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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 19:58:44 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les historiettes de Tallemant des Réaux (Tome Premier) + Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle + +Author: Gédéon Tallemant des Réaux + +Release Date: July 1, 2010 [EBook #33033] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME PREMIER) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, Guy de +Montpellier and the Online Distributed Proofreading Team +at https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le + typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été + conservée et n'a pas été harmonisée. Dans la note numéro 56, la + date de 1580 qui figurait dans l'original a été corrigée en 1530. + + + + + LES HISTORIETTES + DE + TALLEMANT DES RÉAUX. + + MÉMOIRES + POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE, + + PUBLIÉS + + SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE; + + AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES, + + + PAR MESSIEURS + + MONMERQUÉ, + Membre de l'Institut, + + DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU. + + TOME PREMIER. + + PARIS, + ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE, + PLACE VENDÔME, 16. + + 1834 + + + + +INTRODUCTION DE L'AUTEUR[1]. + + +J'appelle ce recueil les _Historiettes_, parce que ce ne sont que +petits Mémoires qui n'ont aucune liaison les uns avec les autres. J'y +observe en quelque sorte la suite des temps, pour ne point faire de +confusion. Mon dessein est d'écrire tout ce que j'ai appris et que +j'apprendrai d'agréable et digne d'être remarqué, et je prétends dire +le bien et le mal sans dissimuler la vérité, et sans me servir de ce +qu'on trouve dans les Histoires et les Mémoires imprimés. Je le fais +d'autant plus librement que je sais bien que ce ne sont pas choses à +mettre en lumière, quoique peut-être elles ne laissassent pas d'être +utiles. Je donne cela à mes amis qui m'en prient, il y a long-temps. +Au reste, je renverrai souvent aux Mémoires que je prétends faire de +la régence d'Anne d'Autriche, ou pour mieux dire, de l'administration +du cardinal Mazarin, que je continuerai tant qu'il gouvernera, si je +me trouve en état de le faire[2]. Ces renvois seront pour ne pas +répéter la même chose, comme par exemple, une fois que M. Chabot[3], +devenu duc de Rohan, entrera dans les négociations avec la cour, je ne +puis plus continuer son _Historiette_, parce que désormais c'est +l'histoire de la seconde guerre de Paris. Voilà quel est mon dessein. +Je commencerai par Henri le Grand et sa cour, afin de commencer par +quelque chose d'illustre. + + [1] A la fin de 1657. + + [2] Si Tallemant n'a pas renoncé au projet dont il parle ici, et + il est peu vraisemblable qu'il l'ait fait, car il renvoie souvent + le lecteur à ses Mémoires sur la Régence, il est fort à craindre + que l'ouvrage n'ait été perdu; c'est un malheur pour l'histoire. + + [3] Dont les succès ressemblèrent fort à ceux d'un officier de + fortune. + + + + +MÉMOIRES + +DE + +TALLEMANT. + + + + +HENRI IV[4]. + + +Si ce prince fût né roi de France, et roi paisible, probablement ce +n'eût pas été un grand personnage; il se fût noyé dans les voluptés, +puisque, malgré toutes ses traverses, il ne laissoit pas, pour suivre +ses plaisirs, d'abandonner les plus importantes affaires[5]. Après la +bataille de Coutras, au lieu de poursuivre ses avantages, il s'en va +badiner avec la comtesse de Guiche[6], et lui porte les drapeaux qu'il +avoit gagnés. Durant le siége d'Amiens, il court après madame de +Beaufort[7], sans se tourmenter du cardinal d'Autriche, depuis +l'archiduc Albert, qui s'approchoit pour tenter le secours de la +place[8]. + + [4] Henri IV, né au château de Pau, le 13 décembre 1553, roi de + Navarre en 1572, et de France en 1589, assassiné à Paris le 14 + mai 1610. + + [5] C'est ce qui a fait dire à Bayle: «Si la première fois qu'il + débaucha la fille ou la femme de son prochain, on l'eût traité + comme Pierre Abélard, il seroit devenu capable de conquérir toute + l'Europe, et il auroit pu effacer la gloire des Alexandre et des + César... Ce fut son incontinence prodigieuse qui l'empêcha de + s'élever autant qu'il auroit pu le faire.» L'article entier de + Tallemant peut faire croire qu'il partageoit cette opinion si + vivement relevée par Voltaire, et traitée de plaisanterie par + Condorcet. + + [6] Elle se trouvoit alors en Gascogne, à une distance assez + grande du théâtre de la guerre. + + [7] Gabrielle d'Estrées. Henri IV avoit érigé pour elle le comté + de Beaufort en duché-pairie. + + [8] Sigogne[8-A] en fit cette épigramme: + + Ce grand Henri, qui souloit estre + L'effroi de l'Espagnol hautain, + Fuyt aujourd'huy devant un prestre, + Et suit le c.. d'une p..... (T.) + + --Mézerai dit que peu après qu'il eut amené Gabrielle au siége de + la ville, «il fut contraint d'éloigner ce scandale de la vue des + soldats, non-seulement par leurs murmures qui venoient jusqu'à ses + oreilles, mais aussi par les reproches du maréchal de Biron.» + (_Abrégé chronologique de l'Histoire de France_, édition de 1682, + tome 6, page 170.) + + [8-A] Voir sur ce poète une note placée ci-après dans + l'_Historiette_ de mademoiselle Du Tillet.] + +Il n'étoit ni trop libéral, ni trop reconnoissant. Il ne louoit jamais +les autres, et se vantoit comme un gascon. En récompense, on n'a +jamais vu un prince si humain, ni qui aimât plus son peuple; il ne +refusoit point de veiller pour le bien de son État. Il a fait voir en +plusieurs rencontres qu'il avoit l'esprit vif et qu'il entendoit +raillerie[9]. + + [9] Henri IV étant près de se faire catholique, ses favoris lui + disoient: «Sire, avertissez-nous quand vous changerez de + religion.» Il faisoit alors l'amour à une religieuse de Passy, il + s'en lassa et s'en alla faire autant à Maubuisson; ils lui + dirent: «Vous aviez promis de nous avertir.» + + Pour reprendre donc ses amours, si Sébastien Zamet, comme + quelques-uns l'ont prétendu, donna du poison à madame de + Beaufort[10], on peut dire qu'il rendit un grand service à Henri + IV, car ce bon prince alloit faire la plus grande folie qu'on + pouvoit faire; cependant il y étoit tout résolu[11]. On devoit + déclarer feu M. le Prince bâtard[12]. M. le comte de Soissons se + faisoit cardinal, et on lui donnoit trois cent mille écus de rente + en bénéfices. M. le prince de Conti[13] étoit marié alors avec une + vieille qui ne pouvoit avoir d'enfants[14]. M. le maréchal de + Biron devoit épouser la fille de madame d'Estrées, qui depuis a + été madame de Sanzay. M. d'Estrées la devoit avouer; elle étoit + née durant le mariage, mais il y avoit cinq ou six ans que M. + d'Estrées[15] n'avoit couché avec sa femme, qui s'en étoit enallée + avec le marquis d'Allègre, et qui fut tuée avec lui à Issoire[16], + par les habitants qui se soulevèrent, et prirent le parti de la + Ligue. Le marquis et sa galante tenoient pour le Roi: ils furent + tous deux poignardés et jetés par la fenêtre. + + [10] Sébastien Zamet étoit de Lucques; il fut naturalisé + françois. Plaisant et enjoué, il s'étoit fait aimer de Henri IV, + qui avoit choisi sa maison pour faire ses parties de plaisir. + D'Aubigné est de ceux dont Tallemant parle comme croyant à + l'empoisonnement de Gabrielle par Zamet; il dit qu'après s'être + rafraîchie chez lui en mangeant d'un gros citron, ou selon + d'autres d'une salade, elle sentit aussitôt _un grand feu au + gosier, et des tranchées furieuses à l'estomac_. + + [11] _Voyez_ à ce sujet les Mémoires de M. de Sully, liv. 9. (T.) + + [12] Henri de Bourbon, prince de Condé, père du grand Condé. + + [13] François de Bourbon, prince de Conti, fils de Louis de + Bourbon Condé, premier du nom. + + [14] Madame de Montafier, mère de feue madame la comtesse (_de + Soissons_). (T.) + + [15] Le premier M. d'Estrées, grand-maître de l'artillerie (mais + en ce temps-là ce n'étoit pas officier de la couronne), étoit un + brave homme qui fit sa fortune. Il était de la frontière de la + Picardie; on l'appeloit La Caussée en picard, pour _La Chaussée_, + et étoit un peu _dubiæ nobilitatis_. Mais après il se fit appeler + d'Estrées, et dit qu'il étoit d'une bonne maison de Flandre. Son + fils, par la faveur de madame de Beaufort, fut aussi grand-maître + de l'artillerie. J'ai ouï dire que ce premier M. d'Estrées étoit + gendarme dans la compagnie d'un M. de Rubempré, et qu'il sauva la + vie à son capitaine. On l'appeloit Gran-Jean de La Caussée; cela + servit à sa fortune. (T.) + + [16] Le 31 décembre 1593. (_Voyez_ Anselme, tome 4, page 599.) + +Cette madame d'Estrées étoit de La Bourdaisière, la race la plus +fertile en femmes galantes qui ait jamais été en France[17]; on en +compte jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit +mariées, qui toutes ont fait l'amour hautement. De là vient qu'on dit +que les armes de La Bourdaisière, c'est _une poignée de vesces_; car +il se trouve, par une plaisante rencontre, que dans leurs armes il y a +une main qui sème de la vesce[18]. On fit sur leurs armes ce quatrain: + + Nous devons bénir cette main + Qui sème avec tant de largesses, + Pour le plaisir du genre humain, + Quantité de si belles _vesces_[19]. + + [17] On dit qu'une madame de la Bourdaisière se vantoit d'avoir + couché avec le pape Clément VII; à Nice, avec l'empereur + Charles-Quint, quand il passa en France, et avec François Ier. + (T.) + + [18] Les Babou écarteloient en effet au 1er et 4e d'argent au + bras de gueules, sortant d'un nuage d'azur, tenant une poignée de + vesce en rameau de trois pièces de sinople. (P. Anselme, tome 7, + page 180.) + + [19] Ce mot étoit alors synonyme de femme éhontée. (_Dictionnaire + de Trévoux._) + +Voici ce que j'ai ouï conter à des gens qui le savoient bien, ou +croyoient le bien savoir: une veuve à Bourges, première femme d'un +procureur ou d'un notaire, acheta un méchant pourpoint à la +Pourpointerie[20], dans la basque duquel elle trouva un papier où il y +avoit: «Dans la cave d'une telle maison, six pieds sous terre, de tel +endroit (qui étoit bien désigné), il y a tant en or en des pots, etc.» +La somme étoit très-grande pour le temps (il y a bien 150 ans). Cette +veuve, voyant que le lieutenant-général de la ville étoit veuf et sans +enfants, lui dit la chose, sans lui désigner la maison, et offrit, +s'il vouloit l'épouser, de lui dire le secret. Il y consent; on +découvre le trésor; il lui tient parole et l'épouse. Il s'appeloit +Babou. Il acheta La Bourdaisière. C'est, je pense, le grand-père de la +mère du maréchal d'Estrées[21]. + + [20] La Pourpointerie étoit, sans doute, le lieu où étaloient les + marchands de vieux habits. + + [21] Il y a du vrai et de l'inexact dans ce souvenir de + Tallemant. Françoise Ra, veuve de Laurent Babou, se remaria, le + 26 janvier 1504, avec Jean Salar, lieutenant-général de Bourges. + Philibert Babou, son fils aîné, épousa en 1510 Marie Gaudin, dame + de la Bourdaisière, qui apporta cette terre à son mari. Ce + dernier est l'aïeul de Françoise Babou, mère du maréchal + d'Estrées. (P. Anselme, _loco cit._) + +Madame d'Estrées eut six filles et deux fils, dont l'un est le +maréchal d'Estrées qui vit encore aujourd'hui[22]. Ces six filles +étoient madame de Beaufort, que madame de Sourdis, aussi de La +Bourdaisière, gouvernait; madame de Villars, dont nous parlerons de +suite; madame de Namps, la comtesse de Sanzay, l'abbesse de Maubuisson +et madame de Balagny. Cette dernière est _Délie_ dans l'_Astrée_; elle +avoit la taille un peu gâtée, mais c'étoit la personne la plus galante +du monde. Ce fut d'elle que feu M. d'Epernon eut l'abbesse de +Sainte-Glossine de Metz[23]. On les appeloit, elles six et leur frère, +les sept péchés mortels. Madame de Neufvic, dame d'esprit, qui étoit +fort familière chez madame de Bar[24], fit cette épigramme sur la +mort de madame la duchesse de Beaufort: + + J'ai vu passer par ma fenêtre + Les six péchés mortels vivants, + Conduits par le bastard d'un prêtre[25], + Qui tous ensemble alloient chantant + Un _requiescat in pace_, + Pour le septième trépassé[26]. + + [22] Il mourut à Paris le 5 mai 1670. + + [23] Louise, bâtarde de La Valette, abbesse de Sainte-Glossine ou + Glossinde de Metz, en 1606, morte en 1647. (_Gallia christiana_, + tome 13, page 933; le P. Anselme, tome 3, page 857.) + + [24] Catherine, princesse de Navarre, soeur de Henri IV, mariée + au duc de Bar, en 1599. + + [25] Balagny, fils de Montluc, évêque de Valence. Il vint avec + cinq cents chevaux et huit cents fantassins levés à ses dépens, + trouver Henri IV, lorsqu'il ne savoit comment s'opposer au grand + commandeur de Castille et à M. de Mayenne, qui venoient pour + faire lever le siége de Laon. Ce service fut si agréable au roi, + qu'il fit Balagny maréchal de France, et lui fit épouser la soeur + de madame de Beaufort. Ce Balagny avoit été prince de Cambray, + dont il s'étoit rendu maître en suivant le duc d'Alençon. Sa + première femme, la soeur du brave Bussy d'Amboise, avoit tant de + coeur, qu'elle creva de dépit de n'être plus la princesse de + Cambray, où ils faisoient grande dépense. Elle eut un fils qui + fut le Bouteville de son temps; Puymorin le tua dans la rue des + Petits-Champs. Il est vrai qu'un valet le blessa par-derrière + d'un coup de fourche, comme il se battoit. Le Balagny qui est + venu de la soeur de madame d'Estrées n'est qu'un coquin. (T.) + + [26] On conte encore une chose fort jolie de cette madame de + Neufvic. Quoique déjà assez âgée, elle aimoit fort les fleurs, et + portoit souvent des bouquets. Le comte de Sardini, alors jeune, + la trouva un jour chez madame de Bar, avec un bouquet; c'étoit + durant le siége d'Amiens. Il se mit à chanter ce couplet de + Ronsard: + + Quand ce beau printemps je voy, + J'aperçoy + Rajeunir la terre et l'onde, + Et me semble que l'amour, + En ce jour, + Comme enfant renaisse au monde. + + Elle, sur-le-champ, se mit à chanter: + + Moi je fais comparaison + D'un oison + A un homme malhabile, + Qui, d'un sang par trop rassis, + Cause assis, + Quand son roi prend une ville. (T.) + + Henri IV, à ce qu'on prétend, n'en avoit pas eu les gants, et ce + fut pour cela qu'il ne fit pas appeler M. de Vendôme _Alexandre_, + de peur qu'on ne dît Alexandre le Grand, car on appeloit M. de + Bellegarde M. le Grand[27], et apparemment il y avoit passé le + premier. Le Roi commanda dix fois qu'on le tuât[28], puis il s'en + repentoit quand il venoit à considérer qu'il la lui avoit ôtée; + car Henri, voyant danser M. de Bellegarde et mademoiselle + d'Estrées ensemble, dit: «Il faut qu'ils soient le serviteur et la + maîtresse[29].» + + [27] A cause de sa charge de grand-écuyer. + + [28] Un jour M. de Praslin, capitaine des gardes-du-corps, depuis + maréchal de France durant la régence, pour empêcher le Roi + d'épouser madame de Beaufort, lui offrit de lui faire surprendre + Bellegarde couché avec elle. En effet, il fit lever le Roi une + nuit à Fontainebleau; mais quand il fallut entrer dans + l'appartement de la duchesse, le Roi dit: «Ah! cela la fâcheroit + trop.» Le maréchal de Praslin a conté cela à un homme de qualité + de qui je le tiens. (T.) + + [29] L'anecdote du médecin Alibour, rapportée dans les Mémoires + de Sully, rend vraisemblable le récit de Tallemant. (_Voyez_ les + _OEconomies royales_, tome 2, page 355 de la deuxième série des + _Mémoires relatifs à l'Histoire de France_.) + +Henri IV a eu une quantité étrange de maîtresses; il n'étoit pourtant +pas grand abatteur de bois; aussi étoit-il toujours cocu. On disoit en +riant que son second avoit été tué. Madame de Verneuil l'appela un +jour _Capitaine bon vouloir_; et une autre fois, car elle le grondoit +cruellement, elle lui dit que bien lui prenoit d'être roi, que sans +cela on ne le pourroit souffrir, et qu'il puoit comme charogne. Elle +disoit vrai, il avoit les pieds et le gousset fins[30]; et quand la +feue Reine-mère coucha avec lui la première fois, quelque bien garnie +qu'elle fût d'essences de son pays, elle ne laissa pas que d'en être +terriblement parfumée. Le feu Roi[31], pensant faire le bon compagnon, +disoit: «Je tiens de mon père, moi, je sens le gousset.» + + [30] Locution du temps dont on comprend suffisamment le sens. + + [31] Louis XIII. + +Je pense que personne n'a approuvé la conduite d'Henri IV avec la feue +Reine-mère, sa femme, sur le fait de ses maîtresses; car que madame de +Verneuil fût logée si près du Louvre[32], et qu'il souffrît que la +cour se partageât en quelque sorte pour elle, en vérité il n'y avoit +en cela ni politique, ni bienséance. Cette madame de Verneuil étoit +fille de ce M. d'Entragues qui épousa Marie Touchet, fille d'un +boulanger d'Orléans[33], et qui avoit été maîtresse de Charles IX. +Elle avoit de l'esprit, mais elle étoit fière, et ne portoit guère de +respect, ni à la Reine, ni au Roi. En lui parlant de la Reine, elle +l'appeloit quelquefois votre grosse banquière, et le roi lui ayant +demandé ce qu'elle eût fait si elle avoit été au port de Nully (ou +_Neuilly_) quand la Reine s'y pensa noyer[34]: «J'eusse crié, lui +dit-elle: _La Reine boit._» + + [32] A l'hôtel de la Force. (T.) Cet hôtel, ainsi que celui de + Longueville, avoit été construit près du Louvre, sur le terrain + de l'ancien hôtel d'Alençon (Jaillot, _Recherches sur Paris, + quartier du Louvre_, p. 55.) L'ancien palais du roi de Sicile n'a + pris le nom d'hôtel de la Force que sous Louis XIV. (_Ibid._, + _quartier Saint-Antoine_, p. 119.) + + [33] Brantôme a prétendu que Marie Touchet étoit fille d'un + apothicaire d'Orléans; mais suivant Le Laboureur, dans les + Additions sur les _Mémoires_ de Castelnau, et Dreux du Radier, + dans les _Reines et Régentes_, le père de Marie Touchet auroit + été lieutenant particulier au bailliage d'Orléans. + + [34] Cet événement arriva le 9 juin 1606. (_Mercure françois_, + tom. I. fol. 107.) + +Enfin le Roi rompit avec madame de Verneuil; elle se mit à faire une +vie de Sardanapale ou de Vitellius: elle ne songeoit qu'à la +mangeaille, qu'à des ragoûts, et vouloit même avoir son pot dans sa +chambre; elle devint si grasse qu'elle en devint monstrueuse; mais +elle avoit toujours bien de l'esprit. Peu de gens la visitoient. On +lui ôta ses enfants[35]; sa fille fut nourrie auprès des Filles de +France. + + [35] Tallemant se tait sur la conspiration d'Entragues et du + comte d'Auvergne, où madame de Verneuil trempa, si elle n'en a + pas été le principal moteur. + +La feue Reine-mère, de son côté, ne vivoit pas trop bien avec le Roi: +elle le chicanoit en toutes choses. Un jour qu'il fit donner le fouet +à M. le dauphin: «Ah! lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos +bâtards.--Pour mes bâtards, répondit-il, il les pourra fouetter, s'ils +font les sots, mais lui il n'aura personne qui le fouette.» + +J'ai ouï dire qu'il lui avoit donné le fouet lui-même deux fois: la +première, pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme, que, pour +le contenter, il fallut tirer à ce gentilhomme un coup de pistolet +sans balle pour faire semblant de le tuer; l'autre, pour avoir écrasé +la tête à un moineau; et que, comme la Reine-mère grondoit, le Roi lui +dit: «Madame, priez Dieu que je vive, car il vous maltraitera, si je +n'y suis plus[36].» + + [36] La Reine-mère revint de l'éloignement qu'elle avoit témoigné + pour ce genre de punition. (_Voyez_ les _Mémoires de l'Estoile_, + dans la Collection des Mémoires, première série, tome 49, page + 26.) + +Il y en a qui ont soupçonné la Reine-mère d'avoir trempé à sa mort, et +que pour cela on n'a jamais vu la déposition de Ravaillac. Il est bien +certain que le Roi dit un jour que Conchine, depuis maréchal d'Ancre, +l'étoit allé saluer à Monceau: «Si j'étois mort, cet homme-là +ruineroit mon royaume.» + +Ceux qui ont voulu raffiner sur la mort de Henri IV disent que +l'interrogatoire de Ravaillac fut fait par le président Jeannin, comme +conseiller d'État (il avoit été président au mortier de Grenoble); et +que la Reine-mère l'avoit choisi comme un homme à elle[37]. On a dit +que la Comant avoit persévéré jusqu'à la mort[38]. + + [37] Ces accusations tombent devant les faits. Le président + Jeannin interrogea Ravaillac le 14 mai, jour même du parricide. + Ce monstre subit deux autres interrogatoires devant le premier + président Achille du Harlay et d'autres magistrats. Il soutint, + même dans la question, que personne ne l'avoit excité à commettre + son crime. Ces interrogatoires, tirés des manuscrits de Brienne, + ont été imprimés dans le _Supplément aux Mémoires de Condé_, + édition de Lenglet du Fresnoy, in-4º; 1743 ou 1745. + + [38] Jacqueline Levoyer, dite de Comant, femme d'Isaac de + Varennes, accusa le duc d'Épernon et la marquise de Verneuil + d'avoir trempé dans l'assassinat du Roi. Elle fut condamnée à une + prison perpétuelle. (_Mémoires de l'Estoile_, audit lieu, t. 49, + p. 170 et 218.) _Voyez_ plus bas l'_Historiette_ de mademoiselle + Du Tillet. + +On a seulement dit que Ravaillac avoit déclaré que voyant que le Roi +alloit entreprendre une grande guerre, et que son État en pâtiroit, il +avoit cru rendre un grand service à sa patrie que de la délivrer d'un +prince qui ne la vouloit pas maintenir en paix, et qui n'étoit pas bon +catholique. Ce Ravaillac avoit la barbe rousse et les cheveux tant +soit peu dorés. C'étoit une espèce de fainéant qu'on remarquoit à +cause qu'il étoit habillé à la flamande plutôt qu'à la françoise. Il +traînoit toujours une épée; il étoit mélancolique, mais d'assez douce +conversation. + +Henri IV avoit l'esprit vif; il étoit humain, comme j'ai déjà dit. +J'en rapporterai quelques exemples. + +A La Rochelle, le bruit étoit parmi la populace qu'un certain +chandelier avoit une _main de gorre_, c'est-à-dire une mandragore; or, +communément on dit cela de ceux qui font bien leurs affaires. Le Roi, +qui n'étoit alors que roi de Navarre, envoya quelqu'un à minuit chez +cet homme demander à acheter une chandelle. Le chandelier se lève et +la donne. «Voilà, dit le lendemain le Roi, la _main de gorre_. Cet +homme ne perd point l'occasion de gagner, et c'est le moyen de +s'enrichir.» + +Un monsieur de Vienne, qui s'appeloit Jean, étoit bien empêché à faire +sa propre anagramme: le Roi le trouva par hasard en cette occupation: +«Hé! lui dit-il, il n'y a rien plus aisé: Jean de Vienne, _devienne +Jean_.» + +Une fois un gentilhomme servant, au lieu de boire l'essai qu'on met +dans le couvercle du verre, but en rêvant ce qui étoit dans le verre +même; le Roi ne lui dit autre chose sinon: «Un tel, au moins +deviez-vous boire à ma santé, je vous eusse fait raison.» + +On lui dit que feu M. de Guise étoit amoureux de madame de Verneuil; +il ne s'en tourmenta pas autrement, et dit: «Encore faut-il leur +laisser le pain et les p....: on leur a ôté tant d'autres choses[39]!» + + [39] Il étoit amateur de bons mots: un jour, passant par un + village, où il fut obligé de s'arrêter pour y dîner, il donna + ordre qu'on lui fît venir celui du lieu qui passoit pour avoir le + plus d'esprit, afin de l'entretenir pendant le repas. On lui dit + que c'étoit un nommé Gaillard. «Eh bien! dit-il, qu'on l'aille + quérir.» Ce paysan étant venu, le Roi lui commanda de s'asseoir + vis-à-vis de lui, de l'autre côté de la table où il mangeoit. + «Comment t'appelles-tu? dit le roi.--Sire, répondit le manant, je + m'appelle Gaillard.--Quelle différence y a-t-il entre gaillard et + paillard?--Sire, répondit le paysan, il n'y a que la table entre + deux.--Ventre saint-gris, j'en tiens, dit le Roi en riant. Je ne + croyois pas trouver un si grand esprit dans un si petit village.» + (T.) + +Quand il vint à donner le collier à M. de La Vieuville, père de celui +que nous avons vu deux fois surintendant, et que La Vieuville lui dit, +comme on a accoutumé: «_Domine, non sum dignus._--Je le sais bien, je +le sais bien, lui dit le Roi, mais mon neveu m'en a prié.» Ce neveu +étoit M. de Nevers, depuis duc de Mantoue, dont La Vieuville, simple +gentilhomme, avoit été maître-d'hôtel. La Vieuville en faisoit le +conte lui-même, peut-être de peur qu'un autre ne le fît, car il +n'étoit pas bête, et passoit pour un diseur de bons mots[40]. + + [40] On dit que La Vieuville ayant fait quelque raillerie d'un + brave de la cour, ce brave lui envoya faire un appel, et celui + qui lui portoit la parole ajouta que ce seroit pour le lendemain + à six heures du matin. «A six heures? reprit La Vieuville, je ne + me lève pas de si bon matin pour mes propres affaires; je serois + bien sot de me lever de si bonne heure pour celles de votre ami.» + Cet homme n'en put tirer autre chose. La Vieuville de ce pas en + alla faire le premier le conte au Louvre; et, parce que les + rieurs étoient de son côté, l'autre passa pour un ridicule. (T.) + +Lorsqu'on fit une chambre de justice contre les financiers: «Ah! +disoit-il, ceux qu'on taxera ne m'aideront plus.» + +Il faisoit des banquets avec M. de Bellegarde, le maréchal de +Roquelaure et autres, chez Zamet[41] et autres. Quand ce vint au +maréchal, il dit au Roi qu'il ne savoit où les traiter, si ce n'étoit +_aux Trois Mores_. Le Roi y alla; ils menèrent un page à deux, et le +Roi un pour lui tout seul: «Car, dit-il, un page de ma chambre ne +voudra servir que moi.» Ce page fut M. de Racan, dont nous avons de si +belles poésies. + + [41] Zamet, comme un notaire lui demandoit ses qualités, dit: + «Mettez seigneur de dix-huit cent mille écus.» (T.) + +Un jour il alla chez madame la princesse de Condé, veuve du prince de +Condé le bossu[42]; il y trouva un luth sur le dos duquel il y avoit +ces deux vers: + + Absent de ma divinité, + Je ne vois rien qui me contente. + +Il ajouta: + + C'est fort mal connoître ma tante, + Elle aime trop l'humanité. + + [42] C'est à cette princesse que son époux contrefait disoit, au + moment de faire une absence: «Surtout, madame, ne me faites pas + c... pendant que vous ne me verrez pas.--Partez en paix, + monsieur, répondit-elle; je n'ai jamais tant envie de vous le + faire que quand je vous vois.» + +La bonne dame avoit été fort galante. Elle étoit de Longueville. + +Avant la réduction de Paris, une nuit qu'il ne dormoit point bien, et +qu'il ne pouvoit se résoudre à quitter sa religion, Crillon lui dit: +«Pardieu, sire, vous vous moquez de faire difficulté de prendre une +religion qui vous donne une couronne.» Crillon étoit pourtant bon +chrétien, car un jour, priant Dieu devant un crucifix, tout d'un coup +il se mit à crier: «Ah! Seigneur, si j'y eusse été on ne vous eût +jamais crucifié!» Je pense même qu'il mit l'épée à la main, comme +Clovis et sa noblesse au sermon de saint Remi. Ce Crillon, comme on +lui montroit à danser, et qu'on lui dit: «Pliez, reculez. Je n'en +ferai rien, dit-il; Crillon ne plia ni ne recula jamais.» Il refusa, +étant mestre-de-camp du régiment des gardes, de tuer M. de Guise; et +quand M. de Guise le fils, étant gouverneur de Provence, s'avisa à +Marseille de faire donner une fausse alarme, et de lui venir dire: +«Les ennemis ont repris la ville;» Crillon ne s'ébranla point, et dit: +«Marchons; il faut mourir en gens de coeur.» M. de Guise lui avoua +après qu'il avoit fait cette malice pour voir s'il étoit vrai que +Crillon n'eût jamais peur. Crillon lui répondit fortement: «Jeune +homme, s'il me fût arrivé de témoigner la moindre foiblesse, je vous +eusse poignardé.» + +Quand M. du Perron, alors évêque d'Evreux, en instruisant le Roi, +voulut lui parler du purgatoire: «Ne touchez point cela, dit-il, c'est +le pain des moines.» + +Cela me fait souvenir d'un médecin de M. de Créqui, qui, à l'ambassade +de son maître à Rome, comme quelqu'un au Vatican demandoit où étoit la +cuisine du pape, dit en riant que c'étoit le purgatoire; on le voulut +mener à l'Inquisition; mais on n'osa quand on sut à qui il étoit. + +Arlequin et sa troupe vinrent à Paris en ce temps-là, et quand il alla +saluer le Roi, il prit si bien son temps, car il étoit fort dispos, +que Sa Majesté s'étant levée de son siége, il s'en empara, et comme si +le Roi eût été Arlequin: «Eh bien! Arlequin, lui dit-il, vous êtes +venu ici avec votre troupe pour me divertir; j'en suis bien aise, je +vous promets de vous protéger et de vous donner tant de pension.» Le +Roi ne l'osa dédire de rien, mais il lui dit: «Holà! il y a assez +long-temps que vous faites mon personnage; laissez-le-moi faire à +cette heure.» + +A ce propos un conte d'Angleterre. Milord Montaigu étoit mal satisfait +du roi Jacques, et un jour qu'un gentilhomme écossois, que le roi +avoit plusieurs fois évité, venoit pour lui demander récompense, il +lui dit: «Sire, vous ne sauriez plus fuir; cet homme-là ne vous +connoît point, j'ai votre ordre, je ferai semblant que je suis le roi, +mettez-vous derrière.» L'Écossois fait sa harangue; Montaigu lui +répond: «Il ne faut pas que vous vous étonniez que je n'aie rien fait +encore pour vous, puisque je n'ai rien fait pour Montaigu, qui m'a +rendu tant de services.» Le roi Jacques entendit raillerie, et lui +dit: «Otez-vous de delà, vous avez assez joué.» + +Henri IV conçut fort bien que détruire Paris c'étoit, comme on dit, se +couper le nez pour faire dépit à son visage: en cela plus sage que son +prédécesseur, qui disoit que Paris avoit la tête trop grosse, et qu'il +la lui falloit casser. Henri IV voulut pourtant, à telle fin que de +raison, avoir une issue pour sortir hors de Paris sans être vu, et +pour cela il fit faire la galerie du Louvre, qui n'est point du dessin +de l'édifice, afin de gagner par là les Tuileries, qui ne sont dans +l'enceinte des murs que depuis vingt ou vingt-cinq ans[43]. M. de +Nevers en ce temps-là faisoit bâtir l'hôtel de Nevers. Henri IV le +trouvoit un peu trop magnifique, pour être à l'opposite du Louvre[44], +et un jour en causant avec M. de Nevers, et lui montrant son +bâtiment: «Mon neveu, lui dit-il, j'irai loger chez vous, quand votre +maison sera achevée.» Cette parole du Roi, et peut-être aussi le +manque d'argent, firent arrêter l'ouvrage. + + [43] Tallemant écrivoit ceci vers l'année 1657. + + [44] L'hôtel de Nevers étoit situé près du Pont-Neuf entre la rue + de Nevers et le palais de l'Institut. Il a fait place à l'hôtel + de Conti, qui a été détruit vers la fin du règne de Louis XV, + quand on a construit l'Hôtel de la Monnoie. + +Un jour qu'il se trouva beaucoup de cheveux blancs: «En vérité, +dit-il, ce sont les harangues que l'on m'a faites depuis mon avénement +à la couronne, qui m'ont fait blanchir comme vous voyez.» + +Il dit à sa soeur, depuis madame de Bar, la voyant rêveuse: «Ma soeur, +de quoi vous avisez-vous d'être triste? nous avons tout sujet de louer +Dieu, nos affaires sont au meilleur état du monde.--Oui, pour vous, +lui dit-elle, qui avez votre _conte_, mais pour moi, je n'ai pas le +mien[45].» + + [45] Le comte de Soissons. (T.) Madame, soeur du roi, avoit été + recherchée par le comte de Soissons; mais Henri IV ne voulut + jamais consentir à ce mariage. Dans le seizième siècle, et même + encore dans le dix-septième, on écrivoit indifféremment _conte_ + ou _compte_. + +Elle fit danser une fois un ballet dont toutes les figures faisoient +les lettres du nom du Roi. «Eh bien! Sire, lui dit-elle après, +n'avez-vous pas remarqué comme ces figures composoient bien toutes les +lettres du nom de Votre Majesté?--Ah! ma soeur, lui dit-il, ou vous +n'écrivez guère bien, ou nous ne savons guère bien lire: personne ne +s'est aperçu de ce que vous dites.» + +A propos du comte de Soissons, j'ai ouï dire que comme il se sauvoit +de Nantes, conduit par un blanchisseur dont il faisoit le garçon, il +alla, car il marchoit fort mal à pied, choquer M. de Mercoeur qui par +hasard passoit dans la rue. Le blanchisseur lui donna un grand coup +de poing, en lui disant: «Lourdaud, prenez garde à ce que vous +faites.» + +Le jour que Henri IV entra dans Paris, il fut voir sa tante de +Montpensier, et lui demanda des confitures. «Je crois, lui dit-elle, +que vous faites cela pour vous moquer de moi. Vous pensez que nous +n'en avons plus.--Non, répondit-il, c'est que j'ai faim.» Elle fit +apporter un pot d'abricots, et en prenant, elle en vouloit faire +l'essai; il l'arrêta, et lui dit: «Ma tante, vous n'y pensez +pas.--Comment, reprit-elle, n'en ai-je pas fait assez pour vous être +suspecte?--Vous ne me l'êtes point, ma tante.--Ah! répliqua-t-elle, il +faut être votre servante.» Et effectivement elle le servit depuis avec +beaucoup d'affection. + +Quelque brave qu'il fût, on dit que quand on lui venoit dire: «Voilà +les ennemis,» il lui prenoit, toujours une espèce de dévoiement, et +que, tournant cela en raillerie, il disoit: «Je m'en vais faire bon +pour eux.» + +Il étoit larron naturellement, il ne pouvoit s'empêcher de prendre ce +qu'il trouvoit; mais il le renvoyoit. Il disoit que s'il n'eût été +roi, il eût été pendu. + +Pour sa personne, il n'avoit pas une mine fort avantageuse. Madame de +Simier, qui étoit accoutumée à voir Henri III, dit, quand elle vit +Henri IV: «J'ai vu le Roi, mais je n'ai pas vu sa _Majesté_.» + +Il y a à Fontainebleau une grande marque de la bonté de ce prince. On +voit dans un des jardins une maison qui avance dedans, et y fait un +coude[46]. C'est qu'un particulier ne voulut jamais la lui vendre, +quoiqu'il lui en voulût donner beaucoup plus qu'elle ne valoit. Il ne +voulut point lui faire de violence. + + [46] Cette maison pourroit bien être l'ancien hôpital de la + Charité d'Avon, fondé en 1662 par Anne d'Autriche. Cet hospice + est aujourd'hui un petit séminaire. Les bâtiments et les jardins + font une hache dans la partie du parc qui longe le canal. + +Lorsqu'il voyoit une maison délabrée, il disoit: «Ceci est à moi, ou à +l'Eglise.» + + + + +LE MARÉCHAL DE BIRON LE FILS[47]. + + +Ce maréchal étoit si né à la guerre, qu'au siége de Rouen, où il étoit +encore tout jeune, il dit à son père, à je ne sais quelle occasion, +que si on vouloit lui donner un assez petit nombre de gens qu'il +demandoit, il promettoit de défaire la plus grande partie des ennemis. +«Tu as raison, lui dit le maréchal son père, je le vois aussi bien que +toi, mais il se faut faire valoir; à quoi serons-nous bons, quand il +n'y aura plus de guerre[48]?» + + [47] Charles de Gontaut, duc de Biron, né vers 1562, décapité à + Paris en 1602. + + [48] Le vieux maréchal s'effrayoit beaucoup de l'activité et de + l'ardeur de son fils: «Biron, lui disoit-il, je te conseille, + quand la paix sera faite, que tu ailles planter des choux en ta + maison, autrement il te faudra perdre la tête en Grève.» + +Il étoit insolent et n'estimoit guère de gens. Il disoit que tous ces +Jean.... de princes n'étaient bons qu'à noyer, et que le Roi sans lui +n'auroit qu'une couronne d'épines. Ce qui le désespéra, c'est qu'étant +avide de louanges, et le Roi ne louant guère que soi-même, jamais il +n'avoit sur sa bravoure une bonne parole de son maître[49]. +D'ailleurs il ne se crut pas assez bien récompensé. On trouva pourtant +que Henri IV, dans la lettre qu'il écrivit à la reine Elisabeth, quand +il lui envoya le maréchal de Biron, l'appeloit «_le plus tranchant +instrument de ses victoires_,» et après sa mort il témoigna assez le +cas qu'il en faisoit, quand la mère de feu M. le Prince dit qu'elle +vouloit aller à Bruxelles pour être aimée de Spinola, qu'elle appeloit +le Biron de la Flandre, comme elle l'avoit été du Biron de la France, +car il ne put souffrir cette comparaison, et dit qu'on faisoit grand +tort au maréchal de mettre ce marchand en parallèle avec lui. + + [49] Il étoit difficile à contenter, celui dont Henri avoit dit: + «Voilà le maréchal de Biron que je présente, avec un égal succès, + à mes amis et à mes ennemis.» + +Il n'étoit pas ignorant, et on dit que Henri IV étant à Fresnes, +demanda l'explication d'un vers grec qui étoit dans la galerie. +Quelques maîtres des requêtes, qui par malheur se trouvèrent là, ne +firent pas semblant d'entendre ce que Sa Majesté disoit; le maréchal +en passant dit ce que le vers vouloit dire et s'enfuit, tant il avoit +honte d'en savoir plus que des gens de robe; car, pour s'accommoder au +siècle, il falloit avoir plutôt la réputation de brutal que celle +d'homme qui avoit connoissance des bonnes lettres[50]. A la bataille +d'Arques, le ministre Damours se mit à prier Dieu avec un zèle et une +confiance la plus grande du monde: «Seigneur, les voilà, disoit-il, +viens, montre-toi, ils sont déjà vaincus, Dieu les livre entre nos +mains, etc.--Ne diriez-vous pas, dit le maréchal, que Dieu est tenu +d'obéir à ces diables de ministres?» + + [50] Est-ce à la fausse honte, à la dissimulation de Biron sur ce + point, qu'il faut attribuer le crédit qu'a trouvé généralement + parmi les contemporains du maréchal l'opinion toute contraire à + celle que Tallemant exprime ici? «Je ne puis m'empêcher de + remarquer, dit Sully, à l'avantage des lettres, qu'autant que le + maréchal de Biron le père avoit de lecture et d'érudition, autant + le fils en avoit peu. A peine savoit-il lire.» + +Il étoit assez humain pour ses gens. Son intendant Sarrau[51] le +pressoit, il y avoit long-temps, de réformer son train, et lui apporta +un jour une liste de ceux de ses domestiques qui lui étoient inutiles. +«Voilà donc, lui dit-il, après l'avoir lue, ceux dont vous dites que +je me puis bien passer, mais il faut savoir s'ils se passeront bien de +moi.» Et il n'en chassa pas un[52]. + + [51] Père du conseiller qui a écrit. (T.) Claude Sarrau, + conseiller au parlement de Rouen, a été en relation avec beaucoup + de savants, et son fils Isaac a publié, en 1654, un choix de ses + lettres. + + [52] C'est sans doute parce que les détails de la malheureuse fin + de Biron, décapité dans l'intérieur de la Bastille, à l'âge de + quarante ans, le 31 juillet 1602, sont trop connus, que Tallemant + ne les a pas donnés ici. + + + + +LE MARÉCHAL DE ROQUELAURE[53]. + + +C'étoit un simple gentilhomme gascon, qui fut cadet aux gardes avec +feu M. d'Epernon. Il se donna à Henri IV, comme l'autre à Henri III, +et le suivit dans toutes ses adversités. Lui et M. d'Epernon ont +toujours été fort bien ensemble, et on disoit à Bordeaux: «M. de +Roquelaure et M. d'Epernon, _qui toque l'un toque l'autre_.» + + [53] Antoine, baron de Roquelaure, d'une ancienne famille de + l'Armagnac, né vers 1543, mort à Lectoure, le 9 juin 1625, dans + sa quatre-vingt-deuxième année. + +On dit qu'ayant fait sommer je ne sais quelle ville, on lui vint dire +qu'ils ne se vouloient pas rendre: «Eh bien, répondit-il, _que s'en +esten_,» c'est-à-dire, qu'ils s'en abstiennent; mais cela n'a point de +grâce comme en gascon; c'est plutôt: «Eh bien, qu'ils ne se rendent +donc pas.» + +Il disoit que tous les courtisans étoient des traîtres, et quand il +entroit dans l'antichambre du Roi: «Oh! s'écrioit-il, que voici de +gens de bien!» + +Quand le connétable de Castille vint à Paris, Henri IV le fit traiter, +et le connétable de France, étoit vis-à-vis de lui; chaque Espagnol +avoit ainsi un François de l'autre côté de la table. Le nonce du pape, +qui fut depuis le pape Urbain, étoit au haut bout. Un Espagnol, qui +étoit vis-à-vis du maréchal de Roquelaure, faisoit de gros rots en +disant: «_La sanita del cuerpo, señor mareschal._» Le maréchal +s'ennuya de cela, et tout d'un coup, comme l'autre réitéroit, il +tourna le c.., et fit un gros pet, en disant: «_La sanita del culo, +señor Espagnol._» Il étoit assez sujet aux vents. Un jour il fut +obligé de sortir en grande hâte du cabinet de Marie de Médicis; mais +il ne put si bien faire qu'elle n'entendît le bruit. Elle lui cria: +«_Lho sentito, segnor mareschal._» Lui, qui ne savoit pas l'italien, +lui répondit sans se déferrer: «Votre Majesté a donc bon nez, +madame?» + +Le Roi lui demanda pourquoi il avoit si bon appétit quand il n'étoit +que roi de Navarre, et qu'il n'avoit quasi rien à manger, et pourquoi +à cette heure qu'il étoit roi de France, paisible il ne trouvoit rien +à son goût: «C'est, lui dit le maréchal, qu'alors vous étiez +excommunié, et un excommunié mange comme un diable.» + +Il perdit un oeil d'une épine qui lui perça la prunelle, comme il +étoit à la portière du carrosse, en allant voir madame de Maubuisson, +soeur de madame de Beaufort. Or, un jour qu'il étoit en carrosse avec +Henri IV, il s'avisa, en passant, de demander à une vendeuse de +maquereaux si elle connoissoit bien les mâles d'avec les femelles. +«Jésus! dit-elle, il n'y a rien de plus aisé, les mâles sont borgnes.» +On l'accusoit d'avoir fait quelquefois le _ruffian_[54] à son maître. + + [54] Du mot italien _ruffiano_, proxénète de la nature la plus + honteuse. + +Le Roi se plaisoit à lui faire des niches. Il avoit juré de ne plus +voir des ballets, à cause qu'il falloit attendre trop long-temps. Sa +Majesté, pour l'attraper, en alla faire danser un chez lui-même; il +n'y eut pas moyen de fuir, mais il se mit en telle posture qu'il avoit +son bon oeil caché. On n'y prit pas garde, et après il dit au Roi, +qu'avec toute sa puissance il ne lui avoit pu faire voir un ballet en +dépit de lui. Il se trouva du même temps à la cour un gentilhomme +nommé Roquelaure et borgne comme lui; ils n'étoient point parens. + +Une autre fois le Roi le tenoit entre ses jambes, tandis qu'il faisoit +jouer à Gros-Guillaume la farce du Gentilhomme Gascon. A tout bout de +champ, pour divertir son maître, le maréchal faisoit semblant de +vouloir se lever, pour aller battre Gros-Guillaume, et Gros-Guillaume +disoit: «_Cousis, ne bous fâchez._» Il arriva qu'après la mort du Roi, +les comédiens n'osant jouer à Paris, tant tout le monde y étoit dans +la consternation, s'en allèrent dans les provinces, et enfin à +Bordeaux. Le maréchal y étoit lieutenant de roi; il fallut demander +permission. «Je vous la donne, leur dit-il, à condition que vous +jouerez la farce du Gentilhomme Gascon.» Ils crurent qu'on les +roueroit de coups de bâton au sortir de là; ils voulurent faire leurs +excuses. «Jouez, jouez seulement,» leur dit-il. Le maréchal y alla; +mais le souvenir d'un si bon maître lui causa une telle douleur qu'il +fut contraint de sortir tout en larmes dès le commencement de la +farce. + +Ce fut lui qui dit à un capitaine qui avoit gagné un gouvernement en +changeant de religion, qu'il falloit bien que celle qu'il avoit +quittée fût la meilleure, puisqu'il avoit pris du retour. + +Il fut marié deux fois. En allant pour accommoder deux gentilshommes +qui prétendoient une même fille, il les mit d'accord, en la prenant +pour lui. Elle étoit belle, mais elle n'avoit point de bien. Il ne +voulut jamais qu'elle vît la cour, et quand le Roi lui disoit pourquoi +il ne l'amenoit pas, il ne répondoit autre chose, sinon: «Sire, elle +n'a pas de _sabattous_» (de souliers). + + + + +LE MARQUIS DE PISANI[55]. + + +Pour diversifier, je mettrai après le maréchal de Roquelaure un homme +qui ne lui ressembloit guère. C'est M. le marquis de Pisani, de la +maison de Vivonne. Il fut envoyé par Charles IX ambassadeur en +Espagne, où il demeura onze ans, parce que le roi de France et le roi +d'Espagne se trouvoient également bien de lui. Son prince en fit plus +de cas que jamais, quand il vit que cet ambassadeur ayant reçu quelque +déplaisir des habitants d'une ville par où il passoit, ne voulut +jamais, quoi qu'on fît, se tenir pour satisfait que ces habitants ne +fussent venus en corps lui en demander pardon. Le marquis disoit que +s'il croyoit ressembler de mine aux Espagnols, il ne se montreroit +jamais en public, tant il avoit d'amour pour sa nation et d'aversion +pour l'Espagne. + + [55] Jean de Vivonne, marquis de Pisani. C'est un caractère fort + remarquable et un personnage de l'obscurité historique duquel on + se rend difficilement compte après avoir lu cette _historiette_. + Son nom ne se trouve dans aucune des Biographies modernes. Le + marquis de Pisani est mort en 1599. + +Henri III étant parvenu à la couronne, le pape et le roi d'Espagne +demandèrent en même temps le marquis de Pisani pour ambassadeur. Le +pape l'emporta. Il fut renvoyé à Rome pour la seconde fois du temps du +pape Sixte V. Ce fut lui qui remit la France dans la possession de la +préséance sur l'Espagne; car, à la canonisation de saint Diego, dont +les Espagnols avoient fait toute la dépense, quoique le pape l'eût +prié de laisser les Espagnols en liberté ce jour-là, et de ne point +assister à la cérémonie, il y voulut aller à toute force; et parce que +l'ambassadeur d'Espagne s'étoit vanté qu'il l'arracheroit de sa +chaise, il porta un poignard, et en fit porter à tous ceux de la +nation. Il gagna même les propres Suisses du pape, dont le saint Père +fut fort en colère; de sorte que l'ambassadeur d'Espagne fut contraint +de voir la cérémonie par une jalousie. + +Ce fut durant cette ambassade qu'il se maria. Catherine de Médicis, +qui aimoit extrêmement les Strozzi, tant parce qu'ils étoient ses +parens, que parce qu'ils s'étoient incommodés à suivre le parti de +France, ayant perdu depuis peu la comtesse de Fiesque, qui étoit de +cette maison, voulut faire venir d'Italie quelque femme ou quelque +fille de cette race. Il ne se trouva personne plus propre à être +transportée de deçà les monts qu'une jeune veuve, qui n'avoit point +d'enfants. A la vérité, elle étoit Savelle, et veuve d'un Ursin, mais +sa mère étoit Strozzi. La Reine jeta les yeux sur le marquis de +Pisani, qui étoit un vieux garçon de soixante-trois ans, mais encore +frais et propre. Il ne la vit que deux ou trois jours avant que de +l'épouser. + +Quand le pape excommunia le roi de Navarre et le prince de Condé, et +qu'il envoya sa bulle en France par un Frangipani, archevêque de +Nazareth, napolitain, le Roi ne le voulut point recevoir, et lui +envoya ordre à Lyon de s'arrêter. Cet homme n'avoit fait que souffler +la sédition du temps de Charles IX, auprès duquel il avoit été nonce. +Le pape en colère mande à Pisani qu'il ait à sortir de ses terres +dans trois jours, et cela, sans attendre les lettres du Roi. Le +marquis répondit qu'il trouvoit l'ordre du pape bien extraordinaire et +bien violent; qu'il ne se soucioit guère de savoir quel sujet avoit mu +le pape à le traiter de la sorte, mais qu'il vouloit qu'il sût qu'il +abrégeoit de deux jours le temps que le pape lui donnoit, et que +l'étendue de ses terres n'étoit pas si grande qu'il n'en pût +commodément sortir en moins de vingt-quatre heures. M. de Thou dit +qu'il rendit trois jours au pape. Le Roi ne vouloit pas que +l'archevêque de Nazareth, qui étoit gagné par les Guisards, vînt légat +en France. L'affaire s'accommoda, et puis le marquis revint. Il avoit +offert au Roi d'enlever le pape par une porte secrète qui étoit au +bout d'une galerie du Vatican, où le saint Père avoit accoutumé de se +promener seul. Le pape disoit qu'il voudroit M. de Pisani pour sujet, +mais qu'il ne le vouloit point pour ambassadeur. Il lui a dit +plusieurs fois: «Plût à Dieu que votre maître eût autant de courage +que vous! nous ferions bien nos affaires.» Il entendoit le dessein +qu'il avoit de chasser les Espagnols du royaume de Naples, et c'est à +quoi il vouloit employer cette grande quantité d'argent qu'il +amassoit. Le roi d'Espagne en avoit été averti; c'est pourquoi il +envoya exprès un ambassadeur à Rome pour le sommer de contribuer à la +guerre contre les hérétiques de France. Mais le pape fit dire à +l'ambassadeur qu'il lui feroit couper la tête s'il lui faisoit une +semblable sommation; sur quoi l'ambassadeur n'osa passer outre. Ce +même pape disoit au marquis de Pisani qu'il n'y avoit qu'un homme et +qu'une femme en Europe qui méritassent de commander, mais qu'ils +étoient tous deux hérétiques: c'étoient le roi de Navarre et la reine +Elisabeth. + +Comme M. de Pisani revenoit de Rome avec l'évêque du Mans (de +Rambouillet)[56], leur galère fut surprise par un corsaire nommé +Barberoussette. Ce corsaire les retint huit jours, et prétendoit bien +en tirer grosse rançon. Le marquis, voyant un jour que le corsaire +avoit quitté la galère, après avoir donné ses prisonniers en garde à +ses gens, délibéra de sortir sans rien payer. M. du Mans, craignant la +furie du corsaire, n'y vouloit nullement entendre; enfin M. de Pisani +lui dit: «Allez prier Dieu, et me laissez faire le reste.» En effet, +il prit si bien son temps, qu'assisté des François qui avoient été +pris avec eux, il tua le capitaine et se rendit maître de la galère. +Apparemment cet exploit ne s'est point fait sans de notables +circonstances; mais quelques diligences que j'aie faites, je n'en ai +pu apprendre autre chose, sinon que le neveu du corsaire, charmé de la +bravoure et de la conduite du marquis, se jeta à ses pieds et lui +demanda en grâce de le recevoir au nombre de ses domestiques. Le +marquis l'embrassa, et cet homme mourut effectivement à son service. +Il ne faut pas s'étonner de cela, tout le monde l'aimoit; les +hôteliers d'Italie, quelque intéressés qu'ils soient, au second voyage +qu'il y fit, ne vouloient pas qu'il payât. Il laissa à Rome sa femme +et une fille, qui fut le seul enfant né de ce mariage[57], parce qu'il +n'y avoit rien à craindre pour elles au milieu de leurs parents. +Cette dame, qui étoit une femme de sens, faisoit en quelque sorte avec +M. le cardinal d'Ossat, qui n'étoit alors qu'agent, le métier +d'ambassadeur. Après il la fit venir en France, quand les choses +furent un peu plus calmes. + + [56] Charles d'Angennes de Rambouillet, né en 1530, ambassadeur + de France à Rome, cardinal en 1570, mort à Corneto, dont il étoit + gouverneur pour le pape, en 1587. + + [57] Cette fille a été la marquise de Rambouillet, l'une des + femmes les plus distinguées de son siècle. Tallemant, admis dans + l'intimité de cette dame, tenoit d'elle tous ces détails, ainsi + qu'on le verra plus tard. + +Pour lui, à son retour il suivit Henri IV. En une rencontre, le Roi +voyant qu'il étoit nécessaire de prendre un poste contre l'ordre et à +la chaude, fit commandement à M. de Pisani d'y aller. Il y va. +Quelqu'un avertit le Roi que le marquis étoit trop âgé pour un +semblable commandement. Le Roi s'excusa en disant: «Il est si bien +fait, si propre et si bien à cheval, que je l'ai pris pour un jeune +homme; courez après lui et prenez sa place.» Le marquis répondit: +«J'irai, et si je reviens, je prierai le Roi d'y prendre garde de plus +près une autre fois.» Le Roi disoit que si tous les seigneurs de sa +cour et tous les officiers de son armée étoient aussi ardents à le +servir, qu'il ne faudroit point de trompettes pour sonner le +boute-selle. + +Quelque sévère qu'il fût, on a remarqué que les jeunes gens l'aimoient +fort et se plaisoient extrêmement avec lui. Ils lui portoient un tel +respect qu'ils n'osoient paroître devant lui, s'ils n'étoient +tout-à-fait dans la bienséance. Il aimoit les gens de lettres, +quoiqu'il ne fût pas autrement savant. M. de Thou a laissé par écrit +en des Mémoires à la main, qu'il ne savoit point de vie plus belle à +écrire[58]. + + [58] Jacques-Auguste de Thou dit dans ses _Mémoires_ que l'année + 1599 lui fut funeste, par la perte qu'il fit des trois hommes + illustres qui étoient ou ses alliés ou ses meilleurs amis. + «C'étoient le comte de Schomberg, le chancelier de Chiverny, et + _le marquis de Pisani_, qui moururent tous trois en ce temps-là.» + (Pag. 336 de l'édition d'Amsterdam, 1713.) + +Quand on crut que Malte seroit assiégée pour la seconde fois, le +marquis de Pisani, Timoléon de Cossé, et Strozzi, qui mourut depuis +aux Tercères, se jetèrent dans la place comme volontaires. + +Il avoit été fort galant; on croit que ce fut un des premiers amants +de mademoiselle de Vitry, depuis madame de Simier. Madame la marquise +de Rambouillet, sa fille, avoit plusieurs lettres qu'elle lui +écrivoit, mais par malheur on les a laissé perdre. + +Il fut ensuite un des ambassadeurs pour l'absolution; mais le pape +Clément VIII ne voulut recevoir ni lui, ni le cardinal de Gondi. + +Henri IV lui donna la cornette blanche à commander. Il le fit +gouverneur de feu M. le Prince[59], qu'il venoit de déclarer héritier +présomptif de la couronne, et lui dit que s'il avoit un fils, il le +lui donneroit, mais qu'il lui donnoit celui qui devoit régner après +lui, qu'il le prioit d'en prendre soin, que la France lui auroit +l'obligation de lui avoir fait un bon roi. Le marquis avoit les +appointemens de gouverneur de Dauphin, et ne logeoit point avec M. le +Prince. M. de Haucourt étoit le sous-gouverneur; mais la peste étant +survenue à Paris, il eut ordre de le mener à Saint-Maur, où il demeura +avec lui pendant deux ans. Et comme un jour ils étoient ensemble à la +chasse, et qu'un paysan, auprès duquel ils passoient, se fut mis le +ventre à terre, sans que le jeune prince le saluât, même de la tête, +le marquis l'en reprit fort aigrement, et lui dit: «Monsieur, il n'y a +rien au-dessous de cet homme, il n'y a rien au-dessus de vous; mais si +lui et ses semblables ne labouroient la terre, vous et vos semblables +seriez en danger de mourir de faim.» + + [59] Henri II, prince de Condé. + +Un jour ce petit prince, en jouant avec mademoiselle de Pisani, depuis +madame la marquise de Rambouillet, alors âgée de huit ans, la prit par +la tête et la baisa. Le marquis, qui en fut averti, l'en fit châtier +très-sévèrement, car les princes sont des animaux qui ne s'échappent +que trop. On en a fait la guerre bien des fois à cette demoiselle, +comme si elle étoit cause de l'aversion que feu M. le Prince a eue +toute sa vie pour les femmes. + +M. de Pisani n'avoit nullement bonne opinion de M. le Prince, et +trouvoit qu'il n'avoit pas une belle inclination. Au reste, madame la +princesse (Charlotte de La Trémouille) et le marquis n'étoient jamais +d'accord ensemble. Il avoit résolu de quitter cet emploi à la première +occasion, et sans doute il eût demandé son congé à la dissolution du +mariage du Roi, mais il mourut à Saint-Maur un peu devant, et le Roi +donna le comte de Belin pour gouverneur à M. le Prince, avec ce +témoignage honorable pour M. de Pisani: «Quand j'ai voulu, dit-il, +faire un roi de mon neveu, je lui ai donné le marquis de Pisani; quand +j'en ai voulu faire un sujet, je lui ai donné le comte de Belin.» Ce +comte s'accorda bien mieux que le marquis avec madame la princesse, et +ils firent de belles galanteries ensemble. + +Depuis, il peut y avoir quatorze à quinze ans, mademoiselle de +Rambouillet, aujourd'hui madame de Montausier, étant allée à +Saint-Maur avec feu madame la Princesse, une infinité de gens vinrent +au château pour voir, disoient-ils, la petite-fille de ce M. de +Pisani, dont ils avoient ouï parler à leurs pères. + +Le marquis de Pisani étoit fier. Le maréchal de Biron le fit prier de +mettre à prix un fort beau cheval d'Espagne qu'il avoit, puisqu'aussi +bien il n'alloit plus à la guerre. Le marquis, au lieu d'y entendre, +répondit que s'il savoit où il y en a encore trois de même, il en +donneroit deux mille écus de la pièce pour les mettre à son carrosse. +En ce temps-là on n'alloit pas si communément à six chevaux. + +On a dit que le marquis de Pisani avoit rapporté d'Espagne, qui est un +pays à simagrées, certaine affectation de ne point boire; mais madame +de Rambouillet dit que cela vient d'une blessure qu'il reçut à la +bataille de Moncontour, pour laquelle, craignant l'hydropisie, on lui +conseilla de boire le moins qu'il pourroit. Insensiblement il +s'accoutuma à boire fort peu, et enfin il voulut voir si on pourroit +se passer de boire. En effet, il fut onze ans sans boire; mais il +mangeoit beaucoup de fruits. + + + + +M. DE BELLEGARDE[60], + +ET BEAUCOUP DE CHOSES DE HENRI III. + + +Les gens qui connoissoient bien M. de Bellegarde (comme M. de Racan) +disent qu'on a cru trois choses de lui qui n'étoient point: la +première, que c'étoit un poltron; la seconde, qu'il étoit fort galant; +la troisième, qu'il étoit fort libéral. A la vérité, il ne recherchoit +pas le péril, mais il ne manquoit nullement de coeur; dans la suite +nous en verrons des preuves. Il avoit le port agréable, étoit bien +fait, et rioit de fort bonne grâce. Son abord plaisoit; mais hors +quelques petites choses qu'il disoit assez bien, tout le reste n'étoit +rien qui vaille. Ses gens étoient toujours déchirés, et hors que ce +fût pour quelque entrée, ou pour quelque autre chose semblable, il +n'eût pas voulu faire un sou de dépense; mais dans les occasions +d'éclat, la vanité l'emportoit. Il n'étoit point trop bel homme de +cheval, à moins que d'être armé, car cela le faisoit tenir plus droit. +Il étoit grand et fort, et portoit fort bien ses armes. Je n'ai que +faire de dire que sa beauté lui servit fort à faire sa fortune auprès +de Henri III. On sait ce que dit un courtisan de ce temps-là, à qui on +reprochoit qu'il ne s'avançoit pas comme Bellegarde. «Hé! dit-il, il +n'a garde qu'il ne s'avance; on le pousse assez...» Il avoit la voix +belle, et chantoit bien, mais il n'en fit jamais son capital, et cessa +de chanter d'assez bonne heure. + + [60] Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand-écuyer de + France, né vers 1563, mort le 13 juillet 1646. + +Une dame d'Auvergne, soeur de madame de Senneterre, de la maison de La +Chastre, se mit en tête d'être galantisée par ce M. de Bellegarde, +dont elle entendoit tant parler, et un jour qu'il passoit assez près +du lieu où elle demeuroit, elle l'envoya prier de venir loger chez +elle. Il y alla; elle se fit toute la plus jolie qu'elle put;... et il +repartit le lendemain matin. Au bout de trente ans il la revit à +Paris; elle étoit effroyablement changée; il ne voulut pas croire que +ce fût elle, et craignoit que le monde ne s'imaginât que cette +femme-là ne pouvoit jamais avoir été passable. + +Jamais il n'y eut un homme plus propre; il étoit de même pour les +paroles. Il ne pouvoit entendre nommer un pet. Une nuit il eut une +forte colique venteuse; il appela ses gens et se mit à se promener, +et, en se promenant, il pétoit; Yvrande, garçon d'esprit, qui étoit à +lui, y vint comme les autres, mais il se cacha; M. de Bellegarde +l'aperçut à la fin: «Ah! vous voilà, lui dit-il, y a-t-il long-temps +que vous y êtes?--Dès le premier, monsieur, dès le premier.» M. de +Bellegarde se mit à rire, et cela acheva de le guérir. + +Un jour que le dernier cardinal de Guise, qui étoit archevêque de +Reims, vint fort frisé dîner chez M. de Bellegarde, le même Yvrande +alla dire tout bas ces quatre vers à M. le Grand (on appeloit ainsi M. +de Bellegarde): + + Les prélats des siècles passés + Etoient un peu plus en servage, + Ils n'étoient bouclés ni frisés, + Et......... rarement leur page. + +Malgré toute cette grande propreté dont nous venons de parler, dès +trente-cinq ans M. de Bellegarde avoit la roupie au nez; avec le temps +cette incommodité augmenta. Cela choquoit fort le feu roi Louis XIII, +qui pourtant n'osoit le lui dire, car on lui portoit quelque respect. +Le Roi dit à M. de Bassompierre qu'il le lui dît. M. de Bassompierre +s'en excusa. «Mais, Sire, dit-il au Roi, ordonnez en riant à tout le +monde de se moucher, la première fois que M. de Bellegarde y sera.» Le +Roi le fit, mais M. de Bellegarde se douta d'où venoit ce conseil, et +dit au Roi: «Il est vrai, Sire, que j'ai cette incommodité, mais vous +la pouvez bien souffrir, puisque vous souffrez les pieds de M. de +Bassompierre.» Or, M. de Bassompierre avoit le pied fin. On empêcha +que cette brouillerie n'allât plus loin. + +Une fois qu'on attendoit M. de Bellegarde à Nancy, où il devoit aller +de la part du Roi, un conseiller d'état du duc de Lorraine revenoit +d'un petit voyage à neuf heures du soir. Il se présenta aux portes +pour voir si on lui ouvriroit. Il dit: «_C'est M. le Grand._» On crut +que c'étoit M. de Bellegarde. Voilà les tambours, les trompettes, +grande quantité de flambeaux, des gens qui venoient demander _où est +M. le Grand_. «Le voilà qui vient,» disoient les valets. Le duc +l'envoya prier de venir au palais. Il y va bien étonné de tant +d'honneurs, au lieu qu'on avoit accoutumé de n'ouvrir à personne à +cette heure-là. Le duc lui dit: «Où est M. Le Grand?--Monseigneur, +c'est moi, je suis _le Grand_.--Vous êtes un _grand_ sot,» lui dit le +duc, et il le quitta là, fort en colère de la bévue de ses gens. + +Pour en revenir à ce que nous avons dit, qu'il ne manquoit point de +coeur, je rapporterai ce que M. d'Angoulême, bâtard de France[61], dit +de lui dans ses _Mémoires_ au combat d'Arques: «Parmi ceux, dit-il, +qui donnèrent le plus de marques de leur valeur, il faut nommer M. de +Bellegarde, grand-écuyer, duquel le courage étoit accompagné d'une +telle modestie, et l'humeur d'une si affable conversation, qu'il n'y +en avoit point qui parmi les combats fît paroître plus d'assurance, ni +dans la cour plus de gentillesse. Il vit un cavalier tout plein de +plumes, qui demanda à faire le coup de pistolet pour l'amour des +dames; et comme il en étoit le plus chéri, il crut que c'étoit à lui +que s'adressoit le cartel, en sorte que, sans attendre, il part de la +main sur un genêt, nommé _Frégouze_, et attaque avec autant d'adresse +que de hardiesse ce cavalier, lequel tirant M. de Bellegarde d'un peu +loin, le manque; mais lui, le serrant de près, lui rompit le bras +gauche, si bien que, tournant le dos, le cavalier chercha son salut, +en faisant retraite dans le premier escadron qu'il trouva des +siens[62].» + + [61] Voir ci-après son _Historiette_. + + [62] _Mémoires très-particuliers du duc d'Angoulême pour servir à + l'histoire du règne de Henri III et Henri IV._ (T.)--Tallemant + cite ces Mémoires d'après la première édition qui en fut publiée + à Paris, en 1662. (_Voyez_ la _Collection des Mémoires relatifs à + l'Histoire de France_, première série, tom. 44, pag. 566.) On y + remarque quelques différences de langage. + +Il fit bien au combat de Fontaine-Françoise, et à La Rochelle. On +l'avoit donné à _Monsieur_, depuis M. d'Orléans, pour lui servir de +conseil, quand il fit faire son fort devant La Rochelle. M. de +Bellegarde avoit ordre sur toutes choses d'empêcher qu'on ne se +battît. Il sortit des gens de La Rochelle, M. de Bellegarde en étoit +assez loin. Cinquante jeunes gentilshommes poussent à eux. Ces gens-là +s'ouvrent et les enveloppent. M. le Grand y court en pourpoint, les +rallie et les retire. En se retirant il vit quatre Rochellois qui +emmenoient un cavalier, il les charge lui deuxième et le délivre. + +Quant à sa galanterie, je pense que l'amour qu'il eut pour la reine +Anne d'Autriche fut sa dernière amour. Il disoit quasi toujours: «Ah! +je suis mort.» On dit qu'un jour, comme il lui demandoit ce qu'elle +feroit à un homme qui lui parleroit d'amour: «Je le tuerois, +dit-elle.--Ah! je suis mort,» s'écria-t-il. Elle ne tua pourtant pas +Buckingham, qui fit quitter la place à notre courtisan d'Henri III. +Voiture en fit un pont-breton[63], qui disoit: + + L'astre de Roger + Ne luit plus au Louvre; + Chacun le découvre, + Et dit qu'un berger, + Arrivé de Douvre, + L'a fait déloger. + + [63] Espèce de chanson du temps. + +Un jour Du Moustier[64] le trouva de la plus méchante humeur du monde; +il s'habilloit, et s'étoit fait apporter sa boîte aux rubans; il n'y +en avoit point trouvé de jaune. «En voilà, dit-il, de toutes les +couleurs, il n'y en manque que de celle qu'il me faut aujourd'hui. Ne +suis-je pas malheureux? je ne trouve jamais ce dont j'ai affaire.» +Madame de Rambouillet, à qui on avoit fait ce conte, dit +qu'apparemment il tenoit cela d'Henri III, dont M. Bertaut, le poète, +alors lecteur du Roi, depuis évêque de Seez, contoit une chose toute +pareille. «Une après-dîner, disoit-il, que Henri III étoit sur son lit +assez chagrin, il regardoit une image de Notre-Dame qui étoit dans des +Heures, dont la reliure ne lui plaisoit pas, et il en avoit d'autres, +où il la vouloit faire mettre: «Bertaut, me dit-il, comment +ferions-nous pour la faire passer dans ces autres Heures? coupe-la.» +Je pris des ciseaux, et invoquai en tremblant l'Adresse et tous ses +artifices, mais je ne pus m'empêcher d'y faire quelques dents. «Ah! +dit le Roi, ma pauvre petite image! ce maladroit l'a toute gâtée! Ah! +le fâcheux! Ah! qui m'a donné cet homme-là!» Il en dit par où il en +savoit. M. de Joyeuse arrive, il lui fait des plaintes de Bertaut, +Bertaut n'étoit bon qu'à noyer. Dans ces entrefaites, voilà, ajoutoit +M. Bertaut, un ambassadeur qui arrive. «Ah! l'importun ambassadeur, +dit le Roi, il prend toujours si mal son temps. Donnez-moi pourtant +mon manteau.» Il va dans la chambre de l'audience. Vous eussiez dit +que c'étoit un Dieu, tant il avoit de majesté.» On conclut, de là que +ce prince étoit merveilleusement mol et efféminé, mais qu'il se +surmontoit en quelques rencontres. Il étoit libéral, et faisoit les +choses de fort bonne grâce. Ce même M. Bertaut l'alla voir un jour; +mais quoiqu'à son goût il se fût fort paré, le Roi, d'un ton chagrin, +lui dit: «Bertaut, comme vous voilà fait! Combien avez-vous de +pension?--Tant, Sire.--Je vous donne le double, et soyez mieux +habillé[65].» + + [64] Peintre de portraits dont on lira l'_Historiette_ plus bas. + + [65] La _Biographie universelle_, tom. II, pag. 228, donne pour + acteurs à cette scène Henri IV et Desportes, ce qui n'a nulle + vraisemblance, car Desportes, titulaire de plusieurs abbayes, + jouissoit d'un revenu considérable (voir ci-après son + _Historiette_), et n'avoit pas besoin qu'on doublât son revenu + pour être vêtu convenablement. + +Allant à la foire Saint-Germain, il trouva un jeune garçon endormi; un +assez bon prieuré vaquoit, plusieurs personnes étoient après, à qui +l'auroit. «Je le veux donner, dit-il, à ce garçon, afin qu'il se +puisse vanter que le bien lui est venu en dormant.» Ce jeune garçon +s'appeloit Benoise[66]; il le prit en affection et le fit secrétaire +du cabinet. Ce Benoise avoit soin de lui tenir toujours des plumes +bien taillées, car le Roi écrivoit assez souvent. Un jour, pour +essayer si une plume étoit bonne, Benoise avoit écrit au haut d'une +feuille ces mots: _Trésorier de mon épargne._ Le Roi ayant trouvé +cela, y ajouta: «Payez présentement à Benoise, mon secrétaire, la +somme de trois mille écus,» et signa. Benoise trouva cette ordonnance +et en fut payé. + + [66] De là est venu M. Benoise de Paris. (T.) + +On dit que Fernel[67] dit à Henri II, qu'il falloit se résoudre à voir +la Reine durant ses mois, parce qu'il croyoit que la partie étoit trop +foible, et que c'étoit ce qui l'empêchoit de concevoir. Le Roi eut de +la peine à y consentir; il le fit pourtant. Aussitôt les mois +cessèrent. Fernel conclut que la Reine avoit conçu; mais le premier +enfant fut si malsain, qu'il ne put vivre jusques à vingt ans. Les +autres ne sont pas morts faute de bons tempéraments. + + [67] Célèbre médecin et mathématicien, né en 1497, mort le 26 + avril 1558. + +Albert de Gondi, depuis maréchal et duc de Retz, avoit été premier +gentilhomme de la chambre sous Charles IX; Henri III étant parvenu à +la couronne, il se douta bien, car il étoit bon courtisan, qu'on +l'obligeroit à se défaire de sa charge, car c'est proprement une +charge pour un homme qui plaît, et nullement pour un visage qui n'est +point agréable. Il fut donc trouver le Roi et lui remit sa charge. Le +Roi la donna à M. de Joyeuse, et le lendemain envoya un brevet de duc +à madame de Retz, avec ce compliment, «qu'elle étoit de trop bonne +maison pour n'avoir pas un rang que de moindres qu'elle avoient.» Et +cela étoit bien plus galant que s'il se fût adressé au mari. La +duchesse de Retz, de la maison de Clermont-Tallard de Tonnerre, étoit +veuve du fils de M. l'amiral d'Annebault. Sa mère, madame de +Dampierre[68], de la maison de Vivonne, ne pouvant l'empêcher +d'épouser M. de Retz, lui donna sa malédiction. Cette mère avoit été +dame d'honneur de la reine Elisabeth[69]. On conte d'elle une chose +assez raisonnable. Elle avoit fait une de ses nièces fille d'honneur +de la reine Louise, et s'étant aperçue que le Roi la cajoloit, un beau +matin elle la met dans un carrosse et la renvoie à son père. Le Roi +n'en osa rien dire. Cette dame étoit fort estimée, et on avoit du +respect pour elle. + + [68] Madame de Dampierre étoit tante de Brantôme, qui en a parlé + fréquemment dans ses _Mémoires_. + + [69] Elisabeth d'Autriche, femme de Charles IX. Brantôme en a + tracé un charmant portrait dans ses _Dames Illustres_ (Tom. 5 de + l'édition Foucault de 1823). + +Madame de Retz, malgré la malédiction de sa mère, ne laissa pas +d'avoir bon nombre d'enfants. Le marquis de Bellisle, son fils aîné, +épousa une fille de la maison de Longueville, qui étoit belle +et bien faite; elle voulut venger la mort de son mari, tué au +Mont-Saint-Michel, et après cela elle se fit religieuse, fut abbesse +de Fontevrault, et puis fondatrice du Calvaire. Elle fit cette +réformation, et mourut comme une sainte. + +Le cardinal de Richelieu fit exiler M. de Bellegarde à Saint-Fargeau, +où il demeura huit ou neuf ans. Feu M. le Prince, qui eut son +gouvernement de Bourgogne, voulut aussi avoir Seurre, que M. de +Bellegarde avoit acheté à madame de Mercoeur pour en faire une duché, +et lui donner son nom. La chose étoit faite de façon que la duché +devoit aller à M. de Termes, son frère, et à ses fils, s'il en avoit +alors. Il fut tué à Montauban. M. de Termes mourut le premier, et ne +laissa qu'une fille que M. de Bellegarde maria à M. de Montespan. Feu +M. le Prince acheta donc Bellegarde, et M. de Bellegarde acheta +Choisy, dans la forêt d'Orléans, terre de la maison de L'Hospital, à +laquelle il donna le nom de Bellegarde. C'est sur cela que M. de +Bellegarde d'aujourd'hui, qui est fils de la soeur et s'appelle +Gondrin en son nom (on l'appeloit au commencement Montespan), prétend +être duc. Il n'a point d'enfant; mais ses frères, les marquis d'Antin +et Termes-Pardaillan, en ont. Il est vrai que ce sont de pauvres +garçons pour l'esprit. L'archevêque de Sens est aussi son frère. + +Nous avons vu revenir M. de Bellegarde à la cour, après la mort du +cardinal de Richelieu, et il a porté le deuil de ce prince (Louis +XIII), qui ne pouvoit souffrir sa roupie. Il est vrai qu'il mourut +bientôt après. + + + + +M. DE TERMES[70]. + + +M. de Termes savoit bien mieux la guerre que son frère, M. de +Bellegarde, qui ne la savoit point du tout, et il étoit capable de +commander; il avoit la survivance de la charge de grand-écuyer. +C'était un fort bel homme de cheval, mais le plus puant homme du +monde. Les dames attendoient quelquefois pour le voir passer à cheval. +Il eut un coup de fauconneau aux guerres des Huguenots, qui lui mit +les deux genoux en dehors; pour réparer ce défaut, il portoit ses +jarretières en dedans. Avec tout cela il dansoit fort bien. + + [70] Frère de Roger de Saint-Lary, maréchal de France et duc de + Bellegarde. + +Il étoit de fort amoureuse manière. Rien ne fit tant de bruit que la +galanterie d'une fille de la Reine-mère, nommée Sagonne. Il alla +familièrement coucher avec elle dans le Louvre. La gouvernante fit du +bruit, il sauta par la fenêtre, mais il laissa son pourpoint; c'étoit +au premier étage du Louvre sur le perron. Les gardes de la porte le +laissèrent sauver; il étoit assez aimé, puis on pardonné aisément les +crimes d'amour. La demoiselle fut chassée, et lui exilé; mais il fit +bientôt sa paix. J'ai ouï dire à un vieux porte-manteau dix Roi, nommé +Véron, qu'il lui a voit tenu une échelle pour traverser d'un côté de +rue à l'autre, à un troisième étage, afin d'aller voir une religieuse. +Il se mit jambe de çà jambe de là sur l'échelle qui étoit étroite, et +en revint comme il y étoit allé. Il aima encore une autre fille de la +feue Reine-mère (Marie de Médicis), nommée de Bains, supérieure des +carmélites; mais il ne fut pas en danger de perdre son pourpoint, +comme l'autre fois. Cette fille étoit plus agréable que belle, mais il +n'y a jamais eu une plus aimable personne; elle a toujours eu de la +vertu, et ne se fit religieuse que par dévotion. On en fait +aujourd'hui une béate. M. de Bellegarde avoit marié M. de Termes avec +l'héritière du marquis de Mirebeau-Chabot, en Bourgogne. Cette folle +épousa depuis ce fou de président Vigne, premier président du +parlement de Metz, qui est mort lié et gueux. Quand elle eut fait +cette extravagance, mademoiselle du Tillet la fut voir, et faisant, +semblant de ne rien savoir, elle lui dit: «Que veulent dire vos gens, +madame ma mie (elle appeloit ainsi toutes les femmes)? ils vous +appellent madame Vigné; vous avez un beau et bon nom, pourquoi ne vous +appellent-ils pas madame de Termes?--Hé! mademoiselle, dit l'autre, +c'est que j'ai épousé M. le président Vigné.--Jésus! ma mie, que +dites-vous là? reprit mademoiselle du Tillet; si vous aimiez ce +garçon, eh bien! ne pouviez-vous pas en passer votre envie? Dieu +pardonne, madame ma mie, mais les hommes ne pardonnent point.» + + + + +LA PRINCESSE DE CONTI[71]. + + +La princesse de Conti étoit fille du duc de Guise, que Henri III fit +tuer aux Etats de Blois; mais avant que de parler de ses galanteries, +je dirai quelque chose de celles de sa bisaïeule et de sa mère. Madame +de Guise[72], mère de François, duc de Guise, tué au siége d'Orléans, +étant amoureuse d'un seigneur de la cour, pour jouir de ses amours et +éviter les mauvais bruits, le faisoit conduire la nuit, dans sa +chambre, les yeux bandés, et on le ramenoit de même. Un de ses amis +lui conseilla de couper de la frange du lit, et d'aller après chez +toutes les dames, pour voir s'il trouveroit de la frange semblable. Il +découvrit ainsi qui étoit la dame, et au premier rendez-vous, il le +lui fit connoître; mais cette impertinente curiosité rompit leur +commerce. M. d'Urfé a mis cette histoire dans l'_Astrée_ sous le nom +d'_Alcippe_[73], père de Céladon, c'est-à-dire père de M. d'Urfé +lui-même; et ce pourroit bien être en effet quelqu'un de sa maison, +car ce qu'il dit ensuite de la délivrance de son ami est véritable, +et le roi François Ier l'ayant su, s'écria: «Ah! le paillard!» Ensuite +ce M. d'Urfé, qui avoit délivré son ami, en écrivant à quelqu'un de la +cour, signa par galanterie: _Le Paillard_. Depuis quelques-uns de +cette maison ont eu ce nom-là pour nom de baptême; au moins l'ai-je +ainsi ouï dire. Cela me fait souvenir d'une bonne maison d'Auvergne +qu'on appelle d'Aché, au moins signent-ils ainsi, mais leur véritable +nom est fort vilain; ils se nomment _Merdezac_, et on dit que c'est un +sobriquet qui fut donné à un de leurs auteurs dans je ne sais quelle +bataille, où, quoiqu'il lui eût pris un dévoiement, il ne se retira +point du combat et y fit merveilles. + + [71] Louise de Lorraine, fille du duc de Guise, dit _le Balafré_, + femme de François de Bourbon-Conti, troisième fils de Louis de + Bourbon, premier du nom, prince de Condé. Née en 1577, elle + épousa le prince de Conti en 1605, et mourut à Eu en 1631. + + [72] Antoinette de Bourbon. C'étoit une honnête femme; ce conte + ne lui convient pas trop bien. (T.) + + [73] Voyez l'_histoire d'Alcippe_, dans le deuxième livre de la + première partie de l'_Astrée_. + +Le Balafré, père de la princesse de Conti, fut beaucoup plus +malheureux en femme que son grand-père. La sienne[74] se gouvernoit +fort mal. Un de ses amis, croyant qu'il ne s'en apercevoit point, +voulut tenter s'il pourroit le lui dire; il lui raconta donc qu'il +avoit un ami dont la femme ne vivoit pas bien, et qu'il le prioit de +lui dire s'il lui conseilloit de le découvrir à cet ami; «car j'en +suis si assuré, ajouta-t-il, que je puis le prouver facilement.» Le +Balafré, qui avoit bon nez, lui répondit: «Pour moi, je poignarderois +qui me viendroit dire une chose comme cela.--Ma foi! reprit l'autre, +je ne le dirai donc point à mon ami, car il pourroit bien être de +votre humeur.» + + [74] Elle étoit de Clèves, cadette de madame de Nevers, mère de + M. de Mantoue. (T.) + +Il lui fit pourtant la peur tout entière, à ce qu'on dit; car un jour +qu'elle se trouvoit un peu mal, après avoir témoigné qu'il avoit +quelque chose dans l'esprit qui le chagrinoit fort, il lui dit d'un +ton assez étrange qu'il falloit qu'elle prît un bouillon; elle lui dit +qu'elle n'en avoit point de besoin. «Vous m'excuserez, madame, il en +faut prendre un.» Et de ce pas en envoya quérir un à la cuisine. Elle +qui n'avoit pas la conscience trop nette, crut fermement qu'il la +vouloit dépêcher, et lui demanda en grâce qu'elle ne prît ce bouillon +que dans une demi-heure. On dit qu'elle employa ce temps-là à se +préparer à la mort, sans en rien dire toutefois, et qu'après elle prit +le bouillon qu'il lui envoya, et qui n'étoit qu'un bouillon à +l'ordinaire. + +Saint-Mégrin (La Vauguyon), qu'on a cru père de feu M. de Guise, parce +qu'il étoit camus comme lui, étoit son galant. M. de Mayenne, qui +n'entendoit pas raillerie, le fit assassiner. Il en fit autant à +Sacremore, qu'on accusoit de coucher avec la fille de madame de +Mayenne. Ce Sacremore étoit un gentilhomme dont je n'ai pu savoir +autre chose. + +M. de Mayenne, pour attraper sa femme[75], qui s'inquiétoit fort de ce +qu'il sortoit la nuit, faisoit mettre son valet avec sa robe de +chambre auprès d'une table, avec bien des papiers, comme s'il eût +travaillé à quelque grande affaire; ce valet, de loin, faisoit signe +de la main à madame de Mayenne qu'elle se retirât, et elle se retiroit +par respect. + + [75] Madame de Mayenne étoit héritière de Tende (le comte de + Tende, bâtard de Savoie). Elle étoit veuve de M. de Montpézat. + Devenue héritière, M. de Mayenne l'épousa. (T.) + +Mademoiselle de Guise, depuis princesse de Conti, fut cajolée de +plusieurs personnes, et entre autres du brave Givry. On dit qu'en +ayant obtenu un rendez-vous, elle s'avisa par galanterie de se +déguiser en religieuse. Givry monta par une échelle de corde; mais il +fut tellement surpris de trouver une religieuse au lieu de +mademoiselle de Guise, qu'il lui fut impossible de se remettre, et il +fallut s'en retourner comme il étoit venu. Depuis il ne put obtenir +d'elle un second rendez-vous; elle le méprisa, et Bellegarde[76] +acheva l'aventure[77]. Il est vrai que, de peur de semblable surprise, +elle ne se déguisa point en religieuse. J'ai ouï dire que ce fut sur +le plancher, dans la chambre de madame de Guise même, qui étoit sur +son lit, et qui s'étant trouvée assoupie avoit fait tirer les rideaux +pour dormir. Mademoiselle de Vitry, confidente de mademoiselle de +Guise, étoit la Dariolette[78]. A un soupir expressif de la belle, la +mère se réveilla, et demanda ce que c'étoit. «C'est, répondit la +confidente, que mademoiselle s'est piquée en travaillant.» Avant cela, +durant une trève de peu d'heures, Bellegarde et Givry vinrent causer +à la porte de la Conférence avec madame et mademoiselle de Guise. M. +de Nemours[79], amoureux aussi bien qu'eux de cette jeune princesse, +nonobstant la trève fit tirer sur eux. Bellegarde se retire, et Givry, +qui étoit plus brave que lui, lui crioit: «Quoi, Bellegarde, tu fais +retraite devant cette beauté!» Enfin Givry[80], voyant qu'elle le +quittoit, lui écrivit un billet que je mettrai ici, parce que c'est un +des plus beaux billets qu'on puisse trouver: + +«Vous verrez, en apprenant la fin de ma vie, que je suis homme de +parole, et qu'il étoit vrai que je ne voulois vivre qu'autant que +j'aurois l'honneur de vos bonnes grâces. Car ayant appris votre +changement, je cours au seul remède que j'y puisse apporter, et vais +périr sans doute, puisque le ciel vous aime trop pour sauver ce que +vous voulez perdre, et qu'il faudroit un miracle pour me tirer du +péril où je me jetterai. La mort que je cherche et qui m'attend +m'oblige à finir ce discours. Voyez donc, belle princesse, par mon +respectueux désespoir, ce que peuvent vos mépris, et si j'en étois +digne.» + + [76] Bellegarde prit un homme qui se sauvoit de Paris. Cet homme + lui donna le portrait au crayon de mademoiselle de Guise. Elle + n'avoit que quinze ans quand on fit ce portrait. Ce fut par là + qu'il commença à en devenir amoureux. Six ans devant que de + mourir, elle recouvra ce portrait et le vit à madame de + Rambouillet qui la fut voir ce jour-là même; elle en avoit une + grande joie. (T.) + + [77] Dans _les Amours d'Alcandre_ on voit la naissance de cette + galanterie. (T.) + + [78] Dariolette étoit la confidente de l'infante Elisenne, mère + d'Amadis de Gaule. Le rôle que joue Dariolette dans l'ancien + roman a fait donner son nom aux suivantes qui se font + entremetteuses d'amour. Scarron, dans le livre 4 du _Virgile + travesti_, dit de la soeur de Didon que: + + En un cas de nécessité + Elle eût été Dariolette. + + [79] Celui qui après fut le tyran de Lyon. Il étoit frère de mère + de M. de Guise, tué à Blois. Leur mère, fille de la duchesse de + Ferrare (Renée), qui étoit fille de France, avoit épousé M. de + Guise, puis M. de Nemours. (T.) + + [80] Il étoit de la maison d'Anglure. (T.) + +En effet, il s'engagea si fort parmi les ennemis, au siége de Laon, +qu'il y fut tué. On lui avoit prédit depuis peu, à ce que j'ai entendu +dire, qu'il mourroit _devant l'an_, et cela se pouvoit entendre devant +l'année, ou devant la ville de Laon. + +Je dirai encore un mot de ce M. de Givry. Il avoit aimé autrefois une +dame, dont je n'ai pu savoir le nom. Comme il la pressoit, car il +voyait bien qu'elle l'aimoit, elle lui dit un jour en soupirant: «Si +vous saviez en quelle peine je suis, vous auriez pitié de moi. Je ne +puis me résoudre à vous perdre, et si je vous accorde ce que vous me +demandez, je mourrai, sans doute, de déplaisir.» Le cavalier, qui +connut aux larmes et à la manière dont la belle, parloit, que ce +n'étoit point une feinte, en fut si touché, qu'encore qu'il fût +persuadé qu'il n'avait qu'à persévérer pour tout avoir, il lui dit, en +prenant le ciel à témoin, que jamais il ne lui en parleroit, et qu'il +l'aimeroit désormais comme sa soeur. + +Mademoiselle de Guise se gouverna ensuite de sorte qu'il n'y avoit que +le prince de Conti capable de l'épouser[81]. C'étoit un stupide. + + [81] François de Bourbon-Conti, mort en 1614. + +En une petite ville où la cour passoit, le juge qui venoit haranguer +le Roi s'adressa après à la princesse de Conti, qu'il prit pour la +Reine. Le Roi dit tout haut: «Il ne se trompe pas trop, elle l'auroit +été, si elle eût été sage[82].» On dit que comme elle prioit M. de +Guise, son frère, de ne jouer plus, puisqu'il perdoit tant: «Ma soeur, +lui dit-il, je ne jouerai plus quand vous ne ferez plus l'amour.--Ah! +le méchant, reprit-elle, il ne s'en tiendra jamais.» + + [82] Henri IV s'étoit en effet senti un doux penchant pour + mademoiselle de Guise. Mais il vit Gabrielle, et n'eut plus + d'yeux que pour elle; c'est alors que la beauté délaissée, pour + se consoler, peut-être aussi pour diminuer les reproches qu'Henri + pouvoit se faire, lia intrigue avec Bellegarde. Ce quadrille + amoureux figure dans l'_Histoire des amours du grand Alcandre_. + +Elle avoit beaucoup d'esprit; elle a même écrit une espèce de petit +roman qu'on appelle les _Adventures de la cour de Perse_[83], où il y +a bien des choses arrivées de son temps. Elle étoit humaine et +charitable; elle assistoit les gens de lettres, et servoit qui elle +pouvoit. Il est vrai qu'elle étoit implacable pour celles qu'elle +soupçonnoit d'avoir débauché ses galans. Vers la fin de sa vie, elle +devint insupportable sur la grandeur de sa maison, et se mit si fort +ses intérêts dans la tête qu'elle faisoit des choses étranges pour +cela. Dans cette vision, passant un jour avec feu madame la comtesse +de Soissons devant la porte du Petit-Bourbon[84] qui regarde sur +l'eau, elle lui fit remarquer qu'on y voyoit encore un reste de la +peinture jaune dont elle fut barbouillée autrefois, quand le +connétable de Bourbon se retira[85]. «Il faut avouer, dit madame la +comtesse, que nos rois ont été bien négligens de ne pas jaunir la +muraille de l'hôtel de Guise[86].» Madame la princesse de Conti dit +aussi à madame la comtesse: «Vous m'êtes bien obligée de n'avoir point +fait d'enfants.--En vérité, lui répondit l'autre, pas tant que vous +penseriez; nous sommes fort persuadés qu'il n'a pas tenu à vous.» + + [83] _Les Adventures de la cour de Perse, où sont racontées + plusieurs histoires d'amour et de guerre arrivées de notre + temps_; Paris, Pomeray, 1629, in-8º. Jusqu'à présent on avoit + attribué cet ouvrage à Jean Baudouin. (_Voy._ le _Dictionnaire + des Anonymes_ de Barbier.) On s'accorde à regarder la princesse + de Conti comme l'auteur de l'_Histoire des amours du grand + Alcandre_, insérée dans le _Recueil de diverses pièces servant à + l'histoire de Henri_ III; Cologne, P. du Marteau, 1663, in-12. + Cet ouvrage contient le tableau des galanteries de Henri IV, sous + le nom du _grand Alcandre_; la princesse de Conti y est désignée + sous le nom de _Milagarde_. (_Voyez_ le _Recueil_ A B C, vol. S, + pag. 1.) + + [84] Le Petit-Bourbon s'élevoit sur l'emplacement où l'on a + construit depuis la colonnade du Louvre. + + [85] «Après la mort de Charles de Bourbon, on fit peindre de + jaune la porte et le seuil de son hôtel à Paris, devant le + Louvre. C'étoit la coutume du temps passé, pour déclarer un homme + traître à son roi, de peindre sa porte de jaune, et de semer du + sel dans sa maison, comme on fit dans celle de M. l'amiral de + Châtillon.» (_Dictionnaire de Trévoux._) + + [86] Elle l'a été depuis. (T.) + +Lorsque le cardinal de Richelieu l'envoya en exil dans la comté d'Eu, +elle logea vers Compiègne chez un gentilhomme, nommé M. de Jonquières, +parce que son carrosse rompit. Il y avoit là dedans trois ou quatre +grands garçons; elle ne laissa pas le lendemain de se plâtrer devant +eux, avec un pinceau, le visage, la gorge et les bras. Le soir qu'elle +y arriva pour passer son chagrin, elle demanda un livre, et lut avec +plaisir un vieux _Jean de Paris_[87], tout gras, qui se trouva dans la +cuisine. + + [87] Ancien roman de chevalerie, cent fois réimprimé dans la + Bibliothèque bleue. + + + + +PHILIPPE DESPORTES[88]. + + +Philippe Desportes étoit de Chartres et d'assez basse naissance, mais +il avoit bien étudié. Il fut clerc chez un procureur à Paris. Ce +procureur avoit une femme assez jolie, à qui ce jeune clerc plaisoit +un peu trop. Il s'en aperçut, et un jour que Desportes étoit allé en +ville, il prit ses hardes, en fit un paquet, et les pendit au maillet +de la porte de l'allée avec cet écrit: «Quand Philippe reviendra, il +n'aura qu'à prendre ses hardes et s'en aller.» Desportes prit son +paquet et s'en va à Avignon (peut-être que la cour étoit vers ce +pays-là), sur le pont, où les valets à louer se tiennent, comme à +Paris sur les degrés du Palais. Il entendit quelques jeunes garçons +qui disoient: «M. l'évêque du Puy a besoin d'un secrétaire.» Desportes +va trouver l'évêque qui étoit alors à Avignon. La physionomie de +Desportes plut au prélat. Etant au service de M. du Puy, qui étoit de +la maison de Senecterre, il devint amoureux de sa nièce, soeur de +mademoiselle de Senecterre, dont nous parlerons ensuite. Cette +maîtresse est appelée _Cléonice_ dans ses ouvrages[89]. + + [88] Philippe Desportes, né à Chartres en 1546, mort dans son + abbaye de Bonport le 5 octobre 1606. + + [89] On lit dans les _Anecdotes historiques et littéraires sur + Philippe Desportes, abbé de Tiron, et ses ouvrages_, par Dreux du + Radier, insérées au _Conservateur_ de septembre 1757: «Cléonice + fut la troisième dame à qui la muse de Desportes fut consacrée à + l'âge de trente-deux ou trente-trois ans. Cette Cléonice étoit + Héliette de Vivonne de la Châtaigneraie... Il est parlé de cette + demoiselle dans le sonnet de Ronsard, imprimé à la suite des + amours de Cléonice, où il lui donne le nom véritable + d'_Héliette_, et Desportes a fait l'épitaphe d'Héliette de + Vivonne de la Châtaigneraie à la fin de ses _Diverses Amours_.» + Accorde qui pourra les historiens des amours de Desportes. + +Ce fut du temps qu'il étoit à ce prélat, qu'il commença à se mettre en +réputation, par une pièce de vers qui commence ainsi: + + O nuit! jalouse nuit, etc.[90]! + + [90] _OEuvres de Desportes._ Rouen, Raphaël du Petit-Val, 1611, + pag. 518. + +Il se garda bien de dire que ce n'étoit qu'une traduction, ou du +moins une imitation, de l'Arioste. On y mit un air, et tout le monde +la chanta. + +Un peu avant sa mort, il eut le déplaisir de voir un livre avec ce +titre: _la Conformité des Muses italiennes et des Muses +françaises_[91], où les sonnets qu'il avoit imités ou traduits étoient +placés vis-à-vis des siens. + + [91] N'est-ce pas plutôt _les Rencontres des Muses de France et + d'Italie_, 1604, in-4º? Desportes, s'il éprouva du déplaisir de + ce rapprochement, comme le dit Tallemant, eut l'art de le + déguiser, et répondit de bonne grâce «qu'il avoit pris aux + Italiens plus qu'on ne disoit, et que si l'auteur l'avoit + consulté, il lui auroit fourni de bons Mémoires.» + +Il fit sa grande fortune durant la faveur de M. de Joyeuse, dont il +étoit tout le conseil. Il eut quatre abbayes qui lui valoient plus de +quarante mille livres de rente[92]. M. de Joyeuse le mit si bien avec +Henri III, qu'il avoit grande part aux affaires. Ce fut alors qu'il +fit beaucoup de bien aux gens de lettres, et leur fit donner bon +nombre de bénéfices. + + [92] Desportes étoit chanoine de la Sainte-Chapelle, abbé de + Tiron, de Bonport, de Josaphat, des Vaux-de-Cernai, et + d'Aurillac. (Dreux de Radier, _loc. cit._) + +Je ne sais si ce fut lui qui mit chez le Roi un nommé Autron, dont Sa +Majesté se servoit pour les harangues qu'il avoit à faire; mais il ne +l'avoit pas bien averti de ne pas se railler de son maître, car le Roi +suant la v..... à Saint-Cloud, demanda un jour à Autron ce qu'on +disoit à Paris. «Sire, dit-il étourdiment, on dit qu'il fait bien +chaud à Saint-Cloud.» Le Roi se fâcha et lui dit qu'il se retirât. + +Desportes cependant quitta le parti du Roi pour suivre messieurs de +Guise, parce qu'il crut qu'infailliblement il succomberoit. Il se +retira à Rouen avec l'amiral de Villars, auprès duquel il avoit tenu +même place qu'auprès de M. de Joyeuse. Depuis pourtant l'amiral et +lui se brouillèrent; en voici l'occasion: + +La Reine, Catherine de Médicis, avoit une fille d'honneur nommée +mademoiselle de Vitry, qui étoit galante, agréable et spirituelle. +Desportes lui fit une fille. Comme elle étoit chez la Reine, on dit +qu'elle alla accoucher un matin au faubourg Saint-Victor, et que le +soir elle se trouva au bal du Louvre, où même elle dansa, et on ne +s'en aperçut que par une perte de sang qui lui prit. Elle disoit +plaisamment que les femmes se moquoient de prendre la ceinture de +sainte Marguerite, elles qui pouvoient crier tout leur soûl; mais que +c'étoit aux filles à la mettre, puisqu'elles n'osoient faire un pauvre +_hélas_! Depuis, comme il arrive entre amants, elle n'aima plus M. +Desportes et le mit mal avec l'amiral de Villars, qui, quoiqu'elle fût +déjà sur le retour, étoit devenu amoureux d'elle à toute outrance. +Malicieusement elle dit à l'amiral que s'il avoit toujours Desportes +avec lui, on croiroit qu'il ne faisoit rien que par son conseil, et +que cet homme le régentoit toujours; car c'étoit par le crédit de +Desportes que l'amiral avoit été fait ce qu'il étoit. L'amiral en +étoit si fou, qu'en Picardie, allant au combat où il fut tué, après +avoir fait sa paix avec Henri IV, il se mit à baiser un bracelet de +cheveux de madame de Simier (c'est ainsi qu'elle s'appela après), et +dit à M. de Bouillon qui lui en faisoit honte: «En bonne foi, j'y +crois comme en Dieu.» Il ne laissa pas d'y être tué. + +M. Desportes eut la fantaisie d'avoir tout le patrimoine de sa +famille: c'étoit une fantaisie un peu poétique. Il avoit un frère et +six soeurs, dont trois ne lui voulurent pas vendre leur part. Il ne +leur fit point de bien. Il en fit aux autres, et principalement à son +frère. + +Régnier, poète satirique, son neveu, ne fut à son aise qu'après la +mort de Desportes; alors le maréchal d'Estrées lui fit donner une +abbaye de cinq mille livres de rente. Il avoit déjà une prébende de +Chartres. + +Desportes étoit en si grande réputation, que tout le monde lui +apportoit des ouvrages pour en avoir son sentiment. Un avocat lui +apporta un jour un gros poème qu'il donna à lire à Régnier, afin de se +délivrer de cette fatigue; en un endroit cet avocat disoit: + + Je bride ici mon Apollon. + +Régnier écrivit à la marge: + + Faut avoir le cerveau bien vide + Pour brider des Muses le roi; + Les dieux ne portent point de bride, + Mais bien les ânes comme toi. + +Cet avocat vint à quelque temps de là, et Desportes lui rendit son +livre, après lui avoir dit qu'il y avoit bien de belles choses. +L'avocat revint le lendemain tout bouffi de colère, et, lui montrant +ce quatrain, lui dit qu'on ne se moquoit pas ainsi des gens. Desportes +reconnoît l'écriture de Régnier, et il fut contraint d'avouer à +l'avocat comme la chose s'étoit passée, et le pria de ne lui point +imputer l'extravagance de son neveu. Pour n'en faire pas à deux fois, +je dirai que Régnier mourut à trente-neuf ans à Rouen, où il étoit +allé pour se faire traiter de la v..... par un nommé Le Sonneur. Quand +il fut guéri, il voulut donner à manger à ses médecins. Il y avoit du +vin d'Espagne nouveau; ils lui en laissèrent boire par complaisance; +il en eut une pleurésie qui l'emporta en trois jours. + +Desportes, sous le règne de Henri IV, ne laissa pas d'être en estime; +et un jour le Roi lui dit en riant, en présence de madame la princesse +de Conti: «_M. de Tiron_ (c'étoit sa principale abbaye), il faut que +vous aimiez ma nièce[93], cela vous réchauffera et vous fera faire +encore de belles choses, quoique vous ne soyez plus jeune.» La +princesse lui répondit assez hardiment: «Je n'en serois pas fâchée; il +en a aimé de meilleure maison que moi.» Elle entendoit la reine +Marguerite, que Desportes avoit aimée lorsqu'elle n'étoit encore que +reine de Navarre. + + [93] Le roi appeloit ainsi madame la princesse de Conti, quand il + vouloit l'obliger. (T.) + +Ce fut lui qui fit la fortune du cardinal du Perron, qui étoit sa +créature. Quand il le vit cardinal, il fut bien empêché comment lui +écrire, car il ne se pouvoit résoudre à traiter de _monseigneur_ un +homme qu'il avoit nourri si long-temps. Il trouva un milieu, et lui +écrivit _domine_. + +Mais il faut reprendre madame de Simier[94]; aussi bien nous ne +saurions trouver un endroit qui lui soit plus propre que celui-ci. + + [94] Mademoiselle de Vitry, fille d'honneur de Catherine de + Médicis, dont il vient d'être question dans cet article. + +Elle avoit eu, étant fille de la Reine, une promesse de mariage du +jeune Randan (de La Rochefoucauld), et lui, pour s'en dégager, fut +contraint de lui donner six mille écus. Après cela, elle s'en alla au +Louvre avec une robe de plumes, et dit: «L'oiseau m'est échappé, mais +il y a laissé des plumes.» Madame de Randan, mère du cavalier, qui +étoit présenté, répondit: «Ce ne sont que de celles de la queue; cela +ne l'empêchera pas de voler.» Elle disoit plaisamment qu'elle envoyoit +assez souvent ses pensées, au rimeur; c'est-à-dire qu'elle les +envoyoit à Desportes pour les rimer. Elle fit pourtant des vers +elle-même, mais ce ne fut qu'à quarante ans. On a remarqué, soit +qu'effectivement elle fût encore belle, ou que s'étant mise à étudier, +elle en fût devenue encore plus spirituelle et plus divertissante, +qu'elle a fait beaucoup plus de bruit à cet âge-là qu'en sa jeunesse. + +On fit cette épigramme à laquelle elle répondit: + + Contre toute loi naturelle, + Vous renversez le droit humain: + La plus jeune[95] est la m......... + Et la plus vieille est la p..... + + [95] Mademoiselle de Vitry, sa soeur, qui ne fut point mariée. Il + en est parlé précédemment dans l'_Historiette_ de la princesse de + Conti. + +Elle la retourna ainsi: + + Selon toute loi naturelle, + C'est conserver le droit humain: + La plus laide est la m......... + Et la plus belle est la p...... + +Elle fit la _Magdelaine_ en trois parties; c'étoient pour la plupart +des traductions du Tansille[96]. Elle les envoya toutes trois au +cardinal Du Perron. Il dit à celui qui lui en demanda son avis de la +part de la dame: «Dites-lui qu'elle a fait admirablement bien la +première partie de la vie de la Magdelaine.» Un jour qu'elle lui +demanda si faire l'amour étoit véritablement un péché mortel: «Non, +dit-il, car si cela étoit, il y a long-temps que vous en seriez +morte.» + + [96] Tansillo (Louis), poète italien, né à Venosa vers 1510, mort + à Teano, dans le royaume de Naples, en 1568. Ses principaux + ouvrages sont: _Il Vendemmiatore_, poème dont la première édition + parut à Naples, in-4º, 1534; _le Lagrime di san Pietro_; _il + Podere_, poèmes, et des _Sonetti et Canzoni_. + + + + +LE CARDINAL DU PERRON[97]. + + +Le cardinal du Perron étoit fils d'un ministre nommé David[98]. Il +changea de religion et vint à Paris, où il fit connoissance avec +l'abbé de Tiron[99], qui en faisoit cas à cause de son esprit. Du +Perron étoit fort colère et fort vindicatif. En un cabaret, il prit +querelle avec un homme, et quelque temps après, ayant rencontré ce +même homme, il le fit tenir par trois ou quatre autres qu'il avoit +avec lui et le poignarda. Le voilà en prison. Desportes, alors en +grand crédit, composa avec les parents du mort pour deux mille écus +qu'il prêta à du Perron. Ses vers lui acquirent de la réputation, et +aussi la facilité qu'il avoit à parler. Il fit un jour un discours +devant Henri III, pour prouver qu'il y avoit un Dieu, et, après +l'avoir fait, il offrit de prouver, par un discours tout contraire, +qu'il n'y en avoit point. Cela déplut au Roi, et il fut comme chassé +de la cour. + + [97] Du Perron (Jacques Davy, cardinal) né le 25 novembre 1556, + d'une famille protestante réfugiée, mort le 5 septembre 1618. + + [98] Quand le cardinal fut grand seigneur, il signa d'_Avit_ pour + se dépayser et faire croire qu'il étoit d'une maison qui + s'appeloit Avit. + + [99] Le poète Desportes, dont l'_Historiette_ précède + immédiatement celle-ci. + +Dans cette misère, une fois que le Roi alloit au bois de Vincennes, il +se tint sur le chemin, et comme il vit le carrosse du Roi à portée de +sa voix, il se mit à crier; «Sire, ayez pitié du pauvre du Perron;» et +il continua jusqu'à ce qu'il l'eut perdu de vue. Quelques personnes +persuadèrent au Roi, comme apparemment c'étoit la vérité, que le +pauvre homme n'avoit offert de faire ce discours opposé à l'autre, que +pour faire parade de son esprit; qu'il avoit le fonds bon et qu'il ne +péchoit que par emportement. Il suivit le Roi à Tours, et s'adonna, +car c'étoit son talent, à lire les livres de controverse. Il fut fait +évêque d'Evreux (en 1591), et ce fut lui qui instruisit Henri IV en la +religion catholique. On le fit quelque temps après archevêque de Sens, +et enfin cardinal (en 1604). Le pape y eut de la répugnance, et +disoit: «_Non bastava al figlio d'un eretico d'esser vescovo; vuol +ancora esser cardinale._» + +A propos du pape, l'archevêque de Reims, Léonor de Valencay[100], dans +un _Traité de la puissance du pape_[101], dit que le cardinal du +Perron souffrit qu'on lui donnât un coup de gaule dans la cérémonie de +l'absolution de Henri IV, et que ce fut sur la parole qu'on lui donna +de l'avancer, comme en effet il fut fait cardinal ensuite. Henri IV +ne le sut que quatre mois avant de mourir, et on raconte qu'il disoit +qu'il se ressentiroit de ce coup de gaule. Vous verrez que ce coup de +gaule, auquel M. du Perron consentit, fit résoudre le pape. Il +vainquit enfin la répugnance qu'il avoit à le faire cardinal. + + [100] Léonor d'Estampes-Valencay, évêque de Chartres, transféré à + l'archevêché de Reims en 1641. Son _Historiette_ se trouve plus + bas. + + [101] Il ne paroît pas que Léonor d'Estampes ait publié sur cette + matière un traité _ex professo_; c'est plutôt dans une + déclaration qu'en 1626 il fit conjointement avec l'évêque de + Soissons, qu'il aura avancé ce fait. (_Voyez_ la _Bibliothèque + chartraine_ de Liron. Paris, 1719, in-4º, pag. 245.) + +Il rapporta la v..... de Rome et en mourut. En mourant, il ne voulut +jamais dire autre chose, quand il prit l'hostie, sinon qu'il la +prenoit comme les apôtres l'avoient prise. On disoit qu'il avoit voulu +mourir en fourbe, comme il avoit vécu. C'étoit un fort bel homme. Il +dit une fois une assez plaisante chose d'un prédicateur qui disoit: +_M. saint Augustin_, _M. saint Jérôme_, etc.: «Vraiment, dit-il, il +paroît bien que cet honnête homme n'a pas grande familiarité avec les +Pères, car il les appelle encore _monsieur_.» + + + + +L'ARCHEVÊQUE DE SENS, + +FRÈRE DU PRÉCÉDENT[102]. + + +Son frère, qui fut archevêque de Sens après lui, étoit un fort +ridicule personnage. Avant la mort de son frère on l'appeloit +l'_Ambigu_, car il n'étoit ni d'église, ni de robe, ni d'épée, ni +ignorant, ni savant. Il faut lire la pièce que Bautru fit contre lui, +qu'il a intitulée _l'Ambigu_[103]. Quand son frère alla à Rome, il fut +long-temps à décider s'il l'y mèneroit ou non, et il disoit +plaisamment que cet homme étoit si _ambigu_, qu'il rendoit ambiguës +toutes les choses qui le concernoient. Quand il fut fait archevêque, +pour montrer qu'il savoit du latin, il traduisit toutes les harangues +de Quinte-Curce et le traité _de Amicitiâ_ de Cicéron; mais il ôta sur +ce point-là l'_ambiguité_ où l'on avoit été jusques alors, car il +persuada tous ceux qui s'y connoissoient, qu'il n'entendoit pas cette +langue. Ces traductions pourtant furent estimées de toute la cour; +mais c'étoit en un temps où l'on peut dire que l'on donnoit la +réputation. On ne laissoit pas de dire que les cadets avoient perdu +leur procès, car le cadet de Desportes et celui de Bertaut +approchoient encore moins de leurs aînés que cet _ambigu_ du cardinal. + + [102] Du Perron (Jean Davy), archevêque de Sens, mort en 1621. + + [103] «M. de Bautru a fait une satire contre l'_Ambigu_. L'Ambigu + étoit frère de M. le cardinal du Perron. On ne pouvoit pas, + disait-il, décider s'il étoit jour ou nuit lorsqu'il vint au + monde. Il étoit hermaphrodite, et la sage-femme, lors qu'il fut + né, dit à la mère: «Madame, votre fils est une fille, et votre + fille est un garçon.» On le nomma _Lysique_, afin qu'on ne pût + distinguer si c'étoit le nom d'un homme ou d'une femme. Il mit un + ouvrage en lumière, mais on ne pouvoit pas dire pour cela qu'il + fût auteur, parce que c'étoit une traduction.» (_Menagiana_, + édit. de 1762, tom. 1, pag. 339.) + + + + +LE DUC DE SULLY[104]. + + +On a dit, et soutenu, qu'il venoit d'un Écossais nommé Bethun, et non +de la maison des comtes de Béthune de Flandre. Il y avoit un Écossois +archevêque de Glascow qu'il traitoit de parent. Par sa vision d'être +allié de la maison de Guise par la maison de Coucy, issue, dit-il, de +l'ancienne maison d'Autriche, comme s'il réputoit à déshonneur d'être +parent de l'empereur et du roi d'Espagne, il alla s'offrir à MM. de +Guise contre M. le comte de Soissons. Le Roi[105] lui manda par M. du +Maurier, huguenot, depuis ambassadeur en Hollande, qu'il le rendroit +si petit compagnon, qu'il lui feroit bien voir que la maison de Guise +n'en seroit pas mieux pour avoir son appui; qu'il étoit un ingrat, lui +qu'il avoit élevé de rien, de s'aller offrir contre un prince du sang +à ceux qui avoient tâché d'ôter la couronne et la vie à son +bienfaiteur. M. du Maurier ne dit pas la moitié de ce que le Roi lui +avoit donné charge de dire; cependant mon homme fut si abattu que +c'étoit une pitié, car comme dans la prospérité il étoit insolent, de +même il étoit lâche et failli de coeur dans l'adversité. + + [104] J'ai tiré la plus grande part de ceci d'un manuscrit qu'a + fait feu M. Marbault, autrefois secrétaire de M. + Duplessis-Mornay, sur les Mémoires de M. de Sully, dont il montre + presque partout la fausseté pour les choses qui concernent + l'auteur. J'ai extrait de cet écrit ce qu'on n'oseroit publier, + quand on l'imprimera. (T.)--Si nous avions besoin de prouver que + les _Mémoires de Tallemant_ ne sont pas une reproduction + fastidieuse des autres Mémoires du temps, il nous suffiroit de + citer à l'appui de notre assertion l'article _Sully_. Certes, ce + ministre y est peint sous un jour tout nouveau. Est-il également + vrai? Nous sommes très-portés à croire qu'un peu de passion a pu + parfois rembrunir le tableau; mais il ne nous paroît pas moins + constant par les mots cités par Tallemant, de Henri IV sur Sully, + mots qui portent évidemment le cachet de ce prince, que, fort + attaché à son ministre dont il appréciait l'habileté, Henri IV + regardoit son dévoûment et ses services comme loin d'être + complètement désintéressés. + + [105] Henri III. + +Il eut une querelle ensuite avec M. le comte de Soissons pour quelques +assignations où il rebuta fort ce prince. Ceux de Lorraine s'offrirent +à lui pour lui rendre la pareille, dont le Roi fut fort irrité. Ce +qu'il conte d'une autre querelle avec M. le comte pour un logement à +Châtellerault est faux[106]: M. le comte lui eût passé l'épée au +travers du corps. Quoiqu'il fût gouverneur du Poitou, il n'y avoit +pourtant nul crédit. + + [106] _Mémoires de Sully_, liv. 22. + +Il se vanta d'avoir fait donner le gouvernement de Provence à feu M. +de Guise[107], et M. le chancelier de Chiverny fit ses protestations +contre cela[108]. Il blâme M. d'O[109], qui pourtant avoit les mains +nettes, et qui, au lieu de s'enrichir dans la surintendance, y mangea +son bien. + + [107] _Mémoires de Sully_, liv. 7. + + [108] _Mémoires d'Etat de messire Philippe Hurault, comte de + Chiverny_, 1636, in-4º. + + [109] _Mémoires_, liv. 4 et 7. + +Il passe par-dessus M. de Sancy, comme s'il n'avoit point été +surintendant[110]. M. de Sancy fut chassé pour avoir dit au Roi, au +siége d'Amiens, comme il lui demandoit conseil sur son mariage avec +madame de Beaufort, en présence de M. de Montpensier, que «p..... +pour p....., il aimeroit mieux la fille d'Henri II[111] que celle de +madame d'Estrées, qui étoit morte au bordel;» et pour avoir dit aussi +à madame la duchesse[112] même, qui disoit qu'un gentilhomme de ses +voisins avoit mis ses enfants sous le poêle en épousant celle dont il +les avoit eus, «que cela étoit bon pour un héritage de cinq ou six +mille livres de rentes, mais que pour un royaume elle n'en viendroit +jamais à bout, et que toujours un bâtard seroit un fils de p.....» A +la vérité ces paroles sont un peu bien rudes, mais le Roi devoit +considérer que M. de Sancy étoit homme de bien, et qu'il lui avoit +rendu de grands services. + + [110] _Mémoires_, liv. 7. + + [111] Marguerite de France, reine de Navarre, épouse divorcée de + Henri IV. Tallemant lui consacre un article peu après. + + [112] La duchesse de Beaufort, Gabrielle. + +Il avoit en effet soudoyé à ses dépens les Suisses en grand nombre +qu'il amena à Henri IV[113]. Il mourut pauvre avec un arrêt de défense +dans sa poche. Plusieurs fois il lui est arrivé d'être pris par les +sergents; il se laissoit mener jusqu'à la porte de la prison, puis il +leur montroit son arrêt et se moquoit d'eux. + + [113] Harlay de Sancy, pour procurer des secours à Henri IV, mit + en gage chez des Juifs de Metz un très-beau diamant. Cette pierre + a été réunie aux diamants de la couronne. Il ne faut pas la + confondre avec le Pitt ou le Régent, qui est d'un poids beaucoup + plus considérable. + +Il avoit un fils qui fut page de la chambre de Henri IV. Las de porter +le flambeau à pied, il trouva moyen d'avoir une haquenée. Le Roi le +sut et lui fit donner le fouet. Il juroit toujours _pa la mort_; on +l'appela _Palamort_. C'étoit un assez plaisant homme. Il trouva une +fois madame de Guémenée sur le chemin d'Orléans; elle venoit à Paris. +Il s'ennuyoit d'être à cheval, car il faisoit mauvais temps; il lui +dit: «Madame, il y a des voleurs à la vallée de Torfou, je m'offre à +vous escorter.--Je vous rends grâces, lui dit-elle.--Ah! madame, +répliqua-t-il, il ne sera pas dit que je vous aie abandonnée au +besoin;» et en disant cela, il baisse la portière, et, quoi qu'elle +dît, il se mit dans le carrosse. A Rome, comme M. de Brissac étoit +ambassadeur, un jour que l'ambassadrice devoit aller voir la vigne de +Médicis, il se mit tout nu dans une niche où il n'y avoit point de +statue; il y a là une galerie qui en est toute pleine. Cet homme se +fit Père de l'Oratoire, et on l'appeloit le Père _Palamort_. Il +n'avoit dans sa chambre que des Saints cavaliers, comme saint Maurice, +saint Martin et autres. + +L'autre fils de M. de Sancy, qui fut ambassadeur en Turquie, se fit +également Père de l'Oratoire. + +Madame de Beaufort n'eut point de patience qu'elle n'eût fait mettre +M. de Rosny en la place de M. de Sancy. Il lui faisoit la cour, il y +avoit long-temps. Son premier emploi fut de contrôler les passe-ports +au siége d'Amiens, et puis il fut envoyé dans les élections pour +prendre tous les deniers qui se trouveroient chez les receveurs, ce +qu'il fit avec beaucoup de rigueur. Il en usa de même en toutes +rencontres. Comme il étoit assez ignorant en fait de finances, il mena +avec lui un nommé Ange Cappel, sieur du Luat[114], une espèce de fou +de belles-lettres, qui fit imprimer long-temps après, pour flatter M. +de Sully, un petit livre intitulé: _Le Confident_, dont M. de +Lesdiguières fut fort en colère. Du Luat en fut mis en prison. Quand +on voulut l'interroger et qu'on lui dit: «Promettez-vous de dire la +vérité?--Je m'en garderai bien, dit-il, je ne suis en peine que pour +l'avoir dite.» Il donnoit des avis très-pernicieux, et disoit, entre +autres sottises, qu'il ne falloit qu'un _lait d'amendes_ pour +restaurer la France, parce qu'il y avoit une affaire sur les amendes. +Il fit imprimer un livre de ses beaux avis, au frontispice duquel il +étoit peint comme un Ange, avec des ailes et de la barbe au menton, et +des vers qui disoient qu'il n'avoit rien d'humain que la barbe[115]. + + [114] Ange Cappel, seigneur du Luat, est auteur d'un livre + intitulé: _l'Abus des Plaideurs_, Paris, 1604, in-folio. Il nous + a été impossible de découvrir dans aucune bibliothèque de Paris, + et dans aucun catalogue, le petit livre, ayant pour titre: _Le + Confident_, dont parle Tallemant. Ange Cappel a son article dans + la _Biographie universelle_ de Michaud; on trouve aussi des + renseignemens sur lui dans les _Remarques_ sur le chapitre 11 de + la _Confession de Sancy_. (Voyez le _Recueil de diverses pièces + servant à l'histoire de Henri_ III. Cologne, P. Marteau, 1699, t. + 2, p. 555.) + + [115] Cette facétie orne le frontispice de _l'Abus des + Plaideurs_. On répondit à Cappel par un quatrain lourd et + grossier, attribué à Rapin, que cite la _Biographie_. Ce donneur + d'avis obtint le 27 septembre 1612 un arrêt du conseil qui lui + accordoit le vingtième denier d'un nouveau fonds qu'il proposoit + sur le _ménage du domaine_ du roi. Une copie collationnée de cet + arrêt existe dans le manuscrit du roi 8778, in-folio. Fonds de + Béthune, p. 64. + +M. d'Incarville, contrôleur général des finances, n'étoit point un +voleur, comme le dit M. de Sully[116]; c'était un honnête homme et +homme de bien. Cette querelle avec madame de Beaufort, lorsqu'elle +alloit être reine ne s'accorde guère avec ce que M. de Sully conte du +voyage de Clermont, où il donna des coups de bâton au cocher par son +commandement; elle l'eût fait chasser bien vite. + + [116] _Mémoires_, liv. 12. + +Voici ce qui se passa à la maladie de madame de Beaufort. Elle dépêcha +Puypeiroux vers le Roi pour lui en donner avis, et le supplier de +trouver bon qu'elle se fît mettre dans un bateau pour l'aller trouver +à Fontainebleau. Elle espéroit que cela le feroit venir aussitôt, et +qu'en faveur de ses enfants, il l'épouseroit avant qu'elle mourût. En +effet, aussitôt que Puypeiroux fut arrivé, le Roi le fit repartir pour +lui aller faire tenir prêt le bac des Tuileries, dans lequel il +vouloit passer pour n'être point vu, et incontinent il monta à cheval, +et fit si grande diligence qu'il rattrapa Puypeiroux, à qui il fit de +terribles reproches. Auprès de Juvisy, le Roi trouva M. le chancelier +de Bellièvre, qui lui apprit la mort de madame la Duchesse. Nonobstant +cela, il vouloit aller à Paris pour la voir en cet état, si M. le +chancelier ne lui eût remontré que cela étoit indigne d'un roi. Il se +laissa vaincre à ses raisons, et retourna à Fontainebleau. + +M. de Sully dit en un endroit que le Roi monta dans son carrosse; il +n'en avoit point, quoiqu'il fût surintendant des finances. Il alloit +au Louvre en housse, et n'eut un carrosse que quand il fut grand +maître de l'artillerie. Le Roi ne vouloit pas qu'on en eût. Le marquis +de Coeuvres et le marquis de Rambouillet furent les premiers des +jeunes gens qui en eurent, le dernier à cause de sa mauvaise vue, +l'autre en rendoit quelque autre raison[117]. Ils se cachoient, quand +ils rencontroient le Roi. Bassompierre disoit que quand il pleuvoit +ils alloient chercher des dames de leurs amies pour faire des visites +avec elles. Arnauld le Péteux[118] a été le premier garçon de la ville +qui en ait eu, car les hommes mariés en eurent avant lui. Le Roi ne +trouva pas bon que Fontenay-Mareuil[119] en eût un, on lui dit qu'il +s'alloit marier. Enfin les carrosses devinrent tout communs; on ne +savoit ce que c'étoit que des chevaux d'amble, le Roi seul avoit une +haquenée; du temps d'Henri IV même cela étoit ainsi; on trottoit après +le Roi. + + [117] «J'ai appris de la vieille madame Pilou, dit Sauval, qu'il + n'y a point eu de carrosse à Paris avant la fin de la Ligue... La + première personne qui en eut étoit une femme de sa connoissance + et sa voisine, fille d'un riche apothicaire de la rue + Saint-Antoine, nommé Fayereau, et qui s'étoit fait séparer de + corps et de biens d'avec Bordeaux, maître des comptes, son + premier mari.» (_Antiquités de Paris_, tome 1er, p. 191.) + + [118] On trouvera plus bas un article sur cet Arnauld; on y donne + la raison du surnom bizarre qu'il portoit. + + [119] Ceci doit être entendu de Louis XIII et non de Henri IV. + François Du Val, marquis de Fontenay-Mareuil, élevé auprès du + dauphin, comme enfant d'honneur, n'avoit que quinze ans à la mort + de Henri IV. Il épousa en novembre 1626 Suzanne de Monceaux. + Fontenay-Mareuil s'est rendu célèbre dans la carrière des + ambassades; il a laissé des _Mémoires_ importants qui ont été + publiés pour la première fois dans la première série de la + _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, tomes + 50 et 51. + +Quand le Roi fit M. de Sully surintendant, cet homme, par bravoure, +fit un inventaire de ses biens qu'il donna à Sa Majesté, jurant qu'il +ne vouloit que vivre de ses appointemens et profiter de l'épargne de +son revenu, qui ne consistoit alors qu'en la terre de Rosny. Mais +aussitôt il se mit à faire de grandes acquisitions, et tout le monde +se moquoit de son bel inventaire. Le Roi témoigna assez, ce qu'il en +pensoit, car M. de Sully ayant un jour bronché dans la cour du Louvre, +en le voulant saluer, comme il étoit sur un balcon, il dit à ceux qui +étoient auprès de lui, qu'ils ne s'en étonnassent pas, et que si le +plus fort de ses Suisses avoit autant de _pots de vin_ dans la tête, +il seroit tombé tout de son long. + +Il se fait écrire _monseigneur_ par La Varenne[120]; on ne donnoit +point du _monseigneur_ en ce temps-là au surintendant des finances, et +il n'étoit que cela alors. D'ailleurs La Varenne étoit trop fier pour +en user ainsi. On le voit par une chose, qu'il lui écrivit depuis, à +propos du différend de leurs gendres[121] en Bretagne, pour la +préséance; quoique M. de Sully fût duc et pair, l'autre lui écrivit +ainsi: _Le différend qui est entre nos gendres..._ Cela pensa faire +enrager le bon homme. Cela me fait ressouvenir que M. le chancelier +Seguier, dont la fille a épousé le petit-fils de M. de Sully, lui +ayant écrit une fois, à propos de quelques démêlés, en ces mots: _Pour +conserver la paix dans nos familles_, il s'en mit en colère, et dit +que le mot de famille n'étoit bon que pour le chancelier, qui n'étoit +qu'un citadin. + + [120] Grand m... du roi (T.)--Cette assertion de Tallemant sur + les fonctions secrètes de La Varenne ne paroît pas dénuée de + vraisemblance. Son premier office avoit été celui de cuisinier + chez Madame: il excelloit à piquer les viandes. Quand il eut fait + fortune et quand Guillaume Fouquet (c'étoit son nom) eut gagné le + marquisat de La Varenne, Madame le rencontrant un jour, lui dit: + «La Varenne, tu as plus gagné à porter les _poulets_ de mon frère + qu'à piquer les miens.» Il fut fait porte-manteau du Roi, puis + conseiller d'état et contrôleur général des postes; toutefois ces + différentes charges ne le détournèrent jamais du soin de ses + missions amoureuses. Mais l'âge du Roi diminuoit chaque jour + l'importance du rôle de son confident; aussi La Varenne ayant + obtenu une grâce nouvelle du prince, comme le chancelier de + Bellièvre faisoit quelques difficultés d'en sceller l'expédition, + La Varenne lui dit: «Monsieur, ne vous en faites pas tant + accroire: je veux bien que vous sachiez que si mon maître avoit + vingt-cinq ans de moins, je ne donnerois pas mon emploi pour le + vôtre.» + + [121] M. de Rohan; le comte de Vertus d'Avaugour. (T.)--Henri, + duc de Rohan, épousa en 1605 Marguerite de Béthune-Sully, et + Claude de Bretagne, comte de Vertus, avoit épousé Catherine + Fouquet, fille du marquis de La Varenne. + +Jamais il n'y eut un surintendant plus rébarbatif. Cinq ou six +seigneurs des plus qualifiés de la cour, et de ceux que le Roi voyoit +de meilleur oeil, l'allèrent un après-dîner visiter à l'Arsenal. Ils +lui déclarèrent en entrant qu'ils ne venoient que pour le voir. Il +leur répondit que cela étoit bien aisé, et s'étant tourné devant et +derrière pour se faire voir, il entra dans son cabinet et ferma la +porte sur lui. + +Un trésorier de France, nommé Pradel, autrefois maître-d'hôtel du +vieux maréchal de Biron, et fort connu du Roi, ne pouvoit avoir raison +de M. de Sully, qui lui ôtoit ses gages. Un jour il le voulut faire +sortir de chez lui par les épaules, mais cet homme prit un couteau de +dessus la table, car le couvert étoit mis, et lui dit: «Vous aurez ma +vie auparavant; je suis dans la maison du roi, vous me devez justice.» +Enfin, après bien du bruit, Pradel alla trouver le Roi, lui conta +l'histoire, et déclara que, dans le désespoir où le mettoit M. de +Sully, il ne se soucioit point d'être pendu, pourvu qu'il se fût +vengé; qu'aussi bien il mourroit de faim. Le Roi le gourmanda fort; +mais, quelques plaintes que fît M. de Sully, il fallut payer Pradel. + +Un Italien, venant de l'Arsenal, où il avoit eu quelques rebuffades du +surintendant, passa par la Grêve, où l'on pendoit quelques +malfaiteurs. «_O beati impiccati! s'écria-t-il, che non avete da fare +con quel Rosny._» + +Il étoit si haï que par plaisir on coupoit les ormes qu'il avoit fait +mettre sur les grands chemins pour les orner. «C'est un _Rosny_, +disoient-ils, faisons-en un _Biron_[122].» Il avoit proposé au Roi, +qui aimoit les établissements, d'obliger les particuliers à mettre des +arbres le long des chemins; et comme il vit que cela ne réussissoit +pas, il fut le premier à s'en moquer. + + [122] Par allusion au supplice du maréchal de Biron, décapité le + 31 juillet 1602. + +M. de Sully dit en un endroit de ses _Mémoires_ que M. de Biron et +douze des plus galants de la cour ne pouvoient venir à bout d'un +ballet qu'ils avoient entrepris, et qu'il fallut lui faire commander +par le Roi de s'en mettre. C'étoit une de ses folies que la danse. +Tous les soirs, jusqu'à la mort d'Henri IV, un nommé La Roche, valet +de chambre du Roi, jouoit sur le luth les danses du temps, et M. de +Sully dansoit tout seul avec je ne sais quel bonnet extravagant en +tête, qu'il avoit d'ordinaire quand il étoit dans son cabinet. Les +spectateurs étoient Duret, depuis président de Chevry, et La Clavelle, +depuis seigneur de Chevigny[123], qui, avec quelques femmes d'assez +mauvaise réputation bouffonnoient tous les jours avec lui. Ces gens +lui applaudissoient, quoique ce fût le plus maladroit homme du +monde[124]. Il montoit quelquefois des chevaux dans la cour de +l'Arsenal, mais de si mauvaise grâce que tout le monde se moquoit de +lui. + + [123] Duret de Chevry, sur lequel on verra plus bas un article + dans ces Mémoires, et La Clavelle de Chevigny avoient été + secrétaires de Sully. (Voyez l'_avertissement_ qui précède les + _Mémoires de Sully_, Tome 1er, p. 3, de la 2e série de la + _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_.) + + [124] Tout ceci contraste fort avec le caractère d'austérité de + convention qu'on a prêté à Sully. Il est surtout une pointe qui + traîne dans tous les _ana_ historiques et qui se trouve révoquée + en doute par le récit de Tallemant. Si l'on en croit les + conteurs, après la mort de Henri IV le prince de Condé témoigna + un jour le désir que le marquis de Rosny, fils de + l'ex-surintendant, figurât dans un ballet qu'il montoit. Sully + lui aurait répondu avec cette sévérité théâtrale que la tradition + lui prête: «Rosny est marié, il a des enfants, ce n'est plus à + lui à danser.--Je vois bien ce que c'est, auroit repris le + prince, vous voulez faire de mon ballet une affaire + d'Etat.--Nullement, monsieur, lui répondit Sully, tout au + contraire: je tiens vos affaires d'Etat pour des ballets.» Cela + est bien digne, mais Tallemant est plus naturel, et il étoit + rapproché des sources. + +A propos de ballet, M. le Prince en dansa un, et le Roi commanda à M. +de Sully de donner une ordonnance pour cela. M. de Sully enrageoit, +et, comme pour se moquer, il mit en bas: «Et autant pour le brodeur.» +Pour le faire enrager encore plus, M. le Prince se fit payer le double +en disant qu'il y en avoit la moitié pour le brodeur. Il alla avec +toute sa maison chez M. d'Arbault, trésorier de l'Épargne, et n'en +sortit qu'il n'eût reçu l'argent. Le Roi ne fit qu'en rire, et dit que +M. de Sully méritoit bien cela. + +Sully gardoit lui-même la porte de la salle à double rang de galeries +qu'il avoit fait faire à l'Arsenal pour les ballets. + +C'étoit à Duret, son m........, qu'on présentoit les gants[125]. Il +parle dans ses _Mémoires_ d'un nommé Robin qu'il rebuta[126]; c'est +qu'il s'étoit adressé à lui-même, et non pas à Duret. + + [125] _Présenter, donner les gants_, locutions tirées de l'ancien + usage de donner une paire de gants à celui qui apportoit le + premier une bonne nouvelle, et par extension faire un cadeau en + échange d'un service, d'une faveur. Cet usage venoit d'Espagne, + où il s'appeloit la _paraguante_. + + [126] Livre 9. + +La chambre de justice ne fut établie que pour perdre M. de Sully et +découvrir ses malversations; et cela étoit mené par des gens qu'il +avoit mis dans les finances. Il s'opposa tant qu'il put à la +recherche, et ce fut lui qui fit la composition des financiers. M. de +Bellegarde s'en étant rendu le solliciteur, il fit si bien qu'il +réduisit à fort peu de chose ce qui devoit revenir de cette +composition, pour faire accroire au Roi qu'il avoit été mal conseillé, +et que, pour un petit profit, il avoit perdu la bonne volonté de ses +officiers. Ceci arriva en 1606, et le roi, sachant les pots-de-vin +qu'il prenoit, et croyant qu'il avoit part aux intérêts d'avance qu'on +payoit aux trésoriers de l'Epargne, faisoit état de donner la +surintendance à M. de Vendôme, quand il auroit plus d'âge; lorsque Sa +Majesté mourut, elle étoit sur le point de l'y établir. + +Son triomphe d'Ivry et les grandes sommes qu'il tira des prisonniers +de guerre qu'il fit, sont les plus plaisants endroits de son +livre[127]. Toutes ces extravagances sont peintes dans une grande +salle à Villebon, dans le pays Chartrain. + + [127] _Mémoires_, liv. 3. + +C'étoit le plus sale homme du monde en paroles. Un jour, je ne sais +quel gentilhomme fort bien fait alla dîner avec lui. Madame de Sully +sa seconde femme[128], qui vit encore, le regardoit de tous ses yeux. +«Avouez, madame, lui dit-il tout haut, que vous seriez bien attrapée +si monsieur n'avoit point de...» Il ne se tourmentoit pas autrement +d'être cocu; et en donnant de l'argent à sa femme, il disoit: «Tant +pour cela, tant pour cela, et tant pour vos f...» Il fit faire un +escalier séparé qui alloit à l'appartement de sa femme, et lui dit: +«Madame, faites passer les gens que vous savez par cet escalier-là, +car si j'en rencontre quelqu'un, sur mon escalier, je lui en ferai +sauter toutes les marches.» + + [128] Sully, veuf d'Anne de Courtenay, se remaria à Rachel de + Cochefilet, veuve elle-même en premières noces de Châteaupers. + +Ce bon homme, plus de vingt-cinq ans après que tout le monde avoit +cessé de porter des chaînes et des enseignes de diamants, en mettoit +tous les jours pour se parer, et se promenoit en cet équipage sous les +porches de la Place-Royale, qui est près de son hôtel. Tous les +passans s'amusoient à le regarder. A Sully, où il s'étoit retiré sur +la fin de ses jours[129], il avoit quinze ou vingt vieux puants et +sept ou huit vieux reîtres de gentilshommes qui, au son de la cloche, +se mettoient en haie pour lui faire honneur, quand-il alloit à la +promenade, et puis le suivoient. Il entretenoit je ne sais quelle +espèce de garde suisse. Il disoit qu'on se pouvoit sauver en toute +sorte de religion, et a voulu être enterré en terre sainte. + + [129] Sully se retira en effet, à la mort de Henri IV, dans la + terre de son nom; mais étant rentré en possession du château de + Villebon qu'il avoit cédé au prince de Condé, il en fit son + habitation principale, et il y est mort. Tallemant, dans cet + article, montre plus qu'ailleurs son esprit mordant et porté au + dénigrement. On voit dans les _Mémoires de Sully_ de l'abbé de + l'Ecluse, Londres, 1747, in-4º, tom. 3, pag. 414, le grand état + que le ministre de Henri IV conserva jusque dans ses terres. Le + château de Sully est un curieux monument du moyen âge; il a été + sous Charles VII la demeure de La Trémouille. Il étoit avant la + révolution flanqué de tours, mais il n'en subsiste qu'une seule + aujourd'hui. On voit au milieu de la cour la statue en marbre que + Rachel de Cochefilet, duchesse de Sully, fit élever à Villebon à + la mémoire de son mari; on regrette que cette statue n'ait pas + encore été placée sur son piédestal, et qu'elle soit encore + couchée dans la caisse qui a servi à la transporter de Villebon à + Sully. + + + + +LE CONNÉTABLE DE LESDIGUIÈRES. + +M. DE CRÉQUI. + + +François de Bonne, seigneur de Lesdiguières[130], étoit d'une maison +noble et ancienne des montagnes du Dauphiné, mais pauvre. Après avoir +fait ses études, il se fit recevoir avocat au parlement de Grenoble, +et y plaida, dit-on, quelquefois; mais se sentant appelé à de plus +grandes choses, il se retira chez lui, en dessein d'aller à la guerre. +Cependant, n'ayant pas autrement de quoi se mettre en équipage, il +emprunta une jument à un hôtelier de son village, faisant semblant +d'aller voir un de ses parents. Or, cette jument, n'appartenant pas à +cet hôtelier, lui fut redemandée, et cela donna sujet à un procès qui, +quoique de petite conséquence, dura pourtant si long-temps, comme il +n'arrive que trop souvent, qu'avant qu'il fût terminé, M. de +Lesdiguières étoit déjà gouverneur du Dauphiné. Un jour donc qu'il +passoit à cheval, suivi de ses gardes, dans la place de Grenoble, ce +pauvre hôtelier, qui y étoit à la poursuite de son procès, ne put +s'empêcher de dire assez haut: «Le diable emporte François de Bonne, +tant il m'a causé de mal et d'ennui.» Un des assistants lui demanda +pourquoi il parloit ainsi; cet homme lui raconta toute l'histoire de +la jument. Celui qui lui avoit fait cette demande étoit un des +domestiques de M. de Lesdiguières, et le soir même il lui en fit le +conte; car le connétable avoit, dit-on, cette coutume, qu'il vouloit +voir tous ses domestiques avant de se coucher, et quelquefois il +s'entretenoit familièrement avec eux. Ayant su cette aventure, il +commanda à cet homme de lui amener le lendemain le pauvre hôtelier, +qui, bien étonné, et intimidé exprès par son conducteur, se vint jeter +aux pieds de M. de Lesdiguières, lui demandant pardon de ce qu'il +avoit dit de lui; mais lui, n'en faisant que rire, le releva, et +pendant qu'il l'entretenoit du temps passé, on fit venir la partie +adverse, avec laquelle il s'accorda sur-le-champ, et donna même +quelque récompense à ce bon homme. + + [130] Le connétable de Lesdiguières, né à Saint-Bonne de + Champsaut, le 1er avril 1543, mort à Valence en 1626. + +M. le connétable aimoit à se souvenir de sa première fortune, et on en +voit aujourd'hui une grande marque, en ce qu'ayant fait bâtir un +superbe palais à Lesdiguières, il prit plaisir à laisser tout auprès, +en son entier, la petite maison où il étoit né, et que son père avoit +habitée. + +Pour venir à madame la connétable de Lesdiguières, sa femme, qui est +morte il n'y a pas long-temps, elle s'appeloit Marie Vignon, et étoit +fille d'un fourreur de Grenoble. Elle fut mariée à un marchand drapier +de la même ville, nommé sire Aymon Mathel, dont elle eut deux filles. +C'était une assez belle personne, mais il n'y avoit rien +d'extraordinaire. Son premier, galant fut un nommé Roux, secrétaire de +la cour de parlement de Grenoble, qui depuis la donna à M. de +Lesdiguières. Or, ce Roux étoit grand ami d'un Cordelier appelé de +Nobilibus, qui fut brûlé à Grenoble pour avoir dit la messe sans avoir +reçu les ordres. On le soupconnoit aussi de magie, et le peuple croit +encore aujourd'hui que ce Cordelier avoit donné à madame la connétable +des charmes pour se rendre maîtresse de l'esprit de M. de +Lesdiguières. Il est bien certain qu'elle eut d'abord un fort grand +pouvoir sur lui. + +Il n'y avoit pas long-temps que cet amour duroit, lorsque la femme +quitta la maison de son mari; elle ne logeoit pourtant pas avec son +galant, mais en un logis séparé où il lui donna grand équipage, et +bientôt après il la fit marquise. Il en eut deux filles durant cette +séparation d'avec sont mari. On dit que les parents de M. de +Lesdiguières gagnèrent son médecin, qui lui conseilla, pour sa santé, +de changer de maîtresse, et qu'en même temps, pour essayer de la lui +faire oublier, on lui présenta une fort belle personne, nommée Pachon, +femme d'un de ses gardes. Mais la marquise, car on l'appeloit ainsi +alors, fit donner des coups de bâton à cette femme dans la maison même +de M. de Lesdiguières, et incontinent après s'alla jeter à ses pieds. +Elle n'eut pas grande peine à faire sa paix, et fut plus aimée +qu'auparavant. + +M. de Lesdiguières étoit obligé de faire plusieurs voyages; elle le +suivit partout, et même à la guerre; on dit pourtant qu'il voulut +faire en sorte que le drapier la reprît, et qu'il lui fit offrir pour +cela de le faire intendant de sa maison. Mais ce marchand, qui étoit +homme d'honneur, n'y voulut jamais entendre. + +Cependant elle ne perdoit point d'occasion d'avancer ses parents. +Elle fit donner des bénéfices ou des compagnies à sept ou huit frères +qu'elle avoit, maria fort bien deux de ses soeurs. L'une épousa un +gentilhomme de la campagne, et depuis, étant veuve, elle fut +entretenue, car c'est une bonne race, par un prieur proche de Die, +dont elle eut une fille qui est religieuse dans Grenoble, mais que +madame la connétable, cette prude, n'a pas voulu voir. L'autre fut +mariée à un capitaine nommé Tonnier, et après sa mort elle épousa un +président de la chambre des comptes de Grenoble, appelé Le Blanc. +Celle-ci ne voulut point faire honte à ses aînées, et pendant la vie +et après la mort de son second mari, elle eut pour galant un nommé +L'Agneau, qu'elle épousa à l'article de la mort, et après avoir reçu +l'extrême-onction. + +La marquise maria aussi les deux filles qu'elle avoit eues du drapier, +l'une à La Croix, maître-d'hôtel de M. de Lesdiguières, et en secondes +noces au baron de Barry. Celle-ci se garda bien de dégénérer, et fut +une digne fille d'une telle mère. L'autre fut mariée trois fois: la +première à un gentilhomme de la campagne dont je ne sais point le nom; +la seconde à un autre gentilhomme nommé Moncizet, avec lequel elle fut +démariée, et pour la troisième fois elle épousa le marquis de +Canillac. + +Quant aux filles qu'elle avoit eues de M. de Lesdiguières, nous dirons +ensuite à qui elles furent mariées; mais il faut dire auparavant de +quelle façon leur mère parvint à se faire épouser par M. de +Lesdiguières. + +Elle étoit demeurée à Grenoble, tandis que M. de Lesdiguières étoit au +siége de quelque place dans le Languedoc. En ce temps-là, un certain +colonel Alard, piémontais, vint faire des recrues en Dauphiné. Elle en +fut cajolée, mais non pas aussi ouvertement qu'elle l'avoit été +auparavant par M. de Nemours, qui lui fit mille galanteries, durant un +voyage que M. de Lesdiguières avoit été obligé de faire en Picardie. +Or comme elle ne pensoit qu'à devenir femme de M. de Lesdiguières, et +que la vie de son mari étoit un obstacle insurmontable, elle persuada +à ce colonel de l'assassiner; ce qu'il fit en cette sorte. + +Le drapier, ayant abandonné son commerce, s'était retiré aux champs +depuis quelques années, en un lieu appelé le Port de Gien, dans la +paroisse de Mellan, à une petite lieue de Grenoble. Le colonel monté à +cheval, accompagné d'un grand valet italien à pied; il arriva de bonne +heure en ce lieu, et ayant rencontré un berger, il lui demanda la +maison du capitaine Clavel. Le berger lui dit qu'il ne connoissoit +personne de ce nom-là, mais que s'il demandoit la maison de sire +Mathel, c'était une de ces deux qu'il voyoit seules assez près de là. +Le colonel le pria de l'y conduire, afin que le berger lui montrât +l'homme qu'il cherchoit, car il ne le connoissoit pas. Ils n'eurent +pas fait beaucoup de chemin que le berger lui montra le drapier qui se +promenoit seul le long d'une pièce de terre; le colonel le remercia, +lui donna pour boire et le renvoya. Après il va au marchand, et le +jette par terre d'un coup de pistolet qu'il accompagne de quelques +coups d'épée, de peur de manquer à le tuer. + +La justice fit prendre le valet du mort et une servante qui étoit sa +concubine, avec le berger qui raconta toute l'histoire, sans pouvoir +nommer le meurtrier. On lui demanda s'il le reconnoîtroit bien. Il +répondit qu'oui. C'est pourquoi on le mit à Grenoble à une grille de +la prison qui répond sur la grande place appelée Saint-André. Il n'y +fut pas long-temps sans voir passer le colonel, qu'il reconnut +aussitôt, et qui fut tout aussitôt emprisonné, car il avoit cru +sottement que ce berger n'avoit rien vu. + +M. de Lesdiguières, en ayant reçu avis en diligence, craignit que, si +cette affaire s'approfondissoit, sa maîtresse ne fût terriblement +embarrassée; il partit promptement du lieu où il étoit, et, entrant +dans la ville sans qu'on l'y attendît, alla d'autorité délivrer le +Piémontais; et le fit sauver en même temps. Le parlement fit du bruit, +et voulut s'en venger sur la maîtresse de M. de Lesdiguières, ne +pouvant s'en venger sur lui-même. Mais comme le connétable étoit +adroit, il sut si bien négocier avec chaque conseiller en particulier, +qu'il ne se parla plus de cette affaire. + +Depuis ce temps-là il fut encore cinq ou six ans sans épouser la +marquise, et à la fin il s'y résolut, pour légitimer les deux filles +qu'il en avoit eues. Elles étoient adultérines pourtant[131]. + + [131] En partant pour s'aller marier, il dit à sa maîtresse: + «Allons donc faire cette sottise, puisque vous le voulez» (T.) + +Il en avoit une d'un premier lit qui fut mariée à M. de Créqui. M. de +Lesdiguières d'aujourd'hui, auparavant M. le comte de Saulx, et feu M. +de Canaples, père de M. de Créqui d'à présent, vinrent de ce mariage. +Cette fille étant morte, on prit une étrange résolution, qui fut de +marier les deux filles qu'il avoit eues de madame la connétable, l'une +au comte de Saulx, et l'autre à M. de Créqui[132] son père, afin de +leur conserver tout le bien de M. le connétable. Il est vrai qu'il y +eut quelque intervalle de temps entre ces deux mariages, car l'aînée +de ces filles, mariée au marquis de Montbrun, fut démariée pour +épouser le comte de Saulx dont elle étoit tante; il étoit fils de la +fille du premier lit de M. de Lesdiguières. + + [132] Charles, maréchal de Créqui, épousa Madeleine de Bonne, + fille du connétable de Lesdiguières. Il mourut en 1638, à l'âge + d'environ soixante et onze ans. + +Ce mariage ne fut pas heureux, et la comtesse de Saulx mourut bientôt +sans enfants. Voilà pourquoi, comme on avoit toujours la pensée de +conserver tout le bien à M. de Créqui et à ses enfants, la cadette ne +pouvant pas être épousée par M. le comte de Saulx, qui étoit veuf de +sa soeur de père et de mère, ni par M. de Canaples, qui étoit marié +avec une parente de MM. de Luynes, soeur de Combalet. Il fallut que M. +de Créqui l'épousât, quoiqu'il fût veuf d'une soeur du premier lit et +beau-frère de celle qui venoit de mourir. Le pape, quand on lui +demanda la dispense pour ce dernier mariage, dit qu'il falloit un pape +tout entier pour donner toutes les dispenses que ceux de cette maison +demandoient. Et il ne laissa pourtant pas de la donner. + +Ce mariage du maréchal de Créqui fut encore plus malheureux que les +autres. Sa femme et lui ne vivoient pas bien ensemble, et un nommé +Najère, chef de son conseil[133], le fit résoudre, après la mort du +connétable, à une méchanceté qu'on auroit de la peine à croire, qui +fut de faire persuader à la maréchale, qui n'avoit point d'enfants, +d'en supposer un, afin que la supposition étant découverte, cela +donnât lieu de la cloîtrer et de retenir tout son bien. On persuada +donc à la maréchale cette supposition, comme elle étoit à une maison +des champs, appelée la Tour-d'Aigues. Il se trouva que la fermière +étoit grosse, qui consentit volontiers à donner son enfant à la +maréchale, pour en faire un grand seigneur. Mais le maréchal donna +ordre que celui qui transporteroit cet enfant d'une chambre à l'autre +l'étouffât en chemin, sur quoi la véritable mère, reconnoissant sa +faute, commença dans sa douleur à s'accuser, et sa maîtresse aussi, de +cette supposition. Aussitôt le comte de Saulx survint avec des +commissaires qu'on avoit fait tenir tout prêts, et qui, ayant fait +leurs informations, emprisonnèrent la maréchale. Ce procès pourtant +fut si bien conduit par le conseil et l'adresse de madame la +connétable, que ce mari, qui avoit voulu embarrasser sa femme par +cette accusation, se trouva presqu'aussi embarrassé qu'elle, et fut +obligé de s'accommoder. Après cette belle affaire, il en fit encore +une autre. Il fit enlever la connétable, sa belle-mère, et la tint +long-temps prisonnière au fort de Barreaux, l'accusant faussement de +crime de lèze-majesté et d'avoir intelligence avec le duc de Savoie; +mais le feu roi (Louis XIII) et le cardinal de Richelieu, passant à +Lyon, la mirent en liberté. + + [133] Il étoit garde-des-sceaux du parlement de Grenoble. + +M. de Créqui ayant été tué en Italie, la maréchale eut sur la fin de +ses jours feu M. d'Elboeuf pour galant durant le séjour qu'elle fit à +Paris. Après elle alla mourir à Bourg en Bresse, et à l'heure de sa +mort elle donna toutes ses pierreries à un gentilhomme du duc pour les +lui porter. Elles étoient en assez bonne quantité, car sa mère lui en +avait donné de belles pour une terre qu'elle lui avoit baillée en +échange. Par son testament elle donna encore à M. d'Elboeuf une belle +terre auprès de Paris. + +Ce M. d'Elboeuf étoit un grand abatteur de bois. Il attrapa +plaisamment (il y a trois ou quatre ans) une demoiselle de sa femme, +madame d'Elboeuf, qui est devenue ridicule, de belle qu'elle avoit été +autrefois (elle est soeur de M. de Vendôme)[134]. Elle étoit fort +malade. Elle avoit une demoiselle très-jolie; le mari en étoit épris. +Un jour il vint tout triste, et dit devant cette fille: «Ma femme est +morte, les médecins en désespèrent, ils me l'ont avoué, et de plus un +astrologue, qui a fait son horoscope, et que je viens de visiter +exprès pour cela, assure qu'elle n'en sauroit échapper.» Cette fille +depuis ce moment se mit dans l'esprit qu'elle pourroit bien devenir +princesse, et se laissa faire un petit enfant. Madame d'Elboeuf a +enterré son mari; il est mort cette année, âgé de soixante-un +ans[135], et il disoit: «Faut-il que je meure si jeune!» + + [134] Catherine Henriette, légitimée de France, fille de Henri IV + et de Gabrielle d'Estrées, fut mariée au duc d'Elboeuf en 1619, + et mourut en 1663. + + [135] Charles de Lorraine, deuxième du nom, duc d'Elboeuf, mourut + le 5 novembre 1657. Cette date et quelques autres, + particulièrement celle que Tallemant a mise à la marge de son + introduction, font connoître principalement l'époque à laquelle + il écrivoit ses Mémoires. + +Pour revenir au connétable, voici ce que Bérançon a rapporté de sa +mort. Il travailloit avec lui, le propre jour qu'il mourut, à des +départs de gens de guerre. «Il faudroit, lui dit Bérançon, que M. de +Créqui fût ici.--Voire, répondit le connétable, nous aurions beau +l'attendre, s'il a trouvé un chambrillon en son chemin, il ne viendra +d'aujourd'hui.» Il travailla de fort bon sens, après il fit venir son +curé. «Monsieur le curé, lui dit-il, faites-moi faire tout ce qu'il +faut.» Quand tout fut fait: «Est-ce là tout, dit-il, monsieur le +curé?--Oui, monsieur.--Adieu, monsieur le curé, en vous remerciant.» +Le médecin lui dit: «Monsieur, j'en ai vu de plus malades +échapper.--Cela peut être, répondit-il, mais ils n'avoient pas +quatre-vingt-cinq ans comme moi.» Il vint des moines à qui il avoit +donné quatre mille écus, qui eussent bien voulu en avoir encore +autant. Ils lui promettoient paradis en récompense. «Voyez-vous, leur +dit-il, mes pères, si je ne suis sauvé pour quatre mille écus, je ne +le serai pas pour huit mille. Adieu.» Il mourut comme cela, le plus +tranquillement du monde. + +J'ajouterai quelque chose de feu M. de Créqui. On lui dit, quand il +voulut attaquer Gavi, forteresse des Génois, que Barberousse n'avoit +pu la prendre. «Eh! bien, répondit-il, _Barbegrise_ la prendra.» Il la +prit en effet. + +Il disoit les choses assez plaisamment. Un jour il tomba du haut d'un +escalier en bas, sans se faire autrement de mal. «Ah! monsieur, lui +dit-on, que vous avez sujet de remercier Dieu!--Je m'en garderai bien, +dit-il, il ne m'a pas épargné un échelon.» + +Il fit de si grandes pertes au jeu qu'il en pensa perdre l'esprit, et +si le connétable ne lui eût envoyé cent mille écus et promesse +d'autant, il n'en fût point revenu. Il n'y eut que cela qui le remit. +Il étoit fort coquet et il vouloit toujours paroître jeune. Quand le +cardinal de Richelieu, avant que d'être duc, se fit recevoir +conseiller honoraire au Parlement, M. de Créqui fut un de ses +témoins, et lui dit en dînant chez le premier président au sortir de +là: «Monsieur, je vous ai rendu aujourd'hui le plus grand service que +je vous pouvois rendre, en disant mon âge.» + +On conte de lui une chose qui est assez de galant homme. La nuit, des +filoux lui demandèrent la bourse. «Je n'ai rien, leur dit-il, je viens +de perdre.--Monsieur, lui dirent-ils, nous vous connoissons, +promettez-nous de nous donner quelque chose, et demain un de nous ira +vous le demander.» Il leur promit trente pistoles. Le lendemain matin, +un de ces honnêtes gens, demanda à lui parler, et lui dit tout bas +qu'il venoit quérir ce qu'il leur avoit promis. Il avoit oublié ce que +c'étoit. L'autre l'en fit ressouvenir, il se mit à rire et lui dit: +«Je tiendrai parole, mais il faut avouer que tu es bien imprudent.» En +effet, il lui donna les trente pistoles[136]. + + [136] Turenne, comme chacun sait, se trouva dans une circonstance + toute pareille, et tint la même conduite. + + + + +LA REINE MARGUERITE DE VALOIS. + + +La reine Marguerite[137] étoit belle en sa jeunesse, hors qu'elle +avoit les joues un peu pendantes, et le visage un peu trop long. +Jamais il n'y eut une personne plus encline à la galanterie. Elle +avoit d'une sorte de papier dont les marges étoient toutes pleines de +trophées d'amour. C'était le papier dont elle se servoit pour ses +billets doux. Elle parloit _phébus_ selon la mode de ce temps-là, mais +elle avoit beaucoup d'esprit. On a une pièce d'elle, qu'elle a +intitulée: _La Ruelle mal assortie_[138], où l'on peut voir quel étoit +son style de galanteries. + + [137] Je ne dirai que ce qui n'est point dans ses _Mémoires_, ni + dans ceux que M. de Peiresc a laissés à M. Dupuy. + (T.)--Marguerite de France, reine de Navarre, première femme de + Henri IV, née en 1552, morte le 27 mars 1615. On a d'elle des + Mémoires fort curieux, qui ont eu beaucoup d'éditions. + + [138] Cette pièce ne paroît pas avoir été imprimée. + +Elle portoit un grand vertugadin, qui avoit des pochettes tout autour, +en chacune desquelles elle mettoit une boîte où étoit le coeur d'un de +ses amants trépassés, car elle étoit soigneuse, à mesure qu'ils +mouroient, d'en faire embaumer le coeur. Ce vertugadin se pendoit tous +les soirs à un crochet qui fermoit au cadenas, derrière le dossier de +son lit. + +On dit qu'un jour M. de Turenne, depuis M. de Bouillon, étant ivre, +lui dégobilla sur la gorge en la voulant jeter sur un lit. + +Elle devint horriblement grosse, et avec cela elle faisoit faire ses +carrures et ses corps de jupes beaucoup plus longs qu'il ne le +falloit, et ses manches à proportion. Elle étoit coiffée de cheveux +blonds, d'un blond de filasse blanchie sur l'herbe. Elle avoit été +chauve de bonne heure; pour cela elle avoit de grands valets de pied +blonds que l'on tondoit de temps en temps. + +Elle avoit toujours de ces cheveux-là dans sa poche, de peur d'en +manquer; et, pour se rendre de plus belle taille, elle faisoit mettre +du fer-blanc aux deux côtés de son corps pour élargir la carrure. Il y +avoit bien des portes où elle ne pouvoit passer. + +Elle aima sur la fin de ses jours un musicien nommé Villars. Il +falloit que cet homme eût toujours des chausses troussées et des bas +d'attache, quoique personne n'en portât plus. On l'appeloit +vulgairement _le roi Margot_[139]. Elle a eu quelques bâtards, dont +l'un, dit-on, a vécu, et a été capucin[140]. Ce roi Margot n'empêchoit +point que la bonne Reine fût bien dévote et bien craignant Dieu, car +elle faisoit dire une quantité étrange de messes et de vêpres. + + [139] Margot étoit le nom abrégé et familier que Charles IX + donnoit à sa soeur Marguerite. «En donnant ma soeur Margot au + prince de Béarn, je la donne à tous les huguenots du royaume.» En + effet, les faveurs de la princesse passoient déjà pour être + partagées par un assez grand nombre d'élus. + + [140] Bassompierre en a parlé. «Le soir (du 5 août 1628), ce + capucin, fils de la feue reine Marguerite et de Chauvalon, nommé + Père Archange, me vint trouver et me dit force impertinences.» + (_Mémoires de Bassompierre_, deuxième série des _Mémoires + relatifs à l'Histoire de France_, t. 21, pag. 162.) + +Hors la folie de l'amour, elle étoit fort raisonnable. Elle ne voulut +point consentir à la dissolution de son mariage en faveur de madame de +Beaufort. Elle avoit l'esprit fort souple et savoit s'accommoder au +temps. Elle a dit mille cajoleries à la feue Reine-mère[141], et quand +M. de Souvray[142] et M. de Pluvinel[143] lui menèrent le feu Roi, +elle s'écria: «Ah! qu'il est beau, ah! qu'il est bien fait! que le +Chiron est heureux qui élève cet Achille!» Pluvinel, qui n'étoit guère +plus subtil que ses chevaux, dit à M. de Souvray: «Ne vous disois-je +pas bien que cette méchante femme nous diroit quelque injure?» M. de +Souvray[144] lui-même n'étoit guère plus habile. On avoit fait des +vers dans ce temps-là qu'on appeloit _les Visions de la cour_, où l'on +disoit de lui _qu'il n'avoit de Chiron que le train de derrière_. + + [141] Marie de Médicis, qui l'avoit remplacée dans la couche de + Henri IV, et au couronnement de laquelle Henri IV exigea qu'elle + parût. + + [142] M. de Souvray, ou de Souvré, étoit gouverneur de Louis + XIII. + + [143] Il étoit sous-gouverneur et premier écuyer de la grande + écurie. (T.) + + [144] Ce M. de Souvray, à ce qu'on prétend, disoit _Bucéphale_ en + lieu de Céphale, en cet endroit de Malherbe (_Ode à la Reine-mère + du Roi, sur sa bienvenue en France_) où il y a: + + Quand les yeux même de Céphale + En feroient la comparaison. (T.) + + Henri IV alloit quelquefois visiter la reine Marguerite[145], et + gronda de ce que la Reine-mère n'alla pas assez avant la recevoir + à la première visite. + + [145] Elle avoit fait bâtir un hôtel à l'entrée de la rue de + Seine (sur l'emplacement des maisons qui commencent la rue à + droite). Les jardins s'étendoient le long de la rivière jusqu'à + la rue des Saints-Pères. La première fois que Henri alla la voir, + il lui dit, en la quittant, qu'_il la prioit d'être plus + ménagère_. «Que voulez-vous, répondit-elle, la prodigalité est + chez moi un vice de famille.» + +Durant ses repas, elle faisoit toujours discourir quelques hommes de +lettres. Pitard, qui a écrit de la morale, étoit à elle, et elle le +faisoit parler assez souvent. + +Le feu Roi s'avisa de danser un ballet de la vieille cour, où, entre +autres personnes qu'on représentoit, on représenta la reine Marguerite +avec la ridicule figure dont elle étoit sur ses vieux jours. Ce +dessein n'étoit guère raisonnable en soi; mais au moins devoit-on +épargner la fille de tant de rois. + +A propos de ballets, une fois qu'on en dansoit un chez elle, la +duchesse de Retz la pria d'ordonner qu'on ne laissât entrer que ceux +qu'on avoit conviés, afin qu'on pût voir le ballet à son aise. Une des +voisines de la reine Marguerite, nommée mademoiselle Loiseau, jolie +femme et fort galante, fit si bien qu'elle y entra. Dès que la +duchesse l'aperçut, elle s'en mit en colère, et dit à la Reine qu'elle +la prioit de trouver bon que pour punir cette femme elle lui fît +seulement une petite question. La Reine lui conseilla de n'en rien +faire, et lui dit que cette demoiselle avoit bec et ongles; mais +voyant que la duchesse s'y opiniâtroit, elle le lui permit enfin. On +fit donc approcher mademoiselle[146] Loiseau, qui vint avec un air +fort délibéré: «Mademoiselle, lui dit la duchesse, je voudrois bien +vous prier de me dire si les oiseaux ont des cornes?--Oui, madame, +répondit-elle, les ducs en portent[147].» La Reine, oyant cela, se mit +à rire, et dit à la duchesse: «Eh bien! n'eussiez-vous pas mieux fait +de me croire?» + + [146] On ne donnoit alors que la qualification de _demoiselle_ + aux femmes bourgeoises; celle de _madame_ n'appartenoit qu'aux + femmes de qualité. + + [147] Madame de Retz étoit galante. (T.)--Ménage, qui croyoit + cette anecdote plus récente, la rapporte ainsi: «Madame Loiseau, + bourgeoise, étoit à Versailles. Le Roi, voyant qu'elle s'avançoit + fort près du cercle, dit à madame la duchesse de ***: + «Questionnez-la un peu, madame.» «Madame la duchesse de ***, + l'ayant fait approcher, lui dit: «Madame, quel est l'oiseau le + plus sujet à être cocu?» Elle lui répondit «C'est un duc, + madame.» (_Menagiana_, édition de 1762, tom. 1, pag. 264.) + +J'ai ouï faire un conte de la reine Marguerite qui est fort plaisant. +Un gentilhomme gascon, nommé Salignac, devint, comme elle étoit encore +jeune, éperdument amoureux d'elle; mais elle ne l'aimoit point. Un +jour, comme il lui reprochoit son ingratitude: «Or çà, lui dit-elle, +que feriez-vous pour me témoigner votre amour!--Il n'y a rien que je +ne fisse, répondit-il.--Prendriez-vous bien du poison?--Oui, pourvu +que vous me permettiez d'expirer à vos pieds.--Je le veux,» reprit +elle. On prend jour; elle lui fait préparer une médecine fort +laxative. Il l'avale, et elle l'enferme dans un cabinet, après lui +avoir juré de venir avant que le poison opérât; elle le laissa là deux +bonnes heures, et la médecine opéra si bien que, quand on vint lui +ouvrir, personne ne pouvoit durer autour de lui. Je crois que ce +gentilhomme a été depuis ambassadeur en Turquie. + + + + +LA COMTESSE DE MORET. M. DE CESY. + + +Madame de Moret étoit de la maison de Bueil[148]; n'ayant ni père ni +mère, elle fut nourrie chez madame la princesse de Condé, Charlotte de +La Trémouille. Elle étoit là en bonne école. Henri IV, qui ne +cherchoit que de belles filles, et qui, quoique vieux, étoit plus fou +sur ce chapitre-là qu'il n'avoit été dans sa jeunesse, la fit +marchander, et on conclut à trente mille écus. Mais madame la +princesse de Condé souhaita que, par bienséance, on la mariât en +figure, si j'ose ainsi dire. Césy, de la maison de Harlay, homme bien +fait, et qui parloit agréablement, mais qui avoit mangé tout son bien, +s'offre à l'épouser. On les maria un matin. Le Roi, impatient et ne +goûtant pas trop qu'un autre eût un pucelage qu'il payoit, ne voulut +pas permettre que Césy couchât avec sa femme, et la vit dès ce +soir-là[149]. Césy, lâche comme un courtisan ruiné, prétendoit ravoir +sa femme le lendemain, résolu de tout souffrir pour faire fortune; +mais elle n'y voulut jamais consentir. On rompit le mariage à +condition que Césy aurait les trente mille écus. + + [148] Jacqueline de Bueil, comtesse de Bourbon-Moret. + + [149] Ce fait, indiqué dans les _Amours du grand Alcandre_, est + rapporté à la date du 5 octobre 1604 dans le Journal de + l'Estoile, tom. 47, pag. 476 de la première série des _Mémoires + relatifs à l'histoire de France_. Barclay, dans l'ingénieuse + satire de l'Euphormion, rapporte de la manière la plus + spirituelle les conditions du mariage de Jacqueline qu'il désigne + sous le nom de _Casina_. Nous en rapporterons ce passage: _Nescio + quis antistes in candidâ veste connubii legem ad hunc modum + recitavit, novam sanè, et quam ideò in tabulâ descripserat, ne + inter pronunciandum laberetur: Ut tu Olympio hanc Casinam + conjugem tuam nec attigeris, nec osculum retuleris, nisi peregrè + proficiscens et trinundinum abfuturus, ut à sinu curiosam + abstineas manum, nec adsis molestus noctium arbiter, aut antè + sextam diei horam uxoris thalamum temerariâ manu recludas; si + quam intereà prolem tibi genuerint Dii, illam protinùs tollas, et + gratuito hærede felicissimam augeas domum. Si hæc faxis, tum tibi + in uxoris nomen venire licebit, bonisque avibus juncto per + exterarum gentium urbes celeberrimis itineribus volitare._ + (Euphormionis Lusinini, sive Joannis Barclaii satiricon. Lugd. + Bat. apud Elzevirios 1637, pag. 196.) Plus d'un de nos lecteurs + recourra à l'ouvrage que nous citons pour y voir les conditions + imposées à l'épouse. La longueur de cette note ne nous a pas + permis de les insérer ici. + +Il se maria après avec Béthune, fille de la Reine, aussi laide que +l'autre étoit belle. Ses trente mille écus ne durèrent pas long-temps, +et depuis, pour se remettre, il demanda l'ambassade de Turquie, où, +contre l'ordinaire, il mena sa femme; mais il ne craignoit pas +autrement que le Grand-Seigneur la fît enlever pour la mettre dans le +sérail. + +En passant à Turin il laissa sa fille à madame de Savoie[150]. Elle +étoit belle et y fut comme favorite; mais il fallut la renvoyer parce +qu'elle contrefaisoit le bossu[151] qui étoit amoureux de sa +belle-fille. Elle y avoit fait quelque fortune; au retour elle épousa +M. de Courtenay[152]. Le bossu étoit galant. En une collation qu'il +donna à Madame, toute la vaisselle d'argent étoit en forme de guitare, +parce qu'elle aimoit cet instrument. + + [150] Chrétienne de France, fille de Henri IV. + + [151] Le duc de Savoie. + + [152] C'étoit ce qu'il lui falloit, car elle fait assez la + princesse. Les Courtenay, depuis quelques années, ont prétendu + être princes du sang. (T.) + +Césy fit tant de sortes de friponneries en Turquie, que tout le +commerce cessa, et il fallut, au bout de dix-huit ans, y envoyer M. de +Marcheville, qui eut bien de la peine à le tirer de là. Il demeura +huit ou neuf ans à Venise, avant que de rentrer en France. Enfin, de +retour à Paris, il reparut avec un train assez raisonnable, car il +avoit mis quelque chose à part pour ses vieux jours. Au sortir d'une +maladie, en avril 1612, il alloit presque toutes les après-dînées +faire planter sa chaise[153] sur les degrés de la pompe du Pont-Rouge +pour y prendre l'air; il y donnoit rendez-vous aux gens. On m'a assuré +qu'au commencement de la régence de la Reine, on compta entre ceux +qu'on disoit être en passe de gouverneur du Roi, un homme tel que je +viens de le dépeindre. + + [153] Des chaises des rues. (T.)--Le Pont-Rouge étoit établi + devant la galerie du Louvre, en face de la rue de Beaune. + +Madame de Moret eut un fils qui fut d'église[154]. On l'avoit fort +bien instruit; il étoit bien fait: on dit que de tous les enfants +d'Henri IV, c'étoit celui qui lui ressembloit le plus. Il avoit +l'esprit agréable[155]. Sa jeunesse fut assez déréglée, mais on dit +qu'il avoit fort profité aux voyages qu'il avoit faits durant deux +ans, au retour desquels il se jeta dans le parti de Monsieur, et fut +tué au combat où M. de Montmorency fut pris[156]. + + [154] Antoine de Bourbon, comte de Moret, né à Fontainebleau en + 1607, légitimé en 1608. Il étoit abbé de Savigny, de Saint-Victor + de Marseille, de Saint-Etienne de Caen et de Signy; il n'en porta + pas moins les armes. + + [155] Il devint amoureux terriblement de madame de Chevreuse. M. + de Chevreuse en étoit fort jaloux. En ce temps-là, madame de + Chevreuse et Buckingham prièrent madame de Rambouillet de leur + faire entendre mademoiselle Paulet, la plus belle voix de son + temps. M. de Moret se trouva par hasard à l'hôtel de Rambouillet, + où ils se devoient rendre. Quand l'heure vint, elle le pria de se + retirer, parce qu'elle ne vouloit point que M. de Chevreuse, son + voisin, pût l'accuser de quelque chose. M. de Moret fit ce qu'il + put pour la fléchir, mais il s'en alla enfin, et ne lui en voulut + aucunement. + + Un jour, chez madame des Loges, il jugeait de bien des choses + d'esprit en jeune homme de qualité, Gombauld lui fit cette + épigramme: + + Vous choquez la nature et l'art, + Vous qui êtes né d'un crime; + Mais pensez-vous que d'un bâtard + Le jugement soit légitime? + + Il étoit d'une comédie que les enfants d'Henri IV jouèrent; il n'y + eut que lui qui fit bien. (T.) + + [156] Au combat de Castelnaudary. L'opinion que le comte de Moret + fut tué sur le champ de bataille, ou mourut de ses blessures + quelques heures après, est la plus générale. D'autres cependant + ont cru qu'ayant été pansé secrètement et guéri de ses blessures, + il passa en Italie, se fit ermite, parcourut divers pays sans se + faire connoître, vint enfin prendre retraite à l'ermitage des + Gardelles, près de Saumur, sous le nom de frère _Jean-Baptiste_, + et y mourut le 24 décembre 1692. Cette version sent bien le + roman. + +J'ai ouï conter à Venise qu'une célèbre courtisane lui voulut faire +payer la qualité, et que, pour l'attraper, il fit dorer des réales +d'Espagne qui ressemblaient à des pistoles; ils étoient convenus à +trois cents. Les nobles vénitiens ne trouvèrent cela nullement bon; il +en pensa arriver du désordre. Ils disoient: «Ne pouvons-nous point +être princes à meilleur titre que lui, en devenant doges, et ne +descendons-nous pas presque tous de princes, puisqu'il n'y a guère de +familles nobles qui n'aient eu un doge?» + +Henri IV se refroidissant, madame de Moret s'avisa de faire la dévote. +Elle n'avoit que du linge uni, une grande pointe, une robe de serge, +les mains nues: c'étoit pour les montrer, car elle les avoit belles. +Jusque là elle avoit été un peu goinfre, mais fort agréable. Henri IV +fut tué avant qu'elle eût achevé sa farce. Elle joua un autre +personnage ensuite, car elle feignit de devenir aveugle. On croit que +c'étoit pour faire pitié à la Reine-mère. Enfin elle fit semblant que +M. de Mayerne, médecin célèbre, qui étoit fort son ami, lui avoit fait +recouvrer la vue d'un oeil, mais il ne paroissoit point que l'autre +fut plus malade. Elle se remit à faire l'amour tout de nouveau. M. de +Vardes se laissa attraper et l'épousa. Il y a six à sept ans qu'elle +est morte empoisonnée par mégarde et sans y porter d'autre +dessein[157]. On a dit que c'étoit un valet qui l'a empoisonnée, et on +soupçonne le mari, qui a retiré chez lui une demoiselle de bon lieu, +qu'il pourroit bien avoir envie d'épouser. J'ai su depuis qu'on avoit +fait un quiproquo chez l'apothicaire, et qu'on avoit donné du sublimé +pour du cristal minéral. Elle en mourut. On lui trouva deux abcès qui +l'eussent fait mourir subitement. + + [157] On voit par ce passage que la comtesse de Moret mourut vers + l'an 1650. Nous avons vainement cherché cette date ailleurs. + + + + +LE CONNÉTABLE DE MONTMORENCY. + + +Le dernier connétable de Montmorency[158] n'étoit pas un grand +personnage; on l'accusoit d'être fort brutal: à peine savoit-il lire. +Sa plus belle qualité étoit d'être à cheval aussi bien qu'homme du +monde; il tenoit un teston[159] sur l'étrier sous son pied, et +travailloit un cheval, tant il étoit ferme d'assiette, sans que le +teston tombât; et en ce temps-là le dessous de l'étrier n'étoit qu'une +petite barre large d'un travers de doigt. Il aimoit extrêmement les +chevaux, et dès qu'un cheval étoit à lui, il ne changeoit plus de +maître, et, n'eût-il eu que trois jambes, on le nourrissoit dans une +infirmerie qui étoit à Chantilly. De sorte que chez lui le proverbe +d'_Equi senectus_ n'étoit pas trop véritable. C'étoit un grand tyran +pour la chasse. Cependant il disoit qu'il falloit permettre à un +gentilhomme de poursuivre le gibier qu'il auroit fait lever sur sa +propre terre, et qu'en ce cas il laisseroit prendre un lièvre jusque +dans sa salle. + + [158] Henri, duc de Montmorency, fils de Anne de Montmorency, + maréchal de France en 1566, connétable en 1593, mort à Agde le + 1er avril 1614. + + [159] Monnoie d'argent qui valoit environ douze sous; elle étoit + grande comme le sont aujourd'hui les pièces de trente sous. + +En Languedoc il devint amoureux, étant déjà âgé, de mademoiselle de +Portes[160], de la maison de Budos; c'étoit une belle fille, mais +pauvre, et qui, quoiqu'elle fût bien demoiselle, n'étoit pas pourtant +de naissance à prétendre un connétable. C'est à cause de cela, et sur +ce qu'elle mourut d'apoplexie, et qu'elle avoit le visage tout +contourné, qu'on a dit qu'elle s'étoit donnée au diable pour épouser +M. le connétable, et que César, un Italien qui passoit pour magicien à +la cour, avoit été l'entremetteur de ce pacte. + + [160] Louise de Budos, fille du vicomte de Portes, née le 13 + juillet 1575, mariée le 13 mars 1593, morte à Chantilly le 30 + avril 1598. + +Ce César disoit qu'il n'avoit point trouvé de si méchantes femmes +qu'en France, et qui fussent si vindicatives. Je ne m'en étonne pas, +car presque partout ailleurs elles sont comme enfermées, et ne peuvent +pas faire galanterie, puisqu'elles ne voient point d'hommes. Le +bonhomme de La Haye, un vieux gentilhomme huguenot, qui avoit bien vu +des choses, m'a dit que César n'étoit qu'un fourbe: «Vous me voulez, +lui disoit-il, faire voir le diable dans une cave où cinq ou six +coquins charbonnés me viendront peut-être bien étriller. Je le veux +voir dans la plaine Saint-Denis.» + +Après la mort de sa femme, le connétable épousa une demoiselle de +Montoison[161], tante de sa femme, parce qu'il la trouva sous sa main, +car elle n'étoit ni jeune ni belle. Au bout de trois mois il en fut si +las, qu'il la relégua à Meru. Depuis sa mort, cette madame la +connétable fut dame d'honneur de la reine Anne d'Autriche. Mais quand +M. de Luynes voulut faire sa femme surintendante de la maison de la +Reine, la connétable, qui n'avoit point cru la qualité de dame +d'honneur au-dessous d'elle quand elle étoit la première personne de +chez la Reine, se retira, et on mit à sa place madame de La Boissière, +qui avoit été renvoyée d'Espagne au bout d'un an avec tous les +François. Madame de Senecey, dame d'atours, succéda depuis à madame de +La Boissière. + + [161] Laurence de Clermont, fille de Claude de Clermont, comte de + Montoison. Ce mariage fut contracté en 1601. + +La connétable n'est morte que depuis deux ou trois ans[162]. Le +connétable eut de ce second mariage feu M. de Montmorency et feu +madame la Princesse. De son premier mariage avec une fille de Bouillon +La Mark il avoit eu deux filles, madame de Ventadour, qui vit encore, +et feu madame d'Angoulême, femme de M. d'Angoulême le père. + + [162] Elle mourut le 14 septembre 1654, âgée de + quatre-vingt-trois ans. + +Le connétable voulut mourir en habit de capucin. Un gentilhomme nommé +Montdragon lui dit: «Ma foi, vous faites finement, car, si vous ne +vous déguisez bien, vous n'entrerez jamais en paradis.» + +On a dit de lui qu'à l'imitation de ce duc de Ferrare qui disoit de +chacune de ses filles: _l'ho fatta, l'ho allevata, e un altro n'avra +il fiore? Cazzo!.._ il prenoit la peine de percer lui-même le tonneau +avant de donner à boire à ses gendres. Je n'en crois rien; mais, pour +ses tantes, ses soeurs, ses cousines, ses nièces, il n'en faisoit +aucun scrupule. On vivoit fort désordonnément chez lui. + + + + +MADAME LA PRINCESSE DE CONDÉ[163]. + + +Mademoiselle de Montmorency n'avoit que quatre ans, qu'on vit bien que +ce seroit une beauté extraordinaire. Madame de Sourdis, qui avoit +gagné cinquante mille livres de rentes à la faveur de madame de +Beaufort, sa nièce, et qui espéroit que cette _aurore_ donneroit dans +les yeux du Roi, fit dessein de la faire épouser à son fils, le +marquis de Sourdis d'aujourd'hui, qui avoit trente mille livres de +rente en fonds de terre, et à qui elle avoit fait apprendre toutes les +choses imaginables. On disoit qu'il y avoit en lui de quoi faire +quatre honnêtes gens, et que cependant ce n'étoit pas un honnête +homme[164]. En cette intention elle la demande et offre de la prendre +sans aucun bien. Le connétable accepte le parti; mais madame +d'Angoulême[165], bâtarde de Henri II, veuve du frère aîné du +connétable, mais sans enfants, ayant deviné le dessein de la marquise, +rompit le coup, et prit sa nièce chez elle, après la mort de la +connétable, qui arriva bientôt après. + + [163] Charlotte-Marguerite de Montmorency, née vers 1593, épousa + le 3 mars 1609 Henri de Bourbon, deuxième du nom, prince de + Condé. Elle mourut à l'âge de cinquante-sept ans, à + Châtillon-sur-Loing, le 2 décembre 1650. + + [164] On trouvera ci-après des détails sur le marquis de Sourdis + dans l'article de madame Cornuel. + + [165] Elle avoit épousé, en premières noces, le duc de Castro, + frère du duc de Parme, Alexandre Farnèse. Elle n'eut point + d'enfants. Puis elle fut maréchale de Montmorency. On lui donna, + quand elle fut veuve, le domaine d'Angoulême, et monseigneur le + duc d'Auvergne lui succéda. On conte une plaisante chose de cette + princesse. Etant venue en hâte de Tours à Paris, elle laissa tout + son train chez un chanoine, en dessein de retourner aussitôt à + Tours. Ceux qu'elle avoit amenés avec elle à Paris lui disoient: + «Mais, madame, nous ne sommes pas assez pour vous servir; prenez + donc quelqu'un.» Insensiblement on fit un nouveau train à Paris. + Elle écrivoit toujours à Tours: «Je pars la semaine qui vient.» + On tenoit ce train en bon état. Cela dura vingt-huit ans. (T.) + +M. de Bassompierre, au bout de quelques années, voulut aussi la +prendre sans bien; mais, quoiqu'il fût bien fait et fort bien avec le +connétable, et que l'affaire fût fort avancée, madame d'Angoulême la +rompit. Bassompierre, depuis, c'étoit avant que M. le Prince fût mis +dans la Bastille, fit tout ce qu'il put, mais en vain, pour faire +accroire qu'il étoit bien avec mademoiselle de Montmorency[166]. + + [166] Bassompierre dit positivement dans ses _Mémoires_ que la + main de mademoiselle de Montmorency lui étoit accordée par le + connétable, et que le Roi descendit jusqu'à le prier en ami de + renoncer à cette belle alliance. Le récit de Bassompierre est en + partie confirmé par celui de Fontenay-Mareuil. (_Mémoires de + Bassompierre_, deuxième série des _Mémoires relatifs à l'histoire + de France_, tom. 19, pag. 385 et suiv.; et _Mémoires de + Fontenay_, première série de la même collection, tom. 50, pag. + 15.) + +La Reine-mère, quelque temps après, fit un ballet[167], dont elle mit +les plus belles de la cour. Elle n'oublia pas mademoiselle de +Montmorency, qui pouvoit avoir alors treize à quatorze ans. On ne +pouvoit rien voir de plus beau, ni de plus enjoué[168]; mais il y en +avoit bien d'aussi spirituelles qu'elle pour le moins. Il y eut +quelques démêlés entre la Reine et le Roi sur ce ballet. Il vouloit +que madame de Moret en fût. La Reine ne le vouloit pas, et elle +vouloit que madame de Verderonne[169] en fût, et le Roi ne le vouloit +pas. Ils avoient tort tous deux en ce qu'ils vouloient, et raison en +ce qu'ils ne vouloient pas. A la fin, pourtant, la reine l'emporta. +Pendant ce petit désordre, elle ne laissoit pas de répéter son ballet. +Pour y aller on passoit devant la chambre du Roi; mais, comme il étoit +en colère, il la faisoit fermer brusquement dès qu'elle venoit pour +passer. + + [167] Ce ballet eut lieu au mois de février 1609. (_Lettres de + Malherbe à Peiresc_. Paris, Biaise, 1822, pag. 62.) + + [168] «Sous le ciel il n'y avoit lors rien de si beau que + mademoiselle de Montmorency, ni de meilleure grâce, ni plus + parfait.» (_Mémoires de Bassompierre_, _ibid._, pag. 388.) + + [169] La femme d'un président des comptes. Elle étoit demoiselle. + (T.) + +Un jour il entrevit par cette porte mademoiselle de Montmorency, et, +au lieu de la faire fermer, il sortit lui-même, et alla voir répéter +le ballet. Or, les dames devoient être vêtues en nymphes; en un +endroit, elles levoient leur javelot, comme si elles l'eussent voulu +lancer. Mademoiselle de Montmorency se trouva vis-à-vis du Roi quand +elle leva son dard, et il sembloit qu'elle l'en vouloit percer. Le Roi +a dit depuis qu'elle fit cette action de si bonne grâce +qu'effectivement il en fut blessé au coeur et pensa s'évanouir. Depuis +ce moment l'huissier ne ferma plus la porte, et le Roi laissa faire à +la Reine tout ce qu'elle voulut. Madame la marquise de Rambouillet, +alors la vidame du Mans, étoit de ce ballet: ce fut là qu'elle fit +amitié avec madame la Princesse. + +On avoit déjà parlé de marier M. le Prince avec mademoiselle de +Montmorency; le Roi conclut l'affaire, croyant que cela avanceroit les +siennes. M. le connétable donna cent mille écus à sa fille. M. le +Prince étoit fort pauvre[170], mais c'étoit un grand honneur que +d'avoir pour gendre le premier prince du sang. + + [170] On dit qu'il n'avoit en fonds de terre que dix mille livres + de rente. (T.) + +Le Roi, dans sa passion, fit toutes les folies que pouvoient faire les +jeunes gens, quoiqu'il eût cinquante-trois ans ou environ. Il couroit +la bague avec un collet de senteurs et des manche de satin de la +Chine. + +Le roi obtint une fois de madame la Princesse qu'elle se montreroit un +soir tout échevelée sur un balcon avec deux flambeaux à ses côtés. Il +s'en évanouit quasi, et elle dit: «Jésus! qu'il est fou!» Elle se +laissa peindre pour lui en cachette; ce fut Ferdinand qui fit le +portrait. M. de Bassompierre l'emporta vite après qu'on l'eut frotté +de beurre frais, de peur qu'il ne s'effaçât; car il fallut le rouler +pour le porter sans qu'on le vît. Quelques années après, madame la +Princesse, croyant que Ferdinand avoit oublié cela, ou bien n'y +songeant plus, lui demanda un jour quel portrait de tous ceux qu'il +avoit faits en sa vie lui avoit semblé le plus beau. «C'est, dit-il, +un qu'il fallut frotter avec du beurre frais.» Cela la fit rougir. + +M. le Prince, qui voyoit que l'amour du Roi étoit fort violente, +emmena sa femme à Muret auprès de Soissons. Le Roi ne put être +long-temps sans la voir. Il va avec une fausse barbe à une chasse où +elle devoit être. M. le Prince en a avis et remet la partie à une +autre fois. A quelques jours de là le Roi fait que M. de Traigny, un +seigneur de ces quartiers-là, convie M. le Prince et madame la +Princesse à dîner, et lui se cache derrière une tapisserie, d'où, par +un trou, il la voyoit tout à son aise. Elle savoit l'affaire, et l'a +avoué à madame de Rambouillet. Comme elle y alloit avec sa belle-mère, +le Roi, pour la voir en passant, se déguisa en postillon, et avec M. +de Beneux, qui feignoit d'aller voir une belle-soeur en ces +quartiers-là, passa auprès du carrosse, où M. de Beneux fut quelque +temps à parler. Quoique le Roi eût une grande emplâtre sur la moitié +du visage, il fut pourtant reconnu de l'une et de l'autre[171]. Madame +la Princesse et sa belle-mère[172] furent quinze jours à Roucy, où la +comtesse de Roucy, parente de M. le Prince par son mari, fils d'une +héritière de Roye, leur prêta quatre mille écus pour leur voyage, et, +depuis, quand la belle-mère fut revenue de Flandre, elle la défraya à +Paris. + + [171] Cette anecdote est racontée avec des différences dans les + _Mémoires de Fontenay-Mareuil_, tom. 50, pag. 16 de la première + série de la collection des _Mémoires relatifs à l'histoire de + France_, et dans les _Mémoires des Lenet_, tom. 53, pag. 139 de + la deuxième série de la même collection. + + [172] Charlotte-Catherine de La Trémouille, veuve de Henri de + Bourbon, prince de Condé. + +Madame la Princesse fit bien pis que cela, car elle se laissa +persuader de signer une requête pour être démariée. Le Roi avoit +obligé ses parents à dresser cette requête, et le connétable étoit un +lâche qui croyoit que cette amour du Roi le combleroit de trésors et +de dignités. Les gens de madame la Princesse, qui étoit fort jeune, +lui faisaient accroire qu'elle seroit reine. Voyez quelle apparence il +y avoit: il eût donc fallu empoisonner la reine Marie de Médicis, car +elle avoit des enfants. M. le Prince n'a jamais pu pardonner à sa +femme d'avoir signé cette requête. Enfin, il s'enfuit avec elle à +Bruxelles, où il ne se trouva pas trop en sûreté par les menées du +marquis de Coeuvres, depuis maréchal d'Estrées, qui y étoit allé en +qualité d'ambassadeur. + +On a dit que c'étoit de son consentement que le marquis de Coeuvres la +devoit enlever de Bruxelles, et le petit Toiras, depuis maréchal de +France, page de M. le Prince, étoit espion pour le Roi. Le marquis +écrivoit: «Le petit Toiras sert toujours bien Votre Majesté, je lui ai +payé sa pension.» + +M. le Prince passa avec sa femme à Milan. En ce temps-là l'armement du +Roi tenoit tout le monde en jalousie. On armoit aussi dans le +Milanais. Le bruit courut que M. le Prince devoit commander cette +armée. + +Après la mort du roi, M. le Prince ramena sa femme à la cour de +France. Madame de Rambouillet dit que madame la Princesse eut la +petite vérole, et qu'il lui demeura une grosse couture à chaque joue, +qui, avec une grande maigreur qu'elle eut, la défigurèrent fort +long-temps; enfin, ses coutures se guérirent. Elle devint grasse et +fut la plus belle personne de la cour. Madame de Rambouillet dit +encore que durant sa grande fleur, dès qu'il venoit une beauté +nouvelle, on disoit aussitôt: «Elle est plus belle que madame la +Princesse;» mais qu'enfin on revenoit de cette erreur. Elle avoue +pourtant que madame des Essars[173], depuis la maréchale de L'Hôpital, +qui succéda à madame de Moret, mais simplement comme une belle +courtisane plutôt que comme une maîtresse, et madame Quelin[174], qui +eut l'honneur d'avoir sa part aux embrassements du Roi, à bien +examiner tous les traits, étoient plus belles que madame la Princesse, +mais que madame la Princesse avoit tout une autre grâce. + + [173] Charlotte des Essars, comtesse de Romorantin. Henri IV en + eut deux filles, qui furent toutes les deux abbesses, l'une de + Fontevrault, l'autre de Chelles. + + [174] Madame Quelin eut depuis pour galant un maître des comptes + qu'on appeloit Nicolas. Il se rencontra en ce temps-là que M. + Quelin, conseiller de la grand'chambre, son mari, rapporta un + procès pour un nommé Nicolas Fouquelin. Le président de Harlay, + qui aimoit à rire, fut ravi de cette rencontre, et pour se + divertir, toutes les fois qu'il pouvoit faire venir cela à + propos, il faisoit redire le fait à ce bonhomme, afin d'avoir le + plaisir de lui entendre dire _Nicolas Fouquelin_. Quelin, + conseiller à la grand'chambre, dit qu'il est fils de Henri IV. Il + est vrai qu'il fait assez de tyrannies aux marchands de bois de + l'île Notre-Dame pour n'être pas fils d'un particulier: mais il + n'a que cela de royal. (T.) + +Quand M. le Prince fut arrêté, il fallut par bienséance demander à +entrer en prison avec lui; sans cela peut-être n'eussent-ils point eu +d'enfants, car madame de Longueville et M. le Prince[175] y sont nés, +et avant cela le mari et la femme n'étoient pas trop bien ensemble. Au +sortir de là elle fit galanterie avec le cardinal de La Valette, qui y +dépensoit si bien son argent que quand il est mort il avoit mangé son +revenu jusqu'en l'an 1650. + + [175] Le grand Condé. + +Il mourut, je pense, en 1640. Une fois il lui en coûta deux mille écus +pour une poupée, la chambre, le lit, tous les meubles, le déshabillé, +la toilette et bien des habits à changer, pour mademoiselle de +Bourbon, depuis duchesse de Longueville, encore enfant. + +Le cardinal de La Valette étoit un galant homme, mais fort laid. +Pompeo Frangipani[176], seigneur romain qui étoit à la cour, disoit +que c'étoit justement un _viso di Cazzo_[177]. M. d'Aumont disoit +qu'il croyoit qu'en relevant la moustache du cardinal La Valette, on +lui relevoit aussi les lèvres, tant il les avoit grosses. Ce cardinal +étoit galant, libéral, et avoit beaucoup d'esprit. Il étoit enjoué, +jusqu'à se mettre sous un lit en badinant avec des enfants; cela lui +est arrivé bien des fois à l'hôtel de Rambouillet. Mais il étoit +quelquefois un peu emporté, et une fois il alla dire le diable, en +présence de madame la Princesse, des femmes qui faisoient l'amour. Il +disoit, car il avoit l'esprit délicat et n'étoit pas ignorant, que le +cardinal de Richelieu avoit des galanteries de pédant; et sa plus +grande joie étoit de venir en rire avec madame de Rambouillet, en qui +il avoit une confiance entière. Le cardinal de Richelieu vivoit avec +lui tout autrement qu'avec les autres, car il lui avoit, comme nous +dirons ensuite, la plus grande obligation qu'on puisse avoir à un +homme. Il le traitoit civilement et respectueusement; et comme M. de +La Valette n'avoit rien dans la tête que la guerre, il le satisfaisoit +en cela. Ce cardinal étoit brave, mais il ne savoit point la guerre. +M. de Montmorency donnoit aussi beaucoup à madame la Princesse, et le +cardinal lui ayant manqué après ce frère, elle se trouva bien mal à +son aise. Le cardinal fut le seul qui ne l'abandonna pas à la disgrâce +de M. de Montmorency. Madame de La Trémouille dit qu'elle étoit de +leurs divertissements; que madame la Princesse et M. le cardinal, +quand ils vouloient parler seuls, étoient dans un cabinet la porte +ouverte; que tout le monde les voyoit: les autres dansoient et +jouoient. + + [176] Il dit, voyant qu'on faisoit le marquis de Thémines + maréchal de France et gouverneur de Bretagne pour avoir arrêté M. + le Prince: «_Non ho mai visto sbirro cosi ben pagato._» Comme on + lui demandoit s'il ne trouvoit pas que madame la Princesse et + madame de Guémenée étoient des personnes admirables?: _Sono + bellissime_, dit-il, _ma quel Pontgibault è un bel cavaliere_. On + parlera ailleurs de Pontgibault. (T.) + + [177] C'est une injure d'Italie, comme _visage de bois flotté_ + ici. (T.) «On dit par injure à une personne que c'est un plaisant + visage, _un visage de bois flotté_, un visage de cuir bouilli, un + visage à étui, quand il est noir, rude, couperosé.» (_Dict. de + Trévoux._) + +Madame la Princesse étoit une des plus lâches personnes qui aient +jamais été. Elle disoit à madame d'Aiguillon: «Jésus! madame, que je +serai aise de vous céder, si vous épousez Monsieur!» Elle donna la +serviette à feue Madame, qui la prit en tournant la tête d'un autre +côté. En revanche, quand elle menoit quelqu'un, elle étoit la plus +civile du monde. Un jour qu'elle mena madame de La Trémouille à je ne +sais quelle fête au Louvre, la Reine l'appela dans sa garde-robe, où +personne n'entre que les princesses. Elle s'excusa en disant: «J'ai +amené madame de La Trémouille; je n'irai nulle part où elle ne puisse +pas entrer.» On fit sur elle un vaudeville que voici: + + La Combalet et la Princesse + Ne pensent point faire de mal, + Et n'en iront point à confesse + D'avoir chacune un cardinal[178]; + Car laisser lever leur chemise + Et mettre ainsi leur corps à l'abandon, + N'est que se soumettre à l'église, + Qui, en tout cas, leur peut donner pardon. + + [178] Voir ci-après l'article du cardinal de Richelieu et de + madame de Combalet, depuis duchesse d'Aiguillon, sa nièce. + +Je sais qu'on a voulu dire que M. de Chavigny, qui en sa jeunesse +avoit eu entrée chez madame la Princesse, avoit eu aussi quelque part +à ses bonnes grâces du temps du cardinal de La Valette; mais il n'en +est rien. On a cru cela à cause que, qui a un galant en peut bien +avoir deux; mais, outre que le cardinal ne l'eût pas souffert, ou du +moins que cela eût mis du divorce entre elle et lui, c'est que madame +la Princesse n'eût pas enduré volontiers les galanteries d'un homme de +la ville. + +Cependant madame de La Trémouille dit qu'un jour elle vit sortir +madame la Princesse fort en désordre d'une ruelle de lit où elle étoit +avec Chavigny, et que jusqu'alors elle n'avoit eu aucune mauvaise +opinion d'elle. + +Le cardinal La Valette avoit quelquefois de plaisantes visions. Un +jour il disoit qu'il voudroit être _montagne_. «Et moi, je voudrois +être _soleil_, dit madame de Rambouillet.