&mdash;Est-ce que tu vas à la ville ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, maman. Pourquoi voulez-vous que j'aille à la ville?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as ton habit noir, une cravate blanche, et tu es rasé tout frais.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci, maman, c'est une idée de ma femme; elle m'a dit d'aller me faire
+beau à cause de madame de Lancry; j'avais ma blouse en revenant de la
+fabrique.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Ursule, c'est pour moi... Ah! mon cousin, nous nous fâcherons
+si vous changez la moindre chose à vos habitudes pendant mon séjour
+ici...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vois-tu, <i>Belotte</i>,&mdash;dit M. Sécherin se retournant vers
+Ursule,&mdash;quand je te le disais que ça lui serait bien égal, à madame de
+Lancry, que je dîne en blouse avec une barbe d'avant-hier...</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, mon cher cousin, je serais au désespoir d'être venue
+ici si je devais vous gêner en rien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est convenu, ma cousine, j'accepte, et quoi qu'en dise ma
+femme, je resterai dorénavant en blouse. Vous me pardonnerez, n'est-ce
+pas? C'est qu'ainsi, quand on s'est occupé toute la journée, on trouve
+joliment bon de se mettre à son aise le soir.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que tu te fatigues comme si tu avais encore ta fortune à
+faire, mon fils, dit madame Sécherin avec un soupir,&mdash;et pourtant le bon
+Dieu a béni le travail de ton père.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, maman; quand mon inventaire se montera à cent mille
+livres de rentes bien claires et bien nettes, j'arrêterai la mécanique.
+Je me suis dit: Ma femme trouve que je n'ai pas assez de fortune comme
+ça; elle veut avoir cent mille livres de rentes, pour aller briller à
+Paris. Eh bien donc elle les aura, ses cent mille livres de rentes!
+C'est si bon, si doux de penser que toute la peine que je me donne fait
+plaisir à ma femme, de penser enfin qu'il est en mon pouvoir de réaliser
+tous ses v&oelig;ux, et que pour le faire il ne s'agit que de travailler...
+Tenez, cousine, rien qu'à cette idée-là je suis heureux comme un roi de
+pouvoir travailler comme un nègre... Aussi c'est pour cela que j'ai les
+mains si noires, car je n'ai pas le temps de faire le petit-maître,
+moi!&mdash;dit M. Sécherin riant aux éclats. Et il me montra ses grosses
+mains, qui justifiaient assez de sa plaisanterie.</p>
+
+<p>Ursule rougit de honte, de dépit, et lança un coup d'&oelig;il furieux à
+son mari.</p>
+
+<p>Celui-ci me regarda timidement, en contemplant ses mains d'un air
+décontenancé.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cette digne main s'offre comme gage d'une promesse ou d'une
+amitié sincère, l'amitié qu'elle jure ou la promesse qu'elle fait sont
+sacrées!...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais,&mdash;dis-je à M. Sécherin en lui tendant la main.</p>
+
+<p>Ce mouvement, ces simples paroles que m'inspirait ma sympathie pour cet
+excellent homme, aussi loyal, aussi dévoué qu'il était inculte, lui
+firent venir les larmes aux yeux; il porta le bout de mes doigts à ses
+lèvres presqu'avec vénération.</p>
+
+<p>Sa mère interrompit son ouvrage, me regarda fixement, et me dit d'une
+voix attendrie:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, voulez-vous me permettre de vous embrasser? vous rendez bien
+justice à mon pauvre fils... vous!!!</p>
+
+<p>Et jetant sur Ursule qui haussait les épaules un coup d'&oelig;il sévère,
+madame Sécherin fit un mouvement pour se lever...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous dérangez pas, madame,&mdash;lui dis-je en me courbant vers elle.</p>
+
+<p>Par deux fois elle me baisa au front.</p>
+
+<p>Quand je la regardai, deux larmes coulaient sur ses joues vénérables.</p>
+
+<p>Elle les essuya lentement sans mot dire et se remit à son rouet.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre mère... vous la gâtez... en lui parlant ainsi de moi...&mdash;me
+dit tout bas M. Sécherin d'un air attendri.</p>
+
+<p>Ceci s'était passé très-rapidement.</p>
+
+<p>Je cherchai Ursule des yeux, je fus surprise de l'expression ironique
+avec laquelle elle avait contemplé cette scène.</p>
+
+<p>L'horloge de la fabrique de M. Sécherin sonna huit heures.</p>
+
+<p>&mdash;Maman... votre bras... allons souper... J'ai une faim enragée,&mdash;dit M.
+Sécherin à sa mère en s'avançant vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mon fils, donne la main à ta cousine... ma bru m'aidera.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un dérangement que je ne souffrirai pas, madame; ne sommes-nous
+pas en famille?&mdash;dis-je en prenant le bras d'Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Lancry a raison; allons, maman, venez,&mdash;dit M. Sécherin en
+s'approchant de sa mère qui s'appuya sur lui et passa devant nous.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, Mathilde,&mdash;me dit Ursule à demi-voix, d'un air presque
+piqué,&mdash;tu as fait, comme tu le voulais, la conquête de ma belle-mère.
+C'est la première fois que je l'ai entendue dire à son fils d'offrir
+son bras à une autre personne qu'à elle. Vingt fois des femmes de nos
+parentes ont dîné ici, et jamais pareille chose n'est arrivée.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! je suis très-fière de ma conquête,&mdash;dis-je en souriant à
+Ursule,&mdash;car je trouve ta belle-mère très-respectable et très-digne.</p>
+
+<p>&mdash;Digne?... ma belle-mère? tu la trouves digne? Ah çà! tu te moques
+d'elle et de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je la trouve si digne qu'elle me représente à merveille une de ces
+vénérables femmes de la vieille noblesse de province dont nous parlait
+toujours mademoiselle de Maran, tu sais?... qui vivaient dans leurs
+terres sans jamais venir à Paris ou à la cour.</p>
+
+<p>Ursule me regardait avec étonnement; elle croyait que je raillais, et je
+disais vrai: rien n'est plus imposant que la vieillesse, lorsqu'elle est
+simple, réfléchie, vénérable, et qu'elle a la conscience de son
+autorité.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes à table.</p>
+
+<p>&mdash;Maman... les clefs pour avoir le vin,&mdash;dit M. Sécherin à sa mère.</p>
+
+<p>Ursule rougit de nouveau de confusion et de dépit, pendant que sa
+belle-mère tirait lentement de sa poche un énorme trousseau de clefs et
+qu'elle le donnait à une des deux paysannes.</p>
+
+<p>M. Sécherin dit le bénédicité, nous commençâmes à souper.</p>
+
+<p>La chère était excellente, presque délicate, servie sans aucune
+recherche, mais avec une excessive propreté.</p>
+
+<p>&mdash;Cousine, vous allez goûter de la pâtisserie de maman,&mdash;me dit M.
+Sécherin en m'offrant d'un gâteau placé devant lui; vous verrez comme
+c'est bon, il n'y a que maman pour faire ces tourtes-là. Tout mon
+malheur est que <i>Belotte</i> ne veuille pas apprendre à les faire, mais ma
+petite femme ne mord pas à la pâte.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a très-grand tort, mon cousin, car elle déroge à une des
+illustrations de notre famille,&mdash;dis-je d'un air très-sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! et comment donc cela, cousine?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Ursule,&mdash;dis-je à ma cousine,&mdash;tu ne te rappelles pas que
+mademoiselle de Maran nous disait toujours que notre grand'tante de
+Surgy et la comtesse de Brionne (une princesse de la maison de Lorraine,
+monsieur Sécherin, notez bien cela, s'il vous plaît...) avaient la
+passion de confectionner des caillebottes au jasmin et des tartelettes à
+la gelée d'orange pralinée, et que le roi Louis XV se trouvait
+très-heureux quand ces dames consentaient à lui faire part de <i>leur
+&oelig;uvres culinaires</i>, ajoutait mademoiselle de Maran... Encore une
+fois, est-ce que tu ne te souviens pas de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Si, si,&mdash;dit Ursule,&mdash;je l'avais oublié.</p>
+
+<p>&mdash;Des tartelettes à la gelée d'orange pralinée.... Mais ça doit être
+très-bon!&mdash;dit madame Sécherin, il faudra que j'essaie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! <i>Belotte</i>, ça ne te décide pas? Vois donc... Pourtant,
+puisqu'une princesse de Lorraine faisait des tartelettes... tu peux
+bien, toi...</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi... Je n'ai aucun goût pour ces distractions-là...&mdash;dit
+Ursule,&mdash;je n'ai pas d'ailleurs l'honneur d'appartenir à la maison de
+Lorraine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais maman n'appartient pas non plus à la maison de Lorraine, et ça ne
+l'empêche pas de faire des galettes; ainsi tu peux bien...</p>
+
+<p>J'eus pitié de l'impatience d'Ursule, j'interrompis son mari pour lui
+demander s'il était content de sa manufacture.</p>
+
+<p>Il fut ravi de cette question et entra dans toutes sortes de détails qui
+véritablement m'intéressèrent beaucoup.</p>
+
+<p>Il y a toujours un côté sérieux et instructif à chercher et à trouver
+chez les hommes spéciaux.</p>
+
+<p>Une fois dans un milieu d'idées relatives à des faits qu'il connaissait
+à merveille, M. Sécherin s'exprima avec facilité, avec justesse, et
+sinon avec éloquence, du moins avec âme et énergie.</p>
+
+<p>Je me souviens que je lui demandai s'il occupait beaucoup d'enfants dans
+sa manufacture...</p>
+
+<p>&mdash;J'emploie tous ceux que je puis attraper,&mdash;me répondit-il en
+souriant,&mdash;et une fois que je les tiens... je ne les lâche plus. Je fais
+signer un beau et bon dédit aux parents, et il faut bien qu'ils me les
+laissent le plus longtemps possible.</p>
+
+<p>&mdash;Quel avantage trouvez-vous donc à employer ces enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Quel avantage, cousine? celui d'empêcher leurs parents, qui sont
+souvent égoïstes et durs, de surcharger de travail ces pauvres petits
+malheureux... Dans ma fabrique ils ne font que ce qu'ils peuvent faire,
+apprennent un bon métier, et deviennent honnêtes, laborieux, ayant
+toujours de bons exemples sous les yeux, car je ne garde jamais de
+mauvais sujets chez moi; ça me dépense de l'argent, vu que les pauvres
+enfants me coûtent plus qu'ils ne me rapportent; mais ça m'est égal,
+c'est mon luxe... et quand je les vois heureux, robustes, travailler
+gaiement, ma foi, cousine, je m'aperçois qu'après tout j'ai fait un
+fameux placement.</p>
+
+<p>&mdash;J'admire d'autant plus votre tendresse à ce sujet, mon bon cousin, que
+j'avais entendu dire que plusieurs de vos confrères...</p>
+
+<p>&mdash;Écrasaient les enfants de travail, n'est-ce pas?&mdash;s'écria M. Sécherin
+avec indignation;&mdash;les misérables... Tenez, cousine, ça me rappelle une
+chose que je n'ai jamais dite ni à ma femme ni à maman, parce que ça
+n'en valait guère la peine et que ça m'aurait fait passer pour un
+tapageur; mais, puisque nous sommes sur ce chapitre, je vais tout vous
+dire.&mdash;Un jour, c'était à mon mariage, j'entre à Paris pour visiter une
+manufacture; qu'est-ce que je vois? des enfants exténués, maladifs,
+travaillant plus que des hommes, et pour quel salaire... mon Dieu!... à
+peine de quoi acheter du pain. Ma foi, ça me révolte, je n'en fais ni
+une ni deux, et je dis au maître de l'établissement qui me le
+montrait:&mdash;Comment avez-vous le courage de faire périr ces petits
+malheureux à petit feu? car vous les tuez, monsieur!&mdash;Mon confrère me
+répond que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, et qu'il n'a pas
+besoin de mes observations. Je lui réponds, moi, que ça me regarde, que
+je suis aussi fabricant, et que la cruelle avidité de lui et de ses
+pareils suffirait pour déconsidérer une profession honorable. Il
+m'envoie promener; je l'y envoie à son tour: je suis naturellement doux
+comme un agneau, cousine; mais quand on m'échauffe les oreilles, je ne
+réponds pas de moi; enfin je ne sais pas comment ça s'arrange, mais nous
+en venons aux gros mots; j'ai la main trop leste: mon confrère avait
+servi, le lendemain nous nous battons. Je n'avais jamais touché un
+pistolet, mais à la chasse je ne suis pas mauvais tireur. Finalement je
+lui campe une balle dans le mollet droit, car il se tenait les pieds en
+dehors comme un maître de danse.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, tu t'es battu!&mdash;s'écria madame Sécherin, qui avait écouté
+cette naïve narration avec toutes les marques d'une anxiété profonde, et
+elle joignit les mains avec un ressentiment de terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, j'en étais sûr, voilà maman qui va me bougonner,&mdash;me dit tout
+bas M. Sécherin.</p>
+
+<p>Puis se levant et allant à elle, il lui dit d'un ton rempli de
+respectueuse tendresse:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, maman, j'ai eu tort, c'est une bêtise de jeune homme; je ne
+vous en ai pas parlé, parce que cela vous aurait inquiétée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant! mon pauvre enfant!&mdash;dit madame Sécherin en embrassant son
+fils avec effusion,&mdash;que de mal tu me fais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu! maman, c'est passé... ainsi! c'est passé.</p>
+
+<p>&mdash;Ta naissance aussi est passée, et tous les jours je remercie le
+Seigneur de m'avoir donné un bon fils,&mdash;dit madame Sécherin avec une
+simplicité touchante, en essuyant ses larmes...</p>
+
+<p>Cette scène, qui me prouvait que le mari d'Ursule était, dans
+l'occasion, aussi courageux, aussi énergique que loyal et dévoué, fut
+interrompue par une des deux servantes, qui remit une lettre à M.
+Sécherin.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, ma femme, c'est de Chopinelle,&mdash;dit-il à Ursule.&mdash;Probablement
+il ne pourra pas venir faire sa partie ce soir.</p>
+
+<p>M. Sécherin décacheta et lut la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit d'un de vos voisins?&mdash;dis-je à Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre sous-préfet,&mdash;répondit-elle en rougissant.</p>
+
+<p>Surprise de la voir rougir, je la regardai fixement, non pour
+l'embarrasser, mais par un mouvement machinal; à mon grand étonnement,
+Ursule devint pourpre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela,&mdash;reprit M. Sécherin,&mdash;il ne peut pas venir ce soir,
+il a des circulaires à écrire, car on parle de réélections. C'est un
+bien charmant garçon que Chopinelle, et un bien bel homme. En voilà un
+qui est toujours bien mis, et qui fait sa barbe tous les jours, et qui
+met des gants. Est-ce que vous ne l'avez pas rencontré dans le monde,
+Chopinelle... ma cousine?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas...&mdash;lui dis-je en souriant... je ne connais pas ce
+nom...</p>
+
+<p>&mdash;Il va pourtant dans ce qu'il y a de plus huppé comme société quand il
+est à Paris. N'est-ce pas, ma femme? Il dîne chez les ministres et il
+est la coqueluche du <i>noble faubourg</i>, comme il dit toujours, n'est-ce
+pas, <i>Belotte</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que M. Chopinelle se vante,&mdash;dit Ursule d'un ton sec.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! comme tu dis cela d'un drôle d'air, toi qui te fâches quand on
+le contredit et qui l'écoutes toujours comme un oracle!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que M. Chopinelle est un menteur,&mdash;dit madame Sécherin d'un
+ton bref.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon! maman, bon!... vous allez vous faire une fameuse querelle
+avec Ursule, si vous dites du mal de son <i>pays</i>, car Chopinelle est
+parisien comme elle, et par-dessus son valseur privilégié et son
+accompagnateur de romances; car il a une voix superbe, Chopinelle,
+n'est-ce pas, <i>Belotte</i>? une voix ronflante comme un tuyau d'orgue. Il
+faudra que vous chantiez ensemble, pour notre cousine, ce joli duo, tu
+sais... mais tu sais bien, ce duo que vous avez répété si longtemps, ce
+duo d'un opéra italien qui finit en... <i>i</i>.</p>
+
+<p>Ursule, voulant sans doute interrompre une conversation qui lui était
+désagréable, dit à sa belle-mère:</p>
+
+<p>&mdash;Ma cousine est très-fatiguée de la route... Elle a besoin de repos.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, ma bru... Pardon, madame,&mdash;ajouta madame Sécherin en se
+retournant vers moi;&mdash;mon fils, dis tes grâces.</p>
+
+<p>Les grâces dites, nous rentrâmes au salon.</p>
+
+<p>Je souhaitai le bonsoir à mes hôtes, et je montai chez moi avec Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;Demain matin, je viendrai t'éveiller, et nous causerons,&mdash;me dit-elle
+d'un air embarrassé.&mdash;Ce soir, tu dois être fatiguée... Repose-toi.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="E-CHAPITRE_VII" id="E-CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<h4>LA LETTRE.</h4>
+
+<p>Le lendemain matin, à mon réveil, j'adressai une longue lettre à Gontran
+pour le supplier de venir me rejoindre à Rouvray le plus tôt possible.</p>
+
+<p>Mon mari devait trouver cette lettre à Paris à son retour de Londres, je
+pourrais donc le voir avant huit jours.</p>
+
+<p>Pour la première fois que j'écrivais à Gontran, j'éprouvais un charme
+infini à cette douce occupation; j'avais tant a lui dire! à chaque
+instant j'étais sur le point de lui tout raconter; mais je me souvenais
+des avis de M. de Mortagne, et je me résignais au silence.</p>
+
+<p>Ma lettre écrite, j'attendis Ursule avec assez d'impatience.</p>
+
+<p>Tous mes souvenirs d'enfance et de jeunesse s'étaient réveillés; les
+chagrins que je venais d'éprouver avaient développé, mûri mon jugement.</p>
+
+<p>Je voyais avec un véritable chagrin ma cousine méconnaître les qualités
+essentielles, excellentes, de son mari. Si outrée que fût la mélancolie
+qu'Ursule affectait autrefois, je préférais encore cette exagération au
+ton sec, décidé, presque méprisant, qu'elle me semblait avoir adopté à
+l'égard de sa belle-mère et de M. Sécherin.</p>
+
+<p>En réfléchissant davantage, j'excusai Ursule; elle était seule, sans
+conseils, et, une fois engagée dans une fausse voie, elle devait s'y
+égarer chaque jour davantage, faute d'un avertissement salutaire et ami.</p>
+
+<p>Plusieurs fois je pensai à la rougeur, à l'embarras de ma cousine,
+lorsque son mari avait parlé de ce M. Chopinelle.</p>
+
+<p>Dans son isolement Ursule s'était peut-être montrée quelque peu coquette
+à l'égard de cet homme. Je résolus de lui parler très-franchement à ce
+sujet, de la supplier de ne pas s'exposer à de pénibles contrariétés
+domestiques pour un si misérable sujet.</p>
+
+<p>Madame Sécherin me parut une femme très-sensée, très-ferme,
+très-observatrice. Elle avait évidemment sur son fils peut-être encore
+plus d'influence qu'Ursule; il me sembla qu'elle nourrissait contre
+celle-ci quelque grief secret et qu'elle se contenait jusqu'à ce qu'un
+moment opportun lui permît d'éclater.</p>
+
+<p>Les personnes de ce caractère, ordinairement prudentes, calmes,
+opiniâtres, d'un esprit clairvoyant, d'un c&oelig;ur simple et droit, d'une
+piété austère, ne connaissent ni ménagements ni tempéraments; une
+religieuse impartialité leur fait un devoir d'attendre <i>des preuves</i>
+avec une patience invincible; puis, lorsqu'elles se croient dans le
+juste et dans le vrai, elles deviennent impitoyables.</p>
+
+<p>Ursule entra chez moi.</p>
+
+<p>Après quelques phrases insignifiantes, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je te gronde, ma s&oelig;ur. Tu n'es pas raisonnable: tu
+m'avais promis de faire pour ainsi dire l'éducation de ton mari, de le
+façonner un peu; avec quelques mots gracieux et tendres, tu en
+obtiendrais tout. Car j'en suis sûre, moi qui n'ai aucune influence sur
+lui, en quelques jours je le changerai beaucoup à son avantage.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es habituée aux miracles. N'as-tu pas ensorcelé ma belle-mère? Mon
+mari m'a dit ce matin qu'elle raffolait de toi.</p>
+
+<p>&mdash;En admettant ce triomphe, tu le vois, est-ce donc si difficile de se
+faire aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas difficile, ma chère Mathilde... C'est ennuyeux; je
+n'éprouve pas le besoin d'être aimée de madame Sécherin.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, Ursule, crois-moi, tu te méprends sur le caractère, sur
+l'esprit de ta belle-mère.</p>
+
+<p>&mdash;Tu lui trouves l'air grande dame.. Tu vas maintenant lui découvrir du
+génie,&mdash;dit Ursule en souriant avec ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Du génie? non, mais beaucoup de pénétration. Continuellement elle
+observe.</p>
+
+<p>&mdash;Que peut-elle observer? Je ne la crains pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois... Néanmoins pourquoi ne pas la ménager?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon? Je voudrais bien te voir à ma place, ma pauvre Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;A ta place?... Je m'amuserais beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Ici?...</p>
+
+<p>&mdash;Ici...</p>
+
+<p>&mdash;Mais à quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je te le dis, à me faire aimer, à essayer mon pouvoir, à opérer des
+merveilles, à changer ton mari presqu'en élégant, et à amener ta
+belle-mère à aller au-devant de toutes les améliorations désirables dans
+cette maison qui te déplaît tant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible; tu ne connais pas l'entêtement de madame Sécherin,
+et l'horreur de mon mari pour tout ce qui est gêne ou contrainte.</p>
+
+<p>&mdash;Essaie toujours... Depuis hier, comment ai-je fait, moi, pour être au
+mieux avec elle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toi, tu es très-séduisante, tu sais plaire, tu sais cacher tes
+impressions désagréables. Moi je ne sais rien dissimuler, je suis trop
+franche. Pendant quelques mois, j'ai été d'une mélancolie profonde,
+d'une tristesse morne, mon désespoir s'est usé dans mes larmes.
+Maintenant je me suis endurcie, j'ai tant souffert! Mon c&oelig;ur est
+insensible, même à la douleur; je raille, je méprise, j'aime mieux cela.</p>
+
+<p>Depuis le commencement de notre conversation l'accent d'Ursule avait été
+nerveux, saccadé, brusque.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur,&mdash;lui dis-je,&mdash;tu n'es pas dans ton état naturel, tu me
+caches quelques chagrins.</p>
+
+<p>&mdash;Aucun,&mdash;je te jure,&mdash;j'ai pris mon parti; lorsque nous aurons assez de
+fortune pour aller vivre à Paris, j'irai; jusque-là je vis
+machinalement, fuyant mes rêves de jeune fille, lorsqu'ils viennent
+quelquefois m'apparaître... malgré moi... car ces souvenirs chéris ne me
+rappellent que trop, et toi... et nos beaux jours... Ah! Mathilde!...
+Mathilde! tu m'as gâté la vie,&mdash;ajouta Ursule...</p>
+
+<p>Après un assez long silence, elle fondit en larmes, comme si elle avait
+cédé tout à coup à une émotion jusqu'alors contenue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'étais bien sûre,&mdash;m'écriai-je,&mdash;que mon amie, que ma s&oelig;ur me
+dissimulait quelque chose; que ses paroles brèves et âcres partaient de
+ses lèvres et non pas de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui... oui, pardonne-moi... Hier, après le premier mouvement
+de joie que m'a causé ton arrivée, j'ai été saisie d'un mauvais
+sentiment; j'ai eu honte de ce qui m'entourait, j'ai eu honte de ma
+mélancolie habituelle; j'ai craint de te sembler ridicule avec mes
+larmes éternelles; j'ai voulu être résolue, insouciante, ironique: mais
+ce rôle, faux, dissimulé, je ne peux le supporter. A toi, devant toi, je
+ne puis mentir... Ta pauvre Ursule ressent aujourd'hui aussi vivement,
+plus vivement peut-être qu'autrefois, les douleurs de la mésalliance
+morale qu'elle a contractée. Hier, ce matin, quand je me plaignais de la
+tristesse de cette habitation, je mentais; de son manque d'élégance, je
+mentais. Que m'importe le cadre de la vie... lorsque cette vie est à
+jamais flétrie... Ah! Mathilde... avec un c&oelig;ur qui m'eût comprise,
+l'existence la plus dure, la plus malheureuse m'aurait ravie.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Ursule, je t'aime mieux ainsi; j'aime mieux tes larmes que ton
+ironique et froid sourire. Pourtant, dis-moi: ton mari semble aller
+au-devant de tes moindres désirs.... Quoique riche déjà, il travaille
+encore sans relâche pour satisfaire un jour à tes goûts d'opulence.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux parler, n'est-ce pas, Mathilde, de cette fortune que je lui
+ai ordonné d'acquérir... afin d'aller briller à Paris?&mdash;dit Ursule en
+souriant avec amertume.&mdash;Je te parais bien égoïste, bien cupide, bien
+vaine, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ursule, tu es folle. Je ne dis pas cela.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, c'est vrai; pardon Mathilde. Mais aussi je serais si
+chagrine si tu me soupçonnais capable de cette honteuse avidité
+d'argent.... Écoute-moi donc. A mon arrivée ici, mon mari parla
+d'abandonner sa manufacture, de vivre dans le loisir, de me consacrer
+tous ses instants. Mathilde, te l'avouerai-je? je m'effrayai, plus
+peut-être encore pour lui que pour moi, de cette vie inoccupée qu'il
+m'offrait de partager. Nos goûts sont si différents! il y a si peu de
+sympathie entre nous! Et puis, je savais qu'il lui en coûtait beaucoup
+d'abandonner des occupations très-attachantes, des habitudes d'activité
+qui étaient pour lui une seconde nature, qui étaient presque sa santé...
+J'aurais si mal récompensé ce grand sacrifice, que je ne voulus pas
+l'accepter. Aussi, afin de rendre mon refus moins pénible pour son
+amour-propre, afin de ne pas lui dire: «Ces loisirs que vous voulez me
+consacrer me seraient indifférents ou pesants,» il m'a fallu trouver un
+prétexte... Alors j'ai été forcée de feindre je ne sais quelle cupidité,
+quelle vanité démesurée; alors je lui ai dit, qu'au lieu d'abandonner
+les affaires, il me ferait au contraire plaisir de les continuer jusqu'à
+ce qu'il eût acquis une fortune assez considérable pour nous permettre
+de briller à Paris... Une fortune... briller! Mathilde, Mathilde... tu
+me connais, tu sais le cas que je fais du luxe et de la splendeur; et
+lors même que mon mari réaliserait la fortune qu'il rêve, hélas! je le
+sens, je n'en jouirais pas... ma vie s'use lentement et sourdement, ma
+s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ursule, en disant ces derniers mots, baissa tristement la tête sur sa
+poitrine; elle semblait accablée par une douleur immense.</p>
+
+<p>L'expression mélancolique de sa physionomie, la langueur de son regard
+voilé, étaient tellement d'accord avec ces tristes paroles, que, je
+l'avoue, je crus aveuglément à ce qu'elle me disait.</p>
+
+<p>Elle trouvait le moyen de paraître se sacrifier encore à son mari en
+l'obligeant à travailler sans relâche pour augmenter une fortune déjà
+considérable.</p>
+
+<p>Je poussai l'aveuglement si loin, que je m'inquiétai des pressentiments
+sinistres d'Ursule.</p>
+
+<p>Je les combattis vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin,&mdash;lui dis-je,&mdash;pourquoi rêver un avenir si sombre?...
+pourquoi renoncer à toute espérance?</p>
+
+<p>Ursule me prit les deux mains, attacha sur moi ses yeux bleus noyés de
+larmes, et murmura d'une voix douloureusement émue:</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles d'espérances, ma s&oelig;ur... hélas! je te l'ai écrit le
+lendemain de cette fatale union, mon espérance, <i>c'est une pauvre place
+obscure dans le cimetière du village</i>; mon avenir, <i>c'est l'éternité...</i></p>
+
+<p>Et Ursule appuya sa tête sur mon épaule en pleurant.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Peu à peu elle se calma.</p>
+
+<p>Notre entretien avait pris un tel caractère, que je ne voyais pas de
+transition possible pour lui demander si elle avait été quelque peu en
+coquetterie avec M. Chopinelle.</p>
+
+<p>Sachant l'exaltation de ma cousine, l'inoccupation de son c&oelig;ur, je
+redoutais pour elle les dangers de la solitude; je croyais utile,
+urgent, de lui faire part de mes craintes: je n'hésitai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi, Ursule, voyez-vous beaucoup de monde?&mdash;lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Quelques parents de mon mari et quelques négociants de Rouvray, avec
+lesquels il est en relation d'affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'avez pas d'intimité habituelle?</p>
+
+<p>&mdash;Si, un ou deux vieux amis de ma belle-mère, quelquefois le substitut
+du procureur du roi, et aussi notre sous-préfet.</p>
+
+<p>&mdash;Ce monsieur Chopinelle?</p>
+
+<p>&mdash;Justement, qui a écrit hier à mon mari, tu sais?</p>
+
+<p>Ursule prononça ces mots si naturellement, avec si peu d'embarras, que
+je crus mes soupçons sans fondement.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as fait de la musique avec lui? Est-il bon musicien?</p>
+
+<p>&mdash;Détestable; il chante horriblement faux. Malheureusement, M. Sécherin
+est fort lié avec lui, et j'ai été obligée de subir par politesse je ne
+sais combien de duos et de répétitions de duos. Ah! Mathilde&mdash;ajouta
+Ursule en secouant tristement la tête,&mdash;te souviens-tu de ce que nous
+disions? «&mdash;Parlée à deux, la musique est une langue divine, sacrée,
+qu'il ne faut pas profaner!...» Aussi combien j'ai souffert d'être
+obligée de chanter avec cet homme, moi qui pensais comme toi, que c'est
+seulement «avec une personne tendrement aimée qu'on peut partager ces
+élans de l'âme, ces accents passionnés que le chant seul peut rendre!»</p>
+
+<p>Je me rappelai qu'en effet, au fort de notre admiration pour la musique,
+nous ne comprenions pas comment on osait ou comment on pouvait chanter
+un duo passionné avec une autre personne que celle qu'on aimait.</p>
+
+<p>Les dernières paroles d'Ursule détruisirent tous mes doutes sur sa
+coquetterie, je ne craignis pas de lui dire en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas bien te moquer de moi... Est-ce que je ne m'étais pas imaginé
+que ton sous-préfet te faisait la cour?</p>
+
+<p>Ursule, malgré les larmes qui tremblaient encore au bout de ses longs
+cils, partit d'un éclat de rire si franc, si naïf, si bruyant, que j'en
+restai tout décontenancée.</p>
+
+<p>&mdash;M. Chopinelle!&mdash;s'écriait-elle à travers ses éclats de rire,&mdash;mon
+Dieu! quelle singulière idée! tu ne sais pas ce que c'est que M.
+Chopinelle, tu le verras. Ah! mon Dieu... mon Dieu... M. Chopinelle...
+me faire la cour!!!</p>
+
+<p>Le rire est contagieux; malgré moi, je partageai l'hilarité de ma
+cousine.</p>
+
+<p>Lorsque cette gaieté fut tout à fait calmée, Ursule, par un de ces
+brusques revirements d'impressions qui étaient un de ses plus grands
+charmes, me dit tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Mathilde... une des causes de mon chagrin désespéré, c'est que,
+vois-tu, je le sens... mon c&oelig;ur est mort... mort à tout jamais... il
+a été si douloureusement broyé par une souffrance longtemps contenue,
+que c'est à peine si ce pauvre c&oelig;ur bat encore; et ces faibles
+battements, ton amitié, ton amitié seule les cause... Et puis enfin, ma
+s&oelig;ur,&mdash;ajouta Ursule avec une dignité touchante,&mdash;mon mari manque
+sans doute de tous les avantages qui inspirent, qui commandent la
+passion, ce rêve de notre vie, à nous autres femmes; mais il est bon, il
+est loyal, il est dévoué, et, crois-moi, Mathilde, il me serait aussi
+impossible de l'outrager... que de l'aimer d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, Ursule, je reconnais ton c&oelig;ur,&mdash;m'écriai-je en lui
+serrant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis,&mdash;dit-elle,&mdash;en souriant d'un sourire si navrant, que les
+larmes me vinrent aux yeux,&mdash;je suis comme les pauvres enfants
+souffrants... Je trouve une sorte de douce consolation à être plainte...
+et oserais-je jamais me plaindre si j'étais coupable...</p>
+
+<p>Sans doute j'étais complétement prévenue en faveur d'Ursule, mais
+l'esprit le plus déliant, le plus soupçonneux, n'aurait-il pas été
+désarmé comme je le fus par les apparences d'une sincérité si ingénue?</p>
+
+<p>La gaieté moqueuse, la sensibilité, la délicatesse, la dignité... Ursule
+avait tout employé pour me convaincre, je fus convaincue.</p>
+
+<p>A cette heure, mieux instruite, je reste toujours confondue, j'oserais
+presque dire d'admiration (il y a de belles horreurs), en pensant avec
+quel art infini cette femme savait alternativement faire vibrer toutes
+les cordes de l'âme, avec quelle dextérité, avec quelle souplesse elle
+passait des larmes au sourire, de la candeur à la dignité, de l'orgueil
+à la tendresse pour vous persuader un mensonge.</p>
+
+<p>S'attaquant à tout, à votre esprit, à votre c&oelig;ur, à vos vices, à vos
+vertus, à vos sympathies, à vos haines, elle ne laissait pas enfin une
+seule des fibres de votre intelligence, de votre c&oelig;ur, sans l'avoir
+interrogée....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Vers les trois heures, M. Sécherin était occupé à sa fabrique, madame
+Sécherin faisait sa sieste accoutumée; j'étais dans le salon avec
+Ursule, lorsque M. Chopinelle y entra.</p>
+
+<p>M. Chopinelle était un jeune homme brun, d'une figure pleine, colorée,
+encadrée de favoris noirs; sa taille épaisse, robuste, était sans grâce:
+il avait des pieds et des mains énormes; ses traits assez réguliers,
+mais d'une expression commune, devaient lui valoir en province le titre
+de <i>beau</i>.</p>
+
+<p>En conséquence de la saison, probablement, il portait un chapeau de
+paille et une cravate <i>à la Colin</i>; une redingote de bouracan vert à
+boutons de métal, un pantalon rayé de bleu et des souliers de daim gris
+complétaient ce costume pastoral.</p>
+
+<p>A peine eus-je entrevu cet ensemble vulgaire, que je me sentis
+absolument rassurée sur la tranquillité du c&oelig;ur d'Ursule.</p>
+
+<p>J'ajouterai,&mdash;en m'inspirant un peu de l'esprit et du langage de
+mademoiselle de Maran,&mdash;que M. Chopinelle joignait à ces dehors du <i>beau
+Léandre</i> des rengorgements de satisfaction jubilante, doucement contenue
+par une sorte de réserve officielle, de morgue administrative qui
+faisait de M. le sous-préfet l'idéal de la sottise dans la suffisance et
+de la vulgarité dans l'insuffisance.</p>
+
+<p>J'échangeai un malin sourire avec ma cousine.</p>
+
+<p>Elle répondit par un salut très-froid aux bruyantes et familières
+démonstrations de M. Chopinelle.</p>
+
+<p>Il me sembla qu'il était entré dans le salon en véritable vainqueur, en
+ami intime impatiemment attendu.</p>
+
+<p>Il restait comme ébahi de l'accueil glacial d'Ursule.</p>
+
+<p>Tout à coup M. Chopinelle réfléchit, et s'aperçut sans doute que ces
+airs conquérants devaient être souverainement déplacés devant une
+étrangère. Il sourit d'un air capable, et son regard semblait dire à
+Ursule:&mdash;«Soyez tranquille, ne craignez rien; je ne vais pas vous
+compromettre; je dissimulerai parfaitement notre intelligence.»</p>
+
+<p>Ce manége de fatuité insolente et ridicule me révolta; alors je ne
+supposais pas un moment que la conduite de ma cousine eût en rien
+autorisé les impertinentes affectations de M. Chopinelle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il de nouveau à Rouvray, monsieur Chopinelle?&mdash;lui dit Ursule
+en continuant de travailler à sa tapisserie.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de très-important, madame, si ce n'est administrativement;&mdash;et il
+ajouta, d'un ton important et mystérieux:&mdash;On parle d'une dissolution.
+Ma correspondance m'a absorbé et m'a empêché de venir faire hier la
+partie de notre gros Tourangeau... Que voulez-vous?... avant d'être
+aimable il faut être fonctionnaire...</p>
+
+<p>Je regardai Ursule. Elle haussa les épaules.</p>
+
+<p>Ces mots, <i>notre gros Tourangeau</i>, s'appliquaient sans doute à son mari.
+Je fus choquée de cette plaisanterie.</p>
+
+<p>M. Chopinelle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez bien, madame, que mes regrets ne se sont pas bornés
+là,&mdash;ajouta-t-il en s'inclinant gracieusement devant Ursule,&mdash;mais les
+affaires d'état avant tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère amie... M. Chopinelle, sous-préfet de notre
+arrondissement,&mdash;me dit Ursule en m'indiquant M. Chopinelle d'un signe
+de tête.</p>
+
+<p>Je m'inclinai légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Madame arrive de <i>la capitale</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Madame va trouver la province bien maussade, bien ennuyeuse, bien
+stupide! Pour nous autres Parisiens, c'est une véritable Sibérie... un
+exil; autant aller tout de suite aux antipodes... Vous n'avez pas
+d'idée, madame, des figures qu'on trouve dans mon arrondissement et de
+la vie qu'on y mène; ma parole d'honneur on se croirait chez les Hurons,
+pour ne pas dire davantage. Heureusement que madame Sécherin a été jetée
+comme moi sur cette terre étrangère; si madame reste ici quelque temps,
+nous improviserons une petite colonie parisienne au milieu des sauvages
+de la Touraine. Madame est sans doute musicienne?&mdash;me demanda M.
+Chopinelle.</p>
+
+<p>Heureusement il se chargea de ma réponse et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas à en douter, je parie que madame a une voix charmante;
+nous transporterons ici la patrie des arts. Madame Sécherin a un
+délicieux talent: madame Sécherin la jeune, bien entendu, car sa
+belle-mère n'a jamais su que chanter la messe, ah! ah! ah!...&mdash;M.
+Chopinelle me regarda tout fier de cette impertinence.</p>
+
+<p>Il s'aperçut qu'elle n'était pas de mon goût, et se retourna vers
+Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur,&mdash;lui répondit-elle sèchement,&mdash;ce que vous dites de la mère
+de mon mari me semble parfaitement déplacé.</p>
+
+<p>L'étonnement de M. Chopinelle redoubla.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! vous avez donc quelque chose contre moi, que vous m'accueillez
+de la sorte? On dirait que je suis un étranger pour vous,&mdash;dit-il avec
+un certain dépit.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire. Parlons,
+si vous le voulez bien, de la route vicinale que vous nous promettez
+sans cesse,&mdash;reprit Ursule avec le plus grand sang-froid.</p>
+
+<p>M. Chopinelle sembla piqué au vif; voulant sans doute justifier le
+langage familier qu'il affectait à l'égard de ma cousine, il s'oublia
+jusqu'à dire:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si c'est la présence de madame qui vous intimide ainsi;
+mais, ordinairement, avouez-le vous me traitez moins cérémonieusement,
+madame. Je ne suis donc plus l'ami de la maison?... Bien... bien... je
+me plaindrai à ce cher Sécherin, je vous en avertis.</p>
+
+<p>Si je n'avais pas eu en Ursule une confiance aveugle, insensée, la
+mauvaise humeur de cet homme, d'ailleurs infiniment mal élevé, m'eût
+donné beaucoup à penser.</p>
+
+<p>Mais je ne vis dans M. Chopinelle qu'un fat ridicule qui voulait à mes
+yeux abuser d'une apparence d'intimité que la vie de la campagne
+autorise, pour me faire croire qu'Ursule le voyait avec un certain
+intérêt.</p>
+
+<p>C'est pour donner une idée de la sottise de ce personnage que j'ai cité
+quelques mots de sa conversation, qui ne fut qu'un fastidieux mélange de
+lieux communs et de prétentions insupportables.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais compris qu'on pût trouver un grand plaisir à s'amuser des
+sots; leur vulgarité, leur niaiserie me répugnent, m'attristent au moins
+autant que la vue d'une infirmité physique.</p>
+
+<p>La froideur et la répugnance que je ne pus m'empêcher de témoigner à M.
+Chopinelle abrégèrent donc singulièrement sa visite.</p>
+
+<p>Après son départ, Ursule me demanda, en riant aux éclats, si je croyais
+toujours qu'elle s'occupât de ce sous-préfet, s'il était possible de
+rencontrer un homme plus complétement absurde, et si je n'avais pas
+honte de mes soupçons à ce sujet.</p>
+
+<p>Je partageai la gaieté d'Ursule, je ne conservai pas le moindre doute
+sur sa sincérité.</p>
+
+<p>M. Chopinelle ne revint pas de quelques jours, à la grande surprise de
+M. Sécherin qui ne cessait pas d'accabler sa femme de questions
+auxquelles celle-ci répondait avec impatience.</p>
+
+<p>Complétement rassurée au sujet de la coquetterie d'Ursule, au bout de
+quelques jours je fis une autre découverte qui me charma bien davantage.</p>
+
+<p>En ma présence, le ton de ma cousine envers son mari était froid,
+indiffèrent, quelquefois dédaigneux; pourtant M. Sécherin ne paraissait
+pas s'en apercevoir; il semblait l'homme le plus heureux du monde, et,
+au grand déplaisir d'Ursule, il faisait allusion à mille circonstances
+qui prouvaient que les meilleurs rapports existaient entre eux, et que
+sa femme le comblait de prévenances.</p>
+
+<p>Plusieurs fois M. Sécherin dit à Ursule en riant et en haussant les
+épaules:&mdash;C'est pourtant parce que notre cousine est là que tu ne veux
+pas avoir l'air d'être amoureuse de moi.</p>
+
+<p>En effet, après m'être longtemps demandé pourquoi ma cousine dissimulait
+une conduite si conforme aux conseils que je lui donnais, je fus
+convaincue que c'était pour conserver toujours le droit de se dire la
+plus <i>incomprise</i>, la plus infortunée des femmes, et pour pouvoir se
+plaindre à moi de la mésalliance morale à laquelle elle avait été
+sacrifiée.</p>
+
+<p>Cette conviction me tranquillisa beaucoup sur la destinée d'Ursule.</p>
+
+<p>Pour la première fois je reconnus une sorte de monomanie mélancolique
+dans les tristesses exagérées qu'elle avait affectées dans notre premier
+entretien à mon arrivée à Rouvray. Je n'accusai pas ma cousine de
+fausseté, je la trouvais presque malheureuse d'avoir honte de son
+bonheur et de ne pas oser avouer qu'ayant reconnu les nobles et
+généreuses qualités de son mari, elle avait sagement pris son parti sur
+quelques-unes de ses vulgarités. Une fois bien sûre que ses chagrins
+n'étaient qu'une prétention, qu'une sorte de coquetterie de souffrance,
+je n'eus pas le courage de contrarier Ursule à ce sujet: je la croyais,
+je la voyais parfaitement heureuse; le reste m'était indifférent.</p>
+
+<p>Je fus bien loin de regretter les larmes que j'avais données à ses
+douleurs supposées. Seulement je ne pus m'empêcher de sourire en pensant
+que le complément du bonheur d'Ursule était pour elle de se dire la plus
+misérable des créatures. Plus j'observais, plus je reconnaissais que
+l'empire qu'elle avait sur son mari était immense; quelquefois même je
+doutais que celui de madame Sécherin pût l'égaler.</p>
+
+<p>Celle-ci persévérait toujours à l'égard d'Ursule dans une froideur
+contrainte qui souvent semblait blesser son fils.</p>
+
+<p>Environ huit ou dix jours après la scène que j'ai racontée, M.
+Chopinelle revint à Rouvray pour y dîner. Il prétexta de nombreuses
+occupations pour excuser son absence.</p>
+
+<p>M. Sécherin l'accueillit avec une parfaite et joyeuse cordialité.</p>
+
+<p>Après souper, la nuit venue, au lieu de jouer selon son habitude au
+piquet, avec son fils, madame Sécherin se mit à son rouet.</p>
+
+<p>Mon cousin sortit pour aller donner quelques ordres à sa fabrique.</p>
+
+<p>Les fenêtres étaient ouvertes, il faisait un temps magnifique.</p>
+
+<p>Ursule et M. Chopinelle causaient assis sur un canapé placé derrière la
+chaise de madame Sécherin, qui était complétement absorbée par son
+rouet.</p>
+
+<p>Grâce à l'abat-jour d'une lampe, le salon était plongé dans une
+demi-obscurité.</p>
+
+<p>J'allai m'asseoir près d'une des fenêtres. Le ciel était pur, les
+étoiles brillantes: je tombai dans une rêverie profonde.</p>
+
+<p>Je ne sais depuis combien de temps j'étais absorbée dans ces réflexions,
+lorsque, retournant machinalement la tête, je vis M. Chopinelle, assis
+près d'Ursule, lui donner une lettre qu'elle serra vivement dans la
+poche du petit tablier qu'elle portait.</p>
+
+<p>J'étais presque complétement cachée dans l'embrasure de la fenêtre; ma
+cousine, ne pouvant pas me voir, pensait sans doute qu'il m'était
+impossible de l'apercevoir.</p>
+
+<p>Je me croyais dupe d'une illusion.</p>
+
+<p>A ce moment madame Sécherin interrompit le mouvement mesuré de son
+rouet, et du ton le plus naturel, elle dit à Ursule, en tournant à demi
+la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Ma bru, venez, je vous prie, me tenir cet écheveau à dévider.</p>
+
+<p>Ursule se leva, s'approcha de sa belle-mère.</p>
+
+<p>Je vois encore cette scène.</p>
+
+<p>Ursule portait une robe de mousseline blanche rayée de rose et un
+tablier de soie bleu-clair garni de dentelle noire; debout devant
+madame Sécherin, elle tenait l'écheveau de lin sur ses deux mains
+élevées. Sans doute ennuyée de l'occupation que lui avait imposée sa
+belle-mère, elle frappait légèrement le plancher du bout de son joli
+pied.</p>
+
+<p>Tout à coup, par un mouvement plus rapide que la pensée, madame Sécherin
+plongea sa main dans la poche du tablier d'Ursule, et saisit la lettre
+de M. Chopinelle.</p>
+
+<p>&mdash;Avec les traîtres il faut user de traîtrise!&mdash;s'écria-t-elle d'une
+voix menaçante.&mdash;J'ai tout vu dans cette glace!</p>
+
+<p>Et elle montra une glace placée en face d'elle qui avait dû, en effet,
+réfléchir ce qui venait de se passer derrière sa chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Madame!&mdash;dit Ursule en pâlissant.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que je vous surveille,&mdash;répondit madame
+Sécherin.&mdash;Mon fils va tout savoir.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="E-CHAPITRE_VIII" id="E-CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<h4>LA NUIT PORTE CONSEIL.</h4>
+
+<p>Cette scène s'était passée si rapidement, que j'eus à peine le temps de
+m'approcher de madame Sécherin et de lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel, madame, parlez plus bas; on peut vous entendre, votre
+fils va rentrer d'un moment à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Il me tarde qu'il soit ici,&mdash;répondit cette femme inflexible.</p>
+
+<p>M. Chopinelle restait anéanti, stupéfait; debout auprès d'Ursule, il ne
+put prononcer une parole.</p>
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;m'écriai-je à mon tour,&mdash;ma cousine est plus imprudente que
+coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre fils... mon pauvre fils,&mdash;dit madame Sécherin sans me
+répondre, en regardant avec douleur la lettre qu'elle venait de
+surprendre.&mdash;Et pour cette femme, il se tue de travail! et pour cette
+femme, il oublie quelquefois sa mère... Mais le bon Dieu est juste; oui,
+oui, il est juste... il ne permet pas que les coupables soient impunis.</p>
+
+<p>Elle sonna.</p>
+
+<p>Une servante vint.</p>
+
+<p>&mdash;Allez dire à mon fils de venir me parler à l'instant même; il doit
+être à la fabrique,&mdash;dit madame Sécherin.</p>
+
+<p>La servante obéit.</p>
+
+<p>Je regardais Ursule; son calme imperturbable me confondait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez être enfin traitée comme vous le méritez,&mdash;lui dit madame
+Sécherin avec indignation, en montrant la lettre;&mdash;mon fils va tout
+savoir...</p>
+
+<p>Ursule avait repris tout son sang-froid.</p>
+
+<p>Elle regarda sa belle-mère de l'air du monde le plus naïvement étonné et
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, madame, je ne comprends pas vos reproches; je ne sais pas à
+quoi vous faites allusion en me disant que je serai traitée comme je le
+mérite; il me semble qu'avant de m'accuser vous devriez ouvrir cette
+lettre si cette lettre cause votre courroux, et vous assurer de ce
+qu'elle contient...</p>
+
+<p>Madame Sécherin leva vivement la tête et regarda ma cousine avec une
+profonde surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous osez dire...&mdash;s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>-Mon Dieu, madame, rien de plus simple... Le jour de la fête de mon mari
+arrive bientôt. J'ai chargé monsieur (elle montra M. Chopinelle) d'une
+commission relative à une surprise que je ménage à M. Sécherin.
+Prévoyant le cas où M. Chopinelle ne pourrait m'entretenir seule de
+cette commission, et voulant que tout ceci demeurât secret, je l'avais
+prié de m'écrire un mot à ce sujet... Voilà ce grand mystère... et tout
+uniment ce dont il s'agit, madame...</p>
+
+<p>Soulagée d'un poids énorme, je me jetai au cou d'Ursule. Elle s'était
+exprimée d'une manière si simple, si naturelle, si naïve, que je me
+reprochai amèrement de l'avoir soupçonnée.</p>
+
+<p>Je dis à madame Sécherin:&mdash;Vous le voyez, madame, vous vous êtes
+trompée.</p>
+
+<p>Madame Sécherin resta stupéfaite.</p>
+
+<p>Elle regardait fixement la lettre qu'elle tenait entre les mains, et
+semblait ne pouvoir croire à ce qu'elle entendait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment,&mdash;disait-elle, en se parlant à elle-même,&mdash;je me serais
+trompée à ce point? Depuis tant de temps que je les observe!... Mais
+non, non,&mdash;reprit-elle vivement, en décachetant la lettre,&mdash;le c&oelig;ur
+d'une mère ne se trompe pas... Pourquoi ressentirais-je tant d'aversion
+contre cette femme? Je ne suis ni injuste, ni haineuse, moi... non...
+non... il faut qu'elle soit coupable, elle est coupable!</p>
+
+<p>Elle s'approcha de la lampe pour lire la lettre, et chercha ses
+lunettes.</p>
+
+<p>La physionomie de ma cousine resta impassible.</p>
+
+<p>Elle dit en souriant à M. Chopinelle:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, monsieur... adieu notre surprise.</p>
+
+<p>Le sous-préfet regarda ma cousine d'un air stupide, effaré, puis il prit
+brusquement son chapeau et se précipita vers la porte.</p>
+
+<p>Il y rencontra M. Sécherin.</p>
+
+<p>Celui-ci le saisit par le bras, le retint et lui dit en riant:&mdash;Comment,
+vous vous en allez déjà, Chopinelle? Est-ce que vous êtes fou? Et ma
+revanche à l'écarté que vous devez me donner! allons donc, allons donc,
+on ne m'échappe pas comme ça.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, voilà mon fils,&mdash;s'écria madame Sécherin, qui tenait toujours
+la lettre ouverte, sans y avoir encore jeté les yeux,&mdash;tout va
+s'éclaircir.</p>
+
+<p>M. Sécherin avait ramené avec lui M. Chopinelle et le tenait toujours
+par le bras.&mdash;S'éclaircir, quoi donc, maman? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami, une bien terrible aventure,&mdash;se hâta de dire Ursule avec
+gaieté.&mdash;Figurez-vous que M. Chopinelle m'a remis tout à l'heure une
+lettre en secret... Mon Dieu, oui... très-mystérieusement, tout comme
+s'il se fût agi d'une véritable déclaration d'amour. Maintenant
+savez-vous ce que c'est que cette lettre?... Hélas! il faut bien se
+décider à vous l'apprendre... Elle contient quelques renseignements
+relatifs à une surprise que je vous ménageais pour le jour de votre
+fête, et dont j'avais chargé M. Chopinelle; comme il était fort probable
+que je n'aurais pas l'occasion de m'entretenir seule avec monsieur, je
+l'avais prié de m'écrire ce qu'il ne pourrait pas me dire, afin que
+personne ne se doutât de rien. Malheureusement, maintenant, voilà tout
+ébruité, je ne pourrai pas jouir de ma surprise...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens... tiens, mais c'est juste, c'est après-demain la
+Saint-Benoît,&mdash;dit M. Sécherin.&mdash;Comment, ma femme, tu me gâtes comme
+ça? Et tu prends ce cher Chopinelle pour complice? Ah! ah! monsieur le
+sous-préfet, vous voulez me liguer avec ma femme!&mdash;ajouta-t-il en riant
+aux éclats.&mdash;Ah! vous complotez tous deux pour me faire des surprises!</p>
+
+<p>&mdash;Une surprise,&mdash;dit madame Sécherin en jetant un regard perçant sur
+Ursule.&mdash;Nous allons bien voir.</p>
+
+<p>Elle déplia la lettre.</p>
+
+<p>M. Chopinelle devint livide.</p>
+
+<p>Je frissonnai; un affreux pressentiment me dit qu'Ursule, par une
+présence d'esprit qui me confondait, et à l'aide d'un mensonge
+audacieux, n'avait fait que retarder un éclat terrible.</p>
+
+<p>Voyant l'émotion du sous-préfet, je fus persuadée que cette lettre était
+une lettre d'amour. Je voulus à tout hasard tenter une dernière fois de
+sauver Ursule; je m'écriai, en tâchant de cacher l'altération de ma
+voix:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, mon cher cousin, que ces sortes de surprises sont sacrées,
+qu'il faut les respecter.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien! ainsi, maman, je vous en prie, ne lisez pas cette
+lettre; rendez-la à Ursule, afin qu'elle et son complice puissent
+machiner ensemble leurs scélératesses; je ferai semblant de ne rien
+savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez, donnez la lettre, madame!&mdash;s'écria Chopinelle en avançant la
+main.</p>
+
+<p>Cette main tremblait comme la feuille.</p>
+
+<p>Je crus que tout était perdu.</p>
+
+<p>A ce moment Ursule, qui n'avait pas quitté sa belle-mère des yeux, et
+qui s'était approchée d'elle peu à peu et sournoisement, saisit la
+lettre en riant aux éclats et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne maman, il n'y aura pas de préférence... ni vous non plus ne
+connaîtrez pas cette surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo!... bravo!... sauve-toi, ma petite femme! sauve-toi!&mdash;s'écria M.
+Sécherin.</p>
+
+<p>Ursule sortit rapidement.</p>
+
+<p>Je la suivis machinalement, ainsi que M. Chopinelle; une fois hors du
+salon, il s'écria d'un air éperdu, en s'essuyant le front:</p>
+
+<p>&mdash;Quel sang-froid!... elle nous a sauvés!... Ah! quelle femme!!! quelle
+femme!!!</p>
+
+<p>Dès que nous fûmes seuls, ma cousine déchira la lettre et la mit en
+morceaux dans la poche de son tablier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Ursule,&mdash;lui dis-je d'un ton de reproche, j'en tremble encore,
+quelle terrible leçon! Dieu veuille qu'elle ne soit pas perdue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez vous vanter d'avoir une fameuse présence d'esprit... Sans
+vous, tout était découvert. Je n'ai pas une goutte de sang dans les
+veines,&mdash;dit M. Chopinelle, d'un air consterné.&mdash;Ah! Ursule... quelle
+femme vous êtes!</p>
+
+<p>Si j'avais pu conserver le moindre soupçon, ces dernières paroles de M.
+Chopinelle, son émotion, eussent suffi pour m'éclairer.</p>
+
+<p>Ma cousine nous regarda tous deux avec les marques du plus grand
+étonnement, se mit à rire et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! entre nous, ma bonne Mathilde, parles-tu sérieusement? à qui
+donc en as-tu avec ta <i>terrible leçon</i>? Pourquoi me dis-tu cela? quel
+rapport ont ces <i>terribles</i> paroles avec une innocente surprise qui a
+failli être découverte? ne dirait-on pas qu'il s'agit de quelque chose
+de grave? ne vas-tu pas croire, comme ma belle-mère, qu'il s'agit d'une
+déclaration d'amour?&mdash;ajouta-t-elle en riant aux éclats.</p>
+
+<p>Cette assurance railleuse et effrontée m'effrayait et me rendait muette.</p>
+
+<p>Le sous préfet, non moins stupéfait que moi, me regard, et s'écria
+sottement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est étonnant... c'est à ne pas croire ce qu'on entend. Ah! quelle
+femme!</p>
+
+<p>Ursule redoubla d'éclats de rire et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aussi, M. Chopinelle? Vous vous troublez... vous pâlissez...
+vous vous extasiez sur ma présence d'esprit qui a empêché, dites-vous,
+que tout ne fût découvert? En vérité, je suis désolée des émotions que
+je vous ai causées en vous chargeant de cette pauvre commission. Mais
+savez-vous que vous êtes fort peu adroit?&mdash;ajouta-t-elle avec un
+sourire méprisant,&mdash;mais savez-vous que votre air empêtré, effaré,
+aurait suffi pour donner une apparence de vraisemblance aux soupçons de
+ma belle-mère... Pour un futur homme d'état, vous êtes bien peu maître
+de vous... et à propos d'une niaiserie encore... Que serait-il donc
+arrivé, je vous le demande, s'il s'était agi de quelque chose de
+sérieux? Je doute fort que vous fassiez votre chemin dans la politique,
+mon pauvre monsieur Chopinelle.</p>
+
+<p>&mdash;Comment,&mdash;m'écriai-je malgré moi, indignée de tant d'audace,&mdash;si ton
+mari eût ouvert cette lettre!</p>
+
+<p>&mdash;Il savait quel était le cadeau que je voulais lui donner pour sa fête;
+notre surprise était manquée, voilà tout...</p>
+
+<p>Et Ursule me regarda fixement sans rougir.</p>
+
+<p>Ses traits étaient aussi calmes, aussi riants que si elle eût dit la
+vérité.</p>
+
+<p>Nous étions restés sous le vestibule.</p>
+
+<p>M. Sécherin nous rejoignit, souriant toujours, gai toujours comme
+d'habitude.</p>
+
+<p>Ursule s'écria, dès qu'elle le vit:</p>
+
+<p>&mdash;Votre mère est bien fâchée de mon enfantillage, n'est-ce pas? Après
+tout, ce que j'ai fait était très-mal. Mon Dieu... mais maintenant j'y
+pense, savez-vous que j'avais l'air de craindre que vous ne lussiez
+cette lettre? Tenez, je suis sûre que votre mère vous aura parlé dans ce
+sens; et elle aurait eu raison, car les apparences semblent être contre
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah! dit M. Sécherin en riant aux éclats.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu es folle... avec tes apparences? Au contraire... à mon
+grand étonnement, au lieu de se fâcher de ce que tu lui avais ôté la
+lettre des mains, quand tu as été partie, maman m'a regardé fixement
+sans me dire un mot; puis elle m'a demandé mon bras et elle est rentrée
+dans sa chambre; je n'ai pas pu en tirer une parole.</p>
+
+<p>Ursule secoua tristement la tête et dit:&mdash;Voyez-vous, mon ami, j'en
+étais sûre; voilà votre mère fâchée contre moi. Que je m'en veux donc
+d'avoir agi ainsi comme une étourdie! Tenez... je ne me le pardonnerai
+jamais.</p>
+
+<p>Et une larme brilla dans les yeux d'Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, s'écria son mari d'un air attendri,&mdash;voilà que tu vas
+te bouleverser, te faire du mal pour une bêtise... quand je te dis que
+maman n'a pas prononcé un mot; voyons, sois donc tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement pour cela; son silence m'accuse, elle est profondément
+blessée, elle aura au moins pris cette folie pour un manque d'égards de
+ma part.</p>
+
+<p>M. Chopinelle s'esquiva pendant que M. Sécherin consolait Ursule.</p>
+
+<p>Je prétextai une migraine pour monter chez moi.</p>
+
+<p>Ursule et son mari m'accompagnèrent jusqu'à ma porte, et me souhaitèrent
+le bonsoir.</p>
+
+<p>Je restai seule.</p>
+
+<p>Ursule était coupable... je ne pouvais pas conserver le moindre doute à
+ce sujet.</p>
+
+<p>Mon c&oelig;ur se serra; j'éprouvai une des plus douloureuses angoisses que
+j'aie jamais ressenties... Ursule m'avait menti! toujours menti!</p>
+
+<p>Elle était fausse; sa mélancolie éplorée, sa tristesse rêveuse, ses
+besoins d'idéalité, ses scrupules, qui s'effarouchaient de ce qui
+n'était pas d'une délicatesse exquise, tout cela n'était qu'un jeu,
+qu'une apparence.</p>
+
+<p>Je m'étais apitoyée sur ses souffrances morales, et elle ne souffrait
+pas; elle avait commis une faute, et cela même sans l'excuse de la
+passion, de l'entraînement que peut inspirer un homme éminemment doué.</p>
+
+<p>Elle avait sacrifié ses devoirs à un homme ridicule dont elle
+rougissait, car elle le raillait, car elle le reniait avec une
+imperturbable assurance.</p>
+
+<p>Dans cette scène qui pouvait la perdre, son front était resté calme,
+intrépide; elle avait conjuré l'orage qui allait éclater avec une
+présence d'esprit, avec un sang-froid, avec une audace qui
+m'épouvantaient.</p>
+
+<p>Ces découvertes me firent un mal horrible.</p>
+
+<p>Hélas! je l'avoue à ma honte, peut-être l'amertume de mon
+désillusionnement s'augmenta-t-elle encore du dépit qu'on éprouve
+toujours d'être dupe de sa propre bonté.</p>
+
+<p>Pourtant non... non... plus je rappelle mes souvenirs, plus il me semble
+que je fus surtout accablée de cette pensée: que je n'avais plus de
+s&oelig;ur, que celle en qui je mettais tant d'espérances n'était plus
+digne de cette amitié.</p>
+
+<p>Je passai une nuit triste et agitée.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, à mon réveil, ma femme de chambre me dit que M.
+Sécherin était déjà venu plusieurs fois savoir quand je pourrais le
+recevoir: il avait absolument à me parler.</p>
+
+<p>Assez inquiète, je m'habillai à la hâte, j'envoyai chercher mon cousin.</p>
+
+<p>Il vint bientôt, il me parut triste et soucieux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous à me dire, mon cher cousin?</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose de très-grave... ma cousine. Comme vous êtes de la
+famille, et la meilleure amie de ma femme, nous ne devons pas avoir de
+secret pour vous... Devinez ce qui m'arrive? Une tuile qui me tombe sur
+la tête. Jamais je ne me serais douté de cela... Mais quand les gens
+âgés se mettent quelque chose dans la tête...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, mon cousin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous seriez-vous jamais doutée que maman fût dure et injuste pour ma
+pauvre femme?&mdash;s'écria&mdash;il.&mdash;Eh bien! cela est pourtant. Cette nuit,
+Ursule m'a tout conté en fondant en larmes, j'en avais le c&oelig;ur navré;
+croiriez-vous que, quand je ne suis pas là, maman la traite avec
+injustice? qu'elle la bourre, qu'elle la gronde?... et Ursule... comme
+une pauvre brebis du bon Dieu qu'elle est, souffre tout cela sans se
+plaindre? Il a fallu la scène d'hier pour combler la mesure.</p>
+
+<p>&mdash;La scène d'hier?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui... certainement... Ursule m'a tout raconté... Les soupçons
+absurdes de maman à propos de cette lettre de Chopinelle, c'est ça
+surtout qui a profondément blessé ma femme, et il y avait bien de quoi.
+Car enfin, comme ma femme me le disait cette nuit; «Tu comprends bien,
+mon pauvre loup, que tant qu'il s'est agi de choses indifférentes, j'ai
+pu me taire; mais maintenant il s'agit d'un soupçon qui porte atteinte
+à ton honneur et au mien, je ne puis me résigner plus longtemps au
+silence envers toi. Ce serait presque avouer que ta mère a raison de
+m'accuser.» Mais voilà ce que c'est,&mdash;s'écria M. Sécherin,&mdash;les
+belles-mères et les brus, c'est le feu et l'eau, c'est le diable à
+confesser.</p>
+
+<p>J'aurais du m'attendre à cela, et encore, non, car ma pauvre femme ne
+soufflait jamais un mot, elle cédait en tout à maman... Elle est si
+bonne! si excellemment bonne!</p>
+
+<p>Et il se mit à marcher avec agitation.</p>
+
+<p>Je vis qu'Ursule, dans la crainte d'être prévenue par sa belle-mère,
+avait tout avoué à son mari, et usé de son influence pour s'innocenter
+complétement.</p>
+
+<p>Quoique je fusse indignée de la conduite d'Ursule et peinée de
+l'aveuglement de son mari, je ne voulus pas dire un mot qui pût éveiller
+ses soupçons, mais je tâchai de calmer l'irritation qu'il semblait avoir
+contre sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ceci s'apaisera, mon cher cousin,&mdash;lui dis-je;&mdash;vous le savez, le
+c&oelig;ur d'une mère est toujours un peu ombrageux, un peu jaloux. C'est
+le défaut de la véritable tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, je ne lui en veux pas, à la <i>bonne femme</i>. Je n'aurais,
+d'ailleurs, qu'à lui dire une chose bien simple: Vous prétendez, maman,
+que Chopinelle fait la cour à ma femme depuis trois mois! Eh bien! c'est
+justement depuis trois mois que ma femme est plus gentille pour moi
+qu'elle ne l'a jamais été... Mais c'est que c'est vrai, cousine; vous
+n'avez pas idée comme depuis trois mois surtout Ursule me câline, comme
+elle me gâte; c'est mon <i>gros loup</i> par-ci, mon <i>bon chien</i> par-là, car
+Ursule fait comme votre tante voulait que je fisse; c'est une justice à
+lui rendre, elle garde tous ces jolis petits noms-là pour quand nous
+sommes seuls. Enfin, c'est pour vous dire que, depuis trois mois,
+jamais, jamais je n'ai été plus heureux, plus gai, plus content. Ce ne
+sont pas des rêves, des propos, cela!... C'est la vérité, je l'ai
+éprouvé, je l'éprouve! Aussi tout ce que maman me dirait ou rien, ce
+serait la même chose... Ah! ah! ah!&mdash;ajouta-t-il en riant
+sincèrement,&mdash;ma femme amoureuse de Chopinelle... Peut-on avoir une idée
+pareille? mais c'est du délire... Et comme Ursule me le disait encore
+cette nuit, si ça n'avait pas été pour ne pas faire une malhonnêteté à
+Chopinelle, et le butter contre le chemin vicinal qui me serait si
+nécessaire à ma fabrique, il y a beau temps qu'elle l'aurait envoyé
+promener avec ses duos; il l'ennuyait à périr, il lui écorchait les
+oreilles; car, au lieu de chanter, il paraît qu'il crie comme un diable
+enrhumé, à ce que dit Ursule. Ça m'avait toujours bien fait un peu cet
+effet-là, mais, comme je ne m'y connais pas, je n'avais rien dit... ni
+Ursule non plus, de peur de me contrarier en se moquant de mon ami
+intime. Je vous demande un peu où il faut que maman ait la tête pour
+imaginer de pareilles choses? Un gros garçon si bêtement fat! Enfin, il
+faut qu'il soit bien ridicule, Chopinelle, puisque ma pauvre Ursule,
+malgré ses larmes, en a tant plaisanté cette nuit, que nous avons fini
+par en rire comme deux enfants. Elle est si drôle, si gaie, ma femme,
+quand elle s'y met... Vous n'avez pas d'idée de ça, cousine, parce que,
+devant vous, elle s'observe dans la crainte de vous paraître mauvais
+ton... Mais, entre nous, il n'y a pas de petite réjouie comme elle;
+c'est pour cela que ça m'affecte tant de la voir triste; c'est qu'aussi
+il faut avoir un c&oelig;ur de pierre pour l'affliger, pauvre cher
+agneau... et maman, qui est si bonne d'ordinaire, va justement la
+prendre en grippe... Elle... elle...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre, mon cousin, qu'Ursule n'a rien à se reprocher; mais,
+vous le savez, la vieillesse est soupçonneuse... et puis, enfin, il me
+semble que madame votre mère ne vous a rien dit contre votre femme
+jusqu'à présent?</p>
+
+<p>&mdash;Non sans doute, mais, tenez, ça ne va pas manquer d'arriver;
+maintenant je comprends l'air que maman avait hier soir. C'est dans son
+caractère de ne rien faire à demi, voyez-vous... Ce silence-là présage
+une forte scène; je connais maman, elle ne dit que quand elle a à dire,
+mais alors... elle devient terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Les familles les plus unies ne sont pas à l'abri de ces discussions,
+vous le savez, mon cousin... mais ces légers orages passent et
+s'oublient bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais après ça, comme me disait Ursule, pour éviter ces
+orages dont vous parlez, peut-être, pour nous comme pour maman,
+serait-il mieux de vivre un peu plus séparés... Il y a, à deux portées
+de fusil d'ici, une très-jolie maison à vendre; nous nous y établirions
+avec ma femme en laissant ceci à maman; vous comprenez, elle serait bien
+plus à son aise... car après tout, comme disait Ursule, c'est pour
+maman... ce que nous en ferions.</p>
+
+<p>&mdash;Quitter votre mère! mon cousin... prenez garde... depuis si longtemps
+elle est habituée à vivre près de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce ne serait pas la quitter, nous la verrions tous les jours,
+plutôt deux ou trois fois qu'une... Et puis, vous concevez, Ursule a la
+poitrine très-délicate malgré son air de bonne santé; les heures de
+repas de maman sont si différentes de celles dont ma femme avait
+l'habitude, qu'elle a toutes les peines du monde à s'y faire. A la
+longue, elle en tomberait malade; elle a lutté tant qu'elle a pu sans me
+rien dire, la pauvre petite, mais à cette heure elle m'a avoué qu'elle
+ne pouvait plus tenir.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, mon cousin, vous voilà presque décidé à vous séparer de votre
+mère. Cette résolution est bien grave; il me semble qu'elle a été prise
+très-brusquement: hier vous n'y songiez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sans doute... c'est-à-dire quelquefois, ma femme m'en avait parlé
+à bâtons rompus; mais cette nuit, elle m'a fait comprendre qu'après tout
+ce qui s'était passé, ça serait pour maman et pour nous le parti le plus
+convenable, et je suis tout à fait de son avis... Maintenant que je sais
+que maman est injuste envers ma femme, tôt ou tard ça jetterait du froid
+dans nos relations. Est-ce que vous ne trouvez pas que nous avons raison
+d'agir ainsi, ma cousine? Oh! d'abord, Ursule m'a dit: Avant tout,
+consulte Mathilde, et suivons son conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous me demandez mon conseil, je vous engagerai à patienter
+encore. Votre pauvre mère ne s'attend pas à cette séparation soudaine;
+ce serait pour elle un coup terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, cousine?</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, n'en éprouvez-vous donc aucun?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, j'éprouverais un affreux chagrin, s'il s'agissait de quitter
+maman tout à fait... je ne sais pas même si je pourrais m'y résoudre;
+mais il ne s'agit que de nous aller établir à deux petites portées de
+fusil de cette maison, pas davantage...</p>
+
+<p>&mdash;Malgré tout, croyez-moi, cette détermination lui serait très-pénible;
+ne vous pressez pas... croyez-moi, attendez... réfléchissez...</p>
+
+<p>Une des servantes de madame Sécherin entra et dit à mon cousin;</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, madame Sécherin vous dit de venir la trouver; elle prie
+aussi madame de vouloir bien vous accompagner. Elle attend dans la
+<i>chambre aux trois fenêtres</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Dans la chambre de feu mon père!...&mdash;dit mon cousin en me regardant
+avec un étonnement mêlé de crainte;&mdash;qu'est-ce qu'il y a donc
+d'extraordinaire? Depuis la mort de papa, ma mère ne va jamais dans
+cette chambre que pour prier; c'est, pour elle, comme une chapelle...
+Tenez, cousine, vous n'avez pas d'idée de la tristesse, de la peur que
+ça me cause... je connais ma mère, il va se passer quelque chose de
+très-grave.</p>
+
+<p>Très-étonnée d'être aussi convoquée par madame Sécherin, je suivis mon
+cousin avec un noir pressentiment.</p>
+
+<p>J'ai conservé un long ressouvenir de cette scène de famille. Il me
+semble qu'elle a dû bien des fois se renouveler. Les sentiments qui s'y
+trouvaient en jeu étaient, sont et seront toujours profondément
+<i>humains</i>.</p>
+
+<p>L'entretien que je venais d'avoir avec M. Sécherin me prouvait
+évidemment ce que j'avais à moitié deviné: qu'Ursule, loin de souffrir
+de la vulgarité de son mari, affectait de la partager, afin d'assurer
+davantage encore son influence sur lui.</p>
+
+<p>La ruse, l'habileté de ma cousine m'effrayèrent.</p>
+
+<p>J'eus hâte de quitter Rouvray; je me repentis d'y être venue; un secret
+pressentiment me disait que ce voyage me serait fatal.</p>
+
+<p>En me rappelant mon enfance, les humiliations que mademoiselle de Maran
+avait fait souffrir à ma cousine à cause de moi, en comparant ma
+position à la sienne, je commençai à me persuader que, malgré ses
+continuelles assurances d'affection, Ursule était trop fausse, trop
+perfide, trop intéressée, pour n'être pas aussi profondément envieuse.</p>
+
+<p>Je sentais vaguement qu'elle ne pouvait pas m'avoir pardonné les
+avantages apparents que j'avais toujours eus sur elle, et que tôt ou
+tard elle chercherait à s'en venger.</p>
+
+<p>Le sang-froid, l'audace que je lui avais vu développer la veille
+m'épouvantaient.</p>
+
+<p>Une femme aussi jeune, aussi belle, aussi hardie, aussi adroite, aussi
+perverse, me paraissait la plus dangereuse créature du monde.</p>
+
+<p>Ne rougissant de rien, osant tout, mentant avec une imperturbable
+effronterie, joignant le don des larmes touchantes au plus séduisant
+sourire... spirituelle, charmante et <i>sans âme</i>... que ne pouvait-elle
+pas entreprendre? qui pouvait lui résister? à quoi ne réussirait-elle
+pas?</p>
+
+<p>En suivant M. Sécherin pour aller rejoindre sa mère, je songeais à
+l'adresse infinie avec laquelle Ursule avait préparé son mari aux
+révélations que madame Sécherin allait sans doute lui faire.</p>
+
+<p>J'entrai avec mon cousin dans la chambre où l'attendait sa mère.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="E-CHAPITRE_IX" id="E-CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<h4>LA FEMME ET LA BELLE-MÈRE.</h4>
+
+<p>Il y avait quelque chose d'imposant, de lugubre dans l'aspect de cet
+appartement, qui avait été celui de feu M. Sécherin.</p>
+
+<p>Sa veuve, par un pieux souvenir, avait laissé cette pièce dans l'état où
+elle se trouvait lors de la mort de son mari.</p>
+
+<p>Çà et là, sur les meubles, on voyait quelques fioles encore remplies de
+médicaments; sur un bureau une lettre à demi écrite, sans doute la
+dernière que la main de M. Sécherin eût tracée... était recouverte d'un
+globe de verre...</p>
+
+<p>Cet appartement, toujours fermé, était humide, froid comme un sépulcre,
+sa tenture sombre; le faible jour qu'y laissait pénétrer une persienne
+entr'ouverte augmentait encore la désolante tristesse de ce séjour, où
+tout rappelait d'une manière si frappante et si funèbre l'agonie et la
+mort.</p>
+
+<p>Malgré moi je frissonnai; mon cousin pâlit et s'approcha de sa mère avec
+une crainte respectueuse.</p>
+
+<p>Madame Sécherin était, selon son habitude, vêtue de noir; elle avait
+substitué un bonnet de veuve au bavolet blanc qu'elle portait
+ordinairement. Ses cheveux en désordre s'échappaient de cette triste
+coiffure, ses sourcils gris étaient froncés, ses lèvres contractées
+douloureusement; sa physionomie avait un beau caractère de tristesse, de
+souffrance et de sévérité, qui m'émut et qui m'imposa profondément.</p>
+
+<p>Tout à coup, sans proférer une parole, madame Sécherin tendit ses bras à
+son fils; il s'y jeta en pleurant, pendant quelques moments il tint sa
+mère étroitement embrassée.</p>
+
+<p>Celle-ci disait d'une voix étouffée:&mdash;Mon enfant... mon pauvre enfant...
+du courage...</p>
+
+<p>M. Sécherin essuya ses yeux et dit à sa mère avec émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! maman, pourquoi nous faire venir ici, dans la chambre de mon
+père? Ça vous rappelle à vous, et à moi aussi, de bien cruels moments;
+cela vous fait mal... ça n'est pas raisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Cet endroit est sacré pour moi, mon enfant; tu le sais; j'y viens
+souvent prier... C'est comme un saint lieu... Il me semble que ton
+pauvre père me voit et m'entend mieux quand je suis ici.</p>
+
+<p>Puis s'adressant à moi:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous êtes de la famille, vous êtes un ange de vertu, de
+bonté... C'est pour cela que je me suis permis de vous appeler... Vous
+avez de l'amitié pour mon fils, vous savez s'il est honnête et bon, vous
+ne nous abandonnerez pas? Vous ne serez pas contre nous! vous serez pour
+la justice, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Et madame Sécherin tendait vers moi ses mains tremblantes.</p>
+
+<p>&mdash;Madame... je ne sais en quoi je puis...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais tout vous dire... et quoique cette malheureuse femme vous
+appelle sa s&oelig;ur, vous serez juste...&mdash;j'en suis bien sûre...&mdash;vous ne
+pouvez avoir rien de commun avec les méchants.</p>
+
+<p>M. Sécherin me regarda, me fit un signe d'intelligence comme pour me
+dire qu'il devinait la pensée de sa mère.</p>
+
+<p>Celle-ci prit la main de son fils dans les siennes, le regarda avec une
+sollicitude touchante et lui dit d'une voix profondément émue:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, s'il t'arrivait un grand malheur, tu viendrais à moi,
+n'est-ce pas? tu te consolerais près de moi... Je te tiendrais lieu de
+tout ce que tu aurais perdu... tu ne serais jamais tout à fait
+malheureux, puisque tu m'aurais, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman... pourquoi me dire cela?</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, écoute; je te dis cela pour te prouver que le Seigneur
+n'abandonne jamais ceux qui sont bons et honnêtes... entends-tu? Si un
+c&oelig;ur faux et méchant les trompe, eh bien! ils trouvent, pour se
+consoler, un c&oelig;ur tout dévoué à eux... le c&oelig;ur d'une mère... et
+avec cela... ils oublient les indignes créatures qui les abusent... Du
+courage, mon pauvre enfant... du courage.</p>
+
+<p>Sans doute madame Sécherin voulait et croyait préparer son fils au
+terrible coup qu'elle allait lui porter en lui révélant la conduite
+d'Ursule.</p>
+
+<p>M. Sécherin me parut impatient de ces préliminaires.</p>
+
+<p>Enfin sa mère, ne pouvant contraindre davantage son indignation,
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut <i>la</i> quitter... l'abandonner sans la revoir... entends-tu?
+Voilà ce qu'<i>elle</i> mérite... Mais je te resterai, moi...</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore une fois, maman, expliquez-vous...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... mon fils...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, ta femme te trompe...&mdash;dit madame Sécherin d'une voix émue,
+en regardant mon cousin avec effroi.</p>
+
+<p>Elle s'attendait à une crise violente; que devint-elle lorsqu'elle vit
+son fils hausser les épaules en disant simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, maman, laissons cela; je sais ce que vous voulez dire... Vous
+voulez parler de Chopinelle? Eh bien! entre nous, ça n'a pas le bon
+sens.</p>
+
+<p>Il est impossible de peindre la stupeur de madame Sécherin en entendant
+son fils accueillir ainsi cette révélation, qu'elle croyait si
+accablante. Son instinct de mère l'éclaira tout à coup, elle
+s'écria:&mdash;Elle m'a prévenue, elle m'a prévenue!&mdash;Et elle cacha sa tête
+dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui...&mdash;s'écria son fils,&mdash;oui, ma femme m'a prévenu qu'hier
+vous avez semblé croire que la lettre que lui avait remise Chopinelle
+était une lettre d'amour; elle m'a prévenu que vous croyiez que cet
+homme l'aimait, et qu'elle l'aimait aussi... Eh bien, maman, vous vous
+trompez... vous avez mal vu... Ne parlons plus de cela, et
+embrassez-moi... Seulement, si j'avais été moins confiant envers Ursule
+que je ne le suis... ça aurait pu me faire beaucoup de peine... car ça
+m'aurait donné des soupçons sur ma pauvre petite femme.</p>
+
+<p>Mon cousin paraissait si complétement rassuré, si aveuglément persuadé
+de l'honnêteté de sa femme, que sa mère voulut frapper un coup terrible,
+décisif, pressentant que des ménagements seraient inutiles.</p>
+
+<p>Elle se leva droite, calme, imposante, elle leva les mains au ciel et
+s'écria avec un accent inspiré qui semblait partir du plus profond de
+ses entrailles:</p>
+
+<p>&mdash;Par la mémoire sacrée de votre père! aussi vrai que Dieu est au
+ciel... que je sois punie comme sacrilége pour l'éternité, si votre
+femme n'est pas coupable...</p>
+
+<p>Cette accusation était formidable... Ce serment solennel avait une telle
+autorité dans la bouche d'une femme pieuse et austère, que M. Sécherin,
+malgré sa foi profonde dans Ursule, devint pâle comme un linceul.</p>
+
+<p>Immobile, les yeux fixes, il contemplait sa mère avec une angoisse
+indicible.</p>
+
+<p>Je fus aussi étonnée qu'effrayée de l'expression de douleur, de rage, de
+désespoir qui durant un instant donna un caractère d'énergie presque
+sauvage aux traits de M. Sécherin, ordinairement si débonnaires.</p>
+
+<p>&mdash;Les preuves... les preuves de cela, ma mère!...&mdash;s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Des preuves, tu demandes des preuves... et je t'ai juré, et je te jure
+par la mémoire sacré de ton père!&mdash;dit madame Sécherin d'un ton de
+douloureux reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... mon Dieu!... est-ce possible? est-ce possible?&mdash;s'écria
+M. Sécherin en cachant sa tête dans ses mains avec accablement.</p>
+
+<p>Sa mère continua:</p>
+
+<p>&mdash;Hier j'avais une preuve entre les mains, j'en suis bien sûre... mais
+ce démon me l'a arrachée... J'ai été si bouleversée de son audace que je
+n'ai pas pu dire un mot... Et puis je voulais encore une fois bien me
+recueillir, bien demander au bon Dieu ce que je devais faire... Toute
+cette nuit j'ai pensé à cela... Je me suis rappelé ce que j'avais vu,
+leurs signes d'intelligence, leur manége. J'ai prié le ciel de
+m'éclairer; ce matin je suis venue ici, je me suis mise à genoux, j'ai
+supplié ton pauvre père, qui nous voit et qui nous entend, de m'inspirer
+aussi... Mes prières ont été exaucées... Je me suis sentie... si
+convaincue de ce que je le dis, que j'en fais le serment... entends-tu?
+le serment sacré... Tu me connais... je mourrais plutôt que d'accuser un
+innocent; je ne damnerais pas mon âme pour l'éternité par un
+sacrilége!... il faut donc que ce soit une révélation d'en haut qui me
+dise que cette malheureuse est coupable.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! ma mère ne ferait pas un sacrilége; il faut qu'elle soit
+bien sûre, et pourtant... Mon Dieu!... que croire?... que
+croire?...&mdash;murmurait M. Sécherin d'une voix sourde, en appuyant avec
+violence ses deux poings fermés sur son front.</p>
+
+<p>Sa mère leva les yeux au ciel d'un air suppliant, puis s'approcha de son
+fils, appuya ses deux mains vénérables sur ses épaules, et lui dit avec
+un accent de pitié, de tendresse ineffable:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut croire ta mère, car le bon Dieu l'inspire, mon pauvre enfant;
+il m'a sans doute choisie pour te porter ce coup cruel, parce que je
+puis le consoler, te calmer, te guérir... Nous vivrons seuls tous les
+deux, comme autrefois... Oh! tu verras, tu verras, tu ne t'apercevras
+pas de l'absence de cette mauvaise femme... Tu me trouveras là...
+toujours là... Je serai avec toi bien plus encore que je n'y ai été
+jusqu'à présent, parce que, vois-tu... je m'apercevais que je t'étais
+moins nécessaire... depuis qu'elle était ici... <i>elle</i>... Je n'osais pas
+te le dire, mais cela me faisait de la peine... oh! bien de la peine!
+C'est cela qui augmentait encore la tristesse que j'avais depuis la mort
+de mon pauvre mari. Mais maintenant je tâcherai d'être plus gaie. Je le
+serai pour tu distraire... je t'en réponds... j'en suis sûre... tu
+verras... tu verras...&mdash;dit la pauvre mère en essayant de sourire à
+travers ses larmes.&mdash;Je serai si heureuse de ravoir mon enfant à moi
+toute seule, que je redeviendrai joyeuse comme dans ma jeunesse; je
+t'assure que tu ne t'ennuieras pas un instant avec moi... J'ai encore de
+bons yeux... Eh bien! le soir, je te ferai la lecture, ça te reposera de
+tes travaux... Et puis je prierai le bon Dieu à ton chevet; tu
+t'endormiras béni par ta mère. Nous mènerons une existence bien douce,
+bien calme... Je t'assure que je t'aimerai tant... oh! tant,... que tu
+n'auras rien à regretter.</p>
+
+<p>A ce moment une porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Ursule entra...</p>
+
+<p>Je suis persuadée qu'Ursule avait écouté le commencement de cet
+entretien et qu'elle avait habilement ménagé son entrée.</p>
+
+<p>Pressentant le grave événement qui allait se passer, elle avait redoublé
+de coquetterie dans sa parure...</p>
+
+<p>Je la vois encore arriver calme, souriante, ingénue; jamais elle ne
+m'avait semblé plus jolie... Elle portait des manches courtes qui
+laissaient voir ses bras nus d'une blancheur et d'une admirable
+perfection; sa robe de mousseline anglaise fond blanc, à petits dessins
+bleus, un peu décolletée, montrait ses charmantes épaules et dessinait à
+ravir sa taille alors accomplie, car elle avait pris l'embonpoint qui
+lui manquait avant son mariage; ses cheveux bruns, épais, lissés en
+bandeaux jusqu'aux tempes, tombaient en boucles nombreuses sur son col
+et encadraient à ravir son visage frais et rosé; une frange de longs
+cils noirs comme ses sourcils voilait ses grands yeux bleu foncé.</p>
+
+<p>En entrant elle jeta un coup d'&oelig;il furtif à son mari, en lui faisant
+un petit signe de tête rempli de grâce.</p>
+
+<p>Le regard d'Ursule fut si chargé de tendresse et de langueur... que M.
+Sécherin, malgré l'angoisse où il était plongé, ne put s'empêcher de
+rougir, de tressaillir d'amour et d'admiration...</p>
+
+<p>Sa physionomie, jusqu'alors assombrie par le doute, s'éclaircit tout à
+coup; il attacha sur sa femme des yeux avides et charmés; de ce moment
+il sembla fasciné par l'influence irrésistible de cette séduisante
+beauté.</p>
+
+<p>Je le répète, de ma vie Ursule ne m'avait semblé plus ravissante.</p>
+
+<p>Ma cousine paraissait complétement ignorer ce qui se passait.</p>
+
+<p>Elle salua respectueusement sa belle-mère, s'assit non loin d'elle, sur
+un divan, appuya son bras frais et rond au dossier de ce meuble, croisa
+ses jambes l'une sur l'autre, de façon à ce que sa robe découvrît la
+cheville du plus joli pied du monde, bien cambré, bien étroitement
+chaussé d'un petit soulier de maroquin mordoré à cothurne.</p>
+
+<p>Si dans une circonstance aussi grave j'insiste sur ces détails, en
+apparence puérils, si j'insiste même sur la pose d'Ursule, c'est que je
+suis certaine que tout, jusqu'à cette pose remplie d'une coquetterie
+provocante, avait été calculé par ma cousine avec une incroyable
+habileté.</p>
+
+<p>Fut-ce hasard ou réflexion?... Ursule s'assit justement sous le rayon de
+soleil qui pénétrait dans ce sombre appartement par une des persiennes
+entr'ouvertes.</p>
+
+<p>Jamais je n'oublierai ce contraste frappant.</p>
+
+<p>Là, Ursule, dans tout l'éclat de la beauté, de la jeunesse, de la plus
+fraîche parure, semblait entourée d'une lumineuse auréole rendue plus
+éblouissante encore par le triste demi-jour où restait l'autre partie de
+cette chambre.</p>
+
+<p>Plus loin, dans l'ombre, était la mère de M. Sécherin, lugubrement vêtue
+de deuil, pâle, désolée, courbée par le chagrin et par la vieillesse.</p>
+
+<p>Hélas! lorsque je vis la question qui s'agitait posée pour ainsi dire
+entre ces deux femmes, dont l'une touchait à la tombe, et dont l'autre
+touchait au printemps de la vie, je fus saisie d'une tristesse immense.</p>
+
+<p>J'allais assister à l'une de ces luttes fatales si communes dans la
+carrière de tous, et qui mettent aux prises les sentiments les plus
+sacrés et les passions les plus <i>humaines</i>.</p>
+
+<p>Je me sentais une profonde sympathie pour cette pauvre vieille mère, par
+cela qu'elle était vieille, parce qu'elle était mère. Mon c&oelig;ur se
+navra d'un douloureux pressentiment... Je me souvins qu'à l'instant même
+où, s'ingéniant de toutes les forces de son c&oelig;ur pour consoler son
+fils, elle lui énumérait avec une naïveté touchante les distractions
+qu'elle lui réservait, et lui demandait ce qu'il pouvait regretter... à
+ce moment même entrait Ursule, belle, coquette, hardie, agaçante.</p>
+
+<p>Funeste hasard, funeste rapprochement qui semblait dire à ce malheureux
+homme: <span class="smcap">choisis</span>... Il faut désormais passer ta vie avec cette femme
+austère, pieuse, au visage flétri par la tristesse et par les années, ou
+avec cette femme enchanteresse qui réunit à tes yeux toutes les
+séductions...</p>
+
+<p>Sans doute l'instinct maternel de madame Sécherin lui révéla la grandeur
+et le danger de la lutte qu'elle allait avoir à soutenir.</p>
+
+<p>Sa physionomie n'avait jusqu'alors exprimé que les sentiments les plus
+tendres; à la vue de ma cousine, son front s'obscurcit, ses traits se
+contractèrent violemment et révélèrent l'indignation, le mépris et la
+haine.</p>
+
+<p>Stupéfaite de l'audace de ma cousine, madame Sécherin avait un moment
+gardé le silence. Tout à coup elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Que venez-vous faire ici?... sortez... sortez...&mdash;Et, se levant à demi
+sur son fauteuil, elle lui montra la porte d'un doigt impérieux.</p>
+
+<p>Ursule regarda d'abord sa belle-mère avec un étonnement naïf et
+douloureux, puis elle interrogea M. Sécherin d'un coup d'&oelig;il rempli
+de douceur et de résignation.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman...&mdash;dit celui-ci en hésitant.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux qu'elle sorte, je ne veux pas qu'elle souille davantage de sa
+présence cette chambre sacrée pour moi. Elle est indigne de rester
+ici... Je veux qu'elle sorte, mon fils. Entendez-vous? je veux qu'elle
+sorte!</p>
+
+<p>M. Sécherin fit un mouvement d'impatience et dit à sa mère:</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, maman, on ne condamne pas les gens sans les entendre, non
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la soutenez!... vous la soutenez!&mdash;s'écria madame Sécherin en
+joignant les deux mains, puis elle répéta en les laissant retomber avec
+accablement...&mdash;Il la soutient encore!</p>
+
+<p>Ursule, tournant vers son mari ses grands yeux, où commençait à briller
+une larme, lui dit d'une voix émue, tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu... mon Dieu, mon ami... qu'est-ce que cela signifie?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, madame,&mdash;ajouta-t-elle en se retournant d'un air suppliant
+vers sa belle-mère,&mdash;dites-moi, mon Dieu, que vous ai-je fait pour
+mériter un tel traitement?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous avez fait? Vous avez fait le malheur de mon fils... Vous
+l'avez indignement trompé... Mais il n'est plus votre dupe, je l'ai
+éclairé... et il a pour vous tout le mépris, toute l'aversion que vous
+méritez.</p>
+
+<p>A ces mots, prononcés d'une voix éclatante, Ursule regarda son mari dans
+une angoisse inexprimable; elle cacha sa tête dans ses mains, et ne dit
+que ces mots, d'un ton de reproche navrant:&mdash;Ah! mon ami!</p>
+
+<p>Elle appuya son visage sur le dossier du divan; on ne vit plus que ses
+blanches et charmantes épaules agitées par une sorte de tressaillement.</p>
+
+<p>&mdash;Maman,&mdash;s'écria M. Sécherin en frappant du pied,&mdash;pourquoi dites-vous
+cela? pourquoi dites-vous que j'ai de l'aversion, du mépris pour ma
+femme?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle le mérite. Tu sais bien... qu'elle le mérite... Viens...
+viens, mon pauvre enfant, laissons-la...&mdash;Et madame Sécherin fit un
+mouvement pour se lever.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne peut se passer ainsi!&mdash;s'écria son fils;&mdash;il ne s'agit pas
+d'accuser ma femme sans me donner des preuves de la faute qu'elle a
+commise, dites-vous... Écoutez donc, maman; il s'agit du bonheur de
+toute ma vie, à moi; vous sentez bien que je n'irai pas, certes,
+sacrifier cela légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Légèrement, légèrement, mon fils? quand je vous ai juré que cette
+femme était coupable!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est coupable, elle est coupable... cela vous est bien aisé à
+dire... Je ne puis pas, moi... renoncer à tout le bonheur de ma vie,
+parce que vous êtes persuadée d'une chose...</p>
+
+<p>&mdash;Tout le bonheur de votre vie, <i>elle?</i> et que suis-je donc pour vous,
+moi?&mdash;s'écria madame Sécherin indignée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu, maman, vous êtes ma mère, je vous respecte, je vous
+aime tendrement. Mais,&mdash;s'écria-t-il avec déchirement,&mdash;j'aime aussi
+passionnément Ursule, je l'aime comme on aime la première, la seule
+femme qu'on ait aimée, et je ne la sacrifierai jamais; non, je ne la
+sacrifierai jamais à vos préventions si elles ne sont pas fondées...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'accusez donc d'être parjure, malheureux enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous accuse pas... Vous me dites que ma femme est coupable; eh
+bien, prouvez-le-moi!</p>
+
+<p>Madame Sécherin s'écria avec un accent d'indignation terrible:</p>
+
+<p>&mdash;Vous osez me demander d'autres preuves que le serment que je vous
+fais ici à la face du Dieu qui m'entend... par la mémoire sacrée de
+votre père?...</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel, maman, ne vous fâchez pas... Je voudrais ne pas douter
+de ce que vous dites; mais enfin, après tout, vous pouvez vous tromper
+de bonne foi, vous pouvez être aveuglée par l'éloignement que vous
+ressentez pour ma femme, et prendre pour une révélation d'en haut ce qui
+n'est que la suite de votre aversion pour elle; car, puisque nous en
+sommes là, je vous dirai que je sais d'aujourd'hui seulement que vous
+n'aimez pas ma femme... et cela m'explique maintenant bien des choses...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, je la hais, oui, je la méprise, parce qu'elle vous a
+indignement trompé, parce qu'elle déshonore votre nom... et je ne
+souffrirai pas qu'une malheureuse comme elle déshonore un nom que votre
+père et moi avons toujours honoré.</p>
+
+<p>Ursule ne faisait entendre que quelques sanglots étouffés.</p>
+
+<p>Son mari rougissant de colère s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère... il ne faut pas abuser de votre position... Encore une fois,
+si vous avez des preuves contre ma femme, fournissez-les; la voilà...
+accusez-la. Si elle ne peut se défendre... si elle est coupable, je
+serai sans pitié pour elle... Mais jusque-là... ne l'insultez pas...
+Non... je ne souffrirai pas qu'on l'insulte devant moi...</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous? Il me menace... Mon Dieu! tu l'entends... il me menace
+dans la chambre où son père est mort...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! maman... maman... pardonnez-moi,&mdash;s'écria M. Sécherin, en
+se jetant aux genoux de sa mère et en saisissant sa main, qu'elle retira
+avec indignation.</p>
+
+<p>Tout à coup ma cousine releva son charmant visage inondé de larmes.</p>
+
+<p>Je la considérai attentivement. Pour la première fois, je m'aperçus de
+ce que je n'avais peut-être pas su remarquer jusqu'alors, c'est que ses
+yeux, quoique baignés de pleurs, n'étaient ni rouges ni gonflés; ils
+paraissaient peut-être même plus brillants encore sous les larmes
+limpides qui coulaient doucement, je dirais presque coquettement, si je
+les comparais aux sanglots amers et convulsifs de la véritable douleur.</p>
+
+<p>Je compris seulement alors qu'on pouvait rester belle en pleurant; les
+traits les plus enchanteurs m'avaient toujours semblé défigurés par la
+contraction nerveuse du désespoir.</p>
+
+<p>Au mouvement que fit Ursule en se levant, son mari se tourna vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami,&mdash;lui dit-elle d'une voix ferme, digne, touchante,&mdash;jamais je
+ne serai un sujet de désaccord entre votre mère et vous; j'ai eu le
+malheur de lui déplaire, je me résigne à mon sort. Elle vous affirme que
+je suis coupable, elle vous l'atteste par un serment solennel; ne lui
+faites pas l'injure d'en douter... Croyez-la... Oubliez-moi comme une
+femme indigne de vous... Mathilde me ramènera chez mon père; vous
+resterez auprès de votre mère, et vous lui ferez oublier par votre
+tendresse le chagrin que je lui ai fait, hélas! bien involontairement.</p>
+
+<p>Madame Sécherin regarda fixement sa belle-fille et lui dit durement:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que vous réparerez ainsi le mal que vous avez fait à mon
+fils? Il aurait pu épouser une femme digne de lui! Grâce à vous, le
+voilà seul maintenant et pourtant enchaîné pour la vie... Heureusement
+je lui reste... et je le consolerai de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne craignez rien, madame, je le sens là,&mdash;et Ursule appuya ses
+deux mains sur son c&oelig;ur,&mdash;dans peu de temps votre fils sera libre...
+Il pourra mieux choisir,&mdash;ajouta-t-elle avec un accent de tristesse
+lugubre, comme si sa tombe eût déjà été entr'ouverte.</p>
+
+<p>M. Sécherin ne tint pas à ce dernier trait; il fondit en larmes; il
+était aux genoux de sa mère, il se retourna vers Ursule, saisit sa main
+qu'il couvrit de baisers en lui disant d'une voix entrecoupée:</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre femme... calme-toi... calme-toi... ma mère ne pense pas ce
+qu'elle dit... n'y fais pas attention, pardonne-la... Est-ce que je
+t'accuse, moi? est-ce que je peux vivre sans toi? est-ce que je ne suis
+pas sûr de ton c&oelig;ur?</p>
+
+<p>La douleur si vraie de cet excellent homme me toucha profondément.
+J'étais révoltée de la fausseté d'Ursule, mais que pouvais-je dire?</p>
+
+<p>Madame Sécherin, voyant le brusque revirement de son fils, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc vous me sacrifiez à cette hypocrite? ainsi donc il suffit
+de quelques fausses larmes pour lui donner raison contre votre mère?</p>
+
+<p>M. Sécherin se releva brusquement et répondit en se contenant à peine:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous voulez donc me rendre fou... ma mère? Une dernière fois...
+avez-vous, oui ou non, des preuves contre ma femme?... Vous croyez que
+Chopinelle a fait la cour à Ursule, et qu'il l'aime, n'est-ce pas? Eh
+bien! moi, je ne le crois pas... Vous croyez que la lettre qu'il lui a
+écrite hier était une déclaration ou une lettre d'amour; eh bien! moi,
+je ne le crois pas... Vous dites que ma femme fera mon malheur; eh bien!
+moi, je vous déclare que jusqu'ici elle m'a rendu le plus heureux des
+hommes. J'ai d'innombrables preuves de l'affection d'Ursule, de son
+amour, de sa tendresse... Maintenant, pour l'accuser, il me faut des
+preuves, mais des preuves positives, irrécusables, de sa perfidie et de
+sa trahison... Jamais je n'aurais le courage de sacrifier mon bonheur à
+vos antipathies.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi je saurai sacrifier le v&oelig;u le plus cher de ma vie au
+bonheur de votre mère, mon ami,&mdash;s'écria Ursule avec une dignité
+touchante.&mdash;Ma présence lui est importune. Eh bien! c'est à moi de
+m'éloigner... N'oubliez jamais que votre mère est votre mère!... Depuis
+votre enfance, elle vous a comblé de soins, de tendresse; moi, je vous
+aime depuis un an à peine; mon affection ne peut donc pas se comparer à
+la sienne... Si j'avais été assez heureuse pour vous avoir consacré de
+longues années, j'essaierais de lutter peut-être contre les injustes
+préventions de votre mère que j'aime, que je respecte. Mais, hélas! j'ai
+si peu fait pour vous, j'ai si peu de droits à faire valoir, que je
+subirai mon sort sans me plaindre... Adieu... adieu... et pour
+toujours... Adieu.</p>
+
+<p>Ursule fit un pas vers la porte en mettant ses mains sur ses yeux.</p>
+
+<p>Son mari se précipita vers elle, la retint, la ramena, la força de
+s'asseoir; et, se retournant vers madame Sécherin, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, mère, que c'est un ange, un ange du bon Dieu; pas une
+plainte, pas un reproche, et vous la traitez comme la dernière des
+créatures...</p>
+
+<p>Madame Sécherin sourit amèrement.&mdash;Êtes-vous assez aveugle... assez
+insensé de croire à ses protestations hypocrites?... Ne voyez-vous donc
+pas que c'est par l'impuissance où elle est de se défendre qu'elle fait
+la victime... et qu'elle veut s'en aller avec sa honte?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, ne croyez pas cela,&mdash;dit tristement Ursule;&mdash;je me tais,
+parce que je respecte, parce que j'admire le sentiment qui vous dicte
+votre conduite! Oui, madame, rien n'est plus saint à mes yeux que
+l'amour d'une mère pour son fils! Si j'osais comparer l'amour d'une
+femme pour son mari à cette affection sacrée, je vous dirais que je
+comprends toutes les jalousies, tous les dévouements, si aveugles qu'ils
+soient, parce que moi aussi je suis capable de les ressentir. Encore un
+mot, madame: depuis le commencement de cette discussion cruelle,
+Mathilde, ma cousine, ma s&oelig;ur, est restée silencieuse; vous
+connaissez ses vertus, son caractère loyal; ah! si elle m'avait crue
+coupable, malgré son amitié, malgré les liens qui nous unissent, elle
+m'eût condamnée. Hélas! madame, je sais combien elle souffre de ne
+pouvoir me défendre... mais me défendre... c'est vous accuser... vous
+accuser presque de sacrilége... aussi est-elle obligée de se taire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous... et... vous aussi... vous la soutenez?&mdash;s'écria la malheureuse
+mère, en joignant les mains avec angoisse, en se tournant vers
+moi.&mdash;Mais c'est impossible... parlez... parlez... que cette perfide ne
+puisse pas dire que votre silence l'absout.</p>
+
+<p>Que pouvais-je faire? accuser ma cousine? jamais je n'en aurais eu le
+courage, je ne pus donc que répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, les apparences sont quelquefois trompeuses, et...</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez bien, ma mère, ma cousine est aussi convaincue de son
+innocence!&mdash;s'écria M. Sécherin.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe cela? se hâta de dire tristement Ursule?&mdash;Ma cousine a beau
+proclamer mon innocence; entre votre mère et moi, mon ami, vous n'avez
+pas à hésiter un moment... Seulement, madame,&mdash;s'écria Ursule d'une voix
+entrecoupée par les sanglots,&mdash;seulement, comme je tiens à emporter avec
+moi pour seule consolation l'estime de l'homme à qui j'aurais dévoué ma
+vie avec tant de bonheur, vous me permettrez de me justifier, n'est-ce
+pas? vous me permettrez de demander si, dans ma conduite, vous pouvez
+citer un seul fait qui me condamne... cela, madame, oh! cela seulement
+par pitié!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sans doute, sans doute... vous êtes si rusée, si adroite, que vous
+n'avez eu garde de vous laisser surprendre, malgré ma
+surveillance,&mdash;s'écria madame Sécherin mise hors d'elle-même par tant de
+fausseté...&mdash;Ah! je porte la peine de ma faiblesse; si, lors de mes
+premiers soupçons, je les avais dévoilés à mon fils, il vous aurait
+mieux épiée que moi... lui; je suis vieille, infirme, je n'étais pas de
+force à lutter avec vous... Ne restiez-vous pas des heures entières
+enfermée avec ce monsieur Chopinelle... sous le prétexte de chanter?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu, madame, vous êtes venue souvent dans l'appartement où
+j'étais... Mon mari, d'ailleurs, m'avait priée de chanter avec son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne comprenez donc pas,&mdash;s'écria madame Sécherin,&mdash;que c'est
+justement parce que je n'ai aucune preuve palpable, et que pourtant je
+suis convaincue de votre crime comme de mon existence... que le bon Dieu
+m'a donné le courage de faire un serment, un serment sacré pour vous
+convaincre d'imposture? Eh! cette lettre... cette lettre d'hier vous
+aurait confondue... Vous saviez bien ce que vous faisiez en risquant
+tout pour la reprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Encore cette lettre... Ça n'a pas le bon sens,&mdash;dit M.
+Sécherin,&mdash;tourner justement contre ma femme une attention qu'elle avait
+pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! mais je suis pourtant innocente, moi,&mdash;s'écria
+Ursule en se jetant aux pieds de madame Sécherin.&mdash;Vous voyez bien que
+vous n'avez aucune preuve réelle contre moi... Je me soumets à tout,
+j'abandonnerai mon mari, je ne le verrai plus, je sortirai de chez vous,
+j'irai vivre dans l'obscurité, dans la douleur, dans les regrets; mais
+au moins laissez-moi emporter mon honneur et l'estime de mon mari; je ne
+vous demande que cela... oh! que cela, pour m'aider à passer le peu de
+jours qui me restent. Vous êtes bonne, généreuse, c'est l'amour aveugle
+que vous ressentez pour votre fils qui vous prévient contre moi... Soyez
+seulement juste... ayez seulement un peu de pitié pour la pauvre Ursule,
+qui aurait tant aimé à vous appeler sa mère.</p>
+
+<p>Ursule voulut porter à ses lèvres la main de madame Sécherin.</p>
+
+<p>Celle-ci la repoussa durement en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me touchez pas, infâme hypocrite.</p>
+
+<p>M. Sécherin ne put tenir à ce dernier trait.</p>
+
+<p>Il prit doucement sa femme par le bras en lui disant d'une voix
+tremblante de colère:</p>
+
+<p>&mdash;Relève-toi, Ursule, relève-toi, ma bonne et digne femme; assez
+d'humiliation comme cela... c'est moi seul qui suis juge... Je te
+déclare innocente, et <i>quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse</i>, je te
+regarderai toujours comme ma meilleure, comme ma plus sincère amie.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! ce n'est plus de l'aveuglement... c'est de la
+folie,&mdash;s'écria madame Sécherin.&mdash;Prends bien garde... tu te couvriras
+de tant de ridicule en restant la dupe de cette femme, qu'on ne pourra
+même plus te plaindre.</p>
+
+<p>Ces derniers mots de la belle-mère d'Ursule furent d'une grande
+imprudence, ils blessaient au vif l'amour-propre de M. Sécherin; aussi
+reprit-il avec irritation:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'aime mieux dire ridicule qu'injuste, traître, et méchant.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui dites-vous cela... mon fils? répondez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'explique pas... Cette scène a assez duré; elle fait un mal
+horrible à ma femme, à vous et à moi... Ce que vous pourriez ajouter
+serait inutile... Je suis décidé à ne plus souffrir qu'on attaque devant
+moi cet ange de douceur et de bonté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous osez me menacer dans la maison de votre père... me menacer pour
+soutenir une infâme qui au fond de son c&oelig;ur se rit de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère... ne me poussez pas à bout... Je vous le répète, quoi que
+vous disiez, quoi que vous fassiez, j'aimerai, je respecterai ma femme,
+oui, et je la défendrai contre tous ceux qui l'attaquent, quels qu'ils
+soient.</p>
+
+<p>&mdash;Contre moi... n'est-ce pas? Oses-tu le répéter, fils ingrat?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, oui, même centre vous, si vous l'attaquez
+injustement!&mdash;s'écria M. Sécherin, ne pouvant plus se contenir.&mdash;Elle ne
+veut que mon bonheur... elle... et vous ne voulez que me rendre
+malheureux en torturant ce que j'ai de plus cher au monde.</p>
+
+<p>Ursule, à demi étendue sur le divan, cachait sa tête dans ses mains et
+pleurait à chaudes larmes.</p>
+
+<p>La figure de madame Sécherin prit une expression menaçante; elle dit
+d'une voix ferme et profondément accentuée:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils... vous savez que ma volonté est irrévocable... ou cette
+femme sortira de la maison de votre père, et vous resterez auprès de
+moi... ou vous vous en irez avec elle, et je ne vous reverrai de ma
+vie...</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère...</p>
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;m'écriai-je,&mdash;prenez garde... ne cédez pas à un premier
+mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis, mon fils, que si vous n'abandonnez pas cette femme à
+l'instant même, je ne vous reverrai de ma vie,&mdash;reprit madame
+Sécherin,&mdash;vous sortirez tous deux d'ici; et comme je n'aurai plus
+d'enfant, je dénaturerai ma fortune personnelle pour la laisser aux
+pauvres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez donc, ma mère, que je suis assez misérable pour m'arrêter
+à une pareille menace, à une considération d'argent?&mdash;s'écria M.
+Sécherin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maintenant, car cette femme vous a rendu aussi avide, aussi
+intéressé qu'elle... Vous priver de ma succession, c'est un moyen de
+vous punir tous les deux...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, ma mère, vous me chassez de la maison de mon père... vous me
+déshéritez parce que je ne veux pas partager votre haine aveugle contre
+ma femme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je te chasse, fils dénaturé... je te chasse pour n'avoir pas
+sous les yeux cette créature... je te chasse.&mdash;Ici la voix, l'accent de
+la malheureuse mère changea complétement d'expression, et elle s'écria
+avec une émotion déchirante et fondant en larmes:&mdash;Je te chasse... mon
+Dieu... parce que je ne pourrais pas te voir ainsi continuellement
+trompé, malheureux enfant! je te chasse pour que tu ne me voies pas
+mourir de chagrin.</p>
+
+<p>Ces derniers mots furent prononcés avec tant d'âme, avec un déchirement
+si maternel, que M. Sécherin courut à sa mère, se mit à ses genoux et
+lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon.. pardon!...</p>
+
+<p>A ce moment, Ursule poussa un profond gémissement, elle laissa retomber
+sa tête sur le dossier du divan, un de ses bras pendit à terre, elle
+s'évanouit.</p>
+
+<p>Le hasard voulut encore que sa pose fût adorable de langueur et de
+grâce. Ses joues étaient toujours vermeilles; de ses yeux fermés
+s'échappaient des larmes transparentes comme des gouttes de rosée; son
+sein battait violemment. Deux ou trois fois, elle porta machinalement la
+main à son corsage comme si elle eût été douloureusement oppressée.</p>
+
+<p>Je croyais à peine à la réalité de cet évanouissement. Néanmoins je
+courus à elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous la tuez, ma mère, vous voyez bien que vous la tuez!&mdash;s'écria
+M. Sécherin éperdu, désespéré, en se précipitant vers sa femme.</p>
+
+<p>La colère de madame Sécherin se ranima, elle s'écria avec une
+indignation furieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Elle se moque de vous! Cet évanouissement est une comédie comme tout
+le reste. Ne vous en occupez pas... elle reviendra bien d'elle-même,
+l'hypocrite!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est horrible, cela...&mdash;s'écria M. Sécherin,&mdash;pas seulement de
+pitié! Eh bien! puisque vous le voulez, ma mère, séparons-nous,
+séparons-nous pour toujours... Après des paroles si impitoyables, je ne
+pourrais désormais vous voir sans douleur...</p>
+
+<p>&mdash;Fils indigne... le Seigneur te punira par ton propre péché... Va, je
+te maud...</p>
+
+<p>&mdash;Madame... c'est votre fils...&mdash;et me précipitant vers madame Sécherin,
+j'arrêtai la malédiction qui lui était venue aux lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne le maudirai pas... il a perdu la raison... Dieu s'est
+retiré de lui... qu'il reste avec cette infâme... Cette punition est
+affreuse... mais il la mérite...</p>
+
+<p>Et la malheureuse mère sortit.</p>
+
+<p>M. Sécherin, agenouillé près d'Ursule, couvrait ses mains, ses cheveux,
+son front de baisers et de larmes, en l'appelant à grands cris.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle se meurt... ma cousine,&mdash;s'écria-t-il.&mdash;Délacez-la donc,
+vous voyez bien qu'elle se meurt.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>La fin de cette scène fut, hélas! ce qu'elle devait être: la crise
+nerveuse d'Ursule cessa quelques moments après le départ de madame
+Sécherin.</p>
+
+<p>En revenant à elle, Ursule fondit en larmes et persista dans sa
+résolution de retourner chez son père, il lui était désormais impossible
+de rester avec sa belle-mère.</p>
+
+<p>Je voulus en vain tâcher de faire entrevoir la possibilité d'une
+réconciliation, Ursule s'opiniâtra à vouloir <i>se sacrifier</i>.</p>
+
+<p>Les dernières hésitations de M. Sécherin disparurent devant cette
+influence irrésistible pour lui.</p>
+
+<p>Le soir même de cette scène, il déclara à sa mère qu'ils iraient
+habiter une maison voisine alors en vente.</p>
+
+<p>La séparation fut résolue et convenue.</p>
+
+<p>Au moment même où M. Sécherin venait m'apprendre cette triste nouvelle,
+j'entendis un bruit de chevaux dans la cour. Je courus à la fenêtre:
+c'était mon mari, c'était Gontran.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="E-CHAPITRE_X" id="E-CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h3>
+
+<h4>RETOUR ET DÉPART.</h4>
+
+<p>Je tombai en pleurant dans les bras de Gontran.</p>
+
+<p>De telles émotions ne peuvent se décrire... Il me revenait sauvé...
+sauvé du plus terrible danger qu'un homme puisse courir.</p>
+
+<p>Je vis sur ses beaux traits altérés, fatigués, les traces récentes des
+chagrins qu'il avait soufferts.</p>
+
+<p>Il fut pour moi d'une bonté, d'une grâce adorables, vingt fois il me
+demanda pardon des peines involontaires qu'il m'avait causées, me
+promettant de me les faire oublier à force de soins et d'amour.</p>
+
+<p>J'oserai presque dire que je ne regrettai pas les cruels événements dont
+j'avais été victime depuis quelques mois, tant le contraste de ce passé
+sombre et douloureux donnait d'éclat à ma situation présente.</p>
+
+<p>Ce qui prédomina surtout au milieu du chaos de tendres émotions qui
+m'agitèrent au retour de Gontran, ce fut une sérénité profonde, une
+confiance entière dans l'avenir; je ne croyais pas aux bonheurs
+parfaits, il me semblait que ma vie venait d'être assez durement
+éprouvée pour que je pusse, sans prétention exorbitante, compter
+désormais sur des jours calmes et heureux.</p>
+
+<p>Chose étrange! avant l'arrivée de Gontran, j'étais quelquefois effrayée
+en tâchant de me figurer ce que je ressentirais à son retour, en pensant
+à sa mauvaise et fatale action. En vain, ne pouvant l'excuser, je
+m'étais dit que j'aurais agi comme lui; je redoutais néanmoins ma
+première impression; mais en le revoyant, j'oubliai complétement l'acte
+honteux qu'il avait commis.</p>
+
+<p>Je ne fus préoccupée que du désir de lui cacher la nuit terrible que
+j'avais passée dans la maison de M. Lugarto. J'étais aussi avide de
+savoir comment M. de Lancry me déguiserait les véritables motifs de son
+brusque départ et de son retour. Je craignais qu'il ne mentît trop
+bien... cela m'aurait rendue défiante pour le reste de ma vie.</p>
+
+<p>Je concevais que jusqu'alors il m'eût caché le funeste secret qui
+existait entre lui et M. Lugarto. Cet aveu n'eût pas sauvé Gontran, et
+il aurait soulevé en moi les plus épouvantables terreurs... Mais il
+allait avoir à m'expliquer une assez longue absence; je n'aurais pas
+voulu qu'il fît preuve de trop d'imagination pour m'en rendre compte.</p>
+
+<p>Mes craintes ne se réalisèrent pas. Gontran évita pour ainsi dire le
+mensonge en m'avouant une partie de la vérité; il me dit qu'il avait eu
+de grandes obligations d'argent à M. Lugarto, qu'en outre celui-ci avait
+eu entre les mains des papiers fort importants qui pouvaient
+compromettre non-seulement lui, Gontran, mais l'honneur d'une famille de
+la manière la plus funeste, me laissant entendre qu'il s'agissait des
+lettres d'une femme.</p>
+
+<p>M. de Lancry ajouta que pour ravoir ces papiers, qui n'étaient plus en
+possession de M. Lugarto, il lui avait fallu aller en Angleterre, où il
+les avait enfin repris et détruits après des angoisses sans nombre.</p>
+
+<p>Je m'étais malheureusement trop inquiétée de la manière dont Gontran me
+mentirait, sans réfléchir que moi-même j'avais à lui dissimuler des
+événements bien importants. Plusieurs fois mon mari me demanda si depuis
+son départ je n'avais pas vu M. Lugarto.</p>
+
+<p>Ainsi que me l'avait recommandé M. de Mortagne, ainsi que je l'avais
+déjà écrit à M. de Lancry, je lui répondis qu'aussitôt sa lettre reçue,
+j'étais partie pour la Touraine, préférant passer le temps de son
+absence auprès d'Ursule.</p>
+
+<p>D'après les questions de M. de Lancry à ce sujet, je devinai qu'il
+s'expliquait difficilement comment M. Lugarto lui avait renvoyé le
+<i>faux</i> qu'il avait jusqu'alors si précieusement gardé.</p>
+
+<p>Mon mari voulait savoir si mes prières ou mon influence n'avaient été
+pour rien dans la restitution qu'avait faite M. Lugarto.</p>
+
+<p>Je me repentis de nouveau d'avoir à dissimuler quelque chose à M. de
+Lancry; mais, me souvenant des recommandations de M. de Mortagne et de
+la promesse que je lui avais faite, je me tus à ce sujet.</p>
+
+<p>Sans doute Gontran craignit d'éveiller mes soupçons en m'interrogeant
+plus longtemps d'une manière détournée, car il ne me parla pas davantage
+de M. Lugarto.</p>
+
+<p>Une dernière chose m'embarrassait. M. de Mortagne avait payé à M.
+Lugarto les sommes que lui devait mon mari. Dès que Gontran, qui
+ignorait cette circonstance, voudrait s'acquitter, tout se découvrirait
+peut-être, M. de Lancry me rassura, pour quelque temps du moins, à cet
+égard, en me disant qu'il payerait plus tard l'argent qu'il devait à M.
+Lugarto, en lui tenant compte des intérêts.</p>
+
+<p>Ces explications données et reçues, Gontran parut délivré d'un grand
+poids.</p>
+
+<p>Sa physionomie exprima une sorte de confiance insoucieuse que je ne lui
+avais pas encore vue, même avant mon mariage.</p>
+
+<p>Rien de plus simple: depuis que je le connaissais, il s'était toujours
+trouvé sous le coup des menaces de M. Lugarto, son mauvais génie.</p>
+
+<p>Hélas! le dirai-je? un moment je fus assez injuste envers la Providence
+pour regretter presque la teinte de mélancolie et de tristesse que le
+chagrin avait jusqu'alors donnée aux traits de Gontran.</p>
+
+<p>Il me sembla follement que, malheureux, il m'appartenait davantage.</p>
+
+<p>Le voyant si jeune, si beau, si gai, si brillant, et alors si <i>libre</i> de
+toute malheureuse préoccupation, j'eus presque peur pour l'avenir.</p>
+
+<p>J'avais déjà ressenti les horribles tortures de la jalousie, et
+pourtant, en s'occupant de la princesse Ksernika, Gontran n'avait fait
+qu'obéir aux menaces de M. Lugarto... et pourtant Gontran était alors
+dévoré d'inquiétudes; d'un moment à l'autre il pouvait être déshonoré;
+malgré cela n'avait-il pas été charmant auprès de cette femme? Qu'eût-il
+donc été si son goût, si son caprice l'eussent seuls décidé à s'occuper
+d'elle?...</p>
+
+<p>Bientôt je rejetai ces tristes pensées loin de moi comme un outrage au
+bonheur qui m'était rendu....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Hélas! cette crainte était un pressentiment.</p>
+
+<p>J'instruisis Gontran de la rupture qui avait eu lieu entre M. Sécherin
+et sa mère, sans lui en dire la cause. Le secret d'Ursule ne
+m'appartenait pas. J'attribuai à des discussions d'intérêt, d'abord
+légères, puis de plus en plus aggravées, la détermination que prenait
+mon cousin de vivre séparément de sa mère.</p>
+
+<p>Gontran me parut vivement contrarié de ne pouvoir, comme il l'espérait,
+passer quelques jours à Rouvray.</p>
+
+<p>&mdash;Ce délai eût suffi,&mdash;me dit-il,&mdash;pour faire exécuter à notre château
+de Maran quelques travaux indispensables, afin de le rendre plus
+habitable, car il n'avait pas été occupé depuis longtemps. Mais les
+tristes divisions qui venaient d'éclater entre ma cousine et sa
+belle-mère ne nous permettaient pas de prolonger notre séjour à Rouvray.</p>
+
+<p>En vain le lendemain, me trouvant seule avec M. Sécherin, je voulus de
+nouveau tenter un rapprochement entre lui et sa mère; il me parut
+encore plus ulcéré que la veille.</p>
+
+<p>Ursule avait continué de jouer son rôle avec sa supériorité habituelle;
+elle ne s'était pas permis un mot de récrimination contre sa belle-mère;
+elle comprenait, elle admirait, disait-elle, cette jalousie d'affection
+qui pousse une mère à demander le sacrifice de sa belle-fille.</p>
+
+<p>Son mari n'avait qu'un mot à dire, et elle courbait son front; elle
+consentait à tout, s'il le fallait, elle abandonnait l'époux de son
+c&oelig;ur, pour plaire à madame Sécherin.</p>
+
+<p>L'angélique douceur d'Ursule avait encore exaspéré M. Sécherin contre sa
+mère.</p>
+
+<p>Celle-ci, comme toutes les personnes d'un caractère ferme et juste, se
+montra de son côté de plus en plus inflexible dans son aversion pour
+Ursule.</p>
+
+<p>J'allai trouver madame Sécherin pour lui faire mes adieux.</p>
+
+<p>En vain je lui parlai de son fils, de l'abandon, de l'isolement où elle
+allait vivre, elle ne voulut entendre à rien jusqu'à ce que mon cousin
+eût chassé sa femme.</p>
+
+<p>Ce qui me prouva davantage encore l'incroyable et fatale influence de ma
+cousine sur son mari, c'est que je le trouvai, lui pourtant si bon fils,
+lui pourtant d'un si noble, d'un si généreux c&oelig;ur, je le trouvai,
+dis-je, presque indifférent à cette douloureuse séparation.</p>
+
+<p>Il me dit que sa mère se calmerait, qu'alors il viendrait la voir tous
+les jours. Il était presque content de ce qui était arrivé, car tôt ou
+tard il aurait fallu en venir à une séparation.</p>
+
+<p>L'accusation de madame Sécherin n'était, selon le mari d'Ursule, qu'un
+prétexte pour éloigner sa bru, qu'elle n'avait jamais pu souffrir,
+<i>parce qu'elle aimait trop son fils</i>.&mdash;«Oui, ma cousine, toute la
+question est là!&mdash;s'était écrié M. Sécherin: <i>ma femme m'aime trop</i>; ma
+mère en est jalouse.»</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Hélas! le hasard me réservait un nouveau coup bien cruel et qui, dans
+ces circonstances, semblait être une raillerie de la destinée.</p>
+
+<p>Le lendemain du jour de son arrivée, Gontran avait été donner quelques
+ordres relatifs à notre départ qui devait avoir lieu dans l'après-midi.</p>
+
+<p>J'avais profité de ce moment pour avoir, avec M. Sécherin, l'entretien
+dont je viens de parler; nous nous étions longtemps promenés en causant
+dans une avenue de charmille très-touffue, située au milieu du jardin.</p>
+
+<p>Mon cousin me quitta.</p>
+
+<p>Restée seule, je m'assis rêveuse sur un banc situé au pied d'un groupe
+de pierres peintes représentant un berger et une bergère.</p>
+
+<p>Ces statues, assez communes dans les jardins du siècle passé,
+s'élevaient au bout de l'allée dont j'ai parlé. Leur piédestal était
+large, carré et entouré de quatre bancs.</p>
+
+<p>De la façon dont j'étais placée je tournais le dos à l'allée et j'étais
+absolument cachée par la hauteur de ce petit monument.</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi, au lieu de songer à mon bonheur, à Gontran, je
+pensai à la perfidie d'Ursule; depuis la scène de la veille ma cousine
+m'avait constamment évitée.</p>
+
+<p>Tout à coup j'entendis sa voix. Elle causait avec quelqu'un et se
+rapprochait peu à peu.</p>
+
+<p>Un serrement de c&oelig;ur me dit qu'elle parlait à Gontran.</p>
+
+<p>J'écoutai... je ne me trompais pas.</p>
+
+<p>Au lieu de me lever et d'aller rejoindre Ursule et mon mari, j'eus la
+honteuse pensée de vouloir surprendre leur conversation.</p>
+
+<p>Sans raison, sans motifs, un éclair de jalousie m'avait soudainement
+traversé le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Je suspendis ma respiration, j'écoutai avidement...</p>
+
+<p>Maintenant que je suis de sang-froid, je me demande si j'agissais alors
+sous l'empire de quelque soupçon. Je suis forcée de convenir que je n'en
+avais aucun; cette résolution fut instantanée, involontaire.</p>
+
+<p>J'écoutai avidement.</p>
+
+<p>Le sable qui criait sous les pieds d'Ursule et de Gontran pendant leur
+marche m'empêcha d'abord d'entendre, de rien distinguer.</p>
+
+<p>Quand ils furent à quelques pas de moi, je saisis ces mots que disait
+Ursule de sa voix la plus douce et la plus mélancolique:</p>
+
+<p>«... <i>Tant de tristesse dans la solitude</i>... car <i>c'est être seule que
+d'être</i>...»</p>
+
+<p>Je ne pus rien entendre de plus.</p>
+
+<p>Gontran et elle, arrivant au bout de l'allée, se retournèrent,
+s'éloignèrent, et le bruit de leurs pas cessa d'arriver jusqu'à mon
+oreille.</p>
+
+<p>Dans les mots d'Ursule que j'avais surpris, rien ne devait m'étonner ou
+me blesser. Ma cousine, fidèle à sa manie de passer pour une femme
+incomprise et malheureuse, répétait sans doute à Gontran le romanesque
+mensonge qu'elle m'avait tant de fois répété, à moi. Et puis... ce
+n'était peut-être pas d'elle-même qu'elle parlait?</p>
+
+<p>Pourtant je ressentis au c&oelig;ur un coup si douloureux, une angoisse si
+poignante... l'avenir, que je venais un moment d'entrevoir si riant et
+si beau, se couvrit subitement d'un voile si funèbre, que je fus frappée
+d'un invincible et fatal pressentiment.</p>
+
+<p>Pourquoi, me disais-je, éprouverais-je une émotion si douloureuse, si
+profonde, pour quelques paroles insignifiantes?</p>
+
+<p>Elles cachent donc quelque perfidie, quelque trahison?</p>
+
+<p>Encore sous l'impression de la cruelle scène à laquelle j'avais assisté
+la veille, je voulus voir, dans la crainte qui m'agitait, une révélation
+divine semblable à celle qui avait éclairé si vainement madame Sécherin
+sur la conduite coupable de ma cousine.</p>
+
+<p>Je ne puis dire avec quelle angoisse, avec quelle anxiété j'attendis le
+second tour de promenade qu'allaient faire Gontran et Ursule.</p>
+
+<p>Un moment je rougis de honte en songeant à quel ignoble espionnage je
+descendais; je fis même un mouvement pour m'en aller, mais une funeste
+curiosité me retint.</p>
+
+<p>Je les entendis se rapprocher de nouveau.</p>
+
+<p>Mon c&oelig;ur commença de bondir avec force, on eût dit que chacun de ses
+battements se réglait sur le bruit léger et mesuré de leurs pas.</p>
+
+<p>Cette fois j'entendis la voix de Gontran.</p>
+
+<p>Oh! je la reconnus, cette voix d'un timbre si charmant; il parlait, ce
+me semble, avec une expression remplie de grâce, et tellement bas que je
+n'entendis que ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Vous souvenez-vous, dites, vous souvenez-vous? Oh! vous étiez si...</i></p>
+
+<p>Le reste de la phrase fut perdu pour moi.</p>
+
+<p>Ils s'éloignèrent encore.</p>
+
+<p>Hélas! dans ces mots de Gontran, il n'y avait rien non plus qui pût me
+donner lieu de le soupçonner; pourtant, en songeant à qui ils étaient
+adressés, ils me firent un mal affreux.</p>
+
+<p>Quels souvenirs évoquait-il? Pourquoi demander à cette femme si elle se
+souvenait? De quoi pouvait-elle se souvenir? Alors je me souvins, moi,
+que pendant un mois avant mon mariage, Gontran avait vu Ursule chez ma
+tante presque chaque jour.</p>
+
+<p>Alors malheur... malheur! je me souvins, moi, qu'Ursule m'avait dit cent
+fois qu'elle trouvait mon mari charmant, que j'étais la plus heureuse
+des femmes, qu'un bonheur comme le mien n'était pas fait pour elle.</p>
+
+<p>Alors malheur... malheur!... je me souvins, moi, de l'humiliation, de la
+rage d'Ursule, lorsque après son mariage, devant Gontran, mademoiselle
+de Maran, avec une infernale méchanceté, avait fait valoir tous les
+ridicules de M. Sécherin.</p>
+
+<p>Connaissant alors la perfidie, la dissimulation, la corruption de ma
+cousine, n'avais-je pas à craindre qu'elle ne voulût se venger de tout
+ce que mademoiselle de Maran lui avait fait autrefois souffrir, sans
+doute dans l'espoir de me rendre un jour victime de cruelles
+représailles?</p>
+
+<p>Sans doute, ma tante, avec son effroyable sagacité, avait deviné, dès la
+jeunesse d'Ursule, les défauts et les vices qui devaient, en se
+développant, m'être si funestes; car notre amitié d'enfance, nos liens
+de parenté devaient un jour forcément nous rapprocher l'une de
+l'autre...</p>
+
+<p>Ces tristes réflexions furent interrompues de nouveau.</p>
+
+<p>Gontran parlait encore.</p>
+
+<p>Cette fois, son accent était gai, railleur.</p>
+
+<p>Ursule lui répondit sur le même ton, car j'entendis un éclat de rire
+doux et frais.</p>
+
+<p>Gontran reprit: <i>Vous verrez que j'ai raison... vous verrez. J'aimerais
+tant à vous le prouver...</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Tenez, mon cousin</i>,&mdash;répondit Ursule d'un ton de coquet et gracieux
+reproche,&mdash;<i>vous êtes fou, c'est une horreur de...</i></p>
+
+<p>Plus rien, plus rien.</p>
+
+<p>Ils s'éloignèrent encore.</p>
+
+<p>Que signifiaient ces mots?</p>
+
+<p>A quoi Gontran faisait-il allusion en disant à ma cousine qu'<i>elle
+verrait</i>, que voulait-il lui prouver?</p>
+
+<p>Et elle, pourquoi lui disait-elle si coquettement qu'<i>il était fou</i>? Mon
+Dieu! de quoi causaient-ils donc?</p>
+
+<p>Hélas! je me souviens que je fus alors assez stupidement naïve pour
+m'indigner de ce que ma cousine et mon mari ne parlaient pas de moi!</p>
+
+<p>Oui... il y a tant de puéril égoïsme dans la douleur; dès qu'on souffre,
+on se croit si intéressant, si digne de pitié, que, dans un désespoir
+insensé, l'on demande des sentiments humains à ceux mêmes qui vous
+blessent.</p>
+
+<p>Ainsi, je me disais avec amertume:&mdash;«Comment Gontran et Ursule qui
+m'aiment tant... ne pensent-ils pas à moi dans ce moment? Rien de plus
+naturel cependant. Oui... et cela est si naturel qu'il faut qu'ils
+soient nécessairement sous le charme d'une vive préoccupation pour
+choisir un autre sujet d'entretien.»</p>
+
+<p>Hélas! maintenant je rougis de ces sots raisonnements; mais je
+commençais à reconnaître que le chagrin n'est jamais plus intense, plus
+affreux, que lorsqu'il vous inspire des raisonnements absurdes et
+touchant au grotesque.</p>
+
+<p>Les pas se rapprochèrent.</p>
+
+<p>Il me sembla cette fois qu'Ursule et Gontran marchaient plus lentement,
+que de temps en temps ils s'arrêtaient.</p>
+
+<p>Gontran disait d'une voix douce et suppliante:&mdash;<i>Je vous en prie...
+cela, eh bien! cela.</i></p>
+
+<p>Les pas s'arrêtèrent.</p>
+
+<p>Ursule répondit avec un accent qui me parut très-ému:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Vous n'y pensez pas, ce ferait trop pénible. Vous ne savez pas toutes
+les larmes que j'ai dévorées depuis que... Mais, tenez, je suis encore
+plus folle que vous, vous me faites dire ce que je ne voudrais pas
+dire... vous ne méritez pas...</i>&mdash;ajouta-t-elle, et en parlant d'une
+voix précipitée en marchant si rapidement que la fin de cette phrase
+m'échappa...</p>
+
+<p>Je me sentais défaillir.</p>
+
+<p>Cette position était horrible.</p>
+
+<p>Les plus violents soupçons me bouleversaient, et cela pour quelques
+lambeaux de conversation qui n'avaient d'autre sens que celui que ma
+jalousie insensée leur donnait.</p>
+
+<p>Après ces terreurs venait le doute; puis une lueur d'espoir. En
+admettant qu'Ursule fût assez indigne pour tâcher de plaire à Gontran,
+et je pouvais le penser sans la calomnier: n'avait-elle pas déjà oublié
+ses devoirs pour un homme sot et vulgaire? en admettant, disais-je,
+cette indignité, lui!... lui, Gontran, à qui j'avais voué ma vie, à qui
+je n'avais donné jusqu'alors que de l'amour et du bonheur; Gontran pour
+qui j'avais déjà tant et tant souffert, aurait-il jamais le courage, la
+cruauté de m'oublier pour elle?...</p>
+
+<p>Non, non, cela est impossible, m'écriai-je; je ne sors pas d'un abîme de
+chagrin et de désespoir pour retomber à l'instant dans un abîme plus
+profond encore.</p>
+
+<p>Non, non, cela est impossible, Gontran est arrivé hier, il repart ce
+matin; il est impossible que dans un entretien d'une heure il ait voulu
+plaire, il ait plu à cette femme, et que déjà il songe à me tromper.</p>
+
+<p>Ursule est bien audacieuse; mais la femme la plus éhontée garde des
+dehors. Et puis à ces lueurs d'espérances succédaient des doutes
+accablants. Tout ce que m'avait dit madame de Richeville du caractère
+égoïste et léger de Gontran me revenait à la pensée.</p>
+
+<p>Ursule me paraissait du plus en plus séduisante et dangereuse. Si mon
+mari la rencontrait à Paris, sous le prétexte de notre amitié, ne
+pourrait-elle pas venir souvent chez moi?</p>
+
+<p>Cette idée et les émotions que je contraignais depuis quelques moments
+me bouleversèrent tellement, que, sans penser que je dévoilais mon
+espionnage en sortant brusquement de la cachette où j'étais jusqu'alors
+restée, j'entrai dans l'allée.</p>
+
+<p>Ursule et Gontran étaient très loin, à l'autre extrémité.</p>
+
+<p>Je vis M. Sécherin venir à eux et les accompagner du côté de la maison.</p>
+
+<p>Je respirai plus librement, je restai quelque temps encore dans le
+jardin.</p>
+
+<p>Par une bizarre, une inexplicable mobilité d'impression, une fois
+qu'Ursule eut disparu, peu à peu le calme rentra dans mon c&oelig;ur; j'eus
+honte de ma faiblesse, je me reprochai de flétrir, de gaieté de c&oelig;ur,
+le bonheur que la Providence m'envoyait; n'allais-je pas être seule à
+Maran avec Gontran? les beaux jours du chalet de Chantilly
+n'allaient-ils pas renaître? L'hiver était bien loin encore, si je
+redoutais la coquetterie d'Ursule envers mon mari, je trouverais mille
+moyens de l'éloigner; enfin, s'il fallait arriver à ces extrémités, je
+raconterais à Gontran l'aventure de M. Chopinelle, et il n'éprouverait
+alors pour Ursule que du mépris.</p>
+
+<p>Par quel étrange contraste cet accès de folle confiance succéda-t-il au
+plus douloureux accablement? C'est ce que je ne puis dire.</p>
+
+<p>Avant de quitter Rouvray, je voulus aller faire mes adieux à madame
+Sécherin.</p>
+
+<p>Je la trouvai calme, digne et forte; elle me tendit la main, je la
+baisai pieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir,&mdash;me dit-elle,&mdash;mon fils et cette femme quitteront cette
+maison, j'y vivrai désormais solitaire en attendant mon fils.
+Oui,&mdash;reprit-elle en voyant mon air étonné,&mdash;un jour mon fils me
+reviendra, le bon Dieu me le dit... Il me laissera sur la terre assez
+longtemps encore pour voir mon enfant bien malheureux, mais aussi pour
+le consoler.</p>
+
+<p>Je fus frappée de l'accent presqu'inspiré avec lequel madame Sécherin
+prononça ces dernières paroles.</p>
+
+<p>Elle ajouta en me regardant avec compassion:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bonne et généreuse, vous êtes convaincue comme moi, j'en
+suis sûre, que <i>cette femme</i> est une indigne, mais vous n'avez pas eu le
+courage de l'accuser... Si vous vous étiez jointe à moi, elle était
+perdue. Je ne vous fais pas un reproche de votre clémence; au contraire,
+je prierai le Seigneur pour que celle que vous avez épargnée ne vous
+cause pas un jour bien des chagrins.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, madame?&mdash;m'écriai-je en sentant mes craintes renaître.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis ce que le bon Dieu m'inspire... rien de plus.........</p>
+
+<p>Hélas! ces paroles n'étaient que trop prophétiques, surtout si je les
+rapprochais de la scène de l'allée.</p>
+
+<p>Le moment de partir arriva.</p>
+
+<p>Ursule m'embrassa avec son effusion ordinaire, mon cousin nous fit des
+adieux remplis de cordialité.</p>
+
+<p>Rien dans les paroles ou dans l'expression des traits de Gontran ne put
+me faire soupçonner qu'il quittait Ursule avec regret.</p>
+
+<p>Nous abandonnâmes cette maison si paisible à mon arrivée, et qui avait
+été depuis le théâtre de si pénibles divisions.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="E-CHAPITRE_XI" id="E-CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h3>
+
+<h4>LE CHATEAU DE MARAN.</h4>
+
+<p>A mesure que nous nous nous éloignions de Rouvray, je me sentais moins
+oppressée.</p>
+
+<p>Bientôt j'oubliai presque complétement les douloureuses agitations que
+j'y avais ressenties, pour ne songer qu'au bonheur de me retrouver enfin
+seule avec mon mari.</p>
+
+<p>Je me faisais une joie de ce voyage en me rappelant les tendres paroles,
+les prévenances délicates dont Gontran m'avait comblée, lorsqu'après mon
+mariage nous étions partis pour Chantilly.</p>
+
+<p>Je trouvais une grande ressemblance entre ces deux époques de ma vie.
+Cette fois aussi je partais seule avec Gontran pour un long séjour au
+milieu d'une riante et paisible solitude.</p>
+
+<p>Cette impression de bonheur fut si profonde, cet espoir fut si radieux,
+qu'il domina tontes mes autres pensées.</p>
+
+<p>J'attendais avec impatience le premier mot de Gontran.</p>
+
+<p>Depuis notre départ du Rouvray, il était silencieux.</p>
+
+<p>Je trouvais mille raisons dans mon c&oelig;ur pour que ce premier mot fût
+rempli de grâce et de bonté. Je me disais presque avec satisfaction que
+mon mari avait quelques torts à se reprocher envers moi, et qu'il allait
+les expier par ces douces flatteries, ces attentions exquises dont il
+avait le secret.</p>
+
+<p>Tout à coup M. de Lancry bâilla deux fois assez haut, appuya sa tête sur
+l'un des accotoirs de la voiture et s'endormit profondément sans me dire
+une parole...</p>
+
+<p>Cette indifférence me fit d'abord un mal affreux. Je ne pus retenir
+quelques larmes en me souvenant des ravissantes tendresses que Gontran
+m'avait prodiguées dans notre premier voyage.</p>
+
+<p>Je me demandai avec douleur en quoi j'avais démérité. Ne devais-je pas
+au contraire lui être plus chère encore? n'avais-je pas déjà bien
+souffert pour lui?</p>
+
+<p>A ce premier mouvement si pénible succéda la réflexion.</p>
+
+<p>J'eus honte de moi-même. Je m'accusai d'égoïsme, d'exagération ridicule
+et romanesque.</p>
+
+<p>Quoi de plus simple, de plus naturel, que ce sommeil que je reprochais à
+Gontran? Devait-il se gêner, se contraindre pour moi? n'agissait-il pas
+au contraire avec une confiance pleine de sécurité?</p>
+
+<p>Je séchai mes larmes, je contemplai ses traits. On n'y voyait déjà plus
+les traces des fatigues et des chagrins qui les altéraient jadis.</p>
+
+<p>Jamais il ne m'avait paru plus beau de cette beauté délicate, charmante,
+qui rendait sa physionomie si attrayante; un de ces demi-sourires qui
+annoncent toujours un sommeil heureux et tranquille, donnait à sa bouche
+une ravissante expression de finesse un peu malicieuse. Par deux fois il
+agita légèrement ses lèvres comme s'il eût prononcé quelques paroles.</p>
+
+<p>J'écoutai avidement...</p>
+
+<p>Je n'entendis rien.</p>
+
+<p>En le voyant dormir ainsi, beau, calme, souriant, je me sentais heureuse
+de tout le bonheur qui lui était départi: libre de l'odieuse domination
+de M. Lugarto, jeune, riche, aimé de moi jusqu'à l'idolâtrie, y avait-il
+au monde un homme plus admirablement doué? Ne réunissait-il pas tous les
+avantages, toutes les conditions de la félicité humaine?</p>
+
+<p>En m'appesantissant ainsi sur ses qualités, un moment j'eus peur; nous
+devions rester à Maran jusqu'au commencement de l'hiver: ce long avenir
+de solitude me ravissait, mais plairait-il à Gontran?</p>
+
+<p>Je commençais à me délier de moi-même, à craindre de ne pas plaire assez
+à mon mari. J'avais déjà tant souffert que je ne ressentais plus ces
+élans de gaieté douce et ingénue que m'inspirait autrefois la présence
+de Gontran.</p>
+
+<p>Je comparai ce que j'étais avant mon mariage ou pendant notre
+bienheureux séjour à Chantilly, avec ce que j'étais en arrivant à Maran,
+et malgré moi je fus reprise de folles frayeurs.</p>
+
+<p>Je me crus enlaidie, attristée, appauvrie; je me demandai s'il me
+restait assez d'avantages pour plaire à mon mari durant les longs jours
+que nous allions passer dans la solitude; puis cet entretien de
+l'<i>allée</i>, qu'un moment j'avais oublié, me revenait à la pensée.</p>
+
+<p>J'en venais à exagérer mes imperfections, à dénaturer mes avantages, à
+envier l'esprit, le caractère d'Ursule, à envier aussi sa physionomie
+tour à tour animée, coquette, touchante, mélancolique ou naïve...</p>
+
+<p>Sans orgueil insensé, je me savais plus régulièrement belle que ne
+l'était ma cousine, je me savais des qualités solides, un c&oelig;ur loyal,
+une franchise à toute épreuve, un dévouement sans bornes pour mon mari,
+dévouement déjà éprouvé et qui n'avait jamais failli... Je ne pouvais
+douter qu'Ursule ne fût menteuse, dissimulée, qu'elle n'eût un profond
+mépris pour tout ce que révèrent les âmes honnêtes et élevées.</p>
+
+<p>Eh bien! lorsque je pensais qu'elle plaisait peut-être à Gontran, je me
+prenais à regretter de ne pas ressembler à ma cousine...</p>
+
+<p>Oh! sacrilége... j'allai jusqu'à dédaigner les vertus que j'avais, et à
+jalouser les vices que je n'avais pas.</p>
+
+<p>Hélas!... hélas!... c'est qu'aussi les hommes ne savent pas qu'en
+affichant certaines préférences... ils dépravent souvent les plus
+fières, les plus généreuses natures... ils ne savent pas que lorsqu'on
+aime avec passion, avec délire, on veut plaire avant tout et à tout
+prix, et que, si vertueuse que l'on soit, on blasphème quelquefois les
+qualités les plus nobles comme inutiles et vaines, lorsqu'on se voit
+sacrifiée à des femmes qui n'ont pour séduire qu'hypocrisie, audace et
+corruption!.......</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Puis, comme toujours... après ces abattements, après ces humiliations
+impitoyables que je m'infligeais, venaient des exaltations toutes
+contraires, une réaction d'orgueil insensé.</p>
+
+<p>Je me demandais en quoi ma cousine pouvait m'être comparée, quelles
+garanties de bonheur elle aurait pu donner à mon mari... Mais je
+retombais bientôt, écrasée sous le poids de cette horrible
+pensée&mdash;Qu'importe... s'il l'aime ainsi?.......</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Pendant la route, Gontran fut distrait, silencieux; j'attribuai ces
+préoccupations au changement politique qui venait d'avoir lieu, et
+auquel il n'était peut-être pas aussi indifférent qu'il voulait le
+paraître.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire qu'en chemin nous avions appris la révolution de
+Juillet.</p>
+
+<p>Si étrangère que je fusse à la politique, j'éprouvais un sentiment de
+profonde et respectueuse pitié pour ce vieux et bon roi qui retournait
+sans doute une dernière fois sur une terre d'exil, loin de cette France
+qu'il avait tant aimée et que sa famille avait arrosée de son sang.
+J'avais toujours vu le peuple heureux et calme, les illustrations
+personnelles jouir d'avantages égaux, souvent même supérieurs à ceux
+dont jouissait la plus haute aristocratie. Je ne comprenais donc pas le
+bien et l'avantage de cette régénération sociale qui venait, disait-on,
+de sortir des sanglantes barricades de 1830.</p>
+
+<p>J'avais une grande impatience d'arriver à Maran.</p>
+
+<p>Blondeau m'avait souvent dit que ma mère avait passé deux étés dans
+cette terre de Maran avec moi, et qu'elle l'y avait accompagnée, alors
+que j'étais âgée de deux ans à peine; jamais ma mère, disait-elle, ne
+s'était trouvée plus heureuse que dans cette solitude, où elle échappait
+aux méchancetés de mademoiselle de Maran et à l'indifférence glaciale de
+mon père.</p>
+
+<p>J'étais ravie de savoir que le château était resté inhabité; ces
+souvenirs si précieux pour moi me semblaient ainsi plus entiers, plus
+saintement conservés.</p>
+
+<p>Blondeau devait me donner mille précieux renseignements sur les
+appartements que ma mère avait habités de préférence, sur les promenades
+qu'elle affectionnait.</p>
+
+<p>C'était avec un religieux intérêt que je m'approchais de cette
+habitation qui, pour tant de raisons, était sacrée pour moi.</p>
+
+<p>Il me semblait aussi qu'une fois là, dans ce lieu où tout parlait de ma
+mère, je serais sous son invisible protection; que du haut du ciel elle
+veillerait sur son enfant, qu'elle demanderait à Dieu de ne pas
+m'infliger de nouvelles souffrances.</p>
+
+<p>Plusieurs fois j'avais pu apprécier le tact, la délicatesse de Gontran,
+j'étais donc assurée de lui voir partager la vénération que m'inspirait
+cette maison.</p>
+
+<p>En parlant de Rouvray, j'avais écrit à Blondeau de venir sur-le-champ me
+rejoindre à Maran. M. de Lancry, en passant à Paris, avait déjà envoyé
+une partie de notre maison dans cette terre, située à quelques lieues de
+Vendôme.</p>
+
+<p>Nous y arrivâmes par une belle matinée d'été.</p>
+
+<p>Une longue avenue de chênes séculaires conduisait à la cour d'honneur.
+Il fallait traverser deux ponts jetés sur la petite rivière qui baignait
+les murs du château, bâti en briques et composé d'un grand corps de
+logis, avec deux grandes ailes en retour, dans le goût du siècle de
+Louis XIII; un dernier pont de pierre conduisait à la première cour,
+fermée par une grille parallèle au corps de logis principal.</p>
+
+<p>Autour du château, la végétation était magnifique: les chênes, les
+peupliers d'Italie, les ormes y poussaient à une hauteur admirable;
+d'immenses prairies s'étendaient à perte de vue et avaient pour horizon
+de grands massifs de bois.</p>
+
+<p>Le régisseur, prévenu de notre arrivée par notre courrier, nous
+attendait à la grille; il nous conduisit dans une longue galerie située
+au rez-de-chaussée et remplie de tableaux de famille.</p>
+
+<p>Les six fenêtres de cette pièce immense s'ouvraient sur le fossé rempli
+d'eau vive qui entourait le château. Malgré la chaleur de l'été, il
+faisait presque froid dans cet énorme salon. Ses murailles étaient si
+épaisses que l'embrasure des fenêtres avait cinq ou six pieds de
+profondeur.</p>
+
+<p>Impatiente de visiter la maison, j'offris en souriant mon bras à Gontran
+et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon ami, venez vite, je suis impatiente de tout revoir ici,
+quoique je ne me souvienne de rien. Vous n'avez pas d'idée comme le
+c&oelig;ur me bat à la pensée de parcourir les lieux autrefois habités par
+ma pauvre mère. Et puis, il faut que je vous fasse les honneurs de chez
+moi. Je suis si heureuse, si fière de vous avoir ici! Oh!&mdash;ajoutai-je en
+souriant,&mdash;je suis, la châtelaine de ces lieux, vous voici dans mon
+empire, et je vais vous accabler de l'amour le plus despotique.</p>
+
+<p>Au lieu de partager ma gaieté comme je m'y attendais, Gontran me
+répondit d'un air contraint, en s'efforçant de sourire et en regardant
+autour de lui avec une expression de répugnance:</p>
+
+<p>&mdash;Entre nous, votre manoir me paraît un peu délabré, noble châtelaine,
+si toutes les pièces ressemblent à ceci... Il est fâcheux que mes
+dernières préoccupations m'aient empêché de penser à envoyer ici un
+architecte; sans reproche, vous qui n'aviez qu'à songer à cela, ma chère
+amie, vous auriez dû vous charger de ce détail. Vous saviez dans quel
+déplorable état était le château.</p>
+
+<p>Mon mari avait d'abord faiblement souri, il finit par me parler presque
+séchement.</p>
+
+<p>Je le regardai avec un étonnement douloureux, et je lui dis doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, souvenez-vous que j'étais aussi tourmentée que vous de
+toutes ces secousses qui nous ont bouleversés; et puis, vous le savez,
+j'ai été très-malade, il ne m'a pas été possible de m'occuper de ces
+soins. Je croyais que...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu,&mdash;me dit Gontran, en m'interrompant avec
+impatience,&mdash;encore une fois je ne vous fais pas de reproches, ma chère
+amie... Seulement je regrette que vous ou moi n'ayons pas songé aux
+réparations indispensables à cette habitation. Maintenant il n'y a plus
+à reculer... Grâce à cette révolution maudite, on ne peut voyager nulle
+part, on ne peut aller aux eaux. Dans quinze jours peut-être l'Europe
+sera en feu. Paris doit être insupportable. Il faut donc nous résigner à
+rester ici. C'est ce qui fait que je regrette de nous voir si mal
+établis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est surtout pour vous que je suis désolée de ce manque de confort,
+mon ami... Quant à moi, je suis si heureuse d'être ici avec vous que je
+me trouverai toujours bien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes mille fois bonne, ma chère. Je suis aussi très-heureux de
+partager cette solitude avec vous; je comprends toutes les raisons qui
+vous rendent cette habitation précieuse... Mais ce n'est pas une raison
+pour se passer de tapis et de persiennes... car je n'en vois à aucune
+fenêtre, et ce château a l'air d'une lanterne.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis désolée, mon ami; mais rassurez-vous, nous trouverons moyen
+de remédier à cela en faisant venir quelques ouvriers de Vendôme... Je
+me charge de surveiller et de hâter ces travaux. Par amour-propre de
+c&oelig;ur, je tiens à ce que Maran soit pour vous le plus agréable séjour
+du monde; seulement je vous demande un peu d'indulgence pour mes
+efforts.</p>
+
+<p>&mdash;Des ouvriers!...&mdash;s'écria-t-il avec impatience,&mdash;il ne manque plus que
+cela... Il n'y a rien de plus insupportable que des ouvriers... et
+pourtant il faudra bien s'y résigner... Ah!... ça va être bien
+agréable... une jolie distraction que j'aurai là!</p>
+
+<p>&mdash;Gontran,&mdash;dis-je tout attristée de l'humeur de mon mari,&mdash;nous nous
+exagérons peut-être le délabrement de cette habitation... nous n'avons
+vu que cette galerie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! on peut parfaitement juger du reste par cet échantillon;
+c'est la pièce d'honneur... c'est le salon de réception. On voit que le
+régisseur a accumulé ici toutes les splendeurs de l'habitation,
+&mdash;ajouta-t-il en se remettant à rire d'un air contraint.&mdash;Allons, ma
+chère amie, inspectez votre manoir... et tâchez d'en tirer le plus de
+parti possible en attendant les ouvriers... puisqu'il faut se résigner à
+cet ennui. Quant à moi, je vais aller aux écuries; je parie que ce sont
+de véritables halles sans stalles, sans box! et moi qui viens justement
+de ramener une douzaine de chevaux d'Angleterre! C'est fort agréable!...
+En vérité, je ne sais pas à quoi pensent vos gens d'affaires, de laisser
+cette habitation dans un tel état de délabrement.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis désolée, mon ami.. je vous en supplie... ne vous fâchez
+pas... donnez-moi vos ordres, je les ferai exécuter de mon mieux.</p>
+
+<p>Ma résignation toucha sans doute M. de Lancry; il regretta son
+impatience, et me dit en s'apaisant:</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois je ne vous accuse pas, ma chère amie, vous n'y pouvez
+rien; mais si les écuries sont mauvaises, ça n'en sera pas moins
+désagréable, d'autant plus que, pendant les cinq ou six mortels mois que
+nous allons passer ici, je n'aurai pour tout plaisir que mes chevaux et
+la chasse... A propos, sommes-nous loin de Vendôme?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais à six ou huit lieues, je crois... mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;De mieux en mieux, ça sera fort commode pour les approvisionnements de
+viande de boucherie; nous n'aurons déjà pas de marée. Il ne nous manque
+plus pour nous achever que de faire une chère détestable. Je ne sais
+pas, en vérité, comment votre famille se résignait à vivre ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père a fort peu habité Maran, mon ami... Ma mère seulement y a
+passé quelque temps, et vous savez que, nous autres femmes nous nous
+contentons de peu.</p>
+
+<p>&mdash;Libre à vous... ma chère amie, de vous nourrir de rêverie et
+d'idéalité; quant à moi, je vous déclare qu'à la campagne je deviens
+très-positif et très-matériel. J'en demande un million de pardons à
+votre exaltation romanesque; mais, quand on n'a pas d'autre plaisir que
+la table, il est, je crois, permis de vouloir que la chère soit bonne.
+Vous m'obligerez donc beaucoup, n'est-ce pas? de vous entendre avec
+votre maître-d'hôtel pour trouver les moyens de nous approvisionner le
+mieux possible; j'aurai, s'il le faut, un fourgon et deux chevaux de
+service pour aller à Vendôme faire la provision; car, moi, je ne vis pas
+d'abstractions; je tiens au solide... Sur ce, je vais aux écuries.</p>
+
+<p>Gontran sortit.</p>
+
+<p>Tel fut notre premier entretien en arrivant au château de Maran.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="E-CHAPITRE_XII" id="E-CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h3>
+
+<h4>LA VIE DE CHATEAU.</h4>
+
+<p>Quelque temps après notre arrivée à Maran, je me sentis faible,
+souffrante; je restais quelquefois pendant une heure accablée par un
+malaise inconnu.</p>
+
+<p>Bientôt je reconnus que je m'étais fait une grande illusion en espérant
+que Gontran reviendrait pour moi ce qu'il avait été pendant le premier
+mois de notre mariage; son caractère semblait s'aigrir dans la solitude.
+Pourtant la vie qu'il menait <i>pour lui</i> semblait lui plaire.</p>
+
+<p>Souvent, en ma présence, il paraissait pensif, absorbé: tantôt je me
+persuadais qu'il pensait à Ursule; tantôt, qu'il regrettait malgré lui
+les chagrins que son indifférence me causait.</p>
+
+<p>Si je l'interrompais au milieu de ses réflexions, il me répondait avec
+aigreur, ou se levait avec impatience sans dire une parole, comme si je
+l'avais distrait d'une chère et douce rêverie.</p>
+
+<p>Ce qui me donnait pourtant quelquefois une lueur d'espoir, c'était le
+brusque changement de mon mari à mon égard. Un refroidissement
+successif m'eût effrayée davantage, il eût été plus naturel.</p>
+
+<p>Ce fut un jour fatal que celui où j'eus la conviction que Gontran ne
+m'aimait plus d'amour; dès lors il ne crut même plus nécessaire de
+garder envers moi ces formes de bonne compagnie, ce respect des
+bienséances que tout homme doit aux femmes, <i>même</i> à la sienne.</p>
+
+<p>Dès lors plus de douces prévenances, plus d'épanchements de c&oelig;ur,
+rien qui prouvât en lui le désir ou le besoin de me plaire.</p>
+
+<p>Quelques mots sur la nouvelle existence que menait Gontran sont
+indispensables.</p>
+
+<p>Depuis notre établissement à Maran, il avait fait venir des chiens et
+des chevaux de chasse d'Angleterre. Il avait loué une des forêts de
+l'État qui touchait à nos propriétés, il y chassait trois fois par
+semaine à courre, trois fois à tir. Il se reposait le dimanche, c'était
+le seul jour qu'il passait près de moi.</p>
+
+<p>Habituellement, il partait après déjeuner, je ne le revoyais que le soir
+au retour de la chasse. Nous nous mettions à table, il dînait
+longuement, me parlait peu, buvait souvent trop pour sa raison, et,
+l'avouerai-je, hélas! il lui fallut quelquefois l'aide d'un de nos gens
+pour regagner son appartement, qui était contigu au mien...</p>
+
+<p>J'avais toujours vu mon mari d'une recherche, d'une élégance extrême;
+seul avec moi, il se négligeait comme à plaisir. Il ne semblait vivre
+que pour la chasse et pour la bonne chère.</p>
+
+<p>O! honte! ô profanation! Quant à moi, je n'étais plus pour lui qu'une
+des conditions de sa vie grossière et sensuelle.</p>
+
+<p>Longtemps je souffris en silence de cet abandon, de ce changement dans
+ses manières, qui, au moins, jusqu'alors, avaient toujours été
+parfaites.</p>
+
+<p>Cette existence solitaire sur laquelle j'avais fondé tant d'espérances
+s'écoulait pour moi morne, flétrie, décolorée.</p>
+
+<p>Selon mon habitude, je concentrai mon chagrin jusqu'à ce qu'il débordât;
+le jour arriva où je ne pus souffrir davantage.</p>
+
+<p>Je me décidai à parler, à tout dire à Gontran.</p>
+
+<p>C'était un samedi; il avait fait un vent violent pendant presque toute
+la journée; sans doute la chasse de Gontran avait été mauvaise, car le
+soir, lorsqu'il rentra au château, ses piqueurs ne sonnèrent pas leurs
+fanfares accoutumées.</p>
+
+<p>Je le savais par expérience, ces jours-là mon mari avait de l'humeur;
+j'allai craintive à sa rencontre; mon c&oelig;ur se serra lorsque
+j'entendis résonner ses grosses bottes éperonnées sur les dalles de
+l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Votre chasse n'a pas été heureuse, mon ami?&mdash;lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Non; je suis harassé,&mdash;me dit-il, et il entra dans un petit salon où
+je me tenais de préférence, parce que ma mère l'avait occupé.</p>
+
+<p>M. de Lancry se jeta sur un canapé, l'air soucieux et contrarié, sans me
+dire un seul mot.</p>
+
+<p>En le voyant ainsi avec ses vêtements couverts de boue, sa barbe longue,
+ses cheveux en désordre, qui s'échappaient de sa cape de chasse qu'il
+gardait sur sa tête, je pouvais à peine le reconnaître, lui que j'avais
+toujours vu d'une si exquise élégance.</p>
+
+<p>&mdash;Sonnez donc, ma chère, qu'on nous fasse dîner le plus tôt possible,
+j'ai très-faim,&mdash;dit Gontran en se retournant sur le canapé; puis,
+attirant du bout de son pied une petite chaise de tapisserie, il y
+allongea ses bottes couvertes de fange.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! m'écriai-je en courant à lui,&mdash;grâce pour cette chaise, elle a été
+brodée par ma mère; prenez un autre tabouret, je vous en prie.</p>
+
+<p>Gontran haussa les épaules, s'établit sur un autre siége, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que vous êtes donc singulière avec vos affectations! je vous
+demande un peu ce que cela fait à la mémoire de votre mère que je mette
+ou non mes pieds sur cette chaise?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'étonne, mon ami, que vous ne compreniez pas le culte du passé...
+il est souvent la seule consolation des jours présents.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si vous allez recommencer à faire de la métaphysique de
+sentiment... j'y renonce... la vie que je mène est peu faite pour
+développer l'intelligence.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, depuis quelque temps, Gontran, vous agissez, je crois,
+beaucoup plus que vous ne pensez.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu merci! j'avais toujours rêvé quelques mois d'une vie toute
+matérielle, dans laquelle <i>la bête</i>, comme on dit, prendrait le dessus.
+Eh bien! cette vie, je la mène, et je m'en trouve à merveille... Il
+n'est pas jusqu'à ces superfluités d'élégance, de recherche de toilette,
+que je n'aie mises bravement de côté. J'étais un véritable sybarite; me
+voici, à cette heure, un véritable Spartiate, un ours, un sauvage. Eh!
+ma foi, je trouve fort commode d'être ainsi au <i>vert</i> pendant quelque
+temps.... de rester grossière chrysalide jusqu'au moment où il me
+prendra la fantaisie de me transformer de nouveau en brillant
+papillon... Mais sonnez donc, je vous prie; je veux dire à Hébert
+(c'était notre maître d'hôtel) de me mettre une bouteille de vin du Rhin
+à la glace; c'est un caprice. Il y a longtemps que je n'ai bu de vin
+vieux du Rhin.. et celui que vous avez ici est excellent; c'est du
+johannisberg jaune comme de l'ambre... Où votre père avait-il eu ce
+vin-là?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, mon ami, avoir entendu dire à mademoiselle de Maran que
+l'empereur d'Autriche en fit cadeau à mon père lors de sa mission à
+Vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, votre père a eu raison d'oublier ce vin ici, car il est
+parfait.</p>
+
+<p>Je sonnai; mon mari donna ses ordres, il bâilla et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Jouez-moi donc, sur votre piano, l'ouverture du <i>Siége de Corinthe</i> en
+attendant le dîner.</p>
+
+<p>Je regardai Gontran avec chagrin.</p>
+
+<p>Il ne se rappelait pas sans doute qu'on représentait cet opéra lorsque
+je m'étais, pour la première fois, trouvée avec lui dans la loge des
+gentilshommes de la chambre.</p>
+
+<p>S'il n'avait pas oublié cette circonstance, sa demande était un amer
+sarcasme.</p>
+
+<p>Les larmes me vinrent aux yeux malgré moi, je lui dis tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, mon ami, je ne saurais jouer ce morceau.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce parce que je vous en prie? Allons, soit... faites comme vous le
+voudrez, jouez-m'en un autre, alors. Je vous demande cela pour tuer le
+temps en attendant l'heure du dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Pour tuer le temps?... Il vous pèse donc bien maintenant, Gontran?</p>
+
+<p>&mdash;A moi? pas du tout... je le tue sans lui en vouloir le moins du
+monde... jamais la vie ne m'a passé plus vite. Je n'avais pas idée de
+cette bonne et matérielle existence de gentilhomme campagnard, je la
+trouve adorable. Je ne sais pas si elle continuera de m'amuser
+longtemps; mais, jusqu'à présent, je suis enchanté, la chasse est
+devenue chez moi une vraie passion... Mon chef d'équipage est
+excellent... Avec lui, sur dix fois, je prends huit... J'ai un tireur
+royal. Thomas est un cuisinier parfait. Grâce à quelques améliorations,
+les écuries sont maintenant fort logeables; nous sommes à peu près bien
+établis dans ce vieux château; vous êtes toujours jolie comme un ange,
+comment voulez-vous que le temps me pèse?</p>
+
+<p>Mon mari me parlait avec tant de sincérité, avec tant d'abandon, il
+paraissait trouver sa conduite si simple, si naturelle, qu'il ne
+soupçonnait évidemment pas le chagrin qu'il me causait.</p>
+
+<p>Cette pensée adoucit l'amertume de mes reproches.</p>
+
+<p>Je regardai Gontran fixement, je lui dis avec émotion:&mdash;Et moi...
+Gontran, me croyez-vous heureuse?</p>
+
+<p>A demi couché sur le canapé, il me répondit en frappant négligemment du
+bout de son fouet sur ses bottes:</p>
+
+<p>&mdash;Vous? je vous crois, ma foi, très-heureuse, aussi heureuse que vous
+pouvez l'être avec votre diable de petit caractère... Que vous
+manque-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, vous avez raison, Gontran... Je vous vois le matin à l'heure du
+déjeuner... puis le soir à table... quelquefois une heure ou deux le
+dimanche... lorsque vous me faites mettre au net votre livre de chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que voulez-vous de plus? ne faut-il pas que je sois
+continuellement pendu à votre côté? Croyez-moi, ces éternels tête-à-tête
+vous seraient bientôt d'un ennui mortel.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avais demandé, mon ami, de monter à cheval avec vous; ainsi,
+j'aurais pu vous suivre quelquefois à la chasse...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! vous êtes trop peureuse, ma chère amie; et puis il n'y a
+rien de plus embarrassant qu'une femme à la chasse: elle n'y prend aucun
+plaisir et empêche les autres d'en prendre. Si j'avais eu quelqu'un à
+qui vous confier... à la bonne heure; mais nous n'avons pas un voisin
+sortable: et d'ailleurs vous ne voulez voir personne; vous êtes une
+solitaire des plus farouches.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait pour moi un grand plaisir de monter à cheval avec vous, mon
+ami; mais seulement avec vous...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, comme je vous le dis, c'est impossible... Êtes-vous fantasque,
+ma pauvre Mathilde... Vous ne voulez jamais que des choses
+déraisonnables.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, n'en parlons plus... je suis la plus heureuse des
+femmes... Mon bonheur doit me suffire.&mdash;Et je portai mon mouchoir à mes
+yeux.</p>
+
+<p>Gontran avait trouvé fort naturelles et fort peu blessantes les réponses
+qu'il venait de me faire.</p>
+
+<p>Il parut aussi surpris que contrarié de me voir pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! me dit-il avec impatience,&mdash;à qui en avez-vous? Nous sommes à
+causer là tranquillement, et vous voilà en larmes! Mais à propos de
+quoi? C'est donc une scène que vous voulez me faire?</p>
+
+<p>&mdash;Une scène? non, Gontran; non, je n'ai rien à vous dire, puisque depuis
+notre arrivée à Maran vous ne vous apercevez pas du contraste qui existe
+entre la vie que nous menons et celle que nous menions à Chantilly.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!..., nous y voilà!... Chantilly, encore Chantilly, toujours
+Chantilly! Vous n'avez que ce mot à la bouche comme un reproche. Mais
+savez-vous qu'à force de me parler ainsi de ce temps-là vous finirez par
+me faire prendre en grippe le souvenir de cette ravissante lune de
+miel?&mdash;Et il ajouta en riant de cette plaisanterie:&mdash;Que voulez-vous! ma
+chère, <i>lune de miel, elle a vécu... ce que vivent les lunes de miel</i>.
+Le vers n'y est pas, mais la pensée y est... c'est égal.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Gontran... ne blasphémez pas les seuls heureux souvenirs qui me
+restent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors ne me répétez pas toujours la même chose; sans cela je
+vous punirai de la sorte. Voyons... raisonnons en bons amis sans nous
+fâcher... Croyez-vous que je me sois marié pour passer ma vie à vos
+genoux, à vous roucouler des fadeurs? Vous n'êtes jamais contente. Si
+nous sommes dans le monde, vous êtes jalouse; si nous vivons seuls, ce
+sont des exigences à n'en pas finir. Cela devient impatientant... à la
+fin!&mdash;s'écria-t-il, ne pouvant pas se contenir davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Gontran, vous êtes sans pitié... Vous oubliez que j'ai déjà beaucoup
+souffert, que j'aurais droit à quelques ménagements.</p>
+
+<p>&mdash;Ah mon Dieu! mon Dieu! quel caractère! Est-ce encore une
+récrimination? Voyons, dites-le franchement. Vous avez beaucoup
+souffert? Si c'est à cause de Lugarto que vous me dites cela, vous avez
+tort.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tort!</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit dans
+le temps à ce sujet. Si vous aviez eu l'ombre d'adresse, de sagacité,
+avec quelques banalités affectueuses vous nous en auriez débarrassés
+sans vous compromettre comme vous l'avez fait.</p>
+
+<p>&mdash;Sans me compromettre, mon Dieu! Était-ce ma faute?</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'importe! que ce soit votre faute ou non, vous avez été
+compromise, et c'est moi qui, tôt ou tard, en supporterai le ridicule.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! je serais méprisée, moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame, j'aimerais mieux encore ma part que la vôtre; si vous
+croyez qu'il sera bien agréable pour moi, lorsque nous serons de retour
+à Paris, d'être montré au doigt comme un mari trompé... Mais, en
+vérité,&mdash;reprit-il avec colère,&mdash;il faut que vous soyez folle,
+archifolle... d'élever de pareilles discussions... Tenez, brisons là...
+vous me feriez vous dire quelque dureté, vous éclateriez en reproches,
+en sanglots, et je veux que vous dîniez tranquille et moi aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous me dites là est horrible,&mdash;repris-je après un moment de
+stupeur;&mdash;c'est moi que vous accusez!... moi, la victime de toutes les
+calomnies de cet homme. Allez, Gontran, je ne sais quel sort me menace
+dans l'avenir... mais pour ce soir, rassurez-vous, je n'éclaterai pas en
+sanglots, vous pourrez dîner tranquille; j'ai tant pleuré déjà, que mes
+larmes se tarissent. Le malheur m'a donné de la raison. Je ne vous ferai
+pas de reproches, ils seraient inutiles; je veux seulement vous
+apprendre que je souffre, que je suis résignée... mais non pas
+insensible à votre indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, parlez,&mdash;dit M. de Lancry, en se levant brusquement et en
+marchant à grands pas.&mdash;J'ai fait tout ce que j'ai pu pour tourner ceci
+en plaisanterie, je ne pourrai pas échapper à une scène. Ce matin j'ai
+fait une mauvaise chasse, la fin de la journée sera digne du
+commencement. Voyons, dites... finissons... Vous savez pourtant que je
+n'ai qu'un désir, celui de vivre en repos et de vous voir heureuse...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie de vouloir bien m'entendre, Gontran. Eh bien! il
+m'est cruel de voir que, depuis que nous sommes ici, vous n'avez pas eu
+pour moi un mot de tendresse, un mot de c&oelig;ur; vous vivez auprès de
+moi comme si je n'existais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, au nom du ciel! qu'est-ce que signifie tout ce jargon? Que
+voulez-vous donc que je vous dise? Si vous aimez tant à vous entendre
+raconter des galanteries, inspirez-m'en.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison. Il y a longtemps que je suis pénétrée de cette
+triste vérité: <i>on mérite ce qu'on inspire</i>. Malgré vos duretés, je vous
+aime toujours; vous méritez cet amour.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, soyez donc raisonnable, puisque ni vous ni moi ne
+pouvons rien à ce qui est,&mdash;me dit Gontran avec moins de colère. Puis il
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, Mathilde... votre caractère romanesque, exalté, vous rendra
+la plus malheureuse des femmes; soyez donc raisonnable. Je vous l'ai dit
+cent fois, l'on ne se marie pas pour conjuguer perpétuellement et sur
+tous les tons le verbe <i>j'aime</i>; on se marie pour avoir une maison, un
+intérieur, une existence plus assise; on se marie pour vivre sans gêne
+ni contrainte tout le temps qu'on reste seul avec sa femme. Il est clair
+que si l'on se mariait pour continuer à faire sa cour, à dire des
+bergerades, autant vaudrait rester garçon...</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... Gontran... Gontran... quel réveil...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me saurez gré, un jour, de faire justice de ces creuses rêveries;
+il faut savoir quelquefois être sévère, c'est notre rôle, à nous autres
+hommes... à nous qui sommes appelés à devenir pères de famille; c'est à
+nous à parler le langage de la raison, et je vous le parlerai... Oh!
+d'abord, je suis décidé, bien décidé, à ne vous laisser aucune folle
+illusion; une fois qu'elles seront détruites, vous verrez que vous vous
+arrangerez parfaitement bien dans la réalité qui vous restera.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, Gontran, une fois toutes mes illusions détruites, je
+m'arrangerai parfaitement dans la réalité qui me restera, comme vous le
+dites, seulement ce sera pour l'éternité.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, des menaces de mort maintenant; comme c'est gai! quelle
+conversation agréable!... Et puis vous vous plaignez après cela de me
+trouver maussade! Je rentre; au lieu de vous voir une figure avenante,
+souriante, heureuse, je vous vois triste et sombre; avouez au moins que
+ce n'est pas fait pour me mettre en train d'être aimable.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, mon âme est désolée... je ne puis vous le taire plus
+longtemps,&mdash;dis-je avec amertume; car le ton persifleur, ironique, que
+Gontran affectait, me blessait encore plus que ses duretés.&mdash;Il n'y a
+rien de plus impatientant, je le conçois, repris-je,&mdash;que de voir tomber
+les pleurs qu'on fait verser... Mais ce n'est pas ma faute... je ne puis
+plus, comme autrefois, sourire à chaque blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soit, je me résignerai à vous voir toujours en larmes; que
+voulez-vous que j'y fasse? Puis-je vous empêcher de vous trouver la plus
+malheureuse des femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Gontran, soyez juste, mon Dieu... Voyons, quelle est ma vie?
+Qu'êtes-vous pour moi?... ou plutôt, que suis-je pour vous? Bonjour,
+bonsoir... Ma chasse a été bonne ou mauvaise... Jouez-moi cet air sur
+votre piano... Faites écrire à nos fermiers en retard... Voilà pourtant
+ma vie, Gontran, voilà ma vie; et vous voulez que je vous égaye, que je
+sois riante, que je sois joyeuse... Est-ce possible? Hélas... c'était
+votre bonté, votre amour, qui faisaient ma gaieté d'autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin voilà le dîner,&mdash;dit Gontran en entendant la cloche,&mdash;j'aime
+beaucoup mieux aller me mettre à table que de vous répondre, car vous
+finiriez par me mettre hors de moi, et j'en serais désolé; discuter avec
+vous à ce sujet, c'est se battre contre des moulins à vent.</p>
+
+<p>On annonça que nous étions servis.</p>
+
+<p>&mdash;Venez-vous?&mdash;me dit Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, mon ami, je n'ai pas faim, je suis souffrante.</p>
+
+<p>&mdash;C'est agréable, et surtout d'un excellent effet pour vos gens,&mdash;me dit
+Gontran.&mdash;A votre aise... ma chère amie...</p>
+
+<p>Il sortit pour aller se mettre à table......</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Après le départ de mon mari, je rentrai dans ma chambre, et je fondis en
+larmes.</p>
+
+<p>Rien n'avait pu le toucher; j'en avais la certitude. Il ne soupçonnait
+même pas l'étendue des chagrins qu'il me causait. Dans mes plaintes, il
+ne voyait qu'une exaltation vague, romanesque; tout espoir de l'apitoyer
+était à jamais perdu pour moi.</p>
+
+<p>Malgré son égoïsme, malgré sa personnalité, il n'eut pas été absolument
+insensible à mes souffrances, s'il les eût comprises.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Si je ne vous parle plus le tendre langage d'autrefois, c'est que
+vous ne me l'inspirez plus</i>,&mdash;m'avait-il répondu.</p>
+
+<p>C'était là une de ces révélations écrasantes qui se dressaient entre moi
+et l'espérance comme un mur d'airain.</p>
+
+<p>Dans mon abattement je ne savais que répondre; hélas! j'avais dix-huit
+ans à peine... et devant moi la vie... la vie tout entière...</p>
+
+<p>Et encore je me disais que je n'étais peut-être qu'au commencement de
+mes chagrins. Je pouvais déjà les comparer... en me souvenant des
+tortures de la jalousie... j'avais peut-être tort de me plaindre.</p>
+
+<p>L'existence morne, froide, que je menais à Maran... était presque
+négative, je n'avais au moins à regretter que le bonheur dont j'aurais
+pu jouir. Hélas!... peut-être fallait-il compter ces tristes jours parmi
+les meilleurs que me réservait l'avenir.</p>
+
+<p>Je descendis alors dans mon c&oelig;ur, je me demandai si, après tant de
+cruelles épreuves, mon amour pour Gontran était diminué.</p>
+
+<p>Ce dernier entretien avec lui venait de me blesser tellement, que je me
+sentais dans un rare accès de franchise envers moi-même.</p>
+
+<p>Hélas! je m'aperçus avec une sorte de joie amère que je l'aimais
+toujours... toujours autant que par le passé.</p>
+
+<p>J'ai maintenant peine à comprendre cette aveugle opiniâtreté
+d'affection.</p>
+
+<p>Elle devait naître de cette conviction que Gontran pouvait encore, s'il
+<i>le voulait</i>, me rendre heureuse comme autrefois.</p>
+
+<p>Ce dernier espoir, auquel je m'attachais de toutes mes forces, suffisait
+pour entretenir, pour aviver ce fatal amour. Un mélange d'orgueil et de
+défiance me persuadait que j'étais encore capable d'inspirer à Gontran
+l'adorable tendresse qu'il avait ressentie, mais que je manquais
+d'<i>adresse de c&oelig;ur</i>, si cela peut se dire.</p>
+
+<p>Je m'expliquais de la sorte ces passions indomptables qui survivent chez
+les femmes aux dédains les plus barbares... D'enivrants souvenirs vous
+disent que le bonheur est là, dans un regard, dans un sourire, dans une
+parole de l'homme que l'on chérit... et l'on ne peut croire que tantôt,
+que demain, il ne nous adresse encore ce sourire, ce regard, cette
+parole, auxquels notre vie nous semble attachée.</p>
+
+<p>Lorsque l'amour arrive à cet état d'exaltation fébrile, d'opiniâtreté
+désespérée, il a, ce me semble, tous les caractères de la fureur du jeu,
+telle que je l'ai entendu analyser...</p>
+
+<p>Un gain passé vous donne une confiance aveugle dans l'avenir... malgré
+vous, votre espérance s'augmente de chacune de vos déceptions, chaque
+pas fait dans cette voie brûlante, douloureuse, semble vous rapprocher
+du but insaisissable que vous poursuivez: plus vos pertes se
+multiplient, dites-vous, plus vos chances de gain s'accroissent.</p>
+
+<p><i>Le sort se lassera</i>,&mdash;dit-on,&mdash;et l'on rassemble ses dernières pièces
+d'or... et le gouffre du hasard les engloutit encore... et l'on a tout
+perdu...</p>
+
+<p><i>Il se lassera de me dédaigner</i>,&mdash;dit-on,&mdash;et l'on redouble de
+persévérance; l'on épuise ses dernières preuves d'affection, ses
+derniers dévouements... l'on tente une dernière, une terrible
+épreuve... et comme le joueur s'est brisé contre un hasard stupide...
+vous vous brisez contre une stupide indifférence.</p>
+
+<p>Alors vous n'avez plus rien... plus rien... alors votre c&oelig;ur est
+vide, alors vous avez usé toute votre puissance d'aimer, alors il ne
+vous reste, comme au prodigue, que le regret éternel d'avoir
+honteusement dissipé de si magnifiques trésors...</p>
+
+<p>Je n'en étais pas encore là... Tout en l'accusant, j'aimais toujours
+Gontran.</p>
+
+<p>Quelquefois je le croyais occupé du souvenir d'Ursule, je concevais
+alors que la jalousie redoublât pour ainsi dire mon amour au lieu de
+l'attiédir.</p>
+
+<p>La jalousie met en jeu les sentiments les plus violents, l'amour-propre,
+l'orgueil, la crainte, l'espérance... et l'amour vit surtout
+d'agitations.</p>
+
+<p>La jalousie ne diminue pas la passion, elle l'augmente; plus celui qu'on
+aime charme et plaît, plus on vous dispute son c&oelig;ur, plus sa valeur
+augmente à vos yeux.</p>
+
+<p>Je voulus tenter une dernière épreuve et voir jusqu'à quel point j'étais
+encore éprise de Gontran.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, pensant au dévouement de M. de Mortagne, j'avais aussi
+songé à M. de Rochegune, à son affection si fervente... La sérénité même
+avec laquelle j'allais au-devant de ces souvenirs me prouvait combien
+ils étaient peu coupables.</p>
+
+<p>J'éprouvais pour M. de Rochegune de l'admiration, du respect, un
+sentiment analogue à celui que m'inspirait M. de Mortagne, sentiment
+rempli de calme, de douceur. Quoique ses traits ne fussent pas d'une
+régularité parfaite, je leur trouvais une expression pleine de noblesse
+et de dignité. Quand je pensais à l'intérêt qu'il me portait à mon insu,
+depuis si longtemps, et dont il m'avait donné tant de preuves, quand je
+me rappelais toutes les belles actions qu'il avait faites, quand je
+réfléchissais qu'à cette compatissante bonté il joignait un courage à
+toute épreuve, un caractère ardent, chevaleresque, je reconnaissais que
+M. de Rochegune réunissait toutes les rares qualités qui doivent
+inspirer la passion la plus vive...</p>
+
+<p>Et pourtant, loin d'éprouver du regret en pensant que j'aurais pu
+l'épouser, je le sentais, à cette heure encore j'aurais pu choisir entre
+lui et Gontran, que mon c&oelig;ur eût toujours été pour Gontran.</p>
+
+<p>Hélas! cet aveu me coûte, il est sans doute le signe d'une nature
+mauvaise.</p>
+
+<p>Aux yeux de la raison, de l'équité, il n'y avait pas de comparaison à
+faire entre M. de Lancry et M. de Rochegune quant aux qualités
+essentielles, et même quant à l'état qu'on faisait de chacun dans le
+monde.</p>
+
+<p>Je ne m'abusais pas; Gontran plaisait aux jeunes gens et aux femmes par
+ses grâces, par son élégance, par son esprit, par sa gaieté; mais on
+comptait sérieusement avec M. de Rochegune: il commandait cette
+déférence, cette grave considération qu'on n'accorde jamais qu'aux
+hommes d'une haute position ou d'un très-grand caractère; je ne parle
+pas même de sa naissance illustre, de sa brillante fortune, quoique ces
+avantages, joints à ceux qu'il possédait déjà, donnassent plus de poids
+à la place qu'il occupait dans le monde.</p>
+
+<p>Eh bien! à ma honte, je le répète, cette comparaison ne faisait rien
+perdre à Gontran dans mon c&oelig;ur. Oui, je le dis... à ma honte... parce
+que je crois qu'un amour indigne est le fait d'une nature ou mauvaise ou
+pervertie.</p>
+
+<p>Les amours qu'on est forcé d'excuser en disant que <i>la passion est
+aveugle</i> sont presque toujours des amours bassement placés; en
+persistant dans mon adoration pour un homme dont je subissais les
+mépris, les insultes, j'étais, je le sens, coupable d'un de ces <i>amours
+sans nom</i>.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="E-CHAPITRE_XIII" id="E-CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h3>
+
+<h4>UNE BONNE &OElig;UVRE.</h4>
+
+<p>Les réflexions que je fis après cette triste conversation avec mon mari
+ne furent pas stériles; je pensai que peut-être le manque d'une
+occupation attachante, sérieuse, me rendait si susceptible, si
+impressionnable.</p>
+
+<p>Je renonçai pour jamais, et avec des larmes amères, je l'avoue, à cette
+conviction, que mon amour pouvait être la seule, la constante occupation
+de ma vie.</p>
+
+<p>Bientôt j'allai plus loin; par suite de mon habitude de m'accuser pour
+excuser Gontran, je me fis un reproche d'avoir jusqu'alors concentré mon
+existence dans cette affection; je me dis que Dieu me punissait
+peut-être ainsi de ma personnalité.</p>
+
+<p>Dès que cette pensée me fut venue, je me crus sauvée; le passé m'apparut
+sous un jour tout nouveau, je compris que l'exagération de mes
+sentiments romanesques avait dû mécontenter Gontran. Je compris qu'une
+femme avait sur la terre une autre mission à remplir que celle d'aimer,
+ou plutôt que, tout en brûlant pour un être unique et adoré, l'amour
+immense dont notre c&oelig;ur est consumé devait jeter de généreux reflets
+sur tous ceux qui souffrent... de même que notre religion pour l'être
+unique et infini qui a créé les mondes doit se manifester par notre
+bonté et par notre pitié pour tous...</p>
+
+<p>Le jour où cette pensée m'avait éclairée comme une révélation divine,
+j'attendis le retour de Gontran avec impatience.</p>
+
+<p>Sans doute ma physionomie trahissait ma joie, mes espérances, car en me
+voyant, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! vous avez l'air bien joyeux...</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, j'ai fait aujourd'hui une précieuse découverte.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai découvert que vous aviez raison de me gronder, que j'avais tort
+d'être exagérée, romanesque, comme vous me reprochiez de l'être; en un
+mot, que mon amour pour vous était <i>mal employé</i>; j'ai découvert enfin
+qu'il ne devait pas me suffire de vous dire: Gontran, je suis digne de
+vous, mais qu'il fallait vous le prouver autrement que par des
+protestations de chaque jour.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, Mathilde?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mes plaintes continuelles devaient vous impatienter, je ne me
+plaindrai plus; aussi désormais, vous ne me trouverez plus triste et
+morose à votre retour; je serai toujours, comme aujourd'hui, heureuse,
+souriante.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, mille fois tant mieux; pour quelle raison changeriez-vous
+ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai de grands projets.</p>
+
+<p>&mdash;De grands projets qui vous rendront heureuse et souriante? voyons
+vite, qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien le petit château? (c'était une assez grande maison qui
+dépendait du château de Maran, et qui touchait aux Communs; du temps de
+mon grand'père on logeait dans cette succursale les hôtes qui
+survenaient, lorsqu'il n'y avait plus de place pour eux au
+château);&mdash;vous savez bien le petit château?&mdash;dis-je à Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ensuite...</p>
+
+<p>&mdash;Il nous est complétement inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Comment inutile? c'est là où est mon chenil, ma sellerie et le
+logement de mes gens d'équipage!...</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque vous saurez à quoi je destine le petit château,&mdash;dis-je en
+souriant,&mdash;je suis sûre que vous conviendrez comme moi que votre chenil,
+votre sellerie et vos gens peuvent parfaitement s'établir aux Communs,
+dont une partie est inoccupée.</p>
+
+<p>M. de Lancry me regarda avec étonnement et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment... vous pensez à déloger mes gens du petit château!... Ah çà!