--_Soleil, soleil_, +reprit-il, ne l'est pas qui veut.» Comme s'il étoit plus aisé d'être +_montagne_ que _soleil_! + +Il croyoit une fois avoir fait des vers, et voici ce qu'il avoit fait; +c'étoit sur l'air d'un vaudeville. Ce cardinal étoit meilleur dans le +sérieux que dans la raillerie. + + M'en allant en Touraine, + J'acheterai à Tours + Des pruneaux de Touraine, + De bons pruneaux de Tours; + Puis, revenant en Beauce, + J'irai à Chartres en Beauce, + Et puis à Orléans, + Voir monsieur d'Orléans. + +J'ai appris depuis peu de madame de La Trémouille une chose que madame +de Rambouillet ne m'a jamais voulu avouer que quand je l'ai sue +d'ailleurs; c'est qu'un jour le cardinal de La Valette demanda la +dernière faveur à madame la Princesse, qui l'en refusa. De désespoir, +il alla se mettre incognito dans Saint-Louis, où il y avoit des +pestiférés. Il mena avec lui un confident, à qui il donna un billet +pour la belle, qu'il avoit apporté tout fait. Le confident n'entra +point. Elle a dit à madame de La Trémouille que de sa vie elle ne fut +si embarrassée. Il en sortit par son ordre. Le reste est aisé à +deviner. Il aima depuis mademoiselle de Bourbon[179] aussi fortement +qu'il avoit aimé sa mère. + + [179] Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, duchesse de Longueville, + si célèbre dans l'histoire de la Fronde. + + + + +MADEMOISELLE DU TILLET. + + +Mademoiselle Charlotte du Tillet ne fut jamais mariée; mais on dit +qu'elle n'en étoit pas plus pucelle pour cela. Sa soeur avoit épousé +le président Séguier[180], qui étoit tout le conseil de M. d'Epernon. +Par ce moyen elle fit connoissance avec ce seigneur, et fut sa +meilleure amie. Il en faisoit cas, car elle avoit fort bon sens, étoit +fort adroite et fort née pour la cour. Elle étoit de toutes les +intrigues, soit d'amour, soit d'autre chose. Six mois après la mort +d'Henri IV, une certaine demoiselle Coetman[181], une petite bossue, +qui se fourroit partout et qui se faisoit toujours de fête, l'accusa +d'avoir été d'intelligence avec M. d'Epernon pour faire assassiner +Henri IV. Ravaillac, qui étoit d'Angoulême, dont M. d'Epernon étoit +gouverneur, fut six mois chez elle comme chez la bonne amie du duc, +mais quelques années avant que de faire le coup. La Coetman ne disoit +point que la Reine-mère fût du complot; mais on ajoutoit dans le monde +que M. d'Epernon l'avoit fait faire pour lui faire plaisir. Faute de +preuves, _et pour assoupir une affaire qui n'étoit pas bonne à +ébruiter_[182], la Coetman fut condamnée à mourir entre quatre +murailles; elle fut mise aux Filles repenties, où on lui fit faire une +petite _logette_ grillée dans la cour, et elle y est morte quelques +années après. + + [180] Pierre Séguier, deuxième du nom, seigneur de Soret, + président à mortier au parlement de Paris, avoit épousé Marie du + Tillet, fille de Jean du Tillet, seigneur de La Bussière, + greffier en chef du Parlement. + + [181] Jacqueline Le Voyer, dite de Comant ou de Coetman, femme + d'Isaac de Varenne. + + [182] Le passage imprimé en lettres italiques est biffé dans le + manuscrit de Tallemant; mais avec quelque soin on parvient encore + à le lire sous les ratures, et nous avons cru devoir le rétablir. + +Une extravagante madame de Poyanne battit une fois la pauvre +mademoiselle du Tillet, sur le quai des Augustins, comme elle +retournoit seule de la messe. Elles avoient eu querelle pour une +suivante. Sigogne[183] en a fait une espèce de satire qu'on appelle +_le Combat d'Ursine et de Perrette_. On appeloit cette madame de +Poyanne, madame de Poyanne _de la Loupe_. Elle avoit une grosse loupe +au front. C'était une espèce de gendarme. Depuis elle se fit épouser, +je ne sais comment, par le père de feu M. de Bouillon La Mark, et, qui +pis est, quoiqu'elle fût pauvre, elle fit si bien que sa fille épousa +le fils; madame de La Boulaie est venue de ce mariage-là. + + [183] Sigogne est un poète satirique dont les oeuvres n'ont pas + été recueillies, et dont aucune biographie n'a parlé. _Le Combat + d'Ursine et de Perrette_, parodie de la dispute de madame de + Poyanne et de mademoiselle du Tillet, se trouve dans la deuxième + partie du _Cabinet satirique_. Cette pièce y est suivie d'une + _Réponse_, par Motin. Ce Recueil, licencieux et rare, contient un + grand nombre de satires en vers par Sigogne, Motin, Desportes, + Maynard, Régnier et d'autres poètes du temps d'Henri IV et de + Louis XIII. Colletet avoit l'intention de consacrer un article à + Sigogne dans ses _Vies des poètes françois_ (manuscrit dépendant + de la Bibliothèque particulière du roi); mais cette notice devoit + trouver place dans la partie non terminée de cet ouvrage, et le + nom de Sigogne n'y figure qu'à la table. + +Mademoiselle du Tillet étoit une diseuse de vérités; elle ne +ressemblait pas mal en cela à madame Pilou[184], aussi bien qu'en +laideur. Elle disoit du feu roi et de la Reine-mère, que c'étoit une +vache qui avoit fait un veau. «La sotte couvée, quelle nous a faite +là, ajoutoit-elle, que le Roi et Monsieur!» + + [184] Cette madame Pilou, bonne, spirituelle, alloit à la cour, + quoique femme d'un procureur. On verra plus bas dans ces Mémoires + des détails fort curieux sur cette femme singulière. + +Quand le cardinal de Richelieu fit courir les lettres d'amour de +madame du Fargis à M. le comte de Cramail: «Que dites-vous de cela, +mademoiselle? dit-il à mademoiselle du Tillet;--Monsieur, +répondit-elle, je suis vieille, je me souviens de loin; je vous dirai +que, durant le siége de Paris[185], tous les passages étoient bouchés, +tout commerce étoit interdit, mais les lettres d'amour alloient et +venoient toujours.» + + [185] En 1591. + +Elle dit une plaisante chose à feu madame de Sourdis, fille du comte +de Cramail: «Madame ma mie, lui dit-elle, que ne faites-vous l'amour +avec M. l'évêque de Maillezais, votre beau-frère?--Jésus! +mademoiselle, que me dites-vous? lui répondit madame de Sourdis.--Ce +que je vous dis? reprit-elle; il n'est pas bon de laisser sortir +l'argent de la famille; votre belle-mère en usoit ainsi avec son +beau-frère, qui étoit tout de même évêque de Maillezais.» Le comte de +Cramail disoit du marquis de Sourdis: «Il peut bien faire sa fortune, +car sa femme ne la lui fera jamais.» Elle n'étoit pas belle. + +Madame de La Noue, soeur de la maréchale de Thémines, et une de ses +parentes, eurent quelques paroles en présence de mademoiselle Du +Tillet. «Je pense, disoit cette parente, que nous ne nous devons rien +l'une à l'autre.--Madame ma mie[186], lui dit mademoiselle Du Tillet, +en vérité ce n'est pas autrement _bille pareille_. Madame de La Noue +est belle et jeune, et vous n'êtes ni l'une ni l'autre.» + + [186] Elle disoit _madame ma mie_ à la Reine même. (T.) + + + + +LE MARÉCHAL D'ANCRE[187]. + + +Il étoit Florentin et se nommoit Concini. Son grand-père fut +secrétaire d'Etat du grand-duc Côme. Ce bonhomme pouvoit avoir gagné +cinq ou six mille écus de rente, mais il avoit grand nombre d'enfants. +Son fils aîné étoit père de Concini dont nous parlons. Ce garçon, en +sa jeunesse, s'adonna à toutes les débauches imaginables, mangea tout +son bien, et se rendit si infâme, que la première chose que les pères +défendoient à leurs enfants, c'était de hanter Concini. + +N'ayant plus rien de quoi vivre à Florence, il s'en alla à Rome, où il +servit de croupier au cardinal de Lorraine, qui y étoit alors; mais il +ne voulut pas le suivre et demeura à Rome, d'où il revint à Florence. +Quand il sut qu'on faisoit la maison de Marie de Médicis, dont le +mariage étoit conclu avec Henri IV, il y entra en qualité de +gentilhomme suivant, et vint en France avec elle. Or la Reine-mère +avoit une femme de chambre appelée Léonora Dori, fille de basse +naissance, mais qui étoit adroite, et qui connut incontinent que sa +maîtresse étoit une personne à se laisser gouverner. En effet, elle +prit tant d'empire sur son esprit qu'elle lui faisoit faire tout ce +qu'elle vouloit. Concini, qui avoit de l'esprit, s'attacha à cette +Léonore, et lui rendit tant de petits soins qu'elle se résolut à +l'épouser. Elle déclara son intention à la Reine, qui n'avoit garde de +ne la pas approuver. Ainsi ils se marièrent, quoique le Roi en eût +fait difficulté assez long-temps. + + [187] Concini Concino, maréchal d'Ancre, tué par ordre du Roi, le + 24 avril 1617. + +Henri IV ayant été assassiné, ce fut alors que le pouvoir de la +Léonore parut tout de bon; elle mit son mari si bien avec la Reine, +que cette princesse leur laissoit faire tout ce qu'ils vouloient[188]. +Quant à lui, c'étoit un grand homme, ni beau ni laid, et de mine assez +passable; il étoit audacieux, ou pour mieux dire insolent. Il +méprisoit fort les princes; en cela il n'avoit pas grand tort. Il +étoit libéral et magnifique, et il appeloit assez plaisamment ses +gentilshommes suivants: _Coglioni di mila franchi_. C'étaient leurs +appointements. On ne l'a pas tenu pour vaillant. Il eut querelle avec +M. de Bellegarde, qui avoit prétendu à être galant de la Reine-mère, +et il se sauva à l'hôtel de Rambouillet, car M. de Rambouillet étoit +de ses amis, pour de là tenir la campagne; il monta au deuxième étage, +et se fit découdre sa fraise par une fille qui avoit été à sa femme. +Cette fille a rapporté qu'il étoit extraordinairement pâle. On ne sait +pourquoi il quittoit sa fraise, si ce n'étoit peut-être pour n'être +point reconnu par ceux que la Reine avoit envoyés après lui. Ils +furent raccommodés. + + [188] Toutes les médisances qu'on en a faites sont publiques. Un + jour comme la Reine-mère disoit: «Apportez-moi mon voile;» le + comte du Lude, grand-père de celui d'aujourd'hui, dit en riant: + «Un navire qui est _à l'ancre_ n'a pas autrement besoin de + voiles.» (T.) + +Il n'a jamais logé dans le Louvre, mais il couchoit souvent dans un +petit logis qu'on vient d'abattre[189], qui étoit au bout du jardin +vers l'abreuvoir; à la vérité il y avoit un petit pont, pour entrer +dans le jardin, qu'on appeloit vulgairement le Pont-d'Amour. + + [189] C'étoit l'ancienne capitainerie du Louvre, construite sur + la partie du jardin de l'Infante qui est la plus rapprochée de la + place de la colonnade du Louvre, et qui paroît avoir fait partie + du Petit-Bourbon, hôtel du connétable. Tallemant écrivoit ceci en + 1657. + +Quand il fut assassiné par l'ordre du Roi sur le pont du Louvre[190], +on dit que M. de Vitry, capitaine des gardes, dans le transport où il +étoit, le passa, et que M. Du Hallier, son frère, lui donna le premier +coup[191]. M. de Vitry alla ensuite prendre les clefs de l'appartement +de la Reine. Les gens de la populace, le lendemain, le déterrèrent de +Saint-Germain-l'Auxerrois, le traînèrent par les rues, et +contraignoient ceux qu'ils rencontroient à les suivre et à leur donner +de quoi boire. Le Roi, du balcon du Louvre, leur faisoit signe de la +main de continuer, et la Reine entendoit tout cela. + + [190] Du côté de la rue du Coq. + + [191] On lit dans les _Mémoires de Brienne_, publiés en 1818, + tom. I, pag. 255: «Lorsque le coup fut décidé, on délibéra pour + savoir qui l'on en chargeroit. Dubuisson le père, qui avoit soin + de gouverner les oiseaux du Cabinet du Roi, fut choisi pour en + faire la proposition au baron de Vitry, et eut ordre de l'assurer + de la charge de maréchal de France pour récompense du grand + service qu'il rendroit à Sa Majesté. En effet, Du Hallier, son + frère, que nous avons vu depuis maréchal de l'Hôpital, et les + autres gentilshommes qu'il avoit mis du complot, ayant tué sur le + pont du Louvre le maréchal d'Ancre, Vitry reçut _le jour même_ le + bâton vacant par sa mort.» + + On voit par le récit de Brienne que les assassins de Concini, + avides des récompenses qui étoient le prix de cette horrible + expédition, se disputèrent l'honneur infâme d'avoir porté le + premier coup. Du reste, ce service profita surtout aux deux frères + Vitry et Du Hallier. Longues années après l'assassinat, en 1651, + on fit graver un portrait du premier, au bas duquel on lit: «Il + fut long-temps capitaine des gardes-du-corps du feu roi Louis + XIII, qui s'en servit habilement pour étouffer la naissance d'une + guerre civile, contre la personne du maréchal d'Ancre, qui + divisoit tous les François; arrachant des mains de cet ambitieux + favori les prétextes aux mécontentements. Cet _incomparable coup + de justice_ de ce _grand prince_ marquera à jamais qu'il étoit + divinement inspiré pour le salut de son Etat et le repos de ses + sujets.» (Ce portrait fait partie du _cabinet_ des estampes à la + Bibliothèque du roi.) + +L'hôtel des ambassadeurs extraordinaires au faubourg Saint-Germain +étoit à lui[192]; c'était où il logeoit. On y trouva pour deux cent +mille écus de pierreries. M. de Luynes eut sa confiscation: Anet, +Lesigny, etc. Il avoit un fils d'environ treize ans, qu'on laissa +aller en Italie, où il est mort jeune. Il y pouvoit avoir quinze ou +seize mille livres de rente, de ce que son père et sa mère y avoient +envoyé durant leur faveur. Il eut aussi une fille qui mourut à cinq ou +six ans; on l'avoit déjà demandée en mariage. + + [192] Rue de Tournon. Il sert aujourd'hui de caserne à la garde + municipale. + +Revenons à la maréchale d'Ancre[193]. Quoiqu'elle eût été si +long-temps avec la Reine, elle n'en savoit pas mieux son monde. En +Italie, elle ne voyoit personne, et dès qu'elle fut en France, elle +s'enferma, car elle étoit fort bizarre; de sorte qu'elle ne savoit +point vivre à la mode de la cour, et j'ai ouï dire à madame de +Rambouillet qu'elle embarrassoit fort la maréchale, lorsqu'elle +l'alloit voir, et que quelquefois cette femme, croyant lui faire bien +de l'honneur, ne la traitoit pas selon sa condition. C'étoit une +petite personne fort maigre et fort brune, de taille assez agréable, +et qui, quoiqu'elle eût tous les traits du visage beaux, étoit laide à +cause de sa grande maigreur. + + [193] Léonore Dori, dite Galigai, née à Florence, brûlée à Paris + le 8 juillet 1617. + +Comme elle étoit mal saine, elle s'imagina être ensorcelée, et, de +peur des fascinations, elle alloit toujours voilée, pour éviter, +disoit-elle, _i Guardatori_[194]. Elle en vint jusqu'à se faire +exorciser. On se servit de cela contre elle dans son procès, et aussi +de trois coffres remplis de boîtes pleines de petites boulettes de +cire. Car en rêvant, elle avoit accoutumé de faire de petites +boulettes de cire qu'elle mettoit dans ces boîtes. M. Perrot, père du +président de même nom, se moquoit fort de ces accusations, et il +fallut que sa famille, par politique, l'enfermât de peur qu'il n'allât +au Palais faire quelque chose qui eût déplu à la cour et qui n'eût pas +sauvé cette femme. Le Parlement, qui ne croit point aux sorciers, +condamna la maréchale comme sorcière; cela a fait dire qu'on ne +l'avoit fait que pour couvrir l'honneur de la Reine. Quand on lui +demanda de quels charmes elle s'étoit servie pour gagner l'esprit de +la Reine, «Pas d'autre chose, dit-elle, que du pouvoir qu'a une habile +femme sur une _balourde_.» Je doute qu'elle ait dit cela. + + [194] Superstition du moyen âge; sort que l'on croyoit être jeté + par le simple regard; on l'appeloit _jettatura_. Il falloit, pour + l'éviter, rompre l'air entre l'oeil du magicien et l'objet qu'il + considéroit. Les habitans de nos campagnes ne sont pas encore + guéris de ces chimères. + +Dans son procès elle se nomme Léonora Galigai, quoique effectivement +elle s'appelât Dori. Cela vient de ce qu'à Florence, quand une famille +est éteinte, pour de l'argent on peut avoir la permission d'en prendre +le nom, et c'est ce qu'elle a fait. On dit qu'elle mourut +très-chrétiennement et très-courageusement[195]. + + [195] On ne peut indiquer aux lecteurs une source plus curieuse + pour tous les faits qui composent cet article, que la _Relation + exacte de tout ce qui s'est passé à la mort du maréchal d'Ancre_. + On la doit à Michel de Marillac, et on regrette de ne pas la voir + reproduite dans la Collection des _Mémoires relatifs à l'histoire + de France_. Elle a été imprimée à la suite de l'_Histoire des + plus illustres favoris_, par P. Dupuy; Leyde, Jean Elzevier, + 1659, in-12. + + + + +LISETTE[196]. + + +Lisette étoit filleule de la princesse de Conti[197]; c'étoit une +assez pauvre fille que cette princesse n'osa tenir sur les fonts que +par procureur. Elle la fit nommer Louise comme elle; de Louise on fit +Louisette, et par corruption Lisette. Quand cette fille eut quinze +ans, elle se mit à imiter Mathurine; cette Mathurine avoit été folle, +puis guérie, mais non pas parfaitement. Il y avoit encore quelque +chose qui n'alloit pas bien. Elle continua à faire la folle, et sous +prétexte de folie elle portoit des poulets. Elle y gagna du bien, et +laissa un fils qui a été un admirable joueur de luth; on l'appeloit +Blanc-Rocher. Lisette donc prend un chapeau, une fraise, un pourpoint +et une jupe, et en cet équipage, plus insolente qu'un valet, elle +entre chez toutes les personnes de la cour. Au bout de quelque temps +elle disparoît tout-à-coup, et après quelques années elle revint à +Paris, et voulut se faire passer pour fille d'Henri IV, qui étoit mort +il y avoit déjà plus d'un an, et de la princesse de Conti. Elle se +faisoit nommer _Henriette Chrétienne_, disoit que la princesse de +Conti n'avoit jamais voulu permettre que le Roi la reconnût, qu'à +cause de cela il l'avoit fait nourrir secrètement; qu'il se l'étoit +fait apporter en cachette plusieurs fois et qu'il l'avoit plus aimée +que tous ses autres enfants. + + [196] Lisette est un personnage demeuré inconnu, mais nous + croyons vrai le portrait que Tallemant en a tracé. «On n'a pas + toujours besoin de preuves historiques pour croire à + l'authenticité d'un fait, de même qu'il n'est pas toujours + nécessaire de connoître l'original d'un portrait pour en affirmer + la ressemblance.» (_Zuleima_, imité de l'allemand de madame + Pichler, par H. de Châteaugiron; Paris, Firmin Didot, 1826, + in-18.) + + [197] Louise Marguerite de Lorraine, veuve de François de + Bourbon, prince de Conti. + +Toute la cour se moqua d'elle, car on savoit toutes les amourettes +d'Henri IV, et personne n'ignoroit qu'encore qu'il eût trouvé la +princesse de Conti fort belle la première fois qu'il la vit, il ne +voulut point penser à l'épouser, parce qu'il savoit trop de ses +nouvelles: peut-être aussi ne l'auroit-il pas voulu faire par +politique. Il est vrai, d'un autre côté, que ce qu'il vouloit faire +pour madame de Beaufort étoit encore pis que tout cela. Il étoit +encore constant qu'étant marié il n'avoit jamais eu inclination pour +cette princesse. + +Cependant assez de badauds à Paris croyoient ce que cette friponne +disoit. Il y avoit ici en ce temps-là un Flamand nommé M. Migon, homme +fort ingénieux, mais du reste assez simple. Ce bon Flamand connut +Lisette; et comme cette créature avoit le caquet bien emmanché, car +jamais on n'a mieux débité le galimatias, il en fut charmé et +pleinement persuadé de toutes les fables qu'elle débitoit. Or, il +arriva qu'un certain Allemand, qui se faisoit appeler le baron de +Crullembourg, fit accroire à M. des Hagens, favori de M. de Luynes, +qu'il savoit faire l'or. Des Hagens lui donna dix mille écus qu'il lui +avoit demandés pour cela. Crullembourg se met en équipage, loue une +maison à la Place-Royale, croyant que s'il se faisoit valoir il en +tireroit encore bien d'autres. M. des Hagens ne donna pourtant point +son argent sans en parler à M. d'Ornano, alors gouverneur de Monsieur, +et qui depuis fut maréchal de France, car il lui communiquait tous ses +desseins. D'Ornano, qui connoissoit Migon, lui conseilla de le mettre +avec Crullembourg comme témoin et comme participant de tout ce qu'il +entreprendroit. Voilà donc Migon avec Crullembourg. Il n'y fut pas +plus tôt qu'il pense à Lisette, qu'il croyoit princesse, et dont il +avoit grande compassion: il la loge avec lui en intention de lui faire +avoir si bonne part à l'or qu'on feroit, qu'elle auroit de quoi se +marier selon sa naissance. M. de Chaudebonne, qui connoissoit fort +Migon, mena un soir cette fille chez madame la marquise de +Rambouillet, sa bonne amie, qui alors logeoit à la Place-Royale, +pendant qu'elle faisoit bâtir l'hôtel de Rambouillet. Elle n'avoit +rien d'extraordinaire en son habillement, hors qu'elle avoit un +chapeau avec des plumes. Dès que madame de Rambouillet la vit, elle la +reconnut, et lui dit qu'elle l'avoit vue ailleurs. «Ah! répondit-elle, +madame, c'est cette malheureuse Lisette qui m'a perdue d'honneur. Elle +étoit fille de ma nourrice et ma soeur de lait.» Madame de Rambouillet +lui fit toutes les objections qu'on lui pouvoit faire, et entre +autres, que si le feu Roi se l'eût fait porter pour la voir, comme +elle disoit, que cela se seroit su, et que les rois ne pouvoient rien +faire sans témoins. + +Au commencement, la princesse de Conti, qui étoit déjà veuve, laissa +dire cette fille; mais voyant que le monde en étoit trop imbu, et que +quelques-uns ne savoient qu'en croire, elle la fit prendre et la fit +mettre en prison dans l'abbaye Saint-Germain. On donna le fouet à +Lisette, mais elle soutint toujours à la princesse de Conti même +qu'elle étoit sa fille. Cette princesse, qui étoit bonne, se contenta +de ce châtiment et ne la voulut point mettre en justice. Lisette au +sortir de là courut tout le royaume. Elle est encore en vie et parle +comme elle faisoit en ce temps-là. Elle étoit petite, mais bien faite. +Pour le visage, elle l'avoit médiocrement beau. Pour Crullembourg, au +bout de trois mois il fit un trou dans la nuit[198]. + + [198] Expression proverbiale qui a le même sens que _faire un + trou dans la lune_. + + + + +MADAME DE VILLARS[199]. + + +C'étoit une des soeurs de madame de Beaufort. Elle avoit épousé le +neveu de M. l'amiral de Villars. Ils s'appeloient Brancaccio en leur +nom, et viennent du royaume de Naples. Son oncle, qui ne s'était point +marié, lui avoit laissé beaucoup de bien; il n'y a jamais eu un si +pauvre homme. Lui et sa femme ont mangé huit cent mille écus d'argent +comptant, et soixante mille livres de rente en fonds de terre, dont +il n'en est resté que dix-sept qui étoient substitués. Il avoit eu une +terre de vingt-cinq mille livres de rente, de l'argent qu'il avoit +reçu du cardinal de Richelieu pour le Hâvre-de-Grâce, la lieutenance +de roi de Normandie, et le vieux palais de Rouen. Par le marché il eut +un brevet de duc, mais il ne fut reçu qu'au parlement de Provence, où +il trouva plus de crédit qu'ailleurs, parce qu'il étoit de ce pays-là. + + [199] _Voyez_ les _Amours du grand Alcandre_. (T.) + +Avant cela, le mari et la femme demeuroient d'ordinaire au Hâvre. Elle +y fit (il est vrai que cela n'étoit pas son apprentissage) le coup le +plus effronté qu'aucune femme ait guère fait en amour. Un capucin, +nommé le Père Henri de La Grange-Palaiseau, de la maison d'Arville, +oncle de Céleste, dont nous parlerons ailleurs, qui peut-être s'étoit +fait religieux pour ne pouvoir vivre selon sa condition, faute de +biens, fut envoyé par le Provincial au couvent qu'ils ont au Hâvre. +C'étoit un des plus beaux hommes de France, et de la meilleure mine, +homme d'esprit, et à la vie duquel il n'y avoit rien à reprendre. Il +prêcha l'Avent au Hâvre. Dès le premier sermon, madame de Villars +devint passionnément amoureuse de lui, et, pour le tenter, elle +s'ajustoit tous les jours le mieux qu'il lui étoit possible. Elle +quitta pour lui l'habit extravagant qu'elle portoit au Hâvre. C'étoit +une espèce de pourpoint avec un haut-de-chausses et une petite jupe de +gaze par-dessus, de sorte qu'on voyoit tout au travers. Pensez qu'avec +ce pourpoint elle n'avoit pas une coiffe: elle n'avoit garde. Elle +portoit toujours un chapeau avec des plumes. Parée donc de son mieux, +elle s'alloit toujours mettre vis-à-vis de la chaire, sans masque, et +la gorge fort découverte, car c'était ce qu'elle avoit de plus beau; +pour les traits du visage, ils n'étoient pas merveilleux: elle avoit +les yeux petits et la bouche grande; mais sa taille, ses cheveux et +son teint étoient incomparables. En ce temps-là elle étoit encore fort +jeune. Tout cela ne toucha point notre capucin. Que fait-elle? elle +envoie à Rome pour faire avoir au Père Henri de La Grange la +permission de la confesser; elle expose qu'elle avoit été touchée de +ses sermons, qu'ayant jusqu'alors été trop avant dans le monde, elle +croyoit que Dieu se vouloit servir de cette voie pour sa conversion. +En même temps elle se tue de dire partout que les prédications de ce +bon Père seroient cause qu'elle changeroit de vie. A Rome elle obtint +facilement la permission qu'elle demandoit, et l'ayant fait signifier, +elle demande qu'il l'entende en confession dans une chapelle qui étoit +chez elle. Les autres capucins, qui croyoient que cela feroit venir +l'eau au moulin, l'y envoyèrent aussitôt. Mais la dame, au lieu de se +confesser de ses vieux péchés, car elle avoit dit qu'elle vouloit +faire une confession générale, le voulut persuader de lui en faire +faire de nouveaux. Le bon Père fait des signes de croix et la tance +sévèrement. Elle ne perd point courage, elle fait tout ce qu'elle peut +pour l'exciter, et lui montre peut-être ce qu'elle ne lui pouvoit +montrer durant le sermon. Tout cela ne servit de rien: il la laisse +demi-folle. + +Au sortir de là il demande permission aux supérieurs de se retirer. +Elle en a avis et fait garder les portes; il trouve pourtant moyen de +s'évader. Elle le sait, monte secrètement à cheval et court après. +Elle l'attrape dans un bois, descend et le presse de revenir; il se +dépêtre d'elle, prend son cheval et s'enfuit à Paris. L'amante +délaissée, afin d'avoir un prétexte d'aller aussi à Paris et de suivre +son amant, feint d'être malade et de vomir du sang. Effectivement elle +en vomissoit, mais ce n'étoit pas du sien, tout cela se faisoit par +artifice. Elle se fait porter à Paris dans un brancard pour s'y faire +traiter. Le bruit courut qu'elle se mouroit. Elle écrivit en vain au +Père de La Grange, et voyant qu'il n'y avoit plus d'espérance, elle se +guérit toute seule. Mais avant cela elle découvrit qu'il étoit à +Rouen; lui qui savoit que cette folle y étoit aussi, disoit sa messe +le premier, et se tenoit caché. Un jour elle y alla de si bonne heure +qu'elle le rencontra; pour elle, elle étoit déguisée en bourgeoise. Il +fit un grand cri quand il l'aperçut, mais il ne laissa pas de dire sa +messe; ce fut en allant à l'autel qu'il la reconnut. Il partit dès le +jour même. + +Elle fut aimée ensuite de M. de Chevreuse. En ce temps-là, faute +d'argent, elle souffrit les galanteries d'un partisan nommé Moisset; +c'est celui qui a bâti Ruel; c'étoit le Montauron de ce temps-là. Elle +fut même si dévergondée que de loger chez lui. M. de Chevreuse lui en +fit des reproches, et feignit de la vouloir quitter. Elle, pour lui +montrer qu'elle ne pouvoit vivre sans lui, fit semblant d'avaler des +diamants non enchâssés qu'elle tenoit alors dans une boîte; mais elle +laissa tomber les diamants et ne fit que lécher les bords de la boîte. +Sur cela on fit un conte quelque temps après: on disoit que feu +Comminges, frère de Guitaud, capitaine des gardes de la Reine, qui la +servoit auprès de M. de Bassompierre dont elle s'étoit éprise, lui +ayant rapporté que M. de Bassompierre ne correspondoit point à sa +passion, elle avala des diamants; que Comminges, qui étoit avare, la +prit par le cou et les lui fit rendre; et que sachant combien il y en +avoit, il la pensa étrangler pour lui en faire rejeter un qui restoit, +et qu'après il les emporta tous[200]. + + [200] Comminges, père de Comminges reçu capitaine des gardes de + la Reine en survivance, et gouverneur de Saumur, étoit un homme + d'esprit qui partageoit souvent avec les galants qu'il servoit, + car il étoit bien fait. (T.) + +Madame de Villars étoit la plus grande escroqueuse du monde. Quand il +fallut sortir du Hâvre pour ne point faire crier toute la ville, car +elle devoit à Dieu et au monde, elle fit publier que tous leurs +créanciers vinssent un certain jour parler à elle. Elle parla à tous +en particulier, leur avoua qu'elle n'avoit point d'argent, mais +qu'elle avoit en deux ou trois lieux qu'elle leur nomma, des magasins +de pommes à cidre pour dix ou douze mille écus, qu'elle leur en +donneroit pour les deux tiers de leur dette, et une promesse pour le +reste payable en tel temps. Elle disoit cela à chacun d'eux avec +protestation qu'elle ne traitoit pas les autres de la sorte, et qu'il +se gardât bien de s'en vanter. Les pauvres gens, les plus contents du +monde, prirent chacun en paiement un ordre aux fermiers de donner à +l'un pour tant de pommes et pour tant à l'autre; mais quand ils y +furent, ils ne trouvèrent en tout que pour cinq cents livres de +pommes. + +Elle vit encore, mais gueuse. + + + + +MADAME LA COMTESSE DE SOISSONS. + + +Le père de madame la comtesse étoit d'une maison de Piémont qu'on +appeloit Montafié. Son père avoit épousé Jeanne de Coesme, du pays du +Maine. Il n'eut qu'elle d'enfants; on l'appeloit mademoiselle de Lucé. +Son bien de France pouvoit être de vingt mille livres de rentes ou +environ. + +Le prince de Conti[201] épousa cette madame de Montafié[202], et M. le +comte de Soissons[203] devint amoureux de mademoiselle de Lucé, qui +passoit alors pour une des plus belles personnes de la cour; et en +effet, sans qu'elle avoit les yeux un peu trop hors de la tête, elle +eût été parfaitement belle. Elle en usa comme elle devoit. M. le comte +avoit beau être prince du sang, spirituel, beau, et de bonne mine, +sans le sacrement il n'y avoit rien à faire. Feu M. de Guise s'en +éprit aussi. On croit que cela ne servit pas peu à faire conclure M. +le comte. Il l'épousa, et par sa qualité il tira du duc de Savoie, le +bossu, qui ne l'eût pas fait autrement, cinq à six cent mille écus +pour le bien que sa femme avoit en Piémont, dont le bossu s'étoit +saisi, parce qu'il n'avoit à faire qu'à une fille, et qui encore +demeuroit en France. Ainsi mademoiselle de Lucé étoit bien plus riche +pour M. le comte que pour un autre. + + [201] Troisième fils de Louis Ier, prince de Condé. + + [202] La comtesse de Montafié, première femme de François de + Bourbon, prince de Conti, mourut le 26 décembre 1601, et sa fille + épousa le comte de Soissons le lendemain. (_Voyez_ le Père + Anselme, tom. 1, pag. 334 et 350.) + + [203] Charles de Bourbon, comte de Soissons, dernier fils de + Louis de Bourbon, premier du nom, prince de Condé, né en 1566, + mort en 1612. + +Elle vivoit bien avec M. le comte, à quelques petites querelles près +qu'ils eurent souvent pour des femmes de chambre. Car madame la +comtesse s'est toujours laissée empaumer par quelqu'un, et M. le +comte, qui étoit soupçonneux, ne le trouvoit nullement bon. Ils se +raccommodoient aussi facilement qu'ils s'étoient brouillés. Elle avoit +un mauvais mot dont elle n'a jamais pu se défaire, c'est qu'elle +disoit toujours _ovec_ pour _avec_, et cela sembloit le plus vilain du +monde à une personne de sa condition. Il y a une autre chose que je +lui pardonnerois encore moins, c'est de n'avoir rien laissé à +mademoiselle de Vertus[204], qui a été assez long-temps avec elle, et +qui est une fille de mérite[205]. + + [204] Catherine Françoise de Bretagne, soeur de la duchesse de + Montbason, se retira à Port-Royal. Elle y devint l'amie de madame + de Longueville. Ce fut elle qui se chargea d'annoncer à cette + princesse la mort de son fils. (_Voyez_ la lettre de madame de + Sévigné du 20 juin 1672.) Sa vieillesse se passa dans les + souffrances les plus aiguës, car elle est morte le 21 novembre + 1691, et le 36 janvier 1674, madame de Sévigné écrivoit à sa + fille: «Ce Port-Royal est une Thébaïde, c'est un paradis, c'est + un désert où toute la dévotion du christianisme l'est rangée..... + Mademoiselle de Vertus y achève sa vie avec des douleurs + inconcevables et une résignation extrême.» + + [205] Anne de Montafié, comtesse de Soissons, mourut à Paris dans + l'hôtel de Soissons, le 17 juin 1644. + + + + +MADEMOISELLE DE SENECTERRE. + + +Mademoiselle de Senecterre[206] fut fille d'honneur de Catherine de +Médicis. Après la mort de sa maîtresse, elle s'en retourna en +Auvergne, son pays; mais ayant été nourrie à la cour, et étant d'un +esprit qui n'aimoit guère le repos, elle revint bientôt à Paris, et +s'alla loger dans un petit logis sur le quai des Augustins, où elle +vivoit assez petitement, car elle étoit pauvre. Plusieurs personnes la +visitoient; elle avoit de l'esprit et savoit toutes les nouvelles. Feu +M. de Nemours[207], le bonhomme qu'on avoit nommé auparavant le prince +de Genevois, qui étoit un des plus galants de la cour et le premier +qui se soit adonné à faire des galanteries en vers, et qui se soit mis +en peine de se rendre capable de faire des desseins de carrousels et +de ballets, y alloit assez souvent comme voisin. + + [206] Madeleine de Saint-Nectaire (on prononçoit _Senneterre_) + mourut fort âgée en 1646. + + [207] Henri de Savoie, duc de Nemours et de Genevois, qui épousa + Anne de Lorraine, fille de Charles, duc d'Aumale, et mourut en + 1632. + +En ce temps-là il faisoit quelquefois des voyages à Turin, où il +demeuroit deux à trois ans tout de suite. Durant ces voyages, une +grande partie de l'hôtel de Nemours demeuroit vide. La première fois +qu'il y alla, depuis que mademoiselle de Senecterre étoit de retour, à +Paris, elle lui demanda permission de loger à l'hôtel de Nemours +pendant son absence, ce qu'il lui accorda facilement. Etant là, elle +eut la connoissance d'un cadet de feu M. de Bouillon La Mark, nommé le +marquis de Bresne. Ce cadet-là ne faisoit point de honte à son aîné. +Il n'étoit pas plus habile que lui; mais il étoit bien fait et jeune, +et mademoiselle de Senecterre étoit laide et vieille. (Elle avoit +peut-être pu passer en sa jeunesse, et je ne doute pas qu'elle n'ait +fait comme les autres de la cour des Valois.) Cependant je ne sais +quelle tentation du malin le prit, mais la pucelle s'en plaignit +hautement, et le marquis de Nesle, qui étoit son ami, prit la querelle +pour elle, et on fut très-longtemps sans les pouvoir accommoder lui et +le marquis de Bresne. + +Mademoiselle de Senecterre, qui étoit naturellement intrigante et qui +avoit besoin de se pousser, voyoit le plus de monde qu'elle pouvoit. +Elle fit donc soigneusement sa cour à madame la comtesse de Soissons, +qui étoit veuve, et sut si bien ménager cet esprit facile, qu'elle fut +reçue dans la maison, et peu de temps après y fit aussi entrer son +frère en qualité de gouverneur de feu M. le comte. Senecterre avoit +aussi grand besoin que sa soeur d'une semblable fortune, car il étoit +logé chez Codeau, marchand linger de la rue Aubry-le-Boucher, qui le +logeoit, le nourrissoit, lui, un cheval et un laquais, à tant par an. +Cet homme a été plus de huit ans depuis la fortune de Senecterre sans +pouvoir être payé. + +Elle a fait un roman où il y a assez de choses de son temps. On l'a +imprimé depuis sa mort[208]; il n'est pas trop mal écrit, mais elle +affecte un peu trop de paroître savante. C'est le vice de la plupart +des femmes qui écrivent. + + [208] Ce roman a pour titre: _Orasie, où sont contenues les plus + mémorables aventures et les plus curieuses intrigues qui se + soient passées en France vers la fin du seizième siècle, par une + dame illustre._ Paris, Ant. de Sommaville, 1646, 4 vol. in-8º. + +Elle a vécu fort long-temps, mais elle revint en enfance quelques +années avant de mourir. + + + + +M. DE SENECTERRE[209]. + + +On avoit fait un couplet de son père ou de son grand-père durant le +siége de Metz: + + Senecterre + Fut en guerre; + Il porta sa lance à Metz, + Mais + Il ne la tira jamais. + +François de Guise, qui défendit Metz, fit ce couplet pour se venger de +la hablerie de cet homme qui n'étoit qu'un parleur[210]. + + [209] Henri de Saint-Nectaire, marquis de La Ferté-Habert, + chevalier des ordres du Roi, lieutenant-général au gouvernement + de Champagne, ambassadeur en Angleterre et à Rome, mourut le 4 + janvier 1662, âgé de quatre-vingt-neuf ans. + + [210] François, père de Henri, étoit dans la ville de Metz + lorsque Charles-Quint l'assiégea; ainsi c'est sur lui que le duc + de Guise fit la plaisanterie rapportée par Tallemant. + +M. de Senecterre est d'une bonne maison d'Auvergne, mais fort +incommodée; avant d'entrer chez M. le comte de Soissons, il ne +jouissoit pas de deux mille livres de rente, tant son bien étoit +engagé. Chez ce prince il fit si bien ses affaires, qu'en peu de temps +il devint fort riche. Sa soeur même y acquit beaucoup de bien. Il +étoit bien fait, et même encore à cette heure c'est un beau vieillard +et propre, quoiqu'il ait bien près de quatre-vingts ans. + +Madame la comtesse le trouva fort à son gré. Sa soeur, qui avoit +beaucoup de pouvoir sur son esprit, servit puissamment à cette +amourette. Cependant madame la comtesse, quoique belle, n'avoit, ni +durant la vie de son mari, ni après, fait parler d'elle en aucune +sorte. On dit pourtant que quand madame de Senecterre mourut, +Senecterre dit: «Bon, bon, j'épouserai peut-être une princesse.» En +effet, on assure qu'il l'avoit épousée et qu'il en eut une fille, qui +est présentement à Faremoutier en Brie, dont une parente de Senecterre +est abbesse. Elle est religieuse et a avec elle une soeur, sa cadette, +qui peut avoir vingt ans et qui est une belle fille; mais elle ne veut +point prendre l'habit qu'on ne fasse donner une abbaye à sa soeur, et +qu'on ne la fasse coadjutrice[211]. + + [211] Celle-ci est fille d'une mademoiselle de Dampierre, de + bonne maison, qui étoit belle comme un ange. La Ferté en étoit + aussi amoureux, mais le bon homme étoit horriblement jaloux. On + l'a mariée depuis en Auvergne. (T.) + +Madame la comtesse étoit bien faite, mais une pauvre femme du reste. +Elle avoit des oreillers dans son lit de toutes les grandeurs +imaginables. Il y en avoit même pour son pouce[212]. Elle se laissoit +gouverner absolument au frère et à la soeur, qui lui mirent dans +l'esprit que ce lui seroit un grand avantage que de s'allier avec le +cardinal de Richelieu. En effet, on voit par le _Journal_ de ce +cardinal, qui a été imprimé, que plusieurs fois l'un et l'autre lui +portent la parole de la part de madame la comtesse au sujet du mariage +de M. le comte avec madame de Combalet, et en ce temps-là madame la +comtesse faisoit toutes les caresses imaginables à cette princesse +nièce, et lui donnoit tous les divertissements dont elle pouvoit +s'aviser. Madame de Combalet en recevoit trois visites pour une, et +sans cesse des petits présents et des régals. + + [212] Elle ne fermoit jamais les mains, parce que cela rendoit + les jointures rudes; elle avoit les mains belles. (T.) + +«Elle en parla, dit le _Journal_[213], à M. le comte, qui lui répondit +en ces mots: «Elle est venue d'une personne de petite condition, et je +suis d'une naissance la plus relevée qu'on puisse être[214].» M. le +comte étoit glorieux d'une sotte gloire. Il étoit soupçonneux, +bizarre, et d'une petite étendue d'esprit, mais homme de coeur, +d'honneur et de foi. Le cardinal de Richelieu le reconnoît pour tel +dans ce Journal, où l'on voit aussi que Senecterre et sa soeur lui +donnent cent avis contre ce prince. Un jour, voyant qu'il étoit trop +fier pour certaines dames, elle lui dit plaisamment qu'au pays de +_Dames_ il n'y avoit point de prince. Il étoit bien fait et dansoit +fort bien. Il étoit bien devenu plus civil depuis qu'il commanda en +Picardie; il avoit bon besoin de gagner la Noblesse, car le traitement +qu'il fit faire au baron de Coupet parut une étrange violence à tout +le monde. Ce jeune homme avoit ouï médire de madame de Chalais, et, en +provincial, n'avoit pas considéré qu'on n'en avoit parlé qu'avec des +gens beaucoup au-dessus de lui. L'ayant donc trouvée aux Tuileries, il +lui dit des sottises. Elle, qui en ce temps-là, étoit servie par M. le +comte, voulut s'en venger, et fit sentir à ce prince qu'elle désiroit +cette satisfaction. M. le comte envoya Beauregard, son capitaine des +gardes, donner des coups de bâton à Coupet dans son logis. Depuis, +Coupet se battit contre Beauregard. Ce Coupet étoit fils d'un +secrétaire de M. de Lesdiguières, qui acheta une terre, se fit riche +et se fit anoblir. Son fils porta les armes et passoit partout pour +gentilhomme. M. le comte, pour s'excuser, disoit que ce n'étoit pas un +gentilhomme. Le feu Roi trouva cela fort mauvais et disoit: «Je +voudrois bien savoir si je ne puis pas faire un gentilhomme moi, et si +le père de Coupet, ayant été anobli par un roi de France, ne doit pas +passer pour noble.» + + [213] _Journal de M. le cardinal de Richelieu, qu'il a fait + durant le grand orage de la cour en l'année 1630 et 1631, tiré + des Mémoires écrits de sa main_, 1649, in-8º. + + [214] Il est vrai qu'après qu'on avoit parlé de le marier avec la + reine d'Angleterre, c'étoit furieusement descendre. Il avoit eu + quelque inclination pour elle fondée sur l'espérance de + l'épouser, et ce fut pour elle que Malherbe fit, au nom de M. le + comte, ces vers qui commençoient ainsi: + + Ne délibérons plus, etc. (T.) MALHERBE, _Stances_, livre 5. + + Enfin, Senecterre en fit tant que M. le comte le chassa. Il avoit + chassé auparavant le chevalier de Senecterre[215], son fils, qui + étoit un garçon de coeur et de bonne mine; mais on dit qu'à la + valeur près, il ressembloit assez à son père. Il alla au siége de + La Mothe, où il fut tué. M. le comte l'accusoit de lui avoir fait + une infidélité, car on dit qu'au lieu de servir simplement son + maître auprès de madame de Montbazon, il en prenoit sa part, comme + vous verrez plus au long dans l'_historiette_ de cette belle. + + [215] Gabriel, dit _le Chevalier de Saint-Nectaire_, tué au siége + de La Mothe, en Lorraine, le 30 mai 1634. + +Le cardinal de Richelieu se servoit plus de Senecterre pour espion que +pour autre chose, et en effet il ne lui a jamais fait beaucoup de +bien. Le cardinal Mazarin (car autrefois, durant la vie du cardinal de +Richelieu, Senecterre, Chavigny et M. Mazarin, c'étoient trois têtes +dans le même bonnet) donna à son fils, aujourd'hui le maréchal de La +Ferté, le gouvernement de Lorraine, et à lui la lieutenance de roi +d'Auvergne. Il cajoloit Bullion, comme une maîtresse, et étoit de +toutes ses petites débauches. Il est fort avare et fort inhumain. Il +entreprit un grand procès contre cette petite de Rhodes, aujourd'hui +madame de Vitry. Elle étoit fille de M. de Rhodes et de la comtesse +d'Alais, fille du maréchal de La Chastre, et veuve du fils aîné de M. +d'Angoulême le père[216]. Mais ce mariage-là étoit un mariage _de Jean +des Vignes_[217]. Cependant l'avarice de Senecterre, qui étoit fort +riche, et la compassion qu'on avoit de voir une mère soutenir +l'honneur de sa fille, mettoit tout le monde du côté de la petite. A +Rennes, où l'affaire fut renvoyée, madame de Pisieux, madame de La +Chastre et autres firent une telle cabale avec les femmes des +conseillers et des présidents à qui elles rendirent tous les soins +imaginables, que la fille ne gagna pas seulement son procès, mais +qu'après cela on la mit sur une espèce de char, couronnée de lauriers, +et on la fit aller ainsi par toute la ville. Toutes les femmes étoient +si irritées contre Senecterre, qu'il sortit de la ville plus vite que +le pas, quoique le maréchal de La Meilleraye eût sollicité pour lui. + + [216] Cette madame la comtesse d'Alais étoit une grande et grosse + femme. Madame de Rambouillet disoit, quand elle la voyoit, qu'il + lui sembloit voir le colosse de Rhodes. (T.) + + [217] On disoit proverbialement, _faire le mariage de Jean des + Vignes, ou des gens des vignes, tant tenu tant payé_. (Voyez + _l'étymologie ou explication des proverbes françois_, par Fleury + de Bellingen. La Haye, 1656, pag. 68.) On lit dans les _Proverbes + en rimes ou Rimes en proverbes_ de Le Duc, Paris, 1664, in-12: + + Mariage de Jean des Vignes, + On en a mal aux eschines. + +En 1659 il arriva à Rennes une chose quasi pareille. Un gentilhomme +nommé La Bussière, qui étoit des amis de M. de Lionne, maria sa fille +à un cadet d'un gentilhomme nommé Brécourt: ce cadet s'appelle +Sainte-Sesonne. Le père n'y consentit point. La Bussière meurt et son +gendre aussi. Brécourt veut faire casser le mariage. L'affaire est +envoyée à Rennes. Lionne la recommande à Delorme. La veuve, qui est +bien faite, va avec sa mère, femme intelligente, descend par la Loire +à Nantes; là, elles trouvent un carrosse à six chevaux sans qu'on sût +qui l'envoyoit, et dans les hôtelleries jusqu'à Rennes on ne prit +point de leur argent. Là, tout le monde sollicita pour elles. Les +porteurs de chaises, les laquais, le menu peuple, menaçoient à tout +bout de champ leurs parties. Le jour qu'on plaidoit leur cause, les +laquais s'avisèrent de faire un président, des conseillers, des +avocats, etc., etc. Ils plaidèrent la cause et allèrent aux opinions. +Il n'y en eut qu'un qui ne fut pas pour la veuve; ils le battirent +comme plâtre. A l'audience, comme le président prononçoit, il s'éleva +un grand murmure, comme pour dire: «Président, faites-lui gagner sa +cause.» Elle la gagna sur l'heure. Son fils de quinze mois, ou +environ, fut couronné de lauriers. On cria _haro_ sur les parties, on +les appela _Juifs_; ils eurent de la peine à se sauver. On cria: _Vive +le Roi et madame de Sainte-Sesonne!_ et au logis de son avocat, où +elle dîna, le peuple vint lui donner l'aubade avec des violons, des +tambours et des trompettes. Ce fut la vanité de Delorme qui fit tout +cela. Dans les Mémoires de la régence il sera bien parlé de lui[218]. + + [218] On a déjà exprimé le regret de la perte de ces Mémoires. + (_Voyez_ la note de la page 2.) + +M. de Senecterre a une fort grande maison, et quasi personne dedans. +Un jour il entendit que son fils le maréchal disoit à quelqu'un: «Je +ferai ceci; j'ajusterai cela.» Il se mit à battre du pied +vigoureusement contre terre et à faire claquer ses dents les unes +contre les autres en lui disant: «Tout homme qui fait cela n'est pas +si près à laisser la place aux-autres.» + +Il est toujours propre, quoique vieux. Un gentilhomme le cajoloit un +jour sur sa propreté, et lui disoit que madame de Gueménée disoit que +si elle vouloit avoir un galant que ce seroit M. de Senecterre. Le +bonhomme répondit: «Madame de Gueménée fait mieux qu'elle ne dit, +monsieur; elle fait mieux qu'elle ne dit.» On m'a dit qu'une fois il +entra dans sa cuisine; un laquais y faisoit une omelette: il crut que +c'était à ses dépens. Il appela un palefrenier pour donner les +étrivières à ce laquais; le palefrenier dit qu'il les souffriroit +plutôt lui-même. Senecterre, furieux, dépouille ce laquais lui-même et +les lui donne de sa propre main. + +Il peut y avoir six ou sept ans qu'étant résolu de se faire tailler, +après s'être fait sonder, il alla dire adieu à M. le cardinal, et, +sans en rien dire à personne, se fit tailler, et fut si bien guéri, +qu'il se remaria deux ans après avec la veuve de Couslinan, dont nous +parlerons ailleurs. + + + + +M. D'ANGOULÊME[219]. + + +Si M. d'Angoulême eût pu se défaire de l'humeur d'escroc que Dieu lui +avoit donnée, c'eût été un des plus grands hommes de son siècle. Il +étoit bien fait, brave, spirituel, avoit de l'acquis, savoit la +guerre, mais il n'a fait toute sa vie que griveller[220] pour +dépenser et non pour thésauriser. Jamais courtisan n'entendit mieux +raillerie. Le cardinal de Richelieu, en lui donnant à commander un +corps d'armée, eut bien la cruauté de lui dire: «Monsieur, le Roi +entend que vous vous absteniez de......» Et en disant cela il faisoit +avec la main la patte de chapon rôti, lui voulant dire qu'il ne +falloit pas griveller. Le bonhomme, comme vieux courtisan, au lieu de +se fâcher, lui répondit en souriant et en haussant les épaules: +«Monsieur, on fera tout ce qu'on pourra pour contenter Sa Majesté.» + + [219] Les Mémoires de M. de Sully et autres parlent assez de ces + brouilleries et de sa bravoure. On parlera de lui à + l'_historiette_ du cardinal de Richelieu. Il a écrit assez de + choses, mais on ne sait ce que tout cela est devenu. C'étoient + des Mémoires (ils ont été imprimés depuis. (T.)--Le duc + d'Angoulême, auquel cette historiette donne une physionomie si + nouvelle, naquit des liaisons de Charles IX et de Marie Touchet, + le 28 avril 1573. Il fut impliqué dans la conspiration de Biron, + et condamné à mort pour avoir trempé dans celle de d'Entragues. + Henri IV commua sa peine. Il mourut à Paris le 24 septembre 1650, + ayant vécu sous cinq rois, et s'étant distingué dans nombre de + batailles. Ses Mémoires ont été publiés après sa mort sous le + titre de _Mémoires très-particuliers du duc d'Angoulême pour + servir à l'histoire des règnes de Henri III et de Henri IV_, + 1662, in-12. Ils ont été insérés dans la Collection des Mémoires + relatifs à l'histoire de France, tom. 44 de la première série. + + [220] Expression familière qui se prenoit dans le sens d'un + profit illicite sur des commissions dont on étoit chargé. + Péréfixe, dans son _Histoire de Henri IV_, l'a employée plusieurs + fois. (_Dictionnaire de Trévoux._) + +Un jour qu'on disoit à feu Armantières, que M. d'Angoulême savoit je +ne sais combien de langues: «Ma foi, dit-il, je croyois qu'il ne +savoit que le _narquois_[221].» + + [221] Le _narquois_ étoit le jargon que parloient entre eux les + voleurs et les escrocs; on l'appelle plus communément l'_argot_. + (Voyez _le Jargon ou le langage de l'argot réformé_, dans le + Recueil de facéties intitulé: _les Joyeusetés, facéties et + folastres imaginations de Caresmes prenant, Gauthier Garguille_, + etc., Paris, Techener, 1831.) + +Le feu Roi lui ayant demandé combien il gagnoit par an à la fausse +monnoie: «Je ne sais, Sire, répondit-il, ce que c'est que tout cela. +Mais je loue une chambre à Merlin à Gros-Bois dont il me donne quatre +mille écus par an[222]. Je ne m'informe pas de ce qu'il y fait.» Un +peu avant que de mourir, il montra à M. d'Aguvry, de qui je le sais, +bon nombre de faux louis d'or qu'il confrontoit à de bons louis. Feu +M. de La Vieuville, alors surintendant des finances pour la seconde +fois, s'amusoit à cela avec lui. + + [222] Cela ne dura guère. Il fit évader Merlin, quand on y alla. + (T.) + +M. d'Angoulême ne pouvoit s'empêcher de bâtir toujours quelque +maisonnette; mais il se gardoit bien d'achever Gros-Bois; comme il +n'étoit pas riche, cela l'incommodoit, et il en faisoit d'autant plus +volontiers de la fausse monnoie. + +Il disoit les choses fort agréablement: il contoit qu'en sa jeunesse, +il étoit amoureux d'une dame, et qu'un jour la servante de cuisine, +qui étoit une vieille fort malpropre, fort dégoûtante, lui ayant +ouvert la porte, il prit occasion de la prier de lui être favorable et +lui voulut donner quelque chose; mais elle, en le repoussant, lui dit: +«Ardez, monsieur, je ne veux point de votre argent; il n'y a qu'un +mot, c'est que madame n'en a jamais tâté que je n'aie fait l'essai +auparavant; c'est comme du bouillon de mon pôt; il faut passer par là +ou par la fenêtre.» Il eut beau tourner, virer, il fallut satisfaire +cette vieille souillon, et il dit qu'il détournoit le nez de peur de +sentir son tablier gras. + +Il demandoit à M. de Chevreuse: «Combien donnez-vous à vos +secrétaires?--Cent écus, dit M. de Chevreuse.--Ce n'est guère, +reprit-il, je donne deux cents écus aux miens. Il est vrai que je ne +les paie pas.» + +Quand ses gens demandoient leurs gages, il leur disoit: «C'est à vous +à vous pourvoir: quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulême[223], +vous êtes en beau lieu; profitez-en si vous voulez.» + + [223] L'hôtel d'Angoulême, situé rue Pavée, au Marais, s'appelle + aujourd'hui l'hôtel de Lamoignon, parce qu'il a appartenu sous + Louis XIV aux célèbres magistrats de ce nom. + +Après avoir été veuf quelque temps, il voulut épouser madame +d'Hautefort, qui a depuis épousé M. de Schomberg; elle n'en voulut +point. Il trouva pourtant à se marier à quelques années de là. Il +avoit soixante-dix ans, étoit tout courbé et tout estropié de goutte. +En ce bel état il épousa une fille de vingt ans, bien faite et bien +agréable; son père s'appeloit Nargonne: c'étoit un gentilhomme de +Champagne. Il ne jouit guère de la grandeur de sa fille, car allant au +bois de Vincennes avec elle, les chevaux emportèrent le cocher, et cet +homme, brutalement, sans considérer qu'ils étoient du côté des murs du +parc, et qu'il ne pouvoit s'élancer assez loin, s'élança pourtant et +tomba de sorte, entre les roues, qu'il en fut tout brisé, et expira +aussitôt. + +Cette pauvre femme étoit obligée de souffrir presque tout l'été un +grand feu à son dos, car le duc vouloit qu'elle fût toujours auprès de +lui. Cela lui avoit tellement échauffé le sang, qu'elle avoit toujours +un érysipèle aux oreilles. + +Quand il mourut, en 1650, le gazetier, Renaudot le fils, rapporta +qu'il étoit mort chrétiennement, comme il avoit vécu. M. le comte +d'Alais, ou plutôt madame, traita fort rudement sa veuve. Elle se +retira aux filles Sainte-Elisabeth, où elle est encore logée au +dehors avec son petit train. L'intendant de M. d'Alais lui alla offrir +mille écus pour son deuil. Elle lui demanda de la part de qui: «De la +mienne, dit-il.--J'ai déjà mon deuil, répondit-elle, et si j'ai à +recevoir ce qui m'appartient, j'entends que ce soit de ceux qui me le +doivent et non d'autres.» L'année d'après on transigea avec elle à +huit mille livres par an. Elle eut quelque chose de la cour, car elle +n'a rien de sa maison[224]. + + [224] Françoise de Nargonne; qui avoit épousé le duc d'Angoulême + le 25 février 1644, mourut, cent trente-neuf ans après son + beau-père Charles IX, le 10 août 1713, à l'âge de quatre-vingt + douze ans. Boursault dit en parlant d'elle, en 1702, dans une de + ses Lettres: «Peut-être depuis les premiers âges où les hommes + vivoient si long-temps, n'y a-t-il eu de bru que madame + d'Angoulême qu'on ait vue dans une pleine santé plus de + six-vingts ans après la mort de son beau-père. Quelque longue que + sa vie puisse être, elle en a toujours fait un si bon usage, + qu'elle mourra avec plus de vertus que d'années.» (_Lettres + nouvelles de M. Boursault_, Luxembourg, 1702, pag. 50.) + + + + +LE MARÉCHAL DE LA FORCE[225]. + + +Nompar de Caumont, depuis maréchal et duc de La Force, étoit d'une +bonne et ancienne maison de Gascogne. Il étoit à Paris à la +Saint-Barthélemi, d'où il fut sauvé miraculeusement[226]; car ayant +été laissé entre les morts, un paumier s'aperçut qu'il vivoit, le +retira et le conduisit à l'Arsenal, chez le vieux maréchal de Biron, +son parent. Il reconnut bien ce grand service, et donna une pension à +cet homme qui lui fut bien payée. + + [225] Jacques Nompar de Caumont, duc de La Force, né vers 1559, + mort le 10 mai 1652. + + [226] On trouve dans le _Mercure_ de novembre 1765, des + _Mémoires_ du maréchal de La Force, où il retrace les événements + dont il fut, dans cette journée, témoin et acteur. Voltaire en a + donné un extrait dans les pièces justificatives, à la suite de la + _Henriade_. + +M. le maréchal de Biron lui donna sa fille en mariage. Cette fille +étoit de la religion, pour avoir été élevée auprès d'une tante +huguenote. Elle pouvoit avoir quinze ans et lui dix-huit. La première +nuit de ses noces, elle fit la sotte, et ne voulut jamais laisser +consommer le mariage. Cela mit ce jeune homme si en colère qu'il jura +qu'elle le lui demanderoit. En effet, elle s'ennuya de n'en être plus +sollicitée, et enfin on lui conseilla de dire à son mari: «_Monsou_, +_donnas de la sibade[227] à la caballe._» Il l'appela toujours +_mignonne_, quoiqu'elle ne le fût pas autrement. Cinquante ans après, +il convia ses amis pour renouveler ses noces, et donna ce jour-là le +plus de _sibade_ qu'il put à la _caballe_. + + [227] _Sibade_, avoine. + +Lorsqu'il commandoit en Allemagne, il y a peut-être vingt-cinq ans, il +galopa jusqu'à Metz pour y voir sa femme, et la prenant par de grandes +peaux qu'elle avoit sous le cou, il la baisoit du meilleur courage du +monde en disant: «Certes, mignonne, je ne vous trouvai jamais si +belle.» + +On raconte de cette femme qu'elle aimoit extrêmement les montres et se +tourmentoit sans cesse pour les ajuster au soleil. Un jour elle envoya +un page voir quelle heure il étoit à un cadran qui étoit dans le +jardin; mais l'heure qu'il rapporta ne s'accordant pas à sa montre, +elle lui soutenoit toujours qu'il n'avoit pas bien regardé, et l'y +renvoya par deux ou trois fois; enfin le page, las de tant de voyages, +lui dit: «Madame, quelle heure vous plaît-il qu'il soit?» Elle fut si +sotte que de le faire fouetter. + +M. de La Force, comme vous pouvez penser, suivit Henri IV, et à la +régence de la Reine-mère, il se trouva vice-roi de Navarre et +gouverneur du Béarn. Il étoit le maître de tout, disposoit des charges +et tenoit Navarreins. Le comte de Gramont en eut envie, et ne pouvant +être ni vice-roi ni gouverneur, il voulut être sénéchal, chose +au-dessous de lui. Il y eut bien du bruit; mais quoique lui et le +marquis, qui prenoit la querelle pour son père, et le comte, fussent +assez éclairés, Théobon, gentilhomme huguenot, prit si bien son temps +qu'il appelle le comte dans le Louvre, et ils eurent le loisir de se +rendre sur le pré. Le marquis avoit le premier cheval qu'il avoit +rencontré: on n'alloit guère en carrosse en ce temps-là. Mais le comte +avoit un cheval d'Espagne et ne voulut jamais se battre à pied. Le +marquis poussa son cheval, et ayant trouvé qu'il savoit un peu +tourner: «Allons, dit-il, il ne faut plus marchander.» Il désarma +bientôt le comte et alla séparer les autres. Le comte de Gramont, +outre ce cheval d'Espagne, s'étoit de longue main fait accompagner par +un gladiateur célèbre, nommé Termes. + +Quand M. de Luynes entreprit la guerre contre les huguenots, M. de La +Force se déclara pour eux. Théobon tenoit Sainte-Foy. Durant ces +guerres on ôta le Béarn à M. de La Force, et le comte de Gramont eut +le gouvernement, mais sans Navarreins, qu'on donna à Poyane. Ce +gouvernement fut réduit au pied des autres gouvernemens; on ôta aussi +au marquis de La Force sa charge de capitaine des gardes-du-corps. En +ce temps-là, madame la duchesse de La Force d'aujourd'hui étoit jeune +et bien faite; ce Théobon en étoit amoureux. Elle l'amusa, et lui +laissa espérer tout ce qu'il voulut jusqu'à ce qu'elle l'eut obligé de +donner sa place au marquis de La Force, son mari, et après elle le +planta là. Cette femme a pourtant de la vertu. Elle a vécu +admirablement bien avec la maréchale de Châtillon, sa soeur, quoique +leur commune mère, madame de Polignac, n'eût jamais voulu consentir au +mariage du marquis de La Force et d'elle, qu'elle n'en eût tiré +auparavant quittance de la tutelle, où elle avoit beaucoup gagné, et +avoit pris tous les meubles. Les parens, voyant que cette femme +vouloit marier cette héritière au fils de Polignac, son second mari, +s'en plaignirent à Henri IV, qui la maria avec le marquis de La Force. + +Au siége de Montauban on élut, pour commander dans la place, le comte +d'Orval, comme fils de duc et pair, et aussi pour obliger M. de Sully, +son père. Puis, c'étoit élire en effet M. de La Force, dont ce comte +avoit épousé la fille. Le beau-père étoit lieutenant de son gendre. On +avoit donné au comte d'Orval un vieux capitaine pour se tenir auprès +de sa personne et lui dire ce qu'il falloit faire. Or, un jour, comme +les ennemis avoient attaqué un ouvrage avancé, le comte d'Orval, armé +jusqu'aux dents comme un jacquemart, étoit encore à pied dans le fossé +de la ville, que le vieux capitaine, qui n'étoit pas peut-être plus +échauffé, le retint en lui disant: «Monseigneur, ne hasardez pas votre +personne.» (Depuis, on appela ce vieux capitaine: _Monseigneur, ne +hasardez pas votre personne._) M. de La Force y entra tout à cheval; +de sorte que les mousquetades pleuvoient sur lui. Son second fils, +nommé Castelnau, lui dit en l'arrêtant: «Monsieur, je ne permettrai +pas que vous vous exposiez ainsi.» Le bon homme le repoussa fièrement +et lui dit: «Castelnau, vous devriez faire ce que je fais.» + +L'année que les ennemis prirent Corbie, le cardinal de Richelieu +l'avoit toujours dans son carrosse, parce que le peuple l'aimoit[228]. +Et quand on leva ici des gens si à la hâte, M. de La Force étoit sur +les degrés de l'Hôtel-de-Ville, et les crocheteurs lui touchoient dans +la main en disant: «Oui, monsieur le maréchal, je veux aller à la +guerre avec vous.» + + [228] En 1636. «On n'entendoit que murmures de la populace contre + le cardinal, qu'elle menaçoit comme étant cause de ces désordres; + mais lui qui étoit intrépide, pour faire voir qu'il + n'appréhendoit rien, monta dans son carrosse, et se promena sans + gardes dans les rues, sans que personne lui osât dire mot.» + (_Mémoires de Montglas_, dans la Collection des Mémoires relatifs + à l'histoire de France, deuxième série, tom. 49, pag. 126.) + +C'est une race de bonnes gens qui ont presque tous du coeur, mais qui +n'ont point bonne mine. Le bon homme étoit bien fait, mais sa femme +étoit fort laide. Ils n'ont jamais pu se défaire de dire: _Ils +allarent, ils mangearent, ils frapparent_, etc., etc.[229] Rarement +trouvera-t-on une maison où l'on ait moins l'air du monde[230]. + + [229] Ancienne locution du midi que l'on retrouve dans tout ce + qui reste de manuscrits originaux de Brantôme. + + [230] Comme il étoit devant Renty, en Flandre, il dit à M. de + Castelnau, son fils: «Castelnau, vous vous êtes tout rouillé dans + la province.» Ce Castelnau fut commandé pour escorter les femmes + avec douze cents chevaux et dix-huit cents hommes de pied. Le + voilà en bataille; il prononce lui-même le ban que personne, sous + peine de la vie, n'eût à sortir de son rang; il n'eut pas plus + tôt achevé qu'un lièvre vint à partir. Au lieu de retenir ses + gens, il crie le premier: _Ah! lévrier!_ tout le monde le suit, + on prend le lièvre. Après il tâcha de rallier ses gens, et crie: + _Ah! cavalerie!_ plus fort qu'il n'avoit crié _ah! lévrier!_ Mais + il n'y eut jamais moyen, et si l'ennemi eût donné, c'étoit une + affaire faite, tous les équipages étoient perdus. Dans le conseil + de guerre en cette même campagne, il opina ainsi: «Je suis d'avis + que nous nous retirions; j'avois de l'avoine, je n'en ai plus, il + faut s'en aller.» Cet homme-là, cependant, avec cent mille livres + de partage, a si bien fait qu'il a marié trois filles de quatre + qu'il avoit, l'une à M. de Ravailles, aîné de sa maison, premier + baron de Béarn; la seconde au comte de Lauzun, et la troisième au + marquis de Montbrun, tous grands seigneurs. (T.) + +Ce n'est pas que le bon homme ne fût courtisan à sa mode, mais ce +n'étoit pas des plus fins. Il fit une chose qui n'étoit guère +d'habile homme. A la mort du cardinal de Richelieu, il s'en alla bien +empressé au Louvre, et, s'approchant du Roi, lui dit tout bas: «Sire, +M. le cardinal de Richelieu est mort certainement, mais on le cache à +Votre Majesté.» Le Roi le lui fit redire pour se moquer de lui, en +faisant semblant de le croire à peine, car il y avoit deux heures +qu'il le savoit. + +Quand M. d'Enghien gagna la bataille de Rocroy, le maréchal dit qu'il +souhaiteroit de mourir comme étoit mort le comte de Fontaine, qui, +fort âgé, fut tué à cette bataille. + +Ce bon homme se vantoit tout haut de n'avoir jamais connu que sa +femme. Sa tempérance lui conserva une santé admirable, presque jusqu'à +la fin de ses jours. A quatre-vingt-deux ans il se voulut remarier; +depuis cela il n'a rien fait de raisonnable, et il avoit bon nez de +souhaiter de finir comme le comte de Fontaine. Le bon Dieu lui eût +fait une belle grâce, s'il l'eût retiré après avoir dit ce bon mot. Il +y eut bien des disputes, car ses enfants ne se pouvoient résoudre à le +laisser remarier, à cause que cela passoit pour une folie. Enfin, il +épousa madame de La Tabarière, veuve d'un gentilhomme qualifié de +Poitou, et fille de feu M. Du Plessis-Mornay. Ce mauvais exemple fit +remarier bien des vieilles gens, comme madame de Coislin et autres; et +par hasard s'étant rencontré qu'on avoit fait quelques mariages +inégaux en ce temps-là (vers le commencement de la régence), on disoit +qu'il y avoit une influence pour les mariages ridicules. + +Cette madame de La Tabarière étoit laide et austère, cependant il +l'appeloit sa _toute mienne_. On disoit que pour lui plaire il ne +lisoit que les livres de M. Du Plessis. Cette femme, soit que ses +purgations eussent cessé, car elle étoit d'âge à cela, ou qu'elle fût +devenue hydropique, s'imagina être grosse, et le crut d'autant plus +qu'on lui avoit prédit qu'elle auroit un fils qui seroit maréchal de +France. Elle avoit espéré l'effet de cette prédiction déjà deux fois, +car elle avoit deux garçons, et elle les avoit vus tous deux commencer +à porter les armes. L'aîné fut noyé au siége de Bois-le-Duc, et +l'autre fut tué malheureusement l'année que les ennemis prirent +Corbie. On faisoit garde dans tous les villages des environs de Paris, +il revenoit avec Tilly, qui est mort depuis peu gouverneur de +Colioure. Ce Tilly étoit ivre, cela lui arrivoit souvent; il alla +donner l'alarme en je ne sais quel village, et un paysan, à +l'étourdie, donna un coup de carabine à La Tabarière, dont il mourut. + +La mort de ce second fils la fit résoudre à se remarier. Le maréchal +crut qu'elle étoit grosse, et l'écrivit à tous ses amis. A Charenton +on disoit que c'étoit une nouvelle Sara. Mais le miracle n'étoit pas +autrement nécessaire, car le maréchal pouvoit compter en fils et en +petits-fils plus de vingt-quatre enfants. A la cour on disoit que +c'étoit l'Antechrist. Enfin il se trouva qu'elle étoit presque +hydropique, et au bout de trois mois elle en mourut en partie de +regret. On a dit même que du dépit qu'elle eut de ce qu'on se moquoit +partout de cette belle grossesse, elle fut trois semaines à ne prendre +quasi rien, faisant accroire à sa femme-de-chambre qu'elle étoit dans +un dégoût effroyable. Cette fille n'en dit rien à personne, parce que +sa maîtresse lui disoit toujours que l'appétit lui reviendroit, et que +cela fâcheroit M. de La Force s'il le savoit. Quoi qu'il en soit, les +boyaux se rétrécirent, et elle en mourut. + +Cette femme n'a jamais été très-raisonnable; elle se prenoit fort pour +une autre. Elle vit un jour dans un almanach: _Mort d'un grand._ +«Hélas! dit-elle, Dieu sauve mon père!» Une fois, en voulant passer +sur je ne sais quelle palissade, elle se fourra un pieu où vous savez. +Ce pieu n'adressa pas pourtant si bien qu'elle n'en fût blessée. Elle +vouloit, par une ridicule pruderie, que son mari la pansât, afin que +le chirurgien ne vît rien; il s'en moqua, et lui dit qu'elle allât se +faire panser. Elle fit de si terribles lamentations sur la mort d'une +fille bossue qui lui mourut, qu'on eût dit qu'elle avoit tout perdu; +cependant elle avoit encore alors deux garçons et deux filles. Son +mari mourut avant ses fils; c'étoit un homme assez _fichu_. Elle +portoit son portrait couvert d'un crêpe noir dans son sein. Par ses +grimaces elle s'étoit acquis la réputation d'une sainte. Une dame de +Bretagne, dont j'ai oublié le nom, avoit fait mettre le portrait de +son second mari au dos du premier dans une même boîte, et pleuroit +encore tous les jours le défunt. Feu madame de La Case ôta de la +chambre le portrait de son premier mari, M. de Courtaumer, quand elle +se remaria avec La Case, frère de mademoiselle de Pons. Sa fille lui +dit: «Hé! maman, hé! maman, que je le baise encore avant que vous +l'ôtiez.» Elle disoit pour ses raisons que La Case étoit parent du +Roi. Il étoit de la maison de Pons. + +Le bon homme avoit voulu épouser auparavant la veuve d'un M. de La +Forest, de Normandie, homme de qualités. Cette femme étoit de +Montgommery, mais un peu trop galante pour un vieux Rodrigue. On en +parla pourtant sérieusement, et pendant qu'on travailloit à l'affaire, +madame couchoit toutes les nuits avec le petit Clinchamp de chez +Monsieur. Enfin M. de Montlouet d'Angenne, comme voisin et ami de M. +le marquis de La Force, lui en donna avis, et le bon homme fut +détrompé par ce moyen. + +Après il pensa à une femme de trente-deux ans, veuve du fils de M. +d'Arambure, le borgne, qui avoit commandé les chevau-légers de la +garde d'Henri IV. Cette femme étoit riche; et parce qu'elle n'étoit +fille que d'un trésorier de Navarre[231], il vouloit qu'elle lui +donnât par contrat de mariage quarante mille écus; mais quoiqu'elle +fût fort ambitieuse, elle eut assez de coeur pour ne pouvoir se +résoudre à accepter un mari de quatre-vingts ans. + + [231] M. Tallemant, père du maître des requêtes. (T.) + +En second veuvage, il devint amoureux de la comtesse d'Adington[232], +veuve depuis un an, aujourd'hui la comtesse de La Suze, dont nous +aurons bien des choses à dire en un autre endroit. En ce dessein il en +parle lui-même à la mère, madame de Châtillon, car le maréchal étoit +mort. Cette dame lui remontra qu'il n'y avoit nulle proportion dans +l'âge, et que cette, jeune veuve pourroit être l'arrière-petite-fille +de celui qui la vouloit épouser. Se voyant désespéré d'avoir la fille, +il s'adressa à la mère; elle le remercie et lui dit qu'elle avoit juré +de ne se remarier jamais. Le bon homme en eut une telle affliction +que sur l'heure il en tomba en défaillance et s'en retourna très-mal +satisfait. + + [232] Henriette de Coligny, petite-fille de l'amiral, avoit + épousé en 1643 Thomas Hamilton, comte de Hadington. Devenue veuve + après quelques années de mariage, elle contracta une nouvelle + alliance avec le comte de La Suze. On a d'elle des poésies assez + remarquables qui ont été publiées dans un Recueil qui en contient + beaucoup de Pélisson, de mademoiselle de Scudéri et de bien + d'autres. + +Il avoit quatre-vingt-neuf ans quand il pressa plus que jamais ses +enfants de le laisser remarier, alléguant que ne pouvant plus courir +le cerf (il l'a couru, jusqu'à quatre-vingt-six ans) et n'ayant plus +d'emploi (car il en eût pris encore volontiers), il lui étoit +impossible de demeurer seul à la campagne; qu'à la cour il avoit des +sujets de fâcherie (l'année auparavant il avoit été trois heures au +soleil sur ses pieds à Fontainebleau, en attendant le cardinal +Mazarin, et se tint un gros quart-d'heure découvert quand il passa). +Il disoit que Dieu n'y seroit point offensé, et que ses enfants n'en +seroient pas plus pauvres. Enfin il raisonnoit assez pour faire une +seconde sottise, et nos ministres[233], qui sont de fort pauvres gens, +disoient qu'il falloit mieux le laisser marier que le laisser brûler. +Ma foi, je pense que c'étoient de grandes ardeurs que les siennes! Ces +vieux fous-là sont ravis du passage de saint Paul, et de pouvoir dire: +_Dieu n'y est point offensé_, comme si le scandale n'offensoit point +Dieu. Hé! n'est-ce point une chose ridicule qu'un homme ne se puisse +contenir à cet âge-là? Pour moi, cela me scandalise, et cela est de +mauvais exemple. Plusieurs vieilles femmes catholiques lui ont voulu +donner de l'argent pour l'épouser, afin d'avoir le tabouret. A la +vérité, c'étoient toutes femmes de la ville, qui, pour l'ordinaire, +ont toutes plus d'ambition que les autres. Mais il n'y voulut jamais +entendre. Il y en a qui ont cru qu'il ne disoit tout cela que pour +obliger ses enfants à lui en offrir vite une Huguenotte. Enfin on lui +proposa la veuve d'un gentilhomme hollandais, nommé Langherac, qui +avoit été ambassadeur en France. Cette femme étoit pourtant Françoise +et soeur du marquis de Gallerande, de la maison de Clermont d'Amboise. +Mais le propre jour qu'il signa les articles, il alla trouver +auparavant madame la maréchale de Châtillon pour lui offrir, mais en +vain, la préférence. Cette madame de Langherac étoit hors d'âge +d'avoir des enfants. On admiroit sa destinée pour le tabouret. Elle +l'avait eu comme étrangère en son pays, et maintenant elle le recouvre +en épousant un homme de quatre-vingt-dix ans, qui est un âge où l'on +songe rarement à se remarier. Il faut aussi admirer la destinée du bon +homme à être cocu au moins une fois en sa vie. Il l'écrivit à madame +de La Forest, mais il y a toutes les apparences du monde que Cumont, +le conseiller, homme d'esprit, qui de tous temps étoit le galant de +madame de Langherac n'aura pas perdu une si belle occasion de coucher +avec une duchesse. C'est ce même M. de Cumont qui étoit si avare qu'il +est mort dans son pourpoint, faute d'une chemisette. + + [233] Les ministres protestants de Charenton. Tallemant étoit de + la religion réformée. + +On dit que le bon homme, le jour de ses noces, fit demeurer ses gens +dans sa chambre, pour être témoins comme il avoit consommé le mariage. +On ajoute qu'il les fit aussi appeler le lendemain matin. Cette +troisième femme ne dura guère plus d'un an. De regret, le maréchal +quitta La Force, et se retira à une autre maison qu'on appelle +Mucidan, pour y faire le _beau ténébreux_[234]. + + [234] Allusion à _Dom Quichotte de la Manche_. + +Le bon homme, depuis la mort de sa femme, se laissa gouverner par +Castelnau, son second fils; et parce que le marquis n'a qu'une fille, +aujourd'hui madame de Turenne, il fit tous les avantages à ce second +fils et aux siens, et ses belles dispositions ont mis bien des procès +dans la famille, que le marquis, depuis la mort de son père, a tous +gagnés. + +Le bon homme, à quatre-vingt-douze ans, eût bien voulu se remarier +pour la quatrième fois, mais le bruit couroit, disoit-on, qu'il devoit +avoir encore deux femmes, et personne ne vouloit être la première. + +Cela me fait souvenir d'une madame de Pibrac, à qui le parlement de +Paris fit défense de se remarier pour la septième fois, et elle avoit +été veuve dix-neuf ans après la mort de son premier mari. Il y avoit +soixante-onze ans qu'elle l'avoit épousé. + +En 1652, comme si ce bon homme n'avoit pas fait assez d'extravagances +de son chef, à la suscitation de Castelnau, qui tenoit pour certain +que M. le Prince seroit duc de Guyenne, et que par son autorité il +gagneroit tous ses procès, il se déclara pour M. le Prince. Il mourut +bientôt après, non sans témoigner bien du regret d'avoir fait cette +sottise. Il sera assez parlé de cela dans les Mémoires de la régence. + + + + +MALHERBE[235]. + + +François de Malherbe naquit à Caen en Normandie, environ l'an 1555; il +étoit de la maison de Malherbe Saint-Aignan, qui s'est rendue plus +illustre en Angleterre, depuis la conquête que le duc Guillaume fit de +cet Etat, qu'au lieu de son origine, où elle s'étoit tellement +rabaissée, que le père de Malherbe n'étoit qu'assesseur à Caen. Le bon +homme se fit de la religion avant que de mourir; son fils, qui +n'avoit alors que dix-sept ans, en reçut un si grand déplaisir qu'il +se résolut de quitter son pays, et suivit M. le Grand Prieur en +Provence, dont il étoit gouverneur, et fut avec lui jusqu'à sa +mort[236]. + + [235] Tallemant dit plus loin, dans le cours de cette + Historiette: «Racan, de qui j'ai eu la plus grande part de ces + _Mémoires_......» Racan ayant pris le parti, après qu'il eut + communiqué tous ces renseignements à Tallemant, de faire imprimer + sa _Vie de Malherbe_, tous les faits rapportés dans cette _Vie_ + se retrouvent ici. Mais Tallemant en a ajouté un grand nombre qui + sont en général les plus piquants, et il en a reproduit plusieurs + avec une franchise que Racan, qui s'attendoit bien à ce que son + travail seroit prochainement imprimé, s'est cru forcé d'adoucir. + Nous indiquerons par des notes tous les passages qui ne se + trouvent pas dans la _Vie_ donnée par Racan, et qui fut imprimée + pour la première fois dans un Recueil intitulé: _Divers Traités + d'Histoire, de Morale et d'Eloquence_. Paris, 1672, in-12, publié + par P. de Saint-Glas, abbé de Saint-Ussans. Des bibliographes + avoient cité une édition de cette _Vie_, publiée selon eux en + 1651. Personne ne l'a vue, et aux preuves de sa non-existence + données par M. Beuchat dans la _Biographie universelle_ de + Michaud, tom. 36, pag. 497, note, nous pouvons ajouter que si + cette _Vie_ avoit été imprimée en 1651, Tallemant, qui écrivoit + ces _historiettes_ postérieurement à cette époque, n'en auroit + pas reproduit les principaux faits; il se fût borné à y renvoyer. + Evidemment il n'a pu connoître qu'un travail manuscrit de Racan. + + [236] Ce M. le Grand Prieur étoit bâtard de Henri II, et frère de + madame d'Angoulême, veuve du maréchal de Montmorency, dont nous + avons parlé dans l'_historiette_ du connétable de Montmorency. + (T.) + +Pendant son séjour en Provence, il gagna les bonnes grâces de la fille +d'un président d'Aix, nommé Coriolis, veuve d'un conseiller de ce +parlement, et l'épousa depuis. Il en eut plusieurs enfants, entre +autres une fille, qui mourut de la peste à l'âge de cinq ou six ans, +laquelle il assista jusqu'à la mort, et un fils qui fut tué +malheureusement à l'âgé de vingt-neuf ans, comme nous dirons ensuite. + +Les actions les plus remarquables de sa vie sont que, pendant la +Ligue, lui et un nommé La Roque, qui faisoit joliment des vers, et qui +est mort à la suite de la reine Marguerite[237], poussèrent M. de +Sully deux ou trois lieues si vertement, qu'il ne l'a jamais oublié, +et c'était la cause, à ce que disoit Malherbe, qu'il n'avoit jamais pu +rien avoir de considérable d'Henri IV, depuis que M. de Sully fut dans +les finances. + + [237] Les oeuvres de ce poète ont été réunies sous ce titre: + _OEuvres du sieur de La Roque de Clairmont en Beauvoisis_, + dédiées à la reine Marguerite, Paris, 1606, petit in-12. + +Dans un partage de quelque butin qu'il avoit fait, un capitaine +l'ayant maltraité, il l'obligea à se battre contre lui, et lui donna +d'abord un coup d'épée au travers du corps qui le mit hors de combat. + +Depuis la mort de M. le Grand Prieur[238], il fut envoyé avec deux +cents hommes de pied au siége de la ville de Martigues, qui étoit +infectée de contagion, et que les Espagnols assiégeoient par mer, et +les Provençaux par terre, pour empêcher que la maladie ne s'étendît +dans le pays. Ils la tinrent assiégée par ligne de communication, si +étroitement qu'ils réduisirent le dernier vivant à mettre le drapeau +noir sur la muraille, avant que de lever le siége. + + [238] M. le Grand Prieur fut tué par un nommé Altoviti, qui avoit + été corsaire, et alors capitaine de galère, après avoir enlevé + une fille de qualité, la belle de Rieux-Château-Neuf, qu'Henri + III pensa épouser; ce fut elle qui lui dit qu'il parlât pour lui + un jour qu'il lui parloit pour un autre. Henri III le tenoit + comme espion auprès de M. le Grand Prieur, qui, l'ayant + découvert, alla chez lui en dessein de lui faire affront. Mais + Altoviti, blessé à mort par ce prince, lui donna un coup de + poignard dont il mourut[238-A]. Il est vrai qu'il reçut cent coups + après sa mort, car les gens du gouverneur se jetèrent tous sur + lui. + + Un jour ce M. le Grand Prieur, qui avoit l'honneur de faire de + méchants vers, dit à Du Perrier: «Voilà un sonnet; si je dis à + Malherbe que c'est moi qui l'ait fait, il dira qu'il ne vaut rien; + je vous prie, dites-lui qu'il est de votre façon.» Du Perrier + montre ce sonnet à Malherbe en présence de M. le Grand Prieur. «Ce + sonnet, lui dit Malherbe, est tout comme si c'étoit M. le Grand + Prieur qui l'eût fait.» (T.) + + [238-A] Le 2 juin 1586. + +Son nom et son mérite furent connus de Henri IV par le rapport +avantageux que lui en fit M. le cardinal du Perron[239], car un jour +le Roi lui ayant demandé s'il ne faisoit plus de vers, le cardinal lui +dit que depuis qu'il lui avoit fait l'honneur de l'employer à ses +affaires, il avoit tout-à-fait quitté cette occupation, et qu'il ne +falloit plus que personne s'en mêlât après un gentilhomme de +Normandie, habitué en Provence, qu'on appeloit M. de Malherbe. Il +avoit trente ans quand il fit cette pièce à M. Du Perrier, qui +commence: + + Ta douleur, Du Perrier, sera donc éternelle. + + [239] C'étoit en 1601. Le cardinal n'étoit encore qu'évêque + d'Evreux. + +Ses premiers vers étoient pitoyables; j'en ai vu quelques-uns, et +entre autres une élégie qui débute ainsi: + + Doncque tu ne vis plus, Générie fut, et la mort + En l'avril de tes ans le montre son effort, etc. + +Il n'avoit pas beaucoup de génie; la méditation et l'art l'ont fait +poète. Il lui falloit du temps pour mettre une pièce en état de +paroître. On dit qu'il fut trois ans à faire l'Ode pour le premier +président de Verdun, sur la mort de sa femme[240], et que le président +étoit remarié, avant que Malherbe lui eût donné ces vers. + + [240] _Voyez_ les stances à M. le premier président de Verdun + pour le consoler de la mort de sa première femme. (_Poésies de + Malherbe_, Paris, Barbou, 1764, in-8º, pag. 239.) + +Balzac dit en une de ses lettres que Malherbe disoit que quand on +avoit fait cent vers ou deux feuilles de prose, il falloit se reposer +dix ans. Il dit aussi que le bon homme barbouilla une demi-rame de +papier pour corriger une seule stance. C'est une de celles de l'Ode à +M. de Bellegarde; elle commence ainsi: + + Comme en cueillant une guirlande + L'homme est d'autant plus travaillé, etc.[241]. + + [241] Elle fut composée en 1608. _Voyez_ cette ode, pag. 103 du + volume précité. La strophe dont les deux premiers vers sont + rappelés ici est la cinquième dans l'édition de Barbou. + +Le Roi se ressouvint de ce que le cardinal du Perron lui avoit dit, +et il en parloit souvent à M. des Yveteaux, qui étoit alors précepteur +de M. de Vendôme. M. des Yveteaux lui offrit plusieurs fois de le +faire venir; ils étoient de même ville; mais le Roi, qui étoit +ménager, n'osoit le faire, de peur d'être chargé d'une nouvelle +pension. Cela fut cause que Malherbe ne fit la révérence au Roi que +trois ou quatre ans après que M. du Perron lui en eut parlé. Encore +fut-ce par occasion. Etant venu à Paris pour ses affaires +particulières, M. des Yveteaux en avertit le Roi, qui aussitôt +l'envoya quérir. Ce fut en l'an 1605. Comme le Roi étoit sur le point +de partir pour aller en Limosin, il lui commanda de faire des vers sur +son voyage. Malherbe en fit, et les lui présenta à son retour. C'est +cette pièce qui commence ainsi: + + O Dieu, dont les bontés de nos larmes touchées, etc.[242]. + + [242] Edition Barbou, pag. 65. + +Le Roi la trouva admirable, et désira de le retenir à son service; +mais, par une épargne, ou plutôt une lésine, que je ne comprends +point, il commanda à M. de Bellegarde, alors premier gentilhomme de la +chambre, de le garder jusqu'à ce qu'il l'eût mis sur l'état de ses +pensionnaires. M. de Bellegarde lui donna mille livres d'appointements +avec sa table, et lui entretenoit un laquais et un cheval[243]. + + [243] Racan, on le pense bien, s'est donné de garde d'entrer dans + ces détails sur la _lésine_ du Roi, et de la laisser même + entrevoir. + +Ce fut là que Racan, qui alors étoit page de la chambre sous M. de +Bellegarde, et qui commençoit déjà à _rimailler_, eut la connaissance +de Malherbe, et en profita si bien que l'écolier vaut quasi le +maître. + +A la mort de Henri IV, la Reine Marie de Médicis donna cinq cents écus +de pension à Malherbe, qui depuis ce temps-là ne fut plus à charge à +M. de Bellegarde. Depuis il a fort peu travaillé, et on ne trouve de +lui que les odes à la Reine-mère, quelques vers de ballets, quelques +sonnets au feu Roi, à Monsieur et à quelques particuliers, avec la +dernière pièce qu'il fit avant de mourir; c'est sur le siége de La +Rochelle[244]. + + [244] _Voyez_ l'ode à Louis XIII. Edition Barbou, pag. 258. + +Pour parler de sa personne, il étoit grand et bien fait, et d'une +constitution si excellente, qu'on a dit de lui aussi bien que +d'Alexandre, que ses sueurs avoient une odeur agréable. + +Sa conversation étoit brusque, il parlait peu, mais il ne disoit mot +qui ne portât. Quelquefois même il étoit rustique et incivil, témoin +ce qu'il fit à Desportes. Régnier l'avoit mené dîner chez son oncle; +ils trouvèrent qu'on avoit déjà servi. Desportes le reçut avec toute +la civilité imaginable, et lui dit qu'il lui vouloit donner un +exemplaire de ses _Psaumes_ qu'il venoit de faire imprimer. En disant +cela il se met en devoir de monter à son cabinet pour l'aller quérir, +Malherbe lui dit rustiquement qu'il les avoit déjà vus, que cela ne +méritoit pas qu'il prît la peine de remonter, et que son potage valoit +mieux que ses _Psaumes_. Il ne laissa pas de dîner, mais sans dire +mot, et après dîner ils se séparèrent, et ne se sont pas vus depuis. +Cela le brouilla avec tous les amis de Desportes; et Régnier, qui +étoit son ami, et qu'il estimoit pour le genre satirique à l'égal des +anciens, fit une satire contre lui qui commence ainsi: + + Rapin, le favori d'Apollon et des Muses, etc.[245]. + + [245] RÉGNIER, satire 9. + +Desportes, Bertaut, et des Yveteaux même, critiquèrent tout ce qu'il +fit. Il s'en moquoit, et dit que s'il s'y mettoit, il feroit de leurs +fautes des livres plus gros que leurs livres mêmes. + +Des Yveteaux lui disoit que c'était une chose désagréable à l'oreille +que ces trois syllabes: _ma_, _la_, _pla_, toutes de suite dans un +vers: + + Enfin cette beauté m'a la place rendue[246]. + + [246] Stances qui commencent par ce vers. Edition Barbou, pag. + 28. + +«Et vous, lui répondit-il, vous avez bien mis: _pa_, _ra_, _bla_, +_la_, _fla_. + +--Moi, reprit des Yveteaux, vous ne sauriez me le montrer. +--N'avez-vous pas mis, répliqua Malherbe: + + «Comparable à la flamme?» + +De toute cette volée, il n'estimoit que Bertaut, encore ne +l'estimoit-il guère: «Car, disoit-il, pour trouver une pointe, il +faisoit les trois premiers vers insupportables. Il n'aimoit pas du +tout les Grecs, et particulièrement il s'étoit déclaré ennemi du +galimatias de Pindare. + +Virgile n'avoit pas l'honneur de lui plaire. Il y trouvoit beaucoup +de choses à redire, entre autres ce vers où il y a: + + ......_Euboïcis Cumarum allabitur oris._ + + ÆNEIDOS lib. 6, vers 2. + +lui sembloit ridicule. «C'est, dit-il, comme si quelqu'un alloit +mettre _aux rives françoises de Paris_.» Ne voilà-t-il pas une belle +objection! Stace lui sembloit bien plus beau. Pour les autres, il +estimoit Horace, Juvénal, Martial, Ovide, et Sénèque le tragique. + +Les Italiens ne lui revenoient point; il disoit que les sonnets de +Pétrarque étoient à la grecque, aussi bien que les épigrammes de +mademoiselle de Gournay. + +De tous leurs ouvrages il ne pouvoit souffrir que l'_Aminte_ du +Tasse[247]. + + [247] Toute cette partie a bien moins d'étendue dans Racan. + +A l'hôtel de Rambouillet on amena un jour je ne sais quel homme, qui +disloquoit tout le corps aux gens et le remettoit sans leur faire mal. +On l'éprouva sur un laquais. Malherbe, qui y étoit, voyant cela, lui +dit: «Démettez-moi le coude.» Il ne sentit point de mal. Après il se +le fit remettre aussi sans douleur. «Cependant, dit-il, si cet homme +fût mort tandis que j'avois comme cela le coude démis, on auroit crié +au _curieux impertinent_[248].» + + [248] Cette anecdote ne fait pas non plus partie du récit de + Racan. Il y est fait allusion à la nouvelle de Cervantes insérée + dans son roman, liv. 7, ch. 33. (Voyez l'_Histoire de l'admirable + Don Quichotte_, tom. 2, pag 82, Amsterdam, 1768.) + +Il faisoit presque tous les jours sur le soir quelque petite +conférence dans sa chambre avec Racan, Colomby[249], Maynard et +quelques autres. Un habitant d'Aurillac, où Maynard étoit alors +président, vint une fois heurter à la porte en demandant: «M. le +président n'est-il point ici?» Malherbe se lève brusquement à son +ordinaire, et dit à ce monsieur le provincial: «Quel président +demandez-vous? Sachez qu'il n'y a que moi qui préside ici.» + + [249] François de Cauvigny, sieur de Colomby, parent de Malherbe; + poète très-médiocre, membre de l'Académie française. «Il avoit + une charge à la cour qui n'avoit point été avant lui, et n'a + point été depuis; car il se qualifioit orateur du roi pour les + affaires d'Etat: et c'étoit en cette qualité qu'il recevoit douze + cents écus tous les ans.» (Pellisson, _Histoire de l'Académie_, + tom. I, pag. 289, Paris, 1730.) On trouve quelques détails sur + les ouvrages de Colomby dans la _Bibliothèque françoise_ de + l'abbé Goujet, tom. 16, pag. 105. + +Lingendes[250], qui étoit pourtant assez poli, ne voulut jamais subir +la censure de Malherbe, et disoit que ce n'étoit qu'un tyran, et qu'il +abattoit l'esprit aux gens[251]. + + [250] Jean de Lingendes, poète assez remarquable pour son temps. + Ses vers sont épars dans les Recueils. Il mourut en 1616. + + [251] Omis par Racan. + +Un jour Henri IV lui montra des vers qu'on lui avoit présentés. Ces +vers commençoient ainsi: + + Toujours l'heur et la gloire + Soient à votre côté, + De vos faits la mémoire + Dure à l'éternité. + +Malherbe, sur-le-champ et sans en lire davantage, les retourna ainsi: + + Que l'épée et la dague + Soient à votre côté; + Ne courez point la bague + Si vous n'êtes botté. + +Et là-dessus se retira, sans en dire autrement son avis. + +Le Roi lui montra une autre fois la première lettre[252] que M. le +Dauphin, depuis Louis XIII, lui avoit écrite, et ayant remarqué qu'il +avoit signé _Loys_ sans _u_, il demanda au Roi si M. le Dauphin avoit +nom _Loys_. Le Roi demanda pourquoi: «Parce qu'il signe _Loys et non +Louys_.» On envoya quérir celui qui montroit à écrire à ce jeune +prince pour lui faire voir sa faute, et Malherbe disoit qu'il étoit +cause que M. le Dauphin avoit nom _Louis_. + + [252] Cette lettre n'est point celle que les éditeurs de + l'_Isographie_ ont découverte dans les manuscrits de Béthune de + la Bibliothèque du roi, puisque Louis XIII n'a signé que + _dauphin_ et non _Loys_; mais elle nous a paru tellement curieuse + que nous la donnons ici avec l'orthographe du jeune prince. Elle + est sans date, mais il devoit être très-enfant, lorsqu'il + l'écrivit: + + «PAPA, + + «Depuy que vous ete pati, j'ay bien donné du paisi à maman. J'ay + été a la guere dans sa chambe, je sui allé reconete les enemy, il + été tous a un tas en la ruele du li a maman ou j dorme. Je les ay + bien éveillé ave mon tambour. J'ay été à vote asena papa, moucheu + de Rong ma monté tou plein de belles ames, e tan tan de go canon, + e puy j m'a donné de bonne confiture e ung beau peti canon d'agen, + j ne me fau qu'un peti cheval pour le tire. Maman me renvoie + demain à Sain Gemain où je pieray bien Dieu pou bon papa afin + qu'il vou gade de tou dangé et qu'il me fasse bien sage, e la + gache de vou pouvoi bien to faire tes humbe sevices. J'ay fort + envie de domi papa, Fe Fe Vendome[252-A] vou dira le demeuran, et moy + que je suj vote tes humbe e les obeissan fi papa et seviteu. + + «DAUPHIN.» + + [252-A] César de Vendôme, fils d'Henri IV et de la belle Gabrielle. + +Comme les États-généraux se tenoient à Paris[253], il y eut une grande +consternation entre le clergé et le Tiers-Etat, qui donna sujet à +cette célèbre harangue de M. le cardinal du Perron. Cette affaire +s'échauffant, les évêques menaçoient de se retirer et de mettre la +France à l'interdit[254]. M. de Bellegarde avoit peur d'être +excommunié; Malherbe lui dit, pour le consoler, que cela lui seroit +fort commode, et que devenant noir comme les excommuniés, il n'auroit +pas la peine de se peindre la barbe et les cheveux. + + [253] En 1614. Ils se tenoient au Petit-Bourbon. + + [254] Le sujet de cette querelle étoit un article devenu le + premier de la déclaration du clergé de France de 1682. Le + Tiers-État vouloit que l'on posât ce principe d'éternelle vérité + que l'autorité spirituelle n'a aucun droit sur la puissance + temporelle du Roi, et le Tiers-État fut traité d'hérétique! + (_Voyez_ les _Mémoires de Fontenay-Mareuil_, première série de la + Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France tom. 50, + pag. 258.) + +Une autre fois il lui disoit: «Vous faites bien le galant; lisez-vous +encore à livre ouvert?» C'étoit sa façon de parler pour dire: Être +toujours prêt à servir les dames. M. de Bellegarde lui dit que oui. +«Ma foi, répondit-il, je vous envie plus cela que votre duché-pairie.» + +Il y eut grande contestation entre ceux qu'il appeloit du pays +d'_Adiousias_ (ce sont ceux de delà la rivière de Loire) et ceux de +deçà qu'il appeloit du pays de _Dieu vous conduise_, pour savoir s'il +falloit dire une _cueiller_ ou une _cueillère_. Le Roi et M. de +Bellegarde, tous deux du pays d'_Adiousias_, étoient pour cueillère, +et disoient que ce mot étant féminin, devoit avoir une terminaison +féminine. Le pays de _Dieu vous conduise_ alléguoit, outre l'usage, +que cela n'étoit pas sans exemple, et que _perdrix_, _met_[255], _mer_ +et autres étoient féminins et avoient pourtant une terminaison +masculine. Le Roi demanda à Malherbe de quel avis il étoit. Malherbe +le renvoya aux crocheteurs du Port-au-Foin, comme il avoit accoutumé; +et comme le Roi ne se tenoit pas bien convaincu, il lui dit à peu près +ce qu'on dit autrefois à un empereur romain: «Quelque absolu que vous +soyez, vous ne sauriez, Sire, ni abolir, ni établir un mot, si l'usage +ne l'autorise.» + + [255] C'est un mot de province pour _huche_. (T.)--La plupart de + nos paysans se servent encore de ce mot. + +A propos de cela, M. de Bellegarde lui envoya demander un jour lequel +étoit le meilleur de _dépensé_ ou de _dépendu_. Il répondit +sur-le-champ que _dépensé_ étoit plus françois, mais que _pendu_, +_dépendu_, _répendu_, et tous les composés de ce vilain mot, étoient +plus propres pour les Gascons. + +Il perdit sa mère environ l'an 1615, qu'il étoit âgé de plus de +cinquante-huit ans; et comme la Reine lui eut fait l'honneur de lui +envoyer un gentilhomme pour le consoler, il dit au gentilhomme qu'il +ne pouvoit se revancher de la bonté de la Reine qu'en priant Dieu que +le Roi pleurât sa mort aussi vieux qu'il pleuroit celle de sa +mère[256]. Il délibéra long-temps s'il devoit en prendre le deuil, et +disoit: «Je suis en propos de n'en rien faire; car regardez le gentil +orphelin que je ferois!» Enfin pourtant il s'habilla de deuil. + + [256] Racan a omis tout ce qui termine cet alinéa. + +Un jour, au cercle, je ne sais quel homme, qui faisoit fort le prude, +lui fit un grand éloge de madame la marquise de Guercheville[257], qui +étoit alors présente, comme dame d'honneur de la Reine-mère, et, +après lui avoir compté toute sa vie et comme elle avoit résisté aux +poursuites amoureuses du feu roi Henri le Grand, il conclut son +panégyrique par ces mots en la lui montrant: «Voilà, monsieur, ce qu'a +fait la vertu.» Malherbe, sans hésiter, lui montra la connétable de +Lesdiguières, qui étoit assise auprès de la Reine, et lui dit: «Voilà, +monsieur, ce qu'a fait le vice[258].» + + [257] _Voyez_ les _Amours du grand Alcandre_. Madame de + Guercheville y est désignée sous le nom de _Scilinde_. La maison + de La Roche-Guyon, une des bonnes de France, étoit tombée en + quenouille. L'héritière, au lieu de se donner à quelqu'un des + grands seigneurs qui la recherchoient, se donna à un gentilhomme + de son voisinage, nommé M. de Silly, qui prit le nom de La + Roche-Guyon. Le fils de cet homme-là épousa une fille de la + maison de Pons. C'est cette madame de Guercheville. Elle demeura + veuve fort jeune avec un seul fils, qui étoit le feu comte de La + Roche-Guyon. Henri IV étant à Mantes, qui est près de ce lieu, + fit bien des galanteries à madame de La Roche-Guyon, qui étoit + une belle et honnête personne. Il y trouva beaucoup de vertu, et + pour marque d'estime, il la fit dame d'honneur de la feue + Reine-mère, en lui disant: «Puisque vous avez été dame d'honneur, + vous le serez.» Entre deux, cette dame avoit épousé M. de + Liancourt, premier écuyer de la petite écurie, et par pruderie + elle se fit appeler madame de Guercheville, à cause qu'on + appeloit alors madame de Beaufort madame de Liancourt. Le comte + de La Roche-Guyon mort sans enfants, M. de Liancourt, en donnant + le surplus en argent, eut la terre de La Roche-Guyon pour les + conventions matrimoniales de sa mère.(T.)--L'abbé de Choisy + rapporte dans ses Mémoires le fait relatif à Henri IV, que + Tallemant s'est contenté d'indiquer ici. (_Voyez_ les _Mémoires + de Choisy_, tom. 63, pag. 515 de la deuxième série de la + Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France.) + + [258] Voir précédemment l'_historiette_ du connétable, où sa + femme joue un très-grand rôle. + +Sa façon de corriger son valet étoit plaisante. Il lui donnoit dix +sols par jour, c'étoit honnêtement en ce temps-là, et vingt écus de +gages; et quand ce valet l'avait fâché, il lui faisoit une remontrance +en ces termes: «Mon ami, quand on offense son maître, on offense +Dieu, et quand on offense Dieu, il faut, pour en obtenir le pardon, +jeûner et donner l'aumône. C'est pourquoi je retiendrai cinq sous de +votre dépense que je donnerai aux pauvres à votre intention, pour +l'expiation de vos péchés.» + +Tout son contentement étoit d'entretenir ses amis particuliers, comme +Racan, Colomby, Yvrande et autres, du mépris qu'il faisoit de toutes +les choses qu'on estimoit le plus dans le monde. Il disoit souvent à +Racan, qui est de la maison de Bueil, que c'étoit une folie de se +vanter d'être d'une ancienne noblesse; que plus elle étoit ancienne, +plus elle étoit douteuse; et qu'il ne falloit qu'une femme lascive +pour pervertir le sang de Charlemagne et de saint Louis[259]. + + [259] Racan fait ajouter à Malherbe: «Tel qui pense être issu de + ces grands héros est peut être venu d'un valet-de-chambre ou d'un + violon.» + +Il ne s'épargnoit pas lui-même en l'art où il excelloit, et disoit +souvent à Racan: «Voyez-vous, mon cher monsieur, si nos vers vivent +après nous, toute la gloire que nous pouvons en espérer, c'est qu'on +dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de syllabes, et que +nous avons été tous deux bien fous de passer toute notre vie à un +exercice si peu utile et au public et à nous, au lieu de l'employer à +nous donner du bon temps, et à penser à l'établissement de notre +fortune.» + +Il avoit un grand mépris pour tous les hommes en général, et il +disoit, après avoir conté en trois mots la mort d'Abel: «Ne voilà-t-il +pas un beau début? Ils ne sont que trois ou quatre au monde, et ils +s'entretuent déjà; après cela, que pouvoit espérer Dieu des hommes +pour se donner tant de peine à les conserver?» + +Il parloit fort ingénument de toutes choses; il ne faisoit pas grand +cas des sciences, principalement de celles qui ne servent qu'à la +volupté, au nombre desquelles il mettoit la poésie. Et comme un jour +un faiseur de vers se plaignoit à lui qu'il n'y avoit de récompense +que pour ceux qui servoient le Roi dans ses armées et dans les +affaires d'importance, et que l'on étoit trop cruel pour ceux qui +excelloient dans les belles-lettres, Malherbe lui répondit que c'étoit +une sottise de faire le métier de rimeur pour en espérer autre +récompense que son divertissement; et qu'un bon poète n'étoit pas plus +utile à l'Etat qu'un bon joueur de quilles. + +Pendant la prison de M. le Prince[260], le lendemain que madame la +Princesse, sa femme, fut accouchée de deux enfants morts pour avoir +été incommodée de la fumée qu'il faisoit dans sa chambre au bois de +Vincennes, il trouva un conseiller de province de ses amis en une +grande tristesse chez M. le garde-des-sceaux Du Vair. «Qu'avez-vous? +lui dit-il.--Les gens de bien, lui dit cet homme, pourroient-ils avoir +de la joie après qu'on vient de perdre deux princes du sang»? Malherbe +lui repartit: «Monsieur, monsieur, cela ne doit point vous affliger: +ne vous souciez que de bien servir, vous ne manquerez jamais de +maître.» + + [260] Henri de Bourbon, père du grand Condé. + +Allant dîner chez un homme qui l'en avoit prié, il trouva à la porte +de cet homme un valet qui avoit des gants dans ses mains; il étoit +onze heures. «Qui êtes-vous, mon ami? lui dit-il.--Je suis le +cuisinier, monsieur.--Vertu Dieu! reprit-il en se retirant bien vite, +que je ne dîne pas chez un homme dont le cuisinier, à onze heures, a +des gants dans ses mains[261].» + + [261] Cette anecdote ne se trouve pas dans Racan. + +Etant allé avec feu Du Moustier et Racan aux Chartreux pour voir un +certain Père Chazerey, on ne voulut leur permettre de lui parler +qu'ils n'eussent dit chacun un _Pater_; après le Père vint et s'excusa +de ne pouvoir les entretenir. «Faites-moi donc rendre mon _Pater_,» +dit Malherbe[262]. + + [262] Omis par Racan. + +Racan le trouva une fois qui comptoit cinquante sols. Il mettoit dix, +dix et cinq, et après dix, dix et cinq. «Pourquoi cela? dit +Racan.--C'est, répondit-il, que j'avois dans ma tête cette stance, où +il y a deux grands vers et un demi-vers, puis deux grands vers et un +demi-vers.» + + Que d'épines, Amour, etc.[263]! + + [263] Omis par Racan. Voici la première stance de cette pièce: + + Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses! + Que d'une aveugle erreur, tu laisses toutes choses + A la merci du sort? + Qu'en tes prospérités à bon droit on soupire, + Et qu'il est malaisé de vivre en ton empire + Sans désirer la mort? + + (_Poésies de Malherbe_, édition Barbou, pag. 143.) + + Une fois il ôta les chenets du feu. C'étoient des chenets qui + représentoient de gros satyres barbus; «Mon Dieu, dit-il, ces gros + B.... se chauffent tout à leur aise, tandis que je meurs de + froid[264].» + + [264] Omis par Racan. + +Un de ses neveux le vint voir une fois, après avoir été neuf ans au +collége. Il lui voulut faire expliquer quelques vers d'Ovide, à quoi +ce garçon se trouvoit bien empêché. Après l'avoir laissé ânonner un +gros quart-d'heure, Malherbe lui dit: «Mon neveu, croyez-moi, soyez +vaillant, vous ne valez rien à autre chose.» + +Un gentilhomme de ses parents étoit fort chargé d'enfants; Malherbe +l'en plaignoit, l'autre lui dit qu'il ne pouvoit avoir trop d'enfants, +pourvu qu'ils fussent gens de bien. «Je ne suis point de cet avis, +répondit notre poète, et j'aime mieux manger un chapon avec un voleur +qu'avec trente capucins.» + +Le lendemain de la mort du maréchal d'Ancre, il dit à madame de +Bellegarde, qu'il trouva allant à la messe: «Hé quoi, madame, a-t-on +encore quelque chose à demander à Dieu, après qu'il a délivré la +France du maréchal d'Ancre?» + +Une année que la Chandeleur avoit été un vendredi, Malherbe faisoit +une grillade le lendemain, entre sept et huit heures, d'un reste de +gigot de mouton qu'il avoit gardé du jeudi. Racan entre et lui dit: +«Quoi! monsieur, vous mangez de la viande, et Notre-Dame n'est plus en +couche.--Vous vous moquez, dit Malherbe, les dames ne se lèvent pas si +matin[265].» + + [265] Omis par Racan. + +Il alloit fort souvent chez madame des Loges[266]. Un jour, ayant +trouvé sur sa table le gros livre de M. Dumoulin contre le cardinal +du Perron[267], et l'enthousiasme l'ayant pris à la seule lecture du +titre, il demanda une plume et du papier, et écrivit ces vers: + + Quoique l'auteur de ce gros livre + Semble n'avoir rien ignoré, + Le meilleur est toujours de suivre + Le prône de notre curé. + Toutes ces doctrines nouvelles + Ne plaisent qu'aux folles cervelles; + Pour moi, comme une humble brebis, + Sous la houlette je me range; + Il n'est permis d'aimer le change + Qu'en fait de femmes et d'habits. + + [266] Marie Bruneau, dame des Loges; c'étoit une femme + très-renommée pour son esprit chez laquelle les gens de lettres + se réunissoient souvent. + + [267] _Le Bouclier de la Foi._ + +Madame des Loges ayant lu ces vers, piquée d'honneur et de zèle, prit +la même plume, et de l'autre côté écrivit ces autres vers: + + C'est vous dont l'audace nouvelle + A rejeté l'antiquité, + Et Dumoulin ne vous rappelle + Qu'à ce que vous avez quitté. + Vous aimez mieux croire à la mode: + C'est bien la foi la plus commode + Pour ceux que le monde a charmés. + Les femmes y sont vos idoles; + Mais à grand tort vous les aimez, + Vous qui n'avez que des paroles[268]. + + [268] Tallemant ne tenoit pas cette anecdote de Racan. C'est + Balzac qui le premier l'a rapportée ainsi: elle est inexacte. + Ménage, dans ses _Observations_ sur Malherbe, l'a rectifiée + d'après le récit même de Racan, qui y jouoit un rôle: «J'ai su de + M. Racan, dit-il, que c'est lui qui avoit fait ces vers que M. de + Balzac attribue à Malherbe, et que Gombaud avoit fait ceux que M. + de Balzac donne à madame des Loges. Madame des Loges, qui étoit + de la religion réformée, avoit prêté à M. de Racan le livre de + Dumoulin le ministre, intitulé _le Bouclier de la Foi_, et + l'avoit obligé de le lire. M. de Racan, après l'avoir lu, fit sur + ce livre cette épigramme que M. de Balzac a altérée en plusieurs + endroits. L'ayant communiquée à Malherbe, qui l'étoit venu + visiter dans ce temps-là, Malherbe l'écrivit de sa main dans le + livre de Dumoulin, qu'il renvoya en même temps à madame des Loges + de la part de M. de Racan. Madame des Loges, voyant ces vers + écrits de la main de Malherbe, crut qu'ils étoient de Malherbe; + et comme elle étoit extraordinairement zélée pour sa religion, + elle ne voulut pas qu'ils demeurassent sans réponse. Elle pria + Gombauld, qui étoit de la même religion et qui avoit le même + zèle, d'y répondre. Gombauld, je le sais de lui-même, qui + croyoit, comme madame des Loges, que Malherbe étoit l'auteur de + ces vers, y répondit par l'épigramme que M. de Balzac attribue à + madame des Loges, et qu'il trouve trop gaillarde pour une femme + qui parle à un homme.» (Les _OEuvres de François de Malherbe_, + 1723, tom. 2, pag. 387.) + +Il ne traita guère mieux M. de Méziriac que Desportes. Car un jour que +cet honnête homme lui apporta une traduction qu'il avoit faite de +l'arithmétique de Diophante, auteur grec, avec des commentaires[269], +quelques-uns de leurs amis communs se mirent à louer ce travail, en +présence de l'auteur, et à dire qu'il seroit fort utile au public. +Malherbe leur demanda seulement s'il feroit diminuer le pain et le +vin. Il appeloit M. de Méziriac, _M. de Miseriac_. Il en répondit +presqu'autant à un gentilhomme huguenot, et lui dit, pour toute +réplique à la controverse qu'il avoit débitée: «Dites-moi, monsieur, +boit-on de meilleur vin à La Rochelle et mange-t-on de meilleur blé +qu'à Paris?» + + [269] _Diophanti Alexandrini arithmeticorum libri sex, et de + numeris multangulis liber unus, græcis et latinis commentariis + illustratus._ Paris, 1621, in-fol. + +Un président de Provence avoit mis une méchante devise sur sa +cheminée, et croyant avoir fait merveilles, il dit à Malherbe: «Que +vous en semble?--Il ne falloit, répondit Malherbe, que la mettre un +peu plus bas[270].» + + [270] Dans le feu. (T.)--Cette anecdote ne se trouve pas dans + Racan. + +Quand il soupoit de jour, il faisoit fermer les fenêtres et allumer de +la chandelle, autrement, disoit-il, c'étoit dîner deux fois[271]. + + [271] Également omis par Racan. + +Quelqu'un lui dit que M. Gaumin avoit trouvé le secret d'entendre la +langue punique et qu'il y avoit fait le _Pater noster_: «Je m'en vais +tout à cette heure vous en faire le _Credo_.» Et à l'instant il +prononça une douzaine de mots barbares, et ajouta: «Je vous soutiens +que voilà le _Credo_ en langue punique. Qui est-ce qui me pourra dire +le contraire?» + +Il avoit un frère aîné avec lequel il a toujours été en procès; et +comme quelqu'un lui disoit: «Des procès entre des personnes si +proches! Jésus, que cela est de mauvais exemple!--Et avec qui +voulez-vous donc que j'en aie? avec les Turcs et les Moscovites? je +n'ai rien à partager avec eux[272].» + + [272] _Avec qui voulez-vous donc que j'en aie?_ Ce mot d'un si + bon comique ne se trouve pas dans Racan, dont le récit est + presque continuellement pâle et froid. + +On lui disoit qu'il n'avoit pas suivi dans un psaume le sens de David: +«Je crois bien, dit-il, suis-je le valet de David? J'ai bien fait +parler le bon homme autrement qu'il n'avoit fait[273].» + + [273] Omis par Racan. + +Un jour il dit des vers à Racan; et après il lui en demanda son avis. +Racan s'en excusa, lui disant: «Je ne les ai pas bien entendus, vous +en avez mangé la moitié.» Cela le piqua; il répondit en colère: +«Mordieu, si vous me fâchez, je les mangerai tout entiers. Ils sont à +moi, puisque je les ai faits; j'en puis faire ce qu'il me plaira.» + +Il se mettoit en colère contre les gueux qui lui disoient: «Mon noble +gentilhomme,» et disoit en grondant: «Si je suis gentilhomme, je suis +noble.» + +Il n'étoit pas toujours si fâcheux, et il a dit de lui-même qu'il +étoit de Balbut en _Balbutie_[274]. C'était le plus mauvais récitateur +du monde. Il gâtoit ses beaux vers en les prononçant. Outre qu'on ne +l'entendoit presque point, à cause de l'empêchement de sa langue et de +l'obscurité de sa voix, avec cela il crachoit au moins six fois en +disant une stance de quatre vers. C'est pourquoi le cavalier Marini +disoit qu'il n'avoit jamais vu d'homme plus humide ni de poète plus +sec. A cause de sa _crachotterie_, il se mettoit toujours auprès de la +cheminée. + + [274] Ce mot n'est pas non plus rapporté dans Racan. La suite de + cet alinéa y manque aussi; mais Balzac a donné également les + détails qu'il renferme. + +Il disoit à M. Chapelain, qui lui demandoit conseil sur la manière +d'écrire qu'il falloit suivre: «Lisez les livres imprimés, et ne dites +rien de ce qu'ils disent[275].» + + [275] Cet alinéa et le suivant ne se trouvent pas dans la _Vie_ + par Racan. + +Ce même M. Chapelain le trouva un jour sur un lit de repos qui +chantoit: + + D'où venez-vous, Jeanne? + Jeanne, d'où venez-vous? + +et ne se leva point qu'il n'eût achevé. «J'aimerois mieux, lui +dit-il, avoir fait cela que toutes les oeuvres de Ronsard.» Racan dit +qu'il lui a ouï dire la même chose d'une chanson où il y a à la fin: + + Que me donnerez-vous? + Je ferai l'endormie. + +Il avoit effacé plus de la moitié de son Ronsard, et en colloit les +raisons à la marge. Un jour Racan, Colomby, Yvrande[276], et autres de +ses amis, le feuilletoient sur sa table, et Racan lui demanda s'il +approuvoit ce qu'il n'avoit point effacé. «Pas plus que le reste,» +dit-il. Cela donna sujet à la compagnie, et entre autres à Colomby, de +lui dire qu'après sa mort ceux qui rencontreroient ce livre croiroient +qu'il avoit trouvé bon tout ce qu'il n'avoit point rayé. «Vous avez +raison,» lui répondit Malherbe. Et sur l'heure il acheva d'effacer le +reste. + + [276] Yvrande étoit un de ses disciples, gentilhomme breton, page + de la grande écurie. (T.) + +Il étoit mal meublé et logeoit d'ordinaire en chambre garnie, où il +n'avoit que sept ou huit chaises de paille; et comme il étoit fort +visité de ceux qui aimoient les belles-lettres, quand les chaises +étoient toutes occupées, il fermoit sa porte par dedans, et si +quelqu'un heurtoit, il lui crioit: «Attendez, il n'y a plus de +chaises,» disant qu'il valoit mieux ne les point recevoir que de les +laisser debout. + +Il se vantoit d'avoir sué trois fois la v....., comme un autre se +vanteroit d'avoir gagné trois batailles, et faisoit assez plaisamment +le récit du voyage qu'il fit à Nantes pour aller trouver un homme qui +guérissoit de cette maladie dans une chaire; sans doute c'étoit avec +des parfums. Par son crédit, il se fit céder cette chaire par un autre +qui l'avoit déjà retenue, et il écrivoit qu'il avoit gagné une chaire +à Nantes où il n'y avoit pourtant point d'université. On l'appeloit +chez M. de Bellegarde _le Père Luxure_[277]. + + [277] Omis par Racan. + +Il a toujours été fort adonné aux femmes, et se vantoit en +conversation de ses bonnes fortunes et des merveilles qu'il y avoit +faites[278]. + + [278] Cet alinéa et le suivant renferment également des détails + que Racan ne donne pas. + +Il disoit qu'il se connoissoit en deux choses, en musique et en gants. +Voyez le grand rapport qu'il y a de l'un à l'autre! + +Dans ses _Heures_ il avoit effacé des Litanies tous les noms des +saints et des saintes, et disoit qu'il suffisoit de dire: «_Omnes +sancti et sanctæ, Deum orate pro nobis._» + +Un soir, qu'il se retiroit après souper, de chez M. de Bellegarde avec +son homme qui lui portoit le flambeau, il rencontra M. de Saint-Paul, +homme de condition, parent de M. de Bellegarde, qui le vouloit +entretenir de quelque nouvelle de peu d'importance. Il lui coupa court +en lui disant: «Adieu, monsieur, adieu, vous me faites brûler pour +cinq sols de flambeau, et ce que vous me dites ne vaut pas un +_carolus_.» + +Le feu archevêque de Rouen[279] l'avoit prié à dîner pour le mener +après au sermon qu'il devoit faire en une église proche de chez lui. +Aussitôt que Malherbe eut dîné, il s'endormit dans une chaise, et +comme l'archevêque le pensa réveiller pour le mener au sermon: «Hé! je +vous prie, dit-il, dispensez-m'en; je dormirai bien sans cela.» + + [279] François de Harlay, auquel, en 1651, succéda son neveu, + François Harlay de Champvallon, depuis archevêque de Paris. + +Un jour, entrant dans l'hôtel de Sens, il trouva dans la salle deux +hommes qui, disputant d'un coup de trictrac, se donnoient tous deux au +diable qu'ils avoient gagné. Au lieu de les saluer, il ne fit que +dire: «Viens, Diable, viens vite, tu ne saurois faillir, il y en a +l'un ou l'autre à toi.» + +Quand les pauvres lui disoient qu'ils prieroient Dieu pour lui, il +leur répondoit «qu'il ne croyoit pas qu'ils eussent grand crédit +auprès de Dieu, vu le pitoyable état où il les laissoit, et qu'il eût +mieux aimé que M. de Luynes ou M. le surintendant lui eût fait cette +promesse.» + +Un jour qu'il faisoit un grand froid, il ne se contenta pas de bien se +garnir de chemisettes, il étendit encore sur sa fenêtre trois ou +quatre aunes de frise verte, en disant: «Je pense qu'il est avis à ce +froid que je n'ai plus de quoi faire des chemisettes. Je lui montrerai +bien que si.» + +En ce même hiver, il avoit une telle quantité de bas, presque tous +noirs, que pour n'en mettre pas plus à une jambe qu'à l'autre, à +mesure qu'il mettoit un bas il mettoit un jeton dans une écuelle. +Racan lui conseilla de mettre une lettre de soie de couleur à chacun +de ses bas, et de les chausser par ordre alphabétique. Il le fit, et +le lendemain il dit à Racan: «J'en ai dans l'_L_,» pour dire qu'il +avoit autant de paires de bas qu'il y avoit de lettres jusqu'à +celle-là. Un jour chez madame des Loges il montra quatorze tant +chemises que chemisettes, ou doublure. Tout l'été il avoit de la +panne, mais il ne portoit pas trop régulièrement son manteau sur les +deux épaules. Il disoit, à propos de cela, que Dieu n'avoit fait le +froid que pour les pauvres ou pour les sots, et que ceux qui avoient +le moyen de se bien chauffer et de se bien vêtir ne devoient point +souffrir le froid. + +Quand on lui parloit d'affaires d'Etat, il avoit toujours ce mot à la +bouche qu'il a mis dans l'Épître liminaire de Tite-Live, adressée à M. +de Luynes[280], qu'il ne faut point se mêler de la conduite d'un +vaisseau où l'on n'est que simple passager. + + [280] Épître dédicatoire de la Traduction du trente-troisième + livre de Tite-Live. + +M. Morand, Trésorier de l'épargne, qui étoit de Caen, promit à +Malherbe et à un gentilhomme de ses amis, qui étoit aussi de Caen, de +leur faire toucher à chacun quatre cents livres pour je ne sais quoi, +et en cela il leur faisoit une grande grâce. Il les convia même à +dîner. Malherbe n'y vouloit point aller, s'il ne leur envoyoit son +carrosse. Enfin le gentilhomme l'y fit aller à cheval. Après dîner, on +leur compta leur argent. En revenant, il prend une vision à Malherbe +d'acheter un coffre-fort. «Et pourquoi? dit l'autre.--Pour serrer mon +argent.--Et il coûtera la moitié de votre argent.--N'importe, dit-il, +deux cents livres sont autant à moi que mille à un autre.» Et il +fallut lui aller acheter un coffre-fort[281]. + + [281] Omis par Racan. + +Patrix[282] le trouva une fois à table: «Monsieur, lui dit-il, j'ai +toujours eu de quoi dîner, mais jamais de quoi rien laisser au +plat[283].» + + [282] Patrix est gentilhomme; il est de Caen, mais originaire de + Languedoc. (T.) + + [283] Omis par Racan. + +Il donna pourtant un jour à dîner à six de ses amis. Tout le festin ne +fut que de sept chapons bouillis, à chacun le sien, disant qu'il les +aimoit tous également, et ne vouloit être obligé de servir à l'un la +cuisse et à l'autre l'aile[284]. + + [284] Omis par Racan. + +Pour aborder M. de La Vieuville, surintendant des finances, et lui +rendre grâces de quelque chose, il s'avisa d'une belle précaution. Dès +qu'on disoit à cet homme: _Monsieur, je vous_... il croyoit qu'on +alloit ajouter _demande_, et il ne vouloit plus écouter. Malherbe y +alla, et lui dit: «Monsieur, remercier je vous viens[285].» + + [285] Omis par Racan. + +Retournons à la poésie. Il lui arrivoit quelquefois de mettre une même +pensée en plusieurs lieux différens, et il vouloit qu'on le trouvât +bon: «car, disoit-il, ne puis-je pas mettre sur mon buffet un tableau +qui aura été sur ma cheminée?» Mais Racan lui disoit que ce portrait +n'étoit jamais qu'en un lieu à la fois, et que cette même pensée +demeuroit en même temps en diverses pièces[286]. + + [286] Omis par Racan. + +On lui demanda une fois pourquoi il ne faisoit point d'élégies: «Parce +que je fais des odes, dit-il, et qu'on doit croire que qui saute bien +pourra bien marcher[287].» + + [287] Omis par Racan. + +Il s'opiniâtra fort long-temps à faire des sonnets irréguliers (dont +les deux quatrains ne sont pas de même rime). Colomby n'en voulut +jamais faire et ne les pouvoit approuver. Racan en fit un ou deux, +mais il s'en ennuya bientôt; et comme il disoit à Malherbe que ce +n'étoit pas un sonnet, si on n'observoit les règles du sonnet: «Eh +bien, lui dit Malherbe, si ce n'est pas un sonnet, c'est une +sonnette.» Enfin il les quitta, comme les autres, quand on ne l'en +pressa plus, et de tous ses disciples il n'y a eu que Maynard qui ait +continué à en faire. + +Il avoit aversion pour les fictions poétiques, si ce n'étoit dans un +poème épique; et en lisant une élégie de Régnier à Henri IV, où il +feint que la France s'enleva en l'air pour parler à Jupiter, et se +plaindre du misérable état où elle étoit pendant la Ligue, il +demandoit à Régnier en quel temps cela étoit arrivé, qu'il avoit +demeuré toujours en France depuis cinquante ans, et qu'il ne s'étoit +point aperçu qu'elle se fût enlevée hors de sa place. + +Un jour que M. de Termes reprenoit Racan d'un vers qu'il a changé +depuis, où il y avoit, parlant de la vie d'un homme des champs, + + Le labeur de ses bras rend sa maison prospère, + +Racan lui répondit que Malherbe avoit bien dit + + Oh! que nos fortunes prospères, etc. + +Malherbe, qui étoit présent: «Eh bien, mordieu, si je fais un pet, en +voulez-vous faire un autre?» + +Quand on lui montroit des vers où il y avoit des mots qui ne servoient +qu'à la mesure ou à la rime, il disoit que c'étoit une bride de +cheval attachée avec une aiguillette. + +Un homme de robe de fort bonne condition lui apporta d'assez mauvais +vers qu'il avoit faits à la louange d'une dame, et lui dit, avant que +de les lui lire, que des considérations l'avoient obligé à les faire. +Malherbe les lut d'un air fort chagrin, et lui dit: «Avez-vous été +condamné à être pendu, ou à faire ces vers? car, à moins que de cela, +on ne vous le sauroit pardonner.» + +Il se prenoit pour le maître de tous les autres, et avec raison. +Balzac, dont il faisoit grand cas, et de qui il disoit: «Ce jeune +homme ira plus loin pour la prose que personne n'a encore été en +France,» lui apporta le sonnet de Voiture pour _Uranie_, sur lequel on +a tant écrit depuis. Il s'étonna qu'un aventurier, ce sont ses propres +termes, qui n'avoit point été nourri sous sa discipline, qui n'avoit +point pris attache de lui, eût fait un si grand progrès dans un pays +dont il disoit qu'il avoit la clef[288]. + + [288] Omis par Racan. + +Il ne vouloit point qu'on fît des vers en une langue étrangère, et +disoit que nous n'entendions point la finesse d'une langue qui ne nous +étoit point naturelle; et, à ce propos, pour se moquer de ceux qui +faisoient des vers latins, il disoit que si Virgile et Horace +revenoient au monde, ils donneroient le fouet à Bourbon[289] et à +Sirmond[290]. + + [289] Nicolas Bourbon, dit le Jeune, dont les OEuvres furent + recueillies en 1630, sous le titre de _Poematia_, et qui fut + appelé en 1637 à l'Académie françoise, quoiqu'il n'eût jamais + écrit d'une manière un peu supportable qu'en latin. + + [290] Sirmond (Jean), également de l'Académie françoise, avoit + composé quelques pièces latines qui lui avoient donné du renom. + Elles furent rassemblées sous le titre de _Carminum libri duo, + quorum prior heroïcorum est, posterior elegiarum_, 1654, in-8º. + +Quand il eut fait cette chanson qui commence: + + Cette Anne si belle, etc.[291], + +qui est une chanson pitoyable, Bautru la retourna ainsi: + + Ce divin Malherbe, + Cet esprit parfait, + Donnez-lui de l'herbe: + N'a-t-il pas bien fait? + + [291] Poésies de Malherbe. Edition Barbou, 1764, pag. 216. + +Pour s'excuser, il disoit tantôt qu'on l'avoit trop pressé, tantôt que +c'étoit pour les empêcher de lui demander sans cesse des vers pour des +récits de ballet; puis, qu'il les falloit ainsi pour s'accommoder à +l'air; et il enrageoit de n'avoir pas une bonne raison à dire[292]. + + [292] Omis par Racan. + +On a aussi retourné ces couplets où il y a à la reprise: + + Cela se peut facilement, + +et puis + + Cela ne se peut nullement[293]; + +mais c'étoient des couplets que M. de Bellegarde avoit faits, et que +Malherbe n'avoit fait que raccommoder. La parodie en est plaisante. +Elle est dans le _Cabinet satirique_. C'est Berthelot qui l'a +faite[294]. + + [293] Poésies de Malherbe; Barbou, pag. 94. + + [294] Cette parodie, fort piquante en effet, se trouve aussi dans + le commentaire de Ménage sur Malherbe. Quand on l'aura lue, on + s'expliquera pourquoi nous ne l'avons pas rapportée ici. En voici + une stance: ce n'est pas la meilleure, mais c'est la seule que + nous puissions décemment citer: + + Etre six ans à faire une ode, + Et faire des lois à sa mode, + Cela se peut facilement + Mais de nous charmer les oreilles + Par _sa merveille des merveilles_, + Cela ne se peut nullement. + + «Malherbe, dit Ménage, pour réponse à ces vers, fit donner des + coups de bâton à Berthelot, par un gentilhomme de Caen, nommé la + Boulardière.» + +Il avoit pour ses écoliers Racan, Maynard, Touvant et Colomby[295]. Il +en jugeoit diversement, et disoit, en termes généraux, que Touvant +faisoit bien des vers, sans dire en quoi il excelloit; que Colomby +avoit beaucoup d'esprit, mais qu'il n'avoit point de génie pour la +poésie; que Maynard étoit celui de tous qui faisoit mieux des vers, +mais qu'il n'avoit point de force, et qu'il s'étoit adonné à un genre +de poésie, voulant dire l'épigramme, auquel il n'étoit pas propre, +parce qu'il n'avoit pas assez de pointe d'esprit; pour Racan, qu'il +avoit de la force, mais qu'il ne travailloit pas assez ses vers; que +bien souvent, pour mettre une bonne pensée, il prenoit de trop grandes +licences, et que de ces deux derniers on en feroit un grand poète. Il +disoit à Racan qu'il étoit hérétique en poésie. Il le blâmoit de rimer +indifféremment aux terminaisons en _ant_ et en _ent_, en _ance_ et en +_ence_. Il vouloit qu'on rimât pour les yeux aussi bien que pour les +oreilles. Il le reprenoit de rimer le simple et le composé, comme +_temps_ et _printemps_, _jour_ et _séjour_; il ne vouloit pas qu'on +rimât les mots qui avoient quelque connivence ou qui étoient opposés, +comme _montagne_ et _campagne_[296], _offense_ et _défense_, _père_ et +_mère_, _toi_ et _moi_; il ne vouloit pas non plus qu'on rimât les +mots dérivés d'un même mot, comme, _admettre_, _commettre_, +_promettre_, qui viennent tous de _mettre_; ni les noms propres les +uns avec les autres, comme _Thessalie_ et _Italie_, _Castille_ et +_Bastille_, _Alexandre_ et _Lisandre_; et sur la fin il étoit devenu +si scrupuleux en ses rimes, qu'il avoit même de la peine à souffrir +qu'on rimât les verbes en _er_ qui avoient tant soit peu de +convenance, comme, _abandonner_, _ordonner_, _pardonner_, et disoit +qu'ils venoient tous trois de _donner_. La raison qu'il en rendoit est +qu'on trouvoit de plus beaux vers en rapprochant les mots éloignés, +qu'en rimant ceux qui avoient de la convenance, parce que ces derniers +n'avoient presque qu'une même signification. Il s'étudioit fort à +chercher des rimes rares et stériles, sur la créance qu'il avoit +qu'elles lui faisoient trouver des pensées nouvelles, outre qu'il +disoit que cela sentoit un grand poète de tenter les rimes qui +n'avoient point encore été rimées. Il faut entendre cela +principalement pour les sonnets où il faut quatre rimes. Il ne vouloit +point qu'on rimât sur _bonheur_ ni sur _malheur_, parce que les +Parisiens n'en prononcent que l'_u_, comme s'il y avoit _bonhur_, +_malhur_, et de le rimer à _honneur_ il le trouvoit trop proche. Il +défendoit de rimer à _flame_, parce qu'il l'écrivoit et le prononçoit +avec deux _m_, _flamme_, et le faisoit long en le prononçant, de +sorte qu'il ne le pouvoit rimer, qu'avec _épigramme_. + + [295] Ces deux derniers ne sont pas grand'chose. (T.) + + [296] Il l'a rimé lui-même. (T.) + +Il reprenoit Racan de rimer _qu'ils ont eu_ avec _vertu_ ou _battu_, +parce, disoit-il, qu'on prononçoit à Paris les mots _eu_ en deux +syllabes. + +Au commencement que Malherbe vint à la cour, qui fut en 1605, comme +nous avons dit, il n'observoit pas encore de faire une pause au +troisième vers des stances de six, comme il se peut voir dans celles +qu'il fit pour le Roi allant en Limosin, où il y en a deux ou trois où +le sens va jusqu'au quatrième vers, et aussi en cette stance du psaume +_Domine, Deus noster_: + + Sitôt que le besoin excite son désir, + Qu'est-ce qu'en ta largesse il ne trouve à choisir? + Et par ton mandement, l'air, la mer et la terre + N'entretiennent-ils pas + Une secrète loi de se faire la guerre, + A qui de plus de mets fournira ses repas[297]? + + [297] _Voyez_ dans les _Poésies de Malherbe_ la paraphrase du + psaume 8, pag. 60 de l'édition Barbou. + +Il demeura presque toujours en cette espèce de négligence durant la +vie d'Henri IV, comme il se voit encore dans une des pièces qu'il fit +pour lui, lorsqu'il étoit amoureux de madame la Princesse. + + Que n'êtes-vous lassées, + Mes tristes pensées, etc.[298]. + + [298] _Poésies de Malherbe_, déjà citées, pag. 149. + +Mais à une autre pièce qu'il fit pour ce prince amoureux, il a +observé de finir exactement le sens au troisième vers; c'est: + + Que d'épines, Amour, etc.[299]. + + [299] _Poésies de Malherbe_, déjà citées, pag. 143. + +Le premier qui s'aperçut que cette observation étoit nécessaire aux +stances de six, ce fut Maynard, et c'est peut-être la raison pourquoi +Malherbe l'estimoit l'homme de France qui faisoit mieux les vers. +D'abord Racan, qui jouoit un peu du luth et aimoit la musique, se +rendit, en faveur des musiciens qui ne pouvoient faire leur reprise +aux stances de six, s'il n'y avoit un arrêt au troisième vers; mais +quand Malherbe et Maynard voulurent qu'aux stances de dix on en fît +encore un au septième vers, il s'y opposa, et ne l'a presque jamais +observé. Sa raison étoit que ces stances ne se chantent presque +jamais, et que, quand elles se chanteroient, on ne les chanteroit +point en trois reprises; c'est pourquoi il suffiroit d'en faire une au +quatrième vers. + +Malherbe vouloit que les élégies eussent un sens parfait de quatre +vers en quatre vers, même de deux en deux, s'il se pouvoit; à quoi +jamais Racan ne s'est accordé. + +Il ne vouloit pas que l'on nombrât en vers avec ces nombres vagues de +cent et de mille; comme _mille_, ou _cent tourments_, et disoit assez +plaisamment, quand il voyoit _cent_: «Peut-être n'y en avoit-il que +quatre-vingt-dix et neuf.» Mais il disoit qu'il y avoit de la grâce à +nombrer nécessairement comme en ce vers de Racan: + + Vieilles forêts de trois siècles âgées. + +C'est encore une des censures à quoi Racan ne se pouvoit rendre, et +néanmoins il n'a osé le faire que depuis la mort de Malherbe. + +A propos de nombres, quand quelqu'un disoit: «Il a les fièvres,» il +demandoit aussitôt: «Combien en a-t-il de fièvres[300]?» + + [300] Omis par Racan. + +Il se moquoit de ceux qui disoient qu'il y avoit du nombre dans la +prose, et il disoit que de faire des périodes nombreuses, c'était +faire des vers en prose. Cela a fait croire à quelques-uns que la +traduction des Epîtres de Sénèque n'étoit point de lui, parce qu'il y +a quelque nombre dans les périodes. + +On voit par une de ses lettres que c'étoit un amoureux un peu rude. Il +a avoué à madame de Rambouillet, qu'ayant eu soupçon que la vicomtesse +d'Auchy[301] (c'est _Caliste_ dans ses OEuvres) aimoit un autre +auteur, et l'ayant trouvée seule sur son lit, il lui prit les deux +mains d'une des siennes et de l'autre la souffleta jusqu'à la faire +crier au secours. Puis quand il vit que le monde venoit, il s'assit +comme si de rien étoit. Depuis il lui en demanda pardon[302]. + + [301] Son _Historiette_ suit immédiatement celle-ci. + + [302] Ce fait très-curieux ne se trouve pas dans la _Vie_ donnée + par Racan. + +Racan, de qui j'ai eu la plus grande part de ces mémoires, dit que, +sur les vieux jours de Malherbe, s'entretenant avec lui du dessein +qu'ils avoient de choisir quelque dame de mérite et de qualité pour +être le sujet de leurs vers, Malherbe nomma madame la marquise de +Rambouillet, et lui madame de Termes qui étoit alors veuve[303]. Il se +trouva que toutes deux avoient nom Catherine, l'une Catherine de +Vivonne, et l'autre Catherine Chabot. Le plaisir que prit Malherbe en +cette conversation lui fit venir l'envie d'en faire une églogue ou +entretien de bergers sous les noms de Mélibée pour lui et d'Arcan pour +Racan. Il lui en a récité plus de quarante vers. Cependant on n'en a +rien trouvé parmi ses papiers. + + [303] Racan a aimé madame de Moret, sa parente, car on voit dans + ses vers qu'il parle de cet oeil qu'elle perdit ou qu'elle + feignit d'avoir perdu. Voyez l'_Historiette_ de madame de Moret. + (T.) + +Le jour même qu'il fit le dessein de cette églogue, craignant que ce +nom d'Arthénice, s'il servoit pour deux personnes, ne fît de la +confusion dans cette pièce, il passa toute l'après-dînée avec Racan à +retourner ce nom-là. Ils ne trouvèrent que _Arthénice_, _Eracinthe_ et +_Carinthée_. Le premier fut jugé le plus beau; mais Racan s'en étant +servi dans la pastorale qu'il fit peu de temps après, Malherbe laissa +les deux autres et prit _Rodanthe_. + +Madame de Rambouillet dit qu'elle n'a jamais ouï parler de +_Rodanthe_[304], mais qu'un jour Malherbe lui dit: «Ah! madame, si +vous étiez femme à faire faire des vers, j'ai trouvé le plus beau nom +du monde en tournant le vôtre.» Elle ajoute que quelque temps après il +lui dit qu'il étoit fort en colère contre Racan, qui lui avait volé +ce beau nom, et qu'il vouloit faire une pièce qui commenceroit ainsi: + + Celle pour qui je fis le beau nom d'Arthénice, + +afin qu'on sût que c'étoit lui qui l'avoit trouvé dans ses lettres. +Elle dit que dans cette petite élégie qui commence: + + Et maintenant encore en cet âge penchant + Où mon peu de lumière est si près du couchant, etc., + +Malherbe vouloit parler d'elle, quand il dit: + + «Cette jeune bergère à qui les Destinées + «Sembloient avoir donné mes dernières années, etc.» + + [304] On lit dans les _OEuvres de Malherbe_ une chanson adressée + à la marquise de Rambouillet, sous le nom de _Rodanthe_, pag. 234 + de l'édition déjà citée. + +Elle m'a assuré que ce sont les seuls vers qu'il ait faits pour +elle[305]. + + [305] _Voyez_ le fragment pour madame la marquise de Rambouillet, + 1624 ou 1625, dans les _Poésies de Malherbe_, pag. 254 de + l'édition Barbou. Tallemant paroît avoir cité de mémoire les vers + que madame de Rambouillet disoit avoir été faits pour elle; nous + croyons devoir les rétablir ici: + + Celle belle bergère, à qui les Destinées + Sembloient avoir gardé mes dernières années, + Eut en perfection tous les rares trésors + Qui parent un esprit et font aimer un corps. + Ce ne furent qu'attraits, ce ne furent que charmes; + Sitôt que je la vis, je lui rendis les armes, + Un objet si puissant ébranla ma raison. + Je voulus être sien, j'entrai dans sa prison, + Et de tout mon pouvoir essayai de lui plaire + Tant que ma servitude espéra du salaire; + Mais comme j'aperçus l'infaillible danger + Où, si je poursuivois, je m'allois engager, + Le soin de mon salut m'ôta cette pensée; + J'eus honte de brûler pour une âme glacée, + Et sans me travailler à lui faire pitié, + Restreignis mon amour aux termes d'amitié. + +Elle m'a conté que Malherbe ne l'ayant pas trouvée, s'étoit amusé un +jour à causer chez elle avec une fille, et qu'on tira par hasard un +coup de mousquet dont la balle passa entre lui et cette demoiselle. Le +lendemain il vint voir madame de Rambouillet, et comme elle lui +faisoit quelque civilité sur cet accident: «Je voudrois, lui dit-il, +avoir été tué de ce coup. Je suis vieux, j'ai assez vécu, et puis on +m'eût peut-être fait l'honneur de croire que M. de Rambouillet +l'auroit fait faire[306].» + + [306] Cette curieuse anecdote et les détails qui la précèdent + n'ont point été donnés par Racan. + +M. Racan soutient pourtant que c'est pour elle qu'il fit cette +chanson: + + Chère beauté, que mon âme ravie, etc.[307] + +et cette autre ou Boisset mit un air: + + Ils s'en vont ces rois de ma vie, + Ces yeux, ces beaux yeux[308], etc. + + [307] Cette chanson paroît avoir été adressée à la marquise de + Rambouillet sous le nom de _Rodanthe_. On est d'autant plus porté + à le croire que l'on y retrouve les mêmes images sur la froideur + de sa maîtresse, que dans les fragments cités plus haut. + + Voici la seconde stance: + + En tous climats, voire au fond de la Thrace, + Après les neiges et les glaçons, + Le beau temps reprend sa place, + Et les étés mûrissent les moissons; + Chaque saison y fait son cours; + En vous seule on trouve qu'il gèle toujours. + + [308] _Poésies de Malherbe_, pag. 101. Ces vers sont indiqués + dans toutes les éditions de Malherbe comme étant adressés à la + vicomtesse d'Auchy. (Voyez l'_Historiette_ de cette dame à la + suite de l'article sur Malherbe.) + +Racan, qui avoit trente-quatre ans moins que Malherbe, changea son +amour poétique en un véritable et légitime amour. C'est ce qui donna +lieu à Malherbe de lui écrire une lettre où il y avoit des vers qui +sont ceux où il est parlé de madame de Rambouillet, pour le divertir +de cette passion; parce qu'il avoit appris que madame de Termes se +laissoit cajoler par le président Vignier, qu'elle a épousé +depuis[309]. Et quand il sut que Racan étoit décidé de se marier en +son pays du Maine, il le manda aussitôt à madame de Termes par une +lettre qui est imprimée. + + [309] Catherine Chabot, fille de Jacques, marquis de Mirebeau, + veuve de César-Auguste de Saint-Lari, baron de Termes, se remaria + à Claude Vignier, président au parlement de Metz; elle mourut en + 1662. + +Environ en ce temps là son fils fut assassiné à Aix, où il étoit +conseiller. Malherbe ne vouloit pas qu'il le fût: cela lui sembloit +indigné de lui. Il ne s'y résolut qu'après qu'on lui eut représenté +que M. de Foix, nommé à l'archevêché de Toulouse, étoit bien +conseiller au parlement de Paris, lui qui étoit allié de toutes les +maisons souveraines de l'Europe. Voici comme ce pauvre garçon fut tué. +Deux hommes d'Aix ayant querelle prirent la campagne; leurs amis +coururent après; les deux partis se rencontrèrent en une hôtellerie; +chacun parla à l'avantage de son ami. Le fils de Malherbe étoit +insolent, les autres ne le purent souffrir, ils se jetèrent dessus et +le tuèrent. Celui qu'on en accusoit s'appeloit Piles. Il n'étoit pas +seul sur Malherbe, les autres l'aidèrent à le dépêcher[310]. Or on +soupçonnoit celui pour qui Piles[311] étoit, d'être de race de Juifs; +c'est ce que veut dire Malherbe en un sonnet qu'il fit sur la mort de +son fils. Ce sonnet n'est pas imprimé. + + [310] On n'a vu ce fait rapporté nulle part ainsi et avec autant + de détails. Ceux des contemporains qui ont parlé de la mort + tragique du fils de Malherbe se sont tous accordés à dire qu'il + avoit été tué en duel. + + [311] Piles est Fortia, et les Fortia passent pour être venus des + Juifs. (T.) + + Une satire virulente de Philippe Desportes contre François de + Fortia, trésorier des parties casuelles, et des épigrammes de Jean + de Baïf, où Fortia n'étoit pas plus ménagé, auront sans doute + donné lieu au bruit alors répandu que la famille de Fortia étoit + juive d'origine. Ces pièces existent encore dans un manuscrit de + la Bibliothèque du Roi, nº 7652, t. 3, p. 3, et 2220 du fonds + Colbert. On ne peut les attribuer qu'à l'esprit de vengeance; + François de Fortia ne s'étant sans doute pas montré fort empressé + d'acquitter des assignations sur le trésor que Charles IX avoit + accordées aux deux poètes trop libéralement et sans consulter + l'état de ses finances. Des quatre frères de François, l'aîné, + Jean de Fortia, avoit embrassé l'état ecclésiastique, et étoit + aussi prêtre de la métropole de Tours; Pierre, le plus jeune, + étoit abbé de Saint-Acheul, et mourut en 1580, comme on le voit + dans le _Gallia Christiana_, t. 10, pag. 1328. D'ailleurs, dès la + fin du seizième siècle, toutes les branches de cette maison firent + sans difficulté leurs preuves pour être admises dans l'ordre de + Malte, où l'on exigeoit quatre degrés de noblesse dans chacune des + lignes paternelles et maternelles. M. le comte de Fortia de Piles, + membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, auquel la + littérature et l'histoire doivent d'importantes publications, est + aujourd'hui le dernier rejeton de cette famille noble et ancienne. + +On lui parla d'accommodement, et un conseiller de Provence, son ami +particulier, lui porta paroles de six mille écus; il en rejeta la +proposition. Depuis, ses amis lui firent considérer que la vengeance +qu'il désiroit étoit apparemment impossible, à cause du crédit de sa +partie, et qu'il ne devoit pas refuser cette légère satisfaction qu'on +lui présentait. «Hé bien! dit-il, je suivrai votre conseil, je +prendrai de l'argent, puisqu'on m'y force, mais je proteste que je +n'en garderai pas un teston pour moi, j'emploierai le tout à faire +bâtir un mausolée à mon fils.» Il usa du mot de _mausolée_, au lieu +de celui de _tombeau_, et fit le poète partout. + +Depuis, ce traité n'ayant pas réussi, il alla exprès au siége de La +Rochelle en demander justice au Roi, dont n'ayant pas eu toute la +satisfaction qu'il espéroit, il disoit tout haut à Nesle, dans la cour +du logis où le Roi logeoit, qu'il vouloit demander le combat contre M. +de Piles. Des capitaines aux gardes et autres gens qui étoient là +sourioient de le voir à cet âge-là parler d'aller sur le pré, et +Racan, qui y étoit, et qui commandoit la compagnie des gendarmes du +maréchal d'Effiat, comme son ami, le voulut tirer à part pour lui dire +qu'on se moquoit de lui, et qu'il étoit ridicule à l'âge de +soixante-treize ans de se vouloir battre contre un homme de +vingt-cinq; mais Malherbe, l'interrompant brusquement, lui dit: «C'est +pour cela que je le fais. Je hasarde un sol contre une pistole.» + +Le bon homme gagna à ce voyage la maladie dont il mourut à son retour +à Paris, un peu devant la prise de La Rochelle[312]. + + [312] Malherbe mourut en 1628, à l'âge de soixante-treize ans. + +Il n'étoit pas autrement persuadé de l'autre vie, et disoit, quand on +lui parloit de l'enfer et du paradis: »J'ai vécu comme les autres, je +veux mourir comme les autres, et aller où vont les autres.» + +On eut bien de la peine à le résoudre à se confesser; il disoit pour +ses raisons qu'il n'avoit accoutumé de se confesser qu'à Pâques. Il +observoit pourtant assez régulièrement les commandements de l'Eglise, +et ne mangea de la viande ce samedi d'après la Chandeleur[313] que +par mégarde; même il demandoit d'ordinaire permission d'en manger +quand il en avoit besoin, et alloit à la messe toutes les fêtes et les +dimanches. Il parloit toujours de Dieu et des choses saintes avec +respect, et un de ses amis lui fit un jour avouer, en présence de +Racan, qu'il avoit une fois fait voeu, durant la maladie de sa femme, +d'aller, si elle en revenoit, d'Aix à la Sainte-Baume à pied et tête +nue. Néanmoins il lui échappoit quelquefois de dire que la religion du +prince étoit la religion des honnêtes gens. + + [313] Voir précédemment, pag. 171. + +Yvrande acheva de le résoudre à se confesser et à communier, en lui +disant: «Vous avez toujours fait profession de vivre comme les +autres.--Que veut dire cela? lui dit Malherbe.--C'est, lui répondit +Yvrande, que quand les autres meurent ils se confessent communément, +et reçoivent les autres sacrements de l'Eglise.» Malherbe avoua qu'il +avoit raison, et envoya quérir le vicaire de Saint-Germain-l'Auxerrois +qui l'assista jusqu'à la mort[314]. + + [314] On raconte différemment ce qui se passa à sa mort. + + Il est mort au mois d'octobre 1628. Son confesseur, voyant que sa + maladie étoit dangereuse, le pressa de se confesser; il s'en + excusa en disant qu'il se confesseroit à la Toussaint, comme il + avoit coutume de le faire: «Mais, monsieur, dit le confesseur, + vous m'aviez toujours dit que vous vouliez faire comme les autres, + en ce qui regarde le christianisme. Tous les bons chrétiens se + confessent avant que de mourir.--Vous avez raison, reprit + Malherbe, je veux donc aussi me confesser, je veux aller où vont + tous les autres, _on ne fera pas un paradis exprès pour moi_, et + il se confessa.» (_Extrait d'un manuscrit du même temps._) + +On dit qu'une, heure avant que de mourir, il se réveilla comme en +sursaut d'un grand assoupissement, pour reprendre son hôtesse, qui lui +servoit de garder d'un mot qui n'étoit pas bien françois à son gré; et +comme son confesseur lui en voulut faire réprimande, il lui dit qu'il +n'avoit pu s'en empêcher, et qu'il avoit voulu jusqu'à la mort +maintenir la pureté de la langue françoise. + + + + +MADEMOISELLE PAULET. + + +Mademoiselle Paulet étoit fille d'un Languedocien qui inventa ce qu'on +appelle aujourd'hui _la Paulette_, invention qui ruinera peut-être la +France[315]. Sa mère étoit de fort bas lieu et d'une race fort +diffamée pour les amourettes. Elle disoit que son père étoit +gentilhomme; sa mère menoit une vie assez gaillarde. Mademoiselle +Paulet avoit beaucoup de vivacité, étoit jolie, avoit le teint +admirable, la taille fine, dansoit bien, jouoit du luth, et chantoit +mieux que personne de son temps[316]; mais elle avoit les cheveux si +dorés qu'ils pouvoient passer pour roux. Le père, qui vouloit se +prévaloir de la beauté de sa fille, et la mère, qui étoit coquette, +reçurent toute la cour chez eux. M. de Guise fut celui dont on parla +le premier avec elle. On disoit qu'il avoit laissé une galoche en +descendant par une fenêtre. Il disoit qu'il lui sembloit avoir +toujours le petit _chose_ de la petite Paulet devant les yeux. M. de +Chevreuse suivit son aîné, et ce fut ce qui la décria le plus, car il +lui avoit donné pour vingt mille écus de pierreries dans une cassette: +elle la confia à un nommé Descoudrais, à qui il la fit escamoter. + + [315] Charles Paulet, secrétaire de la chambre du Roi, a été + l'inventeur et le premier fermier de cet impôt, qui consistoit + dans une somme que les officiers de judicature ou de finances + payoient chaque année aux parties casuelles, afin de conserver, + en cas de mort, leurs charges à leurs veuves et à leurs + héritiers; autrement elles auroient été déclarées vacantes au + profit du Roi. Ce droit, établi par un édit du 12 septembre 1604, + fut d'abord de quatre deniers pour livre, et depuis 1618, il + étoit du soixantième denier du tiers du prix de la charge. + + [316] On raconte que l'on trouva deux rossignols morts sur le + bord d'une fontaine où elle avoit chanté tout le jour. (T.) + +Le ballet de la Reine-mère, dont nous avons parlé dans l'_Historiette_ +de madame la Princesse[317], se dansa en ce temps-là. Elle y chanta +des vers de Lingendes qui commençoient ainsi: + + «Je suis cet Amphion, etc.» + +Or, quoique cela convînt mieux à Arion, elle étoit pourtant sur un +dauphin, et ce fut sur cela qu'on fit ce vaudeville: + + «Qui fit le mieux du ballet? + «Ce fut la petite Paulet + «Montée sur le dauphin, + «Qui monta sur elle enfin.» + +Mais cela a été un pauvre _monteur_ que ce monsieur le Dauphin. Son +père y monta au lieu de lui. Henri IV, à ce ballet, eut envie de +coucher avec la belle chanteuse. Tout le monde tombe d'accord qu'il en +passa son envie. Il alloit chez elle le jour qu'il fut tué; c'étoit +pour y mener M. de Vendôme: il vouloit rendre ce prince galant; +peut-être s'étoit-il déjà aperçu que ce jeune monsieur n'aimoit pas +les femmes. M. de Vendôme a toujours depuis été accusé du ragoût +d'Italie. On en a fait une chanson autrefois: + + «Monsieur de Vendôme (_bis._) + «Va prendre Sodôme; (_bis._) + «Les Chalais, les Courtauraux[318], + «Seront des premiers à l'assaut. + «Ne sont-ils pas vaillants hommes? + «Chacun leur tourne le dos.» + + [317] _Voyez_ plus haut, page 101 de ce volume. + + [318] Depuis M. de Souvray. (T.) + +J'ai ouï conter qu'en une partie de chasse, un bon gentilhomme, oyant +chanter cette chanson, dit: «Ah! que mon cousin un tel, qui est à M. +le Prince, verra de belles occasions à ce siége!--Mais vous, lui +dit-on, n'y voulez-vous point aller?» On le piqua d'honneur, et on lui +fit acheter un cheval pour la guerre de Sodôme. + +Le chevalier de Guise fut aussi amoureux de mademoiselle Paulet. M. +Patru, dont le père étoit tuteur de mademoiselle Paulet, car alors le +sien étoit mort, m'a dit qu'un frère qu'elle avoit, qui venoit chez le +père de M. Patru pour apprendre la pratique, y apporta le cartel du +baron de Luz au chevalier de Guise. Il falloit que le chevalier fût +bien familier chez la demoiselle. On disoit alors en goguenardant: +«_Un bon concert à trois._» M. de Bellegarde, M. de Termes et M. de +Montmorency en furent aussi épris. M. de Termes traitoit son amour en +badinant, mais il étoit effectivement amoureux; son frère ne l'étoit +pas autrement, mais il auroit été fâché que son frère eut été mieux +que lui avec elle. Ce M. de Termes fit un vilain tour à mademoiselle +Paulet. Un garçon de bon lieu, de Bordeaux, et à son aise, nommé +Pontac, la vouloit, à ce qu'on dit, épouser. Termes, sans dire gare, +lui donna des coups de bâton. Lui se retira à Bordeaux, et elle ne +voulut jamais depuis voir un amant qui traitoit si cruellement ses +rivaux. + +Quelque temps après elle se sépara de sa mère, et se retira pour +quelques jours à Châtillon[319] avec une honnête femme, nommée madame +Du Jardin, chez qui elle demeuroit à Paris. Elle avoit déjà donné +congé à M. de Montmorency qui étoit alors fort jeune. Lui, qui +s'imagina pouvoir entrer plus aisément chez elle à la campagne qu'à +Paris, part seul à cheval pour y aller. Des charbonniers en assez bon +nombre, car c'est le chemin de Chevreuse, où il se fait beaucoup de +charbon, voyant ce jeune homme si bien fait, tout seul, se mirent en +tête qu'il s'alloit battre, l'entourèrent et lui firent promettre +qu'il ne passeroit pas outre. C'étoit si près de Châtillon que +mademoiselle Paulet le reconnut, et pensa mourir de rire de cette +aventure. Il y a apparence que, de peur d'être reconnu, il aima mieux +s'en retourner. Cette madame Du Jardin, qui étoit dévote, se retira +bientôt à la Ville-L'Évêque, où elle étoit comme en religion. Cela +obligea mademoiselle Paulet à prendre une maison en particulier. Ce +fut en ce temps-là que sa mère vint à mourir. + + [319] Village par-delà Mont-Rouge, à une lieue de Paris. (T.) + +Madame de Rambouillet, qui avoit eu de l'inclination pour cette jeune +fille dès le ballet de la Reine-mère, après avoir laissé passer bien +du temps pour purger sa réputation, et voyant que dans sa retraite on +n'en avoit point médit, commença à souffrir, à la prière de madame de +Clermont-d'Entragues, femme de grande vertu et sa bonne amie, que +mademoiselle Paulet la vît quelquefois. Pour madame de Clermont, elle +avoit tellement pris cette fille en amitié qu'elle n'eut jamais de +repos que mademoiselle Paulet ne vînt loger avec elle. Le mari, fort +sot homme du reste, soit qu'il craignît la réputation qu'avoit eue +cette fille, soit, comme il y a plus d'apparence, car madame de +Clermont n'étoit point jolie, qu'il crût que sa femme donnoit à +mademoiselle Paulet, qui alors pour ravoir son bien plaidoit contre +diverses personnes, le mari, dis-je, avoit traversé longuement leur +amitié, mais enfin on en vint à bout. Ce fut ce qui servit la plus à +mademoiselle Paulet pour la remettre en bonne réputation, car après +cela madame de Rambouillet la reçut pour son amie, et la grande vertu +de cette dame purifia, pour ainsi dire, mademoiselle Paulet, qui +depuis fut chérie et estimée de tout le monde. + +Elle retira environ vingt mille écus de son bien, avec quoi elle a +fait de grandes charités. Nous en verrons des preuves en +l'_Historiette_ suivante. Elle nourrissoit une vieille parente chez +elle. + +L'ardeur avec laquelle elle aimoit, son courage, sa fierté, ses yeux +vifs et ses cheveux trop dorés lui firent donner le surnom de +_Lionne_. Elle avoit une chose qui ne témoignoit pas un grand +jugement, c'est qu'elle affectoit une pruderie insupportable. Elle fit +mettre aux Madelonettes une fille qu'elle avoit, qui se trouva grosse. +Depuis, je ne sais quel petit commis l'épousa et devint après un grand +partisan. Après elle en prit une si laide que le diable en auroit eu +peur. Je lui ai ouï dire qu'elle voudroit que toutes celles qui +avoient fait galanterie fussent marquées au visage. Elle n'écrivoit +nullement bien, et quelquefois elle avoit la langue un peu +longue[320]. Elle aimoit et haïssoit fortement, nous le verrons dans +l'_Historiette_ de Voiture. Ce furent madame de Clermont et elle qui +introduisirent M. Godeau, depuis évêque de Grasse, à l'hôtel de +Rambouillet. Il étoit de Dreux, et madame de Clermont avoit Mézières +là tout auprès. Enfin il logea avec elles, et l'abbé de La +Victoire[321] appeloit mademoiselle Paulet madame de Grasse. Un soir +elle alla, déguisée en _oublieuse_, à l'hôtel de Rambouillet. Son +corbillon étoit de ces corbillons de Flandre avec des rubans couleur +de rose; son habit de toile tout couvert de rubans avec une calle[322] +de même. Elle joua des oublies, et on ne la reconnut que quand elle +chanta la chanson. + + [320] Portée à la médisance. + + [321] Claude Duval, sieur de Coupeauville, abbé de La Victoire, + auprès de Senlis. Tallemant en parle plus bas. + + [322] Bonnet aplati qui couvre les oreilles et est échancré + par-devant. (_Dict. de Trévoux._) + +Elle ne laissa pas d'avoir des amants depuis sa conversion, mais on +n'a médit de pas un. Voiture dit qu'elle avoit pour serviteurs un +cardinal, car le cardinal de La Valette l'appeloit, en riant, ma +maîtresse; un docteur en théologie[323]; un marchand de la rue +Aubry-Boucher[324]; un commandeur de Malte[325]; un conseiller de la +cour[326]; un poète[327], et un prévôt de la ville[328]. Ce monsieur +de la rue Aubry-Boucher étoit un original. Il prit à cet homme une +grande amitié pour madame de Rambouillet, mais celle qu'il avoit pour +mademoiselle Paulet se pouvoit appeler _amour_. A l'entrée qu'on fit +au feu Roi, au retour de La Rochelle, il s'avisa, car il étoit +capitaine de son quartier, d'habiller tous ses soldats de vert, parce +que c'étoit la couleur de la belle. Tous ses verts-galants firent une +salve devant la maison où elle étoit avec madame de Rambouillet, +madame de Clermont et d'autres. La _Lionne_, qui ne prenoit pas +plaisir à être aimée de cet animal-là, en rugit une bonne heure. +Cependant il se fallut apaiser et aller avec ces dames au jardin du +galant, dans le faubourg Saint-Victor, où il leur donna la collation. +Sa femme vint à mourir; il se remaria avec une personne qu'il voulut à +toute force, parce qu'elle avoit de l'air de mademoiselle Paulet. A +soixante ans il alla par dévotion à Rome. Si la _Lionne_ eût été +encore au monde quand la fille de cet homme fit tant l'acariâtre +contre madame de Saint-Etienne[329], comme elle l'auroit dévorée[330]! + + [323] C'étoit un impertinent nommé Dubois. (T). + + [324] Bodeau, marchand linger. (T.) + + [325] Le commandeur de Sillery. (T.) + + [326] C'est pour augmenter les diverses conditions. (T.) + + [327] Bordier, poète royal pour les ballets, un impertinent qui + la pensa faire devenir folle. (T.) + + [328] Saint-Brisson Séguier, un gros dada qui tous les matins + demandoit _l'avoine_: son valet de chambre s'appeloit ainsi. Il y + avoit un vaudeville: + + Et le gros Saint-Brisson + Dépense plus en son + Que Guillaume en farine. (T.) + + [329] L'abbesse de Saint-Étienne de Reims étoit une demoiselle + d'Angennes. (_Voyez_ plus loin son article à la suite de celui de + madame de Rambouillet, sa mère.) + + [330] _Voyez_, sur une pièce de vers intitulée le _Récit de la + Lionne_, une note de l'article CHAPELAIN dans le volume suivant. + +J'oubliois une galanterie que madame de Rambouillet fit à +mademoiselle Paulet, la première fois qu'elle vint à Rambouillet. Elle +la fit recevoir à l'entrée du bourg par les plus jolies filles du +lieu, et par celles de la maison, toutes couronnées de fleurs, et fort +proprement vêtues. Une d'entre elles, qui étoit plus parée que ses +compagnes, lui présenta les clefs du château, et quand elle vint à +passer sur le pont, on tira deux petites pièces d'artillerie qui sont +sur une des tours. + +Mademoiselle Paulet mourut, en 1651, chez madame de Clermont, en +Gascogne, où elle étoit allée pour lui tenir compagnie. M. de Grasse +(Godeau) y alla exprès de Provence pour l'assister à la mort. Elle ne +paroissoit guère que quarante ans et en avoit cinquante-neuf. Tout le +monde vouloit qu'elle fût beaucoup plus vieille qu'elle n'étoit. Cela +venoit de ce qu'elle avoit fait du bruit de bonne heure. + + + + +LA VICOMTESSE D'AUCHY[331]. + + +La vicomtesse d'Auchy étoit de la maison des Ursins, mais non de la +branche du marquis de Tresnel[332]. Son mari étoit de la maison de +Conflans. Cette femme se pouvoit vanter qu'en tous âges elle avoit +fait bien des sottises. D'abord elle se mit en tête de passer pour +belle, et de se fourrer bien avant dans la cour. L'un et l'autre lui +réussit assez mal, car elle n'avoit rien de beau que la gorge et le +tour du visage. Elle avoit un teint de malade, et ses yeux furent +toujours les moins brillants et les moins clairvoyants du monde. + + [331] Maîtresse de Malherbe. Voir précédemment, page 188. + + [332] Elle s'appeloit Charlotte des Ursins, vicomtesse d'Auchy, + ou Ochy. Ce dernier nom paroît être altéré. (_Voir_ la Dédicace à + elle adressée du _Recueil des plus beaux vers de ce temps_; + Paris, Toussaint Du Bray, 1609, in-8º.) + +Il y a des vers de Malherbe pour elle où il dit: + + «Amour est dans ses yeux, il y trempe ses dards[333].» + + [333] Ce vers se trouve dans un sonnet pour la vicomtesse + d'Auchy, sous le nom de Caliste, 1608. (_OEuvres de Malherbe_, + Paris, Barbou, 1764, in-8º, pag. 120.) + +Madame de Rambouillet disoit qu'il avoit raison, car ses yeux +pleuroient presque toujours, et l'Amour y pouvoit trouver de quoi +tremper ses dards tout à son aise. Je dirai en passant, à propos de +cela, que sur ses vieux jours elle disoit, pour faire accroire aux +gens qu'elle voyoit fort bien: «J'ai fait venir Thévenin[334], il m'a +dit qu'il n'y avoit rien à faire à mes yeux.» Thévenin disoit vrai, +car elle n'étoit plus bonne qu'à envoyer aux Quinze-Vingts. En +récompense, elle étoit toujours fort proprement et fort parée. Pour la +cour, on s'y moqua toujours d'elle. Son mari ne laissa pas d'en +prendre du soupçon, car une jeune femme trouve facilement des galants, +et une vicomtesse n'en chôme pas à Paris. Il la mena donc à la +campagne et l'y tint durant dix ans comme prisonnière, et s'il eût +vécu davantage, elle y fût demeurée davantage aussi, car il avoit +bonne intention de la tenir là toute sa vie. Voyez quelle délivrance! +la voilà en pleine liberté encore jeune. + + [334] Oculiste du temps. + +Comme elle étoit fort vaine, tous les auteurs et principalement les +poètes étoient reçus à lui en conter. Lingendes fit des vers sur sa +voix[335], mais il ne faut prendre cela que poétiquement, car elle n'a +jamais eu la réputation de bien chanter. Malherbe, nouvellement arrivé +à la cour, comme le maître de tous, étoit le mieux avec elle. J'ai dit +dans son _Historiette_ comment il la traita un jour, et comme il se +raccommoda avec elle[336]. Après ces dix ans de prison et tout ce que +je viens de dire, ne trouvez-vous pas que c'étoit avec grande raison +que quand elle parloit du temps d'Henri IV, elle disoit: _J'ai ouï +dire?