+c'est une plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je vous assure...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, ne parlons plus de cela, ma chère amie; il est
+impossible de mettre mon chenil ailleurs qu'au petit château, le jardin
+qui en dépend est enclos et excellent pour l'ébat des jeunes chiens et
+des lices pleines. L'ancien chenil est d'ailleurs très-humide, et n'a
+qu'une petite cour obscure: vous voyez donc bien qu'il ne faut pas
+songer à ce changement.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, mon ami, que je suis presque contente de ce que vous tenez
+à ce petit château pour vos amusements? votre part sera encore plus
+méritoire que la mienne dans la bonne &oelig;uvre que je médite; car vous
+aurez fait un léger sacrifice, et moi je n'aurai eu que du plaisir.</p>
+
+<p>Mon mari me parut fort surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Une bonne &oelig;uvre... un sacrifice... Ah çà! ma chère amie, ne me
+parlez pas en énigmes; qu'est-ce que tout cela signifie?</p>
+
+<p>&mdash;Cela signifie que j'ai une excellente idée dont vous allez tout à
+l'heure me remercier; je veux fonder, au petit château, une école pour
+les jeunes filles; au rez-de-chaussée, au premier étage, je ferai
+disposer quelques lits pour les pauvres femmes malades. Trois ou quatre
+bonnes s&oelig;urs suffiront pour ce petit établissement, qui sera sous ma
+haute surveillance et qui nous vaudra les bénédictions de tous les
+malheureux du pays; je ferai moi-même la leçon aux enfants, ils auront
+une moitié du jardin pour jouer, l'autre moitié sera consacrée aux
+pauvres femmes convalescentes. Eh bien! maintenant, direz-vous encore
+que vos chiens seront trop mal aux Communs?</p>
+
+<p>M. de Lancry partit d'un éclat de rire qui me déconcerta, et s'écria en
+s'interrompant pour rire de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve, en vérité, cette idée fort originale; il n'y a que vous, ma
+chère amie, pour en avoir de pareilles...</p>
+
+<p>&mdash;Comment!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! sérieusement, vous vous imaginez que je vais m'empâter ici d'un
+tas de mendiants et d'enfants? pour avoir la tête rompue des
+criailleries des marmots et la vue choquée par un ramassis de vieilles
+femmes infirmes!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, le petit château est éloigné d'ici, et l'on ne peut ni
+voir ni entendre...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, vous êtes un enfant gâté... une petite folle,&mdash;me dit
+mon mari avec un sang-froid moqueur qui me navra.&mdash;Ne parlons plus de
+cet enfantillage. Comment! pour le plaisir de jouer à la maîtresse
+d'école et à la dame de charité, pouvez-vous penser sérieusement à
+déranger mes gens et mes chiens, qui sont là parfaitement établis?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, chère petite capricieuse, comment des projets si étranges
+peuvent-ils vous venir dans la tête? Dites-moi cela bien franchement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Gontran?&mdash;dis-je en sentant les larmes me venir aux yeux, car
+j'étais loin de m'attendre à cet accueil et à ces sarcasmes;&mdash;je vais
+vous dire comment cela m'est venu à l'esprit. J'ai reconnu que vous
+aviez raison, que je devais faire autre chose que de vous parler sans
+cesse de ma tendresse; j'ai senti qu'il était presque impie de ne
+songer qu'à mon amour pour vous, et que, sans vous aimer moins, je
+devais faire tout le bien que je pourrais faire. J'ai songé que ce
+serait encore un moyen de vous témoigner mon affection, car c'est le
+désir de vous paraître encore plus digne de vous qui m'a inspiré cette
+résolution... Voilà comment cette idée m'est venue à l'esprit, Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute le but est fort louable, ma chère amie, et je comprends que
+vous ayez ici besoin de distractions. Mais je vous avoue qu'il en est
+que je préférerais à celle que vous méditez, quoique je doive retirer
+une partie du profit des bonnes &oelig;uvres auxquelles vous m'associez si
+généreusement. Entre nous, je suis fort le serviteur de vos intentions
+philanthropiques, mais je choisirai plus tard une autre voie de faire
+mon salut.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, je vous en prie, Mathilde, ne parlons plus de cela. Si vous
+étiez d'un autre caractère, je croirais que vous plaisantez.</p>
+
+<p>&mdash;Je parle sérieusement, Gontran, et c'est sérieusement que je vous
+supplie de m'accorder ce que je vous demande.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! sérieusement, Mathilde, est-ce que vous prétendez vous moquer
+de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Gontran, quel langage, quel accueil, et pourquoi? Parce que je vous
+prie de vous associer à une &oelig;uvre bonne et utile!</p>
+
+<p>M. de Lancry haussa les épaules avec impatience et me dit sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait tout ce que j'ai pu pour ne voir qu'une plaisanterie dans
+cette imagination; mais, puisque vous me forcez enfin de vous parler
+nettement, je vous dirai une dernière fois que ce que vous me demandez
+est impossible. Vous m'entendez, complétement et absolument impossible.
+J'espère que c'est assez clair, et que vous m'éviterez de revenir sur un
+pareil sujet.</p>
+
+<p>Pour la première fois de ma vie je me révoltai contre la volonté de M.
+de Lancry, je lui dis très-fermement:&mdash;Je regrette beaucoup de n'être
+pas d'accord avec vous à ce sujet, mon ami, mais ce projet est
+praticable, je tiens beaucoup à ce qu'il soit exécuté, et il le sera.</p>
+
+<p>Mon mari me regarda d'un air peut-être encore plus surpris que
+courroucé, et me dit en souriant avec ironie:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! suis-je ici le maître, ou ne le suis-je pas?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes le maître, mon ami: je ne contrarie pas vos goûts; de grâce,
+laissez-moi la même liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! comme vous y allez! Comment, que je vous laisse la liberté de
+gaspiller huit ou dix mille francs par an, et même davantage, pour une
+fantaisie qui vous passe par la tête, car vous ne savez pas dans quelles
+dépenses vous jetterait cette belle manie de charité qui vous prend si
+subitement... Mais, tenez, je suis fou de vous répondre, seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Si la question d'argent vous préoccupe, mon ami, ne vous en
+embarrassez pas; j'économiserai sur ce que vous me donnez par mois,
+et...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'entends pas cela du tout, ma chère amie; je veux que vous
+soyez mise avec l'élégance que comportent notre fortune et notre
+position. Voyons franchement: croyez-vous que pour vous laisser
+enseigner l'A, B, C, D, à des marmots, ou pour vous donner l'agrément de
+fournir des drogues à des vieilles femmes, je souffrirai que vous soyez
+mise avec une mesquinerie ridicule? Allons donc... ma chère Mathilde...
+je veux qu'on dise que madame de Lancry est une des femmes les plus
+élégantes de Paris; vous êtes un de mes luxes les plus charmants...</p>
+
+<p>Il y avait tant d'égoïsme, tant de sécheresse dans les objections que me
+fit mon mari, il y avait si peu de pitié pour le pieux et noble
+sentiment auquel j'obéissais, que j'en fus indignée.</p>
+
+<p>Pour la première fois aussi, je songeai qu'après tout j'étais chez moi,
+dans la maison de mon père, et que sans injustice je pouvais vouloir
+dépenser en bonnes &oelig;uvres une partie bien minime de cette fortune que
+mon mari dissipait en prodigalités.</p>
+
+<p>Je répondis donc à M. de Lancry après un assez long silence:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'excuserez de ne pouvoir pas partager votre opinion au sujet de
+cette école et de...</p>
+
+<p>Gontran frappa du pied avec colère, ne me laissa pas continuer et
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, encore! comment! après tout ce que je vous ai dit! Ah çà!
+vous avez donc décidément juré de me mettre hors de moi? vous ne m'avez
+donc pas entendu? je vous dis que je ne le veux pas, que je ne le veux
+pas!... Combien de fois faudra-t-il vous le répéter?</p>
+
+<p>Je ne pus me contenir davantage, et je m'écriai:&mdash;Eh bien! moi... je le
+veux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez! voilà du nouveau. Dieu me pardonne, vous dites vous le
+voulez, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car je me lasse à la fin de souffrir et de me résigner toujours.
+Ce langage est nouveau. Il vous étonne, je le conçois, Gontran; mais
+cette fois je ne céderai pas; ce que je demande est juste et
+raisonnable, et je l'obtiendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!... vous! vous l'obtiendrez? et comment cela, s'il vous plaît?
+Voyons, par quel moyen? A qui vous adresserez-vous pour me forcer à
+faire ce que je ne veux pas faire? Voyons, répondez... Avant d'en venir
+à ces extrémités, à ces menaces, vous vous êtes sans doute assurée des
+moyens d'arriver à vos fins; encore une fois, répondez donc!</p>
+
+<p>J'étais atterrée... je ne trouvais pas un mot à dire à mon mari...
+Non-seulement une lutte contre lui m'épouvantait, mais elle me
+paraissait impossible. Mon instinct me disait que la loi, que les usages
+donnaient raison à M. de Lancry contre moi.</p>
+
+<p>Avant que de renoncer à cet espoir, je voulus tenter un dernier effort,
+en m'adressant au c&oelig;ur, à la générosité de Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, je ne puis pas vous forcer à faire ce que je désire, mon
+ami, mais je puis vous le demander comme une grâce... N'interprétez pas
+mal les paroles que je vais vous dire, mais votre refus me force à vous
+parler ainsi; et j'ajoutai, je l'avoue, en tremblant et rougissant de
+honte:&mdash;Cette maison appartenait à mon père, et...</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est une manière indirecte de me faire sentir que vous m'avez
+apporté une grande partie de la fortune dont nous jouissons,&mdash;répondit
+M. de Lancry avec le plus grand sang froid,&mdash;le reproche est délicat et
+de bon goût assurément; mais il m'affecte peu. Depuis longtemps je
+l'attendais, cela devait arriver un jour ou un autre, c'est le refrain
+habituel des femmes, lorsqu'un mari prudent et ferme s'oppose à leurs
+fantaisies. Eh bien! madame, que cette maison ait ou non appartenu à
+votre père; que la fortune dont nous jouissons soit venue de votre côté
+et non pas du mien, il n'importe; une fois pour toutes, rappelez-vous
+bien que nous sommes mariés, de telle sorte que vous m'avez donné des
+pouvoirs tels, qu'à moi seul, vous entendez, à moi seul, appartiennent
+l'emploi et la gestion de ces biens; moi seul j'autorise ou non les
+dépenses que vous voulez faire; je vous demande mille pardons d'entrer
+dans ces détails de ménage, mais j'espère que ce sera bien entendu une
+fois pour toutes; cela vous évitera à vous le désagrément de demander
+désormais des choses impossibles, et à moi le désagrément de vous les
+refuser. En vérité, si l'on n'y mettait pas ordre, vous feriez un joli
+emploi de vos biens... Il y a six mois, c'était une maison que vous
+vouliez acheter à Chantilly, sous le prétexte que nous y avions passé
+quelques jours heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Gontran, m'écriai-je, ne pouvant contenir plus longtemps mes
+larmes, tenez, c'est affreux; vous êtes devenu impitoyable! Au moins
+autrefois, à vos duretés succédaient parfois des retours de tendresse
+et de bonté, au moins vous aviez pitié du mal que vous me faisiez...
+Mais maintenant, rien, rien, pas un seul mot de consolation... Hélas! je
+le comprends, autrefois vous étiez malheureux, l'avenir vous inquiétait;
+vous aussi vous saviez alors ce que c'était que le chagrin, cela vous
+rendait meilleur.</p>
+
+<p>&mdash;Des reproches, toujours des reproches!&mdash;dit Gontran en levant les yeux
+au ciel.</p>
+
+<p>Sa voix me parut moins menaçante, j'espérais l'avoir touché.</p>
+
+<p>&mdash;Gontran,&mdash;m'écriai-je,&mdash;peut-être mes reproches sont amers...
+Pourtant, soyez juste; à part ces jours de bonheur rapides, dites...
+dites... n'ai-je pus été la plus malheureuse des femmes?... Songez à mon
+enfance, à ma jeunesse si triste et si pénible. Tenez, je ne vous
+demande qu'une chose: oubliez ce que je vous suis, considérez-moi
+seulement comme une étrangère, et dites, là, dites... si je ne fais pas
+pitié.</p>
+
+<p>Et je tombai assise dans un fauteuil, en cachant ma tête dans mes mains,
+ne pouvant plus trouver une parole.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voyons, calmez-vous,&mdash;me dit M. de Lancry en s'approchant et
+en s'asseyant à côté de moi.&mdash;Vous êtes une petite folle, vous avez un
+caractère si exalté, que vous vous exagérez tout en noir... Parce que
+par intérêt pour vous je refuse de sanctionner vos projets bizarres...
+allons... généreux si vous voulez... mais inexécutables... vous vous
+emportez... vous mettez les choses au pis.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, si vous saviez par suite de quelles pensées j'en suis venue
+à désirer fonder cette bonne &oelig;uvre,&mdash;dis-je à Gontran,&mdash;vous
+comprendriez mon insistance à ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends tout, ma chère amie. Mais voyons, parlons raison. Vous
+allez dépenser beaucoup d'argent pour établir votre école et votre
+hospice... C'est une noble et pieuse distraction que vous voulez vous
+donner, rien de mieux; mais est-il sage, est-il même humain d'accoutumer
+de pauvres gens à jouir de bienfaits qui peuvent être très-éphémères?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, mon ami, que je ne me lasserais jamais de faire le
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a mille circonstances pourtant où cela pourrait vous devenir
+impossible. Ainsi, par exemple, pour ne vous en citer qu'une, il n'y
+aurait rien d'étonnant à ce que je vendisse cette terre un jour ou un
+autre.</p>
+
+<p>&mdash;Vendre cette terre... mon Dieu! Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Elle vaut plus d'un million et ne me rapporte pas vingt mille livres
+de rente net d'impôts et de réparations; l'habitation est incommode, les
+terres sont divisées; somme toute, c'est un séjour très-maussade; eh
+bien! en vendant Maran un million et en plaçant l'argent sur l'État ou
+sur la banque de France, cela nous ferait cinquante mille livres de
+rente, au lieu du vingt à peine que rapporte cette terre.</p>
+
+<p>&mdash;Vendre Maran! mais vous n'y pensez pas... ce domaine est dans notre
+famille depuis si longtemps, ma mère l'a habité, je...</p>
+
+<p>&mdash;Tous ces avantages chimériques ne valent pas le sacrifice de trente
+mille livres de rente, convenez-en.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'avons-nous besoin de tant d'argent? ne pouvons-nous pas vivre
+avec ce que nous possédons déjà?</p>
+
+<p>&mdash;Enfant... dit Gontran avec une compassion railleuse,&mdash;vous n'entendez
+rien aux affaires; on n'a jamais trop de revenus; vous ne savez ce que
+coûte une maison, et d'ailleurs je veux que cet hiver à Paris nous
+recevions beaucoup et avec magnificence; je tiens à prouver que la
+révolution de juillet ne nous a pas abattus comme on le croit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sérieusement, mon ami, vous ne songez pas à vendre Maran? Je vous
+supplie en grâce, ne faites pas cela; je suis déjà attachée à cet
+endroit...</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela qu'il vaudra mieux nous en défaire avant que vous y
+soyez attachée davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, je ne voudrais pas...</p>
+
+<p>&mdash;Allons-nous encore recommencer nos querelles? écoutez donc la
+raison... Combien de fois faut-il vous dire que la loi me donne
+absolument, vous entendez, absolument, la gestion de vos biens; que je
+puis vendre, acheter, placer comme bon me semble; si je crois utile à
+nos intérêts de vendre cette terre, je la vendrai... et je suis
+tellement près d'avoir cette conviction-là, que je ne puis consentir à
+vous laisser fonder ici des établissements de bienfaisance qui
+pourraient avoir à peine six mois d'avenir... Ceci est bien entendu. Je
+vous quitte; je vais voir comment mes chiens d'arrêt ont mangé, car
+j'ai fait une chasse rude aujourd'hui.</p>
+
+<p>Et M. de Lancry me laissa seule.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="E-CHAPITRE_XIV" id="E-CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h3>
+
+<h4>EMMA.</h4>
+
+<p>Ce que m'avait dit mon mari touchant son intention de vendre Maran et
+d'augmenter ses dépenses m'effrayait, je sentais que je ne pouvais en
+rien combattre sa volonté. Je me souvins des avertissements de madame de
+Richeville et de M. de Mortagne à propos de la prodigalité de M. de
+Lancry; je frémis en songeant que notre fortune était complétement à sa
+merci. Son refus de m'accorder ce que je lui demandais pour fonder un
+asile de charité me navra, mais je ne me décourageai pas; ne pouvant
+faire le bien sur une aussi grande échelle, je résolus de secourir de
+mon mieux les infortunés que je rencontrerais, de chercher dans
+l'accomplissement de ces pieux devoirs une distraction à mes chagrins.</p>
+
+<p>Ma pauvre Blondeau me servit merveilleusement; grâce aux renseignements
+qu'elle me donna, je pus soulager quelques souffrances. Dieu me
+récompensa; au lieu d'être amère et poignante, ma tristesse devint
+mélancolique et contemplative. Je goûtais une sorte de calme, de repos;
+je me consolais des manières brusques ou de l'indifférence de mon mari
+en songeant aux larmes que m'avaient méritées quelques bienfaits. Je me
+plaisais à associer Gontran à ces charités. Je donnais toujours en son
+nom, et j'éprouvais une touchante émotion à nous entendre confondre dans
+une bénédiction commune.</p>
+
+<p>Plusieurs jours se passèrent ainsi; mon mari menait toujours la même vie
+et ne semblait pas s'apercevoir du changement qui s'était opéré en moi;
+il me dit seulement une fois:&mdash;Je vois avec plaisir que vous avez
+renoncé à vos folies; vous avez eu raison: plus j'examine cette terre,
+plus je suis convaincu de faire une excellente affaire en nous en
+débarrassant.</p>
+
+<p>J'avais acquis assez d'expérience du caractère de Gontran pour ne plus
+essayer de lutter contre sa volonté, lorsque je savais que je ne
+possédais aucun moyen pour l'en faire changer. Je ne répondis rien autre
+chose, sinon qu'il était le maître d'agir comme bon lui semblerait; mais
+j'écrivis à M. de Mortagne pour le prévenir de cette résolution, et lui
+demander si je pouvais m'y opposer. Depuis deux mois environ, nous
+avions quitté Ursule. Un matin, après le départ de mon mari pour la
+chasse, je reçus par la poste une lettre de Rouvray. M. Sécherin
+m'annonçait que, fidèle à la promesse qu'elle m'avait faite, Ursule
+arriverait très-prochainement avec lui à Maran, afin d'y passer quelque
+temps auprès de nous. Sa fabrique allait à merveille, et son premier
+commis le remplacerait parfaitement pendant son absence. M. Sécherin
+n'avait pas voulu laisser à Ursule le plaisir de m'écrire et de me
+causer cette surprise, me disait-il. Quelques mots de ma cousine,
+ajoutés en post-scriptum au bas de la lettre, répétaient ce que disait
+son mari à ce sujet.</p>
+
+<p>Par deux fois je relus cette lettre; je n'en pouvais croire mes yeux.
+Rien pourtant n'était plus naturel en apparence; vingt fois nous étions
+convenus avec Ursule qu'elle viendrait passer quelque temps avec moi;
+mais alors je la croyais encore mon amie, ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Je me rappelai les quelques mots que j'avais surpris pendant la
+conversation d'Ursule et de Gontran, et qui avaient si vivement excité
+ma jalousie.</p>
+
+<p>Je frémis en songeant que ma cousine, habitant avec nous, verrait mon
+mari chaque jour. Je me persuadai qu'elle était convenue de ce voyage à
+Maran avec Gontran. Mon premier mouvement fut d'écrire à madame Sécherin
+que nous allions quitter notre terre, et que nous ne pouvions la
+recevoir. Mais je n'osai pas prendre cette détermination sans en
+prévenir mon mari. Je me résignai à attendre son retour de la chasse.</p>
+
+<p>Hélas! à ces nouveaux ressentiments de jalousie je regrettai les deux
+mois que je venais de passer. Les chagrins qui les avaient assombris
+n'étaient rien auprès de ceux qui me seraient réservés, je n'en doutais
+pas, si ma cousine venait à Maran.</p>
+
+<p>Au milieu de ces préoccupations, j'entendis tout à coup un bruit de
+chevaux de poste; une voiture entra dans la cour du château. Pendant
+qu'Ursule, pour m'ôter tome occasion de refus, avait peut-être voulu
+arriver en même temps que sa lettre, je courus à ma croisée... Quel fut
+mon étonnement! je vis madame de Richeville descendre de voiture avec
+une jeune fille que je ne connaissais pas!</p>
+
+<p>Pour la première fois, l'aspect de la duchesse me fit du bien: il me
+sembla que le ciel m'envoyait une amie au moment où elle m'était le plus
+nécessaire. L'expérience m'avait prouvé qu'en venant autrefois m'avertir
+des défauts de Gontran, elle avait voulu me rendre un immense service.
+Je pensai que, dans la position difficile où me mettait la prochaine
+arrivée d'Ursule, les conseils de l'amie de M. de Mortagne pouvaient
+m'être d'un grand secours. J'allais sortir du salon pour descendre
+au-devant de madame de Richeville, lorsque celle-ci entra.</p>
+
+<p>Je la trouvai si changée, depuis environ trois mois que je ne l'avais
+vue, que je ne pus réprimer un mouvement d'étonnement. Elle s'en
+aperçut, et me dit avec son charmant et doux sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me reconnaissez à peine, n'est-ce pas? Oh! c'est que j'ai bien
+souffert. Mais parlons de vous, de vous,&mdash;me dit-elle en me prenant mes
+deux mains dans les siennes;&mdash;Maran n'était pas très-éloigné de ma
+route, j'ai fait un détour pour vous voir en passant... Et M. de Lancry,
+où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;A la chasse, madame, pour toute la journée, dis-je à madame de
+Richeville.</p>
+
+<p>Sans doute à l'accent, au regard qui accompagnèrent ces paroles, la
+duchesse devina que j'étais heureuse de cette occasion de m'entretenir
+longtemps avec elle, et que j'avais quelque pénible confidence à lui
+faire; elle secoua tristement la tête et me regarda avec une expression
+de touchant intérêt. Mais, réfléchissant qu'elle n'était pas seule, elle
+me dit en me montrant la jeune personne qui l'accompagnait:</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous présenter mademoiselle Emma du Lostanges...
+ma... parente, ajouta madame de Richeville après un moment d'hésitation.</p>
+
+<p>Je n'avais pas encore attentivement examiné cette jeune fille. Je restai
+frappée d'admiration. Quoiqu'elle eût quatorze ans à peine, elle
+paraissait en avoir seize à cause de sa taille svelte, élégante et
+élevée. L'azur de ses grands veux bleus était, pour ainsi dire, limpide
+et transparent; son nez fin et droit, sa petite bouche vermeille,
+étaient d'une perfection rare; son front d'ivoire et ses joues d'une
+blancheur rosée étaient encadrés de bandeaux d'admirables cheveux blonds
+cendrés, légèrement ondulés, et si épais, malgré leur finesse, qu'ils
+formaient derrière la tête d'Emma une énorme tresse plusieurs fois
+roulée sur elle-même.</p>
+
+<p>Cette ravissante figure, d'un ovale un peu allongé, réalisait l'idéal de
+la beauté antique. Malgré l'extrême jeunesse de mademoiselle de
+Lostanges, ses traits, son ensemble, son maintien, lui donnaient une
+apparence de candeur sérieuse, de gravité douce, de sérénité noble, qui
+imposait et charmait à la fois. Son regard, surtout, avait une
+expression de mansuétude angélique qui, malgré moi, me fit venir les
+larmes aux yeux...</p>
+
+<p>Hélas! hélas!... pauvre Emma! mes tristes pressentiments ne me
+trompaient pas... Ces êtres si complétement doués qu'on les croirait
+d'une essence supérieure à la nôtre, ont seuls de ces regards qui
+reflètent, pour ainsi dire à l'avance, les joies célestes au sein
+desquelles ils sont quelquefois trop tôt ravis. Dieu ne laisse pas
+longtemps ses anges parmi les hommes.</p>
+
+<p>Emma... Emma, mon amie. O toi, ma véritable s&oelig;ur, tu me vois, tu
+m'entends. O toi qui as passé comme une apparition divine et sainte dans
+la vie de ceux qui t'ont chérie................</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Je fus si frappée de la beauté de mademoiselle de Lostanges, qu'en me
+retournant vers madame de Richeville, je ne pus m'empêcher de lui dire à
+demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! qu'elle est belle! qu'elle est belle! Emma m'entendit,
+baissa ses longs cils; son jeune et frais visage devint d'un rose vif.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas?&mdash;me répondit involontairement madame de Richeville avec
+une exclamation de fierté radieuse. Puis elle me regarda d'un air
+inquiet, sa figure pâle et amaigrie se couvrit aussitôt de rougeur.
+Après quelques moments de silence, elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Votre excellente Blondeau est-elle ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voulez-vous être assez bonne pour la faire demander; je
+désirerais causer avec vous; pendant ce temps-là je lui confierai Emma
+pour qu'elle lui fasse voir votre parc, qu'on dit charmant.</p>
+
+<p>Je sonnai, j'envoyai chercher Blondeau; elle emmena bientôt mademoiselle
+de Lostanges, que madame de Richeville ne put laisser partir sans la
+baiser au front.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pauvre malheureuse enfant!&mdash;s'écria madame de Richeville lorsque
+nous fûmes seules...&mdash;j'ai tout appris; votre mari devait de l'argent à
+cet infâme Lugarto, celui-ci a abusé de la dépendance où se trouvait M.
+de Lancry à son égard pour vous compromettre affreusement; il y a eu un
+duel... où ce misérable a été blessé...</p>
+
+<p>Ces mots de madame de Richeville me prouvèrent qu'elle ne savait rien,
+ni de la honteuse action de Gontran, ni des scènes de la maison isolée.
+Je fus heureuse de la discrétion de M. de Mortagne. Il m'eût été pénible
+d'avoir à rougir de mon mari.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, madame, M. Lugarto nous a fait autant de mal qu'il a pu;
+mais, Dieu merci, il est hors de France à cette heure... Mais,
+vous-même, n'avez-vous pas à vous en plaindre aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a fait connaître la plus grande douleur que j'aie ressentie de ma
+vie.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, pardon... pardon... L'intérêt que vous me portiez a peut-être
+été la cause de sa haine contre vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vous le nier, pauvre enfant?... cela est vrai... il
+connaissait la vive amitié qui m'attachait à M. de Mortagne et
+nécessairement à vous. Il a voulu m'éloigner, et vous priver ainsi d'une
+amie au moment ou vous aviez surtout besoin d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous m'avez accusée peut-être... moi, la cause involontaire de vos
+chagrins...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Mathilde; hélas! j'étais si malheureuse, que je me suis au
+contraire reproché depuis de n'avoir que bien rarement songé à vous au
+milieu du malheur qui me frappait... Vous le voyez, Mathilde, je ne suis
+plus que l'ombre de moi-même... J'ai tant souffert, tant pleuré!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose vous demander... ce qui a causé ce chagrin affreux.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Mathilde... Puisse cette marque de confiance entière que je
+vais vous donner... provoquer la vôtre... A votre pâleur... à votre
+triste et douloureux sourire... je le vois, Mathilde... Mathilde... vous
+n'êtes pas heureuse.</p>
+
+<p>Je me tus; une larme roula sur ma joue.</p>
+
+<p>Madame de Richeville joignit les mains avec force, leva les yeux au
+ciel, et me regarda en secouant la tête, comme pour me dire: Hélas! ne
+vous avais-je pas prévenue?</p>
+
+<p>Après quelques moments de silence, elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, il y a en vous, pauvre enfant, je ne sais quel charme touchant
+qui inspire une confiance extrême... Avant votre mariage, je vous ai
+fait un bien pénible aveu... dans l'espoir que cette confession, si
+humiliante qu'elle fût pour moi, servirait pour ainsi dire de garantie
+aux conseils, aux avis que je venais vous donner... Il est arrivé ce qui
+devait arriver, Mathilde... Votre c&oelig;ur était passionnément épris...
+vous ne m'avez pas crue... vous ne pouviez pas me croire. Ceci n'est pas
+un reproche; au contraire, c'est une excuse que je donne à un
+aveuglement que j'ai moi-même partagé. En vous confiant ce que je vais
+vous confier, Mathilde... j'espère cette fois être plus heureuse... Vous
+ne me cacherez pas vos chagrins... je pourrai vous être utile.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame... combien autrefois j'ai été coupable, cruelle envers
+vous,&mdash;m'écriai-je, émue des paroles de madame de Richeville.</p>
+
+<p>Elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Cruelle pour moi... non... mais pour vous-même, malheureuse enfant...
+Allons, courage, ne désespérez pas. Vous le voyez... maintenant c'est
+moi qui vous console, qui vous fais espérer...</p>
+
+<p>&mdash;Espérer!&mdash;dis-je en soupirant.</p>
+
+<p>La duchesse prit tendrement mes mains dans les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, espérer... mes conseils vous en donneront le droit; mais, pour
+que ces conseils soient efficaces, il faut que je sache tout.. Je
+commence... mon exemple vous décidera.</p>
+
+<p>&mdash;N'en doutez pas, madame. Tout à l'heure, en vous voyant arriver, je
+remerciai Dieu de m'envoyer... une amie... Puis-je le dire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oh! oui, dites-le, dites une mère... car le chagrin m'a bien
+vieillie, et mon c&oelig;ur vous est plus tendrement dévoué que jamais...
+Écoutez-moi donc... A cette matinée dansante de l'ambassadeur
+d'Angleterre, M. Lugarto me dit ces mots: <i>Y a-t-il longtemps que
+mademoiselle Albin est allée au village de Bory, chez le fermier Anselme
+en Anjou?</i> Vous expliquer comment cet homme avait découvert un secret de
+la dernière importance pour moi..., cela m'est impossible; à cette
+révélation imprévue je restai stupéfaite. M. Lugarto me demanda une
+entrevue pour le lendemain. Je la lui accordai; j'avais hâte de savoir
+jusqu'à quel point cet homme était instruit d'un secret que je croyais
+bien gardé. M. Lugarto vint. <i>Vous faites élever une jeune fille sous le
+nom d'Emma de Lostanges</i>,&mdash;me dit-il.&mdash;Cela était vrai... Je pâlis...
+<i>Mademoiselle Albin est chargée de son éducation</i>. Cela était encore
+vrai... <i>Cette jeune fille est depuis un mois à la campagne, en Anjou,
+chez le fermier Anselme</i>. Cela était encore vrai... <i>Je sais quelle est
+la mère... quel est le père de cette jeune fille</i>,&mdash;ajouta-t-il;&mdash;puis,
+après avoir un instant joui de mon effroi, il ajouta lentement ces
+dernières paroles avec une expression de triomphe infernal:&mdash;«<i>Cette
+jeune fille est à la mort depuis trois jours... à cette heure elle
+n'existe peut-être plus</i>.» Puis il sortit en disant:&mdash;«<i>Je traiterai
+toujours comme mes ennemis acharnes ceux qui sont les amis de Mortagne,
+de Rochegune ou de Mathilde. Maintenant que je sais le mystère de la
+naissance d'Emma, vous savez comment je me vengerai, qu'elle meure ou
+qu'elle vive, ce qui n'est guère probable</i>...» Mon premier cri, en
+sortant de l'espèce d'anéantissement où m'avait jetée cette révélation,
+fut pour demander des chevaux... Je partis pour l'Anjou le soir même. Ce
+démon ne m'avait pas trompée, Emma était mourante.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! madame!</p>
+
+<p>&mdash;M. Lugarto avait su par mademoiselle Albin, misérable créature qu'il
+avait gagnée à prix d'or; il avait su, dis-je, l'état désespéré de
+cette malheureuse Emma, et s'était servi de cette affreuse nouvelle pour
+m'éloigner de Paris; je pouvais nuire à ses perfides projets sur vous,
+et ma présence auprès d'Emma devait servir de preuve à ses
+dénonciations. Ses perfidies avaient été bien calculées; je pleurais au
+chevet d'Emma presqu'à l'agonie; mon mari arriva. Nous étions tacitement
+séparés depuis plusieurs années; la conduite de M. de Richeville, dans
+cette occasion, le fera connaître.&mdash;Cette fille est à vous? me dit-il.
+Hélas! au moment de voir descendre cet ange au tombeau, moi... brisée
+par le désespoir, par le remords d'une faute que le ciel punissait d'un
+si terrible châtiment, je n'osais pas, je ne voulais pas mentir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment,&mdash;m'écriai-je en interrompant madame de Richeville,&mdash;Emma!...</p>
+
+<p>&mdash;Emma est ma fille,&mdash;répondit la duchesse, en baissant les yeux avec
+confusion.</p>
+
+<p>Je ne pus retenir un mouvement que madame de Richeville prit pour un
+reproche; elle se hâta d'ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne me condamnez pas avant de m'avoir entendue... Sans doute je fus
+coupable, bien coupable... mais si vous saviez... je vous dirai tout, et
+vous me plaindrez, j'en suis sûre. Après cet aveu, M. de Richeville me
+dit, au chevet de cette enfant expirante: «J'ai dissipé toute ma
+fortune, il vous reste cent mille livres de rente, donnez-moi un
+million, ou sinon je vous intente un procès en séparation, je fais un
+scandale horrible; j'ai toutes les lettres qui prouvent que mademoiselle
+de Lostanges est votre fille, qu'elle est née pendant mon voyage
+d'Italie... Ce n'est pas tout, j'ai aussi toutes les lettres que vous
+avez écrites à M. de Lancry...»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame,&mdash;m'écriai-je en rougissant,&mdash;c'est M. Lugarto seul qui,
+abusant de son influence sur mon mari, l'aura forcé de lui remettre ces
+lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas; je crois M. de Lancry incapable d'avoir commis
+volontairement une telle infamie... Que vous dirai-je, Mathilde?
+éperdue, à moitié folle de douleur, épouvantée de l'éclat d'un procès
+qui me déshonorait, d'un procès qui allait livrer aux sarcasmes du monde
+une mémoire sacrée pour moi... celle du père d'Emma...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'existe plus, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Non, depuis six ans... Il est mort,&mdash;dit madame de Richeville en
+portant ses mains à son front avec une douloureuse émotion. Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;En présence de tant de raisons qui me faisaient redouter le scandale
+dont me menaçait M. de Richeville si je n'exécutais pas ses volontés, je
+consentis à tout.. En homme de prévoyance,&mdash;ajouta la duchesse avec un
+sourire amer,&mdash;mon mari avait amené un de ses gens d'affaires; les actes
+étaient préparés. Là, près du lit de ma fille, je signai l'abandon de la
+moitié de ma fortune. En échange de cette donation, les lettres de M. de
+Lancry, celles qui se rattachaient à la naissance d'Emma, me furent
+rendues; grâce au ciel, maintenant mon mari se trouve désarmé contre
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela est bien misérable!&mdash;m'écriai-je;&mdash;près d'un lit de mort...
+venir imposer de telles conditions!</p>
+
+<p>&mdash;A cette heure, Mathilde,&mdash;me dit la duchesse de Richeville,&mdash;je vous
+ai fait l'aveu des deux seules fautes que j'aie jamais commises... on
+m'a prêté bien des aventures, et pourtant, devant ce Dieu souverainement
+bon qui m'a rendu ma fille... je vous le jure, Mathilde... jamais je
+n'ai justifié les calomnies dont on m'a accablée. Je ne prétends pas
+nier mes torts, ils sont immenses... Mais si vous saviez que, mariée à
+seize ans à peine... à M. de Richeville, je fus, après quelques mois
+d'union, dédaigneusement, brutalement sacrifiée, et à quelles créatures,
+mon Dieu! Pendant quatre ans, les succès que j'avais dans le monde
+suffirent pour me consoler du délaissement de mon mari; pendant ces
+quatre ans d'ivresse, ou plutôt d'étourdissement, mon c&oelig;ur sommeilla;
+je n'aimai personne, mais je ne connus pas un moment d'ennui; peu à peu
+je me lassai de ces fêtes, de cette existence vide et bruyante. Mon mari
+était parti pour l'Italie, où il resta deux ans; j'étais seule, libre;
+une mélancolie profonde s'empara de moi. Pour la première fois, les
+joies du monde ne me suffisaient plus. Que vous dirai-je, Mathilde... à
+cette époque, je rencontrai dans le monde le père d'Emma. Longtemps
+combattu, un amour violent me fit oublier mes devoirs. Si une faute
+pouvait être excusée, ennoblie par la valeur de celui qui vous la fait
+commettre, mon amour était excusable; celui que j'aimais réunissait les
+qualités, les charmes les plus rares. Cette passion profonde et partagée
+dura six ans, presque inconnue au monde, car je passai la plus grande
+partie de ce temps dans une de mes terres. La mort frappa celui que
+j'avais tant aimé. Après ce coup affreux, je passai plusieurs années
+dans des alternatives étranges, tantôt restant des mois entiers accablée
+par le désespoir, tantôt, voulant lutter contre le chagrin qui me
+dévorait, je me livrais avec ardeur à tous les plaisirs; j'accueillais
+avec une sorte de coquetterie distraite, innocente, je vous le jure,
+mais mille fois plus compromettante que bien des fautes,
+j'accueillais,&mdash;dis-je,&mdash;tous les hommages, tous les v&oelig;ux... car mon
+c&oelig;ur restait toujours froid et mort aux émotions de l'amour, et puis,
+lorsque ces hommes dont j'avais agréé si indifféremment les soins se
+croyaient aimés, me demandaient quelque preuve d'affection sérieuse, je
+les comprenais à peine, je croyais sortir d'un songe, leurs prétentions
+m'indignaient. Leur dépit, leur haine de se voir trompés dans des
+espérances que j'avais malheureusement encouragées, fomentaient
+d'abominables calomnies dont j'étais victime, et auxquelles vous avez
+entendu mademoiselle de Maran faire de si cruelles allusions... Alors,
+me voyant injustement attaquée, indignée de la méchanceté du monde, je
+cherchais un refuge dans la prière; ne pouvant rien éprouver sans
+exagération, je me vouais aux austérités les plus rigoureuses, je me
+couvrais d'un cilice, je vivais des mois entiers dans la plus profonde
+solitude; mais en vain je demandais à Dieu le repos, Dieu ne m'entendait
+pas, il voyait de l'impiété dans ces prières désespérées, violentes,
+dans ces velléités de religion auxquelles je ne me livrais que par
+accès et comme pour me venger des médisances que ma légèreté avait
+provoquées. Après tant de luttes, après tant d'amères déceptions, je
+voulus chercher une dernière consolation dans l'amour, ou plutôt
+j'espérai de faire revivre le passé, ce passé qui m'avait été si cher.
+Hélas! ce fut là ma plus grande faute, j'ai follement cru qu'on pouvait
+aimer deux fois. Au lieu de conserver dans mon c&oelig;ur un souvenir
+précieux et sacré, j'ai blasphémé ce premier et unique amour!...
+Parodiant ses élans, ses dévouements, ses enthousiasmes, j'aimai ou
+plutôt je crus aimer M. de Lancry; je m'aperçus bientôt de mon erreur,
+je versai des larmes amères sur cette nouvelle faute, si vaine pour mon
+bonheur. Je ne veux pas justifier l'odieuse conduite de M. de Lancry à
+mon égard, Mathilde, mais peut-être s'aperçut-il de la tiédeur de mon
+affection, quoique je fusse pour lui d'un dévouement sans bornes; chaque
+jour je reconnaissais avec une tristesse navrante que l'on n'aime qu'une
+fois; lors même qu'un second amour aurait la vivacité du premier, il ne
+serait toujours qu'une redite, qu'un reflet, qu'un écho. Après ma
+rupture avec M. de Lancry, dernière et fatale épreuve, je revins dans le
+monde sans intérêt, pensant continuellement à ma fille, que les
+convenances ne me permettaient pas d'avoir près de moi; alors j'appris
+la maladie d'Emma; une femme dans laquelle j'avais toute créance,
+mademoiselle Albin, que j'avais donnée pour gouvernante à ma fille, fut
+corrompue par les offres de M. Lugarto.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles infamies!</p>
+
+<p>&mdash;Elle lui vendit la correspondance que j'avais toujours entretenue
+avec elle, ainsi que toute les pièces qui se rattachaient à la naissance
+d'Emma, et que je lui avais confiées, les fréquents voyages de M. de
+Mortagne n'ayant pas permis à cet excellent ami de se charger de ce
+dépôt. Lorsque mon mari m'eut arraché une dernière concession, au chevet
+de ma fille mourante, je fis v&oelig;u, si Dieu daignait la rendre à la
+vie, d'abandonner à jamais le monde et de passer la fin de mes jours
+dans une retraite qui aurait tous les caractères de la vie religieuse.
+Dieu eut pitié de moi, il a sauvé Emma: depuis ce v&oelig;u, je ne puis
+vous dire le calme dont je jouis... Mon existence va désormais se passer
+entre ma fille et l'exercice de cette religion dont je commence à
+comprendre la douceur infinie... Je suis si heureuse de cet avenir,
+Mathilde, si heureuse, que je tremble que quelque nouveau malheur ne
+vienne le briser... Voyez-vous, j'ai été trop coupable pour avoir droit
+à une pareille félicité,&mdash;ajouta madame de Richeville avec un profond
+soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne croyez pas cela, madame, Dieu pardonne tant au repentir!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il vous entende, Mathilde!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! où allez-vous à cette heure, madame?</p>
+
+<p>&mdash;A Paris; je me retirerai au couvent du Sacré-C&oelig;ur, où je vais mener
+Emma. Elle passera pour une orpheline de mes parentes. La supérieure du
+couvent m'abandonne un petit appartement dans cette sainte maison; c'est
+là où je vivrai désormais. Lorsque Emma sera en âge d'être mariée, je
+prierai M. de Mortagne, vous, Mathilde, vous qui connaîtrez le triste
+secret de sa naissance, de chercher un homme assez généreux pour ne pas
+rendre cette pauvre enfant responsable de la faute de sa mère. Je lui
+abandonnerai le reste de ma fortune, à la réserve d'une modique pension;
+je consacrerai ma vie désormais à l'expiation de mes erreurs, et Dieu
+exaucera peut-être... les v&oelig;ux que je ferai pour le bonheur de ma
+fille.</p>
+
+<p>Il y avait dans les paroles, dans l'aveu de madame de Richeville, tant
+de simplicité, elle annonçait une résolution si ferme et si sincère, que
+j'en fus profondément émue.</p>
+
+<p>J'étais aussi touchée de la voir, elle si belle, si jeune encore, car
+elle avait au plus trente-quatre ou trente-cinq ans, se dévouer à une
+retraite profonde et renoncer au monde, où elle pouvait encore briller
+de tant d'avantages.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame,&mdash;lui dis-je,&mdash;comment Dieu ne vous prendrait-il pas en
+pitié et en grâce?</p>
+
+<p>&mdash;Il a déjà été si miséricordieux en me rendant ma fille, en la douant
+si bien, car vous n'avez pas d'idée des qualités adorables de cette
+enfant; si vous saviez quel c&oelig;ur, quelle âme, quel esprit enchanteur!
+Non, l'amour maternel ne m'aveugle pas...&mdash;dit la duchesse, sans pouvoir
+retenir ses larmes,&mdash;il est impossible de rencontrer plus de bonté,
+jointe à plus de noblesse, à plus de droiture; et puis une sensibilité
+si expansive, si vraie... Tenez, son âme se lit dans son regard
+angélique, et puis... mais, pardon... pardon, Mathilde, excusez une
+pauvre mère; mais je trouve si rarement l'occasion de dire <i>ma fille</i>,
+que j'abuse...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pouvez-vous le croire, madame? pensez-vous que je ne sente pas
+combien la contrainte que vous vous imposez doit vous être pénible?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oh! oui... bien pénible, Mathilde, surtout lorsque je suis
+seule avec Emma; quoique je l'accable de tendresse, quoiqu'elle m'aime
+tendrement, hélas! elle ne sait pas... elle ne saura jamais que je suis
+sa mère... Il me semble que si elle le savait elle m'aimerait autrement;
+il me semble que sa voix aurait un autre accent, ses yeux un autre
+regard; je ne suis pour elle qu'une parente étrangère qu'elle a vue bien
+rarement. Que serait-ce donc si elle savait que je suis sa mère...
+Quelquefois je suis sur le point de lui tout avouer, mais la honte me
+retient... Jamais je ne m'exposerai à rougir devant cet ange. Mais
+encore pardon, Mathilde, de tant vous parler de moi... Maintenant vous
+savez ma vie, vous imiterez ma confiance... Maintenant, Mathilde,
+parlons de vous... je vous en supplie... ne me cachez rien...
+Croyez-moi, l'expérience du malheur mûrit la raison, mes conseils
+pourront vous être utiles.</p>
+
+<p>Après un moment d'hésitation, je racontai à madame de Richeville tous
+les motifs que j'avais d'être jalouse d'Ursule, mes soupçons sur sa
+liaison avec M. Chopinelle, ce que j'avais surpris de son entretien avec
+mon mari, et enfin mon appréhension de l'arrivée prochaine de ma
+cousine.</p>
+
+<p>Madame de Richeville me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, vous aimez toujours passionnément votre mari... tant mieux,
+c'est une sainte et noble chose qu'un amour comme le vôtre; sans doute
+on souffre, mais le c&oelig;ur est plein, et cette ardeur fiévreuse et
+inquiète vaut mieux que le vide et le néant. Votre cousine me paraît
+très-dangereuse. Autrefois mademoiselle de Maran vous exaltait toujours
+aux dépens d'Ursule avec une méchanceté profondément calculée. Elle
+savait que les femmes de ce caractère n'oublient rien, que chez elles
+les blessures de l'orgueil sont incurables. Ursule voudra se venger sur
+vous des humiliations de son enfance, des ridicules de son mari, des
+ridicules de son premier amant... La fatalité a voulu que vous fussiez
+témoin de bien des scènes dont elle rougit; elle ne l'oubliera jamais...
+Regardez-la donc comme votre plus mortelle ennemie. Vous avez été
+parfaite pour elle: les méchants ne pardonnent pas le bien qu'on leur a
+fait.</p>
+
+<p>&mdash;Elle va pourtant venir encore me protester de son hypocrite amitié!
+Jamais! oh! jamais je ne le souffrirai.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, vous connaissez le caractère intraitable de votre mari; s'il
+veut que vous receviez votre cousine, vous serez obligée de lui obéir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! jamais, jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant, que ferez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je supplierai Gontran, il verra mes larmes, il aura pitié de moi, car,
+j'en suis sûre, si elle vient ici, je tomberai malade.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Lancry n'aura pas de pitié, Mathilde, car je crois comme vous
+que peut-être ce voyage a été convenu entre lui et Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez donc qu'il l'aime?</p>
+
+<p>&mdash;Comme il peut aimer... D'après ce que vous m'avez dit, je ne doute pas
+que votre cousine n'ait été pour lui d'une coquetterie brusque et
+provoquante... Leur intelligence se sera établie sur-le-champ; sans le
+hasard qui vous a permis de surprendre quelques mots de leur entretien,
+vos soupçons n'eussent pas été éveillés.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que faire, mon Dieu! que faire? Une fois ma cousine ici, madame,
+mon malheur sera certain; Gontran n'aura de soins que pour elle, ma vie
+sera un supplice de tous les instants.</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas cela, au contraire. Si vous suivez mes avis, Ursule ne
+restera que quelques jours chez vous; pendant ce temps, elle repoussera
+jusqu'aux moindres prévenances de votre mari.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, Mathilde. Votre cousine, cette femme si mélancolique, si
+romanesque, tient, avant tout, à l'influence qu'elle exerce sur son
+mari. Pour assurer cette influence, rien ne lui coûte, elle flatte sa
+vulgarité, elle la partage, elle l'exagère, c'est tout simple. Ursule
+est orgueilleuse, cupide et pauvre; elle écrase son mari de travail,
+afin d'être bientôt en état de mener à Paris une vie opulente. Que
+demain M. Sécherin sache qu'Ursule le trompe, demain il l'abandonne, et
+Ursule redevient pauvre, sans autre ressource que sa dot. Elle s'est
+mariée pour être riche, et elle sacrifiera beaucoup, si ce n'est tout, à
+la conservation de cette fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, son mari l'aime tant, il est si bon, si faible!</p>
+
+<p>&mdash;D'après ce que vous m'avez dit de lui, il est aussi courageux
+qu'honnête et dévoué; jamais de tels caractères ne transigent avec
+l'honneur et ne descendent à des lâchetés. Il adore sa femme; du moment
+où il sera certain qu'elle le déshonore, il l'abandonnera; il sera
+atrocement malheureux peut-être, mais il ne la reverra jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Me conseillez-vous donc de dénoncer Ursule?&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous conseille, mon enfant, d'attendre ici votre cousine, et, le
+jour même de son arrivée, de lui dire avec calme et fermeté: «Votre
+voyage à Maran était concerté avec mon mari, je ne suis pas votre dupe;
+je vous déclare que je suis déterminée à tout pour vous éloigner de chez
+moi. Je ne puis empêcher M. de Lancry de se laisser séduire par vos
+coquetteries, mais je ne souffrirai pas que vous veniez me braver ici;
+vous dominez complétement M. Sécherin, il vous sera donc très-facile,
+dans cinq ou six jours, de le décider à partir sous prétexte d'un
+refroidissement dans notre amitié, dont je vous fournirai
+très-naturellement l'occasion. Si vous me refusez, demain je m'adresse à
+votre mari, et je lui avoue franchement qu'à tort ou à raison je suis
+jalouse de vous, et que je le supplie de vous emmener. Voyez donc si
+vous voulez m'accorder de bonne grâce ce que je puis obtenir par un
+autre moyen.» Parlez-lui ainsi, Mathilde,&mdash;ajouta madame de
+Richeville,&mdash;et je vous jure qu'elle n'hésitera pas à partir... elle
+craindra avec raison qu'une fois les soupçons de son mari éveillés, il
+ne perde cette confiance aveugle qui fait toute la force, toute l'audace
+et tout l'avenir de votre cousine.</p>
+
+<p>J'avais attentivement écouté madame de Richeville; ce qu'elle me disait
+me semblait juste et vrai. Mille circonstances oubliées, me revenant à
+l'esprit, me prouvèrent que la duchesse devinait à merveille le
+caractère d'Ursule. Seulement je lui avouai que je redoutais l'assurance
+effrontée dont ma cousine m'avait donné tant de preuves.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, Mathilde, je vous engage surtout à ne jamais discuter avec
+elle; ne sortez pas de ceci: «Allez-vous-en de chez moi ou je vous
+démasque à votre mari,» rien de plus, rien de moins.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, c'est bien cruel!</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, pas de faiblesse! tout serait perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame, si Gontran ne m'aime plus... il me sacrifiera à toute
+autre aussi bien qu'à Ursule,&mdash;dis-je avec accablement.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre enfant, il faut toujours, dans la vie, commencer par
+s'assurer tout le repos et tout le bonheur qu'on peut prétendre; Ursule
+éloignée, vous serez tranquille ici jusqu'à l'hiver; ce sera toujours
+autant de gagné; une fois de retour à Paris, si vous redoutez encore ses
+coquetteries, vous aurez recours aux mêmes menaces.. Je conçois que
+votre générosité s'en effraye... mais vous n'en viendrez pas à cette
+extrémité... Croyez-moi, la menace que vous ferez à votre cousine
+suffira pour la faire renoncer à ses projets d'ambition, et elle
+redoutera trop de redevenir pauvre par l'abandon de son mari pour vous
+mettre dans la nécessité de la perdre.. Les femmes comme elle sont
+incapables d'un sacrifice, même lorsqu'il s'agit de leurs mauvaises
+passions.</p>
+
+<p>Madame Blondeau, rentrant avec Emma, mit fin à notre conversation.</p>
+
+<p>Emma courut à sa mère et lui donna, en l'embrassant, un gros bouquet de
+roses. La promenade avait avivé son teint des plus vives et des plus
+charmantes couleurs. Elle vint s'asseoir un moment entre la duchesse et
+moi sur un canapé du salon. Madame de Richeville posa le bouquet sur ses
+genoux, prit une des mains d'Emma dans les siennes, de l'autre elle
+lissa les bandeaux de cheveux blonds de sa fille que la promenade avait
+un peu dérangés.</p>
+
+<p>En nous voyant toutes trois, cette enfant, sa mère et moi, en comparant
+nos trois âges et nos trois exigences, je réfléchis, hélas! avec
+amertume que je n'avais plus la sécurité confiante de la jeune fille, et
+que je ne possédais pas encore la résignation morne que les chagrins ont
+laissée à sa mère.</p>
+
+<p>Je réfléchissais encore aux douleurs que j'aurais encore à subir avant
+que d'arriver, comme madame de Richeville, au renoncement de toutes les
+espérances humaines. L'âge d'<i>action</i> de la femme, si cela se peut dire,
+s'étend surtout de quinze à trente ans. Emma, moi, et madame de
+Richeville, nous réunissions ces trois périodes de la vie, le calme
+innocent et pur, la tourmente orageuse des passions, et l'accablement
+qui leur succède, alors que meurtri dans la lutte, le c&oelig;ur cherche le
+repos dans l'oubli.</p>
+
+<p>Madame de Richeville répugnait à voir Gontran. A la fin de la journée
+elle me quitta. Elle n'avait pas reçu de nouvelles de M. de Mortagne; il
+n'avait pas répondu à la lettre que je lui avais écrite pour le prévenir
+de l'intention où était mon mari de vendre Maran.</p>
+
+<p>Je ressentis quelques inquiétudes. Madame de Richeville me promit de
+m'écrire aussitôt son arrivée à Paris, pour me rassurer à ce sujet. Elle
+me recommanda aussi de la tenir très au courant de ce qui se passerait à
+Maran lors de l'arrivée d'Ursule, et de me bien souvenir de ses
+conseils.</p>
+
+<p>Je quittai cette excellente amie avec un cruel serrement de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le soir, lorsque Gontran revint de la chasse, je lui appris la visite de
+madame de Richeville.</p>
+
+<p>Il y parut assez indifférent. Je lui donnai ensuite la lettre de M.
+Sécherin, qui annonçait la prochaine arrivée de ma cousine. M. de Lancry
+me répondit froidement qu'il en était très-satisfait, parce qu'Ursule me
+tiendrait compagnie.</p>
+
+<p>Quatre ou cinq jours après mon entrevue avec madame de Richeville,
+monsieur et madame Sécherin arrivèrent à Maran.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="E-CHAPITRE_XV" id="E-CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h3>
+
+<h4>LES DEUX AMIES.</h4>
+
+<p>Ursule me sauta au cou et m'embrassa avec effusion. Je répondis
+froidement à ces témoignages d'amitié. Ma cousine ne s'aperçut pas ou
+feignit de ne pas s'apercevoir de la tiédeur de mon accueil.</p>
+
+<p>Après les premiers compliments, M. Sécherin me dit avec un soupir, en
+regardant sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cousine, le lendemain de votre départ nous nous sommes
+séparés d'avec maman, nous avons quitté Rouvray. Hélas! oui, vous n'avez
+pas d'idée, ma cousine, combien cela a coûté à ma femme. Elle en avait
+l'âme navrée, ce qui prouve son bon c&oelig;ur, car, sans reproche, maman
+avait été bien dure et bien injuste pour elle. Mais que voulez-vous? une
+fois que les vieilles gens ont mis quelque chose dans leur tête, on ne
+peut pas le leur ôter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous habitez toujours à quelque distance de Rouvray,&mdash;lui
+dis-je,&mdash;afin de voir votre mère et de surveiller votre fabrique?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, cousine, j'ai très-souvent vu ma mère, elle va
+très-bien, et, comme dit ma femme, je suis sûr que maman aime mieux cet
+arrangement-là, maintenant qu'il est fait; elle est bien plus libre, et
+nous aussi. Mais elle n'a jamais voulu recevoir Ursule; que voulez-vous,
+c'était son idée. Ma femme en a bien pleuré, allez. Enfin il n'importe;
+il ne s'agit pas de cela. Maintenant ma fabrique va toute seule; tout
+compte fait, j'ai soixante-huit mille livres de rentes, et, ma foi,
+Ursule et moi nous voulons jouir un peu de la vie... Vous ne savez pas
+notre projet?</p>
+
+<p>&mdash;Non, vraiment, mon cher cousin.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami,&mdash;dit Ursule,&mdash;vous allez être indiscret; je vous supplie
+de...</p>
+
+<p>&mdash;Indiscret avec notre bonne cousine,&mdash;s'écria M. Sécherin en
+interrompant sa femme,&mdash;est-ce que cela est possible? est-ce qu'elle
+n'est pas votre s&oelig;ur, votre meilleure amie d'enfance?&mdash;et se penchant
+à mon oreille, M. Sécherin me dit tout bas: Vous voyez, cousine, je dis
+<i>vous</i>; je ne tutoie plus ma femme;&mdash;il reprit tout haut: Et d'ailleurs
+je suis sûr que ce que je vais proposer à notre cousine lui causera un
+véritable plaisir, puisque ça nous en cause. En un mot, madame la
+vicomtesse, lors de votre mariage vous nous avez proposé de nous céder à
+Paris un appartement dans votre hôtel, que vous n'habiterez pas tout
+entier... eh bien! nous acceptons...</p>
+
+<p>Je regardai Ursule avec autant de surprise que d'indignation; elle ne
+parut pas me comprendre, et me sourit tendrement pendant que M. Sécherin
+continuait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous souvenez-vous de ce que vous nous disiez, cousine? venez à Paris,
+nous ne ferons qu'une famille... l'hiver à Paris, l'été à Maran ou à
+Rouvray; eh bien! ces beaux projets qui vous plaisaient tant et à nous
+aussi..., ils vont être réalisés, nous ne nous quitterons plus... Tous
+les ans j'irai voir maman, je vous laisserai Ursule; je me suis fait
+arranger un pied-à-terre à ma fabrique. Maintenant nous venons vous
+demander ici l'hospitalité jusqu'à ce que nous partions ensemble pour
+Paris. Afin de ne pas laisser mon temps et mon argent sans emploi, je
+prendrai un intérêt dans la maison de banque d'un de mes amis, maison
+bien sûre, puisqu'elle a résisté à l'épreuve de la révolution de
+juillet. Ça m'occupera pendant mon séjour à Paris. Seulement, dans
+quelque temps, je vous quitterai pour un petit voyage. Il s'agit d'une
+ferme que l'on me propose d'acheter et que je veux visiter. Pendant ce
+temps-là, vous et Ursule vous conviendrez de tout pour notre
+établissement à Paris; autant nous avoir pour locataires que des
+étrangers, n'est-ce pas, cousine? Mais au fait, non, les femmes
+n'entendent rien aux affaires, j'arrangerai tout avec M. de Lancry. Eh
+bien? cousine, avouez que vous ne vous attendiez pas à cela... et que
+nous vous ménagions une fière surprise...</p>
+
+<p>M. Sécherin était peu clairvoyant; il ne s'aperçut pas de ma stupeur.</p>
+
+<p>Ma position devenait d'autant plus pénible, qu'en effet, alors que
+j'avais une foi aveugle dans l'amitié d'Ursule, je lui avais fait cette
+proposition, en la suppliant de l'accepter.</p>
+
+<p>Interprétant mon silence à sa manière, M. Sécherin s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous n'en revenez pas! J'en étais sûr, vous ne nous croyez
+pas capables de cela.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, mon cousin, j'étais loin d'espérer...</p>
+
+<p>&mdash;Que nous nous ressouviendrions de tes offres, ma bonne Mathilde?...
+Ah! c'était faire injure à moi d'abord et à mon mari ensuite, dit Ursule
+d'un ton de gracieux reproche.</p>
+
+<p>Ne voulant pas éclater avant d'avoir eu avec elle la conversation que je
+désirais avoir, d'après les conseils de madame de Richeville, je
+répondis assez embarrassée:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute j'espérais cette bonne fortune, mon cher cousin; mais je ne
+comptais pas qu'elle fût si prochaine, et je suis ravie de cet
+empressement de votre part.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous crois, cousine, parce que vous le dites... Oh! je vous
+connais; vous n'êtes pas de ces femmes qui disent oui quand elles
+pensent non. Maman me le répétait toujours: «Madame de Lancry, c'est la
+vérité, c'est l'honneur en personne; ce qu'elle dit, c'est parole
+d'Évangile.» N'est-ce pas, Ursule?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mon ami; mais votre mère en disant cela pensait comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est vrai... Oh! voyez-vous, cousine, vous n'avez pas d'amie,
+qu'est-ce que je dis? de s&oelig;ur plus dévouée que ma femme. C'est
+toujours Mathilde par-ci, Mathilde par-là; enfin, surtout depuis votre
+petit voyage à Rouvray, elle est comme endiablée pour venir habiter avec
+vous. Vous jugez comme ça me va, à moi qui non plus ne jure que par
+vous, sans oublier mon cousin Lancry... Ah! cousine, comme on dit, les
+deux font la paire. Vous êtes née pour M. de Lancry comme M. de Lancry
+est né pour vous... C'est comme moi, sans vanité, je suis né pour Ursule
+comme Ursule est née pour moi... Mais c'est que c'est très-vrai, les
+grands seigneurs sont faits pour les grandes seigneuresses comme
+vous,&mdash;ajouta M. Sécherin en éclatant de rire;&mdash;les gentilles petites
+bourgeoises comme Ursule sont faites pour les bons bourgeois comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin, je ne suis pas de votre avis; il n'y a aucune de ces
+différences-là entre Ursule et moi: ne sommes-nous pas parentes?&mdash;dis-je
+en voyant que la conversation prenait un caractère fâcheux et que M.
+Sécherin blessait profondément l'orgueil de sa femme.</p>
+
+<p>Malheureusement, lorsque mon cousin poursuivait une idée, il était
+impossible de l'en distraire; aussi reprit-il:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me comprenez pas, cousine. Je ne parle pas de la naissance: je
+sais bien que la famille de ma femme est noble et que je ne suis qu'un
+bon bourgeois; mais je dis que vous et votre mari, vous avez en vous
+quelque chose de supérieur, d'imposant, que ni moi ni Ursule nous
+n'avons pas, et pour ma part j'en suis ravi... oui, ravi... Est-ce que
+vous croyez que si ma femme avait eu votre grand air de princesse, je
+l'aurais tutoyée le jour de mes noces? Ah bien oui! je n'aurais jamais
+osé... Au contraire, Ursule, avec sa charmante petite mine chiffonnée,
+dont je raffole de plus en plus, m'a mis à mon aise tout de suite; je
+lui ai dit <i>toi</i>, elle m'a dit <i>tu</i>, et nous avons été à l'instant une
+paire d'amis. Enfin entre vous et elle, il y a cette différence que...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous arrête là,&mdash;dis-je à M. Sécherin.&mdash;Ne cherchez pas à nous
+rendre compte de la variété de vos impressions; contentez-vous de les
+éprouver. Vous aimez passionnément Ursule, voilà pourquoi vous êtes
+parfaitement en confiance avec elle, pourquoi vous lui trouvez avec
+raison la grâce et le charme qui attirent, tandis que vous me trouvez,
+moi, digne et imposante; en un mot vous l'aimez d'amour, et vous avez
+pour moi une franche et sincère amitié... voilà la différence.</p>
+
+<p>&mdash;C'est prodigieux comme vous donnez la raison de tout!&mdash;s'écria M.
+Sécherin.&mdash;Ah!... à propos de quelque chose de
+prodigieux,&mdash;reprit-il,&mdash;je vais bien vous étonner. Est-ce que je ne
+suis pas devenu écuyer!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Encore une preuve de dévouement que m'a donnée mon mari, dit
+Ursule.&mdash;Après ton départ, ma bonne Mathilde, mon médecin m'a ordonné
+l'exercice du cheval. M. Sécherin a eu la bonté de faire venir de Tours
+un maître d'équitation, et il a partagé mes leçons pour pouvoir
+m'accompagner.</p>
+
+<p>L'idée me vint aussitôt qu'Ursule avait appris à monter à cheval, afin
+de pouvoir, une fois à Maran, se ménager des tête-à-tête avec mon mari,
+car depuis notre arrivée, Gontran avait toujours refusé de me laisser me
+livrer à cet exercice.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne pouvez pas vous imaginer,&mdash;reprit mon cousin,&mdash;avec quelle
+ardeur, avec quel courage Ursule apprenait. Ce qui lui avait été
+ordonné pour sa santé était devenu pour elle un vrai plaisir; elle
+montait deux ou trois fois a cheval par jour dans un pré de la fabrique
+qui avait l'air d'avoir été créé pour ça. Elle était si hardie, si
+intrépide, que l'écuyer disait qu'il n'avait vu personne avoir des
+dispositions pareilles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, vous exagérez,&mdash;dit Ursule avec modestie.</p>
+
+<p>&mdash;J'exagère! eh bien! je parie qu'il n'y a pas un des chevaux de M. de
+Lancry qu'Ursule ne puisse monter,&mdash;s'écria M. Sécherin;&mdash;et quant à
+moi, je n'en pourrais pas dire autant... ni vous non plus, cousine, car
+vous n'êtes guère <i>écuyère</i>, je crois...</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cousin; mais il serait très-imprudent à Ursule d'essayer de
+monter un des chevaux de M. de Lancry; aucun n'est dressé pour une
+femme; il y aurait du danger pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Du danger!... Ah! vous la connaissez bien! Du danger! Est-ce qu'elle
+craint quelque chose?... Ah! une fois à cheval, si vous la voyiez, comme
+elle y est gentille et comme son amazone lui va bien! comme ça fait
+valoir sa taille! Rien qu'à la regarder, j'en ai la tête tournée. Tu
+montreras ton amazone à notre cousine, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien, mon ami, qu'on dit un habit de cheval et non pas une
+amazone,&mdash;dit Ursule en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, c'est vrai, tu me l'as dit, je l'avais oublié. Oh! es-tu
+mademoiselle de Maran! L'es-tu! N'est-ce pas, cousine?</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne Mathilde ne pourra pas m'en vouloir de ce petit reproche que
+je vous fais, mon ami, car elle-même m'a recommandé de toujours vous
+avertir de ce qui se disait ou non,&mdash;n'est-ce pas, ma s&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui...&mdash;répondis-je avec distraction. J'étais navrée; la
+jalousie, et, le dirai-je, l'envie, me torturaient. Je voyais déjà
+Ursule à cheval à côté de Gontran, coquette, hardie, impétueuse, et tous
+deux partant pour de longues promenades, et moi... moi seule je restais!
+Non, non, me dis-je en frémissant de colère, cela ne sera pas. Il faut
+qu'Ursule parte; je suivrai les conseils de madame de Richeville.</p>
+
+<p>Au moment où j'étais livrée à ces amères pensées, Ursule reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici bientôt l'heure du dîner, ma chère Mathilde; veux-tu avoir la
+bonté de faire demander ma femme de chambre... pour qu'on nous conduise
+à notre appartement?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, et fais-toi belle; tu as apporté de si charmantes toilettes.
+Figurez-vous, cousine,&mdash;dit M. Sécherin,&mdash;qu'elle avait tant de caisses
+et de cartons, que j'ai été obligé d'acheter un fourgon à Tours pour
+apporter tout cet attirail, y compris Célestine, mademoiselle Célestine,
+veux-je dire, une femme de chambre comme il n'y en a pas, dit-on, et que
+ma femme a fait venir de Paris. Il est vrai de dire qu'elle coiffe dans
+la perfection des perfections.</p>
+
+<p>Ces préparatifs de coquetterie de la part d'Ursule augmentèrent encore
+mes soupçons; je ne pus m'empêcher de lui dire avec assez d'aigreur:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! pourquoi donc as-tu fait tant d'apprêts? comment, pour
+venir passer quelque temps avec nous qui ne voyons personne!... Mais, en
+vérité, on dirait que tu as de grands projets de conquête; je ne sais
+qui tu veux séduire ici. Cela devient très-inquiétant,&mdash;ajoutais-je
+d'une voix altérée en m'efforçant de sourire.</p>
+
+<p>Ursule ne me répondit rien; mais elle me montra M. Sécherin d'un geste
+de tête d'une coquetterie charmante, et me dit avec la candeur la plus
+merveilleusement simulée:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! je veux séduire mon mari... voilà tout.</p>
+
+<p>M. Sécherin ne put résister à cette attaque; il saisit la main de sa
+femme, la baisa tendrement à plusieurs reprises, et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle gentille et naturelle!... hein, cousine, l'est-elle? Mais
+elle a raison. Vous oubliez donc vos leçons quand vous me disiez: «Mon
+cher cousin, c'est surtout pour son mari qu'une femme doit se parer,
+faire des frais, et, <i>vice versâ</i>, qu'un mari doit se parer, doit faire
+des frais surtout pour sa femme.» Ah... ah... cousine, nous n'oublions
+pas vos conseils, allez! soyez tranquille. Aussi je vais imiter Ursule,
+et vous demander la permission d'aller me faire pour elle le plus beau
+que je le pourrai... car, vous l'avez dit, dès qu'un mari se néglige,
+c'est une preuve qu'il n'aime plus sa femme d'amour, et quand il n'aime
+plus sa femme d'amour...</p>
+
+<p>&mdash;Toute chose peut s'exagérer,&mdash;dis-je à M. Sécherin en l'interrompant,
+car Gontran pouvait rentrer d'un moment à l'autre, et j'aurais été
+profondément humiliée de laisser deviner à Ursule avec quel dédain mon
+mari me traitait depuis quelque temps.</p>
+
+<p>Je repris donc:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une certaine liberté qui s'accorde parfaitement avec une vie de
+campagne toute solitaire; la recherche de toilette y est alors presque
+déplacée, presque de mauvais goût.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mathilde!... Mathilde!...&mdash;dit Ursule en souriant,&mdash;regarde-toi
+donc: quelle élégance!... Je ne t'ai jamais vue mise avec plus de
+coquetterie.</p>
+
+<p>Je ne sus que répondre. Ne voulant rien négliger pour ranimer l'amour de
+Gontran à Maran comme autrefois dans notre maisonnette de Chantilly, je
+n'avais qu'un but, celui de lui plaire le plus possible, malgré ses
+dédains.</p>
+
+<p>A ce moment j'entendis une porte s'ouvrir; je reconnus les pas de
+Gontran. Je rougis de honte.</p>
+
+<p>Il entra... Quel fut mon étonnement! Il était mis avec une élégance, une
+recherche extrêmes.</p>
+
+<p>J'étais tellement habituée à le voir dans des accoutrements sordides,
+que je le reconnaissais à peine. J'examinai attentivement Ursule lorsque
+mon mari entra, elle ne rougit pas.</p>
+
+<p>Gontran fut d'une grâce et d'une cordialité parfaites. Ses traits, qui
+pendant deux mois s'étaient à peine déridés pour moi, reprirent
+l'expression ravissante qui, lorsqu'il le voulait, leur donnait une
+séduction irrésistible.</p>
+
+<p>Ursule et son mari nous laissèrent quelques instants avant dîner.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de dire à Gontran:</p>
+
+<p>&mdash;Vous saviez sans doute qu'Ursule était ici.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela... parce que j'ai quitté mes habits de chasse et que je
+ne les quitte pas quand je suis seul avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute c'est un enfantillage, mais il me semble que ce que vous
+faites pour une étrangère...</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais le faire pour vous, est-ce cela?&mdash;me demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, mon ami, que j'ai autant de droits que ma cousine à être
+traitée par vous avec égard.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi, ma chère amie, de vous faire observer que les égards ne
+consistent pas dans un vêtement fait d'une façon ou d'une autre. Il est
+tout simple que je m'habille convenablement pour recevoir votre cousine.
+Ce n'est pas moi qui l'ai invitée à venir ici, c'est vous; je crois donc
+faire une chose qui vous soit agréable en l'accueillant de mon mieux, et
+en ayant pour elle les égards que tout homme doit à une femme qu'il a
+l'honneur de recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ignoriez qu'Ursule devait venir ici cet automne?&mdash;demandai-je à
+mon mari en tâchant de lire sur sa physionomie. Il resta impassible et
+me répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignorais complétement; mais, après tout, maintenant j'en suis
+enchanté. Sa présence vous distraira, et son mari est le meilleur des
+hommes... Mais qu'avez-vous? l'arrivée de votre amie d'enfance ne vous
+cause pas la joie que j'attendais...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai des raisons pour cela, mon ami... Et je crains que le séjour de
+ma cousine ici ne soit pas aussi long qu'elle l'espère, peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Les affaires de son mari l'abrégeront sans doute. Vous en a-t-elle
+prévenue?</p>
+
+<p>&mdash;Non... mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais?... que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui supplierai Ursule de partir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que... parce que...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai des raisons pour craindre sa présence, parce que...
+j'en suis jalouse, Gontran!</p>
+
+<p>&mdash;De votre cousine! Ah çà, mais vous êtes folle, ma chère amie!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas folle, Gontran... L'instinct de mon c&oelig;ur ne me
+trompe pas.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, vous allez lui rendre le séjour de Maran bien
+agréable! cette vision promet!... Il est dit qu'avec vous on n'a jamais
+un moment de repos. Ah! quel malheureux caractère vous avez... et pour
+vous et pour les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu... ce n'est pas ma faute si j'ai des soupçons... si...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, encore une fois, vos soupçons n'ont pas le sens commun;
+réfléchissez donc que c'est m'accuser sans raison, que c'est vous
+tourmenter sans motif.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai? bien vrai? Gontran, soyez généreux! rassurez-moi... j'ai tant de
+frayeur.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Mathilde...&mdash;me dit Gontran avec une dignité touchante,&mdash;je ne
+vous parlerai plus de mon amour, vous ne me croiriez plus peut-être;
+mais je vous dirai que M. Sécherin, notre parent, vient habiter chez
+nous, et que je serais un misérable si je songeais seulement à abuser
+aussi lâchement de l'hospitalité que nous lui offrons.</p>
+
+<p>Je serrai la main de Gontran dans les miennes, ces simples et nobles
+paroles me redonnèrent du courage.</p>
+
+<p>Ursule et son mari rentrèrent. Je trouvai ma cousine si jolie, si
+fraîche, si rose, ses yeux étaient à la fois si doux et si brillants,
+son sourire si fin et si agaçant, sa taille si accomplie, que je jetai
+les yeux sur une glace placée en face de moi pour me comparer avec
+Ursule.</p>
+
+<p>Hélas! je remarquai avec douleur que j'étais pâle, que mes traits
+étaient changés, flétris, languissants, car depuis quelque temps je me
+trouvais souffrante, j'éprouvais toujours un malaise vague, un
+accablement douloureux que j'attribuais au chagrin et qui augmentait
+sans cesse. Pour la première fois, je m'aperçus que mon visage avait
+déjà perdu cette première fleur de jeunesse qui rendait les traits
+d'Ursule si enchanteurs.</p>
+
+<p>Le dîner fut très-gai, grâce a mon mari qui y mit beaucoup d'enjouement
+et d'entrain. Ursule était visiblement gênée, elle craignait de paraître
+trop gaie à mes yeux et de perdre ainsi son prestige mélancolique; d'un
+autre côté, elle regrettait de ne pouvoir se montrer à Gontran sous un
+jour plus brillant. A la fin du dîner, M. Sécherin en revint à sa
+malheureuse proposition.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin,&mdash;dit-il à M. de Lancry,&mdash;je soutenais tout à l'heure à
+madame de Lancry que ma femme était capable de monter n'importe lequel
+de vos chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, madame, vous montez à cheval?&mdash;dit Gontran avec
+étonnement.&mdash;Mais c'est une bonne fortune pour nous, j'oserais presque
+dire pour vous; car les environs de Maran sont délicieux, et je suis
+charmé de pouvoir vous offrir cette distraction.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami,&mdash;dis-je à mon mari,&mdash;vous n'avez pas de chevaux de
+femme... car vous savez que vous n'avez jamais voulu me permettre de
+vous suivre à la chasse. Et ce serait une grande imprudence que
+d'exposer Ursule à...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous ai déjà dit que ma femme sait très-bien monter à cheval,
+cousine...&mdash;s'écria M. Sécherin en m'interrompant.&mdash;Depuis deux mois
+elle ne fait que cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde a raison,&mdash;dit Ursule avec résignation,&mdash;il serait plus
+prudent de m'abstenir de cet exercice.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez bien penser, madame,&mdash;lui dit Gontran,&mdash;que pour rien au
+monde je ne voudrais vous exposer à quelque danger. Madame de Lancry n'a
+jamais monté à cheval de sa vie; aussi, par prudence, j'ai dû me priver
+du plaisir de l'emmener avec moi... tandis que vous... d'après ce que me
+dit mon cousin...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous réponds que ma femme vous étonnera!&mdash;s'écria M.
+Sécherin.&mdash;L'écuyer de Tours n'en revenait pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai justement une jument excellente et d'une douceur parfaite,&mdash;dit
+M. de Lancry;&mdash;elle conviendra on ne peut mieux à madame Sécherin; et
+si ma cousine veut bien m'accorder quelque confiance, elle n'aura
+aucune crainte.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai sans doute une entière confiance en vous, mon cousin,&mdash;dit Ursule
+en hésitant;&mdash;mais, tout bien considéré, je regretterais trop de prendre
+un plaisir que Mathilde ne pût pas partager.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que vous êtes donc enfant,&mdash;dit M. Sécherin à sa femme,&mdash;parce
+que madame de Lancry ne monte pas à cheval, elle ne veut pas vous
+empêcher d'y monter. N'est-ce pas, cousine?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ma chère Mathilde,&mdash;me dit Gontran,&mdash;vous allez décider cette
+grave question en dernier ressort; votre haute sagesse sera seule
+juge... Permettez-vous ou non à madame Sécherin de monter à cheval?
+Prenez garde!... si vous dites non... comme vous la priveriez, et moi
+aussi... d'un très-grand plaisir, nous vous garderons tous deux une
+mortelle rancune, je vous en préviens.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce sera bien fait, et je me joindrai à eux,&mdash;s'écria M. Sécherin en
+riant aux éclats,&mdash;car vous aurez empêché ma femme de paraître dans tout
+son beau; elle n'est jamais plus jolie qu'à cheval.</p>
+
+<p>Je ne pouvais objecter aucune raison sérieuse, je répondis en
+balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'y oppose pas... c'était seulement par prudence que je faisais
+cette observation à Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rassurez-vous, il n'y aura aucun danger,&mdash;reprit mon mari,&mdash;je
+réponds de la sagesse de <i>Stella</i>; un enfant la monterait.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu le veux absolument, Mathilde,&mdash;me dit ma
+cousine,&mdash;j'essaierai; mais, en vérité, j'ai peur d'être si gauche...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, ma cousine,&mdash;reprit Gontran en souriant,&mdash;je vous en
+défie, et cela soit dit sans flatterie, car il est impossible à
+certaines personnes de ne pas tout faire avec grâce et adresse. Et ce
+n'est pas leur faute si elles sont charmantes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! et à quand cette belle partie-là?&mdash;demanda M. Sécherin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais demain. Le coucher du soleil était magnifique ce soir,&mdash;dit
+Gontran;&mdash;il fera un temps superbe, nous monterons à cheval à une heure,
+et nous ferons une véritable chasse de demoiselles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! et moi, cousine, je suis trop mauvais cavalier pour suivre une
+chasse, je vous en avertis...</p>
+
+<p>&mdash;Vous, mon cher monsieur Sécherin, vous nous accompagnerez en calèche
+avec madame de Lancry; un de mes valets de limiers qui connaît
+parfaitement la forêt montera à cheval et vous conduira dans les
+carrefours, où vous pourrez parfaitement voir passer la chasse.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure... voilà une vraie fête, un plaisir royal,&mdash;s'écria
+M. Sécherin;&mdash;moi, qui n'ai jamais chassé qu'avec mon garde-chasse et
+ses deux bassets... Pourvu qu'il fasse beau!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure qu'il fera demain un temps radieux; madame Sécherin le
+désire trop pour que cela n'arrive pas. Demain sera donc une journée
+enchanteresse, j'en réponds,&mdash;dit Gontran.</p>
+
+<p class="c">FIN DU TOME TROISIÈME.</p>
+
+<hr class="full" />
+
+<h1><a name="MATHILDE-4" id="MATHILDE-4"></a>MATHILDE</h1>
+
+<hr />
+
+<h2>MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME</h2>
+
+<p class="cb">PAR</p>
+
+<h2>EUGÈNE SÜE.</h2>
+
+<p class="cb">PARIS<br />PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="cb">1845</p>
+
+<h3><a name="TOME_QUATRIEME" id="TOME_QUATRIEME"></a>TOME QUATRIÈME.</h3>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="F-CHAPITRE_I" id="F-CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<h4>LA CHASSE.</h4>
+
+<p>Il me fut impossible le soir de parler en secret à ma cousine, elle
+partageait l'appartement de son mari, et deux ou trois fois après dîner
+il me sembla qu'elle m'évitait. Je souffris cruellement pendant la nuit.
+Au malaise physique qui m'accablait depuis quelque temps se joignit une
+grande tristesse.</p>
+
+<p>Je ressentis tout ce que la jalousie a de plus poignant, de plus amer.
+En vain je voulus me convaincre de l'injustice, de l'exagération de mes
+soupçons; en vain je me dis que peut-être il n'y avait au fond de la
+conduite d'Ursule qu'une innocente coquetterie, je ne pus parvenir à me
+rassurer.</p>
+
+<p>Je me promis bien, pendant cette cruelle journée, d'observer
+attentivement ma cousine et mon mari, et d'avoir le lendemain un sérieux
+entretien avec elle.</p>
+
+<p>Gontran ne s'était pas trompé dans son espérance: le jour était radieux,
+un resplendissant soleil d'octobre annonçait une de ces dernières
+journées d'automne presque aussi belles que les journées d'été...</p>
+
+<p>A midi nous partîmes pour le rendez-vous de chasse.</p>
+
+<p>M. de Lancry avait fait mettre les gens de son équipage en grande
+livrée; des fenêtres du château nous les avions vus partir avec les
+chiens au son retentissant des trompes. Une calèche à quatre chevaux
+approcha du perron; je montai en voiture avec M. Sécherin.</p>
+
+<p>Je n'insiste sur ces puérils détails d'opulence que pour deux raisons:
+d'abord, parce que je vis à l'expression des traits d'Ursule qu'elle
+admirait autant qu'elle enviait ce luxe, et puis parce que cet appareil
+de fête contrastait douloureusement avec mon chagrin.</p>
+
+<p>J'attendais avec impatience l'apparition d'Ursule. J'étais curieuse de
+savoir si elle avait à cheval aussi bonne tournure que le disait son
+mari; j'espérais que cela n'était pas; je désirais qu'il lui arrivât,
+non pas un dangereux accident, mais quelque mésaventure qui pût la
+rendre ridicule aux yeux de Gontran, et la punît de son outrecuidance.</p>
+
+<p>Hélas! je n'eus pas cette misérable satisfaction. Lorsque ma cousine
+nous rejoignit à cheval avec mon mari, je fus forcée de la trouver plus
+jolie que je ne l'avais jamais vue.</p>
+
+<p>A ce propos, je n'ai jamais compris comment la jalousie niait ou
+dénaturait les avantages d'une rivale; au contraire, j'ai toujours été
+portée a me les exagérer. Mais sans exagération, Ursule était si
+parfaitement élégante et gracieuse à cheval, que je fus sur le point
+d'en pleurer de dépit.</p>
+
+<p>Je la vois encore: son habit de cheval, de drap bleu foncé, dont la
+longue jupe traînait presque jusqu'à terre, était à corsage et à manches
+justes: il dessinait à ravir sa taille charmante; elle portait un
+chapeau d'homme et un col de chemise rabattu sur une petite cravate de
+satin cerise; sa jolie figure, si fraîche et si rose, devait à ce
+costume un air mutin, décidé, qui lui seyait à merveille; ses beaux
+cheveux bruns encadraient ses joues à fossette. Jamais je n'avais vu ses
+yeux d'un bleu plus pur, on eût dit que le ciel s'y reflétait comme dans
+un miroir.</p>
+
+<p>La jument qu'elle montait avec une aisance qui me confondit était d'un
+bai doré, dont les ardents reflets miroitaient au soleil; ses longs
+crins noirs ondoyaient et flottaient au vent. Elle semblait heureuse du
+léger poids qu'elle portait, et marchait d'un pas si cadencé, qu'elle
+effleurait à peine le gazon.</p>
+
+<p>Gontran montait un cheval de course, noir comme l'ébène, et portait un
+habit d'équipage à sa livrée, bleu clair, à collet de velours orange,
+avec des boutons d'argent armoriés en vermeil. Le ceinturon de son
+couteau de chasse, aussi mi-partie argent et or, serrait sa taille
+élégante. Enfin, sa cape de velours noir, découvrant ses traits, en
+faisait encore valoir la finesse et le charme.</p>
+
+<p>La recherche de Gontran me frappa d'autant plus, que pour chasser il
+était toujours vêtu d'une manière plus que négligée.</p>
+
+<p>Ma cousine voulut s'approcher de la calèche pour me parler. Sa jument,
+sans doute effrayée par mon ombrelle, refusa d'avancer.</p>
+
+<p>Je l'avoue à ma honte, je fus ravie de ce contretemps qui mettait
+l'habileté d'Ursule en défaut; mais à mon grand étonnement, je n'ose
+dire à mon effroi, elle fronça ses jolis sourcils, leva sa cravache et
+commença de châtier hardiment sa monture.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, madame, ne frappez pas <i>Stella</i>: elle est
+très-vive!&mdash;s'écria Gontran effrayé de l'audace d'Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;Ne fais pas la mauvaise tête, ma petite femme, je t'en
+supplie,&mdash;s'écria mon cousin en étendant avec anxiété ses deux mains
+jointes vers sa femme.</p>
+
+<p>Mais celle-ci, les joues empourprées, les narines dilatées, les yeux
+brillants de colère, ses lèvres vermeilles relevées par un dédaigneux
+sourire, ne tint compte de ces avertissements. Elle infligea résolûment
+un nouveau châtiment à <i>Stella</i>, qui se cabra si violemment, que je
+poussai un cri d'épouvante.</p>
+
+<p>Ursule, sans paraître aucunement intimidée, se courba sur l'encolure de
+<i>Stella</i> en lui rendant la main, tout cela avec un mouvement si naturel,
+qu'elle ne semblait courir aucun danger.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, ma cousine, à merveille,&mdash;s'écria Gontran sans pouvoir cacher
+son admiration,&mdash;quel sang-froid! quel courage!</p>
+
+<p>Encore excitée par cette approbation, Ursule voulut vaincre
+l'obstination de sa jument et la forcer de s'approcher de la voiture.
+Quelques nouveaux coups de cravache, assénés d'une main ferme,
+décidèrent <i>Stella</i> après une nouvelle lutte de quelques instants, lutte
+pendant laquelle la jument bondit au lieu de se cabrer. Ursule, dont la
+taille ronde, fine et cambrée ondulait avec la souplesse d'une
+couleuvre, suivit avec tant de grâce les mouvements désordonnés de sa
+monture, qu'elle ne fut pas déplacée un moment.</p>
+
+<p>Cet incident, que j'espérais voir tourner contre ma cousine, ne servit
+qu'à lui prêter un nouveau charme; elle dompta l'indocile animal, le
+força de rester près de la voiture. Alors, se courbant légèrement sur sa
+selle, Ursule, fière, souriante, caressant le cou nerveux de <i>Stella</i> de
+sa petite main blanche, qu'elle déganta coquettement, jouit de son
+triomphe et jeta un regard brillant sur Gontran comme pour lui dire que
+c'était sa présence qui lui donnait tant de courage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma cousine,&mdash;s'écria M. Sécherin,&mdash;qu'est-ce que je vous
+avais dit? Est-elle hardie? Avouez que c'est un vrai page!</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, madame,&mdash;dit Gontran en s'approchant tout ému,&mdash;je ne
+reviens pas de votre intrépidité, de votre grâce. On oublie le danger
+que vous courez pour ne songer qu'à vous admirer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est si amusant de montrer à cheval!&mdash;dit naïvement Ursule. Et
+s'adressant à moi:&mdash;Comment te prives-tu de ce ravissant plaisir? Pour
+nous autres femmes, surtout, quel bonheur de pouvoir, malgré notre
+faiblesse, maîtriser, dompter, dominer, un être qui nous tuerait mille
+fois si l'on n'opposait l'adresse à la force, une volonté intelligente
+à son entêtement brutal.</p>
+
+<p>Ceci est un peu l'histoire de votre domination en général,&mdash;dit Gontran
+en souriant,&mdash;et vous nous domptez, nous autres hommes, à peu près selon
+les mêmes principes et par les mêmes moyens... Mais, mon Dieu!
+qu'avez-vous donc, ma chère amie?&mdash;me dit M. de Lancry en voyant
+l'altération de mes traits, car le triomphe d'Ursule, l'admiration que
+Gontran lui avait témoignée, me faisaient un mal affreux.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien, mon ami; seulement l'exemple d'Ursule m'encourage, et à
+compter de demain je veux absolument monter à cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'avez jamais essayé, ma chère amie, et puis je crois que
+vous n'avez pas beaucoup de dispositions, vous êtes trop timide...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que j'y monterai, quand bien même je devrais être tuée sur
+la place!&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, nous reparlerons de cela,&mdash;me dit Gontran,&mdash;mais partons
+pour le rendez-vous de chasse, car il est déjà tard. Ma cousine, je suis
+à vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous reverrons tout à l'heure; adieu, Mathilde,&mdash;dit Ursule en me
+faisant un signe de la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites pas d'imprudence, ma bonne petite femme... monsieur de
+Lancry, je vous la recommande!&mdash;s'écria M. Sécherin.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, mon cher cousin,&mdash;dit mon mari,&mdash;quand on est si
+légère, si adroite et si hardie, on ne risque jamais rien.</p>
+
+<p>Ursule et Gontran partirent au petit galop, côte à côte, sur une pelouse
+de gazon qui prolongeait l'allée où marchait notre voiture. Pendant
+quelque temps, nous les accompagnâmes. Je les suivis des yeux autant que
+je le pus; mais ils disparurent bientôt dans une allée sinueuse où la
+calèche ne pouvait passer, et je les perdis de vue.</p>
+
+<p>Tous ces détails sembleront puérils à ceux qui ne connaissent pas les
+innombrables angoisses de la jalousie et les cuisantes blessures de
+l'amour-propre offensé. Pourtant cette scène, en apparence si
+insignifiante, me bouleversa tellement, que je fus sur le point de
+commettre une action infâme... de dénoncer à M. Sécherin la conduite
+d'Ursule, de lui faire partager mes soupçons contre sa femme.</p>
+
+<p>Heureusement la honte retint ce terrible aveu sur mes lèvres. Si mon
+cousin avait eu la moindre perspicacité, il eût deviné la cause de mon
+agitation et de mon inquiétude. Je ne lui répondais qu'avec distraction;
+et quelquefois je tombais dans de profondes rêveries à peine
+interrompues par le bruit de la chasse qui, de temps en temps,
+traversait les larges allées convergentes aux ronds-points où nous
+allions nous placer pour la voir passer, guidés par un des hommes de
+l'équipage de M. de Lancry.</p>
+
+<p>Ce qui me causait une impression profonde, fatale, étrange, c'était de
+voir de temps en temps rapidement apparaître au fond de quelque foule
+ombreuse Gontran et Ursule toujours côte à côte. Le son éloigné et
+mélancolique des trompes qui résonnaient dans les hautes futaies noyées
+d'ombres, les sourds aboiements du la meute me semblaient sinistres,
+effrayants... Hélas! la triste disposition de l'esprit et de l'âme
+couvre de voiles de deuil les objets les plus riants, et cherche de
+lugubres présages dans ce qui cause la joie et l'enivrement de tous...</p>
+
+<p>M. Sécherin était si transporté du spectacle mouvant qu'il avait sous
+les yeux, qu'il ne remarquait pas mon état de langueur et de tristesse;
+le malaise dont je me ressentais depuis quelque temps augmentait de plus
+en plus. Souvent j'éprouvais des tressaillements inconnus que
+j'attribuais à une cause nerveuse. J'avais la tête pesante, douloureuse,
+affaiblie.</p>
+
+<p>Nous venions d'arriver et de nous arrêter dans un carrefour de la forêt.
+Ursule et Gontran s'avançaient rapidement par une allée transversale. Je
+crus qu'ils venaient nous rejoindre, je m'avançai hors de la calèche.</p>
+
+<p>Ils furent en effet bientôt près de nous, mais ils ne s'arrêtèrent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde,&mdash;me cria Ursule en passant avec vitesse et en me saluant de
+la main,&mdash;je suis folle... enivrée de la chasse.</p>
+
+<p>Et les joues colorées, l'&oelig;il brillant et hardi, elle donna un coup de
+cravache à la jument pour hâter sa course.</p>
+
+<p>&mdash;Le cerf ne durera pas maintenant plus d'une demi-heure!&mdash;nous cria
+Gontran,&mdash;les chiens chassent à merveille... ça va débucher.</p>
+
+<p>Et se courbant sur l'encolure de son cheval, il atteignit Ursule qui
+l'avait un moment dépassé, et tous deux disparurent de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Comme elle s'amuse... Dieu! comme elle s'amuse!...&mdash;dit M. Sécherin
+avec joie,&mdash;mais, ma cousine, qu'est-ce que veut dire M. Gontran par ces
+mots: <i>ça va débucher</i>?</p>
+
+<p>J'avais assez souvent entendu parler de chasse par mon mari pour pouvoir
+répondre à la question de M. Sécherin.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire que le malheureux animal, traîné dans les bois, va
+prendre la plaine, c'est sa dernière chance de salut... après quoi il
+sera égorgé... sans pitié.</p>
+
+<p>J'étais dans un état tellement nerveux, j'avais depuis si longtemps
+contenu mes larmes, que, saisissant pour ainsi dire cette occasion
+ridicule de me livrer à un accès de sensibilité, je me mis à fondre en
+larmes.</p>
+
+<p>M. Sécherin me regarda d'un air stupéfait, et me dit avec intérêt:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, comment la mort d'un cerf vous attriste à ce point, vous qui
+devez avoir l'habitude de ces choses-là... Allons donc, cousine, soyez
+raisonnable; peut-être après tout qu'elle échappera à son mauvais sort,
+cette pauvre victime!</p>
+
+<p>Ceux qui auront bien souffert d'une douleur intime, contrainte,
+forcément cachée, ne souriront pas de mépris, lorsque je dirai qu'en
+répondant aux derniers mots de M. Sécherin, je fis <i>pour moi seule</i> une
+sorte d'allusion à mon propre tort afin de pouvoir un peu épancher à
+haute voix les chagrins qui m'oppressaient.</p>
+
+<p>Cela est ridicule, amèrement ridicule, hélas! je le sais, mais heureux
+ceux qui ignorent que la souffrance la plus poignante est quelquefois
+grotesque dans son expression, ce qui est, je crois, le comble de la
+torture morale...</p>
+
+<p>Je répondis donc à M. Sécherin, en pleurant:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, la victime ne pourra pas échapper; que peut-elle faire?
+Lutter, n'est-ce pas? mais il faut la force de lutter, et elle n'en a
+plus la force. Cela dure depuis trop longtemps, elle n'a qu'à se
+résigner... à tendre le cou au couteau et à mourir... Pourtant la vie
+lui avait paru belle... pourtant qui songerait à mourir par ce temps
+radieux, par ce beau soleil?... au bruit de ces fanfares et des cris de
+joie des chasseurs... qui pense à mourir? pour qui cette fête est-elle
+un deuil?... pour la victime seule... elle pleurera, et on rira de ses
+larmes, et on la tuera sans pitié... sans pitié!!</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est,&mdash;dit M. Sécherin, presque attendri,&mdash;que les pauvres
+bêtes pleurent au moment de mourir... mais, écoutez donc,
+cousine,&mdash;reprit-il,&mdash;on dit aussi qu'avant de mourir les cerfs se
+défendent quelquefois joliment, et qu'en mourant la victime a au moins
+le plaisir de se venger.</p>
+
+<p>Dans mon égarement, répondant à ma pensée au lieu de répondre à M.
+Sécherin, j'essuyai mes larmes; je le regardai fixement et je lui dis
+avec un sourire amer:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'est-ce pas? la vengeance... la vengeance! ne pas mourir faible,
+méprisée, moquée, insultée! faire à son tour verser des larmes à ceux
+qui ont ri de vos douleurs, oh!... n'est-ce pas... la vengeance, la
+vengeance! surtout pour punir l'insulte... l'insulte lâche et
+misérable... l'insulte qu'on sait impunie... qu'on croit impunie, parce
+que l'honneur, la hauteur d'un noble c&oelig;ur, empêchent une ignoble
+délation... Oh! mais cela doit avoir un terme à la fin, n'est-ce pas?
+Oui, vous avez raison... la vengeance...</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà!... cousine,&mdash;s'écria M. Sécherin en contenant à peine son envie
+de rire,&mdash;comment voulez-vous donc qu'on insulte un cerf, et qu'il pense
+à se venger?</p>
+
+<p>Je regardai M. Sécherin; je ne le compris pas d'abord.</p>
+
+<p>Au bout de quelques moments je revins à moi et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, pardon, mon cher cousin; en vérité, je suis folle; vous avez
+raison, ma sensibilité m'a égarée...</p>
+
+<p>&mdash;C'est aussi ce que je me disais, ma cousine parle de ce pauvre cerf
+comme d'une personne naturelle... Mais nous allons recommencer à
+marcher. Entendez-vous, là-bas, comme c'est beau le bruit du cor?
+Vraiment, c'est bien un plaisir de roi que la chasse.</p>
+
+<p>La calèche se remit en marche.</p>
+
+<p>Je profitai de ce mouvement pour me livrer sans réserve aux plus amères
+réflexions. Je me figurais Gontran et Ursule marchant au pas, l'un près
+de l'autre, pour se reposer d'une longue course, laissant leurs chevaux
+aller à l'aventure dans des allées sans fin, tapissées de verdure,
+abritées par les arbres nuancés des plus riches nuances de l'automne...</p>
+
+<p>Heureux, aimant, ils jouissaient avec ardeur de cette belle et tiède
+journée, de ce luxe royal, de cette vie de fêtes en songeant à un
+avenir pins enivrant encore, en se disant de tendres paroles d'amour, en
+échangeant de longs et brûlants regards... Peut-être même... la forêt
+est si touffue et si solitaire, que Gontran, se penchant vers Ursule,
+embrasse sa taille svelte d'un bras amoureux et effleure ses joues
+vermeilles, encore animées par la course.</p>
+
+<p>Oh! rage!... oh! douleur! oh! torture!... pensai-je... Et moi... moi...
+je suis là, brisée, flétrie, oubliée, moquée, car ils se moquent, ils
+rient de moi... de moi qui me promène paisiblement avec ce mari qu'on
+trompe, qu'on outrage!... Et c'est moi... c'est moi qui ai donné à cet
+homme pauvre et presque déshonoré le château où il courtise ma rivale,
+le luxe dont il l'éblouit, les plaisirs dont il l'enivre!</p>
+
+<p>Oh! mais, cela est affreux!... affreux!... Cela ne peut pas durer... Je
+me lasse d'être stupidement malheureuse, je ne le veux plus... je ne le
+veux plus... J'ai là près de moi ce mari honnête et bon qu'on bafoue,
+qu'on offense... Éclairons-le... Ce n'est pas dénoncer la perfidie et la
+corruption, c'est empêcher l'honneur, la loyauté même, d'être plus
+longtemps dupes de la trahison.</p>
+
+<p>Encore une fois le fatal aveu me vint aux lèvres, encore une fois je
+reculai devant cette délation....</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure environ, Gontran nous envoya un de ses gens
+nous prévenir que le cerf avait été pris dans un étang, mais que le
+chemin pour s'y rendre était si mauvais, que les voitures n'y pouvaient
+passer; il m'engageait à retourner au château, où il nous rejoindrait
+avec madame Sécherin.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes à Maran, où nous précédâmes de peu d'instants Ursule et
+Gontran. Après nous être habillés pour dîner, nous rentrâmes au salon.
+J'y trouvai ma cousine, mon mari et M. Sécherin. A table, la
+conversation roula sur la chasse de la journée. Gontran donna les plus
+grandes louanges au courage, à l'adresse d'Ursule, qui déclara n'avoir
+jamais goûté un plaisir plus vif.</p>
+
+<p>Ma cousine fut beaucoup plus gaie que la veille; elle parut se soucier
+assez peu de conserver à mes yeux son apparence mélancolique. Elle
+accepta résolument quelques toasts à ma santé que lui porta Gontran, et
+but, sans se faire trop prier, quelques verres de vin de Champagne, à la
+grande admiration de M. Sécherin qui ne cessait de s'écrier:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un vrai démon que ma femme!</p>
+
+<p>Pour la première fois, en voyant l'animation, la gaieté, l'entrain de ma
+cousine, je pressentis ce qu'il y avait en elle de hardi et
+d'indomptable.</p>
+
+<p>Jusqu'alors elle m'avait paru profondément dissimulée. Ses audacieux
+mensonges avaient toujours été enveloppés de formes hypocrites; c'est en
+levant mélancoliquement au ciel ses grands yeux baignés de larmes
+qu'elle niait l'évidence; mais en la voyant à table si joyeuse, si
+résolue; mais en entendant ses saillies vives, imprévues, souvent
+étincelantes, je la trouvais plus dangereuse encore.</p>
+
+<p>Mon mari ne cachait pas l'espèce d'admiration qu'elle lui inspirait. Une
+espèce de lutte d'esprit s'était établie entre elle et lui, souvent
+Gontran n'eut pas l'avantage. Il semblait presque fasciné, dominé par
+l'ascendant de cette femme qui, plusieurs fois, le rendit muet par un
+mot d'une ironie mordante.</p>
+
+<p>Ce qui paraîtra peut-être étrange, impossible, c'est que je souffrais
+alors de l'espèce de supériorité moqueuse avec laquelle Ursule répondait
+à mon mari.</p>
+
+<p>Je restais confondue d'étonnement à l'aspect de cette transformation de
+ma cousine.</p>
+
+<p>M. Sécherin lui-même me disait tout bas qu'il n'avait jamais cru à sa
+femme autant d'esprit.</p>
+
+<p>Maintenant je m'explique ce changement. Il y a certaines natures qui ne
+se révèlent pour ainsi dire jamais complétement que lorsqu'elles se
+trouvent dans leur véritable <i>milieu</i>. Ainsi Ursule était
+essentiellement née pour une vie de luxe, de splendeur, de fêtes, de
+plaisirs effrénés. Un siècle plus lot, elle eût été l'une de ces femmes
+spirituelles et effrontées qui furent les reines des orgies de la
+régence.</p>
+
+<p>Pour la première fois peut-être depuis son mariage, elle se trouvait
+dans une position analogue à ses goûts, et sans doute son véritable
+caractère se développait presque à son insu.</p>
+
+<p>Après dîner on devait faire la curée du cerf aux flambeaux dans la cour
+du château, Gontran ayant voulu réserver ce sanglant spectacle à madame
+Sécherin.</p>
+
+<p>Vers les neuf heures, les piqueurs sonnèrent quelques fanfares. Nous
+allâmes sur une terrasse qui donnait sur la cour d'honneur et qui
+s'étendait devant les fenêtres du salon que nous venions de quitter.</p>
+
+<p>Les torches que tenaient nos valets de pied, en grande livrée, jetaient
+une clarté rougeâtre sur les bâtiments, dont une partie était
+complètement obscure.</p>
+
+<p>Cela me parut sinistre... La meute, avide, impatiente, à peine contenue
+par les fouets des veneurs, faisait entendre des grondements féroces;
+les yeux farouches des chiens étincelaient dans l'obscurité.</p>
+
+<p>Au milieu de la cour, le premier piqueur de M. de Lancry, ayant
+recouvert les débris et les ossements du cerf avec la peau de cet
+animal, en prit la tête par le bois et l'agita vivement devant les
+chiens.</p>
+
+<p>Toujours contenue, la meute poussa des hurlements furieux jusqu'au
+moment où on lui permit de se jeter sur ces restes sanglants, pendant
+que les trompes sonnaient avec force. Alors commença une lutte acharnée
+entre ces quatre-vingts chiens se ruant les uns sur les autres, hurlant,
+grondant, se disputant et s'arrachant les lambeaux sanglants de
+l'animal.</p>
+
+<p>Ce spectacle, ces cris me révoltèrent; je rentrai dans le salon, dont
+les fenêtres donnaient sur la terrasse. M. Sécherin était descendu pour
+voir la curée de plus près. Je me sentais accablée, plus accablée que
+jamais d'un mal tout physique; pour la première fois je me demandai
+quelle pouvait en être la cause.</p>
+
+<p>Je tombai assise sur une chaise placée près d'une croisée à demi cachée
+par les rideaux. Je regardais machinalement le reflet des dernières
+clartés des torches vaciller et s'éteindre, car la curée était terminée,
+lorsque je vis Ursule et Gontran s'arrêter un instant devant cette
+croisée... Gontran enlaça la taille d'Ursule d'un de ses bras et
+approcha ses lèvres de la joue de ma cousine, malgré une légère
+résistance de celle-ci...</p>
+
+<p>Jamais je n'oublierai ce que je ressentis en ce moment. Par une étrange
+fatalité la douleur la plus atroce que j'eusse jamais ressentie me
+révéla pour ainsi dire la joie la plus immense que j'aie jamais
+connue...</p>
+
+<p>Je ne sais par quel phénomène le coup que je ressentis fut si violent,
+qu'au même instant un tressaillement profond... qui me répondit au
+c&oelig;ur, m'éclaira subitement sur la cause de ce malaise dont je
+souffrais depuis quelque temps... <i>Je sentis que j'étais</i> <span class="smcap">mère</span>.</p>
+
+<p>Cette double impression de joie enivrante et de malheur foudroyant fut
+telle, qu'un moment je crus que ma tête allait s'égarer.</p>
+
+<p>Dans mon vertige, je me levai machinalement. Je traversai le salon en
+courant; je m'enfermai dans ma chambre et, me précipitant à genoux, je
+ne pus dire que ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! tu m'as entendue; je ne puis plus être malheureuse
+maintenant! A l'instant où j'allais mourir de douleur, tu m'as envoyé un
+espoir ineffable!...</p>
+
+<p>Je n'avais pas aperçu Blondeau, qui était dans mon alcôve.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu!... Madame, qu'avez-vous?&mdash;s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>Sans lui répondre, je lui montrai la porte de ma chambre en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux être seule. Ferme cette porte, laisse-moi; va dire que je veux
+être seule.</p>
+
+<p>Blondeau sortit, alla prévenir M. de Lancry que j'étais indisposée et
+que je voulais être seule.</p>
+
+<p>Je restai seule en effet à méditer...</p>
+
+<p>Je ne pouvais plus douter de l'infidélité de mon mari... et j'étais
+mère...</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="F-CHAPITRE_II" id="F-CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h4>UNE MÈRE.</h4>
+
+<p>Jamais je n'oublierai les émotions saisissantes de cette nuit que je
+passai dans une sorte de délire raisonnable, si cela se peut dire.</p>
+
+<p>Tantôt je marchais à grands pas dans ma chambre, tantôt je m'arrêtais
+brusquement pour m'agenouiller et pour prier avec ferveur; puis j'avais
+des éclats de joie folle, des ressentiments de bonheur immense, des
+élans de fierté calme et majestueuse.</p>
+
+<p>J'étais mère! j'étais mère! à cette pensée enivrante, c'étaient des
+accès de tendresse idolâtre pour l'être que je portais dans mon sein. Je
+ne pouvais croire à tant de félicité... je pressais avec force mes deux
+mains sur ma poitrine, comme pour bien m'assurer que je vivais.</p>
+
+<p>Il me semblait qu'à chaque battement de mon c&oelig;ur répondait un petit
+battement doux et léger: c'était celui du c&oelig;ur de mon enfant.</p>
+
+<p>Mon enfant... mon enfant! Je ne pouvais me lasser de répéter ces mots
+bénis et charmants. Dans mon ivresse, je l'appelais, je le dévorais de
+caresses, j'étais comme insensée; je baisais mes mains, je riais aux
+éclats de cette puérilité, un instant après je fondais en larmes: mais
+ces bienfaisantes larmes étaient bonnes à pleurer.</p>
+
+<p>Il était, je crois, deux ou trois heures du matin.</p>
+
+<p>Il me sembla que mon bonheur manquait d'air, d'espace, que j'avais
+besoin de me trouver face à face avec le ciel, pour mieux exprimer à
+Dieu ma religieuse reconnaissance.</p>
+
+<p>J'ouvris ma fenêtre; nous étions à la fin de l'automne: la nuit était
+aussi belle, aussi pure que le jour avait été radieux; on n'entendait
+pas le plus léger bruit. Tout était ombre et mystère, les profondeurs du
+firmament étaient semées de millions d'étoiles étincelantes. La lune se
+leva derrière une colline couverte de grands bois. Tout fut inondé de sa
+pâle clarté, le parc, la forêt, les prairies, le château.</p>
+
+<p>Tout à coup une faible brise s'éleva, grandit, passa dans l'air comme un
+soupir immense, et tout redevint silencieux.</p>
+
+<p>Je vis un présage dans cet imposant murmure qui troublait un moment
+cette solitude et qui fit paraître plus profond encore le calme qui
+succéda...</p>
+
+<p>Il me sembla que ma dernière plainte était sortie de mon c&oelig;ur, et que
+désormais ma vie s'écoulerait heureuse et paisible.</p>
+
+<p>Pour la première fois depuis que j'avais l'orgueilleuse conscience de la
+maternité... depuis que je vivais <i>double</i>, je songeai à mes peines
+passées... Ce fut pour rougir d'avoir pu m'affliger de chagrins qui
+n'atteignaient que moi seule.</p>
+
+<p>En me rappelant cette soirée si fatale et si enivrante où j'avais acquis
+et la certitude de l'infidélité de Gontran, et la certitude que j'étais
+mère, je fus étonnée de la sérénité profonde, ineffable qui vint
+remplacer les poignantes émotions qui naguère encore m'avaient
+cruellement agitée.</p>
+
+<p>Je ne pouvais douter que Gontran ne m'eût trompée... pourtant je me
+sentais pour lui d'une mansuétude infinie, d'une indulgence sans bornes.</p>
+
+<p>Mon mari avait cédé à un goût passager; c'était une faiblesse, une
+faute: mais il était le père de mon enfant; mais c'était à lui que je
+devais la nouvelle et céleste sensation que j'éprouvais...</p>
+
+<p>Ces pensées éveillaient en moi un mélange inexprimable de tendresse, de
+dévouement, de respect et de reconnaissance, qui ne me laissait ni la
+volonté ni le courage d'accuser Gontran de ses erreurs passées...</p>
+
+<p>Quant à l'avenir... oh!... quant à l'avenir, cette fois je n'en doutais
+plus.</p>
+
+<p>La révélation que j'allais faire à mon mari m'assurait, je ne dis pas,
+son amour, ses soins empressés, sa sollicitude exquise, mais encore une
+sorte de tendre et religieuse vénération de tous les instants.</p>
+
+<p>Oui, c'était plus qu'une espérance, plus qu'un pressentiment qui me
+garantissait un avenir auprès duquel ces quelques jours de bonheur
+passés à Chantilly et toujours si regrettés devaient même me paraître
+pales et froids...</p>
+
+<p>Oui, j'avais dans mon bonheur à venir une foi profonde, absolue,
+éclairée, qui prenait sa source dans ce qu'il y a de plus sacré parmi
+les sentiments divins et naturels.</p>
+
+<p>Dans ce moment où Dieu bénissait et consacrait ainsi mon amour... douter
+de l'avenir c'eût été blasphémer.</p>
+
+<p>Dès lors je ressentis pour Ursule une sorte de dédain compatissant, de
+pitié protectrice.</p>
+
+<p>Je ne pouvais plus l'honorer de ma jalousie; envers elle, je ne pouvais
+plus descendre jusqu'à la haine.</p>
+
+<p>Je planais dans une sphère si élevée, j'avais une telle conviction de
+mon immense supériorité sur Ursule, qu'il m'était même impossible
+d'établir entre elle et moi la moindre comparaison...</p>
+
+<p>Pour la première fois depuis bien longtemps un franc sourire me vint aux
+lèvres en me rappelant que, la veille, j'avais envié la grâce avec
+laquelle elle montait à cheval; que, la veille, j'avais envié les
+brillantes saillies de son esprit.</p>
+
+<p>Je haussai malgré moi les épaules à ce ressouvenir. Dans mon impériale
+et généreuse fierté, je m'apitoyai sur cette pauvre femme qui, après
+tout peut-être, n'avait pu résister au penchant qui l'entraînait vers
+Gontran... penchant dont je connaissais l'irrésistible puissance...</p>
+
+<p>Mon Dieu, me disais-je, quel sera le réveil d'Ursule après ce rêve de
+quelques jours! Alors je me rappelai notre enfance, notre amitié
+d'autrefois... Le bonheur rend si compatissante, que je m'attendris sur
+ma cousine.</p>
+
+<p>Je me promis de demander à mon mari de lui apprendre avec ménagement
+qu'elle ne pouvait plus rester avec nous, je ne voulais pas abuser
+cruellement de mon triomphe...</p>
+
+<p>Il me serait impossible d'expliquer la complète révolution que la
+maternité venait d'imprimer à mes moindres pensées, des idées graves,
+sérieuses, presque austères, qui s'éveillèrent en moi dans l'espace
+d'une nuit, comme si Dieu voulait préparer l'esprit et le c&oelig;ur d'une
+mère aux célestes devoirs qu'elle doit remplir auprès de son enfant.</p>
+
+<p>Moi jusqu'alors faible, timide, résignée, je me sentis tout à coup
+forte, résolue, courageuse: la main de Dieu me soutenait.</p>
+
+<p>Tout un horizon nouveau s'ouvrit à ma vue, les limites de mon existence
+me semblaient reculées par les espérances infinies de la maternité.</p>
+
+<p>Dans les seuls mots <i>élever mon enfant</i> il y avait un monde de
+sensations nouvelles...</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Peu à peu le jour parut.</p>
+
+<p>Mon premier mouvement fut de tout apprendre à mon mari, de changer par
+cet aveu soudain sa froideur en adoration; puis je voulus temporiser un
+peu, suspendre le moment de mon triomphe pour le mieux savourer.</p>
+
+<p>J'éprouvais une sorte de joie, à me dire: D'un mot je puis rendre
+Gontran plus passionné pour moi qu'il ne l'a jamais été, lui qui, hier
+encore, m'oubliait pour une autre femme.</p>
+
+<p>Bien rassurée sur l'avenir, je me plaisais à évoquer les souvenirs de
+mes plus mauvais jours...</p>
+
+<p>J'agissais comme ces gens qui, miraculeusement délivrés de quelque grand
+péril, contemplent une dernière fois avec une jouissance mêlée d'effroi
+le gouffre qui a failli les engloutir, le rocher qui a failli les
+écraser...</p>
+
+<p>Un sommeil profond, salutaire, me surprit au milieu de ces pensées.</p>
+
+<p>Je m'éveillai tard; je trouvai ma pauvre Blondeau à mon chevet bien
+inquiète, bien triste: mes chagrins ne lui avaient pas échappé; mais, si
+grande que fût ma confiance en elle, jamais je ne lui avais dit un mot
+qui pût accuser Gontran.</p>
+
+<p>Mon visage rayonnait d'une joie si éclatante, que Blondeau s'écria en me
+regardant avec surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Jésus mon Dieu, madame, qu'y a-t-il donc de si heureux?... hier je
+vous avais laissée tellement abattue que j'ai passé toute la nuit en
+larmes et en prières.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a... ma bonne Blondeau, que, toi aussi, tu deviendras folle de
+joie quand tu sauras... mais va vite chercher M. de Lancry... va...</p>
+
+<p>&mdash;M. le vicomte a déjà envoyé savoir des nouvelles de madame, ainsi que
+M. et madame Sécherin. J'ai dit que vous aviez passé une nuit assez
+mauvaise, monsieur semblait inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! va... va bien vite le chercher... Je vais le rassurer...</p>
+
+<p>Blondeau partit.</p>
+
+<p>A mesure que le moment où j'allais revoir Gontran approchait, mon
+c&oelig;ur battait de plus en plus fort.</p>
+
+<p>Mon mari parut.</p>
+
+<p>Je me jetai dans ses bras en fondant en larmes et sans pouvoir trouver
+une parole.</p>
+
+<p>Gontran se trompa, il prit mes pleurs pour des pleurs de douleur.
+Croyant sans doute que je l'avais vu la veille embrasser Ursule, et que
+j'étais désespérée, il me dit avec embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, ne croyez pas les apparences, ne pleurez pas... ne...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est de joie que je pleure... Gontran, mais c'est de joie...
+regardez-moi donc bien!&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit mon mari,&mdash;ce sourire, cet air de bonheur répandus sur
+tous vos traits: Mathilde... Mathilde, que signifie?...</p>
+
+<p>&mdash;Cela signifie que je sais tout, et que je vous pardonne tout... Oui,
+mon bien-aimé Gontran... oui... hier sur ce balcon j'ai vu votre bras
+enlacer la taille d'Ursule... hier j'ai vu vos lèvres effleurer sa
+joue... Eh bien! je vous pardonne, entendez-vous?... je vous pardonne,
+parce que vous-même tout à l'heure vous vous accuserez plus amèrement
+que je ne l'aurais jamais fait moi-même; parce que tout à l'heure, à
+genoux, à deux genoux, vous me direz grâce... grâce...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, encore une fois... Mathilde...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne comprenez pas? Gontran, vous ne devinez pas?... Non; vous me
+regardez avec effroi, vous croyez que je raille... que je suis folle
+peut-être? Mais, à mon tour, pardon... aussi pardon à vous, mon Dieu!
+car il est mal de ne pas parler d'un tel bonheur si sacré avec une
+austère gravité. Gontran,&mdash;m'écriai-je alors en prenant la main de mon
+mari,&mdash;agenouillez-vous avec moi... Dieu a béni notre union... je suis
+mère!</p>
+
+<p>Oh! je ne m'étais pas trompée dans mon espoir! les traits de Gontran
+exprimèrent la plus douce surprise, la joie la plus profonde. Un moment
+interdit, il me serra dans ses bras avec la plus vive tendresse... Des
+larmes... des larmes... les seules que je lui aie vu répandre, coulèrent
+de ses yeux attendris; il me regardait avec amour, avec adoration,
+presque avec respect.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!&mdash;s'écria-t-il en prenant mes deux mains dans les siennes,&mdash;tu as
+raison, Mathilde; c'est à genoux, à deux genoux que je vais te demander
+pardon, noble femme, c&oelig;ur généreux, angélique créature! Et j'ai pu
+t'offenser! toi... toi toujours si résignée, si douce... Oh! encore une
+fois pardon... pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le disais bien, mon Gontran, mon bien-aimé, que vous me
+demanderiez pardon... Mais hélas! je le sens... je ne puis plus vous
+l'accorder; il faudrait me souvenir de l'offense, et je ne m'en souviens
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mathilde! Mathilde! j'ai été bien coupable,&mdash;s'écria Gontran en
+secouant tristement la tête.&mdash;Mais, croyez-moi, ç'a été de la légèreté,
+de l'inconséquence; mais mon c&oelig;ur, mon amour, ma vénération étaient à
+vous... toujours à vous... Maintenant de nouveaux devoirs me dictent une
+conduite nouvelle, vous verrez... oh! vous verrez, mon amie... combien
+je serai digne du bonheur qui nous arrive. Combien vous serez sacrée
+pour moi... Mathilde!... Mathilde...&mdash;ajouta-t-il en baisant mes mains
+avec ivresse.&mdash;Oh! croyez-moi, ce moment m'éclaire, jamais je n'ai mieux
+senti tout ce que vous valiez et combien j'étais peu digne de vous... Je
+vous le jure, Mathilde, je vous aime maintenant plus passionnément
+peut-être que lors de ces beaux jours de Chantilly, que vous regrettez
+toujours, pauvre femme... Maintenant, je dis comme vous... si vous ne
+pouvez plus me pardonner l'offense, parce que vous l'avez oubliée; moi
+je ne puis plus vous demander grâce, parce que je ne puis plus croire
+que je vous aie jamais offensée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Gontran... Gontran, voilà votre c&oelig;ur, votre langage... c'est
+vous, je vous reconnais... O mon Dieu, mon Dieu, donnez-moi la force de
+supporter tant de bonheur...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est moi, ton ami, ton amant, Mathilde... ton amant, qui
+n'étais pas changé; non, non, je te le jure. Mais, grâce à toi, j'étais
+si heureux, si heureux que je ne pensais pas plus à ce bonheur que je te
+devais qu'on ne pense à remercier Dieu de la vie qui s'écoule heureuse
+et facile; et puis si j'étais quelquefois insouciant, capricieux,
+fantasque, il faut vous le reprocher, mon bon ange, ma bien-aimée: oui,
+j'étais comme ces enfants gâtés que, dans sa tendresse idolâtre, une
+mère ne gronde jamais! pour leurs grandes fautes elle n'a que des
+sourires ou de douces remontrances... Et encore... non...&mdash;reprit-il
+avec une grâce touchante,&mdash;non... je cherche à m'excuser, à affaiblir
+mes torts, et c'est mal... J'ai été égoïste, dur, indifférent, infidèle;
+j'ai pendant quelque temps méconnu le plus adorable caractère qui
+existât au monde... Oh! Mathilde, je ne crains pas de charger le passé
+des plus noires couleurs... l'avenir m'absoudra...</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons plus de cela. Gontran, parlons de <i>lui</i>, de notre enfant:
+quels seront vos projets? Quelle joie, quelle félicité! Si c'est un
+garçon, comme il sera beau! si c'est une fille, comme elle sera belle!
+Il aura vos yeux, elle aura votre sourire et de si beaux cheveux bruns,
+des joues si roses, un petit col si blanc, de petites épaules à
+fossettes... Ah! Gontran, je délire; tenez je suis folle... je ne
+pourrai jamais attendre jusque-là!&mdash;m'écriai-je si naïvement, que
+Gontran ne put s'empêcher de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi,&mdash;reprit-il tendrement,&mdash;que préférez-vous? Voulez-vous
+rester ici... encore quelque temps, ou bien nous en aller nous établir à
+Paris?... Dites, Mathilde... ordonnez... maintenant je n'ai plus de
+volonté.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, au contraire, mon ami, il faut que vous en ayez et pour
+vous et pour moi, car je vais être tout absorbée par une seule pensée...
+mon enfant... Hors de cette idée fixe, je ne serai bonne à rien.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous me laissez libre, je réfléchirai à ce qui sera
+convenable, ma bonne Mathilde... j'y aviserai.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous ferez sera bien fait, mon ami. Entre autres
+considérations, n'est-ce pas? vous consulterez l'économie; car
+maintenant il nous faut être sages... nous ne sommes plus seuls... il
+faut songer dès à présent à la dot de ce cher enfant, et du temps où
+nous vivons, l'argent est tant... que la richesse est une chance de
+bonheur de plus. Voyons, mon ami, comment réduirons-nous notre maison?</p>
+
+<p>&mdash;Nous y songerons, Mathilde; vous avez raison. Quel bonheur de
+remplacer un luxe frivole et inutile par une touchante prévoyance pour
+l'être qui nous est le plus cher au monde! Ah! jamais nous n'aurons été
+plus heureux d'être riches.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mon ami, quand je pense que chacune de mes privations pourrait
+augmenter le bien-être de notre enfant... j'ai peur de devenir avare.</p>
+
+<p>&mdash;Chère et tendre amie, soyez tranquille... Je sens comme vous tous les
+devoirs qui nous sont imposés maintenant... Je ne manquerai à aucun
+d'eux. Comme vous, Mathilde, cette nuit m'a changé,&mdash;ajouta Gontran avec
+un sourire de grâce et de tendresse inimitable.</p>
+
+<p>Mon mari parlait alors sincèrement. Je connaissais assez sa physionomie
+pour y lire l'expression la plus vraie, la plus touchante.</p>
+
+<p>Quand il m'exprimait ses regrets de m'avoir tourmentée, il disait vrai:
+les c&oelig;urs les plus durs, les caractères les plus impitoyables ont
+souvent d'excellents retours; à plus forte raison Gontran était capable
+d'un généreux mouvement: il n'était point méchant, mais gâté par trop
+d'adorations.</p>
+
+<p>Encore une fois, je suis certaine qu'alors mon mari redevint pour moi ce
+qu'il était au moment de mon mariage.</p>
+
+<p>J'étais si forte de cette conviction, il me paraissait si naturel que le
+goût passager que mon mari avait eu pour Ursule se fût subitement
+éteint, par la révélation que je venais de lui faire, que sans la
+moindre hésitation, sans le moindre embarras, je dis à Gontran:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mon ami, comment allons-nous éloigner Ursule?...</p>
+
+<p>A cette question naïve, Gontran me regarda en rougissant de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous étonne, de m'entendre ainsi parler de ma cousine,&mdash;lui
+dis-je en souriant,&mdash;rien n'est pourtant plus simple: je ne ressens à
+cette heure aucune animosité, aucune jalousie contre elle; je n'ai pas
+le temps, je suis trop heureuse! elle a été coquette avec vous, vous
+avez été empressé près d'elle, je pardonne tout cela: ce sont des
+étourderies de <i>jeunesse</i> dont vous ne vous souvenez plus maintenant,
+mon tendre ami; je désire seulement que, vous qui avez tant de tact et
+d'esprit, vous trouviez un moyen d'éloigner Ursule, sans dureté, sans
+trop la blesser: car, malgré moi, je ne puis m'empêcher de la plaindre;
+un moment peut-être... elle aura cru que vous l'aimiez...</p>
+
+<p>Gontran me regarda d'un air interdit, il semblait croire à peine ce
+qu'il entendait.</p>
+
+<p>Après un moment de silence, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Toujours grande, toujours généreuse: ah! je serais le plus coupable
+des hommes, si j'oubliais jamais votre conduite dans cette circonstance.
+Oui, vous avez raison, Mathilde, j'expierai ces étourderies de jeunesse
+comme je le dois. Il faut que votre cousine parte... qu'elle parte le
+plus tôt possible; non que je doute de ma résolution, mais parce que sa
+vue vous redeviendrait pénible une fois votre premier enivrement passé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites vrai, mon ami... vous me connaissez mieux que je ne me
+connais moi-même. Si vous saviez... j'ai tant souffert à cause d'elle...
+Mais, tenez... Gontran, ne parlons plus de cela... tout est oublié... Il
+sera facile à Ursule de déterminer son mari à quitter Maran, il n'a pas
+d'autre volonté que la sienne... Mais...&mdash;ajoutai-je en
+hésitant,&mdash;comment ferez-vous pour amener Ursule à cette résolution?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus simple, je lui dirai tout avec franchise et loyauté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui direz...</p>
+
+<p>&mdash;Je lui dirai qu'elle et moi nous avons été des fous, que nous avons
+risqué de compromettre gravement, elle, la tranquillité du meilleur des
+hommes, moi, le repos de la plus tendre, de la plus adorable des
+femmes... Je lui dirai que nos imprudences ont effrayé vos soupçons, que
+pour rien au monde je ne voudrais vous causer le moindre chagrin; je lui
+dirai enfin que je la supplie de décider son mari à partir.</p>
+
+<p>Je gardai un moment le silence; malgré ma foi dans l'amour de Gontran,
+dans ma supériorité sur Ursule, il m'était pénible de songer que mon
+mari allait avoir un entretien secret avec ma cousine.</p>
+
+<p>Hélas! à cette pensée, tous mes ressentiments jaloux se réveillèrent
+malgré moi.</p>
+
+<p>Je dis à Gontran avec émotion:&mdash;Pour décider Ursule à partir, il faudra
+donc que vous lui demandiez un rendez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vous l'avoue, Gontran, cette idée m'est cruelle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons,&mdash;reprit-il en souriant,&mdash;il faudra que j'aie plus de courage
+que vous... Comment faire pourtant, ma pauvre Mathilde?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais..</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose vous proposer de parler vous-même à votre cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Non; cela me ferait mal, je le sens. Un tel avis de ma part
+l'humilierait amèrement, je ne puis oublier qu'elle a été mon amie... ma
+s&oelig;ur...</p>
+
+<p>&mdash;Que faire donc? je lui écrirais bien... mais cela est dangereux... et
+puis il y a mille choses qu'on peut dire et qu'on ne peut écrire; des
+objections auxquelles on répond de vive voix, et que l'on ne peut
+détruire que par une longue correspondance...</p>
+
+<p>Après avoir rêvé quelque temps, Gontran s'écria tout rayonnant de joie:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Mathilde... Mathilde... quelle bonne idée! voulez-vous une double
+preuve de ma loyauté et de mon désir de vous faire oublier les chagrins
+que je vous ai causés?</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Cachée quelque part, d'où vous puissiez tout voir et tout entendre,
+assistez à cet entretien dont votre jalousie s'effraye.</p>
+
+<p>&mdash;Gontran... que dites-vous... Ah! cette épreuve...</p>
+
+<p>&mdash;N'a rien qui doive alarmer... Une dernière fois, Mathilde, mon ange
+bien-aimé, je veux tout vous dire, tout vous confier... être aussi franc
+que vous êtes généreuse... Pardonnez-moi si je vous froisse; j'en aurai
+le courage, car au moins un loyal aveu détruira, j'en suis sûr, vos
+craintes exagérées... Vous verrez que j'ai été plus imprudent, plus
+léger que coupable. Vous verrez que si Ursule a été pour moi
+très-coquette, que si, de mon coté, je suis sorti des bornes de la
+simple galanterie, elle n'a pas à rougir d'une faute grave et
+irréparable... Eh bien! oui, hier, après cette curée aux flambeaux, en
+plaisantant, j'ai passé mon bras autour de sa taille, j'ai voulu
+l'embrasser; c'était une légèreté condamnable, je le sais, quoiqu'elle
+pût peut-être s'excuser par la familiarité qu'autorise la parenté.</p>
+
+<p>&mdash;Et à Rouvray... Gontran!</p>
+
+<p>&mdash;A Rouvray, comme ici, j'ai fait a Ursule de ces compliments qu'on
+adresse à toutes les femmes... je lui ai dit qu'elle était charmante,
+que j'aurais un vif plaisir à la voir longtemps chez nous; elle a
+accueilli ces galanteries avec coquetterie, mais en riant et sans y voir
+plus de sérieux qu'il n'y en avait, je vous l'assure... Voilà toute ma
+confession: Mathilde... pardon, encore pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, au contraire, de ces aveux qui me rassurent, mon
+ami; il vaut mieux connaître la vérité, quelque pénible qu'elle soit,
+que de s'épouvanter de fantômes souvent plus effrayants que la réalité.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, Mathilde, maintenant je vous jure sur l'honneur, sur ce que
+j'ai de plus cher au monde, sur vous, enfin! que dans cet entretien
+j'aborderai votre cousine avec un c&oelig;ur tout rempli de vous, de votre
+bonté, de votre générosité; que je ne dirai pas une parole sans songer
+aux larmes que je vous ai fait verser, noble et angélique créature! je
+vous jure enfin que ce goût passager dont je vous ai fait l'aveu s'est
+évanoui devant l'intérêt si sacré, si puissant qui rend nos liens plus
+étroits encore... Mathilde... Mathilde... je serais le dernier des
+hommes, si l'état dans lequel vous êtes ne suffisait pas pour me
+commander les plus tendres soins, les plus chers respects; croyez-moi,
+assistez donc sans crainte à cet entretien, Mathilde, je suis fier de
+vous prouver que je sais au moins expier les fautes que j'ai commises.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous crois, je vous crois, mon Gontran bien-aimé; je
+m'abandonne à vos conseils: oui, j'aurai le courage de cette épreuve.</p>
+
+<p>&mdash;Merci... oh! merci, Mathilde, de me permettre de me justifier ainsi,
+mais je ne veux pas que vous conserviez le moindre doute; l'amour est
+soupçonneux, je le sais: malgré vous il vous resterait peut-être
+l'arrière-pensée que j'ai prévenu Ursule, que...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Gontran, vous me jugez bien mal.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ma pauvre Mathilde, laissez-moi faire; plus l'explication
+vous semblera franche, loyale, imprévue, plus vous serez satisfaite.
+Écoutez-moi donc... vous allez dire à Blondeau de prier votre cousine de
+venir vous trouver ici. Vous vous mettrez là, dans le cabinet de votre
+alcôve; cette porte vitrée entrouverte, un coin de ce rideau soulevé,
+vous permettront de tout voir, de tout entendre. Votre cousine viendra,
+je lui dirai que vous venez de sortir, que vous la priez de vous excuser
+et de venir la retrouver dans le pavillon du parc. Pendant quelques
+moments je la retiendrai ici, puis elle sortira pour aller vous
+chercher. Alors paraissant hors de votre cachette...</p>
+
+<p>&mdash;Alors je tomberai à vos genoux, Gontran, pour vous remercier raille
+fois de m'avoir rendu en un jour tous les bonheurs que je croyais avoir
+perdus.</p>
+
+<p>Ainsi que l'avait désiré mon mari, Blondeau alla chercher Ursule.</p>
+
+<p>J'entrai avec un grand battement de c&oelig;ur dans un des cabinets de
+l'alcôve; les tendres assurances de Gontran, sa loyauté, tout devait
+m'empêcher de ressentir la moindre crainte, et pourtant un moment encore
+j'hésitai.</p>
+
+<p>Il me sembla que je jouais un rôle indigne de moi en assistant ainsi
+invisible à cet entretien.</p>
+
+<p>Je l'avoue, mes irrésolutions cessèrent, moins dans l'espoir de voir
+humilier ma rivale, que dans l'espoir ardent et inquiet d'assister à une
+scène si étrange, si nouvelle pour une femme.</p>
+
+<p>Je connaissais le ton plaintif et mélancolique d'Ursule, je m'attendais
+à la voir fondre en larmes lorsque mon mari lui signifierait son
+intention.</p>
+
+<p>Jugeant de l'amour qu'elle devait ressentir pour Gontran par l'amour que
+j'éprouvais pour lui, je prévoyais que cette scène allait être cruelle
+pour ma cousine; soit faiblesse, soit générosité, je ne pus m'empêcher
+de la plaindre.</p>
+
+<p>J'allai même jusqu'à craindre que Gontran, excité par ma secrète
+présence, ne se montrât trop dur envers elle. Quel réveil pour cette
+malheureuse femme qui l'aimait tant sans doute et qui se croyait aussi
+tant aiméé!...</p>
+
+<p>Encore à cette heure je suis convaincue que mon mari était alors sincère
+dans sa détermination de sacrifier un caprice passager à l'affection
+sainte et grave que je méritais... Une seule crainte vint m'assaillir:
+Ursule était si rusée, si adroite; elle savait donner à sa voix, à ses
+larmes une si puissante séduction que peut-être la résolution de mon
+mari ne résisterait-elle pas à l'expression de sa douleur touchante.</p>
+
+<p>Ces réflexions m'étaient venues plus rapides que la pensée.</p>
+
+<p>J'entendis les pas légers d'Ursule.</p>
+
+<p>Je me retirai dans ma cachette.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="F-CHAPITRE_III" id="F-CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h4>L'ENTRETIEN.</h4>
+
+<p>Ursule en entrant dans ma chambre parut fort surprise de ne pas m'y
+voir.</p>
+
+<p>Son visage était souriant et gai, la physionomie de Gontran était au
+contraire froide et réservée.</p>
+
+<p>Il se tenait debout près de la cheminée, où il s'accoudait.</p>
+
+<p>Ursule, après avoir fermé la porte, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c'est vous! où est donc Mathilde?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a été obligée de descendre à l'instant pour répondre aux
+réclamations d'un de ses pauvres; elle vous prie de l'excuser, et
+d'aller la rejoindre tout à l'heure dans le pavillon du parc...</p>
+
+<p>Ursule me parut d'abord étonnée de l'accueil glacial de mon mari, puis
+elle sourit, lui fit une profonde révérence d'un air moqueur en lui
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, monsieur, d'avoir bien voulu m'apprendre où je
+pourrai rencontrer madame la vicomtesse de Lancry, je suis désolée
+d'avoir troublé vos graves méditations.</p>
+
+<p>Ursule fit un pas vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot, je vous prie,&mdash;dit Gontran.</p>
+
+<p>Ursule, qui allait sortir, s'arrêta, retourna lentement la tête, jeta à
+Gontran un long regard rempli de malice et de coquetterie, leva en l'air
+son joli doigt d'un air menaçant et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Un mot.. soit, mais pas plus... je sais qu'il est très-dangereux de
+vous écouter... plus encore peut-être que de vous regarder. Voyons,
+vite, ce mot, mon beau, mon ténébreux cousin.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai à vous dire est grave et sérieux, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, monsieur, c'est grave, c'est sérieux? Eh bien! j'en suis
+ravie, cela contrastera avec votre folie et votre étourderie habituelle.
+Voyons, dites, je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque je vous revis à Rouvray,&mdash;dit Gontran,&mdash;il y a deux mois, je
+ne pus vous cacher que je vous trouvais charmante.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité, monsieur et cher cousin, et j'ai souvenance que, dans
+certaine allée de charmille, vous me fîtes même une déclaration... assez
+impertinente à laquelle je répondis comme je devais le faire, en me
+moquant de vous: voyons, continuez; votre gravité sentencieuse,
+cérémonieuse m'amuse et m'intrigue infiniment... où voulez-vous en
+venir?</p>
+
+<p>Gontran jeta un coup d'&oelig;il satisfait du côté de la porte du cabinet
+où j'étais et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;A votre arrivée ici, je vous ai dit tout le plaisir que j'avais à vous
+revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le <i>bonheur</i>, mon cher et beau cousin, tout le <i>bonheur</i>, s'il
+vous plaît; vos moindres paroles sont, hélas! gravées là en caractères
+ineffaçables,&mdash;dit Ursule en appuyant sa main sur son c&oelig;ur et en
+regardant mon mari d'un air ironique.</p>
+
+<p>Gontran parut presque contrarié de ce sarcasme, fronça légèrement les
+sourcils, et reprit d'un ton ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ravi, madame, que vous soyez en train de plaisanter, la tâche
+que j'ai à remplir me sera moins difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, vite, vite, je suis sur des charbons ardent, mon cher cousin,
+je brûle de savoir la conclusion de tout ceci, et à quoi sera bon ce
+résumé solennel de notre... comment dirai-je? de notre amour... non
+certes, vous avez trop et trop peu pour m'inspirer ce sentiment...
+disons donc de notre coquetterie, c'est, je crois, le mot...
+Trouvez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Soit, madame...&mdash;reprit Gontran.&mdash;Je continuerai donc ce résumé de
+notre... de notre coquetterie: à votre arrivée à Maran, je vous ai dit
+tout le bonheur que j'avais de vous revoir, tout mon espoir de voir
+votre séjour ici se prolonger.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est encore vrai, beau cousin; nous avons le lendemain fait une
+charmante partie de chasse: vous m'avez même un peu grondée...
+très-tendrement, il est vrai, de ce que je semblais préférer le bruit
+retentissant des trompes à vos amoureuses déclarations... et j'avoue à
+ma honte que je méritais beaucoup vos reproches; il n'y avait pour moi
+rien de plus ravissant, de plus nouveau surtout, que ces fanfares
+éclatantes qui résonnaient fièrement au fond des bois.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans doute une déclaration n'avait pas pour vous le même attrait
+de nouveauté. L'aveu est naïf,&mdash;dit Gontran en souriant.</p>
+
+<p>Ursule regarda fixement mon mari, cambra, redressa sa jolie taille,
+comme si elle eût obéi à un secret mouvement d'admiration pour
+elle-même, secoua légèrement son front hardi, pour faire onduler les
+longues boucles de sa chevelure brune, et répondit avec un sourire
+moqueur presque méprisant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher cousin, j'ai dix-huit ans à peine et on m'a déjà bien souvent
+dit que j'étais charmante; vous me pardonnerez donc d'être un peu blasée
+sur les déclarations; depuis longtemps mon oreille est faite à ce ramage
+flatteur et banal, et vous n'avez pas malheureusement éveillé dans mon
+âme des sensations aussi inconnues que ravissantes; je ne doute pas que
+vous ne soyez un très-excellent Pygmalion, mais le marbre de Galatée
+s'était assoupli et animé avant que votre tout-puissant regard eût
+daigné s'abaisser sur une pauvre provinciale comme moi...</p>
+
+<p>Mon étonnement était à son comble.</p>
+
+<p>C'était Ursule qui s'exprimait ainsi: elle autrefois si éplorée, si
+incomprise et parlant toujours de sa tombe prochaine...</p>
+
+<p>C'était Ursule qui parlait à Gontran avec ce dédain moqueur, à lui dont
+les succès avaient été si nombreux, à lui si recherché, si adoré par les
+femmes les plus à la mode!</p>
+
+<p>Gontran semblait non moins surpris que moi de ce langage railleur.</p>
+
+<p>Néanmoins je vis avec joie qu'il ne m'avait pas trompée.</p>
+
+<p>Il avait pu être léger, inconsidéré auprès d'Ursule, mais il avait été
+préservé d'un sentiment plus vif par la froide coquetterie de ma
+cousine.</p>
+
+<p>Ursule reprit avec la même ironie:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, mon cher cousin? vous semblez contrarié.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'aussi, madame, je ne vous ai jamais vue si moqueuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'aussi, monsieur, je ne vous ai jamais vu si solennel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison,&mdash;dit Gontran en souriant,&mdash;il s'agit de folies, de
+quelques galanteries sans conséquence échangées entre un homme et une
+femme du monde, et je prends en vérité un air magistral par trop
+ridicule. Eh bien donc, ma jolie cousine, vous souvenez-vous qu'hier
+soir, après la curée aux flambeaux, j'ai été assez peu maître de moi
+pour vouloir enlacer cette taille charmante et effleurer cette joue si
+fraîche et si rose... eh bien, je viens vous demander pardon de cette
+audace, vous supplier d'oublier cette folie... J'avais cédé à un
+entraînement passager... j'avais un moment confondu la familiarité du la
+parenté avec un sentiment plus tendre, et je viens...</p>
+
+<p>Ursule interrompit mon mari par un éclat de rire et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez me demander pardon... mais il n'y a véritablement pas de
+quoi, mon cher cousin... Votre vertueuse candeur s'alarme à tort, je
+vous le jure... Votre audace a été fort innocente... car votre bouche a
+effleuré non pas cette <i>joue si fraîche et si rose</i>, mais la barbe de
+mon bonnet. Quant à cette taille charmante que vous <i>avez enlacée</i> à peu
+près malgré moi, c'est une faveur que s'accorde au bal le premier
+valseur venu; et je ne vois pas qu'elle soit assez flatteuse pour que
+vous en ayez des remords: hier soir je n'ai pas joué la pudeur offensée,
+parce qu'il m'eût fallu me plaindre on me fâcher d'un procédé de mauvais
+goût; dans une circonstance pareille, une honnête femme se résigne et se
+tait.</p>
+
+<p>Sans doute l'amour-propre de Gontran fut blessé de ces railleries, car,
+oubliant ma présence, il s'écria presqu'avec chagrin:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, madame, votre silence était de la résignation, de
+l'indifférence!</p>
+
+<p>&mdash;A ce point, mon cher cousin, que je me rappelle, hélas! jusqu'aux plus
+petits détails des tristes suites de votre audace.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, j'avais la main droite sur la grille du balcon, et, en
+la retirant, j'ai déchiré la valencienne de mon mouchoir.</p>
+
+<p>&mdash;Cela prouve,&mdash;dit Gontran avec impatience,&mdash;madame, que vous avez une
+excellente mémoire...</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne prouve pas du tout en faveur de ma mémoire, mon cousin, mais
+cela prouve en faveur de l'angélique pureté de mes sentiments à votre
+égard...</p>
+
+<p>&mdash;Madame!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute, voyons sérieusement: est-ce que si mon silence eût
+été du trouble... est-ce que si je vous avais aimé... j'aurais remarqué
+tout cela?... est-ce que j'aurais attendu que vos lèvres effleurassent
+mes joues, que votre bras pressât ma taille, pour être saisie d'une de
+ces émotions subites, muettes, profondes, qui nous enivrent et vous
+égarent? Eh mon Dieu!... à peine votre main eût-elle touché ma main,
+qu'une sensation électrique, rapide comme la foudre, eût bouleversé ma
+raison, mes sens!... Presque sans le savoir, sans y penser, malgré moi
+enfin... je serais tombée dans vos bras, et je m'y serais réveillée sans
+me souvenir de rien, mais encore toute frémissante d'une émotion
+délirante, inconnue, qu'aucune expression ne pourrait traduire!</p>
+
+<p>Malheur! malheur! jamais je n'oublierai l'accent ému, passionné avec
+lequel Ursule prononça ces derniers mots; jamais je n'oublierai la
+rougeur qui un instant enflamma son visage, comme un reflet de pourpre;
+jamais je n'oublierai le regard à la fois vague, brûlant, noyé de
+volupté, qu'elle jeta au ciel comme si elle eût ressenti ce qu'elle
+venait de dépeindre.</p>
+
+<p>Malheur! malheur! jamais je n'oublierai surtout avec quelle admiration
+ardente Gontran la contempla pendant quelques minutes: car elle était
+belle... oh, bien belle ainsi; elle était belle, non sans doute d'une
+beauté chaste et pure, mais de cette beauté sensuelle qui a, dit-on,
+tant d'empire sur les hommes.</p>
+
+<p>Malheur! malheur! je vis sur les traits de Gontran un mélange de
+douleur, de colère, d'entraînement involontaire, qui me dit assez qu'il
+était au désespoir de n'avoir pas fait éprouver à Ursule ces émotions
+qu'elle racontait avec une éloquence si passionnée.</p>
+
+<p>Ma terreur de cette femme augmenta: je fus sur le point de sortir de ma
+retraite, d'interrompre cette scène; mais, emportée par une âpre
+curiosité, inquiète d'entendre la réponse de Gontran, je restai
+immobile.</p>
+
+<p>Mon mari semblait fasciné par le regard d'Ursule; il reprit avec
+amertume:</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, madame, voici une théorie complète: heureux celui qui la
+mettra en pratique! Avec vous je vois avec plaisir que j'étais encore
+moins infidèle envers ma femme que je ne l'avais cru; je m'en applaudis
+sincèrement, je vous remercie d'être au moins franchement coquette avec
+moi.</p>
+
+<p>Ursule partit d'un nouvel éclat de rire et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! de quel air découragé votre solennité me parle de sa
+fidélité conjugale! on dirait que vous éprouvez le remords d'une bonne
+action, et que vous êtes désespéré de vous trouver si peu coupable...</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, ma chère cousine, je me croyais un peu moins innocent...
+et je vous croyais un peu plus ingénue...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, décidément, vous êtes furieux...</p>
+
+<p>&mdash;Moi! vous vous trompez, je vous le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes furieux... vous dis-je... Ah! vous avez cru, mon cher
+cousin, que vous n'aviez qu'à paraître pour me plaire, pour me
+subjuguer; mais, j'y pense, ajouta-t-elle en redoublant d'éclats de
+rire,&mdash;vous avez pensé, j'en suis sûre, que blessée d'un trait mortel
+dès avant mon mariage, lors de votre présentation à Mathilde, et
+<i>reblessée</i> lors de votre passage à Rouvray, je n'avais jamais eu qu'un
+but, qu'une pensée, celle de venir vous rejoindre ici ou à Paris... que
+dans mon empressement à vous faire ma cour, à me ménager de longues
+entrevues avec vous, j'avais bravement appris à monter à cheval, au
+risque de me casser le cou, le tout pour mériter un de vos regards, pour
+vous faire dire en vous-même:&mdash;Pauvre petite, quel dévouement, quel
+courage!&mdash;ou bien encore...&mdash;Ah! les femmes, les femmes! quand un de ces
+démons s'est mis en tête de nous séduire, il y réussit toujours.&mdash;Quant
+à cela, entre nous, mon pauvre cousin, vous n'avez pas eu tout à fait
+tort; car je crois que je vous ai fort séduit... seulement, je ne l'ai
+pas fait exprès...</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que je ne suis pas le seul à qui l'on puisse reprocher quelque
+vanité,&mdash;dit Gontran de plus en plus piqué.</p>
+
+<p>&mdash;Comment,&mdash;reprit Ursule dans un nouvel accès de gaieté,&mdash;vous croyez
+qu'on ne peut sans vanité prétendre à votre c&oelig;ur! pour vous qui
+voulez me donner une leçon de modestie, l'aveu est piquant. Eh bien! je
+vous avoue que, tout en étant certaine de vous avoir séduit, je n'en
+suis pas plus fière...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous me croyez très-amoureux de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois plus amoureux de moi aujourd'hui que vous ne l'étiez
+hier. Je crois que vous le serez demain encore plus qu'aujourd'hui...</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle sera la fin de cette passion toujours croissante, charmante
+prophétesse?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, un immense éclat de rire... pour vous, peut-être, toutes
+sortes de désespoirs... Car, vous devez savoir cela par expérience,
+seigneur don Juan; s'il y a passion d'un côté, ordinairement il y a de
+l'autre indifférence on dédain: aussi, ce qui m'empêchera de jamais
+répondre à votre amour... ce qui vous fait un tort irréparable a mes
+yeux, c'est tout simplement... votre amour...</p>
+
+<p>&mdash;Vous maniez à merveille le paradoxe, madame, et je vous en fais mon
+compliment...</p>
+
+<p>&mdash;Ceci vous semble paradoxal, c'est tout simple; on est si peu habitué à
+entendre des vérités vraies, qu'elles paraissent toujours des paradoxes:
+au risque de passer pour folle, je vous dirai donc que vous m'aimez
+non-seulement parce que je suis jeune et jolie, mais parce que votre
+orgueil, votre vanité, s'irritent de ce que, malgré vos succès passés,
+je ne me rends pas à vos irrésistibles séductions.</p>
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;s'écria Gontran,&mdash;de grâce... parlons un peu moins de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, mon cousin, nous voici bien loin de la conversation
+que nous devions avoir ensemble; où en étions-nous donc?... Ah... oui.
+C'est cela; vous me demandiez humblement pardon d'avoir été assez
+audacieux pour embrasser la barbe de mon bonnet et pour me prendre la
+taille ni plus ni moins que le plus oublié de mes valseurs de l'an
+passé!</p>
+
+<p>Au lieu de répondre à Ursule, Gontran garda un moment le silence; puis
+il lui dit avec un sourire contraint:</p>
+
+<p>&mdash;Vous réunissez, sans doute, madame, les qualités les plus rares; vous
+avez certainement le droit de vous montrer difficile, dédaigneuse...
+Mais pourrait-on savoir au moins de quelles perfections inouïes, de
+quels surprenants avantages devrait être doué celui qui pourrait
+prétendre au bonheur inespéré de vous plaire?</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, mon cousin, que vous êtes très-fantasque?</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant même, vous me priez assez aigrement de ne plus vous mettre
+en question: et voici que vous recommencez de plus belle à parler de
+vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Moi... au contraire...</p>
+
+<p>&mdash;Me demander, avec une ironie si transparente, de quels dons
+surnaturels il faut être doté pour me plaire, n'est-ce pas me demander
+clairement pourquoi vous ne me plaisez pas du tout, vous qui réunissez
+tant de séductions irrésistibles?... Eh bien... vous le voyez; si je
+vous réponds, vous allez me reprocher encore, comme tout à l'heure, de
+changer un grave entretien en dissertations amoureuses...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non... nous reprendrons cet entretien... Mais, voyons, dites...
+Je suis très-curieux de connaître l'idéal que vous avez rêvé.</p>
+
+<p>&mdash;Mon idéal? à quoi bon, mon pauvre cousin! il en est de tous ces héros
+rêvés par les jeunes filles comme des réponses préparées d'avance; l'on
+dit tout le contraire de ce qu'on voulait dire, et l'on adore tout le
+contraire de ce qu'on avait rêvé. Pourtant il est une première
+condition, sur laquelle je serais inflexible: celui que j'aimerais
+devrait être complétement libre; en un mot, garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi frapper les maris de cet implacable ostracisme?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord parce que je ne daignerais pas régner sur un c&oelig;ur partagé;
+ensuite il y a quelque chose de ridicule dans l'allure d'un mari
+galantin: c'est un être amphibie qui participe à la fois de l'écolier en
+vacances et du père de famille révolté; et puis, vous allez trouver cela
+stupide, mais il me semble qu'un mari galant ressemble toujours... à un
+prêtre marié...</p>
+
+<p>&mdash;Le portrait n'est assurément pas flatteur,&mdash;dit Gontran en se
+contenant à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous,&mdash;reprit Ursule,&mdash;vous par exemple, mon cher cousin, vous
+avez ainsi perdu tout votre ancien prestige; et encore, non, même garçon
+vous auriez en vous trop... et trop peu... pour me séduire. Oui,
+certainement. Car, après tout, qu'est-ce que vous êtes? un grand
+seigneur très-aimable, très-spirituel, d'une figure charmante et d'une
+irréprochable élégance. Or, entre nous, mon amour aurait des visées...
+ou plus hautes ou plus basses.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, ma cousine, aujourd'hui vous parlez en énigme.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, mon cousin, aujourd'hui vous êtes bien peu intelligent. Eh
+bien donc, oui, il me faut, à moi, un esclave ou un maître. Vous ne
+pouvez être ni l'un ni l'autre: vous n'avez ni le dévouement naïf qui
+intéresse, ni la supériorité qui trouble et qui soumet... Qu'un être
+simple, bon, inoffensif, m'adorât, par exemple, avec l'idolâtrie
+opiniâtre du sauvage pour son fétiche, je pourrais ressentir pour cet
+être aveuglément confiant cette sorte de compassion affectueuse qu'on a
+pour un pauvre chien soumis, tremblant, qui ne vous quitte pas du
+regard; qui lèche la main qui le frappe et qui est encore trop heureux
+de revenir en rampant servir de coussin à vos pieds, lorsque, par colère
+ou par caprice, vous l'avez brutalement chassé... Mais si je rencontrais
+jamais un de ces hommes qui, par je ne sais quelle mystérieuse
+puissance, s'imposent en despotes du premier regard, avec quelle humble
+et tendre soumission je m'abaisserais devant lui! avec quelle idolâtrie,
+moi si impérieuse, je l'adorerais à mon tour! comme j'enchaînerais ma
+pensée, ma volonté, ma vie à la sienne! à genoux, toujours à genoux
+devant mon souverain, devant mon dieu, joie, douleur, espérance,
+désespoir, tout viendrait de lui... et retournerait à lui... Pour qu'il
+daignât seulement me dire <i>Viens</i>... je serais humble, résignée, lâche,
+criminelle, que sais-je?... Car la jalousie d'un tel amour peut arriver
+à la frénésie... à la férocité. Tenez... à cette pensée, oh! à cette
+pensée, j'ai peur.</p>
+
+<p>En disant ces derniers mots d'une voix brève, Ursule baissa son visage
+assombri et parut rêveuse.</p>
+
+<p>Gontran était stupéfait.</p>
+
+<p>J'étais épouvantée.</p>
+
+<p>Après quelques moments de silence, Ursule passa la main sur son front
+comme pour chasser les idées qui semblaient l'avoir tristement
+préoccupée, et dit en souriant à mon mari, qui la regardait presque avec
+stupeur:</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez donc bien... vous ne pouvez être ni mon esclave ni mon
+maître. Nous ne pouvons qu'être amis, et encore ce serait difficile;
+vous êtes trop homme du monde pour me pardonner vos maladroites
+déclarations et votre insuccès près de moi. Tout bien considéré, il ne
+nous reste guère que la chance d'être ennemis à peu près
+irréconciliables. Ne trouvez-vous pas cette conclusion fort originale?
+qui aurait dit que notre conversation devait prendre cette tournure-là?</p>
+
+<p>&mdash;Sans contredit, madame,&mdash;répondit machinalement Gontran, comme s'il
+eût encore été sous le coup de cet étrange entretien;&mdash;sans contredit,
+cela est fort original. Mais alors puis-je vous demander pourquoi vous
+avez bien voulu nous consacrer quelque temps?</p>
+
+<p>Avec cette mobilité d'impressions qui la caractérisait, Ursule se mit de
+nouveau à rire aux éclats en regardant Gontran avec étonnement, et
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! devenez-vous décidément fou, mon cousin? Est-ce déjà votre
+passion pour moi qui vous trouble la raison? Comment, vous voulez être
+le but incessant où tendent toutes mes pensées! Vous ne comprenez rien à
+mon voyage ici, parce qu'il n'a pas pour but de vous dire: <i>Je vous
+aime!</i> Mais rappelez donc vos esprits: ce n'est pas du tout à vous, mais
+à ma chère Mathilde, que je veux consacrer le temps que je passerai a
+Maran. Mon Dieu! quelle figure vous me faites! Que les hommes sont
+singuliers! Je vous aurais avoué que depuis longtemps je méditais le
+dessein perfide de vous enlever à votre femme, que vous auriez trouvé
+cette indignité toute naturelle, taudis que vous voilà très-contrarié de
+me voir respecter si scrupuleusement les lois sacrées de l'amitié que
+vous venez vous-même invoquer.</p>
+
+<p>&mdash;Madame!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, rassurez-vous, je ne veux pas me faire meilleure que
+je ne le suis; c'est beaucoup plus mon éloignement pour les gens mariés
+en général et mon peu de penchant pour vous en particulier qui me défend
+de toute mauvaise tentation... Sans doute j'aime Mathilde de tout mon
+c&oelig;ur; mais si une puissance irrésistible m'eût entraînée vers vous,
+malgré moi j'aurais trahi la confiance de ma meilleure amie... Après
+cela,&mdash;reprit Ursule en souriant de ce rire sarcastique qui donnait à sa
+physionomie un caractère si insolent et si dédaigneux,&mdash;j'offre des
+chances de combat égales; je suis vulnérable aussi: moi aussi j'ai un
+mari... qu'on le séduise... c'est de bonne guerre; mais, assez de folies
+comme cela, mon cher cousin. Maintenant, parlons raison, quel est ce
+<i>mot</i> que vous avez à me dire, et pourquoi me retenez-vous ici? Mathilde
+s'impatiente et m'attend peut-être.</p>
+
+<p>Gontran semblait poussé à bout par les railleries d'Ursule. Il lui
+répondit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement de Mathilde que je voulais vous parler, madame;
+quoique je sois un de ces êtres amphibies assez ridicules qu'on appelle
+<i>maris</i>, ma femme a pour moi un attachement profond, sincère,
+inaltérable.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle a parfaitement raison, et fait preuve du meilleur goût; je ne
+médis des maris que comme amants: hors ces prétentions-là, ils possèdent
+toutes sortes d'agréments... conjugaux; et vous avez, vous, mon cousin,
+personnellement, tout le charme nécessaire pour plaire à votre femme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que je désire continuer de plaire à ma femme, madame, que
+je serais désolé de lui causer un chagrin violent; elle est assez jeune,
+assez aveuglée pour m'aimer passionnément, pour tenir à mon amour comme
+à sa vie... Mais comme elle n'a pas de ces confiances exorbitantes qui
+font croire qu'on ne peut manquer de nous adorer... comme elle est
+surtout remplie de la plus charmante modestie, elle redoute certaines
+comparaisons... sans doute très-dangereuses; et quoique je sois, je
+l'avoue humblement, un soupirant fort à dédaigner pour vous, elle veut
+bien craindre...</p>
+
+<p>Ursule interrompit Gontran:</p>
+
+<p>&mdash;Toutes ces périphrases veulent dire que Mathilde est jalouse de moi,
+n'est-ce pas? Voilà donc ce grand secret... Quelle bonne folie!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu l'honneur de vous dire, madame, que rien n'était plus
+sérieux... Le repos de Mathilde m'est cher avant toutes choses...</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis convaincue... et vous pouvez, ce me semble, la rassurer
+mieux que personne, mon cher cousin; quant à moi, je serais désolée de
+lui causer le moindre chagrin à votre sujet: ce serait impardonnable...
+je n'aurais ni le plaisir du remords... ni le remords du plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, madame, Mathilde a plus que des soupçons, elle a des
+certitudes. Hier, après la curée, sur la terrasse... elle a vu...</p>
+
+<p>&mdash;Que vous avez embrassé mon bonnet! mais c'est charmant... j'en suis
+ravie, j'ai justement une petite vengeance à tirer d'elle pour lui
+apprendre à croire aux apparences; laissons-la un jour ou deux dans son
+erreur, et puis nous la détromperons, et je lui dirai: Voyez-vous,
+méchante cousine, qu'il faut ne jamais croire à ce qu'on voit!</p>
+
+<p>&mdash;Ne pas détromper Mathilde, madame! mais la malheureuse enfant en
+mourrait. Vous ne connaissez donc pas la noblesse, la candeur angélique
+de son âme... Vous ne savez donc pas avec quelle sainte ardeur elle
+m'aime... Oh! Mathilde n'est pas une de ces femmes froidement railleuses
+qui, parce qu'elles ne sentent rien, affectent de mépriser des
+sentiments qu'elles sont incapables de comprendre ou d'apprécier...
+Non... non... Mathilde n'est pas de ces...</p>
+
+<p>&mdash;De ces femmes abominables... de ces monstres de perfidie, qui ont
+l'effronterie de ne pas vouloir prendre pour amant le mari de leur amie
+intime!&mdash;dit Ursule en interrompant mon mari et recommençant de rire aux
+éclats...</p>
+
+<p>Gontran semblait au supplice. Ursule continua:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, que vous êtes donc amusant! et comme l'éloge de cette pauvre
+Mathilde vient naturellement en aide à votre dépit contre mon
+insensibilité! Savez-vous qu'il ne fallait rien moins que mes dédains
+pour amener enfin sur vos lèvres l'éloge de votre femme!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, madame,&mdash;s'écria Gontran mis hors de lui par ces
+sarcasmes.&mdash;Je n'ai peut-être jamais mieux compris tout ce que valait
+ce c&oelig;ur adorable qu'en reconnaissant...</p>
+
+<p>&mdash;A quel horrible c&oelig;ur vous vouliez le sacrifier. Est-ce cela, mon
+cher cousin? J'aime beaucoup à finir vos phrases, nous nous entendons si
+parfaitement! Sérieusement, vous avez grandement raison de me préférer
+Mathilde: d'abord votre fidélité maritale me préservera de votre
+amoureuse insistance; et puis, franchement, ma cousine vaut mille fois
+mieux que moi. N'est-elle pas bien plus belle? ne compte-t-elle pas
+autant de qualités que je compte de défauts? n'y aurait-il pas toujours
+entre nous une distance énorme? En raison même de son dévouement, de ses
+vertus, n'est-elle pas fatalement destinée à éprouver les passions les
+plus sincères, les plus magnifiquement dévouées... et à ne les inspirer
+jamais... tandis que moi, j'aurai toujours, hélas! l'affreux malheur de
+les inspirer...</p>
+
+<p>&mdash;Sans les jamais ressentir, n'est-ce pas, madame?&mdash;s'écria
+Gontran.&mdash;Ah! vous avez raison... Tenez, vous êtes une femme
+infernale... vous me faites peur...</p>
+
+<p>Ursule haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, je serais une femme infernale pour ceux qui, je le
+répète, ne seraient ni mes esclaves, ni mes tyrans; pour ceux-la, s'ils
+étaient assez fous ou assez présomptueux pour s'éprendre de moi, je
+serais sans merci, je les raillerais, je les mettrais dans les positions
+les plus ridicules, peut-être même les plus cruelles, selon mon caprice!
+Plus ils montreraient d'opiniâtreté à m'aimer, plus j'en montrerais
+moi, à me moquer d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, ma cousine,&mdash;dit Gontran pour mettre un terme à un entretien
+qui lui pesait,&mdash;vous déployez une telle vigueur d'esprit, une telle
+force de caractère, que je suis de moins en moins embarrassé pour
+arriver à ce que je voulais vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entre parents, entre amis, il est certaines choses qu'on peut
+s'avouer franchement. Je vous ai dit que Mathilde était jalouse de vous,
+qu'elle redoutait votre présence... et que...&mdash;Gontran hésita.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'elle serait tranquille et rassurée si j'abrégeais mon séjour
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, ma cousine, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, rien de plus simple. Pourquoi ne pas m'avoir dit cela tout
+de suite? Pauvre et chère Mathilde, je regrette pourtant de la quitter
+sitôt; elle d'abord, puis je regrette vos chasses qui m'amusaient
+beaucoup; peut-être aussi je vous aurais même regretté, vous, si vous ne
+m'aviez pas parlé d'amour. C'est dommage pourtant... mais il n'y a rien
+à faire contre un soupçon jaloux... Il faudra seulement me donner
+quelques jours pour préparer et pour amener mon mari à ce changement de
+résolution si soudain; je m'en charge... Ah çà! vous ne m'en voulez pas,
+mon cousin,&mdash;dit Ursule en tendant la main à Gontran avec cordialité.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous en veux pas... mais, je vous l'avoue, jamais je ne me
+serais attendu à un pareil langage, à de pareilles idées de votre
+part... je crois rêver.</p>
+
+<p>Ursule reprit avec son sourire ironique:</p>
+
+<p>&mdash;Pour une jeune femme qui, en sortant de l'hôtel Maran, est venue
+habiter une fabrique en province, vous me trouvez assez étrange,
+n'est-ce pas? vous n'y comprenez rien? Vous ne reconnaissez plus la
+pauvre victime, la femme incomprise qui écrivait de si larmoyantes
+élégies à cette pauvre Mathilde, qui en pleurait et qui avait raison,
+car je pleurais moi-même en les écrivant, et quelquefois même je pleure
+encore...</p>
+
+<p>&mdash;Vous... vous! pleurer...</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, quand le vent est à l'ouest et qu'il y a dans l'air <i>ce
+je ne sais quoi qui fait qu'on se pend</i>, comme disait mademoiselle de
+Maran.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours mobile, toujours folle,&mdash;dit Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas que je suis une drôle de femme? Je parle de tout sans
+rien savoir, je parle d'émotions de c&oelig;ur sans les ressentir, j'ai
+toutes les physionomies sans en avoir aucune; je suis effrontée,
+moqueuse, inconséquente... Et pourtant, mon cousin, vous ne connaissez
+de moi que ce que j'en veux laisser connaître. En mal comme en bien,
+vous êtes encore à mille lieues de la réalité; mais ce dont vous pouvez
+être certain seulement, c'est que je peux toujours ce que je veux
+fermement. Ainsi, par exemple, tenez: j'ai plus de physionomie que de
+beauté, plus de défauts que de qualités, plus de bavardage que d'esprit,
+j'ai une fortune ordinaire, un nom ridicule... madame Sécherin, je vous
+demande un peu... madame Sécherin! Eh bien! malgré tout cela, je veux
+être cet hiver la femme la plus entourée, la plus à la mode de Paris,
+avoir la maison la plus recherchée et faire tourner toutes les têtes en
+finissant par la vôtre. Maintenant adieu, mon cousin... Je vais décider
+mon mari à partir le plus tôt possible... nous irons faire un petit
+voyage jusqu'à l'hiver... Je vais retrouver Mathilde dans le parc; je
+lui tairai notre entretien, bien entendu... Pauvre femme! je la
+plains... pauvre divinité... Hélas! quand on ne sait parler que le
+langage des anges, ou court grand risque de se trouver ici-bas bien
+dépareillée. Somme toute, j'aime mieux mon sort que le sien...
+quoiqu'elle ait l'inqualifiable bonheur de vous avoir pour Seigneur et
+maître!&mdash;ajouta Ursule avec un sourire moqueur.</p>
+
+<p>Elle sortit en faisant un petit signe de tête à Gontran et lui envoya du
+bout des doigts un gracieux baiser de l'air le plus malin.</p>
+
+<p>Et puis j'entendis ma cousine fredonner en s'en allant un motif de
+Freischütz de sa voix fraîche et sonore.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="F-CHAPITRE_IV" id="F-CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h4>FRAYEURS</h4>
+
+<p>Si j'avais un instant douté du changement extraordinaire que la
+maternité avait apporté dans mon esprit en le mûrissant tout à coup, en
+lui révélant un monde nouveau, les idées, les terreurs qui s'éveillèrent
+en moi ensuite de l'entretien d'Ursule et de mon mari eussent suffi pour
+me prouver cette incroyable transformation.</p>
+
+<p>Qu'on me pardonne une comparaison bien usée, bien vulgaire... Un
+admirable instinct apprend à la pauvre mère qui veille sur sa couvée que
+le point noir, presque imperceptible, qu'on aperçoit à peine dans l'azur
+du ciel est le vautour féroce, son plus mortel ennemi.</p>
+
+<p>De même, après la conversation d'Ursule et de Gontran, je vis poindre le
+germe d'un nouveau, d'un terrible malheur dans cet entretien qui, en
+apparence, semblait devoir me rassurer.</p>
+
+<p>Ma cousine n'aimait pas mon mari, elle raillait même dédaigneusement les
+galanteries dont j'avais tant souffert....</p>
+
+<p>Avec une effronterie révoltante elle se montrait à lui telle qu'elle
+était... pire qu'elle n'était peut-être...</p>
+
+<p>Elle avouait avec un superbe cynisme qu'elle ne pouvait être que lâche
+esclave de l'homme qui la dompterait... maîtresse hautaine de l'homme
+qui l'adorerait, et coquette impitoyable envers tous ceux qui ne
+ramperaient pas à ses genoux ou qui ne lui mettraient pas
+orgueilleusement le pied sur le front...</p>
+
+<p>Elle avait dit encore à Gontran qu'elle ne l'aimerait jamais, parce que
+l'amour d'un mari était ridicule; parce qu'il l'aimait, lui: et
+pourtant, par deux fois, elle lui avait jeté cet insolent
+défi:&mdash;<i>Malgré vous, vous m'aimerez toujours...</i></p>
+
+<p>Avant que d'être mère je serais sortie de ma retraite, rayonnante de
+bonheur et de confiance; je me serais jetée à genoux en disant: Merci,
+mon Dieu, vous avez permis que cette femme perfide, audacieuse, se
+montrât sans fard, dévoilât toute la bassesse, toute la méchanceté de
+son âme! Un moment mon mari s'est laissé prendre à ces dehors
+séduisants; mais maintenant il la connaît, mais maintenant il n'aura
+plus pour elle que mépris et qu'horreur. Quel homme, et Gontran plus que
+tout autre encore, ne sentirait pas au moins sa fierté révoltée en
+entendant cette femme lui parler si dédaigneusement!</p>
+
+<p>Comment! lui Gontran, lui si beau, si séduisant, lui gâté par tant de
+succès, par tant d'adorations, irait non pas aimer mais s'occuper
+seulement d'une femme qui oserait lui dire: Je ne vous aime pas, je ne
+vous aimerai jamais, et je vous défie de ne pas m'aimer!...</p>
+
+<p>Oui, encore une fois, j'aurais remercié Dieu; le calme, le repos,
+fussent pour longtemps rentrés dans mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Mais, hélas! je l'ai dit, en une nuit j'avais, je ne sais par quelle
+intuition, acquis la triste sagacité, la désespérante sûreté de jugement
+que les années peuvent seules donner.</p>
+
+<p>Je crois fermement que cette sorte de prescience m'était venue
+soudainement parce qu'elle pouvait me servir à défendre l'avenir de mon
+enfant. Hélas! mon Dieu, j'étais bien jeune encore, jamais je ne m'étais
+appesantie sur les tristes misères de l'esprit humain, il fallait une
+puissance surnaturelle pour me faire pénétrer ce tissu d'horribles
+pensées.</p>
+
+<p>Je croyais au bien jusqu'à l'aveuglement; je n'avais pas idée de ces
+passions dépravées, qui, au lieu de rechercher ce qui est pur, noble,
+salutaire et possible, sont au contraire honteusement aiguillonnées par
+l'attrait de la corruption, du cynisme, de l'impossible.</p>
+
+<p>Pouvais-je soupçonner qu'un homme, par cela même qu'une femme sans
+m&oelig;urs lui dirait: Je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais!...
+que pour cela même cet homme dût adorer cette femme avec frénésie?</p>
+
+<p>Non... non, mon Dieu; on m'eût dit que le c&oelig;ur humain était capable
+de ces énormités, que je l'aurais nié, que j'aurais pris cela pour un
+blasphème.</p>
+
+<p>Par quel mystère pourtant... moi jusqu'alors si heureusement ignorante
+de ces misères, avais-je donc deviné, avais-je donc senti, oui
+physiquement senti, à un atroce déchirement de mon c&oelig;ur, que Gontran
+allait de ce moment aimer cette femme, non-seulement plus qu'il n'avait
+aimé ses premières maîtresses, non-seulement plus qu'il ne m'aimait...
+mais plus qu'il n'aimerait jamais?</p>
+
+<p>Quelle voix secrète me disait que cette passion fatale serait la seule,
+la dernière passion de sa vie?</p>
+
+<p>Quelle voix me disait que les hommes les plus légers, les plus blasés,
+lorsqu'ils se prennent à aimer et surtout à aimer sans espoir une femme
+perdue, aiment souvent avec une violence effrayante?</p>
+
+<p>Comment avais-je senti qu'Ursule, dans son manége infernal, avait mis
+en jeu les passions les plus irritantes de mon mari en lui disant:&mdash;Vous
+êtes beau, vous êtes charmant, vous êtes habitué à plaire, et pourtant
+je me raille de vous, et pourtant vous m'aimerez, et cet amour sera pour
+moi une inépuisable raillerie... pour vous un inépuisable chagrin!</p>
+
+<p>Et ce n'était pas encore assez pour cette femme. Comme il lui fallait
+aviver, exalter l'amour de Gontran en allumant sa jalousie, elle a voulu
+lui prouver qu'elle ne serait pas pour tous froide, méprisante,
+moqueuse, comme elle l'était pour lui.</p>
+
+<p>Aussi voyez... voyez... avec quelle ardeur passionnée, délirante, elle
+lui peint alors l'émotion foudroyante qui bouleversera sa raison et ses
+sens à la seule approche de l'homme qu'elle aimerait!...</p>
+
+<p>A ces mots, empreints d'un délire brûlant et sensuel, voyez comme son
+regard s'est perdu, comme sa joue a rougi, comme son sein a battu!...</p>
+
+<p>Et lorsqu'elle parlait de son idolâtrie pour l'homme qui la dominerait
+en tyran, avec quelle grâce humble, soumise, elle courbait son front
+charmant! Comme on la voyait agenouillée, les mains jointes, implorant
+un sourire de son maître en attachant sur lui ses grands yeux bleus
+noyés de langueur, de tristesse et d'amour!...</p>
+
+<p>Hélas!... hélas! il fallait que la séduction de cette femme fût bien
+puissante, bien irrésistible, pour que moi, moi sa rivale, moi mère, moi
+qui avais cette créature en horreur, j'aie senti, j'aie compris qu'en ce
+moment non-seulement Gontran, mais tout homme, peut-être, devait devenir
+éperdûment amoureux d'Ursule, tant il y avait en elle de fascination et
+de charme!</p>
+
+<p>Mon, non, Dieu ne me trompait pas en me donnant ces épouvantables
+pressentiments! En me montrant le formidable orage qui se formait à
+l'horizon, il voulait, dans sa miséricorde infinie, qu'une pauvre mère
+seule et faible pût, sinon éviter, du moins conjurer peut-être les
+affreux malheurs qui la menaçaient.</p>
+
+<p>Je me sentis presque défaillir lorsque je sortis du cabinet où j'étais
+restée cachée.</p>
+
+<p>Je trouvai Gontran assis dans un fauteuil, le regard fixe, les bras
+croisés sur sa poitrine, dans l'attitude de la réflexion et de la
+stupeur.</p>
+
+<p>Je fus obligée de m'appuyer légèrement sur son épaule pour le rappeler à
+lui-même...</p>
+
+<p>Il releva vivement la tête, et me dit ces seuls mots avec une expression
+profonde et concentrée:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle femme!... quelle femme!... Oh! il faut qu'elle parte, Mathilde,
+il faut qu'elle parte!</p>
+
+<p>Ces paroles confirmèrent mes soupçons.</p>
+
+<p>Dans la bouche de Gontran, lui toujours si maître de lui, ils avaient
+une signification effrayante; il aimait cette femme ou il craignait de
+l'aimer.</p>
+
+<p>Une idée que j'accueillis d'abord comme une inspiration divine, me
+poussait à apprendre à Gontran ce que je savais de la liaison d'Ursule
+avec M. Chopinelle, ce dernier ayant sans doute été rangé par elle dans
+la catégorie des esclaves.</p>
+
+<p>D'abord je ne doutai pas que le dépit d'avoir échoué là où un homme si
+ridicule avait réussi, ne dût inspirer à Gontran un invincible
+éloignement pour Ursule; peut-être Gontran eût-il attaché d'autant plus
+du prix à la conquête d'Ursule, qu'il aurait cru être son premier amour.</p>
+
+<p>Je voulais aussi apprendre à mon mari avec quelle fausseté, avec quelle
+perfidie Ursule avait amené la rupture de M. Sécherin et de sa mère...
+J'allais tout dite, lorsque j'hésitai; je me demandai si ces révélations
+n'irriteraient pas encore davantage la passion de Gontran, si sa vanité
+ne serait pas encore plus excitée par le dépit d'être moins bien traité
+qu'un provincial ridicule.</p>
+
+<p>Et puis il pouvait croire Ursule vertueuse, malgré les théories
+effrontées qu'elle affichait, et se résigner plus facilement à n'être
+pas aimé d'elle, en songeant que personne n'avait été plus heureux que
+lui... Mais je craignis que cette dernière conviction ne prêtât
+peut-être plus d'attraits encore à ma cousine.</p>
+
+<p>Agitée par tant de perplexités, je me résignai à attendre l'inspiration
+du moment.</p>
+
+<p>Mon mari était retombé dans une sorte de rêverie...</p>
+
+<p>Je lui pris la main, je la serrai tendrement en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Merci... merci, mon noble Gontran, vous m'aviez dit vrai. Enfin Ursule
+va partir, et nous serons heureux et tranquilles.</p>
+
+<p>Gontran sourit avec amertume et me répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dû être bien contente de me voir ainsi traité par Ursule?
+cela doit vous rassurer, je l'espère?</p>
+
+<p>Ne voulant pas laisser entrevoir mes craintes à Gontran, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mon ami, je suis rassurée; mais je ne vois pas en quoi ma
+cousine vous a si maltraité... Elle plaisantait, d'ailleurs...</p>
+
+<p>&mdash;Elle plaisantait?... Et lors même qu'elle aurait plaisanté, n'était-ce
+pas me traiter avec le dernier mépris?... De ma vie... non, de ma vie...
+je n'ai été si insolemment joué; je restai là comme un sot, sans trouver
+une seule parole. Quelle audace! quel cynisme!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Gontran, il me semble que ce qu'Ursule vous a dit de plus cruel
+est qu'elle ne vous aimerait jamais et qu'elle vous défiait de ne pas
+l'aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! n'est-ce rien que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela n'est rien puisque vous m'aimez, Gontran... Votre tendresse
+pour moi vous empêche de ressentir de l'amour pour elle; il doit vous
+être indifférent qu'elle ne vous aime pas.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, vous avez raison... Ma pauvre Mathilde, je
+vous aime... Oh! oui, je vous aime... Vous êtes bonne, généreuse,
+vous!... vous avez du c&oelig;ur, de l'élévation, de la grandeur d'âme,
+tandis que votre cousine... Je vous le demande: qu'a-t-elle donc pour
+plaire, après tout? un minois chiffonné, une taille accomplie, il est
+vrai, un très-joli pied, de grands yeux tour à tour effrontés ou
+langoureux, un persiflage impertinent, un grand fonds d'impudence...
+mais ni c&oelig;ur, ni âme... Avec cela, comédienne et fausse à faire
+frémir... Plus j'y pense, moins je peux revenir de mon étonnement. Vous
+seriez-vous attendue à cela d'elle, toujours en apparence si
+mélancolique, si doucereuse? Certes, j'ai vu des femmes bien hardies,
+bien... rouées, passez-moi le terme, mais jamais je n'ai rien rencontré
+de pareil: j'en étais abasourdi... Ah! que j'aimerais à mater, à dominer
+un tel caractère! Avec quel bonheur je lui rendrais alors dédain pour
+dédain, sarcasme pour sarcasme! s'écria involontairement mon mari.</p>
+
+<p>Je cachai mon visage dans mes mains, je fondis en larmes sans dire un
+mot.</p>
+
+<p>Je n'en pouvais plus douter, Ursule avait frappé juste.</p>
+
+<p>Gontran était si préoccupé par ses pensées, qu'il ne s'aperçut pas de
+mes larmes.</p>
+
+<p>Il se leva brusquement, et continua en marchant à grands pas:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je conçois bien qu'un homme soit sans pitié quand il parvient à
+maîtriser l'un de ces caractères hautains et insolents... Alors avec
+quel bonheur on humilie, on outrage même, car elles le méritent, ces
+créatures jusque-là si orgueilleuses!&mdash;Puis il reprit avec un éclat de
+rire forcé:&mdash;Mais c'est à mourir de rire, ces prétentions-là!... madame
+Sécherin! je vous le demande un peu, madame Sécherin qui veut être à la
+mode, qui veut avoir la meilleure maison de Paris et se moquer de tout
+le monde. Ah! ah! ah!... c'est, sur ma parole, fort divertissant...
+Est-ce que vous ne trouvez pas cela fort plaisant?... Mais,
+qu'avez-vous? vous pleurez... Mathilde!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Gontran, cet entretien nous sera fatal.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas un mot d'Ursule qui n'ait laissé du dépit, de l'amertume
+dans votre c&oelig;ur...</p>
+
+<p>&mdash;Du dépit! de l'amertume! parce que madame Sécherin dit que je n'ai pas
+le bonheur de lui plaire! Ah çà, ma chère amie, à quoi pensez-vous? Pour
+qui me prenez vous? Je n'ai pas grande vanité, mais je ne crois pas que
+mon mérite souffre une grave atteinte du dédain de madame Sécherin. Ce
+qui me paraît seulement d'une bouffonnerie excellente, c'est cette
+prétention de sa part de me rendre amoureux d'elle... Ma pauvre
+Mathilde, je vous ai fait ma confession; vous avez vu que je vous avais
+dit vrai: je trouvais Ursule assez gentille; j'ai été, par galanterie,
+entraîné un peu plus loin que je ne l'aurais voulu... Mais ça n'a jamais
+été qu'un caprice, assez vif de ma part. Il n'y a rien dans cette
+femme-là, rien, absolument rien... Amoureux d'elle, moi! Je plains bien
+les malheureux assez sots pour se laisser prendre à ses filets...
+Amoureux d'elle! mais ce serait l'enfer!... Avec un tel caractère...
+amoureux d'elle... moi!... moi!...</p>
+
+<p>Puis Gontran, par un brusque retour, me dit avec une expression, hélas!
+qui me parut distraite et forcée:</p>
+
+<p>&mdash;Moi! amoureux d'elle! comme si je n'avais pas près de moi mille fois
+mieux qu'elle... comme si je n'avais pas la meilleure, la plus dévouée
+des femmes... un ange de douceur et de bonté!... Pauvre Mathilde!
+comment avez-vous pu craindre un instant la comparaison?... vous...
+vous...</p>
+
+<p>Et il retomba dans une sorte de rêverie.</p>
+
+<p>Les derniers éloges qu'il me donna me firent un mal horrible.</p>
+
+<p>Ils me rappelèrent ces odieuses paroles d'Ursule à mon mari: «Il faut
+que je vous témoigne de mon dédain pour que vous pensiez à vanter votre
+femme.»</p>
+
+<p>Ma cousine avait raison, les louanges que me donnait Gontran lui étaient
+arrachées par le dépit.</p>
+
+<p>En me mettant au-dessus de ma cousine, il pensait plus à la blesser qu'à
+me flatter.</p>
+
+<p>&mdash;Le plus important pour nous,&mdash;dis-je à mon mari,&mdash;c'est qu'Ursule
+quittera Maran sous très-peu de jours; elle décidera facilement M.
+Sécherin à partir.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, qu'elle parte; le plus tôt sera le mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami,&mdash;dis-je à Gontran après un moment de silence,&mdash;permettez-moi
+de vous parler en toute franchise.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, ma chère amie.</p>
+
+<p>&mdash;Ne trouvez-vous pas étrange que cet entretien, qui aurait dû me
+rassurer complètement, puisqu'il vous justifiait à mes yeux, produise
+sur vous et sur moi un effet contraire?</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? Je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ursule a dit qu'elle ne vous aimait pas, qu'elle ne vous aimerait
+jamais; que vos galanteries étaient sans conséquence, et qu'elle
+partirait le plus tôt possible... Et pourtant, vous le voyez, je
+pleure... Et pourtant vous ne pouvez cacher votre agitation.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu!&mdash;s'écria Gontran avec impatience...&mdash;c'est tout
+simple... Vous pleurez... parce que vous pleurez de rien.. Je suis agité
+parce qu'il est de ces choses qui, malgré soi, blessent
+l'amour-propre... Que prétendez-vous conclure de cela? Allez-vous vous
+faire l'écho d'Ursule, et dire comme elle que je suis ou que je serai
+amoureux d'elle? C'est absurde; seulement je vous avoue qu'elle m'a
+impatienté, je ne suis pas habitué à être raillé de la sorte: voilà
+tout. Il y a mille manières de dire les choses. Elle m'aurait dit tout
+simplement: J'ai été un peu coquette pour vous, oublions cela; restons
+bons amis: si ma présence excite la jalousie de Mathilde, je partirai...
+rien de mieux; mais à quoi bon cette profession de principes... et quels
+principes! A quoi bon me dire effrontément que, si je ne lui plais pas,
+d'autres lui plairont peut-être?... A quoi bon exprimer d'une manière si
+passionnée, pour ne pas dire plus, l'ivresse qu'elle éprouverait dans
+telle ou telle occasion?... Femme incompréhensible!... C'est que, dans
+ce moment-là, elle avait l'air véritablement émue... En vérité, je m'y
+perds... c'est une énigme... Mais qu'un autre que moi s'amuse à en
+chercher le mot; je lui souhaite bien du plaisir! Après cela, une
+volonté de fer... elle a voulu apprendre à monter à cheval et elle y
+monte à merveille; elle s'est mis dans la tête d'être, l'hiver prochain,
+une femme à la mode, elle est bien capable d'y réussir: elle a tout ce
+qu'il faut pour cela...</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensiez tout à l'heure le contraire, mon ami; vous disiez que
+c'était, de sa part, une prétention ridicule.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, ma chère... si vous venez sans cesse épiloguer mes
+moindres paroles, cela devient insupportable,&mdash;dit mon mari en frappant
+brusquement du pied.&mdash;Je vous parle en toute confiance, en toute
+sécurité, ne cherchez pas dans mes paroles autre chose que ce que je
+dis.</p>
+
+<p>Je regardai Gontran avec un étonnement douloureux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, je vous ferai une seule observation... Depuis la fin de cet
+entretien, vous m'avez sans cesse parlé d'Ursule et vous n'avez pas eu
+la moindre pensée pour notre enfant...</p>
+
+<p>Mon mari passa les mains sur son front et s'écria avec émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre et excellente femme!... c'est vrai, pourtant, ah! c'est mal,
+bien mal, pardon, Mathilde... Tiens ces seuls mots de toi me rappellent
+à mes devoirs, à mon amour; ces seuls mots me calment et me consolent
+d'une sotte et ridicule blessure d'amour-propre. Eh bien! oui,
+pardonne-moi ce dernier éclair d'orgueil. Oui, je me suis senti malgré
+moi un peu piqué de n'avoir pas fait la moindre impression sur Ursule;
+sais-tu pourquoi? parce que le sacrifice que j'aurais eu à te faire eût
+été plus grand. Crois-moi, rien ne me sera plus facile que d'oublier
+cette femme diabolique... Tu as raison, mon ange bien-aimé; notre
+enfant... pensons à notre enfant. Entre cette douce espérance et mon
+amour pour toi, pour toi désormais bien rassurée sur moi, le bonheur
+nous sera facile. Pardon encore d'avoir pris à c&oelig;ur les sarcasmes
+d'Ursule; mais c'est qu'aussi elle me raillait à vos yeux, et, je ne
+vous le cache pas, Mathilde, je suis très-fier de moi depuis que je suis
+à vous. Pourtant, comme, après tout, vous m'aimez toujours autant,
+n'est-ce pas? nous ne penserons plus à cette scène ridicule que pour
+nous moquer de moi-même; ou mieux, parlons de notre enfant: ces douces
+causeries seront notre refuge assuré contre toutes ces pensées
+mauvaises.</p>
+
+<p>L'arrivée d'un de nos fermiers qui voulait parler à mon mari termina cet
+entretien.</p>
+
+<p>Gontran sourit.</p>
+
+<p>Mon premier mouvement fut d'être charmée des douces paroles qu'il venait
+de me dire avec sa grâce habituelle: puis il me sembla que son accent
+avait été nerveux, saccadé; que ses regards n'étaient pas d'accord avec
+son langage.</p>
+
+<p>On eût dit qu'il voulait s'étourdir sur sa situation, ou me rassurer par
+quelques mois de tendresse.</p>
+
+<p>Cependant il y avait quelque chose de touchant, de pénétré dans son
+accent.</p>
+
+<p>Néanmoins, plus je réfléchis à l'impression qu'Ursule avait faite sur
+lui, plus je crus à un danger imminent.</p>
+
+<p>Quelques jours auparavant j'aurais pleuré, pleuré, puis tenté quelques
+plaintes timides et stériles; mais, appelée à de nouveaux devoirs, je
+voulus changer complétement de conduite.</p>
+
+<p>Je compris que je devais craindre la violence des chagrins, leur
+réaction pouvait être fatale à mon enfant; je me promis donc de tâcher
+désormais de ne jamais m'affliger pour des vanités, de me roidir contre
+ma susceptibilité, de m'endurcir contre les souffrances morales, et
+d'être, si cela se peut dire, extrêmement <i>sobre</i> de douleurs.</p>
+
+<p>Les circonstances présentes devaient mettre ma nouvelle résolution à une
+rude épreuve.</p>
+
+<p>J'essuyai mes larmes, je songeai froidement à ma position.</p>
+
+<p>De ce moment, pour n'être plus écrasée sous les débris de mes
+espérances, j'envisageai bravement la vie sous les douleurs les plus
+sombres.</p>
+
+<p>Je ne m'abuse pas sur la cause de cette courageuse résolution, je
+possédais un trésor de bonheur et d'espérance que rien au monde ne
+pouvait me ravir.</p>
+
+<p>Quel que fût l'avenir, mon enfant me restait: car j'avais la conviction
+profonde, inébranlable, que Dieu m'avait envoyé cette suprême
+consolation dans mes chagrins, comme une religieuse récompense de mon
+dévouement à mes devoirs.</p>
+
+<p>Cette foi aveugle à la protection divine m'empêcha d'avoir jamais la
+moindre frayeur sérieuse sur la vie future de ce petit être qui doublait
+ma vie, qui devait me faire oublier bien des souffrances.</p>
+
+<p>Je me traçai un plan de conduite avec la ferme résolution de n'en pas
+dévier.</p>
+
+<p>Huit jours suffisaient à Ursule pour décider son mari à quitter Maran;
+si au bout de huit jours elle n'était pas partie, si d'ici là
+j'acquérais la conviction que ses dédains affectés n'étaient qu'une
+perfide man&oelig;uvre de coquetterie, j'étais résolue de suivre les
+conseils de madame de Richeville.</p>
+
+<p>Une fois seule avec Gontran, j'espérais par ma tendresse, par l'intérêt
+que devait lui inspirer l'état dans lequel je me trouvais, j'espérais,
+dis-je, chasser Ursule de sa pensée.</p>
+
+<p>Sinon, si son amour pour elle grandissait avec les obstacles; si je
+succombais après avoir lutté contre la détestable influence de cette
+femme, de toutes les forces de mon amour, de mon dévouement, je
+succomberais du moins avec dignité: mon enfant me resterait, et je
+vivrais pour lui seul.</p>
+
+<p>Il m'est impossible de dire le calme, la confiance, que me donna cette
+résolution.</p>
+
+<p>Je n'avais plus, comme par le passé, de ces effrois vagues, de ces
+douleurs sans but et sans bornes.</p>
+
+<p>C'est qu'autrefois... l'amour de Gontran perdu... il ne me restait rien,
+rien qu'un désespoir immense, rien qu'une vie misérable et stérile, rien
+que quelques pâles souvenirs qui devaient rendre, par comparaison, le
+présent plus cruel encore.</p>
+
+<p>Je m'agenouillai pour remercier Dieu de ne m'avoir pas endormie dans une
+fatale confiance.</p>
+
+<p>Sans vouloir descendre à un honteux espionnage, je me promis de tout
+observer attentivement, de ne rien omettre de ce qui pouvait m'éclairer.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="F-CHAPITRE_V" id="F-CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3>
+
+<h4>MADEMOISELLE DE MARAN.</h4>
+
+<p>Le lendemain de cette scène, quel fut mon étonnement de recevoir un mot
+fort bref de mademoiselle de Maran! Elle m'annonçait qu'elle arriverait
+en même temps que sa lettre, et qu'elle m'apprendrait elle-même la cause
+de sa venue.</p>
+
+<p>On eût dit en vérité que cette femme, avertie par un secret instinct des
+nouveaux chagrins qui m'accablaient, venait pour jouir de mes tourments.</p>
+
+<p>Si j'avais moins connu mademoiselle de Maran, je me serais étonnée de
+l'audace de sa visite en me rappelant que la dernière fois que je
+l'avais vue, elle n'avait pas dissimulé la haine qu'elle me portait.</p>
+
+<p>Sa rencontre avec Ursule m'effrayait encore.</p>
+
+<p>Si elle avait méchamment espéré, prévu, calculé que tôt ou tard Ursule,
+se trouvant pour ainsi dire mêlée à ma vie, me serait un jour hostile,
+elle devait être satisfaite et pouvait devenir une utile alliée pour ma
+cousine.</p>
+
+<p>Je réfléchissais avec amertume que le monde était ainsi fait, qu'on
+était obligé de recevoir, d'accueillir chez soi ses ennemis les plut
+mortels, sous le prétexte de parentés ou de liaisons qui rendent leur
+animosité plus odieuse encore.</p>
+
+<p>Je fis part à Gontran de la prochaine arrivée de ma tante.</p>
+
+<p>Il accueillit cette nouvelle avec assez d'indifférence.</p>
+
+<p>Je ne partageais pas sa quiétude. Un tel voyage était si en dehors des
+habitudes de mademoiselle de Maran, qui n'avait pas quitté Paris depuis
+quinze ans, que je lui soupçonnais quelque grave motif.</p>
+
+<p>Environ vers les deux heures, ma tante arriva accompagnée de Servien,
+d'une de ses femmes, d'un valet de pied qui lui servait de courrier, et
+d'un chien-loup successeur de Félix.</p>
+
+<p>Nous allâmes recevoir mademoiselle de Maran au perron du château.</p>
+
+<p>Elle descendit assez lestement de voiture et n'était nullement changée:
+elle portait toujours sa robe et son chapeau de soie carmélite.</p>
+
+<p>Malgré mes tristes préoccupations, je ne pus m'empêcher de sourire de
+surprise en voyant la capote de mademoiselle de Maran décorée d'un
+n&oelig;ud tricolore; le chapeau de Servien portait une énorme cocarde aux
+mêmes couleurs patriotiques.</p>
+
+<p>Ma tante s'aperçut de mon étonnement, et s'écria en entrant dans le
+salon:</p>
+
+<p>&mdash;Ça vous interloque, n'est-ce pas? de ce que je ne vous ai pas encore
+entonné la <i>Marseillaise</i>, <i>Ça ira</i> ou la <i>Parisienne</i>, autre complainte
+patriotique, démagogique, emblématique et orléanique qui vaut bien les
+autres bucoliques de la République... Dites donc, citoyen et citoyenne,
+je vous fais l'effet d'une fameuse <i>tricoteuse</i> ou <i>vainqueuse</i> de
+juillet avec mes rubans tricolores, n'est-ce pas? Vous croyez peut-être
+que je viens vous annoncer mon mariage avec M. de Lafayette, pour la
+première sans-culotide de frimaire... par-devant l'autel de la Patrie?