_ Non contente d'être chantée par les autres, elle voulut se +chanter elle-même, et passer dans les siècles à venir pour une +personne savante. En ce beau dessein, elle achète d'un docteur en +théologie, nommé Maucors, des homélies sur les épîtres de saint Paul, +qu'elle fit imprimer soigneusement avec son portrait. Elle en eut tant +de joie qu'elle donna presque tous les exemplaires pour rien au +libraire, qui y trouva fort bien son compte, car la nouveauté de voir +une dame de la commenter le plus obscur des apôtres, faisoit que tout +le monde achetoit ce livre. Un jour Gombauld, par plaisir, lui demanda +comment elle avoit entendu un passage de saint Paul qu'il-lui disoit: +«Hé, répondit-elle, cela y est-il?» + + [335] Cette pièce, composée de cinq stances, se trouve dans le + Recueil intitulée: _le Séjour des Muses, ou la Cresme des bons + vers_, Rouen, 1626, in-12, pag. 57. Elle existe aussi dans le + Recueil de Toussaint Du Bray, 1609, pag. 367. + + [336] _Voyez_ précédemment, pag. 188 de ce volume. + +Quand le Père Campanelli vint à Paris, avant la guerre déclarée, elle +fit tant que ce Père fut quelques jours chez elle à Saint-Cloud, et +cela parce que c'étoit un homme de grande réputation. Cependant elle +ne l'entendoit point, peut-être imaginoit-elle l'entendre, car, à +cause que sa maison étoit originaire d'Italie, elle croyoit en devoir +entendre la langue, et sur ce fondement elle alloit au sermon italien. +Jamais personne n'a été si avide de lectures de comédies, de lettres, +de harangues, de discours, de sermons même, quoique ce soit tout ce +qu'on peut que de les entendre dans la chaire. Elle prêtoit son logis +avec un extrême plaisir pour de telles assemblées. Enfin, pour s'en +donner au coeur-joie et se rassasier de ces viandes creuses, elle +s'avisa de faire une certaine académie où tour à tour chacun liroit +quelque ouvrage. L'abbé de Cerisy, pour contrecarrer Boisrobert, fit +cette académie, croyant qu'elle subsisteroit comme celle du cardinal. +Au commencement c'étoit une vraie cohue. J'y fus une fois par +curiosité. Pagan, parent de M. de Luynes, y lut une harangue, où, +voulant s'excuser sur ce qu'il s'étoit plus adonné aux armes qu'aux +lettres, il parla comme auroit fait feu César, et traita fort les +autres du haut en bas. Habert l'aîné, l'avocat au conseil, dit assez +plaisamment: «Cet homme a déclaré qu'il ne savoit pas le latin, je +trouve pourtant qu'il n'a pas trop mal traduit le _miles gloriosus de +Plaute_.» Or le bon, c'est qu'on disoit que Pagan n'avoit pas fait +cette harangue, et que c'étoit un nomme Montholon, petit-fils du +garde-des-sceaux. Cet homme étoit un des plus grands, faiseurs de +galimatias du monde. Le cardinal de Retz m'a pourtant dit, mais je ne +m'en fie guère à lui, que l'ayant trouvé en Avignon, l'année de la +naissance du Roi[337], il lui montra bon nombre de belles lettres à +toute la cour sur la naissance de M. le Dauphin, qu'il avoit faites +pour M. le vice-légat. Ce Montholon étoit ruiné et s'étoit retiré là +pour y étudier l'art militaire. Il disoit qu'avant, qu'il fût trois +mois, il seroit le plus grand capitaine du monde en théorie. Il n'alla +à l'armée pourtant qu'au siége d'Arras, où il fut tué; il n'avoit plus +de quarante ans. + + [337] En 1638. + +Pagan, quoiqu'on l'ait accusé de s'être fait faire sa harangue, a fait +un livre. Il est vrai que c'est un livre de cavalier, car il s'appelle +_Les Fortifications du comte de Pagan_[338], qu'il a dédié à don +Hugues de Pagan, duc de Terranove au royaume de Naples; il se dit de +cette maison-là. Au bout de chaque livre il y a, à la manière de +Thucydide, _fin du premier livre des Fortifications du comte de +Pagan_, et bien des couronnes de comte aux vignettes et partout. +L'abbé d'Aubignac[339], qui a toujours de la bile de reste, entreprit +à la première assemblée le pauvre Pagan, car il harangua contre les +orgueilleux; et pour le désigner, il disoit en un endroit qu'il +falloit avoir deux bons yeux, car Pagan étoit borgne, et depuis il est +devenu aveugle: il avoit perdu cet oeil aux guerres de M. de Rohan. Il +fallut y mettre le holà, car les gens s'échauffoient déjà dans leur +harnois. L'abbé lui-même en avoit deux fort méchants, et enfin il est +devenu quasi aveugle. + + [338] _Traité des fortifications_, 1645, in-folio, ouvrage + estimé, réimprimé en 1689, in-12. Pagan, né en 1604, mourut le 18 + novembre 1665. + + [339] François Hédelin, abbé d'Aubignac, auteur de la _Pratique + du théâtre_, et de beaucoup d'autres ouvrages peu estimés, mourut + en 1676. + +Il y avoit plus d'un comte pour rire à cette vénérable académie. Le +comte de Bruslon, le bon homme, qui étoit un comte pour rire en la +manière la plus désavantageuse, car ce n'étoit pas manque de +qualité[340], se mit aussi à haranguer à son tour, et ayant trouvé +Mardochée en son chemin, il décrivit si prolixement la broderie du +hocqueton du héraut qui alloit devant lui, que jamais il n'y eut tant +de choses dans le bouclier d'Achille. C'est de lui qu'à la guerre de +Lorraine on fit un couplet qui disoit: + + Ce grand foudre de guerre, + Le comte de Bruslon, + Étoit comme un tonnerre, + Avec son bataillon, + + Composé de cinq hommes + Et de quatre tambours, + Criant: Hélas! nous sommes + A la fin de nos jours. + + [340] Il étoit introducteur des ambassadeurs. (T.) + +Maugars[341], célèbre joueur de viole, mais qui étoit un fou de bel +esprit, avoit été au commencement de cette académie, et en fit des +contes au cardinal de Richelieu, à qui il étoit. Pour se venger de +lui, on lui fit refuser la porte. Il étoit enragé de cela, et un jour +qu'il jouoit chez la comtesse de Tonnerre, la vicomtesse d'Auchy y +vint. Il quitta aussitôt ce qu'il avoit commencé, et quoiqu'il ne +chantât pas autrement, tant qu'elle fut là, il ne fit que chanter et +jouer sur sa viole une chanson dont la reprise est: + + Requinquez-vous, vieille, + Requinquez-vous donc[342]. + + [341] Tallemant lui consacre plus loin une _Historiette_ dans ces + _Mémoires_. + + [342] C'est le refrain de la quatorzième chanson de Gaulthier + Garguille (pag. 26 de l'édition de 1641, et 27 de la réimpression + de 1758). + +Pour achever l'histoire de l'académie de la vicomtesse d'Auchy, je +dirai que L'Esclache, qui montre la philosophie en françois, y parloit +souvent. Cela fit envie à un nommé Saint-Ange, qui prouvoit, à ce +qu'il disoit, la Trinité par raison naturelle, et qui siffloit de +jeunes enfants sur la philosophie et la théologie, et les en faisoit +répondre en françois, de s'introduire aussi chez la vicomtesse. +Plusieurs personnes, hommes et femmes, alloient entendre ces +perroquets. + +Mais M. de Paris[343], ayant par hasard quelque affaire avec la +vicomtesse, s'y rencontra un jour que Saint-Ange et ses petits +disciples babilloient. L'Esclache, un peu jaloux, se prit de paroles +avec cet homme; cela ne plut guère à l'archevêque, à qui quelqu'un fit +remarquer, car de lui-même je suis sûr qu'il n'en eût rien vu, qu'en +disputant, on avoit avancé quelques erreurs touchant la religion, et +que d'ailleurs cela n'étoit guère de la bienséance. Il dit donc, en +s'en allant, à la vicomtesse, qu'il lui conseilloit de laisser la +théologie à la Sorbonne, et de se contenter d'autres conférences, et +la vicomtesse lui ayant témoigné que cela la surprenoit, M. de Paris, +après l'avoir fort priée de faire cesser ces disputes, voyant qu'il ne +la pouvoit mettre à la raison, fut contraint de défendre à l'avenir de +telles assemblées. Il fallut donc se contenter de petites compagnies +particulières. + + [343] C'étoit le cardinal de Retz, oncle et prédécesseur du + fameux coadjuteur. + +Au reste, c'étoit la plus grande complimenteuse du monde après madame +de Villesavin, qu'on appelle vulgairement _la servante très-humble du +genre humain_. Pour attirer le monde, elle faisoit belle dépense, et +traitoit fort bien les auteurs; car son frère, M. d'Armantières, étant +mort, tandis qu'elle étoit en prison, elle devint héritière et ne +donna à son fils durant sa vie que le bien du père. + +Elle chassa une fois son maître d'hôtel. Cet homme alla servir je ne +sais quel duc, où il ne trouva pas bien son compte. Etant allé voir la +vicomtesse, il se mit à lui conter comme il servoit chez son maître, +l'épée au côté et le manteau sur les épaules: «Si vous vouliez me +reprendre, ajouta-t-il, madame, je vous servirois ainsi.» Cela lui +sembla beau, et elle le reprit pour être servie comme une duchesse. Je +m'étonne qu'elle ne prît aussi un dais et un cadenas[344], car son +maître-d'hôtel lui eût aussi bien donné cela que le reste. + + [344] Le _cadenas_ étoit une espèce de coffret d'or ou de + vermeil, où l'on mettoit le couteau, la cuillère, la fourchette, + etc., dont on se servoit à la table des rois et des princes. + (_Dict. de Trévoux._) + +Elle vouloit avoir bien des connoissances et les entretenoit +soigneusement; aussi vouloit-elle qu'on lui rendît la pareille. Un +jour qu'elle avoit pris l'extrême-onction (car elle la prenoit assez +brusquement) et n'étoit pas trop malade, tout-à-coup elle appelle une +de ses femmes, et lui demande si madame la marquise de Rambouillet +avoit envoyé savoir de ses nouvelles durant sa maladie; regardez si +cela s'accorde avec l'extrême-onction. + +A propos de cela, on m'a dit qu'un cavalier, je pense que c'est +Grillon[345], comme on lui vouloit donner l'extrême-onction, dit qu'il +n'en vouloit point; que c'étoit un sacrement de bourgeois. + + [345] Ou _Crillon_. + +Le cardinal de Sourdis (frère du marquis), en courant la poste, prit +l'extrême-onction à Tours, et repartit l'après-dîner. Cette fois-là, +on eut raison, de dire qu'on lui avoit graissé ses bottes[346]. Une +bonne femme, dans la rue Quincampoix, comme on la lui donnoit, dit à +sa servante: «Une telle, ayez soin de faire boire ces messieurs.» + + [346] Il avoit été fait cardinal par la faveur de madame de + Beaufort, en la place du maréchal d'Estrées. (T.) + +Un jour que la vicomtesse d'Auchy étoit chez madame de Rambouillet, +Voiture se mit en un coin de la chambre à rêver, et puis tout d'un +coup, pour se moquer de cette femme qui faisoit la savante, il lui dit +sérieusement: «Madame, lequel estimez-vous le plus de saint Augustin +ou de saint Thomas?» Elle répondit de sang-froid qu'elle estimoit plus +saint Thomas. Madame de Rambouillet pensa éclater de rire. + + + + +M. DES YVETAUX[347]. + + +M. Des Yvetaux se nommoit Vauquelin, et étoit d'une bonne famille de +Caen. Il y a exercé la charge de lieutenant-général, dont il fut +interdit par arrêt du parlement de Rouen[348]. Il vint à la cour et +fut porté par Desportes, et après par le cardinal du Perron. Ses vers +étoient médiocres, mais il avoit assez de feu; sa prose, à tout +prendre, valoit mieux. Il savoit, et avoit de l'esprit; il a eu en un +temps toute la vogue qu'on sauroit avoir. + + [347] Nicolas Vauquelin, seigneur Des Yvetaux, mort le 9 mars + 1649, âgé de quatre-vingt-dix ans. + + [348] Suivant la _Biographie universelle_, on a dit par erreur, + que Des Yvetaux avoit été lieutenant-général, et on l'auroit + ainsi confondu avec son frère qui a rempli cette charge. La + _Biographie_ s'est trompée; Huet, dans ses _Origines de Caen_ + (Rouen, 1706, p. 355) dit positivement que Jean Vauquelin, père + de Des Yvetaux, «l'adopta à son tribunal, et lui résigna sa + charge de lieutenant-général.» Il ajoute que le maréchal + d'Estrées «l'exhorta de venir à la cour et de ne pas passer sa + vie à donner des sentences;» que Des Yvetaux fut déterminé à + suivre ce conseil «par une disgrâce qui lui arriva, ayant été + cité au parlement de Rouen pour rendre raison de l'irrégularité + de quelque sentence;» qu'alors il vendit sa charge à Guillaume + Vauquelin, son frère cadet. On voit par là que Tallemant a été + bien instruit de ce qui concernoit le poète Des Yvetaux. + +Henri IV le fit précepteur de M. le Dauphin, après qu'il eut été +précepteur de M. de Vendôme[349]. Il s'est plaint qu'on ne vouloit pas +qu'il fît du feu Roi[350] un grand personnage. Durant la régence on +lui ôta cette place par intrigue; peut-être la plainte que le clergé +fit contre lui, et qui est imprimée dans les _Mémoires_ ensuite de +ceux de M. de Villeroi, y servit-elle[351]. + + [349] Il fit pour celui-ci l'_Institution du Prince_ en vers + (T.). Cette pièce a dû être imprimée séparément avant 1612; car, + citée dans le discours adressé à la Reine, dont il va être + question, elle a été ensuite insérée dans les _Délices de la + Poésie françoise_; Paris, Toussainct Du Bray, 1615, p. 417. + + [350] Louis XIII. + + [351] _Voyez_ le Discours présenté à la Reine-mère du Roi, en + l'année 1612, à la suite des _Mémoires d'État_, par M. de + Villeroi, tom. 5, pag. 199, Amsterdam, 1725. + +On l'a accusé de ne croire que médiocrement en Dieu. Je ne lui ai +pourtant jamais ouï dire d'impiétés. Il est vrai que je ne l'ai connu +que deux ans avant qu'il mourût. On l'accusoit aussi d'aimer les +garçons. Pour les femmes, il les a aimées jusqu'à la fin, et a +toujours mené une vie peu exemplaire. Il passoit pour médisant, et +pour aimer le vin. Quelquefois il étoit long-temps sans parler. On dit +que Pluvinel et lui firent un voyage de Paris à Nantes et en +revinrent, jouant toujours aux échecs sans se dire mot pour cela. Ils +avoient une machine dans le carrosse. + +Il disoit que les courtisans appeloient _bon temps_ le temps où les +pensions étoient bien payées. + +Etant disgracié, il acheta une maison rue des Marais, au faubourg +Saint-Germain, vers les Petits-Augustins. En ce temps-là, il n'y avoit +rien de bâti au-delà dans le faubourg; on l'appeloit, à cause de cela, +_le dernier des hommes_. Cette maison a l'honneur d'être aussi +extravagamment disposée que maison de France. Le grand jardin qu'il y +joignit, et auquel on va par une voûte sous terre, est à peu près fait +de même. Il se mit à faire là dedans une vie voluptueuse, mais cachée: +c'étoit comme une espèce de Grand-Seigneur dans son sérail. En +pensions, en bénéfices et en argent, il avoit beaucoup de bien et +pouvoit vivre fort à son aise. + +A son ordinaire, il s'habilloit fort bizarrement. Madame de +Rambouillet dit que la première fois qu'elle le vit, il avoit des +chausses à bandes, comme celles des Suisses du Roi, rattachées avec +des brides; des manches de satin de la Chine, un pourpoint et un +chapeau de peaux de senteurs, et une chaîne de paille à son cou; et il +sortoit en cet habit-là. Il est vrai qu'il ne sortoit pas souvent; +mais quelquefois, selon les visions qui lui prenoient, tantôt il étoit +vêtu en satyre, tantôt en berger, tantôt en dieu, et obligeoit sa +nymphe à s'habiller comme lui. Il représentoit quelquefois Apollon qui +court après Daphné, et quelquefois Pan et Syrinx. A cause qu'il devint +amoureux de madame Du Pin[352], mère de madame d'Estrades, au lieu de +culs-de-lampes, il fit mettre des pommes de pin dorées à son plancher. +Il y a des festons et des lacs d'amour de paille, en je ne sais +combien d'endroits, avec des chiffres de la même étoffe. Je ne sais +quelle amitié il avoit pour la paille, mais il n'aimoit pas moins le +vieux cuir doré[353], et n'avoit point d'autre tapisserie en été ni +hiver. + + [352] Marguerite de Burtio de la Tour, femme de Jacques de + Lallier, seigneur Du Pin. Marie de Lallier, sa fille, épousa en + 1637 le comte d'Estrades, qui fut créé maréchal de France en + 1675. + + [353] On appeloit ainsi des peaux de mouton passées en basanes, + sur lesquelles étoient représentées en relief diverses sortes de + grotesques relevées d'or ou d'argent, de vermillon ou autres + couleurs (_Dictionnaire de Trévoux_). _Voyez_ aussi les + _Recherches sur le cuir doré_, par M. de La Querière; Rouen, + Baudry, 1830, in-8º. + +Il fut un peu épris d'une de mes parentes, madame d'Harambure, qui +étoit allée voir son jardin. Un jour il lui écrivit une lettre fort +longue, où en un endroit il se fondoit furieusement en raison, car il +lui disoit: «Encore que vous n'aimiez point les figues (elle n'en +mangeoit point), elles ne laissent pas d'être friandes; de même mon +amour, quoique vous n'en fassiez point de cas, n'est pas pourtant +méprisable;» et au bas il y avoit: «Renvoyez-moi cette lettre, s'il +vous plaît, car je n'en ai point de double.» N'étoit-ce pas là une +bonne lettre à garder? + +Madame de Saint-Germain-Prévost, dont le fils se vantoit d'être le +fils de M. le maréchal de Biron, est celle de qui on a le plus parlé +avec le bonhomme. Elle sut un jour qu'il devoit donner la collation +chez lui à des dames. Elle trouve moyen d'y entrer justement comme on +venoit de servir, et que les gens étoient allés avertir la compagnie, +et prenant la nappe par un bout, elle jeta tout à terre. Quand il vit +cela, il se mit à rire et dit: «Il faut que madame de Saint-Germain +soit venue ici.» + +Mais l'amourette qui a fait le plus de bruit, est celle qu'il a eue +jusqu'à la fin de sa vie. Voici comme cela arriva. Vers la prise de La +Rochelle, un jour que la porte de son grand jardin, qui répond dans la +rue du Colombier[354], étoit entr'ouverte, une jeune femme, grosse +d'enfant, assez bien faite, mais fort triste, mit le nez dedans; il +s'y rencontra par hasard, et comme il étoit civil, principalement aux +dames, il la pria d'y entrer. Il apprit d'elle-même qu'elle étoit +fille d'un homme qui jouoit, et a joué jusqu'à sa mort, de la harpe +dans les hôtelleries d'Étampes (présentement son fils fait le même +métier); elle lui dit qu'elle en jouoit aussi (effectivement elle en +joue aussi bien que personne); qu'un jeune homme de Meaux, nommé +Dupuis, qui est de la meilleure maison de la ville, l'avoit épousée +par amour, et qu'il étoit malade dans la rue des Marais. Cette femme +avoit l'air fort doux; il en fut touché; il lui offre tout ce qu'il +avoit, les assiste, car Dupuis étoit fort pauvre, et quand elle +accoucha il en eut tout le soin imaginable. Relevée, elle le va +remercier; lui, la cajole; elle prend le soin de le blanchir, elle le +visite souvent, et peu à peu se mêle de son ménage. Il se plaint à +elle de ses valets, la prie d'avoir l'oeil sur eux. Dès qu'elle étoit +habillée, elle venoit passer la journée avec lui: enfin il lui proposa +de prendre avec son mari un appartement dans sa maison. Elle accepta +ce parti. Quand elle y fut une fois établie, il prit une entière +confiance en elle. Elle recevoit tout son revenu, faisoit la dépense +telle qu'il l'avoit ordonnée, et le reste étoit pour elle. J'oubliois +de dire que ce qui avoit achevé de le charmer, c'est qu'étant tombé +malade, avant qu'elle logeât avec lui, cette femme fut quarante jours +sans se déshabiller. Croyez pourtant qu'elle achetoit bien son +bonheur. Il falloit savoir du bon homme tous les matins comment elle +se coifferoit, à la grecque, à l'espagnole, à la romaine, à la +françoise, etc.; quel habit elle prendroit; si elle seroit reine, +déesse, nymphe ou bergère. Elle accoucha dans sa maison de deux +enfants, car celui dont elle étoit grosse quand ils firent +connoissance n'a pas vécu. Le plus âgé de ces deux enfants est une +fille, et l'autre un garçon; nous parlerons d'elle ensuite, car le +pauvre homme eut de grands procès à cause d'elle[355]. + + [354] Le Pré-aux-Clerc se terminoit à cette rue qui en a porté le + nom jusqu'à la fin du seizième siècle. (_Recherches sur Paris_, + par Sauval, quartier de Saint-Germain-des-Prés, pag. 37.) + + [355] «Des Yvetaux, dit Ségrais, avoit épousé une mademoiselle + Dupuis, joueuse de harpe, qui étoit d'Etampes, et qui avoit son + frère qui en jouoit par les cabarets. Souvent ils prenoient la + houlette avec le chapeau et l'habillement de bergers, et + chantoient ensemble des vers que Des Yvetaux lui-même avoit + composés. Il étoit encore vivant quand j'arrivai à Paris, mais je + ne le vis pas; il demeuroit au faubourg Saint-Germain, où il + recevoit grande compagnie sans aller voir personne.» (_Mémoires + anecdotes de Ségrais_; Amsterdam, 1723, p. 115.) Tallemant entre + dans des détails beaucoup plus étendus, et ayant connu + personnellement Des Yvetaux, il mérite plus de confiance que + Ségrais. + +M. Des Yvetaux avoit un frère qui étoit lieutenant-général à Caen. Ce +frère fit son fils conseiller, et puis maître des requêtes[356]. Ce M. +le maître des requêtes prétendoit être seul héritier du bon homme, car +il y avoit assez à espérer. Madame de Liancourt[357] lui avoit voulu +donner deux cent mille livres de sa maison et de ses deux jardins, à +condition de l'en laisser jouir sa vie durant[358]. Autrefois M. le +cardinal de Richelieu eut quelque pensée d'y bâtir, mais il trouva que +cela étoit trop loin du Louvre. + + [356] Hercule Vauquelin, fils de Guillaume, devint intendant de + Languedoc. (_Voyez_ les _Origines de Caen_, par Huet, au lieu + déjà cité.) + + [357] Jeanne de Schomberg, mariée en secondes noces en 1620 à + Roger Du Plessis de Liancourt, duc de La Roche-Guyon. Sa fille, + Jeanne Charlotte Du Plessis Liancourt épousa en 1659 François + VII, duc de La Rochefoucauld, prince de Marsillac, fils de + l'auteur des _Maximes_. C'est par ce mariage que la terre de + Liancourt ainsi que l'hôtel de ce nom passèrent dans la maison + des La Rochefoucauld. + + [358] L'hôtel de Liancourt y touche. (T.)--L'hôtel de La + Rochefoucauld, sur l'emplacement duquel la rue des Beaux-Arts a + été percée en 1828. + +Le neveu enrageoit donc de voir la Dupuis gouverner si absolument son +oncle, et, par la faute que font presque toujours les héritiers d'un +vieux garçon ou d'un homme veuf, au lieu d'être complaisant, il +s'amusa à l'aller chicaner sur cette femme. Il en fit tant que le bon +homme, pour le faire crever, maria la fille de la Dupuis avec un autre +neveu, fils d'un autre frère, nommé Sacy, du nom d'une terre. C'étoit +une plaisante chose à voir que cette petite mariée, à qui son propre +frère, qui étoit page du bon homme, portoit la queue; car il a +toujours eu un page jusqu'à son grand procès. + +Le maître des requêtes, au désespoir, jette feu et flamme, dit que +cette fille étoit fille de M. Des Yvetaux. Dupuis vivoit pourtant, et +vit même, je pense, encore. Il suborne un nommé Lerinière, frère de la +Dupuis. Cet homme, qui disoit qu'on traitoit sa soeur comme une g...., +appelle Sacy en duel. Sacy se bat et le désarme. Lerinière, non +content de cela, entre dans la maison avec un pistolet, tire sur Sacy +et le manque. Un laquais de Sacy le tue. La veuve du mort fait +informer. Le bailli du faubourg, un fripon nommé Lhermitière, gagné +par le maître des requêtes, condamne fort brusquement Sacy à être roué +et la Dupuis à être pendue. Depuis ils en ont été absous. On fit des +factums ou lettres de part et d'autre qui sont bien faits. Le bon +homme fit le sien lui-même; il s'y moque plaisamment de ce neveu, et +il y montre bien de la vigueur; il avoit pourtant près de +quatre-vingts ans. Ses amis le servirent puissamment, entre autres le +maréchal de Gramont. Ce fut chez lui que le mariage se fit, à cause +des oppositions d'un homme qui disoit avoir promesse de la fille +(notez que ce n'étoit qu'une enfant qui n'avoit jamais vu personne), +et d'un cousin germain de Sacy, qui disoit qu'elle étoit bâtarde. Pour +finir tous ces différends, on fit une transaction par laquelle, +moyennant quatre-vingt mille livres, Sacy et sa femme renonçoient à la +maison. Ils s'en sont fait relever depuis, après avoir recélébré leur +mariage, car cette opposition, qui n'avoit point été levée, étoit une +espèce de nullité. Pour la bâtardise, c'étoit une sottise que d'y +insister, aussi bien que de dire que c'étoit pour couvrir l'honneur de +M. Des Yvetaux qu'ils vouloient montrer qu'il n'y avoit point de +mariage parce qu'il seroit incestueux, et que cette madame de Sacy +étoit sa fille[359]. Le maître des requêtes fut hué à l'audience et +passa pour un grand coquin. Il avoit quelques gentilshommes avec lui +qui se retirèrent quand ils virent M. de Turenne de l'autre côté[360]. +La jeune femme parla et parla fort hardiment, car, Dieu merci, elle +n'a pas le caquet mal emmanché. Ils retournèrent dans leurs +prétentions, et la maison leur est demeurée. + + [359] Le curé de Saint-Sulpice étant allé voir Des Yvetaux et lui + faisant des réprimandes sur sa conduite si peu chrétienne, il lui + répondit sans s'émouvoir: «M. le curé, il ne faut pas croire tout + ce que l'on dit, il y a bien de la médisance; l'on me disoit + l'autre jour que vous aimiez les garçons, mais je n'en voulois + rien croire.» Le curé, offensé d'un tel compliment, ne jugea pas + à propos de lui parler davantage et s'en alla. (_Extrait d'un + manuscrit du même temps._) + + [360] Ce fut Tambonneau, le président, en ce temps-là amoureux de + la Sacy, qui l'y fit aller. (T.) + +Durant ce grand procès le bon homme s'accoutuma à s'habiller comme les +autres. A quatre-vingts ans il se portoit encore fort bien. Il m'a +quelquefois lassé à force de me promener dans son jardin. C'étoit un +petit homme sec, à yeux de cochon. Il a toujours eu l'esprit présent, +et, à sa mode, il disoit de jolies choses. Un jour que madame +d'Hautefort[361] vint dans son jardin, il lui dit, d'un ton assez +sérieux: «Madame, voulez-vous bien faire parler de vous? après avoir +maltraité des rois, aimez un petit _bonhommet_ comme moi.» + + [361] Marie d'Hautefort fut aimée de Louis XIII, après la + retraite de mademoiselle de La Fayette. Elle épousa en 1646 + Charles, depuis maréchal de Schomberg. + +Des Yvetaux avoit de la générosité et de la bonté. J'ai ouï dire au +comte de Brionne, grand seigneur de Lorraine, que, s'étant retiré à +Paris après la prise de Nancy, M. des Yvetaux le vouloit loger chez +lui, et lui disoit pour raison: «Monsieur, vous avez si bien reçu +autrefois les François en Lorraine, qu'il faut bien vous rendre la +pareille aujourd'hui.» Ce M. de Brionne n'avoit qu'un cheval de +carrosse, l'autre étoit mort; il en emprunta un au bon homme, qui ne +vouloit pas le reprendre, et disoit: «Vous m'en rendrez un quand vos +affaires seront en meilleur état.» + +Un an devant que de mourir, Ninon, qui alloit quelquefois jouer du +luth chez lui, car il aimoit fort la musique et faisoit souvent des +concerts, lui demanda un jour de fête s'il avoit été à la messe. «Il y +auroit, répondit-il, plus de honte à mon âge de mentir, que de +n'avoir point été à la messe. Je n'y ai point été aujourd'hui.» Elle +lui donna un ruban jaune qu'il porta je ne sais combien de jours à son +chapeau. + +Il fut se promener à Rambouillet au faubourg Saint-Antoine[362], et de +si loin qu'il put être ouï du maître du logis, il lui cria: «Monsieur, +je vous révère, je vous adore; mais il ne fait point chaud +aujourd'hui, je vous prie, n'ôtons point notre chapeau.» + + [362] A la maison du financier Rambouillet. + +Sa plus grande, ou plutôt sa seule incommodité, étoit une rétention +d'urine. Ce fut ce qui le tua; car voyant, en 1649, le Roi sorti de +Paris et le blocus se former, par une complaisance hors de propos pour +la cour, il en sortit aussi. Peut-être cette étourdie de madame de +Sacy le lui fit-elle faire. Comme il n'avoit point son chirurgien +ordinaire, sa rétention l'incommodant, il fallut se faire sonder par +le premier chirurgien de village, qui le blessa, et la gangrène s'y +mit. Ce fut auprès de Meaux, dans une petite maison de ce M. Dupuis. +Il se résolut fort constamment à la mort, et fit tout ce qu'on a +accoutumé de faire. + +Une heure avant que de mourir, il se promena par la chambre, et pria +la Dupuis de lui fermer les yeux et la bouche, et de lui mettre un +mouchoir sur le visage, dès qu'il commenceroit à agoniser, afin qu'on +ne vît point les grimaces qu'il feroit. + +Il ne fut pas plus tôt mort, que madame de Sacy ne vécut plus bien +avec sa mère. Pour son mari, elle le traita comme un je ne sais qui; +aussi est-ce un fort sot homme[363]. On l'a vu autrefois sur un bidet, +suivi pour tout train de son beau-frère le page. Il alla une fois +chez madame de Montausier qui logeoit alors en ce quartier-là, en +habit de taffetas noir, avec une grande estocade et de grosses bottes. +Je lui ai ouï dire que le bailli du faubourg, qui étoit fort mal quand +le bon homme mourut, eut une si grande appréhension de ne lui survivre +pas pour persécuter les siens, que sa fièvre en redoubla, et qu'il en +fut expédié quelques jours plus tôt. + + [363] Elle le connoissoit bien, à ce qu'elle dit, mais elle ne + put éviter de l'épouser: il a bien eu sa revanche depuis. (T.) + +Madame de Sacy a été élevée comme vous pouvez penser: elle n'est point +jolie; mais comme elle a l'esprit vif, et qu'elle est fort médisante, +les vieux débauchés, comme le maréchal de Gramont, le marquis de +Mortemart[364] et M. de Turenne même, la trouvoient fort à leur goût. +Le seul Mortemart a persévéré: il lui a montré à chanter[365]; elle +réussit assez bien aux airs italiens. On dit pourtant qu'Ondedei étoit +l'effectif, même sur la fin de la vie du bon homme; mais le marquis +(car nonobstant son brevet, M. de Mortemart c'est _M. le marquis_ sans +queue[366]), est encore aujourd'hui celui dont on parle. + + [364] Gabriel de Rochechouart, marquis de Mortemart, créé duc de + Mortemart par lettres-patentes de décembre 1650, enregistrées au + parlement le 15 décembre 1663. C'est le père de madame de + Montespan. + + [365] Il chante aussi bien que qui que ce soit, et s'en pique. + Cela est pourtant ridicule à son âge, et avec son cordon bleu et + son brevet de duc. Il compose même et fait des airs. (T.) + + [366] C'est-à-dire que chez madame de Sacy on appeloit M. de + Mortemart, _M. le Marquis_, nonobstant son brevet de duc. «Quand + on dit _monsieur_, sans queue, on entend le maître de la maison.» + (_Dict. de Trévoux._) + +A la seconde guerre de Paris, il ne suivit point la cour, et sa femme +fut contrainte de déclarer à la Reine que c'étoit pour une madame de +Sacy qu'il étoit demeuré. Elle vit le plus plaisamment du monde avec +lui, lui parle comme à un je ne sais qui. Il y fut un jour; elle étoit +seule: «Je viens, dit-il, dîner avec vous.--Je n'ai rien à vous +donner, répondit-elle; voyez si cette poule qui est dans ce pot est +cuite.» Il y regarde avec un bâton; elle la lui fait tirer, et ils se +mettent là à manger tous deux fort malproprement. Elle dit qu'il ne +faut point avoir de cuisinier; que pour elle, si sa demoiselle plumoit +mieux une volaille que ses autres gens, elle la lui feroit plumer, et +qu'il faut que chacun fasse ce qu'il fait le mieux. Je ne crois pas +que le marquis donne grand'chose, car il a la réputation d'être fort +avare. + +Depuis deux ans cette jeune femme a un ulcère; elle souffre comme un +roué. Mortemart lui a rendu et lui rend encore tous les soins dont il +peut s'aviser. Un certain abbé de Villiers, voisin de la dame, lui a +donné de la jalousie, et tous deux ont fait à l'envi. Ils y vont tous +les jours. Ce qui a fait tant parler, c'est que Sacy, qui aime à +_chopiner_, chassoit tout le monde, hors ces deux hommes. C'est un +fripon fieffé, un félon, un ridicule. En présence de cette femme il +dit ce qu'il fera quand elle sera morte; il querelle déjà la mère. On +dit qu'il n'y a eu que de l'imprudence à la vie de cette femme; +Mortemart n'en a rien eu, à ce que disent ses gens, qui en savent bien +des nouvelles. Ce qu'il y a à dire contre elle, c'est qu'encore +moribonde comme elle est, elle se mêle de changer les officiers de +Mortemart, et entretient toujours la discorde entre le mari et la +femme, car elle lui a fait ôter toute la conduite de la maison. On dit +que Mortemart lui a donné, mais moins que l'abbé de Villiers. +Mortemart fut près de cinq ans amoureux de sa femme comme il l'étoit +avant que de l'épouser. C'étoit une fille de la Reine qu'il prit par +amour[367]. Après il s'enflamma d'une femme-de-chambre de la Reine, +qui est aujourd'hui madame de Niert. Une autre, nommée Villeflin, lui +succéda: elle chantoit; et ensuite est venue madame de Sacy. Il y a +douze ans que cela dure. Il lui rend tous les soins imaginables. + + [367] Diane de Grandseigne, duchesse de Mortemart. Elle mourut à + Poitiers en 1666. + + + + +M. DE GUISE, FILS DU BALAFRÉ[368]. + + +Quand M. de Guise eut le gouvernement de Provence, après la mort du +Grand Prieur, bâtard de Henri II, il trouva à Marseille une fille dont +il devint amoureux. C'étoit la fille de cette belle Châteauneuf de +Rieux, qui avoit été aimée par Charles IX[369], qu'Henri III avoit eu +quelque envie d'épouser, et qui, après n'avoir pas voulu épouser le +prince de Transylvanie (car il avoit envoyé demander une fille de la +cour de France), épousa Altoviti-Castellane, capitaine de galères. Les +Altoviti sont une famille de Florence, dont une branche a été +transplantée dans le Comtat d'Avignon. Or, cette madame de Castellane +étant accouchée à Marseille, elle fit tenir sa fille sur les fonts par +la ville de Marseille même. On lui donna le nom de Marcelle, une de +leurs saintes, et aussi peut-être parce que ce nom approchoit de celui +de la ville. Insensiblement, quand cette fille, n'ayant plus ni père +ni mère, vint demeurer à Marseille avec une de ses tantes, le peuple +l'appela _mademoiselle de Marseille_, au lieu de mademoiselle +Marcelle. C'était une personne de la meilleure grâce du monde, de +belle taille, blanche, les cheveux châtains, qui dansoit bien, qui +chantoit, qui savoit la musique jusqu'à composer, qui faisoit des +vers, et dont l'esprit étoit extrêmement adroit, fière, mais civile; +c'étoit l'amour de tout le pays. Le Grand prieur en avoit été épris; +plusieurs, personnes de qualité l'eussent épousée; elle quitta tout +cela pour M. de Guise. + + [368] Charles de Lorraine, duc de Guise, né le 20 août 1571, mort + en 1640. + + [369] Le comte de Tonnerre avoit fait peindre la belle de + Châteauneuf sur un trône, et lui humilié devant elle qui lui + mettoit le pied sur la gorge. (T.) + + Cette belle Châteauneuf ne seroit-elle pas la maîtresse de Charles + IX dont Dreux du Radier a vainement cherché le nom? (_Voyez_ les + _Anecdotes des Reines et Régentes_, Paris, 1808, tom. 5, pag. 30.) + +Sa naissance, sa grandeur, son air agréable, car il étoit, quoique +camus et petit, de fort bonne mine et fort aimable, la charmèrent. +Cette galanterie dura quelques années; mais quoiqu'on crût qu'elle lui +avoit accordé les dernières faveurs, elle vivoit pourtant d'un air si +noble, qu'on pouvoit croire qu'elle prétendoit à l'épouser, car il +étoit encore à marier. Elle eut enfin quelque soupçon, et lui du +dégoût. Elle eut assez de fierté pour le prévenir et pour rompre la +première. Il part et vient à la cour. Elle fit ces deux couplets de +chanson, et y mit un air: + + Il s'en va ce cruel vainqueur, + Il s'en va plein de gloire; + Il s'en va méprisant mon coeur, + Sa plus noble victoire; + Et malgré toute sa rigueur, + J'en garde la mémoire. + + Je m'imagine qu'il prendra, + Quelque nouvelle amante; + Mais qu'il fasse ce qu'il voudra, + Je suis la plus galante. + Le coeur me dit qu'il reviendra, + C'est ce qui me contente. + +Pour le temps, je ne crois pas qu'on en pût trouver de meilleurs, et +même aujourd'hui on ne voit guère rien de plus achevé. Voyant qu'il ne +revenoit point, le chagrin la prit, elle tomba malade, et cette +maladie dura un an. Elle vendit, car elle n'avoit point de bien, tout +ce qu'elle avoit de bijoux; M. de Guise en fut averti, et qu'elle +cachoit sa nécessité à tout le monde; il lui envoya offrir dix mille +écus. Elle dit au gentilhomme qui disoit les avoir tout prêts, qu'elle +remercioit M. de Guise, qu'elle ne vouloit rien prendre de personne, +et encore moins de lui que d'un autre; qu'elle n'avoit guère à vivre, +et qu'en cet état-là elle se pouvoit passer de tout le monde. Il y a +apparence que cela augmenta son mal; elle mourut la nuit suivante, et +on ne lui trouva qu'un sou de reste. La ville la fit enterrer à ses +dépens dans l'abbaye de Saint-Victor. Vingt-cinq ou trente ans après, +comme on regarda dans le tombeau où on l'avoit mise, on y trouva son +corps tout entier; le peuple vouloit que ce fût une sainte, quand un +vieux religieux alla regarder le registre, et trouva que c'étoit la +maîtresse de M. de Guise. + +Au combat contre les Rochellois, le feu se prit au vaisseau de M. de +Guise. Feu M. de La Rochefoucauld lui vint dire: «Ah! monsieur, tout +est perdu.--Tourne, tourne, dit-il au pilote, autant vaut rôti que +bouilli.» + +On conte des choses assez plaisantes de ses amourettes[370]. Il étoit +couché avec la femme d'un conseiller du parlement, quand le mari +arriva de grand matin à l'improviste. Le galant se sauve dans un +cabinet, mais il oublie ses habits. La femme ôte vite le collet du +pourpoint et ce qu'il y avoit dans les pochettes. Le mari demande à +qui étoient ces habits. «Une revendeuse, lui dit-elle, les a apportés, +elle dit qu'on les aura à bon marché; regardez s'ils vous sont bons; +ils vous serviront à la campagne.» Il met l'habit, et étant pressé +d'aller au palais, il prend sa soutane par-dessus et s'en va. Le +galant prend ceux du mari et s'en va au Louvre. Henri IV le regarde, +et M. de Guise lui conte l'histoire. Le Roi envoie un exempt ordonner +au conseiller de le venir trouver. Le conseiller, bien étonné, vient; +le Roi le tire à part, lui parle de cent choses, et en causant lui +déboutonnoit sa soutane sans faire semblant de rien. L'autre n'osoit +rien dire; enfin tout d'un coup le Roi s'écrie: «Ventre saint-gris! +voilà l'habit de mon cousin de Guise.» + + [370] Je sais cela d'un parent de la dame, mais il ne l'a jamais + voulu nommer. (T.) + +Une autre fois il dit à feu M. de Gramont qu'il avoit eu les dernières +faveurs d'une dame qu'il lui nomma (le fils lui ressemble bien). M. de +Gramont, quoique grand causeur, n'en dit rien. Quelques jours après +M. de Guise l'ayant rencontré, lui dit: «Monsieur, il me semble que +vous ne m'aimez plus tant; je ne vous avois dit que j'avois eu tout ce +que je voulois d'une telle, qu'afin que vous l'allassiez dire, et vous +n'en avez pas dit un mot.» + +Une autre fois il fit bien pis, car ayant recherché une dame fort +long-temps, et enfin étant couché avec elle, le matin de bonne heure +il avoit de l'inquiétude et ne faisoit que se tourner de côté et +d'autre; elle lui demanda ce qu'il avoit: «C'est, dit-il, que je +voudrois déjà être levé pour l'aller dire.» + +Il contoit qu'un soir M. de Créqui lui donna une haquenée pour se +retirer, et que cette haquenée, qui avoit accoutumé de porter son +maître chez une dame, ne manqua pas d'y aller; que là on le prit pour +M. de Créqui, et que, sans trop de lumière, on le mena, son manteau +sur le nez, par un escalier dérobé, dans une chambre où on le laissa; +puis que la dame y vint et qu'il profita de l'occasion. Il en donnoit +un peu à garder. + +Il avoit épousé la fille de M. Du Bouchage, frère de M. de Joyeuse, le +favori. Elle étoit veuve de M. de Montpensier[371], dont elle n'avoit +eu que feue Madame[372]. Cette madame de Guise étoit une fort honnête +femme et fort dévote. Or le feu comte de Fiesque étoit un grand dévot +et l'ami de madame de Guise. On demandoit un jour à M. de Guise: «Que +feriez-vous si vous les trouviez couchés ensemble?--Je ferois sonner, +dit-il, toutes les cloches des environs de l'hôtel de Guise, comme si +les _pardons_ étoient chez nous.» + + [371] Un M. de Montpensier, aîné du père de celui-ci, mais qui + n'eut point d'enfants, par je ne sais quelle bizarrerie, étant + prince et marié, alloit toujours vêtu de long. (T.) C'est-à-dire + en habit long, en robe et simarre. + + [372] Première femme de Gaston, duc d'Orléans, et mère de + mademoiselle de Montpensier. + +De Florence, où il s'étoit retiré du temps du cardinal de Richelieu, +il écrivoit au maréchal de Bassompierre dans la Bastille: «Je suis +_ici_ pour n'être pas _là_.» + +Le comte de Fiesque d'aujourd'hui passant à Florence, M. de Guise lui +dit: «Comte, dis un peu à M. le Grand-Duc (c'était en sa présence) +combien il y a de lapins dans la garenne de Saint-Germain, car il ne +me veut pas croire.--Mais, monsieur, dit le comte, le moyen de dire +cela?--Eh! reprit M. de Guise, à cinq ou six près, cela n'importe.» + +Il étoit grand rêveur et grand menteur. Boisrobert soutient pourtant +qu'il y avoit de l'affectation, et qu'il l'y avoit surpris: en voici +un exemple qui pourroit bien être de ce nombre, mais qui ne laisse pas +d'être fort joli et fort obligeant. Le Fouilloux[373] avoit dit à M. +de Guise une épigramme de Gombauld qui lui avoit plu extrêmement. Le +duc se promène quelque temps, et puis tout-à-coup appelant le +gentilhomme: «N'y auroit-il point moyen, lui dit-il, de faire en sorte +que j'eusse fait cette épigramme?» + + [373] On conte de ce Fouilloux qu'étant nouveau venu de sa + province de Saintonge, les filles de la Reine le prirent pour un + bon campagnard; il n'étoit pourtant pas si niais. Elles lui + demandèrent bien des choses à quoi il répondit en innocent. «Eh! + ma compagne, qu'il est bon! se disoient-elles l'une à + l'autre.--Mais à quoi vous divertissez-vous dans votre + voisinage?--Eh! dit-il, je nous entre-f.....» Les voilà toutes à + fuir: depuis elles ne se jouèrent plus à lui. (T.) + +Il avoit pourtant de qui tenir pour être rêveur, car sa mère l'étoit +honnêtement. Un jour elle entendit fort louer les ouvrages de +Malherbe, qui étoit nouvellement arrivé à la cour. Quelque temps +après, elle vit un homme en quelque lieu qu'elle prit pour Malherbe, +et le pria extrêmement de la venir voir. C'étoit un orfèvre qui crut +qu'elle vouloit quelques pierreries, et lui dit qu'il lui apporteroit +donc de ses ouvrages. «Monsieur, je vous en prie,» ajouta-t-elle, et +lui fit bien des civilités. Cet homme va le lendemain à l'hôtel de +Guise, mais il ne fut pas plus tôt dans la chambre qu'elle reconnut sa +bévue. + +M. de Guise dit un jour à son cocher: «Mène-moi partout où tu voudras, +pourvu que j'aille chez M. le Nonce et chez M. de Lomenie.» Il alla +d'abord chez le dernier, qu'il prit toujours pour M. le Nonce, et il +ne vouloit pas souffrir que M. de Lomenie le conduisît. + +Il mentoit, et souvent à force de dire un mensonge, il croyoit ce +qu'il disoit. Un jour lui, M. d'Angoulême et M. de Bassompierre +jouoient à qui diroit la plus grande menterie. M. de Guise dit: +«J'avois une levrette qui, courant après un lièvre, se jeta dans des +ronces; une ronce coupa le corps de la levrette par le milieu, et la +partie de devant alla happer le lièvre.» M. d'Angoulême dit qu'il +avoit un chien courant qui arrêtoit les hérons, puis qu'on les +terrassoit, et que des masses il avoit fait bâtir Gros-Bois. «Pour +moi, dit M. de Bassompierre, je me donne au diable si ces messieurs ne +disent vrai.» + +M. de Guise étoit libéral. Le président de Chevry lui envoya par +Corbinelli[374], son commis, cinquante mille livres qu'il lui avoit +gagnées. Il y avoit dix mille livres en écus d'or. Quand tout fut +compté, il voulut donner quelque chose à Corbinelli, et il lui donna +le plus petit sac, sans songer que c'étoit l'or. Corbinelli, +sur-le-champ, n'y fait pas non plus de réflexion; mais, arrivé chez +lui, il fut surpris en voyant ces écus d'or. Il retourne auprès de M. +de Guise, et lui dit qu'il s'est trompé. M. de Guise lui répondit: «Je +voudrois qu'il y en eût davantage; il ne sera pas dit que le duc de +Guise vous a ôté ce que la fortune vous avoit donné[375].» + + [374] Raphaël Corbinelli, père de Jean Corbinelli, qui a été plus + célèbre par l'amitié que lui portoit madame de Sévigné, que par + les ouvrages qu'il a laissés. Raphaël, secrétaire du maréchal + d'Ancre, fut enveloppé dans sa disgrâce. (_Voyez_ le _Mercure + français_, tom. 4, deuxième partie, pag. 205.) + + [375] _Variante du manuscrit_: «Les gens de notre maison ne se + repentent jamais de leurs libéralités.» + + + + +LE CHEVALIER DE GUISE, + +FRÈRE DU PRÉCÉDENT. + + +On dit que le chevalier de Guise allant un jour voir une dame à qui il +demanda s'il ne l'incommodoit point: «Non dit-elle, monsieur, je +m'entretenois avec mon _individu_.» Voilà un étrange style! Peu de +temps après, il se leva, et croyant que c'étoit quelque homme +d'affaires avec qui elle s'entretenoit: «Madame, lui dit-il, je ne +veux pas vous interrompre, vous pourrez, quand il vous plaira, +reprendre où vous en étiez avec votre _individu_.» + +On dit qu'une fois qu'il vouloit entrer dans une chambre, et qu'il eut +dit que c'étoit le chevalier de Guise: «Mais il y a encore quelqu'un +avec vous.--Non, dit-il, je vous jure, nous ne sommes qu'un.» + +Le chevalier se confessa une fois d'aimer une femme et d'en jouir. Le +confesseur, qui étoit un jésuite, dit qu'il ne lui donneroit point +l'absolution, s'il ne promettoit de la quitter. «Je n'en ferai rien,» +dit-il. Il s'obstina tant, que le Jésuite dit qu'il falloit donc aller +devant le Saint-Sacrement demander à Dieu qu'il lui ôtât cette +obstination; et, comme ce bon Père conjuroit le bon Dieu, avec le plus +grand zèle du monde, de déraciner cet amour du coeur du jeune prince, +le chevalier s'enfuyant le tira par la robe: «Mon père, mon père, lui +dit-il, n'y allez pas si chaudement; j'ai peur que Dieu ne vous +accorde ce que vous lui demandez.» + +Le chevalier répondit pourtant fort bien à feu M. de Rohan, qui, +parlant de livres devant la Reine, dit que pour M. le chevalier de +Guise, il n'avoit pour tout livre que les Quatrains de Pibrac. «Il a +raison, dit-il, madame, c'est qu'il sait bien que je suis _juste et +droit et en toute saison_[376].» + + [376] Il y a dans les Quatrains: + + Sois juste et droit et en toute saison; + De l'innocence prends en mais la raison. + +Il étoit brave, beau, bien fait, et d'une bonne mine; et quoiqu'il eût +l'esprit fort court, sa maison, son air agréable, sa valeur et sa +bonté (car il étoit bienfaisant) le faisoient aimer de tout le monde. + +Véritablement il tua un peu en prince, et à la manière de son frère +aîné[377], le baron de Lux[378] le père; car il ne lui donna pas le +temps de descendre de son carrosse, et ce bon homme avoit encore un +pied dans la portière. Il disoit que le baron s'étoit vanté d'avoir su +le dessein qu'avoit le Roi de faire tuer M. de Guise à Blois[379]. La +Reine-mère en fut terriblement irritée, et ne vouloit voir pas un de +sa race. Le baron étoit bien avec le maréchal d'Ancre, et de plus il +sembloit que messieurs de Guise voulussent faire entendre aux gens +qu'il n'étoit pas permis d'être participant d'aucun dessein contre la +grandeur de leur maison. Enfin cela s'apaisa. Pour le fils du baron de +Lux, il le tua de galant homme. + + [377] M. de Guise ne donna pas loisir à Saint-Paul de mettre + l'épée à la main. (T.) C'est ce qu'on appelle un assassinat. + + [378] Edme de Malain, baron de Lux, lieutenant du Roi en + Bourgogne. + + [379] Ce n'étoit qu'un prétexte; on vouloit se défaire à tout + prix du baron de Lux. On lit de très-curieux détails sur cette + affaire dans les _Mémoires de Fontenay-Mareuil_, tom. 50, pag. + 199 de la première série de la Collection des Mémoires relatifs à + l'histoire de France. + +Il se mit étourdiment sur un canon qu'on éprouvoit; le canon creva et +le tua. + + + + +LE BARON DU TOUR. + + +Le baron Du Tour n'étoit pas de si bonne maison qu'il le vouloit faire +accroire. Son grand-père ou son bisaïeul avoit changé le nom de +_Cochon_[380], qui étoit le nom d'un bourgeois de Reims dont il +sortoit, en celui de Maupas. Il a été ambassadeur en Angleterre. Mais +comme c'était un homme fort dévot, il en partit un jour _incognito_ +pour se trouver à une dévotion de sa famille, et s'en retourna de +même. Il étoit grand aumônier. Tous les jours on lui mettoit cent sols +dans sa pochette, et quand il avoit tout donné, s'il rencontroit un +pauvre, il lui donnoit ou ses gants, ou son mouchoir, ou son cordon. +Il mourut dans l'habit de Saint-François, après avoir été surnommé _le +père des pauvres_, qui lui firent faire un tombeau à leurs dépens. +Cependant un homme comme je viens de le représenter se battoit en duel +à dépêche-compagnon. Il étoit brave au dernier point. Au siége +d'Amiens, je ne sais quel rodomont d'Espagnol envoya demander à faire +le coup de pistolet en présence du Roi. Le baron Du Tour se trouva là +tout armé et la visière baissée, et comme chacun se regardoit pour +attendre l'ordre du Roi, il monta à cheval, sans toucher les étriers, +et avant qu'on l'eût reconnu, l'Espagnol étoit à bas. Avant cela, il +fit belle peur à feu M. de Guise à Reims, car il mit l'épée à la main +pour défendre Saint-Paul, et sans quelqu'un qui l'arrêta, il alloit +venger son ami. L'évêque du Puy, ci-devant premier aumônier de la +Reine[381], et madame de Joyeuse de Champagne, dont nous parlerons +ailleurs, étoient ses enfants. + + [380] Il s'appeloit Cauchon, et il prit un surnom, comme c'étoit + alors l'usage. Charles Cauchon de Maupas, baron Du Tour, étoit né + en 1566. Son père étoit grand-fauconnier de Henri IV, lorsque ce + prince n'étoit que roi de Navarre. Il devint conseiller d'État, + et fut chargé de plusieurs ambassades. On a publié à Reims, en + 1638, quelque poésies du baron Du Tour. + + [381] Henri de Cauchon de Maupas Du Tour, évêque du Puy en 1641, + fut transféré en 1661 à l'évêché d'Évreux. On a de lui une _Vie_ + de saint François de Sales et d'autres ouvrages. + + + + +M. DE VAUBECOURT. + + +Voici un homme qui ne ressemble pas trop au baron Du Tour. M. de +Vaubecourt de Champagne, grand-père de celui d'aujourd'hui, étoit +brave, mais cruel. Quand il prenoit des prisonniers, il les faisoit +tuer par son fils[382] qui n'avoit que dix ans, pour l'accoutumer de +bonne heure au sang et au carnage. Cela me fait souvenir d'un +gentilhomme d'auprès de Saumur, qui, quand il est bien en colère +contre quelque paysan, lui dit: «Je ne te veux pas battre, je ne te +battrois pas assez, mais je te veux faire battre par mon fils.» Ce +fils de M. de Vaubecourt en fut payé, car il eut une jambe emportée +devant Javarin en Hongrie. + + [382] Qui est gouverneur de Châlons et l'a été de Perpignan, et + qui est lieutenant de roi des Trois-Évêchés. (T.) + +Celui dont nous parlons étoit gouverneur de Châlons. Il rançonnoit +tous les villages et prenoit tant de chacun pour les exempter de gens +de guerre. Il mettoit familièrement des étiquettes sur des sacs qui +portoient le nom de chaque paroisse, avec un bordereau de ce qui lui +étoit encore dû. La maison-de-ville lui emprunta de l'argent, il +l'envoya, sans daigner ôter ces étiquettes. Le lieutenant de Châlons, +parlant un jour avec lui des désordres des gens de guerre, lui disoit +bonnement: «Monsieur, il y a long-temps qu'on en use ainsi. Vous +souvient-il d'un régiment que vous aviez en votre jeunesse, qu'on +appeloit _happe-tout_?» Il aimoit si fort l'argent, qu'un peu avant de +mourir, il se fit apporter tout son or sur son lit, et disoit en +passant les mains dedans: «Hélas! faut-il que je vous quitte[383]!» Sa +femme étoit dévote, et, croyant faire quelque chose pour le salut de +son mari, comme il étoit en pamoison, elle lui fit vêtir l'habit de +Saint-François. Quand il revint et qu'il se trouva en cet habit, il se +mit à renier comme un diable, et disoit: «Voulez-vous que j'aille en +paradis en masque?» et trépassa en ce bon état. + + [383] Ceci rappelle les regrets que Brienne fait si bien exprimer + au cardinal Mazarin dans sa dernière maladie. (_Mémoires de + Brienne_, 1828, tom. 2, pag. 127.) + + + + +ROCHER PORTAIL. + + +Rocher Portail s'appeloit en son nom Gilles Ruelland; il étoit natif +d'Antrain, village distant de six lieues de Saint-Malo. Il servoit un +nommé Ferrière, marchand de toiles à faire des voiles de navires[384], +et ne faisoit autre chose que de conduire deux chevaux qui portoient +ces voiles à une veuve de Saint-Malo, associée à Ferrière. + +Il disoit que la première fois qu'il mit des souliers à ses pieds (il +avoit pourtant de l'âge), il en étoit si embarrassé qu'il ne savoit +comment marcher. Comme il étoit naturellement ménager, il épargnoit +toujours quelque chose, et son maître ayant pris une sous-ferme des +impôts et billons de quelque partie de l'évêché de Saint-Malo, lui et +quelques-uns de ses camarades sous-affermèrent quelques hameaux. Il +n'avoit garde de se tromper, car il savoit, à une pinte près, ce qu'on +buvoit en chaque village de cette sous-ferme, soit de cidre, soit de +vin. + +Son maître vint à mourir. Lui se maria en ce temps-là avec la fille +d'une fruitière de Fougères, femme-de-chambre de madame d'Antrain. La +veuve associée de son maître, considérant que M. de Mercoeur tenoit +encore la Bretagne et que M. de Montgommery, qui étoit du parti du +Roi, avait Pontorson, conseille à Gilles Ruelland de faire trafic +d'armes et de tâcher d'avoir passe-ports des deux partis. Elle prend +trois cents écus qu'il avoit amassés et lui donne des armes pour cela. +En peu de temps il y gagna quatre mille écus; mais la paix s'étant +faite, il fallut changer de métier. Il disoit en contant sa fortune, +car il n'étoit point glorieux, que quand il se vit ces quatre mille +écus, il croyoit, tant il étoit aise, que le Roi n'étoit pas son +cousin. + + [384] On appelle ces toiles de la noyale. (T.) Elles prennent + leur nom de Noyal-sur-Vilaine, bourg situé auprès de Vitré, où on + les fabrique. + +Il arriva en ce temps-là que des gens de Paris ayant pris la ferme des +impôts et billons, on leur donna avis qu'il y falloit intéresser +Rocher Portail, qu'il connoissoit jusques aux moindres hameaux des +neufs évêchés. Pour lui, il a avoué depuis ingénument qu'on lui +faisoit bien de l'honneur; qu'à la vérité, pour Rennes et Saint-Malo, +il en savoit tout ce qu'on peut en savoir, et un peu de Nantes; mais +que pour le reste il n'en avoit connaissance aucune. Il s'abouche avec +ces gens-là: «Vous êtes quatre, leur dit-il, je veux un cinquième au +profit et non à la perte, mais je ferai toutes les poursuites à mes +dépens.» Ils en tombèrent d'accord. En moins de quatre ans, il les +désintéressa tous et demeura seul. Il eut ces fermes-là vingt-quatre +ans durant, au même prix, et, au bout de ces vingt-quatre ans, on y +mit six cent mille livres d'enchère, qui fut couverte par lui. +Regardez quel gain il pouvoit y avoir fait. Il fit encore plusieurs +autres bonnes affaires, car il étoit aussi de tout. Il portoit +toujours beaucoup d'or sur lui, et avoit toujours quatre pochettes. Il +récompensoit libéralement tous ceux qui lui donnoient avis de quelque +chose. + +Avec cela il étoit heureux. En voici une marque. Il alla à Tours, où +le Roi étoit. A peine y fut-il que des gens de Lyon le viennent +trouver, lui disent qu'ils pensoient à une telle affaire, qu'ils +n'ignoroient pas que, s'il vouloit y penser, il l'empêcheroit, mais +qu'il leur feroit un grand préjudice, et, pour le dédommager, ils lui +offroient dix mille écus. La vérité est qu'il n'y pensoit pas, mais il +feignit d'être venu pour cela à la cour, et ne les en quitta pas à +moins de trente mille écus. + +On l'appela Rocher Portail, du nom de la petite terre qu'il acheta et +où il fit bâtir. Il acquit encore la baronie de Tressan et la terre de +Montaurin. Il laissa deux garçons, et plusieurs filles toutes bien +mariées. La dernière eut cinq cent mille livre en mariage, et épousa +M. de Brissac, dont nous parlerons ailleurs[385]. Il mourut un peu +avant le siége de La Rochelle. C'étoit un homme de bonne chère et aimé +de tout le monde. Le Pailleur[386], à qui Rocher Portail a conté tout +ce que je viens d'écrire, dit que cet homme, malgré toute son +opulence, avoit encore quelques bassesses qui lui étoient restées de +sa première fortune; car, dans une lettre qu'il écrivoit à sa femme, +qu'elle donna à lire au Pailleur (Rocher Portail n'avoit appris à lire +et à écrire que fort tard, et il faisoit l'un et l'autre +pitoyablement), il parloit d'un veau qu'il vouloit vendre et d'autres +petites choses indignes de lui. + + [385] François de Cossé, duc de Brissac, mort le 3 décembre 1651, + avoit épousé Guyonne Ruelan, fille de Gilles, sieur du Rocher + Portail, et de Françoise de Miolaix. De ce mariage sont sortis + les ducs de Brissac et les comtes de Cossé. + + [386] _Voyez_ dans l'article de la maréchale de Thémines, des + détails curieux sur Le Pailleur. + +Il y avoit en ce temps un tanneur, Le Clerc, à Meulan, où il y a +d'excellentes tanneries, qui devint aussi prodigieusement riche, sans +prendre aucune ferme du Roi, car il ne se mêla jamais que de son +métier et de vendre des bestiaux. + +Il se nommait Nicolas Le Clerc, et, quoiqu'il se fût fait enfin +secrétaire du Roi, on ne l'appela jamais autrement. Il maria une de +ses filles à M. de Sanceville, président à mortier au parlement de +Paris; une autre à M. Des Hameaux, premier président de la chambre des +comptes de Rouen; et les autres de même. Il laissa un fils fort riche, +qu'on appela M. de Lesseville, d'une terre auprès de Meulan, que le +père avoit achetée. Il étoit maître des comptes, à Paris, et est mort +depuis peu; il avoit soixante mille livres de rente. + + + + +LE CONNÉTABLE DE LUYNES[387], + +M. ET MADAME DE CHEVREUSE ET M. DE LUYNES. + + +M. le connétable de Luynes étoit d'une naissance fort médiocre. Voici +ce qu'on en disoit de son temps[388]. En une petite ville du Comtat +d'Avignon, il y avoit un chanoine nommé Aubert[389]. Ce chanoine eut +un bâtard qui porta les armes durant les troubles. On l'appeloit le +capitaine Luynes, à cause peut-être de quelque chaumière qui se +nommoit ainsi. Ce capitaine Luynes étoit homme de service. Il eut le +gouvernement du Pont-Saint-Esprit, puis de Beaucaire, et mena deux +mille hommes des Cévennes à M. d'Alençon en Flandre. Au lieu de +_Aubert_, il signa _d'Albert_. Il fit amitié avec un gentilhomme de +ces pays-là nommé Contade, qui connoissoit M. le comte Du Lude[390], +grand-père de celui d'aujourd'hui, fit en sorte que le fils aîné de ce +capitaine Luynes fut reçu page de la chambre, sous M. de Bellegarde. +Après avoir quitté la livrée, ce jeune garçon fut ordinaire[391] chez +le Roi. C'était quelque chose de plus alors que ce n'est à cette +heure. Il aimoit les oiseaux et s'y entendoit. Il s'attachoit fort au +Roi, et commença à lui plaire en dressant des pies-grièches. + + [387] Charles d'Albert, duc de Luynes, né le 5 août 1578, mort le + 14 décembre 1621. + + [388] On lit des détails analogues à ceux que donne Tallemant, + dans les Mémoires du cardinal de Richelieu, sous l'année 1614. + (V. ces _Mémoires_, t. 10, pag. 354 et tom. 21 _bis_, pag. 212, + de la 2e série de la Collection des Mémoires relatifs à + l'histoire de France.) Cette partie de Mémoires, sous le titre de + l'_Histoire de la mère et du fils_, a été publiée à Amsterdam, + comme l'ouvrage de Mézerai. M. Monmerqué possède un manuscrit de + ce dernier ouvrage en 2 vol. in-4º, qui porte de nombreuses + corrections de la main du cardinal. Il est intitulé: _l'Histoire + de la mère et du fils, c'est-à-dire de Marie de Médicis, femme du + grand Henri et mère de Louis XIII_. La maison de Luynes a la + prétention de descendre d'une famille Alberti de Florence. On + peut voir dans le Moreri tout l'échafaudage généalogique qui a + été dressé pour établir les temps fabuleux de cette maison. + L'opinion commune, conforme à celle des contemporains, est que le + connétable de Luynes étoit un fort petit gentilhomme. On peut + voir aussi, sur les commencements de sa fortune, les Mémoires de + Fontenay-Mareuil, tom. 50, p. 131, de la 1re série des Mémoires + relatifs à l'histoire de France. + + [389] Suivant le cardinal Richelieu, ce chanoine s'appeloit + Guillaume Ségur, et _Aubert_ ou _Albert_ étoit le nom de la + concubine. + + [390] C'est ce qui fut cause que le comte Du Lude, après M. de + Brèves, fut gouverneur de M. d'Orléans; puis le maréchal d'Ornano + le fut, et ensuite M. de Bellegarde eut soin de sa conduite, sans + qualité de gouverneur. (T.) + + [391] Ordinaire, c'est-à-dire gentilhomme ordinaire de la chambre + du Roi. + +La Reine-mère et le maréchal d'Ancre, qui avoient éloigné le grand +prieur de Vendôme, et ensuite le commandeur de Souvré[392] +d'aujourd'hui, puis Montpouillun, fils du maréchal de La Force, parce +que le Roi leur avoit témoigné de la bonne volonté, ne se défièrent +point de ce jeune homme qui n'étoit point de naissance. + + [392] Jacques de Souvré, fils de Gilles de Souvré, maréchal de + France. Il devint grand-prieur de France, en 1667. C'est lui qui + a fait bâtir le palais du Temple. Le nom de cette maison + s'écrivoit _Souvré_, nous avons sous les yeux une quittance + signée par le maréchal; mais il est souvent écrit _Souvray_ dans + les Mémoires du temps. + +Il avoit deux frères avec lui. L'un se nommoit Brante, et l'autre +Cadenet. Ils étoient tous trois beaux garçons. Cadenet, depuis duc de +Chaulnes et maréchal de France, avoit la tête belle et portoit une +moustache que l'on a depuis appelée une _cadenette_. On disoit qu'à +tous trois ils n'avoient qu'un bel habit qu'ils prenoient tour à tour +pour aller au Louvre, et qu'ils n'avoient aussi qu'un bidet. Leur +union cependant a fort servi à leur fortune. + +M. de Luynes fit entreprendre au Roi de se défaire du maréchal +d'Ancre, afin de l'engager à pousser la Reine sa mère; mais le Roi +avoit si peur, et peut-être son favori aussi, car on ne l'accusoit pas +d'être trop vaillant, ni ses frères non plus, qu'on fit tenir des +chevaux prêts pour s'enfuir à Soissons, en cas qu'on manquât le coup. + +On chantoit entre autres couplets celui-ci contre eux: + + D'enfer le chien à trois têtes + Garde l'huis avec effroi, + En France trois grosses bêtes + Gardent d'approcher le Roi. + +De Luynes, tout puissant, épouse mademoiselle de Montbazon, depuis +madame de Chevreuse[393]: Le vidame d'Amiens, qui pouvoit faire +épouser à sa fille, héritière de Pequigny, M. le duc de Fronsac, fils +du comte de Saint-Paul, aima mieux, par une ridicule ambition, la +donner à Cadenet, et le prince de Tingry donna sa fille à Brante, +qu'on appela depuis cela M. de Luxembourg. Il mourut jeune. + + [393] Marie de Rohan, morte le 12 août 1679. + +On dit que le connétable disoit, allant faire la guerre aux Huguenots, +qu'au retour il apprendroit l'art militaire de la guerre. M. de +Chaulnes, à Saint-Jean-d'Angeli, s'arma d'armes si pesantes qu'on +disoit qu'il lui avoit fallu donner des potences pour marcher. + +Le connétable logeoit au Louvre, et sa femme aussi. Le Roi étoit fort +familier avec elle, et ils badinoient assez ensemble; mais il n'eut +jamais l'esprit de faire le connétable cocu. Il eût pourtant fait +grand plaisir à toute la cour, et elle en valoit bien la peine. Elle +étoit jolie, friponne, éveillée, et qui ne demandoit pas mieux. Une +fois elle fit une grande malice à la Reine. Ce fut durant les guerres +de la religion, à un lieu nommé Moissac, où la Reine ni elle n'avoient +pu loger, à cause de la petitesse du château. Madame la connétable, +qui prenoit plaisir à mettre martel en tête à madame la Reine, un jour +qu'elle y étoit allée avec elle, dit qu'elle vouloit y demeurer à +coucher. «Mais il n'y a point de lits, dit la Reine.--Hé! le Roi n'en +a-t-il pas un, répondit-elle, et M. le connétable un autre?» En effet, +elle y demeura, et la Reine non. Et quand la Reine passa sous les +fenêtres du château, en s'en allant, car on faisoit un grand tour +autour de la montagne où ce château est situé, elle lui cria: «Adieu, +madame, adieu, pour moi je me trouve fort bien ici[394].» + + [394] Marie de Rohan, duchesse de Luynes, étoit surintendante de + la maison de la Reine; devenue veuve en 1621, elle se remaria + avec le duc de Chevreuse, sous le nom duquel elle est célèbre par + ses intrigues, et surtout par l'amitié dont Anne d'Autriche + l'honora. Celle-ci pouvoit bien avoir ses motifs de ne concevoir + aucune inquiétude des empressements du Roi pour la belle + connétable. Nous lisons, t. 13, p. 633, du Recueil manuscrit de + Conrart (Bibliothèque de l'Arsenal, 902, in-fol.), que Louis XIII + disant à madame de Chevreuse qu'il aimoit ses maîtresses de la + ceinture en haut, elle lui répondit: «Sire, elles se ceindront + donc comme Gros Guillaume: au milieu des cuisses.» + +Le connétable avoit fait venir de son pays un jeune homme, fils d'un +je ne sais qui, nommé d'Esplan, qui servoit à porter l'arbalète au +Roi. Enfin il fit si bien qu'il devint marquis de Grimault. C'est une +terre de considération du domaine du Roi en Provence. Il épousa +mademoiselle de Mauran de La Baulme, dont il n'eut point d'enfants. Il +étoit quasi aussi bien que les Luynes avec le Roi. Ils firent aussi +venir Modène et Des Hagens. Le connétable eut deux enfants, M. de +Luynes d'aujourd'hui, et une fille qui est fort avant dans la +dévotion[395]. + + [395] Anne-Marie de Luynes, morte sans alliance. + +Au bout d'un an et demi, madame la connétable se maria avec M. de +Chevreuse[396]. C'était le second de messieurs de Guise et le mieux +fait de tous les quatre. Le cardinal étoit plus beau, mais M. de +Chevreuse étoit l'homme de la meilleure mine qu'on pouvoit voir; il +avoit de l'esprit passablement, et on dit que pour la valeur on n'en a +jamais vu une plus de sang-froid. Il ne cherchoit point le péril, +mais, quand il y étoit, il y faisoit tout ce qu'on y pouvoit faire. Au +siége d'Amiens, comme il n'étoit encore que prince de Joinville, son +gouverneur ayant été tué dans la tranchée, il se mit sur le lieu à le +fouiller, et prit ce qu'il avoit dans ses pochettes. + + [396] Claude de Lorraine, né le 5 juin 1578, mort le 24 janvier + 1657. + +Il gagna bien plus avec la maréchale de Fervaques[397]. Cette dame +étoit veuve, sans enfants, et riche de deux cent mille écus. M. de +Chevreuse fit semblant de la vouloir épouser; elle en devint amoureuse +sur cette espérance, car c'étoit une honnête femme, et s'en laissa +tellement empaulmer, qu'elle lui donnoit tantôt une chose, tantôt une +autre, et enfin elle le fit son héritier. Il envoya son corps par le +messager au lieu de sa sépulture. + + [397] Le mari de cette dame, pour guérir une religieuse possédée, + lui fit donner un lavement d'eau-bénite. Elle étoit d'Allègre. + (T.) + +Quand on fit le mariage de la reine d'Angleterre[398], on choisit M. +de Chevreuse pour représenter le roi de la Grande-Bretagne, parce +qu'il étoit son parent fort proche, qu'il avoit, comme j'ai dit, fort +bonne mine, et que madame de Chevreuse avoit toutes les pierreries de +la maréchale d'Ancre. Elle accompagna la Reine en Angleterre; Milord +Rich, depuis comte Holland, l'avoit cajolée ici en traitant du +mariage. C'était un fort bel homme, mais sa beauté avoit je ne sais +quoi de fade. Elle disoit des douceurs de son galant et de celles de +Buckingham pour la Reine, que ce n'étoit pas qu'ils parlassent +d'amour, et qu'on parloit ainsi en leur pays à toutes sortes de +personnes. Quand elle fut de retour d'Angleterre, le cardinal de +Richelieu s'adressa à elle dans le dessein qu'il avoit d'en conter à +la Reine; mais elle s'en divertissoit. J'ai ouï dire qu'une fois elle +lui dit que la Reine seroit ravie de le voir vêtu de toile d'argent +gris de lin[399]. Il s'éloigna, voyant qu'elle se moquoit de lui. +Après elle revint, et Monsieur disoit qu'on l'avoit fait venir pour +donner plus de moyens à la Reine de faire un enfant. + + [398] Henriette-Marie de France, fille de Henri IV, qui épousa + Charles Ier. + + [399] Suivant le comte de Brienne, les caprices de la Reine + allèrent plus loin que de vouloir voir le cardinal _vêtu de toile + d'argent gris de lin_. «La princesse, dit-il, et sa confidente + (_madame de Chevreuse sans aucun doute_) avoient en ce temps + l'esprit tourné à la joie pour le moins autant qu'à l'intrigue. + Un jour qu'elles causoient ensemble et qu'elles ne pensoient qu'à + rire aux dépens de l'amoureux cardinal: «Il est passionnément + épris, madame, dit la confidente, je ne sache rien qu'il ne fît + pour plaire à Votre Majesté. Voulez-vous que je vous l'envoie un + soir, dans votre chambre, vêtu en baladin; que je l'oblige à + danser ainsi une sarabande; le voulez-vous? il y viendra.--Quelle + folie!» dit la princesse. Elle étoit jeune, elle étoit femme, + elle étoit vive et gaie; l'idée d'un pareil spectacle lui parut + divertissante. Elle prit au mot sa confidente, qui fut, du même + pas, trouver le cardinal. Ce grand ministre, quoiqu'il eût dans + la tête toutes les affaires de l'Europe, ne laissoit pas en même + temps de livrer son coeur à l'amour. Il accepta ce singulier + rendez-vous: il se croyoit déjà maître de sa conquête; mais il en + arriva autrement. Boccau, qui étoit le Baptiste d'alors, et + jouoit admirablement du violon, fut appelé. On lui recommanda le + secret: de tels secrets se gardent-ils? c'est donc de lui qu'on a + tout su. Richelieu étoit vêtu d'un pantalon de velours vert: il + avoit à ses jarretières des sonnettes d'argent; il tenoit en + mains des castagnettes, et dansa la sarabande que joua Boccau. + Les spectatrices et le violon étoient cachés, avec Vautier et + Beringhen, derrière un paravent d'où l'on voyoit les gestes du + danseur. On rioit à gorge déployée; et qui pourroit s'en + empêcher, puisqu'après cinquante ans, j'en ris encore moi-même?» + (_Mémoires de Brienne_, 1828, t. 1, p. 274-6.) + +Elle se mit aussi à cabaler avec M. de Châteauneuf, qui étoit amoureux +d'elle. C'étoit un homme tout confit en galanterie. Il avoit bien fait +des folies avec madame de Pisieux. Il devoit beaucoup. Il n'en fit pas +moins pour madame de Chevreuse. En voyage, on le voyoit à la portière +du carrosse de la Reine, où elle étoit, à cheval, en robe de satin, et +faisant manége. Il n'y avoit rien de plus ridicule. Le cardinal en +avoit des jalousies étranges, car il le soupçonnoit d'en vouloir aussi +à la Reine, et ce fut cela plutôt qu'autre chose, qui le fit mener +prisonnier à Angoulême, où il ne fut guère mieux traité que son +prédécesseur, le garde-des-sceaux de Marillac. Madame de Chevreuse fut +reléguée à Dampierre, d'où elle venoit déguisée, comme une demoiselle +crottée, chez la Reine, entre chien et loup. La Reine se retiroit dans +son oratoire; je pense qu'elles en contoient bien du cardinal et de +ses galanteries. Enfin elle en fit tant que M. le cardinal l'envoya à +Tours, ou le vieil archevêque, Bertrand de Chaux, devint amoureux +d'elle. Il étoit d'une maison de Basque. Ce bon homme disoit toujours +_ainsin_ comme cela. Il n'étoit pas ignorant. Il aimoit fort le jeu. +Son anagramme étoit chaud brelandier[400]. Madame de Chevreuse dit +qu'un jour, à la représentation de la _Marianne_ de Tristan, elle lui +dit: «Mais, monseigneur, il me semble que nous ne sommes point touchés +de la Passion comme de cette comédie.--Je crois bien, madame, +répondit-il; c'est histoire ceci, c'est histoire. Je l'ai lu dans +Josèphe.» + + [400] C'est un sobriquet jouant sur le nom de l'archevêque; mais + comme anagramme, il seroit inexact. + +Elle souffroit qu'il lui donnât sa chemise quand il se trouvoit à son +lever. Un jour qu'elle avoit à lui demander quelque chose: «Vous +verrez qu'il fera tout ce que je voudrai, je n'ai, disoit-elle, qu'à +lui laisser toucher ma cuisse à table.» Il avoit près de quatre-vingts +ans. Il dit quand elle fut partie, car il parloit fort mal: «Voilà où +elle _s'assisa_ en me disant adieu, et où elle me dit quatre paroles +qui _m'assommèrent_.» On trouva après sa mort dans ses papiers un +billet déchiré de madame de Chevreuse, de vingt-cinq mille livres +qu'il lui avoit prêtées. + +Ce bon homme pensa être cardinal; mais le cardinal de Richelieu +l'empêcha. Il disoit: «Si le Roi eût été en faveur, j'étois cardinal.» + +Comme madame de Chevreuse étoit à Tours, quelqu'un, en la regardant, +dit: «Oh! la belle femme! je voudrois bien l'avoir......!» Elle se mit +à rire, et dit: «Voilà de ces gens qui aiment besogne faite.» Un jour, +environ vers ce temps-là, elle étoit sur son lit en goguettes, et +elle demanda à un honnête homme de la ville: «Or çà, en conscience, +n'avez-vous jamais fait faux-bond à votre femme?--Madame, lui dit cet +homme, quand vous m'aurez dit si vous ne l'avez point fait à monsieur +votre mari, je verrai ce que j'aurai à vous répondre.» Elle se mit à +jouer du tambour sur le dossier de son lit, et n'eut pas le mot à +dire. J'ai ouï conter, mais je ne voudrois pas l'assurer, que par +gaillardise elle se déguisa un jour de fête en paysanne, et s'alla +promener toute seule dans les prairies. Je ne sais quel ouvrier en +soie la rencontra. Pour rire elle s'arrête à lui parler, faisant +semblant de le trouver fort à son goût; mais ce rustre, qui +n'entendoit point de finesse, la culbuta fort bien, et on dit qu'elle +passa le pas, sans qu'il en soit arrivé jamais autre chose. + +Le cardinal de Richelieu demanda à M. de Chevreuse s'il répondoit de +sa femme: «Non, dit-il, tandis qu'elle sera entre les mains du +lieutenant criminel de Tours, Saint-Julien.» C'étoit celui qui l'avoit +portée à se séparer de biens d'avec son mari; car M. de Chevreuse +faisoit tant de dépenses qu'il a fait faire une fois jusqu'à quinze +carrosses pour voir celui qui seroit le plus doux. + +Le cardinal envoya donc un exempt pour la mener dans la tour de +Loches. Elle le reçut fort bien, lui fit bonne chère, et lui dit +qu'ils partiroient le lendemain. Cependant la nuit elle eut des habits +d'homme pour elle et pour une demoiselle, et se sauva avant jour à +cheval. Le prince de Marsillac, aujourd'hui M. de La Rochefoucauld, +fut mis dans la Bastille pour l'avoir reçue une nuit chez lui. M. +d'Epernon lui donna un vieux gentilhomme pour la conduire jusqu'à la +frontière d'Espagne[401]. Dans les informations qu'en fit faire le +président Vigner, il y a, entre autres choses, que les femmes de +Gascogne devenoient amoureuses de madame de Chevreuse[402]. Une fois +dans une hôtellerie, la servante la surprit sans perruque. Cela la fit +partir avant jour. Ses _drogues_ lui prirent un jour, on fit accroire +que c'étoit un gentilhomme blessé en duel. Un Anglois nommé Craft, +qu'elle avoit toujours eu avec elle depuis le voyage d'Angleterre, +parut quelques jours après son évasion à Tours. On croyoit qu'il +l'avoit accompagnée, car cet homme avoit de grandes privautés avec +elle, et on ne comprenoit pas quels charmes elle y trouvoit. Elle +passa ainsi en Espagne. On fit un couplet de chanson où on la faisoit +parler à son écuyer[403]: + + La Boissière, dis-moi, + Vas-je pas bien en homme? + Vous chevauchez, ma foi, + Mieux que tant que nous sommes. + Elle est + Au régiment des gardes, + Comme un cadet. + + [401] Ceci se passoit en 1687, époque à laquelle La Porte, + porte-manteau de la Reine, soupçonné d'avoir servi + d'intermédiaire aux correspondances de cette princesse, fut mis à + la Bastille. (_Voyez_ les _Mémoires de La Porte_, tom. 59 de la + deuxième série des Mémoires relatifs à l'histoire de France.) + + [402] Nous lisons l'épisode suivant de la fuite de la duchesse + dans le Recueil précité de Conrart: «Étant arrivée un soir proche + des Pyrénées, en un lieu où il n'y avoit de logement que chez le + curé, qui encore n'avoit que son lit, elle lui dit qu'elle étoit + si lasse qu'il falloit qu'elle se couchât pour se reposer: + parlant néanmoins comme si elle eût été un cavalier; et le curé + contestant et disant qu'il ne quitteroit point son lit; enfin ils + convinrent qu'ils s'y coucheroient tous trois ensemble, ce qui se + fit en effet. Le matin les deux cavaliers remontèrent à cheval, + et la duchesse de Chevreuse, en partant, donna au curé un billet + par lequel elle l'avertissoit qu'il avoit couché la nuit avec la + duchesse de Chevreuse et sa fille, et qu'il se souvînt que s'il + n'avoit pas usé de son avantage, ce n'étoit pas à elles qu'il + avoit tenu.» + + [403] Sur l'air de la belle Piémontaise dont la reprise est: + + Elle est + Au régiment des gardes + Comme un cadet. (T.) + +Avant ce voyage d'Espagne, elle en avoit fait un en Lorraine. En moins +de rien elle brouilla toute la cour, et ce fut elle qui donna +commencement au mauvais ménage du duc Charles[404] et de la duchesse +sa femme, car le duc étant devenu amoureux d'elle, et lui ayant donné +un diamant qui venoit de sa femme, et que sa femme connoissoit fort +bien, elle l'envoya le lendemain à la duchesse. + + [404] Charles de Lorraine, duc de Guise. + +Revenons à M. de Chevreuse. Quoique endetté, sa table, son écurie, ses +gens ont toujours été en bon état. Il a toujours été propre. Il étoit +devenu fort sourd et pétoit à table, même sans s'en apercevoir. Quand +il fit ce grand parc à Dampierre, il le fit à la manière du bonhomme +d'Angoulême; il enferma les terres du tiers et du quart: il est vrai +que ce ne sont pas trop bonnes terres; et, pour apaiser les +propriétaires, il leur promit qu'il leur en donneroit à chacun une +clef, qu'il est encore à leur donner. + +Il avoit là un petit sérail; à Pâques, quand il falloit se confesser, +le même carrosse qui alloit quérir le confesseur, emmenoit les +mignonnes et les reprenoit en ramenant le confesseur. Il avoit je ne +sais quel brasselet où il y avoit, je pense, dedans quelque petite +toison. Il le montroit à tout le monde, et disoit: «J'ai si bien fait +à ces pâques, que j'ai conservé mon brasselet.» Il avoit soixante-dix +ans quand il faisoit cette jolie petite vie, qu'il a continuée +jusqu'à la mort. + +Je ne sais quel homme d'affaires d'auprès Saint-Thomas-du-Louvre ayant +été rencontré par des voleurs, leur promit, parce qu'il n'avoit point +d'argent sur lui, de leur donner vingt pistoles. Ils y envoyèrent, +mais il leur donna plus d'or faux que de bon. Or, M. de Chevreuse, +dont l'hôtel est dans la rue Saint-Thomas, un soir, après souper, +allant seul à pied avec un page chez je ne sais quelle créature, là +auprès, où il avoit accoutumé d'aller, prit, sans y songer, une porte +pour l'autre, et heurta chez cet homme, qui, craignant que ce ne +fussent ses filoux, se mit à crier: Aux voleurs! Le bourgeois sort; on +alloit charger M. de Chevreuse, s'il n'eût eu son ordre. Quelques-uns +pourtant veulent qu'à la chaude il ait eu quelque horion. Pour moi, je +doute fort de ce conte. + +Comme il se portoit fort bien, quoiqu'il eût quatre-vingts ans, il +disoit toujours qu'il vivroit cent ans pour le moins. Il eut pourtant +une grande maladie bientôt après, dans laquelle il fut attaqué +d'apoplexie. Au sortir de ce mal, il disoit qu'il en étoit revenu +aussi gaillard qu'à vingt-cinq ans. Il traita en ce temps-là avec M. +de Luynes, fils de sa femme, et lui céda tout son bien, à condition +qu'il lui donneroit tant de pension par an, de lui fournir tant pour +payer ses dettes, et il voulut avoir une somme de dix mille livres +tous les ans pour ses mignonnes. Il aimoit plus la bonne chère que +jamais. Sa fille de Jouarre ayant envoyé savoir de ses nouvelles, il +lui manda que sur toutes choses il lui recommandoit de faire bonne +chère et de la faire faire aussi à ses religieuses[405]. Il +n'attendoit, disoit-il, que le bout de l'an pour traiter ses médecins +qui l'avoient menacé d'une rechute, en ce temps-là, comme c'est +l'ordinaire. Mais il ne fut pas en peine de les convier, car il mourut +comme on le lui avoit prédit. + + [405] Henriette de Lorraine-Chevreuse, abbesse de Jouarre, née en + 1631, morte en 1694. Elle avoit servi d'intermédiaire à Anne + d'Autriche pour les correspondances que cette Reine entretenoit + avec la maison de Lorraine. (_Voyez_ les _Mémoires de La Porte_, + tom. 59, pag. 335 de la deuxième série de la Collection des + Mémoires relatifs à L'histoire de France.) + + + + +M. LE DUC DE LUYNES[406]. + + +M. le duc de Luynes ne ressemble à sa mère en aucune chose. Il a +furieusement dégénéré. Il fut marié de bonne heure avec la fille d'un +Seguier[407], qui portoit le nom de Soret, d'une terre auprès d'Anet, +et madame de Rambouillet disoit, voyant la fille unique de cet homme +épouser le duc de Luynes: «Faut-il que le connétable de Luynes n'ait +fait tout ce qu'il a fait que pour la fille de Soret[408]?» + + [406] Louis-Charles d'Albert, duc de Luynes, né le 25 décembre + 1620, mort le 10 octobre 1690. On a de lui beaucoup d'ouvrages + ascétiques, dont on trouve l'indication dans le _Dictionnaire des + ouvrages anonymes_ de Barbier, tom. 4, _tables_, pag. 379, Paris, + 1827. + + [407] Louise-Marie Seguier, marquise d'O, fille unique de Pierre + Seguier, maître des requêtes, marquis de Soret. + + [408] Elle avoit raison de parler ainsi, car cet homme étoit le + plus indigne de vivre qui fut jamais. Il avoit été conseiller au + parlement. Son père étoit mort président à mortier; mais il + quitta la robe et prit l'épée, lui qui n'étoit qu'un poltron. Il + épousa la fille du procureur-général de La Guesle, de cet homme + qui pensa mourir de regret d'avoir introduit, quoique + innocemment, le moine qui tua Henri III[408-A]. Or, M. de La Guesle + étoit gentilhomme et avoit un frère qui parvint à commander le + régiment de Champagne. C'étoit beaucoup en ce temps-là. Cet homme + fit quelque fortune et acheta le marquisat d'O. Il n'avoit point + d'enfants. Madame de Soret étoit une de ses héritières, car elle + avoit une soeur. Soret, d'impatience d'avoir le bien de cet + homme, le chicana en toutes choses, et enfin lui fit tirer un + coup d'arquebuse, comme il revenoit de Saint-André, dont un + gentilhomme qui étoit avec lui fut tué. On avéra que Soret avoit + fait le coup. Mais l'oncle de sa femme ne le voulut pas perdre, + et même, Soret étant mort, il fit madame de Soret son héritière, + et la terre d'O lui vint. Depuis on l'appela la marquise d'O. + (T.) + + [408-A] Voyez la _Lettre d'un des premiers officiers de la cour + du Parlement, écrite à un de ses amis sur le sujet de la mort du + Roi, dans le Recueil de pièces servant à l'histoire de Henri + III_; Cologne, P. du Marteau, 1663, page 141. On regrette de ne + point trouver cette lettre à la suite du _Journal de Henri III_ + dans la Collection des Mémoires relatifs à l'Histoire de France. + +J'ai vu un roman de la façon de cette femme. Madame de Luynes ne vécut +guère: elle mourut en couches (en 1651). Elle et son mari étoient +également dévots. Ils donnoient beaucoup aux pauvres. Les Jansénistes +faisoient tout chez eux. Il y a eu un Père Magneux, à Luynes-Maillé, +auprès de Tours, qui faisoit enrager tout le monde. Madame de Luynes +envoya un jour ordre aux officiers de faire vider de la duché toutes +les femmes de mauvaise vie. Les officiers lui mandèrent que pour eux, +ils ne les discernoient point d'avec les autres, et que, si elle +savoit quelque marque pour les connoître, qu'elle prît la peine de le +leur mander. Il a couru le bruit qu'il se faisoit des miracles à son +tombeau; que son mari et elle se levoient la nuit pour prier Dieu. +Depuis la mort de sa femme, M. de Luynes a mis ses enfants entre les +mains d'une mademoiselle Richer, grande Janséniste, et a pris le +mari, avocat au parlement, pour son intendant. Lui est comme hors du +monde, et a acheté une maison proche de Port-Royal-des-Champs, où il +est presque toujours[409]. + + [409] Le duc de Luynes, sans doute après que Tallemant eut écrit + cet article, convola en secondes noces avec Anne de Rohan, dont + il eut, comme de sa première femme, un très-grand nombre + d'enfants; et après la mort de celle-ci, il épousa en troisièmes + noces Marguerite d'Aligre. + + + + +LE MARÉCHAL D'ESTRÉES[410]. + + +Le maréchal d'Estrées est le digne frère de ses six soeurs, car ça +toujours été un homme dissolu et qui n'a jamais eu aucun scrupule. On +dit même qu'il avoit couché avec toutes six. Étant encore marquis de +Coeuvres, il pensa être assassiné à la croix du Trahoir[411] par le +chevalier de Guise, qui étoit accompagné de quatre hommes. Le marquis +sauta du carrosse et mit l'épée à la main. On y courut, et il ne fut +point blessé. On lui donna à commander quelques troupes dans la +Valteline; je crois qu'il étoit en Italie en ce temps-là, et que, le +trouvant tout porté, on se servit de lui. Il battit le comte Bagni, +qui commandoit les troupes du pape. C'est ce Bagni qui étoit encore +nonce ici, il n'y a que deux ans. Pour cet exploit, la Reine-mère le +fit maréchal de France. Un peu devant, on n'avoit pas voulu le faire +chevalier de l'Ordre. Après il alla échouer contre une hôtellerie +fortifiée. Ce n'est pas un grand guerrier. Son grand-père étoit +huguenot, et comme Catherine de Médicis faisoit difficulté de lui +donner emploi à cause de cela, il lui fit dire que son... et son +honneur n'avoient point de religion. + + [410] François Annibal d'Estrées, duc, pair et maréchal de + France, né en 1573, mort le 5 mai 1670. On a de lui: _Mémoires de + la régence de Marie de Médicis_, 1666, in-12. Ils font partie du + tom. 16 de la deuxième série de la Collection des _Mémoires + relatifs à l'Histoire de France_. + + [411] On appeloit ainsi le carrefour formé par les rues du Four + et de l'Arbre-Sec, dans la rue Saint-Honoré. + +Il avoit été ambassadeur à Rome du temps de Paul V. Il fit assez de +bruit, et le pape étant mort, ce fut par sa cabale et par ses +violences que Grégoire XV fut élu. Ce pape, quand il l'alla voir, lui +dit: «Vous voyez votre ouvrage, demandez ce que vous voulez: +voulez-vous un chapeau de cardinal? je vous le donnerai en même temps +qu'à mon neveu.» Le marquis, étant aîné de la maison, le refusa[412]. +Depuis, Bautru le voyant fort vieux, et jouer sans lunettes, lui +disoit: «Monsieur le maréchal, vous avez eu grand tort, vous deviez +prendre le chapeau; ce seroit une chose de grande édification de voir +le doyen du sacré collége livrer chance sans lunettes.» Il a toujours +joué désordonnément. Quelquefois son train étoit magnifique; +quelquefois ses gens n'avoient pas de souliers. Comme il a l'honneur +d'avoir été toujours brutal, il vouloit tout tuer, quand il avoit +perdu, et encore à cette heure, il lui arrive de rompre des vitres. On +dit qu'un jour ayant perdu cent mille livres, il fit éteindre chez lui +une chandelle et cria fort contre son sommelier, de n'être pas +meilleur ménager que cela; que cette chandelle étoit de trop, et qu'il +ne s'étonnoit pas si on le ruinoit. C'est un grand tyran, et qui fait +valoir son gouvernement de l'Ile de France autant que gouverneur +puisse jamais faire. Quand il y envoie son train, il le fait vivre par +étapes. Il à presque toutes les maltôtes et fait tous les prêts. Son +fils, le marquis de Coeuvres, s'en acquittera aussi fort dignement. + + [412] Son aîné fut tué au siége de Laon, et lui, qui étoit nommé + à l'évêché de Noyon et au cardinalat, prit l'épée; le chapeau fut + pour son cousin de Sourdis. (T.) + +Le maréchal a été marié en premières noces avec mademoiselle de +Béthune, soeur du comte de Béthune et du comte de Charrost. Il en a eu +trois garçons: le marquis de Coeuvres, le comte d'Estrées et l'évêque +de Laon. + +En secondes noces, il épousa la veuve de Lauzières, fils du maréchal +de Thémines. Depuis, on l'appela le marquis de Thémines. Il en a eu un +fils qui fut tué à Valenciennes en 1636. On l'appeloit le marquis +d'Estrées. Bautru disoit qu'il n'y avoit pas au monde une seigneurie +qui eût tant de seigneurs, car il y avoit un maréchal d'Estrées, un +comte d'Estrées et un marquis d'Estrées. + +Le maréchal, qui en toute autre chose est un homme avec lequel il n'y +a point de quartier, est pourtant fort bon mari, a bien vécu avec sa +première femme et vit bien avec sa seconde. Son fils aîné lui +ressemble en cela, car il a supporté avec beaucoup d'affliction la +mort de la sienne, quoiqu'elle ne fût point jolie; c'étoit la fille de +sa belle-mère. + +Le maréchal d'Estrées a une bonne qualité, c'est qu'il ne s'étonne pas +aisément. Il est assez ferme et voit assez clair dans les affaires. +Quand Le Coudray-Genier, peut-être pour se faire de fête, s'avisa de +donner avis au feu Roi qu'à un baptême d'un des enfants de M. de +Vendôme on le devoit empoisonner par le moyen d'une fourchette creuse +dans laquelle il y auroit du poison qui couleroit dans le morceau +qu'on lui serviroit, M. de Vendôme se voulut retirer. Le maréchal le +retint, et lui dit que, puisqu'il étoit innocent, il falloit demeurer +et demander justice. Effectivement, Le Coudray-Genier eut la tête +coupée[413]. + + [413] Cet événement eut lieu en 1617; on en trouve le détail dans + les _Mémoires de Déageant_; Grenoble, 1668, in-12, pag. 74 et + suiv. Le gentilhomme y est appelé Gignier. Levassor a suivi le + récit de Déageant dans son _Histoire de Louis_ XIII, liv. 2e; + Amsterdam, 1757, in-4º, tom. 1er, pag. 681. Les Mémoires de + Déageant n'ont pas été réimprimés dans la Collection des Mémoires + relatifs à l'histoire de France, mais on les trouve dans le tom. + 3 des _Mémoires particuliers_, publiés en 1756 en 4 vol. in-12. + +Le maréchal a fait quelques bonnes actions en sa vie. Quand le +cardinal de Richelieu fit faire le procès à M. de La Vieuville, M. le +maréchal d'Estrées demanda la confiscation de trois terres de M. de La +Vieuville et les lui conserva, après lui en avoir envoyé le brevet. M. +de Saint-Simon, qui eut les autres, n'en usa pas ainsi, et depuis il y +a eu procès pour les dégradations qu'il y avoit faites. + +Il ne voulut point commander en Provence je ne sais quelles troupes +que le cardinal de Richelieu y envoyoit, que conjointement avec M. de +Guise. Il refusa de prendre le gouvernement de Provence sur lui. M. le +maréchal de Vitry le prit. + +Ambassadeur à Rome avant la naissance du Roi (Louis XIV), il y demeura +encore jusqu'à la grande querelle qu'il eut avec les Barberins. + +Le maréchal avoit un écuyer nommé Le Rouvray. C'étoit un vieux +débauché, tout pourri de v.....; d'une piqûre d'épingle on lui faisoit +venir un ulcère. Jamais je ne vis un si grand brutal. Une fois, pour +ne pas perdre une médecine qu'il avoit préparée pour un cheval de +carrosse qui n'en eut pas besoin, il la prit et en pensa crever. Cet +homme avoit un valet qui tenoit académie de jeu. C'est le privilége +des écuyers des ambassadeurs. Ce valet fit quelque chose. Le +barisel[414] le prit, il fut condamné aux galères. Comme on l'y menoit +avec beaucoup d'autres, Le Rouvray, avec, un valet-de-chambre du +maréchal, n'ayant chacun qu'un fusil et leurs épées, mettent en fuite +vingt-cinq ou trente sbires, qui avoient chacun deux ou trois coups à +tirer, car ils ont, outre leur carabine, des pistolets à leurs +ceintures, et outre cela ils sont munis de bonnes jacques de maille. +Le Rouvray, victorieux, met tous les forçats en liberté. Voilà un +grand affront aux Barberins. Le maréchal fait sauver son homme, et lui +donne, pour le garder à la campagne, huit ou dix soldats françois des +troupes des Vénitiens, car il eut peur qu'on ne lui fît chez lui +quelque violence. Les Barberins emploient un célèbre bandit, nommé +Julio Pezzola, qui met des gens aux environs du lieu où étoit Le +Rouvray: je pense que c'étoit sur les terres du duc de Parme, à +Caprarole ou à Castro. Le Rouvray, comme il étoit fort brutal, s'évade +et s'en va à la chasse sans ses soldats. + + [414] Le barisel, en italien _barigello_, est un officier chargé + de veiller à la sûreté publique et d'arrêter les malfaiteurs. Il + est le chef des sbires. Ses fonctions correspondent à celle que + le chevalier-du-guet remplissait autrefois à Paris. + +Les bandits ne le manquent point, et de derrière une haie le tuent et +en apportent la tête au cardinal Barberin. Le maréchal jette feu et +flammes. Pour l'apaiser, Julio Pezzola, qui ne faisoit pas semblant de +s'être mêlé de rien, va trouver Guillet, garçon d'esprit, qui étoit au +maréchal, et lui offre de lui apporter la tête des sept bandits qui +avoient fait le coup, et lui dit: «_Patron miò, è un povero regalato +un piatto de sette teste? Non se c'è mai servito un tale a nessun' +principe._» + +Enfin, la chose alla si avant que le maréchal sortit de Rome et s'en +alla à Parme, où il excita le duc de Parme, déjà fort brouillé avec le +Pape, à faire tout ce qu'il fit. Dans la belle expédition qu'ils +poussèrent ensemble jusque dans la campagne de Rome, j'ai ouï dire à +Guillet que leurs dragons firent honnêtement de violences, et que les +paysans leur disoient: «_Illustrissime signor dragon, habbiate pietà +di me._» Dans les écrits que le Pape fit faire contre le maréchal, je +trouve qu'il lui faisait bien de l'honneur, car, à cause qu'il +s'appeloit Annibal d'Éstrées[415], on y disoit que c'étoit _Annibal ad +portas_, et ce nom leur fit dire bien des sottises. + + [415] Il s'appeloit François-Annibal. (T.) + +Le maréchal fut long-temps qu'il n'osoit revenir, car le cardinal de +Richelieu n'avoit pas trop approuvé sa conduite. Enfin il fit sa paix. +Le reste se retrouvera dans les Mémoires de la Régence. + +A l'âge de soixante-dix ans, ou peu s'en falloit, il alla voir madame +Cornuel, qui, pour aller à quelqu'un, le laissa avec feu mademoiselle +de Belesbat. Elle revint, et trouva le bon homme qui vouloit caresser +cette fille: «Eh! lui dit-elle en riant, monsieur le maréchal, que +voulez-vous faire?--Dame, répondit-il, vous m'avez laissé seul avec +mademoiselle: je ne la connois point; je ne savois que lui dire.» + + + + +LE PRÉSIDENT DE CHEVRY[416], + +DURET, LE MÉDECIN, SON FRÈRE. + + +Le président de Chevry se nommoit Duret, et étoit frère de Duret le +médecin. Il disoit: «Si un homme me trompe une fois, Dieu le maudisse; +s'il me trompe deux, Dieu le maudisse et moi aussi; mais s'il me +trompe trois, Dieu me maudisse tout seul!» + + [416] Charles Duret, seigneur de Chevry, conseiller d'Etat, + intendant et contrôleur-général des finances, président à la + Chambre des comptes de Paris. + +Par ses bouffonneries et par sa danse, il se mit bien avec M. de +Sully, comme nous ayons dit ailleurs[417]. Ce fut lui qui montra à la +Reine et aux dames les pas du ballet dont nous avons parlé à +l'_Historiette_ d'Henri IV. Ce fut avec M. de Sully qu'il commença à +faire fortune. Il ne fut pourtant intendant des finances que du temps +du maréchal d'Ancre, et il se conserva dans l'intendance, quand le +maréchal fut tué, en donnant dix mille écus à la Clinchamp, que M. de +Brantes[418] entretenoit. + + [417] Voir précédemment, page 72. + + [418] Léon Albert, seigneur de Brantes, duc de Luxembourg et de + Piney, frère du connétable de Luynes. + +C'étoient ses deux principales folies que la faveur et la bravoure. Il +disoit qu'il falloit tenir le bassin de la chaise percée à un favori, +pour l'en coiffer après, s'il venoit à être disgracié. Le voilà donc +du côté des plus forts. Madame Pilou[419], qui le connoissoit de +longue main, l'alla voir à La Grange du Milieu, auprès de Grosbois; +c'est une belle maison qu'il a fait bâtir depuis. Elle lui parla de +l'exécution de la maréchale d'Ancre, et disoit que c'étoit une grande +vilainie que d'avoir fait couper le cou à cette pauvre femme. «_Ta, +ta, ta!_ lui va-t-il dire brusquement; vous parlez, vous parlez, sans +savoir ce que vous dites. C'est le commissaire Canto, votre voisin, +qui vous dit toutes ces belles choses-là; c'est de lui que vous tenez +toutes vos nouvelles; je l'eusse tué, moi, le maréchal d'Ancre: M. +d'Angoulême et moi le devions dépêcher à la rue des Lombards.» En +disant cela il lui porte trois ou quatre coups de pouce de toute sa +force dans le côté, qui lui firent si grand mal qu'elle en cria. «Le +voilà mort, dit-il à haute voix, le voilà mort, le poltron; je n'aime +point les poltrons: je le voulois faire sauter une fois avec une +saucisse, quand il seroit au conseil chez Barbin le surintendant. +J'avois bien, ajoute-t-il, une plus belle invention: j'eusse porté une +épée couverte de crêpe le long de ma cuisse, et, dans la presse, je +lui en eusse donné dans le ventre en faisant semblant de regarder +ailleurs.» Le cardinal de Richelieu fit prier madame Pilou de lui +venir faire tous les contes qu'elle savoit du président de Chevry, qui +vivoit encore; elle ne le voulut jamais. + + [419] On trouvera ci-après l'_Historiette_ de cette femme + singulière. + +Cette humeur martiale le prenoit quelquefois au milieu d'un compte de +finance. Un trésorier de France, de mes amis[420], m'a dit qu'un jour, +travaillant avec lui, il appela Corbinelli, son premier commis, et lui +dit d'un ton sérieux: «Monsieur Corbinelli[421], faites ôter ces corps +de cette cour.» Ce trésorier fut bien étonné; mais Corbinelli, +s'approchant, lui dit: «Ce sont de ses visions ordinaires, ne laissez +pas de continuer.» + + [420] Perreau, trésorier à Soissons. (T.) + + [421] Raphaël Corbinelli. (_Voy._ la note sur lui plus haut, sous + l'article du duc de Guise, fils du Balafré.) + +Un jour les cochers firent insulte dans la Place-Royale à la marquise +d'Uxelles, dont le cocher avait été tué, d'un coup de fourche par la +tempe, par son écuyer, comme il le vouloit châtier. Ils furent aussi +braver madame de Rohan, à cause qu'elle avoit chassé le sien. Mais M. +de Candale y survint qui chargea son propre cocher et dissipa les +autres. Madame Pilou, qui avoit vu cela, le conta au président. Il se +mit à pester de ce qu'on ne l'avoit pas averti, lui qui étoit colonel +du quartier, mais qu'elle n'avoit recours qu'à son commissaire +Canto. «Voyez la belle occasion que vous m'avez fait perdre, +j'eusse..........» Le voilà à dire tous les exploits qu'il auroit +faits. + +Comme il étoit contrôleur-général des finances, président des comptes +et officier de l'ordre du Saint-Esprit[422], je ne sais quel flatteur +lui apporta une généalogie où il le faisoit descendre d'un certain +Duretius, qu'il avoit trouvé du temps de Philippe-Auguste. «Mon ami, +lui dit le président, j'ai de meilleurs parens que lui; mon père et +mon grand-père étoient médecins, et par-delà je n'y vois goutte. Si je +te trouve jamais céans, je te ferai étriller de sorte que tu ne +t'avisera de ta vie de faire des flatteries comme celle-là, pour qu'il +t'en souvienne.» + + [422] Le président de Chevry fut pourvu de la charge de greffier + des ordres du Roi, le 6 mars 1621. + +Un homme lui avoit gagné trente pistoles; il ne vouloit pas les lui +payer. «Il m'a trompé,» disoit-il; et il donne ordre à ses gens de le +frotter s'il revenoit. Cet homme revint; voilà ses gens après, et lui +aussi; mais il ne partit que long-temps après eux; il trouve madame +Pilou, qui avoit vu cet homme se sauver. «Eh bien! lui dit-il, ma +bonne amie, n'avez-vous pas vu comme je l'ai frotté?» Il ne s'en étoit +pas approché de cent pas. Une autre fois cet homme s'étant vanté de +battre les gens du président, celui-ci l'attendoit, et, accompagné de +son domestique, il se promenoit à grands pas avec des pistolets le +long de sa porte de derrière. Madame Pilou, qui logeoit en son +quartier, vient à paroître; c'étoit l'été après souper; il va à elle +le pistolet à la main. «Jésus! s'écria-t-elle!--Ah! ma bonne amie, lui +dit-il, tu as bien fait de parler, je te prenois pour ce coquin.» En +cet équipage; il l'accompagna jusque chez elle; ils trouvèrent un +charivari, il ne dit mot; mais, quand le charivari fut passé, il les +appela _canailles_. Et eux et lui se dirent bien des injures de loin. + +J'ai ouï dire qu'un homme de la cour n'étant pas satisfait de lui, et +s'en plaignant assez haut, il le tira à part et lui dit: «Monsieur, si +vous n'êtes pas content, je vous satisferai seul à seul quand il vous +plaira.» L'autre fut un peu surpris; mais, à quelques jours de là, +l'autre n'en ayant pu avoir plus de contentement que par le passé, il +voulut voir ce que ce fou avoit dans le ventre, et l'ayant rencontré +seul, il lui demanda s'il se souvenoit qu'il lui avoit promis de le +satisfaire par les voies d'honneur. Le président lui répondit en +riant: «Mon brave, vous deviez me prendre au mot, cette-humeur là +m'est passée; mais si vous voulez vous battre, allez vous-en arracher +un poil de la barbe à Bouteville, il vous en fera passer votre envie.» + +En parlant, il disoit sans cesse à tort et à travers: «_Mange mon +loup, mange mon chien._» Voiture en a fait une ballade[423]. En +parlant à une dame, il l'appeloit quelquefois _mon petit père_. + + [423] Nous n'avons pas trouvé cette ballade dans les _OEuvres_ de + Voiture. + +La plus grande folie qu'il ait faite, ce fut qu'étant un jour à causer +avec feu M. le comte de Moret, avec lequel il se plaisoit fort, un +ambassadeur d'Espagne vint visiter ce prince. «Ah! je voudrois, dit le +président, lui avoir fait un pet au nez.--Vous n'oseriez, dit le +comte.--Vous verrez,» répond Chevry; et comme l'ambassadeur faisoit la +révérence gravement, le président pète dans sa main et la porte au nez +de Son Excellence, qui en fit de grandes plaintes; mais on fit passer +l'autre pour un fou[424]. + + [424] J'en doute. (T.)--Cette action, si elle étoit vraie, seroit + digne d'Angoulevent, l'archipoète des pois pilés, ou d'un + saltimbanque des boulevards. + +Il étoit de fort amoureuse manière, et faisoit si fort le coq dans son +quartier, que le cardinal de La Valette y venant fort souvent voir une +certaine dame, il disoit sérieusement qu'il ne trouvoit point bon que +ce cardinal vînt cajoler ses voisines, sans lui en demander +permission, et qu'il l'en avertiroit afin qu'il ne trouvât pas +mauvais, s'il le couchoit sur le carreau malgré son cardinalat. + +Une fois pour se ragoûter, il pria une m......... de lui faire voir +quelque bavolette[425] toute fraîche venue de la vallée de +Montmorency. On fait habiller une petite garce en bavolette, et on la +mène au président, qui coucha toute la nuit avec elle. Le lendemain il +la fit lever pour aller voir quel temps il faisoit. Elle lui vint dire +que le temps étoit nébuleux. «_Nébuleux!_ s'écria-t-il, ah! +vertu-choux, j'ai la v.... Eh! qu'on me donne vite mes chausses.» + + [425] Jeune paysanne des environs de Paris. On les appeloit ainsi + du nom de leur coiffure. Elle étoit formée d'un linge fin empesé + qui avoit une longue queue pendante sur les épaules. + (_Dictionnaire de Trévoux_.) + +Il mourut contrôleur-général des finances et président des comptes. Sa +femme avoit eu beaucoup de bien; lui n'étoit pas gueux et avoit +quelque chose de patrimoine. Au prix de ce temps-ci, il ne fit pas une +grande fortune. Son fils a vendu La Grange et sa charge de président +des comptes. Il a de l'esprit, mais peu de cervelle; il se ruine. Le +président a fait bâtir le palais Mazarin. + +Les _Mémoires_ de Sully nous apprennent que son frère Duret[426], le +médecin, qui a fait bâtir la maison du président Le Bailleul près +l'hôtel de Guise, étoit un maître visionnnaire, en un mot, un digne +frère du président de Chevry. Il disoit que l'air de Paris étoit +malsain, et il fit nourrir son fils unique dans une loge de verre où +il ne laissa pas de mourir, peut-être pour y faire trop de façons. Il +ne prenoit à dîner que des pressis de viande et autres choses +semblables, parce que, disoit-il, l'agitation du carrosse troubloit la +digestion; mais il soupoit fort bien. Il se mit dans la fantaisie que +le feu lui étoit contraire, et n'en vouloit point voir. Il savoit +pourtant son métier, et s'y fit riche. Les apothicaires le faisoient +passer pour fou, parce qu'il s'avisa que le jeûne étoit admirable aux +malades, et que bien souvent il ne leur ordonnoit que de l'eau claire +et une pomme cuite. + + [426] Les _Mémoires_ de Sully nous apprennent que le médecin + Duret fut un des confidents de Marie de Médicis, et fit quelque + temps partie de son conseil privé de régence. + + + + +M. D'AUMONT[427]. + + +M. d'Aumont, fils du maréchal d'Aumont, du temps d'Henri IV, +gouverneur de Bologne-sur-Mer, et chevalier de l'Ordre, en son jeune +temps, fut une vraie peste de cour. Il a eu les plus plaisantes +visions du monde. Il disoit de madame de Beaumarchais[428], belle-mère +du maréchal de Vitry, et femme de ce trésorier de l'Epargne que la +Reine-mère fit tant persécuter, à cause que son gendre avoit tué le +maréchal d'Ancre; il disoit donc de cette madame de Beaumarchais, +qu'elle ressembloit à un tabouret de point de Hongrie. En effet, elle +avoit le visage carré, et tout plein de marques rouges. Cela +n'empêchoit pas que, pour son argent, elle n'eut des galants et de +bonne maison, car M. de Mayenne le dernier de ce nom en fut un. La +vision qu'il eut pour la maréchale d'Estrées[429] est encore plus +plaisante. C'étoit et c'est encore une petite femme sèche et qui a le +nez fort grand, mais extrêmement propre. Elle étoit en sa jeunesse +toute faite comme une poupée. «Ne croyez-vous pas, disoit-il +sérieusement, car il ne rioit jamais, qu'on la pend tous les soirs, +tout habillée, par le nez à un clou à crochet dans une armoire?» Il +disoit d'une dame qui avoit le teint fort luisant, qu'on lui avoit mis +un vernis comme aux portraits. + + [427] Antoine d'Aumont, marquis de Nolai, baron d'Estrabonne, + chevalier des Ordres, gouverneur de Boulogne-sur-Mer, mourut à + l'âge de soixante-treize ans, en 1635. + + [428] Marie Hotman, femme de Vincent Bouhier, seigneur de + Beaumarchais, trésorier de l'Epargne. + + [429] Fille de Montmor, homme d'affaires. (T.) + +Un jour qu'il étoit à l'hôtel de Rambouillet, madame de Bonneuil, dont +nous parlerons ailleurs, y vint. Elle étoit grosse, et en entrant elle +se laissa tomber et se fit grand mal à un genou, et pensa accoucher de +sa chute. Le voilà qui se met à rêver: «Nous sommes bien mal bâtis, +dit-il, nous avons des os en tous les endroits sur lesquels nous +tombons d'ordinaire; il vaudrait bien mieux que nous eussions des +ballons de chair aux genoux, aux coudes, au haut des joues et aux +quatre côtés de la tête. Quel plaisir ne seroit-ce point? ajouta-t-il; +un homme sauteroit par une fenêtre sans se blesser, il passeroit +par-dessus les murs d'une ville.» Et puis, s'engageant plus avant dans +sa rêverie, il mena cet homme avec ces ballons de chair de ville en +ville, jusqu'à La Haie en Hollande. + +Une autre fois Gombauld contoit en sa présence, à l'hôtel de +Rambouillet, qu'ayant été pris pour un grand débauché, nommé Combauld, +père du baron d'Auteuil, il fut maltraité par un commissaire et des +agents qui le vouloient mener en prison, jusque là que, quoiqu'il soit +assez patient, il fut pourtant contraint de lever la main pour frapper +ce commissaire. M. D'Aumont, après avoir tout écouté, se lève de son +siége, et commence à faire la posture d'un bourreau qui danse sur les +épaules d'un pendu, et qui tire en même temps la corde pour +l'étrangler, et disoit: «Monsieur le commissaire, je vous pendrai, je +vous pendrai, monsieur le commissaire.» + +A propos de cela, comme il faisoit pendre quelques soldats à Bologne, +un d'eux cria qu'il étoit gentilhomme: «Je le crois, lui dit-il, mais +je vous prie d'excuser, mon bourreau ne sait que pendre.» + +En mangeant des andouilles mal lavées, il dit: «Ces andouilles sont +bonnes, mais elles sentent un peu le terroir.» + +Il disoit du marquis de Sourdis, qui faisoit fort l'empressé chez le +cardinal de Richelieu, de la maison duquel il étoit depuis peu +intendant, et qui regardoit aux meubles et à toutes choses, il disoit +qu'il lui sembloit le voir tirer de dessous son manteau un petit sac +de tapissier avec un petit marteau, et recogner quelque clou doré à +une chaise. + +Je crois que ce fut lui qui dit, voyant une personne fort maussade, +qu'elle avoit la mine d'avoir été faite dans une garde-robe sur un +paquet de linge sale. + +Une de ses meilleures visions, ce fut celle qu'il eut pour M. +l'archevêque de Rouen, qui, quoique jeune, portoit une grande barbe. +Il dit qu'il ressembloit à Dieu le Père, quand il étoit jeune. + +Il avoit été fort galant. Une fois sa belle-soeur, madame de Chappes, +le trouva déguisé en Minime sur le chemin de Picardie; elle le +reconnut, parce qu'il étoit admirablement bien à cheval et que son +cheval étoit trop beau. Il alloit en Flandre voir une dame. Sur ses +vieux jours, il étoit plus ajusté qu'un galant de vingt ans. Il se +peignoit la barbe, et il étoit si curieux d'être bien botté qu'il se +tenoit les pieds dans l'eau pour se pouvoir botter plus étroit. +C'étoit de ce temps que tout le monde étoit botté; on dit qu'un +Espagnol vint ici et s'en retourna aussitôt. Comme on lui demandoit +des nouvelles de Paris, il dit: «J'y ai vu bien des gens, mais je +crois qu'il n'y a plus personne à cette heure, car ils étoient tous +bottés, et je pense qu'ils étoient prêts à partir.» Maintenant tout le +monde n'a plus que des souliers, non pas même des bottines. Il n'y a +plus que La Mothe-Le-Vayer[430], précepteur de M. d'Anjou, qui ait +tantôt des bottes, tantôt des bottines; mais ce n'a jamais été un +homme comme les autres. + + [430] François de La Mothe-le-Vayer, membre de l'Académie + française, mourut à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, en 1672. On a + de lui un grand nombre d'ouvrages, dont plusieurs jouissent d'une + estime méritée. + +M. d'Aumont avoit épousé une fille de Maintenon, de la maison +d'Angennes[431], cousine-germaine de M. le marquis de Rambouillet. Il +n'en a point eu d'enfants. Cette madame d'Aumont est une honnête +femme, mais fort aigre. Après la mort de son mari, elle se piqua +d'honneur en une plaisante rencontre. Elle a une chapelle dans les +Minimes de la Place-Royale, où M. d'Aumont est enterré. Or, un neveu +de son mari, nommé Hurault de Chiverny[432], étant mort, sa veuve, qui +est aussi une honnête femme, mais sage à peu près comme l'autre sur ce +chapitre-là, la pria de trouver bon qu'on mît le corps embaumé dans +cette chapelle. Depuis, cette femme, s'étant retirée en une religion, +obtint des Minimes qu'ils lui laisseraient prendre le coeur de son +mari. Madame d'Aumont alla prendre cela au point d'honneur. Il y en a +eu de grands procès. Enfin des curés de Paris les raccommodèrent, et +cette nièce eut le coeur de son mari. + + [431] Louise-Isabelle d'Angennes-Maintenon, veuve d'Aumont, + mourut en 1666, à l'âge de soixante-dix-neuf ans. + + [432] Antoine d'Aumont avoit épousé en premières noces Catherine + Hurault de Chiverny, fille du chancelier. + + + + +Mme DE RENIEZ. + + +Madame de Reniez étoit de la maison de Castelpers en Languedoc, soeur +du baron de Panat, dont nous parlerons en suite. Avant que d'être +mariée au baron de Reniez, elle étoit engagée d'inclination avec le +vicomte de Paulin. Cette amourette dura après qu'elle fut mariée, et +le baron de Panat étoit le confident de leurs amours. Ils en vinrent +si avant qu'ils se firent une promesse de mariage réciproque. Ils se +promettoient de s'épouser en cas de viduité; «en foi de quoi, +disoient-ils, nous avons consommé le mariage.» Un tailleur rendoit les +lettres du galant et lui en apportoit réponse. Par l'entremise de cet +homme, ces amants se virent plusieurs fois, tantôt dans le village de +Reniez même, tantôt ailleurs, où le vicomte venoit toujours déguisés. +Un jour ils se virent dans le château même de Reniez et presqu'aux +yeux du mari. Madame de Reniez avoit feint d'être incommodée, et +s'étoit fait ordonner le bain, et le vicomte se mit dans la cuve qu'on +lui apporta. Enfin ils en firent tant que le mari scut toute +l'histoire, et, pour les attraper, il fit semblant de partir pour un +assez long voyage, puis, revenant sur ses pas, il entra dans la +chambre de sa femme et trouva le vicomte couché avec elle. Il le tua +de sa propre main, non sans quelque résistance, car il prit son épée; +mais le baron avoit deux valets avec lui. Le baron de Panat, qui +couchoit au-dessus, accourut aux cris de sa soeur, et fut tué à la +porte de la chambre. Pour la femme, elle se cacha sous le lit, tenant +entre ses bras une fille de trois à quatre ans, qu'elle avoit eue du +baron son mari. Il lui fit arracher cette enfant, et après la fit tuer +par ses valets; elle se défendit du mieux qu'elle put, et eut les +doigts coupés. Le baron de Reniez eut son abolition. + +Cette enfant qu'on ôta d'entre les bras de madame de Reniez fut, +après, cette madame de Gironde, dont nous allons conter l'histoire. +Mais, avant cela, il est à propos de dire ce que nous avons appris du +baron de Panat. + + + + +LE BARON DE PANAT. + + +Le baron de Panat étoit un gentilhomme huguenot d'auprès de +Montpellier, de qui on disoit: _Lou baron de Panat puteau mort que +nat_, c'est-à-dire plutôt mort que né; car on dit que sa mère, grosse +depuis près de neuf mois, mangeant du hachis, avala un petit os qui, +lui ayant bouché le conduit de la respiration, la fit passer pour +morte; qu'elle fut enterrée avec des bagues aux doigts; qu'une +servante et un valet la déterrèrent de nuit pour avoir ses bagues, et +que la servante, se ressouvenant d'en avoir été maltraitée, lui donna +quelques coups de poing, par hasard, sur la nuque du cou, et que les +coups ayant débouché son gosier, elle commença à respirer, et que +quelque temps après elle accoucha de lui, qui, pour avoir été si +miraculeusement sauvé, n'en fut pas plus homme de bien. Au contraire, +il fut des disciples de Lucilio Vanini, qui fut brûlé à Toulouse pour +blasphêmes contre Jésus-Christ[433]. Il retira Théophile[434], et +pensa lui-même être pris par le prévôt. C'était un fort bel homme. +Madame de Sully, qui vit encore, en devint amoureuse et lui demanda +_la courtoisie_. On dit qu'il répondit qu'il étoit impuissant. +Cependant il étoit marié; mais madame de Sully, qui n'étoit pas belle, +ne le tenta pas, et il s'en défit de cette sorte. + + [433] Vanini fut exécuté à Toulouse, le 19 février 1619. + + [434] Théophile Viaud, poursuivi pour la part qu'on l'accusoit + d'avoir prise au _Parnasse des vers satiriques_, fut condamné au + feu, par contumace, suivant un arrêt du parlement de Paris, du 19 + août 1623. Arrêté ultérieurement, il subit un long procès, par + suite duquel il ne fut condamné qu'au bannissement. Il est + très-douteux que Théophile ait contribué à la publication du + recueil des poésies obscènes pour lequel il a été poursuivi. + +A propos de femmes qui sont revenues, on conte qu'une femme étant +tombée en léthargie, on la crut morte, et comme on la portoit en +terre, au tournant d'une rue, les prêtres donnèrent de la bière contre +une borne, et la femme se réveilla de ce coup. Quelques années après, +elle mourut tout de bon, et le mari, qui en étoit bien aise, dit aux +prêtres: «Je vous prie, prenez bien garde au tournant de la rue.» + + + + +MADAME DE GIRONDE. + + +Revenons à la petite de Reniez. Son père, pour ôter cet objet de +devant ses yeux, la donna à madame de Castel-Sagrat, sa soeur. Cette +fille, dès l'âge de dix ans, fut admirée pour sa beauté et pour la +vivacité de son esprit. Madame de Castel-Sagrat résolut de ne laisser +point échapper un si bon parti, et de la marier à son second fils, +qu'on appeloit le Baron de Gironde, et elle les fit épouser que la +fille n'avoit encore que onze ans, après avoir obtenu des dispenses du +Roi, car ils étoient cousins-germains et huguenots. On dit que madame +de Gironde eut de tous temps de l'aversion pour son mari, qui étoit un +gros homme assez mal bâti; mais cette aversion s'augmenta très-fort +lorsqu'elle se vit cajolée des principaux et des mieux faits de la +province; car son mari l'ayant menée à Montauban, après les guerres de +la religion, feu M. d'Epernon et M. de La Vallette, son fils, s'y +rencontrèrent. Il y avoit aussi alors une autre dame, nommée madame +d'Islemade, qui seule pouvoit disputer de beauté avec madame de +Gironde. Le père se donna à celle-ci et le fils à l'autre, et toute la +ville avec la noblesse des environs se partageant à leur exemple, ce +fut comme une petite guerre civile, bien différente de celle dont on +venoit de sortir. On dit pourtant que M. d'Épernon n'en eut aucune +faveur que de bienséance. + +La peste vint là-dessus qui interrompit toutes les galanteries, et +madame de Gironde fut contrainte de se retirer à Reniez. Par malheur +pour elle, un avocat du présidial de Montauban, nommé Crimel, se +retira dans le village de Reniez. Cet homme étoit méchant, mais il +avoit de l'esprit. Il fut bientôt familier avec madame de Gironde, qui +en temps de peste ne pouvoit pas avoir beaucoup de compagnie; et comme +elle se plaignit à lui de son mariage, on dit qu'il lui mit dans la +tête qu'elle se pouvoit démarier, et que l'espérance qu'il lui en +donna la charma, de sorte que, pour le récompenser d'un si bon avis, +elle lui donna tout ce que peut donner une dame. + +La peste ayant cessé, elle revint à Montauban, où elle fut plus +admirée et plus cajolée que jamais. Le marquis de Flamarens, le baron +d'Aubais, le vicomte de Montpeiroux, et plusieurs autres gentilshommes +de qualité, y accoururent et y demeurèrent long-temps pour l'amour +d'elle. Ce fut alors qu'un de ces messieurs lui ayant donné les +violons, comme il n'y avoit point de lieu commode chez elle, elle alla +d'autorité, avec toute cette noblesse, se mettre en possession de la +salle d'un des principaux de Montauban, quoiqu'il la lui eût refusée, +en disant pour toutes raisons que cet homme lui avoit bien de +l'obligation, et qu'elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour le +rendre honnête homme. + +Cependant l'envie de se démarier s'accroissoit de jour en jour. Pour +cela elle s'avise, pour n'être plus sous la puissance de son mari, de +proposer à Gironde de la laisser aller voir ses oncles maternels pour +leur demander qu'ils lui fissent raison des droits que sa mère avoit +sur la maison de Panat. Elle y fut, et Cadaret, un des frères de sa +mère, devint passionnément amoureux d'elle. Cet oncle la porta, plus +que personne, à demander la dissolution de son mariage, et lui fit +raison de ce qu'elle prétendoit. Après, le procès étant commencé, il +l'accompagna à Castres, où on reconnut bientôt qu'il en étoit fort +jaloux. Il falloit pourtant bien qu'il souffrît qu'elle fût cajolée, +car elle ne s'en pouvoit passer, et ne marchoit point sans une foule +d'amants, entre lesquels il y en avoit trois plus assidus que les +autres: le baron de Marcellus, jeune gentilhomme de qualité, de la +basse Guyenne, qui étoit à Castres pour un procès; Rapin, jeune avocat +plein d'esprit, et Ranchin, aujourd'hui conseiller à la chambre. Ce +Ranchin a fait beaucoup de vers[435]. + + [435] Ranchin étoit conseiller à la chambre de l'édit. Ses + poésies, négligées, mais faciles, n'ont pas été réunies. On lui + attribue le joli triolet qui commence par ces vers: + + Le premier jour du mois de mai + Fut le plus heureux de ma vie. + +Elle parloit avec une liberté extraordinaire de sa beauté et de ses +_mourants_[436]; on la voyoit aller par la ville bizarrement habillée; +car quelquefois on lui a vu un habit de gaze, dans laquelle elle +faisait passer toutes sortes de fleurs, depuis le haut jusqu'au bas, +et je vous laisse à penser si son _mourant_ Ranchin manquoit à +l'appeler Flore. Elle dit assez plaisamment à un garçon nommé +Cayrol[437], qui lui promettoit de faire des vers sur elle, qu'elle ne +prétendoit pas lui servir de porte-feuille. Elle disoit les choses +fort agréablement; mais ses lettres ne répondoient pas à sa +conversation: sa mère écrivoit bien mieux. + + [436] Ses _amants_; se _mourant_ d'amour. + + [437] Ce Cayrol est ici, et fait des vers pour attraper quelque + chose du cardinal. (T.) + +Comme son procès tiroit en longueur, elle alla pour quelque temps à +une terre de Belaire, que Cadaret lui avoit donnée pour ses +prétentions. Là, Marcellus et Rapin l'allèrent voir. Ils arrivèrent +assez tard; mais à peine l'eurent-ils saluée, qu'on entendit heurter +avec violence. C'était un gentilhomme du voisinage, qui venoit +l'avertir que son mari s'avançoit avec vingt ou trente de ses amis +pour l'enlever. Ils se mettent à tenir conseil. Le gentilhomme étoit +d'avis qu'on se sauvât, parce que la maison ne valoit rien. Mais +Rapin, qui ne connoissoit point ce gentilhomme, et qui espéroit qu'on +ne les forceroit pas si aisément, fut d'avis de demeurer. Le baron, +ayant su qu'il y avoit compagnie et qu'on étoit résolu de se défendre, +ne voulut point exposer la vie de ses amis, et s'en retourna. + +Cependant Marcellus, qui n'avoit eu qu'un amour de galanterie, +commença à s'engager tout de bon. Elle le repaissoit de belles +paroles; car, en fine coquette, elle faisoit que chacun de ses amants +croyait être le plus heureux. Pour Rapin (il est gentilhomme), qu'elle +voyoit cadet et d'assez bon sens pour conduire une entreprise, elle +lui promit plusieurs fois de l'épouser s'il pouvoit la défaire de +Gironde. Mais il lui répondit que quand avec sa beauté elle auroit une +couronne à lui donner, elle ne l'obligeroit pas à faire une mauvaise +action. + +Afin de contenter en quelque sorte Marcellus, qui étoit fort alarmé de +ce qu'elle sembloit favoriser plus que lui un certain chevalier de +Verdelin, elle lui fit une promesse en ces termes: «Je promets au +baron Marcellus de ne me remarier jamais, si je suis une fois libre; +et, si je change de résolution, que ce ne sera qu'en sa faveur.» En +même temps cependant elle écrivoit au chevalier qu'il eût bonne +espérance, et que pour ce misérable (parlant de Marcellus), il +n'auroit qu'un morceau de papier pour son quartier d'hiver. Mais +toutes ces coquetteries ne plaisoient point à son oncle de Cadaret, +qui, par jalousie ou pour être las de la dame, comme quelques-uns ont +dit, se joignit à Gironde et lui aida à l'enlever. + +La voilà donc en la puissance de son mari, et prisonnière dans une +tour de Castel-Sagrat. Là, ne trouvant point d'autre moyen d'en +sortir, elle cajole madame de Castel-Sagrat, femme du frère aîné de +Gironde, lui représente le tort qu'on lui a fait de la contraindre, à +onze ans, à se marier avec un homme pour qui on savoit bien qu'elle +avoit de l'aversion; que sans doute le mariage seroit déclaré nul, et +que si elle voulait la mettre en liberté, elle épouseroit après M. de +Gasques, son frère, qui peut-être ne trouveroit pas ailleurs un +meilleur parti. Madame de Castel-Sagrat, gagnée, la fait évader; mais +les maris la suivirent et l'assiégèrent dans un château, nommé de +Bèze, où, après avoir résisté quelques jours, elle fut contrainte de +se rendre, et fut ramenée à Castel-Sagrat, où Gironde, peut-être las +de se donner tant de peines pour une coureuse, ou peut-être déjà +amoureux d'une autre personne, comme vous le verrez par la suite, +consentit à la dissolution du mariage moyennant deux mille écus pour +les frais qu'il avoit faits. + +Pour trouver cette somme, la dame a recours à son fidèle Marcellus, et +lui promet de l'épouser, dès que l'affaire sera achevée. Marcellus en +tombe d'accord, mais pour assurance il demande d'être saisi cependant +de la dispense de mariage, dont la suppression devoit faire dissoudre +le mariage. On la lui met entre les mains, et il part aussitôt pour +aller faire cette somme. A peine fut-il en son pays que sa maîtresse +lui écrit de le venir retrouver en diligence, et de n'oublier pas +d'apporter la dispense dont dépendoit toute l'affaire. Marcellus la va +retrouver à Belaire; aussitôt elle tâche par toutes les caresses +imaginables de retirer sa dispense. Il n'y veut point entendre, et va +loger dans une maison du village. Elle le fait suivre par une +femme-de-chambre et par un garçon de dix à douze ans, qui le prient de +souffrir au moins pour toute grâce que ce garçon puisse faire une +copie de la dispense. Il y consentit enfin de peur de rompre. Mais +comme ce garçon commençoit à copier, cinq ou six hommes armés entrent +dans la chambre en criant: _Tue, tue!_ ils tirent leurs pistolets, qui +apparemment n'étoient chargés que de poudre. Dans ce désordre, le +garçon avec la femme-de-chambre se sauvent avec la dispense. Ces +hommes se retirèrent aussi bientôt après, et laissèrent notre baron +bien camus. A la chaude, il va rendre sa plainte, et, d'amant de +madame de Gironde, devient son plus irréconciliable ennemi. Il la fait +condamner à trois mille livres d'amende. Elle cependant, croyoit avoir +fait d'une pierre deux coups: s'être défaite de Marcellus, et avoir +trouvé le moyen de rompre le mariage, sous le consentement de Gironde +et sans lui donner de l'argent. Pour cet effet, elle change de +religion, et sur l'exposition qu'elle fait au pape qu'elle a été +mariée avec un cousin-germain sans dispense, et même avant l'âge +porté par les lois, elle obtient un rescrit pour la dissolution du +mariage, adressé à l'official de Montauban; mais il se trouva que +cette dispense, dont elle avoit l'original, étoit enregistrée au +présidial d'Agen, de sorte qu'il fallut encore revenir capituler avec +Gironde qui avoit aussi changé de religion; lui s'en tint toujours à +ses deux mille écus. Alors il fallut avoir recours à Gasques, frère, +comme nous avons dit, de madame de Castel-Sagrat, qui voulut coucher +avec elle avant que de donner son argent. Gironde se maria quelque +temps après à la fille d'un chandelier de Castel-Sagrat, dont il étoit +amoureux. Pour elle, bien qu'elle eût couché avec Gasques, elle étoit +encore en doute si elle l'épouseroit, car Rapin lui ayant demandé un +jour si tout de bon elle étoit mariée avec Gasques, elle répondit: +«_Selon_;» c'est-à-dire que si elle étoit grosse, elle l'épouseroit, +mais qu'autrement elle tâcheroit à s'en défendre. Elle se trouva +grosse, épousa Gasques, et peu après mourut en travail d'enfant. + + + + +M. DE TURIN. + + +M. de Turin étoit un conseiller au parlement de Paris, grand +justicier, mais de qui on contoit de plaisantes choses. Il appeloit +son clerc _cheval_, son laquais _mulet_, et sa femme _p....._. + +Un gentilhomme, dont il étoit rapporteur, alla une fois pour parler à +lui; il le rencontra en habit court, fait comme un cuistre, qui +revenoit de la cave, avec son martinet à la main. Il ne l'avoit +peut-être jamais vu, ou il ne le reconnut pas, et il lui dit: «Mon +ami, où est M. de Turin?--_Mon ami!_ dit M. de Turin, quel impertinent +est-ce là?» Le cavalier peu accoutumé à souffrir des injures, lui +donne un soufflet et se retire. Il sut après que c'étoit M. de Turin, +et le voilà en belle peine. Le bon homme rapporta le procès comme si +de rien n'étoit, et dit à son clerc: «_Cheval_, apporte-moi le procès +de ce _batteur_.» Il le voit, et trouvant que le cavalier avoit bon +droit, il le lui fait gagner, et l'ayant rencontré sur les degrés du +Palais, il lui donne un petit coup sur la joue en riant, et lui dit: +«Apprenez à ne battre plus les gens: vous avez gagné votre procès.» +L'autre, qui croyoit tout perdu, se pensa mettre à genoux. + +Il se trouva chargé du procès d'entre feu M. de Bouillon et M. de +Bouillon La Marck, pour Sédan. Henri IV l'envoya quérir, et lui dit: +«Monsieur de Turin, je veux que M. de Bouillon gagne son procès.--Hé +bien, Sire, lui répondit le bon homme, il n'y a rien plus aisé; je +vous l'enverrai, vous le jugerez vous-même.» Quand il fut parti, +quelqu'un dit au Roi: «Sire, vous ne connoissez pas le personnage, il +est homme à faire ce qu'il vous vient de dire.» Le Roi sur cela y +envoya, et on trouva le bon homme qui chargeoit les sacs sur un +crocheteur. Le Roi accommoda cette affaire. + +Madame de Guise et mademoiselle de Guise, sa fille, depuis princesse +de Conti, le furent solliciter une fois. Il les fit attendre assez +long-temps, et après il se mit à crier tout haut: «_Cheval_, ces +p...... sont-elles encore là-bas?» + +Un seigneur qui avoit gagné une grande affaire à son rapport, lui +envoya un mulet qui alloit fort bien le pas. M. de Turin trouva ce +mulet à son retour du Palais; il ne fit autre chose que de prendre un +bâton, et d'en frapper le mulet jusqu'à ce qu'il le vit hors de chez +lui. + +On dit qu'un gentilhomme lui fit une fois un grand présent de gibier. +Il laissa descendre cet homme, mais comme il sortoit dans la rue, il +lui jeta ce gros paquet de gibier fort rudement sur la tête, en lui +disant qu'il apprît à ne pas corrompre ses juges. + + + + +M. DE PORTAIL, M. HILERIN. + + +M. de Portail étoit aussi un conseiller au parlement de Paris, fort +homme de bien, mais fort visionnaire. Il avoit retranché son grenier, +y avoit fait son cabinet, et ne parloit aux gens que par la fenêtre de +ce grenier[438]. Un jour qu'il avoit rapporté une affaire pour la +communauté des pâtissiers, et qu'il la leur avoit fait gagner, parce +qu'ils avoient bonne cause, les pâtissiers lui voulurent donner un +plat de leur métier, et firent un pâté où ils mirent toute leur +science. Ils heurtent, les voilà dans la cour, et lui, la tête à la +lucarne, leur demande ce qu'ils veulent, et que leur affaire est +jugée. Ils disent qu'ils l'en viennent remercier. «Montez,» leur +dit-il. Les voilà en haut. Ils lui présentent leur pâté; il regarde ce +pâté, et puis il dit entre ses dents: «M. Portail a rapporté un procès +pour la communauté des pâtissiers, ils l'ont gagné, et ils font +présent d'un grand pâté à M. Portail.» Cela dit, il met ce pâté sur sa +fenêtre, et le laisse tomber dans la rue. + + [438] Racine avoit sans doute entendu conter cette anecdote quand + il a fait donner audience à son Dandin, des _Plaideurs_, par une + lucarne du toit. + +Une autre fois, un procureur qu'il haïssoit, parce que c'étoit un +chicaneur, fut pour lui parler. Il lui demanda par sa lucarne ce qu'il +vouloit. «C'est, monsieur, dit le procureur, une requête que je vous +apporte pour la répondre, s'il vous plaît.--Lisez, lisez-la,» dit M. +Portail. Ce procureur se met à lire nu-tête, comme vous pouvez penser. +La requête étoit longue, et il faisoit très-grand froid, et le bon +homme, par malice, lui faisoit à toute heure des difficultés. + +A propos de conseiller au parlement, je mettrai ici un conte de M. +Hilerin, conseiller d'Eglise. Ce bon homme a fait imprimer un livre de +théologie qu'il dédie à la Trinité, et commence l'épître par: +«_Madame._» En un endroit, il prouve la Trinité par un arrêt rendu à +son rapport. + + + + +LE COMTE DE VILLA-MEDINA. + + +Le comte de Villa-Medina, de la maison de Taxis, étoit général des +postes d'Espagne[439]. Cette charge y est tenue par des gens de +qualité, et vaut cent mille écus de rente. C'étoit un homme bien fait, +galant, libéral, vaillant et spirituel. Il écrivoit même en vers et en +prose, mais c'étoit l'un des hommes du monde les plus emportés en +amour. Durant la faveur du duc de Lerme, du vivant de Philippe III, +père du Roi qui règne aujourd'hui[440], il devint amoureux d'une dame +de la cour, et il avoit pour rival le duc d'Uceda, fils du favori. Un +jour il prit une telle jalousie de ce que cette dame avoit parlé à son +rival durant la comédie chez le Roi, qu'au sortir il se mit dans son +carrosse et la battit jusqu'à lui en laisser des marques. Non content +de cela, il lui ôta des pendants de grand prix et des perles qu'il +disoit lui avoir donnés. Il fit bien pis, car, en plein théâtre +public, il donna ces pendants et ces perles à une comédienne nommée +_Gentilezza_, grande courtisane, en lui disant: «Tiens, Gentilezza, je +les viens d'ôter à une telle, la plus grande p..... de Madrid, pour +les donner à la plus honnête femme qui y soit.» Le Roi et le favori +furent outrés de cette insolence, et le comte eut ordre de se retirer. +Il s'en alla à Naples. Pour la dame, elle eut un tel crève-coeur de +l'affront qu'on lui avoit fait, que son mari, par la faveur du duc +d'Uceda, ayant été fait vice-roi des Indes, elle y alla avec lui pour +ne plus paraître à la cour. + + [439] Les Taxis sont généraux des postes aussi dans les Etats de + l'Empereur. (T.) + + [440] Philippe IV. + +Le comte revint après la mort de Philippe III, et, toujours fou en +amour, se mit à galantiser une dame que le jeune Roi aimoit, et étoit +bien mieux avec elle que le Roi même. Un jour qu'elle avoit été +saignée, le Roi lui envoya une écharpe violette avec des aiguillettes +de diamans qui pouvoient bien valoir quatre mille écus. C'est la +galanterie d'Espagne: on y fait des présents aux dames quand elles se +font saigner. Le comte connut aussitôt, à la richesse de l'écharpe, +qu'elle ne pouvoit venir que du Roi, et en ayant témoigné de la +jalousie, la dame lui dit qu'elle la lui donnoit de tout son coeur. +«Je la prends, répondit le comte, et je la porterai pour l'amour de +vous.» En effet, il se la met, et va en cet équipage chez le Roi. Le +Roi conclut par là que le comte avoit les dernières faveurs de cette +belle, et afin de s'en éclaircir, il alla travesti pour l'y +surprendre. Le comte y étoit effectivement, qui le reconnut et qui le +frotta, quoiqu'il fut vêtu en personne de condition. Pour se pouvoir +vanter d'avoir eu du sang d'Autriche, il lui donna un coup de +poignard, mais ce ne fut qu'en effleurant la peau vers les reins. Le +Roi, le lendemain, sans se vanter d'avoir été blessé, lui envoya ordre +de se retirer. Au lieu de suivre l'ordre du Roi, le comte va au palais +avec une enseigne à son chapeau, où il y avoit un diable dans les +flammes avec ce mot, qui se rapportoit à lui: + + Mas pinada + Minos arreperiado[441]. + +Le Roi, irrité de cela, le fit tuer dans le Prado, d'un coup de +mousquet, qu'on lui tira dans son carrosse, et puis on cria: _E por +mandamiento del Rey._ + + [441] «Plus elle s'élève, moins on peut la retrouver.» + +On conte sa mort diversement; d'autres disent que le Roi, en passant +devant la maison d'un grand seigneur de la cour, qui avoit fait +assassiner le galant de sa femme, dit au comte de Villa-Medina, qui +étoit dans le carrosse de S.M.: «_Escarmentar condé_[442],» et que le +comte lui ayant répondu: «_Sagradissima majestad, en amor no aye +scarmiento_,» le Roi, le voyant si obstiné, avoit résolu de s'en +défaire. + + [442] «Profitez de l'exemple d'autrui.» (T.) + +On a une pièce imprimée qui s'appelle la _Gloria di niquea_[443]. Elle +est de la façon du comte de Villa-Medina, mais d'un style qu'ils +appellent _parlar culto_, c'est-à-dire Phébus. On dit que le comte la +fit jouer à ses dépens à Aranjuez. La Reine et les seules dames de la +cour la représentèrent. Le comte en étoit amoureux, ou du moins par +vanité il vouloit qu'on le crût, et, par une galanterie bien +espagnole, il fit mettre le feu à la machine où étoit la Reine, afin +de pouvoir l'embrasser impunément. En la sauvant comme il la tenoit +entre ses bras, il lui déclara sa passion et l'invention qu'il avoit +trouvée pour cela[444]. + + [443] Le sujet de cette pièce est emprunté de l'Amadis de Gaule. + + [444] C'est Elisabeth de France, fille de Henri IV, épouse de + Philippe IV, qui fit naître chez le comte cette passion si + espagnole. C'est dans son propre palais que ce seigneur, que + Tallemant nous fait, le premier, bien connoître, avoit reçu la + reine et la cour. C'est sa propre habitation et les riches + ornements qui la décoroient que Villa-Medina livra aux flammes + pour tenir la Reine embrassée. La Fontaine a dit à son sujet + (liv. IX, fable 15): + + J'aime assez cet emportement; + Le conte m'en a plus toujours infiniment: + Il est bien d'une âme espagnole, + Et plus grande encore que folle. + +On m'a conté (et cela vient d'une demoiselle Bertaut, mère de madame +de Mauteville[445], qui fut fort jeune en Espagne, quand on y mena +madame Elisabeth de France), on m'a conté qu'un grand seigneur +d'Espagne traita le Roi et la Reine sous des tentes magnifiques, et +tapissées par dedans des plus belles tapisseries du monde, en un +vallon fort agréable où la cour devoit passer, et qu'après que le Roi +et la Reine furent partis, on entendit un grand bruit. C'étoit qu'on +crioit au feu, car ce seigneur avoit mis le feu à tout ce qui avoit +servi à cette magnificence, comme s'il eût cru profaner les mêmes +choses en les faisant servir à d'autres. Philippe II, qui avoit une +jeune femme et qui étoit fort soupçonneux, crut aussitôt qu'il y avoit +de l'amour sur le jeu. Pour s'en éclaircir, à un jeu de canes, il +demanda à la Reine, quel de tous les seigneurs de sa cour qui +s'exerçoient à ce jeu, lui sembloit faire le mieux. «C'est, lui +dit-elle, celui qui a de si grandes plumes.» C'étoit le même. Le Roi +répondit: «_Pue de ben tener alas, per que buela muy alto_[446].» Cela +servit apparemment, avec autre chose, à la faire empoisonner. + + [445] Véritable orthographe du nom de l'auteur des _Mémoires pour + servir à l'histoire d'Anne d'Autriche_, qu'on écrit plus souvent + MOTTEVILLE (Voir la _Biographie universelle_, tom. XXX, p. 293.) + + [446] «Il peut bien avoir des ailes puisqu'il vole si haut.» + + + + +M. VIÈTE[447]. + + +M. Viète étoit un maître des requêtes, natif de Fontenay-le-Comte en +Bas-Poitou. Jamais homme ne fut plus né aux mathématiques; il les +apprit tout seul; car, avant lui, il n'y avoit personne en France qui +s'en mêlât. Il en fit même plusieurs traités d'un si haut savoir qu'on +a eu bien de la peine à les entendre, entre autres, son _Isagogé_, ou +_Introduction aux mathématiques_[448]. Un Allemand, nommé +Landsbergius, si je ne me trompe, en déchiffra une partie, et depuis +on a entendu le reste. Voici ce que j'ai appris touchant ce grand +homme. Du temps d'Henri IV, un Hollandois, nommé Adrianus Romanus, +savant aux mathématiques, mais non pas tant qu'il croyoit, fit un +livre où il mit une proposition qu'il donnoit à résoudre à tous les +mathématiciens de l'Europe; or en un endroit de son livre il nommoit +tous les mathématiciens de l'Europe, et n'en donnoit pas un à la +France. Il arriva, peu de temps après, qu'un ambassadeur des Etats +vint trouver le Roi à Fontainebleau. Le Roi prit plaisir à lui en +montrer toutes ses curiosités, et lui disoit les gens excellents +qu'il y avoit en chaque profession dans son royaume. «Mais, Sire, lui +dit l'ambassadeur, vous n'avez point de mathématiciens, car Adrianus +Romanus n'en nomme pas un françois dans le catalogue qu'il en +fait.--Si fait, si fait, dit le Roi, j'ai un excellent, homme: qu'on +m'aille quérir M. Viète.» M. Viète avoit suivi le Conseil, il étoit à +Fontainebleau; il vient. L'ambassadeur avoit envoyé chercher le livre +d'Adrianus Romanus. On montre la proposition à M. Viète, qui se met à +une des fenêtres de la galerie où ils étoient alors, et avant que le +Roi en sortît, il écrivit deux solutions avec du crayon. Le soir il en +envoya plusieurs à cet ambassadeur, et ajouta qu'il lui en donneroit +tant qu'il lui plairoit, car c'était une de ces propositions dont les +solutions sont infinies. L'ambassadeur envoie ces solutions à Adrianus +Romanus, qui, sur l'heure, se prépare pour venir voir M. Viète. Arrivé +à Paris, il trouva que M. Viète étoit allé à Fontenay. A Fontenay, on +lui dit que M. Viète est à sa maison des champs. Il attend quelques +jours et retourne le redemander; on lui dit qu'il étoit en ville. Il +fait comme Apelles qui tira une ligne. Il laisse une proposition; +Viète résout cette proposition. Le Hollandois revient; on la lui +donne, le voilà bien étonné; il prend son parti d'attendre jusqu'à +l'heure du dîner. Le maître des requêtes revient; le Hollandois lui +embrasse les genoux; M. Viète, tout honteux, le relève, lui fait un +million d'amitiés; ils dînent ensemble, et après il le mène dans son +cabinet. Adrianus fut six semaines sans le pouvoir quitter. Un autre +étranger, nommé Galtade[449], gentilhomme de Raguse, se fit faire +résident de sa république en France pour conférer avec M. Viète. Viète +mourut jeune, car il se tua à force d'étudier[450]. + + [447] François Viète, né en 1540, mort en 1603. Un de nos plus + célèbres mathématiciens. + + [448] _Isagoge in artem analyticam._ + + [449] C'est plutôt Marin Getkalde, de Raguse, qui a publié + _l'Apolonius ressuscité_. + + [450] On lit dans la _Biographie universelle_ de Michaud un + article très bien fait sur François Viète. + + + + +LE CHANCELIER DE BELLIÈVRE[451], + +LE CHANCELIER DE SILLERY[452], + +M. ET Mme DE PISIEUX, M. ET Mme DE MAULNY. + + +Pomponne de Bellièvre fut envoyé ambassadeur en Suisse. Il faut boire +en dépit qu'on en ait. On l'enivra. C'étoit dans un lieu public; en +sortant, il saluoit les piliers. «Monsieur, ce sont des piliers,» lui +dit-on. Il ne laissoit pas toujours de saluer, et disoit: «A tous +seigneurs tous honneurs.» + + [451] Pomponne de Bellièvre, né en 1529, mort le 5 septembre + 1607. + + [452] Nicolas Brulart de Sillery, mort en 1624, âgé de + quatre-vingts ans. + +Un peu après qu'il eut été fait garde-des-sceaux, quelqu'un, qui ne +savoit pas son logis, le demanda à un savetier. Ce savetier dit: «Je +ne sais où c'est.» Cet homme va plus bas, on lui dit: C'est vis-à-vis +ce savetier. «Oh hé! compère, dit-il au savetier, vous ne connoissez +donc pas vos voisins?--Je ne connois point, répondit le savetier, les +gens avec qui je n'ai point bu.» Cet homme conta cela au +garde-des-sceaux, qui envoya convier le savetier à souper. Le galant +dit qu'il ne manqueroit pas. En effet, il prend ses habits des +dimanches, et avec une bouteille de vin et un chapon tout cuit, dont +il avoit rompu un pied, il va chez le garde-des-sceaux, il met son vin +à l'office et y laisse son chapon aussi entre deux plats. Comme on eut +servi le second: «Oh hé! dit-il, monsieur, je ne vois point mon +chapon.» M. de Bellièvre demande ce qu'il vouloit dire; il le lui +conte et ajoute: «En voilà le pied que j'ai rompu de peur qu'on ne me +le changeât. Il vaudra bien tout ce que vous avez là, et mon vin est +bien aussi bon que le vôtre; nous en usons ainsi entre nous.» On +apporta la bouteille et le chapon. Le garde-des-sceaux ne but plus et +ne mangea plus que de ce qu'avoit apporté le savetier, et ils firent +la plus grande amitié du monde. + +Un jour, étant chancelier, qu'il tenoit un enfant sur les fonts, le +curé lui demanda le nom. Il répondit avec une gravité de chef de la +justice: «_Pomponne._» Le curé, qui n'avoit jamais été régalé de ce +nom-là, le lui fit répéter. Il dit une seconde fois et aussi +sérieusement: «_Pomponne._--Ha! monsieur, reprit le curé, ce n'est pas +une cloche que nous baptisons; c'est un enfant.» + +C'étoit un homme d'une grande douceur. On dit qu'il ne s'est jamais +mis en colère. Pour éprouver sa patience, ou plutôt son flegme, on +alluma derrière lui un grand feu durant les grandes chaleurs pendant +qu'il dînoit. Il ne dit autre chose sinon: «On est céans de l'avis de +ceux qui disent que le feu est bon en tout temps.» + +Pour les accommoder lui et M. de Sillery, à qui on donnoit les sceaux, +on fit un mariage. Le fils du chancelier épousa la fille du +garde-des-sceaux, qui étoit une demoiselle fort galante, et dans les +_visions de la cour_, on mit que pour les mettre d'accord on avoit +pris une fourche. + +M. de Sillery Brulart fut chancelier après lui. On conte de lui une +chose qui marque une grande douceur et une grande patience. Un jour, +je ne sais quelle femme l'attendit à sa porte et lui chanta pouille. +Il appela un homme qui étoit avec elle, et lui demanda s'il la +connoissoit. «Oui, monsieur, lui répondit cet homme, c'est ma +femme.--Et combien y a-t-il que vous êtes avec elle?--Il y a dix ans, +monsieur.--Vous devez, reprit-il, vous être bien ennuyé, car il n'y a +qu'une demi-heure que j'y suis, et j'en suis déjà bien las.» + +C'est lui qui a bâti Berny; M. de Gèvres, secrétaire d'Etat, père de +M. de Fresne, bâtissoit en même temps Sceaux, et chacun vouloit +accroître sa terre. Henri IV leur défendit à tous deux d'acheter des +héritages par-delà le chemin d'Orléans qui les sépare[453]. + + [453] Le château de Berny étoit en effet placé à l'autre côté du + chemin d'Orléans, sur la paroisse d'Antony. Il ne reste plus de + cette terre que quelques murs du parc. + +Le chancelier de Sillery maria son fils, M. de Pisieux, en secondes +noces à mademoiselle de Valençay d'Etampes, soeur de feu M. +l'archevêque de Reims dont nous parlerons ailleurs. Ce fils étoit un +pauvre homme, mais il a gouverné quelque temps, étant secrétaire +d'Etat. + +M. de Pisieux n'ayant point eu d'enfants de son premier mariage, le +chancelier ne souhaitoit rien tant que de voir sa belle-fille grosse. +Elle fut quelque temps sans le devenir, et enfin elle s'avisa de +feindre qu'elle l'étoit, peut-être pour tirer quelque chose du bon +homme. Car, comme vous verrez, c'était et c'est encore une assez +plaisante créature. On fit toutes les façons imaginables de peur +qu'elle ne se blessât, et comme elle fut au neuvième mois, on dit tout +d'un coup: «Madame de Pisieux n'est plus grosse, mais madame de +Clermont d'Entragues, qu'on ne disoit point être grosse, est +accouchée.» Voilà une assez plaisante rencontre. Effectivement, cette +dernière ne s'en douta point, jusqu'à ce que, sentant les tranchées +(c'était d'un premier enfant), elle crut avoir la colique, et envoya +quérir un apothicaire pour se faire donner un lavement. Mais, cet +homme ayant voulu savoir où était son mal, reconnut ce que c'étoit. +Elle se moquoit de lui, le mari arrive; l'apothicaire lui dit que sa +femme étoit prête à accoucher. Le voilà bien étonné; il envoie quérir +une sage-femme, et madame de Clermont accouche d'un enfant bien formé +et bien venu. + +Madame de Pisieux a été belle, mais toujours extravagante. Son +beau-père et son mari ont été tous deux ministres d'Etat, et quoiqu'on +ce temps-là on ne fît pas de si prodigieuses fortunes qu'on a fait +depuis, leur maison ne laissa pas de devenir puissante. Cette femme +cependant ne put s'abstenir de faire l'amour par intérêt. Elle se +donna à Morand, trésorier de l'épargne. Cet homme étoit fils d'un +sergent de Caen. Elle le porta à acheter la charge de trésorier de +l'ordre qu'avoit M. de Pisieux[454], et ce bon homme disoit: «M. +Morand n'en vouloit donner que tant; mais ma femme l'a tant fait +monter, l'a tant fait monter, qu'il est venu jusqu'à ce que j'en +voulois.» Elle a fait cent folies à Berny avec cet homme. On, dit +qu'elle l'enchaînoit et qu'elle lui faisoit tirer un petit char de +triomphe le long des allées. Elle avoit des ragoûts en mangeaille que +personne n'a jamais eus qu'elle. On m'a assuré qu'elle mangeoit du +point coupé. Alors les points de Gênes, ni de Raguse, ni d'Aurillac, +ni de Venise, n'étoient point connus; et on dit qu'au sermon elle +mangea tout le derrière du collet d'un homme qui étoit assis devant +elle. + + [454] Le cordon demeura à Pisieux. (T.) + +M. de Châteauneuf recherchoit madame d'Achères, alors mademoiselle de +Valençay. Mais, durant cette recherche, madame d'Achères découvrit +qu'il y avoit grande galanterie entre M. de Châteauneuf et madame de +Pisieux. Elle vit par-dessus l'épaule de sa soeur quelques mots assez +doux dans une lettre; cela lui donna du soupçon. Elle ôte au laquais +de M. de Châteauneuf la réponse de madame de Pisieux. C'étoit un +billet qui parloit fort clairement. Depuis, elle ne voulut plus +entendre au mariage, et quand madame de Pisieux l'en pressa, elle lui +dit: «Ma soeur, connoissez-vous votre écriture?» et en même temps lui +donna sa lettre. Après cela, on ne parla plus de cette affaire. + +Elle fit une amitié étroite avec madame du Vigean, qui alors logeoit à +l'hôtel de Sully, que son mari avoit acheté de Gallet qui le fit +bâtir. Madame de Pisieux demeuroit bien loin de là; après avoir été +tout le jour ensemble, elles s'écrivoient le soir; et madame de +Pisieux obligeoit l'autre à ne voir personne l'après-souper en son +quartier, et cela par jalousie. Enfin madame d'Aiguillon l'emporta sur +elle. + +Quand M. de Pisieux mourut, elle joua plaisamment la comédie. Il n'y +avoit pas long-temps qu'il lui avoit donné un soufflet. Cependant elle +fit l'Artemise, et d'une telle force, que tout le monde y alloit comme +à la farce. Le marquis de Sablé mourut peu de temps après. On crut que +sa femme, qui l'aimoit encore moins que celle-ci n'avoit aimé le sien, +en feroit de même; mais on fut bien attrapé, car elle ne dit pas un +mot de son mari. + +Madame de Pisieux n'est pas bête. Jamais il n'y a eu une si grande +friande. Depuis Pâques jusqu'à la Pentecôte elle mangea, il n'y a que +cinq où six ans, pour dix-sept cents livres de ce veau de Normandie +que l'on nourrit d'oeufs[455]; car, outre le lait de la mère, on leur +donne dix-huit oeufs par jour. Elle avoit été contrainte de vendre +Berny à feu M. le premier président de Bellièvre; mais il lui reste +encore une belle maison en Touraine, qu'on appelle le Grand Pressigny. +Il y a des meubles pour toutes les quatre saisons[456]. M. de Chavigny +y passa. Le marquis de Sillery pria sa mère de le recevoir de son +mieux. Elle lui fit une chère admirable; elle lui changea même de +meubles à son appartement. «Je voulois, lui dit-elle, vous montrer +qu'il m'en est encore demeuré un peu.» + + [455] On appelle le lieu où l'on le nourrit _Rivière_. (T.) + + [456] Depuis Cazindre a acheté cette terre, et elle a vécu de six + mille livres que le Roi (1647) lui donna. (T.) + +Son fils, le marquis de Sillery, dit qu'elle a un mari de conscience. +C'est un certain grand nez. «Elle a voulu, dit le marquis, tâter d'un +grand nez après un camus.» M. de Pisieux avoit le nez court, mais je +pense que la bonne dame en avoit tâté de toutes les façons. C'est une +grande hâbleuse. Elle a eu pourtant le sens de s'habiller modestement, +quoiqu'elle fût encore fraîche. + +Elle a une fille mariée avec le marquis de Maulny, fils du maréchal +d'Étampes, son proche parent. C'est une fort jolie personne, mais il +falloit être bien hardi pour l'épouser: c'étoit une terrible éveillée. + +On en fait un conte assez gaillard. Sa mère lui faisoit apprendre en +même temps à écrire, à dessiner, à danser, à chanter, à jouer du luth, +et même à jouer des gobelets. On lui montroit l'italien, l'espagnol et +l'allemand. Or ils menèrent un jeune Allemand au Grand-Pressigny, qui +étoit beau garçon, mais fort innocent. Un jour que la demoiselle étoit +sur son lit, elle lui dit en allemand: «Un tel, mettez-vous là, auprès +de moi. Il s'y met..... «Ah! mademoiselle, lui dit cet adolescent, +vous me perdez.--Voire, voire, répondit-elle, vous vous moquez... Je +dirai que vous m'en avez priée.» On dit que l'Allemand ne fit pas +comme Joseph. On dit qu'un jour le cardinal de Richelieu pria madame +de Pisieux de la faire chanter. Elle étoit encore fille; elle, +peut-être par bizarrerie, ou bien ne prenant point de plaisir à faire +la chanteuse, après s'être bien fait prier, se mit à chanter une +chanson de laquais, où il y a à la fin: + + J'ai grand mal au _vistannoire_, + J'ai grand mal au doigt. + +Le cardinal trouva cela assez ridicule, et dit à la mère: «Madame, je +vous conseille de bien prendre garde au _vistannoire_ de mademoiselle +votre fille.» + +M. le marquis de Maulny a pourtant si bien fait qu'on n'a point parlé +de sa femme. On dit qu'il l'a souffletée quelquefois. Il ne l'a guère +perdue de vue au commencement. L'abbé de Gramont, depuis le chevalier, +en fit un vaudeville où il y avoit: + + Je laisserai madame de Maulny + Avecque son mari. + +On dit que d'abord elle s'en est donné au coeur joie, quand elle l'a +pu, mais sans galanterie, en partie pour faire enrager son mari; mais +qu'enfin, lasse d'être épiée et peu estimée, elle a pris le frein aux +dents, est devenue une bonne ménagère, fait fort bien aller toute sa +maison, et ne laisse pas de se mettre toujours proprement. + +Je ne sais quel sot galant de Champagne s'avisa de lui écrire un assez +ridicule _poulet_. Elle l'attacha à la tapisserie, et tous ceux qui +vinrent le lurent. Jamais pauvre galant ne fut tant moqué. + +Il a pris quelquefois des visions à son mari de quitter l'armée et de +s'en aller au galop pour coucher une nuit avec elle. Ce n'étoit point +pour la surprendre, car quand il l'a pu il l'en a avertie. Ce n'est +point aussi qu'il l'aime fort, car on dit qu'il ne l'aime pas; il faut +donc dire qu'il aime la chair, et qu'il y a de la sensualité en son +fait, car c'est un grand abatteur de bois. Il y a cinq ou six ans +qu'elle devint grosse: «J'en tiens, ce dit-elle, mais je l'ai bien +gagné.» + +Maulny a l'honneur d'être un des plus grands brutaux qui soient au +monde. Depuis peu (mai 1658) il l'a bien fait voir. Il a une terre en +Bourgogne auprès de Brinon-l'Archevêque, château dépendant de +l'archevêque de Sens. Un jour il envoya ses gens pour acheter au +marché de Brinon des oeufs et du beurre. Le marché n'étoit point +encore ouvert; on leur dit qu'ils attendissent. Ces gens vont +rapporter à Maulny qu'on a refusé de leur vendre, etc. Je crois qu'il +y avoit déjà eu quelque petite chose entre l'archevêque et lui, +peut-être un peu de jalousie, car l'archevêque est galant. Quoi qu'il +en soit, Maulny, lui huitième, va à Brinon, n'y trouve point +l'archevêque, qui étoit allé à une paroisse là auprès, appelée +Saint-Florentin, tenir son synode. Il rencontre un fermier à la petite +porte du château qu'il maltraite. Un Suisse vient, et un autre homme; +il donne un coup d'épée à l'un au travers du corps, et un coup de +pistolet à l'autre: je pense qu'ils en sont morts. L'abbé de Nesmond, +à ce qu'on m'a dit, y survint; il étoit là pour ce synode; il lui +voulut faire quelque remontrance. Maulny le maltraite de paroles. +L'abbé ne s'effarouche point de cela, et lui persuade de s'en +retourner et d'écrire à M. de Sens. Maulny écrit; mais à peine là +lettre est-elle partie, qu'il monte à cheval et va faire mille +insolences, à l'archevêque tenant son synode. On dit qu'il lui proposa +de se battre en lui disant: «Vous êtes gentilhomme et d'une race assez +vaillante.» On se mit entre eux. Voilà tous les Montespan, tous les +Bellegarde, tous les Terme, tous les Gondrin, tous les d'Antin à +cheval, et le maréchal d'Albret, leur parent, aussi. L'autre assemble +ses amis de son côté, mais en petit nombre. Enfin on l'obligea, +prenant la chose du côté de la conscience, à venir dans la cathédrale +de Sens sur un échafaud, sans manteau, chapeau, épée, ni gants, +entendre la messe, et après, demander pardon à son archevêque. Ce +qu'il fit _di muy malæ ganæ_. + + + + +LE CAMUS[457], + +MAITRE DES REQUÊTES. + + +Le Camus, le riche, étant petit garçon, alla voir un lion que l'on +montroit dans un jeu de paume sur un théâtre. Il n'étoit pas bien à sa +fantaisie. Il voulut passer par un bout du théâtre, et montoit avec +une échelle, quand le lion, qui étoit à l'autre bout (et le théâtre +avoit toute la largeur du jeu de paume), en un saut fut à cet enfant, +et avec sa queue l'amène de l'échelle sur le théâtre, le manteau +entortillé autour de la tête. Il le tenoit déjà sous lui, quand d'en +bas un page, peut-être plutôt pour faire niche au lion que pour +secourir l'enfant, lui donna un coup de gaule. Le lion saute vers le +page, et on tira le petit garçon en bas en danger de lui rompre le +col; il en fut quitte pour une saignée. + + [457] C'est celui qu'on appelle _Patte-Blanche_. Il se pique + d'avoir de belles mains. + +M. d'Aubigny, de la maison des Stuarts, cadet du duc de Lenox[458], +logeant au faubourg Saint-Germain dans une maison des Jacobins +réformés, qui avoit une entrée dans leur jardin, l'été, un soir, sans +savoir que deux dogues d'Angleterre, qui gardent leur enclos, eussent +été lâchés une demi-heure plus tôt que de coutume, il entre sous un +berceau qui n'étoit pas loin de son logement. Les chiens le sentent et +lui coupent chemin. Il ne perdit point pourtant le jugement, et, +sachant que cette sorte de chiens principalement ne se jettent point +sur ceux qui ne témoignent point de peur, il ne fuit point, et avertit +un homme qui étoit avec lui, puis il se met à les caresser en anglais. +Il y en eut un qui s'apprivoisa aussitôt; l'autre gronda toujours, +cependant il eut le loisir de gagner la porte. Ces mêmes chiens +attrapèrent la jambe d'un voleur de fruits qui se sauvoit par-dessus +le mur, le tirèrent à bas et l'étranglèrent. Les moines jetèrent le +corps par-dessus le mur dans la rue: il n'en fut autre chose (1650). + + [458] Il a le bien de France, et s'est fait d'église. Il est à + cette heure chanoine de Notre-Dame, et bon ami des jansénistes. + (T). + +Un homme de Marseille reçut en bonne compagnie une cassette. Il crut +que c'étoit des essences, et ne la voulut point ouvrir devant je ne +sais combien de femmes qui étoient chez lui, de peur d'être obligé +d'en trop donner. Il se retire sur un balcon qui donnoit sur un +jardin. En ouvrant, le feu prend à une fusée qui eut assez de force +pour faire tomber la cassette dans le jardin, où tout l'artifice et +tous les pistolets qui étoient dedans jouèrent sans faire mal à +personne. Voyez quel fracas cela auroit fait, s'il eût ouvert devant +ces dames. + +On dit qu'un chanoine de Notre-Dame de Paris étant à l'extrémité, ses +gens s'emparoient de tout ce qu'ils pouvoient attraper. Un singe qu'il +avoit se saisit à l'instant du bonnet carré du chanoine et se le mit +sur la tête. Le malade, qui voyoit cela, se mit tellement à rire, +qu'il se creva un abcès qu'il avoit dans la gorge, et il en guérit. + +L'abbé de Beauveau, évêque de Nantes, poursuivit un jour, en caleçon, +ses tenailles à la main, un cordelier contre lequel il s'étoit mis en +colère, jusque dans le marché de Nantes, qui est proche de l'évêché. + +Une fois qu'il partoit, tous les ouvriers à qui il devoit vouloient +avoir de l'argent. Son cordonnier lui alla présenter ses comptes. «Je +n'ai point d'argent, lui dit-il.--Mais, monseigneur, de quoi +nourrirai-je mes enfans?--Je n'ai point d'argent,» répéta-t-il. Le +cordonnier rognonnoit. L'évêque prend la pelle du feu et lui en donne +sur le dos plus de quatre coups. Au sortir de là, le cordonnier trouve +le menuisier, à qui il dit qu'il venoit d'être payé. «Je m'y en vais +donc, dit l'autre.--Oui, oui, reprit-il, il y fait bon.» Le menuisier +va. «Je n'ai point d'argent.--Mais monseigneur, vous avez bien payé le +cordonnier.--Veux-tu que je te paie en même monnoie?--Je ne demande +pas mieux?» Il le battit tout comme l'autre. Il ne craint que le +maréchal de La Meilleraie. + + + + +MADAME D'ALINCOURT[459]. + + +Un garçon de Paris, nommé M. de Marcognet, fils d'un maître des +requêtes appelé Langlois, fit amitié avec feu M. d'Alincourt, père de +M. le maréchal de Villeroi, et devint en même temps amoureux de madame +d'Alincourt, qui étoit belle, et dont jusque là on n'avoit encore rien +dit. Il la servit fort long-temps sans en avoir la moindre faveur, et +il ne se pouvoit vanter que d'être un peu plus obstiné que ses rivaux. +Las de cette vaine recherche, il résolut de tout hasarder, et ayant +remarqué plusieurs fois que la dame, qui étoit alors à Lyon, dont son +mari étoit gouverneur, se retiroit fort souvent toute seule dans un +cabinet qui étoit tout au bout d'un assez grand appartement, et que +ses femmes se tenoient dans un lieu assez éloigné, ayant remarqué tout +cela, il résolut de l'y surprendre pour voir s'il ne trouveroit point +l'heure du berger. Dans ce dessein, étant à la chasse avec M. +d'Alincourt, il se laisse tout exprès tomber dans un bourbier afin +d'avoir prétexte de se retirer. M. d'Alincourt continue sa chasse; +Marcognet, de retour, change d'habit, va chez madame d'Alincourt, et +la trouve où il vouloit. Après lui avoir conté son accident, il lui +dit à quel dessein il s'étoit laissé tomber dans le bourbier, et qu'il +étoit résolu de jouer de son reste. Après cela, il va fermer toutes +les portes. Je vous laisse à penser si cette femme fut étonnée. Il la +jeta sur un lit de repos; elle se défendit autant qu'on se peut +défendre; mais comme il étoit beaucoup plus fort qu'elle, à la fin il +en vint à bout, moitié figue, moitié raisin; elle n'avoit osé crier de +peur de scandale; peut-être aussi que le dessein de cet homme lui +avoit semblé une grande marque d'amour. Il lui fit après toutes les +satisfactions imaginables. Elle le menaçoit de le faire poignarder. +«Il ne faut point d'autre main que la vôtre pour cela, lui dit-il, +madame;» et lui présentant un poignard: «Vengez-vous vous-même, et je +vous jure que je mourrai très-content.» + + [459] Jacqueline de Harlay, fille du baron de Sancy, mariée à + Charles de Neufville, marquis d'Alincourt, gouverneur de Lyon, + etc., le 11 février 1596. + +Depuis, elle ne fut pas si cruelle, et ses autres galants n'eurent pas +tant de peine que celui-ci. + + + + +M. D'ALINCOURT. + + +Pour M. d'Alincourt, ce n'étoit pas un grand personnage. Il s'amusoit, +à la mode de certains gouverneurs de frontières, à vouloir que tous +les courriers fussent lui parler. Une fois, le comte de +Clermont-Lodève, grand seigneur du Rouergue, autrefois assez connu à +la cour sous le nom de marquis de Cessac, couroit la poste sur la +route de Languedoc. Il fallut aller chez M. d'Alincourt à Lyon, car +les maîtres de la poste ne donnent point de chevaux autrement, et on +les châtiroit s'ils y avoient manqué. Le comte n'étoit point connu du +gouverneur, qui, faisant le grand seigneur, demanda ce qu'on disoit à +Paris: «On y disoit vêpres, monsieur, quand je suis parti.» Voyant +qu'on ne parloit pas autrement de s'asseoir, il prend un fauteuil +qu'il gâta un peu avec ses bottes crottées; il en donne un autre à un +gentilhomme qui étoit avec lui, se couvre, et se met à se chauffer: +c'étoit l'hiver. Il cause avec son compagnon, comme s'il n'y eût +qu'eux dans la chambre, et quand il eut bien chaud, il fait la +révérence à M. le gouverneur, qui étoit si surpris qu'il n'eut pas le +mot à dire. Il le fut encore bien plus quand, en Languedoc, il vit que +M. de Montmorency faisoit mettre à table ce gentilhomme-là, même +beaucoup au-dessus de lui: alors il apprit qui il étoit. + +Une fois ce M. d'Alincourt s'avisa de vouloir tâter mademoiselle de La +Moussaye, une grande, vieille et vilaine fille. Elle lui donna un beau +soufflet. C'étoit une originale que cette mademoiselle de La Moussaye, +tante de La Moussaye, petit-maître. Jamais il n'y eut une créature +plus mal bâtie, si malpropre: vous eussiez dit une Bohémienne; de +grands vilains cheveux noirs gras. Elle avoit pour toute +femme-de-chambre un grand laquais. Avec tout cela elle ne manquoit pas +d'esprit et disoit les choses assez plaisamment. Une jolie femme, feu +madame d'Harambure, disoit que de toutes les vilaines bêtes, elle ne +pouvoit souffrir que La Moussaye. Elle demeuroit avec mademoiselle +Anne de Rohan. + + + + +FAURE, PÈRE ET FILS. + + +M. Faure étoit un bourgeois de Paris, riche de deux cent mille écus. +C'étoit un des plus grands avares qu'on ait jamais vus. Il y avoit +trois bûches dans la cheminée de sa belle chambre. Ces bûches avoient +trempé dans l'eau, de sorte que le fagot qu'on mettoit dessous brûloit +tout seul et ne faisoit que les faire suer seulement. La compagnie +étant retirée, si le feu du fagot les avoit un peu trop séchées, on +les remettoit dans l'eau. + +Je l'ai vu venir, un jour d'été, par le plus beau temps du monde, chez +M. Conrart, son parent, avec son chapeau de pluie: «Eh quoi! mon +cousin, lui dit M. Conrart, avez-vous eu peur de la pluie +aujourd'hui?--Je vous assure, dit le bon homme, que j'ai regardé à +l'almanach, et il nous menaçoit d'orage.» Pour moi jamais en ma vie je +n'ai vu un tel chapeau de cocu qu'étoit le sien. Le plus beau qu'il +eût étoit à peu près comme ceux de ces crieuses de vieux chapeaux. Cet +homme, mal satisfait du siècle, comme toutes les vieilles gens, se mit +à déclamer contre la vénalité des charges, lui qui a un fils qui, avec +son argent, avoit eu bien de la peine à entrer au Parlement, tant il +avoit mal répondu. + +Notre bourgeois, devenu veuf, prit la peine de se jouer à sa servante. +Elle devint grosse, et accoucha d'un enfant qui vécut, au grand regret +du bon homme; car, quand il fut question de fournir pour la +nourriture, il dit que son valet y avoit travaillé aussi bien que lui; +le valet fut assez sincère pour l'avouer, et le maître lui retranchoit +tant de ses gages pour donner à la mère de l'enfant. On a même dit +qu'ils le faisoient élever par moitié. + +Le fils devint amoureux de la veuve d'un lieutenant de l'artillerie, +nommé La Barre: cette femme n'avoit que quarante ou cinquante mille +livres de bien, mais elle étoit belle et jeune et n'avoit point eu +d'enfants. En récompense elle est si capricieuse, qu'elle pourroit +quasi passer pour folle. Son premier mari en avoit été si jaloux +qu'il la faisoit garder quand il étoit à l'armée. Elle ne sortoit +point, et ne faisoit tout le jour que donner des chaises, comme s'il +fût venu compagnie, et puis elle les remettait comme si la compagnie +étoit sortie; et en rangeant et dérangeant des siéges, elle passoit +toute la journée. Cela a peut-être contribué à la rendre si peu +raisonnable. + +Faure l'épousa clandestinement. Son père en fit du bruit, mais enfin +on l'apaisa et on confirma le mariage. Ce ne fut pas sans donner +auparavant de bien mauvaises heures à la pauvre femme; car cet homme +alla à la Pissotte[460], où ils avoient été mariés, et trouva moyen de +déchirer du registre du curé le feuillet où étoit l'acte de la +célébration de leur mariage, et l'ayant en son pouvoir, il lui faisoit +tous les jours des frayeurs épouvantables. Pour se récompenser du peu +de bien qu'il avoit eu de sa femme, il lui fit porter quatre ans +durant la robe du deuil de son premier mari, car il n'attendit pas le +bout de l'an pour l'épouser. Depuis, elle a toujours été fagotée à peu +près de même. Il la tient comme prisonnière, et elle n'est guère mieux +en secondes qu'en premières noces. + + [460] On appeloit alors de ce nom le village de Vincennes, qui + n'a été pendant long-temps qu'un hameau dépendant de la paroisse + de Montreuil. Il y avoit une chapelle qui fut érigée en + succursale, en 1547, et ne devint paroisse que vers l'année 1669. + On n'y comptoit encore en 1709, que cinquante feux et deux cent + vingt-huit habitants. (Voyez l'_Histoire du diocèse de Paris_, + par l'abbé Lebeuf, Paris, 1755, tom. 5, pag. 94 et suivantes) + + + + +VANITÉ DES NATIONS. + + +Un Espagnol, voyant le feu roi Louis XIII ôter son chapeau à plusieurs +personnes qui étoient dans la cour du Louvre, dit à l'archevêque de +Rouen, avec qui il étoit: «Hé quoi! votre roi ôte son chapeau à ses +sujets?--Oui, dit l'archevêque, il est fort civil.--Oh! le Roi mon +maître tient bien mieux son rang; il n'ôte son chapeau qu'au +Saint-Sacrement; _y de muy mala gana_.[461]» + + [461] Et même mal volontiers. (T.) + +Dans la suite des ambassadeurs que le feu roi de Portugal envoya au +feu roi d'Angleterre, il y avoit un homme qui trouvoit le prince de +Galles, aujourd'hui le roi d'Angleterre en titre, fort à son goût. «Eh +bien! que vous en semble? lui dit quelqu'un.--_Por Dios_, répondit-il, +_que parece un Portughez._» + +Les Italiens croient qu'il n'y a qu'eux de sages, et pour dire les +gens de deçà les monts, ils disent: _delle bestie oltramontane_. Un +Italien regardoit une fois dîner le roi Jacques d'Angleterre, et +voyant que ce Roi avoit Buckingham, beau garçon, auprès de sa chaise +et lui faisoit force caresses, il va dire d'un ton sérieux à un autre +Italien: «_Signor mio, sta gente non e mica barbara._» + +Les Béarnois, pour venir à quelque chose de moins général, se +ressentent un peu du voisinage des Espagnols, et ils ont plusieurs +proverbes qui font assez voir la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. +En voici quelques-uns: + + Lous Biarnez sount su l'autre gent + Comme l'or el su l'argent. + + Qui a bist Pau + N'a maj bist un tau. + Qui a bist Oleron + A bist tout lou mond[462]. + Ortez + Grand cose es. + Qui a bist Morlas + Po ben dire hélas! + + [462] Notez que ce sont toutes bicoques. (T.) + +Feu Galant le père, avocat fameux, soutenoit à feu M. de Châteauneuf +que tous les Béarnois étoient fous. En ce temps-là, un M. de Lescun +fut député à la cour par les églises de Béarn; cet homme avoit +beaucoup de vivacité et parloit facilement; le conseil en fut charmé. +«Ah! dit M. de Châteauneuf à Galant, vous ne sauriez que dire cette +fois-là.--Attendez, monsieur, attendez,» répondit Galant. Or, s'en +allant en poste, ce Lescun se battit avec son postillon; Galant le +sut, et alla trouver M. de Châteauneuf. «Eh bien! monsieur, n'avois-je +pas raison de dire: _attendez_?» + + + + +AVOCATS. + + +Filleau, aujourd'hui avocat du Roi à Poitiers, plaidant ici pour je ne +sais quelle confrérie du Rosaire, dit que les grains de chapelet +étoient autant de boulets de canon qu'on tiroit pour prendre le ciel. + +Lambin et Massac, en leur jeunesse, allant se promener, rencontrèrent +une vieille qui chassoit des ânes; et se voulant railler d'elle: +«Adieu, lui disent-ils, la mère aux ânes.--Adieu, dit-elle, mes +enfants.» + +Un avocat huguenot, nommé Perreaux, qui a fait cette ridicule préface +au-devant du livre de M. de Rohan, _Des Intérêts des Princes_[463], +plaida une fois pour des marchands portugais; c'étoit avant la révolte +du Portugal, et commença ainsi son plaidoyer: «Messieurs, je parle +pour haut et puissant prince roi des Espagnes...» et dit tous les +titres de Sa Majesté Catholique. Depuis, on l'appela l'avocat du roi +d'Espagne. + + [463] Il y a plusieurs éditions de ce livre. La plus recherchée + est celle que les Elzévirs ont donnée en 1641. + +La Martellière ne plaidoit guère bien non plus, mais il avoit bonne +tête pour les affaires. Il commença le plaidoyer pour l'Université +contre les Jésuites par la bataille de Cannes. Cela fit un plaisant +effet, car Dempster, professeur en éloquence, avoit publié, un jour +devant, une épigramme latine où il disoit que La Martellière, leur +avocat, n'étoit point de ces orateurs qui parlent de la bataille de +Cannes. Il en coûta vingt écus à La Martellière pour supprimer cette +épigramme. + +Un jour il avoit cité toutes les coutumes du royaume; et quoiqu'il eût +harangué fort longuement, il continuoit encore. Le président de Harlay +lui dit «La Martellière, n'êtes-vous pas las? Vous vous êtes promené +par toutes les provinces de France.» + +Un jeune avocat nommé Crétau plaidait pour son père, aussi avocat: +«Messieurs, dit-il, je parle pour monsieur mon père, maître Pierre +Crétau, avocat en la cour.--Couvrez-vous, dit M. de Harlay, le fils de +M. Crétau.». Ce jeune homme dit bien des sottises. Taisez-vous, lui +dit-il, le fils de M. Crétau; laissez parler votre père, il en sait +bien autant que vous.» + +A Toulouse, un jeune avocat commença son plaidoyer par le roi Pyrrhus. +Il y avoit alors un président fort rébarbatif qui lui dit: «Au fait, +au fait.» Quelqu'un eut pitié du pauvre garçon, et représenta que +c'étoit une première cause. «Eh bien! dit le président, parlez donc, +l'avocat du roi Pyrrhus.» + +Une fois Langlois plaida fort bien je ne sais quelle requête civile. +Patru, qui l'avoit ouï, lui dit: «On ne pouvoit mieux plaider cette +requête.--Oh! lui répondit-il, nous sommes malheureux, nous autres, +nous n'avons point de loisir. Si j'en eusse eu le temps, j'eusse fait +voir que les requêtes civiles étoient fondées dans saint +Augustin.--Vous avez raison, lui répliqua Patru en se moquant, c'est +grand dommage que vous n'ayez pu instruire le barreau d'une si belle +chose et si utile.» Cet homme ne plaide bien qu'à cause qu'il n'a pas +le loisir de mal plaider. Quand il a fait un exorde bien ennuyeux, il +dit qu'il a fait un exorde _à la cicéronienne_. Il se croit le plus +éloquent ou plutôt le seul éloquent homme du monde. + +Le président de Verdun tourmentoit une fois Desnoyers, afin qu'il +abrégeât, et il n'avoit encore rien dit, sinon: «Messieurs, je suis +appelant d'une sentence du juge de Chauleraut...--Qu'est-ce que +Chauleraut? dit le président.--Messieurs, c'est pour abréger, +répondit-il, c'est-à-dire Châtellerault.» On abrège ainsi en écrivant. + +Comme on plaidoit une cause de mariage, dans la déduction du fait on +trouva des choses capables d'envoyer en bas celui qui étoit poursuivi. +Sut l'heure, selon la coutume, on lui donna un avocat pour conseil; ce +fut Desnoyers. Ensuite on trouva à propos d'envoyer cet homme en +prison; mais quand on s'en voulut saisir, on ne le trouva plus. Le +premier président demande à Desnoyers où il étoit: «Il s'en est en +allé, messieurs, répondit Desnoyers.--Et pourquoi?--Parce que je le +lui ai conseillé. Vous m'aviez donné pour conseil à cet homme; je lui +ai donné le meilleur conseil que je lui pouvois donner.» + +Une fois il étoit chargé d'une cause à la grand'chambre contre +l'avocat du Roi des eaux-et-forêts, qui n'étoit qu'un jeune fou; mais, +pour faire l'entendu, il avoit pris une requête civile contre des +arrêts rendus, il y avoit soixante ou quatre-vingts ans. Quand ce fut +donc à Desnoyers à parler, il dit: «Messieurs, depuis soixante ou +quatre-vingts ans que ces arrêts sont rendus, personne ne s'est avisé +de prendre requête civile à l'encontre; et pourtant voyons quels gens +ont été avocats du Roi depuis ce temps-là. Il y a eu M. Marion, M. +etc., etc. _Ago tibi gratias, Domine_, continua-t-il, _qui ista +abscondisti sapientibus, et revelasti parvulis._» Tout le monde se mit +si fort à rire, qu'il lui fut impossible de poursuivre, et il fallut +remettre la cause au lendemain. + +Un autre avocat plaidoit pour la veuve d'un homme qui avoit été tué +d'un coup d'arquebuse, et dans sa narration il fit la posture d'un +homme qui en couche un autre en joue. Le premier président de Harlay +lui dit: «Avocat, haut le bois, vous blesserez la cour.» + +Un avocat en plaidant se mit à parler d'Annibal, et étoit fort +long-temps à lui faire passer les Alpes: «Hé, avocat, lui dit-il, +faites avancer vos troupes.» + +A un autre, qui parloit de la multitude de chevaux qu'avoit Xercès: +«Dépêchez-vous, lui dit-il, avocat, cette cavalerie fourragera tout le +pays.» + +J'ajouterai quelque chose du président de Harlay. + +M. Fortia ne vouloit pas qu'il fût de ses juges en une certaine +affaire, et, par l'avis de M. Forget, lui alla chanter des injures, +afin qu'il lui en dît aussi, et qu'on eût lieu de le récuser. Le +président le laissa dire, et ne dit jamais autre chose, sinon: +«Jésus-Christ!» Fortia de retour, Forget lui demande le succès. «Il +n'a rien fait, dit-il, que dire Jésus-Christ! Jésus-Christ!--T'es le +diable, dit Forget; il te connoît bien.» On disoit que Fortia étoit de +race de Juifs. + +Une fois Fortia avoit vendu du bien d'Eglise. Le premier président +lui dit: «Puisque vous avez vendu le corps, vous pouvez bien vendre +les biens[464].» + + [464] Cette erreur a déjà été réfutée. (_Voyez_ la note page 193 + de ce volume.) + +Le Clerc, surnommé _Torticoli_, conseiller aux requêtes, étoit fort +son ami, et pria qu'on le voulût ouïr en un procès qu'il avoit. «Tu +diras quelque sottise, lui dit le président.» Il vient. «Messieurs, +dit-il, mon grand-père, mon père et moi sommes décidés à la poursuite +de cette affaire.--«Monsieur Le Clerc, dit le président, Dieu vous +fasse paix; je le disois bien que vous diriez quelque sottise.» + +M. de Kerveno, gentilhomme breton, dit au feu Roi: «Sire, mes ancêtres +et moi sommes tous morts au service de Votre Majesté.» + +M. de Harlay ouvroit toujours l'audience à sept heures en été, et +l'hiver avant huit. Il renvoyoit à l'expédient[465] toutes les causes +qu'il pouvoit y renvoyer, et pour le reste il en paraphoit deux pages, +et faisoit dire aux procureurs des communautés: «Chargez vos avocats, +car je prendrai ces feuilles, tantôt par le bout, tantôt par le +milieu.» C'étoit un grand justicier. + + [465] _L'expédient_ étoit un arbitrage sommaire auquel on + renvoyoit les causes d'une légère discussion. On obligeoit ainsi + les avocats à en passer par l'avis d'un confrère plus ancien. + +Martinet, plaidant pour une mère, la comparoit à la brebis d'Esope que +le loup, qui étoit au-dessus d'elle, accusoit de troubler l'eau. +Gaultier, en lui répliquant, commença ainsi: «Messieurs, on nous vient +faire ici des contes au vieux loup.» Ce Gaultier dit que, pour se +rendre immortel, il veut faire imprimer deux cents de ses plaidoyers. +Il a quelque chose de bon quand il ne plaide qu'en procureur[466]. + + [466] Cet avocat étoit si mordant qu'on l'appeloit _Gaultier la + Gueule_. C'est de lui que Despréaux a dit: + + Je ris quand je vous vois, si foible et si stérile, + Prendre sur vous le soin de réformer la ville, + Dans vos discours chagrins plus aigre et plus mordant + Qu'une femme en furie, ou Gaultier en plaidant. (_Satire_ IX.) + +On plaida, il y a dix ans, une cause à la Tournelle, dont voici le +fait. Un tailleur de Coulommiers épousa une fille qui prit la peine +d'accoucher le soir de ses noces. Cet homme la presse de dire qui +étoit le père de cet enfant; elle confesse que c'est son propre +cousin-germain. Le mari rend sa plainte, et le procureur du Roi se +rend partie. Depuis, cet enfant meurt. On conseille au mari, puisque +aussi bien il ne pouvoit pas faire rompre le mariage (et cela me fait +croire qu'il avoit couché avec elle, et qu'elle ne se délivra qu'après +que le mariage eut été consommé), on lui conseille donc d'exposer par +une requête qu'il confesse qu'il s'est joué avec sa femme six mois +avant que de l'épouser, mais que comme il pensoit que les enfants ne +pouvoient venir à bien à ce terme-là, il n'avoit pas cru que ce fût de +lui; que depuis, l'enfant étant mort, il avoit bien vu que c'étoit +qu'il ne pouvoit vivre, étant venu avant le temps, et qu'il +reconnoissoit qu'il étoit produit de ses oeuvres, qu'il se contentoit +de sa femme, et qu'il demandoit que silence fût imposé aux autres +parties, car, outre le procureur du Roi, le père de la fille s'étoit +joint à son gendre. Martin, surnommé _Cochon_, il y en a un autre, +surnommé _Dindon_, plaida cette cause pour le tailleur, car le +procureur du Roi ne voulut pas donner les mains; et sur appel, le +Parlement en fut saisi. En déduisant le fait, il dit qu'on ne devoit +pas trouver étrange qu'un homme qui voit accoucher sa femme le premier +soir de ses noces, se laisse emporter à ses premiers mouvements, et +principalement étant persuadé qu'un autre étoit le père de cet enfant; +«car, ajouta-t-il, messieurs, on lui mit cela si avant dans la tête,» +et en disant cela il faisoit les cornes avec les deux doigts du milieu +et les porta vers sa tête, comme on fait pour marquer l'endroit du +corps dont on parle. L'audience se mit à rire, mais le président de +Nesmond s'en mit en colère. L'avocat dit encore quelque gaillardise, +dont le président s'irritoit de plus en plus. «Enfin, dit-il, +messieurs, que voulez-vous? c'est un pauvre tailleur qui a mal pris +ses mesures.» Alors le président fut contraint de rire lui-même. +Cependant, admirez le jugement de l'avocat: il faisoit rire à la +vérité, mais c'étoit de sa partie. M. Talon, avocat-général, se leva +et dit qu'il n'y avoit aucune difficulté; que, puisque le mari se +contentoit, les autres n'avoient rien à dire; et que, pour la femme, +on ne devoit point avoir égard à l'aveu qu'elle avoit fait, car les +femmes ne sont comptées pour rien[467]; «et cela est si vrai, +ajouta-t-il, que les rabbins disent, pour montrer qu'elles ne doivent +point être considérées, qu'au jour du jugement les femmes +ressusciteront dans le corps de leurs maris, et les filles dans le +corps de leurs pères, et partant je conclus que les parties soient +mises hors de cour et de procès.» Ces conclusions furent suivies. + + [467] La sienne pouvoit compter pour quelque chose, car elle le + faisoit souvent enrager. (T.) + +Un autre avocat, nommé Rosée, dit au président, qui lui disoit: +«Rosée, il faudra répondre à tout cela.