+Eh bien! vous vous trompez; tenez, les voilà sous mes pieds, ces beaux
+rubans tricolores, les voilà au feu,&mdash;dit ma tante en arrachant de son
+chapeau le n&oelig;ud, et en le jetant dans la cheminée après avoir marché
+dessus avec une rage comique.</p>
+
+<p>&mdash;A merveille, madame!&mdash;dit Gontran en riant aux éclats,&mdash;je vous
+croyais ralliée.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ralliée? Ah çà! est-ce que vous prétendez vous moquer de moi,
+monsieur de Lancry? Figurez-vous donc que si j'ai consenti à m'attifer
+de ces exécrables couleurs qui puent le peuple, l'empire et la
+guillotine, c'était pour voyager tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre royalisme ne s'est pas révolté de cette concession,
+madame?&mdash;dit Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que mon royalisme a quelque chose à voir là-dedans? Est-ce
+qu'on regarde aux moyens de salut quand ils sont bons? Du temps du
+citoyen Cartouche et du citoyen Mandrin, est-ce que je me serais fait
+faute d'user d'un sauf-conduit de ces messieurs pour pouvoir traverser
+leurs bandes sans danger? Eh bien! cette abominable cocarde et ce
+passe-port timbré d'un imbécile de coq gaulois qui m'a tout l'air d'un
+gras citoyen du Maine, ne sont que des sauf-conduits... j'en use, mais
+je les méprise... vous comprenez?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, madame; mais à quel heureux hasard devons-nous votre
+bonne visite?</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous donc, mon pauvre garçon, qu'ils vont juger, c'est-à-dire
+condamner ces malheureux ministres; il y a des émeutes tous les jours à
+Paris: on parle de piller les hôtels; de faire un second 93. J'ai fourré
+mon argenterie dans une cachette que le diable ne déterrerait pas;
+j'apporte mes diamants et cinq mille louis dans le double-fond de ma
+voiture, et je viens attendre ici les événements. Si ça se calme, je
+retourne à Paris; si ça augmente, j'émigre en Angleterre encore une
+fois; mais, quant à présent, Paris n'est pas tenable. Toute ma société
+s'est effarouchée et envolée, il y avait bien de quoi. Les uns ont suivi
+ce pauvre bon vieux roi et madame la dauphine; les autres vont en Vendée
+attendre <i>Madame</i>, et, Dieu merci, ils donneront longtemps du fil à
+retordre à ces nouveaux <i>bleus</i>: les autres, enfin, ont fait un
+sauve-qui-peut qui en Italie, qui en Allemagne, comme du temps de la
+première révolution. Ma foi! je m'ennuyais à Paris, lorsque, pour
+changer, la peur est venue me talonner; c'est ce qui me procure le
+bonheur de venir vous embrasser, mes chers enfants. J'aime tant à
+contempler votre joli petit ménage, ça me réjouit le c&oelig;ur; je me dis
+en le voyant: C'est pourtant grâce à moi que ces deux c&oelig;urs si bien
+faits l'un pour l'autre sont unis par une chaîne fleurie. Ah!... ah!...
+ah!... mais voyez donc l'effet de la campagne... je parle déjà comme une
+églogue... Où sont donc vos pipeaux, s'il vous plaît, beau sylvain? Je
+voudrais chanter votre bonheur sur la double flûte des bergers
+d'Arcadie!</p>
+
+<p>La gaieté de mademoiselle de Maran m'effrayait; son rire aigre et
+strident annonçait toujours quelque méchanceté.</p>
+
+<p>Selon son habitude, ma tante avait, en entrant, mis ses lunettes,
+quoiqu'elle n'eût ni à lire, ni à travailler; mais elles lui servaient,
+pour ainsi dire, à cacher son regard: à l'abri de leurs verres, elle
+pouvait observer à son aise sans être remarquée.</p>
+
+<p>Je m'aperçus que, tout en causant, elle examinait attentivement la
+figure de mon mari et la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Et Ursule,&mdash;dit mademoiselle de Maran,&mdash;avez-vous de ses nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est ici depuis quelques jours avec son mari, madame,&mdash;lui
+répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-y possible? Comment! nous sommes donc tout à fait en famille?
+Mais voyez donc comme j'arrive à propos. Mais où est-elle donc, cette
+chère fille?</p>
+
+<p>&mdash;Elle se promène avec M. Sécherin; elle va bientôt rentrer, je
+l'espère,&mdash;dit Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Elle se promène avec son mari!&mdash;s'écria mademoiselle de Maran,&mdash;et je
+vous trouve ici avec votre femme, Gontran! Mais c'est la terre promise
+des ménages que cet endroit-ci, mais c'est pharamineux, mais c'est une
+manière de vie patriarcale tout à fait attendrissante... Elle se promène
+seule avec son mari! comme c'est bien à elle! car il est bête comme une
+oie, son mari, et il a autant de conversation qu'une autruche... Mais,
+dites donc, mes enfants, est-ce qu'ils s'accordent toujours entre eux la
+mignarde et touchante réciproque de Bellotte et de Gros-Loup?</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouverez Ursule fort changée, madame,&mdash;dis-je à mademoiselle de
+Maran en souriant avec amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Changée! est-ce qu'elle n'est plus jolie comme autrefois?</p>
+
+<p>&mdash;Si, madame, elle est toujours charmante, mais son caractère s'est
+développé; elle est maintenant beaucoup moins mélancolique.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah!... je ris malgré moi,&mdash;dit mademoiselle de Maran,&mdash;en
+pensant combien ma partialité pour vous m'aveuglait, Mathilde... Vous
+souvenez-vous comme je grondais toujours Ursule à tout propos, comme je
+la trouvais laide! je puis bien vous dire cela maintenant, mes enfants.
+Eh bien! c'était une affreuse injustice: je la trouvais, au contraire,
+spirituelle, charmante; et même, on peut dire ça devant un mari, parce
+que les maris en disent bien d'autres lorsque leurs femmes ne sont pas
+là... eh bien! je trouvais à Ursule plus de physionomie, plus de
+gentillesse qu'à vous, ma chère Mathilde... C'était pourtant par amour
+pour vous et pour vous louer aux dépens de votre cousine, que je faisais
+ces affreux mensonges-là. Étais-je fausse, hein! c'est-à-dire étais-je
+bonne! car, moi, lorsque l'attachement m'emporte, je suis capable de
+tout... Ah çà! dites donc, chère petite, n'allez pas, après cela, vous
+figurer que vous êtes moins belle qu'Ursule, au moins; vous l'êtes mille
+fois davantage, sans contredit. Elle ne peut pas lutter avec vous pour
+la régularité des traits; mais elle a ce je ne sais quoi, ce montant, ce
+piquant, cet entrain qui tourne la tête de ces garnements-là.</p>
+
+<p>Et elle me montra Gontran en riant aux éclats... Puis, se penchant à mon
+oreille, elle me dit à mi-voix toujours en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! est-ce que vous n'en êtes pas jalouse, de cette diablesse
+d'Ursule? Défiez-vous de ces s&oelig;urs <i>sainte-n'y-touche</i> qui ont des
+sourires de Madeleines repentantes et des regards de Vénus Aphrodite!</p>
+
+<p>Ma tante aurait calculé chacune de ses paroles avec la méchanceté la
+plus réfléchie, qu'elle ne m'aurait pas blessée plus cruellement.</p>
+
+<p>Cette circonstance me fit croire qu'il y avait des <i>hasards</i> pour les
+caractères odieux comme pour les caractères généreux.</p>
+
+<p>Les uns comme les autres sont souvent servis par d'étranges fatalités.</p>
+
+<p>Gontran lui-même, malgré son sang-froid, fut aussi interdit que moi des
+tristes plaisanteries de mademoiselle de Maran; il ne put que balbutier
+avec un sourire forcé:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc, madame, qu'il me soit possible d'être infidèle à ma
+chère Mathilde? Ne sommes-nous pas, comme vous l'avez dit, le modèle des
+bons ménages?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous ne voyez pas que je plaisante, vilain libertin? Je
+voudrais bien apprendre que vous lui fussiez infidèle... A la campagne,
+ça n'aurait pas d'excuse; à Paris, c'est différent: l'enivrement du
+monde, <i>l'occasion</i>... <i>l'herbe tendre</i>... Comme qui dirait la belle
+princesse Ksernika... Mais ici, fi donc, fi donc!... Pauvre chère
+petite!... Vous qui avez été toujours si bien pour Gontran... Tenez... à
+l'endroit de cet abominable Lugarto, par exemple.</p>
+
+<p>Je pâlis. Gontran se redressa comme s'il avait été mordu par un serpent,
+et dit à mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, madame, ne parlons plus de cela... Ne me rappelez pas une
+scène pénible...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! que je ne parle pas de cela, affreux ingrat que vous êtes! Je
+vous dis que j'en parlerai moi... j'en veux rabâcher... Trouvez donc,
+s'il vous plaît, une femme qui, pour charmer le créancier de son mari,
+s'expose à se perdre de réputation! Mais c'est tout bonnement sublime,
+cela, mon cher ami.</p>
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;s'écria Gontran,&mdash;c'est une infâme calomnie; à la face de
+tous, je l'ai dit tout haut à ce misérable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh mon Dieu! je le sais bien, que c'est une calomnie, mes pauvres
+enfants, je sais bien que Mathilde est innocente et pure comme le jeune
+cygne qui sort de sa blanche coquille, mais...</p>
+
+<p>Je vis où tendait la conversation que voulait engager mademoiselle de
+Maran; je l'interrompis et je lui dis avec une fermeté qui l'étonna
+comme elle étonna Gontran:</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous avez fait, madame, l'honneur de venir nous voir; nous ne
+pouvions nous attendre à cette visite; nous serons toujours très-heureux
+de vous posséder, nous n'oublierons jamais que cette maison a appartenu
+à votre frère, nous ferons tout pour vous y recevoir de notre mieux;
+mais il nous est permis d'espérer, madame, que vous ne prendrez pas à
+tâche d'éveiller de bien douloureux souvenirs pour moi et pour mon mari.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame,&mdash;repris-je d'une voix plus haute et interrompant encore
+mademoiselle de Maran,&mdash;mais, madame, puisque vous avez oublié les
+motifs qui semblaient devoir à jamais empêcher un rapprochement aussi
+intime entre vous et moi, il nous est du moins permis d'espérer qu'il ne
+sera pas dit un mot de ces calomnies odieuses dont vous vous faites
+l'écho; je crois que ce n'est pas solliciter un trop grand sacrifice de
+votre part... Si vous nous accordez cette grâce, madame, nous vous
+serons très-reconnaissants, et vous trouverez peut-être quelque plaisir
+à voir unis et heureux ceux qu'involontairement, sans doute, vous
+eussiez aigris et divisés...</p>
+
+<p>Mon sang-froid, mon calme firent sur mademoiselle de Maran et sur
+Gontran un effet singulier et inattendu.</p>
+
+<p>Ma tante, après quelques moments de silence, reprit avec ironie en
+regardant Gontran:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc maintenant Mathilde qui dit, <i>nous</i>? Comment, mon pauvre
+vicomte, l'autorité est tombée de lance en quenouille?</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde parle un peu pour moi et beaucoup pour elle, madame,&mdash;dit
+Gontran.&mdash;je me joins à elle pour vous prier d'oublier des événements
+qui nous attristent; mais je ne me permets pas de mettre des conditions
+à votre séjour ici,&mdash;ajouta Gontran en me regardant sévèrement.</p>
+
+<p>Quoique je ne m'attendisse pas à voir mon mari prendre presque le parti
+de mademoiselle de Maran contre moi, je ne me laissai pas abattre.
+Satisfaite d'une fermeté de langage qui me surprenait moi-même:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne mets de conditions qu'à ma présence ici, madame; j'ai eu
+l'honneur de vous dire que je me souviendrais toujours que vous êtes la
+s&oelig;ur de mon père, et que vous êtes ici chez M. Lancry. S'il m'était
+malheureusement impossible d'accepter certaines plaisanteries, je vous
+prierais d'excuser mon départ: M. de Lancry voudrait bien se charger de
+vous faire les honneurs de Maran, et je partirais, dis-je, à l'instant
+pour Paris.</p>
+
+<p>Je m'étais exprimée avec tant de résolution que mademoiselle de Maran
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! c'est qu'elle le ferait comme elle le dit; mais, je ne
+reconnais plus votre femme, mon pauvre Gontran, qu'est-ce qu'il y a
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, madame, que j'ai <i>besoin</i> de ne plus souffrir, que je suis
+décidée à éviter tous les chagrins que je pourrai désormais éviter.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! vous n'êtes pas dégoûtée, chère petite: ah çà! vous voulez vous
+dorloter, vous soigner, ce me semble?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame... j'ai besoin de me <i>soigner</i>, comme vous dites.</p>
+
+<p>Malgré ses préoccupations, un tendre regard de Gontran me prouva qu'il
+m'avait comprise.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran reprit ironiquement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! chère petite, c'est convenu, nous ferons un programme des
+sujets qui me sont interdits:</p>
+
+<p>1º le Lugarto et les calomnies relatives au susdit,&mdash;2º l'infidélité que
+Gontran vous a faite avec la belle princesse Ksernika,&mdash;3º toute
+comparaison qui pourrait faire penser que je trouve Ursule plus piquante
+que vous;&mdash;4º enfin toute allusion aux soins empressés que, par la pente
+naturelle des choses, ce garnement de Gontran pourrait avoir la
+tentation de rendre à Ursule au détriment de cet imbécile de M.
+Sécherin, qui, soit dit entre nous, ne perdra pas pour attendre:
+mais... tenez, justement le voilà... le voilà... Mon Dieu... comme ça se
+trouve bien!</p>
+
+<p>M. Sécherin entrait à ce moment dans le salon avec sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens... tiens...&mdash;s'écria-t-il joyeusement,&mdash;voilà cette bonne madame
+de Maran.</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même, en chair et en os, mon bon monsieur Sécherin,&mdash;justement je
+parlais de vous à l'instant. Bonjour, Ursule... bonjour, chère
+petite,&mdash;dit mademoiselle de Maran en se levant pour baiser Ursule au
+front,&mdash;je suis tout heureuse de vous voir réunies. Voilà ce que je
+rêvais, vous voir toujours vivre ensemble comme deux s&oelig;urs... vous
+quitter le plus rarement possible...</p>
+
+<p>&mdash;Et même ne pas nous quitter du tout si ça se peut,&mdash;s'écria M.
+Sécherin.&mdash;Il n'y a rien de tel que la vie de famille... n'est-ce pas,
+mademoiselle de Maran? vous comprenez ça, vous qui êtes la crème des
+bonnes femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Sécherin! je vas recommencer à vous gronder si vous
+continuez à m'appeler <i>crème</i>! je vous en avertis; d'abord ça effarouche
+ma modestie, et puis ça va me compromettre comme aristocrate. Vous êtes
+encore bon là avec votre <i>crème</i>! monsieur Sécherin! Est-ce qu'après les
+glorieuses journées de juillet, qui ont fondé l'égalité, la fraternité,
+la liberté, il y a encore de ces distinctions-là? Appelez-moi bonne
+femme tout uniment, mais pas crème... ou je me révolte!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, va pour bonne femme; mais vous êtes une fameusement bonne
+femme... si bonne...&mdash;ajouta M. Sécherin en devenant tout à coup
+sérieux,&mdash;si bonne que vous me rappelez ma pauvre mère comme ma pauvre
+mère vous rappelait à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cette comparaison-là fait à la fois mon éloge, celui de madame votre
+mère, et par-dessus tout celui de votre judiciaire, mon bon monsieur
+Sécherin. Mais est-ce que vous auriez eu le malheur de la perdre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Dieu merci... mais il y a eu bien du nouveau depuis que je
+ne vous ai vue, allez...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! contez-moi donc cela, vous savez comme je m'intéresse à ce
+qui vous regarde; qu'est-ce qu'il y a donc, mon pauvre monsieur
+Sécherin?</p>
+
+<p>En vain Ursule, redoutant l'indiscrétion de son mari, lui fit signes sur
+signes, il ne s'en aperçut pas, et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! oui, nous nous sommes séparés d'avec maman.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible! mon pauvre cher enfant; vous vous êtes séparé d'avec
+votre maman? Et pourquoi cela, Jésus mon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que maman avait pris Ursule en grippe, et qu'elle s'était
+imaginé que cette pauvre Bellotte se laissait faire la cour par
+Chopinelle, notre sous-préfet, qui a été du reste destitué par la
+révolution de juillet.</p>
+
+<p>La physionomie de mademoiselle de Maran, jusque-là comique et moqueuse,
+devint tout à coup digne, sévère; elle dit à M. Sécherin:</p>
+
+<p>&mdash;Douter de la vertu d'Ursule serait douter de la moralité de
+l'éducation et de la solidité des principes que je lui ai données.
+Monsieur Sécherin, il fallait que madame votre mère fût cruellement
+prévenue contre Ursule pour croire à une telle énormité... Vous savez
+que l'attachement ne m'aveugle pas, moi. Eh bien! je vous suis et je
+vous serai toujours caution de la régularité d'Ursule; quoique les
+apparences puissent être contre elle, ne les croyez jamais, les
+apparences... car cette charmante enfant vous aime encore plus qu'elle
+ne vous le laisse voir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, il sera dit que vous me mettrez toujours du baume dans le
+sang!&mdash;s'écria M. Sécherin,&mdash;de ma vie je n'ai douté d'Ursule, je vous
+en donne ma parole d'honneur... mais j'en aurais douté que ce que vous
+me dites là détruirait mes soupçons les plus enracinés.</p>
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;dit Ursule,&mdash;vous êtes trop bonne, trop indulgente...</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, je suis juste, je rends hommage au mérite, ça me fait
+tant de plaisir de vous trouver ainsi unis! Vous n'avez pas d'idée comme
+çà me ravit de voir vos deux charmants ménages s'entendre si bien
+ensemble; ça me touche à un point que je ne peux pas vous dire. Ce qui
+me plaît surtout de votre rapprochement, c'est de penser que tout cela
+n'est rien encore, et que plus vous irez, plus l'avenir resserrera vos
+liens: mais c'est à dire que vous finirez par faire une famille si
+étroitement unie et confondue qu'on n'y reconnaîtra plus rien du tout;
+ça sera une manière de communauté, la confraternité dans le goût de
+<i>Melimelo</i>, d'Otaïti ou de l'âge d'or, où l'on n'avait à soi que ce qui
+appartenait aux autres, n'est-ce pas, mon bon monsieur Sécherin?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, madame,&mdash;dit il en riant,&mdash;seulement, moi et ma femme,
+nous y gagnons trop, à ce marché-là.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi donc tranquille avec votre modestie, vous y gagnez trop!
+Est-ce qu'on parle ainsi entre amis? Est-ce que d'ailleurs chacun n'y
+met pas du sien? n'êtes-vous pas comme frère et s&oelig;ur avec Mathilde?
+si Gontran regarde votre femme comme la sienne, est-ce que, à son tour,
+votre femme n'aime pas Gontran au moins autant que vous? Qu'est-ce que
+vous venez donc nous chanter avec vos gains, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, madame, vous avez raison,&mdash;s'écria gaiement M.
+Sécherin:&mdash;apporter son c&oelig;ur et son dévouement en <i>commandite</i> dans
+une société pareille, comme nous disons en affaires, c'est y mettre tout
+ce qu'on peut y mettre, et ça vous donne droit égal au partage du
+bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;L'entendez-vous?&mdash;nous dit mademoiselle de Maran en frappant dans ses
+mains;&mdash;l'entendez-vous, je vous le demande? Mais c'est qu'elle est
+charmante, sa comparaison commerciale et commanditaire! C'est donc
+Ursule qui vous inspire de ces jolies choses-là? Ce que c'est pourtant
+que l'influence d'une honnête jeune femme; comme ça vous polit, comme ça
+vous façonne! Certes, mon bon monsieur Sécherin, vous aviez déjà
+d'excellentes qualités; mais il vous manquait un je ne sais quoi de fin,
+de délicat, de distingué dans l'expression, que vous possédez maintenant
+à merveille. Vous n'êtes plus du tout le même homme; votre rudesse,
+votre franchise primitive sont tempérées, adoucies par une urbanité
+toute pleine de grâce et de mignardise... Ah! ça! mais dites donc...
+n'allez pas en piaffer, au moins! vous n'êtes pour rien du tout
+là-dedans.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, certainement, si vous êtes ainsi, ça n'est pas plus votre faute
+que ça n'est la faute de l'églantier lorsqu'il devient rosier... Vous
+êtes tout bonnement l'ouvrage de cette charmante petite jardinière que
+voilà... Elle vous a <i>greffé</i>... mon bon monsieur Sécherin, elle vous a
+<i>greffé</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est que la comparaison est très-juste,&mdash;s'écria M.
+Sécherin,&mdash;elle m'a greffé... je suis <i>greffé</i>!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! et à double écusson encore, mon cher monsieur!&mdash;dit
+mademoiselle de Maran en regardant Ursule avec un sourire si méchant que
+je compris qu'il devait y avoir quelque double entente outrageante dans
+la plaisanterie de mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>&mdash;Après cela,&mdash;dit naïvement M. Sécherin,&mdash;peut-être que vous vous
+moquez de moi? Vrai, suis-je changé à mon avantage?</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon monsieur Sécherin,&mdash;dit gravement ma tante,&mdash;je n'ai peut-être
+qu'une seule qualité au monde, c'est une véracité... brutale; pourquoi
+donc que je vous dirais cela, si je ne le pensais pas? Vous ai-je ménagé
+quand je trouvais à reprendre dans votre manière de dire?</p>
+
+<p>&mdash;Non; ça, c'est vrai. Eh bien! au fait, je vous crois et je veux vous
+croire; parce que, si je suis changé en bien, c'est grâce à Ursule,
+comme vous dites: mais jamais je ne m'étais aperçu de ce changement-là.</p>
+
+<p>&mdash;Cette modestie timide et charmante vient consacrer ce que j'ai dit,
+mon bon monsieur Sécherin; mais je me tais de peur de rendre Ursule trop
+orgueilleuse d'elle et de vous. Ah çà! je vous laisse; je vas demander à
+Mathilde de me conduire chez moi, car je suis un peu fatiguée de la
+route. Sans compter que ces abominables couleurs tricolores m'ont causé
+un affreux mal de c&oelig;ur. Heureusement, le calme champêtre... la vue
+des heureux que j'ai faits... tout ça va me remettre... Ah, ça! je vous
+laisse à vos amours tous tant que vous êtes, car je jabotte comme une
+pie dénichée.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="F-CHAPITRE_VI" id="F-CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<h4>SOUVENIRS D'ENFANCE.</h4>
+
+<p>Je ne pouvais deviner la véritable cause de la brusque arrivée de
+mademoiselle de Maran, je cherchais à me persuader que sa venue n'avait
+pas d'autre motif que celui qu'elle m'avait donné; les journaux que nous
+recevions de Paris parlaient, en effet, de troubles assez graves dans
+cette ville.</p>
+
+<p>Pourtant les terreurs de ma tante me semblaient exagérées. Si
+j'admettais qu'une autre raison l'eût amenée à Maran, malgré moi
+j'étais effrayée; sa présence me présageait quelque nouveau malheur.</p>
+
+<p>J'observais attentivement Gontran; il était distrait, préoccupé, rêveur.</p>
+
+<p>Ursule avait évité plusieurs fois de se trouver seule avec moi; j'avais
+hâte de la voir partie.</p>
+
+<p>Je ne savais si elle avait préparé et disposé son mari à quitter Maran;
+j'en parlai plusieurs fois à Gontran; il me dit que ma cousine l'avait
+assuré qu'elle était obligée d'agir avec ménagement pour rompre des
+projets arrêtés depuis si longtemps, mais qu'elle espérait sous peu de
+jours y parvenir.</p>
+
+<p>Je n'avais pas voulu apprendre à Ursule et à mademoiselle de Maran dans
+quel étal je me trouvais, c'était un bonheur dont je voulais jouir seule
+et dans le secret le plus longtemps possible.</p>
+
+<p>Ma tante continuait de se moquer de M. Sécherin, et semblait observer
+attentivement Ursule et mon mari.</p>
+
+<p>Elle tenait fidèlement sa promesse et ne parlait plus d'un passé qui
+éveillait en moi des souvenirs si pénibles. Sans doute elle savait que
+je serais assez résolue pour agir, ainsi que je le lui avais dit, et
+pour quitter Maran plutôt que de souffrir de nouvelles perfidies.</p>
+
+<p>Elle avait trop de sagacité, trop de pénétration, pour ne pas
+s'apercevoir d'un changement remarquable dans les manières de Gontran;
+lui autrefois joyeux, brillant, animé, était devenu pensif, concentré,
+quelquefois brusque et impatient, d'autres fois morne, accablé. Mes
+inquiétudes augmentaient de jour en jour; je craignais, comme je
+l'avais pressenti, que son goût pour ma cousine contrarié, irrité par
+l'indifférence affectée de celle-ci, ne prît tout le caractère de la
+passion.</p>
+
+<p>Je remarquai de nouveau sur ses traits contractés ce sourire triste,
+nerveux, qui n'avait pas assombri sa figure depuis qu'il avait échappé à
+l'influence de M. Lugarto.</p>
+
+<p>Plusieurs fois je le surpris dans le parc se promenant à grands pas; une
+fois je vis qu'il avait pleuré... Rarement il me parlait avec dureté;
+souvent, au contraire, il me traitait avec une tendresse inusitée.</p>
+
+<p>Hélas! à ces retours de bonté, je m'apercevais bien qu'il devait
+souffrir.</p>
+
+<p>Lorsque Ursule se trouvait en tiers avec mon mari et moi, elle affectait
+une gaieté folle qui augmentait encore la tristesse de Gontran. Elle
+déployait à peu près le même cynisme moqueur qu'elle avait montré dans
+son entretien avec mon mari; seulement, par égard pour la présence de M.
+Sécherin, au lieu de donner ces sentiments comme siens, elle les
+attribuait à un être imaginaire, à je ne sais quelle héroïne de roman:
+véritable démon dont elle s'amusait à rêver l'existence.</p>
+
+<p>Je ne puis le nier, Ursule, dans ces conversations, continuait de
+déployer infiniment d'esprit et de se montrer véritablement supérieure à
+Gontran. Ce que je ressentais pour elle était bizarre, inexplicable; je
+la haïssais à la fois, et d'avoir rendu mon mari amoureux d'elle, et de
+rire méchamment des tourments qu'il éprouvait.</p>
+
+<p>Elle eût paru partager l'affection de Gontran, que j'aurais été
+horriblement malheureuse, plus malheureuse encore sans doute que de la
+voir le dédaigner... mais j'aurais été moins effrayée peut-être.</p>
+
+<p>L'ironie perpétuelle d'Ursule prouvait qu'elle ne ressentait rien,
+qu'elle dominait complétement M. de Lancry, et c'est surtout cette
+influence que je redoutais.</p>
+
+<p>Quelque temps après l'arrivée de mademoiselle de Maran, je fus un jour
+réveillée de très-grand matin par un bruit de voiture.</p>
+
+<p>Après avoir écouté de nouveau je n'entendis plus rien, je crus m'être
+trompée, je me rendormis.</p>
+
+<p>Blondeau entra chez moi. Je lui demandai si elle n'avait rien entendu.</p>
+
+<p>Elle avait entendu comme moi un bruit de voiture; ce qui était tout
+simple,&mdash;ajouta-t-elle,&mdash;puisque M. Sécherin était parti le matin à
+quatre heures..</p>
+
+<p>&mdash;Avec Ursule? m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame,&mdash;me répondit Blondeau;&mdash;le domestique de M. Sécherin a
+dit que son maître partait de très-bonne heure afin de pouvoir arriver
+dans la nuit à Saint-Chamans, où il allait pour affaires.</p>
+
+<p>Dans mon anxiété, je fis prier Ursule de passer chez moi.</p>
+
+<p>Elle entra bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Votre mari est parti sans vous?&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! de quel air courroucé tu me parles, ma chère Mathilde! Qu'y
+a-t-il donc de si étonnant à ce départ?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a d'étonnant!&mdash;repris-je, confondue de tant d'audace.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, rien de plus simple. Hier soir, après nous être retirés
+chez nous, mon mari m'a parlé comme d'habitude de ses affaires; tout à
+coup il s'est souvenu en feuilletant son carnet qu'il y avait à
+Saint-Chamans une vente de terres dont quelques-unes sont voisines des
+nôtres et qu'il désire acquérir; il n'a voulu déranger personne; ce
+matin, au point du jour, il a envoyé chercher des chevaux et m'a priée
+de l'excuser auprès de toi. Il ne sera absent que très-peu de temps, et
+il profitera de cette occasion pour visiter celle de ses propriétés qui
+se trouve dans le voisinage de Saint-Chamans.</p>
+
+<p>J'étais indignée: Ursule avait sans doute à dessein laissé échapper
+cette occasion si naturelle de quitter Maran; elle avait donc des
+projets sur Gontran; mes soupçons se justifiaient de plus en plus.</p>
+
+<p>Depuis trop longtemps je me contraignais trop envers ma cousine, pour
+pouvoir dissimuler davantage; je ne me crus plus obligée de lui cacher
+que j'avais assisté à son entretien avec Gontran, et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Quel intérêt avez-vous donc à rester ici, puisque vous n'avez pas
+profité du départ de votre mari pour quitter Maran?</p>
+
+<p>Ursule, fidèle à son système de fausseté, ne leva pas encore le masque,
+et me répondit avec une expression d'étonnement douloureux:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, encore une fois, Mathilde, qu'as-tu donc? En vérité je ne sais
+que penser. Tu me dis <i>vous</i>, tu me parles de quitter Maran comme si ma
+présence te gênait; qu'est-ce que cela signifie?</p>
+
+<p>&mdash;Cela signifie qu'il y a huit jours j'ai entendu votre entretien avec
+mon mari; oui, j'étais dans l'un des cabinets de cette alcôve: j'avais
+dit à Gontran combien son empressement auprès de vous me chagrinait, et
+il m'avait aussitôt proposé de vous demander de quitter Maran.&mdash;Je ne
+pus m'empêcher de prononcer ces derniers mots avec un orgueil
+triomphant.</p>
+
+<p>Ursule fronça légèrement les sourcils et sourit avec amertume:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi,&mdash;me dit-elle en me regardant fixement,&mdash;ton mari savait que lu
+étais là pendant notre entretien?</p>
+
+<p>&mdash;Il le savait... Comprenez-vous maintenant, comprenez-vous que je
+m'étonne de ce qu'après avoir promis à mon mari de vous éloigner, vous
+restiez ici malgré le départ de M. Sécherin?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! puisque tu étais là, entre nous j'en suis ravie, ma chère
+Mathilde, tu dois être contente, j'espère?</p>
+
+<p>&mdash;Contente?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute. Tu l'as vu, j'ai assez maltraité ton vilain infidèle
+pour qu'il n'ait plus maintenant envie de l'être. Me suis-je montrée
+assez bonne amie? aller jusqu'à me faire voir à lui sous le jour le plus
+odieux pour changer en éloignement, en haine peut-être, le goût qu'il
+prétendait avoir pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez m'imposer par ce mensonge?</p>
+
+<p>&mdash;Un mensonge?... Mais tu étais là... souviens-toi donc du dédain avec
+lequel je l'ai traité... Tu étais là?... qui m'aurait dit pourtant que
+j'avais si près de moi la récompense de ma vertueuse conduite?... Tiens,
+Mathilde, je ne puis croire à un hasard si heureux... si providentiel...
+comme dirait ma belle-mère...&mdash;Et Ursule éclata de rire.</p>
+
+<p>Cette fois, du moins, ma cousine était franchement ironique et
+malveillante.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, Ursule,&mdash;lui dis-je.&mdash;Il n'est plus temps de railler; la
+conversation que je vais avoir avec vous sera grave, ce sera sans doute
+la dernière que nous aurons ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;J'en doute fort!&mdash;s'écria impérieusement Ursule,&mdash;car j'ai, moi, à
+vous demander compte de la déloyauté de votre conduite et de celle de
+votre mari.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;En vous cachant pour épier un entretien que je croyais secret, vous
+commettiez un abus de confiance, vous me rendiez votre jouet...
+savez-vous que je pourrais vouloir m'en venger!</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux ces fières paroles, Ursule, que votre mélancolie
+doucereuse dont j'ai été trop longtemps dupe; je sais au moins qu'en
+vous j'ai une ennemie... Eh bien!... soit...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai aucune envie d'être votre ennemie; vous avez eu envers moi un
+mauvais procédé, j'ai le droit de m'en plaindre, et je vous dis que je
+pourrais vouloir m'en venger: voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, depuis votre arrivée ici, ne prenez-vous pas à tâche de porter
+le trouble dans cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous à me reprocher? Puis-je empêcher votre mari d'avoir du
+goût pour moi? Puis-je faire mieux que de le railler, que de lui ôter
+tout espoir, que de lui promettre de partir, puisque vous et lui le
+désirez?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc, alors, n'êtes-vous pas partie ce matin? l'occasion
+n'était-elle pas parfaite? Je vous dis, moi, que, si vous aviez
+l'intention d'ôter tout espoir à mon mari, au lieu d'étaler je ne sais
+quelle métaphysique de sentiments effrontés, au lieu de lui dire: «<i>Je
+ne vous aimerai jamais, mais je pourrai en aimer d'autres
+passionnément</i>;» si vous lui aviez dit simplement: Je suis attachée à
+mes devoirs; votre femme est mon amie, ma s&oelig;ur, jamais je ne trahirai
+ni elle, ni mon mari; ce langage eût été digne et noble... au lieu
+d'être perfidement calculé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me permettrez, j'espère, d'être juge de la convenance et de la
+portée de mes paroles; la jalousie est une mauvaise conseillère, et je
+crois qu'elle vous égare.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'éclaire... elle m'éclaire...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop intéressée dans la question, Mathilde, pour la juger
+sainement; en parlant à votre mari comme je lui ai parlé, je lui ôtais
+toute espérance... Les hommes ne croient pas à nos principes, ils
+croient à notre indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne doute pas de votre expérience à ce sujet, Ursule; mais il y a un
+moyen infaillible de rompre un penchant: c'est l'absence.</p>
+
+<p>&mdash;Quand elle ne l'augmente pas!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est par indifférence pour mon mari que vous restez ici?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument; je lui ai déclaré que j'avais presque de l'éloignement
+pour lui... Vous l'avez entendu... que voulez-vous de plus?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! admettez que mes soupçons, que mes craintes soient exagérés;
+n'élait-il pas de votre devoir d'y mettre un terme, en ne prolongeant
+pas votre séjour ici?</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible de renvoyer les gens avec plus d'urbanité; pourtant,
+je me permettrai de vous faire, à mon tour, quelques observations: vous
+sentez qu'après la promesse que j'ai faite à votre mari, si j'ai laissé
+ce matin partir M. Sécherin sans l'accompagner... c'est que de graves
+motifs m'obligeaient à agir ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Et n'était-ce donc rien que mon repos, que la tranquillité de ma vie,
+à moi, que vous venez si méchamment troubler!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ravie de voir, Mathilde, que vous songez beaucoup à vous;
+alors vous ne trouverez pas extraordinaire que je songe un peu à moi.
+Par deux fois, j'ai indirectement parlé de mon départ à mon mari; son
+étonnement a été tel, que j'ai pressenti qu'il ne pourrait parvenir à
+s'expliquer ce brusque changement dans mes résolutions sans que quelques
+soupçons ne s'élevassent dans son esprit: ou il croira que je fuis
+volontairement votre mari parce que je crains de partager son amour, ou
+il croira que votre jalousie a exigé mon départ... de toutes façons,
+vous le voyez, ses doutes seront éveillés, sa confiance en moi
+s'altérera, et, je vous l'avoue, je tiens autant que vous à vivre
+tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Ursule... Ursule... prenez garde; c'est vous railler de moi, que de me
+donner de pareilles raisons.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont excellentes pour moi, je vous jure. Il a fallu toute
+l'autorité du langage de la vérité pour empêcher mon mari de croire aux
+visions de sa mère à propos de ce M. Chopinelle, je n'ai pas envie de
+voir de pareilles scènes se renouveler.</p>
+
+<p>&mdash;Malgré tout ce que je ressens contre vous,&mdash;m'écriai-je,&mdash;je n'aurais
+pas osé faire allusion à votre conduite dans cette circonstance; mais
+puisque vous en parlez sans bonté, je vous dirai que c'est justement
+parce que je vous sais coupable d'une faute que rien ne pouvait excuser,
+que j'ai le droit de vous soupçonner et de vous craindre lorsqu'il
+s'agit d'un homme tel que M. de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que j'ai été témoin de tout ce qui s'est passé à Rouvray
+que j'ai le pressentiment, que j'ai la certitude que votre apparente
+indifférence pour mon mari cache quelque arrière-pensée.</p>
+
+<p>Ursule haussa dédaigneusement les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! je sais fort bien que vous avez cru aux absurdes médisances
+de ma belle-mère,&mdash;me dit-elle,&mdash;mais il est trop tard pour les
+renouveler; vous aviez une très-belle occasion de m'accuser lorsque,
+devant mon mari et devant sa mère, j'ai invoqué votre témoignage à
+l'appui de mon innocence...</p>
+
+<p>&mdash;Osez-vous parler ainsi, Ursule! lorsque la pitié, lorsqu'un généreux
+ressentiment de notre ancienne amitié m'a fait garder le silence... Ah!
+elle me l'avait bien dit: «Puissiez-vous ne jamais vous repentir de
+l'appui que vous prêtez à cette femme coupable!...» Mais ne récriminons
+pas sur le passé... Une dernière fois je vous demande... et, s'il le
+faut... je vous supplie de ne pas prolonger votre séjour ici... Après ce
+qui s'est passé entre nous, nos relations ne pourront être que bien
+pénibles... De grâce... rejoignez votre mari... Vous avez, dites-vous,
+de l'indifférence pour Gontran; qui peut vous retenir? Votre caractère
+est tel, que vous serez heureuse partout; je ne vous ai jamais fait de
+mal, ne vous opiniâtrez donc pas à me tourmenter.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais désolée de vous tourmenter; mais, je vous le dis encore, je
+ne puis, pour une vaine imagination, pour un caprice de votre part,
+risquer une folle démarche qui compromettrait mon avenir...&mdash;me répondit
+Ursule avec un sang-froid imperturbable.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'en tout cas vous calculez fort mal,&mdash;dis-je à ma cousine
+en surmontant mon émotion;&mdash;vous voulez attendre le retour de votre
+mari...</p>
+
+<p>&mdash;Je le désire.</p>
+
+<p>&mdash;Soit... Eh bien! à tort ou à raison, je suis jalouse de vous.</p>
+
+<p>&mdash;A tort... très à tort.</p>
+
+<p>&mdash;Soit... encore..., mais je suis jalouse; votre refus de vous
+éloigner... augmente encore cette jalousie, le retour de M. Sécherin ne
+calmera pas mes agitations... Je lui en cacherais la cause, qu'il
+finirait par la deviner... Réfléchissez bien à cela... Lors de cette
+partie de chasse, il a fallu mon empire sur moi-même et la distraction
+de votre mari pour qu'il ne surprît pas mon secret... Vous voyez donc
+bien qu'en me refusant de partir vous provoquez un danger plus grand
+que celui que vous redoutez.</p>
+
+<p>&mdash;Que puis-je faire à cela? Si je suis perdue par votre fait, je me
+résignerai à mon sort... mais je ne serai jamais assez folle ni assez
+sotte pour aller me perdre moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être... Ursule... peut-être. Prenez bien garde...</p>
+
+<p>&mdash;Me menacez-vous? Et de quoi me menacez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous menace pas, mais je vous préviens qu'il s'agit de mon
+bonheur, de mon avenir, de ma vie; je lutterai de toutes mes forces, je
+serai capable de tout pour conserver ce que vous voulez peut-être me
+ravir...</p>
+
+<p>&mdash;Vous... capable d'une lâche délation?... je ne le crois pas, je vous
+en défie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison de m'en défier, vous m'en savez incapable; mais, sans
+lâcheté, je puis m'adresser à la bonté de votre mari: je puis lui avouer
+mes craintes, tout en lui disant qu'elles sont insensées, mais qu'elles
+me font un mal affreux... Cela ne vous compromettra pas... cela
+éveillera peut-être les soupçons de votre mari... mais vous l'aurez
+voulu...</p>
+
+<p>&mdash;Alors je saurai me défendre ou me venger.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi bien, Ursule... je vous jure par la mémoire de ma mère,
+que si vous persistez à rester ici malgré moi... je n'hésiterai pas
+devant cette extrémité, quelque funeste qu'elle soit... Un secret
+pressentiment me dit qu'une des questions les plus fatales de ma vie
+s'agite en ce moment... je vous préviens qu'il s'est fait un grand
+changement dans mon caractère. Il est devenu aussi ferme et aussi résolu
+qu'il était faible et timide... ne me poussez pas à bout; je ne vous
+demande rien que de possible, que de faisable.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis seule juge de cela, il me semble... je connais mon mari mieux
+que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous exagérez à dessein sa susceptibilité; j'ai vu quelle influence
+vous aviez sur lui... Vous ne me ferez pas croire que l'homme qui a été
+d'une confiance assez aveugle pour croire à votre fable au sujet de la
+lettre de M. Chopinelle, que l'homme qui n'a pas été ébranlé dans sa foi
+par le formidable serment de sa mère, vous ne me ferez pas croire,
+dis-je, que cet homme, qui ne vit que pour vous, que par vous, aura le
+moindre soupçon lorsqu'il vous verra venir le rejoindre, et que vous lui
+direz que vous vous ennuyiez loin de lui...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne verra là qu'une exagération ridicule.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de ces exagérations que les c&oelig;urs dévoués et généreux comme
+le sien admettent d'autant plus qu'ils sont capables de les éprouver.
+Vos moindres désirs sont des ordres pour lui: vous lui direz que vous
+voulez faire un voyage en Italie, je suppose; il vous croira, il
+s'empressera de vous satisfaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie mille fols de la bonne opinion que vous avez de mon
+habileté, de mon adresse et de mon influence,&mdash;me dit Ursule avec un
+sourire sardonique...&mdash;malheureusement, je crois que vous exagérez mes
+avantages. Pourtant rassurez-vous: dès le retour de mon mari, je ne
+resterai ici que le temps nécessaire pour amener naturellement ce
+départ; d'ici là, je vous en prie à mon tour, n'insistez pas, et
+accordez-moi l'hospitalité.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela est infâme pourtant...&mdash;m'écriai-je avec indignation; il
+suffira donc de votre volonté pour désespérer ma vie!</p>
+
+<p>&mdash;Revenez à la raison; oubliez des soupçons insensés; ces fantômes
+s'évanouiront, le calme renaîtra dans votre esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Oubliez la douleur, n'est-ce pas? et vous ne souffrirez plus!</p>
+
+<p>&mdash;Croyez que rien ne m'est plus désagréable que cette discussion,
+Mathilde, et que...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! m'écriai-je en interrompant ma cousine,&mdash;puisque c'est une
+lutte, je l'accepte... Tous les moyens vous sont bons pour m'attaquer
+dans ce que j'ai de plus cher, tous les moyens me seront bons pour me
+défendre... Votre prétendue indifférence pour mon mari est un manége de
+coquetterie raffinée dont je ne suis pas dupe. Vous voulez lui plaire,
+je vous rendrai odieuse à ses yeux; je lui avais tu jusqu'ici votre
+honteuse aventure de Rouvray, je ne garderai plus aucun ménagement: s'il
+était tenté de m'oublier un moment pour vous, moi qui ne lui ai donné
+que des marques d'amour et de dévouement, il comparerait... et il
+verrait à quelle femme il me sacrifie.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde... Mathilde... prenez garde à votre tour!&mdash;s'écria Ursule, et
+ses yeux semblèrent étinceler de colère,&mdash;prenez garde à ce que vous
+direz!... de ma vie... je ne pardonnerais cette calomnie,
+entendez-vous?... ne m'exaspérez pas!</p>
+
+<p>&mdash;J'en étais sûre!&mdash;m'écriai-je,&mdash;mon mari ne vous est donc pas
+indifférent, puisque vous craignez qu'il ne soit instruit de cette
+aventure!</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens à l'estime de votre mari... comme à l'estime de tous les
+honnêtes gens... et il est horrible à vous de vouloir me la faire
+perdre,&mdash;s'écria Ursule avec un accent de dignité outragée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tenez à son estime! et vous n'avez pas craint d'afficher
+effrontément les principes les plus corrompus! et vous n'avez pas craint
+de railler tout ce qui est saint et sacré dans le monde! Non, non, j'en
+suis de plus en plus convaincue, votre instinct de ruse vous a dit
+qu'incapable de lui plaire par de généreuses et nobles qualités, vous ne
+pouviez que frapper son imagination par quelque affectation bizarre et
+étrange; mais dès qu'il saura que tout cet échafaudage de prétentions
+cyniques n'a pour but que de lui ménager un c&oelig;ur que M. Chopinelle a
+occupé tout entier...</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde... à votre tour prenez garde! ne me poussez pas à bout...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maintenant je vous connais, je ne vous crains plus... Mes
+illusions sur vous pouvaient seules être dangereuses, mais elles sont,
+heureusement, dissipées.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!&mdash;s'écria ma cousine en ne cachant plus les mauvais
+ressentiments qui l'agitaient,&mdash;puisque vos illusions sont dissipées,
+puisque vous me connaissez, puisque vous m'outragez... je n'ai plus à
+garder aucune mesure, il m'en a assez coûté de dissimuler avec vous
+depuis longtemps... Vous m'avez démasquée, dites-vous; regardez-moi donc
+bien en face alors!</p>
+
+<p>Je fus effrayée de l'expression d'audace et de méchanceté qui se révéla
+tout à coup sur les traits d'Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis assez d'années ce masque me gênait,&mdash;reprit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis assez d'années? que voulez-vous dire, Ursule?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cela vous surprend? Ah! vous me croyiez une amie dévouée, une
+s&oelig;ur?... Femme ingénue et candide!&mdash;Et elle haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu... mon Dieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous oubliez donc tout ce que vous m'avez fait souffrir, vous,
+depuis votre enfance?&mdash;s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Mathilde! Vous me supposez donc bien insensible, bien inerte, ou
+bien stupide, pour croire que j'aie oublié notre jeunesse! Vous ne savez
+donc pas tout ce que mon c&oelig;ur ulcéré a amassé de haine et d'envie,
+depuis qu'un hasard fatal m'a rapprochée de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Et moi... moi! qui avais béni ce jour parce qu'il me donnait une
+s&oelig;ur...</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez dû le maudire, car alors il vous donnait une victime... et
+plus tard une ennemie...</p>
+
+<p>&mdash;Une victime, une ennemie... grand Dieu!... que vous ai-je donc fait?</p>
+
+<p>&mdash;N'était-ce pas en votre nom, n'était-ce pas à votre orgueil, qu'on me
+sacrifiait chaque jour? Vous ne vous rappelez donc pas que sans cesse, à
+tout propos, j'ai été humiliée, blessée, méprisée à cause de vous? Non,
+il n'y a pas de torture d'amour-propre qu'on ne m'ait fait subir
+toujours en me comparant à vous... Enfant, mon éducation était un
+bienfait que je devais à votre charité! si l'on me donnait quelque
+vêtement élégant, c'était encore une aumône qu'on me jetait à vos
+dépens! ce n'était pas tout... pour vous toujours et partout la louange,
+les flatteries, les récompenses; pour moi toujours les reproches, les
+punitions, les duretés. Et vous croyez que j'ai pu oublier cela, moi! Et
+vous croyez que ce ne sont pas là de ces blessures dont les cicatrices
+sont ineffaçables! Et vous croyez que vous êtes maintenant bien venue à
+me reprocher une faute et à me menacer!</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu! mon Dieu!&mdash;m'écriai-je en cachant ma figure dans mes
+mains,&mdash;l'infernale prévision de mademoiselle de Maran ne l'avait pas
+trompée: elle savait dans quelle âme elle faisait germer l'envie!</p>
+
+<p>&mdash;Et que m'importe!&mdash;reprit Ursule avec une nouvelle violence,&mdash;que
+m'importe la main qui m'a frappée? Je ne pense qu'au coup que j'ai reçu.
+N'ai-je pas toujours et d'autant plus souffert que l'on ne m'accablait
+que pour vous exalter? Enfant, les punitions; jeune fille, les mépris:
+voilà quel a été mon sort auprès de vous. S'est-il agi de nous marier,
+vous deviez, vous, prétendre aux plus brillants partis; moi, je devais
+me trouver trop heureuse d'épouser quelque homme pauvre et grossier.
+Vous étiez si riche! vous étiez si belle! vous étiez remplie de si
+adorables qualités! tandis que moi, au contraire, j'étais pauvre, sotte,
+et dépourvue de tous les agréments qui vous faisaient chérir! Cela est
+arrivé, d'ailleurs, comme on nous l'avait prédit: vous avez épousé un
+grand seigneur spirituel et charmant, moi j'ai épousé un homme ridicule
+et vulgaire. Oh! jamais, jamais je n'oublierai, voyez-vous, ce que j'ai
+ressenti lorsque, devant vous qui, toute rayonnante d'orgueil et de
+bonheur, regardiez votre beau fiancé, on a insulté, raillé l'homme dont
+je rougissais de porter le nom. Oh! comme ce rapprochement était un
+dernier et terrible coup qu'on me portait, comme cette fois encore on me
+sacrifiait, on m'immolait à vous, à l'insolent bonheur dont vous
+m'écrasez depuis si longtemps!</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est horrible!&mdash;m'écriai-je,&mdash;mais vous savez bien que j'étais
+étrangère à ces perfidies de ma tante; mais vous savez bien que, même
+pendant notre enfance, je me faisais punir pour partager les rigueurs
+qu'on vous imposait; mais vous savez bien que plus tard il n'a pas
+dépendu de moi que vous ne fissiez un mariage selon votre c&oelig;ur...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez offert la moitié de votre fortune, me direz-vous; l'ai-je
+acceptée? Qui donc vous dit que je n'ai pas ma fierté comme vous avez la
+vôtre? qui donc vous dit que je n'ai pas été encore aigrie davantage par
+vos éternelles affectations de générosité, de pitié?</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous m'avez donc toujours haïe? mais ces assurances d'amitié que
+vous m'avez données jusqu'ici étaient donc autant de mensonges, autant
+de blasphèmes? Comment, dès notre enfance, cette odieuse haine a
+fermenté en vous? Comment, vous avez pu jusqu'à présent la dissimuler?
+Comment, rien ne vous a touché, ni mon affection de s&oelig;ur, ni la haine
+que me portait mademoiselle de Maran? Comment, vous, avec votre esprit,
+vous n'avez pas vu qu'elle prenait à tâche de vous humilier en me
+louant, afin d'exciter votre jalousie, votre envie, et de vous rendre un
+jour mon ennemie?... Ah! Ursule... Ursule... si elle vous entendait,
+elle serait bien heureuse de voir que vous servez ainsi d'aveugle
+instrument à sa haine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu... n'accusez pas tant mademoiselle de Maran,&mdash;s'écria
+Ursule avec impatience;&mdash;elle n'a fait sans doute que développer le
+sentiment d'envie qui était en moi: je suis née jalouse et envieuse,
+comme vous êtes née loyale et généreuse; vous eussiez été à ma place,
+j'eusse été à la vôtre, que, malgré tous les calculs de la méchanceté de
+mademoiselle de Maran, elle n'aurait jamais éveillé en vous une jalousie
+ardente contre moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque vous me reconnaissez loyale et généreuse, pourquoi me
+haïssez-vous? Que vous ai-je fait?</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement parce que vous êtes loyale et généreuse, que je vous
+hais... Je vous hais encore parce que j'ai toujours été humiliée à cause
+de vous; je vous hais parce que vous jouissez de tous les bonheurs que
+j'envie; je vous hais parce que j'ai eu à rougir devant vous. Nous
+sommes seules, je puis tout dire impunément... Eh bien! oui, ce qui a
+porté le comble à ma rage contre vous, ç'a été de vous voir instruite
+d'une liaison ridicule, ç'a été de me voir traitée devant vous avec le
+dernier mépris par ma belle-mère.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous le voyez bien, cette liaison existait; ce mépris, vous le
+méritiez!</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est justement cela qui m'exaspère... vous me diriez que je suis
+laide et bossue comme mademoiselle de Maran, que je ne m'en inquiéterais
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je ne veux pas me faire meilleure que je ne le suis, je ne
+discute pas... je ne dis pas que j'ai raison d'éprouver ainsi... je dis
+que j'éprouve ainsi; le hasard a fait que par vous ou à cause de vous
+j'ai été blessée dans ce que j'avais de plus irritable... je m'en prends
+à vous et je vous hais. Ceci n'est peut-être pas logique, mais c'est
+réel... Ce langage vous étonne?... oh!... c'est que le chagrin et
+l'isolement avancent et développent singulièrement l'intelligence,
+Mathilde!... D'abord j'ai dû à ces maîtres rudes et cruels la science de
+dissimuler et d'attendre. J'étais humiliée à cause de vous, que
+pouvais-je contre vous? rien. J'attendis, j'observai; les louanges
+excessives dont on vous accablait me donnèrent le désir violent de
+compenser par l'art, par la grâce hypocrite, par la coquetterie la plus
+étudiée, ces avantages qui me manquaient et qu'on admirait en vous...
+Quand j'eus quinze ans, je vous trouvai belle, bien plus belle que moi;
+ne pouvant lutter de beauté avec vous, je me promis de vous le disputer
+un jour par la physionomie, par l'entrain, par le montant: vous étiez
+belle d'une beauté chaste et sereine... je voulus être agaçante...
+provoquante... mais le moment n'était pas venu... Un jour, je pleurais
+de rage en pensant à l'avenir brillant qui vous attendait, au triste
+sort qui m'était réservé... Par hasard je me regardai dans un miroir, je
+vis que les larmes m'allaient presque aussi bien que le rire éclatant et
+fou... Provisoirement je me résolus d'être triste, mélancolique,
+sentimentale. Vous étiez riche, j'étais pauvre; on vous comblait de
+flatteries, on m'accablait de mépris: rien ne paraissait plus naturel et
+plus intéressant que mon rôle de victime résignée... Je me mariai et
+vous aussi; vous aviez tout pour choisir, et vous avez choisi un homme
+charmant... Le même bonheur vous a suivie dans votre union; belle,
+riche, jeune, titrée, jouissant d'une réputation sans tache, idole de ce
+monde qui n'a d'admiration que pour votre beauté, de louanges que pour
+vos vertus, vous ne pouvez faire un v&oelig;u qui ne soit réalisé: voilà
+votre vie... Est-ce assez de bonheur, cela?&mdash;ajouta-t-elle avec une
+expression de colère et d'envie qui me prouva qu'elle me croyait
+véritablement la plus heureuse des femmes.</p>
+
+<p>Un moment je fus sur le point de la détromper, pensant ainsi la
+désarmer; je voulais lui dire toutes les angoisses des premiers mois de
+mon mariage, les calomnies dont j'avais été victime... mais cela me
+parut une lâcheté, je me contentai de lui répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me croyez donc bien heureuse, que vous me haïssez tant...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui; quand je compare votre existence à la mienne, je vous
+envie, je souffre. Pourquoi cette différence entre nous? Pourquoi n'y
+a-t-il pas un avantage dont vous ne jouissiez? pas une qualité, pas une
+vertu qu'on n'admire en vous? Je l'avais bien prévu, et votre tante me
+l'a sans cesse répété depuis son arrivée ici: à Paris... dans votre
+monde... on ne connaît que vous, on ne jure que par vous... Vous êtes à
+la fois la femme la plus à la mode et la plus respectée. On vous cite
+partout comme un modèle de grâce et d'élégance, et on ne vous reproche
+pas une faiblesse, pas une coquetterie... Et cela dans le monde le plus
+médisant, le plus difficile à capter... tandis que moi je vis en
+province avec un obscur marchand que je ne puis dominer qu'en affectant
+des vulgarités qui révoltent mes goûts et mes habitudes! Et ce n'est pas
+tout: il faut encore que vous veniez surprendre les plaies honteuses de
+cette existence déjà si cruelle! il faut qu'à votre arrivée ma
+belle-mère, mon mari, ne cessent de m'étourdir de vos louanges comme
+autrefois mademoiselle de Maran! Oh! vous êtes une femme incomparable,
+soit... mais votre insolent bonheur n'est peut-être pas invulnérable...</p>
+
+<p>La colère et la jalousie dominaient tellement Ursule, qu'elle ne
+s'aperçut pas de ma stupeur.</p>
+
+<p>En l'entendant ainsi parler du mon <i>insolent bonheur</i> je m'expliquai les
+paroles de mademoiselle de Maran, qui m'avait plusieurs fois répété: «Je
+suis fidèle à nos conventions; je ne parle pas de toutes ces horreurs de
+Lugarto à votre cousine: au contraire, je lui répète sans cesse que
+vous avez toujours été la plus heureuse des femmes, que votre sort fait
+l'envie de tous, et que les bons comme les méchants n'ont pour vous
+qu'un sentiment,&mdash;l'adoration.»</p>
+
+<p>Je ne m'étonnai plus. Avec sa perfidie ordinaire, mademoiselle de Maran
+avait pris à tâche d'exaspérer la jalousie de ma cousine en lui peignant
+ma vie comme aussi riante qu'elle avait été douloureuse.</p>
+
+<p>En voyant Ursule si indignement irritée du bonheur qu'elle me supposait,
+je songeai à sa joie si elle pénétrait mes véritables infortunes: moins
+que jamais je voulus lui donner cette satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi,&mdash;lui dis-je,&mdash;voilà le secret de votre haine?... vous l'avouez
+au moins... A cette heure quels sont vos desseins? Voulez-vous m'enlever
+mon mari? Est-ce là la vengeance que vous prétendez tirer de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Au point où nous en sommes maintenant, vous ne comptez pas, je crois,
+que je vous fasse part de mes projets?&mdash;me dit impérieusement Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il ne m'est pas difficile de les deviner,&mdash;m'écriai-je...&mdash;je
+vais vous dire, moi, mon irrévocable décision. Je vais écrire à votre
+mari de revenir en toute hâte: à son arrivée, je lui avoue mes soupçons,
+que je veux bien encore lui dire insensés, et je le supplie de vous
+emmener; vous êtes désormais ma plus dangereuse ennemie... je n'ai plus
+aucun ménagement à garder. Ainsi je ne cacherai rien à mon mari de ce
+qui s'est passé à Rouvray entre vous et M. Chopinelle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez la guerre, Mathilde! eh bien, la guerre!... tous les
+moyens sont bons quand on réussit; j'espère vous le prouver.</p>
+
+<p>Et Ursule me laissa seule.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="F-CHAPITRE_VII" id="F-CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<h4>RETOUR.</h4>
+
+<p>Après le départ d'Ursule, mon premier mouvement fut d'aller trouver mon
+mari et de lui raconter mon entretien avec ma cousine.</p>
+
+<p>Malheureusement Gontran était sorti dès le matin pour aller à la chasse.</p>
+
+<p>Je dis à Blondeau de me prévenir de son retour. L'heure du déjeuner
+sonna, Gontran n'était pas encore de retour.</p>
+
+<p>Je trouvai mademoiselle de Maran dans le salon. Elle me demanda où était
+ma cousine, je lui dis qu'elle était sans doute chez elle.</p>
+
+<p>On alla l'y chercher, on ne la trouva pas.</p>
+
+<p>La matinée était assez belle, je supposai qu'elle se promenait dans le
+parc; on sonna une seconde fois, elle ne parut pas.</p>
+
+<p>Tout à coup l'idée me vint qu'elle était peut-être allée rejoindre
+Gontran. Mais on me dit que mon mari était sorti sur un poney avec un
+de ses gardes et ses chiens, pour chasser au marais.</p>
+
+<p>Cela me tranquillisa, je me mis à table avec ma tante; elle ne m'épargna
+pas ses méchantes remarques sur l'absence d'Ursule et de mon mari.</p>
+
+<p>J'avais de telles préoccupations, que ces perfides insinuations qui,
+dans d'autres circonstances, m'eussent été pénibles, m'étaient alors
+presque indifférentes.</p>
+
+<p>En sortant de table, je prétextai de quelques lettres à écrire avant
+l'arrivée du courrier pour remonter chez moi. Je laissai mademoiselle de
+Maran occupée à son tricot.</p>
+
+<p>Deux heures sonnèrent, ni Ursule ni Gontran n'étaient encore de retour.</p>
+
+<p>Je vis venir Blondeau, je la priai de s'informer auprès de la femme de
+chambre d'Ursule si sa maîtresse lui avait donné quelques ordres.</p>
+
+<p>Blondeau revint m'apprendre que madame Sécherin avait pris un livre dans
+la bibliothèque, et qu'elle était allée pour se promener.</p>
+
+<p>Je parcourus le parc en tout sens, je ne trouvai pas Ursule.</p>
+
+<p>Une petite porte donnant dans la forêt était ouverte. Ma cousine avait
+dû sortir par là. Peut-être la veille était-elle convenue d'un
+rendez-vous avec Gontran.</p>
+
+<p>Cette idée m'effrayait, j'attachais la plus grande importance à ne pas
+être prévenue par Ursule auprès de mon mari.</p>
+
+<p>Je revins au château le désespoir dans l'âme.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran me dit qu'elle commençait à être sérieusement
+inquiète d'Ursule, que je devrais envoyer quelques-uns de mes gens dans
+la forêt, qu'elle s'était peut-être égarée.</p>
+
+<p>A ce moment ma cousine entra.</p>
+
+<p>Elle me salua avec une cordialité aussi intime que si la scène du matin
+n'avait pas eu lieu.</p>
+
+<p>Son teint était animé, ses yeux brillaient, je ne sais quel air de
+triomphe et d'orgueil éclatait sur tous ses traits; ses bottines de soie
+un peu poudreuses montraient qu'elle avait assez longtemps marché, les
+rubans dénoués de son chapeau de paille doublé d'incarnat flottaient sur
+ses épaules, et les longues boucles de ses cheveux bruns, un peu
+défrisées, s'allongeaient jusqu'à la naissance de son sein, à demi voilé
+par un fichu à la paysanne.</p>
+
+<p>Elle tenait dans une de ses mains un gros bouquet de fleurs sauvages.</p>
+
+<p>Elle dit à mademoiselle de Maran et à moi qu'elle avait voulu sortir du
+parc et qu'elle s'était à demi égarée dans la forêt; mais, que trouvant
+le temps magnifique, elle avait voulu profiter d'une des dernières
+belles journées d'automne: elle s'était amusée à cueillir des fleurs, et
+n'avait songé à retrouver son chemin qu'après avoir fait au moins une
+grande lieue. Un bûcheron, auquel elle s'était adressée, l'avait
+rencontrée, et l'avait ramenée jusqu'au château.</p>
+
+<p>Ce récit, fait simplement, naturellement, dissipa ma défiance, si
+justement éveillée.</p>
+
+<p>Je crus d'autant plus à ce que disait Ursule, qu'environ une demi-heure
+après son retour, au moment où le courrier venait d'apporter nos
+lettres, le garde qui avait accompagné mon mari vint me dire de sa part
+que sa chasse s'était prolongée plus qu'il ne l'avait pensé, que je
+fusse sans inquiétude, qu'il reviendrait le soir pour dîner.</p>
+
+<p>J'interrogeai ce garde; il me dit n'avoir quitté mon mari que depuis une
+heure environ, à l'étang des Sources, où il chassait encore.</p>
+
+<p>Ces renseignements me rassurèrent complétement.</p>
+
+<p>J'attachais tant de prix à voir mon mari avant Ursule, que de nouveau je
+recommandai à Blondeau de guetter son arrivée et de le conduire chez moi
+en lui disant que j'avais à lui parler des choses les plus importantes.</p>
+
+<p>Cet ordre donné, je rentrai au salon.</p>
+
+<p>Je trouvai mademoiselle de Maran lisant avec attention les lettres qui
+venaient de lui arriver de Paris.</p>
+
+<p>Je ne sais si elle s'aperçut ou non de ma présence, mais elle ne quitta
+pas des yeux les lettres qu'elle lisait, et s'écria plusieurs fois avec
+les marques du plus grand étonnement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu... mon Dieu... qui est-ce qui aurait cru cela? on lui
+aurait donné le bon Dieu sans confession. Qu'est-ce que cela va
+devenir?... faut-il le prévenir?... faut-il lui cacher? c'est
+terrible!...</p>
+
+<p>Impatientée de ces exclamations, ne pouvant supposer que ma tante ne
+m'eût pas vue entrer... je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous de bonnes nouvelles de Paris, madame?</p>
+
+<p>Mais elle, sans me répondre, sans paraître m'entendre, continua de se
+parler à elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Quel éclat ça va faire... D'un autre côté, comment l'empêcher?...
+Comme c'est encore heureux que <i>je sois venue ici pour arranger tout
+cela!</i></p>
+
+<p>Ces derniers mots de ma tante me donnèrent à penser et m'effrayèrent.
+J'ignorais ce dont il s'agissait; mais, en entendant dire à mademoiselle
+de Maran qu'il était «heureux qu'elle fût venue pour arranger quelque
+chose,» un secret pressentiment m'avertissait que son arrivée à Maran
+cachait de méchants desseins, et que ses terreurs des révolutionnaires
+de Paris n'étaient qu'un prétexte.</p>
+
+<p>Je m'approchai d'elle; je lui répétai cette fois assez haut pour qu'elle
+ne pût feindre de ne pas m'entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous de bonnes nouvelles de Paris, madame?</p>
+
+<p>Elle fit un mouvement de surprise, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment... vous étiez là... Est-ce que vous m'avez entendue?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai entendue, madame; mais je n'ai pu rien comprendre à ce que
+j'ai entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, tant mieux; car il n'est pas temps... Ah! mon Dieu, mon
+Dieu, c'est-y donc possible!&mdash;reprit mademoiselle de Maran en levant les
+mains au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous semblez préoccupée, madame... Je vous laisse,&mdash;lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je semble préoccupée... je le crois bien, il y a de quoi, vous n'en
+saurez que trop tôt la raison.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre peut donc m'intéresser, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Vous intéresser? vous intéresser... plus que vous ne le pensez.
+Hélas! vous m'en voyez tout abasourdie... toute je ne sais comment, de
+cette nouvelle! Mais je ne puis encore y croire... non, non; n'est-ce
+pas que vous êtes incapable de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quoi, madame? sont-ce de nouvelles inquiétudes que vous voulez
+me donner! De grâce, expliquez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Que je m'explique! est-ce que c'est possible en l'absence de votre
+mari? Il faut l'attendre... Et encore je ne sais si j'oserai... Dites
+donc, est-ce qu'il est toujours violent comme on dit qu'il était avant
+son mariage? C'est qu'alors il faudrait de fameux ménagements.</p>
+
+<p>Je regardai fermement ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais été bien étonnée, madame, que votre arrivée ne fût pas
+signalée par quelque triste événement... Je suis résignée à tout, et je
+mets ma confiance dans le c&oelig;ur de mon mari.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien alors, puisqu'il en est ainsi, tant mieux! je n'aurai pas à
+prendre de grandes précautions oratoires: vous avez raison de placer
+votre confiance dans le c&oelig;ur de votre mari, ça répond à tout... Vous
+avez là une ingénieuse idée... C'est égal, défiez-vous toujours de son
+premier mouvement, et tâchez de n'être pas seule: car, hélas! pauvre
+chère enfant, je suis bien faible, bien vieille, et je ne pourrais pas
+vous défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Me défendre... et contre qui?</p>
+
+<p>&mdash;Contre votre mari... car, malgré moi, je pense toujours que le prince
+Kserniki a souvent battu comme plâtre la belle princesse Ksernika, sa
+femme, pour bien moins que ça, ma foi!</p>
+
+<p>&mdash;Je vois avec plaisir, madame, à ces exagérations, que vous voulez
+faire une triste plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Une plaisanterie? Dieu m'en garde!... Vous ne verrez que trop que rien
+n'est plus sérieux; tout ce que je puis, tout ce que je dois faire,
+comme grand'-parente, c'est de m'interposer si les choses allaient trop
+loin.</p>
+
+<p>Je connaissais trop ma tante pour espérer de la faire s'expliquer et de
+mettre un terme à ses mystérieuses réticences; je lui répondis donc avec
+un sang-froid qui la contraria extrêmement:</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez m'excuser si je vous quitte, madame; je voudrais aller
+m'habiller pour dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez, chère petite, et faites-vous le plus jolie possible; ça
+désarme quelquefois les plus furieux: la belle princesse Ksernika s'y
+connaissait, et elle n'y manquait jamais. Elle s'attifait toujours à
+ravir pour conjurer l'orage conjugal, elle arrivait toujours triomphante
+et pimpante; aussi gagnait-elle à ses beaux atours, de n'avoir jamais
+qu'un membre cassé à la fois par ce cher et bon prince.</p>
+
+<p>Je sortis sans entendre la suite des odieuses plaisanteries de
+mademoiselle de Maran; je montai chez moi pour attendre Gontran.</p>
+
+<p>A son retour de la chasse il vint me trouver, ainsi que je l'en avais
+fait prier.</p>
+
+<p>Je fus frappée de son air radieux, épanoui, lui que j'avais vu depuis
+plusieurs jours si pensif et si triste.</p>
+
+<p>En entrant chez moi il m'embrassa tendrement et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mille pardons, ma chère Mathilde, de vous avoir peut-être
+inquiétée; mais je me suis laissé aller, comme un enfant, au plaisir de
+la chasse, et, comme toujours, j'ai compté sur votre indulgence.</p>
+
+<p>Les excuses de mon mari me surprenaient: depuis longtemps il ne m'en
+faisait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ravie,&mdash;lui dis-je,&mdash;que cette chasse ait été heureuse; vous
+semblez moins soucieux que ces jours passés.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, rien de plus simple; vous le savez, souvent les plus petites
+causes ont de grands effets. Ce matin, en m'en allant sur mon poney,
+j'étais de mauvaise humeur, je commençai la chasse machinalement, sans
+plaisir; le ciel était voilé de brouillard. Tout à coup un brillant
+rayon de soleil perce les nuages, la nature semble s'illuminer,
+resplendir: je ne sais pourquoi je fis comme la nature; mais, j'étais
+morose, et je devins tout à coup heureux et gai... heureux et gai comme
+à vingt ans, ou mieux... heureux et gai comme le jour où vous m'avez
+dit: Je vous aime. Voyons... regardez-moi,&mdash;me dit Gontran avec
+charme,&mdash;regardez-moi et comparez, madame, si vous avez, comme moi,
+conservé un souvenir immortel de ce beau jour.</p>
+
+<p>Cela était vrai, de la vie je n'avais vu à mon mari une physionomie à la
+fois plus riante et plus indiciblement heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;En effet...&mdash;lui dis-je sans pouvoir cacher ma surprise,&mdash;votre
+figure respire le bonheur et me rappelle bien de beaux jours...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui,&mdash;reprit-il avec expansion,&mdash;mon bonheur est immense, il
+resplendit autour de moi et malgré moi... Il s'agirait, je crois, de ma
+vie, que je ne pourrais cacher combien je suis heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Béni soit donc ce rayon de soleil, mon ami, puisqu'il a eu le pouvoir
+de vous changer ainsi.</p>
+
+<p>Gontran me regarda en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il faut tout vous avouer; ce n'est pas seulement ce rayon de
+soleil qui m'a changé, il y a eu aussi, pour ainsi dire, un rayon de
+soleil moral qui est venu dissiper les ténèbres de mon esprit. Ai-je
+besoin de vous apprendre, bon ange chéri, que c'est votre pensée adorée
+qui a opéré ce prodige?</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, Gontran? Mon Dieu! et comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis demandé pourquoi ma sombre tristesse contrastait ainsi avec
+le brillant éclat de la nature... Je me suis demandé si je n'avais pas
+tout ce qui rend l'existence adorable, si je ne devais pas tout cela à
+une femme bien-aimée, la plus belle, la meilleure, la plus généreuse de
+toutes celles qui se soient jamais dévouées au bonheur d'un homme: ce
+n'est pas tout, me suis-je dit, un nouveau gage d'amour, un nouveau lien
+ne va-t-il pas nous unir plus étroitement encore? Et je suis sombre, et
+je suis triste! et je ne jouis pas avec délices de chaque instant de
+cette vie. Alors, Mathilde, il m'a semblé que je sortais d'un mauvais
+songe.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Gontran... Gontran... dites-vous vrai? mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, je dis vrai... le bonheur rend si confiant, si sincère... Une
+fois dans cette bonne voie que la pensée m'avait offerte, Mathilde, je
+n'ai pas craint de rechercher la cause première de cette sotte mauvaise
+humeur où j'étais retombé depuis quelques jours... Encore une petite
+cause, vous l'avouerai-je? oui, j'aurai ce courage. J'ai été assez sot
+pour ressentir un profond dépit des railleries de votre cousine! Oui,
+comme un écolier, comme un provincial, je lui avais gardé rancune de
+s'être moquée de mes déclarations; j'avais vu là une terrible atteinte,
+non pas à mon amour... vous le préservez, mais à mon amour-propre...
+Heureusement, en songeant à Mathilde, au petit ange qu'elle promet à
+notre doux avenir, j'ai chassé ces mauvaises pensées, et je lui reviens
+plus repentant et, ce qui vaut mieux, plus tendre, plus épris, plus
+passionné que jamais...&mdash;Et mon mari me baisa les mains avec une grâce
+enchanteresse.</p>
+
+<p>Je croyais rêver.</p>
+
+<p>Je ne pouvais croire ce que j'entendais. Quel revirement subit dans
+l'esprit de Gontran avait opéré ce changement? Ses paroles me semblaient
+naturelles, sincères, il invoquait la pensée de notre enfant avec une
+émotion si sérieuse, que je ne pouvais supposer qu'il me mentît: et puis
+quel eût été son but?</p>
+
+<p>Ce bonheur inespéré, joint aux émotions si diverses de la journée, me
+bouleversa tellement que je tombai dans un fauteuil comme affaissée sur
+moi-même.</p>
+
+<p>Je mis mon front dans mes deux mains pour recueillir mes idées. Après un
+moment de silence, je dis à Gontran:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon à mon tour, mon ami, si je ne réponds pas mieux à toutes vos
+ravissantes bontés; mais, quoique bien douce, ma surprise est si
+profonde, que je ne puis trouver de paroles pour vous exprimer ma
+reconnaissance.</p>
+
+<p>J'étais dans un embarras extrême; je croyais à la sincérité du retour de
+mon mari, je ne savais si je devais ou non lui faire part de mon
+entretien avec Ursule, de ses cruels aveux et de l'espèce de défi
+qu'elle m'avait jeté au sujet de Gontran.</p>
+
+<p>Pour tâcher de pressentir mon mari, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;A propos, M. Sécherin est parti ce matin; le savez-vous, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais. Pourquoi sa femme ne l'a-t-elle pas accompagné? c'était
+pour elle une excellente occasion de remplir sa promesse,&mdash;me dit
+Gontran du ton le plus naturel.&mdash;Elle aurait dû agir ainsi,&mdash;ajouta-t-il
+d'un ton de reproche,&mdash;par égard pour vous, puisque je lui avais confié
+que votre tranquillité dépendait presque de son départ.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être,&mdash;dis-je en tâchant de sourire pour cacher mon
+émotion,&mdash;peut-être se repent-elle de s'être montrée si cruelle pour
+vous et d'avoir repoussé vos soins, peut-être ce dédain de sa part
+était-il affecté.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors tant pis pour elle,&mdash;me dit gaiement Gontran;&mdash;elle a laissé
+passer le <i>quart d'heure du diable</i>, comme on dit...&mdash;Maintenant il est
+trop tard; mon ange gardien est avec moi, et il a trop de beauté et
+trop de bonté pour ne pas me préserver et me défendre de tous les
+maléfices.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes maintenant bien rassuré, mon ami,&mdash;dis-je en continuant de
+sourire;&mdash;mais ma cousine est bien adroite, bien séduisante, et votre
+pauvre Mathilde...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma <i>pauvre</i> Mathilde,&mdash;me dit Gontran avec un accent rempli de
+tendresse,&mdash;ma <i>pauvre</i> Mathilde est une petite moqueuse... Au lieu de
+prendre cet air humble et résigné, elle doit s'apercevoir qu'elle est,
+de ce moment, ma souveraine maîtresse. Tenez, entre nous, je lui crois,
+à cette pauvre Mathilde, des intelligences surnaturelles avec je ne sais
+quels bons génies invisibles, qui d'un souffle changent l'orage en
+calme, la tristesse en joie douce et sereine: elle leur a fait un signe,
+et mon âme a été inondée de félicité... Ma <i>pauvre</i> Mathilde me rappelle
+enfin ces fées qui cachent longtemps leur pouvoir pour le révéler un
+jour dans toute sa majesté; et j'aurais peur d'être désormais par trop
+son esclave, si ce n'était régner... que de lui obéir... Mais je vous
+laisse... mon bel ange gardien; faites-vous jolie, bien jolie, pour que
+nous puissions nous dire d'un coup d'&oelig;il en regardant votre cousine:
+<i>Cette pauvre Ursule!</i></p>
+
+<p>Gontran, me baisant au front, me quitta, et me laissa dans une sorte
+d'enchantement.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="F-CHAPITRE_VIII" id="F-CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<h4>LES BRUITS DU MONDE.</h4>
+
+<p>Maintenant que je réfléchis de sang-froid à ces paroles de mon mari, je
+ne comprends pas comment je pus croire à leur sincérité; comment ce
+brusque et tendre retour de Gontran, si étrangement, si fabuleusement
+motivé, n'éveilla pas mes soupçons.</p>
+
+<p>Mais alors j'ignorais encore que les protestations les plus passionnées
+servent souvent de voile à la perfidie, à la trahison. Et puis j'étais
+si malheureuse, j'avais tant besoin de trouver un bon sentiment chez mon
+mari, que je me laissai aller aveuglément à ce bonheur inespéré. Je
+comptais d'ailleurs sur ma sagacité, sur ma pénétration, pour découvrir
+les véritables intentions d'Ursule.</p>
+
+<p>Le dîner fut très-gai. Mademoiselle de Maran ne dit pas un mot qui eût
+trait aux menaces détournées qu'elle m'avait faites. Ursule me combla de
+prévenances.</p>
+
+<p>De son côté Gontran m'entoura de soins si marqués, si affectueux, que
+plusieurs fois ma tante l'en plaisanta.</p>
+
+<p>A la fin du repas ma cousine me dit avec une expression de regret:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que tu es heureuse de passer l'automne et une partie de l'hiver à
+la campagne... toi!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!&mdash;reprit mademoiselle de Maran,&mdash;il me semble que c'est un
+bonheur que vous partagez, ma chère; est-ce que cet excellent M.
+Sécherin n'est pas le plus heureux des hommes de vous voir et de vous
+savoir ici, jusqu'à la fin des siècles? Est-ce qu'il n'a pas pris le
+soin complaisant de vous y amener lui-même, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, madame,&mdash;reprit Ursule,&mdash;mais on ne fait pas toujours ce
+qu'on désire; aussitôt après son retour ici, retour que je viens de
+hâter en lui écrivant tantôt, mon mari sera obligé de partir pour Paris,
+et, naturellement, je l'y accompagnerai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu,&mdash;s'écria ma tante,&mdash;mais c'est du fruit nouveau, cela!
+Avant son départ il disait qu'il pouvait rester ici jusqu'au mois de
+janvier, que vous ne reviendriez à Paris qu'avec Mathilde et Gontran?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, mais un de ses correspondants de Paris, dont j'ai reçu
+tantôt une lettre, car j'ouvre les lettres de mon mari en son
+absence,&mdash;dit Ursule en souriant,&mdash;lui annonce qu'il est indispensable
+qu'il se rende à Paris pour la fondation de la maison de banque à
+laquelle M. Sécherin s'est associé comme il vous l'a dit; aussi, ma
+bonne Mathilde, je n'ai plus que quatre ou cinq jours à passer avec toi:
+et même, une fois à Paris, nos sociétés seront si différentes... Moi...
+modeste femme de banquier... toi, la brillante vicomtesse de Lancry,
+nous nous verrons donc bien rarement: ce sera presque une séparation.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous deviez habiter ensemble à Paris pour continuer ce modèle des
+ménages unis et confondus,&mdash;s'écria mademoiselle de Maran.&mdash;Toutes ces
+belles résolutions sont donc changées?</p>
+
+<p>&mdash;C'étaient malheureusement de ces rêves de pensionnaires, impossibles à
+réaliser, madame,&mdash;dit Ursule en souriant.&mdash;Quoique, pour ma part, je
+regrette beaucoup de renoncer à cette espérance... je m'y résigne.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis avouez un peu, ma cousine,&mdash;dit gaiement mon mari,&mdash;que le
+tableau que je vous ai fait du seul appartement dont nous pouvons
+disposer pour vous ne vous a pas séduite?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes très-injuste, mon cher cousin: nous nous serions accommodés
+de bien moins encore, pour avoir le plaisir de ne pas quitter cette
+chère Mathilde; mais le faubourg Saint-Honoré est si loin du centre des
+affaires, que mon mari ne pourrait s'y fixer...</p>
+
+<p>Le dîner était terminé, je me levai.</p>
+
+<p>Gontran donna le bras à mademoiselle de Maran et passa devant moi et
+Ursule.</p>
+
+<p>Celle-ci, au moment d'entrer dans le salon, me dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà comme je me venge... Êtes-vous contente?...</p>
+
+<p>Lorsque les gens eurent servi le café, mademoiselle de Maran prit un air
+grave, solennel, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, nous sommes seuls et en famille, nous pouvons parler à
+c&oelig;ur ouvert.</p>
+
+<p>En disant ces mots elle tira de sa poche les lettres qu'elle avait
+reçues de Paris le matin, en me jetant un regard d'ironie et de
+méchanceté.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, madame?&mdash;dit Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le savoir: mais d'abord il faut me promettre d'être calme,
+de ne pas vous laisser entraîner à un premier mouvement... Mais, j'y
+pense, Ursule, allez donc voir s'il n'est resté personne dans la salle à
+manger.</p>
+
+<p>Ursule se leva, ouvrit la porte, regarda et revint.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a personne, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore, à quoi bon toutes ces précautions?&mdash;reprit Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Bonaparte a dit qu'il fallait laver son linge sale en famille.
+Passez-moi l'expression en faveur de la pensée, qui est toute pleine de
+bon sens... Mais avant de commencer,&mdash;ajouta mademoiselle de Maran en se
+retournant vers Ursule,&mdash;il faut que je vous explique, chère petite, la
+contradiction apparente que vous remarquerez entre ce que je vais dire
+et ce que je vous ai appris.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, madame?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais convenue avec Mathilde de ne pas parler des horribles
+calomnies dont elle avait été victime, des affreux chagrins qui avaient
+empoisonné les premiers mois de son mariage... Je vous ai donc
+représenté votre cousine, jusqu'ici, comme la plus adorablement heureuse
+des créatures; hélas! il n'en était rien, mais rien du tout: vous allez
+bien le voir, et apprendre qu'au contraire, depuis qu'elle est mariée, à
+part quelques petits quartiers de lune de miel, la vie de notre pauvre
+Mathilde n'a été qu'une longue torture... et que ce n'est rien encore
+auprès de ce que le sort lui réserve...</p>
+
+<p>A mesure que mademoiselle de Maran me parlait, Ursule me regardait avec
+une surprise croissante; si je n'avais pas été si souvent trompée par
+son hypocrisie, j'aurais presque dit qu'elle me regardait avec intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, encore une fois, de quoi s'agit-il?&mdash;demanda Gontran
+avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Gontran,&mdash;lui dit-elle,&mdash;vous ne saurez cela que trop
+tôt... car ça vous regarde au premier chef; et trop tard, car je crois
+bien que le mal est sans remède; mais, d'abord, il faut que vous me
+donniez votre parole de gentilhomme de ne croire tout au plus que la
+moitié de ce que je vous dirai, et de faire la part des circonstances et
+des mauvaises langues: après tout, c'est moi qui ai élevé votre femme;
+et, pour moi comme pour elle, il ne faut pas trop vous hâter de la juger
+défavorablement sur les apparences. Voyez-vous, nous pèserons bien
+sincèrement le pour et le contre; et puis après, n'est-ce pas? nous
+prendrons une résolution.</p>
+
+<p>Il m'était impossible de prévoir où mademoiselle de Maran voulait en
+venir. J'avais une telle confiance dans moi-même, que je n'étais
+nullement inquiète, bien que je m'attendisse à quelque méchanceté.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il s'agit de moi, madame,&mdash;lui dis-je,&mdash;je vous demande en
+grâce d'abréger ces préliminaires et d'arriver au fait.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, voilà une généreuse impatience qui me rassure et qui
+est de bon augure. Eh bien donc, monsieur de Lancry, savez-vous quel est
+le bruit ou plutôt, ce qui est bien plus grave... quelle est la
+conviction des personnes de notre société que la révolution n'a pas
+chassées de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... l'on est persuadé... l'on sait qu'avant d'aller à Rouvray,
+chez sa cousine, votre femme a été en catimini passer une nuit dans une
+maison de campagne de M. Lugarto, et que ce bel Alcandre à étoiles d'or
+en champ d'argent s'y trouvait seul bien entendu: ce qui peut joliment
+passer pour un tête-à-tête nocturne...</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran, en disant ces mots, me lança un regard de vipère.</p>
+
+<p>Je pâlis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... eh bien!&mdash;s'écria-t-elle,&mdash;voyez donc cette pauvre chère
+petite, comme la voilà déjà toute bouleversée!... Ah! mon Dieu! que je
+m'en veux donc d'avoir parlé maintenant!... Mais aussi elle semblait si
+sûre d'elle-même! Ursule, donnez-lui donc vite des sels, voilà mon
+flacon.</p>
+
+<p>Ursule s'approcha de moi avec un air de commisération protectrice et
+triomphante: je la repoussai doucement, en lui disant que je n'avais
+besoin de rien.</p>
+
+<p>Ce premier coup fut terrible, je n'y étais pas préparée, je restai
+muette.</p>
+
+<p>Mon mari, qui un moment était devenu pourpre de colère ou de surprise,
+se remit, partit d'un grand éclat de rire et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, mademoiselle de Maran... vous... vous donnez dans de
+pareilles histoires?... Je crois bien que cette pauvre Mathilde reste
+stupéfaite! Il y a de quoi, qui pourrait s'attendre à une pareille
+folie.</p>
+
+<p>Je cherchais à la hâte le moyen de me disculper, en respectant le secret
+de Gontran s'il en était encore temps.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran parut très-étonnée de l'indifférence avec laquelle
+Gontran accueillait cette révélation.</p>
+
+<p>Elle reprit:&mdash;Mais attendez donc avant que de rire, mauvais garçon, que
+je vous complète au moins les faits qu'on me dénonce. On dit donc que
+votre femme a passé la nuit dans la maison de ce Lugarto. Maintenant les
+uns assurent et croient que c'était volontairement et par amour... Ce
+qui me semble hasardé, car ça ferait supposer que ma chère nièce est une
+indigne créature. Les autres prétendent, au contraire, que la pauvre
+chère petite s'y était rendue, en tout bien, en tout honneur, pour
+racheter à Dieu sait quel prix un papier qui pouvait vous diffamer, mon
+cher Gontran. Là-dessus, remarquez bien, mes enfants, que je suis dans
+tout cela et de tout cela ni plus ni moins innocente que la nymphe
+Écho...</p>
+
+<p>Je ne pouvais plus en douter, M. Lugarto avait tenu parole: pour se
+venger, il avait écrit à mademoiselle de Maran ou à quelque personne de
+sa connaissance plusieurs versions de cette nuit fatale qui devaient ou
+me perdre de réputation ou déshonorer Gontran.</p>
+
+<p>Le faux et le vrai étaient si perfidement combinés et confondus dans
+cette horrible calomnie, que le monde, par indifférence on par
+méchanceté, devait tout admettre sans examen.</p>
+
+<p>J'osais à peine jeter les yeux sur Gontran, je m'attendais à une
+explosion terrible de sa part; ma stupeur égala le désappointement de
+mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Mon mari, après avoir surmonté de nouveau une légère émotion, reprit
+avec le plus grand sang-froid, en haussant les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, madame, ce ne sont plus même des calomnies, ce sont des
+folies; et, en vérité, les temps où nous vivons sont bien graves pour
+qu'on puisse s'amuser à propager de si stupides niaiseries.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!...&mdash;s'écria ma tante,&mdash;c'est ainsi que vous prenez cela?
+Peste soit de votre philosophie!</p>
+
+<p>&mdash;On serait philosophe à trop bon marché, madame, si l'on méritait ce
+titre parce qu'on méprise de vains bruits qui n'ont pas même la
+consistance d'une calomnie... Mathilde ne doit pas s'inquiéter de ces
+sottises; en deux mots je vous rappellerai les tristes circonstances
+grâce auxquelles le nom de M. Lugarto a pu être malheureusement
+rapproché de celui de madame de Lancry. Cet homme a lâchement abusé
+d'une intimité que son amitié m'avait presque imposée, pour tâcher de
+nuire à la réputation de madame de Lancry. J'ai répondu à cette lâcheté
+comme je le devais, par un démenti et par une paire de soufflets en face
+de vingt personnes; une rencontre a eu lieu, j'ai donné un coup d'épée à
+M. Lugarto; le lendemain je suis parti pour l'Angleterre, où
+m'appelaient d'assez graves intérêts. Aussitôt après mon départ,
+Mathilde a quitté Paria pour venir chez sa cousine passer le temps de
+mon absence; j'ai été la rejoindre à mon retour de Londres, et je l'ai
+ramenée ici: voilà, madame, toute la vérité. Quant aux ridicules
+inventions dont on se donne la peine de vous faire part et sur
+lesquelles vous croyez devoir appeler notre attention, je vous le
+répète, cela ne vaut pas même un démenti; je n'y songerais même déjà
+plus, si Mathilde n'avait pas été assez enfant pour s'en attrister un
+instant. Mais elle est excusable; elle entre dans le monde, son âme pure
+et ingénue est naturellement impressionnable à des misères qui, plus
+tard, n'exciteront pas même son dégoût.&mdash;Puis, s'adressant à moi,
+Gontran me dit avec l'accent le plus tendrement affectueux:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, ma pauvre Mathilde, ma malheureuse liaison avec Lugarto vous
+cause encore cette contrariété, mais, je l'espère, ce sera la dernière.</p>
+
+<p>Je fus profondément touchée du langage simple et digne de Gontran.</p>
+
+<p>Depuis le commencement de cet entretien, ma cousine semblait
+profondément absorbée; l'expression de sa figure avait complétement
+changé.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran, malgré son assurance, était déconcertée; elle
+regardait attentivement, moi, Ursule, mon mari, pour tâcher de pénétrer
+la cause de l'indifférence ou de la modération de Gontran; modération
+qui m'étonnait moi-même autant qu'elle me touchait, car mon mari pouvait
+être justement blessé de certaines assertions de mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Après cette muette observation, qui dura quelques secondes, ma tante
+reprit d'un air de réflexion:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Gontran... vous ne vous laissez pas déferrer, c'est déjà
+quelque chose; vous sentez bien que tout ce que je demande au monde,
+c'est de pouvoir ne pas croire un mot de ce qu'on m'écrit et d'y
+répondre par un fameux démenti; mais d'un autre côté, comme dit le
+proverbe, il n'y a pas de fumée sans feu. Eh bien! voyons. Entre nous,
+qui peut avoir allumé cette atroce flambée de mauvais propos-là? Comment
+imaginer que des gens graves, sérieux, car ce sont des gens graves et
+sérieux qui m'écrivent, s'amusent à inventer l'histoire de la visite
+nocturne de Mathilde à M. de Lugarto, s'il n'y avait rien eu de vrai là
+dedans? Après tout, vous devez le savoir mieux que personne, mon garçon:
+1º ce Lugarto a-t-il eu entre les mains de quoi vous déshonorer? 2º
+est-il capable, dans cette occurrence, de se dessaisir de ce susdit
+moyen de vous perdre, uniquement pour le plaisir de faire une action
+généreuse? Quant à moi, ça me paraîtrait joliment problématique,
+hypothétique, pour ne pas dire drôlatique, de la part d'une pareille
+espèce toujours grinchante et malfaisante.</p>
+
+<p>L'infernale méchanceté de mademoiselle de Maran la servait peut-être à
+son insu.</p>
+
+<p>Il était impossible de toucher plus cruellement le vif des soupçons que
+devait avoir Gontran, au sujet de la reddition du faux, que M. Lugarto
+semblait lui avoir faite volontairement.</p>
+
+<p>Quoique mon mari ne pût soulever cette question avec moi, puisqu'il me
+croyait dans une complète ignorance de cette funeste action, j'avais
+toujours remarqué qu'il entrevoyait quelque cause mystérieuse dans la
+restitution de M. Lugarto.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran était-elle instruite de tout? c'est ce que je ne
+savais pas encore. Néanmoins je m'attendais cette fois à un mouvement de
+colère de Gontran.</p>
+
+<p>Je fus presque effrayée en le voyant écouter mademoiselle de Maran avec
+le même calme insouciant; il haussa les épaules, sourit en me regardant
+et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est plus ni une calomnie, ni une stupidité, cela tombe dans le
+roman, dans le surnaturel. Est-ce tout, madame? vos correspondants ne
+vous mandent-ils rien de plus? Ce serait dommage de s'arrêter en si bon
+chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Non, certainement, ça n'est pas tout!&mdash;s'écria ma tante, ne pouvant
+plus contenir sa rage,&mdash;je vous ai dit ce dont les gens les plus
+respectables étaient convaincus... maintenant je dois vous dire quels
+seront les effets de ces convictions... Ils vous seront joliment
+agréables, ces effets-là! Quoique vous criiez au roman et au surnaturel,
+vous et votre femme, vous aurez tout simplement l'inconvénient d'être
+partout montrés au doigt et de ne pas recevoir un salut sur dix que vous
+ferez. Ça vous étonne? Vous allez peut-être dire que c'est de la magie?
+rien de plus simple pourtant. Je vais vous démontrer cela, toujours
+d'après mon petit jugement... Ou l'on croira que votre femme a sacrifié
+son honneur pour sauver le vôtre, mon garçon, et vous passerez pour un
+misérable... ou bien l'on croira que votre femme a cédé à son goût pour
+Lugarto, et elle passera pour une indigne, sans compter que dans cette
+circonstance encore on vous regardera comme le dernier des hommes, vu
+que vous avez toléré ce goût-là, soit parce que vous deviez de l'argent
+à vilain homme, soit parce que votre femme vous ayant apporté toute sa
+fortune vous trouvez plus politique et plus économique de fermer les
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, madame... on croit cela?&mdash;dit Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Sans, doute, voilà ce que croient les bonnes gens, les gens
+inoffensifs, vos amis enfin...</p>
+
+<p>&mdash;Et nos ennemis, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Ah, ah, ah, vos ennemis, c'est bien une autre affaire! Ils croient,
+eux, que vous et Mathilde vous vous entendez comme deux larrons en
+foire: «S'il n'y avait qu'un coupable dans le ménage,&mdash;disent
+ceux-là,&mdash;soit l'homme, soit la femme, il y aurait eu scission entre
+eux. Une honnête femme ne reste pas avec un homme déshonoré. Elle peut
+sacrifier son honneur pour sauver celui de son mari; mais une fois le
+sacrifice accompli, elle l'abandonne. Si elle reste avec lui, elle lui
+devient complice... D'un autre côté, un honnête homme ne reste pas avec
+une femme qui l'a outragé... S'il n'a pas de fortune, eh bien! il vit de
+privations plutôt que de laisser soupçonner qu'un honteux intérêt le
+retient auprès d'une épouse adultère...» Ainsi donc que concluront vos
+ennemis, ces langues assassines et vipérines, en vous voyant toujours si
+bien ensemble? Ils concluront que vous avez l'un pour l'autre toutes
+sortes d'abominables tolérances.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin... enfin je devine tout maintenant!&mdash;m'écriai-je en interrompant
+mademoiselle de Maran. Votre haine vous a emportée trop loin, madame;
+vous vous êtes trahie malgré vous... Béni soit Dieu qui nous dévoile
+ainsi les inimitiés qui nous poursuivent!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment... comment... Elle est folle, cette petite...&mdash;dit
+mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>&mdash;Gontran... Gontran... je me demandais pourquoi celle qui est pourtant
+la s&oelig;ur de mon père était venue ici... Elle vous l'apprend... Oui...
+madame... maintenant je comprends tout... Vous voulez par vos calomnies
+élever d'affreuses discussions entre nous et nous désunir... En effet,
+madame, c'eût été un beau triomphe pour vous... Il y a une année à peine
+que nous sommes mariés! et une séparation perdait à jamais ou moi ou
+Gontran, car elle autorisait les bruits les plus odieux.</p>
+
+<p>La contraction des sourcils de mademoiselle de Maran me prouva que
+j'avais frappé juste.</p>
+
+<p>Elle se prit, selon son habitude, à rire aux éclats pour cacher sa
+colère:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... ah!... ah!... qu'elle est donc amusante, cette chère petite,
+avec ses suppositions. Mais, folle que vous êtes, est-ce que je vous
+parle en mon nom? Je viens en bonne et loyale parente, s'il vous plaît,
+ne l'oubliez pas, vous dire: «Mes chers enfants, prenez garde, voici ce
+qu'on croit... Ce n'est pas un vain bruit, un caquet, un propos; ce sont
+les convictions de personnes sérieuses, graves, dont la parole a la plus
+grande autorité... Maintenant que le monde interprète ainsi votre
+conduite, puisqu'il est impossible de lui ôter cette créance... puisque
+vous êtes déshonorés sinon l'un <i>et</i> l'autre... du moins l'un <i>ou</i>
+l'autre... je viens en bonne et loyale parente vous...»</p>
+
+<p>Gontran interrompit mademoiselle de Maran et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, madame, que le monde aurait un moyen beaucoup plus
+simple et beaucoup plus naturel d'interpréter la persistance de
+l'attachement que moi et madame de Lancry continuons d'avoir l'un pour
+l'autre, ce serait de croire que nous vivons en honnêtes gens, que
+n'ayant rien à nous reprocher mutuellement, nous méprisons profondément
+tant d'atroces calomnies, et que nous avons trop de bon sens pour mettre
+notre bonheur à la merci de la première calomnie venue. Cette version
+aurait de plus l'avantage d'être la seule possible et vraie, ce qui
+n'est pas peu de chose, je crois. En résumé, madame, je ne partage pas
+pourtant la susceptibilité et la défiance de Mathilde. La pauvre enfant
+a déjà tant souffert des méchants, que dans son ressentiment un peu
+aveugle, elle a pu un moment vous confondre avec eux. Elle se trompe, je
+n'en doute pas. En nous parlant comme vous faites, vous cédez à
+l'intérêt que nous vous inspirons. Mettez donc le comble à vos bontés,
+conseillez-nous: que devons-nous faire pour convaincre nos amis qu'ils
+sont dupes d'une calomnie et pour prouver à nos ennemis qu'ils sont des
+infâmes?</p>
+
+<p>&mdash;Mon beau neveu,&mdash;dit mademoiselle de Maran avec rage,&mdash;je ne conseille
+plus, l'heure est passée; mais je devine et je prédis... Écoutez-moi
+donc si vous êtes curieux du présent et de l'avenir. Dans votre joli
+petit ménage, l'un de vous est dupe et victime, l'autre est fripon et
+bourreau. Une rupture deviendra nécessaire entre vous, et cela plus
+prochainement que vous ne pensez, parce que la victime finira par se
+révolter... Mais cette rupture sera trop tardive, mes chers enfants. Le
+monde aura pris l'habitude de voir en vous deux complices... il
+continuera de vous mépriser... Cette séparation, qui aurait pu au moins
+sauver la réputation de l'un de vous deux, ne sera qu'un nouveau grief
+contre vous... On vous prendra pour deux coquins même trop scélérats
+pour pouvoir continuer de vivre ensemble... Cela vous paraît drôle... et
+j'ai l'air d'une lunatique... Eh bien!... vous viendrez me dire un jour
+si je me suis trompée... Un mot encore, et ne parlons plus de cela...
+Cette abominable révolution a tellement effarouché mes amis, que je ne
+voyais presque personne, et je ne savais presque rien de tout ceci. Sur
+quelques bruits qui m'en étaient pourtant revenus, je priai votre oncle
+M. de Versac et M. de Blancourt, deux de mes vieux amis, d'être aux
+aguets, de s'enquérir et de m'écrire ce qu'ils entendraient dire ou
+sauraient avoir été dit... Voici leurs lettres... lisez-les... vous
+verrez que je n'invente rien. Maintenant plus une parole à ce sujet...
+Faisons un wisth, si vous le voulez bien... Si Mathilde est trop
+fatiguée, nous ferons un mort avec vous, Ursule... Tout cela finit à
+merveille. Vous êtes content et résigné, mon beau neveu; tant mieux,
+j'en suis tout aise, tout épanouie; j'en piaffe, j'en triomphe: car
+dites donc, moi, qu'est-ce que je veux? votre bonheur. Eh bien! plus on
+vous méprise tous deux, plus vous êtes heureux... Ça me met joliment à
+même de travailler à votre félicité, n'est-ce pas? Là-dessus, sonnez et
+demandez des cartes...</p>
+
+<p>Je remontai chez moi, laissant Ursule, mon mari et mademoiselle de Maran
+jouer au wisth.</p>
+
+<p>Cette occupation leur permettait au moins de garder le silence après une
+scène si pénible.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="F-CHAPITRE_IX" id="F-CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<h4>BONHEUR ET ESPOIR.</h4>
+
+<p>J'étais dans une extrême perplexité; je ne savais si le calme de Gontran
+était réel ou simulé. Je fus encore sur le point, malgré les
+recommandations de M. de Mortagne, de tout dire à mon mari au sujet de
+cette nuit fatale.</p>
+
+<p>Mais je pensai que c'était peut-être en grande partie le désir de ne pas
+éveiller mes soupçons au sujet de ce malheureux faux qui avait rendu
+Gontran en apparence si indifférent aux attaques de mademoiselle de
+Maran. Connaissant l'infernale méchanceté de ma tante, je ne pouvais me
+dissimuler que nous avions beaucoup à redouter de la malveillance du
+monde.</p>
+
+<p>La froideur glaciale avec laquelle on avait accueilli Gontran quelques
+mois auparavant semblait presque justifier les prévisions de
+mademoiselle de Maran. J'étais inquiète de savoir si Gontran viendrait
+chez moi avant de rentrer chez lui; je voulais lui dire combien j'étais
+contente de voir Ursule partir. J'attribuais cette résolution de ma
+cousine moins au sentiment généreux qu'à la crainte de me voir prévenir
+son mari de mes soupçons, ainsi que je l'en avais menacée, et d'éveiller
+ainsi sa défiance pour l'avenir. En cela je reconnus la justesse des
+conseils de madame de Richeville.</p>
+
+<p>Sur les onze heures, Gontran frappa et entra chez moi.</p>
+
+<p>J'interrogeai ses traits presque avec anxiété, tant je craignais de leur
+voir une expression menaçante.</p>
+
+<p>Il n'en fut rien; il avait peut-être au contraire l'air plus tendre,
+plus affectueux encore.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami,&mdash;m'écriai-je,&mdash;que mademoiselle de Maran est donc
+méchante!... Venir ici dans le but si odieux d'exciter entre nous
+peut-être une rupture violente en nous rapportant les plus affreuses
+calomnies!</p>
+
+<p>&mdash;Sans croire positivement comme vous que tel ait été le but du voyage
+de votre tante, je pense qu'elle s'ennuyait un peu de n'avoir personne
+à tourmenter, et que, sachant à peu près d'avance le contenu des lettres
+de mon oncle et de M. de Blancourt, elle était venue pour jeter entre
+nous ce brandon de discorde. Vous aviez raison, Mathilde, mademoiselle
+de Maran est plus méchante que je ne le pensais: désormais nous n'aurons
+aucun motif pour la voir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami que vous êtes bon!... si vous saviez quel plaisir me fait
+cette promesse, j'ai toujours eu le pressentiment que nos chagrins
+viendraient de mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, dans cette circonstance, en voulant nous nuire elle nous
+a servis presque à son insu.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai lu les lettres de mon oncle et de M. de Blancourt; il est évident
+que les bruits les plus mensongers et les plus odieux circulent sur
+nous, la malignité a exploité des faits très-simples, et les a
+odieusement dénaturés; ainsi, parce que j'étais allé chercher en
+Angleterre des papiers qui pouvaient compromettre une tierce personne,
+on a dit que Lugarto avait en son pouvoir de quoi me déshonorer. Je ne
+veux pas non plus rechercher davantage ce qui a pu donner lieu à la
+fable absurde de cette nuit que vous auriez été passer dans la maison de
+Lugarto; je sais l'horreur qu'il vous inspirait; mais, tenez, je suis
+fou... c'est vous outrager que de s'appesantir un moment sur de
+pareilles infamies. Cette méchanceté de mademoiselle de Maran nous peut
+servir, en cela qu'elle nous apprend du moins ce que disent nos ennemis.
+Cette révélation doit surtout apporter quelques changements à nos
+projets; ainsi je serais d'avis, si toutefois vous y consentez,
+d'éloigner de beaucoup notre retour à Paris, de n'y revenir, je suppose,
+que dans un an ou quinze mois, et de rester ici jusque-là; les
+événements politiques seront un excellent prétexte à notre absence... Je
+connais Paris et le monde, dans six mois on ne s'occupera plus de nous;
+dans un an toutes ces misérables calomnies seront complétement
+oubliées... si, au contraire, nous arrivions à Paris dans quelques
+semaines, comme nous en avions le dessein, nous tomberions au milieu de
+ce déchaînement universel qui vous étonnerait moins, si vous connaissiez
+mieux le monde... Vous êtes belle, vertueuse... vous m'aimez, vous
+m'avez choisi; en voilà plus qu'il n'en faut pour exciter toutes les
+haines et toutes les jalousies qui ne manqueront pas d'exploiter ce
+qu'il peut y avoir de mystérieux dans mes relations passées avec
+Lugarto... Si j'étais seul, je mépriserais ces vains bruits, mais j'ai à
+répondre de votre bonheur, et je serais le plus coupable des hommes, si
+je n'agissais pas de façon à vous épargner de nouveaux chagrins, à vous
+qui avez déjà tant souffert pour moi... Ce qu'il y a de plus sage, de
+plus prudent, est donc de suspendre indéfiniment notre retour à Paris...
+Dites, Mathilde.. êtes-vous de mon avis? je vous en prie, répondez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! le puis-je,&mdash;m'écriai-je dans un élan de joie impossible
+à décrire,&mdash;puis-je répondre lorsque mon c&oelig;ur bat à se rompre de
+surprise et de bonheur! mon Dieu, mon Dieu! vous voulez donc me rendre
+folle aujourd'hui, Gontran? Dites? Oh! non, c'est trop de félicité en
+un jour. Retrouver votre tendresse, avoir la certitude de rester ici
+seule avec vous longtemps, longtemps, au lieu d'aller à Paris; encore
+une fois, Gontran, c'est trop... Je ne demandais pas tant... mon Dieu!</p>
+
+<p>Et je ne pus m'empêcher de pleurer de bien douces larmes, cette fois.</p>
+
+<p>Pauvre petite!&mdash;me dit Gontran.&mdash;Hélas! votre étonnement est un reproche
+cruel, et je ne le mérite que trop, cela est vrai pourtant; je vous ai
+assez déshabituée du bonheur pour que vous pleuriez des larmes de
+ravissement inespéré, en m'entendant vous dire que je vous aime et que
+nous resterons ici longtemps... Oh! tenez, cela est affreux... Quand je
+pense qu'un moment je t'ai méconnue; pauvre ange bien-aimé... D'où vient
+donc, qu'au lieu de jouir de la délicatesse exquise de ton esprit, de
+l'adorable bonté de ton âme, j'ai laissé mon c&oelig;ur s'engourdir pendant
+que je me livrais à je ne sais quelle existence grossière, stupide et
+brutale? Est-ce un rêve? Est-ce une réalité? dites dites, mon bon ange
+gardien? Oh! oui, dites-moi bien que nous nous sommes endormis a
+Chantilly, que nous nous sommes réveillés à Maran...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parlez ainsi, parlez encore de votre voix si douce et si
+charmante,&mdash;dis-je à mon mari en joignant mes deux mains avec une sorte
+d'extase.&mdash;Oh! parlez encore ainsi, vous ne savez pas combien ces bonnes
+et tendres paroles me font de bien; quel baume salutaire elles répandent
+en moi... Oh! Gontran... il me semble que notre enfant en a doucement
+tressailli; oui, oui, joie et douleur, ce pauvre petit être partagera
+tout, ressentira tout désormais... Aussi, merci à genoux pour lui et
+pour moi, mon tendre ami, merci à genoux du bonheur que vous nous
+causez....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Je passai les jours qui suivirent cette conversation avec Gontran dans
+un enchantement continuel; il était impossible d'être plus tendre, plus
+attentif, plus prévenant que ne l'était mon mari.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran, voyant ses méchants projets presque complétement
+avortés, ne dissimulait pas son mécontentement et parlait de son
+prochain départ, feignant d'être plus rassurée par les dernières
+nouvelles de Paris.</p>
+
+<p>Ursule attendait son mari d'un moment à l'autre.</p>
+
+<p>Ainsi qu'elle me l'avait promis, elle lui avait écrit pour lui demander
+d'aller à Paris avec lui au lieu de rester à Maran, comme cela avait été
+d'abord convenu entre eux.</p>
+
+<p>Depuis le jour où elle avait entendu mademoiselle de Maran parler des
+calomnies que nous avions à redouter, je remarquai un singulier
+changement dans les manières de ma cousine envers moi et Gontran. Avec
+mon mari, elle était de plus en plus moqueuse, ironique, altière; avec
+moi, dans les rares occasions où nous nous trouvions seules, elle était
+gênée, confuse, elle me regardait parfois avec une expression d'intérêt
+que je ne pouvais comprendre; souvent je vis qu'elle était sur le point
+de me parler avec abandon comme si elle eût eu un secret à me confier,
+et puis elle s'arrêtait tout à coup. D'ailleurs j'évitais autant que
+possible de me trouver seule avec elle.</p>
+
+<p>Je passais mes matinées avec Gontran.</p>
+
+<p>Après déjeuner, nous faisions de longues promenades en voiture, pendant
+lesquelles on échangeait quelques rares paroles; nous dînions, et le
+wisth de mademoiselle de Maran occupait la soirée. Maintenant que le
+passé m'a éclairée, je me souviens de bien des choses que je remarquais
+alors à peine parce que je ne pouvais m'en expliquer la portée.</p>
+
+<p>Ainsi, quoique mon mari me témoignât toujours la plus parfaite tendresse
+depuis ce jour où il était revenu si brusquement à moi, il semblait
+profondément rêveur, préoccupé.</p>
+
+<p>Quelquefois il avait des distractions inouïes, d'autres fois il me
+semblait sous l'impression d'un <i>étonnement</i> extraordinaire, presque
+douloureux, comme s'il eût en vain cherché le mot d'un cruel et étrange
+mystère.</p>
+
+<p>Ses élans de joie folle, qui m'avaient d'abord tant étonnée, ne
+reparurent plus. Souvent même je vis ses traits obscurcis par une
+expression de tristesse amère.</p>
+
+<p>Je lui en témoignai ma surprise, il me répondit avec douceur:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je pense aux chagrins que je vous ai causés.</p>
+
+<p>Quoique ces symptômes eussent dû me paraître singuliers, je ne m'en
+inquiétais pas; Gontran était rempli de soins et de bonté pour moi, il
+me parlait de plus en plus de la nécessité de rester à Maran pendant au
+moins une année, autant pour donner aux propos le temps de s'oublier
+que par une économie que notre nouvel avenir rendait nécessaire.</p>
+
+<p>Je le répète, je ne pouvais donc pas m'effrayer des singulières
+préoccupations de Gontran, j'aurais craint de l'impatienter par mes
+questions à ce sujet.</p>
+
+<p>Sans doute avertie par son instinct qui la portait à aimer mes ennemis,
+mademoiselle de Maran semblait avoir pris Ursule en une tendre
+affection; elles faisaient quelquefois ensemble de longues promenades à
+pied.</p>
+
+<p>Ma tante avait d'abord évidemment cru que Gontran s'occupait d'Ursule;
+ses plaisanteries perfides à M. Sécherin me l'avaient prouvé, mais les
+marques d'intérêt que me témoignait Gontran et la froideur que lui
+marquait Ursule semblaient dérouter ses soupçons.</p>
+
+<p>Ursule se promenait presque tous les matins dans le parc, Gontran avait
+choisi cette heure pour faire de la musique avec moi comme autrefois.</p>
+
+<p>Enfin, sauf l'ennui d'avoir auprès de nous deux personnes que je me
+savais hostiles, jamais, depuis mes beaux jours de Chantilly, je n'avais
+été plus complétement heureuse.</p>
+
+<p>Cet état de contrainte allait cependant cesser, j'allais me retrouver
+seule avec Gontran et notre amour.</p>
+
+<p>La dernière lettre qu'Ursule avait reçue de M. Sécherin, à qui elle
+écrivait régulièrement tous les deux jours, lui annonçait son arrivée
+pour le 13 décembre.</p>
+
+<p>Je n'oublierai jamais cette date.</p>
+
+<p>Ce jour est venu.</p>
+
+<p>Quoique M. Sécherin fût ordinairement très-exact à répondre à sa femme,
+celle-ci n'avait pas reçu de lettre de lui depuis trois jours.</p>
+
+<p>Elle n'était nullement inquiète de ce silence, elle y voyait, au
+contraire, une nouvelle preuve de l'arrivée de son mari, qui l'aurait
+nécessairement avertie dans le cas où ses projets eussent été changés.</p>
+
+<p>J'allai me mettre à mon piano avec Gontran.</p>
+
+<p>Blondeau vint me demander si je pouvais recevoir Ursule.</p>
+
+<p>Mon mari prévint un refus que j'allais faire en me disant:</p>
+
+<p>&mdash;Elle part aujourd'hui, c'est une formalité de simple politesse;
+recevez-la, je reviendrai tout à l'heure.</p>
+
+<p>Quoique cette entrevue dût m'être extrêmement désagréable, je n'hésitai
+pas à suivre le conseil de mon mari.</p>
+
+<p>Ursule entra.</p>
+
+<p>Nous restâmes seules.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="F-CHAPITRE_X" id="F-CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h3>
+
+<h4>REPENTIR.</h4>
+
+<p>Ursule était triste et grave.</p>
+
+<p>&mdash;Après ce qui s'est passé entre nous,&mdash;me dit-elle,&mdash;je n'ai pas cru
+devoir partir sans vous revoir et sans vous entretenir un moment... Mon
+mari arrive ce matin, dans une heure peut-être une dernière explication
+serait impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Une explication... à quoi bon? Elle est inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être pour vous,&mdash;me dit Ursule,&mdash;vous n'avez rien à vous
+reprocher à mon égard... tandis que moi, je vous l'avoue sans honte,
+j'ai eu de grands torts envers vous...</p>
+
+<p>Je regardai Ursule avec défiance, je m'attendais de sa part à quelque
+retour, non de sentiment, mais d'hypocrisie.</p>
+
+<p>Mais j'avais été tant de fois sa dupe, que je ne craignais plus d'être
+faible et confiante comme par le passé.</p>
+
+<p>Pourtant une chose m'étonnait: ma cousine n'affectait plus le ton
+mélancolique et plaintif qu'elle employait ordinairement comme l'une de
+ses séductions les plus irrésistibles. Son abord était froid et calme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez en effet eu des torts envers moi,&mdash;lui dis-je;&mdash;au moment de
+nous quitter, je ne vous les aurais pas rappelés: toute liaison, toute
+amitié est rompue entre nous; nous resterons désormais étrangères l'une
+à l'autre. Peut-être un jour oublierai-je le mal que vous m'avez fait.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous méprenez pas sur les motifs de cette dernière entrevue,&mdash;me
+dit Ursule,&mdash;je ne viens pas vous demander d'oublier mes aveux sur
+l'envie que vous m'aviez de tout temps inspirée, ni sur les instincts
+d'aversion qui en avaient été la suite.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi cet entretien?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, Mathilde, déjà vous m'avez vue sous des faces bien
+différentes: un jour, femme éplorée, gémissante, incomprise, comme vous
+dites... l'autre jour, femme altière, ironique, insolemment coquette, et
+affichant les théories les plus cyniques; aujourd'hui, descendant à
+flatter les goûte vulgaires de mon mari, et le rendant, après tout,
+heureux comme il peut et comme il veut l'être... demain, le trompant
+sans remords et usant de l'hypocrisie la plus perfide pour le détacher
+de sa mère qui me détestait... Eh bien! ces aspects déjà si divers de
+mon caractère ne sont encore rien auprès des mystères de mon âme, car je
+réunis en moi bien des contrastes, Mathilde... ainsi j'ai un besoin
+immodéré de luxe, d'éclat et d'élégance; cette passion de briller est
+poussée chez moi à un tel point, que, je l'avoue à ma honte, j'aurais
+épousé le vieillard le plus repoussant pour la satisfaire... Eh bien,
+j'ai pourtant la courageuse patience d'aller m'enterrer en province dans
+une vie misérable et bourgeoise pour donner à mon mari le temps
+d'augmenter sa fortune et de me mettre à même de mener à Paris
+l'existence somptueuse que j'ai toujours rêvée, et pour laquelle
+j'aurais été capable de tout sacrifier. J'aime à dominer impérieusement,
+et il y a des dominations despotiques presque brutales que j'adorerais.
+Je suis fausse, dissimulée par nature et par calcul, et quelquefois j'ai
+des accès de franchise insensée. En un mot, je suis à la fois capable de
+beaucoup de mal et quelquefois de beaucoup de bien. Oh! ne souriez pas
+d'un air incrédule et méprisant, Mathilde... oui, de beaucoup de
+bien... dans ce moment même, je puis vous en donner une preuve; sans
+doute, ce bien est mélangé de mal comme tout ce qui ressort de
+l'humanité... Mais je crois pourtant que le bien domine, vous allez en
+juger... Il y a huit jours, nous eûmes ensemble un long entretien où je
+vous avouai la jalousie que vous m'aviez toujours inspirée; oui, je vous
+enviais profondément; jeune, belle, riche, spirituelle, donnant une
+grâce irrésistible à la vertu et à la dignité, séduisant enfin par des
+qualités qui ordinairement imposent... mais n'attirent pas... Je ne
+voyais rien de plus parfait que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ces flatteries...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce ne sont pas des flatteries, Mathilde... j'ai été témoin de
+votre puissance de séduction... pour plaire à une pauvre vieille
+bourgeoise provinciale, je vous ni vue faire plus de frais et de frais
+charmants qu'il n'en faudrait pour tourner la tête de vingt <i>élégants</i>;
+car vous avez, chose inestimable, la coquetterie de la vertu comme tant
+d'autres femmes ont la coquetterie du vice... Enfin, vous réunissiez
+alors, comme vous réunissez encore tous les avantages qui me manquent;
+seulement, il y a huit jours, Mathilde, je vous enviais ces avantages,
+parce que je croyais que vous leur deviez un insolent bonheur... mais,
+aujourd'hui...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... aujourd'hui,&mdash;dis-je à Ursule en voyant son hésitation.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, je vous sais malheureuse... Oui, je vous sais la plus
+malheureuse des femmes, et je n'ai plus le courage de vous envier ces
+rares et brillantes qualités... c'est encore un contraste que vous
+expliquerez comme vous le pourrez.</p>
+
+<p>&mdash;Votre pénétration habituelle est en défaut,&mdash;dis-je à Ursule,&mdash;car
+justement depuis huit jours, depuis que je vous semble si digne de
+pitié, je n'ai jamais été plus heureuse,&mdash;et j'ajoutai avec
+orgueil:&mdash;Jamais mon mari ne s'est montré pour moi plus prévenant et
+plus tendre...</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlerons plus tard de ces prévenances et de ces tendresses,&mdash;me
+dit Ursule avec un singulier regard.&mdash;Parlons d'abord de la cause qui a
+changé ma haine et ma jalousie en pitié... Si vous me le permettiez, je
+dirais en intérêt.. Mademoiselle de Maran, je ne sais dans quel but,
+dans celui sans doute d'exciter davantage mon envie, s'est plu à
+exagérer encore votre bonheur à mes yeux jusqu'au jour où elle vous a
+appris devant moi les calomnies dont vous êtes victime; tout en faisant
+la part de sa méchanceté, je suis restée convaincue d'une chose, c'est
+que vous êtes la plus honnête, la plus noble femme qu'il y ait eu au
+monde, et que pourtant votre réputation est sinon perdue, du moins à
+tout jamais compromise!</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez... la vérité finit par se faire jour...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Mathilde, ne vous abusez pas, le faux et le vrai sont
+malheureusement si mélangés dans les événements qui ont motivé les
+injustes jugements du monde, qu'il sera bien difficile de les combattre.
+Dans le doute, la société ne s'abstient pas, elle condamne; aussi, je
+vous le répète, maintenant je me vois trop cruellement vengée des
+avantages que je vous enviais.</p>
+
+<p>J'étais indignée de l'espèce de commisération qu'affectait Ursule; ses
+louanges me révoltaient; quoique ce qu'elle me disait sur ma réputation
+n'eût, hélas! que trop de vraisemblance, je ne voulais pas en convenir
+devant elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je conçois,&mdash;dis-je à ma cousine,&mdash;que vous ayez grand besoin de
+croire à cette singulière répartition de la justice humaine, qui
+flétrirait les honnêtes femmes! Mais ne vous hâtez pas de triompher;
+quoique vous espériez le contraire, tôt ou tard chacun est jugé selon
+son mérite.. Dispensez-vous donc de me plaindre; quant à mes qualité,
+vous leur supposez une telle fin et une telle récompense que vos
+louanges sont autant de sarcasmes.</p>
+
+<p>Ursule reprit avec un sang-froid imperturbable:</p>
+
+<p>&mdash;C'est-justement parce que ces qualités sont si mal récompensées que je
+les loue sans restriction, croyez-le bien. Quant à vous les envier, je
+n'ai garde... j'en serais trop embarrassée,&mdash;ajouta-t-elle avec ce
+sourire qui lui était particulier.&mdash;Je n'ai pas vu le monde plus que
+vous,&mdash;reprit-elle;&mdash;mais, par réflexion, je le connais mieux que vous
+ne le connaîtrez jamais, quoi que vous disiez; je suis donc convaincue
+que votre réputation a subi une mortelle atteinte malgré votre éclatante
+vertu.</p>
+
+<p>&mdash;Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Ne prenez pas cette redite pour un outrage, Mathilde... non... non...
+Et tenez,&mdash;reprit Ursule après un moment de silence,&mdash;vous me croyez la
+plus fausse, la plus menteuse des femmes; ainsi au lieu d'être touchée
+de ce que je vais vous dire, vous allez sans doute en être irritée, vous
+allez encore me traiter d'hypocrite: il n'importe; en ce moment, je
+parle pour moi et non pour vous... Eh bien! maintenant que je sais les
+affreux chagrins que vous avez ressentis, maintenant que je connais ceux
+qui vous attendent... eh bien! vrai... oh! bien vrai, Mathilde... je me
+suis repentie... profondément repentie du mal que je vous ai voulu... je
+n'ose dire... du mal que je vous ai fait.</p>
+
+<p>En prononçant ces dernières paroles, la voix de ma cousine était émue,
+tremblante; sans ma défiance, j'aurais cru à ses remords; mais je savais
+Ursule si fausse, si comédienne, que je souris avec amertume, et je
+repoussai sa main qui cherchait la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde... vous ne me croyez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, et vos larmes vont sans doute bientôt venir à votre aide pour me
+convaincre?</p>
+
+<p>&mdash;Mes larmes?... non, Mathilde... non... cette fois je ne pleurerai
+pas... car ma douleur est si profonde, si sincère, que, pour vous y
+faire croire, je n'aurai pas besoin de larmes feintes.</p>
+
+<p>Confondue du cynisme de cet aveu, je regardai ma cousine avec surprise.</p>
+
+<p>Eh bien! oui... oui, je l'avoue... dussé-je passer pour stupide, pour
+folle; après tant de désillusions, après tant de déceptions, je fus
+émue, touchée malgré moi de l'expression de la physionomie d'Ursule et
+de l'indéfinissable douceur de son regard attendri.</p>
+
+<p>Cette expression me frappa d'autant plus qu'elle ne ressemblait en rien
+aux affectations habituelles de ma cousine. Je crus, je crois encore
+qu'elle était alors sous l'influence d'un sentiment vrai.</p>
+
+<p>Pourtant je voulus résister de toutes mes forces à cette sorte de
+fascination.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous êtes la plus dangereuse des
+femmes,&mdash;m'écriai-je;&mdash;laissez-moi! laissez-moi!... S'ils sont réels,
+vos regrets sont vains: ils n'atténuent en rien vos torts affreux envers
+moi; vous avez voulu détruire mon bonheur... Je n'ai pas été dupe de
+votre manége envers mon mari, et s'il n'avait pas pour vous le mép...</p>
+
+<p>Le mot me paraissant trop dur, je voulus le retenir. Ursule l'acheva.</p>
+
+<p>&mdash;Le mépris, voulez-vous dire, Mathilde?... dites, dites!... je puis...
+je dois tout entendre de vous maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il n'a pas dépendu de vous que vous n'ayez séduit mon mari,
+que vous n'ayez porté le dernier coup à une femme qui ne vous a jamais
+voulu que du bien... et que vous trouvez déjà si malheureuse... si
+injustement malheureuse!... en admettant que votre intérêt soit sincère.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui... cela est vrai,&mdash;reprit Ursule,&mdash;oui, dans cet
+entretien où vous assistiez à mon insu, je savais parfaitement qu'au
+lieu d'éteindre la passion de votre mari je l'irritais encore, autant
+par mon indifférence affectée que par mes railleries et par mes dédains.</p>
+
+<p>&mdash;La passion!&mdash;dis-je en haussant les épaules avec mépris...&mdash;lui,
+Gontran... une passion pour vous? dites donc le goût, le caprice
+passager.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis <i>passion</i>, Mathilde, parce qu'il s'agissait d'une passion...
+entendez-vous, parce qu'il s'agit d'une passion.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit d'une passion... maintenant vous osez le dire? maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas que je veuille en rien blesser votre amour-propre, je
+veux vous rendre un service, Mathilde, réparer en partie le mal que je
+vous ai fait, et, Dieu merci, il en est temps encore.</p>
+
+<p>L'accent d'Ursule avait une telle autorité que, malgré moi, je l'écoutai
+en silence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;reprit-elle,&mdash;je savais irriter la passion de votre mari. Ce
+calcul de ma part doit vous rassurer sur ce que je ressentais pour lui,
+mais non sur ce qu'il ressentait.. sur ce qu'il ressent encore
+aujourd'hui pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est indigne!&mdash;m'écriai-je,&mdash;quelle odieuse calomnie! ce sont
+donc là vos adieux? en partant, vous voulez me laisser au c&oelig;ur un
+affreux soupçon!</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, par pitié pour vous, permettez-moi d'achever, mon mari peut
+arriver d'un moment à l'autre et rendre cet entretien impossible...</p>
+
+<p>&mdash;Par pitié pour moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... par pitié pour vous, malheureuse femme... Écoutez-moi,
+croyez-moi, je cède à un mouvement de générosité qui me consolera
+peut-être un jour de bien des mauvaises actions... écoutez-moi donc: si
+ce n'est pour vous, que ce soit au moins pour l'avenir de votre enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous savez!...&mdash;m'écriai-je stupéfaite, car je n'avais confié ce
+secret qu'à Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je le sais,&mdash;reprit Ursule,&mdash;et cette raison surtout, en
+augmentant mes remords, m'a déterminée à agir comme je fais...</p>
+
+<p>Après un moment d'hésitation, Ursule continua en baissant les yeux et
+d'une voix altérée:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous souvenez bien, n'est-ce pas, de cet entretien si vif que
+nous eûmes ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... Eh bien!...&mdash;m'écriai-je avec angoisse, car mon c&oelig;ur se
+serrait par je ne sais quel odieux pressentiment en songeant que mon
+mari avait dit à cette femme un secret que lui et moi seuls nous
+savions.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas récriminer,&mdash;reprit-elle avec une émotion
+croissante;&mdash;mais enfin, si dans cet entretien je vous avais crûment
+avoué l'envie que vous m'aviez toujours inspirée, Mathilde, vous avez
+été pour moi sans pitié, vous m'avez reproché la honte d'une liaison que
+je n'avouerai jamais... vous m'avez reproché mes perfidies, et puis
+enfin, alors je vous croyais la plus heureuse des femmes... alors, je
+vous le jure... j'ignorais encore ce que vous avez souffert: car,
+rappelez-vous-le bien, Mathilde, c'est le soir... seulement le soir de
+ce jour-là que, par mademoiselle de Maran, j'ai appris une partie de vos
+chagrins...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, au nom du ciel, parlez... parlez... Eh bien! après notre
+entretien, que s'est-il passé? Mais... oui... je me souviens, vous êtes
+allée vous promener dans la forêt..</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde... grâce... grâce... j'allais y retrouver votre mari; il
+m'attendait dans une maison de garde inhabitée, où il m'avait donné
+rendez-vous.</p>
+
+<p>Cet aveu était si inattendu, si horrible, que d'abord je ne pus y
+croire.</p>
+
+<p>Il s'agissait de ma dernière espérance.</p>
+
+<p>Il s'agissait de croire que depuis huit jours la conduite de Gontran
+envers moi était un tissu de mensonges et de faussetés.</p>
+
+<p>Il s'agissait de croire que la tendresse qu'il me témoignait n'était
+qu'une apparence pour cacher son intelligence avec Ursule.</p>
+
+<p>Je ne pouvais, je ne voulais pas me rendre à cette odieuse vérité...
+hors de moi, je m'écriai:</p>
+
+<p>&mdash;Vous calomniez Gontran; il a passé ce jour-là à la chasse, un de ses
+gens est venu me le dire de sa part.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! cet homme a dit ce que son maître lui avait ordonné de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'était pas vrai? cet homme mentait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... grâce... Mathilde... Égarée par l'aversion que je vous
+portais, voulant me venger de vous en vous enlevant votre mari... j'ai
+été coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que je ne vous crois pas... je vous dis que vous vous
+calomniez pour me porter un coup affreux.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le courage de vous apprendre la vérité, Mathilde, si honteuse
+qu'elle soit pour moi, si pénible qu'elle soit pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu... mon Dieu, vous l'entendez!&mdash;m'écriai-je en levant les
+mains au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce, Mathilde... car lorsque j'appris plus tard combien vous aviez
+été malheureuse, lorsque plus tard je sus par Gontran que vous étiez
+mère; pauvre malheureuse femme... que vous étiez mère! oh! cela, surtout
+cela m'a désarmée... j'ai eu horreur de ma faute, en songeant que
+j'avais cédé, non pas même à l'amour, mais à une basse haine, à un
+exécrable sentiment de vengeance...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu... mon Dieu!&mdash;m'écriai-je dans un accès de désespoir
+inouï,&mdash;rendez-moi folle... folle! ou retirez-moi la vie... Je ne puis
+plus... je ne veux plus... souffrir davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde... Mathilde... pardon... je vous jure que je ne soupçonnais
+pas alors tous les droits que vous aviez à l'intérêt, à la plus tendre
+pitié... et puis il faut avoir le courage de tout vous dire... Eh bien!
+je ne soupçonnais pas alors l'odieuse indifférence de votre mari pour
+vous; non... je ne croyais pas que l'amour qu'il ressentait pour moi pût
+le rendre aussi faux, aussi injuste, aussi cruel qu'il devait l'être à
+votre égard, hélas! car vous ne savez pas ses projets...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, c'est épouvantable,&mdash;m'écriai-je,&mdash;elle a été au-devant du
+déshonneur, et elle vient accuser mon mari! Mais qu'est-ce donc que
+cette femme?... Qu'est-il donc lui-même?... Que suis-je moi-même?...
+Quelle est cette vie? Est-ce un rêve? Est-ce une horrible réalité? Et
+vous... vous qui êtes là devant moi, qui me regardez... qui que vous
+soyez... répondez... où suis-je? Quelle est la vérité? Quel est le
+mensonge? Comment! depuis huit jours la tendresse que me prodiguait
+Gontran, c'était un piége, une fausseté insultante! Mais à quoi bon
+cette feinte?... Puisque vous partiez... puisque vous allez partir! Oh!
+c'est un chaos dans lequel ma tête s'égare et se perd... je délire, mon
+Dieu! je délire!!... ayez pitié de moi... éclairez-moi... Ursule, voyez,
+suis-je assez humiliée?... Suis-je assez malheureuse? Tenez, me voilà à
+vos pieds, Ursule... à vos pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel! relevez-vous, Mathilde... Maintenant, c'est moi...
+c'est moi qui vous demande grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pardonne, je vous pardonne... mais au moins dites-moi la
+vérité, toute la vérité, si affreuse qu'elle soit... Je suis mère, je ne
+m'appartiens plus; à force de douleur, je tuerais mon enfant; je vous
+dis que je ne veux plus souffrir, je ne le veux plus! si Gontran m'a
+aussi indignement trompée... tout espoir de le ramener à moi est à
+jamais perdu... Eh! bien! j'en prendrai mon parti... je ne le reverrai
+plus... je resterai seule ici; et quand j'aurai mon enfant, je pourrai
+être heureuse encore... Ainsi, Ursule, n'ayez aucune crainte...
+dites-moi tout... entendez-vous, absolument tout: votre franchise peut
+me sauver la vie... Parlez... Ursule.... parlez... une certitude... pour
+l'amour de Dieu... une certitude si affreuse qu'elle soit: mieux vaut la
+mort que l'agonie...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme... pauvre malheureuse femme!...&mdash;dit Ursule, en cachant
+dans ses mains sa figure baignée de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, malheureuse, bien malheureuse... n'est-ce pas? Eh bien! vous ne
+pouvez plus m'envier maintenant... n'est-ce pas? me poursuivre encore ce
+serait de la barbarie... Vous le voyez, il est impossible d'être plus
+malheureuse... c'est ce que vous vouliez. Votre aversion est-elle assez
+assouvie?...</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde... ah! je suis trop vengée.... C'est horrible... horrible...
+malheureusement je ne puis rien sur le passé... mais je puis pour
+l'avenir... Écoutez-moi bien... Voici une lettre que Gontran m'a écrite,
+voici ce que je lui répondais: chaque jour je voulais lui remettre cette
+lettre, elle n'atténue pas mes torts, mais elle prouve au moins que
+j'espérais les réparer; dans cette réponse, je me montrais sous de si
+odieuses couleurs que, malgré mon regret de vous avoir outragée, jusqu'à
+présent j'avais hésité à remettre à Gontran ces lettres si honteuses
+pour moi... les voici...</p>
+
+<p>Et Ursule me donna une enveloppe cachetée que je pris machinalement.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant un dernier mot, Mathilde: j'aurais pu vous taire ce cruel
+aveu, partir pour Paris... et vous laisser dans un complet aveuglement;
+mais, en lisant la lettre de votre mari, vous verrez quels étaient ses
+projets pour l'avenir, vous verrez qu'il ressent pour moi une passion
+désordonnée dont les conséquences m'ont fait frémir... Je vous ai
+jusqu'ici parlé du mal que je vous ai fait; maintenant, voici comment
+j'espère le réparer en partie... Avec la lettre qu'il m'a écrite, vous
+confondrez votre mari, il n'aura qu'à se jeter à vos pieds pour implorer
+son pardon... Avec celle que je lui réponds, vous lui prouverez qu'il
+ne lui reste aucun espoir de me revoir jamais... de plus, vous pouvez
+vous venger du passé et garantir l'avenir... Si je vous donnais l'ombre
+de jalousie... envoyez à M. Sécherin la lettre que j'ai écrite à
+Gontran; si vous voulez vous venger du passé, Mathilde... remettez tout
+à l'heure cet écrit à mon mari, il ne lui laissera aucun doute sur
+l'étendue de ma faute; je le connais: autant sa bonté, sa confiance,
+sont aveugles, autant il sera impitoyable envers moi s'il est certain
+d'être trompé; il me chassera, mon père ne voudra jamais me revoir, je
+serai sans ressources, et de ce rêve d'opulence que je vais réaliser je
+tomberai dans la misère... Et vous ne savez pas, Mathilde... ce que
+pourrait me conseiller la misère! Et puis, voyez vous,&mdash;ajouta Ursule
+d'un ton presque solennel,&mdash;il faut qu'il y ait quelque chose de fatal,
+de providentiel dans ce qui arrive... <i>Je n'écris jamais</i>... je suis
+trop rusée pour rien faire qui puisse me compromettre, la faute que j'ai
+commise pouvait rester sinon dans le secret, du moins sans preuves, et
+pourtant j'ai écrit cette lettre qui peut me perdre, et pourtant je
+viens volontairement vous la confier: rien ne me force, vous le voyez, à
+me mettre ainsi à votre discrétion... rien, si ce ne sont mes remords du
+passé, ma bonne résolution pour l'avenir et ma confiance aveugle dans
+votre justice; rien ne me force enfin à agir ainsi, rien, si ce n'est
+l'un de ces contrastes bizarres, inexplicables de ma nature, dont je
+vous parlais, et dont vous vous railliez, Mathilde.</p>
+
+<p>Je restais anéantie, tenant cette enveloppe entre mes mains.</p>
+
+<p>Cette corruption, ce cynisme auxquels se mêlait peut-être une sorte de
+générosité, de grandeur, me semblait incompréhensible.</p>
+
+<p>Je me demandais et je me demande encore si l'aveu que venait de me faire
+Ursule était calculé par la plus infernale perfidie, ou s'il était dicté
+par un tardif intérêt pour moi...</p>
+
+<p>Affectait-elle de se mettre à ma discrétion pour pouvoir porter mon
+désespoir à son comble en m'apprenant l'infidélité de mon mari, ou bien
+voulait-elle sincèrement me donner pour l'avenir des garanties contre
+elle et contre Gontran?...</p>
+
+<p>Je regardais ma cousine avec autant d'effroi que de surprise et de
+défiance.</p>
+
+<p>Tout à coup un bruit de chevaux se fit entendre dans la cour.</p>
+
+<p>Ma chambre à coucher était au rez-de-chaussée, Ursule courut à la
+fenêtre, écarta l'un des rideaux, regarda dans la cour, puis me dit avec
+une simplicité touchante dont je fus frappée malgré moi:</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde... la voiture de mon mari entre dans la cour... vous pouvez
+tout lui dire et vous venger du mal que je vous ai fait...</p>
+
+<p>Nous gardâmes quelques moments le silence...</p>
+
+<p>Ma porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Ursule, pétrifiée, recula d'un pas...</p>
+
+<p>Ce n'était pas son mari, c'était sa mère, madame Sécherin, qui entra...</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="F-CHAPITRE_XI" id="F-CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h3>
+
+<h4>LE CHATIMENT.</h4>
+
+<p>Madame Sécherin puisait sans doute dans les circonstances qui
+l'amenaient une force surhumaine.</p>
+
+<p>Je l'avais jusqu'alors vue marcher péniblement courbée par la
+vieillesse, par les infirmités... Elle s'avança jusqu'au milieu de la
+chambre d'un pas ferme, délibéré, presque agile.</p>
+
+<p>Les rides semblaient avoir disparu de son front pour y laisser rayonner
+une sorte de satisfaction menaçante, de triomphe foudroyant qui donnait
+à sa physionomie un caractère majestueux et terrible.</p>
+
+<p>On eût dit que, chargée d'exercer un arrêt de la vengeance divine, elle
+s'était un moment élevée jusqu'à la hauteur de cette formidable mission.</p>
+
+<p>A son attitude haute et fière, à son sourire farouche, à son regard
+acéré, on devinait que la mère outragée dans son idolâtrie pour son
+fils, que la mère sacrifiée à une épouse coupable venait dans sa joie
+cruelle exercer d'effrayantes représailles.</p>
+
+<p>A la vue de cette femme pâle, aux longs vêtements noirs, j'eus une telle
+épouvante, que j'oubliai tout ce qui venait de se passer entre moi et
+Ursule.</p>
+
+<p>Comme ma cousine je restai muette, fascinée devant sa belle-mère.</p>
+
+<p>Celle-ci s'écria d'une voix étouffée, en levant les yeux au ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! ne m'abandonnez pas... donnez-moi, s'il vous
+plaît, la force d'accomplir votre volonté jusqu'au bout! Trop de joie
+est trop de joie... comme trop de douleur est trop de douleur...</p>
+
+<p>Et, comme si elle eût succombé à une violente émotion, un moment madame
+Sécherin appuya sa main ridée sur le dossier d'un fauteuil, puis elle
+s'écria en transperçant pour ainsi dire Ursule de son regard:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le disais bien! malheureuse! que le bon Dieu démasquait les
+méchants, et qu'il les écrasait tôt ou tard...</p>
+
+<p>Puis, se retournant de mon côté, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le disais bien! qu'un jour vous seriez punie par cette femme
+de la pitié coupable que vous aviez eue pour cette femme... je vous le
+disais bien, moi! que mon fils me reviendrait, et qu'il m'aurait alors
+pour seule consolation!</p>
+
+<p>Et elle croisa ses bras en secouant la tête avec une expression
+d'orgueil farouche.</p>
+
+<p>Gontran parut, suivi de mademoiselle de Maran et d'un homme que je ne
+connaissais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je savoir, madame, ce qui nous procure l'honneur de votre visite,
+et quel est monsieur qui s'est fait conduire chez moi par l'un de mes
+gens et est venu me chercher de votre part?&mdash;dit M. de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur est le premier commis de mon fils; je ne pouvais voyager
+seule, mon fils lui a dit de m'accompagner.&mdash;Puis s'adressant à cet
+homme:&mdash;Firmin, nous repartirons dans une heure; allez-vous-en et fermez
+la porte.</p>
+
+<p>Gontran me regarda d'un air surpris.</p>
+
+<p>Le commis sortit.</p>
+
+<p>Nous restâmes, mon mari, mademoiselle de Maran, madame Sécherin, Ursule
+et moi.</p>
+
+<p>Gontran et ma tante ignoraient le commencement de cette entrevue et
+pressentaient néanmoins qu'il s'agissait de quelque grave événement.</p>
+
+<p>Madame Sécherin dit à ma tante:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes de la famille, madame?</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran toisa la belle-mère d'Ursule sans lui répondre, et
+me la montra du regard comme pour me demander quelle était cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Sécherin,&mdash;lui dis-je,&mdash;et j'ajoutai en montrant ma tante à la
+belle-mère d'Ursule:&mdash;Mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Madame Sécherin, se rappelant les éloges que son fils, complétement
+abusé sur le caractère de ma tante, lui donnait toujours, s'avança vers
+elle et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes aussi des nôtres, madame... vous êtes du parti des bonnes
+gens contre les méchants. Mon fils me l'a bien souvent répété... vous
+êtes comme moi, simple, loyale et ennemie de toute hypocrisie... votre
+présence est utile ici; il ne saurait y avoir trop de juges, car les
+coupables ne manquent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quoique je ne comprenne pas du tout ce que vous voulez dire, ma chère
+madame, avec vos juges et vos coupables,&mdash;dit ma tante,&mdash;je ne perdrai
+certainement pas une si belle occasion de vous déclarer que vous avez le
+plus joli garçon de la terre, sans compter que tout ce qu'il vous a dit
+de moi, et de ma simplicité naïve, prouve joliment en faveur de sa
+pénétration et de sa judiciaire. J'ose espérer, en retour, que ce qu'il
+nous a dit de vous est tout aussi bien fondé; il ne nous resterait plus
+alors qu'à nous singulièrement congratuler sur la réciproque de notre
+rencontre.</p>
+
+<p>Madame Sécherin regarda attentivement mademoiselle de Maran: soit
+habitude d'observation, soit sagacité, instinct de son c&oelig;ur maternel,
+soit enfin que le sourire moqueur de ma tante eût trahi son ironie, la
+belle-mère d'Ursule, après un moment de silence, répondit à ma tante en
+agitant l'index de sa main droite et en secouant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... je le vois... vous n'êtes pas, vous ne serez jamais des
+nôtres; votre regard est méchant, mon fils s'est trompé sur vous comme
+il s'est trompé sur d'autres.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran partit d'un grand éclat de rire et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mais, dites donc, chère madame, vous me faites furieusement
+l'effet d'être une manière de sibylle, de pythonisse avec vos prophéties
+pharamineuses et peu flatteuses... seulement, permettez-moi de vous le
+faire observer ni plus ni moins que si j'avais l'honneur de parler à M.
+votre fils, ces prophéties-là sont un peu malhonnêtes, vu qu'à votre
+compte je ne ferai jamais partie de la catégorie des braves gens.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que c'est qu'une sibylle, madame, mais je sais quand
+on se raille de moi,&mdash;dit madame Sécherin avec hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;Je me ferai un vrai plaisir de vous remémorer, ma chère madame, que la
+sibylle de Cumes était une manière de devineresse qui prophétisait
+l'avenir avec des grimaces du diable et en gigottant toutes sortes de
+postiqueries étonnantes.</p>
+
+<p>Mon mari, effrayé de la pâleur d'Ursule, qu'il ne quittait pas des yeux,
+s'écria en s'adressant à madame Sécherin:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, puis-je savoir encore une fois ce qui me procure l'honneur de
+vous voir? Madame de Lancry paraît fort troublée, madame votre
+belle-fille semble aussi très-émue; vous m'avez fait prier de me rendre
+à l'instant auprès de vous... Que se passe-t-il? qu'y a-t-il? de grâce
+expliquez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous allez le savoir, monsieur, vous allez le savoir,&mdash;dit madame
+Sécherin.</p>
+
+<p>J'étais au supplice; je pressentais que cette femme avait quelque preuve
+accablante de la mauvaise conduite d'Ursule, mais elle ne se hâtait pas
+de la produire. Elle semblait savourer la vengeance et jouir de
+l'horrible angoisse où elle tenait ma cousine.</p>
+
+<p>Celle-ci, malgré son sang-froid et son audace habituels, semblait
+atterrée.</p>
+
+<p>Elle sentait que toutes ses séductions seraient impuissantes pour
+convaincre sa belle-mère.</p>
+
+<p>Je l'avoue, malgré les motifs d'aversion que je devais avoir contre
+Ursule, je ne pus réprimer une velléité de compassion pour elle, en
+songeant qu'elle allait être perdue au moment où le remords de sa faute
+venait peut-être de lui inspirer un sentiment généreux.</p>
+
+<p>Madame Sécherin tira lentement de sa poche une enveloppe toute pareille
+à celle que ma cousine venait de me confier.</p>
+
+<p>Cette remarque me fut d'autant plus facile, que l'une et l'autre de ces
+enveloppes avaient dû faire partie de la provision de papier à lettre
+qu'on avait mise dans l'appartement d'Ursule et que ce papier était
+d'une couleur bleuâtre.</p>
+
+<p>On va voir pourquoi j'insiste sur cette particularité.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous cette lettre?&mdash;dit madame Sécherin d'une voix
+éclatante en montrant l'enveloppe à Ursule.&mdash;Puis elle ajouta avec une
+dignité austère en levant au ciel l'index de sa main droite:&mdash;Voyez, si
+le doigt de Dieu n'est pas là!... La preuve de votre premier crime était
+une lettre que vous m'avez audacieusement dérobée... La preuve de votre
+second crime est encore une lettre, mais cette fois vous l'avez
+vous-même envoyée à mon fils... le Seigneur vous ayant frappée d'une
+distraction vengeresse.</p>
+
+<p>Ursule ne répondit pas un mot, devint pâle comme une morte, s'élança
+vers moi, saisit l'enveloppe qu'elle m'avait remise et que je tenais
+encore à la main, la décacheta, l'ouvrit, y jeta un coup d'&oelig;il
+rapide, puis la laissa tomber par terre en baissant sa tête sur sa
+poitrine avec un morne accablement.</p>
+
+<p>Victime d'une fatale erreur, la malheureuse femme s'était trompée
+d'adresse...</p>
+
+<p>Elle avait ainsi envoyé à son mari la lettre de Gontran et la réponse
+qu'elle lui faisait... elle m'avait remis, à moi, la lettre qu'elle
+écrivait à M. Sécherin.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous dis que le doigt de Dieu est là,&mdash;reprit madame
+Sécherin.&mdash;Quand je vous dis que le Seigneur a voulu que vous, si
+fourbe, si adroite, vous soyez démasquée, perdue par une maladresse:
+vous avez mis sur une enveloppe un nom au lieu d'un autre... Voilà tout
+pourtant!!! Et cette simple erreur a fait que mon pauvre fils a enfin
+reconnu ce que vous étiez... il a vu qu'à Rouvray j'étais bien inspirée
+du Seigneur lorsque je disais:&mdash;«Je jure que cette femme est coupable...
+Chassez-la... quoique les preuves de son infamie vous manquent!» Alors,
+n'est-ce pas? je passais pour une folle en exigeant de mon fils, sans
+raison suffisante, ce qu'il appelait un sacrifice insensé; mais Dieu a
+pris soin de me justifier et de prouver que les instincts maternels sont
+infaillibles.</p>
+
+<p>Il y avait, en effet, une si étrange fatalité dans cette révélation,
+qu'un moment nous restâmes tous frappés de stupeur.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran rompit la première le silence, et dit d'une voix
+aigre à la belle-mère d'Ursule:</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'amour du bon Dieu, dont vous connaissez si bien tous les
+petits secrets, ma chère madame, expliquez-nous donc ce bel
+embrouillamini d'enveloppes; faites-nous grâce de vos moralités, et
+dites-nous qu'est-ce que ça prouve.</p>
+
+<p>&mdash;La vieillesse impie, méchante et sans m&oelig;urs, donne toujours de
+mauvais exemples,&mdash;reprit madame Sécherin en regardant fixement
+mademoiselle de Maran, et elle ajouta durement:&mdash;Maintenant, que je sais
+que vous avez élevé ces deux jeunes femmes, je ne m'étonne plus de la
+perversité de cette malheureuse (elle montra Ursule), mais je m'étonne
+des vertus de sa cousine (et elle me montra).</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? s'écria mademoiselle de
+Maran,&mdash;ah çà, ma bonne dame, parce que vous êtes la femme de ménage de
+la Providence probablement, ce n'est pas une raison pour être si
+impitoyable au pauvre monde. Qu'est-ce que vous diriez donc, s'il vous
+plaît, si je vous reprochais, moi, d'avoir éduqué monsieur votre fils
+d'une si plaisante façon qu'il mérite ce qui lui arrive? Dites donc:
+mais, c'est vrai, est-ce que je vous rends responsable, moi, de son
+inconvénient hyménéen?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, de grâce, finissons ce débat,&mdash;dit Gontran à madame
+Sécherin.&mdash;Il est incroyable que je ne puisse savoir ce que vous
+désirez.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, monsieur, faire lire à votre femme cette lettre que vous avez
+écrite à la femme de mon fils...</p>
+
+<p>Et elle me remit une lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, monsieur, vous faire lire la lettre que cette femme vous
+répondait, car... Dieu est juste!... il faut que cette créature soit
+aussi détestée par celui qui a partagé son crime que par l'homme qu'elle
+a indignement outragé!</p>
+
+<p>Et elle remit une lettre à Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, monsieur, lire à cette adultère la lettre que lui écrit mon
+fils.</p>
+
+<p>Puis madame Sécherin, toujours impassible, croisa ses bras et nous
+regarda en silence.</p>
+
+<p>Mon mari était atterré; il comprenait enfin l'horreur de la position
+d'Ursule, et surtout combien je devais être accablée de cette découverte
+inattendue.</p>
+
+<p>Ursule, anéantie, semblait ne rien voir, ne rien entendre.</p>
+
+<p>Cette scène avait pris un caractère si grave, que mademoiselle de Maran
+oublia un moment sa méchante ironie, et sembla sérieusement attentive.</p>
+
+<p>J'étais, moi, dans une sorte d'excitation fébrile qui me donnait pour
+quelques moments encore une force factice, mais je sentais que je ne
+pourrais résister longtemps et que je perdrais peut-être tout sentiment
+avant que le fatal mystère fût éclairci...</p>
+
+<p>Pendant qu'Ursule était abîmée dans ses réflexions, pendant que Gontran
+lisait la lettre qu'Ursule lui avait répondue et que la malheureuse
+femme croyait m'avoir remise, je lisais, moi, cette lettre de mon mari
+qui avait motivé celle de ma cousine.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="F-CHAPITRE_XII" id="F-CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h3>
+
+<h4>MONSIEUR DE LANCRY A URSULE.</h4>
+
+<p>«Non, non, Ursule!... je ne puis obéir à vos ordres... Votre conduite
+est tellement inexplicable... ce que je ressens est si étrange, après le
+bonheur inespéré dont vous m'avez comblé, qu'il faut que je vous écrive,
+puisque je ne puis vous parler, puisque par prudence, sans doute, vous
+semblez fuir toutes les rares occasions où je pourrais vous voir seule
+avant votre départ. Je ne sais si je veille, si je rêve... Peut-être
+m'aiderez-vous à m'expliquer ce mystère.</p>
+
+<p>«La possession d'une femme ardemment aimée rend toujours heureux et
+fier!... et pourtant, le lendemain de ce jour... qui aurait dû être le
+plus beau de mes jours!... je suis tombé dans une tristesse morne, que
+votre conduite incompréhensible augmente encore... Ce qui se passe en
+moi est étrange, je vous le répète, Ursule; j'en suis épouvanté!... à
+l'agitation sourde, profonde, qui tourmente mon âme, je pressens que le
+plus grand événement de ma vie va... va s'accomplir!...</p>
+
+<p>«Ma passion pour vous est immuable... fatale!... parce qu'elle est sans
+borne et sans issue... elle est immuable, fatale, parce que je vous aime
+mille fois plus que vous ne m'aimez!... Vous êtes la première femme qui
+m'ayez dominé! près de vous, je l'avoue, je me sens d'une infériorité
+absolue... Vous vouliez, disiez-vous, un tyran ou un esclave... Eh bien!
+vous avez un esclave... un esclave aveugle, résigné, soumis.</p>
+
+<p>«J'ai honte de vous dire cela... et pourtant je vous le dis, parce que
+j'espère que cette humble abnégation désarmera cette ironie impitoyable
+qui m'a poursuivi, je crois, même au sein de ce bonheur enivrant qui,
+jusqu'à présent, n'a pas eu de lendemain!... Oui, il m'a semblé qu'alors
+j'étais à vous, et que vous n'étiez pas à moi... Dans vos regards il n'y
+avait ni amour, ni volupté, ni remords... il y avait je ne sais quelle
+expression de triomphe haineux, de domination insolente, de cruel
+sarcasme!... Tenez, Ursule, si je croyais au démon, si je croyais à ces
+<i>marchés d'âmes</i> qu'il fait, dit-on, je lui donnerais votre regard
+dédaigneux et superbe, lorsqu'il voit un malheureux tomber à tout jamais
+en sa puissance, par la force de son charme infernal.</p>
+
+<p>«Cette comparaison vous semble folle, absurde; vous vous en moquez
+peut-être... railleuse impitoyable, vous croyez que je plaisante...
+pourtant cette comparaison est sérieuse, elle est vraie. Elle explique,
+autant qu'on peut l'expliquer, une sensation réelle et pourtant
+indéfinissable... Oui, de ce jour, Ursule, mon âme ne m'a plus
+appartenu... elle ne m'appartient plus!... Ange ou démon, elle est à
+vous!... Qu'en ferez-vous?...</p>
+
+<p>«Cela est insensé, stupide, mais il me semble que mon c&oelig;ur ne bat
+plus dans ma poitrine, mais qu'il bat dans votre c&oelig;ur, à vous...
+Tenez, je vois avec effroi que jusqu'ici je n'avais jamais aimé... Ne
+prenez pas ceci pour une banalité, Ursule; si je voulais vous dire des
+fadeurs, je ne prendrais pas cet amer et triste langage: il ne peut en
+rien m'être favorable auprès de vous; il est ennuyeux, bizarre, et il ne
+vous apprend que ce que vous savez, car vous avez la conviction de votre
+toute-puissance sur moi.</p>
+
+<p>«Non... non... je vous dis que jusqu'ici je n'ai jamais aimé; j'ai
+toujours cru et je crois encore que l'homme qui éprouve la seule
+véritable passion de sa vie doit presque ressentir des impressions
+analogues à celles des femmes en ce qu'elles ont de plus délicat, de
+plus craintif, de plus soumis, de plus défiant... Eh bien! voilà ce que
+j'éprouve auprès de vous, Ursule... voilà ce que je n'avais jamais
+éprouvé... Un écolier n'avouerait pas cela! c'est vous donner sur moi un
+avantage immense... mais pourquoi lutterais-je? à quoi cela m'a-t-il
+servi de lutter contre mon amour depuis que vous m'êtes apparue sous une
+physionomie si nouvelle, lors de ce long entretien que ma femme
+entendait! Pourquoi de ce jour, où vous m'avez pourtant si
+impitoyablement raillé... pourquoi mon goût pour vous a-t-il pris
+soudainement tous les caractères de la passion la plus effrénée?</p>
+
+<p>«Pourquoi n'ai-je pas été séduit par vos qualités, mais par l'audace et
+la témérité de vos principes, par l'étincelante ironie de votre esprit,
+par cette brûlante éloquence avec laquelle vous peignez si
+voluptueusement le bouleversement des sens à l'approche de l'homme
+aimé?...</p>
+
+<p>«Tenez, Ursule, cette pensée est horrible, il faut que je vous dise
+tout; savez-vous pourquoi la possession me laisse si malheureux, si
+inquiet, si chagrin? pourquoi elle ne me donne pas sur vous cet
+ascendant, cet empire qu'elle donne toujours? pourquoi, enfin, je vous
+le répète, je suis à vous sans que vous soyez à moi? C'est... je frémis
+de le croire... de l'écrire... c'est... c'est qu'il me semble que,
+vous... vous n'avez cédé ni à l'enivrement de l'amour, ni même à
+l'entraînement des sens... On dirait que vous avez cédé, non pas à moi,
+mais à quelque mystérieuse influence qui m'est étrangère.</p>
+
+<p>«Oh! vous ne saurez jamais ce que vous m'avez laissé de regrets affreux,
+de désirs brûlants, de radieuses et folles espérances, vous ne savez pas
+ce que c'est que de se dire: Cette femme qui inspire tout ce que le
+désir a de plus exalté, je l'ai possédée sans la posséder... j'ai tous
+les droits sur elle, et je n'en ai aucun; un jour... elle s'est livrée à
+moi avec tant d'insouciance et de dédain, que je ne ressens
+qu'humiliation et amertume... Qu'étais-je donc? que suis-je donc à vos
+yeux? ai-je été votre jouet? Si vous ne m'aimez pas... pourquoi ces
+faveurs? avez-vous donc voulu me prouver que j'étais si peu à vos yeux
+que vous pouviez impunément me tout accorder un jour, et l'oublier le
+lendemain sans vous croire même obligée de rougir?... Non, non,
+voyez-vous, il n'y a pas d'impératrice romaine qui, dans ses mépris
+écrasants, ait plus audacieusement prouvé qu'un esclave n'était pas un
+homme!</p>
+
+<p>«Depuis ce jour, en vain je tâche de lire sur votre physionomie
+impénétrable quelque tendre ressouvenir... Est-ce dissimulation,
+calcul, insensibilité, prudence? Vos traits ne disent rien... rien que
+raillerie humaine ou indifférence... Pourquoi me traiter ainsi? Ne
+suis-je pas votre amant? Ne le suis-je plus? Avez-vous donc voulu, par
+une coquetterie infernale, inouïe, ne me laisser rien ignorer... pour me
+faire tout regretter avec plus de rage encore?</p>
+
+<p>«Par le ciel, cela ne peut pas être ainsi! Je n'ai pas foi en moi, mais
+en mon amour désespéré... Ces émotions enivrantes dont vous parlez avec
+de si ardentes paroles, vous les ressentirez pour moi, entendez-vous,
+Ursule!... Je vous inspirerai toute la fougue de la passion... Oh! que
+vous serez belle... ainsi... Tenez, à cette seule espérance, mon sang
+bouillonne, ma tête se perd... Ursule, Ursule! pour être aimé de vous,
+rien ne me coûtera, dévouement, sacrifice, honte... tenez, si je
+l'osais, je dirais crime...</p>
+
+<p>«Et quand je pense que si votre charme voluptueux et irritant exalte
+l'amour jusqu'à cette frénésie, votre esprit étincelant, hardi, ravit,
+domine et captive à jamais...</p>
+
+<p>«Si vous aimiez... oh! si vous aimiez, y aurait-il au monde une
+maîtresse plus enchanteresse? Tenez, c'est à devenir fou que de songer
+que, grâce à l'amour, vous si intraitable, si moqueuse, si indépendante,
+vous deviendriez soumise, tendre et dévouée... mais soumise, tendre et
+dévouée avec ce charme adorable qui n'appartient qu'à vous, et non pas à
+la manière des autres femmes qui vous font prendre la tendresse, le
+dévouement et la soumission sinon en haine, du moins en dédain ou en
+indifférence, parce qu'il est dans leur nature faible et chétive
+d'avoir ces qualités négatives...</p>
+
+<p>«Après tout, que me fait, à moi, que la brebis soit douce et craintive?
+quel mérite a-t-elle? Mais que la panthère vienne, timide et caressante,
+ramper à mes pieds; alors, oh! alors je ressens un bonheur, un orgueil,
+un triomphe sans égal...</p>
+
+<p>«Ursule... Ursule... je vous le répète, je le sens là... aux battements
+précipités de mon c&oelig;ur, vous m'aimerez comme je veux être aimé de
+vous... Oh! je saurai bien vous y forcer... Oui... l'amour désespéré
+s'impose à force de dévouement; il s'imposera même à vous. Ne prenez pas
+cela pour une présomption aveugle et ridicule... Je puise cette
+assurance dans la profondeur même de ma passion.</p>
+
+<p>«Quelquefois pourtant j'espère; je me figure que votre insouciance
+affectée est un jeu destiné à compléter l'illusion de ma femme et à lui
+faire croire plus aveuglément encore au retour que je feins d'éprouver
+pour elle... Mais non, vous m'auriez dit quelques paroles, nous nous
+serions entendus par quelque signe d'intelligence; tandis que depuis ce
+jour à la fois si cruel et si doux, vous avez pris à tâche d'éviter les
+rares occasions que j'aurais eues de vous entretenir seule... Qui sait
+même si je parviendrai à vous remettre cette lettre!</p>
+
+<p>«Femme bizarre, incompréhensible! Si par quelque allusion détournée, je
+vous parle de notre amour, vous me répondez par un sarcasme! Chose plus
+étrange encore: ma femme vous redoute, vous hait, vous le savez, et
+depuis le jour où vous l'avez outragée, vous semblez la regarder avec
+un touchant intérêt? Est-ce le remords? non; vous n'aurez jamais de
+remords, vous; et puis, hélas! le remords de quoi? Une faute pareille...
+est-ce une faute?... Et d'ailleurs ne dirait-on pas que votre seul but
+maintenant est de me faire regretter et adorer Mathilde?</p>
+
+<p>«Voyant votre inexplicable indifférence... autant pour détourner les
+soupçons de ma femme que pour essayer d'éveiller en vous quelque
+jalousie, j'ai feint d'entourer Mathilde des plus tendres soins... Au
+lieu de vous en alarmer, de vous en piquer... vous en avez paru
+satisfaite et nullement envieuse... Ursule... c'est à en perdre la
+raison. Qui êtes-vous donc? que me voulez-vous? Êtes-vous mon bon ou mon
+mauvais génie? Quelquefois vous m'épouvantez; il me semble que vous
+devez avoir sur ma vie la plus fatale influence... Non, non, pardon, je
+délire... Ursule! ne vous offensez pas de cette lettre; vous êtes de ces
+femmes supérieures auxquelles on peut tout dire...</p>
+
+<p>«Cette incohérence de pensées vous prouve toute l'exaltation de ma
+pauvre tête. Mes idées se heurtent, se combattent; mille fantômes
+s'offrent à mon imagination, parce que mon esprit et mon c&oelig;ur sont
+incertains, parce que je ne sais pas ce que vous êtes pour moi. Cet état
+de doute est horrible; s'il continue, si vous ne me rassurez pas, c'est
+à peine s'il me restera la force et la volonté de feindre une tendresse
+que je dois feindre pour détourner les soupçons de Mathilde et empêcher
+un éclat qui pourrait vous perdre. Heureusement les distractions où me
+plongent tant de pensées diverses passent aux yeux de ma femme pour des
+rêveries amoureuses dont elle est l'objet. Quelques jours encore, et
+tout sera éclairci.</p>
+
+<p>«Vous ne me connaissez pas, Ursule; vous ne savez pas l'invincible
+opiniâtreté de mon caractère. Je l'ignorais moi-même avant que d'avoir
+ressenti la force de volonté que vous m'avez inspirée. Je ne renoncerai
+à l'espoir d'être aimé de vous qu'après avoir tenté tout ce qu'il est
+humainement possible de tenter... Et encore non, je ne puis même
+admettre la pensée que je renoncerai à cet espoir... non, une voix
+secrète me dit que je réussirai.</p>
+
+<p>«Voici mes projets. N'essayez pas de les combattre; vous n'y changeriez
+rien. Vous partez dans quelques jours pour Paris. Prétextant des
+calomnies que nous a rapportées mademoiselle de Maran, j'ai persuadé ma
+femme de rester à Maran tout l'hiver. Quinze jours après votre départ,
+je vous rejoins à Paris. Des affaires d'intérêt motiveront suffisamment
+mon départ aux yeux de Mathilde. Une fois à Paris, les raisons ne me
+manqueront pas pour y prolonger mon séjour. L'<i>état dans lequel se
+trouve ma femme</i> l'empêchera de venir me rejoindre; d'ailleurs elle le
+voudrait que son désir serait vain: jamais je ne me suis senti plus
+intraitable, sans pitié; je serais cruel pour tout ce qui n'est pas mon
+amour pour vous. Il faut ma crainte de voir Mathilde se laisser égarer
+par sa jalousie et vous perdre auprès de votre mari pour me forcer de
+simuler ce que je n'éprouve plus pour elle.</p>
+
+<p>«Tenez, Ursule, encore une remarque qui vient à l'appui de ce que je
+vous disais, c'est que l'amour sincère et profond inspire des
+délicatesses inouïes... Jusqu'ici j'avais toujours menti en galanterie
+sans l'ombre de peine ou de regret; eh bien! je vous le jure, maintenant
+il m'est odieux de dire à ma femme des tendresses que je ne ressens
+plus: il me semble que ce sont autant de blasphèmes contre la sincérité
+de ma passion pour vous.</p>
+
+<p>«Il faut tout l'aveuglement de Mathilde pour ne pas découvrir combien le
+rôle que je joue auprès d'elle me coûte et me révolte... Mais il aura
+bientôt sa fin; je vais vous rejoindre à Paris, notre parenté me
+permettra de vous voir chaque jour sans éveiller les soupçons de votre
+mari. Alors, Ursule, une fois qu'aucune contrainte ne me gênera plus, je
+pourrai me faire aimer, et il faudra bien que vous m'aimiez... Exigez de
+moi tous les sacrifices possibles et impossibles, je m'y soumettrai avec
+bonheur, rien ne me coûtera, je ne regretterai rien, parce que
+maintenant tout ce qui n'est pas vous n'existe plus pour moi... Cela est
+affreux à dire, mais cela est... ma raison, ma volonté n'y peuvent
+rien... Toi... toi... Ursule, rien que toi... toujours toi... Oh! dis...
+le veux-tu? brisons les faibles liens qui nous retiennent tous deux,
+allons cacher notre amour dans quelque pays lointain; Ursule, ne soyez
+pas retenue par la pitié! que ma passion soit heureuse ou malheureuse,
+le sort de ma femme ne peut changer; elle réunirait plus de qualités et
+plus de perfections encore que, je le sens, tout sentiment pour elle est
+à jamais éteint dans mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Vous êtes maintenant l'idéal, le rêve de mon c&oelig;ur, de mon esprit, de
+mes sens, de ma vie... Jugez si Mathilde peut balancer votre influence
+si vous m'aimez, ou me consoler si vous ne m'aimez pas...</p>
+
+<p>«Encore une fois, Ursule... vous... vous sans condition, je n'admets pas
+de doute à ce sujet, je ne veux pas en admettre, parce que je ne veux
+pas entrevoir l'abîme sans fond qui s'ouvrirait devant moi si... mais,
+non, non, vous m'aimez, il faudra que vous m'aimiez; le hasard ne vous a
+pas donné en vain mon âme, je n'existe plus que par vous, que pour vous;
+<i>vous avez été à moi!</i> quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, il
+faut que nous soyons désormais et pour toujours l'un à l'autre. Je ne
+reculerai devant aucun moyen, vous entendez, <i>devant aucun moyen</i> pour y
+parvenir... Cela sera, parce que la fatalité le veut ainsi. Adieu! ange
+ou démon, je partagerai votre ciel ou votre enfer... «G.»</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Je dirai plus tard la réaction brusque, profonde, que la lecture de
+cette lettre me causa.</p>
+
+<p>Pendant que je la lisais, Gontran, lui, lisait cette réponse qu'Ursule
+lui avait faite, et qu'elle avait cru me donner à la fin de mon
+entretien avec elle.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="F-CHAPITRE_XIII" id="F-CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h3>
+
+<h4>URSULE A GONTRAN.</h4>
+
+<p>«Je suis très-généreuse au moins... je vous renvoie votre lettre; elle
+m'a beaucoup divertie: il y règne un mélange de défiance et du fatuité,
+d'aveuglement et de clairvoyance, de dévouement et d'égoïsme, de
+tendresse et de cruauté, très-amusant à observer; tout cela manque de
+grandeur, de charme et même d'esprit (quoique vous en ayez
+certainement); mais, comme tout cela est naturel, je dirai même d'une
+horrible naïveté, vous m'avez persuadée.</p>
+
+<p>«Je crois donc à votre passion, oui... je crois que vous aimez pour la
+première fois; je crois que vous ferez tout au monde pour vous faire
+aimer de moi. Je vous crois capable des tentatives les plus insensées,
+des actions les plus noires, pour arriver à ce beau résultat; je vous
+crois enfin susceptible de véritable dévouement pour moi: c'est à ne pas
+vous reconnaître, mon pauvre cousin.</p>
+
+<p>«Sans avoir la prétention de mériter les qualifications diaboliques dont
+vous me gratifiez dans votre orgueilleux étonnement, comme s'il fallait,
+en vérité, avoir recours aux sciences occultes pour être digne ou
+capable de vous séduire, je crois avoir sur vous beaucoup d'influence:
+cette influence sera fatale si vous le voulez, cela dépendra de vous.</p>
+
+<p>«Je crois encore, comme vous, que ce sont mes vilains défauts qui vous
+ont irrésistiblement tourné la tête.</p>
+
+<p>«D'abord vous ne m'avez pas du tout inspiré l'envie d'avoir des vertus
+si je n'en possède pas... ou le désir d'en faire montre si j'en possède:
+ces perles virginales sont enfouies au fond de l'âme comme les perles au
+fond de la mer; ces trésors n'appartiennent jamais à ceux qui s'arrêtent
+à la surface des flots... dont ils sont les jouets... Il est des
+profondeurs solitaires et mystérieuses que les vues courtes ou débiles
+ne pénétreront jamais.</p>
+
+<p>«Nous sommes donc parfaitement d'accord sur beaucoup de points, mon cher
+cousin, seulement nous différerons toujours sur le plus important de
+tous: vous croyez fermement qu'à force d'amour <i>vous m'obligerez à vous
+aimer</i>, je vous déclare non moins fermement que jamais je ne vous
+aimerai et qu'<i>à force d'amour</i> vous finirez par vous faire détester,
+l'amour qu'on inspire étant généralement en raison inverse de l'amour
+qu'on ressent; vous devriez savoir au moins votre A B C, seigneur don
+Juan.</p>
+
+<p>«Si la passion ne vous rendait pas aussi inintelligent qu'un écolier,
+vous verriez une profonde vérité dans ce passage de votre lettre qui n'a
+été qu'une boutade de votre vanité froissée:</p>
+
+<p>«<i>Jamais impératrice romaine n'a plus audacieusement prouvé qu'un
+esclave n'était pas un homme.</i></p>
+
+<p>«J'ai souligné ces mots, ils le méritent; vous avez deviné juste cette
+fois: en d'autres termes, cela signifie que <i>la vengeance n'est pas de
+l'amour</i>. Eh bien! comprenez-vous l'énigme? Devinez-vous-maintenant les
+motifs de ma conduite bizarre? Non? Pas encore? Allons, vous n'êtes
+décidément pas en veine de sagacité. Je reprends donc les faits d'un peu
+haut; tout mon espoir est que cette confession vous donnera de moi une
+horrible aversion. Il est malheureusement trop tard maintenant pour que
+je puisse vous paraître <i>respectable</i>; avec ce <i>paraître</i> j'aurais
+sûrement éteint votre folle passion.</p>
+
+<p>«Or donc, en venant à Maran, en pensant même à profiter de l'offre que
+m'avait faite autrefois Mathilde, d'occuper à Paris un appartement de
+votre maison, mon projet bien arrêté était de vous rendre amoureux fou
+de moi; entendez-vous, amoureux fou... et de me servir de votre fol
+amour... je vous dirai tout à l'heure dans quel but.</p>
+
+<p>«Je réunissais tontes les conditions nécessaires pour vous séduire:
+d'abord je ne vous aimais pas, je me sentais sur vous beaucoup de
+supériorité; et de plus je m'étais imaginé que le moyen le plus sûr
+d'enamourer un nomme blasé par de nombreux succès était de se moquer de
+lui, d'irriter ainsi vivement son orgueil, et, pour l'achever, de le
+convaincre que tout en restant parfaitement indifférente à son mérite,
+on devait ne pas l'être à celui d'un autre.</p>
+
+<p>«Tout ce beau système, développé avec assez de malice, a obtenu près de
+vous le succès que j'attendais.</p>
+
+<p>«A Rouvray, vous m'avez fait, le matin même de votre arrivée chez moi,
+une déclaration assez brusque et assez impertinente; j'y ai répondu
+comme il fallait pour mes desseins.</p>
+
+<p>«Ici, vous avez renouvelé vos tendres protestations, je vous ai répondu
+et prouvé que je ne me souciais pas de vous le moins du monde; par
+esprit de contradiction, vous vous êtes passionné: c'était tout simple.
+Pendant quelques jours j'ai augmenté votre amour, non pas en le
+partageant, mais en le raillant, mais en me montrant à vous sous des
+aspects bizarres, mais en affectant un cynisme de principes, une
+hardiesse de pensées, qui auraient révolté tout homme d'une âme élevée.</p>
+
+<p>«Je ne pouvais croire moi-même aux progrès que je faisais dans votre
+c&oelig;ur par de si misérables moyens. Si j'avais eu de vous une haute
+opinion, la facilite de mon succès l'eût détruite.</p>
+
+<p>«Rappelez-vous encore ceci, seigneur don Juan, ordinairement les femmes
+de mon caractère aiment d'autant plus qu'elles ont eu plus de peine à se
+faire aimer. Elles dédaignent les succès faciles, la lutte leur agrée,
+les obstacles les charment, elles se passionnent pour l'impossible...</p>
+
+<p>«En un mot, profitez de l'avis... si jamais vous retrouvez une de mes
+<i>pareilles</i>: le seul moyen de la séduire sera de lui montrer de
+l'éloignement.</p>
+
+<p>«Pour que vous me plaisiez, mon cher cousin, sous bien des rapports nous
+nous ressemblons beaucoup trop (j'espère que je suis humble); notre
+nature est de subir la loi de <i>l'attraction des contraires</i>. Quand vous
+restez dans cette <i>voie normale</i>, comme nous disait le savant M. Bisson,
+vous réussissez... Voyez... peut-être Mathilde vous adore-t-elle, parce
+qu'elle est aussi pure que vous êtes perverti... Quand, au contraire,
+vous vous adressez à moi, qui suis peut-être théoriquement aussi avancée
+que vous, vous faussez votre destinée, vous perdez vos avantages, et je
+me moque de vous.</p>
+
+<p>«Les augures ne pouvaient se regarder sans rire, c'est pour cela que
+votre sérieux amour me cause une incroyable hilarité. Prenez garde, un
+fripon qui devient dupe est mille fois plus sottement dupe qu'un honnête
+homme.</p>
+
+<p>«Ceci dit, mon cher cousin, revenons au sujet de votre étonnement.</p>
+
+<p>«Un jour, brusquement, sans motif (à vos yeux du moins), <i>vous avez été
+à moi sans que j'aie été à vous</i>, selon votre expression... De ce moment
+vous m'avez toujours trouvée froide, dédaigneuse, et aussi insouciante
+du passé que s'il n'existait pas... Vous vous étonnez de cette soudaine
+indifférence, vous criez au démon, à la fatalité, que sais-je? Vous me
+demandez si je vous aimais, si j'avais au moins pour vous un vif
+caprice? Nullement; vous êtes charmant, mais j'ai le malheur d'avoir
+très-mauvais goût. Comment donc, direz-vous, vous ne ressentiez pour moi
+ni passion, ni amour, ni même le plus léger penchant, et... vous... Non,
+non, c'est impossible, répétez-vous.</p>
+
+<p>«Vous oubliez, mon cher cousin, qu'il est des passions de toutes sortes,
+et que l'amour n'est pas la plus violente de toutes... Vous ignorez donc
+que pour satisfaire sa haine et sa vengeance, une femme comme moi ose ce
+qu'elle n'oserait jamais si elle éprouvait un amour passionné, ou si
+elle ne ressentait même qu'un tendre penchant. Dans ce dernier cas, elle
+obéirait à un instinct de coquetterie qui lui dirait qu'un triomphe trop
+facile éteint un goût passager.</p>
+
+<p>«Si elle aimait au contraire passionnément, oh! elle ne raisonnerait
+pas... L'amour, le véritable et profond amour lui inspirerait les plus
+exquises délicatesses... Si elle succombait, elle succomberait avec une
+sorte d'enivrement chaste et pudique. Dans son aveugle entraînement,
+elle n'aurait la conscience de sa faute qu'après l'avoir commise; elle
+en aurait les remords, la honte, la volupté ardente et amère. Enfin ses
+ressentiments seraient ceux de la plus noble des femmes, car un amour
+sincère élève souvent les c&oelig;urs les plus perdus à la hauteur des
+c&oelig;urs les plus purs...</p>
+
+<p>«Quel est donc ce mystère? Qu'êtes-vous donc pour moi? demandez-vous
+encore.</p>
+
+<p>«Écoutez... depuis que j'ai pu analyser mes impressions et me rendre
+compte du bien et du mal, j'ai haï votre femme.</p>
+
+<p>«Je l'ai haïe, parce que depuis que je vis il n'y avait pas eu de jour,
+d'heure où je ne lui eusse été sacrifiée, où elle ne m'eût écrasée de
+ses avantages.</p>
+
+<p>«Jamais l'envie, la jalousie, ne furent exaltées à ce point... Pour la
+frapper plus sûrement je voulus la frapper dans ce qu'elle avait de plus
+précieux au monde... Je résolus de vous enlever à elle, non parce que
+vous me plaisiez, il n'en était rien, mais parce qu'elle vous adorait.</p>
+
+<p>«Quelques jours après cet entretien que Mathilde entendait à mon insu,
+j'ai eu avec elle une longue conversation; elle m'a accablée de
+reproches. Elle m'a menacée par ses mépris, et maintenant je dois dire
+par ses <i>justes mépris</i>; elle a exaspéré mes plus mauvais sentiments.
+Vous m'aviez donné un rendez-vous, j'ai hâté le moment d'assurer à la
+fois et ma vengeance et mon empire sur vous; car alors... Mais, non,
+non, vous ne saurez jamais quels odieux desseins je méditais... vous
+m'aimeriez trop, et je veux vous détacher de moi.</p>
+
+<p>«Maintenant, souvenez-vous que le soir de ce <i>jour de bonheur, sans
+lendemain</i>, comme vous dites, mademoiselle de Maran a reçu des lettres
+de Paris, et que devant moi elle vous a appris toutes les abominables
+calomnies dont Mathilde était victime.</p>
+
+<p>«Malgré les méchantes exagérations de mademoiselle de Maran, j'ai bien
+vite compris que la réputation de Mathilde était aux yeux du monde
+horriblement compromise. Le hasard m'apprit ainsi que cette femme, dont
+le bonheur m'exaspérait depuis mon enfance, était la plus malheureuse
+des créatures.</p>
+
+<p>«Jusqu'alors elle avait vécu pour vous et pour la vertu; elle avait
+toujours été digne de tous les amours et de tous les respects... et sa
+bonne renommée était presque perdue... et vous la délaissiez pour moi,
+pour moi...</p>
+
+<p>«C'était trop.</p>
+
+<p>«Maintenant, qui m'a inspiré l'intérêt, la pitié qui a succédé tout à
+coup à la haine que je portais à Mathilde? Est-ce un noble et bon
+sentiment? Ne serait-ce pas plutôt la conviction que votre femme, étant
+à tout jamais malheureuse, ne peut plus être pour moi un sujet
+d'envie?... ou bien encore, ne serait-ce pas la connaissance parfaite
+que j'ai de votre caractère et de ce qu'il présage à Mathilde?... Oui,
+c'est plutôt cela qui m'a désarmée... Ma vengeance étant plus que
+satisfaite par l'avenir que vous ménagez à votre femme, votre amour me
+devient parfaitement inutile. Excusez-moi, mon cousin, de <i>vous avoir
+séduit pour rien</i>.</p>
+
+<p>«En ce qui touche cette pauvre Mathilde, je ne puis malheureusement rien
+sur le passé; mais je puis pour l'avenir...</p>
+
+<p>«Je suis une femme si singulière, que du moment où je me suis sentie
+apitoyée sur elle, j'aurais regardé comme un crime de lui donner le
+moindre motif de jalousie à votre égard.</p>
+
+<p>«Voilà le pourquoi de ma froideur subite, voilà pourquoi vous devez
+absolument renoncer à l'espoir assez coquet de <i>me changer de panthère
+en brebis, de partager mon ciel ou mon enfer</i>. Mon Dieu! mon cher
+cousin, je ne suis ni une panthère, ni un ange, ni un démon; je ne
+pratique ni le ciel ni l'enfer... je suis tout simplement une pauvre
+femme qui ne vous aime pas, et je fais d'autant plus aisément le v&oelig;u
+de vous rendre à mon amie d'enfance, que ce sacrifice m'est fort
+agréable, de sorte que mon dévouement peut passer pour de l'égoïsme.</p>
+
+<p>«Vous me permettrez donc de ne <i>pas briser les liens</i> qui m'unissent au
+meilleur homme du monde, <i>afin d'aller cacher notre amour dans un pays
+lointain</i>: il n'est pas besoin d'aller si loin pour cacher quelque chose
+qui n'existe pas... J'abdique aussi très-volontairement toute
+<i>souveraineté</i> sur votre âme; mille grâces de ce beau royaume que vous
+mettez si gracieusement à mes pieds. J'aime mieux vivre esclave à
+l'ombre protectrice d'une fraîche oasis que de régner sur un désert
+aride et desséché. N'oubliez pas surtout, je vous en conjure, de
+m'épargner ces preuves de dévouement, ces sacrifices inouïs dont vous me
+menacez et dont je suis très-indigne... Vous me gêneriez infiniment dans
+la secrète recherche que je veux faire de mon tyran futur, car je me
+sens destinée à éprouver pour je ne sais quel mystérieux idéal une
+passion aussi <i>immuable</i>, aussi <i>fatale</i> que celle que vous éprouvez
+pour moi.</p>
+
+<p>«Où s'est jusqu'ici caché ce mystérieux et futur despote de tout mon
+être?... c'est ce que j'ignore... Mais ce qui est certain, c'est que
+votre sombre aspect l'effaroucherait.</p>
+
+<p>«Ne comptez pas, je vous en conjure, sur votre intimité avec mon mari
+pour venir me voir à Paris, dans le cas où vous feriez la folie de m'y
+suivre.</p>
+
+<p>«Pour expliquer à M. Sécherin mon brusque départ, je serai forcée de lui
+avouer que vous vous occupiez un peu trop de moi, et que pour la
+tranquillité de Mathilde et pour m'épargner votre obsession, j'ai jugé à
+propos de quitter Maran.</p>
+
+<p>«Vous le voyez donc bien, vous seriez très-mal venu à vouloir faire le
+<i>cousin</i> auprès de nous.</p>
+
+<p>«Restez avec Mathilde. Vous parlez de bon et de mauvais génie; si vous
+avez, je ne dirai pas quelque générosité, mais seulement l'instinct de
+votre conservation, vous reviendrez à elle. C'est elle qui sera votre
+bon ange.</p>
+
+<p>«Si, malgré ma profonde indifférence pour vous, vous vous opiniâtrez à
+vous faire aimer de moi, je serai, sans le vouloir, votre mauvais démon.</p>
+
+<p>«Vous m'aimez passionnément, je le crois; mais on a toujours raison
+d'une passion sans espoir... aussi, dans l'intérêt de Mathilde et dans
+l'intérêt de ma <i>tranquillité</i> (prenez, je vous prie, ce mot dans cette
+acception prosaïque: n'être pas importunée par un fâcheux), je m'efforce
+de vous convaincre de la vanité absolue de vos tentatives à venir.</p>
+
+<p>«Toute ma crainte est que vous conserviez quelque espérance. Malgré
+votre apparente humilité, vous avez un fond d'amour-propre intraitable,
+d'autant plus dangereux que vous avez de quoi le justifier auprès de
+tous... excepté auprès de moi. C'est ce que vous ne croyez peut-être
+pas... On n'admet jamais les exceptions blessantes...</p>
+
+<p>«Plutôt que de vous avouer que vous ne me plaisez pas, vous êtes capable
+de vous persuader que je romps avec vous d'une manière brusque et
+cynique pour échapper à un sentiment dont je redoute et dont je prévois
+l'empire... Homme trop dangereux!!! ah! mon cousin... mon cousin... si
+vous vous laissiez prendre à l'une de ces amorces, que votre orgueil
+révolté vous tendra certainement, vous seriez à jamais perdu.</p>
+
+<p>«Plus je vous témoignerais de dédain et d'aversion, plus vous vous
+croiriez redoutable et redouté; selon cet axiome: Que l'on n'éloigne que
+les gens dangereux... comme si les ennuyeux n'étaient pas de ce nombre.</p>
+
+<p>«Prenez garde... prenez garde... tous vos avantages alors ne vous
+sauveraient pas d'un ridicule ineffaçable; je serais impitoyable, car je
+prendrais en main la cause de Mathilde; je la vengerais en vous
+tourmentant, et pour la venger, je serais capable de feindre la pitié,
+de feindre d'être enfin touchée d'un si profond et si constant amour, de
+vous faire quelques fausses promesses, et de me jouer de vous de la
+manière la plus sanglante...</p>
+
+<p>«Une fois pour toutes, défiez-vous de moi, dès que je vous paraîtrai
+éprouver à votre égard autre chose que la plus complète indifférence.</p>
+
+<p>«Ainsi donc, mon cousin, oubliez-moi pour qui vaut mille fois mieux que
+moi. Revenez à Mathilde: c'est un c&oelig;ur d'or, c'est une âme qui n'est
+ni de ce temps ni de ce monde.</p>
+
+<p>«Maintenant que, par une bizarre contradiction, elle m'intéresse autant
+par son malheur qu'elle me révoltait par son bonheur, je puis le dire,
+c'est une de ces natures tellement excellentes, tellement riches,
+tellement portées à croire au bien et à nier le mal, parce qu'elles sont
+pétries de noblesse et de générosité, qu'il suffit de quelques semblants
+pour les rendre complétement heureuses.</p>
+
+<p>«Incapables de croire au mensonge, ces pauvres âmes ont la confiance
+ingénue des enfants. Il faut si peu, si peu, pour exciter leur joie
+naïve et candide, qu'on serait un monstre de les affliger.</p>
+
+<p>«Vous l'avez vu... depuis huit jours, par prudence, vous avez feint un
+retour à elle; comme sa charmante figure rayonnait de bonheur!... et
+puis elle est mère!... elle est mère!... monsieur... et vous avez eu le
+honteux courage de m'écrire: «<i>L'état dans lequel se trouve ma femme
+l'empêchera de venir à Paris...</i>»</p>
+
+<p>«Tenez, monsieur de Lancry, je suis capable et coupable de bien des
+mauvaises actions, je ne sais pas ce que l'avenir me réserve de
+commettre encore; mais jamais, je le jure, je n'aurai à me reprocher
+l'équivalent de ces odieuses paroles.</p>
+
+<p>«Décidément, vous êtes le plus ingrat, le plus égoïste, le plus
+insensible des hommes, car la passion vous déprave... au lieu de vous
+ennoblir! C'est d'ailleurs naturel, une passion dépravée ne peut élever
+le c&oelig;ur...</p>
+
+<p>«Gardez-vous encore de votre vanité, qui vous dira peut-être que
+Lovelace et don Juan ne valaient pas mieux que vous, et que mon reproche
+signifie <i>adorable scélérat</i>...</p>
+
+<p>«Vous vous tromperiez singulièrement: moi qui suis un don Juan femelle,
+je sais ce que vaut le don-juanisme; j'ai même honte de voir les
+passions que j'inspire se traduire par de si mauvais instincts: comme le
+sorcier du conte allemand, je recule épouvantée du monstre que j'ai
+produit, et qui vient à grands cris me demander d'être sa compagne.</p>
+
+<p>«Oubliez-moi donc, mon cousin; encore une fois, si vous vous opiniâtrez
+dans votre fol amour, je vous prédis la plus malheureuse fin du monde,
+et vous me ferez croire à ces rémunérations et à ces punitions divines
+dont parlait toujours mon insupportable belle-mère.</p>
+
+<p>«A un coupable tel que vous il fallait une <i>punition</i> telle que moi:
+seulement, comme ce rôle de vengeance divine est un peu sérieux pour mon
+âge, je vous saurais un gré infini de me l'éviter en vous amendant et en
+devenant le plus honnête et le plus fidèle des maris, ce qui veut dire
+le plus heureux et le plus adoré des hommes, puisque Mathilde est votre
+femme.</p>
+
+<p>«Adieu, adieu, et pour toujours adieu... Souvenez-vous surtout qu'il ne
+s'est jamais agi d'amour entre nous, mais d'une infâme trahison envers
+la plus noble des femmes. <i>Vous avez été mon</i> <span class="smcap">complice</span>, jamais mon
+<span class="smcap">amant</span>.»</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="F-CHAPITRE_XIV" id="F-CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h3>
+
+<h4>MONSIEUR SÉCHERIN A URSULE.</h4>
+
+<p>Lorsque madame Sécherin vit à notre abattement que moi et Gontran nous
+avions lu les deux lettres qu'elle nous avait remises, elle lut cette
+lettre de son fils à Ursule d'une voix lente, et comme pour faire durer
+le supplice de ma cousine plus longtemps.</p>
+
+<p>«Je ne vous reverrai de ma vie, Ursule... Je vous méprise encore plus
+que je ne vous hais. Dieu m'a puni de n'avoir pas écouté les conseils de
+ma pauvre mère; elle me reste, elle, elle me reste, et avec elle je ne
+regrette rien; je remercie au contraire le ciel de m'avoir délivré d'un
+monstre de perfidie et de corruption tel que vous; je me maudis quand je
+pense que, pour vous, <i>pour vous</i>, mon Dieu! j'ai pu affliger, presque
+abandonner la meilleure des mères... Allez... ma tendresse la
+dédommagera des chagrins que je lui ai causés; elle me pardonnera, elle
+m'a pardonné: lorsqu'une femme aussi dangereuse et aussi abominable que
+vous entre dans une famille, il faut bien s'attendre à tout... Je vais
+vous apprendre une chose qui vous fera de la peine, j'en suis sûr,
+celle-là: le jour même où, par la volonté divine, le ciel a voulu que je
+reçusse cette lettre qui montre la noirceur de votre âme... je venais de
+faire rédiger l'acte qui vous assurait toute ma fortune après moi...