--Monsieur, la mèche est sur le +serpentin.» + +Cet homme a une maison à Vaugirard; des dames y allèrent pour lui +parler d'une affaire qui pressoit; il en trouva une à sa fantaisie, et +lui dit qu'elle avoit des yeux de velours et des joues de satin. Elles +lui demandèrent pourquoi il ne faisoit pas faire des allées plus +larges. Il leur répondit que c'étoit bien assez qu'on s'y pût promener +trois. «Mais nous n'y pouvons passer deux de front.--Cela m'arrive +tous les jours, reprit-il, car j'ai à ma main droite l'appelant, et à +ma main gauche l'intimé[468].» + + [468] Les sacs du procès. (T.) + +M. Louët, depuis conseiller au parlement de Paris, étant lieutenant +particulier à Angers, allant en habit décent recevoir le président +Barillon, père du dernier mort, le trouva à sa fenêtre jouant du +flageolet. Le président ne le voyant point, M. Louët quitte sa robe et +se met à danser; le président se retourne et lui demande ce que cela +vouloit dire: «C'est, lui dit-il, monsieur, que je danse à la note +qu'il vous plaît de me sonner.» + + + + +LE MARQUIS D'ASSIGNY[469]. + + +Le marquis d'Assigny étoit frère de feu M. le duc de Brissac. C'étoit +un Don Quichotte d'une nouvelle manière. Il lui est arrivé plusieurs +fois d'envoyer dans les forêts de Bretagne pour l'avertir, quand il +viendroit en certains endroits, où il passoit exprès, qu'une dame +étoit retenue par force dans un château, ou quelqu'autre aventure de +chevalerie; et content d'avoir fait semblant d'y aller, il retournoit +par un autre chemin à sa maison. + + [469] Charles de Cossé, marquis d'Acigné. + +Il dépêchoit quelquefois des gentilshommes à M. le cardinal de +Richelieu, ou du moins on les voyoit partir, afin de faire accroire +qu'il avoit part aux affaires. Une fois Le Pailleur en rencontra un +sur le chemin de Paris, qui avoit été nourri page de notre marquis. +Cet homme, qui n'étoit pas moins fou que son maître, lui disoit: «Ah! +monsieur, l'admirable homme que M. le marquis! au retour de la chasse, +il ne m'a pas permis de rentrer dans le château; il m'a donné ce +paquet que vous voyez»; et, en disant cela, il lui montra un paquet de +lettres gros comme la tête. «Faites diligence, m'a-t-il dit, car il y +va du service du Roi. Il faut avouer, ajouta ce pauvre fou, qu'on +apprend bien à vivre chez Monsieur. Que penseriez qu'il fait pour nous +aguerrir? Il fait que quelqu'un, comme nous venons de nous mettre à +table, vient crier: _Aux armes, les ennemis approchent._ Aussitôt +chacun court à ses armes, et nous courons quelquefois une demi-lieue +jusqu'à ce qu'on nous vient dire qu'ils se sont retirés. Deux autres +gentilshommes et moi sommes toujours auprès de Monsieur, de peur qu'il +ne s'engage trop avant parmi les ennemis; aussi nous tient-il pour les +plus vaillants. Après, nous retournons dîner.» Le Pailleur disoit que +ce bon gentilhomme parloit si sérieusement, qu'on ne savoit s'il +croyoit qu'effectivement les ennemis parussent, quand on venoit donner +l'alarme. + +Ce monsieur le marquis traitoit un jour bon nombre de gentilshommes. +Ses propos de table étoient toujours de quelque bel exploit de guerre. +Ce jour-là on parla fort des neuf preux, et entre autres d'Alexandre, +d'Annibal et de César[470]. Un de la troupe, plus éveillé que les +autres, et peut-être, aussi, las d'entendre tant de fariboles, se mit +à dire qu'on faisoit trop d'honneur à ces gens de ne parler point de +leurs vices; qu'Alexandre étoit un ivrogne, qu'il avoit tué Clytus, +etc. etc.; César un débauché, un tyran, et Annibal un f.... borgne. A +peine eut-il prononcé ces blasphèmes, que le marquis se lève et lui +fit signe de le suivre dans un coin de la salle; là, il lui dit: «Je +ne sais pas de quoi vous vous avisez de m'offenser de gaîté de coeur +comme cela.» L'autre, le voyant parler si sérieusement, eut quelque +frayeur, et crut que c'étoit tout de bon. Il lui répond qu'il n'a +jamais eu intention de le fâcher, et qu'il ne sait pas en quoi il lui +peut avoir déplu. «Pourquoi est-ce donc, continua le marquis, que vous +dites du mal d'Alexandre, d'Annibal et de César?--Ah, monsieur, dit le +gentilhomme qui entendoit raillerie, je ne savois pas, ou Dieu me +damne! qu'ils fussent ni de vos parents ni de vos amis; mais je +réparerai bien le tort que je leur ai fait;» et tout d'un temps, avant +que de se remettre à table, il se fait apporter à boire, et boit à +Alexandre et à tous les autres, et se fit faire raison. + + [470] Les autres sont: Josué, David, Charlemagne, Artus, Godefroi + de Bouillon. (T.) + +Ce M. d'Assigny et sa femme[471] ont fait le plus chien de ménage +qu'on ait jamais fait. Il l'a accusée de supposition, et elle, lui, +d'impuissance. Messieurs de Brissac ont hérité de ce fou-là. + + [471] Hélène de Beaumanoir, marquise d'Acigné. + + + + +LE DUC DE BRISSAC[472]. + + +Son aîné, le feu duc de Brissac, étoit une grosse bête. On appeloit sa +femme le duc _Guyon_: elle se nommoit Guyonne[473]; c'étoit elle qui +faisoit tout. Il aimoit tant les pommes de reinette, que, pour bien +louer quelque chose, il ajoutoit toujours _de reinette_ au bout, +tellement qu'on lui a ouï dire quelquefois: «C'est un honnête homme +_de reinette_.» + + [472] François de Cossé, duc de Brissac, mourut à l'âge d'environ + soixante-dix ans, le 3 décembre 1651. + + [473] Guyonne Ruelan. (_Voyez_ ci-dessus l'article de + Rocher-Portail, son père, pag. 237 de ce volume.) + + + + +BIZARRERIES ET VISIONS + +DE QUELQUES FEMMES. + + +Une fille de Paris fut long-temps recherchée par un homme qui la +vouloit épouser; mais quoique ce fût son avantage, elle ne s'y put +jamais résoudre, et le lui déclara à lui-même plusieurs fois. Cet +homme ne se rebutoit point pour cela, et continuoit de la voir. Un +jour il la trouve seule, il la presse, et ayant rencontré l'heure du +berger, il en obtint plus d'une fois ce qu'elle avoit résolu de ne lui +jamais accorder. Elle devient grosse; il la va voir, et lui dit qu'il +est tout prêt à l'épouser. Cette fille lui répond qu'il est vrai +qu'elle est en danger de se perdre, mais qu'elle le hait plus que +jamais; qu'elle ne comprend point comme quoi elle l'avait laissé +faire, et qu'elle n'en sauroit dire de raison; enfin il n'en put venir +à bout, et cessa de l'importuner. Je n'ai jamais pu savoir le nom de +la fille ni de l'homme, car on ne me les a pas voulu dire, mais la +chose est véritable. + +Au commencement de la régence de la feue reine Marie de Médicis, une +mademoiselle Violan devint si folle d'un cavalier, que, sans se +soucier de toute la parenté qui s'en remua, elle prit ce qu'elle put à +son mari, et alla chez cet homme, qui fut si sot que de la garder +trois jours dans son logis. On informe contre lui, on obtient prise de +corps. M. d'Humières, avec quatre cents chevaux, le sauve et le tire +hors de Paris. On décrète contre M. d'Humières. Enfin cette femme +revint, et depuis elle fut aussi folle de son mari qu'elle l'avoit été +du cavalier, et cela a duré tant qu'elle a vécu. + +Un garçon de fort médiocre condition de Paris, qui traînoit toujours +une épée, badinoit fort avec les filles de son quartier, et en mettoit +quelques-unes à mal. Un jour, amoureux de la fille d'un mercier, il +trouve moyen, sous de faux donner-à-entendre, de la mener promener au +bois de Vincennes, et lui fait faire bonne collation. On ne fait pas +tant de façons parmi ce petit monde; après il lui dit son besoin et la +presse fort; elle résiste et lui arrache quelques cheveux. Lui, +enragé, met l'épée à la main et la menace de la tuer: «Ah! lâche, lui +dit-elle, mettre l'épée à la main contre une fille!» Ce garçon, +surpris et confus, laisse tomber son épée. Elle fut si touchée de son +étonnement et le prit si fort pour une marque d'amour, qu'après elle +lui laissa tout faire. + +Une Italienne, qui est mariée à un gentilhomme en Champagne, eut une +fantaisie de se faire jeter du plâtre sur le visage, comme on fait à +une personne morte pour avoir sa figure en plâtre. Elle crut qu'en se +mettant une canule à la bouche pour respirer, cela ne lui pourroit +faire du mal; elle en pensa pourtant étouffer. Cela fut fait +secrètement. On tire sa figure en cire; elle se fait faire des bras et +des mains, et habille cette figure d'une de ses robes. Après, il lui +vient une autre vision. Elle prend son temps que tout le monde étoit +hors du logis, pour feindre qu'elle se trouvoit fort mal. On met la +figure sur le lit, les rideaux tirés. On va quérir ses beaux-frères, +car elle étoit veuve. Il y en avoit un qui l'aimoit tendrement. Le +médecin qu'ils avoient amené la trouva froide: ce beau-frère est au +désespoir, il croit qu'elle se meurt, quand tout d'un coup il la voit +sortir de sa garde-robe. Cet homme en fut si fort en colère qu'il mit +la figure en mille pièces. + + + + +GENS GUÉRIS OU SAUVÉS + +PAR MOYENS EXTRAORDINAIRES. + + +Feu M. le prince de Condé, passant à Saint-Pierre-le-Moutier, près +Nevers, comme le prévôt alloit faire pendre un homme, le pendart eut +assez de jugement pour dire qu'il avoit quelque chose d'importance à +découvrir à M. le duc pour le service du Roi. M. le Prince voulut bien +l'entendre. On fait retirer tout le monde: «Monseigneur dit-il à M. le +Prince, dites, s'il vous plaît, à Sa Majesté que vous avez trouvé ici +un pauvre homme bien empêché.» M. le Prince se mit à sourire, et dit +au prévôt: «Monsieur le prévôt, gardez-vous bien de faire exécuter cet +homme-là que vous n'ayez de mes nouvelles.» Il en fit le conte au Roi +et obtint sa grâce. + +Un soldat françois qui étoit au service des Etats des Provinces-Unies, +s'étant trouvé engagé avec quelques autres en je ne sais quel crime, +il fut condamné à tirer au billet avec eux à qui seroit pendu; mais il +ne voulut jamais tirer, et l'officier, selon la coutume, fut obligé de +tirer pour lui, et tira le billet où il y avoit écrit _Potence_. Le +soldat en appelle, dit qu'il n'avoit point donné ordre à l'officier de +tirer pour lui, que ce n'avoit point été de son consentement, et fit +tant de bruit que cela vint aux oreilles de feu M. de Coligny, fils +aîné du maréchal de Châtillon, qui commandoit alors le régiment de son +père, et ce soldat étoit de ce régiment. Cela lui sembla plaisant; il +l'alla conter au prince d'Orange[474], qui, après en avoir bien ri, +fit grâce à ce soldat, qui avoit si bonne envie de vivre. + + [474] Henri, père du dernier mort. (T.) + +On conte qu'un autre soldat qui servoit aussi les Etats, ayant été +condamné à être pendu, fit demander au même prince d'Orange qu'il lui +fût permis de faire publier par toutes les troupes que s'il y avoit +quelqu'un qui voulût être pendu pour lui, il lui donneroit quatre +cents écus qu'il avoit. La proposition sembla si extravagante, que, +pour en rire, on ne voulut pas refuser ce qu'il demandoit; mais on fut +bien surpris quand un vieux soldat anglois se présenta pour être pendu +au lieu de l'autre. Le prince d'Orange lui demanda de quoi il +s'avisoit. Le soldat lui dit que depuis trente ou quarante ans qu'il +servoit messieurs les Etats, il n'en étoit pas plus à son aise; qu'il +avoit une femme et des enfants, et que, s'il venoit à être tué, il ne +leur laisseroit rien; au lieu que, s'il étoit pendu pour cet autre, il +leur laisseroit quatre cents écus pour leur aider à vivre. Le prince +fut touché de cet excès d'amour paternel. Il donna la vie au criminel, +à condition qu'il laisseroit les quatre cents écus à ce vieux soldat, +qui gagna par cette générosité de l'argent et de l'estime. + +Les Anglois sont fort sujets à se pendre. Un homme à Londres se laissa +gagner par un créancier d'un de ses amis qui avoit une prise de corps +contre son débiteur, mais ce débiteur ne sortoit point de chez lui. +Que fait cet homme? Pour le faire sortir, il s'avise de faire +semblant de se pendre à un arbre qui étoit devant la porte de ce +débiteur. L'autre, qui étoit à la fenêtre, court pour l'en empêcher. +Les sergents cachés sortent et le prennent. Celui qui faisoit semblant +de se pendre s'amusa un peu trop à regarder ce qui se faisoit; il +avoit déjà la corde au col; en se tournant, il fait tomber le +tabouret, et demeure pendu. C'étoit de bon matin, et en un quartier +fort reculé; de sorte que ce coquin fut pendu comme il le méritoit. M. +de Fontenay-Mareuil me l'a conté: il étoit alors ambassadeur en +Angleterre. + +Henri IV allant à Sédan, M. de Bassompierre, M. de Bellegarde et +autres rencontrèrent un homme de la ville, et lui demandèrent s'il n'y +avoit point de filles de joie à Sédan. «Il n'y en avoit qu'une, dit +cet homme, mais on la doit pendre demain, car on les punit de mort +quand elles sont convaincues.» Nos cavaliers, touchés de compassion, +donnent l'un une bague, l'autre de l'argent à ce bourgeois, à +condition qu'il iroit de leur part prier M. de Bouillon de différer +l'exécution d'un jour seulement. Il le fit. Le lendemain, le Roi y +entra; voilà tous les galants à ses genoux pour demander la grâce de +cette pauvre pécheresse. Le Roi les renvoya à M. de Bouillon, et +l'appelant, lui dit: «Mon cousin, cela dépend de vous; nous ne sommes +plus en France.» M. de Bouillon l'accorda, non sans quelque +difficulté, et mit au bas de la grâce: «Grâce signée en présence du +roi de France.» + +Henri III passa à la Croix-du-Trahoir comme on pendoit un homme. Ce +pauvre diable cria: «Grâce, Sire, grâce.» Le Roi, ayant su du greffier +que le crime étoit grand, dit en riant: «Eh bien, qu'on ne le pende +point qu'il n'ait dit son _In manus_.» Le galant homme, quand on en +vint là, jura qu'il ne le diroit de sa vie; qu'il s'en garderoit bien, +puisque le Roi avoit ordonné qu'on ne le pendît point qu'il n'eût dit +son _In manus_. Il s'y obstina si bien, qu'il fallut aller au Roi, +qui, voyant que c'étoit un bon compagnon, lui donna sa grâce. + +Feu M. le Prince, ayant pris une petite ville en Languedoc durant les +guerres de la religion, choisit soixante-quatre personnes pour être +pendues. Un jeune homme qui avoit déjà la corde au col, entendant dire +qu'un seigneur avoit été fort blessé, et de quelle manière on le +traitait, dit: «On le tuera; je le guérirois en trois semaines.» M. +Annibal, frère naturel de M. de Montmorency, oyant cela, demanda s'il +étoit chirurgien. Il dit que oui, et obtint qu'on lui donnât la vie, à +condition qu'il guériroit le blessé. Le jeune homme n'avoit garde de +ne point accepter la condition; mais en effet il le guérit. Annibal, +quoique ce garçon fût huguenot, le fait chirurgien de son régiment. Ce +régiment est envoyé en garnison dans les Cévennes, en une place que M. +de Rohan prit à discrétion. Il choisit même nombre de soixante-quatre +pour être pendus. Ce garçon s'y trouve encore; comme on le menoit, il +reconnoît un ministre qu'il avoit vu à Annonay en Vivarais, lieu de sa +naissance, avec un autre ministre assez célèbre, nommé M. Le Faucheur, +qui demeuroit chez le père de ce jeune homme[475], en cette petite +ville-là, lorsqu'il y étoit ministre. Ce ministre se souvint de +l'avoir vu, et dit à M. de Rohan qui il étoit, et en obtint la grâce. +Ce garçon va en conter l'histoire à M. Le Faucheur, qui lui conseilla +de se retirer chez son père, de peur du _tertia solvet_; ce qu'il fit. + + [475] Il a fait le _Traité de l'action et de la prononciation de + l'Orateur_. (T.) + + + +LA PRINCESSE D'ORANGE, LA MÈRE[476]. + + +Elle est de la maison de Solms, une fort bonne maison d'Allemagne. +Elle vint en Hollande avec la reine de Bohème, non pas en qualité de +fille d'honneur, mais toutefois nourrie à ses dépens. M. d'Hauterive +de l'Aubespine[477], frère de feu M. de Châteauneuf, depuis gouverneur +de Bréda, se mit à lui en conter[478], et en dit beaucoup de bien au +prince Maurice, qui, craignant que son frère ne s'alliât à quelque +maison qui lui fût à charge, et qui l'engageât dans quelque parti, +lui dit qu'il falloit qu'il l'épousât ou qu'il l'épouseroit lui-même. +Le prince Maurice avoit raison, car il étoit bien las de ses cousins, +les Châtillon, qu'il avoit sur les bras. Ainsi, la voilà femme de +celui qui devoit succéder au prince Maurice, elle qui n'avoit pas sept +mille écus pour tout bien, qui étoit petite et médiocrement jolie. +Elle ne fut pas long-temps à apprendre à faire la princesse, car +Maurice mourut bientôt après[479]. On conte une chose assez notable de +la fin de ce grand homme. Etant à l'extrémité, il fit venir un +ministre et un prêtre, et les fit disputer de la religion; et après +les avoir ouïs assez long-temps: «Je vois bien, dit-il, qu'il n'y a +rien de certain que les mathématiques[480].» Et ayant dit cela, se +tourna de l'autre côté et expira. + + [476] Émilie de Solms, fille de Jean-Albert, comte de + Solms-Brunsfelds, femme de Henri-Frédéric de Nassau, prince + d'Orange, mourut en 1675. + + [477] François de l'Aubespine, marquis d'Hauterive, gouverneur de + Bréda, mourut en 1670. + + [478] On fait deux ou trois plaisants contes de ce M. + d'Hauterive. Il avoit un cuisinier qui épiçoit toujours trop. Il + le menaça long-temps de l'envoyer aux Moluques chercher des + épiceries, puisqu'il aimoit tant à épicer. Enfin cet homme ne se + corrigeant point pour tout cela, il lui commanda de faire des + pâtés et de les porter dans un vaisseau qui alloit aux Indes + orientales. Il feignoit que c'étoit un présent qu'il faisoit à + quelqu'un de ce navire. Cependant il avoit donné le mot au + capitaine de faire boire le cuisinier et de lever pendant ce + temps-là les ancres. Ainsi le pauvre cuisinier fit le voyage, et + après il faisoit tout trop doux, tant il avoit peur d'y + retourner. + + Une fois il avoit un valet à tête frisée qui ne faisoit que + coqueter tout le jour. Il le menaça de le faire tondre, s'il ne se + tenoit davantage au logis. Enfin ce garçon ne se pouvant captiver, + un beau matin il fit venir un barbier, et fit tondre le galant si + ras que de six mois il ne sortît de sa garde-robe. + + La maison de l'Aubespine, dont est ce M. d'Hauterive, est, je + pense, la meilleure de Paris. L'oncle de M. d'Hauterive et de M. + de Châteauneuf étoit secrétaire d'État, et portoit l'épée. Il + mourut sans enfants. Son frère, qui étoit un vieux conseiller + d'État fut son héritier. D'Hauterive prit l'épée et l'autre la + robe. Étant venu à Paris pour la succession de M. de Châteauneuf, + il donna un jour à dîner à M. de Turenne, et comme on étoit à + table, au lieu de se moucher avec son mouchoir, il se presse une + narine et fait autant de bruit qu'un pistolet. Rumigny, qui étoit + auprès de M. de Turenne, s'écria à ce bruit: «Monsieur, + n'êtes-vous point blessé?» Ce fut un éclat de rire le plus grand + du monde. (T.) + + [479] Le prince Maurice mourut le 23 avril 1625. + + [480] On conte d'un prince d'Allemagne fort adonné aux + mathématiques, qui, interrogé à l'article de la mort par un + confesseur s'il ne croyoit pas, etc.: «Nous autres + mathématiciens, lui dit-il, croyons que 2 et 2 sont 4, et 4 et 4 + sont 8.» (T). C'est mot pour mot ce que dit Sganarelle de Don + Juan, acte 3, scène 2 du _Festin de Pierre_, dans les exemplaires + non cartonnés de l'édition des _OEuvres de Molière_ de 1682. + +Notre princesse gouverna enfin son mari, et se méconnut tellement +qu'elle traita avec une ingratitude étrange la reine de Bohème, sans +qui elle seroit morte de faim, et qui avoit travaillé à son mariage +comme si c'eût été sa fille. Mais la feue Reine-mère[481], qui étoit +la plus glorieuse personne du monde, vengea un peu cette pauvre reine, +car elle ne se démasqua ni pour le prince d'Orange ni pour la +princesse. Il est vrai qu'elle ne traita pas trop bien cette reine +même, car elle ne baisa point ses filles. La reine de Bohème en eut un +dépit étrange, et ne la reconduisit que jusqu'à la porte de son +antichambre. La Reine-mère fut si sottement fière, qu'à Anvers, où on +la reçut admirablement bien, elle ne daigna se démasquer que dans la +grande église. Ce fut pourtant elle qui fit le mariage de la princesse +d'Angleterre avec le feu prince d'Orange[482]. Il est vrai qu'elle ne +leur fit pas là un grand service. + + [481] Marie de Médicis. + + [482] Henriette-Marie Stuart, fille de Charles Ier, épousa + Guillaume, fils de la princesse d'Orange et de Frédéric-Henri + dont l'_Historiette_ suit celle-ci. Ce prince mourut en 1650, + laissant sa femme enceinte d'un fils qui régna en Angleterre sous + le nom de Guillaume _III_. + +Pour revenir à la princesse d'Orange, elle traita fort mal son fils, +après la mort de son mari, et elle fut cause que sa belle-fille et sa +fille, qu'elle avoit mariée avec l'Electeur de Brandebourg, ne se +voyoient point quand elles étaient toutes deux en Hollande, car elle +vouloit que l'Électrice passât la première, parce qu'un électeur est +plus qu'un prince d'Orange, et n'avoit point égard à une royauté +abattue, ou du moins qu'on alloit abattre. On n'a jamais vu une femme +si avare; ni elle ni son mari autrefois n'ont jamais assisté ni le feu +roi d'Angleterre[483], ni celui-ci[484], ou du moins ç'a été si peu de +chose que cela ne vaut pas la peine qu'on en fasse mention. Durant la +vie de son fils, elle a pris à toutes mains. Elle tire du roi +d'Espagne, elle tire du roi de France, et est à qui plus lui donne. +Elle, Kunt et Pauw gouvernoient tout. + + [483] Charles Ier. + + [484] Charles II. + +Depuis la mort de son fils, elle et sa belle-fille sont plus mal que +jamais. Il semble qu'elle s'attache entièrement à l'Electeur de +Brandebourg, car elle laisse ruiner le petit prince d'Orange. Quatre +ou cinq Anglois affamés pillent la mère, qui est tutrice. Les États, +et surtout la province de Hollande, ne sont pas fâchés que la maison +de Nassau ne soit plus si puissante[485]. Si cela continue, il sera +gueux, lui qui avoit douze cent mille livres de rente. + + [485] A cause de l'entreprise du dernier mort sur Amsterdam; + apparemment il se vouloit faire souverain. On a cru même qu'il + avoit été empoisonné dans sa petite-vérole, d'autres disent que + la limonade l'a tué. (T.) + + + + +LE PRINCE D'ORANGE, LE PÈRE[486]. + + +Pour se rendre plus puissant envers les gens de guerre, il laissa, +contre l'ordre, traiter des charges. La première qui fut vendue fut +une enseigne qu'un nommé Chenevy, fils d'un Huguenot, marchand drapier +à Paris, acheta cinq cents écus. Le capitaine qui la lui avoit vendue +se fit habiller d'écarlate lui et ses enfants, et on disoit que +Chenevy l'avoit payé en écarlate. + + [486] Frédéric-Henri de Nassau, prince d'Orange, stathouder de + Hollande, frère du célèbre Maurice de Nassau, né à Delft le 28 + février 1584, mort à Munster le 14 mars 1647. Il a laissé des + _Mémoires_ (de 1621 à 1646); Amsterdam, 1733, in-4º. + +Le feu cardinal de Richelieu et lui se haïssoient à cause d'Orange; +car le cardinal, pour mettre cette part dans sa maison et se faire +prince, fit surprendre la citadelle, ou pour mieux dire, gagna +Walkembourg qui y commandoit. Le prince d'Orange, moyennant quarante +mille écus que cela lui coûta, fit tuer Walkembourg dans la ville, +chez sa maîtresse, et remit la citadelle en sa puissance. Le cardinal +eût pu la lui ôter par justice, à cause de M. de Longueville, qui tous +les ans fait un acte pour éviter prescription. Il y a de grandes +prétentions; cela vient de la maison de Châlons; mais il eût fallu un +siége, et durant un siége on a le loisir de remuer bien des machines. +Depuis, ils se firent le pis qu'ils purent l'un à l'autre. + +Le cardinal lui donna de l'altesse pour le rendre suspect aux +États[487]. L'Angleterre lui en donna sans penser plus loin; lui, +mordit à la grappe, et fit prier Dieu pour lui dans les prières +publiques. + + [487] Il ne recevoit auparavant que la qualification + d'_Excellence_. + +Les États voulurent qu'on déclarât la guerre à l'Espagne, parce +qu'encore que nous les assistassions, leur pays ne laissoit pas d'être +le théâtre de la guerre. Puis la bataille de Nertlingue avoit fort +affoibli les Suédois. On gagna la bataille d'Avein, et au lieu d'aller +à Namur qu'on eût pris (car l'épouvante étoit si grande qu'on a dit +que le cardinal-infant faisoit tenir un vaisseau prêt pour s'en +aller), on s'en alla pour joindre le prince d'Orange, à qui on avoit +écrit qu'on lui envoyoit les maréchaux de Châtillon et de Brezé pour +faire ce qu'il jugeroit à propos. Lui les fit languir long-temps dans +le siége, et ne se hâta point de sortir. Quand il fut joint, on prend +Diest, qu'il fait traiter de rebelle, disant qu'il étoit baron de +Diest. Après on va à Tillemont. Il y avoit là-dedans des vivres pour +nourrir notre armée toute la campagne. M. de Châtillon, à cause de +cela, fit tout ce qu'il put pour empêcher de la faire emporter +d'assaut, et durant qu'ils disputoient, les Anglois d'un côté, et les +François, à leur exemple, de l'autre, ces derniers la prirent de +force. On saccagea tout, on vola dans les églises mêmes, et depuis, +dans les libelles imprimés durant la négociation de Munster, on à +reproché aux François qu'une abbesse ayant dit qu'elle étoit épouse de +Jésus-Christ, un François avoit répondu en riant: «Eh bien, nous +ferons Dieu cocu.» Il y eut en récompense un Français qui fit une +action de vertu. C'est le fils d'un ministre de Sédan, nommé de Vesne. +Il étoit alors secrétaire de feu M. de Bouillon. Une fille de qualité, +jugeant à sa mine qu'il étoit homme d'honneur, se mit en sa +protection. Il la fit marcher devant lui et la suivit le pistolet à la +main. Le prince d'Orange, M. de Bouillon et d'autres le rencontrèrent +et lui dirent en riant qu'il lui en falloit des plus belles. Il les +laisse dire et la mène en lieu de sûreté. Depuis, de temps en temps, +il reçoit des civilités des parens de cette fille. + +Pour affamer notre armée, le prince d'Orange la fit aller à Louvain. +Il avoit vingt mille hommes et nous trente mille. On ne l'attaqua +point de force, exprès pour nous faire consumer nos vivres, comme il +fit. + +Tant que le cardinal de Richelieu a vécu, le prince d'Orange n'a rien +voulu faire. Il y en a qui croient qu'il ne vouloit point s'exposer +que son fils ne fût en âge de lui succéder. Même depuis la régence, il +n'a contribué qu'en dépit de lui à nos conquêtes. Il est vrai qu'en +cela il pouvoit alors être d'accord avec les Etats, qui craignoient de +nous avoir pour voisins. + +Quand ils envoyèrent leurs vaisseaux à Gravelines, ils ne croyoient +pas que nous les prendrions. Pour Dunkerque, il affoiblit notre armée +en nous obligeant à lui envoyer six mille hommes avec le maréchal de +Gramont; et quant à Hulst, il ne vouloir point passer si le maréchal +de Gassion ne lui eût fait le chemin avec deux mille hommes. Le Sas de +Gand ne fut pris qu'à cause que dix-huit ou vingt François, qui à la +vérité étoient de leurs troupes, passèrent le canal à la nage, tirant +un pont de jonc après eux. + +Lorsqu'il fut maître du fort de la Perle, auprès d'Anvers, ceux +d'Anvers se croyoient perdus. Mais les Etats, ou du moins la province +de Hollande, ne voulut pas qu'on prît cette ville à cause d'Amsterdam, +dont la rade est mal assurée, et qu'on quitteroit volontiers pour +transporter tout le commerce à Anvers, comme autrefois, car l'Escaut, +le long du quai d'Anvers, a soixante brasses de profondeur, au lieu +que les grands vaisseaux n'approchent point plus près d'Amsterdam que +de la distance qu'il y a de là au Texel, où il s'en est perdu grand +nombre. + +A sa dernière campagne, on lui proposa de donner le commandement à son +fils. Il le fit, mais il s'en repentit aussitôt. C'étoit un grand +fourbe; mais il fit un grand pas de clerc de s'allier avec le roi +d'Angleterre. + + + + +M. DE MAYENNE[488]. + + +Le dernier duc de Mayenne, fils du duc de Mayenne de la Ligue, étoit +un homme fort bien fait, plein de coeur, plein d'honneur, et sur la +parole duquel on auroit tout hasardée. Il étoit en grande réputation. +Ce n'étoit pas un homme d'une grande vivacité d'esprit, mais il avoit +un grand sens. Il a été galant. Le tour que fait Hilas dans +l'_Astrée_, par le moyen d'un miroir où il avoit mis son portrait, est +une malice que M. de Mayenne fit à son frère, le comte de Sommerive, +et que le comte de Sommerive ne lui voulut jamais pardonner. Cela +arriva à Soissons, et Dorinde en cet endroit-là est une madame Payot, +femme d'un trésorier de France, au bureau de cette ville-là. + + [488] Henri de Lorraine, duc de Mayenne, grand-chambellan de + France, gouverneur de Guienne, fils du ligueur, mort sans + postérité en 1621, à l'âge de quarante-trois ans, au siége de + Montauban. + +J'ai vu à Bordeaux une dame qu'on appeloit madame de Tastes, qui avoit +un fils fort bien fait. On disoit qu'il étoit fils de M. de Mayenne. +Ce garçon mourut fort jeune. Je me souviens que comme nous étions +enfants, on joua à Bordeaux une tragédie d'_Ixion_, où l'on +représentoit les enfers. Les autres enfants qui allèrent sur le +théâtre ne vouloient point approcher de ces enfers; celui-là seul alla +hardiment partout. On disoit tout haut: «Voyez, il ne se dément +point.» Cette femme, à ce qu'on m'a dit, quelquefois en l'embrassant, +ne pouvoit s'empêcher de l'appeler _mon petit prince_. + +M. de Mayenne a été regardé du peuple comme descendu de ces défenseurs +de la foi catholique; de sorte que quand il fut tué à Montauban d'un +coup de mousquet dans l'oeil, comme il regardoit entre des gabions, le +peuple de Paris s'émut, et alla brûler le temple de Charenton. Celui +qui l'avoit tué fut pendu par sa faute. Cet homme fut pris comme il se +sauvoit de la ville avec une fille qui étoit amoureuse de lui. Elle +offrit mille livres de rançon pour eux deux; et comme elle les alloit +quérir, cet impertinent s'alla vanter étourdiment qu'il avoit tué M. +de Mayenne. Quand sa maîtresse revint, elle le trouva pendu. On lui +dit pour raison que le traité de la rançon n'étant point conclu, et +elle ayant dit seulement qu'elle alloit quérir de quoi se racheter, on +avoit pu le traiter comme on avoit fait. La vérité est que le plus +fort fit la loi au plus foible. + +M. de Mayenne n'étoit point marié. On parloit de le marier, mais on ne +sait, fier comme il l'étoit, s'il y eût consenti: c'étoit à une soeur +de Combalet. Combalet étoit cadet, mais gentilhomme. Cette fille, +voyant M. de Mayenne mort et M. de Luynes ensuite, eut assez de coeur +pour se faire carmélite; elle vit encore. + + + + +MARIS COCUS PAR LEUR FAUTE. + + +Un marchand de Bordeaux, dont je n'ai pu savoir le nom, étoit amoureux +de la servante de sa femme, et afin de pouvoir coucher avec cette +fille, sans que sa femme s'en aperçût, il obligea l'un des garçons de +la boutique à tenir sa place pour une nuit, après lui avoir bien fait +promettre qu'il ne toucheroit point à madame. Ce garçon, qui étoit +jeune, ne se put contenir et fit quelque chose de plus que le mari +n'avoit accoutumé de faire. Le lendemain, la femme croyant que ç'avoit +été son mari, car il s'étoit revenu coucher auprès d'elle un peu +devant le jour, lui alla porter un bouillon et un couple d'oeufs +frais. Le marchand s'étonne de cet extraordinaire: «Eh! lui dit-elle +en rougissant, vous l'avez-bien gagné.» Par là il découvrit le pot aux +roses. Depuis, il accusa ce garçon de l'avoir volé, et le mit en +procès. Ce garçon dit le sujet de la haine de son maître, et, par +arrêt du parlement de Bordeaux, la femme fut déclarée femme de bien, +et le mari cocu à très-juste titre. + +Voici une autre histoire un peu plus tragique. Un gentilhomme de +Beauce, entre Dourdan et Etampes, nommé Baye-Saint-Léger, avoit une +fort belle femme, et cette femme avoit une femme-de-chambre aussi +belle qu'elle. Le mari, comme on se lasse de tout, devint amoureux de +cette fille, la presse; elle résiste, et enfin le dit à sa maîtresse. +La femme dit: «Il faut l'attraper. Dans quelque temps faites semblant +de consentir et lui donnez un rendez-vous.» Or, il arriva que le +propre soir que Saint-Léger avoit rendez-vous de cette fille, un de +ses meilleurs amis vient chez lui. Pour s'en défaire, il le mène +coucher bien plus tôt que de coutume. L'ami en a du soupçon, veut +savoir ce que c'est; il le lui avoue. Ce gentilhomme lui en fait +honte, et lui persuade de lui donner sa place; il va au rendez-vous au +lieu de Saint-Léger. Il y trouve la femme de son ami, qui, pour se +moquer de son mari, avoit joué tout ce jeu-là. Il fait ce pourquoi il +étoit venu. Elle a conté depuis que, de peur de rire, elle se mordoit +les lèvres. C'étoit dans un jardin, et il ne faisoit point clair de +lune. L'ami revient bien satisfait, et le mari se couche auprès de sa +femme. Le récit que lui avoit fait son ami lui avoit fait venir l'eau +à la bouche; il veut en passer son envie. Sa femme lui dit en riant: +«Seigneur Dieu! vous êtes de belle humeur ce soir.--Que voulez-vous +dire? lui dit-il.--«Eh! répondit-elle, ne vous souvenez-vous plus du +jardin?» Le pauvre homme devina incontinent ce que c'étoit. Il ne fit +semblant de rien; mais il en fut si saisi, qu'il en mourut. Elle, +depuis, a été fort abandonnée et est morte de la v...... + + + + +COCUS PRUDENTS OU INSENSIBLES. + + +Un président de Paris, dont on n'a jamais voulu me dire le nom, ni la +cour dont il étoit président, ni même s'il vivoit ou s'il étoit mort, +tant on avoit peur que je ne découvrisse qui c'est, un président donc +fut averti par son clerc que sa femme couchoit avec un cavalier. +«Prenez bien garde, dit-il à ce clerc, à ce que vous dites.--Monsieur, +répondit l'autre, si vous voulez venir du Palais quand je vous irai +quérir, je vous les ferai surprendre ensemble.» En effet, le clerc n'y +manqua pas, et le mari, entré seul dans la chambre, les surprend. Il +enferme le galant dans un cabinet dont il prend la clef, et retourne à +son clerc. «Un tel, lui dit-il, je n'ai trouvé personne; voyez +vous-même.» Le clerc regarde et ne trouve point son cavalier. «Vous +êtes un méchant homme, lui dit le président; tenez, voilà ce que je +vous dois, allez-vous-en, que je ne vous voie jamais.» Il le met +dehors; après il revient auprès du cavalier: «Monsieur, c'est ma femme +qui a tort; pour vous, vous cherchez votre fortune, allez-vous-en; +mais si je vous rattrape, je vous ferai sauter les fenêtres.» Pour sa +femme, quand elle fut seule, il lui dit qu'il ne savoit pas de quoi +elle pouvoit se plaindre; qu'à son avis, elle avoit toutes les choses +nécessaires. Elle pleura, elle se jeta à ses pieds, lui demanda +pardon, et lui promit, à l'avenir, d'être la meilleure enfant du +monde. Il le lui pardonna, et depuis elle lui a rendu tous les +devoirs imaginables. + +Un conseiller d'État de l'infante Claire-Eugénie avoit une belle +femme, et quoiqu'ils n'eussent guère de bien, leur maison alloit +pourtant comme il falloit, et ils faisoient fort bonne chère, car la +galante en gagnoit. Cela dura assez long-temps sans que le mari +s'informât d'où venoit cette abondance. La femme, étonnée d'une si +grande stupidité, peu à peu, pour voir s'il s'apercevoit de quelque +chose, diminua l'ordinaire. Il ne disoit rien, il faisoit semblant de +ne le pas voir. Enfin, elle retrancha tant, qu'elle le réduisit à un +couple d'oeufs. Alors la patience lui échappa; il prit les deux oeufs +et les jeta contre la muraille, en disant: «Est-ce là le dîner d'un +cocu?» Elle, voyant qu'il entendoit raillerie, remit dès le lendemain +les choses en leur premier état. J'ai ouï faire ce conte d'un +François, et je pense qu'il est de tout pays; mais il n'en est pas +moins bon pour cela. + +M. Guy, célèbre traiteur à Paris, ne trouvant ni sa femme, ni un des +principaux garçons, une fois qu'il avoit bien des gens chez lui, alla +fureter partout, et les rencontra aux prises: «Hé! Vertu-Dieu! ce +dit-il, c'est bien se moquer des gens que de prendre si mal son temps, +et ne pouviez-vous pas attendre que nous eussions un peu moins +d'affaires?» + + + + +LE COMTE DE CRAMAIL[489]. + + +On a dit _Cramail_ au lieu de _Carmain_. Il étoit petit-fils du +maréchal de Montluc, fils de son fils. Il n'a laissé qu'une fille +mariée au marquis de Sourdis. Il avoit épousé l'héritière de Carmain, +grande maison de Gascogne. Sa femme étoit de Foix par les femmes. Ç'a +été une créature bien bizarre. Elle avoit pensé être mariée à un comte +de Clermont de Lodève, qui étoit un fort pauvre homme. Cependant elle +eut un tel chagrin d'avoir épousé Cramail au lieu de lui, qu'en douze +ans de mariage elle ne lui dit jamais que oui et non; et de chagrin +elle se mit au lit, et on ne lui changeait de draps que quand ils +étoient usés. Elle est morte de mélancolie. + + [489] Adrien de Montluc, comte de Cramail, prince de Chabannais, + né en 1568. Mis à la Bastille après la _Journée des Dupes_, il y + demeura enfermé pendant douze ans. Il n'en sortit qu'en 1642, et + mourut le 22 janvier 1646. Il est auteur, entre autres ouvrages, + de la _Comédie des Proverbes_, farce très-gaie, souvent + réimprimée. + +Le comte de Cramail vint en un temps où il ne falloit pas grand'chose +pour passer pour un bel esprit. Il faisoit des vers et de la prose +assez médiocres. Un livre intitulé _les Jeux de l'Inconnu_[490] est de +lui, mais ma foi ce n'est pas grand'chose. Il fut un des disciples de +Lucilio Vanini. Il disoit une assez plaisante chose: «Pour accorder +les deux religions, il ne faut, disoit-il, que mettre vis-à-vis les +uns des autres les articles dont nous convenons, et s'en tenir là, et +je donnerai caution bourgeoise à Paris, que quiconque les observera +bien sera sauvé.» + + [490] Publié sous le pseudonyme de _Devaux_; Paris, 1630. + +A l'arrière-ban, comme on lui eut ordonné de parler aux Gascons pour +les faire demeurer, il commençoit à les émouvoir, quand un d'entre eux +dit brusquement: «Diavle, vous vous amusez à escouter un homme qui +fait de libres.» Et il les emmena tous. + +Il a toujours été galant: il étoit propre, dansoit bien, et étoit bien +à cheval. C'étoit un des dix-sept seigneurs[491]. Il fut quinze ans +tout entiers à Paris, en disant toujours qu'il s'en alloit. Pour un +camus, ç'a été un homme de fort bonne mine. J'oubliois qu'une de ses +plus fortes inclinations a été madame Guelin. Il l'aima devant et +après la mort de Henri _IV_. Cela a duré plus de dix ans. Il passoit +pour un honnête homme. On l'avoit souhaité pour gouverneur du Roi, +mais il n'a pas assez vécu pour cela. Je crois qu'il ne l'eût pas été, +quand il eût vécu jusqu'à cette heure[492]. Il fut quinze ans à dire +qu'il s'en alloit. Un de ses amis, nommé Forsais, gentilhomme +huguenot, fut onze ans entiers à faire ses adieux tous les jours. + + [491] Voir ci-après l'explication que Tallemant donne de cette + dénomination au commencement de l'_Historiette_ du cardinal de + Richelieu. + + [492] Le valet de chambre La Porte dit dans ses _Mémoires_, en + parlant du comte de Cramail: «C'étoit un fort honnête homme, + très-sage, qui avoit si bien acquis l'estime de la Reine, que + j'ai ouï dire à Sa Majesté long-temps auparavant, que si elle + avoit des enfants dont elle fût la maîtresse, il en seroit le + gouverneur.» + +Le comte de Cramail avoit un ami qu'on appeloit Lioterais, homme +d'esprit. Quand il fut vieux, et que la vie commença à lui être à +charge, il fut six mois à délibérer tout ouvertement de quelle mort il +se feroit mourir; et un beau matin, en lisant Sénèque, il se donne un +coup de rasoir et se coupe la gorge. Il tombe; sa garce monte au +bruit: «Ah! dit-elle, on dira que je vous ai tué.» Il y avoit du +papier et de l'encre sur la table, il prend une plume et écrit: «C'est +moi qui me suis tué,» et signe _Lioterais_. + + + + +NAINS, NAINES. + + +L'infante Claire-Eugénie envoya une naine à la Reine dans une cage. Le +gentilhomme qui la lui présenta dit que c'étoit un perroquet, et +offrit à la Reine, pourvu qu'on n'ôtât point la couverture, de peur de +l'effaroucher, de lui faire faire par ce perroquet un compliment en +cinq ou six langues différentes. En effet, elle en fit un en espagnol, +en italien, en françois, en anglois et en hollandois. On dit aussitôt: +«Ça ne sauroit être un perroquet.» Il ôta la couverture et on trouva +la naine. Elle crut assez pour être une fort petite femme, et on la +maria à un assez grand homme, nommé Lavau, Irlandois, qui étoit à la +Reine. Elle fut femme-de-chambre et mourut au bout de quelques années +en mal d'enfant. + +Mademoiselle a eu une naine qui étoit la plus petite qu'on eût jamais +vue. Elle n'avoit pas deux pieds de haut, bien proportionnée, hors +qu'elle avoit le nez trop grand. Elle faisoit peur. Les médiocres +poupées étoient aussi grandes. Je crois qu'elle est morte. + +Le feu Roi[493] avoit un fort petit nain[494], nommé Geoffroy, mais +fort bien proportionné. Il avoit un portier qui avoit huit pieds de +haut, et on trouva en ce temps-là un paysan qui avoit cent trente-sept +ans, de sorte que ce prince se vantoit d'avoir parmi ses sujets, le +plus grand, le plus petit et le plus vieil homme de l'Europe. + + [493] Louis XIII. + + [494] La charge et le titre de Nain du Roi ne furent supprimés + qu'en 1662, par Louis XIV. Le 28 août 1660, un musicien nommé + Pierre Pièche reçut du Roi le brevet d'intendant des instruments + musicaux servant au divertissement du Roi. Deux ans après, le 3 + mars 1662, le même Pierre Pièche fut nommé musicien et garde des + instruments de la musique de la chambre du Roi: «Et,» dit son + brevet pour cette nouvelle charge, lequel se trouve aux archives + générales du royaume, «affin de n'estre point obligé d'ordonner + un nouveau fonds pour l'appoinctement que Sa Majesté desire estre + affecté à ladicte charge, elle entend que les gages qu'a ledict + Pièche par la mort de Baltazard Pinson, nain, ne soient plus + receus soubs le tiltre de nain, mais qu'ils luy soient dellivrez + soubs le tiltre de musicien et garde des instruments de la + musique de sa chambre, qui, pour cet effect, sera désormais + employé dans les estats de sa maison au lieu dudict tiltre de + nain.» + + + + +LE CARDINAL DE RICHELIEU[495]. + + +Le père du cardinal de Richelieu, étoit fort bon gentilhomme. Il fut +grand prévôt de l'hôtel et chevalier de l'Ordre; mais il embrouilla +furieusement sa maison. Il eut trois fils et deux filles; l'aînée fut +mariée à un gentilhomme de Poitou, nommé René de Vignerot, seigneur de +Pont-Courlay, qui étoit un homme _dubiæ nobilitatis_. Il se poussoit +pourtant à la cour, et étoit toujours avec les grands seigneurs. Il +jouoit avec M. de Créqui et M. de Bassompierre. L'autre épousa Urbain +de Maillé, marquis de Brézé, depuis maréchal de France. L'aîné des +garçons étoit un homme bien fait et qui ne manquoit pas d'esprit. Il +avoit de l'ambition et vouloit plus dépenser qu'il ne pouvoit. Il +affectoit de passer pour un des dix-sept seigneurs. En ce temps-là on +appela ainsi les dix-sept de la cour qui paroissoient le plus. On dit +que sa femme, comme un tailleur lui demandoit de quelle façon il lui +feroit une robe: «Faites-la, dit-elle, comme pour la femme d'un des +dix-sept seigneurs.» Mais, quoiqu'il fît fort le seigneur, et +qu'effectivement il fût de bonne naissance, il ne passoit pas pourtant +pour un homme de qualité. C'est ce qui est cause que le cardinal de +Richelieu a eu tant de foiblesses sur sa noblesse et sur sa +naissance. Ce M. de Richelieu se mit bien auprès d'Henri IV, qui +vouloit tout savoir, en lui contant ce qui se passoit à la cour et à +la ville, car il prenoit un soin particulier de s'en informer. Il fut +tué en duel par le marquis de Thémines, fils du maréchal, à Angoulême, +quand la Reine-mère y étoit[496], et ne laissa point d'enfants. Le +deuxième a été le cardinal de Lyon, et le dernier le cardinal de +Richelieu. + + [495] Armand-Jean Du Plessis, cardinal, duc de Richelieu, né à + Paris le 5 septembre 1585, mort dans cette ville le 4 décembre + 1642. + + [496] Après son évasion du château de Blois, où Louis XIII + l'avoit reléguée, dans la nuit du 21 au 22 février 1619. + +Le père avoit fait donner l'évêché de Luçon à son second fils, qui le +quitta pour se faire chartreux. Le troisième fut destiné à l'Eglise, +et eut cet évêché au lieu de son frère. Étant sur les bancs de +Sorbonne, il eut l'ambition de faire un acte sans président; il dédia +ses thèses au roi Henri IV; et, quoiqu'il fût fort jeune, il lui +promettoit dans cette lettre de rendre de grands services, s'il étoit +jamais employé. On a remarqué que de tout temps il a tâché à se +pousser, et qu'il a prétendu au maniement des affaires. + +Il alla à Rome et y fut sacré évêque (en 1607). Le Pape[497] lui +demanda s'il avoit l'âge; il dit que ouï, et après il lui demanda +l'absolution de lui avoir dit qu'il avoit l'âge, quoiqu'il ne l'eût +pas. Le Pape dit: «_Questo giovane sara un gran furbo._» + + [497] Paul V (Camille Borghèse), élu pape le 16 mai 1605, mort le + 19 janvier 1621. + +Les États-généraux (de 1614), où il fut député du clergé du Poitou, +lui donnèrent lieu d'acquérir de la réputation. Il fit quelques +harangues qu'on trouva admirables; on ne s'y connoissoit guère alors. + +Après la mort d'Henri IV, Barbin, surintendant des finances, qui +étoit son ami, le fit faire (en 1616) secrétaire d'État de la guerre +et des affaires étrangères par le maréchal d'Ancre. Il y a un assez +méchant historien, nommé Toussaint Legrain, qui a mis dans l'histoire +de la régence de Marie de Médicis[498] que le Roi dit à M. de Luçon, +qu'il rencontra le premier dans la galerie après que le maréchal +d'Ancre eut été tué: «Me voilà délivré de votre tyrannie, monsieur de +Luçon.» Le cardinal de Richelieu, quand il fut tout-puissant, ayant eu +avis de cela, crut qu'il lui importoit de faire supprimer cette +histoire. Il en fit rechercher avec soin les exemplaires, et cette +recherche fut cause que tout le monde acheta ce livre, et qu'on a su +ce qu'on n'auroit peut-être jamais appris sans cela[499]. + + [498] Jean-Baptiste (et non Toussaint) Legrain, auteur de la + _Décade contenant l'Histoire de Louis XIII_, depuis l'an 1610 + jusqu'en 1617; Paris, 1619, in-folio. + + [499] Voici ce que dit du livre de Legrain, et de manière à le + confirmer en ceci, l'auteur de la _Bibliothèque françoise_, + Sorel, qui bien qu'écrivant après la mort du cardinal, semble ne + pouvoir user de trop de ménagements: «Le maréchal d'Ancre et ceux + de son parti y sont très-maltraités. Les bons serviteurs de la + Reine-mère n'y sont pas même épargnés, tellement qu'autrefois + cela faisoit fort rechercher ce livre, que les uns vouloient + garder par curiosité, et les autres avoient dessein de faire + supprimer. On remarque principalement qu'en ce qui touche + l'évêque de Luçon, qui depuis a été le cardinal de Richelieu, cet + auteur rapporte de lui une lettre adressée au maréchal d'Ancre, + laquelle on prétend être en termes fort soumis, et que cela + montroit bien les déférences qu'on rendoit à un homme duquel + plusieurs attendoient un grand avancement; mais les termes n'en + sont point si bas, que cela pût faire tort à celui qui les + écrivoit, puisqu'on sait bien le langage ordinaire des cours, et + ce que les lois de la bienséance obligent de dire aux personnes + élevées en crédit. On s'est encore arrêté à ce que l'historien + raconte que quand le feu Roi aperçut l'évêque de Luçon dans sa + chambre, quelque temps après la mort du maréchal, il lui dit + quelques paroles fâcheuses qui l'obligèrent à se retirer. Mais + pour ce qu'il n'y a que cet auteur qui en fasse le rapport, on + n'est pas obligé d'y ajouter foi. _De plus on sait que s'il est + vrai que le feu Roi ait dit quelque chose de semblable, ce + n'étoit que selon les impressions qu'on lui avoit suggérées._ Il + a bien reconnu depuis combien les conseils de ce fidèle ministre + lui étoient utiles. Je crois aussi que comme le cardinal de + Richelieu a triomphé de son vivant de la haine et de l'envie, il + étoit fort au-dessus de ces choses, et se soucioit peu de ce qui + étoit dans ce livre, en voyant tant d'autres qui étoient à sa + gloire.» (Edition de 1664, p. 320.) + + Du reste, bien que Richelieu dût au maréchal d'Ancre la position + où il se trouvoit déjà, Louis XIII soupçonnoit bien à tort qu'il + en eût quelque reconnoissance à celui-ci. C'est ce que prouve plus + que suffisamment le passage suivant des _Mémoires du comte de + Brienne_: «Le Roi poussé secrètement, par de Luynes son favori, et + depuis long-temps las du joug du maréchal, résolut de s'en + défaire. L'entreprise, quoique toujours très-mystérieusement + conduite, avoit échoué déjà plusieurs fois. Richelieu..., évêque + de Luçon..., étoit logé chez le doyen de Luçon, lorsque Février + remit au doyen un paquet de lettres, en lui recommandant de le + porter à l'instant à son évêque. Il étoit plus de onze heures du + soir. Richelieu venoit de se mettre au lit quand le paquet lui fut + rendu; il l'ouvrit, et parmi ces lettres s'en trouvoit une dans + laquelle on lui donnoit avis que le maréchal d'Ancre seroit + assassiné le lendemain. Le lieu, l'heure, le nom des complices, et + toute l'entreprise, s'y trouvoient si bien circonstanciés, que + l'avis venoit assurément de gens bien instruits: un des conjurés + pouvoit seul avoir écrit ce billet. L'évêque de Luçon ne parut pas + y ajouter foi. Il tomba dans une méditation profonde qui dura + quelques minutes, puis, mettant le paquet sous son chevet: _Rien + ne presse_, dit-il au doyen de son église, _la nuit portera + conseil_. Cela dit, il se recoucha et s'endormit. Le lendemain, à + son réveil, il apprit l'assassinat de son bienfaiteur, et se + repentit, mais trop tard, de l'avoir laissé égorger. Le doyen de + Luçon ne put s'empêcher de lui en faire le reproche. Richelieu + s'excusa mal: comment l'eût-il pu faire? n'étoit-il pas coupable, + en quelque sorte, de la mort du maréchal?» (1828, I, 250-1.) + +La Reine-mère ayant été reléguée à Blois, M. de Luçon fut relégué à +Avignon, afin qu'ils n'eussent aucune communication ensemble. Mais +quand feu M. d'Epernon mena la Reine à Angoulême, M. de Luçon l'y fut +trouver. Ce fut là que l'abbé de Rusceillaï, Florentin, et lui, +disputèrent dix ou douze jours de la faveur auprès de la Reine-mère, +et l'abbé l'alloit emporter sur l'évêque, si M. d'Epernon, tout +puissant en cette petite cour, n'eût combattu de toute sa force +l'inclination de la Reine. La drôlerie du Pont-de-Cé vint +ensuite[500]; le baron de Foeneste[501] s'en moque assez plaisamment, +et le nom qu'on a donné à cette belle expédition témoigne assez que ce +ne fut qu'un feu de paille. Bautru, dont nous parlerons plus d'une +fois, y avoit un régiment d'infanterie au service de la Reine-mère, et +il lui disoit un jour: «Pour des gens de pré, madame, en voilà assez; +pour des gens de coeur, c'est une autre affaire.» Il dit encore, +quand, pour assurance d'amitié entre messieurs de Luynes et M. de +Luçon, on fit le mariage de mademoiselle de Pont-Courlay avec +Combalet[502], que les canons du côté du Roi disoient Combalet, et +ceux du côté de la Reine-mère, Pont-Courlay[503]. + + [500] Le Pont-de-Cé fut attaqué et pris par les troupes du Roi + sur les troupes de la Reine-mère, le 8 août 1620 selon quelques + historiens, le 7 selon d'autres. + + [501] _Les Aventures du baron de Foeneste divisées en quatre + parties_, par d'Aubigné, 1630, in-8º. L'édition la plus estimée + est celle de Cologne, chez les héritiers de Pierre Marteau. 1729, + 2 vol. in-8º. + + [502] C'est aujourd'hui madame d'Aiguillon. (T.) + + [503] M. de Luynes voulut obliger le Père Arnould à lui révéler + la confession du Roi; le Père n'y voulut jamais consentir, + quoique sa Société l'y voulût obliger; enfin on fit prendre un + autre confesseur au Roi. (T.) + +M. de Luynes, à qui le Père Arnould, Jésuite, confesseur du Roi[504], +commençoit à rendre de mauvais offices auprès du Roi, étant mort, le +Père Suffren, autre Jésuite, confesseur de la Reine-mère, fit une +telle peur au Roi du traitement qu'on avoit fait à la Reine-mère, +qu'il croyoit déjà que le diable le tenoit au collet, car jamais homme +n'a moins aimé Dieu et plus craint le diable que le feu Roi. Ces deux +confesseurs remirent donc bien ensemble la mère et le fils, et par ce +moyen, M. de Luçon se rendit insensiblement le maître des affaires et +eut le chapeau de cardinal (en 1622). + + [504] Allusion au mariage de mademoiselle de Vignerot + Pont-Courlay, nièce du cardinal de Richelieu, avec Antoine de + Beauvoir Du Roure, seigneur de Combalet, neveu du duc de Luynes. + Cette union fut en effet le principal résultat de l'affaire du + Pont-de-Cé. + +Quand il fit arrêter à Fontainebleau le maréchal d'Ornano, qui +empêchoit Monsieur de se marier, parce qu'il voyoit bien que la maison +de Guise l'emporteroit sur lui et qu'il n'auroit plus de crédit, +Monsieur, dont ce maréchal étoit gouverneur, alla à dix heures du soir +pester dans la chambre du Roi à qui il fit peur, et lui dit qu'il +vouloit savoir qui le lui avoit conseillé. Le Roi dit que ç'avoit été +son conseil. Monsieur fut trouver le chancelier d'Aligre[505], qui lui +répondit en tremblant que ce n'étoit pas lui. Monsieur revint et pesta +tout de nouveau. Le Roi, ne sachant que lui dire, envoya quérir le +cardinal, qui dit assurément et sans hésiter, que c'étoit lui qui +avoit conseillé au Roi de faire arrêter M. le maréchal d'Ornano, et +qu'un jour Monsieur l'en remercieroit. Monsieur lui dit: «Vous êtes un +j... f.....», et s'en alla après ces belles paroles. + + [505] Je mettrai en passant ce que c'étoit que le chancelier + d'Aligre. Il étoit de Chartres et d'assez médiocre naissance. Il + fut du conseil de M. le comte de Soissons le père. C'étoit un + homme fort laborieux, un vrai cul de plomb, et un esprit assez + doux et assez timide. Après la mort de son maître, insensiblement + on le mit du nombre de ceux à qui on pourroit donner les sceaux, + et en effet on les lui donna. Le cardinal de Richelieu ne le + goûta pas, et l'envoya à sa maison de La Rivière, auprès de + Chartres. Comme ce n'étoit pas un grand génie, on disoit qu'on + l'avoit envoyé à la rivière. M. de Marillac eut les sceaux. (T.) + +Le cardinal haïssoit Monsieur; et craignant, vu le peu de santé que le +Roi avoit, qu'il ne parvînt à la couronne, il fit dessein de gagner la +Reine, et de lui aider à faire un dauphin. Pour parvenir à son but, il +la mit, sans qu'elle sût d'où cela venoit, fort mal avec le Roi et la +Reine-mère, jusque-là qu'elle étoit très-maltraitée de l'un et de +l'autre. Après il lui fit dire par madame Du Fargis, dame d'atour, que +si elle vouloit, il la tireroit bientôt de la misère dans laquelle +elle vivoit. La Reine, qui ne croyoit point que ce fût lui qui la fît +maltraiter, pensa d'abord que c'étoit par compassion qu'il lui offroit +son assistance, souffrit qu'il lui écrivît, et lui fit même réponse, +car elle ne s'imaginoit pas que ce commerce produisît autre chose +qu'une simple galanterie. + +Le cardinal, qui voyoit quelque acheminement à son affaire, lui fit +proposer par la même madame Du Fargis[506] de consentir qu'il tînt +auprès d'elle la place du Roi; que si elle n'avoit point d'enfants, +elle seroit toujours méprisée, et que le Roi, malsain comme il étoit, +ne pouvant pas vivre long-temps, on la renverroit en Espagne; au lieu +que si elle avoit un fils du cardinal, et le roi venant à mourir +bientôt, comme cela étoit infaillible, elle gouverneroit avec lui, car +il ne pourroit avoir que les mêmes intérêts, étant père de son enfant; +que pour la Reine-mère, il l'éloigneroit dès qu'il auroit reçu la +faveur qu'il demandoit. + + [506] Le cardinal donnoit des rendez-vous à madame Du Fargis chez + le cardinal de Bérulle à Fontainebleau et ailleurs, de peur de + faire trop d'éclat, si c'étoit chez lui-même, et aussi à cause + que ce cardinal passoit pour un béat. Bérulle croyoit que c'étoit + pour quelque autre chose; il parla aussi d'amour à madame Du + Fargis, et lui mit le marché au poing. + + Ce fut la cabale des Marillac qui fit Bérulle, leur ami, cardinal + et ministre. Le feu Roi disoit que c'étoit le plus vilain homme + botté de tout le royaume. Malleville disoit qu'en trois semaines, + qu'il fut au cardinal de Bérulle à l'Oratoire, il apprit plus de + fourberies qu'en tout le reste de sa vie. Il avoit bien de + l'hypocrisie; on l'a vu passer dans le fond d'un carrosse, par le + milieu du Cours, son Bréviaire à la main, lui qui ne pouvoit quasi + lire au grand soleil, tant il avoit la vue courte. (T.) + +La Reine rejeta bien loin cette proposition; mais on ne voulut pas le +rebuter. Le cardinal fit tout ce qu'il put pour la voir une fois dans +le lit, mais il n'en put venir à bout. Il ne laissa pas d'avoir +toujours quelque petite galanterie avec elle. Mais enfin tout fut +rompu quand il découvrit que La Porte, un des officiers de la Reine, +alloit recevoir les lettres qui venoient d'Espagne, et que le duc de +Lorraine avoit parlé à elle, déguisé, au Val-de-Grâce. Il y avoit un +peu de galanterie parmi. On accusoit aussi la Reine d'intelligence +avec le marquis de Mirabel, ambassadeur d'Espagne. Le cardinal fit +arrêter La Porte, et le garde-des-sceaux Seguier interrogea +non-seulement la Reine au Val-de-Grâce, mais même il la fouilla en +quelque sorte, car il lui mit la main dans son corps, pour voir s'il +n'y avoit point de lettres, ou du moins y regarda-t-il, et approcha sa +main de ses tétons[507]. M. de La Rochefoucauld dit que le cardinal +étoit fort amoureux de la Reine, et que, de rage, il vouloit la faire +répudier. + + [507] Les Mémoires de madame de Motteville, ceux du duc de La + Rochefoucauld (première partie), et ceux de La Porte, offrent + beaucoup de détails sur cette affaire. Les pièces de ce singulier + procès, acquises tout récemment par la Société des Bibliophiles + françois, vont bientôt être rendues publiques. + +De désespoir, elle avoit une fois résolu de s'enfuir à Bruxelles. Le +prince de Marsillac, jeune homme de vingt ans, depuis M. de La +Rochefoucauld de la Fronde, la devoit mener en croupe. Madame de +Hautefort étoit de la partie; madame de Chevreuse, déjà exilée à +Tours, devoit se sauver en Espagne, si on lui envoyoit des Heures +reliées de rouge; et si on lui en envoyoit de vertes, elle ne devoit +bouger. La Reine résolut de ne point partir. Madame de Hautefort, par +mégarde, ou ayant oublié ce dont elles étoient convenues, envoya les +Heures rouges. Cela fut cause que madame de Chevreuse se déguisa en +homme, et alla chez le prince de Marsillac, qui lui donna des gens +pour la conduire. Cela fut cause aussi qu'on le tint quelque temps en +prison. Depuis, le cardinal le prit en amitié, et lui offrit de le +recevoir au nombre de ses amis. Le prince de Marsillac n'osa +l'accepter sans le consentement de la Reine, qui ne le lui voulut pas +permettre. + +Depuis, le cardinal a toujours persécuté la Reine, et, pour la faire +enrager, il fit jouer une pièce appelée _Mirame_, où l'on voit +Buckingham plus aimé que lui, et le héros, qui est Buckingham, battu +par le cardinal. Desmarets fit tout cela par son ordre, et, contre les +règles, il la força de venir voir cette pièce[508]. + + [508] _Mirame_ fut représentée en 1641, à l'ouverture de la + grande salle du Palais-Cardinal. Mirame, héroïne de la pièce, + méprise l'hommage du roi de Phrygie, et lui préfère Arimant, + favori du roi de Colchos. Cette allusion à la reine Anne + d'Autriche et aux sentiments que le comte de Buckingham avoit osé + témoigner ne nous semble pas avoir été indiquée jusqu'à présent. + +La Reine-mère, durant cette intrigue, eut une telle jalousie de la +Reine, qu'elle rompit hautement avec le cardinal, et chassa madame +d'Aiguillon et M. de La Meilleraye, qui étoit son capitaine des +gardes[509]. La Reine-mère, qui vouloit dominer, et qui avoit fait +élever le Roi, à dessein de le rendre incapable de faire son métier +lui-même[510], avoit eu peur que la Reine n'eût du pouvoir sur son +esprit; et pour empêcher cette princesse de s'appliquer à gagner +l'affection de son mari, elle mit auprès d'elle madame de Chevreuse et +madame de La Valette[511], deux aussi folles têtes qu'il y en eut à la +cour. La princesse de Conti avoit eu aussi ordre de la Reine-mère de +prendre garde à tout ce qu'on feroit chez la Reine; et celle-ci, qui, +quoique vieille, avoit encore l'amour en tête, étoit bien aise qu'on +fît galanterie. Ce fut elle qui apprit à la Reine à être coquette. + + [509] Il arriva une chose assez bizarre en ce temps-là. Le jour + que le cardinal alla à Luxembourg, où la Reine et lui rompirent, + le procureur-général Molé, qu'il avoit dessein de faire premier + président, n'ayant pas trouvé M. le cardinal chez lui, alla le + chercher à Luxembourg. Par malheur le cardinal, descendant par le + grand escalier, le vit qui montoit par le petit. Il crut que cet + homme venoit offrir son service à la Reine-mère, et il ne s'en + désabusa que long-temps après, qu'il le fit premier président. Il + fut trompé au jugement qu'il fit de lui et du président Mélian. + Ce Mélian, président des enquêtes, avoit plus de réputation qu'il + n'en méritoit. Le cardinal le fit procureur-général, et il se + trouva que ce n'étoit nullement un habile homme, et au contraire, + le procureur-général qui fut premier président, parce qu'il ne + passoit pas pour un grand clerc, se trouva plus habile qu'on ne + croyoit. (T.) + + [510] Elle ne baisa pas une fois le Roi en toute la régence. (T.) + + [511] Mademoiselle de Verneuil, soeur de M. de Metz. Cette madame + de La Valette étoit fort bien avec la Reine-mère. La Verneuil, sa + mère, dit un jour à la Reine: «Madame, mais qu'est-ce que ma + fille a donc pour vous plaire? Cela me surprend, car le feu Roi + étoit un fort bon homme, mais il a bien fait les plus sots + enfants du monde.» Madame de Verneuil devint si grosse, que + Bautru, en l'allant voir, vouloit payer à la porte comme pour + voir la baleine. Elle ne s'amusa plus qu'à faire des ragoûts + quand elle vit Henri IV mort. Elle ne lui a pas été infidèle: + c'est la seule. (T.) + +En ce temps-là on parla du mariage de la reine d'Angleterre. Le comte +de Carlisle et le comte d'Holland, qui furent envoyés ici pour en +traiter, donnèrent avis à Buckingham, favori du Roi, qui avait le +roman en tête, qu'il y avoit en France une jeune reine galante, et que +ce seroit une belle conquête à faire; dès-lors il y eut quelque +commerce entre eux par le moyen de madame de Chevreuse, à qui le comte +d'Holland en contoit; de sorte que quand Buckingham arriva pour +épouser la reine d'Angleterre, la Reine régnante étoit toute disposée +à le bien recevoir. Il y eut bien des galanteries; mais ce qui fit le +plus de bruit, ce fut que quand la cour alla à Amiens, pour +s'approcher d'autant plus de la mer, Buckingham tint la Reine toute +seule dans un jardin; au moins il n'y avoit qu'une madame Du +Vernet[512], soeur de feu M. de Luynes, dame d'atour de la Reine, mais +elle étoit d'intelligence, et s'étoit assez éloignée. Le galant +culbuta la Reine, et lui écorcha les cuisses avec ses chausses en +broderies; mais ce fut en vain, car elle appela tant de fois, que la +dame d'atour, qui faisoit la sourde oreille, fut contrainte de venir +au secours. Quelques jours après, la Reine régnante étant demeurée à +Amiens, soit qu'elle se trouvât mal, soit qu'elle ne fût pas +nécessaire pour accompagner la reine d'Angleterre à la mer, car cela +n'eût fait que de l'embarras, Buckingham, qui avoit pris congé de la +Reine comme les autres, retourna quand il eut fait trois lieues; et +comme la Reine ne songeoit à rien, elle le voit à genoux au chevet de +son lit. Il y fut quelque temps, baise le bout des draps, et s'en va. + + [512] Cette madame Du Vernet fut chassée pour cela; mais comme + elle avoit gagné du bien, feu M. de Bouillon La Marck l'épousa. + On disoit que ce Du Vernet avoit été violon, et avoit montré à + danser aux pages du connétable de Montmorency en Languedoc. + Cependant ils le firent gouverneur de Calais. (T.) + +Le cardinal prit soupçon de toutes les galanteries de Buckingham, et +empêcha qu'il ne revînt en France ambassadeur extraordinaire, comme +c'étoit son dessein; ne pouvant faire mieux, il y vint avec une armée +navale attaquer l'île de Ré[513]. A son arrivée, il prit un +gentilhomme de Saintonge, nommé Saint-Surin, homme adroit et +intelligent, et qui savoit fort bien la cour. Il lui fit mille +civilités; et lui ayant découvert son amour, il le mena dans la plus +belle chambre de son vaisseau. Cette chambre étoit fort dorée; le +plancher étoit couvert de tapis de Perse, et il y avoit comme une +espèce d'autel où étoit le portrait de la Reine avec plusieurs +flambeaux allumés. Après, il lui donna la liberté, à condition +d'aller dire à M. le cardinal qu'il se retireroit, et livreroit La +Rochelle, en un mot, qu'il offroit la carte blanche, pourvu qu'on lui +permît de le recevoir comme ambassadeur en France. Il lui donna aussi +ordre de parler à la Reine de sa part. Saint-Surin vint à Paris, et +fit ce qu'il avoit promis. Il parla au cardinal, qui le menaça de lui +couper le cou s'il en parloit davantage. Depuis, quand la Reine apprit +la mort de Buckingham, elle en fut sensiblement touchée. Au +commencement elle n'en vouloit rien croire, et disoit: «Je viens de +recevoir de ses lettres.» + + [513] On a su du cardinal Spada, alors nonce en France (il l'a + dit à M. de Fontenay-Mareuil, quand celui-ci étoit ambassadeur à + Rome), que la France et l'Espagne étoient sur le point de se + liguer pour attaquer l'Angleterre. C'étoit le cardinal de + Bérulle, alors général de l'Oratoire, et non encore cardinal, qui + pressoit cette alliance. Le comte d'Olivarès avertit le duc de + Buckingham du dessein, et cela le fit venir dans l'île une + campagne plus tôt qu'il n'avoit résolu. L'Espagne vouloit que les + Huguenots brouillassent toujours la France. (T.) + +Durant le siége de La Rochelle, feu M. le Prince, comme on étoit en +peine de déchiffrer des lettres en chiffres, se ressouvint qu'il avoit +vu à Alby un jeune homme appelé Rossignol, qui avoit du talent pour +cela. Il en donna avis au cardinal, qui le fit venir. Il rencontra +d'abord, et dit à Son Eminence: «L'espérance des Rochellois n'est que +du vent: ils s'attendent à un secours par mer.» Les Anglais leur en +promettoient. Le cardinal fit fort valoir cette science, et il tâcha +le plus qu'il put de faire croire qu'il n'y avoit point de chiffres +que Rossignol ne déchiffrât. Cela ne lui fut pas inutile contre les +cabales. + +A ce même siége, M. de La Rochefoucauld, alors gouverneur du Poitou, +eut ordre d'assembler la noblesse de son gouvernement. En quatre jours +il assembla quinze cents gentilshommes, et dit au Roi: «Sire, il n'y +en a pas un qui ne soit mon parent.» M. d'Estissac, son cadet, lui +dit: «Vous avez fait là un pas de clerc; les neveux du cardinal ne +sont encore que des gredins, et vous allez faire claquer votre fouet; +gare votre gouvernement.» Dès l'été suivant, le cardinal le lui fit +ôter pour le donner à un homme qui n'eût pas tant de crédit, ce fut à +Parabelle. + +Le cardinal apparemment avoit déjà en tête ce que je vais rapporter. +Au voyage de Lyon, où le Roi fut si mal, la Reine-mère demanda en +grâce au Roi qu'il chassât le cardinal. Il lui promit de le chasser +dès que la paix d'Allemagne seroit faite, mais qu'il avoit affaire de +lui jusque là. Le Roi, étant guéri, part et va à Rouane. La Reine-mère +étoit demeurée à Lyon, à cause qu'elle avoit mal à un pied. De Rouane, +le Roi lui écrivit qu'elle se guérît, qu'il lui donneroit bientôt +contentement, que la paix d'Allemagne étoit faite, et qu'il en +envoyoit la ratification. + +La Reine-mère fut si aise de cette nouvelle, qu'à la chaude elle fit +brûler quelques fagots comme pour faire une espèce de feu de joie. Le +cardinal sut qu'elle avoit fait ce feu, et il se douta de quelque +chose. Il presse le Roi. Le Roi lui confesse tout; la Reine-mère vient +à Rouane. Le cardinal, comme elle communioit à l'église, s'approcha +d'elle, et fit signe à Saint-Germain qui, comme aumônier, étoit auprès +d'elle, de se retirer. Il la conjura de lui pardonner: elle le rebuta: +«Madame, lui dit-il, j'en ferai bien périr avec moi.» C'est de là +qu'est venue la rupture sans rime ni raison de la paix de Ratisbonne. +A Lyon, tout le monde, c'est-à-dire toutes les cabales, étoient contre +le cardinal. Au retour, il fit arrêter le maréchal de Marillac, et le +garde-des-sceaux fut mené à Angoulême, et M. de Châteauneuf eut les +sceaux. Cela irrita furieusement la Reine-mère. Le cardinal lui fit +parler plusieurs fois, et comme le premier président de Verdun lui +eut dit que Son Eminence en avoit pleuré cinq fois différentes: «Je ne +m'en étonne pas, dit-elle, il pleure quand il veut.» Bonneuil, +introducteur des ambassadeurs, homme dévot, mais qui étoit toujours +dans l'adoration du ministère, et qu'on appeloit vulgairement _le +dévot de la cour_, dit aussi à la Reine-mère qu'il avoit vu le +cardinal si abattu et si changé, qu'on ne le connoissoit plus. Elle +dit qu'il se changeoit comme il vouloit, et qu'après avoir paru gai, +en un instant il paroissoit demi-mort. Il y eut pourtant je ne sais +quelle réconciliation. Peu de temps après se fit la grande cabale des +deux reines, de Monsieur et de toute la maison de Guise. Le cardinal, +désespéré, se vouloit retirer, mais, le cardinal de La Valette lui +remit le coeur au ventre. M. de Rambouillet gagna Monsieur, et comme +on croyoit le cardinal perdu, le Roi se déclara pour lui. C'est ce +qu'on a appelé la _Journée des dupes_. Ce fut à la Saint-Martin, au +retour de La Rochelle. + +Madame Du Fargis fut chassée à cause de ses cabales, et non à cause de +ses galanteries. Elle s'étoit jointe à Vaultier et à Beringhen, +aujourd'hui premier écuyer de la petite écurie. Elle fut quelque temps +cachée aux environs de Paris, mais on la découvrit bientôt, et il +fallut aller plus loin[514]. + + [514] La Reine régnante avoua qu'on lui pouvoit faire un méchant + tour en cette occasion; car elle avoit été au Val-de-Grâce, où + l'ambassadeur d'Espagne, Mirabel (contre la défense qu'on lui + avoit faite d'aller plus au Louvre comme il faisoit, car il y + alloit sans cesse, et auparavant la Reine-mère l'admettoit au + conseil), avoit été parler à elle, et elle en avoit quelque + reconnoissance. Sur cette affaire de l'ambassadeur d'Espagne, au + commencement elle dit bien des sottises: que son frère la + vengeroit, etc., et a toujours eu intelligence avec lui. Elle ne + pouvoit cacher le chagrin qu'elle avoit des prospérités de la + France, quand c'étoit au préjudice de sa maison. (T.) + +Je mettrai ici ce que j'ai appris de Vaultier. Un Cordelier, nommé le +Père Trochard, qui suivoit partout M. de La Rocheguyon, l'avoit pour +domestique, comme un pauvre garçon; madame de Guercheville le fit +médecin du commun chez la Reine-mère, à trois cents livres de gages. +Or, quand elle fut à Angoulême, et que Delorme l'eut quittée à +Aigre[515], aux enseignes qu'il disoit en son style qu'elle lui avoit +dit des paroles plus _aigres_ que le lieu où elles avoient été dites, +elle eut besoin d'un médecin. Il ne se trouva que Vaultier, que +quelqu'un, qui en avoit été bien traité, lui loua fort. Il la guérit +d'un érysipèle, et ensuite il réussit si bien et se mit si bien dans +son esprit, qu'il étoit mieux avec elle que personne. D'où vint la +grande haine du cardinal contre lui. + + [515] Aigre est un bourg de la province de Saintonge, qui fait + aujourd'hui partie du département de la Charente. + +On a fort médit du cardinal de Richelieu, qui étoit bel homme, avec la +Reine-mère. Durant cette galanterie, elle s'avisa, quoiqu'elle eût +déjà de l'âge, de se remettre à jouer du luth. Elle en avoit joué un +peu autrefois. Elle prend Gaultier chez elle: voilà tout le monde à +jouer du luth. Le cardinal en apprit aussi, et c'étoit la plus +ridicule chose qu'on pût imaginer, que de le voir prendre des leçons +de Gaultier. Ce Gaultier étoit un grand homme, bien fait, mais qui +avoit de grosses épaules; il faisoit fort l'entendu. Il étoit d'Arles; +sa mère gagnoit sa vie à filer; et on disoit qu'il ne l'assistoit +point. + +Le cardinal de Richelieu, dans le dessein qu'il feignoit d'avoir de se +réconcilier avec la Reine-mère encore une fois, envoya quérir +Vitray[516], aujourd'hui imprimeur du clergé, homme de bon sens et qui +faisoit profession d'amitié avec Vaultier, et lui dit qu'il le prioit +de porter les paroles de part et d'autre. Vitray lui dit qu'il le +prioit de l'en dispenser; que souvent on sacrifioit de petits +compagnons pour apaiser les puissances. «Non, reprit le cardinal, ne +craignez rien.--Puisque vous voulez donc, dit Vitray, que j'aie cet +honneur, ne me donnez point à deviner; dites-moi les choses +sincèrement.--Allez dire à Vaultier cela et cela,» ajouta le cardinal. +Il y eut bien des allées et des venues; enfin la chose en vint à ce +point que le cardinal fit dire à Vaultier, par Vitray, qu'il falloit +faire une entrevue chez Vitray même, et que, de peur de trop d'éclat, +le Père Joseph iroit au lieu de lui. Vaultier répondit: «C'est un +piége; après, le cardinal ne manquera pas d'avertir la Reine-mère de +cette conférence, et de lui dire que j'ai commerce avec lui ou avec +ses gens. Je ne saurois, ajouta-t-il, empêcher la Reine d'aller à +Compiègne.» Or, le cardinal ne demandoit pas mieux que la Reine fît la +sottise d'aller à Compiègne, quoiqu'il fît semblant du contraire, +qu'il eût offert toutes choses à Vaultier, et qu'il eût résolu d'aller +jusqu'au chapeau de cardinal. Car la Reine-mère vouloit régner, et ne +se contentoit pas de donner des charges et bénéfices, et d'avoir +autant d'argent qu'elle en vouloit. La princesse de Conti, et par elle +toute la maison de Guise et M. de Bellegarde, la portoient sans cesse +à perdre le cardinal. Elle va donc à Compiègne; on l'y arrête, et on +ordonne à Vaultier de retourner à Paris. En chemin on le prend et on +le mène à la Bastille. Le cardinal fait dire à Vitray qu'il étoit fort +content de son entremise; qu'il n'avoit qu'à voir son ami tant qu'il +voudroit. Vitray répondit: «Je m'en garderai bien, c'est un homme qui +a eu le malheur de tomber dans la disgrâce du Prince: je le servirai +assez sans le visiter.» Le cardinal lui manda qu'il y allât librement, +qu'il n'y avoit rien à craindre pour lui. Il y fut donc. Vaultier lui +dit: «Me voilà bien bas, mais je serai quelque jour le premier médecin +du Roi.» Cela est arrivé, mais non pas comme il l'entendoit, car il +croyoit que ce seroit du feu Roi, et ç'a été d'un roi qui n'étoit pas +encore au monde. Nous l'avons vu, riche de vingt mille écus de rente, +vivre comme un gredin et prendre de l'argent des malades qu'il voyoit. +A la fin, il en eut honte et n'en prit plus. + + [516] Son nom s'écrit ordinairement _Vitré_. + +Pour achever ce que je sais de la Reine-mère, j'ajouterai qu'elle ne +se put garantir à Bruxelles même des finesses du cardinal pour +l'éloigner de là, car elle étoit assez près pour faire toujours des +cabales contre lui. Il lui fit accroire que si elle rompoit avec les +Espagnols, il la feroit revenir. Elle feignit donc d'aller à Spa, et +deux mille chevaux hollandois la vinrent prendre. Après, il ne se +soucia plus d'elle. On dit qu'en ce temps-là elle n'avoit autre but +que de jouir de Luxembourg et du Cours qu'elle avoit fait +planter[517], sans se mêler de rien. Ainsi elle sortit sottement de +Bruxelles, où elle étoit bien traitée par les Espagnols qui lui +donnoient douze mille écus par mois, dont elle étoit fort bien payée, +et depuis cela ne fit qu'errer et vivoter misérablement. +Saint-Germain[518] ne savoit rien du dessein de la Reine-mère. Le +cardinal-infant en étoit persuadé, et lui donna pour vivre une prévôté +de douze mille livres de rente; peut-être vouloit-il l'avoir pour le +faire écrire contre le cardinal. Cet homme revint à Paris à la mort du +cardinal de Richelieu, car il avoit autant de revenu que cela en une +autre prévôté en Provence, et n'a point voulu jouir de celle de +Flandre, afin qu'on ne le pût pas accuser de commerce avec l'ennemi. +Il vit ici chez sa soeur, à qui il donne douze mille livres de +pension. Il a encore trois mille livres de rente d'ailleurs, et quand +il tire quelque chose de ses appointements, car il a je ne sais quel +emploi ou quelque pension, il le distribue aux deux filles de cette +soeur. Il ne veut point disposer de ses deux prévôtés, parce qu'il dit +que c'est usurper le droit des collateurs. + + [517] Le Cours-la-Reine, aux Champs-Élysées. + + [518] Celui qui a tant écrit contre le cardinal. Il s'appelle de + Mourgus, et est de Paris. (T.) + +Le cardinal, pour avoir l'amirauté et être absolu aussi bien sur mer +que sur terre, fit courir le bruit que quelques galions d'Espagne de +la flotte des Indes s'étoient perdus vers Bayonne, et fit savoir cette +nouvelle au Roi. Au même temps plusieurs personnes apostées disoient à +Sa Majesté que, faute d'avoir quelqu'un qui prît soin des naufrages, +on perdroit toute la charge de ces galions, et qu'il seroit nécessaire +de faire un maître et surintendant de la navigation, et tout d'un +trait ils se mirent à examiner qui pourroit bien s'acquitter comme il +faut de cet emploi; et après avoir nommé bien des gens, ils ne +trouvoient que M. le cardinal capable de cette charge; de sorte qu'ils +persuadèrent au Roi de lui en parler. Sa Majesté le proposa au +cardinal, qui d'abord dit qu'il n'étoit déjà que trop occupé, qu'il +succomberoit sous le faix, et se fit bien prier pour la prendre. Cette +charge rendoit celle d'amiral inutile ou superflue: aussi M. de +Montmorency fut bien aise de traiter de celle d'amiral de Ponent. M. +de Guise, pour celle de Levant, fit plus de cérémonies, et enfin on +lui ôta et l'amirauté et le gouvernement de Provence. + +Pour montrer la grande puissance du cardinal, on faisoit un conte dont +Boisrobert divertit Son Eminence[519]. Le colonel Hailbrun, Ecossois, +homme qui étoit considéré, passant à cheval dans la rue Tiquetonne, se +sentit pressé. Il entre dans la maison d'un bourgeois, et décharge son +paquet dans l'allée. Le bourgeois se trouve là, et fait du bruit; ce +bon homme étoit bien empêché. Son valet dit au bourgeois: «Mon maître +est à M. le cardinal.--Ah! monsieur, dit le bourgeois, vous pouvez +ch... partout, puisque vous êtes à Son Eminence.» C'est ce colonel qui +disoit en son baragouin que quand la balle avoit sa commission, il n'y +avoit pas moyen de l'échapper. + + [519] Il lui prenoit assez souvent des mélancolies si fortes + qu'il envoyoit chercher Bois-Robert, et les autres qui le + pouvoient divertir, et il leur disoit: «Réjouissez-moi, si vous + en savez le secret.» Alors chacun bouffonnoit, et, quand il étoit + soulagé, il se remettoit aux affaires. (T.) + +Le bon homme d'Epernon avoit été un des plus fermes, mais il fut +enfin contraint de boucquer, et vint à cheval à Montauban voir le +cardinal. «Vous voyez, lui dit-il, ce pauvre vieillard.» Le cardinal +lui en vouloit, parce que, durant le siége de la Rochelle, quelqu'un +l'ayant trouvé avec un Bréviaire, il dit: «Il faut bien que nous +fassions le métier des autres, puisque les autres font le nôtre.» Il +appeloit son fils le cardinal _valet_. En revanche, il fit grand'peur +au cardinal à Bordeaux, car il l'alla voir suivi de deux cents +gentilshommes, et le cardinal étoit seul au lit. Le cardinal ne lui a +jamais pardonné depuis. Ce bon homme dit plaisamment, quand le +cardinal fut fait généralissime en Italie, que le Roi ne s'étoit +conservé que la vertu de guérir les écrouelles; et quand M. d'Effiat +fut fait maréchal de France, il lui dit: «Eh bien, monsieur d'Effiat, +vous voilà maréchal de France. De mon temps on en faisoit peu, mais on +les faisoit bons.» + +Monsieur, par les cabales de la maison de Guise, du duc de Lorraine et +de la Reine-mère, et principalement parce qu'on n'avoit pas tenu +parole à Le Coigneux, son chancelier, et à Puy-Laurens, prit le parti +de sortir de France. M. de Rambouillet avoit promis à Le Coigneux une +charge de président à mortier, qu'il eut, et un chapeau de cardinal; +et à Puy-Laurens un brevet de duc. On n'écrivoit point à Rome pour le +chapeau; le brevet ne s'expédioit point. Ces deux hommes aigrissent +leur maître, et le font partir. Puy-Laurens croyoit épouser madame de +Phalsbourg ou sa fille, qui étoit veuve. Saint-Chaumont, qui faisoit +le siége de Nancy, que M. de Phalsbourg défendoit, laisse échapper la +princesse Marguerite à cheval, et fut disgracié pour cela. Depuis, +elle épousa Monsieur en Flandre. + +Le cardinal négocia si bien, qu'il fit revenir Monsieur. Il maria peu +de temps après trois de ses parentes à M. de La Valette[520], à +Puy-Laurens et au comte de Guiche. + + [520] Ce fut pour l'attraper qu'il lui fit épouser sa parente. + + M. d'Épernon, pour avoir mal vécu avec sa femme, s'est attiré + toutes les calamités qu'il a eues. + + On a dit que Puy-Laurens avoit été empoisonné avec des + champignons, et on disoit que les champignons du bois de Vincennes + étoient bien dangereux. Mais il mourut comme le grand prieur de + Vendôme et le maréchal d'Ornano, à cause de l'humidité d'une + chambre voûtée, et qui a si peu d'air que le salpêtre s'y forme. + Madame de Rambouillet disoit plaisamment que cette chambre valoit + son pesant d'arsenic, comme on dit son pesant d'or. Le cardinal de + La Valette lui redisoit toujours cela. (T.) + +Le cardinal fit en sorte que le Roi jeta les yeux sur La Folone, +gentilhomme de Touraine, pour lui donner ordre, sans qu'il parût que +le cardinal en sût rien, de se tenir auprès de Son Eminence, afin +d'empêcher qu'on ne l'accablât, et qu'on ne lui parlât que lorsque +l'on auroit quelque chose d'important à lui dire. C'étoit avant qu'il +eût un maître de chambre et des gardes. + +Ce La Folone étoit le plus beau mangeur de la cour. Quand les autres +disoient: «Ah! qu'il feroit beau chasser aujourd'hui!--Ah! qu'il +feroit beau se promener!--Ah! qu'il feroit beau jouer à la paume, +danser! etc.,» lui disoit: «Ah! qu'il feroit beau manger aujourd'hui!» +En sortant de table, ses grâces étoient: «Seigneur, fais-moi la grâce +de bien digérer ce que j'ai mangé.» + +Le cardinal ne pouvoit digérer qu'on lui reprochât qu'il n'étoit pas +de bonne maison, et rien ne lui a tant tenu à l'esprit que cela. Les +pièces qu'on imprimoit[521] à Bruxelles contre lui le chagrinoient +terriblement. Il en eut un tel dépit, que cela ne contribua pas peu à +déclarer la guerre à l'Espagne. Mais ce fut principalement pour se +rendre nécessaire. L'année que les ennemis prirent Corbie, quoiqu'il y +eût toujours une petite épargne de cinq cent mille écus chez Mauroy +l'intendant, le cardinal étoit pourtant bien empêché. Le bon homme +Bullion, surintendant des finances, l'alla voir: «Qu'avez-vous, +monseigneur[522]? je vous trouve triste.» Il avoit un ton de vieillard +un peu grondeur, mais ferme. «Hé, n'en ai-je pas assez de sujet? dit +le cardinal, les Espagnols sont entrés, ils ont pris des villes; M. le +comte de Soissons a été poussé en-deçà l'Oise, et nous n'avons plus +d'armée.--Il en faut lever une autre, monseigneur.--Et avec +quoi?--Avec quoi? je vous donnerai de quoi lever cinquante mille +hommes et un million d'or en croupe» (ce sont ses termes). Le cardinal +l'embrassa. Bullion avoit toujours six millions chez le trésorier de +l'Epargne Fieubet, car c'étoit celui-là à qui il se fioit le plus. De +là vient la prodigieuse fortune de Lambert[523], le commis du comptant +de Fieubet, car il faisoit profiter cet argent; et tel à qui il +prêtoit cinquante mille livres, quand il le pressoit de payer, comme +il faisoit exprès, lui jetoit un sac de mille livres pour avoir répit. +Le cardinal pourtant n'étoit guère bien informé des choses, puisqu'il +ne savoit pas ce qu'on faisoit de l'argent, ni s'il y en avoit de +réservé; mais c'est qu'il vouloit voler, et laissoit voler les autres. + + [521] L'écrit qui l'a le plus fait enrager depuis cela, a été + cette satire de mille vers, où il y a du feu, mais c'est tout. Il + fit emprisonner bien des gens pour cela: mais il n'en pu rien + découvrir. Je me souviens qu'on fermoit la porte sur soi pour la + lire. Ce tyran-là étoit furieusement redouté. Je crois qu'elle + vient de chez le cardinal de Retz; on n'en sait pourtant rien de + certain. (T.)--Cette pièce est connue sous le nom de la + _Milliade_, parce qu'elle se compose de mille vers. Son véritable + titre est: _le Gouvernement présent, ou Éloge de Son Éminence_. + Barbier, qui, dans son _Dictionnaire des Anonymes_, en indique + une édition de Paris, 1643, in-8º, dit à l'occasion de cet + ouvrage: «Cette satire, publiée vers 1633, existe aussi sans + indication de ville, sans nom d'imprimeur et sans date. On n'est + pas bien certain du nom de son auteur: les uns l'attribuent à + Favereau, conseiller à la cour des aides; les autres à d'Estelan, + fils du maréchal de Saint-Luc; d'autres au sieur Brys, bon poète + du temps. Cette dernière opinion paroît la plus fondée.» (Voyez + _la Bibliothèque historique de la France_, t. 2, nº 32485.) + + [522] Le cardinal a affecté de se faire appeler _Monseigneur_. + (T.) + + [523] Lambert le riche. Ce Lambert est mort, et se tua tellement + à amasser du bien qu'il n'en a point joui. Il laissa cent mille + livres de rente à son frère. Ce sont les fils d'un procureur des + comptes. (T.) + +En ce temps-là, il alla par Paris sans gardes; mais il avoit du fer à +l'épreuve dans les mantelets et dans les cuirs du devant et du +derrière de son carrosse, et toujours quelqu'un en la place des +laquais. Il menoit toujours le maréchal de La Force avec lui, parce +que le peuple l'aimoit. Le Roi alla à Chantilly, et envoya le maréchal +de Châtillon pour faire rompre les ponts de l'Oise. Montatère, +gentilhomme d'auprès de Liancourt, rencontre le maréchal, et lui dit: +«Que ferons-nous donc, nous autres de delà la rivière? Il semble que +vous nous abandonniez au pillage.--Envoyez, dit le maréchal, demander +des gardes à M. Picolomini; je vous donnerai des lettres, il est de +mes amis; nous en usâmes ainsi en Flandre après la bataille d'Anzin.» +M. de Liancourt et M. d'Humières, ayant appris cela, se joignent à +Montatère. Le maréchal écrit. Picolomini envoie trois gardes, et mande +au maréchal que si c'eût été le maréchal de Brézé, il ne les auroit +pas eus. Picolomini étoit homme d'ordre; car ayant logé chez un +gentilhomme, il conserva jusqu'aux espaliers, et fit donner le fouet à +un page qui y étoit entré par-dessus les murs. M. de Saint-Simon, +chevalier de l'ordre, et capitaine de Chantilly, pour faire le bon +valet, alla dire au Roi qu'il y avoit un garde à Montatère, que +c'étoit un lieu fort haut, que de là on pouvoit découvrir quand le Roi +ne seroit pas bien accompagné, et le venir enlever avec cinq cents +chevaux, car il y avoit, disoit-il, des gués à la rivière. Voilà la +frayeur qui saisit le Roi; il se met à pester contre Montatère, et dit +qu'il vouloit que dans trois jours il eût la tête coupée, et que +c'étoit lui qui avoit donné ce bel exemple aux autres. Montatère ne se +montre point, quoique ce fût au maréchal de Châtillon qu'il s'en +fallût prendre. Le Roi lui-même avoit donné lieu à la terreur qu'on +avoit dans le pays, car il avoit fait démeubler Chantilly, qui a de +bons fossés, et qui est en-deçà de la rivière. Cette colère dura deux +jours, au bout desquels Sanguin, maître-d'hôtel ordinaire, servit au +Roi des poires qu'il avoit eues de Montatère. Le Roi les trouva +bonnes, et demanda d'où elles venoient. «Sire, lui dit-il en riant, si +vous saviez d'où elles viennent, vous n'en voudriez peut-être plus +manger; mangez, mangez, puis je vous le dirai.» Après il lui dit: +«C'est cet homme contre qui vous pestiez tant hier qui me les a +données pour vous les servir.» Il se mit à rire, et dit qu'il en +vouloit avoir des greffes. Enfin M. d'Angoulême fit la paix de +Montatère, à condition qu'il ne parleroit point. En effet, le Roi lui +dit: «Montatère, je te pardonne, mais point d'éclaircissement,» et lui +tourna le dos. Il eût bien mieux fait, ou le cardinal pour lui, de +châtier ceux qui s'enfuirent si vilainement de Paris; car en ce +temps-là le chemin d'Orléans étoit tout couvert des carrosses des gens +qui croyoient n'être pas en sûreté à Paris. Barentin de Charonne en +fut un. Il falloit en faire un exemple, et le condamner à une grosse +amende, riche comme il étoit et sans enfants. + +On a su du maréchal de La Meilleraye qu'un homme vêtu à l'espagnole +vint demander à parler au cardinal de Richelieu tête à tête, et, après +bien des allées et bien des venues, voyant qu'il s'obstinoit à parler +sans témoins, on fut obligé de le fouiller. Il lui proposa, moyennant +douze mille écus par mois, de lui faire savoir tout ce qui se +passerait dans le conseil d'Espagne. Le cardinal accepta le parti, +résolu de hasarder le premier mois; depuis il continua. On portoit +l'argent dans un certain égoût vers Fontarabie où l'on trouvoit des +relations de tout ce qui s'étoit passé. Je ne sais pas précisément +quand cela a commencé et combien cela a duré. + +Quand le duc Weimar vint[524] à Paris, le comte de Parabelle, assez +sot homme, l'alla voir comme un autre, et fut si impertinent que de +lui aller demander pourquoi il avoit donné la bataille de +Nordlingen[525]. Le duc dit à l'oreille au maréchal de La Meilleraye: +«Qui est ce fat de cordon bleu?» Le maréchal lui dit: C'est une espèce +de fou, ne vous arrêtez pas à ce qu'il dit.--Pourquoi l'a-t-on donc +fait cordon bleu?--Il n'étoit pas si extravagant en ce temps-là.» + + [524] Bernard de Saxe, duc de Weimar. + + [525] Où il fut battu le 7 septembre 1654 par les Impériaux; il + commandoit l'armée suédoise. + +Le cardinal, qui avoit alors besoin de la cour de Rome, envoya +l'évêque de Chartres, Valançay, trouver un vieux docteur de Sorbonne +nommé Filesac[526], et lui dit, de la part de Son Eminence, qu'on le +prioit d'examiner telle et telle affaire, et de voir en quoi on +pouvoit gratifier le pape. Ce bon homme lui répondit: «Monsieur, j'ai +passé quatre-vingts ans pour examiner ce que vous me proposez: il me +faut six mois, car je serai obligé de revoir six gros volumes de +recueils que voilà!--Bien, dit le prélat, je reviendrai dans le temps +que vous me marquez.» Ce terme échu, M. de Chartres retourne: le +vieillard lui dit: «On a bien des incommodités à mon âge; je n'ai pu +lire encore que la moitié de mes recueils.» Le prélat voulut gronder +et l'intimider. «Voyez-vous, lui répondit-il, monsieur, je ne crains +rien. Il n'y a pas plus loin de la Bastille au paradis que de la +Sorbonne: vous faites un métier bien indigne de votre rang et de votre +naissance; vous en devriez mourir de honte. Allez, et ne remettez +jamais le pied dans ma chambre.» Un autre, nommé Richer[527], +professeur du collége du cardinal Le Moine, fut plus tourmenté. On +lui défendit de sortir de son collége; on le lui donna pour prison. +Après, on l'obligea, dans la chambre du Père Joseph, chez le cardinal +de Richelieu, de signer des choses qu'il ne vouloit point signer. On +le vouloit ensuite renvoyer en carrosse, comme on l'avoit amené: il +dit qu'il vouloit faire exercice, mais c'étoit qu'il vouloit entrer, +comme il fit, chez le premier notaire, et il y signa des protestations +contre la violence qu'on lui avoit faite. + + [526] Jean Filesac, docteur de Sorbonne, et curé de Saint-Jean en + Grève, mourut en 1638. Il a laissé un assez grand nombre + d'ouvrages, écrit sans méthode, mais pleins de recherches. + + [527] Edmond Richer, docteur de Sorbonne, principal et supérieur + du collége du cardinal Le Moine, a été un des plus zélés + défenseurs de nos libertés gallicanes; il résista courageusement + au nonce Ubaldini et au cardinal Du Perron, qui voulurent, en + 1611, faire soutenir chez les Dominicains des thèses sur + l'infaillibilité du pape, et sa supériorité sur le concile. Son + livre, _de Ecclesiasticâ apostolicâ potestate_, composé pour le + premier président de Verdun, a donné lieu à bien des disputes. + +Dans le dessein de faire un duché à Richelieu, il voulut avoir +l'Isle-Bouchard, qui étoit à M. de La Trémouille; et, pour le faire +donner dans le panneau, il envoya des mouchards, qui dirent que le +cardinal en donneroit tant; c'étoit plus que cette terre ne valoit: le +duc le crut. Le cardinal lui demande s'il la lui vouloit vendre. +L'autre dit que oui, et qu'il lui en donnoit sa parole. «Et moi, dit +le cardinal, je vous donne aussi la mienne de l'acheter: il faut donc +voir, ajoute-t-il, combien elle sera estimée, car vous ne voudriez pas +me survendre.--Ah! on m'avoit dit, répondit le duc, que vous en +donneriez tout ce qu'on voudroit.» Cependant il fallut en passer par +là. La forêt seule valoit les cent mille écus qu'il en donna. M. de La +Trémouille a bien fait de plus fous marchés que celui-là. La Moussaye, +son beau-frère, a tiré de la forêt de Quintin, qu'il lui vendit avec +la terre de Quintin, les cinq cent mille francs qu'a coûté le tout. +Il a donné une forêt avec le fonds pour moins que le bois ne vaut. Le +cardinal échangea le domaine de Chinon avec le Roi; et, pour n'avoir +pas une belle maison dans son voisinage, et qui ne pouvoit pas manquer +d'être à un prince, puisqu'elle appartenoit à Mademoiselle, il obligea +M. d'Orléans, comme tuteur, à faire l'échange de Champigny contre le +Bois-le-Vicomte, et de raser le château. Il voulut aussi faire raser +la sainte chapelle qui y est, et où sont les tombeaux de MM. de +Montpensier. Pour cela, il avoit exposé au pape (car une sainte +chapelle dépend directement du pape) qu'elle menaçoit ruine. Innocent +X, alors dataire du cardinal Barberin, légat en France, fut délégué +pour faire une descente sur les lieux. Il trouva que la chapelle étoit +magnifique et en font bon état, et son rapport fut contraire au +cardinal, qui n'osa faire une mine sous la chapelle, et dire que +c'étoit le feu du ciel. Depuis, c'est ce qui est cause que +Mademoiselle a voulu rentrer dans Champigny, comme nous dirons dans +les Mémoires de la régence, et qu'elle y est rentrée. Regardez quelle +foiblesse a cet homme, qui eût pu rendre illustre le lieu le plus +obscur de France, de croire qu'un grand bâtiment ajouté à la maison de +son père feroit beaucoup pour sa gloire, sans considérer, outre tous +les embarras de ce domaine du Roi et de Champigny, que le lieu n'étoit +ni beau ni sain; car avec tous les priviléges qu'il y a mis, on ne s'y +habitue point. Il y a fait des fautes considérables (le principal +corps-de-logis est trop petit et trop étroit), par la vision qu'il a +eue de conserver une partie de la maison de son père, où l'on montre +la chambre dans laquelle le cardinal est né, et cela pour faire voir +que son père avoit une maison de pierres de taille, couverte +d'ardoise, en un pays où les maisons des paysans sont de même. Il a +encore affecté de laisser, au coin de son parterre, une église assez +grande, à cause que ses ancêtres y sont enterrés. La cour est fort +agréable et fort ornée de statues. Il n'y a rien de plus orné ni de +plus embelli de tableaux que les dedans; mais du côté du jardin, la +face du logis est ridicule. On y a fait venir des eaux jaillissantes +en assez grande quantité. Les canaux sont de belle eau. C'est une +petite rivière qui les fournit, et les fossés sont aussi pleins qu'ils +sauroient l'être. Le parc et les jardins sont beaux. Dans le château +ni dans la ville on ne sauroit faire une cave. On en a fait au bout du +jardin[528]. La basse-cour est belle, la ville riante, car c'est une +ville de cartes; l'église est fort agréable; les maisons de la ville +sont toutes d'une même structure, et toutes de pierres de taille. +Elles ont été bâties par ceux qui étoient dans les finances, dans les +partis et dans la maison du cardinal. Il n'a pas eu la satisfaction de +voir Richelieu; il avoit trop d'affaires à Paris; il s'est amusé à +garder une chambre de l'hôtel de Rambouillet[529], et par cette +fantaisie il a gâté son principal corps-de-logis[530]. Il a bâti à la +ville et aux champs en avaricieux. Il faut dire aussi, comme il est +vrai, que d'abord il n'a pas eu un si grand dessein, et que tout n'a +été fait qu'à bâtons rompus. Pour avoir la place nécessaire, il voulut +acheter la maison où pendoit l'enseigne des _Trois-Pucelles_. Au +commencement, il y alla par la douceur, et Se mit à la raison; mais le +bourgeois à qui elle appartenoit disoit sottement que c'étoit +l'héritage de ses pères. Le cardinal s'irrita enfin, et le fit mettre, +par une vengeance honteuse, à la taxe des _aisés_. Après, il eut sa +maison comme il voulut. Il laissa mettre à cette taxe Barentin de +Charonne[531], qui avoit été son hôte tant de fois dans sa maison de +Charonne. Ce n'est pas qu'il le méritât bien, car il étoit fort riche, +et lui avoit fait une sottise en criaillant pour un bout de chandelles +qu'on avoit mis contre une muraille, qui noircit quelques meubles. +Pensez que ce n'étoit point du consentement du cardinal, qui était +fort propre, et qui ne gâtoit jamais rien. On n'a point vu de maison +mieux tenue ni mieux réglée que la sienne. Barentin fut si sot qu'il +en mourut d'affliction, tant il étoit vilain et intéressé. Pour +excuser le cardinal, on disoit que deux ou trois petits désordres +comme cela qui étoient arrivés à Charonne, et le peu de civilité de +ces gens-là, qui ne lui cédoient pas toute leur maison, quoiqu'elle ne +fût pas trop grande, le dispensoient de les exempter de la taxe, et +qu'il avoit peur qu'on ne criât contre lui d'épargner Barentin, quand +des gens médiocrement aisés étoient taxés. Cependant cela ne sonna +point bien dans le monde. + + [528] Voyez la description que fait La Fontaine du château de + Richelieu dans une lettre adressée à sa femme le 27 septembre + 1663. Cette lettre a été publiée en 1820, pour la première fois, + par l'un des trois éditeurs à la suite des Mémoires de Coulanges. + + [529] L'hôtel de Rambouillet d'aujourd'hui étoit à M. de Pisani. + Madame de Rambouillet disoit à madame d'Aiguillon: «Madame, s'il + plaisoit à M. le cardinal de traiter M. Rambouillet comme son + hôtel, il l'agrandiroit honnêtement.» Le service qu'il lui a + rendu en gagnant Monsieur à la Journée des dupes le méritoit + bien. (T.) + + Le vieux hôtel de Rambouillet, acheté par le cardinal de + Richelieu, est devenu le Palais-Cardinal. (_Voyez_ l'article de M. + et de madame de Rambouillet.) + + [530] Il laissa le Palais-Cardinal, comme on le voit par son + testament, au dauphin, pour loger le dauphin, ou du moins + l'héritier présomptif de la couronne. Quand la cour y alla loger, + peu de temps après la mort du feu Roi, on fit mettre: + _Palais-Royal_. Cela fut fort ridicule de changer cette + inscription. En 1647, madame d'Aiguillon prit son temps, et ayant + représenté le tort que cela faisoit à son oncle, on lui permit de + remettre: _Palais-Cardinal_. Le peuple disoit que c'étoit que la + Reine l'avoit donné au cardinal Mazarin. (T.) + + [531] Honoré Barentin, maître de la chambre aux deniers. Voyez + _la Chasse aux larrons_, par Jean Bourgoin, sans date, in-8°, p. + 88. Cest un livre curieux, écrit sous le règne de Louis XIII, où + l'on voit les commencements de bien des gens devenus depuis de + grands personnages. + +A Ruel, pour parler tout de suite de ses bâtiments, on ne trouvera pas +non plus grand'chose, mais il tenoit à être près de Saint-Germain. +Pour la Sorbonne, c'est sans doute une belle pièce, mais sa nièce ne +fait point relever l'autel, quoiqu'elle y soit obligée, aussi bien +qu'à faire faire son tombeau[532]. + + [532] L'église de la Sorbonne a depuis été ornée du mausolée du + cardinal de Richelieu, par Girardin. Ce bel ouvrage, conservé + pendant la révolution au Musée des Petits-Augustins, par les + soins de M. Alexandre Le Noir, a été replacé dans la Sorbonne, + quand cette église restaurée a été rendue au culte pour quelques + années. + +Le Père Caussin, jésuite, qui avoit eu la place du Père Arnoux, +s'avisa de faire une cabale contre le cardinal avec La Fayette, fille +de la Reine, dont le Roi étoit amoureux à sa mode. M. de Limoges, +oncle de la demoiselle, y entroit aussi; et madame de Senecey, qui +étoit sa bonne amie, en fut chassée, et La Fayette se fit religieuse. +Voici comme cela se découvrit: + +M. d'Angoulême, alors veuf (c'est le bâtard de Charles IX), étoit allé +prier le cardinal de souffrir qu'une Ventadour, abbesse de...[533] en +basse Normandie, à qui le cardinal avoit fait ôter son abbaye pour des +libelles qu'elle avoit faits contre lui[534], pût être reçue dans +quelque religion à Paris, afin qu'elle ne fût pas sur le pavé. Le +cardinal le lui accorda. En s'en retournant, il fut aux Jésuites de la +rue Saint-Antoine, où le Père Caussin lui dit que le Roi, touché de +compassion pour son peuple, avoit résolu de chasser le cardinal de +Richelieu; que c'étoit le plus scélérat des humains, et qu'il avait +jeté les yeux sur lui pour le faire cardinal, et le mettre en la place +de l'autre. Voyez l'homme de bien qu'il prenoit. Le bon homme, qui +connoissoit bien le Roi, remercia le Père Caussin. Il part, et se met +à rêver à ce qu'il avoit à faire. Il conclut de parler sur l'heure à +M. de Chavigny. Chavigny l'embrasse, et lui dit: «Vous nous donnez la +vie! il y a six mois qu'on ne peut deviner ce qu'a le Roi.» + + [533] Le nom est resté en blanc au manuscrit; ce doit être Marie + de Levis, abbesse d'Avenai, puis de Saint-Pierre de Lyon, fille + de Anne de Levis, duc de Ventadour. + + [534] J'ai appris que ce qui donna le plus occasion à la réforme + de quelques monastères de dames, fut la folie d'une madame + Frontenac, fille de M. de Frontenac, premier maître d'hôtel, + religieuse à Poissy, qui, non contente de faire l'amour, s'avisa, + avec cinq autres religieuses et leurs six galants, de venir + danser une entrée de ballet à Saint-Germain devant le Roi. On + crut d'abord que ce ballet venoit de Paris; mais dès le lendemain + on sut l'affaire, et le jour même les six religieuses furent + envoyées en exil. Avant cela elles avoient chacune leur logement + à part et leur jardin, et mangeoient en leur particulier si elles + vouloient. Elles ne purent jamais obtenir de la prieure qu'elle + leur pardonnât et les reçût à faire pénitence, disant qu'elles + gâteroient les autres. (T.). + +Chavigny, sans attendre davantage, court vite à Ruel. Le lendemain M. +d'Angoulême s'y rend, et ils vont tous ensemble trouver le Roi. Le +cardinal, en riant, dit: «Sire, voyez ce méchant, ce perfide, ce +scélérat; il faut mettre M. d'Angoulême en sa place.» Le Roi se mit à +rire avec eux, mais du bout des dents, et dit: «Il y a quelque temps +que je m'aperçois que le pauvre Père Caussin s'affoiblit.» M. le comte +d'Alais[535] eut pour cela le gouvernement de Provence. + + [535] Louis de Valois, comte de Lauraguais, d'Alais, etc., duc + d'Angoulême après son père, obtint en 1637 la charge de colonel + général de la cavalerie légère, et le gouvernement de Provence. + +Un peu après cela, comme M. d'Angoulême couroit un daim avec le Roi +dans le bois de Vincennes, le Roi lui dit: «Bon homme, voyez-vous ce +donjon? il n'a pas tenu à M. le cardinal qu'on ne vous y ait mis.--Par +le corps-dieu, Sire, dit le bon homme, je l'avois donc mérité, car il +ne vous l'auroit pas conseillé autrement.» + +Le Père Caussin est mort d'une bizarre manière[536]. Il se mêloit +d'astrologie et trouva qu'il devoit mourir un certain jour; et ce +jour-là, sans autre mal, il se met en son lit et meurt. La Reine-mère +croyoit aussi très fort aux prédictions, et elle pensa enrager quand +on l'assura que le cardinal prospéreroit et vivroit long-temps. La +Reine-mère croyoit aussi que ces grosses mouches qui bourdonnent +entendent ce qu'on dit et le vont redire, et quand elle en voyoit +quelques-unes, elle ne disoit plus rien de secret. + + [536] Le Père Caussin fut exilé à Quimper-Corentin. (Voyez + l'_Histoire du ministère du cardinal Richelieu_, par M. Jay, tom. + 2, pag. 71 et suiv.) On trouve dans le même volume, pag. 307, une + lettre très-curieuse du Père Caussin à madame Louise-Angélique de + La Fayette, qui contient le récit des circonstances qui avoient + déterminé celle-ci à se faire religieuse. + +Hocquincourt le père, grand-prévôt, ayant demandé à être chevalier de +l'Ordre, le cardinal lui dit: «Vraiment, voilà une belle +dignité!--C'est cependant cette dignité qui fait votre père +chevalier.--Il n'en fut pas mieux à la cour pour cela.» + +Le cabinet assurément donnoit de l'exercice au cardinal, aussi +dépensoit-il fort en espions. Le Roi étoit foible et n'osoit rien +faire de lui-même. Une fois on trouva qu'il avoit été bien hardi de +donner un évêché. Ce fut celui du Mans, vacant par la mort d'un +Lavardin. Le Roi le sut avant que le cardinal en eût eu avis, et dit à +un de ses aumôniers nommé La Ferté qu'il le lui donnoit. La Ferté alla +trouver le cardinal, et lui dit en tremblant que le Roi lui avoit +donné l'évêché du Mans sans qu'il le lui eût demandé. «Oh! voire! dit +le Cardinal, le Roi vous a donné l'évêché du Mans, il y a grande +apparence à cela.» Ce garçon croyoit qu'on le lui ôteroit, et qu'on +lui donneroit quelque petite chose en place. Mais le Roi dit au +cardinal, la première fois qu'il le vit: «J'ai donné l'évêché du Mans +à La Ferté.» Le cardinal, voyant cela, porta ce respect au Roi que de +ne pas défaire ce qu'il avoit fait. La Ferté étoit fils d'un +conseiller de Rouen, qui ne le put pas faire conseiller d'église dans +son parlement, car il étoit cadet. A Paris, il trouva une charge +d'aumônier pour vingt mille livres. Le père, quoiqu'assez mal +intentionné pour lui, y consentit. Une soeur qu'il avoit à Paris le +nourrissoit. Il se rendit fort assidu, et le Roi l'aimoit sans le +témoigner. + +La première conquête qu'on fit en Flandre, ce fut celle de +Hesdin[537]. Le grand-maître de La Meilleraye commandoit une attaque, +et Lambert l'autre; Lambert avoit un ingénieur qui avoit servi les +États: cet homme fit les choses dans l'ordre et comme il falloit +faire. Le grand-maître ne voulut pas avoir la patience. Il fit tuer +bien des gens et avançoit moins que l'autre. Il envoie quérir cet +ingénieur. «Combien me demandez-vous de jours?--Monsieur, ni plus ni +moins qu'à l'autre attaque. Il faut tant de temps pour passer le +fossé.» Il fallut, afin que le grand-maître eût l'honneur de la prise, +et qu'on le fît maréchal de France sur la brèche, retarder l'attaque +de Lambert[538]. Ce fut là que le grand-maître, dans une disette +d'argent, proposa au cardinal de faire quatre autres intendants des +finances à deux cent mille livres pièce. Le cardinal lui dit: +«Monsieur le grand-maître, si on vous disoit: Vous avez un +maître-d'hôtel qui vous vole, mais vous êtes trop grand seigneur pour +n'être volé que par un homme, prenez-en encore quatre; le +feriez-vous?» Une autre fois il lui dit, du temps que Laffemas faisoit +la charge de lieutenant civil par commission, qu'il connoissoit un +homme qui donneroit huit cent mille livres de cette charge. «Ne me le +nommez pas, dit le cardinal, il faut que ce soit un voleur.» + + [537] En 1639. + + [538] Au sujet de ce siége d'Hesdin, je me rappelle qu'un baron + de Languedoc dont j'ai oublié le nom, parent de madame de Cavoye, + avoit trouvé une sorte de boulets creux qu'on emplissoit de + poudre à canon, et qui, avec une certaine mèche qui s'allumoit + quand on tiroit, crevoit en terre et faisoit quasi autant d'effet + qu'une mine. Le feu Roi Louis XIII en fit l'épreuve à Versailles, + où on fit construire exprès une demi-lune de terre. Saint-Aoust, + lieutenant-général de l'artillerie, envoya par malice de méchante + poudre; le baron s'en plaignit, le Roi se fâcha. Saint-Aoust vint + et en apporta de la bonne. L'effet fut grand; le Roi présenta le + baron au cardinal à Ruel; le cardinal feignit d'en être ravi; + mais à cause que cela étoit un grand profit à l'artillerie, en + réduisant l'équipage au quart des charrettes, il fit si bien + qu'on ordonna à cet homme de se retirer. Rien n'étoit plus utile + pour les ouvrages de terre. (T.)--On attribue l'invention de la + bombe à un ingénieur italien qui s'en servit contre la ville de + Berg-op-Zoom; cependant, selon quelques historiens, des bombes + furent employées en 1495 à l'attaque d'une forteresse du royaume + de Naples; selon d'autres le comte de Mansfeld lança les + premières bombes en 1588 dans Walhtendonck, ville de Gueldre. Les + bombes furent employées pour la première fois en France au siége + de Mézières en 1521; le maréchal de la Force s'en servit en 1634, + au siége de la Motte, sous Louis XIII. (_Mémorial portatif de + chronologie_; Paris, 1829, t. 1, p. 476.) + +Hesdin se rendit huit jours plus tôt qu'il n'auroit fait, à cause +d'une lettre en chiffres qu'on intercepta, par laquelle ceux de dedans +demandaient secours. Rossignol la déchiffra et fit réponse en même +chiffre, au nom du cardinal infant, qu'on ne les pouvoit secourir, et +qu'ils traitassent. + +Ce Rossignol étoit un pauvre garçon d'Alby, qui n'étoit pas mal habile +à déchiffrer. Le cardinal le gardoit bien autant pour faire peur aux +gens que pour autre chose. Il a fait fortune, et est aujourd'hui +maître des comptes à Poitiers. Il étoit devenu dévot jusqu'à se donner +la discipline. En 1653, il reçut quatorze mille écus pour trois ans de +pension. Le cardinal Mazarin a cru qu'il lui étoit utile pour les +chiffres mentaux. Ni lui ni tête d'homme ne les savoit déchiffrer que +par hasard. On dit qu'il n'en a jamais déchiffré qu'un. Au reste, +c'était une pauvre espèce d'homme. Il comptoit familièrement au +cardinal de Richelieu les honneurs qu'on lui avoit faits à Alby: +«Monseigneur, disoit-il, ils n'osoient m'approcher. Ils me regardoient +comme un favori, moi je vivois avec eux comme auparavant. Ils étoient +tout étonnés de ma civilité.» Le cardinal levoit les épaules, et dit à +Desmarest, après que l'autre fut sorti: «Je vous prie, tirez-lui les +vers du nez.» Desmarest l'accoste et lui dit: «Vous en avez tantôt +bien donné à garder à Monseigneur.--Pardieu, dit Rossignol, point du +tout, je ne lui en ai pas dit la moitié, mais je vous veux tout conter +à vous.» Là-dessus, il hable tout son soûl. «Mais il faut, +ajouta-t-il, que je vous dise quelques-uns de mes bons mots. Il y +avoit un juge qui n'osoit quasi m'approcher; je l'embrasse, et lui dis +en riant: Souvenez-vous de l'Albergat.» C'étoit un cabaret où ils +avoient bu ensemble. + +Quand le duc de Lorraine manqua au traité qu'il avoit fait à +Saint-Germain avec le Roi, le cardinal, pour consoler Sa Majesté par +quelque épargne, car rien ne le consoloit tant, se doutant que dix +mille pistoles que le duc avoit reçues étoient encore à Paris, mit le +commissaire Coiffier en quête et lui en promit six cents. Coiffier, +par hasard, connoissoit un Lorrain qui étoit assez bien avec le duc; +il va chez cet homme, et lui dit: «On veut vous arrêter pour telle +chose.» Le Lorrain lui avoue qu'il avoit cet argent: «Eh bien! +donnez-le-moi, et on ne vous arrêtera pas, je vous en donne ma +parole.» Le Lorrain le lui donne; Coiffier le porte au cardinal, et le +cardinal au Roi. Les six cents pistoles promises furent payées. Le +cardinal tenoit parole; on le verra en ce que je vais conter. Il y +avoit un ingénieur nommé de Meuves, qui, un jour, avoit dit +étourdiment: «Il ne faut qu'acheter deux maisons vis-à-vis dans la rue +Saint-Honoré, et par-dessous la rue faire une mine et y mettre le feu +quand le cardinal passera.» Jugez si cela est fort faisable. Le +cardinal a avis de cela et que cet homme avoit un secret pour rompre +le fer avec une certaine liqueur. Cela lui fait peur, il résout de se +défaire de cet homme. Ce de Meuves avoit entrée à l'Arsenal, et le +grand-maître prétendoit tirer de grands avantages de ce secret en +surprenant des villes où il y a des grilles de fer pour donner passage +à quelque ruisseau. Un soir, cet homme avoit promis à quelqu'un +d'aller coucher à Saint-Cloud; il étoit tard; il s'avise d'aller +rompre la chaîne de quelque bateau avec sa drogue, prend son laquais +avec un flambeau allumé pour passer sous les ponts. Cette même nuit-là +le feu se prit au Pont-au-Change. Voilà un beau prétexte. On accuse de +Meuves d'y avoir mis le feu et par malice. Le cardinal nomme pour chef +de ses commissaires (tous conseillers au Châtelet qui jugent +prévôtalement les incendiaires), M. de Cordes, un homme qui a mérité +qu'on écrivît sa vie[539], afin que ce juge incorruptible ne +l'emportant pas sur les autres, on pût dire cependant: «Il a été +condamné par M. de Cordes.» Le cardinal songea à avoir le secret. Il +envoie quérir le clerc de M. de Cordes, nommé de Nieslé, de qui nous +tenons cette histoire. De Nieslé lui apporta de la drogue, car on en +avoit trouvé chez de Meuves, quand on le prit. Le cardinal en voulut +voir l'expérience. On en frotta les fiches d'une armoire. Au bout d'un +demi-quart d'heure, les ais tombent à terre. Le cardinal voyant cela, +ne s'obstina plus à vouloir avoir ce secret comme il avoit fait, +«parce, dit il, qu'il n'y auroit plus rien de sûr.» Avant cela, il +l'avoit fait demander à de Meuves, qui répondit qu'il ne le donneroit +point, si on ne lui promettait la vie. «Je ne la lui promettrai point, +dit le cardinal; car il lui faudroit tenir parole, et je veux qu'il +meure.» En effet, il fut pendu. Voyez le plaisant scrupule! il ne veut +pas manquer de parole, et fait mourir un innocent. Un politique, ou +plutôt un tyran comme lui, regarde que manquer de parole décrie, au +lieu que peu de gens sauront qu'on a fait mourir cet homme injustement +par ambition. + + [539] Elle a été publiée sous ce titre: _L'Idée d'un bon + magistrat en la vie et en la mort de M. de Cordes, conseiller au + Châtelet de Paris_, par A.G.E.D.V. (Antoine Godeau, évêque de + Vence, Paris, 1645, in-12.) Il s'appeloit Denis de Cordes; il + mourut en novembre 1642, et fut enterré à Saint-Méry. + +Le cardinal vouloit accommoder les religions, et méditoit cela de +longue main. Il avoit déjà corrompu quelques ministres en Languedoc: +ceux qui étoient mariés, avec de l'argent, et ceux qui ne l'étoient +pas, en leur promettant des bénéfices. Il avoit dessein de faire faire +une conférence, et d'y faire députer ceux qu'il avoit gagnés, qui, +donnant les mains, engageroient le reste à faire de même. En cette +intention, il jette les yeux sur l'abbé de Saint-Cyran, homme de +grande réputation et de grande probité, pour le faire le chef des +docteurs qui disputeroient contre les ministres. Saint-Cyran lui dit +qu'il lui avoit fait beaucoup d'honneur de le croire digne d'être à la +tête de tant d'habiles gens, mais qu'il étoit obligé en conscience de +lui dire que ce n'étoit point la voie du Saint-Esprit, que c'étoit +plutôt la voie de la chair et du sang, et qu'il ne falloit convertir +les hérétiques que par les bons exemples qu'on leur donneroit. Le +cardinal ne goûta nullement cette remontrance, et ce fut la véritable +cause de la prison de Saint-Cyran[540]. + + [540] Jean Duvergier de Haurane, abbé de Saint-Cyran, fut mis à + la Bastille le 14 mai 1638, et il mourut en 1643, peu de temps + après être sorti de prison. Sa captivité fut généralement + attribuée à ce qu'il n'avoit pas voulu opiner pour la nullité du + mariage de Gaston avec Marguerite de Lorraine. + +En Languedoc, le cardinal envoya quérir un des ministres de +Montpellier, nommé Le Fauscheur, natif de Genève. Il vouloit le gagner +à cause de sa réputation. Il lui envoya dix mille francs. Ce bon homme +fut fort surpris. «Hé! pourquoi m'envoyer cela? dit-il à celui qui le +lui apportoit.--M. le cardinal, dit cet homme, vous prie de prendre +cette somme comme un bienfait du Roi.» Le Fauscheur n'y voulut point +entendre. Le cardinal le trouva mauvais, et le pauvre ministre fut +interdit fort long-temps, jusqu'à ce qu'il eût permission de prêcher à +Paris. Un de ses confrères, nommé Mestrezat, rapporta dix mille écus +aux héritiers d'un homme qui les lui avoit donnés en dépôt, sans +qu'eux ni qui que ce soit au monde en sût rien. + +Le cardinal a eu quelquefois bien autant de bonheur que de science, +car, après avoir poussé M. le comte de Soissons à bout[541], il lui +oppose à la vérité un bon chef, mais une très-foible armée. Lamboy +n'eut pas de peine à défaire le maréchal de Châtillon. En conscience, +n'importoit-il pas au moins autant au cardinal que le grand-maître eût +la gloire de prendre Aire, que de battre M. le comte? On a cru sur +cela qu'il étoit assuré de le faire tuer dans le combat. C'est une +chanson, cela se seroit découvert avec le temps. Tout le monde croit +que M. le comte, en voulant lever sa visière avec le bout de son +pistolet, se tua lui-même[542]; et s'il ne se fût point tué, où en +étoit l'éminentissime? Toute la Champagne, dont M. le comte étoit +gouverneur, eût ouvert les portes aux victorieux. Tous les malcontents +se fussent joints à lui; le Roi même eût peut-être été bien aise de se +défaire d'un ministre qui lui étoit à charge, et qu'il craignoit. +Quand on apprit la nouvelle de la défaite de M. de Châtillon, le +cardinal fut cinq heures de temps au désespoir. Il envoya ordre au +maréchal de La Meilleraye de laisser l'armée au maréchal de Guiche, et +de l'aller trouver avec son régiment de cavalerie, celui de La +Meilleraye, et ne se remit que quand on lui vint dire la mort de M. le +comte. M. le comte avoit mis dans ses enseignes: _Pour le Roi, contre +le cardinal_; M. de Bouillon: _Ami du Roi, ennemi du cardinal_; M. de +Guise, une chaise renversée et un chapeau rouge dessous, avec ces +mots: _Deposuit potestatem de sede_. Depuis, le maréchal fut +contremandé. Dans ce combat, le marquis de Praslin, fils du maréchal, +eut cent coups après sa mort. On croit qu'il avoit donné parole à M. +le comte, et puis lui avoit manqué; c'étoit un homme de service, mais +un méchant homme. Il avoit fait long-temps l'impie; et pour se +remettre en bonne réputation de ce côté-là, il feignit une +apparition. Mais le cardinal de Richelieu s'en moqua[543]. M. de +Bouillon, après cela, fit une paix de pair à pair avec le Roi. Le +cardinal, en achevant le traité, dit: «Il y a encore une condition à +ajouter, c'est que M. de Bouillon croira que je suis son très-humble +serviteur.» Après cela, M. de Bouillon se va sottement engager avec M. +d'Orléans et M. Le Grand. Son père lui avoit tant recommandé de se +tenir dans son petit corps-de-garde, et il va cabaler quand il +commande en Piémont. On le prit à la tête de son armée, et sa femme +fut contrainte de rendre Sédan pour lui sauver la vie. Il ne témoigna +pas grande constance dans la prison. + + [541] Saint-Ibal a été cause du malheur de M. le comte, car il + lui mit dans la tête de faire le fier et de terrasser le + cardinal. (T.) + + [542] Le prince de Simmeren, de la maison palatine, étoit à + Sédan, lorsque M. le comte s'y retira. Étant retourné en son + pays, quand la bataille de Sédan fut donnée, il écrivit naïvement + cette lettre à M. le comte de Soissons: «Le bruit court ici que + vous avez gagné la bataille, mais que vous y avez été tué. + Mandez-moi ce qui en est, car je serois très-fâché de votre + mort.» M. le comte de Roussi m'a dit avoir vu la lettre. (T.) + + [543] Cela me fait souvenir d'un savant médecin de la Faculté, + nommé Patin, qui tout de même a feint qu'un de ses malades à qui + il fit promettre à l'article de la mort de lui venir dire s'il y + avoit un purgatoire, lui étoit apparu un matin, mais sans lui + rien dire, car ces gens qui reviennent de l'autre monde ne + parlent jamais. (T.) + +Le cardinal, mal informé de la disposition où étoient les Catalans, +leur donna la carte blanche au lieu qu'eux la lui eussent donnée; car +ils étoient résolus d'appeler le Turc, s'il faut ainsi dire, plutôt +que se soumettre à l'Espagne. Cette faute a horriblement coûté à la +France, car la Catalogne a tiré bien de l'argent. On a payé tout comme +dans une hôtellerie, et cette principauté, par conséquent l'Espagne, +s'enrichissoit à nos dépens. + +Le cardinal étoit rude à ses gens, et toujours en mauvaise humeur; il +a, dit-on, frappé quelquefois Cavoye, son capitaine des gardes, et +autres, transporté de colère. On raconte que le Mazarin en a fait +autant à Noailles quand celui-ci étoit son capitaine des gardes. + +La Rivière, qui est mort évêque de Langres, disoit que le cardinal de +Richelieu étoit sujet à battre les gens, qu'il a plus d'une fois battu +le chancelier Séguier et Bullion. Un jour que ce surintendant des +finances se refusoit de signer une chose qui suffisoit pour lui faire +son procès, il prit les tenailles du feu, et lui serroit le cou en lui +disant: «Petit ladre, je t'étranglerai.» Et l'autre répondit: +«Etranglez, je n'en ferai rien.» Enfin il le lâcha, et le lendemain +Bullion, à la persuasion de ses amis, qui lui remontrèrent qu'il étoit +perdu, signa tout ce que le cardinal voulut. + +Le cardinal étoit avare; ce n'est pas qu'il ne fît bien de la dépense, +mais il aimoit le bien. M. de Créqui ayant été tué d'un coup de canon +en Italie, il alla voir ses tableaux, prit tout le meilleur au prix de +l'inventaire, et n'en a jamais payé un sol. Il fit pis, car Gilliers, +intendant de M. de Créqui, lui en ayant apporté trois des siens par +son ordre, et lui en ayant présenté un qu'il le prioit d'accepter, le +cardinal dit: «Je les veux tous trois,» et les doit encore. + +Il ne payoit guère mieux les demoiselles que les tableaux. Marion de +l'Orme alla deux fois chez lui. A la première visite, il la reçut en +habit de satin gris de lin, en broderie d'or et d'argent, botté et +avec des plumes. Elle a dit que cette barbe en pointe et ces cheveux +au-dessus de l'oreille faisoient le plus plaisant effet du monde. J'ai +ouï dire qu'une autre fois elle y entra en homme: on dit que c'étoit +en courrier; elle-même l'a conté. Après ces deux visites, il lui fit +présenter cent pistoles par Des Bournais, son valet-de-chambre, qui +avoit fait le m......... Elle les jeta, et se moqua du cardinal. On +l'a vu plusieurs fois avec des mouches, mais il n'en mettoit pas pour +une. Une fois il voulut débaucher la princesse Marie, aujourd'hui la +reine de Pologne. Elle lui avoit envoyé demander audience. Il se tint +au lit; on la fit entrer toute seule, et le capitaine des gardes fit +sortir tout le monde. «Monsieur, lui dit-elle, j'étois venue pour...» +Il l'interrompit: «Madame, lui dit-il, je vous promets toute chose, je +ne veux point savoir ce que c'est. Mais, madame, que vous voilà +propre! jamais vous ne fûtes si bien! Pour moi, j'ai toujours eu une +l'inclination particulière à vous servir.» En disant cela, il lui +prend la main... Elle la retire, et lui veut conter son affaire. Il +recommence, et lui veut prendre encore la main. Elle se lève, et s'en +va. Pour madame d'Aiguillon et madame de Chaulnes, nous dirons cela +ensuite quand nous viendrons à l'_Historiette_ de madame d'Aiguillon. +Le cardinal aimoit les femmes; mais il craignoit le Roi, qui étoit +médisant. + +M. de Chavigny délibéra de faire appeler l'hôtel de Saint-Paul l'hôtel +de Bouteiller, et de le mettre sur la porte. Le cardinal de Richelieu +s'en moqua, et lui dit: «Tous les Suisses y voudront aller boire: ils +liront l'_hôtel de la bouteille_.» L'archevêque de Tours signoit +toujours Le Bouteiller; il prétendoit venir des comtes de Senlis. Dans +la vérité, ils sont venus d'un paysan de Touraine qui se transplanta à +Angoulême; son fils eut quelque charge. Du côté des femmes, ils +viennent de Ravaillac, c'est-à-dire d'une soeur de Ravaillac: au moins +en sont-ils bien proches. Le père de l'archevêque et du surintendant +étoit avocat à Paris, et avoit écrit l'histoire de Marthe +Brossier[544], cette fille qui faisoit la possédée; ils l'ont +supprimée autant qu'ils ont pu. + + [544] Marthe Brossier étoit fille d'un tisserand de Romorantin; + elle fut renvoyée dans son pays par arrêt du 23 juin 1599, avec + défense d'en sortir. _Le Discours véritable sur le fait de Marthe + Brossier_, Paris, 1599, in-8º, a été attribué au médecin + Marescot. (Voyez la _Biographie universelle_.) Il paroîtroit, + d'après Tallemant, que cet ouvrage pourroit être de Le + Bouthilier. + +Le cardinal railloit quelquefois assez fortement et sans grand +fondement. Durant le siége d'Arras, il m'arriva d'écrire une épître en +vers au petit Quillet[545], médecin du maréchal d'Estrées. Il étoit +alors à la cour d'Amiens pour cette belle guerre de Parme. Le paquet +étoit adressé chez Bautru, ami de Quillet. Par hasard on le porta à +Nogent, son frère, qui voulut avoir le plaisir de l'ouvrir, puisqu'il +lui avoit coûté un quart d'écu, car c'est le plus avare des humains. +Nogent porta cette bagatelle chez le cardinal pour l'en faire rire. +Son Eminence prit occasion de railler, à cause qu'il y avoit quelques +endroits qui pouvoient convenir à M. de Bullion[546], qui étoit, aussi +bien que Quillet, petit, gros, rouge, et aimant la bonne chère. Il +prit occasion de railler Senectère, qui étoit le courtisan de Bullion; +et Senectère lui ayant remontré que le nom de Quillet y étoit: +«Qu'importe, dit-il, que ce soit pour M. de Bullion ou pour le médecin +de votre ami? c'est à vous à faire faire réponse,» et lui mit la +lettre entre les mains. Il la rendit depuis à Quillet, et lui dit d'un +air fort chagrin, car il avoit peur que Bullion ne le sût, qu'il +recommandât bien à ses amis de n'écrire jamais au lieu où seroit la +cour des choses qui pussent s'appliquer à plusieurs personnes. Si mon +père eût su cela, et qu'après il lui fût arrivé quelque désordre dans +ses affaires, il m'eût voulu faire accroire que ma poésie en eût été +cause. + + [545] Claude Quillet, l'un de nos meilleurs poètes latins + modernes, auteur du poème de _la Callipédie_. Il mourut en + septembre 1661. + + [546] On appeloit Bullion _le Gros Guillaume raccourci_. Les gens + de lettres le haïssoient, car il faisoit profession de les + mépriser. (T.) + +En ce temps-là le cardinal dit en riant à Quillet, qui est de Chinon: +«Voyez-vous ce petit homme-là? il est parent de Rabelais, et médecin +comme lui.--Je n'ai pas l'honneur, dit Quillet, d'être parent de +Rabelais.--Mais, ajouta le cardinal, vous ne nierez pas que vous ne +soyez du même pays que Rabelais.--J'avoue, monseigneur, que je suis du +pays de Rabelais, reprit Quillet, mais le pays de Rabelais a l'honneur +d'appartenir à Votre Eminence.» Cela étoit assez hardi; mais un M. +Mulot de Paris, qu'il avoit fait chanoine de la Sainte-Chapelle, lui +parloit bien encore plus hardiment. Il est vrai que le cardinal avoit +bien de l'obligation à cet homme; car lorsqu'il fut relégué à Avignon, +Mulot vendit tout ce qu'il avoit, et lui porta trois ou quatre mille +écus, dont il avoit fort grand besoin. Ce M. Mulot n'avoit rien tant à +contre-coeur que d'être appelé aumônier de Son Eminence. Une fois le +cardinal, pour se divertir, car il se chatouilloit souvent pour se +faire rire, fit semblant d'avoir reçu une lettre où il y avoit: _A +monsieur, monsieur Mulot, aumônier de Son Eminence_, et la lui donna. +Cela le mit en colère, et il dit tout haut que c'étoient des sots qui +avoient fait cela. «Ouais! dit le cardinal, et si c'était moi?--Quand +ce seroit vous, répondit Mulot, ce ne seroit pas la première sottise +que vous auriez faite.» Une autre fois il lui reprocha qu'il ne +croyoit point en Dieu, et qu'il s'en étoit confessé à lui. Le +cardinal fit mettre un jour des épines sous la selle de son cheval. Le +pauvre M. Mulot ne fut pas plus tôt dessus, que la selle pressant les +épines, le cheval se sentit piqué, et se mit à regimber d'une telle +force, que le bon chanoine se pensa rompre le col. Le cardinal rioit +comme un fou. Mulot trouve moyen de descendre, et s'en va à lui tout +bouillant de colère: «Vous êtes un méchant homme.--Taisez-vous, +taisez-vous, lui dit l'Eminence; je vous ferai pendre, vous révélez ma +confession.» Ce M. Mulot avoit un nez qui faisoit voir qu'il ne +haïssoit pas le vin. En effet, il l'aimoit tant, qu'il ne pouvoit +s'empêcher de faire une aigre réprimande à tous ceux qui n'en avoient +pas de bon; et quelquefois, quand il avoit dîné chez quelqu'un qui ne +lui avoit pas fait boire de bon vin, il faisoit venir les valets, et +leur disoit: «Or çà, n'êtes-vous pas bien malheureux de n'avertir pas +votre maître, qui peut-être ne s'y connoît pas, qu'il se fait tort de +n'avoir pas de bon vin à donner à ses amis?» Il avoit beaucoup +d'amitié pour madame de Rambouillet; et ayant découvert que M. de +Lizieux, quoiqu'il eût du bien de reste, jouissoit toujours d'une +petite terre qui lui avoit été donnée autrefois par le beau-père de +cette dame pour en jouir sa vie durant, il ne le pouvoit souffrir, et +à tout bout de champ il le lui vouloit aller dire; et toutes les fois +qu'il voyoit madame de Rambouillet, la première chose qu'il lui +disoit, c'étoit: «Madame, M. de Lizieux a-t-il rendu cette terre?» +Enfin il falloit que madame de Rambouillet se mît à genoux devant lui +pour obtenir qu'il n'en parleroit jamais. M. de Lizieux avoit oublié +d'où lui venoit cette terre, ou, pour mieux dire, il avoit oublié +qu'il l'avoit. Jamais homme n'a moins su ses affaires que celui-là. + +Le cardinal avoit deux petits pages, dont l'un s'appeloit Meniquet, et +l'autre Saint.... J'ai oublié le nom de ce saint-là. Ils rencontroient +admirablement à faire des équivoques sur-le-champ. Le cardinal s'en +divertissoit. Un jour M. de Lansac entre; Son Eminence dit: «Meniquet, +une équivoque sur M. de Lansac.--Monseigneur, il me faut une pistole, +sans cela je ne saurois équivoquer.--Comment, une pistole? dit le +cardinal.--Oui, monseigneur, il m'en faut une, et si je n'équivoque +bien, je me soumets à avoir le fouet...» Le cardinal lui en donne donc +une. Le petit page la met dans sa poche et dit: «_Pistole Lansac_» +(pistole en sac). Le cardinal la trouva si plaisante qu'il lui en fit +donner dix. + +On a remarqué que le cardinal de Richelieu avoit puni fort sévèrement +la sédition des _pieds-nus_ en Normandie, parce que cette province a +eu des souverains autrefois, qu'elle le porte plus haut qu'une autre +province, qu'elle est voisine des Anglois, et qu'elle a peut-être +encore quelque inclination à avoir un duc. + +On a remarqué aussi que ce fut une grande bévue que de défendre de +peser les pistoles, car on rogna si bien qu'elles ne pesoient plus que +six livres, et que le Roi se ruinoit quand il fallut porter de l'or +hors de France; enfin cela fit ouvrir les yeux au cardinal. Il est +vrai qu'il prit le chemin qu'il falloit pour arrêter ce désordre, car +il les décria tout d'un coup. Il fallut après tirer parti des +rogneurs. Montauron en donnoit tant au Roi et les faisoit condamner à +la plus grosse somme qu'il pouvoit. Il y en avoit tant que toute la +corde du royaume n'eût pas suffi pour les pendre. Quelques +particuliers du conseil, qui avoient de l'or léger, furent cause qu'on +donna ce ridicule arrêt qui défendoit de peser les pistoles. Cela +obligea à faire les louis d'or[547]. + + [547] Voyez _le Traité historique des monnoies de France_ de Le + Blanc; Amsterdam, 1692, p. 298 et suiv. + +Le cardinal de Richelieu ayant harangué au parlement en présence du +Roi, sa harangue, qui fut assez longue, fit bien du bruit, à cause de +l'orateur probablement, car au fond ce n'étoit pas grand'chose[548]. +On parla de la faire imprimer. Il pria le cardinal de La Valette +d'assembler quelques personnes intelligentes. Ce fut chez Bautru. M. +Godeau, M. Chapelain, M. Gombauld, M. Guyet, M. Desmarest que Bautru y +mit de son chef, en étoient. On la lut fort exactement, car le +cardinal le souhaitoit. Ils furent depuis dix heures du matin jusqu'au +soir à ne marquer que le plus gros; dès qu'il sut qu'on avoit été si +long-temps à l'examiner, il rengaîna et ne pensa plus à la faire +imprimer. Bautru ne fut pas d'avis qu'on lui montrât les marques qu'on +avoit faites, car il y en avoit trop, et cela l'auroit fâché. Elle +étoit pleine de fautes contre la langue, aussi bien que son Catéchisme +ou Instruction chrétienne[549]. Il voyoit bien les choses, mais il ne +les entendoit pas bien. A parler succinctement, il étoit admirable et +délicat. Il n'y a que l'_Instruction des curés_ qui soit de lui; +encore a-t-il pris des uns et des autres; pour le reste, la matière +est de Lescot, et le françois de Desmarest[550]. Il avoit fait une +comédie qui étoit fort ridicule, et il la vouloit faire jouer. Madame +d'Aiguillon et le maréchal de La Meilleraye firent agir Boisrobert +pour l'en détourner. Le pauvre homme en fut disgracié quinze jours. +Desmarest avoit des peines enragées avec lui. Il falloit se servir de +ses pensées ou du moins les déguiser. Depuis, il ne fut pas si docile; +il croyoit écrire mieux en prose que tout le reste du monde, mais il +ne faisoit état que des vers. Il a écrit en un endroit de son +Catéchisme ces mots: «C'est comme qui entreprendroit d'entendre _le +More de Térence_ sans commentaire.» C'est signe qu'il avoit bien lu +Térence[551]. Il y a encore deux autres livres de lui; le premier +s'appelle _la Perfection du chrétien_[552]. Dans la préface il dit +qu'il a fait le livre pendant les désordres de Corbie. C'est une +vanité ridicule. Quand cela seroit, à quoi il n'y a nulle apparence, +car il n'en avoit pas le loisir et avoit assez d'autres choses dans la +tête, il ne faudroit pas le dire. M. Desmarest, par l'ordre de madame +d'Aiguillon, et M. de Chartres (Lescot), qui avoit été son confesseur, +ont un peu revu cet ouvrage. L'autre est intitulé: _Traité enseignant +la méthode la plus aisée et la plus assurée de convertir ceux qui se +sont séparés de l'Eglise_[553]. M. de Chartres et M. l'abbé de +Bourséis l'ont revu. Après eux, madame d'Aiguillon pria M. Chapelain +de refondre une Invocation à la Vierge: il le fit; mais elle n'y +changea rien par scrupule ou par vénération pour son oncle. Beaucoup +de gens croient que ce dernier ouvrage est de M. de Chartres, car le +style est assez conforme, autant qu'on en peut juger par un +échantillon, à l'approbation que ce prélat a mise au-devant du livre. +Le cardinal faisoit travailler plusieurs personnes aux matières, et +puis il les choisissoit, et choisissoit passablement bien. + + [548] Talon l'aîné, avocat-général, homme de petite cervelle, + alla sottement en présence du Roi au parlement louer le cardinal + de Richelieu par-dessus les maisons. En sortant le cardinal lui + dit: «Monsieur Talon, vous n'avez rien fait aujourd'hui, ni pour + vous ni pour moi.» (T.) + + [549] _Instruction du Chrétien._ La première édition de ce livre, + qui en compte au moins vingt-quatre, est de Poitiers, 1621, + in-8º. + + [550] Le Catéchisme a été corrigé depuis par Desmarest, qui l'a + mis en l'état où on le voit aujourd'hui. (T.) + + [551] Ce n'est pas dans son Catéchisme intitulé: _Instruction du + chrétien_, que le cardinal commit la singulière erreur que + Tallemant signale ici. C'est dans _les Principaux points de la + Foi catholique, défendus contre l'écrit adressé au Roi par les + ministres de Charenton_; Poitiers, 1617, in-8º. Il y traduit + _Terentianus Maurus_, qui est le nom d'un grammairien, par _le + Maure de Térence_, croyant que cet auteur avoit laissé une pièce + de ce titre dont il étoit question dans le passage qu'il avoit à + traduire. + + [552] Paris, 1646, in-4º. + + [553] Paris, 1651, in-folio. + +Une chose m'a encore surpris de cet homme, c'est qu'il n'avoit jamais +lu les Mémoires de Charles IX[554]. En voici une preuve convaincante. +Quelqu'un lui ayant parlé de _la Servitude volontaire_ d'Etienne de La +Boëtie, c'est un des Traités de ces Mémoires, et un Traité, pour dire +ce que j'en pense, qui n'est qu'une amplification de collége, et qui a +eu bien plus de réputation qu'il n'en mérite; il eut envie de voir +cette pièce: il envoie un de ses gentilshommes par toute la rue +Saint-Jacques demander _la Servitude volontaire_. Les libraires +disoient tous: «Nous ne savons ce que c'est.» Ils ne se ressouvenoient +point que cela étoit dans les Mémoires de Charles IX. Enfin le fils +de Blaise, un libraire assez célèbre, s'en ressouvint et le dit à son +père; et quand le gentilhomme repassa: «Monsieur, lui dit-il, il y a +un curieux qui a ce que vous cherchez, mais sans être relié, et il en +veut avoir cinq pistoles.--N'importe,» dit le gentilhomme. Le galant +sort par la porte de derrière et revient avec les cahiers qu'il avoit +décousus, et eut les cinq pistoles. + + [554] _Mémoires de l'état de la France sous Charles_ IX. Le + _Traité de la servitude volontaire_ a été imprimé pour la + première fois, en 1578, dans le tome 3 de ce Recueil, folio 116. + +Le cardinal a aussi laissé des Mémoires pour écrire l'histoire de son +temps[555]. Madame d'Aiguillon s'informa depuis de madame de +Rambouillet, de qui elle se pouvoit servir pour écrire cette histoire. +Madame de Rambouillet en voulut avoir l'avis de M. de Vaugelas, qui +lui nomma M. d'Ablancourt et M. Patru. Elle ne voulut pas du premier à +cause de sa religion. Pour Patru, à qui elle en fit parler par M. +Desmarest, il lui fit dire que, pour bien écrire cette histoire, il +falloit renoncer à toute autre chose; qu'ainsi, il seroit obligé de +quitter le palais; qu'elle lui fît donc donner un bénéfice de mille +écus de rente ou une somme une fois payée. Elle lui envoya offrir la +charge de lieutenant-général de Richelieu. Il lui répondit que pour +cent mille écus il ne quitteroit pas la conversation de ses amis de +Paris. Depuis, il m'a juré qu'il étoit ravi de n'avoir pas été pris au +mot, et qu'il auroit enragé d'être obligé de louer un tyran qui avoit +aboli toutes les lois et qui avoit mis la France sous un joug +insupportable. Il n'y a pas plus de quatre ans que M. de Montausier +croyoit avoir fait quelque chose pour faire avoir cet emploi à M. +d'Ablancourt, car madame Du Vignan, à qui lui et Chapelain en avoient +parlé par rencontre, s'en alla persuadée que la religion n'étoit +d'aucun obstacle à cela, et que madame d'Aiguillon ne pouvoit mieux +faire. Mais cela n'a rien produit, quoiqu'on l'en quittât pour deux +mille livres de pension. On a dit que l'évêque de Saint-Malo, Sancy, +travailloit à l'histoire sur les Mémoires du cardinal de Richelieu, +mais cela n'a point paru. Ce M. de Saint-Malo étoit ambassadeur à la +Porte. Son secrétaire, nommé Martin, trouva le moyen de faire échapper +des Sept-Tours de grands seigneurs polonais et une dame qui lui avoit +promis de l'épouser. Il se sauva avec eux. Sancy en eut cent coups de +latte sous la plante des pieds. Il n'étoit pas évêque alors. On +trouva, après la mort du cardinal, ce qu'on a appelé son _Journal_. Il +est imprimé. Là on voit que beaucoup de ceux qu'on croyoit ses ennemis +lui donnèrent des avis contre leurs propres amis. + + [555] On publia d'abord du cardinal l'_Histoire de la mère et du + fils_, qui fut mal à propos attribuée à Mézerai. Ce n'est qu'en + 1823 que M. Petitot donna, d'après le manuscrit du dépôt des + Affaires étrangères, les _Mémoires du cardinal de Richelieu_, + compris dans la deuxième série des _Mémoires relatifs à + l'histoire de France_. + +Pour l'Académie, que Saint-Germain appeloit assez plaisamment _la +volière de Psaphon_[556], je n'ai rien à ajouter à ce qu'en a dit M. +Pellisson dans l'_Histoire_ qu'il en a faite[557]. Je dirai seulement +que le cardinal étoit ravi quand on lui remettoit la décision de +quelque difficulté. Il en faisoit faire compliment aux académiciens, +et les prioit de lui en envoyer souvent de même. Mais son avarice en +ceci n'a-t-elle pas été ridicule? S'il eût donné à Vaugelas de quoi +subsister honorablement[558], sans s'occuper à autre chose qu'au +Dictionnaire, le Dictionnaire eût été fini de son vivant, car après on +en eût été quitte pour nommer des commissaires qui eussent revu chaque +lettre avec lui. Il eût fallu aussi payer ces commissaires. Mais cela +lui coûtoit-il rien? étoit-ce de son fonds qu'il payoit les gens? Cela +eût été utile et honorable à la France[559]. Il a négligé aussi de +faire un bâtiment pour cette pauvre Académie. + + [556] Psaphon, habitant de la Lybie, voulant être reconnu pour un + dieu, réunit un grand nombre d'oiseaux, et leur apprit à répéter: + _Psaphon est un grand dieu_. Leur éducation terminée, il les + rendit à la liberté, et les Lybiens, frappés de ce prodige, + décernèrent à Psaphon les honneurs divins. + + [557] La première édition de l'ouvrage de Pellisson parut en 1653 + (Paris, in-8º), sous le titre de _Relation contenant l'Histoire + de l'Académie françoise_. + + [558] Il rétablit la pension de Vaugelas, qui étoit de douze + cents écus; mais Vaugelas n'en fut point payé. (T.) + + [559] Il y avoit à Vitré, en Bretagne, un avocat peu employé, + nommé Des Vallées. Cet homme étoit si né aux langues, qu'en moins + de rien il les devinoit, en faisoit la syntaxe et le + dictionnaire. En cinq ou six leçons il montroit l'hébreu. Il + prétendoit avoir trouvé une langue-matrice qui lui faisoit + entendre toutes les autres. Le cardinal de Richelieu le fit venir + ici; mais Des Vallées se brouilla avec Demuys, le professeur en + langue hébraïque, et avec un autre; cet autre étoit peut-être + Sionita, cet homme du Liban, qui travailloit à sa Bible de + Legeay. Le Pailleur, qui étoit de ses amis, lui avoit demandé sur + toutes choses de ne les point choquer. Un jour que Le Pailleur, + en voyant quelques épreuves, demanda si cela étoit corrigé, Des + Vallées dit: «Voire, ce ne sont que des ignorants.» Demuys sut + cela, et le décria. Le cardinal vouloit cependant qu'il fît + imprimer ce qu'il savoit de cette langue-matrice: «Mais vous me + faites divulguer mon secret, donnez-moi donc de quoi vivre.» Le + cardinal le négligea, et le secret a été enterré avec Des + Vallées. (T.) + +Il étoit avide de louanges. On m'a assuré que dans une épître +liminaire d'un livre qu'on lui dédioit, il avoit rayé _héros_ pour +mettre _demi-dieu_. Une espèce de fou, nommé La Peyre, s'avisa de +mettre au-devant d'un livre un grand soleil, dans le milieu duquel le +cardinal étoit représenté. Il en sortoit quarante rayons, au bout +desquels étoient les noms des quarante académiciens. M. le chancelier, +comme le plus qualifié, avoit un rayon vert. Je pense que M. Servien, +alors secrétaire d'Etat, avoit l'autre; Bautru ensuite, et les autres +_au prorata_ de leurs qualités, pour user des termes du président de +La Vieuville. Il y mit Cherelles-Bautru, qui n'en étoit point, au lieu +du commissaire Hubert. C'étoit un Auvergnat qui a fait de ridicules +traités de chronologie. + +J'ai déjà dit que le cardinal n'aimoit que les vers. Un jour qu'il +étoit enfermé avec Desmarets, que Bautru avoit introduit chez lui, il +lui demanda: «A quoi pensez-vous que je prenne le plus du plaisir?--A +faire le bonheur de la France, lui répondit Desmarets.--Point du tout, +répliqua-t-il, c'est à faire des vers.» Il eut une jalousie enragée +contre _le Cid_, à cause que ses pièces des Cinq-Auteurs[560] +n'avoient pas trop bien réussi. Il ne faisoit que des tirades pour des +pièces de théâtre. Mais quand il travailloit, il ne donnoit audience à +personne. D'ailleurs, il ne vouloit pas qu'on le reprît. Une fois +L'Etoile, moins complaisant que les autres, lui dit le plus doucement +qu'il put qu'il y avoit quelque chose à refaire à un vers. Ce vers +n'avoit seulement que trois syllabes de plus qu'il ne lui falloit. «Là +là, monsieur de L'Etoile, lui dit-il, comme s'il eût été question +d'un édit, nous le ferons bien passer[561].» + + [560] Les pièces dont il fournissoit le sujet à Bois-Robert, + Colletet, L'Estoile, Corneille et Rotrou, à chacun desquels il + distribuoit un acte à faire, et que pour cette raison on appeloit + _les pièces des Cinq-Auteurs_. + + [561] Il avoit assez méchant goût. On lui a vu se faire rejouer + plus de trois fois une ridicule pièce en prose que La Serre avoit + faite. C'est _Thomas Morus_. En un endroit Anne de Boulen disoit + au roi Henri VIII, qui lui offroit une promesse de mariage: + «Sire, des promesses de mariage, les petites filles s'en + moquent.» En un autre, elle moralisoit sur la fragilité des + choses humaines, et disoit au Roi que le trône des rois étoit un + trône de paille: «C'est donc, disoit le Roi, de paille de + diamant.» On appelle une paille certaine marque dans les diamants + qui est un défaut. (T.) + +Il fit une fois un dessein de pièce de théâtre avec toutes les +pensées; il le donna à Boisrobert en présence de madame d'Aiguillon, +qui suivit Boisrobert quand il sortit, pour lui dire qu'il trouvât le +moyen d'empêcher que cela ne parût, car il n'y avoit rien de plus +ridicule. Boisrobert, quelques jours après, voulut prendre ses biais +pour cela. Le cardinal, qui s'en aperçut, dit: «Apportez une chaise à +Du Bois (je dirai pourquoi il l'appeloit ainsi), il veut prêcher.» M. +Chapelain après fit des remarques sur ce dessein par l'ordre du +cardinal. Elles étoient les plus douces qu'il se pouvoit. +L'Eminentissime déchire la pièce, puis il fit recoller les déchirures, +le tout dans son lit, la nuit, et enfin conclut de n'en plus parler. + +Pour l'ordinaire il traitoit les gens de lettres fort civilement. Il +ne voulut jamais se couvrir parce que Gombauld voulut demeurer +nu-tête; et mettant son chapeau sur la table, il dit: «Nous nous +incommoderons l'un et l'autre.» Cependant, regardez si cela s'accorde, +il s'assit, et le laissa lire une comédie tout de bout, sans +considérer que la bougie qui étoit sur la table, car c'étoit la nuit, +étoit plus basse que lui. Cela s'appelle obliger et désobliger en +même temps. Cela ne lui arrivoit guère. Vingt fois il a fait couvrir +et asseoir Desmarets dans un fauteuil comme lui, et vouloit qu'il ne +l'appelât que _monsieur_. + +On l'a pourtant loué de savoir obliger de bonne grâce quand il le +vouloit. Il avoit, à ce que dit La Ménardière, dessein de faire à +Paris un grand collége avec cent mille livres de rente, où il +prétendoit attirer les plus grands hommes du siècle. Là il y eût eu un +logement pour l'Académie, qui eût été la directrice de ce collége. +C'étoit à Narbonne, un peu devant sa mort, que La Ménardière dit qu'il +le fit venir sept ou huit fois pour lui en parler; et il avoit cela si +fort dans la tête, que, malgré son mal et toutes les affaires qu'il +avoit alors sur les épaules, il y pensoit fort souvent. Il avoit, +ajoute La Ménardière, déjà acheté quelque collége. Il laissa une assez +belle bibliothèque; mais l'avarice de madame d'Aiguillon, et le peu de +soin qu'elle en a eu, la laisse fort dépérir. Feu Tourville, +grand-maréchal-des-logis, quand le Roi alla loger au palais, voulut à +toute force en avoir la clef. Après on y trouva pour sept à huit mille +livres de livres à dire. Ce fat de La Serre y loge présentement, et y +a fait je ne sais quel taudis. + +Le cardinal faisoit écrire la nuit quand il se réveilloit. Pour cela +on lui donna un pauvre petit garçon de Nogent-le-Rotrou, nommé Chéret. +Ce garçon plut au cardinal, parce qu'il étoit secret et assidu. Il +arriva quelques années après qu'un certain homme ayant été mis à la +Bastille, Laffemas, qui fut commis pour l'interroger, trouva dans ses +papiers quatre lettres de Chéret, dans l'une desquelles il disoit à +cet homme: «Je ne puis vous aller trouver, car nous vivons ici dans +la plus étrange servitude du monde, et nous avons affaire au plus +grand tyran qui fut jamais.» Laffemas porte ces lettres au cardinal, +qui aussitôt fait appeler Chéret. «Chéret, lui dit-il, qu'aviez-vous +quand vous êtes venu à mon service?--Rien, monseigneur.--Ecrivez cela. +Qu'avez-vous maintenant?--Monseigneur, répondit le pauvre garçon bien +étonné, il faut que j'y pense un peu.--Y avez-vous pensé? dit le +cardinal après quelque temps.--Oui, monseigneur, j'ai tant en cela, +tant en telle chose, etc., etc.--Ecrivez.» Quand cela fut écrit: +«Est-ce tout?--Oui, monseigneur.--Vous oubliez, ajouta le cardinal, +une partie de cinquante mille livres.--Monseigneur, je n'ai pas touché +l'argent.--Je vous le ferai toucher; c'est moi qui vous ai fait faire +cette affaire.» Somme toute, il se trouva six vingt mille écus de +bien. Alors il lui montra ses lettres. «Tenez, n'est-ce pas là votre +écriture? lisez. Allez, vous êtes un coquin; que je ne vous voie +jamais.» Madame d'Aiguillon et le grand-maître le firent reprendre au +cardinal. Peut-être savoit-il des choses qu'ils craignoient qu'il +divulguât. Ce n'est pas que le cardinal ne fût pas terriblement +redouté. Pour moi, je trouve que l'Eminentissime, cette fois-là, fut +assez clément. Ce Chéret est maître des comptes. Il avoit placé un de +ses frères chez le grand-maître, qui, je crois, a fait aussi quelque +chose. + +Il est temps de parler de M. le Grand[562]. Le cardinal, qui ne +s'étoit pas bien trouvé de La Fayette, et qui voyoit bien qu'il +falloit quelque amusement au Roi, jeta les yeux sur Cinq-Mars, second +fils du feu maréchal d'Effiat. Il avoit remarqué que le Roi avoit déjà +un peu d'inclination pour ce jeune seigneur, qui étoit beau et bien +fait, et il crut qu'étant le fils d'un homme qui étoit sa créature, il +seroit plus soumis à ses volontés qu'un autre. Cinq-Mars fut un an et +demi à s'en défendre; il aimoit ses plaisirs, et connoissoit assez +bien le Roi; enfin son destin l'y entraîna. Le Roi n'a jamais aimé +personne si chaudement; il l'appeloit _cher ami_. Au siége d'Arras, +quand Cinq-Mars y fut avec le maréchal de L'Hôpital mener le convoi, +il falloit que M. le Grand écrivît deux fois le jour au Roi; et le bon +sire se mit à pleurer une fois qu'il tarda trop à lui faire savoir de +ses nouvelles. Le cardinal vouloit qu'il lui dît jusqu'aux bagatelles. +Lui ne vouloit dire que ce qui importoit au cardinal; leur +mésintelligence commença à éclater quand M. le Grand prétendit entrer +au conseil. + + [562] Henri Coiffier, dit Ruzé, marquis de Cinq-Mars, + grand-écuyer de France. + +Le cardinal ne trouva pas bon non plus que Cinq-Mars eût voulu être +grand-écuyer au lieu de premier écuyer de la petite écurie. Le Roi +disoit tout en sa présence; il savoit toutes les affaires. Le cardinal +en représenta tous les inconvénients au Roi, et que c'étoit un trop +jeune homme. Cela outra le grand-écuyer, qui fit maltraiter son +espion, La Chenaye, premier valet-de-chambre, par le Roi, qui le +chassa honteusement. Le Roi, en maltraitant La Chenaye, disoit aux +assistans: «Il n'est pas gentilhomme, au moins.» Il l'appeloit coquin, +et le menaçoit de coups de bâton. Cinq-Mars s'en lava comme il put +auprès du cardinal, en lui disant que cet homme, le mettant mal avec +le Roi, l'eût empêché de rendre à Son Eminence ce qu'il lui devoit. La +Meilleraye, son beau-frère, lui proposa à Ruel, où il fit son +apologie, de donner un écrit signé de sa main, par lequel il +s'obligeroit de dire au cardinal tout ce que le Roi lui diroit. Il +répondit que ce seroit signer sa condamnation. + +C'est apparemment Fontrailles[563] qui irrita le plus Cinq-Mars contre +l'Éminentissime, car il étoit enragé contre le cardinal, et voici +pourquoi. Fontrailles et autres étoient à Ruel dans l'antichambre du +cardinal; on vint dire que je ne sais quel ambassadeur venoit; le +cardinal sort au-devant de lui dans l'antichambre, et ayant trouvé +Fontrailles, il lui dit, le raillant un peu fortement: «Rangez-vous, +rangez-vous, monsieur de Fontrailles, ne vous montrez point, cet +ambassadeur n'aime point les monstres.» Fontrailles grinça les dents, +et dit en lui-même: «Ah! scélérat, tu me viens de mettre le poignard +dans le sein, mais je te l'y mettrai à mon tour, où je ne pourrai.» +Après, le cardinal le fit entrer, et goguenarda avec lui pour +raccommoder ce qu'il avoit dit. Mais l'autre ne lui a jamais pardonné. +Cette parole-là a peut-être fait faire la grande conjuration qui pensa +ruiner le cardinal. + + [563] Fontrailles, homme de qualité de Languedoc, bossu devant et + derrière, et fort laid de visage, mais qui n'a pas la mine d'un + sot. Il est fort petit et gros. (T.)--Il s'appeloit Louis + d'Astarac, vicomte de Fontrailles. On a de lui une relation des + choses qui se sont passées à la cour pendant la faveur de + Cinq-Mars. Elle a été publiée avec les Mémoires de Montresor. + (_Voyez_ cette relation dans la deuxième série de la _Collection + des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, tom. 54, pag. + 409.) + +Avant que de dire le reste, il faut parler de la Catalogne et du +Roussillon, puisqu'aussi bien fut-ce à Perpignan que la catastrophe +arriva. Au commencement le cardinal fit peu d'état de la Catalogne, +car je crois qu'il n'avoit pas lu les Mémoires de la Ligue, non plus +que ceux de Charles IX, et qu'il ne savoit pas que c'étoit par les +Pyrénées, et non par les Alpes, qu'il falloit chasser les Espagnols +d'Italie et des Pays-Bas. Peut-être le savoit-il, mais il vouloit +faire durer la guerre. Quoi que c'en soit, La Motte-Houdancourt lui +ayant envoyé par La Vallée, qui étoit l'homme du Roi en l'armée de +Catalogne, des mémoires par lesquels il lui montroit clairement qu'il +avoit de grandes intelligences dans l'Aragon et dans la Valence, le +cardinal, touchant dans la main de cet envoyé, lui dit: «Assurez M. de +La Motte que dans peu de temps je mènerai le Roi en personne en +Espagne.» Je pense que, le Roi étant las de la guerre, le cardinal y +eût été tout de bon cette fois-là; pour cet effet il fit faire au Roi +le voyage de Perpignan. Durant ce siége, les plus riches de Sarragosse +se retirèrent dans la Castille et ailleurs. Le dessein du cardinal +étoit de mener le Roi à Barcelone avec une armée de quarante mille +hommes, d'envoyer un des meilleurs généraux avec quelques troupes en +Portugal, et de faire attaquer en même temps Fontarabie, qui étant +prise (car apparemment le roi d'Espagne n'eût pu couvrir ce +momon)[564], l'armée eût passé le long des Pyrénées pour se venir +joindre après à celle du Roi. Il n'y avoit que Pampelune dans toute la +Navarre à assiéger. Le Roi goûtoit assez cette entreprise, et avoit +ordonné à La Vallée de faire accommoder le chemin de Notre-Dame de +Mont-Serrat. En effet, on y dépensa huit mille livres, mais on y fit +de l'ouvrage pour plus de cent mille francs, car les paysans, sachant +que c'étoit pour le roi de France, ne vouloient point prendre +d'argent. On prit Colioure avant Perpignan, mais ce fut par le plus +grand hasard du monde. Le château, qui est sur le roc, et qui a des +murs d'une épaisseur effroyable, ne craint ni le canon ni la mine. Le +maréchal de La Meilleraye fit pourtant jouer un fourneau sans rime ni +raison, et ce fourneau combla le seul puits qu'ils eussent. Ainsi il +se fallut rendre pour ne pas mourir de soif. + + [564] _Momon_, expression empruntée d'un jeu de dés, dont les + acteurs étoient masqués. _Couvrir ce momon_, paroît signifier ici + accepter le défi. (_Voyez_ le _Dict. de Trévoux_.) + +Salses vaut beaucoup mieux. Feu M. le Prince la prit. Bautru disoit +qu'on en feroit un extraordinaire, car il avoit manqué Dole et +Fontarabie. Un homme qui saura son métier, avec cinq cents hommes y +fera périr une armée de quarante mille. Espenan y alla mettre trois +mille hommes qui s'affamèrent l'un l'autre. Depuis elle fut surprise +comme on alloit à Perpignan. Cet Espenan étoit un grand ignorant. Il +alla mettre de la cavalerie en grand nombre dans Tarragone, et après +se rendit on ne sait comment. Il est mort gouverneur de Philipsbourg. +Au commencement de la guerre il étoit aisé de faire fortune; pour peu +qu'on eût ouï parler du métier, on étoit recherché, car personne ne le +savoit. + +En allant au Roussillon, le cardinal apprit à Tarascon que Machault, +maître des requêtes, avoit fait pendre fort légèrement des marchands +de blé à Narbonne. Il voulut savoir le détail de cette affaire. On lui +dit qu'il y avoit dans la ville un avocat de Paris qui s'appeloit +Langlois (au Palais on l'appeloit _Langlois tireur d'armes_, parce que +son père étoit de ce métier-là, afin de le distinguer des autres qui +s'appeloient comme lui). Cet avocat avoit été procureur du roi de +l'intendance de Machault. Langlois vint, et en contant l'affaire, il +ne disoit jamais que _monsieur_. Tous ceux qui étoient là lui disoient +tout bas: «Dites _monseigneur_.» L'autre continuoit toujours à dire +_monsieur_. Le cardinal se crevoit de rire de l'empressement de tous +ses flatteurs, et écouta Langlois fort attentivement. L'avocat, quand +il fut hors de là, dit: «Nous ne parlons au Palais que par _monsieur_; +je suis du Palais et ne sais point d'autre langage.» + +Pour en revenir à M. le Grand, l'amiral de Brezé ne faisoit que +d'arriver; c'étoit vers l'Avent 1641, quand le cardinal, qui vouloit +partir à la fin de janvier pour Perpignan, lui dit qu'il falloit se +préparer pour armer les vaisseaux à Brest, et puis passer le détroit +pour s'aller planter devant Barcelonne, afin d'empêcher le secours de +Perpignan. Quelques jours après, Brezé entra dans la chambre du Roi. +Pensez que l'huissier ne le laissoit pas gratter deux fois. Le Roi et +M. le Grand parloient dans la ruelle. Brezé entend, sans être vu, que +M. le Grand disoit le diable du cardinal[565]. Il se retire; il +consulte en lui-même. Il n'avoit pas encore vingt-deux ans. Il avoit +peur de n'être pas cru; il se résout de suivre le Roi à la chasse le +plus souvent qu'il pourroit, et s'il trouvoit M. le Grand à l'écart, +de lui faire mettre l'épée à la main. Une fois il le trouva assez à +propos; mais, voyant venir un chien, il crut qu'il y avoit des gens +après. Le lendemain le cardinal lui ordonna de partir le jour suivant. +Il fut deux jours caché, faisant travailler à son équipage. +L'Éminentissime le sut, l'envoya quérir et le malmena. Enfin, le jeune +homme, ne sachant plus que faire, va trouver M. de Noyers, et lui dit +ce qu'il avoit entendu, et ce qu'il avoit eu dessein de faire. M. de +Noyers lui dit: «Monsieur, ne partez point encore demain.» Le +cardinal, averti de tout, le mande, le remercie de son zèle, et le +fait partir après avoir dit qu'il y mettroit ordre. + + [565] Le bruit ayant couru qu'il avoit fait venir des gens pour + assassiner le cardinal, M. le duc d'Enghien offrit à Son Éminence + de le tuer. Le marquis de Pienne le sut et le dit à Rumigny, qui + conseilla à M. le Grand de le dire au Roi. Il dit le lendemain à + Rumigny: «Le Roi m'a dit: Prends de mes gardes, cher ami.--Et + pourquoi n'en avez-vous pas pris? lui dit Rumigny en le regardant + entre les deux yeux. Vous ne me dites pas vrai.» Le jeune homme + rougit. «Au moins, ajouta Rumigny, allez chez M. le duc + accompagné de trois ou quatre de vos amis, pour lui faire voir + que vous n'avez point de peur.» Il y fut. M. le duc jouoit; on le + reçut fort bien, et on causa fort gaîment. Rumigny l'y + accompagna. (T.) + +Dans le voyage les choses s'aigrirent. Le cardinal vouloit qu'on +chassât M. le Grand. Le Roi ne le vouloit pas, à cause que le cardinal +le vouloit; non, comme vous allez voir, qu'il aimât encore M. le +Grand. L'Éminentissime se retire à Narbonne[566] sous prétexte de son +mal, et laisse Fabert[567], capitaine aux gardes, mais qui étoit bien +dans l'esprit du Roi, et à qui le Roi avoit même dit un jour qu'il se +vouloit servir de lui pour se défaire du cardinal. On l'avoit choisi +comme un homme de coeur et un homme de sens. M. de Thou sonda un jour +Fabert pour lui faire prendre le parti de M. le Grand. Fabert lui fit +sentir qu'il en savoit bien des choses, et le pria de ne lui rien dire +qu'il fût obligé de découvrir. «Mais vous n'avez, lui dit l'autre, +aucune récompense; vous avez acheté votre compagnie aux gardes.--Et +vous, répondit Fabert, n'avez-vous point de honte d'être comme le +suivant d'un jeune homme qui ne fait que sortir de page? Vous êtes +dans un plus mauvais pas que vous ne pensez.» + + [566] Le maréchal de La Motte, sous prétexte d'empêcher le + secours de Perpignan, car exprès il faisoit courir le bruit que + les ennemis avoient ce dessein-là, s'avança à trente lieues de la + ville. Le maréchal manda au cardinal qu'il s'étoit avancé pour le + servir, et qu'il lui donnoit sa parole de le dégager quand il + voudroit, et de le venir enlever à la porte du logis du Roi; + qu'il avoit mille hommes dont il lui répondoit comme de lui-même. + Le cardinal dit qu'il admirait l'adresse qu'avoit eue le + maréchal, et lui manda qu'il n'avançât pas davantage. M. le + Grand, qui avoit plus d'esprit que de cervelle, se douta du + dessein du maréchal, et en avertit le Roi. + + [567] Abraham Fabert, qui fut depuis créé maréchal de France. + +Or, voici comment on découvrit que le Roi n'aimoit plus M. le Grand. +Un jour, en présence du Roi, on vint à parler de fortifications et de +siéges. M. le Grand disputa long-temps contre Fabert, qui en savoit un +peu plus que lui. Le feu Roi lui dit: «Monsieur le Grand, vous avez +tort, vous qui n'avez jamais rien vu, de vouloir l'emporter sur un +homme d'expérience qui fait la guerre depuis si long-temps;» et +ensuite dit assez de choses à M. le Grand sur sa présomption[568], +puis s'assit. M. le Grand lui alla dire sottement: «Votre Majesté se +seroit bien passée de me dire tout ce qu'elle m'a dit.» Alors le Roi +s'emporta tout-à-fait. M. le Grand sort, et en s'en allant il dit tout +bas à Fabert: «Je vous remercie, monsieur Fabert,» comme l'accusant de +tout cela. Le Roi vouloit savoir ce que c'étoit; Fabert ne le lui +voulut jamais dire. «Il vous menace peut-être? dit le Roi.--Sire? on +ne fait point de menaces en votre présence, et ailleurs on ne le +souffriroit pas.--Il faut vous dire tout, monsieur Fabert, il y a six +mois que je le vomis (ce sont les propres termes du Roi). Mais pour +faire accroire le contraire, et qu'on pensât qu'il m'entretenoit +encore après que tout le monde étoit retiré, continua le Roi, il +demeuroit une heure et demie dans la garde-robe à lire l'Arioste. Les +deux premiers valets de garde-robe étoient à sa dévotion. Il n'y a +point d'homme plus perdu de vices, ni si peu complaisant. C'est le +plus grand ingrat du monde. Il m'a fait attendre quelquefois des +heures entières dans mon carrosse, tandis qu'il crapuloit. Un royaume +ne suffiroit pas à ses dépenses. Il a, à l'heure que je vous parle, +jusqu'à trois cents paires de bottes.» La vérité est que M. Le Grand +étoit las de la ridicule vie que le Roi menoit, et peut-être encore +plus de ses caresses[569]. Fabert donna avis de tout cela au cardinal. +M. de Chavigny, qu'il envoya trouver Fabert, ne pouvoit croire ce +qu'il entendoit. Cela donna courage au cardinal, qui, voyant qu'après +cela M. le Grand faisoit toujours bonne mine, conjectura qu'il y avoit +quelque grande cabale qui le soutenoit; c'était ce Traité d'Espagne. +Avant que de dire mes conjectures comme il l'eut, je dirai quelle +étoit la résolution du cardinal. Le cardinal, un peu devant, dictoit +un manifeste dont les cahiers ont été brûlés. Il parloit de se retirer +en Provence, à cause du comte d'Alais. Il espéroit que ses amis l'y +viendroient joindre. Il partit effectivement, après s'être fait dire +par les médecins que l'air de la mer lui étoit si contraire, qu'il ne +guériroit jamais s'il ne s'en éloignoit davantage. Et au lieu d'aller +par terre pour plus grande sûreté, il se mit sur le lac pour aller à +Tarascon, disant que le branle de la litière lui faisoit mal. Comme il +étoit près de passer le Rhône, on dit qu'un courrier, qui ne l'avoit +point trouvé à Narbonne, arriva avec un paquet du maréchal de Brezé, +vice-roi de Catalogne, qui, en quatre lignes, lui mandoit qu'une +barque ayant échoué à la côte, on y avoit trouvé le Traité de M. le +Grand, ou plutôt le Traité de M. d'Orléans avec l'Espagne, et qu'il le +lui envoyoit. + + [568] Un jour il contesta sur la guerre contre le maréchal de La + Meilleraye. Le Roi lui dit que c'étoit bien à lui, qui n'avoit + rien vu, à disputer contre un homme qui faisoit la guerre depuis + si long-temps.--«Sire, répondit-il, quand on a du sens et de la + lumière, on sait les choses sans les avoir vues.» (T.) + + [569] Quoi que Rumigny pût dire à M. le Grand, il négligea de se + remettre bien avec le Roi; il se fioit sur son Traité avec + l'Espagne. Il avoit envoyé Montmort, parent de Fontrailles, au + comte de Brion, car on n'osoit, à cause de La Rivière, s'adresser + à Monsieur directement. Par malheur pour lui, M. de Brion étoit à + Paris aux noces de mademoiselle de Bourbon et de M. de + Longueville. Cela empêcha qu'il n'eût réponse, et donna le temps + d'avoir le Traité d'Espagne. La princesse Marie avoit promis à + Cinq-Mars de l'épouser quand il se serait plus élevé: cela avoit + contribué à lui faire tourner la tête. (T.) + +Voilà le bruit qu'on fit courir, mais ce n'est pas la vérité, comme +nous dirons ensuite. Aussi n'y a-t-il guère d'apparence à ce qu'on +disoit là, et ceux qui l'ont cru sont de facile croyance. Le cardinal +(à ce qu'a dit Charpentier, son premier secrétaire, qui peut avoir été +trompé comme un autre, et qui a conté l'aventure de la barque), fort +surpris, commanda que tout le monde se retirât, excepté Charpentier. +«Faites-moi apporter un bouillon, je suis tout troublé.» Charpentier +le va prendre à la porte de la chambre, qu'on ferme ensuite au verrou. +Alors le cardinal, levant les mains au ciel, dit: «O Dieu! il faut que +tu aies bien du soin de ce royaume et de ma personne! Lisez cela, +dit-il à Charpentier, et faites-en des copies.» Aussitôt il envoya un +exprès à M. de Chavigny, avec ordre de le venir trouver, quelque part +qu'il fût. Chavigny le vint trouver à Tarascon, car il jugea à propos +de passer le Rhône. Chavigny, chargé d'une copie du Traité, va trouver +le Roi. Le cardinal l'avoit bien instruit. «Le Roi vous dira que c'est +une fausseté, mais proposez-lui d'arrêter M. le Grand, et qu'après il +sera bien aisé de le délivrer si la chose est fausse; mais que si une +fois l'ennemi entre en Champagne, il ne sera pas si aisé d'y +remédier.» Le Roi n'y manqua pas; il se mit en une colère horrible +contre M. de Noyers et M. de Chavigny, et dit que c'étoit une +méchanceté du cardinal, qui vouloit perdre M. le Grand. Ils eurent +bien de la peine à le ramener; enfin pourtant il fit arrêter M. le +Grand, et puis alla à Tarascon s'éclaircir de tout avec le cardinal. + +Or, comme Fontrailles vit que le Roi étoit si long-temps avec M. de +Noyers et M. de Chavigny sans qu'on eût appelé M. le Grand, il lui +dit: «Monsieur, il est temps de se retirer.» M. le Grand ne le voulut +pas. «Pour vous, lui dit-il, monsieur, vous serez encore d'assez belle +taille quand on vous aura ôté la tête de dessus les épaules, mais en +vérité je suis trop petit pour cela[570].» Il se sauva en habit de +capucin, comme il étoit allé faire le Traité en Espagne[571].» + + [570] Avant que de se mêler d'intrigue, Fontrailles avoit mis + tout son bien à couvert. Il a vingt-deux mille livres de rente en + fonds de terre, sans un sou de dettes. Il dit une plaisante chose + au feu Roi qui lui montroit des louis: «Sire, lui dit-il, j'aime + les vieux amis et les vieux écus.» Il ne veut point qu'on raille + de sa bosse; sur tout le reste il entend raillerie. Il étoit des + esprits forts du Marais. Ces messieurs se mirent, il y a près de + vingt ans, à porter des bottes qui avoient de fort longs pieds, + mais non pas si longs qu'on les a portés depuis. Quelques + capitaines aux gardes dansèrent un ballet des longs pieds. + Fontrailles alla prendre cela pour eux, et engagea le comte de + Fiesque et Rumigny à se battre. Le comte et son homme se + blessèrent. Fontrailles fut culbuté par le sien, et Rumigny + désarma le troisième. Ces messieurs du Marais chargèrent les + filous, et leur enjoignirent de ne voler plus dans le Marais. + Ainsi le Marais fut quelque temps un lieu de sûreté en dépit de + lui. Espenan, soldat de fortune, qui avoit été garde de M. + d'Épernon, épousa sa soeur. Il avoit gagné la mère et le cadet de + Fontrailles. Cet Espenan avoit été en crédit pour avoir déposé + contre M. de La Valette à l'assemblée de Fontarabie. Fontrailles + le fit appeler en vain plusieurs fois en duel. Le cadet se mit si + fort contre l'aîné qu'il lui envoya un cartel. Fontrailles en eut + horreur, et, par l'avis de Rumigny, conta cela à tout le monde. + Le cadet fût blâmé. Il est mort à la guerre en Catalogne. (T.) + + [571] Fontrailles essaya de passer en Espagne; mais, n'y étant + pas parvenu, il se retira en Angleterre, où il resta jusqu'après + la mort du cardinal. (_Relation de Fontrailles_, au lieu déjà + cité, p. 443.) + +Voici ce que j'ai appris de M. Esprit l'académicien, qui dans ce temps +étoit domestique de M. le chancelier, sur la manière dont M. le Grand +fut arrêté. Huit jours après le départ de Fontrailles, M. le Grand se +décide à se cacher à Narbonne chez un bourgeois dont la fille étoit +bien avec son valet-de-chambre Belet, qui l'y conduisit. Le soir, il +dit à un de ses gens: «Va voir si par hasard il n'y auroit point +quelque porte de la ville ouverte.» Le valet négligea d'y aller, parce +qu'on étoit soigneux de les fermer de bonne heure; cependant, voyez +quel malheur, une porte avoit été ouverte toute la nuit pour faire +entrer le train du maréchal de La Meilleraye. Alors, comme on avoit +publié à son de trompe que quiconque découvriroit M. le Grand auroit +tant de récompense, et que quiconque le cacheroit seroit puni de mort, +etc., son hôte le découvrit, de peur d'encourir la peine annoncée. Si +M. le Grand n'eût point été aussi paresseux, et qu'au lieu d'envoyer +un de ses gens voir si une porte de la ville étoit ouverte, il y eût +été lui-même, il se sauvoit. + +La vérité touchant le moyen qu'on a tenu pour avoir le Traité n'est +point encore divulguée. Fabert a dit que le feu Roi l'avoit su ainsi +que M. de Chavigny et M. de Noyers, et qu'il n'y avoit plus que la +Reine, M. d'Orléans, M. le cardinal Mazarin et lui qui le sussent; +mais qu'il se gardera bien de le dire. Un jour quelqu'un demanda à M. +le Prince par quelle invention on avoit découvert ce Traité? M. le +Prince dit quelque chose tout bas à cet homme; Voiture, qui avoit vu +cela, dit à M. de Chavigny: «Vous faites tant le fin de ce grand +secret, cependant M. le Prince l'a dit à un tel.--M. le Prince ne le +sait pas, dit Chavigny; puis, quand il le sauroit, il n'oseroit le +dire.» De là, Voiture conjecturoit que cela venoit de la Reine, et +pour preuve de cela, on remarquoit qu'après avoir long-temps parlé de +lui ôter ses enfants, on cessa tout-à-coup d'en parler. On dira à +cela, que si la chose avoit été ainsi, madame de Lansac, qui tenoit la +place de madame de Senecey, et qui étoit en même temps gouvernante de +M. le Dauphin, n'eût pas tiré le rideau de la Reine si brusquement +pour lui insulter, en lui disant d'un ton aigre que M. le Grand étoit +arrêté. Cela n'y fait rien, car, pour donner le change, on laissa +apparemment faire tout cela à madame de Lansac, et peut-être le lui +fit-on faire exprès. Le temps nous en apprendra davantage. Le cardinal +Mazarin, au retour de Narbonne, passa le premier à Lyon, et alla voir +M. de Bouillon à Pierre-en-Cize, et lui dit: «Votre Traité est +découvert;» et en même temps il lui en cita par coeur quelques +articles. Cela étonna fort M. de Bouillon, qui crut que M. d'Orléans +avoit tout dit; il confessa tout, quand on lui assura la vie. + +Comme on menoit M. le Grand à Lyon, un petit laquais catalan lui jeta +une boulette de cire dans laquelle il y avoit un petit papier avec +quelques avis assez mal digérés. Ce petit garçon, qui étoit à lui, +s'étoit mis en ce hasard et venoit de la part de la princesse Marie. + +A Lyon, le chancelier Seguier dit tant à M. le Grand que le Roi +l'aimoit trop pour le perdre, que cela n'iroit qu'à quelque temps de +prison, que Sa Majesté auroit égard à sa jeunesse, que le pauvre M. le +Grand en crut quelque chose. Il se persuada que le Roi ne souffriroit +jamais qu'on le fît mourir; qu'étant si jeune, il avoit le temps +d'attendre la mort du cardinal, et qu'après il reviendroit à la cour. +D'abord il confessa tout en secret à M. le chancelier seul[572]. Le +chancelier dit alors au cardinal: «Pour M. le Grand, cela va assez +bien, mais pour l'autre, je ne sais comment nous ferons.» M. le +Grand, après divers interrogatoires, fut conduit enfin au palais de +Lyon. On le fit comparoître devant les commissaires; car il ne pensa +pas, non plus que M. de Thou, qui cependant devoit savoir cela, à +décliner, dans l'opinion qu'il avoit que le Roi ne demandoit d'autre +satisfaction, sinon qu'il avouât publiquement son crime. Il fit d'une +manière tout-à-fait aisée, et en termes dignes d'un cavalier, +l'histoire de sa faveur. Ce fut là qu'il avoua que M. de Thou savoit +le Traité, mais qu'il l'en avoit toujours détourné, et persista dans +cette déclaration jusqu'à la mort. On le confronta après à M. de Thou, +qui ne fit que lever les épaules comme en le plaignant, mais ne lui +reprocha point de l'avoir trahi. M. de Thou allégua la loi +_Conscii_[573], sur laquelle a été faite l'ordonnance de Louis XIII, +qui n'a jamais été exécutée; mais il expliqua mal cette loi, prenant +toujours _conscii_ pour complices. M. de Miroménil eut le courage +d'ouvrir l'avis de l'absolution pour lui. Le cardinal, s'il eût vécu +plus long-temps, ne lui en eût pas voulu de bien. Un exemple qu'on +allégua d'un homme de qualité, nommé.....[574], que le premier +président de Thou fit mourir pour la même chose, nuisit fort à son +petit-fils. + + [572] Le Roi, à son passage à Lyon, dit cent puérilités au + chancelier, et entre autres qu'il n'avoit jamais pu habituer ce + méchant garçon à dire tous les jours son _Pater_. Une autre fois, + en faisant des confitures, le Roi dit: «L'âme de Cinq-Mars étoit + aussi noire que le cul de ce poëlon.» (T.) + + [573] Voici le texte de cette loi: _Utrum, qui occiderunt + parentes, an etiam conscii, poenâ parricidii adficiantur, quæri + potest? Et ait Macianus, etiam conscios eâdem poenâ adficiendos, + non solum parricidas._ (L. 6, au Digeste _de lege Pompeiâ, de + parricidiis_.) Toute la loi est dans l'interprétation du mot + _conscius_, qui signifie tout à la fois, celui qui a connoissance + du crime, et le complice du crime. La première interprétation est + d'une atrocité qui auroit toujours dû la faire repousser. + + [574] Le nom est resté en blanc au manuscrit. + +M. le Grand[575] croyoit si peu mourir, que comme on le vouloit faire +manger pour lui prononcer après sa sentence, il dit: «Je ne veux point +manger; on m'a ordonné des pilules, j'ai besoin de me purger, il faut +que je les aille prendre.» Il mangea peu. Après on leur prononça leur +sentence. Une chose si dure et aussi peu attendue ne fit cependant +témoigner aucune surprise à M. le Grand. Il fut ferme, et le combat +qu'il souffroit en lui-même ne parut point au dehors. Quoiqu'on eût +résolu de ne point lui donner la question, comme portoit la sentence, +on ne laissa pas de la lui présenter; cela le toucha, mais ne lui fit +rien faire qui le démentît, et il défaisoit déjà son pourpoint, quand +on lui fit lever la main pour dire vérité. Il persévéra, et dit qu'il +n'avoit plus rien à ajouter. Il mourut avec une grandeur de courage +étonnante, ne s'amusa point à haranguer, salua seulement ceux qu'il +reconnut aux fenêtres, se dépêcha, et quand le bourreau lui voulut +couper les cheveux, il lui ôta les ciseaux et les donna au frère du +Jésuite. Il vouloit qu'on ne lui en coupât qu'un peu par-derrière; il +retira le reste en devant. Il ne voulut point qu'on le bandât. Il +avoit les yeux ouverts quand on le frappa, et tenoit le billot si +ferme qu'on eut de la peine à en retirer ses bras. On lui coupa la +tête du premier coup. M. le Grand étoit plein de coeur; il ne fut +point ébranlé par un si grand revers. Au contraire, il avoit écrit de +fort bon sens et même élégamment à la maréchale d'Effiat, sa mère. + + [575] Quelques-uns des faits relatifs à Cinq-Mars sont placés, + dans le manuscrit original, à l'article de Louis XIII; on a cru + devoir les réunir tous ici, pour éviter la confusion et les + redites. + +On trouva la piste de toutes les menées de M. de Thou. C'étoit le plus +inquiet de tous les hommes. M. le Grand l'avoit appelé _Son +Inquiétude_. Quand il sortoit, il étoit quelquefois une heure sans +pouvoir déterminer où il iroit. Par une ridicule affectation de +générosité, dès qu'un homme étoit disgracié, il le vouloit connoître, +et lui alloit faire offre de services. Etant conseiller, ou maître des +requêtes, il alla voir le cardinal de La Valette à Mayence, et fut à +la guerre, d'où il revint avec un bras cassé. On se moqua de lui. Si +M. le Grand mourut en galant homme, M. de Thou fit le cagot. Il +composa des inscriptions pour mettre à des offrandes qu'il faisoit. Il +fit des voeux, des fondations et autres choses semblables. Il +demandoit sans cesse s'il n'y avoit point de vanité dans son humilité. +Enfin, il paillarda furieusement son vin, comme on dit, et il sembloit +avec ses longs propos qu'il voulût se familiariser avec la mort. Je +trouve qu'il mourut en pédant, lui qui avoit toujours vécu en +cavalier, car sa soutane ne tenoit à rien. Il faisoit le coup de +pistolet étant intendant de l'armée. Il étoit amoureux de madame de +Guémenée. On dit qu'il lui écrivit après avoir été condamné. Au moins +écrivit-il à une dame. C'étoit un vilain rousseau. Les grands +seigneurs et les grandes dames l'avoient gâté, et aussi l'opinion +d'être descendu des comtes de Toul, lui qui se devoit contenter d'être +d'une maison illustre par de belles charges et des écrits +célèbres[576]. + + [576] Cyprien Perrot, conseiller de la grand'chambre, père du + président Perrot, et ami intime du président de Thou l'historien, + trouva un jour par hasard un acte par lequel il paroîssoit que + l'avocat de Thou, de qui venoit ce président et le premier + président du Parlement, étoit fils d'un habitant d'Atis, village + qui est à une journée de Paris; cela le fit rire. Il l'envoya au + président, et lui manda que par cette pièce il prouveroit bien + nettement qu'il venoit des comtes de Toul. C'étoit la chimère de + la famille. Le président prit cela comme il devoit: il n'en fit + que rire, et M. Perrot fut un de ses exécuteurs testamentaires. + Perrot, sieur d'Ablancourt, y étoit quand on trouva cette pièce; + c'est de lui que nous tenons ce fait. (T.) + +Le cardinal, qui avoit traîné M. de Thou après lui sur le Rhône, eut +bien de la peine à gagner la Loire. On le portoit dans une machine, et +pour ne le pas incommoder, on rompoit les murailles des maisons où il +logeoit, et si c'étoit par haut, on faisoit une rampe dès la cour, où +il entroit par une fenêtre dont on avoit ôté la croisée. Vingt-quatre +hommes le portoient en se relayant. Une fois qu'il eut attrapé la +Loire, on n'avoit que la peine de le porter du bateau à son logis. +Madame d'Aiguillon le suivoit dans un bateau à part; bien d'autres +gens en firent de même. C'étoit comme une petite flotte. Deux +compagnies de cavalerie, l'une de çà, l'autre de là la rivière, +l'escortoient. On eut soin de faire des routes pour réunir les eaux +qui étoient basses, et pour le canal de Briare, qui étoit presque +tari, on y lâcha les écluses. M. d'Enghien eut ce bel emploi. Il passa +aux bains de Bourbon-Lancy; mais ce remède ne lui servit guère. On +trouva dans Pline que deux consuls romains étoient morts de fièvres +qu'ils prirent, comme lui, dans la Gaule narbonnaise. Le cardinal +étoit sujet aux hémorroïdes, et Suif[577] l'avoit une fois charcuté à +bon escient. + +Quand il fut de retour à Paris, il fit ajouter à _l'Europe_[578] la +prise de Sedan, qu'il appeloit dans la pièce: _l'Antre des monstres_. +Cette vision lui étoit venue dans le dessein qu'il avoit de détruire +la monarchie d'Espagne. C'étoit comme une espèce de manifeste. M. +Desmarets en fit les vers et en disposa le sujet. + + [577] Chirurgien célèbre de ce temps. + + [578] Tragi-comédie en cinq actes en vers, avec un prologue, + attribuée au cardinal, mais bien plutôt faite par Desmarets, + d'après un plan fourni par l'Éminence, et sous ses yeux. Elle fut + représentée sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, avec une + grande magnificence, et, malgré son peu de succès, elle fut + imprimée en 1643, in-4º. + +Le cardinal, s'il eût voulu, dans la puissance qu'il avoit, faire le +bien qu'il pouvoit faire, auroit été un homme dont la mémoire eût été +bénie à jamais. Il est vrai que le cabinet lui donnoit bien de la +peine[579]. On a bien perdu à sa mort, car il choyoit toujours Paris, +et puisqu'il en étoit venu si avant, il étoit à souhaiter qu'il durât +assez pour abattre la maison d'Autriche. La grandeur de sa maison a +été sa plus grande folie. Pour montrer combien le cabinet lui donnoit +de peine, il ne faut que dire combien Tréville[580] lui causa de +mauvaises heures. Il avoit su, peut-être par la déposition de M. le +Grand, que le Roi, en lui montrant Tréville, avoit dit: «Monsieur le +Grand, voilà un homme qui me défera du cardinal quand je voudrai.» +Tréville commandoit les mousquetaires à cheval que le Roi avoit mis +sur pied pour en être accompagné partout, à la chasse et ailleurs, et +il en choisissoit lui-même les soldats. On y a vu des fils de M. le +duc d'Uzès. On faisoit sa cour par ce moyen-là. Tréville est un +Béarnais, soldat de fortune. Le cardinal avoit gagné sa cuisinière; on +dit qu'elle avoit quatre cents livres de pension. Le cardinal ne +vouloit point laisser auprès du Roi un homme en qui le Roi avoit tant +de confiance. M. de Chavigny fut, de la part du cardinal, presser le +Roi de le chasser. Le Roi bien humblement lui dit: «Mais, monsieur de +Chavigny, que l'on considère que l'on me perd de réputation, que +Tréville m'a bien servi, qu'il en porte des marques, qu'il est +fidèle.--Mais, Sire, dit M. de Chavigny, vous devez aussi considérer +que M. le cardinal vous a bien servi, qu'il est fidèle, qu'il est +nécessaire à votre Etat, et que vous ne devez point mettre Tréville et +lui dans la balance.--Quoi, monsieur de Chavigny, dit le cardinal à +qui il faisoit ce rapport, vous n'avez pas plus pressé le Roi que +cela? vous ne lui avez pas dit qu'il le falloit? La tête vous a +tourné, monsieur de Chavigny, la tête vous a tourné.» Chavigny ensuite +lui jura qu'il avoit dit au Roi: «Sire, il faut que vous le fassiez.» +Le cardinal savoit bien à qui il avoit affaire. Le Roi craignoit le +fardeau, et de plus il avoit peur que le cardinal, qui tenoit presque +toutes les places, ne lui fît un méchant tour; enfin il fallut chasser +Tréville. + + [579] Par grimace il composa un conseil, et fit Saint-Chaumont + ministre d'État; car il ne vouloit pas des gens bien forts. + Saint-Chaumont, qui croyoit qu'on donnoit cela à son mérite, en + eut bien de la joie. Il rencontra Gordes, capitaine des + gardes-du-corps, à qui il le dit: «Oh! oh! dit Gordes, tu te + moques.» Il entre en riant à gorge déployée, et dit au Roi: + «Sire, Saint-Chaumont dit que Votre Majesté l'a fait ministre + d'État; quelque sot croirait cela.» (T.) + + [580] Henri-Joseph de Peyre, comte de Troisville (on prononçait + _Tréville_), homme de l'esprit le plus juste et du goût le plus + délicat. Il se retira du monde après la mort de Henriette + d'Angleterre, duchesse d'Orléans. + +L'Eminentissime croyoit revenir de sa maladie; toutes les déclarations +contre M. d'Orléans en sont une marque. Il le haïssoit et le +méprisoit, et il le vouloit faire déclarer incapable de la couronne, +afin que le Roi, qui ne pouvoit pas vivre long-temps, venant à +mourir, ce prince ne pût avoir part au gouvernement. Il y en a qui ont +cru que le cardinal avoit fait dessein de gouverner la Reine par le +cardinal Mazarin; qu'il l'avoit fait exprès cardinal. Il est vrai que +M. de Chavigny y servit fort pour empêcher M. de Noyers de l'être. On +a même cru qu'il y avoit déjà de l'intelligence entre la Reine et le +cardinal de Richelieu, et qu'elle avoit commencé dès le temps qu'il +eut d'elle le Traité d'Espagne. J'ai ouï dire à Lyonne que la première +fois que le cardinal de Richelieu présenta le Mazarin à la Reine +(c'étoit après le Traité de Cazal), il lui dit: «Madame, vous +l'aimerez bien, il a de l'air de Buckingham.» Je ne sais si cela y a +servi, mais on croit que la Reine avoit de l'inclination pour lui de +longue main, et que le cardinal de Richelieu s'en étoit aperçu, ou que +cette ressemblance lui donnoit lieu de l'espérer. + +Quand on joua _l'Europe_, il n'y étoit pas; il l'avoit bien vu répéter +plusieurs fois avec les habits qu'il fit faire à ses dépens; son bras +ne lui permit pas d'y aller. Au retour, il dit à sa nièce, lui +montrant le cardinal Mazarin: «Ma nièce, j'instruisois un ministre +d'Etat, tandis que vous étiez à la comédie.» Et on dit qu'il le nomma +au feu Roi, et qu'une autre fois il dit: «Je ne sache qu'un homme qui +me puisse succéder, encore est-il étranger.» D'autres pensent que +c'est trop subtiliser que de dire ce que j'ai dit du dessein de +gouverner la Reine par le cardinal Mazarin, et croient que son +intention n'a été autre que de mettre dans les affaires un homme qui, +étant étranger et sa créature, par gratitude et par le besoin qu'il +avoit d'appui, s'attacheroit apparemment à ses héritiers et à ses +proches[581]; mais ce n'est pas la première fois qu'il s'est trompé. +Il prenoit M. de Chavigny pour le plus grand esprit du monde, et +Morand, maître des requêtes, pour le premier homme de la robe. On +parlera ailleurs de l'un et de l'autre. + + [581] Arnoul, qui travailloit à la marine, dit que le dessein du + cardinal de Richelieu étoit d'envoyer le cardinal Mazarin à Rome + pour y servir le Roi; et qu'il lui dit en sa présence: «Monsieur + Arnoul, dans combien de temps pouvez-vous apprêter un vaisseau + pour passer M. le cardinal Mazarin en Italie?--Monseigneur, dit + Arnoul, il y en aura un de prêt au premier jour.» Le Mazarin alla + supplier Arnoul de différer, et cependant le cardinal se porta + plus mal. Jamais le Mazarin n'a reconnu ce service. (T.) + +Le Roi ne fut voir le cardinal qu'un peu avant qu'il mourût, et +l'ayant trouvé fort mal, en sortit fort gai[582]. Le curé de +Saint-Eustache vint pour l'assister. On assure qu'il lui dit qu'il +n'avoit d'ennemis que ceux de l'Etat, et que madame d'Aiguillon étant +entrée tout échauffée, et lui ayant dit: «Monsieur, vous ne mourrez +point, une sainte fille, une brave Carmélite, en a eu une +révélation:--Allez, allez, lui dit-il, ma nièce, il faut se moquer de +tout cela, il ne faut croire qu'à l'Evangile.» + + [582] Il se fit fermer son cautère, parce que son bras + maigrissoit trop. Cela pourroit bien l'avoir tué; il ne vécut + plus guère après. (T.) + +On a dit qu'il étoit mort fort constant. Mais Boisrobert dit que les +deux dernières années de sa vie, le cardinal étoit devenu tout +scrupuleux, et ne vouloit point souffrir le moindre mot à double +entente. Il ajoute que le curé de Saint-Eustache, à qui il en avoit +parlé, ne lui avoit point dit que le cardinal fût mort si constamment +qu'on l'avoit chanté. M. de Chartres (Lescot) a dit plusieurs fois +qu'il ne connoissoit pas le moindre péché à M. le cardinal. Par ma +foi! qui croira cela pourra bien croire autre chose! + +Le livre intitulé _Optatus gallus_ fut fait par le docteur Arsent, de +concert avec le nonce du Pape, pour montrer que le cardinal de +Richelieu tendoit à faire un schisme en France. + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME. + + Pages. + + Henri IV 3 + + Le Maréchal de Biron le fils. 20 + + Le maréchal de Roquelaure. 22 + + Le marquis de Pisani. 26 + + M. de Bellegarde, et beaucoup de choses de Henri III. 34 + + M. de Termes. 43 + + La princesse de Conti. 45 + + Philippe Desportes. 52 + + Le cardinal Du Perron. 59 + + L'archevêque de Sens, frère du précédent. 61 + + Le duc de Sully. 63 + + Le connétable de Lesdiguières. M. de Créqui. 76 + + La reine Marguerite de Valois. 87 + + La comtesse de Moret. M. de Cesy. 92 + + Le connétable de Montmorency. 97 + + Madame la princesse de Condé. 100 + + Mademoiselle Du Tillet. 110 + + Le maréchal d'Ancre. 114 + + Lisette. 119 + + Madame de Villars. 122 + + Madame la comtesse de Soissons. 127 + + Mademoiselle de Senecterre. 129 + + M. de Senecterre. 131 + + M. d'Angoulême. 138 + + Le maréchal de La Force. 143 + + Malherbe. 155 + + Mademoiselle Paulet[583]. 196 + + La vicomtesse d'Auchy. 204 + + M. Des Yvetaux. 212 + + M. de Guise, fils du Balafré. 224 + + Le chevalier de Guise, frère du précédent. 231 + + Le baron Du Tour. 234 + + M. de Vaubecourt. 235 + + Rocher-Portail. 237 + + Le connétable de Luynes, M. et madame de Chevreuse et M. + de Luynes. 241 + + M. le duc de Luynes. 253 + + Le maréchal d'Estrées. 255 + + Le président de Chevry. Duret, le médecin, son frère. 261 + + M. d'Aumont. 267 + + Madame de Reniez. 272 + + Le baron de Panat. 273 + + Madame de Gironde. 275 + + M. de Turin. 281 + + M. de Portail, M. Hilerin. 283 + + Le comte de Villa-Medina. 285 + + M. Viète. 289 + + Le chancelier de Bellièvre, le chancelier de Sillery, M. + et madame de Pisieux, M. et madame de Maulny. 291 + + Le Camus, maître des requêtes. 300 + + Madame d'Alincourt. 302 + + M. d'Alincourt. 304 + + Faure, père et fils. 305 + + Vanité des nations. 308 + + Avocats. 310 + + Le marquis d'Assigny. 317 + + Le duc de Brissac. 320 + + Bizarreries et Visions de quelques femmes. _Ib._ + + Gens guéris ou sauvés par moyens extraordinaires. 323 + + La princesse d'Orange, la mère. 327 + + Le prince d'Orange, le père. 330 + + M. de Mayenne. 334 + + Maris cocus par leur faute. 336 + + Cocus prudents ou insensibles. 338 + + Le comte de Cramail. 340 + + Nains, Naines. 342 + + Le cardinal de Richelieu. 344 + + [583] C'est par erreur que cet article a été classé ici. Il + n'auroit dû trouver place que dans le volume suivant, parmi les + articles des habitués de l'hôtel Rambouillet. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des +Réaux (Tome Premier), by Gédéon Tallemant des Réaux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME PREMIER) *** + +***** This file should be named 33033-8.txt or 33033-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/3/0/3/33033/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, Guy de +Montpellier and the Online Distributed Proofreading Team +at https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les historiettes de Tallemant des Réaux (Tome Premier) + Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle + +Author: Gédéon Tallemant des Réaux + +Release Date: July 1, 2010 [EBook #33033] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME PREMIER) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, Guy de +Montpellier and the Online Distributed Proofreading Team +at https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.<br /> +Dans la note numéro <a href="#Footnote_56">56</a>, la date de 1580 qui figurait dans l'original a été corrigée en 1530. +</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_I" id="Page_I">I</a></span></p> + +<h2>LES HISTORIETTES</h2> +<h5 class="p2">DE</h5> +<h1>TALLEMANT DES RÉAUX.</h1> + +<h4 class="p4">MÉMOIRES</h4> +<h5>POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVII<sup>e</sup> SIÈCLE,</h5> + +<h6 class="p4">PUBLIÉS</h6> +<h4>SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;</h4> +<h6>AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,</h6> + +<h6 class="p4">PAR MESSIEURS</h6> +<h4>MONMERQUÉ,</h4> +<h6>Membre de l'Institut,</h6> + +<h5 class="p2">DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.</h5> + +<h4 class="p4">TOME PREMIER.</h4> + +<h5 class="p6">PARIS,<br /> +ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,</h5> + +<h6 class="p2">PLACE VENDÔME, 16.</h6> + +<h5 class="p2">1834</h5> + +<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p> + +<h3 class="p4">INTRODUCTION DE L'AUTEUR<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor light">[1]</a>.</h3> + +<p class="p2">J'appelle ce recueil les <i>Historiettes</i>, parce que ce ne sont que +petits Mémoires qui n'ont aucune liaison les uns avec les autres. J'y +observe en quelque sorte la suite des temps, pour ne point faire de +confusion. Mon dessein est d'écrire tout ce que j'ai appris et que +j'apprendrai d'agréable et digne d'être remarqué, et je prétends dire +le bien et le mal sans dissimuler la vérité, et sans me servir de ce +qu'on trouve dans les Histoires et les Mémoires imprimés. Je le fais +d'autant plus librement que je sais bien que ce ne sont pas choses à +mettre en lumière, quoique peut-être elles ne laissassent pas d'être +utiles. Je donne cela à mes amis qui m'en prient, il y a long-temps. +Au reste, je renverrai souvent aux Mémoires que je prétends faire de +la régence d'Anne d'Autriche, ou pour mieux dire, de l'administration +du cardinal Mazarin, que je continuerai tant qu'il gouvernera, si je +me trouve en <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> état de le faire<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Ces renvois seront pour ne pas +répéter la même chose, comme par exemple, une fois que M. Chabot<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, +devenu duc de Rohan, entrera dans les négociations avec la cour, je ne +puis plus continuer son <i>Historiette</i>, parce que désormais c'est +l'histoire de la seconde guerre de Paris. Voilà quel est mon dessein. +Je commencerai par Henri le Grand et sa cour, afin de commencer par +quelque chose d'illustre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p> +<h3 class="p4">MÉMOIRES</h3> + +<h5>DE</h5> + +<h2>TALLEMANT.</h2> + +<hr class="p4 c15" /> + +<h3>HENRI IV<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor light">[4]</a>.</h3> + +<p class="p2">Si ce prince fût né roi de France, et roi paisible, probablement ce +n'eût pas été un grand personnage; il se fût noyé dans les voluptés, +puisque, malgré toutes ses traverses, il ne laissoit pas, pour suivre +ses plaisirs, d'abandonner les plus importantes affaires<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Après la +bataille de Coutras, au lieu de poursuivre ses avantages, il s'en va +badiner avec la comtesse de Guiche<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, et lui porte les drapeaux qu'il +avoit gagnés. Durant le <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> siége d'Amiens, il court après madame de +Beaufort<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, sans se tourmenter du cardinal d'Autriche, depuis +l'archiduc Albert, qui s'approchoit pour tenter le secours de la +place<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> + +<p>Il n'étoit ni trop libéral, ni trop reconnoissant. Il ne louoit jamais +les autres, et se vantoit comme un gascon. En récompense, on n'a +jamais vu un prince si humain, ni qui aimât plus son peuple; il ne +refusoit point de veiller pour le bien de son État. Il a fait voir en +plusieurs rencontres qu'il avoit l'esprit vif et qu'il entendoit +raillerie<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> + +<p>Pour reprendre donc ses amours, si Sébastien Zamet, comme quelques-uns +l'ont prétendu, donna du poison à madame de Beaufort<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, on peut dire +qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> rendit un grand service à Henri <span class="smcap">IV</span>, car ce bon prince +alloit faire la plus grande folie qu'on pouvoit faire; cependant il y +étoit tout résolu<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. On devoit déclarer feu M. le Prince bâtard<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12"></a><a href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. +M. le comte de Soissons se faisoit cardinal, et on lui donnoit trois +cent mille écus de rente en bénéfices. M. le prince de Conti<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> étoit +marié alors avec une vieille qui ne pouvoit avoir d'enfants<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. M. le +maréchal de Biron devoit épouser la fille de madame d'Estrées, qui +depuis a été madame de Sanzay. M. d'Estrées la devoit avouer; elle +étoit née durant le mariage, mais il y avoit cinq ou six ans que M. +d'Estrées<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15"></a><a href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> n'avoit couché avec sa femme, qui s'en étoit enallée +avec le marquis d'Allègre, et qui fut tuée avec lui à Issoire<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16"></a><a href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, par +les habitants qui se soulevèrent, <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> et prirent le parti de la +Ligue. Le marquis et sa galante tenoient pour le Roi: ils furent tous +deux poignardés et jetés par la fenêtre.</p> + +<p>Cette madame d'Estrées étoit de La Bourdaisière, la race la plus +fertile en femmes galantes qui ait jamais été en France<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17"></a><a href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>; on en +compte jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit +mariées, qui toutes ont fait l'amour hautement. De là vient qu'on dit +que les armes de La Bourdaisière, c'est <i>une poignée de vesces</i>; car +il se trouve, par une plaisante rencontre, que dans leurs armes il y a +une main qui sème de la vesce<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18"></a><a href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>. On fit sur leurs armes ce quatrain:</p> + +<p class="left30"> +Nous devons bénir cette main<br /> +Qui sème avec tant de largesses,<br /> +Pour le plaisir du genre humain,<br /> +Quantité de si belles <i>vesces</i><a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19"></a><a href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> + +<p>Voici ce que j'ai ouï conter à des gens qui le savoient bien, ou +croyoient le bien savoir: une veuve à Bourges, première femme d'un +procureur ou d'un notaire, acheta un méchant pourpoint à la +Pourpointerie<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20"></a><a href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>, dans la basque duquel elle trouva un papier où il y +avoit: «Dans la cave d'une telle maison, six pieds sous terre, de tel +endroit (qui étoit bien désigné), il y a tant en or en des pots, etc.» +La somme étoit <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> très-grande pour le temps (il y a bien 150 ans). +Cette veuve, voyant que le lieutenant-général de la ville étoit veuf +et sans enfants, lui dit la chose, sans lui désigner la maison, et +offrit, s'il vouloit l'épouser, de lui dire le secret. Il y consent; +on découvre le trésor; il lui tient parole et l'épouse. Il s'appeloit +Babou. Il acheta La Bourdaisière. C'est, je pense, le grand-père de la +mère du maréchal d'Estrées<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21"></a><a href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> + +<p>Madame d'Estrées eut six filles et deux fils, dont l'un est le +maréchal d'Estrées qui vit encore aujourd'hui<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22"></a><a href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Ces six filles +étoient madame de Beaufort, que madame de Sourdis, aussi de La +Bourdaisière, gouvernait; madame de Villars, dont nous parlerons de +suite; madame de Namps, la comtesse de Sanzay, l'abbesse de Maubuisson +et madame de Balagny. Cette dernière est <i>Délie</i> dans l'<i>Astrée</i>; elle +avoit la taille un peu gâtée, mais c'étoit la personne la plus galante +du monde. Ce fut d'elle que feu M. d'Epernon eut l'abbesse de +Sainte-Glossine de Metz<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23"></a><a href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. On les appeloit, elles six et leur frère, +les sept péchés mortels. Madame de Neufvic, dame d'esprit, qui étoit +fort familière chez madame de Bar<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24"></a><a href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, fit cette épigramme <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> sur la +mort de madame la duchesse de Beaufort:</p> + +<p class="left30"> +J'ai vu passer par ma fenêtre<br /> +Les six péchés mortels vivants,<br /> +Conduits par le bastard d'un prêtre<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25"></a><a href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>,<br /> +Qui tous ensemble alloient chantant<br /> +<span class="i2">Un <i>requiescat in pace</i>,</span><br /> +Pour le septième trépassé<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26"></a><a href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> + +<p>Henri <span class="smcap">IV</span>, à ce qu'on prétend, n'en avoit pas eu les <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> gants, et ce +fut pour cela qu'il ne fit pas appeler M. de Vendôme <i>Alexandre</i>, de +peur qu'on ne dît Alexandre le Grand, car on appeloit M. de Bellegarde +M. le Grand<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27"></a><a href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, et apparemment il y avoit passé le premier. Le Roi +commanda dix fois qu'on le tuât<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28"></a><a href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, puis il s'en repentoit quand il +venoit à considérer qu'il la lui avoit ôtée; car Henri, voyant danser +M. de Bellegarde et mademoiselle d'Estrées ensemble, dit: «Il faut +qu'ils soient le serviteur et la maîtresse<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29"></a><a href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.»</p> + +<p>Henri <span class="smcap">IV</span> a eu une quantité étrange de maîtresses; il n'étoit pourtant +pas grand abatteur de bois; aussi étoit-il toujours cocu. On disoit en +riant que son second avoit été tué. Madame de Verneuil l'appela un +jour <i>Capitaine bon vouloir</i>; et une autre fois, car elle le grondoit +cruellement, elle lui dit que bien lui prenoit d'être roi, que sans +cela on ne le pourroit souffrir, et qu'il puoit comme charogne. Elle +disoit vrai, il avoit les pieds et le gousset fins<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30"></a><a href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>; et quand la +feue Reine-mère coucha avec lui la première fois, quelque bien garnie +qu'elle fût d'essences de son pays, elle ne laissa <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> pas que d'en +être terriblement parfumée. Le feu Roi<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31"></a><a href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>, pensant faire le bon +compagnon, disoit: «Je tiens de mon père, moi, je sens le gousset.»</p> + +<p>Je pense que personne n'a approuvé la conduite d'Henri <span class="smcap">IV</span> avec la feue +Reine-mère, sa femme, sur le fait de ses maîtresses; car que madame de +Verneuil fût logée si près du Louvre<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32"></a><a href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, et qu'il souffrît que la +cour se partageât en quelque sorte pour elle, en vérité il n'y avoit +en cela ni politique, ni bienséance. Cette madame de Verneuil étoit +fille de ce M. d'Entragues qui épousa Marie Touchet, fille d'un +boulanger d'Orléans<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33"></a><a href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, et qui avoit été maîtresse de Charles <span class="smcap">IX</span>. +Elle avoit de l'esprit, mais elle étoit fière, et ne portoit guère de +respect, ni à la Reine, ni au Roi. En lui parlant de la Reine, elle +l'appeloit quelquefois votre grosse banquière, et le roi lui ayant +demandé ce qu'elle eût fait si elle avoit été au port de Nully (ou +<i>Neuilly</i>) quand la Reine s'y pensa noyer<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34"></a><a href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>: «J'eusse crié, lui +dit-elle: <i>La Reine boit.</i>»</p> + +<p>Enfin le Roi rompit avec madame de Verneuil; elle se mit à faire une +vie de Sardanapale ou de Vitellius: elle <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> ne songeoit qu'à la +mangeaille, qu'à des ragoûts, et vouloit même avoir son pot dans sa +chambre; elle devint si grasse qu'elle en devint monstrueuse; mais +elle avoit toujours bien de l'esprit. Peu de gens la visitoient. On +lui ôta ses enfants<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35"></a><a href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>; sa fille fut nourrie auprès des Filles de +France.</p> + +<p>La feue Reine-mère, de son côté, ne vivoit pas trop bien avec le Roi: +elle le chicanoit en toutes choses. Un jour qu'il fit donner le fouet +à M. le dauphin: «Ah! lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos +bâtards.—Pour mes bâtards, répondit-il, il les pourra fouetter, s'ils +font les sots, mais lui il n'aura personne qui le fouette.»</p> + +<p>J'ai ouï dire qu'il lui avoit donné le fouet lui-même deux fois: la +première, pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme, que, pour +le contenter, il fallut tirer à ce gentilhomme un coup de pistolet +sans balle pour faire semblant de le tuer; l'autre, pour avoir écrasé +la tête à un moineau; et que, comme la Reine-mère grondoit, le Roi lui +dit: «Madame, priez Dieu que je vive, car il vous maltraitera, si je +n'y suis plus<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36"></a><a href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.»</p> + +<p>Il y en a qui ont soupçonné la Reine-mère d'avoir trempé à sa mort, et +que pour cela on n'a jamais vu la déposition de Ravaillac. Il est bien +certain que le Roi dit un jour que Conchine, depuis maréchal d'Ancre, +<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> l'étoit allé saluer à Monceau: «Si j'étois mort, cet homme-là +ruineroit mon royaume.»</p> + +<p>Ceux qui ont voulu raffiner sur la mort de Henri <span class="smcap">IV</span> disent que +l'interrogatoire de Ravaillac fut fait par le président Jeannin, comme +conseiller d'État (il avoit été président au mortier de Grenoble); et +que la Reine-mère l'avoit choisi comme un homme à elle<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37"></a><a href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>. On a dit +que la Comant avoit persévéré jusqu'à la mort<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38"></a><a href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p> + +<p>On a seulement dit que Ravaillac avoit déclaré que voyant que le Roi +alloit entreprendre une grande guerre, et que son État en pâtiroit, il +avoit cru rendre un grand service à sa patrie que de la délivrer d'un +prince qui ne la vouloit pas maintenir en paix, et qui n'étoit pas bon +catholique. Ce Ravaillac avoit la barbe rousse et les cheveux tant +soit peu dorés. C'étoit une espèce de fainéant qu'on remarquoit à +cause qu'il étoit habillé à la flamande plutôt qu'à la françoise. Il +traînoit toujours une épée; il étoit mélancolique, mais d'assez douce +conversation.</p> + +<p>Henri <span class="smcap">IV</span> avoit l'esprit vif; il étoit humain, comme <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> j'ai déjà +dit. J'en rapporterai quelques exemples.</p> + +<p>A La Rochelle, le bruit étoit parmi la populace qu'un certain +chandelier avoit une <i>main de gorre</i>, c'est-à-dire une mandragore; or, +communément on dit cela de ceux qui font bien leurs affaires. Le Roi, +qui n'étoit alors que roi de Navarre, envoya quelqu'un à minuit chez +cet homme demander à acheter une chandelle. Le chandelier se lève et +la donne. «Voilà, dit le lendemain le Roi, la <i>main de gorre</i>. Cet +homme ne perd point l'occasion de gagner, et c'est le moyen de +s'enrichir.»</p> + +<p>Un monsieur de Vienne, qui s'appeloit Jean, étoit bien empêché à faire +sa propre anagramme: le Roi le trouva par hasard en cette occupation: +«Hé! lui dit-il, il n'y a rien plus aisé: Jean de Vienne, <i>devienne +Jean</i>.»</p> + +<p>Une fois un gentilhomme servant, au lieu de boire l'essai qu'on met +dans le couvercle du verre, but en rêvant ce qui étoit dans le verre +même; le Roi ne lui dit autre chose sinon: «Un tel, au moins +deviez-vous boire à ma santé, je vous eusse fait raison.»</p> + +<p>On lui dit que feu M. de Guise étoit amoureux de madame de Verneuil; +il ne s'en tourmenta pas autrement, et dit: «Encore faut-il leur +laisser le pain et les p....: on leur a ôté tant d'autres choses<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39"></a><a href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span></p> + +<p>Quand il vint à donner le collier à M. de La Vieuville, père de celui +que nous avons vu deux fois surintendant, et que La Vieuville lui dit, +comme on a accoutumé: «<i>Domine, non sum dignus.</i>—Je le sais bien, je +le sais bien, lui dit le Roi, mais mon neveu m'en a prié.» Ce neveu +étoit M. de Nevers, depuis duc de Mantoue, dont La Vieuville, simple +gentilhomme, avoit été maître-d'hôtel. La Vieuville en faisoit le +conte lui-même, peut-être de peur qu'un autre ne le fît, car il +n'étoit pas bête, et passoit pour un diseur de bons mots<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40"></a><a href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p> + +<p>Lorsqu'on fit une chambre de justice contre les financiers: «Ah! +disoit-il, ceux qu'on taxera ne m'aideront plus.»</p> + +<p>Il faisoit des banquets avec M. de Bellegarde, le maréchal de +Roquelaure et autres, chez Zamet<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41"></a><a href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a> et autres. Quand ce vint au +maréchal, il dit au Roi qu'il ne savoit où les traiter, si ce n'étoit +<i>aux Trois Mores</i>. Le Roi y alla; ils menèrent un page à deux, et le +Roi un pour lui tout seul: «Car, dit-il, un page de ma <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> chambre ne +voudra servir que moi.» Ce page fut M. de Racan, dont nous avons de si +belles poésies.</p> + +<p>Un jour il alla chez madame la princesse de Condé, veuve du prince de +Condé le bossu<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42"></a><a href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>; il y trouva un luth sur le dos duquel il y avoit +ces deux vers:</p> + +<p class="left30"> +Absent de ma divinité,<br /> +Je ne vois rien qui me contente.</p> + +<p>Il ajouta:</p> + +<p class="left30"> +C'est fort mal connoître ma tante,<br /> +Elle aime trop l'humanité.</p> + +<p>La bonne dame avoit été fort galante. Elle étoit de Longueville.</p> + +<p>Avant la réduction de Paris, une nuit qu'il ne dormoit point bien, et +qu'il ne pouvoit se résoudre à quitter sa religion, Crillon lui dit: +«Pardieu, sire, vous vous moquez de faire difficulté de prendre une +religion qui vous donne une couronne.» Crillon étoit pourtant bon +chrétien, car un jour, priant Dieu devant un crucifix, tout d'un coup +il se mit à crier: «Ah! Seigneur, si j'y eusse été on ne vous eût +jamais crucifié!» Je pense même qu'il mit l'épée à la main, comme +Clovis et sa noblesse au sermon de saint Remi. Ce Crillon, comme on +lui montroit à danser, et qu'on lui dit: «Pliez, reculez. Je n'en +ferai rien, dit-il; Crillon ne plia ni ne recula jamais.» Il refusa, +<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> étant mestre-de-camp du régiment des gardes, de tuer M. de Guise; +et quand M. de Guise le fils, étant gouverneur de Provence, s'avisa à +Marseille de faire donner une fausse alarme, et de lui venir dire: +«Les ennemis ont repris la ville;» Crillon ne s'ébranla point, et dit: +«Marchons; il faut mourir en gens de cœur.» M. de Guise lui avoua +après qu'il avoit fait cette malice pour voir s'il étoit vrai que +Crillon n'eût jamais peur. Crillon lui répondit fortement: «Jeune +homme, s'il me fût arrivé de témoigner la moindre foiblesse, je vous +eusse poignardé.»</p> + +<p>Quand M. du Perron, alors évêque d'Evreux, en instruisant le Roi, +voulut lui parler du purgatoire: «Ne touchez point cela, dit-il, c'est +le pain des moines.»</p> + +<p>Cela me fait souvenir d'un médecin de M. de Créqui, qui, à l'ambassade +de son maître à Rome, comme quelqu'un au Vatican demandoit où étoit la +cuisine du pape, dit en riant que c'étoit le purgatoire; on le voulut +mener à l'Inquisition; mais on n'osa quand on sut à qui il étoit.</p> + +<p>Arlequin et sa troupe vinrent à Paris en ce temps-là, et quand il alla +saluer le Roi, il prit si bien son temps, car il étoit fort dispos, +que Sa Majesté s'étant levée de son siége, il s'en empara, et comme si +le Roi eût été Arlequin: «Eh bien! Arlequin, lui dit-il, vous êtes +venu ici avec votre troupe pour me divertir; j'en suis bien aise, je +vous promets de vous protéger et de vous donner tant de pension.» Le +Roi ne l'osa dédire de rien, mais il lui dit: «Holà! il y a assez +long-temps que vous faites mon personnage; laissez-le-moi faire à +cette heure.» <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span></p> + +<p>A ce propos un conte d'Angleterre. Milord Montaigu étoit mal satisfait +du roi Jacques, et un jour qu'un gentilhomme écossois, que le roi +avoit plusieurs fois évité, venoit pour lui demander récompense, il +lui dit: «Sire, vous ne sauriez plus fuir; cet homme-là ne vous +connoît point, j'ai votre ordre, je ferai semblant que je suis le roi, +mettez-vous derrière.» L'Écossois fait sa harangue; Montaigu lui +répond: «Il ne faut pas que vous vous étonniez que je n'aie rien fait +encore pour vous, puisque je n'ai rien fait pour Montaigu, qui m'a +rendu tant de services.» Le roi Jacques entendit raillerie, et lui +dit: «Otez-vous de delà, vous avez assez joué.»</p> + +<p>Henri <span class="smcap">IV</span> conçut fort bien que détruire Paris c'étoit, comme on dit, se +couper le nez pour faire dépit à son visage: en cela plus sage que son +prédécesseur, qui disoit que Paris avoit la tête trop grosse, et qu'il +la lui falloit casser. Henri <span class="smcap">IV</span> voulut pourtant, à telle fin que de +raison, avoir une issue pour sortir hors de Paris sans être vu, et +pour cela il fit faire la galerie du Louvre, qui n'est point du dessin +de l'édifice, afin de gagner par là les Tuileries, qui ne sont dans +l'enceinte des murs que depuis vingt ou vingt-cinq ans<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43"></a><a href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>. M. de +Nevers en ce temps-là faisoit bâtir l'hôtel de Nevers. Henri <span class="smcap">IV</span> le +trouvoit un peu trop magnifique, pour être à l'opposite du Louvre<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44"></a><a href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>, +et un jour en causant <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> avec M. de Nevers, et lui montrant son +bâtiment: «Mon neveu, lui dit-il, j'irai loger chez vous, quand votre +maison sera achevée.» Cette parole du Roi, et peut-être aussi le +manque d'argent, firent arrêter l'ouvrage.</p> + +<p>Un jour qu'il se trouva beaucoup de cheveux blancs: «En vérité, +dit-il, ce sont les harangues que l'on m'a faites depuis mon avénement +à la couronne, qui m'ont fait blanchir comme vous voyez.»</p> + +<p>Il dit à sa sœur, depuis madame de Bar, la voyant rêveuse: «Ma +sœur, de quoi vous avisez-vous d'être triste? nous avons tout sujet +de louer Dieu, nos affaires sont au meilleur état du monde.—Oui, pour +vous, lui dit-elle, qui avez votre <i>conte</i>, mais pour moi, je n'ai pas +le mien<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45"></a><a href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.»</p> + +<p>Elle fit danser une fois un ballet dont toutes les figures faisoient +les lettres du nom du Roi. «Eh bien! Sire, lui dit-elle après, +n'avez-vous pas remarqué comme ces figures composoient bien toutes les +lettres du nom de Votre Majesté?—Ah! ma sœur, lui dit-il, ou vous +n'écrivez guère bien, ou nous ne savons guère bien lire: personne ne +s'est aperçu de ce que vous dites.»</p> + +<p>A propos du comte de Soissons, j'ai ouï dire que comme il se sauvoit +de Nantes, conduit par un blanchisseur dont il faisoit le garçon, il +alla, car il marchoit fort mal à pied, choquer M. de Mercœur qui +par hasard passoit dans la rue. Le blanchisseur lui <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> donna un +grand coup de poing, en lui disant: «Lourdaud, prenez garde à ce que +vous faites.»</p> + +<p>Le jour que Henri <span class="smcap">IV</span> entra dans Paris, il fut voir sa tante de +Montpensier, et lui demanda des confitures. «Je crois, lui dit-elle, +que vous faites cela pour vous moquer de moi. Vous pensez que nous +n'en avons plus.—Non, répondit-il, c'est que j'ai faim.» Elle fit +apporter un pot d'abricots, et en prenant, elle en vouloit faire +l'essai; il l'arrêta, et lui dit: «Ma tante, vous n'y pensez +pas.—Comment, reprit-elle, n'en ai-je pas fait assez pour vous être +suspecte?—Vous ne me l'êtes point, ma tante.—Ah! répliqua-t-elle, il +faut être votre servante.» Et effectivement elle le servit depuis avec +beaucoup d'affection.</p> + +<p>Quelque brave qu'il fût, on dit que quand on lui venoit dire: «Voilà +les ennemis,» il lui prenoit, toujours une espèce de dévoiement, et +que, tournant cela en raillerie, il disoit: «Je m'en vais faire bon +pour eux.»</p> + +<p>Il étoit larron naturellement, il ne pouvoit s'empêcher de prendre ce +qu'il trouvoit; mais il le renvoyoit. Il disoit que s'il n'eût été +roi, il eût été pendu.</p> + +<p>Pour sa personne, il n'avoit pas une mine fort avantageuse. Madame de +Simier, qui étoit accoutumée à voir Henri <span class="smcap">III</span>, dit, quand elle vit +Henri <span class="smcap">IV</span>: «J'ai vu le Roi, mais je n'ai pas vu sa <i>Majesté</i>.»</p> + +<p>Il y a à Fontainebleau une grande marque de la bonté de ce prince. On +voit dans un des jardins une maison qui avance dedans, et y fait un +coude<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46"></a><a href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>. C'est <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> qu'un particulier ne voulut jamais la lui +vendre, quoiqu'il lui en voulût donner beaucoup plus qu'elle ne +valoit. Il ne voulut point lui faire de violence.</p> + +<p>Lorsqu'il voyoit une maison délabrée, il disoit: «Ceci est à moi, ou à +l'Eglise.»</p> + +<h3 class="p4">LE MARÉCHAL DE BIRON LE FILS<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47"></a><a href="#Footnote_47" class="fnanchor light">[47]</a>.</h3> + +<p class="p2">Ce maréchal étoit si né à la guerre, qu'au siége de Rouen, où il étoit +encore tout jeune, il dit à son père, à je ne sais quelle occasion, +que si on vouloit lui donner un assez petit nombre de gens qu'il +demandoit, il promettoit de défaire la plus grande partie des ennemis. +«Tu as raison, lui dit le maréchal son père, je le vois aussi bien que +toi, mais il se faut faire valoir; à quoi serons-nous bons, quand il +n'y aura plus de guerre<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48"></a><a href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>?»</p> + +<p>Il étoit insolent et n'estimoit guère de gens. Il disoit que tous ces +Jean.... de princes n'étaient bons qu'à noyer, et que le Roi sans lui +n'auroit qu'une couronne d'épines. Ce qui le désespéra, c'est qu'étant +avide de louanges, et le Roi ne louant guère que soi-même, jamais il +n'avoit sur sa bravoure une bonne parole de <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> son maître<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49"></a><a href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>. +D'ailleurs il ne se crut pas assez bien récompensé. On trouva pourtant +que Henri <span class="smcap">IV</span>, dans la lettre qu'il écrivit à la reine Elisabeth, quand +il lui envoya le maréchal de Biron, l'appeloit «<i>le plus tranchant +instrument de ses victoires</i>,» et après sa mort il témoigna assez le +cas qu'il en faisoit, quand la mère de feu M. le Prince dit qu'elle +vouloit aller à Bruxelles pour être aimée de Spinola, qu'elle appeloit +le Biron de la Flandre, comme elle l'avoit été du Biron de la France, +car il ne put souffrir cette comparaison, et dit qu'on faisoit grand +tort au maréchal de mettre ce marchand en parallèle avec lui.</p> + +<p>Il n'étoit pas ignorant, et on dit que Henri <span class="smcap">IV</span> étant à Fresnes, +demanda l'explication d'un vers grec qui étoit dans la galerie. +Quelques maîtres des requêtes, qui par malheur se trouvèrent là, ne +firent pas semblant d'entendre ce que Sa Majesté disoit; le maréchal +en passant dit ce que le vers vouloit dire et s'enfuit, tant il avoit +honte d'en savoir plus que des gens de robe; car, pour s'accommoder au +siècle, il falloit avoir plutôt la réputation de brutal que celle +d'homme qui avoit connoissance des bonnes lettres<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50"></a><a href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>. A la bataille +<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> d'Arques, le ministre Damours se mit à prier Dieu avec un zèle et +une confiance la plus grande du monde: «Seigneur, les voilà, +disoit-il, viens, montre-toi, ils sont déjà vaincus, Dieu les livre +entre nos mains, etc.—Ne diriez-vous pas, dit le maréchal, que Dieu +est tenu d'obéir à ces diables de ministres?»</p> + +<p>Il étoit assez humain pour ses gens. Son intendant Sarrau<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51"></a><a href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> le +pressoit, il y avoit long-temps, de réformer son train, et lui apporta +un jour une liste de ceux de ses domestiques qui lui étoient inutiles. +«Voilà donc, lui dit-il, après l'avoir lue, ceux dont vous dites que +je me puis bien passer, mais il faut savoir s'ils se passeront bien de +moi.» Et il n'en chassa pas un<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52"></a><a href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p> + +<h3 class="p4">LE MARÉCHAL DE ROQUELAURE<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53"></a><a href="#Footnote_53" class="fnanchor light">[53]</a>.</h3> + +<p class="p2">C'étoit un simple gentilhomme gascon, qui fut cadet aux gardes avec +feu M. d'Epernon. Il se donna à <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> Henri <span class="smcap">IV</span>, comme l'autre à Henri +<span class="smcap">III</span>, et le suivit dans toutes ses adversités. Lui et M. d'Epernon ont +toujours été fort bien ensemble, et on disoit à Bordeaux: «M. de +Roquelaure et M. d'Epernon, <i>qui toque l'un toque l'autre</i>.»</p> + +<p>On dit qu'ayant fait sommer je ne sais quelle ville, on lui vint dire +qu'ils ne se vouloient pas rendre: «Eh bien, répondit-il, <i>que s'en +esten</i>,» c'est-à-dire, qu'ils s'en abstiennent; mais cela n'a point de +grâce comme en gascon; c'est plutôt: «Eh bien, qu'ils ne se rendent +donc pas.»</p> + +<p>Il disoit que tous les courtisans étoient des traîtres, et quand il +entroit dans l'antichambre du Roi: «Oh! s'écrioit-il, que voici de +gens de bien!»</p> + +<p>Quand le connétable de Castille vint à Paris, Henri <span class="smcap">IV</span> le fit traiter, +et le connétable de France, étoit vis-à-vis de lui; chaque Espagnol +avoit ainsi un François de l'autre côté de la table. Le nonce du pape, +qui fut depuis le pape Urbain, étoit au haut bout. Un Espagnol, qui +étoit vis-à-vis du maréchal de Roquelaure, faisoit de gros rots en +disant: «<i>La sanita del cuerpo, señor mareschal.</i>» Le maréchal +s'ennuya de cela, et tout d'un coup, comme l'autre réitéroit, il +tourna le c.., et fit un gros pet, en disant: «<i>La sanita del culo, +señor Espagnol.</i>» Il étoit assez sujet aux vents. Un jour il fut +obligé de sortir en grande hâte du cabinet de Marie de Médicis; mais +il ne put si bien faire qu'elle n'entendît le bruit. Elle lui cria: +«<i>Lho sentito, segnor mareschal.</i>» Lui, qui ne savoit pas l'italien, +lui répondit sans se déferrer: «Votre Majesté a donc bon nez, madame?» +<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span></p> + +<p>Le Roi lui demanda pourquoi il avoit si bon appétit quand il n'étoit +que roi de Navarre, et qu'il n'avoit quasi rien à manger, et pourquoi +à cette heure qu'il étoit roi de France, paisible il ne trouvoit rien +à son goût: «C'est, lui dit le maréchal, qu'alors vous étiez +excommunié, et un excommunié mange comme un diable.»</p> + +<p>Il perdit un œil d'une épine qui lui perça la prunelle, comme il +étoit à la portière du carrosse, en allant voir madame de Maubuisson, +sœur de madame de Beaufort. Or, un jour qu'il étoit en carrosse +avec Henri <span class="smcap">IV</span>, il s'avisa, en passant, de demander à une vendeuse de +maquereaux si elle connoissoit bien les mâles d'avec les femelles. +«Jésus! dit-elle, il n'y a rien de plus aisé, les mâles sont borgnes.» +On l'accusoit d'avoir fait quelquefois le <i>ruffian</i><a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54"></a><a href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> à son maître.</p> + +<p>Le Roi se plaisoit à lui faire des niches. Il avoit juré de ne plus +voir des ballets, à cause qu'il falloit attendre trop long-temps. Sa +Majesté, pour l'attraper, en alla faire danser un chez lui-même; il +n'y eut pas moyen de fuir, mais il se mit en telle posture qu'il avoit +son bon œil caché. On n'y prit pas garde, et après il dit au Roi, +qu'avec toute sa puissance il ne lui avoit pu faire voir un ballet en +dépit de lui. Il se trouva du même temps à la cour un gentilhomme +nommé Roquelaure et borgne comme lui; ils n'étoient point parens.</p> + +<p>Une autre fois le Roi le tenoit entre ses jambes, tandis qu'il faisoit +jouer à Gros-Guillaume la farce du <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> Gentilhomme Gascon. A tout +bout de champ, pour divertir son maître, le maréchal faisoit semblant +de vouloir se lever, pour aller battre Gros-Guillaume, et +Gros-Guillaume disoit: «<i>Cousis, ne bous fâchez.</i>» Il arriva qu'après +la mort du Roi, les comédiens n'osant jouer à Paris, tant tout le +monde y étoit dans la consternation, s'en allèrent dans les provinces, +et enfin à Bordeaux. Le maréchal y étoit lieutenant de roi; il fallut +demander permission. «Je vous la donne, leur dit-il, à condition que +vous jouerez la farce du Gentilhomme Gascon.» Ils crurent qu'on les +roueroit de coups de bâton au sortir de là; ils voulurent faire leurs +excuses. «Jouez, jouez seulement,» leur dit-il. Le maréchal y alla; +mais le souvenir d'un si bon maître lui causa une telle douleur qu'il +fut contraint de sortir tout en larmes dès le commencement de la +farce.</p> + +<p>Ce fut lui qui dit à un capitaine qui avoit gagné un gouvernement en +changeant de religion, qu'il falloit bien que celle qu'il avoit +quittée fût la meilleure, puisqu'il avoit pris du retour.</p> + +<p>Il fut marié deux fois. En allant pour accommoder deux gentilshommes +qui prétendoient une même fille, il les mit d'accord, en la prenant +pour lui. Elle étoit belle, mais elle n'avoit point de bien. Il ne +voulut jamais qu'elle vît la cour, et quand le Roi lui disoit pourquoi +il ne l'amenoit pas, il ne répondoit autre chose, sinon: «Sire, elle +n'a pas de <i>sabattous</i>» (de souliers). <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span></p> + +<h3 class="p4">LE MARQUIS DE PISANI<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55"></a><a href="#Footnote_55" class="fnanchor light">[55]</a>.</h3> + +<p class="p2">Pour diversifier, je mettrai après le maréchal de Roquelaure un homme +qui ne lui ressembloit guère. C'est M. le marquis de Pisani, de la +maison de Vivonne. Il fut envoyé par Charles <span class="smcap">IX</span> ambassadeur en +Espagne, où il demeura onze ans, parce que le roi de France et le roi +d'Espagne se trouvoient également bien de lui. Son prince en fit plus +de cas que jamais, quand il vit que cet ambassadeur ayant reçu quelque +déplaisir des habitants d'une ville par où il passoit, ne voulut +jamais, quoi qu'on fît, se tenir pour satisfait que ces habitants ne +fussent venus en corps lui en demander pardon. Le marquis disoit que +s'il croyoit ressembler de mine aux Espagnols, il ne se montreroit +jamais en public, tant il avoit d'amour pour sa nation et d'aversion +pour l'Espagne.</p> + +<p>Henri <span class="smcap">III</span> étant parvenu à la couronne, le pape et le roi d'Espagne +demandèrent en même temps le marquis de Pisani pour ambassadeur. Le +pape l'emporta. Il fut renvoyé à Rome pour la seconde fois du temps du +pape Sixte <span class="smcap">V</span>. Ce fut lui qui remit la France dans la possession <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> +de la préséance sur l'Espagne; car, à la canonisation de saint Diego, +dont les Espagnols avoient fait toute la dépense, quoique le pape +l'eût prié de laisser les Espagnols en liberté ce jour-là, et de ne +point assister à la cérémonie, il y voulut aller à toute force; et +parce que l'ambassadeur d'Espagne s'étoit vanté qu'il l'arracheroit de +sa chaise, il porta un poignard, et en fit porter à tous ceux de la +nation. Il gagna même les propres Suisses du pape, dont le saint Père +fut fort en colère; de sorte que l'ambassadeur d'Espagne fut contraint +de voir la cérémonie par une jalousie.</p> + +<p>Ce fut durant cette ambassade qu'il se maria. Catherine de Médicis, +qui aimoit extrêmement les Strozzi, tant parce qu'ils étoient ses +parens, que parce qu'ils s'étoient incommodés à suivre le parti de +France, ayant perdu depuis peu la comtesse de Fiesque, qui étoit de +cette maison, voulut faire venir d'Italie quelque femme ou quelque +fille de cette race. Il ne se trouva personne plus propre à être +transportée de deçà les monts qu'une jeune veuve, qui n'avoit point +d'enfants. A la vérité, elle étoit Savelle, et veuve d'un Ursin, mais +sa mère étoit Strozzi. La Reine jeta les yeux sur le marquis de +Pisani, qui étoit un vieux garçon de soixante-trois ans, mais encore +frais et propre. Il ne la vit que deux ou trois jours avant que de +l'épouser.</p> + +<p>Quand le pape excommunia le roi de Navarre et le prince de Condé, et +qu'il envoya sa bulle en France par un Frangipani, archevêque de +Nazareth, napolitain, le Roi ne le voulut point recevoir, et lui +envoya ordre à Lyon de s'arrêter. Cet homme n'avoit fait que souffler +la sédition du temps de Charles <span class="smcap">IX</span>, auprès duquel il avoit été nonce. +Le pape en colère mande à <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> Pisani qu'il ait à sortir de ses terres +dans trois jours, et cela, sans attendre les lettres du Roi. Le +marquis répondit qu'il trouvoit l'ordre du pape bien extraordinaire et +bien violent; qu'il ne se soucioit guère de savoir quel sujet avoit mu +le pape à le traiter de la sorte, mais qu'il vouloit qu'il sût qu'il +abrégeoit de deux jours le temps que le pape lui donnoit, et que +l'étendue de ses terres n'étoit pas si grande qu'il n'en pût +commodément sortir en moins de vingt-quatre heures. M. de Thou dit +qu'il rendit trois jours au pape. Le Roi ne vouloit pas que +l'archevêque de Nazareth, qui étoit gagné par les Guisards, vînt légat +en France. L'affaire s'accommoda, et puis le marquis revint. Il avoit +offert au Roi d'enlever le pape par une porte secrète qui étoit au +bout d'une galerie du Vatican, où le saint Père avoit accoutumé de se +promener seul. Le pape disoit qu'il voudroit M. de Pisani pour sujet, +mais qu'il ne le vouloit point pour ambassadeur. Il lui a dit +plusieurs fois: «Plût à Dieu que votre maître eût autant de courage +que vous! nous ferions bien nos affaires.» Il entendoit le dessein +qu'il avoit de chasser les Espagnols du royaume de Naples, et c'est à +quoi il vouloit employer cette grande quantité d'argent qu'il +amassoit. Le roi d'Espagne en avoit été averti; c'est pourquoi il +envoya exprès un ambassadeur à Rome pour le sommer de contribuer à la +guerre contre les hérétiques de France. Mais le pape fit dire à +l'ambassadeur qu'il lui feroit couper la tête s'il lui faisoit une +semblable sommation; sur quoi l'ambassadeur n'osa passer outre. Ce +même pape disoit au marquis de Pisani qu'il n'y avoit qu'un homme et +qu'une femme en Europe qui méritassent de commander, mais qu'ils +étoient tous deux hérétiques: <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> c'étoient le roi de Navarre et la +reine Elisabeth.</p> + +<p>Comme M. de Pisani revenoit de Rome avec l'évêque du Mans (de +Rambouillet)<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56"></a><a href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>, leur galère fut surprise par un corsaire nommé +Barberoussette. Ce corsaire les retint huit jours, et prétendoit bien +en tirer grosse rançon. Le marquis, voyant un jour que le corsaire +avoit quitté la galère, après avoir donné ses prisonniers en garde à +ses gens, délibéra de sortir sans rien payer. M. du Mans, craignant la +furie du corsaire, n'y vouloit nullement entendre; enfin M. de Pisani +lui dit: «Allez prier Dieu, et me laissez faire le reste.» En effet, +il prit si bien son temps, qu'assisté des François qui avoient été +pris avec eux, il tua le capitaine et se rendit maître de la galère. +Apparemment cet exploit ne s'est point fait sans de notables +circonstances; mais quelques diligences que j'aie faites, je n'en ai +pu apprendre autre chose, sinon que le neveu du corsaire, charmé de la +bravoure et de la conduite du marquis, se jeta à ses pieds et lui +demanda en grâce de le recevoir au nombre de ses domestiques. Le +marquis l'embrassa, et cet homme mourut effectivement à son service. +Il ne faut pas s'étonner de cela, tout le monde l'aimoit; les +hôteliers d'Italie, quelque intéressés qu'ils soient, au second voyage +qu'il y fit, ne vouloient pas qu'il payât. Il laissa à Rome sa femme +et une fille, qui fut le seul enfant né de ce mariage<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57"></a><a href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>, parce qu'il +n'y <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> avoit rien à craindre pour elles au milieu de leurs parents. +Cette dame, qui étoit une femme de sens, faisoit en quelque sorte avec +M. le cardinal d'Ossat, qui n'étoit alors qu'agent, le métier +d'ambassadeur. Après il la fit venir en France, quand les choses +furent un peu plus calmes.</p> + +<p>Pour lui, à son retour il suivit Henri <span class="smcap">IV</span>. En une rencontre, le Roi +voyant qu'il étoit nécessaire de prendre un poste contre l'ordre et à +la chaude, fit commandement à M. de Pisani d'y aller. Il y va. +Quelqu'un avertit le Roi que le marquis étoit trop âgé pour un +semblable commandement. Le Roi s'excusa en disant: «Il est si bien +fait, si propre et si bien à cheval, que je l'ai pris pour un jeune +homme; courez après lui et prenez sa place.» Le marquis répondit: +«J'irai, et si je reviens, je prierai le Roi d'y prendre garde de plus +près une autre fois.» Le Roi disoit que si tous les seigneurs de sa +cour et tous les officiers de son armée étoient aussi ardents à le +servir, qu'il ne faudroit point de trompettes pour sonner le +boute-selle.</p> + +<p>Quelque sévère qu'il fût, on a remarqué que les jeunes gens l'aimoient +fort et se plaisoient extrêmement avec lui. Ils lui portoient un tel +respect qu'ils n'osoient paroître devant lui, s'ils n'étoient +tout-à-fait dans la bienséance. Il aimoit les gens de lettres, +quoiqu'il ne fût pas autrement savant. M. de Thou a laissé par écrit +en des Mémoires à la main, qu'il ne savoit point de vie plus belle à +écrire<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58"></a><a href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>. + <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span></p> + +<p>Quand on crut que Malte seroit assiégée pour la seconde fois, le +marquis de Pisani, Timoléon de Cossé, et Strozzi, qui mourut depuis +aux Tercères, se jetèrent dans la place comme volontaires.</p> + +<p>Il avoit été fort galant; on croit que ce fut un des premiers amants +de mademoiselle de Vitry, depuis madame de Simier. Madame la marquise +de Rambouillet, sa fille, avoit plusieurs lettres qu'elle lui +écrivoit, mais par malheur on les a laissé perdre.</p> + +<p>Il fut ensuite un des ambassadeurs pour l'absolution; mais le pape +Clément <span class="smcap">VIII</span> ne voulut recevoir ni lui, ni le cardinal de Gondi.</p> + +<p>Henri <span class="smcap">IV</span> lui donna la cornette blanche à commander. Il le fit +gouverneur de feu M. le Prince<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59"></a><a href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>, qu'il venoit de déclarer héritier +présomptif de la couronne, et lui dit que s'il avoit un fils, il le +lui donneroit, mais qu'il lui donnoit celui qui devoit régner après +lui, qu'il le prioit d'en prendre soin, que la France lui auroit +l'obligation de lui avoir fait un bon roi. Le marquis avoit les +appointemens de gouverneur de Dauphin, et ne logeoit point avec M. le +Prince. M. de Haucourt étoit le sous-gouverneur; mais la peste étant +survenue à Paris, il eut ordre de le mener à Saint-Maur, où il demeura +avec lui pendant deux ans. Et comme un jour ils étoient ensemble à la +chasse, et qu'un paysan, auprès duquel ils passoient, se fut mis le +ventre à terre, sans que le jeune prince le saluât, même <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> de la +tête, le marquis l'en reprit fort aigrement, et lui dit: «Monsieur, il +n'y a rien au-dessous de cet homme, il n'y a rien au-dessus de vous; +mais si lui et ses semblables ne labouroient la terre, vous et vos +semblables seriez en danger de mourir de faim.»</p> + +<p>Un jour ce petit prince, en jouant avec mademoiselle de Pisani, depuis +madame la marquise de Rambouillet, alors âgée de huit ans, la prit par +la tête et la baisa. Le marquis, qui en fut averti, l'en fit châtier +très-sévèrement, car les princes sont des animaux qui ne s'échappent +que trop. On en a fait la guerre bien des fois à cette demoiselle, +comme si elle étoit cause de l'aversion que feu M. le Prince a eue +toute sa vie pour les femmes.</p> + +<p>M. de Pisani n'avoit nullement bonne opinion de M. le Prince, et +trouvoit qu'il n'avoit pas une belle inclination. Au reste, madame la +princesse (Charlotte de La Trémouille) et le marquis n'étoient jamais +d'accord ensemble. Il avoit résolu de quitter cet emploi à la première +occasion, et sans doute il eût demandé son congé à la dissolution du +mariage du Roi, mais il mourut à Saint-Maur un peu devant, et le Roi +donna le comte de Belin pour gouverneur à M. le Prince, avec ce +témoignage honorable pour M. de Pisani: «Quand j'ai voulu, dit-il, +faire un roi de mon neveu, je lui ai donné le marquis de Pisani; quand +j'en ai voulu faire un sujet, je lui ai donné le comte de Belin.» Ce +comte s'accorda bien mieux que le marquis avec madame la princesse, et +ils firent de belles galanteries ensemble.</p> + +<p>Depuis, il peut y avoir quatorze à quinze ans, mademoiselle <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> de +Rambouillet, aujourd'hui madame de Montausier, étant allée à +Saint-Maur avec feu madame la Princesse, une infinité de gens vinrent +au château pour voir, disoient-ils, la petite-fille de ce M. de +Pisani, dont ils avoient ouï parler à leurs pères.</p> + +<p>Le marquis de Pisani étoit fier. Le maréchal de Biron le fit prier de +mettre à prix un fort beau cheval d'Espagne qu'il avoit, puisqu'aussi +bien il n'alloit plus à la guerre. Le marquis, au lieu d'y entendre, +répondit que s'il savoit où il y en a encore trois de même, il en +donneroit deux mille écus de la pièce pour les mettre à son carrosse. +En ce temps-là on n'alloit pas si communément à six chevaux.</p> + +<p>On a dit que le marquis de Pisani avoit rapporté d'Espagne, qui est un +pays à simagrées, certaine affectation de ne point boire; mais madame +de Rambouillet dit que cela vient d'une blessure qu'il reçut à la +bataille de Moncontour, pour laquelle, craignant l'hydropisie, on lui +conseilla de boire le moins qu'il pourroit. Insensiblement il +s'accoutuma à boire fort peu, et enfin il voulut voir si on pourroit +se passer de boire. En effet, il fut onze ans sans boire; mais il +mangeoit beaucoup de fruits. <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span></p> + +<h3 class="p4">M. DE BELLEGARDE<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60"></a><a href="#Footnote_60" class="fnanchor light">[60]</a>,</h3> + +<h4>ET BEAUCOUP DE CHOSES DE HENRI III.</h4> + +<p class="p2">Les gens qui connoissoient bien M. de Bellegarde (comme M. de Racan) +disent qu'on a cru trois choses de lui qui n'étoient point: la +première, que c'étoit un poltron; la seconde, qu'il étoit fort galant; +la troisième, qu'il étoit fort libéral. A la vérité, il ne recherchoit +pas le péril, mais il ne manquoit nullement de cœur; dans la suite +nous en verrons des preuves. Il avoit le port agréable, étoit bien +fait, et rioit de fort bonne grâce. Son abord plaisoit; mais hors +quelques petites choses qu'il disoit assez bien, tout le reste n'étoit +rien qui vaille. Ses gens étoient toujours déchirés, et hors que ce +fût pour quelque entrée, ou pour quelque autre chose semblable, il +n'eût pas voulu faire un sou de dépense; mais dans les occasions +d'éclat, la vanité l'emportoit. Il n'étoit point trop bel homme de +cheval, à moins que d'être armé, car cela le faisoit tenir plus droit. +Il étoit grand et fort, et portoit fort bien ses armes. Je n'ai que +faire de dire que sa beauté lui servit fort à faire sa fortune auprès +de Henri <span class="smcap">III</span>. On sait ce que dit un courtisan de ce temps-là, à qui on +reprochoit qu'il ne s'avançoit pas comme <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> Bellegarde. «Hé! dit-il, +il n'a garde qu'il ne s'avance; on le pousse assez...» Il avoit la +voix belle, et chantoit bien, mais il n'en fit jamais son capital, et +cessa de chanter d'assez bonne heure.</p> + +<p>Une dame d'Auvergne, sœur de madame de Senneterre, de la maison de +La Chastre, se mit en tête d'être galantisée par ce M. de Bellegarde, +dont elle entendoit tant parler, et un jour qu'il passoit assez près +du lieu où elle demeuroit, elle l'envoya prier de venir loger chez +elle. Il y alla; elle se fit toute la plus jolie qu'elle put;... et il +repartit le lendemain matin. Au bout de trente ans il la revit à +Paris; elle étoit effroyablement changée; il ne voulut pas croire que +ce fût elle, et craignoit que le monde ne s'imaginât que cette +femme-là ne pouvoit jamais avoir été passable.</p> + +<p>Jamais il n'y eut un homme plus propre; il étoit de même pour les +paroles. Il ne pouvoit entendre nommer un pet. Une nuit il eut une +forte colique venteuse; il appela ses gens et se mit à se promener, +et, en se promenant, il pétoit; Yvrande, garçon d'esprit, qui étoit à +lui, y vint comme les autres, mais il se cacha; M. de Bellegarde +l'aperçut à la fin: «Ah! vous voilà, lui dit-il, y a-t-il long-temps +que vous y êtes?—Dès le premier, monsieur, dès le premier.» M. de +Bellegarde se mit à rire, et cela acheva de le guérir.</p> + +<p>Un jour que le dernier cardinal de Guise, qui étoit archevêque de +Reims, vint fort frisé dîner chez M. de Bellegarde, le même Yvrande +alla dire tout bas ces quatre vers à M. le Grand (on appeloit ainsi M. +de Bellegarde):</p> + +<p class="left30"> +Les prélats des siècles passés<br /> +Etoient un peu plus en servage, +<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span></p> + +<p class="left30"> +Ils n'étoient bouclés ni frisés,<br /> +Et......... rarement leur page.</p> + +<p>Malgré toute cette grande propreté dont nous venons de parler, dès +trente-cinq ans M. de Bellegarde avoit la roupie au nez; avec le temps +cette incommodité augmenta. Cela choquoit fort le feu roi Louis <span class="smcap">XIII</span>, +qui pourtant n'osoit le lui dire, car on lui portoit quelque respect. +Le Roi dit à M. de Bassompierre qu'il le lui dît. M. de Bassompierre +s'en excusa. «Mais, Sire, dit-il au Roi, ordonnez en riant à tout le +monde de se moucher, la première fois que M. de Bellegarde y sera.» Le +Roi le fit, mais M. de Bellegarde se douta d'où venoit ce conseil, et +dit au Roi: «Il est vrai, Sire, que j'ai cette incommodité, mais vous +la pouvez bien souffrir, puisque vous souffrez les pieds de M. de +Bassompierre.» Or, M. de Bassompierre avoit le pied fin. On empêcha +que cette brouillerie n'allât plus loin.</p> + +<p>Une fois qu'on attendoit M. de Bellegarde à Nancy, où il devoit aller +de la part du Roi, un conseiller d'état du duc de Lorraine revenoit +d'un petit voyage à neuf heures du soir. Il se présenta aux portes +pour voir si on lui ouvriroit. Il dit: «<i>C'est M. le Grand.</i>» On crut +que c'étoit M. de Bellegarde. Voilà les tambours, les trompettes, +grande quantité de flambeaux, des gens qui venoient demander <i>où est +M. le Grand</i>. «Le voilà qui vient,» disoient les valets. Le duc +l'envoya prier de venir au palais. Il y va bien étonné de tant +d'honneurs, au lieu qu'on avoit accoutumé de n'ouvrir à personne à +cette heure-là. Le duc lui dit: «Où est M. Le Grand?—Monseigneur, +c'est moi, <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> je suis <i>le Grand</i>.—Vous êtes un <i>grand</i> sot,» lui +dit le duc, et il le quitta là, fort en colère de la bévue de ses +gens.</p> + +<p>Pour en revenir à ce que nous avons dit, qu'il ne manquoit point de +cœur, je rapporterai ce que M. d'Angoulême, bâtard de France<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61"></a><a href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>, +dit de lui dans ses <i>Mémoires</i> au combat d'Arques: «Parmi ceux, +dit-il, qui donnèrent le plus de marques de leur valeur, il faut +nommer M. de Bellegarde, grand-écuyer, duquel le courage étoit +accompagné d'une telle modestie, et l'humeur d'une si affable +conversation, qu'il n'y en avoit point qui parmi les combats fît +paroître plus d'assurance, ni dans la cour plus de gentillesse. Il vit +un cavalier tout plein de plumes, qui demanda à faire le coup de +pistolet pour l'amour des dames; et comme il en étoit le plus chéri, +il crut que c'étoit à lui que s'adressoit le cartel, en sorte que, +sans attendre, il part de la main sur un genêt, nommé <i>Frégouze</i>, et +attaque avec autant d'adresse que de hardiesse ce cavalier, lequel +tirant M. de Bellegarde d'un peu loin, le manque; mais lui, le serrant +de près, lui rompit le bras gauche, si bien que, tournant le dos, le +cavalier chercha son salut, en faisant retraite dans le premier +escadron qu'il trouva des siens<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62"></a><a href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.»</p> + +<p>Il fit bien au combat de Fontaine-Françoise, et à La <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> Rochelle. On +l'avoit donné à <i>Monsieur</i>, depuis M. d'Orléans, pour lui servir de +conseil, quand il fit faire son fort devant La Rochelle. M. de +Bellegarde avoit ordre sur toutes choses d'empêcher qu'on ne se +battît. Il sortit des gens de La Rochelle, M. de Bellegarde en étoit +assez loin. Cinquante jeunes gentilshommes poussent à eux. Ces gens-là +s'ouvrent et les enveloppent. M. le Grand y court en pourpoint, les +rallie et les retire. En se retirant il vit quatre Rochellois qui +emmenoient un cavalier, il les charge lui deuxième et le délivre.</p> + +<p>Quant à sa galanterie, je pense que l'amour qu'il eut pour la reine +Anne d'Autriche fut sa dernière amour. Il disoit quasi toujours: «Ah! +je suis mort.» On dit qu'un jour, comme il lui demandoit ce qu'elle +feroit à un homme qui lui parleroit d'amour: «Je le tuerois, +dit-elle.—Ah! je suis mort,» s'écria-t-il. Elle ne tua pourtant pas +Buckingham, qui fit quitter la place à notre courtisan d'Henri <span class="smcap">III</span>. +Voiture en fit un pont-breton<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63"></a><a href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, qui disoit:</p> + +<p class="left30"> +L'astre de Roger<br /> +Ne luit plus au Louvre;<br /> +Chacun le découvre,<br /> +Et dit qu'un berger,<br /> +Arrivé de Douvre,<br /> +L'a fait déloger.</p> + +<p>Un jour Du Moustier<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64"></a><a href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> le trouva de la plus méchante humeur du monde; +il s'habilloit, et s'étoit fait apporter sa boîte aux rubans; il n'y +en avoit point <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> trouvé de jaune. «En voilà, dit-il, de toutes les +couleurs, il n'y en manque que de celle qu'il me faut aujourd'hui. Ne +suis-je pas malheureux? je ne trouve jamais ce dont j'ai affaire.» +Madame de Rambouillet, à qui on avoit fait ce conte, dit +qu'apparemment il tenoit cela d'Henri <span class="smcap">III</span>, dont M. Bertaut, le poète, +alors lecteur du Roi, depuis évêque de Seez, contoit une chose toute +pareille. «Une après-dîner, disoit-il, que Henri <span class="smcap">III</span> étoit sur son lit +assez chagrin, il regardoit une image de Notre-Dame qui étoit dans des +Heures, dont la reliure ne lui plaisoit pas, et il en avoit d'autres, +où il la vouloit faire mettre: «Bertaut, me dit-il, comment +ferions-nous pour la faire passer dans ces autres Heures? coupe-la.» +Je pris des ciseaux, et invoquai en tremblant l'Adresse et tous ses +artifices, mais je ne pus m'empêcher d'y faire quelques dents. «Ah! +dit le Roi, ma pauvre petite image! ce maladroit l'a toute gâtée! Ah! +le fâcheux! Ah! qui m'a donné cet homme-là!» Il en dit par où il en +savoit. M. de Joyeuse arrive, il lui fait des plaintes de Bertaut, +Bertaut n'étoit bon qu'à noyer. Dans ces entrefaites, voilà, ajoutoit +M. Bertaut, un ambassadeur qui arrive. «Ah! l'importun ambassadeur, +dit le Roi, il prend toujours si mal son temps. Donnez-moi pourtant +mon manteau.» Il va dans la chambre de l'audience. Vous eussiez dit +que c'étoit un Dieu, tant il avoit de majesté.» On conclut, de là que +ce prince étoit merveilleusement mol et efféminé, mais qu'il se +surmontoit en quelques rencontres. Il étoit libéral, et faisoit les +choses de fort bonne grâce. Ce même M. Bertaut l'alla voir un jour; +mais quoiqu'à son goût il se fût fort paré, le Roi, d'un ton chagrin, +lui dit: «Bertaut, <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> comme vous voilà fait! Combien avez-vous de +pension?—Tant, Sire.—Je vous donne le double, et soyez mieux +habillé<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65"></a><a href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>.»</p> + +<p>Allant à la foire Saint-Germain, il trouva un jeune garçon endormi; un +assez bon prieuré vaquoit, plusieurs personnes étoient après, à qui +l'auroit. «Je le veux donner, dit-il, à ce garçon, afin qu'il se +puisse vanter que le bien lui est venu en dormant.» Ce jeune garçon +s'appeloit Benoise<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66"></a><a href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>; il le prit en affection et le fit secrétaire +du cabinet. Ce Benoise avoit soin de lui tenir toujours des plumes +bien taillées, car le Roi écrivoit assez souvent. Un jour, pour +essayer si une plume étoit bonne, Benoise avoit écrit au haut d'une +feuille ces mots: <i>Trésorier de mon épargne.</i> Le Roi ayant trouvé +cela, y ajouta: «Payez présentement à Benoise, mon secrétaire, la +somme de trois mille écus,» et signa. Benoise trouva cette ordonnance +et en fut payé.</p> + +<p>On dit que Fernel<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67"></a><a href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> dit à Henri <span class="smcap">II</span>, qu'il falloit se résoudre à voir +la Reine durant ses mois, parce qu'il croyoit que la partie étoit trop +foible, et que c'étoit ce qui l'empêchoit de concevoir. Le Roi eut de +la peine à y consentir; il le fit pourtant. Aussitôt les mois +cessèrent. Fernel conclut que la Reine avoit conçu; mais le premier +enfant fut si malsain, qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> ne put vivre jusques à vingt ans. +Les autres ne sont pas morts faute de bons tempéraments.</p> + +<p>Albert de Gondi, depuis maréchal et duc de Retz, avoit été premier +gentilhomme de la chambre sous Charles <span class="smcap">IX</span>; Henri <span class="smcap">III</span> étant parvenu à +la couronne, il se douta bien, car il étoit bon courtisan, qu'on +l'obligeroit à se défaire de sa charge, car c'est proprement une +charge pour un homme qui plaît, et nullement pour un visage qui n'est +point agréable. Il fut donc trouver le Roi et lui remit sa charge. Le +Roi la donna à M. de Joyeuse, et le lendemain envoya un brevet de duc +à madame de Retz, avec ce compliment, «qu'elle étoit de trop bonne +maison pour n'avoir pas un rang que de moindres qu'elle avoient.» Et +cela étoit bien plus galant que s'il se fût adressé au mari. La +duchesse de Retz, de la maison de Clermont-Tallard de Tonnerre, étoit +veuve du fils de M. l'amiral d'Annebault. Sa mère, madame de +Dampierre<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68"></a><a href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>, de la maison de Vivonne, ne pouvant l'empêcher +d'épouser M. de Retz, lui donna sa malédiction. Cette mère avoit été +dame d'honneur de la reine Elisabeth<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69"></a><a href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>. On conte d'elle une chose +assez raisonnable. Elle avoit fait une de ses nièces fille d'honneur +de la reine Louise, et s'étant aperçue que le Roi la cajoloit, un beau +matin elle la met dans un carrosse et la renvoie à son père. Le Roi +n'en osa rien dire. Cette dame étoit fort estimée, et on avoit du +respect pour elle.</p> + +<p>Madame de Retz, malgré la malédiction de sa mère, <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> ne laissa pas +d'avoir bon nombre d'enfants. Le marquis de Bellisle, son fils aîné, +épousa une fille de la maison de Longueville, qui étoit belle et bien +faite; elle voulut venger la mort de son mari, tué au +Mont-Saint-Michel, et après cela elle se fit religieuse, fut abbesse +de Fontevrault, et puis fondatrice du Calvaire. Elle fit cette +réformation, et mourut comme une sainte.</p> + +<p>Le cardinal de Richelieu fit exiler M. de Bellegarde à Saint-Fargeau, +où il demeura huit ou neuf ans. Feu M. le Prince, qui eut son +gouvernement de Bourgogne, voulut aussi avoir Seurre, que M. de +Bellegarde avoit acheté à madame de Mercœur pour en faire une +duché, et lui donner son nom. La chose étoit faite de façon que la +duché devoit aller à M. de Termes, son frère, et à ses fils, s'il en +avoit alors. Il fut tué à Montauban. M. de Termes mourut le premier, +et ne laissa qu'une fille que M. de Bellegarde maria à M. de +Montespan. Feu M. le Prince acheta donc Bellegarde, et M. de +Bellegarde acheta Choisy, dans la forêt d'Orléans, terre de la maison +de L'Hospital, à laquelle il donna le nom de Bellegarde. C'est sur +cela que M. de Bellegarde d'aujourd'hui, qui est fils de la sœur et +s'appelle Gondrin en son nom (on l'appeloit au commencement +Montespan), prétend être duc. Il n'a point d'enfant; mais ses frères, +les marquis d'Antin et Termes-Pardaillan, en ont. Il est vrai que ce +sont de pauvres garçons pour l'esprit. L'archevêque de Sens est aussi +son frère.</p> + +<p>Nous avons vu revenir M. de Bellegarde à la cour, après la mort du +cardinal de Richelieu, et il a porté le deuil de ce prince (Louis +<span class="smcap">XIII</span>), qui ne pouvoit souffrir sa roupie. Il est vrai qu'il mourut +bientôt après. <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p> + +<h3 class="p4">M. DE TERMES<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70"></a><a href="#Footnote_70" class="fnanchor light">[70]</a>.</h3> + +<p class="p2">M. de Termes savoit bien mieux la guerre que son frère, M. de +Bellegarde, qui ne la savoit point du tout, et il étoit capable de +commander; il avoit la survivance de la charge de grand-écuyer. +C'était un fort bel homme de cheval, mais le plus puant homme du +monde. Les dames attendoient quelquefois pour le voir passer à cheval. +Il eut un coup de fauconneau aux guerres des Huguenots, qui lui mit +les deux genoux en dehors; pour réparer ce défaut, il portoit ses +jarretières en dedans. Avec tout cela il dansoit fort bien.</p> + +<p>Il étoit de fort amoureuse manière. Rien ne fit tant de bruit que la +galanterie d'une fille de la Reine-mère, nommée Sagonne. Il alla +familièrement coucher avec elle dans le Louvre. La gouvernante fit du +bruit, il sauta par la fenêtre, mais il laissa son pourpoint; c'étoit +au premier étage du Louvre sur le perron. Les gardes de la porte le +laissèrent sauver; il étoit assez aimé, puis on pardonné aisément les +crimes d'amour. La demoiselle fut chassée, et lui exilé; mais il fit +bientôt sa paix. J'ai ouï dire à un vieux porte-manteau dix Roi, nommé +Véron, qu'il lui a voit tenu une échelle pour traverser d'un côté de +rue à l'autre, à un troisième étage, afin d'aller voir une religieuse. +Il se mit jambe <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> de çà jambe de là sur l'échelle qui étoit +étroite, et en revint comme il y étoit allé. Il aima encore une autre +fille de la feue Reine-mère (Marie de Médicis), nommée de Bains, +supérieure des carmélites; mais il ne fut pas en danger de perdre son +pourpoint, comme l'autre fois. Cette fille étoit plus agréable que +belle, mais il n'y a jamais eu une plus aimable personne; elle a +toujours eu de la vertu, et ne se fit religieuse que par dévotion. On +en fait aujourd'hui une béate. M. de Bellegarde avoit marié M. de +Termes avec l'héritière du marquis de Mirebeau-Chabot, en Bourgogne. +Cette folle épousa depuis ce fou de président Vigne, premier président +du parlement de Metz, qui est mort lié et gueux. Quand elle eut fait +cette extravagance, mademoiselle du Tillet la fut voir, et faisant, +semblant de ne rien savoir, elle lui dit: «Que veulent dire vos gens, +madame ma mie (elle appeloit ainsi toutes les femmes)? ils vous +appellent madame Vigné; vous avez un beau et bon nom, pourquoi ne vous +appellent-ils pas madame de Termes?—Hé! mademoiselle, dit l'autre, +c'est que j'ai épousé M. le président Vigné.—Jésus! ma mie, que +dites-vous là? reprit mademoiselle du Tillet; si vous aimiez ce +garçon, eh bien! ne pouviez-vous pas en passer votre envie? Dieu +pardonne, madame ma mie, mais les hommes ne pardonnent point.» <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p> + +<h3 class="p4">LA PRINCESSE DE CONTI<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71"></a><a href="#Footnote_71" class="fnanchor light">[71]</a>.</h3> + +<p class="p2">La princesse de Conti étoit fille du duc de Guise, que Henri III fit +tuer aux Etats de Blois; mais avant que de parler de ses galanteries, +je dirai quelque chose de celles de sa bisaïeule et de sa mère. Madame +de Guise<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72"></a><a href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>, mère de François, duc de Guise, tué au siége d'Orléans, +étant amoureuse d'un seigneur de la cour, pour jouir de ses amours et +éviter les mauvais bruits, le faisoit conduire la nuit, dans sa +chambre, les yeux bandés, et on le ramenoit de même. Un de ses amis +lui conseilla de couper de la frange du lit, et d'aller après chez +toutes les dames, pour voir s'il trouveroit de la frange semblable. Il +découvrit ainsi qui étoit la dame, et au premier rendez-vous, il le +lui fit connoître; mais cette impertinente curiosité rompit leur +commerce. M. d'Urfé a mis cette histoire dans l'<i>Astrée</i> sous le nom +d'<i>Alcippe</i><a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73"></a><a href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>, père de Céladon, c'est-à-dire père de M. d'Urfé +lui-même; et ce pourroit bien être en effet quelqu'un de sa maison, +car <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> ce qu'il dit ensuite de la délivrance de son ami est +véritable, et le roi François I<sup>er</sup> l'ayant su, s'écria: «Ah! le +paillard!» Ensuite ce M. d'Urfé, qui avoit délivré son ami, en +écrivant à quelqu'un de la cour, signa par galanterie: <i>Le Paillard</i>. +Depuis quelques-uns de cette maison ont eu ce nom-là pour nom de +baptême; au moins l'ai-je ainsi ouï dire. Cela me fait souvenir d'une +bonne maison d'Auvergne qu'on appelle d'Aché, au moins signent-ils +ainsi, mais leur véritable nom est fort vilain; ils se nomment +<i>Merdezac</i>, et on dit que c'est un sobriquet qui fut donné à un de +leurs auteurs dans je ne sais quelle bataille, où, quoiqu'il lui eût +pris un dévoiement, il ne se retira point du combat et y fit +merveilles.</p> + +<p>Le Balafré, père de la princesse de Conti, fut beaucoup plus +malheureux en femme que son grand-père. La sienne<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74"></a><a href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a> se gouvernoit +fort mal. Un de ses amis, croyant qu'il ne s'en apercevoit point, +voulut tenter s'il pourroit le lui dire; il lui raconta donc qu'il +avoit un ami dont la femme ne vivoit pas bien, et qu'il le prioit de +lui dire s'il lui conseilloit de le découvrir à cet ami; «car j'en +suis si assuré, ajouta-t-il, que je puis le prouver facilement.» Le +Balafré, qui avoit bon nez, lui répondit: «Pour moi, je poignarderois +qui me viendroit dire une chose comme cela.—Ma foi! reprit l'autre, +je ne le dirai donc point à mon ami, car il pourroit bien être de +votre humeur.»</p> + +<p>Il lui fit pourtant la peur tout entière, à ce qu'on <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> dit; car un +jour qu'elle se trouvoit un peu mal, après avoir témoigné qu'il avoit +quelque chose dans l'esprit qui le chagrinoit fort, il lui dit d'un +ton assez étrange qu'il falloit qu'elle prît un bouillon; elle lui dit +qu'elle n'en avoit point de besoin. «Vous m'excuserez, madame, il en +faut prendre un.» Et de ce pas en envoya quérir un à la cuisine. Elle +qui n'avoit pas la conscience trop nette, crut fermement qu'il la +vouloit dépêcher, et lui demanda en grâce qu'elle ne prît ce bouillon +que dans une demi-heure. On dit qu'elle employa ce temps-là à se +préparer à la mort, sans en rien dire toutefois, et qu'après elle prit +le bouillon qu'il lui envoya, et qui n'étoit qu'un bouillon à +l'ordinaire.</p> + +<p>Saint-Mégrin (La Vauguyon), qu'on a cru père de feu M. de Guise, parce +qu'il étoit camus comme lui, étoit son galant. M. de Mayenne, qui +n'entendoit pas raillerie, le fit assassiner. Il en fit autant à +Sacremore, qu'on accusoit de coucher avec la fille de madame de +Mayenne. Ce Sacremore étoit un gentilhomme dont je n'ai pu savoir +autre chose.</p> + +<p>M. de Mayenne, pour attraper sa femme<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75"></a><a href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>, qui s'inquiétoit fort de ce +qu'il sortoit la nuit, faisoit mettre son valet avec sa robe de +chambre auprès d'une table, avec bien des papiers, comme s'il eût +travaillé à quelque grande affaire; ce valet, de loin, faisoit signe +de la main à madame de Mayenne qu'elle se retirât, et elle se retiroit +par respect.</p> + +<p>Mademoiselle de Guise, depuis princesse de Conti, fut cajolée de +plusieurs personnes, et entre autres du <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> brave Givry. On dit qu'en +ayant obtenu un rendez-vous, elle s'avisa par galanterie de se +déguiser en religieuse. Givry monta par une échelle de corde; mais il +fut tellement surpris de trouver une religieuse au lieu de +mademoiselle de Guise, qu'il lui fut impossible de se remettre, et il +fallut s'en retourner comme il étoit venu. Depuis il ne put obtenir +d'elle un second rendez-vous; elle le méprisa, et Bellegarde<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76"></a><a href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a> +acheva l'aventure<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77"></a><a href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>. Il est vrai que, de peur de semblable surprise, +elle ne se déguisa point en religieuse. J'ai ouï dire que ce fut sur +le plancher, dans la chambre de madame de Guise même, qui étoit sur +son lit, et qui s'étant trouvée assoupie avoit fait tirer les rideaux +pour dormir. Mademoiselle de Vitry, confidente de mademoiselle de +Guise, étoit la Dariolette<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78"></a><a href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>. A un soupir expressif de la belle, la +mère se réveilla, et demanda ce que c'étoit. «C'est, répondit la +confidente, que mademoiselle s'est piquée en travaillant.» Avant cela, +durant une trève de peu d'heures, Bellegarde et <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> Givry vinrent +causer à la porte de la Conférence avec madame et mademoiselle de +Guise. M. de Nemours<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79"></a><a href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>, amoureux aussi bien qu'eux de cette jeune +princesse, nonobstant la trève fit tirer sur eux. Bellegarde se +retire, et Givry, qui étoit plus brave que lui, lui crioit: «Quoi, +Bellegarde, tu fais retraite devant cette beauté!» Enfin Givry<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80"></a><a href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>, +voyant qu'elle le quittoit, lui écrivit un billet que je mettrai ici, +parce que c'est un des plus beaux billets qu'on puisse trouver:</p> + +<p>«Vous verrez, en apprenant la fin de ma vie, que je suis homme de +parole, et qu'il étoit vrai que je ne voulois vivre qu'autant que +j'aurois l'honneur de vos bonnes grâces. Car ayant appris votre +changement, je cours au seul remède que j'y puisse apporter, et vais +périr sans doute, puisque le ciel vous aime trop pour sauver ce que +vous voulez perdre, et qu'il faudroit un miracle pour me tirer du +péril où je me jetterai. La mort que je cherche et qui m'attend +m'oblige à finir ce discours. Voyez donc, belle princesse, par mon +respectueux désespoir, ce que peuvent vos mépris, et si j'en étois +digne.»</p> + +<p>En effet, il s'engagea si fort parmi les ennemis, au siége de Laon, +qu'il y fut tué. On lui avoit prédit depuis peu, à ce que j'ai entendu +dire, qu'il mourroit <i>devant l'an</i>, et cela se pouvoit entendre devant +l'année, ou devant la ville de Laon.</p> + +<p>Je dirai encore un mot de ce M. de Givry. Il avoit <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> aimé autrefois +une dame, dont je n'ai pu savoir le nom. Comme il la pressoit, car il +voyait bien qu'elle l'aimoit, elle lui dit un jour en soupirant: «Si +vous saviez en quelle peine je suis, vous auriez pitié de moi. Je ne +puis me résoudre à vous perdre, et si je vous accorde ce que vous me +demandez, je mourrai, sans doute, de déplaisir.» Le cavalier, qui +connut aux larmes et à la manière dont la belle, parloit, que ce +n'étoit point une feinte, en fut si touché, qu'encore qu'il fût +persuadé qu'il n'avait qu'à persévérer pour tout avoir, il lui dit, en +prenant le ciel à témoin, que jamais il ne lui en parleroit, et qu'il +l'aimeroit désormais comme sa sœur.</p> + +<p>Mademoiselle de Guise se gouverna ensuite de sorte qu'il n'y avoit que +le prince de Conti capable de l'épouser<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81"></a><a href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>. C'étoit un stupide.</p> + +<p>En une petite ville où la cour passoit, le juge qui venoit haranguer +le Roi s'adressa après à la princesse de Conti, qu'il prit pour la +Reine. Le Roi dit tout haut: «Il ne se trompe pas trop, elle l'auroit +été, si elle eût été sage<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82"></a><a href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.» On dit que comme elle prioit M. de +Guise, son frère, de ne jouer plus, puisqu'il perdoit tant: «Ma +sœur, lui dit-il, je ne jouerai plus quand vous ne ferez plus +l'amour.—Ah! le méchant, reprit-elle, il ne s'en tiendra jamais.» + <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span></p> + +<p>Elle avoit beaucoup d'esprit; elle a même écrit une espèce de petit +roman qu'on appelle les <i>Adventures de la cour de Perse</i><a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83"></a><a href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>, où il y +a bien des choses arrivées de son temps. Elle étoit humaine et +charitable; elle assistoit les gens de lettres, et servoit qui elle +pouvoit. Il est vrai qu'elle étoit implacable pour celles qu'elle +soupçonnoit d'avoir débauché ses galans. Vers la fin de sa vie, elle +devint insupportable sur la grandeur de sa maison, et se mit si fort +ses intérêts dans la tête qu'elle faisoit des choses étranges pour +cela. Dans cette vision, passant un jour avec feu madame la comtesse +de Soissons devant la porte du Petit-Bourbon<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84"></a><a href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a> qui regarde sur +l'eau, elle lui fit remarquer qu'on y voyoit encore un reste de la +peinture jaune dont elle fut barbouillée autrefois, quand le +connétable de Bourbon se retira<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85"></a><a href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>. «Il faut avouer, dit madame la +comtesse, que nos rois ont été bien négligens de ne pas <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> jaunir la +muraille de l'hôtel de Guise<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86"></a><a href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>.» Madame la princesse de Conti dit +aussi à madame la comtesse: «Vous m'êtes bien obligée de n'avoir point +fait d'enfants.—En vérité, lui répondit l'autre, pas tant que vous +penseriez; nous sommes fort persuadés qu'il n'a pas tenu à vous.»</p> + +<p>Lorsque le cardinal de Richelieu l'envoya en exil dans la comté d'Eu, +elle logea vers Compiègne chez un gentilhomme, nommé M. de Jonquières, +parce que son carrosse rompit. Il y avoit là dedans trois ou quatre +grands garçons; elle ne laissa pas le lendemain de se plâtrer devant +eux, avec un pinceau, le visage, la gorge et les bras. Le soir qu'elle +y arriva pour passer son chagrin, elle demanda un livre, et lut avec +plaisir un vieux <i>Jean de Paris</i><a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87"></a><a href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>, tout gras, qui se trouva dans la +cuisine.</p> + +<h3 class="p4">PHILIPPE DESPORTES<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88"></a><a href="#Footnote_88" class="fnanchor light">[88]</a>.</h3> + +<p class="p2">Philippe Desportes étoit de Chartres et d'assez basse naissance, mais +il avoit bien étudié. Il fut clerc chez un procureur à Paris. Ce +procureur avoit une femme assez jolie, à qui ce jeune clerc plaisoit +un peu trop. <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> Il s'en aperçut, et un jour que Desportes étoit allé +en ville, il prit ses hardes, en fit un paquet, et les pendit au +maillet de la porte de l'allée avec cet écrit: «Quand Philippe +reviendra, il n'aura qu'à prendre ses hardes et s'en aller.» Desportes +prit son paquet et s'en va à Avignon (peut-être que la cour étoit vers +ce pays-là), sur le pont, où les valets à louer se tiennent, comme à +Paris sur les degrés du Palais. Il entendit quelques jeunes garçons +qui disoient: «M. l'évêque du Puy a besoin d'un secrétaire.» Desportes +va trouver l'évêque qui étoit alors à Avignon. La physionomie de +Desportes plut au prélat. Etant au service de M. du Puy, qui étoit de +la maison de Senecterre, il devint amoureux de sa nièce, sœur de +mademoiselle de Senecterre, dont nous parlerons ensuite. Cette +maîtresse est appelée <i>Cléonice</i> dans ses ouvrages<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89"></a><a href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p> + +<p>Ce fut du temps qu'il étoit à ce prélat, qu'il commença à se mettre en +réputation, par une pièce de vers qui commence ainsi:</p> + +<p class="left30">O nuit! jalouse nuit, etc.<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90"></a><a href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>!</p> + +<p>Il se garda bien de dire que ce n'étoit qu'une traduction, <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> ou du +moins une imitation, de l'Arioste. On y mit un air, et tout le monde +la chanta.</p> + +<p>Un peu avant sa mort, il eut le déplaisir de voir un livre avec ce +titre: <i>la Conformité des Muses italiennes et des Muses +françaises</i><a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91"></a><a href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>, où les sonnets qu'il avoit imités ou traduits étoient +placés vis-à-vis des siens.</p> + +<p>Il fit sa grande fortune durant la faveur de M. de Joyeuse, dont il +étoit tout le conseil. Il eut quatre abbayes qui lui valoient plus de +quarante mille livres de rente<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92"></a><a href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>. M. de Joyeuse le mit si bien avec +Henri <span class="smcap">III</span>, qu'il avoit grande part aux affaires. Ce fut alors qu'il +fit beaucoup de bien aux gens de lettres, et leur fit donner bon +nombre de bénéfices.</p> + +<p>Je ne sais si ce fut lui qui mit chez le Roi un nommé Autron, dont Sa +Majesté se servoit pour les harangues qu'il avoit à faire; mais il ne +l'avoit pas bien averti de ne pas se railler de son maître, car le Roi +suant la v..... à Saint-Cloud, demanda un jour à Autron ce qu'on +disoit à Paris. «Sire, dit-il étourdiment, on dit qu'il fait bien +chaud à Saint-Cloud.» Le Roi se fâcha et lui dit qu'il se retirât.</p> + +<p>Desportes cependant quitta le parti du Roi pour suivre messieurs de +Guise, parce qu'il crut qu'infailliblement il succomberoit. Il se +retira à Rouen avec l'amiral de Villars, auprès duquel il avoit tenu +même <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> place qu'auprès de M. de Joyeuse. Depuis pourtant l'amiral +et lui se brouillèrent; en voici l'occasion:</p> + +<p>La Reine, Catherine de Médicis, avoit une fille d'honneur nommée +mademoiselle de Vitry, qui étoit galante, agréable et spirituelle. +Desportes lui fit une fille. Comme elle étoit chez la Reine, on dit +qu'elle alla accoucher un matin au faubourg Saint-Victor, et que le +soir elle se trouva au bal du Louvre, où même elle dansa, et on ne +s'en aperçut que par une perte de sang qui lui prit. Elle disoit +plaisamment que les femmes se moquoient de prendre la ceinture de +sainte Marguerite, elles qui pouvoient crier tout leur soûl; mais que +c'étoit aux filles à la mettre, puisqu'elles n'osoient faire un pauvre +<i>hélas</i>! Depuis, comme il arrive entre amants, elle n'aima plus M. +Desportes et le mit mal avec l'amiral de Villars, qui, quoiqu'elle fût +déjà sur le retour, étoit devenu amoureux d'elle à toute outrance. +Malicieusement elle dit à l'amiral que s'il avoit toujours Desportes +avec lui, on croiroit qu'il ne faisoit rien que par son conseil, et +que cet homme le régentoit toujours; car c'étoit par le crédit de +Desportes que l'amiral avoit été fait ce qu'il étoit. L'amiral en +étoit si fou, qu'en Picardie, allant au combat où il fut tué, après +avoir fait sa paix avec Henri <span class="smcap">IV</span>, il se mit à baiser un bracelet de +cheveux de madame de Simier (c'est ainsi qu'elle s'appela après), et +dit à M. de Bouillon qui lui en faisoit honte: «En bonne foi, j'y +crois comme en Dieu.» Il ne laissa pas d'y être tué.</p> + +<p>M. Desportes eut la fantaisie d'avoir tout le patrimoine de sa +famille: c'étoit une fantaisie un peu poétique. Il avoit un frère et +six sœurs, dont trois ne lui <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> voulurent pas vendre leur part. +Il ne leur fit point de bien. Il en fit aux autres, et principalement +à son frère.</p> + +<p>Régnier, poète satirique, son neveu, ne fut à son aise qu'après la +mort de Desportes; alors le maréchal d'Estrées lui fit donner une +abbaye de cinq mille livres de rente. Il avoit déjà une prébende de +Chartres.</p> + +<p>Desportes étoit en si grande réputation, que tout le monde lui +apportoit des ouvrages pour en avoir son sentiment. Un avocat lui +apporta un jour un gros poème qu'il donna à lire à Régnier, afin de se +délivrer de cette fatigue; en un endroit cet avocat disoit:</p> + +<p class="left30">Je bride ici mon Apollon.</p> + +<p>Régnier écrivit à la marge:</p> + +<p class="left30"> +Faut avoir le cerveau bien vide<br /> +Pour brider des Muses le roi;<br /> +Les dieux ne portent point de bride,<br /> +Mais bien les ânes comme toi.</p> + +<p>Cet avocat vint à quelque temps de là, et Desportes lui rendit son +livre, après lui avoir dit qu'il y avoit bien de belles choses. +L'avocat revint le lendemain tout bouffi de colère, et, lui montrant +ce quatrain, lui dit qu'on ne se moquoit pas ainsi des gens. Desportes +reconnoît l'écriture de Régnier, et il fut contraint d'avouer à +l'avocat comme la chose s'étoit passée, et le pria de ne lui point +imputer l'extravagance de son neveu. Pour n'en faire pas à deux fois, +je dirai que Régnier mourut à trente-neuf ans à Rouen, où il étoit +allé pour se faire traiter de la v..... par un nommé Le Sonneur. Quand +il fut guéri, il voulut donner à manger <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> à ses médecins. Il y +avoit du vin d'Espagne nouveau; ils lui en laissèrent boire par +complaisance; il en eut une pleurésie qui l'emporta en trois jours.</p> + +<p>Desportes, sous le règne de Henri <span class="smcap">IV</span>, ne laissa pas d'être en estime; +et un jour le Roi lui dit en riant, en présence de madame la princesse +de Conti: «<i>M. de Tiron</i> (c'étoit sa principale abbaye), il faut que +vous aimiez ma nièce<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93"></a><a href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>, cela vous réchauffera et vous fera faire +encore de belles choses, quoique vous ne soyez plus jeune.» La +princesse lui répondit assez hardiment: «Je n'en serois pas fâchée; il +en a aimé de meilleure maison que moi.» Elle entendoit la reine +Marguerite, que Desportes avoit aimée lorsqu'elle n'étoit encore que +reine de Navarre.</p> + +<p>Ce fut lui qui fit la fortune du cardinal du Perron, qui étoit sa +créature. Quand il le vit cardinal, il fut bien empêché comment lui +écrire, car il ne se pouvoit résoudre à traiter de <i>monseigneur</i> un +homme qu'il avoit nourri si long-temps. Il trouva un milieu, et lui +écrivit <i>domine</i>.</p> + +<p>Mais il faut reprendre madame de Simier<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94"></a><a href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>; aussi bien nous ne +saurions trouver un endroit qui lui soit plus propre que celui-ci.</p> + +<p>Elle avoit eu, étant fille de la Reine, une promesse de mariage du +jeune Randan (de La Rochefoucauld), et lui, pour s'en dégager, fut +contraint de lui donner six mille écus. Après cela, elle s'en alla au +Louvre avec une robe de plumes, et dit: «L'oiseau m'est <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> échappé, +mais il y a laissé des plumes.» Madame de Randan, mère du cavalier, +qui étoit présenté, répondit: «Ce ne sont que de celles de la queue; +cela ne l'empêchera pas de voler.» Elle disoit plaisamment qu'elle +envoyoit assez souvent ses pensées, au rimeur; c'est-à-dire qu'elle +les envoyoit à Desportes pour les rimer. Elle fit pourtant des vers +elle-même, mais ce ne fut qu'à quarante ans. On a remarqué, soit +qu'effectivement elle fût encore belle, ou que s'étant mise à étudier, +elle en fût devenue encore plus spirituelle et plus divertissante, +qu'elle a fait beaucoup plus de bruit à cet âge-là qu'en sa jeunesse.</p> + +<p>On fit cette épigramme à laquelle elle répondit:</p> + +<p class="left30"> +Contre toute loi naturelle,<br /> +Vous renversez le droit humain:<br /> +La plus jeune<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95"></a><a href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a> est la m.........<br /> +Et la plus vieille est la p.....</p> + +<p>Elle la retourna ainsi:</p> + +<p class="left30"> +Selon toute loi naturelle,<br /> +C'est conserver le droit humain:<br /> +La plus laide est la m.........<br /> +Et la plus belle est la p......</p> + +<p>Elle fit la <i>Magdelaine</i> en trois parties; c'étoient pour la plupart +des traductions du Tansille<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96"></a><a href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>. Elle les <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> envoya toutes trois au +cardinal Du Perron. Il dit à celui qui lui en demanda son avis de la +part de la dame: «Dites-lui qu'elle a fait admirablement bien la +première partie de la vie de la Magdelaine.» Un jour qu'elle lui +demanda si faire l'amour étoit véritablement un péché mortel: «Non, +dit-il, car si cela étoit, il y a long-temps que vous en seriez +morte.»</p> + +<h3 class="p4">LE CARDINAL DU PERRON<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97"></a><a href="#Footnote_97" class="fnanchor light">[97]</a>.</h3> + +<p class="p2">Le cardinal du Perron étoit fils d'un ministre nommé David<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98"></a><a href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>. Il +changea de religion et vint à Paris, où il fit connoissance avec +l'abbé de Tiron<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99"></a><a href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>, qui en faisoit cas à cause de son esprit. Du +Perron étoit fort colère et fort vindicatif. En un cabaret, il prit +querelle avec un homme, et quelque temps après, ayant rencontré ce +même homme, il le fit tenir par trois ou quatre autres qu'il avoit +avec lui et le poignarda. Le voilà en prison. Desportes, alors en +grand crédit, composa avec les parents du mort pour deux mille écus +qu'il prêta à du Perron. Ses vers lui acquirent de la réputation, et +aussi la facilité qu'il avoit à parler. Il fit un jour un discours +devant Henri <span class="smcap">III</span>, pour prouver qu'il y avoit <span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> un Dieu, et, après +l'avoir fait, il offrit de prouver, par un discours tout contraire, +qu'il n'y en avoit point. Cela déplut au Roi, et il fut comme chassé +de la cour.</p> + +<p>Dans cette misère, une fois que le Roi alloit au bois de Vincennes, il +se tint sur le chemin, et comme il vit le carrosse du Roi à portée de +sa voix, il se mit à crier; «Sire, ayez pitié du pauvre du Perron;» et +il continua jusqu'à ce qu'il l'eut perdu de vue. Quelques personnes +persuadèrent au Roi, comme apparemment c'étoit la vérité, que le +pauvre homme n'avoit offert de faire ce discours opposé à l'autre, que +pour faire parade de son esprit; qu'il avoit le fonds bon et qu'il ne +péchoit que par emportement. Il suivit le Roi à Tours, et s'adonna, +car c'étoit son talent, à lire les livres de controverse. Il fut fait +évêque d'Evreux (en 1591), et ce fut lui qui instruisit Henri <span class="smcap">IV</span> en la +religion catholique. On le fit quelque temps après archevêque de Sens, +et enfin cardinal (en 1604). Le pape y eut de la répugnance, et +disoit: «<i>Non bastava al figlio d'un eretico d'esser vescovo; vuol +ancora esser cardinale.</i>»</p> + +<p>A propos du pape, l'archevêque de Reims, Léonor de Valencay<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100"></a><a href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>, dans +un <i>Traité de la puissance du pape</i><a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101"></a><a href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>, dit que le cardinal du +Perron souffrit qu'on lui donnât un coup de gaule dans la cérémonie de +l'absolution de Henri <span class="smcap">IV</span>, et que ce fut sur la parole qu'on lui donna +de l'avancer, comme en effet il fut fait <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> cardinal ensuite. Henri +<span class="smcap">IV</span> ne le sut que quatre mois avant de mourir, et on raconte qu'il +disoit qu'il se ressentiroit de ce coup de gaule. Vous verrez que ce +coup de gaule, auquel M. du Perron consentit, fit résoudre le pape. Il +vainquit enfin la répugnance qu'il avoit à le faire cardinal.</p> + +<p>Il rapporta la v..... de Rome et en mourut. En mourant, il ne voulut +jamais dire autre chose, quand il prit l'hostie, sinon qu'il la +prenoit comme les apôtres l'avoient prise. On disoit qu'il avoit voulu +mourir en fourbe, comme il avoit vécu. C'étoit un fort bel homme. Il +dit une fois une assez plaisante chose d'un prédicateur qui disoit: +<i>M. saint Augustin</i>, <i>M. saint Jérôme</i>, etc.: «Vraiment, dit-il, il +paroît bien que cet honnête homme n'a pas grande familiarité avec les +Pères, car il les appelle encore <i>monsieur</i>.»</p> + +<h3 class="p4">L'ARCHEVÊQUE DE SENS,</h3> + +<h4>FRÈRE DU PRÉCÉDENT<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102"></a><a href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>.</h4> + +<p class="p2">Son frère, qui fut archevêque de Sens après lui, étoit un fort +ridicule personnage. Avant la mort de son frère on l'appeloit +l'<i>Ambigu</i>, car il n'étoit ni d'église, ni de robe, ni d'épée, ni +ignorant, ni savant. Il faut <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> lire la pièce que Bautru fit contre +lui, qu'il a intitulée <i>l'Ambigu</i><a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103"></a><a href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>. Quand son frère alla à Rome, +il fut long-temps à décider s'il l'y mèneroit ou non, et il disoit +plaisamment que cet homme étoit si <i>ambigu</i>, qu'il rendoit ambiguës +toutes les choses qui le concernoient. Quand il fut fait archevêque, +pour montrer qu'il savoit du latin, il traduisit toutes les harangues +de Quinte-Curce et le traité <i>de Amicitiâ</i> de Cicéron; mais il ôta sur +ce point-là l'<i>ambiguité</i> où l'on avoit été jusques alors, car il +persuada tous ceux qui s'y connoissoient, qu'il n'entendoit pas cette +langue. Ces traductions pourtant furent estimées de toute la cour; +mais c'étoit en un temps où l'on peut dire que l'on donnoit la +réputation. On ne laissoit pas de dire que les cadets avoient perdu +leur procès, car le cadet de Desportes et celui de Bertaut +approchoient encore moins de leurs aînés que cet <i>ambigu</i> du cardinal.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p> + +<h3 class="p4">LE DUC DE SULLY<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104"></a><a href="#Footnote_104" class="fnanchor light">[104]</a>.</h3> + +<p class="p2">On a dit, et soutenu, qu'il venoit d'un Écossais nommé Bethun, et non +de la maison des comtes de Béthune de Flandre. Il y avoit un Écossois +archevêque de Glascow qu'il traitoit de parent. Par sa vision d'être +allié de la maison de Guise par la maison de Coucy, issue, dit-il, de +l'ancienne maison d'Autriche, comme s'il réputoit à déshonneur d'être +parent de l'empereur et du roi d'Espagne, il alla s'offrir à MM. de +Guise contre M. le comte de Soissons. Le Roi<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105"></a><a href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a> lui manda par M. du +Maurier, huguenot, depuis ambassadeur en Hollande, qu'il le rendroit +si petit compagnon, qu'il lui feroit bien voir que la maison de <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> +Guise n'en seroit pas mieux pour avoir son appui; qu'il étoit un +ingrat, lui qu'il avoit élevé de rien, de s'aller offrir contre un +prince du sang à ceux qui avoient tâché d'ôter la couronne et la vie à +son bienfaiteur. M. du Maurier ne dit pas la moitié de ce que le Roi +lui avoit donné charge de dire; cependant mon homme fut si abattu que +c'étoit une pitié, car comme dans la prospérité il étoit insolent, de +même il étoit lâche et failli de cœur dans l'adversité.</p> + +<p>Il eut une querelle ensuite avec M. le comte de Soissons pour quelques +assignations où il rebuta fort ce prince. Ceux de Lorraine s'offrirent +à lui pour lui rendre la pareille, dont le Roi fut fort irrité. Ce +qu'il conte d'une autre querelle avec M. le comte pour un logement à +Châtellerault est faux<a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106"></a><a href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>: M. le comte lui eût passé l'épée au +travers du corps. Quoiqu'il fût gouverneur du Poitou, il n'y avoit +pourtant nul crédit.</p> + +<p>Il se vanta d'avoir fait donner le gouvernement de Provence à feu M. +de Guise<a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107"></a><a href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>, et M. le chancelier de Chiverny fit ses protestations +contre cela<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108"></a><a href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>. Il blâme M. d'O<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109"></a><a href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>, qui pourtant avoit les mains +nettes, et qui, au lieu de s'enrichir dans la surintendance, y mangea +son bien.</p> + +<p>Il passe par-dessus M. de Sancy, comme s'il n'avoit point été +surintendant<a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110"></a><a href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>. M. de Sancy fut chassé pour avoir dit au Roi, au +siége d'Amiens, comme il lui demandoit conseil sur son mariage avec +madame de Beaufort, en présence de M. de Montpensier, que «p..... <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> +pour p....., il aimeroit mieux la fille d'Henri <span class="smcap">II</span><a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111"></a><a href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a> que celle de +madame d'Estrées, qui étoit morte au bordel;» et pour avoir dit aussi +à madame la duchesse<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112"></a><a href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a> même, qui disoit qu'un gentilhomme de ses +voisins avoit mis ses enfants sous le poêle en épousant celle dont il +les avoit eus, «que cela étoit bon pour un héritage de cinq ou six +mille livres de rentes, mais que pour un royaume elle n'en viendroit +jamais à bout, et que toujours un bâtard seroit un fils de p.....» A +la vérité ces paroles sont un peu bien rudes, mais le Roi devoit +considérer que M. de Sancy étoit homme de bien, et qu'il lui avoit +rendu de grands services.</p> + +<p>Il avoit en effet soudoyé à ses dépens les Suisses en grand nombre +qu'il amena à Henri <span class="smcap">IV</span><a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113"></a><a href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>. Il mourut pauvre avec un arrêt de défense +dans sa poche. Plusieurs fois il lui est arrivé d'être pris par les +sergents; il se laissoit mener jusqu'à la porte de la prison, puis il +leur montroit son arrêt et se moquoit d'eux.</p> + +<p>Il avoit un fils qui fut page de la chambre de Henri <span class="smcap">IV</span>. Las de porter +le flambeau à pied, il trouva moyen d'avoir une haquenée. Le Roi le +sut et lui fit donner le fouet. Il juroit toujours <i>pa la mort</i>; on +l'appela <i>Palamort</i>. C'étoit un assez plaisant homme. Il trouva une +fois madame de Guémenée sur le chemin <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> d'Orléans; elle venoit à +Paris. Il s'ennuyoit d'être à cheval, car il faisoit mauvais temps; il +lui dit: «Madame, il y a des voleurs à la vallée de Torfou, je m'offre +à vous escorter.—Je vous rends grâces, lui dit-elle.—Ah! madame, +répliqua-t-il, il ne sera pas dit que je vous aie abandonnée au +besoin;» et en disant cela, il baisse la portière, et, quoi qu'elle +dît, il se mit dans le carrosse. A Rome, comme M. de Brissac étoit +ambassadeur, un jour que l'ambassadrice devoit aller voir la vigne de +Médicis, il se mit tout nu dans une niche où il n'y avoit point de +statue; il y a là une galerie qui en est toute pleine. Cet homme se +fit Père de l'Oratoire, et on l'appeloit le Père <i>Palamort</i>. Il +n'avoit dans sa chambre que des Saints cavaliers, comme saint Maurice, +saint Martin et autres.</p> + +<p>L'autre fils de M. de Sancy, qui fut ambassadeur en Turquie, se fit +également Père de l'Oratoire.</p> + +<p>Madame de Beaufort n'eut point de patience qu'elle n'eût fait mettre +M. de Rosny en la place de M. de Sancy. Il lui faisoit la cour, il y +avoit long-temps. Son premier emploi fut de contrôler les passe-ports +au siége d'Amiens, et puis il fut envoyé dans les élections pour +prendre tous les deniers qui se trouveroient chez les receveurs, ce +qu'il fit avec beaucoup de rigueur. Il en usa de même en toutes +rencontres. Comme il étoit assez ignorant en fait de finances, il mena +avec lui un nommé Ange Cappel, sieur du Luat<a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114"></a><a href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>, une espèce <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> de +fou de belles-lettres, qui fit imprimer long-temps après, pour flatter +M. de Sully, un petit livre intitulé: <i>Le Confident</i>, dont M. de +Lesdiguières fut fort en colère. Du Luat en fut mis en prison. Quand +on voulut l'interroger et qu'on lui dit: «Promettez-vous de dire la +vérité?—Je m'en garderai bien, dit-il, je ne suis en peine que pour +l'avoir dite.» Il donnoit des avis très-pernicieux, et disoit, entre +autres sottises, qu'il ne falloit qu'un <i>lait d'amendes</i> pour +restaurer la France, parce qu'il y avoit une affaire sur les amendes. +Il fit imprimer un livre de ses beaux avis, au frontispice duquel il +étoit peint comme un Ange, avec des ailes et de la barbe au menton, et +des vers qui disoient qu'il n'avoit rien d'humain que la barbe<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115"></a><a href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>.</p> + +<p>M. d'Incarville, contrôleur général des finances, n'étoit point un +voleur, comme le dit M. de Sully<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116"></a><a href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>; c'était un honnête homme et +homme de bien. Cette querelle avec madame de Beaufort, lorsqu'elle +alloit être reine ne s'accorde guère avec ce que M. de Sully conte du +voyage de Clermont, où il donna des coups de bâton au cocher par son +commandement; elle l'eût fait chasser bien vite.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> +Voici ce qui se passa à la maladie de madame de Beaufort. Elle dépêcha +Puypeiroux vers le Roi pour lui en donner avis, et le supplier de +trouver bon qu'elle se fît mettre dans un bateau pour l'aller trouver +à Fontainebleau. Elle espéroit que cela le feroit venir aussitôt, et +qu'en faveur de ses enfants, il l'épouseroit avant qu'elle mourût. En +effet, aussitôt que Puypeiroux fut arrivé, le Roi le fit repartir pour +lui aller faire tenir prêt le bac des Tuileries, dans lequel il +vouloit passer pour n'être point vu, et incontinent il monta à cheval, +et fit si grande diligence qu'il rattrapa Puypeiroux, à qui il fit de +terribles reproches. Auprès de Juvisy, le Roi trouva M. le chancelier +de Bellièvre, qui lui apprit la mort de madame la Duchesse. Nonobstant +cela, il vouloit aller à Paris pour la voir en cet état, si M. le +chancelier ne lui eût remontré que cela étoit indigne d'un roi. Il se +laissa vaincre à ses raisons, et retourna à Fontainebleau.</p> + +<p>M. de Sully dit en un endroit que le Roi monta dans son carrosse; il +n'en avoit point, quoiqu'il fût surintendant des finances. Il alloit +au Louvre en housse, et n'eut un carrosse que quand il fut grand +maître de l'artillerie. Le Roi ne vouloit pas qu'on en eût. Le marquis +de Cœuvres et le marquis de Rambouillet furent les premiers des +jeunes gens qui en eurent, le dernier à cause de sa mauvaise vue, +l'autre en rendoit quelque autre raison<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117"></a><a href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>. Ils se cachoient, quand +ils rencontroient <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> le Roi. Bassompierre disoit que quand il +pleuvoit ils alloient chercher des dames de leurs amies pour faire des +visites avec elles. Arnauld le Péteux<a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118"></a><a href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a> a été le premier garçon de +la ville qui en ait eu, car les hommes mariés en eurent avant lui. Le +Roi ne trouva pas bon que Fontenay-Mareuil<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119"></a><a href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a> en eût un, on lui dit +qu'il s'alloit marier. Enfin les carrosses devinrent tout communs; on +ne savoit ce que c'étoit que des chevaux d'amble, le Roi seul avoit +une haquenée; du temps d'Henri IV même cela étoit ainsi; on trottoit +après le Roi.</p> + +<p>Quand le Roi fit M. de Sully surintendant, cet homme, par bravoure, +fit un inventaire de ses biens qu'il donna à Sa Majesté, jurant qu'il +ne vouloit que vivre de ses appointemens et profiter de l'épargne de +son revenu, qui ne consistoit alors qu'en la terre de Rosny. Mais +aussitôt il se mit à faire de grandes acquisitions, et tout le monde +se moquoit de son bel inventaire. Le Roi témoigna assez, ce qu'il en +pensoit, car M. de Sully ayant un jour bronché dans la cour du Louvre, +en le voulant saluer, comme il étoit sur un balcon, il dit à ceux qui +étoient auprès de lui, qu'ils ne s'en <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> étonnassent pas, et que si +le plus fort de ses Suisses avoit autant de <i>pots de vin</i> dans la +tête, il seroit tombé tout de son long.</p> + +<p>Il se fait écrire <i>monseigneur</i> par La Varenne<a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120"></a><a href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>; on ne donnoit +point du <i>monseigneur</i> en ce temps-là au surintendant des finances, et +il n'étoit que cela alors. D'ailleurs La Varenne étoit trop fier pour +en user ainsi. On le voit par une chose, qu'il lui écrivit depuis, à +propos du différend de leurs gendres<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121"></a><a href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a> en Bretagne, pour la +préséance; quoique M. de Sully fût duc et pair, l'autre lui écrivit +ainsi: <i>Le différend qui est entre nos gendres...</i> Cela pensa faire +enrager le bon homme. Cela me fait ressouvenir que M. le chancelier +Seguier, dont la fille a épousé le petit-fils de M. de Sully, lui +ayant écrit une fois, à propos de quelques démêlés, en ces mots: <i>Pour +conserver la paix dans nos</i> <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> <i>familles</i>, il s'en mit en colère, et +dit que le mot de famille n'étoit bon que pour le chancelier, qui +n'étoit qu'un citadin.</p> + +<p>Jamais il n'y eut un surintendant plus rébarbatif. Cinq ou six +seigneurs des plus qualifiés de la cour, et de ceux que le Roi voyoit +de meilleur œil, l'allèrent un après-dîner visiter à l'Arsenal. Ils +lui déclarèrent en entrant qu'ils ne venoient que pour le voir. Il +leur répondit que cela étoit bien aisé, et s'étant tourné devant et +derrière pour se faire voir, il entra dans son cabinet et ferma la +porte sur lui.</p> + +<p>Un trésorier de France, nommé Pradel, autrefois maître-d'hôtel du +vieux maréchal de Biron, et fort connu du Roi, ne pouvoit avoir raison +de M. de Sully, qui lui ôtoit ses gages. Un jour il le voulut faire +sortir de chez lui par les épaules, mais cet homme prit un couteau de +dessus la table, car le couvert étoit mis, et lui dit: «Vous aurez ma +vie auparavant; je suis dans la maison du roi, vous me devez justice.» +Enfin, après bien du bruit, Pradel alla trouver le Roi, lui conta +l'histoire, et déclara que, dans le désespoir où le mettoit M. de +Sully, il ne se soucioit point d'être pendu, pourvu qu'il se fût +vengé; qu'aussi bien il mourroit de faim. Le Roi le gourmanda fort; +mais, quelques plaintes que fît M. de Sully, il fallut payer Pradel.</p> + +<p>Un Italien, venant de l'Arsenal, où il avoit eu quelques rebuffades du +surintendant, passa par la Grêve, où l'on pendoit quelques +malfaiteurs. «<i>O beati impiccati! s'écria-t-il, che non avete da fare +con quel Rosny.</i>»</p> + +<p>Il étoit si haï que par plaisir on coupoit les ormes qu'il avoit fait +mettre sur les grands chemins pour les <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> orner. «C'est un <i>Rosny</i>, +disoient-ils, faisons-en un <i>Biron</i><a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122"></a><a href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>.» Il avoit proposé au Roi, +qui aimoit les établissements, d'obliger les particuliers à mettre des +arbres le long des chemins; et comme il vit que cela ne réussissoit +pas, il fut le premier à s'en moquer.</p> + +<p>M. de Sully dit en un endroit de ses <i>Mémoires</i> que M. de Biron et +douze des plus galants de la cour ne pouvoient venir à bout d'un +ballet qu'ils avoient entrepris, et qu'il fallut lui faire commander +par le Roi de s'en mettre. C'étoit une de ses folies que la danse. +Tous les soirs, jusqu'à la mort d'Henri <span class="smcap">IV</span>, un nommé La Roche, valet +de chambre du Roi, jouoit sur le luth les danses du temps, et M. de +Sully dansoit tout seul avec je ne sais quel bonnet extravagant en +tête, qu'il avoit d'ordinaire quand il étoit dans son cabinet. Les +spectateurs étoient Duret, depuis président de Chevry, et La Clavelle, +depuis seigneur de Chevigny<a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123"></a><a href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>, qui, avec quelques femmes d'assez +mauvaise réputation bouffonnoient tous les jours avec lui. Ces gens +lui applaudissoient, quoique ce fût le plus maladroit homme du +monde<a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124"></a><a href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>. Il montoit quelquefois des chevaux dans la <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> cour de +l'Arsenal, mais de si mauvaise grâce que tout le monde se moquoit de +lui.</p> + +<p>A propos de ballet, M. le Prince en dansa un, et le Roi commanda à M. +de Sully de donner une ordonnance pour cela. M. de Sully enrageoit, +et, comme pour se moquer, il mit en bas: «Et autant pour le brodeur.» +Pour le faire enrager encore plus, M. le Prince se fit payer le double +en disant qu'il y en avoit la moitié pour le brodeur. Il alla avec +toute sa maison chez M. d'Arbault, trésorier de l'Épargne, et n'en +sortit qu'il n'eût reçu l'argent. Le Roi ne fit qu'en rire, et dit que +M. de Sully méritoit bien cela.</p> + +<p>Sully gardoit lui-même la porte de la salle à double rang de galeries +qu'il avoit fait faire à l'Arsenal pour les ballets.</p> + +<p>C'étoit à Duret, son m........, qu'on présentoit les gants<a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125"></a><a href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>. Il +parle dans ses <i>Mémoires</i> d'un nommé Robin qu'il rebuta<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126"></a><a href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>; c'est +qu'il s'étoit adressé à lui-même, et non pas à Duret.</p> + +<p>La chambre de justice ne fut établie que pour perdre M. de Sully et +découvrir ses malversations; et cela étoit mené par des gens qu'il +avoit mis dans les finances. Il s'opposa tant qu'il put à la +recherche, et ce fut <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> lui qui fit la composition des financiers. +M. de Bellegarde s'en étant rendu le solliciteur, il fit si bien qu'il +réduisit à fort peu de chose ce qui devoit revenir de cette +composition, pour faire accroire au Roi qu'il avoit été mal conseillé, +et que, pour un petit profit, il avoit perdu la bonne volonté de ses +officiers. Ceci arriva en 1606, et le roi, sachant les pots-de-vin +qu'il prenoit, et croyant qu'il avoit part aux intérêts d'avance qu'on +payoit aux trésoriers de l'Epargne, faisoit état de donner la +surintendance à M. de Vendôme, quand il auroit plus d'âge; lorsque Sa +Majesté mourut, elle étoit sur le point de l'y établir.</p> + +<p>Son triomphe d'Ivry et les grandes sommes qu'il tira des prisonniers +de guerre qu'il fit, sont les plus plaisants endroits de son +livre<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127"></a><a href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>. Toutes ces extravagances sont peintes dans une grande +salle à Villebon, dans le pays Chartrain.</p> + +<p>C'étoit le plus sale homme du monde en paroles. Un jour, je ne sais +quel gentilhomme fort bien fait alla dîner avec lui. Madame de Sully +sa seconde femme<a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128"></a><a href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>, qui vit encore, le regardoit de tous ses yeux. +«Avouez, madame, lui dit-il tout haut, que vous seriez bien attrapée +si monsieur n'avoit point de...» Il ne se tourmentoit pas autrement +d'être cocu; et en donnant de l'argent à sa femme, il disoit: «Tant +pour cela, tant pour cela, et tant pour vos f...» Il fit faire un +escalier séparé qui alloit à l'appartement de sa femme, et lui dit: +«Madame, faites passer les gens que vous savez par cet escalier-là, +car si j'en rencontre quelqu'un, sur mon escalier, <span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> je lui en +ferai sauter toutes les marches.»</p> + +<p>Ce bon homme, plus de vingt-cinq ans après que tout le monde avoit +cessé de porter des chaînes et des enseignes de diamants, en mettoit +tous les jours pour se parer, et se promenoit en cet équipage sous les +porches de la Place-Royale, qui est près de son hôtel. Tous les +passans s'amusoient à le regarder. A Sully, où il s'étoit retiré sur +la fin de ses jours<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129"></a><a href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>, il avoit quinze ou vingt vieux puants et +sept ou huit vieux reîtres de gentilshommes qui, au son de la cloche, +se mettoient en haie pour lui faire honneur, quand-il alloit à la +promenade, et puis le suivoient. Il entretenoit je ne sais quelle +espèce de garde suisse. Il disoit qu'on se pouvoit sauver en toute +sorte de religion, et a voulu être enterré en terre sainte.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span></p> + +<h3 class="p4">LE CONNÉTABLE DE LESDIGUIÈRES.</h3> + +<h4>M. DE CRÉQUI.</h4> + +<p class="p2">François de Bonne, seigneur de Lesdiguières<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130"></a><a href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>, étoit d'une maison +noble et ancienne des montagnes du Dauphiné, mais pauvre. Après avoir +fait ses études, il se fit recevoir avocat au parlement de Grenoble, +et y plaida, dit-on, quelquefois; mais se sentant appelé à de plus +grandes choses, il se retira chez lui, en dessein d'aller à la guerre. +Cependant, n'ayant pas autrement de quoi se mettre en équipage, il +emprunta une jument à un hôtelier de son village, faisant semblant +d'aller voir un de ses parents. Or, cette jument, n'appartenant pas à +cet hôtelier, lui fut redemandée, et cela donna sujet à un procès qui, +quoique de petite conséquence, dura pourtant si long-temps, comme il +n'arrive que trop souvent, qu'avant qu'il fût terminé, M. de +Lesdiguières étoit déjà gouverneur du Dauphiné. Un jour donc qu'il +passoit à cheval, suivi de ses gardes, dans la place de Grenoble, ce +pauvre hôtelier, qui y étoit à la poursuite de son procès, ne put +s'empêcher de dire assez haut: «Le diable emporte François de <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> +Bonne, tant il m'a causé de mal et d'ennui.» Un des assistants lui +demanda pourquoi il parloit ainsi; cet homme lui raconta toute +l'histoire de la jument. Celui qui lui avoit fait cette demande étoit +un des domestiques de M. de Lesdiguières, et le soir même il lui en +fit le conte; car le connétable avoit, dit-on, cette coutume, qu'il +vouloit voir tous ses domestiques avant de se coucher, et quelquefois +il s'entretenoit familièrement avec eux. Ayant su cette aventure, il +commanda à cet homme de lui amener le lendemain le pauvre hôtelier, +qui, bien étonné, et intimidé exprès par son conducteur, se vint jeter +aux pieds de M. de Lesdiguières, lui demandant pardon de ce qu'il +avoit dit de lui; mais lui, n'en faisant que rire, le releva, et +pendant qu'il l'entretenoit du temps passé, on fit venir la partie +adverse, avec laquelle il s'accorda sur-le-champ, et donna même +quelque récompense à ce bon homme.</p> + +<p>M. le connétable aimoit à se souvenir de sa première fortune, et on en +voit aujourd'hui une grande marque, en ce qu'ayant fait bâtir un +superbe palais à Lesdiguières, il prit plaisir à laisser tout auprès, +en son entier, la petite maison où il étoit né, et que son père avoit +habitée.</p> + +<p>Pour venir à madame la connétable de Lesdiguières, sa femme, qui est +morte il n'y a pas long-temps, elle s'appeloit Marie Vignon, et étoit +fille d'un fourreur de Grenoble. Elle fut mariée à un marchand drapier +de la même ville, nommé sire Aymon Mathel, dont elle eut deux filles. +C'était une assez belle personne, mais il n'y avoit rien +d'extraordinaire. Son premier, galant fut un nommé Roux, secrétaire de +la cour de parlement <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> de Grenoble, qui depuis la donna à M. de +Lesdiguières. Or, ce Roux étoit grand ami d'un Cordelier appelé de +Nobilibus, qui fut brûlé à Grenoble pour avoir dit la messe sans avoir +reçu les ordres. On le soupconnoit aussi de magie, et le peuple croit +encore aujourd'hui que ce Cordelier avoit donné à madame la connétable +des charmes pour se rendre maîtresse de l'esprit de M. de +Lesdiguières. Il est bien certain qu'elle eut d'abord un fort grand +pouvoir sur lui.</p> + +<p>Il n'y avoit pas long-temps que cet amour duroit, lorsque la femme +quitta la maison de son mari; elle ne logeoit pourtant pas avec son +galant, mais en un logis séparé où il lui donna grand équipage, et +bientôt après il la fit marquise. Il en eut deux filles durant cette +séparation d'avec sont mari. On dit que les parents de M. de +Lesdiguières gagnèrent son médecin, qui lui conseilla, pour sa santé, +de changer de maîtresse, et qu'en même temps, pour essayer de la lui +faire oublier, on lui présenta une fort belle personne, nommée Pachon, +femme d'un de ses gardes. Mais la marquise, car on l'appeloit ainsi +alors, fit donner des coups de bâton à cette femme dans la maison même +de M. de Lesdiguières, et incontinent après s'alla jeter à ses pieds. +Elle n'eut pas grande peine à faire sa paix, et fut plus aimée +qu'auparavant.</p> + +<p>M. de Lesdiguières étoit obligé de faire plusieurs voyages; elle le +suivit partout, et même à la guerre; on dit pourtant qu'il voulut +faire en sorte que le drapier la reprît, et qu'il lui fit offrir pour +cela de le faire intendant de sa maison. Mais ce marchand, qui étoit +homme d'honneur, n'y voulut jamais entendre.</p> + +<p>Cependant elle ne perdoit point d'occasion d'avancer <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> ses parents. +Elle fit donner des bénéfices ou des compagnies à sept ou huit frères +qu'elle avoit, maria fort bien deux de ses sœurs. L'une épousa un +gentilhomme de la campagne, et depuis, étant veuve, elle fut +entretenue, car c'est une bonne race, par un prieur proche de Die, +dont elle eut une fille qui est religieuse dans Grenoble, mais que +madame la connétable, cette prude, n'a pas voulu voir. L'autre fut +mariée à un capitaine nommé Tonnier, et après sa mort elle épousa un +président de la chambre des comptes de Grenoble, appelé Le Blanc. +Celle-ci ne voulut point faire honte à ses aînées, et pendant la vie +et après la mort de son second mari, elle eut pour galant un nommé +L'Agneau, qu'elle épousa à l'article de la mort, et après avoir reçu +l'extrême-onction.</p> + +<p>La marquise maria aussi les deux filles qu'elle avoit eues du drapier, +l'une à La Croix, maître-d'hôtel de M. de Lesdiguières, et en secondes +noces au baron de Barry. Celle-ci se garda bien de dégénérer, et fut +une digne fille d'une telle mère. L'autre fut mariée trois fois: la +première à un gentilhomme de la campagne dont je ne sais point le nom; +la seconde à un autre gentilhomme nommé Moncizet, avec lequel elle fut +démariée, et pour la troisième fois elle épousa le marquis de +Canillac.</p> + +<p>Quant aux filles qu'elle avoit eues de M. de Lesdiguières, nous dirons +ensuite à qui elles furent mariées; mais il faut dire auparavant de +quelle façon leur mère parvint à se faire épouser par M. de +Lesdiguières.</p> + +<p>Elle étoit demeurée à Grenoble, tandis que M. de Lesdiguières étoit au +siége de quelque place dans le <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> Languedoc. En ce temps-là, un +certain colonel Alard, piémontais, vint faire des recrues en Dauphiné. +Elle en fut cajolée, mais non pas aussi ouvertement qu'elle l'avoit +été auparavant par M. de Nemours, qui lui fit mille galanteries, +durant un voyage que M. de Lesdiguières avoit été obligé de faire en +Picardie. Or comme elle ne pensoit qu'à devenir femme de M. de +Lesdiguières, et que la vie de son mari étoit un obstacle +insurmontable, elle persuada à ce colonel de l'assassiner; ce qu'il +fit en cette sorte.</p> + +<p>Le drapier, ayant abandonné son commerce, s'était retiré aux champs +depuis quelques années, en un lieu appelé le Port de Gien, dans la +paroisse de Mellan, à une petite lieue de Grenoble. Le colonel monté à +cheval, accompagné d'un grand valet italien à pied; il arriva de bonne +heure en ce lieu, et ayant rencontré un berger, il lui demanda la +maison du capitaine Clavel. Le berger lui dit qu'il ne connoissoit +personne de ce nom-là, mais que s'il demandoit la maison de sire +Mathel, c'était une de ces deux qu'il voyoit seules assez près de là. +Le colonel le pria de l'y conduire, afin que le berger lui montrât +l'homme qu'il cherchoit, car il ne le connoissoit pas. Ils n'eurent +pas fait beaucoup de chemin que le berger lui montra le drapier qui se +promenoit seul le long d'une pièce de terre; le colonel le remercia, +lui donna pour boire et le renvoya. Après il va au marchand, et le +jette par terre d'un coup de pistolet qu'il accompagne de quelques +coups d'épée, de peur de manquer à le tuer.</p> + +<p>La justice fit prendre le valet du mort et une servante qui étoit sa +concubine, avec le berger qui raconta toute l'histoire, sans pouvoir +nommer le meurtrier. <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> On lui demanda s'il le reconnoîtroit bien. +Il répondit qu'oui. C'est pourquoi on le mit à Grenoble à une grille +de la prison qui répond sur la grande place appelée Saint-André. Il +n'y fut pas long-temps sans voir passer le colonel, qu'il reconnut +aussitôt, et qui fut tout aussitôt emprisonné, car il avoit cru +sottement que ce berger n'avoit rien vu.</p> + +<p>M. de Lesdiguières, en ayant reçu avis en diligence, craignit que, si +cette affaire s'approfondissoit, sa maîtresse ne fût terriblement +embarrassée; il partit promptement du lieu où il étoit, et, entrant +dans la ville sans qu'on l'y attendît, alla d'autorité délivrer le +Piémontais; et le fit sauver en même temps. Le parlement fit du bruit, +et voulut s'en venger sur la maîtresse de M. de Lesdiguières, ne +pouvant s'en venger sur lui-même. Mais comme le connétable étoit +adroit, il sut si bien négocier avec chaque conseiller en particulier, +qu'il ne se parla plus de cette affaire.</p> + +<p>Depuis ce temps-là il fut encore cinq ou six ans sans épouser la +marquise, et à la fin il s'y résolut, pour légitimer les deux filles +qu'il en avoit eues. Elles étoient adultérines pourtant<a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131"></a><a href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p> + +<p>Il en avoit une d'un premier lit qui fut mariée à M. de Créqui. M. de +Lesdiguières d'aujourd'hui, auparavant M. le comte de Saulx, et feu M. +de Canaples, père de M. de Créqui d'à présent, vinrent de ce mariage. +Cette fille étant morte, on prit une étrange résolution, qui fut de +marier les deux filles qu'il avoit eues de madame la connétable, l'une +au comte de <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> Saulx, et l'autre à M. de Créqui<a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132"></a><a href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a> son père, afin +de leur conserver tout le bien de M. le connétable. Il est vrai qu'il +y eut quelque intervalle de temps entre ces deux mariages, car l'aînée +de ces filles, mariée au marquis de Montbrun, fut démariée pour +épouser le comte de Saulx dont elle étoit tante; il étoit fils de la +fille du premier lit de M. de Lesdiguières.</p> + +<p>Ce mariage ne fut pas heureux, et la comtesse de Saulx mourut bientôt +sans enfants. Voilà pourquoi, comme on avoit toujours la pensée de +conserver tout le bien à M. de Créqui et à ses enfants, la cadette ne +pouvant pas être épousée par M. le comte de Saulx, qui étoit veuf de +sa sœur de père et de mère, ni par M. de Canaples, qui étoit marié +avec une parente de MM. de Luynes, sœur de Combalet. Il fallut que +M. de Créqui l'épousât, quoiqu'il fût veuf d'une sœur du premier +lit et beau-frère de celle qui venoit de mourir. Le pape, quand on lui +demanda la dispense pour ce dernier mariage, dit qu'il falloit un pape +tout entier pour donner toutes les dispenses que ceux de cette maison +demandoient. Et il ne laissa pourtant pas de la donner.</p> + +<p>Ce mariage du maréchal de Créqui fut encore plus malheureux que les +autres. Sa femme et lui ne vivoient pas bien ensemble, et un nommé +Najère, chef de son conseil<a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133"></a><a href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>, le fit résoudre, après la mort du +connétable, à une méchanceté qu'on auroit de la peine à croire, qui +fut de faire persuader à la maréchale, qui <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> n'avoit point +d'enfants, d'en supposer un, afin que la supposition étant découverte, +cela donnât lieu de la cloîtrer et de retenir tout son bien. On +persuada donc à la maréchale cette supposition, comme elle étoit à une +maison des champs, appelée la Tour-d'Aigues. Il se trouva que la +fermière étoit grosse, qui consentit volontiers à donner son enfant à +la maréchale, pour en faire un grand seigneur. Mais le maréchal donna +ordre que celui qui transporteroit cet enfant d'une chambre à l'autre +l'étouffât en chemin, sur quoi la véritable mère, reconnoissant sa +faute, commença dans sa douleur à s'accuser, et sa maîtresse aussi, de +cette supposition. Aussitôt le comte de Saulx survint avec des +commissaires qu'on avoit fait tenir tout prêts, et qui, ayant fait +leurs informations, emprisonnèrent la maréchale. Ce procès pourtant +fut si bien conduit par le conseil et l'adresse de madame la +connétable, que ce mari, qui avoit voulu embarrasser sa femme par +cette accusation, se trouva presqu'aussi embarrassé qu'elle, et fut +obligé de s'accommoder. Après cette belle affaire, il en fit encore +une autre. Il fit enlever la connétable, sa belle-mère, et la tint +long-temps prisonnière au fort de Barreaux, l'accusant faussement de +crime de lèze-majesté et d'avoir intelligence avec le duc de Savoie; +mais le feu roi (Louis <span class="smcap">XIII</span>) et le cardinal de Richelieu, passant à +Lyon, la mirent en liberté.</p> + +<p>M. de Créqui ayant été tué en Italie, la maréchale eut sur la fin de +ses jours feu M. d'Elbœuf pour galant durant le séjour qu'elle fit +à Paris. Après elle alla mourir à Bourg en Bresse, et à l'heure de sa +mort elle donna toutes ses pierreries à un gentilhomme du duc pour les +lui porter. Elles étoient en assez bonne quantité, <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> car sa mère +lui en avait donné de belles pour une terre qu'elle lui avoit baillée +en échange. Par son testament elle donna encore à M. d'Elbœuf une +belle terre auprès de Paris.</p> + +<p>Ce M. d'Elbœuf étoit un grand abatteur de bois. Il attrapa +plaisamment (il y a trois ou quatre ans) une demoiselle de sa femme, +madame d'Elbœuf, qui est devenue ridicule, de belle qu'elle avoit +été autrefois (elle est sœur de M. de Vendôme)<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134"></a><a href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>. Elle étoit +fort malade. Elle avoit une demoiselle très-jolie; le mari en étoit +épris. Un jour il vint tout triste, et dit devant cette fille: «Ma +femme est morte, les médecins en désespèrent, ils me l'ont avoué, et +de plus un astrologue, qui a fait son horoscope, et que je viens de +visiter exprès pour cela, assure qu'elle n'en sauroit échapper.» Cette +fille depuis ce moment se mit dans l'esprit qu'elle pourroit bien +devenir princesse, et se laissa faire un petit enfant. Madame +d'Elbœuf a enterré son mari; il est mort cette année, âgé de +soixante-un ans<a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135"></a><a href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>, et il disoit: «Faut-il que je meure si jeune!»</p> + +<p>Pour revenir au connétable, voici ce que Bérançon a rapporté de sa +mort. Il travailloit avec lui, le propre jour qu'il mourut, à des +départs de gens de guerre. «Il faudroit, lui dit Bérançon, que M. de +Créqui fût ici.—Voire, répondit le connétable, nous aurions beau +l'attendre, s'il a trouvé un chambrillon en son <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> chemin, il ne +viendra d'aujourd'hui.» Il travailla de fort bon sens, après il fit +venir son curé. «Monsieur le curé, lui dit-il, faites-moi faire tout +ce qu'il faut.» Quand tout fut fait: «Est-ce là tout, dit-il, monsieur +le curé?—Oui, monsieur.—Adieu, monsieur le curé, en vous +remerciant.» Le médecin lui dit: «Monsieur, j'en ai vu de plus malades +échapper.—Cela peut être, répondit-il, mais ils n'avoient pas +quatre-vingt-cinq ans comme moi.» Il vint des moines à qui il avoit +donné quatre mille écus, qui eussent bien voulu en avoir encore +autant. Ils lui promettoient paradis en récompense. «Voyez-vous, leur +dit-il, mes pères, si je ne suis sauvé pour quatre mille écus, je ne +le serai pas pour huit mille. Adieu.» Il mourut comme cela, le plus +tranquillement du monde.</p> + +<p>J'ajouterai quelque chose de feu M. de Créqui. On lui dit, quand il +voulut attaquer Gavi, forteresse des Génois, que Barberousse n'avoit +pu la prendre. «Eh! bien, répondit-il, <i>Barbegrise</i> la prendra.» Il la +prit en effet.</p> + +<p>Il disoit les choses assez plaisamment. Un jour il tomba du haut d'un +escalier en bas, sans se faire autrement de mal. «Ah! monsieur, lui +dit-on, que vous avez sujet de remercier Dieu!—Je m'en garderai bien, +dit-il, il ne m'a pas épargné un échelon.»</p> + +<p>Il fit de si grandes pertes au jeu qu'il en pensa perdre l'esprit, et +si le connétable ne lui eût envoyé cent mille écus et promesse +d'autant, il n'en fût point revenu. Il n'y eut que cela qui le remit. +Il étoit fort coquet et il vouloit toujours paroître jeune. Quand le +cardinal de Richelieu, avant que d'être duc, se fit recevoir +conseiller honoraire au Parlement, M. de Créqui <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> fut un de ses +témoins, et lui dit en dînant chez le premier président au sortir de +là: «Monsieur, je vous ai rendu aujourd'hui le plus grand service que +je vous pouvois rendre, en disant mon âge.»</p> + +<p>On conte de lui une chose qui est assez de galant homme. La nuit, des +filoux lui demandèrent la bourse. «Je n'ai rien, leur dit-il, je viens +de perdre.—Monsieur, lui dirent-ils, nous vous connoissons, +promettez-nous de nous donner quelque chose, et demain un de nous ira +vous le demander.» Il leur promit trente pistoles. Le lendemain matin, +un de ces honnêtes gens, demanda à lui parler, et lui dit tout bas +qu'il venoit quérir ce qu'il leur avoit promis. Il avoit oublié ce que +c'étoit. L'autre l'en fit ressouvenir, il se mit à rire et lui dit: +«Je tiendrai parole, mais il faut avouer que tu es bien imprudent.» En +effet, il lui donna les trente pistoles<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136"></a><a href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span></p> + +<h3 class="p4">LA REINE MARGUERITE DE VALOIS.</h3> + +<p class="p2">La reine Marguerite<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137"></a><a href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a> étoit belle en sa jeunesse, hors qu'elle +avoit les joues un peu pendantes, et le visage un peu trop long. +Jamais il n'y eut une personne plus encline à la galanterie. Elle +avoit d'une sorte de papier dont les marges étoient toutes pleines de +trophées d'amour. C'était le papier dont elle se servoit pour ses +billets doux. Elle parloit <i>phébus</i> selon la mode de ce temps-là, mais +elle avoit beaucoup d'esprit. On a une pièce d'elle, qu'elle a +intitulée: <i>La Ruelle mal assortie</i><a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138"></a><a href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>, où l'on peut voir quel étoit +son style de galanteries.</p> + +<p>Elle portoit un grand vertugadin, qui avoit des pochettes tout autour, +en chacune desquelles elle mettoit une boîte où étoit le cœur d'un +de ses amants trépassés, car elle étoit soigneuse, à mesure qu'ils +mouroient, d'en faire embaumer le cœur. Ce vertugadin se pendoit +tous les soirs à un crochet qui fermoit au cadenas, derrière le +dossier de son lit. <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span></p> + +<p>On dit qu'un jour M. de Turenne, depuis M. de Bouillon, étant ivre, +lui dégobilla sur la gorge en la voulant jeter sur un lit.</p> + +<p>Elle devint horriblement grosse, et avec cela elle faisoit faire ses +carrures et ses corps de jupes beaucoup plus longs qu'il ne le +falloit, et ses manches à proportion. Elle étoit coiffée de cheveux +blonds, d'un blond de filasse blanchie sur l'herbe. Elle avoit été +chauve de bonne heure; pour cela elle avoit de grands valets de pied +blonds que l'on tondoit de temps en temps.</p> + +<p>Elle avoit toujours de ces cheveux-là dans sa poche, de peur d'en +manquer; et, pour se rendre de plus belle taille, elle faisoit mettre +du fer-blanc aux deux côtés de son corps pour élargir la carrure. Il y +avoit bien des portes où elle ne pouvoit passer.</p> + +<p>Elle aima sur la fin de ses jours un musicien nommé Villars. Il +falloit que cet homme eût toujours des chausses troussées et des bas +d'attache, quoique personne n'en portât plus. On l'appeloit +vulgairement <i>le roi Margot</i><a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139"></a><a href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>. Elle a eu quelques bâtards, dont +l'un, dit-on, a vécu, et a été capucin<a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140"></a><a href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>. Ce roi Margot n'empêchoit +point que la bonne Reine fût bien dévote <span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> et bien craignant Dieu, +car elle faisoit dire une quantité étrange de messes et de vêpres.</p> + +<p>Hors la folie de l'amour, elle étoit fort raisonnable. Elle ne voulut +point consentir à la dissolution de son mariage en faveur de madame de +Beaufort. Elle avoit l'esprit fort souple et savoit s'accommoder au +temps. Elle a dit mille cajoleries à la feue Reine-mère<a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141"></a><a href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>, et quand +M. de Souvray<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142"></a><a href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a> et M. de Pluvinel<a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143"></a><a href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a> lui menèrent le feu Roi, +elle s'écria: «Ah! qu'il est beau, ah! qu'il est bien fait! que le +Chiron est heureux qui élève cet Achille!» Pluvinel, qui n'étoit guère +plus subtil que ses chevaux, dit à M. de Souvray: «Ne vous disois-je +pas bien que cette méchante femme nous diroit quelque injure?» M. de +Souvray<a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144"></a><a href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a> lui-même n'étoit guère plus habile. On avoit fait des +vers dans ce temps-là qu'on appeloit <i>les Visions de la cour</i>, où l'on +disoit de lui <i>qu'il n'avoit de Chiron que le train de derrière</i>.</p> + +<p>Henri <span class="smcap">IV</span> alloit quelquefois visiter la reine Marguerite<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145"></a><a href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>, et +gronda de ce que la Reine-mère n'alla pas assez avant la recevoir à la +première visite.<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span></p> + +<p>Durant ses repas, elle faisoit toujours discourir quelques hommes de +lettres. Pitard, qui a écrit de la morale, étoit à elle, et elle le +faisoit parler assez souvent.</p> + +<p>Le feu Roi s'avisa de danser un ballet de la vieille cour, où, entre +autres personnes qu'on représentoit, on représenta la reine Marguerite +avec la ridicule figure dont elle étoit sur ses vieux jours. Ce +dessein n'étoit guère raisonnable en soi; mais au moins devoit-on +épargner la fille de tant de rois.</p> + +<p>A propos de ballets, une fois qu'on en dansoit un chez elle, la +duchesse de Retz la pria d'ordonner qu'on ne laissât entrer que ceux +qu'on avoit conviés, afin qu'on pût voir le ballet à son aise. Une des +voisines de la reine Marguerite, nommée mademoiselle Loiseau, jolie +femme et fort galante, fit si bien qu'elle y entra. Dès que la +duchesse l'aperçut, elle s'en mit en colère, et dit à la Reine qu'elle +la prioit de trouver bon que pour punir cette femme elle lui fît +seulement une petite question. La Reine lui conseilla de n'en rien +faire, et lui dit que cette demoiselle avoit bec et ongles; mais +voyant que la duchesse s'y opiniâtroit, elle le lui permit enfin. On +fit donc approcher mademoiselle<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146"></a><a href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a> Loiseau, qui vint avec un air +fort délibéré: «Mademoiselle, lui dit la duchesse, je voudrois bien +vous prier de me dire si les oiseaux ont des cornes?—Oui, <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> +madame, répondit-elle, les ducs en portent<a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147"></a><a href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>.» La Reine, oyant +cela, se mit à rire, et dit à la duchesse: «Eh bien! n'eussiez-vous +pas mieux fait de me croire?»</p> + +<p>J'ai ouï faire un conte de la reine Marguerite qui est fort plaisant. +Un gentilhomme gascon, nommé Salignac, devint, comme elle étoit encore +jeune, éperdument amoureux d'elle; mais elle ne l'aimoit point. Un +jour, comme il lui reprochoit son ingratitude: «Or çà, lui dit-elle, +que feriez-vous pour me témoigner votre amour!—Il n'y a rien que je +ne fisse, répondit-il.—Prendriez-vous bien du poison?—Oui, pourvu +que vous me permettiez d'expirer à vos pieds.—Je le veux,» reprit +elle. On prend jour; elle lui fait préparer une médecine fort +laxative. Il l'avale, et elle l'enferme dans un cabinet, après lui +avoir juré de venir avant que le poison opérât; elle le laissa là deux +bonnes heures, et la médecine opéra si bien que, quand on vint lui +ouvrir, personne ne pouvoit durer autour de lui. Je crois que ce +gentilhomme a été depuis ambassadeur en Turquie.<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span></p> + +<h3 class="p4">LA COMTESSE DE MORET. M. DE CESY.</h3> + +<p class="p2">Madame de Moret étoit de la maison de Bueil<a name="FNanchor_148" id="FNanchor_148"></a><a href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>; n'ayant ni père ni +mère, elle fut nourrie chez madame la princesse de Condé, Charlotte de +La Trémouille. Elle étoit là en bonne école. Henri <span class="smcap">IV</span>, qui ne +cherchoit que de belles filles, et qui, quoique vieux, étoit plus fou +sur ce chapitre-là qu'il n'avoit été dans sa jeunesse, la fit +marchander, et on conclut à trente mille écus. Mais madame la +princesse de Condé souhaita que, par bienséance, on la mariât en +figure, si j'ose ainsi dire. Césy, de la maison de Harlay, homme bien +fait, et qui parloit agréablement, mais qui avoit mangé tout son bien, +s'offre à l'épouser. On les maria un matin. Le Roi, impatient et ne +goûtant pas trop qu'un autre eût un pucelage qu'il payoit, ne voulut +pas permettre que Césy couchât avec sa femme, et la vit dès ce +soir-là<a name="FNanchor_149" id="FNanchor_149"></a><a href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>. Césy, lâche comme un courtisan <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> ruiné, prétendoit +ravoir sa femme le lendemain, résolu de tout souffrir pour faire +fortune; mais elle n'y voulut jamais consentir. On rompit le mariage à +condition que Césy aurait les trente mille écus.</p> + +<p>Il se maria après avec Béthune, fille de la Reine, aussi laide que +l'autre étoit belle. Ses trente mille écus ne durèrent pas long-temps, +et depuis, pour se remettre, il demanda l'ambassade de Turquie, où, +contre l'ordinaire, il mena sa femme; mais il ne craignoit pas +autrement que le Grand-Seigneur la fît enlever pour la mettre dans le +sérail.</p> + +<p>En passant à Turin il laissa sa fille à madame de Savoie<a name="FNanchor_150" id="FNanchor_150"></a><a href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>. Elle +étoit belle et y fut comme favorite; mais il fallut la renvoyer parce +qu'elle contrefaisoit le bossu<a name="FNanchor_151" id="FNanchor_151"></a><a href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a> qui étoit amoureux de sa +belle-fille. Elle y avoit fait quelque fortune; au retour elle épousa +M. de Courtenay<a name="FNanchor_152" id="FNanchor_152"></a><a href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>. Le bossu étoit galant. En une collation qu'il +donna à Madame, toute la vaisselle d'argent étoit en forme de guitare, +parce qu'elle aimoit cet instrument.<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p> + +<p class="p2">Césy fit tant de sortes de friponneries en Turquie, que tout le +commerce cessa, et il fallut, au bout de dix-huit ans, y envoyer M. de +Marcheville, qui eut bien de la peine à le tirer de là. Il demeura +huit ou neuf ans à Venise, avant que de rentrer en France. Enfin, de +retour à Paris, il reparut avec un train assez raisonnable, car il +avoit mis quelque chose à part pour ses vieux jours. Au sortir d'une +maladie, en avril 1612, il alloit presque toutes les après-dînées +faire planter sa chaise<a name="FNanchor_153" id="FNanchor_153"></a><a href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a> sur les degrés de la pompe du Pont-Rouge +pour y prendre l'air; il y donnoit rendez-vous aux gens. On m'a assuré +qu'au commencement de la régence de la Reine, on compta entre ceux +qu'on disoit être en passe de gouverneur du Roi, un homme tel que je +viens de le dépeindre.</p> + +<p>Madame de Moret eut un fils qui fut d'église<a name="FNanchor_154" id="FNanchor_154"></a><a href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>. On l'avoit fort +bien instruit; il étoit bien fait: on dit que de tous les enfants +d'Henri <span class="smcap">IV</span>, c'étoit celui qui lui ressembloit le plus. Il avoit +l'esprit agréable<a name="FNanchor_155" id="FNanchor_155"></a><a href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>. Sa jeunesse fut assez déréglée, mais on dit +qu'il avoit fort profité aux voyages qu'il avoit faits durant deux +ans, <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> au retour desquels il se jeta dans le parti de Monsieur, et +fut tué au combat où M. de Montmorency fut pris<a name="FNanchor_156" id="FNanchor_156"></a><a href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>.</p> + +<p>J'ai ouï conter à Venise qu'une célèbre courtisane lui voulut faire +payer la qualité, et que, pour l'attraper, il fit dorer des réales +d'Espagne qui ressemblaient à des pistoles; ils étoient convenus à +trois cents. Les nobles vénitiens ne trouvèrent cela nullement bon; il +en pensa arriver du désordre. Ils disoient: «Ne pouvons-nous point +être princes à meilleur titre que lui, en devenant doges, et ne +descendons-nous pas presque tous de princes, puisqu'il n'y a guère de +familles nobles qui n'aient eu un doge?»</p> + +<p>Henri <span class="smcap">IV</span> se refroidissant, madame de Moret s'avisa de faire la dévote. +Elle n'avoit que du linge uni, une grande pointe, une robe de serge, +les mains nues: c'étoit pour les montrer, car elle les avoit belles. +Jusque <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> là elle avoit été un peu goinfre, mais fort agréable. +Henri <span class="smcap">IV</span> fut tué avant qu'elle eût achevé sa farce. Elle joua un autre +personnage ensuite, car elle feignit de devenir aveugle. On croit que +c'étoit pour faire pitié à la Reine-mère. Enfin elle fit semblant que +M. de Mayerne, médecin célèbre, qui étoit fort son ami, lui avoit fait +recouvrer la vue d'un œil, mais il ne paroissoit point que l'autre +fut plus malade. Elle se remit à faire l'amour tout de nouveau. M. de +Vardes se laissa attraper et l'épousa. Il y a six à sept ans qu'elle +est morte empoisonnée par mégarde et sans y porter d'autre +dessein<a name="FNanchor_157" id="FNanchor_157"></a><a href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>. On a dit que c'étoit un valet qui l'a empoisonnée, et on +soupçonne le mari, qui a retiré chez lui une demoiselle de bon lieu, +qu'il pourroit bien avoir envie d'épouser. J'ai su depuis qu'on avoit +fait un quiproquo chez l'apothicaire, et qu'on avoit donné du sublimé +pour du cristal minéral. Elle en mourut. On lui trouva deux abcès qui +l'eussent fait mourir subitement.<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span></p> + +<h3 class="p4">LE CONNÉTABLE DE MONTMORENCY.</h3> + +<p class="p2">Le dernier connétable de Montmorency<a name="FNanchor_158" id="FNanchor_158"></a><a href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a> n'étoit pas un grand +personnage; on l'accusoit d'être fort brutal: à peine savoit-il lire. +Sa plus belle qualité étoit d'être à cheval aussi bien qu'homme du +monde; il tenoit un teston<a name="FNanchor_159" id="FNanchor_159"></a><a href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a> sur l'étrier sous son pied, et +travailloit un cheval, tant il étoit ferme d'assiette, sans que le +teston tombât; et en ce temps-là le dessous de l'étrier n'étoit qu'une +petite barre large d'un travers de doigt. Il aimoit extrêmement les +chevaux, et dès qu'un cheval étoit à lui, il ne changeoit plus de +maître, et, n'eût-il eu que trois jambes, on le nourrissoit dans une +infirmerie qui étoit à Chantilly. De sorte que chez lui le proverbe +d'<i>Equi senectus</i> n'étoit pas trop véritable. C'étoit un grand tyran +pour la chasse. Cependant il disoit qu'il falloit permettre à un +gentilhomme de poursuivre le gibier qu'il auroit fait lever sur sa +propre terre, et qu'en ce cas il laisseroit prendre un lièvre jusque +dans sa salle.</p> + +<p>En Languedoc il devint amoureux, étant déjà âgé, <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> de mademoiselle +de Portes<a name="FNanchor_160" id="FNanchor_160"></a><a href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>, de la maison de Budos; c'étoit une belle fille, mais +pauvre, et qui, quoiqu'elle fût bien demoiselle, n'étoit pas pourtant +de naissance à prétendre un connétable. C'est à cause de cela, et sur +ce qu'elle mourut d'apoplexie, et qu'elle avoit le visage tout +contourné, qu'on a dit qu'elle s'étoit donnée au diable pour épouser +M. le connétable, et que César, un Italien qui passoit pour magicien à +la cour, avoit été l'entremetteur de ce pacte.</p> + +<p>Ce César disoit qu'il n'avoit point trouvé de si méchantes femmes +qu'en France, et qui fussent si vindicatives. Je ne m'en étonne pas, +car presque partout ailleurs elles sont comme enfermées, et ne peuvent +pas faire galanterie, puisqu'elles ne voient point d'hommes. Le +bonhomme de La Haye, un vieux gentilhomme huguenot, qui avoit bien vu +des choses, m'a dit que César n'étoit qu'un fourbe: «Vous me voulez, +lui disoit-il, faire voir le diable dans une cave où cinq ou six +coquins charbonnés me viendront peut-être bien étriller. Je le veux +voir dans la plaine Saint-Denis.»</p> + +<p>Après la mort de sa femme, le connétable épousa une demoiselle de +Montoison<a name="FNanchor_161" id="FNanchor_161"></a><a href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>, tante de sa femme, parce qu'il la trouva sous sa main, +car elle n'étoit ni jeune ni belle. Au bout de trois mois il en fut si +las, qu'il la relégua à Meru. Depuis sa mort, cette madame la +connétable fut dame d'honneur de la reine Anne d'Autriche. Mais quand +M. de Luynes voulut faire sa <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> femme surintendante de la maison de +la Reine, la connétable, qui n'avoit point cru la qualité de dame +d'honneur au-dessous d'elle quand elle étoit la première personne de +chez la Reine, se retira, et on mit à sa place madame de La Boissière, +qui avoit été renvoyée d'Espagne au bout d'un an avec tous les +François. Madame de Senecey, dame d'atours, succéda depuis à madame de +La Boissière.</p> + +<p>La connétable n'est morte que depuis deux ou trois ans<a name="FNanchor_162" id="FNanchor_162"></a><a href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>. Le +connétable eut de ce second mariage feu M. de Montmorency et feu +madame la Princesse. De son premier mariage avec une fille de Bouillon +La Mark il avoit eu deux filles, madame de Ventadour, qui vit encore, +et feu madame d'Angoulême, femme de M. d'Angoulême le père.</p> + +<p>Le connétable voulut mourir en habit de capucin. Un gentilhomme nommé +Montdragon lui dit: «Ma foi, vous faites finement, car, si vous ne +vous déguisez bien, vous n'entrerez jamais en paradis.»</p> + +<p>On a dit de lui qu'à l'imitation de ce duc de Ferrare qui disoit de +chacune de ses filles: <i>l'ho fatta, l'ho allevata, e un altro n'avra +il fiore? Cazzo!..</i> il prenoit la peine de percer lui-même le tonneau +avant de donner à boire à ses gendres. Je n'en crois rien; mais, pour +ses tantes, ses sœurs, ses cousines, ses nièces, il n'en faisoit +aucun scrupule. On vivoit fort désordonnément chez lui. <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span></p> + +<h3 class="p4">MADAME LA PRINCESSE DE CONDÉ<a name="FNanchor_163" id="FNanchor_163"></a><a href="#Footnote_163" class="fnanchor light">[163]</a>.