+Vous qui aimez tant le luxe, vous allez être pauvre... tant mieux, tant
+mieux, c'est le seul chagrin qui puisse vous atteindre... Les soixante
+mille francs de votre dot sont dès aujourd'hui déposés à Paris chez un
+notaire. Votre père vous chassera aussi de sa présence, lui; car je lui
+ai envoyé une copie de votre abominable lettre. Enfin, pour vous porter
+un dernier coup qui vous sera plus sensible encore que les autres, je
+vous préviens que je ne souffre aucunement de vos infamies;
+entendez-vous, je n'en souffre pas... Non, non, cela est si odieux que
+je ne ressens que de l'horreur pour vous, et je me trouve heureux... oh!
+bien heureux d'être à jamais séparé de vous; ma bonne et excellente mère
+vous le dira... ce sera votre dernier châtiment.</p>
+
+<p class="r">
+«<span class="smcap">Sécherin</span>.»<br />
+</p>
+
+<p>Après avoir lu cette lettre, madame Sécherin attacha sur Ursule un
+regard implacable.</p>
+
+<p>Celle-ci sortit enfin de l'état de stupeur dans lequel elle était
+plongée depuis le commencement de cette scène.</p>
+
+<p>Elle se leva impérieuse, altière, le regard assuré, le sourire amer et
+dédaigneux; elle dit à madame Sécherin:</p>
+
+<p>&mdash;Vous triomphez, n'est-ce pas? femme aveugle et insensée! vous vous
+réjouissez, tandis que le c&oelig;ur de votre fils est mortellement blessé!</p>
+
+<p>&mdash;A cette heure il ne pense même plus à vous,&mdash;dit madame Sécherin;&mdash;il
+vous l'écrit, et cela est vrai, Dieu merci!</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi je ne crois pas aux termes de cette lettre,&mdash;reprit
+Ursule;&mdash;un homme comme lui ne peut pas oublier une femme comme moi.
+Sachez que si je le voulais, entendez-vous à votre tour, que si je le
+voulais, demain il serait encore à mes pieds, me demandant à mains
+jointes de revenir à lui... mais je ne le veux pas. La destinée
+m'accable au moment même où je cédais à un sentiment si généreux qu'il
+en était fou, au moment où j'avais pitié de la femme que j'avais haïe,
+outragée, au moment où je tâchais de réparer le mal que j'avais fait...
+Eh bien! seule je lutterai contre la destinée; un jour viendra, et il
+n'est pas loin, où, dans son désespoir de m'avoir perdue, votre fils
+vous maudira de ne l'avoir pas engagé à me pardonner.</p>
+
+<p>&mdash;L'entendez-vous, la malheureuse?&mdash;s'écria madame Sécherin en joignant
+les mains avec horreur.&mdash;Vous regretter, vous! Voyez... voyez...
+l'infernal orgueil!</p>
+
+<p>Ursule haussa les épaules avec une expression de pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez donc pas ce que j'étais, ce que j'aurais été pour lui,
+car il était simple, bon, dévoué, et je m'amusais à le rendre heureux
+comme on s'amuse de la joie d'un enfant... Vous l'avez entendu vous-même
+vous dire si son bonheur était grand, si je n'étais pas tout pour lui!
+Vous vous réjouissez sans songer qu'il pleurera... qu'il pleure
+peut-être avec des larmes de sang un passé qui sera toujours pour lui un
+rêve, l'idéal de la félicité humaine... Aveuglé sur mes défauts par son
+amour, sur ma conduite par sa confiance, sa vie se fût écoulée paisible
+et heureuse... elle se passera dans la désolation!... Allons, vous devez
+être satisfaite: me voici pauvre, abandonnée de tous, même de mon père;
+vous voici vengée, Mathilde, et vous aussi, monsieur,&mdash;dit Ursule en
+s'adressant à Gontran.&mdash;Vous, Mathilde, dont j'ai trahi l'amitié; Vous,
+monsieur, dont j'ai raillé l'amour... A votre triomphe il manque
+pourtant une chose... c'est de me voir anéantie, écrasée, sous les coups
+d'une fatalité inouïe; mais je ne vous donnerai pas cette joie. J'ai de
+la volonté, j'ai de l'énergie: je me trouvais dans un de ces moments qui
+peuvent décider de l'avenir de toute la vie... un premier bon sentiment
+en eût peut-être amené un second... Le sort ne l'a pas voulu... Eh bien!
+j'ai dix-huit ans, j'ai un caractère de fer, un esprit souple, je suis
+belle et hardie, que Dieu ait pitié de moi!&mdash;dit Ursule en terminant
+par ce sarcasme impie.</p>
+
+<p>Madame Sécherin restait muette, effrayée, devant cette femme audacieuse.</p>
+
+<p>Gontran la regardait avec une angoisse mêlée d'admiration...</p>
+
+<p>Tout à coup mademoiselle de Maran se leva, feignit de s'essuyer les yeux
+et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! non, non, il ne sera pas dit que je resterai insensible, moi,
+aux tourments de cette pauvre chère enfant; je suis tout émue de son
+angélique résignation: il est impossible d'avouer ses torts avec plus de
+candeur et d'être mieux disposée à la contrition et au repentir...
+Tenez... votre dureté à tous me révolte... Je l'emmènerai à Paris avec
+moi, et chez moi, cette chère petite, et cela aujourd'hui même, car elle
+ne peut pas rester ici un jour de plus... Elle vous gâterait, honnêtes
+gens que voue êtes!</p>
+
+<p>&mdash;Vous osez la soutenir...&mdash;s'écria madame Sécherin avec
+indignation;&mdash;vous osez lui offrir un asile...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi non, s'il vous plaît? Est-ce que je donne, moi, dans vos
+lamentations de Jérémie sur la désolation de l'abomination! Dirait-on
+pas qu'il s'agit du sort de la chrétienté ou que le monde est menacé
+d'une fin prochaine, parce que monsieur votre fils a eu un inconvénient
+dans son ménage! Est-ce que c'est une raison pour venir crier comme une
+orfraie après cette pauvre Ursule, et l'accabler sans pitié?... Pour
+vous qui vous piquez de religion... ça n'est guère charitable, ma bonne
+dame...</p>
+
+<p>Madame Sécherin leva les yeux au ciel, et dit d'une voix grave et
+solennelle:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur mon Dieu! ayez pitié de cette femme; sa tombe est ouverte, sa
+fin est proche, et elle blasphème.&mdash;Puis elle ajouta d'une voix
+imposante et avec tant d'autorité que mademoiselle de Maran resta un
+moment atterrée:&mdash;Vous soutenez le vice, vous insultez aux larmes des
+honnêtes gens, vous reniez Dieu. Mais patience, au lit de mort vous
+aurez une affreuse agonie en pensant au mal que vous avez fait et aux
+peines qui vous attendent... Vous êtes si méchante et si impie, que vous
+ne trouverez pas un prêtre qui veuille prier pour votre âme...</p>
+
+<p>Après un moment de silence, mademoiselle de Maran s'écria en riant de
+son rire aigu:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah!... est-elle donc drôle avec ses excommunications? Ah çà!
+apparemment que vous êtes aussi du dernier mieux avec les foudres du
+Vatican, ma chère dame? Tout à l'heure c'était avec le ciel et la
+Providence que vous maniganciez... Dites donc: sans reproche, vous me
+paraissez joliment banale, pour ne pas dire un peu coureuse, à l'endroit
+des choses de là-haut... Mais rassurez-vous, j'aurai toujours un bon
+petit quart d'heure pour me repentir et un petit écu pour me faire dire
+une messe quand viendra le moment de songer à mon salut....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Le soir même, mademoiselle de Maran partit pour Paris avec Ursule.</p>
+
+<p>Madame Sécherin alla rejoindre son fils.</p>
+
+<p>Gontran et moi, nous restâmes seuls à Maran.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="F-CHAPITRE_XV" id="F-CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h3>
+
+<h4>LES DEUX ÉPOUX.</h4>
+
+<p>Je restai deux jours sans revoir M. de Lancry.</p>
+
+<p>L'arrivée et le départ de madame Sécherin ayant fait supposer à nos gens
+que quelque grave discussion intérieure avait eu lieu entre moi et mon
+mari, ils avaient cru de leur devoir d'augmenter encore de silence et de
+réserve dans leur service; ils ne parlaient entre eux qu'à voix basse...
+On eût dit que quelqu'un se mourait dans la maison... Il est impossible
+de peindre l'aspect sinistre de ce grand château muet, sombre et désert,
+dont j'habitais une aile et Gontran une autre.</p>
+
+<p>J'avais voulu être seule pour me préparer à l'entretien que je devais
+avoir avec mon mari.</p>
+
+<p>Pendant ces deux jours, par un phénomène moral que je suis encore à
+m'expliquer, une révolution profonde, complète, se fit subitement en
+moi.</p>
+
+<p>Il était de mon devoir de parler à mon mari avec la plus entière
+franchise.</p>
+
+<p>Cet événement fut le plus important de ma vie; son retentissement durera
+jusqu'à mon dernier jour.</p>
+
+<p>Les moindres détails de cette entrevue sont encore gravés dans ma
+mémoire.</p>
+
+<p>C'était un dimanche. Après avoir entendu une messe basse à l'église du
+village et être restée longtemps à prier, je revins chez moi.</p>
+
+<p>Le temps était gris et lugubre; au moment où je rentrais au château, la
+neige commençait à tomber.</p>
+
+<p>Dix heures sonnèrent à la pendule de mon parloir.</p>
+
+<p>C'était un petit salon très-simple, où je me tenais d'habitude; ses deux
+croisées s'ouvraient sur le parc. A droite et à gauche du la cheminée
+étaient les portraits de mon père et de ma mère; sur ma table à écrire,
+un médaillon de Gontran peint en miniature.</p>
+
+<p>A propos de cette miniature, je dois dire ici ce que je sus plus tard:
+c'est qu'elle avait été rendue à mon mari par madame de Richeville.</p>
+
+<p>Donner à sa femme un portrait fait autrefois pour une maîtresse, c'est
+une de ces indignités naïves qu'un homme se permet, sans même se douter
+de ce qu'il y a d'odieux et d'insultant dans un pareil procédé.</p>
+
+<p>A coté de ma table de travail, une petite bibliothèque de bois de rose
+renfermait mes livres de prédilection; enfin entre les deux fenêtres
+était mon piano.</p>
+
+<p>En passant devant une glace, je me regardai: j'étais horriblement pâle
+et maigre; mes pommettes, déjà un peu saillantes et légèrement
+pourprées, témoignaient de la fièvre dont j'étais brûlée depuis deux
+jours; mon regard était très-brillant, très-animé; mais j'avais les
+lèvres violettes et les mains glacées.</p>
+
+<p>J'étais habillée de noir, mes cheveux lissés en bandeaux, car je n'avais
+pas songé à les faire boucler.</p>
+
+<p>Je contemplais avec une sorte de joie sombre le ravage que les chagrins
+avaient imprimé à mes traits, et je me comparais à Ursule, toujours si
+fraîche et si rose.</p>
+
+<p>Dix heures et demie sonnèrent à l'antique horloge du château; mon mari
+entra chez moi.</p>
+
+<p>Lui aussi, depuis deux jours, avait cruellement changé; il était d'une
+pâleur extrême. Les veilles, les pleurs... peut-être, avaient rougi ses
+yeux; il semblait accablé; sa physionomie était presque farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne chercherai pas à le nier,&mdash;me dit-il brusquement,&mdash;les torts que
+j'ai envers vous sont très-grands; vous devez me détester...; soit,
+détestez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie de m'entendre, Gontran. Notre position fera fixée
+aujourd'hui. Je dois vous dire avec la plus entière franchise le
+résultat de mes réflexions et ma résolution inébranlable...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute...</p>
+
+<p>&mdash;Pendant ces deux jours que je viens de passer seule, je ne sais par
+quel étrange mirage de ma pensée, tous les événements qui ont eu lieu
+depuis que je vous connais me sont apparus pour ainsi dire en un seul
+moment; j'ai pu en saisir à la fois et l'ensemble et les détails: je les
+ai jugés avec une sûreté, avec une hauteur de vue dont j'ai été moi-même
+étonnée. En contemplant ainsi les jours d'autrefois, j'ai reconnu, sans
+fol orgueil, que mon dévouement envers vous n'avait jamais failli, que
+j'avais fait des prodiges de tendresse pour conserver mon amour intact
+et pur malgré vos dédains. Excepté quelques plaintes rares que
+m'arrachait une douleur intolérable, j'ai toujours souffert avec
+résignation: à votre moindre velléité de tendresse, vite j'essuyais mes
+larmes, je venais à vous le sourire aux lèvres, et je renaissais encore
+à des espérances de bonheur tant de fois trompées.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai... mais il n'est pas généreux à vous de mettre à cette
+heure en présence et mes torts et vos vertus,&mdash;dit Gontran avec
+amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous parle ainsi, Gontran, ce n'est pas pour me louer d'avoir
+toujours agi de la sorte, mais pour m'en blâmer.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous regrettez?...</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette d'avoir fait justement ce qu'il fallait pour être
+malheureuse sans vous rendre heureux. Peut-être même eussiez-vous été
+moins cruel pour moi... si je m'étais conduite autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous semble étrange... mais le résultat de mes réflexions a été
+presque de m'accuser et de vous absoudre.</p>
+
+<p>&mdash;M'absoudre... moi!</p>
+
+<p>&mdash;Vous absoudre, vous... Je ne m'abuse plus, Gontran: je n'ai jamais été
+pour vous une noble compagne, ayant la conscience de sa dignité et un
+caractère assez ferme pour se faire respecter; j'ai été votre lâche
+esclave, et je n'ai eu que les qualités négatives de l'esclave, la
+soumission aveugle, la résignation stupide, la patience inerte. En me
+voyant ainsi, vous avez dû me traiter comme vous m'avez traitée et
+n'avoir pour moi ni merci ni pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais dans quel but vous voulez m'innocenter ainsi?&mdash;dit Gontran
+en me regardant avec défiance.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais vous dire que c'est pour vous rendre moins cruel l'aveu
+qui me reste à vous faire; mais je mentirais. Si je ne désire pas vous
+blesser sans raison, je m'inquiète assez peu maintenant que vous
+souffriez ou non de ce que je dois vous dire.</p>
+
+<p>Mon mari parut frappé de mon expression de froideur insouciante.</p>
+
+<p>&mdash;Votre langage est nouveau pour moi, Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit être aussi nouveau que le sentiment qui le dicte... aussi
+nouveau que l'aveu que je vais vous faire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, de grâce, expliquez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Après ce long coup d'&oelig;il jeté sur le passé, j'ai fait encore une
+découverte... une découverte affreuse, je vous le jure: c'est que mes
+chagrins, pourtant si vrais, si douloureux, étaient à peine dignes
+d'intérêt... c'est que mes lamentations continuelles étaient plus
+fastidieuses que touchantes; c'est que mes larmes éternelles avaient dû
+avec raison vous impatienter, vous exaspérer, mais rarement vous
+apitoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Raillez-vous, Mathilde? La raillerie serait cruelle.</p>
+
+<p>Je pris mon mari par la main, je le menai devant la glace, et là, lui
+montrant mon visage flétri, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Pour que je sois ainsi changée, il m'a fallu bien souffrir, n'est-ce
+pas, Gontran? Eh bien! jugez donc ce que j'ai ressenti lorsque la raison
+m'a forcée d'avouer que mes chagrins étaient à peine dignes de pitié,
+lorsque je me suis dit... «Demain je les raconterais à un juge
+impartial, qu'il aurait le droit de me dire:&mdash;<i>C'est votre faute...</i>» Hé
+bien! croyez-vous qu'en face d'une telle conviction, j'aie le courage de
+railler, Gontran?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez cette conviction, Mathilde?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'ai... Oui, demain le monde saurait une à une les tortures
+que j'ai endurées, qu'il dirait en haussant les épaules avec mépris: «La
+stupide... l'ennuyeuse créature! avec ses plaintes et ses gémissements
+continuels! Elle n'a que ce qu'elle mérite. On ne peut donc pas être
+honnête femme et malheureuse sans être insupportable! Après tout, son
+caractère à la fois si faible, si lamentable et si susceptible, ferait
+presque excuser la dureté de son mari. Certes, Ursule est bien perfide,
+bien effrontée, bien corrompue; eh bien! l'on comprend que M. de Lancry
+la préfère mille fois à Mathilde: car, au moins, Ursule a du charme, du
+piquant; on trouve en elle de ces alternatives de bien et de mal qui
+tiennent, pour ainsi dire, toujours l'esprit et le c&oelig;ur en éveil.
+Mathilde, au contraire, est une perpétuelle résignation larmoyante et
+monotone. Elle a toutes les vertus, soit; personne ne songe à les lui
+nier... mais elle ne sait guère rendre la vertu aimable. En un mot,
+c'est une femme qui a le plus grand tort de tous: celui d'aimer et de ne
+pas savoir se faire aimer.» Voilà ce que le monde dirait, Gontran...
+voilà ce qu'il aurait le droit de dire, à son point de vue, à lui...
+Quelques âmes compatissantes me plaindraient peut-être, en songeant que
+ma vie auprès de vous a pu se résumer ainsi: «Aimer noblement...
+souffrir et se résigner...» Oui, ceux-là me plaindraient peut-être; mais
+ils ne feraient que me plaindre... et entre la pitié et la sympathie il
+y a un abîme!</p>
+
+<p>&mdash;Quel langage, Mathilde!...</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, encore une fois, croyez-vous que je raille, Gontran, lorsque
+je vous dis qu'après tant de larmes versées il ne me reste pas même la
+consolation de me croire digne d'intérêt?</p>
+
+<p>&mdash;Et qui a pu, mon Dieu! vous donner une si fatale conviction?&mdash;s'écria
+Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;La raison... la froide et inflexible raison; mais il faut que le
+c&oelig;ur soit bien vide, bien désert, pour que cette voix sévère puisse y
+retentir!...</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?... votre c&oelig;ur!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon c&oelig;ur est vide et désert depuis que je ne vous aime plus,
+Gontran... et seulement depuis que je ne vous aime plus, j'ai pu juger
+ma conduite et la vôtre avec impartialité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'aimez plus!&mdash;s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non... c'est ce qui fait que je vois tout avec désintéressement; c'est
+ce qui fait que je ne crains pas de vous affliger en vous parlant
+ainsi... On m'eût dit que l'amour immense que je ressentais pour vous...
+que cet amour, qui avait résisté à de si rudes épreuves, diminuerait un
+jour, que j'aurais crié au blasphème!... et pourtant... il s'est éteint.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde... Mathilde!...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est complétement éteint pendant le peu d'instants que j'ai mis à
+lire la lettre que vous écriviez à Ursule... Je ne vous fais pas de
+reproches, Gontran; je n'ai plus le droit de vous en faire... vous
+perdez un c&oelig;ur tel que le mien... je le dis sans vanité, vous êtes
+assez puni... je n'ai ni à espérer ni à craindre que maintenant mes
+sentiments pour vous changent de nature. Je me connais assez pour voir
+que, malheureusement, je ne dois rien éprouver à demi: la sagesse eut
+été peut-être de vous aimer moins violemment et de ne pas vous désaimer
+si vite, je le sais; mais je suis ainsi. On ne peut rien contre la
+désaffection: je ne l'explique pas, je la ressens. Sans doute, mon amour
+pour vous était depuis longtemps et à mon insu <i>miné</i> par mes larmes, il
+a suffi d'une violente secousse pour le déraciner tout à fait: votre
+lettre à Ursule m'a invinciblement prouvé que tout espoir était à jamais
+perdu pour moi; mon amour a dû se briser, se perdre contre une
+impossibilité. Tout ce que je sais, c'est qu'à mesure que je lisais
+cette lettre, un refroidissement lent mais profond, mais presque
+physique, paralysait mon c&oelig;ur. Une comparaison vous rendra ce que
+j'éprouvais: ce n'était pas une tourmente impétueuse qui confondait, qui
+heurtait en moi les passions les plus contraires, comme l'orage courbe,
+ébranle tout dans son tourbillon; non, non... au moins, l'orage passé,
+si tout a cruellement souffert, tout n'est pas détruit; ce que
+j'éprouvais, c'était un envahissement sourd, croissant; peu à peu il
+glaçait et anéantissait mon amour... comme ces muettes inondations qui
+montent, montent, jusqu'à ce qu'elles aient tout englouti sous leur
+effrayant niveau et qu'elles n'offrent plus à l'&oelig;il épouvanté qu'une
+immensité déserte, silencieuse, où rien... rien n'a surnagé.</p>
+
+<p>D'abord stupéfait, mon mari me répondit avec un dépit concentré:</p>
+
+<p>&mdash;La soudaineté même de votre désenchantement à mon égard vous prouve
+qu'il n'est pas sincère; sans doute, j'ai des torts... j'ai de grands
+torts envers vous, mais je ne mérite pas un traitement pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Il arrive ce qui devait arriver, Gontran; je m'y attendais, votre
+amour-propre se révolte à cette pensée: que je ne puis plus vous
+aimer... que je ne vous aime plus... Je conçois même que la soudaineté
+de mon désenchantement, comme vous dites, puisse entretenir votre
+illusion à cet égard... mais vous vous trompez, jamais je ne me suis
+égarée sur mes impressions.</p>
+
+<p>Mon mari haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyiez aussi toujours m'aimer, vous l'avez dit vous-même, et
+vous voyez bien qu'en ce moment vous croyez votre amour éteint; il en
+sera de même de votre ressentiment, il aura son terme...&mdash;ajouta-t-il
+avec une confiance imperturbable.</p>
+
+<p>&mdash;Votre comparaison n'est pas juste, Gontran; je vous aurais toujours
+aimé, j'en suis sûre, si vous n'aviez pas tout fait pour tuer cet amour.
+Je vous dirai avec la même franchise que maintenant vous feriez tout au
+monde pour vaincre ma profonde indifférence, que vous n'y réussiriez
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin ce ne sont que des étourderies, ce n'est qu'une infidélité,
+et il n'y a pas une femme qui, après son premier mouvement de vanité
+blessée, ne pardonne une telle faute.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas non, je ne prétends pas que toutes les femmes pensent ou
+doivent penser comme moi... J'ai tort sans doute, c'est un malheur de ma
+destinée d'être toujours accusée, ou c'est plutôt un vice de mon
+caractère d'être toujours exagéré.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, encore une fois, si c'est seulement la lettre que j'ai écrite à
+votre cousine qui cause votre éloignement pour moi, il n'est pas fondé.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas récriminer sur le passé, Gontran; seulement, puisque
+vous parlez de cette lettre, rappelez-vous-en les termes, et vous
+reconnaîtrez qu'il n'y avait pas une de ses expressions qui ne dût
+porter un coup mortel aux espérances les plus opiniâtres. Vous m'avez
+incurablement blessée comme femme, comme épouse et comme mère. Ce n'est
+pas tout: cette passion, au nom de laquelle vous m'avez sacrifiée sans
+hésitation, sans pitié, a été, est et sera la seule véritable passion de
+votre vie... Vous verrez que mes prévisions se réaliseront. Je l'avoue
+sans fausse humilité ou plutôt avec orgueil, je n'ai rien de ce qu'il
+faut pour lutter avec avantage contre Ursule, si, malgré ses promesses,
+elle veut continuer de vous séduire; je n'ai non plus maintenant aucune
+compensation de c&oelig;ur à vous offrir, si elle continue à vous
+dédaigner. Ce n'est pas tout encore, vous me pardonnerez ma franchise,
+il m'en coûte de vous parler ainsi: tant que je vous ai aimé, je me suis
+tellement aveuglée sur certaines circonstances de votre vie, que, ne
+pouvant les excuser, j'avais fini par me persuader que j'avais été aussi
+coupable que vous; maintenant mes illusions sont dissipées, votre
+conduite m'apparaît dans son véritable jour, et, en admettant que
+j'oublie jamais vos torts, vos infidélités, comme vous dites, il me
+serait impossible d'aimer un homme... que je ne pourrais plus estimer.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde! que signifie?...</p>
+
+<p>&mdash;Avant mon mariage, avant que j'eusse subi la fascination de la passion
+la plus folle, j'aurais su ce que j'ai su depuis... que je ne vous
+aurais pas épousé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, encore une fois, madame, que savez-vous donc qui puisse vous
+empêcher de m'estimer? car je ne suppose pas qu'on soit un malhonnête
+homme par cela même qu'on éprouve un amour insurmontable pour une femme
+qui en est indigne... en admettant que ce que vous dites soit vrai.</p>
+
+<p>Après une dernière hésitation, je racontai à Gontran toute la scène de
+la maison isolée de M. Lugarto, et de quelle manière M. de Mortagne et
+M. de Rochegune avaient forcé cet homme à restituer le faux que Gontran
+avait commis.</p>
+
+<p>Mon mari fut atterré.</p>
+
+<p>Pendant ce court récit, il ne me dit pas un mot.</p>
+
+<p>Aux termes où j'en étais avec lui, je n'avais plus de scrupules à
+conserver; il ne pouvait plus y avoir de tels secrets, de tels
+ménagements entre nous, je tenais à établir franchement ma position
+envers mon mari.</p>
+
+<p>Si je voulais être généreuse plus tard, je ne voulais pas être dupe.</p>
+
+<p>Aux sombres regards qu'il me jeta de temps à autre en marchant avec
+agitation dans la chambre, je vis que, selon les prévisions de M. de
+Mortagne, mon mari ne me pardonnerait jamais d'être instruite de cette
+fatale action.</p>
+
+<p>Après avoir marché quelques moments avec agitation, Gontran s'assit dans
+un fauteuil et cacha sa tête dans ses mains.</p>
+
+<p>Il me fit pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous aime plus d'amour,&mdash;lui dis-je;&mdash;vous avez commis une
+action coupable, mais je n'en porte pas moins votre nom. Vous êtes le
+père de mon enfant, c'est assez vous dire que si vous avez à jamais
+perdu un c&oelig;ur brûlant du plus saint amour, il vous reste aux yeux du
+monde une femme; et cette femme ne manquera jamais aux devoirs que sa
+position lui impose envers vous. En apparence, rien ne sera donc changé
+dans nos relations; sans les calomnies dont nous sommes victimes, je
+vous aurais demandé une séparation amiable; mais, quoi qu'en dise
+mademoiselle de Maran, nous ne pourrions, je le crois, que perdre tous
+deux à cet éclat. Il sera donc convenable que nous vivions encore
+quelque temps ainsi que nous vivons; plus tard, nous agirons selon les
+circonstances.</p>
+
+<p>&mdash;Soit,&mdash;dit brusquement Gontran.&mdash;Je ne chercherai pas à vous faire
+revenir de vos préventions; désormais nous vivrons sépares, et je vous
+débarrasserai au plus lot de mon odieuse présence... Vous n'oubliez pas
+le mal que l'on vous fait... vous avez raison.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que maintenant je l'ai complétement oublié; je pourrais
+me venger que je ne me vengerais pas. L'effet subsiste, les causes me
+sont maintenant indifférentes.</p>
+
+<p>Après un moment de silence, Gontran s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, non, c'est impossible, tant de froideur ne peut avoir
+succédé à tant de dévouement, vous ne pouvez me traiter avec tant de
+cruauté!... surtout dans un moment...</p>
+
+<p>&mdash;Où vous avez besoin de consolation, peut-être?...&mdash;dis-je à
+Gontran;&mdash;aussi je vous assure que ce n'est pas la jalousie qui
+m'empêcherait de vous plaindre, mais le respect humain; je vois trop que
+l'amour que vous ressentez vous sera fatal pour ne pas en être
+épouvantée: tout ce qui vous arrivera de malheureux ne me trouvera
+jamais insensible...</p>
+
+<p>&mdash;Après tout,&mdash;s'écria Gontran en se levant brusquement,&mdash;je suis bien
+fou de m'affecter! Comme vous le dites, madame, notre position est
+parfaitement tranchée; vous ne m'aimez plus d'amour, soit: on vit
+parfaitement bien en ménage sans amour. Ma présence vous est importune,
+je vous l'épargnerai: vous vivrez de votre côté, moi du mien; je ne
+m'oppose pas le moins du monde à vos projets.</p>
+
+<p>&mdash;Gontran, seulement il est un point très-délicat qui me reste à
+aborder; je désire que les deux tiers de ma fortune soient placés de
+manière à ce que l'avenir de notre enfant soit assuré.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soin me regarde, madame, j'y veillerai.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois devoir vous prévenir qu'ignorant complétement les affaires,
+et désirant que celle-là soit faite le plus régulièrement possible, je
+prendrai les conseils de M. de Mortagne.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurai jamais aucune relation avec cet homme, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous le demande pas non plus. Vous aurez la bonté de me fournir
+la preuve que mes intentions seront exécutées. Si M. de Mortagne trouve
+cette pièce en règle et suffisante, je ne vous demande rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ceci, madame, ne peut se faire comme vous le désirez. Le sort de
+notre enfant m'intéresse autant que vous: c'est à moi, à moi seul d'y
+pourvoir; et je ferai pour cela ce qui sera nécessaire sans que vous
+exerciez votre contrôle sur des affaires qui me regardent exclusivement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas me donner de garantie certaine pour ce que je vous
+demande, Gontran?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois alors vous prévenir que j'emploierai tous les moyens possibles
+pour y parvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, madame, vous êtes libre.</p>
+
+<p>Telle fut l'issue de cet entretien avec mon mari.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="F-CHAPITRE_XVI" id="F-CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h3>
+
+<h4>DÉSESPOIR D'AMOUR.</h4>
+
+<p>Quelques jours après cet entretien, M. de Lancry envoya à Paris son
+valet de chambre, en qui il avait toute confiance.</p>
+
+<p>Depuis le départ de cet homme, mon mari reçut presque chaque jour une
+lettre de lui.</p>
+
+<p>J'attendais avec autant d'impatience que d'inquiétude la réponse de M.
+de Mortagne.</p>
+
+<p>C'était la seconde fois que je lui écrivais. Je ne comprenais pas son
+silence.</p>
+
+<p>Ma vie continuait de se passer triste et morne. Quelquefois je
+m'étonnais de ce que l'indifférence avait si subitement remplacé
+l'amour; cela était pourtant naturel.</p>
+
+<p>Les sentiments violents et profonds ne peuvent passer par les pâles
+transitions d'un refroidissement successif.</p>
+
+<p>Ils vivent toujours, ou ils s'éteignent comme ils sont venus...
+subitement, après avoir résisté longtemps, vaillamment, aux atteintes
+les plus cruelles.</p>
+
+<p>Oui, ces sentiments tombent et meurent tout à coup, comme le guerrier
+qui s'aperçoit seulement en expirant qu'il est criblé de blessures et
+qu'il a perdu tout son sang dans le combat.</p>
+
+<p>Une chose encore me surprenait et je ne savais si je devais en être
+fière ou honteuse... Cette désaffection me glaçait le c&oelig;ur; mais bien
+des circonstances de ma vie m'avaient été plus douloureuses.</p>
+
+<p>Était-ce du courage? était-ce de la résignation? était-ce de
+l'indifférence?</p>
+
+<p>Je surpris bientôt le secret de ma conduite.</p>
+
+<p>Je me consolais de ne plus aimer M. de Lancry, en songeant que toutes
+les puissances de mon âme seraient désormais concentrées sur un seul
+être. Mon c&oelig;ur me trompait-il encore? n'était-ce pas continuer
+d'aimer Gontran que d'idolâtrer son enfant?</p>
+
+<p>Je ne pouvais donc pas m'abuser: l'amour maternel remplissait mon
+c&oelig;ur tout entier, seul il causait ma fermeté. Car lorsque, par
+malheur, je songeais que la divine espérance dont le ciel m'avait douée
+n'était qu'<i>une espérance</i>, lorsque je me demandais quel serait le vide
+de mon c&oelig;ur si elle m'était ravie... oh! alors j'étais saisie de
+vertige et je détournais ma vue de ce ténébreux abîme pour la reporter
+vers le radieux avenir qui seul m'attachait à la vie....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>L'hiver était arrivé avec ses sombres froids, ses tristes brouillards,
+ses longues soirées, que la douce intimité du foyer domestique
+n'abrégeait pas.</p>
+
+<p>A déjeuner, à dîner, j'échangeais quelques rares paroles avec Gontran;
+puis il rentrait chez lui, moi chez moi.</p>
+
+<p>Ses habitudes étaient complétement changées.</p>
+
+<p>Il ne chassait plus; mais, malgré la rigueur de la saison, presque
+chaque jour il sortait à pied dans la forêt: il y passait de longues
+heures, revenait avec une scrupuleuse exactitude pour l'heure de la
+poste, puis il repartait et ne rentrait quelquefois qu'à la nuit noire.</p>
+
+<p>D'autres fois il restait deux ou trois jours renfermé chez lui; il s'y
+faisait servir et n'en sortait pas.</p>
+
+<p>Ses traits commençaient à s'altérer d'une manière effrayante; ses joues
+creuses, ses yeux caves, le sourire nerveux qui contractait ses lèvres,
+donnaient à sa physionomie une expression de douleur, de chagrin,
+d'abattement, que je ne lui avais jamais vue.</p>
+
+<p>A l'heure de la poste il ne pouvait vaincre son anxiété; il allait
+lui-même au-devant du messager. Un jour, de l'une de mes fenêtres, je le
+vis recevoir une lettre, la regarder quelque temps avec crainte, comme
+s'il eût redouté de l'ouvrir, puis la lire avidement, et ensuite la
+déchirer et la fouler aux pieds avec rage.</p>
+
+<p>Par deux fois il fit faire tous les préparatifs de son départ, et il le
+suspendit.</p>
+
+<p>Un soir j'étais dans mon parloir avec Blondeau à ouvrir une caisse de
+robes d'enfant que j'avais fait venir d'Angleterre; tout à coup Gontran,
+pâle, défait, presque égaré, entra en s'écriant avec un accent
+déchirant:&mdash;Mathilde... je ne puis plus longtemps...&mdash;Mais, voyant
+Blondeau, il s'interrompit et disparut.</p>
+
+<p>Je le cherchai; il était renfermé chez lui; je restai longtemps à sa
+porte sans qu'il voulût m'ouvrir.</p>
+
+<p>Un autre jour, il quitta les vêtements négligés qu'il portait,
+s'habilla avec la plus grande élégance, entra chez moi, et me dit d'un
+air égaré:</p>
+
+<p>&mdash;Franchement, comment me trouvez-vous? suis-je très-changé? En un mot,
+ne suis-je plus capable de plaire? ou suis-je encore <i>aussi bien</i> que
+j'étais autrefois?</p>
+
+<p>Je le regardai avec surprise... Il s'écria violemment en frappant du
+pied:&mdash;Je vous demande si je suis très-changé; m'entendez-vous?</p>
+
+<p>A mon étonnement avait succédé la frayeur, tant cette question et l'air
+dont il la faisait me semblaient insensés. Je ne savais que lui
+répondre. Il sortit en fureur, après avoir brisé une coupe de porcelaine
+de Chine qui se trouvait sur une table.</p>
+
+<p>Enfin, l'avouerai-je! Blondeau sut par notre maître d'hôtel que M. de
+Lancry s'enivrait quelquefois le soir avec des liqueurs fortes qu'il se
+faisait porter chez lui.</p>
+
+<p>Je ne pouvais plus en douter, ces excès, ces emportements, les
+bizarreries de Gontran, me prouvaient qu'il ressentait les violentes
+agitations d'une passion désespérée, et qu'il voulait quelquefois
+chercher dans l'ivresse l'oubli de ses peines.</p>
+
+<p>La pitié qu'il m'inspira me fit croire que tout amour était à jamais
+éteint dans mon c&oelig;ur. J'étais navrée de le voir si malheureux;
+j'accusais amèrement Ursule, mais je ne ressentais plus de jalousie
+contre elle.</p>
+
+<p>A mon grand regret, je sentais que je ne pouvais rien pour Gontran et
+que mes consolations devaient être stériles. Je ne voulais ni n'osais
+d'ailleurs aborder un pareil sujet avec lui, j'attendis donc une
+occasion favorable.</p>
+
+<p>Un jour, le courrier étant arrivé un peu plus tôt que de coutume, on
+apporta les lettres de mon mari dans la bibliothèque, où je le trouvai
+en allant chercher un livre.</p>
+
+<p>Il rompit le cachet avec émotion, lut, pâlit, laissa tomber la lettre,
+et se cacha le front dans ses deux mains.</p>
+
+<p>Je m'approchai de lui tout émue.</p>
+
+<p>&mdash;Gontran,&mdash;lui dis-je,&mdash;vous souffrez...</p>
+
+<p>Il tressaillit, releva vivement sa tête...</p>
+
+<p>Il pleurait!...</p>
+
+<p>Sa figure flétrie exprimait un désespoir profond.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui... je souffre,&mdash;me dit-il avec amertume;&mdash;que vous
+importe?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, mon ami,&mdash;lui dis-je en prenant sa main brûlante et
+amaigrie; il est des chagrins dont je puis maintenant vous plaindre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous? vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, par cela même que je n'ai plus pour vous d'amour, je puis... je
+dois vous apporter les consolations d'une amie... Vous souffrez... je
+n'ai pas besoin de vous demander la cause du changement que j'ai
+remarqué en vous depuis quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui...&mdash;s'écria-t-il hors de lui;&mdash;pourquoi me
+contraindrais-je avec vous maintenant? Oui, <i>je l'aime</i> avec passion;
+oui, je l'aime comme un enfant, comme un insensé... oui, je l'aime comme
+personne n'a jamais aimé... et pourtant ses dédains sont impitoyables.
+C'est à cause de moi qu'elle est perdue... et elle ne veut pas même que
+je me fasse un droit du malheur que je lui ai causé... Car, enfin, il
+est maintenant de mon honneur de la protéger... et... mais, tenez:
+pardon... pardon... c'est à vous... à vous, mon Dieu... que je dis cela!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pouvez me le dire, Gontran; vous ne m'apprenez rien là de
+nouveau, je ne puis plus avoir de doute sur la passion qui vous
+désole... fatale... fatale passion qui m'a déjà coûté mon bonheur, et
+qui ne vous cause que des chagrins!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, fatale, bien fatale! Vous ne savez pas ce qu'elle m'a aussi
+coûté de larmes, de désespoirs cachés, d'accès de rage impuissante, de
+résolutions folles ou criminelles!... Vous ne savez pas les ignobles
+étourdissements que j'ai demandés à l'ivresse... Oh! cette femme
+infernale savait bien quel amour elle me jetait au c&oelig;ur!... Infâme et
+horrible amour... auquel je vous ai déjà sacrifiée... vous!... Tenez, je
+suis un misérable, ou plutôt je suis un fou... et pourtant... malgré
+moi, chaque jour cet amour augmente... deux fois j'ai été sur le point
+d'aller la rejoindre... mais je n'ai pas osé: avec un caractère aussi
+intraitable que celui de cette femme, une fausse démarche peut tout
+perdre... et malgré moi encore, je conserve toujours une lueur
+d'espoir... mais, tenez: encore pardon, mon Dieu... je vous irrite, je
+vous blesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis maintenant tout entendre, je vous le jure, Gontran... pour
+vous et pour moi, c'est une triste compensation à ce que nous avons
+perdu tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le sais... je le sais!... Je ne puis plus compter sur votre
+amour, il faut y renoncer; mais ne soyez pas impitoyable, laissez-moi
+épancher mon c&oelig;ur près de vous... Maintenant que vous ne m'aimez
+plus, cela ne peut pas vous froisser... Allez, Mathilde, je suis si
+malheureux, que c'est presque vous venger de moi-même que de vous avouer
+ce que j'endure. Oh! si vous saviez ce que c'est que de souffrir d'une
+douleur muette et concentrée!...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, Gontran... je le sais...</p>
+
+<p>&mdash;Vingt fois j'ai été sur le point de me jeter à vos genoux, de vous
+tout avouer, de vous demander au moins votre pitié. Mais tous mes torts
+passés me revenaient à la pensée, j'ai eu honte de moi-même, je n'ai pas
+osé... En silence, j'ai dévoré mes larmes... oui, car je pleure, vous le
+voyez bien... je suis faible, je pleure comme un enfant.</p>
+
+<p>Et il pleurait encore; puis, essuyant ses larmes, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle est donc sans pitié, cette femme... mais elle ne réfléchit
+donc pas que je vous ai sacrifiée à elle... vous, noble... généreuse
+créature, aussi noble, aussi généreuse qu'elle est, elle, perverse et
+infâme... Mais elle ne songe donc pas... que mon aveuglement peut avoir
+un terme!... Quoi qu'elle en dise, son orgueil infernal est flatté de me
+voir à ses pieds... Elle ne sait donc pas que mon illusion dissipée, il
+ne me restera pour elle que mépris et que haine... Oh! sa vanité peut
+encore recevoir un coup cruel en me voyant revenir à vous, qu'elle envie
+toujours, quoi qu'elle dise.</p>
+
+<p>&mdash;Tout retour vers le passé est impossible, Gontran; il faut renoncer à
+tout jamais à porter à Ursule ce coup que vous croyez si rude à son
+orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tenez, méprisez-moi, Mathilde, mais je ne puis vous le taire;
+c'est depuis que vous m'avez dit ces mots, si cruels dans votre bouche:
+<i>Je ne vous aime plus</i>, que j'ai seulement senti tout ce que j'ai perdu
+en vous perdant... Oui, ce qui rend mon chagrin plus affreux encore...
+c'est de ne pouvoir plus me dire: J'ai toujours la, près de moi, un
+c&oelig;ur noble, aimant, généreux, qui oublie, qui pardonne, et auquel je
+reviens toujours avec confiance, parce que sa bonté est inépuisable...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... ce c&oelig;ur était ainsi... à vous, oh! bien à vous, Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce c&oelig;ur est encore à moi... Vous vous abusez, Mathilde... un
+amour comme le nôtre laisse dans le c&oelig;ur des racines inaltérables; il
+peut languir pendant quelque temps, mais il reparaît bientôt plus vivace
+que jamais. Mathilde, ne me désespérez pas, aidez-moi à vaincre cette
+abominable passion: je vous le jure, je n'ai jamais mieux apprécié tout
+ce qu'il y a de grand, d'élevé dans votre c&oelig;ur... Oh! quelle serait
+sa rage, à cette femme, si elle <i>nous croyait heureux</i>, unis, tendrement
+occupés l'un de l'autre!... Quel coup mortel recevrait son orgueil!
+Tenez, Mathilde... soyons sans pitié pour elle... venez, venez à Paris,
+et <i>affectons</i> de paraître devant elle plus passionnés que jamais; elle
+aussi, alors, connaîtra les angoisses qu'elle nous a fait souffrir...</p>
+
+<p>Cette étrange proposition me prouva l'exaltation de Gontran, et combien
+la passion est toujours aveugle et personnelle.</p>
+
+<p>Il ne pouvait pas avoir dans ce moment l'intention de me blesser, et il
+me proposait de jouer un rôle odieux pour exciter la jalousie d'Ursule!</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois,&mdash;dis-je à mon mari,&mdash;ces paroles m'auraient fait un mal
+horrible, aujourd'hui elles me font tristement sourire... Hélas! l'amour
+vous domine à ce point, que vous ne vous apercevez pas que cette
+velléité d'un retour à moi est une nouvelle preuve de l'irrésistible
+influence qu'Ursule exerce sur vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela est affreux pourtant... Si cette femme ne doit jamais
+m'aimer!&mdash;s'écria-t-il,&mdash;si elle se rit de mes souffrances, si ses
+dédains ne sont pas un manége de coquetterie, pourquoi ne puis-je donc
+renoncer à l'espoir de me faire aimer un jour? Pourquoi trouvé-je une
+amère volupté dans les chagrins qu'elle me cause? Pourquoi est-ce que je
+l'adore enfin... quoique je la sache dissimulée, perfide et indifférente
+à mon amour?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu... mon Dieu!&mdash;m'écriai-je en joignant les mains,&mdash;votre
+volonté est toute-puissante; pour punir Gontran, vous lui faites endurer
+tout ce qu'il m'a fait souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, Mathilde?</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, Gontran, qu'il y a quelque chose de providentiel dans ce
+qui se passe ici?... Lorsque j'éprouvais pour vous une passion aveugle,
+opiniâtre, moi aussi je me disais: Si Gontran ne m'aime plus, pourquoi
+ai-je en moi l'espoir enraciné de m'en faire encore aimer? pourquoi son
+indifférence, ses duretés ne me lassent-elles pas? Comme vous je me
+demandais cela, Gontran; comme vous je trouvais une sorte d'amère
+volupté dans ces chagrins; comme vous, chaque jour, j'affrontais vos
+nouveaux mépris avec une confiance désespérée... comme vous, sans doute,
+je passais de longues nuits à interroger ce douloureux mystère de l'âme!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'est-ce pas qu'il n'y a rien de plus affreux que de se sentir
+entraîné par un sentiment irrésistible?&mdash;s'écria Gontran, tellement
+absorbé par sa personnalité, qu'il oubliait que c'était à moi qu'il
+parlait.&mdash;Oh! n'est-ce pas,&mdash;reprit-il,&mdash;n'est-ce pas qu'il est affreux
+de voir, de reconnaître que la raison, que la volonté, que le devoir,
+que l'honneur, sont impuissants pour conjurer ce fatal enivrement?</p>
+
+<p>&mdash;Vous peignez avec de terribles couleurs les maux que vous m'avez
+causés, Gontran... Mais moi, en vous aimant malgré vos dédains, je
+cédais à la voix du devoir, c'était l'exagération d'un noble amour... En
+aimant cette femme malgré ses mépris, vous cédez à un penchant
+coupable... c'est l'exagération d'un criminel amour.</p>
+
+<p>Un moment abattu, l'égoïsme indomptable de M. de Lancry se manifesta de
+nouveau. Il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Par le ciel! il y a un abîme entre votre caractère et le mien... Vous
+êtes une pauvre jeune femme, faible et sans énergie; vous ne saviez rien
+de la vie et des passions; mais je n'en suis pas là... Après tout, il ne
+sera pas dit qu'une provinciale de dix-huit ans, inconnue, sans
+consistance et maintenant perdue, abandonnée de tous, me jouera de la
+sorte... Elle me fuit... elle ne veut pas consentir à me recevoir, donc
+elle me craint... Oh! je le comprends; ce caractère insolent et hautain
+redoute de rencontrer un maître... La vanité ne m'aveugle pas, elle
+cherche à se tromper elle-même; elle est si rusée, elle me craint
+tellement, que dans sa lettre, pour m'ôter tout soupçon de l'influence
+que j'exerce sur elle, elle attribue d'avance à mon amour-propre la
+juste confiance que doit me donner toute sa conduite; car elle m'a dit
+ces mots: <i>Que votre orgueil n'aille pas s'imaginer que je vous fuis
+parce que je vous crains</i>... C'est cela... c'est cela... Plus de doute,
+je m'étais désespéré trop tôt... elle me craint... donc elle m'aime...
+L'amour me rendait aussi aveugle qu'un écolier... Oh! Mathilde, vous
+serez vengée.</p>
+
+<p>J'interrompis mon mari.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, Gontran... Tout à l'heure je vous ai vu malheureux;
+quoique la cause de ce malheur fût pour moi un outrage, j'ai pu un
+moment compatir à des peines que j'avais éprouvées, et oublier que
+c'était vous qui les aviez causées. Maintenant l'espoir renaît dans
+votre c&oelig;ur; vous me l'exprimez si durement, qu'il serait indigne de
+moi de vous dire un mot de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde... pardon... Mon Dieu... je suis insensé.</p>
+
+<p>&mdash;Moi qui ai ma raison... je vous donnerai un dernier avis. Ursule est
+plus habile que vous; vous tombez dans le piége le plus grossier qu'elle
+vous a tendu.</p>
+
+<p>&mdash;Un piége? Quel piége?</p>
+
+<p>&mdash;Si elle ne vous eût laissé aucun espoir, vous l'eussiez oubliée
+peut-être; mais, en vous faisant soupçonner qu'elle vous fuyait par
+crainte de vous aimer trop, elle gardait une sorte d'influence sur vous
+et me portait ainsi un dernier coup sans que je pusse me plaindre,
+puisqu'elle cessait de vous voir, selon sa promesse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est attribuer une odieuse arrière-pensée à une conduite remplie de
+générosité,&mdash;s'écria M. de Lancry.</p>
+
+<p>Ce reproche me révolta.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! quelle a donc été sa générosité, à cette femme? Comment, après
+m'avoir frappée dans ce que j'avais de plus cher, elle m'a dit: Je n'ai
+jamais aimé votre mari, mais je l'ai rendu complice d'une infâme
+trahison; maintenant je me repens et je vous jure de ne plus le voir!
+Quel sacrifice! après m'avoir fait tout le mal possible, elle renonce à
+un homme qu'elle n'aimait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, par l'aveu de sa faute, elle mettait son avenir entre vos mains,
+madame! et vous avez vu qu'elle ne s'exagérait pas l'inflexible sévérité
+de son mari!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ne savait-elle pas, monsieur, que j'étais incapable de la perdre?
+Ne lui avais-je pas déjà donné mille preuves de ma bonté, de ma
+faiblesse? Cessez donc d'exalter si haut ce que vous appelez la
+générosité de cette femme... Elle me frappait dans le présent, et elle
+ne pouvait rien pour les maux passés.</p>
+
+<p>Indignée de l'égoïsme de M. de Lancry, je me levai pour sortir... mais
+il s'approcha de moi avec confusion et me prit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon,&mdash;me dit-il tristement,&mdash;pardon; j'ai honte maintenant de mes
+paroles; je sens, hélas! ce qu'elles ont de blessant. C'était déjà si
+bon à vous que de m'écouter... Pardon encore... mais je suis si
+malheureux, que je me trouve sans force dans cette lutte; mon énergie a
+pâli, je n'ai plus même la puissance de vouloir: chaque jour je renonce
+à mes résolutions de la veille... Cette malheureuse pensée est là,
+toujours là, présente et inflexible; je ne puis lui échapper. Oh! tenez,
+cette position est horrible!... Que faire, mon Dieu, que faire?</p>
+
+<p>Et cet homme d'un caractère si dur et si entier versa de nouveau des
+larmes.</p>
+
+<p>Cette honteuse faiblesse m'indigna plus qu'elle ne me toucha.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire!&mdash;lui dis-je,&mdash;que faire! vous me le demandez? A voir votre
+accablement, vos impuissants regrets, votre facile résignation à un
+penchant criminel, ne dirait-on pas que vous êtes invinciblement forcé à
+agir comme vous agissez!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que cette influence est irrésistible, Mathilde...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis, moi, que ce sont de lâches excuses! Que faire,
+dites-vous? Il faut vous conduire enfin en honnête homme, en homme de
+c&oelig;ur! Écoutez-moi, Gontran: je ne suis plus aveuglée sur vous; le
+moment est venu de vous parler avec une rude franchise: mon avenir et le
+vôtre, celui de notre enfant, dépendent de la résolution que vous allez
+prendre aujourd'hui! Vous m'avez épousée sans amour, vous avez commis
+une action qui touche au déshonneur, vous m'avez jusqu'ici rendue la
+plus malheureuse des femmes, vous nourrissez une passion misérable...</p>
+
+<p>&mdash;Encore des reproches... ayez donc pitié de moi à votre tour, Mathilde!</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous rappelle ce triste passé, c'est pour bien établir votre
+position et la mienne, et répondre à votre question... <i>Que faire?</i> je
+vais vous le dire... moi... Aujourd'hui, au moment où nous parlons, il
+dépend encore de vous d'avoir une vie heureuse et honorée, demain
+peut-être il serait trop tard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui! éclairez-moi, consolez-moi... venez à mon aide...
+Mathilde, vous ne pouvez avoir que de nobles inspirations, je les
+suivrai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes jeune, courageux, vous avez de l'esprit, vous êtes riche;
+vous êtes assez heureux pour que la preuve d'une fatale action, qui
+pouvait vous déshonorer, soit anéantie; vous êtes assez heureux pour que
+le vrai et le faux soient tellement confondus dans les calomnies du
+monde, que les honnêtes gens hésiteront à se prononcer contre vous:
+changez de vie, devenez utile, faites compter avec vous, et l'opinion du
+monde vous reviendra.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, encore... comment... par quels moyens?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'ici, à part vos services militaires, votre vie a été oisive,
+dissipée, donnez-lui un but sérieux, servez votre pays, occupez-vous...
+N'est-il pas des carrières honorables que vous pouvez encore embrasser?
+n'avez-vous pas été militaire, diplomate?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'accepterai ni ne demanderai jamais aucun emploi à ce
+gouvernement.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, vous avez raison... cette susceptibilité se comprend. Par votre
+position... par votre reconnaissance pour une famille qui a comblé vous
+et les vôtres, et à laquelle mes parents aussi ont toujours été dévoués,
+vous appartenez au parti qui représente les droits et les espérances de
+cette royale famille: eh bien! joignez-vous à ses courageux défenseurs.</p>
+
+<p>&mdash;Me conseillez-vous donc d'aller en Vendée?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous conseille pas de prendre part à la guerre civile. Il est
+des entraînements que je comprends, que j'excuse, que j'admire
+peut-être, mais que je ne voudrais pas vous voir partager: n'est-il pas
+d'autre moyen de servir cette opinion?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, comment?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que sais-je... A la Chambre, par exemple; n'y a-t-il pas une belle
+place à prendre parmi les royalistes?</p>
+
+<p>&mdash;A la Chambre, vous n'y songez pas... quelles chances d'ailleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le vouliez, vous pourriez en avoir de grandes... Les
+propriétés que nous possédons ici, les souvenirs que ma famille y a
+laissés, favoriseraient, j'en suis sûre, votre élection; acceptez cette
+espérance; que désormais vos pensées tendent à ce but. Votre esprit est
+facile et brillant, donnez-lui la solidité, la profondeur qui lui
+manquent. Vous voulez représenter votre pays, étudiez ses lois, son
+gouvernement... Complétez, par une instruction sérieuse, les avantages
+que nous donnent la pratique et la connaissance du monde... Vous avez
+autour de nous nos fermiers, nos tenanciers, toutes personnes dont peut
+dépendre une élection. Exercez sur eux le charme que vous possédez quand
+vous le voulez, informez-vous de leurs intérêts, de leurs besoins,
+faites-vous aimer: jusqu'ici ils n'ont vu en vous que le gentilhomme
+oisif et indifférent aux grandes questions qui agitent le pays;
+montrez-leur que vous êtes capable d'autre chose que de conduire votre
+meute; prouvez-leur qu'on peut être d'ancienne race, qu'on peut défendre
+des principes que l'on croit salutaires, des droits que l'on croit
+divins, et qu'on peut aussi prendre en main la pieuse et noble cause des
+gens qui travaillent, qui souffrent, et les défendre à la face du
+pays... Employez à d'utiles études les longues soirées d'hiver, chaque
+jour parcourez nos campagnes; soyez bon, juste, affable, vous vous ferez
+des créatures; laissez-moi réaliser ce projet que vous avez si
+impitoyablement rejeté: à force de bienfaits, à force de services, vous
+vous rendrez nécessaire, et un jour sans doute vous serez récompensé de
+vos soins, de vos travaux, par le suffrage de ce pays... Donnez ce but à
+votre vie, Gontran... alors vous combattrez avec succès, alors vous
+surmonterez la honteuse passion qui vous abat et qui vous énerve... Pour
+vous encourager dans cette voie belle et glorieuse, vous n'aurez plus
+sans doute, auprès de vous, un c&oelig;ur brûlant de l'amour le plus
+passionné... mais vous aurez du moins une amie sincère qui vous tiendra
+compte de chaque effort, de chaque louable résolution, qui vous bénira
+d'être courageux et bon; et puis vous vous direz que cette tâche que
+vous vous imposez, non-seulement peut vous délivrer d'une misérable
+faiblesse, mais qu'elle peut aussi relever et ennoblir le nom que
+portera votre enfant... Alors Gontran... peut-être en vous voyant si
+changé, en vous voyant si bon, parce que vous serez heureux et satisfait
+de vous... peut-être ce triste c&oelig;ur, que je sens maintenant froid et
+mort pour vous, se ravivera-t-il par un de ces miracles dont le ciel
+récompense quelquefois les vaillantes résolutions... Si, au contraire,
+le coup qui l'a frappé a été mortel... eh bien! ma sérieuse amitié,
+l'éducation de notre enfant, la considération du monde, votre renommée,
+une louable ambition, peut-être, occuperont assez votre vie pour vous
+rendre moins regrettable <i>cet amour dans le mariage</i> dont vous parliez
+autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi... ce sont les circonstances qui ont renversé cet
+espoir! Nous avons aussi eu de beaux jours!</p>
+
+<p>&mdash;De trop beaux jours, Gontran!... Un de vos torts a été de me rendre
+d'abord trop heureuse, sachant qu'une telle félicité ne pouvait pas
+durer... mon tort à moi a été de croire à la continuation d'un pareil
+bonheur!... Quand les mécomptes sont venus, je n'ai pas eu le courage de
+prendre résolument un parti; ma délicatesse est devenue une
+susceptibilité outrée, je n'ai su que souffrir. Il a fallu ce
+désillusionnement complet pour me rendre à moi-même, à la raison...
+Peut-être le langage ferme et sensé que je vous tiens aujourd'hui eût
+fait germer en vous de nobles désirs, eût étouffé de honteux projets: je
+vous aurais à la fois rehaussé à vos propres yeux et aux miens... mais,
+encore une fois, moi j'avais cru à vos paroles... la déception a été
+terrible! Pendant ce temps de lutte entre mon amour et vos dédains, ma
+raison s'était obscurcie, affaiblie; mais, je le sens, elle s'est
+affermie, agrandie, élevée, par la conscience des nouveaux devoirs que
+la nature m'impose... maintenant je vois, je juge et je parle autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Autrement... oui, autrement en effet,&mdash;me dit Gontran, qui m'avait
+écoutée avec une surprise croissante qui lui ôtait la faculté de
+m'interrompre.&mdash;Comment, Mathilde? comment! c'est vous... vous que
+j'entends? vous toujours si faible... si résignée!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, répondez Gontran... Me direz-vous encore en pleurant ces mots
+indignes de vous... «<i>Que faire?</i>... contre la passion insensée qui
+m'obsède...»</p>
+
+<p>&mdash;Non, non!&mdash;s'écria M. de Lancry,&mdash;non! vous serez comme toujours, mon
+bon ange! vos nobles et sévères paroles m'ont ouvert un horizon tout
+nouveau... Oui, oui, je lutterai, je vaincrai cette passion... J'aurai
+un double but à atteindre, une double récompense à espérer: me
+réhabiliter à vos yeux et à ceux du monde, et reconquérir ce noble
+c&oelig;ur que j'ai perdu... Oh! noble femme parmi les plus nobles femmes,
+quand je compare ce langage digne, élevé, à toutes les cyniques
+forfanteries d'Ursule; quand je compare l'émotion pure, salutaire, qu'il
+me cause, les idées généreuses qu'il éveille en moi, aux ressentiments
+amers que me laissait toujours son esprit ironique et hautain, je ne
+puis comprendre combien j'ai pu à ce point vous méconnaître, vous
+sacrifier... Oh! Mathilde, pour me donner du courage, pour m'affermir
+dans ma résolution, laissez-moi croire que cet engourdissement passager
+de votre c&oelig;ur cessera bientôt! Cette vie nouvelle me serait si douce,
+partagée avec vous, tendre et aimante comme autrefois...</p>
+
+<p>&mdash;Cela est impossible, Gontran: je vous le répète, vous trouverez en moi
+tout l'appui, toute l'affection que le devoir m'impose; je ne puis vous
+promettre rien de plus. Notre mariage d'amour a passé, un mariage de
+convenance lui succède: ce seront des relations calmes et tristes, mais
+remplies de sollicitude et de sincérité... Je ne veux pas me faire
+valoir, Gontran; mais, enfin, réfléchissez à tout ce qui s'est passé
+entre nous, et voyez si je ne me conduis pas...</p>
+
+<p>&mdash;Comme la plus généreuse des femmes, c'est vrai, mille fois vrai!
+L'habitude du bonheur rend si exigeant... que je ne puis me contenter de
+ce que je ne mérite même pas.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, courage, courage, Gontran; la vie peut être belle encore pour
+vous; de nobles ambitions, des occupations attachantes, de glorieux
+triomphes vous consoleront... Peut-être même un jour ne regretterez-vous
+rien... peut-être serai-je la seule à m'apercevoir de la différence qui
+régnera entre le présent et le passé, différence qui vous afflige
+aujourd'hui... Une existence nouvelle peut commencer pour vous...
+courage, courage... Si vous vous trouvez malheureux, songez à ceux qui
+sont plus malheureux que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, courage, Mathilde... vous le verrez, je serai digne de
+vous... De ce jour, comme vous le dites, une vie nouvelle va commencer
+pour moi... Vous avez éveillé dans mon c&oelig;ur une louable ambition; je
+vais suivre vos conseils, en un mot... Malgré moi, d'ailleurs, je
+regrettais, je me reprochais de rester spectateur indifférent de cette
+révolution, et de ne pas au moins protester en faveur d'une famille à
+qui je dois tout... C'était presque une lâcheté. Oh! merci à vous de
+m'en avoir fait honte....</p>
+
+<p>Je l'avoue, cet entretien me donna quelque espoir; je remerciai Dieu de
+m'avoir si bien inspirée.</p>
+
+<p>Plus je réfléchissais aux conseils et aux espérances que j'avais donnés
+à Gontran, plus je m'en applaudissais.</p>
+
+<p>Si l'ambition pouvait germer dans son âme, elle grandirait bien vite
+assez pour étouffer la passion qu'il ressentait pour Ursule.</p>
+
+<p>Gontran, avec son esprit et sa connaissance des hommes, une fois mêlé
+aux affaires politiques, pouvait certainement bientôt arriver à une
+position considérable.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="F-CHAPITRE_XVII" id="F-CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h3>
+
+<h4>LE DÉPART.</h4>
+
+<p>Le lendemain de cette conversation qui m'avait donné tant d'espoir, et
+dans laquelle Gontran m'avait manifesté une si généreuse résolution, je
+ne vis pas mon mari.</p>
+
+<p>Sur les deux heures, le temps était très-beau quoique froid. Je fis
+demander à M. de Lancry s'il voulait faire avec moi une promenade en
+voiture. Blondeau vint me dire qu'il était très-occupé et qu'il
+regrettait de ne pouvoir m'accompagner.</p>
+
+<p>Je crus qu'avec l'ardeur naturelle de son caractère il songeait déjà aux
+travaux qui devaient lui être une distraction si utile.</p>
+
+<p>Je partis seule.</p>
+
+<p>Ce pâle soleil d'hiver me fit du bien; mon c&oelig;ur brisé se dilata;
+malgré moi, une bien vague et bien lointaine espérance vint encore me
+luire.</p>
+
+<p>Quoique je ne me sentisse plus d'amour pour mon mari, quoique sa
+présence me fût souvent pénible à cause des cruels souvenirs qu'elle me
+rappelait, je ne pouvais m'empêcher de songer à la possibilité d'un
+avenir meilleur.</p>
+
+<p>Si M. de Lancry pouvait parvenir, à force de travail et de volonté, à
+vaincre sa passion pour Ursule, et à y substituer une noble ambition,
+alors il était sauvé, il me revenait.</p>
+
+<p>Une fois éveillée chez les hommes de son caractère, l'ambition laisse
+peu de place aux sentiments tendres. Peut-être alors, me tenant compte
+de ma résignation, de mon dévouement, la possession de mon c&oelig;ur
+<i>suffirait-elle</i> à Gontran...</p>
+
+<p>Hélas! ces pensées me prouvèrent la faiblesse de nos résolutions et
+l'instabilité de nos impressions.</p>
+
+<p>Sans doute, ainsi que je l'avais dit à mon mari, je ne l'aimais plus,
+et pourtant, au plus léger espoir de le voir redevenir ce qu'il était
+autrefois, il me semblait que, moi aussi, je retrouverais le même amour
+d'autrefois.</p>
+
+<p>J'aimais mieux croire à la léthargie qu'à la mort de mon c&oelig;ur....</p>
+
+<p>Après une longue promenade, je rentrai; il était presque nuit.</p>
+
+<p>En approchant du château, je fus très-étonnée de voir Blondeau venir à
+ma rencontre dans la longue allée qui conduisait à la grille du parc.</p>
+
+<p>Elle fit signe au cocher; la voiture s'arrêta.</p>
+
+<p>Je fus frappée de l'air triste et inquiet de cette excellente femme.</p>
+
+<p>&mdash;Monte avec moi,&mdash;lui dis-je,&mdash;je te ramènerai.</p>
+
+<p>&mdash;J'allais vous le demander, madame.</p>
+
+<p>Blondeau entra.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! qu'as-tu?&mdash;lui dis-je;&mdash;tu es pâle... agitée... il se passe
+certainement quelque chose d'extraordinaire?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, madame, ne vous alarmez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'y a-t-il donc? tu m'effraies!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venue au-devant de vous, madame, parce que j'ai craint qu'au
+château on ne vous apprît trop brusquement...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, encore une fois, parle donc, qu'est-il arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous, madame... calmez-vous... c'est quelque chose qui va bien
+vous étonner: mais il n'y aurait pas de quoi vous affliger, si vous
+étiez raisonnable... ce serait peut-être pour le mieux, vous seriez plus
+tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Plus tranquille? mais explique-toi donc.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, une lettre que monsieur le vicomte m'a remise pour vous,
+madame, vous apprendra sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre! où est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;La voici, madame; mais la nuit est venue... vous ne pourrez pas la
+lire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que t'a dit M. de Lancry?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, voici ce qui est arrivé. A peine vous veniez de sortir, que
+Germain, que monsieur le vicomte avait envoyé à Paris il y a quelque
+temps et qui lui écrivait tous les jours, est arrivé au château, venant
+de Paris. Il a demandé tout de suite à voir son maître. A peine a-t-il
+eu causé avec monsieur pendant cinq minutes...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, madame,&mdash;reprit Blondeau en hésitant et en me
+regardant avec une douloureuse compassion,&mdash;que cela peut-être vaut
+mieux ainsi... ce départ...</p>
+
+<p>&mdash;Un départ?... M. de Lancry est parti...&mdash;m'écriai-je en joignant les
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;Et fasse le ciel qu'il ne revienne pas!&mdash;dit impétueusement Blondeau,
+ne pouvant se contraindre davantage,&mdash;car vous mourriez à la peine, ma
+pauvre madame...</p>
+
+<p>Sans répondre à Blondeau, je courus chez moi pour lire la lettre de M.
+de Lancry.</p>
+
+<p>Cette lettre, la voici:</p>
+
+<p class="r">
+«Maran, trois heures.<br />
+</p>
+
+<p>«Vous devinerez sans peine la cause de mon départ subit... au point où
+nous en sommes, il est inutile de dissimuler. Vous le voyez bien, il y a
+des fatalités auxquelles on ne peut, sans folie, essayer de résister.</p>
+
+<p>«Ma présence vous serait désormais insupportable, et la vôtre me
+rappellerait des torts que je ne puis ni ne veux nier. Vos qualités et
+mes défauts sont d'une telle nature que nous ne pouvons espérer de vivre
+dans cette sorte d'intimité négative qui suffit à tant d'époux.</p>
+
+<p>«Vos regrets des premiers temps de notre mariage se traduiraient
+toujours en reproches, et votre patiente vertu me rappellerait toujours
+mes fautes; mon caractère s'aigrirait encore davantage, et nous ne
+pourrions que perdre tous deux à un rapprochement.</p>
+
+<p>«Je vous laisse toute liberté, bien certain que vous saurez ménager les
+convenances: je vous demande la même grâce; d'ailleurs mon parti est
+irrévocablement pris, et vous espéreriez en vain m'en faire changer.</p>
+
+<p>«Je pense que vingt-cinq mille francs par an vous suffiront. Soit que
+vous restiez à Maran, comme je vous le conseille, soit que vous veniez à
+Paris, cette pension vous sera exactement comptée.</p>
+
+<p>«Donnez-moi des nouvelles de votre santé; et si vous avez quelques
+objections à me faire sur les dispositions financières que je vous
+propose, écrivez-moi, je tâcherai d'arranger tout selon votre désir.</p>
+
+<p>«J'avais été dupe comme vous de ma bonne résolution d'hier. C'était une
+faiblesse; je n'avais plus la tête à moi: j'ai agi, parlé comme un homme
+sans énergie. Le courant m'emporte; je ferme les yeux et je m'y
+abandonne: quoi que vous disiez, il est des circonstances dans
+lesquelles la volonté est impuissante. «<span class="smcap"> G. de L.</span>»</p>
+
+<p>Le brusque départ de mon mari, la lecture de cette lettre me causèrent
+un tel saisissement, une si violente commotion, que je sentis tout à
+coup je ne sais quel atroce déchirement intérieur!... mon sang se glaça
+dans mes veines... une horrible crainte traversa mon esprit comme un
+trait de feu... je m'évanouis d'épouvante et de douleur..........</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Aujourd'hui comme alors... comme toujours... je vous dirai: Soyez
+maudit, Gontran!... vous avez tué mon enfant dans mon sein!!!...........</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Combien de temps restai-je dans un état voisin de la folie et de la
+stupidité, je ne pus m'en rendre compte alors...</p>
+
+<p>Blondeau ne me quitta pas un jour, pas une nuit. Depuis elle me dit que
+lorsque j'appris l'affreux résultat de mon saisissement, ma raison
+s'égara... je me mis à pousser des éclats de rire convulsifs.</p>
+
+<p>Ce paroxysme nerveux dura jusqu'à ce que mes forces fussent complétement
+épuisées.</p>
+
+<p>Alors je tombai dans une sorte de torpeur, d'engourdissement inerte.
+Pendant cette période, je ne dis pas un mot... je ne semblai pas
+entendre les paroles que l'on m'adressait.</p>
+
+<p>Je restai environ deux mois avant que d'avoir tout à fait repris l'usage
+de ma raison.</p>
+
+<p>Lorsque je revins à moi, il fallut que Blondeau me racontât tout ce qui
+s'était passé; tout, jusqu'au départ de mon mari...</p>
+
+<p>Tout... jusqu'à la révolution que ce départ m'avait causée...</p>
+
+<p>Tout enfin... jusqu'au moment terrible où...</p>
+
+<p>Mais ma plume s'arrête... ma main tremble... tout mon être tressaille
+encore à ce déchirant souvenir!... Oh! mon enfant... mon enfant!</p>
+
+<p>Oh! malheur à vous, Gontran!... malheur à vous!...</p>
+
+<p>Encore à cette heure, mon désespoir éclate en sanglots... Oh! malheur,
+malheur à vous qui avez impitoyablement brisé le dernier... le seul lien
+qui dût m'attacher à la vie!...</p>
+
+<p>Malheur à vous qui m'avez ôté le seul prétexte qui m'aurait permis un
+jour de vous pardonner le mal que vous m'avez fait... Soyez maudit!... à
+tout jamais maudit!......</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Bien des fois je me suis demandé si le brusque départ de Gontran avait
+seul causé le fatal événement qui devait décider de ma vie, ou bien si
+je devais attribuer ce funeste accident aux violents chagrins qui
+m'avaient frappée depuis quelques mois.</p>
+
+<p>Longtemps encore, rougissant de ma faiblesse, je ne voulus pas m'avouer
+cette dernière, cette impardonnable lâcheté: cela était vrai pourtant...
+Malgré l'affreuse trahison de mon mari, malgré sa lettre à Ursule,
+malgré ses aveux, malgré mes ressentiments, quoique je lui eusse dit
+enfin que je ne l'aimais plus... honte! anathème sur moi!! je l'aimais
+encore, je l'aimais, puisque le bouleversement que me causa son départ
+causa la mort prématurée de mon enfant!</p>
+
+<p>Maintenant que toute illusion est à jamais dissipée pour moi et que je
+vois vrai dans le passé... je m'aperçois que, même au milieu des
+chagrins que je croyais les plus désespérés, un secret et vague espoir
+me soutenait encore à mon insu. L'abandon de Gontran me fit sentir tout
+ce que sa présence était pour moi.</p>
+
+<p>En vain je savais qu'il aimait Ursule, en vain il m'avouait cette folle
+et irrésistible passion... Au moins il était là... près de moi; je
+pouvais compter, grâce à mes soins, grâce à ma tendresse, sur un bon
+retour de son c&oelig;ur... Et puis enfin, encore une fois, si cruel, si
+impitoyable qu'il fût... <i>il était là</i>, et mieux vaut souffrir par la
+présence que par l'absence.</p>
+
+<p>Un remords terrible, implacable, me poursuivra désormais toute ma vie...
+Un indigne amour m'a coûté la vie de mon enfant...</p>
+
+<p>Si, comme le disaient mes lèvres menteuses, oubliant, méprisant un homme
+sans foi, j'avais mis tout mon avenir dans l'amour maternel, j'aurais
+supporté le délaissement de cet homme avec calme et dignité...</p>
+
+<p>Il n'en fut pas ainsi. En me causant un atroce déchirement, le départ de
+cet homme me prouva par combien de fibres palpitantes mon c&oelig;ur lui
+était encore attaché...</p>
+
+<p>Mais aussi son infâme abandon, en arrachant ces dernières racines vives
+et saignantes, anéantit, hélas! trop tard, mais à jamais, cet odieux
+amour.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p class="c">FIN DU TOME QUATRIÈME.</p>
+
+<hr class="full" />
+
+<h1><a name="MATHILDE-5" id="MATHILDE-5"></a>MATHILDE</h1>
+
+<hr />
+
+<h2>MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME</h2>
+
+<p class="cb">PAR</p>
+
+<h2>EUGÈNE SÜE.</h2>
+
+<p class="cb">PARIS<br />PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="cb">1845</p>
+
+<h3><a name="TOME_CINQUIEME" id="TOME_CINQUIEME"></a>TOME CINQUIÈME.</h3>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="G-CHAPITRE_I" id="G-CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<h4>LE TESTAMENT.</h4>
+
+<p>Pendant ma maladie, les lettres suivantes de madame de Richeville
+étaient arrivées à Maran...</p>
+
+<p>Blondeau, les voyant cachetées de noir, ne me les remit que lorsque je
+fus hors de danger. Craignant que leur contenu ne fût sinistre, elle
+n'avait pas voulu m'exposer à une émotion peut-être dangereuse.</p>
+
+<p>Les pressentiments de cette femme si bonne et si dévouée ne l'avaient
+pas trompée.</p>
+
+<p class="r">
+Paris, deux heures, janvier 1831.<br />
+</p>
+
+<p>«Je vous écris un mot à la hâte, ma chère Mathilde, pour vous faire part
+d'un bien douloureux événement.</p>
+
+<p>«J'apprends à l'instant que M. de Mortagne a été hier gravement blessé
+en duel... On dit (et je ne puis le croire) que notre malheureux ami,
+dont vous connaissez le caractère et la loyauté, a été l'agresseur.</p>
+
+<p>«Les chirurgiens ne peuvent encore donner aucun espoir! le premier
+appareil ne sera levé que dans la soirée; je ne sais pourquoi je redoute
+que le duel de M. de Mortagne ne soit la suite quelque odieux complot...</p>
+
+<p>«Tout à l'heure, j'étais allée moi-même savoir de ses nouvelles;
+enfoncée dans ma voiture, j'attendais à la porte de la maison qu'il
+habite seul, comme vous savez, que mon valet de pied fût de retour: deux
+hommes de haute taille, bien vêtus, mais d'une tournure vulgaire,
+vinrent sans doute aussi pour s'informer de ses nouvelles. Avant
+d'entrer, ils se firent, en s'excusant de passer l'un devant l'autre,
+quelques révérences grotesques qui me surprirent; après être un instant
+restés dans la maison, ils sortirent et se tinrent une minute devant la
+porte en regardant de côté et d'autre. Alors, l'un de ces hommes, le
+plus grand... (jamais je n'oublierai sa physionomie à la fois basse et
+sinistre, sa figure couperosée, encadrée d'épais favoris d'un roux
+ardent, et illuminée par deux petits yeux d'un gris clair), alors le
+plus grand de ces deux hommes dit à l'autre en riant d'un rire féroce:
+<i>Quand je vous dis que le plomb sous l'aile vaut autant que le plomb
+dans le crâne; je l'avais pourtant ajusté à la tête! mais, moi qui ne
+manque pas une mouche à quarante pas, j'ai été obligé de cligner de
+l'&oelig;il devant le regard de cet homme-là: je n'ai jamais vu un pareil
+regard... C'est ce qui a dérangé mon point de mire.&mdash;Il n'y a pas de mal
+si le coup est</i> <span class="smcap">tout à fait bon</span>,&mdash;reprit l'autre homme avec un accent
+étranger fortement prononcé;&mdash;<i>dans ce cas</i>,&mdash;ajouta-t-il,&mdash;<i>chose
+promise, chose tenue</i>. <span class="smcap">Il</span> <i>n'a que sa parole... et...</i></p>
+
+<p>«Je n'entendis rien de plus, ces deux hommes s'éloignèrent. Je ne puis
+vous dire combien cela m'inquiète. Quels sont ces hommes? quels rapports
+ont pu exister entre M. de Mortagne et des êtres pareils? que signifient
+ces mots: <i>chose promise, chose tenue</i>; <span class="smcap">Il</span> <i>n'a que sa parole</i>; <i>si le
+coup est tout à fait bon</i>, c'est-à-dire, sans doute, si le coup est
+<i>mortel</i>? Quel est ce mystère?...»</p>
+
+<p class="r">
+Huit heures du soir.<br />
+</p>
+
+<p>«M. de Mortagne est dans le même état; on lui a ordonné le silence le
+plus absolu; j'ai fait prier M. de Saint-Pierre, qui a été l'un de ses
+témoins, m'a-t-on dit, de passer chez moi; je voulais l'instruire des
+propos que j'avais entendu tenir par ces deux hommes; il a été frappé
+comme moi de ces étranges paroles. Celui des deux qui a les cheveux roux
+a été l'adversaire de M. de Mortagne.</p>
+
+<p>«Voici les détails que M. de Saint-Pierre m'a donnés sur ce duel.</p>
+
+<p>«M. de Mortagne était venu chez lui vendredi soir, le prévenir qu'il
+avait eu une altercation violente avec un homme qu'il ne connaissait
+pas, mais qu'il avait souvent rencontré depuis quelque temps au Café de
+Paris, où il dîne habituellement. Cet homme et son compagnon
+affectaient toujours de se placer à une table voisine de la sienne dès
+qu'ils en trouvaient l'occasion. Une fois établis de façon à être
+entendus de M. de Mortagne, ils commençaient à parler de l'empereur dans
+les termes les plus grossiers et les plus méprisants. Vous connaissez,
+ma chère Mathilde, l'espèce de culte d'idolâtrie que M. de Mortagne a
+conservé pour Napoléon; vous concevez donc avec quelle impatience il
+devait souffrir de ces entretiens, qui le blessaient dans l'objet de ses
+plus vives sympathies.</p>
+
+<p>«Vendredi dernier, il vint dîner à son habitude; à peine était-il assis
+à sa table, que les deux inconnus arrivèrent, et la même scène se
+renouvela, le même entretien continua. Notre malheureux ami eut d'autant
+plus de peine à se contenir, qu'il lui sembla que ces deux hommes
+échangèrent un signe d'intelligence en regardant de son côté; pourtant
+il conserva assez d'empire sur lui-même pour se lever et sortir sans
+dire un mot, n'ayant aucun motif réel d'agression. Ces deux voisins
+étaient parfaitement libres d'émettre entre eux leurs opinions;
+d'ailleurs, ils ne s'adressaient pas à lui...</p>
+
+<p>«En sortant de dîner, M. de Mortagne alla à la Comédie-Française; il y
+avait peu de monde, il prit une stalle; au bout de quelques instants,
+les deux inconnus vinrent se placer à ses côtés et reprirent leur
+conversation où ils l'avaient laissée. M. de Mortagne crut voir une
+provocation dans l'étrange persistance avec laquelle on le poursuivait;
+il perdit malheureusement patience, son caractère bouillant l'emporta,
+et il dit à l'homme aux favoris roux qu'il n'y avait qu'un misérable
+qui pût oser parler ainsi de l'empereur.</p>
+
+<p>«Cet homme, au lieu de répondre à M. de Mortagne, redoubla d'injures sur
+Napoléon en continuant de s'adresser à son compagnon. Notre malheureux
+ami, que ce sang-froid mit hors de lui, s'oublia jusqu'à secouer
+violemment le bras de l'inconnu, en lui demandant s'il ne l'avait pas
+entendu.</p>
+
+<p>«Celui-ci s'écria vivement: «Vous m'avez appelé misérable, vous avez
+porté la main sur moi; je ne vous ai pas adressé la parole, vous êtes
+l'agresseur, vous me devez satisfaction. Voici mon adresse; demain matin
+mon témoin sera chez vous.» Et il remit une carte à M. de Mortagne.</p>
+
+<p>«Sur cette carte il y avait: <i>le capitaine Le Blanc</i>. Le soir même de
+cette altercation, M. de Mortagne alla chez M. de Saint-Pierre, lui
+avoua qu'il avait eu tort, mais qu'il n'avait pu s'empêcher de
+s'emporter en entendant injurier la mémoire de l'homme qu'il admirait le
+plus au monde; il pria M. de Saint-Pierre de s'entendre avec le témoin
+du capitaine Le Blanc, ajoutant qu'il était prêt à donner toute
+satisfaction.</p>
+
+<p>«Le lendemain, à huit heures du matin, le témoin du capitaine Le Blanc,
+un Italien qui se qualifia du titre de chevalier Peretti, vint trouver
+M. de Saint-Pierre et réclamer le choix des armes pour le capitaine Le
+Blanc, qui voulait se battre au pistolet, à vingt pas, et tirer le
+premier, étant l'offensé.</p>
+
+<p>«M. de Saint-Pierre, voulant égaliser davantage les chances du combat,
+demanda que les deux adversaires tirassent ensemble; mais le témoin du
+capitaine Le Blanc n'y voulut jamais consentir. Malheureusement, M. de
+Mortagne était l'agresseur sans provocation. M. de Saint-Pierre fut donc
+forcé, me dit-il, d'accepter le combat tel qu'il était proposé.</p>
+
+<p>«Lorsque M. de Mortagne apprit le résultat fâcheux de cette entrevue, il
+parut soucieux, préoccupé. Avant que de partir, il remit à M. de
+Saint-Pierre une clef, en le priant d'envoyer à leur adresse les papiers
+qu'il trouverait dans un coffre qu'il lui indiqua.</p>
+
+<p>«M. de Saint-Pierre, connaissant le courage de M. de Mortagne, qui avait
+fait les plus brillantes preuves dans des circonstances pareilles,
+attribua à un sinistre pressentiment l'espèce d'accablement qu'il montra
+avant le combat.</p>
+
+<p>«Notre ami regretta plusieurs fois de s'être laissé emporter jusqu'à
+insulter cet homme, comme si la mémoire de l'empereur ne se défendait
+pas d'elle-même. Plusieurs fois il répéta: «Cela m'eût été à peine
+pardonnable si ma vie m'eût appartenu <i>à moi seul</i>; mais en ce moment me
+conduire comme je me suis conduit, c'est pis qu'une folie, c'est presque
+un crime...»</p>
+
+<p>«A midi, M. de Mortagne et ses deux témoins, le capitaine Le Blanc et
+les deux siens, arrivèrent dans le bois de Ville-d'Avray. Tout fut réglé
+comme il avait été convenu.</p>
+
+<p>«Les deux adversaires se placèrent à vingt pas; M. de Mortagne redressa
+sa grande taille, et, tout en tenant son pistolet de la main droite, il
+croisa ses bras sur sa poitrine, jeta un regard si ferme et si perçant
+sur le capitaine Le Blanc, que celui-ci baissa un moment les yeux, et
+M. de Saint-Pierre vit distinctement son poignet trembler, pourtant son
+coup partit; hélas!... il fut bien fatal... M. de Mortagne tourna une
+fois sur lui-même et tomba à genoux en portant la main droite à son coté
+gauche... puis il se renversa en arrière en s'écriant: «Ma pauvre
+enfant!» Vous le voyez... il pensait à vous, Mathilde...</p>
+
+<p>«Ses témoins le reçurent presque expirant dans leurs bras. La balle
+avait pénétré dans la poitrine. On le transporta à Paris avec les plus
+grands ménagements, et, depuis hier heureusement, quoique très-alarmant,
+son état n'a pas empiré.</p>
+
+<p>«Voilà, ma chère Mathilde, le triste récit que m'a fait M. de
+Saint-Pierre.</p>
+
+<p>«D'après les paroles atroces que j'ai entendu prononcer aux adversaires
+de M. de Mortagne, M. de Saint-Pierre pense comme moi que, sans doute,
+ces hommes avaient calculé leur opiniâtre et pourtant insaisissable
+provocation de telle sorte qu'elle fît sortir M. de Mortagne de sa
+modération habituelle, et qu'il se mît par une imprudente agression à la
+merci de ces deux spadassins, dont l'un ne semblait que trop sûr de son
+adresse.</p>
+
+<p>«Mais quel est le mystérieux moteur de cette atroce vengeance? Sans
+aucun doute ces misérables n'ont pas agi d'eux-mêmes, ils ne sont que
+les instruments d'une horrible machination...</p>
+
+<p>«Je reçois à l'instant un mot de M. de Mortagne, il se sent mieux; il a,
+dit-il, les choses les plus graves à me communiquer. Je ne manquerai pas
+à ce triste et pieux devoir; je vous quitte pour revenir bientôt, ma
+chère enfant.»</p>
+
+<p class="r">«Paris, onze heures du soir.</p>
+
+<p>«J'arrive de chez notre ami... Remercions Dieu, Mathilde, et
+implorons-le!... il reste encore quelque espoir... Il vivra!... oh! il
+vivra pour le bonheur de ses amis et pour le châtiment de ses ennemis,
+car les paroles que j'ai entendues l'ont mis sur la voie d'une trame
+horrible...</p>
+
+<p>«Quel abîme d'infamie!... Mais parlons de vous d'abord... Son premier
+cri a été: «Mathilde!» ses premières paroles ont été pour me supplier de
+vous dire que de graves devoirs l'avaient assez absorbé pour qu'il ne
+pût vous consacrer quelques jours, depuis la scène de la maison isolée
+(il a confié à mon amitié tous les détails de cette nuit horrible...
+vous verrez bientôt pourquoi.)</p>
+
+<p>«Les crises politiques qui amenèrent la révolution de l'an passé et le
+triomphe de la cause dont M. de Mortagne était l'un des plus ardents
+partisans vous indiquent assez quels intérêts l'occupèrent presque
+exclusivement pendant quelques mois.</p>
+
+<p>«Il a reçu la lettre que vous lui avez écrite au sujet des prodigalités
+de votre mari; selon son habitude, il voulait vous répondre en vous
+rassurant ou en vous donnant un conseil efficace, mais il lui a fallu
+plusieurs consultations de ses gens d'affaires, et il n'a pu se procurer
+qu'avant-hier et avec les plus grandes difficultés une copie de votre
+contrat de mariage. Hélas! ma pauvre enfant, vous avez été victime
+d'une trame bien perfide et bien complète... vous ne pouvez disposer de
+rien... votre mari peut tout engloutir et ne léguer que la misère à
+celle qui l'a si généreusement enrichi!...</p>
+
+<p>«&mdash;Mais que Mathilde se rassure,&mdash;a dit M. de Mortagne,&mdash;quoi qu'il
+arrive, que je vive ou que je meure, son avenir, celui de son enfant,
+seront assurés et à l'abri de la dissipation de son mari...»</p>
+
+<p>«Je lui ai tout appris, malheureuse femme!... et vos justes sujets de
+jalousie, et sa dureté; il ne voit qu'un moyen possible de vous arracher
+à cette tyrannie... je n'ose écrire ces mots, car je connais votre
+tendre aveuglement... enfin, selon lui, ce moyen est... une
+<i>séparation</i>!... et il n'y a pas une année que vous êtes mariée!...
+malheureuse enfant!...</p>
+
+<p>«Écoutez notre ami... écoutez-moi... réfléchissez... habituez-vous à
+cette pensée... qu'elle ne vous effraye pas... Sans doute l'isolement
+est pénible, mais il vaut mieux encore qu'une douleur de tous les
+instants...</p>
+
+<p>«Enfin si, comme je n'en doute pas, Dieu nous conserve M. de Mortagne,
+il ira lui-même, et devant votre mari<a name="FNanchor_D_4" id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a>, vous donner les conseils qu'il
+me prie de vous donner.</p>
+
+<p>«Maintenant, je viens aux soupçons que lui ont donnés les paroles que
+j'ai surprises. Savez-vous quel est celui qu'il accuse... toutefois avec
+les restrictions d'une âme juste et loyale?... c'est le démon qui avait
+semblé s'acharner à votre perte, M. Lugarto enfin!...</p>
+
+<p>C'est pour me faire comprendre le sujet de la rage de ce misérable que
+M. de Mortagne m'a raconté la scène de la maison isolée et les menaces
+de vengeance que ce monstre proféra en s'éloignant... Il n'aura que trop
+tenu parole! Des spadassins soudoyés, renseignés et dirigés par lui,
+auront épié M. de Mortagne, et, exécutant les infernales instructions de
+leur maître, ils auront exaspéré la colère de notre malheureux ami, en
+outrageant devant lui une mémoire qu'il vénérait.</p>
+
+<p>«Une fois l'agression de M. de Mortagne bien constatée, et le choix et
+le mode du combat ainsi laissés forcément à son adversaire, il ne
+pouvait que tendre sa poitrine désarmée aux assassins payés par M.
+Lugarto.</p>
+
+<p>«Malgré cette interprétation si naturelle d'un fait inexplicable sans
+cela, malgré son mépris pour cet homme, M. de Mortagne répugne à le
+croire capable d'une si sanglante infamie; avec la rude franchise de son
+caractère, il n'admet que les réalités, les preuves matérielles,
+lorsqu'il s'agit d'accuser un homme d'un crime peut-être plus exécrable
+encore que l'assassinat, parce qu'il est infaillible et impunissable...
+Pourtant il consent à...»</p>
+
+<p>Cette lettre de madame de Richeville était interrompue...</p>
+
+<p>Un billet accompagnant un volumineux paquet cacheté de noir était ainsi
+conçu et écrit d'une main défaillante par madame de Richeville:</p>
+
+<p class="r">«Une heure du matin.</p>
+
+<p>«Il me reste... à peine la force de vous écrire ces mots terribles...
+<i>Il est mort</i>... une suffocation vient de l'emporter... Ce n'est pas
+tout... je crains de devenir folle de terreur. A peine m'avait-on
+annoncé cette affreuse nouvelle qu'un inconnu a apporté une boîte pour
+moi... Emma l'a ouverte... en ma présence... qu'ai-je vu... Un bouquet
+de ces fleurs vénéneuses d'un rouge de sang que l'an passé vous portiez
+à ce bal du matin... et qui vous avaient été envoyées à votre insu par
+M. Lugarto, démon... à figure humaine... Ce bouquet est ceint d'un ruban
+noir... Comprenez-vous cette épouvantable allégorie?... N'est-ce pas à
+la fois dire quelle est la main qui a frappé, et nous menacer de
+nouvelles vengeances?... Si cela est, mon Dieu! grâce... grâce pour
+Emma, grâce pour ma fille... frappez-moi, mais épargnez-la...
+Mathilde... prenez garde... un génie infernal plane au-dessus de nous...
+Notre ami n'est peut-être que sa première victime... Adieu, je n'ai que
+la force de vous dire mille tendresses désolées.</p>
+
+<p class="r">«<span class="smcap">Verneuil de Richeville</span>.»</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Un paquet cacheté, à mon adresse, accompagnait cette lettre.</p>
+
+<p>Il contenait les dernières volontés de M. de Mortagne... le don qu'il me
+faisait de tous ses biens... et la révélation d'un mystère sacré qui
+doit rester enseveli au plus profond de mon c&oelig;ur...</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de dire si mes regrets furent cruels... La seule main
+ferme et amie qui aurait pu peut-être me retenir sur le bord de
+l'abîme... venait d'être glacée par la mort.</p>
+
+<p>Tous les soutiens me manquèrent à la fois...</p>
+
+<p>La fatalité semblait s'appesantir sur moi.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Un jour donc, je me trouvai seule... le c&oelig;ur vide et désolé... l'âme
+remplie d'amertume et de haine...</p>
+
+<p>Dans ma révolte impie contre la destinée que Dieu m'imposait sans doute
+comme épreuve, lasse d'être victime, insultant à ma résignation et à mes
+vertus passées, je songeai enfin à rendre le mal pour le mal.</p>
+
+<p>Me pardonnerez-vous jamais, mon Dieu!</p>
+
+<p>Que mes fautes retombent sur l'homme qui m'a jetée dans cette voie
+orageuse et désespérée!</p>
+
+<p>Non, non, pas de pitié... pas de pitié pour lui... Du ciel il m'a
+rejetée dans l'enfer; il m'a ravi ma dernière espérance.</p>
+
+<p>Haine... haine immortelle <span class="smcap">à celui qui a tué mon enfant</span>.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="G-CHAPITRE_II" id="G-CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h4>LA LETTRE.</h4>
+
+<p>J'aborde avec défiance le récit de cette nouvelle période de ma vie.</p>
+
+<p>En retraçant les événements qui se sont succédé depuis mon enfance
+jusqu'à mon mariage, et depuis mon mariage jusqu'au moment où M. de
+Lancry m'abandonna si cruellement pour aller rejoindre Ursule à Paris,
+je pouvais me confier sans crainte à tous mes souvenirs, à toutes les
+impressions qu'ils réveillaient: je n'avais rien à me taire, rien à me
+déguiser à moi-même: la sincérité m'était facile.</p>
+
+<p>Je n'avais à me reprocher que l'exagération de quelques généreuses
+qualités; je l'avais dit à M. de Lancry, je reconnaissais moi-même que
+mes douleurs passées ne pouvaient me gagner aucune sympathie, en
+admettant que le monde les eût connues, car j'avais manqué d'énergie, de
+dignité dans ma conduite avec lui.</p>
+
+<p>Je m'étais toujours aveuglément soumise, lâchement résignée; je n'avais
+su que pleurer, que souffrir... et la souffrance n'est pas plus une
+vertu que les larmes ne sont un langage.</p>
+
+<p>Souffrir pour une noble cause, cela est grand et beau; humblement
+endurer le mépris et les outrages d'un être indigne, c'est une honteuse
+faiblesse qui excitera peut-être une froide pitié, jamais un touchant
+intérêt.</p>
+
+<p>Cette découverte fut pour moi une terrible leçon: je reconnus qu'après
+tant de maux, j'avais à peine le droit d'être plainte; la réflexion,
+l'expérience me prouvèrent qu'au point de vue du monde ou plutôt du
+grand nombre des hommes, Ursule, avec ses vices et avec ses provocantes
+séductions, devait plaire peut-être, tandis que moi je ne pouvais
+prétendre qu'à une pâle estime ou à une compassion dédaigneuse. Du
+moins j'avais la consolante conviction de n'avoir jamais failli à mes
+devoirs; je puisais dans ce sentiment une sorte de dédain amer dont je
+flétrissais à mon tour le jugement du monde et l'égarement de mon mari.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Je ne saurais dire mon découragement, ma stupeur, lorsque après ma
+longue maladie je me trouvai seule, pleurant mon enfant mort avant de
+naître.</p>
+
+<p>La fin tragique de M. de Mortagne, mon unique soutien, rendait mon
+isolement plus pénible encore.</p>
+
+<p>Tant que dura l'hiver, je souffris avec une morne résignation; mais, au
+printemps, la vue des premiers beaux jours, des premières fleurs, me
+causa des ressentiments pleins d'amertume: le sombre hiver était au
+moins d'accord avec ma désolation; mais lorsque la nature m'apparut dans
+toute la splendeur de sa renaissance, mais lorsque tout recommença à
+vivre, à aimer, mais lorsque je sentis l'air tiède, embaumé des
+premières floraisons, mais lorsque j'entendis les joyeux cris des
+oiseaux au milieu des feuilles, mon désespoir augmenta.</p>
+
+<p>L'aspect de la nature, paisible et riante, m'était odieux, je sentais la
+faculté d'aimer et d'être heureuse complétement morte en moi...</p>
+
+<p>A quoi me servaient les beaux jours remplis de chaleur, de soleil et
+d'azur?... à quoi me servaient les belles nuits étoilées, remplies de
+fraîcheur, de parfums et de mystères?</p>
+
+<p>J'étais souvent en proie à des accès de désespoir affreux et de rage
+impuissante, en songeant que, si mon enfant eût vécu, ma vie eût été
+plus belle que jamais, car j'avais entrevu des trésors de consolations
+dans l'amour maternel. Si méprisante, si cruelle, si indigne que la
+conduite de M. de Lancry eût été pour moi, elle n'aurait pu m'atteindre
+dans la sphère d'adorables félicités où je me serais réfugiée.</p>
+
+<p>Alors je compris combien était horrible notre position, à nous autres
+femmes qui ne pouvons remplacer la vie du c&oelig;ur par la vie d'action.</p>
+
+<p>Par une injustice étrange, mille compensations sont offertes aux hommes
+qui ont à souffrir passagèrement d'une peine de c&oelig;ur, eux dont les
+facultés aimantes sont bien moins développées que les nôtres, car on a
+dit cent fois:&mdash;ce qui est toute notre existence est une distraction
+pour eux.</p>
+
+<p>Malgré les odieux procédés de mon mari envers moi, je ne comprenais pas
+que la trahison pût autoriser ni excuser la trahison. Je pensais ainsi
+non par respect pour M. de Lancry, mais par respect pour moi. Je sentais
+qu'au point de vue du monde, j'aurais peut-être eu tous les droits
+possibles à chercher des dédommagements dans un amour coupable; mais
+lors même que rien ne m'eût paru plus vulgaire, plus dégradant que cette
+sorte de vengeance, je croyais la source de toute affection tendre
+absolument tarie en moi.</p>
+
+<p>J'étais quelquefois effrayée des mouvements de haine, de méchanceté qui
+m'agitaient. Le souvenir d'Ursule me faisait horreur, parfois il
+soulevait dans mon âme de folles ardeurs de vengeance...</p>
+
+<p>Encore une de ces bizarreries fatales de notre condition! Un homme peut
+assouvir sa fureur sur son ennemi, le provoquer, le tuer à la face de
+tous, et se faire ainsi une terrible justice... Une femme outragée par
+une autre femme, frappée par elle dans ce qu'elle a de plus cher, de
+plus sacré, ne peut que dévorer ses larmes!</p>
+
+<p>Chose étrange! encore une fois, nous qui souffrons tant par l'amour,
+nous ne pouvons nous venger d'une manière digne et éclatante! Nous
+pouvons nous venger par le mépris, dira-t-on. Le mépris!... que pouvait
+faire mon mépris à Ursule, qui avait déjà toute honte bue!</p>
+
+<p>A ces violents ressentiments succédait une morne indifférence. Ma vie se
+passait ainsi.</p>
+
+<p>La prière, le soin de mes pauvres ne m'apportaient, je l'avoue en
+rougissant, que des soulagements passagers; le bien que je faisais
+satisfaisait mon c&oelig;ur, ne le remplissait pas.</p>
+
+<p>Plusieurs fois ma pauvre Blondeau me conseilla de changer de résidence,
+de voyager; je n'en avais ni le désir, ni la force; tout ce qui
+m'entourait me rappelait les souvenirs les plus amers, les plus
+douloureux, et pourtant je restais à Maran, abattue, énervée.</p>
+
+<p>Les jours, les mois se passaient ainsi dans une sorte d'engourdissement
+de la pensée et de la volonté.</p>
+
+<p>Je menais la vie d'une recluse; tous les gens de M. de Lancry l'avaient
+été rejoindre: ma maison se composait de Blondeau, de deux femmes et
+d'un vieux valet de chambre qui avait été au service de M. de Mortagne.</p>
+
+<p>Je marchais beaucoup afin de me briser par la fatigue; en rentrant, je
+me mettais machinalement à quelque ouvrage de tapisserie: il m'était
+impossible de m'occuper de musique; j'avais une telle excitation
+nerveuse que le son du piano me causait des tressaillements douloureux
+et me faisait fondre en larmes.</p>
+
+<p>Madame de Richeville m'écrivait souvent. Lorsqu'elle avait vu mon mari
+arriver à Paris pour y rejoindre Ursule, elle m'avait proposé de venir
+me chercher à Maran, quoiqu'il lui en coûtât de se séparer d'Emma et de
+la laisser au Sacré-C&oelig;ur, où elle terminait son éducation; j'avais
+remercié cette excellente amie de son offre, en la suppliant de ne pas
+quitter sa fille et aussi de ne jamais à l'avenir me parler de M. de
+Lancry et d'Ursule: je voulais absolument ignorer leur conduite.</p>
+
+<p>Les lettres de madame de Richeville étaient remplies de tendresse, de
+bonté. Respectant, comprenant mon chagrin, elle m'engageait néanmoins à
+venir la trouver à Paris, mais alors j'avais une répugnance invincible à
+rentrer dans le monde.</p>
+
+<p>Je savais par mes gens d'affaires que M. de Lancry me ruinait: il avait
+un plein pouvoir de moi, nous étions mariés en communauté de biens; il
+pouvait donc légalement et impunément dissiper toute ma fortune.</p>
+
+<p>J'avoue que ces questions d'intérêt me laissaient assez indifférente, la
+pension qu'il me faisait suffisait à mes besoins; d'ailleurs madame de
+Richeville m'avait écrit que M. de Mortagne, surpris par la mort,
+n'avait pu aviser aux moyens de mettre tous les biens qu'il me laissait
+à l'abri de la dissipation de mon mari, mais qu'il lui avait remis, à
+elle, madame de Richeville, une somme considérable, destinée à assurer
+mon avenir et celui de mon enfant dans le cas où M. de Lancry m'eût
+complétement ruinée. Hélas, cet enfant n'était plus... que m'importait
+l'avenir?</p>
+
+<p>Plus de deux années se passèrent ainsi, avec cette rapidité monotone
+particulière aux habitudes uniformes.</p>
+
+<p>Au bout de ce temps, je ne souffrais plus; je ne ressentais rien, ni
+joie ni douleur. Peut-être serais-je restée longtemps encore dans cette
+apathie, dans cette somnolence de tous les sentiments, si la lettre
+suivante de madame de Richeville ne m'eût pas démontré l'absolue
+nécessité de mon retour à Paris.</p>
+
+<p class="r">Paris, 20 octobre 1831.</p>
+
+<p>Je suis obligée, ma chère Mathilde, malgré vos recommandations
+contraires, de vous parler de M. de Lancry. Hier un homme de mes amis a
+appris, par le plus grand hasard, que votre mari s'occupait de vendre
+votre terre de Maran; la personne qui voulait l'acquérir s'en tenait, je
+crois, à vingt ou trente mille francs. Je sais combien vous êtes
+attachée à cette propriété, parce qu'elle a appartenu à votre mère, et
+peut-être aussi parce que vous y avez beaucoup souffert; j'ai donc cru
+bien agir, après avoir consulté M. de Rochegune, qui est arrivé ici
+depuis un mois, en envoyant mon homme d'affaires proposer à M. de
+Lancry, qui ne le connaît pas, d'acheter Maran à un prix supérieur à
+celui qu'on lui en offre: votre mari a accepté, le contrat de vente est
+dressé, mais votre présence à Paris est indispensable.</p>
+
+<p>«Votre contrat de mariage est tel que vous ne pouvez posséder rien en
+propre. Il faut donc beaucoup de formalités pour vous assurer néanmoins
+cette acquisition sous un nom supposé, et la soustraire ainsi aux
+prodigalités de votre mari; dans le cas où ces arrangements vous
+conviendraient, vous placeriez très-avantageusement la somme que M. de
+Mortagne a déposée entre mes mains lors de cette nuit à jamais fatale...</p>
+
+<p>«Pardonnez ces ennuyeux détails d'affaires, ma chère enfant, mais vous
+comprenez, n'est-ce pas, de quelle importance tout ceci est pour vous.
+Et je suis heureuse du hasard qui m'a mise à même de vous épargner un
+chagrin et des regrets nouveaux.</p>
+
+<p>«Un voyage à Paris est donc indispensable; il vous retirera peut-être de
+l'accablement dans lequel vous êtes plongée. Pauvre enfant! vos lettres
+me désespèrent. Votre chagrin sera-t-il donc incurable? faut-il vous
+abandonner ainsi à une désolante inertie... Les consolations de l'amitié
+ne sont-elles rien pour vous? Pourquoi vous isoler opiniâtrement dans
+vos sombres pensées?</p>
+
+<p>«Mieux que personne je comprends votre éloignement du monde, mais
+n'est-il pas un milieu entre une retraite absolue et le tourbillon des
+fêtes? Je n'ose vous parler de mon bonheur, et vous citer ma vie comme
+un exemple à l'appui du goût que je voudrais vous donner pour une
+existence doucement partagée entre quelques amitiés sincères... Mon
+Emma est près de moi, vous me diriez avec raison que toutes les
+conditions doivent me paraître heureuses.</p>
+
+<p>«Il me semble pourtant que la solitude dans laquelle vous vivez ne peut
+qu'aigrir votre noble c&oelig;ur, s'il pouvait jamais perdre ses qualités
+angéliques; aussi, je vous le dis encore, venez, venez parmi nous.</p>
+
+<p>«Depuis que l'éducation d'Emma est terminée et que j'ai quitté le
+Sacré-C&oelig;ur, je me suis créé une intimité charmante de femmes un peu
+plus âgées que moi; car je me suis mise à être très-franchement <i>vieille
+femme</i>, ce qui a désarmé celles qui pouvaient me supposer encore
+quelques prétentions. Je reste chez moi tous les soirs, et il me faut
+être vraiment inflexible pour ne pas voir mon petit salon envahi; on y
+parle souvent de vous: la conduite de votre mari est si scandaleuse,
+cette <i>horrible femme</i> est si effrontée, votre résignation est si digne,
+si courageuse qu'il n'y a qu'une voix pour vous plaindre et pour vous
+admirer.</p>
+
+<p>«La révolution a bouleversé, scindé la société; il n'y a plus, pour
+ainsi dire, que de petits cercles, aucune grande maison n'est ouverte:
+c'est moins par bouderie contre le gouvernement, dont on s'inquiète
+assez peu, que par impossibilité de réunir ces fractions diverses.</p>
+
+<p>«Sous la restauration, la <i>cour</i>, ses devoirs, ses relations, ses
+ambitions, ses intrigues étaient les liens qui rendaient notre monde
+homogène; maintenant rien n'oblige, chacun s'isole selon son goût, ses
+penchants, et les coteries se forment. Les ambassades de Sardaigne et
+d'Autriche sont les seuls centres où se réunissent encore ces fragments
+épars de notre ancienne société.</p>
+
+<p>«Ne vous étonnez pas, chère enfant, de me voir entrer dans ces détails,
+en apparence puérils, à propos de la grave détermination que je
+sollicite de vous.</p>
+
+<p>«Si le monde était ce qu'il était il y a quatre ans, s'il y avait une
+<i>cour</i>, je concevrais votre répugnance à y rentrer. Les femmes de votre
+caractère rougissent pour ceux qui les outragent, la honteuse conduite
+de M. de Lancry vous eût fait un devoir de la retraite: ainsi que vous
+me l'avez vous-même écrit: «Une femme souffre de l'abandon de son mari,
+ou elle n'en souffre pas; dans ces deux alternatives, il lui convient
+aussi peu d'exposer aux yeux de tous son indifférence et son chagrin.»
+Mais, encore une fois, ma chère enfant, je ne vous propose pas d'<i>aller
+dans le monde</i>: c'est à peine si ma société habituelle, où l'on voudrait
+tant vous voir, se compose de quinze à vingt personnes, et presque
+toutes sont de mes parents ou de mes alliés.</p>
+
+<p>«Tenez... je veux vous en faire connaître quelques-unes, ce sera mon
+dernier argument en faveur de votre venue.</p>
+
+<p>«Vous rencontrerez, presque chaque soir, l'excellent prince d'Héricourt
+et sa femme. Tous deux, à force de grandeur et de bonté, se sont fait
+<i>pardonner</i> une longue vie de bonheur et de tendresse, que le plus léger
+nuage n'a jamais obscurcie. La première révolution les avait ruinés; la
+dernière les a privés de leurs dignités, qui étaient toute leur
+fortune: redevenus pauvres, ils ont accepté ce malheur avec tant de
+noblesse, tant de courage, qu'ils ont fait respecter leur infortune
+comme ils avaient fait respecter leur félicité.</p>
+
+<p>«Je vous assure, Mathilde, que la vue de ces deux vieillards, d'une
+sérénité si douce, vous calmerait, vous ferait du bien, vous donnerait
+le courage de supporter plus fermement votre chagrin.</p>
+
+<p>«Il y a deux jours je suis allée voir la princesse, le matin. Elle et
+son mari occupent une petite maison près de la barrière de Monceaux; la
+solitude de ce quartier, la jouissance d'un joli jardin, et surtout la
+modicité du prix les ont fixés là. Je ne saurais vous dire avec quelle
+vénération je suis entrée dans cette modeste demeure.</p>
+
+<p>«Rien de plus simple que l'arrangement de ces petites pièces; mais de
+vieux et illustres portraits de famille, quelques présents royaux, faits
+au prince pendant ses ambassades extraordinaires, imprimaient à cette
+habitation un caractère de grandeur noblement déchue qui me fit venir
+les larmes aux yeux.</p>
+
+<p>«Je songeais avec amertume que le prince et la princesse, habitués à une
+grande existence, souffraient peut-être des privations terribles à leur
+âge; pourtant, de leur part, jamais une plainte, jamais une parole amère
+contre le sort.</p>
+
+<p>«Je ne pouvais m'empêcher d'en témoigner mon admiration à la princesse;
+elle me répondit avec une simplicité sublime.</p>
+
+<p>«Ma chère Amélie, le secret de ce que vous appelez notre courageuse
+résignation est bien simple. Nous pensons que mon mari et moi nous
+aurions pu être séparés dans ces jours d'épreuve; nous songeons surtout
+à notre pauvre vieux roi et à ses enfants, et nous remercions Dieu de
+nous avoir épargné tant du chagrins dont il aurait pu nous éprouver.»</p>
+
+<p>«Mathilde, je sais combien vous méritez d'intérêt de sympathie; je ne
+vous dirai pas de comparer vos affreux chagrins à ceux-là et d'imiter ce
+courage stoïque, mais je vous dirai encore: Venez, venez auprès de nous.
+C'est presque une consolation que d'avoir à aimer de pareilles gens; et
+puis enfin, dites, ma pauvre enfant, lorsque après vos journées de
+solitude désolée vous cherchez le sommeil, quel souvenir consolant
+pouvez-vous évoquer? Aucun. Si, au contraire, vous aviez eu sous les
+yeux une scène aussi touchante que celle que je viens de vous raconter,
+est-ce que vous ne vous sentiriez pas moins malheureuse? Pourquoi n'en
+serait-il pas des maladies de l'âme comme de celles du corps; si un air
+pur et salubre peut redonner la vie, pourquoi une âme blessée ne se
+retremperait-elle pas dans une atmosphère de sentiments élevés et
+généreux?</p>
+
+<p>«Je sais que vous êtes bonne, bienfaisante; mais, par cela même que vous
+êtes modeste, vous ne vous appesantissez pas sur le bien que vous
+faites, et la charité n'est pas un adoucissement à vos chagrins.</p>
+
+<p>«Encore une fois, venez avec nous, nous vous distrairons, car vous
+trouverez aussi chez moi cette aimable et spirituelle comtesse A. de
+Semur, ma cousine, esprit fin, souple, brillant, et surtout impitoyable
+à tout ce qui est bas, lâche ou traître. Elle aime, dit-on, le paradoxe
+à l'excès; savez-vous pourquoi? pour pouvoir exalter ce qu'il y a de
+généreux et d'élevé dans toutes les opinions, mais aussi pour pouvoir
+immoler sans pitié tout ce qu'elle y trouve de ridicule ou de méchant!</p>
+
+<p>«Vous souvenez-vous, lors du votre première entrée dans le monde à un
+bal du matin chez madame l'ambassadrice d'Autriche, d'avoir remarqué une
+étrangère d'une incomparable beauté, lady Flora Fitz-Allan? Elle ne vous
+a pas oubliée, elle. Je la vois aussi beaucoup; elle me parle sans cesse
+de vous. Ce jour-là elle admirait encore l'expression candidement
+étonnée de votre ravissante figure, lorsqu'on vint lui dire que vous
+aviez l'esprit le plus caustique et le plus méchant du monde (c'était,
+vous me l'avez dit depuis, une des premières calomnies de mademoiselle
+de Maran). Lady Flora resta stupéfaite d'étonnement, presque de
+crainte,&mdash;me dit-elle,&mdash;en songeant avec chagrin qu'un aussi naïf et
+aussi délicieux visage que le vôtre pût servir de masque à tant de
+méchanceté. Vous pensez bien que je l'ai vite désabusée. Elle m'a
+remerciée avec effusion; il lui eût été douloureux de penser que la
+candeur, que la beauté des traits pouvaient être si trompeuses. Vous
+serez folle de lady Flora. Quant à lord Fitz-Allan c'est le type
+accompli du grand seigneur anglais, c'est la loyauté dans la dignité.</p>
+
+<p>«Vous avez dû rencontrer quelquefois la marquise de Sérigny et sa fille
+la duchesse de Grandval. Sinon, pour les connaître, imaginez-vous la
+grâce la plus parfaite jointe à une exquise distinction de manières et à
+une élégance pour ainsi dire native; car dans cette maison, le charme,
+le bon goût et la dignité semblent l'apanage héréditaire des femmes:
+c'est leur loi salique, à elles.</p>
+
+<p>«En hommes, vous verrez souvent chez moi M. l'ambassadeur de ***, l'un
+de mes bons et anciens amis, homme de grand c&oelig;ur, de rare courage,
+d'excellent sens et de haute raison, qui a fait vaillamment la guerre et
+qui est simple et bon, parce qu'il est brave et énergique. Je vous prie
+de croire, ma chère enfant, que je ne vois pas absolument que des gens
+graves, vous savez combien j'aime les contrastes; aussi je vous promets
+la <i>fleur des pois</i> de ce temps-ci, un de mes neveux, Gaston de
+Senneville: il est impossible d'être plus joli, plus gracieux, plus
+parfaitement élevé et pourtant plus <i>inoffensif</i>, pour ne pas dire plus
+insignifiant. C'est un de ces charmants jeunes gens qui marchent en tête
+des adorateurs d'une femme à la mode, comme les chefs de ch&oelig;ur des
+tragédies antiques: aussi, moi qui ne suis plus femme à la mode, je
+m'étonnais de le voir si souvent chez moi; il m'a avoué qu'il m'aimait
+comme la meilleure parente du monde d'abord, et puisque ses habitudes
+chez moi lui donnaient une consistance, un <i>reflet sérieux</i> que son âge
+ne lui permettait pas d'espérer et qui lui faisait grand bien. Il a
+d'ailleurs le bon esprit de n'être nullement exclusif, et de montrer
+partout sa jolie figure et ses excellentes façons. Il va sans dire qu'il
+voit ce qu'on appelle la <i>nouvelle cour</i>: c'est lui qui nous tient au
+courant de tout ce qui se passe, dans cette société-là, où il y a,
+dit-il, quelques femmes charmantes, quoique assez étrangement élevées,
+et des hommes généralement inconcevables. Ces cailletages nous amusent
+beaucoup; et puis il est toujours bon que chaque maison ait quelqu'un
+des siens qui <i>sacrifie</i> au pouvoir du moment; on ne sait pas ce qui
+peut arriver: c'est un de nos principes de toujours tenir par un lien
+quelconque à ce qui est le gouvernement du jour.</p>
+
+<p>«Mais, voyez un peu, je m'appesantis sur de pareils <i>accessoires</i>, et je
+ne vous parle pas longuement d'un de nos meilleurs amis, qui est presque
+l'âme de mes réunions. Je vous ai dit en courant que M. de Rochegune
+était de retour, sans plus vous donner de détails; je veux réparer cette
+omission. Je ne l'aurais jamais reconnu, tant le soleil d'Orient l'a
+hâlé. Après avoir combattu avec les Grecs contre les Turcs, il s'en est
+allé en curieux faire la guerre aux Circassiens avec les Russes. Il est
+impossible de conter avec plus de charme toutes ces campagnes vraiment
+merveilleuses. Il a acquis ce qui lui manquait, à mon avis, c'est une
+assurance, une fermeté, un entrain qui relèvent à sa vraie hauteur son
+caractère, que je trouvais trop beau pour être si timide et si réservé.
+Cet entrain, comme vous le pensez, a été bien douloureusement comprimé
+par la nouvelle de la mort funeste de M. de Mortagne. Nous causons
+souvent de cet excellent ami. M. de Rochegune a pour vous un intérêt
+profond, sincère. Tout le monde l'aime pour sa bonté, pour son esprit et
+pour sa loyauté chevaleresque. C'est vraiment un homme d'un courage
+moral extraordinaire; aucune considération n'arrête sa franchise; il dit
+et ose ce que personne ne dit et n'ose. La comtesse A. de Semur dit de
+lui avec beaucoup de justesse: <i>Il est impossible d'être plus
+effrontément honnête homme</i>. Il parle souvent à la chambre des pairs; sa
+parole incisive et âpre ne ménage ni amis ni ennemis lorsqu'il défend
+contre eux un des grands principes qu'il met au-dessus des hommes et des
+choses. Quoique jeune, on compte fort avec lui; car son influence égale
+son indépendance.</p>
+
+<p>«Voici ma tâche à peu près remplie, ma chère Mathilde. J'ai essayé de
+vous peindre les personnes au milieu desquelles vous vivrez si vous le
+voulez, et qui vous attendent, non pour vous aimer, mais pour vous dire
+qu'elles vous aiment depuis longtemps.</p>
+
+<p>«Croyez-moi, ma chère Mathilde; autant le monde est souvent méchant et
+calomnieux en général, autant une intimité choisie est bienveillante et
+dévouée pour les personnes qui la composent.</p>
+
+<p>«Chère enfant, je vous l'ai dit, j'avais commis des fautes, je l'avoue;
+mais on ne s'était pas borné à me les reprocher, on avait tout exagéré,
+jusqu'à la plus abominable calomnie. Il a fallu mon nom, ma famille, mes
+alliances, ma fortune, mon caractère, pour résister à ce déchaînement
+universel. Eh bien! depuis que je me suis retirée de ce monde bruyant,
+depuis que les années, le malheur, la raison, la religion m'ont donné
+une solidité de principes et une régularité que je n'avais pas, je n'ai
+trouvé autour de mol qu'indulgence, sympathie et intérêt.</p>
+
+<p>«Je n'ai pas besoin de vous dire, en vous nommant les personnes que je
+vois habituellement, qu'elles composent l'élite de la meilleure
+compagnie, et que leur assiduité chez moi m'absout pour ainsi dire de
+tous mes torts passés: le prince et la princesse d'Héricourt, entre
+autres, sont de ces personnes dont la vie entière a été d'une pureté si
+éclatante, dont le caractère a une autorité si imposante, que de leur
+blâme ou de leur louange dépend l'accueil qu'on vous fait dans le monde.
+Le prince d'Héricourt, en un mot, représente tout ce qu'il y a
+d'honorable, de délicat, de courageux et d'élevé; quoiqu'il vive assez
+retiré, il faut le dire à la louange de la société, il a peut-être
+encore plus d'influence sur elle qu'il n'en avait avant les malheurs qui
+l'ont frappé, et qu'il supporte si noblement. Vous sentez donc combien
+je suis heureuse et fière de l'attachement que me porte ce couple
+vénérable.</p>
+
+<p>«Et puis enfin, vous le dirai-je, ce qui remplit mon c&oelig;ur de joie de
+reconnaissance, c'est qu'on aime Emma comme elle mérite d'être aimée.</p>
+
+<p>«Il se peut qu'on sache le secret de sa naissance, quoiqu'elle passe
+pour une orpheline dont je me suis chargée; mais la délicate réserve
+dont on fait preuve à ce sujet m'est du moins un témoignage de tolérance
+bienveillante. Vous avez vu combien elle était belle, n'est-ce pas, mon
+Emma; eh bien! si l'orgueil maternel ne m'aveugle pas, elle est encore
+embellie! Et puis l'éducation qu'elle a reçue sous mes yeux au
+Sacré-C&oelig;ur a développé, a mûri toutes les excellentes dispositions
+qui étaient en elle. Deux ou trois fois par semaine je la garde le soir
+avec moi; tous mes amis en sont enchantés. Mais vous la verrez...</p>
+
+<p>«Vous la verrez!... Hélas! la verrez-vous, Mathilde? renoncerez-vous à
+cette vie solitaire et désolée où vous passez vos plus belles années? En
+vérité, pauvre enfant, on dirait que votre douloureuse retraite est une
+expiation... une expiation... mon Dieu! du mal qu'on vous a fait sans
+doute!</p>
+
+<p>«Mais je me rassure; vous avez à cette heure de si graves raisons pour
+venir à Paris, qu'il y aurait de la folie à vous à hésiter. Par cela
+même que vous tenez beaucoup à Maran, il faut au moins vous mettre à
+même de le posséder.</p>
+
+<p>«Je n'ose espérer que la dernière considération que je vais vous faire
+valoir puisse vous décider, mais enfin j'essaye.</p>
+
+<p>«Vous savez que j'habite maintenant une maison de la rue de Lille. Au
+fond du jardin de cette maison existe un charmant pavillon qui était
+occupé par la marquise-douairière de Montal; elle l'a quitté, il est
+tout prêt. Voulez-vous le prendre? Je ne crois pas que votre maison soit
+plus considérable que la sienne; en tout cas, une partie de mes communs
+m'est complétement inutile, et je les mets à votre disposition. Le
+jardin est vaste; vous serez isolée lorsque vous le voudrez au fond de
+votre pavillon. Si vous ne désirez voir personne, vous ne verrez
+personne; mais au moins, moi et Emma, nous serons là, et croyez-moi,
+chère enfant, il est toujours consolant d'avoir auprès de soi des
+c&oelig;urs bons et dévoués.</p>
+
+<p>«Mathilde, réfléchissez bien à ce que je vous propose. Je concevrais
+votre répugnance à venir à Paris pour y vivre seule: à votre âge, dans
+votre position, ce serait impossible. D'un autre côté, il ne faut pas
+songer à habiter avec votre tante, puisque votre indigne cousine demeure
+chez elle. Ma proposition satisfait donc aux convenances et vous laisse
+en même temps une complète liberté.</p>
+
+<p>«Je suis devenue tout à fait <i>vieille femme</i>. Vous savez que lorsque je
+l'ai voulu, j'ai toujours fait compter avec moi; je puis donc vous être
+un très-bon chaperon... grâce à cette espèce de communauté d'habitation.</p>
+
+<p>«Encore un mot, Mathilde. Je ne vous aurais jamais proposé de venir me
+rejoindre si je n'avais tellement établi et affermi ma nouvelle position
+dans le monde, que vous puissiez trouver auprès de moi aide et
+protection... Si le choix, si la sûreté et surtout si l'autorité de mes
+relations ne me mettaient pas désormais à l'abri de toute calomnie, je
+n'aurais pas osé me charger auprès de vous d'un rôle presque maternel...
+Vous me comprenez, n'est-ce pas? chère enfant... Cet aveu ne doit pas
+vous étonner; je vous en ai fait d'autres plus humiliants pour ma
+vanité.</p>
+
+<p>«Croyez-moi donc; si je vous dis: «Venez à moi,» c'est que vous pouvez y
+venir avec confiance et sécurité.</p>
+
+<p>«Emma entre à l'instant chez moi; elle me prie de la rappeler à votre
+souvenir, de vous dire qu'elle a bien souvent songé à vous et que, sans
+vous connaître beaucoup, <i>elle vous aime autant que vous m'aimez</i>.</p>
+
+<p>«Ce sont ses propres paroles. Elles sont trop douces à mon c&oelig;ur pour
+que je ne vous les répète pas en vous disant encore: venez, venez...
+vous êtes aussi aimée qu'impatiemment attendue.</p>
+
+<p>«Mille amitiés bien tendres.</p>
+
+<p class="r">«<span class="smcap">Verneuil de Richeville</span>.»</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="G-CHAPITRE_III" id="G-CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h4>ROUVRAY.</h4>
+
+<p>La lecture de cette lettre produisit sur moi un effet décisif.</p>
+
+<p>Sauf en ce qui concernait la question d'intérêt relative à l'acquisition
+de Maran, madame de Richeville ne faisait pourtant que résumer la
+correspondance qu'elle avait entretenue avec moi depuis deux ans, mais
+les larmes me vinrent aux yeux en lisant le dernier passage de sa lettre
+dans lequel elle semblait insister sur l'espèce de réhabilitation
+qu'elle devait à son changement de conduite, afin de me bien convaincre
+qu'elle était digne du rôle presque maternel qu'elle s'offrait à remplir
+auprès de moi. Lors même que mon voyage à Paris n'eût pas été autrement
+nécessité, j'aurais, je crois, profité des offres de madame de
+Richeville seulement pour ne pas la blesser par un refus qu'elle aurait
+pu défavorablement interpréter.</p>
+
+<p>J'avoue aussi que la séduisante peinture de l'intimité dans laquelle
+elle vivait avec des personnes dont j'avais toujours entendu vanter
+l'esprit et le caractère entra pour quelque chose dans ma résolution. Au
+moment de commencer une vie nouvelle, j'éprouvais cependant quelques
+regrets d'abandonner ces lieux où j'avais tant souffert: j'avais fini
+par trouver une sorte de torpeur bienfaisante comme le sommeil dans
+l'engourdissement qui avait succédé à mes agitations... Savais-je ce que
+me réservait l'avenir?</p>
+
+<p>La crainte de rencontrer à Paris mon mari ou Ursule n'avait été pour
+rien dans ma détermination de vivre solitaire. J'éprouvais pour M. de
+Lancry une indifférence méprisante, pour ma cousine une aversion
+profonde; mais j'avais assez la conscience de ma dignité pour être
+certaine qu'à leur rencontre et malgré leur effronterie, mon front ne
+pâlirait pas.</p>
+
+<p>Du moment où mon mari m'avait abandonnée, je m'étais regardée comme à
+jamais séparée de lui, sinon de droit, du moins de fait; cette position
+embarrassante pour une jeune femme, et ma répugnance à vivre seule à
+Paris avaient contribué à prolonger mon séjour à Maran. Madame de
+Richeville, en me proposant de demeurer presque chez elle, levait tous
+mes scrupules.</p>
+
+<p>Je prévins Blondeau que nous quittions Maran pour aller à Paris habiter
+avec la duchesse. Elle pleura de joie et fit à la hâte tous mes
+préparatifs de voyage dans la crainte de me voir changer de résolution.</p>
+
+<p>Je quittai Maran à la fin de l'automne.</p>
+
+<p>Je passais forcément devant Rouvray; je ne savais si je devais m'y
+arrêter ou non pour voir madame Sécherin; je n'avais eu aucune nouvelle
+d'elle ou de son fils depuis le jour fatal où elle était venue à Maran
+annoncer à Ursule que mon cousin, indigné de sa conduite, se séparait
+d'elle pour toujours.</p>
+
+<p>Je redoutais cette visite; elle pouvait rouvrir et chez moi et chez ces
+malheureux des plaies peut-être cicatrisées. D'un autre côté, je
+n'aurais pas voulu paraître indifférente aux chagrins de cet homme si
+honnête et si bon. Au milieu de ces hésitations, j'arrivai presque en
+vue de la fabrique de M. Sécherin. J'ordonnai aux postillons d'aller au
+pas, voulant me ménager encore quelques minutes de réflexion, lorsque
+tout à coup je vis M. Sécherin sortir d'un chemin creux qui aboutissait
+à la grande route.</p>
+
+<p>Il m'aperçut, il s'arrêta, me regarda quelques instants d'un air hagard;
+puis cachant sa figure dans ses mains, il regagna brusquement le chemin
+d'où il venait de sortir.</p>
+
+<p>M. Sécherin était cruellement changé; il m'avait reconnue, et je ne
+pouvais me dispenser d'entrer chez sa mère: je me fis conduire à sa
+maison. Blondeau m'attendit avec ma voiture au bout de l'allée de
+tilleuls où jadis j'avais rencontré Ursule.</p>
+
+<p>Je m'avançai seule, vivement frappée de l'état d'incurie dans lequel
+était le jardin autrefois tenu avec tant de soin et de recherche: des
+herbes parasites envahissaient les allées; les vieux arbres, autrefois
+symétriquement taillés, n'étant plus émondés, cachaient la rue de la
+Loire et ses riantes perspectives; on n'apercevait aucun vestige de
+fleurs dans les quinconces abandonnés, les feuilles mortes bruissaient
+sous mes pas; le ciel gris et pluvieux d'une matinée d'automne jetait un
+sombre voile sur ce tableau déjà si triste.</p>
+
+<p>Au fond de l'allée de charmille où j'avais surpris les premiers aveux de
+Gontran à Ursule, je vis le groupe de figures en pierre peinte à demi
+détruit. Sous le vestibule, je trouvai l'une des deux servantes que
+j'avais déjà vues à Rouvray; elle me dit que madame Sécherin était dans
+le salon.</p>
+
+<p>Je traversai l'antichambre et la salle à manger: il y faisait un froid
+glacial; les carreaux du sol, autrefois soigneusement rougis et cirés,
+étaient verdâtres et suintaient l'humidité. Tout semblait dégradé,
+délaissé. Quel changement dans les habitudes de madame Sécherin, que
+j'avais vue toujours si rigoureuse sur l'accomplissement des devoirs
+domestiques, si jalouse de la minutieuse propreté de sa demeure!</p>
+
+<p>Les portes étaient ouvertes, mes pas peu bruyants; j'arrivai dans le
+salon sans que madame Sécherin m'entendît. Elle était assise à son
+rouet, et portait comme toujours une robe noire et un bavolet de toile
+blanche. Son vieux perroquet gris, engourdi par le froid, sommeillait
+sur son bâton. A travers les vitres des fenêtres, ternies par le
+brouillard, on voyait quelques sarments de vigne agités par le vent et
+dépouillés de feuilles; ils se balançaient çà et là, pendant à la
+treille négligée. Deux tisons noircis brûlaient lentement au milieu des
+cendres du foyer. Les housses des meubles et les rideaux, autrefois
+d'une blancheur de neige, étaient jaunis par la fumée. Enfin cette
+habitation, jadis d'une splendeur de propreté qui atteignait au luxe,
+montrait partout la funèbre et sordide insouciance de la vieillesse, qui
+semblait dire:&mdash;A quoi bon tant de soins pour si peu de jours?</p>
+
+<p>En me rappelant l'animation, la gaieté que la présence d'une femme jeune
+et belle avait pendant quelque temps apportées dans cette demeure, je
+frissonnai... Si M. Sécherin conservait le souvenir d'Ursule; si, malgré
+les irréparables torts de sa femme, il comparait le présent au passé, sa
+vie devait être bien cruelle.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur me battait si fort que je restai immobile à la porte du
+salon.</p>
+
+<p>Examinant plus attentivement la figure pâle et austère de madame
+Sécherin, je fus étonnée de l'innombrable quantité de rides profondes
+que le chagrin avait creusées sur ses traits. Par deux fois, le
+mouvement mesuré de son rouet se ralentit peu à peu comme le pendule
+d'une horloge qui s'arrête graduellement; elle pencha légèrement sa tête
+sur sa poitrine; ses yeux fixes et éraillés regardaient sans voir; une
+de ces larmes si rares chez les vieillards mouilla sa paupière ardente
+et rougie; puis, faisant un brusque mouvement comme si elle se fût
+éveillée en sursaut, et voulant échapper sans doute à de sinistres
+réflexions, elle se remit à tourner son rouet avec une vivacité
+fébrile.</p>
+
+<p>Pour ne pas rester plus longtemps inaperçue, j'agitai la clef dans la
+serrure.</p>
+
+<p>Madame Sécherin releva la tête, me vit, repoussa du pied son rouet bien
+loin d'elle et me tendit les bras sans me dire une parole.</p>
+
+<p>Je baisai ses mains vénérables, et je m'assis près d'elle.</p>
+
+<p>Au bout d'un silence de quelques minutes, elle s'écria avec explosion:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis bien malheureuse! la plus malheureuse des créatures...
+mais n'en dites rien à mon fils... il ne le sait pas!</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de le rencontrer,&mdash;lui dis-je,&mdash;il m'a paru bien changé.</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre enfant n'est plus reconnaissable... le chagrin le tue... il
+pense encore à cette infâme...&mdash;se hâta-t-elle de me dire d'un air
+presque farouche. Puis elle ajouta avec amertume:</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne lui a fait que du mal pourtant... tandis que moi, moi, mon
+Dieu! je l'ai toujours aimé comme le fils de mes entrailles... oui, et
+pourtant il pense encore à elle... il y pense plus qu'à moi peut-être!
+répéta-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que vous vous trompez,&mdash;lui dis-je.&mdash;Sans doute mon cousin
+est plus absorbé par la douleur d'avoir été indignement trompé que par
+le souvenir de...</p>
+
+<p>&mdash;Ne prononcez pas ce nom détesté!&mdash;s'écria-t-elle en m'interrompant
+avec violence.&mdash;Ne le prononcez pas! par pitié... Vous voulez me
+consoler, mais je ne m'abuse pas.&mdash;Non, non, ce n'est pas de
+l'indignation qu'éprouve mon fils... L'indignation éclate, tempête,
+cherche avec qui maudire ceux qui l'ont causée... Enfin après
+l'indignation vient le mépris, et, plus tard, l'oubli... Eh bien! le
+malheureux n'a pas oublié... n'a rien oublié.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, attendez... encore. Mon cousin en est déjà au mépris sans
+doute, bientôt viendra l'oubli... Croyez-moi, s'il est profondément
+chagrin... c'est que, dans une âme généreuse, le mépris est cruel.</p>
+
+<p>Madame Sécherin secoua tristement la tête, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! vous vous méprenez! Plût au ciel qu'il eût du dédain pour
+elle... Mais je l'ai deviné.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;La vérité... je l'ai deviné, vous dis-je; aussi il a honte, il me
+fuit... il s'isole... Pendant les premiers temps de son chagrin, j'ai
+compris que mon fils voulût être seul. Je me disais que, par tendresse
+pour moi, il ne voulait pas me laisser voir ce qu'il souffrait. Car vous
+ne savez pas ce que c'était que son chagrin...</p>
+
+<p>&mdash;Il a donc beaucoup souffert?</p>
+
+<p>&mdash;S'il a souffert!... Mais je l'ai vu des jours, entendez-vous?... des
+jours entiers, des nuits entières, couché sur son lit, pleurant à
+chaudes larmes, et ne s'interrompant de sangloter que pour se livrer à
+des accès de rage insensée, et pousser des cris, des rugissements de
+douleur et de désespoir, qu'il n'étouffait qu'en mordant ses draps avec
+fureur... Je le vois encore, mon Dieu! les bras étendus, les mains
+crispées... ne connaissant pas ma voix, et, dans son délire, appelant
+cette femme... l'appelant... la misérable! tandis qu'il ne faisait pas
+attention à moi, qui étais là... qui priais... qui pleurais... O mon
+Dieu! que de nuits j'ai passées ainsi agenouillée à son chevet tout
+trempé de ses larmes et des miennes, craignant qu'il ne perdît la raison
+dans un de ces accès de rage!... Avec quelle angoisse j'attendais qu'il
+me reconnût!... Alors...&mdash;dit la malheureuse mère en portant son
+mouchoir à ses yeux;&mdash;alors, comme il est bon et sensible comme un
+enfant... quand il revenait à lui, il m'embrassait, il me demandait
+pardon de m'affliger, de ne pouvoir vaincre sa douleur... Aussi, dans
+les premiers temps, je ne me désespérais pas... si quelquefois il me
+répondait avec humeur ou avec impatience quand je lui reprochais son
+découragement, je me disais: Plus tard il me reviendra... Je faisais de
+mon mieux pour tâcher de le consoler, pour le calmer, pour le distraire;
+mais je ne réussissais pas... Je lui faisais faire les plats qu'il
+aimait, il ne mangeait pas. J'avais demandé à la ville des livres bien
+intéressants; malgré la faiblesse de ma vue, je lui faisais la
+lecture... il ne m'écoutait pas... Je voulus attirer ici quelques-uns de
+ses amis; il les reçut si mal qu'ils n'osèrent plus revenir. Malgré mon
+âge, je lui ai proposé de nous en aller voyager; il a refusé. Quoique
+cette maison soit sacrée pour moi, et que je veuille y mourir comme mon
+mari y est mort, craignant que ces lieux ne lui rappelassent trop de
+mauvais souvenirs, je lui ai proposé d'habiter ailleurs, qu'importait
+cela... il a refusé... toujours refusé, comme il refuse tout ce que sa
+mère lui offre,&mdash;ajouta-t-elle avec amertume.</p>
+
+<p>Il y avait une si profonde douleur dans ces plaintes naïves,
+j'entrevoyais pour madame Sécherin une vie si malheureuse en songeant
+aux insurmontables regrets de son fils, que je ne pus que prendre la
+main de cette pauvre mère entre les miennes en attachant sur elle un
+regard désolé.</p>
+
+<p>&mdash;Je patientais toujours,&mdash;reprit-elle;&mdash;je me disais: Les regrets que
+lui laisse cette horrible femme ne pourront pas durer... Je priais le
+bon Dieu de toucher mon fils de sa grâce et de le ramener à moi... Je
+fis dire des messes à sa patronne... Hélas! tout fut inutile... tout...
+Plus j'allais, plus je voyais que je n'étais plus rien... que je ne
+pouvais plus rien pour mon fils,&mdash;ajouta-t-elle d'une voix entrecoupée
+de sanglots;&mdash;mais je n'osais rien lui en dire: il était déjà si
+malheureux! j'attendais toujours... Quelquefois, pour me contenter, il
+prenait un air moins triste... Une fois le malheureux enfant voulut
+sourire... Je fondis en larmes, tant son triste et doux sourire était
+navré, et je me promis bien de ne plus le contraindre ainsi... Devant
+Dieu, qui m'entend, je vous le jure, jamais je ne lui ai reproché son
+chagrin; seulement... peu à peu cela m'a découragée, accablée... Le
+voyant insouciant de tout, je suis devenue comme lui, insouciante de
+tout... j'ai laissé aller les choses comme elles ont voulu aller, dans
+cette maison... Tout est négligé, l'herbe pousse partout dans le jardin,
+comme elle poussera bientôt sur la fosse d'une pauvre vieille femme qui
+n'est plus bonne à rien sur la terre, puisqu'elle ne peut pas consoler
+son fils...</p>
+
+<p>Cet abattement contrastait si fort avec la fermeté un peu âpre que
+j'avais toujours vue à madame Sécherin, que je fus effrayée. Cet
+affaiblissement moral présageait sans doute un grand affaiblissement
+physique. J'essayai de la rassurer en lui citant mon exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute,&mdash;lui dis-je,&mdash;ces deux années ont dû vous sembler
+cruellement longues; mais songez que toute douleur finit par s'user...
+Plus les regrets de votre fils ont été violents, plus le terme de sa
+délivrance approche à son insu. Moi aussi, bonne mère, j'ai beaucoup
+souffert; j'ai non-seulement perdu l'homme à qui j'avais voué ma vie
+entière, mais j'ai perdu mon enfant et avec lui la seule chance de
+bonheur que je pusse encore espérer... Eh bien! à d'affreux déchirements
+a succédé le calme... Calme triste, il est vrai, mais qui est presque du
+bonheur, si je le compare à tout ce que j'ai ressenti... Courage donc,
+bonne mère... courage... vous touchez peut-être au terme de vos
+peines... Comme votre fils, je suis victime de cette femme... Un mépris
+glacial a remplacé ma haine... L'heure n'est pas loin où votre fils
+éprouvera comme moi...</p>
+
+<p>Madame Sécherin secoua tristement la tête et me répondit, hélas! je dois
+l'avouer, avec un bon sens qui m'effraya:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la même chose... Votre mari était de votre condition...
+C'était pour vous un homme ni au-dessus ni au-dessous de ceux que vous
+aviez l'habitude de voir... Cela vous manque moins à vous, tandis que
+mon pauvre enfant n'avait jamais connu de femme qui, en apparence du
+moins, pût être comparée à cette misérable.</p>
+
+<p>Puis, recouvrant un éclair de son ancienne énergie, madame Sécherin
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette infâme, dans son affreux orgueil, aura donc deviné juste en
+me prédisant, avec son audace de Lucifer, qu'on n'oubliait pas une femme
+comme elle, que mon fils la regretterait toujours; qu'il la pleurerait
+avec des larmes de sang!... O mon Dieu, mon Dieu!... ta volonté est
+impénétrable... Il faut avoir bien de la foi pour ne pas désespérer de
+ta justice... Il faut bien aimer son enfant pour l'aimer encore quand
+l'amour qu'on lui porte est aussi inutile...</p>
+
+<p>Madame Sécherin revenait sur cette pensée, qui lui semblait douloureuse;
+je tâchai de l'en distraire.</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas cela,&mdash;lui dis-je.&mdash;Sans vous, sans vos soins assidus,
+la vie de votre fils lui serait mille fois plus affreuse encore.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela pourrait-il être? Il ne regretterait pas cette, femme
+plus qu'il ne la regrette!&mdash;reprit madame Sécherin avec une sombre
+opiniâtreté.&mdash;Oui, car s'il n'était pas si malheureux, je dirais qu'il
+est un mauvais fils, un ingrat...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame...</p>
+
+<p>&mdash;Je dirais qu'il ne reste auprès de moi que par respect humain, et
+parce que, dans le premier moment de sa colère, il a juré sur la mémoire
+de son père de ne jamais pardonner à cette criminelle... Oh! j'ai bien
+souffert sans rien dire... Depuis deux ans... j'ai bien enduré...
+Autrefois il croyait à la vertu de cette femme; je comprenais, à la
+rigueur, qu'il me la préférât... mais après ce qui s'est passé...
+qu'elle lui tienne encore autant au c&oelig;ur... tenez... il faut que je
+le dise à la fin... cela m'indigne... cela m'offense...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous méprenez peut-être,&mdash;lui dis-je;&mdash;l'on peut éprouver
+longtemps de la colère, de la haine contre ceux qui vous ont trompé,
+sans pour cela subir encore leur influence. Les c&oelig;urs généreux sont
+surtout susceptibles de ces profonds ressentiments, la trahison leur est
+d'autant plus cuisante que leur confiance a été plus aveugle...</p>
+
+<p>&mdash;Bénie soit toujours votre venue,&mdash;me dit madame Sécherin en essuyant
+ses yeux,&mdash;j'ai pu vous dire ce que je n'ai dit à personne, car depuis
+deux ans mon c&oelig;ur s'emplit d'amertume. Fasse le ciel qu'il ne déborde
+pas, et que mon fils ne sache jamais le mal qu'il me fait!... Pourtant,
+il se pourra bien que j'éclate à la fin! il pourra venir un moment où je
+ne saurai plus me contenir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! gardez-vous en bien,&mdash;m'écriai-je,&mdash;quelle serait votre vie, mon
+Dieu, et la sienne!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je me lasse à la fin, non pas de me sacrifier pour lui;
+non... le peu de jours qui me restent lui appartiennent, mais je me
+lasse de le voir souffrir comme s'il était seul et abandonné de tous. Je
+me lasse de voir que le honteux souvenir d'une infâme étouffe dans le
+c&oelig;ur de mon fils la reconnaissance qu'il me doit. Enfin... dites!
+dites!&mdash;s'écria-t-elle avec un redoublement de violence et de
+douleur,&mdash;n'est-ce pas terrible de voir son enfant mourir à petit feu
+et de ne pouvoir pas le sauver... quand c'est pour cela que Dieu vous a
+laissée sur la terre!</p>
+
+<p>Cette conversation rapide me montra que l'existence de M. Sécherin et de
+sa mère était encore plus horrible que je ne l'avais soupçonnée.</p>
+
+<p>Je vis alors M. Sécherin passer lentement devant les croisées du salon;
+il s'arrêta un instant, me regarda, puis s'éloigna.</p>
+
+<p>Je croyais qu'il venait nous rejoindre; il n'en fut rien. Supposant
+qu'il voulait me parler en secret, je cherchais un moyen d'aller le
+retrouver lorsque sa mère me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils voulait sans doute causer avec vous, maintenant il n'ose
+plus... Tenez, le voilà qui se promène dans l'allée de charmille.</p>
+
+<p>Je saisis ce prétexte.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le permettez, j'irai près de lui; vous savez qu'il a toujours
+eu quelque confiance en moi: peut-être lui redonnerai-je du courage;
+peut-être l'aiderai-je à vaincre cette insurmontable tristesse...</p>
+
+<p>Madame Sécherin me tendit la main en secouant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours généreuse et bonne,&mdash;me dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours compatissante aux maux que j'ai partagés,&mdash;lui dis-je.</p>
+
+<p>Je retrouvai M. Sécherin dans cette même allée où j'avais autrefois
+surpris les premiers aveux de M. de Lancry à Ursule.</p>
+
+<p>En approchant de mon cousin, je fus encore plus frappée que je ne
+l'avais été du changement de ses traits. Hélas! pourquoi faut-il que le
+malheur et le désespoir puissent seuls imprimer un cachet de grandeur
+aux physionomies les plus vulgaires, tandis que le bonheur et le
+contentement ne les ennoblissent jamais!</p>
+
+<p>La figure de M. Sécherin, jadis si fleurie, si débonnaire, si souriante,
+était d'une pâleur de marbre, d'une effrayante maigreur; ses yeux caves,
+rougis par les larmes, brillaient du feu de la fièvre; ses traits
+avaient enfin une expression de douleur farouche qui leur donnaient un
+caractère d'élévation que je ne leur aurais jamais soupçonné.</p>
+
+<p>En me voyant il tressaillit, leva les yeux au ciel, et s'écria d'une
+voix étouffée:</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Elle</span> vous a fait bien du mal, à vous...</p>
+
+<p>&mdash;Bien du mal... oui, mon cousin... mais j'ai du courage, moi... J'ai
+été comme vous, trahie, abandonnée... eh bien! à cette heure, je
+méprise, j'oublie ceux qui m'ont outragée, le calme est revenu dans mon
+c&oelig;ur, et je n'ai pas comme vous une mère pour me consoler.</p>
+
+<p>M. Sécherin ne me répondit rien, marcha auprès de moi d'un pas inégal;
+puis s'arrêtant brusquement devant moi, il croisa les bras et me dit
+avec une explosion de rage, le regard étincelant de fureur:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas encore tué votre mari... je dois vous paraître bien lâche,
+n'est-ce pas?... Mais patience... patience,&mdash;ajouta-t-il d'un air sombre
+et concentré,&mdash;ma pauvre vieille mère mourra un jour...</p>
+
+<p>Et il recommença de marcher en silence.</p>
+
+<p>Ces mots m'expliquèrent la conduite du M. Sécherin. Malgré sa bonhomie,
+il avait fait ses preuves de courage. Il attendait sans doute la mort de
+sa mère pour exiger une sanglante réparation. Je n'aimais plus M. de
+Lancry, mais l'idée de ce duel me fit horreur. Je répondis à mon cousin:</p>
+
+<p>&mdash;Votre mère vivra assez longtemps pour que vos regrets soient tellement
+affaiblis... que vous laissiez à Dieu la punition des coupables.</p>
+
+<p>M. Sécherin partit d'un éclat de rire sauvage en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Abandonner ma vengeance à Dieu!!!&mdash;Et il reprit à voix basse, d'un ton
+qui me fit frissonner:&mdash;Mais vous ne savez donc pas que je trouve
+quelque fois que ma mère vit bien longtemps pour ma vengeance!</p>
+
+<p>&mdash;Oh, cela est épouvantable!&mdash;m'écriai-je;&mdash;vous... vous toujours si bon
+fils!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis plus bon fils,&mdash;reprit-il avec une fureur croissante;&mdash;je
+ne suis plus rien... rien qu'un malheureux fou... qui passe la moitié de
+sa vie à regretter, à appeler une infâme... et l'autre moitié à la
+maudire et à rêver la vengeance... Tenez, voyez-vous!... il y a des
+moments où je suis capable d'abandonner ma mère, quoique je sache que ce
+serait lui porter le coup de la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis capable de tout quand je pense que votre mari peut mourir
+avant moi... ou qu'Ursule peut croire que je suis un lâche... que je
+n'ose pas me battre...</p>
+
+<p>Stupéfaite, je regardai M. Sécherin; sa crainte de paraître lâche aux
+yeux d'Ursule me disait combien son amour était encore violent.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut oublier Ursule, elle est indigne d'occuper votre pensée.</p>
+
+<p>Il haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aussi... vous voilà comme ma mère... il faut oublier!!!...
+Oublier! Dites donc à mon c&oelig;ur de ne plus battre... dites donc à mon
+sang de ne plus brûler dans mes veines... à mon souvenir de s'éteindre!</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette femme est une misérable.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on l'adore!... cette misérable!!! mais votre mari vous a quittée
+pour elle... vous qui valez pourtant mille fois mieux qu'elle!&mdash;s'écria
+M. Sécherin presque brutalement.</p>
+
+<p>Un moment, je l'avoue, je restai sans réponse; il fallait qu'Ursule eût
+une irrésistible puissance de séduction pour que deux hommes de natures
+si différentes, M. de Lancry et M. Sécherin, en fussent devenus si
+passionnément épris.</p>
+
+<p>Mon cousin continua d'un air sombre:&mdash;L'oublier... l'oublier!... et
+pourquoi l'oublierais-je?... Jusqu'au jour où elle a été criminelle, qui
+donc a fait pour moi ce qu'elle a fait?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre mère...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ma mère n'était que ma mère... et ma femme était ma
+femme!&mdash;s'écria-t-il courroucé.&mdash;Le temps que j'ai passé près d'Ursule
+sera toujours le plus beau temps de ma vie... Elle qui m'était si
+supérieure par l'esprit et par l'éducation, elle s'était mise à mon
+niveau! Et puis si belle... si belle! Oh! que de nuits de rage furieuse
+j'ai passées dans notre chambre déserte en l'appelant à grands cris!...
+Oublier!... mais vous ne savez donc pas que je l'aimais autant, plus
+peut-être, pour sa ravissante beauté que pour son esprit charmant?...
+Oublier!... et pourquoi? pour vivre tête à tête avec ma mère, n'est-ce
+pas? Quelle compensation!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce que vous dites là est affreux... Croyez-vous qu'il ne lui soit
+pas pénible de voir combien ses consolations sont impuissantes?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que ma mère veut-elle de plus?... elle est heureuse et contente...
+J'ai abandonné Ursule à son sort... j'ai juré sur la mémoire de mon père
+de ne plus la revoir... de ne jamais lui pardonner... Je tiens ma
+promesse... quoiqu'elle me coûte. Pourquoi ma mère veut-elle me disputer
+mes larmes... mes larmes que je lui cache tant que je puis?...
+Pourtant...&mdash;Et les lèvres de M. Sécherin tremblèrent convulsivement, de
+grosses larmes roulèrent dans ses yeux, il cacha sa tête dans ses mains
+et tomba assis sur un banc de pierre en sanglotant.</p>
+
+<p>Épouvantée de cet affreux amour, je restai muette...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, je suis ridicule, je suis vil, je suis fou... je le
+sais,&mdash;reprit mon cousin en essuyant ses yeux, mais, que voulez-vous!
+c'est plus fort que moi... Accablez-moi, je le mérite, car... car je
+l'aime encore...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aimez encore?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... c'est honteux, c'est horrible... je l'aime autant que je l'ai
+jamais aimée.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible, mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai beau me raisonner, j'ai beau me dire que sa conduite avec votre
+mari est mille fois plus coupable que si elle avait cédé à l'amour...
+j'ai beau me dire qu'il faut être profondément corrompue pour s'être
+donnée ainsi qu'elle s'est donnée... Eh bien! sans ma mère...
+entendez-vous! sans ma mère, vingt fois je serais allé tuer M. de Lancry
+ou me faire tuer par lui; si je l'avais tué, je me serais jeté aux pieds
+d'Ursule pour tout lui pardonner... et je suis sûr qu'à force
+d'indulgence et de bonté je l'aurais ramenée à de bons sentiments...
+Car, voyez-vous, personne ne la connaît comme moi...&mdash;dit-il en essuyant
+ses yeux.&mdash;C'est bien plutôt sa tête que son c&oelig;ur qu'il faut accuser.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin, je n'aime pas à accabler les absents; mais votre femme m'a
+fait assez de mal pour que je dise ce que je pense, beaucoup moins pour
+récriminer sur le passé que pour vous aider à vaincre un indigne amour.
+Ursule est aussi fausse que méchante. Pendant dix années elle m'a haïe
+d'une haine implacable, et pendant dix ans elle n'a eu pour moi que des
+paroles d'hypocrite tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, après tout, elle n'aimait pas votre mari!&mdash;s'écria-t-il sans me
+répondre.&mdash;Sans ma mère, je pouvais profiter de cet aveu pour lui
+pardonner et rompre cette liaison dès son commencement. Mais les femmes
+sont si implacables dans leur haine! Ma mère n'a pas oublié qu'une fois
+je l'avais sacrifiée à Ursule... Oh! elle s'en est bien souvenue... Et
+dût y périr le bonheur de ma vie; dussé-je mourir de chagrin et elle
+aussi, il a fallu, pour assouvir sa vengeance, jurer de ne jamais
+pardonner à Ursule...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est un enfer que votre vie alors!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui... oui, c'est un enfer... Devant ma mère je me contrains;
+mais je souffre le martyre... D'autres fois je me maudis de rester
+insensible aux consolations qu'elle tâche de me donner... je sens tout
+le chagrin que je lui fais; mais je n'y puis rien... tant je suis
+faible, tant je suis lâche!... Un enfer... vous l'avez dit... c'est un
+enfer... Et pourtant ma pauvre mère est la meilleure des femmes! et
+pourtant, moi, qui ne suis pas un méchant homme... je l'aime... je
+l'aime bien tendrement; et pourtant je sens que je l'afflige, que je la
+blesse sans cesse... Oh! tenez, maudit soit le sort qui m'a fait
+rencontrer Ursule... J'aurais épousé une femme de ma classe; ma vie,
+celle de ma bonne mère n'eussent point été empoisonnées... Si vous
+saviez quelle existence je mène, mon Dieu!... si vous saviez! Je n'ai
+plus le moindre souci de mes affaires d'intérêt, je ne sais où en est ma
+fortune; j'ai pris un homme d'affaires pour n'avoir plus à y songer... A
+quoi bon l'argent maintenant! C'était pour <span class="smcap">elle</span>, moi, que je voulais
+être riche. Elle le savait bien, mon Dieu!... Elle m'aurait fait faire
+tout ce qu'elle aurait voulu... Je suis sûr que j'aurais trouvé le moyen
+de doubler ma fortune, parce que cela lui aurait fait plaisir... et
+seulement pour voir son beau regard brillant et heureux, seulement pour
+la voir me remercier avec son joli sourire...</p>
+
+<p>Puis portant brusquement ses deux poings fermés à ses yeux, il s'écria
+d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Son regard, son sourire... je ne les verrai plus... non, plus jamais,
+jamais... je l'ai mérité, je n'ai pas eu le courage de lui pardonner...
+J'ai écouté la haine impitoyable de ma mère, je n'ai pas été un homme,
+j'ai agi comme un enfant, comme un fou...</p>
+
+<p>Après avoir un instant marché avec agitation, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, pardon, ma cousine... Hélas! voilà pourtant les jours que
+depuis deux ans je passe avec ma mère dans cette maison froide et muette
+comme la tombe... Dans la journée je marche... je vais sans savoir où je
+vais... et puis je rentre pour dîner... pendant tout le temps du repas,
+je regarde la place où <span class="smcap">elle</span> était... Et puis je reste avec ma mère; nous
+faisons la lecture tour à tour..., je lis machinalement... sans
+entendre, sans comprendre ce que je lis. A onze heures, ma mère fait sa
+prière à haute voix et nous nous séparons... Alors je rentre dans
+<i>notre</i> chambre, que je n'ai pas voulu quitter... Alors commencent
+d'atroces insomnies... alors j'endure, comme au premier jour, toutes les
+tortures d'une jalousie frénétique et désespérée... quand je pense...</p>
+
+<p>Puis, sans achever sa phrase, M. Sécherin se dressa debout, frappa du
+pied avec rage et s'écria en levant les poings vers le ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le tuerai, cet homme! je le tuerai!&mdash;Et il se remit à marcher à
+grands pas.</p>
+
+<p>Une des servantes de madame Sécherin vint nous prier de sa part de nous
+rendre au salon.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils,&mdash;dit-elle lorsque nous entrâmes,&mdash;votre cousine a peut-être
+hâte d'arriver à Paris; il ne faut pas la retenir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, en effet, une affaire très-importante qui m'y appelle,&mdash;lui
+dis-je,&mdash;et qui ne souffre pas de retard. Sans cela, je vous aurais
+demandé l'hospitalité pendant quelques jours.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui avez au moins parlé raison,&mdash;me dit madame Sécherin en me
+montrant son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai parlé de vous, madame, et aucun fils n'est plus respectueux
+et plus tendre; croyez-le bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois... car je ne veux que son bien.</p>
+
+<p>&mdash;Il le sait, madame.&mdash;Puis je fis un signe à M. Sécherin, en lui
+montrant sa mère pour l'engager à lui dire quelques paroles de tendresse
+filiale. Sa froideur m'effrayait. Je craignais que madame Sécherin ne
+voulût profiter de ma présence pour lui adresser des reproches qu'elle
+comprimait depuis si longtemps.</p>
+
+<p>M. Sécherin s'approcha de sa mère, lui prit la main, la baisa en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, ma mère; vous savez que je suis souffrant depuis
+quelque temps. Cela m'a rendu peut-être le caractère inégal, j'ai fait
+ma confession à ma cousine. Elle m'a bien grondé,&mdash;ajouta-t-il en
+souriant tristement,&mdash;je tâcherai d'être plus sage à l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous coûtera sans doute beaucoup,&mdash;dit sévèrement sa mère.</p>
+
+<p>Ce que je redoutais allait arriver; madame Sécherin, se sentant blessée
+devant moi dans sa dignité de mère, ne pourrait taire ce que la fatale
+préoccupation de son fils lui faisait souffrir depuis si longtemps.</p>
+
+<p>Je jetai un regard suppliant à M. Sécherin pour l'engager à se modérer;
+mais lui aussi était depuis longtemps aigri. Ma présence avait ravivé
+ses blessures. Je frémis en songeant que j'allais peut-être devenir la
+cause involontaire d'une scène affligeante.</p>
+
+<p>Pourtant M. Sécherin baissa la tête sans répondre à sa mère, qui reprit
+d'une voix plus haute:</p>
+
+<p>&mdash;Il serait d'un bon fils d'aimer sa mère au-dessus de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il m'en ait coûté, j'ai fait ce que j'ai pu pour vous prouver
+ma soumission... ma mère; je ne puis rien de plus,&mdash;reprit froidement
+son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pourtant notre vie, madame, telle que nous l'a faite l'infâme
+qu'il regrette encore,&mdash;s'écria madame Sécherin.&mdash;Vous pouvez ne pas
+regretter une infâme!&mdash;dit-elle à M. Sécherin avec violence.</p>
+
+<p>Épouvantée de la tournure que prenait la conversation, je me hâtai de
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, excusez-le, il l'aimait tant!</p>
+
+<p>&mdash;Il est capable de l'aimer encore... un indigne amour fait commettre
+tant de lâchetés!</p>
+
+<p>Les yeux de mon cousin étincelèrent; il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas seulement un indigne amour qui fait commettre des
+lâchetés, ma mère! D'ailleurs, voici assez longtemps que je me
+contrains, que je souffre, il faut que je parle, à la fin...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi,&mdash;s'écria sa mère courroucée,&mdash;voici assez longtemps que
+je souffre, voici trop longtemps que vous oubliez ce que vous me
+devez... Je vous répète, moi, que vos indignes regrets sont autant de
+lâchetés... sont autant d'offenses à votre mère...</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin!...&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>Il ne se contenait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Les sentiments les plus nobles, les plus saints devoirs font aussi
+commettre des lâchetés, entendez-vous, ma mère!...</p>
+
+<p>&mdash;Que veut-il dire?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot de plus,&mdash;dis-je à M. Sécherin, et j'ajoutai à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous donc faire mourir votre mère deux fois... lorsqu'à sa
+dernière heure elle songera au danger que vous irez braver dans un duel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, c'est vrai, je suis un fou, un méchant fils de lui
+répondre ainsi... Mes regrets l'outragent parce qu'elle m'aime
+tendrement.&mdash;Puis se mettant à genoux devant sa mère, il prit sa main et
+la baisa en disant:&mdash;Pardonnez-moi, ma mère, j'ai eu tort de vous parler
+ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Une mère doit tout pardonner...&mdash;dit-elle en soupirant. Et elle donna
+un baiser sur le front de son fils en me jetant un regard désolé.</p>
+
+<p>&mdash;Et un fils doit tout souffrir,&mdash;répondit M. Sécherin à voix basse, et
+son regard vint aussi me témoigner de ses douleurs.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Je quittai Rouvray dans un accès de tristesse mortelle.</p>
+
+<p>Je ne crois pas qu'il y eût au monde une position aussi affreuse que
+celle de cette mère et de ce fils, toujours face à face, elle regrettant
+l'amour de son fils, lui regrettant l'amour d'une femme coupable. Je ne
+pus réprimer un mouvement d'indignation profonde en songeant que mon
+mari était perdu pour moi, que mon enfant était mort, que ma vie était
+brisée, qu'une pieuse femme et son généreux fils voyaient leurs
+relations, autrefois si tendres, à jamais aigries parce qu'Ursule
+m'avait haïe et enviée.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="G-CHAPITRE_IV" id="G-CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h4>LE RETOUR.</h4>
+
+<p>Deux mois après mon départ de Maran, j'étais établie à Paris dans le
+pavillon que m'avait offert madame de Richeville.</p>
+
+<p>Je me demande encore comment j'avais pu inspirer à cette excellente
+femme l'affection qu'elle ne cessa jamais de me témoigner et dont elle
+me donna tant de nouvelles preuves lors de mon retour à Paris; c'est
+avec l'intérêt le plus tendre, le plus maternel, qu'elle veillait à mes
+moindres désirs, qu'elle tachait de m'épargner les moindres chagrins.</p>
+
+<p>En songeant aux indignes calomnies dont elle avait été victime, je fus
+surtout frappée de voir dans quelle affectueuse intimité elle vivait
+avec des personnes qui représentaient certainement l'élite de la
+meilleure compagnie de Paris et qui passaient même, qu'on me pardonne
+cette expression, pour être extrêmement <i>collet monté</i>.</p>
+
+<p>Ce revirement de l'opinion en faveur de madame de Richeville n'aurait
+pas dû m'étonner. Les gens de m&oelig;urs sévères sont d'autant plus
+indulgents pour les erreurs passées d'une personne qui recherche leur
+patronage, que la vie présente de celle-ci est plus irréprochable.</p>
+
+<p>Justement fiers de l'espèce de <i>conversion mondaine</i> que leur salutaire
+influence a opérée, ils défendent, ils appuient leur néophyte avec toute
+la généreuse ardeur du prosélytisme.</p>
+
+<p>Madame de Richeville avait donc alors pour amis véritablement dévoués
+tous ceux qui, autrefois, avaient sincèrement plaint ses malheurs et
+déploré ses fautes.</p>
+
+<p>Grâce aux derniers sacrifices que lui avait imposés son mari, sa maison
+était fort convenable, mais pas assez splendide pour que l'empressement
+qu'on mettait à y être admis ne se rapportât pas entièrement à elle, qui
+en faisait les honneurs avec une grâce extrême.</p>
+
+<p>Les portraits qu'elle m'avait faits de quelques personnes de sa société
+habituelle étaient d'une ressemblance frappante; je fus, par hasard, à
+même d'en juger le premier jour de mon arrivée à Paris.</p>
+
+<p>Ma voiture s'était brisée à Étampes; retardée par cet accident, je ne
+pus, contre mon attente, arriver à Paris, chez madame de Richeville,
+qu'à dix heures du soir. Ne comptant plus ce jour-là sur moi, elle avait
+reçu comme elle recevait d'habitude; aussi quel fut mon étonnement,
+lorsque ma voiture s'arrêta sous le péristyle, d'y trouver madame
+Richeville, accompagnée du prince d'Héricourt! Mon courrier me précédant
+d'un quart d'heure m'avait annoncée, et madame de Richeville était
+descendue pour venir plus tôt au-devant de moi.</p>
+
+<p>Je trouvai ce soir-là chez elle la princesse d'Héricourt, mesdames de
+Semur et de Grandval. On fut pour moi de la bonté, de l'affabilité la
+plus parfaite.</p>
+
+<p>Il faut avoir vécu dans le monde dont je parle pour comprendre cet
+accueil à la fois bienveillant et réservé. On savait mes chagrins;
+j'excitais une vive sympathie: mais par une discrétion pleine de
+délicatesse on m'épargna tout ce qui aurait pu me rappeler trop
+directement des maux qu'on désirait me faire oublier.</p>
+
+<p>Dire en quoi consistaient ces nuances si fines serait presque
+impossible; et cependant, grâce à ces <i>riens</i>, au lieu de me témoigner
+une compassion indiscrète, on m'entourait d'une digne et charmante
+sollicitude.</p>
+
+<p>Tant que les traditions et le savoir-vivre de notre ancienne
+aristocratie ne se perdront pas, il n'y aura jamais en Europe une
+société capable d'être comparée à notre bonne compagnie pour ce tact
+exquis, pour ce goût excellent, rares priviléges de l'esprit français.</p>
+
+<p>Ainsi, je n'oublierai de ma vie ces paroles de la vénérable princesse
+d'Héricourt lorsque je lui fus présentée ce même soir par madame de
+Richeville.</p>
+
+<p>&mdash;Quoique j'aie le plaisir de vous voir aujourd'hui pour la première
+fois, madame,&mdash;me dit-elle,&mdash;je vous connais, et permettez-moi de vous
+le dire, je vous aime depuis que j'ai entendu parler de vous par ma
+chère Amélie (c'était le nom de baptême de madame de Richeville); moi et
+ses amis, qui sont aussi les vôtres, nous l'engagions toujours à hâter
+votre retour à Paris. A votre âge, une vieille grand'mère peut vous dire
+cela, à votre âge, la solitude est dangereuse; en s'isolant de toute
+affection, on finit malgré soi par soupçonner le monde d'égoïsme ou
+d'insensibilité. Mais je vous assure qu'il n'en est rien; j'ai toujours
+vu les plus touchantes, les plus nobles sympathies aller avec bonheur
+au-devant des nobles et des touchantes infortunes.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, madame,&mdash;me dit gaiement la comtesse de Semur avec sa vivacité
+cordiale,&mdash;dût-on m'accuser de paradoxe comme on m'en accuse souvent, je
+vous avoue que je voudrais presque vous savoir encore au fond de votre
+Touraine; mais, sans doute, vous étiez notre idéal: pour nous consoler
+de ne pas vous voir, nous disions que l'idéal se rêve et ne se rencontre
+pas; au lieu que maintenant, si nous allions vous perdre, nous vous
+aimerions encore plus, et nous vous regretterions bien davantage.</p>
+
+<p>Puis, comme je me défendais modestement de ces louanges, la princesse
+d'Héricourt me prit la main et me dit d'une voix profondément émue:</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez songer, madame, qu'il peut y avoir à admirer chez une jeune
+femme autre chose que sa beauté, sa grâce et son esprit... et vous
+sentirez la distance qui existe entre une flatterie banale et un
+hommage sérieux et mérité.</p>
+
+<p>Après ces présentations, je m'approchai d'Emma. Elle était vêtue d'une
+robe blanche très-simple; les épais bandeaux de ses magnifiques cheveux
+blonds ondulés dessinaient le fin et pur ovale de son visage d'albâtre
+rosé. Elle me parut d'une éblouissante beauté: à son passage à Maran,
+elle avait quatorze ans; deux années de plus avaient accompli sa taille
+svelte et élancée comme celle de la Diane antique.</p>
+
+<p>Je fais cette comparaison mythologique parce que les traits d'Emma,
+comme ses moindres mouvements, étaient empreints d'une grâce sérieuse,
+chaste et réfléchie, qui eût été de la majesté, si on pouvait appliquer
+ce mot à une jeune fille de seize ans, dont les grands yeux d'azur, dont
+le frais sourire révélaient la candeur enfantine.</p>
+
+<p>Ce soir-là, comme toujours, Emma s'occupait des soins du thé et
+l'offrait avec des distinctions de prévenance dont quelques-unes me
+touchèrent. Ainsi, après avoir présenté une tasse à la princesse
+d'Héricourt, qui l'accepta, elle trouva le moyen, en s'inclinant
+légèrement, de baiser la main de la princesse au moment où elle allait
+toucher la soucoupe. Se rappelant sans doute, que madame de Semur aimait
+le thé moins fort, elle eut l'attention de l'affaiblir. Si j'insiste sur
+ces puérilités, c'est que justement Emma savait leur donner la valeur
+des attentions les plus délicates.</p>
+
+<p>Jamais je n'oublierai non plus le sourire mélancolique que madame de
+Richeville me jeta lorsque Emma lui dit de sa voix harmonieuse et
+suave:&mdash;Vous offrirai-je du thé, <i>madame</i>?</p>
+
+<p>Hélas! ce mot froid et indifférent, <i>madame</i>, navrait cette pauvre mère;
+il fallait se résigner... aux yeux du monde, sa fille n'était pour elle
+que mademoiselle de Lostange, orpheline et sa parente éloignée.</p>
+
+<p>Au bout de quelques jours, Emma fut en confiance avec moi, je pus
+admirer les trésors de cette âme ingénue. C'était un c&oelig;ur si sincère,
+si droit, si répulsif à tout ce qui était en désaccord avec son
+élévation naturelle, que jamais Emma n'a compris certains vices et
+certains défauts.</p>
+
+<p>Les mauvaises actions étaient pour elle des effets sans cause, de
+monstrueux accidents; les odieux calculs, les instincts désordonnés qui
+amènent une bassesse ou un crime, dépassaient son intelligence
+complétement et adorablement bornée à l'endroit des passions: Emma était
+une exception aussi rare dans son espèce que l'étaient mademoiselle de
+Maran et Ursule dans la leur.</p>
+
+<p>Je ne fus pas longtemps à deviner la cause de la vague tristesse qui
+semblait augmenter la mélancolie d'Emma... La pauvre enfant regrettait
+sa mère, qu'elle avait perdue au berceau, lui avait-on dit. Sa
+reconnaissance pour madame de Richeville était tendre et sincère, mais
+Emma faisait ce calcul d'une naïveté sublime:</p>
+
+<p>«Puisque une parente éloignée est si bonne pour moi... qu'aurait donc
+été ma mère!»</p>
+
+<p>Ayant pénétré le secret de la tristesse d'Emma, je me gardai bien d'en
+parler à madame de Richeville: c'eût été lui porter un coup affreux.
+Dans son adoration pour sa fille, elle eût été capable peut-être de lui
+avouer le secret de sa naissance; et je n'osais prévoir le
+bouleversement que cette révélation eût apporté dans les sentiments
+d'Emma pour madame de Richeville: quelle lutte cruelle ne se fût pas
+élevée dans l'âme de cette jeune fille d'une vertu si fière, si
+ombrageuse, lorsqu'elle eût appris que sa mère avait commis une grande
+faute, et que sa naissance, à elle, pauvre enfant, était presque un
+crime!</p>
+
+<p>Emma était la franchise même; la perspicacité ne me manquait pas, et je
+sentais pourtant qu'il y avait en elle un côté mystérieux qui
+m'échappait encore.</p>
+
+<p>Chose étrange! j'étais convaincue qu'elle avait un secret, et qu'elle
+ignorait elle-même ce secret. Je la savais incapable de dissimuler
+aucune de ses impressions; elle n'avait pas dit à madame de Richeville
+la cause de sa vague tristesse au sujet de sa mère, parce qu'elle avait
+senti que cet aveu devait être pénible pour celle qui l'avait entourée
+de soins maternels.</p>
+
+<p>Je pressentais donc qu'Emma me cachait quelque chose, non par fausseté,
+mais par ignorance, mais parce qu'elle ne pouvait ni s'expliquer ni
+préciser plus que moi la cause de certaines bizarreries qui m'avaient
+frappée.</p>
+
+<p>Ainsi, lorsque l'hiver fut arrivé et qu'elle vit tomber la première
+neige, elle devint pâle comme cette neige, tressaillit et s'écria
+douloureusement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la neige!!!</p>
+
+<p>J'étais seule avec elle, je lui demandai pourquoi cette exclamation
+pénible: elle me répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pourquoi tout à l'heure cela m'a fait mal de voir tomber la
+neige. Maintenant cela m'est indifférent.</p>
+
+<p>Je lui demandai si la pensée des malheureux qui souffraient du froid
+n'avait été pour rien dans son exclamation, elle me répondit naïvement
+que non, qu'elle les plaignait profondément, mais qu'en ce moment elle
+n'y avait pas songé: à la vue de la neige, son c&oelig;ur s'était
+douloureusement serré sans qu'elle sût pourquoi; mais cette impression
+était déjà effacée.</p>
+
+<p>Une autre fois, devant sa mère et moi, je ne sais plus à quel propos on
+parla d'hirondelles.</p>
+
+<p>Les yeux d'Emma se remplirent de douces larmes; elle nous dit avec un
+sourire angélique:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pourquoi, en entendant parler d'hirondelles, je me suis
+sentie délicieusement émue, pourquoi j'ai eu envie de pleurer.</p>
+
+<p>Enfin, un jour que des soldats passaient devant la maison au son du
+clairon, Emma se leva droite, fière, l'&oelig;il brillant, la joue animée,
+prêta l'oreille à ce bruit guerrier avec une telle exaltation que sa
+charmante figure prit tout à coup une expression héroïque.</p>
+
+<p>Les clairons passèrent, le bruit s'affaiblit. Emma regarda autour d'elle
+avec étonnement, se jeta rouge et confuse dans les bras de madame de
+Richeville, lui prit la main, qu'elle posa sur son sein en lui disant
+avec une grâce enchanteresse:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, je suis folle, mais je n'ai pu réprimer ce mouvement;
+sentez mon c&oelig;ur, comme il bat.</p>
+
+<p>En effet, son c&oelig;ur battait à se rompre.</p>
+
+<p>Quel était ce mystère, quelle était la cause secrète de ces agitations,
+de ces émotions? hélas! je le découvris plus tard; mais alors Emma
+l'ignorait comme moi.</p>
+
+<p>A l'exception de ces ressentiments involontaires, imprévus, dont on ne
+pénétrait pas la cause, on pouvait tout lire dans cette âme ingénue,
+aussi pure, aussi limpide que le cristal.</p>
+
+<p>Telle était Emma.</p>
+
+<p>Peu à peu on verra ce caractère se développer dans sa charmante
+ignorance, comme ces fleurs précieuses qui n'ont pas la conscience des
+parfums qu'elles exhalent ou des couleurs qui les nuancent.....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Quand j'étais à Maran, j'avais supplié madame de Richeville de ne pas
+m'écrire un mot sur M. de Lancry ou sur Ursule; je fuyais tout ce qui
+pouvait me rappeler leurs odieux souvenirs: une fois à Paris, entourée
+de nouveaux amis, je fus plus courageuse.</p>
+
+<p>Madame de Richeville avait été renseignée par des personnes bien
+informées de la conduite de mon mari. Voici ce que j'appris.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran redoublait de calomnies et de méchancetés. Après
+avoir ramené Ursule à Paris, elle la logea chez elle, répandant le bruit
+que ma jalousie, aussi injuste que furieuse, avait provoqué la
+séparation de M. Sécherin et de sa femme; que j'avais dénoncé ma cousine
+à son mari et donné comme preuves de la faute d'Ursule quelques
+trompeuses apparences.</p>
+
+<p>Ma tante ajoutait que ce procédé était d'autant plus indigne de ma part
+que ma liaison avec M. Lugarto ne me donnait ni le droit de me plaindre
+des infidélités de mon mari, ni le droit de blâmer la conduite des
+autres femmes. Enfin, M. de Lancry, déjà éloigné de moi par la violence
+de mon caractère, ayant découvert que, lors de son voyage en Angleterre,
+j'avais poussé l'audace jusqu'à aller passer une nuit dans la maison de
+M. Lugarto, m'avait abandonnée. Mademoiselle de Maran, malgré
+l'affection qu'elle me portait, disait-elle, ne pouvait s'empêcher de
+reconnaître que M. de Lancry avait eu raison d'agir ainsi, et elle
+croyait de son devoir de soutenir cette <i>pauvre Ursule</i>, victime de ma
+jalousie et de ma noirceur.</p>
+
+<p>Ces médisances, si absurdes qu'elles fussent, n'en auraient pas moins
+été dangereuses, si madame de Richeville, pour prémunir ses amis contre
+ces infamies, ne leur avait pas raconté toute la scène de la maison
+isolée de M. Lugarto, telle que M. de Mortagne la lui avait dite à son
+lit de mort.</p>
+
+<p>Cette révélation, les antécédents de M. de Lancry, la conduite présente
+d'Ursule suffirent pour me défendre des odieuses accusations de ma
+tante.</p>
+
+<p>La révolution de juillet, en divisant, en dispersant la société
+légitimiste, avait en partie dépeuplé le salon de mademoiselle de Maran.
+Celle-ci n'avait dû les soins assidus dont on l'avait entourée, sous la
+restauration, qu'à la crainte qu'elle inspirait et aux puissantes
+inimitiés ou aux non moins puissantes protections dont elle pouvait
+disposer à son gré.</p>
+
+<p>Lorsqu'on n'eut plus rien à redouter ou à espérer d'elle, on commença de
+la délaisser; car sa méchanceté augmentait avec les années. Sa maison
+n'offrait aucun attrait, aucun plaisir; son économie avait tourné à
+l'avarice: peu à peu elle se trouva complétement isolée.</p>
+
+<p>Le dépit qu'elle en éprouva fut la véritable cause de son voyage à
+Maran. Pour se distraire de ses ennuis, elle vint sans doute me faire
+tout le mal possible.</p>
+
+<p>En prenant le parti d'Ursule contre sa belle-mère, en lui proposant de
+l'emmener à Paris, elle avait d'abord cédé à son instinct de haine
+contre moi: mais lorsqu'elle eut reconnu la puissance des nouvelles
+séductions d'Ursule, elle songea à se servir de ma cousine,&mdash;qu'on me
+pardonne cette trivialité,&mdash;pour achalander son salon.</p>
+
+<p>Elle savait le monde mieux que personne; elle annonça partout qu'Ursule
+était séparée de son mari. Il y a toujours un irrésistible attrait dans
+l'espoir de plaire à une jeune et jolie femme qui se trouve dans une
+position aussi indépendante; aussi, bientôt, mademoiselle de Maran ne
+fut plus délaissée. Ursule, plus jolie, plus effrontément coquette que
+jamais, se vit entourée d'une cour nombreuse.</p>
+
+<p>M. de Lancry, instruit de tout ce qui se passait par un homme de
+confiance qu'il avait envoyé à Paris, perdit la tête de jalousie. Ce fut
+alors qu'il m'abandonna pour aller rejoindre Ursule.</p>
+
+<p>Ce qu'il me reste à dire paraîtra sans doute bien ignoble...
+Malheureusement, en avançant dans la vie, j'ai été assez fréquemment
+témoin d'ignominies pareilles. Que chacun interroge ses souvenirs, et il
+reconnaîtra que les faits que je vais signaler n'ont rien d'exagéré,
+rien d'impossible; et qu'au contraire ils sont plutôt remarquables par
+une sorte de délicatesse assez rare dans ces indignités.</p>
+
+<p>Ursule aimait passionnément le luxe, l'éclat, les plaisirs, les fêtes;
+elle ne trouvait pas cette vie splendide chez mademoiselle de Maran. Ma
+tante, assez riche pour recevoir noblement, était plus loin que jamais
+de penser à donner des bals, à prendre des loges aux grands théâtres, à
+avoir enfin un état de maison plus moderne, plus élégant, plus
+considérable que celui qu'elle avait toujours eu.</p>
+
+<p>M. de Lancry, en arrivant à Paris, trouva Ursule en coquetterie réglée
+avec deux ou trois hommes de la société de ma tante. Malgré son aveugle
+passion, il connaissait trop bien les femmes et certaines femmes pour
+n'avoir pas deviné les goûts d'Ursule.</p>
+
+<p>Par respect pour elle et pour lui, il ne pouvait lui proposer de
+satisfaire son penchant au faste et à la dépense; on savait qu'elle
+n'avait point d'autre fortune que soixante mille francs de sa dot.
+L'origine de son luxe une fois connue, Ursule tombait dans le dernier
+mépris et se voyait chassée de ce monde au milieu duquel elle voulait
+briller.</p>
+
+<p>M. de Lancry, d'accord ou non avec ma tante, je ne l'ai jamais su,
+trouva un moyen fort ingénieux de tout accommoder; en un mot de donner à
+sa maîtresse la plus grande existence du monde, de ne pas la faire
+déchoir aux yeux de la société, et de lui assurer, au contraire, toutes
+les sympathies d'une coterie, de très-bonne compagnie d'ailleurs,
+présidée par mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Sans la haine que celle-ci me portait, elle eût repoussé sans doute la
+honteuse complicité qu'elle accepta dans cette infâme transaction.</p>
+
+<p>Quant à la manière dont je fus instruite de ces détails, elle se
+rattache à une nouvelle série d'événements mystérieux qui me prouvèrent
+malheureusement que le mauvais génie de M. Lugarto planait encore autour
+de moi et de ce qui me devenait de plus en plus cher.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="G-CHAPITRE_V" id="G-CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3>
+
+<h4>CORRESPONDANCE.</h4>
+
+<p>Environ trois mois après mon arrivée, Blondeau me remit un petit carton
+qu'un commissionnaire avait apporté. Je l'ouvris, pâlis d'effroi... en
+voyant un bouquet de ces fleurs vénéneuses d'un rouge éclatant que M.
+Lugarto m'avait autrefois envoyées, et qui depuis lors étaient devenues
+comme le symbole de son odieux souvenir, puisque madame de Richeville
+avait reçu un bouquet pareil le jour de la mort de M. de Mortagne.</p>
+
+<p>Avec ce bouquet était la lettre ci-jointe écrite par mon mari à un de
+ses amis que je ne connaissais pas, l'enveloppe ayant été enlevée.</p>
+
+<p>Comment M. Lugarto, qui n'était pas à Paris, du moins je le supposais,
+avait-il pu intercepter la correspondance de M. de Lancry, je ne pus le
+savoir; mais je ne fus pas étonnée de ce fait: cet homme, grâce à son
+immense fortune, pouvait corrompre les gens ou avoir des créatures à lui
+au sein même de la maison des personnes qu'il épiait.</p>
+
+<p>Quant au but de cet envoi, il n'était pas douteux: ignorant mon
+indifférence pour M. de Lancry, M. Lugarto croyait me blesser
+douloureusement en me dévoilant les mystères de la conduite de mon mari
+et d'Ursule.</p>
+
+<p>Si cette intention ne fut pas absolument remplie, cette lettre, ainsi
+qu'on va le voir, dut néanmoins me causer de pénibles ressentiments; la
+nouvelle perfidie de M. Lugarto porta donc quelques fruits amers.</p>
+
+<p>Voici la lettre de mon mari.</p>
+
+<p class="c">M. DE LANCRY A ***.</p>
+
+<p class="r">«Paris, janvier 1835.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>«Je vous remercie de votre lettre, mon cher ami; la mienne a dû bien
+vous étonner lorsqu'il y a un mois vous m'avez écrit pour me demander
+ces renseignements que vous savez, et que vous avez ajouté:</p>
+
+<p>«Que devenez-vous? puis-je croire à ce que j'ai par hasard entendu dire
+dans mon désert? est-il vrai que vous soyez l'heureux préféré de la
+femme la plus à la mode de Paris, qui à force d'esprit et de charmes a
+su faire oublier qu'elle s'appelait du nom vulgaire de madame
+Sécherin?&mdash;Est-il vrai que mademoiselle de Maran, tante de votre femme,
+de votre <i>Eurydice</i>, soit en train de se ruiner; qu'elle dépense un
+argent fou, qu'on cite la splendeur des fêtes qu'elle donne, le luxe de
+sa maison, etc., etc.? Il me semble que dissiper à son âge, c'est
+commencer un peu tard.»</p>
+
+<p>«J'ai répondu longuement à une partie de ces questions; je vais
+continuer, car je suis dans un jour où mon c&oelig;ur déborde de fiel et de
+haine.</p>
+
+<p>«Vous êtes de ces hommes éprouvés auxquels on peut tout confier, et qui
+peuvent tout comprendre. Vous avez fondu deux énormes héritages dans
+l'enfer de Paris; vous avez tué trois hommes en duel; vous avez survécu
+à une horrible blessure que vous vous êtes faite en tentant de vous
+brûler la cervelle. Maintenant, revenu de ces <i>folies</i>, comme vous
+dites, vous vivez en philosophe «contemplateur et rêveur dans une
+vieille maison au fond de la Bretagne, heureux de regarder vos grèves en
+écoutant le bruit de la mer qui les bat incessamment.» C'est dire que
+vous avez un caractère ferme, une rare connaissance des faiblesses
+humaines. Vous ne vous étonnerez donc pas des confidences qu'il me reste
+à vous faire.</p>
+
+<p>«Je suis entouré d'êtres si niais ou si envieux que je me tuerais plutôt
+que de leur laisser soupçonner ce que je souffre; ils seraient trop
+contents. Vous me mépriserez peut-être, homme stoïque! Il n'importe; je
+ne puis souffrir plus longtemps sans me plaindre à quelqu'un et de mes
+tourments et de mon bonheur, puisque mon bonheur est encore un tourment.</p>
+
+<p>«J'ai d'ailleurs éprouvé un grand soulagement en vous écrivant ma
+première lettre; je continue, puisque vous me dites ne pouvoir me donner
+aucun conseil avant de savoir la fin de mon histoire. Écoutez donc<a name="FNanchor_E_5" id="FNanchor_E_5"></a><a href="#Footnote_E_5" class="fnanchor">[E]</a>.</p>
+
+<p>«Dévoré de jalousie en apprenant qu'Ursule était à Paris entourée
+d'adorateurs; voulant à toute force ressaisir mes droits, malgré le peu
+d'espoir que devait me laisser la lettre insolente qu'elle m'avait
+écrite, et qui était tombée entre les mains de son mari, je quittai
+Maran. J'abandonnai ma femme, j'arrivai ici.</p>
+
+<p>«Je trouvai Ursule toujours belle, railleuse, fantasque et fière.
+Lorsque je voulus lui parler de mon bonheur passé, elle m'accabla de
+moqueries; je me contins, j'avais mon projet.</p>
+
+<p>«Mademoiselle de Maran, tante de ma femme, me reçut à merveille; je vous
+ai dit sa haine contre Mathilde, cela vous aidera a comprendre ce qui
+suit. Je connaissais Ursule: elle avait un goût effréné pour le luxe et
+pour les plaisirs, et pouvait beaucoup sacrifier à ce goût; mais je
+savais aussi que, malgré sa pauvreté, malgré la hardiesse de ses
+principes, l'effronterie de son caractère, elle était, par un bizarre
+mélange d'orgueil et d'indépendance, incapable de certaines bassesses.</p>
+
+<p>«Pourtant le meilleur moyen de m'imposer à elle, de la dominer autant
+qu'on peut la dominer, était de la mettre à même de mener cette
+existence splendide, le rêve de toute sa vie, et cela sans froisser sa
+susceptibilité souvent très ombrageuse.</p>
+
+<p>«Pour concevoir la détermination que je pris alors, il faut vous
+rappeler que jamais je n'ai hésité entre une somme d'argent si
+considérable qu'elle fût et un désir si insensé qu'il fût aussi; il faut
+surtout vous convaincre que j'aimais, que j'aime encore Ursule avec
+toute l'ardeur, toute la rage d'un amour irrité, contrarié, inquiet,
+toujours inassouvi...</p>
+
+<p>«Maintenant, tel est le problème que j'avais à résoudre:&mdash;Me rendre
+indispensable à Ursule en l'entourant de toutes les jouissances, de
+toutes les splendeurs imaginables, sans que sa délicatesse pût
+s'offenser, surtout sans que le monde pût jamais pénétrer ce mystère.</p>
+
+<p>«L'avarice de mademoiselle de Maran, sa haine contre ma femme, qu'elle
+était enchantée de voir ruiner, me servirent à souhait; voici comment:</p>
+
+<p>«Un jour, devant Ursule, qui logeait chez elle, je vous l'ai dit, je
+demandai à mademoiselle de Maran ce qu'elle dépensait par an pour sa
+maison, son écurie, etc., etc. Elle me répondit: <i>Quarante mille
+francs</i>. Je m'écriai qu'on la volait, qu'elle ne recevait jamais
+personne, que ses voitures étaient horribles; tandis qu'avec cette
+somme, moi, je m'engageais à lui tenir la meilleure maison de Paris, si
+elle voulait se fier à moi et suivre mes conseils.</p>
+
+<p>«&mdash;Comment cela? me dit-elle.</p>
+
+<p>«&mdash;Donnez-moi 40,000 francs, ne vous occupez de rien, et je me charge de
+votre dépense pendant un an. Vous verrez de quelle manière je vous ferai
+vivre: seulement, si vous acceptez, vous irez passer quelques mois à la
+campagne pour me laisser le temps de faire les changements nécessaires à
+votre hôtel, cela sans bourse délier de votre part; je retrouverai cette
+dépense sur les 40,000 francs annuels.</p>
+
+<p>«Ursule me regarda. Il me sembla qu'elle comprenait ma pensée, car un
+sourire... (oh! si vous connaissiez ses sourires!...) me récompensa de
+mon ingénieux stratagème.</p>
+
+<p>«Vous entendez à demi-mot, n'est-ce pas? Ursule devait jouir de tout le
+luxe que je prétendais improviser avec les 40,000 francs de mademoiselle
+de Maran; celle-ci accepta ma proposition en riant aux éclats (elle rit
+toujours ainsi lorsqu'elle fait quelque perfidie). Quinze jours après
+notre convention, mademoiselle de Maran était établie à Auteuil avec
+Ursule dans une ravissante maison qu'un Anglais, dégoûté de ce séjour,
+m'avait, disais-je, louée pour rien. J'ai toujours eu le génie des
+impromptus, quand l'argent ne me manque pas.</p>
+
+<p>«Il est inutile de vous dire ce que me coûta l'arrangement de cette
+maison d'Auteuil, où je me rendais chaque jour. C'était un <i>cottage</i>
+véritablement féerique. Pendant ce temps-là les travaux de l'hôtel de
+Paris avançaient rapidement. J'avais commencé la réforme par l'écurie.
+Je remplaçai les antiques voitures de mademoiselle de Maran par les plus
+jolis attelages de Paris. Sachant combien Ursule aimait a monter à
+cheval, je décidai mademoiselle de Maran à louer un petit appartement
+vacant alors chez elle à mon oncle, le duc de Versac, complétement ruiné
+par la révolution de juillet; il servit ainsi de chaperon a Ursule dans
+ses promenades <i>équestres</i> avec moi, et la conduisit dans le monde
+lorsque mademoiselle de Maran ne pouvait l'y accompagner.</p>
+
+<p>«Grâce à mon activité, au commencement de l'hiver l'hôtel de Maran tut
+transformé en un vrai palais. Un magnifique rez-de-chaussée fut réservé
+pour les réceptions. L'appartement d'Ursule, le temple de mon idole
+chérie, était une merveille de luxe et d'élégance: je le remplis de
+meubles rares, de porcelaines précieuses, de tentures admirables, de
+tableaux des meilleurs maîtres. On crut que mademoiselle de Maran
+devenait folle, car les énormes dépenses que je faisais chez elle lui
+étaient nécessairement attribuées. Elle le laissait croire, et moi aussi
+pour mille raisons que vous sentez bien.</p>
+
+<p>«Mademoiselle de Maran, pendant l'hiver, donna des bals superbes,
+pendant le carême des concerts excellents, et au printemps des soirées
+champêtres dans son immense jardin, où j'avais fait des prodiges.</p>
+
+<p>«L'hôtel de Maran devint la maison la plus agréable, la plus recherchée
+de Paris. Mademoiselle de Maran avait de plus une loge à l'Opéra et aux
+Bouffons, le tout au moyen des éternels quarante mille francs qu'elle
+me donnait annuellement.</p>
+
+<p>«Lorsque je lui rendis ses comptes, au bout de la première année, elle
+se mit à rire aux éclats, déclara que j'étais un enchanteur, et me
+supplia de continuer d'être son intendant. J'avais dépensé plus de dix
+mille louis. Il est inutile de vous dire qu'Ursule était la reine de ces
+fêtes, données pour elle et presque par elle, car elle en faisait les
+honneurs avec une grâce exquise, une dignité nonpareille. Elle était
+devenue une excellente musicienne. Dans les concerts de l'hôtel de Maran
+elle montra un talent du premier ordre. Bientôt on ne parla que d'elle,
+de son esprit brillant et hardi, de sa gaieté spirituelle et moqueuse,
+surtout de son audacieuse coquetterie, qui me mettait à la torture et
+éveillait en moi toutes les fureurs de la jalousie.</p>
+
+<p>«Mademoiselle de Maran subit elle-même l'influence de cette femme
+séduisante; car elle ensorcelait tout ce qui l'approchait: toujours
+égale, câline, flatteuse, insinuante avec les femmes, avec les hommes
+elle était tour à tour fantasque, brusquement provocante, ou d'une
+indifférence glaciale; grâce à ce manége elle avait fini par passer pour
+une énigme vivante, et pouvoir tout risquer, tout oser impunément.</p>
+
+<p>«Contraste étrange! cette femme, qui jouissait sans scrupule de toutes
+les dépenses qu'au nom de mademoiselle de Maran je faisais pour elle, me
+traita avec la dernière dureté, avec le plus outrageant mépris, parce
+qu'une fois je voulus lui offrir quelques bijoux pour sa fête.</p>
+
+<p>«En y réfléchissant, cela ne m'étonna pas. Ursule est remplie de tact:
+on sait qu'elle est pauvre, le moindre luxe <i>personnel</i> l'eût
+compromise: elle s'est donc créé une mode à elle, à la fois de la
+dernière simplicité et d'une extrême élégance. Elle a un cou si
+charmant, un bras si frais, si blanc et si rond, qu'il y a d'ailleurs de
+la coquetterie à elle à se passer de colliers et de bracelets.</p>
+
+<p>«Sa toilette Consiste toujours pour le soir en une robe de crépu blanc
+d'une fraîcheur ravissante et d'un goût adorable; une fleur naturelle
+dans ses beaux cheveux, un bouquet pareil au corsage: jamais elle ne
+porte autre chose. Le matin, c'est une petite capote et une robe des
+plus simples avec un grand châle de cachemire. Vous voyez que les
+soixante mille francs de sa dot doivent lui suffire longtemps pour son
+entretien.</p>
+
+<p>«Quant aux magnificences qui l'entourent et dont elle fait les honneurs,
+elle en est aussi fière, aussi heureuse que si elle en était la
+maîtresse et non pas le prétexte; car cette femme singulière aime moins
+la possession que la jouissance du luxe. Cette distinction vous paraîtra
+subtile. Si vous connaissiez Ursule, vous la trouveriez juste.</p>
+
+<p>«Eh bien, malgré tant de dévouement, malgré tant de sacrifices,
+souvent... je ne suis pas heureux. J'ai la conscience d'être nécessaire
+à Ursule, je suis sûr qu'elle ne renoncerait que difficilement à
+l'empire qu'elle a sur moi... Mais quel empire!</p>
+
+<p>«Après la lettre qu'elle m'avait écrite et qui fut surprise par son
+mari, elle aurait dû être très-embarrassée lors de sa première entrevue
+avec moi. Il n'en fut rien; malgré ce que vous appelez ma <i>rouerie</i>, je
+fus plus gêné qu'elle. Cela ne vous étonnerait pas si vous connaissiez
+la trempe de ce caractère, la souplesse, l'audace, la supériorité de cet
+esprit.</p>
+
+<p>«&mdash;Pensez-vous réellement tout ce que vous m'avez écrit?&mdash;lui dis-je
+avec amertume.</p>
+
+<p>«Elle se prit à rire, car cette femme rit toujours, et me répondit:</p>
+
+<p>«&mdash;Êtes-vous de ces gens aveugles qui confondent le présent et le passé?
+Ce qui était vrai hier ne peut-il pas être faux aujourd'hui, et ce qui
+était faux hier ne peut-il pas être vrai à cette heure! Ne vous occupez
+donc pas de pénétrer si j'ai pensé ou non ce que je vous ai écrit dans
+des circonstances différentes de celles où je vous revois. Vous m'aimez,
+dites-vous; faites donc que je vous aime, ou que je semble vous aimer.
+Me forcer à feindre un sentiment que je ne ressens pas est plus flatteur
+encore que de m'inspirer un sentiment que j'avoue. Si je vous aime
+sincèrement, votre c&oelig;ur sera flatté; si je simule cet amour, votre
+orgueil triomphera. De toute façon votre rôle est assez beau, j'espère.»</p>
+
+<p>«Que répondre à tels paradoxes, à de telles folies, surtout lorsque ces
+folies sont murmurées à votre oreille par une bouche de corail aux dents
+perlées, aux lèvres fraîches, sensuelles et pourprées, dont les coins
+se sont veloutés depuis peu d'un imperceptible duvet noir... Que
+répondre lorsque ces paroles sont accompagnées d'un regard profond,
+ardent, voluptueux... Oh! vous ne savez pas la puissance magnétique de
+ces deux grands yeux bleus qui sous leurs longs cils et leurs minces
+sourcils d'ébène, vous dardent, quand ils le veulent, la passion
+jusqu'au fond du c&oelig;ur... ou se plaisent méchamment à vous glacer par
+leur dédain moqueur... Non, non, on ne rencontrera jamais des yeux
+pareils.....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>«Je ne reculai donc devant aucun sacrifice. Alors commença pour moi une
+vie d'agitation continuelle... car cette femme est incompréhensible,
+impénétrable; je ne sais encore ce que je suis pour elle.</p>
+
+<p>«Tantôt elle semble éprouver pour moi un amour irrésistible auquel elle
+cède parfois avec une sorte de tendre dépit. Vous dire ce qu'elle est
+alors... vous dire ce qu'elle est dans ces rares moments d'ivresse et
+d'abandon m'est impossible... aussi impossible que de vous peindre ses
+brûlantes langueurs lorsque, succombant au sentiment que je lui inspire,
+elle me maudit avec une grâce si enchanteresse et si passionnée.</p>
+
+<p>«Tenez, à cette seule pensée mon c&oelig;ur bat, mon sang bouillonne, mes
+joues s'allument! Et pourtant cette liaison dure depuis plus de deux
+ans, et pourtant je suis presque sûr que cette femme me trompe, et
+pourtant durant ces deux années je n'ai pas eu peut-être un mois de
+bonheur complet, car à chaque instant cette créature insaisissable
+m'échappe, me raille, me rejette du ciel dans l'enfer en me laissant au
+c&oelig;ur d'affreux doutes que le lendemain elle sait dissiper d'un regard
+ou d'un sourire...</p>
+
+<p>«Oh! vous n'imaginez pas ce que c'est que de vivre dans ces alternatives
+continuelles d'espérance et de désespoir, de joie et de larmes, de
+colère et d'amour, de méfiance et d'aveuglement; vous ne savez pas quel
+art infernal sait lentement filtrer l'ambroisie dont elle pourrait
+m'enivrer! Figurez-vous un malheureux dont les lèvres sont desséchées et
+à qui l'on distillerait goutte à goutte à de longs intervalles l'eau
+limpide et fraîche qui pourrait apaiser la soif...</p>
+
+<p>«Oh! dites, dites, ne serait-ce pas rendre sa soif plus inextinguible,
+plus cruelle encore? Dites, ne serait-ce pas à mourir de rage?...</p>
+
+<p>Telle est pourtant ma vie... sans cesse dévorée d'amour... Ursule ne
+m'accorde jamais assez pour satisfaire ma passion, et toujours assez
+pour l'irriter et pour rendre ainsi sa domination plus despotique
+encore.</p>
+
+<p>«Oh! la créature infernale... Elle sait bien que d'un souvenir ardent
+naissent d'ardentes espérances, et que ce qui est inassouvi est toujours
+éternel.</p>
+
+<p>«Tel est le secret de ma faiblesse, de ma lâcheté, de ma honte. Tel est
+aussi le secret de ma joie insensée, délirante, lorsqu'Ursule daigne
+être pour moi une femme et non pas un démon insolent et moqueur.</p>
+
+<p>«Tantôt encore elle sait me persuader, ou plutôt je me persuade que,
+malgré tous ses désolants caprices, Ursule m'aime ardemment, et que sa
+conduite bizarre est calculée pour me tromper sur l'amour qu'elle a
+pour moi, amour dont son orgueil se révolte; tantôt je crois que c'est
+pour conserver plus longtemps mon c&oelig;ur qu'elle feint l'inconstance et
+le dédain, parce qu'elle sait que la satiété me viendrait peut-être si
+je n'avais plus d'inquiétude sur la sincérité de son affection... Je
+vois alors une preuve de violente passion dans ce qui d'autres fois me
+révolte et m'indigne.</p>
+
+<p>«Enfin, dans mes jours de soupçons, je me figure qu'elle ne m'aime pas,
+qu'elle me tolère parce que je trouve le moyen de flatter ses goûts et
+ses penchants.</p>
+
+<p>«N'est-ce pas que c'est affreux? Oh! la misérable! elle sait bien que ce
+sont ces doutes irritants qui font sa force, elle le sait bien!</p>
+
+<p>«Si je me croyais ingénument, stupidement aimé comme je l'ai été par ma
+femme et par bien d'autres, l'indifférence, le dégoût viendraient bien
+vite... de même que si je me croyais impudemment joué, je
+l'abandonnerais sans hésiter... Malédiction! Qui m'éclairera donc? que
+pensez-vous vous-même? Et encore non, moi seul puis juger de cela; si
+j'en suis incapable, vous ne réussirez pas mieux que moi.</p>
+
+<p>«Ce qui m'est encore douloureux, c'est la lutte de mon orgueil et de mon
+amour-propre: mademoiselle de Maran évite avec soin tout ce qui, aux
+yeux du monde, pourrait ressembler de sa part à une tolérance coupable;
+j'ai revendu la maison que j'avais achetée à M. de Rochegune, et je me
+suis logé assez près de l'hôtel de Maran; à Auteuil, j'ai un pied à
+terre, et mes droits apparents ne sortent pas des limites d'une
+intimité ordinaire. Quant à Ursule, elle est pour moi dans le monde
+comme pour tous les hommes qui s'occupent d'elle, ni plus, ni moins, et
+beaucoup de mes amis demandent encore si je suis heureux ou non.</p>
+
+<p>«Tantôt je me révolte à la pensée qu'un <i>bonheur</i> qui me coûte si cher
+soit ignoré, et je suis assez <i>jeune</i> pour songer à compromettre Ursule;
+d'autres fois, craignant d'être trompé et de passer pour un homme
+ridicule, je contribue à égarer l'opinion en nommant moi-même mes
+rivaux.</p>
+
+<p>«Oh! tenez, voici encore une des plaies de cet indigne et brûlant amour;
+c'est de ne pas savoir si Ursule me trompe! Je l'ai fait suivre.
+Peut-être s'en est-elle aperçue, car l'on n'a rien découvert: cela ne
+m'a pas rassuré. Je crois plus à son adresse qu'à sa vertu.</p>
+
+<p>«Ce qui est encore affreux dans de pareils amours, c'est que les
+bassesses, les trahisons que l'on a commises sont autant de liens qui
+vous enchaînent à votre fatale idole... Quelquefois je m'indigne de ce
+qu'Ursule ne me tienne pas assez compte du mal que j'ai fait, des
+douleurs que je cause; car cet argent que je dissipe à pleines mains...
+c'est la fortune de ma femme qui vit seule et malheureuse... Mais ces
+réflexions me trouvent impitoyable: j'ai assez de mes chagrins, sans
+songer à ceux des autres; et puis c'est une question d'argent après
+tout, et je n'ai jamais su ce que c'était que l'argent... Toute ma
+terreur est de penser à ce que je deviendrai quand cette fortune sera
+dissipée. Ursule s'accommodera-t-elle toujours de la maison plus
+restreinte de mademoiselle de Maran? car celle-ci ne la quittera plus;
+elle vieillit et elle avoue l'horreur qu'elle aurait pour la solitude...
+Pour rien au monde elle ne voudrait maintenant se séparer d'Ursule...
+Mais moi... moi, que deviendrai-je?</p>
+
+<p>«Pour conjurer ces fatales pensées, je veux vous donner un exemple de ma
+persévérance et de mon soin à prévenir les plus frivoles caprices de
+cette femme.</p>
+
+<p>«Il y a deux mois environ, elle me boudait; jamais je n'avais été plus
+malheureux, c'est-à-dire plus amoureux. Voici pourquoi: Ursule ayant eu
+la fantaisie de jouer la comédie à l'hôtel de Maran, un théâtre avait
+été élevé comme par enchantement; Ursule y avait montré un talent
+incroyable dans le rôle de Célimène du <i>Misanthrope</i>, et, par un de ces
+contrastes qu'elle affectionne, elle avait voulu jouer ensuite un rôle
+de mademoiselle Déjazet dans une petite pièce très-graveleuse: c'était à
+devenir amoureux fou d'Ursule, si l'on ne l'eût été déjà.</p>
+
+<p>«Tout le monde resta stupéfait. Les gens les plus prévenus furent forcés
+de convenir qu'après mademoiselle Mars personne n'avait joué Célimène
+avec autant de grâce, de finesse, d'esprit, et surtout avec un plus
+grand air; quant à la petite pièce, Ursule avait au moins rivalisé avec
+mademoiselle Déjazet pour la malice et l'effronterie libertine: enfin,
+son succès dans ces deux ouvrages si différents avait été véritablement
+inouï.</p>
+
+<p>«Transporté d'amour et d'orgueil, je vins joindre mes éloges à ceux de
+la foule; savez-vous ce qu'Ursule me répondit avec son insolence et son
+cynisme habituel?</p>
+
+<p>«&mdash;Lorsqu'une femme du monde joue la comédie, son amant est le dernier
+qui doive se féliciter de la voir si parfaite comédienne.»</p>
+
+<p>«Puis pendant quelques jours elle me bouda, et se compromit assez
+gravement avec lord C***, homme très-aimable et très à la mode.</p>
+
+<p>«Cette fois je fus sur le point de rompre avec Ursule; un caprice de
+cette étrange créature, en me jetant dans une de ces folles dépenses
+qu'elle prenait à tâche de provoquer, me remit sous le joug plus épris
+que jamais.</p>
+
+<p>«Sachez d'abord que j'avais fait construire au milieu du jardin de
+l'hôtel de Maran un très-grand chalet suisse; au printemps, il servait
+de salle de bal; à l'intérieur les murs étaient recouverts de sapin
+rustique orné d'une incrustation de bois des îles d'un vert tendre
+représentant des guirlandes de vignes.</p>
+
+<p>«J'arrive sombre et chagrin. Ursule était dans le chalet avec
+mademoiselle de Maran et lord C***. Au milieu de la conversation, Ursule
+dit en montrant les murs du pavillon:</p>
+
+<p>«&mdash;Mon Dieu! qu'une tenture toute en fleurs naturelles serait
+ravissante! Comme l'intérieur de ce chalet ainsi tapissé serait
+admirable! Il est bien dommage que ce soit un rêve de fée.</p>
+
+<p>«Lord C*** et mademoiselle de Maran s'écrièrent qu'en effet une telle
+idée était impossible à réaliser. Ursule me jeta un de ces regards dont
+elle connaissait la puissance et parla d'autre chose; je la compris.</p>
+
+<p>«Le lendemain les murs intérieurs du chalet disparaissaient sous une
+véritable tenture de fleurs naturelles; des treillis de jonc très-serrés
+avaient été couverts de jasmins, d'&oelig;illets blancs, de roses blanches,
+tellement pressés et symétriquement arrangés, que cette masse de fleurs
+formait un fond très-uni, d'une blancheur de neige, sur lequel de gros
+bouquets de roses étaient régulièrement disposés et attachés avec des
+flots de rubans de satin bleu-ciel, ainsi que cela se voit dans les
+tapisseries.</p>
+
+<p>«Il est impossible de dire ce qu'il m'avait fallu d'argent, de soins, de
+volonté pour rassembler en vingt-quatre heures cette énorme quantité de
+fleurs, car il y avait peut-être cent pieds de lambris à recouvrir en
+entier.</p>
+
+<p>«Ursule daigna se montrer sensible à cette attention, me pardonner les
+tourments qu'elle m'avait fait souffrir, et je fus encore le plus
+fortuné des hommes.</p>
+
+<p>«Une autre fois, un soir, à la campagne, à Auteuil, par un magnifique
+clair de lune, on parlait de l'ouverture d'un nouvel opéra-comique
+d'Auber, alors fort en vogue; l'on en vantait l'harmonie à la fois
+savante et mélodieuse. Ursule, qui prenait plaisir à me mettre au défi,
+dit en me regardant:&mdash;«Quel dommage que cette délicieuse musique ne
+puisse nous arriver de Paris avec cette faible brise... qui murmure dans
+les arbres du jardin!»</p>
+
+<p>«Il était six heures. Je sors un moment. Je reviens, je trouve le moyen
+de retenir Ursule et mademoiselle de Maran jusqu'à près de minuit. On
+entend tout à coup dans le lointain cette ouverture jouée à grand
+orchestre, et arrivant, ainsi que l'avait désiré Ursule, <i>avec la faible
+brise qui murmurait dans les arbres du jardin</i>.</p>
+
+<p>«Cela vous semble tenir du prodige, rien n'était plus simple. A peine
+Ursule avait-elle exprimé ce désir, que j'avais aussitôt envoyé deux de
+mes gens à Paris; ils y arrivaient en vingt minutes: l'un obtenait pour
+une somme considérable que le chef d'orchestre de l'Opéra-Comique vînt
+après le spectacle à Auteuil avec ses instrumentistes; l'autre
+s'occupait de trouver des voitures de remise et de les tenir attelées à
+la porte du théâtre avec des chevaux de poste pour amener rapidement les
+musiciens et leurs instruments. Cet opéra était assez étudié pour être
+exécuté sans la partition. Le spectacle finit à onze heures; une heure
+après, l'orchestre entier était à Auteuil, caché dans un massif, et
+réalisait ainsi un caprice d'Ursule.</p>
+
+<p>«Cette fois j'eus à peine un remerciement; je l'avais habituée à de
+telles surprises en ce genre qu'elle s'était blasée sur les prodiges que
+j'opérais à force d'or.</p>
+
+<p>«Poussé à bout par tant d'insolence, d'ingratitude et de dureté, j'osai
+récriminer, parler des sacrifices de toutes sortes que je lui avais
+faits, de ma femme que j'abandonnais, de sa fortune que je dissipais.
+Ursule, prenant des airs de fierté glaciale et de mépris écrasant, me
+demanda ce que je voulais dire, si j'étais un homme d'assez mauvais goût
+pour lui reprocher une <i>sérénade</i> ou un <i>bouquet</i> (faisant allusion à la
+tenture de fleurs et à l'orchestre invisible). Quant à mes autres
+<i>sacrifices</i>, elle ne me comprenait pas du tout. Mademoiselle de Maran
+s'ennuyant seule, la voyant isolée, lui avait proposé, à elle Ursule, de
+venir habiter l'hôtel de Maran, et de l'aider à en faire les honneurs.
+Cette maison était fort agréable sans doute, grâce à l'économie bien
+entendue que je mettais dans les dépenses de mademoiselle de Maran; mais
+elle, Ursule, quelle obligation personnelle pouvait-elle m'en avoir? Ne
+m'avait-elle pas exprimé toute son indignation une fois que je m'étais
+permis de lui offrir quelques bijoux?</p>
+
+<p>«Tout cela était vrai. Par un de ces contrastes inexplicables, si
+nombreux dans le caractère d'Ursule, je vous le répète, elle eût rougi
+d'accepter un diamant, et elle n'hésitait pas à faire les honneurs d'une
+maison dont je soutenais l'énorme dépense; et elle n'hésitait pas à me
+jeter, avec une sorte de joie méchante, dans les plus folles, dans les
+plus stériles prodigalités.</p>
+
+<p>«Enfin, lorsque désespéré, furieux de me voir ainsi traité, je lui
+reprochais d'être mon mauvais génie, Ursule riait aux éclats et me
+répondait audacieusement:&mdash;«Je vous avais bien dit de toujours vous
+défier de moi lorsque je semblerais éprouver pour vous autre chose que
+de l'indifférence ou du dédain, pouvant bien quelque jour me mettre en
+tête de venger <i>Mathilde</i>. Or, ce que je vous avais prédit est arrivé:
+<span class="smcap">je venge Mathilde</span>.»</p>
+
+<p>«Le lendemain, un mot tendre de sa part me fit encore oublier ses
+mépris...</p>
+
+<p>«Tenez, j'ai beau mettre mon inconcevable conduite sur le compte d'un de
+ces amours insensés dont il y a tant d'exemples, malgré moi... oui...
+malgré moi, je crois qu'il y a là quelque chose de fatal... Je suis
+devenu superstitieux: je vous dis que cette femme est fatale.</p>
+
+<p>«Il y a dans sa joie quelque chose de sombre; dans son influence, dans
+sa fascination quelque chose d'étrange.</p>
+
+<p>«Mademoiselle de Maran me dit quelquefois:&mdash;Je ne me suis jamais
+attachée à personne; personne ne m'a jamais dominée, et voilà que je ne
+puis plus me passer de cette jeune femme. Je sais qu'elle est malicieuse
+comme un démon; mais c'est égal, il me semble que le feu de ses grands
+yeux bleus éclaire tout autour de moi.» Mademoiselle de Maran a raison:
+ses yeux rayonnent d'un éclat extraordinaire, on dirait que la lumière
+dont ils brillent provient d'un foyer de lumière intérieure... Allons,
+je me tais, vous riez et vous m'accusez de croire au diable...</p>
+
+<p>«Adieu, j'ai la tête en feu; cette pensée rétrospective sur ces années
+passées me fait l'effet d'un songe douloureux.</p>
+
+<p>«Que pensez-vous de tout ceci? répondez-moi, conseillez-moi,
+plaignez-moi.</p>
+
+<p class="r">«<span class="smcap">G. de Lancry</span>.»</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="G-CHAPITRE_VI" id="G-CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<h4>RENCONTRE.</h4>
+
+<p>Après la lecture de cette lettre, je ne sus ce qui l'emportait dans mon
+âme, de l'indignation, de la pitié ou du mépris pour M. de Lancry; si
+j'avais conservé quelque regret du passé ou quelque sentiment de haine
+contre mon mari, j'aurais été bien cruellement vengée ou désolée.</p>
+
+<p>Je ne pus néanmoins m'empêcher de sourire avec amertume en songeant aux
+sacrifices que mon mari faisait pour une femme qui le méprisait, tandis
+qu'il m'avait traitée avec la dernière dureté lorsque j'étais venue lui
+demander de changer de place le chenil de ses chiens, et de m'accorder
+une modique somme pour une &oelig;uvre pieuse.</p>
+
+<p>Ce qui me frappa aussi profondément dans cette lettre, ce fut l'espèce
+d'effroi, de faiblesse superstitieuse qui perçait dans les dernières
+lignes. Les âmes mauvaises, les esprits orgueilleux sont toujours portés
+à attribuer leurs excès ou leurs crimes à la fatalité, à une cause
+surnaturelle, plutôt que de l'attribuer à l'infirmité et à la perversité
+de leur nature.</p>
+
+<p>Et puis enfin, dernier trait bien digne d'observation: cet homme,
+autrefois si brillant, si insolemment fat et heureux, si méprisant des
+larmes qu'il faisait répandre, si froidement égoïste, si blasé sur les
+adorations, se voyait, dans cet amour, aussi humble, aussi moqué, aussi
+ridiculisé qu'un tuteur de comédie; pourtant cet homme était jeune,
+beau, riche, spirituel!&mdash;En vérité la vengeance du ciel prend toutes les
+formes,&mdash;disais-je.&mdash;Quelle forme prendra-t-elle pour atteindre Ursule?</p>
+
+<p>Je ne pouvais plus en douter, M. de Lancry marchait à grands pas vers sa
+ruine. Il ne lui restait plus que le prix de notre terre de Maran, que
+j'avais rachetée secrètement. La portion d'héritage de M. de Mortagne
+qui était tombée dans la communauté de biens allait aussi être
+engloutie. Si indifférente que je fusse aux questions d'argent depuis la
+mort de mon enfant, j'étais cruellement blessée de voir ma fortune
+personnelle servir à alimenter le luxe de mademoiselle du Maran et à
+satisfaire les caprices insensés de ma cousine.</p>
+
+<p>Malheureusement, mon contrat de mariage était tel, que je ne pouvais en
+rien m'opposer aux folles prodigalités de mon mari. Ma feule ressource
+eût été dans un procès, dans une demande en séparation, mais pour rien
+au monde je n'aurais voulu descendre à ces extrémités et voir mon nom
+mêlé à de scandaleuses révélations; j'ai toujours eu la pudeur du
+chagrin: à peine j'avais confié les miens à madame de Richeville. Je ne
+pouvais songer à mettre le public dans la confidence de ces misères.</p>
+
+<p>Je me résignai donc à supporter ce que je ne pouvais empêcher. La
+modestie de mes goûts et de mes habitudes me rendait d'ailleurs ce
+sacrifice moins pénible......</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Les prévisions de madame de Richeville ne l'avaient pas trompée; ses
+soins, son amitié, la bienveillance des personnes que je voyais souvent
+chez elle effacèrent bientôt jusqu'aux dernières traces de mon ancienne
+tristesse; je jouis enfin d'un calme qui n'était pas de
+l'anéantissement, d'un repos qui n'était pas de la stupeur; si ce
+n'était pas le bonheur, c'était du moins la cessation absolue de la
+souffrance.</p>
+
+<p>Cet état de transition me paraissait plein de charme; il ressemblait
+beaucoup à ce doux et léger engourdissement, à ce vague bien-être qui
+succède aux douloureuses maladies.</p>
+
+<p>Une expérience due au hasard me prouva que ma guérison était complète.</p>
+
+<p>Un jour je me promenais en voiture au bois de Boulogne avec madame de
+Richeville, je vis passer très-rapidement deux femmes à cheval
+accompagnées de plusieurs hommes: c'était Ursule, la princesse Ksernika,
+M. le duc de Versac, M. de Lancry, lord C. et deux ou trois autres
+personnes dont je ne sais pas les noms.</p>
+
+<p>Ma cousine montait avec sa grâce et sa hardiesse habituelles une jument,
+Stella, qui nous avait appartenu. Notre voiture allait au pas. Ursule et
+mon mari me reconnurent parfaitement; ma cousine, avec une rare
+effronterie, me montra M. de Lancry d'un regard moqueur... Mon mari
+rougit beaucoup et n'eut pas l'air de m'apercevoir.</p>
+
+<p>Cette cavalcade passa.</p>
+
+<p>Madame de Richeville m'observait avec anxiété...</p>
+
+<p>Mon c&oelig;ur se serra; mais cette impression s'effaça rapidement...</p>
+
+<p>En retournant à Paris nous vîmes Ursule, la princesse Ksernika et le duc
+de Versac revenir du bois de Boulogne dans une charmante calèche à
+quatre chevaux menés en Daumont. Les gens portaient la livrée de
+mademoiselle de Maran. M. de Lancry suivait de près en tilbury. A cette
+nouvelle épreuve, madame de Richeville me regarda encore... Je souris.</p>
+
+<p>&mdash;Allons,&mdash;me dit-elle,&mdash;vous êtes complétement guérie.</p>
+
+<p>C'était un mardi, autant que je puis m'en souvenir.</p>
+
+<p>Je venais de prendre ce jour de loge aux Bouffons avec madame de
+Richeville; elle avait offert une place à la princesse et au prince
+d'Héricourt. Nous étions arrivés depuis quelque temps, lorsque, par un
+singulier hasard, Ursule et mademoiselle de Maran, accompagnées de M. le
+duc de Versac, entrèrent bientôt après dans une loge du même rang que la
+nôtre.</p>
+
+<p>J'avais prié madame de Richeville, malgré ses refus, de se mettre sur le
+devant à côté de la princesse d'Héricourt; presque cachée dans l'ombre,
+je pus donc sans être vue observer la scène suivante.</p>
+
+<p>Ma cousine était, selon son habitude, mise avec la plus parfaite
+simplicité; elle portait une robe blanche, une écharpe de gaz
+très-légère semblait entourer d'un brouillard neigeux ses charmantes
+épaules, qui aux grandes lumières avaient l'éclat et le poli du marbre;
+deux camélias cerise gracieusement posés dans ses beaux cheveux bruns,
+dont les boucles ondulaient jusque sur son sein, à son corsage un
+bouquet de fleurs pareilles à la coiffure, telle était sa parure.</p>
+
+<p>La jalousie ne m'avait jamais aveuglée, je trouvai Ursule peut-être
+encore plus jolie qu'autrefois; ses traits, son maintien, avaient pris
+une nuance de dignité ou plutôt de hauteur qui balançait la hardiesse de
+son regard et la liberté de ses paroles: car elle était, disait-on,
+quelquefois avec les hommes d'une incroyable licence de langage.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran, toujours fidèle à sa robe carmélite, à son tour
+de cheveux noirs et à son bonnet garni de soucis, me parut
+très-vieillie, très-changée; ses yeux seulement avaient conservé leur
+vivacité vipérine, et brillaient sous ses épais sourcils gris.</p>
+
+<p>Pendant l'entr'acte la loge de mademoiselle de Maran fut continuellement
+remplie de visiteurs appartenant à ce qu'il y avait de plus élégant dans
+la meilleure compagnie.</p>
+
+<p>Je vis alors Ursule dans tout l'éclat de son triomphe et de ses succès.
+Elle avait dit qu'elle voulait être... et qu'elle serait la femme la
+plus à la mode de Paris. Elle avait réussi, et semblait vraiment née
+pour le rôle qu'elle jouait.</p>
+
+<p>Le feu de ses regards, ses gestes animés, mais toujours charmants, ses
+éclats de rire doux et frais, son grand air quelquefois quitté pour de
+petites mines agaçantes ou moqueuses, tout annonçait en elle une longue
+habitude de chercher à plaire et à être remarquée.</p>
+
+<p>Parmi les hommes qui vinrent saluer Ursule je vis M. Gaston de
+Senneville, la <i>fleur des pois</i> de ce temps-là, comme disait sa tante
+madame de Richeville. Ma cousine parut l'accueillir avec une distinction
+particulière, pendant qu'un autre visiteur plus grave, M. le chargé
+d'affaires de Saxe, je crois, causait avec mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Plusieurs fois M. de Senneville prit familièrement la lorgnette
+d'Ursule, lui parla à voix basse, rit aux éclats avec elle, se pencha
+pour regarder quelques personnes qu'elle lui désignait sans doute, enfin
+il affecta ce petit manége d'intimité que les jeunes gens sont toujours
+enchantés d'afficher lorsqu'il s'agit d'une femme à la mode.</p>
+
+<p>De son côté, ma cousine redoubla de coquetterie; voulant lui faire
+sentir le parfum du colossal bouquet qu'elle portait à la main, elle se
+pencha en arrière et cambra sa jolie taille en se retournant à demi vers
+M de Senneville, qui parut nécessairement aspirer avec délices l'odeur
+embaumée de ces belles fleurs. Quoique cette préférence ne fût pas
+rigoureusement de bon goût de la part d'Ursule, j'avoue qu'il était
+impossible de mettre dans ce mouvement plus de charme et de grâce
+provocante.</p>
+
+<p>Par hasard, presque en cet instant je jetai les yeux sur une loge placée
+en face de celle de mademoiselle de Maran, et je vis à travers la
+lucarne ouverte la figure pâle et contractée de mon mari.</p>
+
+<p>Placé dans le corridor, il épiait sans doute Ursule, dont l'attitude et
+les manières devaient singulièrement exciter sa jalousie.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, M. de Lancry disparut et vint à son tour
+saluer mademoiselle de Maran. Étant beaucoup plus jeune que le chargé
+d'affaires de Saxe, M. de Senneville fut obligé de céder sa place à mon
+mari; ce qu'il fit non sans avoir en riant pris quelques fleurs au
+bouquet d'Ursule, et en avoir triomphalement orné sa boutonnière. M. de
+Lancry semblait au supplice; il échangea quelques mots avec mademoiselle
+de Maran.</p>
+
+<p>Après le départ de M. de Senneville, Ursule avait brusquement repris sa
+lorgnette d'un air contrarié; sans donner un regard à M. de Lancry, elle
+lorgnait impitoyablement tous les points de la salle. Par deux fois mon
+mari lui parla, elle ne l'entendit pas ou feignit de ne pas l'entendre;
+il fallut qu'il lui touchât légèrement le bras pour qu'elle parût
+s'apercevoir de sa présence. Elle lui donna la main avec distraction,
+lui répondit à peine quelques mots et se remit à lorgner.</p>
+
+<p>M. de Lancry ne put réprimer un mouvement d'impatience et de colère, et
+se remit à causer avec le chargé d'affaires de Saxe et avec mademoiselle
+de Maran.</p>
+
+<p>Le matin, grâce à la rapidité de la course d'Ursule, j'avais à peine
+entrevu M. de Lancry. Je le regardai plus à loisir: sa figure amaigrie,
+fatiguée, révélait les chagrins, les jalousies que sa lettre m'avait
+fait connaître; ce n'était plus comme autrefois un homme brillant et
+léger parce qu'il n'aimait pas, moqueur et hardi parce qu'il était sûr
+de plaire et de dominer: il était alors sombre et inquiet, humble et
+résigné, parce qu'il aimait passionnément et qu'on le raillait à son
+tour.</p>
+
+<p>Lorsque Ursule fut fatiguée de lorgner, M. de Lancry lui adressa de
+nouveau la parole, mais cette fois avec une sorte de timidité triste. Je
+connaissais assez la physionomie de cette femme pour voir, à son port
+impérieux, au sourire railleur qui releva le coin de ses lèvres, pour
+voir, dis-je, qu'elle répondait par des sarcasmes aux reproches
+indirects de mon mari. Enfin M. de Versac rentra. La toile se leva,
+cette scène qui paraissait si pénible à M. de Lancry cessa aux premiers
+accords de l'orchestre.</p>
+
+<p>Un violent ressentiment d'indignation me traversa le c&oelig;ur en songeant
+à l'affreux désespoir dans lequel M. Sécherin, insensible aux pieuses
+consolations maternelles, consumait solitairement ses jours pendant que
+sa femme, riante, heureuse, se livrait effrontément à son penchant pour
+la galanterie et pour les plaisirs.</p>
+
+<p>J'avais fait toutes ces observations du fond de la loge où j'étais pour
+ainsi dire cachée.</p>
+
+<p>Madame de Richeville et la princesse, devinant les pensées qui devaient
+m'agiter à la vue d'Ursule, avaient constamment causé ensemble pour ne
+pas me distraire.</p>
+
+<p>Le prince était sorti, je pus donc me livrer à de pénibles réflexions.</p>
+
+<p>Cette soirée ne fut pas vaine pour moi; elle me prouva que je ne
+ressentais plus pour M. de Lancry que la pitié mêlée de dédain que
+j'aurai ressentie pour un étranger qui se fut trouvé dans cette position
+fausse et honteuse.</p>
+
+<p>Peu à peu mes idées se rassérénèrent.</p>
+
+<p>Ce que devait souffrir M. de Lancry me rappela tout ce que j'avais
+souffert. Je bénis le ciel de m'avoir délivrée de ces horribles anxiétés
+en tarissant en moi la source de tout amour, car je voyais la garantie
+de mon bonheur à venir dans l'impossibilité où je me croyais d'éprouver
+jamais ce sentiment.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Peu de jours avant mon arrivée à Paris, M. de Rochegune était parti pour
+une de ses terres où quelques affaires l'appelaient. Il en revint peu de
+temps après la rencontre que j'avais faite de ma cousine aux Italiens.</p>
+
+<p>Le souvenir de M. de Rochegune était resté dans ma pensée intimement lié
+à celui de M. de Mortagne. Gravement dévoué pour moi, d'un caractère
+sérieux, d'une philanthropie éclairée, ou lui témoignait généralement
+tant de déférence que, malgré sa jeunesse, je m'étais habituée à le
+considérer comme un homme d'un âge mûr, car il en avait les qualités
+solides et sûres.</p>
+
+<p>Au fort de mes malheurs, encore sous le charme de mon mari, et songeant
+que j'aurais pu épouser M. de Rochegune, je m'étais avoué presque à ma
+honte que je n'aurais jamais pu l'aimer d'amour, tant son austère bonté
+prévalait alors de peu sur les grâces séduisantes de M. de Lancry.</p>
+
+<p>Madame de Richeville, en me parlant quelquefois de M. de Rochegune,
+m'avait dit que depuis son retour d'Orient il avait pris dans le monde
+une attitude ferme et hardie, en tout digne de l'indépendance et la
+noblesse de son caractère, au lieu de s'effacer, comme autrefois, dans
+une froide réserve. Impatiente de revoir M. de Rochegune, autant par
+affectueux souvenir que par curiosité, je fus enchantée d'apprendre son
+retour à Paris.</p>
+
+<p>Un soir, vers les dix heures, traversant une petite galerie vitrée que
+j'avais fait construire pour pouvoir communiquer de mon pavillon à la
+maison de madame de Richeville, j'arrivai chez elle.</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi il y a des salons privilégiés, dont l'arrangement,
+dont les proportions invitent à la causerie et à l'intimité. Celui de
+madame de Richeville était de ce nombre; j'y ai passé de si douces
+soirées que je ne puis résister au plaisir d'en donner une esquisse:
+l'aspect des lieux qu'on a aimés semble augmenter encore la réalité des
+souvenirs.</p>
+
+<p>Une première pièce ornée de bons et anciens tableaux conduisait au salon
+où madame de Richeville se tenait habituellement, salon tendu de damas
+vert, étoffe commune à la tenture, aux rideaux, aux portières et aux
+meubles de bois doré, sculptés dans le meilleur goût du siècle de Louis
+XIV.</p>
+
+<p>Au coin de la cheminée était une large causeuse que madame de Richeville
+partageait ce soir-là avec le prince d'Héricourt, grand et beau
+vieillard à cheveux blancs, d'une figure pleine de noblesse, de calme et
+de sérénité; de l'autre coté de la cheminée était la princesse
+d'Héricourt. Son pâle et doux visage exprimait à la fois la dignité et
+la plus angélique mansuétude; elle portait ses cheveux gris bouclés sous
+son bonnet avec une sorte de coquetterie de vieillesse. Tout en causant
+avec madame de Semur, cette bonne princesse ne pouvait s'empêcher de
+regarder quelquefois le prince d'Héricourt avec une sorte de sollicitude
+tendre et satisfaite.</p>
+
+<p>J'étais toujours émue à la vue de ces deux vieillards, qui avaient
+traversé d'un pas ferme tant d'époques désastreuses en s'appuyant l'un
+sur l'autre, et arrivaient au terme de leur longue carrière le front
+haut, le sourire aux lèvres et les yeux au ciel.</p>
+
+<p>Madame de Semur, assise à côté de la princesse, offrait avec elle un
+contraste frappant: c'était une femme de quarante ans à peine, dont la
+physionomie, à la fois noble et piquante, semblait résoudre un problème
+insoluble: allier le plus grand air du monde aux mobiles vivacités de
+l'esprit le plus pétillant et le plus imprévu. Enfin, près de la table à
+thé placée entre les deux fenêtres de ce salon, Emma travaillait à sa
+tapisserie.</p>
+
+<p>Pour achever ce tableau, qu'on l'éclaire de plusieurs lampes de
+porcelaine de Chine dont la trop vive lumière, affaiblie par des
+abat-jour, fait çà et là briller, dans le clair-obscur, l'or des
+boiseries blanches, les cadres des tableaux, les bronzes des meubles,
+les peintures des vases de Sèvres ou les vives couleurs des fleurs
+qu'ils contiennent; qu'on fasse jouer les joyeuses lueurs du foyer sur
+d'épais tapis amarante; qu'on parfume légèrement ce salon, bien clos et
+bien chaud, d'<i>essence de bouquet</i>, odeur anglaise que madame de
+Richeville aimait beaucoup, et que je ne puis encore sentir, à cette
+heure, sans que ce temps déjà si lointain surgisse tout à coup à ma
+pensée (certains parfums et certaines mélodies doublent chez moi la
+puissance des souvenirs), et l'on pourra se faire une idée du plus
+charmant asile qui ait jamais été ouvert aux longues et douces causeries
+d'une société intime et choisie.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="G-CHAPITRE_VII" id="G-CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<h4>LE RECIT.</h4>
+
+<p>Lorsque j'entrai dans le salon, Emma se leva pour m'offrir ce qu'elle
+appelait mon fauteuil; c'était une petite bergère assez basse, car cette
+chère enfant avait remarqué que je choisissais ce siége de préférence.
+Je la baisai au front pour la remercier de cette prévenance, et je
+serrai affectueusement la main du prince d'Héricourt.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il est dommage que vous arriviez si tard, ma chère Mathilde, me dit
+M<sup>me</sup> de Richeville, le prince nous racontait une des vaillantes
+prouesses d'un de nos amis. Cela vous eût bien intéressée.</p>
+
+<p>&mdash;Et de qui s'agit-il donc? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;De M. de Rochegune, dit M<sup>me</sup> de Semur, c'est un vrai Cid: il mérite
+d'avoir sa place dans le romancero moderne.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, dit le prince en souriant avec bonté. Au risque de
+passer pour un radoteur, je vais recommencer l'histoire de mon Cid pour
+M<sup>me</sup> de Lancry; elle m'en saura gré.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi,&mdash;dit madame de Semur.&mdash;Tout à l'heure, j'ai été émue
+malgré moi. Cette fois-ci, je serai sur mes gardes, et je pourrai me
+moquer de votre héros, car il n'y a rien de plus insupportable que
+d'avoir autant à admirer.</p>
+
+<p>&mdash;L'entendez-vous?...&mdash;dit en souriant madame de Richeville à la
+princesse.&mdash;Et elle niera encore qu'elle adore le paradoxe!</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est tout simple,&mdash;reprit madame de Semur.&mdash;Quand on sort de ces
+enthousiasmes-là, on a l'air de bourgeois qui reviennent de la cour.
+Ainsi, prince, soyez assez bon pour recommencer le récit de ce beau
+trait, afin que je puisse en rire à mon aise.</p>
+
+<p>&mdash;Je me joins à madame de Semur pour vous prier de raconter de nouveau
+cette belle action,&mdash;dis-je au prince,&mdash;bien certaine d'ailleurs que
+cette complaisance vous coûtera peu... les hommes à bonnes fortunes sont
+toujours si heureux, dit-on, de parler de galanterie!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je comprends,&mdash;me dit le prince en souriant,&mdash;je comprends... Vous
+m'adressez de charmants compliments pour m'empêcher de dire tout ce que
+je pense de vous... Mais que j'en trouve l'occasion, et je serai
+inexorable; vous aurez beau flatter mon orgueil, je ne ménagerai pas
+votre modestie... Mais, puisque vous le désirez, je recommence le récit
+que je faisais à ces dames.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez peut-être, mesdames,&mdash;dit le prince d'Héricourt,&mdash;que
+Rochegune se battit si bien pour la cause des Grecs, qu'il fut nommé
+colonel d'un de leurs trois régiments de cavalerie; régiment que
+d'ailleurs il avait créé et équipé à ses frais, et auquel, par une
+touchante pensée d'amitié, il avait donné l'uniforme des hussards dont
+M. de Mortagne avait fait partie sous l'empire. Cet uniforme était, je
+crois, blanc et or, à collet bleu. Si j'insiste sur ce détail, c'est
+pour vous préparer à une autre marque de souvenir non moins touchante et
+d'une portée véritablement belle et grande... que vous serez bien forcée
+d'admirer, madame,&mdash;dit le prince à madame de Semur,&mdash;et d'admirer sans
+regrets.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons, nous verrons, car je vous écoute, prince, je vous en
+avertis, avec toutes sortes d'ombrageuses défiances; on juge un avocat
+par la cause qu'il défend.</p>
+
+<p>&mdash;Tâchons donc de gagner la nôtre,&mdash;dit le prince en riant; et il
+reprit:&mdash;L'indépendance de la Grèce proclamée et assurée, Rochegune fit
+un voyage en Russie; c'était au moment de la guerre de cette puissance
+contre les Circassiens. Curieux d'assister à ces opérations,
+parfaitement accueilli par l'empereur, il fit en curieux, ou plutôt en
+volontaire, la campagne du Caucase. Grièvement blessé dans une charge de
+cavalerie à laquelle il prit une part brillante, il eut de plus son
+cheval tué sous lui. Rochegune, épuisé par le sang qu'il perdait, ne put
+se dégager, et resta sans connaissance sur le champ de bataille.
+Lorsqu'il revint à lui, ce fut un moment terrible: il se trouvait seul
+au milieu d'un steppe immense et solitaire, que la lune éclairait de sa
+pâle clarté; la neige tombait lentement; il était déjà à moitié enseveli
+sous une couche glacée, lorsqu'il sortit de son évanouissement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est affreux,&mdash;dit madame de Richeville.&mdash;Ce désert couvert de neige
+lui fit l'effet d'un immense linceul... M. de Rochegune m'a dit que
+telle fut la première réflexion qui lui vint, car il m'a déjà raconté
+cette circonstance en m'apprenant comment il avait été blessé, mais en
+me cachant la suite de cette aventure romanesque.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien,&mdash;dit la princesse;&mdash;elle était trop honorable pour
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et je l'ai sue, moi,&mdash;dit le prince,&mdash;pas plus tard qu'hier, par un
+aide de camp de l'empereur. Cet officier a fait cette guerre avec
+Rochegune, et c'est de lui que je tiens tous ces détails. Notre ami se
+trouva donc seul, la nuit, au milieu d'une solitude profonde, paralysé
+par le froid et par sa blessure, et ayant à peine la force de se
+débarrasser de la neige qui s'amoncelait sur lui; enfin il entendit au
+loin le sourd piétinement d'une troupe de cavalerie; ignorant si elle
+était amie ou ennemie, mais préférant la mort à son horrible position,
+il appela de toutes ses forces quelques cavaliers éclaireurs qui par
+bonheur passèrent près de lui; ils l'entendirent, s'approchèrent: il fut
+sauvé. Ces cavaliers appartenaient à un corps de cosaques du <i>Don</i> que
+le mouvement de la bataille avait placé momentanément à l'arrière-garde
+de l'armée; ces cosaques irréguliers, aussi farouches que leurs chevaux
+sauvages, obéissaient aveuglément au vieil <i>hetman</i> qui les commandait.
+Rochegune fut conduit à ce chef de horde, qui le prit en croupe après
+avoir pansé ses blessures. Cet <i>hetman</i> était, me dit l'aide de camp,
+une espèce de patriarche guerrier, d'un courage et d'une physionomie
+dignes de l'antiquité. Rochegune lui devait la vie; il contracta de ce
+jour avec lui une amitié de frère d'armes, quitta l'état-major de
+l'armée où il aurait enduré beaucoup moins de privations, et partagea
+désormais l'existence aventureuse et pénible des cavaliers de l'hetman,
+qui servaient d'éclaireurs et d'enfants perdus à l'armée, ne reposaient
+jamais sous une tente, couchaient sur la terre ou sur la neige. Ce n'est
+pas tout: ils couraient d'autant plus de dangers qu'ils faisaient une
+guerre sans merci, presque sans prisonniers, n'accordant ni ne demandant
+de quartier aux Tartares, qui, comme eux, massacraient femmes, enfants,
+vieillards.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, prince, si je vous interromps,&mdash;dit en riant madame de
+Semur;&mdash;mais j'étais bien sûre qu'en entendant une seconde fois les
+hauts faits de votre protégé, je trouverais de quoi ne plus l'admirer
+autant... Voyez un peu! par goût pour les aventures, il va s'allier à
+une troupe de bandits et d'assassins... et il reste témoin de leurs
+atrocités... par reconnaissance!... Le prince se mit à rire et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est justement, madame, à propos de ces atrocités dont M. de
+Rochegune est témoin, que votre admiration pour lui sera vivement
+excitée.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Cela tient du prodige...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, prince, arrivons donc vite à cette fin que nous ignorons aussi
+bien que madame de Lancry, car c'est ici que vous vous êtes arrêté tout
+à l'heure.</p>
+
+<p>Le prince reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Rochegune, bien décidé à n'abandonner son hetman que lorsqu'il lui
+aurait rendu un service égal à celui qu'il en avait reçu, n'attendit pas
+longtemps l'occasion de s'acquitter dignement. J'oubliais de vous dire
+que l'hetman avait deux fils qui servaient comme simples cavaliers dans
+sa troupe; il les aimait comme un loup aime ses petits, les lançait sans
+sourciller au milieu des plus grands dangers, et puis, l'action finie,
+il les étreignait sur sa poitrine avec une sorte de joie sauvage et des
+rugissements de bête fauve. L'intrépidité naturelle à Rochegune,
+l'affection que lui témoignait l'hetman dont il partageait vaillamment
+les dangers et les privations, lui acquirent bientôt une grande
+influence sur ces hordes. Une reconnaissance d'avant-postes, composée de
+quelques cavaliers parmi lesquels étaient les deux fils de l'hetman,
+tomba dans une embuscade placée au bord d'un torrent. Presque tous les
+cosaques furent massacrés, et les eaux apportèrent au camp de l'hetman
+ceux des cadavres qui n'étaient pas brisés parmi les rochers.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est horrible, s'écria madame de Semur;&mdash;on dirait une page de
+roman moderne, le timide essai d'une jeune fille de lettres qui s'essaie
+en rougissant...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez alors la péripétie,&mdash;reprit le prince.&mdash;En apprenant ce
+malheur, le vieil hetman reste stupéfait, inerte. A ce moment, un aide
+de camp du feld-maréchal (l'officier russe dont je vous ai parlé)
+accourt ordonner à l'hetman de se porter avec sa masse de cavaliers sur
+un point qu'il désigne. L'hetman fait machinalement un signe de tête...
+Plein de confiance dans ce vieux soldat, et pressé de porter d'autres
+ordres, l'aide de camp ne croit pas nécessaire de s'assurer par lui-même
+de l'exécution de la man&oelig;uvre qu'il est venu commander; il se dirige
+au galop sur un autre point. Rochegune sait bien la guerre; quoique
+jeune, il la fait depuis longtemps. Comprenant l'importance de ce
+mouvement qui doit être exécuté avec la rapidité de la foudre, il reste
+stupéfait de l'immobilité de l'hetman, il lui parle, il lui rappelle
+l'ordre qu'il vient de recevoir... il n'en peut tirer une parole. Chaque
+minute de retard compromettait le salut de l'armée et la vie de
+l'hetman, car son inaction méritait la mort. Pour le tirer de
+l'anéantissement où l'avait plongé la nouvelle du massacre de ses deux
+fils, Rochegune prit un parti désespéré et dit à l'hetman:&mdash;<i>A cheval...
+à cheval...</i> Le vieillard le regarde et secoue la tête.&mdash;<i>C'est pour
+retrouver tes fils!</i>&mdash;s'écrie notre ami... Un éclair brille dans les
+yeux du vieillard.&mdash;<i>Mes fils!</i>&mdash;s'écrie-t-il,&mdash;<i>où
+sont-ils?</i>&mdash;<i>Suis-moi... tu les trouveras!</i>&mdash;dit Rochegune, et il saute
+à cheval en se dirigeant vers le point indiqué par l'aide de camp:&mdash;<i>Mes
+fils... mes fils!</i>&mdash;s'écrie le vieillard en sautant à cheval à son tour
+pour atteindre Rochegune qui gagnait du terrain. Les cosaques se
+pressent sur les traces de leur hetman: cette masse de cavalerie
+s'ébranle; Rochegune la guide et la précède, suivi de près par le vieil
+hetman criant toujours:&mdash;<i>Mes fils... mes
+fils!</i>&mdash;<i>Suis-moi!</i>&mdash;répondait Rochegune. Les lignes ennemies sont en
+vue. Rochegune les montre à l'hetman en lui disant:&mdash;<i>Tes fils sont là</i>.
+Le vieillard pousse un cri de rage et fond sur l'ennemi; une horrible
+mêlée s'engage; une fois au milieu du feu, l'hetman revient à lui.
+Rochegune, qui ne le quitte pas, lui explique en deux mots ce qui
+arrive. Le vieillard, reprenant son sang-froid, combat avec sa valeur
+accoutumée. Par un miraculeux hasard, Rochegune, en chargeant un gros de
+cavaliers circassiens qui opéraient lentement leur retraite, les culbuta
+et les força d'abandonner dans leur fuite un cheval de bât sur lequel
+étaient garrottés les deux prisonniers...</p>
+
+<p>&mdash;Les deux fils du vieil hetman!&mdash;s'écria madame de Richeville.&mdash;Quel
+bonheur!...</p>
+
+<p>&mdash;Justement, madame&mdash;reprit le prince;&mdash;ils étaient criblés de
+blessures; l'ennemi les avait seuls épargnés lors de l'embuscade, et les
+gardait en otage. Vous concevez la joie de Rochegune en ramenant ces
+deux enfants à leur père. Celui-ci, à cette vue, croisa ses deux bras
+sur sa poitrine, mit un genou en terre et baisa pieusement la main de
+Rochegune. Pour apprécier la signification de cet acte, il faut savoir
+qu'il n'y a qu'à l'empereur que ces chefs de hordes rendent un pareil
+hommage, et puis, chez ces peuples sauvages, il est inouï qu'un
+vieillard se soit jamais agenouillé devant un jeune homme. «<i>Je t'avais
+sauvé la vie, tu m'as sauvé l'honneur</i>,&mdash;dit le vieillard;&mdash;<i>je devrais
+donc te sauver encore une fois la vie pour être quitte envers ici; tu me
+rends encore mes fils: que faire pour m'acquitter?</i>»&mdash;Voici les propres
+paroles de notre ami, telles que me les a rapportées l'aide de camp qui
+était venu complimenter l'hetman sur la charge brillante de ses
+cosaques:&mdash;«<i>Toi et tes fils</i>,&mdash;dit Rochegune,&mdash;<i>jurez-moi d'épargner
+désormais les femmes et les enfants ou les vieillards qui vous tomberont
+sous la main, et de leur dire Vivez au nom de...</i>»&mdash;Ici le prince
+s'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de qui?&mdash;nous écriâmes-nous...</p>
+
+<p>Le prince sourit et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci n'est pas mon secret; qu'il vous suffise de savoir que l'hetman
+et ses enfants firent et tinrent ce serment. Le nom qu'avait prononcé
+Rochegune fut si peu oublié dans cette horde, m'a dit l'officier russe
+qui a terminé cette campagne, que l'an passé, à la fin de la guerre, il
+était pour l'hetman aussi sacré que le serment qu'il avait fait à notre
+intrépide et généreux compatriote...</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est digne des beaux jours de la chevalerie errante,&mdash;s'écria
+madame de Semur,&mdash;et pour compléter le roman... ce nom est certainement
+celui d'une farouche beauté que...</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous interrompre,&mdash;dit le prince d'un air
+sérieux,&mdash;pour vous affirmer que ce nom méritait... et mérite toujours
+d'être prononcé avec autant d'intérêt que de respect; je vous abandonne
+notre cher chevalier criant, mais je vous demande grâce pour ce nom
+mystérieux... que vous connaissez...</p>
+
+<p>&mdash;Que je connais...&mdash;s'écria madame de Semur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, et que vous avez dit vingt fois, car c'est celui d'une
+personne que vous aimez... enfin c'est un nom qui mérite à tous égards
+de servir de symbole à une action généreuse, et Rochegune ne pouvait
+rendre un plus digne hommage à la personne qui porte ce nom...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prince, que vous êtes cruel!&mdash;s'écria madame de
+Richeville,&mdash;dites-nous-le donc?</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'est impossible, madame; vous approuverez vous même mon
+silence... quand vous en saurez la cause... je ne veux pas enlever à
+Rochegune le plaisir de vous l'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais avant qu'il ne vienne, il y a de quoi mourir de curiosité,&mdash;dit
+madame de Semur.&mdash;Voyons, prince, laissez-vous attendrir. Pour vous
+décider, je vous déclare très-sérieusement que je trouve admirable la
+conduite de M. de Rochegune; son moyen de rappeler l'hetman à lui-même
+en lui disant: «Suivez-moi, je sais où sont vos fils...» ne pouvait
+venir que d'un esprit généreux qui sait combien les affections profondes
+ont de retentissement dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Et son idée de profiter de la reconnaissance qu'il inspire, pour
+imposer la clémence à ces barbares!&mdash;dit la princesse d'Héricourt;&mdash;cela
+n'est-il pas aussi une grande pensée?</p>
+
+<p>&mdash;Très-belle et très-grande,&mdash;reprit le prince,&mdash;et qui vous paraîtra
+peut-être sinon plus belle, du moins plus touchante, lorsque vous saurez
+le nom...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prince, que vous êtes cruel!...&mdash;dit madame de Semur.&mdash;On admire
+tout sans restriction, et rien ne peut vous attendrir...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, madame,&mdash;dit le prince,&mdash;j'entends une voiture entrer dans la
+cour, peut-être est-ce le hasard qui vous envoie notre héros.
+Adressez-vous à lui...</p>
+
+<p>&mdash;Béni soit le hasard, si c'est en effet M. de Rochegune,&mdash;dit madame de
+Semur.&mdash;Le hasard est quelquefois si malencontreux, qu'il devrait bien
+une fois au moins...</p>
+
+<p>L'entrée de M. de Rochegune interrompit l'invocation de madame de Semur.</p>
+
+<p>Le soleil d'Orient l'avait tellement bronzé, l'expression de sa
+physionomie était si changée, qu'il était méconnaissable. Le ton bistré
+de sa figure faisait paraître plus étincelants encore ses grands yeux
+gris sous ses sourcils noirs. Son visage complétement rasé, à
+l'exception de ses moustaches brunes, qui faisaient ressortir le rouge
+foncé de ses lèvres et la blancheur de ses dents, lui donnait un
+caractère oriental très-prononcé. Il était impossible d'oublier ces
+traits énergiquement accentués. Sa taille grande et svelte, ses
+vêtements noirs, l'air royal et chevaleresque avec lequel il portait
+haut et fier son front hâlé et sa moustache brune, lui donnaient la
+tournure cavalière et hardie d'un vaillant portrait de Velasquez ou de
+Van Dyck. Son allure décidée n'avait rien de l'effronterie des
+fanfarons; elle annonçait une nature calme et forte, intelligente et
+énergique. A la courbure de ses lèvres, légèrement arquées, on voyait
+que le sarcasme amer pouvait remplacer la généreuse bienveillance du
+sourire.</p>
+
+<p>Ravie de revoir M. de Rochegune, je lui dis cordialement ma joie, qu'il
+partagea; en me parlant du passé, un nuage de tristesse passa tout à
+coup sur ses traits; je devinai qu'il donnait une pensée à M. de
+Mortagne, mais qu'il ne trouvait ni le moment ni le lieu convenables
+pour me parler de cet ami bien cher.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que vous êtes très-dissimulé au moins?&mdash;dit madame de
+Richeville à M. de Rochegune.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, madame la duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement; vous me racontez comment vous avez été blessé, comment
+vous avez manqué de périr enseveli sous la neige, comment vous avez été
+sauvé... mais voilà tout... vous vous gardez bien de dire un mot de
+certain vieil hetman...</p>
+
+<p>&mdash;De dire un mot de l'immense service que vous lui avez rendu... en lui
+sauvant l'honneur,&mdash;dit madame de Semur.</p>
+
+<p>&mdash;En lui ramenant ses deux fils,&mdash;ajouta la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;En lui faisant promettre, à lui et à ses deux fils, d'épargner
+désormais les femmes, les enfants et les vieillards,&mdash;dit madame de
+Semur,&mdash;et de les rendre à la liberté au nom de...</p>
+
+<p>&mdash;Voici le mystère,&mdash;dit madame de Richeville:&mdash;ce méchant prince ne
+veut pas nous dire au nom de qui... vous avez adouci la férocité de ces
+barbares.</p>
+
+<p>Tous ces reproches s'étaient succédé si rapidement, que M. de Rochegune
+n'avait pu répondre un mot; au lieu d'affecter une modestie maladroite
+et embarrassée, il dit noblement et simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est vrai; mais, prince, permettez-moi de vous demander
+comment vous savez...</p>
+
+<p>&mdash;Ne le lui dites pas qu'il ne nous ait appris ce nom
+mystérieux,&mdash;s'écria madame de Richeville.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez comme il rougit!...&mdash;s'écria en riant madame de Semur.</p>
+
+<p>M. de Rochegune avait en effet beaucoup rougi, il avoua franchement au
+lieu de s'en défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je rougis,&mdash;dit-il en souriant,&mdash;parce que je ne puis m'empêcher
+de rougir de reconnaissance en entendant ce nom qui m'a toujours porté
+bonheur; ce nom, symbole d'un souvenir qui m'a guidé, protégé, conseillé
+dans bien de graves circonstances de ma vie. Depuis que j'ai prononcé ce
+nom pour la première fois, il est devenu pour moi comme un talisman; je
+professe pour lui l'idolâtrie la plus aveugle. Tenez, on m'a dit ce
+matin que j'avais fait un bon discours à la chambre des pairs: eh bien!
+c'est parce que je l'avais mentalement invoqué, j'en suis sûr!</p>
+
+<p>&mdash;Mais,&mdash;dit madame de Richeville,&mdash;c'est justement à cause de toutes
+ces merveilles que nous brûlons de le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous venez de nous dire là nous rend plus impatientes
+encore,&mdash;dit madame de Semur.</p>
+
+<p>&mdash;Parlerez-vous enfin?&mdash;s'écria madame de Richeville.&mdash;D'abord nous vous
+tourmenterons jusqu'à ce que vous nous ayez éclairci ce mystère. Le
+prince dit que nous connaissons la personne qui porte ce nom... que nous
+l'aimons... Voyons, dites-nous cela... C'est à en perdre la tête...</p>
+
+<p>&mdash;Je serais désolé,&mdash;reprit sérieusement M. de Rochegune,&mdash;que vous
+pussiez croire, madame, que je crains de dire et de répéter ce nom. Le
+sentiment qui m'a dicté ce que j'ai fait est trop honorable pour que je
+ne m'en glorifie pas toujours, partout, et très-hautement, je vous le
+jure... Mais je suis certain que le prince pense, comme moi, qu'en ce
+moment je ne puis satisfaire votre curiosité. S'il est d'un avis
+contraire... je me rends.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais bien envie de vous prier de parler,&mdash;dit le prince en
+souriant.&mdash;Je me vengerais ainsi de...</p>
+
+<p>&mdash;Et de qui?&mdash;s'écria madame de Semur, voyant l'hésitation du prince.</p>
+
+<p>&mdash;De vous, madame,&mdash;ajouta-t-il gaiement,&mdash;en vous faisant admirer bien
+davantage encore ce que vous ne louez qu'à regret. Mais je suis
+généreux, et je partage l'avis de Rochegune.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est affreux!... comme ils s'entendent!&mdash;s'écria madame de
+Richeville.&mdash;Allons... nous attendrons votre loisir... Mais vous ne
+serez pas quitte de notre curiosité, monsieur de Rochegune. Il faut que
+vous la contentiez d'une autre façon.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vos ordres, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! puisque vous êtes à mes ordres, vous allez me faire, de
+souvenir, le portrait du vieil hetman sur l'album d'Emma.</p>
+
+<p>Emma, avant que M. de Rochegune n'eût répondu, se leva toute joyeuse,
+les joues vermeilles, et approcha une table sur laquelle était tout ce
+qu'il fallait pour dessiner à l'aquarelle.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour le punir de sa discrétion, il nous chantera sa chanson
+albanaise des Hirondelles,&mdash;ajouta la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Emma la lui accompagnera, et madame de Lancry sera ravie de
+l'entendre,&mdash;dit la duchesse.</p>
+
+<p>Emma, toute joyeuse, alla ouvrir le piano avec le même gracieux
+empressement.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, homme mystérieux,&mdash;dit madame de Richeville,&mdash;faites-nous vite
+connaître le visage de ce vieil hetman, que j'aime beaucoup sans le
+connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Et dites-nous votre chanson des Hirondelles, que j'aime beaucoup parce
+que je la connais,&mdash;dit madame de Semur.</p>
+
+<p>&mdash;Par où commencera-t-il, chère princesse?&mdash;dit madame de Richeville.</p>
+
+<p>&mdash;Par la chanson, car on l'entend encore longtemps après qu'il l'a
+chantée, tant cette méthode simple et touchante laisse d'écho dans le
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Emma se mit au piano.</p>
+
+<p>M. de Rochegune commença.</p>
+
+<p>C'était un air albanais qu'il avait noté lui-même et dont il avait
+traduit les paroles. Rien de plus naïf, de plus primitif que ce chant
+d'une mélancolie ravissante.</p>
+
+<p>Je n'avais jamais entendu la voix de M. de Rochegune; elle était à la
+fois sonore, douce et profondément vibrante.</p>
+
+<p>Cette chanson me fit tant de plaisir, que je la lui redemandai; sans se
+faire prier, il la recommença de la meilleure grâce du monde.</p>
+
+<p>Emma l'accompagnait à merveille.</p>
+
+<p>Cette première partie de sa tâche si bien accomplie, M. de Rochegune
+s'occupa de la seconde; il se mit à la table de dessin, et en une
+demi-heure il eut admirablement dessiné à la sépia le portrait de
+l'hetman des cosaques, dont les traits rudes et sauvages étaient
+rehaussés par un costume très-pittoresque.</p>
+
+<p>J'étais moins étonnée des talents vraiment remarquables de M. de
+Rochegune, quoique j'ignorasse qu'il les possédât, que de la gracieuse
+facilité avec laquelle il s'était prêté à tous les désirs qu'on lui
+avait témoignés.</p>
+
+<p>Je trouvais à la fois surprenant et charmant que ce soldat intrépide,
+que cet éloquent orateur, que cet homme d'une charité évangélique (car
+il continuait scrupuleusement à sa terre les traditions philanthropiques
+de son père), réunît des dons si agréables à des qualités si éminentes
+et si rares. Et puis il me semble qu'on sait toujours un gré infini aux
+hommes puissants par l'intelligence, forts par le courage, de se montrer
+simples, bons et prévenants.</p>
+
+<p>Je n'étais pas seule, d'ailleurs, à ressentir ainsi, quoique M. de
+Rochegune, sans affectation, tâchât de s'amoindrir et de mettre les
+autres personnes en valeur; il était facile de voir à mille nuances, à
+mille riens, qu'on lui tenait d'autant plus compte de sa supériorité
+qu'il faisait tout au monde pour la faire oublier.</p>
+
+<p>Je me souviendrai toujours de cette soirée si doucement occupée d'arts
+de poésie, de voyages, et si tôt passée, grâce au charme d'une intime
+causerie où l'on avait pour prétention la bienveillance, pour rivalité
+le désir de plaire.</p>
+
+<p>Pendant que madame de Richeville reconduisait la princesse d'Héricourt,
+M. de Rochegune me demanda si j'étais chez moi le matin, et si je
+pourrais lui faire la grâce de le recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Si peu précieuse que soit cette grâce que vous me demandez,&mdash;lui
+dis-je en souriant,&mdash;j'ai bien envie d'y mettre à mon tour une
+condition; je suis beaucoup plus curieuse ou plus opiniâtre que madame
+de Richeville, et j'aurai beaucoup de peine à attendre jusqu'à demain
+pour savoir ce nom mystérieux au nom duquel vous faites de si nobles
+choses.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, madame, je ne pouvais le dire... même devant vos meilleurs
+amis... non à cause d'eux, ils m'eussent applaudi, je n'en doute pas...
+mais à cause de vous.</p>
+
+<p>&mdash;De moi!... Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?&mdash;reprit M. de Rochegune. Et il ajouta de l'air du monde le
+plus naturel, et comme s'il eût dit une chose toute simple:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce nom est le vôtre, parce que ce nom était <span class="smcap">Mathilde</span>.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="G-CHAPITRE_VIII" id="G-CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<h4>UN ANCIEN AMI.</h4>
+
+<p>Encore sous l'impression que m'avait causée la révélation de M. de
+Rochegune, je rentrai chez moi inquiète, contrariée, comme s'il m'eût
+fait brusquement un aveu d'amour.</p>
+
+<p>Mon embarras n'était pas causé par les susceptibilités d'une fausse
+pruderie, mais par la crainte de voir mes relations futures avec M. de
+Rochegune perdre leur caractère loyal et fraternel. Au lieu de m'être
+agréables, elles me fussent alors devenues gênantes et pénibles par la
+froide réserve qu'elles m'eussent inspirée.</p>
+
+<p>Cependant, après quelques réflexions, je me rassurai; je me rappelai les
+paroles du vénérable prince d'Héricourt. Sachant qu'il s'agissait de
+moi, il avait tu mon nom pour ménager ma modestie; mais il avait si
+ouvertement loué M. de Rochegune dans cette circonstance, celui-ci avait
+aussi parlé avec tant de franchise à cet égard, que mes scrupules
+s'apaisèrent.</p>
+
+<p>D'ailleurs, je ne pouvais croire que M. de Rochegune eût voulu me
+traiter légèrement. Nos rapports avaient été souvent d'une nature
+extrêmement délicate, et jamais un tel soupçon ne m'était venu.</p>
+
+<p>Il m'avait rendu de très-grands services: le premier, au commencement de
+mon mariage, en venant m'instruire des bruits odieux que M. Lugarto
+répandait et qu'il tâchait d'accréditer par sa présence auprès de moi;
+le second, en aidant M. de Mortagne à m'arracher du piége où cet homme
+infâme m'avait fait tomber.</p>
+
+<p>Dans ces occasions, jamais M. de Rochegune n'était sorti de la réserve
+la plus parfaite. Jamais il n'avait fait la moindre allusion à l'espoir
+qu'il avait eu d'obtenir ma main, et aux sentiments qu'il aurait pu
+éprouver pour moi.</p>
+
+<p>Peu de temps après la nuit fatale de la maison isolée de M. Lugarto, il
+était parti pour la Grèce; de là il était allé en Russie. Pendant cette
+campagne meurtrière, il avait rendu une espèce de culte à mon nom, à mon
+souvenir, ignorant alors s'il me reverrait un jour. Pouvais-je me
+blesser de cette preuve à la fois généreuse et bizarre de son
+attachement?</p>
+
+<p>Je me rassurai donc d'autant plus facilement sur l'amour dont j'avais un
+instant soupçonné M. de Rochegune, que je croyais n'avoir pour lui aucun
+tendre penchant. J'admirais ses rares facultés, son noble caractère; je
+lui avais récemment découvert de nouveaux agréments. J'étais sincèrement
+reconnaissante des services qu'il m'avait rendus; mais je ressentais
+toujours l'immense différence qui existait entre mon affectueuse amitié
+pour lui et l'amour que j'avais autrefois éprouvé pour M. de Lancry.</p>
+
+<p>Habituée que j'étais à analyser mes plus fugitives impressions, je me
+demandai s'il ne m'était pas pénible de songer qu'à vingt ans je devais
+renoncer à aimer... autant par solidité de principes que par impuissance
+de c&oelig;ur. Je vis au contraire, dans ces froides impossibilités, la
+garantie de mon bonheur futur.</p>
+
+<p>Depuis mon retour à Paris, je me trouvais parfaitement heureuse. La
+société restreinte et choisie dans laquelle je vivais me comblait de
+soins, de prévenances. J'avais à aimer madame de Richeville, Emma;
+j'avais donc, si cela se peut dire, assez d'occupation de c&oelig;ur pour
+ne pas regretter l'absence des sentiments plus vifs.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire que, restant chez moi presque toutes les matinées,
+je recevais assez souvent les amis de madame de Richeville, qui étaient
+devenus les miens. Ainsi, dans mes habitudes, la visite de M. de
+Rochegune n'était nullement un accident.</p>
+
+<p>Je l'attendis avec impatience.</p>
+
+<p>Il vint, je crois, le surlendemain du jour où je l'avais revu pour la
+première fois. J'étais seule; il me tendit la main et me dit tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pu avant-hier vous parler de notre malheureux ami, quoique
+nous fussions chez une des personnes qu'il aimait le plus au monde. Mais
+vous avez senti comme moi que ce n'était pas le moment de nous
+entretenir de ce cruel événement... Ah! si vous saviez tout ce que j'ai
+perdu en lui!</p>
+
+<p>Et une larme, que M. de Rochegune ne chercha pas à cacher, roula dans
+ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai aussi bien regretté, et le regrette tous les jours
+encore...&mdash;lui dis-je avec une vive émotion,&mdash;quand je songe qu'à ses
+derniers moments sa pensée a encore été pour moi... Ah! c'est une
+horrible mort, c'est une infernale vengeance!...</p>
+
+<p>M. de Rochegune fronça les sourcils et me dit d'un air sombre:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai employé tous les moyens possibles pour savoir où était ce
+misérable Lugarto et pour découvrir les instruments de son lâche
+guet-apens; car je suis de l'avis de madame de Richeville au sujet de ce
+duel et de son effroyable issue. Personne ici n'a pu me renseigner;
+quelques personnes seulement m'ont dit que Lugarto était ou en Amérique
+ou au Brésil.</p>
+
+<p>J'instruisis alors M. de Rochegune du singulier incident qui avait mis
+en ma possession une lettre de M. de Lancry écrite à une personne
+inconnue.</p>
+
+<p>Ce fait le frappa, il me dit qu'il prendrait les mesures nécessaires
+pour tâcher de savoir si en effet M. Lugarto ne serait pas secrètement à
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Mais croyez-vous qu'il ose revenir ici?&mdash;lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crains, il est trop lâche pour se battre avec moi, et j'avoue
+que j'hésiterais à exécuter la terrible menace que lui a faite M. de
+Mortagne.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même aurait reculé devant cette extrémité...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, son caractère était si intraitable... Mais ce qui
+augmentera l'audace de Lugarto, c'est que ses crimes ne sont pas
+prouvés; il peut se mettre sous la protection des lois et affronter le
+scandale d'un procès que l'on peut lui intenter au sujet de votre
+enlèvement.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je n'y consentirais,&mdash;m'écriai-je,&mdash;il faudrait soulever trop
+de questions ignominieuses pour le nom que je porte! Ce triste passé est
+maintenant pour moi comme un rêve pénible. Tout ce qui en rappellerait
+la réalité me ferait horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, laissez-nous le soin de veiller sur vous; oubliez,
+oubliez le passé! Oh! nous parviendrons à le chasser de votre souvenir,
+à force de soins, d'affection. Mortagne vous a léguée à madame de
+Richeville, à moi, à tous ceux enfin qui ont une âme généreuse. Nous
+tâcherons d'être pour vous ce qu'il était lui-même, et devons prouver
+qu'il n'y a que de bons c&oelig;urs sur la terre... Pauvre femme! vous avez
+tant souffert, vous avez rencontré tant d'êtres infâmes ou dégradés, que
+vous ne demanderez pas mieux que de nous croire et de vous laisser
+aimer, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Je ne saurais exprimer avec quelle cordialité simple et touchante M. de
+Rochegune prononça ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes bon! lui dis-je,&mdash;que de gratitude je vous ai déjà!
+N'avez-vous pas devancé le v&oelig;u de M. de Mortagne? souvenez-vous
+donc... il y a trois ans...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne parlons pas de ce que vous me devez,&mdash;me dit-il,&mdash;car je vous
+ai dû, moi, de bien douces... de bien tendres pensées.</p>
+
+<p>Je ne pus réprimer un léger mouvement d'embarras.</p>
+
+<p>M. de Rochegune me comprit, et me dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, une comparaison vous rendra mon idée. Je serais désolé que
+vous prissiez ceci pour des <i>galanteries</i>; vous aimez beaucoup les
+tableaux, les belles statues, la belle musique, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez qu'on passe des heures entières à contempler la
+<i>Transfiguration</i>, le <i>Panseroso</i> ou la <i>Vierge à l'enfant</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez qu'on écoute avec bonheur, avec reconnaissance, Mozart,
+Gluck ou Beethoven; vous avouez enfin qu'on peut demander à l'admiration
+de ces chefs-d'&oelig;uvre de l'art les plus divines jouissances, les plus
+hautes inspirations?</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel rapport?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ces divines jouissances, ces hautes inspirations, je les ai
+demandées à un adorable chef-d'&oelig;uvre de la nature, à un être idéal de
+bonté, de grâce, de noblesse, et je les ai obtenues. Les derniers
+v&oelig;ux de mon père, ceux de M. de Mortagne, le pieux respect que
+m'inspirèrent vos chagrins, ont encore augmenté le culte passionné que
+je vous ai voué. Vous êtes devenue pour moi comme un être intermédiaire
+entre ce qui est divin. Depuis que je vous connais, c'est à vous que
+j'ai toujours reporté mes meilleurs instincts, parce qu'ils sont
+toujours venus de vous: en mêlant votre nom, votre pensée à de
+généreuses actions, ce n'était pas une flatterie que je vous adressais,
+c'était un de vos droits que j'acquittais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez pourtant d'autres souvenirs que le mien à invoquer,&mdash;lui
+dis-je pour changer le cours de cet entretien, qui commençait à
+m'embarrasser,&mdash;l'homme admirable qui vous a élevé dans de si nobles
+sentiments...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père...? il avait pressenti ce que vous seriez... il avait espéré
+nous unir l'un à l'autre,&mdash;me répondit gravement M. de Rochegune.&mdash;C'est
+penser à lui que de penser à vous... son souvenir auguste et sacré plane
+au-dessus de l'attachement que j'ai pour vous... Ainsi, rassurez-vous;
+ne me croyez surtout pas capable de vous dire des <i>galanteries</i>, de
+vouloir, comme on dit vulgairement, <i>vous faire la cour</i>... Vous faire
+la cour! On ne fait pas la cour à une femme comme vous... dès qu'on la
+connaît, on l'aime comme elle mérite d'être aimée. C'est ce que j'ai
+toujours fait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Rochegune...</p>
+
+<p>&mdash;Cet aveu... ne peut vous offenser, ne doit même pas vous étonner...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Et bien plus, lorsque vous saurez ce que je veux être pour vous, ce
+que je voudrais que vous fussiez pour moi, vous me saurez gré de cet
+aveu.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, monsieur?&mdash;lui dis-je, ne pouvant m'empêcher de sourire de
+sa vivacité.</p>
+
+<p>&mdash;Et il se pourra même que vous en soyez heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Heureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Et fière...</p>
+
+<p>&mdash;Et fière? Voilà qui est charmant; je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus simple. Vous êtes une courageuse femme, aussi jalouse de
+votre honneur qu'un homme l'est du sien. Vous êtes incapable de
+commettre une faute, autant par solidité de principes que parce que
+cette faute aurait l'air d'une lâche représaille, et de donner l'ombre
+d'une excuse à l'indigne conduite de votre mari. Est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, je n'ai jamais pensé autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, je fais une large part à l'élévation de vos sentiments.
+Je les comprends, car je les partage. Mais vous avez vingt ans à peine;
+devant vous une vie isolée, sans famille, sans liens. A cette heure,
+l'amitié de madame de Richeville vous suffit encore, vous êtes dans un
+état de transition, vous prenez la cessation de la souffrance pour le
+bonheur. Cet état négatif ne durera pas; votre c&oelig;ur s'éveillera, vous
+aimerez...</p>
+
+<p>J'interrompis M. de Rochegune.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez,&mdash;lui dis-je,&mdash;jusqu'ici parlé avec trop de raison et de
+vérité pour que je tombe d'accord avec vous sur ce dernier point. Je
+n'aimerai plus... Une fatale... mais violente passion a tué l'amour dans
+mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Tué l'amour dans votre c&oelig;ur!&mdash;s'écria-t-il;&mdash;mais vous n'avez
+jamais aimé...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais aimé?...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur de Rochegune, parlons-nous sérieusement, ou bien nous
+livrons-nous aux folies paradoxales de madame de Semur?</p>
+
+<p>&mdash;Je parle sérieusement, je vous le répète, vous n'avez jamais aimé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame... Dieu ne veut pas qu'il dépende du premier misérable
+venu d'allumer ou d'éteindre à jamais dans un c&oelig;ur tel que le vôtre
+le plus divin de tous les sentiments, celui qui demande l'emploi des
+plus rares, des plus magnifiques facultés de l'âme!</p>
+
+<p>Je regardai M. de Rochegune avec étonnement, et je repris:</p>
+
+<p>&mdash;Comment... je n'ai pas aimé! Mais qu'ai-je donc éprouvé, alors?
+Pourquoi cet anéantissement du c&oelig;ur? pourquoi cette mort de toutes
+mes espérances?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez pris l'épuisement de la douleur pour l'anéantissement du
+c&oelig;ur!... Est-ce que le c&oelig;ur s'anéantit? Est-ce qu'on renonce à
+toute espérance quand on n'a rien à regretter?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien à regretter, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous avez beaucoup à déplorer, mais heureusement vous n'avez rien
+à regretter; aussi l'avenir vous reste-t-il tout entier avec ses
+horizons sans bornes...</p>
+
+<p>&mdash;L'avenir...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute l'avenir; pourquoi non? Qui vous le ferme? Dites-moi qu'une
+passion noble, grande, profonde, généreusement partagée, mais
+brusquement brisée par un événement surhumain, laisse dans l'âme des
+regrets éternels, et la ferme à toute espérance, je vous croirai. Oui,
+ces regrets seront éternels, parce que leur cause sera pure; éternels,
+parce qu'au lieu de les étouffer on les entretiendra pieusement;
+éternels, parce qu'on y trouvera l'amère volupté que donne la
+conscience d'une douleur inconsolable, parce que le bonheur qu'on a
+perdu est irréparable. Mais cette pieuse fidélité au culte du passé
+prouvera-t-elle que l'amour est éteint dans le c&oelig;ur? Au contraire,
+elle prouvera qu'il n'y a jamais brûlé plus pur et plus ardent... Eh
+bien... avez-vous ressenti quelque chose de pareil? Non, sans doute;
+après avoir affreusement souffert, vous avez fui avec horreur les
+souvenirs de vos souffrances, vous avez remercié Dieu de vous avoir
+délivrée de votre bourreau, pauvre et malheureuse femme!</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai... Loin de me complaire dans ces souvenirs détestés...
+je les ai fuis... Mais si fatal, si honteux même, je vous l'accorde,
+qu'ait été mon amour, je n'en ai pas moins aimé... Je n'aurais pas, sans
+cela, épousé M. de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;Eh mon Dieu! il y a des surprises de c&oelig;ur comme il y a des
+surprises de sens; les séduisants dehors de votre mari, ses hypocrites
+et douces paroles, votre empressement si naturel d'échapper à la tutelle
+de votre tante, votre confiance ingénue dans un homme que vous croyiez
+sincère et loyal, votre générosité native, le manque absolu de
+comparaison, tout vous a poussée à un mariage indigne de vous. Une fois
+mariée, une fois malheureuse, vous avez pris votre obéissance aveugle au
+pouvoir de votre mari, votre courageuse observance de vos devoirs, pour
+le noble dévouement de l'amour; vous avez été vertueuse, résignée...
+vous vous êtes crue passionnée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'ai-je pas ressenti les tortures de la jalousie?</p>
+
+<p>&mdash;Tout s'enchaîne; partant d'une impression fausse, vous vous êtes
+trompée sur la jalousie comme sur l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis trompée?</p>
+
+<p>&mdash;L'ingratitude de votre mari vous a bien plus révoltée que son
+infidélité.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi n'aurais-je pas aimé M. de Lancry?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il était indigne de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous croyez qu'on n'aime véritablement que les personnes
+dignes de soi?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous, Mathilde de Maran, vous ne pouvez aimer,
+véritablement aimer, qu'une personne digne de vous...</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyez M. Sécherin, il est aussi bon que sa femme est perverse;
+elle l'a honteusement trompé, et il l'adore.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne parle pas de M. Sécherin, je ne généralise pas, je précise. Je
+vous dis que <i>vous</i>, vous ne pouvez véritablement aimer que quelqu'un
+digne de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi <i>moi</i> plus que toute autre dois-je éprouver ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que l'amour doit être pour vous, comme pour les âmes d'élite, je
+vous le répète, un magnifique échange de généreux sentiments.</p>
+
+<p>&mdash;Vos raisons sont spécieuses, et la vanité pourrait venir en aide à la
+conviction,&mdash;dis-je à M. de Rochegune; mais je ne suis pas persuadée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le serez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi voulez-vous me donner cette conviction que mon c&oelig;ur a
+été surpris, que je n'ai pas véritablement aimé, et que je dois aimer
+quelqu'un digne de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux vous donner cette conviction pour vous amener à être heureuse
+et fière de mon aveu, je vous l'ai dit...</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous...</p>
+
+<p>&mdash;En vous prouvant que vous n'avez jamais aimé, que vous ne pouvez aimer
+qu'un homme digne de vous, je vous amène nécessairement à avouer que
+vous aimerez un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avoue pas cela du tout... Qui vous dit d'abord que je trouverai
+cet homme digne de moi; et puis enfin, qui vous dit que je l'aimerai...</p>
+
+<p>&mdash;Tout me le dit. Ce sera une des exigences de votre position; mais
+votre caractère, vos principes sont tels, que lorsque vous aimerez il
+faudra que non-seulement vous puissiez avouer hautement votre amour,
+mais vous en glorifier à la face du monde...</p>
+
+<p>&mdash;Un tel amour est rare...</p>
+
+<p>&mdash;Et les hommes dignes de l'éprouver plus rares encore. Aussi vous dis
+je que lorsque vous aurez rencontré un de ces hommes, forcément vous
+l'aimerez, tout vous y poussera, le besoin de votre c&oelig;ur, la fierté
+d'être aimée ainsi, les mystérieuses affinités qui rapprochent les âmes
+supérieures.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme, si vous le voulez, ce sera moi...</p>
+
+<p>&mdash;Vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi... Je vous dis cela, parce que je me crois digne de vous.</p>
+
+<p>&mdash;De la part de tout autre, cette assurance serait le comble de la
+fatuité,&mdash;dis-je gravement à M. de Rochegune en lui tendant la
+main;&mdash;mais vous, je vous crois... vous aviez raison, je suis heureuse
+et fière de cet aveu.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le disais bien, reprit-il avec une incroyable simplicité.</p>
+
+<p>&mdash;J'imiterai votre franchise,&mdash;dis-je à M. de Rochegune.&mdash;Il se peut que
+mon c&oelig;ur s'éveille. Si jamais j'éprouvais pour vous un amour tel que
+celui que vous peignez, un amour dont vous et moi pussions nous
+enorgueillir, alors... je vous le jure, je m'y abandonnerais avec
+bonheur, avec sécurité... Mais, hélas!... l'amour le plus pur, le plus
+saint... est-il à l'abri des calomnies du monde?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas m'établir le champion du monde, mais le mal qu'il fait
+a presque toujours pour cause la dissimulation ou la faiblesse de ceux
+qui se plaignent. La conscience est troublée, alors on manque de
+courage. Si vous éprouviez au contraire un sentiment dont vous pussiez
+être fière, que vous pussiez avouer à la face de tous, pourquoi le
+cacheriez-vous? Si vous le faisiez, ce serait une lâcheté, et vous
+mériteriez d'être calomniée. Vous n'avez rien à vous reprocher! Alors
+pourquoi recourir à la feinte, à ces réticences qui accompagnent
+toujours une conduite coupable? Pourquoi donc, après tout, la vertu
+n'aurait elle pas son audace comme le vice a la sienne? Pourquoi une
+femme comme vous et un homme comme moi, je suppose, n'imposeraient-ils
+pas courageusement à la société leur amour loyal et pur, aussi bien que
+votre mari et Ursule lui imposent leur double adultère? Le monde aime
+la résolution, la hardiesse, eh bien! que les honnêtes gens soient aussi
+hardis, aussi résolus que les gens corrompus; à courage égal, le monde
+préférera les honnêtes gens: j'en suis sûr.</p>
+
+<p>Je fus charmée de l'expression de noble arrogance qui animait les traits
+de M. de Rochegune.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison,&mdash;lui dis-je, entraînée malgré moi par le courant de
+sa généreuse pensée,&mdash;il serait beau de réduire la calomnie à
+l'impuissance en dépassant ouvertement le terme que ses malveillantes
+insinuations oseraient à peine indiquer.</p>
+
+<p>Après avoir un moment réfléchi, je dis à M. de Rochegune:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous donner une preuve de franchise et de confiance, en vous
+faisant une question étrange. Il y a trois ans, pourquoi ne m'avez-vous
+pas parlé ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il y a trois ans j'étais plus jeune, et pas assez sûr de moi
+pour oser vous parler ainsi. Mortagne savait mon amour; il me conseilla
+fortement de quitter la France, de voyager, d'utiliser ma vie en servant
+une noble cause, jusqu'à ce que j'eusse acquis assez d'empire sur
+moi-même pour <i>dégager l'or de ses scories</i>, disait-il, pour épurer
+tellement cet amour, que je pusse venir vous l'offrir sans rougir.</p>
+
+<p>&mdash;Et si en arrivant vous m'eussiez trouvée consolée de l'abandon de mon
+mari et aimant dignement un c&oelig;ur digne du mien?...</p>
+
+<p>&mdash;Les sentiments élevés et désintéressés sont à l'épreuve des durs
+mécomptes, si douloureux à l'amour-propre; dans une circonstance
+pareille, je vous aurais dit ce que je vous dis, offert ce que je vous
+offre, et cela devant la personne aimée... car, aimée par vous, elle eût
+été capable de me comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Et si j'avais aimé un homme indigne de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne se pouvait pas; il est des impossibilités morales comme des
+impossibilités physiques; je vous le répète, vous ne pouviez qu'aimer
+sans rougir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si le contraire arrivait, homme opiniâtre?</p>
+
+<p>Après m'avoir un instant regardée en silence, M. de Rochegune me dit
+avec une expression solennelle qui donnait une grande valeur à ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Je douterais de moi-même</span>.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Tel fut le singulier et premier entretien que j'eus avec M. de
+Rochegune.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="G-CHAPITRE_IX" id="G-CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<h4>LES CONFIDENCES.</h4>
+
+<p>Je restai assez longtemps avant de ressentir, si cela se peut dire, le
+contre-coup de mon entretien avec M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Il y avait en lui tant de franchise et de loyauté, que je n'apportai pas
+dans nos relations la réserve que son aveu aurait peut-être dû
+m'imposer.</p>
+
+<p>Je continuai de le voir presque chaque soir chez madame de Richeville,
+où il venait très-assidûment, ainsi que les autres amis de la duchesse;
+assez souvent aussi je le vis chez moi le matin.</p>
+
+<p>J'avais une telle confiance en moi et en lui que je me laissais aller
+sans crainte au charme de cette affection naissante. Je ne le cachais
+pas, j'étais fière, et, je le crois, justement fière des preuves
+d'attachement que M. de Rochegune m'avait données et de la noble
+influence qu'à mon insu j'avais exercée sur sa vie.</p>
+
+<p>Je jouissais de ses succès, qui grandissaient chaque jour. Il parlait
+rarement à la chambre des pairs, mais son éloquence faisait vibrer
+toutes les âmes généreuses; l'influence de sa parole était d'autant plus
+puissante que son indépendance était absolue. Il n'appartenait à aucun
+parti, ou plutôt appartenait à tous par ce qu'ils avaient de noble et
+d'élevé; partisan déclaré de ce qui était juste, humain, grand, vraiment
+national, il était impitoyable aux lâchetés, aux égoïsmes, aux
+hypocrisies: ne s'inféodant à personne, il s'était fait ainsi une
+position exceptionnelle, stérile pour les avantages personnels qu'il
+aurait pu en tirer, admirablement féconde pour les augustes vérités
+qu'il répandait en France, en Europe.</p>
+
+<p>Le retentissement de son nom et de son beau caractère alla si loin,
+qu'un souverain du Nord, après avoir résisté à toutes les instances de
+la diplomatie française au sujet d'une concession qu'on lui demandait,
+fit remettre à M. de Rochegune une lettre dans laquelle il l'informait
+que, quoiqu'il ne le connût pas personnellement, il se faisait un
+plaisir d'accorder à la considération de son nom et des services qu'il
+rendait à la cause de l'humanité... ce qu'il avait jusqu'alors refusé.</p>
+
+<p>Il y avait, ce me semble, autant de touchante estime que de haute
+bienveillance dans cet hommage d'un prince qui, n'ayant eu aucune
+relation avec M. de Rochegune (absolument étranger à la question qui se
+traitait), et sachant son désintéressement des emplois publics, trouvait
+pourtant le moyen de lui faire une noble part dans les affaires du pays,
+en accordant à la seule influence de son caractère une concession des
+plus importantes.</p>
+
+<p>Je n'oublierai jamais la joie de M. de Rochegune lorsqu'il vint me
+confier cette bonne nouvelle, ni la grâce touchante avec laquelle il
+voulut me persuader que, puisant toutes ses nobles inspirations dans ma
+pensée, c'était à moi qu'il devait rapporter cette faveur insigne dont
+il était si fier.</p>
+
+<p>Quoique inespérée, cette grâce combla plus qu'elle n'étonna les amis de
+M. de Rochegune. Sa philanthropie éclairée, son talent d'orateur, les
+guerres qu'il avait faites, son instruction profonde, variée, en
+faisaient un personnage très-éminent.</p>
+
+<p>Presque tous les étrangers distingués, soit par le savoir, soit par la
+naissance, tenaient beaucoup à être reçus chez madame de Richeville; et
+il était facile de voir que la société de la duchesse aimait à faire
+montre de M. de Rochegune, qui s'était concilié les plus hautes et les
+plus flatteuses sympathies.</p>
+
+<p>Et pourtant, une fois dans l'intimité, personne mieux que lui n'avait
+l'art de faire oublier cette supériorité si éclatante et si reconnue,
+par une simplicité charmante, par une gaieté douce et communicative. Il
+avait non-seulement le rare talent de plaire, mais encore celui de
+donner envie de plaire.</p>
+
+<p>Ses préférences pour moi, et, pourquoi ne le dirais-je pas, mes
+préférences pour lui, car l'affection qui les dictait n'avait rien qui
+pût me faire rougir, semblaient si naturelles et étaient tellement
+avouées par nous dans la société de madame de Richeville, qu'on se
+serait pour ainsi dire fait un scrupule de priver M. de Rochegune du
+plaisir de m'offrir son bras ou de se placer à côté de moi; cette
+bienveillante tolérance, de la part de personnes d'une rigidité connue,
+prouvait assez combien notre attachement était honorable.</p>
+
+<p>J'avais une tendre amitié pour madame de Richeville; chaque jour elle me
+témoignait de nouvelles bontés. Je chérissais Emma comme j'aurais chéri
+une jeune s&oelig;ur, jamais je n'avais été plus heureuse.</p>
+
+<p>Je passais presque toutes mes soirées chez madame de Richeville, à
+l'exception de mes jours de Bouffons et de quelques autres jours où je
+restais seule à rêver.</p>
+
+<p>Le matin, je faisais quelques promenades, des visites intimes, ou bien
+je me mettais au piano.</p>
+
+<p>Je me trouvais si bien de cette nouvelle vie calme et intime, que je
+n'avais pas voulu consentir à aller quelquefois au bal.</p>
+
+<p>Un fait peut-être inouï dans les fastes de la société vint montrer sous
+un nouveau jour le caractère déjà si excentrique de M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Pour comprendre ce qui va suivre, je dois dire, ce que j'avais
+d'ailleurs très-facilement oublié, que M. Gaston de Senneville, neveu de
+madame de Richeville, s'était occupé de moi, pensant nécessairement que
+l'évidence des soins de M. de Rochegune et l'évidence non moins grande
+avec laquelle je les accueillais, constituaient une sorte d'amitié
+fraternelle qui lui laissait, à lui, M. de Senneville, toutes les
+chances possibles de m'inspirer un sentiment plus tendre.</p>
+
+<p>Il était fort jeune; il avait, je crois, vingt ans. Madame de Richeville
+le recevait avec bonté: c'était la nullité dans l'élégance et
+l'insignifiance dans la bonne grâce la plus parfaite; ayant d'ailleurs
+des manières excellentes, et suppléant à ce qui lui manquait du côté de
+l'esprit par un usage du monde si précoce, que ses façons exquisement
+formalistes faisaient un contraste presque ridicule avec sa jolie figure
+encore toute juvénile.</p>
+
+<p>Après les enfants savants, les petites filles qui font les <i>madames</i>, je
+ne sais rien de plus fâcheux que les très-jeunes gens qui remplacent la
+gaieté, l'étourderie confiante de leur âge par un aplomb sérieux, par un
+dédain profond de tout ce qui est franchement joyeux et amusant. Certes
+cette cérémonieuse exagération est encore préférable à l'insouciance ou
+à la familiarité presque grossière de beaucoup d'hommes de la société;
+aussi, moi et madame de Richeville, nous ne plaisantions que
+très-intimement de la fatuité grave et compassée de son neveu.</p>
+
+<p>Je l'avais accueilli avec d'autant plus de bienveillance que je ne lui
+supposais pas la moindre prétention. Il ne m'avait d'ailleurs rendu que
+de ces hommages que tout homme bien né doit rendre à une femme; mais, de
+nos jours, les gens de très-bonne compagnie sont si rares, et les hommes
+s'occupent si peu des femmes, que les moindres égards deviennent presque
+compromettants. Ainsi ce qui passait pour du savoir-vivre dans le
+très-petit cercle de madame de Richeville devait sans doute passer pour
+une cour très-assidue et très-éclairée dans une société moins restreinte
+et moins choisie.</p>
+
+<p>Il fallait la scène que je raconte pour m'éclairer sur les intentions
+qu'on prêtait à M. de Senneville ou qu'il avait manifestées lui-même,
+mais dont je n'avais jamais eu le moindre soupçon.</p>
+
+<p>Madame de Richeville entra un matin chez moi et me dit en m'embrassant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me voyez folle de joie. Vous êtes l'héroïne d'un fait inouï,
+incroyable; on vous aime, on vous admire au delà de ce qu'on peut
+imaginer; on veut vous dédommager de tout ce que vous avez souffert.
+Quand je vous disais que le monde avait du bon... il vous rend justice.
+Me voici décidément optimiste.</p>
+
+<p>Madame de Richeville semblait si exaltée que je lui dis en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais expliquez-vous donc, dites-moi donc comment je suis devenue, sans
+m'en douter, l'héroïne de ce fait inouï, incroyable.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous dire cela et vous faire rougir!... oh! mais rougir de
+toutes vos forces, car les louanges ne vous ont pas été épargnées; mais
+ce qu'il y a de charmant, c'est que c'est une sottise de mon neveu
+Gaston de Senneville qui a inspiré à M. de Rochegune les plus éloquentes
+paroles... et... Mais je vais tout vous dire. Vous savez qu'hier soir,
+par hasard, j'ai fermé ma porte pour aller au jeudi de madame de
+Longpré. Je ne pouvais m'en dispenser: il y avait des siècles que je n'y
+étais allée. Notre bonne princesse et le prince se faisaient les mêmes
+reproches. J'étais convenue avant-hier avec eux d'aller les prendre;
+hier nous arrivons tous trois chez madame de Longpré. Je n'estime pas le
+caractère de cette femme: avec tout son esprit, elle manque de courage;
+elle laisserait atrocement déchirer devant elle le plus dévoué de ce
+qu'elle appelle ses amis intimes, sans autres observations que des...
+<i>Ah! mon Dieu! que dites-vous là? Je n'aurais jamais cru cela!... Mais
+est-ce bien vrai?... C'est sans doute exagéré</i>, etc. Le prince
+d'Héricourt va maintenant si peu dans le monde que son arrivée chez
+madame de Longpré fut presque un événement. Vous ne sauriez croire, ma
+chère Mathilde, l'effet imposant que produisit sa présence, et comme
+elle changea presque subitement l'aspect de ce salon au moment où nous
+entrâmes. On y parlait si bruyamment que c'est à peine si l'on entendit
+nous annoncer: lorsque le nom du prince retentit, il se fit tout à coup
+un profond silence; tous les hommes et même quelques jeunes femmes se
+levèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense comme vous,&mdash;dis-je à madame de Richeville;&mdash;en songeant à
+ces hommages rendus à un homme aujourd'hui déchu de tant de splendeurs
+passées, mais qui porte à sa hauteur un des plus beaux noms de France,
+on se réconcilie avec le monde.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? Mais attendez la fin, vous vous étonnerez bien
+davantage. Il est inutile de vous dire que madame de Longpré voit tout
+Paris; sa maison est curieuse, parce qu'on y rencontre les sommités
+(vraies ou contestées) de toutes les opinions et de toutes les sociétés.
+Après l'arrivée du prince et de sa femme, madame de Longpré, qui, après
+tout, fait à merveille les honneurs de chez elle, au lieu d'encourager,
+selon son habitude, une conversation maligne ou méchante, monta
+l'entretien sur un ton digne de ses nouveaux hôtes. Quelques moments
+après arriva M. de Rochegune. Son discours d'avant-hier à la chambre des
+pairs avait eu un grand retentissement; tous les yeux se tournèrent vers
+lui. Le prince lui tendit la main et l'accueillit comme toujours, avec
+cette affectueuse cordialité qui devient une précieuse distinction.
+D'autres personnes arrivèrent, parmi celles-ci mon cher neveu Gaston de
+Senneville, superlativement bien cravaté, un ravissant bouquet à sa
+boutonnière et se présentant, vous le savez, avec cette aisance
+compassée, cette grâce étudiée qui vous font rire...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous désespèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, je suis très-bonne parente, et il y a de quoi se
+désoler... Il y avait donc grand monde chez madame de Longpré. Il faut
+que je vous nombre les personnes qui se trouvaient là: vous saurez
+pourquoi. Il y avait entre autres madame de Ksernika et son sauvage de
+mari, ce qui m'a ravie: vous saurez encore pourquoi. Il y avait madame
+l'ambassadrice d'Autriche, ce qui m'a encore ravie dans un autre sens,
+parce que rien de ce qui est délicat et élevé ne peut lui échapper. Il y
+avait encore (il arrivait en même tempe que nous) ce grand homme d'État
+de qui M. de Talleyrand a si merveilleusement bien dit <i>Il impose et
+repose</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible de le mieux peindre,&mdash;dis-je à madame de Richeville.&mdash;Mais
+n'aimez-vous pas aussi beaucoup le portrait que le prince d'Héricourt
+faisait de lui l'autre jour:</p>
+
+<p>«<i>Au contraire de presque tous les hommes, il sait se faire aimer par sa
+mâle fermeté, respecter par sa grâce exquise, séduire par les facultés
+les plus sérieuses et être populaire par l'illustration de sa
+naissance.</i>»</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve ce portrait aussi très-ressemblant,&mdash;me dit madame de
+Richeville,&mdash;quoique encore loin de l'original, car il est aussi
+difficile de rendre les nuances d'un noble caractère que d'une belle
+physionomie. Que vous dirai-je? on trouvait réunie chez madame de
+Longpré l'élite de Paris, et je fus ravie de voir ainsi le monde au
+grand complet être témoin de la scène que je vais vous raconter.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc vite, car je meurs d'impatience.</p>
+
+<p>Madame de Richeville continua:</p>
+
+<p>&mdash;M. de Rochegune causait près de la cheminée avec madame de Longpré. On
+vint à parler du dernier concert du Conservatoire, où nous étions
+ensemble, et l'on me demanda si vous étiez bonne musicienne; c'est à ce
+propos que la conversation s'engagea sur vous.&mdash;Certainement,
+répondis-je, et il est malheureux pour les amis de madame de Lancry
+qu'elle soit d'une insurmontable timidité; car elle les prive souvent du
+plaisir de l'entendre: elle a une excellente méthode et un goût
+parfait...&mdash;La première fois que j'ai entendu madame de Lancry
+parler,&mdash;dit M. de Rochegune,&mdash;j'ai été certain qu'elle devait chanter à
+merveille; le timbre de sa voix est si musical, que le chant chez elle
+n'est pas un talent, mais une sorte de langage naturel.&mdash;Madame de
+Ksernika, qui ne vous pardonne pas sans doute, ma chère Mathilde, le mal
+qu'elle a voulu vous faire autrefois, sourit d'un air perfide et dit
+doucereusement à M. de Rochegune, voulant sans doute
+l'embarrasser:&mdash;Vous êtes un des grands admirateurs de madame de Lancry,
+monsieur?&mdash;Oui, madame, mais je l'aime peut-être encore plus tendrement
+que je ne l'admire,&mdash;dit M. de Rochegune d'une voix si ferme, d'un ton
+si franc, si respectueux, si passionné, que, malgré sa singularité, cet
+aveu public sembla la chose du monde la plus convenable.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais mieux que personne la loyauté de M. de Rochegune,&mdash;dis-je à
+madame de Richeville en rougissant.&mdash;Que devant vous et vos amis il ait
+la franchise de son attachement pour moi, soit; mais devant des
+personnes dont la bienveillance ne m'est pas assurée...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes injuste, ma chère Mathilde; la fin de ceci vous prouvera que
+notre ami a au contraire parfaitement agi. Madame de Ksernika releva,
+bien entendu, le mot de <i>tendrement</i>, et dit à M. de Rochegune en
+minaudant et pour lui porter un coup dangereux:&mdash;Voici qui est au moins
+très-indiscret. Savez-vous que c'est une espèce de déclaration qui
+pourra bien revenir aux oreilles de madame de Lancry?&mdash;Eh!...
+croyez-vous, madame, dit M. de Rochegune,&mdash;qu'il n'y a pas longtemps que
+j'ai déclaré à madame de Lancry que je l'aimais passionnément? Madame de
+Ksernika prit un air étonné, effaré, baissa les yeux, les releva, les
+baissa encore avec une expression de pudeur alarmée, et dit enfin:&mdash;Je
+suis désolée, monsieur, d'avoir, par une plaisanterie, provoqué une
+réponse dont les conséquences peuvent être aussi graves pour la
+réputation de madame de Lancry et...&mdash;M. de Rochegune ne la laissa pas
+achever, et lui dit de l'air du monde le plus naturel:&mdash;Et pourquoi
+donc, madame, la réputation de madame de Lancry souffrirait-elle de ce
+que j'ai dit? Ne doit-on pas s'enorgueillir de l'admiration et de
+l'amour qu'on éprouve pour elle? ne se fait-on pas gloire d'être
+sensible à tout ce qui est noble et grand? faut-il dissimuler son
+enthousiasme, parce que c'est une femme jeune et charmante qui a une âme
+noble et grande?&mdash;Non, sans doute, monsieur, reprit madame de Ksernika
+avec son sourire perfide. Seulement, cet enthousiasme pourrait faire
+supposer aux médisants que la personne qui l'inspire n'y est pas
+insensible...&mdash;Mais tout ce que je désire, c'est que les médisants
+soient des premiers convaincus que madame de Lancry n'est pas du tout
+insensible à l'enthousiasme quelle m'inspire, s'écria M. de Rochegune en
+jetant sur madame de Ksernika un regard de mépris sévère.&mdash;Les
+médisants!... mais si par hasard vous en connaissez, madame, faites-moi
+donc la grâce de leur dire que madame de Lancry sait le profond amour
+qu'elle m'inspire, qu'elle a pour moi un attachement sincère, que je la
+vois chaque jour, et qu'il n'y a pas de bonheur comparable à celui que
+je goûte dans cette intimité charmante.&mdash;M. de Rochegune, en établissant
+ainsi fièrement et hardiment une intimité que les insinuations de madame
+de Ksernika voulaient laisser dans un demi-jour perfide, renversait le
+méchant échafaudage de cette femme; tout interdite, elle voulut appeler
+à son aide mon neveu Gaston de Senneville, qui s'était, à ce qu'il
+paraît, déclaré votre adorateur, et avait laissé croire que vous ne
+repoussiez pas ses prétentions.</p>
+
+<p>&mdash;Mais M. de Senneville ne m'a jamais dit un mot qui pût me le faire
+supposer,&mdash;m'écriai-je...&mdash;et jamais moi-même...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, ma chère enfant, je le sais bien,&mdash;me dit madame de
+Richeville en m'interrompant;&mdash;aussi vous allez voir comme mon neveu a
+été puni de son outrecuidance. Les loyales paroles de M. de Rochegune
+l'avaient déjà mis très-mal à son aise, comme bien vous pensez. Il
+devint pourpre. Madame de Ksernika lui dit en le regardant d'un air
+moqueur:&mdash;Eh bien! monsieur de Senneville, que pensez-vous des idées de
+M. de Rochegune sur la discrétion?&mdash;Mon malheureux neveu ne brille pas
+par l'improvisation. Il fallut pourtant parler, sous peine de passer
+pour un sot. Vous aller voir qu'il ne gagna pas beaucoup à rompre le
+silence. Il répondit donc d'un air sentencieux à la question de madame
+de Ksernika:&mdash;Je trouve, madame, que M. de Rochegune ne paraît pas
+faire cas du mystère en amour, et je ne puis être de son avis; il y a
+tant de charme dans l'obscurité que... dans le demi-jour que l'on... Et
+puis ce fut tout; impossible à Gaston d'aller plus loin. Sa voix
+s'altéra, tous les regards s'attachèrent sur lui, il balbutia, toussa;
+M. de Rochegune en eut pitié et lui répondit d'abord avec une sorte
+d'affabilité presque paternelle, puis en s'animant peu à peu:&mdash;Je vous
+assure, mon cher monsieur de Senneville, que je sais tout le prix de
+l'ombre et du mystère... par exemple, pour une beauté douteuse, ou sur
+le retour, pour une lâche perfidie, pour un amour menteur ou coupable;
+mais, voyez-vous, lorsqu'il s'agit d'une beauté aussi pure, aussi
+éclatante qu'un beau marbre antique éclairé des premiers rayons du
+soleil (c'est pour madame de Lancry que je dis cela),&mdash;ajouta-t-il par
+une parenthèse moqueuse en regardant fixement madame de Ksernika;&mdash;mais
+lorsqu'il s'agit d'un sentiment qui fait l'orgueil et le bonheur de ceux
+qui le partagent (c'est de mon amour que je parle ainsi); pour mettre
+cette beauté, cet amour en lumière, je ne sais pas de jour assez
+radieux, d'azur assez limpide, de voix assez sonore, d'adoration assez
+retentissante... Alors, en comparant les divines jouissances que l'on
+goûte ainsi, le c&oelig;ur fier, le front haut, l'&oelig;il hardi, à de
+ténébreux plaisirs, honteux et craintifs, je me demande qui a jamais pu
+comparer l'aigle au hibou, le soldat à l'assassin, l'honneur à
+l'infamie, ce qui s'avoue à ce qui se cache, ce qui se dit à ce qui se
+tait; je vous demande enfin à vous-même, madame, si dans ce moment je
+ne dois pas être mille fois plus heureux de pouvoir prononcer tout haut
+le nom de la femme que j'aime, que d'être forcé de balbutier en
+rougissant ce nom chéri ou de le profaner par mon impudence.
+&mdash;Jamais,&mdash;s'écria madame de Richeville avec exaltation,&mdash;vous ne
+pourrez vous imaginer, ma chère Mathilde, l'admirable expression des
+traits de M. de Rochegune pendant qu'il parlait ainsi, le feu de son
+regard, la puissance, la fierté de son geste, l'accent ému, passionné,
+de sa voix, son attitude à la fois si calme et si impérieuse! Que vous
+dirai-je? l'impression qu'il produisit fut électrique; tous ceux qui
+assistaient à cette scène, Gaston, madame de Ksernika elle-même,
+partagèrent le chevaleresque enthousiasme de M. de Rochegune durant un
+de ces moments si rares, si fugitifs, où toutes les âmes montées à un
+généreux unisson vibrent noblement à de fières et éloquentes paroles. Ce
+n'est pas tout: la première exaltation apaisée, le prince d'Héricourt,
+comme pour donner une consécration suprême aux paroles de M. de
+Rochegune, le prince d'Héricourt dont la voix a tant d'autorité, vous le
+savez, en matières de principes et d'honneur, s'écria en prenant dans
+ses mains la main de M. de Rochegune:&mdash;Bien, bien, mon ami! qu'une fois
+au moins il soit bien proclamé et prouvé à la face du monde qu'il est
+des amours si élevés, si honorables, que ceux qui les partagent peuvent
+prendre tous les gens de bien et de c&oelig;ur pour confidents; soyez sûr
+que la société acceptera cet amour aussi loyalement qu'il est posé
+devant elle. Il vous appartenait, à vous et à une jeune femme dont je ne
+prononce le nom qu'avec le respectueux intérêt qu'elle mérite, de faire
+revivre de nos jours l'une de ces pures et saintes affections qui
+exaltent les belles âmes jusqu'à l'héroïsme.&mdash;Vous avez raison, mon
+ami,&mdash;ajouta la vénérable princesse d'Héricourt.&mdash;Au moins une pauvre
+jeune femme qui a bien souffert saura que si le monde a été
+malheureusement impuissant à lui épargner d'affreux chagrins, il lui a
+tenu compte du courage, de la pieuse résignation qu'elle a montrée, et
+qu'il lui témoigne sa sympathie en respectant les consolations qu'elle
+cherche dans un sentiment dont les personnes les plus austères se
+glorifieraient.&mdash;Espérons aussi,&mdash;dit le prince d'une voix imposante et
+sévère,&mdash;que ce qui s'est dit ici aura un retentissement salutaire...
+que ces paroles parviendront jusqu'à ceux qui croient que la société n'a
+ni le pouvoir ni l'énergie de châtier les lâches excès que la justice
+humaine ne peut atteindre. Qu'une fois au moins, et puisse cet exemple
+être fécond! la voix publique flétrisse un homme indigne et le punisse
+en prononçant contre lui une sorte de divorce moral; que cette voix dise
+à la noble et malheureuse femme de cet homme: «A celui qui vous a
+abreuvée de chagrins et d'outrages, à celui qui s'est séparé de vous
+pour se déshonorer par une vie d'un cynisme révoltant, à celui-là vous
+ne devez rien, madame, rien que de conserver son nom sans tache, parce
+que son nom est désormais le vôtre... Votre c&oelig;ur est blessé, pauvre
+femme; après avoir longtemps souffert et pleuré en silence, vous
+trouvez de douces consolations dans un attachement aussi dévoué que
+délicat. Ni Dieu ni les hommes ne peuvent vous blâmer.» Ce sentiment est
+noble, pur et franc; le monde y applaudit, sa médisance l'épargne!
+Encore une fois, honneur et gloire à vous, mon ami,&mdash;ajouta le prince en
+serrant avec une nouvelle émotion la main de M. de Rochegune dans les
+siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Désormais, au moins, deux c&oelig;urs malheureux, et séparés par les lois
+humaines, pourront sans crainte chercher le bonheur dans un sentiment
+dont ils n'auront point à rougir... Votre exemple aura été leur guide et
+leur salut. Si on les calomniait, ils citeraient votre nom, et la
+calomnie se tairait...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!&mdash;dis-je à madame de Richeville en essuyant mes yeux, car
+j'étais profondément émue,&mdash;mon Dieu! que je regrette qu'il s'agisse de
+moi, car je ne puis dire assez combien j'admire ce langage!</p>
+
+<p>&mdash;Et encore, ma chère Mathilde, je vous le rends mal, je l'affaiblis,
+j'en suis sûre; et puis comment vous peindre la majesté de la
+physionomie du prince, le noble courroux qui fit rougir son front sous
+ses cheveux blancs, lorsqu'il qualifia l'indigne conduite de votre mari,
+et l'expression d'ineffable bonté avec laquelle il parla de vous! Encore
+une fois, chère enfant, il faut renoncer à vous rendre l'effet de cette
+scène; vous savez que le prince et la princesse personnifient l'honneur,
+la religion, la dignité, la naissance. Jugez donc, encore une fois, de
+l'imposante grandeur de cette scène, qui avait pour témoin l'élite de
+Paris! Maintenant, avez-vous le courage de blâmer M. de Rochegune de son
+indiscrétion?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sans doute,&mdash;m'écriai-je en prenant la main de madame de
+Richeville,&mdash;car je dois à son indiscrétion un des plus doux moments de
+ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'était vous qui me racontiez cela, mon amie, j'aurais de la
+peine à croire ce que j'entends, tant cette scène me semble loin de nos
+habitudes, de nos m&oelig;urs, de notre temps.</p>
+
+<p>&mdash;Mais aussi,&mdash;s'écria madame de Richeville,&mdash;croyez-vous que le prince,
+que la princesse, que M. de Rochegune soient beaucoup de notre temps?...
+Je ne parle pas de vous, chère enfant, vous me gronderiez; mais
+croyez-vous qu'il se rencontre souvent un homme d'une loyauté si
+reconnue, qu'il vous honore et vous place, pour ainsi dire, plus haut
+encore dans l'opinion publique par un aveu qui, dans la bouche de tout
+autre, eût à jamais compromis votre réputation? Comment, l'autorité de
+ce caractère chevaleresque est telle, la confiance qu'il inspire est si
+grande, que des personnes qui représentent ce que la société a de plus
+éminent, de plus vénéré, consacrent l'amour de cet homme pour une femme
+qui n'est pas la sienne, tant cet amour est sublime, tant cette femme
+est digne de cet amour!... Ah! Mathilde... Mathilde...&mdash;me dit madame de
+Richeville avec un accent de bonté et de remords qui me navra,&mdash;jamais
+je n'ai mieux senti la distance qui existe entre vous et moi... jamais
+je n'ai plus amèrement regretté les fautes que j'ai commises...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'osez-vous dire?&mdash;m'écriai-je,&mdash;voulez-vous mêler quelque amertume à
+cet hommage que je mérite si peu?... Qu'ai-je donc fait, mon Dieu! pour
+être digne de ces louanges, de cet intérêt que je dois à votre constante
+et ingénieuse amitié? N'est-ce pas vous qui avez mis tout l'esprit de
+votre c&oelig;ur à faire valoir ma seule qualité, bien négative, hélas! la
+résignation? Mon Dieu! est-ce donc si difficile de souffrir? Ai-je
+seulement lutté? Ai-je seulement prouvé mon amour par quelque trait de
+dévouement? Non: je l'aurais fait, sans doute, je le crois; mais enfin,
+l'occasion ne s'est pas présentée. Je n'ai pas montré un de ces
+caractères énergiques qui se sacrifient courageusement à de nobles
+infortunes, qui n'hésitent pas entre leur bonheur et celui d'êtres qui
+méritent l'intérêt et la sympathie des honnêtes gens. Non, non, encore
+une fois, non; j'ai aimé avec la lâche abnégation d'une esclave un homme
+indigne de moi, et par cela même mes souffrances ont manqué de grandeur.
+Ne me comparez donc pas à vous, qui avez su si vaillamment reconquérir
+mille fois plus que vous n'aviez perdu... Contre quelle séduction ai-je
+lutté? Cet amour même dont je suis fière, je l'avoue, que m'a-t-il coûté
+à inspirer?... Rien... Je n'ai eu qu'a me laisser aimer. Ce n'est pas ma
+fausse modestie qui me donne ces convictions; mais je vous jure, mon
+amie, que je suis encore à comprendre la passion que j'ai inspirée à M.
+de Rochegune. Certes, je sens en moi de généreux instincts; mais ce ne
+sont pas mes pressentiments que M. de Rochegune aime en moi. Enfin, mon
+amie, on vante la délicatesse, la pureté de cet amour; mais cette
+délicatesse, cette pureté ne me coûtent pas, je n'ai pas même à lutter
+contre des ressentiments plus vifs. Si je compare ce que j'éprouve
+auprès de M. de Rochegune à ce que je ressentais auprès de M. de Lancry
+avant mon mariage, et pendant les rares moments de bonheur que j'ai
+goûtés... quelle différence!... Au fond de toutes mes émotions d'alors,
+si heureuses qu'elles fussent, il y avait toujours de l'embarras, de
+l'inquiétude; auprès de M. de Rochegune, il n'y a rien de tel. Lorsqu'il
+est là, j'éprouve un bien-être, une sérénité indicibles; au lieu de
+précipiter ses pulsations, mon c&oelig;ur semble battre plus également qu'à
+l'ordinaire; la présence, la conversation, les aveux mêmes de cet ami
+bien cher ne me troublent pas; j'éprouve ces épanouissements de l'âme
+qu'excitent toujours en moi l'admiration de ce qui est généreux et bon,
+la lecture d'un beau livre, la contemplation d'un noble spectacle ou le
+récit d'une action héroïque.</p>
+
+<p>Madame de Richeville me regarda d'abord avec étonnement, puis elle
+secoua la tête en souriant avec tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je désire est que ce calme dure, ma chère Mathilde. Je
+vous connais; lors même que vos principes ne seraient pas ce qu'ils
+sont, votre amour est maintenant placé si haut à la face de tous, que
+vous mourrez plutôt que de renoncer à cette gloire unique ou de la
+profaner.</p>
+
+<p>&mdash;S'il faut tout vous dire,&mdash;repris-je en rougissant,&mdash;je suis
+quelquefois effrayée de ne pas me sentir plus d'exaltation, plus
+d'enthousiasme pour M. de Rochegune, quoique j'apprécie mieux que
+personne ses rares qualités. On dit que l'amour le plus vivace n'est pas
+celui qui se développe subitement comme ces plantes éphémères qui
+germent, croissent et meurent en un jour... mais celui qui jette peu à
+peu ses invisibles racines au plus profond du c&oelig;ur, mais celui qui
+croît sourdement et que l'on ne soupçonne pas, parce que ses
+envahissements sont insensibles... Eh bien! oui, quelquefois je crains
+que mon calme attachement pour M. de Rochegune ne cache un sentiment
+plus vif dont je sentirai bientôt peut-être la naissante ardeur...
+Alors, mon amie... si je résiste à ces entraînements, si j'en triomphe,
+je serai digne de vos éloges, de ceux que le monde m'accorde; mais à
+présent... la vertu m'est trop facile pour que je m'enorgueillisse.</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="G-CHAPITRE_X" id="G-CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h3>
+
+<h4>CORRESPONDANCE.</h4>
+
+<p>Quelques jours après la conversation que je viens de raconter, je reçus
+ces deux nouvelles lettres de M. de Lancry par la voie mystérieuse dont
+j'ai déjà parlé.</p>
+
+<p>Ces lettres, adressées à la même personne inconnue, étaient encore
+accompagnées d'un bouquet de fleurs vénéneuses, symbole du souvenir de
+M. Lugarto.</p>
+
+<p class="c">M. DE LANCRY A ***.</p>
+
+<p class="r">Paris, mars 1834.</p>
+
+<p>«Tout m'accable à la fois; c'est à devenir fou de rage et de honte.
+Voici maintenant que le monde s'imagine de moraliser et de me mettre au
+ban de certaines coteries prudes et revêches.</p>
+
+<p>«Je me serais complétement moqué de ces vertueuses philippiques si elles
+n'avaient pas eu quelque réaction sur cette femme qui semble née pour
+mon malheur et que je ne puis néanmoins m'empêcher d'aimer plus
+follement que jamais.</p>
+
+<p>«Quand vous lirez ceci au fond de vos bruyères sauvages, vous vous
+demanderez, j'en suis sûr, si nous revenons au temps des Amadis et des
+Galaor.</p>
+
+<p>«Je ne sais si vous avez autrefois rencontré dans le monde un marquis de
+Rochegune, homme assez original, fort riche, aussi philanthrope que
+l'était son père, bizarrement romanesque, allant en chevalier errant
+guerroyer çà et là; brave d'ailleurs, ne manquant pas d'esprit, et
+parlant à la chambre des pairs, aujourd'hui contre ses amis, demain pour
+ses ennemis, si amis ou ennemis heurtent ses principes. Du reste, homme
+sans élégance, ne sachant ni jouir ni se faire honneur de sa fortune,
+car il a plus de trois cent mille livres de rentes et en dépense à peine
+soixante, dit-on. On prétend qu'il donne beaucoup en aumônes, mais dans
+le plus grand secret; c'est plus économique. Quant à sa figure, elle est
+assez caractérisée, mais dure et sans charme. Cependant les femmes sont
+si singulières, qu'en Italie, en Espagne, et même à Paris, il a eu assez
+d'aventures pour pouvoir prétendre à des succès moins sérieux que ceux
+qu'il ambitionne.</p>
+
+<p>«Après un voyage de deux ou trois ans, il est revenu cet hiver à Paris.
+Ses traits se sont incroyablement bronzés sous le soleil d'Orient. Cet
+agrément, joint à d'épaisses moustaches brunes et à quelque chose de
+hautain, d'âpre et de cassant dans ses manières, lui donne la
+physionomie d'un bravo italien; mais, avec sa stupidité habituelle, le
+monde, admirant toujours ce qui est nouveau, s'est engoué de ce
+philanthrope-matamore, de ce soldat-avocassier, de ce millionnaire
+avare, et à cette heure on ne jure que par lui.</p>
+
+<p>«Si vous me demandez pourquoi je m'étends avec autant de complaisance
+sur ce portrait, c'est que M. de Rochegune est tout simplement l'<i>amant
+de ma femme</i>... Ne prenez pas ceci au moins pour du cynisme: en parlant
+de la sorte, je suis l'écho des gens les plus graves, les plus
+religieux, qui ont pris ce bel et touchant amour sous leur patronage.
+Oui, ils ont proclamé madame de Lancry libre de tous liens envers moi;
+l'unique condition qu'ils ont mise à ce divorce au petit pied est
+qu'elle garderait mon nom pur et sans tache. Sauf ces réserves, elle est
+donc parfaitement autorisée à goûter en paix et au grand jour toutes les
+chastes douceurs de l'amour platonique avec M. de Rochegune: vu que je
+suis un misérable, et que j'ai abandonné ma femme pour vivre avec ma
+maîtresse dans un cynisme révoltant.</p>
+
+<p>«Savez-vous qui s'est ainsi porté <i>accusateur public</i> devant la société
+au nom de ma <i>compagne</i> outragée? c'est le vieux prince d'Héricourt,
+l'homme pur et honorable, le grand seigneur par excellence. Vous
+m'avouerez qu'il joue là un singulier rôle, d'autant plus singulier que
+son réquisitoire moral est venu à propos d'une nouvelle excentricité de
+M. de Rochegune, qui un beau jour a trouvé charmant de déclarer devant
+tout Paris qu'il aimait passionnément ma femme, et que celle-ci le lui
+rendait bien, en tout bien et tout honneur, s'entend...</p>
+
+<p>«Là-dessus le vieux prince et la princesse (une angélique dévote, notez
+bien cela) se sont mis à crier bravo, à féliciter M. de Rochegune de sa
+franchise. Enfin l'enthousiasme ou plutôt le ridicule engouement a été
+tel, qu'une femme du mes amies, qui m'a raconté cette scène, m'a avoué,
+tout en se moquant beaucoup d'elle-même, qu'un moment elle n'avait pu
+résister à l'exaltation générale.</p>
+
+<p>«Vous le savez, tout est mode à Paris; aussi est-on pour l'instant
+affolé de ce qu'on appelle la loyauté chevaleresque de M. de Rochegune.
+Les femmes en perdent la tête, les hommes le jalousent ou le craignent.
+Madame de Lancry est citée comme un modèle admirable de vertueuse
+passion; et pour le quart d'heure, l'amour platonique et ses innocentes
+consolations font fureur.</p>
+
+<p>«Avec tout ce platonisme-là, je suis quelquefois très-tenté de regarder
+M. de Rochegune comme le plus grand roué que je connaisse. Il n'y aurait
+rien de plus commode que cette nouvelle manière de conduire une liaison:
+on afficherait une femme le plus franchement, le plus vertueusement du
+monde, et, à l'abri de ce complaisant et chaste manteau, on rirait des
+niais et des bonnes âmes...</p>
+
+<p>«Pourtant, non, non, je connais ma femme; ou elle est incroyablement
+changée, ou mon nom est toujours resté sans tache. De son côté,
+Rochegune est assez original pour trouver du piquant dans cet amour
+éthéré, dont l'immatérialité durera... ce qu'elle pourra.</p>
+
+<p>«Encore une fois, de tout ceci je me moquerais fort si les paroles
+sévères et gourmées du vieux prince d'Héricourt n'avaient eu pour moi de
+dures conséquences; je ne puis le nier, c'est une espèce d'oracle
+considéré et très-écouté; il a flétri ce qu'il a appelé l'indignité de
+ma conduite envers ma femme, disant que la société devait venger madame
+de Lancry en me témoignant une froideur significative. Malheureusement
+ces paroles ont eu de l'écho: des rivaux qui m'enviaient, des sots dont
+j'avais blessé l'amour-propre, de jeunes femmes que j'avais trompées,
+les laides que j'avais dédaignées, ont accueilli ces beaux propos du
+prince, et je m'aperçois depuis quelques jours qu'on me reçoit dans le
+monde avec un silence morne, une politesse glaciale, mille fois plus
+blessantes que l'impertinence, car je ne puis pas trouver le prétexte de
+me plaindre ou de me fâcher.</p>
+
+<p>«Si le prince d'Héricourt n'était pas un vieillard, je serais remonté à
+la source de cette misérable ligue, et je l'aurais provoqué; mais il n'y
+faut pas songer. Il me reste le Rochegune: vingt fois par jour, je suis
+tenté de me battre avec lui; mais je crains le ridicule: on croirait
+peut-être que ma jalousie cause ce duel. Pourtant j'aimerais à tuer cet
+homme, car je l'exècre; de tout temps il m'a été souverainement
+antipathique: il était l'ami de Mortagne, que je n'ai plus à détester.
+Avant mon mariage, je le trouvais déjà insupportable par ses
+affectations de charités obscures, de bienfaits mystérieux; mais au
+moins il n'avait pas cette physionomie impérieuse, cette attitude
+insolente qu'il a maintenant.</p>
+
+<p>«L'autre jour, je l'ai rencontré; il était à cheval et moi aussi. Le
+sang m'a monté au visage; j'espérais qu'il ne me saluerait pas, et
+peut-être aurais-je été assez fou pour lui chercher querelle.
+Malédiction! il m'a salué; mais son salut a été un de ces outrages sans
+nom, sans forme, qu'on ressent jusqu'au vif et dont on ne peut se
+plaindre: il m'a semblé lire sur ses traits durs et impassibles, dans
+son regard sévère et perçant, qu'en moi il saluait l'homme dont madame
+de Lancry portait le nom, ou qu'il saluait peut-être le mari de sa
+maîtresse; car, après tout, je suis bien sot de croire à la vertu de ma
+femme! Mais encore non, non, malgré moi, je voudrais la croire coupable
+quelquefois: il me semble que je respirerais plus à l'aise... que mes
+torts me seraient moins odieux; mais je ne puis compter sur ses
+faiblesses: elle n'aura jamais l'énergie de commettre une faute; elle
+saura pleurer, gémir, mais se venger... jamais. Tout en y réfléchissant
+j'aime mieux croire à sa vertu: quoique je n'aie aucun amour pour elle,
+il me serait peut-être plus pénible que je ne le pense de la savoir
+coupable: ce serait une blessure de plus à mon amour-propre.</p>
+
+<p>«Ce qui m'obsède, ce qui m'irrite au dernier point, c'est de voir que
+personne ne trouve ce Rochegune ridicule; dans cette circonstance, qui
+prête tant à la moquerie, vingt autres à sa place auraient été hués. Que
+devient donc la méchanceté du monde? ou bien quel pouvoir a donc cet
+homme qui joue avec le feu, qui réussit là où tous les autres
+échoueraient? Comment fait-il pour se mettre très à la mode en affichant
+des principes qui réhabilitent, ne fût-ce que pour quinze jours,
+l'<i>amour platonique</i>, ce rêve caduc et niais des enfants, des
+pensionnaires ou des vieillards?... Non, non, il est impossible qu'il
+joue ce jeu-là franchement...</p>
+
+<p>«Et pourtant si c'est une rouerie, ne trouvez-vous pas cet homme plus
+étonnant encore? Prendre pour dupes, pour complaisants, pour défenseurs,
+des personnes comme le prince d'Héricourt et sa femme... n'est-ce pas
+admirable? Tenez... c'est un problème que cet homme! mais quel qu'il
+soit, je le hais, oh! je le hais jusqu'au sang... surtout depuis quelque
+temps; je ne sais pourquoi. C'est une haine sourde; c'est comme un
+pressentiment que cet homme me fera du mal, qu'il me blessera dans ce
+que j'ai de plus cher...</p>
+
+<p>«Après tout, pourquoi prendre tant de détours avec vous? je vous écris
+pour épancher ma bile, pour exhaler tous les bouillonnements de mon
+âme. Eh bien! depuis que, directement ou indirectement, cet homme a été
+cause du froid accueil qu'on me fait dans le monde, Ursule est devenue
+intraitable à mon égard. Je ne sais si elle se trouve humiliée des
+humiliations qu'on m'impose, je ne sais si son amour-propre en souffre
+pour elle ou pour moi; mais elle a osé me dire que je méritais ce
+traitement par mon odieuse conduite envers ma femme; elle a osé me dire
+que la société faisait bien de me flétrir ainsi, et qu'elle devrait user
+plus souvent de cette sorte de vengeance, qui peut atteindre des vices
+ou des crimes qui échappent aux lois.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais,&mdash;me suis-je écrié stupéfait de cette audace,&mdash;n'êtes-vous pas
+attaquée comme moi, insultée comme moi?</p>
+
+<p>«&mdash;Eh! m'entendez-vous me plaindre?&mdash;m'a-t-elle répondu.&mdash;Le monde est
+juste; j'ai voulu, à quelque prix que ce fût (et à quel prix, mon
+Dieu!), être une femme à la mode, briller à Paris, être l'idole de ses
+fêtes... Tout cela, je l'ai été. L'on croit que c'est par amour que je
+vous ai enlevé à votre femme, et l'on me trouve odieuse; on a raison: si
+l'on savait que je ne vous ai jamais aimé, on me trouverait bien plus
+odieuse, bien plus infâme encore, et l'on aurait toujours raison.»</p>
+
+<p>«Je vous le demande, n'était-ce pas à la tuer de mes propres mains? Mais
+elle m'avait, depuis si longtemps, habitué à ses boutades, à ses
+caprices, que je n'aurais pas attaché beaucoup d'importance à ses
+duretés, si, depuis quelque temps, son humeur n'était devenue
+étrangement sombre, taciturne.</p>
+
+<p>«Je n'ose dire, même à <i>vous</i>, les folies que j'ai faites pour la sortir
+de l'espèce de mélancolie morne où elle est plongée. Tout a été vain;
+maintenant elle refuse de descendre chez mademoiselle de Maran.
+Celle-ci, qui a subi la fascination de cette femme, est aussi
+impuissante que moi à la distraire. Ursule l'accueille tantôt avec
+indifférence, tantôt avec dédain. Elle passe des journées entières seule
+à lire ou à rêver; sa femme de chambre, qui est à moi, me dit que sa
+maîtresse doit être sous l'empire d'un profond chagrin, qu'elle ne la
+reconnaît plus, qu'elle se promène quelquefois des heures entières dans
+sa chambre en marchant avec agitation; puis qu'elle tombe, accablée, en
+se cachant la tête dans ses mains.</p>
+
+<p>«Je la trouve en effet changée; elle maigrit, elle perd ce coloris qui
+la rendait d'une fraîcheur idéale, elle perd ce léger embonpoint qui
+donnait tant de charmes à sa taille élancée; ses yeux se creusent:
+depuis un mois je ne l'ai pas vue rire de ce rire moqueur et hardi, à la
+fois si redoutable et si séduisant chez elle.</p>
+
+<p>«Par je ne sais quel caprice, elle veut souvent rester dans l'obscurité
+la plus complète; alors, elle refuse de recevoir personne. Lorsque j'ai
+vu ces symptômes de tristesse dont j'ignorais la cause, j'espérais que
+le chagrin détendrait peut-être ce caractère inflexible. Heureuse et
+gaie, j'avais prodigué l'or pour satisfaire ses moindres caprices;
+mélancolique et chagrine, j'aurais voulu lui offrir pour consolation
+des trésors d'amour délicat et passionné, trésors que j'amassais depuis
+si longtemps dans mon c&oelig;ur, et que j'avais à peine osé lui dévoiler,
+tant je craignais ses railleries!</p>
+
+<p>«Je me disais: Enfin, voici le moment où je pourrai la dominer,
+peut-être, par l'ascendant du dévouement le plus tendre. Eh bien! non,
+non, elle m'échappe encore... à genoux, à genoux devant elle, baignant
+ses mains de larmes... car cette femme me fait pleurer comme un enfant;
+en vain m'écriai-je: «Par pitié, dites-moi ce qui vous afflige;
+dites-moi vos souffrances, que je les partage; dites-moi que je puis
+espérer de vous consoler un peu, et vous verrez quelles ressources
+inouïes vous trouverez dans mon c&oelig;ur. Oh! non, vous ne soupçonnez pas
+ce dont je suis capable pour chasser un tourment de votre c&oelig;ur. Vous
+vous êtes quelquefois étonnée des prodiges que j'opérais pour combler
+vos désirs les plus insensés; eh bien! cela n'est rien, rien auprès des
+merveilles de tendresse que m'inspireraient votre confiance, l'espoir de
+vous épargner quelques souffrances!»......</p>
+
+<p>«Oh! croyez-moi, ce que je disais là, pleurant aux pieds de cette femme,
+je le ressentais; j'éprouvais ce que jamais je n'avais ressenti
+jusqu'alors, une douleur profonde, un affreux brisement de c&oelig;ur,
+seulement parce que je voyais Ursule abattue. J'ignorais la cause de ses
+chagrins; mais elle souffrait et je souffrais... c'étaient de continuels
+élancements de toute mon âme vers la sienne.</p>
+
+<p>«Je vous le dis à vous, cette fois j'étais sincère; mes prières
+partaient du fond de mon c&oelig;ur, mes sanglots du fond de mes
+entrailles... Mes larmes étaient âcres, brûlantes comme les vraies
+larmes du désespoir... Eh bien! cette femme restait muette, indifférente
+et sombre, comme si elle ne m'eût pas compris ou entendu.</p>
+
+<p>«Mais elle est donc stupide ou folle, cette femme, de ne pas voir
+combien je l'aime! Elle ne sait donc pas, la malheureuse! ce que c'est
+que d'avoir au moins un c&oelig;ur sur lequel on puisse à jamais compter!
+Elle ne sait donc pas combien il est rare d'inspirer une passion telle
+que celle qu'elle m'inspire! Elle ne sait donc pas que si criminel que
+soit mon amour, c'est un crime que de le jeter au vent! Elle ne pense
+donc pas à l'avenir! Elle ne pense donc pas qu'un jour sa jeunesse, sa
+beauté, ne seront plus qu'un souvenir, et qu'elle sera trop heureuse de
+trouver cette affection qu'elle dédaigne maintenant, cette affection qui
+doit être éternelle puisqu'elle a résisté à ses caprices, à ses mépris,
+à son ingratitude!... Mais, tenez, ceci est affreux. Je deviens fou de
+rage contre moi et contre elle. Je ne puis continuer cette lettre... La
+colère et la douleur m'aveuglent.»...</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p class="r">Paris...</p>
+
+<p>«Hier il m'avait été impossible de continuer cette lettre; je la
+reprends, de nouveaux événements sont arrivés. J'espère éclaircir mes
+idées en vous écrivant, car ma tête est un tel chaos qu'elles y
+bouillonnent sans ordre et sans suite.</p>
+
+<p>«Rassemblons les faits et mes souvenirs. Hier, après avoir interrompu
+cette lettre, j'allai voir Ursule: on me dit qu'elle était souffrante,
+qu'elle ne recevait personne; par trois fois je me suis présenté chez
+elle, impossible de franchir la porte de son appartement. J'y suis
+retourné ce matin; quelle a été ma stupeur lorsque mademoiselle de Maran
+m'apprit tout émue (elle émue)! qu'Ursule venait de l'informer qu'elle
+désirait quitter l'hôtel de Maran, et vivre seule désormais! Sans rien
+écouler davantage, je cours chez Ursule; en vain sa femme de chambre
+veut m'empêcher d'entrer, je pénètre dans son salon presque de force: je
+la trouve rangeant quelques papiers dans son secrétaire.</p>
+
+<p>«&mdash;Cela est-il vrai?&mdash;m'écriai-je dans mon égarement, sans lui dire à
+quoi je faisais allusion.</p>
+
+<p>«Elle me regarda d'un air sombre et distrait, et me répondit:</p>
+
+<p>«&mdash;Que voulez-vous?</p>
+
+<p>«&mdash;Mademoiselle de Maran m'apprend que vous quittez cet hôtel... Cela
+est impossible.</p>
+
+<p>«Elle haussa les épaules et me dit, continuant de mettre ses papiers en
+ordre:</p>
+
+<p>«&mdash;Cela est possible, puisque cela est.</p>
+
+<p>«&mdash;Cela ne sera pas!&mdash;m'écriai-je hors de moi...&mdash;je vous le défends;
+cela ne sera pas!</p>
+
+<p>«&mdash;Vous me le défendez? cela ne sera pas? Et de quel droit me
+parlez-vous ainsi, monsieur?&mdash;reprit-elle en me regardant fièrement.</p>
+
+<p>«&mdash;Légitimes ou non, j'ai des droits sur vous, et je les ferai valoir.</p>
+
+<p>«&mdash;Et auprès de qui, monsieur, les ferez-vous valoir?</p>
+
+<p>«&mdash;Je vous dis que je ne veux pas que vous quittiez cette maison, ou
+sinon je vous accompagnerai partout où vous irez!&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>«&mdash;Je quitterai cette maison, monsieur, et vous ne m'accompagnerez pas.</p>
+
+<p>«&mdash;Tenez, Ursule, ne me poussez pas à bout, ne m'exaspérez pas. Je vais
+vous dire en deux mots pourquoi vous et moi nous ne pouvons nous quitter
+désormais; je vous ai sacrifié ma femme, je suis presque déshonoré dans
+le monde. Vous voyez donc bien que nous ne pouvons pas nous quitter;
+fatalement nous sommes désormais enchaînés l'un à l'autre. Quel que soit
+mon sort, vous le partagerez. Vous entendez bien, n'est-ce pas?&mdash;lui
+dis-je en serrant les dents avec rage, car l'impassible sang-froid avec
+lequel elle m'écoutait me mettait hors de moi.</p>
+
+<p>«Elle me répondit en me regardant jusqu'au fond de l'âme, et sans
+baisser ses yeux devant les miens:</p>
+
+<p>«&mdash;Moi, je vais vous dire en deux mots pourquoi nous ne devons plus rien
+avoir de commun ensemble. Personne au monde n'a de droits sur moi; je
+quitterai cette maison quand je le voudrai; et si vous m'obsédez...
+quoiqu'il n'y ait rien de plus vulgaire que ce procédé, je m'adresserai
+<i>à qui de droit</i> pour être protégée contre vos poursuites.</p>
+
+<p>«&mdash;Vous vous adresserez à l'autorité, à la police, sans
+doute?&mdash;m'écriai-je avec un éclat de rire convulsif; puis, comme dans
+mon étonnement je regardais machinalement autour de moi, je vis sur un
+sofa un domino de satin noir.</p>
+
+<p>«Un éclair de jalousie me traversa l'esprit; je me souvins que la veille
+était le jour de la mi-carême. Saisissant le domino et le lui montrant:</p>
+
+<p>«&mdash;Vous avez été cette nuit au bal de l'Opéra,&mdash;m'écriai-je,&mdash;malgré vos
+prétendues souffrances, malgré votre mélancolie prétendue?</p>
+
+<p>«&mdash;Je suis en effet allée au bal de l'Opéra cette nuit, malgré mes
+souffrances, malgré ma mélancolie prétendue,&mdash;reprit-elle,&mdash;c'est ce qui
+vous prouve, j'espère, que mon désir de m'y rendre était bien violent.</p>
+
+<p>«&mdash;Je vois tout, je devine tout,&mdash;m'écriai-je;&mdash;vous aimez quelqu'un,
+vous avez une intrigue, un amant; mais, par l'enfer! celui-là que vous
+voulez aller rejoindre si effrontément ne sortira pas vivant de mes
+mains... Et d'abord, je m'installe ici, je n'en bouge pas,&mdash;m'écriai-je,
+m'asseyant sur un sofa.</p>
+
+<p>«&mdash;A votre aise, monsieur,&mdash;me dit-elle,&mdash;et, sans paraître s'apercevoir
+de ma présence, elle continua ce qu'elle avait entrepris.</p>
+
+<p>«Ce sang-froid, cette dureté, cette impudence m'exaspérèrent; je lui
+arrachai des mains les papiers qu'elle tenait, et je les jetai au milieu
+du salon.</p>
+
+<p>«Elle me regarda d'un air impassible, haussa les épaules et fit un
+mouvement pour sortir. Je la saisis rudement par le bras.</p>
+
+<p>«&mdash;Vous ne sortirez pas,&mdash;m'écriai-je;&mdash;vous ne sortirez pas que vous ne
+m'ayez dit pourquoi vous êtes allée cette nuit au bal de l'Opéra sans
+m'en prévenir, souffrante comme vous l'êtes... car vous êtes pâle et
+bien changée... Malheureuse femme!&mdash;lui dis-je sans pouvoir vaincre
+encore mon attendrissement et mes larmes à la vue de son visage
+amaigri,&mdash;quel impérieux motif a donc pu vous conduire à ce bal?...
+Répondez...</p>
+
+<p>«Sans me dire un mot, elle se dégagea doucement de mon étreinte; j'étais
+devant la porte, lui barrant le passage: elle s'assit, appuya son coude
+sur le bras d'un fauteuil, posa son menton dans sa main, et resta ainsi
+immobile et muette. Je connaissais ce caractère intraitable; la douceur,
+la prière n'en obtenaient pas plus que les menaces et la violence; je
+m'humiliai lâchement encore une fois. La résolution qu'elle venait de
+prendre était si brusque, elle brisait si affreusement mes espérances,
+que je voulus tenter les derniers efforts pour fléchir cette femme; je
+lui dis tout ce que peuvent inspirer la passion la plus désordonnée, le
+dévouement le plus aveugle, le désespoir le plus vrai, le plus
+douloureusement vrai... prières, sanglots, emportements, tout fut vain,
+tout échoua devant ce c&oelig;ur de marbre. Voulant à tout prix la faire
+sortir d'un silence qui m'exaspérait, j'allai jusqu'à l'injure,
+jusqu'aux reproches les plus ignobles; rien, rien... pas un mot.</p>
+
+<p>«On eût dit une statue. Elle ne m'entendait même pas. Son esprit était
+ailleurs. Son regard vague, distrait, semblait suivre je ne sais quelle
+pensée dans l'espace: par deux fois un faible et triste sourire erra sur
+ses lèvres, et elle fit un léger mouvement de tête, comme si elle eût
+répondu à une réflexion intérieure.</p>
+
+<p>«Désespéré, je descendis chez mademoiselle de Maran. Toujours égoïste,
+cette femme ne voyait dans la détermination d'Ursule que ce qui la
+touchait personnellement. Elle s'écria, dans un dépit furieux, qu'une
+fois Ursule partie, l'hôtel de Maran redeviendrait désert; qu'elle
+s'était habituée à l'esprit d'Ursule, à son enjouement; qu'elle ne
+pouvait maintenant supporter la pensée d'être séparée d'elle, tant
+l'isolement l'épouvantait; elle me conjurait d'unir mes efforts aux
+siens pour retenir Ursule, comme si ce n'était pas mon seul, mon unique
+désir; enfin, malgré son avarice croissante, mademoiselle de Maran
+s'écria qu'elle ne regarderait à aucun sacrifice pour garder Ursule
+auprès d'elle; que si les 40,000 fr. qu'elle me donnait ne suffisaient
+pas pour rendre sa maison agréable, elle me donnerait davantage, tout ce
+qui serait nécessaire, dût-elle entamer ses capitaux; il lui restait si
+peu d'années à vivre qu'elle pouvait faire cette folie, disait-elle...</p>
+
+<p>«J'entre dans ces détails pour vous montrer l'influence d'Ursule: elle
+pouvait vaincre l'avarice sordide de mademoiselle de Maran, qui
+jusqu'alors avait honteusement abusé de ma prodigalité et m'avait à
+grand'peine donné annuellement l'argent qu'elle m'avait promis pour
+tenir sa maison.</p>
+
+<p>«Nous remontâmes auprès d'Ursule avec mademoiselle de Maran. Celle-ci la
+supplia, mit en &oelig;uvre tout son esprit, toutes ses flatteries pour la
+décider à ne pas la quitter, Ursule fut inflexible. Mademoiselle de
+Maran pleura (mademoiselle de Maran pleurer!), s'écria que le sort d'une
+pauvre vieille femme, seule et abandonnée aux soins de ses valets, était
+horrible; qu'elle avouait avoir été assez méchante pour s'être fait tant
+d'ennemis; qu'une fois Ursule partie, personne ne viendrait la voir; que
+la révolution de juillet avait dispersé les anciennes relations sur
+lesquelles elle aurait pu compter. Ursule fut inflexible.</p>
+
+<p>«Alors mademoiselle de Maran, entrant dans un accès de rage furieuse,
+lui fit les plus sanglants reproches, lui parla de son ingratitude, de
+son inconduite. Ursule sourit, et ne dit pas un mot. Enfin nous lui
+demandâmes comment elle vivrait; elle nous répondit qu'il lui restait
+environ trente mille francs de sa dot, et que cela lui suffirait.</p>
+
+<p>«Telle est la cruelle position où je me trouve; je connais assez le
+caractère d'Ursule pour être certain qu'à moins d'un prodige, elle ne
+changera rien à ses résolutions. Je l'ai quittée il y a deux heures sans
+avoir pu en arracher une parole; j'ai beau me torturer l'esprit pour
+deviner la cause de cette brusque détermination, je n'y parviens pas
+plus que je ne parviens à pénétrer la cause du chagrin, de l'accablement
+où je la vois depuis quelque temps.</p>
+
+<p>«Chez elle, cela ne peut être le remords de sa faute. D'abord je l'avais
+soupçonnée d'éprouver une passion réelle et profonde; mais quoique je
+l'aie vue en coquetterie avec plusieurs hommes de sa société, quoique
+j'aie eu souvent des doutes sur sa fidélité, doutes qui ne sont
+d'ailleurs jamais devenus des certitudes, rien dans ses relations
+mondaines avec les gens dont j'étais le plus jaloux n'avait eu le
+caractère de la passion: Ursule était avec eux comme avec moi, inégale,
+capricieuse, fantasque, hautaine; mais jamais je ne l'avais vue triste
+et rêveuse comme elle l'est depuis un mois...</p>
+
+<p>«Mais... tenez... une idée... me vient à l'instant: oui... pourquoi
+non?... Ne riez pas de pitié... Pourquoi la tristesse croissante
+d'Ursule ne serait-elle pas causée par le regret de m'avoir fait
+dissiper plus de la moitié de ma fortune?</p>
+
+<p>«Ce qui m'a toujours invinciblement soutenu dans mon amour malgré les
+caprices et les hauteurs d'Ursule, c'est cette conviction profonde,
+qu'elle ressentait pour moi un amour bien plus vif que celui qu'elle
+avouait, dissimulant ainsi et par orgueil, et dans la crainte de me
+laisser pénétrer l'influence que j'avais sur elle; croyant me dominer
+plus sûrement par ces alternatives de tendresse, de froideur ou de
+dédain.</p>
+
+<p>«En quittant si brusquement mademoiselle de Maran sans me dire la raison
+de ce départ, pourquoi Ursule ne voudrait-elle pas me prouver qu'elle
+m'aime pour moi-même en renonçant aux splendeurs dont je l'ai entourée
+jusqu'ici? Dites, pourquoi non? Vaincue enfin par tant de preuves de
+passion, cette femme n'est-elle pas assez bizarre pour dédaigner
+maintenant ce luxe qui l'avait d'abord séduite? Peut-être elle rêve une
+vie obscure et tranquille dans quelque coin éloigné de la France ou dans
+un pays étranger... Si cela était... si cela était... oh! j'en mourrais
+de joie. Elle a totalement bouleversé mes goûts, mes habitudes;
+maintenant je déteste autant le monde que je l'aimais. Mon seul v&oelig;u
+serait de couler mes jours près d'elle au fond de quelque solitude
+ignorée; au moins là elle serait toute à moi, il n'y aurait pas une
+minute de sa vie qui ne m'appartînt.</p>
+
+<p>«Ne prenez pas ceci pour de vaines paroles, pour des exagérations. Voilà
+plus de deux années que dure cette liaison, et j'aime Ursule plus
+ardemment, plus désespérément encore que le premier jour. Je me connais,
+je sais les ressources de son esprit si piquant, si original, si
+imprévu; sa beauté toujours provocante n'est-elle pas pour ainsi dire
+toujours nouvelle? posséder une telle femme, n'est-ce pas posséder tout
+un sérail!</p>
+
+<p>«J'ai passé <i>ma lune de miel</i> seul avec ma femme; au bout de quinze
+jours tout a été dit; ç'a été une monotonie, une lourdeur de tendresse
+insupportable, aucun élan, aucun entrain... Au lieu qu'avec Ursule...
+Oh! une telle vie... avec Ursule... ce serait, je vous le répète, à en
+devenir fou de joie...</p>
+
+<p>«Tenez... tenez... je ne me trompe pas, non, tout m'est expliqué
+maintenant. Après avoir si longtemps dissimulé, Ursule ne le peut plus;
+son amour pour moi, trop longtemps comprimé, va éclater enfin. Est-il,
+après tout, possible, probable, naturel, qu'une femme, si corrompue, si
+insensible qu'elle soit, ne se laisse pas à la fin toucher par tant
+d'amour?</p>
+
+<p>«L'orgueil ne m'aveugle pas; je vous fais assez d'humiliants aveux pour
+que je puisse, d'un autre côté, me relever un peu: je suis jeune, j'ai
+eu assez de succès, je ne manque ni de monde ni d'esprit; j'ai été aimé,
+passionnément aimé, de femmes qui, aux yeux du monde, valaient bien
+Ursule, à commencer par ma femme et par son amie intime madame de
+Richeville. Pourquoi donc Ursule ne partagerait-elle pas ma passion?
+Elle a beau dire que, par cela même que je suis très-épris d'elle, elle
+ne ressent rien pour moi... ce sont des paradoxes dont elle berce son
+dépit; elle se sent maîtrisée par son amour, et elle ne veut pas en
+convenir.</p>
+
+<p>«Mais ce domino... Peut-être est-elle jalouse de moi!... Oui...
+maintenant je me souviens de lui avoir dit, il y a quelques jours, que
+j'irais à ce bal de la mi-carême. Tout ce qui s'est passé hier m'a
+empêché d'y aller. Ursule ignorait ces changements dans mes projets;
+elle aura voulu m'épier. Ces allures sournoises sont quelquefois assez
+dans son caractère.</p>
+
+<p>«Combien je me réjouis de vous avoir écrit! Je me sens mieux et plus
+calme en terminant cette lettre qu'en la commençant. Je renais à
+l'espérance. Oui, plus j'y réfléchis, plus le silence obstiné qu'Ursule
+a gardé sur ses projets et sur la cause de sa tristesse me paraît d'un
+bon augure; elle aura craint peut-être de se laisser pénétrer en me
+répondant. Sa distraction affectée l'a servie à souhait.</p>
+
+<p>«Après deux années d'une liaison souvent troublée par la jalousie et la
+froideur, je l'avoue, mais enfin suivie, on n'abandonne pas ainsi un
+homme sans lui donner une raison, n'est-ce pas? Après les immenses
+sacrifices que j'ai faits pour elle, ce serait ignoble, barbare,
+insensé...</p>
+
+<p>«Enfin, qui la forçait à revenir à Paris? Son mari était assez amoureux
+pour la reprendre, après la scène de Maran... J'avais bien songé à un
+retour à ce mari... cette femme est si bizarre!... Mais non, non... cela
+est impossible... Sans trop d'orgueil, je puis bien m'estimer fort
+au-dessus de M. Sécherin.</p>
+
+<p>«Maintenant je me souviens de certaines remarques qui ne m'avaient pas
+d'abord autant frappé: lorsque je me suis oublié envers elle jusqu'à
+l'outrage, je n'ai lu dans ses yeux ni colère ni haine. C'était une
+complète indifférence. Or, Ursule est trop violente, trop fière, pour
+n'avoir pas ressenti vivement cette insulte. Une puissante raison l'a
+obligée de dissimuler; or, quelle peut être cette raison, sinon
+l'intérêt que je lui inspirais? Mon emportement même n'était-il pas une
+preuve de mon amour?...</p>
+
+<p>«Tenez, encore une fois, je ne puis vous dire combien je me félicite de
+vous avoir écrit et de vous écrire; en pensant ainsi tout haut et avec
+confiance, de raisonnement en raisonnement, de conséquence en
+conséquence, je suis parti d'une impression horriblement triste pour
+arriver à un espoir presque réalisé.</p>
+
+<p>«Je ferme cette lettre en hâte; répondez-moi courrier par courrier,
+maudit paresseux, car mes trois premières lettres sont encore sans
+réponse. Je ne vous en veux pas trop pourtant, car vous jugerez mieux de
+la position par l'ensemble des faits. Votre longue expérience du monde,
+votre froid désabusement, votre impartialité dans tout ceci, et surtout
+votre esprit net et ferme, vous permettront de tout apprécier
+clairement, de me donner des avis sérieux et surtout de me dire si vous
+pensez que je vois juste. Tout est là. Mon avenir dépend de cette
+dernière détermination d'Ursule. Elle m'a d'abord horriblement
+épouvanté; maintenant, au contraire, je la vois sous un jour si beau,
+qu'il fait rayonner à mes yeux mille adorables espérances.</p>
+
+<p>«Vous allez me trouver bien lâche; mais, je vous en conjure, ne dissipez
+pas ces espérances sans me donner pour cela d'excellentes raisons, car
+vous me trouverez bien opiniâtre dans ce dernier espoir....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p class="r">«Quatre heures.</p>
+
+<p>«Malédiction sur moi... et sur elle... Oh! sur elle! Je reçois à
+l'instant une lettre de mademoiselle de Maran. Ursule vient de quitter
+l'hôtel; on ne sait pas où elle est allée... elle a prévenu mademoiselle
+de Maran, par un billet, qu'elle ne la reverrait jamais... C'est
+horrible! Que faire? que faire?... Oh! mes pressentiments... Oh! mes
+folles et stupides espérances... Maintenant je vois tout... mais je
+serai vengé. Répondez moi... répondez-moi... Ah! je suis bien
+malheureux... Rage et enfer... je serai vengé!</p>
+
+<p class="r">«<span class="smcap">G. De Lancry</span>.»</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="G-CHAPITRE_XI" id="G-CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h3>
+
+<h4>LE BAL MASQUÉ.</h4>
+
+<p>La lettre dans laquelle M. de Lancry apprenait à l'un de ses amis
+inconnus la brusque disparition d'Ursule complétait par plusieurs traits
+frappants l'histoire de l'amour fatal de ma cousine et de mon mari.</p>
+
+<p>Je terminais cette lecture lorsque M. de Rochegune entra chez moi. Je ne
+l'avais pas vu la veille; ayant passé ma journée à accomplir un pieux
+pèlerinage avec Blondeau, j'étais restée seule le soir sous une
+influence mélancolique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!&mdash;me dit-il en me tendant la main,&mdash;comment vous trouvez-vous?
+Hier avez-vous été courageuse!</p>
+
+<p>&mdash;Courageuse?... oui, car je n'ai pas craint de me laisser aller à tous
+les regrets que devait m'inspirer la pensée de l'excellent ami que nous
+avons perdu... Pourtant, faut-il vous l'avouer? au milieu de mon
+chagrin, il m'est venu une idée presque pénible, parce qu'elle
+ressemblait à de l'ingratitude...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'aurais peut-être pleuré davantage encore M. de Mortagne si
+je ne vous avais pas connu.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais m'adresser le même reproche, Mathilde; mais je me
+rassure: aimer ce qu'aimait notre ami, protéger ce qu'il protégeait, ce
+n'est pas oublier, c'est être fidèle à son souvenir; seulement
+quelquefois je me dis tristement: Qu'il eût été heureux et fier de notre
+bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;En lui... quel défenseur nous aurions eu, mon ami!</p>
+
+<p>&mdash;En avons-nous donc besoin? notre amour n'est-il pas accepté par le
+monde, qui croit si peu aux sentiments purs et désintéressés?... Notre
+amour!... si vous saviez le charme de ces mots!... car vous m'aimez...
+Mathilde... vous m'aimez...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oh! oui, je vous aime... Et je suis quelquefois à me demander
+par quelle transformation insensible cet amour a succédé à l'amitié
+profonde... presque respectueuse, que j'avais pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Mathilde... voulez-vous me rendre très-heureux?</p>
+
+<p>&mdash;Parlez... parlez...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! interrogez tout haut votre c&oelig;ur, que je sache ce que vous
+éprouvez pour moi, aujourd'hui, à cette heure; bonnes ou mauvaises
+impressions, dites-moi tout avec la franchise la plus absolue; je vous
+ferai la même confidence.</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve cette idée charmante; j'aimerais beaucoup à constater ainsi,
+de temps à autre, la richesse de notre amour.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait constater chaque fois l'augmentation de nos trésors, vrai
+plaisir de millionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, j'y songe, mon ami, un jour peut-être cette espèce de
+confession de c&oelig;ur pourrait nous éclairer sur les dangers que, par
+faiblesse ou fausse honte, nous voudrions peut-être ignorer... Et, vous
+le savez, nous devons être pour nous-mêmes d'une implacable sévérité, en
+songeant à la noble garantie qui protége notre amour.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, des c&oelig;urs moins braves que les nôtres regretteraient presque
+la hauteur suprême où nous sommes ainsi placés, Mathilde. Mais il en est
+de certaines positions comme des royautés menacées... on ne peut les
+abdiquer sans ignominie; plus nous aurons à lutter, plus notre lutte
+sera honorable.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc aussi plus notre bonheur sera grand. Tenez, le prince
+d'Héricourt racontait l'autre jour un trait qui m'a frappée. Je vous
+dirai tout à l'heure le rapprochement que j'en veux tirer. Chargé d'une
+mission d'autant plus difficile qu'il avait à défendre la meilleure des
+causes, il devait traiter avec des diplomates d'une habileté consommée;
+au lieu de ruser, il suivit simplement l'impulsion de son noble
+caractère, et fut d'une franchise véritablement si étourdissante, que
+ses adversaires furent complétement déroutés et que sa mission eut les
+plus heureux résultats; aussi me disait-il que dans la vie une ligne
+irréprochable était non-seulement la plus honnête, mais la plus sûre, la
+plus avantageuse, et l'on pourrait même dire la plus habile, s'il était
+possible de faire le bien par calcul.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'il appelle la <i>finesse</i> des gens d'honneur,&mdash;me dit M. de
+Rochegune en souriant.&mdash;Je suis de son avis. Mais voyons l'application
+de cette généreuse théorie.</p>
+
+<p>&mdash;Un moment encore... Il faut d'abord que je vous prévienne
+qu'aujourd'hui j'ai disposé de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? Quelle douce surprise!...</p>
+
+<p>&mdash;Il est trois heures; j'ai quelques emplettes à faire, il s'agit de
+bronzes anciens sur lesquels je voudrais avoir votre goût. Il fait un
+très-beau temps, nous sortirons à pied, vous me donnerez le bras.</p>
+
+<p>&mdash;C'est charmant; et...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, ce n'est pas tout encore... Ce soir je vous retrouverai chez
+madame de Richeville, où vous dînez comme moi; nous irons ensuite au
+concert avec elle, Emma, madame de Semur, la duchesse de Grandval et son
+mari; puis nous reviendrons prendre le thé chez moi; car j'inaugure
+cette petite maison, et vous savez seul ce grand secret...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Mathilde, je vous avoue, à ma honte, que maintenant je suis
+presque indifférent à l'application de la théorie du bon prince.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant m'entendre encore. J'ai la plus grande envie de voir
+les tableaux de l'ancien Musée; vous parlez peinture comme un poëte. Ce
+n'est pas une épigramme, c'est une louange, et je me fais une fête de
+faire cette excursion avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc! j'ai toujours pensé qu'il fallait être amoureux et aimé
+pour sentir toutes les beautés des chefs-d'&oelig;uvre de l'art; on les
+voit alors à travers je ne sais quel reflet d'or et de lumière qui les
+fait divinement resplendir... Mais il nous faudra plusieurs jours pour
+tout admirer.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère bien, mon ami; car nous serons très-paresseux. Nous
+voyez-vous, mon bras appuyé sur le vôtre, longtemps arrêtés dans notre
+admiration devant un Raphaël ou un Titien? Quel texte inépuisable de
+longues et douces causeries!</p>
+
+<p>&mdash;Votre esprit est si impressionnable, vous avez si éminemment le
+sentiment du beau!...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, mon ami, je ne sais par quel charme vous trouvez toujours le
+secret de ramener tout à notre amour; je suis sûre que dans nos bonnes
+promenades au Musée, vous saurez me prouver que Titien, Véronèse ou
+Raphaël n'ont produit tant d'&oelig;uvres de génie que pour offrir des
+allusions à notre tendresse... Égoïste que vous êtes!</p>
+
+<p>&mdash;Certes, le génie donne à tous et à chacun; il répond à toutes les
+pensées, comme Dieu répond à toutes les prières...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous ne serez pas embarrassé pour vous justifier; d'ailleurs je
+crois que je vous aiderai moi-même... Maintenant, voici l'application de
+la théorie du prince d'Héricourt. Croyez-vous que nous pourrions
+réaliser tant de charmants projets, vivre sans gêne et sans scrupule
+dans cette facile et adorable intimité de tous les jours, de tous les
+instants, si notre amour n'était pas tel qu'il est? Ah! mon ami,&mdash;lui
+dis-je, ne pouvant retenir une larme de bonheur,&mdash;il faut être femme
+pour sentir de quelle tendre, de quelle ineffable reconnaissance nous
+sommes pénétrées pour celui dont la délicatesse sait nous épargner la
+honte et les remords de l'amour!</p>
+
+<p>&mdash;Et il faut être aimé par vous, Mathilde, pour comprendre qu'il est de
+célestes ravissements où l'âme semble s'exhaler dans une adoration
+passionnée; qu'il est enfin des jouissances à la fois si pures et si
+vives qu'elles fondent nos instincts terrestres dans l'extase ineffable
+où elles nous enlèvent... Oh! Mathilde... maintenant je crois... aux
+délices de l'union des âmes.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis ce qui me ravit encore dans notre amour,&mdash;dis-je à M. de
+Rochegune,&mdash;c'est qu'il ne peut être soumis aux phases, aux variations
+d'un amour ordinaire: dans la sphère élevée où il plane, il échappera
+toujours aux dangers de la satiété, de l'inconstance. Pourquoi ne
+durerait il pas éternellement?</p>
+
+<p>&mdash;Éternellement? oui, Mathilde, éternellement, car vous avez dit vrai,
+il est dégagé de tout ce qui lui est ordinairement fatal ou mortel! Vous
+avez dit vrai, la précieuse liberté dont nous jouissons est une
+magnifique récompense. Si vous saviez combien la vie ainsi passée près
+de vous me paraît belle, heureuse!... Si vous saviez tous les plans que
+je forme!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc, mon ami! vous n'avez pas d'idée de mes projets;
+quelquefois j'en suis confuse, tant ils enchaînent votre avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous regarde, Mathilde; cet avenir est à vous, je ne m'en mêle
+plus, et votre confusion...</p>
+
+<p>&mdash;Ma confusion, c'est l'embarras des richesses; j'ai mille desseins, et
+je ne m'arrête à aucun. Vous ne savez pas tous les romans dont vous êtes
+le héros... Pourtant je me suis arrêtée pour cette année à un voyage
+d'Italie; nous le ferons avec madame de Richeville. Le prince et la
+princesse d'Héricourt, en revenant de Goritz, nous rejoindront à
+Florence.</p>
+
+<p>M. de Rochegune me regarda d'un air très-surpris, puis il ajouta en
+souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, pourquoi m'étonner? Je ne désirais pas autre chose au monde.
+Vous m'avez deviné, il n'y a rien que de très-naturel à cela.</p>
+
+<p>&mdash;De très-naturel?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Dussiez-vous vous moquer de ma métaphysique, je prétends que d'un
+sentiment puéril doivent naître des projets pareils; plus ce sentiment
+sera exalté, plus il sera concentré dans l'imagination, plus ces
+mystérieuses sympathies de volonté seront fréquentes et <i>normales</i>.
+Pardonnez-moi cet horrible mot.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le pardonne en faveur de votre système: quoique très-fou, il
+me plaît beaucoup. Ainsi donc, mon voyage d'Italie...</p>
+
+<p>&mdash;M'enchante. Songez donc... parcourir avec vous cette terre promise des
+arts!</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être même nous établirions-nous quelque temps dans ce pays... Un
+hiver à Naples ou à Rome... qu'en diriez-vous? Madame de Richeville
+serait ravie d'un pareil séjour.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis rien, Mathilde, je ne veux rien, je ne pense rien. Vous avez
+ma vie, disposez-en...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ainsi nous passons l'hiver à Naples; puis nous revenons de
+l'Italie par l'Allemagne, afin de voir les bords du Rhin dans toute leur
+parure particulière. Peut-être même nous arrêterions-nous quelque temps
+dans un des vieux châteaux qui dominent ce beau fleuve.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un de vos désirs, Mathilde, qui aurait droit de me surprendre,
+tant il m'est sympathique; la même idée m'était venue. A mon retour de
+Rome, j'avais loué le château d'Arnesberg; il est situé dans une
+position ravissante; j'y ai passé trois mois... Vous le reconnaîtrez,
+j'en suis sûr; vous l'avez si longtemps habité avec moi... Mais voyez
+donc quel adorable avenir, Mathilde... quel bonheur de vivre avec vous
+dans cette intimité de voyage plus étroite encore, d'échanger chaque
+jour nos impressions, nos joies, nos rêveries, nos tristesses.</p>
+
+<p>&mdash;Nos tristesses?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car enfin le v&oelig;u de mon père aurait pu se réaliser.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez raisonnable, mon ami. Ne devons-nous pas remercier Dieu du
+bonheur inespéré qu'il nous accorde?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Mathilde, il n'y a pas d'amertume dans ce regret, c'est un regret
+plein de mélancolie. Figurez-vous un homme souverainement heureux sur la
+terre... mais rêvant le bonheur des cieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyez un peu comme nous voilà loin de <i>notre examen de c&oelig;ur</i>;
+je ne vous en tiens pas quitte.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Mathilde, que ressentez-vous pour moi à cette heure? Je vous
+écoute avec l'orgueilleux recueillement d'un poëte qui entend lire son
+&oelig;uvre... car enfin votre amour est mon ouvrage.</p>
+
+<p>Après quelques moments de réflexion, pendant lesquels je m'interrogeais
+sincèrement, je répondis à M. de Rochegune:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une différence très-grande entre ce que je ressentais pour vous
+il y a quelque temps et ce que je ressens maintenant... Je ne pourrais
+guère vous expliquer cela que par une comparaison. Nous parlions tout à
+l'heure de voyages, d'un château romantique situé sur les bords du Rhin.
+Eh bien!... moi, touriste... qu'un site à la fois majestueux,
+pittoresque et charmant me frappe d'admiration, ma pensée s'y repose
+avec bonheur, je me dis qu'il serait doux de passer sa vie au milieu de
+cette solitude animée par la vue des grands spectacles de la nature:
+tout me séduit, les lignes sévères des montagnes, la fraîcheur des
+riantes prairies, la profondeur mystérieuse des ombrages, la pureté des
+eaux, l'aspect chevaleresque des hautes tourelles; j'admire... et cette
+contemplation n'est pas sans amertume, parce qu'il s'y joint une secrète
+envie... Mais que, par un heureux caprice de la destinée, toutes ces
+magnificences naturelles m'appartiennent... mais que j'aie la certitude
+de vivre à jamais dans cet Éden, alors mon admiration devient exclusive,
+alors ces beautés deviennent miennes; alors je m'en glorifie, je m'en
+pare; alors c'est <span class="smcap">mon</span> château.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne et tendre Mathilde... puisse au moins la sûreté, la sécurité de
+ce cette possession... vous dédommager de toutes les magnificences qui
+lui manquent pour être digne de vous!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma sécurité est entière... mon ami... Ce n'est pas confiance
+déplacée; je ne serai jamais jalouse de vous, parce que vous ne pourrez
+jamais éprouver pour aucune femme le sentiment que vous éprouvez pour
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ni celui-là, ni aucun autre, je vous le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, parlons de ce qui est probable et possible. Il est de ces
+v&oelig;ux éternels qu'on ne peut exiger que d'une femme, et qu'une femme
+seule peut être certaine d'accomplir.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, Mathilde, je ne veux rien exagérer. Non-seulement je vous
+parle avec sincérité, mais j'ai justement et heureusement à vous citer
+un fait à l'appui de ce que je vous dis.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? quel à-propos!</p>
+
+<p>&mdash;Sérieusement, Mathilde, depuis que je sais que vous m'aimez, il n'y a
+plus pour moi d'autre femme que vous; vous êtes un point de comparaison
+auquel je ramène tout, et tout me devient indifférent. J'en ai la
+preuve, vous dis-je, une preuve toute récente.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle preuve? faites vite cette confidence,&mdash;dis-je en souriant,&mdash;que
+je voie si je suis aussi peu jalouse que je le dis.</p>
+
+<p>&mdash;Avant-hier, en sortant de chez madame de Richeville, où nous avions
+passé la soirée ensemble, je rentrai chez moi; je trouvai un billet à
+peu près conçu en ces termes:</p>
+
+<p>«<i>Une personne bien malheureuse, qui a quelques droits à votre pitié,
+vous supplie de lui accorder un moment d'entretien; mais les
+circonstances sont telles que cette personne ne peut vous rencontrer que
+cette nuit... au bal de l'Opéra.</i>»</p>
+
+<p>A ces mots de M. de Rochegune, je ne sais quelle folle, quelle funeste
+pensée me traversa l'esprit.</p>
+
+<p>M. de Lancry, dans la lettre que je venais de lire, parlait de reproches
+adressés à Ursule à propos du bal de la mi-carême où elle était allée
+secrètement; je m'imaginai que ma cousine était l'héroïne de l'aventure
+que M. de Rochegune me racontait.</p>
+
+<p>Mon saisissement fut tel, que je m'écriai:</p>
+
+<p>&mdash;Au bal de l'Opéra... dans la nuit d'avant-hier!</p>
+
+<p>M. de Rochegune attribua cette exclamation à une autre cause.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous semble étrange, Mathilde; mais vous oubliez que la nuit de
+jeudi à vendredi était la nuit de la mi-carême. Je trouvai ce
+rendez-vous assez bizarre: mon premier mouvement fut de n'y pas aller;
+mais je me ravisai en réfléchissant qu'après tout une véritable
+infortune n'osait peut-être se révéler à moi qu'à l'abri de ce masque de
+fête: j'oubliais de vous dire qu'on devait m'attendre devant l'horloge
+depuis minuit jusqu'à quatre heures du matin. Cette preuve de patience
+opiniâtre confirma presque mes soupçons. J'allai donc à ce bal;
+malheureusement pour ce rendez-vous, je fus pris en entrant par madame
+de Longpré, que je ne reconnus qu'au bout d'un quart d'heure de
+conversation; puis par une autre femme très-gaie, très-moqueuse, que je
+n'ai pu reconnaître, et dont le babil m'aurait beaucoup amusé, si je
+n'avais pas songé que peut-être j'étais attendu avec anxiété; enfin
+j'arrivai devant l'horloge; deux heures et demie sonnaient.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...&mdash;dis-je à M. de Rochegune en tâchant de sourire pour
+cacher mon anxiété.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vis debout, au pied de l'horloge, une femme en domino de
+satin noir. Sa tête était baissée sur sa poitrine. Sans doute, absorbée
+par une méditation profonde, elle ne m'aperçut pas. Voulant voir si
+cette personne était bien celle que je devais rencontrer, je m'approchai
+d'elle et lui dis:&mdash;«Si vous attendez quelqu'un, madame, celui-là est à
+la fois bien heureux et bien coupable.»&mdash;Mon domino tressaillit, releva
+vivement la tête, et me dit d'une voix émue:&mdash;<i>Monsieur, je vous en
+prie, sortons du foyer</i>.&mdash;Il y avait beaucoup de monde; nous restâmes
+quelques minutes avant de pouvoir traverser une foule épaisse dont les
+oscillations me rapprochèrent parfois assez de cette femme inconnue pour
+que, lui donnant le bras, je pusse sentir son c&oelig;ur battre avec une
+force qui décelait une violente agitation.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette femme était-elle grande?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu plus grande que vous, Mathilde, très-mince, et elle me parut
+avoir une taille charmante. Pour échapper à la foule, nous montâmes dans
+le corridor des secondes loges. Cette femme était toute tremblante. Je
+lui proposai de s'asseoir.&mdash;<i>Non, non</i>,&mdash;s'écria-t-elle d'une voix émue,
+en me serrant le bras avec un tressaillement convulsif,&mdash;<i>c'est la
+première fois que je puis m'appuyer sur ce noble bras... ce sera aussi
+la dernière... Marchons, je vous en prie, marchons...</i></p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin cette femme, que vous dit-elle, que voulait-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Me parler de vous.</p>
+
+<p>&mdash;De moi?</p>
+
+<p>&mdash;Avec une admiration profonde.</p>
+
+<p>&mdash;Elle voulait vous parler de moi, de moi, de moi?&mdash;m'écriai-je,
+toujours persuadée que ce domino mystérieux n'était autre qu'Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, me parler de vous, Mathilde, et dans des termes que je lui
+enviais. Jamais votre c&oelig;ur, votre esprit, vos malheurs, n'ont été
+appréciés, n'ont été vantés avec une éloquence plus touchante. J'étais
+dans le ravissement en écoutant cette femme inconnue; j'étais séduit par
+l'admiration passionnée avec laquelle elle me parlait de notre amour, de
+notre bonheur. Vraiment, Mathilde, pour comprendre l'élévation de ces
+sentiments, il fallait qu'elle fût presque capable de les éprouver...</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, mon ami?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas. Que vous dirai-je? une fois cet entretien commencé,
+pour ainsi dire, sous l'invocation, sous le charme de votre nom, je vis
+avec chagrin arriver le moment de le terminer. Jamais je n'ai rencontré
+un esprit plus vif, plus prompt, plus incisif. Après l'admiration de
+notre amour vinrent les sarcasmes contre les gens qui l'enviaient. Ou je
+me trompe beaucoup, ou cette femme est douée d'un caractère d'une rare
+énergie, car, par un étrange contraste, autant, lorsqu'il était question
+de vous et de moi, sa voix était douce, pénétrante, autant elle était
+impérieuse et âpre lorsqu'il s'agissait de nos ennemis ou de nos
+envieux. Je n'oublierai de ma vie le portrait qu'elle a fait de votre
+mari et de votre infernale cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous a parlé d'Ursule?... m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien longuement, et avec quelle verve d'indignation! avec quel
+mépris! Elle et M. de Lancry ont été immolés sans pitié. Votre cousine
+a peut-être encore été plus maltraitée que votre mari; notre amie
+inconnue semblait prendre une joie cruelle à flétrir la honteuse
+conduite de cette femme. Son esprit satirique s'est aussi cruellement
+exercé sur mademoiselle de Maran, et tout cela avec un entrain, un
+brillant, une puissance qui me confondaient... Autrefois, et c'est là
+que j'en veux arriver, Mathilde, autrefois j'aurais eu la tête tournée
+de cette inconnue, j'aurais été fou de cet esprit audacieux, presque
+cynique lorsqu'il s'agissait d'attaquer le vice et la bassesse, rempli
+de charme et de sensibilité lorsqu'il voulait louer ce qui était noble
+et beau. Eh bien! ces contrastes si remarquables dans cette femme m'ont
+beaucoup frappé dans le moment, mais ils m'ont laissé depuis fort peu
+curieux et fort indifférent, tandis qu'autrefois, je vous le répète,
+j'aurais tout fait pour pénétrer le caractère réel de cette créature
+mystérieuse... Mais c'est tout simple, Mathilde, tout ce qui n'est pas
+vous m'est antipathique; vous m'avez rendu très-difficile; vous avez, si
+cela peut se dire, épuré, divinisé mon goût et mon c&oelig;ur. Oui, à cette
+heure, je suis comme ces fanatiques de l'art qui ne peuvent détourner
+leurs yeux du type auguste et idéal que nous a légué l'antiquité; une
+fois arrivé à cette religion du beau, une fois habitué à le contempler
+dans sa majestueuse sérénité, à l'adorer dans sa grandeur, à l'aimer
+dans sa simplicité, on prend en dégoût, en aversion, la fantaisie, le
+caprice, le joli, le maniéré, enfin on déteste tout ce qui diffère de
+cette magnifique unité qui semble procéder de Dieu... Vous voyez,
+Mathilde, si j'avais raison de vous dire que ce qui n'était pas vous
+n'existait pas...</p>
+
+<p>&mdash;Et cette femme, la croyez-vous belle et jeune?</p>
+
+<p>&mdash;Belle, je ne sais pas; mais jeune, la fraîcheur de sa voix, la finesse
+de sa taille, la souplesse de sa démarche me portent à le croire... Que
+dis-je? je n'en doute pas; j'oubliais que j'ai vu sa main nue; et si je
+n'avais vu la vôtre, j'aurais trouvé la sienne la plus jolie du monde;
+mais du moins sa blancheur, ses contours ronds et polis annonçaient
+certainement la jeunesse.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment finit cet entretien? que voulait-elle, enfin, cette femme?</p>
+
+<p>&mdash;Avoir,&mdash;me dit-elle,&mdash;la seule conversation qu'il lui fût possible
+d'avoir avec moi, juger par elle-même si ce qu'on lui disait de moi
+était vrai... et m'exprimer les v&oelig;ux qu'elle faisait pour notre
+bonheur. Et puis enfin... Mais vous allez vous moquer de moi et de mon
+inconnue... et vous aurez bien raison...</p>
+
+<p>&mdash;Dites, dites,&mdash;je vous en prie.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, Mathilde, je dois vous prévenir que j'ai été surpris...
+D'honneur, je ne m'attendais à rien moins qu'à cette preuve plus que
+bizarre de son admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, dites: je vous assure, mon ami, que je ne me moquerai pas de
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! au moment de me quitter, cette femme singulière me tendit
+cordialement sa main; je la pris... Alors... Mais en vérité, il est
+aussi ridicule de raconter cette niaiserie que de la commettre.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux tout savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Préparez-vous donc à rire.&mdash;Eh bien! alors mon inconnue porta ma main
+à ses lèvres sous la barbe de son masque avec un mouvement de soumission
+craintive, de servilité passionnée... qui me confondit de surprise...