</h3> + +<p class="p2">Mademoiselle de Montmorency n'avoit que quatre ans, qu'on vit bien que +ce seroit une beauté extraordinaire. Madame de Sourdis, qui avoit +gagné cinquante mille livres de rentes à la faveur de madame de +Beaufort, sa nièce, et qui espéroit que cette <i>aurore</i> donneroit dans +les yeux du Roi, fit dessein de la faire épouser à son fils, le +marquis de Sourdis d'aujourd'hui, qui avoit trente mille livres de +rente en fonds de terre, et à qui elle avoit fait apprendre toutes les +choses imaginables. On disoit qu'il y avoit en lui de quoi faire +quatre honnêtes gens, et que cependant ce n'étoit pas un honnête +homme<a name="FNanchor_164" id="FNanchor_164"></a><a href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>. En cette intention elle la demande et offre de la prendre +sans aucun bien. Le connétable accepte le parti; mais madame +d'Angoulême<a name="FNanchor_165" id="FNanchor_165"></a><a href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>, bâtarde <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> de Henri <span class="smcap">II</span>, veuve du frère aîné du +connétable, mais sans enfants, ayant deviné le dessein de la marquise, +rompit le coup, et prit sa nièce chez elle, après la mort de la +connétable, qui arriva bientôt après.</p> + +<p>M. de Bassompierre, au bout de quelques années, voulut aussi la +prendre sans bien; mais, quoiqu'il fût bien fait et fort bien avec le +connétable, et que l'affaire fût fort avancée, madame d'Angoulême la +rompit. Bassompierre, depuis, c'étoit avant que M. le Prince fût mis +dans la Bastille, fit tout ce qu'il put, mais en vain, pour faire +accroire qu'il étoit bien avec mademoiselle de Montmorency<a name="FNanchor_166" id="FNanchor_166"></a><a href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>.</p> + +<p>La Reine-mère, quelque temps après, fit un ballet<a name="FNanchor_167" id="FNanchor_167"></a><a href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>, dont elle mit +les plus belles de la cour. Elle n'oublia pas mademoiselle de +Montmorency, qui pouvoit avoir alors treize à quatorze ans. On ne +pouvoit rien voir de plus beau, ni de plus enjoué<a name="FNanchor_168" id="FNanchor_168"></a><a href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>; mais il y en +avoit bien d'aussi spirituelles qu'elle pour le moins. <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> Il y eut +quelques démêlés entre la Reine et le Roi sur ce ballet. Il vouloit +que madame de Moret en fût. La Reine ne le vouloit pas, et elle +vouloit que madame de Verderonne<a name="FNanchor_169" id="FNanchor_169"></a><a href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a> en fût, et le Roi ne le vouloit +pas. Ils avoient tort tous deux en ce qu'ils vouloient, et raison en +ce qu'ils ne vouloient pas. A la fin, pourtant, la reine l'emporta. +Pendant ce petit désordre, elle ne laissoit pas de répéter son ballet. +Pour y aller on passoit devant la chambre du Roi; mais, comme il étoit +en colère, il la faisoit fermer brusquement dès qu'elle venoit pour +passer.</p> + +<p>Un jour il entrevit par cette porte mademoiselle de Montmorency, et, +au lieu de la faire fermer, il sortit lui-même, et alla voir répéter +le ballet. Or, les dames devoient être vêtues en nymphes; en un +endroit, elles levoient leur javelot, comme si elles l'eussent voulu +lancer. Mademoiselle de Montmorency se trouva vis-à-vis du Roi quand +elle leva son dard, et il sembloit qu'elle l'en vouloit percer. Le Roi +a dit depuis qu'elle fit cette action de si bonne grâce +qu'effectivement il en fut blessé au cœur et pensa s'évanouir. +Depuis ce moment l'huissier ne ferma plus la porte, et le Roi laissa +faire à la Reine tout ce qu'elle voulut. Madame la marquise de +Rambouillet, alors la vidame du Mans, étoit de ce ballet: ce fut là +qu'elle fit amitié avec madame la Princesse.</p> + +<p>On avoit déjà parlé de marier M. le Prince avec mademoiselle de +Montmorency; le Roi conclut l'affaire, croyant que cela avanceroit les +siennes. M. le connétable donna cent mille écus à sa fille. M. le <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> +Prince étoit fort pauvre<a name="FNanchor_170" id="FNanchor_170"></a><a href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>, mais c'étoit un grand honneur que +d'avoir pour gendre le premier prince du sang.</p> + +<p>Le Roi, dans sa passion, fit toutes les folies que pouvoient faire les +jeunes gens, quoiqu'il eût cinquante-trois ans ou environ. Il couroit +la bague avec un collet de senteurs et des manche de satin de la +Chine.</p> + +<p>Le roi obtint une fois de madame la Princesse qu'elle se montreroit un +soir tout échevelée sur un balcon avec deux flambeaux à ses côtés. Il +s'en évanouit quasi, et elle dit: «Jésus! qu'il est fou!» Elle se +laissa peindre pour lui en cachette; ce fut Ferdinand qui fit le +portrait. M. de Bassompierre l'emporta vite après qu'on l'eut frotté +de beurre frais, de peur qu'il ne s'effaçât; car il fallut le rouler +pour le porter sans qu'on le vît. Quelques années après, madame la +Princesse, croyant que Ferdinand avoit oublié cela, ou bien n'y +songeant plus, lui demanda un jour quel portrait de tous ceux qu'il +avoit faits en sa vie lui avoit semblé le plus beau. «C'est, dit-il, +un qu'il fallut frotter avec du beurre frais.» Cela la fit rougir.</p> + +<p>M. le Prince, qui voyoit que l'amour du Roi étoit fort violente, +emmena sa femme à Muret auprès de Soissons. Le Roi ne put être +long-temps sans la voir. Il va avec une fausse barbe à une chasse où +elle devoit être. M. le Prince en a avis et remet la partie à une +autre fois. A quelques jours de là le Roi fait que M. de Traigny, un +seigneur de ces quartiers-là, convie M. le Prince et madame la +Princesse à dîner, et lui se cache derrière une tapisserie, d'où, par +un trou, il la voyoit <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> tout à son aise. Elle savoit l'affaire, et +l'a avoué à madame de Rambouillet. Comme elle y alloit avec sa +belle-mère, le Roi, pour la voir en passant, se déguisa en postillon, +et avec M. de Beneux, qui feignoit d'aller voir une belle-sœur en +ces quartiers-là, passa auprès du carrosse, où M. de Beneux fut +quelque temps à parler. Quoique le Roi eût une grande emplâtre sur la +moitié du visage, il fut pourtant reconnu de l'une et de l'autre<a name="FNanchor_171" id="FNanchor_171"></a><a href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>. +Madame la Princesse et sa belle-mère<a name="FNanchor_172" id="FNanchor_172"></a><a href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a> furent quinze jours à Roucy, +où la comtesse de Roucy, parente de M. le Prince par son mari, fils +d'une héritière de Roye, leur prêta quatre mille écus pour leur +voyage, et, depuis, quand la belle-mère fut revenue de Flandre, elle +la défraya à Paris.</p> + +<p>Madame la Princesse fit bien pis que cela, car elle se laissa +persuader de signer une requête pour être démariée. Le Roi avoit +obligé ses parents à dresser cette requête, et le connétable étoit un +lâche qui croyoit que cette amour du Roi le combleroit de trésors et +de dignités. Les gens de madame la Princesse, qui étoit fort jeune, +lui faisaient accroire qu'elle seroit reine. Voyez quelle apparence il +y avoit: il eût donc fallu empoisonner la reine Marie de Médicis, car +elle avoit des enfants. M. le Prince n'a jamais pu pardonner à sa +femme d'avoir signé cette requête. Enfin, il s'enfuit avec elle à +Bruxelles, où il ne se trouva pas trop en sûreté <span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> par les menées +du marquis de Cœuvres, depuis maréchal d'Estrées, qui y étoit allé +en qualité d'ambassadeur.</p> + +<p>On a dit que c'étoit de son consentement que le marquis de Cœuvres +la devoit enlever de Bruxelles, et le petit Toiras, depuis maréchal de +France, page de M. le Prince, étoit espion pour le Roi. Le marquis +écrivoit: «Le petit Toiras sert toujours bien Votre Majesté, je lui ai +payé sa pension.»</p> + +<p>M. le Prince passa avec sa femme à Milan. En ce temps-là l'armement du +Roi tenoit tout le monde en jalousie. On armoit aussi dans le +Milanais. Le bruit courut que M. le Prince devoit commander cette +armée.</p> + +<p>Après la mort du roi, M. le Prince ramena sa femme à la cour de +France. Madame de Rambouillet dit que madame la Princesse eut la +petite vérole, et qu'il lui demeura une grosse couture à chaque joue, +qui, avec une grande maigreur qu'elle eut, la défigurèrent fort +long-temps; enfin, ses coutures se guérirent. Elle devint grasse et +fut la plus belle personne de la cour. Madame de Rambouillet dit +encore que durant sa grande fleur, dès qu'il venoit une beauté +nouvelle, on disoit aussitôt: «Elle est plus belle que madame la +Princesse;» mais qu'enfin on revenoit de cette erreur. Elle avoue +pourtant que madame des Essars<a name="FNanchor_173" id="FNanchor_173"></a><a href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>, depuis la maréchale de L'Hôpital, +qui succéda à madame de Moret, mais simplement comme une belle +courtisane plutôt que comme une maîtresse, et madame Quelin<a name="FNanchor_174" id="FNanchor_174"></a><a href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a>, <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> +qui eut l'honneur d'avoir sa part aux embrassements du Roi, à bien +examiner tous les traits, étoient plus belles que madame la Princesse, +mais que madame la Princesse avoit tout une autre grâce.</p> + +<p>Quand M. le Prince fut arrêté, il fallut par bienséance demander à +entrer en prison avec lui; sans cela peut-être n'eussent-ils point eu +d'enfants, car madame de Longueville et M. le Prince<a name="FNanchor_175" id="FNanchor_175"></a><a href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a> y sont nés, +et avant cela le mari et la femme n'étoient pas trop bien ensemble. Au +sortir de là elle fit galanterie avec le cardinal de La Valette, qui y +dépensoit si bien son argent que quand il est mort il avoit mangé son +revenu jusqu'en l'an 1650.</p> + +<p>Il mourut, je pense, en 1640. Une fois il lui en coûta deux mille écus +pour une poupée, la chambre, le lit, tous les meubles, le déshabillé, +la toilette et bien des habits à changer, pour mademoiselle de +Bourbon, depuis duchesse de Longueville, encore enfant.</p> + +<p>Le cardinal de La Valette étoit un galant homme, mais fort laid. +Pompeo Frangipani<a name="FNanchor_176" id="FNanchor_176"></a><a href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>, seigneur romain <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> qui étoit à la cour, +disoit que c'étoit justement un <i>viso di Cazzo</i><a name="FNanchor_177" id="FNanchor_177"></a><a href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a>. M. d'Aumont +disoit qu'il croyoit qu'en relevant la moustache du cardinal La +Valette, on lui relevoit aussi les lèvres, tant il les avoit grosses. +Ce cardinal étoit galant, libéral, et avoit beaucoup d'esprit. Il +étoit enjoué, jusqu'à se mettre sous un lit en badinant avec des +enfants; cela lui est arrivé bien des fois à l'hôtel de Rambouillet. +Mais il étoit quelquefois un peu emporté, et une fois il alla dire le +diable, en présence de madame la Princesse, des femmes qui faisoient +l'amour. Il disoit, car il avoit l'esprit délicat et n'étoit pas +ignorant, que le cardinal de Richelieu avoit des galanteries de +pédant; et sa plus grande joie étoit de venir en rire avec madame de +Rambouillet, en qui il avoit une confiance entière. Le cardinal de +Richelieu vivoit avec lui tout autrement qu'avec les autres, car il +lui avoit, comme nous dirons ensuite, la plus grande obligation qu'on +puisse avoir à un homme. Il le traitoit civilement et +respectueusement; et comme M. de La Valette n'avoit rien dans la tête +que la guerre, il le satisfaisoit en cela. Ce cardinal étoit brave, +mais il ne savoit point la guerre. M. de Montmorency donnoit aussi +beaucoup à madame la <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> Princesse, et le cardinal lui ayant manqué +après ce frère, elle se trouva bien mal à son aise. Le cardinal fut le +seul qui ne l'abandonna pas à la disgrâce de M. de Montmorency. Madame +de La Trémouille dit qu'elle étoit de leurs divertissements; que +madame la Princesse et M. le cardinal, quand ils vouloient parler +seuls, étoient dans un cabinet la porte ouverte; que tout le monde les +voyoit: les autres dansoient et jouoient.</p> + +<p>Madame la Princesse étoit une des plus lâches personnes qui aient +jamais été. Elle disoit à madame d'Aiguillon: «Jésus! madame, que je +serai aise de vous céder, si vous épousez Monsieur!» Elle donna la +serviette à feue Madame, qui la prit en tournant la tête d'un autre +côté. En revanche, quand elle menoit quelqu'un, elle étoit la plus +civile du monde. Un jour qu'elle mena madame de La Trémouille à je ne +sais quelle fête au Louvre, la Reine l'appela dans sa garde-robe, où +personne n'entre que les princesses. Elle s'excusa en disant: «J'ai +amené madame de La Trémouille; je n'irai nulle part où elle ne puisse +pas entrer.» On fit sur elle un vaudeville que voici:</p> + +<p class="left30"> +La Combalet et la Princesse<br /> +Ne pensent point faire de mal,<br /> +Et n'en iront point à confesse<br /> +D'avoir chacune un cardinal<a name="FNanchor_178" id="FNanchor_178"></a><a href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a>;<br /> +Car laisser lever leur chemise<br /> +Et mettre ainsi leur corps à l'abandon,<br /> +N'est que se soumettre à l'église,<br /> +Qui, en tout cas, leur peut donner pardon.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> +Je sais qu'on a voulu dire que M. de Chavigny, qui en sa jeunesse +avoit eu entrée chez madame la Princesse, avoit eu aussi quelque part +à ses bonnes grâces du temps du cardinal de La Valette; mais il n'en +est rien. On a cru cela à cause que, qui a un galant en peut bien +avoir deux; mais, outre que le cardinal ne l'eût pas souffert, ou du +moins que cela eût mis du divorce entre elle et lui, c'est que madame +la Princesse n'eût pas enduré volontiers les galanteries d'un homme de +la ville.</p> + +<p>Cependant madame de La Trémouille dit qu'un jour elle vit sortir +madame la Princesse fort en désordre d'une ruelle de lit où elle étoit +avec Chavigny, et que jusqu'alors elle n'avoit eu aucune mauvaise +opinion d'elle.</p> + +<p>Le cardinal La Valette avoit quelquefois de plaisantes visions. Un +jour il disoit qu'il voudroit être <i>montagne</i>. «Et moi, je voudrois +être <i>soleil</i>, dit madame de Rambouillet.—<i>Soleil, soleil</i>, +reprit-il, ne l'est pas qui veut.» Comme s'il étoit plus aisé d'être +<i>montagne</i> que <i>soleil</i>!</p> + +<p>Il croyoit une fois avoir fait des vers, et voici ce qu'il avoit fait; +c'étoit sur l'air d'un vaudeville. Ce cardinal étoit meilleur dans le +sérieux que dans la raillerie.</p> + +<p class="left30"> +M'en allant en Touraine,<br /> +J'acheterai à Tours<br /> +Des pruneaux de Touraine,<br /> +De bons pruneaux de Tours;<br /> +Puis, revenant en Beauce,<br /> +J'irai à Chartres en Beauce,<br /> +Et puis à Orléans,<br /> +Voir monsieur d'Orléans.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> +J'ai appris depuis peu de madame de La Trémouille une chose que madame +de Rambouillet ne m'a jamais voulu avouer que quand je l'ai sue +d'ailleurs; c'est qu'un jour le cardinal de La Valette demanda la +dernière faveur à madame la Princesse, qui l'en refusa. De désespoir, +il alla se mettre incognito dans Saint-Louis, où il y avoit des +pestiférés. Il mena avec lui un confident, à qui il donna un billet +pour la belle, qu'il avoit apporté tout fait. Le confident n'entra +point. Elle a dit à madame de La Trémouille que de sa vie elle ne fut +si embarrassée. Il en sortit par son ordre. Le reste est aisé à +deviner. Il aima depuis mademoiselle de Bourbon<a name="FNanchor_179" id="FNanchor_179"></a><a href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a> aussi fortement +qu'il avoit aimé sa mère.</p> + +<h3 class="p4">MADEMOISELLE DU TILLET.</h3> + +<p class="p2">Mademoiselle Charlotte du Tillet ne fut jamais mariée; mais on dit +qu'elle n'en étoit pas plus pucelle pour cela. Sa sœur avoit épousé +le président Séguier<a name="FNanchor_180" id="FNanchor_180"></a><a href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>, qui étoit tout le conseil de M. d'Epernon. +Par ce moyen elle fit connoissance avec ce seigneur, et fut sa +meilleure amie. Il en faisoit cas, car elle avoit fort bon sens, étoit +<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> fort adroite et fort née pour la cour. Elle étoit de toutes les +intrigues, soit d'amour, soit d'autre chose. Six mois après la mort +d'Henri <span class="smcap">IV</span>, une certaine demoiselle Coetman<a name="FNanchor_181" id="FNanchor_181"></a><a href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>, une petite bossue, +qui se fourroit partout et qui se faisoit toujours de fête, l'accusa +d'avoir été d'intelligence avec M. d'Epernon pour faire assassiner +Henri <span class="smcap">IV</span>. Ravaillac, qui étoit d'Angoulême, dont M. d'Epernon étoit +gouverneur, fut six mois chez elle comme chez la bonne amie du duc, +mais quelques années avant que de faire le coup. La Coetman ne disoit +point que la Reine-mère fût du complot; mais on ajoutoit dans le monde +que M. d'Epernon l'avoit fait faire pour lui faire plaisir. Faute de +preuves, <i>et pour assoupir une affaire qui n'étoit pas bonne à +ébruiter</i><a name="FNanchor_182" id="FNanchor_182"></a><a href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>, la Coetman fut condamnée à mourir entre quatre +murailles; elle fut mise aux Filles repenties, où on lui fit faire une +petite <i>logette</i> grillée dans la cour, et elle y est morte quelques +années après.</p> + +<p>Une extravagante madame de Poyanne battit une fois la pauvre +mademoiselle du Tillet, sur le quai des Augustins, comme elle +retournoit seule de la messe. Elles avoient eu querelle pour une +suivante. Sigogne<a name="FNanchor_183" id="FNanchor_183"></a><a href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a> <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> en a fait une espèce de satire qu'on +appelle <i>le Combat d'Ursine et de Perrette</i>. On appeloit cette madame +de Poyanne, madame de Poyanne <i>de la Loupe</i>. Elle avoit une grosse +loupe au front. C'était une espèce de gendarme. Depuis elle se fit +épouser, je ne sais comment, par le père de feu M. de Bouillon La +Mark, et, qui pis est, quoiqu'elle fût pauvre, elle fit si bien que sa +fille épousa le fils; madame de La Boulaie est venue de ce mariage-là.</p> + +<p>Mademoiselle du Tillet étoit une diseuse de vérités; elle ne +ressemblait pas mal en cela à madame Pilou<a name="FNanchor_184" id="FNanchor_184"></a><a href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>, aussi bien qu'en +laideur. Elle disoit du feu roi et de la Reine-mère, que c'étoit une +vache qui avoit fait un veau. «La sotte couvée, quelle nous a faite +là, ajoutoit-elle, que le Roi et Monsieur!»</p> + +<p>Quand le cardinal de Richelieu fit courir les lettres d'amour de +madame du Fargis à M. le comte de Cramail: «Que dites-vous de cela, +mademoiselle? dit-il à mademoiselle du Tillet;—Monsieur, +répondit-elle, je suis vieille, je me souviens de loin; je vous dirai +que, durant le siége de Paris<a name="FNanchor_185" id="FNanchor_185"></a><a href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>, tous les passages étoient bouchés, +tout commerce étoit interdit, mais les lettres d'amour alloient et +venoient toujours.»</p> + +<p>Elle dit une plaisante chose à feu madame de Sourdis, <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> fille du +comte de Cramail: «Madame ma mie, lui dit-elle, que ne faites-vous +l'amour avec M. l'évêque de Maillezais, votre beau-frère?—Jésus! +mademoiselle, que me dites-vous? lui répondit madame de Sourdis.—Ce +que je vous dis? reprit-elle; il n'est pas bon de laisser sortir +l'argent de la famille; votre belle-mère en usoit ainsi avec son +beau-frère, qui étoit tout de même évêque de Maillezais.» Le comte de +Cramail disoit du marquis de Sourdis: «Il peut bien faire sa fortune, +car sa femme ne la lui fera jamais.» Elle n'étoit pas belle.</p> + +<p>Madame de La Noue, sœur de la maréchale de Thémines, et une de ses +parentes, eurent quelques paroles en présence de mademoiselle Du +Tillet. «Je pense, disoit cette parente, que nous ne nous devons rien +l'une à l'autre.—Madame ma mie<a name="FNanchor_186" id="FNanchor_186"></a><a href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>, lui dit mademoiselle Du Tillet, +en vérité ce n'est pas autrement <i>bille pareille</i>. Madame de La Noue +est belle et jeune, et vous n'êtes ni l'une ni l'autre.»<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span></p> + +<h3 class="p4">LE MARÉCHAL D'ANCRE<a name="FNanchor_187" id="FNanchor_187"></a><a href="#Footnote_187" class="fnanchor light">[187]</a>.</h3> + +<p class="p2">Il étoit Florentin et se nommoit Concini. Son grand-père fut +secrétaire d'Etat du grand-duc Côme. Ce bonhomme pouvoit avoir gagné +cinq ou six mille écus de rente, mais il avoit grand nombre d'enfants. +Son fils aîné étoit père de Concini dont nous parlons. Ce garçon, en +sa jeunesse, s'adonna à toutes les débauches imaginables, mangea tout +son bien, et se rendit si infâme, que la première chose que les pères +défendoient à leurs enfants, c'était de hanter Concini.</p> + +<p>N'ayant plus rien de quoi vivre à Florence, il s'en alla à Rome, où il +servit de croupier au cardinal de Lorraine, qui y étoit alors; mais il +ne voulut pas le suivre et demeura à Rome, d'où il revint à Florence. +Quand il sut qu'on faisoit la maison de Marie de Médicis, dont le +mariage étoit conclu avec Henri <span class="smcap">IV</span>, il y entra en qualité de +gentilhomme suivant, et vint en France avec elle. Or la Reine-mère +avoit une femme de chambre appelée Léonora Dori, fille de basse +naissance, mais qui étoit adroite, et qui connut incontinent que sa +maîtresse étoit une personne à se laisser gouverner. En effet, elle +prit tant d'empire sur son esprit qu'elle lui faisoit faire tout ce +qu'elle vouloit. Concini, <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> qui avoit de l'esprit, s'attacha à +cette Léonore, et lui rendit tant de petits soins qu'elle se résolut à +l'épouser. Elle déclara son intention à la Reine, qui n'avoit garde de +ne la pas approuver. Ainsi ils se marièrent, quoique le Roi en eût +fait difficulté assez long-temps.</p> + +<p>Henri <span class="smcap">IV</span> ayant été assassiné, ce fut alors que le pouvoir de la +Léonore parut tout de bon; elle mit son mari si bien avec la Reine, +que cette princesse leur laissoit faire tout ce qu'ils vouloient<a name="FNanchor_188" id="FNanchor_188"></a><a href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>. +Quant à lui, c'étoit un grand homme, ni beau ni laid, et de mine assez +passable; il étoit audacieux, ou pour mieux dire insolent. Il +méprisoit fort les princes; en cela il n'avoit pas grand tort. Il +étoit libéral et magnifique, et il appeloit assez plaisamment ses +gentilshommes suivants: <i>Coglioni di mila franchi</i>. C'étaient leurs +appointements. On ne l'a pas tenu pour vaillant. Il eut querelle avec +M. de Bellegarde, qui avoit prétendu à être galant de la Reine-mère, +et il se sauva à l'hôtel de Rambouillet, car M. de Rambouillet étoit +de ses amis, pour de là tenir la campagne; il monta au deuxième étage, +et se fit découdre sa fraise par une fille qui avoit été à sa femme. +Cette fille a rapporté qu'il étoit extraordinairement pâle. On ne sait +pourquoi il quittoit sa fraise, si ce n'étoit peut-être pour n'être +point reconnu par ceux que la Reine avoit envoyés après lui. Ils +furent raccommodés.</p> + +<p>Il n'a jamais logé dans le Louvre, mais il couchoit <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> souvent dans +un petit logis qu'on vient d'abattre<a name="FNanchor_189" id="FNanchor_189"></a><a href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a>, qui étoit au bout du jardin +vers l'abreuvoir; à la vérité il y avoit un petit pont, pour entrer +dans le jardin, qu'on appeloit vulgairement le Pont-d'Amour.</p> + +<p>Quand il fut assassiné par l'ordre du Roi sur le pont du Louvre<a name="FNanchor_190" id="FNanchor_190"></a><a href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>, +on dit que M. de Vitry, capitaine des gardes, dans le transport où il +étoit, le passa, et que M. Du Hallier, son frère, lui donna le premier +coup<a name="FNanchor_191" id="FNanchor_191"></a><a href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>. M. de Vitry alla ensuite prendre les clefs de l'appartement +de la Reine. Les gens de la populace, le lendemain, le déterrèrent de +Saint-Germain-l'Auxerrois, le traînèrent par les rues, et +contraignoient ceux qu'ils rencontroient à les suivre et à leur donner +de quoi boire. Le Roi, du balcon du Louvre, leur faisoit signe de la +main de continuer, et la Reine entendoit tout cela.</p> + +<p>L'hôtel des ambassadeurs extraordinaires au faubourg <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> +Saint-Germain étoit à lui<a name="FNanchor_192" id="FNanchor_192"></a><a href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>; c'était où il logeoit. On y trouva +pour deux cent mille écus de pierreries. M. de Luynes eut sa +confiscation: Anet, Lesigny, etc. Il avoit un fils d'environ treize +ans, qu'on laissa aller en Italie, où il est mort jeune. Il y pouvoit +avoir quinze ou seize mille livres de rente, de ce que son père et sa +mère y avoient envoyé durant leur faveur. Il eut aussi une fille qui +mourut à cinq ou six ans; on l'avoit déjà demandée en mariage.</p> + +<p>Revenons à la maréchale d'Ancre<a name="FNanchor_193" id="FNanchor_193"></a><a href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a>. Quoiqu'elle eût été si +long-temps avec la Reine, elle n'en savoit pas mieux son monde. En +Italie, elle ne voyoit personne, et dès qu'elle fut en France, elle +s'enferma, car elle étoit fort bizarre; de sorte qu'elle ne savoit +point vivre à la mode de la cour, et j'ai ouï dire à madame de +Rambouillet qu'elle embarrassoit fort la maréchale, lorsqu'elle +l'alloit voir, et que quelquefois cette femme, croyant lui faire bien +de l'honneur, ne la traitoit pas selon sa condition. C'étoit une +petite personne fort maigre et fort brune, de taille assez agréable, +et qui, quoiqu'elle eût tous les traits du visage beaux, étoit laide à +cause de sa grande maigreur.<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span></p> + +<p>Comme elle étoit mal saine, elle s'imagina être ensorcelée, et, de +peur des fascinations, elle alloit toujours voilée, pour éviter, +disoit-elle, <i>i Guardatori</i><a name="FNanchor_194" id="FNanchor_194"></a><a href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>. Elle en vint jusqu'à se faire +exorciser. On se servit de cela contre elle dans son procès, et aussi +de trois coffres remplis de boîtes pleines de petites boulettes de +cire. Car en rêvant, elle avoit accoutumé de faire de petites +boulettes de cire qu'elle mettoit dans ces boîtes. M. Perrot, père du +président de même nom, se moquoit fort de ces accusations, et il +fallut que sa famille, par politique, l'enfermât de peur qu'il n'allât +au Palais faire quelque chose qui eût déplu à la cour et qui n'eût pas +sauvé cette femme. Le Parlement, qui ne croit point aux sorciers, +condamna la maréchale comme sorcière; cela a fait dire qu'on ne +l'avoit fait que pour couvrir l'honneur de la Reine. Quand on lui +demanda de quels charmes elle s'étoit servie pour gagner l'esprit de +la Reine, «Pas d'autre chose, dit-elle, que du pouvoir qu'a une habile +femme sur une <i>balourde</i>.» Je doute qu'elle ait dit cela.</p> + +<p>Dans son procès elle se nomme Léonora Galigai, quoique effectivement +elle s'appelât Dori. Cela vient de ce qu'à Florence, quand une famille +est éteinte, pour de l'argent on peut avoir la permission d'en prendre +le nom, et c'est ce qu'elle a fait. On dit qu'elle mourut +très-chrétiennement et très-courageusement<a name="FNanchor_195" id="FNanchor_195"></a><a href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span></p> + +<h3 class="p4">LISETTE<a name="FNanchor_196" id="FNanchor_196"></a><a href="#Footnote_196" class="fnanchor light">[196]</a>.</h3> + +<p class="p2">Lisette étoit filleule de la princesse de Conti<a name="FNanchor_197" id="FNanchor_197"></a><a href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a>; c'étoit une +assez pauvre fille que cette princesse n'osa tenir sur les fonts que +par procureur. Elle la fit nommer Louise comme elle; de Louise on fit +Louisette, et par corruption Lisette. Quand cette fille eut quinze +ans, elle se mit à imiter Mathurine; cette Mathurine avoit été folle, +puis guérie, mais non pas parfaitement. Il y avoit encore quelque +chose qui n'alloit pas bien. Elle continua à faire la folle, et sous +prétexte de folie elle portoit des poulets. Elle y gagna du bien, et +laissa un fils qui a été un admirable joueur de luth; on l'appeloit +Blanc-Rocher. Lisette donc prend un chapeau, une fraise, un pourpoint +et une jupe, et en cet équipage, plus insolente qu'un valet, elle +entre chez toutes <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> les personnes de la cour. Au bout de quelque +temps elle disparoît tout-à-coup, et après quelques années elle revint +à Paris, et voulut se faire passer pour fille d'Henri <span class="smcap">IV</span>, qui étoit +mort il y avoit déjà plus d'un an, et de la princesse de Conti. Elle +se faisoit nommer <i>Henriette Chrétienne</i>, disoit que la princesse de +Conti n'avoit jamais voulu permettre que le Roi la reconnût, qu'à +cause de cela il l'avoit fait nourrir secrètement; qu'il se l'étoit +fait apporter en cachette plusieurs fois et qu'il l'avoit plus aimée +que tous ses autres enfants.</p> + +<p>Toute la cour se moqua d'elle, car on savoit toutes les amourettes +d'Henri <span class="smcap">IV</span>, et personne n'ignoroit qu'encore qu'il eût trouvé la +princesse de Conti fort belle la première fois qu'il la vit, il ne +voulut point penser à l'épouser, parce qu'il savoit trop de ses +nouvelles: peut-être aussi ne l'auroit-il pas voulu faire par +politique. Il est vrai, d'un autre côté, que ce qu'il vouloit faire +pour madame de Beaufort étoit encore pis que tout cela. Il étoit +encore constant qu'étant marié il n'avoit jamais eu inclination pour +cette princesse.</p> + +<p>Cependant assez de badauds à Paris croyoient ce que cette friponne +disoit. Il y avoit ici en ce temps-là un Flamand nommé M. Migon, homme +fort ingénieux, mais du reste assez simple. Ce bon Flamand connut +Lisette; et comme cette créature avoit le caquet bien emmanché, car +jamais on n'a mieux débité le galimatias, il en fut charmé et +pleinement persuadé de toutes les fables qu'elle débitoit. Or, il +arriva qu'un certain Allemand, qui se faisoit appeler le baron de +Crullembourg, fit accroire à M. des Hagens, favori de M. de <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> +Luynes, qu'il savoit faire l'or. Des Hagens lui donna dix mille écus +qu'il lui avoit demandés pour cela. Crullembourg se met en équipage, +loue une maison à la Place-Royale, croyant que s'il se faisoit valoir +il en tireroit encore bien d'autres. M. des Hagens ne donna pourtant +point son argent sans en parler à M. d'Ornano, alors gouverneur de +Monsieur, et qui depuis fut maréchal de France, car il lui +communiquait tous ses desseins. D'Ornano, qui connoissoit Migon, lui +conseilla de le mettre avec Crullembourg comme témoin et comme +participant de tout ce qu'il entreprendroit. Voilà donc Migon avec +Crullembourg. Il n'y fut pas plus tôt qu'il pense à Lisette, qu'il +croyoit princesse, et dont il avoit grande compassion: il la loge avec +lui en intention de lui faire avoir si bonne part à l'or qu'on feroit, +qu'elle auroit de quoi se marier selon sa naissance. M. de +Chaudebonne, qui connoissoit fort Migon, mena un soir cette fille chez +madame la marquise de Rambouillet, sa bonne amie, qui alors logeoit à +la Place-Royale, pendant qu'elle faisoit bâtir l'hôtel de Rambouillet. +Elle n'avoit rien d'extraordinaire en son habillement, hors qu'elle +avoit un chapeau avec des plumes. Dès que madame de Rambouillet la +vit, elle la reconnut, et lui dit qu'elle l'avoit vue ailleurs. «Ah! +répondit-elle, madame, c'est cette malheureuse Lisette qui m'a perdue +d'honneur. Elle étoit fille de ma nourrice et ma sœur de lait.» +Madame de Rambouillet lui fit toutes les objections qu'on lui pouvoit +faire, et entre autres, que si le feu Roi se l'eût fait porter pour la +voir, comme elle disoit, que cela se seroit su, et que les rois ne +pouvoient rien faire sans témoins. <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span></p> + +<p>Au commencement, la princesse de Conti, qui étoit déjà veuve, laissa +dire cette fille; mais voyant que le monde en étoit trop imbu, et que +quelques-uns ne savoient qu'en croire, elle la fit prendre et la fit +mettre en prison dans l'abbaye Saint-Germain. On donna le fouet à +Lisette, mais elle soutint toujours à la princesse de Conti même +qu'elle étoit sa fille. Cette princesse, qui étoit bonne, se contenta +de ce châtiment et ne la voulut point mettre en justice. Lisette au +sortir de là courut tout le royaume. Elle est encore en vie et parle +comme elle faisoit en ce temps-là. Elle étoit petite, mais bien faite. +Pour le visage, elle l'avoit médiocrement beau. Pour Crullembourg, au +bout de trois mois il fit un trou dans la nuit<a name="FNanchor_198" id="FNanchor_198"></a><a href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>.</p> + +<h3 class="p4">MADAME DE VILLARS<a name="FNanchor_199" id="FNanchor_199"></a><a href="#Footnote_199" class="fnanchor light">[199]</a>.</h3> + +<p class="p2">C'étoit une des sœurs de madame de Beaufort. Elle avoit épousé le +neveu de M. l'amiral de Villars. Ils s'appeloient Brancaccio en leur +nom, et viennent du royaume de Naples. Son oncle, qui ne s'était point +marié, lui avoit laissé beaucoup de bien; il n'y a jamais eu un si +pauvre homme. Lui et sa femme ont mangé huit cent mille écus d'argent +comptant, et soixante <span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> mille livres de rente en fonds de terre, +dont il n'en est resté que dix-sept qui étoient substitués. Il avoit +eu une terre de vingt-cinq mille livres de rente, de l'argent qu'il +avoit reçu du cardinal de Richelieu pour le Hâvre-de-Grâce, la +lieutenance de roi de Normandie, et le vieux palais de Rouen. Par le +marché il eut un brevet de duc, mais il ne fut reçu qu'au parlement de +Provence, où il trouva plus de crédit qu'ailleurs, parce qu'il étoit +de ce pays-là.</p> + +<p>Avant cela, le mari et la femme demeuroient d'ordinaire au Hâvre. Elle +y fit (il est vrai que cela n'étoit pas son apprentissage) le coup le +plus effronté qu'aucune femme ait guère fait en amour. Un capucin, +nommé le Père Henri de La Grange-Palaiseau, de la maison d'Arville, +oncle de Céleste, dont nous parlerons ailleurs, qui peut-être s'étoit +fait religieux pour ne pouvoir vivre selon sa condition, faute de +biens, fut envoyé par le Provincial au couvent qu'ils ont au Hâvre. +C'étoit un des plus beaux hommes de France, et de la meilleure mine, +homme d'esprit, et à la vie duquel il n'y avoit rien à reprendre. Il +prêcha l'Avent au Hâvre. Dès le premier sermon, madame de Villars +devint passionnément amoureuse de lui, et, pour le tenter, elle +s'ajustoit tous les jours le mieux qu'il lui étoit possible. Elle +quitta pour lui l'habit extravagant qu'elle portoit au Hâvre. C'étoit +une espèce de pourpoint avec un haut-de-chausses et une petite jupe de +gaze par-dessus, de sorte qu'on voyoit tout au travers. Pensez qu'avec +ce pourpoint elle n'avoit pas une coiffe: elle n'avoit garde. Elle +portoit toujours un chapeau avec des plumes. Parée donc de son mieux, +elle s'alloit toujours mettre vis-à-vis de la chaire, sans masque, et +la gorge fort découverte, <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> car c'était ce qu'elle avoit de plus +beau; pour les traits du visage, ils n'étoient pas merveilleux: elle +avoit les yeux petits et la bouche grande; mais sa taille, ses cheveux +et son teint étoient incomparables. En ce temps-là elle étoit encore +fort jeune. Tout cela ne toucha point notre capucin. Que fait-elle? +elle envoie à Rome pour faire avoir au Père Henri de La Grange la +permission de la confesser; elle expose qu'elle avoit été touchée de +ses sermons, qu'ayant jusqu'alors été trop avant dans le monde, elle +croyoit que Dieu se vouloit servir de cette voie pour sa conversion. +En même temps elle se tue de dire partout que les prédications de ce +bon Père seroient cause qu'elle changeroit de vie. A Rome elle obtint +facilement la permission qu'elle demandoit, et l'ayant fait signifier, +elle demande qu'il l'entende en confession dans une chapelle qui étoit +chez elle. Les autres capucins, qui croyoient que cela feroit venir +l'eau au moulin, l'y envoyèrent aussitôt. Mais la dame, au lieu de se +confesser de ses vieux péchés, car elle avoit dit qu'elle vouloit +faire une confession générale, le voulut persuader de lui en faire +faire de nouveaux. Le bon Père fait des signes de croix et la tance +sévèrement. Elle ne perd point courage, elle fait tout ce qu'elle peut +pour l'exciter, et lui montre peut-être ce qu'elle ne lui pouvoit +montrer durant le sermon. Tout cela ne servit de rien: il la laisse +demi-folle.</p> + +<p>Au sortir de là il demande permission aux supérieurs de se retirer. +Elle en a avis et fait garder les portes; il trouve pourtant moyen de +s'évader. Elle le sait, monte secrètement à cheval et court après. +Elle l'attrape dans un bois, descend et le presse de revenir; <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> il +se dépêtre d'elle, prend son cheval et s'enfuit à Paris. L'amante +délaissée, afin d'avoir un prétexte d'aller aussi à Paris et de suivre +son amant, feint d'être malade et de vomir du sang. Effectivement elle +en vomissoit, mais ce n'étoit pas du sien, tout cela se faisoit par +artifice. Elle se fait porter à Paris dans un brancard pour s'y faire +traiter. Le bruit courut qu'elle se mouroit. Elle écrivit en vain au +Père de La Grange, et voyant qu'il n'y avoit plus d'espérance, elle se +guérit toute seule. Mais avant cela elle découvrit qu'il étoit à +Rouen; lui qui savoit que cette folle y étoit aussi, disoit sa messe +le premier, et se tenoit caché. Un jour elle y alla de si bonne heure +qu'elle le rencontra; pour elle, elle étoit déguisée en bourgeoise. Il +fit un grand cri quand il l'aperçut, mais il ne laissa pas de dire sa +messe; ce fut en allant à l'autel qu'il la reconnut. Il partit dès le +jour même.</p> + +<p>Elle fut aimée ensuite de M. de Chevreuse. En ce temps-là, faute +d'argent, elle souffrit les galanteries d'un partisan nommé Moisset; +c'est celui qui a bâti Ruel; c'étoit le Montauron de ce temps-là. Elle +fut même si dévergondée que de loger chez lui. M. de Chevreuse lui en +fit des reproches, et feignit de la vouloir quitter. Elle, pour lui +montrer qu'elle ne pouvoit vivre sans lui, fit semblant d'avaler des +diamants non enchâssés qu'elle tenoit alors dans une boîte; mais elle +laissa tomber les diamants et ne fit que lécher les bords de la boîte. +Sur cela on fit un conte quelque temps après: on disoit que feu +Comminges, frère de Guitaud, capitaine des gardes de la Reine, qui la +servoit auprès de M. de Bassompierre dont elle s'étoit éprise, lui +ayant rapporté que M. de Bassompierre ne correspondoit <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> point à sa +passion, elle avala des diamants; que Comminges, qui étoit avare, la +prit par le cou et les lui fit rendre; et que sachant combien il y en +avoit, il la pensa étrangler pour lui en faire rejeter un qui restoit, +et qu'après il les emporta tous<a name="FNanchor_200" id="FNanchor_200"></a><a href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>.</p> + +<p>Madame de Villars étoit la plus grande escroqueuse du monde. Quand il +fallut sortir du Hâvre pour ne point faire crier toute la ville, car +elle devoit à Dieu et au monde, elle fit publier que tous leurs +créanciers vinssent un certain jour parler à elle. Elle parla à tous +en particulier, leur avoua qu'elle n'avoit point d'argent, mais +qu'elle avoit en deux ou trois lieux qu'elle leur nomma, des magasins +de pommes à cidre pour dix ou douze mille écus, qu'elle leur en +donneroit pour les deux tiers de leur dette, et une promesse pour le +reste payable en tel temps. Elle disoit cela à chacun d'eux avec +protestation qu'elle ne traitoit pas les autres de la sorte, et qu'il +se gardât bien de s'en vanter. Les pauvres gens, les plus contents du +monde, prirent chacun en paiement un ordre aux fermiers de donner à +l'un pour tant de pommes et pour tant à l'autre; mais quand ils y +furent, ils ne trouvèrent en tout que pour cinq cents livres de +pommes.</p> + +<p>Elle vit encore, mais gueuse. +<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p> + +<h3 class="p4">MADAME LA COMTESSE DE SOISSONS.</h3> + +<p class="p2">Le père de madame la comtesse étoit d'une maison de Piémont qu'on +appeloit Montafié. Son père avoit épousé Jeanne de Coesme, du pays du +Maine. Il n'eut qu'elle d'enfants; on l'appeloit mademoiselle de Lucé. +Son bien de France pouvoit être de vingt mille livres de rentes ou +environ.</p> + +<p>Le prince de Conti<a name="FNanchor_201" id="FNanchor_201"></a><a href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a> épousa cette madame de Montafié<a name="FNanchor_202" id="FNanchor_202"></a><a href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a>, et M. le +comte de Soissons<a name="FNanchor_203" id="FNanchor_203"></a><a href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a> devint amoureux de mademoiselle de Lucé, qui +passoit alors pour une des plus belles personnes de la cour; et en +effet, sans qu'elle avoit les yeux un peu trop hors de la tête, elle +eût été parfaitement belle. Elle en usa comme elle devoit. M. le comte +avoit beau être prince du sang, spirituel, beau, et de bonne mine, +sans le sacrement il n'y avoit rien à faire. Feu M. de Guise s'en +éprit aussi. On croit que cela ne servit pas peu à faire conclure M. +le comte. Il l'épousa, et par sa qualité il tira du duc de Savoie, le +bossu, qui ne l'eût pas fait autrement, <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> cinq à six cent mille +écus pour le bien que sa femme avoit en Piémont, dont le bossu s'étoit +saisi, parce qu'il n'avoit à faire qu'à une fille, et qui encore +demeuroit en France. Ainsi mademoiselle de Lucé étoit bien plus riche +pour M. le comte que pour un autre.</p> + +<p>Elle vivoit bien avec M. le comte, à quelques petites querelles près +qu'ils eurent souvent pour des femmes de chambre. Car madame la +comtesse s'est toujours laissée empaumer par quelqu'un, et M. le +comte, qui étoit soupçonneux, ne le trouvoit nullement bon. Ils se +raccommodoient aussi facilement qu'ils s'étoient brouillés. Elle avoit +un mauvais mot dont elle n'a jamais pu se défaire, c'est qu'elle +disoit toujours <i>ovec</i> pour <i>avec</i>, et cela sembloit le plus vilain du +monde à une personne de sa condition. Il y a une autre chose que je +lui pardonnerois encore moins, c'est de n'avoir rien laissé à +mademoiselle de Vertus<a name="FNanchor_204" id="FNanchor_204"></a><a href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a>, qui a été assez long-temps avec elle, et +qui est une fille de mérite<a name="FNanchor_205" id="FNanchor_205"></a><a href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span></p> + +<h3 class="p4">MADEMOISELLE DE SENECTERRE.</h3> + +<p class="p2">Mademoiselle de Senecterre<a name="FNanchor_206" id="FNanchor_206"></a><a href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a> fut fille d'honneur de Catherine de +Médicis. Après la mort de sa maîtresse, elle s'en retourna en +Auvergne, son pays; mais ayant été nourrie à la cour, et étant d'un +esprit qui n'aimoit guère le repos, elle revint bientôt à Paris, et +s'alla loger dans un petit logis sur le quai des Augustins, où elle +vivoit assez petitement, car elle étoit pauvre. Plusieurs personnes la +visitoient; elle avoit de l'esprit et savoit toutes les nouvelles. Feu +M. de Nemours<a name="FNanchor_207" id="FNanchor_207"></a><a href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>, le bonhomme qu'on avoit nommé auparavant le prince +de Genevois, qui étoit un des plus galants de la cour et le premier +qui se soit adonné à faire des galanteries en vers, et qui se soit mis +en peine de se rendre capable de faire des desseins de carrousels et +de ballets, y alloit assez souvent comme voisin.</p> + +<p>En ce temps-là il faisoit quelquefois des voyages à Turin, où il +demeuroit deux à trois ans tout de suite. Durant ces voyages, une +grande partie de l'hôtel de Nemours demeuroit vide. La première fois +qu'il y alla, depuis que mademoiselle de Senecterre étoit de retour, à +Paris, elle lui demanda permission de loger à l'hôtel <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> de Nemours +pendant son absence, ce qu'il lui accorda facilement. Etant là, elle +eut la connoissance d'un cadet de feu M. de Bouillon La Mark, nommé le +marquis de Bresne. Ce cadet-là ne faisoit point de honte à son aîné. +Il n'étoit pas plus habile que lui; mais il étoit bien fait et jeune, +et mademoiselle de Senecterre étoit laide et vieille. (Elle avoit +peut-être pu passer en sa jeunesse, et je ne doute pas qu'elle n'ait +fait comme les autres de la cour des Valois.) Cependant je ne sais +quelle tentation du malin le prit, mais la pucelle s'en plaignit +hautement, et le marquis de Nesle, qui étoit son ami, prit la querelle +pour elle, et on fut très-longtemps sans les pouvoir accommoder lui et +le marquis de Bresne.</p> + +<p>Mademoiselle de Senecterre, qui étoit naturellement intrigante et qui +avoit besoin de se pousser, voyoit le plus de monde qu'elle pouvoit. +Elle fit donc soigneusement sa cour à madame la comtesse de Soissons, +qui étoit veuve, et sut si bien ménager cet esprit facile, qu'elle fut +reçue dans la maison, et peu de temps après y fit aussi entrer son +frère en qualité de gouverneur de feu M. le comte. Senecterre avoit +aussi grand besoin que sa sœur d'une semblable fortune, car il +étoit logé chez Codeau, marchand linger de la rue Aubry-le-Boucher, +qui le logeoit, le nourrissoit, lui, un cheval et un laquais, à tant +par an. Cet homme a été plus de huit ans depuis la fortune de +Senecterre sans pouvoir être payé.</p> + +<p>Elle a fait un roman où il y a assez de choses de son temps. On l'a +imprimé depuis sa mort<a name="FNanchor_208" id="FNanchor_208"></a><a href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>; il n'est pas <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> trop mal écrit, mais +elle affecte un peu trop de paroître savante. C'est le vice de la +plupart des femmes qui écrivent.</p> + +<p>Elle a vécu fort long-temps, mais elle revint en enfance quelques +années avant de mourir.</p> + +<h3 class="p4">M. DE SENECTERRE<a name="FNanchor_209" id="FNanchor_209"></a><a href="#Footnote_209" class="fnanchor light">[209]</a>.</h3> + +<p class="p2">On avoit fait un couplet de son père ou de son grand-père durant le +siége de Metz:</p> + +<p class="left30"> +<span class="i2">Senecterre</span><br /> +<span class="i2">Fut en guerre;</span><br /> +Il porta sa lance à Metz,<br /> +<span class="i3">Mais</span><br /> +<span class="i2">Il ne la tira jamais.</span></p> + +<p>François de Guise, qui défendit Metz, fit ce couplet pour se venger de +la hablerie de cet homme qui n'étoit qu'un parleur<a name="FNanchor_210" id="FNanchor_210"></a><a href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span></p> + +<p>M. de Senecterre est d'une bonne maison d'Auvergne, mais fort +incommodée; avant d'entrer chez M. le comte de Soissons, il ne +jouissoit pas de deux mille livres de rente, tant son bien étoit +engagé. Chez ce prince il fit si bien ses affaires, qu'en peu de temps +il devint fort riche. Sa sœur même y acquit beaucoup de bien. Il +étoit bien fait, et même encore à cette heure c'est un beau vieillard +et propre, quoiqu'il ait bien près de quatre-vingts ans.</p> + +<p>Madame la comtesse le trouva fort à son gré. Sa sœur, qui avoit +beaucoup de pouvoir sur son esprit, servit puissamment à cette +amourette. Cependant madame la comtesse, quoique belle, n'avoit, ni +durant la vie de son mari, ni après, fait parler d'elle en aucune +sorte. On dit pourtant que quand madame de Senecterre mourut, +Senecterre dit: «Bon, bon, j'épouserai peut-être une princesse.» En +effet, on assure qu'il l'avoit épousée et qu'il en eut une fille, qui +est présentement à Faremoutier en Brie, dont une parente de Senecterre +est abbesse. Elle est religieuse et a avec elle une sœur, sa +cadette, qui peut avoir vingt ans et qui est une belle fille; mais +elle ne veut point prendre l'habit qu'on ne fasse donner une abbaye à +sa sœur, et qu'on ne la fasse coadjutrice<a name="FNanchor_211" id="FNanchor_211"></a><a href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>.</p> + +<p>Madame la comtesse étoit bien faite, mais une pauvre femme du reste. +Elle avoit des oreillers dans son <span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> lit de toutes les grandeurs +imaginables. Il y en avoit même pour son pouce<a name="FNanchor_212" id="FNanchor_212"></a><a href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>. Elle se laissoit +gouverner absolument au frère et à la sœur, qui lui mirent dans +l'esprit que ce lui seroit un grand avantage que de s'allier avec le +cardinal de Richelieu. En effet, on voit par le <i>Journal</i> de ce +cardinal, qui a été imprimé, que plusieurs fois l'un et l'autre lui +portent la parole de la part de madame la comtesse au sujet du mariage +de M. le comte avec madame de Combalet, et en ce temps-là madame la +comtesse faisoit toutes les caresses imaginables à cette princesse +nièce, et lui donnoit tous les divertissements dont elle pouvoit +s'aviser. Madame de Combalet en recevoit trois visites pour une, et +sans cesse des petits présents et des régals.</p> + +<p>«Elle en parla, dit le <i>Journal</i><a name="FNanchor_213" id="FNanchor_213"></a><a href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a>, à M. le comte, qui lui répondit +en ces mots: «Elle est venue d'une personne de petite condition, et je +suis d'une naissance la plus relevée qu'on puisse être<a name="FNanchor_214" id="FNanchor_214"></a><a href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>.» M. le +comte étoit glorieux d'une sotte gloire. Il étoit soupçonneux, +bizarre, et d'une petite étendue d'esprit, mais homme de cœur, +d'honneur et de foi. Le cardinal de Richelieu le reconnoît pour tel +dans ce Journal, où l'on voit aussi que Senecterre et sa sœur lui +donnent cent avis contre ce prince. Un jour, voyant qu'il étoit trop +fier pour certaines dames, elle lui dit plaisamment qu'au <span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> pays de +<i>Dames</i> il n'y avoit point de prince. Il étoit bien fait et dansoit +fort bien. Il étoit bien devenu plus civil depuis qu'il commanda en +Picardie; il avoit bon besoin de gagner la Noblesse, car le traitement +qu'il fit faire au baron de Coupet parut une étrange violence à tout +le monde. Ce jeune homme avoit ouï médire de madame de Chalais, et, en +provincial, n'avoit pas considéré qu'on n'en avoit parlé qu'avec des +gens beaucoup au-dessus de lui. L'ayant donc trouvée aux Tuileries, il +lui dit des sottises. Elle, qui en ce temps-là, étoit servie par M. le +comte, voulut s'en venger, et fit sentir à ce prince qu'elle désiroit +cette satisfaction. M. le comte envoya Beauregard, son capitaine des +gardes, donner des coups de bâton à Coupet dans son logis. Depuis, +Coupet se battit contre Beauregard. Ce Coupet étoit fils d'un +secrétaire de M. de Lesdiguières, qui acheta une terre, se fit riche +et se fit anoblir. Son fils porta les armes et passoit partout pour +gentilhomme. M. le comte, pour s'excuser, disoit que ce n'étoit pas un +gentilhomme. Le feu Roi trouva cela fort mauvais et disoit: «Je +voudrois bien savoir si je ne puis pas faire un gentilhomme moi, et si +le père de Coupet, ayant été anobli par un roi de France, ne doit pas +passer pour noble.»</p> + +<p>Enfin, Senecterre en fit tant que M. le comte le chassa. Il avoit +chassé auparavant le chevalier de Senecterre<a name="FNanchor_215" id="FNanchor_215"></a><a href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>, <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> son fils, qui +étoit un garçon de cœur et de bonne mine; mais on dit qu'à la +valeur près, il ressembloit assez à son père. Il alla au siége de La +Mothe, où il fut tué. M. le comte l'accusoit de lui avoir fait une +infidélité, car on dit qu'au lieu de servir simplement son maître +auprès de madame de Montbazon, il en prenoit sa part, comme vous +verrez plus au long dans l'<i>historiette</i> de cette belle.</p> + +<p>Le cardinal de Richelieu se servoit plus de Senecterre pour espion que +pour autre chose, et en effet il ne lui a jamais fait beaucoup de +bien. Le cardinal Mazarin (car autrefois, durant la vie du cardinal de +Richelieu, Senecterre, Chavigny et M. Mazarin, c'étoient trois têtes +dans le même bonnet) donna à son fils, aujourd'hui le maréchal de La +Ferté, le gouvernement de Lorraine, et à lui la lieutenance de roi +d'Auvergne. Il cajoloit Bullion, comme une maîtresse, et étoit de +toutes ses petites débauches. Il est fort avare et fort inhumain. Il +entreprit un grand procès contre cette petite de Rhodes, aujourd'hui +madame de Vitry. Elle étoit fille de M. de Rhodes et de la comtesse +d'Alais, fille du maréchal de La Chastre, et veuve du fils aîné de M. +d'Angoulême le père<a name="FNanchor_216" id="FNanchor_216"></a><a href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>. Mais ce mariage-là étoit un mariage <i>de Jean +des Vignes</i><a name="FNanchor_217" id="FNanchor_217"></a><a href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>. Cependant l'avarice de Senecterre, qui étoit fort +riche, et la compassion <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> qu'on avoit de voir une mère soutenir +l'honneur de sa fille, mettoit tout le monde du côté de la petite. A +Rennes, où l'affaire fut renvoyée, madame de Pisieux, madame de La +Chastre et autres firent une telle cabale avec les femmes des +conseillers et des présidents à qui elles rendirent tous les soins +imaginables, que la fille ne gagna pas seulement son procès, mais +qu'après cela on la mit sur une espèce de char, couronnée de lauriers, +et on la fit aller ainsi par toute la ville. Toutes les femmes étoient +si irritées contre Senecterre, qu'il sortit de la ville plus vite que +le pas, quoique le maréchal de La Meilleraye eût sollicité pour lui.</p> + +<p>En 1659 il arriva à Rennes une chose quasi pareille. Un gentilhomme +nommé La Bussière, qui étoit des amis de M. de Lionne, maria sa fille +à un cadet d'un gentilhomme nommé Brécourt: ce cadet s'appelle +Sainte-Sesonne. Le père n'y consentit point. La Bussière meurt et son +gendre aussi. Brécourt veut faire casser le mariage. L'affaire est +envoyée à Rennes. Lionne la recommande à Delorme. La veuve, qui est +bien faite, va avec sa mère, femme intelligente, descend par la Loire +à Nantes; là, elles trouvent un carrosse à six chevaux sans qu'on sût +qui l'envoyoit, et dans les hôtelleries jusqu'à Rennes on ne prit +point de leur argent. Là, tout le monde sollicita pour elles. Les +porteurs de chaises, les laquais, le menu peuple, <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> menaçoient à tout bout de champ leurs parties. Le jour qu'on +plaidoit leur cause, les laquais s'avisèrent de faire un président, +des conseillers, des avocats, etc., etc. Ils plaidèrent la cause et +allèrent aux opinions. Il n'y en eut qu'un qui ne fut pas pour la +veuve; ils le battirent comme plâtre. A l'audience, comme le président +prononçoit, il s'éleva un grand murmure, comme pour dire: «Président, +faites-lui gagner sa cause.» Elle la gagna sur l'heure. Son fils de +quinze mois, ou environ, fut couronné de lauriers. On cria <i>haro</i> sur +les parties, on les appela <i>Juifs</i>; ils eurent de la peine à se +sauver. On cria: <i>Vive le Roi et madame de Sainte-Sesonne!</i> et au +logis de son avocat, où elle dîna, le peuple vint lui donner l'aubade +avec des violons, des tambours et des trompettes. Ce fut la vanité de +Delorme qui fit tout cela. Dans les Mémoires de la régence il sera +bien parlé de lui<a name="FNanchor_218" id="FNanchor_218"></a><a href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>.</p> + +<p>M. de Senecterre a une fort grande maison, et quasi personne dedans. +Un jour il entendit que son fils le maréchal disoit à quelqu'un: «Je +ferai ceci; j'ajusterai cela.» Il se mit à battre du pied +vigoureusement contre terre et à faire claquer ses dents les unes +contre les autres en lui disant: «Tout homme qui fait cela n'est pas +si près à laisser la place aux-autres.»</p> + +<p>Il est toujours propre, quoique vieux. Un gentilhomme le cajoloit un +jour sur sa propreté, et lui disoit que madame de Gueménée disoit que +si elle vouloit avoir un galant que ce seroit M. de Senecterre. Le +bonhomme répondit: «Madame de Gueménée fait mieux qu'elle ne dit, +monsieur; elle fait mieux <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> qu'elle ne dit.» On m'a dit qu'une fois +il entra dans sa cuisine; un laquais y faisoit une omelette: il crut +que c'était à ses dépens. Il appela un palefrenier pour donner les +étrivières à ce laquais; le palefrenier dit qu'il les souffriroit +plutôt lui-même. Senecterre, furieux, dépouille ce laquais lui-même et +les lui donne de sa propre main.</p> + +<p>Il peut y avoir six ou sept ans qu'étant résolu de se faire tailler, +après s'être fait sonder, il alla dire adieu à M. le cardinal, et, +sans en rien dire à personne, se fit tailler, et fut si bien guéri, +qu'il se remaria deux ans après avec la veuve de Couslinan, dont nous +parlerons ailleurs.</p> + +<h3 class="p4"> M. D'ANGOULÊME<a name="FNanchor_219" id="FNanchor_219"></a><a href="#Footnote_219" class="fnanchor light">[219]</a>.</h3> + +<p class="p2">Si M. d'Angoulême eût pu se défaire de l'humeur d'escroc que Dieu lui +avoit donnée, c'eût été un des plus grands hommes de son siècle. Il +étoit bien fait, brave, spirituel, avoit de l'acquis, savoit la +guerre, <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> mais il n'a fait toute sa vie que griveller<a name="FNanchor_220" id="FNanchor_220"></a><a href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a> pour +dépenser et non pour thésauriser. Jamais courtisan n'entendit mieux +raillerie. Le cardinal de Richelieu, en lui donnant à commander un +corps d'armée, eut bien la cruauté de lui dire: «Monsieur, le Roi +entend que vous vous absteniez de......» Et en disant cela il faisoit +avec la main la patte de chapon rôti, lui voulant dire qu'il ne +falloit pas griveller. Le bonhomme, comme vieux courtisan, au lieu de +se fâcher, lui répondit en souriant et en haussant les épaules: +«Monsieur, on fera tout ce qu'on pourra pour contenter Sa Majesté.»</p> + +<p>Un jour qu'on disoit à feu Armantières, que M. d'Angoulême savoit je +ne sais combien de langues: «Ma foi, dit-il, je croyois qu'il ne +savoit que le <i>narquois</i><a name="FNanchor_221" id="FNanchor_221"></a><a href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>.»</p> + +<p>Le feu Roi lui ayant demandé combien il gagnoit par an à la fausse +monnoie: «Je ne sais, Sire, répondit-il, ce que c'est que tout cela. +Mais je loue une chambre <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> à Merlin à Gros-Bois dont il me donne +quatre mille écus par an<a name="FNanchor_222" id="FNanchor_222"></a><a href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>. Je ne m'informe pas de ce qu'il y +fait.» Un peu avant que de mourir, il montra à M. d'Aguvry, de qui je +le sais, bon nombre de faux louis d'or qu'il confrontoit à de bons +louis. Feu M. de La Vieuville, alors surintendant des finances pour la +seconde fois, s'amusoit à cela avec lui.</p> + +<p>M. d'Angoulême ne pouvoit s'empêcher de bâtir toujours quelque +maisonnette; mais il se gardoit bien d'achever Gros-Bois; comme il +n'étoit pas riche, cela l'incommodoit, et il en faisoit d'autant plus +volontiers de la fausse monnoie.</p> + +<p>Il disoit les choses fort agréablement: il contoit qu'en sa jeunesse, +il étoit amoureux d'une dame, et qu'un jour la servante de cuisine, +qui étoit une vieille fort malpropre, fort dégoûtante, lui ayant +ouvert la porte, il prit occasion de la prier de lui être favorable et +lui voulut donner quelque chose; mais elle, en le repoussant, lui dit: +«Ardez, monsieur, je ne veux point de votre argent; il n'y a qu'un +mot, c'est que madame n'en a jamais tâté que je n'aie fait l'essai +auparavant; c'est comme du bouillon de mon pôt; il faut passer par là +ou par la fenêtre.» Il eut beau tourner, virer, il fallut satisfaire +cette vieille souillon, et il dit qu'il détournoit le nez de peur de +sentir son tablier gras.</p> + +<p>Il demandoit à M. de Chevreuse: «Combien donnez-vous à vos +secrétaires?—Cent écus, dit M. de Chevreuse.—Ce n'est guère, +reprit-il, je donne deux cents écus aux miens. Il est vrai que je ne +les paie pas.» <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span></p> + +<p>Quand ses gens demandoient leurs gages, il leur disoit: «C'est à vous +à vous pourvoir: quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulême<a name="FNanchor_223" id="FNanchor_223"></a><a href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>, +vous êtes en beau lieu; profitez-en si vous voulez.»</p> + +<p>Après avoir été veuf quelque temps, il voulut épouser madame +d'Hautefort, qui a depuis épousé M. de Schomberg; elle n'en voulut +point. Il trouva pourtant à se marier à quelques années de là. Il +avoit soixante-dix ans, étoit tout courbé et tout estropié de goutte. +En ce bel état il épousa une fille de vingt ans, bien faite et bien +agréable; son père s'appeloit Nargonne: c'étoit un gentilhomme de +Champagne. Il ne jouit guère de la grandeur de sa fille, car allant au +bois de Vincennes avec elle, les chevaux emportèrent le cocher, et cet +homme, brutalement, sans considérer qu'ils étoient du côté des murs du +parc, et qu'il ne pouvoit s'élancer assez loin, s'élança pourtant et +tomba de sorte, entre les roues, qu'il en fut tout brisé, et expira +aussitôt.</p> + +<p>Cette pauvre femme étoit obligée de souffrir presque tout l'été un +grand feu à son dos, car le duc vouloit qu'elle fût toujours auprès de +lui. Cela lui avoit tellement échauffé le sang, qu'elle avoit toujours +un érysipèle aux oreilles.</p> + +<p>Quand il mourut, en 1650, le gazetier, Renaudot le fils, rapporta +qu'il étoit mort chrétiennement, comme il avoit vécu. M. le comte +d'Alais, ou plutôt madame, traita fort rudement sa veuve. Elle se +retira <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> aux filles Sainte-Elisabeth, où elle est encore logée au dehors +avec son petit train. L'intendant de M. d'Alais lui alla offrir mille +écus pour son deuil. Elle lui demanda de la part de qui: «De la +mienne, dit-il.—J'ai déjà mon deuil, répondit-elle, et si j'ai à +recevoir ce qui m'appartient, j'entends que ce soit de ceux qui me le +doivent et non d'autres.» L'année d'après on transigea avec elle à +huit mille livres par an. Elle eut quelque chose de la cour, car elle +n'a rien de sa maison<a name="FNanchor_224" id="FNanchor_224"></a><a href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p> + +<h3 class="p4">LE MARÉCHAL DE LA FORCE<a name="FNanchor_225" id="FNanchor_225"></a><a href="#Footnote_225" class="fnanchor light">[225]</a>.</h3> + +<p class="p2">Nompar de Caumont, depuis maréchal et duc de La Force, étoit d'une +bonne et ancienne maison de Gascogne. Il étoit à Paris à la +Saint-Barthélemi, d'où il fut sauvé miraculeusement<a name="FNanchor_226" id="FNanchor_226"></a><a href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>; car ayant +été laissé entre les morts, un paumier s'aperçut qu'il vivoit, le +retira et le conduisit à l'Arsenal, chez le vieux maréchal de Biron, +son parent. Il reconnut bien ce grand service, et donna une pension à +cet homme qui lui fut bien payée.</p> + +<p>M. le maréchal de Biron lui donna sa fille en mariage. Cette fille +étoit de la religion, pour avoir été élevée auprès d'une tante +huguenote. Elle pouvoit avoir quinze ans et lui dix-huit. La première +nuit de ses noces, elle fit la sotte, et ne voulut jamais laisser +consommer le mariage. Cela mit ce jeune homme si en colère qu'il jura +qu'elle le lui demanderoit. En effet, elle s'ennuya de n'en être plus +sollicitée, et enfin on lui conseilla de dire à son mari: «<i>Monsou</i>, +<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> <i>donnas de la sibade<a name="FNanchor_227" id="FNanchor_227"></a><a href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a> à la caballe.</i>» Il l'appela toujours +<i>mignonne</i>, quoiqu'elle ne le fût pas autrement. Cinquante ans après, +il convia ses amis pour renouveler ses noces, et donna ce jour-là le +plus de <i>sibade</i> qu'il put à la <i>caballe</i>.</p> + +<p>Lorsqu'il commandoit en Allemagne, il y a peut-être vingt-cinq ans, il +galopa jusqu'à Metz pour y voir sa femme, et la prenant par de grandes +peaux qu'elle avoit sous le cou, il la baisoit du meilleur courage du +monde en disant: «Certes, mignonne, je ne vous trouvai jamais si +belle.»</p> + +<p>On raconte de cette femme qu'elle aimoit extrêmement les montres et se +tourmentoit sans cesse pour les ajuster au soleil. Un jour elle envoya +un page voir quelle heure il étoit à un cadran qui étoit dans le +jardin; mais l'heure qu'il rapporta ne s'accordant pas à sa montre, +elle lui soutenoit toujours qu'il n'avoit pas bien regardé, et l'y +renvoya par deux ou trois fois; enfin le page, las de tant de voyages, +lui dit: «Madame, quelle heure vous plaît-il qu'il soit?» Elle fut si +sotte que de le faire fouetter.</p> + +<p>M. de La Force, comme vous pouvez penser, suivit Henri IV, et à la +régence de la Reine-mère, il se trouva vice-roi de Navarre et +gouverneur du Béarn. Il étoit le maître de tout, disposoit des charges +et tenoit Navarreins. Le comte de Gramont en eut envie, et ne pouvant +être ni vice-roi ni gouverneur, il voulut être sénéchal, chose +au-dessous de lui. Il y eut bien du bruit; mais quoique lui et le +marquis, qui prenoit la querelle pour son père, et le comte, fussent +assez <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> éclairés, Théobon, gentilhomme huguenot, prit si bien son +temps qu'il appelle le comte dans le Louvre, et ils eurent le loisir +de se rendre sur le pré. Le marquis avoit le premier cheval qu'il +avoit rencontré: on n'alloit guère en carrosse en ce temps-là. Mais le +comte avoit un cheval d'Espagne et ne voulut jamais se battre à pied. +Le marquis poussa son cheval, et ayant trouvé qu'il savoit un peu +tourner: «Allons, dit-il, il ne faut plus marchander.» Il désarma +bientôt le comte et alla séparer les autres. Le comte de Gramont, +outre ce cheval d'Espagne, s'étoit de longue main fait accompagner par +un gladiateur célèbre, nommé Termes.</p> + +<p>Quand M. de Luynes entreprit la guerre contre les huguenots, M. de La +Force se déclara pour eux. Théobon tenoit Sainte-Foy. Durant ces +guerres on ôta le Béarn à M. de La Force, et le comte de Gramont eut +le gouvernement, mais sans Navarreins, qu'on donna à Poyane. Ce +gouvernement fut réduit au pied des autres gouvernemens; on ôta aussi +au marquis de La Force sa charge de capitaine des gardes-du-corps. En +ce temps-là, madame la duchesse de La Force d'aujourd'hui étoit jeune +et bien faite; ce Théobon en étoit amoureux. Elle l'amusa, et lui +laissa espérer tout ce qu'il voulut jusqu'à ce qu'elle l'eut obligé de +donner sa place au marquis de La Force, son mari, et après elle le +planta là. Cette femme a pourtant de la vertu. Elle a vécu +admirablement bien avec la maréchale de Châtillon, sa sœur, quoique +leur commune mère, madame de Polignac, n'eût jamais voulu consentir au +mariage du marquis de La Force et d'elle, qu'elle n'en eût tiré +auparavant quittance de la tutelle, où elle avoit <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> beaucoup gagné, +et avoit pris tous les meubles. Les parens, voyant que cette femme +vouloit marier cette héritière au fils de Polignac, son second mari, +s'en plaignirent à Henri <span class="smcap">IV</span>, qui la maria avec le marquis de La Force.</p> + +<p>Au siége de Montauban on élut, pour commander dans la place, le comte +d'Orval, comme fils de duc et pair, et aussi pour obliger M. de Sully, +son père. Puis, c'étoit élire en effet M. de La Force, dont ce comte +avoit épousé la fille. Le beau-père étoit lieutenant de son gendre. On +avoit donné au comte d'Orval un vieux capitaine pour se tenir auprès +de sa personne et lui dire ce qu'il falloit faire. Or, un jour, comme +les ennemis avoient attaqué un ouvrage avancé, le comte d'Orval, armé +jusqu'aux dents comme un jacquemart, étoit encore à pied dans le fossé +de la ville, que le vieux capitaine, qui n'étoit pas peut-être plus +échauffé, le retint en lui disant: «Monseigneur, ne hasardez pas votre +personne.» (Depuis, on appela ce vieux capitaine: <i>Monseigneur, ne +hasardez pas votre personne.</i>) M. de La Force y entra tout à cheval; +de sorte que les mousquetades pleuvoient sur lui. Son second fils, +nommé Castelnau, lui dit en l'arrêtant: «Monsieur, je ne permettrai +pas que vous vous exposiez ainsi.» Le bon homme le repoussa fièrement +et lui dit: «Castelnau, vous devriez faire ce que je fais.»</p> + +<p>L'année que les ennemis prirent Corbie, le cardinal de Richelieu +l'avoit toujours dans son carrosse, parce que le peuple l'aimoit<a name="FNanchor_228" id="FNanchor_228"></a><a href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>. +Et quand on leva ici des gens <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> si à la hâte, M. de La Force étoit +sur les degrés de l'Hôtel-de-Ville, et les crocheteurs lui touchoient +dans la main en disant: «Oui, monsieur le maréchal, je veux aller à la +guerre avec vous.»</p> + +<p>C'est une race de bonnes gens qui ont presque tous du cœur, mais +qui n'ont point bonne mine. Le bon homme étoit bien fait, mais sa +femme étoit fort laide. Ils n'ont jamais pu se défaire de dire: <i>Ils +allarent, ils mangearent, ils frapparent</i>, etc., etc.<a name="FNanchor_229" id="FNanchor_229"></a><a href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a> Rarement +trouvera-t-on une maison où l'on ait moins l'air du monde<a name="FNanchor_230" id="FNanchor_230"></a><a href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>.</p> + +<p>Ce n'est pas que le bon homme ne fût courtisan à sa mode, mais ce +n'étoit pas des plus fins. Il fit une <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> chose qui n'étoit guère +d'habile homme. A la mort du cardinal de Richelieu, il s'en alla bien +empressé au Louvre, et, s'approchant du Roi, lui dit tout bas: «Sire, +M. le cardinal de Richelieu est mort certainement, mais on le cache à +Votre Majesté.» Le Roi le lui fit redire pour se moquer de lui, en +faisant semblant de le croire à peine, car il y avoit deux heures +qu'il le savoit.</p> + +<p>Quand M. d'Enghien gagna la bataille de Rocroy, le maréchal dit qu'il +souhaiteroit de mourir comme étoit mort le comte de Fontaine, qui, +fort âgé, fut tué à cette bataille.</p> + +<p>Ce bon homme se vantoit tout haut de n'avoir jamais connu que sa +femme. Sa tempérance lui conserva une santé admirable, presque jusqu'à +la fin de ses jours. A quatre-vingt-deux ans il se voulut remarier; +depuis cela il n'a rien fait de raisonnable, et il avoit bon nez de +souhaiter de finir comme le comte de Fontaine. Le bon Dieu lui eût +fait une belle grâce, s'il l'eût retiré après avoir dit ce bon mot. Il +y eut bien des disputes, car ses enfants ne se pouvoient résoudre à le +laisser remarier, à cause que cela passoit pour une folie. Enfin, il +épousa madame de La Tabarière, veuve d'un gentilhomme qualifié de +Poitou, et fille de feu M. Du Plessis-Mornay. Ce mauvais exemple fit +remarier bien des vieilles gens, comme madame de Coislin et autres; et +par hasard s'étant rencontré qu'on avoit fait quelques mariages +inégaux en ce temps-là (vers le commencement de la régence), on disoit +qu'il y avoit une influence pour les mariages ridicules.</p> + +<p>Cette madame de La Tabarière étoit laide et austère, cependant il +l'appeloit sa <i>toute mienne</i>. On disoit que <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> pour lui plaire il ne +lisoit que les livres de M. Du Plessis. Cette femme, soit que ses +purgations eussent cessé, car elle étoit d'âge à cela, ou qu'elle fût +devenue hydropique, s'imagina être grosse, et le crut d'autant plus +qu'on lui avoit prédit qu'elle auroit un fils qui seroit maréchal de +France. Elle avoit espéré l'effet de cette prédiction déjà deux fois, +car elle avoit deux garçons, et elle les avoit vus tous deux commencer +à porter les armes. L'aîné fut noyé au siége de Bois-le-Duc, et +l'autre fut tué malheureusement l'année que les ennemis prirent +Corbie. On faisoit garde dans tous les villages des environs de Paris, +il revenoit avec Tilly, qui est mort depuis peu gouverneur de +Colioure. Ce Tilly étoit ivre, cela lui arrivoit souvent; il alla +donner l'alarme en je ne sais quel village, et un paysan, à +l'étourdie, donna un coup de carabine à La Tabarière, dont il mourut.</p> + +<p>La mort de ce second fils la fit résoudre à se remarier. Le maréchal +crut qu'elle étoit grosse, et l'écrivit à tous ses amis. A Charenton +on disoit que c'étoit une nouvelle Sara. Mais le miracle n'étoit pas +autrement nécessaire, car le maréchal pouvoit compter en fils et en +petits-fils plus de vingt-quatre enfants. A la cour on disoit que +c'étoit l'Antechrist. Enfin il se trouva qu'elle étoit presque +hydropique, et au bout de trois mois elle en mourut en partie de +regret. On a dit même que du dépit qu'elle eut de ce qu'on se moquoit +partout de cette belle grossesse, elle fut trois semaines à ne prendre +quasi rien, faisant accroire à sa femme-de-chambre qu'elle étoit dans +un dégoût effroyable. Cette fille n'en dit rien à personne, parce que +sa maîtresse lui disoit toujours que l'appétit lui reviendroit, et que +<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> cela fâcheroit M. de La Force s'il le savoit. Quoi qu'il en soit, +les boyaux se rétrécirent, et elle en mourut.</p> + +<p>Cette femme n'a jamais été très-raisonnable; elle se prenoit fort pour +une autre. Elle vit un jour dans un almanach: <i>Mort d'un grand.</i> +«Hélas! dit-elle, Dieu sauve mon père!» Une fois, en voulant passer +sur je ne sais quelle palissade, elle se fourra un pieu où vous savez. +Ce pieu n'adressa pas pourtant si bien qu'elle n'en fût blessée. Elle +vouloit, par une ridicule pruderie, que son mari la pansât, afin que +le chirurgien ne vît rien; il s'en moqua, et lui dit qu'elle allât se +faire panser. Elle fit de si terribles lamentations sur la mort d'une +fille bossue qui lui mourut, qu'on eût dit qu'elle avoit tout perdu; +cependant elle avoit encore alors deux garçons et deux filles. Son +mari mourut avant ses fils; c'étoit un homme assez <i>fichu</i>. Elle +portoit son portrait couvert d'un crêpe noir dans son sein. Par ses +grimaces elle s'étoit acquis la réputation d'une sainte. Une dame de +Bretagne, dont j'ai oublié le nom, avoit fait mettre le portrait de +son second mari au dos du premier dans une même boîte, et pleuroit +encore tous les jours le défunt. Feu madame de La Case ôta de la +chambre le portrait de son premier mari, M. de Courtaumer, quand elle +se remaria avec La Case, frère de mademoiselle de Pons. Sa fille lui +dit: «Hé! maman, hé! maman, que je le baise encore avant que vous +l'ôtiez.» Elle disoit pour ses raisons que La Case étoit parent du +Roi. Il étoit de la maison de Pons.</p> + +<p>Le bon homme avoit voulu épouser auparavant la veuve d'un M. de La +Forest, de Normandie, homme de qualités. Cette femme étoit de +Montgommery, mais un peu trop galante pour un vieux Rodrigue. <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> On +en parla pourtant sérieusement, et pendant qu'on travailloit à +l'affaire, madame couchoit toutes les nuits avec le petit Clinchamp de +chez Monsieur. Enfin M. de Montlouet d'Angenne, comme voisin et ami de +M. le marquis de La Force, lui en donna avis, et le bon homme fut +détrompé par ce moyen.</p> + +<p>Après il pensa à une femme de trente-deux ans, veuve du fils de M. +d'Arambure, le borgne, qui avoit commandé les chevau-légers de la +garde d'Henri IV. Cette femme étoit riche; et parce qu'elle n'étoit +fille que d'un trésorier de Navarre<a name="FNanchor_231" id="FNanchor_231"></a><a href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>, il vouloit qu'elle lui +donnât par contrat de mariage quarante mille écus; mais quoiqu'elle +fût fort ambitieuse, elle eut assez de cœur pour ne pouvoir se +résoudre à accepter un mari de quatre-vingts ans.</p> + +<p>En second veuvage, il devint amoureux de la comtesse d'Adington<a name="FNanchor_232" id="FNanchor_232"></a><a href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>, +veuve depuis un an, aujourd'hui la comtesse de La Suze, dont nous +aurons bien des choses à dire en un autre endroit. En ce dessein il en +parle lui-même à la mère, madame de Châtillon, car le maréchal étoit +mort. Cette dame lui remontra qu'il n'y avoit nulle proportion dans +l'âge, et que cette, jeune veuve pourroit être l'arrière-petite-fille +de celui qui la vouloit épouser. Se voyant désespéré d'avoir la fille, +il s'adressa à la mère; elle le remercie et lui dit qu'elle avoit juré +de ne se remarier jamais. Le bon <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> homme en eut une telle +affliction que sur l'heure il en tomba en défaillance et s'en retourna +très-mal satisfait.</p> + +<p>Il avoit quatre-vingt-neuf ans quand il pressa plus que jamais ses +enfants de le laisser remarier, alléguant que ne pouvant plus courir +le cerf (il l'a couru, jusqu'à quatre-vingt-six ans) et n'ayant plus +d'emploi (car il en eût pris encore volontiers), il lui étoit +impossible de demeurer seul à la campagne; qu'à la cour il avoit des +sujets de fâcherie (l'année auparavant il avoit été trois heures au +soleil sur ses pieds à Fontainebleau, en attendant le cardinal +Mazarin, et se tint un gros quart-d'heure découvert quand il passa). +Il disoit que Dieu n'y seroit point offensé, et que ses enfants n'en +seroient pas plus pauvres. Enfin il raisonnoit assez pour faire une +seconde sottise, et nos ministres<a name="FNanchor_233" id="FNanchor_233"></a><a href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>, qui sont de fort pauvres gens, +disoient qu'il falloit mieux le laisser marier que le laisser brûler. +Ma foi, je pense que c'étoient de grandes ardeurs que les siennes! Ces +vieux fous-là sont ravis du passage de saint Paul, et de pouvoir dire: +<i>Dieu n'y est point offensé</i>, comme si le scandale n'offensoit point +Dieu. Hé! n'est-ce point une chose ridicule qu'un homme ne se puisse +contenir à cet âge-là? Pour moi, cela me scandalise, et cela est de +mauvais exemple. Plusieurs vieilles femmes catholiques lui ont voulu +donner de l'argent pour l'épouser, afin d'avoir le tabouret. A la +vérité, c'étoient toutes femmes de la ville, qui, pour l'ordinaire, +ont toutes plus d'ambition que les autres. Mais il n'y voulut jamais +entendre. Il y en a qui ont <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> cru qu'il ne disoit tout cela que +pour obliger ses enfants à lui en offrir vite une Huguenotte. Enfin on +lui proposa la veuve d'un gentilhomme hollandais, nommé Langherac, qui +avoit été ambassadeur en France. Cette femme étoit pourtant Françoise +et sœur du marquis de Gallerande, de la maison de Clermont +d'Amboise. Mais le propre jour qu'il signa les articles, il alla +trouver auparavant madame la maréchale de Châtillon pour lui offrir, +mais en vain, la préférence. Cette madame de Langherac étoit hors +d'âge d'avoir des enfants. On admiroit sa destinée pour le tabouret. +Elle l'avait eu comme étrangère en son pays, et maintenant elle le +recouvre en épousant un homme de quatre-vingt-dix ans, qui est un âge +où l'on songe rarement à se remarier. Il faut aussi admirer la +destinée du bon homme à être cocu au moins une fois en sa vie. Il +l'écrivit à madame de La Forest, mais il y a toutes les apparences du +monde que Cumont, le conseiller, homme d'esprit, qui de tous temps +étoit le galant de madame de Langherac n'aura pas perdu une si belle +occasion de coucher avec une duchesse. C'est ce même M. de Cumont qui +étoit si avare qu'il est mort dans son pourpoint, faute d'une +chemisette.</p> + +<p>On dit que le bon homme, le jour de ses noces, fit demeurer ses gens +dans sa chambre, pour être témoins comme il avoit consommé le mariage. +On ajoute qu'il les fit aussi appeler le lendemain matin. Cette +troisième femme ne dura guère plus d'un an. De regret, le maréchal +quitta La Force, et se retira à une autre maison qu'on appelle +Mucidan, pour y faire le <i>beau ténébreux</i><a name="FNanchor_234" id="FNanchor_234"></a><a href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span></p> + +<p>Le bon homme, depuis la mort de sa femme, se laissa gouverner par +Castelnau, son second fils; et parce que le marquis n'a qu'une fille, +aujourd'hui madame de Turenne, il fit tous les avantages à ce second +fils et aux siens, et ses belles dispositions ont mis bien des procès +dans la famille, que le marquis, depuis la mort de son père, a tous +gagnés.</p> + +<p>Le bon homme, à quatre-vingt-douze ans, eût bien voulu se remarier +pour la quatrième fois, mais le bruit couroit, disoit-on, qu'il devoit +avoir encore deux femmes, et personne ne vouloit être la première.</p> + +<p>Cela me fait souvenir d'une madame de Pibrac, à qui le parlement de +Paris fit défense de se remarier pour la septième fois, et elle avoit +été veuve dix-neuf ans après la mort de son premier mari. Il y avoit +soixante-onze ans qu'elle l'avoit épousé.</p> + +<p>En 1652, comme si ce bon homme n'avoit pas fait assez d'extravagances +de son chef, à la suscitation de Castelnau, qui tenoit pour certain +que M. le Prince seroit duc de Guyenne, et que par son autorité il +gagneroit tous ses procès, il se déclara pour M. le Prince. Il mourut +bientôt après, non sans témoigner bien du regret d'avoir fait cette +sottise. Il sera assez parlé de cela dans les Mémoires de la régence. +<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span></p> + +<h3 class="p4">MALHERBE<a name="FNanchor_235" id="FNanchor_235"></a><a href="#Footnote_235" class="fnanchor light">[235]</a>.</h3> + +<p class="p2">François de Malherbe naquit à Caen en Normandie, environ l'an 1555; il +étoit de la maison de Malherbe Saint-Aignan, qui s'est rendue plus +illustre en Angleterre, depuis la conquête que le duc Guillaume fit de +cet Etat, qu'au lieu de son origine, où elle s'étoit tellement +rabaissée, que le père de Malherbe n'étoit qu'assesseur à Caen. Le bon +homme se fit de la religion <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> avant que de mourir; son fils, qui +n'avoit alors que dix-sept ans, en reçut un si grand déplaisir qu'il +se résolut de quitter son pays, et suivit M. le Grand Prieur en +Provence, dont il étoit gouverneur, et fut avec lui jusqu'à sa +mort<a name="FNanchor_236" id="FNanchor_236"></a><a href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a>.</p> + +<p>Pendant son séjour en Provence, il gagna les bonnes grâces de la fille +d'un président d'Aix, nommé Coriolis, veuve d'un conseiller de ce +parlement, et l'épousa depuis. Il en eut plusieurs enfants, entre +autres une fille, qui mourut de la peste à l'âge de cinq ou six ans, +laquelle il assista jusqu'à la mort, et un fils qui fut tué +malheureusement à l'âgé de vingt-neuf ans, comme nous dirons ensuite.</p> + +<p>Les actions les plus remarquables de sa vie sont que, pendant la +Ligue, lui et un nommé La Roque, qui faisoit joliment des vers, et qui +est mort à la suite de la reine Marguerite<a name="FNanchor_237" id="FNanchor_237"></a><a href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>, poussèrent M. de +Sully deux ou trois lieues si vertement, qu'il ne l'a jamais oublié, +et c'était la cause, à ce que disoit Malherbe, qu'il n'avoit jamais pu +rien avoir de considérable d'Henri <span class="smcap">IV</span>, depuis que M. de Sully fut dans +les finances.</p> + +<p>Dans un partage de quelque butin qu'il avoit fait, un capitaine +l'ayant maltraité, il l'obligea à se battre contre lui, et lui donna +d'abord un coup d'épée au travers du corps qui le mit hors de combat.</p> + +<p>Depuis la mort de M. le Grand Prieur<a name="FNanchor_238" id="FNanchor_238"></a><a href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a>, il fut envoyé <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> avec +deux cents hommes de pied au siége de la ville de Martigues, qui étoit +infectée de contagion, et que les Espagnols assiégeoient par mer, et +les Provençaux par terre, pour empêcher que la maladie ne s'étendît +dans le pays. Ils la tinrent assiégée par ligne de communication, si +étroitement qu'ils réduisirent le dernier vivant à mettre le drapeau +noir sur la muraille, avant que de lever le siége.</p> + +<p>Son nom et son mérite furent connus de Henri <span class="smcap">IV</span> par le rapport +avantageux que lui en fit M. le cardinal du Perron<a name="FNanchor_239" id="FNanchor_239"></a><a href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>, car un jour +le Roi lui ayant demandé s'il ne faisoit plus de vers, le cardinal lui +dit que depuis qu'il lui avoit fait l'honneur de l'employer à ses +affaires, il avoit tout-à-fait quitté cette occupation, et qu'il ne +falloit plus que personne s'en mêlât après un gentilhomme de +Normandie, habitué en Provence, qu'on appeloit M. de Malherbe. Il +avoit trente ans <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> quand il fit cette pièce à M. Du Perrier, qui +commence:</p> + +<p class="left30"> +Ta douleur, Du Perrier, sera donc éternelle.</p> + +<p>Ses premiers vers étoient pitoyables; j'en ai vu quelques-uns, et +entre autres une élégie qui débute ainsi:</p> + +<p class="left30"> +Doncque tu ne vis plus, Générie fut, et la mort<br /> +En l'avril de tes ans le montre son effort, etc.</p> + +<p>Il n'avoit pas beaucoup de génie; la méditation et l'art l'ont fait +poète. Il lui falloit du temps pour mettre une pièce en état de +paroître. On dit qu'il fut trois ans à faire l'Ode pour le premier +président de Verdun, sur la mort de sa femme<a name="FNanchor_240" id="FNanchor_240"></a><a href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>, et que le président +étoit remarié, avant que Malherbe lui eût donné ces vers.</p> + +<p>Balzac dit en une de ses lettres que Malherbe disoit que quand on +avoit fait cent vers ou deux feuilles de prose, il falloit se reposer +dix ans. Il dit aussi que le bon homme barbouilla une demi-rame de +papier pour corriger une seule stance. C'est une de celles de l'Ode à +M. de Bellegarde; elle commence ainsi:</p> + +<p class="left30"> +Comme en cueillant une guirlande<br /> +L'homme est d'autant plus travaillé, etc.<a name="FNanchor_241" id="FNanchor_241"></a><a href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>.</p> + +<p>Le Roi se ressouvint de ce que le cardinal du Perron <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> lui avoit +dit, et il en parloit souvent à M. des Yveteaux, qui étoit alors +précepteur de M. de Vendôme. M. des Yveteaux lui offrit plusieurs fois +de le faire venir; ils étoient de même ville; mais le Roi, qui étoit +ménager, n'osoit le faire, de peur d'être chargé d'une nouvelle +pension. Cela fut cause que Malherbe ne fit la révérence au Roi que +trois ou quatre ans après que M. du Perron lui en eut parlé. Encore +fut-ce par occasion. Etant venu à Paris pour ses affaires +particulières, M. des Yveteaux en avertit le Roi, qui aussitôt +l'envoya quérir. Ce fut en l'an 1605. Comme le Roi étoit sur le point +de partir pour aller en Limosin, il lui commanda de faire des vers sur +son voyage. Malherbe en fit, et les lui présenta à son retour. C'est +cette pièce qui commence ainsi:</p> + +<p class="left30"> +O Dieu, dont les bontés de nos larmes touchées, etc.<a name="FNanchor_242" id="FNanchor_242"></a><a href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>.</p> + +<p>Le Roi la trouva admirable, et désira de le retenir à son service; +mais, par une épargne, ou plutôt une lésine, que je ne comprends +point, il commanda à M. de Bellegarde, alors premier gentilhomme de la +chambre, de le garder jusqu'à ce qu'il l'eût mis sur l'état de ses +pensionnaires. M. de Bellegarde lui donna mille livres d'appointements +avec sa table, et lui entretenoit un laquais et un cheval<a name="FNanchor_243" id="FNanchor_243"></a><a href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a>.</p> + +<p>Ce fut là que Racan, qui alors étoit page de la chambre sous M. de +Bellegarde, et qui commençoit déjà à <i>rimailler</i>, eut la connaissance +de Malherbe, et <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> en profita si bien que l'écolier vaut quasi le +maître.</p> + +<p>A la mort de Henri IV, la Reine Marie de Médicis donna cinq cents écus +de pension à Malherbe, qui depuis ce temps-là ne fut plus à charge à +M. de Bellegarde. Depuis il a fort peu travaillé, et on ne trouve de +lui que les odes à la Reine-mère, quelques vers de ballets, quelques +sonnets au feu Roi, à Monsieur et à quelques particuliers, avec la +dernière pièce qu'il fit avant de mourir; c'est sur le siége de La +Rochelle<a name="FNanchor_244" id="FNanchor_244"></a><a href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>.</p> + +<p>Pour parler de sa personne, il étoit grand et bien fait, et d'une +constitution si excellente, qu'on a dit de lui aussi bien que +d'Alexandre, que ses sueurs avoient une odeur agréable.</p> + +<p>Sa conversation étoit brusque, il parlait peu, mais il ne disoit mot +qui ne portât. Quelquefois même il étoit rustique et incivil, témoin +ce qu'il fit à Desportes. Régnier l'avoit mené dîner chez son oncle; +ils trouvèrent qu'on avoit déjà servi. Desportes le reçut avec toute +la civilité imaginable, et lui dit qu'il lui vouloit donner un +exemplaire de ses <i>Psaumes</i> qu'il venoit de faire imprimer. En disant +cela il se met en devoir de monter à son cabinet pour l'aller quérir, +Malherbe lui dit rustiquement qu'il les avoit déjà vus, que cela ne +méritoit pas qu'il prît la peine de remonter, et que son potage valoit +mieux que ses <i>Psaumes</i>. Il ne laissa pas de dîner, mais sans dire +mot, et après dîner ils se séparèrent, et ne se sont pas vus depuis. +Cela le brouilla avec tous les amis de Desportes; et Régnier, qui +étoit son ami, et qu'il estimoit pour le genre satirique à l'égal <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> +des anciens, fit une satire contre lui qui commence ainsi:</p> + +<p class="left30">Rapin, le favori d'Apollon et des Muses, etc.<a name="FNanchor_245" id="FNanchor_245"></a><a href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>.</p> + +<p>Desportes, Bertaut, et des Yveteaux même, critiquèrent tout ce qu'il +fit. Il s'en moquoit, et dit que s'il s'y mettoit, il feroit de leurs +fautes des livres plus gros que leurs livres mêmes.</p> + +<p>Des Yveteaux lui disoit que c'était une chose désagréable à l'oreille +que ces trois syllabes: <i>ma</i>, <i>la</i>, <i>pla</i>, toutes de suite dans un +vers:</p> + +<p class="left30">Enfin cette beauté m'a la place rendue<a name="FNanchor_246" id="FNanchor_246"></a><a href="#Footnote_246" class="fnanchor">[246]</a>.</p> + +<p>«Et vous, lui répondit-il, vous avez bien mis: <i>pa</i>, <i>ra</i>, <i>bla</i>, +<i>la</i>, <i>fla</i>.</p> + +<p>—Moi, reprit des Yveteaux, vous ne sauriez me le montrer. +—N'avez-vous pas mis, répliqua Malherbe:</p> + +<p class="left30">«Comparable à la flamme?»</p> + +<p>De toute cette volée, il n'estimoit que Bertaut, encore ne +l'estimoit-il guère: «Car, disoit-il, pour trouver une pointe, il +faisoit les trois premiers vers insupportables. Il n'aimoit pas du +tout les Grecs, et particulièrement il s'étoit déclaré ennemi du +galimatias de Pindare.</p> + +<p>Virgile n'avoit pas l'honneur de lui plaire. Il y trouvoit <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> +beaucoup de choses à redire, entre autres ce vers où il y a:</p> + +<p class="left30"> +......<i>Euboïcis Cumarum allabitur oris.</i><br /> +<span class="i9 smcap">Æneidos</span> lib. 6, vers 2.</p> + +<p>lui sembloit ridicule. «C'est, dit-il, comme si quelqu'un alloit +mettre <i>aux rives françoises de Paris</i>.» Ne voilà-t-il pas une belle +objection! Stace lui sembloit bien plus beau. Pour les autres, il +estimoit Horace, Juvénal, Martial, Ovide, et Sénèque le tragique.</p> + +<p>Les Italiens ne lui revenoient point; il disoit que les sonnets de +Pétrarque étoient à la grecque, aussi bien que les épigrammes de +mademoiselle de Gournay.</p> + +<p>De tous leurs ouvrages il ne pouvoit souffrir que l'<i>Aminte</i> du +Tasse<a name="FNanchor_247" id="FNanchor_247"></a><a href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a>.</p> + +<p>A l'hôtel de Rambouillet on amena un jour je ne sais quel homme, qui +disloquoit tout le corps aux gens et le remettoit sans leur faire mal. +On l'éprouva sur un laquais. Malherbe, qui y étoit, voyant cela, lui +dit: «Démettez-moi le coude.» Il ne sentit point de mal. Après il se +le fit remettre aussi sans douleur. «Cependant, dit-il, si cet homme +fût mort tandis que j'avois comme cela le coude démis, on auroit crié +au <i>curieux impertinent</i><a name="FNanchor_248" id="FNanchor_248"></a><a href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>.»</p> + +<p>Il faisoit presque tous les jours sur le soir quelque petite +conférence dans sa chambre avec Racan, Colomby<a name="FNanchor_249" id="FNanchor_249"></a><a href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a>, Maynard et +quelques autres. Un habitant <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> d'Aurillac, où Maynard étoit alors +président, vint une fois heurter à la porte en demandant: «M. le +président n'est-il point ici?» Malherbe se lève brusquement à son +ordinaire, et dit à ce monsieur le provincial: «Quel président +demandez-vous? Sachez qu'il n'y a que moi qui préside ici.»</p> + +<p>Lingendes<a name="FNanchor_250" id="FNanchor_250"></a><a href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>, qui étoit pourtant assez poli, ne voulut jamais subir +la censure de Malherbe, et disoit que ce n'étoit qu'un tyran, et qu'il +abattoit l'esprit aux gens<a name="FNanchor_251" id="FNanchor_251"></a><a href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>.</p> + +<p>Un jour Henri IV lui montra des vers qu'on lui avoit présentés. Ces +vers commençoient ainsi:</p> + +<p class="left30"> +Toujours l'heur et la gloire<br /> +Soient à votre côté,<br /> +De vos faits la mémoire +Dure à l'éternité.</p> + +<p>Malherbe, sur-le-champ et sans en lire davantage, les retourna ainsi:</p> + +<p class="left30"> +Que l'épée et la dague<br /> +Soient à votre côté;<br /> +Ne courez point la bague<br /> +Si vous n'êtes botté.</p> + +<p>Et là-dessus se retira, sans en dire autrement son avis. <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span></p> + +<p>Le Roi lui montra une autre fois la première lettre<a name="FNanchor_252" id="FNanchor_252"></a><a href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a> que M. le +Dauphin, depuis Louis <span class="smcap">XIII</span>, lui avoit écrite, et ayant remarqué qu'il +avoit signé <i>Loys</i> sans <i>u</i>, il demanda au Roi si M. le Dauphin avoit +nom <i>Loys</i>. Le Roi demanda pourquoi: «Parce qu'il signe <i>Loys et non +Louys</i>.» On envoya quérir celui qui montroit à écrire à ce jeune +prince pour lui faire voir sa faute, et Malherbe disoit qu'il étoit +cause que M. le Dauphin avoit nom <i>Louis</i>.</p> + +<p>Comme les États-généraux se tenoient à Paris<a name="FNanchor_253" id="FNanchor_253"></a><a href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>, il y eut une grande +consternation entre le clergé et le Tiers-Etat, qui donna sujet à +cette célèbre harangue de M. le cardinal du Perron. Cette affaire +s'échauffant, <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> les évêques menaçoient de se retirer et de mettre +la France à l'interdit<a name="FNanchor_254" id="FNanchor_254"></a><a href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a>. M. de Bellegarde avoit peur d'être +excommunié; Malherbe lui dit, pour le consoler, que cela lui seroit +fort commode, et que devenant noir comme les excommuniés, il n'auroit +pas la peine de se peindre la barbe et les cheveux.</p> + +<p>Une autre fois il lui disoit: «Vous faites bien le galant; lisez-vous +encore à livre ouvert?» C'étoit sa façon de parler pour dire: Être +toujours prêt à servir les dames. M. de Bellegarde lui dit que oui. +«Ma foi, répondit-il, je vous envie plus cela que votre duché-pairie.»</p> + +<p>Il y eut grande contestation entre ceux qu'il appeloit du pays +d'<i>Adiousias</i> (ce sont ceux de delà la rivière de Loire) et ceux de +deçà qu'il appeloit du pays de <i>Dieu vous conduise</i>, pour savoir s'il +falloit dire une <i>cueiller</i> ou une <i>cueillère</i>. Le Roi et M. de +Bellegarde, tous deux du pays d'<i>Adiousias</i>, étoient pour cueillère, +et disoient que ce mot étant féminin, devoit avoir une terminaison +féminine. Le pays de <i>Dieu vous conduise</i> alléguoit, outre l'usage, +que cela n'étoit pas sans exemple, et que <i>perdrix</i>, <i>met</i><a name="FNanchor_255" id="FNanchor_255"></a><a href="#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a>, <i>mer</i> +et autres étoient féminins et avoient pourtant une terminaison +masculine. Le Roi demanda à Malherbe de quel avis il <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> étoit. +Malherbe le renvoya aux crocheteurs du Port-au-Foin, comme il avoit +accoutumé; et comme le Roi ne se tenoit pas bien convaincu, il lui dit +à peu près ce qu'on dit autrefois à un empereur romain: «Quelque +absolu que vous soyez, vous ne sauriez, Sire, ni abolir, ni établir un +mot, si l'usage ne l'autorise.»</p> + +<p>A propos de cela, M. de Bellegarde lui envoya demander un jour lequel +étoit le meilleur de <i>dépensé</i> ou de <i>dépendu</i>. Il répondit +sur-le-champ que <i>dépensé</i> étoit plus françois, mais que <i>pendu</i>, +<i>dépendu</i>, <i>répendu</i>, et tous les composés de ce vilain mot, étoient +plus propres pour les Gascons.</p> + +<p>Il perdit sa mère environ l'an 1615, qu'il étoit âgé de plus de +cinquante-huit ans; et comme la Reine lui eut fait l'honneur de lui +envoyer un gentilhomme pour le consoler, il dit au gentilhomme qu'il +ne pouvoit se revancher de la bonté de la Reine qu'en priant Dieu que +le Roi pleurât sa mort aussi vieux qu'il pleuroit celle de sa +mère<a name="FNanchor_256" id="FNanchor_256"></a><a href="#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a>. Il délibéra long-temps s'il devoit en prendre le deuil, et +disoit: «Je suis en propos de n'en rien faire; car regardez le gentil +orphelin que je ferois!» Enfin pourtant il s'habilla de deuil.</p> + +<p>Un jour, au cercle, je ne sais quel homme, qui faisoit fort le prude, +lui fit un grand éloge de madame la marquise de Guercheville<a name="FNanchor_257" id="FNanchor_257"></a><a href="#Footnote_257" class="fnanchor">[257]</a>, qui +étoit alors présente, <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> comme dame d'honneur de la Reine-mère, et, +après lui avoir compté toute sa vie et comme elle avoit résisté aux +poursuites amoureuses du feu roi Henri le Grand, il conclut son +panégyrique par ces mots en la lui montrant: «Voilà, monsieur, ce qu'a +fait la vertu.» Malherbe, sans hésiter, lui montra la connétable de +Lesdiguières, qui étoit assise auprès de la Reine, et lui dit: «Voilà, +monsieur, ce qu'a fait le vice<a name="FNanchor_258" id="FNanchor_258"></a><a href="#Footnote_258" class="fnanchor">[258]</a>.»</p> + +<p>Sa façon de corriger son valet étoit plaisante. Il lui donnoit dix +sols par jour, c'étoit honnêtement en ce temps-là, et vingt écus de +gages; et quand ce valet l'avait fâché, il lui faisoit une remontrance +en ces termes: «Mon ami, quand on offense son maître, on <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> offense +Dieu, et quand on offense Dieu, il faut, pour en obtenir le pardon, +jeûner et donner l'aumône. C'est pourquoi je retiendrai cinq sous de +votre dépense que je donnerai aux pauvres à votre intention, pour +l'expiation de vos péchés.»</p> + +<p>Tout son contentement étoit d'entretenir ses amis particuliers, comme +Racan, Colomby, Yvrande et autres, du mépris qu'il faisoit de toutes +les choses qu'on estimoit le plus dans le monde. Il disoit souvent à +Racan, qui est de la maison de Bueil, que c'étoit une folie de se +vanter d'être d'une ancienne noblesse; que plus elle étoit ancienne, +plus elle étoit douteuse; et qu'il ne falloit qu'une femme lascive +pour pervertir le sang de Charlemagne et de saint Louis<a name="FNanchor_259" id="FNanchor_259"></a><a href="#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a>.</p> + +<p>Il ne s'épargnoit pas lui-même en l'art où il excelloit, et disoit +souvent à Racan: «Voyez-vous, mon cher monsieur, si nos vers vivent +après nous, toute la gloire que nous pouvons en espérer, c'est qu'on +dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de syllabes, et que +nous avons été tous deux bien fous de passer toute notre vie à un +exercice si peu utile et au public et à nous, au lieu de l'employer à +nous donner du bon temps, et à penser à l'établissement de notre +fortune.»</p> + +<p>Il avoit un grand mépris pour tous les hommes en général, et il +disoit, après avoir conté en trois mots la mort d'Abel: «Ne voilà-t-il +pas un beau début? Ils ne sont que trois ou quatre au monde, et ils +s'entretuent déjà; après cela, que pouvoit espérer Dieu <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> des +hommes pour se donner tant de peine à les conserver?»</p> + +<p>Il parloit fort ingénument de toutes choses; il ne faisoit pas grand +cas des sciences, principalement de celles qui ne servent qu'à la +volupté, au nombre desquelles il mettoit la poésie. Et comme un jour +un faiseur de vers se plaignoit à lui qu'il n'y avoit de récompense +que pour ceux qui servoient le Roi dans ses armées et dans les +affaires d'importance, et que l'on étoit trop cruel pour ceux qui +excelloient dans les belles-lettres, Malherbe lui répondit que c'étoit +une sottise de faire le métier de rimeur pour en espérer autre +récompense que son divertissement; et qu'un bon poète n'étoit pas plus +utile à l'Etat qu'un bon joueur de quilles.</p> + +<p>Pendant la prison de M. le Prince<a name="FNanchor_260" id="FNanchor_260"></a><a href="#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a>, le lendemain que madame la +Princesse, sa femme, fut accouchée de deux enfants morts pour avoir +été incommodée de la fumée qu'il faisoit dans sa chambre au bois de +Vincennes, il trouva un conseiller de province de ses amis en une +grande tristesse chez M. le garde-des-sceaux Du Vair. «Qu'avez-vous? +lui dit-il.—Les gens de bien, lui dit cet homme, pourroient-ils avoir +de la joie après qu'on vient de perdre deux princes du sang»? Malherbe +lui repartit: «Monsieur, monsieur, cela ne doit point vous affliger: +ne vous souciez que de bien servir, vous ne manquerez jamais de +maître.»</p> + +<p>Allant dîner chez un homme qui l'en avoit prié, il trouva à la porte +de cet homme un valet qui avoit des gants dans ses mains; il étoit +onze heures. «Qui <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> êtes-vous, mon ami? lui dit-il.—Je suis le +cuisinier, monsieur.—Vertu Dieu! reprit-il en se retirant bien vite, +que je ne dîne pas chez un homme dont le cuisinier, à onze heures, a +des gants dans ses mains<a name="FNanchor_261" id="FNanchor_261"></a><a href="#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>.»</p> + +<p>Etant allé avec feu Du Moustier et Racan aux Chartreux pour voir un +certain Père Chazerey, on ne voulut leur permettre de lui parler +qu'ils n'eussent dit chacun un <i>Pater</i>; après le Père vint et s'excusa +de ne pouvoir les entretenir. «Faites-moi donc rendre mon <i>Pater</i>,» +dit Malherbe<a name="FNanchor_262" id="FNanchor_262"></a><a href="#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a>.</p> + +<p>Racan le trouva une fois qui comptoit cinquante sols. Il mettoit dix, +dix et cinq, et après dix, dix et cinq. «Pourquoi cela? dit +Racan.—C'est, répondit-il, que j'avois dans ma tête cette stance, où +il y a deux grands vers et un demi-vers, puis deux grands vers et un +demi-vers.»</p> + +<p class="left30">Que d'épines, Amour, etc.<a name="FNanchor_263" id="FNanchor_263"></a><a href="#Footnote_263" class="fnanchor">[263]</a>!</p> + +<p>Une fois il ôta les chenets du feu. C'étoient des chenets qui +représentoient de gros satyres barbus; «Mon Dieu, dit-il, ces gros +B.... se chauffent <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> tout à leur aise, tandis que je meurs de +froid<a name="FNanchor_264" id="FNanchor_264"></a><a href="#Footnote_264" class="fnanchor">[264]</a>.»</p> + +<p>Un de ses neveux le vint voir une fois, après avoir été neuf ans au +collége. Il lui voulut faire expliquer quelques vers d'Ovide, à quoi +ce garçon se trouvoit bien empêché. Après l'avoir laissé ânonner un +gros quart-d'heure, Malherbe lui dit: «Mon neveu, croyez-moi, soyez +vaillant, vous ne valez rien à autre chose.»</p> + +<p>Un gentilhomme de ses parents étoit fort chargé d'enfants; Malherbe +l'en plaignoit, l'autre lui dit qu'il ne pouvoit avoir trop d'enfants, +pourvu qu'ils fussent gens de bien. «Je ne suis point de cet avis, +répondit notre poète, et j'aime mieux manger un chapon avec un voleur +qu'avec trente capucins.»</p> + +<p>Le lendemain de la mort du maréchal d'Ancre, il dit à madame de +Bellegarde, qu'il trouva allant à la messe: «Hé quoi, madame, a-t-on +encore quelque chose à demander à Dieu, après qu'il a délivré la +France du maréchal d'Ancre?»</p> + +<p>Une année que la Chandeleur avoit été un vendredi, Malherbe faisoit +une grillade le lendemain, entre sept et huit heures, d'un reste de +gigot de mouton qu'il avoit gardé du jeudi. Racan entre et lui dit: +«Quoi! monsieur, vous mangez de la viande, et Notre-Dame n'est plus en +couche.—Vous vous moquez, dit Malherbe, les dames ne se lèvent pas si +matin<a name="FNanchor_265" id="FNanchor_265"></a><a href="#Footnote_265" class="fnanchor">[265]</a>.»</p> + +<p>Il alloit fort souvent chez madame des Loges<a name="FNanchor_266" id="FNanchor_266"></a><a href="#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a>. Un jour, ayant +trouvé sur sa table le gros livre de M. Dumoulin <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> contre le +cardinal du Perron<a name="FNanchor_267" id="FNanchor_267"></a><a href="#Footnote_267" class="fnanchor">[267]</a>, et l'enthousiasme l'ayant pris à la seule +lecture du titre, il demanda une plume et du papier, et écrivit ces +vers:</p> + +<p class="left30"> +Quoique l'auteur de ce gros livre<br /> +Semble n'avoir rien ignoré,<br /> +Le meilleur est toujours de suivre<br /> +Le prône de notre curé.<br /> +Toutes ces doctrines nouvelles<br /> +Ne plaisent qu'aux folles cervelles;<br /> +Pour moi, comme une humble brebis,<br /> +Sous la houlette je me range;<br /> +Il n'est permis d'aimer le change<br /> +Qu'en fait de femmes et d'habits.</p> + +<p>Madame des Loges ayant lu ces vers, piquée d'honneur et de zèle, prit +la même plume, et de l'autre côté écrivit ces autres vers:</p> + +<p class="left30"> +C'est vous dont l'audace nouvelle<br /> +A rejeté l'antiquité,<br /> +Et Dumoulin ne vous rappelle<br /> +Qu'à ce que vous avez quitté.<br /> +Vous aimez mieux croire à la mode:<br /> +C'est bien la foi la plus commode<br /> +Pour ceux que le monde a charmés.<br /> +Les femmes y sont vos idoles;<br /> +Mais à grand tort vous les aimez,<br /> +Vous qui n'avez que des paroles<a name="FNanchor_268" id="FNanchor_268"></a><a href="#Footnote_268" class="fnanchor">[268]</a>.</p> + +<p>Il ne traita guère mieux M. de Méziriac que Desportes. Car un jour que +cet honnête homme lui apporta une traduction qu'il avoit faite de +l'arithmétique de <span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> Diophante, auteur grec, avec des +commentaires<a name="FNanchor_269" id="FNanchor_269"></a><a href="#Footnote_269" class="fnanchor">[269]</a>, quelques-uns de leurs amis communs se mirent à +louer ce travail, en présence de l'auteur, et à dire qu'il seroit fort +utile au public. Malherbe leur demanda seulement s'il feroit diminuer +le pain et le vin. Il appeloit M. de Méziriac, <i>M. de Miseriac</i>. Il en +répondit presqu'autant à un gentilhomme huguenot, et lui dit, pour +toute réplique à la controverse qu'il avoit débitée: «Dites-moi, +monsieur, boit-on de meilleur vin à La Rochelle et mange-t-on de +meilleur blé qu'à Paris?»</p> + +<p>Un président de Provence avoit mis une méchante devise sur sa +cheminée, et croyant avoir fait merveilles, il dit à Malherbe: «Que +vous en semble?—Il <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> ne falloit, répondit Malherbe, que la mettre +un peu plus bas<a name="FNanchor_270" id="FNanchor_270"></a><a href="#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a>.»</p> + +<p>Quand il soupoit de jour, il faisoit fermer les fenêtres et allumer de +la chandelle, autrement, disoit-il, c'étoit dîner deux fois<a name="FNanchor_271" id="FNanchor_271"></a><a href="#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a>.</p> + +<p>Quelqu'un lui dit que M. Gaumin avoit trouvé le secret d'entendre la +langue punique et qu'il y avoit fait le <i>Pater noster</i>: «Je m'en vais +tout à cette heure vous en faire le <i>Credo</i>.» Et à l'instant il +prononça une douzaine de mots barbares, et ajouta: «Je vous soutiens +que voilà le <i>Credo</i> en langue punique. Qui est-ce qui me pourra dire +le contraire?»</p> + +<p>Il avoit un frère aîné avec lequel il a toujours été en procès; et +comme quelqu'un lui disoit: «Des procès entre des personnes si +proches! Jésus, que cela est de mauvais exemple!—Et avec qui +voulez-vous donc que j'en aie? avec les Turcs et les Moscovites? je +n'ai rien à partager avec eux<a name="FNanchor_272" id="FNanchor_272"></a><a href="#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a>.»</p> + +<p>On lui disoit qu'il n'avoit pas suivi dans un psaume le sens de David: +«Je crois bien, dit-il, suis-je le valet de David? J'ai bien fait +parler le bon homme autrement qu'il n'avoit fait<a name="FNanchor_273" id="FNanchor_273"></a><a href="#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a>.»</p> + +<p>Un jour il dit des vers à Racan; et après il lui en demanda son avis. +Racan s'en excusa, lui disant: «Je ne les ai pas bien entendus, vous +en avez mangé la moitié.» Cela le piqua; il répondit en colère: <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> +«Mordieu, si vous me fâchez, je les mangerai tout entiers. Ils sont à +moi, puisque je les ai faits; j'en puis faire ce qu'il me plaira.»</p> + +<p>Il se mettoit en colère contre les gueux qui lui disoient: «Mon noble +gentilhomme,» et disoit en grondant: «Si je suis gentilhomme, je suis +noble.»</p> + +<p>Il n'étoit pas toujours si fâcheux, et il a dit de lui-même qu'il +étoit de Balbut en <i>Balbutie</i><a name="FNanchor_274" id="FNanchor_274"></a><a href="#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a>. C'était le plus mauvais récitateur +du monde. Il gâtoit ses beaux vers en les prononçant. Outre qu'on ne +l'entendoit presque point, à cause de l'empêchement de sa langue et de +l'obscurité de sa voix, avec cela il crachoit au moins six fois en +disant une stance de quatre vers. C'est pourquoi le cavalier Marini +disoit qu'il n'avoit jamais vu d'homme plus humide ni de poète plus +sec. A cause de sa <i>crachotterie</i>, il se mettoit toujours auprès de la +cheminée.</p> + +<p>Il disoit à M. Chapelain, qui lui demandoit conseil sur la manière +d'écrire qu'il falloit suivre: «Lisez les livres imprimés, et ne dites +rien de ce qu'ils disent<a name="FNanchor_275" id="FNanchor_275"></a><a href="#Footnote_275" class="fnanchor">[275]</a>.»</p> + +<p>Ce même M. Chapelain le trouva un jour sur un lit de repos qui +chantoit:</p> + +<p class="left30"> +D'où venez-vous, Jeanne?<br /> +Jeanne, d'où venez-vous?</p> + +<p>et ne se leva point qu'il n'eût achevé. «J'aimerois <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> mieux, lui +dit-il, avoir fait cela que toutes les œuvres de Ronsard.» Racan +dit qu'il lui a ouï dire la même chose d'une chanson où il y a à la +fin:</p> + +<p class="left30"> +Que me donnerez-vous?<br /> +Je ferai l'endormie.</p> + +<p>Il avoit effacé plus de la moitié de son Ronsard, et en colloit les +raisons à la marge. Un jour Racan, Colomby, Yvrande<a name="FNanchor_276" id="FNanchor_276"></a><a href="#Footnote_276" class="fnanchor">[276]</a>, et autres de +ses amis, le feuilletoient sur sa table, et Racan lui demanda s'il +approuvoit ce qu'il n'avoit point effacé. «Pas plus que le reste,» +dit-il. Cela donna sujet à la compagnie, et entre autres à Colomby, de +lui dire qu'après sa mort ceux qui rencontreroient ce livre croiroient +qu'il avoit trouvé bon tout ce qu'il n'avoit point rayé. «Vous avez +raison,» lui répondit Malherbe. Et sur l'heure il acheva d'effacer le +reste.</p> + +<p>Il étoit mal meublé et logeoit d'ordinaire en chambre garnie, où il +n'avoit que sept ou huit chaises de paille; et comme il étoit fort +visité de ceux qui aimoient les belles-lettres, quand les chaises +étoient toutes occupées, il fermoit sa porte par dedans, et si +quelqu'un heurtoit, il lui crioit: «Attendez, il n'y a plus de +chaises,» disant qu'il valoit mieux ne les point recevoir que de les +laisser debout.</p> + +<p>Il se vantoit d'avoir sué trois fois la v....., comme un autre se +vanteroit d'avoir gagné trois batailles, et faisoit assez plaisamment +le récit du voyage qu'il fit à Nantes pour aller trouver un homme qui +guérissoit de <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> cette maladie dans une chaire; sans doute c'étoit +avec des parfums. Par son crédit, il se fit céder cette chaire par un +autre qui l'avoit déjà retenue, et il écrivoit qu'il avoit gagné une +chaire à Nantes où il n'y avoit pourtant point d'université. On +l'appeloit chez M. de Bellegarde <i>le Père Luxure</i><a name="FNanchor_277" id="FNanchor_277"></a><a href="#Footnote_277" class="fnanchor">[277]</a>.</p> + +<p>Il a toujours été fort adonné aux femmes, et se vantoit en +conversation de ses bonnes fortunes et des merveilles qu'il y avoit +faites<a name="FNanchor_278" id="FNanchor_278"></a><a href="#Footnote_278" class="fnanchor">[278]</a>.</p> + +<p>Il disoit qu'il se connoissoit en deux choses, en musique et en gants. +Voyez le grand rapport qu'il y a de l'un à l'autre!</p> + +<p>Dans ses <i>Heures</i> il avoit effacé des Litanies tous les noms des +saints et des saintes, et disoit qu'il suffisoit de dire: «<i>Omnes +sancti et sanctæ, Deum orate pro nobis.</i>»</p> + +<p>Un soir, qu'il se retiroit après souper, de chez M. de Bellegarde avec +son homme qui lui portoit le flambeau, il rencontra M. de Saint-Paul, +homme de condition, parent de M. de Bellegarde, qui le vouloit +entretenir de quelque nouvelle de peu d'importance. Il lui coupa court +en lui disant: «Adieu, monsieur, adieu, vous me faites brûler pour +cinq sols de flambeau, et ce que vous me dites ne vaut pas un +<i>carolus</i>.»</p> + +<p>Le feu archevêque de Rouen<a name="FNanchor_279" id="FNanchor_279"></a><a href="#Footnote_279" class="fnanchor">[279]</a> l'avoit prié à dîner pour le mener +après au sermon qu'il devoit faire en une église proche de chez lui. +Aussitôt que Malherbe <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> eut dîné, il s'endormit dans une chaise, et +comme l'archevêque le pensa réveiller pour le mener au sermon: «Hé! je +vous prie, dit-il, dispensez-m'en; je dormirai bien sans cela.»</p> + +<p>Un jour, entrant dans l'hôtel de Sens, il trouva dans la salle deux +hommes qui, disputant d'un coup de trictrac, se donnoient tous deux au +diable qu'ils avoient gagné. Au lieu de les saluer, il ne fit que +dire: «Viens, Diable, viens vite, tu ne saurois faillir, il y en a +l'un ou l'autre à toi.»</p> + +<p>Quand les pauvres lui disoient qu'ils prieroient Dieu pour lui, il +leur répondoit «qu'il ne croyoit pas qu'ils eussent grand crédit +auprès de Dieu, vu le pitoyable état où il les laissoit, et qu'il eût +mieux aimé que M. de Luynes ou M. le surintendant lui eût fait cette +promesse.»</p> + +<p>Un jour qu'il faisoit un grand froid, il ne se contenta pas de bien se +garnir de chemisettes, il étendit encore sur sa fenêtre trois ou +quatre aunes de frise verte, en disant: «Je pense qu'il est avis à ce +froid que je n'ai plus de quoi faire des chemisettes. Je lui montrerai +bien que si.»</p> + +<p>En ce même hiver, il avoit une telle quantité de bas, presque tous +noirs, que pour n'en mettre pas plus à une jambe qu'à l'autre, à +mesure qu'il mettoit un bas il mettoit un jeton dans une écuelle. +Racan lui conseilla de mettre une lettre de soie de couleur à chacun +de ses bas, et de les chausser par ordre alphabétique. Il le fit, et +le lendemain il dit à Racan: «J'en ai dans l'<i>L</i>,» pour dire qu'il +avoit autant de paires de bas qu'il y avoit de lettres jusqu'à +celle-là. Un jour chez madame des Loges il montra quatorze tant +chemises <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> que chemisettes, ou doublure. Tout l'été il avoit de la +panne, mais il ne portoit pas trop régulièrement son manteau sur les +deux épaules. Il disoit, à propos de cela, que Dieu n'avoit fait le +froid que pour les pauvres ou pour les sots, et que ceux qui avoient +le moyen de se bien chauffer et de se bien vêtir ne devoient point +souffrir le froid.</p> + +<p>Quand on lui parloit d'affaires d'Etat, il avoit toujours ce mot à la +bouche qu'il a mis dans l'Épître liminaire de Tite-Live, adressée à M. +de Luynes<a name="FNanchor_280" id="FNanchor_280"></a><a href="#Footnote_280" class="fnanchor">[280]</a>, qu'il ne faut point se mêler de la conduite d'un +vaisseau où l'on n'est que simple passager.</p> + +<p>M. Morand, Trésorier de l'épargne, qui étoit de Caen, promit à +Malherbe et à un gentilhomme de ses amis, qui étoit aussi de Caen, de +leur faire toucher à chacun quatre cents livres pour je ne sais quoi, +et en cela il leur faisoit une grande grâce. Il les convia même à +dîner. Malherbe n'y vouloit point aller, s'il ne leur envoyoit son +carrosse. Enfin le gentilhomme l'y fit aller à cheval. Après dîner, on +leur compta leur argent. En revenant, il prend une vision à Malherbe +d'acheter un coffre-fort. «Et pourquoi? dit l'autre.—Pour serrer mon +argent.—Et il coûtera la moitié de votre argent.—N'importe, dit-il, +deux cents livres sont autant à moi que mille à un autre.» Et il +fallut lui aller acheter un coffre-fort<a name="FNanchor_281" id="FNanchor_281"></a><a href="#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>.</p> + +<p>Patrix<a name="FNanchor_282" id="FNanchor_282"></a><a href="#Footnote_282" class="fnanchor">[282]</a> le trouva une fois à table: «Monsieur, <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> lui dit-il, +j'ai toujours eu de quoi dîner, mais jamais de quoi rien laisser au +plat<a name="FNanchor_283" id="FNanchor_283"></a><a href="#Footnote_283" class="fnanchor">[283]</a>.»</p> + +<p>Il donna pourtant un jour à dîner à six de ses amis. Tout le festin ne +fut que de sept chapons bouillis, à chacun le sien, disant qu'il les +aimoit tous également, et ne vouloit être obligé de servir à l'un la +cuisse et à l'autre l'aile<a name="FNanchor_284" id="FNanchor_284"></a><a href="#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>.</p> + +<p>Pour aborder M. de La Vieuville, surintendant des finances, et lui +rendre grâces de quelque chose, il s'avisa d'une belle précaution. Dès +qu'on disoit à cet homme: <i>Monsieur, je vous</i>... il croyoit qu'on +alloit ajouter <i>demande</i>, et il ne vouloit plus écouter. Malherbe y +alla, et lui dit: «Monsieur, remercier je vous viens<a name="FNanchor_285" id="FNanchor_285"></a><a href="#Footnote_285" class="fnanchor">[285]</a>.»</p> + +<p>Retournons à la poésie. Il lui arrivoit quelquefois de mettre une même +pensée en plusieurs lieux différens, et il vouloit qu'on le trouvât +bon: «car, disoit-il, ne puis-je pas mettre sur mon buffet un tableau +qui aura été sur ma cheminée?» Mais Racan lui disoit que ce portrait +n'étoit jamais qu'en un lieu à la fois, et que cette même pensée +demeuroit en même temps en diverses pièces<a name="FNanchor_286" id="FNanchor_286"></a><a href="#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a>.</p> + +<p>On lui demanda une fois pourquoi il ne faisoit point d'élégies: «Parce +que je fais des odes, dit-il, et qu'on doit croire que qui saute bien +pourra bien marcher<a name="FNanchor_287" id="FNanchor_287"></a><a href="#Footnote_287" class="fnanchor">[287]</a>.»</p> + +<p>Il s'opiniâtra fort long-temps à faire des sonnets irréguliers <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> +(dont les deux quatrains ne sont pas de même rime). Colomby n'en +voulut jamais faire et ne les pouvoit approuver. Racan en fit un ou +deux, mais il s'en ennuya bientôt; et comme il disoit à Malherbe que +ce n'étoit pas un sonnet, si on n'observoit les règles du sonnet: «Eh +bien, lui dit Malherbe, si ce n'est pas un sonnet, c'est une +sonnette.» Enfin il les quitta, comme les autres, quand on ne l'en +pressa plus, et de tous ses disciples il n'y a eu que Maynard qui ait +continué à en faire.</p> + +<p>Il avoit aversion pour les fictions poétiques, si ce n'étoit dans un +poème épique; et en lisant une élégie de Régnier à Henri <span class="smcap">IV</span>, où il +feint que la France s'enleva en l'air pour parler à Jupiter, et se +plaindre du misérable état où elle étoit pendant la Ligue, il +demandoit à Régnier en quel temps cela étoit arrivé, qu'il avoit +demeuré toujours en France depuis cinquante ans, et qu'il ne s'étoit +point aperçu qu'elle se fût enlevée hors de sa place.</p> + +<p>Un jour que M. de Termes reprenoit Racan d'un vers qu'il a changé +depuis, où il y avoit, parlant de la vie d'un homme des champs,</p> + +<p class="left30">Le labeur de ses bras rend sa maison prospère,</p> + +<p>Racan lui répondit que Malherbe avoit bien dit:</p> + +<p class="left30">Oh! que nos fortunes prospères, etc.</p> + +<p>Malherbe, qui étoit présent: «Eh bien, mordieu, si je fais un pet, en +voulez-vous faire un autre?»</p> + +<p>Quand on lui montroit des vers où il y avoit des mots qui ne servoient +qu'à la mesure ou à la rime, il <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> disoit que c'étoit une bride de +cheval attachée avec une aiguillette.</p> + +<p>Un homme de robe de fort bonne condition lui apporta d'assez mauvais +vers qu'il avoit faits à la louange d'une dame, et lui dit, avant que +de les lui lire, que des considérations l'avoient obligé à les faire. +Malherbe les lut d'un air fort chagrin, et lui dit: «Avez-vous été +condamné à être pendu, ou à faire ces vers? car, à moins que de cela, +on ne vous le sauroit pardonner.»</p> + +<p>Il se prenoit pour le maître de tous les autres, et avec raison. +Balzac, dont il faisoit grand cas, et de qui il disoit: «Ce jeune +homme ira plus loin pour la prose que personne n'a encore été en +France,» lui apporta le sonnet de Voiture pour <i>Uranie</i>, sur lequel on +a tant écrit depuis. Il s'étonna qu'un aventurier, ce sont ses propres +termes, qui n'avoit point été nourri sous sa discipline, qui n'avoit +point pris attache de lui, eût fait un si grand progrès dans un pays +dont il disoit qu'il avoit la clef<a name="FNanchor_288" id="FNanchor_288"></a><a href="#Footnote_288" class="fnanchor">[288]</a>.</p> + +<p>Il ne vouloit point qu'on fît des vers en une langue étrangère, et +disoit que nous n'entendions point la finesse d'une langue qui ne nous +étoit point naturelle; et, à ce propos, pour se moquer de ceux qui +faisoient des vers latins, il disoit que si Virgile et Horace +revenoient au monde, ils donneroient le fouet à Bourbon<a name="FNanchor_289" id="FNanchor_289"></a><a href="#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a> et à +Sirmond<a name="FNanchor_290" id="FNanchor_290"></a><a href="#Footnote_290" class="fnanchor">[290]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span></p> + +<p>Quand il eut fait cette chanson qui commence:</p> + +<p class="left30">Cette Anne si belle, etc.<a name="FNanchor_291" id="FNanchor_291"></a><a href="#Footnote_291" class="fnanchor">[291]</a>,</p> + +<p>qui est une chanson pitoyable, Bautru la retourna ainsi:</p> + +<p class="left30"> +Ce divin Malherbe,<br /> +Cet esprit parfait,<br /> +Donnez-lui de l'herbe:<br /> +N'a-t-il pas bien fait?</p> + +<p>Pour s'excuser, il disoit tantôt qu'on l'avoit trop pressé, tantôt que +c'étoit pour les empêcher de lui demander sans cesse des vers pour des +récits de ballet; puis, qu'il les falloit ainsi pour s'accommoder à +l'air; et il enrageoit de n'avoir pas une bonne raison à dire<a name="FNanchor_292" id="FNanchor_292"></a><a href="#Footnote_292" class="fnanchor">[292]</a>.</p> + +<p>On a aussi retourné ces couplets où il y a à la reprise:</p> + +<p class="left30">Cela se peut facilement,</p> + +<p>et puis</p> + +<p class="left30">Cela ne se peut nullement<a name="FNanchor_293" id="FNanchor_293"></a><a href="#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>;</p> + +<p>mais c'étoient des couplets que M. de Bellegarde avoit faits, et que +Malherbe n'avoit fait que raccommoder. La <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> parodie en est +plaisante. Elle est dans le <i>Cabinet satirique</i>. C'est Berthelot qui +l'a faite<a name="FNanchor_294" id="FNanchor_294"></a><a href="#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>.</p> + +<p>Il avoit pour ses écoliers Racan, Maynard, Touvant et Colomby<a name="FNanchor_295" id="FNanchor_295"></a><a href="#Footnote_295" class="fnanchor">[295]</a>. Il +en jugeoit diversement, et disoit, en termes généraux, que Touvant +faisoit bien des vers, sans dire en quoi il excelloit; que Colomby +avoit beaucoup d'esprit, mais qu'il n'avoit point de génie pour la +poésie; que Maynard étoit celui de tous qui faisoit mieux des vers, +mais qu'il n'avoit point de force, et qu'il s'étoit adonné à un genre +de poésie, voulant dire l'épigramme, auquel il n'étoit pas propre, +parce qu'il n'avoit pas assez de pointe d'esprit; pour Racan, qu'il +avoit de la force, mais qu'il ne travailloit pas assez ses vers; que +bien souvent, pour mettre une bonne pensée, il prenoit de trop grandes +licences, et que de ces deux derniers on en feroit un grand poète. Il +disoit à Racan qu'il étoit hérétique en poésie. Il le blâmoit de rimer +indifféremment aux terminaisons en <i>ant</i> et en <i>ent</i>, en <i>ance</i> et en +<i>ence</i>. Il vouloit qu'on rimât pour les yeux <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> aussi bien que pour +les oreilles. Il le reprenoit de rimer le simple et le composé, comme +<i>temps</i> et <i>printemps</i>, <i>jour</i> et <i>séjour</i>; il ne vouloit pas qu'on +rimât les mots qui avoient quelque connivence ou qui étoient opposés, +comme <i>montagne</i> et <i>campagne</i><a name="FNanchor_296" id="FNanchor_296"></a><a href="#Footnote_296" class="fnanchor">[296]</a>, <i>offense</i> et <i>défense</i>, <i>père</i> et +<i>mère</i>, <i>toi</i> et <i>moi</i>; il ne vouloit pas non plus qu'on rimât les +mots dérivés d'un même mot, comme, <i>admettre</i>, <i>commettre</i>, +<i>promettre</i>, qui viennent tous de <i>mettre</i>; ni les noms propres les +uns avec les autres, comme <i>Thessalie</i> et <i>Italie</i>, <i>Castille</i> et +<i>Bastille</i>, <i>Alexandre</i> et <i>Lisandre</i>; et sur la fin il étoit devenu +si scrupuleux en ses rimes, qu'il avoit même de la peine à souffrir +qu'on rimât les verbes en <i>er</i> qui avoient tant soit peu de +convenance, comme, <i>abandonner</i>, <i>ordonner</i>, <i>pardonner</i>, et disoit +qu'ils venoient tous trois de <i>donner</i>. La raison qu'il en rendoit est +qu'on trouvoit de plus beaux vers en rapprochant les mots éloignés, +qu'en rimant ceux qui avoient de la convenance, parce que ces derniers +n'avoient presque qu'une même signification. Il s'étudioit fort à +chercher des rimes rares et stériles, sur la créance qu'il avoit +qu'elles lui faisoient trouver des pensées nouvelles, outre qu'il +disoit que cela sentoit un grand poète de tenter les rimes qui +n'avoient point encore été rimées. Il faut entendre cela +principalement pour les sonnets où il faut quatre rimes. Il ne vouloit +point qu'on rimât sur <i>bonheur</i> ni sur <i>malheur</i>, parce que les +Parisiens n'en prononcent que l'<i>u</i>, comme s'il y avoit <i>bonhur</i>, +<i>malhur</i>, et de le rimer à <i>honneur</i> il le trouvoit trop proche. Il +défendoit de rimer à <i>flame</i>, parce qu'il l'écrivoit et le prononçoit +<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> avec deux <i>m</i>, <i>flamme</i>, et le faisoit long en le prononçant, de +sorte qu'il ne le pouvoit rimer, qu'avec <i>épigramme</i>.</p> + +<p>Il reprenoit Racan de rimer <i>qu'ils ont eu</i> avec <i>vertu</i> ou <i>battu</i>, +parce, disoit-il, qu'on prononçoit à Paris les mots <i>eu</i> en deux +syllabes.</p> + +<p>Au commencement que Malherbe vint à la cour, qui fut en 1605, comme +nous avons dit, il n'observoit pas encore de faire une pause au +troisième vers des stances de six, comme il se peut voir dans celles +qu'il fit pour le Roi allant en Limosin, où il y en a deux ou trois où +le sens va jusqu'au quatrième vers, et aussi en cette stance du psaume +<i>Domine, Deus noster</i>:</p> + +<p class="left30"> +Sitôt que le besoin excite son désir,<br /> +Qu'est-ce qu'en ta largesse il ne trouve à choisir?<br /> +Et par ton mandement, l'air, la mer et la terre<br /> +<span class="i4">N'entretiennent-ils pas</span><br /> +Une secrète loi de se faire la guerre,<br /> +A qui de plus de mets fournira ses repas<a name="FNanchor_297" id="FNanchor_297"></a><a href="#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a>?</p> + +<p>Il demeura presque toujours en cette espèce de négligence durant la +vie d'Henri IV, comme il se voit encore dans une des pièces qu'il fit +pour lui, lorsqu'il étoit amoureux de madame la Princesse.</p> + +<p class="left30"> +Que n'êtes-vous lassées,<br /> +Mes tristes pensées, etc.<a name="FNanchor_298" id="FNanchor_298"></a><a href="#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a>.</p> + +<p>Mais à une autre pièce qu'il fit pour ce prince amoureux, <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> il a +observé de finir exactement le sens au troisième vers; c'est:</p> + +<p class="left30">Que d'épines, Amour, etc.<a name="FNanchor_299" id="FNanchor_299"></a><a href="#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a>.</p> + +<p>Le premier qui s'aperçut que cette observation étoit nécessaire aux +stances de six, ce fut Maynard, et c'est peut-être la raison pourquoi +Malherbe l'estimoit l'homme de France qui faisoit mieux les vers. +D'abord Racan, qui jouoit un peu du luth et aimoit la musique, se +rendit, en faveur des musiciens qui ne pouvoient faire leur reprise +aux stances de six, s'il n'y avoit un arrêt au troisième vers; mais +quand Malherbe et Maynard voulurent qu'aux stances de dix on en fît +encore un au septième vers, il s'y opposa, et ne l'a presque jamais +observé. Sa raison étoit que ces stances ne se chantent presque +jamais, et que, quand elles se chanteroient, on ne les chanteroit +point en trois reprises; c'est pourquoi il suffiroit d'en faire une au +quatrième vers.</p> + +<p>Malherbe vouloit que les élégies eussent un sens parfait de quatre +vers en quatre vers, même de deux en deux, s'il se pouvoit; à quoi +jamais Racan ne s'est accordé.</p> + +<p>Il ne vouloit pas que l'on nombrât en vers avec ces nombres vagues de +cent et de mille; comme <i>mille</i>, ou <i>cent tourments</i>, et disoit assez +plaisamment, quand il voyoit <i>cent</i>: «Peut-être n'y en avoit-il que +quatre-vingt-dix et neuf.» Mais il disoit qu'il y avoit de la <span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> +grâce à nombrer nécessairement comme en ce vers de Racan:</p> + +<p class="left30">Vieilles forêts de trois siècles âgées.</p> + +<p>C'est encore une des censures à quoi Racan ne se pouvoit rendre, et +néanmoins il n'a osé le faire que depuis la mort de Malherbe.</p> + +<p>A propos de nombres, quand quelqu'un disoit: «Il a les fièvres,» il +demandoit aussitôt: «Combien en a-t-il de fièvres<a name="FNanchor_300" id="FNanchor_300"></a><a href="#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a>?»</p> + +<p>Il se moquoit de ceux qui disoient qu'il y avoit du nombre dans la +prose, et il disoit que de faire des périodes nombreuses, c'était +faire des vers en prose. Cela a fait croire à quelques-uns que la +traduction des Epîtres de Sénèque n'étoit point de lui, parce qu'il y +a quelque nombre dans les périodes.</p> + +<p>On voit par une de ses lettres que c'étoit un amoureux un peu rude. Il +a avoué à madame de Rambouillet, qu'ayant eu soupçon que la vicomtesse +d'Auchy<a name="FNanchor_301" id="FNanchor_301"></a><a href="#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a> (c'est <i>Caliste</i> dans ses Œuvres) aimoit un autre +auteur, et l'ayant trouvée seule sur son lit, il lui prit les deux +mains d'une des siennes et de l'autre la souffleta jusqu'à la faire +crier au secours. Puis quand il vit que le monde venoit, il s'assit +comme si de rien étoit. Depuis il lui en demanda pardon<a name="FNanchor_302" id="FNanchor_302"></a><a href="#Footnote_302" class="fnanchor">[302]</a>.</p> + +<p>Racan, de qui j'ai eu la plus grande part de ces mémoires, dit que, +sur les vieux jours de Malherbe, s'entretenant <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> avec lui du +dessein qu'ils avoient de choisir quelque dame de mérite et de qualité +pour être le sujet de leurs vers, Malherbe nomma madame la marquise de +Rambouillet, et lui madame de Termes qui étoit alors veuve<a name="FNanchor_303" id="FNanchor_303"></a><a href="#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a>. Il se +trouva que toutes deux avoient nom Catherine, l'une Catherine de +Vivonne, et l'autre Catherine Chabot. Le plaisir que prit Malherbe en +cette conversation lui fit venir l'envie d'en faire une églogue ou +entretien de bergers sous les noms de Mélibée pour lui et d'Arcan pour +Racan. Il lui en a récité plus de quarante vers. Cependant on n'en a +rien trouvé parmi ses papiers.</p> + +<p>Le jour même qu'il fit le dessein de cette églogue, craignant que ce +nom d'Arthénice, s'il servoit pour deux personnes, ne fît de la +confusion dans cette pièce, il passa toute l'après-dînée avec Racan à +retourner ce nom-là. Ils ne trouvèrent que <i>Arthénice</i>, <i>Eracinthe</i> et +<i>Carinthée</i>. Le premier fut jugé le plus beau; mais Racan s'en étant +servi dans la pastorale qu'il fit peu de temps après, Malherbe laissa +les deux autres et prit <i>Rodanthe</i>.</p> + +<p>Madame de Rambouillet dit qu'elle n'a jamais ouï parler de +<i>Rodanthe</i><a name="FNanchor_304" id="FNanchor_304"></a><a href="#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a>, mais qu'un jour Malherbe lui dit: «Ah! madame, si +vous étiez femme à faire faire des vers, j'ai trouvé le plus beau nom +du monde en tournant le vôtre.» Elle ajoute que quelque temps après il +lui dit qu'il étoit fort en colère contre Racan, <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> qui lui avait +volé ce beau nom, et qu'il vouloit faire une pièce qui commenceroit +ainsi:</p> + +<p class="left30">Celle pour qui je fis le beau nom d'Arthénice,</p> + +<p>afin qu'on sût que c'étoit lui qui l'avoit trouvé dans ses lettres. +Elle dit que dans cette petite élégie qui commence:</p> + +<p class="left30"> +Et maintenant encore en cet âge penchant<br /> +Où mon peu de lumière est si près du couchant, etc.,</p> + +<p>Malherbe vouloit parler d'elle, quand il dit:</p> + +<p class="left30"> +«Cette jeune bergère à qui les Destinées<br /> +«Sembloient avoir donné mes dernières années, etc.»</p> + +<p>Elle m'a assuré que ce sont les seuls vers qu'il ait faits pour +elle<a name="FNanchor_305" id="FNanchor_305"></a><a href="#Footnote_305" class="fnanchor">[305]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span></p> + +<p>Elle m'a conté que Malherbe ne l'ayant pas trouvée, s'étoit amusé un +jour à causer chez elle avec une fille, et qu'on tira par hasard un +coup de mousquet dont la balle passa entre lui et cette demoiselle. Le +lendemain il vint voir madame de Rambouillet, et comme elle lui +faisoit quelque civilité sur cet accident: «Je voudrois, lui dit-il, +avoir été tué de ce coup. Je suis vieux, j'ai assez vécu, et puis on +m'eût peut-être fait l'honneur de croire que M. de Rambouillet +l'auroit fait faire<a name="FNanchor_306" id="FNanchor_306"></a><a href="#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>.»</p> + +<p>M. Racan soutient pourtant que c'est pour elle qu'il fit cette +chanson:</p> + +<p class="left30">Chère beauté, que mon âme ravie, etc.<a name="FNanchor_307" id="FNanchor_307"></a><a href="#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a></p> + +<p>et cette autre ou Boisset mit un air:</p> + +<p class="left30"> +Ils s'en vont ces rois de ma vie,<br /> +<span class="i2">Ces yeux, ces beaux yeux</span><a name="FNanchor_308" id="FNanchor_308"></a><a href="#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a>, etc. +<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span></p> + +<p>Racan, qui avoit trente-quatre ans moins que Malherbe, changea son +amour poétique en un véritable et légitime amour. C'est ce qui donna +lieu à Malherbe de lui écrire une lettre où il y avoit des vers qui +sont ceux où il est parlé de madame de Rambouillet, pour le divertir +de cette passion; parce qu'il avoit appris que madame de Termes se +laissoit cajoler par le président Vignier, qu'elle a épousé +depuis<a name="FNanchor_309" id="FNanchor_309"></a><a href="#Footnote_309" class="fnanchor">[309]</a>. Et quand il sut que Racan étoit décidé de se marier en +son pays du Maine, il le manda aussitôt à madame de Termes par une +lettre qui est imprimée.</p> + +<p>Environ en ce temps là son fils fut assassiné à Aix, où il étoit +conseiller. Malherbe ne vouloit pas qu'il le fût: cela lui sembloit +indigné de lui. Il ne s'y résolut qu'après qu'on lui eut représenté +que M. de Foix, nommé à l'archevêché de Toulouse, étoit bien +conseiller au parlement de Paris, lui qui étoit allié de toutes les +maisons souveraines de l'Europe. Voici comme ce pauvre garçon fut tué. +Deux hommes d'Aix ayant querelle prirent la campagne; leurs amis +coururent après; les deux partis se rencontrèrent en une hôtellerie; +chacun parla à l'avantage de son ami. Le fils de Malherbe étoit +insolent, les autres ne le purent souffrir, ils se jetèrent dessus et +le tuèrent. Celui qu'on en accusoit s'appeloit Piles. Il n'étoit pas +seul sur Malherbe, les autres l'aidèrent à le dépêcher<a name="FNanchor_310" id="FNanchor_310"></a><a href="#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a>. Or on +soupçonnoit <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> celui pour qui Piles<a name="FNanchor_311" id="FNanchor_311"></a><a href="#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a> étoit, d'être de race de +Juifs; c'est ce que veut dire Malherbe en un sonnet qu'il fit sur la +mort de son fils. Ce sonnet n'est pas imprimé.</p> + +<p>On lui parla d'accommodement, et un conseiller de Provence, son ami +particulier, lui porta paroles de six mille écus; il en rejeta la +proposition. Depuis, ses amis lui firent considérer que la vengeance +qu'il désiroit étoit apparemment impossible, à cause du crédit de sa +partie, et qu'il ne devoit pas refuser cette légère satisfaction qu'on +lui présentait. «Hé bien! dit-il, je suivrai votre conseil, je +prendrai de l'argent, puisqu'on m'y force, mais je proteste que je +n'en garderai pas un teston pour moi, j'emploierai le tout à faire +bâtir <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> un mausolée à mon fils.» Il usa du mot de <i>mausolée</i>, au +lieu de celui de <i>tombeau</i>, et fit le poète partout.</p> + +<p>Depuis, ce traité n'ayant pas réussi, il alla exprès au siége de La +Rochelle en demander justice au Roi, dont n'ayant pas eu toute la +satisfaction qu'il espéroit, il disoit tout haut à Nesle, dans la cour +du logis où le Roi logeoit, qu'il vouloit demander le combat contre M. +de Piles. Des capitaines aux gardes et autres gens qui étoient là +sourioient de le voir à cet âge-là parler d'aller sur le pré, et +Racan, qui y étoit, et qui commandoit la compagnie des gendarmes du +maréchal d'Effiat, comme son ami, le voulut tirer à part pour lui dire +qu'on se moquoit de lui, et qu'il étoit ridicule à l'âge de +soixante-treize ans de se vouloir battre contre un homme de +vingt-cinq; mais Malherbe, l'interrompant brusquement, lui dit: «C'est +pour cela que je le fais. Je hasarde un sol contre une pistole.»</p> + +<p>Le bon homme gagna à ce voyage la maladie dont il mourut à son retour +à Paris, un peu devant la prise de La Rochelle<a name="FNanchor_312" id="FNanchor_312"></a><a href="#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a>.</p> + +<p>Il n'étoit pas autrement persuadé de l'autre vie, et disoit, quand on +lui parloit de l'enfer et du paradis: »J'ai vécu comme les autres, je +veux mourir comme les autres, et aller où vont les autres.»</p> + +<p>On eut bien de la peine à le résoudre à se confesser; il disoit pour +ses raisons qu'il n'avoit accoutumé de se confesser qu'à Pâques. Il +observoit pourtant assez régulièrement les commandements de l'Eglise, +et ne mangea de la viande ce samedi d'après la Chandeleur<a name="FNanchor_313" id="FNanchor_313"></a><a href="#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a> que +<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> par mégarde; même il demandoit d'ordinaire permission d'en manger +quand il en avoit besoin, et alloit à la messe toutes les fêtes et les +dimanches. Il parloit toujours de Dieu et des choses saintes avec +respect, et un de ses amis lui fit un jour avouer, en présence de +Racan, qu'il avoit une fois fait vœu, durant la maladie de sa +femme, d'aller, si elle en revenoit, d'Aix à la Sainte-Baume à pied et +tête nue. Néanmoins il lui échappoit quelquefois de dire que la +religion du prince étoit la religion des honnêtes gens.</p> + +<p>Yvrande acheva de le résoudre à se confesser et à communier, en lui +disant: «Vous avez toujours fait profession de vivre comme les +autres.—Que veut dire cela? lui dit Malherbe.—C'est, lui répondit +Yvrande, que quand les autres meurent ils se confessent communément, +et reçoivent les autres sacrements de l'Eglise.» Malherbe avoua qu'il +avoit raison, et envoya quérir le vicaire de Saint-Germain-l'Auxerrois +qui l'assista jusqu'à la mort<a name="FNanchor_314" id="FNanchor_314"></a><a href="#Footnote_314" class="fnanchor">[314]</a>.</p> + +<p>On dit qu'une, heure avant que de mourir, il se réveilla comme en +sursaut d'un grand assoupissement, pour reprendre son hôtesse, qui lui +servoit de garder d'un mot qui n'étoit pas bien françois à son gré; et +<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> comme son confesseur lui en voulut faire réprimande, il lui dit +qu'il n'avoit pu s'en empêcher, et qu'il avoit voulu jusqu'à la mort +maintenir la pureté de la langue françoise.</p> + +<h3 class="p4">MADEMOISELLE PAULET.</h3> + +<p class="p2">Mademoiselle Paulet étoit fille d'un Languedocien qui inventa ce qu'on +appelle aujourd'hui <i>la Paulette</i>, invention qui ruinera peut-être la +France<a name="FNanchor_315" id="FNanchor_315"></a><a href="#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a>. Sa mère étoit de fort bas lieu et d'une race fort +diffamée pour les amourettes. Elle disoit que son père étoit +gentilhomme; sa mère menoit une vie assez gaillarde. Mademoiselle +Paulet avoit beaucoup de vivacité, étoit jolie, avoit le teint +admirable, la taille fine, dansoit bien, jouoit du luth, et chantoit +mieux que personne de son temps<a name="FNanchor_316" id="FNanchor_316"></a><a href="#Footnote_316" class="fnanchor">[316]</a>; mais elle avoit les cheveux si +dorés qu'ils pouvoient passer pour roux. Le père, qui vouloit se +prévaloir de la beauté de sa fille, et la mère, <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> qui étoit +coquette, reçurent toute la cour chez eux. M. de Guise fut celui dont +on parla le premier avec elle. On disoit qu'il avoit laissé une +galoche en descendant par une fenêtre. Il disoit qu'il lui sembloit +avoir toujours le petit <i>chose</i> de la petite Paulet devant les yeux. +M. de Chevreuse suivit son aîné, et ce fut ce qui la décria le plus, +car il lui avoit donné pour vingt mille écus de pierreries dans une +cassette: elle la confia à un nommé Descoudrais, à qui il la fit +escamoter.</p> + +<p>Le ballet de la Reine-mère, dont nous avons parlé dans l'<i>Historiette</i> +de madame la Princesse<a name="FNanchor_317" id="FNanchor_317"></a><a href="#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a>, se dansa en ce temps-là. Elle y chanta +des vers de Lingendes qui commençoient ainsi:</p> + +<p class="left30"> + «Je suis cet Amphion, etc.»</p> + +<p>Or, quoique cela convînt mieux à Arion, elle étoit pourtant sur un +dauphin, et ce fut sur cela qu'on fit ce vaudeville:</p> + +<p class="left30"> +«Qui fit le mieux du ballet?<br /> +«Ce fut la petite Paulet<br /> +«Montée sur le dauphin,<br /> +«Qui monta sur elle enfin.»</p> + +<p>Mais cela a été un pauvre <i>monteur</i> que ce monsieur le Dauphin. Son +père y monta au lieu de lui. Henri <span class="smcap">IV</span>, à ce ballet, eut envie de +coucher avec la belle chanteuse. Tout le monde tombe d'accord qu'il en +passa son envie. Il alloit chez elle le jour qu'il fut tué; c'étoit +pour y mener M. de Vendôme: il vouloit rendre ce prince galant; +peut-être s'étoit-il déjà <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> aperçu que ce jeune monsieur n'aimoit +pas les femmes. M. de Vendôme a toujours depuis été accusé du ragoût +d'Italie. On en a fait une chanson autrefois:</p> + +<p class="left30"> +«Monsieur de Vendôme (<i>bis.</i>)<br /> +«Va prendre Sodôme; (<i>bis.</i>)<br /> +«Les Chalais, les Courtauraux<a name="FNanchor_318" id="FNanchor_318"></a><a href="#Footnote_318" class="fnanchor">[318]</a>,<br /> +«Seront des premiers à l'assaut.<br /> +«Ne sont-ils pas vaillants hommes?<br /> +«Chacun leur tourne le dos.»</p> + +<p>J'ai ouï conter qu'en une partie de chasse, un bon gentilhomme, oyant +chanter cette chanson, dit: «Ah! que mon cousin un tel, qui est à M. +le Prince, verra de belles occasions à ce siége!—Mais vous, lui +dit-on, n'y voulez-vous point aller?» On le piqua d'honneur, et on lui +fit acheter un cheval pour la guerre de Sodôme.</p> + +<p>Le chevalier de Guise fut aussi amoureux de mademoiselle Paulet. M. +Patru, dont le père étoit tuteur de mademoiselle Paulet, car alors le +sien étoit mort, m'a dit qu'un frère qu'elle avoit, qui venoit chez le +père de M. Patru pour apprendre la pratique, y apporta le cartel du +baron de Luz au chevalier de Guise. Il falloit que le chevalier fût +bien familier chez la demoiselle. On disoit alors en goguenardant: +«<i>Un bon concert à trois.</i>» M. de Bellegarde, M. de Termes et M. de +Montmorency en furent aussi épris. M. de Termes traitoit son amour en +badinant, mais il étoit effectivement amoureux; son frère ne l'étoit +pas autrement, mais il auroit été fâché que son frère eut été mieux +que lui avec elle. Ce M. de Termes fit un vilain <span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> tour à +mademoiselle Paulet. Un garçon de bon lieu, de Bordeaux, et à son +aise, nommé Pontac, la vouloit, à ce qu'on dit, épouser. Termes, sans +dire gare, lui donna des coups de bâton. Lui se retira à Bordeaux, et +elle ne voulut jamais depuis voir un amant qui traitoit si cruellement +ses rivaux.</p> + +<p>Quelque temps après elle se sépara de sa mère, et se retira pour +quelques jours à Châtillon<a name="FNanchor_319" id="FNanchor_319"></a><a href="#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a> avec une honnête femme, nommée madame +Du Jardin, chez qui elle demeuroit à Paris. Elle avoit déjà donné +congé à M. de Montmorency qui étoit alors fort jeune. Lui, qui +s'imagina pouvoir entrer plus aisément chez elle à la campagne qu'à +Paris, part seul à cheval pour y aller. Des charbonniers en assez bon +nombre, car c'est le chemin de Chevreuse, où il se fait beaucoup de +charbon, voyant ce jeune homme si bien fait, tout seul, se mirent en +tête qu'il s'alloit battre, l'entourèrent et lui firent promettre +qu'il ne passeroit pas outre. C'étoit si près de Châtillon que +mademoiselle Paulet le reconnut, et pensa mourir de rire de cette +aventure. Il y a apparence que, de peur d'être reconnu, il aima mieux +s'en retourner. Cette madame Du Jardin, qui étoit dévote, se retira +bientôt à la Ville-L'Évêque, où elle étoit comme en religion. Cela +obligea mademoiselle Paulet à prendre une maison en particulier. Ce +fut en ce temps-là que sa mère vint à mourir.</p> + +<p>Madame de Rambouillet, qui avoit eu de l'inclination pour cette jeune +fille dès le ballet de la Reine-mère, après avoir laissé passer bien +du temps pour purger sa réputation, et voyant que dans sa retraite on +<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> n'en avoit point médit, commença à souffrir, à la prière de +madame de Clermont-d'Entragues, femme de grande vertu et sa bonne +amie, que mademoiselle Paulet la vît quelquefois. Pour madame de +Clermont, elle avoit tellement pris cette fille en amitié qu'elle +n'eut jamais de repos que mademoiselle Paulet ne vînt loger avec elle. +Le mari, fort sot homme du reste, soit qu'il craignît la réputation +qu'avoit eue cette fille, soit, comme il y a plus d'apparence, car +madame de Clermont n'étoit point jolie, qu'il crût que sa femme +donnoit à mademoiselle Paulet, qui alors pour ravoir son bien plaidoit +contre diverses personnes, le mari, dis-je, avoit traversé longuement +leur amitié, mais enfin on en vint à bout. Ce fut ce qui servit la +plus à mademoiselle Paulet pour la remettre en bonne réputation, car +après cela madame de Rambouillet la reçut pour son amie, et la grande +vertu de cette dame purifia, pour ainsi dire, mademoiselle Paulet, qui +depuis fut chérie et estimée de tout le monde.</p> + +<p>Elle retira environ vingt mille écus de son bien, avec quoi elle a +fait de grandes charités. Nous en verrons des preuves en +l'<i>Historiette</i> suivante. Elle nourrissoit une vieille parente chez +elle.</p> + +<p>L'ardeur avec laquelle elle aimoit, son courage, sa fierté, ses yeux +vifs et ses cheveux trop dorés lui firent donner le surnom de +<i>Lionne</i>. Elle avoit une chose qui ne témoignoit pas un grand +jugement, c'est qu'elle affectoit une pruderie insupportable. Elle fit +mettre aux Madelonettes une fille qu'elle avoit, qui se trouva grosse. +Depuis, je ne sais quel petit commis l'épousa et devint après un grand +partisan. Après elle en prit une si laide que le diable en auroit eu +peur. Je lui ai <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> ouï dire qu'elle voudroit que toutes celles qui +avoient fait galanterie fussent marquées au visage. Elle n'écrivoit +nullement bien, et quelquefois elle avoit la langue un peu +longue<a name="FNanchor_320" id="FNanchor_320"></a><a href="#Footnote_320" class="fnanchor">[320]</a>. Elle aimoit et haïssoit fortement, nous le verrons dans +l'<i>Historiette</i> de Voiture. Ce furent madame de Clermont et elle qui +introduisirent M. Godeau, depuis évêque de Grasse, à l'hôtel de +Rambouillet. Il étoit de Dreux, et madame de Clermont avoit Mézières +là tout auprès. Enfin il logea avec elles, et l'abbé de La +Victoire<a name="FNanchor_321" id="FNanchor_321"></a><a href="#Footnote_321" class="fnanchor">[321]</a> appeloit mademoiselle Paulet madame de Grasse. Un soir +elle alla, déguisée en <i>oublieuse</i>, à l'hôtel de Rambouillet. Son +corbillon étoit de ces corbillons de Flandre avec des rubans couleur +de rose; son habit de toile tout couvert de rubans avec une calle<a name="FNanchor_322" id="FNanchor_322"></a><a href="#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a> +de même. Elle joua des oublies, et on ne la reconnut que quand elle +chanta la chanson.</p> + +<p>Elle ne laissa pas d'avoir des amants depuis sa conversion, mais on +n'a médit de pas un. Voiture dit qu'elle avoit pour serviteurs un +cardinal, car le cardinal de La Valette l'appeloit, en riant, ma +maîtresse; un docteur en théologie<a name="FNanchor_323" id="FNanchor_323"></a><a href="#Footnote_323" class="fnanchor">[323]</a>; un marchand de la rue +Aubry-Boucher<a name="FNanchor_324" id="FNanchor_324"></a><a href="#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a>; un commandeur de Malte<a name="FNanchor_325" id="FNanchor_325"></a><a href="#Footnote_325" class="fnanchor">[325]</a>; un conseiller de la +cour<a name="FNanchor_326" id="FNanchor_326"></a><a href="#Footnote_326" class="fnanchor">[326]</a>; un poète<a name="FNanchor_327" id="FNanchor_327"></a><a href="#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a>, et un prévôt <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> de la ville<a name="FNanchor_328" id="FNanchor_328"></a><a href="#Footnote_328" class="fnanchor">[328]</a>. Ce +monsieur de la rue Aubry-Boucher étoit un original. Il prit à cet +homme une grande amitié pour madame de Rambouillet, mais celle qu'il +avoit pour mademoiselle Paulet se pouvoit appeler <i>amour</i>. A l'entrée +qu'on fit au feu Roi, au retour de La Rochelle, il s'avisa, car il +étoit capitaine de son quartier, d'habiller tous ses soldats de vert, +parce que c'étoit la couleur de la belle. Tous ses verts-galants +firent une salve devant la maison où elle étoit avec madame de +Rambouillet, madame de Clermont et d'autres. La <i>Lionne</i>, qui ne +prenoit pas plaisir à être aimée de cet animal-là, en rugit une bonne +heure. Cependant il se fallut apaiser et aller avec ces dames au +jardin du galant, dans le faubourg Saint-Victor, où il leur donna la +collation. Sa femme vint à mourir; il se remaria avec une personne +qu'il voulut à toute force, parce qu'elle avoit de l'air de +mademoiselle Paulet. A soixante ans il alla par dévotion à Rome. Si la +<i>Lionne</i> eût été encore au monde quand la fille de cet homme fit tant +l'acariâtre contre madame de Saint-Etienne<a name="FNanchor_329" id="FNanchor_329"></a><a href="#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a>, comme elle l'auroit +dévorée<a name="FNanchor_330" id="FNanchor_330"></a><a href="#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a>!</p> + +<p>J'oubliois une galanterie que madame de Rambouillet <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> fit à +mademoiselle Paulet, la première fois qu'elle vint à Rambouillet. Elle +la fit recevoir à l'entrée du bourg par les plus jolies filles du +lieu, et par celles de la maison, toutes couronnées de fleurs, et fort +proprement vêtues. Une d'entre elles, qui étoit plus parée que ses +compagnes, lui présenta les clefs du château, et quand elle vint à +passer sur le pont, on tira deux petites pièces d'artillerie qui sont +sur une des tours.</p> + +<p>Mademoiselle Paulet mourut, en 1651, chez madame de Clermont, en +Gascogne, où elle étoit allée pour lui tenir compagnie. M. de Grasse +(Godeau) y alla exprès de Provence pour l'assister à la mort. Elle ne +paroissoit guère que quarante ans et en avoit cinquante-neuf. Tout le +monde vouloit qu'elle fût beaucoup plus vieille qu'elle n'étoit. Cela +venoit de ce qu'elle avoit fait du bruit de bonne heure. <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span></p> + +<h3 class="p4">LA VICOMTESSE D'AUCHY<a name="FNanchor_331" id="FNanchor_331"></a><a href="#Footnote_331" class="fnanchor light">[331]</a>.</h3> + +<p class="p2">La vicomtesse d'Auchy étoit de la maison des Ursins, mais non de la +branche du marquis de Tresnel<a name="FNanchor_332" id="FNanchor_332"></a><a href="#Footnote_332" class="fnanchor">[332]</a>. Son mari étoit de la maison de +Conflans. Cette femme se pouvoit vanter qu'en tous âges elle avoit +fait bien des sottises. D'abord elle se mit en tête de passer pour +belle, et de se fourrer bien avant dans la cour. L'un et l'autre lui +réussit assez mal, car elle n'avoit rien de beau que la gorge et le +tour du visage. Elle avoit un teint de malade, et ses yeux furent +toujours les moins brillants et les moins clairvoyants du monde.</p> + +<p>Il y a des vers de Malherbe pour elle où il dit:</p> + +<p class="left30">«Amour est dans ses yeux, il y trempe ses dards<a name="FNanchor_333" id="FNanchor_333"></a><a href="#Footnote_333" class="fnanchor">[333]</a>.»</p> + +<p>Madame de Rambouillet disoit qu'il avoit raison, car ses yeux +pleuroient presque toujours, et l'Amour y pouvoit trouver de quoi +tremper ses dards tout à son <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> aise. Je dirai en passant, à propos +de cela, que sur ses vieux jours elle disoit, pour faire accroire aux +gens qu'elle voyoit fort bien: «J'ai fait venir Thévenin<a name="FNanchor_334" id="FNanchor_334"></a><a href="#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a>, il m'a +dit qu'il n'y avoit rien à faire à mes yeux.» Thévenin disoit vrai, +car elle n'étoit plus bonne qu'à envoyer aux Quinze-Vingts. En +récompense, elle étoit toujours fort proprement et fort parée. Pour la +cour, on s'y moqua toujours d'elle. Son mari ne laissa pas d'en +prendre du soupçon, car une jeune femme trouve facilement des galants, +et une vicomtesse n'en chôme pas à Paris. Il la mena donc à la +campagne et l'y tint durant dix ans comme prisonnière, et s'il eût +vécu davantage, elle y fût demeurée davantage aussi, car il avoit +bonne intention de la tenir là toute sa vie. Voyez quelle délivrance! +la voilà en pleine liberté encore jeune.</p> + +<p>Comme elle étoit fort vaine, tous les auteurs et principalement les +poètes étoient reçus à lui en conter. Lingendes fit des vers sur sa +voix<a name="FNanchor_335" id="FNanchor_335"></a><a href="#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a>, mais il ne faut prendre cela que poétiquement, car elle n'a +jamais eu la réputation de bien chanter. Malherbe, nouvellement arrivé +à la cour, comme le maître de tous, étoit le mieux avec elle. J'ai dit +dans son <i>Historiette</i> comment il la traita un jour, et comme il se +raccommoda avec elle<a name="FNanchor_336" id="FNanchor_336"></a><a href="#Footnote_336" class="fnanchor">[336]</a>. Après ces dix ans de prison et tout ce que +je viens de dire, ne trouvez-vous pas que c'étoit avec <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> grande +raison que quand elle parloit du temps d'Henri <span class="smcap">IV</span>, elle disoit: <i>J'ai +ouï dire?</i> Non contente d'être chantée par les autres, elle voulut se +chanter elle-même, et passer dans les siècles à venir pour une +personne savante. En ce beau dessein, elle achète d'un docteur en +théologie, nommé Maucors, des homélies sur les épîtres de saint Paul, +qu'elle fit imprimer soigneusement avec son portrait. Elle en eut tant +de joie qu'elle donna presque tous les exemplaires pour rien au +libraire, qui y trouva fort bien son compte, car la nouveauté de voir +une dame de la commenter le plus obscur des apôtres, faisoit que tout +le monde achetoit ce livre. Un jour Gombauld, par plaisir, lui demanda +comment elle avoit entendu un passage de saint Paul qu'il-lui disoit: +«Hé, répondit-elle, cela y est-il?»</p> + +<p>Quand le Père Campanelli vint à Paris, avant la guerre déclarée, elle +fit tant que ce Père fut quelques jours chez elle à Saint-Cloud, et +cela parce que c'étoit un homme de grande réputation. Cependant elle +ne l'entendoit point, peut-être imaginoit-elle l'entendre, car, à +cause que sa maison étoit originaire d'Italie, elle croyoit en devoir +entendre la langue, et sur ce fondement elle alloit au sermon italien. +Jamais personne n'a été si avide de lectures de comédies, de lettres, +de harangues, de discours, de sermons même, quoique ce soit tout ce +qu'on peut que de les entendre dans la chaire. Elle prêtoit son logis +avec un extrême plaisir pour de telles assemblées. Enfin, pour s'en +donner au cœur-joie et se rassasier de ces viandes creuses, elle +s'avisa de faire une certaine académie où tour à tour chacun liroit +quelque ouvrage. L'abbé de Cerisy, pour contrecarrer <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> Boisrobert, +fit cette académie, croyant qu'elle subsisteroit comme celle du +cardinal. Au commencement c'étoit une vraie cohue. J'y fus une fois +par curiosité. Pagan, parent de M. de Luynes, y lut une harangue, où, +voulant s'excuser sur ce qu'il s'étoit plus adonné aux armes qu'aux +lettres, il parla comme auroit fait feu César, et traita fort les +autres du haut en bas. Habert l'aîné, l'avocat au conseil, dit assez +plaisamment: «Cet homme a déclaré qu'il ne savoit pas le latin, je +trouve pourtant qu'il n'a pas trop mal traduit le <i>miles gloriosus de +Plaute</i>.» Or le bon, c'est qu'on disoit que Pagan n'avoit pas fait +cette harangue, et que c'étoit un nomme Montholon, petit-fils du +garde-des-sceaux. Cet homme étoit un des plus grands, faiseurs de +galimatias du monde. Le cardinal de Retz m'a pourtant dit, mais je ne +m'en fie guère à lui, que l'ayant trouvé en Avignon, l'année de la +naissance du Roi<a name="FNanchor_337" id="FNanchor_337"></a><a href="#Footnote_337" class="fnanchor">[337]</a>, il lui montra bon nombre de belles lettres à +toute la cour sur la naissance de M. le Dauphin, qu'il avoit faites +pour M. le vice-légat. Ce Montholon étoit ruiné et s'étoit retiré là +pour y étudier l'art militaire. Il disoit qu'avant, qu'il fût trois +mois, il seroit le plus grand capitaine du monde en théorie. Il n'alla +à l'armée pourtant qu'au siége d'Arras, où il fut tué; il n'avoit plus +de quarante ans.</p> + +<p>Pagan, quoiqu'on l'ait accusé de s'être fait faire sa harangue, a fait +un livre. Il est vrai que c'est un livre de cavalier, car il s'appelle +<i>Les Fortifications du comte de Pagan</i><a name="FNanchor_338" id="FNanchor_338"></a><a href="#Footnote_338" class="fnanchor">[338]</a>, qu'il a dédié à don +Hugues de Pagan, <span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> duc de Terranove au royaume de Naples; il se dit +de cette maison-là. Au bout de chaque livre il y a, à la manière de +Thucydide, <i>fin du premier livre des Fortifications du comte de +Pagan</i>, et bien des couronnes de comte aux vignettes et partout. +L'abbé d'Aubignac<a name="FNanchor_339" id="FNanchor_339"></a><a href="#Footnote_339" class="fnanchor">[339]</a>, qui a toujours de la bile de reste, entreprit +à la première assemblée le pauvre Pagan, car il harangua contre les +orgueilleux; et pour le désigner, il disoit en un endroit qu'il +falloit avoir deux bons yeux, car Pagan étoit borgne, et depuis il est +devenu aveugle: il avoit perdu cet œil aux guerres de M. de Rohan. +Il fallut y mettre le holà, car les gens s'échauffoient déjà dans leur +harnois. L'abbé lui-même en avoit deux fort méchants, et enfin il est +devenu quasi aveugle.</p> + +<p>Il y avoit plus d'un comte pour rire à cette vénérable académie. Le +comte de Bruslon, le bon homme, qui étoit un comte pour rire en la +manière la plus désavantageuse, car ce n'étoit pas manque de +qualité<a name="FNanchor_340" id="FNanchor_340"></a><a href="#Footnote_340" class="fnanchor">[340]</a>, se mit aussi à haranguer à son tour, et ayant trouvé +Mardochée en son chemin, il décrivit si prolixement la broderie du +hocqueton du héraut qui alloit devant lui, que jamais il n'y eut tant +de choses dans le bouclier d'Achille. C'est de lui qu'à la guerre de +Lorraine on fit un couplet qui disoit:</p> + +<p class="left30"> +Ce grand foudre de guerre,<br /> +Le comte de Bruslon,<br /> +Étoit comme un tonnerre,<br /> +Avec son bataillon,</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p> + +<p class="left30"> +Composé de cinq hommes<br /> +Et de quatre tambours,<br /> +Criant: Hélas! nous sommes<br /> +A la fin de nos jours.</p> + +<p>Maugars<a name="FNanchor_341" id="FNanchor_341"></a><a href="#Footnote_341" class="fnanchor">[341]</a>, célèbre joueur de viole, mais qui étoit un fou de bel +esprit, avoit été au commencement de cette académie, et en fit des +contes au cardinal de Richelieu, à qui il étoit. Pour se venger de +lui, on lui fit refuser la porte. Il étoit enragé de cela, et un jour +qu'il jouoit chez la comtesse de Tonnerre, la vicomtesse d'Auchy y +vint. Il quitta aussitôt ce qu'il avoit commencé, et quoiqu'il ne +chantât pas autrement, tant qu'elle fut là, il ne fit que chanter et +jouer sur sa viole une chanson dont la reprise est:</p> + +<p class="left30"> +Requinquez-vous, vieille,<br /> +Requinquez-vous donc<a name="FNanchor_342" id="FNanchor_342"></a><a href="#Footnote_342" class="fnanchor">[342]</a>.</p> + +<p>Pour achever l'histoire de l'académie de la vicomtesse d'Auchy, je +dirai que L'Esclache, qui montre la philosophie en françois, y parloit +souvent. Cela fit envie à un nommé Saint-Ange, qui prouvoit, à ce +qu'il disoit, la Trinité par raison naturelle, et qui siffloit de +jeunes enfants sur la philosophie et la théologie, et les en faisoit +répondre en françois, de s'introduire aussi chez la vicomtesse. +Plusieurs personnes, hommes et femmes, alloient entendre ces +perroquets. <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span></p> + +<p>Mais M. de Paris<a name="FNanchor_343" id="FNanchor_343"></a><a href="#Footnote_343" class="fnanchor">[343]</a>, ayant par hasard quelque affaire avec la +vicomtesse, s'y rencontra un jour que Saint-Ange et ses petits +disciples babilloient. L'Esclache, un peu jaloux, se prit de paroles +avec cet homme; cela ne plut guère à l'archevêque, à qui quelqu'un fit +remarquer, car de lui-même je suis sûr qu'il n'en eût rien vu, qu'en +disputant, on avoit avancé quelques erreurs touchant la religion, et +que d'ailleurs cela n'étoit guère de la bienséance. Il dit donc, en +s'en allant, à la vicomtesse, qu'il lui conseilloit de laisser la +théologie à la Sorbonne, et de se contenter d'autres conférences, et +la vicomtesse lui ayant témoigné que cela la surprenoit, M. de Paris, +après l'avoir fort priée de faire cesser ces disputes, voyant qu'il ne +la pouvoit mettre à la raison, fut contraint de défendre à l'avenir de +telles assemblées. Il fallut donc se contenter de petites compagnies +particulières.</p> + +<p>Au reste, c'étoit la plus grande complimenteuse du monde après madame +de Villesavin, qu'on appelle vulgairement <i>la servante très-humble du +genre humain</i>. Pour attirer le monde, elle faisoit belle dépense, et +traitoit fort bien les auteurs; car son frère, M. d'Armantières, étant +mort, tandis qu'elle étoit en prison, elle devint héritière et ne +donna à son fils durant sa vie que le bien du père.</p> + +<p>Elle chassa une fois son maître d'hôtel. Cet homme alla servir je ne +sais quel duc, où il ne trouva pas bien son compte. Etant allé voir la +vicomtesse, il se mit à lui conter comme il servoit chez son maître, +l'épée <span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> au côté et le manteau sur les épaules: «Si vous vouliez me +reprendre, ajouta-t-il, madame, je vous servirois ainsi.» Cela lui +sembla beau, et elle le reprit pour être servie comme une duchesse. Je +m'étonne qu'elle ne prît aussi un dais et un cadenas<a name="FNanchor_344" id="FNanchor_344"></a><a href="#Footnote_344" class="fnanchor">[344]</a>, car son +maître-d'hôtel lui eût aussi bien donné cela que le reste.</p> + +<p>Elle vouloit avoir bien des connoissances et les entretenoit +soigneusement; aussi vouloit-elle qu'on lui rendît la pareille. Un +jour qu'elle avoit pris l'extrême-onction (car elle la prenoit assez +brusquement) et n'étoit pas trop malade, tout-à-coup elle appelle une +de ses femmes, et lui demande si madame la marquise de Rambouillet +avoit envoyé savoir de ses nouvelles durant sa maladie; regardez si +cela s'accorde avec l'extrême-onction.</p> + +<p>A propos de cela, on m'a dit qu'un cavalier, je pense que c'est +Grillon<a name="FNanchor_345" id="FNanchor_345"></a><a href="#Footnote_345" class="fnanchor">[345]</a>, comme on lui vouloit donner l'extrême-onction, dit qu'il +n'en vouloit point; que c'étoit un sacrement de bourgeois.</p> + +<p>Le cardinal de Sourdis (frère du marquis), en courant la poste, prit +l'extrême-onction à Tours, et repartit l'après-dîner. Cette fois-là, +on eut raison, de dire qu'on lui avoit graissé ses bottes<a name="FNanchor_346" id="FNanchor_346"></a><a href="#Footnote_346" class="fnanchor">[346]</a>. Une +bonne femme, dans la rue Quincampoix, comme on la lui donnoit, dit à +sa servante: «Une telle, ayez soin de faire boire ces messieurs.» + <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span></p> + +<p>Un jour que la vicomtesse d'Auchy étoit chez madame de Rambouillet, +Voiture se mit en un coin de la chambre à rêver, et puis tout d'un +coup, pour se moquer de cette femme qui faisoit la savante, il lui dit +sérieusement: «Madame, lequel estimez-vous le plus de saint Augustin +ou de saint Thomas?» Elle répondit de sang-froid qu'elle estimoit plus +saint Thomas. Madame de Rambouillet pensa éclater de rire.</p> + +<h3 class="p4"> M. DES YVETAUX<a name="FNanchor_347" id="FNanchor_347"></a><a href="#Footnote_347" class="fnanchor light">[347]</a>.</h3> + +<p class="p2">M. De Yvetaux se nommoit Vauquelin, et étoit d'une bonne famille de +Caen. Il y a exercé la charge de lieutenant-général, dont il fut +interdit par arrêt du parlement de Rouen<a name="FNanchor_348" id="FNanchor_348"></a><a href="#Footnote_348" class="fnanchor">[348]</a>. Il vint à la cour et +fut porté par Desportes, et après par le cardinal du Perron. Ses <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> +vers étoient médiocres, mais il avoit assez de feu; sa prose, à tout +prendre, valoit mieux. Il savoit, et avoit de l'esprit; il a eu en un +temps toute la vogue qu'on sauroit avoir.</p> + +<p>Henri <span class="smcap">IV</span> le fit précepteur de M. le Dauphin, après qu'il eut été +précepteur de M. de Vendôme<a name="FNanchor_349" id="FNanchor_349"></a><a href="#Footnote_349" class="fnanchor">[349]</a>. Il s'est plaint qu'on ne vouloit pas +qu'il fît du feu Roi<a name="FNanchor_350" id="FNanchor_350"></a><a href="#Footnote_350" class="fnanchor">[350]</a> un grand personnage. Durant la régence on +lui ôta cette place par intrigue; peut-être la plainte que le clergé +fit contre lui, et qui est imprimée dans les <i>Mémoires</i> ensuite de +ceux de M. de Villeroi, y servit-elle<a name="FNanchor_351" id="FNanchor_351"></a><a href="#Footnote_351" class="fnanchor">[351]</a>.