+Elle avait la tête baissée; une larme tomba sur ma main, et mon domino
+disparut brusquement dans la foule....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Sous un prétexte frivole, je remis au lendemain la promenade que je
+devais faire ce jour-là avec M. de Rochegune et je restai seule.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="G-CHAPITRE_XII" id="G-CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h3>
+
+<h4>LE RÉVEIL.</h4>
+
+<p>J'avais été souvent sur le point d'apprendre à M. de Rochegune quel
+était le mystérieux domino qu'il avait rencontré à l'Opéra; mais
+craignant d'agir légèrement, je voulus me réserver le temps de la
+réflexion.</p>
+
+<p>Je connaissais le c&oelig;ur et le caractère de M. de Rochegune; il devait
+éprouver pour Ursule autant de mépris que d'aversion; pourtant la
+séduction de cette femme était puissante... J'en avais des preuves
+fatales.</p>
+
+<p>En amenant adroitement mon éloge, elle avait su d'abord se faire écouter
+favorablement de M. de Rochegune, lui plaire, l'intéresser, exciter
+vivement sa curiosité, l'entraîner. Je n'étais pas sûre d'effacer toutes
+ces impressions en lui nommant ma cousine; en ne la lui nommant pas, il
+oublierait peut-être cette mystérieuse entrevue.</p>
+
+<p>Dans sa lettre à un ami inconnu, M. de Lancry parlait de la sombre
+tristesse qui accablait Ursule depuis quelque temps, du changement
+extraordinaire qui s'était opéré dans les habitudes de cette femme.</p>
+
+<p>Elle, jusqu'alors si insouciante, si légère, était résolue, disait-il, à
+quitter le joyeux et brillant hôtel de Maran, et elle avait accompli
+cette résolution.</p>
+
+<p>En rapprochant ces faits de l'aventure du bal de l'Opéra, je me demandai
+si une passion violente, impérieuse pour M. de Rochegune, qu'elle
+connaissait de vue, et dont tout le monde parlait, n'avait pas envahi
+l'âme d'Ursule...</p>
+
+<p>Je me rappelais ce passage de son insolente lettre à mon mari, où elle
+lui peignait avec une si brûlante éloquence l'amour qu'elle devait
+peut-être ressentir un jour pour l'homme qui la dominerait
+despotiquement.</p>
+
+<p>Enfin cette femme m'avait déjà frappée dans de bien chères affections;
+ne pouvait-elle pas persévérer dans sa haine et vouloir me frapper
+encore?</p>
+
+<p>Je ne pouvais douter de M. de Rochegune, je ne me rabaissais pas par une
+fausse modestie; mais... je pressentais vaguement quelque nouveau
+malheur, quelque coup inattendu...</p>
+
+<p>Je ne me trompais pas: ce malheur arriva, ce coup me fut porté... sinon
+par Ursule, du moins par son influence, comme si cette influence devait
+toujours m'être funeste.</p>
+
+<p>Ce qui me reste à avouer est une analyse si délicate, d'une psychologie
+si déliée, qu'il m'a fallu bien longuement interroger mes souvenirs les
+plus intimes pour renouer ces fils presque insaisissables qui
+aboutissent cependant à l'un des plus importants, à l'un des plus
+douloureux incidents de ma vie.</p>
+
+<p>Je me suis promis de tout dire, honteuses faiblesses ou lâches erreurs;
+je ne faillirai pas devant un aveu, si pénible qu'il soit, devant une
+explication, si étrange qu'elle paraisse.</p>
+
+<p>Sait-on ce qui me frappa le plus dans l'entrevue d'Ursule et de M. de
+Rochegune? Sait-on ce qui me fit ressentir une commotion profonde,
+inconnue? Sait-on ce qui domina toutes mes pensées, ce qui me bouleversa
+tout à coup? Sait-on enfin ce qui causa la première rougeur qui me soit
+montée au front, la première honte qui me soit montée au c&oelig;ur, qui me
+fit douter de moi, de mon courage, de ma vertu, de mes droits à la haute
+estime dont on m'entourait? Le sait-on?</p>
+
+<p>...Ce fut le baiser qu'Ursule donna sur la main de M. de Rochegune...</p>
+
+<p>Cela paraît fou, impossible; cela est misérable, je le sais, car à ce
+moment encore, où j'écris ces lignes dans la solitude, je baisse les
+yeux comme si mon trouble et ma confusion éclataient à tous les
+regards...</p>
+
+<p>Oui... lorsque M. de Rochegune parla de ce baiser... mes joues
+s'empourprèrent, je ressentis comme un choc électrique; une émotion
+inconnue, à la fois ardente et douloureuse, me causa je ne sais quel
+frémissement de colère... tout mon sang reflua vers mon c&oelig;ur...
+malgré moi, tandis que M. de Rochegune parlait... Mes regards ne purent
+se détacher de sa main... comme s'ils y eussent cherché avec angoisse la
+trace du baiser de flamme que lui avait donné Ursule.</p>
+
+<p>Pour la première fois je m'aperçus... ou plutôt je me plus à remarquer
+que cette main était d'une beauté parfaite... Pour la première fois
+j'éprouvais un sentiment de jalousie cruelle dont je n'osais entrevoir
+ni la source ni les conséquences.</p>
+
+<p>Tel puéril que soit ce ressentiment, il m'épouvantait comme symptôme.</p>
+
+<p>Si mon amour avait été aussi pur, aussi éthéré qu'il le paraissait, ce
+baiser m'eût été presque indifférent. Cette nouvelle preuve du cynisme
+d'Ursule m'eût peut-être <i>indignée</i>... elle ne m'aurait jamais
+<i>troublée</i>...</p>
+
+<p>Hélas! je ne veux pas dire que sans cette circonstance de l'entrevue de
+M. de Rochegune et d'Ursule, j'aurais pour toujours échappé à ces
+émotions.</p>
+
+<p>Peut-être n'avais-je fait que devancer ce moment fatal où je devais
+reconnaître la vanité de mes nobles desseins, la faiblesse de mon
+caractère, l'irrésistible puissance d'un amour coupable... Mais, je le
+jure par tout ce que j'ai souffert, ce fut pour moi une cruelle
+révélation que celle-là.</p>
+
+<p>Ceux qui ont longtemps, orgueilleusement compté sur eux-mêmes, sur la
+solidité, sur l'élévation de leurs principes, qui les mettait si fort
+au-dessus du vulgaire, ceux-là comprendront mon chagrin.</p>
+
+<p>Je ne m'abusais pas. De même qu'il suffit d'une étincelle pour allumer
+un incendie, il suffit de cette impression pour m'éclairer tout à coup
+sur la nature de mon amour.</p>
+
+<p>Quelle serait ma vie désormais?</p>
+
+<p>Si j'étais assez courageuse pour résister à ce penchant ainsi devenu
+criminel, que de luttes, que de douleurs cachées, que de larmes
+brûlantes, honteuses, dévorées en silence!... Quel supplice de chaque
+moment ne m'imposerait pas alors cette intimité jusque-là si facile!
+quelle contrainte! veiller, veiller sans cesse sur ce malheureux secret,
+qu'une inflexion de voix, qu'un regard pourraient trahir!</p>
+
+<p>Flétrir, dénaturer par la crainte, par la réserve, cette affection
+jusqu'alors si confiante, si loyale et si sainte!...</p>
+
+<p>Et puis, pour comble d'amertume et de misère, avoir été la première sans
+doute à profaner cet amour par la pensée... et le laisser soupçonner
+peut-être... Oh! non, non,&mdash;m'écriai-je,&mdash;plutôt mille fois la mort que
+ce dernier terme de l'abaissement...</p>
+
+<p>Et si j'étais assez malheureuse pour succomber, non-seulement je
+justifiais l'abandon de mon mari, mais j'abusais ignominieusement de la
+plus vénérable protection.</p>
+
+<p>Seule, abandonnée, brisée par le désespoir, en butte aux plus odieuses
+calomnies, des amis étaient venus à moi, m'avaient généreusement tendu
+la main, m'avaient défendue, entourée de soins, de dévouement; bien
+plus, prenant en pitié mes malheurs passés, voyant la préférence que
+j'accordais à un homme digne de moi, ces amis m'avaient dit: «Vous avez,
+bien souffert, votre c&oelig;ur a été déchiré; mais courage, espérez des
+jours meilleurs; pour vous, si longtemps privée d'affections, ce n'est
+pas assez de la tendre amitié que nous vous témoignons: un sentiment
+plus vif, mais aussi pur qu'il est ardent, remplira votre vie; nous
+avons en vous et en l'homme que vous aimez une foi si entière, que nous
+prendrons avec fierté ce noble amour sous notre sauvegarde.»</p>
+
+<p>Et moi, moi, indigne de ce rôle, unique peut-être dans les fastes du
+monde, je serais assez infâme pour abuser de cette sublime confiance! A
+l'abri de ces austères garanties, j'aurais la lâcheté de cacher un amour
+coupable!</p>
+
+<p>Grand Dieu!... ne serait-ce donc pas me rabaisser encore au-dessous
+d'Ursule? Elle a au moins maintenu l'effrayant courage de ses fautes;
+elle foule aux pieds les lois du monde, mais elle brave les vengeances
+du monde, tandis que moi j'y échapperais par l'hypocrisie la plus
+odieuse... Non! non, m'écriai-je encore, plutôt mille fois la mort que
+ce dernier terme d'abaissement!</p>
+
+<p>Tel était pourtant l'avenir que m'avait fait une seule pensée, brûlante
+et rapide comme la foudre...</p>
+
+<p>D'abord je me révoltai contre ces idées, je voulus les chasser de mon
+esprit; elles revinrent incessantes, implacables. Je ne pouvais
+m'empêcher de songer aux traits de M. de Rochegune, aux grâces de sa
+personne, moi qui jusqu'alors avais été indifférente, ou plutôt
+inattentive à ces avantages; moi qui n'avais admiré en lui que son
+caractère, que ses grandes qualités.</p>
+
+<p>Encore à cette heure je suis à comprendre comment le léger incident que
+j'ai cité pouvait causer en moi un tel bouleversement; il fallait qu'à
+mon insu j'eusse depuis longtemps le germe de ces pensées, et qu'il
+n'attendît que le moment d'éclore...</p>
+
+<p>Oh! je ne saurais dire mon effroi en contemplant l'avenir, mes sombres
+prévisions, mes vagues épouvantes!</p>
+
+<p>Il faut tout avouer... hélas! dans mon désespoir, je regrettai d'être si
+haut placée dans l'opinion du monde! je ne pouvais en déchoir sans
+paraître doublement coupable.</p>
+
+<p>Oui, quelquefois j'ambitionnais la condition commune; si j'avais failli
+à mes devoirs, le monde, disais-je, n'aurait pas été pour moi plus
+intolérant que pour tant d'autres femmes, l'odieuse conduite de mon mari
+m'eût encore excusée.</p>
+
+<p>Que faire, me disais-je, que faire? Fuir... abandonner ce que j'aime...
+mais c'est m'isoler encore, mais c'est me vouer encore aux larmes, au
+désespoir... Non, non, je suis lasse de souffrir. Et puis quitter des
+amis si bons, si dévoués; et puis enfui le quitter, lui... car je
+l'aime... je sens que je l'aime avec passion... avec idolâtrie.</p>
+
+<p>Hélas! en était-il donc de cet amour comme de tous les amours, dont
+l'irrésistible puissance se révèle aux premiers chagrins?...</p>
+
+<p>Pour la première fois il me coûtait des larmes... pour la première fois
+j'en reconnaissais toute l'immensité......</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>J'attendais avec une anxiété cruelle le moment de vérifier si mes
+alarmes étaient fondées. Peut-être mon imagination avait-elle exagéré
+mes ressentiments.</p>
+
+<p>Si, lors de ma première entrevue avec M. de Rochegune, je ne
+m'apercevais d'aucun changement dans mes impressions, je devais être
+rassurée.</p>
+
+<p>Vers les six heures, je montai chez madame de Richeville. M. de
+Rochegune y dînait avec moi ce jour-là, et nous devions aller ensuite au
+concert.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma chère Mathilde,&mdash;me dit la duchesse,&mdash;vous avez profité de
+cette belle journée de froid pour aller faire vos emplettes. Que pense
+M. de Rochegune de ces bronzes anciens? il est si connaisseur, que
+j'aurais une foi aveugle dans son goût.</p>
+
+<p>Pour la première fois je me sentis rougir en parlant de lui.</p>
+
+<p>Je tâchai de répondre d'une voix ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas sortie; j'ai eu un peu de migraine.</p>
+
+<p>Madame de Richeville sourit, me menaça du doigt, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la paresseuse, elle se sera oubliée au coin de son feu à causer
+avec son ami, et les bronzes auront été sacrifiés.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je vous assure... je...</p>
+
+<p>&mdash;Entre nous, vous avez bien raison; il est si difficile de s'arracher
+au charme d'une tendre causerie... Ah çà! j'espère que vous ne l'avez
+pas retenu trop tard?... Le concert commence par une symphonie de
+Beethoven que je voudrais bien ne pas perdre.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Rochegune m'a quittée de très-bonne heure...</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait donc qu'il y eût quelque bien grand intérêt pour ne pas
+finir, selon son habitude, sa matinée avec vous... En vérité, ma chère
+Mathilde, quelquefois je crois rêver en pensant qu'une telle intimité
+existe entre une femme de vingt ans et un homme de trente sans que les
+médisants osent dire un seul mot, car le monde a cela de bon qu'il
+s'enthousiasme de tout ce qui est nouveau; aussi je ne répondrais pas
+que vos imitateurs ne fussent aussi heureux que vous... sans compter
+qu'il serait très-difficile de trouver deux personnes qui réunissent les
+garanties que vous et M. de Rochegune pouvez opposer aux calomnies
+ordinaires.</p>
+
+<p>Ces paroles de madame de Richeville, qui la veille m'eussent été, comme
+toujours, très-agréables, m'embarrassèrent et me firent de nouveau
+rougir; heureusement pour moi, madame de Richeville changea le sujet de
+l'entretien, et ne s'aperçut pas de mon émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les hommes de c&oelig;ur et d'honneur sont si
+rares!&mdash;reprit-elle,&mdash;je ne puis m'empêcher de faire cette réflexion
+quand je songe qu'un jour il faudra marier Emma...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous à craindre, mon amie? que lui manque-t-il pour trouver un
+homme digne d'elle?</p>
+
+<p>&mdash;Si l'amour maternel ne m'aveugle pas, il ne lui manque rien; mais,
+hélas! ma chère, mériter, est-ce obtenir?</p>
+
+<p>&mdash;Pensez donc combien elle est belle et merveilleusement douée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais sa naissance!&mdash;dit la duchesse en soupirant.&mdash;Je serai sans
+doute forcée de lui chercher un mari dans une classe au-dessous de la
+nôtre. Cette crainte ne vient pas de mon orgueil, mais de ma tendresse;
+il y a mille délicatesses de savoir-vivre pour ainsi dire
+traditionnelles et presque générales dans notre monde, qui se trouvent
+bien rarement ailleurs. Or, plus le caractère d'Emma se développe...
+plus je reconnais qu'il lui serait impossible de supporter certaines
+manières, certaines façons; oui... je suis presque fâchée qu'elle soit
+d'une susceptibilité si impressionnable; c'est une véritable
+sensitive... Mais puisque nous parlons de cette chère enfant... il faut
+que je vous dise une chose que je vous ai tue jusqu'ici.</p>
+
+<p>Je regardai madame de Richeville avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Probablement je me serai trompée,&mdash;reprit-elle,&mdash;puisque la remarque
+que j'ai faite ne vous a pas frappée... vous qu'elle intéresse
+particulièrement.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Expliquez-vous, je vous en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!&mdash;continua madame de Richeville avec une légère
+hésitation,&mdash;ne vous êtes-vous pas aperçue, depuis quelque temps,
+d'aucun changement dans la conduite d'Emma envers vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, en vérité; ou plutôt si, si, il m'a semblé qu'elle redoublait de
+soins et de prévenances... Bien plus, j'avais oublié de vous parler de
+cet enfantillage qui prouve encore son tendre attachement: il y a huit à
+dix jours, la voyant rêveuse, comme elle l'est souvent maintenant: je
+lui dis:&mdash;Emma, à quoi pensez-vous?... <i>Je pense que je voudrais
+m'appeler Mathilde comme vous</i>,&mdash;me répondit-elle.&mdash;Pourquoi cela? le
+nom d'Emma n'est-il pas charmant?&mdash;<i>Oui, mais je préfère celui de
+Mathilde</i>.&mdash;Mais encore, repris-je, pour quelle raison?&mdash;<i>Je le préfère
+parce qu'il est le vôtre</i>. Je crois qu'en effet cette chère enfant
+ressent cette préférence... puisqu'elle le dit, car cette âme angélique
+n'a jamais, je ne dirai pas menti, mais seulement hésité dans sa
+sincérité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Mathilde, je l'ai bien étudiée, la franchise est
+chez elle involontaire, spontanée, ce qui m'a expliqué beaucoup de ses
+bizarreries apparentes, oui: Emma sait si peu feindre, elle a un tel
+besoin d'expansion, qu'elle révèle ses idées à mesure qu'elles lui
+viennent, et sans savoir même le but où elles tendent. En un mot, cette
+chère enfant ressent pour ainsi dire tout haut, et la cause et la
+tendance de ses ressentiments lui échappent souvent... Quelquefois je
+crains que cette singulière disposition d'esprit ne soit une faiblesse
+de jugement...</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous croire cela, lorsqu'au contraire Emma vous étonne, vous et
+nos amis, par sa prodigieuse facilité à tout apprendre, par la grâce
+charmante de ses réponses? Non, je trouve, moi, qui ai souvent, hélas!
+abusé de l'analyse, je trouve qu'il n'y a qu'une âme d'une pureté
+angélique, d'une candeur exquise, presque idéale, qui puisse dévoiler
+ainsi sans crainte et sans examen les impressions qu'elle reçoit...
+parce que son instinct lui dit que ses impressions ne peuvent être que
+nobles et généreuses. Vraiment ne trouvez-vous pas, au contraire,
+beaucoup de grandeur dans un esprit qui bien souvent dédaigne de se
+demander le pourquoi et le terme de ses pensées?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez raison, vous me rassurez; votre c&oelig;ur la devine; vous
+l'aimez comme une s&oelig;ur, et la pauvre enfant vous a voué les mêmes
+sentiments; vous ne sauriez croire l'espèce de culte qu'elle a pour
+vous. Elle m'a priée de la laisser vous imiter, c'est-à-dire se coiffer
+elle-même et de la même manière que vous; cela ne m'a pas surprise,
+votre coiffure vous sied à merveille. Elle m'a aussi demandé d'être mise
+comme vous, autant que cela pouvait s'accorder avec sa position de jeune
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Emma! elle m'aime tant! vous l'avez habituée à s'exagérer si
+follement ce que vous appelez mes avantages, que, dans sa naïveté, elle
+ne croit pouvoir mieux me prouver son admiration qu'en m'imitant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peut-être raison, ma chère Mathilde; pourtant il y a une
+chose qui m'a frappée.. c'est...</p>
+
+<p>A ce moment Emma entra dans le salon...</p>
+
+<p>Madame de Richeville me fit signe de rester attentive.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="G-CHAPITRE_XIII" id="G-CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h3>
+
+<h4>LE CONCERT.</h4>
+
+<p>Emma s'approcha de madame de Richeville, qui la baisa au front... puis,
+selon son habitude, après avoir embrassé sa mère, elle vint vers moi;
+mais tout à coup elle s'arrêta comme frappée d'une réflexion subite; son
+charmant visage et son cou d'albâtre se colorèrent d'un rose vif; elle
+attacha un moment sur moi ses grands yeux avec une expression
+indéfinissable, puis les abaissa sous leurs longues paupières, tandis
+que sa figure se nuançait d'un carmin plus vif encore.</p>
+
+<p>Sa mère me fit un signe comme pour me dire d'examiner Emma.</p>
+
+<p>Celle-ci, après un moment de silence, posa ses deux mains sur son
+c&oelig;ur, et dit avec un accent de candeur charmante:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! comme mon c&oelig;ur bat encore...&mdash;et elle ajouta en regardant
+sa mère:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pourquoi je ne puis maintenant m'empêcher de rougir en
+voyant madame de Lancry; je me sens si émue que j'hésite un moment avant
+que de l'embrasser.</p>
+
+<p>Et, comme si elle eût triomphé d'une lutte intérieure, qui se peignit
+par une sorte de contraction de ses traits, elle me sauta au cou en me
+disant avec une grâce enchanteresse:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! heureusement cela passe... mais pendant un moment cela fait bien
+mal.</p>
+
+<p>Madame de Richeville me jeta un nouveau coup d'&oelig;il, et dit à Emma:</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, mon enfant, qu'éprouvez-vous? pourquoi ce mouvement?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais,&mdash;reprit-elle en secouant sa jolie tête d'un air
+d'innocence angélique;&mdash;j'arrive toute joyeuse; mais tout à coup, à
+l'aspect de madame de Lancry, mon c&oelig;ur bat, se serre
+douloureusement... Mais cette impression s'évanouit bien vite, et tout
+mon bonheur revient en l'embrassant.</p>
+
+<p>Et Emma m'embrassa de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis quand, chère enfant, éprouvez-vous cela?&mdash;lui dis-je en
+pressant ses mains dans les miennes.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais; cela est venu peu à peu. Et ce que je ne comprends pas,
+c'est que chaque jour ma peine et mon plaisir augmentent. Et encore,
+non,&mdash;ajouta-t-elle en ayant l'air de s'interroger,&mdash;non... c'est plus
+que du plaisir que j'éprouve après l'instant de peine que votre présence
+m'a causée...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc?&mdash;lui demanda sa mère comme moi intéressée au dernier
+point.</p>
+
+<p>&mdash;C'est,&mdash;dit-elle en hésitant,&mdash;c'est comme la conscience d'une bonne
+action que j'aurais faite... c'est comme si j'avais triomphé d'une
+méchante pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette pensée méchante... quelle est-elle? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, je crois que je n'en ai jamais eu,&mdash;me
+répondit-elle;&mdash;mais il me semble que cela doit faire le même mal.</p>
+
+<p>Madame de Richeville et moi nous nous regardâmes en silence.</p>
+
+<p>On annonça successivement madame de Semur, le duc et la duchesse de
+Grandval.</p>
+
+<p>La conversation se généralisa, on n'attendait plus que M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Il arriva bientôt.</p>
+
+<p>Après avoir serré la main de madame de Richeville, il vint à moi;
+involontairement et contre mon habitude, mon premier mouvement fut de
+refuser la main qu'il me tendait. Voyant son étonnement, je me hâtai de
+la lui donner...</p>
+
+<p>Je ne sais s'il la trouva brûlante ou glacée, je ne sais s'il s'aperçut
+de ma rougeur et du léger tressaillement qui m'agitait, je ne sais s'il
+devina l'émotion dont j'étais navrée; mais il garda ma main dans la
+sienne une seconde de plus peut-être qu'il n'était convenable de la
+garder, je la retirai brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous trouvez-vous? votre migraine est-elle passée?&mdash;me dit-il
+avec intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie mille fois, <i>monsieur</i>; je souffre toujours un peu.</p>
+
+<p>Ma réponse causa un nouvel étonnement à M. de Rochegune; notre
+familiarité était si ouvertement avouée dans le très-petit cercle de
+madame de Richeville, que je ne lui disais jamais <i>monsieur</i>. Il ne me
+disait non plus jamais <i>madame</i>.</p>
+
+<p>Pour la première fois, je fus confuse de cette preuve d'intimité. On
+annonça à la duchesse qu'elle était servie; M. de Grandval offrit son
+bras à madame de Richeville, comme étant plus âgé que M. de Rochegune;
+celui-ci m'offrit le sien, je lui dis tout bas presque d'un ton de
+reproche:</p>
+
+<p>&mdash;Et madame de Semur?</p>
+
+<p>Il était trop tard; madame de Semur, passant devant nous, avait pris
+gaiement le bras d'Emma.</p>
+
+<p>Maintenant que je me rappelle une à une toutes ces maladresses, ou
+plutôt tous ces aveux involontaires, je ne puis que les attribuer à mon
+trouble cruel, à mon manque absolu de dissimulation. Sans me croire
+coupable, j'avais déjà perdu la sérénité de ma conscience; je répugnais
+à jouir des doux priviléges dont je me sentais alors moins digne.</p>
+
+<p>Si la réflexion ne m'eût pas bien vite convaincue de la portée de mes
+imprudences, l'expression des traits de M. de Rochegune, l'inflexion de
+sa voix (il était placé à côté de moi à table), m'en eussent avertie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, qu'avez-vous donc depuis tantôt?&mdash;me dit-il d'un ton doux et
+triste...</p>
+
+<p>Ces paroles me rappelant à moi-même, pour la première fois je compris la
+nécessité de feindre; à tout hasard, quitte à trouver plus tard le moyen
+de justifier ma réponse, je répondis en souriant à M. de Rochegune:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien, c'est un enfantillage que je vous expliquerai; et puis
+je souffre encore un peu de ma migraine, mais je sens que cela va se
+passer...</p>
+
+<p>Rassuré par ces mots, M. de Rochegune se mêla à la conversation avec son
+entrain ordinaire; je me remis tout à fait.</p>
+
+<p>Ce qui me parut seulement singulier, ce fut de rencontrer plusieurs fois
+le regard d'Emma qui semblait vouloir lire jusqu'au fond de ma pensée.</p>
+
+<p>D'abord, je soutins ce regard en souriant; mais sa physionomie resta
+impassible comme un masque de marbre, et son coup d'&oelig;il devint d'une
+fixité si pénétrante, que je finis par en ressentir du malaise et par
+l'éviter.</p>
+
+<p>Je fus sur le point de faiblir encore, croyant follement qu'Emma
+devinait les pensées qui m'agitaient; mais par un nouvel effort, par un
+nouvel élan de volonté, je m'élevai au-dessus de ces préoccupations.</p>
+
+<p>Puis, à ce mouvement de contrainte succéda je ne sais quel entraînement
+auquel je ne pus résister: au lieu d'avoir honte de l'émotion que
+j'éprouvais auprès de M. de Rochegune, je m'y livrai aveuglément, et je
+sentis sur mes joues une légère chaleur fébrile; ma réserve se dissipa
+complétement, je devins très-causante, et plusieurs fois madame de
+Richeville et nos amis s'exclamèrent sur ma gaieté, qui m'étonnait
+moi-même.</p>
+
+<p>Le dîner fut très-amusant. Presque aussitôt nous partîmes pour le
+concert; j'acceptai, cette fois, très-bravement le bras de M. de
+Rochegune.</p>
+
+<p>Je pris une résolution violente, je voulais faire une épreuve décisive
+pendant cette soirée tout entière passée auprès de M. de Rochegune; je
+ne changeai rien à mes habitudes de familiarité. Je ne voulais me
+refuser à aucune des nouvelles impressions que je pourrais éprouver près
+de lui.</p>
+
+<p>Une fois bien convaincue que mes craintes étaient fondées, je prendrais
+fermement une détermination.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes au concert.</p>
+
+<p>J'étais placée au premier rang, entre madame de Richeville et madame de
+Grandval; les hommes de notre société étaient derrière nous.</p>
+
+<p>Je ne sais si mes émotions, combattues, refoulées, jointes à l'espèce
+d'irritation nerveuse dans laquelle je me trouvais, me prédisposèrent
+mieux que jamais aux jouissances de la musique; mais j'éprouvai
+d'ineffables ravissements, et mon âme enivrée se noya dans les flots
+d'harmonie qui me transportaient.</p>
+
+<p>Je me souviens surtout d'un moment où, par une bizarre coïncidence, tout
+concourut à m'exalter encore.</p>
+
+<p>Rubini chantait délicieusement son air de <i>la Somnambule</i>; madame de
+Richeville, par un mouvement d'admiration involontaire, m'avait saisi la
+main en me disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que cela est sublime!...</p>
+
+<p>Derrière moi était placé M. de Rochegune. Il s'était un peu avancé pour
+mieux entendre Rubini; son souffle léger effleurait mon épaule nue et
+courait dans les boucles de mes cheveux, que je sentais tressaillir...
+enfin, en écoutant ces chants si adorablement passionnés, j'aspirais le
+parfum pénétrant d'un magnifique bouquet de roses et de stéphanotis,
+don chéri d'une main bien chère.</p>
+
+<p>Non, non, de ma vie je n'oublierai ce moment de bonheur si complet...
+Avoir à ses côtés sa meilleure amie, sentir près de soi l'homme que l'on
+adore, être bercée par des accents enchanteurs en s'enivrant de la
+senteur embaumée des fleurs qu'un amant vous a données... n'est-ce pas
+absorber l'ivresse du plaisir par tous les sens?</p>
+
+<p>Je ne reculerai devant aucun aveu, je l'ai dit:</p>
+
+<p>Je reconnus avec une sorte de voluptueuse angoisse que jusqu'alors je
+n'avais rien ressenti de semblable. Jamais la présence de M. de
+Rochegune ne m'avait aussi violemment agitée, aussi délicieusement émue.
+Je reconnus enfin que le changement qui s'était opéré dans mon amour,
+changement si coupable qu'il fût, donnait à toutes mes impressions,
+naguère si douces et si sereines, je ne sais quel mordant à la fois amer
+et brûlant qui me charmait et m'épouvantait à la fois...</p>
+
+<p>Enfin à ce moment, moi toujours si peu glorieuse, je me sentis
+orgueilleusement belle. Il fallut que ma physionomie me trahît, car,
+après le morceau de Rubini, m'étant, ainsi que madame de Richeville
+retournée du côté de M. de Rochegune, la duchesse me contempla un
+instant en silence, puis elle dit à voix basse à notre ami:</p>
+
+<p>&mdash;Mais regardez donc Mathilde... jamais je ne l'ai vue aussi jolie.</p>
+
+<p>Lui, attacha ses yeux sur les miens d'un air à la fois étonné... ravi;
+il tressaillit légèrement et par un signe de tête expressif témoigna
+qu'il partageait l'admiration de madame de Richeville.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!&mdash;dis-je tout bas à celle-ci,&mdash;vous me trouvez jolie?... Eh
+bien! je serais ravie que cela fût, ajoutai-je en regardant fixement M.
+de Rochegune;&mdash;je n'aurais jamais été plus heureuse d'être belle.</p>
+
+<p>M. de Rochegune me regarda aussi fixement pendant une seconde.</p>
+
+<p>Il est impossible de dire la puissance électrique de ce regard, qui
+remua jusqu'aux dernières fibres de mon c&oelig;ur... Dans un espace qui
+échappe à la pensée, je ressentis des enivrements, des défaillances, des
+extases, des épouvantes qui m'arrachèrent au présent, au passé, à
+l'avenir... Enfin dans ce regard d'une seconde qui répondait au mien...
+je vis s'allumer tout à coup les feux de la passion la plus ardente...</p>
+
+<p>Le concert continua.</p>
+
+<p>M. de Rochegune retomba comme accablé en appuyant son front dans ses
+deux mains. Plusieurs fois je détournai un peu la tête pour
+l'apercevoir; il était toujours dans la même position.</p>
+
+<p>Le concert terminé, on convint de prendre le thé chez moi. J'y invitai
+quelques personnes de notre société que je rencontrai au concert.</p>
+
+<p>Je revenais en voiture avec madame de Richeville, Emma et M. de
+Rochegune. Celui-ci fut taciturne, préoccupé.</p>
+
+<p>Je demandai à Emma si la musique lui avait fait plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle m'a fait mal... J'ai beaucoup souffert,&mdash;me dit-elle
+doucement;&mdash;j'ai eu toutes les peines du monde à ne pas pleurer: il m'a
+semblé que les chants se transformaient pour moi en une harmonie d'une
+tristesse navrante.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes chez moi.</p>
+
+<p>En passant devant une glace, je fus frappée de l'expression de mon
+visage. Pourquoi n'avouerais-je pas cette lueur de vanité?</p>
+
+<p>Ainsi que me l'avait dit madame de Richeville, je me trouvais beaucoup
+plus jolie qu'à l'ordinaire... Je me souviens que je portais une robe de
+moire bleu de ciel très-pâle, garnie de dentelles et de n&oelig;uds de
+rubans roses; des camélias de la même couleur étaient placés dans mes
+cheveux blonds, dont les longues boucles descendaient presque sur mes
+épaules.</p>
+
+<p>Fendant ce moment rapide où je me contemplai avec une sorte de
+complaisance, il me sembla que ma taille était plus souple, mes yeux
+plus brillants, mon teint plus transparent, mes lèvres plus vermeilles,
+ma démarche plus décidée; je me sentais comme animée, dominée par une
+force supérieure: c'étaient en moi des rayonnements, des espérances de
+bonheur qui arrivaient à l'idéal lorsque je rencontrais le regard
+amoureux et inquiet de M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Je me plaisais à admirer sa noble physionomie si mâle et si hardie; je
+m'étonnais de n'avoir pas jusqu'alors assez remarqué combien il était
+beau de cette beauté fière qui est aux hommes ce que la grâce est aux
+femmes; chacun de ses regards m'arrivait au c&oelig;ur et me bouleversait.</p>
+
+<p>Oh! non, non, je ne pouvais plus me tromper, cette fatale
+expérimentation me dévoila toute l'étendue, toute la profondeur de ce
+ressentiment passionné.</p>
+
+<p>Cette soirée passa comme un songe; chose singulière! malgré mes
+préoccupations, je fis à merveille les honneurs de chez moi; en me
+quittant, madame de Richeville m'embrassa et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous répéter pour votre esprit ce que je vous ai dit pour
+votre visage, il n'a jamais été plus charmant que ce soir.</p>
+
+<p>Malgré ma tendre affection pour madame de Richeville, je désirais de la
+voir sortir, je sentais la force factice qui m'avait jusqu'alors
+soutenue m'abandonner.</p>
+
+<p>A peine la duchesse m'avait-elle quittée, qu'épuisée par les émotions de
+la journée, je me sentis défaillir; bientôt je tombai presque sans
+connaissance entre les bras de ma pauvre Blondeau.</p>
+
+<p>L'épreuve que j'avais voulu tenter ne me laissa aucun doute. L'amour
+pur, héroïque, était un rêve, une chimère...</p>
+
+<p>Ma faiblesse, l'ardeur de la jeunesse avaient-elles fait évanouir ces
+admirables illusions? ou bien un tel amour est-il une de ces dangereuses
+utopies, un de ces funestes mirages qui cachent un abîme? Je ne
+savais...</p>
+
+<p>D'autres femmes que moi avaient-elles su garder un juste et prudent
+équilibre entre la froideur et l'entraînement? Était-il des caractères
+assez fermes des vertus assez hautes, pour étouffer jusqu'au timide et
+secret désir? Je l'ignore...</p>
+
+<p>L'amour platonique enfin était-il possible entre deux jeunes gens qui
+s'aiment avec tous les chaleureux instincts de leur âge? Je l'espérais,
+je le croyais; j'aimais mieux douter de moi que de douter des autres et
+de porter atteinte à une idéalité morale et consolante...</p>
+
+<p>Ce qui m'effrayait, c'était la rapidité avec laquelle les mauvaises
+idées envahissaient mon âme; c'était de voir quels pâles reflets elles
+jetaient déjà sur le calme attachement qui, la veille encore, suffisait
+à mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Alors comme il me semblait terne et glacé! avec quelle barbare
+ingratitude je dédaignais déjà les jours passés où j'avais goûté de si
+nobles jouissances!</p>
+
+<p>Ce brusque changement était et est encore un problème pour moi.</p>
+
+<p>J'aurais oublié mes devoirs pour M. de Rochegune,&mdash;me disais-je, que ses
+paroles ne seraient pas plus tendres, ses prévenances plus charmantes,
+ses soins plus délicats, ses empressements plus vifs.</p>
+
+<p>Y aurait-il donc dans une faute, dans les remords qu'elle cause un
+attrait fatal? Y aurait-il dans les violentes agitations d'une
+conscience troublée une sorte de charme cruel et irrésistible? Ou bien
+enfin croyons-nous n'avoir absolument prouvé notre amour qu'en lui
+faisant le plus douloureux des sacrifices... celui de notre vertu, celui
+du repos de notre vie entière?</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>J'étais encore amèrement humiliée en pensant que notre affection était
+peut-être profanée par moi seule, que M. de Rochegune aurait assez de
+volonté, assez de raison pour dompter ses passions, pour préférer un
+bonheur pur et durable aux angoisses d'un amour coupable et sans doute
+éphémère et méprisable.</p>
+
+<p>Oui, méprisable, oui, éphémère... car la conscience d'une première faute
+a cela d'horrible, qu'elle fait germer le doute et la défiance de soi.</p>
+
+<p>On a failli une fois aux résolutions les plus nobles, pourquoi n'y
+faillirait-on pas de nouveau?</p>
+
+<p>On a cru d'abord à la domination de l'âme sur les sens, l'on s'est
+trompé... pourquoi ne se tromperait-on pas aussi sur la durée, sur la
+constance de l'amour qu'on éprouve?</p>
+
+<p>Oh! encore une fois, il n'y a rien de plus horrible que l'idée de cette
+dégradation successive, pour ainsi dire logique, qu'une première
+déviation de la vertu doit fatalement entraîner.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="G-CHAPITRE_XIV" id="G-CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h3>
+
+<h4>L'AVEU.</h4>
+
+<p>L'on s'étonne peut-être de ce qu'alors je raisonnais comme si j'eusse
+été déjà coupable. C'est que je prévoyais que si M. de Rochegune était
+aussi faible que moi, je n'aurais pas la force de résister à mon
+penchant.</p>
+
+<p>A ce moment donc les conséquences morales de cette faute <i>vénielle</i>
+étaient les mêmes; je faisais peu de différence entre la certitude de la
+commettre et le remords de l'avoir commise.</p>
+
+<p>Je ne pouvais plus compter que sur la délicatesse, que sur l'honneur de
+M. de Rochegune; je ne songeai donc qu'à lui cacher à tout prix ce que
+j'éprouvais... Si j'étais devinée, j'étais perdue.</p>
+
+<p>Je m'attendais à voir M. de Rochegune le lendemain de ce concert.</p>
+
+<p>Il vint en effet sur les deux heures, et me pria de faire fermer ma
+porte.</p>
+
+<p>Je le trouvai pâle, triste, accablé; ses traits avaient une expression
+de langueur touchante que je ne lui avais jamais vue.</p>
+
+<p>Il s'agissait pour moi d'un moment décisif; ma destinée tout entière
+allait dépendre de ma résolution.</p>
+
+<p>Je rassemblai toutes mes forces, j'appelai à mon aide toute la
+dissimulation dont j'étais capable, afin de composer mon visage et de
+paraître insouciante et gaie.</p>
+
+<p>Je me hâtai de dire presque étourdiment à M. de Rochegune:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez trouvée bien maussade hier matin, n'est-ce pas? Après vous
+avoir demandé votre bras pour sortir, je vous ai renvoyé; avouez que je
+suis horriblement capricieuse!</p>
+
+<p>M. de Rochegune garda un moment le silence; puis il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, vous me croyez honnête homme?...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... quel grave début, mon ami!...</p>
+
+<p>&mdash;Grave, en effet, bien grave... et il doit l'être.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>Après un nouveau silence, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, je n'ai jamais menti. Hier je vous ai juré de vous confier
+toutes mes pensées... bonnes ou mauvaises... je ne croyais pas devoir
+tenir si tôt ce serment...</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, mon ami, vous m'effrayez presque... quel changement subit!</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, ceci me paraît un songe. Expliquer ce que j'éprouve est
+impossible... Je cède à je ne sais quel charme fatal qui depuis hier a
+bouleversé mes idées les plus arrêtées, mes principes les plus solides;
+je ne me reconnais plus... je ne vous reconnais plus vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis hier j'ai vu en vous une femme que je n'avais pas encore vue.</p>
+
+<p>&mdash;Je... je.. ne comprends pas,&mdash;dis-je en tâchant de sourire,&mdash;je ne
+sais comment, depuis hier, j'ai pu vous apparaître sous un jour si
+différent.</p>
+
+<p>&mdash;En vain j'ai voulu m'expliquer la cause de cette transformation, je ne
+l'ai pas pu. En vain je me suis demandé pourquoi votre vue m'a causé
+hier une émotion que je n'avais jamais ressentie. Votre physionomie
+n'était plus la même... Madame de Richeville s'en est aperçue comme moi,
+sans doute, car elle vous a dit que jamais vous n'aviez été plus
+jolie... Cela était vrai... Votre regard, ordinairement si doux, si
+calme et si limpide, était tout à tour brillant ou chargé de trouble et
+de langueur; votre voix était plus vibrante, votre teint plus animé,
+votre sourire plus éclatant... Penché sur votre épaule, j'ai cru la voir
+frissonner sous mon souffle... Vous étiez entourée de je ne sais quelle
+atmosphère magnétique qui m'attirait, qui m'enivrait... Non, ce n'est
+pas une illusion. Vous étiez, vous êtes maintenant plus belle que vous
+ne l'avez jamais été... ou plutôt vous êtes belle d'une beauté de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon ami, vous êtes encore plus poëte que d'habitude; vous
+voulez essayer de nouvelles flatteries... Peut-être, hier, étais-je mise
+à mon avantage... Voilà tout le mystère de ce changement... Ce qui n'a
+pas changé, ce sont les sentiments que vous a voués votre amie... votre
+s&oelig;ur...</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur... ma s&oelig;ur! Je ne vous ai jamais aimée comme une
+s&oelig;ur... je vous l'ai dit... Seulement jusqu'ici j'ai eu du courage,
+jusqu'ici j'ai eu de la volonté... jusqu'ici j'ai cru que l'on pouvait
+impunément aimer une femme comme vous... jusqu'ici j'ai cru que
+l'intimité dans laquelle nous vivions me suffirait, et j'ai cru que la
+sublimité d'un amour idéal, que l'admiration qu'il m'inspirait me
+raviraient à toute humaine passion... Eh bien, Mathilde, je n'ai plus ce
+courage, je n'ai plus ces croyances: serments, v&oelig;ux, promesses, tout
+est oublié... Ma passion, si longtemps comprimée, éclate à la fin...
+Mathilde... Mathilde, je l'avoue, il n'y a qu'un lâche... c'est moi...
+qu'un coupable... c'est moi; mais au moins pitié, pitié pour un amour
+brûlant... insensé... qui égare ma raison!</p>
+
+<p>Je frémis du péril que je courais. En me retraçant ses émotions, M. de
+Rochegune me disait les miennes.</p>
+
+<p>Je ne pus vaincre un secret sentiment de bonheur et d'orgueil en me
+voyant si follement aimée; mais je rappelai bientôt mon courage: je me
+sentis plus forte en voyant M. de Rochegune si faible... Je me dis qu'il
+serait beau à moi de remonter cette grande âme à sa hauteur et de me
+sauver de moi et de lui. Je ne craignais mon enivrement que s'il le
+partageait.</p>
+
+<p>Après un moment de silence, je lui répondis d'un ton affectueux mais
+calme et sérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, mon ami, de vous avoir d'abord répondu légèrement; vous
+me donniez une touchante preuve de confiance en me faisant cet aveu, je
+vous en remercie.</p>
+
+<p>Et je lui tendis la main avec dignité. La réserve de mon langage le
+frappa; je repris:</p>
+
+<p>&mdash;Quoiqu'il y ait sans doute de l'exagération dans ce que vous m'avez
+dit, cela ne m'étonne pas, je m'y attendais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Mathilde!</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mon ami; souvenez-vous de notre conversation d'hier... Ne
+m'avez-vous pas dit: «L'intimité dont nous jouissons ne nous est acquise
+qu'au prix de nos sacrifices; plus ils seront grands, plus ils nous
+seront comptés!»</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde,&mdash;s'écria-t-il avec exaltation,&mdash;ne me parlez pas du passé,
+un abîme sépare hier d'aujourd'hui!</p>
+
+<p>&mdash;Alors donc, mon ami,&mdash;lui dis-je en souriant doucement,&mdash;alors, comme
+la fée de la légende, je jetterai un pont invisible sur cet abîme, je
+vous prendrai par la main, et je vous ramènerai dans notre région
+céleste, toute rayonnante de pureté, de noblesse et d'honneur, où, comme
+par le passé, nos deux âmes planeront encore fières et radieuses de leur
+élévation.</p>
+
+<p>Malgré le sourire que j'avais aux lèvres, mon c&oelig;ur était navré; M. de
+Rochegune semblait douloureusement affecté de mes paroles. Il resta
+quelque temps silencieux, puis il reprit, avec une tristesse douce,
+accablée, presque craintive:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Mathilde; le passé a été tel que vous le retracez.
+J'ai eu ces généreuses croyances, ces nobles inspirations; je vous ai
+aimée ainsi. Mon caractère était énergique, ma volonté ferme, ma parole
+sacrée, mon c&oelig;ur vaillant et hardi. Par quel phénomène inexplicable
+tout a-t-il changé? Je ne le sais... Oui... cela est vrai; hier encore,
+je vous le disais, au-dessus du bonheur dont je jouissais près de vous,
+je ne voyais que la réalisation du dernier v&oelig;u de mon père. Eh bien!
+en un jour, mon ambition s'est accrue jusqu'au délire; mais cette
+ambition ne m'a pas fait déchoir dans ma propre estime... Elle m'a
+élevé...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, mon ami? ne serait-ce pas profaner notre amour
+que...</p>
+
+<p>Il ne me laissa pas achever, et reprit d'un air grave et pénétré:&mdash;Le
+profaner... oh! non, Mathilde, non; ne voyez pas dans ce que je vais
+vous dire une subtilité sacrilége ou l'hypocrite excuse d'un amour
+coupable... Ce ne sont pas seulement les désirs passionnés de la
+jeunesse que je vous exprime ici... non, j'exprime encore le v&oelig;u le
+plus noble que Dieu ait mis au c&oelig;ur de l'homme, le v&oelig;u de ce
+bonheur de tous les instants que l'on ne peut goûter que dans la douceur
+enchanteresse du foyer domestique. En un mot, vous me comprendrez,
+Mathilde; en vous j'adorerais peut-être plus encore l'épouse... que la
+maîtresse... Vous êtes à la fois si belle et si sainte... que l'ivresse
+que vous inspirez devient chaste et sérieuse... Il suffit de votre
+pensée pour tout épurer, pour donner à un amour coupable le but, le
+caractère sacré d'une union solennelle...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon ami... je vous en conjure au nom de ces sentiments que
+vous m'accordez, calmez votre exaltation.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! le bonheur dont je jouis près de vous ne me satisfait pas,
+parce qu'il est incomplet; ce n'est plus la liberté de vous voir
+maintenant que je veux... c'est passer ma vie entière près de vous...
+Entendez-vous, Mathilde! oui, je veux entre nous des liens indissolubles
+pour vous être à tout jamais enchaîné: je veux tous les droits pour vous
+prouver tous les dévouements; tous les bonheurs, pour vous devoir toutes
+les reconnaissances!</p>
+
+<p>&mdash;Mais jusqu'ici, mon ami, n'avez-vous pas été pour moi plein de
+dévouement et de bonté?</p>
+
+<p>&mdash;Et! qu'est-ce que cela auprès de cette vie intime, concentrée dans sa
+propre félicité, où l'on jouit de tous les dons que Dieu a accumulés sur
+ceux qu'il aime, où l'on se repose d'une adoration par une idolâtrie, où
+la beauté morale rend plus précieuse encore la beauté physique: car si
+Dieu a voulu qu'une belle âme eût une belle enveloppe, c'est pour que
+ces deux charmes se confondissent en un seul; les séparer, c'est
+outrager la nature!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce langage...</p>
+
+<p>&mdash;Contraste avec celui que je tenais hier: soit; mais hier comme
+aujourd'hui j'ai parlé vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce changement si brusque?</p>
+
+<p>&mdash;Il me confond, il m'accable, Mathilde. Pour l'expliquer, il faut avoir
+recours à cette vulgaire mais juste comparaison de la goutte d'eau qui
+fait enfin déborder la coupe. Les circonstances les plus infimes
+décident des événements les plus graves lorsque l'heure est venue... Je
+n'en doute pas, demain, un serrement de main, l'accent de votre voix,
+eussent fait éclater toutes les violences de cette passion longtemps
+comprimée. Hier, en vous parlant de sacrifices, Mathilde, je ne me
+servais pas d'un vain terme. Mais l'héroïsme a des bornes. Et puis une
+pensée fixe, unique, est maintenant sans cesse présente à mon esprit: ce
+serait de vivre avec vous au fond de je ne sais quelle solitude. Pour
+vous et pour moi les plaisirs du monde sont une vanité, Mathilde... Ah!
+si vous vouliez...&mdash;Et il s'interrompit, craignant d'avoir trop dit.</p>
+
+<p>Je ne le comprenais que trop; le même désir m'était déjà venu: il
+fallait encore que mes lèvres continuassent de démentir ma pensée. A ces
+élans passionnés, dont, malgré moi, je ressentais le choc jusqu'au fond
+du c&oelig;ur, il fallut répondre par de froides, par de sévères paroles...</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, mon ami,&mdash;lui dis-je,&mdash;je ne vous reconnais plus... C'est
+vous... vous qui me proposez de fouler aux pieds toutes les convenances,
+tous les devoirs; de tromper l'amitié, la confiance de nos amis...
+Songez-y... de quels sarcasmes le monde ne les poursuivrait-il pas! Les
+rendre complices de notre faute, les vouer à d'amères railleries, parce
+qu'ils ont une foi aveugle en notre honneur... tenez, soyez franc et
+répondez... Si je consentais à fuir avec vous... que penseraient de nous
+le prince d'Héricourt, sa femme, qui ont si loyalement protégé notre
+amour?...</p>
+
+<p>Cette question interdit M. de Rochegune: il hésita quelques moments de
+parler; j'étais désolée de la lui avoir faite, car il me semblait,
+hélas! que nous ne pouvions y répondre.</p>
+
+<p>Dans cet entretien, malgré la réserve apparente de mes paroles, je me
+sentis plus troublée, plus éprise que jamais... J'étais, hélas! j'ose
+l'avouer, peut-être encore plus de l'avis de M. de Rochegune qu'il n'en
+était lui-même, mon amour pour lui atteignait son paroxysme; à chaque
+instant j'étais sur le point de lui dire: Fuyons...</p>
+
+<p>Il reprit tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais menti, Mathilde... je ne mentirai pas en cette
+occasion... Si vous consentiez à me suivre... j'irais trouver le prince
+et je lui dirais tout...</p>
+
+<p>&mdash;Et quels reproches n'aurait-il pas le droit de vous faire, lui,
+lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! après tout,&mdash;s'écria M. de Rochegune avec une impatience
+douloureuse,&mdash;qu'importent le prince, les jugements du monde!
+voulons-nous les braver? En disparaissant de la société, ne nous
+condamnons-nous pas; ne renonçons-nous pas à son estime, à son intérêt?
+Que veut-on de plus? Ne pouvions-nous pas agir moins noblement, abuser
+de cette confiance qu'on nous témoignait, est-il donc si difficile de
+tromper des yeux prévenus!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous et moi étions incapables d'une telle infamie!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais; aussi aurions-nous le courage de renoncer hardiment à la
+haute position que nous nous étions faite; tant que nous y sommes
+restés, n'en avons-nous pas été dignes? Une chute houleuse ne nous en
+ferait pas démériter; ce serait une renonciation libre, volontaire. A
+l'admiration du monde, nous aurions préféré notre bonheur; il n'y a là
+ni lâcheté ni trahison... Je le dirais à la face de tous... comme j'ai
+dit...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! mon ami,&mdash;lui dis-je en l'interrompant,&mdash;cesserions-nous d'être
+coupables en avouant hautement que nous le sommes? Cet aveu ne serait
+plus une généreuse audace, mais une grossière effronterie. Ah!
+croyez-moi, si nous succombions, il faudrait fuir honteusement et nous
+cacher comme des criminels.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vienne ce jour bienheureux, Mathilde, et jamais mon front n'aura
+été plus fier... plus justement fier!</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous parler ainsi! et la honte... et le déshonneur pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Le déshonneur! n'êtes-vous pas libre? Le monde n'a-t-il pas lui-même
+prononcé une sorte de divorce moral entre vous et votre mari? Votre
+position peut-elle être comparée à celle d'aucune autre femme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, aujourd'hui, à cette heure encore, je ne puis être comparée à
+personne; mais que j'oublie mes devoirs, et demain je serai, comme tant
+d'autres, une femme qui se venge des tromperies de son mari en le
+trompant à son tour. Bien plus, après avoir eu l'insolente audace de me
+poser en femme supérieure aux faiblesses humaines, je serai renversée de
+cet orgueilleux piédestal au milieu des mépris universels...</p>
+
+<p>&mdash;Et où vous atteindront-ils, ces mépris? Venez... oh! venez, Mathilde,
+mon amour vous en défendra... le bonheur vous vengera... Qui vit pour le
+monde et par le monde peut le redouter; qui vit par soi et pour soi dans
+la retraite le dédaigne et le brave. Amis, orgueil, ambition, devoir,
+j'ai tout oublié; je ne vis que pour une seule pensée, que pour un seul
+désir... vous, vous, toujours vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre carrière, mais votre avenir, mais tant d'infortunés qui
+n'existent que par vous, mais votre pays, auquel votre voix est si
+souvent utile?</p>
+
+<p>M. de Rochegune haussa les épaules.&mdash;Rêveries creuses et sonores,
+stériles utopies que toute cette vaine politique. Quant à mes
+malheureux, c'est différent: du fond de cette retraite nous veillerons
+sur eux, nous serons leur mystérieuse Providence; ils n'y perdront
+rien... Est-ce qu'un amour comme le nôtre ne suffirait pas à nous rendre
+généreux et bienfaisants si nous ne l'étions déjà?... Vous me regardez
+avec surprise, Mathilde... vous êtes étonnée de m'entendre parler
+ainsi, moi naguère si jaloux de ce que je dédaigne aujourd'hui... Moi
+aussi je m'étonne et je m'en réjouis...</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce brusque changement dans mes idées me prouve que votre
+influence sur moi augmente encore.</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois j'étais fière de cette influence, elle vous inspirait les
+plus nobles actions; aujourd'hui j'en rougis, elle ne vous inspire que
+des résolutions indignes de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous dit cela? et qui vous dit que de nos tumultueuses passions
+ne sortiront pas quelques grands exemples, quelque dévouement sublime?
+Je ne sais ce que l'avenir nous réserve, mais ce n'est pas en vain que
+Dieu nous a rapprochés. Oui, notre chute apparente doit cacher quelque
+résurrection magnifique; deux âmes comme les nôtres ne peuvent se
+rencontrer dans un véritable, éclatant et profond amour, sans laisser
+après elles quelque souvenir de majesté; oui, une voix, qui ne m'a
+jamais trompé, me dit que, malgré les reproches, l'éloignement peut-être
+momentané de nos amis, ils nous reviendront, par la force des
+événements, plus dévoués que jamais, parce que jamais nous n'aurons été
+plus dignes d'eux...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, mais j'en suis sûr; encore une fois, Mathilde, je vous dis
+que quoi qu'il paraisse, cet amour est noble et grand s'il en fut
+jamais; je vous dis que l'avenir le prouvera.</p>
+
+<p>L'accent, la physionomie de M. de Rochegune exprimaient tant de foi dans
+ce qu'il disait, je me sentais aussi moi-même si fatalement persuadée
+que notre amour devait avoir de brillantes destinées, que malgré ma
+résolution de rester froide et réservée, je ne pus résister à un
+mouvement d'entraînement, et je m'écriai:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je vous crois, ce que vous dites là, je le sens, il me
+semble que vous traduisez les plus secrets mouvements de mon c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde!...&mdash;s'écria-t-il en tombant à mes genoux et en prenant mes
+mains dans les siennes avec un mouvement d'adoration passionnée,&mdash;oh!
+venez... Fuyons alors... Venez... venez... mon amie, ma s&oelig;ur, ma
+maîtresse, ma femme...</p>
+
+<p>Ces mots, les regards enivrés de M. de Rochegune, tout me rappela à
+moi-même; je me levai brusquement...</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde,&mdash;s'écria-t-il en cachant son visage dans ses
+mains,&mdash;pardonnez-moi... je suis insensé!</p>
+
+<p>Quelques minutes me suffirent pour calmer mon émotion. Je lui dis le
+plus froidement qu'il me fut possible:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes insensé en effet de croire que je m'exposerai jamais à
+rougir de vous et de moi.</p>
+
+<p>Il jeta sur moi un regard désolé; puis il s'écria d'un ton déchirant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne m'aimez pas comme je vous aime... Et il pleura.</p>
+
+<p>Je l'avoue, ô mon Dieu! si j'eus la force de ne pas le détromper, de ne
+pas lui dire que je partageais sa folle passion... ses idées justes ou
+injustes, élevées ou coupables, c'est qu'en ce moment même je prenais la
+résolution de fuir avec lui si, après une dernière et courageuse
+épreuve, je ne pouvais vaincre ce funeste entraînement.</p>
+
+<p>Pour me réserver toute liberté d'agir, je devais alors lui ôter tout
+espoir et le rendre ainsi à son insu mon auxiliaire dans la lutte
+suprême que je voulais tenter.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous aime pas?&mdash;lui dis-je.&mdash;Pouvez-vous me faire ce cruel
+reproche! N'est-ce pas parce que je vous aime tendrement que j'ai le
+courage de vous épargner, ainsi qu'à moi, des remords éternels?</p>
+
+<p>Il se leva et se mit à marcher avec agitation en essuyant ses yeux.</p>
+
+<p>Je fus mise encore à une rude épreuve. Quelques boucles de sa chevelure
+s'étant dérangées, je vis à son front la cicatrice de la blessure qu'il
+avait autrefois reçue en venant savoir de mes nouvelles, lorsqu'il était
+tombé dans un guet-apens que lui avait tendu M. Lugarto.</p>
+
+<p>La vue de cette cicatrice, en me rappelant depuis combien d'années
+durait le dévouement de M. de Rochegune, fit que ma résolution de lui
+cacher ce que j'éprouvais me devint plus pénible encore.</p>
+
+<p>Il s'arrêta tout à coup devant moi et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, croyez-vous qu'il me soit possible de cacher aux yeux de nos
+amis les émotions qui m'agitent?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'en réfléchissant aux suites cruelles que...</p>
+
+<p>Il m'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;La réflexion, la volonté sont,&mdash;dit-il,&mdash;impuissantes à contenir, à
+dissimuler un sentiment aussi violent... A chaque instant d'ailleurs ne
+remarquera-t-on pas entre nous une contrainte, une réserve affectée, qui
+ne contrastera que trop avec notre abandon habituel?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être... mon ami, et en vous observant bien... Et puis laissez-moi
+espérer... que cette exaltation passagère se calmera, que vous, si
+courageux, vous vaincrez ce fol enivrement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que mon caractère était ferme et courageux, Mathilde, que
+je sens mieux encore l'irrésistible puissance du sentiment qui me
+domine... mais c'est aussi parce que je suis ferme et courageux...</p>
+
+<p>Puis il hésita.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, mon ami... parlez...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est parce que je suis courageux que j'aurai la force de
+prendre le seul parti qui puisse nous sauver tous deux!</p>
+
+<p>Puis, les lèvres contractées par le désespoir, il dit d'une voix
+altérée:</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai la force de vous quitter.</p>
+
+<p>Ce coup était si terrible, j'y étais si peu préparée, que je m'écriai en
+joignant les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Me quitter! mais c'est impossible!... Mon Dieu!... vous n'y pensez
+pas!</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voulez-vous donc que je fasse, alors, malheureuse femme?...
+Cesser de vous voir, c'est éveiller mille soupçons, provoquer les
+questions de nos amis, qui seront d'autant plus pressantes que nous ne
+devons avoir rien à cacher... Vivre auprès de vous comme autrefois, je
+vous dis que cela m'est impossible. Je prétexterai donc un voyage; je
+partirai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne partirez pas... je ne le veux pas... Je vous aime, moi... j'ai
+mis en vous tout l'espoir... tout l'avenir de ma vie. Il est impossible
+que vous m'abandonniez ainsi! vous n'aurez pas cette cruauté!</p>
+
+<p>&mdash;Mais que faire alors? que résoudre?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais... mais, au nom du ciel... par la mémoire de votre père...
+ne me quittez pas... Je n'y pourrais pas survivre... J'ai été déjà si
+malheureuse... mon Dieu! que je n'aurai plus la force d'endurer de
+nouvelles douleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Mathilde... Vous ne me croyez pas capable de vous menacer de
+mon départ pour vous forcer à me suivre... Je ne parle, je n'agis jamais
+légèrement... Après avoir tout considéré, je vois qu'il ne me reste qu'à
+partir... Je partirai donc... Que Dieu me soit en aide!</p>
+
+<p>&mdash;Ciel! vous m'épouvantez,&mdash;m'écriai-je, frappée de la sinistre
+expression de ses traits.</p>
+
+<p>Il me comprit et me répondit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai sur le suicide des idées qui ne changeront jamais: c'est une
+lâcheté..... Je ne serai jamais lâche... C'est parce que je ne pourrai
+pas me tuer, que je serai désormais le plus misérable des hommes.</p>
+
+<p>Et il cacha encore sa figure dans ses mains en sanglotant.</p>
+
+<p>Vaincue par ses larmes, j'allais tout lui avouer, renoncer à une
+dernière lutte, lui dire combien je l'adorais, lorsqu'après un moment de
+silence il releva la tête et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, nous sommes des insensés de vouloir décider en une heure
+du destin de toute notre vie entière... Mathilde... pas un mot de
+plus... Nous sommes sous le coup d'impressions trop vives pour continuer
+cet entretien. Je pars aujourd'hui; je reviendrai dans quinze jours avec
+les mêmes idées que j'emporte... je vous en préviens... Mais vous...
+vous aurez eu le loisir de réfléchir mûrement à la proposition que je
+vous ai faite. Je reviendrai donc pour vous consacrer ma vie tout
+entière ou pour vous dire un éternel adieu. Je ne vous écrirai pas... je
+vous laisserai seule à vous-même. Tout mon espoir est que le passé vous
+parlera de moi... et que l'avenir... vous parlera pour moi...</p>
+
+<p>Puis, me tendant la main avec une triste solennité, il me dit d'une voix
+profondément émue:</p>
+
+<p>&mdash;Dans quinze jours...</p>
+
+<p>Je serrai sa main en répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Dans quinze jours.</p>
+
+<p>Il me quitta.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="G-CHAPITRE_XV" id="G-CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h3>
+
+<h4>UNE VISITE.</h4>
+
+<p>Après le départ de M. de Rochegune, je me mis à fondre en larmes; je me
+reprochai mon apparente insensibilité; je craignis de l'avoir désespéré,
+d'avoir risqué peut-être de l'éloigner de moi.</p>
+
+<p>Je regrettai amèrement de n'avoir pas suivi mon premier mouvement, qui
+me disait de tout abandonner pour le suivre; s'il me quittait... la
+froide estime du monde compenserait-elle jamais la perte de cet amour
+dans lequel j'avais concentré tout le bonheur, toutes les espérances de
+ma vie?</p>
+
+<p>Au milieu de ces perplexités poignantes, je me demandais si je ne
+résistais pas plus par orgueil que par devoir; je tâchais de me
+convaincre de cette pensée afin d'avoir un prétexte de céder aux v&oelig;ux
+de M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Alors je rêvais avec délire à la vie qui m'attendait près de lui; la
+sûreté de son caractère, son esprit, sa tendresse exquise, tout me
+présageait l'existence la plus fortunée.</p>
+
+<p>Je reconnaissais de plus en plus la vérité des paroles de M. de
+Rochegune. Mon amour pour M. de Lancry avait-il été, en effet, une
+<i>surprise de c&oelig;ur</i>? je n'avais pour ainsi dire, en aucune raison
+<i>sérieuse</i> de l'aimer avant mon mariage. Ses dehors charmants, la grâce
+de son esprit, m'avaient séduite. Dans mon opiniâtreté à l'épouser,
+malgré les sages avis de madame de Richeville et de M. de Mortagne, il y
+avait eu plus de parti pris, plus d'étourderie, plus de désir d'échapper
+à mademoiselle de Maran que de passion réfléchie; plus tard, lorsque les
+torts de mon mari devinrent si odieux, je persistai à l'aimer par
+habitude, par héroïsme de souffrance et d'abnégation, et surtout par
+suite de cette influence presque irrésistible que prend toujours sur une
+jeune fille le premier homme qu'elle aime.</p>
+
+<p>Au milieu de mes chagrins j'avais haï cet amour <i>sans nom</i>, j'en avais
+rougi comme d'une mauvaise action; et pourtant en aimant ainsi mon mari,
+je remplissais un devoir sacré. Enfin lorsque, poussée à bout par une
+dernière trahison qui m'avait coûté mon enfant, j'avais échappé à
+l'épouvantable domination de M. de Lancry, je n'avais conservé pour lui
+qu'un mépris glacial...</p>
+
+<p>Quelle différence, au contraire, dans les phases de mon attachement pour
+M. de Rochegune! Son généreux dévouement pour moi, l'admiration que
+m'inspiraient ses rares qualités avaient d'abord jeté dans mon c&oelig;ur,
+et presque à mon insu, les profondes racines de cet amour; puis lorsque
+je me retrouvai moralement libre, ce furent de nouvelles et touchantes
+preuves de l'affection la plus constante et la plus noble: alors à mon
+admiration pour lui, sentiment sévère et imposant, se joignit une amitié
+affectueuse et tendre... puis l'amour pur et idéal... puis enfin la
+passion brûlante.</p>
+
+<p>La gradation constante de ce sentiment n'en assurait que trop la durée.</p>
+
+<p>Ainsi que toutes les choses grandes, puissantes et humainement
+éternelles, cet amour avait une base profonde, inébranlable. Comme le
+chêne que la foudre brise et ne déracine pas, cet amour avait lentement,
+imperceptiblement grandi....; l'orage ou les saisons pouvaient
+effeuiller ses verts et frais rameaux, mais jamais l'arracher au sol où
+il était né.</p>
+
+<p>En un mot, telle était la différence de ces deux amours:&mdash;en aimant mon
+mari, en me dévouant pour lui avec l'abnégation la plus aveugle, j'avais
+éprouvé une sorte de honte, j'avais été la plus malheureuse des femmes;
+et me résignant avec courage, mes souffrances avaient à peine intéressé;
+ma résignation avait semblé stupide.</p>
+
+<p>Au contraire, j'étais heureuse et fière de mon amour pour M. de
+Rochegune; le monde m'approuvait, je me sentais enfin élevée, grandie
+par ce sentiment, qu'une inflexible morale aurait pu réprouver.</p>
+
+<p>Tantôt ces réflexions me semblaient toutes-puissantes en faveur de M.
+Rochegune, tantôt j'y puisais une nouvelle force pour lui résister...
+Notre position, à tous deux me semblait si magnifique, que je ne pouvais
+me résoudre à la perdre.</p>
+
+<p>Mais alors je comparais malgré moi les enchantements d'une vie amoureuse
+et ignorée aux sacrifices que m'imposaient cette brillante couronne de
+pureté, cette souveraineté de vertu, cette éclatante majesté du
+renoncement.</p>
+
+<p>Oh! alors il me semblait insensé de préférer un vaste et froid palais de
+marbre et d'or que l'on occupe seule... à une délicieuse retraite où
+l'on cache un amour heureux au milieu de la verdure et des fleurs...</p>
+
+<p>Hélas! il faut être femme pour comprendre ces terribles luttes de la
+passion et du devoir.</p>
+
+<p>Les hommes ne les subissent jamais; leurs cruelles alternatives se
+réduisent à obtenir ou à ne pas obtenir... tandis que ce n'est souvent
+qu'après de douloureuses anxiétés, qu'après d'affreux tourments, que
+nous accordons ce que nous désirons le plus d'accorder.</p>
+
+<p>Les hommes ressentent ces terribles angoisses lorsqu'il s'agit de leur
+honneur, jamais lorsqu'il s'agit du nôtre.</p>
+
+<p>M. de Rochegune était le type des hommes de c&oelig;ur, de courage et de
+loyauté chevaleresque. Il n'avait pourtant pas hésité un moment entre
+son amour et l'éloignement de ses amis... entre sa passion et ma
+honte....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Ces résolutions, tour à tour faibles et héroïques, avaient duré
+plusieurs jours.</p>
+
+<p>Le départ de M. de Rochegune m'accablait, m'ôtait beaucoup de ma force.
+Cette absence me donnait une douloureuse idée de ce que serait ma vie
+sans lui.</p>
+
+<p>J'en étais déjà venue à ne plus admettre cette hypothèse, j'aurais
+consenti à tout plutôt que de le perdre: j'espérais seulement obtenir de
+lui d'essayer encore de vivre près de moi comme par le passé, de tacher
+de se vaincre, dussions-nous pendant quelque temps renoncer aux douceurs
+de notre habituelle intimité.</p>
+
+<p>Une fois placée dans l'alternative de le perdre ou de le suivre, que
+résoudre? le désespérer... lui toujours et depuis si longtemps dévoué...
+lui que j'aimais, que j'aimais de toutes les forces de mon âme... Le
+désespérer... lorsque d'un mot, d'un seul mot, en faisant le bonheur de
+sa vie... je réalisais l'idéal de la mienne... Non... non... jamais...
+Et j'étais sur le point de lui écrire... Venez... venez... partons...</p>
+
+<p>Les heures, les jours, les nuits se passaient dans ces irrésolutions;
+peu à peu elles affaiblirent mon courage: bientôt... funeste symptôme,
+je n'osai plus interroger mon c&oelig;ur, tant j'étais sûre de le voir me
+répondre en faveur de M. de Rochegune....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>M. de Rochegune avait donné à madame de Richeville une explication toute
+naturelle de son départ, en lui annonçant que quelques affaires
+importantes l'appelaient dans une de ses terres. J'avais prétexté
+moi-même une migraine violente pour rester seule le soir.</p>
+
+<p>Un jour madame de Richeville, à qui j'étais allée faire ma visite
+habituelle, me dit qu'Emma, indisposée depuis quelques jours, se
+trouvait très-souffrante, elle était beaucoup plus absorbée qu'à
+l'ordinaire. Je demandai à la voir; elle reposait, je ne voulus pas la
+réveiller.</p>
+
+<p>J'envoyai plusieurs fois Blondeau savoir de ses nouvelles, la journée se
+passa assez paisiblement.</p>
+
+<p>Le lendemain de très-bonne heure, madame de Richeville entra chez moi;
+je fus frappée de l'altération de ses traits.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu... qu'avez-vous?&mdash;lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Emma m'inquiète au dernier point,&mdash;me répondit-elle;&mdash;j'ai passé la
+nuit près d'elle... Tout à l'heure, elle vient de s'assoupir un peu: je
+profite de ce moment pour venir... pour venir pleurer auprès de
+vous!&mdash;s'écria-t-elle en ne pouvant plus contenir ses larmes,&mdash;car
+devant elle je n'ose pas...&mdash;Et la pauvre mère se mit à sangloter.</p>
+
+<p>&mdash;Mais rassurez-vous,&mdash;lui dis-je,&mdash;il ne peut y avoir rien de sérieux
+dans l'indisposition d'Emma. Hier que vous a dit votre médecin? Il n'en
+est pas de plus habile et de plus sincère...</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement parce qu'il est très-habile, et qu'il m'a avoué son
+ignorance au sujet de la maladie d'Emma, que je suis horriblement
+effrayée; il ne trouve aucune cause apparente à la langueur qui accable
+de plus en plus cette malheureuse enfant... Il lui trouve une fièvre
+lente et nerveuse; mais il avoue que d'un moment à l'autre... une crise
+violente peut éclater.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Emma souffre-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Non; elle le dit du moins, peut-être de crainte de m'affecter.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette nuit qu'a-t-elle éprouvé? Pourquoi êtes-vous plus inquiète
+ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit elle a été très-agitée... Hier soir, je me suis établie
+près d'elle... elle allait mieux. Son visage était pâle, mais calme;
+elle ne dormait pas. Je lui ai proposé de lui lire une méditation de M.
+de Lamartine, elle m'a tendrement remerciée; après m'avoir écoutée, elle
+m'a dit avec cette grâce naïve qui n'appartient qu'à elle: «Mon Dieu,
+quelle douceur dans ces vers admirables! Merci! oh! merci, je me sens
+mieux... il me semble que je suis moins oppressée; mais puisque le
+langage de l'âme me fait tant de bien... c'est donc l'âme que j'ai
+malade?»</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant!&mdash;dis-je à madame de Richeville,&mdash;cela est étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bien étrange, Mathilde, et ces paroles ont éveillé en moi une
+crainte affreuse...</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle crainte?</p>
+
+<p>&mdash;Toute la nuit une cruelle pensée m'a poursuivie, lorsque l'agitation
+d'Emma est revenue avec son accès de fièvre, lorsque plusieurs fois ses
+regards brillants se sont attachés sur les miens... Oh!... Mathilde, il
+m'a semblé y voir un secret reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais expliquez-vous, mon amie; je ne vous comprends pas...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, sans pouvoir deviner comment elle pourrait être instruite de
+ce fatal secret... je tremble quelle ne sache que je suis sa mère... Oh,
+Mathilde! cette âme est si candide que pour elle ce coup serait
+mortel...</p>
+
+<p>Je regardai madame de Richeville avec étonnement; cette idée me frappa
+d'autant plus, qu'elle m'expliquait les rêveries et la triste
+préoccupation d'Emma. Je ne doutai pas non plus que la révélation de ce
+mystère ne fût fatale pour cette jeune fille, qui éprouvait une horreur
+insurmontable pour les actions honteuses ou criminelles. Cette angélique
+et précieuse ignorance avait été soigneusement entretenue par sa mère,
+et les enseignements qu'Emma trouvait dans l'entretien des amis de
+madame de Richeville avaient encore exalté son excessive délicatesse.</p>
+
+<p>Qu'on juge donc de la terrible perturbation qu'une pareille découverte
+aurait apportée dans l'esprit d'Emma, quelle lutte effrayante se serait
+engagée entre la susceptibilité outrée de ses principes et l'attachement
+profond qu'elle ressentait pour madame de Richeville.</p>
+
+<p>N'apprendre que celle-ci était sa mère... que pour être forcée de la
+mépriser...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!&mdash;reprit la duchesse avec angoisse,&mdash;n'est-ce pas, Mathilde,
+que mes craintes sont fondées?... C'est affreux...&mdash;s'écria-t-elle avec
+désespoir.&mdash;Elle sait tout... elle sait tout... Je n'oserai plus la
+regarder sans honte... Ah! c'est une terrible punition que celle-là...
+rougir devant son enfant... La vengeance de Dieu n'est pas encore
+satisfaite... Oh! je suis bien loin d'avoir tari ma coupe
+d'amertume,&mdash;dit-elle avec abattement.</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas cela,&mdash;lui dis-je,&mdash;par cela même que je partage vos
+craintes, que je connais le caractère d'Emma et l'effet que produirait
+sur elle une révélation pareille... je crois qu'elle a des soupçons,
+peut-être... mais non pas une certitude... qui aurait causé en elle une
+secousse violente.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, vous voulez me rassurer; au nom du ciel parlez-moi
+franchement.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre amie, je m'adresse à votre raison. Vous connaissez comme moi
+le c&oelig;ur d'Emma; nous avons, naguère encore, analysé cette franchise
+si impérieuse chez elle, qu'elle épanche toutes ses impressions à mesure
+qu'elles lui viennent, sans même prévoir où elles tendent. Et bien!
+croyez-vous qu'il lui soit possible de vous cacher un secret d'une telle
+importance, de dissimuler les agitations qu'elle en ressentirait?... Et,
+tenez, maintenant je vais plus loin: il se pourrait que l'instinct de
+son c&oelig;ur eût suffi pour éveiller en elle de vagues soupçons qu'elle
+ne s'explique pas encore...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, il n'importe; pour être éloigné, le danger n'en est pas moins
+menaçant!&mdash;s'écria madame de Richeville.&mdash;Si ce secret n'appartenait
+qu'à vous et à moi ou à M. de Rochegune, je n'aurais aucune crainte;
+mais mon mari, mais cet infâme Lugarto, mais cette femme indigne qui le
+lui a vendu, le possèdent, ce secret; d'un moment à l'autre ce coup peut
+m'atteindre?</p>
+
+<p>&mdash;Ne prévoyez pas le malheur de si loin, mon amie; vous allez me trouver
+bien optimiste, mais, en y réfléchissant davantage, je pense qu'il vaut
+mieux que ces vagues soupçons se soient peu à peu éveillés dans l'esprit
+d'Emma; peut-être notre salut est-il là. Sans doute alors on pourra, on
+devra peut-être lever avec ménagement le voile qui couvre sa naissance,
+et prévenir ainsi une brusque révélation qui... je le crains, et je dois
+vous l'avouer, mon amie... serait dangereuse pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, vous êtes mon ange tutélaire; vos paroles, remplies de
+tendresse et de raison, vont à la fois à l'esprit et à l'âme... Je crois
+votre avis plein de sens... Oui, il serait peut-être possible, avec la
+plus grande circonspection, de la préparer à cet aveu et d'en amortir
+l'effet. Alors, oh! alors, je serai trop heureuse de pouvoir lui dire,
+<i>ma fille</i>... Oh! mon Dieu! Mais non... non... une telle félicité ne
+peut m'être réservée...&mdash;ajouta tristement la duchesse; cela serait trop
+de bonheur. Il faut que j'expie la naissance d'Emma...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne l'avez-vous pas déjà expiée par vos chagrins, rachetée par
+votre vie exemplaire?</p>
+
+<p>&mdash;Ma crainte est d'adopter trop aveuglément votre avis, j'y suis trop
+intéressée... Tenez, dès que M. de Rochegune sera de retour, nous en
+causerons avec lui; s'il partage votre opinion, nous aviserons aux
+moyens de faire connaître la vérité à Emma. Bonne... mille fois bonne et
+sincère amie,&mdash;s'écria madame de Richeville en serrant mes mains dans
+les siennes...&mdash;Ah! vous méritez bien tout le bonheur dont vous jouissez
+enfin... Ah! à propos de bonheur... et encore non... car le malheur des
+méchants ne peut pas être un bonheur pour vous... Savez-vous ce qui
+arrive à mademoiselle de Maran?</p>
+
+<p>&mdash;Non? qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quelques jours, elle est atteinte d'une attaque de paralysie;
+elle était déjà inconsolable de la disparition de votre infernale
+cousine, et ce dernier coup doit lui être bien cruel. Du reste, elle est
+si universellement détestée que personne au monde ne va la voir; on
+s'affranchit même à son égard de la plus simple politesse, ou encore à
+peine s'informe-t-on de ses nouvelles, et reste-t-elle abandonnée aux
+soins de ses gens.</p>
+
+<p>&mdash;Et je la plains, car son principal et plus ancien serviteur a été
+l'épouvante de mon enfance,&mdash;lui dis-je.&mdash;Je vois encore cette
+physionomie sinistre, rendue plus repoussante encore par une horrible
+tache de vin.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à votre cousine, on croit qu'elle a quitté Paris; toutes les
+recherches de votre mari pour la retrouver ont été vaines, et on dit
+qu'il s'est mis à jouer avec fureur pour se distraire de l'abandon
+d'Ursule.</p>
+
+<p>Je fus sur le point de raconter à madame de Richeville l'aventure du bal
+masqué et de lui dire les raisons que j'avais de penser que M. de
+Rochegune y avait rencontré Ursule; mais à cette aventure se
+rattachaient mes irrésolutions présentes: ne voulant y faire aucune
+allusion et ne prendre conseil que de moi-même, je me tus.</p>
+
+<p>&mdash;Et M. de Lancry?&mdash;demandai-je à madame de Richeville.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait d'abord soupçonné Ursule d'être allée rejoindre son mari; il
+s'est aussitôt rendu mystérieusement à Rouvray, et a acquis la certitude
+que cette odieuse femme n'y était pas retournée auprès de M. Sécherin.
+Tout le monde s'accorde à dire qu'elle est allée secrètement retrouver
+en Italie lord C..., qui s'en est beaucoup occupé cet hiver. Cela me
+paraît probable, car lord C... est puissamment riche.</p>
+
+<p>J'aurais voulu, comme madame de Richeville, croire à l'absence d'Ursule;
+mais malgré moi un triste pressentiment me disait que ma cousine n'était
+pas loin. Je ne redoutais pas sa rivalité auprès de M. de Rochegune; je
+redoutais sa rage lorsqu'elle s'en verrait dédaignée, ce qui devait
+nécessairement arriver si elle avait l'audace de se faire connaître à
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je désire que vous soyez bien informée et qu'en effet Ursule ait
+quitté Paris,&mdash;dis-je à la duchesse.&mdash;Mais voulez vous que nous allions
+voir Emma? j'attendrai chez vous qu'elle soit éveillée; aujourd'hui je
+vous remplacerai auprès d'elle, cette nuit surtout, si elle est encore
+souffrante...</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... ma chère Mathilde, vous êtes vous-même indisposée.</p>
+
+<p>&mdash;Je me sens mieux déjà; si vous voulez me guérir tout à fait,
+laissez-moi partager avec vous les soins que vous donnez à cette chère
+enfant; et puis vous savez que je ne manque pas de perspicacité;
+j'observerai, j'étudierai, j'interrogerai Emma bien attentivement: cela
+pourra nous servir et nous guider dans le cas où nous croirions toujours
+une révélation opportune.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien que vous trouveriez les meilleures raisons du monde
+pour me forcer d'accepter cette nouvelle preuve de dévouement... Eh bien
+donc! je l'accepte comme vous l'offrez... avec bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon amie, par grâce, ne parlons plus de dévouement... vous me rendez
+confuse... que ne vous dois-je pas, moi!... comment m'acquitterai-je
+jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde!</p>
+
+<p>&mdash;Quand je songe qu'avant mon mariage, sans me connaître, vous veniez me
+rendre un service de mère, et que je vous ai accueillie avec
+sécheresse... avec dureté... que j'ai osé insulter à ce qu'il y avait
+d'admirable dans votre démarche... Oh! tenez, mon amie, de ma vie je ne
+me pardonnerai de vous avoir alors méconnue. Ce sera pour moi un remords
+éternel.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour moi aussi, chère enfant, car si vous m'aviez écoutée... vous
+seriez aujourd'hui madame de Rochegune... Je sais que le sort a fait que
+vous êtes bien près de la destinée que moi et ce pauvre M. de Mortagne
+nous avions rêvée pour vous; mais, ma noble et courageuse Mathilde... je
+sais aussi l'immense différence qui existe entre l'amour tel que vos
+devoirs, votre fermeté, vous l'imposent, et la vie enchanteresse qui
+vous attendait auprès de M. de Rochegune. Maintenant que vous pouvez
+l'apprécier comme moi, mieux que moi,&mdash;ajouta-t-elle en
+souriant,&mdash;avouez qu'il est surtout l'homme de l'intimité; n'est-ce pas
+que c'est là seulement qu'on peut connaître tout le charme de son
+caractère, de son esprit? car c'est seulement dans l'intimité qu'il
+consent à user des merveilleux avantages dont il est doué. Est-il alors
+une conversation plus attachante que la sienne, un savoir à la fois plus
+universel, plus modeste et plus piquant dans son expression? Et que de
+talents variés! Et surtout quel caractère! en est-il un plus doux, plus
+égal, plus gai, de cette gaieté qui exprime la sérénité d'une belle âme?
+Enfin, en lui que de ressources! Avant votre retour, j'ai quelquefois
+passé des heures entières avec lui et Emma; il nous laissait encore plus
+émerveillées à la fin de l'entretien qu'au commencement: on passerait
+des jours, des années près de lui, sans ressentir, je ne dirai pas un
+moment d'ennui, mais sans ressentir diminuer un moment l'intérêt qu'il
+inspire... Après cela, il faut tout dire, dans ces longues soirées il
+parlait sans cesse de vous et nous disait gaiement: «Je ne cause jamais
+mieux qu'avec vous, parce que vous aimez et admirez aussi madame de
+Lancry; et comme elle est presque toujours au fond de ma pensée, vous me
+comprenez à demi-mot, nous parlons pour ainsi dire la même langue.»</p>
+
+<p>&mdash;Je le reconnais bien là,&mdash;lui dis-je en rougissant,&mdash;et vous aussi,
+mon amie, qui, comme lui, parlez toujours le noble langage de la
+bienveillance et du dévouement... Mais allons-nous voir
+Emma?&mdash;ajoutai-je,&mdash;car je pouvais à peine contenir mon émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, j'espère qu'elle sera éveillée,&mdash;me dit madame de Richeville.</p>
+
+<p>Je la suivis, encore toute troublée de l'étrange à-propos avec lequel
+elle venait de me peindre si ravissemment le bonheur qu'on devait goûter
+dans l'intimité de M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Une des femmes de madame de Richeville lui apprit qu'Emma dormait
+encore. Cet état pouvant être salutaire pour elle, nous ne voulûmes pas
+le troubler.</p>
+
+<p>J'étais depuis quelque temps chez madame de Richeville, lorsqu'un valet
+de pied, que j'avais nouvellement, vint me prévenir qu'un homme, qui
+avait à me parler d'une affaire très-importante, m'attendait chez moi,
+sachant que j'étais chez madame la duchesse de Richeville.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute un de vos gens d'affaires,&mdash;me celle-ci.&mdash;Allez, ma
+chère Mathilde, je vous ferai prévenir lorsque Emma sera éveillée.</p>
+
+<p>Je revins chez moi.</p>
+
+<p>Qu'on juge de mon saisissement, de ma frayeur.</p>
+
+<p>Dans mon salon, assis et lisant auprès de la cheminée, je vis M. de
+Lancry... mon mari.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="G-CHAPITRE_XVI" id="G-CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h3>
+
+<h4>L'ENTREVUE.</h4>
+
+<p>Frappée de stupeur, je restai immobile à la porte du salon, une main
+posée sur un meuble pour me soutenir; mon autre main semblait vouloir
+comprimer les battements de mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>M. de Lancry se leva, posa tranquillement son livre sur une table, et se
+plaça devant la cheminée en m'invitant d'un geste à venir auprès de
+lui...</p>
+
+<p>L'expression de sa physionomie était dure, sardonique, et trahissait je
+ne sais quelle secrète satisfaction.</p>
+
+<p>Je n'osais pas avancer; je croyais rêver: M. de Lancry vint à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Quel accueil après une si longue séparation!&mdash;me dit-il en voulant me
+prendre la main.</p>
+
+<p>Je me reculai brusquement; il sourit d'un air ironique.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mais... c'est donc tout à fait de l'aversion... ma chère!</p>
+
+<p>Ces mots excitèrent à la fois mon indignation et mon courage; je
+m'avançai d'un pas ferme au milieu du salon:</p>
+
+<p>&mdash;Que désirez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je désire beaucoup de choses; mais comme cela serait fort long à
+vous expliquer... veuillez d'abord vous asseoir...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise... restez debout...</p>
+
+<p>Et il s'assit.</p>
+
+<p>Après quelques moments de silence réfléchi, il releva la tête et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Avouez, ma chère amie, que je suis un mari commode et peu gênant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas venu ici pour railler misérablement, monsieur... Vous
+avez sans doute un grave motif pour m'imposer une entrevue si pénible...
+Veuillez l'abréger.</p>
+
+<p>&mdash;Attendriez-vous M. de Rochegune, par hasard?</p>
+
+<p>La rougeur me monta au front; je ne répondis pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais d'ailleurs,&mdash;reprit-il,&mdash;enchanté de le revoir, et lui aussi
+serait charmé de cette rencontre. Voilà ce qu'il y a d'agréable dans les
+positions franches! voilà l'avantage des relations vertueuses et
+platoniques; personne n'est embarrassé, ni la femme, ni l'amant, ni le
+mari.&mdash;Puis, jetant un regard autour de lui, il ajouta:&mdash;Mais savez-vous
+que vous êtes parfaitement établie ici? c'est tout à fait solitaire et
+mystérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, monsieur, puis-je savoir ce que vous désirez de moi?</p>
+
+<p>Sans me répondre, M. de Lancry m'examina attentivement et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fort en beauté, votre condition de femme abandonnée vous
+sied à merveille; il me paraît que vous avez pris votre parti. Pas le
+moindre attendrissement, pas la moindre émotion, pas même l'expression
+de la haine, pas un reproche... Un impatient mépris, voilà tout ce que
+ma présence vous inspire après plus de trois ans de séparation.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, monsieur, vous sentez que j'ai hâte de finir cet
+entretien, dont je ne comprends ni le but ni le motif.</p>
+
+<p>&mdash;Je conçois parfaitement cet empressement, quoiqu'il soit aussi peu
+flatteur que peu... moral et... conjugal; car enfin, ma chère amie...
+vous êtes ma femme... n'oubliez pas donc cette circonstance, tout
+insignifiante qu'elle vous semble peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce au ciel, monsieur, je l'ai oublié; il faut votre présence pour
+me le rappeler.</p>
+
+<p>&mdash;Et il suffira de mon absence pour effacer de nouveau cet importun
+souvenir, n'est-ce pas?... Fort bien, je comprends votre silence. C'est
+une réponse comme une autre; mais heureusement, madame, je n'ai pas les
+mêmes facultés <i>oblitatives</i>: excusez ce barbarisme. Moi, je me souviens
+parfaitement que je suis votre mari, surtout en vous voyant si
+charmante; aussi je viens vous demander pardon de vous avoir négligée si
+longtemps....</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile, monsieur, de me demander pardon d'un abandon que je ne
+ressens pas, que je n'ai pas ressenti...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; aussi mon excuse est-elle seulement un acquit de
+conscience, un moyen d'amener la grâce que je viens solliciter de
+vous...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, monsieur... Mais jusqu'ici vous parlez en énigmes.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment,&mdash;dit-il en me jetant un regard d'une profonde
+méchanceté,&mdash;vraiment, je parle en énigmes? Eh bien, voici le mot de
+celle-ci: il m'est impossible de vivre plus longtemps sans vous... et je
+vous prie de mettre un terme à cette trop longue séparation. Je haussai
+les épaules de pitié sans dire mot.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez peut-être que je plaisante?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à vous répondre, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis, madame, que je vous parle sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis, monsieur, que cet entretien a trop duré; il est
+incroyable que vous veniez chez moi me tenir de pareils discours...</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous?... comment, chez vous?&mdash;reprit-il avec un éclat de rire
+sardonique.&mdash;Ah çà! vous perdez donc la tête... Ce serait déjà beaucoup
+si, comme chef de notre communauté de biens, à <i>titre universel</i>, notez
+bien cela... à <i>titre universel</i>... je vous permettais de dire <i>chez
+nous</i>... car vous êtes ici chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, avez-vous lu le Code civil?... non, n'est-ce pas? Et
+bien, vous avez eu tort: car vous sauriez quels sont mes droits.</p>
+
+<p>Je crus comprendre l'odieux but de cette visite; j'en rougis
+d'indignation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de l'argent, sans doute, que vous voulez, monsieur?&mdash;lui dis-je
+avec un regard plein de mépris écrasant.</p>
+
+<p>Il se leva vivement, les traits contractés par la colère.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, prenez garde...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous venez sans doute mettre à prix votre absence... Je regrette
+plus que jamais que vous m'ayez ruinée, monsieur... car il ne me reste
+malheureusement pas assez d'argent pour acheter de vous cette
+inestimable faveur...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous faites des épigrammes... malheureuse que vous
+êtes!&mdash;s'écria-t-il l'&oelig;il enflammé de rage et de haine,&mdash;mais vous ne
+savez donc pas que vous êtes dans ma dépendance? que je suis ici chez
+moi, que vous êtes ma femme, entendez-vous?... toujours ma femme! que je
+dispose de vous, que je puis faire de vous ce que bon me semble, que
+vous n'avez pas un mot à dire, que j'ai la loi pour moi, et que demain,
+qu'aujourd'hui je puis m'établir ici ou vous emmener chez moi!</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, monsieur, que vous voulez m'effrayer en me menaçant ainsi,
+et certes la menace est bien choisie; il y aurait de quoi mourir
+d'effroi à cette pensée, que je pourrais être condamnée à vivre auprès
+de vous; mais vous ne songez pas, monsieur, que le scandale de votre
+conduite a été tel, que vous avez perdu tous vos droits sur moi!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, j'ai perdu mes droits sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Quant à votre visite, monsieur; comme elle ne peut avoir d'autre but
+que celui de me demander de l'argent, et que malheureusement, vous
+m'avez à peine laissé de quoi vivre, je vous répète que vous n'avez rien
+à attendre de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez,&mdash;ajouta-t-il avec un sombre sang-froid plus effrayant que
+l'accès de colère auquel il s'était laissé emporter,&mdash;si j'étais encore
+susceptible de quelque pitié, vous m'en inspireriez, pauvre folle!!!
+Écoutez-moi; ce bavardage me fatigue. En parlant du scandale de ma
+conduite, vous faites allusion à mon amour pour Ursule et à ma liaison
+avec elle, n'est-ce pas? Eh bien, aux termes de la loi, je puis avoir
+dix maîtresses sans que vous ayez le plus petit mot à dire, pourvu que
+je ne les aie pas introduites dans le domicile conjugal; or, je vous
+défie de prouver qu'Ursule ait mis le pied chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... il ne s'agit pas seulement d'Ursule!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! voulez-vous parler de mes prodigalités, de mes dissipations? Je
+vous répéterai ce que je vous ai dit autrefois, à propos de votre
+imagination d'hospice, qu'aux termes de la loi à moi seul appartient
+l'emploi de <i>nos</i> biens. Que cet emploi soit bon ou mauvais, personne
+n'a le droit de le contrôler... je n'ai de compte à rendre à personne.
+Voilà, j'espère, ma position assez clairement établie et mes droits
+suffisamment prouvés.</p>
+
+<p>&mdash;Très-clairement, monsieur, et...</p>
+
+<p>&mdash;Finissons; ma volonté est que vous reveniez désormais avec moi. Je
+vous donne quarante-huit heures pour faire vos préparatifs. C'est
+aujourd'hui vendredi; dimanche matin je viendrai vous chercher... Je
+pourrais vous emmener ce soir... à l'instant même; mais cela n'entre pas
+dans mes arrangements... Seulement, comme vous pourriez prendre
+subitement la fantaisie de voyager d'ici à dimanche, quelqu'un de sûr ne
+bougera pas d'ici et vous suivra partout, afin que je sache où vous
+retrouver... Quant à votre platonique amant, vous pourrez lui dire de ma
+part que je le dispense de ses visites... à moins qu'il ne veuille m'en
+faire une à moi... personnellement... et alors... alors... le reste ne
+vous regarde pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez à merveille, monsieur... je tacherai de vous répondre
+aussi nettement. Soyez tranquille, je ne prendrai pas la peine de fuir,
+mais jamais je ne vous suivrai volontairement. Pour m'y contraindre, il
+vous faudra employer la force. Un magistrat seul peut ordonner l'emploi
+de la force; or, dès que la justice interviendra entre vous et moi, la
+question sera immédiatement décidée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah! vous êtes sans doute un très-habile et très-subtil avocat,
+madame; mais je crains fort que vous ne perdiez votre première cause...
+Vous voulez dire sans doute que vous demanderez votre séparation? j'y
+ai pensé. Il n'y a qu'un inconvénient, c'est qu'il ne suffit pas à une
+femme de vouloir une séparation pour l'obtenir... Au pis-aller... nous
+plaiderons... soit... Vous me direz <i>Ursule</i>, je vous répondrai
+<i>Rochegune</i>. La voix publique m'accusera, elle vous accusera aussi... et
+l'on nous renverra plus mariés que jamais, vu l'égalité de nos
+positions.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, ne poussez pas l'injure jusqu'à cette comparaison.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mais elle est charmante... Comment, parce qu'un vieillard à peu
+près en enfance, sa bigote de femme, ou une vestale de la force de
+madame de Richeville, viendront attester de la pureté de vos relations
+avec Rochegune, vous vous imaginez que cela suffira? Eh bien! moi, je me
+donnerai aussi comme un héros du platonisme, et, au besoin, mademoiselle
+de Maran et ses amis viendront témoigner en masse de l'angélique pureté
+de mes relations avec Ursule; sur ma parole, ce sera un procès
+très-divertissant. Tout ceci est pour l'avenir, bien entendu... Quant au
+présent, en attendant l'issue du procès, un magistrat, autrement dit un
+commissaire de police, vous enjoindra provisoirement d'avoir à regagner
+immédiatement le domicile conjugal, chère petite brebis égarée.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! et par quel philtre puissant, par quel charme magique
+attendrirez-vous M. le commissaire?</p>
+
+<p>&mdash;Par un moyen très-simple, monsieur, en mettant sous les yeux de ce
+magistrat les preuves positives de votre liaison criminelle avec madame
+Sécherin, et du coupable emploi que vous avez fait de ma fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Des preuves? Une attestation du prince d'Héricourt, sans doute, ou un
+certificat de cette belle duchesse repentie?</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que cela, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ce sera quelque doléance de ce pauvre M. Sécherin ou de madame
+sa mère, la <i>femme de ménage de la Providence</i>? comme disait
+mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, monsieur,&mdash;m'écriai-je,&mdash;prenez garde: il peut y avoir
+en effet quelque chose de providentiel dans la triste destinée de cette
+famille...</p>
+
+<p>Je ne pouvais m'empêcher de songer à ces menaces de mort que M. Sécherin
+avait prononcées contre M. de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, il doit y avoir quelque chose de providentiel, car ce pauvre
+M. Sécherin me semble singulièrement <i>prédestiné</i>...&mdash;me dit mon mari en
+souriant de cette grossière plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je ne sais ce qui l'emporte de l'indignation ou du dégoût.
+D'un mot je veux terminer cette scène: les preuves au nom desquelles je
+demanderai de me retirer provisoirement au couvent du <i>Sacré-C&oelig;ur</i> en
+attendant qu'on prononce notre séparation...</p>
+
+<p>&mdash;Les preuves, madame... voyons.</p>
+
+<p>&mdash;Ces preuves, monsieur, sont les lettres écrites de votre propre main à
+un de vos amis de Bretagne sur votre liaison avec Ursule.</p>
+
+<p>Ce fut au tour de M. de Lancry à me regarder avec stupeur. La colère,
+la honte, la rage, la haine, bouleversèrent ses traits. Il me prit les
+bras et s'écria d'une voix terrible:</p>
+
+<p>&mdash;Malheur à vous... si vous avez lu ces lettres... malheur à vous...</p>
+
+<p>Je sentis mon courage se monter à la hauteur de la circonstance. Je
+répondis en me dégageant de la brutale étreinte de M. de Lancry:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai lu ces lettres, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Vous les avez lues!... Et où sont-elles? où sont-elles?</p>
+
+<p>&mdash;En ma possession.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...&mdash;s'écria-t-il en jetant un regard autour de lui comme pour
+découvrir où elles pouvaient être...&mdash;Oh! ce serait une infâme trahison!
+et il la payerait de sa vie.</p>
+
+<p>Puis portant ses deux mains crispées à son front avec une expression de
+fureur effrayante et frappant violemment du pied, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez... ne me répétez pas que vous les avez lues, ces lettres, ou je
+ne réponds plus de moi...</p>
+
+<p>Je sonnai précipitamment. Mon valet de chambre entra.</p>
+
+<p>&mdash;Restez dans le petit salon,&mdash;lui dis-je d'une voix ferme;&mdash;j'aurai
+tout à l'heure quelques ordres à vous donner.</p>
+
+<p>Ces mots rappelèrent M. de Lancry à lui-même... Il fit quelques pas avec
+agitation et revint vers moi...</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment avez-vous ces lettres en votre possession?... Par
+l'enfer, il faut que je le sache à l'instant même.</p>
+
+<p>&mdash;Peu vous importe, monsieur, de savoir de qui je les tiens... Ce qui
+est certain, c'est qu'elles sont entre mes mains. Si vous m'y forcez,
+j'en ferai usage.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous les avez déjà montrées sans doute,&mdash;s'écria-t-il avec une
+bonté désespérée;&mdash;vous les avez colportées dans votre société pour
+montrer jusqu'à quel point Ursule me bafouait et me rendait malheureux,
+n'est-ce pas? Oh! comme vous avez dû triompher, vous et vos imbéciles
+amis! Vous et eux avez bien ri de ces plaies saignantes de mon âme,
+n'est-ce pas? Ç'a été un amour bien ridicule, bien niais que le mien,
+n'est-ce pas? Me ruiner pour une femme qui se moquait de moi...
+Voyons,&mdash;ajouta-t-il avec un éclat de rire convulsif,&mdash;combien vous et
+Rochegune en avez-vous fait de copies? combien y en a-t-il en
+circulation à cette heure?</p>
+
+<p>Cet ignoble soupçon me révolta.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le malheur et la honte de porter votre nom, monsieur; cette
+punition est assez humiliante pour que je ne l'augmente pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas répondre. Les lettres, qui vous les a remises? depuis
+quand les avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, je ne vois, monsieur, aucun inconvénient à vous apprendre
+comment je les possède. Les deux premières ont été apportées chez moi
+dans un carton qui renfermait un bouquet de fleurs pareilles à celles
+que M. Lugarto m'avait autrefois offertes par votre entremise. J'ai donc
+tout lieu de croire que c'est lui qui m'a fait parvenir ces lettres.
+Comment se les est-il procurées, je l'ignore... Quant à la dernière,
+elle m'est arrivée par la poste.</p>
+
+<p>&mdash;Plus de doute, Lugarto est secrètement ici,&mdash;s'écria-t-il,&mdash;on ne
+m'avait pas trompé... on l'avait vu... Pourtant c'est un de mes gens en
+qui j'avais toute confiance qui a mis ces lettres à la poste... et bien
+plus, la personne à qui je les écrivais m'a répondu comme si elle les
+avait reçues.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait pas la première fois que M. Lugarto aurait contrefait
+votre écriture et corrompu vos gens.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... c'est cela, par l'enfer; mais pourquoi se cache-t-il?...
+Oh! si je le découvre... Quant à son but... s'il a été d'augmenter
+jusqu'à la haine la plus impitoyable l'aversion que j'avais déjà pour
+vous, il a réussi, entendez-vous... réussi au delà de ses v&oelig;ux...
+Mortel enfer! et dire que vous... vous... vous avez ainsi lu dans mon
+c&oelig;ur mes plus honteuses, mes plus secrètes pensées: et vous me
+l'avouez encore! Mais vous ne réfléchissez donc pas que mon exécration
+augmente en raison de l'avantage que vous donnent ces lettres sur moi?
+Ces lettres... vous dis-je, ces lettres, il me les faut à l'instant!</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez, monsieur, que vos menaces me les rendent plus précieuses
+encore...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Mathilde, ne me poussez pas à bout! puisque vous les avez lues,
+vous avez dû y voir que mon âme était noyée de fiel Eh bien! cela était
+presque de la mansuétude auprès de ce que j'éprouve à cette heure.
+Encore une fois, ne me poussez pas à bout...</p>
+
+<p>&mdash;Vivons comme par le passé, monsieur, séparés l'un de l'autre, et ces
+lettres resteront ignorées.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis qu'il faut que vous veniez habiter avec moi; que
+maintenant il le faut plus que jamais... m'entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'emploierai tous les moyens possibles pour échapper à l'épouvantable
+sort dont vous me menacez...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous dis que vous êtes folle, que malgré ces lettres vous
+serez d'abord obligée de me suivre et d'attendre chez moi l'issue de ce
+procès.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons, monsieur; si, en présence d'une telle présomption contre
+vous, on ne me permet pas de me retirer dans un asile neutre... dans un
+couvent... eh bien! monsieur, je subirai mon sort.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre dernier mot?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon dernier mot... Cependant, dans votre intérêt et aussi dans
+le mien, car j'ai horreur, je vous l'avoue, de remuer toute la fange de
+votre passé!... écoutez-moi bien: je vous le répète, l'insistance que
+vous mettez à vous rapprocher de moi ne peut être qu'une menace, qu'un
+moyen de me faire consentir à quelque proposition intéressée; peut-être
+voulez-vous que je renonce à la pension que vous m'avez reconnue, et que
+vous avez déjà réduite... Si cela est... pour vous épargner la honte du
+rôle odieux que vous jouez, je consens...</p>
+
+<p>Il m'interrompit avec une nouvelle violence.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais réduit à la dernière misère et vous me couvririez d'or...
+entendez-vous... que je ne renoncerais pas à exercer le droit que j'ai
+sur vous; et sans la circonstance impérieuse qui m'en empêche... ce ne
+serait pas après-demain, entendez-vous?... ce serait à l'heure même que
+je vous emmènerais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une démence féroce!...&mdash;m'écriai-je;&mdash;il est impossible que
+nous soyons jamais rapprochés... Vous venez de me le dire encore... vous
+me haïssez au moins autant que je vous méprise... que voulez-vous donc
+de moi?... Il y a là quelque horrible mystère... mais, Dieu merci, je ne
+suis plus seule, j'ai des amis maintenant; ils sauront me défendre...</p>
+
+<p>Trois heures sonnèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Trois heures, déjà trois heures,&mdash;dit-il avec impatience.&mdash;Puis il
+ajouta:&mdash;Il faut que je parte; une dernière fois, vous refusez de venir
+après-demain habiter avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je le refuse.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde!</p>
+
+<p>&mdash;Je refuse, je ne céderai qu'à la force.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez de l'éclat... du scandale?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, monsieur, ce que vous voulez faire de moi... et
+maintenant&mdash;ajoutai-je avec terreur,&mdash;je vous crois capable de tout...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... oui... oui,&mdash;s'écria-t-il avec égarement,&mdash;je serai
+capable de tout pour vous forcer à me suivre... parce qu'il y va de plus
+que ma vie...&mdash;Puis, comme s'il craignait d'avoir trop dit, il ajouta en
+souriant avec amertume:&mdash;Parce qu'il y va de mon bonheur... de mon
+bonheur intérieur... ma douce Mathilde; car de bien beaux jours nous
+attendent; ainsi donc, à dimanche midi.</p>
+
+<p>Il sortit violemment......</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Après son départ, la force factice et fébrile qui m'avait soutenue me
+manqua tout à fait; je restai quelque temps inerte, incapable de réunir
+mes idées.</p>
+
+<p>Cette scène foudroyante les avait brisées; il me fallut quelques moments
+de calme et de réflexion pour les rassembler et envisager froidement les
+conséquences des menaces de M. de Lancry, et jusqu'à quel point il
+pourrait les exécuter...</p>
+
+<p>Quant aux raisons qu'il pouvait avoir de se rapprocher de moi, je ne
+pouvais les pénétrer; mais elles devaient être sinistres... Cela
+d'ailleurs m'inquiétait peu, résolue que j'étais de ne jamais retourner
+auprès de lui.</p>
+
+<p>Restait la question de savoir s'il pourrait m'y forcer.</p>
+
+<p>Souvent mes gens d'affaires m'avaient instamment engagée à demander ma
+séparation, ne doutant pas que je ne l'obtinsse facilement; j'y avais
+toujours répugné par horreur du scandale: mais jamais il n'était venu à
+leur pensée ni à la mienne de supposer que M. de Lancry aurait un jour
+l'audace de me sommer de revenir habiter avec lui.</p>
+
+<p>Il me semblait impossible qu'à la vue des lettres que j'avais en ma
+possession on me forçât de rester, même temporairement, avec M. de
+Lancry. D'un autre côté, la loi était souvent si singulièrement injuste
+envers nous autres femmes, que je n'étais pas complétement rassurée.</p>
+
+<p>J'écrivis donc sur-le-champ à un jurisconsulte très-distingué qui
+s'était occupé des intérêts de madame de Richeville, en le priant de
+venir le plus tôt possible causer avec moi.</p>
+
+<p>Après de mûres et profondes réflexions, l'issue de cette scène terrible
+fut pour moi presque heureuse. Elle fixa mes incertitudes au sujet de M.
+de Rochegune.</p>
+
+<p>M. de Lancry venait de se montrer à moi sous un aspect si repoussant,
+ses prétentions étaient à la fois si odieuses et si effrayantes, que je
+fus indignée d'avoir pu mettre un moment en parallèle ma conduite et la
+sienne.</p>
+
+<p>Il y avait désormais entre lui et moi une si grande distance, que je
+finis par avoir pitié de mes scrupules.</p>
+
+<p>La marche que j'avais à suivre et que je résolus de suivre était bien
+simple: plaider en séparation de corps et de biens contre M. de Lancry;
+cette séparation obtenue, suivre les v&oelig;ux de mon c&oelig;ur et m'en
+aller dans quelque retraite ignorée, attendre M. de Rochegune et lui
+consacrer le reste de ma vie.</p>
+
+<p>Une séparation légale, complète, était une sorte de divorce; je me
+considérais comme absolument libre.</p>
+
+<p>Sans doute il eût été plus héroïque de continuer le rôle d'abnégation
+sublime auquel je m'étais condamnée; mais, en définitive, je me trouvais
+stupide de pousser à ce point l'exagération de mes devoirs.</p>
+
+<p>Jamais je n'aurais de moi-même provoqué une séparation; et ainsi
+peut-être j'aurais éternisé mes scrupules; mais M. de Lancry me mettait
+dans cette extrémité: bien qu'elle me fût pénible sous certains
+rapports, je l'accueillis cependant avec joie; car je lui devrais, après
+tout, le bonheur du reste de ma vie, je lui devrais ce radieux avenir
+que j'avais été sur le point de sacrifier.</p>
+
+<p>Jamais je ne me sentis l'esprit plus ferme, plus net, plus calme, plus
+décidé qu'après cette violente secousse; jamais je n'avais pris une
+détermination plus prompte.</p>
+
+<p>Je ne m'aveuglai sur rien, je ne reculai devant aucune prévision si
+désolante qu'elle fût.</p>
+
+<p>Je me supposai forcée d'habiter avec M. de Lancry jusqu'au moment de mon
+procès; j'étais sûre de supporter fermement cette épreuve, soutenue par
+la certitude du bonheur qui m'attendait ensuite.</p>
+
+<p>J'allai plus loin, je supposai mon procès perdu, et M. de Lancry maître
+de mon sort.</p>
+
+<p>Mais alors cette injustice était si flagrante, le jugement de la
+société, résumé par ce verdict, était d'une partialité si révoltante,
+que je ne me croyais plus tenue à aucun respect, à aucun devoir envers
+cette société si monstrueusement partiale... je confiais mon avenir et
+ma vie à la tendresse de M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Cela sans remords, cela sans crainte, cela à la face et sous
+l'invocation de Dieu, appelant du jugement des hommes à son tribunal
+suprême, dernier refuge, dernier espoir des opprimés.</p>
+
+<p>Quoique je fusse bien certaine de ma résolution; autant pour m'engager
+irrévocablement envers M. de Rochegune que pour avoir son conseil et son
+appui dans des circonstances si graves, je lui écrivis ces mots à la
+hâte:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Revenez... revenez vite... mon tendre ami... cette fois ce sera pour
+toujours et à tout jamais à vous... ma vie vous appartient</i>.</p>
+
+<p>Je demandai Blondeau et lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas aller à l'hôtel de Rochegune, tu remettras cette lettre à
+l'intendant, en lui disant de ma part de renvoyer à l'instant à son
+maître par un courrier.</p>
+
+<p>A peine Blondeau était-elle sortie, qu'une des femmes de madame de
+Richeville entra chez moi tout en larmes, toute éperdue:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel! madame!&mdash;s'écria-t-elle,&mdash;venez... mademoiselle Emma
+se meurt; madame de Richeville est dans le délire.</p>
+
+<p class="c">FIN DU TOME CINQUIÈME.</p>
+
+<hr class="full" />
+
+<h1><a name="MATHILDE-6" id="MATHILDE-6"></a>MATHILDE</h1>
+
+<hr />
+
+<h2>MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME</h2>
+
+<p class="cb">PAR</p>
+
+<h2>EUGÈNE SÜE.</h2>
+
+<p class="cb">PARIS<br />PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="cb">1845</p>
+
+<h3><a name="TOME_SIXIEME" id="TOME_SIXIEME"></a>TOME SIXIÈME.</h3>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_I" id="H-CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<h4>UNE CONSULTATION.</h4>
+
+<p>Quel douloureux spectacle, mon Dieu, s'offrit à ma vue!</p>
+
+<p>Les moindres détails de cette scène sont à jamais gravés dans ma
+mémoire. La tenture de la chambre d'Emma était de mousseline blanche,
+ainsi que ses rideaux et les draperies de son lit; les volets à demi
+fermés ne laissaient parvenir qu'un faible jour dans cet appartement.
+C'est à peine si l'on distinguait, au milieu de la blancheur des voiles
+qui l'entouraient, le pâle et angélique visage d'Emma, encadré de ses
+bandeaux de cheveux blonds un peu humides; ses grands yeux presque sans
+regard étaient à demi fermés sous leurs longues paupières qui jetaient
+une ombre transparente sur ses joues déjà creusées par la maladie:
+quelquefois ses lèvres s'agitaient faiblement; elle tenait ses deux
+petites mains croisées sur son sein virginal dans une attitude pleine de
+grâce et de modestie.</p>
+
+<p>Je n'avais pas vu Emma depuis deux jours; je fus épouvantée du
+changement de ses traits.</p>
+
+<p>Madame de Richeville, agenouillée à son chevet, la serrait dans une
+étreinte convulsive et couvrait de larmes et de baisers ses yeux, ses
+joues, son front, ses cheveux.</p>
+
+<p>Une de ses femmes, étouffant ses sanglots, était à demi penchée sur le
+lit, tenant une tasse à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! qu'y a-t-il?&mdash;m'écriai-je en courant à madame de
+Richeville et m'agenouillant près d'elle.</p>
+
+<p>Elle ne répondit rien et redoubla ses caresses.</p>
+
+<p>Je saisis la main d'Emma, elle était sèche et brûlante; sa respiration
+haute semblait pénible, oppressée, et causait surtout les alarmes de
+madame de Richeville.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-on envoyé chercher le médecin?&mdash;dis-je tout bas à la femme de
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! non, madame; la crise de mademoiselle a été si brusque que tout
+le monde a perdu la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi cette tasse, et allez tout de suite faire demander M.
+Gérard,&mdash;lui dis-je.</p>
+
+<p>Cette fille sortit précipitamment.</p>
+
+<p>&mdash;Emma... Emma, mon enfant! tu ne m'entends donc pas?... Mon Dieu! tu ne
+me vois donc pas?&mdash;s'écria madame de Richeville à travers ses
+sanglots,&mdash;je t'en supplie... bois un peu...</p>
+
+<p>Et se retournant pour prendre la tasse, elle m'aperçut:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous le disais bien!&mdash;murmura-t-elle en me montrant sa fille
+d'un regard désespéré...&mdash;Perdue... perdue... Je ne lui survivrai
+pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Silence... par pitié pour elle et pour vous, silence!</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne vous reconnaît plus, elle ne veut rien prendre de ma main...
+Cette potion la sauverait peut-être...</p>
+
+<p>Et elle approcha une cuiller des lèvres de la jeune fille, qui détourna
+doucement la tête...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le disais... elle sait tout... elle me méprise... elle me
+hait... O mon Dieu! elle va mourir en maudissant sa mère...</p>
+
+<p>Et, perdant complétement la raison, madame de Richeville se tordit les
+bras de désespoir; ses sanglots devinrent convulsifs, puis ils cessèrent
+tout à coup; ses larmes s'arrêtèrent, elle s'affaissa sur elle-même et
+fut bientôt en proie à une horrible attaque de nerfs.</p>
+
+<p>Je sonnai ses femmes; elles la transportèrent chez elle, et je restai
+auprès d'Emma.</p>
+
+<p>Le docteur Gérard arriva presque aussitôt.</p>
+
+<p>Il se fit rendre un compte exact de la nuit, qui avait été très-agitée.
+Le matin, Emma s'était un peu assoupie. En se réveillant, elle avait
+longtemps regardé madame de Richeville; puis elle avait dit quelques
+mots inintelligibles pendant le délire de son accès de fièvre. Cette
+crise passée, elle était retombée dans l'état de torpeur,
+d'insensibilité où nous la voyions.</p>
+
+<p>M. Gérard s'approcha du lit, considéra quelque temps Emma et écouta sa
+respiration avec attention.</p>
+
+<p>J'observai les traits du médecin avec anxiété: ils étaient soucieux et
+sombres. Après s'être un moment recueilli, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je désirerais rester un moment seul avec vous, puisque madame
+la duchesse de Richeville n'est malheureusement pas en état de
+m'entendre...</p>
+
+<p>Je fis un signe; les deux femmes sortirent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! monsieur,&mdash;m'écriai-je,&mdash;qu'y a-t-il donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Le danger est grand... très-grand...</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel, monsieur... tout espoir est-il donc perdu?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crains, madame... La science est malheureusement impuissante à
+combattre des causes purement morales, qui produisent des réactions
+physiques toujours renaissantes. En vain on lutte contre les effets du
+mal... lorsque le foyer du mal nous échappe. Aussi... en présence de
+l'état si grave de mademoiselle Emma... je dois... il faut...</p>
+
+<p>Voyant l'hésitation de M. Gérard:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur,&mdash;lui dis-je,&mdash;je suis la meilleure amie de madame de
+Richeville, j'aime Emma comme une s&oelig;ur. Je puis répondre à toutes vos
+questions...</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vous ai-je priée, madame, de renvoyer les femmes de madame la
+duchesse. Ce que je dois vous dire est tout confidentiel.</p>
+
+<p>Après une nouvelle pause, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai donné mes soins à mademoiselle Emma, soit au Sacré-C&oelig;ur, soit
+ici. Son caractère m'a toujours semblé d'une exaltation concentrée, son
+imagination très-vive, son esprit très-impressionnable, sa candeur
+profonde... Je ne sais si je me suis trompé.</p>
+
+<p>&mdash;Nullement, monsieur;... seulement, avec madame de Richeville et avec
+moi, Emma est toujours d'une franchise, d'une expansion pour ainsi dire
+involontaire, tant elle est chez elle impérieuse...</p>
+
+<p>M. Gérard réfléchit quelques instants et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est aussi ce que m'a souvent dit madame de Richeville; et cette
+assurance, de la part d'une personne qui connaît si bien mademoiselle
+Emma, avait suffi pour écarter jusqu'ici certains soupçons qui m'étaient
+venus, et que je regrette amèrement de ne vous avoir pas plus tôt
+confiés.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai bientôt l'honneur de vous dire pourquoi... Madame, selon moi,
+la cause de la maladie de mademoiselle Emma est toute morale: ses
+rêveries plus fréquentes, son état de langueur datent depuis assez
+longtemps; mais ces symptômes ont un caractère plus sérieux depuis
+quelques semaines, subitement grave depuis quelques jours, et
+sérieusement alarmant depuis hier... Maintenant, ce qui me reste à vous
+dire, madame, est très-délicat; mais il y va presque de la vie de cette
+enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, de grâce!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... madame... vous qui voyez chaque jour mademoiselle Emma,
+vous qui vivez dans son intimité, n'avez-vous aucune raison de lui
+soupçonner... un penchant... une inclination contrariée?</p>
+
+<p>&mdash;A Emma?... non, monsieur... aucune... Mais qui peut vous le faire
+croire?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le répète, madame, les symptômes de sa maladie ont tout le
+caractère de ces affections de langueur causées par de secrets chagrins
+du c&oelig;ur. Souvent j'ai été sur le point de vous exprimer mes doutes;
+mais madame la duchesse et vous, madame, en me parlant sans cesse de
+l'extraordinaire franchise de cette jeune personne, vous avez éloigné
+cette idée...</p>
+
+<p>Après avoir de nouveau réfléchi, ne trouvant véritablement rien qui pût
+justifier les soupçons de M. Gérard, je lui répondis:</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, je ne puis supposer à Emma aucun amour contrarié; et je
+m'étonnerais même que cette pensée vous fût venue, si, comme moi, vous
+saviez qu'Emma est d'une candeur, d'une ignorance pour ainsi dire
+enfantines. D'ailleurs il lui eût été impossible de cacher un tel
+secret, soit à madame de Richeville, soit à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cette candeur, cette ignorance enfantines, madame, loin de détruire
+mes convictions, les augmenteraient encore.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc cela, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être ignore-t-elle elle-même le penchant qu'elle ressent. En vous
+rappelant ses confidences, ses révélations, madame, ne vous
+souvenez-vous pas de quelques circonstances en apparence insignifiantes
+qui, expliquées, interprétées de la sorte, pourraient nous éclairer?</p>
+
+<p>&mdash;Non, plus j'y songe, monsieur,&mdash;lui dis-je après un nouveau moment de
+réflexion,&mdash;plus j'y songe, moins cette supposition me paraît
+acceptable... Pourtant, sans m'expliquer entièrement sur un secret qui
+ne m'appartient pas, et en vous demandant grâce pour ma réserve, je dois
+vous dire que madame de Richeville et moi nous avons craint qu'Emma
+n'eût fait une découverte d'une très-grande importance pour elle... une
+découverte relative à sa famille... et que cette pauvre enfant n'en eût
+été, n'en fût vivement affectée.</p>
+
+<p>M. Gérard semblait de plus en plus embarrassé, ce que je venais de lui
+dire ne parut lui faire aucune impression; il secoua la tête d'un air de
+doute, alla de nouveau près d'Emma, écouta sa respiration, qui semblait
+un peu apaisée, tâta son pouls, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est mal, bien mal... une cause morale occasionne tous ces
+ravages, on ne pourrait donc compter que sur une guérison morale... Il
+est des exemples merveilleux de personnes rappelées à la vie par la
+seule présence de l'être qu'elles regrettaient ou qu'elles désiraient
+voir... Et... je ne vous le cache pas, madame, il faudrait un miracle de
+ce genre pour sauver mademoiselle Emma.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, vous m'épouvantez!&mdash;m'écriai-je en voyant la funeste
+expression de la physionomie du médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est que trop certain,&mdash;reprit-il,&mdash;et je tiens d'autant plus,
+madame, à vous convaincre de l'imminence du danger qu'elle court... que
+cette considération seule peut surmonter ma répugnance à vous entretenir
+d'une communication bizarre, qui m'a été faite d'une manière fort
+désagréable.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, monsieur?... de quelle communication voulez-vous
+parler?</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, un commissionnaire inconnu a apporté chez moi un petit
+coffre renfermant dix billets de mille francs et une lettre que je dois
+vous montrer, quoi qu'il m'en coûte.</p>
+
+<p>M. Gérard lut ce qui suit:</p>
+
+<p>«<i>Ces dix mille francs sont à vous, si vous vous chargez d'apprendre à
+madame de Lancry que mademoiselle Emma de Lostange se meurt d'amour pour
+M. le marquis de Rochegune...</i>»</p>
+
+<p>...Il en est de certaines émotions morales comme de certains faits
+physiques: un coup violent vous frappe à la tête, vous renverse; on ne
+ressent rien d'abord qu'une profonde commotion... un vertige douloureux
+pendant lequel toute pensée s'éteint. Vous tombez en ayant seulement la
+vague conscience d'un grand péril...</p>
+
+<p>Il en fut ainsi pour moi de cette foudroyante révélation.</p>
+
+<p>Je reçus au c&oelig;ur un coup affreux, mes idées se troublèrent dans un
+pénible étourdissement; pendant une seconde je ne vis plus rien, je
+n'entendis plus rien.</p>
+
+<p>L'appartement était si obscur que le médecin ne s'aperçut pas de
+l'altération de mes traits; il continuait de parler:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de vous dire, madame, que les dix mille francs ont
+été immédiatement envoyés aux hôpitaux; mais enfin, à des yeux prévenus,
+ne pouvais-je pas sembler servir je ne sais quel intérêt mystérieux en
+révélant soit à madame de Richeville, soit à vous, madame, un fait ou du
+moins une grave présomption que je partageais depuis quelque temps, et
+que les raisons que je vous ai dites, madame, m'avaient fait taire
+jusqu'à présent!... Encore une fois ma conviction était formée quant au
+sentiment que devait éprouver mademoiselle Emma, mais non pas quant à
+l'objet de ce sentiment, car je n'ai l'honneur de connaître M. de
+Rochegune que de nom. Enfin, madame, vous croirez à la parole d'un
+honnête homme: je n'aurais pas reçu ce matin cette étrange
+communication, que ce matin j'aurais fait part de mes craintes, ou
+plutôt de mes convictions, à madame la duchesse de Richeville, tant
+l'état de mademoiselle Emma est alarmant. Maintenant, madame,
+croyez-vous que le penchant ignoré ou contrarié qu'éprouve mademoiselle
+Emma ait M. de Rochegune pour objet? le voyait-elle souvent?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur... il la voyait presque chaque jour...</p>
+
+<p>&mdash;Et pensez-vous que M. de Rochegune partage cette affection, ou du
+moins qu'il en fut instruit?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le pense pas, monsieur... non, je ne le pense pas.</p>
+
+<p>Après un moment de silence je dis tout à coup au docteur d'une voix
+altérée et d'un ton solennel:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi... cette enfant est en danger de mort... monsieur, et c'est une
+passion concentrée qui la tue?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, madame, sur mon honneur je le crois; et s'il reste une
+seule chance de salut à cette malheureuse jeune fille... elle est dans
+l'espérance qu'on pourrait éveiller en elle en lui disant que son amour
+est partagé par M. de Rochegune. Avant tout il faut la sauver...</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur, dans l'intérêt du salut d'Emma... il me reste à
+vous demander un service de la plus haute importance...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, parlez...</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez me remettre cette lettre, et me donner votre parole de ne
+jamais dire à personne... personne... que vous l'avez reçue.</p>
+
+<p>M. Gérard se consulta un instant afin sans doute de ne pas agir
+légèrement, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma conscience n'a rien à me reprocher, les pauvres profitent des dix
+mille francs, la révélation que je vous ai faite est d'accord avec ma
+conscience, je ne vois aucun obstacle à vous donner ce billet et la
+parole que vous me demandez, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Songez bien, madame,&mdash;me dit le docteur Gérard d'un ton grave,
+imposant, en retournant près du lit d'Emma,&mdash;songez bien que vous vous
+chargez d'une grave responsabilité... les moments sont précieux; je
+viens de voir madame la duchesse, elle est hors d'état de s'occuper en
+ce moment de sa jeune parente... Le sort de cette jeune fille repose
+entièrement sur vous... Si vous avez à lui donner quelque espoir, que
+ce soit le plus tôt possible... avec les plus grands ménagements. Son
+accès de fièvre a diminué,&mdash;ajouta-t-il en lui tâtant le pouls,&mdash;elle
+s'est un peu assoupie, peut-être le délire aura-t-il cessé... Si alors
+elle peut vous entendre, si le cerveau n'est pas encore tout à fait
+pris, il reste quelque chance de salut.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur,&mdash;lui dis-je avec amertume,&mdash;c'est une
+grande... bien grande responsabilité que la mienne... terrible en
+effet...</p>
+
+<p>Après avoir de nouveau considéré Emma, le docteur me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble voir une larme sous ses cils... c'est une preuve de
+détente, une faible amélioration... Dès qu'elle pourra vous entendre,
+parlez-lui de M. de Rochegune, avec réserve d'abord; vous examinerez
+bien attentivement l'effet que ce nom produira sur elle... sur sa
+physionomie...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur... oui... j'observerai.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, si vous voyez que ce nom éveille en effet en elle quelque
+émotion, si légère qu'elle soit, vous pourrez l'entretenir de l'espoir
+de le voir bientôt... est-il ici?</p>
+
+<p>&mdash;Non... non, monsieur, il est absent depuis plusieurs jours.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est justement depuis plusieurs jours que l'état de mademoiselle
+Emma s'est aggravé... Ce départ aura fait éclater cette dernière
+crise... Vous pourrez donc parler à mademoiselle Emma du prochain
+retour... de M. de Rochegune; lui dire qu'il la reverra avec plaisir...
+peut-être même qu'il a deviné ses sentiments et qu'il les partage...
+l'important est de la sauver d'abord...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, monsieur... il faut la sauver,&mdash;dis-je presque
+machinalement.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, par exemple, si vos paroles ramenaient quelque résultat
+inespéré, vous pourriez peut-être, pour porter un coup décisif, lui
+faire entrevoir l'espérance de se marier avec M. de Rochegune... Encore
+une fois, elle est en danger de mort, il s'agit de la sauver... Si cette
+union est impossible, on le lui apprendra plus tard, peut-être avec
+moins de danger: on n'éprouve pas deux fois des crises pareilles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute... Si par miracle elle revenait à la vie, on la
+laisserait dans cette confiance jusqu'à son rétablissement,
+nécessairement très-prompt. Le bonheur est un si grand sauveur! dans les
+maladies morales, il opère souvent des merveilles. Allons, madame, je
+n'ose vous dire d'espérer... mais courage... Sans doute votre
+responsabilité est grande; mais personne mieux que vous ne peut tenter
+cette épreuve, qui exige tant de délicatesse, tant de tact et tant de
+dévouement: vous êtes l'amie intime de madame de Richeville, presque la
+s&oelig;ur de cette pauvre enfant; la dernière chance qui la rattache à la
+vie ne peut être confiée à des mains plus sûres et plus dévouées... A ce
+soir donc, madame, je reviendrai.</p>
+
+<p>Après avoir ordonné quelques prescriptions, il sortit.</p>
+
+<p>Une des femmes de madame de Richeville vint me prévenir que la duchesse
+était toujours dans un état nerveux déplorable.</p>
+
+<p>Je lui dis de retourner auprès de sa maîtresse, qu'Emma sommeillait.</p>
+
+<p>Et je restai seule...</p>
+
+<p>Seule avec cette malheureuse jeune fille, qui, dans son innocence, me
+portait le coup le plus cruel qui pût m'atteindre...</p>
+
+<p>O mon Dieu, vous le savez, je tombai à genoux auprès de ce lit funèbre,
+je vous suppliai avec ferveur de chasser de moi les détestables pensées,
+les instincts homicides... oui, homicides... car quelquefois on tue par
+la parole ou par le silence, comme on tue avec le fer.</p>
+
+<p>Seigneur, Seigneur! vous à qui rien n'échappe, vous avez alors pu
+découvrir dans les plus secrets replis de mon c&oelig;ur... de ces
+ressentiments qui sont déjà presque des crimes...</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_II" id="H-CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h4>RÉVÉLATION.</h4>
+
+<p>J'étais là seule... seule avec Emma, attendant son réveil... attendant
+un moment lucide de son agonie pour interroger son c&oelig;ur... pour lui
+révéler un amour qu'elle ressentait et qu'elle ignorait peut-être...</p>
+
+<p>Moi... moi... lui révéler cet amour!</p>
+
+<p>Et cet amour... elle l'éprouvait.</p>
+
+<p>Une fois cette terrible voie ouverte à ma pensée, j'y marchai avec une
+effrayante rapidité; je ne pouvais concevoir mon aveuglement passé.</p>
+
+<p>Je m'expliquai certaines bizarreries de la conduite et des paroles
+d'Emma. Mille ressouvenirs me frappèrent alors... ainsi, entre autres,
+elle éprouvait une émotion pénible en voyant tomber de la neige... et la
+neige avait failli servir de linceul à M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Enfin dernière preuve, fatale preuve! depuis quelque temps
+n'éprouvait-elle pas, à son insu sans doute, un vif sentiment de
+jalousie contre moi?</p>
+
+<p>Ce premier mouvement de répulsion que je lui inspirais, auquel Emma
+cédait d'abord en rougissant, puis qu'elle surmontait ensuite, ne
+démontrait-il pas la force de son amour?</p>
+
+<p>Et d'ailleurs cet amour n'était-il pas probable, inévitable?... cette
+enfant voyant chaque jour un homme tel que M. de Rochegune, n'entendant
+que ses louanges, pouvait-elle s'empêcher de l'aimer?</p>
+
+<p>Un moment j'accusai amèrement madame de Richeville d'imprudence...
+Pauvre malheureuse mère!...</p>
+
+<p>Ensuite ce fut sur M. Lugarto que tomba tout le poids de mon exécration.</p>
+
+<p>Oh! il se vengeait du mal qu'il m'avait déjà fait... il s'en vengeait
+d'une manière bien atroce...</p>
+
+<p>Mais comment, lui qui ne voyait jamais Emma, avait-il pénétré un secret
+que madame de Richeville et moi nous ignorions, un secret que le docteur
+Gérard soupçonnait seulement?</p>
+
+<p>La duchesse se croyait sûre de ses gens; mais M. Lugarto n'avait-il pu
+en corrompre quelques-uns? et d'ailleurs comment ses gens mêmes
+avaient-ils lu dans le c&oelig;ur d'Emma mieux que sa mère, mieux que moi?</p>
+
+<p>En y songeant, cela ne se concevait que trop... J'étais constamment
+préoccupée de mon amour, madame de Richeville portait elle-même un vif
+intérêt à cet amour; certaines remarques, certaines évidences avaient dû
+nous échapper: le soupçon de la passion d'Emma était à mille lieues de
+notre pensée...</p>
+
+<p>Emma avait-elle donc une confidente parmi les femmes de madame de
+Richeville? Cela n'était pas dans son caractère, et ces femmes
+semblaient toutes dévouées à sa mère. Quant à ce dévouement... l'or est,
+hélas! un puissant corrupteur... et M. Lugarto était bien riche.</p>
+
+<p>Ces réflexions paraissent calmes, froides, presque puériles, en présence
+du coup dont j'étais menacée; mais elles ne m'empêchaient pas d'être en
+même temps assaillie de terreurs bien déchirantes.</p>
+
+<p>Comme l'&oelig;il de Dieu embrasse à la fois toutes choses, j'embrassais en
+un instant et d'un seul regard tous les mondes de la douleur... tous les
+espaces du désespoir... depuis les causes les plus formidables jusqu'aux
+effets les plus infimes.</p>
+
+<p>D'autres fois je ne pouvais pas moralement croire à cet anéantissement
+foudroyant de mes espérances.</p>
+
+<p>Cela me paraissait surnaturel. C'était le contraire des miracles; si
+palpable que fût la réalité... je me refusais d'y croire.</p>
+
+<p>J'opposai à l'évidence des faits des raisons qui me semblaient aussi
+puissantes, aussi immuables que les lois de la nature.</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... me disais-je, Emma ne peut pas aimer M. de Rochegune;
+elle ne le peut pas: cet amour causerait ou sa mort ou mon malheur
+éternel... et je ne veux pas la mort de cette jeune tille, et je ne veux
+pas être éternellement malheureuse.</p>
+
+<p>Il est impossible que je renonce à mon amour, que je retourne auprès de
+M. de Lancry; il est impossible que j'aie touché de si près le bonheur
+pour le voir ainsi s'abîmer à mes yeux... il est impossible que je me
+voue à un avenir aussi affreux que serait le mien...</p>
+
+<p>L'accomplissement de ces craintes m'eût semblé un rêve monstrueux. Cette
+accumulation de malheurs sur une seule créature ne passait-elle pas les
+bornes du possible?</p>
+
+<p>Dieu ne pouvait pas vouloir cela; c'était damner trop sûrement et trop
+facilement une âme... Je me révoltais contre cette implacable
+persécution de la destinée... Je demandais ce que j'avais fait... moi,
+pour que le sort me fût si fatal!</p>
+
+<p>Alors je ne sais quelle voix à la fois sévère et paternelle me
+répondait:</p>
+
+<p>«Et cette enfant, cet ange qui agonise, qu'a-t-elle fait? et elle
+meurt... Son âme est si pure, qu'elle ignore même l'amour qu'elle
+ressent... Elle ne l'a dit à personne... elle a langui... elle a
+souffert, elle ne s'est jamais plainte, elle ne se plaindra jamais, et
+elle meurt!...</p>
+
+<p>«Comme les fleurs qui se flétrissent quand le soleil leur manque, et
+qui ignorent ce que c'est que le soleil... elle a senti l'amour qui
+ferait sa vie lui manquer... et elle s'est flétrie... Elle n'avait pas
+besoin... elle... de sophismes, de subtilités, pour justifier son
+amour... Elle était jeune et libre... Elle a aimé un homme jeune et
+libre comme elle... Son amour a été selon les lois de Dieu et des
+hommes... Elle a seize ans, et elle meurt...</p>
+
+<p>«Ferme à jamais les yeux, pauvre enfant; ton amour virginal sera
+enseveli avec toi... Ne crains rien... tout le monde l'ignorera comme
+toi. A voir tes deux petites mains pâles et amaigries croisées sur ton
+sein, on dirait que ton pudique instinct veut cacher cet amour, comme si
+on pouvait le deviner à travers la limpidité de ton âme... Dors... dors
+du sommeil éternel... Pauvre enfant.»</p>
+
+<p>Et alors je me sentais attendrie malgré moi. Je jetais des yeux humides
+sur la douce et mourante figure d'Emma... La nuit était proche; son beau
+visage, blanc comme l'albâtre, semblait resplendir au milieu des ombres
+qui envahissaient son alcôve.</p>
+
+<p>Elle sommeillait légèrement; sa pauvre figure, endolorie, abattue, avait
+en ce moment une magnifique expression de résignation et de souffrance
+candide...</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu! mon Dieu! m'écriai-je en tombant à genoux, elle est bien
+affreusement malheureuse! Mais au moins elle ignore la cause de ses
+maux; elle mourrait sans regrets... et moi, je ne vivrais pas dans un
+désespoir éternel...</p>
+
+<p>Puis songeant à ce que ce v&oelig;u avait d'horrible, comprimant mes
+sanglots, je demandais pardon à Emma.</p>
+
+<p>Dans mon remords d'avoir conçu cette criminelle pensée, je m'exaltais
+jusqu'à l'héroïsme. J'entendis de nouveau la voix mystérieuse, elle
+faisait vibrer presque malgré moi les plus généreuses cordes de mon âme.</p>
+
+<p>«Courage... courage... pauvre femme...&mdash;me disait-elle,&mdash;ta croix est
+lourde; courage, un pas encore, et tu auras gravi la dernière cime de
+ton calvaire...</p>
+
+<p>«Alors... de là... du haut de ton renoncement sublime, comme le Christ
+du haut de sa croix, placée entre les hommes et Dieu, tu contempleras
+au-dessous de toi cette enfant que tu auras sauvée, sa mère qui te
+bénira.. Quant à l'homme si digne de toi, que tu aimais si dignement...
+tu diras en cachant tes larmes... <i>S'il savait</i>...</p>
+
+<p>«Courage... oh! il faut une résolution plus qu'humaine pour ceindre
+ainsi volontairement la couronne saignante d'un martyre ignoré. Mais
+aussi quel baume épandront sur tes blessures les ineffables, les
+maternelles consolations de ta conscience!</p>
+
+<p>«Oh! tu ne sais pas encore, pauvre femme, ce que c'est que d'avoir
+acquis, à force de sacrifices, le <i>droit de pleurer sur soi</i>!</p>
+
+<p>«Oh! tu ne sais pas la pieuse douceur de ces larmes saintes et
+fécondes... Tu ne sais pas avec quel miséricordieux orgueil on les sent
+couler en sachant que d'autres les verseraient, mais plus âcres, mais
+plus brûlantes encore...</p>
+
+<p>«Tu ne sais pas les religieuses voluptés de la douleur! Tu ne sais pas
+comme on souffre et comme on jouit à la fois, en se disant, le c&oelig;ur
+brisé, les yeux noyés de larmes, les lèvres tressaillantes de
+sanglots:&mdash;«<i>Je suis bien malheureuse, oh! bien affreusement
+malheureuse! mais au moins ils sont heureux... ceux-là pour qui je
+souffre tant...</i></p>
+
+<p>«Oh! oui... sois fière de cet amour, au nom duquel tu vas t'immoler...
+Sois-en fière... c'est ton premier, ton seul, ton noble amour. Vois les
+pensées qu'il t'inspire, vois ce que tu ressens, au lieu d'une jalousie
+grossière comme celle qui autrefois t'animait contre Ursule...</p>
+
+<p>«Qu'éprouves-tu pour Emma? Les plus hautes, les plus touchantes
+aspirations... Elle meurt d'amour pour celui que tu chéris... tu vas
+arracher ce pudique secret à ses lèvres défaillantes... tu renonceras
+toi-même en sa faveur à ton rêve d'or, à ton ciel... et tu n'as pour
+Emma que des larmes de tendresse et de pitié.</p>
+
+<p>«Oui... oui... Mathilde, ton amour est grand, ton amant te le
+disait...&mdash;De cet amour doivent jaillir un jour de magnifiques
+dévouements, de sublimes exemples.</p>
+
+<p>«Autrefois tu n'as su que passivement souffrir pour une cause indigne...
+l'heure est venue de souffrir et d'agir pour la plus sainte des causes.
+Garde ta divine auréole de vertu; ne déchois ni à tes yeux, ni aux yeux
+de ceux que tu aimes; sacrifie-toi pour une enfant innocente et pure,
+sauve-la de la mort... travaille à son bonheur... Courage... Dieu te
+voit.. Dieu te sourit dans son éternité.».....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Et, ainsi qu'on cherche à résister à une fascination coupable, à
+l'entraînement de honteux conseils, je tâchais de fermer mon c&oelig;ur aux
+accents de cette voix généreuse.</p>
+
+<p>J'étais lasse de souffrir.</p>
+
+<p>Pourquoi donner à cette malheureuse enfant une espérance que M. de
+Rochegune ne réaliserait jamais? car il m'aimait, moi... il m'aimait
+éperdûment, et mon épouvantable sacrifice serait vain pour le bonheur de
+cette jeune fille.</p>
+
+<p>Au milieu de ces réflexions si poignantes, Emma fit un léger mouvement,
+tourna languissamment la tête de mon côté, ouvrit les yeux en soupirant,
+et me regarda.</p>
+
+<p>Oh! je le vois encore, ce regard profond, à la fois si doux, si triste,
+si résigné...</p>
+
+<p>Il me sembla qu'il m'implorait, qu'il me demandait la vie, le bonheur...</p>
+
+<p>Après m'avoir un instant contemplée avec étonnement, elle ferma ses
+longues paupières; deux larmes roulèrent sur ses joues, qui se
+colorèrent un instant d'un rose pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Emma, qu'avez-vous?&mdash;lui dis-je doucement,&mdash;vous pleurez!...
+souffrez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;me dit-elle d'une voix faible sans ouvrir les yeux,&mdash;je vous
+aime... et pourtant votre présence me fait mal... Ne m'en voulez pas...
+il faut avoir pitié des mourants.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous!... n'ayez pas de pareilles idées, pauvre enfant, vous
+affligeriez et moi et votre bonne amie.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien que je vais mourir... dans mon rêve, Dieu me l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Quel rêve?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un rêve étrange,&mdash;continua-t-elle tenant toujours ses yeux
+fermés,&mdash;je n'ose pas vous le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Emma, je vous en prie...</p>
+
+<p>&mdash;Je me sentais mourir; je sentais en moi comme une grande force qui
+voulait m'enlever aux cieux... et puis... il m'a semblé entendre une
+voix qui disait: <i>Faut-il quelle meure, faut-il qu'elle meure?</i></p>
+
+<p>&mdash;Et à qui parlait cette voix, mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est la fièvre... qui me donnait ces idées... Elles sont folles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à qui cette voix disait-elle: <i>Faut-il qu'elle meure?</i></p>
+
+<p>&mdash;Elle le disait... à une femme... à une femme dont je ne voyais pas la
+figure...&mdash;se hâta de dire Emma.</p>
+
+<p>Je compris... la malheureuse enfant me trompait; c'était moi qu'elle
+avait vue en songe.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette femme?&mdash;lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a rien répondu, et la voix a dit:&mdash;<i>Emma, il faut mourir!</i></p>
+
+<p>Puis se reprochant sans doute en elle-même d'avoir été impressionnée
+contre moi par ce rêve, et revenant à son doux et charmant naturel, elle
+ouvrit les yeux, et me regarda cette fois avec une expression de
+tendresse, de repentir, si ingénue, que je ne pus retenir mes larmes.</p>
+
+<p>Elle se pencha vers moi, prit ma main dans les siennes, la porta à ses
+lèvres, hélas! froides, bien froides... puis elle la posa sur son sein
+en me disant:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que la chaleur de votre main va réchauffer mon c&oelig;ur,
+qui s'était glacé tout à l'heure...</p>
+
+<p>&mdash;Emma, vous m'aimez donc bien?</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant... oui... après ma seconde mère... je n'aime rien au monde
+plus que vous...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aimez personne autant que moi... mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Personne... J'aurais voulu vous ressembler en tout... être
+vous-même...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant quelquefois... vous me haïssez,&mdash;dis-je assez vivement.</p>
+
+<p>Elle fit un brusque mouvement, pressa davantage encore ma main sur son
+c&oelig;ur: je sentis ses faibles battements s'accélérer un peu.</p>
+
+<p>Emma reprit en souriant douloureusement:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez quel mal vous me faites en me disant cela... Je vous assure que
+je vous aime... Ces mouvements... que je pouvais quelquefois réprimer en
+vous voyant, j'ai découvert ce que c'était...&mdash;et elle tâcha de sourire
+encore...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment... Et qu'était-ce?...</p>
+
+<p>&mdash;C'était l'instinct de mon c&oelig;ur qui m'avertissait qu'à mon insu je
+vous avais causé quelque chagrin... Alors j'osais à peine m'approcher de
+vous, j'éprouvais comme un remords de ma faute; mais votre tendre bonté
+le faisait bien vite évanouir, et je me jetais dans vos bras.</p>
+
+<p>Comment n'aurais-je pas été attendrie en entendant Emma s'efforcer
+d'interpréter ainsi cette jalousie qu'elle se reprochait, et dont elle
+ne pouvait s'expliquer la cause?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me croyez, n'est-ce pas?&mdash;ajouta-t-elle...&mdash;Je vous jure que je
+ne vous hais pas... Au moment d'aller devant Dieu, je ne voudrais pas
+mentir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez toujours de mourir, mon enfant... Heureusement il n'en est
+rien... Ne seriez-vous donc pas désolée de quitter ceux qui vous aiment,
+de quitter la vie?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... oui, je serais désolée de quitter madame de Richeville, vous;
+mais la vie... je ne la regrette pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que... sans raison... oh! sans aucune raison, je me sentais
+chaque jour plus malheureuse... Tout devenait sombre autour de moi...
+toutes mes pensées se brisaient contre un obstacle invisible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais avant d'être ainsi malheureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!&mdash;dit-elle en joignant ses deux mains et en levant au ciel ses
+beaux yeux rayonnants d'une sorte d'extase, de ressouvenir;&mdash;oh! avant
+cela il me semblait que je devais vivre toujours; le temps passait comme
+un songe béni, j'avais les idées les plus riantes... J'étais si
+heureuse... si heureuse, qu'il me semblait qu'un jour... je retrouverais
+ma mère... quoique je susse qu'elle était morte...</p>
+
+<p>&mdash;Et au couvent étiez-vous aussi heureuse, chère enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Au couvent c'était un autre bonheur: c'était l'amitié de mes
+compagnes, la bonté de madame de Richeville; ce bonheur-là, ainsi que
+mes chagrins d'alors, je me l'expliquais... L'autre bonheur... bien plus
+vif, bien plus grand, je le ressentais sans me l'expliquer... non plus
+que les chagrins qui l'ont suivi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... c'était peut-être la joie d'être sortie du couvent qui vous
+rendait si contente?</p>
+
+<p>&mdash;Non... j'ai regretté mes compagnes, et, au couvent, je voyais madame
+de Richeville comme je la vois maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Tâchez de vous rappeler à peu près quand a commencé pour vous cette
+félicité qui a presque changé l'aspect de votre vie... qui a donné un
+but à votre existence... qui a jeté sur tout, n'est-ce pas? comme une
+clarté plus brillante et plus belle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... c'est bien cela... que j'ai ressenti...</p>
+
+<p>Après un mouvement d'indécision terrible, j'ajoutai d'une voix
+tremblante, altérée:</p>
+
+<p>&mdash;Ce bonheur... n'a-t-il pas commencé peu de temps après le retour... de
+M. de Rochegune à Paris, alors que vous le voyiez tous les jours?</p>
+
+<p>Elle me regarda avec une expression de candeur et de céleste
+ravissement.</p>
+
+<p>Je sentis son c&oelig;ur battre plus vite qu'il n'avait encore battu, et
+elle me dit avec une sorte de joie à la fois étonnée, reconnaissante, et
+passionnée:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... c'est vrai... Oh! mon Dieu!... c'est vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Et votre malheur! votre malheur!! n'a-t-il pas commencé peu de temps
+après mon arrivée... à moi?</p>
+
+<p>Hélas! le désespoir donna sans doute à mes paroles, à ma physionomie,
+un accent de reproche à la fois effrayant et cruel; car Emma, se levant
+à demi, se précipita dans mes bras en fondant en larmes, et cacha sa
+tête dans mon sein en s'écriant d'une voix déchirante:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon!... pardon!...</p>
+
+<p>Puis, après m'avoir étreinte avec une force convulsive, je la sentis
+défaillir...</p>
+
+<p>Épouvantée, je la replaçai sur son oreiller et je courus prendre un
+flacon.</p>
+
+<p>Elle était d'une pâleur mortelle, ses joues livides... ses mains froides
+comme du marbre.</p>
+
+<p>Les sels que je lui fis respirer ne la ranimèrent pas; je mis ma main
+sur son c&oelig;ur, il ne battait plus.</p>
+
+<p>J'approchai ma joue de ses lèvres entr'ouvertes... je ne sentis pas un
+souffle...</p>
+
+<p>Je crus l'avoir tuée.</p>
+
+<p>Ce fut un moment horrible; je tombai à genoux en m'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! pardon! mon Dieu! rappelez-la à la vie; je fais v&oelig;u de me
+sacrifier pour elle, d'employer tout ce qu'il me restera de force à
+travailler à son bonheur, comme si elle était ma s&oelig;ur... ma fille...
+Seigneur, je vous le jure... je me sacrifierai... dût-il m'en coûter la
+vie! mais faites que je ne l'aie pas tuée... Mon Dieu! faites que je ne
+l'aie pas tuée!...</p>
+
+<p>Après quelques minutes d'effrayantes angoisses pendant lesquelles,
+penchée sur Emma, j'épiais son moindre souffle, son moindre mouvement,
+Dieu m'exauça...</p>
+
+<p>Elle soupira légèrement... la circulation du sang, un moment suspendue,
+reprit son cours. De livides, ses joues redevinrent pâles... Elle
+vivait... Dieu avait entendu mon serment...</p>
+
+<p>Je devais me dévouer... tout était consommé, tout était fini pour moi...
+tout...</p>
+
+<p>De ce moment il fallait ensevelir mon amour, mon pauvre et triste amour,
+au plus profond de mon c&oelig;ur comme dans un sépulcre... Il me fallait
+éclairer cette malheureuse enfant, tâcher de la rattacher à la vie par
+l'espérance...</p>
+
+<p>Je n'en pouvais plus douter, l'infortunée se mourait d'amour et de
+jalousie.</p>
+
+<p>Mais lui... lui, pour qui elle se mourait... comment le détacher de
+moi?... comment l'intéresser à l'amour d'Emma? comment le lui faire
+partager?</p>
+
+<p>Alors, je l'avoue... la pensée me manquait... il me restait à peine
+assez de force pour instruire Emma de ce qui pouvait la sauver... Avant
+tout il fallait la sauver.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_III" id="H-CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h4>LE SALUT.</h4>
+
+<p>Le médecin m'avait laissé un cordial d'un effet puissant... me
+recommandant d'en user s'il était nécessaire de soutenir, de remonter le
+moral d'Emma pendant quelque temps.</p>
+
+<p>Profitant de sa faiblesse, je présentai à ses lèvres une cuillerée de
+cette potion; elle but machinalement.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, une faible rougeur colora ses joues, et elle
+ouvrit des yeux étonnés, comme si elle sortait d'un songe.</p>
+
+<p>Ne voulant pas laisser revenir sa pensée sur la douloureuse impression
+qui avait causé son évanouissement, voulant frapper un coup décisif, je
+m'écriai:</p>
+
+<p>&mdash;Réveillez-vous donc, paresseuse! M. de Rochegune vient d'arriver; il
+est là avec madame de Richeville.</p>
+
+<p>A peine le nom de M. de Rochegune avait-il été prononcé, que le c&oelig;ur
+d'Emma recommença de battre avec une force qui m'effraya.</p>
+
+<p>Elle me regarda d'un air surpris, radieux, mais sans la moindre
+confusion.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Rochegune est de retour?&mdash;murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui...&mdash;lui dis-je d'une voix entrecoupée, fébrile, sentant que
+chaque mot tuait une de mes espérances.&mdash;Oui... il vient avec de grands
+projets qui vous concernent... et dont je m'entretenais toujours avec
+lui... je l'aimais de tout l'amour qu'il vous portait, mais nous ne
+pouvions encore rien vous dire... il y avait des obstacles... de grands
+obstacles... à ce qu'alors vous fussiez instruite de ses desseins...
+Oui, nous ne pensions qu'à vous... et vous croyiez que je ne pensais
+qu'à lui... qu'il ne pensait qu'à moi... C'est pour cela que vous aviez
+quelquefois contre moi de ces ressentiments que vous ne compreniez
+pas... C'était de la jalousie, entendez-vous, pauvre enfant! de la
+jalousie bien injuste, car M. de Rochegune vous aime autant que vous
+l'aimez sans vous rendre compte de cet amour... Oui... il vous aime...
+il vous aime... maintenant vous ne pouvez plus douter ni de vous ni de
+lui; les obstacles qui existaient n'existent plus... Il vous demande en
+mariage à votre seconde mère; elle y consent. Ainsi vous passerez
+désormais votre vie avec lui; mais il faut bien vite ne plus être
+malade, reprendre vos jolies couleurs roses... Eh bien, parlerez-vous
+encore de mourir maintenant?...</p>
+
+<p>Il faut renoncer à exprimer les mille gradations par lesquelles cette
+pauvre figure si souffrante et si décolorée passait à mesure que je
+parlais; la surprise, la joie, la stupeur, la crainte, le ravissement,
+l'extase se peignirent sur ses traits avec une vivacité, une énergie qui
+m'effrayèrent.</p>
+
+<p>Pourtant j'avais prévu que, dans cette circonstance décisive, les
+ménagements, les préparations, les réticences, n'opéraient pas la
+révolution profonde, fulgurante, que l'on devait avant tout rechercher
+dans une révélation d'un effet aussi héroïque.</p>
+
+<p>Emma fut sauvée... Mais je n'eus pas d'abord cette heureuse créance; la
+secousse fut terrible. Pendant plusieurs heures j'eus des transes
+mortelles.</p>
+
+<p>A de nouvelles défaillances succéda un accès de délire pendant lequel
+Emma prononça des phrases sans suite, mais où je distinguais surtout mon
+nom accompagné de ces mots: «Pardon, ange tutélaire!»</p>
+
+<p>Par un étrange oubli, ou plutôt par un puissant instinct de chaste
+délicatesse, elle ne prononça pas une fois le nom de M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Cette crise fiévreuse se termina heureusement, non par une pénible
+torpeur, mais par un bienfaisant sommeil.</p>
+
+<p>Le médecin revint au moment où Emma commençait à s'endormir.</p>
+
+<p>A mon tour j'étais accablée, défaillante.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, madame?&mdash;me dit-il avec anxiété.</p>
+
+<p>Sans lui répondre, je lui montrai Emma d'un coup d'&oelig;il, et je cachai
+ma figure dans mes mains en pleurant.</p>
+
+<p>Au bout de quelques secondes, passées sans doute à s'assurer de l'état
+de la jeune fille, M. Gérard s'écria avec une expression de joie
+indicible:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est presque sauvée. Vous lui avez parlé... Ah, madame! c'est une
+résurrection, un miracle! C'est admirable! Peut-être vous devra-t-elle
+la vie... Cette violente secousse a opéré le résultat le plus salutaire.
+Voyez... elle dort... elle dort profondément, et depuis cinq jours son
+repos n'était qu'une lourde somnolence. Mais comment lui avez-vous fait
+cette révélation, madame?</p>
+
+<p>Je racontai tout au médecin, excepté ce qui me concernait.</p>
+
+<p>Quand je lui eus dit de quelle manière j'avais appris à Emma le prétendu
+retour de M. de Rochegune, d'abord il frémit; puis il se rassura, en me
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu, madame, plus de courage, plus de raison que je n'en
+aurais eu. Cette jeune fille était perdue, une crise violente pouvait
+seule la sauver. Des ménagements n'auraient pas amené ce résultat
+inespéré... Il y a tout lieu de penser qu'elle entrera rapidement en
+voie de guérison. Maintenant, madame, pour terminer votre ouvrage, vous
+comprenez qu'il est de la dernière importance que vous assistiez à son
+réveil... Elle croira d'abord avoir été le jouet d'un songe; ce sera à
+vous de la rassurer par de nouveaux détails, de donner de la
+vraisemblance au récit que vous avez été obligée de lui faire: et
+surtout, madame, empêchez-la de soupçonner que ceci n'est qu'une feinte;
+une rechute s'ensuivrait, et une rechute serait mortelle. M. de
+Rochegune n'est pas ici... il faudrait le prévenir... il est fait pour
+comprendre toute l'importance de son prompt retour.</p>
+
+<p>Je songeai à la lettre que je lui avais envoyée par un courrier, en lui
+disant de revenir en hâte... et je dis:</p>
+
+<p>&mdash;M. de Rochegune est prévenu, monsieur; il sera ici après-demain sans
+doute...</p>
+
+<p>&mdash;Déjà prévenu, et prévenu par vous!&mdash;s'écria M. Gérard.</p>
+
+<p>Étonnée de cette remarque, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne pouvait l'être que par moi, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, madame; allons, encore un peu de courage!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur que la force ne me manque, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la trouverez, madame... en songeant que, si vous ne la trouviez
+pas, tout serait perdu; cette crise si salutaire, si miraculeuse, aurait
+été inutile. A son réveil, mademoiselle Emma interrogerait peut-être une
+des femmes de chambre de madame la duchesse; vous ne pouvez les mettre
+dans ce secret: ainsi tout serait dévoilé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais madame de Richeville... monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de la voir... J'avais ordonné un calmant, elle dort. Elle a
+d'ailleurs passé trois nuits de suite auprès de mademoiselle Emma. Elle
+était brisée de fatigue. Il n'y a donc rien à craindre de ce côté, si
+vous jugez toujours à propos de ne pas la mettre dans la confidence.</p>
+
+<p>&mdash;Moins que jamais, monsieur; je vous en conjure, que ce secret soit
+entre vous et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai promis, madame. Mais comment, jusqu'à sa complète
+guérison, empêcherez-vous mademoiselle Emma de parler à madame de
+Richeville de M. de Rochegune et de son mariage? une fois parfaitement
+rétablie, on pourra peu à peu éloigner cette promesse; mais jusque-là...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, monsieur...&mdash;lui dis-je en l'interrompant,&mdash;je n'ai qu'une
+crainte... c'est que Dieu ne me conserve pas longtemps la raison... Vous
+ne savez pas... vous ne pouvez pas savoir ce que j'ai enduré
+aujourd'hui... Ma tête n'y résistera pas... Quels sont les symptômes de
+la folie... monsieur?... Est-ce quand on sent les artères des tempes
+battre à se rompre? Les miennes battent ainsi, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce quand on sent son intelligence vaciller comme la flamme d'un
+flambeau qui va s'éteindre? C'est qu'en ce moment j'éprouve cela...
+monsieur.</p>
+
+<p>M. Gérard m'a dit plus tard qu'il avait été un instant effrayé de
+l'égarement, de la concentration de mes traits, et que, sachant ce
+qu'il savait, il avait réellement craint que je n'eusse pas la force
+morale nécessaire pour accomplir mon &oelig;uvre de dévouement.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, remettez-vous,&mdash;me dit-il,&mdash;calmez-vous, veuillez vous appuyer
+sur mon bras... Venez... Je vais ouvrir une des fenêtres de cette
+chambre; la soirée est magnifique, quelques bouffées d'air pur et doux
+ne peuvent qu'être salutaires à notre pauvre malade...</p>
+
+<p>Le médecin ouvrit la fenêtre qui donnait sur le jardin.</p>
+
+<p>Nous étions à la fin du mois de mars, la soirée était tiède, c'était un
+commencement de printemps, la lune brillait au milieu des étoiles.</p>
+
+<p>J'aspirai avec avidité cet air vivifiant; j'exposai mon front brûlant à
+cette brise douce et fraîche. Peu à peu je me calmai... Je levai les
+yeux au ciel avec une résignation pleine de douleur et d'amertume.</p>
+
+<p>En contemplant l'immensité du firmament, il me sembla qu'une mystérieuse
+communication se rétablissait entre moi et Dieu; il me sembla entendre
+de nouveau cette voix qui m'avait conseillée, soutenue:</p>
+
+<p>«&mdash;Courage,&mdash;me disait-elle,&mdash;courage, noble femme, tu t'es élevée
+jusqu'aux plus sublimes régions du sacrifice... de la douleur sainte et
+grande... Tu ne peux souffrir davantage, ne laisse donc pas ton &oelig;uvre
+incomplète; confie-toi en Dieu... il t'inspirera, il te donnera les
+moyens d'aplanir les obstacles qui maintenant te semblent
+insurmontables... Jamais il n'abandonne les c&oelig;urs généreux... Entre
+tous ceux qu'il chérit, les plus souffrants sont ceux qu'il chérit le
+plus... son esprit les guide... sa lumière les éclaire... sa force les
+soutient.»</p>
+
+<p>Ces pensées me firent du bien... Elles furent à mon âme accablée ce que
+la brise était à mon front brûlant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes mieux, n'est-ce pas, madame?&mdash;me dit le médecin après un
+long silence.</p>
+
+<p>Il me sembla que sa voix était émue; la lune éclairait en plein sa
+figure grave et sévère. Deux grosses larmes coulaient sur ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, monsieur?&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>Il me regarda quelque temps sans me répondre, puis il me dit d'une voix
+attendrie:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez demandé le silence, madame... vous avez ma parole... mais
+heureusement il n'est pas de secret pour celui qui est
+là-haut,&mdash;ajouta-t-il en levant le doigt vers le ciel.</p>
+
+<p>M. Gérard savait-il, par le bruit public, mon attachement pour M. de
+Rochegune? l'avait-il appris depuis le matin? Je l'ignorais.</p>
+
+<p>C'était, d'ailleurs, un homme très-peu du monde, en ce qui concerne ses
+bruits ou ses médisances.</p>
+
+<p>Il avait donc pu, jusque-là, parfaitement ignorer ce qui rendait mon
+sacrifice si pénible.</p>
+
+<p>Après quelques nouvelles recommandations au sujet d'Emma, il me
+quitta...</p>
+
+<p>Je restai encore seule avec Emma, attendant son réveil... Mais cette
+fois tout était accompli......</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Après trois heures d'un profond sommeil Emma s'éveilla.</p>
+
+<p>Si, pour me consoler, il m'eût suffi de savoir que j'avais arraché cette
+malheureuse enfant à la mort, j'aurais dû être satisfaite; il s'était
+opéré pendant le paisible sommeil d'Emma un changement véritablement si
+extraordinaire, qu'elle n'était plus reconnaissable: l'espérance l'avait
+sauvée; elle se savait, ou plutôt elle se croyait aimée autant qu'elle
+aimait...</p>
+
+<p>Hélas! je frémissais en songeant aux funestes conséquences que pouvait
+avoir le mensonge que j'avais été obligée de faire... Je fermai les yeux
+devant l'abîme, et j'attendis tout de Dieu.</p>
+
+<p>En s'éveillant, Emma, après avoir cherché à rassembler ses idées,
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il bien vrai? Mon Dieu! cela est-il bien vrai? C'est vous...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... c'est moi, mon enfant; ce que je vous ai dit est la
+vérité... Vous aimez M. de Rochegune, il vous aime... Nous allons parler
+de tout ce bonheur; mais comment vous trouvez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant je me sens faible... Mais j'éprouve le besoin de vivre...
+comme tout à l'heure j'éprouvais le besoin de mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc bien heureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui... je vois que c'était à M. de Rochegune que je devais ces
+moments si heureux que je ne m'expliquais pas... Je sens que désormais
+je n'aurai plus de ces chagrins pendant lesquels je vous aimais moins...</p>
+
+<p>Elle resta un moment pensive, son front appuyé dans ses mains; puis elle
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Cela est étrange comme la révélation que vous m'avez faite me montre
+le passé sous un autre jour... Pourtant je remarquais bien que lorsqu'il
+était là mon bonheur augmentait encore... Mais je ne songeais pas à lui
+attribuer cette émotion si douce... Seulement tout ce qu'il disait, je
+le retenais; les airs qu'il chantait, je les retenais aussitôt. Il me
+semblait que j'avais en moi l'écho de son âme... Quand je l'entendais
+louer, cela me faisait autant de plaisir que si l'on me louait.. Quand
+je l'accompagnais au piano, j'étais bien sûre de jouer mieux que
+d'habitude... Quand il causait avec moi, au lieu d'être intimidée, les
+pensées, les paroles me venaient plus aisément que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment n'avez-vous jamais dit cela à madame de Richeville ou à
+moi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... Pourquoi?&mdash;dit-elle en réfléchissant.&mdash;Sans doute c'est
+parce qu'il en avait été ainsi dès le premier jour où j'avais vu M. de
+Rochegune. Je ne croyais pas qu'il pût en être autrement. Cela me
+semblait si naturel, que je n'en parlais pas... Être heureuse auprès de
+lui... c'était pour moi comme respirer... comme vivre... comme voir...
+comme sentir... Enfin j'étais comme quelqu'un qui aurait joui des
+bienfaits de Dieu... sans savoir qu'il y a un Dieu... Seulement, quand
+mon bonheur était troublé par quelque crainte ou par quelque souvenir,
+je ne pouvais cacher ma tristesse... Maintenant je m'explique mes larmes
+involontaires en voyant tomber la neige... C'est que M. de Rochegune
+avait manqué de périr sous la neige...</p>
+
+<p>Mais, avant mon arrivée, il parlait quelquefois de moi avec madame de
+Richeville, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toujours, il vous citait sans cesse comme la personne la plus
+accomplie, celle qu'il aimait le plus: c'est pour cela que je vous
+aimais déjà tant avant de vous connaître. Et puis j'ai été bien heureuse
+de vous voir... M. de Rochegune attendait votre retour avec tant
+d'impatience... Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Dites... dites-moi tout, pauvre enfant... maintenant vous le pouvez...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, sans me l'expliquer... dès que je vous vis si souvent près
+de lui, je me sentis rêveuse, triste... Oh! alors, je voulus
+mourir...&mdash;Mais se reprenant, elle ajouta avec effusion:&mdash;A quoi bon me
+rappeler ces chagrins passés... cet éloignement involontaire dont
+maintenant surtout je dois rougir... Oh! par pitié, laissez-moi oublier
+cela... soyez bonne et généreuse comme toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... oublions le passé, oublions... c'est aussi mon vif
+désir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, c'est pourtant la vie que je vous dois!&mdash;s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;A votre tour vous pouvez beaucoup... beaucoup pour moi, chère enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;En m'accordant la plus aveugle confiance... en écoutant mes avis, en
+suivant mes conseils, en vous persuadant surtout que je ne puis vouloir
+que votre bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le sais... je le crois... je vous promets tout.</p>
+
+<p>&mdash;A ce prix... votre mariage... avec M. de Rochegune aura lieu
+bientôt... peut-être même plus tôt que vous n'auriez pu l'espérer. Des
+obstacles de peu d'importance d'ailleurs seront facilement levés; mais
+vous avez été si souffrante, vous êtes encore si faible, qu'il ne faut
+pas songer à <i>le</i> revoir avant quelques jours; sa vue vous causerait une
+émotion dangereuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non... non... il me semble qu'elle me guérirait tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Enfant... mais lui, s'il vous retrouvait si changée! car c'est surtout
+depuis son départ que votre maladie a fait de rapides progrès.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... quand il est parti, il m'a semblé que je recevais le dernier
+coup, que tout s'éteignait autour de moi... j'ai fermé les yeux et j'ai
+demandé à Dieu de me rappeler à lui... mais dans sa miséricorde il m'a
+envoyé un de ses bons anges pour veiller sur moi.</p>
+
+<p>Et elle me baisa les mains avec tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi donc vous conduire, mon enfant... et surtout ne faites pas
+un vif chagrin à M. de Rochegune.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, mon Dieu...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; en voyant sur vos traits les traces de vos souffrances, il
+se reprocherait de les avoir causées par son silence. Je ne veux donc
+pas que vous le receviez avant d'être redevenue fraîche et jolie comme
+par le passé... Il est encore une chose très-importante, ma chère Emma,
+dont il faut que je vous entretienne... Madame de Richeville est votre
+seconde mère, elle désire vous unir à M. de Rochegune; mais ignorant ce
+que vous éprouviez pour lui... mais vous trouvant encore bien jeune...
+elle n'a pas jugé à propos de vous instruire encore de ses projets...
+Elle me les avait confiés, à moi... en me priant surtout très-instamment
+de vous les cacher... Le désir de vous apprendre une bonne nouvelle qui
+pouvait avoir une heureuse influence sur votre santé, m'a fait connaître
+une grave, une très-grave indiscrétion. Il ne faut pas, chère enfant,
+que vous m'en fassiez repentir; ainsi, vous me promettez de ne pas
+parler à votre bonne amie de ce que je vous ai confié... Elle ne tardera
+pas d'ailleurs à vous en instruire; mais il ne faudra pas même alors
+paraître savoir ses projets... Ce n'est pas un mensonge... c'est le
+silence que je vous demande. De la sorte, madame de Richeville n'aura
+pas à me reprocher d'avoir trahi son secret, et de l'avoir surtout
+privée du plaisir de vous apprendre un mariage qui comblera vos v&oelig;ux
+et les siens...</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai ce que vous désirez... ce sera la première fois que j'aurai
+dissimulé quelque chose. Mais mon désir de vous obéir m'empêchera d'être
+indiscrète.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, ma pauvre Emma,&mdash;dis-je en tachant de sourire,&mdash;je
+vais vous condamner à bien d'autres dissimulations.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Rochegune vous aime... vous aime tendrement; mais il n'a pu vous
+faire cet aveu avant d'avoir su de madame de Richeville... si elle ou
+vous n'aviez aucune objection à faire contre ce mariage, qu'il désire
+ardemment; il faudra donc, envers M. de Rochegune, avoir aussi l'air
+d'ignorer complétement ses projets; et, plus tard, quand il sera votre
+époux, vous me garderez le même secret sur ce que je vous confie
+aujourd'hui... Vous sentez qu'il ne serait pas convenable qu'il sût que
+je vous ai fait son aveu... avant lui...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui... je comprends toute votre sollicitude pour moi... et puis ce
+sera notre secret à nous deux...&mdash;ajouta-t-elle avec une joie naïve.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faudra pas pour cela changer le moins du monde votre manière
+d'être avec M. de Rochegune.</p>
+
+<p>&mdash;Mais maintenant que je sais que je l'aime... qu'il m'aime... comment
+le lui cacher?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, ne lui cachez aucune de vos impressions, chère enfant;
+soyez avec lui naturelle et vraie, ce sera le moyen de continuer de lui
+plaire. Si quelque événement que je ne puis prévoir... me forçait de
+m'absenter pendant quelque temps... et que vous eussiez quelques
+conseils à me demander... en attendant que madame de Richeville vous
+parle de ses projets, vous pourrez m'écrire par ma bonne Blondeau, que
+je vous enverrai de temps à autre... je vous répondrai par le même
+moyen.</p>
+
+<p>&mdash;Sans en prévenir madame de Richeville?&mdash;me dit-elle d'un air étonné,
+comme si ce mystère eût répugné à son âme droite et sincère.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez, mon enfant, que madame de Richeville ne sait rien, ne
+doit rien savoir de tout ceci... Vous me connaissez assez pour être
+bien sûre que je ne vous engage pas à une action mauvaise...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, pouvez-vous le penser?... Je serai au contraire si
+heureuse de causer avec vous de tout ce qui est maintenant ma vie! Mais
+vous partirez donc bientôt, et pour longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Non... je ne le crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, vous ne pouvez pas abandonner votre Emma qui vous doit
+tout... Oh! dites, dites, comment quelques paroles changent-elles ainsi
+l'aspect du passé, changent-elles le passé lui-même?</p>
+
+<p>&mdash;Ne cherchez pas les causes du bonheur, pauvre enfant... Remerciez Dieu
+qui vous l'envoie...</p>
+
+<p>Le jour allait paraître, bientôt Emma s'endormit de nouveau.</p>
+
+<p>Vaincue moi-même par la fatigue, par tant d'émotions diverses, je cédai
+au sommeil.</p>
+
+<p>Le lendemain je fus réveillée par Blondeau, il était environ midi; elle
+me remit une lettre de M. de Rochegune, en me disant:</p>
+
+<p>&mdash;M. le marquis n'était pas à Rochegune, madame, il était à sa propriété
+près Fontainebleau. C'est là qu'on lui a porté votre lettre, il vient
+d'arriver chez lui.</p>
+
+<p>J'ouvris la lettre en tremblant et je lus ces mots:</p>
+
+<p>«<i>Notre destinée s'accomplit. Il est des joies imposantes, solennelles,
+comme la prière... Quand j'ai reçu votre lettre, je suis tombé à genoux
+et j'ai pleuré... A quelle heure vous verrai-je?</i>»</p>
+
+<p>Je répondis à la hâte:</p>
+
+<p>«A une heure je vous attends.»</p>
+
+<p>A une heure M. de Rochegune entra chez moi.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_IV" id="H-CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h4>LE RETOUR.</h4>
+
+<p>En entrant chez moi, le premier mouvement de M. de Rochegune fut de se
+jeter à mes pieds, de prendre mes mains, de les couvrir de larmes de
+bonheur... lui, toujours si maître de lui, semblait en proie à une joie
+folle. Jamais je n'avais vu ses traits pour ainsi dire éclairés par ce
+rayonnement intérieur que donnent les joies immenses et inespérées.</p>
+
+<p>Mes yeux étaient secs, brûlants; j'avais usé mes pleurs, je me sentais
+stupide: je ne prévoyais pas ce que j'allais répondre à M. de Rochegune,
+lorsqu'il me demanderait compte du renversement subit de ses espérances.</p>
+
+<p>Sa première émotion passée, il me regarda fixement; alors il s'aperçut
+seulement des ravages que la douleur avait laissés sur mes traits.</p>
+
+<p>Après m'avoir un instant contemplée avec l'expression de l'intérêt le
+plus touchant, il me dit tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois... cette résolution vous a coûté beaucoup... je le
+conçois... je suis fier d'avoir triomphé dans cette lutte... Oh! par
+combien de tendresses je vous ferai oublier ces larmes... les dernières
+que vous verserez jamais, Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non,&mdash;dit-il en m'interrompant avec la volubilité du bonheur,&mdash;ne
+me dites rien, ne me parlez pas... laissez-moi vous contempler, vous
+admirer avec la jalouse, avec la sauvage convoitise de l'avare pour le
+trésor qu'il possède enfin... laissez-moi savourer à longs traits cette
+idée... que cette femme qui est là... que cette femme est à moi... que
+c'est l'épouse idéale de mes rêves d'enfance et de jeunesse...
+Laissez-moi me dire... celle que les hommes, que les événements, que sa
+volonté, semblaient à jamais séparer de moi... elle est là... elle
+m'appartient... Oh! je ne l'ai pas cru... là-bas... Non, je ne veux le
+croire que maintenant, pour que vous ne perdiez rien de l'ivresse que
+vous avez causée; et pourtant quelquefois je sentais que la force
+irrésistible de notre amour nous vouait au bonheur, que ce n'était plus
+qu'une question de temps. Tantôt je craignais vos scrupules; tantôt, au
+contraire, je me désespérais. Oh! tenez, ces jours passés loin de
+vous... dans cette attente, dans ce doute mortel... ont été affreux...
+Vous ne pouvez pas savoir les idées horribles, insensées, qui ont
+traversé mon esprit lorsque je pensais que dans quelques jours je
+pouvais être réduit à vous dire, Mathilde... adieu... et pour toujours
+adieu... Oh! je veux que vous ignoriez ce que j'ai souffert... vous vous
+reprocheriez trop de m'avoir rendu malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez que j'aurai toujours des remords en pensant aux chagrins que je
+vous ai causés,&mdash;dis-je machinalement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais aussi je ne suis pas généreux, Mathilde; je ne vous dis pas que
+si dans ma solitude j'ai eu d'affreux jours de doute, j'ai eu aussi de
+bien ravissantes espérances... c'est pendant un de ces moments que je me
+suis plu, avec un plaisir d'enfant, à faire l'esquisse d'une retraite
+délicieuse, que j'ai rêvée pour nous à Castellamare... Puisque vous
+aimez tant l'Italie... autour de nous des fleurs, sur notre tête des
+arbres séculaires, à nos pieds la mer, à l'horizon le Vésuve... que
+dites-vous de ce cadre pour notre amour?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, je...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, pardon, Mathilde, je déraisonne, c'est vrai; n'avons-nous pas
+mille intérêts plus graves que ceux-ci... mille résolutions à prendre?
+que dirons-nous à nos amis? Partirai-je avant ou après vous?... Qui
+prendrez-vous pour chaperon dans ce voyage?... Mon Dieu! ma pauvre tête,
+si ferme ordinairement, tourne au vent de toutes les félicités
+humaines... ce n'est pas ma faute si je suis si étourdi; c'est un
+ouragan de bonheur qui me jette ici à vos pieds... Mais, mon Dieu!...
+quel air triste, accablé... Mathilde... ne soyez pas aussi folle que
+moi, je le veux bien... mais, au moins, que je voie un sourire sur vos
+lèvres, un tendre regard dans vos yeux... En vérité, Mathilde... plus je
+vous regarde... Mais je ne vous ai jamais vu cet air sombre... presque
+sinistre... Qu'avez-vous à m'apprendre?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de bien sombres, de bien sinistres choses...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas... que peut-il s'être passé?... Votre lettre
+ne me disait-elle pas: Venez... venez!...</p>
+
+<p>&mdash;Assez, de grâce... Oh! par pitié... ne me rappelez pas cette lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Que je ne vous rappelle pas cette lettre?... Et pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que je vous ai écrit... cette lettre,&mdash;répondis-je les yeux
+baissés et fuyant son regard,&mdash;j'ai vu M. de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;Votre mari!... et où cela?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi. Ici!</p>
+
+<p>&mdash;Ici?... il a osé venir chez vous... Et pourquoi?... Pour quelque
+méchanceté nouvelle, sans doute... Mais qu'importe votre mari?... Vous
+êtes à tout jamais séparée de lui... Que peut-il être dans notre vie
+maintenant?... Vous avez pour lui... la haine et le mépris qu'il
+mérite... Que signifie sa venue?... c'est une nouvelle preuve de son
+cynisme, voilà tout.</p>
+
+<p>Je me sentais mourir... le moment était venu de frapper un coup
+terrible, d'ôter à M. de Rochegune non-seulement tout espoir pour le
+présent, mais aussi pour l'avenir; de tuer d'un mot l'amour qu'il avait
+pour moi.... sans cela mon sacrifice était inutile.</p>
+
+<p>Pour épouser Emma, il fallait qu'il ne m'aimât plus, qu'il ne conservât
+aucun espoir d'être aimé par moi...</p>
+
+<p>O mon Dieu!... je vous implorai; grâce à vous, j'eus du courage...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, encore une fois, Mathilde,&mdash;reprit M. de Rochegune,&mdash;qu'importe
+la visite de votre mari?... Peut-être vous serez-vous laissé intimider
+par ses menaces?...</p>
+
+<p>&mdash;Des menaces?... Non... j'aurais mieux aimé qu'il m'eût fait des
+menaces.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Il est au contraire venu à moi... tremblant... malheureux... avec des
+paroles remplies de repentir, de tendresse...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez pu croire à ce retour hypocrite!... vous avez peut-être
+senti s'éveiller en vous quelques scrupules? Vous avez été dupe de cette
+comédie?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que M. de Lancry parlait sincèrement... avec tous les
+ménagements, avec tout le respect possible. Il a avoué ses torts passés,
+il a mis dans cet aveu tant de généreuse franchise, que, sans l'excuser,
+on pourrait peut-être les lui pardonner.</p>
+
+<p>M. de Rochegune me regardait avec surprise.</p>
+
+<p>La mesure bienveillante avec laquelle je parlais de mon mari le
+confondait. Puis il secoua la tête, et me dit d'un ton touchant et
+pénétré:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, je devine; votre âme généreuse croit à ce repentir, si
+impossible qu'il soit, pour n'avoir plus l'occasion de haïr... Eh bien!
+comme vous, je trouve que maintenant nous ne devons plus haïr ni
+mépriser... Oublions: l'oubli est le dédain, la vengeance des c&oelig;urs
+heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas seulement pour m'exprimer son profond chagrin de m'avoir
+méconnue que mon mari est venu... il m'a dit... il a prétendu... que
+comme nous n'étions séparés par aucun acte légal... je devais...</p>
+
+<p>M. de Rochegune m'interrompit vivement. Hélas! pour comble de regret, il
+eut la même pensée que j'avais eue, et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tant mieux, après tout... il a raison; votre position, la
+mienne, seront ainsi plus nettes; la séparation de corps et de bien
+équivaut presque à un divorce... vous serez ainsi à jamais débarrassée
+de votre mari.&mdash;Puis il s'arrêta et me dit:&mdash;Oh! maintenant je conçois
+votre tristesse; vous craignez avec raison le scandale d'un procès...
+non pour vous... mon Dieu, vous ne pouvez que gagner à voir votre
+conduite exposée au grand jour; mais vous songez que la mauvaise
+conduite de l'homme dont vous portez le nom sera honteusement dévoilée
+dans ces tristes débats... cela est vrai, mais il faut bien à la fin que
+justice se fasse... vous vous êtes assez longtemps sacrifiée. Songez
+qu'une fois cette formalité remplie, la liberté de votre avenir est
+légalement assurée. Les derniers doutes que vous pouviez conserver sur
+votre <i>droit moral</i> seront ainsi levés...</p>
+
+<p>Ma torture devenait intolérable. Je rassemblai toutes mes forces, et je
+dis à M. de Rochegune d'une voix brève, saccadée:</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est impossible de vous laisser plus longtemps dans l'erreur où
+vous êtes... je vous ai écrit une lettre; dans cette lettre je vous
+disais de revenir... que j'acceptais l'avenir que vous m'offriez... à
+peine cette lettre partie, M. de Lancry se présenta chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors... je vous l'avoue... touchée de ses remords... de sa
+tendresse... de ses malheurs... de ses protestations... émue par tant
+d'anciens souvenirs... malgré... moi... je... je... lui ai promis de ne
+plus le quitter.</p>
+
+<p>J'avais jeté ces paroles comme si elles m'eussent brûlé les lèvres, sans
+oser regarder M. de Rochegune, et avec des palpitations inouïes.</p>
+
+<p>Au bout de quelques secondes, alarmée de ne pas l'entendre, je relevai
+la tête. Il semblait prêter l'oreille à mes paroles, non pas avec
+stupeur ni désespoir, mais avec une inquiète curiosité...</p>
+
+<p>Lorsque j'eus parlé, il me dit très-froidement:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai parfaitement entendu... ce que vous venez de me dire; je vous
+sais incapable de faire une si funeste plaisanterie dans un moment aussi
+grave; votre voix est tremblante, votre figure bouleversée, votre
+émotion effrayante; et pourtant, ma chère Mathilde, vous devez voir, à
+l'expression de mes traits, que je ne crois pas un mot de ce que vous
+venez de dire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne croyez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Cela est impossible à croire, parce que cela ne peut pas être, parce
+que cela n'est pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sens, une âme comme la vôtre doit regarder une telle faiblesse
+comme impossible; mais...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'analyse pas, je ne compare pas. Je vous dis simplement que cela
+ne peut pas être, que cela n'est pas. Ce qui m'inquiète, c'est votre
+agitation... votre pâleur. Quant à la cause qui vous fait tenir ce
+langage, je ne la devine pas maintenant... mais je la devinerai.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dois-je pas être émue, tremblante, désespérée, lorsque, victime
+d'un sentiment que je ne puis maîtriser, je réponds ainsi à votre amour?</p>
+
+<p>M. de Rochegune haussa les épaules, et me dit avec un sang-froid qui me
+bouleversa:</p>
+
+<p>&mdash;Nécessairement, Mathilde, il faut que vous ayez de bien puissants
+motifs pour m'accueillir par une telle révélation... Heureusement ma foi
+en vous est à l'épreuve... j'ai assez étudié mon propre c&oelig;ur pour
+connaître celui des autres, le vôtre surtout. Il ne s'agit que de me
+souvenir de ce que vous m'avez dit mille fois avant mon départ. Ce
+n'étaient pas là de vains mots; cela était vrai... senti...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... ma chère Mathilde, en vingt-quatre heures une femme comme vous
+ne se dégrade pas. La preuve que je ne vous en crois pas capable, c'est
+que je suis en cet instant ce que j'étais en entrant chez vous; je ne
+crois pas un mot de la fable de la visite de votre mari. Vous le
+méprisez, vous le haïssez au moins autant et plus que vous ne l'avez
+jamais haï; voilà la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me croyez capable de mentir...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, pour quelque but grand et glorieux... et je suis sûr
+maintenant qu'il y a là-dessous quelque dévouement mystérieux, oui, bien
+noble, bien beau, sans doute; car, pour exposer ce que vous risquez, il
+faut de hautes compensations. Mais, heureusement, vous n'êtes plus seule
+dans la vie, Mathilde; le soin de votre bonheur m'appartient, c'est à
+moi de veiller sur mon bien, sur ma femme, et je vous défendrai contre
+vous-même. On m'accorde assez de perspicacité... avant vingt-quatre
+heures, ma pauvre Mathilde, votre secret sera découvert.</p>
+
+<p>J'étais à la fois ravie jusqu'aux larmes et épouvantée de me voir ainsi
+devinée. A tout prix cependant il fallait absolument détacher M. de
+Rochegune de moi, lui ôter tout espoir, surtout l'empêcher de croire que
+je me dévouais pour quelqu'un.</p>
+
+<p>Si j'avais seulement attribué aux convenances, à la pitié, mon
+rapprochement de M. de Lancry, M. de Rochegune se serait toujours cru
+aimé de moi, et aurait rendu plus impossible encore mon dessein de le
+marier à Emma.</p>
+
+<p>Il fallait donc que j'eusse le courage de feindre un amour passionné
+pour M. de Lancry, afin d'ôter à M. de Rochegune toute illusion sur moi.</p>
+
+<p>Ma position était à la fois si cruelle et si difficile, parce qu'il
+s'agissait aussi d'Emma, de cette malheureuse enfant, à qui je devais
+alors compte des promesses que j'avais été obligée de lui faire.</p>
+
+<p>Ma conduite était donc d'une simplicité, d'une logique effrayante: tuer
+absolument l'amour que M. de Rochegune avait pour moi, et, une fois son
+c&oelig;ur libre, l'amener à soupçonner, à reconnaître l'amour d'Emma.</p>
+
+<p>Ainsi seulement je rendais mon sacrifice grand et profitable: Emma était
+heureuse; M. de Rochegune était heureux aussi; car il ne pouvait manquer
+d'apprécier cette angélique nature, et moi, je jouissais au moins d'une
+sorte d'amère consolation.</p>
+
+<p>Sinon, si je ne réussissais pas, mon stérile sacrifice faisait le
+malheur des deux personnes que j'aimais le plus au monde... Hélas! ces
+réflexions prouvent assez que j'étais obligée de feindre pour M. de
+Lancry un amour aussi odieux qu'inexplicable.</p>
+
+<p>Je dis donc à M. de Rochegune:</p>
+
+<p>&mdash;Votre incrédulité ne m'étonne pas; ma conduite est tellement coupable
+à vos yeux, que vous ne pouvez pas même l'accepter comme possible...
+Pardonnez-moi de parler encore du passé: lorsque dernièrement vous êtes
+parti si chagrin, si inquiet; lorsque, dans votre solitude, vous passiez
+alternativement de l'espoir au désespoir, vous admettiez pourtant la
+possibilité... d'une séparation... que vous m'aviez vous-même proposée.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... et malgré votre lettre si pressante... Mathilde, à mon
+retour, je vous aurais trouvée irrésolue, changée même au sujet de cette
+détermination... que je l'aurais compris... j'aurais compté sur le
+temps, sur mon influence, pour vous ramener à vos promesses... Mais que
+je sois assez fou pour croire que vous... Mathilde... vous vous êtes de
+nouveau et subitement éprise de M. de Lancry pendant mon absence, je
+vous croirais plutôt capable d'avoir vingt amants que de commettre une
+pareille lâcheté.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc serait-ce une lâcheté? n'est-il pas mon mari? S'il se
+repent des chagrins qu'il m'a causés, n'est-il pas généreux à moi de lui
+faire grâce?... Et puis enfin, vous l'avez vu, malgré mon penchant...
+malgré mon affection pour vous... je restais obstinément attachée à mes
+devoirs... C'est que je vous aimais seulement comme un frère; vous ne
+m'inspiriez qu'une vive amitié... mon premier amour mal éteint faisait
+toute ma vertu.</p>
+
+<p>M. de Rochegune était bien au-dessus des autres hommes et par son
+caractère et par ses rares qualités; et pourtant, ainsi que le vulgaire
+des hommes, il ajouta plus de créance à cette dernière raison, ou plutôt
+il la ressentit plus vivement que les autres, parce qu'elle blessait
+profondément son amour-propre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce serait à douter de son père!&mdash;s'écria-t-il avec un mouvement
+d'horreur qu'il ne put vaincre.&mdash;Vous, vous... parler ainsi... Et cela
+s'est vu... oui... il y a eu de ces fascinations irrésistibles... de ces
+passions fatales, qui ont à tout jamais enchaîné des anges de noblesse
+et de pureté aux côtés d'hommes débauchés et perdus... Mais non,
+non,&mdash;reprit-il par un mouvement d'indignation,&mdash;non, il n'y a pas de
+fascination, il n'y pas de fatalité, ce sont là des mots inventés par la
+faiblesse, par la lâcheté ou par la honte; je vous dis, moi, que je ne
+vous crois pas; vous n'aimez plus, vous ne pouvez plus aimer cet homme,
+à moins d'être aussi perverse, aussi perdue que lui.</p>
+
+<p>Il disait vrai; je comprenais, j'admirais son noble courroux; mais, pour
+la vraisemblance de mon triste rôle, je devais à mon tour défendre et
+mon feint amour pour M. de Lancry et M. de Lancry lui-même.</p>
+
+<p>Oh! combien je remerciai le ciel de m'avoir donné la force de cacher
+jusque-là à M. de Rochegune l'amour ardent, passionné... que depuis
+longtemps j'avais ressenti... je ressentais pour lui... S'il l'avait
+deviné, si je le lui avais avoué, comment aurais-je pu, sans mourir de
+confusion, lui dire que la présence de M. de Lancry avait fait naître en
+moi un nouvel enivrement?... Oh! non, non, M. de Rochegune n'eût pas cru
+cette indignité, et je n'eusse jamais tenté de la lui persuader...</p>
+
+<p>Il marchait à grands pas, il souffrait visiblement; j'avais hâte
+d'abréger cette scène si pénible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes injuste,&mdash;lui dis-je,&mdash;de m'accuser de perversité parce
+qu'un amour fatalement placé, je le veux, mais, après tout, légitime, se
+réveille en moi: ne suis-je pas restée des années entières sous le
+charme de mon mari? N'ai-je pas tout sacrifié à cet homme, dont la
+présence... eh bien! oui... je l'avoue, dont la présence a sur moi une
+puissance irrésistible... Jusqu'au moment où je l'ai revu, j'ai été
+digne, courageuse... Mais dès que je l'ai su malheureux, dès que je l'ai
+vu repentant à mes pieds, dès que j'ai entendu sa voix, dès que j'ai
+rencontré ses regards... oh! alors, dignité, courage, chagrins, j'ai
+tout oublié, et j'ai couru avec joie... au-devant de mes chaînes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est horrible... mais il y a du cynisme à avouer une si honteuse
+influence. Vous êtes folle... je ne vous crois pas, je ne veux pas vous
+croire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, si quelqu'un doit me croire, c'est vous, car je vous parle
+avec une entière franchise: je ne cherche pas à colorer ce rapprochement
+par de faux semblants. Je pourrais vous dire ce que je dirai à nos
+amis... que la pitié pour les malheurs, pour les remords de mon mari,
+que l'exagération de mes devoirs, me font agir ainsi; mais à vous je
+dis ce qui est, à vous je dis la vérité, si brutale qu'elle soit... Eh
+bien! oui, oui... je l'aime d'un amour que je n'ose qualifier... soit...