</p> + +<p>On l'a accusé de ne croire que médiocrement en Dieu. Je ne lui ai +pourtant jamais ouï dire d'impiétés. Il est vrai que je ne l'ai connu +que deux ans avant qu'il mourût. On l'accusoit aussi d'aimer les +garçons. Pour les femmes, il les a aimées jusqu'à la fin, et a +toujours mené une vie peu exemplaire. Il passoit pour médisant, et +pour aimer le vin. Quelquefois il étoit long-temps sans parler. On dit +que Pluvinel et lui firent un voyage de Paris à Nantes et en +revinrent, jouant toujours aux échecs sans se dire mot pour cela. Ils +avoient une machine dans le carrosse.</p> + +<p>Il disoit que les courtisans appeloient <i>bon temps</i> le temps où les +pensions étoient bien payées. <span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span></p> + +<p>Etant disgracié, il acheta une maison rue des Marais, au faubourg +Saint-Germain, vers les Petits-Augustins. En ce temps-là, il n'y avoit +rien de bâti au-delà dans le faubourg; on l'appeloit, à cause de cela, +<i>le dernier des hommes</i>. Cette maison a l'honneur d'être aussi +extravagamment disposée que maison de France. Le grand jardin qu'il y +joignit, et auquel on va par une voûte sous terre, est à peu près fait +de même. Il se mit à faire là dedans une vie voluptueuse, mais cachée: +c'étoit comme une espèce de Grand-Seigneur dans son sérail. En +pensions, en bénéfices et en argent, il avoit beaucoup de bien et +pouvoit vivre fort à son aise.</p> + +<p>A son ordinaire, il s'habilloit fort bizarrement. Madame de +Rambouillet dit que la première fois qu'elle le vit, il avoit des +chausses à bandes, comme celles des Suisses du Roi, rattachées avec +des brides; des manches de satin de la Chine, un pourpoint et un +chapeau de peaux de senteurs, et une chaîne de paille à son cou; et il +sortoit en cet habit-là. Il est vrai qu'il ne sortoit pas souvent; +mais quelquefois, selon les visions qui lui prenoient, tantôt il étoit +vêtu en satyre, tantôt en berger, tantôt en dieu, et obligeoit sa +nymphe à s'habiller comme lui. Il représentoit quelquefois Apollon qui +court après Daphné, et quelquefois Pan et Syrinx. A cause qu'il devint +amoureux de madame Du Pin<a name="FNanchor_352" id="FNanchor_352"></a><a href="#Footnote_352" class="fnanchor">[352]</a>, mère de madame d'Estrades, au lieu de +culs-de-lampes, il fit mettre des pommes de pin dorées à son plancher. +Il y a des festons et des lacs d'amour <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> de paille, en je ne sais +combien d'endroits, avec des chiffres de la même étoffe. Je ne sais +quelle amitié il avoit pour la paille, mais il n'aimoit pas moins le +vieux cuir doré<a name="FNanchor_353" id="FNanchor_353"></a><a href="#Footnote_353" class="fnanchor">[353]</a>, et n'avoit point d'autre tapisserie en été ni +hiver.</p> + +<p>Il fut un peu épris d'une de mes parentes, madame d'Harambure, qui +étoit allée voir son jardin. Un jour il lui écrivit une lettre fort +longue, où en un endroit il se fondoit furieusement en raison, car il +lui disoit: «Encore que vous n'aimiez point les figues (elle n'en +mangeoit point), elles ne laissent pas d'être friandes; de même mon +amour, quoique vous n'en fassiez point de cas, n'est pas pourtant +méprisable;» et au bas il y avoit: «Renvoyez-moi cette lettre, s'il +vous plaît, car je n'en ai point de double.» N'étoit-ce pas là une +bonne lettre à garder?</p> + +<p>Madame de Saint-Germain-Prévost, dont le fils se vantoit d'être le +fils de M. le maréchal de Biron, est celle de qui on a le plus parlé +avec le bonhomme. Elle sut un jour qu'il devoit donner la collation +chez lui à des dames. Elle trouve moyen d'y entrer justement comme on +venoit de servir, et que les gens étoient allés avertir la compagnie, +et prenant la nappe par un bout, elle jeta tout à terre. Quand il vit +cela, il se mit à rire et dit: «Il faut que madame de Saint-Germain +soit venue ici.»</p> + +<p>Mais l'amourette qui a fait le plus de bruit, est celle <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> qu'il a +eue jusqu'à la fin de sa vie. Voici comme cela arriva. Vers la prise +de La Rochelle, un jour que la porte de son grand jardin, qui répond +dans la rue du Colombier<a name="FNanchor_354" id="FNanchor_354"></a><a href="#Footnote_354" class="fnanchor">[354]</a>, étoit entr'ouverte, une jeune femme, +grosse d'enfant, assez bien faite, mais fort triste, mit le nez +dedans; il s'y rencontra par hasard, et comme il étoit civil, +principalement aux dames, il la pria d'y entrer. Il apprit d'elle-même +qu'elle étoit fille d'un homme qui jouoit, et a joué jusqu'à sa mort, +de la harpe dans les hôtelleries d'Étampes (présentement son fils fait +le même métier); elle lui dit qu'elle en jouoit aussi (effectivement +elle en joue aussi bien que personne); qu'un jeune homme de Meaux, +nommé Dupuis, qui est de la meilleure maison de la ville, l'avoit +épousée par amour, et qu'il étoit malade dans la rue des Marais. Cette +femme avoit l'air fort doux; il en fut touché; il lui offre tout ce +qu'il avoit, les assiste, car Dupuis étoit fort pauvre, et quand elle +accoucha il en eut tout le soin imaginable. Relevée, elle le va +remercier; lui, la cajole; elle prend le soin de le blanchir, elle le +visite souvent, et peu à peu se mêle de son ménage. Il se plaint à +elle de ses valets, la prie d'avoir l'œil sur eux. Dès qu'elle +étoit habillée, elle venoit passer la journée avec lui: enfin il lui +proposa de prendre avec son mari un appartement dans sa maison. Elle +accepta ce parti. Quand elle y fut une fois établie, il prit une +entière confiance en elle. Elle recevoit tout son revenu, faisoit la +dépense telle qu'il l'avoit ordonnée, et le reste étoit pour elle. +J'oubliois de dire que ce <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> qui avoit achevé de le charmer, c'est +qu'étant tombé malade, avant qu'elle logeât avec lui, cette femme fut +quarante jours sans se déshabiller. Croyez pourtant qu'elle achetoit +bien son bonheur. Il falloit savoir du bon homme tous les matins +comment elle se coifferoit, à la grecque, à l'espagnole, à la romaine, +à la françoise, etc.; quel habit elle prendroit; si elle seroit reine, +déesse, nymphe ou bergère. Elle accoucha dans sa maison de deux +enfants, car celui dont elle étoit grosse quand ils firent +connoissance n'a pas vécu. Le plus âgé de ces deux enfants est une +fille, et l'autre un garçon; nous parlerons d'elle ensuite, car le +pauvre homme eut de grands procès à cause d'elle<a name="FNanchor_355" id="FNanchor_355"></a><a href="#Footnote_355" class="fnanchor">[355]</a>.</p> + +<p>M. Des Yvetaux avoit un frère qui étoit lieutenant-général à Caen. Ce +frère fit son fils conseiller, et puis maître des requêtes<a name="FNanchor_356" id="FNanchor_356"></a><a href="#Footnote_356" class="fnanchor">[356]</a>. Ce M. +le maître des requêtes prétendoit être seul héritier du bon homme, car +il y avoit assez à espérer. Madame de Liancourt<a name="FNanchor_357" id="FNanchor_357"></a><a href="#Footnote_357" class="fnanchor">[357]</a> lui avoit <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> +voulu donner deux cent mille livres de sa maison et de ses deux +jardins, à condition de l'en laisser jouir sa vie durant<a name="FNanchor_358" id="FNanchor_358"></a><a href="#Footnote_358" class="fnanchor">[358]</a>. +Autrefois M. le cardinal de Richelieu eut quelque pensée d'y bâtir, +mais il trouva que cela étoit trop loin du Louvre.</p> + +<p>Le neveu enrageoit donc de voir la Dupuis gouverner si absolument son +oncle, et, par la faute que font presque toujours les héritiers d'un +vieux garçon ou d'un homme veuf, au lieu d'être complaisant, il +s'amusa à l'aller chicaner sur cette femme. Il en fit tant que le bon +homme, pour le faire crever, maria la fille de la Dupuis avec un autre +neveu, fils d'un autre frère, nommé Sacy, du nom d'une terre. C'étoit +une plaisante chose à voir que cette petite mariée, à qui son propre +frère, qui étoit page du bon homme, portoit la queue; car il a +toujours eu un page jusqu'à son grand procès.</p> + +<p>Le maître des requêtes, au désespoir, jette feu et flamme, dit que +cette fille étoit fille de M. Des Yvetaux. Dupuis vivoit pourtant, et +vit même, je pense, encore. Il suborne un nommé Lerinière, frère de la +Dupuis. Cet homme, qui disoit qu'on traitoit sa sœur comme une +g...., appelle Sacy en duel. Sacy se bat et le désarme. Lerinière, non +content de cela, entre dans la maison avec un pistolet, tire sur Sacy +et le manque. Un laquais de Sacy le tue. La veuve du mort fait +informer. Le bailli du faubourg, un fripon nommé Lhermitière, gagné +par le maître des requêtes, condamne fort brusquement Sacy à être roué +et la Dupuis <span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> à être pendue. Depuis ils en ont été absous. On fit +des factums ou lettres de part et d'autre qui sont bien faits. Le bon +homme fit le sien lui-même; il s'y moque plaisamment de ce neveu, et +il y montre bien de la vigueur; il avoit pourtant près de +quatre-vingts ans. Ses amis le servirent puissamment, entre autres le +maréchal de Gramont. Ce fut chez lui que le mariage se fit, à cause +des oppositions d'un homme qui disoit avoir promesse de la fille +(notez que ce n'étoit qu'une enfant qui n'avoit jamais vu personne), +et d'un cousin germain de Sacy, qui disoit qu'elle étoit bâtarde. Pour +finir tous ces différends, on fit une transaction par laquelle, +moyennant quatre-vingt mille livres, Sacy et sa femme renonçoient à la +maison. Ils s'en sont fait relever depuis, après avoir recélébré leur +mariage, car cette opposition, qui n'avoit point été levée, étoit une +espèce de nullité. Pour la bâtardise, c'étoit une sottise que d'y +insister, aussi bien que de dire que c'étoit pour couvrir l'honneur de +M. Des Yvetaux qu'ils vouloient montrer qu'il n'y avoit point de +mariage parce qu'il seroit incestueux, et que cette madame de Sacy +étoit sa fille<a name="FNanchor_359" id="FNanchor_359"></a><a href="#Footnote_359" class="fnanchor">[359]</a>. Le maître des requêtes fut hué à l'audience et +passa pour un grand coquin. Il avoit quelques gentilshommes avec lui +qui se retirèrent quand ils virent M. de Turenne de l'autre côté<a name="FNanchor_360" id="FNanchor_360"></a><a href="#Footnote_360" class="fnanchor">[360]</a>. +La jeune femme <span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> parla et parla fort hardiment, car, Dieu merci, +elle n'a pas le caquet mal emmanché. Ils retournèrent dans leurs +prétentions, et la maison leur est demeurée.</p> + +<p>Durant ce grand procès le bon homme s'accoutuma à s'habiller comme les +autres. A quatre-vingts ans il se portoit encore fort bien. Il m'a +quelquefois lassé à force de me promener dans son jardin. C'étoit un +petit homme sec, à yeux de cochon. Il a toujours eu l'esprit présent, +et, à sa mode, il disoit de jolies choses. Un jour que madame +d'Hautefort<a name="FNanchor_361" id="FNanchor_361"></a><a href="#Footnote_361" class="fnanchor">[361]</a> vint dans son jardin, il lui dit, d'un ton assez +sérieux: «Madame, voulez-vous bien faire parler de vous? après avoir +maltraité des rois, aimez un petit <i>bonhommet</i> comme moi.»</p> + +<p>Des Yvetaux avoit de la générosité et de la bonté. J'ai ouï dire au +comte de Brionne, grand seigneur de Lorraine, que, s'étant retiré à +Paris après la prise de Nancy, M. des Yvetaux le vouloit loger chez +lui, et lui disoit pour raison: «Monsieur, vous avez si bien reçu +autrefois les François en Lorraine, qu'il faut bien vous rendre la +pareille aujourd'hui.» Ce M. de Brionne n'avoit qu'un cheval de +carrosse, l'autre étoit mort; il en emprunta un au bon homme, qui ne +vouloit pas le reprendre, et disoit: «Vous m'en rendrez un quand vos +affaires seront en meilleur état.»</p> + +<p>Un an devant que de mourir, Ninon, qui alloit quelquefois jouer du +luth chez lui, car il aimoit fort la musique et faisoit souvent des +concerts, lui demanda un jour de fête s'il avoit été à la messe. «Il y +auroit, répondit-il, plus de honte à mon âge de mentir, que <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> de +n'avoir point été à la messe. Je n'y ai point été aujourd'hui.» Elle +lui donna un ruban jaune qu'il porta je ne sais combien de jours à son +chapeau.</p> + +<p>Il fut se promener à Rambouillet au faubourg Saint-Antoine<a name="FNanchor_362" id="FNanchor_362"></a><a href="#Footnote_362" class="fnanchor">[362]</a>, et de +si loin qu'il put être ouï du maître du logis, il lui cria: «Monsieur, +je vous révère, je vous adore; mais il ne fait point chaud +aujourd'hui, je vous prie, n'ôtons point notre chapeau.»</p> + +<p>Sa plus grande, ou plutôt sa seule incommodité, étoit une rétention +d'urine. Ce fut ce qui le tua; car voyant, en 1649, le Roi sorti de +Paris et le blocus se former, par une complaisance hors de propos pour +la cour, il en sortit aussi. Peut-être cette étourdie de madame de +Sacy le lui fit-elle faire. Comme il n'avoit point son chirurgien +ordinaire, sa rétention l'incommodant, il fallut se faire sonder par +le premier chirurgien de village, qui le blessa, et la gangrène s'y +mit. Ce fut auprès de Meaux, dans une petite maison de ce M. Dupuis. +Il se résolut fort constamment à la mort, et fit tout ce qu'on a +accoutumé de faire.</p> + +<p>Une heure avant que de mourir, il se promena par la chambre, et pria +la Dupuis de lui fermer les yeux et la bouche, et de lui mettre un +mouchoir sur le visage, dès qu'il commenceroit à agoniser, afin qu'on +ne vît point les grimaces qu'il feroit.</p> + +<p>Il ne fut pas plus tôt mort, que madame de Sacy ne vécut plus bien +avec sa mère. Pour son mari, elle le traita comme un je ne sais qui; +aussi est-ce un fort sot homme<a name="FNanchor_363" id="FNanchor_363"></a><a href="#Footnote_363" class="fnanchor">[363]</a>. On l'a vu autrefois sur un bidet, +suivi pour <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> tout train de son beau-frère le page. Il alla une fois +chez madame de Montausier qui logeoit alors en ce quartier-là, en +habit de taffetas noir, avec une grande estocade et de grosses bottes. +Je lui ai ouï dire que le bailli du faubourg, qui étoit fort mal quand +le bon homme mourut, eut une si grande appréhension de ne lui survivre +pas pour persécuter les siens, que sa fièvre en redoubla, et qu'il en +fut expédié quelques jours plus tôt.</p> + +<p>Madame de Sacy a été élevée comme vous pouvez penser: elle n'est point +jolie; mais comme elle a l'esprit vif, et qu'elle est fort médisante, +les vieux débauchés, comme le maréchal de Gramont, le marquis de +Mortemart<a name="FNanchor_364" id="FNanchor_364"></a><a href="#Footnote_364" class="fnanchor">[364]</a> et M. de Turenne même, la trouvoient fort à leur goût. +Le seul Mortemart a persévéré: il lui a montré à chanter<a name="FNanchor_365" id="FNanchor_365"></a><a href="#Footnote_365" class="fnanchor">[365]</a>; elle +réussit assez bien aux airs italiens. On dit pourtant qu'Ondedei étoit +l'effectif, même sur la fin de la vie du bon homme; mais le marquis +(car nonobstant son brevet, M. de Mortemart c'est <i>M. le marquis</i> sans +queue<a name="FNanchor_366" id="FNanchor_366"></a><a href="#Footnote_366" class="fnanchor">[366]</a>), est encore aujourd'hui celui dont on parle.</p> + +<p>A la seconde guerre de Paris, il ne suivit point la cour, et sa femme +fut contrainte de déclarer à la Reine <span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> que c'étoit pour une madame +de Sacy qu'il étoit demeuré. Elle vit le plus plaisamment du monde +avec lui, lui parle comme à un je ne sais qui. Il y fut un jour; elle +étoit seule: «Je viens, dit-il, dîner avec vous.—Je n'ai rien à vous +donner, répondit-elle; voyez si cette poule qui est dans ce pot est +cuite.» Il y regarde avec un bâton; elle la lui fait tirer, et ils se +mettent là à manger tous deux fort malproprement. Elle dit qu'il ne +faut point avoir de cuisinier; que pour elle, si sa demoiselle plumoit +mieux une volaille que ses autres gens, elle la lui feroit plumer, et +qu'il faut que chacun fasse ce qu'il fait le mieux. Je ne crois pas +que le marquis donne grand'chose, car il a la réputation d'être fort +avare.</p> + +<p>Depuis deux ans cette jeune femme a un ulcère; elle souffre comme un +roué. Mortemart lui a rendu et lui rend encore tous les soins dont il +peut s'aviser. Un certain abbé de Villiers, voisin de la dame, lui a +donné de la jalousie, et tous deux ont fait à l'envi. Ils y vont tous +les jours. Ce qui a fait tant parler, c'est que Sacy, qui aime à +<i>chopiner</i>, chassoit tout le monde, hors ces deux hommes. C'est un +fripon fieffé, un félon, un ridicule. En présence de cette femme il +dit ce qu'il fera quand elle sera morte; il querelle déjà la mère. On +dit qu'il n'y a eu que de l'imprudence à la vie de cette femme; +Mortemart n'en a rien eu, à ce que disent ses gens, qui en savent bien +des nouvelles. Ce qu'il y a à dire contre elle, c'est qu'encore +moribonde comme elle est, elle se mêle de changer les officiers de +Mortemart, et entretient toujours la discorde entre le mari et la +femme, car elle lui a fait ôter toute la conduite de la maison. On dit +que Mortemart lui a <span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> donné, mais moins que l'abbé de Villiers. +Mortemart fut près de cinq ans amoureux de sa femme comme il l'étoit +avant que de l'épouser. C'étoit une fille de la Reine qu'il prit par +amour<a name="FNanchor_367" id="FNanchor_367"></a><a href="#Footnote_367" class="fnanchor">[367]</a>. Après il s'enflamma d'une femme-de-chambre de la Reine, +qui est aujourd'hui madame de Niert. Une autre, nommée Villeflin, lui +succéda: elle chantoit; et ensuite est venue madame de Sacy. Il y a +douze ans que cela dure. Il lui rend tous les soins imaginables.</p> + +<h3 class="p4">M. DE GUISE, FILS DU BALAFRÉ<a name="FNanchor_368" id="FNanchor_368"></a><a href="#Footnote_368" class="fnanchor light">[368]</a>.</h3> + +<p class="p2">Quand M. de Guise eut le gouvernement de Provence, après la mort du +Grand Prieur, bâtard de Henri <span class="smcap">II</span>, il trouva à Marseille une fille dont +il devint amoureux. C'étoit la fille de cette belle Châteauneuf de +Rieux, qui avoit été aimée par Charles <span class="smcap">IX</span><a name="FNanchor_369" id="FNanchor_369"></a><a href="#Footnote_369" class="fnanchor">[369]</a>, qu'Henri <span class="smcap">III</span> avoit eu +quelque envie d'épouser, et qui, après n'avoir pas voulu épouser le +prince de Transylvanie (car <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> il avoit envoyé demander une fille de +la cour de France), épousa Altoviti-Castellane, capitaine de galères. +Les Altoviti sont une famille de Florence, dont une branche a été +transplantée dans le Comtat d'Avignon. Or, cette madame de Castellane +étant accouchée à Marseille, elle fit tenir sa fille sur les fonts par +la ville de Marseille même. On lui donna le nom de Marcelle, une de +leurs saintes, et aussi peut-être parce que ce nom approchoit de celui +de la ville. Insensiblement, quand cette fille, n'ayant plus ni père +ni mère, vint demeurer à Marseille avec une de ses tantes, le peuple +l'appela <i>mademoiselle de Marseille</i>, au lieu de mademoiselle +Marcelle. C'était une personne de la meilleure grâce du monde, de +belle taille, blanche, les cheveux châtains, qui dansoit bien, qui +chantoit, qui savoit la musique jusqu'à composer, qui faisoit des +vers, et dont l'esprit étoit extrêmement adroit, fière, mais civile; +c'étoit l'amour de tout le pays. Le Grand prieur en avoit été épris; +plusieurs, personnes de qualité l'eussent épousée; elle quitta tout +cela pour M. de Guise.</p> + +<p>Sa naissance, sa grandeur, son air agréable, car il étoit, quoique +camus et petit, de fort bonne mine et fort aimable, la charmèrent. +Cette galanterie dura quelques années; mais quoiqu'on crût qu'elle lui +avoit accordé les dernières faveurs, elle vivoit pourtant d'un air si +noble, qu'on pouvoit croire qu'elle prétendoit à l'épouser, car il +étoit encore à marier. Elle eut enfin quelque soupçon, et lui du +dégoût. Elle eut assez de fierté pour le prévenir et pour rompre la +première. Il part et vient à la cour. Elle <span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> fit ces deux couplets +de chanson, et y mit un air:</p> + +<div class="left30"> +<p>Il s'en va ce cruel vainqueur,<br /> +Il s'en va plein de gloire;<br /> +Il s'en va méprisant mon cœur,<br /> +Sa plus noble victoire;<br /> +Et malgré toute sa rigueur,<br /> +J'en garde la mémoire.</p> + +<p>Je m'imagine qu'il prendra,<br /> +Quelque nouvelle amante;<br /> +Mais qu'il fasse ce qu'il voudra,<br /> +Je suis la plus galante.<br /> +Le cœur me dit qu'il reviendra,<br /> +C'est ce qui me contente.</p></div> + +<p>Pour le temps, je ne crois pas qu'on en pût trouver de meilleurs, et +même aujourd'hui on ne voit guère rien de plus achevé. Voyant qu'il ne +revenoit point, le chagrin la prit, elle tomba malade, et cette +maladie dura un an. Elle vendit, car elle n'avoit point de bien, tout +ce qu'elle avoit de bijoux; M. de Guise en fut averti, et qu'elle +cachoit sa nécessité à tout le monde; il lui envoya offrir dix mille +écus. Elle dit au gentilhomme qui disoit les avoir tout prêts, qu'elle +remercioit M. de Guise, qu'elle ne vouloit rien prendre de personne, +et encore moins de lui que d'un autre; qu'elle n'avoit guère à vivre, +et qu'en cet état-là elle se pouvoit passer de tout le monde. Il y a +apparence que cela augmenta son mal; elle mourut la nuit suivante, et +on ne lui trouva qu'un sou de reste. La ville la fit enterrer à ses +dépens dans l'abbaye de Saint-Victor. Vingt-cinq ou trente ans après, +comme on regarda dans le tombeau où on l'avoit mise, on y trouva son +corps tout entier; le peuple vouloit que ce fût une sainte, quand un +vieux religieux alla regarder le registre, et <span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> trouva que c'étoit +la maîtresse de M. de Guise.</p> + +<p>Au combat contre les Rochellois, le feu se prit au vaisseau de M. de +Guise. Feu M. de La Rochefoucauld lui vint dire: «Ah! monsieur, tout +est perdu.—Tourne, tourne, dit-il au pilote, autant vaut rôti que +bouilli.»</p> + +<p>On conte des choses assez plaisantes de ses amourettes<a name="FNanchor_370" id="FNanchor_370"></a><a href="#Footnote_370" class="fnanchor">[370]</a>. Il étoit +couché avec la femme d'un conseiller du parlement, quand le mari +arriva de grand matin à l'improviste. Le galant se sauve dans un +cabinet, mais il oublie ses habits. La femme ôte vite le collet du +pourpoint et ce qu'il y avoit dans les pochettes. Le mari demande à +qui étoient ces habits. «Une revendeuse, lui dit-elle, les a apportés, +elle dit qu'on les aura à bon marché; regardez s'ils vous sont bons; +ils vous serviront à la campagne.» Il met l'habit, et étant pressé +d'aller au palais, il prend sa soutane par-dessus et s'en va. Le +galant prend ceux du mari et s'en va au Louvre. Henri <span class="smcap">IV</span> le regarde, +et M. de Guise lui conte l'histoire. Le Roi envoie un exempt ordonner +au conseiller de le venir trouver. Le conseiller, bien étonné, vient; +le Roi le tire à part, lui parle de cent choses, et en causant lui +déboutonnoit sa soutane sans faire semblant de rien. L'autre n'osoit +rien dire; enfin tout d'un coup le Roi s'écrie: «Ventre saint-gris! +voilà l'habit de mon cousin de Guise.»</p> + +<p>Une autre fois il dit à feu M. de Gramont qu'il avoit eu les dernières +faveurs d'une dame qu'il lui nomma (le fils lui ressemble bien). M. de +Gramont, quoique grand causeur, n'en dit rien. Quelques jours <span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> +après M. de Guise l'ayant rencontré, lui dit: «Monsieur, il me semble +que vous ne m'aimez plus tant; je ne vous avois dit que j'avois eu +tout ce que je voulois d'une telle, qu'afin que vous l'allassiez dire, +et vous n'en avez pas dit un mot.»</p> + +<p>Une autre fois il fit bien pis, car ayant recherché une dame fort +long-temps, et enfin étant couché avec elle, le matin de bonne heure +il avoit de l'inquiétude et ne faisoit que se tourner de côté et +d'autre; elle lui demanda ce qu'il avoit: «C'est, dit-il, que je +voudrois déjà être levé pour l'aller dire.»</p> + +<p>Il contoit qu'un soir M. de Créqui lui donna une haquenée pour se +retirer, et que cette haquenée, qui avoit accoutumé de porter son +maître chez une dame, ne manqua pas d'y aller; que là on le prit pour +M. de Créqui, et que, sans trop de lumière, on le mena, son manteau +sur le nez, par un escalier dérobé, dans une chambre où on le laissa; +puis que la dame y vint et qu'il profita de l'occasion. Il en donnoit +un peu à garder.</p> + +<p>Il avoit épousé la fille de M. Du Bouchage, frère de M. de Joyeuse, le +favori. Elle étoit veuve de M. de Montpensier<a name="FNanchor_371" id="FNanchor_371"></a><a href="#Footnote_371" class="fnanchor">[371]</a>, dont elle n'avoit +eu que feue Madame<a name="FNanchor_372" id="FNanchor_372"></a><a href="#Footnote_372" class="fnanchor">[372]</a>. Cette madame de Guise étoit une fort honnête +femme et fort dévote. Or le feu comte de Fiesque étoit un grand dévot +et l'ami de madame de Guise. On demandoit un jour à M. de Guise: «Que +feriez-vous si <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> vous les trouviez couchés ensemble?—Je ferois +sonner, dit-il, toutes les cloches des environs de l'hôtel de Guise, +comme si les <i>pardons</i> étoient chez nous.»</p> + +<p>De Florence, où il s'étoit retiré du temps du cardinal de Richelieu, +il écrivoit au maréchal de Bassompierre dans la Bastille: «Je suis +<i>ici</i> pour n'être pas <i>là</i>.»</p> + +<p>Le comte de Fiesque d'aujourd'hui passant à Florence, M. de Guise lui +dit: «Comte, dis un peu à M. le Grand-Duc (c'était en sa présence) +combien il y a de lapins dans la garenne de Saint-Germain, car il ne +me veut pas croire.—Mais, monsieur, dit le comte, le moyen de dire +cela?—Eh! reprit M. de Guise, à cinq ou six près, cela n'importe.»</p> + +<p>Il étoit grand rêveur et grand menteur. Boisrobert soutient pourtant +qu'il y avoit de l'affectation, et qu'il l'y avoit surpris: en voici +un exemple qui pourroit bien être de ce nombre, mais qui ne laisse pas +d'être fort joli et fort obligeant. Le Fouilloux<a name="FNanchor_373" id="FNanchor_373"></a><a href="#Footnote_373" class="fnanchor">[373]</a> avoit dit à M. +de Guise une épigramme de Gombauld qui lui avoit plu extrêmement. Le +duc se promène quelque temps, et puis tout-à-coup appelant le +gentilhomme: «N'y auroit-il point moyen, lui dit-il, de faire en sorte +que j'eusse fait cette épigramme?»</p> + +<p>Il avoit pourtant de qui tenir pour être rêveur, car sa mère l'étoit +honnêtement. Un jour elle entendit fort <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> louer les ouvrages de +Malherbe, qui étoit nouvellement arrivé à la cour. Quelque temps +après, elle vit un homme en quelque lieu qu'elle prit pour Malherbe, +et le pria extrêmement de la venir voir. C'étoit un orfèvre qui crut +qu'elle vouloit quelques pierreries, et lui dit qu'il lui apporteroit +donc de ses ouvrages. «Monsieur, je vous en prie,» ajouta-t-elle, et +lui fit bien des civilités. Cet homme va le lendemain à l'hôtel de +Guise, mais il ne fut pas plus tôt dans la chambre qu'elle reconnut sa +bévue.</p> + +<p>M. de Guise dit un jour à son cocher: «Mène-moi partout où tu voudras, +pourvu que j'aille chez M. le Nonce et chez M. de Lomenie.» Il alla +d'abord chez le dernier, qu'il prit toujours pour M. le Nonce, et il +ne vouloit pas souffrir que M. de Lomenie le conduisît.</p> + +<p>Il mentoit, et souvent à force de dire un mensonge, il croyoit ce +qu'il disoit. Un jour lui, M. d'Angoulême et M. de Bassompierre +jouoient à qui diroit la plus grande menterie. M. de Guise dit: +«J'avois une levrette qui, courant après un lièvre, se jeta dans des +ronces; une ronce coupa le corps de la levrette par le milieu, et la +partie de devant alla happer le lièvre.» M. d'Angoulême dit qu'il +avoit un chien courant qui arrêtoit les hérons, puis qu'on les +terrassoit, et que des masses il avoit fait bâtir Gros-Bois. «Pour +moi, dit M. de Bassompierre, je me donne au diable si ces messieurs ne +disent vrai.»</p> + +<p>M. de Guise étoit libéral. Le président de Chevry lui envoya par +Corbinelli<a name="FNanchor_374" id="FNanchor_374"></a><a href="#Footnote_374" class="fnanchor">[374]</a>, son commis, cinquante mille <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> livres qu'il lui +avoit gagnées. Il y avoit dix mille livres en écus d'or. Quand tout +fut compté, il voulut donner quelque chose à Corbinelli, et il lui +donna le plus petit sac, sans songer que c'étoit l'or. Corbinelli, +sur-le-champ, n'y fait pas non plus de réflexion; mais, arrivé chez +lui, il fut surpris en voyant ces écus d'or. Il retourne auprès de M. +de Guise, et lui dit qu'il s'est trompé. M. de Guise lui répondit: «Je +voudrois qu'il y en eût davantage; il ne sera pas dit que le duc de +Guise vous a ôté ce que la fortune vous avoit donné<a name="FNanchor_375" id="FNanchor_375"></a><a href="#Footnote_375" class="fnanchor">[375]</a>.»</p> + +<h3 class="p4">LE CHEVALIER DE GUISE,</h3> + +<h4>FRÈRE DU PRÉCÉDENT.</h4> + +<p class="p2">On dit que le chevalier de Guise allant un jour voir une dame à qui il +demanda s'il ne l'incommodoit point: «Non dit-elle, monsieur, je +m'entretenois avec mon <i>individu</i>.» Voilà un étrange style! Peu de +temps après, il se leva, et croyant que c'étoit quelque homme +d'affaires avec qui elle s'entretenoit: «Madame, lui dit-il, je ne +veux pas vous interrompre, vous pourrez, <span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> quand il vous plaira, +reprendre où vous en étiez avec votre <i>individu</i>.»</p> + +<p>On dit qu'une fois qu'il vouloit entrer dans une chambre, et qu'il eut +dit que c'étoit le chevalier de Guise: «Mais il y a encore quelqu'un +avec vous.—Non, dit-il, je vous jure, nous ne sommes qu'un.»</p> + +<p>Le chevalier se confessa une fois d'aimer une femme et d'en jouir. Le +confesseur, qui étoit un jésuite, dit qu'il ne lui donneroit point +l'absolution, s'il ne promettoit de la quitter. «Je n'en ferai rien,» +dit-il. Il s'obstina tant, que le Jésuite dit qu'il falloit donc aller +devant le Saint-Sacrement demander à Dieu qu'il lui ôtât cette +obstination; et, comme ce bon Père conjuroit le bon Dieu, avec le plus +grand zèle du monde, de déraciner cet amour du cœur du jeune +prince, le chevalier s'enfuyant le tira par la robe: «Mon père, mon +père, lui dit-il, n'y allez pas si chaudement; j'ai peur que Dieu ne +vous accorde ce que vous lui demandez.»</p> + +<p>Le chevalier répondit pourtant fort bien à feu M. de Rohan, qui, +parlant de livres devant la Reine, dit que pour M. le chevalier de +Guise, il n'avoit pour tout livre que les Quatrains de Pibrac. «Il a +raison, dit-il, madame, c'est qu'il sait bien que je suis <i>juste et +droit et en toute saison</i><a name="FNanchor_376" id="FNanchor_376"></a><a href="#Footnote_376" class="fnanchor">[376]</a>."</p> + +<p>Il étoit brave, beau, bien fait, et d'une bonne mine; et quoiqu'il eût +l'esprit fort court, sa maison, son air agréable, sa valeur et sa +bonté (car il étoit bienfaisant) le faisoient aimer de tout le monde. +<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span></p> + +<p>Véritablement il tua un peu en prince, et à la manière de son frère +aîné<a name="FNanchor_377" id="FNanchor_377"></a><a href="#Footnote_377" class="fnanchor">[377]</a>, le baron de Lux<a name="FNanchor_378" id="FNanchor_378"></a><a href="#Footnote_378" class="fnanchor">[378]</a> le père; car il ne lui donna pas le +temps de descendre de son carrosse, et ce bon homme avoit encore un +pied dans la portière. Il disoit que le baron s'étoit vanté d'avoir su +le dessein qu'avoit le Roi de faire tuer M. de Guise à Blois<a name="FNanchor_379" id="FNanchor_379"></a><a href="#Footnote_379" class="fnanchor">[379]</a>. La +Reine-mère en fut terriblement irritée, et ne vouloit voir pas un de +sa race. Le baron étoit bien avec le maréchal d'Ancre, et de plus il +sembloit que messieurs de Guise voulussent faire entendre aux gens +qu'il n'étoit pas permis d'être participant d'aucun dessein contre la +grandeur de leur maison. Enfin cela s'apaisa. Pour le fils du baron de +Lux, il le tua de galant homme.</p> + +<p>Il se mit étourdiment sur un canon qu'on éprouvoit; le canon creva et +le tua. <span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span></p> + +<h3 class="p4">LE BARON DU TOUR.</h3> + +<p class="p2">Le baron Du Tour n'étoit pas de si bonne maison qu'il le vouloit faire +accroire. Son grand-père ou son bisaïeul avoit changé le nom de +<i>Cochon</i><a name="FNanchor_380" id="FNanchor_380"></a><a href="#Footnote_380" class="fnanchor">[380]</a>, qui étoit le nom d'un bourgeois de Reims dont il +sortoit, en celui de Maupas. Il a été ambassadeur en Angleterre. Mais +comme c'était un homme fort dévot, il en partit un jour <i>incognito</i> +pour se trouver à une dévotion de sa famille, et s'en retourna de +même. Il étoit grand aumônier. Tous les jours on lui mettoit cent sols +dans sa pochette, et quand il avoit tout donné, s'il rencontroit un +pauvre, il lui donnoit ou ses gants, ou son mouchoir, ou son cordon. +Il mourut dans l'habit de Saint-François, après avoir été surnommé <i>le +père des pauvres</i>, qui lui firent faire un tombeau à leurs dépens. +Cependant un homme comme je viens de le représenter se battoit en duel +à dépêche-compagnon. Il étoit brave au dernier point. Au siége +d'Amiens, je ne sais quel rodomont d'Espagnol envoya demander <span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> à +faire le coup de pistolet en présence du Roi. Le baron Du Tour se +trouva là tout armé et la visière baissée, et comme chacun se +regardoit pour attendre l'ordre du Roi, il monta à cheval, sans +toucher les étriers, et avant qu'on l'eût reconnu, l'Espagnol étoit à +bas. Avant cela, il fit belle peur à feu M. de Guise à Reims, car il +mit l'épée à la main pour défendre Saint-Paul, et sans quelqu'un qui +l'arrêta, il alloit venger son ami. L'évêque du Puy, ci-devant premier +aumônier de la Reine<a name="FNanchor_381" id="FNanchor_381"></a><a href="#Footnote_381" class="fnanchor">[381]</a>, et madame de Joyeuse de Champagne, dont +nous parlerons ailleurs, étoient ses enfants.</p> + +<h3 class="p4">M. DE VAUBECOURT.</h3> + +<p class="p2">Voici un homme qui ne ressemble pas trop au baron Du Tour. M. de +Vaubecourt de Champagne, grand-père de celui d'aujourd'hui, étoit +brave, mais cruel. Quand il prenoit des prisonniers, il les faisoit +tuer par son fils<a name="FNanchor_382" id="FNanchor_382"></a><a href="#Footnote_382" class="fnanchor">[382]</a> qui n'avoit que dix ans, pour l'accoutumer de +bonne heure au sang et au carnage. Cela me fait souvenir d'un +gentilhomme d'auprès de Saumur, qui, quand il est bien en colère +contre quelque paysan, lui dit: «Je ne te veux pas battre, je ne te +battrois <span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> pas assez, mais je te veux faire battre par mon fils.» +Ce fils de M. de Vaubecourt en fut payé, car il eut une jambe emportée +devant Javarin en Hongrie.</p> + +<p>Celui dont nous parlons étoit gouverneur de Châlons. Il rançonnoit +tous les villages et prenoit tant de chacun pour les exempter de gens +de guerre. Il mettoit familièrement des étiquettes sur des sacs qui +portoient le nom de chaque paroisse, avec un bordereau de ce qui lui +étoit encore dû. La maison-de-ville lui emprunta de l'argent, il +l'envoya, sans daigner ôter ces étiquettes. Le lieutenant de Châlons, +parlant un jour avec lui des désordres des gens de guerre, lui disoit +bonnement: «Monsieur, il y a long-temps qu'on en use ainsi. Vous +souvient-il d'un régiment que vous aviez en votre jeunesse, qu'on +appeloit <i>happe-tout</i>?» Il aimoit si fort l'argent, qu'un peu avant de +mourir, il se fit apporter tout son or sur son lit, et disoit en +passant les mains dedans: «Hélas! faut-il que je vous quitte<a name="FNanchor_383" id="FNanchor_383"></a><a href="#Footnote_383" class="fnanchor">[383]</a>!» Sa +femme étoit dévote, et, croyant faire quelque chose pour le salut de +son mari, comme il étoit en pamoison, elle lui fit vêtir l'habit de +Saint-François. Quand il revint et qu'il se trouva en cet habit, il se +mit à renier comme un diable, et disoit: «Voulez-vous que j'aille en +paradis en masque?» et trépassa en ce bon état.<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span></p> + +<h3 class="p4">ROCHER PORTAIL.</h3> + +<p class="p2">Rocher Portail s'appeloit en son nom Gilles Ruelland; il étoit natif +d'Antrain, village distant de six lieues de Saint-Malo. Il servoit un +nommé Ferrière, marchand de toiles à faire des voiles de navires<a name="FNanchor_384" id="FNanchor_384"></a><a href="#Footnote_384" class="fnanchor">[384]</a>, +et ne faisoit autre chose que de conduire deux chevaux qui portoient +ces voiles à une veuve de Saint-Malo, associée à Ferrière.</p> + +<p>Il disoit que la première fois qu'il mit des souliers à ses pieds (il +avoit pourtant de l'âge), il en étoit si embarrassé qu'il ne savoit +comment marcher. Comme il étoit naturellement ménager, il épargnoit +toujours quelque chose, et son maître ayant pris une sous-ferme des +impôts et billons de quelque partie de l'évêché de Saint-Malo, lui et +quelques-uns de ses camarades sous-affermèrent quelques hameaux. Il +n'avoit garde de se tromper, car il savoit, à une pinte près, ce qu'on +buvoit en chaque village de cette sous-ferme, soit de cidre, soit de +vin.</p> + +<p>Son maître vint à mourir. Lui se maria en ce temps-là avec la fille +d'une fruitière de Fougères, femme-de-chambre de madame d'Antrain. La +veuve associée de <span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> son maître, considérant que M. de Mercœur +tenoit encore la Bretagne et que M. de Montgommery, qui étoit du parti +du Roi, avait Pontorson, conseille à Gilles Ruelland de faire trafic +d'armes et de tâcher d'avoir passe-ports des deux partis. Elle prend +trois cents écus qu'il avoit amassés et lui donne des armes pour cela. +En peu de temps il y gagna quatre mille écus; mais la paix s'étant +faite, il fallut changer de métier. Il disoit en contant sa fortune, +car il n'étoit point glorieux, que quand il se vit ces quatre mille +écus, il croyoit, tant il étoit aise, que le Roi n'étoit pas son +cousin.</p> + +<p>Il arriva en ce temps-là que des gens de Paris ayant pris la ferme des +impôts et billons, on leur donna avis qu'il y falloit intéresser +Rocher Portail, qu'il connoissoit jusques aux moindres hameaux des +neufs évêchés. Pour lui, il a avoué depuis ingénument qu'on lui +faisoit bien de l'honneur; qu'à la vérité, pour Rennes et Saint-Malo, +il en savoit tout ce qu'on peut en savoir, et un peu de Nantes; mais +que pour le reste il n'en avoit connaissance aucune. Il s'abouche avec +ces gens-là: «Vous êtes quatre, leur dit-il, je veux un cinquième au +profit et non à la perte, mais je ferai toutes les poursuites à mes +dépens.» Ils en tombèrent d'accord. En moins de quatre ans, il les +désintéressa tous et demeura seul. Il eut ces fermes-là vingt-quatre +ans durant, au même prix, et, au bout de ces vingt-quatre ans, on y +mit six cent mille livres d'enchère, qui fut couverte par lui. +Regardez quel gain il pouvoit y avoir fait. Il fit encore plusieurs +autres bonnes affaires, car il étoit aussi de tout. Il portoit +toujours beaucoup d'or sur lui, et avoit toujours quatre pochettes. Il +récompensoit libéralement <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> tous ceux qui lui donnoient avis de +quelque chose.</p> + +<p>Avec cela il étoit heureux. En voici une marque. Il alla à Tours, où +le Roi étoit. A peine y fut-il que des gens de Lyon le viennent +trouver, lui disent qu'ils pensoient à une telle affaire, qu'ils +n'ignoroient pas que, s'il vouloit y penser, il l'empêcheroit, mais +qu'il leur feroit un grand préjudice, et, pour le dédommager, ils lui +offroient dix mille écus. La vérité est qu'il n'y pensoit pas, mais il +feignit d'être venu pour cela à la cour, et ne les en quitta pas à +moins de trente mille écus.</p> + +<p>On l'appela Rocher Portail, du nom de la petite terre qu'il acheta et +où il fit bâtir. Il acquit encore la baronie de Tressan et la terre de +Montaurin. Il laissa deux garçons, et plusieurs filles toutes bien +mariées. La dernière eut cinq cent mille livre en mariage, et épousa +M. de Brissac, dont nous parlerons ailleurs<a name="FNanchor_385" id="FNanchor_385"></a><a href="#Footnote_385" class="fnanchor">[385]</a>. Il mourut un peu +avant le siége de La Rochelle. C'étoit un homme de bonne chère et aimé +de tout le monde. Le Pailleur<a name="FNanchor_386" id="FNanchor_386"></a><a href="#Footnote_386" class="fnanchor">[386]</a>, à qui Rocher Portail a conté tout +ce que je viens d'écrire, dit que cet homme, malgré toute son +opulence, avoit encore quelques bassesses qui lui étoient restées de +sa première fortune; car, dans une lettre qu'il écrivoit à sa femme, +qu'elle donna à lire au Pailleur (Rocher Portail n'avoit appris à lire +et à écrire que fort tard, et <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> il faisoit l'un et l'autre +pitoyablement), il parloit d'un veau qu'il vouloit vendre et d'autres +petites choses indignes de lui.</p> + +<p>Il y avoit en ce temps un tanneur, Le Clerc, à Meulan, où il y a +d'excellentes tanneries, qui devint aussi prodigieusement riche, sans +prendre aucune ferme du Roi, car il ne se mêla jamais que de son +métier et de vendre des bestiaux.</p> + +<p>Il se nommait Nicolas Le Clerc, et, quoiqu'il se fût fait enfin +secrétaire du Roi, on ne l'appela jamais autrement. Il maria une de +ses filles à M. de Sanceville, président à mortier au parlement de +Paris; une autre à M. Des Hameaux, premier président de la chambre des +comptes de Rouen; et les autres de même. Il laissa un fils fort riche, +qu'on appela M. de Lesseville, d'une terre auprès de Meulan, que le +père avoit achetée. Il étoit maître des comptes, à Paris, et est mort +depuis peu; il avoit soixante mille livres de rente. <span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span></p> + +<h3 class="p4">LE CONNÉTABLE DE LUYNES<a name="FNanchor_387" id="FNanchor_387"></a><a href="#Footnote_387" class="fnanchor light">[387]</a>,</h3> + +<h4>M. ET MADAME DE CHEVREUSE ET M. DE LUYNES.</h4> + +<p class="p2">M. le connétable de Luynes étoit d'une naissance fort médiocre. Voici +ce qu'on en disoit de son temps<a name="FNanchor_388" id="FNanchor_388"></a><a href="#Footnote_388" class="fnanchor">[388]</a>. En une petite ville du Comtat +d'Avignon, il y avoit un chanoine nommé Aubert<a name="FNanchor_389" id="FNanchor_389"></a><a href="#Footnote_389" class="fnanchor">[389]</a>. Ce chanoine eut +un bâtard qui porta les armes durant les troubles. On l'appeloit <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> +le capitaine Luynes, à cause peut-être de quelque chaumière qui se +nommoit ainsi. Ce capitaine Luynes étoit homme de service. Il eut le +gouvernement du Pont-Saint-Esprit, puis de Beaucaire, et mena deux +mille hommes des Cévennes à M. d'Alençon en Flandre. Au lieu de +<i>Aubert</i>, il signa <i>d'Albert</i>. Il fit amitié avec un gentilhomme de +ces pays-là nommé Contade, qui connoissoit M. le comte Du Lude<a name="FNanchor_390" id="FNanchor_390"></a><a href="#Footnote_390" class="fnanchor">[390]</a>, +grand-père de celui d'aujourd'hui, fit en sorte que le fils aîné de ce +capitaine Luynes fut reçu page de la chambre, sous M. de Bellegarde. +Après avoir quitté la livrée, ce jeune garçon fut ordinaire<a name="FNanchor_391" id="FNanchor_391"></a><a href="#Footnote_391" class="fnanchor">[391]</a> chez +le Roi. C'était quelque chose de plus alors que ce n'est à cette +heure. Il aimoit les oiseaux et s'y entendoit. Il s'attachoit fort au +Roi, et commença à lui plaire en dressant des pies-grièches.</p> + +<p>La Reine-mère et le maréchal d'Ancre, qui avoient éloigné le grand +prieur de Vendôme, et ensuite le commandeur de Souvré<a name="FNanchor_392" id="FNanchor_392"></a><a href="#Footnote_392" class="fnanchor">[392]</a> +d'aujourd'hui, puis Montpouillun, fils du maréchal de La Force, parce +que le Roi leur avoit témoigné de la bonne volonté, ne se défièrent +point de ce jeune homme qui n'étoit point de naissance.</p> + +<p>Il avoit deux frères avec lui. L'un se nommoit Brante, et l'autre +Cadenet. Ils étoient tous trois beaux <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> garçons. Cadenet, depuis +duc de Chaulnes et maréchal de France, avoit la tête belle et portoit +une moustache que l'on a depuis appelée une <i>cadenette</i>. On disoit +qu'à tous trois ils n'avoient qu'un bel habit qu'ils prenoient tour à +tour pour aller au Louvre, et qu'ils n'avoient aussi qu'un bidet. Leur +union cependant a fort servi à leur fortune.</p> + +<p>M. de Luynes fit entreprendre au Roi de se défaire du maréchal +d'Ancre, afin de l'engager à pousser la Reine sa mère; mais le Roi +avoit si peur, et peut-être son favori aussi, car on ne l'accusoit pas +d'être trop vaillant, ni ses frères non plus, qu'on fit tenir des +chevaux prêts pour s'enfuir à Soissons, en cas qu'on manquât le coup.</p> + +<p>On chantoit entre autres couplets celui-ci contre eux:</p> + +<p class="left30"> +D'enfer le chien à trois têtes<br /> +Garde l'huis avec effroi,<br /> +En France trois grosses bêtes<br /> +Gardent d'approcher le Roi.</p> + +<p>De Luynes, tout puissant, épouse mademoiselle de Montbazon, depuis +madame de Chevreuse<a name="FNanchor_393" id="FNanchor_393"></a><a href="#Footnote_393" class="fnanchor">[393]</a>: +Le vidame d'Amiens, qui pouvoit faire +épouser à sa fille, héritière de Pequigny, M. le duc de Fronsac, fils +du comte de Saint-Paul, aima mieux, par une ridicule ambition, la +donner à Cadenet, et le prince de Tingry donna sa fille à Brante, +qu'on appela depuis cela M. de Luxembourg. Il mourut jeune.</p> + +<p>On dit que le connétable disoit, allant faire la guerre aux Huguenots, +qu'au retour il apprendroit l'art militaire de la guerre. M. de +Chaulnes, à Saint-Jean-d'Angeli, <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> s'arma d'armes si pesantes qu'on +disoit qu'il lui avoit fallu donner des potences pour marcher.</p> + +<p>Le connétable logeoit au Louvre, et sa femme aussi. Le Roi étoit fort +familier avec elle, et ils badinoient assez ensemble; mais il n'eut +jamais l'esprit de faire le connétable cocu. Il eût pourtant fait +grand plaisir à toute la cour, et elle en valoit bien la peine. Elle +étoit jolie, friponne, éveillée, et qui ne demandoit pas mieux. Une +fois elle fit une grande malice à la Reine. Ce fut durant les guerres +de la religion, à un lieu nommé Moissac, où la Reine ni elle n'avoient +pu loger, à cause de la petitesse du château. Madame la connétable, +qui prenoit plaisir à mettre martel en tête à madame la Reine, un jour +qu'elle y étoit allée avec elle, dit qu'elle vouloit y demeurer à +coucher. «Mais il n'y a point de lits, dit la Reine.—Hé! le Roi n'en +a-t-il pas un, répondit-elle, et M. le connétable un autre?» En effet, +elle y demeura, et la Reine non. Et quand la Reine passa sous les +fenêtres du château, en s'en allant, car on faisoit un grand tour +autour de la montagne où ce château est situé, elle lui cria: «Adieu, +madame, adieu, pour moi je me trouve fort bien ici<a name="FNanchor_394" id="FNanchor_394"></a><a href="#Footnote_394" class="fnanchor">[394]</a>.»</p> + +<p>Le connétable avoit fait venir de son pays un jeune homme, fils d'un +je ne sais qui, nommé d'Esplan, qui <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> servoit à porter l'arbalète +au Roi. Enfin il fit si bien qu'il devint marquis de Grimault. C'est +une terre de considération du domaine du Roi en Provence. Il épousa +mademoiselle de Mauran de La Baulme, dont il n'eut point d'enfants. Il +étoit quasi aussi bien que les Luynes avec le Roi. Ils firent aussi +venir Modène et Des Hagens. Le connétable eut deux enfants, M. de +Luynes d'aujourd'hui, et une fille qui est fort avant dans la +dévotion<a name="FNanchor_395" id="FNanchor_395"></a><a href="#Footnote_395" class="fnanchor">[395]</a>.</p> + +<p>Au bout d'un an et demi, madame la connétable se maria avec M. de +Chevreuse<a name="FNanchor_396" id="FNanchor_396"></a><a href="#Footnote_396" class="fnanchor">[396]</a>. C'était le second de messieurs de Guise et le mieux +fait de tous les quatre. Le cardinal étoit plus beau, mais M. de +Chevreuse étoit l'homme de la meilleure mine qu'on pouvoit voir; il +avoit de l'esprit passablement, et on dit que pour la valeur on n'en a +jamais vu une plus de sang-froid. Il ne cherchoit point le péril, +mais, quand il y étoit, il y faisoit tout ce qu'on y pouvoit faire. Au +siége d'Amiens, comme il n'étoit encore que prince de Joinville, son +gouverneur ayant été tué dans la tranchée, il se mit sur le lieu à le +fouiller, et prit ce qu'il avoit dans ses pochettes.</p> + +<p>Il gagna bien plus avec la maréchale de Fervaques<a name="FNanchor_397" id="FNanchor_397"></a><a href="#Footnote_397" class="fnanchor">[397]</a>. Cette dame +étoit veuve, sans enfants, et riche de deux cent mille écus. M. de +Chevreuse fit semblant de la vouloir épouser; elle en devint amoureuse +sur cette espérance, car c'étoit une honnête femme, et s'en laissa +tellement empaulmer, qu'elle lui donnoit tantôt une <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> chose, tantôt +une autre, et enfin elle le fit son héritier. Il envoya son corps par +le messager au lieu de sa sépulture.</p> + +<p>Quand on fit le mariage de la reine d'Angleterre<a name="FNanchor_398" id="FNanchor_398"></a><a href="#Footnote_398" class="fnanchor">[398]</a>, on choisit M. +de Chevreuse pour représenter le roi de la Grande-Bretagne, parce +qu'il étoit son parent fort proche, qu'il avoit, comme j'ai dit, fort +bonne mine, et que madame de Chevreuse avoit toutes les pierreries de +la maréchale d'Ancre. Elle accompagna la Reine en Angleterre; Milord +Rich, depuis comte Holland, l'avoit cajolée ici en traitant du +mariage. C'était un fort bel homme, mais sa beauté avoit je ne sais +quoi de fade. Elle disoit des douceurs de son galant et de celles de +Buckingham pour la Reine, que ce n'étoit pas qu'ils parlassent +d'amour, et qu'on parloit ainsi en leur pays à toutes sortes de +personnes. Quand elle fut de retour d'Angleterre, le cardinal de +Richelieu s'adressa à elle dans le dessein qu'il avoit d'en conter à +la Reine; mais elle s'en divertissoit. J'ai ouï dire qu'une fois elle +lui dit que la Reine seroit ravie de le voir vêtu de toile d'argent +gris de lin<a name="FNanchor_399" id="FNanchor_399"></a><a href="#Footnote_399" class="fnanchor">[399]</a>. Il s'éloigna, voyant qu'elle se moquoit de lui. +Après elle revint, et Monsieur disoit <span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> qu'on l'avoit fait venir +pour donner plus de moyens à la Reine de faire un enfant.</p> + +<p>Elle se mit aussi à cabaler avec M. de Châteauneuf, qui étoit amoureux +d'elle. C'étoit un homme tout confit en galanterie. Il avoit bien fait +des folies avec madame de Pisieux. Il devoit beaucoup. Il n'en fit pas +moins pour madame de Chevreuse. En voyage, on le voyoit à la portière +du carrosse de la Reine, où elle étoit, à cheval, en robe de satin, et +faisant manége. Il n'y avoit rien de plus ridicule. Le cardinal en +avoit des jalousies étranges, car il le soupçonnoit d'en vouloir aussi +à la Reine, et ce fut cela plutôt qu'autre chose, qui le fit mener +prisonnier à Angoulême, où il ne fut guère mieux traité que son +prédécesseur, le garde-des-sceaux de Marillac. Madame de Chevreuse fut +reléguée à Dampierre, d'où elle venoit déguisée, comme une demoiselle +crottée, chez la Reine, entre chien et loup. La Reine se retiroit dans +son oratoire; je pense qu'elles en contoient bien du cardinal et de +ses galanteries. Enfin elle <span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> en fit tant que M. le cardinal +l'envoya à Tours, ou le vieil archevêque, Bertrand de Chaux, devint +amoureux d'elle. Il étoit d'une maison de Basque. Ce bon homme disoit +toujours <i>ainsin</i> comme cela. Il n'étoit pas ignorant. Il aimoit fort +le jeu. Son anagramme étoit chaud brelandier<a name="FNanchor_400" id="FNanchor_400"></a><a href="#Footnote_400" class="fnanchor">[400]</a>. Madame de Chevreuse +dit qu'un jour, à la représentation de la <i>Marianne</i> de Tristan, elle +lui dit: «Mais, monseigneur, il me semble que nous ne sommes point +touchés de la Passion comme de cette comédie.—Je crois bien, madame, +répondit-il; c'est histoire ceci, c'est histoire. Je l'ai lu dans +Josèphe.»</p> + +<p>Elle souffroit qu'il lui donnât sa chemise quand il se trouvoit à son +lever. Un jour qu'elle avoit à lui demander quelque chose: «Vous +verrez qu'il fera tout ce que je voudrai, je n'ai, disoit-elle, qu'à +lui laisser toucher ma cuisse à table.» Il avoit près de quatre-vingts +ans. Il dit quand elle fut partie, car il parloit fort mal: «Voilà où +elle <i>s'assisa</i> en me disant adieu, et où elle me dit quatre paroles +qui <i>m'assommèrent</i>.» On trouva après sa mort dans ses papiers un +billet déchiré de madame de Chevreuse, de vingt-cinq mille livres +qu'il lui avoit prêtées.</p> + +<p>Ce bon homme pensa être cardinal; mais le cardinal de Richelieu +l'empêcha. Il disoit: «Si le Roi eût été en faveur, j'étois cardinal.»</p> + +<p>Comme madame de Chevreuse étoit à Tours, quelqu'un, en la regardant, +dit: «Oh! la belle femme! je voudrois bien l'avoir......!» Elle se mit +à rire, et dit: «Voilà de ces gens qui aiment besogne faite.» Un jour, +environ vers ce temps-là, elle étoit sur son lit en goguettes, <span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> et +elle demanda à un honnête homme de la ville: «Or çà, en conscience, +n'avez-vous jamais fait faux-bond à votre femme?—Madame, lui dit cet +homme, quand vous m'aurez dit si vous ne l'avez point fait à monsieur +votre mari, je verrai ce que j'aurai à vous répondre.» Elle se mit à +jouer du tambour sur le dossier de son lit, et n'eut pas le mot à +dire. J'ai ouï conter, mais je ne voudrois pas l'assurer, que par +gaillardise elle se déguisa un jour de fête en paysanne, et s'alla +promener toute seule dans les prairies. Je ne sais quel ouvrier en +soie la rencontra. Pour rire elle s'arrête à lui parler, faisant +semblant de le trouver fort à son goût; mais ce rustre, qui +n'entendoit point de finesse, la culbuta fort bien, et on dit qu'elle +passa le pas, sans qu'il en soit arrivé jamais autre chose.</p> + +<p>Le cardinal de Richelieu demanda à M. de Chevreuse s'il répondoit de +sa femme: «Non, dit-il, tandis qu'elle sera entre les mains du +lieutenant criminel de Tours, Saint-Julien.» C'étoit celui qui l'avoit +portée à se séparer de biens d'avec son mari; car M. de Chevreuse +faisoit tant de dépenses qu'il a fait faire une fois jusqu'à quinze +carrosses pour voir celui qui seroit le plus doux.</p> + +<p>Le cardinal envoya donc un exempt pour la mener dans la tour de +Loches. Elle le reçut fort bien, lui fit bonne chère, et lui dit +qu'ils partiroient le lendemain. Cependant la nuit elle eut des habits +d'homme pour elle et pour une demoiselle, et se sauva avant jour à +cheval. Le prince de Marsillac, aujourd'hui M. de La Rochefoucauld, +fut mis dans la Bastille pour l'avoir reçue une nuit chez lui. M. +d'Epernon lui donna un vieux gentilhomme pour la conduire jusqu'à la +frontière <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> d'Espagne<a name="FNanchor_401" id="FNanchor_401"></a><a href="#Footnote_401" class="fnanchor">[401]</a>. Dans les informations qu'en fit faire +le président Vigner, il y a, entre autres choses, que les femmes de +Gascogne devenoient amoureuses de madame de Chevreuse<a name="FNanchor_402" id="FNanchor_402"></a><a href="#Footnote_402" class="fnanchor">[402]</a>. Une fois +dans une hôtellerie, la servante la surprit sans perruque. Cela la fit +partir avant jour. Ses <i>drogues</i> lui prirent un jour, on fit accroire +que c'étoit un gentilhomme blessé en duel. Un Anglois nommé Craft, +qu'elle avoit toujours eu avec elle depuis le voyage d'Angleterre, +parut quelques jours après son évasion à Tours. On croyoit qu'il +l'avoit accompagnée, car cet homme avoit de grandes privautés avec +elle, et on ne comprenoit pas quels charmes elle y trouvoit. Elle +passa ainsi en Espagne. On fit un couplet de chanson où on la faisoit +parler à son écuyer<a name="FNanchor_403" id="FNanchor_403"></a><a href="#Footnote_403" class="fnanchor">[403]</a>:</p> + +<p class="left30"> +La Boissière, dis-moi,<br /> +Vas-je pas bien en homme? +<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span></p> + +<p class="left30"> +Vous chevauchez, ma foi,<br /> +Mieux que tant que nous sommes.<br /> +<span class="i2">Elle est</span><br /> +Au régiment des gardes,<br /> +<span class="i1">Comme un cadet.</span></p> + +<p>Avant ce voyage d'Espagne, elle en avoit fait un en Lorraine. En moins +de rien elle brouilla toute la cour, et ce fut elle qui donna +commencement au mauvais ménage du duc Charles<a name="FNanchor_404" id="FNanchor_404"></a><a href="#Footnote_404" class="fnanchor">[404]</a> et de la duchesse +sa femme, car le duc étant devenu amoureux d'elle, et lui ayant donné +un diamant qui venoit de sa femme, et que sa femme connoissoit fort +bien, elle l'envoya le lendemain à la duchesse.</p> + +<p>Revenons à M. de Chevreuse. Quoique endetté, sa table, son écurie, ses +gens ont toujours été en bon état. Il a toujours été propre. Il étoit +devenu fort sourd et pétoit à table, même sans s'en apercevoir. Quand +il fit ce grand parc à Dampierre, il le fit à la manière du bonhomme +d'Angoulême; il enferma les terres du tiers et du quart: il est vrai +que ce ne sont pas trop bonnes terres; et, pour apaiser les +propriétaires, il leur promit qu'il leur en donneroit à chacun une +clef, qu'il est encore à leur donner.</p> + +<p>Il avoit là un petit sérail; à Pâques, quand il falloit se confesser, +le même carrosse qui alloit quérir le confesseur, emmenoit les +mignonnes et les reprenoit en ramenant le confesseur. Il avoit je ne +sais quel brasselet où il y avoit, je pense, dedans quelque petite +toison. Il le montroit à tout le monde, et disoit: «J'ai si bien fait +à ces pâques, que j'ai conservé mon brasselet.» Il avoit soixante-dix +ans quand il faisoit cette <span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> jolie petite vie, qu'il a continuée +jusqu'à la mort.</p> + +<p>Je ne sais quel homme d'affaires d'auprès Saint-Thomas-du-Louvre ayant +été rencontré par des voleurs, leur promit, parce qu'il n'avoit point +d'argent sur lui, de leur donner vingt pistoles. Ils y envoyèrent, +mais il leur donna plus d'or faux que de bon. Or, M. de Chevreuse, +dont l'hôtel est dans la rue Saint-Thomas, un soir, après souper, +allant seul à pied avec un page chez je ne sais quelle créature, là +auprès, où il avoit accoutumé d'aller, prit, sans y songer, une porte +pour l'autre, et heurta chez cet homme, qui, craignant que ce ne +fussent ses filoux, se mit à crier: Aux voleurs! Le bourgeois sort; on +alloit charger M. de Chevreuse, s'il n'eût eu son ordre. Quelques-uns +pourtant veulent qu'à la chaude il ait eu quelque horion. Pour moi, je +doute fort de ce conte.</p> + +<p>Comme il se portoit fort bien, quoiqu'il eût quatre-vingts ans, il +disoit toujours qu'il vivroit cent ans pour le moins. Il eut pourtant +une grande maladie bientôt après, dans laquelle il fut attaqué +d'apoplexie. Au sortir de ce mal, il disoit qu'il en étoit revenu +aussi gaillard qu'à vingt-cinq ans. Il traita en ce temps-là avec M. +de Luynes, fils de sa femme, et lui céda tout son bien, à condition +qu'il lui donneroit tant de pension par an, de lui fournir tant pour +payer ses dettes, et il voulut avoir une somme de dix mille livres +tous les ans pour ses mignonnes. Il aimoit plus la <span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> bonne chère +que jamais. Sa fille de Jouarre ayant envoyé savoir de ses nouvelles, +il lui manda que sur toutes choses il lui recommandoit de faire bonne +chère et de la faire faire aussi à ses religieuses<a name="FNanchor_405" id="FNanchor_405"></a><a href="#Footnote_405" class="fnanchor">[405]</a>. Il +n'attendoit, disoit-il, que le bout de l'an pour traiter ses médecins +qui l'avoient menacé d'une rechute, en ce temps-là, comme c'est +l'ordinaire. Mais il ne fut pas en peine de les convier, car il mourut +comme on le lui avoit prédit.</p> + +<h3 class="p4">M. LE DUC DE LUYNES<a name="FNanchor_406" id="FNanchor_406"></a><a href="#Footnote_406" class="fnanchor light">[406]</a>.</h3> + +<p class="p2">M. le duc de Luynes ne ressemble à sa mère en aucune chose. Il a +furieusement dégénéré. Il fut marié de bonne heure avec la fille d'un +Seguier<a name="FNanchor_407" id="FNanchor_407"></a><a href="#Footnote_407" class="fnanchor">[407]</a>, qui portoit le nom de Soret, d'une terre auprès d'Anet, +et madame de Rambouillet disoit, voyant la fille unique de cet homme +épouser le duc de Luynes: «Faut-il que le connétable de Luynes n'ait +fait tout ce qu'il a fait que pour la fille de Soret<a name="FNanchor_408" id="FNanchor_408"></a><a href="#Footnote_408" class="fnanchor">[408]</a>?»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> +J'ai vu un roman de la façon de cette femme. Madame de Luynes ne vécut +guère: elle mourut en couches (en 1651). Elle et son mari étoient +également dévots. Ils donnoient beaucoup aux pauvres. Les Jansénistes +faisoient tout chez eux. Il y a eu un Père Magneux, à Luynes-Maillé, +auprès de Tours, qui faisoit enrager tout le monde. Madame de Luynes +envoya un jour ordre aux officiers de faire vider de la duché toutes +les femmes de mauvaise vie. Les officiers lui mandèrent que pour eux, +ils ne les discernoient point d'avec les autres, et que, si elle +savoit quelque marque pour les connoître, qu'elle prît la peine de le +leur mander. Il a couru le bruit qu'il se faisoit des miracles à son +tombeau; que son mari et elle se levoient la nuit pour prier Dieu. +Depuis la mort de sa femme, M. de Luynes a mis ses enfants entre les +mains d'une mademoiselle Richer, grande Janséniste, et a pris le <span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> +mari, avocat au parlement, pour son intendant. Lui est comme hors du +monde, et a acheté une maison proche de Port-Royal-des-Champs, où il +est presque toujours<a name="FNanchor_409" id="FNanchor_409"></a><a href="#Footnote_409" class="fnanchor">[409]</a>.</p> + +<h3 class="p4">LE MARÉCHAL D'ESTRÉES<a name="FNanchor_410" id="FNanchor_410"></a><a href="#Footnote_410" class="fnanchor light">[410]</a>.</h3> + +<p class="p2">Le maréchal d'Estrées est le digne frère de ses six sœurs, car ça +toujours été un homme dissolu et qui n'a jamais eu aucun scrupule. On +dit même qu'il avoit couché avec toutes six. Étant encore marquis de +Cœuvres, il pensa être assassiné à la croix du Trahoir<a name="FNanchor_411" id="FNanchor_411"></a><a href="#Footnote_411" class="fnanchor">[411]</a> par le +chevalier de Guise, qui étoit accompagné de quatre hommes. Le marquis +sauta du carrosse et mit l'épée à la main. On y courut, et il ne fut +point blessé. On lui donna à commander quelques troupes dans la +Valteline; je crois qu'il étoit en Italie en ce temps-là, et que, le +trouvant tout porté, on se servit de lui. Il battit le comte Bagni, +qui commandoit les troupes <span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> du pape. C'est ce Bagni qui étoit +encore nonce ici, il n'y a que deux ans. Pour cet exploit, la +Reine-mère le fit maréchal de France. Un peu devant, on n'avoit pas +voulu le faire chevalier de l'Ordre. Après il alla échouer contre une +hôtellerie fortifiée. Ce n'est pas un grand guerrier. Son grand-père +étoit huguenot, et comme Catherine de Médicis faisoit difficulté de +lui donner emploi à cause de cela, il lui fit dire que son... et son +honneur n'avoient point de religion.</p> + +<p>Il avoit été ambassadeur à Rome du temps de Paul <span class="smcap">V</span>. Il fit assez de +bruit, et le pape étant mort, ce fut par sa cabale et par ses +violences que Grégoire <span class="smcap">XV</span> fut élu. Ce pape, quand il l'alla voir, lui +dit: «Vous voyez votre ouvrage, demandez ce que vous voulez: +voulez-vous un chapeau de cardinal? je vous le donnerai en même temps +qu'à mon neveu.» Le marquis, étant aîné de la maison, le refusa<a name="FNanchor_412" id="FNanchor_412"></a><a href="#Footnote_412" class="fnanchor">[412]</a>. +Depuis, Bautru le voyant fort vieux, et jouer sans lunettes, lui +disoit: «Monsieur le maréchal, vous avez eu grand tort, vous deviez +prendre le chapeau; ce seroit une chose de grande édification de voir +le doyen du sacré collége livrer chance sans lunettes.» Il a toujours +joué désordonnément. Quelquefois son train étoit magnifique; +quelquefois ses gens n'avoient pas de souliers. Comme il a l'honneur +d'avoir été toujours brutal, il vouloit tout tuer, quand il avoit +perdu, et encore à cette heure, il lui arrive de rompre des vitres. On +dit qu'un jour ayant perdu cent mille livres, il fit éteindre chez lui +une chandelle et cria fort contre son sommelier, <span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> de n'être pas +meilleur ménager que cela; que cette chandelle étoit de trop, et qu'il +ne s'étonnoit pas si on le ruinoit. C'est un grand tyran, et qui fait +valoir son gouvernement de l'Ile de France autant que gouverneur +puisse jamais faire. Quand il y envoie son train, il le fait vivre par +étapes. Il à presque toutes les maltôtes et fait tous les prêts. Son +fils, le marquis de Cœuvres, s'en acquittera aussi fort dignement.</p> + +<p>Le maréchal a été marié en premières noces avec mademoiselle de +Béthune, sœur du comte de Béthune et du comte de Charrost. Il en a +eu trois garçons: le marquis de Cœuvres, le comte d'Estrées et +l'évêque de Laon.</p> + +<p>En secondes noces, il épousa la veuve de Lauzières, fils du maréchal +de Thémines. Depuis, on l'appela le marquis de Thémines. Il en a eu un +fils qui fut tué à Valenciennes en 1636. On l'appeloit le marquis +d'Estrées. Bautru disoit qu'il n'y avoit pas au monde une seigneurie +qui eût tant de seigneurs, car il y avoit un maréchal d'Estrées, un +comte d'Estrées et un marquis d'Estrées.</p> + +<p>Le maréchal, qui en toute autre chose est un homme avec lequel il n'y +a point de quartier, est pourtant fort bon mari, a bien vécu avec sa +première femme et vit bien avec sa seconde. Son fils aîné lui +ressemble en cela, car il a supporté avec beaucoup d'affliction la +mort de la sienne, quoiqu'elle ne fût point jolie; c'étoit la fille de +sa belle-mère.</p> + +<p>Le maréchal d'Estrées a une bonne qualité, c'est qu'il ne s'étonne pas +aisément. Il est assez ferme et voit assez clair dans les affaires. +Quand Le Coudray-Genier, peut-être pour se faire de fête, s'avisa de +donner avis <span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> au feu Roi qu'à un baptême d'un des enfants de M. de +Vendôme on le devoit empoisonner par le moyen d'une fourchette creuse +dans laquelle il y auroit du poison qui couleroit dans le morceau +qu'on lui serviroit, M. de Vendôme se voulut retirer. Le maréchal le +retint, et lui dit que, puisqu'il étoit innocent, il falloit demeurer +et demander justice. Effectivement, Le Coudray-Genier eut la tête +coupée<a name="FNanchor_413" id="FNanchor_413"></a><a href="#Footnote_413" class="fnanchor">[413]</a>.</p> + +<p>Le maréchal a fait quelques bonnes actions en sa vie. Quand le +cardinal de Richelieu fit faire le procès à M. de La Vieuville, M. le +maréchal d'Estrées demanda la confiscation de trois terres de M. de La +Vieuville et les lui conserva, après lui en avoir envoyé le brevet. M. +de Saint-Simon, qui eut les autres, n'en usa pas ainsi, et depuis il y +a eu procès pour les dégradations qu'il y avoit faites.</p> + +<p>Il ne voulut point commander en Provence je ne sais quelles troupes +que le cardinal de Richelieu y envoyoit, que conjointement avec M. de +Guise. Il refusa de prendre le gouvernement de Provence sur lui. M. le +maréchal de Vitry le prit.</p> + +<p>Ambassadeur à Rome avant la naissance du Roi (Louis <span class="smcap">XIV</span>), il y demeura +encore jusqu'à la grande querelle qu'il eut avec les Barberins.</p> + +<p>Le maréchal avoit un écuyer nommé Le Rouvray. <span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> C'étoit un vieux +débauché, tout pourri de v.....; d'une piqûre d'épingle on lui faisoit +venir un ulcère. Jamais je ne vis un si grand brutal. Une fois, pour +ne pas perdre une médecine qu'il avoit préparée pour un cheval de +carrosse qui n'en eut pas besoin, il la prit et en pensa crever. Cet +homme avoit un valet qui tenoit académie de jeu. C'est le privilége +des écuyers des ambassadeurs. Ce valet fit quelque chose. Le +barisel<a name="FNanchor_414" id="FNanchor_414"></a><a href="#Footnote_414" class="fnanchor">[414]</a> le prit, il fut condamné aux galères. Comme on l'y menoit +avec beaucoup d'autres, Le Rouvray, avec, un valet-de-chambre du +maréchal, n'ayant chacun qu'un fusil et leurs épées, mettent en fuite +vingt-cinq ou trente sbires, qui avoient chacun deux ou trois coups à +tirer, car ils ont, outre leur carabine, des pistolets à leurs +ceintures, et outre cela ils sont munis de bonnes jacques de maille. +Le Rouvray, victorieux, met tous les forçats en liberté. Voilà un +grand affront aux Barberins. Le maréchal fait sauver son homme, et lui +donne, pour le garder à la campagne, huit ou dix soldats françois des +troupes des Vénitiens, car il eut peur qu'on ne lui fît chez lui +quelque violence. Les Barberins emploient un célèbre bandit, nommé +Julio Pezzola, qui met des gens aux environs du lieu où étoit Le +Rouvray: je pense que c'étoit sur les terres du duc de Parme, à +Caprarole ou à Castro. Le Rouvray, comme il étoit fort brutal, s'évade +et s'en va à la chasse sans ses soldats.</p> + +<p>Les bandits ne le manquent point, et de derrière <span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> une haie le +tuent et en apportent la tête au cardinal Barberin. Le maréchal jette +feu et flammes. Pour l'apaiser, Julio Pezzola, qui ne faisoit pas +semblant de s'être mêlé de rien, va trouver Guillet, garçon d'esprit, +qui étoit au maréchal, et lui offre de lui apporter la tête des sept +bandits qui avoient fait le coup, et lui dit: «<i>Patron miò, è un +povero regalato un piatto de sette teste? Non se c'è mai servito un +tale a nessun' principe.</i>»</p> + +<p>Enfin, la chose alla si avant que le maréchal sortit de Rome et s'en +alla à Parme, où il excita le duc de Parme, déjà fort brouillé avec le +Pape, à faire tout ce qu'il fit. Dans la belle expédition qu'ils +poussèrent ensemble jusque dans la campagne de Rome, j'ai ouï dire à +Guillet que leurs dragons firent honnêtement de violences, et que les +paysans leur disoient: «<i>Illustrissime signor dragon, habbiate pietà +di me.</i>» Dans les écrits que le Pape fit faire contre le maréchal, je +trouve qu'il lui faisait bien de l'honneur, car, à cause qu'il +s'appeloit Annibal d'Éstrées<a name="FNanchor_415" id="FNanchor_415"></a><a href="#Footnote_415" class="fnanchor">[415]</a>, on y disoit que c'étoit <i>Annibal ad +portas</i>, et ce nom leur fit dire bien des sottises.</p> + +<p>Le maréchal fut long-temps qu'il n'osoit revenir, car le cardinal de +Richelieu n'avoit pas trop approuvé sa conduite. Enfin il fit sa paix. +Le reste se retrouvera dans les Mémoires de la Régence.</p> + +<p>A l'âge de soixante-dix ans, ou peu s'en falloit, il alla voir madame +Cornuel, qui, pour aller à quelqu'un, le laissa avec feu mademoiselle +de Belesbat. Elle revint, et trouva le bon homme qui vouloit caresser +<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> cette fille: «Eh! lui dit-elle en riant, monsieur le maréchal, +que voulez-vous faire?—Dame, répondit-il, vous m'avez laissé seul +avec mademoiselle: je ne la connois point; je ne savois que lui dire.»</p> + +<h3 class="p4">LE PRÉSIDENT DE CHEVRY<a name="FNanchor_416" id="FNanchor_416"></a><a href="#Footnote_416" class="fnanchor light">[416]</a>,</h3> + +<h4>DURET, LE MÉDECIN, SON FRÈRE.</h4> + +<p class="p2">Le président de Chevry se nommoit Duret, et étoit frère de Duret le +médecin. Il disoit: «Si un homme me trompe une fois, Dieu le maudisse; +s'il me trompe deux, Dieu le maudisse et moi aussi; mais s'il me +trompe trois, Dieu me maudisse tout seul!»</p> + +<p>Par ses bouffonneries et par sa danse, il se mit bien avec M. de +Sully, comme nous ayons dit ailleurs<a name="FNanchor_417" id="FNanchor_417"></a><a href="#Footnote_417" class="fnanchor">[417]</a>. Ce fut lui qui montra à la +Reine et aux dames les pas du ballet dont nous avons parlé à +l'<i>Historiette</i> d'Henri <span class="smcap">IV</span>. Ce fut avec M. de Sully qu'il commença à +faire fortune. Il ne fut pourtant intendant des finances que du temps +du maréchal d'Ancre, et il se conserva dans l'intendance, quand le +maréchal fut tué, en donnant dix mille écus à la Clinchamp, que M. de +Brantes<a name="FNanchor_418" id="FNanchor_418"></a><a href="#Footnote_418" class="fnanchor">[418]</a> entretenoit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> +C'étoient ses deux principales folies que la faveur et la bravoure. Il +disoit qu'il falloit tenir le bassin de la chaise percée à un favori, +pour l'en coiffer après, s'il venoit à être disgracié. Le voilà donc +du côté des plus forts. Madame Pilou<a name="FNanchor_419" id="FNanchor_419"></a><a href="#Footnote_419" class="fnanchor">[419]</a>, qui le connoissoit de +longue main, l'alla voir à La Grange du Milieu, auprès de Grosbois; +c'est une belle maison qu'il a fait bâtir depuis. Elle lui parla de +l'exécution de la maréchale d'Ancre, et disoit que c'étoit une grande +vilainie que d'avoir fait couper le cou à cette pauvre femme. «<i>Ta, +ta, ta!</i> lui va-t-il dire brusquement; vous parlez, vous parlez, sans +savoir ce que vous dites. C'est le commissaire Canto, votre voisin, +qui vous dit toutes ces belles choses-là; c'est de lui que vous tenez +toutes vos nouvelles; je l'eusse tué, moi, le maréchal d'Ancre: M. +d'Angoulême et moi le devions dépêcher à la rue des Lombards.» En +disant cela il lui porte trois ou quatre coups de pouce de toute sa +force dans le côté, qui lui firent si grand mal qu'elle en cria. «Le +voilà mort, dit-il à haute voix, le voilà mort, le poltron; je n'aime +point les poltrons: je le voulois faire sauter une fois avec une +saucisse, quand il seroit au conseil chez Barbin le surintendant. +J'avois bien, ajoute-t-il, une plus belle invention: j'eusse porté une +épée couverte de crêpe le long de ma cuisse, et, dans la presse, je +lui en eusse donné dans le ventre en faisant semblant de regarder +ailleurs.» Le cardinal de Richelieu fit prier madame Pilou de lui +venir faire tous les contes qu'elle savoit du président de Chevry, qui +vivoit encore; elle ne le voulut jamais.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> +Cette humeur martiale le prenoit quelquefois au milieu d'un compte de +finance. Un trésorier de France, de mes amis<a name="FNanchor_420" id="FNanchor_420"></a><a href="#Footnote_420" class="fnanchor">[420]</a>, m'a dit qu'un jour, +travaillant avec lui, il appela Corbinelli, son premier commis, et lui +dit d'un ton sérieux: «Monsieur Corbinelli<a name="FNanchor_421" id="FNanchor_421"></a><a href="#Footnote_421" class="fnanchor">[421]</a>, faites ôter ces corps +de cette cour.» Ce trésorier fut bien étonné; mais Corbinelli, +s'approchant, lui dit: «Ce sont de ses visions ordinaires, ne laissez +pas de continuer.»</p> + +<p>Un jour les cochers firent insulte dans la Place-Royale à la marquise +d'Uxelles, dont le cocher avait été tué, d'un coup de fourche par la +tempe, par son écuyer, comme il le vouloit châtier. Ils furent aussi +braver madame de Rohan, à cause qu'elle avoit chassé le sien. Mais M. +de Candale y survint qui chargea son propre cocher et dissipa les +autres. Madame Pilou, qui avoit vu cela, le conta au président. Il se +mit à pester de ce qu'on ne l'avoit pas averti, lui qui étoit colonel +du quartier, mais qu'elle n'avoit recours qu'à son commissaire Canto. +«Voyez la belle occasion que vous m'avez fait perdre, +j'eusse..........» Le voilà à dire tous les exploits qu'il auroit +faits.</p> + +<p>Comme il étoit contrôleur-général des finances, président des comptes +et officier de l'ordre du Saint-Esprit<a name="FNanchor_422" id="FNanchor_422"></a><a href="#Footnote_422" class="fnanchor">[422]</a>, je ne sais quel flatteur +lui apporta une généalogie où il le faisoit descendre d'un certain +Duretius, qu'il avoit trouvé du temps de Philippe-Auguste. «Mon ami, +lui dit le président, j'ai de meilleurs parens <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> que lui; mon père +et mon grand-père étoient médecins, et par-delà je n'y vois goutte. Si +je te trouve jamais céans, je te ferai étriller de sorte que tu ne +t'avisera de ta vie de faire des flatteries comme celle-là, pour qu'il +t'en souvienne.»</p> + +<p>Un homme lui avoit gagné trente pistoles; il ne vouloit pas les lui +payer. «Il m'a trompé,» disoit-il; et il donne ordre à ses gens de le +frotter s'il revenoit. Cet homme revint; voilà ses gens après, et lui +aussi; mais il ne partit que long-temps après eux; il trouve madame +Pilou, qui avoit vu cet homme se sauver. «Eh bien! lui dit-il, ma +bonne amie, n'avez-vous pas vu comme je l'ai frotté?» Il ne s'en étoit +pas approché de cent pas. Une autre fois cet homme s'étant vanté de +battre les gens du président, celui-ci l'attendoit, et, accompagné de +son domestique, il se promenoit à grands pas avec des pistolets le +long de sa porte de derrière. Madame Pilou, qui logeoit en son +quartier, vient à paroître; c'étoit l'été après souper; il va à elle +le pistolet à la main. «Jésus! s'écria-t-elle!—Ah! ma bonne amie, lui +dit-il, tu as bien fait de parler, je te prenois pour ce coquin.» En +cet équipage; il l'accompagna jusque chez elle; ils trouvèrent un +charivari, il ne dit mot; mais, quand le charivari fut passé, il les +appela <i>canailles</i>. Et eux et lui se dirent bien des injures de loin.</p> + +<p>J'ai ouï dire qu'un homme de la cour n'étant pas satisfait de lui, et +s'en plaignant assez haut, il le tira à part et lui dit: «Monsieur, si +vous n'êtes pas content, je vous satisferai seul à seul quand il vous +plaira.» L'autre fut un peu surpris; mais, à quelques jours de là, +l'autre n'en ayant pu avoir plus de contentement <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> que par le +passé, il voulut voir ce que ce fou avoit dans le ventre, et l'ayant +rencontré seul, il lui demanda s'il se souvenoit qu'il lui avoit +promis de le satisfaire par les voies d'honneur. Le président lui +répondit en riant: «Mon brave, vous deviez me prendre au mot, +cette-humeur là m'est passée; mais si vous voulez vous battre, allez +vous-en arracher un poil de la barbe à Bouteville, il vous en fera +passer votre envie.»</p> + +<p>En parlant, il disoit sans cesse à tort et à travers: «<i>Mange mon +loup, mange mon chien.</i>» Voiture en a fait une ballade<a name="FNanchor_423" id="FNanchor_423"></a><a href="#Footnote_423" class="fnanchor">[423]</a>. En +parlant à une dame, il l'appeloit quelquefois <i>mon petit père</i>.</p> + +<p>La plus grande folie qu'il ait faite, ce fut qu'étant un jour à causer +avec feu M. le comte de Moret, avec lequel il se plaisoit fort, un +ambassadeur d'Espagne vint visiter ce prince. «Ah! je voudrois, dit le +président, lui avoir fait un pet au nez.—Vous n'oseriez, dit le +comte.—Vous verrez,» répond Chevry; et comme l'ambassadeur faisoit la +révérence gravement, le président pète dans sa main et la porte au nez +de Son Excellence, qui en fit de grandes plaintes; mais on fit passer +l'autre pour un fou<a name="FNanchor_424" id="FNanchor_424"></a><a href="#Footnote_424" class="fnanchor">[424]</a>.</p> + +<p>Il étoit de fort amoureuse manière, et faisoit si fort le coq dans son +quartier, que le cardinal de La Valette y venant fort souvent voir une +certaine dame, il disoit sérieusement qu'il ne trouvoit point bon que +ce cardinal <span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> vînt cajoler ses voisines, sans lui en demander +permission, et qu'il l'en avertiroit afin qu'il ne trouvât pas +mauvais, s'il le couchoit sur le carreau malgré son cardinalat.</p> + +<p>Une fois pour se ragoûter, il pria une m......... de lui faire voir +quelque bavolette<a name="FNanchor_425" id="FNanchor_425"></a><a href="#Footnote_425" class="fnanchor">[425]</a> toute fraîche venue de la vallée de +Montmorency. On fait habiller une petite garce en bavolette, et on la +mène au président, qui coucha toute la nuit avec elle. Le lendemain il +la fit lever pour aller voir quel temps il faisoit. Elle lui vint dire +que le temps étoit nébuleux. «<i>Nébuleux!</i> s'écria-t-il, ah! +vertu-choux, j'ai la v.... Eh! qu'on me donne vite mes chausses.»</p> + +<p>Il mourut contrôleur-général des finances et président des comptes. Sa +femme avoit eu beaucoup de bien; lui n'étoit pas gueux et avoit +quelque chose de patrimoine. Au prix de ce temps-ci, il ne fit pas une +grande fortune. Son fils a vendu La Grange et sa charge de président +des comptes. Il a de l'esprit, mais peu de cervelle; il se ruine. Le +président a fait bâtir le palais Mazarin.</p> + +<p>Les <i>Mémoires</i> de Sully nous apprennent que son frère Duret<a name="FNanchor_426" id="FNanchor_426"></a><a href="#Footnote_426" class="fnanchor">[426]</a>, le +médecin, qui a fait bâtir la maison du président Le Bailleul près +l'hôtel de Guise, étoit un maître visionnnaire, en un mot, un digne +frère du président de Chevry. Il disoit que l'air de Paris étoit <span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> +malsain, et il fit nourrir son fils unique dans une loge de verre où +il ne laissa pas de mourir, peut-être pour y faire trop de façons. Il +ne prenoit à dîner que des pressis de viande et autres choses +semblables, parce que, disoit-il, l'agitation du carrosse troubloit la +digestion; mais il soupoit fort bien. Il se mit dans la fantaisie que +le feu lui étoit contraire, et n'en vouloit point voir. Il savoit +pourtant son métier, et s'y fit riche. Les apothicaires le faisoient +passer pour fou, parce qu'il s'avisa que le jeûne étoit admirable aux +malades, et que bien souvent il ne leur ordonnoit que de l'eau claire +et une pomme cuite.</p> + +<h3 class="p4">M. D'AUMONT<a name="FNanchor_427" id="FNanchor_427"></a><a href="#Footnote_427" class="fnanchor light">[427]</a>.</h3> + +<p class="p2">M. d'Aumont, fils du maréchal d'Aumont, du temps d'Henri <span class="smcap">IV</span>, +gouverneur de Bologne-sur-Mer, et chevalier de l'Ordre, en son jeune +temps, fut une vraie peste de cour. Il a eu les plus plaisantes +visions du monde. Il disoit de madame de Beaumarchais<a name="FNanchor_428" id="FNanchor_428"></a><a href="#Footnote_428" class="fnanchor">[428]</a>, belle-mère +du maréchal de Vitry, et femme de ce trésorier de l'Epargne que la +Reine-mère fit tant persécuter, à cause que son gendre avoit tué le +maréchal d'Ancre; il disoit donc <span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> de cette madame de Beaumarchais, +qu'elle ressembloit à un tabouret de point de Hongrie. En effet, elle +avoit le visage carré, et tout plein de marques rouges. Cela +n'empêchoit pas que, pour son argent, elle n'eut des galants et de +bonne maison, car M. de Mayenne le dernier de ce nom en fut un. La +vision qu'il eut pour la maréchale d'Estrées<a name="FNanchor_429" id="FNanchor_429"></a><a href="#Footnote_429" class="fnanchor">[429]</a> est encore plus +plaisante. C'étoit et c'est encore une petite femme sèche et qui a le +nez fort grand, mais extrêmement propre. Elle étoit en sa jeunesse +toute faite comme une poupée. «Ne croyez-vous pas, disoit-il +sérieusement, car il ne rioit jamais, qu'on la pend tous les soirs, +tout habillée, par le nez à un clou à crochet dans une armoire?» Il +disoit d'une dame qui avoit le teint fort luisant, qu'on lui avoit mis +un vernis comme aux portraits.</p> + +<p>Un jour qu'il étoit à l'hôtel de Rambouillet, madame de Bonneuil, dont +nous parlerons ailleurs, y vint. Elle étoit grosse, et en entrant elle +se laissa tomber et se fit grand mal à un genou, et pensa accoucher de +sa chute. Le voilà qui se met à rêver: «Nous sommes bien mal bâtis, +dit-il, nous avons des os en tous les endroits sur lesquels nous +tombons d'ordinaire; il vaudrait bien mieux que nous eussions des +ballons de chair aux genoux, aux coudes, au haut des joues et aux +quatre côtés de la tête. Quel plaisir ne seroit-ce point? ajouta-t-il; +un homme sauteroit par une fenêtre sans se blesser, il passeroit +par-dessus les murs d'une ville.» Et puis, s'engageant plus avant dans +sa rêverie, il mena cet homme avec ces ballons de chair de ville en +ville, jusqu'à La Haie en Hollande. <span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span></p> + +<p>Une autre fois Gombauld contoit en sa présence, à l'hôtel de +Rambouillet, qu'ayant été pris pour un grand débauché, nommé Combauld, +père du baron d'Auteuil, il fut maltraité par un commissaire et des +agents qui le vouloient mener en prison, jusque là que, quoiqu'il soit +assez patient, il fut pourtant contraint de lever la main pour frapper +ce commissaire. M. D'Aumont, après avoir tout écouté, se lève de son +siége, et commence à faire la posture d'un bourreau qui danse sur les +épaules d'un pendu, et qui tire en même temps la corde pour +l'étrangler, et disoit: «Monsieur le commissaire, je vous pendrai, je +vous pendrai, monsieur le commissaire.»</p> + +<p>A propos de cela, comme il faisoit pendre quelques soldats à Bologne, +un d'eux cria qu'il étoit gentilhomme: «Je le crois, lui dit-il, mais +je vous prie d'excuser, mon bourreau ne sait que pendre.»</p> + +<p>En mangeant des andouilles mal lavées, il dit: «Ces andouilles sont +bonnes, mais elles sentent un peu le terroir.»</p> + +<p>Il disoit du marquis de Sourdis, qui faisoit fort l'empressé chez le +cardinal de Richelieu, de la maison duquel il étoit depuis peu +intendant, et qui regardoit aux meubles et à toutes choses, il disoit +qu'il lui sembloit le voir tirer de dessous son manteau un petit sac +de tapissier avec un petit marteau, et recogner quelque clou doré à +une chaise.</p> + +<p>Je crois que ce fut lui qui dit, voyant une personne fort maussade, +qu'elle avoit la mine d'avoir été faite dans une garde-robe sur un +paquet de linge sale.</p> + +<p>Une de ses meilleures visions, ce fut celle qu'il eut pour M. +l'archevêque de Rouen, qui, quoique jeune, <span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span> portoit une grande +barbe. Il dit qu'il ressembloit à Dieu le Père, quand il étoit jeune.</p> + +<p>Il avoit été fort galant. Une fois sa belle-sœur, madame de +Chappes, le trouva déguisé en Minime sur le chemin de Picardie; elle +le reconnut, parce qu'il étoit admirablement bien à cheval et que son +cheval étoit trop beau. Il alloit en Flandre voir une dame. Sur ses +vieux jours, il étoit plus ajusté qu'un galant de vingt ans. Il se +peignoit la barbe, et il étoit si curieux d'être bien botté qu'il se +tenoit les pieds dans l'eau pour se pouvoir botter plus étroit. +C'étoit de ce temps que tout le monde étoit botté; on dit qu'un +Espagnol vint ici et s'en retourna aussitôt. Comme on lui demandoit +des nouvelles de Paris, il dit: «J'y ai vu bien des gens, mais je +crois qu'il n'y a plus personne à cette heure, car ils étoient tous +bottés, et je pense qu'ils étoient prêts à partir.» Maintenant tout le +monde n'a plus que des souliers, non pas même des bottines. Il n'y a +plus que La Mothe-Le-Vayer<a name="FNanchor_430" id="FNanchor_430"></a><a href="#Footnote_430" class="fnanchor">[430]</a>, précepteur de M. d'Anjou, qui ait +tantôt des bottes, tantôt des bottines; mais ce n'a jamais été un +homme comme les autres.</p> + +<p>M. d'Aumont avoit épousé une fille de Maintenon, de la maison +d'Angennes<a name="FNanchor_431" id="FNanchor_431"></a><a href="#Footnote_431" class="fnanchor">[431]</a>, cousine-germaine de M. le marquis de Rambouillet. Il +n'en a point eu d'enfants. Cette madame d'Aumont est une honnête +femme, mais fort aigre. Après la mort de son mari, elle se piqua <span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span> +d'honneur en une plaisante rencontre. Elle a une chapelle dans les +Minimes de la Place-Royale, où M. d'Aumont est enterré. Or, un neveu +de son mari, nommé Hurault de Chiverny<a name="FNanchor_432" id="FNanchor_432"></a><a href="#Footnote_432" class="fnanchor">[432]</a>, étant mort, sa veuve, qui +est aussi une honnête femme, mais sage à peu près comme l'autre sur ce +chapitre-là, la pria de trouver bon qu'on mît le corps embaumé dans +cette chapelle. Depuis, cette femme, s'étant retirée en une religion, +obtint des Minimes qu'ils lui laisseraient prendre le cœur de son +mari. Madame d'Aumont alla prendre cela au point d'honneur. Il y en a +eu de grands procès. Enfin des curés de Paris les raccommodèrent, et +cette nièce eut le cœur de son mari. +<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span></p> + +<h3 class="p4">M<sup>me</sup> DE RENIEZ.</h3> + +<p class="p2">Madame de Reniez étoit de la maison de Castelpers en Languedoc, +sœur du baron de Panat, dont nous parlerons en suite. Avant que +d'être mariée au baron de Reniez, elle étoit engagée d'inclination +avec le vicomte de Paulin. Cette amourette dura après qu'elle fut +mariée, et le baron de Panat étoit le confident de leurs amours. Ils +en vinrent si avant qu'ils se firent une promesse de mariage +réciproque. Ils se promettoient de s'épouser en cas de viduité; «en +foi de quoi, disoient-ils, nous avons consommé le mariage.» Un +tailleur rendoit les lettres du galant et lui en apportoit réponse. +Par l'entremise de cet homme, ces amants se virent plusieurs fois, +tantôt dans le village de Reniez même, tantôt ailleurs, où le vicomte +venoit toujours déguisés. Un jour ils se virent dans le château même +de Reniez et presqu'aux yeux du mari. Madame de Reniez avoit feint +d'être incommodée, et s'étoit fait ordonner le bain, et le vicomte se +mit dans la cuve qu'on lui apporta. Enfin ils en firent tant que le +mari scut toute l'histoire, et, pour les attraper, il fit semblant de +partir pour un assez long voyage, puis, revenant sur ses pas, il entra +dans la chambre de sa femme et trouva le vicomte couché avec elle. Il +le tua de sa propre main, non sans quelque résistance, car il prit son +épée; mais <span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> le baron avoit deux valets avec lui. Le baron de +Panat, qui couchoit au-dessus, accourut aux cris de sa sœur, et fut +tué à la porte de la chambre. Pour la femme, elle se cacha sous le +lit, tenant entre ses bras une fille de trois à quatre ans, qu'elle +avoit eue du baron son mari. Il lui fit arracher cette enfant, et +après la fit tuer par ses valets; elle se défendit du mieux qu'elle +put, et eut les doigts coupés. Le baron de Reniez eut son abolition.</p> + +<p>Cette enfant qu'on ôta d'entre les bras de madame de Reniez fut, +après, cette madame de Gironde, dont nous allons conter l'histoire. +Mais, avant cela, il est à propos de dire ce que nous avons appris du +baron de Panat.</p> + +<h3 class="p4">LE BARON DE PANAT.</h3> + +<p class="p2">Le baron de Panat étoit un gentilhomme huguenot d'auprès de +Montpellier, de qui on disoit: <i>Lou baron de Panat puteau mort que +nat</i>, c'est-à-dire plutôt mort que né; car on dit que sa mère, grosse +depuis près de neuf mois, mangeant du hachis, avala un petit os qui, +lui ayant bouché le conduit de la respiration, la fit passer pour +morte; qu'elle fut enterrée avec des bagues aux doigts; qu'une +servante et un valet la déterrèrent de nuit pour avoir ses bagues, et +que la servante, se ressouvenant d'en avoir été maltraitée, lui donna +quelques coups de poing, par hasard, sur la nuque du cou, et que les +coups ayant débouché son gosier, elle commença à respirer, et que +quelque temps <span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> après elle accoucha de lui, qui, pour avoir été si +miraculeusement sauvé, n'en fut pas plus homme de bien. Au contraire, +il fut des disciples de Lucilio Vanini, qui fut brûlé à Toulouse pour +blasphêmes contre Jésus-Christ<a name="FNanchor_433" id="FNanchor_433"></a><a href="#Footnote_433" class="fnanchor">[433]</a>. Il retira Théophile<a name="FNanchor_434" id="FNanchor_434"></a><a href="#Footnote_434" class="fnanchor">[434]</a>, et +pensa lui-même être pris par le prévôt. C'était un fort bel homme. +Madame de Sully, qui vit encore, en devint amoureuse et lui demanda +<i>la courtoisie</i>. On dit qu'il répondit qu'il étoit impuissant. +Cependant il étoit marié; mais madame de Sully, qui n'étoit pas belle, +ne le tenta pas, et il s'en défit de cette sorte.</p> + +<p>A propos de femmes qui sont revenues, on conte qu'une femme étant +tombée en léthargie, on la crut morte, et comme on la portoit en +terre, au tournant d'une rue, les prêtres donnèrent de la bière contre +une borne, et la femme se réveilla de ce coup. Quelques années après, +elle mourut tout de bon, et le mari, qui en étoit bien aise, dit aux +prêtres: «Je vous prie, prenez bien garde au tournant de la rue.» <span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span></p> + +<h3 class="p4">MADAME DE GIRONDE.</h3> + +<p class="p2">Revenons à la petite de Reniez. Son père, pour ôter cet objet de +devant ses yeux, la donna à madame de Castel-Sagrat, sa sœur. Cette +fille, dès l'âge de dix ans, fut admirée pour sa beauté et pour la +vivacité de son esprit. Madame de Castel-Sagrat résolut de ne laisser +point échapper un si bon parti, et de la marier à son second fils, +qu'on appeloit le Baron de Gironde, et elle les fit épouser que la +fille n'avoit encore que onze ans, après avoir obtenu des dispenses du +Roi, car ils étoient cousins-germains et huguenots. On dit que madame +de Gironde eut de tous temps de l'aversion pour son mari, qui étoit un +gros homme assez mal bâti; mais cette aversion s'augmenta très-fort +lorsqu'elle se vit cajolée des principaux et des mieux faits de la +province; car son mari l'ayant menée à Montauban, après les guerres de +la religion, feu M. d'Epernon et M. de La Vallette, son fils, s'y +rencontrèrent. Il y avoit aussi alors une autre dame, nommée madame +d'Islemade, qui seule pouvoit disputer de beauté avec madame de +Gironde. Le père se donna à celle-ci et le fils à l'autre, et toute la +ville avec la noblesse des environs se partageant à leur exemple, ce +fut comme une petite guerre civile, bien différente de celle dont on +venoit de sortir. On dit pourtant que M. d'Épernon n'en eut aucune +faveur que de bienséance.</p> + +<p>La peste vint là-dessus qui interrompit toutes les <span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span> galanteries, +et madame de Gironde fut contrainte de se retirer à Reniez. Par +malheur pour elle, un avocat du présidial de Montauban, nommé Crimel, +se retira dans le village de Reniez. Cet homme étoit méchant, mais il +avoit de l'esprit. Il fut bientôt familier avec madame de Gironde, qui +en temps de peste ne pouvoit pas avoir beaucoup de compagnie; et comme +elle se plaignit à lui de son mariage, on dit qu'il lui mit dans la +tête qu'elle se pouvoit démarier, et que l'espérance qu'il lui en +donna la charma, de sorte que, pour le récompenser d'un si bon avis, +elle lui donna tout ce que peut donner une dame.</p> + +<p>La peste ayant cessé, elle revint à Montauban, où elle fut plus +admirée et plus cajolée que jamais. Le marquis de Flamarens, le baron +d'Aubais, le vicomte de Montpeiroux, et plusieurs autres gentilshommes +de qualité, y accoururent et y demeurèrent long-temps pour l'amour +d'elle. Ce fut alors qu'un de ces messieurs lui ayant donné les +violons, comme il n'y avoit point de lieu commode chez elle, elle alla +d'autorité, avec toute cette noblesse, se mettre en possession de la +salle d'un des principaux de Montauban, quoiqu'il la lui eût refusée, +en disant pour toutes raisons que cet homme lui avoit bien de +l'obligation, et qu'elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour le +rendre honnête homme.</p> + +<p>Cependant l'envie de se démarier s'accroissoit de jour en jour. Pour +cela elle s'avise, pour n'être plus sous la puissance de son mari, de +proposer à Gironde de la laisser aller voir ses oncles maternels pour +leur demander qu'ils lui fissent raison des droits que sa mère avoit +sur la maison de Panat. Elle y fut, et Cadaret, <span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> un des frères de +sa mère, devint passionnément amoureux d'elle. Cet oncle la porta, +plus que personne, à demander la dissolution de son mariage, et lui +fit raison de ce qu'elle prétendoit. Après, le procès étant commencé, +il l'accompagna à Castres, où on reconnut bientôt qu'il en étoit fort +jaloux. Il falloit pourtant bien qu'il souffrît qu'elle fût cajolée, +car elle ne s'en pouvoit passer, et ne marchoit point sans une foule +d'amants, entre lesquels il y en avoit trois plus assidus que les +autres: le baron de Marcellus, jeune gentilhomme de qualité, de la +basse Guyenne, qui étoit à Castres pour un procès; Rapin, jeune avocat +plein d'esprit, et Ranchin, aujourd'hui conseiller à la chambre. Ce +Ranchin a fait beaucoup de vers<a name="FNanchor_435" id="FNanchor_435"></a><a href="#Footnote_435" class="fnanchor">[435]</a>.</p> + +<p>Elle parloit avec une liberté extraordinaire de sa beauté et de ses +<i>mourants</i><a name="FNanchor_436" id="FNanchor_436"></a><a href="#Footnote_436" class="fnanchor">[436]</a>; on la voyoit aller par la ville bizarrement habillée; +car quelquefois on lui a vu un habit de gaze, dans laquelle elle +faisait passer toutes sortes de fleurs, depuis le haut jusqu'au bas, +et je vous laisse à penser si son <i>mourant</i> Ranchin manquoit à +l'appeler Flore. Elle dit assez plaisamment à un garçon nommé +Cayrol<a name="FNanchor_437" id="FNanchor_437"></a><a href="#Footnote_437" class="fnanchor">[437]</a>, qui lui promettoit de faire des vers sur elle, qu'elle ne +prétendoit pas lui servir de porte-feuille. Elle disoit les choses +fort agréablement; mais ses lettres ne répondoient pas <span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span> à sa +conversation: sa mère écrivoit bien mieux.</p> + +<p>Comme son procès tiroit en longueur, elle alla pour quelque temps à +une terre de Belaire, que Cadaret lui avoit donnée pour ses +prétentions. Là, Marcellus et Rapin l'allèrent voir. Ils arrivèrent +assez tard; mais à peine l'eurent-ils saluée, qu'on entendit heurter +avec violence. C'était un gentilhomme du voisinage, qui venoit +l'avertir que son mari s'avançoit avec vingt ou trente de ses amis +pour l'enlever. Ils se mettent à tenir conseil. Le gentilhomme étoit +d'avis qu'on se sauvât, parce que la maison ne valoit rien. Mais +Rapin, qui ne connoissoit point ce gentilhomme, et qui espéroit qu'on +ne les forceroit pas si aisément, fut d'avis de demeurer. Le baron, +ayant su qu'il y avoit compagnie et qu'on étoit résolu de se défendre, +ne voulut point exposer la vie de ses amis, et s'en retourna.</p> + +<p>Cependant Marcellus, qui n'avoit eu qu'un amour de galanterie, +commença à s'engager tout de bon. Elle le repaissoit de belles +paroles; car, en fine coquette, elle faisoit que chacun de ses amants +croyait être le plus heureux. Pour Rapin (il est gentilhomme), qu'elle +voyoit cadet et d'assez bon sens pour conduire une entreprise, elle +lui promit plusieurs fois de l'épouser s'il pouvoit la défaire de +Gironde. Mais il lui répondit que quand avec sa beauté elle auroit une +couronne à lui donner, elle ne l'obligeroit pas à faire une mauvaise +action.</p> + +<p>Afin de contenter en quelque sorte Marcellus, qui étoit fort alarmé de +ce qu'elle sembloit favoriser plus que lui un certain chevalier de +Verdelin, elle lui fit une promesse en ces termes: «Je promets au +baron Marcellus de ne me remarier jamais, si je suis une fois libre; +<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span> et, si je change de résolution, que ce ne sera qu'en sa faveur.» +En même temps cependant elle écrivoit au chevalier qu'il eût bonne +espérance, et que pour ce misérable (parlant de Marcellus), il +n'auroit qu'un morceau de papier pour son quartier d'hiver. Mais +toutes ces coquetteries ne plaisoient point à son oncle de Cadaret, +qui, par jalousie ou pour être las de la dame, comme quelques-uns ont +dit, se joignit à Gironde et lui aida à l'enlever.</p> + +<p>La voilà donc en la puissance de son mari, et prisonnière dans une +tour de Castel-Sagrat. Là, ne trouvant point d'autre moyen d'en +sortir, elle cajole madame de Castel-Sagrat, femme du frère aîné de +Gironde, lui représente le tort qu'on lui a fait de la contraindre, à +onze ans, à se marier avec un homme pour qui on savoit bien qu'elle +avoit de l'aversion; que sans doute le mariage seroit déclaré nul, et +que si elle voulait la mettre en liberté, elle épouseroit après M. de +Gasques, son frère, qui peut-être ne trouveroit pas ailleurs un +meilleur parti. Madame de Castel-Sagrat, gagnée, la fait évader; mais +les maris la suivirent et l'assiégèrent dans un château, nommé de +Bèze, où, après avoir résisté quelques jours, elle fut contrainte de +se rendre, et fut ramenée à Castel-Sagrat, où Gironde, peut-être las +de se donner tant de peines pour une coureuse, ou peut-être déjà +amoureux d'une autre personne, comme vous le verrez par la suite, +consentit à la dissolution du mariage moyennant deux mille écus pour +les frais qu'il avoit faits.</p> + +<p>Pour trouver cette somme, la dame a recours à son fidèle Marcellus, et +lui promet de l'épouser, dès que l'affaire sera achevée. Marcellus en +tombe d'accord, <span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span> mais pour assurance il demande d'être saisi +cependant de la dispense de mariage, dont la suppression devoit faire +dissoudre le mariage. On la lui met entre les mains, et il part +aussitôt pour aller faire cette somme. A peine fut-il en son pays que +sa maîtresse lui écrit de le venir retrouver en diligence, et de +n'oublier pas d'apporter la dispense dont dépendoit toute l'affaire. +Marcellus la va retrouver à Belaire; aussitôt elle tâche par toutes +les caresses imaginables de retirer sa dispense. Il n'y veut point +entendre, et va loger dans une maison du village. Elle le fait suivre +par une femme-de-chambre et par un garçon de dix à douze ans, qui le +prient de souffrir au moins pour toute grâce que ce garçon puisse +faire une copie de la dispense. Il y consentit enfin de peur de +rompre. Mais comme ce garçon commençoit à copier, cinq ou six hommes +armés entrent dans la chambre en criant: <i>Tue, tue!</i> ils tirent leurs +pistolets, qui apparemment n'étoient chargés que de poudre. Dans ce +désordre, le garçon avec la femme-de-chambre se sauvent avec la +dispense. Ces hommes se retirèrent aussi bientôt après, et laissèrent +notre baron bien camus. A la chaude, il va rendre sa plainte, et, +d'amant de madame de Gironde, devient son plus irréconciliable ennemi. +Il la fait condamner à trois mille livres d'amende. Elle cependant, +croyoit avoir fait d'une pierre deux coups: s'être défaite de +Marcellus, et avoir trouvé le moyen de rompre le mariage, sous le +consentement de Gironde et sans lui donner de l'argent. Pour cet +effet, elle change de religion, et sur l'exposition qu'elle fait au +pape qu'elle a été mariée avec un cousin-germain sans dispense, et +même avant <span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> l'âge porté par les lois, elle obtient un rescrit pour +la dissolution du mariage, adressé à l'official de Montauban; mais il +se trouva que cette dispense, dont elle avoit l'original, étoit +enregistrée au présidial d'Agen, de sorte qu'il fallut encore revenir +capituler avec Gironde qui avoit aussi changé de religion; lui s'en +tint toujours à ses deux mille écus. Alors il fallut avoir recours à +Gasques, frère, comme nous avons dit, de madame de Castel-Sagrat, qui +voulut coucher avec elle avant que de donner son argent. Gironde se +maria quelque temps après à la fille d'un chandelier de Castel-Sagrat, +dont il étoit amoureux. Pour elle, bien qu'elle eût couché avec +Gasques, elle étoit encore en doute si elle l'épouseroit, car Rapin +lui ayant demandé un jour si tout de bon elle étoit mariée avec +Gasques, elle répondit: «<i>Selon</i>;» c'est-à-dire que si elle étoit +grosse, elle l'épouseroit, mais qu'autrement elle tâcheroit à s'en +défendre. Elle se trouva grosse, épousa Gasques, et peu après mourut +en travail d'enfant.</p> + +<h3 class="p4">M. DE TURIN.</h3> + +<p class="p2">M. de Turin étoit un conseiller au parlement de Paris, grand +justicier, mais de qui on contoit de plaisantes choses. Il appeloit +son clerc <i>cheval</i>, son laquais <i>mulet</i>, et sa femme <i>p.....</i>. <span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span></p> + +<p>Un gentilhomme, dont il étoit rapporteur, alla une fois pour parler à +lui; il le rencontra en habit court, fait comme un cuistre, qui +revenoit de la cave, avec son martinet à la main. Il ne l'avoit +peut-être jamais vu, ou il ne le reconnut pas, et il lui dit: «Mon +ami, où est M. de Turin?—<i>Mon ami!</i> dit M. de Turin, quel impertinent +est-ce là?» Le cavalier peu accoutumé à souffrir des injures, lui +donne un soufflet et se retire. Il sut après que c'étoit M. de Turin, +et le voilà en belle peine. Le bon homme rapporta le procès comme si +de rien n'étoit, et dit à son clerc: «<i>Cheval</i>, apporte-moi le procès +de ce <i>batteur</i>.» Il le voit, et trouvant que le cavalier avoit bon +droit, il le lui fait gagner, et l'ayant rencontré sur les degrés du +Palais, il lui donne un petit coup sur la joue en riant, et lui dit: +«Apprenez à ne battre plus les gens: vous avez gagné votre procès.» +L'autre, qui croyoit tout perdu, se pensa mettre à genoux.</p> + +<p>Il se trouva chargé du procès d'entre feu M. de Bouillon et M. de +Bouillon La Marck, pour Sédan. Henri <span class="smcap">IV</span> l'envoya quérir, et lui dit: +«Monsieur de Turin, je veux que M. de Bouillon gagne son procès.—Hé +bien, Sire, lui répondit le bon homme, il n'y a rien plus aisé; je +vous l'enverrai, vous le jugerez vous-même.» Quand il fut parti, +quelqu'un dit au Roi: «Sire, vous ne connoissez pas le personnage, il +est homme à faire ce qu'il vous vient de dire.» Le Roi sur cela y +envoya, et on trouva le bon homme qui chargeoit les sacs sur un +crocheteur. Le Roi accommoda cette affaire.</p> + +<p>Madame de Guise et mademoiselle de Guise, sa fille, depuis princesse +de Conti, le furent solliciter une fois. Il les fit attendre assez +long-temps, et après il se mit à <span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span> crier tout haut: «<i>Cheval</i>, ces +p...... sont-elles encore là-bas?»</p> + +<p>Un seigneur qui avoit gagné une grande affaire à son rapport, lui +envoya un mulet qui alloit fort bien le pas. M. de Turin trouva ce +mulet à son retour du Palais; il ne fit autre chose que de prendre un +bâton, et d'en frapper le mulet jusqu'à ce qu'il le vit hors de chez +lui.</p> + +<p>On dit qu'un gentilhomme lui fit une fois un grand présent de gibier. +Il laissa descendre cet homme, mais comme il sortoit dans la rue, il +lui jeta ce gros paquet de gibier fort rudement sur la tête, en lui +disant qu'il apprît à ne pas corrompre ses juges.</p> + +<h3 class="p4">M. DE PORTAIL, M. HILERIN.</h3> + +<p class="p2">M. de Portail étoit aussi un conseiller au parlement de Paris, fort +homme de bien, mais fort visionnaire. Il avoit retranché son grenier, +y avoit fait son cabinet, et ne parloit aux gens que par la fenêtre de +ce grenier<a name="FNanchor_438" id="FNanchor_438"></a><a href="#Footnote_438" class="fnanchor">[438]</a>. Un jour qu'il avoit rapporté une affaire pour la +communauté des pâtissiers, et qu'il la leur avoit fait gagner, parce +qu'ils avoient bonne cause, les pâtissiers lui voulurent donner un +plat de leur métier, et firent un pâté <span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> où ils mirent toute leur +science. Ils heurtent, les voilà dans la cour, et lui, la tête à la +lucarne, leur demande ce qu'ils veulent, et que leur affaire est +jugée. Ils disent qu'ils l'en viennent remercier. «Montez,» leur +dit-il. Les voilà en haut. Ils lui présentent leur pâté; il regarde ce +pâté, et puis il dit entre ses dents: «M. Portail a rapporté un procès +pour la communauté des pâtissiers, ils l'ont gagné, et ils font +présent d'un grand pâté à M. Portail.» Cela dit, il met ce pâté sur sa +fenêtre, et le laisse tomber dans la rue.</p> + +<p>Une autre fois, un procureur qu'il haïssoit, parce que c'étoit un +chicaneur, fut pour lui parler. Il lui demanda par sa lucarne ce qu'il +vouloit. «C'est, monsieur, dit le procureur, une requête que je vous +apporte pour la répondre, s'il vous plaît.—Lisez, lisez-la,» dit M. +Portail. Ce procureur se met à lire nu-tête, comme vous pouvez penser. +La requête étoit longue, et il faisoit très-grand froid, et le bon +homme, par malice, lui faisoit à toute heure des difficultés.</p> + +<p>A propos de conseiller au parlement, je mettrai ici un conte de M. +Hilerin, conseiller d'Eglise. Ce bon homme a fait imprimer un livre de +théologie qu'il dédie à la Trinité, et commence l'épître par: +«<i>Madame.</i>» En un endroit, il prouve la Trinité par un arrêt rendu à +son rapport. <span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span></p> + +<h3 class="p4">LE COMTE DE VILLA-MEDINA.</h3> + +<p class="p2">Le comte de Villa-Medina, de la maison de Taxis, étoit général des +postes d'Espagne<a name="FNanchor_439" id="FNanchor_439"></a><a href="#Footnote_439" class="fnanchor">[439]</a>. Cette charge y est tenue par des gens de +qualité, et vaut cent mille écus de rente. C'étoit un homme bien fait, +galant, libéral, vaillant et spirituel. Il écrivoit même en vers et en +prose, mais c'étoit l'un des hommes du monde les plus emportés en +amour. Durant la faveur du duc de Lerme, du vivant de Philippe <span class="smcap">III</span>, +père du Roi qui règne aujourd'hui<a name="FNanchor_440" id="FNanchor_440"></a><a href="#Footnote_440" class="fnanchor">[440]</a>, il devint amoureux d'une dame +de la cour, et il avoit pour rival le duc d'Uceda, fils du favori. Un +jour il prit une telle jalousie de ce que cette dame avoit parlé à son +rival durant la comédie chez le Roi, qu'au sortir il se mit dans son +carrosse et la battit jusqu'à lui en laisser des marques. Non content +de cela, il lui ôta des pendants de grand prix et des perles qu'il +disoit lui avoir donnés. Il fit bien pis, car, en plein théâtre +public, il donna ces pendants et ces perles à une comédienne nommée +<i>Gentilezza</i>, grande courtisane, en lui disant: «Tiens, Gentilezza, je +les viens d'ôter à une telle, la plus grande p..... de Madrid, pour +<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span> les donner à la plus honnête femme qui y soit.» Le Roi et le +favori furent outrés de cette insolence, et le comte eut ordre de se +retirer. Il s'en alla à Naples. Pour la dame, elle eut un tel +crève-cœur de l'affront qu'on lui avoit fait, que son mari, par la +faveur du duc d'Uceda, ayant été fait vice-roi des Indes, elle y alla +avec lui pour ne plus paraître à la cour.</p> + +<p>Le comte revint après la mort de Philippe <span class="smcap">III</span>, et, toujours fou en +amour, se mit à galantiser une dame que le jeune Roi aimoit, et étoit +bien mieux avec elle que le Roi même. Un jour qu'elle avoit été +saignée, le Roi lui envoya une écharpe violette avec des aiguillettes +de diamans qui pouvoient bien valoir quatre mille écus. C'est la +galanterie d'Espagne: on y fait des présents aux dames quand elles se +font saigner. Le comte connut aussitôt, à la richesse de l'écharpe, +qu'elle ne pouvoit venir que du Roi, et en ayant témoigné de la +jalousie, la dame lui dit qu'elle la lui donnoit de tout son cœur. +«Je la prends, répondit le comte, et je la porterai pour l'amour de +vous.» En effet, il se la met, et va en cet équipage chez le Roi. Le +Roi conclut par là que le comte avoit les dernières faveurs de cette +belle, et afin de s'en éclaircir, il alla travesti pour l'y +surprendre. Le comte y étoit effectivement, qui le reconnut et qui le +frotta, quoiqu'il fut vêtu en personne de condition. Pour se pouvoir +vanter d'avoir eu du sang d'Autriche, il lui donna un coup de +poignard, mais ce ne fut qu'en effleurant la peau vers les reins. Le +Roi, le lendemain, sans se vanter d'avoir été blessé, lui envoya ordre +de se retirer. Au lieu de suivre l'ordre du Roi, le comte va au palais +avec une enseigne à son chapeau, où il y avoit un diable dans <span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> les +flammes avec ce mot, qui se rapportoit à lui:</p> + +<p class="left30"> +<span class="i1">Mas pinada</span><br /> +Minos arreperiado<a name="FNanchor_441" id="FNanchor_441"></a><a href="#Footnote_441" class="fnanchor">[441]</a>.</p> + +<p>Le Roi, irrité de cela, le fit tuer dans le Prado, d'un coup de +mousquet, qu'on lui tira dans son carrosse, et puis on cria: <i>E por +mandamiento del Rey.</i></p> + +<p>On conte sa mort diversement; d'autres disent que le Roi, en passant +devant la maison d'un grand seigneur de la cour, qui avoit fait +assassiner le galant de sa femme, dit au comte de Villa-Medina, qui +étoit dans le carrosse de S.M.: «<i>Escarmentar condé</i><a name="FNanchor_442" id="FNanchor_442"></a><a href="#Footnote_442" class="fnanchor">[442]</a>,» et que le +comte lui ayant répondu: «<i>Sagradissima majestad, en amor no aye +scarmiento</i>,» le Roi, le voyant si obstiné, avoit résolu de s'en +défaire.</p> + +<p>On a une pièce imprimée qui s'appelle la <i>Gloria di niquea</i><a name="FNanchor_443" id="FNanchor_443"></a><a href="#Footnote_443" class="fnanchor">[443]</a>. Elle +est de la façon du comte de Villa-Medina, mais d'un style qu'ils +appellent <i>parlar culto</i>, c'est-à-dire Phébus. On dit que le comte la +fit jouer à ses dépens à Aranjuez. La Reine et les seules dames de la +cour la représentèrent. Le comte en étoit amoureux, ou du moins par +vanité il vouloit qu'on le crût, et, par une galanterie bien +espagnole, il fit mettre le feu à la machine où étoit la Reine, afin +de pouvoir l'embrasser impunément. En la sauvant comme il la tenoit +entre ses bras, il lui déclara sa passion et l'invention qu'il avoit +trouvée pour cela<a name="FNanchor_444" id="FNanchor_444"></a><a href="#Footnote_444" class="fnanchor">[444]</a>.</p> + +<p>On m'a conté (et cela vient d'une demoiselle Bertaut, <span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span> mère de +madame de Mauteville<a name="FNanchor_445" id="FNanchor_445"></a><a href="#Footnote_445" class="fnanchor">[445]</a>, qui fut fort jeune en Espagne, quand on y +mena madame Elisabeth de France), on m'a conté qu'un grand seigneur +d'Espagne traita le Roi et la Reine sous des tentes magnifiques, et +tapissées par dedans des plus belles tapisseries du monde, en un +vallon fort agréable où la cour devoit passer, et qu'après que le Roi +et la Reine furent partis, on entendit un grand bruit. C'étoit qu'on +crioit au feu, car ce seigneur avoit mis le feu à tout ce qui avoit +servi à cette magnificence, comme s'il eût cru profaner les mêmes +choses en les faisant servir à d'autres. Philippe <span class="smcap">II</span>, qui avoit une +jeune femme et qui étoit fort soupçonneux, crut aussitôt qu'il y avoit +de l'amour sur le jeu. Pour s'en éclaircir, à un jeu de canes, il +demanda à la Reine, quel de tous les seigneurs de sa cour qui +s'exerçoient à ce jeu, lui sembloit faire le mieux. «C'est, lui +dit-elle, celui qui a de si grandes plumes.» C'étoit le même. Le Roi +répondit: «<i>Pue de ben tener alas, per que buela muy alto</i><a name="FNanchor_446" id="FNanchor_446"></a><a href="#Footnote_446" class="fnanchor">[446]</a>.» Cela +servit apparemment, avec autre chose, à la faire empoisonner. +<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span></p> + +<h3 class="p4">M. VIÈTE<a name="FNanchor_447" id="FNanchor_447"></a><a href="#Footnote_447" class="fnanchor light">[447]</a>.</h3> + +<p class="p2">M. Viète étoit un maître des requêtes, natif de Fontenay-le-Comte en +Bas-Poitou. Jamais homme ne fut plus né aux mathématiques; il les +apprit tout seul; car, avant lui, il n'y avoit personne en France qui +s'en mêlât. Il en fit même plusieurs traités d'un si haut savoir qu'on +a eu bien de la peine à les entendre, entre autres, son <i>Isagogé</i>, ou +<i>Introduction aux mathématiques</i><a name="FNanchor_448" id="FNanchor_448"></a><a href="#Footnote_448" class="fnanchor">[448]</a>. Un Allemand, nommé +Landsbergius, si je ne me trompe, en déchiffra une partie, et depuis +on a entendu le reste. Voici ce que j'ai appris touchant ce grand +homme. Du temps d'Henri <span class="smcap">IV</span>, un Hollandois, nommé Adrianus Romanus, +savant aux mathématiques, mais non pas tant qu'il croyoit, fit un +livre où il mit une proposition qu'il donnoit à résoudre à tous les +mathématiciens de l'Europe; or en un endroit de son livre il nommoit +tous les mathématiciens de l'Europe, et n'en donnoit pas un à la +France. Il arriva, peu de temps après, qu'un ambassadeur des Etats +vint trouver le Roi à Fontainebleau. Le Roi prit plaisir à lui en +montrer toutes ses curiosités, et lui disoit les <span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span> gens excellents +qu'il y avoit en chaque profession dans son royaume. «Mais, Sire, lui +dit l'ambassadeur, vous n'avez point de mathématiciens, car Adrianus +Romanus n'en nomme pas un françois dans le catalogue qu'il en +fait.—Si fait, si fait, dit le Roi, j'ai un excellent, homme: qu'on +m'aille quérir M. Viète.» M. Viète avoit suivi le Conseil, il étoit à +Fontainebleau; il vient. L'ambassadeur avoit envoyé chercher le livre +d'Adrianus Romanus. On montre la proposition à M. Viète, qui se met à +une des fenêtres de la galerie où ils étoient alors, et avant que le +Roi en sortît, il écrivit deux solutions avec du crayon. Le soir il en +envoya plusieurs à cet ambassadeur, et ajouta qu'il lui en donneroit +tant qu'il lui plairoit, car c'était une de ces propositions dont les +solutions sont infinies. L'ambassadeur envoie ces solutions à Adrianus +Romanus, qui, sur l'heure, se prépare pour venir voir M. Viète. Arrivé +à Paris, il trouva que M. Viète étoit allé à Fontenay. A Fontenay, on +lui dit que M. Viète est à sa maison des champs. Il attend quelques +jours et retourne le redemander; on lui dit qu'il étoit en ville. Il +fait comme Apelles qui tira une ligne. Il laisse une proposition; +Viète résout cette proposition. Le Hollandois revient; on la lui +donne, le voilà bien étonné; il prend son parti d'attendre jusqu'à +l'heure du dîner. Le maître des requêtes revient; le Hollandois lui +embrasse les genoux; M. Viète, tout honteux, le relève, lui fait un +million d'amitiés; ils dînent ensemble, et après il le mène dans son +cabinet. Adrianus fut six semaines sans le pouvoir quitter. Un autre +étranger, nommé <span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span> Galtade<a name="FNanchor_449" id="FNanchor_449"></a><a href="#Footnote_449" class="fnanchor">[449]</a>, gentilhomme de Raguse, se fit faire +résident de sa république en France pour conférer avec M. Viète. Viète +mourut jeune, car il se tua à force d'étudier<a name="FNanchor_450" id="FNanchor_450"></a><a href="#Footnote_450" class="fnanchor">[450]</a>.</p> + +<h3 class="p4">LE CHANCELIER DE BELLIÈVRE<a name="FNanchor_451" id="FNanchor_451"></a><a href="#Footnote_451" class="fnanchor light">[451]</a>,</h3> + +<h4>LE CHANCELIER DE SILLERY<a name="FNanchor_452" id="FNanchor_452"></a><a href="#Footnote_452" class="fnanchor">[452]</a>,</h4> + +<h4>M. ET M<sup>me</sup> DE PISIEUX, M. ET M<sup>me</sup> DE MAULNY.</h4> + +<p class="p2">Pomponne de Bellièvre fut envoyé ambassadeur en Suisse. Il faut boire +en dépit qu'on en ait. On l'enivra. C'étoit dans un lieu public; en +sortant, il saluoit les piliers. «Monsieur, ce sont des piliers,» lui +dit-on. Il ne laissoit pas toujours de saluer, et disoit: «A tous +seigneurs tous honneurs.»</p> + +<p>Un peu après qu'il eut été fait garde-des-sceaux, quelqu'un, qui ne +savoit pas son logis, le demanda à un savetier. Ce savetier dit: «Je +ne sais où c'est.» Cet homme va plus bas, on lui dit: C'est vis-à-vis +ce savetier. «Oh hé! compère, dit-il au savetier, vous ne <span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span> +connoissez donc pas vos voisins?—Je ne connois point, répondit le +savetier, les gens avec qui je n'ai point bu.» Cet homme conta cela au +garde-des-sceaux, qui envoya convier le savetier à souper. Le galant +dit qu'il ne manqueroit pas. En effet, il prend ses habits des +dimanches, et avec une bouteille de vin et un chapon tout cuit, dont +il avoit rompu un pied, il va chez le garde-des-sceaux, il met son vin +à l'office et y laisse son chapon aussi entre deux plats. Comme on eut +servi le second: «Oh hé! dit-il, monsieur, je ne vois point mon +chapon.» M. de Bellièvre demande ce qu'il vouloit dire; il le lui +conte et ajoute: «En voilà le pied que j'ai rompu de peur qu'on ne me +le changeât. Il vaudra bien tout ce que vous avez là, et mon vin est +bien aussi bon que le vôtre; nous en usons ainsi entre nous.» On +apporta la bouteille et le chapon. Le garde-des-sceaux ne but plus et +ne mangea plus que de ce qu'avoit apporté le savetier, et ils firent +la plus grande amitié du monde.</p> + +<p>Un jour, étant chancelier, qu'il tenoit un enfant sur les fonts, le +curé lui demanda le nom. Il répondit avec une gravité de chef de la +justice: «<i>Pomponne.</i>» Le curé, qui n'avoit jamais été régalé de ce +nom-là, le lui fit répéter. Il dit une seconde fois et aussi +sérieusement: «<i>Pomponne.</i>—Ha! monsieur, reprit le curé, ce n'est pas +une cloche que nous baptisons; c'est un enfant.»</p> + +<p>C'étoit un homme d'une grande douceur. On dit qu'il ne s'est jamais +mis en colère. Pour éprouver sa patience, ou plutôt son flegme, on +alluma derrière lui un grand feu durant les grandes chaleurs pendant +qu'il dînoit. Il ne dit autre chose sinon: «On est céans de l'avis de +ceux qui disent que le feu est bon en tout temps.» <span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span></p> + +<p>Pour les accommoder lui et M. de Sillery, à qui on donnoit les sceaux, +on fit un mariage. Le fils du chancelier épousa la fille du +garde-des-sceaux, qui étoit une demoiselle fort galante, et dans les +<i>visions de la cour</i>, on mit que pour les mettre d'accord on avoit +pris une fourche.</p> + +<p>M. de Sillery Brulart fut chancelier après lui. On conte de lui une +chose qui marque une grande douceur et une grande patience. Un jour, +je ne sais quelle femme l'attendit à sa porte et lui chanta pouille. +Il appela un homme qui étoit avec elle, et lui demanda s'il la +connoissoit. «Oui, monsieur, lui répondit cet homme, c'est ma +femme.—Et combien y a-t-il que vous êtes avec elle?—Il y a dix ans, +monsieur.—Vous devez, reprit-il, vous être bien ennuyé, car il n'y a +qu'une demi-heure que j'y suis, et j'en suis déjà bien las.»</p> + +<p>C'est lui qui a bâti Berny; M. de Gèvres, secrétaire d'Etat, père de +M. de Fresne, bâtissoit en même temps Sceaux, et chacun vouloit +accroître sa terre. Henri <span class="smcap">IV</span> leur défendit à tous deux d'acheter des +héritages par-delà le chemin d'Orléans qui les sépare<a name="FNanchor_453" id="FNanchor_453"></a><a href="#Footnote_453" class="fnanchor">[453]</a>.</p> + +<p>Le chancelier de Sillery maria son fils, M. de Pisieux, en secondes +noces à mademoiselle de Valençay d'Etampes, sœur de feu M. +l'archevêque de Reims dont nous parlerons ailleurs. Ce fils étoit un +pauvre homme, mais il a gouverné quelque temps, étant secrétaire +d'Etat.</p> + +<p>M. de Pisieux n'ayant point eu d'enfants de son premier mariage, le +chancelier ne souhaitoit rien tant que de <span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span> voir sa belle-fille +grosse. Elle fut quelque temps sans le devenir, et enfin elle s'avisa +de feindre qu'elle l'étoit, peut-être pour tirer quelque chose du bon +homme. Car, comme vous verrez, c'était et c'est encore une assez +plaisante créature. On fit toutes les façons imaginables de peur +qu'elle ne se blessât, et comme elle fut au neuvième mois, on dit tout +d'un coup: «Madame de Pisieux n'est plus grosse, mais madame de +Clermont d'Entragues, qu'on ne disoit point être grosse, est +accouchée.» Voilà une assez plaisante rencontre. Effectivement, cette +dernière ne s'en douta point, jusqu'à ce que, sentant les tranchées +(c'était d'un premier enfant), elle crut avoir la colique, et envoya +quérir un apothicaire pour se faire donner un lavement. Mais, cet +homme ayant voulu savoir où était son mal, reconnut ce que c'étoit. +Elle se moquoit de lui, le mari arrive; l'apothicaire lui dit que sa +femme étoit prête à accoucher. Le voilà bien étonné; il envoie quérir +une sage-femme, et madame de Clermont accouche d'un enfant bien formé +et bien venu.</p> + +<p>Madame de Pisieux a été belle, mais toujours extravagante. Son +beau-père et son mari ont été tous deux ministres d'Etat, et quoiqu'on +ce temps-là on ne fît pas de si prodigieuses fortunes qu'on a fait +depuis, leur maison ne laissa pas de devenir puissante. Cette femme +cependant ne put s'abstenir de faire l'amour par intérêt. Elle se +donna à Morand, trésorier de l'épargne. Cet homme étoit fils d'un +sergent de Caen. Elle le porta à acheter la charge de trésorier de +l'ordre qu'avoit M. de Pisieux<a name="FNanchor_454" id="FNanchor_454"></a><a href="#Footnote_454" class="fnanchor">[454]</a>, et ce bon homme disoit: «M. +Morand <span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span> n'en vouloit donner que tant; mais ma femme l'a tant fait +monter, l'a tant fait monter, qu'il est venu jusqu'à ce que j'en +voulois.» Elle a fait cent folies à Berny avec cet homme. On, dit +qu'elle l'enchaînoit et qu'elle lui faisoit tirer un petit char de +triomphe le long des allées. Elle avoit des ragoûts en mangeaille que +personne n'a jamais eus qu'elle. On m'a assuré qu'elle mangeoit du +point coupé. Alors les points de Gênes, ni de Raguse, ni d'Aurillac, +ni de Venise, n'étoient point connus; et on dit qu'au sermon elle +mangea tout le derrière du collet d'un homme qui étoit assis devant +elle.</p> + +<p>M. de Châteauneuf recherchoit madame d'Achères, alors mademoiselle de +Valençay. Mais, durant cette recherche, madame d'Achères découvrit +qu'il y avoit grande galanterie entre M. de Châteauneuf et madame de +Pisieux. Elle vit par-dessus l'épaule de sa sœur quelques mots +assez doux dans une lettre; cela lui donna du soupçon. Elle ôte au +laquais de M. de Châteauneuf la réponse de madame de Pisieux. C'étoit +un billet qui parloit fort clairement. Depuis, elle ne voulut plus +entendre au mariage, et quand madame de Pisieux l'en pressa, elle lui +dit: «Ma sœur, connoissez-vous votre écriture?» et en même temps +lui donna sa lettre. Après cela, on ne parla plus de cette affaire.</p> + +<p>Elle fit une amitié étroite avec madame du Vigean, qui alors logeoit à +l'hôtel de Sully, que son mari avoit acheté de Gallet qui le fit +bâtir. Madame de Pisieux demeuroit bien loin de là; après avoir été +tout le jour ensemble, elles s'écrivoient le soir; et madame de +Pisieux obligeoit l'autre à ne voir personne l'après-souper en son +quartier, et cela par jalousie. Enfin madame d'Aiguillon l'emporta sur +elle. <span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span></p> + +<p>Quand M. de Pisieux mourut, elle joua plaisamment la comédie. Il n'y +avoit pas long-temps qu'il lui avoit donné un soufflet. Cependant elle +fit l'Artemise, et d'une telle force, que tout le monde y alloit comme +à la farce. Le marquis de Sablé mourut peu de temps après. On crut que +sa femme, qui l'aimoit encore moins que celle-ci n'avoit aimé le sien, +en feroit de même; mais on fut bien attrapé, car elle ne dit pas un +mot de son mari.</p> + +<p>Madame de Pisieux n'est pas bête. Jamais il n'y a eu une si grande +friande. Depuis Pâques jusqu'à la Pentecôte elle mangea, il n'y a que +cinq où six ans, pour dix-sept cents livres de ce veau de Normandie +que l'on nourrit d'œufs<a name="FNanchor_455" id="FNanchor_455"></a><a href="#Footnote_455" class="fnanchor">[455]</a>; car, outre le lait de la mère, on +leur donne dix-huit œufs par jour. Elle avoit été contrainte de +vendre Berny à feu M. le premier président de Bellièvre; mais il lui +reste encore une belle maison en Touraine, qu'on appelle le Grand +Pressigny. Il y a des meubles pour toutes les quatre saisons<a name="FNanchor_456" id="FNanchor_456"></a><a href="#Footnote_456" class="fnanchor">[456]</a>. M. +de Chavigny y passa. Le marquis de Sillery pria sa mère de le recevoir +de son mieux. Elle lui fit une chère admirable; elle lui changea même +de meubles à son appartement. «Je voulois, lui dit-elle, vous montrer +qu'il m'en est encore demeuré un peu.»</p> + +<p>Son fils, le marquis de Sillery, dit qu'elle a un mari de conscience. +C'est un certain grand nez. «Elle a voulu, dit le marquis, tâter d'un +grand nez après un camus.» M. de Pisieux avoit le nez court, mais je +pense que la bonne dame en avoit tâté de toutes les <span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span> façons. C'est +une grande hâbleuse. Elle a eu pourtant le sens de s'habiller +modestement, quoiqu'elle fût encore fraîche.</p> + +<p>Elle a une fille mariée avec le marquis de Maulny, fils du maréchal +d'Étampes, son proche parent. C'est une fort jolie personne, mais il +falloit être bien hardi pour l'épouser: c'étoit une terrible éveillée.</p> + +<p>On en fait un conte assez gaillard. Sa mère lui faisoit apprendre en +même temps à écrire, à dessiner, à danser, à chanter, à jouer du luth, +et même à jouer des gobelets. On lui montroit l'italien, l'espagnol et +l'allemand. Or ils menèrent un jeune Allemand au Grand-Pressigny, qui +étoit beau garçon, mais fort innocent. Un jour que la demoiselle étoit +sur son lit, elle lui dit en allemand: «Un tel, mettez-vous là, auprès +de moi. Il s'y met..... «Ah! mademoiselle, lui dit cet adolescent, +vous me perdez.—Voire, voire, répondit-elle, vous vous moquez... Je +dirai que vous m'en avez priée.» On dit que l'Allemand ne fit pas +comme Joseph. On dit qu'un jour le cardinal de Richelieu pria madame +de Pisieux de la faire chanter. Elle étoit encore fille; elle, +peut-être par bizarrerie, ou bien ne prenant point de plaisir à faire +la chanteuse, après s'être bien fait prier, se mit à chanter une +chanson de laquais, où il y a à la fin:</p> + +<p class="left30"> +J'ai grand mal au <i>vistannoire</i>,<br /> +<span class="i1">J'ai grand mal au doigt.</span></p> + +<p>Le cardinal trouva cela assez ridicule, et dit à la mère: «Madame, je +vous conseille de bien prendre garde au <i>vistannoire</i> de mademoiselle +votre fille.»</p> + +<p>M. le marquis de Maulny a pourtant si bien fait <span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> qu'on n'a point +parlé de sa femme. On dit qu'il l'a souffletée quelquefois. Il ne l'a +guère perdue de vue au commencement. L'abbé de Gramont, depuis le +chevalier, en fit un vaudeville où il y avoit:</p> + +<p class="left30"> +Je laisserai madame de Maulny<br /> +<span class="i2">Avecque son mari.</span></p> + +<p>On dit que d'abord elle s'en est donné au cœur joie, quand elle l'a +pu, mais sans galanterie, en partie pour faire enrager son mari; mais +qu'enfin, lasse d'être épiée et peu estimée, elle a pris le frein aux +dents, est devenue une bonne ménagère, fait fort bien aller toute sa +maison, et ne laisse pas de se mettre toujours proprement.</p> + +<p>Je ne sais quel sot galant de Champagne s'avisa de lui écrire un assez +ridicule <i>poulet</i>. Elle l'attacha à la tapisserie, et tous ceux qui +vinrent le lurent. Jamais pauvre galant ne fut tant moqué.</p> + +<p>Il a pris quelquefois des visions à son mari de quitter l'armée et de +s'en aller au galop pour coucher une nuit avec elle. Ce n'étoit point +pour la surprendre, car quand il l'a pu il l'en a avertie. Ce n'est +point aussi qu'il l'aime fort, car on dit qu'il ne l'aime pas; il faut +donc dire qu'il aime la chair, et qu'il y a de la sensualité en son +fait, car c'est un grand abatteur de bois. Il y a cinq ou six ans +qu'elle devint grosse: «J'en tiens, ce dit-elle, mais je l'ai bien +gagné.»</p> + +<p>Maulny a l'honneur d'être un des plus grands brutaux qui soient au +monde. Depuis peu (mai 1658) il l'a bien fait voir. Il a une terre en +Bourgogne auprès de <span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span> Brinon-l'Archevêque, château dépendant de +l'archevêque de Sens. Un jour il envoya ses gens pour acheter au +marché de Brinon des œufs et du beurre. Le marché n'étoit point +encore ouvert; on leur dit qu'ils attendissent. Ces gens vont +rapporter à Maulny qu'on a refusé de leur vendre, etc. Je crois qu'il +y avoit déjà eu quelque petite chose entre l'archevêque et lui, +peut-être un peu de jalousie, car l'archevêque est galant. Quoi qu'il +en soit, Maulny, lui huitième, va à Brinon, n'y trouve point +l'archevêque, qui étoit allé à une paroisse là auprès, appelée +Saint-Florentin, tenir son synode. Il rencontre un fermier à la petite +porte du château qu'il maltraite. Un Suisse vient, et un autre homme; +il donne un coup d'épée à l'un au travers du corps, et un coup de +pistolet à l'autre: je pense qu'ils en sont morts. L'abbé de Nesmond, +à ce qu'on m'a dit, y survint; il étoit là pour ce synode; il lui +voulut faire quelque remontrance. Maulny le maltraite de paroles. +L'abbé ne s'effarouche point de cela, et lui persuade de s'en +retourner et d'écrire à M. de Sens. Maulny écrit; mais à peine là +lettre est-elle partie, qu'il monte à cheval et va faire mille +insolences, à l'archevêque tenant son synode. On dit qu'il lui proposa +de se battre en lui disant: «Vous êtes gentilhomme et d'une race assez +vaillante.» On se mit entre eux. Voilà tous les Montespan, tous les +Bellegarde, tous les Terme, tous les Gondrin, tous les d'Antin à +cheval, et le maréchal d'Albret, leur parent, aussi. L'autre assemble +ses amis de son côté, mais en petit nombre. Enfin on l'obligea, +prenant la chose du côté de la conscience, à venir dans la cathédrale +de Sens sur un échafaud, sans manteau, chapeau, <span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span> épée, ni gants, +entendre la messe, et après, demander pardon à son archevêque. Ce +qu'il fit <i>di muy malæ ganæ</i>.</p> + +<h3 class="p4">LE CAMUS<a name="FNanchor_457" id="FNanchor_457"></a><a href="#Footnote_457" class="fnanchor light">[457]</a>,</h3> + +<h4>MAITRE DES REQUÊTES.</h4> + +<p class="p2">Le Camus, le riche, étant petit garçon, alla voir un lion que l'on +montroit dans un jeu de paume sur un théâtre. Il n'étoit pas bien à sa +fantaisie. Il voulut passer par un bout du théâtre, et montoit avec +une échelle, quand le lion, qui étoit à l'autre bout (et le théâtre +avoit toute la largeur du jeu de paume), en un saut fut à cet enfant, +et avec sa queue l'amène de l'échelle sur le théâtre, le manteau +entortillé autour de la tête. Il le tenoit déjà sous lui, quand d'en +bas un page, peut-être plutôt pour faire niche au lion que pour +secourir l'enfant, lui donna un coup de gaule. Le lion saute vers le +page, et on tira le petit garçon en bas en danger de lui rompre le +col; il en fut quitte pour une saignée.</p> + +<p>M. d'Aubigny, de la maison des Stuarts, cadet du duc de Lenox<a name="FNanchor_458" id="FNanchor_458"></a><a href="#Footnote_458" class="fnanchor">[458]</a>, +logeant au faubourg Saint-Germain dans une maison des Jacobins +réformés, qui avoit une entrée dans leur jardin, l'été, un soir, sans +savoir que <span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span> deux dogues d'Angleterre, qui gardent leur enclos, +eussent été lâchés une demi-heure plus tôt que de coutume, il entre +sous un berceau qui n'étoit pas loin de son logement. Les chiens le +sentent et lui coupent chemin. Il ne perdit point pourtant le +jugement, et, sachant que cette sorte de chiens principalement ne se +jettent point sur ceux qui ne témoignent point de peur, il ne fuit +point, et avertit un homme qui étoit avec lui, puis il se met à les +caresser en anglais. Il y en eut un qui s'apprivoisa aussitôt; l'autre +gronda toujours, cependant il eut le loisir de gagner la porte. Ces +mêmes chiens attrapèrent la jambe d'un voleur de fruits qui se sauvoit +par-dessus le mur, le tirèrent à bas et l'étranglèrent. Les moines +jetèrent le corps par-dessus le mur dans la rue: il n'en fut autre +chose (1650).</p> + +<p>Un homme de Marseille reçut en bonne compagnie une cassette. Il crut +que c'étoit des essences, et ne la voulut point ouvrir devant je ne +sais combien de femmes qui étoient chez lui, de peur d'être obligé +d'en trop donner. Il se retire sur un balcon qui donnoit sur un +jardin. En ouvrant, le feu prend à une fusée qui eut assez de force +pour faire tomber la cassette dans le jardin, où tout l'artifice et +tous les pistolets qui étoient dedans jouèrent sans faire mal à +personne. Voyez quel fracas cela auroit fait, s'il eût ouvert devant +ces dames.</p> + +<p>On dit qu'un chanoine de Notre-Dame de Paris étant à l'extrémité, ses +gens s'emparoient de tout ce qu'ils pouvoient attraper. Un singe qu'il +avoit se saisit à l'instant du bonnet carré du chanoine et se le mit +sur la tête. Le malade, qui voyoit cela, se mit tellement <span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span> à rire, +qu'il se creva un abcès qu'il avoit dans la gorge, et il en guérit.</p> + +<p>L'abbé de Beauveau, évêque de Nantes, poursuivit un jour, en caleçon, +ses tenailles à la main, un cordelier contre lequel il s'étoit mis en +colère, jusque dans le marché de Nantes, qui est proche de l'évêché.</p> + +<p>Une fois qu'il partoit, tous les ouvriers à qui il devoit vouloient +avoir de l'argent. Son cordonnier lui alla présenter ses comptes. «Je +n'ai point d'argent, lui dit-il.—Mais, monseigneur, de quoi +nourrirai-je mes enfans?—Je n'ai point d'argent,» répéta-t-il. Le +cordonnier rognonnoit. L'évêque prend la pelle du feu et lui en donne +sur le dos plus de quatre coups. Au sortir de là, le cordonnier trouve +le menuisier, à qui il dit qu'il venoit d'être payé. «Je m'y en vais +donc, dit l'autre.—Oui, oui, reprit-il, il y fait bon.» Le menuisier +va. «Je n'ai point d'argent.—Mais monseigneur, vous avez bien payé le +cordonnier.—Veux-tu que je te paie en même monnoie?—Je ne demande +pas mieux?» Il le battit tout comme l'autre. Il ne craint que le +maréchal de La Meilleraie.</p> + +<h3 class="p4">MADAME D'ALINCOURT<a name="FNanchor_459" id="FNanchor_459"></a><a href="#Footnote_459" class="fnanchor light">[459]</a>.</h3> + +<p class="p2">Un garçon de Paris, nommé M. de Marcognet, fils d'un maître des +requêtes appelé Langlois, fit amitié <span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span> avec feu M. d'Alincourt, +père de M. le maréchal de Villeroi, et devint en même temps amoureux +de madame d'Alincourt, qui étoit belle, et dont jusque là on n'avoit +encore rien dit. Il la servit fort long-temps sans en avoir la moindre +faveur, et il ne se pouvoit vanter que d'être un peu plus obstiné que +ses rivaux. Las de cette vaine recherche, il résolut de tout hasarder, +et ayant remarqué plusieurs fois que la dame, qui étoit alors à Lyon, +dont son mari étoit gouverneur, se retiroit fort souvent toute seule +dans un cabinet qui étoit tout au bout d'un assez grand appartement, +et que ses femmes se tenoient dans un lieu assez éloigné, ayant +remarqué tout cela, il résolut de l'y surprendre pour voir s'il ne +trouveroit point l'heure du berger. Dans ce dessein, étant à la chasse +avec M. d'Alincourt, il se laisse tout exprès tomber dans un bourbier +afin d'avoir prétexte de se retirer. M. d'Alincourt continue sa +chasse; Marcognet, de retour, change d'habit, va chez madame +d'Alincourt, et la trouve où il vouloit. Après lui avoir conté son +accident, il lui dit à quel dessein il s'étoit laissé tomber dans le +bourbier, et qu'il étoit résolu de jouer de son reste. Après cela, il +va fermer toutes les portes. Je vous laisse à penser si cette femme +fut étonnée. Il la jeta sur un lit de repos; elle se défendit autant +qu'on se peut défendre; mais comme il étoit beaucoup plus fort +qu'elle, à la fin il en vint à bout, moitié figue, moitié raisin; elle +n'avoit osé crier de peur de scandale; peut-être aussi que le dessein +de cet homme lui avoit semblé une grande marque d'amour. Il lui fit +après toutes les satisfactions imaginables. Elle le menaçoit de le +faire poignarder. «Il ne faut point d'autre main que la vôtre pour +cela, lui dit-il, <span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span> madame;» et lui présentant un poignard: +«Vengez-vous vous-même, et je vous jure que je mourrai très-content.»</p> + +<p>Depuis, elle ne fut pas si cruelle, et ses autres galants n'eurent pas +tant de peine que celui-ci.</p> + +<h3 class="p4">M. D'ALINCOURT.</h3> + +<p class="p2">Pour M. d'Alincourt, ce n'étoit pas un grand personnage. Il s'amusoit, +à la mode de certains gouverneurs de frontières, à vouloir que tous +les courriers fussent lui parler. Une fois, le comte de +Clermont-Lodève, grand seigneur du Rouergue, autrefois assez connu à +la cour sous le nom de marquis de Cessac, couroit la poste sur la +route de Languedoc. Il fallut aller chez M. d'Alincourt à Lyon, car +les maîtres de la poste ne donnent point de chevaux autrement, et on +les châtiroit s'ils y avoient manqué. Le comte n'étoit point connu du +gouverneur, qui, faisant le grand seigneur, demanda ce qu'on disoit à +Paris: «On y disoit vêpres, monsieur, quand je suis parti.» Voyant +qu'on ne parloit pas autrement de s'asseoir, il prend un fauteuil +qu'il gâta un peu avec ses bottes crottées; il en donne un autre à un +gentilhomme qui étoit avec lui, se couvre, et se met à se chauffer: +c'étoit l'hiver. Il cause avec son compagnon, comme s'il n'y eût +qu'eux dans la chambre, et quand il eut bien chaud, il fait la +révérence à M. le gouverneur, qui étoit si <span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span> surpris qu'il n'eut +pas le mot à dire. Il le fut encore bien plus quand, en Languedoc, il +vit que M. de Montmorency faisoit mettre à table ce gentilhomme-là, +même beaucoup au-dessus de lui: alors il apprit qui il étoit.</p> + +<p>Une fois ce M. d'Alincourt s'avisa de vouloir tâter mademoiselle de La +Moussaye, une grande, vieille et vilaine fille. Elle lui donna un beau +soufflet. C'étoit une originale que cette mademoiselle de La Moussaye, +tante de La Moussaye, petit-maître. Jamais il n'y eut une créature +plus mal bâtie, si malpropre: vous eussiez dit une Bohémienne; de +grands vilains cheveux noirs gras. Elle avoit pour toute +femme-de-chambre un grand laquais. Avec tout cela elle ne manquoit pas +d'esprit et disoit les choses assez plaisamment. Une jolie femme, feu +madame d'Harambure, disoit que de toutes les vilaines bêtes, elle ne +pouvoit souffrir que La Moussaye. Elle demeuroit avec mademoiselle +Anne de Rohan.</p> + +<h3 class="p4">FAURE, PÈRE ET FILS.</h3> + +<p class="p2">M. Faure étoit un bourgeois de Paris, riche de deux cent mille écus. +C'étoit un des plus grands avares qu'on ait jamais vus. Il y avoit +trois bûches dans la cheminée de sa belle chambre. Ces bûches avoient +trempé dans l'eau, de sorte que le fagot qu'on mettoit dessous brûloit +tout seul et ne faisoit que les faire suer seulement. <span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span> La +compagnie étant retirée, si le feu du fagot les avoit un peu trop +séchées, on les remettoit dans l'eau.</p> + +<p>Je l'ai vu venir, un jour d'été, par le plus beau temps du monde, chez +M. Conrart, son parent, avec son chapeau de pluie: «Eh quoi! mon +cousin, lui dit M. Conrart, avez-vous eu peur de la pluie +aujourd'hui?—Je vous assure, dit le bon homme, que j'ai regardé à +l'almanach, et il nous menaçoit d'orage.» Pour moi jamais en ma vie je +n'ai vu un tel chapeau de cocu qu'étoit le sien. Le plus beau qu'il +eût étoit à peu près comme ceux de ces crieuses de vieux chapeaux. Cet +homme, mal satisfait du siècle, comme toutes les vieilles gens, se mit +à déclamer contre la vénalité des charges, lui qui a un fils qui, avec +son argent, avoit eu bien de la peine à entrer au Parlement, tant il +avoit mal répondu.</p> + +<p>Notre bourgeois, devenu veuf, prit la peine de se jouer à sa servante. +Elle devint grosse, et accoucha d'un enfant qui vécut, au grand regret +du bon homme; car, quand il fut question de fournir pour la +nourriture, il dit que son valet y avoit travaillé aussi bien que lui; +le valet fut assez sincère pour l'avouer, et le maître lui retranchoit +tant de ses gages pour donner à la mère de l'enfant. On a même dit +qu'ils le faisoient élever par moitié.</p> + +<p>Le fils devint amoureux de la veuve d'un lieutenant de l'artillerie, +nommé La Barre: cette femme n'avoit que quarante ou cinquante mille +livres de bien, mais elle étoit belle et jeune et n'avoit point eu +d'enfants. En récompense elle est si capricieuse, qu'elle pourroit +quasi passer pour folle. Son premier mari en avoit été <span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span> si jaloux +qu'il la faisoit garder quand il étoit à l'armée. Elle ne sortoit +point, et ne faisoit tout le jour que donner des chaises, comme s'il +fût venu compagnie, et puis elle les remettait comme si la compagnie +étoit sortie; et en rangeant et dérangeant des siéges, elle passoit +toute la journée. Cela a peut-être contribué à la rendre si peu +raisonnable.</p> + +<p>Faure l'épousa clandestinement. Son père en fit du bruit, mais enfin +on l'apaisa et on confirma le mariage. Ce ne fut pas sans donner +auparavant de bien mauvaises heures à la pauvre femme; car cet homme +alla à la Pissotte<a name="FNanchor_460" id="FNanchor_460"></a><a href="#Footnote_460" class="fnanchor">[460]</a>, où ils avoient été mariés, et trouva moyen de +déchirer du registre du curé le feuillet où étoit l'acte de la +célébration de leur mariage, et l'ayant en son pouvoir, il lui faisoit +tous les jours des frayeurs épouvantables. Pour se récompenser du peu +de bien qu'il avoit eu de sa femme, il lui fit porter quatre ans +durant la robe du deuil de son premier mari, car il n'attendit pas le +bout de l'an pour l'épouser. Depuis, elle a toujours été fagotée à peu +près de même. Il la tient comme prisonnière, et elle n'est guère mieux +en secondes qu'en premières noces.<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span></p> + +<h3 class="p4">VANITÉ DES NATIONS.</h3> + +<p class="p2">Un Espagnol, voyant le feu roi Louis <span class="smcap">XIII</span> ôter son chapeau à plusieurs +personnes qui étoient dans la cour du Louvre, dit à l'archevêque de +Rouen, avec qui il étoit: «Hé quoi! votre roi ôte son chapeau à ses +sujets?—Oui, dit l'archevêque, il est fort civil.—Oh! le Roi mon +maître tient bien mieux son rang; il n'ôte son chapeau qu'au +Saint-Sacrement; <i>y de muy mala gana</i>.<a name="FNanchor_461" id="FNanchor_461"></a><a href="#Footnote_461" class="fnanchor">[461]</a>»</p> + +<p>Dans la suite des ambassadeurs que le feu roi de Portugal envoya au +feu roi d'Angleterre, il y avoit un homme qui trouvoit le prince de +Galles, aujourd'hui le roi d'Angleterre en titre, fort à son goût. «Eh +bien! que vous en semble? lui dit quelqu'un.—<i>Por Dios</i>, répondit-il, +<i>que parece un Portughez.</i>»</p> + +<p>Les Italiens croient qu'il n'y a qu'eux de sages, et pour dire les +gens de deçà les monts, ils disent: <i>delle bestie oltramontane</i>. Un +Italien regardoit une fois dîner le roi Jacques d'Angleterre, et +voyant que ce Roi avoit Buckingham, beau garçon, auprès de sa chaise +et lui faisoit force caresses, il va dire d'un ton sérieux à un autre +Italien: «<i>Signor mio, sta gente non e mica barbara.</i>»</p> + +<p>Les Béarnois, pour venir à quelque chose de moins <span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span> général, se +ressentent un peu du voisinage des Espagnols, et ils ont plusieurs +proverbes qui font assez voir la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. +En voici quelques-uns:</p> + +<div class="left30"> +<p>Lous Biarnez sount su l'autre gent<br /> +Comme l'or el su l'argent.</p> + +<p><span class="i2">Qui a bist Pau</span><br /> +<span class="i2">N'a maj bist un tau.</span><br /> +<span class="i2">Qui a bist Oleron</span><br /> +<span class="i2">A bist tout lou mond</span><a name="FNanchor_462" id="FNanchor_462"></a><a href="#Footnote_462" class="fnanchor">[462]</a>.<br /> +<span class="i4">Ortez</span><br /> +<span class="i3">Grand cose es.</span><br /> +<span class="i2">Qui a bist Morlas</span><br /> +<span class="i2">Po ben dire hélas!</span></p></div> + +<p>Feu Galant le père, avocat fameux, soutenoit à feu M. de Châteauneuf +que tous les Béarnois étoient fous. En ce temps-là, un M. de Lescun +fut député à la cour par les églises de Béarn; cet homme avoit +beaucoup de vivacité et parloit facilement; le conseil en fut charmé. +«Ah! dit M. de Châteauneuf à Galant, vous ne sauriez que dire cette +fois-là.—Attendez, monsieur, attendez,» répondit Galant. Or, s'en +allant en poste, ce Lescun se battit avec son postillon; Galant le +sut, et alla trouver M. de Châteauneuf. «Eh bien! monsieur, n'avois-je +pas raison de dire: <i>attendez</i>?» <span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span></p> + +<h3 class="p4">AVOCATS.</h3> + +<p class="p2">Filleau, aujourd'hui avocat du Roi à Poitiers, plaidant ici pour je ne +sais quelle confrérie du Rosaire, dit que les grains de chapelet +étoient autant de boulets de canon qu'on tiroit pour prendre le ciel.</p> + +<p>Lambin et Massac, en leur jeunesse, allant se promener, rencontrèrent +une vieille qui chassoit des ânes; et se voulant railler d'elle: +«Adieu, lui disent-ils, la mère aux ânes.—Adieu, dit-elle, mes +enfants.»</p> + +<p>Un avocat huguenot, nommé Perreaux, qui a fait cette ridicule préface +au-devant du livre de M. de Rohan, <i>Des Intérêts des Princes</i><a name="FNanchor_463" id="FNanchor_463"></a><a href="#Footnote_463" class="fnanchor">[463]</a>, +plaida une fois pour des marchands portugais; c'étoit avant la révolte +du Portugal, et commença ainsi son plaidoyer: «Messieurs, je parle +pour haut et puissant prince roi des Espagnes...» et dit tous les +titres de Sa Majesté Catholique. Depuis, on l'appela l'avocat du roi +d'Espagne.</p> + +<p>La Martellière ne plaidoit guère bien non plus, mais il avoit bonne +tête pour les affaires. Il commença le plaidoyer pour l'Université +contre les Jésuites par la bataille de Cannes. Cela fit un plaisant +effet, car Dempster, professeur en éloquence, avoit publié, un jour +<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span> devant, une épigramme latine où il disoit que La Martellière, +leur avocat, n'étoit point de ces orateurs qui parlent de la bataille +de Cannes. Il en coûta vingt écus à La Martellière pour supprimer +cette épigramme.</p> + +<p>Un jour il avoit cité toutes les coutumes du royaume; et quoiqu'il eût +harangué fort longuement, il continuoit encore. Le président de Harlay +lui dit «La Martellière, n'êtes-vous pas las? Vous vous êtes promené +par toutes les provinces de France.»</p> + +<p>Un jeune avocat nommé Crétau plaidait pour son père, aussi avocat: +«Messieurs, dit-il, je parle pour monsieur mon père, maître Pierre +Crétau, avocat en la cour.—Couvrez-vous, dit M. de Harlay, le fils de +M. Crétau.». Ce jeune homme dit bien des sottises. Taisez-vous, lui +dit-il, le fils de M. Crétau; laissez parler votre père, il en sait +bien autant que vous.»</p> + +<p>A Toulouse, un jeune avocat commença son plaidoyer par le roi Pyrrhus. +Il y avoit alors un président fort rébarbatif qui lui dit: «Au fait, +au fait.» Quelqu'un eut pitié du pauvre garçon, et représenta que +c'étoit une première cause. «Eh bien! dit le président, parlez donc, +l'avocat du roi Pyrrhus.»</p> + +<p>Une fois Langlois plaida fort bien je ne sais quelle requête civile. +Patru, qui l'avoit ouï, lui dit: «On ne pouvoit mieux plaider cette +requête.—Oh! lui répondit-il, nous sommes malheureux, nous autres, +nous n'avons point de loisir. Si j'en eusse eu le temps, j'eusse fait +voir que les requêtes civiles étoient fondées dans saint +Augustin.—Vous avez raison, lui <span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span> répliqua Patru en se moquant, +c'est grand dommage que vous n'ayez pu instruire le barreau d'une si +belle chose et si utile.» Cet homme ne plaide bien qu'à cause qu'il +n'a pas le loisir de mal plaider. Quand il a fait un exorde bien +ennuyeux, il dit qu'il a fait un exorde <i>à la cicéronienne</i>. Il se +croit le plus éloquent ou plutôt le seul éloquent homme du monde.</p> + +<p>Le président de Verdun tourmentoit une fois Desnoyers, afin qu'il +abrégeât, et il n'avoit encore rien dit, sinon: «Messieurs, je suis +appelant d'une sentence du juge de Chauleraut...—Qu'est-ce que +Chauleraut? dit le président.—Messieurs, c'est pour abréger, +répondit-il, c'est-à-dire Châtellerault.» On abrège ainsi en écrivant.</p> + +<p>Comme on plaidoit une cause de mariage, dans la déduction du fait on +trouva des choses capables d'envoyer en bas celui qui étoit poursuivi. +Sut l'heure, selon la coutume, on lui donna un avocat pour conseil; ce +fut Desnoyers. Ensuite on trouva à propos d'envoyer cet homme en +prison; mais quand on s'en voulut saisir, on ne le trouva plus. Le +premier président demande à Desnoyers où il étoit: «Il s'en est en +allé, messieurs, répondit Desnoyers.—Et pourquoi?—Parce que je le +lui ai conseillé. Vous m'aviez donné pour conseil à cet homme; je lui +ai donné le meilleur conseil que je lui pouvois donner.»</p> + +<p>Une fois il étoit chargé d'une cause à la grand'chambre contre +l'avocat du Roi des eaux-et-forêts, qui n'étoit qu'un jeune fou; mais, +pour faire l'entendu, il avoit pris une requête civile contre des +arrêts rendus, il y avoit soixante ou quatre-vingts ans. Quand ce fut +donc <span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span> à Desnoyers à parler, il dit: «Messieurs, depuis soixante ou +quatre-vingts ans que ces arrêts sont rendus, personne ne s'est avisé +de prendre requête civile à l'encontre; et pourtant voyons quels gens +ont été avocats du Roi depuis ce temps-là. Il y a eu M. Marion, M. +etc., etc. <i>Ago tibi gratias, Domine</i>, continua-t-il, <i>qui ista +abscondisti sapientibus, et revelasti parvulis.</i>» Tout le monde se mit +si fort à rire, qu'il lui fut impossible de poursuivre, et il fallut +remettre la cause au lendemain.</p> + +<p>Un autre avocat plaidoit pour la veuve d'un homme qui avoit été tué +d'un coup d'arquebuse, et dans sa narration il fit la posture d'un +homme qui en couche un autre en joue. Le premier président de Harlay +lui dit: «Avocat, haut le bois, vous blesserez la cour.»</p> + +<p>Un avocat en plaidant se mit à parler d'Annibal, et étoit fort +long-temps à lui faire passer les Alpes: «Hé, avocat, lui dit-il, +faites avancer vos troupes.»</p> + +<p>A un autre, qui parloit de la multitude de chevaux qu'avoit Xercès: +«Dépêchez-vous, lui dit-il, avocat, cette cavalerie fourragera tout le +pays.»</p> + +<p>J'ajouterai quelque chose du président de Harlay.</p> + +<p>M. Fortia ne vouloit pas qu'il fût de ses juges en une certaine +affaire, et, par l'avis de M. Forget, lui alla chanter des injures, +afin qu'il lui en dît aussi, et qu'on eût lieu de le récuser. Le +président le laissa dire, et ne dit jamais autre chose, sinon: +«Jésus-Christ!» Fortia de retour, Forget lui demande le succès. «Il +n'a rien fait, dit-il, que dire Jésus-Christ! Jésus-Christ!—T'es le +diable, dit Forget; il te connoît bien.» On disoit que Fortia étoit de +race de Juifs.</p> + +<p>Une fois Fortia avoit vendu du bien d'Eglise. Le premier <span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span> +président lui dit: «Puisque vous avez vendu le corps, vous pouvez bien +vendre les biens<a name="FNanchor_464" id="FNanchor_464"></a><a href="#Footnote_464" class="fnanchor">[464]</a>.»</p> + +<p>Le Clerc, surnommé <i>Torticoli</i>, conseiller aux requêtes, étoit fort +son ami, et pria qu'on le voulût ouïr en un procès qu'il avoit. «Tu +diras quelque sottise, lui dit le président.» Il vient. «Messieurs, +dit-il, mon grand-père, mon père et moi sommes décidés à la poursuite +de cette affaire.—«Monsieur Le Clerc, dit le président, Dieu vous +fasse paix; je le disois bien que vous diriez quelque sottise.»</p> + +<p>M. de Kerveno, gentilhomme breton, dit au feu Roi: «Sire, mes ancêtres +et moi sommes tous morts au service de Votre Majesté.»</p> + +<p>M. de Harlay ouvroit toujours l'audience à sept heures en été, et +l'hiver avant huit. Il renvoyoit à l'expédient<a name="FNanchor_465" id="FNanchor_465"></a><a href="#Footnote_465" class="fnanchor">[465]</a> toutes les causes +qu'il pouvoit y renvoyer, et pour le reste il en paraphoit deux pages, +et faisoit dire aux procureurs des communautés: «Chargez vos avocats, +car je prendrai ces feuilles, tantôt par le bout, tantôt par le +milieu.» C'étoit un grand justicier.</p> + +<p>Martinet, plaidant pour une mère, la comparoit à la brebis d'Esope que +le loup, qui étoit au-dessus d'elle, accusoit de troubler l'eau. +Gaultier, en lui répliquant, commença ainsi: «Messieurs, on nous vient +faire ici des contes au vieux loup.» Ce Gaultier dit que, pour se +rendre immortel, il veut faire imprimer deux cents <span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span> de ses +plaidoyers. Il a quelque chose de bon quand il ne plaide qu'en +procureur<a name="FNanchor_466" id="FNanchor_466"></a><a href="#Footnote_466" class="fnanchor">[466]</a>.</p> + +<p>On plaida, il y a dix ans, une cause à la Tournelle, dont voici le +fait. Un tailleur de Coulommiers épousa une fille qui prit la peine +d'accoucher le soir de ses noces. Cet homme la presse de dire qui +étoit le père de cet enfant; elle confesse que c'est son propre +cousin-germain. Le mari rend sa plainte, et le procureur du Roi se +rend partie. Depuis, cet enfant meurt. On conseille au mari, puisque +aussi bien il ne pouvoit pas faire rompre le mariage (et cela me fait +croire qu'il avoit couché avec elle, et qu'elle ne se délivra qu'après +que le mariage eut été consommé), on lui conseille donc d'exposer par +une requête qu'il confesse qu'il s'est joué avec sa femme six mois +avant que de l'épouser, mais que comme il pensoit que les enfants ne +pouvoient venir à bien à ce terme-là, il n'avoit pas cru que ce fût de +lui; que depuis, l'enfant étant mort, il avoit bien vu que c'étoit +qu'il ne pouvoit vivre, étant venu avant le temps, et qu'il +reconnoissoit qu'il étoit produit de ses œuvres, qu'il se +contentoit de sa femme, et qu'il demandoit que silence fût imposé aux +autres parties, car, outre le procureur du Roi, le père de la fille +s'étoit joint à son gendre. Martin, surnommé <i>Cochon</i>, il y en a un +autre, surnommé <i>Dindon</i>, plaida cette cause pour le tailleur, car le +procureur du Roi ne voulut pas donner les mains; et sur appel, le +Parlement <span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span> en fut saisi. En déduisant le fait, il dit qu'on ne +devoit pas trouver étrange qu'un homme qui voit accoucher sa femme le +premier soir de ses noces, se laisse emporter à ses premiers +mouvements, et principalement étant persuadé qu'un autre étoit le père +de cet enfant; «car, ajouta-t-il, messieurs, on lui mit cela si avant +dans la tête,» et en disant cela il faisoit les cornes avec les deux +doigts du milieu et les porta vers sa tête, comme on fait pour marquer +l'endroit du corps dont on parle. L'audience se mit à rire, mais le +président de Nesmond s'en mit en colère. L'avocat dit encore quelque +gaillardise, dont le président s'irritoit de plus en plus. «Enfin, +dit-il, messieurs, que voulez-vous? c'est un pauvre tailleur qui a mal +pris ses mesures.» Alors le président fut contraint de rire lui-même. +Cependant, admirez le jugement de l'avocat: il faisoit rire à la +vérité, mais c'étoit de sa partie. M. Talon, avocat-général, se leva +et dit qu'il n'y avoit aucune difficulté; que, puisque le mari se +contentoit, les autres n'avoient rien à dire; et que, pour la femme, +on ne devoit point avoir égard à l'aveu qu'elle avoit fait, car les +femmes ne sont comptées pour rien<a name="FNanchor_467" id="FNanchor_467"></a><a href="#Footnote_467" class="fnanchor">[467]</a>; «et cela est si vrai, +ajouta-t-il, que les rabbins disent, pour montrer qu'elles ne doivent +point être considérées, qu'au jour du jugement les femmes +ressusciteront dans le corps de leurs maris, et les filles dans le +corps de leurs pères, et partant je conclus que les parties soient +mises hors de cour et de procès.» Ces conclusions furent suivies. + <span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span></p> + +<p>Un autre avocat, nommé Rosée, dit au président, qui lui disoit: +«Rosée, il faudra répondre à tout cela.—Monsieur, la mèche est sur le +serpentin.»</p> + +<p>Cet homme a une maison à Vaugirard; des dames y allèrent pour lui +parler d'une affaire qui pressoit; il en trouva une à sa fantaisie, et +lui dit qu'elle avoit des yeux de velours et des joues de satin. Elles +lui demandèrent pourquoi il ne faisoit pas faire des allées plus +larges. Il leur répondit que c'étoit bien assez qu'on s'y pût promener +trois. «Mais nous n'y pouvons passer deux de front.—Cela m'arrive +tous les jours, reprit-il, car j'ai à ma main droite l'appelant, et à +ma main gauche l'intimé<a name="FNanchor_468" id="FNanchor_468"></a><a href="#Footnote_468" class="fnanchor">[468]</a>.»</p> + +<p>M. Louët, depuis conseiller au parlement de Paris, étant lieutenant +particulier à Angers, allant en habit décent recevoir le président +Barillon, père du dernier mort, le trouva à sa fenêtre jouant du +flageolet. Le président ne le voyant point, M. Louët quitte sa robe et +se met à danser; le président se retourne et lui demande ce que cela +vouloit dire: «C'est, lui dit-il, monsieur, que je danse à la note +qu'il vous plaît de me sonner.»</p> + +<h3 class="p4">LE MARQUIS D'ASSIGNY<a name="FNanchor_469" id="FNanchor_469"></a><a href="#Footnote_469" class="fnanchor light">[469]</a>.</h3> + +<p class="p2">Le marquis d'Assigny étoit frère de feu M. le duc de Brissac. C'étoit +un Don Quichotte d'une nouvelle manière. <span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span> Il lui est arrivé +plusieurs fois d'envoyer dans les forêts de Bretagne pour l'avertir, +quand il viendroit en certains endroits, où il passoit exprès, qu'une +dame étoit retenue par force dans un château, ou quelqu'autre aventure +de chevalerie; et content d'avoir fait semblant d'y aller, il +retournoit par un autre chemin à sa maison.</p> + +<p>Il dépêchoit quelquefois des gentilshommes à M. le cardinal de +Richelieu, ou du moins on les voyoit partir, afin de faire accroire +qu'il avoit part aux affaires. Une fois Le Pailleur en rencontra un +sur le chemin de Paris, qui avoit été nourri page de notre marquis. +Cet homme, qui n'étoit pas moins fou que son maître, lui disoit: «Ah! +monsieur, l'admirable homme que M. le marquis! au retour de la chasse, +il ne m'a pas permis de rentrer dans le château; il m'a donné ce +paquet que vous voyez»; et, en disant cela, il lui montra un paquet de +lettres gros comme la tête. «Faites diligence, m'a-t-il dit, car il y +va du service du Roi. Il faut avouer, ajouta ce pauvre fou, qu'on +apprend bien à vivre chez Monsieur. Que penseriez qu'il fait pour nous +aguerrir? Il fait que quelqu'un, comme nous venons de nous mettre à +table, vient crier: <i>Aux armes, les ennemis approchent.</i> Aussitôt +chacun court à ses armes, et nous courons quelquefois une demi-lieue +jusqu'à ce qu'on nous vient dire qu'ils se sont retirés. Deux autres +gentilshommes et moi sommes toujours auprès de Monsieur, de peur qu'il +ne s'engage trop avant parmi les ennemis; aussi nous tient-il pour les +plus vaillants. Après, nous retournons dîner.» Le Pailleur disoit que +ce bon gentilhomme parloit si sérieusement, qu'on ne savoit s'il <span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span> +croyoit qu'effectivement les ennemis parussent, quand on venoit donner +l'alarme.</p> + +<p>Ce monsieur le marquis traitoit un jour bon nombre de gentilshommes. +Ses propos de table étoient toujours de quelque bel exploit de guerre. +Ce jour-là on parla fort des neuf preux, et entre autres d'Alexandre, +d'Annibal et de César<a name="FNanchor_470" id="FNanchor_470"></a><a href="#Footnote_470" class="fnanchor">[470]</a>. Un de la troupe, plus éveillé que les +autres, et peut-être, aussi, las d'entendre tant de fariboles, se mit +à dire qu'on faisoit trop d'honneur à ces gens de ne parler point de +leurs vices; qu'Alexandre étoit un ivrogne, qu'il avoit tué Clytus, +etc. etc.; César un débauché, un tyran, et Annibal un f.... borgne. A +peine eut-il prononcé ces blasphèmes, que le marquis se lève et lui +fit signe de le suivre dans un coin de la salle; là, il lui dit: «Je +ne sais pas de quoi vous vous avisez de m'offenser de gaîté de cœur +comme cela.» L'autre, le voyant parler si sérieusement, eut quelque +frayeur, et crut que c'étoit tout de bon. Il lui répond qu'il n'a +jamais eu intention de le fâcher, et qu'il ne sait pas en quoi il lui +peut avoir déplu. «Pourquoi est-ce donc, continua le marquis, que vous +dites du mal d'Alexandre, d'Annibal et de César?—Ah, monsieur, dit le +gentilhomme qui entendoit raillerie, je ne savois pas, ou Dieu me +damne! qu'ils fussent ni de vos parents ni de vos amis; mais je +réparerai bien le tort que je leur ai fait;» et tout d'un temps, avant +que de se remettre à table, il se fait apporter à boire, et boit à +Alexandre et à tous les autres, et se fit faire raison.</p> + +<p>Ce M. d'Assigny et sa femme<a name="FNanchor_471" id="FNanchor_471"></a><a href="#Footnote_471" class="fnanchor">[471]</a> ont fait le plus chien <span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span> de ménage +qu'on ait jamais fait. Il l'a accusée de supposition, et elle, lui, +d'impuissance. Messieurs de Brissac ont hérité de ce fou-là.</p> + +<h3 class="p4">LE DUC DE BRISSAC<a name="FNanchor_472" id="FNanchor_472"></a><a href="#Footnote_472" class="fnanchor light">[472]</a>.</h3> + +<p class="p2">Son aîné, le feu duc de Brissac, étoit une grosse bête. On appeloit sa +femme le duc <i>Guyon</i>: elle se nommoit Guyonne<a name="FNanchor_473" id="FNanchor_473"></a><a href="#Footnote_473" class="fnanchor">[473]</a>; c'étoit elle qui +faisoit tout. Il aimoit tant les pommes de reinette, que, pour bien +louer quelque chose, il ajoutoit toujours <i>de reinette</i> au bout, +tellement qu'on lui a ouï dire quelquefois: «C'est un honnête homme +<i>de reinette</i>.»</p> + +<h3 class="p4">BIZARRERIES ET VISIONS</h3> + +<h4>DE QUELQUES FEMMES.</h4> + +<p class="p2">Une fille de Paris fut long-temps recherchée par un homme qui la +vouloit épouser; mais quoique ce fût son avantage, elle ne s'y put +jamais résoudre, et le lui déclara à lui-même plusieurs fois. Cet +homme ne se rebutoit point pour cela, et continuoit de la voir. Un +<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> jour il la trouve seule, il la presse, et ayant rencontré l'heure +du berger, il en obtint plus d'une fois ce qu'elle avoit résolu de ne +lui jamais accorder. Elle devient grosse; il la va voir, et lui dit +qu'il est tout prêt à l'épouser. Cette fille lui répond qu'il est vrai +qu'elle est en danger de se perdre, mais qu'elle le hait plus que +jamais; qu'elle ne comprend point comme quoi elle l'avait laissé +faire, et qu'elle n'en sauroit dire de raison; enfin il n'en put venir +à bout, et cessa de l'importuner. Je n'ai jamais pu savoir le nom de +la fille ni de l'homme, car on ne me les a pas voulu dire, mais la +chose est véritable.</p> + +<p>Au commencement de la régence de la feue reine Marie de Médicis, une +mademoiselle Violan devint si folle d'un cavalier, que, sans se +soucier de toute la parenté qui s'en remua, elle prit ce qu'elle put à +son mari, et alla chez cet homme, qui fut si sot que de la garder +trois jours dans son logis. On informe contre lui, on obtient prise de +corps. M. d'Humières, avec quatre cents chevaux, le sauve et le tire +hors de Paris. On décrète contre M. d'Humières. Enfin cette femme +revint, et depuis elle fut aussi folle de son mari qu'elle l'avoit été +du cavalier, et cela a duré tant qu'elle a vécu.</p> + +<p>Un garçon de fort médiocre condition de Paris, qui traînoit toujours +une épée, badinoit fort avec les filles de son quartier, et en mettoit +quelques-unes à mal. Un jour, amoureux de la fille d'un mercier, il +trouve moyen, sous de faux donner-à-entendre, de la mener promener au +bois de Vincennes, et lui fait faire bonne collation. On ne fait pas +tant de façons parmi ce petit monde; après il lui dit son besoin et la +presse fort; elle résiste et lui arrache quelques cheveux. Lui, +enragé, met l'épée à la main et la menace de la tuer: «Ah! lâche, <span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span> +lui dit-elle, mettre l'épée à la main contre une fille!» Ce garçon, +surpris et confus, laisse tomber son épée. Elle fut si touchée de son +étonnement et le prit si fort pour une marque d'amour, qu'après elle +lui laissa tout faire.</p> + +<p>Une Italienne, qui est mariée à un gentilhomme en Champagne, eut une +fantaisie de se faire jeter du plâtre sur le visage, comme on fait à +une personne morte pour avoir sa figure en plâtre. Elle crut qu'en se +mettant une canule à la bouche pour respirer, cela ne lui pourroit +faire du mal; elle en pensa pourtant étouffer. Cela fut fait +secrètement. On tire sa figure en cire; elle se fait faire des bras et +des mains, et habille cette figure d'une de ses robes. Après, il lui +vient une autre vision. Elle prend son temps que tout le monde étoit +hors du logis, pour feindre qu'elle se trouvoit fort mal. On met la +figure sur le lit, les rideaux tirés. On va quérir ses beaux-frères, +car elle étoit veuve. Il y en avoit un qui l'aimoit tendrement. Le +médecin qu'ils avoient amené la trouva froide: ce beau-frère est au +désespoir, il croit qu'elle se meurt, quand tout d'un coup il la voit +sortir de sa garde-robe. Cet homme en fut si fort en colère qu'il mit +la figure en mille pièces. <span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span></p> + +<h3 class="p4"> GENS GUÉRIS OU SAUVÉS</h3> + +<h4>PAR MOYENS EXTRAORDINAIRES.</h4> + +<p class="p2">Feu M. le prince de Condé, passant à Saint-Pierre-le-Moutier, près +Nevers, comme le prévôt alloit faire pendre un homme, le pendart eut +assez de jugement pour dire qu'il avoit quelque chose d'importance à +découvrir à M. le duc pour le service du Roi. M. le Prince voulut bien +l'entendre. On fait retirer tout le monde: «Monseigneur dit-il à M. le +Prince, dites, s'il vous plaît, à Sa Majesté que vous avez trouvé ici +un pauvre homme bien empêché.» M. le Prince se mit à sourire, et dit +au prévôt: «Monsieur le prévôt, gardez-vous bien de faire exécuter cet +homme-là que vous n'ayez de mes nouvelles.» Il en fit le conte au Roi +et obtint sa grâce.</p> + +<p>Un soldat françois qui étoit au service des Etats des Provinces-Unies, +s'étant trouvé engagé avec quelques autres en je ne sais quel crime, +il fut condamné à tirer au billet avec eux à qui seroit pendu; mais il +ne voulut jamais tirer, et l'officier, selon la coutume, fut obligé de +tirer pour lui, et tira le billet où il y avoit écrit <i>Potence</i>. Le +soldat en appelle, dit qu'il n'avoit point donné ordre à l'officier de +tirer pour lui, que ce n'avoit point été de son consentement, et fit +tant de bruit que cela vint aux oreilles de feu M. de Coligny, <span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span> +fils aîné du maréchal de Châtillon, qui commandoit alors le régiment +de son père, et ce soldat étoit de ce régiment. Cela lui sembla +plaisant; il l'alla conter au prince d'Orange<a name="FNanchor_474" id="FNanchor_474"></a><a href="#Footnote_474" class="fnanchor">[474]</a>, qui, après en +avoir bien ri, fit grâce à ce soldat, qui avoit si bonne envie de +vivre.