+mais je l'aime: c'est fatal... c'est involontaire, mais cela est.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela est infime, madame... Mais je vous aime, moi... mais vous
+m'avez dit que vous m'aimiez...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous dit que je ne vous aime pas? qui de vous ou de moi a voulu
+porter atteinte à la pureté des relations qui nous unissaient? N'est-ce
+pas vous? Et parce que, dans un moment de faiblesse, de compassion, je
+vous ai écrit imprudemment: <i>Venez...</i> était-ce une promesse
+irrévocable? Ne m'avez-vous pas dit que si, au retour de vos voyages,
+vous ne m'aviez pas trouvée séparée de mon mari, vous m'eussiez proposé
+loyalement l'attachement que vous aviez pour moi... Rien n'a donc
+changé, mon affection pour vous est toujours aussi dévouée, aussi pure,
+aussi fraternelle. Après tout, qui aurait le droit de me blâmer? Nos
+amis eux-mêmes, dans leur austérité, ne pourront que m'applaudir d'avoir
+oublié les torts de mon mari, et d'être revenue à lui lorsque je l'ai vu
+malheureux et abandonné.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! au moins dites cela... Il est temps encore... de ne pas
+m'éloigner de vous à jamais. L'humanité, dites cela, et je comprendrai
+que l'humanité est ainsi faite qu'elle trouve le moyen d'abuser même du
+dévouement le plus admirable par une ambition insensée... je croirai que
+les âmes les plus nobles peuvent, dans une fatale erreur, tout sacrifier
+au besoin d'être admirées... à la rage de l'héroïsme... Dites que c'est
+par un sentiment d'austère pitié que vous retournez à votre mari... je
+vous croirai... vous serez toujours pour moi la femme entre toutes les
+femmes, celle à qui j'ai voué ma vie. Que voulez-vous? vous avez
+l'exagération de vos vertus... comme tant d'autres ont l'exagération de
+leurs vices... Mais, par pitié pour vous et pour moi, ne me dites pas
+qu'un amour irrésistible vous jette dans les bras de cet homme; ne venez
+pas me dire qu'il est votre mari! il ne l'est plus: son ignoble conduite
+a mis entre vous et lui une barrière insurmontable... Vous pouvez avoir
+pour lui de la pitié, de la clémence, de la bonté, tous les sentiments
+enfin, excepté de l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est pourtant le seul ou plutôt le plus vif de ceux qui me
+ramènent à lui,&mdash;m'écriai-je pour mettre un terme à cette scène
+cruelle.&mdash;Oui, dussiez-vous me mépriser... en lui j'aime le premier
+homme qui ait fait battre mon c&oelig;ur; en lui j'aime... mon mari... en
+lui j'aime mon amant... oui, mon amant, et c'est pour cela que je veux
+retourner auprès de lui.</p>
+
+<p>M. de Rochegune cacha son front dans ses main et resta longtemps
+silencieux.</p>
+
+<p>Puis il dit à demi-voix et comme s'il s'était écouté penser:</p>
+
+<p>&mdash;Cela est étrange! je me l'étais toujours dit... mais je ne l'aurais
+jamais cru... Il fallait voir ce que je vois.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous?&mdash;m'écriai-je, effrayée de son air presque
+égaré,&mdash;qu'avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Un phénomène bizarre se passe en moi, Mathilde,&mdash;continua-t-il en se
+parlant à lui-même.&mdash;Oui... oui.. mes espérances, mes convictions
+tombent lentement... une à une... Elles tombent comme les feuilles
+mortes d'un arbre... et cela sans déchirement, à chaque blessure... Au
+lieu d'une douleur vive... c'est un froid engourdissement... Ce ne sont
+pas les violences de la colère, du désespoir... non, c'est un dédain
+amer, mêlé de compassion douloureuse... Tout le passé de ma vie... que
+je croyais inaltérable, s'écroule, s'amoindrit et s'efface. Allons...
+j'ai pris pour le marbre impérissable la neige qui fond aux premières
+ardeurs du soleil... Encore une fois, cela est étrange... Tout à
+l'heure... en pensant que je pouvais être forcé de renoncer à cette
+femme si adorée, cette seule supposition me semblait un abîme que je ne
+pouvais contempler sans vertige... Voilà que maintenant... au lieu de ce
+grandiose, de cet effrayant abîme... je ne vois plus qu'une espèce de
+bourbier dont j'ai hâte de détourner les regards... Et pourtant c'est
+moi... c'est bien moi... moi dont cet amour avait été le pôle, l'idée
+fixe, unique... moi qui depuis dix ans n'avais pas été un jour, une
+heure, sans donner une pensée à cet amour; moi qui, soutenu, porté par
+cet amour, ai tenté, accompli de grandes choses... moi qui courais hier
+comme un enfant... moi qui tout à l'heure ressentais une de ces joies
+insensées, divines, parce que je touchais au terme inespéré de mes
+rêves... Eh bien! maintenant, subitement... rien... rien... plus rien...
+à ce point, que je cherche la place de ce gigantesque et sublime
+édifice jusqu'alors élevé dans mon âme avec une si sainte ardeur,
+pensée à pensée, souvenir à souvenir... Rien... rien... plus rien... un
+souffle a tout fait disparaître, mais disparaître sans laisser même une
+ruine, un débris, une trace... Dites, dites... cela n'est-il pas
+étrange, Mathilde?...</p>
+
+<p>Oh! rien ne m'était plus affreux que de l'entendre analyser ainsi le
+renversement de son espoir et de sa croyance en moi...</p>
+
+<p>Encore une fois je fus sur le point de lui dire combien je le trompais,
+combien je l'aimais. Faut-il avouer cette lâcheté? ce fut l'espèce de
+résignation méprisante de M. de Rochegune qui causa mon découragement
+passager...</p>
+
+<p>Et pourtant ce mépris de sa part devait servir mes projets.</p>
+
+<p>Son désespoir m'eût donné une nouvelle force, en me prouvant que j'étais
+toujours aimée... et il fallait que je ne fusse plus aimée.</p>
+
+<p>Il continua en s'adressant à moi:</p>
+
+<p>&mdash;Cela serait incompréhensible de la part de tout autre que moi... Mais
+mon caractère est tel, que le venin le plus subtil, le plus rapide,
+n'est pas plus mortel que ne l'est mon mépris lorsqu'il atteint mes
+affections, si robustes, si vivaces qu'elles soient.</p>
+
+<p>Puis il se leva brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Après tout,&mdash;dit-il,&mdash;l'humanité est l'humanité... pétrie d'or et de
+boue. Je devrais avoir pitié de votre égarement en pensant aux qualités
+qui le rachètent... Je ne devrais pas jeter au vent de l'oubli et du
+néant dix années d'affection sainte et grande... dix années
+d'idolâtrie, de culte... Mais je ne le puis pas... je me connais, je
+suis absolu en tout: je ne puis voir en vous qu'une divinité ou une
+femme vulgaire... Tant que vous avez été élevée sur votre piédestal, je
+vous ai adorée... Maintenant vous en descendez honteusement...
+maintenant vous êtes comme les autres femmes... Je renie mes adorations
+passées.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi,&mdash;lui dis-je avec amertume,&mdash;si je vous avais écouté lorsque
+vous me suppliiez d'oublier mes devoirs... le mépris sans doute eût payé
+ce sacrifice... Comme en ce moment... vous eussiez renié vos adorations
+passées... car alors aussi je serais honteusement descendue de mon
+piédestal... Je cède à un penchant légitime... et vous me méprisez...
+mais si j'avais cédé à un penchant coupable!...</p>
+
+<p>Cette réflexion parut le frapper; il resta pensif. Puis il s'écria avec
+une violence à peine contenue:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit, il y a longtemps, que si jamais je doutais de vous...
+je douterais de moi... Eh bien! l'heure est venue... je doute de moi et
+de tous... Oui... malheur à vous qui avez bouleversé toutes mes notions
+du bien et du mal... malheur à vous qui pouvez inspirer l'aversion en
+accomplissant un devoir sacré... malheur à vous qui pouvez être
+pervertie en obéissant à un amour légitime... oui, je méprise moins
+encore l'hypocrisie du vice que votre vertueuse impudeur.</p>
+
+<p>Et il sortit violemment.</p>
+
+<p>C'en était fait... il me méprisait... il me haïssait...</p>
+
+<p>De ce moment mon sacrifice fut entièrement accompli...</p>
+
+<p>Je sentis que son c&oelig;ur m'échappait... il m'avait fait cruellement
+assister à l'agonie, à la mort de son amour et de son estime pour moi;
+je n'avais plus aucun doute, son c&oelig;ur était vide... Qui l'occuperait?</p>
+
+<p>A ce moment une pensée infernale me traversa l'esprit...</p>
+
+<p>&mdash;Et Ursule!&mdash;m'écriai-je,&mdash;si elle allait essayer ses séductions sur
+lui? Maintenant qu'il est libre, aigri, maintenant qu'il croit au mal,
+puisqu'il doute de moi... ne se trouve-t-il pas dans la seule
+disposition d'esprit peut-être où il puisse ressentir la fatale
+influence de cette femme?</p>
+
+<p>Et Emma... cette enfant à qui j'ai promis cet amour, et Emma qui meurt
+sans cet amour, pourra-t-elle jamais lutter contre Ursule... surtout si
+Ursule aime passionnément?</p>
+
+<p>Et moi je renoncerais volontairement à mon amour pour voir cette odieuse
+femme... occuper le c&oelig;ur de M. de Rochegune?</p>
+
+<p>Je l'avoue, les événements s'étaient tellement pressés, que je n'avais
+pas songé un instant à l'entrevue d'Ursule et de M. de Rochegune au bal
+de l'Opéra.</p>
+
+<p>Si cette idée me fût venue... j'aurais peut-être eu la cruauté de
+sacrifier Emma plutôt que de risquer de voir Ursule aimée de M. de
+Rochegune.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_V" id="H-CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3>
+
+<h4>LES ADIEUX.</h4>
+
+<p>Ma résolution une fois arrêtée, j'avais écrit à M. de Lancry qu'après
+avoir réfléchi au désir qu'il m'avait témoigné, je consentais volontiers
+à retourner auprès de lui. Je craignais qu'il ne voulût oser d'une
+violence légale, et qu'il ne compromît ainsi tous mes projets en faisant
+douter de mon empressement à le rejoindre.</p>
+
+<p>Après le départ de M. de Rochegune, j'allai voir madame de Richeville et
+Emma.</p>
+
+<p>Celle-ci se trouvait beaucoup mieux. Le docteur regardait son
+rétablissement comme certain. La duchesse, tout à fait remise, me
+remercia avec la plus tendre effusion des soins que j'avais donnés à sa
+fille.</p>
+
+<p>Lorsque j'annonçai brusquement à madame de Richeville mon désir de
+retourner auprès de M. de Lancry, désir que j'attribuais à la pitié que
+m'inspiraient ses malheurs et son repentir, la duchesse me crut folle et
+me fit toutes les observations, toutes les instances, tous les reproches
+possibles; rien ne m'ébranla. Le prince d'Héricourt et sa femme se
+joignirent à mon amie pour me faire envisager l'absurdité de ma
+conduite. Je leur demandai si je perdrais leur estime. Ils me
+répondirent que non, que c'était une louable exagération sans doute,
+mais qu'elle serait d'un funeste exemple, et qu'il était déplorable de
+voir prodiguer au vice et à la corruption de pareilles marques de
+dévouement.</p>
+
+<p>En vain je prétextai du malheur et du repentir de mon mari; ils me
+répondirent que son malheur était mérité, que son repentir n'était
+nullement prouvé. Plusieurs années d'une conduite irréprochable auraient
+à peine mérité la preuve d'aveugle attachement que je lui donnais.</p>
+
+<p>Mieux que personne je sentais la vérité de ces remontrances, mais trop
+d'intérêts étaient maintenant en jeu pour que je pusse hésiter un
+instant dans la marche que je m'étais tracée.</p>
+
+<p>Néanmoins, je le reconnus avec tristesse, le prince et sa femme
+éprouvèrent pour moi du refroidissement; je perdis beaucoup dans leur
+esprit; ils me trouvèrent faible, sans dignité. Ils souffraient
+véritablement et avec raison de me voir renoncer à leur intimité
+protectrice, qui m'avait été d'une si grande consolation, pour aller
+retrouver un homme qu'ils méprisaient, qu'ils haïssaient de tout le mal
+qu'il m'avait fait, et dont ils m'avaient pour ainsi dire moralement
+séparée. Enfin ils regrettaient de s'être intéressés à des chagrins que
+j'oubliais moi-même si promptement.</p>
+
+<p>Ainsi qu'à ces amis à la fois justes et sévères, je dis à madame de
+Richeville que la pitié seule me rapprochait de M. de Lancry...&mdash;Hélas!
+c'était seulement aux yeux de l'homme que j'aimais et que je respectais
+le plus au monde que j'avais dû feindre un honteux amour pour mon mari.</p>
+
+<p>En vain la duchesse me supplia de rester chez elle et de continuer
+d'habiter mon pavillon, dût-elle surmonter l'aversion que lui inspirait
+le voisinage de M. de Lancry; je refusai; mes relations avec mon mari
+eussent été surveillées de trop près, et l'on eût bien vite reconnu mon
+mensonge.</p>
+
+<p>Je ne saurais dire les larmes, la désolation de madame de Richeville;
+dans la franchise de son amitié, dans l'emportement de son chagrin, elle
+me fit de cruels reproches... Je les dévorai en silence; ils me
+prouvaient la force de son affection pour moi, et à ses yeux je les
+méritais.</p>
+
+<p>Pour la première fois de ma vie, je sentis l'espèce de jouissance amère
+que l'on éprouve en se voyant méconnue, blâmée, et en se disant, d'un
+mot je pourrais changer ces blâmes en adorations...</p>
+
+<p>Il me sembla beau d'accomplir ainsi seule, accusée par tous, une
+&oelig;uvre que tous auraient admirée.</p>
+
+<p>Alors je comprenais (dans un noble but) ces luttes sourdes, incessantes,
+acharnées, que certaines personnes engagent contre la société sans
+autres ressources que leur intelligence, autre force que leur volonté.</p>
+
+<p>Seule dans la position difficile où je me trouvais, il me fallait amener
+M. de Rochegune à épouser Emma, malgré les intrigues et les séductions
+qu'Ursule mettrait nécessairement en jeu, si elle aimait M. de
+Rochegune.</p>
+
+<p>Je ne veux pas le cacher, mon désir ardent d'arriver aux fins de cette
+entreprise, l'exaltation que donne une conviction généreuse, remontèrent
+mon moral, surexcitèrent mon énergie, et m'empêchèrent de rester écrasée
+sous le poids de mon sacrifice.</p>
+
+<p>Oh! ce fut encore à ce moment que je reconnus la différence énorme qui
+existait entre mon amour pour M. de Rochegune et celui que j'avais
+autrefois ressenti pour M. de Lancry.</p>
+
+<p>Autrefois j'avais été abattue, accablée; je n'avais su que souffrir...
+sans agir... A cette heure au contraire, je souffrais autant, mais je ne
+voulais pas que ma souffrance fût stérile; cette fois mes larmes
+devaient être fécondes; jusque dans mes chagrins je voulais être digne
+de l'homme que j'adorais.</p>
+
+<p>Oh! comme j'étais fière de cet amour, de cette perle de mon c&oelig;ur,
+conservée sans souillure... Si quelquefois je me sentais faiblir dans ma
+résolution, je me souvenais de ces paroles que Dieu m'avait inspirées au
+chevet d'Emma mourante: <span class="smcap">s'il savait</span>!</p>
+
+<p>Oui, je me disais: Que demain je révèle tout à M. de Rochegune, ne
+sera-t-il pas à mes pieds? son amour ne reviendra-t-il pas plus
+passionné que jamais?</p>
+
+<p>Pourtant, comme je le chérissais toujours et plus que jamais, j'avais
+des moments d'abattement cruel, d'affreux désespoir...</p>
+
+<p>Alors je me souvenais de ce que m'avait encore dit la voix divine
+pendant cette nuit fatale... <i>Courage... pauvre femme... tu ne sais pas
+ce que c'est d'avoir acquis, à force de sacrifices, le</i> <span class="smcap">droit de pleurer
+sur soi</span>... Et en effet, je trouvais dans ces larmes une triste volupté!</p>
+
+<p>Et puis enfin,&mdash;me disais-je,&mdash;si je réussis dans mes projets, une fois
+le bonheur d'Emma bien assuré, car M. de Rochegune ne restera pas
+insensible à cet amour si vif et si ingénu, et l'appréciera en le
+partageant, qui m'empêchera de me séparer légalement de mon mari, de
+retourner vivre auprès de madame de Richeville, et peut-être de tout
+dire à M. de Rochegune, alors l'époux d'Emma? Sûre de lui et de moi, je
+pourrai sans crainte lui dévoiler ce mystère et lui prouver que je n'ai
+jamais cessé d'être digne de lui... et qu'il me doit le bonheur dont il
+jouit auprès d'Emma. Pour moi quelle douce récompense de tant de
+chagrins soufferts en silence!... Combien alors ma vie serait paisible
+et heureuse, ainsi passée près de ceux que j'aime tant......</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>J'attendais M. de Lancry le dimanche au matin. Avant mon départ, j'allai
+voir Emma une dernière fois; elle était seule. Pendant notre court
+entretien, je lui renouvelai toutes mes recommandations au sujet du
+secret qu'elle devait absolument garder envers M. de Rochegune et madame
+de Richeville. Je lui promis de lui écrire par Blondeau, l'engageant à
+me répondre par le même moyen.</p>
+
+<p>En apprenant mon retour auprès de mon mari, la pauvre enfant ne put
+cacher un mouvement de joie involontaire, malgré son attachement bien
+réel pour moi. Je n'en accusai pas son c&oelig;ur, mais l'instinct de son
+amour.</p>
+
+<p>Je lui promis de venir souvent la voir, bien décidée de tenir cette
+promesse si nécessaire à mes desseins.</p>
+
+<p>Le dimanche matin, M. de Lancry se présenta chez moi, ainsi qu'il me
+l'avait annoncé.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire que, depuis l'abandon d'Ursule, sans doute, mon
+mari, absorbé par ses poignantes préoccupations, avait poussé l'incurie
+de ses vêtements et de sa personne jusqu'à une négligence presque
+sordide: ses traits étaient dévastés par le chagrin, par les veilles, et
+depuis peu par les excès de toutes sortes dans lesquels il avait cherché
+à étourdir sa folle et implacable passion; ses yeux rougis, sa figure
+couperosée, sa barbe longue, sa chevelure inculte, sa voix rauque et
+dure, tout en lui semblait personnifier le type du vice et presque de la
+misère (j'appris bientôt que cette misère était réelle).</p>
+
+<p>Et c'était là l'homme que quelques années auparavant j'avais vu dans
+tout l'éclat de son élégance et de ses succès...</p>
+
+<p>Il me dit en entrant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous fais compliment, madame, sur votre bonne volonté, quoiqu'il me
+semble que cette soumission subite cache quelque arrière-pensée; mais il
+n'importe... ne croyez pas vous jouer de moi... Je vous prouverai que ce
+que je veux... je le veux.</p>
+
+<p>&mdash;Quand partons-nous, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant, madame, à l'instant... Mais n'avez-vous pas de tendres
+adieux à adresser à votre ami intime? me dit-il avec
+ironie;&mdash;n'avez-vous pas à échanger quelques larmes? Que je ne vous gêne
+pas... j'ai cinq minutes à votre service pour ces touchantes
+embrassades.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait mes adieux ce matin à madame de Richeville, monsieur.
+D'ailleurs, j'espère la revoir bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à cela... vous verrez qui vous voudrez, la liberté ne vous
+manquera pas... à moins que... à moins que plus tard... je ne pense
+autrement...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, quand vous voudrez, je vous suivrai.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant; je dois vous avertir, ma chère amie, que l'appartement que
+j'habite n'est pas brillant; c'est un simple pied-à-terre... que j'ai
+pris depuis que j'ai licencié ma maison... pour des raisons que vous
+devinez sans peine... Je n'ai donc pas eu le temps de m'occuper des
+détails d'intérieur; je vous préviens que vous serez beaucoup moins bien
+établie là qu'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je me contenterai, monsieur, de ce dont vous vous contenterez...
+pourvu que j'aie seulement une chambre pour moi et une tout auprès pour
+Blondeau... Je ferai prendre ici les meubles qui me seront nécessaires.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ferai vendre le reste, car je dois vous avouer, madame, que je
+suis singulièrement gêné... Cela vous étonne? C'est pourtant ainsi. Vous
+connaissez maintenant mes peines de c&oelig;ur... Je n'ai donc rien à vous
+cacher... Eh bien! dernièrement... pour m'étourdir... j'ai joué... j'ai
+beaucoup joué... et j'ai beaucoup perdu. Vous avez sans doute quelques
+économies?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, monsieur, que nous pourrions plus tard parler
+d'affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez parfaitement raison, madame... Voulez-vous mon bras?</p>
+
+<p>Nous partîmes.</p>
+
+<p>Je montai en fiacre avec M. de Lancry; Blondeau me suivit dans une autre
+voilure, avec quelques paquets indispensables; j'ordonnai à mon valet de
+chambre de venir, le soir même, m'apporter différentes choses dont
+j'avais besoin.</p>
+
+<p>Une fois en voiture, M. de Lancry me dit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai gardé un domestique... C'est du luxe, mais ce garçon m'est
+attaché, il nous suffira... avec votre madame Blondeau. Comme je ne
+dînerai jamais chez moi, vous pourrez faire venir vos repas de chez un
+restaurateur voisin; la portière de la maison aidera Blondeau à faire
+votre ménage.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a six ans, monsieur, à peu près à cette époque, nous revenions de
+Chantilly, vous me faisiez aussi l'état de la maison que nous devions
+avoir... Les temps sont changés.</p>
+
+<p>&mdash;Très-changés, madame, ce qui prouve la vérité de cette maxime: que les
+jours se suivent et ne se ressemblent pas... Ah çà, mais vous me
+paraissez en veine épigrammatique, le sang des Maran se montre... A
+votre aise... je suis bon prince... pas toujours cependant... Mais nous
+voici arrivés...</p>
+
+<p>Nous nous arrêtâmes devant une vieille maison de la rue de Bourgogne...</p>
+
+<p>Nous traversâmes une cour sombre, humide et triste; arrivés au second
+étage, une porte nous fut ouverte par le valet de chambre de M. de
+Lancry, celui-là même qui m'avait accompagnée lors de la fatale nuit de
+la maison isolée.</p>
+
+<p>La figure de cet homme était sinistre.</p>
+
+<p>Une petite antichambre, encombrée de malles en désordre, un salon à
+peine meublé; à droite, la chambre de mon mari; à gauche, la mienne avec
+un cabinet pour Blondeau, tel était l'appartement que je devais partager
+avec M. de Lancry.</p>
+
+<p>Les papiers étaient malpropres, il n'y avait pas de rideaux aux
+fenêtres, les boiseries étaient enfumées, les parquets presque boueux; à
+peine le jour arrivait-il au fond de cette cour humide...</p>
+
+<p>D'abord mon c&oelig;ur se serra douloureusement, et puis j'eus peur...</p>
+
+<p>Cet appartement me semblait désert, isolé; je regardais autour de moi
+avec inquiétude.</p>
+
+<p>Ma pauvre Blondeau ne me quittait pas et se serrait contre moi toute
+tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez sans doute ce logement ignoble?...&mdash;me dit M. de Lancry
+d'un air ironique...&mdash;Mais le temps des hôtels est passé, ma chère; nous
+avons mangé notre pain blanc le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'accommoderai de tout, monsieur. Seulement je ferai faire ici
+quelques réparations indispensables.</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise... Je ne vous ferai pas les mêmes reproches qu'à Maran
+sur le bruit insupportable des ouvriers; car je sors de grand matin, et
+je rentre fort tard... quelquefois même je ne rentre pas du tout. Vous
+ferez donc ici ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur, je vous demanderai de garder mon valet de chambre, il
+couchera dans cette antichambre. C'est un homme de confiance. Je ne
+connais pas cette maison, et je suis très-peureuse...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous avez de quoi payer ce domestique, arrangez-vous. Fritz couche
+en haut.</p>
+
+<p>Blondeau sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, madame, je dois vous déclarer, avec cette franchise qu'on
+se doit entre époux... qu'il me reste pour tout avoir environ mille
+écus... Vous avez des diamants, des bijoux; il faudra en faire
+ressources... Je vous ai, jusqu'à l'année passée, servi une pension de
+vingt mille francs. Vous ne devez pas avoir dépensé tout cela... car à
+Maran vous viviez en ermite...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur,&mdash;lui dis-je épouvantée,&mdash;il est impossible que vous
+soyez réduit à ces extrémités.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque Ursule a disparu, il me restait environ deux cent cinquante
+mille francs de notre fortune. Autant par désespoir que pour m'étourdir
+et par besoin de tenter le sort... j'ai joué... et, comme je vous l'ai
+dit, j'ai très-malheureusement joué, puisque j'ai tout perdu... Ceci une
+fois bien entendu, n'en parlons plus; je ne me souviens jamais de
+l'argent que j'ai dépensé avec plaisir... à plus forte raison de celui
+que j'ai perdu au jeu...</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, monsieur,&mdash;m'écriai-je,&mdash;c'est donc pour me faire partager
+cette horrible existence que vous me forcez à revenir près de vous? A
+quoi, puis-je vous être utile? Vous n'êtes jamais ici, dites-vous. Quel
+est donc votre but?&mdash;m'écriai-je effrayée et regrettant presque de
+m'être ainsi volontairement livrée entre les mains de M. de Lancry.</p>
+
+<p>Mais ces regrets étaient tardifs et superflus; il fallait subir toutes
+les conséquences de ma démarche, rester pendant quelque temps enchaînée
+au destin de cet homme, ou renoncer aux projets qui seuls me donnaient
+la force de supporter mon sort.</p>
+
+<p>Il ne m'était même plus permis de me plaindre à personne, de demander
+conseil ou assistance à qui que ce fût.</p>
+
+<p>Aux yeux de tous, j'étais allée librement, volontairement, retrouver M.
+de Lancry; je ne pouvais donc que paraître heureuse du parti que j'avais
+pris.</p>
+
+<p>Mon mari répondit ainsi à mes questions:&mdash;Vous me demandez, ma chère
+amie, quel est mon but en vous rappelant auprès de moi; d'abord, celui
+de jouir de votre aimable compagnie... Et puis... cela ne vous regarde
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez donc, monsieur, de bien odieux projets, que vous ne
+pouvez pas les avouer?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de mes projets; j'ai le droit de vous garder chez
+moi, et je vous garde. Quant aux velléités que vous pourriez avoir de
+vous échapper de mes mains, soit à présent, soit plus tard, sous le
+fabuleux prétexte d'une séparation, je vous engage, pour vous distraire,
+à méditer à ce sujet une consultation dont voici la copie. Elle est
+rédigée par les plus fameux jurisconsultes de Paris, et m'a bien coûté
+cinquante louis, s'il vous plaît... C'est une folie dans ma position,
+mais je ne pouvais payer trop cher l'assurance de passer ma vie près de
+vous.&mdash;Et il me remit un papier.&mdash;Vous verrez que, sur la question de
+savoir si vous avez la moindre chance d'obtenir une séparation, les
+trois avocats ont unanimement déclaré que non, la voix publique nous
+attribuant des torts réciproques... C'était leur avis particulier, qui
+ne préjugeait en rien celui de la justice; mais ils croyaient pouvoir
+affirmer qu'aucun tribunal ne voudrait même donner suite à votre demande
+en séparation s'il était formellement prouvé que vous êtes revenue de
+votre libre volonté au domicile conjugal... cette démarche de votre part
+devant être regardée comme une amnistie générale du passé, quelque
+graves que fussent mes torts envers vous. Ne m'attendant pas, je vous
+l'avoue, à vous trouver d'aussi bonne composition... je me contentais
+donc de l'avis de mes trois conseillers, et j'allais tenter auprès de
+vous une dernière voie de conciliation (dont je sentais toute
+l'importance) avant de vous envoyer un huissier. Jugez donc de mon
+étonnement, de ma joie, lorsque j'ai reçu ce charmant petit billet de
+vous, par lequel vous me disiez qu'ayant mûrement réfléchi, vous ne
+voyiez aucune raison pour vivre plus longtemps séparée de moi.</p>
+
+<p>Je ne pus retenir un mouvement de désespoir en songeant à cette fatale
+imprudence; ce mouvement n'échappa pas à M. de Lancry.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aviez pas songé à cela,&mdash;reprit-il,&mdash;je le vois, vous regrettez
+ce malencontreux petit carré de papier satiné et parfumé,&mdash;dit-il avec
+une cruelle ironie en me montrant ma lettre,&mdash;qui rive à tout jamais
+votre chaîne... qui ne sera pas toujours de fleurs, je le crains
+fort... Sur ce... je vais m'habiller, car aujourd'hui, par
+extraordinaire, je tiens à me faire très-beau.</p>
+
+<p>Et M. de Lancry me laissa stupéfaite et épouvantée.</p>
+
+<p>Je n'avais cru engager que le présent... j'avais irrévocablement engagé
+l'avenir.</p>
+
+<p>Ainsi je voyais à jamais détruit mon espoir de retourner un jour vivre
+auprès de madame de Richeville, et de jouir enfin de la récompense de
+tant de sacrifices, en dévoilant à M. de Rochegune tous les motifs de ma
+conduite.</p>
+
+<p>Ce moment fut affreux.</p>
+
+<p>Ce que m'avait dit M. de Lancry n'était que trop vrai: cette lettre
+fatale me perdait, ou elle restait du moins comme une terrible
+présomption contre moi... Quelle raison invoquerais-je pour obtenir
+désormais une séparation, lorsque mon mari avait entre les mains une
+preuve écrite de ma libre et volontaire soumission à ses désirs?...</p>
+
+<p>Hélas! c'est ainsi que le cercle de fer de ma position m'enfermait et se
+resserrait de tous côtés...</p>
+
+<p>Un dernier coup vint, sinon m'accabler encore, du moins me prouver que
+mes craintes étaient fondées en ce qui regardait Ursule.</p>
+
+<p>Le soir... au moment où je faisais avec ma pauvre Blondeau quelques
+préparatifs pour passer sans trop de frayeur ma première nuit dans ce
+lugubre appartement, on me monta une lettre ainsi conçue:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">«Madame,</span><br />
+</p>
+
+<p>«Un de vos meilleurs amis, qui depuis quelque temps se fait un plaisir
+de vous tenir au courant des plus secrètes pensées de votre mari, veut
+être le premier à vous apprendre que c'est Ursule qui a ordonné à M. de
+Lancry de vous rappeler près de lui, afin de rompre votre liaison avec
+M. de Rochegune... dont elle est passionnément éprise.</p>
+
+<p>«Ursule n'a pas vu votre mari; elle lui a écrit que le seul moyen qu'il
+eût de la faire consentir à lui accorder encore quelques entretiens
+était de vous reprendre chez lui et de vous y garder... Bien entendu que
+les promesses d'Ursule seront vaines, et que ce pauvre Lancry ignore
+qu'il sert ainsi à merveille la passion d'Ursule en vous séparant de
+Rochegune.</p>
+
+<p>«On a vu dans les mains d'Ursule l'original d'une consultation signée de
+trois fameux jurisconsultes, et la copie d'une lettre de vous dans
+laquelle vous annoncez avec la meilleure grâce du monde que vous êtes
+prête à retourner auprès de M. de Lancry.</p>
+
+<p>«Cette nouvelle, jointe à l'avis que vous a donné le docteur, complique
+singulièrement la question. De tout ceci il doit résulter:</p>
+
+<p>«1º Qu'Emma mourra de chagrin... ce qui ne manquera pas d'être quelque
+peu sensible à madame de Richeville, et à vous, qui vous serez
+inutilement sacrifiée;</p>
+
+<p>«2º Que Rochegune succombera aux séductions de votre amie Ursule, ce qui
+ne vous sera pas non plus indifférent;</p>
+
+<p>«3º Et que vous ne quitterez plus votre mari... lors même qu'il verra
+qu'Ursule s'est jouée de lui. On lui donnera d'autres motifs de vous
+garder... ce qui devrait vous épouvanter assez si vous avez le don de
+lire dans l'avenir...»</p>
+
+<p>Je ne pouvais en douter, cette lettre était de M. Lugarto.</p>
+
+<p>Tels étaient les obstacles que j'avais à vaincre... Tels étaient les
+dangers que j'avais à courir.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_VI" id="H-CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<h4>CORRESPONDANCE.</h4>
+
+<p>Lorsque, plus calme, j'envisageai raisonnablement ma position, j'en
+désespérai moins; sachant pour quel motif M. de Lancry avait exigé mon
+retour près de lui, je fus un peu rassurée.</p>
+
+<p>La lettre anonyme (sans doute l'&oelig;uvre de M. Lugarto) me montrait
+l'avenir sous un jour menaçant, mystérieux; mais les préoccupations du
+présent me distrayaient de ces craintes futures.</p>
+
+<p>Je faisais, je crois, injure au caractère de M. de Rochegune en le
+supposant capable de former même la liaison la plus éphémère avec
+Ursule; cette femme m'avait causé trop de chagrins, il avait pour elle
+trop de haine et d'aversion.</p>
+
+<p>Une difficulté presque insurmontable était d'amener le mariage d'Emma,
+et surtout de ne pas laisser soupçonner à M. de Rochegune que j'étais
+instruite de l'amour de cette pauvre enfant... J'attendis tout de
+l'inspiration, qui m'avait déjà soutenue, guidée...</p>
+
+<p>Je n'avais aucune idée de la vie misérable à laquelle me condamnait le
+désordre de M. de Lancry, j'appréciai plus que jamais la prévoyance de
+M. de Mortagne; ma terre de Maran avait été rachetée sous le nom de
+madame de Richeville: cette propriété m'assurait bien au delà du
+nécessaire.</p>
+
+<p>Par suite de mon étrange position, j'étais forcée de partager la gêne de
+mon mari; car je ne paraissais rien posséder en propre. Je n'exagère pas
+en disant que je me résignai à cette vie presque pauvre avec assez
+d'indifférence; je la pris comme une épreuve, comme un essai.</p>
+
+<p>Grâce aux soins de Blondeau, mon triste appartement fut habitable. Je
+voyais à peine M. de Lancry. A quelques accès de gaieté grossière ou de
+tristesse sinistre, je devinais qu'Ursule avait encouragé ou ruiné ses
+dernières espérances; j'espérais que du moment où elle ne lui
+ordonnerait plus de me garder près de lui, il consentirait à une
+séparation.</p>
+
+<p>Mon séjour forcé auprès de mon mari n'augmentait donc pas beaucoup mes
+chagrins, ils roulaient tout entiers sur la perte de l'affection de M.
+de Rochegune et sur les craintes que m'inspirait l'avenir d'Emma.</p>
+
+<p>Le surlendemain de mon installation, madame de Richeville était venue
+chez moi, ayant eu la précaution de s'assurer de l'absence de M. de
+Lancry.</p>
+
+<p>Elle fondit en larmes en voyant la pauvreté de ma demeure.&mdash;Cette
+pauvreté,&mdash;me dit-elle,&mdash;lui expliquait mon dévouement. Emma se
+rétablissait rapidement; sa mère ne conservait plus aucun doute sur sa
+guérison.</p>
+
+<p>Je demandai en tremblant à madame de Richeville des nouvelles de M. de
+Rochegune; jusqu'alors elle n'en avait aucune. Prévoyant son chagrin,
+elle avait envoyé s'informer de sa santé; il lui avait fait répondre
+qu'il était un peu souffrant.</p>
+
+<p>Madame de Richeville m'apprit que ma conduite était diversement jugée
+dans le monde; les uns me blâmaient cruellement, les autres me louaient
+outre mesure. J'avoue que dans cette circonstance j'avais en moi de quoi
+balancer tous les jugements du monde.</p>
+
+<p>Le lendemain je reçus cette lettre de M. de Rochegune.</p>
+
+<p class="r">Paris...</p>
+
+<p>«J'ai été envers vous injuste, brutal et cruel, parce que j'ai été
+vaniteux. L'orgueil est au fond de tous nos mauvais sentiments: vous
+ressentiez pour un autre ce que vous ne ressentiez pas pour moi; mon
+amour-propre s'est révolté, mon bon sens s'est obscurci; dans votre mari
+je n'ai pas vu un homme digne ou indigne de votre amour, j'ai vu un
+rival.</p>
+
+<p>«Tout ceci est logique: je suis sorti de la sphère des sentiments
+élevés, je suis tombé dans les sentiments bas et jaloux, le paradoxe a
+remplacé la raison; pouvais-je toujours rester dans cette sphère? Non:
+l'amour platonique est impossible entre deux jeunes gens; tôt ou tard
+l'un ou l'autre succombe. C'est un piége dangereux. Il apparaît plein
+de charme et de grandeur. Si votre amour mal éteint pour votre mari
+n'eût pas soutenu votre vertu, vous eussiez succombé comme moi! Quand le
+c&oelig;ur est pris, on n'échappe pas à la contagion du désir.</p>
+
+<p>«J'ai bien réfléchi, <i>je me suis fait vous</i> pour vous juger au point de
+vue absolument moral: vous êtes irréprochable. Pour moi, cela est cruel;
+il ne m'est, pour ainsi dire, pas permis d'avoir des regrets.</p>
+
+<p>«Vous dévouer ma vie, cacher notre bonheur dans la solitude, parce que
+les grandes passions sont solitaires, ainsi pour moi l'avenir était
+complet et magnifique! Que me reste-t-il? Rien, ni l'amour de frère ni
+l'amour d'amant. Depuis qu'en vous j'ai vu la femme... la s&oelig;ur a
+disparu.</p>
+
+<p>«La femme, par une brusque préférence, m'a témoigné sa répugnance... la
+femme n'existe plus pour moi... Vaincre ou braver une <i>répugnance</i> m'a
+toujours été aussi impossible que d'oublier que je l'ai inspirée.</p>
+
+<p>«Il en est des impressions comme des jours, on ne fait pas qu'ils
+n'aient point été. Je ne puis pas plus redevenir votre frère que
+rétrograder à l'âge de vingt ans; notre position est brisée, à tout
+jamais brisée.</p>
+
+<p>«Votre retour à votre mari a rompu tout équilibre, bouleversé toute
+prévision. Ce retour aurait eu lieu quand j'étais encore votre frère,
+que rien n'eût été changé entre nous; je vous aurais blâmée ou approuvée
+avec désintéressement.</p>
+
+<p>«J'ai trente ans; depuis l'âge de dix-huit ans, je crois, je vous ai
+aimée, je vous l'ai prouvé.</p>
+
+<p>«Mais le passé est fatal pour les mauvais comme pour les bons souvenirs.</p>
+
+<p>«Si mon affection pour vous est morte après s'être successivement
+transformée, il m'en restera toujours la mémoire.</p>
+
+<p>«On doit honorer religieusement ceux qui ne sont plus.</p>
+
+<p>«Oui... ce que j'éprouve pour vous à cette heure est le culte
+mélancolique et sacré qu'on a pour ceux à qui l'on survit.</p>
+
+<p>«Mes regrets seront éternels... éternels... Une fois réduits en
+poussière, nos débris forment des cendres inaltérables... Telle est,
+telle sera l'immutabilité de mes sentiments pour vous.</p>
+
+<p>«Je ne vous fais pas de reproches, Mathilde; on ne reproche pas aux gens
+de mourir... on les pleure.</p>
+
+<p>«Ces images sont lugubres; je les emploie pour vous faire comprendre que
+le passé ne m'est pas cruel, odieux, insupportable; il est glacé comme
+le sépulcre... il est <span class="smcap">mort</span>... il n'est pas oublié, il est <span class="smcap">tué</span>.</p>
+
+<p>«Aussi ma vie sera-t-elle misérable. Je flotte entre vingt partis sans
+me résoudre à aucun. Votre perte a renversé tout l'échafaudage de mon
+existence. C'est à recommencer. L'âge avance; je suis fatigué de la
+route.</p>
+
+<p>«J'avais pourtant cru être près du terme... il va falloir marcher...
+marcher encore... et dans quel désert aride et sans fin, mon Dieu!»</p>
+
+<p class="r">Paris.</p>
+
+<p>«Hier, j'ai eu un accès de rage et de haine que je voulais assouvir...
+j'étais fou... Je suis sorti pour aller provoquer votre mari et le tuer.</p>
+
+<p>«Je dis cela parce que j'étais sûr de le tuer. Il est des pressentiments
+qui ne trompent pas.</p>
+
+<p>«Et puis cette conviction m'a effrayé; j'ai eu peur d'être un
+assassin...</p>
+
+<p>«La preuve que je suis complétement détaché de vous et que je
+n'oublierai jamais que vous m'avez préféré un être pervers et misérable,
+c'est qu'en voulant tuer votre mari, je réfléchissais parfaitement que
+si vous deveniez ainsi veuve, je mettais pour l'avenir une barrière
+insurmontable entre vous et moi.</p>
+
+<p>«Cette pensée seule ne m'eût pas arrêté une seconde... demain vous
+seriez libre que je refuserais les restes d'une vie que, par deux fois,
+vous avez été mettre aux pieds de cet homme... Jamais! jamais...»</p>
+
+<p>De ces deux lettres de M. de Rochegune, ce fut la dernière qui me fut la
+plus pénible.</p>
+
+<p>Elle me prouvait combien le coup que j'avais frappé avait été douloureux
+et sûr; jamais il ne m'avait exprimé d'une manière aussi énergique,
+aussi dure, ce détachement complet sur lequel le temps ne pourrait
+rien.</p>
+
+<p>Ces ressentiments me parurent, sinon faire faire un grand pas à mes
+projets pour Emma, du moins détruire tout obstacle dont j'aurais pu être
+le prétexte.</p>
+
+<p>Ursule m'inspirait toujours une crainte vague. Mais, encore une fois,
+comment M. de Rochegune, qui la connaissait, consentirait-il seulement à
+l'écouter?... N'accueillerait-il pas ses avances avec le dernier mépris?
+J'étais absorbée par ces pensées, lorsque je reçus cette lettre de M.
+Lugarto, ou de l'un de ses émissaires, car je ne connaissais pas cette
+écriture.</p>
+
+<p>On juge de l'effroi qu'elle me causa.</p>
+
+<p class="r">Paris.</p>
+
+<p>«L'<i>ami inconnu</i> à qui vous devez déjà beaucoup de renseignements à la
+fois <i>agréables</i> et précieux sur la vie intime de votre mari continuera
+sa tâche avec d'autant plus de plaisir, que les événements le servent à
+souhait, et deviennent de plus en plus <i>intéressants</i> pour vous.</p>
+
+<p>«Maintenant l'on va vous instruire de ce qui regarde Ursule, parce que
+dans cette fantasmagorie vous verrez très-incessamment apparaître la
+figure de M. Rochegune, et on a lieu de croire que cette apparition vous
+<i>plaira</i> infiniment. Voici ce qu'est devenue Ursule depuis sa
+disparition de l'hôtel de Maran. On vous cachera seulement l'indication
+positive de la retraite de votre charmante cousine, parce qu'il est
+superflu que vous la connaissiez: elle habite l'un des faubourgs les
+plus isolés, les plus reculés de Paris.</p>
+
+<p>«Ursule a depuis deux ans une femme de chambre qui lui est profondément
+attachée et en qui elle a la confiance la plus absolue. Mademoiselle
+Zéphyrine (c'est son nom) a été chargée par sa maîtresse, quelque temps
+avant la nuit du bal de la mi-carême, de chercher et de louer dans un
+endroit retiré un modeste appartement ou (si faire se pouvait) une
+petite maison bien isolée.</p>
+
+<p>«Mademoiselle Zéphyrine, fille pleine de zèle, d'intelligence et
+<i>surtout de fidélité</i>, trouva au fond d'une impasse qui aboutissait à
+une rue déserte d'un des faubourgs les moins fréquentés de Paris, une
+véritable cellule de trappiste. Le surlendemain du bal de la mi-carême,
+votre belle rivale, abandonnant tout ce qu'elle possédait à l'hôtel de
+Maran, partit lestement dans un fiacre avec mademoiselle Zéphyrine et
+gagna sa retraite cénobitique, d'où elle ne sortit pas pendant quinze
+jours, lesquels quinze jours M. de Lancry passa à battre Paris et ses
+environs sans pouvoir rattraper sa fugitive.</p>
+
+<p>«Maintenant on va mettre sous vos yeux quelques fragments des plus
+secrètes pensées d'Ursule, écrites par elle dans un album a fermoir dont
+elle seule a pourtant la clef.</p>
+
+<p>«Vous conclurez de cette indiscrétion, sans vous tromper beaucoup, que
+mademoiselle Zéphyrine, pendant les promenades de sa maîtresse, trouve
+le moyen d'ouvrir l'album, d'y copier ce qui lui semble curieux, et de
+communiquer ces renseignements à son <i>maître invisible</i>, qui se fait un
+plaisir de vous en faire part.</p>
+
+<p>«Le commencement de ces fragments du journal d'Ursule remonte environ à
+deux ans; les derniers mots en ont été écrits il y a très-peu de jours.
+On ne doute pas que ces notes ne vous causent des émotions <i>douces et
+salutaires</i>.»</p>
+
+<p class="c">JOURNAL D'URSULE.</p>
+
+<p>J'ai en ce soir un moment de triomphe. J'ai vu Mathilde aux Italiens;
+son mari est venu me rejoindre. Je l'ai maltraité! Elle a dû s'en
+apercevoir... Lui enlever Gontran, c'était une vengeance; l'humilier
+devant elle... c'était un plaisir.&mdash;M. de Senneville passe pour être
+irrésistible. C'est un de ces hommes sur lesquels on a toujours des
+projets quand on ne les connaît pas. Je l'ai trouvé d'une élégance
+niaisement sérieuse. Il doit se cravater avec solennité et mettre ses
+gants avec méditation. Son ramage est aussi charmant qu'insupportable,
+car il gazouille délicieusement toujours le même air.&mdash;Son plus grand
+défaut, à mes yeux, est d'être trop joli. Ce n'est pas ainsi qu'un homme
+est beau; aussi M. de Lancry ne m'a jamais plu.&mdash;Ce sont là de plates
+figures de pacotille que la nature jette dédaigneusement dans son
+moule:&mdash;<span class="smcap">joli</span> nº 1, ne voulant pas se donner la peine de leur donner un
+cachet original...&mdash;Lord C*** est mieux, plus accentué; mais il a l'air
+par trop Anglais: comme presque tous ses compatriotes, c'est l'embarras
+dans l'arrogance, et la morgue dans la gaucherie; et puis au moral ces
+gens-là sont comme au physique, ils n'ont pas d'épiderme; on dirait
+qu'ils ressentent tout à travers leur flanelle.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Où trouverai-je donc cet homme rude, impérieux, passionné, qui de sa
+main robuste me fera plier comme un roseau?&mdash;Que je méprise ce Gontran!
+Ses prévenances sont de basses servilités, son dévouement un honteux
+valetage... Il m'aime en laquais qui craint d'être chassé.&mdash;Qu'attendre
+d'un misérable qui vole sa femme? Car c'est la voler, ignoblement la
+voler... que de se ruiner pour moi.&mdash;Et elle... oh! je la hais. Elle n'a
+pas l'air malheureux! Je le crois bien, sotte que je suis! je l'ai
+débarrassée de son mari...</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Inspirer certaines passions est très-flatteur... les dédaigner est plus
+flatteur encore.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>M. de Volanges (l'un des plus nouveaux <i>adorateurs</i>) s'est imaginé de me
+reprocher ce qu'il appelle ma coquetterie, se plaignant amèrement de ce
+que depuis deux mois... je l'accueille à ravir.&mdash;Est-il quelque chose au
+monde de plus benêt que ces récriminations? Voilà un homme qui se plaint
+de ce que pendant quelques semaines je l'ai reçu avec grâce, avec
+prévenance, avec préférence même.&mdash;N'est-ce pas déjà reconnaître
+très-généreusement ses soins que de les agréer?&mdash;N'est-ce pas faire
+mille fois plus qu'il ne mérite?&mdash;En s'indignant contre notre <i>mauvaise
+foi</i>, en parlant de ce qu'ils appellent si grotesquement leurs <i>droits</i>,
+les hommes qui nous ont fait la cour sont aussi niaisement scélérats que
+ces voleurs qui se croient sincèrement volés lorsqu'après des prodiges
+de patiente adresse ils ont forcé... un coffre vide...</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>En théorie et en pratique, j'ai toujours considéré les hommes comme nos
+ennemis implacables.&mdash;Il y a de la haine jusque dans leur amour le plus
+passionné, ou plutôt dès qu'il y a passion il y a haine. Le <i>mari de
+Mathilde</i> m'idolâtre, mais il m'exècre; il subit mon joug, mais en
+frémissant de rage. Il m'aime... parce qu'il ne peut pas faire autrement
+que de m'aimer.&mdash;Je le torture sans pitié, parce que je sais le secret
+de ma domination et que ce secret est ignoble.&mdash;Il y a plus... Mon
+hostilité contre Mathilde est excessive; j'éprouve pourtant une certaine
+satisfaction en pensant que je suis impitoyable pour un homme qui l'a
+rendue si malheureuse...</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Si nous dédaignons leurs v&oelig;ux, les hommes nous détestent; si nous les
+écoutons, ils nous méprisent.&mdash;Ils ne pardonnent jamais ni la vertu ni
+la faiblesse.&mdash;Lorsqu'ils s'occupent de nous, ils se mettent à
+l'&oelig;uvre avec tout un attirail d'odieuses arrière-pensées: c'est la
+vanité, c'est le mensonge, c'est la jalousie; et puis viennent la
+défiance, l'hypocrisie, et surtout la crainte haineuse de ne pas
+réussir.&mdash;De leur part ce n'est pas de l'amour, c'est à peine un goût,
+un caprice; avant tout c'est l'orgueil de mettre à mal un c&oelig;ur
+honnête ou de triompher de leurs rivaux.&mdash;Il n'y a peut-être pas un
+homme qui, s'occupant de la beauté la plus à la mode de la saison, ne
+préfère <i>paraître</i> heureux aux yeux de tous que de l'<i>être</i> à la
+condition du plus profond secret.&mdash;Ils sont bien plus satisfaits du
+sacrifice apparent de notre réputation que du sacrifice ignoré de nos
+principes.&mdash;A position égale ou plutôt relative, combien d'hommes
+risqueraient pour une femme ce que risque une femme en commettant une
+faute? Ainsi que j'ai lu dans un livre moderne:&mdash;«Si une liaison
+coupable pouvait être facilement surprise et punie d'une <i>amende</i> qui
+enlèverait un quart de la fortune de l'<i>homme aimé</i>, quel est celui qui
+s'exposerait aux dangers d'être aimé si chèrement?...»</p>
+
+<p>&mdash;Je m'endurcis donc en songeant que nous ne faisons jamais aux hommes
+que le mal qu'ils voudraient nous faire.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>L'aspect de ce comédien m'a singulièrement frappée.&mdash;Il m'a fait
+comprendre les élans de la passion.&mdash;Il était résolu, violent,
+désordonné.&mdash;Il a joué ce rôle avec une énergie et une fierté
+sauvages.&mdash;Quand il a pris cette femme par les épaules... quand de sa
+main puissante il l'a jetée à genoux, il a été superbe... Son front
+était bien menaçant, sa jalousie bien inexorable...&mdash;Et puis sa voix
+mâle, un peu rauque, avait un vibrement profond, presque <i>léonin</i>. Cette
+mièvre princesse de Ksernika était avec moi dans l'avant-scène; elle
+s'est écriée en ricanant qu'il avait l'air de rugir.&mdash;L'imbécile! elle
+veut sans doute que le lion roucoule.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Dans la scène d'amour, ce comédien a eu un moment d'admirable
+expression: il n'a pas sournoisement larronné le baiser qu'il prend à la
+jeune fille; il l'a enlevé en maître, avec audace... avec une fougue
+presque brutale...</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>En sortant, comme je louais beaucoup Stéphen (c'est le nom de ce
+comédien), tandis que la princesse Ksernika l'attaquait comme elle peut
+attaquer, la pauvre femme, M. de Lancry ne s'est-il pas avisé de me
+faire observer, avec la plus respectueuse mesure, il est vrai, que je
+défendais peut-être Stéphen un peu chaudement...&mdash;J'ai regardé fixement
+M. de Lancry de mon <i>regard noir</i>...&mdash;Il a compris sa faute...&mdash;Il était
+trop tard... J'ai souri de mon plus doux sourire, et, m'appuyant
+coquettement sur son bras, je lui ai dit tout bas... bien bas, que
+j'écrirais le lendemain matin à Stéphen pour lui demander de me donner
+des leçons de déclamation, l'envie d'apprendre à jouer la comédie
+m'étant venue subitement.&mdash;(Je n'en veux rien faire, bien entendu.)
+Comme le <i>mari de Mathilde</i>, abasourdi de cette cruelle confidence,
+s'est échappé jusqu'à s'écrier, dans son douloureux étonnement, que ce
+nouveau caprice était au moins bizarre, j'ai redoublé la douceur de mon
+sourire, et je l'ai <i>prévenu</i> qu'il irait le surlendemain me chercher
+<i>lui-même</i> une loge pour voir jouer Stéphen dans la même pièce, et que
+je voulais qu'une petite salle de spectacle fût immédiatement construite
+dans le jardin de l'hôtel de Maran.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Ces ordres seront exécutés; je n'en doute malheureusement pas... Ce
+Gontran est assez lâche et assez sot pour ne jamais me donner la
+distraction d'un refus ou d'une impossibilité. Il ressemble à ma jument
+Stella... elle est si insupportablement bien dressée, que sa docilité
+m'irrite... Je la bats de colère... de n'avoir pas de raison pour la
+battre...</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>L'architecte de M. de Lancry est venu me soumettre plusieurs plans de
+salles de spectacle; je ne les ai pas trouvées assez riches.&mdash;Je veux
+quelque chose qui rappelle, dans de petites proportions, celle du
+château de Versailles, et surtout que cela soit construit tout de
+suite.&mdash;La nuit porte conseil: tantôt j'ai dit au <i>mari de Mathilde</i>
+qu'au lieu de me louer pour demain soir une loge au théâtre de Stéphen,
+il la louerait pour six mois afin d'avoir le droit de la faire arranger,
+car ce petit théâtre du boulevard est horrible, et je compte y aller
+quelquefois;&mdash;meubles, glaces et tentures seront en place demain.
+Gontran a trente-six heures d'avance; pour lui, l'homme aux surprises
+magnifiques, c'est plus de temps qu'il n'en faut.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Je reviens de l'ambassade; ce bal était merveilleux; je me sentais très
+en beauté, pourtant je me suis ennuyée à périr... Que ces hommages dont
+on m'accable sont insipides et monotones!&mdash;Et puis... se dire qu'on n'a
+qu'à <i>vouloir</i> pour enlever tous ces empressés à leurs maîtresses ou à
+leurs femmes... c'est repoussant de facilité.&mdash;Pour donner du piquant,
+du montant à une faiblesse, il n'y a rien tel que des principes ou des
+obstacles...&mdash;Hélas!... je suis réduite aux obstacles... Mais pour en
+rencontrer... je suis trop à la mode, et les hommes sont trop
+grossièrement, trop facilement infidèles à <i>leurs amours</i>.&mdash;Oh! si je
+pouvais trouver un être insensible à mes séductions, quelle gloire d'en
+triompher!</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Cette pensée m'a donné de l'humeur, ma cour s'en est aperçue... J'étais
+nerveuse... agacée... J'ai fait plusieurs <i>exécutions</i> féminines et
+masculines qui ont beaucoup amusé mademoiselle de Maran. Décidément elle
+raffole de moi.&mdash;Notre haine commune contre Mathilde nous a pour
+toujours <i>soudées</i> l'une et l'autre; et puis je l'égaie...&mdash;Elle
+vieillit; elle aurait horreur de la solitude, où sa méchanceté la
+reléguerait nécessairement... Peu m'importe de l'abandonner un jour...
+si mon destin m'appelle ailleurs.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Le <i>mari de Mathilde</i> s'est surpassé, j'ai trouvé cette loge arrangée à
+merveille; tout le fond était occupé par une immense jardinière (utile
+précaution à ce théâtre). Mais à quoi bon? je ne remettrai plus les
+pieds dans cette salle... mes illusions sont détruites... A la seconde
+représentation, Stéphen, qui m'avait d'abord tant frappée, tant émue,
+m'a paru détestable, laid, vulgaire... Où avais-je donc l'esprit et les
+yeux? Au fait, je ne me plains pas de cette première impression, si
+différente de la seconde; elle m'a donné l'idée d'avoir un théâtre, et
+je suis enchantée de jouer la comédie.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Je viens de jouer Célimène.&mdash;Cette petite salle était charmante.&mdash;Selon
+notre public, j'ai dit à merveille et avec un très-grand air. C'est
+très-amusant. Il paraît que dans mon rôle de mademoiselle Déjazet, j'ai
+fait tourner toutes les têtes... par mon effronterie provocante...&mdash;Que
+les hommes sont sots et vains! Quand ils s'enchantent de voir une femme
+montrer une hardiesse impudente, ils s'imaginent que cette affection de
+cynisme doit être à leur intention et à leur profit.&mdash;Ils ne comprennent
+donc pas, dans leur stupide orgueil, qu'on les compte d'autant moins
+qu'on risque davantage en leur présence!&mdash;Après cette petite pièce, le
+<i>mari de Mathilde</i> est venu à moi d'un air glorieux, croyant
+probablement que le choix de ce rôle était de ma part une <i>déclaration
+de principes</i> à son usage; je l'ai reçu de telle sorte qu'il s'en est
+allé honteux et confus.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>La vie que je mène est quelquefois atroce... de néant et d'ennui;
+cependant, aux yeux de tous, aux miens même, il n'y a pas d'existence
+plus fortunée que la mienne.&mdash;J'ai enfin joui de ce luxe, de cette
+renommée d'élégance que j'ambitionnais tant.&mdash;Je suis une femme à la
+mode dans toute l'acception du terme.&mdash;Je règne sur une fraction de la
+meilleure compagnie de Paris. Les hommes les plus aimables sont à mes
+pieds; mes rivales me redoutent et m'exècrent.&mdash;Je leur suis assez
+supérieure pour pouvoir être toujours <i>très-bonne femme</i> avec elles.&mdash;Je
+finis de les désespérer en dédaignant profondément l'amant qu'elles
+m'envient, et en les défiant de porter atteinte à une fidélité dont je
+me raille.&mdash;Comme les conquérants usurpateurs, je me suis faite toute
+seule ce que je suis;&mdash;d'un nom presque ridicule, j'ai fait un symbole
+d'élégance et de distinction; on copie mes toilettes, on cite mes
+reparties, on envie mes succès; mes préférences mettent un homme à la
+mode, mes moqueries le <i>noient</i> à jamais.&mdash;Quand j'arrive dans un bal,
+toutes les femmes prennent aussitôt d'une main rude leurs adorateurs <i>en
+laisse</i>, et je ne vois que regards de haine et de jalousie; je n'entends
+que chuchotements aigres ou reproches courroucés...&mdash;Mais qu'une fleur
+de mon bouquet tombe à mes pieds, tous les adorateurs rompent leurs
+<i>cordes</i> et se précipitent pour la ramasser... à la plus grande
+mortification d'une infinité de <i>belles dames</i>, qui rappellent en vain
+ces ingrats effarés.&mdash;Tout cela est charmant... Pourtant il me manque
+quelque chose... ou plutôt tout me manque. Je n'aime pas, je n'ai jamais
+aimé... Oh! que je voudrais aimer!...</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>&mdash;Un jour j'avais cru ressentir une de ces commotions sourdes, mais
+profondes, qui annoncent l'orage de la passion... comme les premiers
+roulements de la foudre annoncent la tempête... mais, hélas! cet espoir
+a été aussi vain... que ma comparaison est ridiculement
+ampoulée.&mdash;Cependant, un homme pareil à celui dont je me souviens... eût
+compris comment je voulais être aimée, que j'aurais tout abandonné pour
+lui...&mdash;Sans doute j'aurais vécu dans la misère, dans l'abjection, dans
+les larmes; il m'aurait battue, trahie, chassée... mais au moins
+j'aurais aimé, j'aurais eu des moments de passion sublime... je me
+serais sentie relevée à mes propres yeux.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p><i>Relevée!</i> Est-ce donc qu'un secret instinct me dit que, comme le feu...
+la douleur purifie?&mdash;Serait-ce donc une réhabilitation que je
+chercherais dans l'amour?&mdash;Non... non... je n'ai pas de remords... je ne
+dois pas, je ne veux pas en avoir.&mdash;Une seule fois je me suis apitoyée
+sur Mathilde... je me suis montrée envers elle aussi bonne, aussi
+généreuse que ma nature me permettait de l'être, et j'en ai été
+cruellement punie.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne haïrais-je pas M. de Lancry?&mdash;Quelquefois malgré moi (ce
+sont mes jours maudits), je sens des bouffées de honte me monter au
+front en songeant que c'est à son odieuse ingratitude envers sa femme
+que je dois la vie splendide que je mène.&mdash;En vain j'ai fait des
+compromis avec ma conscience, en vain je me suis dit qu'il n'y avait
+rien de plus <i>immatériel</i> que les plaisirs dont je jouissais,&mdash;en vain
+j'ai traité le <i>mari de Mathilde</i> comme un misérable, du jour où il a
+osé m'offrir autre chose que des <i>fleurs</i> et des <i>sérénades</i>... Oh! il
+est certaines coupes dont le déboire est plein d'amertume et de fiel...</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, je suis frappée au c&oelig;ur... oh! bien au c&oelig;ur... Je
+veux écrire ici cette date.&mdash;Enfin d'aujourd'hui, heureuse ou
+malheureuse, ma vie aimante va commencer.&mdash;Enfin j'ai trouvé l'homme de
+mes rêves!&mdash;Il ne m'a pas vue, il n'a fait que passer... Je ne sais ni
+son nom, ni ce qu'il est; mais fût-il le premier ou le dernier des
+hommes, je sens que je l'aimerai, je sens que je l'aime, je lui
+appartiens.&mdash;Quelle physionomie haute et fière!... Quelle démarche à la
+fois leste et hardie!&mdash;Et ce teint basané, et ces lèvres rouges, et ces
+sourcils noirs, et ces grands yeux gris! Mais quand de pareils yeux
+daignent seulement s'abaisser sur vous, on doit tomber à genoux en
+disant: Seigneur... ordonnez, voici votre esclave.&mdash;Et cet inconnu, qui
+peut-il être?</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Quelle est donc cette puissance invisible, mystérieuse, à laquelle
+j'obéis? Cet homme ne m'a pas dit un mot, son regard ne s'est pas arrêté
+sur moi, et je me sens soumise, dominée!...&mdash;Mon angoisse profonde me
+dit que ma destinée s'accomplit.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Rien de moins romanesque que ma rencontre avec cet inconnu. Je
+traversais les Tuileries à pied. Arrivée dans l'un des quinconces, je
+vis devant moi un homme qui marchait lentement. Sa taille, sa tournure,
+m'avaient déjà paru remarquables; il se retourna comme s'il se fût
+trompé de chemin par distraction. Alors, oh! alors... A son aspect, je
+n'ai pu m'empêcher de m'arrêter.&mdash;Il ne m'a pas aperçue... il s'est
+éloigné.&mdash;Il n'était plus là que je le contemplais encore.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Quel est cet homme?&mdash;Quel est cet homme? Je ne l'ai jamais vu dans le
+monde.&mdash;Il n'importe... je sais qu'il existe...&mdash;Le reverrai-je
+jamais?&mdash;Oui... oui, je ne l'aurais pas rencontré sans cela.&mdash;Il existe;
+cela explique, cela justifie mes mépris pour tous les hommes. Oui, pour
+tous... ceux-là même qui se sont cru des droits sur moi ne sont-ils pas
+ceux que j'ai le plus abreuvés de dédains et d'outrages?&mdash;Ont-ils eu,
+non pas de l'empire, mais la moindre influence sur mon c&oelig;ur, sur mon
+âme ou sur mon esprit?&mdash;Certaines insouciances ne sont-elles pas le
+comble de l'indifférence et de l'insulte?&mdash;Le mari de Mathilde l'a dit
+et l'a prouvé.&mdash;Un homme n'est pas un esclave.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Misère du ciel!... c'est l'amant de Mathilde... c'est le marquis de
+Rochegune!</p>
+
+<p>Cet homme singulier et remarquable, dont tout le monde parle, qui est
+arrivé depuis quelques jours, et que j'étais si curieuse de
+connaître,&mdash;c'est lui... c'est lui...&mdash;Il aime Mathilde... elle
+l'aime...&mdash;Oh! quand je disais que j'avais raison, que j'avais le droit
+d'exécrer cette femme!&mdash;Voilà donc le secret de la haine implacable que
+je lui porte depuis son enfance!&mdash;Mon instinct me disait qu'elle
+aimerait un jour l'homme qui serait ma destinée tout entière...</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Elle l'aime... elle... elle! mais elle en est indigne; n'a-t-elle pas
+aimé, passionnément aimé son insipide et misérable Gontran?&mdash;Oh! que je
+suis fière... moi... de n'avoir au contraire rien aimé jusqu'ici!&mdash;que
+je suis fière d'avoir senti que je ne devais rien aimer avant d'avoir
+connu mon maître, mon despote!&mdash;Et je me plaignais! mais c'est à genoux,
+à deux genoux que je devrais remercier le hasard qui jusqu'ici m'a
+rendue insensible.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>J'ai horreur de moi-même et de tout ce qui m'entoure.&mdash;Maintenant, je le
+sens, je suis une malheureuse créature dégradée.&mdash;Jamais un tel homme
+ne voudra seulement abaisser les yeux jusqu'à moi; c'est à cette heure
+que je mesure la profondeur de l'abîme de fange et d'infamie où je suis
+tombée.&mdash;Jamais je ne pourrai laver cette souillure.&mdash;De quels stupides
+paradoxes me suis-je bercée?... me croire digne de lui... moi... moi!...
+O profanation!&mdash;Est-ce que j'oserais seulement le regarder... lui
+parler!... Lui parler!... mais je mourrais de confusion...&mdash;Ah!
+maintenant je comprends la timidité... ou plutôt la honte!</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Je ne veux plus rester dans la maison de mademoiselle de Maran.&mdash;Ce luxe
+me révolte;&mdash;je voudrais pouvoir me cacher à tous les yeux.&mdash;Pour jouir
+de ce luxe, je me suis vendue comme une infâme.&mdash;Les malheureuses que le
+besoin conduit a leur perte sont des anges auprès de moi.&mdash;Je hais la
+lumière du jour, il me semble que dans l'obscurité, je sens moins mon
+ignominie.&mdash;Comme il l'aime... comme elle l'aime!&mdash;Quelle générosité!
+quelle fierté! quel courage! Quelle auréole d'honneur, de patriotisme,
+de loyauté chevaleresque, rayonne autour du noble nom de cet homme!&mdash;A
+cette seule pensée je suis éblouie.&mdash;Et Mathilde, comme on l'aime
+aussi... comme on l'approuve, comme ou l'admire de l'aimer
+autant!&mdash;Comme le rapprochement de ces deux belles âmes est magnifique!
+que leur amour est pur et grand!...&mdash;Et ce Gontran... ce Gontran qui les
+raille... le misérable... Est-ce qu'il peut comprendre?... Dieu merci,
+il ne les comprend pas...</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Je suis folle.&mdash;Cachée dans un fiacre, je suis allée passer encore deux
+heures devant sa maison, espérant le voir sortir, le voir... seulement
+le voir... car, pour rien au monde, je ne m'exposerais à soutenir son
+regard dans le monde: je mourrais de frayeur et de honte;&mdash;je ne
+trouverais pas un mot à balbutier.&mdash;Depuis plus d'un mois j'ai abandonné
+toute société;&mdash;à peine je descends chez mademoiselle de Maran, où je
+suis pourtant bien sûre de ne pas le rencontrer.&mdash;J'ai attendu longtemps
+à sa porte; il est sorti à pied.&mdash;Je l'ai fait suivre par la voiture, où
+j'étais toujours cachée.&mdash;Il est allé chez Mathilde; il y est resté
+jusqu'à six heures.&mdash;Oh! qu'elle est heureuse!&mdash;je n'ai plus la force de
+l'envier, de la haïr: je ne sais que souffrir.&mdash;Malgré moi, je suis
+obligée de l'avouer... ils sont dignes l'un de l'autre.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Pleure... pleure... malheureuse... pleure des larmes de sang et de
+rage... Va... meurs de désespoir; surtout qu'on ignore ton fol amour.
+Pour toi il n'y aurait pas assez de moqueries et d'insultes.</p>
+
+<p>Pourtant, si j'avais vu plus tôt cet homme, ma vie eût été tout autre...
+Elle eût été aussi belle, aussi honorable qu'elle a été coupable et
+désordonnée.&mdash;Du moins elle ne le sera pas plus longtemps:&mdash;il ne me
+connaîtra jamais, il ne saura jamais que je l'aime; mais la flamme qu'il
+a allumée en moi aura purifié ma vie.&mdash;Aujourd'hui, j'ai pris mes
+dispositions pour quitter l'hôtel de Maran;&mdash;je n'ai plus rien, je
+serai pauvre, je travaillerai ou je mourrai, mais je serai libre et
+digne de penser à lui...&mdash;Penser à lui... oh! cela impose de grands
+devoirs...</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Toute mon énergie s'est réveillée.&mdash;Demain, j'abandonnerai cette maison;
+mais cette nuit... je lui parlerai.&mdash;Oui, j'aurai ce courage.&mdash;Une idée
+m'a frappée,&mdash;c'est le bal de la mi-carême à l'Opéra; je lui donnerai un
+rendez-vous; ma lettre sera conçue de telle sorte qu'il croira qu'il
+s'agit de quelque timide infortune; je suis sûre qu'il viendra. Aurai-je
+la force de l'aborder? je ne sais.&mdash;A cette seule idée, ma faiblesse,
+mes doutes reviennent.&mdash;Ah! je suis lâche, j'ai peur, je tremble.&mdash;Avec
+quelle émotion je relirai un jour ces lignes que j'écris maintenant! Il
+me semble que sur ce papier muet, que dans ces notes si rapides, je
+retrouverai mes souvenirs presque vivants.&mdash;Que je suis heureuse de
+pouvoir au moins conserver une trace visible de ce qui se passe en moi
+aujourd'hui... à cette heure!</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Je lui ai parlé... mon Dieu! je lui ai parlé;&mdash;il a senti le battement
+de mon c&oelig;ur; j'ai appuyé mon bras au sien.&mdash;Mes lèvres ont
+craintivement baisé sa main, sa noble main;&mdash;mes larmes l'ont
+mouillée.&mdash;Il a bien voulu me répondre avec bonté.&mdash;Jamais faveur
+souveraine n'a été reçue avec une reconnaissance plus
+passionnée...&mdash;jamais paroles royales n'ont été écoutées, dévorées avec
+un recueillement à la fois plus avide et plus tremblant;&mdash;le masque m'a
+rendu mon courage: à figure découverte, je n'aurais pas trouvé une
+parole...&mdash;J'avais la fièvre, mes joues étaient empourprées.&mdash;Il prenait
+plaisir à m'entendre, parce que je lui faisais l'éloge de Mathilde...
+Cet éloge me brûlait les lèvres; mais je suis devenue éloquente pour la
+louer davantage encore.&mdash;Je l'ai vu sourire avec mépris et aversion
+quand j'ai prononcé mon nom.&mdash;Pour lui plaire encore, j'ai flétri avec
+indignation l'infamie de ma conduite; je n'ai pas trouvé d'expressions
+assez amères pour m'accuser...&mdash;Oh! cette amertume désespérée, je la
+ressentais; jamais je n'avais plus douloureusement mesuré la distance
+infranchissable que le passé mettait entre moi et cet homme sublime.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Et puis, en m'entendant exalter ainsi ce qu'il chérissait, maudire ce
+qu'il détestait, il paraissait si heureux...&mdash;Oh! en ce moment, il
+m'aurait dit d'aimer Mathilde, que je crois que je l'aurais aimée.&mdash;Et
+lui, que d'esprit! que de grâce! que de génie! quelles pensées
+fières!&mdash;Ce caractère hardi applique aux vertus rares et difficiles
+l'audace aventureuse, la présomptueuse énergie que les autres appliquent
+aux vices faciles et vulgaires:&mdash;il m'a fait comprendre les exaltations
+les plus pures et les plus saintes;&mdash;il m'a conféré je ne sais quelle
+haute noblesse de l'âme, comme un roi qui octroie la chevalerie.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>J'ai abandonné l'hôtel de Maran.&mdash;Je ne reverrai plus M. de Lancry.&mdash;Je
+suis enfin sortie de cette atmosphère de honte et de dégradation qui
+m'étouffait.&mdash;Je ne changerais pas maintenant ma pauvre petite demeure
+pour tous les palais du monde.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>M. de Rochegune ne me verra jamais,&mdash;je n'entendrai plus jamais sa
+voix;&mdash;jamais il ne saura qu'il a parlé avec douceur, avec bonté, à la
+femme qu'il déteste, qu'il méprise le plus au monde.&mdash;Pourtant je lui
+serai pour toujours aussi passionnément fidèle... aussi amoureusement
+dévouée... que s'il m'avait permis de l'aimer.&mdash;Oh! oui... oui... je
+comprends bien la pureté de leur amour,&mdash;je la comprends mieux que
+Mathilde peut-être.&mdash;Oui, plus qu'elle peut-être je serais maintenant
+capable des sacrifices qu'un tel amour impose.&mdash;Chez elle, une vertueuse
+résolution n'est que la conséquence de ses principes... Y faillir un
+jour ne serait pour elle que manquer à ses devoirs.&mdash;Moi, désormais je
+n'y faillirai jamais, parce que, principes, honneur, chasteté, pudeur,
+cet homme m'a tout révèle, tout donné, et que ce serait <i>lui</i> et non la
+vertu qu'il faudrait oublier.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Je suis épouvantée des ravages que cette passion fait en moi... ma tête
+s'égare, les plus sinistres projets me traversent l'esprit.&mdash;Oh! s'il
+connaissait mon amour, il aurait pitié de moi.&mdash;Oui, je suis sûre qu'il
+m'aimerait, qu'il me préférerait à Mathilde.&mdash;Après tout, quelle
+influence a-t-il eue sur cette femme? aucune!&mdash;Elle était honnête et
+pure; elle est restée honnête et pure.&mdash;Moi, j'étais dépravée, j'étais
+perdue... Et parce que je l'ai vu... et parce qu'il m'a dit quelques
+paroles douces et bonnes, et parce que je l'aime... je suis devenue
+aussi pure, aussi honnête que Mathilde.&mdash;Et encore qui sait? Est-elle
+restée pure?... Oh! si elle avait fait une faute, combien <i>il</i> serait
+plus fier de son influence sur moi!&mdash;De Mathilde... vertueuse, il
+n'aurait fait qu'une femme coupable;&mdash;de moi coupable, il aurait fait
+une femme vertueuse!&mdash;Cela ne serait-il pas plus beau?&mdash;cela ne
+serait-il pas plus digne de sa grande âme?&mdash;Lui qui aime tout ce qui est
+généreux et grand, serait-il insensible à la transformation qu'il a
+faite?...</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Oui, cela est vrai, il m'a transformée, il m'a donné des remords que
+jusqu'ici je n'avais pas eus.&mdash;Ma conduite envers mon mari m'apparaît
+dans toute son horreur.&mdash;Mon c&oelig;ur s'est brisé en pensant à cet être
+si généreux et dévoué, qui m'aimait avec tant d'idolâtrie, et que j'ai
+abandonné pour un homme que je méprisais.</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Autrefois je n'aurais pas un instant hésité de prendre la résolution que
+je viens de prendre.&mdash;Eh bien!... pendant deux jours, j'ai lutté...
+j'ai combattu, oh! douloureusement combattu;&mdash;mais l'intérêt de mon
+amour l'emporte;&mdash;cet amour est ma vie maintenant.&mdash;Ce n'est pas de
+l'égoïsme, de la cruauté; c'est de l'instinct de conservation... J'ai un
+moyen sûr de séparer M. de Rochegune de Mathilde:&mdash;Je vais écrire à
+Gontran sans lui dire où je suis; je lui promettrai de le revoir s'il
+peut décider Mathilde à revenir habiter avec lui.&mdash;Je le sais, je risque
+de pousser <i>leur</i> passion à l'extrême... de les forcer à fuir peut-être
+pour échapper à M. de Lancry; mais je ne peux pas être plus malheureuse
+que je ne le suis;&mdash;je ne puis rien perdre, je puis tout gagner.</p>
+
+<p>Gontran ne résistera pas à cette demande; mon influence sur lui est
+absolue, j'en suis certaine.&mdash;Mais une fois Mathilde au pouvoir de M. de
+Lancry, que ferai-je, moi?... Oserai-je affronter les regards de celui
+dont la seule pensée me trouble, m'impose, me consterne et
+m'enivre?&mdash;N'aime-t-il pas Mathilde avec passion?&mdash;S'il peut seulement
+soupçonner que c'est moi qui ai causé son retour auprès de son mari,
+quelle horreur, quelle haine je lui inspirerai!&mdash;Eh bien! il ne me haïra
+pas plus qu'il ne me hait maintenant!&mdash;Oh! c'est un abîme!... un
+abîme!...&mdash;Il n'importe... je risque ma dernière, mon unique
+espérance...</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Quel prodige! Est-ce un rêve?&mdash;Il y a quatre jours à peine que j'ai
+écrit à M. de Lancry, et je reçois de lui, à l'adresse que Zéphyrine
+lui a indiquée, non-seulement l'assurance que Mathilde habitera
+désormais avec lui, mais encore une lettre de celle-ci, dans laquelle
+elle prend librement, volontairement, cette résolution que je croyais
+devoir lui coûter plus que la vie...&mdash;Encore une fois, est-ce un
+rêve?&mdash;J'ai envoyé Zéphyrine, qui connaît un des gens de M. de
+Rochegune, s'informer...</p>
+
+<p class="simb">§</p>
+
+<p>Zéphyrine vient de revenir.&mdash;Je tremble, j'ai peur.&mdash;Il est des bonheurs
+si soudains, si foudroyants, qu'on ne peut y croire; ils
+épouvantent.&mdash;Depuis quatre jours, M. de Rochegune, absorbé dans un
+violent chagrin, n'est pas allé chez Mathilde!&mdash;Elle est redevenue folle
+de son mari.&mdash;C'est le bruit public.&mdash;Cela est-il possible? mon Dieu!...
+Non, je ne puis encore le croire... Si cela était... si cela était, je
+pourrais tout espérer.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_VII" id="H-CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<h4>LE RENDEZ-VOUS.</h4>
+
+<p>Après cette lecture, qui m'initiait aux plus secrètes pensées d'Ursule,
+je restai un moment accablée... sans pouvoir continuer la lettre de M.
+Lugarto.</p>
+
+<p>J'étais frappée de la sincérité, de la violence de la passion de ma
+cousine pour M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Était-ce bien la même femme qui dans les premières pages de ce journal
+avait écrit tant d'aveux cyniques et hardis?</p>
+
+<p>Selon mon habitude d'exagérer toutes mes craintes, je ressentis
+cruellement plusieurs observations d'Ursule. Ce qu'elle disait de la
+salutaire influence de M. de Rochegune sur elle ne me parut que trop
+vrai. Peut-être s'intéresserait-il au changement merveilleux qu'il avait
+opéré en elle.</p>
+
+<p>Et puis, si odieusement paradoxale que fût la comparaison que faisait
+Ursule en disant que j'avais aimé M. de Lancry, tandis qu'<i>elle ne
+l'avait pas aimé</i>, en disant qu'elle n'avait <i>rien aimé</i> avant de voir
+M. de Rochegune, je trouvais quelque réalité à ce raisonnement en me
+mettant au point de vue de ma cousine, qui jusqu'alors n'avait eu aucun
+principe et pour qui certaines fautes n'avaient pas existé, tant on
+avait pour ses devoirs de criminelle insouciance...</p>
+
+<p>Mes anxiétés redoublèrent en songeant aux sentiments de défiance et de
+scepticisme que ma conduite avait dû inspirer à M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Après une telle déception, une lois dans un milieu d'idées pénibles et
+amères, ne serait-il pas accessible aux séductions d'Ursule? ne
+verrait-il pas dans une liaison avec elle une sorte de vengeance contre
+moi, qui le rendais si malheureux, une sorte de raillerie sanglante
+contre la destinée qui se jouait si cruellement de ses plus chères
+espérances?.....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Voulant, connaître mon sort tout entier, je poursuivis la lecture de la
+lettre de M. Lugarto, qui continuait en ces termes:</p>
+
+<p>«Ici s'arrêtent les fragments du journal d'Ursule que votre <i>ami
+inconnu</i> juge à propos de vous faire connaître. Ce qu'Ursule a pu y
+ajouter depuis votre libre réunion à votre mari ne consiste qu'en
+réflexions, qu'en pensées plus ou moins brûlantes au sujet de son amour.</p>
+
+<p>«D'après ce qu'on sait de ses projets, elle s'occupe maintenant de
+rechercher les moyens d'obtenir un rendez-vous de M. de Rochegune.</p>
+
+<p>«Comme elle aime passionnément, ainsi que vous l'avez pu remarquer,
+comme il y a toujours une irrésistible séduction dans un véritable
+amour, comme Rochegune est furieux contre vous en particulier et contre
+toutes les honnêtes femmes en général, votre chère cousine, qui n'est
+pas sotte, comprend que son heure est venue et que ses consolations
+arriveront dans un excellent moment... Aussi s'écrie-t-elle:&mdash;<i>Je puis
+tout espérer!</i></p>
+
+<p>«Les hommes sont si bizarres, que le Rochegune se laissera
+nécessairement prendre dans les filets de votre cousine... Eh!... eh!
+vous voyez que ça tourne au haut comique... Tous les héroïques
+sacrifices qu'on vous a imposés par la révélation du docteur Gérard
+aboutissent à la plus grande satisfaction de madame Ursule...</p>
+
+<p>«A propos de cette révélation de l'amour d'Emma, amour qui, selon
+l'usage éternel de tous les amours, avait justement échappé aux soupçons
+de madame de Richeville, de M. de Rochegune, et aux vôtres, vu que les
+personnes les plus intéressées à <i>connaître</i> d'un sentiment sont
+nécessairement celles qui <i>en ignorent</i> le plus complétement; à propos
+de cet amour,&mdash;dis-je,&mdash;il n'avait pas absolument échappé à un de vos
+amis. Il en parla comme d'une idée très-vague; ce fut un trait de
+lumière. Vraie ou fausse, cette révélation, combinée avec la maladie
+d'Emma, devait horriblement vous troubler dans votre amour et jeter une
+pomme de discorde entre vous, Emma et peut-être madame de Richeville...
+Une bonne partie de ces prévisions se sont réalisées.</p>
+
+<p>«&mdash;Maintenant résumons-nous... Aussi bien je parlerai en <i>mon nom</i>, car
+vous avez dit me reconnaître à l'<i>intérêt</i> que je vous porte.&mdash;Voyons le
+fort et le faible de votre position.</p>
+
+<p>«Je puis tout contre vous.&mdash;Vous ne pouvez rien contre moi.&mdash;A toutes
+les issues par lesquelles vous pouvez m'échapper, vous me trouverez
+debout et implacable...</p>
+
+<p>«Voyez plutôt.&mdash;Si, éperdue de vous avoir ainsi pénétrée; si, redoutant
+l'influence que peut prendre Ursule sur M. de Rochegune, vous avouez à
+celui-ci la cause de votre sacrifice:&mdash;1º Emma meurt, c'est clair comme
+le jour;&mdash;2º vous ne pouvez pas échapper à votre mari pour rejoindre
+votre platonique ami après la mort d'Emma. Légalement votre lettre vous
+empêche de jamais espérer une séparation. Quant à fuir en cachette, vous
+êtes surveillée; votre mari en serait instruit à l'instant, et <i>on lui
+a créé depuis peu d'excellentes raisons de ne jamais vous abandonner</i>.</p>
+
+<p>«Que dites-vous de la trame inextricable où vous vous êtes
+jetée?&mdash;Tenez, je vais vous faire une comparaison dont vous reconnaîtrez
+certainement la justesse.</p>
+
+<p>«Il me semble qu'au moment où vous lirez ces lignes, vous vous ferez
+l'effet d'une pauvre petite mouche tombée au milieu d'une toile
+d'araignée. Chacun de ses efforts pour sortir de l'homicide réseau ne
+fait que l'y enlacer davantage... Pour comble d'horreur, au milieu de
+cette toile infernale, elle aperçoit la hideuse araignée, qui, toute
+repue de meurtre, se tient immobile, couve de ses yeux sanglants sa
+nouvelle victime et se plaît à jouir de ses mortelles angoisses avant
+que de la dévorer...»</p>
+
+<p>A ce passage de cette exécrable lettre, je ne pus m'empêcher de pousser
+un cri d'effroi, tant cette comparaison me parut juste, tant je me
+sentais en effet enlacée de toutes parts par je ne sais quelle puissance
+invisible...</p>
+
+<p>Un danger palpable, si formidable qu'il eût été, m'aurait moins
+épouvantée que ces machinations mystérieuses, souterraines, dont j'étais
+menacée et dont l'expérience m'avait déjà révélé le danger.</p>
+
+<p>Je terminai cette lecture, craignant à chaque instant de voir ma raison
+m'échapper, tant j'étais épouvantée.</p>
+
+<p>&mdash;«Savez-vous, ma chère Mathilde, que je serais un grand écrivain, sans
+m'en douter, si, justement au passage de ma lettre que vous venez de
+lire... vous aviez ressenti une de ces terreurs pareilles à celles que
+m'inspiraient dans mon enfance les beaux endroits des romans d'Anne
+Radcliffe?... Eh!... eh!... cela ne serait point impossible, au moins;
+car enfin vous lisez ceci probablement toute seule dans ce triste et
+sombre appartement de la rue de Bourgogne, que j'ai visité, bien
+entendu, avant que vous ne vinssiez l'occuper... Pour vous donner une
+preuve de ce que j'avance... regardez bien le lambris à gauche de la
+cheminée: y êtes-vous?...»</p>
+
+<p>Je m'interrompis de lire, et je regardai machinalement ce lambris.</p>
+
+<p>Quoique je ne visse rien qui pût m'effrayer, je frissonnai en me
+rappelant la maison isolée.</p>
+
+<p>Je continuai de lire avec un horrible battement de c&oelig;ur:</p>
+
+<p>«Maintenant, approchez-vous; pesez avec force sur la moulure de la
+boiserie qui touche à la cheminée, et vous verrez quelque chose qui vous
+surprendra...»</p>
+
+<p>Éperdue, j'appelai Blondeau.</p>
+
+<p>&mdash;Jésus, mon Dieu... madame... qu'avez-vous?&mdash;s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>Sans pouvoir presque lui répondre, je lui montrai le panneau de boiserie
+d'un regard effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore, madame, qu'avez-vous? vous me faites peur.</p>
+
+<p>Rassurée par sa présence, je pesai sur la moulure de la boiserie; elle
+céda...</p>
+
+<p>Je jetai un cri... Blondeau, aussi effrayée que moi, m'imita.</p>
+
+<p>La boiserie, mue par un ressort, s'écarta doucement.</p>
+
+<p>Je vis une cachette assez grande pour contenir une personne; un conduit,
+communiquant au tuyau de la cheminée, y donnait suffisamment d'air pour
+qu'on pût y respirer...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! madame, qu'est-ce que cela signifie?&mdash;s'écria
+Blondeau en pâlissant.</p>
+
+<p>&mdash;Silence... silence... referme cela... et pas un mot à personne.</p>
+
+<p>Elle ferma ce panneau; je continuai cette lettre, doutant si je veillais
+ou si je rêvais.</p>
+
+<p>«Eh bien! vous avez vu ma cachette? vous avez dû avoir joliment
+peur!&mdash;Jugez donc de toutes celles que je possède autour de vous... si
+je vous découvre celle-là aussi facilement.</p>
+
+<p>«Allons, voyons, rassurez-vous, je n'en ai pas d'autres... croyez-le,
+entendez-vous? croyez-le, ça vous aidera à dormir tranquille; vrai...
+ceci n'est qu'une plaisanterie faite dans l'espoir de vous donner des
+rêves affreux, des cauchemars à vous faire mourir de peur.</p>
+
+<p>«Vous allez vous figurer que cette maison (<i>qui m'appartient</i>) n'est que
+trappes et chausse-trapes, ni plus ni moins qu'à l'Opéra ou dans les
+romans de Ducray-Duminil... Ce qu'il y a de charmant, c'est que si vous
+vous avisez de demander à votre mari de changer de logement, il vous
+traitera de visionnaire...</p>
+
+<p>«Eh!... eh!... vous allez avoir de jolies nuits! Comme ça vous reposera
+agréablement de vos chagrins diurnes... Je vous conseille de faire
+monter la garde par votre fidèle Blondeau... Oui... mais les
+soporifiques... vous souvenez-vous des soporifiques?... Eh! eh! vous
+allez n'oser toucher à rien de ce qu'on vous apportera de votre modeste
+restaurateur, qui est peut-être aussi un homme à moi. (A propos, quelle
+chute!!! pour une femme qui avait la meilleure maison de Paris!)</p>
+
+<p>«Avouez pourtant que c'est une jolie chose que le pouvoir de l'argent...
+Je serais Satan en personne que je ne vous tourmenterais pas davantage.
+Vous allez être assiégée de terreurs continuelles, votre sommeil sera
+troublé par d'horribles rêves; dans le jour, ce seront les diaboliques
+complications de votre position... enfin... ni le jour ni la nuit vous
+n'aurez un seul moment de repos; sans compter que l'avenir est chargé de
+nuages si sombres, si noirs, si orageux, que vous ne pouvez avoir que
+les plus funestes prévisions...</p>
+
+<p>«Eh! eh! eh!... tout ceci n'est pas couleur de rose, au moins! Mais
+aussi comme j'ai habilement profité de toutes mes chances! Aussi...
+c'est que la haine et la soif de la vengeance doublent les facultés. En
+conscience, c'est un peu de votre faute: souvenez-vous de cette nuit où
+devant vous j'ai été insulté, souffleté, où j'ai crié grâce à genoux,
+les mains jointes!... Vous deviez bien vous attendre à ce que je me
+vengerais... et je commence...</p>
+
+<p>«Mais maintenant j'ai de l'expérience, je ne joue qu'à coup sûr, et
+j'ai surtout du <i>bonheur</i>... Voyez Mortagne! J'étais à cinq cents lieues
+quand il va se prendre de querelle avec un spadassin que je n'ai vu ni
+d'Ève ni d'Adam, et qui m'en délivre. Vraiment, ces choses n'arrivent
+qu'à moi.</p>
+
+<p>«A cette heure je vous défie même de faire usage de cette lettre... Vous
+adresserez-vous aux lois? D'abord <i>je ne suis pas à Paris</i>; puis où est
+le corps du délit? Pures affaires d'amourettes plus ou moins
+platoniques, dans lesquelles la justice n'a rien à démêler.&mdash;Et
+pourtant, comme c'est drôle... ces affaires d'amourettes sont pour ainsi
+dire grosses de larmes, de désespoirs, peut-être même de meurtres, de
+suicides, que sais-je?</p>
+
+<p>«Sur ce, bonne et paisible nuit je vous souhaite... vrai sommeil
+d'enfant endormi sur le sein de sa mère...</p>
+
+<p class="r">«Un <i>ami inconnu</i> ou un <i>ennemi connu</i>,<br />
+<span style="margin-right: 5em;">à votre choix.»</span><br />
+</p>
+
+<p>La lecture de cette lettre me laissa un étourdissement douloureux; mes
+idées bouillonnaient dans mon cerveau sans trouver d'issue.</p>
+
+<p>M. Lugarto, avec une infernale sagacité, répondait d'avance à toutes mes
+objections, éveillait toutes mes craintes.</p>
+
+<p>En songeant qu'Ursule pouvait plaire à M. de Rochegune, mon désespoir
+n'eut plus de bornes... Si Emma doit être perdue,&mdash;m'écriai-je,&mdash;que je
+ne sois pas au moins victime d'un sacrifice inutile!</p>
+
+<p>Un moment je fus sur le point de tout dire à M. de Rochegune; j'allais
+lui écrire, lorsque cette voix divine qui venait toujours soutenir mes
+résolutions chancelantes me dit:</p>
+
+<p>«&mdash;Courage.. courage... ne te laisse pas abattre; détourne tes yeux de
+l'abîme qu'un monstre t'a fait entrevoir pour te causer un affreux
+vertige et ébranler tes nobles déterminations...</p>
+
+<p>«&mdash;Ne regarde pas à tes pieds, lève les yeux au ciel; mets ton espoir en
+Dieu, il ne te manquera pas...</p>
+
+<p>«&mdash;Si l'homme que tu as cru digne de toi était capable de succomber aux
+séductions d'Ursule, pourrais-tu regretter son c&oelig;ur? pourrais-tu
+envier cette femme?</p>
+
+<p>«&mdash;Si Emma doit mourir en voyant qu'on lui préfère une autre femme, que
+ce ne soit pas toi qui lui portes ce coup fatal... reste-lui au moins
+pour la consoler; si tu n'y parviens pas, si elle succombe, n'oublie pas
+sa mère, qui a été pour toi presque une mère...</p>
+
+<p>«&mdash;Quant aux mystérieuses menaces de ce monstre, qu'elles ne
+t'épouvantent pas; chasse de vaines terreurs... sois courageuse, forte;
+envisage fermement ce qu'il peut contre toi, et tu mépriseras sa
+vengeance. Courage, encore un pas... peut-être la récompense de tant de
+sacrifices n'est pas éloignée.»</p>
+
+<p>Ainsi que toujours, ma résolution revint après un abattement passager.</p>
+
+<p>Je me décidai à attendre les événements, à entretenir Emma dans son
+espérance, et à me garantir par tous les moyens possibles des piéges
+dangereux et des surprises de M. Lugarto.</p>
+
+<p>Je fis coucher Blondeau dans ma chambre, je visitai les boiseries, et je
+me rassurai un peu en songeant que si cet homme avait voulu se servir de
+ses machinations, il ne m'aurait pas avertie. Il voulait sans doute me
+causer seulement des terreurs sans cesse renaissantes.</p>
+
+<p>Je voyais très-peu M. de Lancry.</p>
+
+<p>Son air sombre, son humeur impatiente et aigrie, me prouvaient qu'Ursule
+ne tenait pas les promesses qu'elle lui avait faites sans doute, mais
+qu'elle avait l'art de ne pas le désespérer tout à fait pour le forcer à
+me garder toujours près de lui.</p>
+
+<p>Sans lui faire part de la lettre de M. Lugarto, je lui montrai la
+cachette qu'on m'avait indiquée; il haussa les épaules et me fit cette
+incroyable réponse avec un air sardonique dont je fus effrayée:</p>
+
+<p>&mdash;C'est quelque bonne bourgeoise qui avait sans doute ménagé cette
+armoire à secret pour dérober ses provisions à la voracité de ses
+domestiques.....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Environ quinze jours après avoir reçu de M. Lugarto la lettre que j'ai
+citée, il m'adressa le billet suivant:</p>
+
+<p class="r">«Paris, quatre heures.</p>
+
+<p>«Je n'ai rien voulu vous dire avant que d'être bien sûr de mon fait.
+Rochegune a demain un rendez-vous avec Ursule, non pas chez elle, mais
+sur les boulevards extérieurs; c'est plus décent pour commencer.</p>
+
+<p>«Ce rendez-vous est pour neuf heures; ils doivent se rencontrer sur le
+boulevard à gauche de la barrière de Fontainebleau, et en sortant par
+ladite barrière.»</p>
+
+<p>Bouleversée par cette nouvelle, à laquelle pourtant je ne pouvais
+croire, le lendemain matin je montai en fiacre; je me rendis au lieu
+indiqué.</p>
+
+<p>Je vis Ursule... qui attendait.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, M. de Rochegune arriva.</p>
+
+<p>Il lui offrit son bras; tous deux disparurent dans un chemin creux qui
+aboutissait à ce boulevard.</p>
+
+<p>Je n'eus ni la force ni la volonté de les suivre...</p>
+
+<p>Je revins chez moi dans un désespoir indicible.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_VIII" id="H-CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<h4>CONFIDENCES.</h4>
+
+<p>Environ six semaines s'étaient passées depuis que j'avais surpris
+l'entrevue d'Ursule et de M. de Rochegune.</p>
+
+<p>J'attendais ce dernier dans le parc de Monceaux, où je l'avais déjà vu
+quelquefois; il m'avait priée de m'y rendre ce matin-là, ayant quelque
+chose de très-important à me dire.</p>
+
+<p>Notre conversation résuma les faits importants qui se sont passés
+pendant un assez long intervalle.</p>
+
+<p>En apprenant ces événements, et surtout ceux que notre entretien fera
+pressentir, on comprendra que je néglige les intermédiaires pour arriver
+plus vite à ces pages, qui me consolèrent de bien des tourments, et qu'à
+cette heure encore je ne puis écrire sans un ressentiment de bonheur
+mélancolique.</p>
+
+<p>M. de Rochegune m'avait précédée de quelques moments.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez été mille fois bonne,&mdash;me dit-il,&mdash;de venir; il n'y a que
+vous au monde que je puisse consulter sur ce qui m'arrive.</p>
+
+<p>&mdash;A propos... et Ursule?&mdash;lui dis-je...</p>
+
+<p>Il fit un mouvement d'impatience dédaigneuse et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Toujours la même ridicule poursuite... Elle a encore, m'a-t-on dit,
+passé la dernière nuit entière dans un fiacre devant ma porte.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet amour ne vous touche pas?</p>
+
+<p>Il haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!&mdash;lui dis-je,&mdash;je tremble encore... lorsque je songe qu'il y a six
+semaines... je vous ai vu venir au rendez-vous qu'elle vous avait
+donné... prendre son bras... et disparaître avec elle...</p>
+
+<p>&mdash;Ne connaissez-vous pas l'astuce de cette femme? elle savait que votre
+nom était un talisman à l'aide duquel on pouvait toujours m'intéresser.
+Une première fois elle m'écrit et signe <i>l'Inconnue de l'Opéra</i>, disant
+qu'elle avait des choses des plus importantes à me communiquer... sur
+vous. J'accours à ce rendez-vous; jugez de ma désagréable surprise en
+reconnaissant cette femme qui vous a causé tant de chagrins. Je lui ai
+d'ailleurs si peu dissimulé la répugnance qu'elle m'inspirait qu'elle en
+a pâli; puis se remettant, elle m'a demandé pardon de m'avoir dérangé en
+vain. Elle ne pouvait me donner cette fois les renseignements qui vous
+concernaient et qu'elle m'avait promis; mais si je voulais revenir le
+surlendemain, elle serait en mesure de me satisfaire... Je ne sais si
+elle le fit à dessein; mais quelques-unes de ses paroles me laissèrent
+soupçonner qu'elle attribuait à une cause mystérieuse votre retour
+auprès de votre mari... Alors, Mathilde, j'avais encore malgré moi
+conservé quelques lueurs d'espoir; je consentis donc à revoir votre
+cousine, afin de pénétrer le secret qu'elle possédait peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends son calcul, mon ami... Le premier coup était porté...
+Vous aviez déjà presque vaincu votre antipathie à son égard... elle
+comptait sur son adresse ou sur son esprit pour ménager une transition à
+son amour.</p>
+
+<p>&mdash;Son calcul ne manquait pas d'adresse... car vous ne savez pas tout
+encore...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez m'écouter. Une seconde, une troisième entrevue furent aussi
+vaines que la première; mais en remettant chaque fois à me donner ces
+prétendus renseignements qui vous intéressaient ainsi que moi,
+disait-elle, votre cousine trouva moyen de me ramener incessamment à
+cette cruelle vérité: que vous étiez plus éprise que jamais de votre
+mari... La connaissance qu'elle avait de lui et de vous ne donnait
+malheureusement que trop de vraisemblance à ses assurances; s'il m'avait
+été possible de conserver la moindre illusion à ce sujet, Ursule l'eût à
+jamais détruite... Je ne sais pourquoi ce dernier coup, pourtant si
+prévu, me fut horriblement cruel et ranima toute ma colère contre
+vous... mais je dois rendre cette justice à votre cousine, elle ne m'a
+jamais parlé de vous qu'avec respect.</p>
+
+<p>&mdash;Elle savait que vous n'auriez pas toléré un autre langage,&mdash;dis-je à
+M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Il me regarda d'un air singulier, et me dit après quelques moments de
+silence:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être... J'étais si malheureux... toutes les blessures de mon
+c&oelig;ur venaient de se rouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? vous eussiez permis à Ursule de m'attaquer... vous, mon ami!
+je ne le crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ceci est passé maintenant, Mathilde; je puis vous avouer ma
+faiblesse... ma lâcheté.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous, de grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lorsque, dans ma dernière entrevue, elle m'eut bien convaincu
+de votre redoublement de passion pour votre mari, je ressentis contre
+vous presque un mouvement de haine; en vous comparant, vous si pure, à
+Ursule si corrompue, je me disais:&mdash;Peut-être que si je l'avais aimée,
+cette femme, malgré sa dépravation, m'aurait causé moins de chagrin que
+Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, quel blasphème!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dois la vérité tout entière, ce sera ma punition... J'étais
+sous le coup de l'indignation que me causait votre abandon; je me
+disais encore:&mdash;Après tout, le mal qu'Ursule a fait à Mathilde a cessé,
+puisque celle-ci aime son mari plus passionnément que jamais...
+Pardonner à M. de Lancry, n'est-ce pas pardonner à Ursule?... pourquoi
+serais-je envers celle-ci plus sévère que Mathilde?</p>
+
+<p>&mdash;Comment... vous, mon ami... avez-vous pu vous abuser par de tels
+paradoxes?</p>
+
+<p>&mdash;Le désespoir est un mauvais conseiller, Mathilde... Que vous dirai-je?
+une fois dans cette méchante voie, ce fut avec une sorte de satisfaction
+odieuse que je dis quelques mots de bonté à cette femme, votre plus
+mortelle ennemie. Je me plaisais à me rappeler la causticité, le
+brillant de son esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Et Ursule... a, je pense, répondu à votre attente?&mdash;dis-je à M. de
+Rochegune avec amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement,&mdash;reprit-il,&mdash;je l'ai trouvée stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Ursule!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Elle... si séduisante... si spirituelle... si fine... si rusée...
+c'est impossible...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète, Mathilde, que je l'ai trouvée stupide... Elle n'avait
+plus l'ombre de cet esprit qui m'avait frappé au bal de l'Opéra: elle
+balbutiait des phrases sans suite; rien de plus morne, de plus terne que
+son entretien dès qu'il n'a plus été question de vous... Elle a voulu se
+lancer dans de grandes dissertations métaphysiques sur l'amour
+passionné, sur les charmes de la constance et de la vertu, ce qui était
+aussi révoltant que grotesque dans sa bouche. C'était, en un mot, à
+hausser les épaules de dégoût et de pitié; sans compter que, pour une
+femme dans sa position, rien n'était plus maladroit que ce ridicule
+étalage de belles maximes... Cela m'indigna, tandis qu'au contraire
+j'aurais pu peut-être, dans les funestes dispositions où je me trouvais,
+me laisser étourdir par les saillies d'un esprit cynique, paradoxal,
+insolent et railleur comme celui qu'on lui prête... J'étais dans un de
+ces accès de découragement amer où l'on doute de tout ce qui est
+généreux et grand, où l'on sent vaguement le besoin de fouler aux pieds
+ce qu'on a vénéré... Pourquoi ne vous le dirais-je pas maintenant? le
+péril est passé...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!...&mdash;lui dis-je, tremblante de ces ressouvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Mathilde, j'en conviens en toute honte... à ce moment, la
+parole audacieuse et perverse d'Ursule aurait pu avoir sur moi une
+fatale et puissante influence... Et qui peut prévoir les suites d'une
+première impression?... Mais il aurait fallu pour cela que je
+rencontrasse une espèce de démon charmant d'esprit, de gentillesse et
+d'effronterie, une jolie femme attrayante et hardie; et non pas une
+espèce de sotte pensionnaire psalmodiant de vertueux rébus, avec des
+yeux rouges, un teint pâle et une physionomie éteinte et flétrie...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce bouleversement complet dans les manières, dans le caractère
+d'Ursule,&mdash;m'écriai-je malgré moi&mdash;ne vous a pas touché?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, ma chère Mathilde. Ou ce bouleversement était
+réel, ou il était feint: s'il était vrai, il pouvait prouver de
+l'amour, soit; mais il est assez peu flatteur d'inspirer même un
+véritable amour à madame Ursule Sécherin. Il est des préférences et des
+conversions extrêmement désobligeantes... Si ce trouble, cet embarras
+étaient simulés, c'était une ignoble hypocrisie... Non, je vous le
+répète, la seule chance de votre cousine aurait été de se montrer
+audacieusement ce qu'on dit qu'elle est, un type d'impudence et de
+perversité... Alors peut-être, encore irrité d'une douloureuse
+déception,-entraîné par une curiosité chagrine, cherchant de tristes
+contrastes, j'aurais voulu lire dans ce c&oelig;ur corrompu... comme on
+parcourt un mauvais livre, par dés&oelig;uvrement... Mais une fois cette
+occasion manquée, tout fut dit pour cette indigne créature; je rougis de
+ce moment d'égarement. Je revins à moi, et je sentis renaître pour
+toujours l'aversion qu'elle méritait... surtout pour son atroce
+méchanceté envers vous...</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami... il y a là un enseignement... une punition terrible... Cette
+femme pouvait être dangereuse... pour vous... même pour vous!!! en
+restant fidèle aux odieux principes qui l'avaient toujours guidée... et
+Dieu veut que pour la première fois elle ait honte de sa vie passée...
+qu'elle essaie de balbutier un noble langage... Ce langage est peut-être
+sincère... mais dans sa bouche il perd toute sa vertu... Ah! la
+malheureuse femme! comme elle doit souffrir si elle comprend
+l'effrayante sévérité de cette leçon...</p>
+
+<p>&mdash;N'allez-vous pas la plaindre?&mdash;me dit M. de Rochegune d'un ton de
+reproche...</p>
+
+<p>&mdash;La plaindre?... non... mais j'ai tant souffert... que je ne puis
+songer à ceux qui souffrent sans émotion...</p>
+
+<p>&mdash;Je m'apitoie moins facilement que vous, Mathilde. Si cette femme
+souffre, son châtiment est mérité: je ne ferai rien pour l'aggraver;
+mais, sur mon âme, je ne ferai rien pour l'adoucir... Deux fois encore
+elle m'a écrit pour me demander un nouvel entretien. J'ai toujours
+refusé. Maintenant elle se borne à venir faire de temps à autre quelques
+stations dans ma rue. Je ne puis l'en empêcher... Mais laissons cela, je
+vous prie; le souvenir de ces vilenies m'attriste encore, et les noires
+idées viennent aux malheureux... comme l'or... vient aux riches,
+dit-on,&mdash;ajouta-t-il avec un profond soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc toujours malheureux, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le demandez!... Savez-vous quelle vie est la mienne?
+Savez-vous ce que je souffre... quand je compare... Mais oublions,
+oublions le passé, il est mort... mort avec la Mathilde d'autrefois...
+Plus je vais, plus je trouve juste cette funeste comparaison... Oh! oui,
+je suis bien malheureux... A cette heure rien ne m'attache à la vie...
+mes jours se passent dans une monotonie désespérante...</p>
+
+<p>&mdash;Mais à quoi bon parler de cela?...&mdash;reprit-il en soupirant.&mdash;Parlons
+du sujet qui m'amène.&mdash;Puis M. de Rochegune reprit après avoir gardé
+quelques instants le silence:&mdash;Ce que j'ai à vous dire, Mathilde, est
+grave, très-grave... J'ai toujours hésité à vous en parler... même
+encore maintenant... mais à vous seule je puis confier ce secret, qui,
+je le crains, n'est pas uniquement le mien.</p>
+
+<p>En entendant ces mots, j'eus peur de me trahir; car depuis quelques
+jours j'attendais cette confidence.</p>
+
+<p>Pour mieux détourner encore les soupçons de M. de Rochegune, je
+l'interrompis en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra que je vous parle aussi d'une chose assez grave qui
+m'intéresse presque directement... car elle regarde notre meilleure
+amie...</p>
+
+<p>Il fit un mouvement de surprise et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc? Expliquez-vous, Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu!&mdash;répondis-je le plus indifféremment qu'il me fut
+possible,&mdash;voici ce dont il s'agit. Hier M. de Lancry me parlait d'un
+fils naturel d'un souverain du Nord qui vient d'arriver à Paris; il est
+fort beau, fort riche; il a, dit-on, le meilleur caractère et les plus
+charmantes manières du monde. Il sera nécessairement présenté chez
+madame de Richeville; or, si par hasard il plaisait à Emma, et qu'il fût
+digne de ce trésor... il me semble que ce serait une excellente occasion
+de marier cette chère enfant... Ne le pensez-vous pas?</p>
+
+<p>Je l'avoue, je fis ce mensonge avec une assurance qui me surprit.</p>
+
+<p>M. de Rochegune parut frappé de ces paroles et me répondit avec un
+certain embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne croyez pas qu'Emma ait jusqu'ici manifesté... aucune
+préférence?</p>
+
+<p>&mdash;Tant que j'ai habité avec elle et avec sa mère, je n'ai rien remarqué
+de semblable,&mdash;lui dis-je.&mdash;Et vous-même... à cette époque?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, non; certainement... non,&mdash;reprit-il.</p>
+
+<p>Il y eut dans ce mot un accent de conviction qui me fut bien précieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis quelque temps, Mathilde, n'avez-vous rien trouvé de
+singulier dans la conduite d'Emma?</p>
+
+<p>&mdash;Rien... absolument rien... mon ami... Mais, vous le savez,
+malheureusement pour moi, je vois maintenant beaucoup moins madame de
+Richeville... Vous seriez-vous donc aperçu qu'Emma eût quelque
+préférence?&mdash;demandai-je d'un air étonné.</p>
+
+<p>M. de Rochegune parut faire un violent effort sur lui-même et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, je suis fou d'avoir des scrupules... Je ne voudrais pas,
+par une fausse modestie, causer un jour quelque chagrin à notre
+excellente amie.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce qui m'arrive... Mathilde... Depuis que je vous ai perdue...
+je suis allé presque tous les jours chez madame de Richeville... souvent
+deux fois dans la même journée; dans mon malheur, je trouvais un cruel
+plaisir à parler de vous... La duchesse avait la bonté de me recevoir
+aux heures où sa porte est habituellement fermée... Emma, qui
+très-rarement quitte sa mère, assistait à nos entretiens... Cette pauvre
+enfant vous regrette autant que nous. Elle était tellement accoutumée à
+m'entendre parler de vous comme j'en ai toujours parlé, que je n'avais
+rien à taire devant elle. Plusieurs fois, je trouvai ses regards
+attachés sur les miens avec une expression et une fixité singulières...
+Cela me parut d'abord étrange, mais bientôt je n'y pensai plus... Une
+fois j'entrai sans être annoncé; elle était seule dans le salon de sa
+mère; elle poussa un léger cri et devint pourpre. «Emma, je vous ai
+effrayée?&mdash;lui dis-je en souriant.»&mdash;Non, oh! non...
+Tenez,&mdash;dit-elle,&mdash;voyez comme mon c&oelig;ur bat... vous verrez que ce
+n'est pas de frayeur...&mdash;Et prenant ma main avec un geste de naïveté
+charmante, elle la posa sur son sein. Son c&oelig;ur, en effet, battait
+violemment.</p>
+
+<p>&mdash;Je la reconnais bien là... ses premiers mouvements sont toujours d'une
+adorable ingénuité... Mais que trouvez-vous d'étrange?...</p>
+
+<p>M. de Rochegune me regarda très-surpris; il croyait sans doute m'avoir
+mise sur la voie...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne trouve là rien d'étrange... précisément... quoique ce
+mouvement... cette rougeur subite...</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez... c'est une enfant... elle aura eu peur...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... elle aura eu peur... Néanmoins cette circonstance me
+rendit plus attentif. J'observai, et je remarquai, par exemple, sa
+rougeur subite dès que j'entrais chez sa mère, l'espèce de contemplation
+avec laquelle elle me regardait presque continuellement. Tant que je fus
+seul à m'apercevoir de ces singularités, je n'y attachai qu'une
+importance relative; mais lorsque j'eus repris l'habitude de venir le
+soir chez sa mère, Emma, à mon grand étonnement, a manifesté pour moi,
+et souvent en présence d'étrangers, des préférences tellement
+significatives, qu'elles m'ont embarrassé... Enfin, voici ce qui m'a
+décidé à vous faire cette confidence... Avant-hier, au moment où je
+sortais de chez madame de Richeville, je trouvai Emma à la porte du
+salon d'attente. Elle me dit d'un air mystérieux, en me donnant un petit
+portefeuille:&mdash;«C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance; voici
+ce que j'ai fait pour vous. N'en parlez pas à madame de Richeville!
+c'est mon secret...»</p>
+
+<p>&mdash;Et dans ce portefeuille, qu'y avait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Mon portrait peint par elle à l'aquarelle, d'une ressemblance
+frappante, quoiqu'il fût fait de souvenir... Vous comprenez, ma chère
+Mathilde, que je ne m'abuse pas sur ces apparences, bien qu'elles
+paraissent significatives; c'est un enfantillage: mais je dois à madame
+de Richeville, à moi-même, à Emma, dont mieux que personne j'apprécie
+les inestimables qualités... de mettre un terme à cette folie, et c'est
+de cela que je veux causer avec vous...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois en effet qu'il ne s'agit que d'une folle exaltation de jeune
+fille... Aussi, mon ami, si vous écoutez mon avis, avant que cette
+exaltation n'ait amené un sentiment plus réfléchi, plus profond, vous
+vous résignerez à faire un voyage de quelque temps... Peut-être cela
+contrarie-t-il vos projets; mais vous êtes trop des amis de madame de
+Richeville pour hésiter... Votre absence calmera la tête de notre Emma.
+Pendant ce temps-là je saisirai cette occasion de parler à madame de
+Richeville de ce jeune étranger; s'il est aussi agréable qu'on le dit,
+s'il est présenté à Emma comme un homme qui peut devenir son mari, il y
+a tout lieu de croire qu'elle l'acceptera ainsi; alors le sentiment
+qu'elle a pour vous reprendra son niveau, car je crois qu'il s'agit
+d'une amitié très-vive que son imagination s'exagère un peu... Que
+pensez-vous de mon conseil?</p>
+
+<p>&mdash;Il me paraît plein de raison... Quoiqu'il m'en coûte beaucoup de le
+suivre, je le suivrai.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc à regretter ici?</p>
+
+<p>&mdash;Tout et rien... Maintenant le moindre dérangement m'est pénible, et
+puis je trouve un charme mélancolique à habiter les lieux où je vous ai
+aimée. C'est avec un triste plaisir que je parle de vous avec nos amis,
+je l'avoue... Il me chagrine de renoncer pendant quelque temps à ces
+dernières consolations.</p>
+
+<p>&mdash;Je le comprends, mon ami; mais pouvez-vous balancer? Songez combien
+Emma est impressionnable; réfléchissez aux funestes conséquences d'un
+pareil attachement pour elle, s'il prenait de la gravité. Pauvre
+malheureuse enfant! quel serait son sort?... Tandis que votre absence,
+peut-être l'espoir d'un prochain mariage, suffiront, je n'en doute pas,
+pour la guérir de cette exaltation passagère... et puis, je lui
+parlerai, elle a en moi toute confiance; mais, je vous le répète, mon
+ami, si pénible que vous soit ce sacrifice... il faut partir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison... le repos, le bonheur à venir d'Emma dépendent
+peut-être de mon départ... Puis-je hésiter quand je songe à tout ce que
+je dois à sa mère, à tout l'intérêt que cette enfant m'inspire
+elle-même? Est-il une créature plus angélique, plus digne de bonheur?
+que ne mérite-t-elle pas!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, mon ami, c'est un vrai trésor... et il se peut qu'à
+votre retour vos v&oelig;ux pour elle soient comblés. Si les convenances
+se trouvaient réunies dans le mariage dont je vous ai parlé, il pourrait
+avoir lieu dans deux ou trois mois; alors vous nous revenez, et vos amis
+tâchent d'alléger un peu cette vie que vous trouvez si triste et si
+pesante.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'est-elle pas en effet? Que me reste-t-il? quels sont mes liens?
+quel est mon avenir maintenant? Ah! Mathilde... des parents, des amis,
+si chers qu'ils soient, ne remplaceront jamais un sentiment qui était
+toute ma vie; ces succès dont j'étais si fier sont à cette heure pour
+moi sans attrait; vous étiez au fond de toutes mes ambitions, de tous
+mes orgueils.&mdash;Et il ajouta en tâchant de sourire:&mdash;A cet égard, je suis
+comme ces pauvres femmes qui avaient l'habitude de se faire belles et
+d'être jolies pour leur amant... Il n'est plus là, elles se demandent à
+quoi bon la beauté, la parure!</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à ce qu'un nouvel amour leur donne encore l'envie d'être jolies
+et de se faire belles,&mdash;lui dis-je en souriant.</p>
+
+<p>Il secoua la tête et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que tout véritable amour est fini pour moi... Le reste
+est-il du bonheur?... Et j'ai trente ans, et j'ai peut-être encore une
+longue vie à parcourir dans cette indifférence morne et glacée. Ces
+questions... que ferai-je? que deviendrai-je? me sont insupportables;
+j'accepterais je ne sais quel avenir, pourvu qu'il m'épargnât la stérile
+fatigue de songer au lendemain... Quelquefois j'envie l'existence
+machinale des cloîtres, cette obéissance muette et passive qui vous
+débarrasse d'une volonté dont on ne sait que faire...</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous parler ainsi, vous, jeune, libre!</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est justement cette liberté qui m'effraie. Je chercherai
+vainement à sortir de l'apathie où je suis plongé. Ce seront des
+agitations inutiles.</p>
+
+<p>Vingt fois je fus sur le point de dire à M. de Rochegune:&mdash;Épousez Emma,
+elle vous aime; votre existence aura un but, un terme.&mdash;Mais je craignis
+de compromettre par trop de précipitation le succès d'une &oelig;uvre qui
+m'avait coûté tant de larmes, tant de soins. Je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Courage! courage! peut-être ce voyage suffira-t-il à vous sortir de
+cet engourdissement passager. Comptez sur moi; je vous écrirai le
+résultat de mes observations au sujet d'Emma, et j'espère vous annoncer
+bientôt que votre absence a eu sur elle l'effet salutaire que nous en
+espérons........</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>La veille du jour où j'avais cet entretien avec M. de Rochegune Emma
+m'écrivait cette lettre, qui résume pour ainsi dire notre correspondance
+depuis que j'avais cessé d'habiter avec madame de Richeville.</p>
+
+<p class="c">EMMA A MADAME DE LANCRY.</p>
+
+<p>«J'ai suivi vos conseils, mon ange sauveur et tutélaire... Je vais vous
+raconter ce qui s'est passé depuis ma dernière lettre.</p>
+
+<p>«Vous me dites que bientôt <i>il</i> n'aura plus de raison pour me cacher son
+amour: je vous crois; j'ai toujours été si bien inspirée de vous
+croire! vous m'avez révélé tant de choses!...</p>
+
+<p>«Ainsi que vous me l'avez conseillé, je n'ai dissimulé aucune de mes
+impressions... J'étais heureuse de <i>le</i> regarder... je <i>le</i> regardais...
+Quand ses yeux rencontraient les miens, je ne les détournais pas, et il
+devait y lire toute la joie que me causait sa présence...</p>
+
+<p>«Je ne sais si vous m'approuverez, cela est peut-être bien bizarre...
+mais je lui ai donné le portrait que j'avais fait de lui... de
+souvenir... vous savez... Ce n'était pas que je m'attendisse à lui
+causer un grand plaisir en lui donnant sa propre image; mais je pensais
+que peut-être il verrait dans cette offre une preuve que sa pensée est
+toujours en moi; et puis je ne sais, mais dès que j'ai eu terminé ce
+portrait, il m'a semblé qu'il ne m'appartenait plus, que je n'avais plus
+le droit de le garder, que je devais le lui rendre... Et puis encore
+j'étais si fière de mon ouvrage! si vous saviez comme il était devenu
+ressemblant! car j'y ai beaucoup travaillé depuis que vous ne l'avez
+vu... Il n'y a là rien d'étonnant. Une fois seule devant ma table de
+dessin, chaque fois que je voulais le voir, je fermais les yeux, et il
+m'apparaissait; oui, c'était une véritable apparition.</p>
+
+<p>«M. de Rochegune est toujours bien triste quand il parle de vous... il
+est comme madame de Richeville, comme moi... Nous ne pouvons pas nous
+consoler de votre départ, nous qui avions la douce habitude de vous voir
+chaque jour.</p>
+
+<p>«Je m'aperçois bien qu'<i>il</i> m'aime; il ne me traite plus en petite
+fille. Avant-hier, quand je lui ai donné le portefeuille, il m'a
+regardée avec une émotion qui m'a fait venir les larmes aux yeux.</p>
+
+<p>«Quand je pense qu'il y a six semaines j'étais à l'agonie! que c'est
+vous qui m'avez appris quel était le mal dont je me mourais! que c'est
+vous qui m'avez guérie! Je me jette quelquefois à genoux pour vous
+bénir, pour vous prier comme une sainte... D'un mot vous m'avez
+sauvée... ce mot était <i>son nom</i>...</p>
+
+<p>«Il y a une question que je me fais sans cesse. Comment ai-je mérité
+qu'il m'aimât, qu'il me choisît, moi, parmi toutes celles qu'il pouvait
+choisir? Cela ne vous semble-t-il pas à la fois bien heureux et bien
+inespéré pour votre Emma?</p>
+
+<p>«Je voudrais savoir si je l'ai aimé avant qu'il m'aimât... Oh! oui... je
+l'ai aimé la première... Il me semble que le contraire serait de
+l'ingratitude de ma part.</p>
+
+<p>«N'allez pas me gronder, me trouver très-importune; mais croyez-vous
+qu'<i>il</i> soit obligé de garder encore bien longtemps le silence? Quand me
+dira-t-il qu'il m'aime? vous m'annoncez dans votre dernière lettre que
+ce sera bientôt. Mais les <i>distances</i> ne sont peut-être pas les mêmes
+pour nous deux.</p>
+
+<p>«Allons, mon bon ange gardien, je serai patiente, je ne ferai plus de
+questions indiscrètes. D'ailleurs, maintenant que je puis lui laisser
+voir combien je l'aime, il y aurait de l'égoïsme de ma part à être
+impatiente.</p>
+
+<p>«Adieu... adieu... Vous voyez que je suis exactement vos conseils. Venez
+nous voir; vous savez combien vous êtes toujours chérie par madame de
+Richeville, par lui et par... votre Emma.»</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_IX" id="H-CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<h4>LES FIANÇAILLES.</h4>
+
+<p>M. de Rochegune avait écrit un mot à madame de Richeville pour la
+prévenir de son absence, causée, lui disait-il, par quelques affaires
+importantes.</p>
+
+<p>Le lendemain de ce départ, j'annonçai à Emma qu'elle devait se résoudre
+à ne pas revoir M. de Rochegune de très-longtemps peut-être, les raisons
+de famille qui lui avaient fait jusqu'alors différer la demande de sa
+main semblant augmenter de gravité... Je dis enfin à cette pauvre enfant
+que M. de Rochegune était si désespéré de la quitter, qu'il n'avait pas
+le courage de venir lui dire adieu.</p>
+
+<p>Je m'y attendais; Emma fut douloureusement frappée de ce coup imprévu,
+qui venait si soudainement briser ses espérances, ou du moins les
+ajourner presque à l'infini; mais je devais risquer beaucoup pour
+assurer son bonheur.</p>
+
+<p>Sans être aussi sérieux qu'ils l'avaient déjà été, une partie des
+symptômes de la première maladie d'Emma se renouvelèrent.</p>
+
+<p>Elle retomba dans ses tristesses mornes et accablantes. Son chagrin,
+dont elle savait alors la cause, eut une réaction peut-être plus lente,
+mais plus profonde.</p>
+
+<p>J'avais été obligée de mettre le docteur Gérard dans ma confidence, car
+je ne voulais pas compromettre trop dangereusement la santé d'Emma.</p>
+
+<p>Il approuva mon dessein, me garda toujours le secret auprès de madame de
+Richeville, et lui donna encore le change sur la maladie de sa fille.</p>
+
+<p>J'avais souvent écrit à M. de Rochegune afin de le tenir au courant des
+événements...</p>
+
+<p>Je ne lui cachai pas que la position d'Emma devenait de plus en plus
+inquiétante; enfin M. Gérard m'ayant avertie qu'il y aurait du danger à
+prolonger davantage les angoisses de la fille de madame de Richeville,
+je suppliai M. de Rochegune de revenir à Paris: sa présence seule
+pouvait opérer une crise salutaire.</p>
+
+<p>Il me répondit en ces termes:</p>
+
+<p>«Je serai à Paris dans la nuit de demain... Ce que vous m'apprenez est
+affreux... et je ne puis malheureusement pas réparer le mal que j'ai
+causé involontairement... Emma est un ange de bonté, de beauté, de
+candeur et de grâce... Elle mérite un c&oelig;ur qui n'appartienne qu'à
+elle. Si je ne vous avais pas rencontrée dans ma vie, s'il m'était
+encore possible d'aimer... son amour eût été mon plus cher trésor...
+Mais <i>l'épouser par pitié</i>... est-ce digne d'elle? est-ce digne de moi?
+Tout mon espoir est que vous vous abusez peut-être sur le danger que
+court cette malheureuse enfant... En tout cas j'arrive... Et sa mère...
+notre meilleure amie!... Ah! je ne sais quelle fatalité me poursuit!...</p>
+
+<p class="r">«R.»</p>
+
+<p>Quelques heures après l'arrivée de M. de Rochegune, M. Gérard, dont il
+honorait beaucoup le savoir et le caractère, se présenta chez lui
+(d'après mon conseil), et l'instruisit de l'état véritablement
+très-alarmant dans lequel se trouvait Emma.</p>
+
+<p>Pour faire comprendre toute la gravité de cette crise à M. de Rochegune,
+M. Gérard n'eut qu'à lui exposer les raisons qu'il m'avait déduites lors
+de la première maladie d'Emma; car la même cause avait reproduit les
+mêmes effets.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!&mdash;me dit-il d'un air accablé...&mdash;je quitte M. Gérard. La vie
+de cette pauvre enfant est en danger!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas, oui!... J'avais prié le docteur, dont vous connaissez la
+sincérité, d'aller vous dire en qu'il en était, ne doutant pas que ses
+paroles ne fussent plus éloquentes que tous les raisonnements.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il m'a appris... m'a navré... Malheureusement je ne puis que me
+désoler. Je vous répète, ma chère Mathilde, que je ne sais rien de
+meilleur, de plus charmant qu'Emma... Vous me connaissez assez pour
+croire que sa naissance ne serait pas pour moi un obstacle... Encore une
+fois, je rends justice à ses excellentes qualités; mais je ne l'aime
+pas... je ne puis pas l'aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mon ami, cela est fatal; heureusement tout espoir n'est
+pas encore absolument perdu... Je ne vous avais fait entrevoir... et
+bien vaguement encore... cette hypothèse de mariage que dans le cas où
+il deviendrait la seule chance de salut d'Emma... ainsi que cela
+arrivera demain peut-être... Alors il me semble que pour vous... ce
+mariage serait presque un devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Un devoir?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous, dont l'âme est généreuse et grande... oui...</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne serait un devoir ni pour moi ni pour personne, Mathilde...&mdash;me
+dit-il avec une fermeté qui m'effraya.&mdash;Je déplore ce qui arrive, mais
+je n'y puis rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y pouvez rien, lorsque d'un mot?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour dire ce mot il faudrait aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle vous aime, elle!... mais elle se meurt! cette pensée ne
+peut-elle donc rien sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'ai-je fait, moi, pour éveiller, pour encourager cet amour?
+Est-ce ma faute si l'imagination de cette malheureuse enfant s'est
+exaltée sans raison?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce sa faute, à elle, si, vous voyant chaque jour, si, entendant
+chaque jour vos louanges, l'amour s'est peu à peu développé dans son
+c&oelig;ur? N'y a-t-il pas de la cruauté à afficher une indifférence... que
+vous ne ressentez pas... non... non, car l'amour d'Emma doit vous
+enorgueillir...</p>
+
+<p>&mdash;J'en serais fier... oui... j'en serais fier, si j'en étais digne.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi en seriez-vous indigne?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne partage pas cet amour... parce que je ne pourrai le
+partager.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le partagez pas à cette heure... soit... mais qui vous répond
+de l'avenir?... Songez donc à ce que vous me disiez avant votre départ,
+en me parlant de l'ennui, du dégoût qui vous accablaient!... cette
+triste disposition d'esprit ne peut qu'augmenter encore... Vous ne
+m'aimez plus, ou du moins je ne puis plus compter dans votre vie; de mon
+côté, pourquoi vous le cacherais-je? chaque jour resserre les liens qui
+m'attachent à M. de Lancry; autant qu'il le peut, il répare ses torts
+passés: ainsi, vous le voyez, mon ami, nos rêves d'autrefois sont,
+hélas! devenus ce que deviennent les songes... Ainsi que vous le dites,
+vous conserverez toujours de moi ce souvenir mélancolique qui survit aux
+êtres qui ne sont plus... J'aurai toujours pour vous la plus affectueuse
+amitié... la plus profonde estime... Mais maintenant nos deux existences
+ont des buts différents, et chaque jour nous séparera davantage... Quel
+avenir vous reste-t-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;L'avenir le plus triste... vous le savez.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est un pareil avenir que vous hésitez à engager... à sacrifier,
+si vous voulez, lorsque ce sacrifice peut sauver la vie d'Emma?</p>
+
+<p>&mdash;Pour elle, il vaut mieux mourir que d'être enchaînée à une âme
+flétrie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui vous dit que la généreuse chaleur de ce jeune c&oelig;ur ne
+ranimera pas votre âme, que vous croyez à jamais refroidie?</p>
+
+<p>&mdash;Cela est impossible, Mathilde, je le sens, je n'aimerai plus.</p>
+
+<p>&mdash;Alors,&mdash;m'écriai-je avec amertume,&mdash;alors Emma doit mourir! c'est sa
+destinée! Après tout, qu'est-ce que l'existence d'une créature de Dieu?
+Emma réunit, il est vrai, les qualités les plus charmantes et les plus
+rares... Elle a seize ans... elle est d'une beauté accomplie... elle
+aime à en mourir... elle en mourra... Et celui qui, par sa dédaigneuse
+indifférence, causera cette mort, sacrifiera sans doute cette jeune
+fille à l'entraînement de quelque héroïque ambition, de quelque grande
+passion, ou du moins à l'attrait d'une vie aventureuse qui devra le
+tirer de sa léthargie?... Non... non, ce sera à l'ennui, à une lâche et
+morne apathie qu'il sacrifiera cette adorable enfant, qu'il sacrifiera
+la fille de sa meilleure amie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sévère, Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Si M. de Mortagne vivait encore, ne vous tiendrait-il pas ce langage?
+J'en appelle à votre loyauté... que vous conseillerait-il de faire?</p>
+
+<p>M. de Rochegune ne me répondit rien, baissa la tête avec une sombre
+tristesse; mais il parut frappé de mes paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Ses avis étaient sacrés pour vous... vous n'eussiez pas hésité... Ah!
+mon ami... rappelez-vous ce que vous me disiez lorsque l'instinct de
+votre c&oelig;ur vous révélait que de notre amour jaillirait un jour
+quelque magnifique exemple de dévouement... Sans doute vous pressentiez
+ce qui se passe à cette heure... Mon ami, soyez bon, soyez généreux...
+ne soyez pas impitoyable!</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde... franchement... M. de Mortagne m'aurait-il conseillé...
+vous-même, me conseillez-vous d'épouser Emma par pitié? A ce prix...
+elle refuserait le mariage...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien vous qui me faites une telle question? Et lors même que
+vous céderiez seulement à la pitié... le laisseriez-vous jamais deviner
+à Emma? Non, non, je connais votre c&oelig;ur; plutôt que de la blesser,
+vous l'abuseriez par un touchant mensonge... car elle aussi, est
+fière... Vous avez raison, elle mourrait mille fois plutôt que de devoir
+cette union à votre pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une folie! ne sait-elle pas combien je vous aimais, combien
+je vous regrette? ne m'a-t-elle pas toujours entendu parler de vous dans
+les termes les plus tendres?</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez la droiture et la candeur de son âme. Elle a vu dans
+notre amour un attachement fraternel... N'étais-je pas <i>mariée</i>?... ce
+mot ne mettait-il pas entre vous et moi une barrière insurmontable?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous me verriez épouser Emma avec plaisir?</p>
+
+<p>&mdash;Je serais heureuse de ce mariage, parce qu'il rendrait la vie à Emma,
+parce qu'il vous offrirait de nombreuses chances de bonheur... parce
+qu'il comblerait d'une joie inespérée ma meilleure amie... Je serais
+heureuse de ce mariage, parce qu'il vous arracherait à cette apathie que
+vous n'avez pas la force de combattre... parce que peu à peu vous vous
+sentiriez renaître à l'influence vivifiante de ce candide amour... parce
+que vous trouveriez mille charmes dans la douceur du foyer domestique!
+Votre vie aurait un but, de nouveaux liens peut-être vous y
+attacheraient encore... Avec l'espoir de voir revivre l'illustre nom que
+vous a légué votre père, une noble, une généreuse ambition renaîtrait
+en vous... Et puis,&mdash;ajoutai-je sans pouvoir retenir mes larmes,&mdash;mon
+ami... vous vous croyez... vous êtes bien malheureux... il vous a fallu
+oublier vos espérances les plus chères... mais enfin lorsqu'on est forcé
+de renoncer à ce qui aurait pu faire notre félicité sur la terre, que
+nous reste-t-il... sinon de nous consoler en rendant les autres aussi
+heureux que nous aurions voulu l'être?... Voyez... cette pauvre jeune
+fille exaltée par l'amour fait un rêve d'une ambition de bonheur si
+insensé qu'elle <i>meurt</i>... qu'elle meurt... pour avoir seulement osé
+faire ce rêve idéal... Et vous... d'un mot... vous la rendez à la vie...
+d'un mot vous réalisez ce rêve... Dites, mon ami, excepté Dieu, qui
+pourrait faire acte d'une aussi puissante, d'une aussi magnifique bonté?
+Dites, n'est-ce pas participer de sa divine essence que de causer de
+tels ravissements? n'est-ce pas atteindre la plus sublime jouissance que
+l'homme puisse prétendre? Oh! quel monstre stupide a pu dire que la
+vengeance était le plaisir des dieux!...</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, laissez-moi!&mdash;dit M. de Rochegune visiblement
+ému;&mdash;laissez-moi... ces exaltations sont dangereuses, on n'y cède
+jamais qu'aux dépens de la raison.</p>
+
+<p>&mdash;De la raison? Et la raison la plus austère ne serait-elle pas d'accord
+avec la paix de votre c&oelig;ur si vous l'écoutiez? Mon ami... vous êtes
+ému, je le vois... Ah! soyez généreux! qu'à nos tristes amours ne
+succède pas pour vous le remords éternel d'avoir causé la mort d'Emma...
+pour moi l'affreux regret d'avoir altéré peut-être la beauté de votre
+âme par les chagrins que je vous ai causés! Oh! non, non, loin de là;
+faites au contraire que notre affection nous ait rendus meilleurs... moi
+j'aurai pardonné à celui qui m'a fait bien souffrir... vous, vous aurez
+fait oublier à cette malheureuse enfant tout ce qu'elle a souffert pour
+vous...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je serais fou, mais je serais coupable de me laisser aller à
+l'émotion que me causent vos paroles, Mathilde! Un jour, vous vous
+repentiriez des maux que ma faiblesse aurait amenés!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mon ami, cédez... oh! cédez à ce noble mouvement du
+c&oelig;ur... Et un jour, serrant dans vos mains la main d'Emma... un jour,
+le sourire aux lèvres, la sérénité sur le front et la joie au c&oelig;ur...
+vous me direz: Mathilde, votre langage a été celui d'une amie, bonne et
+sincère... merci à vous. Je suis bien heureux.&mdash;Alors,
+moi...&mdash;ajoutai-je, ne pouvant cacher mes larmes et surmonter une
+pénible émotion,&mdash;alors moi...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, Mathilde?&mdash;s'écria M. de Rochegune en me regardant avec
+inquiétude.</p>
+
+<p>Je compris tout le danger de mon attendrissement involontaire; un
+soupçon de M. de Rochegune pouvait tout perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien, mon ami,&mdash;lui dis-je en tâchant de sourire,&mdash;je suis
+émue en songeant à la félicité qui vous attend auprès d'Emma. Écoutez
+mes v&oelig;ux et mes conseils... Alors, un jour, comme je vous le
+disais... moi, heureuse aussi de mon côté... jouissant comme vous de
+tous les charmes du bonheur domestique... je vous dirai tout
+bas:&mdash;Méchant ami, il a fallu vous y forcer pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mathilde... prenez garde... pour Emma... plus que pour moi...
+n'insistez pas. Après tout... moi, je n'ai rien à risquer à cette heure.
+Ma vie ne peut être plus désolée qu'elle ne l'est. Mais cette enfant!
+pour elle, mon Dieu... un jour... quelle déception!</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette enfant vous aime sans espoir... vous aime à en mourir... sa
+vie non plus, à elle, ne peut être plus désolée!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mathilde! ce seraient de tristes fiançailles!</p>
+
+<p>&mdash;Pour Emma, ce seraient celles d'une reine. Votre parole, mon ami,
+votre parole!</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde!</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de votre père... au nom de l'ami que nous avons perdu et qui
+joindrait ses prières aux miennes...</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en supplie!</p>
+
+<p>&mdash;Que le sort de cette enfant s'accomplisse donc!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci... à vous le meilleur, le plus généreux des hommes!... Ah!
+vous ne savez pas... non, vous ne savez pas l'ineffable douceur des
+larmes que vous me faites verser en cet instant,&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>Tant de douloureux sacrifices étaient au moins couronnés par le bonheur
+d'Emma....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_X" id="H-CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h3>
+
+<h4>LA DEMANDE.</h4>
+
+<p>Que dirai-je de plus? La parole de M. de Rochegune était sacrée. Avec sa
+délicatesse ordinaire, il comprit la nécessité de laisser croire à Emma
+qu'il l'aimait depuis longtemps. Je me chargeai de faire sa demande à
+madame de Richeville.</p>
+
+<p>Je courus chez elle... Avant de lui parler, je voulus voir Emma.</p>
+
+<p>Je renonce à exprimer sa surprise, sa joie, son ivresse, lorsque je lui
+appris et le retour de M. de Rochegune, et la demande de mariage que je
+venais faire à madame de Richeville.</p>
+
+<p>Cette chère enfant me promit de paraître très-étonnée lorsque la
+duchesse lui apprendrait cette bonne nouvelle.</p>
+
+<p>Mon <i>mensonge</i> ne pouvait donc être découvert ni de ce côté, ni du côté
+de M. de Rochegune.</p>
+
+<p>J'entrai chez madame de Richeville.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de voir Emma, elle va beaucoup mieux&mdash;lui dis-je.</p>
+
+<p>Madame de Richeville secoua tristement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre qu'Emma me cache quelque chagrin. M. Gérard cherche en
+vain la cause de cette maladie de langueur... Il faut que cette
+malheureuse enfant ait une peine profonde et secrète qui la tue. En vain
+je l'interroge... Souvent je viens à penser qu'elle connaît le mystère
+de sa naissance, et pourtant rien ne me prouve que mes craintes soient
+fondées... à ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Votre médecin ne vous a-t-il pas dit qu'Emma était affectée d'une
+maladie nerveuse?... Vous le savez, la cause de ces affections est
+souvent aussi inexplicable que la rapidité de leur guérison...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! rien n'est aussi plus rapide que leurs rechutes. Voyez: il y a
+quinze jours, Emma se portait à merveille... et maintenant... quelles
+inquiétudes ne me donne-t-elle pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Tous vos amis ont partagé votre anxiété, tous se réjouiront de
+l'espérance que vous devez concevoir... Parmi eux, je n'ai pas besoin de
+vous citer M. de Rochegune; je l'ai vu ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Il est arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et il m'a fait part d'une résolution très-importante; c'était
+pour y réfléchir plus mûrement qu'il était allé passer quelque temps
+dans la solitude. Ainsi que vous devez le croire, sa vie est
+maintenant... bouleversée.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ma pauvre Mathilde! on ne peut vous faire de reproches; vous
+avez obéi à la voix impérieuse du devoir... Mais M. de Rochegune est
+bien malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a été beaucoup; à cette heure... il l'est moins. Vous le
+connaissez... son caractère est faible; il n'use pas sa force à se
+roidir contre l'impossible, il a le courage d'envisager l'avenir tel
+qu'il doit l'accepter... Il lui est resté pour moi un attachement
+sincère, mais son amour n'a pu résister à la rude épreuve que je lui ai
+imposée; souvent il vous l'a dit lui-même...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je ne vous le cache pas, Mathilde, il m'a bien souvent répété
+avec désespoir que votre retour à votre mari avait tué son amour, que la
+Mathilde d'autrefois était comme morte pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mon amie, M. de Rochegune dit bien rarement de vaines paroles... Dans
+cette circonstance, comme toujours, il a été sincère... Il est
+complétement détaché de moi; la preuve de cela... je vais bien vous
+étonner, c'est qu'il désire se marier.</p>
+
+<p>&mdash;Lui! lui! c'est impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Son absence, ainsi que je vous l'ai dit, n'a eu pour but que de
+réfléchir plus à loisir à cette grave détermination. Dans quelques
+années, l'âge mûr commencera pour lui. Il est isolé... l'avenir
+l'inquiète... lui semble sombre, désert... Il ne m'aime plus d'amour...
+ainsi qu'il vous l'a dit, et il ne ment jamais: ce sentiment est mort en
+lui... Par cela même que je tenais une grande place dans sa vie, et que
+je ne l'y tiens plus, il sent le besoin de se créer des liens durables,
+de chercher le bonheur dans les pures affections de la famille.</p>
+
+<p>&mdash;Lui!... se marier... se marier!&mdash;répéta madame de Richeville avec
+surprise;&mdash;et c'est à vous, à vous qu'il fait cette confidence?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis toujours son amie... ne devait-il pas m'instruire d'un projet
+si important?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... Mathilde... et pourtant vous consulter à ce sujet...
+vous, qu'il a tant aimée... c'est presque cruel!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu dans cette confidence non de la cruauté, mais de
+l'affection... Comme lui, j'ai froidement envisagé sa position; que
+voulez-vous qu'il fasse désormais? Ne trouvez-vous pas naturel qu'il
+songe à l'avenir?... la femme qu'il choisira ne sera-t-elle pas bien
+heureuse? Vous connaissez la bonté de son c&oelig;ur, la noblesse de son
+caractère; et s'il se marie, c'est qu'il se sait capable d'assurer le
+bonheur de celle qu'il épousera...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'en doute pas... tous les liens, tous les devoirs sont sacrés
+pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors... pourquoi vous étonner de son désir de se marier?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mathilde... il n'y avait qu'une femme digne de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas tout à fait comme vous, mon amie; mais je crois que M.
+de Rochegune, à cause même de ses rares qualités... doit être aussi
+difficile à marier qu'Emma par exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mathilde, à cette heure, je voudrais n'avoir que cette
+préoccupation.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous,&mdash;lui dis-je,&mdash;vous n'aurez bientôt plus qu'à vous
+occuper du soin de lui trouver un mari...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! vous savez toutes met craintes à ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez me prendre pour une folle, mais je vous dirai pour elle ce
+que vous disiez pour M. de Rochegune: Il n'y a qu'au homme digne
+d'elle, et c'est lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qui!... lui?...</p>
+
+<p>&mdash;M. de Rochegune.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Rochegune!</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Rochegune! M. de Rochegune!... En effet, ma pauvre Mathilde,
+vous êtes folle.</p>
+
+<p>&mdash;Pas si folle, peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Rochegune!</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui. Qu'y a-t-il donc là de si étonnant? le croyez-vous homme à
+s'inquiéter de la naissance d'Emma? le croyez-vous capable de songer à
+sa fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement... mais de sa vie il ne pensera, il n'a pensé à Emma.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin supposez qu'il y pense.</p>
+
+<p>&mdash;Lui? c'est impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Supposez-le... Ne seriez-vous pas heureuse, bienheureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle question!... mais à quoi bon ces rêves?</p>
+
+<p>&mdash;Et si ce n'étaient pas des rêves?</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Et si M. de Rochegune, frappé de toutes les adorables qualités d'Emma,
+qu'il a pu apprécier depuis longtemps, en était épris, non pas peut-être
+d'un amour violent, exalté, mais d'un amour sérieux, grave, qui n'attend
+que le mariage pour devenir passionné... mais si M. de Rochegune, enfin,
+vous demandait sa main, la lui donneriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, Mathilde... voici la première fois que vous me causez un
+sentiment de chagrin... Emma ne me donnerait pas les inquiétudes qu'elle
+me donne... que cette triste plaisanterie...</p>
+
+<p>&mdash;Par le souvenir de ma mère, mon amie, ce que je vous dis est vrai; M.
+de Rochegune m'a priée de vous demander la main d'Emma, et, si elle y
+consent, le mariage se fera le plus tôt possible.</p>
+
+<p>Ces paroles étaient sous une invocation si sacrée pour moi, que madame
+de Richeville fut obligée de me croire.</p>
+
+<p>Je renonce à peindre son saisissement, sa joie, son étonnement redoublés
+par la joie et l'ivresse d'Emma, qui, du reste, me garda fidèlement le
+secret.....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Tout était accompli.</p>
+
+<p>Je l'avouerai, tant que je pus avoir un doute sur l'heureuse issue de
+mon projet, mes craintes, mes incertitudes, mes angoisses suffiront pour
+me distraire... Mais arrivée au terme que je m'étais proposé, j'eus un
+moment d'abattement désespéré.</p>
+
+<p>Ma tâche était accomplie. Emma serait heureuse, M. de Rochegune serait
+heureux; mais moi... moi...</p>
+
+<p>Je dirai tout...</p>
+
+<p>Tant que M. de Rochegune considéra son mariage avec Emma comme une sorte
+de sacrifice, tant que je le vis presque malgré lui sous l'influence de
+mon souvenir, j'éprouvai une sorte de satisfaction mélancolique, mon
+dévouement me coûtait moins.</p>
+
+<p>Mais lorsque peu à peu il subit le charme irrésistible de cette enfant,
+qu'il voyait, pour ainsi dire, renaître et revivre sous son regard; mais
+lorsqu'il découvrit les trésors de cette âme angélique, mais lorsqu'il
+me dit avec effusion qu'il n'y avait peut-être qu'une femme au monde
+capable de le consoler de mon abandon, et que cette femme était Emma...
+mais lorsqu'il me dit que le bonheur qu'il me devrait lui ferait sans
+doute oublier un jour... les chagrins que je lui avais causés... oh!
+alors, je l'avoue, j'eus de bien amers, de bien douloureux
+ressentiments... J'en avais honte... j'en savais l'indignité, mais je ne
+pouvais leur échapper......</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Bientôt ce mariage fut la nouvelle de tout Paris.</p>
+
+<p>Les uns y virent une preuve de dépit ou d'inconstance de la part de M.
+de Rochegune; d'autres un <i>tour de force</i> de madame de Richeville, qui
+était arrivée à ses fins à force de finesse et d'habileté; pour
+d'autres, ce fut un mariage d'inclination; plusieurs, enfin, affirmèrent
+que M. de Rochegune, avant tout possédé du besoin de faire parler de
+lui, n'avait considéré dans cette union qu'une originalité, car il
+n'était pas supposable que l'on donnât cent mille écus de rente à une
+pauvre orpheline sans une arrière-pensée quiconque.</p>
+
+<p>Le mariage devait se faire à Rochegune dès que les formalités le
+permettraient.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_XI" id="H-CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h3>
+
+<h4>UN MARIAGE.</h4>
+
+<p>Je n'ai pas parlé de ma vie intérieure pendant cette période; les
+funestes communications de M. Lugarto avaient complétement cessé. Je
+m'étais familiarisée avec mes premières craintes: Blondeau couchait dans
+ma chambre. Comme je mangeais fort peu et que je redoutais toujours
+quelque trahison, elle préparait elle-même mes repas avec des
+précautions infinies.</p>
+
+<p>J'avais fait clouer solidement la boiserie qui servait de cachette. On
+sourira sans doute de mon héroïque résolution, mais j'avais acheté un
+poignard très-acéré qui restait toujours près de mon lit.</p>
+
+<p>Pendant les premiers temps qui suivirent la réception de la lettre de M.
+Lugarto, j'eus des rêves horribles; mais peu à peu ils cessèrent: je
+m'habituai à cette position qui m'avait d'abord semblé effrayante et
+presque intolérable.</p>
+
+<p>Je voyais rarement M. de Lancry; il avait sans doute perdu tout espoir
+de retrouver Ursule, malgré la soumission avec laquelle il avait obéi à
+ses ordres à mon égard.</p>
+
+<p>Si j'avais insisté auprès de mon mari pour obtenir notre séparation, il
+y aurait peut-être consenti, mais, pour mille raisons que l'on comprend,
+j'étais obligée non-seulement de rester quelque temps encore dans cette
+position, mais de paraître l'accepter avec joie.</p>
+
+<p>Ma vie était très-uniforme; je voyais presque tous les jours madame de
+Richeville et Emma, je ne recevais personne chez moi. Le jour, je
+dessinais, je brodais; puis j'allais faire quelques promenades au parc
+de Monceaux, ou quelques visites au bon prince d'Héricourt et à sa
+femme, qui m'avaient conservé leur amitié, tout en me grondant avec
+bienveillance au sujet de mon fol amour et de mon dévouement si mal
+placé.</p>
+
+<p>J'attendais avec impatience le mariage de M. de Rochegune. Alors je
+comptais me retirer à Maran, que madame de Richeville avait racheté sous
+son nom; je lui avais aussi confié mes diamants, qui me venaient de ma
+mère; ils valaient, je crois, plus de cinquante mille écus. Mon mari
+avait tout tenté pour me forcer de les lui livrer; j'avais toujours
+résisté, comptant en faire un jour le prix de notre séparation légale.</p>
+
+<p>S'il acceptait, comme je devais le croire, il ne me serait alors que
+trop facile de dire et de faire croire que M. de Lancry s'était lassé de
+la vie que nous menions, et que j'avais été encore une fois dupe de mon
+dévouement. On ne s'intéresserait pas sans doute à une victime aussi
+stupide que je l'étais, mais je me consolerais en rompant enfin mon
+horrible chaîne.</p>
+
+<p>Un fait assez insignifiant en lui-même me fit prendre une résolution
+qui eut plus tard de funestes conséquences.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps rien ne me faisait soupçonner la funeste influence
+de M. Lugarto, lorsqu'un jour je crus m'apercevoir de quelque
+dérangement dans le classement d'une assez grande quantité de lettres
+que j'avais serrées dans un coffret d'écaille dont je portais toujours
+la clef sur moi.</p>
+
+<p>Aucune lettre ne manquait, mais il me sembla que le coffret avait été
+ouvert en mon absence.</p>
+
+<p>Je ne pouvais mettre un instant en doute la fidélité de Blondeau; mais
+quoique je n'eusse pas de raison de soupçonner l'autre domestique que
+j'avais, songeant à la puissance de l'or de M. Lugarto et à ses
+ressources de corruption, je me décidai à ne garder chez moi aucun de
+mes papiers importants.</p>
+
+<p>Dans ce nombre il y avait ma correspondance avec Emma, correspondance
+qui prouvait la part que j'avais eue à son mariage, ainsi que plusieurs
+lettres de M. de Rochegune, dans lesquelles il me parlait de la maladie
+d'Emma, du chagrin où il était de ne pouvoir que se désoler, puisqu'il
+n'aurait épousé cette enfant que par pitié, etc., etc.</p>
+
+<p>Il m'était donc impossible de confier ces lettres à M. de Rochegune ou à
+madame de Richeville, un hasard pouvant leur découvrir ce que j'avais
+tant d'intérêt à leur cacher; elle et lui étaient, d'ailleurs, comme
+moi, l'objet de la haine de M. Lugarto, et ces papiers n'eussent pas,
+sous ce rapport, été plus en sûreté là que chez moi. Je ne savais à qui
+les remettre, lorsque je songeai à M. de Senneville.</p>
+
+<p>Je le voyais souvent chez sa tante; on me l'avait dit homme d'honneur,
+sûr et secret. Je le priai de me garder ce dépôt...</p>
+
+<p>Il fut convenu avec lui que, lorsque j'aurais quelques papiers à joindre
+à ceux que je lui enverrais, Blondeau irait chez lui et les placerait
+dans la cassette, dont elle aurait la clef.</p>
+
+<p>M. de Senneville mit la meilleure grâce du monde à me rendre ce léger
+service. Je craignais tellement l'espionnage de M. Lugarto et le
+terrible usage qu'il aurait pu faire de cette correspondance, s'il avait
+su où la surprendre, que je priai M. de Senneville de venir une fois
+chez moi le soir, afin qu'il pût emporter ce coffret sans être vu.</p>
+
+<p>M. de Senneville eut le tact de ne pas me parler des soins qu'il m'avait
+rendus autrefois; il sentit qu'il eût été de très-mauvais goût de
+paraître renouveler ses prétentions à propos de l'obligation que je
+contractais envers lui.</p>
+
+<p>Je reçus cette lettre de M. de Rochegune quelques jours après son départ
+pour sa terre, où s'était fait son mariage.</p>
+
+<p class="r">Rochegune, 20 octobre 1836.</p>
+
+<p>«Emma est ma femme; c'est à vous, noble et sincère amie, que je viens
+rendre grâce de ce bonheur. Il est votre ouvrage, vos prévisions se sont
+réalisées, je marche maintenant dans la vie d'un pas libre et sûr,
+devant moi l'horizon s'éclaircit, de jour en jour il devient plus pur.
+Vos conseils m'ont rattaché à l'existence par des liens sacrés... Avoir
+des liens, c'est avoir des devoirs, et l'accomplissement d'un devoir a
+toujours été pour moi un sérieux plaisir.</p>
+
+<p>«Je tiens à vous écrire parce que mon <i>mariage</i> doit être un événement
+dans votre vie. Plus je m'éloigne du temps où vous avez renversé mes
+espérances, plus la raison reprend d'empire sur moi; plus mon esprit se
+dégage des basses préoccupations qui l'avaient obscurci, plus je
+m'applaudis d'avoir suivi vos conseils.</p>
+
+<p>«Vous avez été ce que j'ai aimé le plus au monde; vous êtes, vous serez
+ce que désormais j'estimerai le plus religieusement. Je vous dois de
+connaître un bonheur que je ne soupçonnais pas, le bonheur de <i>vivre
+dans une autre</i>; ou plutôt de faire vivre une autre personne, par cela
+seulement qu'on vit pour elle.</p>
+
+<p>«J'éprouve pour Emma un attachement tout à part. Elle m'est tellement
+identifiée, assimilée, j'ai la conscience et la preuve d'avoir sur elle
+une influence si directe, pour ne pas dire si <i>vitale</i>, que je suis à la
+fois heureux, fier et inquiet de mon action.</p>
+
+<p>«Rien de plus attendrissant, de plus charmant que la naïve extase avec
+laquelle elle considère parfois la vie que je lui ai faite. Vous aviez
+raison, Mathilde, son bonheur m'a rendu heureux, son amour m'a rendu
+presque amoureux.</p>
+
+<p>«Pourquoi vous le cacherais-je? ce n'est pas là... l'amour que je
+ressentais pour vous... celui-là a été tué tout entier, tout d'un coup.
+Il est mort sans dépérissement, sans agonie; il a été foudroyé dans sa
+grandeur et dans sa force.</p>
+
+<p>«Je vous l'ai dit souvent, les morts ne vieillissent pas dans la tombe;
+s'ils sortaient par miracle de leur sépulcre, ils revivraient tels
+qu'ils y sont descendus... Eh bien! il en est de même de mon amour pour
+vous; s'il revivait par miracle, il revivrait tel qu'il était lorsqu'il
+a été subitement frappé au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Non, non, grâce au ciel, et heureusement pour moi, pour vous et pour
+Emma, le sentiment qu'elle m'inspire n'est pas composé de débris du
+nôtre: c'est un sentiment jeune et vierge qu'elle seule peut-être
+pouvait me faire éprouver; car son amour ne ressemble à celui d'aucune
+femme, et ce sont les amours pareils qui font les amours pareils.</p>
+
+<p>«Je ne puis avancer d'un pas dans la voie généreuse où vous m'avez
+engagé sans me dire: Mathilde avait raison;&mdash;sans me rappeler ces nobles
+et saintes paroles:&mdash;<i>Lorsqu'on est forcé de renoncer à ce qui aurait pu
+faire notre félicité sur la terre, que nous reste-t-il sinon de nous
+consoler en rendant les autres aussi heureux que nous aurions voulu
+l'être?</i></p>
+
+<p>«Comme vous le disiez, je suis quelquefois tenté de me croire <i>un peu
+dieu</i> en voyant le bonheur de ceux qui m'entourent. Je ne puis vous
+peindre le profond ravissement de cette bonne duchesse. Elle ne peut
+croire encore à ce mariage. Quelquefois elle attache sur moi ses yeux
+humides de larmes en me disant:&mdash;C'est donc bien vrai, ce n'est pas un
+songe, vous avez pris mon enfant dans votre paradis!&mdash;Et puis;
+quelquefois, malgré moi, elle m'attriste en s'écriant avec
+effroi:&mdash;Cette félicité est trop parfaite, quelque malheur nous menace!</p>
+
+<p>«Je la rassure autant que je le puis, mais elle est superstitieuse comme
+tous les gens qui ont éprouvé de violents chagrins; sans vous, sans
+votre insistance, qui m'a fait sortir de la morne apathie où j'étais
+plongé, moi aussi je serais devenu fataliste...</p>
+
+<p>«Nous avons agité la question de savoir s'il était opportun de préparer
+Emma à la révélation du secret de sa naissance: je ne le pense pas; la
+délicatesse et la sensibilité d'Emma sont telles, que je craindrais que
+cette révélation ne lui devînt une source continuelle de chagrins en
+occasionnant une lutte douloureuse entre ses principes, qui lui feraient
+accuser sa mère, et sa tendresse, qui la lui ferait défendre.</p>
+
+<p>«Si la fatalité veut qu'elle apprenne un jour ce secret, ce sera un
+grand malheur, je le sais, mais à quoi bon le devancer?</p>
+
+<p>«Nous resterons à Rochegune jusqu'au mois de février ou de mars; Emma le
+désire. Je ne vous dis pas nos regrets en songeant que nous ne nous
+verrons pas; vous savez, hélas! de qui viennent les obstacles.</p>
+
+<p>«Je me console en pensant que vous êtes heureuse. Je vous connais: la
+pauvreté vous est de peu; vous êtes même capable d'y trouver des
+charmes, pour n'avoir pas à la reprocher à votre mari.</p>
+
+<p>«Puisque je vous écris, je dois tout vous dire. Lorsque j'ai prononcé le
+mot qui m'unissait pour toujours à Emma, j'ai ressenti un mouvement de
+poignante amertume. Ce mariage était le dernier pas que je devais faire
+pour être irrévocablement séparé de vous; jusqu'alors, quoique je
+n'eusse conservé aucun espoir, quoique vous ne vous appartinssiez plus,
+moi, du moins, j'étais resté libre.</p>
+
+<p>«Cette émotion douloureuse fut bientôt effacée... je me trouve heureux
+du présent. Je ne puis dire que je ne regrette pas, que je ne
+regretterai pas toujours le passé; mais j'ai de précieuses espérances
+pour l'avenir.</p>
+
+<p>«Je me défierais de mon sentiment pour Emma s'il était plus vif qu'il ne
+l'est à cette heure; tel qu'il est, il suffit à la joie, au bonheur de
+cette adorable enfant, et il doit nécessairement grandir encore.</p>
+
+<p>«Ce qui me frappe dans Emma, c'est surtout un sens d'une droiture, d'une
+rectitude, d'une élévation qui me rappellent beaucoup ces parties
+saillantes de votre caractère; et puis, par une imitation enfantine qui
+a sa source dans son attachement pour vous, elle a pris plusieurs de vos
+habitudes, votre manière de vous coiffer, jusqu'à certaines de vos
+inflections de voix: vous pensez si cela me charme.</p>
+
+<p>«Adieu, bien tendrement adieu. Il me semble que maintenant nos deux
+positions sont <i>égalisées</i>, et que je sens renaître pour vous cette
+affection douce et calme d'autrefois: peut-être même plus calme encore,
+car malgré moi je pressentais vaguement dans l'avenir les agitations de
+l'amour passionné.</p>
+
+<p>«Maintenant ces folles ardeurs sont des cendres à jamais refroidies.</p>
+
+<p>«Adieu et merci encore, Mathilde; sans vous non-seulement j'aurais causé
+la mort de cette enfant que j'aime si tendrement à cette heure, mais je
+traînerais une vie misérable, stérile, et peut-être dégradée: car je ne
+pense jamais sans effroi qu'il y a eu un moment où j'ai regretté de ne
+pas trouver à votre infernale cousine son audace et son cynisme
+habituels.</p>
+
+<p>«Si elle m'était apparue ainsi que je la souhaitais, égaré par mon
+désespoir, qui m'aurait fait subir son charme fatal, je me serais
+peut-être accouplé à cette âme perdue; peut-être j'aurais, comme elle,
+employé au mal l'énergie et les facultés que Dieu avait mises en moi à
+d'autres fins.</p>
+
+<p>«Vous le savez, plus on s'éloigne du péril, plus on le considère de
+sang-froid, plus on juge de son étendue... Eh bien! je vous le répète...
+je vous l'avoue, ce danger fut grand, très-grand; il a fallu l'absurde
+préoccupation de cette femme pour ne pas voir, dans l'impatience avec
+laquelle j'écoutais ses vertueuses homélies, mon désir de l'entendre me
+parler un autre langage.</p>
+
+<p>«Oh, Mathilde! il n'y a rien de plus effrayant, de plus indomptable que
+les écarts d'un homme de bien qui se croit en droit de renier, de
+mépriser ce qu'il a jusqu'alors respecté.</p>
+
+<p>«Tenez, quant je pense à ce qui aurait pu résulter du rapprochement du
+caractère d'Ursule et du mien, je suis épouvanté; dans ces
+circonstances, une fois sous l'influence du génie diabolique de cette
+femme, je ne sais jusqu'où nous ne serions pas allés.</p>
+
+<p>«Me voici bien loin de mon angélique Emma... Pauvre enfant, elle ne
+pourrait pas croire à Ursule... mais... c'est justement lorsqu'on est
+calme dans le port qu'on aime à se rappeler les tempêtes qu'on a
+bravées; c'est parce que l'avenir est riant et paisible que je me plais
+à me rappeler de quels sinistres orages il aurait pu être assombri;
+c'est parce que je suis heureux de bercer sur mon c&oelig;ur cette enfant
+candide, que j'évoque la fatale physionomie d'Ursule...»</p>
+
+<p>J'en étais à ce passage de la lettre de M. de Rochegune, lorsque
+j'entendis un bruit de voix dans le petit salon qui précédait ma chambre
+à coucher; et tout à coup je vis entrer M. Sécherin pâle... égaré.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel... venez... venez...&mdash;s'écria-t-il.&mdash;Elle se meurt...
+elle veut vous voir!</p>
+
+<p>&mdash;Qui... se meurt?&mdash;lui dis-je épouvantée, ne voulant pas croire qu'il
+s'agît d'Ursule, malgré tout le mal qu'elle m'avait fait.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis qu'Ursule se meurt... se meurt... et je ne suis pas là...
+Mais venez donc... chaque minute de retard, c'est une minute de sa vie
+que je perds!</p>
+
+<p>&mdash;Ursule! Ursule!&mdash;répétai-je en joignant les mains de stupeur et
+d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes impitoyable!... Puisque moi... je suis venu à sa
+prière... vous pouvez bien venir aussi... vous! Je vous dis qu'elle se
+meurt.. que les minutes sont comptées... et je ne suis pas là! répétait
+ce malheureux en cherchant à m'entraîner.</p>
+
+<p>Je pris à la hâte un châle, un chapeau; je le suivis machinalement.</p>
+
+<p>Un fiacre nous attendait, nous y montâmes; il partit rapidement.</p>
+
+<p>M. Sécherin, défait, les yeux rouges, ardents, les traits contractés par
+les tressaillements du désespoir, semblait à peine s'apercevoir de ma
+présence; il prononçait des paroles sans suite, ne songeait qu'à
+accélérer la marche de notre cocher par toutes les promesses possibles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand avez-vous appris cette funeste nouvelle?&mdash;lui dis-je,&mdash;son
+état est-il donc tout à fait sans ressource? n'y a-t-il plus d'espoir?</p>
+
+<p>Il me regarda fixement.</p>
+
+<p>&mdash;Avec la dose de poison qu'elle a prise, de l'espoir!...&mdash;s'écria-t-il
+avec un éclat de rire convulsif.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'est empoisonnée... Ursule?</p>
+
+<p>Sans me répondre, il me prit la main avec violence, et me dit d'une voix
+sourde.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne pourrai tuer votre mari qu'une fois!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne songez pas à la vengeance... songez à sauver cette infortunée...
+s'il en est temps encore... Et votre mère?</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère!&mdash;s'écria-t-il,&mdash;ma mère est ici... mon Dieu... nous
+n'arriverons pas!... Ursule sera morte... vous verrez qu'elle sera
+morte...</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment avez-vous appris cette funeste nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Par une lettre... seulement quelques lignes d'elle.&mdash;Si je voulais la
+voir une dernière fois,&mdash;me disait-elle,&mdash;il fallait accourir à Paris...
+Ma mère... implacable... comme elle l'est toujours... Ah! ce cocher...
+quelle lenteur... elle sera morte!</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, votre mère?&mdash;lui dis-je, pour tâcher de l'arracher à cette
+pénible préoccupation.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma mère!&mdash;reprit-il d'une voix brève, saccadée, dans une sorte de
+demi-délire effrayant,&mdash;oh! ma mère a tout de suite dit:&mdash;C'est une
+comédie qu'elle joue pour obtenir son pardon!&mdash;Une comédie!... Cette
+lettre sentait la mort!... Je ne m'y suis pas trompé, moi... Je suis
+accouru de Rouvray... ma mère m'a suivi... Une comédie!... Vous allez
+voir... si vous reconnaissez seulement sa pauvre figure mourante! Et
+puis les derniers v&oelig;ux des mourants... c'est sacré... Ah! nous
+approchons... Pourvu qu'elle vive assez pour me pardonner ma dureté...
+non pas ma dureté... ma faiblesse... car c'est par faiblesse que j'ai
+cédé à la haine de ma mère contre elle. Et voilà ce qui arrive!... voilà
+ce qui arrive... Une pauvre créature fait une faute: au lieu d'être
+indulgent... au lieu d'être bon... au lieu de la ramener au bien à force
+de générosité... on la chasse comme une infâme... on la maudit... Alors
+elle... que voulez-vous?... elle s'exalte dans le mal, elle se perd tout
+à fait... Et puis un jour, comme au fond il lui est resté du c&oelig;ur...
+un jour... les remords viennent, la vie lui est à charge... elle
+s'empoisonne... et alors on dit: Bah!... comédie... comédie!... Voilà ce
+qu'a fait ma mère par haine... voilà ce que j'ai fait par faiblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les médecins, que pensent-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Les médecins?&mdash;ajouta-t-il avec ce sourire convulsif et cet air égaré
+qui m'effrayait,&mdash;les médecins... n'ont pas dit comme ma mère: C'est une
+comédie! Eux... ils ont dit...&mdash;C'est une femme morte... Alors j'ai crié
+à ma mère:&mdash;Eh bien! vous voilà contente... vous entendez... C'est une
+femme morte!... Ah!... nous voici arrivés... C'est ici!&mdash;s'écria-t-il.</p>
+
+<p>La voiture s'arrêta.</p>
+
+<p>M. Sécherin descendit précipitamment. Je le suivis en hâte.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_XII" id="H-CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h3>
+
+<h4>LA MORT.</h4>
+
+<p>Après avoir traversé un petit jardin inculte, rempli d'herbes, de ronces
+et du pierres, nous arrivâmes dans une espèce d'antichambre, puis dans
+une assez grande pièce humide, sombre, triste et meublée avec une
+parcimonie qui annonçait la détresse...</p>
+
+<p>Là... se mourait Ursule...</p>
+
+<p>Une vieille femme d'une figure repoussante et couverte presque de
+haillons lui servait de garde-malade.</p>
+
+<p>Ma cousine la renvoya d'un signe dès qu'elle me vit.</p>
+
+<p>Quel lugubre spectacle, mon Dieu!</p>
+
+<p>Ursule, vêtue d'une robe noire, était étendue sur un canapé; un grand
+châle couvrait ses pieds et ses genoux. Elle semblait frissonner de
+froid... De l'une de ses mains elle étreignait convulsivement le coussin
+qui soutenait sa tête appesantie... De l'autre main elle écartait de son
+front pâle et glacé les boucles éparses de ses beaux cheveux bruns.</p>
+
+<p>Son visage, affreusement maigri, était livide, ses grands yeux bleus
+presque éteints.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle me vit, son regard se ranima un peu; un douloureux sourire
+erra sur ses lèvres décolorées; elle joignit ses deux mains avec une
+expression de profonde reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde,&mdash;me dit-elle d'une voix affaiblie,&mdash;vous êtes bien
+généreuse... je m'y attendais... Je voudrais rester seule quelques
+instants avec vous...</p>
+
+<p>&mdash;Encore! encore!!&mdash;s'écria son mari, qui s'était jeté à genoux auprès
+d'elle en sanglotant.&mdash;Non, non, je ne veux plus te quitter maintenant!</p>
+
+<p>Ursule tourna vers lui ses yeux suppliants.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! son regard... son doux et beau regard!&mdash;s'écria M. Sécherin en
+contemplant sa femme avec une angoisse déchirante;&mdash;le voilà... quoique
+mourant... je le reconnais... C'est comme cela qu'elle me regardait
+autrefois... Je la retrouve... et elle meurt!... elle meurt!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, mon ami, laissez-moi quelques instants avec
+Mathilde... Mes derniers moments seront à vous... pour vous demander
+pardon... comme à elle... du mal que je vous ai fait... comme à elle...</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin... je vous en supplie,&mdash;lui dis-je.&mdash;Je n'ai plus le temps
+de vous faire beaucoup de demandes,&mdash;reprit Ursule en tâchant de sourire
+à son mari...&mdash;Par grâce, ne me refusez pas celle-là.</p>
+
+<p>Il se leva brusquement et sortit en cachant sa figure dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde...&mdash;me dit Ursule avec un pénible effort en me donnant une
+clef,&mdash;dans le secrétaire de ma chambre, vous trouverez une enveloppe
+remplie de papiers... de lettres... Je désire que tout soit brûlé. Cette
+découverte eût encore désolé après moi l'excellent homme que j'ai si
+indignement outragé... L'effet de ce poison a été trop rapide... je n'ai
+pu moi-même prendre ce soin avant l'arrivée de mon mari...</p>
+
+<p>&mdash;Vos désirs seront exécutés,&mdash;lui dis-je en détournant la tête pour
+qu'elle ne vît pas mes larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde,&mdash;me dit-elle après un moment de silence,&mdash;je meurs pour M.
+de Rochegune... Je puis vous dire cela sans vous blesser... puisque vous
+ne l'aimez plus.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu!... dans ce moment terrible... ayez d'autres
+pensées,&mdash;m'écriai-je.&mdash;Ne savez-vous pas qu'il est marié?</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela que je n'ai plus voulu vivre... Quoique jusqu'ici il
+m'eût toujours méprisée... quoiqu'il eût refusé de me revoir depuis les
+deux entrevues que j'avais eues avec lui, pourtant un vague espoir me
+soutenait... Insensée que j'étais!... quand j'ai su qu'il était marié
+avec un ange qu'il aimait... j'ai compris ce que j'aurais dû comprendre
+plus tôt... que pour moi... il n'y avait plus qu'à mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Ursule... que vous avez fait de mal... à vous... et aux autres!</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais depuis, moi aussi... j'ai bien souffert... Oh! si vous
+saviez... lorsqu'il est venu aux deux rendez-vous que je lui avais
+donnés pour lui parler de vous... avec quel dédain... avec quelle
+aversion... il m'a d'abord accueillie! Moi, pour me rehausser un peu à
+ses yeux, en lui montrant l'influence qu'il exerçait déjà sur mon
+c&oelig;ur, j'ai voulu lui dire... toutes les hautes inspirations que je
+lui devais... j'ai voulu lui prouver que, grâce à lui, je devenais digne
+de comprendre tous les sentiments purs, vertueux... Malheur à moi...
+malheur à moi!... Les paroles m'ont manqué; c'est à peine si j'ai pu
+exprimer les nouvelles et nobles idées qui se développaient rapidement
+en moi... Dans mon trouble, dans mon effroi, dans mon enivrement...
+moi... toujours si hardie... j'hésitais... je balbutiais... Un mot, un
+regard de lui, qui eussent approuvé le changement qui se manifestait en
+moi, m'auraient encouragée... il aurait pu lire dans mon âme, qu'il
+remplissait... qu'il transformait... Mais il me glaçait par son air
+ironique et froid... et je n'ai pu dire que quelques paroles sans
+suite... Pourtant je n'avais jamais été plus sincère... jamais je ne
+m'étais senti d'instincts aussi élevés! Hélas!... j'étais sans doute
+indigne de parler un si noble langage... Oh! Mathilde! si la douleur est
+une expiation... vous me pardonnerez, car j'ai bien souffert ce
+jour-là.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui, je vous crois, malheureuse femme... vous avez dû bien
+souffrir...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas tout... Vous ne savez pas ce qui rend ma mort
+épouvantable?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... parlez... parlez...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... au moins vous saurez cela, vous... et vous me plaindrez...
+Lorsque j'ai eu pris le poison, lorsque tout a été fini, lorsque je n'ai
+plus eu qu'à mourir... Dieu, dans sa terrible vengeance, m'a tout à coup
+révélé le seul moyen que j'aurais eu d'expier mes fautes, de mériter
+l'intérêt de celui pour qui je meurs... et l'estime de tous...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?... Mais à cette heure n'est-il plus temps?</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... il n'est plus temps... je le sens... ma fin approche...
+Et c'est là, oh! c'est là ce qui rend ma mort affreuse!&mdash;s'écria cette
+malheureuse femme avec une explosion de sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;Ursule... Ursule... calmez-vous... vous êtes si jeune... tout espoir
+n'est pas perdu peut-être... Dieu prendra en grâce vos bonnes
+résolutions...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la vie... la vie maintenant... cette vie que j'ai si
+criminellement sacrifiée! mon Dieu... ce n'est pas pour moi... que je
+vous la redemande,&mdash;s'écria-t-elle en joignant les mains avec
+désespoir,&mdash;c'est pour cet homme si bon que j'ai indignement outragé...
+Et je vous le jure, mon Dieu, à force de dévouement, de soumission, je
+lui ferai oublier les chagrins que je lui ai causés.</p>
+
+<p>&mdash;Ursule, que dites-vous?... Ces remords!...</p>
+
+<p>&mdash;Comprenez-vous... comprenez-vous?... au lieu de terminer mes jours par
+un crime stérile... j'aurais dû venir repentante... me jeter aux pieds
+de mon mari... aux pieds de sa mère; ni lui ni elle n'auraient pu rester
+insensibles à un véritable repentir... J'aurais passé le reste de ma vie
+à le rendre heureux, et je le pouvais... ou! je le pouvais, j'en suis
+bien sûre, moi... et un jour... dans bien longtemps, quand j'aurais eu
+prouvé que j'étais devenue honnête et bonne... j'aurais peut-être osé
+dire à cet homme dont l'influence m'avait faite ainsi:&mdash;J'étais une
+créature indigne et misérable... je vous ai aimé... vous ne l'avez
+jamais su... mais cet amour ignoré m'a donné les vertus que je n'avais
+pas... Il y a en vous quelque chose de si grand... que de vous aimer...
+même en secret, c'est vouloir être digne de vous... Depuis que votre
+pensée est venue épurer mon c&oelig;ur, tout ce qui m'entoure m'aime et me
+bénit...&mdash;Mais malheur à moi... il est trop
+tard...&mdash;s'écria-t-elle,&mdash;vous voyez bien, il est trop tard...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est affreux...&mdash;m'écriai-je,&mdash;En effet, cette réhabilitation eût
+été belle et grande.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'est-ce pas, n'est-ce pas... qu'elle eût été belle et
+grande?&mdash;reprit Ursule avec exaltation.&mdash;Vous me connaissez, Mathilde...
+vous savez si j'ai de la volonté, de l'énergie... eh bien! cette
+volonté, cette énergie, je l'aurais appliquée au bien... j'aurais été
+capable de tous les dévouements, de tous les héroïsmes... pour refaire à
+mon mari une vie heureuse et douce... pour mériter un jour l'estime
+austère de M. de Rochegune, et il me l'aurait accordée... à moi qui,
+grâce à lui, serais partie de si bas pour arriver si haut.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre... pauvre Ursule!&mdash;lui dis-je avec un intérêt navrant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que vous êtes généreuse de me plaindre, Mathilde!... N'est-ce pas
+qu'il est horrible de mourir!... si jeune avec un tel avenir sous les
+yeux... de mourir abandonnée, méprisée... détestée de tous... lorsqu'on
+aurait pu vivre aimée, respectée? N'est-ce pas que cela est affreux et
+que c'est une terrible punition du ciel?</p>
+
+<p>L'infortunée, épuisée par cette dernière émotion, ne put achever, sa
+voix s'altéra; elle tomba en faiblesse...</p>
+
+<p>Depuis le commencement de cet entretien, mon aversion contre Ursule
+s'était presque évanouie devant la pitié qu'elle m'inspirait.</p>
+
+<p>L'amour qu'elle ressentait pour M. de Rochegune avait quelque chose de
+si touchant, de si élevé, il se manifestait en elle par une si haute
+pensée de réhabilitation, que je ne pouvais que déplorer avec cette
+malheureuse femme la fatalité qui l'empêchait d'expier ses fautes.</p>
+
+<p>Effrayée de la voir entre mes bras presque sans connaissance, j'appelai
+son mari, qui entra éperdu.</p>
+
+<p>Ursule respirait avec peine. Sa figure était contractée par une
+expression de douleur atroce...</p>
+
+<p>Cette crise s'apaisa peu à peu, mais déjà son visage se décomposait par
+les approches de la mort.</p>
+
+<p>Elle agitait faiblement ses mains autour d'elle comme si elle eût voulu
+repousser de sinistres apparitions.</p>
+
+<p>Enfin elle rouvrit les yeux et dit d'une voix éteinte:</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde... vous me pardonnez le mal que je vous ai fait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... je vous le pardonne... et Dieu aussi vous pardonnera en
+faveur de vos dernières pensées.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami... où êtes-vous? Je ne sais, mais il me semble que ma vue
+s'obscurcit,&mdash;dit-elle en cherchant son mari d'un regard vague...</p>
+
+<p>&mdash;Ursule... Ursule... je ne veux pas que tu meures... Ce n'est pas moi
+qui t'ai chassée sans pitié... non... Oh! ne m'accuse pas... ne m'accuse
+pas... c'est ma mère qui a été si impitoyable... c'est ma mère... qui
+l'a voulu!&mdash;s'écria-t-il avec angoisse,&mdash;c'est ma mère! Malheur à
+moi!... malheur à elle!</p>
+
+<p>A peine ces funestes paroles étaient-elles prononcées, que madame
+Sécherin parut à la porte, que son fils avait laissée ouverte...</p>
+
+<p>La figure de cette femme austère était, comme toujours pale, inflexible,
+menaçante.</p>
+
+<p>Elle s'approcha lentement, avec une sorte de majesté formidable.</p>
+
+<p>&mdash;Un fils impie a osé maudire sa mère!&mdash;dit-elle d'une voix éclatante et
+courroucée.</p>
+
+<p>&mdash;Madame... ayez pitié de lui!&mdash;m'écriai-je,&mdash;Ursule se meurt.</p>
+
+<p>&mdash;Sa mort est digne de sa vie... elle meurt par un crime!...</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! madame... grâce!&mdash;dit Ursule en joignant les mains avec terreur
+et en se dressant à demi malgré sa faiblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de grâce pour vous!&mdash;reprit madame Sécherin.</p>
+
+<p>Dominant Ursule de toute sa hauteur, elle accompagna ces paroles d'un
+geste, d'un accent, d'un regard si foudroyants que son fils resta frappé
+de stupeur et d'épouvante... comme si la vengeance divine se fût
+manifestée à sa vue dans la personne de sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce!&mdash;dit encore Ursule,&mdash;grâce!</p>
+
+<p>&mdash;M'avez-vous fait grâce, à moi... quand je vous disais:&mdash;Pitié pour mon
+enfant!!!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je me repens... je me repens!</p>
+
+<p>&mdash;Il est trop tard...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pardonnez-moi... votre fils m'a pardonné... Mathilde m'a
+pardonné...</p>
+
+<p>&mdash;Pas de pardon pour l'adultère!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Pas de pardon pour l'impie!</p>
+
+<p>&mdash;Grâce!...</p>
+
+<p>&mdash;Pas de pardon pour le suicide!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis maudite!&mdash;s'écria Ursule en retombant presque sans
+mouvement sur son canapé.</p>
+
+<p>M. Sécherin, ayant vaincu sa première stupeur, s'écria d'une voix
+retentissante d'indignation:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère!... ma mère!... vous faites un martyr de cette femme... Dieu
+la prendra en pitié!</p>
+
+<p>&mdash;Et votre martyre, à vous, insensé... et mon martyre, à moi... combien
+ont-ils duré?</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle se repent... ma mère... mais elle se repent...</p>
+
+<p>&mdash;Elle redoute le châtiment de ses crimes... c'est là son repentir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... comédie... comédie... n'est-ce pas, ma mère?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, comédie... oui... ces vains remords sont une comédie sacrilége...
+jouée en face de la tombe qui l'attend.&mdash;Puis s'adressant à Ursule avec
+une indignation croissante:&mdash;Par terreur d'une punition éternelle, vous
+vous repentez depuis quelques heures... vous! Et pendant trois ans... ce
+malheureux, renfermé dans la solitude que vous lui avez faite, n'a pas
+été un jour... une heure... sans verser des larmes de sang!... Vous vous
+repentez un jour... vous!... et pendant trois ans... moi qui n'ai que
+lui... moi qui ne vis que pour lui... j'ai vu... j'ai partagé ses
+tortures, parce qu'une mère endure tous les maux dont elle ne peut pas
+consoler son enfant!... Et parce que vous venez crier&mdash;Grâce... tant de
+tourments seraient oubliés! Comment? les uns auraient vécu de joies
+mondaines et de plaisirs adultères... pendant que les autres vivaient de
+pleurs et de désespoirs solitaires... et parce que l'indigne créature
+qui a causé tous ces maux renierait le passé qui l'épouvante!...
+bourreaux et victimes deviendraient égaux devant le Seigneur? Non, non,
+pas de pitié pour vous sur la terre, pas de pitié pour vous dans le
+ciel!...</p>
+
+<p>M. Sécherin allait répondre.</p>
+
+<p>Ursule lui prit la main et dit en tournant avec peine sa tête du côté de
+sa belle-mère:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame! que puis-je faire... sinon me repentir? puis-je vaincre
+mes terreurs?... ai-je donc eu tort, mon Dieu! de vouloir avant de
+mourir demander pardon à ceux que j'avais offensés? Que peut faire une
+malheureuse créature que tout abandonne sur la terre, que tout menace...
+dans l'éternité, si ce n'est d'offrir en expiation... tout ce qu'elle
+peut offrir... la sincérité de ses remords?... Je vous ai fait bien du
+mal... madame... et aussi a votre fils... le meilleur des hommes... et
+aussi à Mathilde, qui avait été pour moi une s&oelig;ur... ma vie a été
+bien coupable... ma fin est criminelle... je suis maudite par vous...
+mon père apprendra ma mort sans regrets... le monde dira que je suis
+justement punie...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... justement punie,&mdash;répéta madame Sécherin d'une voix dure
+et légèrement altérée.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela pour me plaindre... seulement, madame... vous si
+sévère... mais si équitable... songez... que toute petite... j'ai été
+confiée à la plus méchante des femmes... Oh! par pitié, songez que
+pendant mon enfance, pendant ma jeunesse, cette femme a développé en moi
+les plus mauvais penchants; la haine, la jalousie, l'hypocrisie...</p>
+
+<p>&mdash;Votre cousine... aussi a été élevée par cette abominable femme...
+comparez sa vie à la vôtre!</p>
+
+<p>Ursule ne me laissa pas le temps de répondre et reprit doucement,
+pendant que son mari l'écoutait dans une sorte de douloureuse adoration:</p>
+
+<p>&mdash;Mon naturel était aussi mauvais que celui de Mathilde était bon:
+c'est pour cela que j'aurais eu besoin de nobles exemples... de sévères
+enseignements. Peut-être mes fautes... sont-elles dues à ma funeste
+éducation... car, je le sens, j'aurais pu être meilleure que je ne l'ai
+été,&mdash;dit-elle en me jetant un triste regard d'intelligence... Puis elle
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si j'avais pu vivre... ce n'est pas par un vain repentir que
+j'aurais réparé le mal que j'ai fait... mais il est trop tard... trop
+tard... Cela est vrai... madame.... Dieu a voulu qu'une mort criminelle
+terminât une vie coupable... personne ne priera pour moi... excepté les
+deux êtres que j'ai le plus outragés au monde...</p>
+
+<p>Les traits de madame Sécherin semblèrent perdre un peu de leur
+impassible dureté...</p>
+
+<p>Au lieu de jeter sur Ursule des regards courroucés, elle la contempla
+pendant quelques instants avec une sombre attention... peut-être émue
+malgré elle à l'aspect de cette malheureuse femme qu'elle avait laissée
+dans toute la fleur de la jeunesse et de la beauté, dans toute la fougue
+de son caractère altier, audacieux, et qu'elle retrouvait luttant contre
+une si terrible agonie.</p>
+
+<p>Ursule ne put supporter le regard fixe et pénétrant de sa belle-mère,
+toujours debout et muette à son chevet. Elle prit la main de son mari,
+qui pouvait à peine étouffer ses sanglots, et lui dit d'une voix de plus
+en plus affaiblie:</p>
+
+<p>&mdash;Ma vie et mes fautes ont causé quelquefois... un refroidissement
+passager entre votre mère et vous... mon ami; c'est mon plus douloureux
+remords... Faites... oh! je vous en supplie... que je sois au moins
+délivrée de celui-là... Je m'en irai moins malheureuse si je vous sais
+une consolation que jusqu'ici vous avez pu méconnaître... Alors vous
+voyant redevenu bon et tendre fils comme vous l'étiez, comme vous
+l'auriez toujours été sans moi, peut-être votre mère ressentira-t-elle
+un peu de pitié... en pensant à moi, qu'elle n'a pas cru devoir
+pardonner... à moi qui aurais vu mon heure dernière avec moins
+d'épouvante... si ses mains vénérables m'eussent bénie!... Mon ami... en
+ce moment solennel... faites-moi cette promesse sacrée... je vous en
+supplie...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le jure... je le jure...&mdash;dit M. Sécherin, éperdu de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette malheureuse ne peut pourtant pas mourir ainsi!&mdash;s'écria
+tout à coup madame Sécherin, dont les traits exprimaient enfin une pitié
+si longtemps combattue.&mdash;Elle ne peut pas mourir sans prières et sans
+prêtre!</p>
+
+<p>&mdash;L'Église repousse de son sein les suicides... je n'ai pas osé demander
+un prêtre,&mdash;dit Ursule d'une voix basse et tremblante.</p>
+
+<p>Madame Sécherin s'agenouilla lentement près de sa belle-fille; deux
+larmes sillonnèrent ses joues ridées; elle joignit les mains en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur... Seigneur... son repentir égale ses fautes... Je ne me sens
+plus la force de haïr... Puissiez-vous lui pardonner... comme je lui
+pardonne!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère... ma mère... oh! ma vie... toute ma vie... je le
+jure!&mdash;s'écria mon cousin.</p>
+
+<p>Et sans pouvoir rien ajouter, il couvrit de larmes et de baisers les
+mains de madame Sécherin.</p>
+
+<p>La figure d'Ursule rayonna un moment de surprise et de joie... Elle
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu! vous aurez pitié de moi... elle m'a pardonné!</p>
+
+<p>&mdash;Et je te bénirai, pauvre malheureuse femme! et je prierai pour toi...
+car on t'a perdue... oui... je veux le croire... je le crois... ton
+c&oelig;ur aurait été bon si on ne t'avait pas pervertie si jeune...</p>
+
+<p>Et madame Sécherin prit la tête d'Ursule entre ses deux mains
+tremblantes, et la baisa au front.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! permettez-moi... une fois... pour la première et pour la dernière
+fois... de vous appeler... ma mère... A cette heure... ce mot serait si
+doux à mes lèvres... Il me semble qu'il m'aiderait à mourir avec moins
+d'amertume...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je suis ta mère... Mon c&oelig;ur se déchire aussi à la
+fin!&mdash;s'écria madame Sécherin avec une profonde émotion...&mdash;Moi aussi
+j'ai des regrets, et il n'est plus temps... peut-être me suis-je montrée
+trop inflexible... j'aurais dû te traiter comme ma fille... et ne pas te
+fermer à jamais la voie du salut par une sévérité trop grande.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma mère... vous avez sauvé mon âme du désespoir... à mon heure
+dernière.. oh! ma mère... je vous laisse votre fils... digne de votre
+tendresse...&mdash;dit Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui... ici je le jure... ma vie... ma vie entière sera partagée
+entre ton souvenir et mon adoration pour ma mère,&mdash;s'écria M.
+Sécherin;&mdash;mais Dieu ne permettra pas maintenant que tu meures... il te
+donnera le temps du réparer tes fautes... de me rendre heureux... il
+aura pitié de moi, qui ai tant souffert, et de ma pauvre mère, qui a
+tant souffert aussi. Maintenant que tu es sa fille... qu'elle t'a
+pardonné... maintenant que nous pouvons être tous heureux, Dieu ne
+voudra plus que tu meures... n'est-ce pas, ma mère?</p>
+
+<p>Les forces d'Ursule étaient épuisées.</p>
+
+<p>Cette dernière secousse l'acheva.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère,&mdash;dit-elle d'une voix mourante,&mdash;je voudrais... appuyer... ma
+tête... sur votre... sein...</p>
+
+<p>Madame Sécherin se pencha sur le canapé, souleva un peu les épaules
+d'Ursule, et la serra dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami... votre main... Mathilde... la tienne.</p>
+
+<p>Hélas! elle était glacée, sa pauvre main défaillante. Elle n'eut pas la
+force de serrer la mienne.</p>
+
+<p>Ursule reprit en s'affaiblissant de plus en plus:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant... adieu... et pour jamais... adieu... Pardonnez-moi mes
+offenses, ma mère... mon ami... Mathilde... Priez pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille... ma fille... je te bénis...&mdash;s'écria madame Sécherin d'une
+voix solennelle en posant ses mains vénérables sur le front d'Ursule.</p>
+
+<p>Ursule mourut.</p>
+
+<p>M. Sécherin, après des transports de désespoir furieux, tomba dans un
+état d'insensibilité, d'anéantissement complet. Il semblait ne rien
+voir, ne rien entendre; il agissait machinalement et sans dire une
+parole.</p>
+
+<p>J'aidai madame Sécherin à rendre à Ursule un dernier et funèbre devoir.</p>
+
+<p>Nous passâmes la nuit en prières auprès de son cercueil.</p>
+
+<p>Le père d'Ursule n'avait jamais voulu la revoir depuis qu'elle avait
+quitté son mari, et il était parti depuis longtemps pour un voyage en
+Allemagne.</p>
+
+<p>Voulant, de peur de scandale, ne pas ébruiter cette sinistre mort, et ne
+sachant à qui m'adresser pour les tristes formalités du décès, je priai
+le docteur Gérard, dont j'avais déjà éprouvé la discrétion, de se
+charger de ce pénible soin.</p>
+
+<p>Ainsi qu'Ursule m'en avait prié, je brûlai les papiers que je trouvai
+dans son secrétaire.</p>
+
+<p>A la dimension de l'enveloppe, il me parut qu'elle devait renfermer
+aussi les feuillets de l'album sur lequel ma cousine avait écrit
+quelques détails de sa vie, et dont M. Lugarto m'avait envoyé une copie
+due sans doute à l'infidélité de la femme de chambre d'Ursule.</p>
+
+<p>Cette fille, créature de M. Lugarto, avait-elle abandonné sa maîtresse
+depuis ou avant son empoisonnement? je l'ignorais.</p>
+
+<p>Heureusement pour M. Sécherin, il resta dans un complet égarement,
+absolument étranger à ce qui se passait autour de lui.</p>
+
+<p>Sa mère le conduisit dans la chambre d'Ursule; il s'assit sur son lit
+les bras croisés, les yeux fixes, et resta ainsi longtemps muet,
+immobile.</p>
+
+<p>Pourtant il vint plusieurs fois la nuit pendant que nous priions avec sa
+mère, s'agenouiller comme nous; mais il semblait nous imiter
+machinalement et ne pas comprendre ce qu'il faisait: son regard était
+toujours égaré, ou il s'en retournait dans sa chambre sans dire une
+parole.</p>
+
+<p>Vers le matin, tombant de fatigue et de sommeil, il s'endormit dans un
+fauteuil.</p>
+
+<p>Usant de son droit avec une rigueur peut-être extrême, l'Église avait
+refusé de recevoir le corps d'Ursule, qui fut directement conduit au
+cimetière.</p>
+
+<p>Je ne voulus pas quitter cette triste demeure avant que tout ne fût
+accompli.</p>
+
+<p>De ma vie... oh! de ma vie je n'oublierai ce tableau déchirant.</p>
+
+<p>C'était au milieu de l'automne, par une matinée sombre, voilée de
+brouillard.</p>
+
+<p>Une dernière fois, madame Sécherin et moi, nous allâmes prier près de ce
+pauvre cercueil exposé dans une espèce d'antichambre du rez-de-chaussée
+obscur et délabré qui s'ouvrait sur le petit jardin inculte.</p>
+
+<p>Il n'y avait là ni prêtre, ni eau sainte, ni chapelle ardente... rien
+enfin ne voilait l'horrible nudité de cette mort...</p>
+
+<p>Au dehors un silence profond, seulement interrompu par le sifflement du
+vent qui gémissait à travers les arbres, dont les feuilles jaunies,
+emportées par de fortes rafales, venaient tomber jusqu'à nos pieds...</p>
+
+<p>Hélas! malgré moi, malgré la lugubre solennité de cette scène, je ne pus
+m'empêcher de songer que la dernière fois que j'avais rencontré Ursule,
+ç'avait été dans une fête, où je l'avais vue éclatante de jeunesse et de
+beauté, ravissante d'esprit, de grâce et de charme..... environnée
+d'hommages....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Blondeau, que j'avais envoyé chercher, vint nous avertir que la funèbre
+voiture était arrivée. Je ne pus retenir mes sanglots.</p>
+
+<p>Je baisai pieusement le cercueil, et je rentrai avec madame Sécherin et
+Blondeau dans l'intérieur de l'appartement.</p>
+
+<p>Nous entendîmes des pas confus... quelques voix grossières... qui se
+turent un moment... puis une marche pesante, mesurée... et enfin le
+roulement sourd d'une voiture qui s'en allait lentement...</p>
+
+<p>Je voulus jeter un dernier regard d'adieu aux restes d'Ursule... Je
+soulevai le coin d'un rideau... Je vis le char mortuaire s'éloigner
+seul... tout seul... personne ne l'accompagnait...</p>
+
+<p>Il disparut... et puis ce fut tout...</p>
+
+<p>Il y eut un moment horrible... Le bruit sourd de cette funèbre voiture
+sembla retentir jusqu'au fond du c&oelig;ur de M. Sécherin... Il sortit de
+sa stupeur, jeta autour de lui des yeux égarés; puis se rappelant sans
+doute l'affreuse vérité, il tomba dans les bras de sa mère en poussant
+un cri déchirant.....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Aucun prêtre ne dit une dernière prière sur la fosse béante qui
+attendait cette infortunée, et qui fut comblée sur elle...</p>
+
+<p>Malheureuse Ursule... malheureuse victime de l'infernale méchanceté de
+mademoiselle de Maran, qui avait faussé, perverti cette nature énergique
+et puissante, afin d'en faire sûrement l'instrument de sa haine contre
+moi!</p>
+
+<p>Pauvre Ursule!... Oui, car, malgré ses égarements, il y avait en elle de
+généreux instincts: une âme capable d'éprouver si noblement l'amour ne
+peut pas être à tout jamais corrompue.</p>
+
+<p>Oh! oui, ce fut un affreux malheur pour elle d'avoir eu la pensée de sa
+réhabilitation alors qu'il était trop tard pour l'accomplir.</p>
+
+<p>Oui... Ursule eût marché avec sa persévérance et sa fermeté habituelles
+dans cette voie honorable et élevée; elle eût appliqué au bien tout le
+charme de sa séduction, toute l'énergie de son caractère. La malheureuse
+femme le disait bien: «Il n'y a qu'une volonté divine et vengeresse qui
+puisse faire briller un tel avenir à nos yeux, alors que la tombe va
+nous engloutir.».....</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Ce jour-là, avant de rentrer chez moi, j'entrai à Saint-Thomas-d'Aquin;
+j'allai à la sacristie; j'y trouvai heureusement un prêtre, je le priai
+de dire une messe pour le repos de l'âme d'Ursule, et j'y assistai...</p>
+
+<p>Hélas! en sortant de l'église, mes yeux se remplirent encore de larmes à
+l'aspect du bénitier où Ursule et moi, étant enfants, nous prenions
+l'eau sainte.</p>
+
+<p>Dans cette église, Ursule avait fait sa première communion avec moi...</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_XIII" id="H-CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h3>
+
+<h4>LES REGRETS.</h4>
+
+<p>M. Sécherin retourna à Rouvray avec sa mère.</p>
+
+<p>Tous deux étaient venus me voir avant leur départ; mon cousin, toujours
+plongé dans un sombre désespoir, parla peu; en me quittant, il me dit à
+voix basse et d'un air de farouche inquiétude:</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'on <i>ne me tue pas</i> votre mari avant la mort de ma mère!...
+Ah! c'est attendre bien longtemps la vengeance!...</p>
+
+<p>Il ne me laissa pas le temps de lui répondre, et alla reprendre le bras
+de madame Sécherin.</p>
+
+<p>Toute sa haine s'était concentrée sur mon mari. Cela ne pouvait être
+autrement: Ursule avait rejoint ce dernier à Paris; aux yeux du monde,
+comme aux yeux de M. Sécherin, M. de Lancry était le véritable auteur de
+la perte de ma cousine.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire que mon mari s'était absenté pour un voyage de
+quelques jours; il ne revint à Paris que le surlendemain de la mort
+d'Ursule.</p>
+
+<p>Je ne savais pas quelles seraient ses intentions à mon égard lorsqu'il
+aurait appris ce cruel événement.</p>
+
+<p>Je ne pouvais faire aucun projet; j'étais désormais en sa puissance. Mon
+retour volontaire auprès de lui avait à jamais rivé ma chaîne; pourtant
+ses dernières espérances détruites par le suicide d'Ursule, quel intérêt
+pouvait-il avoir à me garder auprès de lui?</p>
+
+<p>Je comptais d'ailleurs sur un moyen que je croyais presque infaillible
+pour obtenir ma liberté.</p>
+
+<p>Deux jours après le funeste événement, M. de Lancry entra un matin chez
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!&mdash;me dit-il,&mdash;vous devez être ravie, vengée!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Votre ennemie acharnée... Ursule... n'est-elle pas morte?... Ç'a a dû
+être un beau jour pour vous que celui-là!...</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai pieusement fermé les yeux, monsieur... Son repentir m'a fait
+tout oublier...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certes,&mdash;dit-il avec un sourire amer,&mdash;le pardon des injures,
+c'est fort édifiant, et votre cousine vous avait donné de quoi exercer
+votre magnanimité...</p>
+
+<p>Je restai stupéfaite, épouvantée en entendant mon mari parler ainsi
+d'une femme pour laquelle il avait tout sacrifié...</p>
+
+<p>Ses traits, loin d'exprimer le désespoir, révélaient... oserai-je le
+dire!... une sorte de sombre satisfaction...</p>
+
+<p>Je n'étais pas à la fin de mes étonnements... Le c&oelig;ur humain est un
+effrayant abîme.</p>
+
+<p>Après s'être promené quelques moments en silence, il reprit d'abord avec
+une ironie sanglante, puis bientôt avec une exaltation croissante et
+furieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Morte à vingt-cinq ans... morte... dans tout l'éclat de la jeunesse et
+de la beauté... Ah! moi aussi je suis bien vengé!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites là est horrible... Elle ne m'a jamais fait que du
+mal à moi... et je l'ai pleurée...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez pleurée!... Cela fait honneur à votre sensibilité, madame,
+et prouve de reste que les chagrins que vous affectiez, à propos de mon
+infidélité, étaient exagérés...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi qui sais ce que cette femme infernale m'a fait souffrir...
+mais moi qui n'ai pas votre générosité... je dis:&mdash;Ursule est morte...
+tant mieux!! je suis débarrassé de mon mauvais génie... elle ne sera
+plus à moi... mais elle ne sera plus à personne!! Je n'aurai plus à
+endurer les atroces contraintes d'une jalousie que je n'osais pas même
+exprimer... tant cette femme m'imposait... tant je redoutais l'amertume
+de ses sarcasmes!... Je ne serai plus tourmenté de cette idée fixe,
+brûlante, douloureuse... <i>où est-elle?... que fait-elle?</i> je n'aurai
+plus de ces accès de désespoir frénétique qui me transportaient lorsque
+depuis ma ruine je me disais:&mdash;A cette heure, peut-être, elle se rit de
+moi avec un rival heureux et riche... à cette heure, au sein du luxe et
+des plaisirs... elle se moque du niais qui, pour elle, s'est réduit à la
+misère...&mdash;Ursule est morte!! je suis donc enfin délivré d'une
+préoccupation incessante, odieuse, implacable comme un défi jeté à ma
+destinée... Oui, car j'aimais cette femme comme j'aimais le jeu!! oui,
+comme le jeu... elle était pour moi une source inépuisable d'émotions
+poignantes, désordonnées: la crainte, la rage, la haine, l'espoir,
+l'orgueil, l'extase du triomphe après des journées d'attente et d'espoir
+cent fois trompées... C'était comme le jeu... vous dis-je!... Ainsi
+qu'on risque des monceaux d'or sur une carte, je risquais des sommes
+immenses sur un de ses sourires! et comme au jeu... jamais les rares
+joies du gain ne compensaient pour moi les angoisses, les fureurs de la
+perte!! Ursule est morte!! je suis donc libre, enfin! Sans paraître
+stupide à mes propres yeux, je pourrai regretter un jour, non ses
+qualités, mais ses infernales séductions! Ursule est morte... bien
+morte! Depuis longues années je n'ai éprouvé un pareil épanouissement de
+l'âme!... C'en est donc fait de cette puissance mystérieuse,
+inexplicable, qui m'accablait, qui me brisait, qui m'anéantissait, qui
+me rendait faible, lâche, idiot!... Ursule est morte... je suis libre...
+je suis libre!... je ne serai plus le stupide et obéissant esclave de
+cette volonté de fer contre laquelle, moi si ferme toujours, je n'avais
+ni le pouvoir ni la force de lutter... Je ne m'indignerai plus de ma
+faiblesse invincible et abhorrée... Ursule est morte!... Il est donc
+éteint, à jamais éteint! ce regard implacable qui me fascinait, qui ne
+me laissait que la faculté d'exécuter en tremblant les désirs insensés
+de cette femme!!... Elle est morte!... Je n'entendrai plus sa voix
+altière et moqueuse, car cette horrible créature était la raillerie et
+l'insulte incarnées! Lorsque par ses outrages elle avait mis à vif et à
+sang toutes les plaies de mon amour-propre et de mon orgueil, lorsque
+seul je me débattais sous les douleurs atroces de cette torture morale,
+il me semblait entendre au loin son rire insolent répondre à mes
+imprécations... Elle est morte, enfin, elle est morte!... Béni donc soit
+Dieu qui la renvoie aux enfers... car elle fait croire à Dieu en faisant
+croire au démon!!...</p>
+
+<p>Je n'avais pas pu trouver une parole...</p>
+
+<p>Mon effroi avait augmenté avec les éclats de joie sauvage et féroce qui
+transportaient M. de Lancry.</p>
+
+<p>Telle devait être la fin de son fatal amour...</p>
+
+<p>Tels étaient les regrets que cette malheureuse femme devait laisser
+après elle...</p>
+
+<p>Pendant quelque temps encore M. de Lancry marcha avec agitation, puis il
+s'arrêta devant moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel était le riche heureux... ou l'heureux riche qui vivait avec
+elle lorsqu'elle est morte?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte pauvre et abandonnée de tous, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elle a voulu être pauvre, car l'argent ne me manquait pas
+quand elle m'a quitté... Pourquoi, depuis notre séparation, m'a-t-elle
+écrit souvent pour me donner des rendez-vous... auxquels elle ne venait
+jamais? se dit mon mari en se parlant à lui-même. Puis il ajouta en
+s'adressant à moi, avec un sourire dédaigneux:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez sans doute faire l'ennemie généreuse pour rester fidèle à
+votre rôle de femme supérieure, de femme sublime... Eh bien! pour rendre
+votre générosité plus méritoire encore, je suis content de vous
+apprendre qu'Ursule vous haïssait si fort que c'est à son instigation
+que je vous ai ordonné de revenir chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Le motif qui vous avait imposé cette obligation n'existant plus,
+monsieur, vous me permettrez sans doute maintenant de vivre seule... Si
+odieuse qu'elle fût, vous aviez au moins une raison pour me retenir près
+de vous, tandis que maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant j'ai une autre raison de vous retenir,&mdash;me dit-il
+brusquement avec un sourire méchant.</p>
+
+<p>Je crus comprendre où il voulait en venir. Il m'avait plusieurs fois
+parlé de mes diamants... Bien décidée à les lui abandonner en partie
+s'il me rendait la liberté avec les garanties suffisantes, c'est-à-dire
+par une séparation légale, je crus pourtant prudent d'attendre cette
+demande de sa part, au lieu de la provoquer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, monsieur,&mdash;lui dis-je,&mdash;pour quelle raison vous
+me garderiez plus longtemps près de vous... Tout à l'heure, en énumérant
+vos griefs contre Ursule, vous n'avez pas dit que ce funeste amour vous
+avait rendu envers moi d'une cruauté inouïe. Je ne vous fais pas un
+reproche, monsieur; je préfère cette indifférence, elle me fait espérer
+que vous ne mettrez aucun obstacle sérieux à notre séparation.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, madame... je refuse justement de vous laisser libre
+à cause de mon indifférence à votre sujet... oui, de mon indifférence...
+pour ne pas dire plus.</p>
+
+<p>&mdash;La haine sans doute, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, madame, la haine! Au point où nous en sommes, vous
+devez tout savoir... Oui, maintenant j'ai de la haine contre vous...
+Cela vous étonne?... Écoutez-moi... vous apprendrez ce que je vous suis,
+ce que vous m'êtes; alors vous ne me ferez plus de demandes ridicules,
+alors vous ne vous bercerez plus d'espérances chimériques. Résumons les
+faits. Vous m'avez apporté une belle fortune, vous étiez un ange de
+douceur, de résignation et de vertu... je vous ai épousée... sans
+amour... Il s'agit à cette heure de parler avec franchise.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps, monsieur, que vous ne dissimulez plus... Mais à quoi
+bon?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le savoir...&mdash;me dit-il en m'interrompant.&mdash;Je vous ai donc
+épousée sans amour; vous étiez une riche héritière, j'ai joué mon rôle
+en vous débitant le phébus qu'on débite en pareil cas. Vous m'avez cru,
+parce qu'il vous plaisait de me croire; vous étiez charmante, notre lune
+de miel s'était levée et a duré ce qu'elle a pu durer. L'amour passé...
+il m'était resté pour vous une forte de douce compassion... vous étiez
+bonne, soumise, résignée; pour rien vous pleuriez, cela n'était pas
+gai... mais cela était attendrissant... et me touchait quelquefois si
+vivement que, lors des obsessions de Lugarto, j'ai tout risqué pour vous
+délivrer de cet... infidèle ami... Plus tard, lors de vos jalousies
+contre Ursule, l'état toujours intéressant dans lequel vous vous êtes
+trouvée, vos larmes, votre profond chagrin, votre amour qui ne
+faiblissait pas... tout cela m'a encore apitoyé... Vous l'avez vu, j'ai
+eu quelques bons et honnêtes retours, même quelques <i>vertueuses</i>
+résolutions; mais alors vous étiez encore riche, mais alors vous étiez
+toujours humble, toujours tendre et aimante.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tout fait, monsieur, pour anéantir cette richesse et cet
+amour.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, vous n'avez plus ni amour ni richesse. C'est là justement où
+je veux en venir. Les temps ont donc changé: de votre fortune, il ne
+reste rien; que ce soit de votre faute ou non, il n'importe, le fait
+existe; vous êtes ruinée. Ce n'est pas tout; non-seulement vous êtes
+ruinée, mais vous ne m'aimez plus, et vous en aimez un autre;
+non-seulement vous en aimez un autre, mais vous m'exécrez, mais vous
+avez ameuté contre moi toutes les prudes de votre connaissance. Or,
+franchement, à cette heure, qu'êtes-vous donc pour moi? Une femme
+pauvre, hostile, et d'une vertu au moins douteuse; il vous reste votre
+beauté, c'est vrai... mais je ne vous ferai pas l'injure de la compter
+pour quelque chose. Aux termes où nous en sommes maintenant, madame, je
+vous demande ce que vous pouvez raisonnablement attendre de moi, si,
+comme cela se doit et se fait... on mesure les égards à la valeur des
+gens?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes parfaitement logique, monsieur; je terminerai, si vous le
+voulez, l'exposé de votre situation envers moi... Si j'étais seulement
+pauvre, soumise et dévouée à vos moindres volontés, vous me feriez
+peut-être la grâce d'être seulement indifférent à mon égard; mais comme
+le hasard m'a appris vos bassesses, comme j'ai acquis le droit de vous
+mépriser ouvertement, votre haine a remplacé l'indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous déduisez et vous analysez à merveille, madame; je n'aurais pas
+mieux dit. Oui, quoique ruinée, vous auriez pu obtenir de moi...
+peut-être de l'intérêt, probablement de la compassion.. et assurément de
+l'indifférence... mais il fallait toujours rester aimante et résignée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes généreux... monsieur..</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame... mais je suis fort original. Je ne vous aimais pas
+d'amour, soit, mais il me plaisait de me voir adoré par vous; aussi...
+platonique ou non, votre liaison avec Rochegune, et surtout le choix de
+cet homme, que j'ai toujours exécré, a fait à mon orgueil une blessure
+incurable; cette blessure s'est envenimée jusqu'à causer ma haine
+violente contre vous... Vous me direz que Rochegune s'est outrageusement
+moqué de vous... son mariage le prouve de reste; mais cela ne me venge
+pas, moi, et il me reste un terrible compte à régler avec vous, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous sais gré de cette confiance, monsieur; c'est me dire que je
+dois de votre part m'attendre à tout.</p>
+
+<p>&mdash;A peu près, madame.</p>
+
+<p>&mdash;De la sorte, monsieur, les questions les plus délicates peuvent se
+poser nettement... Selon votre droit, vous avez fait vendre tout ce qui
+meublait le pavillon que j'occupais chez madame de Richeville, mon
+argenterie, mes tableaux; vous avez dissipé cet argent, je le suppose,
+car jusqu'ici j'ai vécu de quelques économies qui me restaient, et qui
+sont épuisées. Puis-je savoir, monsieur, vos projets pour l'avenir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Vous persistez à vouloir me garder près de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Malgré la mort d'Ursule?</p>
+
+<p>&mdash;Malgré la mort d'Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;Et quels seront mes moyens d'existence, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;J'y pourvoirai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y pourvoirez!... Comment cela, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Il m'importe beaucoup, monsieur! Il y a des ressources que je ne
+partagerais jamais avec vous... celles de la bassesse...</p>
+
+<p>&mdash;Madame!!!... mais je me contiens... Pour me parler ainsi dans ce
+moment, il faut que vous soyez folle...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas folle, monsieur; je vais être forcée de vous dire à peu
+près ce que je vous ai déjà dit lors de notre première entrevue chez
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est une redite... à quoi bon, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux au moins essayer de me délivrer de l'horrible chaîne qui pèse
+sur moi, monsieur... c'est bien naturel. Vous vous êtes souvent informé
+près de moi de ce qu'étaient devenus mes diamants?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Mes diamants valent?...</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante mille écus environ.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, la moitié de cette somme est à vous si vous voulez
+consentir à une séparation égale... le reste me suffira...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais, comme vous, madame, tomber dans les redites: je ne veux pas
+de la moitié du prix de vos diamants, et je veux vous garder avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur... je ne puis pourtant... vous offrir davantage... il
+faut bien que je vive, moi...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'offririez les cinquante mille écus, que je refuserais.</p>
+
+<p>Une idée effrayante me traversa l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous avez comme moi de nombreuses preuves de la présence de
+M. Lugarto à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Après, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez mille motifs de haïr cet homme, je le sais... mais vous
+aimez l'argent... presque autant que vous m'exécrez, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Après, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est bien riche, monsieur... comme vous, il me hait!... comme
+vous, il a un terrible compte à régler avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Après, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Réduit comme vous l'êtes à la détresse, si vous refusez la somme que
+je vous offre, c'est que vous avez d'autres espérances.</p>
+
+<p>&mdash;Après, madame?</p>
+
+<p>Exaspérée par cet horrible sang-froid, par mon indignation, par mon
+effroi, je m'écriai:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, je vous crois capable de tout envers moi, si M.
+Lugarto... vous paye pour me garder près de vous... plus cher que je ne
+puis vous payer pour me délivrer de vous!</p>
+
+<p>M. de Lancry me jeta un regard lent et cruel, mais sa physionomie ne
+trahit pas la moindre émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne manquez pas d'une certaine perspicacité, madame... et je vous
+plains... C'est un don funeste; il nous donne la prévision des malheurs,
+et non le pouvoir de les éviter. Je vous l'avouerai donc, il se peut que
+vos craintes ne soient pas exagérées... Mais que pouvez-vous faire?...
+Pour vous donner une idée de l'obéissance passive à laquelle vous êtes
+réduite, supposez que demain matin vous voyiez arriver à votre porte une
+berline de voyage: je vous offre mon bras, je vous fais monter en
+voiture, en vous ordonnant de laisser ici votre éternelle Blondeau, bien
+entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Je refuserais de partir, monsieur, et de me séparer d'une femme dont
+je connais la fidélité à toute épreuve...</p>
+
+<p>&mdash;Vous refuseriez, soit; mais de par la loi, qui vous aurait bien
+obligée de me suivre ici, rue de Bourgogne, vous seriez obligée de me
+suivre partout où bon me semblera... Continuons la supposition. Nous
+nous mettons en route: à cinq ou six relais d'ici, nous retrouvons un de
+mes plus anciens amis ou ennemis... peu importe... il me plaît d'en
+faire mon compagnon de voyage... Qu'avez-vous encore à dire?... La loi
+limite-t-elle le nombre et le choix de mes amis? La loi m'interdit-elle
+le pardon des injures? Je vous dis cela dans le cas où, par exemple, il
+s'agirait de Lugarto... Vous êtes épouvantée... vous n'avez rien à
+répondre, c'est tout simple. Je continue ma supposition... Nous sortons
+de France et nous allons habiter une magnifique villa que possède
+Lugarto à Florence. Qu'avez vous encore à objecter?... Rien... Il me
+plaît de m'établir en pays étranger, vous devez me suivre, toujours me
+suivre... La loi tiendra-t-elle compte de vos antipathies?... Vous voyez
+donc que vous êtes folle en parlant de vos volontés. Il vous est défendu
+d'avoir des volontés; vous ne pouvez qu'obéir aux miennes, qui sont
+votre destinée, telle que l'a voulu la haine de votre tante. Et voyez le
+hasard... il se trouve justement qu'au moment où mademoiselle de Maran,
+accablée par l'âge et les infirmités, ne pouvait plus vous poursuivre
+avec la même énergie, vous avez pris comme à tâche de m'irriter contre
+vous, et de tout faire pour m'exaspérer! Vous dites que j'aime beaucoup
+l'argent, madame, et que je suis capable de tout, pourvu que l'on me
+paye... Vous avez raison: la prodigalité a cela de bon ou de fâcheux,
+que c'est un vice immortel. J'aurais à cette heure autant de plaisir à
+mener de nouveau une vie splendide que si je ne faisais que d'entrer
+dans le monde. Le jeu, les chevaux, les femmes, la table, le luxe,
+j'aime encore tout cela avec l'ardeur d'un enfant de dix-huit ans, avec
+une ardeur d'autant plus dévorante que mon inconcevable passion pour
+votre infernale cousine m'empêchait de jouir des prodigalités dont je
+l'entourais: c'était un festin que je donnais et auquel je ne prenais
+point part; en un mot, celui qui à cette heure me mettrait à même de
+sacrifier largement à mes idoles chéries, non plus ici, mais ailleurs,
+car j'ai Paris en horreur; en un mot, celui-là qui, à sa générosité sans
+bornes, ne mettrait d'autre condition que celle de vous traîner à ma
+suite, à celui-là je dirais: Oui, oui, mille fois oui, celui là fût-il
+Lugarto! Tout ceci vous étonne un peu... méditez ce langage à votre
+aise; consultez même vos gens de loi si vous le voulez, et vous verrez
+que, quel que soit l'avenir que le sort vous réserve, il faudra vous y
+soumettre aveuglément... Il est impossible, j'espère, d'agir plus
+franchement que je ne le fais... En un mot, et pour vous laisser sur une
+idée agréable, je vous préviens qu'il est fort possible que les susdits
+projets de voyage se réalisent très-prochainement... après-demain,
+peut-être...</p>
+
+<p>En disant ces mots, M. de Lancry me laissa seule.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_XIV" id="H-CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h3>
+
+<h4>LA SAINTE-CLAIRE.</h4>
+
+<p>Mon entretien avec M. de Lancry, l'effroi que me causèrent ses menaces,
+déterminèrent sans doute l'explosion d'une maladie dont le germe
+existait en moi.</p>
+
+<p>Depuis assez longtemps je souffrais d'une fièvre lente, toujours
+négligée; les événements s'étaient tellement pressés, j'avais été forcée
+d'y prendre une part si active, toutes mes facultés avaient été si
+violemment surexcitées depuis la première maladie d'Emma jusqu'à son
+mariage et jusqu'à la mort d'Ursule, que je n'avais pour ainsi dire pas
+eu le temps d'être malade.</p>
+
+<p>Et puis enfin... par cela même que mon sacrifice avait été grand...
+qu'il me comptait peut-être aux yeux de Dieu, il n'en avait été... il
+n'en était que plus douloureux... Mon amour pour M. de Rochegune n'avait
+rien perdu de sa force... ma seule consolation était dans les assurances
+qu'il me donnait que ce sentiment demeurait <i>unique</i> dans son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Je devais tôt ou tard me ressentir de tant de chagrins; je sentais déjà
+sourdre en moi une grande indisposition; je disais à ma pauvre Blondeau,
+qui s'étonnait de mon courage:&mdash;Ne te réjouis pas encore; dès que je
+n'aurai plus de vives préoccupations, je crains une violente réaction du
+physique sur le moral; jusqu'à présent je me suis soutenue par mon
+énergie, j'ai peur que cette force factice ne me manque tout à coup.</p>
+
+<p>Je ne me trompais pas; seulement cette secousse fut amenée, non par la
+cessation de mes inquiétudes, mais par ma dernière conversation avec M.
+de Lancry.</p>
+
+<p>Ainsi s'expliquait le sens d'un passage d'une des lettres de M. Lugarto,
+où il me disait qu'il <i>créerait à mon mari d'impérieuses raisons de ne
+pas m'abandonner, et que l'avenir devait m'épouvanter</i>.</p>
+
+<p>M. de Lancry était sans ressources, M. Lugarto lui offrait sans doute
+beaucoup d'argent pour le forcer à m'emmener avec lui; je n'ose dire
+toutes mes frayeurs à cette pensée, connaissant la dégradation où était
+tombé M. de Lancry, son amour de l'or, sa haine contre moi, et surtout
+l'atroce méchanceté de M. Lugarto, qui depuis si longtemps me
+poursuivait de sa vengeance.</p>
+
+<p>Je n'en doute pas, ces nouvelles frayeurs me causèrent une dernière
+commotion à laquelle je ne pus résister.</p>
+
+<p>A peine M. de Lancry m'eut-il quittée que je tombai dans d'horribles
+convulsions suivies d'une violente fièvre cérébrale.</p>
+
+<p>Je fus, à ce que me dirent Blondeau et le bon docteur Gérard, pendant
+quinze jours dans un état désespéré. M. de Lancry disparut le
+surlendemain du jour où j'étais tombée malade, en laissant une lettre
+pour moi dans laquelle il m'annonçait brièvement que ma maladie
+changeait tous ses projets et qu'il allait voyager en Italie.</p>
+
+<p>Cette preuve de cruelle insensibilité ne m'étonna ni ne m'affecta.</p>
+
+<p>Ma pauvre Blondeau avait écrit à madame de Richeville l'état alarmant
+dans lequel je me trouvais. Cette excellente amie était aussitôt revenue
+à Paris avec Emma et M. de Rochegune. On ne pouvait songer à me
+transporter hors de mon petit appartement de la rue de Bourgogne. Madame
+de Richeville s'y établit et ne me quitta que lorsque je pus aller avec
+elle passer à Maran le temps de ma convalescence.</p>
+
+<p>Chaque jour Emma resta plusieurs heures auprès de moi, jusqu'à ma
+complète guérison. Je n'ai pas besoin de dire de quelles tendres
+attentions je fus entourée, et par quel admirable dévouement Emma me
+prouva sa reconnaissance de ce que j'avais fait autrefois pour elle.</p>
+
+<p>Ma fièvre cérébrale s'était compliquée d'une fièvre pernicieuse, dont la
+guérison dura environ quatre mois. Je ne pus partir pour Maran qu'à la
+fin de l'hiver.</p>
+
+<p>Vers le milieu de l'été de 1837, j'habitais donc cette terre; j'étais
+sinon complétement rétablie, du moins hors de convalescence. Il me
+restait une grande pâleur, beaucoup de faiblesse et une extrême
+sensibilité nerveuse. Le docteur Gérard avait regardé comme absolument
+indispensable que j'allasse passer l'automne et l'hiver suivants dans le
+Midi.</p>
+
+<p>J'étais revenue à Maran avec de bien tristes ressouvenirs; j'y avais
+tant souffert! Mais depuis ma convalescence, madame de Richeville y
+habitait avec moi. M. de Rochegune et Emma vinrent nous y rejoindre plus
+tard, et ces tendres attentions suffirent pour adoucir l'amertume des
+pensées qui de temps en temps venaient m'assaillir.</p>
+
+<p>Il me fallut pourtant du courage, de la force, de la résignation, pour
+comprimer la triste impression que me causait quelquefois malgré moi
+l'affectueux attachement de M. de Rochegune pour Emma. Ce mariage avait
+été le but de tous mes désirs, j'aurais été la plus malheureuse des
+femmes de ne pas le voir s'accomplir, et je ne pouvais m'empêcher
+d'éprouver de cruels, d'amers regrets.</p>
+
+<p>Hélas! aigrie par tant de chagrins, je perdais sans doute mon élévation
+première; la vue du bonheur d'Emma, de madame de Richeville, auquel
+j'avais tant contribué, me ravissait toujours, mais il me faisait aussi
+songer à la vie malheureuse à laquelle j'étais réduite.</p>
+
+<p>Je ne pouvais m'empêcher de faire souvent un douloureux retour sur
+moi-même, en contemplant les gens heureux, non pour les jalouser, grand
+Dieu! mais pour pleurer ma misère, hélas!... oui... ma misère, car pour
+être cachée, pour être morte à tous les yeux, ma passion n'en était pas
+moins profonde... J'aimais... j'aimais toujours M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Nous devions célébrer entre nous, à Maran, la Sainte-Claire, fête de
+madame de Richeville, le 12 août 1837.</p>
+
+<p>On verra par quel motif je ne puis oublier ni cette date ni cette
+journée.</p>
+
+<p>Il était onze heures du matin, il faisait un soleil radieux; je me
+promenais dans une des allées du parc les plus touffues; elle
+aboutissait à l'aile du château où se trouvait l'appartement de madame
+de Richeville. La duchesse se levait ordinairement assez tard;
+j'attendais Emma, qui devait venir me prendre pour aller souhaiter la
+fête à sa mère, et lui porter un gros bouquet de roses et de pervenches,
+ses deux fleurs de prédilection, que nous devions cueillir nous-mêmes.</p>
+
+<p>Je vis venir M. de Rochegune, je lui tendis la main.</p>
+
+<p>&mdash;Quel beau jour pour la fête de notre amie!&mdash;lui dis-je en
+souriant;&mdash;puis lui montrant les fleurs que je tenais à la main,
+j'ajoutai:&mdash;Le bouquet d'Emma est-il aussi beau que celui-ci?</p>
+
+<p>&mdash;Elle finit le sien en mettant au pillage une des corbeilles du petit
+parterre... Il n'y a rien de plus charmant que de la voir s'escrimer
+ainsi au milieu de ce massif de rosiers <i>du roi</i> tout trempés de rosée.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que vous lui avez fait à ce propos un délicieux madrigal? Et
+encore non,&mdash;lui dis-je,&mdash;l'incarnat de ses joues est si fin, que ce
+serait faire injure à Emma que de la comparer à une rose <i>du roi</i>. Cela
+serait dire <i>rougeur</i> au lieu de délicate <i>fraîcheur</i>; une rose thé du
+Bengale... à la bonne heure, telle est la seule comparaison qu'elle
+puisse accepter.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, ma pauvre Mathilde,&mdash;dit-il en me regardant avec
+intérêt,&mdash;quand pourra-t-on vous comparer à autre chose qu'à un beau
+lis? quand votre pâleur se nuancera-t-elle d'un peu de carmin?</p>
+
+<p>&mdash;M. Gérard compte beaucoup sur mon séjour dans le Midi pour me remettre
+tout à fait, et j'y compte aussi, mon ami.</p>
+
+<p>Il me regarda avec attention, et me dit en secouant tristement la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Serez-vous donc la seule parmi nous qui ne soyez pas heureuse, vous à
+qui nous devons la félicité dont nous jouissons?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, quelle idée! Ma pâleur n'est-elle pas naturelle après une
+longue maladie?...</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, vous ne pouvez pas en convenir... votre mari vous
+tourmente... Jamais vous ne recevez de ses nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Il écrit généralement très-peu... et puis le service des postes
+d'Italie se fait mal, dit-on...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mathilde... Mathilde...&mdash;ajouta-t-il en soupirant.&mdash;J'en reviens
+toujours là... comment a-t-il pu vous quitter au moment où vous étiez
+tombée si gravement malade? Il n'y a pas d'affaire d'intérêt qui puisse
+motiver une pareille conduite!</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, je vous le répète, il s'agissait, m'a-t-il dit, d'une créance
+considérable sur laquelle il ne comptait plus, et qui, dans notre
+position actuelle, devient fort importante: je dis notre position,
+puisque, suivant l'avis de madame de Richeville et le vôtre, j'ai caché
+à M. de Lancry la conservation de cette terre, dans la crainte que ses
+idées de prodigalité ne lui reprennent; une fois que je le verrai
+corrigé par l'adversité, je lui avouerai que nous avons cette ressource.
+A cette heure, il ignore que nous la possédions; il est donc tout simple
+qu'il se soit occupé très-activement de cette affaire.</p>
+
+<p>M. de Rochegune secoua la tête d'un air incrédule.</p>
+
+<p>Je mentais mal sans doute, mais je n'avais pas pu imaginer d'autre
+prétexte au départ de M. de Lancry.</p>
+
+<p>Laisser pénétrer à M. de Rochegune dans quels termes j'en étais avec mon
+mari pouvait éveiller ses soupçons et le mettre sur la voie de mon
+dévouement pour Emma, ce que je voulais éviter à tout prix depuis que
+j'avais sagement renoncé à mon dessein de tout révéler à M. de
+Rochegune.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien vous croire,&mdash;reprit M. de Rochegune avec un
+soupir,&mdash;vous me répondez toujours ainsi quand je vous parle de M. de
+Lancry; mais je ne sais pourquoi il me semble que sa conduite envers
+vous cache quelque mystère!... Je crains que vous ne soyez pas
+heureuse... non, vous n'êtes pas heureuse... vous avez été dupe de votre
+noble c&oelig;ur, comme votre mari peut-être a été dupe de ses bonnes
+résolutions... Pendant quelque temps j'admets qu'il se soit sincèrement
+repenti, mais ses anciennes habitudes auront repris le dessus, et il
+aura mieux aimé sans doute mener je ne sais quelle existence aventureuse
+que de vivre obscurément auprès de vous... Et puis... Mais, tenez,
+Mathilde... ne parlons plus de cela... je ne veux pas dire tout ce que
+je pense... je me trompe sans doute et je vous affligerais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, mon ami, ne parlons plus de cela... n'ayez aucune
+inquiétude... Quelquefois seulement, bien que je connaisse la paresse
+habituelle de M. de Lancry, je m'inquiète de ne pas avoir de ses
+nouvelles... voilà ce qui m'attriste. Pour chasser ces vilaines idées,
+parlons de vous et d'Emma, de vos projets.</p>
+
+<p>&mdash;Parlons de nous, c'est encore parler de vous, nous vous devons
+tant!... Quant à moi, jamais ma vie n'a été plus calme, plus douce, plus
+sereine; et puis Emma est si heureuse... de si peu!!! Quelquefois,
+pauvre enfant... je me reproche de ne pas assez faire pour elle... je
+suis presque confus de la voir si satisfaite et contente.</p>
+
+<p>&mdash;En parlant si modestement du bonheur que vous donnez, mon ami, vous
+êtes comme les grands poëtes, qui trouvent tout simple de faire
+très-facilement des &oelig;uvres magnifiques, et qui s'étonnent de voir
+l'admirable influence de ces ouvrages qui leur coûtent si peu.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous assure, Mathilde; j'ai l'air de tout donner, et je reçois
+beaucoup plus que je ne donne. Je suis très-heureux; je ne me sens pas
+vivre. Si je sors par hasard de ce délicieux état de calme et de
+confiante sécurité pour faire quelque projet, c'est pour y revenir
+bientôt avec un nouveau plaisir. Que vous dirai-je! cette vie n'a
+peut-être pas le grandiose, l'enthousiasme, les sublimes élancements de
+la passion, mais elle est paisible et riante. Après la vie que j'avais
+rêvé de partager avec vous, je n'en sais pas de plus agréable que
+celle-ci... Dans les premiers temps de mon mariage je désirais qu'un
+sentiment plus vif se développât en moi, maintenant je le regretterais;
+il ôterait à l'attachement que j'ai pour Emma ce caractère qui fait
+qu'il ne ressemble à aucun autre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, mon ami; l'espèce de culte profond qu'Emma ressent
+pour vous exclut pour ainsi dire de votre part tout retour <i>galant</i>. Que
+votre modestie ne s'alarme pas de cette comparaison; mais les dieux, si
+bons qu'ils soient, n'aiment pas de la même manière qu'ils sont aimés.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mathilde!&mdash;me dit-il en riant,&mdash;je sens la <i>griffe</i> de
+mademoiselle de Maran sous cette <i>divinisation</i> moqueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous estime trop pour exagérer vos louanges... Avouez qu'il y a du
+vrai dans ce que je vous dis, et que ma comparaison est aussi juste que
+peut l'être une comparaison.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne nie pas la folle idolâtrie d'Emma pour moi, il faudrait être
+aussi aveugle qu'ingrat; je nie seulement que je la mérite... Ou
+plutôt... tenez, je vais bien vous étonner, j'accepte votre comparaison
+tout entière, surtout à cause de ma <i>divinisation</i>...</p>
+
+<p>&mdash;C'est très-heureux,&mdash;lui dis-je en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'accepte non comme une louange, mais comme un blâme rempli de
+justesse et de raison.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon ami, expliquez-moi ce blâme, qui était bien loin de ma
+pensée, je vous assure.</p>
+
+<p>M. de Rochegune reprit d'un ton sérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Vous jugez de mon c&oelig;ur mieux que moi-même... Ces vagues reproches
+que je me faisais de ne pas faire assez pour Emma, n'ont pas d'autre
+cause que cette espèce de <i>divinisation</i> dont vous me pariez et à
+laquelle je me suis prêté... <i>Je me laisse aimer</i>... je vis trop en
+sultan... je suis comme ces faux dieux, qui, à force d'être adorés,
+finissent par croire à leur puissance et se persuadent qu'ils font
+beaucoup pour les pauvres humains en leur permettant de les idolâtrer...
+Sérieusement, Mathilde, vous m'éclairez; vous épargnez peut-être bien
+des larmes à Emma... Un jour elle aurait pu voir dans l'indolence de mon
+bonheur, ou de l'égoïsme, ou de la froideur, et j'aurais un remords
+éternel de causer le moindre chagrin à cet ange de bonté.</p>
+
+<p>&mdash;C'est maintenant moi qui pourrais vous reprocher d'être aussi méchant
+que mademoiselle de Maran,&mdash;dis-je en souriant;&mdash;je vous dis non un
+compliment, mais une chose vraie, et vous en faites une épigramme contre
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;A propos de mademoiselle de Maran, vous savez que sa paralysie est
+complète maintenant?&mdash;me dit M. de Rochegune;&mdash;mon vieux valet de
+chambre Stolk a été, je ne sais plus à quel propos, voir Servien, le
+maître-d'hôtel de votre tante. Il paraît que lui et tous ses gens la
+traitent indignement; ce qu'elle est obligée de supporter en enrageant,
+personne ne s'intéressant à elle...</p>
+
+<p>Notre conversation fut interrompue par Emma. Elle tenait un bouquet de
+roses d'une main, et de l'autre plusieurs lettres qu'elle remit à son
+mari en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Le courrier vient d'arriver. Voici vos lettres, mon ami.</p>
+
+<p>M. de Rochegune lui dit, en mettant les lettres dans sa poche:</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Richeville peut-elle nous recevoir, ma chère Emma?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, voilà plus d'une demi-heure qu'elle cause avec le bon abbé
+Dampierre.</p>
+
+<p>&mdash;Votre curé, dame châtelaine,&mdash;me dit M. de Rochegune.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est bien le meilleur et le plus pauvre des curés de
+campagne,&mdash;lui dis-je;&mdash;vous ne pouvez vous faire une idée de cette
+charité, de ce caractère vraiment évangéliques.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme il parle simplement et noblement!&mdash;dit Emma.&mdash;L'autre
+dimanche, à l'église, j'étais dans l'admiration. Tout ce qu'il disait
+était à la portée de ses paroissiens, et pourtant ce sermon aurait pu
+être tout aussi bien prononcé devant un roi et sa cour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il n'y a en effet rien de plus digne que la simplicité,&mdash;dit
+M. de Rochegune.&mdash;Je ne sais pas un homme d'une raison plus saine, d'un
+jugement plus sûr que ce bon abbé Dampierre. Ce que dit Emma est
+très-vrai: son langage serait partout remarquable, et il ne s'en doute
+pas; il s'ignore complétement... C'est l'un des hommes dont je fais le
+plus de cas... Cela est si rare, la grandeur dans la modestie!... C'est
+comme la grâce et la beauté dans la candeur... Bien entendu que je ne
+dis pas ceci pour vous, Emma; notre s&oelig;ur Mathilde ne me le
+pardonnerait pas; elle est jalouse de toutes les louanges qu'on vous
+adresse... quand elles ne sont pas d'elle.</p>
+
+<p>Pendant que M. de Rochegune parlait, Emma ne le quittait pas des yeux;
+ce n'était pas de l'amour, c'était une adoration passionnée de tous les
+moments. Elle ne vivait pas en elle, elle vivait en lui.</p>
+
+<p>Presque toujours après ces moments d'extase contemplative, pendant
+lesquels elle semblait aspirer le bonheur à longs traits, elle me jetait
+un regard de reconnaissance ineffable.</p>
+
+<p>Lorsque M. de Rochegune eut parlé, elle lui prit la main, et lui dit
+avec un accent enchanteur:</p>
+
+<p>&mdash;Notre s&oelig;ur Mathilde a raison... il n'y a qu'elle qui puisse me
+flatter d'une manière ravissante.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment... mieux que moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute... Vous, mon ami... vous me parlez de moi... Elle au
+contraire me parle de vous... et me dit que vous m'aimez... n'est-ce pas
+me louer au delà de toute expression?</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte ceci en ce sens que lorsque Mathilde me dit que vous
+m'aimez... elle me loue aussi au delà de toute expression....</p>
+
+<p>Emma secoua sa jolie tête blonde et dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas la même chose... rien n'est plus simple que de
+vivre... on ne vous félicite de vivre que lorsqu'on vit heureuse......</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Nous passâmes une heureuse matinée avec madame de Richeville. Je priai
+M. l'abbé Dampierre de venir dîner avec nous pour célébrer cette petite
+fête de famille.</p>
+
+<p>Vers les trois heures, M. de Rochegune vint frapper à ma porte.</p>
+
+<p>Je fus surprise de sa pâleur et de la sombre expression de sa
+physionomie; il tenait une lettre ouverte à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde... on m'écrit d'Italie... je vous en prie,&mdash;me dit-il,&mdash;lisez
+ceci...</p>
+
+<p>Et il m'indiqua un passage de sa lettre qu'il me présentait.</p>
+
+<p>Voici ce que je lus...</p>
+
+<p>«...A mon arrivée à Naples on ne s'entretenait que du luxe effréné que
+Lugarto avait déployé dans cette ville, de ses débauches et de quelques
+abominables méchancetés dont le retentissement avait été tel que le roi
+l'avait chassé de ses États quelques jours avant mon arrivée, sans que
+le chargé d'affaires du Brésil eût fait la moindre réclamation, sachant
+parfaitement ce que valait, ce que méritait son indigne compatriote, qui
+est, du reste, généralement exécré et justement méprisé de ses
+nationaux. Ceci ne m'étonna pas du tout, car je connaissais Lugarto de
+longue date; mais ce qui me renversa... mais ce que je n'aurais pu
+croire, si notre ambassadeur ne me l'avait certifié, c'est que l'ami
+intime, le compagnon de débauche de Lugarto était le vicomte de Lancry,
+qui s'était autrefois battu pour un motif très-sérieux que l'on m'a
+raconté, car je n'étais pas à Paris à cette époque. On dit M. de Lancry
+complétement ruiné et absolument dans la dépendance de son ancien
+ennemi. Ils ont quitté Naples sur un bateau à vapeur affrété par
+Lugarto. Il n'y avait, dit-on, qu'une voix dans toute la ville pour leur
+souhaiter la réunion de tous les accidents qui peuvent rendre une
+traversée funeste.»</p>
+
+<p>Je laissai tomber la lettre sur mes genoux sans oser regarder M. de
+Rochegune.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mathilde!... vous m'avez trompé,&mdash;me dit-il avec un accent de
+profond reproche.&mdash;L'intimité de M. de Lancry avec ce monstre m'en dit
+plus que je ne voudrais en penser.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... oui.. je voulais vous le cacher... Ainsi que vous l'avez
+deviné, les bonnes résolutions de mon mari n'ont pas duré. Son retour
+avait été sincère... mais il s'est lassé de cette vie obscure et
+paisible... Je crois maintenant, comme vous, que la raison qu'il m'avait
+donnée pour s'en aller en Italie était un prétexte.</p>
+
+<p>&mdash;Et sa liaison avec ce monstre qui autrefois vous a tant poursuivie de
+sa haine,&mdash;s'écria-t-il,&mdash;comment la qualifierez-vous?</p>
+
+<p>Hélas! je n'osais, je ne pouvais lui dire les preuves récentes que
+j'avais encore eues de la haine opiniâtre de M. Lugarto, tant ces
+événements étaient liés à mon sacrifice pour Emma.</p>
+
+<p>Je ne répondis rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi,&mdash;s'écria M. de Rochegune avec une explosion de douloureuse
+indignation,&mdash;voilà pour quel homme vous m'avez sacrifié... Voilà pour
+quel homme vous avez renoncé au bonheur que je vous offrais, en
+m'engageant... à.</p>
+
+<p>Je l'interrompis.</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot de plus à ce sujet,&mdash;lui dis-je avec une fermeté qui lui
+imposa.&mdash;Ce n'est pas vous... vous qui oseriez maintenant exprimer un
+seul regret sur le passé... Ce serait horrible pour Emma, qui vous rend
+si heureux, ce serait outrageant pour moi... Que mon mari se conduise
+désormais bien ou mal envers moi, ce n'est pas la question.
+L'attachement que j'ai eu pour lui s'évanouirait demain, que je mourrais
+mille fois plutôt que d'oublier mes devoirs... je vous le jure par la
+mémoire de ma mère... Quant à vous... vous êtes incapable de laisser
+jamais supposer à cette malheureuse enfant que vous regrettez de l'avoir
+épousée. Vous connaissez son caractère... Songez-y, vous la tueriez...
+elle mourrait de désespoir...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est affreux,&mdash;dit-il en cachant sa tête dans ses mains. Et il
+sortit violemment.</p>
+
+<p>Je fus moins épouvantée en apprenant la réunion de M. de Lancry et de M.
+de Lugarto que de l'impression que cette nouvelle devait faire sur M. de
+Rochegune.</p>
+
+<p>Je le croyais incapable de laisser penser à Emma qu'il regrettait
+peut-être de l'avoir épousée, mais je tremblais qu'il ne se trahît
+malgré lui...</p>
+
+<p>Cette journée, si heureusement commencée, s'annonçait d'une manière
+fatale. Quelle triste fin elle devait avoir!</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_XV" id="H-CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h3>
+
+<h4>L'ABBÉ DAMPIERRE.</h4>
+
+<p>M. de Rochegune avait été assez maître de lui pour ne rien laisser
+pénétrer des émotions qui l'agitaient.</p>
+
+<p>Nous étions réunis après dîner dans le petit salon d'été, M. l'abbé
+Dampierre, madame de Richeville, Emma et moi.</p>
+
+<p>L'abbé Dampierre était un vieillard à cheveux blancs, d'une physionomie
+imposante; sa voix pleine, sonore, donnait un accent de gravité à ses
+moindres paroles.</p>
+
+<p>Je vois encore cette scène.</p>
+
+<p>Au fond du salon, madame de Richeville, assise sur un divan, avait
+l'abbé auprès d'elle; j'étais séparée d'Emma par la table sur laquelle
+on servait le café.</p>
+
+<p>M. de Rochegune venait de sortir pour répondre à quelques lettres; la
+malle-poste de Tours à Paris passait à neuf heures du soir, on pouvait
+ainsi répondre courrier par courrier aux lettres reçues le matin.</p>
+
+<p>Stolk, le vieux valet de chambre de M. de Rochegune, entra et dit à Emma
+en lui présentant une lettre sur un plateau:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une lettre que M. le marquis a reçue ce matin avec les siennes,
+et qu'il avait oublié de remettre à madame la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre pour moi?&mdash;dit Emma en riant,&mdash;c'est la première que je
+reçois ici... une lettre de Paris encore!&mdash;dit-elle en regardant
+l'enveloppe. Elle était sans doute avec celles que j'ai apportées ce
+matin à M. de Rochegune, je n'y aurai pas fait attention.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons vite... votre correspondance, chère enfant,&mdash;dit en souriant
+madame de Richeville.</p>
+
+<p>&mdash;Vous permettez, monsieur l'abbé?&mdash;dit Emma.</p>
+
+<p>L'abbé Dampierre s'inclina.</p>
+
+<p>Emma décacheta la lettre, parcourut les premières lignes et nous dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une demande de secours.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez-la tout haut, mon enfant,&mdash;dit madame de Richeville.&mdash;Nous nous
+associerons ainsi à votre bonne &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Emma lut ce qui suit:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">«Madame,</span><br />
+</p>
+
+<p>«C'est une infortunée qui vient à vous avec espoir et confiance, bien
+sûre que vous accueillerez la prière d'une malheureuse femme victime de
+sa faiblesse et de son c&oelig;ur, et qui n'a d'excuse que dans la force
+de la passion coupable qui l'a égarée.»</p>
+
+<p>Emma s'interrompit et regarda madame de Richeville et l'abbé.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on trouver une plus pauvre excuse!&mdash;dit celui-ci en haussant les
+épaules;&mdash;autant se plaindre des ravages du feu lorsque l'on a soi-même
+allumé l'incendie... N'est-ce pas, madame la duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, monsieur l'abbé,&mdash;répondit madame de Richeville un peu
+embarrassée; car, malgré son expiation, elle était restée d'une
+susceptibilité très-douloureuse à l'égard de tout ce qui pouvait faire
+allusion à sa conduite passée.&mdash;Puis s'adressant à Emma:&mdash;Continuez, mon
+enfant.</p>
+
+<p>Emma continua.</p>
+
+<p>«Mes parents m'ont mariée très-jeune à un homme qui m'a rendu la vie
+bien malheureuse. Ses défauts et ses mauvais traitements ont seuls causé
+mon affreuse inconduite, madame, je puis vous le jurer devant Dieu.»</p>
+
+<p>&mdash;Oh!&mdash;s'écria l'abbé avec indignation,&mdash;quel sacrilége! invoquer le nom
+de Dieu pour attester sa honte!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monsieur l'abbé,&mdash;dit ingénument Emma.&mdash;Comment ose-t-on
+faire un tel aveu? Et puis est-ce que quelque chose au monde peut
+excuser l'inconduite?&mdash;demanda-t-elle à madame de Richeville.&mdash;Il me
+semble que, si mon mari avait des torts envers moi, au lieu de l'imiter
+je tacherais de le ramener à force de résignation et de tendresse... Et
+puis au moins quelqu'un pourrait prier Dieu de lui pardonner ses fautes,
+si les prières des c&oelig;urs purs sont toujours écoutées.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame!&mdash;dit l'abbé avec émotion en s'adressant à madame de
+Richeville et lui montrant Emma,&mdash;voilà votre ouvrage, voilà le fruit de
+l'éducation que vous avez donnée.</p>
+
+<p>Madame de Richeville rougit et ne répondit rien, mais son regard me
+disait combien cet entretien lui devenait pénible.</p>
+
+<p>Je le sentais aussi, mais je ne savais comment rompre la conversation.</p>
+
+<p>Emma continua la lecture de cette lettre:</p>
+
+<p>«Mon mari m'a abandonnée depuis quatre ans, madame, et depuis ce temps
+je ne sais pas ce qu'il est devenu; pourtant, madame, j'ose à peine
+tracer ces mots, tant ma confusion est grande... C'est pour une
+malheureuse petite créature qui vient de naître, et qui n'est pas sa
+fille, que j'ose réclamer vos bontés.»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est infâme!&mdash;s'écria l'abbé.</p>
+
+<p>Emma ne prononça pas un mot, mais elle fit un geste de mépris et
+douloureux de dégoût si profond en jetant la lettre à ses pieds, que son
+silence et l'expression de sa physionomie furent aussi significatifs que
+les paroles les plus acerbes.</p>
+
+<p>Jamais, mon Dieu! jamais je n'oublierai l'émotion déchirante que madame
+de Richeville ne put cacher, sa rougeur, sa honte.</p>
+
+<p>Ses yeux rencontrèrent les miens... elle me montra Emma du regard...</p>
+
+<p>Je la compris.</p>
+
+<p>La malheureuse mère se voyait flétrie par sa fille, au nom des
+excellents principes qu'elle lui avait donnés.</p>
+
+<p>Madame de Richeville ne put s'empêcher de vouloir dire indirectement
+quelques mots pour sa défense.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant,&mdash;reprit-elle tristement,&mdash;il faut avoir un peu de pitié
+pour les coupables... peut-être cette pauvre mère... si blâmable qu'elle
+soit, est-elle à plaindre?</p>
+
+<p>&mdash;Madame...&mdash;dit l'abbé Dampierre d'une voix ferme,&mdash;je suis prêtre...
+je suis vieux... vous me permettez de vous parler avec sincérité?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... monsieur l'abbé, je vous en prie,&mdash;dit madame de
+Richeville en sentant augmenter sa confusion.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, il est à regretter que des personnes comme vous,
+comme ces dames, qui peuvent s'appuyer de l'autorité de leurs vertus et
+d'une vie exemplaire pour condamner sévèrement le vice, lui soient au
+contraire indulgentes par une pitié mal entendue! Vraiment, madame,
+est-il juste d'accorder à des malheurs honteux, mérités, presque autant
+d'intérêt qu'à de nobles et touchantes infortunes?</p>
+
+<p>&mdash;M. l'abbé a raison,&mdash;dis-je effrayée de la tournure que prenait la
+conversation.&mdash;Ramassez cette lettre, Emma; nous ferons demander des
+renseignements sur cette femme; c'est peut-être une ruse pour abuser de
+vos bontés: ne parlons plus de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais toujours terminer de lire sa lettre,&mdash;reprit naïvement
+Emma.&mdash;Mais, je l'avoue, ce que M. l'abbé vient de me dire me
+désintéresse complétement de cette femme, qui ose blâmer la conduite de
+son mari, lorsqu'elle se dégrade autant et peut-être plus encore que
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien sévère, Emma,&mdash;dit la malheureuse duchesse en tâchant
+de cacher une larme qui lui vint aux yeux.</p>
+
+<p>Emma répondit en lui souriant, avec une candeur extrême:&mdash;Cela est vrai,
+mais vous m'avez élevée dans des idées si généreuses, vous m'avez donné
+de tels exemples, que je ne puis m'empêcher de ressentir une horreur
+insurmontable pour tout ce qui est bas ou criminel... Combien de fois ne
+m'avez-vous pas dit que la vertu était aux femmes ce que le courage
+était aux hommes! Et, je l'avoue... je déteste les lâchetés.</p>
+
+<p>Emma continua de lire:</p>
+
+<p>«Quoique dans l'infortune, je n'ai pas mérité mon sort: mon éducation,
+ma naissance semblaient me présager une autre destinée; j'ose croire que
+ces dernières considérations vous intéresseront en ma faveur; et puis
+enfin, madame, mon enfant, ma pauvre petite fille, ne doit pas être, ne
+peut pas être responsable de la faute de sa mère. Si je mérite le
+blâme... mon enfant mérite l'intérêt; si l'on a le droit de m'accuser
+d'inconduite, moi j'aurai le droit d'accuser d'insensibilité ceux qui
+n'auraient pas pitié de mon enfant...»</p>
+
+<p>L'abbé Dampierre ne put contenir un nouveau mouvement de généreuse
+colère, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, cette misérable répète là tout ce que disent ses
+pareilles; et, comme ses pareilles, tout ce qu'elle invoque pour elle
+doit être invoqué contre elle.</p>
+
+<p>&mdash;Son éducation surtout ne la rend-elle pas impardonnable?&mdash;dit Emma en
+s'adressant à madame de Richeville.&mdash;Ne peut-on pas appliquer à cette
+femme ces paroles vraies que vous m'avez bien souvent répétées, et que
+je n'ai jamais oubliées? On disait jadis: <i>Noblesse oblige</i>...
+maintenant on doit dire la même chose de l'éducation... les fautes
+augmentent de gravité en raison de la culture de l'esprit...
+ajoutiez-vous encore.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse avait cent fois raison...&mdash;s'écria l'abbé;&mdash;mais ce
+n'est pas tout: voyez comme le vice se trahit toujours par un langage
+stupide, hypocrite et cruel! parce qu'elle s'écrie dans sa lettre... ma
+fille ne doit pas être responsable de la faute de sa mère, cette femme
+se croit absoute d'un des plus grands crimes qui affligent l'humanité,
+celui de marquer à tout jamais du sceau de la réprobation universelle...
+une pauvre créature innocente.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... c'est affreux!&mdash;s'écria madame de Richeville en me regardant
+avec désespoir.</p>
+
+<p>L'abbé Dampierre, croyant cette exclamation arrachée à la duchesse par
+l'approbation qu'elle prêtait à son discours, reprit avec chaleur:</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne dis pas assez; non... madame... car j'enveloppe dans le même
+anathème et la mère qui tue son enfant et celle qui le dévoue à une vie
+de honte et de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur!&mdash;s'écria madame de Richeville.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame... une femme criminelle est encore une mauvaise mère; ne
+sait-elle pas que par une terrible nécessité morale et sociale son
+enfant est responsable du crime maternel! Ne sait-elle pas qu'il est mis
+hors la loi commune! qu'il n'a ni nom ni famille! que ses lèvres ne
+prononceront jamais ce mot béni, <i>ma mère!</i> ou bien que s'il connaît le
+crime secret de sa naissance... c'est pour être forcé de mépriser malgré
+lui ceux que Dieu veut qu'il respecte et qu'il chérisse!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui,&mdash;s'écria Emma,&mdash;c'est épouvantable... Une mère qui expose son
+enfant à la mépriser un jour... ne lui fait-elle pas maudire la
+naissance qu'elle lui a donnée par un crime?... Être obligée de mépriser
+sa mère... mépriser sa mère!... mon Dieu!!! mais en effet... la mort est
+mille fois préférable...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Emma!&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>Elle me regarda avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon amie?...&mdash;me dit-elle.</p>
+
+<p>Madame de Richeville, qui avait été sur le point de se trahir, parvint à
+surmonter son émotion; mais elle était pâle.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, ma chère enfant,&mdash;dis-je à Emma,&mdash;vous mettez une chaleur
+dans cette discussion... Et puis, ces idées sont pénibles; tenez,
+parlons d'autre chose. Je trouve comme vous que la manière dont on
+implore votre pitié dans cette lettre ne doit guère vous intéresser; la
+soirée est magnifique, je me sens un peu de migraine, allons faire un
+tour de promenade dans le parc.</p>
+
+<p>Emma, par une étrange fatalité, s'opiniâtra à vouloir finir de lire
+cette lettre.</p>
+
+<p>Je craignis que mon insistance à vouloir l'en empêcher ne lui parût
+singulière; d'ailleurs, rassurée par un regard de madame de Richeville,
+qui s'était tout à fait remise, je la laissai continuer.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus que quelques lignes,&mdash;m'avait-elle dit,&mdash;ce sera bientôt
+terminé...</p>
+
+<p>Elle reprit donc ainsi qu'il suit:</p>
+
+<p>«Plus que personne, madame, vous devez d'ailleurs compatir à mon
+infortune... ou plutôt à celle de mon enfant.»</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc moi... plus que toute autre dois-je m'intéresser à cette
+malheureuse?&mdash;nous demanda Emma en nous regardant d'un air étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez cela... Je vous dis, mon enfant, que cette femme est
+folle,&mdash;m'écriai-je.</p>
+
+<p>Poussée par un inexprimable pressentiment, je me levai pour prendre
+cette lettre des mains d'Emma.</p>
+
+<p>Il était trop tard.</p>
+
+<p>Elle avait continué de lire.</p>
+
+<p>Ses yeux, toujours attachés sur cette lettre fatale, s'agrandirent d'une
+manière effrayante.</p>
+
+<p>Ses lèvres s'agitèrent convulsivement, elle devint pâle comme une
+morte; puis, par un mouvement plus rapide que la pensée, elle se jeta
+aux pieds de madame de Richeville en s'écriant d'une voix déchirante:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous êtes ma mère... oh! pardon... pardon... ne me maudissez
+pas!...</p>
+
+<p>Peindre cette scène est impossible.</p>
+
+<p>La duchesse, foudroyée par ces mots, resta muette... immobile.</p>
+
+<p>L'abbé Dampierre se leva brusquement, et joignit les mains avec une
+expression douloureuse.</p>
+
+<p>Emma, sanglotant, cachait sa tête sur les genoux de sa mère.</p>
+
+<p>Après quelques minutes d'un profond silence, madame de Richeville,
+écartant doucement sa fille, la prit par la main, la fit se mettre
+debout, comme elle se mit elle-même, et dit à l'abbé Dampierre avec un
+mélange admirable de résignation et de dignité:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, j'ai mérité les reproches que vous adressez aux mères
+criminelles... Emma est ma fille... je tâche depuis longues années
+d'expier ma faute... le Seigneur a voulu aujourd'hui m'infliger une
+punition terrible... que sa volonté soit faite... je ne désespère pas de
+sa miséricorde infinie...</p>
+
+<p>L'abbé Dampierre répondit d'une voix profondément émue:</p>
+
+<p>&mdash;La vérité est une pour tous, madame la duchesse; le devoir d'un
+ministre du Seigneur est de la faire entendre à tous... ici-bas; mais
+Dieu seul condamne ou pardonne... Vous l'avez dit, madame... sa
+miséricorde est infinie; au jour du jugement l'expiation nous est
+comptée...</p>
+
+<p>Puis, saluant respectueusement, il sortit......</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Le reste de cette lettre infernale contenait ces mots:</p>
+
+<p>«Plus que personne, madame, vous devez d'ailleurs compatir à mon
+infortune, ou plutôt à celle de mon enfant; car vous êtes la fille
+naturelle de madame de Richeville, je vous en donnerai des preuves si
+vous venez à mon aide. Veuillez envoyer le secours que vous pourrez
+m'accorder, par un mandat sur la poste, à Paris, poste restante, à
+madame Jenny Pierron, mère de mademoiselle Albin, qui vous a élevée et
+qui sait le secret de votre naissance.»</p>
+
+<p>Cette lettre était-elle réellement écrite par cette femme?</p>
+
+<p>Était-ce une nouvelle et horrible machination de M. Lugarto? C'est ce
+qu'alors ni moi ni madame de Richeville nous ne pûmes démêler.</p>
+
+<p>Lorsque la réflexion me vint, je me dis qu'après l'exclamation d'Emma
+j'aurais dû peut-être empêcher madame de Richeville de faire son
+irréparable aveu, en affirmant que cette lettre mentait; mais le soupçon
+aurait toujours été éveillé dans l'esprit d'Emma, et pour elle ce doute
+aurait été probablement aussi cruel que la certitude......</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Plus j'approche du dénoûment de ces tristes mémoires, plus les
+événements s'assombrissent.</p>
+
+<p>Je sens quelquefois le courage me manquer.</p>
+
+<p>Ce qui me reste à raconter est encore si récent, que je n'ai pas la
+force de m'y appesantir comme sur des faits depuis longtemps passés.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais reculé devant l'analyse de mes douleurs; j'y cherchais,
+j'y trouvais un certain charme amer. Pour moi, bien souvent méconnue...
+pour moi, qui ne m'étais jamais plainte, ce récit était comme une
+explosion de larmes et de sanglots trop longtemps comprimés...</p>
+
+<p>Mais lorsqu'il s'agit de peindre les angoisses déchirantes de ceux que
+j'ai tant aimés, mon c&oelig;ur se serre atrocement... je sens ma plume
+presque s'arrêter......</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Le lendemain de cette scène fatale, Emma me dit ces mots, qui résumaient
+la douloureuse position dans laquelle elle devait se trouver déformais à
+l'égard de madame de Richeville.</p>
+
+<p>«Je ne me pardonnerai jamais d'avoir parlé de ma mère comme j'en ai
+parlé devant elle.»</p>
+
+<p>En m'entretenant des craintes que lui inspirait la découverte du secret
+de la naissance d'Emma, madame de Richeville m'avait toujours dit:</p>
+
+<p>«La vie me serait horrible du moment où j'aurais à rougir devant Emma.»</p>
+
+<p>Maintenant, que l'on songe aux tortures de cette malheureuse mère depuis
+qu'un funeste hasard avait amené cette conversation dans laquelle sa
+faute avait été si énergiquement flétrie devant sa fille et par sa fille
+elle-même.</p>
+
+<p>Maintenant, que l'on songe aux remords d'Emma, qui se reprochait sans
+cesse d'avoir accusé sa mère! à la lutte qui s'éleva entre son
+attachement pour madame de Richeville et l'inexorable sévérité des
+principes que celle-ci avait elle-même développés dans sa fille!</p>
+
+<p>Sans doute la tendresse d'Emma pour sa mère l'eût emporté un jour; mais
+la pauvre enfant ne devait jamais se consoler des dures paroles qu'elle
+avait prononcées.</p>
+
+<p>Hélas! je recevais les confidences de ces deux âmes mortellement
+atteintes.</p>
+
+<p>Quelquefois Emma me disait:</p>
+
+<p>«La bonté de ma mère me navre, son insistance même à m'assurer qu'elle
+n'a conservé aucun souvenir de ce fatal entretien, me prouve qu'elle y
+pense sans cesse. Cela doit être. J'ai fait à son c&oelig;ur une blessure
+incurable.»</p>
+
+<p>Madame de Richeville me disait à son tour:</p>
+
+<p>«Emma fait tout au monde pour me convaincre qu'elle ne me méprise pas;
+mais son caractère est trop élevé, l'influence de l'éducation est trop
+ineffaçable pour que, malgré sa tendresse, malgré son aveugle affection
+pour moi, elle ne se rappelle pas quelquefois le jugement inexorable...
+mais juste qu'elle a porté sur ma conduite... pour qu'elle oublie avec
+quelle indignation l'abbé Dampierre n'a que trop justement, hélas!
+flétri <i>mes pareilles</i>.»</p>
+
+<p>Tous mes raisonnements étaient impuissants à rassurer ces deux
+infortunées, d'une susceptibilité d'autant plus vive que leur
+délicatesse était extrême.</p>
+
+<p>Quelle contrainte, quelle défiance, quelle tristesse, quelle froideur
+involontaire de telles arrière-pensées ne devaient-elles pas jeter dans
+leurs relations jusque-là si douces et si tendres!</p>
+
+<p>Que de fois les regrets poignants et silencieux de l'une ou de l'autre
+de ces deux victimes d'une atroce méchanceté furent mutuellement
+interprétés comme de tacites reproches! Hélas! lorsque les physionomies
+ont contracté une expression désolée, comment distinguer la nature des
+angoisses qu'elle trahit?</p>
+
+<p>Dans ces circonstances si difficiles, si pénibles, je pus apprécier la
+force du caractère de M. de Rochegune, la bonté de son c&oelig;ur: il
+trouva d'inépuisables ressources dans sa haute raison et dans son esprit
+pour calmer, pour adoucir, pour tromper ces ombrageuses méfiances.</p>
+
+<p>Il redoubla de tendresse, de soins pour Emma dès qu'il la vit sous
+L'influence de ces funestes préoccupations.</p>
+
+<p>A force d'éloquence, de persévérance, il parvint à lui rendre la
+réaction de ce coup moins douloureuse, en ne cessant de répéter, de
+commenter ce qu'il avait dit à madame de Richeville et à Emma le soir
+même de cette fatale découverte.</p>
+
+<p>«La preuve, madame, que l'expiation de certaines fautes, si grandes
+qu'elles soient, peut être complète, c'est que moi, dont personne ne
+conteste les principes; c'est que moi, qui ai autant que personne la
+religion de l'honneur; c'est que moi qui pousse jusqu'au scrupule
+l'observance de tous les devoirs, j'ai demandé avec empressement, j'ai
+reçu avec bonheur la main d'Emma, que je savais votre fille... Au point
+de vue de son bonheur et du vôtre, au point de vue du monde, vous n'avez
+donc maintenant pas plus de raison de regretter sa naissance qu'elle
+n'en aurait de vous la reprocher. Quant au reste... l'inflexible abbé
+Dampierre vous l'a dit lui-même: La miséricorde de Dieu est infinie, et,
+au jour du jugement, il tient compte des expiations.»</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>L'automne approchait; il était pluvieux, très-froid.</p>
+
+<p>Ma santé n'était pas rétablie; j'avais eu même une légère rechute. Je
+répugnais à quitter mes amis dans ce moment, malgré les avis pressants,
+presque impérieux du docteur Gérard, qui s'intéressait véritablement à
+moi.</p>
+
+<p>Voyant ses conseils rester toujours inutiles, il écrivit à madame de
+Richeville que ma santé ne se remettrait jamais, que ma poitrine même
+pourrait être gravement attaquée, si je m'opiniâtrais à ne pas vouloir
+aller passer l'automne et l'hiver dans le Midi.</p>
+
+<p>Il fallut me rendre aux instances de mes amis et partir.</p>
+
+<p>Emma et son mari devaient s'établir pendant quelques mois à Rochegune;
+madame de Richeville voulait retourner à Paris.</p>
+
+<p>Malgré elle, malgré tous les raisonnements de M. de Rochegune, malgré
+toutes les assurances d'Emma, cette malheureuse mère souffrait toujours
+en présence de sa fille... de même qu'Emma ne pouvait vaincre sa sourde
+terreur d'avoir à jamais ulcéré le c&oelig;ur de sa mère...</p>
+
+<p>Lorsqu'elle me quitta, la duchesse me dit:</p>
+
+<p>&mdash;«Je le savais bien, Mathilde... la justice du ciel ne pouvait pas être
+satisfaite... il fallait qu'elle m'atteignît par une terrible
+punition... En pouvait-il être une plus effrayante, plus
+providentielle!... Peut-on imaginer une position plus poignante que
+celle d'une mère qui se voit inexorablement accuser et juger devant sa
+fille... par la voix d'un prêtre vénérable; d'une mère... qui entend son
+enfant répéter les mêmes justes anathèmes!... Pourvu que la vengeance du
+ciel soit apaisée par ce que je souffrirai jusqu'à la fin de ma vie! et
+qu'elle ne me réserve pas un dernier coup... plus affreux que tous les
+autres!»</p>
+
+<p>Hélas! je la compris, ses sinistres pressentiments ne la trompaient pas.</p>
+
+<p>Mes amis me quittèrent.</p>
+
+<p>J'embrassai Emma une dernière fois... hélas! pour la dernière fois... Je
+ne devais la revoir... jamais... jamais...</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Je partis pour Hyères avec Blondeau et un valet de chambre.</p>
+
+<p>Je m'établis dans ce village au commencement d'octobre. A peu près à
+cette époque, je reçus cette lettre de M. de Lancry; elle était timbrée
+de Cadix.</p>
+
+<p>«On vous dit toujours souffrante; rétablissez-vous donc promptement. Je
+viendrai vous chercher lorsque vous serez en état de voyager. Vous ne
+savez pas la surprise que je vous ménage. Votre maladie a changé
+subitement mes projets il y a un an, mais vous ne perdrez rien pour
+attendre. Je prends naturellement tant d'intérêt à ce qui vous concerne,
+que je suis au courant de tout ce que vous faites; je sais que vous êtes
+à Hyères, ou que vous y serez bientôt. Il se peut que je vienne vous y
+rejoindre.</p>
+
+<p>«Mon <i>compagnon de voyage</i> me charge de mille souvenirs pour vous, et de
+vous demander si l'on n'a pas reçu à Maran, chez madame de Richeville
+(pour ne pas dire <i>chez vous</i>, car je sais maintenant que la duchesse
+n'est que votre prête-nom)... si, le 12 août, l'on n'a pas reçu à Maran
+une lettre de Paris; le 12 août, fête de la <i>Sainte-Claire</i>,
+bienheureuse patronne de la belle duchesse repentie.</p>
+
+<p>«Dans cette lettre, adressée à la marquise de Rochegune, une <i>pauvre
+femme</i> demandait un secours pour son enfant naturel. Mon compagnon de
+voyage, qui est partout à la fois et qui connaît la <i>pauvre femme</i>, lui
+avait conseillé d'écrire ce jour-là, pensant qu'on fêterait toujours un
+peu la Sainte-Claire, et que cette demande de secours arrivant dans
+cette occurrence, et peut-être au milieu d'une très-bonne et
+très-nombreuse compagnie, n'en serait que mieux accueillie et ferait
+beaucoup plus d'effet à cause de la révélation qui la terminait; c'était
+une chance de plus.</p>
+
+<p>«Mon compagnon demande encore si le curé de Maran n'assistait pas à la
+lecture de la lettre, qui, par négligence, n'aurait été remise qu'après
+dîner à la petite marquise de Rochegune?</p>
+
+<p>«On vous fait ces questions, auxquelles on pourrait répondre aussi bien
+que vous, pour vous prouver qu'on est parfaitement instruit et qu'on a
+autant de suite dans les idées que d'opiniâtreté dans l'exécution de
+certains projets.</p>
+
+<p>«Nous menons ici une vie de Sardanapale. Vous seule... vous nous manquez
+beaucoup; aussi je soupire ardemment après le jour où je vous reverrai
+belle, fraîche et bien portante. En attendant cet heureux moment, je
+tâche d'étourdir mes regrets.»</p>
+
+<p>Ce que j'avais soupçonné était vrai. La découverte de la naissance
+d'Emma, cette prétendue demande de secours, était une nouvelle perfidie
+de M. Lugarto.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas à en douter, pour être aussi bien instruit qu'il
+l'était, cet homme avait une créature à lui, soit chez moi, soit chez
+madame de Richeville, soit chez M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Je passai l'hiver seule et bien tristement... recevant de temps à autre
+quelques lettres de madame de Richeville ou de M. de Rochegune. Ce
+dernier ne me cachait pas que la réaction du coup imprévu qui avait
+frappé Emma durait encore, qu'elle était souffrante, mais qu'à force de
+soin il espérait la rétablir complétement.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_XVI" id="H-CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h3>
+
+<h4>LE COFFRET.</h4>
+
+<p>Le printemps de 1838 arriva...</p>
+
+<p>J'étais restée environ six semaines sans recevoir de nouvelles de mes
+amis.</p>
+
+<p>Je commençais à m'inquiéter sérieusement, lorsque M. de Rochegune
+m'écrivit ces mots:</p>
+
+<p>«Emma est morte... Je suis son meurtrier. Voici ses dernières
+paroles...&mdash;<i>Vous aimiez Mathilde; vous m'avez épousée par pitié...
+Pardonnez-moi... le bonheur que je vous ai dû...</i>&mdash;Ce ne sont pas des
+regrets... qu'elle me laisse pour toute ma vie... ce sont des remords,
+d'affreux remords... Oui... je suis son meurtrier... oui, je n'aurai pas
+eu pour elle toute la tendresse qu'elle méritait; j'aurai, malgré moi,
+laissé pénétrer mes pensées... Un jour elle aura deviné l'amour que
+j'avais eu pour vous! la pauvre enfant aura cru que mon mariage avec
+elle ne me rendait pas heureux... Cette fatale erreur l'aura tuée... il
+n'y a pas à en douter. Le chagrin que lui avait causé la révélation de
+sa naissance était presque apaisé; je la voyais renaître, lorsqu'une
+rechute affreuse s'est déclarée... En un mois cet ange a été emporté!!
+J'ai la tête perdue... je suis fou de désespoir...»</p>
+
+<p>On comprend ma poignante, mon horrible douleur en apprenant cette
+nouvelle.</p>
+
+<p>Je ne pouvais m'expliquer comment Emma avait pu savoir l'amour de M. de
+Rochegune pour moi, comment elle avait pu supposer qu'il l'avait épousée
+par pitié, comment enfin lui... lui s'accusait de sa mort. Ce mystère
+devait m'être dévoilé un jour.</p>
+
+<p>Je quittai Hyères. En arrivant à Paris, je courus chez madame de
+Richeville.</p>
+
+<p>Je m'attendais à la trouver éplorée, gémissante: elle était ferme,
+résignée, pieusement résignée. Elle acceptait cette perte affreuse comme
+une punition méritée. Elle me dit avec un sang-froid plus effrayant que
+les convulsions de la douleur: «Dieu est juste; il me frappe dans mon
+enfant, la preuve vivante de mon crime.»</p>
+
+<p>Madame de Richeville était d'une pâleur de marbre. Par un de ces
+phénomènes si peu rares dans les grandes douleurs, ses cheveux étaient
+devenus gris en un mois. Elle fit ses dernières dispositions pour se
+retirer au Sacré-C&oelig;ur et y vivre dans la pénitence jusqu'à la fin de
+ses jours. Elle ne voulait voir absolument que moi et la princesse
+d'Héricourt.</p>
+
+<p>M. de Rochegune était parti peu de temps après la mort d'Emma; on ne
+savait pas où il était allé.</p>
+
+<p>Madame de Richeville continuait d'attribuer la perte de sa fille à
+l'effroyable secousse que lui avait fait éprouver la découverte du
+secret de sa naissance. Depuis cette époque, elle avait changé
+beaucoup,&mdash;me dit-elle.&mdash;Sa santé, fortement ébranlée, s'était pourtant
+améliorée malgré un état de langueur, lorsque, environ un mois avant sa
+mort, elle avait été tout à coup saisie de convulsions violentes et d'un
+redoublement de tristesse qu'on ne savait à quelle cause attribuer.
+Depuis ce moment, sa vie n'avait plus été qu'une sorte de lente agonie,
+et elle s'était éteinte.</p>
+
+<p>Pendant ce triste récit, madame de Richeville ne me dit pas un mot qui
+pût me faire soupçonner qu'Emma eût été instruite de l'amour de son
+mari pour moi ou qu'elle eut été persuadée qu'il ne l'avait épousée que
+par pitié.</p>
+
+<p>Environ un mois après ce funeste événement, madame de Richeville se
+retira au Sacré-C&oelig;ur, après avoir employé en fondations charitables
+ce qu'il lui restait de fortune, à l'exception d'une modique pension
+viagère qu'elle payait aux dames du couvent.</p>
+
+<p>Grâce à l'air du Midi, j'étais presque complétement rétablie; je ne
+voulais pas d'ailleurs quitter Paris et laisser madame de Richeville
+absolument seule pendant les premiers temps de l'austère retraite à
+laquelle elle s'était vouée.</p>
+
+<p>Elle fut heureuse de la résolution que je pris de rester encore quelque
+temps auprès d'elle. Pour m'éviter l'embarras d'un établissement
+nouveau, elle me proposa d'habiter sa maison, dont elle avait encore, je
+crois, la jouissance pendant une année. Je dirai pourquoi j'entre dans
+ce détail.</p>
+
+<p>J'acceptai cette offre. Ses gens d'affaires ne lui avaient pas suffi
+pour régler ses derniers arrangements de fortune; son neveu, M. Gaston
+de Senneville, avait avec elle quelques intérêts communs dans une
+succession vacante; il lui offrit très-obligeamment ses services pour
+certaines transactions, il devait la représenter dans plusieurs conseils
+de famille. Madame de Richeville, incapable de s'occuper d'affaires,
+accepta; ne voulant voir ni recevoir personne d'autre que moi et M. et
+madame d'Héricourt, elle me pria instamment d'être son intermédiaire
+lorsque M. de Senneville aurait quelques renseignements à prendre ou
+quelques signatures à donner.</p>
+
+<p>Je reçus ainsi M. de Senneville quelquefois le matin.</p>
+
+<p>Il conservait toujours le dépôt que je lui avais confié. Deux ou trois
+fois j'envoyai Blondeau chez lui pour ajouter quelques lettres à celles
+que renfermait la cassette dont je lui donnais chaque fois la clef; plus
+que jamais je redoutais les perfidies de M. Lugarto.</p>
+
+<p>Vers le mois de décembre, M. de Rochegune m'écrivit qu'après avoir
+longtemps voyagé à l'aventure, pour s'étourdir, il était revenu à Paris,
+mais il ne se sentait pas même le courage de voir ni moi ni madame de
+Richeville; il avait loué une maison isolée au Marais sous un nom
+supposé, afin d'être absolument ignoré, et me donnait son adresse dans
+le cas où madame de Richeville ou moi nous aurions absolument besoin de
+lui.</p>
+
+<p>Je respectai sa solitude et sa douleur. Je n'osai pas même lui répondre.
+J'appris par madame de Richeville qu'il avait obtenu la permission
+spéciale d'entrer la nuit au cimetière du Père-Lachaise, où étaient
+déposés les restes d'Emma dans le caveau mortuaire de la famille de
+Rochegune.</p>
+
+<p>J'envoyai quelquefois Blondeau s'informer de la santé de M. de Rochegune
+auprès de Stolk, son homme de confiance. Son désespoir était toujours
+aussi profond; une seule fois il était sorti dans le jour pour accomplir
+un engagement pris autrefois avec les officiers qui avaient, comme lui,
+combattu pour l'indépendance de la Grèce, à la tête des troupes qu'ils
+avaient équipées. Il s'était, selon leurs conventions, rendu en
+uniforme à cette réunion solennelle; là, il avait dit qu'il arrivait de
+sa terre et qu'il allait y retourner à l'instant.</p>
+
+<p>L'un des derniers jours de l'année, j'allai voir madame de Richeville:
+elle était plus triste que d'habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis la cause involontaire d'une ignoble calomnie,&mdash;me
+dit-elle.&mdash;Mon neveu Gaston est un misérable que je ne reverrai de ma
+vie. Hier, la princesse d'Héricourt est venue me voir; elle a appris par
+hasard que M. de Senneville interprétait d'une manière odieuse les
+relations que vous aviez bien voulu avoir quelquefois avec lui pour mes
+affaires; il prétend que la vie retirée que vous menez lui est depuis
+longtemps consacrée tout entière, qu'il a été vous rejoindre dans le
+Midi. Il ose affirmer que madame Blondeau lui porte vos lettres et
+reçoit les siennes; il prétend qu'il l'a montrée à plusieurs de ses
+amis, qui l'ont vue maintes fois venir chez lui de votre part, et que
+c'est à cause de vous qu'il hésite à accepter un très-riche mariage
+qu'un de ses amis lui propose.</p>
+
+<p>Je n'eus pas besoin d'affirmer à madame de Richeville que je n'avais pas
+entendu parler de M. de Senneville pendant mon séjour à Hyères; je lui
+expliquai une partie des raisons qui m'avaient autrefois obligée à
+confier un dépôt important à l'obligeance de M. de Senneville, et
+comment Blondeau avait quelquefois dû aller chez lui.</p>
+
+<p>Comme moi, plus que moi encore, la duchesse s'indigna de cet ignoble
+abus de confiance.</p>
+
+<p>Mon parti fut bientôt pris.</p>
+
+<p>J'envoyai le lendemain matin Blondeau chez M. de Senneville avec l'ordre
+de me rapporter le coffret. Si M. de Senneville était absent, elle
+devait prier son valet de chambre de lui remettre ce dépôt. Cet homme,
+qui la connaissait, ne fit aucune difficulté, et le lui rendit.</p>
+
+<p>Je montai en voiture avec Blondeau pour porter moi-même cette cassette
+chez M. de Rochegune, réfléchissant malheureusement trop tard que je
+n'avais plus à craindre que le hasard lui découvrît le contenu de ces
+lettres. En route je pensai que M. de Rochegune, voulant garder le
+secret de sa demeure, il serait plus prudent d'y aller en fiacre, de
+peur d'indiscrétion de mes gens, qui pourraient reconnaître Stolk. Je
+pris un fiacre et je renvoyai ma voiture. Nous arrivâmes au Marais.</p>
+
+<p>Je me faisais un triste plaisir de voir au moins la maison qu'habitait
+M. de Rochegune. Nous laissâmes le fiacre près de la rue Saint-Louis, et
+je descendis avec Blondeau, qui alla remettre le coffret à Stolk.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle s'acquittait de cette commission, j'examinais avec
+angoisse les dehors de cette demeure; son aspect désert, désolé, me
+navra, je fus épouvantée en songeant aux heures de désespoir qui
+devaient si lentement s'écouler pour lui dans cette demeure abandonnée.</p>
+
+<p>Blondeau remit le coffret à Stolk, me donna des nouvelles de M. de
+Rochegune, et nous revînmes chez moi.</p>
+
+<p>J'allai faire mes adieux à madame de Richeville. Malgré le chagrin que
+lui causait notre séparation, elle m'avait engagée et j'étais décidée à
+partir le soir même pour Maran afin de faire cesser, par mon absence,
+les bruits odieux que la misérable fatuité de M. de Senneville avait
+fait naître.......</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Quelques jours après mon arrivée, madame de Richeville m'apprit un
+événement dont les suites auraient pu être bien douloureuses pour moi.</p>
+
+<p>Voici le passage de cette lettre:</p>
+
+<p>«..... Mon neveu Gaston a été en si grand danger, que malgré mon
+indignation, je n'ai pu refuser d'aller le voir; car il avait,&mdash;me
+disait-il,&mdash;un aveu important à me faire. Je le trouvai très-gravement
+blessé d'un coup d'épée qu'il a reçu de M. de Rochegune, et dont il se
+ressentira peut-être toute sa vie. Il m'a avoué franchement, d'ailleurs,
+que, cédant à un odieux sentiment d'orgueil et de vanité, il avait
+indignement abusé de vos relations confidentielles pour vous
+compromettre, et que son séjour dans le Midi était une fable comme le
+reste. Il me suppliait, dans le cas où sa blessure serait mortelle, de
+vous demander grâce pour lui et de vous dire qu'il avait reconnu la
+lâcheté de ses mensonges; il a enfin tâché de faire valoir, comme un
+titre à votre indulgence, sa discrétion profonde au sujet de M. de
+Rochegune. Voici à peu près comment il m'a raconté cette scène, qui
+aurait pu avoir, hélas! des suites plus funestes encore:</p>
+
+<p>«J'appris,&mdash;me dit Gaston,&mdash;en rentrant chez moi, que mon valet de
+chambre avait remis à madame Blondeau le dépôt que sa maîtresse m'avait
+confié. Je fus étonné, presque blessé de cette manière d'agir; je courus
+chez madame de Lancry, elle était sortie. Je revenais chez moi, lorsque
+je la vis par hasard descendre de sa voiture avec madame Blondeau et
+prendre un fiacre. Cette apparence de mystère piqua ma curiosité;
+j'allais la suivre, lorsque je rencontre M. de Baudricourt, un de mes
+amis, arrivé récemment des États-Unis, où il était resté fort longtemps.
+Comme beaucoup de personnes, il avait ajouté foi à mes calomnies sur
+madame de Lancry. Je lui déguisai une partie de la vérité, et il
+m'accompagna pour m'aider à retrouver les traces de madame de Lancry,
+que j'avais perdues. Plusieurs circonstances bizarres, qu'il est inutile
+de vous raconter, me donnèrent la certitude que le coffret avait été
+déposé rue Saint-Louis au Marais, chez un certain colonel Ulrik.</p>
+
+<p>«Je vous l'avoue, aigri par la conscience de ma mauvaise action,
+vaguement jaloux de l'inconnu auquel madame de Lancry accordait la
+confiance qu'elle me retirait, craignant enfin de passer pour un homme
+faible aux yeux de M. de Baudricourt, qui me croyait des droits sur
+madame de Lancry, je me décidai à exiger du colonel Ulrik la restitution
+du coffret. J'obtins à grand'peine une entrevue avec lui; j'y vins
+accompagné de M. de Baudricourt.</p>
+
+<p>«Jugez de ma surprise en reconnaissant M. de Rochegune dans le colonel
+Ulrik. Mon ami ne l'avait jamais vu. J'agis alors, je crois, en
+gentilhomme. M. de Rochegune savait parfaitement qui j'étais; il ne
+parut pas vouloir me reconnaître. Mon premier étonnement dissipé, j'agis
+de même à son égard. Il se donnait pour le colonel Ulrik, je crus de bon
+goût de l'accepter pour le colonel Ulrik. M. de Rochegune refusa de
+rendre les lettres. L'entretien finit par un rendez-vous à Vincennes.</p>
+
+<p>«Voulant, autant que possible, ménager le mystère dont s'entourait M. de
+Rochegune, j'eus l'attention de prendre pour mon second témoin le
+général-major Hartman, tout récemment arrivé de Vienne. M. de Rochegune
+avait envoyé chercher deux soldats à une caserne pour lui servir de
+témoins. Ainsi, avant, pendant et après le duel, il resta donc aux yeux
+de tous le colonel Ulrik, et son secret fut respecté.»</p>
+
+<p>«Voici ce que m'a raconté mon neveu, ma chère Mathilde, en me suppliant
+d'intercéder pour lui auprès de vous et de faire valoir sa profonde
+discrétion. Sous ce rapport, je suis obligée de convenir que mon neveu
+Gaston a agi en galant homme: rien de plus, rien de moins. Mais ceci
+n'atténue en rien l'indignité de sa conduite envers vous, et de ma vie
+je ne le reverrai. Je vous donne ces détails pour vous rassurer, dans le
+cas où par hasard vous entendriez parler de ce duel....»</p>
+
+<p>Je viens de relire cette longue histoire depuis mon mariage
+jusqu'aujourd'hui 10 avril 1839.</p>
+
+<p>Je suis maintenant indécise: enverrai-je ces pages si tristes à celui
+pour qui je les ai écrites? L'heure de ma réhabilitation auprès de lui
+est-elle enfin venue? Est-il temps de lui avouer combien je l'aimais...
+combien je l'aime encore? Cet aveu n'est-il pas une faute?</p>
+
+<p>Une faute? Non. Qu'importe qu'il sache que je l'aime... que je n'ai
+jamais aimé que lui?... Je suis sûre maintenant de n'être jamais indigne
+ni de moi, ni de lui...</p>
+
+<p>Et puis je ne sais ce que l'avenir me réserve... Avant-hier j'ai reçu
+quelques lignes de M. de Lancry; il m'annonce son prochain retour... Il
+peut me forcer à le suivre... à quitter pour jamais la France... que
+sais-je! J'ai consulté plusieurs avocats; il ne me reste aucun moyen de
+me soustraire au pouvoir de M. de Lancry, s'il veut l'employer.</p>
+
+<p>Si je suis réduite à cette extrémité, au moins l'homme que j'aime, que
+j'estime le plus au monde, connaîtra mes secrètes pensées. Il saura que
+je n'ai jamais démérité de lui... il saura que je me suis vaillamment
+sacrifiée au bonheur de ceux que j'aimais... Quel que soit le sort qui
+m'attende, au moins je serai sincèrement jugée par mes amis.</p>
+
+<p>Sans les sinistres pressentiments que me cause la menace de l'arrivée de
+M. de Lancry, je me trouverais presque heureuse d'avoir eu la force
+d'achever ces pages.</p>
+
+<p>Ce long coup d'&oelig;il sur le passé m'a calmée, m'a donné, sinon de
+l'orgueil, du moins de la confiance dans mon caractère et dans mon
+énergie.</p>
+
+<p>Je me suis rendu compte de mes luttes, de mes souffrances; je ne me suis
+pas dissimulé ce que j'ai fait de mal, je ne me suis pas exagéré ce que
+j'ai fait de bien.</p>
+
+<p>Cette analyse sévère, ce jugement impartial de ma vie ont réveillé en
+moi de bien navrants souvenirs, mais ils m'ont laissé une conscience
+d'une sérénité profonde. Ce sera ma seule consolation, ce sera mon
+unique refuge si de nouveaux malheurs viennent m'accabler.</p>
+
+<p>Telle a été ma vie jusqu'ici.</p>
+
+<p>On voit que les détestables prévisions de mademoiselle de Maran ne l'ont
+jamais trompée. Elle avait chargé Ursule et M. de Lancry de poursuivre
+son &oelig;uvre de vengeance... tous mes malheurs ont gravité autour de ces
+deux êtres.</p>
+
+<p>En accordant ma main à M. de Rochegune qui la demandait, en suivant en
+cela les avis de M. de Mortagne... mademoiselle de Maran assurait le
+bonheur de ma vie... Ce mariage fut écarté... et ma tante me rendit
+complice involontaire de sa haine en m'amenant à épouser M. de Lancry.</p>
+
+<p class="c">FIN DES MÉMOIRES DE MATHILDE.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE"></a>ÉPILOGUE.</h3>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_XVII" id="H-CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h3>
+
+<h4>LE CAFÉ LEB&OElig;UF.</h4>
+
+<p>Environ un mois s'était écoulé depuis que madame Blondeau avait apporté
+les mémoires de Mathilde au colonel Ulrik, auquel nous restituerons son
+véritable nom et que nous appellerons désormais M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Le <i>café Leb&oelig;uf</i> offrait toujours à l'admiration des rares passants
+de la rue Saint-Louis ses bocaux de cerises et ses bols d'argent plaqué,
+à travers ses vitres. L'hôtel d'Orbesson semblait toujours solitaire;
+son unique habitant, successivement surnommé <i>Robin des bois</i> et le
+<i>Vampire</i> par les frères Godet, n'avait pas encore passé le seuil de sa
+porte, du moins pendant le jour.</p>
+
+<p>De temps à autre la figure rébarbative de Stolk apparaissait à la petite
+porte de service. Toutes les fenêtres de l'hôtel restaient
+continuellement fermées. Madame Leb&oelig;uf, les frères Godet et les
+autres habitués du café avaient fini par conclure une trêve avec ce
+qu'ils appelaient l'<i>ennemi commun</i>, c'est-à-dire, qu'ils avalent
+renoncé à leur système d'espionnage; sacrifice d'autant plus méritoire
+qu'aucun fait nouveau ne s'était passé depuis la visite de madame
+Blondeau à M. de Rochegune. Chaque matin, les frères Godet venaient
+ponctuellement prendre leur tasse de café et augmenter le respectable
+cercle qui entourait le comptoir d'acajou de madame Leb&oelig;uf. Le 13 mai
+1839, par une assez belle matinée de printemps, les deux frères, contre
+leur coutume méthodique, arrivèrent au café Leb&oelig;uf deux heures plus
+tard qu'à l'ordinaire; ce grave dérangement dans leurs habitudes était
+causé par une gracieuse invitation de madame Leb&oelig;uf, qui, depuis
+quelques jours, les avait conviés à une sorte de déjeuner dînatoire que
+du temps à autre elle offrait politiquement à ses plus fidèles
+commensaux.</p>
+
+<p>Préparés à cette solennité gastronomique par une longue promenade au
+Jardin-des-Plantes, les frères Godet arrivaient au café Leb&oelig;uf
+disposés à faire largement honneur à la réfection de leur hôtesse. A
+quelques pas de l'<i>établissement</i>, M. Godet l'aîné s'arrêta, mit son
+parapluie sous son bras, souleva son chapeau, essuya son front, et de sa
+puissante voix de basse-taille il dit à son frère d'un air sentencieux:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous le cacherai pas, Dieudonné, le grand air, cette promenade,
+ce beau temps, la vue de la nature des quatre parties du monde que nous
+venons de contempler au Jardin-des-Plantes, y compris leurs animaux
+depuis les volatiles jusqu'aux reptiles les plus venimeux... tout cela
+m'a donné une faim canine.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'étonne pas, mon frère&mdash;dit timidement M. Godet cadet.&mdash;Nous
+nous sommes levés de bonne heure, et, comme dit la romance: <i>Quand ou
+fut toujours vertueux on aime à voir lever l'aurore.</i></p>
+
+<p>A cet instant, les deux frères passaient devant la grande porte de
+l'hôtel d'Orbesson. Godet l'aîné jeta de ce côté un regard sarcastique,
+et dit à son frère avec l'expression d'une sanglante ironie:</p>
+
+<p>&mdash;Si les gens vertueux aiment à voir lever l'aurore... je suis bien sûr
+que <i>celui</i> qui habite cette maison ne l'a pas vue souvent lever,
+l'aurore!!!...</p>
+
+<p>Le mot était dur. Dieudonné en comprit la portée, et il dit tout bas à
+son frère:</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde, Godet... quelquefois les murs ont des oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Si les murs ont des oreilles, la France a des lois,&mdash;s'écria Godet
+l'aîné d'une voix tonnante en s'adressant fièrement à la grande porte de
+l'hôtel d'Orbesson et lui jetant un regard de défi
+courroucé.&mdash;Oui,&mdash;reprit-il,&mdash;la France a des lois, un gouvernement
+constitutionnel et une garde municipale qui protègent les citoyens
+paisibles, et qui veillent d'un &oelig;il ouvert et paternel sur les
+individus qui s'embusquent sournoisement dans les ténèbres pour
+machiner... je ne sais quoi; mais il machine!! je suis sûr qu'il
+machine...</p>
+
+<p>&mdash;Godet... Godet... calme-toi, je t'en conjure,&mdash;dit Dieudonné effrayé
+de l'audace de son frère.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il me fasse, s'il le veut, massacrer par ses sbires,&mdash;s'écria Godet
+l'aîné.&mdash;Mais il a beau faire le mort depuis quelque temps, je soutiens
+qu'il machine!!</p>
+
+<p>Après cette énergique et courageuse protestation, les deux frères
+entrèrent dans le café de madame Leb&oelig;uf. Ici commença pour eux une
+série d'étonnements plus foudroyants les uns que les autres. D'abord, au
+lieu du candide Botard, qui pêchait si merveilleusement les araignées
+dans les carafes, ils virent un grand homme maigre à cheveux et à barbe
+noirs, d'une physionomie sinistre, qui leur demanda d'une voix brusque:</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il vous servir?</p>
+
+<p>Godet l'aîné regarda son frère avec surprise; puis, se ravisant, et
+pensant que Botard était nécessairement employé aux préparatifs du
+banquet, il répondit d'un ton protecteur:</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon ami, nous venons pour le déjeuner...</p>
+
+<p>&mdash;Quel déjeuner?</p>
+
+<p>Godet l'aîné, se sentant sur son terrain, au lieu de répondre à cet
+intrus lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Où est la chère madame Leb&oelig;uf?</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça, madame Leb&oelig;uf?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un véritable sauvage,&mdash;dit tout bas Godet l'aîné à Dieudonné,
+et, sans répondre un mot de plus, il se dirigea vers l'arrière-boutique,
+où devait être servi le déjeuner.</p>
+
+<p>Le substitut de Botard saisit rudement le paisible rentier par le bras
+et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous donc par là?... on n'entre pas.</p>
+
+<p>M. Godet l'aîné devint cramoisi; mais contenant sa colère, il dit d'un
+ton de majestueuse commisération:</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon ami... vous jouez gros jeu... fort gros jeu... au moins...
+mais vous êtes nouveau ici, vous avez droit à notre indulgence... vous
+ne savez pas que je n'ai qu'un mot à dire à madame Leb&oelig;uf pour...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mille tonnerres! il n'y a pas de madame ni de Leb&oelig;uf qui
+tienne; asseyez-vous là, on vous servira ce qu'on aura, mais vous
+n'entrerez pas là-dedans.</p>
+
+<p>M. Godet l'aîné eut encore la force de contenir son indignation, et
+d'une voix qu'il tâchait de rendre calme:</p>
+
+<p>&mdash;Une dernière fois, je vous déclare que je suis un des membres du
+déjeuner qu'on prépare là-dedans; et je vous somme, oui, je vous somme
+hautement... d'aller tout de suite chercher votre maîtresse...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mon brave homme... si vous n'étiez pas un homme d'âge, ce
+serait à vous cribler de coups de pied dans le ventre,&mdash;dit le brutal
+personnage; et il tourna le dos à M. Godet l'aîné.</p>
+
+<p>Celui-ci, malgré les supplications de son frère, ne put s'empêcher de
+s'écrier:</p>
+
+<p>&mdash;Il m'en coûte, il me peine de descendre jusqu'à me commettre avec un
+mercenaire; mais je ne puis résister au besoin de vous déclarer que vous
+êtes un fier drôle!... que vous devez être le roi des drôles!</p>
+
+<p>Le garçon se retourna vivement et fit un geste si menaçant, que les deux
+Godet rompirent simultanément d'une semelle; mais ils gardèrent
+toutefois une attitude défensive, en présentant leur parapluie à leur
+adversaire comme on croise la baïonnette.</p>
+
+<p>Malgré ce mouvement, le garçon s'avança d'un air menaçant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc que je vous fasse une bosse au <i>genou</i>?...&mdash;dit ce
+brutal en faisant une allusion offensante à la complète nudité du crâne
+de Godet l'aîné.</p>
+
+<p>&mdash;Insolent malfaiteur! il n'y a donc rien de sacré pour toi?&mdash;s'écria M.
+Godet en rompant encore d'une semelle.</p>
+
+<p>A ce bruit, un nouveau personnage survint: c'était un homme entre les
+deux âges, trapu, barbu, coloré, portant une veste ronde et une
+casquette de loutre.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, qu'est-ce qu'il y a donc, Jean?&mdash;dit-il au garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Saunier, voilà deux particuliers qui s'acharnent à vouloir
+entrer à toute force là-dedans; ils disent qu'ils sont d'un déjeuner, et
+ils demandent madame Leb&oelig;uf. Il faut qu'ils soient <i>bus</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a d'ivre ici que vous-même, grossier personnage,&mdash;dit Godet
+aîné, un peu rassuré par la présence de M. Saunier.</p>
+
+<p>Mais M. Saunier dit d'un ton presque aussi bourru que celui de son
+garçon:</p>
+
+<p>&mdash;Madame Leb&oelig;uf n'est plus ici; elle m'a vendu son fonds. Je ne donne
+pas à déjeuner.</p>
+
+<p>On eût annoncé à M. Godet la résurrection positive de Napoléon, qu'il
+n'eût pas été plus pétrifié qu'il ne le fut à la nouvelle de la
+retraite subite de madame Leb&oelig;uf.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur,&mdash;s'écria-t-il,&mdash;ceci est inadmissible, ceci tombe dans
+la fable. J'aurai l'honneur de vous faire observer que madame Leb&oelig;uf,
+hier soir, à huit heures trois quarts, m'a encore réitéré l'invitation
+qu'elle m'avait faite pour...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que madame Leb&oelig;uf m'a cédé son fonds, son mobilier, son
+bagage, tout enfin, excepté ses robes et ses bonnets, dont ni moi ni
+Jean nous n'aurions su que faire, et, hier soir, elle a filé à dix
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en est pas moins fort extraordinaire, monsieur, que, venant
+très-disposés à déjeuner, on...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il faut vous servir?... Je n'ai pas le temps de causer...
+Jean... sers ces messieurs.</p>
+
+<p>Et M. Saunier rentra dans l'arrière-boutique, dont il ferma
+soigneusement la porte...</p>
+
+<p>&mdash;Alors... servez-nous ce que vous voudrez... du lait... une bavaroise,
+que sais-je?&mdash;dit M. Godet l'aîné d'un air égaré en se laissant tomber
+sur une banquette et en levant les mains au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de bavaroise,&mdash;dit Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! pas de bavaroise?... allons... eh bien alors donnez du café
+au lait,&mdash;dit Godet avec un profond soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de café au lait non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Comment!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a que du chocolat en morceaux, du café en grains, des cerises à
+l'eau-de-vie et de l'eau sucrée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est épouvantable! on n'ouvre pas un café, monsieur, quand on ne
+peut offrir aux consommateurs que de tels comestibles!&mdash;s'écria Godet
+l'aîné.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mille tonnerres! ne consommez pas. Qu'est-ce que ça nous fait
+donc, à nous, que vous consommiez?</p>
+
+<p>Ces derniers mots parurent faire une vive impression sur Godet l'aîné;
+il jeta un regard d'intelligence à son frère et dit à Jean:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! donnez-nous une tablette du chocolat, un verre d'eau sucrée
+et du pain.</p>
+
+<p>Évidemment Jean était absolument étranger aux premiers principes de sa
+profession; il apporta du sucre dans une tasse, une tablette de chocolat
+sur un vieux journal, et de l'eau dans une bouteille.</p>
+
+<p>A la vue de ces énormités, les Godet échangèrent de nouveaux signes
+d'étonnement et presque d'effroi...</p>
+
+<p>Quelques fidèles habitués, conviés comme les deux frères au déjeuner de
+madame Leb&oelig;uf, apprirent par eux la brusque disparition de l'hôtesse
+et quels étaient les <i>sauvages</i>,&mdash;ce fut l'expression dont se servit M.
+Godet l'aîné;&mdash;quels étaient les sauvages qui remplaçaient la digne
+veuve toujours si prévenante pour ses habitués, et son fidèle et
+inoffensif Botard.</p>
+
+<p>MM. Godet et leurs amis, tout en grugeant leur tablette de chocolat, se
+livraient à des suppositions fabuleuses à l'endroit de la disparition de
+la veuve et de l'apparition de ses étranges successeurs; quelques uns
+penchaient pour un enlèvement tenté par un Anglais ou un Américain.
+Comme Dieudonné faisait assez sagement observer que l'âge et la figure
+de madame Leb&oelig;uf semblaient donner un flagrant démenti à cette
+supposition, un ex-clarinette de l'Ambigu, qui avait scruté profondément
+les mystères du c&oelig;ur humain, se crut en droit d'affirmer que l'âge et
+la figure de madame Leb&oelig;uf n'étaient pas un obstacle à un enlèvement,
+vu que plusieurs milords richissimes portaient dans leurs goûts une
+épouvantable dépravation. Si peu flatteuse que fût cette conclusion pour
+madame Leb&oelig;uf, elle réunit une majorité assez imposante; mais les
+conjectures mêmes manquaient, lorsqu'on en vint à se demander quels
+étaient les gens qui succédaient à la digne veuve. Tout dans leur
+conduite semblait mystérieux. D'abord ils semblaient fort peu
+s'inquiéter des consommateurs. Pourquoi donc alors tenaient-ils un café?</p>
+
+<p>Jean le brutal regardait constamment dans la rue et ne quittait pas des
+yeux les deux portes de l'hôtel du Vampire. Le vieux domestique Stolk
+ayant ouvert la petite porte de service au pourvoyeur, Jean quitta
+précipitamment la porte, alla chercher son maître, le ramena et lui dit
+en lui montrant Stolk:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant toujours lui...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'il ait l'âme chevillée dans le corps,&mdash;répondit Saunier.</p>
+
+<p>La petite porte se referma, Stolk disparut.</p>
+
+<p>Quelques heures après, un homme d'assez mauvaise mine entra
+précipitamment dans le café et dit à Jean:</p>
+
+<p>&mdash;Attention! je ne la devance que de quelques minutes... <i>Il</i> avait bien
+dit qu'elle y viendrait.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, la souricière est fameuse,&mdash;dit Jean.&mdash;Simon est à
+la petite porte de la ruelle. On ne pouvait pas nous échapper.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la voici,&mdash;reprit l'autre.</p>
+
+<p>Les deux interlocuteurs et les habitués, qui n'avaient pas perdu une
+parole de cette conversation, regardèrent attentivement aux vitres.</p>
+
+<p>&mdash;Dieudonné, Dieudonné!&mdash;s'écria Godet l'aîné,&mdash;vite... vite... c'est la
+même vieille femme qui, il y a quatre mois, a apporté le coffret chez le
+Vampire, et il y a un mois une lettre sans doute. Comme elle a l'air
+effaré!...</p>
+
+<p>C'était en effet madame Blondeau... toute pâle et toute tremblante.</p>
+
+<p>Elle sonna et fut reçue et introduite par le fidèle Stolk dans
+l'intérieur de l'hôtel d'Orbesson.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!&mdash;dit l'interlocuteur de Jean,&mdash;quelle heure?</p>
+
+<p>Jean tira sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Elle y est entrée à midi vingt minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Suffit,&mdash;dit l'homme;&mdash;je m'en retourne à l'hôtel Meurice, où <i>ils
+sont</i> descendus ce matin à dix heures. Et il sortit.</p>
+
+<p>Jean rentra précipitamment dans l'arrière-boutique.</p>
+
+<p>Quand on connaît la curiosité féroce des habitués du café Leb&oelig;uf,
+quand on pense que depuis plusieurs mois cette curiosité était réduite
+au plus maigre régime, on se figure facilement de quelle fièvre
+dévorante durent être transportés les Godet et la troupe en voyant la
+mystérieuse intrigue qu'ils avaient crue terminée se renouer et se
+compliquer davantage par l'intérêt que semblaient y prendre les nouveaux
+possesseurs du café Leb&oelig;uf.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_XVIII" id="H-CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.</h3>
+
+<h4>L'HOTEL DE MARAN.</h4>
+
+<p>Pendant que les nouveaux propriétaires du café Leb&oelig;uf et ses anciens
+habitués ont les yeux attentivement fixés sur les portes de la maison
+habitée par M. de Rochegune, nous conduirons le lecteur à l'hôtel de
+Maran, toujours habité par la tante de madame de Lancry.</p>
+
+<p>La nuit approchait. Une table abondamment et somptueusement servie était
+dressée au milieu d'une belle office parfaitement éclairée, avoisinant
+la grande salle à manger.</p>
+
+<p>Servien, maître d'hôtel, présidait au dîner. Deux femmes de chambre,
+deux valets de pied, le cuisinier et deux ou trois de leurs
+<i>connaissances</i>, faisaient donc bonne et joyeuse chère aux dépens de
+mademoiselle de Maran, retenue depuis plusieurs mois dans son lit par
+une paralysie qui lui permettait à peine de remuer le bras gauche. Ainsi
+qu'on l'a vu dans les mémoires de madame de Lancry, mademoiselle du
+Maran, exécrée, abandonnée de tout le monde, était entièrement livrée à
+la merci de ses domestiques.</p>
+
+<p>&mdash;A votre santé, monsieur Servien,&mdash;dit le cuisinier,&mdash;à tout seigneur
+tout honneur... Vous êtes plus ancien que nous dans la maison, vous!...</p>
+
+<p>L'homme à la tache de vin se leva et dit d'un air singulièrement
+sardonique:</p>
+
+<p>&mdash;A la santé de notre <i>bonne maîtresse</i>!... Puisse-t-elle vivre encore
+longtemps comme ça pour faire notre bonheur!...</p>
+
+<p>Ce toast fut accueilli par les éclats de rire des convives.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens... ça me fait penser que j'ai oublié son potage au tapioka,&mdash;dit
+le cuisinier.&mdash;Ah bah!&mdash;reprit-il,&mdash;elle mangera de la soupe à la
+tortue... ça sera tout de même, et ça la changera; il en reste dans la
+soupière.</p>
+
+<p>A ce moment, une sonnerie retentit bruyamment dans l'office.</p>
+
+<p>Personne ne bougea.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! la voilà qui recommence son carillon de tout à l'heure; ça va
+être amusant,&mdash;dit mademoiselle Julie, la première femme de mademoiselle
+de Maran.</p>
+
+<p>On sonna une seconde fois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est insupportable; je la croyais calmée,&mdash;dit mademoiselle
+Julie;&mdash;on ne peut pas dîner tranquille. Vous êtes aussi bien peu
+aimable, monsieur Servien! Vous nous promettez de casser une fois pour
+toutes le mouvement de ses sonnettes pour que nous ayons la paix, et
+vous n'y pensez pas...</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est,&mdash;dit le cuisinier, qu'elle devient <i>sonneuse</i>, mais
+<i>sonneuse</i> que c'en est fastidieux.</p>
+
+<p>Trois ou quatre coups de sonnette précipités confirmèrent l'assertion du
+cuisinier.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément il n'y a que cela à faire,&mdash;dit Servien;&mdash;vous avez raison,
+mademoiselle Julie. On détraquera le mouvement, et alors... nous serons
+en repos.</p>
+
+<p>&mdash;On pourra lui laisser une petite sonnette de main pour l'amuser,&mdash;dit
+mademoiselle Julie;&mdash;les portes fermées, on ne l'entendra pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais madame fera venir un serrurier,&mdash;dit un valet de pied d'un
+air fin;&mdash;on raccommodera le mouvement, et alors, alors...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes encore bien de votre village, monsieur Goujon,&mdash;dit
+mademoiselle Julie.&mdash;Est-ce qu'on l'écoutera, avec son serrurier?...
+Elle donnera l'ordre, d'y aller? eh bien! on n'ira pas... et on lui
+dira...</p>
+
+<p>&mdash;On lui dira qu'il y a une épizootie qui a emporté tous les
+serruriers,&mdash;dit M. Servien.</p>
+
+<p>Cette plaisanterie fit tellement rire les convives, que le bruit des
+coups de sonnette de mademoiselle de Maran, qui allaient alors
+<i>crescendo furioso</i>, fut un moment étouffé; mais lorsque ces éclats de
+gaieté cessèrent un peu, on entendit un carillon assourdissant.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas moyen d'y tenir!&mdash;s'écria mademoiselle Julie.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle sonneuse... est-elle sonneuse!&mdash;dit le cuisinier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est maintenant qu'elle doit joliment mâchonner entre ses dents et se
+tortiller, colère comme une possédée,&mdash;dit Goujon.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien oui! je lui en défie, de se tortiller,&mdash;dit Servien.&mdash;Elle
+est impotente sur son lit... Il n'y a que sa main gauche qu'elle puisse
+remuer...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! elle se rattrape joliment sur sa main gauche,&mdash;dit le
+cuisinier.&mdash;Tenez... tenez... entendez-vous son bacchanal?... Allons,
+allons, j'en suis pour ce que j'ai dit... c'est une sonneuse...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est à devenir folle!&mdash;s'écria mademoiselle Julie.&mdash;Mais j'y
+songe, monsieur Goujon. Allez donc prendre l'échelle de la bibliothèque;
+le mouvement de la sonnette passe ici: nous allons le couper, et nous
+serons tranquilles.</p>
+
+<p>On applaudit d'autant plus à l'excellente idée de la femme de chambre,
+que la sonnerie de mademoiselle de Maran devenait convulsive,
+incessante, et n'était interrompue que par de rares repos, que
+mademoiselle Julie, qui se piquait d'un peu de musique, appelait
+ingénieusement des <i>points d'orgue</i>.</p>
+
+<p>Goujon apporta l'échelle; Servien lui confia une pince à déboucher le
+vin de Champagne. Le fil de fer du mouvement fut coupé au milieu d'un
+tintement formidable, et le bruit cessa subitement.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu... quelle figure elle doit faire dans son lit avec son chapeau de
+soie carmélite!&mdash;dit mademoiselle Julie en éclatant de rire.&mdash;Je ne
+voudrais pas m'en approcher à cette heure; elle me mordrait, bien sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà une morsure qui serait venimeuse,&mdash;dit le cuisinier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi donc que madame <i>s'ostine</i> à porter un chapeau de soie
+et un casaquin puce dans son lit... puisque voilà deux mois qu'elle ne
+se lève plus?&mdash;dit Goujon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un v&oelig;u qu'elle a fait au diable,&mdash;dit M. Servien avec un
+sérieux comique.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que si le diable est son parrain, elle est bien sa
+filleule,&mdash;dit mademoiselle Julie.&mdash;Est-elle méchante! est-elle
+méchante! Nous a-t-elle tourmentés quand elle se portait bien! a-t-elle
+lésiné sur tout! nous a-t-elle brutalisés. Tiens, chacun son tour!</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui l'enrage,&mdash;reprit M. Servien,&mdash;c'est qu'elle ne peut plus
+écrire... à M. Luchet, son homme d'affaires, ce grand caliborgnon, à qui
+elle se plaignait toujours de nous... Elle a beau m'ordonner de lui
+écrire de venir... moi pas si bête...</p>
+
+<p>&mdash;Le père Fabri, le concierge, l'a renvoyé il y a huit jours, dit
+Goujon.</p>
+
+<p>&mdash;Je le lui avais recommandé dans le cas où il viendrait de lui-même, ce
+M. Luchet, mauvais intrigant... Vous sentez bien, mes enfants, que
+madame serait capable de le faire installer ici. Alors ça serait fini
+pour nous. Au lieu de nous asseoir bien à notre aise dans l'office de la
+salle à manger, devant un bon dîner à deux services... il faudrait
+descendre dans l'office de la cuisine... Nous n'aurions plus les mêmes
+douceurs.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, monsieur Servien,&mdash;dit mademoiselle Julie,&mdash;si l'on
+disait de M. Luchet ce qu'on dira des serruriers, qu'il est mort, qu'il
+y a eu aussi une épizootie sur les hommes d'affaires?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, ça ne serait pas de refus; nous aurions la paix. D'un autre
+côté, l'on dirait à M. Luchet que madame ne veut plus le voir, et il
+n'en serait que ça... S'il écrivait, comme je connais son écriture, je
+ne donnerais pas ses lettres, et il n'en serait encore que ça...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il faudrait prendre garde aux amis de madame, qui pourraient
+lui dire que ça n'est pas vrai, ces épizooties,...&mdash;dit mademoiselle
+Julie d'un air malicieux.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça qu'il en vient, des visites!&mdash;dit M. Goujon.&mdash;Depuis six mois
+que je suis dans la maison, je n'ai encore vu personne... que ce vieux
+savant si mal peigné.</p>
+
+<p>&mdash;M. Bisson le brise-tout,&mdash;dit Servien,&mdash;il n'y a plus que lui de
+fidèle. Il est venu au moins trois fois depuis que la maison est fermée,
+et on lui a toujours dit que madame ne reçoit pas... Ah! quelle
+différence du temps de madame Ursule! Les bals, les concerts, les
+dîners, comme ça roulait! On a tant dansé, tant chanté, tant dîné, qu'il
+m'en est resté... une bonne petite ferme en Bauce.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà ce que c'est que l'économie,&mdash;dit mademoiselle Julie.&mdash;Mais
+ça fend le c&oelig;ur... cette pauvre madame Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais à plaindre quelqu'un, je plaindrais plutôt madame la
+vicomtesse, la nièce de madame, qu'elle tourmentait si méchamment quand
+elle était petite...&mdash;dit Servien.</p>
+
+<p>&mdash;Avec cela que ça vous réussirait bien de plaindre madame la
+vicomtesse,&mdash;dit mademoiselle Julie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu comme madame s'est disputée il y a quinze jours avec son
+médecin, le docteur Gérard, qui lui disait du bien de madame de Lancry.
+Madame a dit tant d'injures à M. Gérard qu'il a déclaré qu'il ne
+remettrait plus les pieds ici.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour la punir, au lieu d'aller, le lendemain, chercher M. le
+docteur Verteuil,&mdash;dit Servien,&mdash;je n'y suis pas allé... Bah! un médecin
+nous gênerait.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens... dit mademoiselle Julie,&mdash;est-ce qu'on a besoin de médecin
+quand on est paralytique?</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas une maladie... paralytique,&mdash;dit Goujon;&mdash;on ne bouge pas...
+on est comme quelqu'un qui reste bien tranquille... bien tranquille,
+voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr,&mdash;reprit Julie.&mdash;Et puis, pour ce que lui ordonnait le
+docteur Gérard... c'était pas la peine d'avoir un médecin.... De petites
+bouteilles avec de la fleur d'orange... de petites drogues de rien du
+tout; c'était pour l'amuser...</p>
+
+<p>Le fait est que depuis quinze jours qu'elle se passe de médecin... elle
+n'en va pas plus mal,&mdash;dit M. Servien;&mdash;ça peut aller comme cela
+très-longtemps: les bossus ont la vie dure... c'est comme les chats.
+Nous aurons toujours de quoi faire la dépense; j'ai l'habitude de donner
+les reçus aux fermiers pour madame... je ne prends que juste ce qu'il
+faut pour que nous ne manquions de rien... le reste, je le mets dans la
+caisse de madame.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à cela, nous sommes très-bien, très-bien,&mdash;dit mademoiselle
+Julie,&mdash;seulement il nous faudra prendre un petit garçon pour nous
+servir à table, car c'est ennuyeux de se lever à chaque instant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça,&mdash;dit le cuisinier.&mdash;Je dresserai le dîner, ma fille de
+cuisine donnera les plats au gamin, et nous mangerons plus chaud.</p>
+
+<p>&mdash;Adopté,&mdash;dit Servien.&mdash;A propos,&mdash;reprit-il,&mdash;depuis que son dernier
+chien est mort, madame me relance tous les jours pour que je lui en
+achète un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne veux plus de chien ici; non!&mdash;s'écria mademoiselle
+Julie,&mdash;je ne veux plus de chien ici! j'ai été assez comme ça la
+servante des animaux... Et d'ailleurs, ça n'était pas pour en avoir un
+second que j'ai donné une arête au dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, tiens... c'est vous qui l'avez fait étrangler?&mdash;dit
+Servien.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute: c'était une horreur que cette vieille bête-là, si
+méchante.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour sa méchanceté que madame l'a pleuré, bien sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi bien décidément... pas de chien?&mdash;demanda Servien.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, pas de chien,&mdash;répéta-t-on en ch&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Accordé,&mdash;dit le maître d'hôtel;&mdash;je lui dirai qu'ils ont le même sort
+que les serruriers, les hommes d'affaires et les médecins.</p>
+
+<p>Cette facétie fit beaucoup rire les convives, qui en étaient au fruit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il n'y a pas de vin de Chypre, monsieur Servien? voilà un
+joli dessert!&mdash;dit mademoiselle Julie.</p>
+
+<p>Servien regarda sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais en avoir pris une bouteille chez madame...</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc <i>ce genre</i>, de garder comme ça son vin de Chypre dans
+l'armoire de son grand cabinet de toilette,&mdash;dit mademoiselle
+Julie,&mdash;tandis que les autres vins sont à l'office ou à la cave.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une idée qu'elle a; ne m'en parlez pas, ça fait pitié,&mdash;dit
+Servien.&mdash;Puis il se leva en disant:&mdash;Je vais en aller chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, monsieur Servien, portons-lui son potage en même temps,
+nous ferons d'une pierre deux coups,&mdash;dit mademoiselle Julie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison. Quelle heure est-il? Neuf heures. Elle le voulait à
+huit heures et demie; il n'y a qu'une demi-heure de retard.</p>
+
+<p>Le cuisinier mit négligemment un reste de soupe à la tortue dans une
+assiette de porcelaine. Servien prit une serviette, l'étendit sur un
+plateau d'argent, se fit précéder de mademoiselle Julie portant une
+bougie, et traversa les trois salons qui séparaient la salle à manger de
+la chambre à coucher de mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>La nuit était complétement venue.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, monsieur Servien, prenez garde qu'elle ne vous dévore
+quand vous allez lui servir son potage,&mdash;dit mademoiselle Julie en riant
+et en ouvrant la porte.</p>
+
+<p>L'intérieur de cette chambre était toujours ainsi qu'il a été décrit par
+madame de Lancry dans ses mémoires.</p>
+
+<p>Sur la cheminée, des pagodes de porcelaine verte à yeux rouges toujours
+en mouvement; sur le secrétaire de vieux laque, trois générations de
+chiens-loups blancs empaillés: de graves portraits de personnages des
+siècles passés se détachaient des boiseries grises.</p>
+
+<p>A la faible clarté que projeta dans cette vaste chambre la bougie que
+portait mademoiselle Julie, on put voir se détacher du fond de l'alcôve,
+drapée de damas rouge sombre, la figure jaune et terreuse de
+mademoiselle de Maran assise dans son lit et adossée à un énorme
+coussin.</p>
+
+<p>C'était toujours la même robe de soie carmélite, le même manteau de lit,
+le même tour de cheveux noirs couvrant à demi son front plat et déprimé
+comme celui d'une vipère; c'étaient toujours ces yeux renfoncés,
+ardents, et qui, au moment où Servien entra, brillaient d'une indicible
+rage...</p>
+
+<p>La position de cette femme était d'autant plus affreuse que la paralysie
+ne lui laissait de libre que le cou, l'avant-bras et la main gauche; le
+reste du corps était complétement inerte.</p>
+
+<p>Les imprécations qu'elle, se mit à vomir contre Servien et mademoiselle
+Julie n'étaient donc accompagnées que d'un faible balancement de tête et
+de quelques mouvements convulsifs de la main gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable!&mdash;s'écria-t-elle en écumant de colère,&mdash;affreux
+scélérat!... C'est donc ma mort que vous voulez, brigand que vous êtes?</p>
+
+<p>Servien s'approcha du lit avec un sang-froid imperturbable pour y
+déposer son plateau.</p>
+
+<p>Ce silence redoubla l'exaspération de mademoiselle de Maran, qui
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t-en... sors d'ici... je te chasse... que je ne te voie plus.</p>
+
+<p>Servien tourna sur ses talons, fit un signe à mademoiselle Julie, et
+regagna la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le vin de Chypre?&mdash;lui dit tout bas celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez donc, elle va me rappeler.</p>
+
+<p>&mdash;Servien... Servien... Julie... Voulez-vous rester là!... Ah! les
+misérables!... ils ont juré de me faire mourir à petit feu!...</p>
+
+<p>Servien fit une seconde conversion sur lui-même, et revint du même pas
+lent et solennel avec son plateau.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran sentit le besoin de se contenir, et dit d'une voix
+entrecoupée par la colère:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure est-il?... A quelle heure avais-je demandé mon
+tapioka?...</p>
+
+<p>&mdash;J'attendais que madame eût sonné pour la servir,&mdash;dit Servien en
+posant le plateau sur le lit.</p>
+
+<p>&mdash;Madame sonne ordinairement pour avoir de la lumière,&mdash;dit ingénument
+mademoiselle Julie.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran leva les yeux au ciel et dit d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Ils me tueront... Ils me tueront... Je mourrai de male-rage...
+Comment!... je n'ai pas sonné... sonné depuis une heure à me rompre le
+bras!&mdash;s'écria-t-elle avec une explosion de fureur impossible à décrire.</p>
+
+<p>&mdash;Madame a sonné?&mdash;demanda Servien.</p>
+
+<p>&mdash;Madame... aura peut-être cru sonner!&mdash;dit mademoiselle Julie.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai cru sonner... entendez-vous cette sotte bête, cette vilaine
+menteuse! J'aurai cru sonner!!! Je sonne depuis une demi-heure à tout
+briser... drôlesse que vous êtes!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça... madame, en sonnant si fort, aura cassé le mouvement, et
+nous n'aurons rien entendu,&mdash;dit Servien.</p>
+
+<p>&mdash;Et à qui la faute si j'ai cassé le mouvement, animal!... N'est-ce pas
+la vôtre? Voilà une demi-heure que je suis dans l'obscurité, et vous
+savez bien que j'en ai horreur, de l'obscurité. Eh bien! voyons, les
+allumerez-vous, ces bougies, au lieu de rester là à bâiller aux
+corneilles, butorde que vous êtes...</p>
+
+<p>Au lieu d'obéir, mademoiselle Julie prit le coin de son tablier, le
+porta à ses yeux, feignit de pleurer, gagna la porte et disparut en
+disant d'une voix entrecoupée:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas m'habituer à être traitée comme ça... hi, hi, hi...</p>
+
+<p>&mdash;Julie... Julie... voulez-vous bien rester là... Ah! la
+malheureuse...&mdash;s'écria mademoiselle de Maran,&mdash;je ne veux pas qu'elle
+reste un moment de plus chez moi... je ne veux plus de ça ici... qu'on
+la chasse, qu'on la jette à la porte... non pas ce soir... mais à
+l'instant... Entendez-vous, Servien?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame... soyez tranquille... calmez-vous.</p>
+
+<p>Et après avoir mis le plateau sur une table de lit, qu'il plaça devant
+mademoiselle de Maran, il alla dans le cabinet prendre une bouteille de
+vin de Chypre; il refermait l'armoire lorsqu'il entendit le bruit d'une
+assiette qui se brisait sur le parquet, et la voix de mademoiselle de
+Maran qui s'écriait dans un nouvel accès de rage:</p>
+
+<p>&mdash;Servien!... Servien!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Mais voulez-vous donc m'empoisonner? mais c'est affreux! mais
+qu'est-ce que c'est que ce potage-là?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! madame l'a jeté au milieu de la chambre? et l'assiette aussi?
+en voilà par tout le parquet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me donnez de la soupe en tortue... à une malade? Mais vous voulez
+donc me tuer, infâme gueux que vous êtes!</p>
+
+<p>Servien, songeant sans doute que ses camarades s'impatientaient en son
+absence, sortit sous le même prétexte que mademoiselle Julie, et dit
+d'un ton douloureux et pénétré:</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien dur pour un vieux serviteur de se voir traiter de la
+sorte... ça me fait trop de peine d'entendre madame me parler ainsi...
+j'aime mieux m'en aller.&mdash;Et il disparut en fermant respectueusement la
+porte derrière lui.</p>
+
+<p>&mdash;Servien... Servien... voulez-vous bien rester!... Ah! mon Dieu...
+qu'est-ce que c'est que cette bouteille qu'il emporte là... Servien...
+mais c'est de mon vin de Chypre... j'en suis sûre... Servien... Ah! les
+infâmes voleurs... les misérables... j'étouffe de rage...</p>
+
+<p>Elle saisit péniblement la sonnette, mais elle rejeta bientôt le cordon
+en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Elle a cassé... ils ne viendront pas... Ah! que faire... seule,
+seule... personne pour me délivrer de cette valetaille!... Ils
+m'insultent... ils me torturent... ils me pillent... et je ne puis
+rien... seule... vieille... impotente... abandonnée de tous... Après
+cela, je chasserais ceux-là, j'en prendrais d'autres, ça serait tout de
+même; je n'ai personne pour me soutenir, pour prendre mes intérêts. Ah!
+mon Dieu... que je suis donc malheureuse... à mon âge, malade, infirme,
+privée des soins les plus vulgaires... je ne mange au monde qu'un pauvre
+potage... je ne peux pas seulement l'avoir... mais j'ai faim... moi...
+j'ai faim... mon Dieu! mon Dieu... Moi souffrir de la faim... au milieu
+de ma maison... de mes gens... mais c'est affreux!... Servien...
+Servien... Rien... ils ne veulent pas venir. Mais il n'y a donc pas de
+justice au ciel et sur la terre? mais qu'est-ce que c'est que cette
+barbarie-là?... mais c'est atroce... mais la dernière des femmes du
+peuple lorsqu'elle est malade... a une famille qui la soigne... a
+quelqu'un qui prend pitié d'elle... et moi, personne... personne!...
+j'en suis réduite à une fureur impuissante... à écumer de rage... et
+dire que c'est ainsi tous les jours! Servien... Servien... J'ai beau
+appeler... ils ne m'écouteront pas... Oh! les scélérats... mon Dieu, que
+faire! Si je criais au secours... au feu... oui... oui... ils viendront
+peut-être.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran se mit alors à crier de toutes forces d'une voix
+chevrotante:&mdash;Au feu!... au secours!...</p>
+
+<p>Sa voix, encore affaiblie par l'émotion de la colère, ne parvint pas aux
+oreilles de ses gens; tout resta silencieux.</p>
+
+<p>La hideuse figure de mademoiselle de Maran devint livide de terreur; la
+pâle clarté de la bougie qui éclairait sa chambre suffisait à peine pour
+dissiper l'obscurité qui y régnait. Comme tous les caractères méchants
+et lâches assaillis par les remords, mademoiselle de Maran avait horreur
+des ténèbres.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours!&mdash;répéta-t-elle d'une voix épuisée,&mdash;au feu!...</p>
+
+<p>Après un moment de profond silence, elle reprit avec désespoir:</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne viennent pas... je brûlerais... je mourrais... qu'on me
+laisserait mourir et brûler... Ah! mon Dieu... mourir... c'est affreux
+de mourir... mourir ainsi seule... sans personne autour de vous... que
+des valets qui n'attendent que votre agonie... pour vous dévaliser...
+Mourir... mourir... et après... après... oh! non... après il n'y a
+rien... il n'y a rien.</p>
+
+<p>A ce moment ses yeux égarés par la frayeur s'arrêtèrent sur le portrait
+d'une de ses parentes, autrefois abbesse des Ursulines de Blois; cette
+figure pâle et presque sépulcrale, coiffée d'un camail noir, semblait
+sortir de son cadre.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran sentit redoubler son épouvante.</p>
+
+<p>Son isolement, la vue de cette religieuse lui donnèrent quelques idées
+de piété, que son égoïsme odieux flétrit bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu... ayez pitié de moi...&mdash;s'écria-t-elle,&mdash;j'aurai de la
+religion... je prierai... je prendrai un aumônier... un confesseur... il
+ne me quittera pas... il me soignera... il me débarrassera de ces
+infâmes valets... il les chassera, il me défendra... ça me fera une
+société... Oui, je vous le jure, mon Dieu! Mais comment l'aurai-je? Ce
+prêtre... qui l'avertira?... J'aurai beau ordonner qu'on m'en cherche
+un, ces misérables mépriseront mes ordres... Depuis quinze jours je
+demande un médecin... ils font exprès de me désobéir... et à qui me
+plaindre? qui me soutiendra?... je suis seule... toujours seule... Je
+crois bien... on me hait tant... qui viendrait voir une pauvre vieille
+femme infirme?... C'était bon quand je donnais des fêtes, ou que je
+pouvais nuire... Maintenant on ne me craint plus, et l'on m'abandonne...
+on se venge du mal que j'ai fait... ah! c'est horrible... Mais...
+j'entends du bruit... une voiture... une voiture s'arrête devant ma
+porte... Ah! mon Dieu... quel bonheur!... Mais ils ne laisseront entrer
+personne... ils vont la renvoyer... Non, non, elle reste, on a refermé
+la porte... Oh! je suis sauvée... si c'était le médecin que j'attends
+depuis si longtemps! Des pas... oui... oui... j'entends des pas... c'est
+quelqu'un; Jésus! mon Dieu... c'est quelqu'un...</p>
+
+<p>On entendit en effet des pas précipités, et madame de Lancry, ouvrant
+violemment la porte, entra chez mademoiselle de Maran, suivie de
+Servien.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_XIX" id="H-CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.</h3>
+
+<h4>L'ENTREVUE.</h4>
+
+<p>&mdash;Mathilde, c'est le bon Dieu qui vous envoie!&mdash;s'écria mademoiselle de
+Maran,&mdash;venez à mon secours!</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, madame,&mdash;répondit madame de Lancry éperdue en courant
+auprès du lit de sa tante;&mdash;c'est moi qui viens vous demander de me
+sauver. Mon mari sera ici tout à l'heure... sauvez-moi, par pitié!
+sauvez-moi!</p>
+
+<p>Servien disparut.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... je vous sauverai, mon enfant... mais nous ne nous
+quitterons plus,&mdash;s'écria mademoiselle de Maran.&mdash;Vous verrez... oh!
+vous verrez... je serai aussi bonne pour vous que j'étais méchante
+autrefois! Mais aussi vous n'abandonnerez pas votre pauvre vieille tante
+à ses bourreaux, n'est-ce pas? Si je pouvais me mettre à genoux,
+Mathilde, je m'y mettrais... pour vous implorer... Tout ce que vous
+voudrez, je le ferai... je vous le jure... Mais ne me laissez pas seule,
+vous ne savez pas à quelle horrible vie je suis condamnée.</p>
+
+<p>Malgré son effroi, Mathilde ne put s'empêcher d'être frappée des paroles
+et de l'accent désespéré de mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;répondit-elle précipitamment,&mdash;les moments sont précieux. Je
+viens vous demander ce que vous me demandez vous-même, de ne pas vous
+quitter... Vous êtes ma plus proche parente. On ne me refusera peut-être
+pas la permission de rester auprès de vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-il bien vrai, mon Dieu!&mdash;s'écria mademoiselle de Maran au comble
+de la joie et de l'étonnement.&mdash;Vous me demandez de rester auprès de
+moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... madame... tout plutôt que de... Ah! c'est horrible!&mdash;dit
+la malheureuse femme avec angoisse.</p>
+
+<p>Puis elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il a les lois et la force pour lui... Oh! je me tuerai plutôt...
+oui, je me tuerai plutôt que de le suivre!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ne le suivez pas, restez avec moi... Mathilde... Ma
+fortune... toute ma fortune vous appartient depuis longtemps... Je vous
+la destinais... oh! bien vrai... bien vrai... Mais je vous la donnerai
+tout entière de mon vivant, je ne garderai rien pour moi, rien... si
+vous consentez à ne pas me quitter.</p>
+
+<p>L'effrayante préoccupation de Mathilde était si grande qu'elle ne se
+choqua pas de la proposition de mademoiselle de Maran; elle ne songeait
+qu'à échapper à son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... il peut me forcer à le suivre... comme il l'a déjà
+fait,&mdash;s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, non, il ne le pourra pas; nous aurons des avocats,
+voyez-vous, les meilleurs, les meilleurs: rien ne nous coûtera... Nous
+plaiderons. Rien ne nous coûtera, rien... pour garder auprès de moi ma
+nièce... mon enfant chéri... car enfin vous êtes presque mon enfant,
+vous êtes la fille de mon frère, de mon bon frère que j'ai tant aimé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans une heure, madame, dans une heure peut-être mon mari sera
+ici... Avant-hier il est venu à Maran... me chercher... j'ai refusé de
+le suivre; il a été trouver le maire, et alors j'ai été forcée
+d'accompagner M. de Lancry. En arrivant ici, à l'hôtel Meurice, avec
+Blondeau qu'il m'avait permis d'emmener, il m'a dit de l'attendre, que
+nous ne resterions que douze heures à Paris, le temps nécessaire pour
+mettre <i>nos</i> passe-ports en règle et obtenir les pouvoirs que la loi lui
+accorde; il veut avoir entre ses mains les moyens de me contraindre,
+dans le cas où je voudrais encore lui résister.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon enfant, il faut vous cacher ici; il ne saura pas que vous
+y êtes venue.</p>
+
+<p>&mdash;Tous mes pas sont surveillés, madame; il m'a prévenue que je ne
+pourrais pas lui échapper, qu'il saurait me retrouver. Pourtant, dès
+qu'il a été parti, j'ai couru chez madame de Richeville; elle m'a
+conseillé de venir ici, de ne céder qu'à la force, et, quand les
+magistrats viendront, de les supplier de me laisser auprès de vous, ma
+plus proche parente, jusqu'à ce que j'aie prouvé l'infamie de la
+conduite de M. de Lancry envers moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle a raison... cette bonne... cette excellente duchesse, elle a
+raison; les magistrats ne peuvent pas vous refuser ça... Est-ce qu'on
+arrache une nièce à sa tante? Non... non... vous ne me quitterez pas.
+Comme ça sera généreux à vous!... comme ça sera beau! après tout le mal
+que je vous ai fait... mais ça vous est bien égal, le mal qu'on vous a
+fait à vous. Vous êtes si bonne! vous avez une si belle âme! et puis,
+c'est si sublime de pardonner! et puis je suis si malheureuse...
+Figurez-vous, ma pauvre enfant, que je suis la victime des misérables
+valets qui m'entourent. Voyez jusqu'où ils poussent la méchanceté!
+j'avais un chien, un pauvre animal... qui m'était attaché... la seule
+créature au monde qui ne me haït pas. Dans mon isolement, c'était mon
+unique joie, mon unique consolation; avec lui, au moins, je n'étais pas
+seule... Eh bien! ils ont eu la barbarie de me le tuer... oui, j'en suis
+sûre... ils me l'ont empoisonné; car, depuis qu'il est mort, je leur ai
+ordonné de m'en acheter un autre... ils ne m'ont pas obéi: ça n'a pas
+l'air croyable, c'est pourtant comme ça... Figurez-vous qu'ici personne
+ne m'obéit... qu'est-ce que cela leur faisait pourtant de m'acheter ce
+chien?... Mais à qui me plaindre? ils ne laissent approcher personne de
+moi... au lieu que lorsque vous serez ici, ils me respecteront... Vous
+leur imposerez, vous, vous les forcerez bien à écouter mes ordres, vous
+ferez respecter votre pauvre vieille tante infirme... n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Silence!&mdash;dit tout à coup Mathilde;&mdash;une voiture... c'est lui... c'est
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non...&mdash;dit mademoiselle de Maran en écoutant,&mdash;la voiture
+passe... Mais que veut-il donc vous faire, ce monstre-là?... car c'est
+un monstre, voyez-vous! Jamais vous n'en direz assez de mal! Si vous le
+connaissiez comme je le connais... Ah! maintenant, je me repens bien
+d'avoir consenti à votre mariage avec lui... mais la tête vous en
+tournait, pauvre petite... ah! ce sera le chagrin de toute ma vie, de
+vous avoir donnée à un pareil bandit... un faussaire... un escroc...
+Tenez, si je pouvais pleurer... j'en pleurerais des larmes de sang. Mais
+qu'est-ce qu'il vous veut encore, ce misérable-là? n'a-t-il pas mangé
+votre fortune!</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il veut, madame, il veut me vendre à M. Lugarto...&mdash;s'écria
+madame de Lancry avec épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mathilde... c'est abominable.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que, pour de l'argent, cet homme est capable de
+tout,&mdash;s'écria Mathilde. C'est un abîme d'horreur et d'infamie; pour
+assouvir la haine dont ce monstre me poursuit sans relâche, haine qu'il
+partage lui-même à cette heure... mon mari ne reculera devant aucun
+crime... En venant ici... il m'a fait d'horribles confidences, me disant
+que personne ne l'entendait, que si je parlais il nierait tout, et que
+je ne serais pas crue... Et pourtant, madame... telle est la loi que les
+hommes ont faite, qu'elle me force à accompagner cet homme, qui me
+conduit, non à mon déshonneur, mais à la mort... car je me tuerai plutôt
+que de rester au pouvoir de ces deux hommes... Si je me tue... Dieu me
+prendra en pitié. Mais... écoutez... écoutez... cette fois... oh! cette
+fois... c'est bien une voiture qui s'arrête,&mdash;s'écria Mathilde avec
+terreur.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, mon enfant! une voiture s'arrête... Mais c'est peut-être le
+médecin que j'attends... car ils ont aussi eu l'atrocité de ne pas
+vouloir m'aller chercher le médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, c'est lui! Ah! c'est lui... il m'aura fait suivre... il aura
+découvert où j'étais, il me l'avait dit... il me l'avait dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... il y a peut-être quelque chose à faire; je vais envoyer
+Servien me chercher tout de suite des avocats. En tout cas, chère
+petite, résistez; mon enfant, résistez... Ne cédez qu'à la force. Ah! si
+mes gens m'étaient dévoués, je le ferais jeter par les fenêtres... ce
+misérable... ce monstre... qui vient m'enlever ma tendre enfant.</p>
+
+<p>Mathilde ne s'était pas trompée, M. de Lancry entra chez mademoiselle de
+Maran.</p>
+
+<p>Quoiqu'il eût beaucoup engraissé, sa taille était encore élégante. Il
+était vêtu avec une recherche extrême, presque mignarde; malgré son
+embonpoint, sa figure était blafarde, ses yeux caves, clignotants et
+entourés d'un cercle brun. Les vices les plus odieux avaient flétri ce
+visage de leur ineffaçable empreinte. La physionomie de M. de Lancry,
+autrefois fine, gracieuse et spirituelle, avait alors un caractère de
+férocité doucereuse: les empereurs sanguinaires et efféminés de
+l'ancienne Rome devaient offrir cet aspect révoltant. Jadis insolente et
+altière, sa voix était devenue mielleuse; un grasseyement affecté
+l'affaiblissait encore.</p>
+
+<p>Il s'avança vers le lit de mademoiselle de Maran, lui prit la main,
+qu'il baisa, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quel charmant hasard rassemble aujourd'hui près de vous le couple
+heureux que vous avez uni!</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi donc tranquille, avec votre voix flûtée et votre
+afféterie,&mdash;dit mademoiselle de Maran; vous me faites peur, vous avez
+l'air d'un tigre qui fait la bouche en c&oelig;ur... Pourquoi
+tourmentez-vous cette pauvre femme?... D'abord, je vous préviens qu'elle
+veut rester ici... avec moi... avec sa chère tante... entendez-vous?...
+Je suis la s&oelig;ur de son père, sa plus proche parente, et vous ne me
+l'enlèverez pas... je vous en préviens.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, ma belle chérie?&mdash;dit-il en s'adressant à Mathilde avec une
+sorte de minauderie railleuse et cruelle, en s'asseyant dans un fauteuil
+auprès de l'alcôve de mademoiselle de Maran.&mdash;Vous avez donc bien peur
+de moi, que vous prenez un tel parti?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous ne m'arracherez pas vivante d'ici!&mdash;s'écria Mathilde en
+frissonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'entendez... j'espère... vilain homme... Cette chère petite...
+je ne le lui fais pas dire... on ne l'arrachera pas vivante d'ici...
+Ainsi, allez-vous-en... allez-vous-en... et laissez-nous en repos l'une
+à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu!&mdash;dit M. de Lancry en continuant de minauder,&mdash;vous
+ne serez donc jamais raisonnable, mon bel ange? Vous ne voudrez donc
+jamais comprendre que vous êtes à moi, que vous êtes mon épouse
+chérie... que vous m'appartenez corps et âme?... A quoi donc servent les
+leçons?... Avant-hier j'arrive à Maran, vous refusez de me suivre, mon
+adorée, vous m'obligez d'envoyer chercher M. le maire: eh bien!
+qu'arrive-t-il? Que ce digne municipal, assisté du juge de paix, vous
+prouve clair comme le jour que vous êtes obligée de m'accompagner
+partout où il me plaira de vous conduire, mon doux amour. Est-ce que je
+peux renoncer à tant de charmes? Vous êtes plus jolie que jamais... vous
+avez le teint d'un éclat, d'une fraîcheur adorable.</p>
+
+<p>&mdash;Ta, ta, ta!&mdash;s'écria mademoiselle de Maran,&mdash;votre maire de village
+était un imbécile... un âne... voyez donc la belle autorité que celle de
+ce municipal en sabots! A Paris, ça ne se passera pas ainsi; nous aurons
+de bons avocats, de bons juges, ils nous obtiendront une bonne
+séparation, et vous nous laisserez tranquilles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, ma belle tante?...</p>
+
+<p>&mdash;Certainement; est-ce qu'il est possible d'abandonner une malheureuse
+jeune femme aux mains d'un... allons donc!... il faudrait qu'il n'y eût
+pas de justice sur la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! ça s'est vu,&mdash;reprit doucement M. de Lancry,&mdash;tout n'est pas
+roses dans ce monde; j'ai justement là dans ma poche, ma belle tante, de
+quoi vous contredire... Par sa fugue de ce matin, mon adorée m'a servi
+comme à souhait... Je l'avais prévu... En passant à Paris pour aller à
+Maran, j'avais eu une entrevue avec M. le préfet de police; oui, ma
+belle chérie, une fois ici, vous avez été immédiatement suivie,
+non-seulement par les gens de M. le préfet, mais par d'autres non moins
+habiles. Ainsi on sait qu'en arrivant vous avez dépêché votre fidèle
+Blondeau chez un certain colonel Ulrik, qui s'appelle M. de Rochegune.
+On sait qu'elle y est arrivée à une heure, et qu'elle y est restée
+jusqu'à deux heures moins un quart. On sait qu'en sortant de l'hôtel
+Meurice, où nous étions descendus, mon bel ange aimé s'est rendu au
+Sacré-C&oelig;ur, puis ici; aussi je viens d'envoyer à l'hôtel Meurice dire
+qu'on m'amène tout de suite ma voiture de voyage, car, je vous en ai
+prévenue, mon amour, nous n'avons que douze heures à rester à Paris.
+J'ai employé ce temps à faire mettre mes passe-ports en règle, mon bel
+ange, et à obtenir un ordre de M. le président du tribunal de première
+instance, lequel ordre enjoint aux autorités de me prêter aide et
+assistance dans le cas où ma légitime épouse aurait la folle idée de se
+débattre contre la volonté de son mari; je ne voudrais pas dire de son
+maître. Désirez-vous jeter vos beaux yeux sur ceci, mon adorée?... Ne
+déchirez pas ce papier, vous ne me donneriez que la peine d'en aller
+chercher un autre.</p>
+
+<p>Et M. de Lancry remit en effet à Mathilde un acte légalement conçu... La
+loi l'appuyait, il était dans son droit, il en usait.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!&mdash;s'écria mademoiselle de Maran pendant que Mathilde
+parcourait machinalement cet acte,&mdash;est-ce que c'est possible?... Vous
+ne savez donc pas ce dont elle vous accuse?... Ça suffirait pour amener
+une séparation... car c'est infâme... Oui, elle prétend que vous voulez
+l'emmener retrouver cet abominable nègre blanc de Lugarto...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! cette pauvre chérie, elle a deviné cela? Mais certainement
+oui... elle ne se trompe pas... ce bon et tendre ami nous attend à
+Nice... Nous partons ce soir; c'est Fritz, que Mathilde connaît bien,
+qui nous sert de courrier... Nous n'emmènerons personne... Elle laissera
+sa madame Blondeau ici... Je serai trop heureux de servir ma belle
+chérie.</p>
+
+<p>Depuis quelques moments, Mathilde paraissait absolument indifférente à
+ce qui se disait autour d'elle.</p>
+
+<p>Tout à coup, sans dire un mot, elle tomba à genoux, baissa la tête et
+pria avec ferveur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien,&mdash;dit mademoiselle de Maran,&mdash;elle prie le bon Dieu;
+elle n'a plus de ressource qu'en lui, et il ne l'abandonnera pas. Est-ce
+que vous croyez qu'il laissera consommer une pareille abomination?...
+Revoir un pareil homme!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, ma toute belle tante, qu'on le calomnie. Mon adorée en
+jugera... Une fois arrivés à Nice, nous partons tous trois pour la
+Sicile, pays fort sauvage et fort pittoresque, où Lugarto a l'envie de
+s'établir pendant quelque temps. Lors de notre séjour à Naples, nous
+avons été visiter une espèce de château vénitien situé à quelques lieues
+de Messine, dans une solitude admirable, au milieu de gorges profondes
+et inaccessibles... Nous nous établirons là, moi, Mathilde et Lugarto;
+nous y mènerons la meilleure vie du monde. Dans cet endroit désert, on
+est aussi libre qu'à Otaïti. Nous improviserons là une manière de petite
+Caprée...</p>
+
+<p>Tout à coup Mathilde se leva droite, fière, imposante, les yeux
+brillants, le teint coloré, et dit à mademoiselle de Maran d'une voix
+ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu ne m'abandonnera pas... non... je le sens... il ne m'abandonnera
+pas... puisque la justice humaine m'abandonne... Il a lu dans mon
+c&oelig;ur... Quoi qu'il arrive, il me pardonnera; et quoiqu'il arrive
+aussi, soyez maudite,&mdash;dit-elle d'une voix solennelle à mademoiselle de
+Maran,&mdash;soyez maudite, vous qui avez confié à cet homme la vie de la
+fille de votre frère... sachant que cet homme était un monstre...</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde...&mdash;s'écria mademoiselle de Maran d'une voix suppliante.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu a voulu,&mdash;reprit madame de Lancry avec une exaltation
+croissante,&mdash;Dieu a voulu que par un rapprochement terrible vous ayez à
+cette heure sous les yeux l'horrible tableau du mal que vous avez
+causé... Pour vous le jour des expiations commence... Vous êtes
+abandonnée de tous, livrée à la barbarie de vos gens; vous mourrez
+ainsi, abandonnée de tous... maudite de tous... Ursule, que vous avez
+perdue... Ursule, qui, grâce à vous, est arrivée de crime en crime
+jusqu'au suicide, vous a maudite!... M. de Mortagne tombant sous les
+coups d'un assassin.... vous a maudite!... car si vous ne m'aviez pas
+fait épouser cet homme, M. Lugarto n'eût pas poursuivi M. de Mortagne de
+sa haine...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon enfant... je m'en désespère... je suis la plus
+malheureuse des créatures.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a vingt ans... sur ce lit de douleur où vous êtes, vous m'avez
+fait verser mes premières larmes, vous m'avez causé mes premières
+terreurs en coupant mes cheveux, que ma mère mourante avait bénis et
+touchés!... Aujourd'hui, vous me voyez prête à suivre... cet homme,
+puisque la force, puisque les lois m'y condamnent... <i>le suivre!!!</i> Vous
+comprenez tout ce que ce mot renferme d'épouvantable! Songez au mal que
+vous m'avez fait depuis mon enfance jusqu'à cette heure... songez à tout
+ce qui peut encore m'arriver de sinistre... et si vous entendez dire que
+moi, la fille de votre frère, je me suis tuée pour échapper à
+l'infamie.... que mon sang retombe sur vous... comme celui d'Ursule...
+et soyez maudite!</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde... grâce! grace!... vous me faites peur,&mdash;s'écria
+mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>Dix heures sonnèrent. On entendit le bruit d'une voiture de poste qui
+s'arrêta dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde... abandonnez-moi si vous le voulez, mais ne suivez pas votre
+mari... il est capable de tout...</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'époux que vous m'avez choisi, madame, et les lois veulent que
+je le suive!&mdash;s'écria Mathilde.</p>
+
+<p>Puis se retournant vers M. de Lancry, elle lui dit d'un ton qui le fit
+tressaillir malgré lui:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis prête...</p>
+
+<p>M. de Lancry s'attendait à une résistance désespérée. Il fut étonné du
+calme effrayant de Mathilde. Néanmoins il se leva en souriant et lui
+offrit son bras.</p>
+
+<p>Madame de Lancry le repoussa d'un geste plein de mépris et de dignité.</p>
+
+<p>Servien entra et dit à M. de Lancry:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le vicomte, voici la voiture et ces messieurs; ils vous
+attendent dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Quels messieurs?</p>
+
+<p>&mdash;Trois messieurs qui sont venus dans la berline depuis l'hôtel
+Meurice... Fritz, le courrier, est parti en avant pour commander vos
+relais.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il veut dire, avec ces trois messieurs?&mdash;reprit
+négligemment M. de Lancry.</p>
+
+<p>Au moment où il faisait un pas vers la porte, une main vigoureuse écarta
+Servien... et M. Sécherin parut à la porte, pâle comme un spectre.</p>
+
+<p>Il était en grand deuil...</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère est morte... je viens, vous tuer, monsieur de Lancry,&mdash;dit M.
+Sécherin d'une voix éclatante.</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="H-CHAPITRE_XX" id="H-CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX.</h3>
+
+<h4>UN DUEL.</h4>
+
+<p>En voyant M. Sécherin, M. de Lancry devint livide.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur... plus tard nous nous reverrons,&mdash;répondit-il d'une
+voix altérée. Et se retournant vers Mathilde:&mdash;Madame, venez... venez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne sortirez d'ici que pour vous battre avec moi!&mdash;s'écria M.
+Sécherin en lui barrant le passage.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Sécherin... vous êtes fou...&mdash;dit M. de Lancry en s'avançant
+toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le vicomte, un pas de plus, et je vous soufflette devant
+votre femme.</p>
+
+<p>Le crime rend lâche; Gontran avait été brave, il n'était plus que cruel.</p>
+
+<p>&mdash;Servien,&mdash;cria-t-il,&mdash;délivrez-moi de cet homme, qu'on le jette à la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Servien, Servien, je vous défends de le toucher,&mdash;cria mademoiselle de
+Maran.&mdash;Cet affreux M. de Lancry veut emmener ma pauvre nièce. Ce bon M.
+Sécherin veut le tuer. Il a toutes sortes de bonnes raisons pour cela...
+Pour l'amour de Dieu... qu'on le laisse faire... qu'on le laisse
+faire...</p>
+
+<p>Soit que Servien eût un ancien grief contre M. de Lancry, soit qu'il
+voulût faire oublier à sa maîtresse son impertinence de la soirée, il se
+retira doucement sans mot dire.</p>
+
+<p>Mathilde tomba dans un fauteuil et cacha sa figure dans ses mains.</p>
+
+<p>M. de Lancry, furieux, voulut forcer le passage; M. Sécherin, d'un bras
+vigoureux, le prit au collet et le repoussa violemment.</p>
+
+<p>M. de Lancry trébucha sur le parquet. En se relevant, il jeta un regard
+rapide autour de lui pour voir si rien ne pouvait lui servir d'armes...
+Il ne trouva rien.</p>
+
+<p>Cette insulte réveilla en lui quelque étincelle de son ancienne énergie.
+Sa figure blafarde se colora légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous payerez cher votre brutalité, manant que vous êtes!</p>
+
+<p>&mdash;Manant soit; mais je veux vous tuer le plus tôt possible, et je vous
+tuerai...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, après-demain... Envoyez-moi vos témoins, ils s'entendront
+avec les miens... cette nuit et demain ne m'appartiennent pas... madame,
+venez...</p>
+
+<p>&mdash;S'il faisait clair, je vous traînerais à l'instant sur le terrain...
+mais il faut que j'attende à demain matin... Heureusement les nuits sont
+courtes; mes témoins, mes armes sont là; vous ne sortirez d'ici que pour
+vous battre avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur,&mdash;s'écria M. de Lancry,&mdash;cette scène est ignoble! devant des
+femmes!</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste,&mdash;dit M. Sécherin, qui, toujours à la porte de la chambre
+de mademoiselle de Maran, parlementait avec Gontran. En moins de temps
+qu'il n'en faut pour l'écrire, il prit ce dernier au collet, l'attira
+dehors, referma la porte, et tous deux se trouvèrent dans le premier
+salon avec les témoins de M. Sécherin.</p>
+
+<p>Ce nouvel outrage acheva d'exaspérer M. de Lancry; il s'avança les
+poings fermés sur M. Sécherin, l'écume aux lèvres, en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous osez encore porter la main sur moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vicomte, et je ferai mieux que ça...</p>
+
+<p>M. Sécherin saisit, dans ses rudes et larges mains, les poignets
+délicats de M. de Lancry; il les secoua à les briser. Puis s'approchant
+si près du visage de M. de Lancry qu'il sentait son souffle, il lui fit
+le plus mortel outrage qu'un homme puisse faire à un homme. Puis il lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous battrez peut-être maintenant!</p>
+
+<p>M. de Lancry poussa un rugissement terrible; M. Sécherin le repoussa
+rudement, se mit devant la porte du salon, arracha la canne d'un de ses
+témoins et dit à M. de Lancry:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous roue de coups si vous faites un pas... pour sortir...</p>
+
+<p>Gontran, voyant qu'il lui était impossible de lutter physiquement contre
+M. Sécherin, se mordit les poings avec rage.</p>
+
+<p>&mdash;Des gens d'honneur,&mdash;cria-t-il aux témoins d'une voix étranglée par la
+fureur,&mdash;des gens d'honneur être complices d'un tel guet-apens!</p>
+
+<p>&mdash;C'est une vieille dette... il ne fallait pas refuser de vous battre
+demain,&mdash;dit flegmatiquement un grand homme chauve dont la joue était
+sillonnée d'une profonde cicatrice;&mdash;C'est votre faute, vous avez forcé
+Sécherin à employer les grands moyens... Voilà assez longtemps qu'il
+attend la réparation de l'insulte que vous lui avez faite. Qui doit...
+paye et se tait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais des témoins, monsieur, des témoins! Il me faut le temps d'en
+trouver,&mdash;s'écria Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Votre voiture de poste est en bas; nous allons descendre ensemble, car
+je ne vous quitte pas, vu que vous ne me paraissez pas trop
+<i>catholique</i>, quoiqu'on dise que vous avez servi... Vous avez des
+connaissances ici, nous ramasserons deux de vos amis, nous revenons
+prendre ici Sécherin, et en route... Au premier relais hors de Paris,
+nous attendons le point du jour. Nous trouverons bien quelque part un
+coin de champ désert, ou un bout de chemin creux pour faire notre
+affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Sinon,&mdash;reprit M. Sécherin, qui allait et venait dans le salon comme
+un loup en cage,&mdash;je ne vous quitte pas d'une seconde, et partout où
+vous allez je vais, et je vous donne des coups de canne...</p>
+
+<p>&mdash;Un mot encore, monsieur,&mdash;dit M. de Lancry palpitant de fureur au
+témoin de M. Sécherin.&mdash;Comment avez-vous su que j'étais ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas malin. Il y a trois jours, le surlendemain de la mort de
+sa mère, Sécherin me dit de quoi il s'agit, ainsi qu'à mon camarade
+Pierre Leblanc que voilà, qui a servi comme moi dans le 12<sup>e</sup> dragons;
+nous sommes des voisins de Sécherin, des pays. Nous trouvons que
+Sécherin est dans son droit: mais pour vous tuer, il fallait vous
+trouver. Nous partons en poste de Rouvray pour Paris; en passant près de
+Maran, l'idée vint à Sécherin d'y entrer pour y prendre des
+renseignements, sachant que votre femme y était: vous veniez justement
+d'en partir avec madame de Lancry; nous vous suivons à la piste, de
+relais en relais, jusqu'à Berny. Là nous attendons tout bonnement vos
+postillons de retour; ils nous disent qu'ils vous ont conduit à l'hôtel
+Meurice; nous allons à l'hôtel Meurice, vous étiez sorti; nous y
+revenons cinq ou six fois, vous étiez toujours sorti; lassés de cela,
+nous nous installons pour vous attendre. A neuf heures et demie, le
+maître de l'hôtel nous dit:&mdash;Messieurs, vous voulez absolument parler à
+M. le vicomte de Lancry, sa voiture va le prendre au faubourg
+Saint-Germain, montez-y; ainsi vous serez bien sûrs de le
+rencontrer.&mdash;Le conseil était bon, nous le suivons, et nous voici...
+C'est ce qui vous prouve qu'il y a là-haut quelqu'un qui aime assez que
+les braves gens règlent leurs comptes avec les... je dirai le reste à
+vos témoins, si le c&oelig;ur m'en dit, en vous voyant à l'ouvrage, vous et
+Sécherin.</p>
+
+<p>Pendant ce récit, la rage de M de Lancry était arrivée à son comble; ses
+affreux desseins sur Mathilde pouvaient être déjoués... il n'espérait
+plus échapper à la vengeance de M. Sécherin. Il résolut de se battre le
+plus tôt possible. D'ailleurs son courage était revenu avec les outrages
+qu'il avait subis. Il lui restait la chance de tuer M. Sécherin.</p>
+
+<p>Gontran avait eu plusieurs duels fort heureux; il tirait le pistolet et
+l'épée à merveille. S'adressant au témoin de son adversaire:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je consens à tout, nous allons chercher deux de mes amis.
+Seulement, avant de partir, je puis, je crois, faire mes adieux à ma
+femme,&mdash;ajouta M. de Lancry avec un sourire sinistre.</p>
+
+<p>&mdash;Il veut peut-être s'échapper par quelque escalier dérobé,&mdash;dit M.
+Sécherin.&mdash;Pierre Leblanc, va donc veiller à la porte cochère.</p>
+
+<p>M. de Lancry dévora ce dernier affront et entra violemment chez
+mademoiselle de Maran.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame,&mdash;dit-il à sa femme,&mdash;vous voilà contente... vous
+voilà bientôt veuve... vous l'espérez du moins!</p>
+
+<p>Mathilde ne répondit rien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, nous l'espérons,&mdash;s'écria mademoiselle de Maran,&mdash;et vous
+n'aurez que ce que vous méritez; je m'en vas joliment faire des v&oelig;ux
+pour ce brave M. Sécherin!</p>
+
+<p>Après avoir contemplé quelques instants sa femme avec une expression de
+haine farouche, M. de Lancry lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il se peut que je meure; mais je serai vengé. <i>Lugarto vous reste</i>...
+Il saura vous atteindre comme il a atteint M. de Mortagne, comme il a
+atteint madame de Richeville, comme il atteindra M. de Rochegune, par
+vous et en vous! Mais si je ne suis pas tué... oh! tremblez...
+tremblez... vous serez écrasée!...</p>
+
+<p>Il sortit.</p>
+
+<p>Telles furent ses dernières paroles à Mathilde.</p>
+
+<p>Celle-ci, quittant aussitôt l'hôtel de Maran, malgré les supplications
+désespérées de sa tante, alla attendre l'issue de ce duel chez madame de
+Richeville.</p>
+
+<p>Deux hommes de la connaissance de M. de Lancry, éveillés au milieu de la
+nuit, instruits de l'urgence et de la gravité de cette rencontre,
+consentirent à servir de témoins. On partit pour Saint-Denis. On
+attendit dans une auberge le lever du soleil. Au point du jour, le duel
+eut lieu dans les fossés des anciennes fortifications.</p>
+
+<p>Au premier coup de feu de M. Sécherin, M. de Lancry tomba... Il expira
+en maudissant la mémoire d'Ursule et en l'accusant de sa mort......</p>
+
+<p class="points">. . . . . . . . . .</p>
+
+<hr class="chapt" />
+
+<h3><a name="CONCLUSION" id="CONCLUSION"></a>CONCLUSION.</h3>
+
+<p>Madame de Lancry, instruite du résultat du duel par une lettre d'un des
+témoins, passa les six premiers mois de son deuil au Sacré-C&oelig;ur avec
+madame de Richeville. En apprenant la mort de M. de Lancry, M de
+Rochegune fit, par convenance, un voyage de quelques mois en Italie.
+Éclairé par les mémoires de Mathilde sur les véritables sentiments
+qu'elle avait toujours eus pour lui, sur l'admirable sacrifice qu'elle
+avait fait, les radieuses espérances qu'il emportait étaient cependant
+assombries par ses remords, car il s'accusait toujours de la mort
+d'Emma.</p>
+
+<p>Mathilde découvrit ce triste mystère.</p>
+
+<p>Avant son mariage, Emma avait fait de souvenir un portrait de M. de
+Rochegune et le lui avait donné; plus tard ce portrait lui fut rendu par
+son mari, ainsi que le petit portefeuille qui renfermait cette
+miniature. Madame de Richeville avait pieusement rassemblé tout ce qui
+lui restait de sa fille. Depuis la mort d'Emma, elle n'avait jamais eu
+le courage de jeter les yeux sur ces reliques sacrées. Un jour elle pria
+Mathilde de chercher parmi ces objets un médaillon représentant Emma
+enfant. En s'occupant de ce soin, madame de Lancry ouvrit le
+portefeuille qui contenait le portrait de M. de Rochegune peint par
+Emma; elle y trouva cachées deux lettres. L'une était ainsi conçue:</p>
+
+<p>«<i>On vous trompe: Mathilde est la maîtresse de votre mari. Vous
+connaissez l'écriture de M. de Rochegune; lisez ce billet qu'un ami
+inconnu vous fait parvenir.</i>»</p>
+
+<p>La seconde lettre était celle-ci; on le sait, M. de Rochegune l'avait
+écrite à madame de Lancry lorsque celle-ci le suppliait de revenir
+auprès d'Emma:</p>
+
+<p>«Je serai à Paris dans la nuit de demain; ce que vous m'apprenez est
+affreux... Et je ne puis malheureusement pas réparer le mal que j'ai
+causé involontairement... Emma est un ange de bonté, de beauté, de
+candeur et de grâce... Elle mérite un c&oelig;ur qui n'appartienne qu'à
+elle. Si je ne vous avais pas rencontrée dans ma vie, s'il m'était
+possible d'aimer une autre personne que vous, son amour eût été mon plus
+cher trésor... Mais l'<span class="smcap">amour par pitié</span>... est-ce digne d'elle? est-ce
+digne de moi? Tout mon espoir est que vous vous abusez peut-être sur le
+danger que court cette malheureuse enfant... En tout cas j'arrive... Et
+sa mère... notre meilleure amie... Oh! je ne sais quelle fatalité me
+poursuit!»</p>
+
+<p>En songeant à l'atroce interprétation que l'on donnait à cette lettre
+aux yeux d'Emma, aux soupçons qu'elle éveillait en elle, aux apparences
+que l'on calomniait, en songeant aux chagrins que cette malheureuse
+jeune femme avait déjà ressentis lors de la révélation du secret de sa
+naissance, on comprend qu'elle dut être frappée d'une mortelle atteinte:
+concentrée dans son muet désespoir, l'infortunée n'avait voulu instruire
+personne du dernier tourment qui la tuait.</p>
+
+<p>On voyait aux plis presque déchirés et à l'<i>usure</i> de cette lettre
+qu'Emma avait dû la lire et la relire bien souvent, et s'infiltrer
+ainsi goutte à goutte ce poison mortel.</p>
+
+<p>Mathilde, certaine d'avoir pourtant cette même lettre en sa possession,
+la chercha dans sa correspondance. Elle l'y retrouva en effet; mais en
+les comparant soigneusement toutes deux, elle reconnut la fausseté de
+celle qui avait été si méchamment envoyée à Emma; l'écriture de M. de
+Rochegune avait été contrefaite avec un art infernal.</p>
+
+<p>Voici l'explication de ce fait.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle eut décidé M. de Rochegune à se marier, madame de Lancry
+habitait alors avec son mari l'appartement de la rue de Bourgogne. Le
+valet de chambre de Gontran, vendu à Lugarto, alors secrètement à Paris,
+s'était, par ordre de ce dernier, emparé du coffret pendant quelques
+heures, en forçant adroitement le secrétaire de madame de Lancry durant
+son absence. Le reste ne se comprend que trop facilement. Lugarto
+imitait à merveille toutes les écritures, et l'ouverture du coffret,
+dont Mathilde portait toujours la clef, n'avait été qu'un jeu pour lui.
+Dans la prévision certaine du mariage de M. de Rochegune, le choix de
+cette lettre annonçait une main habituée à frapper sûrement. Plus tard,
+madame de Lancry ayant conçu quelques soupçons, le coffret fut déposé
+chez M. de Senneville. Grâce à cette précaution tardive de Mathilde,
+d'autres lettres non moins dangereuses échappèrent à Lugarto.</p>
+
+<p>Après la découverte de cette exécrable perfidie, Mathilde envoya les
+deux lettres à M. de Rochegune. Il reconnut alors la vérité tout
+entière, et fut délivré d'un remords déchirant; il ne ressentit plus
+que des regrets cruels, une pitié profonde, en songeant à tout ce
+qu'avait dû souffrir Emma pendant sa lente agonie.</p>
+
+<p>Quinze mois environ après la mort de son mari, Mathilde de Lancry épousa
+M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Il est inutile de dire le bonheur profond, la sainte ivresse qui
+présidèrent à ce mariage. On devine l'adorable avenir qui s'ouvrit
+devant Mathilde, qui avait jusqu'alors si douloureusement, si
+religieusement souffert...</p>
+
+<p>A peu près à cette époque, on démolit une petite maison isolée, située
+entre Luzarche et la forêt de Chantilly. Cette maison était restée fort
+longtemps inhabitée. Au fond d'une cachette pratiquée près de la
+cheminée de la chambre à coucher, et absolument semblable à celle que
+Mathilde avait découverte avec tant d'effroi rue de Bourgogne, on trouva
+le squelette d'un homme. Ce squelette était celui de Lugarto. Lorsque M.
+de Lancry était venu chercher sa femme chez mademoiselle de Maran, il
+avait donné rendez-vous à son complice dans cette petite maison, où il
+devait conduire Mathilde sans l'en avoir prévenue...</p>
+
+<p>Fritz, le courrier de Gontran, devait annoncer à Lugarto l'arrivée de
+son maître et de Mathilde, par le claquement de son fouet, puis s'en
+aller attendre, à la poste, à Chantilly, la voiture qu'on renverrait s'y
+remiser. Le duel de M. Sécherin avait renversé tous ces projets; mais
+Fritz, qui l'ignorait, se crut toujours suivi de la berline, commanda
+ses relais, arriva près de la maison isolée, donna le signal convenu et
+continua sa route jusqu'à Chantilly. A ce signal, Lugarto était entré
+dans la cachette de la chambre à coucher, croyant ses hôtes sur le point
+d'arriver, et sa présence dans cette maison ne devant pas être
+soupçonnée par Mathilde. La Providence voulut que le ressort d'un
+panneau intérieur ne jouât pas lorsque Lugarto tenta de sortir de sa
+cachette: lassé d'attendre en vain que Gontran vînt le délivrer, il
+cria; ses cris furent inutiles, il était seul dans cette maison. Le
+lendemain, le courrier revint, frappa à la porte; on ne lui répondit
+pas. Déjà inquiet de n'avoir pas vu venir la voiture se remiser à
+Chantilly, il retourna à Paris, où il apprit la mort de M. de Lancry.
+Quant à M. de Lugarto, sa vie était depuis quelque temps si mystérieuse,
+que sa disparition parut fort naturelle à tous les gens qu'il employait.</p>
+
+<p>L'on ne peut guère s'étonner de l'horrible mal qu'avait fait cet homme
+en songeant aux immenses ressources qu'il trouvait soit dans la
+corruption, soit dans l'espèce de police occulte dont il entourait ceux
+qu'il haïssait. Pour cet homme infâme, saturé de plaisirs, blasé sur
+tout, le mal était un besoin et une volupté: beaucoup d'argent, quelques
+séjours mystérieux à Paris, son adresse à contrefaire les écritures, lui
+permirent de frapper mortellement ou d'une manière incurable M. de
+Mortagne, Emma, madame de Richeville, M. de Rochegune et Mathilde.</p>
+
+<p>Nous détournerons la vue des horreurs monstrueuses que méditaient pour
+l'avenir M. de Lancry et Lugarto: lorsque deux pareilles âmes
+s'accouplent, rien ne doit étonner.</p>
+
+<p>M. Sécherin, après avoir tué Gontran, voyagea, toujours poursuivi par le
+souvenir d'Ursule. La mort de M. de Lancry l'avait vengé, mais ne
+l'avait pas consolé.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Maran, devenue tout à fait paralytique et presque
+aveugle, continua d'être absolument abandonnée au cruel despotisme de
+Servien, qui ne laissait personne approcher d'elle. La fin de sa vie fut
+un supplice de tous les moments. Le crayon que nous en avons offert peut
+à peine en donner une idée. Sans la volonté ferme et inébranlable de M.
+de Rochegune, Mathilde eût essayé d'adoucir la pénible position de sa
+tante.</p>
+
+<p>Madame de Richeville se livra à des austérités de plus en plus cruelles;
+sa santé, depuis longtemps minée par d'incurables chagrins, n'y résista
+pas longtemps; elle apprit du moins le dévouement sublime de Mathilde
+pour Emma.</p>
+
+<p>M. de Senneville fit oublier la coupable légèreté de ses propos et de
+ses mensonges par le loyal aveu de ses torts et par le respect profond,
+dévoué, qu'il montra toujours pour Mathilde et pour M. de Rochegune.</p>
+
+<p>Enfin, pour ne laisser dans l'oubli aucun des personnages qui ont figuré
+dans ce long récit, nous dirons que la veuve Leb&oelig;uf revint, quelques
+jours après sa disparition, trôner dans le comptoir d'acajou de son café
+de la rue Saint-Louis, ayant toujours son fidèle Botard pour garçon et
+les frères Godet pour principaux habitués. M. de Lancry et Lugarto
+avaient fait donner à la veuve une somme assez considérable pour
+abandonner son établissement pendant quelques jours à leur police
+occulte, le voisinage de l'hôtel d'Orbesson, occupé par M. de Rochegune,
+rendant cette surveillance nécessairement incessante dans le cas où
+Mathilde, poussée à bout par le désespoir, aurait songé à y chercher un
+refuge.</p>
+
+<p>Madame Leb&oelig;uf se plut à envelopper d'un voile épais son absence
+momentanée. Ce mystère est encore, à cette heure, le texte inépuisable
+de la conversation des frères Godet et des autres habitués du café
+Leb&oelig;uf. Enfin, le vieil hôtel d'Orbesson fut changé en une
+manufacture de produits chimiques après le départ du colonel Ulrik.</p>
+
+<p class="c">FIN.</p>
+
+<hr class="full" />
+
+<h3><a name="TABLE_DES_CHAPITRES" id="TABLE_DES_CHAPITRES"></a>TABLE DES CHAPITRES.</h3>
+
+<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary="table">
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3"><a href="#TOME_PREMIER">TOME PREMIER</a>.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">PREMIÈRE PARTIE</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">INTRODUCTION.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="top"><td align="right" rowspan="6"><span class="smcap">Chap</span>.</td><td align="right"><a href="#A-CHAPITRE_I">I</a>.</td><td>&mdash;Le Café Leb&oelig;uf</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#A-CHAPITRE_II">II</a>.</td><td>&mdash;La Lettre</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#A-CHAPITRE_III">III</a>.</td><td>&mdash;Les Recherches</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#A-CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td>&mdash;Le Rendez-Vous</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#A-CHAPITRE_V">V</a>.</td><td>&mdash;Le Colonel Ulrik</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right" valign="top" rowspan="15"><span class="smcap">Chap</span>.</td><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_I">I</a>.</td><td>&mdash;Mademoiselle de Maran</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_II">II</a>.</td><td>&mdash;Le Protecteur</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_III">III</a>.</td><td>&mdash;Le Conseil de Famille</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td>&mdash;Une Amie d'enfance</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_V">V</a>.</td><td>&mdash;Première Communion</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td>&mdash;L'Entrée dans le Monde</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_VII">VII</a>.</td><td>&mdash;Le Bal</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_VIII">VIII</a>.</td><td>&mdash;La Présentation</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_IX">IX</a>.</td><td>&mdash;Le Lendemain du Bal</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_X">X</a>.</td><td>&mdash;L'Opéra</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_XI">XI</a>.</td><td>&mdash;L'Aveu</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_XII">XII</a>.</td><td>&mdash;La Lettre</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_XIII">XIII</a>.</td><td>&mdash;L'Entretien</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#B-CHAPITRE_XIV">XIV</a>.</td><td>&mdash;La Justification</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3"><a href="#TOME_DEUXIEME">TOME DEUXIÈME</a>.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">PREMIÈRE PARTIE.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME. (Suite.)</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right" valign="top" rowspan="6"><span class="smcap">Chap</span>.</td><td align="right"><a href="#C-CHAPITRE_I">I.</a></td><td>&mdash;La Visite.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#C-CHAPITRE_II">II</a>.</td><td>&mdash;Monsieur et madame Sécherin.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#C-CHAPITRE_III">III</a>.</td><td>&mdash;L'Aveu.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#C-CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td>&mdash;La Lettre.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#C-CHAPITRE_V">V</a>.</td><td>&mdash;Monsieur de Mortagne.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">DEUXIÈME PARTIE.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">LE MARIAGE.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right" valign="top" rowspan="15"><span class="smcap">Chap</span>.</td><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_I">I</a>.</td><td>&mdash;La Retraite.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_II">II</a>.</td><td>&mdash;Le Départ.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_III">III</a>.</td><td>&mdash;Les Visites de Noces.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td>&mdash;Monsieur Lugarto.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_V">V</a>.</td><td>&mdash;La princesse Ksernika.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td>&mdash;Mademoiselle de Maran.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_VII">VII</a>.</td><td>&mdash;Matinée dansante.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_VIII">VIII</a>.</td><td>&mdash;Le Souper.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_IX">IX</a>.</td><td>&mdash;Explication.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_X">X</a>.</td><td>&mdash;Le Billet.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_XI">XI</a>.</td><td>&mdash; L'Entrevue.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_XII">XII</a>.</td><td>&mdash;L'Aveu.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_XIII">XIII</a>.</td><td>&mdash;Le Défi.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#D-CHAPITRE_XIV">XIV</a>.</td><td>&mdash;Explication.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3"><a href="#TOME_TROISIEME">TOME TROISIÈME</a>.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">DEUXIÈME PARTIE.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME. (Suite.)</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right" valign="top" rowspan="16"><span class="smcap">Chap</span>.</td><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_I">I</a>.</td><td>&mdash;Une Visite.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_II">II</a>.</td><td>&mdash;La Route.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_III">III</a>.</td><td>&mdash;Révélations.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td>&mdash;Punition.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_V">V</a>.</td><td>&mdash;Les Adieux.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td>&mdash;La Famille Sécherin.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_VII">VII</a>.</td><td>&mdash;La Lettre.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_VIII">VIII</a>.</td><td>&mdash;La Nuit porte conseil.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_IX">IX</a>.</td><td>&mdash;La Femme et la Belle-Mère.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_X">X</a>.</td><td>&mdash;Retour et Départ.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_XI">XI</a>.</td><td>&mdash;Le Château de Maran.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_XII">XII</a>.</td><td>&mdash;La Vie de Château.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_XIII">XIII</a>.</td><td>&mdash;Une Bonne &OElig;uvre.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_XIV">XIV</a>.</td><td>&mdash;Emma.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#E-CHAPITRE_XV">XV</a>.</td><td>&mdash;Les deux Amies.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3"><a href="#TOME_QUATRIEME">TOME QUATRIÈME</a>.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">DEUXIÈME PARTIE.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME. (Suite.)</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right" valign="top" rowspan="18"><span class="smcap">Chap</span>.</td><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_I">I</a>.</td><td>&mdash;La Chasse.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_II">II</a>.</td><td>&mdash;Une Mère.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_III">III</a>.</td><td>&mdash;L'Entretien.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td>&mdash;Frayeurs.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_V">V</a>.</td><td>&mdash;Mademoiselle de Maran.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td>&mdash;Souvenirs d'enfance.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_VII">VII</a>.</td><td>&mdash;Retour.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_VIII">VIII</a>.</td><td>&mdash;Les Braits du monde.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_IX">IX</a>.</td><td>&mdash;Bonheur et Espoir.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_X">X</a>.</td><td>&mdash;Repentir.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_XI">XI</a>.</td><td>&mdash;Le Châtiment.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_XII">XII</a>.</td><td>&mdash;M. de Lancry à Ursule.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_XIII">XIII</a>.</td><td>&mdash;Ursule à Gontran.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_XIV">XIV</a>.</td><td>&mdash;M. Sécherin à Ursule.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_XV">XV</a>.</td><td>&mdash;Les deux Époux.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_XVI">XVI</a>.</td><td>&mdash;Désespoir d'Amour.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#F-CHAPITRE_XVII">XVII</a>.</td><td>&mdash;Le Départ.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3"><a href="#TOME_CINQUIEME">TOME CINQUIÈME</a>.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">DEUXIÈME PARTIE.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME. (Suite.)</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right" valign="top" rowspan="17"><span class="smcap">Chap</span>.</td><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_I">I</a>.</td><td>&mdash;Le Testament.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_II">II</a>.</td><td>&mdash;La Lettre.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_III">III</a>.</td><td>&mdash;Rouvray.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td>&mdash;Le Retour.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_V">V</a>.</td><td>&mdash;Correspondance.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td>&mdash;Rencontre.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_VII">VII</a>.</td><td>&mdash;Le Récit.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_VIII">VIII</a>.</td><td>&mdash;Un ancien ami.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_IX">IX</a>.</td><td>&mdash;Les Confidences.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_X">X</a>.</td><td>&mdash;Correspondance.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_XI">XI</a>.</td><td>&mdash;Le Bal masqué.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_XII">XII</a>.</td><td>&mdash;Le Réveil.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_XIII">XIII</a>.</td><td>&mdash;Le Concert.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_XIV">XIV</a>.</td><td>&mdash;L'Aveu.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_XV">XV</a>.</td><td>&mdash;Une Visite.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#G-CHAPITRE_XVI">XVI</a>.</td><td>&mdash;L Entrevue.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3"><a href="#TOME_SIXIEME">TOME SIXIÈME</a>.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">DEUXIÈME PARTIE.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME. (Suite.)</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right" valign="top" rowspan="17"><span class="smcap">Chap</span>.</td><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_I">I</a>.</td><td>&mdash;Une Consultation.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_II">II</a>.</td><td>&mdash;Révélation.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_III">III</a>.</td><td>&mdash;Le Salut.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td>&mdash;Le Retour.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_V">V</a>.</td><td>&mdash;Les Adieux.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td>&mdash;Correspondance.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_VII">VII</a>.</td><td>&mdash;Le Rendez-vous.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_VIII">VIII</a>.</td><td>&mdash;Confidences.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_IX">IX</a>.</td><td>&mdash;Les Fiançailles.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_X">X</a>.</td><td>&mdash;La Demande.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XI">XI</a>.</td><td>&mdash;Un Mariage.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XII">XII</a>.</td><td>&mdash;La Mort.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XIII">XIII</a>.</td><td>&mdash;Les Regrets.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XIV">XIV</a>.</td><td>&mdash;La Sainte-Claire.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XV">XV</a>.</td><td>&mdash;L'abbé Dampierre.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XVI">XVI</a>.</td><td>&mdash;Le Coffret.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3"><a href="#EPILOGUE">ÉPILOGUE</a>.</td></tr>
+<tr><td align="left" rowspan="6">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XVII">XVII</a>.</td><td>&mdash;Le Café Leb&oelig;uf.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XVIII">XVIII</a>.</td><td>&mdash;L'Hôtel de Maran.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XIX">XIX</a>.</td><td>&mdash;L'Entrevue.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#H-CHAPITRE_XX">XX</a>.</td><td>&mdash;Un Duel.</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="left" colspan="2">&nbsp; &nbsp; <a href="#CONCLUSION">Conclusion</a>.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">FIN DE LA TABLE.</td></tr>
+</table>
+
+<hr class="full" />
+
+<h3><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> On appelle ainsi les sociétés pareilles à celles où M. de
+Rochegune avait dû la somme qu'il voulait employer en bonnes &oelig;uvres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_2" id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> Euphorbia fulgens.&mdash;Linné.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_C_3" id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Le suc de l'euphorbe est un très-violent poison.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_D_4" id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> M. de Mortagne ignorait alors le départ de M. de Lancry
+pour Paris. (<i>Note de l'auteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_E_5" id="Footnote_E_5"></a><a href="#FNanchor_E_5"><span class="label">[E]</span></a> La première lettre contenait sans doute le récit de la vie
+de Gontran jusqu'au moment où il vint rejoindre Ursule à Paris.</p></div>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mathilde, by Eugène Sue
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MATHILDE ***
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
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+
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+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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