</p> + +<p>On conte qu'un autre soldat qui servoit aussi les Etats, ayant été +condamné à être pendu, fit demander au même prince d'Orange qu'il lui +fût permis de faire publier par toutes les troupes que s'il y avoit +quelqu'un qui voulût être pendu pour lui, il lui donneroit quatre +cents écus qu'il avoit. La proposition sembla si extravagante, que, +pour en rire, on ne voulut pas refuser ce qu'il demandoit; mais on fut +bien surpris quand un vieux soldat anglois se présenta pour être pendu +au lieu de l'autre. Le prince d'Orange lui demanda de quoi il +s'avisoit. Le soldat lui dit que depuis trente ou quarante ans qu'il +servoit messieurs les Etats, il n'en étoit pas plus à son aise; qu'il +avoit une femme et des enfants, et que, s'il venoit à être tué, il ne +leur laisseroit rien; au lieu que, s'il étoit pendu pour cet autre, il +leur laisseroit quatre cents écus pour leur aider à vivre. Le prince +fut touché de cet excès d'amour paternel. Il donna la vie au criminel, +à condition qu'il laisseroit les quatre cents écus à ce vieux soldat, +qui gagna par cette générosité de l'argent et de l'estime.</p> + +<p>Les Anglois sont fort sujets à se pendre. Un homme à Londres se laissa +gagner par un créancier d'un de ses amis qui avoit une prise de corps +contre son débiteur, mais ce débiteur ne sortoit point de chez lui. +Que fait cet homme? Pour le faire sortir, il s'avise de <span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span> faire +semblant de se pendre à un arbre qui étoit devant la porte de ce +débiteur. L'autre, qui étoit à la fenêtre, court pour l'en empêcher. +Les sergents cachés sortent et le prennent. Celui qui faisoit semblant +de se pendre s'amusa un peu trop à regarder ce qui se faisoit; il +avoit déjà la corde au col; en se tournant, il fait tomber le +tabouret, et demeure pendu. C'étoit de bon matin, et en un quartier +fort reculé; de sorte que ce coquin fut pendu comme il le méritoit. M. +de Fontenay-Mareuil me l'a conté: il étoit alors ambassadeur en +Angleterre.</p> + +<p>Henri <span class="smcap">IV</span> allant à Sédan, M. de Bassompierre, M. de Bellegarde et +autres rencontrèrent un homme de la ville, et lui demandèrent s'il n'y +avoit point de filles de joie à Sédan. «Il n'y en avoit qu'une, dit +cet homme, mais on la doit pendre demain, car on les punit de mort +quand elles sont convaincues.» Nos cavaliers, touchés de compassion, +donnent l'un une bague, l'autre de l'argent à ce bourgeois, à +condition qu'il iroit de leur part prier M. de Bouillon de différer +l'exécution d'un jour seulement. Il le fit. Le lendemain, le Roi y +entra; voilà tous les galants à ses genoux pour demander la grâce de +cette pauvre pécheresse. Le Roi les renvoya à M. de Bouillon, et +l'appelant, lui dit: «Mon cousin, cela dépend de vous; nous ne sommes +plus en France.» M. de Bouillon l'accorda, non sans quelque +difficulté, et mit au bas de la grâce: «Grâce signée en présence du +roi de France.»</p> + +<p>Henri <span class="smcap">III</span> passa à la Croix-du-Trahoir comme on pendoit un homme. Ce +pauvre diable cria: «Grâce, Sire, grâce.» Le Roi, ayant su du greffier +que le crime étoit grand, dit en riant: «Eh bien, qu'on ne le <span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span> +pende point qu'il n'ait dit son <i>In manus</i>.» Le galant homme, quand on +en vint là, jura qu'il ne le diroit de sa vie; qu'il s'en garderoit +bien, puisque le Roi avoit ordonné qu'on ne le pendît point qu'il +n'eût dit son <i>In manus</i>. Il s'y obstina si bien, qu'il fallut aller +au Roi, qui, voyant que c'étoit un bon compagnon, lui donna sa grâce.</p> + +<p>Feu M. le Prince, ayant pris une petite ville en Languedoc durant les +guerres de la religion, choisit soixante-quatre personnes pour être +pendues. Un jeune homme qui avoit déjà la corde au col, entendant dire +qu'un seigneur avoit été fort blessé, et de quelle manière on le +traitait, dit: «On le tuera; je le guérirois en trois semaines.» M. +Annibal, frère naturel de M. de Montmorency, oyant cela, demanda s'il +étoit chirurgien. Il dit que oui, et obtint qu'on lui donnât la vie, à +condition qu'il guériroit le blessé. Le jeune homme n'avoit garde de +ne point accepter la condition; mais en effet il le guérit. Annibal, +quoique ce garçon fût huguenot, le fait chirurgien de son régiment. Ce +régiment est envoyé en garnison dans les Cévennes, en une place que M. +de Rohan prit à discrétion. Il choisit même nombre de soixante-quatre +pour être pendus. Ce garçon s'y trouve encore; comme on le menoit, il +reconnoît un ministre qu'il avoit vu à Annonay en Vivarais, lieu de sa +naissance, avec un autre ministre assez célèbre, nommé M. Le Faucheur, +qui demeuroit chez le père de ce jeune homme<a name="FNanchor_475" id="FNanchor_475"></a><a href="#Footnote_475" class="fnanchor">[475]</a>, en cette petite +ville-là, lorsqu'il y étoit ministre. Ce ministre <span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span> se souvint de +l'avoir vu, et dit à M. de Rohan qui il étoit, et en obtint la grâce. +Ce garçon va en conter l'histoire à M. Le Faucheur, qui lui conseilla +de se retirer chez son père, de peur du <i>tertia solvet</i>; ce qu'il fit.</p> + +<h3 class="p4">LA PRINCESSE D'ORANGE, LA MÈRE<a name="FNanchor_476" id="FNanchor_476"></a><a href="#Footnote_476" class="fnanchor">[476]</a>.</h3> + +<p class="p2">Elle est de la maison de Solms, une fort bonne maison d'Allemagne. +Elle vint en Hollande avec la reine de Bohème, non pas en qualité de +fille d'honneur, mais toutefois nourrie à ses dépens. M. d'Hauterive +de l'Aubespine<a name="FNanchor_477" id="FNanchor_477"></a><a href="#Footnote_477" class="fnanchor">[477]</a>, frère de feu M. de Châteauneuf, depuis gouverneur +de Bréda, se mit à lui en conter<a name="FNanchor_478" id="FNanchor_478"></a><a href="#Footnote_478" class="fnanchor">[478]</a>, et en dit beaucoup de bien au +prince Maurice, qui, craignant que son frère ne s'alliât à quelque +maison <span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span> qui lui fût à charge, et qui l'engageât dans quelque +parti, lui dit qu'il falloit qu'il l'épousât ou qu'il l'épouseroit +lui-même. Le prince Maurice avoit raison, car il étoit bien las de ses +cousins, les Châtillon, qu'il avoit sur les bras. Ainsi, la voilà +femme de celui qui devoit succéder au prince Maurice, elle qui n'avoit +pas sept mille écus pour tout bien, qui étoit petite et médiocrement +jolie. Elle ne fut pas long-temps à apprendre à faire la princesse, +car Maurice mourut bientôt après<a name="FNanchor_479" id="FNanchor_479"></a><a href="#Footnote_479" class="fnanchor">[479]</a>. On conte une chose assez +notable de la fin de ce grand homme. Etant à l'extrémité, il fit venir +un ministre et un prêtre, et les fit disputer de la religion; et après +les avoir ouïs assez long-temps: «Je vois bien, dit-il, qu'il n'y a +rien de certain que les mathématiques<a name="FNanchor_480" id="FNanchor_480"></a><a href="#Footnote_480" class="fnanchor">[480]</a>.» Et <span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span> ayant dit cela, +se tourna de l'autre côté et expira.</p> + +<p>Notre princesse gouverna enfin son mari, et se méconnut tellement +qu'elle traita avec une ingratitude étrange la reine de Bohème, sans +qui elle seroit morte de faim, et qui avoit travaillé à son mariage +comme si c'eût été sa fille. Mais la feue Reine-mère<a name="FNanchor_481" id="FNanchor_481"></a><a href="#Footnote_481" class="fnanchor">[481]</a>, qui étoit +la plus glorieuse personne du monde, vengea un peu cette pauvre reine, +car elle ne se démasqua ni pour le prince d'Orange ni pour la +princesse. Il est vrai qu'elle ne traita pas trop bien cette reine +même, car elle ne baisa point ses filles. La reine de Bohème en eut un +dépit étrange, et ne la reconduisit que jusqu'à la porte de son +antichambre. La Reine-mère fut si sottement fière, qu'à Anvers, où on +la reçut admirablement bien, elle ne daigna se démasquer que dans la +grande église. Ce fut pourtant elle qui fit le mariage de la princesse +d'Angleterre avec le feu prince d'Orange<a name="FNanchor_482" id="FNanchor_482"></a><a href="#Footnote_482" class="fnanchor">[482]</a>. Il est vrai qu'elle ne +leur fit pas là un grand service.</p> + +<p>Pour revenir à la princesse d'Orange, elle traita fort mal son fils, +après la mort de son mari, et elle fut cause que sa belle-fille et sa +fille, qu'elle avoit mariée avec l'Electeur de Brandebourg, ne se +voyoient point quand elles étaient toutes deux en Hollande, car elle +vouloit que l'Électrice passât la première, parce qu'un électeur est +plus qu'un prince d'Orange, et n'avoit point égard à une royauté +abattue, ou du moins qu'on alloit <span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span> abattre. On n'a jamais vu une +femme si avare; ni elle ni son mari autrefois n'ont jamais assisté ni +le feu roi d'Angleterre<a name="FNanchor_483" id="FNanchor_483"></a><a href="#Footnote_483" class="fnanchor">[483]</a>, ni celui-ci<a name="FNanchor_484" id="FNanchor_484"></a><a href="#Footnote_484" class="fnanchor">[484]</a>, ou du moins ç'a été si +peu de chose que cela ne vaut pas la peine qu'on en fasse mention. +Durant la vie de son fils, elle a pris à toutes mains. Elle tire du +roi d'Espagne, elle tire du roi de France, et est à qui plus lui +donne. Elle, Kunt et Pauw gouvernoient tout.</p> + +<p>Depuis la mort de son fils, elle et sa belle-fille sont plus mal que +jamais. Il semble qu'elle s'attache entièrement à l'Electeur de +Brandebourg, car elle laisse ruiner le petit prince d'Orange. Quatre +ou cinq Anglois affamés pillent la mère, qui est tutrice. Les États, +et surtout la province de Hollande, ne sont pas fâchés que la maison +de Nassau ne soit plus si puissante<a name="FNanchor_485" id="FNanchor_485"></a><a href="#Footnote_485" class="fnanchor">[485]</a>. Si cela continue, il sera +gueux, lui qui avoit douze cent mille livres de rente.</p> + +<h3 class="p4"> LE PRINCE D'ORANGE, LE PÈRE<a name="FNanchor_486" id="FNanchor_486"></a><a href="#Footnote_486" class="fnanchor light">[486]</a>.</h3> + +<p class="p2">Pour se rendre plus puissant envers les gens de guerre, il laissa, +contre l'ordre, traiter des charges. La première <span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span> qui fut vendue +fut une enseigne qu'un nommé Chenevy, fils d'un Huguenot, marchand +drapier à Paris, acheta cinq cents écus. Le capitaine qui la lui avoit +vendue se fit habiller d'écarlate lui et ses enfants, et on disoit que +Chenevy l'avoit payé en écarlate.</p> + +<p>Le feu cardinal de Richelieu et lui se haïssoient à cause d'Orange; +car le cardinal, pour mettre cette part dans sa maison et se faire +prince, fit surprendre la citadelle, ou pour mieux dire, gagna +Walkembourg qui y commandoit. Le prince d'Orange, moyennant quarante +mille écus que cela lui coûta, fit tuer Walkembourg dans la ville, +chez sa maîtresse, et remit la citadelle en sa puissance. Le cardinal +eût pu la lui ôter par justice, à cause de M. de Longueville, qui tous +les ans fait un acte pour éviter prescription. Il y a de grandes +prétentions; cela vient de la maison de Châlons; mais il eût fallu un +siége, et durant un siége on a le loisir de remuer bien des machines. +Depuis, ils se firent le pis qu'ils purent l'un à l'autre.</p> + +<p>Le cardinal lui donna de l'altesse pour le rendre suspect aux +États<a name="FNanchor_487" id="FNanchor_487"></a><a href="#Footnote_487" class="fnanchor">[487]</a>. L'Angleterre lui en donna sans penser plus loin; lui, +mordit à la grappe, et fit prier Dieu pour lui dans les prières +publiques.</p> + +<p>Les États voulurent qu'on déclarât la guerre à l'Espagne, parce +qu'encore que nous les assistassions, leur pays ne laissoit pas d'être +le théâtre de la guerre. Puis la bataille de Nertlingue avoit fort +affoibli les Suédois. On gagna la bataille d'Avein, et au lieu d'aller +à Namur qu'on eût pris (car l'épouvante étoit si grande qu'on a dit +que le cardinal-infant faisoit tenir un vaisseau prêt pour s'en +aller), on s'en alla pour joindre <span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span> le prince d'Orange, à qui on +avoit écrit qu'on lui envoyoit les maréchaux de Châtillon et de Brezé +pour faire ce qu'il jugeroit à propos. Lui les fit languir long-temps +dans le siége, et ne se hâta point de sortir. Quand il fut joint, on +prend Diest, qu'il fait traiter de rebelle, disant qu'il étoit baron +de Diest. Après on va à Tillemont. Il y avoit là-dedans des vivres +pour nourrir notre armée toute la campagne. M. de Châtillon, à cause +de cela, fit tout ce qu'il put pour empêcher de la faire emporter +d'assaut, et durant qu'ils disputoient, les Anglois d'un côté, et les +François, à leur exemple, de l'autre, ces derniers la prirent de +force. On saccagea tout, on vola dans les églises mêmes, et depuis, +dans les libelles imprimés durant la négociation de Munster, on à +reproché aux François qu'une abbesse ayant dit qu'elle étoit épouse de +Jésus-Christ, un François avoit répondu en riant: «Eh bien, nous +ferons Dieu cocu.» Il y eut en récompense un Français qui fit une +action de vertu. C'est le fils d'un ministre de Sédan, nommé de Vesne. +Il étoit alors secrétaire de feu M. de Bouillon. Une fille de qualité, +jugeant à sa mine qu'il étoit homme d'honneur, se mit en sa +protection. Il la fit marcher devant lui et la suivit le pistolet à la +main. Le prince d'Orange, M. de Bouillon et d'autres le rencontrèrent +et lui dirent en riant qu'il lui en falloit des plus belles. Il les +laisse dire et la mène en lieu de sûreté. Depuis, de temps en temps, +il reçoit des civilités des parens de cette fille.</p> + +<p>Pour affamer notre armée, le prince d'Orange la fit aller à Louvain. +Il avoit vingt mille hommes et nous trente mille. On ne l'attaqua +point de force, exprès pour nous faire consumer nos vivres, comme il +fit. <span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span></p> + +<p>Tant que le cardinal de Richelieu a vécu, le prince d'Orange n'a rien +voulu faire. Il y en a qui croient qu'il ne vouloit point s'exposer +que son fils ne fût en âge de lui succéder. Même depuis la régence, il +n'a contribué qu'en dépit de lui à nos conquêtes. Il est vrai qu'en +cela il pouvoit alors être d'accord avec les Etats, qui craignoient de +nous avoir pour voisins.</p> + +<p>Quand ils envoyèrent leurs vaisseaux à Gravelines, ils ne croyoient +pas que nous les prendrions. Pour Dunkerque, il affoiblit notre armée +en nous obligeant à lui envoyer six mille hommes avec le maréchal de +Gramont; et quant à Hulst, il ne vouloir point passer si le maréchal +de Gassion ne lui eût fait le chemin avec deux mille hommes. Le Sas de +Gand ne fut pris qu'à cause que dix-huit ou vingt François, qui à la +vérité étoient de leurs troupes, passèrent le canal à la nage, tirant +un pont de jonc après eux.</p> + +<p>Lorsqu'il fut maître du fort de la Perle, auprès d'Anvers, ceux +d'Anvers se croyoient perdus. Mais les Etats, ou du moins la province +de Hollande, ne voulut pas qu'on prît cette ville à cause d'Amsterdam, +dont la rade est mal assurée, et qu'on quitteroit volontiers pour +transporter tout le commerce à Anvers, comme autrefois, car l'Escaut, +le long du quai d'Anvers, a soixante brasses de profondeur, au lieu +que les grands vaisseaux n'approchent point plus près d'Amsterdam que +de la distance qu'il y a de là au Texel, où il s'en est perdu grand +nombre.</p> + +<p>A sa dernière campagne, on lui proposa de donner le commandement à son +fils. Il le fit, mais il s'en repentit aussitôt. C'étoit un grand +fourbe; mais il fit un grand pas de clerc de s'allier avec le roi +d'Angleterre. <span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span></p> + +<h3 class="p4">M. DE MAYENNE<a name="FNanchor_488" id="FNanchor_488"></a><a href="#Footnote_488" class="fnanchor light">[488]</a>.</h3> + +<p class="p2">Le dernier duc de Mayenne, fils du duc de Mayenne de la Ligue, étoit +un homme fort bien fait, plein de cœur, plein d'honneur, et sur la +parole duquel on auroit tout hasardée. Il étoit en grande réputation. +Ce n'étoit pas un homme d'une grande vivacité d'esprit, mais il avoit +un grand sens. Il a été galant. Le tour que fait Hilas dans +l'<i>Astrée</i>, par le moyen d'un miroir où il avoit mis son portrait, est +une malice que M. de Mayenne fit à son frère, le comte de Sommerive, +et que le comte de Sommerive ne lui voulut jamais pardonner. Cela +arriva à Soissons, et Dorinde en cet endroit-là est une madame Payot, +femme d'un trésorier de France, au bureau de cette ville-là.</p> + +<p>J'ai vu à Bordeaux une dame qu'on appeloit madame de Tastes, qui avoit +un fils fort bien fait. On disoit qu'il étoit fils de M. de Mayenne. +Ce garçon mourut fort jeune. Je me souviens que comme nous étions +enfants, on joua à Bordeaux une tragédie d'<i>Ixion</i>, où l'on +représentoit les enfers. Les autres enfants qui allèrent sur le +théâtre ne vouloient point approcher de ces enfers; celui-là seul alla +hardiment partout. On disoit tout haut: «Voyez, il ne se dément +point.» Cette <span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span> femme, à ce qu'on m'a dit, quelquefois en +l'embrassant, ne pouvoit s'empêcher de l'appeler <i>mon petit prince</i>.</p> + +<p>M. de Mayenne a été regardé du peuple comme descendu de ces défenseurs +de la foi catholique; de sorte que quand il fut tué à Montauban d'un +coup de mousquet dans l'œil, comme il regardoit entre des gabions, +le peuple de Paris s'émut, et alla brûler le temple de Charenton. +Celui qui l'avoit tué fut pendu par sa faute. Cet homme fut pris comme +il se sauvoit de la ville avec une fille qui étoit amoureuse de lui. +Elle offrit mille livres de rançon pour eux deux; et comme elle les +alloit quérir, cet impertinent s'alla vanter étourdiment qu'il avoit +tué M. de Mayenne. Quand sa maîtresse revint, elle le trouva pendu. On +lui dit pour raison que le traité de la rançon n'étant point conclu, +et elle ayant dit seulement qu'elle alloit quérir de quoi se racheter, +on avoit pu le traiter comme on avoit fait. La vérité est que le plus +fort fit la loi au plus foible.</p> + +<p>M. de Mayenne n'étoit point marié. On parloit de le marier, mais on ne +sait, fier comme il l'étoit, s'il y eût consenti: c'étoit à une +sœur de Combalet. Combalet étoit cadet, mais gentilhomme. Cette +fille, voyant M. de Mayenne mort et M. de Luynes ensuite, eut assez de +cœur pour se faire carmélite; elle vit encore. <span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span></p> + +<h3 class="p4">MARIS COCUS PAR LEUR FAUTE.</h3> + +<p class="p2">Un marchand de Bordeaux, dont je n'ai pu savoir le nom, étoit amoureux +de la servante de sa femme, et afin de pouvoir coucher avec cette +fille, sans que sa femme s'en aperçût, il obligea l'un des garçons de +la boutique à tenir sa place pour une nuit, après lui avoir bien fait +promettre qu'il ne toucheroit point à madame. Ce garçon, qui étoit +jeune, ne se put contenir et fit quelque chose de plus que le mari +n'avoit accoutumé de faire. Le lendemain, la femme croyant que ç'avoit +été son mari, car il s'étoit revenu coucher auprès d'elle un peu +devant le jour, lui alla porter un bouillon et un couple d'œufs +frais. Le marchand s'étonne de cet extraordinaire: «Eh! lui dit-elle +en rougissant, vous l'avez-bien gagné.» Par là il découvrit le pot aux +roses. Depuis, il accusa ce garçon de l'avoir volé, et le mit en +procès. Ce garçon dit le sujet de la haine de son maître, et, par +arrêt du parlement de Bordeaux, la femme fut déclarée femme de bien, +et le mari cocu à très-juste titre.</p> + +<p>Voici une autre histoire un peu plus tragique. Un gentilhomme de +Beauce, entre Dourdan et Etampes, nommé Baye-Saint-Léger, avoit une +fort belle femme, et cette femme avoit une femme-de-chambre aussi +belle qu'elle. Le mari, comme on se lasse de tout, devint amoureux de +cette fille, la presse; elle résiste, et enfin <span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span> le dit à sa +maîtresse. La femme dit: «Il faut l'attraper. Dans quelque temps +faites semblant de consentir et lui donnez un rendez-vous.» Or, il +arriva que le propre soir que Saint-Léger avoit rendez-vous de cette +fille, un de ses meilleurs amis vient chez lui. Pour s'en défaire, il +le mène coucher bien plus tôt que de coutume. L'ami en a du soupçon, +veut savoir ce que c'est; il le lui avoue. Ce gentilhomme lui en fait +honte, et lui persuade de lui donner sa place; il va au rendez-vous au +lieu de Saint-Léger. Il y trouve la femme de son ami, qui, pour se +moquer de son mari, avoit joué tout ce jeu-là. Il fait ce pourquoi il +étoit venu. Elle a conté depuis que, de peur de rire, elle se mordoit +les lèvres. C'étoit dans un jardin, et il ne faisoit point clair de +lune. L'ami revient bien satisfait, et le mari se couche auprès de sa +femme. Le récit que lui avoit fait son ami lui avoit fait venir l'eau +à la bouche; il veut en passer son envie. Sa femme lui dit en riant: +«Seigneur Dieu! vous êtes de belle humeur ce soir.—Que voulez-vous +dire? lui dit-il.—«Eh! répondit-elle, ne vous souvenez-vous plus du +jardin?» Le pauvre homme devina incontinent ce que c'étoit. Il ne fit +semblant de rien; mais il en fut si saisi, qu'il en mourut. Elle, +depuis, a été fort abandonnée et est morte de la v...... <span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span></p> + +<h3 class="p4">COCUS PRUDENTS OU INSENSIBLES.</h3> + +<p class="p2">Un président de Paris, dont on n'a jamais voulu me dire le nom, ni la +cour dont il étoit président, ni même s'il vivoit ou s'il étoit mort, +tant on avoit peur que je ne découvrisse qui c'est, un président donc +fut averti par son clerc que sa femme couchoit avec un cavalier. +«Prenez bien garde, dit-il à ce clerc, à ce que vous dites.—Monsieur, +répondit l'autre, si vous voulez venir du Palais quand je vous irai +quérir, je vous les ferai surprendre ensemble.» En effet, le clerc n'y +manqua pas, et le mari, entré seul dans la chambre, les surprend. Il +enferme le galant dans un cabinet dont il prend la clef, et retourne à +son clerc. «Un tel, lui dit-il, je n'ai trouvé personne; voyez +vous-même.» Le clerc regarde et ne trouve point son cavalier. «Vous +êtes un méchant homme, lui dit le président; tenez, voilà ce que je +vous dois, allez-vous-en, que je ne vous voie jamais.» Il le met +dehors; après il revient auprès du cavalier: «Monsieur, c'est ma femme +qui a tort; pour vous, vous cherchez votre fortune, allez-vous-en; +mais si je vous rattrape, je vous ferai sauter les fenêtres.» Pour sa +femme, quand elle fut seule, il lui dit qu'il ne savoit pas de quoi +elle pouvoit se plaindre; qu'à son avis, elle avoit toutes les choses +nécessaires. Elle pleura, elle se jeta à ses pieds, lui demanda +pardon, et lui promit, à l'avenir, d'être la meilleure enfant du +monde. <span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span> Il le lui pardonna, et depuis elle lui a rendu tous les +devoirs imaginables.</p> + +<p>Un conseiller d'État de l'infante Claire-Eugénie avoit une belle +femme, et quoiqu'ils n'eussent guère de bien, leur maison alloit +pourtant comme il falloit, et ils faisoient fort bonne chère, car la +galante en gagnoit. Cela dura assez long-temps sans que le mari +s'informât d'où venoit cette abondance. La femme, étonnée d'une si +grande stupidité, peu à peu, pour voir s'il s'apercevoit de quelque +chose, diminua l'ordinaire. Il ne disoit rien, il faisoit semblant de +ne le pas voir. Enfin, elle retrancha tant, qu'elle le réduisit à un +couple d'œufs. Alors la patience lui échappa; il prit les deux +œufs et les jeta contre la muraille, en disant: «Est-ce là le dîner +d'un cocu?» Elle, voyant qu'il entendoit raillerie, remit dès le +lendemain les choses en leur premier état. J'ai ouï faire ce conte +d'un François, et je pense qu'il est de tout pays; mais il n'en est +pas moins bon pour cela.</p> + +<p>M. Guy, célèbre traiteur à Paris, ne trouvant ni sa femme, ni un des +principaux garçons, une fois qu'il avoit bien des gens chez lui, alla +fureter partout, et les rencontra aux prises: «Hé! Vertu-Dieu! ce +dit-il, c'est bien se moquer des gens que de prendre si mal son temps, +et ne pouviez-vous pas attendre que nous eussions un peu moins +d'affaires?» <span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span></p> + +<h3 class="p4">LE COMTE DE CRAMAIL<a name="FNanchor_489" id="FNanchor_489"></a><a href="#Footnote_489" class="fnanchor light">[489]</a>.</h3> + +<p class="p2">On a dit <i>Cramail</i> au lieu de <i>Carmain</i>. Il étoit petit-fils du +maréchal de Montluc, fils de son fils. Il n'a laissé qu'une fille +mariée au marquis de Sourdis. Il avoit épousé l'héritière de Carmain, +grande maison de Gascogne. Sa femme étoit de Foix par les femmes. Ç'a +été une créature bien bizarre. Elle avoit pensé être mariée à un comte +de Clermont de Lodève, qui étoit un fort pauvre homme. Cependant elle +eut un tel chagrin d'avoir épousé Cramail au lieu de lui, qu'en douze +ans de mariage elle ne lui dit jamais que oui et non; et de chagrin +elle se mit au lit, et on ne lui changeait de draps que quand ils +étoient usés. Elle est morte de mélancolie.</p> + +<p>Le comte de Cramail vint en un temps où il ne falloit pas grand'chose +pour passer pour un bel esprit. Il faisoit des vers et de la prose +assez médiocres. Un livre intitulé <i>les Jeux de l'Inconnu</i><a name="FNanchor_490" id="FNanchor_490"></a><a href="#Footnote_490" class="fnanchor">[490]</a> est de +lui, mais ma foi ce n'est pas grand'chose. Il fut un des disciples de +Lucilio Vanini. Il disoit une assez plaisante chose: <span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span> «Pour +accorder les deux religions, il ne faut, disoit-il, que mettre +vis-à-vis les uns des autres les articles dont nous convenons, et s'en +tenir là, et je donnerai caution bourgeoise à Paris, que quiconque les +observera bien sera sauvé.»</p> + +<p>A l'arrière-ban, comme on lui eut ordonné de parler aux Gascons pour +les faire demeurer, il commençoit à les émouvoir, quand un d'entre eux +dit brusquement: «Diavle, vous vous amusez à escouter un homme qui +fait de libres.» Et il les emmena tous.</p> + +<p>Il a toujours été galant: il étoit propre, dansoit bien, et étoit bien +à cheval. C'étoit un des dix-sept seigneurs<a name="FNanchor_491" id="FNanchor_491"></a><a href="#Footnote_491" class="fnanchor">[491]</a>. Il fut quinze ans +tout entiers à Paris, en disant toujours qu'il s'en alloit. Pour un +camus, ç'a été un homme de fort bonne mine. J'oubliois qu'une de ses +plus fortes inclinations a été madame Guelin. Il l'aima devant et +après la mort de Henri <i>IV</i>. Cela a duré plus de dix ans. Il passoit +pour un honnête homme. On l'avoit souhaité pour gouverneur du Roi, +mais il n'a pas assez vécu pour cela. Je crois qu'il ne l'eût pas été, +quand il eût vécu jusqu'à cette heure<a name="FNanchor_492" id="FNanchor_492"></a><a href="#Footnote_492" class="fnanchor">[492]</a>. Il fut quinze ans à dire +qu'il s'en alloit. Un de ses amis, nommé Forsais, gentilhomme +huguenot, fut onze ans entiers à faire ses adieux tous les jours.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span> +Le comte de Cramail avoit un ami qu'on appeloit Lioterais, homme +d'esprit. Quand il fut vieux, et que la vie commença à lui être à +charge, il fut six mois à délibérer tout ouvertement de quelle mort il +se feroit mourir; et un beau matin, en lisant Sénèque, il se donne un +coup de rasoir et se coupe la gorge. Il tombe; sa garce monte au +bruit: «Ah! dit-elle, on dira que je vous ai tué.» Il y avoit du +papier et de l'encre sur la table, il prend une plume et écrit: «C'est +moi qui me suis tué,» et signe <i>Lioterais</i>.</p> + +<h3 class="p4">NAINS, NAINES.</h3> + +<p class="p2">L'infante Claire-Eugénie envoya une naine à la Reine dans une cage. Le +gentilhomme qui la lui présenta dit que c'étoit un perroquet, et +offrit à la Reine, pourvu qu'on n'ôtât point la couverture, de peur de +l'effaroucher, de lui faire faire par ce perroquet un compliment en +cinq ou six langues différentes. En effet, elle en fit un en espagnol, +en italien, en françois, en anglois et en hollandois. On dit aussitôt: +«Ça ne sauroit être un perroquet.» Il ôta la couverture et on trouva +la naine. Elle crut assez pour être une fort petite femme, et on la +maria à un assez grand homme, nommé Lavau, Irlandois, qui étoit à la +Reine. Elle fut femme-de-chambre et mourut au bout de quelques années +en mal d'enfant.</p> + +<p>Mademoiselle a eu une naine qui étoit la plus petite <span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span> qu'on eût +jamais vue. Elle n'avoit pas deux pieds de haut, bien proportionnée, +hors qu'elle avoit le nez trop grand. Elle faisoit peur. Les médiocres +poupées étoient aussi grandes. Je crois qu'elle est morte.</p> + +<p>Le feu Roi<a name="FNanchor_493" id="FNanchor_493"></a><a href="#Footnote_493" class="fnanchor">[493]</a> avoit un fort petit nain<a name="FNanchor_494" id="FNanchor_494"></a><a href="#Footnote_494" class="fnanchor">[494]</a>, nommé Geoffroy, mais +fort bien proportionné. Il avoit un portier qui avoit huit pieds de +haut, et on trouva en ce temps-là un paysan qui avoit cent trente-sept +ans, de sorte que ce prince se vantoit d'avoir parmi ses sujets, le +plus grand, le plus petit et le plus vieil homme de l'Europe.<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span></p> + +<h3 class="p4">LE CARDINAL DE RICHELIEU<a name="FNanchor_495" id="FNanchor_495"></a><a href="#Footnote_495" class="fnanchor light">[495]</a>.</h3> + +<p class="p2">Le père du cardinal de Richelieu, étoit fort bon gentilhomme. Il fut +grand prévôt de l'hôtel et chevalier de l'Ordre; mais il embrouilla +furieusement sa maison. Il eut trois fils et deux filles; l'aînée fut +mariée à un gentilhomme de Poitou, nommé René de Vignerot, seigneur de +Pont-Courlay, qui étoit un homme <i>dubiæ nobilitatis</i>. Il se poussoit +pourtant à la cour, et étoit toujours avec les grands seigneurs. Il +jouoit avec M. de Créqui et M. de Bassompierre. L'autre épousa Urbain +de Maillé, marquis de Brézé, depuis maréchal de France. L'aîné des +garçons étoit un homme bien fait et qui ne manquoit pas d'esprit. Il +avoit de l'ambition et vouloit plus dépenser qu'il ne pouvoit. Il +affectoit de passer pour un des dix-sept seigneurs. En ce temps-là on +appela ainsi les dix-sept de la cour qui paroissoient le plus. On dit +que sa femme, comme un tailleur lui demandoit de quelle façon il lui +feroit une robe: «Faites-la, dit-elle, comme pour la femme d'un des +dix-sept seigneurs.» Mais, quoiqu'il fît fort le seigneur, et +qu'effectivement il fût de bonne naissance, il ne passoit pas pourtant +pour un homme de qualité. C'est ce qui est cause que le cardinal de +Richelieu a eu tant de foiblesses sur sa noblesse et sur <span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span> sa +naissance. Ce M. de Richelieu se mit bien auprès d'Henri <span class="smcap">IV</span>, qui +vouloit tout savoir, en lui contant ce qui se passoit à la cour et à +la ville, car il prenoit un soin particulier de s'en informer. Il fut +tué en duel par le marquis de Thémines, fils du maréchal, à Angoulême, +quand la Reine-mère y étoit<a name="FNanchor_496" id="FNanchor_496"></a><a href="#Footnote_496" class="fnanchor">[496]</a>, et ne laissa point d'enfants. Le +deuxième a été le cardinal de Lyon, et le dernier le cardinal de +Richelieu.</p> + +<p>Le père avoit fait donner l'évêché de Luçon à son second fils, qui le +quitta pour se faire chartreux. Le troisième fut destiné à l'Eglise, +et eut cet évêché au lieu de son frère. Étant sur les bancs de +Sorbonne, il eut l'ambition de faire un acte sans président; il dédia +ses thèses au roi Henri <span class="smcap">IV</span>; et, quoiqu'il fût fort jeune, il lui +promettoit dans cette lettre de rendre de grands services, s'il étoit +jamais employé. On a remarqué que de tout temps il a tâché à se +pousser, et qu'il a prétendu au maniement des affaires.</p> + +<p>Il alla à Rome et y fut sacré évêque (en 1607). Le Pape<a name="FNanchor_497" id="FNanchor_497"></a><a href="#Footnote_497" class="fnanchor">[497]</a> lui +demanda s'il avoit l'âge; il dit que ouï, et après il lui demanda +l'absolution de lui avoir dit qu'il avoit l'âge, quoiqu'il ne l'eût +pas. Le Pape dit: «<i>Questo giovane sara un gran furbo.</i>»</p> + +<p>Les États-généraux (de 1614), où il fut député du clergé du Poitou, +lui donnèrent lieu d'acquérir de la réputation. Il fit quelques +harangues qu'on trouva admirables; on ne s'y connoissoit guère alors.</p> + +<p>Après la mort d'Henri <span class="smcap">IV</span>, Barbin, surintendant des <span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span> finances, qui +étoit son ami, le fit faire (en 1616) secrétaire d'État de la guerre +et des affaires étrangères par le maréchal d'Ancre. Il y a un assez +méchant historien, nommé Toussaint Legrain, qui a mis dans l'histoire +de la régence de Marie de Médicis<a name="FNanchor_498" id="FNanchor_498"></a><a href="#Footnote_498" class="fnanchor">[498]</a> que le Roi dit à M. de Luçon, +qu'il rencontra le premier dans la galerie après que le maréchal +d'Ancre eut été tué: «Me voilà délivré de votre tyrannie, monsieur de +Luçon.» Le cardinal de Richelieu, quand il fut tout-puissant, ayant eu +avis de cela, crut qu'il lui importoit de faire supprimer cette +histoire. Il en fit rechercher avec soin les exemplaires, et cette +recherche fut cause que tout le monde acheta ce livre, et qu'on a su +ce qu'on n'auroit peut-être jamais appris sans cela<a name="FNanchor_499" id="FNanchor_499"></a><a href="#Footnote_499" class="fnanchor">[499]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span> +La Reine-mère ayant été reléguée à Blois, M. de Luçon fut relégué à +Avignon, afin qu'ils n'eussent aucune communication ensemble. Mais +quand feu <span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span> M. d'Epernon mena la Reine à Angoulême, M. de Luçon l'y +fut trouver. Ce fut là que l'abbé de Rusceillaï, Florentin, et lui, +disputèrent dix ou douze jours de la faveur auprès de la Reine-mère, +et l'abbé l'alloit emporter sur l'évêque, si M. d'Epernon, tout +puissant en cette petite cour, n'eût combattu de toute sa force +l'inclination de la Reine. La drôlerie du Pont-de-Cé vint +ensuite<a name="FNanchor_500" id="FNanchor_500"></a><a href="#Footnote_500" class="fnanchor">[500]</a>; le baron de Fœneste<a name="FNanchor_501" id="FNanchor_501"></a><a href="#Footnote_501" class="fnanchor">[501]</a> s'en moque assez +plaisamment, et le nom qu'on a donné à cette belle expédition témoigne +assez que ce ne fut qu'un feu de paille. Bautru, dont nous parlerons +plus d'une fois, y avoit un régiment d'infanterie au service de la +Reine-mère, et il lui disoit un jour: «Pour des gens de pré, madame, +en voilà assez; pour des gens de cœur, c'est une autre affaire.» Il +dit encore, quand, pour assurance d'amitié entre messieurs de Luynes +et M. de Luçon, on fit le mariage de mademoiselle de Pont-Courlay avec +Combalet<a name="FNanchor_502" id="FNanchor_502"></a><a href="#Footnote_502" class="fnanchor">[502]</a>, que les canons du côté du Roi disoient Combalet, et +ceux du côté de la Reine-mère, Pont-Courlay<a name="FNanchor_503" id="FNanchor_503"></a><a href="#Footnote_503" class="fnanchor">[503]</a>.</p> + +<p>M. de Luynes, à qui le Père Arnould, Jésuite, confesseur du Roi<a name="FNanchor_504" id="FNanchor_504"></a><a href="#Footnote_504" class="fnanchor">[504]</a>, +commençoit à rendre de mauvais <span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span> offices auprès du Roi, étant mort, +le Père Suffren, autre Jésuite, confesseur de la Reine-mère, fit une +telle peur au Roi du traitement qu'on avoit fait à la Reine-mère, +qu'il croyoit déjà que le diable le tenoit au collet, car jamais homme +n'a moins aimé Dieu et plus craint le diable que le feu Roi. Ces deux +confesseurs remirent donc bien ensemble la mère et le fils, et par ce +moyen, M. de Luçon se rendit insensiblement le maître des affaires et +eut le chapeau de cardinal (en 1622).</p> + +<p>Quand il fit arrêter à Fontainebleau le maréchal d'Ornano, qui +empêchoit Monsieur de se marier, parce qu'il voyoit bien que la maison +de Guise l'emporteroit sur lui et qu'il n'auroit plus de crédit, +Monsieur, dont ce maréchal étoit gouverneur, alla à dix heures du soir +pester dans la chambre du Roi à qui il fit peur, et lui dit qu'il +vouloit savoir qui le lui avoit conseillé. Le Roi dit que ç'avoit été +son conseil. Monsieur fut trouver le chancelier d'Aligre<a name="FNanchor_505" id="FNanchor_505"></a><a href="#Footnote_505" class="fnanchor">[505]</a>, qui lui +répondit en tremblant que ce n'étoit pas lui. Monsieur revint et pesta +tout de nouveau. Le Roi, ne sachant que lui dire, envoya quérir le +cardinal, qui dit assurément et sans hésiter, que c'étoit lui qui +avoit conseillé au Roi <span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span> de faire arrêter M. le maréchal d'Ornano, +et qu'un jour Monsieur l'en remercieroit. Monsieur lui dit: «Vous êtes +un j... f.....», et s'en alla après ces belles paroles.</p> + +<p>Le cardinal haïssoit Monsieur; et craignant, vu le peu de santé que le +Roi avoit, qu'il ne parvînt à la couronne, il fit dessein de gagner la +Reine, et de lui aider à faire un dauphin. Pour parvenir à son but, il +la mit, sans qu'elle sût d'où cela venoit, fort mal avec le Roi et la +Reine-mère, jusque-là qu'elle étoit très-maltraitée de l'un et de +l'autre. Après il lui fit dire par madame Du Fargis, dame d'atour, que +si elle vouloit, il la tireroit bientôt de la misère dans laquelle +elle vivoit. La Reine, qui ne croyoit point que ce fût lui qui la fît +maltraiter, pensa d'abord que c'étoit par compassion qu'il lui offroit +son assistance, souffrit qu'il lui écrivît, et lui fit même réponse, +car elle ne s'imaginoit pas que ce commerce produisît autre chose +qu'une simple galanterie.</p> + +<p>Le cardinal, qui voyoit quelque acheminement à son affaire, lui fit +proposer par la même madame Du Fargis<a name="FNanchor_506" id="FNanchor_506"></a><a href="#Footnote_506" class="fnanchor">[506]</a> de consentir qu'il tînt +auprès d'elle la place <span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span> du Roi; que si elle n'avoit point +d'enfants, elle seroit toujours méprisée, et que le Roi, malsain comme +il étoit, ne pouvant pas vivre long-temps, on la renverroit en +Espagne; au lieu que si elle avoit un fils du cardinal, et le roi +venant à mourir bientôt, comme cela étoit infaillible, elle +gouverneroit avec lui, car il ne pourroit avoir que les mêmes +intérêts, étant père de son enfant; que pour la Reine-mère, il +l'éloigneroit dès qu'il auroit reçu la faveur qu'il demandoit.</p> + +<p>La Reine rejeta bien loin cette proposition; mais on ne voulut pas le +rebuter. Le cardinal fit tout ce qu'il put pour la voir une fois dans +le lit, mais il n'en put venir à bout. Il ne laissa pas d'avoir +toujours quelque petite galanterie avec elle. Mais enfin tout fut +rompu quand il découvrit que La Porte, un des officiers de la Reine, +alloit recevoir les lettres qui venoient d'Espagne, et que le duc de +Lorraine avoit parlé à elle, déguisé, au Val-de-Grâce. Il y avoit un +peu de galanterie parmi. On accusoit aussi la Reine d'intelligence +avec le marquis de Mirabel, ambassadeur d'Espagne. Le cardinal fit +arrêter La Porte, et le garde-des-sceaux Seguier interrogea +non-seulement la Reine au Val-de-Grâce, mais même il la fouilla en +quelque sorte, car il lui mit la main dans son corps, pour voir s'il +n'y avoit point de lettres, ou du moins y regarda-t-il, et approcha sa +main de ses tétons<a name="FNanchor_507" id="FNanchor_507"></a><a href="#Footnote_507" class="fnanchor">[507]</a>. M. de La Rochefoucauld <span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span> dit que le +cardinal étoit fort amoureux de la Reine, et que, de rage, il vouloit +la faire répudier.</p> + +<p>De désespoir, elle avoit une fois résolu de s'enfuir à Bruxelles. Le +prince de Marsillac, jeune homme de vingt ans, depuis M. de La +Rochefoucauld de la Fronde, la devoit mener en croupe. Madame de +Hautefort étoit de la partie; madame de Chevreuse, déjà exilée à +Tours, devoit se sauver en Espagne, si on lui envoyoit des Heures +reliées de rouge; et si on lui en envoyoit de vertes, elle ne devoit +bouger. La Reine résolut de ne point partir. Madame de Hautefort, par +mégarde, ou ayant oublié ce dont elles étoient convenues, envoya les +Heures rouges. Cela fut cause que madame de Chevreuse se déguisa en +homme, et alla chez le prince de Marsillac, qui lui donna des gens +pour la conduire. Cela fut cause aussi qu'on le tint quelque temps en +prison. Depuis, le cardinal le prit en amitié, et lui offrit de le +recevoir au nombre de ses amis. Le prince de Marsillac n'osa +l'accepter sans le consentement de la Reine, qui ne le lui voulut pas +permettre.</p> + +<p>Depuis, le cardinal a toujours persécuté la Reine, et, pour la faire +enrager, il fit jouer une pièce appelée <i>Mirame</i>, où l'on voit +Buckingham plus aimé que lui, et le héros, qui est Buckingham, battu +par le cardinal. Desmarets fit tout cela par son ordre, et, contre les +règles, il la força de venir voir cette pièce<a name="FNanchor_508" id="FNanchor_508"></a><a href="#Footnote_508" class="fnanchor">[508]</a>. + <span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span></p> + +<p>La Reine-mère, durant cette intrigue, eut une telle jalousie de la +Reine, qu'elle rompit hautement avec le cardinal, et chassa madame +d'Aiguillon et M. de La Meilleraye, qui étoit son capitaine des +gardes<a name="FNanchor_509" id="FNanchor_509"></a><a href="#Footnote_509" class="fnanchor">[509]</a>. La Reine-mère, qui vouloit dominer, et qui avoit fait +élever le Roi, à dessein de le rendre incapable de faire son métier +lui-même<a name="FNanchor_510" id="FNanchor_510"></a><a href="#Footnote_510" class="fnanchor">[510]</a>, avoit eu peur que la Reine n'eût du pouvoir sur son +esprit; et pour empêcher cette princesse de s'appliquer à gagner +l'affection de son mari, elle mit auprès d'elle madame de Chevreuse et +madame de La Valette<a name="FNanchor_511" id="FNanchor_511"></a><a href="#Footnote_511" class="fnanchor">[511]</a>, deux aussi folles têtes qu'il y en eut à la +cour. La princesse de Conti avoit <span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span> eu aussi ordre de la Reine-mère +de prendre garde à tout ce qu'on feroit chez la Reine; et celle-ci, +qui, quoique vieille, avoit encore l'amour en tête, étoit bien aise +qu'on fît galanterie. Ce fut elle qui apprit à la Reine à être +coquette.</p> + +<p>En ce temps-là on parla du mariage de la reine d'Angleterre. Le comte +de Carlisle et le comte d'Holland, qui furent envoyés ici pour en +traiter, donnèrent avis à Buckingham, favori du Roi, qui avait le +roman en tête, qu'il y avoit en France une jeune reine galante, et que +ce seroit une belle conquête à faire; dès-lors il y eut quelque +commerce entre eux par le moyen de madame de Chevreuse, à qui le comte +d'Holland en contoit; de sorte que quand Buckingham arriva pour +épouser la reine d'Angleterre, la Reine régnante étoit toute disposée +à le bien recevoir. Il y eut bien des galanteries; mais ce qui fit le +plus de bruit, ce fut que quand la cour alla à Amiens, pour +s'approcher d'autant plus de la mer, Buckingham tint la Reine toute +seule dans un jardin; au moins il n'y avoit qu'une madame Du +Vernet<a name="FNanchor_512" id="FNanchor_512"></a><a href="#Footnote_512" class="fnanchor">[512]</a>, sœur de feu M. de Luynes, dame d'atour de la Reine, +mais elle étoit d'intelligence, et s'étoit assez éloignée. Le galant +culbuta la Reine, et lui écorcha les cuisses avec ses chausses en +broderies; mais ce fut en vain, car elle appela tant de fois, que <span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span> +la dame d'atour, qui faisoit la sourde oreille, fut contrainte de +venir au secours. Quelques jours après, la Reine régnante étant +demeurée à Amiens, soit qu'elle se trouvât mal, soit qu'elle ne fût +pas nécessaire pour accompagner la reine d'Angleterre à la mer, car +cela n'eût fait que de l'embarras, Buckingham, qui avoit pris congé de +la Reine comme les autres, retourna quand il eut fait trois lieues; et +comme la Reine ne songeoit à rien, elle le voit à genoux au chevet de +son lit. Il y fut quelque temps, baise le bout des draps, et s'en va.</p> + +<p>Le cardinal prit soupçon de toutes les galanteries de Buckingham, et +empêcha qu'il ne revînt en France ambassadeur extraordinaire, comme +c'étoit son dessein; ne pouvant faire mieux, il y vint avec une armée +navale attaquer l'île de Ré<a name="FNanchor_513" id="FNanchor_513"></a><a href="#Footnote_513" class="fnanchor">[513]</a>. A son arrivée, il prit un +gentilhomme de Saintonge, nommé Saint-Surin, homme adroit et +intelligent, et qui savoit fort bien la cour. Il lui fit mille +civilités; et lui ayant découvert son amour, il le mena dans la plus +belle chambre de son vaisseau. Cette chambre étoit fort dorée; le +plancher étoit couvert de tapis de Perse, et il y avoit comme une +espèce d'autel où étoit le portrait de la Reine avec plusieurs +flambeaux allumés. Après, il <span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span> lui donna la liberté, à condition +d'aller dire à M. le cardinal qu'il se retireroit, et livreroit La +Rochelle, en un mot, qu'il offroit la carte blanche, pourvu qu'on lui +permît de le recevoir comme ambassadeur en France. Il lui donna aussi +ordre de parler à la Reine de sa part. Saint-Surin vint à Paris, et +fit ce qu'il avoit promis. Il parla au cardinal, qui le menaça de lui +couper le cou s'il en parloit davantage. Depuis, quand la Reine apprit +la mort de Buckingham, elle en fut sensiblement touchée. Au +commencement elle n'en vouloit rien croire, et disoit: «Je viens de +recevoir de ses lettres.»</p> + +<p>Durant le siége de La Rochelle, feu M. le Prince, comme on étoit en +peine de déchiffrer des lettres en chiffres, se ressouvint qu'il avoit +vu à Alby un jeune homme appelé Rossignol, qui avoit du talent pour +cela. Il en donna avis au cardinal, qui le fit venir. Il rencontra +d'abord, et dit à Son Eminence: «L'espérance des Rochellois n'est que +du vent: ils s'attendent à un secours par mer.» Les Anglais leur en +promettoient. Le cardinal fit fort valoir cette science, et il tâcha +le plus qu'il put de faire croire qu'il n'y avoit point de chiffres +que Rossignol ne déchiffrât. Cela ne lui fut pas inutile contre les +cabales.</p> + +<p>A ce même siége, M. de La Rochefoucauld, alors gouverneur du Poitou, +eut ordre d'assembler la noblesse de son gouvernement. En quatre jours +il assembla quinze cents gentilshommes, et dit au Roi: «Sire, il n'y +en a pas un qui ne soit mon parent.» M. d'Estissac, son cadet, lui +dit: «Vous avez fait là un pas de clerc; les neveux du cardinal ne +sont encore que des gredins, et vous allez faire claquer <span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span> votre +fouet; gare votre gouvernement.» Dès l'été suivant, le cardinal le lui +fit ôter pour le donner à un homme qui n'eût pas tant de crédit, ce +fut à Parabelle.</p> + +<p>Le cardinal apparemment avoit déjà en tête ce que je vais rapporter. +Au voyage de Lyon, où le Roi fut si mal, la Reine-mère demanda en +grâce au Roi qu'il chassât le cardinal. Il lui promit de le chasser +dès que la paix d'Allemagne seroit faite, mais qu'il avoit affaire de +lui jusque là. Le Roi, étant guéri, part et va à Rouane. La Reine-mère +étoit demeurée à Lyon, à cause qu'elle avoit mal à un pied. De Rouane, +le Roi lui écrivit qu'elle se guérît, qu'il lui donneroit bientôt +contentement, que la paix d'Allemagne étoit faite, et qu'il en +envoyoit la ratification.</p> + +<p>La Reine-mère fut si aise de cette nouvelle, qu'à la chaude elle fit +brûler quelques fagots comme pour faire une espèce de feu de joie. Le +cardinal sut qu'elle avoit fait ce feu, et il se douta de quelque +chose. Il presse le Roi. Le Roi lui confesse tout; la Reine-mère vient +à Rouane. Le cardinal, comme elle communioit à l'église, s'approcha +d'elle, et fit signe à Saint-Germain qui, comme aumônier, étoit auprès +d'elle, de se retirer. Il la conjura de lui pardonner: elle le rebuta: +«Madame, lui dit-il, j'en ferai bien périr avec moi.» C'est de là +qu'est venue la rupture sans rime ni raison de la paix de Ratisbonne. +A Lyon, tout le monde, c'est-à-dire toutes les cabales, étoient contre +le cardinal. Au retour, il fit arrêter le maréchal de Marillac, et le +garde-des-sceaux fut mené à Angoulême, et M. de Châteauneuf eut les +sceaux. Cela irrita furieusement la Reine-mère. Le cardinal lui fit +parler <span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span> plusieurs fois, et comme le premier président de Verdun +lui eut dit que Son Eminence en avoit pleuré cinq fois différentes: +«Je ne m'en étonne pas, dit-elle, il pleure quand il veut.» Bonneuil, +introducteur des ambassadeurs, homme dévot, mais qui étoit toujours +dans l'adoration du ministère, et qu'on appeloit vulgairement <i>le +dévot de la cour</i>, dit aussi à la Reine-mère qu'il avoit vu le +cardinal si abattu et si changé, qu'on ne le connoissoit plus. Elle +dit qu'il se changeoit comme il vouloit, et qu'après avoir paru gai, +en un instant il paroissoit demi-mort. Il y eut pourtant je ne sais +quelle réconciliation. Peu de temps après se fit la grande cabale des +deux reines, de Monsieur et de toute la maison de Guise. Le cardinal, +désespéré, se vouloit retirer, mais, le cardinal de La Valette lui +remit le cœur au ventre. M. de Rambouillet gagna Monsieur, et comme +on croyoit le cardinal perdu, le Roi se déclara pour lui. C'est ce +qu'on a appelé la <i>Journée des dupes</i>. Ce fut à la Saint-Martin, au +retour de La Rochelle.</p> + +<p>Madame Du Fargis fut chassée à cause de ses cabales, et non à cause de +ses galanteries. Elle s'étoit jointe à Vaultier et à Beringhen, +aujourd'hui premier écuyer de la petite écurie. Elle fut quelque temps +cachée aux environs de Paris, mais on la découvrit bientôt, et il +fallut aller plus loin<a name="FNanchor_514" id="FNanchor_514"></a><a href="#Footnote_514" class="fnanchor">[514]</a>. + <span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span></p> + +<p>Je mettrai ici ce que j'ai appris de Vaultier. Un Cordelier, nommé le +Père Trochard, qui suivoit partout M. de La Rocheguyon, l'avoit pour +domestique, comme un pauvre garçon; madame de Guercheville le fit +médecin du commun chez la Reine-mère, à trois cents livres de gages. +Or, quand elle fut à Angoulême, et que Delorme l'eut quittée à +Aigre<a name="FNanchor_515" id="FNanchor_515"></a><a href="#Footnote_515" class="fnanchor">[515]</a>, aux enseignes qu'il disoit en son style qu'elle lui avoit +dit des paroles plus <i>aigres</i> que le lieu où elles avoient été dites, +elle eut besoin d'un médecin. Il ne se trouva que Vaultier, que +quelqu'un, qui en avoit été bien traité, lui loua fort. Il la guérit +d'un érysipèle, et ensuite il réussit si bien et se mit si bien dans +son esprit, qu'il étoit mieux avec elle que personne. D'où vint la +grande haine du cardinal contre lui.</p> + +<p>On a fort médit du cardinal de Richelieu, qui étoit bel homme, avec la +Reine-mère. Durant cette galanterie, elle s'avisa, quoiqu'elle eût +déjà de l'âge, de se remettre à jouer du luth. Elle en avoit joué un +peu autrefois. Elle prend Gaultier chez elle: voilà tout le monde à +jouer du luth. Le cardinal en apprit aussi, et c'étoit la plus +ridicule chose qu'on pût imaginer, que de le voir prendre des leçons +de Gaultier. Ce Gaultier étoit un grand homme, bien fait, mais qui +avoit de grosses épaules; il faisoit fort l'entendu. Il étoit d'Arles; +sa mère gagnoit sa vie à filer; et on disoit qu'il ne l'assistoit +point. <span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span></p> + +<p>Le cardinal de Richelieu, dans le dessein qu'il feignoit d'avoir de se +réconcilier avec la Reine-mère encore une fois, envoya quérir +Vitray<a name="FNanchor_516" id="FNanchor_516"></a><a href="#Footnote_516" class="fnanchor">[516]</a>, aujourd'hui imprimeur du clergé, homme de bon sens et qui +faisoit profession d'amitié avec Vaultier, et lui dit qu'il le prioit +de porter les paroles de part et d'autre. Vitray lui dit qu'il le +prioit de l'en dispenser; que souvent on sacrifioit de petits +compagnons pour apaiser les puissances. «Non, reprit le cardinal, ne +craignez rien.—Puisque vous voulez donc, dit Vitray, que j'aie cet +honneur, ne me donnez point à deviner; dites-moi les choses +sincèrement.—Allez dire à Vaultier cela et cela,» ajouta le cardinal. +Il y eut bien des allées et des venues; enfin la chose en vint à ce +point que le cardinal fit dire à Vaultier, par Vitray, qu'il falloit +faire une entrevue chez Vitray même, et que, de peur de trop d'éclat, +le Père Joseph iroit au lieu de lui. Vaultier répondit: «C'est un +piége; après, le cardinal ne manquera pas d'avertir la Reine-mère de +cette conférence, et de lui dire que j'ai commerce avec lui ou avec +ses gens. Je ne saurois, ajouta-t-il, empêcher la Reine d'aller à +Compiègne.» Or, le cardinal ne demandoit pas mieux que la Reine fît la +sottise d'aller à Compiègne, quoiqu'il fît semblant du contraire, +qu'il eût offert toutes choses à Vaultier, et qu'il eût résolu d'aller +jusqu'au chapeau de cardinal. Car la Reine-mère vouloit régner, et ne +se contentoit pas de donner des charges et bénéfices, et d'avoir +autant d'argent qu'elle en vouloit. La princesse de Conti, et par elle +toute la maison de <span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span> Guise et M. de Bellegarde, la portoient sans +cesse à perdre le cardinal. Elle va donc à Compiègne; on l'y arrête, +et on ordonne à Vaultier de retourner à Paris. En chemin on le prend +et on le mène à la Bastille. Le cardinal fait dire à Vitray qu'il +étoit fort content de son entremise; qu'il n'avoit qu'à voir son ami +tant qu'il voudroit. Vitray répondit: «Je m'en garderai bien, c'est un +homme qui a eu le malheur de tomber dans la disgrâce du Prince: je le +servirai assez sans le visiter.» Le cardinal lui manda qu'il y allât +librement, qu'il n'y avoit rien à craindre pour lui. Il y fut donc. +Vaultier lui dit: «Me voilà bien bas, mais je serai quelque jour le +premier médecin du Roi.» Cela est arrivé, mais non pas comme il +l'entendoit, car il croyoit que ce seroit du feu Roi, et ç'a été d'un +roi qui n'étoit pas encore au monde. Nous l'avons vu, riche de vingt +mille écus de rente, vivre comme un gredin et prendre de l'argent des +malades qu'il voyoit. A la fin, il en eut honte et n'en prit plus.</p> + +<p>Pour achever ce que je sais de la Reine-mère, j'ajouterai qu'elle ne +se put garantir à Bruxelles même des finesses du cardinal pour +l'éloigner de là, car elle étoit assez près pour faire toujours des +cabales contre lui. Il lui fit accroire que si elle rompoit avec les +Espagnols, il la feroit revenir. Elle feignit donc d'aller à Spa, et +deux mille chevaux hollandois la vinrent prendre. Après, il ne se +soucia plus d'elle. On dit qu'en ce temps-là elle n'avoit autre but +que de jouir de Luxembourg et du Cours qu'elle avoit fait +planter<a name="FNanchor_517" id="FNanchor_517"></a><a href="#Footnote_517" class="fnanchor">[517]</a>, sans se mêler de rien. Ainsi elle sortit sottement <span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span> +de Bruxelles, où elle étoit bien traitée par les Espagnols qui lui +donnoient douze mille écus par mois, dont elle étoit fort bien payée, +et depuis cela ne fit qu'errer et vivoter misérablement. +Saint-Germain<a name="FNanchor_518" id="FNanchor_518"></a><a href="#Footnote_518" class="fnanchor">[518]</a> ne savoit rien du dessein de la Reine-mère. Le +cardinal-infant en étoit persuadé, et lui donna pour vivre une prévôté +de douze mille livres de rente; peut-être vouloit-il l'avoir pour le +faire écrire contre le cardinal. Cet homme revint à Paris à la mort du +cardinal de Richelieu, car il avoit autant de revenu que cela en une +autre prévôté en Provence, et n'a point voulu jouir de celle de +Flandre, afin qu'on ne le pût pas accuser de commerce avec l'ennemi. +Il vit ici chez sa sœur, à qui il donne douze mille livres de +pension. Il a encore trois mille livres de rente d'ailleurs, et quand +il tire quelque chose de ses appointements, car il a je ne sais quel +emploi ou quelque pension, il le distribue aux deux filles de cette +sœur. Il ne veut point disposer de ses deux prévôtés, parce qu'il +dit que c'est usurper le droit des collateurs.</p> + +<p>Le cardinal, pour avoir l'amirauté et être absolu aussi bien sur mer +que sur terre, fit courir le bruit que quelques galions d'Espagne de +la flotte des Indes s'étoient perdus vers Bayonne, et fit savoir cette +nouvelle au Roi. Au même temps plusieurs personnes apostées disoient à +Sa Majesté que, faute d'avoir quelqu'un qui prît soin des naufrages, +on perdroit toute la charge de ces galions, et qu'il seroit nécessaire +de faire un maître et surintendant de la navigation, et tout d'un +trait <span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span> ils se mirent à examiner qui pourroit bien s'acquitter +comme il faut de cet emploi; et après avoir nommé bien des gens, ils +ne trouvoient que M. le cardinal capable de cette charge; de sorte +qu'ils persuadèrent au Roi de lui en parler. Sa Majesté le proposa au +cardinal, qui d'abord dit qu'il n'étoit déjà que trop occupé, qu'il +succomberoit sous le faix, et se fit bien prier pour la prendre. Cette +charge rendoit celle d'amiral inutile ou superflue: aussi M. de +Montmorency fut bien aise de traiter de celle d'amiral de Ponent. M. +de Guise, pour celle de Levant, fit plus de cérémonies, et enfin on +lui ôta et l'amirauté et le gouvernement de Provence.</p> + +<p>Pour montrer la grande puissance du cardinal, on faisoit un conte dont +Boisrobert divertit Son Eminence<a name="FNanchor_519" id="FNanchor_519"></a><a href="#Footnote_519" class="fnanchor">[519]</a>. Le colonel Hailbrun, Ecossois, +homme qui étoit considéré, passant à cheval dans la rue Tiquetonne, se +sentit pressé. Il entre dans la maison d'un bourgeois, et décharge son +paquet dans l'allée. Le bourgeois se trouve là, et fait du bruit; ce +bon homme étoit bien empêché. Son valet dit au bourgeois: «Mon maître +est à M. le cardinal.—Ah! monsieur, dit le bourgeois, vous pouvez +ch... partout, puisque vous êtes à Son Eminence.» C'est ce colonel qui +disoit en son baragouin que quand la balle avoit sa commission, il n'y +avoit pas moyen de l'échapper.</p> + +<p>Le bon homme d'Epernon avoit été un des plus <span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span> fermes, mais il fut +enfin contraint de boucquer, et vint à cheval à Montauban voir le +cardinal. «Vous voyez, lui dit-il, ce pauvre vieillard.» Le cardinal +lui en vouloit, parce que, durant le siége de la Rochelle, quelqu'un +l'ayant trouvé avec un Bréviaire, il dit: «Il faut bien que nous +fassions le métier des autres, puisque les autres font le nôtre.» Il +appeloit son fils le cardinal <i>valet</i>. En revanche, il fit grand'peur +au cardinal à Bordeaux, car il l'alla voir suivi de deux cents +gentilshommes, et le cardinal étoit seul au lit. Le cardinal ne lui a +jamais pardonné depuis. Ce bon homme dit plaisamment, quand le +cardinal fut fait généralissime en Italie, que le Roi ne s'étoit +conservé que la vertu de guérir les écrouelles; et quand M. d'Effiat +fut fait maréchal de France, il lui dit: «Eh bien, monsieur d'Effiat, +vous voilà maréchal de France. De mon temps on en faisoit peu, mais on +les faisoit bons.»</p> + +<p>Monsieur, par les cabales de la maison de Guise, du duc de Lorraine et +de la Reine-mère, et principalement parce qu'on n'avoit pas tenu +parole à Le Coigneux, son chancelier, et à Puy-Laurens, prit le parti +de sortir de France. M. de Rambouillet avoit promis à Le Coigneux une +charge de président à mortier, qu'il eut, et un chapeau de cardinal; +et à Puy-Laurens un brevet de duc. On n'écrivoit point à Rome pour le +chapeau; le brevet ne s'expédioit point. Ces deux hommes aigrissent +leur maître, et le font partir. Puy-Laurens croyoit épouser madame de +Phalsbourg ou sa fille, qui étoit veuve. Saint-Chaumont, qui faisoit +le siége de Nancy, que M. de Phalsbourg défendoit, laisse échapper la +princesse Marguerite à cheval, et <span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span> fut disgracié pour cela. +Depuis, elle épousa Monsieur en Flandre.</p> + +<p>Le cardinal négocia si bien, qu'il fit revenir Monsieur. Il maria peu +de temps après trois de ses parentes à M. de La Valette<a name="FNanchor_520" id="FNanchor_520"></a><a href="#Footnote_520" class="fnanchor">[520]</a>, à +Puy-Laurens et au comte de Guiche.</p> + +<p>Le cardinal fit en sorte que le Roi jeta les yeux sur La Folone, +gentilhomme de Touraine, pour lui donner ordre, sans qu'il parût que +le cardinal en sût rien, de se tenir auprès de Son Eminence, afin +d'empêcher qu'on ne l'accablât, et qu'on ne lui parlât que lorsque +l'on auroit quelque chose d'important à lui dire. C'étoit avant qu'il +eût un maître de chambre et des gardes.</p> + +<p>Ce La Folone étoit le plus beau mangeur de la cour. Quand les autres +disoient: «Ah! qu'il feroit beau chasser aujourd'hui!—Ah! qu'il +feroit beau se promener!—Ah! qu'il feroit beau jouer à la paume, +danser! etc.,» lui disoit: «Ah! qu'il feroit beau manger aujourd'hui!» +En sortant de table, ses grâces étoient: «Seigneur, fais-moi la grâce +de bien digérer ce que j'ai mangé.» <span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span></p> + +<p>Le cardinal ne pouvoit digérer qu'on lui reprochât qu'il n'étoit pas +de bonne maison, et rien ne lui a tant tenu à l'esprit que cela. Les +pièces qu'on imprimoit<a name="FNanchor_521" id="FNanchor_521"></a><a href="#Footnote_521" class="fnanchor">[521]</a> à Bruxelles contre lui le chagrinoient +terriblement. Il en eut un tel dépit, que cela ne contribua pas peu à +déclarer la guerre à l'Espagne. Mais ce fut principalement pour se +rendre nécessaire. L'année que les ennemis prirent Corbie, quoiqu'il y +eût toujours une petite épargne de cinq cent mille écus chez Mauroy +l'intendant, le cardinal étoit pourtant bien empêché. Le bon homme +Bullion, surintendant des finances, l'alla voir: «Qu'avez-vous, +monseigneur<a name="FNanchor_522" id="FNanchor_522"></a><a href="#Footnote_522" class="fnanchor">[522]</a>? je vous trouve triste.» Il avoit un ton de vieillard +un peu grondeur, mais ferme. «Hé, n'en ai-je pas assez de sujet? dit +le cardinal, les Espagnols sont entrés, ils ont pris des villes; M. le +comte de Soissons a été poussé en-deçà l'Oise, et nous n'avons plus +d'armée.—Il en <span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span> faut lever une autre, monseigneur.—Et avec +quoi?—Avec quoi? je vous donnerai de quoi lever cinquante mille +hommes et un million d'or en croupe» (ce sont ses termes). Le cardinal +l'embrassa. Bullion avoit toujours six millions chez le trésorier de +l'Epargne Fieubet, car c'étoit celui-là à qui il se fioit le plus. De +là vient la prodigieuse fortune de Lambert<a name="FNanchor_523" id="FNanchor_523"></a><a href="#Footnote_523" class="fnanchor">[523]</a>, le commis du comptant +de Fieubet, car il faisoit profiter cet argent; et tel à qui il +prêtoit cinquante mille livres, quand il le pressoit de payer, comme +il faisoit exprès, lui jetoit un sac de mille livres pour avoir répit. +Le cardinal pourtant n'étoit guère bien informé des choses, puisqu'il +ne savoit pas ce qu'on faisoit de l'argent, ni s'il y en avoit de +réservé; mais c'est qu'il vouloit voler, et laissoit voler les autres.</p> + +<p>En ce temps-là, il alla par Paris sans gardes; mais il avoit du fer à +l'épreuve dans les mantelets et dans les cuirs du devant et du +derrière de son carrosse, et toujours quelqu'un en la place des +laquais. Il menoit toujours le maréchal de La Force avec lui, parce +que le peuple l'aimoit. Le Roi alla à Chantilly, et envoya le maréchal +de Châtillon pour faire rompre les ponts de l'Oise. Montatère, +gentilhomme d'auprès de Liancourt, rencontre le maréchal, et lui dit: +«Que ferons-nous donc, nous autres de delà la rivière? Il semble que +vous nous abandonniez au pillage.—Envoyez, dit le maréchal, demander +des gardes à M. Picolomini; je vous donnerai des lettres, il est de +mes <span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span> amis; nous en usâmes ainsi en Flandre après la bataille +d'Anzin.» M. de Liancourt et M. d'Humières, ayant appris cela, se +joignent à Montatère. Le maréchal écrit. Picolomini envoie trois +gardes, et mande au maréchal que si c'eût été le maréchal de Brézé, il +ne les auroit pas eus. Picolomini étoit homme d'ordre; car ayant logé +chez un gentilhomme, il conserva jusqu'aux espaliers, et fit donner le +fouet à un page qui y étoit entré par-dessus les murs. M. de +Saint-Simon, chevalier de l'ordre, et capitaine de Chantilly, pour +faire le bon valet, alla dire au Roi qu'il y avoit un garde à +Montatère, que c'étoit un lieu fort haut, que de là on pouvoit +découvrir quand le Roi ne seroit pas bien accompagné, et le venir +enlever avec cinq cents chevaux, car il y avoit, disoit-il, des gués à +la rivière. Voilà la frayeur qui saisit le Roi; il se met à pester +contre Montatère, et dit qu'il vouloit que dans trois jours il eût la +tête coupée, et que c'étoit lui qui avoit donné ce bel exemple aux +autres. Montatère ne se montre point, quoique ce fût au maréchal de +Châtillon qu'il s'en fallût prendre. Le Roi lui-même avoit donné lieu +à la terreur qu'on avoit dans le pays, car il avoit fait démeubler +Chantilly, qui a de bons fossés, et qui est en-deçà de la rivière. +Cette colère dura deux jours, au bout desquels Sanguin, maître-d'hôtel +ordinaire, servit au Roi des poires qu'il avoit eues de Montatère. Le +Roi les trouva bonnes, et demanda d'où elles venoient. «Sire, lui +dit-il en riant, si vous saviez d'où elles viennent, vous n'en +voudriez peut-être plus manger; mangez, mangez, puis je vous le +dirai.» Après il lui dit: «C'est cet homme contre qui vous pestiez +tant hier qui me les a données pour vous les <span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span> servir.» Il se mit à +rire, et dit qu'il en vouloit avoir des greffes. Enfin M. d'Angoulême +fit la paix de Montatère, à condition qu'il ne parleroit point. En +effet, le Roi lui dit: «Montatère, je te pardonne, mais point +d'éclaircissement,» et lui tourna le dos. Il eût bien mieux fait, ou +le cardinal pour lui, de châtier ceux qui s'enfuirent si vilainement +de Paris; car en ce temps-là le chemin d'Orléans étoit tout couvert +des carrosses des gens qui croyoient n'être pas en sûreté à Paris. +Barentin de Charonne en fut un. Il falloit en faire un exemple, et le +condamner à une grosse amende, riche comme il étoit et sans enfants.</p> + +<p>On a su du maréchal de La Meilleraye qu'un homme vêtu à l'espagnole +vint demander à parler au cardinal de Richelieu tête à tête, et, après +bien des allées et bien des venues, voyant qu'il s'obstinoit à parler +sans témoins, on fut obligé de le fouiller. Il lui proposa, moyennant +douze mille écus par mois, de lui faire savoir tout ce qui se +passerait dans le conseil d'Espagne. Le cardinal accepta le parti, +résolu de hasarder le premier mois; depuis il continua. On portoit +l'argent dans un certain égoût vers Fontarabie où l'on trouvoit des +relations de tout ce qui s'étoit passé. Je ne sais pas précisément +quand cela a commencé et combien cela a duré.</p> + +<p>Quand le duc Weimar vint<a name="FNanchor_524" id="FNanchor_524"></a><a href="#Footnote_524" class="fnanchor">[524]</a> à Paris, le comte de Parabelle, assez +sot homme, l'alla voir comme un autre, et fut si impertinent que de +lui aller demander pourquoi il avoit donné la bataille de +Nordlingen<a name="FNanchor_525" id="FNanchor_525"></a><a href="#Footnote_525" class="fnanchor">[525]</a>. <span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span> Le duc dit à l'oreille au maréchal de La +Meilleraye: «Qui est ce fat de cordon bleu?» Le maréchal lui dit: +C'est une espèce de fou, ne vous arrêtez pas à ce qu'il dit.—Pourquoi +l'a-t-on donc fait cordon bleu?—Il n'étoit pas si extravagant en ce +temps-là.»</p> + +<p>Le cardinal, qui avoit alors besoin de la cour de Rome, envoya +l'évêque de Chartres, Valançay, trouver un vieux docteur de Sorbonne +nommé Filesac<a name="FNanchor_526" id="FNanchor_526"></a><a href="#Footnote_526" class="fnanchor">[526]</a>, et lui dit, de la part de Son Eminence, qu'on le +prioit d'examiner telle et telle affaire, et de voir en quoi on +pouvoit gratifier le pape. Ce bon homme lui répondit: «Monsieur, j'ai +passé quatre-vingts ans pour examiner ce que vous me proposez: il me +faut six mois, car je serai obligé de revoir six gros volumes de +recueils que voilà!—Bien, dit le prélat, je reviendrai dans le temps +que vous me marquez.» Ce terme échu, M. de Chartres retourne: le +vieillard lui dit: «On a bien des incommodités à mon âge; je n'ai pu +lire encore que la moitié de mes recueils.» Le prélat voulut gronder +et l'intimider. «Voyez-vous, lui répondit-il, monsieur, je ne crains +rien. Il n'y a pas plus loin de la Bastille au paradis que de la +Sorbonne: vous faites un métier bien indigne de votre rang et de votre +naissance; vous en devriez mourir de honte. Allez, et ne remettez +jamais le pied dans ma chambre.» Un autre, nommé Richer<a name="FNanchor_527" id="FNanchor_527"></a><a href="#Footnote_527" class="fnanchor">[527]</a>, +professeur <span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span> du collége du cardinal Le Moine, fut plus tourmenté. +On lui défendit de sortir de son collége; on le lui donna pour prison. +Après, on l'obligea, dans la chambre du Père Joseph, chez le cardinal +de Richelieu, de signer des choses qu'il ne vouloit point signer. On +le vouloit ensuite renvoyer en carrosse, comme on l'avoit amené: il +dit qu'il vouloit faire exercice, mais c'étoit qu'il vouloit entrer, +comme il fit, chez le premier notaire, et il y signa des protestations +contre la violence qu'on lui avoit faite.</p> + +<p>Dans le dessein de faire un duché à Richelieu, il voulut avoir +l'Isle-Bouchard, qui étoit à M. de La Trémouille; et, pour le faire +donner dans le panneau, il envoya des mouchards, qui dirent que le +cardinal en donneroit tant; c'étoit plus que cette terre ne valoit: le +duc le crut. Le cardinal lui demande s'il la lui vouloit vendre. +L'autre dit que oui, et qu'il lui en donnoit sa parole. «Et moi, dit +le cardinal, je vous donne aussi la mienne de l'acheter: il faut donc +voir, ajoute-t-il, combien elle sera estimée, car vous ne voudriez pas +me survendre.—Ah! on m'avoit dit, répondit le duc, que vous en +donneriez tout ce qu'on voudroit.» Cependant il fallut en passer par +là. La forêt seule valoit les cent mille écus qu'il en donna. M. de La +Trémouille a bien fait de plus fous marchés que celui-là. La Moussaye, +son beau-frère, a tiré de la forêt de Quintin, qu'il lui vendit avec +la terre de Quintin, <span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span> les cinq cent mille francs qu'a coûté le +tout. Il a donné une forêt avec le fonds pour moins que le bois ne +vaut. Le cardinal échangea le domaine de Chinon avec le Roi; et, pour +n'avoir pas une belle maison dans son voisinage, et qui ne pouvoit pas +manquer d'être à un prince, puisqu'elle appartenoit à Mademoiselle, il +obligea M. d'Orléans, comme tuteur, à faire l'échange de Champigny +contre le Bois-le-Vicomte, et de raser le château. Il voulut aussi +faire raser la sainte chapelle qui y est, et où sont les tombeaux de +MM. de Montpensier. Pour cela, il avoit exposé au pape (car une sainte +chapelle dépend directement du pape) qu'elle menaçoit ruine. Innocent +<span class="smcap">X</span>, alors dataire du cardinal Barberin, légat en France, fut délégué +pour faire une descente sur les lieux. Il trouva que la chapelle étoit +magnifique et en font bon état, et son rapport fut contraire au +cardinal, qui n'osa faire une mine sous la chapelle, et dire que +c'étoit le feu du ciel. Depuis, c'est ce qui est cause que +Mademoiselle a voulu rentrer dans Champigny, comme nous dirons dans +les Mémoires de la régence, et qu'elle y est rentrée. Regardez quelle +foiblesse a cet homme, qui eût pu rendre illustre le lieu le plus +obscur de France, de croire qu'un grand bâtiment ajouté à la maison de +son père feroit beaucoup pour sa gloire, sans considérer, outre tous +les embarras de ce domaine du Roi et de Champigny, que le lieu n'étoit +ni beau ni sain; car avec tous les priviléges qu'il y a mis, on ne s'y +habitue point. Il y a fait des fautes considérables (le principal +corps-de-logis est trop petit et trop étroit), par la vision qu'il a +eue de conserver une partie de la maison de son père, où l'on montre +la chambre dans laquelle le cardinal est né, et <span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span> cela pour faire +voir que son père avoit une maison de pierres de taille, couverte +d'ardoise, en un pays où les maisons des paysans sont de même. Il a +encore affecté de laisser, au coin de son parterre, une église assez +grande, à cause que ses ancêtres y sont enterrés. La cour est fort +agréable et fort ornée de statues. Il n'y a rien de plus orné ni de +plus embelli de tableaux que les dedans; mais du côté du jardin, la +face du logis est ridicule. On y a fait venir des eaux jaillissantes +en assez grande quantité. Les canaux sont de belle eau. C'est une +petite rivière qui les fournit, et les fossés sont aussi pleins qu'ils +sauroient l'être. Le parc et les jardins sont beaux. Dans le château +ni dans la ville on ne sauroit faire une cave. On en a fait au bout du +jardin<a name="FNanchor_528" id="FNanchor_528"></a><a href="#Footnote_528" class="fnanchor">[528]</a>. La basse-cour est belle, la ville riante, car c'est une +ville de cartes; l'église est fort agréable; les maisons de la ville +sont toutes d'une même structure, et toutes de pierres de taille. +Elles ont été bâties par ceux qui étoient dans les finances, dans les +partis et dans la maison du cardinal. Il n'a pas eu la satisfaction de +voir Richelieu; il avoit trop d'affaires à Paris; il s'est amusé à +garder une chambre de l'hôtel de Rambouillet<a name="FNanchor_529" id="FNanchor_529"></a><a href="#Footnote_529" class="fnanchor">[529]</a>, et par cette <span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span> +fantaisie il a gâté son principal corps-de-logis<a name="FNanchor_530" id="FNanchor_530"></a><a href="#Footnote_530" class="fnanchor">[530]</a>. Il a bâti à la +ville et aux champs en avaricieux. Il faut dire aussi, comme il est +vrai, que d'abord il n'a pas eu un si grand dessein, et que tout n'a +été fait qu'à bâtons rompus. Pour avoir la place nécessaire, il voulut +acheter la maison où pendoit l'enseigne des <i>Trois-Pucelles</i>. Au +commencement, il y alla par la douceur, et Se mit à la raison; mais le +bourgeois à qui elle appartenoit disoit sottement que c'étoit +l'héritage de ses pères. Le cardinal s'irrita enfin, et le fit mettre, +par une vengeance honteuse, à la taxe des <i>aisés</i>. Après, il eut sa +maison comme il voulut. Il laissa mettre à cette taxe Barentin de +Charonne<a name="FNanchor_531" id="FNanchor_531"></a><a href="#Footnote_531" class="fnanchor">[531]</a>, qui avoit été son hôte tant de fois dans sa maison de +Charonne. Ce n'est pas qu'il le méritât bien, car il étoit fort riche, +et lui avoit fait une sottise en criaillant pour un bout de chandelles +qu'on avoit mis contre une muraille, qui noircit quelques meubles. +Pensez que ce n'étoit point du consentement du cardinal, qui était +fort propre, et qui ne gâtoit jamais rien. On n'a point vu de maison +mieux tenue ni mieux réglée que la sienne. Barentin fut si sot qu'il +en mourut d'affliction, tant il étoit vilain et intéressé. Pour +<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span> qu'il en mourut d'affliction, tant il étoit vilain et intéressé. +excuser le cardinal, on disoit que deux ou trois petits désordres +comme cela qui étoient arrivés à Charonne, et le peu de civilité de +ces gens-là, qui ne lui cédoient pas toute leur maison, quoiqu'elle ne +fût pas trop grande, le dispensoient de les exempter de la taxe, et +qu'il avoit peur qu'on ne criât contre lui d'épargner Barentin, quand +des gens médiocrement aisés étoient taxés. Cependant cela ne sonna +point bien dans le monde.</p> + +<p>A Ruel, pour parler tout de suite de ses bâtiments, on ne trouvera pas +non plus grand'chose, mais il tenoit à être près de Saint-Germain. +Pour la Sorbonne, c'est sans doute une belle pièce, mais sa nièce ne +fait point relever l'autel, quoiqu'elle y soit obligée, aussi bien +qu'à faire faire son tombeau<a name="FNanchor_532" id="FNanchor_532"></a><a href="#Footnote_532" class="fnanchor">[532]</a>.</p> + +<p>Le Père Caussin, jésuite, qui avoit eu la place du Père Arnoux, +s'avisa de faire une cabale contre le cardinal avec La Fayette, fille +de la Reine, dont le Roi étoit amoureux à sa mode. M. de Limoges, +oncle de la demoiselle, y entroit aussi; et madame de Senecey, qui +étoit sa bonne amie, en fut chassée, et La Fayette se fit religieuse. +Voici comme cela se découvrit:</p> + +<p>M. d'Angoulême, alors veuf (c'est le bâtard de Charles <span class="smcap">IX</span>), étoit allé +prier le cardinal de souffrir <span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span> qu'une Ventadour, abbesse +de...<a name="FNanchor_533" id="FNanchor_533"></a><a href="#Footnote_533" class="fnanchor">[533]</a> en basse Normandie, à qui le cardinal avoit fait ôter son +abbaye pour des libelles qu'elle avoit faits contre lui<a name="FNanchor_534" id="FNanchor_534"></a><a href="#Footnote_534" class="fnanchor">[534]</a>, pût être +reçue dans quelque religion à Paris, afin qu'elle ne fût pas sur le +pavé. Le cardinal le lui accorda. En s'en retournant, il fut aux +Jésuites de la rue Saint-Antoine, où le Père Caussin lui dit que le +Roi, touché de compassion pour son peuple, avoit résolu de chasser le +cardinal de Richelieu; que c'étoit le plus scélérat des humains, et +qu'il avait jeté les yeux sur lui pour le faire cardinal, et le mettre +en la place de l'autre. Voyez l'homme de bien qu'il prenoit. Le bon +homme, qui connoissoit bien le Roi, remercia le Père Caussin. Il part, +et se met à rêver à ce qu'il avoit à faire. Il conclut de parler sur +l'heure à M. de Chavigny. Chavigny l'embrasse, et lui dit: «Vous nous +donnez la vie! il y a six mois qu'on ne peut deviner ce qu'a le Roi.»</p> + +<p>Chavigny, sans attendre davantage, court vite à Ruel. Le lendemain M. +d'Angoulême s'y rend, et ils vont tous ensemble trouver le Roi. Le +cardinal, en riant, dit: <span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span> «Sire, voyez ce méchant, ce perfide, ce +scélérat; il faut mettre M. d'Angoulême en sa place.» Le Roi se mit à +rire avec eux, mais du bout des dents, et dit: «Il y a quelque temps +que je m'aperçois que le pauvre Père Caussin s'affoiblit.» M. le comte +d'Alais<a name="FNanchor_535" id="FNanchor_535"></a><a href="#Footnote_535" class="fnanchor">[535]</a> eut pour cela le gouvernement de Provence.</p> + +<p>Un peu après cela, comme M. d'Angoulême couroit un daim avec le Roi +dans le bois de Vincennes, le Roi lui dit: «Bon homme, voyez-vous ce +donjon? il n'a pas tenu à M. le cardinal qu'on ne vous y ait mis.—Par +le corps-dieu, Sire, dit le bon homme, je l'avois donc mérité, car il +ne vous l'auroit pas conseillé autrement.»</p> + +<p>Le Père Caussin est mort d'une bizarre manière<a name="FNanchor_536" id="FNanchor_536"></a><a href="#Footnote_536" class="fnanchor">[536]</a>. Il se mêloit +d'astrologie et trouva qu'il devoit mourir un certain jour; et ce +jour-là, sans autre mal, il se met en son lit et meurt. La Reine-mère +croyoit aussi très fort aux prédictions, et elle pensa enrager quand +on l'assura que le cardinal prospéreroit et vivroit long-temps. La +Reine-mère croyoit aussi que ces grosses mouches qui bourdonnent +entendent ce qu'on dit et le vont redire, et quand elle en voyoit +quelques-unes, elle ne disoit plus rien de secret.</p> + +<p>Hocquincourt le père, grand-prévôt, ayant demandé <span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span> à être +chevalier de l'Ordre, le cardinal lui dit: «Vraiment, voilà une belle +dignité!—C'est cependant cette dignité qui fait votre père +chevalier.—Il n'en fut pas mieux à la cour pour cela.»</p> + +<p>Le cabinet assurément donnoit de l'exercice au cardinal, aussi +dépensoit-il fort en espions. Le Roi étoit foible et n'osoit rien +faire de lui-même. Une fois on trouva qu'il avoit été bien hardi de +donner un évêché. Ce fut celui du Mans, vacant par la mort d'un +Lavardin. Le Roi le sut avant que le cardinal en eût eu avis, et dit à +un de ses aumôniers nommé La Ferté qu'il le lui donnoit. La Ferté alla +trouver le cardinal, et lui dit en tremblant que le Roi lui avoit +donné l'évêché du Mans sans qu'il le lui eût demandé. «Oh! voire! dit +le Cardinal, le Roi vous a donné l'évêché du Mans, il y a grande +apparence à cela.» Ce garçon croyoit qu'on le lui ôteroit, et qu'on +lui donneroit quelque petite chose en place. Mais le Roi dit au +cardinal, la première fois qu'il le vit: «J'ai donné l'évêché du Mans +à La Ferté.» Le cardinal, voyant cela, porta ce respect au Roi que de +ne pas défaire ce qu'il avoit fait. La Ferté étoit fils d'un +conseiller de Rouen, qui ne le put pas faire conseiller d'église dans +son parlement, car il étoit cadet. A Paris, il trouva une charge +d'aumônier pour vingt mille livres. Le père, quoiqu'assez mal +intentionné pour lui, y consentit. Une sœur qu'il avoit à Paris le +nourrissoit. Il se rendit fort assidu, et le Roi l'aimoit sans le +témoigner.</p> + +<p>La première conquête qu'on fit en Flandre, ce fut celle de +Hesdin<a name="FNanchor_537" id="FNanchor_537"></a><a href="#Footnote_537" class="fnanchor">[537]</a>. Le grand-maître de La Meilleraye <span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span> commandoit une +attaque, et Lambert l'autre; Lambert avoit un ingénieur qui avoit +servi les États: cet homme fit les choses dans l'ordre et comme il +falloit faire. Le grand-maître ne voulut pas avoir la patience. Il fit +tuer bien des gens et avançoit moins que l'autre. Il envoie quérir cet +ingénieur. «Combien me demandez-vous de jours?—Monsieur, ni plus ni +moins qu'à l'autre attaque. Il faut tant de temps pour passer le +fossé.» Il fallut, afin que le grand-maître eût l'honneur de la prise, +et qu'on le fît maréchal de France sur la brèche, retarder l'attaque +de Lambert<a name="FNanchor_538" id="FNanchor_538"></a><a href="#Footnote_538" class="fnanchor">[538]</a>. Ce fut là que le grand-maître, dans une disette +d'argent, proposa au cardinal de faire quatre autres intendants des +finances à deux cent mille livres pièce. Le cardinal lui <span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">380</a></span> dit: +«Monsieur le grand-maître, si on vous disoit: Vous avez un +maître-d'hôtel qui vous vole, mais vous êtes trop grand seigneur pour +n'être volé que par un homme, prenez-en encore quatre; le +feriez-vous?» Une autre fois il lui dit, du temps que Laffemas faisoit +la charge de lieutenant civil par commission, qu'il connoissoit un +homme qui donneroit huit cent mille livres de cette charge. «Ne me le +nommez pas, dit le cardinal, il faut que ce soit un voleur.»</p> + +<p>Hesdin se rendit huit jours plus tôt qu'il n'auroit fait, à cause +d'une lettre en chiffres qu'on intercepta, par laquelle ceux de dedans +demandaient secours. Rossignol la déchiffra et fit réponse en même +chiffre, au nom du cardinal infant, qu'on ne les pouvoit secourir, et +qu'ils traitassent.</p> + +<p>Ce Rossignol étoit un pauvre garçon d'Alby, qui n'étoit pas mal habile +à déchiffrer. Le cardinal le gardoit bien autant pour faire peur aux +gens que pour autre chose. Il a fait fortune, et est aujourd'hui +maître des comptes à Poitiers. Il étoit devenu dévot jusqu'à se donner +la discipline. En 1653, il reçut quatorze mille écus pour trois ans de +pension. Le cardinal Mazarin a cru qu'il lui étoit utile pour les +chiffres mentaux. Ni lui ni tête d'homme ne les savoit déchiffrer que +par hasard. On dit qu'il n'en a jamais déchiffré qu'un. Au reste, +c'était une pauvre espèce d'homme. Il comptoit familièrement au +cardinal de Richelieu les honneurs qu'on lui avoit faits à Alby: +«Monseigneur, disoit-il, ils n'osoient m'approcher. Ils me regardoient +comme un favori, moi je vivois avec eux comme auparavant. Ils étoient +tout étonnés de ma civilité.» Le cardinal levoit les épaules, et dit à +<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">381</a></span> Desmarest, après que l'autre fut sorti: «Je vous prie, tirez-lui +les vers du nez.» Desmarest l'accoste et lui dit: «Vous en avez tantôt +bien donné à garder à Monseigneur.—Pardieu, dit Rossignol, point du +tout, je ne lui en ai pas dit la moitié, mais je vous veux tout conter +à vous.» Là-dessus, il hable tout son soûl. «Mais il faut, +ajouta-t-il, que je vous dise quelques-uns de mes bons mots. Il y +avoit un juge qui n'osoit quasi m'approcher; je l'embrasse, et lui dis +en riant: Souvenez-vous de l'Albergat.» C'étoit un cabaret où ils +avoient bu ensemble.</p> + +<p>Quand le duc de Lorraine manqua au traité qu'il avoit fait à +Saint-Germain avec le Roi, le cardinal, pour consoler Sa Majesté par +quelque épargne, car rien ne le consoloit tant, se doutant que dix +mille pistoles que le duc avoit reçues étoient encore à Paris, mit le +commissaire Coiffier en quête et lui en promit six cents. Coiffier, +par hasard, connoissoit un Lorrain qui étoit assez bien avec le duc; +il va chez cet homme, et lui dit: «On veut vous arrêter pour telle +chose.» Le Lorrain lui avoue qu'il avoit cet argent: «Eh bien! +donnez-le-moi, et on ne vous arrêtera pas, je vous en donne ma +parole.» Le Lorrain le lui donne; Coiffier le porte au cardinal, et le +cardinal au Roi. Les six cents pistoles promises furent payées. Le +cardinal tenoit parole; on le verra en ce que je vais conter. Il y +avoit un ingénieur nommé de Meuves, qui, un jour, avoit dit +étourdiment: «Il ne faut qu'acheter deux maisons vis-à-vis dans la rue +Saint-Honoré, et par-dessous la rue faire une mine et y mettre le feu +quand le cardinal passera.» Jugez si cela est fort <span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">382</a></span> faisable. Le +cardinal a avis de cela et que cet homme avoit un secret pour rompre +le fer avec une certaine liqueur. Cela lui fait peur, il résout de se +défaire de cet homme. Ce de Meuves avoit entrée à l'Arsenal, et le +grand-maître prétendoit tirer de grands avantages de ce secret en +surprenant des villes où il y a des grilles de fer pour donner passage +à quelque ruisseau. Un soir, cet homme avoit promis à quelqu'un +d'aller coucher à Saint-Cloud; il étoit tard; il s'avise d'aller +rompre la chaîne de quelque bateau avec sa drogue, prend son laquais +avec un flambeau allumé pour passer sous les ponts. Cette même nuit-là +le feu se prit au Pont-au-Change. Voilà un beau prétexte. On accuse de +Meuves d'y avoir mis le feu et par malice. Le cardinal nomme pour chef +de ses commissaires (tous conseillers au Châtelet qui jugent +prévôtalement les incendiaires), M. de Cordes, un homme qui a mérité +qu'on écrivît sa vie<a name="FNanchor_539" id="FNanchor_539"></a><a href="#Footnote_539" class="fnanchor">[539]</a>, afin que ce juge incorruptible ne +l'emportant pas sur les autres, on pût dire cependant: «Il a été +condamné par M. de Cordes.» Le cardinal songea à avoir le secret. Il +envoie quérir le clerc de M. de Cordes, nommé de Nieslé, de qui nous +tenons cette histoire. De Nieslé lui apporta de la drogue, car on en +avoit trouvé chez de Meuves, quand on le prit. Le cardinal en voulut +voir l'expérience. On en frotta les fiches d'une armoire. Au bout d'un +demi-quart <span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">383</a></span> d'heure, les ais tombent à terre. Le cardinal voyant +cela, ne s'obstina plus à vouloir avoir ce secret comme il avoit fait, +«parce, dit il, qu'il n'y auroit plus rien de sûr.» Avant cela, il +l'avoit fait demander à de Meuves, qui répondit qu'il ne le donneroit +point, si on ne lui promettait la vie. «Je ne la lui promettrai point, +dit le cardinal; car il lui faudroit tenir parole, et je veux qu'il +meure.» En effet, il fut pendu. Voyez le plaisant scrupule! il ne veut +pas manquer de parole, et fait mourir un innocent. Un politique, ou +plutôt un tyran comme lui, regarde que manquer de parole décrie, au +lieu que peu de gens sauront qu'on a fait mourir cet homme injustement +par ambition.</p> + +<p>Le cardinal vouloit accommoder les religions, et méditoit cela de +longue main. Il avoit déjà corrompu quelques ministres en Languedoc: +ceux qui étoient mariés, avec de l'argent, et ceux qui ne l'étoient +pas, en leur promettant des bénéfices. Il avoit dessein de faire faire +une conférence, et d'y faire députer ceux qu'il avoit gagnés, qui, +donnant les mains, engageroient le reste à faire de même. En cette +intention, il jette les yeux sur l'abbé de Saint-Cyran, homme de +grande réputation et de grande probité, pour le faire le chef des +docteurs qui disputeroient contre les ministres. Saint-Cyran lui dit +qu'il lui avoit fait beaucoup d'honneur de le croire digne d'être à la +tête de tant d'habiles gens, mais qu'il étoit obligé en conscience de +lui dire que ce n'étoit point la voie du Saint-Esprit, que c'étoit +plutôt la voie de la chair et du sang, et qu'il ne falloit convertir +les hérétiques que par les bons exemples qu'on leur donneroit. Le +cardinal ne goûta nullement <span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span> cette remontrance, et ce fut la +véritable cause de la prison de Saint-Cyran<a name="FNanchor_540" id="FNanchor_540"></a><a href="#Footnote_540" class="fnanchor">[540]</a>.</p> + +<p>En Languedoc, le cardinal envoya quérir un des ministres de +Montpellier, nommé Le Fauscheur, natif de Genève. Il vouloit le gagner +à cause de sa réputation. Il lui envoya dix mille francs. Ce bon homme +fut fort surpris. «Hé! pourquoi m'envoyer cela? dit-il à celui qui le +lui apportoit.—M. le cardinal, dit cet homme, vous prie de prendre +cette somme comme un bienfait du Roi.» Le Fauscheur n'y voulut point +entendre. Le cardinal le trouva mauvais, et le pauvre ministre fut +interdit fort long-temps, jusqu'à ce qu'il eût permission de prêcher à +Paris. Un de ses confrères, nommé Mestrezat, rapporta dix mille écus +aux héritiers d'un homme qui les lui avoit donnés en dépôt, sans +qu'eux ni qui que ce soit au monde en sût rien.</p> + +<p>Le cardinal a eu quelquefois bien autant de bonheur que de science, +car, après avoir poussé M. le comte de Soissons à bout<a name="FNanchor_541" id="FNanchor_541"></a><a href="#Footnote_541" class="fnanchor">[541]</a>, il lui +oppose à la vérité un bon chef, mais une très-foible armée. Lamboy +n'eut pas de peine à défaire le maréchal de Châtillon. En conscience, +n'importoit-il pas au moins autant au cardinal que le grand-maître eût +la gloire de prendre Aire, que de battre M. le comte? On a cru sur +cela qu'il étoit assuré de le faire tuer dans le combat. C'est <span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span> +une chanson, cela se seroit découvert avec le temps. Tout le monde +croit que M. le comte, en voulant lever sa visière avec le bout de son +pistolet, se tua lui-même<a name="FNanchor_542" id="FNanchor_542"></a><a href="#Footnote_542" class="fnanchor">[542]</a>; et s'il ne se fût point tué, où en +étoit l'éminentissime? Toute la Champagne, dont M. le comte étoit +gouverneur, eût ouvert les portes aux victorieux. Tous les malcontents +se fussent joints à lui; le Roi même eût peut-être été bien aise de se +défaire d'un ministre qui lui étoit à charge, et qu'il craignoit. +Quand on apprit la nouvelle de la défaite de M. de Châtillon, le +cardinal fut cinq heures de temps au désespoir. Il envoya ordre au +maréchal de La Meilleraye de laisser l'armée au maréchal de Guiche, et +de l'aller trouver avec son régiment de cavalerie, celui de La +Meilleraye, et ne se remit que quand on lui vint dire la mort de M. le +comte. M. le comte avoit mis dans ses enseignes: <i>Pour le Roi, contre +le cardinal</i>; M. de Bouillon: <i>Ami du Roi, ennemi du cardinal</i>; M. de +Guise, une chaise renversée et un chapeau rouge dessous, avec ces +mots: <i>Deposuit potestatem de sede</i>. Depuis, le maréchal fut +contremandé. Dans ce combat, le marquis de Praslin, fils du maréchal, +eut cent coups après sa mort. On croit qu'il avoit donné parole à M. +le comte, et puis lui avoit manqué; c'étoit un homme de service, mais +un méchant homme. Il avoit fait long-temps l'impie; et pour se +remettre en bonne réputation de ce côté-là, <span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span> il feignit une +apparition. Mais le cardinal de Richelieu s'en moqua<a name="FNanchor_543" id="FNanchor_543"></a><a href="#Footnote_543" class="fnanchor">[543]</a>. M. de +Bouillon, après cela, fit une paix de pair à pair avec le Roi. Le +cardinal, en achevant le traité, dit: «Il y a encore une condition à +ajouter, c'est que M. de Bouillon croira que je suis son très-humble +serviteur.» Après cela, M. de Bouillon se va sottement engager avec M. +d'Orléans et M. Le Grand. Son père lui avoit tant recommandé de se +tenir dans son petit corps-de-garde, et il va cabaler quand il +commande en Piémont. On le prit à la tête de son armée, et sa femme +fut contrainte de rendre Sédan pour lui sauver la vie. Il ne témoigna +pas grande constance dans la prison.</p> + +<p>Le cardinal, mal informé de la disposition où étoient les Catalans, +leur donna la carte blanche au lieu qu'eux la lui eussent donnée; car +ils étoient résolus d'appeler le Turc, s'il faut ainsi dire, plutôt +que se soumettre à l'Espagne. Cette faute a horriblement coûté à la +France, car la Catalogne a tiré bien de l'argent. On a payé tout comme +dans une hôtellerie, et cette principauté, par conséquent l'Espagne, +s'enrichissoit à nos dépens.</p> + +<p>Le cardinal étoit rude à ses gens, et toujours en mauvaise humeur; il +a, dit-on, frappé quelquefois Cavoye, son capitaine des gardes, et +autres, transporté de colère. On raconte que le Mazarin en a fait +autant à Noailles quand celui-ci étoit son capitaine des gardes. <span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span></p> + +<p>La Rivière, qui est mort évêque de Langres, disoit que le cardinal de +Richelieu étoit sujet à battre les gens, qu'il a plus d'une fois battu +le chancelier Séguier et Bullion. Un jour que ce surintendant des +finances se refusoit de signer une chose qui suffisoit pour lui faire +son procès, il prit les tenailles du feu, et lui serroit le cou en lui +disant: «Petit ladre, je t'étranglerai.» Et l'autre répondit: +«Etranglez, je n'en ferai rien.» Enfin il le lâcha, et le lendemain +Bullion, à la persuasion de ses amis, qui lui remontrèrent qu'il étoit +perdu, signa tout ce que le cardinal voulut.</p> + +<p>Le cardinal étoit avare; ce n'est pas qu'il ne fît bien de la dépense, +mais il aimoit le bien. M. de Créqui ayant été tué d'un coup de canon +en Italie, il alla voir ses tableaux, prit tout le meilleur au prix de +l'inventaire, et n'en a jamais payé un sol. Il fit pis, car Gilliers, +intendant de M. de Créqui, lui en ayant apporté trois des siens par +son ordre, et lui en ayant présenté un qu'il le prioit d'accepter, le +cardinal dit: «Je les veux tous trois,» et les doit encore.</p> + +<p>Il ne payoit guère mieux les demoiselles que les tableaux. Marion de +l'Orme alla deux fois chez lui. A la première visite, il la reçut en +habit de satin gris de lin, en broderie d'or et d'argent, botté et +avec des plumes. Elle a dit que cette barbe en pointe et ces cheveux +au-dessus de l'oreille faisoient le plus plaisant effet du monde. J'ai +ouï dire qu'une autre fois elle y entra en homme: on dit que c'étoit +en courrier; elle-même l'a conté. Après ces deux visites, il lui fit +présenter cent pistoles par Des Bournais, son valet-de-chambre, qui +avoit fait le m......... Elle les jeta, et se moqua du cardinal. On +l'a vu plusieurs fois avec des <span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">388</a></span> mouches, mais il n'en mettoit pas +pour une. Une fois il voulut débaucher la princesse Marie, aujourd'hui +la reine de Pologne. Elle lui avoit envoyé demander audience. Il se +tint au lit; on la fit entrer toute seule, et le capitaine des gardes +fit sortir tout le monde. «Monsieur, lui dit-elle, j'étois venue +pour...» Il l'interrompit: «Madame, lui dit-il, je vous promets toute +chose, je ne veux point savoir ce que c'est. Mais, madame, que vous +voilà propre! jamais vous ne fûtes si bien! Pour moi, j'ai toujours eu +une l'inclination particulière à vous servir.» En disant cela, il lui +prend la main... Elle la retire, et lui veut conter son affaire. Il +recommence, et lui veut prendre encore la main. Elle se lève, et s'en +va. Pour madame d'Aiguillon et madame de Chaulnes, nous dirons cela +ensuite quand nous viendrons à l'<i>Historiette</i> de madame d'Aiguillon. +Le cardinal aimoit les femmes; mais il craignoit le Roi, qui étoit +médisant.</p> + +<p>M. de Chavigny délibéra de faire appeler l'hôtel de Saint-Paul l'hôtel +de Bouteiller, et de le mettre sur la porte. Le cardinal de Richelieu +s'en moqua, et lui dit: «Tous les Suisses y voudront aller boire: ils +liront l'<i>hôtel de la bouteille</i>.» L'archevêque de Tours signoit +toujours Le Bouteiller; il prétendoit venir des comtes de Senlis. Dans +la vérité, ils sont venus d'un paysan de Touraine qui se transplanta à +Angoulême; son fils eut quelque charge. Du côté des femmes, ils +viennent de Ravaillac, c'est-à-dire d'une sœur de Ravaillac: au +moins en sont-ils bien proches. Le père de l'archevêque et du +surintendant étoit avocat à Paris, et avoit écrit l'histoire de Marthe +Brossier<a name="FNanchor_544" id="FNanchor_544"></a><a href="#Footnote_544" class="fnanchor">[544]</a>, cette fille <span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">389</a></span> qui faisoit la possédée; ils l'ont +supprimée autant qu'ils ont pu.</p> + +<p>Le cardinal railloit quelquefois assez fortement et sans grand +fondement. Durant le siége d'Arras, il m'arriva d'écrire une épître en +vers au petit Quillet<a name="FNanchor_545" id="FNanchor_545"></a><a href="#Footnote_545" class="fnanchor">[545]</a>, médecin du maréchal d'Estrées. Il étoit +alors à la cour d'Amiens pour cette belle guerre de Parme. Le paquet +étoit adressé chez Bautru, ami de Quillet. Par hasard on le porta à +Nogent, son frère, qui voulut avoir le plaisir de l'ouvrir, puisqu'il +lui avoit coûté un quart d'écu, car c'est le plus avare des humains. +Nogent porta cette bagatelle chez le cardinal pour l'en faire rire. +Son Eminence prit occasion de railler, à cause qu'il y avoit quelques +endroits qui pouvoient convenir à M. de Bullion<a name="FNanchor_546" id="FNanchor_546"></a><a href="#Footnote_546" class="fnanchor">[546]</a>, qui étoit, aussi +bien que Quillet, petit, gros, rouge, et aimant la bonne chère. Il +prit occasion de railler Senectère, qui étoit le courtisan de Bullion; +et Senectère lui ayant remontré que le nom de Quillet y étoit: +«Qu'importe, dit-il, que ce soit pour M. de Bullion ou pour le médecin +de votre ami? c'est à vous à faire faire réponse,» et lui mit la +lettre entre les mains. Il la rendit depuis à Quillet, et lui dit d'un +air fort chagrin, car il avoit peur que Bullion ne le sût, qu'il +recommandât bien à ses amis <span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">390</a></span> de n'écrire jamais au lieu où seroit +la cour des choses qui pussent s'appliquer à plusieurs personnes. Si +mon père eût su cela, et qu'après il lui fût arrivé quelque désordre +dans ses affaires, il m'eût voulu faire accroire que ma poésie en eût +été cause.</p> + +<p>En ce temps-là le cardinal dit en riant à Quillet, qui est de Chinon: +«Voyez-vous ce petit homme-là? il est parent de Rabelais, et médecin +comme lui.—Je n'ai pas l'honneur, dit Quillet, d'être parent de +Rabelais.—Mais, ajouta le cardinal, vous ne nierez pas que vous ne +soyez du même pays que Rabelais.—J'avoue, monseigneur, que je suis du +pays de Rabelais, reprit Quillet, mais le pays de Rabelais a l'honneur +d'appartenir à Votre Eminence.» Cela étoit assez hardi; mais un M. +Mulot de Paris, qu'il avoit fait chanoine de la Sainte-Chapelle, lui +parloit bien encore plus hardiment. Il est vrai que le cardinal avoit +bien de l'obligation à cet homme; car lorsqu'il fut relégué à Avignon, +Mulot vendit tout ce qu'il avoit, et lui porta trois ou quatre mille +écus, dont il avoit fort grand besoin. Ce M. Mulot n'avoit rien tant à +contre-cœur que d'être appelé aumônier de Son Eminence. Une fois le +cardinal, pour se divertir, car il se chatouilloit souvent pour se +faire rire, fit semblant d'avoir reçu une lettre où il y avoit: <i>A +monsieur, monsieur Mulot, aumônier de Son Eminence</i>, et la lui donna. +Cela le mit en colère, et il dit tout haut que c'étoient des sots qui +avoient fait cela. «Ouais! dit le cardinal, et si c'était moi?—Quand +ce seroit vous, répondit Mulot, ce ne seroit pas la première sottise +que vous auriez faite.» Une autre fois il lui reprocha qu'il ne +croyoit point en Dieu, et qu'il s'en étoit confessé à lui. <span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">391</a></span> Le +cardinal fit mettre un jour des épines sous la selle de son cheval. Le +pauvre M. Mulot ne fut pas plus tôt dessus, que la selle pressant les +épines, le cheval se sentit piqué, et se mit à regimber d'une telle +force, que le bon chanoine se pensa rompre le col. Le cardinal rioit +comme un fou. Mulot trouve moyen de descendre, et s'en va à lui tout +bouillant de colère: «Vous êtes un méchant homme.—Taisez-vous, +taisez-vous, lui dit l'Eminence; je vous ferai pendre, vous révélez ma +confession.» Ce M. Mulot avoit un nez qui faisoit voir qu'il ne +haïssoit pas le vin. En effet, il l'aimoit tant, qu'il ne pouvoit +s'empêcher de faire une aigre réprimande à tous ceux qui n'en avoient +pas de bon; et quelquefois, quand il avoit dîné chez quelqu'un qui ne +lui avoit pas fait boire de bon vin, il faisoit venir les valets, et +leur disoit: «Or çà, n'êtes-vous pas bien malheureux de n'avertir pas +votre maître, qui peut-être ne s'y connoît pas, qu'il se fait tort de +n'avoir pas de bon vin à donner à ses amis?» Il avoit beaucoup +d'amitié pour madame de Rambouillet; et ayant découvert que M. de +Lizieux, quoiqu'il eût du bien de reste, jouissoit toujours d'une +petite terre qui lui avoit été donnée autrefois par le beau-père de +cette dame pour en jouir sa vie durant, il ne le pouvoit souffrir, et +à tout bout de champ il le lui vouloit aller dire; et toutes les fois +qu'il voyoit madame de Rambouillet, la première chose qu'il lui +disoit, c'étoit: «Madame, M. de Lizieux a-t-il rendu cette terre?» +Enfin il falloit que madame de Rambouillet se mît à genoux devant lui +pour obtenir qu'il n'en parleroit jamais. M. de Lizieux avoit oublié +d'où lui venoit cette terre, ou, pour mieux dire, il avoit oublié +qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">392</a></span> l'avoit. Jamais homme n'a moins su ses affaires que +celui-là.</p> + +<p>Le cardinal avoit deux petits pages, dont l'un s'appeloit Meniquet, et +l'autre Saint.... J'ai oublié le nom de ce saint-là. Ils rencontroient +admirablement à faire des équivoques sur-le-champ. Le cardinal s'en +divertissoit. Un jour M. de Lansac entre; Son Eminence dit: «Meniquet, +une équivoque sur M. de Lansac.—Monseigneur, il me faut une pistole, +sans cela je ne saurois équivoquer.—Comment, une pistole? dit le +cardinal.—Oui, monseigneur, il m'en faut une, et si je n'équivoque +bien, je me soumets à avoir le fouet...» Le cardinal lui en donne donc +une. Le petit page la met dans sa poche et dit: «<i>Pistole Lansac</i>» +(pistole en sac). Le cardinal la trouva si plaisante qu'il lui en fit +donner dix.</p> + +<p>On a remarqué que le cardinal de Richelieu avoit puni fort sévèrement +la sédition des <i>pieds-nus</i> en Normandie, parce que cette province a +eu des souverains autrefois, qu'elle le porte plus haut qu'une autre +province, qu'elle est voisine des Anglois, et qu'elle a peut-être +encore quelque inclination à avoir un duc.</p> + +<p>On a remarqué aussi que ce fut une grande bévue que de défendre de +peser les pistoles, car on rogna si bien qu'elles ne pesoient plus que +six livres, et que le Roi se ruinoit quand il fallut porter de l'or +hors de France; enfin cela fit ouvrir les yeux au cardinal. Il est +vrai qu'il prit le chemin qu'il falloit pour arrêter ce désordre, car +il les décria tout d'un coup. Il fallut après tirer parti des +rogneurs. Montauron en donnoit tant au Roi et les faisoit condamner à +la plus grosse somme qu'il pouvoit. Il y en avoit tant que toute la +<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">393</a></span> corde du royaume n'eût pas suffi pour les pendre. Quelques +particuliers du conseil, qui avoient de l'or léger, furent cause qu'on +donna ce ridicule arrêt qui défendoit de peser les pistoles. Cela +obligea à faire les louis d'or<a name="FNanchor_547" id="FNanchor_547"></a><a href="#Footnote_547" class="fnanchor">[547]</a>.</p> + +<p>Le cardinal de Richelieu ayant harangué au parlement en présence du +Roi, sa harangue, qui fut assez longue, fit bien du bruit, à cause de +l'orateur probablement, car au fond ce n'étoit pas grand'chose<a name="FNanchor_548" id="FNanchor_548"></a><a href="#Footnote_548" class="fnanchor">[548]</a>. +On parla de la faire imprimer. Il pria le cardinal de La Valette +d'assembler quelques personnes intelligentes. Ce fut chez Bautru. M. +Godeau, M. Chapelain, M. Gombauld, M. Guyet, M. Desmarest que Bautru y +mit de son chef, en étoient. On la lut fort exactement, car le +cardinal le souhaitoit. Ils furent depuis dix heures du matin jusqu'au +soir à ne marquer que le plus gros; dès qu'il sut qu'on avoit été si +long-temps à l'examiner, il rengaîna et ne pensa plus à la faire +imprimer. Bautru ne fut pas d'avis qu'on lui montrât les marques qu'on +avoit faites, car il y en avoit trop, et cela l'auroit fâché. Elle +étoit pleine de fautes contre la langue, aussi bien que son Catéchisme +ou Instruction chrétienne<a name="FNanchor_549" id="FNanchor_549"></a><a href="#Footnote_549" class="fnanchor">[549]</a>. Il voyoit bien les choses, mais il ne +les entendoit pas bien. A parler succinctement, il <span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">394</a></span> étoit +admirable et délicat. Il n'y a que l'<i>Instruction des curés</i> qui soit +de lui; encore a-t-il pris des uns et des autres; pour le reste, la +matière est de Lescot, et le françois de Desmarest<a name="FNanchor_550" id="FNanchor_550"></a><a href="#Footnote_550" class="fnanchor">[550]</a>. Il avoit fait +une comédie qui étoit fort ridicule, et il la vouloit faire jouer. +Madame d'Aiguillon et le maréchal de La Meilleraye firent agir +Boisrobert pour l'en détourner. Le pauvre homme en fut disgracié +quinze jours. Desmarest avoit des peines enragées avec lui. Il falloit +se servir de ses pensées ou du moins les déguiser. Depuis, il ne fut +pas si docile; il croyoit écrire mieux en prose que tout le reste du +monde, mais il ne faisoit état que des vers. Il a écrit en un endroit +de son Catéchisme ces mots: «C'est comme qui entreprendroit d'entendre +<i>le More de Térence</i> sans commentaire.» C'est signe qu'il avoit bien +lu Térence<a name="FNanchor_551" id="FNanchor_551"></a><a href="#Footnote_551" class="fnanchor">[551]</a>. Il y a encore deux autres livres de lui; le premier +s'appelle <i>la Perfection du chrétien</i><a name="FNanchor_552" id="FNanchor_552"></a><a href="#Footnote_552" class="fnanchor">[552]</a>. Dans la préface il dit +qu'il a fait le livre pendant les désordres de Corbie. C'est une +vanité ridicule. Quand cela seroit, à quoi il n'y a nulle apparence, +car il n'en avoit pas le loisir et avoit assez d'autres choses dans la +tête, il ne faudroit pas le dire. <span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">395</a></span> M. Desmarest, par l'ordre de +madame d'Aiguillon, et M. de Chartres (Lescot), qui avoit été son +confesseur, ont un peu revu cet ouvrage. L'autre est intitulé: <i>Traité +enseignant la méthode la plus aisée et la plus assurée de convertir +ceux qui se sont séparés de l'Eglise</i><a name="FNanchor_553" id="FNanchor_553"></a><a href="#Footnote_553" class="fnanchor">[553]</a>. M. de Chartres et M. +l'abbé de Bourséis l'ont revu. Après eux, madame d'Aiguillon pria M. +Chapelain de refondre une Invocation à la Vierge: il le fit; mais elle +n'y changea rien par scrupule ou par vénération pour son oncle. +Beaucoup de gens croient que ce dernier ouvrage est de M. de Chartres, +car le style est assez conforme, autant qu'on en peut juger par un +échantillon, à l'approbation que ce prélat a mise au-devant du livre. +Le cardinal faisoit travailler plusieurs personnes aux matières, et +puis il les choisissoit, et choisissoit passablement bien.</p> + +<p>Une chose m'a encore surpris de cet homme, c'est qu'il n'avoit jamais +lu les Mémoires de Charles <span class="smcap">IX</span><a name="FNanchor_554" id="FNanchor_554"></a><a href="#Footnote_554" class="fnanchor">[554]</a>. En voici une preuve convaincante. +Quelqu'un lui ayant parlé de <i>la Servitude volontaire</i> d'Etienne de La +Boëtie, c'est un des Traités de ces Mémoires, et un Traité, pour dire +ce que j'en pense, qui n'est qu'une amplification de collége, et qui a +eu bien plus de réputation qu'il n'en mérite; il eut envie de voir +cette pièce: il envoie un de ses gentilshommes par toute la rue +Saint-Jacques demander <i>la Servitude volontaire</i>. Les libraires +disoient tous: «Nous ne savons ce que c'est.» Ils ne se ressouvenoient +point que cela étoit <span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">396</a></span> dans les Mémoires de Charles <span class="smcap">IX</span>. Enfin le +fils de Blaise, un libraire assez célèbre, s'en ressouvint et le dit à +son père; et quand le gentilhomme repassa: «Monsieur, lui dit-il, il y +a un curieux qui a ce que vous cherchez, mais sans être relié, et il +en veut avoir cinq pistoles.—N'importe,» dit le gentilhomme. Le +galant sort par la porte de derrière et revient avec les cahiers qu'il +avoit décousus, et eut les cinq pistoles.</p> + +<p>Le cardinal a aussi laissé des Mémoires pour écrire l'histoire de son +temps<a name="FNanchor_555" id="FNanchor_555"></a><a href="#Footnote_555" class="fnanchor">[555]</a>. Madame d'Aiguillon s'informa depuis de madame de +Rambouillet, de qui elle se pouvoit servir pour écrire cette histoire. +Madame de Rambouillet en voulut avoir l'avis de M. de Vaugelas, qui +lui nomma M. d'Ablancourt et M. Patru. Elle ne voulut pas du premier à +cause de sa religion. Pour Patru, à qui elle en fit parler par M. +Desmarest, il lui fit dire que, pour bien écrire cette histoire, il +falloit renoncer à toute autre chose; qu'ainsi, il seroit obligé de +quitter le palais; qu'elle lui fît donc donner un bénéfice de mille +écus de rente ou une somme une fois payée. Elle lui envoya offrir la +charge de lieutenant-général de Richelieu. Il lui répondit que pour +cent mille écus il ne quitteroit pas la conversation de ses amis de +Paris. Depuis, il m'a juré qu'il étoit ravi de n'avoir pas été pris au +mot, et qu'il auroit enragé d'être obligé de louer un tyran qui avoit +aboli toutes les lois et qui avoit mis la France sous un joug +insupportable. Il n'y <span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">397</a></span> a pas plus de quatre ans que M. de +Montausier croyoit avoir fait quelque chose pour faire avoir cet +emploi à M. d'Ablancourt, car madame Du Vignan, à qui lui et Chapelain +en avoient parlé par rencontre, s'en alla persuadée que la religion +n'étoit d'aucun obstacle à cela, et que madame d'Aiguillon ne pouvoit +mieux faire. Mais cela n'a rien produit, quoiqu'on l'en quittât pour +deux mille livres de pension. On a dit que l'évêque de Saint-Malo, +Sancy, travailloit à l'histoire sur les Mémoires du cardinal de +Richelieu, mais cela n'a point paru. Ce M. de Saint-Malo étoit +ambassadeur à la Porte. Son secrétaire, nommé Martin, trouva le moyen +de faire échapper des Sept-Tours de grands seigneurs polonais et une +dame qui lui avoit promis de l'épouser. Il se sauva avec eux. Sancy en +eut cent coups de latte sous la plante des pieds. Il n'étoit pas +évêque alors. On trouva, après la mort du cardinal, ce qu'on a appelé +son <i>Journal</i>. Il est imprimé. Là on voit que beaucoup de ceux qu'on +croyoit ses ennemis lui donnèrent des avis contre leurs propres amis.</p> + +<p>Pour l'Académie, que Saint-Germain appeloit assez plaisamment <i>la +volière de Psaphon</i><a name="FNanchor_556" id="FNanchor_556"></a><a href="#Footnote_556" class="fnanchor">[556]</a>, je n'ai rien à ajouter à ce qu'en a dit M. +Pellisson dans l'<i>Histoire</i> qu'il en a faite<a name="FNanchor_557" id="FNanchor_557"></a><a href="#Footnote_557" class="fnanchor">[557]</a>. Je dirai seulement +que le cardinal <span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">398</a></span> étoit ravi quand on lui remettoit la décision de +quelque difficulté. Il en faisoit faire compliment aux académiciens, +et les prioit de lui en envoyer souvent de même. Mais son avarice en +ceci n'a-t-elle pas été ridicule? S'il eût donné à Vaugelas de quoi +subsister honorablement<a name="FNanchor_558" id="FNanchor_558"></a><a href="#Footnote_558" class="fnanchor">[558]</a>, sans s'occuper à autre chose qu'au +Dictionnaire, le Dictionnaire eût été fini de son vivant, car après on +en eût été quitte pour nommer des commissaires qui eussent revu chaque +lettre avec lui. Il eût fallu aussi payer ces commissaires. Mais cela +lui coûtoit-il rien? étoit-ce de son fonds qu'il payoit les gens? Cela +eût été utile et honorable à la France<a name="FNanchor_559" id="FNanchor_559"></a><a href="#Footnote_559" class="fnanchor">[559]</a>. Il a négligé aussi de +faire un bâtiment pour cette pauvre Académie.</p> + +<p>Il étoit avide de louanges. On m'a assuré que dans une épître +liminaire d'un livre qu'on lui dédioit, il avoit rayé <i>héros</i> pour +mettre <i>demi-dieu</i>. Une espèce <span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">399</a></span> de fou, nommé La Peyre, s'avisa de +mettre au-devant d'un livre un grand soleil, dans le milieu duquel le +cardinal étoit représenté. Il en sortoit quarante rayons, au bout +desquels étoient les noms des quarante académiciens. M. le chancelier, +comme le plus qualifié, avoit un rayon vert. Je pense que M. Servien, +alors secrétaire d'Etat, avoit l'autre; Bautru ensuite, et les autres +<i>au prorata</i> de leurs qualités, pour user des termes du président de +La Vieuville. Il y mit Cherelles-Bautru, qui n'en étoit point, au lieu +du commissaire Hubert. C'étoit un Auvergnat qui a fait de ridicules +traités de chronologie.</p> + +<p>J'ai déjà dit que le cardinal n'aimoit que les vers. Un jour qu'il +étoit enfermé avec Desmarets, que Bautru avoit introduit chez lui, il +lui demanda: «A quoi pensez-vous que je prenne le plus du plaisir?—A +faire le bonheur de la France, lui répondit Desmarets.—Point du tout, +répliqua-t-il, c'est à faire des vers.» Il eut une jalousie enragée +contre <i>le Cid</i>, à cause que ses pièces des Cinq-Auteurs<a name="FNanchor_560" id="FNanchor_560"></a><a href="#Footnote_560" class="fnanchor">[560]</a> +n'avoient pas trop bien réussi. Il ne faisoit que des tirades pour des +pièces de théâtre. Mais quand il travailloit, il ne donnoit audience à +personne. D'ailleurs, il ne vouloit pas qu'on le reprît. Une fois +L'Etoile, moins complaisant que les autres, lui dit le plus doucement +qu'il put qu'il y avoit quelque chose à refaire à un vers. Ce vers +n'avoit seulement que trois syllabes de plus qu'il ne lui falloit. «Là +là, monsieur de L'Etoile, lui dit-il, <span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">400</a></span> comme s'il eût été question +d'un édit, nous le ferons bien passer<a name="FNanchor_561" id="FNanchor_561"></a><a href="#Footnote_561" class="fnanchor">[561]</a>.»</p> + +<p>Il fit une fois un dessein de pièce de théâtre avec toutes les +pensées; il le donna à Boisrobert en présence de madame d'Aiguillon, +qui suivit Boisrobert quand il sortit, pour lui dire qu'il trouvât le +moyen d'empêcher que cela ne parût, car il n'y avoit rien de plus +ridicule. Boisrobert, quelques jours après, voulut prendre ses biais +pour cela. Le cardinal, qui s'en aperçut, dit: «Apportez une chaise à +Du Bois (je dirai pourquoi il l'appeloit ainsi), il veut prêcher.» M. +Chapelain après fit des remarques sur ce dessein par l'ordre du +cardinal. Elles étoient les plus douces qu'il se pouvoit. +L'Eminentissime déchire la pièce, puis il fit recoller les déchirures, +le tout dans son lit, la nuit, et enfin conclut de n'en plus parler.</p> + +<p>Pour l'ordinaire il traitoit les gens de lettres fort civilement. Il +ne voulut jamais se couvrir parce que Gombauld voulut demeurer +nu-tête; et mettant son chapeau sur la table, il dit: «Nous nous +incommoderons l'un et l'autre.» Cependant, regardez si cela s'accorde, +il s'assit, et le laissa lire une comédie tout de bout, sans +considérer que la bougie qui étoit sur la table, car c'étoit la nuit, +étoit plus basse que lui. Cela <span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">401</a></span> s'appelle obliger et désobliger en +même temps. Cela ne lui arrivoit guère. Vingt fois il a fait couvrir +et asseoir Desmarets dans un fauteuil comme lui, et vouloit qu'il ne +l'appelât que <i>monsieur</i>.</p> + +<p>On l'a pourtant loué de savoir obliger de bonne grâce quand il le +vouloit. Il avoit, à ce que dit La Ménardière, dessein de faire à +Paris un grand collége avec cent mille livres de rente, où il +prétendoit attirer les plus grands hommes du siècle. Là il y eût eu un +logement pour l'Académie, qui eût été la directrice de ce collége. +C'étoit à Narbonne, un peu devant sa mort, que La Ménardière dit qu'il +le fit venir sept ou huit fois pour lui en parler; et il avoit cela si +fort dans la tête, que, malgré son mal et toutes les affaires qu'il +avoit alors sur les épaules, il y pensoit fort souvent. Il avoit, +ajoute La Ménardière, déjà acheté quelque collége. Il laissa une assez +belle bibliothèque; mais l'avarice de madame d'Aiguillon, et le peu de +soin qu'elle en a eu, la laisse fort dépérir. Feu Tourville, +grand-maréchal-des-logis, quand le Roi alla loger au palais, voulut à +toute force en avoir la clef. Après on y trouva pour sept à huit mille +livres de livres à dire. Ce fat de La Serre y loge présentement, et y +a fait je ne sais quel taudis.</p> + +<p>Le cardinal faisoit écrire la nuit quand il se réveilloit. Pour cela +on lui donna un pauvre petit garçon de Nogent-le-Rotrou, nommé Chéret. +Ce garçon plut au cardinal, parce qu'il étoit secret et assidu. Il +arriva quelques années après qu'un certain homme ayant été mis à la +Bastille, Laffemas, qui fut commis pour l'interroger, trouva dans ses +papiers quatre lettres de Chéret, dans l'une desquelles il disoit à +cet homme: <span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">402</a></span> «Je ne puis vous aller trouver, car nous vivons ici +dans la plus étrange servitude du monde, et nous avons affaire au plus +grand tyran qui fut jamais.» Laffemas porte ces lettres au cardinal, +qui aussitôt fait appeler Chéret. «Chéret, lui dit-il, qu'aviez-vous +quand vous êtes venu à mon service?—Rien, monseigneur.—Ecrivez cela. +Qu'avez-vous maintenant?—Monseigneur, répondit le pauvre garçon bien +étonné, il faut que j'y pense un peu.—Y avez-vous pensé? dit le +cardinal après quelque temps.—Oui, monseigneur, j'ai tant en cela, +tant en telle chose, etc., etc.—Ecrivez.» Quand cela fut écrit: +«Est-ce tout?—Oui, monseigneur.—Vous oubliez, ajouta le cardinal, +une partie de cinquante mille livres.—Monseigneur, je n'ai pas touché +l'argent.—Je vous le ferai toucher; c'est moi qui vous ai fait faire +cette affaire.» Somme toute, il se trouva six vingt mille écus de +bien. Alors il lui montra ses lettres. «Tenez, n'est-ce pas là votre +écriture? lisez. Allez, vous êtes un coquin; que je ne vous voie +jamais.» Madame d'Aiguillon et le grand-maître le firent reprendre au +cardinal. Peut-être savoit-il des choses qu'ils craignoient qu'il +divulguât. Ce n'est pas que le cardinal ne fût pas terriblement +redouté. Pour moi, je trouve que l'Eminentissime, cette fois-là, fut +assez clément. Ce Chéret est maître des comptes. Il avoit placé un de +ses frères chez le grand-maître, qui, je crois, a fait aussi quelque +chose.</p> + +<p>Il est temps de parler de M. le Grand<a name="FNanchor_562" id="FNanchor_562"></a><a href="#Footnote_562" class="fnanchor">[562]</a>. Le cardinal, <span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">403</a></span> qui ne +s'étoit pas bien trouvé de La Fayette, et qui voyoit bien qu'il +falloit quelque amusement au Roi, jeta les yeux sur Cinq-Mars, second +fils du feu maréchal d'Effiat. Il avoit remarqué que le Roi avoit déjà +un peu d'inclination pour ce jeune seigneur, qui étoit beau et bien +fait, et il crut qu'étant le fils d'un homme qui étoit sa créature, il +seroit plus soumis à ses volontés qu'un autre. Cinq-Mars fut un an et +demi à s'en défendre; il aimoit ses plaisirs, et connoissoit assez +bien le Roi; enfin son destin l'y entraîna. Le Roi n'a jamais aimé +personne si chaudement; il l'appeloit <i>cher ami</i>. Au siége d'Arras, +quand Cinq-Mars y fut avec le maréchal de L'Hôpital mener le convoi, +il falloit que M. le Grand écrivît deux fois le jour au Roi; et le bon +sire se mit à pleurer une fois qu'il tarda trop à lui faire savoir de +ses nouvelles. Le cardinal vouloit qu'il lui dît jusqu'aux bagatelles. +Lui ne vouloit dire que ce qui importoit au cardinal; leur +mésintelligence commença à éclater quand M. le Grand prétendit entrer +au conseil.</p> + +<p>Le cardinal ne trouva pas bon non plus que Cinq-Mars eût voulu être +grand-écuyer au lieu de premier écuyer de la petite écurie. Le Roi +disoit tout en sa présence; il savoit toutes les affaires. Le cardinal +en représenta tous les inconvénients au Roi, et que c'étoit un trop +jeune homme. Cela outra le grand-écuyer, qui fit maltraiter son +espion, La Chenaye, premier valet-de-chambre, par le Roi, qui le +chassa honteusement. Le Roi, en maltraitant La Chenaye, disoit aux +assistans: «Il n'est pas gentilhomme, au moins.» Il l'appeloit coquin, +et le menaçoit de coups de bâton. Cinq-Mars s'en lava comme il put +auprès du cardinal, en lui <span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">404</a></span> disant que cet homme, le mettant mal +avec le Roi, l'eût empêché de rendre à Son Eminence ce qu'il lui +devoit. La Meilleraye, son beau-frère, lui proposa à Ruel, où il fit +son apologie, de donner un écrit signé de sa main, par lequel il +s'obligeroit de dire au cardinal tout ce que le Roi lui diroit. Il +répondit que ce seroit signer sa condamnation.</p> + +<p>C'est apparemment Fontrailles<a name="FNanchor_563" id="FNanchor_563"></a><a href="#Footnote_563" class="fnanchor">[563]</a> qui irrita le plus Cinq-Mars contre +l'Éminentissime, car il étoit enragé contre le cardinal, et voici +pourquoi. Fontrailles et autres étoient à Ruel dans l'antichambre du +cardinal; on vint dire que je ne sais quel ambassadeur venoit; le +cardinal sort au-devant de lui dans l'antichambre, et ayant trouvé +Fontrailles, il lui dit, le raillant un peu fortement: «Rangez-vous, +rangez-vous, monsieur de Fontrailles, ne vous montrez point, cet +ambassadeur n'aime point les monstres.» Fontrailles grinça les dents, +et dit en lui-même: «Ah! scélérat, tu me viens de mettre le poignard +dans le sein, mais je te l'y mettrai à mon tour, où je ne pourrai.» +Après, le cardinal le fit entrer, et goguenarda avec lui pour +raccommoder ce qu'il avoit dit. Mais l'autre ne lui a jamais pardonné. +Cette parole-là a peut-être fait faire la grande conjuration qui pensa +ruiner le cardinal.</p> + +<p>Avant que de dire le reste, il faut parler de la Catalogne <span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">405</a></span> et du +Roussillon, puisqu'aussi bien fut-ce à Perpignan que la catastrophe +arriva. Au commencement le cardinal fit peu d'état de la Catalogne, +car je crois qu'il n'avoit pas lu les Mémoires de la Ligue, non plus +que ceux de Charles <span class="smcap">IX</span>, et qu'il ne savoit pas que c'étoit par les +Pyrénées, et non par les Alpes, qu'il falloit chasser les Espagnols +d'Italie et des Pays-Bas. Peut-être le savoit-il, mais il vouloit +faire durer la guerre. Quoi que c'en soit, La Motte-Houdancourt lui +ayant envoyé par La Vallée, qui étoit l'homme du Roi en l'armée de +Catalogne, des mémoires par lesquels il lui montroit clairement qu'il +avoit de grandes intelligences dans l'Aragon et dans la Valence, le +cardinal, touchant dans la main de cet envoyé, lui dit: «Assurez M. de +La Motte que dans peu de temps je mènerai le Roi en personne en +Espagne.» Je pense que, le Roi étant las de la guerre, le cardinal y +eût été tout de bon cette fois-là; pour cet effet il fit faire au Roi +le voyage de Perpignan. Durant ce siége, les plus riches de Sarragosse +se retirèrent dans la Castille et ailleurs. Le dessein du cardinal +étoit de mener le Roi à Barcelone avec une armée de quarante mille +hommes, d'envoyer un des meilleurs généraux avec quelques troupes en +Portugal, et de faire attaquer en même temps Fontarabie, qui étant +prise (car apparemment le roi d'Espagne n'eût pu couvrir ce +momon)<a name="FNanchor_564" id="FNanchor_564"></a><a href="#Footnote_564" class="fnanchor">[564]</a>, l'armée eût passé le long des Pyrénées pour se venir +joindre après à celle du Roi. Il n'y avoit que Pampelune dans toute la +Navarre à assiéger. Le Roi goûtoit assez cette <span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">406</a></span> entreprise, et +avoit ordonné à La Vallée de faire accommoder le chemin de Notre-Dame +de Mont-Serrat. En effet, on y dépensa huit mille livres, mais on y +fit de l'ouvrage pour plus de cent mille francs, car les paysans, +sachant que c'étoit pour le roi de France, ne vouloient point prendre +d'argent. On prit Colioure avant Perpignan, mais ce fut par le plus +grand hasard du monde. Le château, qui est sur le roc, et qui a des +murs d'une épaisseur effroyable, ne craint ni le canon ni la mine. Le +maréchal de La Meilleraye fit pourtant jouer un fourneau sans rime ni +raison, et ce fourneau combla le seul puits qu'ils eussent. Ainsi il +se fallut rendre pour ne pas mourir de soif.</p> + +<p>Salses vaut beaucoup mieux. Feu M. le Prince la prit. Bautru disoit +qu'on en feroit un extraordinaire, car il avoit manqué Dole et +Fontarabie. Un homme qui saura son métier, avec cinq cents hommes y +fera périr une armée de quarante mille. Espenan y alla mettre trois +mille hommes qui s'affamèrent l'un l'autre. Depuis elle fut surprise +comme on alloit à Perpignan. Cet Espenan étoit un grand ignorant. Il +alla mettre de la cavalerie en grand nombre dans Tarragone, et après +se rendit on ne sait comment. Il est mort gouverneur de Philipsbourg. +Au commencement de la guerre il étoit aisé de faire fortune; pour peu +qu'on eût ouï parler du métier, on étoit recherché, car personne ne le +savoit.</p> + +<p>En allant au Roussillon, le cardinal apprit à Tarascon que Machault, +maître des requêtes, avoit fait pendre fort légèrement des marchands +de blé à Narbonne. Il voulut savoir le détail de cette affaire. On lui +dit qu'il y avoit dans la ville un avocat de Paris qui s'appeloit <span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">407</a></span> +Langlois (au Palais on l'appeloit <i>Langlois tireur d'armes</i>, parce que +son père étoit de ce métier-là, afin de le distinguer des autres qui +s'appeloient comme lui). Cet avocat avoit été procureur du roi de +l'intendance de Machault. Langlois vint, et en contant l'affaire, il +ne disoit jamais que <i>monsieur</i>. Tous ceux qui étoient là lui disoient +tout bas: «Dites <i>monseigneur</i>.» L'autre continuoit toujours à dire +<i>monsieur</i>. Le cardinal se crevoit de rire de l'empressement de tous +ses flatteurs, et écouta Langlois fort attentivement. L'avocat, quand +il fut hors de là, dit: «Nous ne parlons au Palais que par <i>monsieur</i>; +je suis du Palais et ne sais point d'autre langage.»</p> + +<p>Pour en revenir à M. le Grand, l'amiral de Brezé ne faisoit que +d'arriver; c'étoit vers l'Avent 1641, quand le cardinal, qui vouloit +partir à la fin de janvier pour Perpignan, lui dit qu'il falloit se +préparer pour armer les vaisseaux à Brest, et puis passer le détroit +pour s'aller planter devant Barcelonne, afin d'empêcher le secours de +Perpignan. Quelques jours après, Brezé entra dans la chambre du Roi. +Pensez que l'huissier ne le laissoit pas gratter deux fois. Le Roi et +M. le Grand parloient dans la ruelle. Brezé entend, sans être vu, que +M. le Grand disoit le diable du cardinal<a name="FNanchor_565" id="FNanchor_565"></a><a href="#Footnote_565" class="fnanchor">[565]</a>. Il se retire; il +consulte en lui-même. Il n'avoit pas encore <span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">408</a></span> vingt-deux ans. Il +avoit peur de n'être pas cru; il se résout de suivre le Roi à la +chasse le plus souvent qu'il pourroit, et s'il trouvoit M. le Grand à +l'écart, de lui faire mettre l'épée à la main. Une fois il le trouva +assez à propos; mais, voyant venir un chien, il crut qu'il y avoit des +gens après. Le lendemain le cardinal lui ordonna de partir le jour +suivant. Il fut deux jours caché, faisant travailler à son équipage. +L'Éminentissime le sut, l'envoya quérir et le malmena. Enfin, le jeune +homme, ne sachant plus que faire, va trouver M. de Noyers, et lui dit +ce qu'il avoit entendu, et ce qu'il avoit eu dessein de faire. M. de +Noyers lui dit: «Monsieur, ne partez point encore demain.» Le +cardinal, averti de tout, le mande, le remercie de son zèle, et le +fait partir après avoir dit qu'il y mettroit ordre.</p> + +<p>Dans le voyage les choses s'aigrirent. Le cardinal vouloit qu'on +chassât M. le Grand. Le Roi ne le vouloit pas, à cause que le cardinal +le vouloit; non, comme vous allez voir, qu'il aimât encore M. le +Grand. L'Éminentissime se retire à Narbonne<a name="FNanchor_566" id="FNanchor_566"></a><a href="#Footnote_566" class="fnanchor">[566]</a> sous <span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">409</a></span> prétexte de +son mal, et laisse Fabert<a name="FNanchor_567" id="FNanchor_567"></a><a href="#Footnote_567" class="fnanchor">[567]</a>, capitaine aux gardes, mais qui étoit +bien dans l'esprit du Roi, et à qui le Roi avoit même dit un jour +qu'il se vouloit servir de lui pour se défaire du cardinal. On l'avoit +choisi comme un homme de cœur et un homme de sens. M. de Thou sonda +un jour Fabert pour lui faire prendre le parti de M. le Grand. Fabert +lui fit sentir qu'il en savoit bien des choses, et le pria de ne lui +rien dire qu'il fût obligé de découvrir. «Mais vous n'avez, lui dit +l'autre, aucune récompense; vous avez acheté votre compagnie aux +gardes.—Et vous, répondit Fabert, n'avez-vous point de honte d'être +comme le suivant d'un jeune homme qui ne fait que sortir de page? Vous +êtes dans un plus mauvais pas que vous ne pensez.»</p> + +<p>Or, voici comment on découvrit que le Roi n'aimoit plus M. le Grand. +Un jour, en présence du Roi, on vint à parler de fortifications et de +siéges. M. le Grand disputa long-temps contre Fabert, qui en savoit un +peu plus que lui. Le feu Roi lui dit: «Monsieur le Grand, vous avez +tort, vous qui n'avez jamais rien vu, de vouloir l'emporter sur un +homme d'expérience qui fait la guerre depuis si long-temps;» et +ensuite dit assez de choses à M. le Grand sur sa présomption<a name="FNanchor_568" id="FNanchor_568"></a><a href="#Footnote_568" class="fnanchor">[568]</a>, +puis s'assit. M. le Grand lui alla dire sottement: «Votre Majesté se +seroit bien passée de me <span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">410</a></span> dire tout ce qu'elle m'a dit.» Alors le +Roi s'emporta tout-à-fait. M. le Grand sort, et en s'en allant il dit +tout bas à Fabert: «Je vous remercie, monsieur Fabert,» comme +l'accusant de tout cela. Le Roi vouloit savoir ce que c'étoit; Fabert +ne le lui voulut jamais dire. «Il vous menace peut-être? dit le +Roi.—Sire? on ne fait point de menaces en votre présence, et ailleurs +on ne le souffriroit pas.—Il faut vous dire tout, monsieur Fabert, il +y a six mois que je le vomis (ce sont les propres termes du Roi). Mais +pour faire accroire le contraire, et qu'on pensât qu'il m'entretenoit +encore après que tout le monde étoit retiré, continua le Roi, il +demeuroit une heure et demie dans la garde-robe à lire l'Arioste. Les +deux premiers valets de garde-robe étoient à sa dévotion. Il n'y a +point d'homme plus perdu de vices, ni si peu complaisant. C'est le +plus grand ingrat du monde. Il m'a fait attendre quelquefois des +heures entières dans mon carrosse, tandis qu'il crapuloit. Un royaume +ne suffiroit pas à ses dépenses. Il a, à l'heure que je vous parle, +jusqu'à trois cents paires de bottes.» La vérité est que M. Le Grand +étoit las de la ridicule vie que le Roi menoit, et peut-être encore +plus de ses caresses<a name="FNanchor_569" id="FNanchor_569"></a><a href="#Footnote_569" class="fnanchor">[569]</a>. Fabert donna avis de tout cela au cardinal. +M. de Chavigny, <span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">411</a></span> qu'il envoya trouver Fabert, ne pouvoit croire ce +qu'il entendoit. Cela donna courage au cardinal, qui, voyant qu'après +cela M. le Grand faisoit toujours bonne mine, conjectura qu'il y avoit +quelque grande cabale qui le soutenoit; c'était ce Traité d'Espagne. +Avant que de dire mes conjectures comme il l'eut, je dirai quelle +étoit la résolution du cardinal. Le cardinal, un peu devant, dictoit +un manifeste dont les cahiers ont été brûlés. Il parloit de se retirer +en Provence, à cause du comte d'Alais. Il espéroit que ses amis l'y +viendroient joindre. Il partit effectivement, après s'être fait dire +par les médecins que l'air de la mer lui étoit si contraire, qu'il ne +guériroit jamais s'il ne s'en éloignoit davantage. Et au lieu d'aller +par terre pour plus grande sûreté, il se mit sur le lac pour aller à +Tarascon, disant que le branle de la litière lui faisoit mal. Comme il +étoit près de passer le Rhône, on dit qu'un courrier, qui ne l'avoit +point trouvé à Narbonne, arriva avec un paquet du maréchal de Brezé, +vice-roi de Catalogne, qui, en quatre lignes, lui mandoit qu'une +barque ayant échoué à la côte, on y avoit trouvé le Traité de M. le +Grand, ou plutôt le Traité de M. d'Orléans avec l'Espagne, et qu'il le +lui envoyoit.</p> + +<p>Voilà le bruit qu'on fit courir, mais ce n'est pas la vérité, comme +nous dirons ensuite. Aussi n'y a-t-il guère d'apparence à ce qu'on +disoit là, et ceux qui l'ont cru sont de facile croyance. Le cardinal +(à ce qu'a dit Charpentier, son premier secrétaire, qui peut avoir été +trompé comme un autre, et qui a conté l'aventure de la barque), fort +surpris, commanda que tout le monde se retirât, excepté Charpentier. +«Faites-moi <span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">412</a></span> apporter un bouillon, je suis tout troublé.» +Charpentier le va prendre à la porte de la chambre, qu'on ferme +ensuite au verrou. Alors le cardinal, levant les mains au ciel, dit: +«O Dieu! il faut que tu aies bien du soin de ce royaume et de ma +personne! Lisez cela, dit-il à Charpentier, et faites-en des copies.» +Aussitôt il envoya un exprès à M. de Chavigny, avec ordre de le venir +trouver, quelque part qu'il fût. Chavigny le vint trouver à Tarascon, +car il jugea à propos de passer le Rhône. Chavigny, chargé d'une copie +du Traité, va trouver le Roi. Le cardinal l'avoit bien instruit. «Le +Roi vous dira que c'est une fausseté, mais proposez-lui d'arrêter M. +le Grand, et qu'après il sera bien aisé de le délivrer si la chose est +fausse; mais que si une fois l'ennemi entre en Champagne, il ne sera +pas si aisé d'y remédier.» Le Roi n'y manqua pas; il se mit en une +colère horrible contre M. de Noyers et M. de Chavigny, et dit que +c'étoit une méchanceté du cardinal, qui vouloit perdre M. le Grand. +Ils eurent bien de la peine à le ramener; enfin pourtant il fit +arrêter M. le Grand, et puis alla à Tarascon s'éclaircir de tout avec +le cardinal.</p> + +<p>Or, comme Fontrailles vit que le Roi étoit si long-temps avec M. de +Noyers et M. de Chavigny sans qu'on eût appelé M. le Grand, il lui +dit: «Monsieur, il est temps de se retirer.» M. le Grand ne le voulut +pas. «Pour vous, lui dit-il, monsieur, vous serez encore d'assez belle +taille quand on vous aura ôté la tête de dessus les épaules, mais en +vérité je suis trop petit pour cela<a name="FNanchor_570" id="FNanchor_570"></a><a href="#Footnote_570" class="fnanchor">[570]</a>.» Il se sauva en habit de +capucin, <span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">413</a></span> comme il étoit allé faire le Traité en Espagne<a name="FNanchor_571" id="FNanchor_571"></a><a href="#Footnote_571" class="fnanchor">[571]</a>.»</p> + +<p>Voici ce que j'ai appris de M. Esprit l'académicien, qui dans ce temps +étoit domestique de M. le chancelier, sur la manière dont M. le Grand +fut arrêté. Huit jours après le départ de Fontrailles, M. le Grand se +décide à se cacher à Narbonne chez un bourgeois dont la fille étoit +bien avec son valet-de-chambre Belet, qui l'y conduisit. Le soir, il +dit à un de ses gens: «Va voir si par hasard il n'y auroit point +quelque porte de la ville ouverte.» Le valet négligea d'y aller, parce +qu'on étoit soigneux de les fermer de <span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">414</a></span> bonne heure; cependant, +voyez quel malheur, une porte avoit été ouverte toute la nuit pour +faire entrer le train du maréchal de La Meilleraye. Alors, comme on +avoit publié à son de trompe que quiconque découvriroit M. le Grand +auroit tant de récompense, et que quiconque le cacheroit seroit puni +de mort, etc., son hôte le découvrit, de peur d'encourir la peine +annoncée. Si M. le Grand n'eût point été aussi paresseux, et qu'au +lieu d'envoyer un de ses gens voir si une porte de la ville étoit +ouverte, il y eût été lui-même, il se sauvoit.</p> + +<p>La vérité touchant le moyen qu'on a tenu pour avoir le Traité n'est +point encore divulguée. Fabert a dit que le feu Roi l'avoit su ainsi +que M. de Chavigny et M. de Noyers, et qu'il n'y avoit plus que la +Reine, M. d'Orléans, M. le cardinal Mazarin et lui qui le sussent; +mais qu'il se gardera bien de le dire. Un jour quelqu'un demanda à M. +le Prince par quelle invention on avoit découvert ce Traité? M. le +Prince dit quelque chose tout bas à cet homme; Voiture, qui avoit vu +cela, dit à M. de Chavigny: «Vous faites tant le fin de ce grand +secret, cependant M. le Prince l'a dit à un tel.—M. le Prince ne le +sait pas, dit Chavigny; puis, quand il le sauroit, il n'oseroit le +dire.» De là, Voiture conjecturoit que cela venoit de la Reine, et +pour preuve de cela, on remarquoit qu'après avoir long-temps parlé de +lui ôter ses enfants, on cessa tout-à-coup d'en parler. On dira à +cela, que si la chose avoit été ainsi, madame de Lansac, qui tenoit la +place de madame de Senecey, et qui étoit en même temps gouvernante de +M. le Dauphin, n'eût pas tiré le rideau de la Reine si brusquement +pour lui insulter, <span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">415</a></span> en lui disant d'un ton aigre que M. le Grand +étoit arrêté. Cela n'y fait rien, car, pour donner le change, on +laissa apparemment faire tout cela à madame de Lansac, et peut-être le +lui fit-on faire exprès. Le temps nous en apprendra davantage. Le +cardinal Mazarin, au retour de Narbonne, passa le premier à Lyon, et +alla voir M. de Bouillon à Pierre-en-Cize, et lui dit: «Votre Traité +est découvert;» et en même temps il lui en cita par cœur quelques +articles. Cela étonna fort M. de Bouillon, qui crut que M. d'Orléans +avoit tout dit; il confessa tout, quand on lui assura la vie.</p> + +<p>Comme on menoit M. le Grand à Lyon, un petit laquais catalan lui jeta +une boulette de cire dans laquelle il y avoit un petit papier avec +quelques avis assez mal digérés. Ce petit garçon, qui étoit à lui, +s'étoit mis en ce hasard et venoit de la part de la princesse Marie.</p> + +<p>A Lyon, le chancelier Seguier dit tant à M. le Grand que le Roi +l'aimoit trop pour le perdre, que cela n'iroit qu'à quelque temps de +prison, que Sa Majesté auroit égard à sa jeunesse, que le pauvre M. le +Grand en crut quelque chose. Il se persuada que le Roi ne souffriroit +jamais qu'on le fît mourir; qu'étant si jeune, il avoit le temps +d'attendre la mort du cardinal, et qu'après il reviendroit à la cour. +D'abord il confessa tout en secret à M. le chancelier seul<a name="FNanchor_572" id="FNanchor_572"></a><a href="#Footnote_572" class="fnanchor">[572]</a>. Le +chancelier dit alors au cardinal: «Pour M. le Grand, cela va assez +<span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">416</a></span> bien, mais pour l'autre, je ne sais comment nous ferons.» M. le +Grand, après divers interrogatoires, fut conduit enfin au palais de +Lyon. On le fit comparoître devant les commissaires; car il ne pensa +pas, non plus que M. de Thou, qui cependant devoit savoir cela, à +décliner, dans l'opinion qu'il avoit que le Roi ne demandoit d'autre +satisfaction, sinon qu'il avouât publiquement son crime. Il fit d'une +manière tout-à-fait aisée, et en termes dignes d'un cavalier, +l'histoire de sa faveur. Ce fut là qu'il avoua que M. de Thou savoit +le Traité, mais qu'il l'en avoit toujours détourné, et persista dans +cette déclaration jusqu'à la mort. On le confronta après à M. de Thou, +qui ne fit que lever les épaules comme en le plaignant, mais ne lui +reprocha point de l'avoir trahi. M. de Thou allégua la loi +<i>Conscii</i><a name="FNanchor_573" id="FNanchor_573"></a><a href="#Footnote_573" class="fnanchor">[573]</a>, sur laquelle a été faite l'ordonnance de Louis <span class="smcap">XIII</span>, +qui n'a jamais été exécutée; mais il expliqua mal cette loi, prenant +toujours <i>conscii</i> pour complices. M. de Miroménil eut le courage +d'ouvrir l'avis de l'absolution pour lui. Le cardinal, s'il eût vécu +plus long-temps, ne lui en eût pas voulu de bien. Un exemple qu'on +allégua d'un homme de qualité, nommé.....<a name="FNanchor_574" id="FNanchor_574"></a><a href="#Footnote_574" class="fnanchor">[574]</a>, que le premier +président de Thou fit mourir pour la même chose, nuisit fort à son +petit-fils.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">417</a></span> +M. le Grand<a name="FNanchor_575" id="FNanchor_575"></a><a href="#Footnote_575" class="fnanchor">[575]</a> croyoit si peu mourir, que comme on le vouloit faire +manger pour lui prononcer après sa sentence, il dit: «Je ne veux point +manger; on m'a ordonné des pilules, j'ai besoin de me purger, il faut +que je les aille prendre.» Il mangea peu. Après on leur prononça leur +sentence. Une chose si dure et aussi peu attendue ne fit cependant +témoigner aucune surprise à M. le Grand. Il fut ferme, et le combat +qu'il souffroit en lui-même ne parut point au dehors. Quoiqu'on eût +résolu de ne point lui donner la question, comme portoit la sentence, +on ne laissa pas de la lui présenter; cela le toucha, mais ne lui fit +rien faire qui le démentît, et il défaisoit déjà son pourpoint, quand +on lui fit lever la main pour dire vérité. Il persévéra, et dit qu'il +n'avoit plus rien à ajouter. Il mourut avec une grandeur de courage +étonnante, ne s'amusa point à haranguer, salua seulement ceux qu'il +reconnut aux fenêtres, se dépêcha, et quand le bourreau lui voulut +couper les cheveux, il lui ôta les ciseaux et les donna au frère du +Jésuite. Il vouloit qu'on ne lui en coupât qu'un peu par-derrière; il +retira le reste en devant. Il ne voulut point qu'on le bandât. Il +avoit les yeux ouverts quand on le frappa, et tenoit le billot si +ferme qu'on eut de la peine à en retirer ses bras. On lui coupa la +tête du premier coup. M. le Grand étoit plein de cœur; il ne fut +point ébranlé par un si grand revers. Au contraire, il avoit écrit de +fort bon sens et même élégamment à la maréchale d'Effiat, sa mère.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">418</a></span> +On trouva la piste de toutes les menées de M. de Thou. C'étoit le plus +inquiet de tous les hommes. M. le Grand l'avoit appelé <i>Son +Inquiétude</i>. Quand il sortoit, il étoit quelquefois une heure sans +pouvoir déterminer où il iroit. Par une ridicule affectation de +générosité, dès qu'un homme étoit disgracié, il le vouloit connoître, +et lui alloit faire offre de services. Etant conseiller, ou maître des +requêtes, il alla voir le cardinal de La Valette à Mayence, et fut à +la guerre, d'où il revint avec un bras cassé. On se moqua de lui. Si +M. le Grand mourut en galant homme, M. de Thou fit le cagot. Il +composa des inscriptions pour mettre à des offrandes qu'il faisoit. Il +fit des vœux, des fondations et autres choses semblables. Il +demandoit sans cesse s'il n'y avoit point de vanité dans son humilité. +Enfin, il paillarda furieusement son vin, comme on dit, et il sembloit +avec ses longs propos qu'il voulût se familiariser avec la mort. Je +trouve qu'il mourut en pédant, lui qui avoit toujours vécu en +cavalier, car sa soutane ne tenoit à rien. Il faisoit le coup de +pistolet étant intendant de l'armée. Il étoit amoureux de madame de +Guémenée. On dit qu'il lui écrivit après avoir été condamné. Au moins +écrivit-il à une dame. C'étoit un vilain rousseau. Les grands +seigneurs et les grandes dames l'avoient gâté, et aussi l'opinion +d'être descendu des comtes de Toul, lui qui se devoit contenter d'être +d'une maison illustre par de belles charges et des écrits +célèbres<a name="FNanchor_576" id="FNanchor_576"></a><a href="#Footnote_576" class="fnanchor">[576]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">419</a></span> +Le cardinal, qui avoit traîné M. de Thou après lui sur le Rhône, eut +bien de la peine à gagner la Loire. On le portoit dans une machine, et +pour ne le pas incommoder, on rompoit les murailles des maisons où il +logeoit, et si c'étoit par haut, on faisoit une rampe dès la cour, où +il entroit par une fenêtre dont on avoit ôté la croisée. Vingt-quatre +hommes le portoient en se relayant. Une fois qu'il eut attrapé la +Loire, on n'avoit que la peine de le porter du bateau à son logis. +Madame d'Aiguillon le suivoit dans un bateau à part; bien d'autres +gens en firent de même. C'étoit comme une petite flotte. Deux +compagnies de cavalerie, l'une de çà, l'autre de là la rivière, +l'escortoient. On eut soin de faire des routes pour réunir les eaux +qui étoient basses, et pour le canal de Briare, qui étoit presque +tari, on y lâcha les écluses. M. d'Enghien eut ce bel emploi. Il passa +aux bains de Bourbon-Lancy; mais ce remède ne lui servit guère. On +trouva dans Pline que deux consuls romains étoient morts de fièvres +qu'ils prirent, comme lui, dans la Gaule narbonnaise. Le cardinal +étoit sujet aux hémorroïdes, et Suif<a name="FNanchor_577" id="FNanchor_577"></a><a href="#Footnote_577" class="fnanchor">[577]</a> l'avoit une fois charcuté à +bon escient.</p> + +<p>Quand il fut de retour à Paris, il fit ajouter à <i>l'Europe</i><a name="FNanchor_578" id="FNanchor_578"></a><a href="#Footnote_578" class="fnanchor">[578]</a> la +prise de Sedan, qu'il appeloit dans <span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">420</a></span> la pièce: <i>l'Antre des +monstres</i>. Cette vision lui étoit venue dans le dessein qu'il avoit de +détruire la monarchie d'Espagne. C'étoit comme une espèce de +manifeste. M. Desmarets en fit les vers et en disposa le sujet.</p> + +<p>Le cardinal, s'il eût voulu, dans la puissance qu'il avoit, faire le +bien qu'il pouvoit faire, auroit été un homme dont la mémoire eût été +bénie à jamais. Il est vrai que le cabinet lui donnoit bien de la +peine<a name="FNanchor_579" id="FNanchor_579"></a><a href="#Footnote_579" class="fnanchor">[579]</a>. On a bien perdu à sa mort, car il choyoit toujours Paris, +et puisqu'il en étoit venu si avant, il étoit à souhaiter qu'il durât +assez pour abattre la maison d'Autriche. La grandeur de sa maison a +été sa plus grande folie. Pour montrer combien le cabinet lui donnoit +de peine, il ne faut que dire combien Tréville<a name="FNanchor_580" id="FNanchor_580"></a><a href="#Footnote_580" class="fnanchor">[580]</a> lui causa de +mauvaises heures. Il avoit su, peut-être par la déposition de M. le +Grand, que le Roi, en lui montrant Tréville, avoit dit: «Monsieur le +Grand, voilà un homme qui me défera du cardinal quand je voudrai.» +Tréville <span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">421</a></span> commandoit les mousquetaires à cheval que le Roi avoit +mis sur pied pour en être accompagné partout, à la chasse et ailleurs, +et il en choisissoit lui-même les soldats. On y a vu des fils de M. le +duc d'Uzès. On faisoit sa cour par ce moyen-là. Tréville est un +Béarnais, soldat de fortune. Le cardinal avoit gagné sa cuisinière; on +dit qu'elle avoit quatre cents livres de pension. Le cardinal ne +vouloit point laisser auprès du Roi un homme en qui le Roi avoit tant +de confiance. M. de Chavigny fut, de la part du cardinal, presser le +Roi de le chasser. Le Roi bien humblement lui dit: «Mais, monsieur de +Chavigny, que l'on considère que l'on me perd de réputation, que +Tréville m'a bien servi, qu'il en porte des marques, qu'il est +fidèle.—Mais, Sire, dit M. de Chavigny, vous devez aussi considérer +que M. le cardinal vous a bien servi, qu'il est fidèle, qu'il est +nécessaire à votre Etat, et que vous ne devez point mettre Tréville et +lui dans la balance.—Quoi, monsieur de Chavigny, dit le cardinal à +qui il faisoit ce rapport, vous n'avez pas plus pressé le Roi que +cela? vous ne lui avez pas dit qu'il le falloit? La tête vous a +tourné, monsieur de Chavigny, la tête vous a tourné.» Chavigny ensuite +lui jura qu'il avoit dit au Roi: «Sire, il faut que vous le fassiez.» +Le cardinal savoit bien à qui il avoit affaire. Le Roi craignoit le +fardeau, et de plus il avoit peur que le cardinal, qui tenoit presque +toutes les places, ne lui fît un méchant tour; enfin il fallut chasser +Tréville.</p> + +<p>L'Eminentissime croyoit revenir de sa maladie; toutes les déclarations +contre M. d'Orléans en sont une marque. Il le haïssoit et le +méprisoit, et il le vouloit faire déclarer incapable de la couronne, +afin que <span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">422</a></span> le Roi, qui ne pouvoit pas vivre long-temps, venant à +mourir, ce prince ne pût avoir part au gouvernement. Il y en a qui ont +cru que le cardinal avoit fait dessein de gouverner la Reine par le +cardinal Mazarin; qu'il l'avoit fait exprès cardinal. Il est vrai que +M. de Chavigny y servit fort pour empêcher M. de Noyers de l'être. On +a même cru qu'il y avoit déjà de l'intelligence entre la Reine et le +cardinal de Richelieu, et qu'elle avoit commencé dès le temps qu'il +eut d'elle le Traité d'Espagne. J'ai ouï dire à Lyonne que la première +fois que le cardinal de Richelieu présenta le Mazarin à la Reine +(c'étoit après le Traité de Cazal), il lui dit: «Madame, vous +l'aimerez bien, il a de l'air de Buckingham.» Je ne sais si cela y a +servi, mais on croit que la Reine avoit de l'inclination pour lui de +longue main, et que le cardinal de Richelieu s'en étoit aperçu, ou que +cette ressemblance lui donnoit lieu de l'espérer.</p> + +<p>Quand on joua <i>l'Europe</i>, il n'y étoit pas; il l'avoit bien vu répéter +plusieurs fois avec les habits qu'il fit faire à ses dépens; son bras +ne lui permit pas d'y aller. Au retour, il dit à sa nièce, lui +montrant le cardinal Mazarin: «Ma nièce, j'instruisois un ministre +d'Etat, tandis que vous étiez à la comédie.» Et on dit qu'il le nomma +au feu Roi, et qu'une autre fois il dit: «Je ne sache qu'un homme qui +me puisse succéder, encore est-il étranger.» D'autres pensent que +c'est trop subtiliser que de dire ce que j'ai dit du dessein de +gouverner la Reine par le cardinal Mazarin, et croient que son +intention n'a été autre que de mettre dans les affaires un homme qui, +étant étranger et sa créature, par gratitude et par le besoin qu'il +avoit d'appui, s'attacheroit <span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">423</a></span> apparemment à ses héritiers et à ses +proches<a name="FNanchor_581" id="FNanchor_581"></a><a href="#Footnote_581" class="fnanchor">[581]</a>; mais ce n'est pas la première fois qu'il s'est trompé. +Il prenoit M. de Chavigny pour le plus grand esprit du monde, et +Morand, maître des requêtes, pour le premier homme de la robe. On +parlera ailleurs de l'un et de l'autre.</p> + +<p>Le Roi ne fut voir le cardinal qu'un peu avant qu'il mourût, et +l'ayant trouvé fort mal, en sortit fort gai<a name="FNanchor_582" id="FNanchor_582"></a><a href="#Footnote_582" class="fnanchor">[582]</a>. Le curé de +Saint-Eustache vint pour l'assister. On assure qu'il lui dit qu'il +n'avoit d'ennemis que ceux de l'Etat, et que madame d'Aiguillon étant +entrée tout échauffée, et lui ayant dit: «Monsieur, vous ne mourrez +point, une sainte fille, une brave Carmélite, en a eu une +révélation:—Allez, allez, lui dit-il, ma nièce, il faut se moquer de +tout cela, il ne faut croire qu'à l'Evangile.»</p> + +<p>On a dit qu'il étoit mort fort constant. Mais Boisrobert dit que les +deux dernières années de sa vie, le cardinal étoit devenu tout +scrupuleux, et ne vouloit point souffrir le moindre mot à double +entente. Il ajoute que le curé de Saint-Eustache, à qui il en avoit +parlé, ne lui avoit point dit que le cardinal fût mort si constamment +qu'on l'avoit chanté. M. de Chartres (Lescot) a dit plusieurs fois +qu'il ne connoissoit pas le <span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">424</a></span> moindre péché à M. le cardinal. Par +ma foi! qui croira cela pourra bien croire autre chose!</p> + +<p>Le livre intitulé <i>Optatus gallus</i> fut fait par le docteur Arsent, de +concert avec le nonce du Pape, pour montrer que le cardinal de +Richelieu tendoit à faire un schisme en France.</p> + +<h4 class="p4">FIN DU TOME PREMIER. <span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">425</a></span></h4> + +<hr class="c30 p4" /> + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<h4>CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.</h4> + +<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="toc"> +<colgroup span="2"> +<col width="500" align="left"></col> +<col align="right"></col> +</colgroup> +<tr> + <td> </td> + <td>Pages.</td> +</tr> +<tr> + <td>Henri IV</td> + <td><a href="#Page_3">3</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le Maréchal de Biron le fils.</td> + <td><a href="#Page_20">20</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le maréchal de Roquelaure.</td> + <td><a href="#Page_22">22</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le marquis de Pisani.</td> + <td><a href="#Page_26">26</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. de Bellegarde, et beaucoup de choses de Henri III.</td> + <td><a href="#Page_34">34</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. de Termes.</td> + <td><a href="#Page_43">43</a></td> +</tr> +<tr> + <td>La princesse de Conti.</td> + <td><a href="#Page_45">45</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Philippe Desportes. </td> + <td><a href="#Page_52">52</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le cardinal Du Perron. </td> + <td><a href="#Page_59">59</a></td> +</tr> +<tr> + <td>L'archevêque de Sens, frère du précédent.</td> + <td><a href="#Page_61">61</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le duc de Sully. </td> + <td><a href="#Page_63">63</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le connétable de Lesdiguières. M. de Créqui.</td> + <td><a href="#Page_76">76</a></td> +</tr> +<tr> + <td>La reine Marguerite de Valois.</td> + <td><a href="#Page_87">87</a></td> +</tr> +<tr> + <td>La comtesse de Moret. M. de Cesy.</td> + <td><a href="#Page_92">92</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le connétable de Montmorency.</td> + <td><a href="#Page_97">97</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Madame la princesse de Condé.</td> + <td><a href="#Page_100">100</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Mademoiselle Du Tillet.</td> + <td><a href="#Page_110">110</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le maréchal d'Ancre.</td> + <td><a href="#Page_114">114</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Lisette.</td> + <td><a href="#Page_119">119</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Madame de Villars.</td> + <td><a href="#Page_122">122</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Madame la comtesse de Soissons.</td> + <td><a href="#Page_127">127</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Mademoiselle de Senecterre. </td> + <td><a href="#Page_129">129</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. de Senecterre.</td> + <td><a href="#Page_131">131</a> + <span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">426</a></span></td> +</tr> +<tr> + <td>M. d'Angoulême.</td> + <td><a href="#Page_138">138</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le maréchal de La Force.</td> + <td><a href="#Page_143">143</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Malherbe.</td> + <td><a href="#Page_155">155</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Mademoiselle Paulet<a name="FNanchor_583" id="FNanchor_583"></a><a href="#Footnote_583" class="fnanchor">[583]</a>.</td> + <td><a href="#Page_196">196</a></td> +</tr> +<tr> + <td>La vicomtesse d'Auchy.</td> + <td><a href="#Page_204">204</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. Des Yvetaux.</td> + <td><a href="#Page_212">212</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. de Guise, fils du Balafré.</td> + <td><a href="#Page_224">224</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le chevalier de Guise, frère du précédent.</td> + <td><a href="#Page_231">231</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le baron Du Tour.</td> + <td><a href="#Page_234">234</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. de Vaubecourt.</td> + <td><a href="#Page_235">235</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Rocher-Portail.</td> + <td><a href="#Page_237">237</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le connétable de Luynes, M. et madame de Chevreuse et M. de Luynes.</td> + <td><a href="#Page_241">241</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. le duc de Luynes.</td> + <td><a href="#Page_253">253</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le maréchal d'Estrées.</td> + <td><a href="#Page_255">255</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le président de Chevry. Duret, le médecin, son frère.</td> + <td><a href="#Page_261">261</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. d'Aumont.</td> + <td><a href="#Page_267">267</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Madame de Reniez.</td> + <td><a href="#Page_272">272</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le baron de Panat.</td> + <td><a href="#Page_273">273</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Madame de Gironde.</td> + <td><a href="#Page_275">275</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. de Turin.</td> + <td><a href="#Page_281">281</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. de Portail, M. Hilerin.</td> + <td><a href="#Page_283">283</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le comte de Villa-Medina.</td> + <td><a href="#Page_285">285</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. Viète.</td> + <td><a href="#Page_289">289</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le chancelier de Bellièvre, le chancelier de Sillery, M. et madame de Pisieux,<br /> + M. et madame de Maulny.</td> +<td><a href="#Page_291">291</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le Camus, maître des requêtes.</td> + <td><a href="#Page_300">300</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Madame d'Alincourt.</td> + <td><a href="#Page_302">302</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. d'Alincourt.</td> + <td><a href="#Page_304">304</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Faure, père et fils.</td> + <td><a href="#Page_305">305</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Vanité des nations.</td> + <td><a href="#Page_308">308</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Avocats.</td> + <td><a href="#Page_310">310</a> + <span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">427</a></span></td> +</tr> +<tr> + <td>Le marquis d'Assigny.</td> + <td><a href="#Page_317">317</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le duc de Brissac.</td> + <td><a href="#Page_320">320</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Bizarreries et Visions de quelques femmes.</td> + <td><a href="#Page_320">320</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Gens guéris ou sauvés par moyens extraordinaires.</td> + <td><a href="#Page_323">323</a></td> +</tr> +<tr> + <td>La princesse d'Orange, la mère.</td> + <td><a href="#Page_327">327</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le prince d'Orange, le père. </td> + <td><a href="#Page_330">330</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. de Mayenne.</td> + <td><a href="#Page_334">334</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Maris cocus par leur faute.</td> + <td><a href="#Page_336">336</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Cocus prudents ou insensibles.</td> + <td><a href="#Page_338">338</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le comte de Cramail.</td> + <td><a href="#Page_340">340</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Nains, Naines.</td> + <td><a href="#Page_342">342</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le cardinal de Richelieu.</td> + <td><a href="#Page_344">344</a></td> +</tr> +</table> + +<hr class="c15 p4" /> +<div class="p4 footnotes"><h3>NOTES:</h3> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class="label">1</span></a> A la fin de 1657. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class="label">2</span></a> Si Tallemant n'a pas renoncé au projet dont il parle ici, +et il est peu vraisemblable qu'il l'ait fait, car il renvoie souvent +le lecteur à ses Mémoires sur la Régence, il est fort à craindre que +l'ouvrage n'ait été perdu; c'est un malheur pour l'histoire.</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class="label">3</span></a> Dont les succès ressemblèrent fort à ceux d'un officier +de fortune.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class="label">4</span></a> Henri <span class="smcap">IV</span>, né au château de Pau, le 13 décembre 1553, roi +de Navarre en 1572, et de France en 1589, assassiné à Paris le 14 mai +1610.</p> + +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class="label">5</span></a> C'est ce qui a fait dire à Bayle: «Si la première fois +qu'il débaucha la fille ou la femme de son prochain, on l'eût traité +comme Pierre Abélard, il seroit devenu capable de conquérir toute +l'Europe, et il auroit pu effacer la gloire des Alexandre et des +César... Ce fut son incontinence prodigieuse qui l'empêcha de s'élever +autant qu'il auroit pu le faire.» L'article entier de Tallemant peut +faire croire qu'il partageoit cette opinion si vivement relevée par +Voltaire, et traitée de plaisanterie par Condorcet.</p> + +<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class="label">6</span></a> Elle se trouvoit alors en Gascogne, à une distance assez +grande du théâtre de la guerre.</p> + +<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class="label">7</span></a> Gabrielle d'Estrées. Henri <span class="smcap">IV</span> avoit érigé pour elle le +comté de Beaufort en duché-pairie.</p> + +<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class="label">8</span></a> Sigogne<a name="FNanchor_8-A" id="FNanchor_8-A"></a><a href="#Footnote_8-A" class="fnanchor">[8-A]</a> en fit cette épigramme:</p> + +<p class="left30"> +Ce grand Henri, qui souloit estre<br /> +L'effroi de l'Espagnol hautain,<br /> +Fuyt aujourd'huy devant un prestre,<br /> +Et suit le c.. d'une p..... (T.)</p> + +<p>—Mézerai dit que peu après qu'il eut amené Gabrielle au siége de la +ville, «il fut contraint d'éloigner ce scandale de la vue des soldats, +non-seulement par leurs murmures qui venoient jusqu'à ses oreilles, +mais aussi par les reproches du maréchal de Biron.» (<i>Abrégé +chronologique de l'Histoire de France</i>, édition de 1682, tome 6, page +170.)</p> + +<p><a name="Footnote_8-A" id="Footnote_8-A"></a><a href="#FNanchor_8-A"><span class="label">8-A</span></a> Voir sur ce poète une note (<a href="#FNanchor_183">183</a>) placée ci-après dans +l'<i>Historiette</i> de mademoiselle Du Tillet.</p> + +<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class="label">9</span></a> Henri <span class="smcap">IV</span> étant près de se faire catholique, ses favoris +lui disoient: «Sire, avertissez-nous quand vous changerez de +religion.» Il faisoit alors l'amour à une religieuse de Passy, il s'en +lassa et s'en alla faire autant à Maubuisson; ils lui dirent: «Vous +aviez promis de nous avertir.»</p> + +<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor_10"><span class="label">10</span></a> Sébastien Zamet étoit de Lucques; il fut naturalisé +françois. Plaisant et enjoué, il s'étoit fait aimer de Henri <span class="smcap">IV</span>, qui +avoit choisi sa maison pour faire ses parties de plaisir. D'Aubigné +est de ceux dont Tallemant parle comme croyant à l'empoisonnement de +Gabrielle par Zamet; il dit qu'après s'être rafraîchie chez lui en +mangeant d'un gros citron, ou selon d'autres d'une salade, elle sentit +aussitôt <i>un grand feu au gosier, et des tranchées furieuses à +l'estomac</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor_11"><span class="label">11</span></a> <i>Voyez</i> à ce sujet les Mémoires de M. de Sully, liv. 9. +(T.)</p> + +<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor_12"><span class="label">12</span></a> Henri de Bourbon, prince de Condé, père du grand Condé.</p> + +<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor_13"><span class="label">13</span></a> François de Bourbon, prince de Conti, fils de Louis de +Bourbon Condé, premier du nom.</p> + +<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor_14"><span class="label">14</span></a> Madame de Montafier, mère de feue madame la comtesse +(<i>de Soissons</i>). (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15"></a><a href="#FNanchor_15"><span class="label">15</span></a> Le premier M. d'Estrées, grand-maître de l'artillerie +(mais en ce temps-là ce n'étoit pas officier de la couronne), étoit un +brave homme qui fit sa fortune. Il était de la frontière de la +Picardie; on l'appeloit La Caussée en picard, pour <i>La Chaussée</i>, et +étoit un peu <i>dubiæ nobilitatis</i>. Mais après il se fit appeler +d'Estrées, et dit qu'il étoit d'une bonne maison de Flandre. Son fils, +par la faveur de madame de Beaufort, fut aussi grand-maître de +l'artillerie. J'ai ouï dire que ce premier M. d'Estrées étoit gendarme +dans la compagnie d'un M. de Rubempré, et qu'il sauva la vie à son +capitaine. On l'appeloit Gran-Jean de La Caussée; cela servit à sa +fortune. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16"></a><a href="#FNanchor_16"><span class="label">16</span></a> Le 31 décembre 1593. (<i>Voyez</i> Anselme, tome 4, page +599.)</p> + +<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17"></a><a href="#FNanchor_17"><span class="label">17</span></a> On dit qu'une madame de la Bourdaisière se vantoit +d'avoir couché avec le pape Clément <span class="smcap">VII</span>; à Nice, avec l'empereur +Charles-Quint, quand il passa en France, et avec François <span class="smcap">I</span><sup>er</sup> (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18"></a><a href="#FNanchor_18"><span class="label">18</span></a> Les Babou écarteloient en effet au 1<sup>er</sup> et 4<sup>e</sup> +d'argent au bras de gueules, sortant d'un nuage d'azur, tenant une +poignée de vesce en rameau de trois pièces de sinople. (P. Anselme, +tome 7, page 180.)</p> + +<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19"></a><a href="#FNanchor_19"><span class="label">19</span></a> Ce mot étoit alors synonyme de femme éhontée. +(<i>Dictionnaire de Trévoux.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20"></a><a href="#FNanchor_20"><span class="label">20</span></a> La Pourpointerie étoit, sans doute, le lieu où étaloient +les marchands de vieux habits.</p> + +<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21"></a><a href="#FNanchor_21"><span class="label">21</span></a> Il y a du vrai et de l'inexact dans ce souvenir de +Tallemant. Françoise Ra, veuve de Laurent Babou, se remaria, le 26 +janvier 1504, avec Jean Salar, lieutenant-général de Bourges. +Philibert Babou, son fils aîné, épousa en 1510 Marie Gaudin, dame de +la Bourdaisière, qui apporta cette terre à son mari. Ce dernier est +l'aïeul de Françoise Babou, mère du maréchal d'Estrées. (P. Anselme, +<i>loco cit.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22"></a><a href="#FNanchor_22"><span class="label">22</span></a> Il mourut à Paris le 5 mai 1670.</p> + +<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23"></a><a href="#FNanchor_23"><span class="label">23</span></a> Louise, bâtarde de La Valette, abbesse de +Sainte-Glossine ou Glossinde de Metz, en 1606, morte en 1647. (<i>Gallia +christiana</i>, tome 13, page 933; le P. Anselme, tome 3, page 857.)</p> + +<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24"></a><a href="#FNanchor_24"><span class="label">24</span></a> Catherine, princesse de Navarre, sœur de Henri <span class="smcap">IV</span>, +mariée au duc de Bar, en 1599.</p> + +<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25"></a><a href="#FNanchor_25"><span class="label">25</span></a> Balagny, fils de Montluc, évêque de Valence. Il vint +avec cinq cents chevaux et huit cents fantassins levés à ses dépens, +trouver Henri <span class="smcap">IV</span>, lorsqu'il ne savoit comment s'opposer au grand +commandeur de Castille et à M. de Mayenne, qui venoient pour faire +lever le siége de Laon. Ce service fut si agréable au roi, qu'il fit +Balagny maréchal de France, et lui fit épouser la sœur de madame de +Beaufort. Ce Balagny avoit été prince de Cambray, dont il s'étoit +rendu maître en suivant le duc d'Alençon. Sa première femme, la +sœur du brave Bussy d'Amboise, avoit tant de cœur, qu'elle creva +de dépit de n'être plus la princesse de Cambray, où ils faisoient +grande dépense. Elle eut un fils qui fut le Bouteville de son temps; +Puymorin le tua dans la rue des Petits-Champs. Il est vrai qu'un valet +le blessa par-derrière d'un coup de fourche, comme il se battoit. Le +Balagny qui est venu de la sœur de madame d'Estrées n'est qu'un +coquin. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26"></a><a href="#FNanchor_26"><span class="label">26</span></a> On conte encore une chose fort jolie de cette madame de +Neufvic. Quoique déjà assez âgée, elle aimoit fort les fleurs, et +portoit souvent des bouquets. Le comte de Sardini, alors jeune, la +trouva un jour chez madame de Bar, avec un bouquet; c'étoit durant le +siége d'Amiens. Il se mit à chanter ce couplet de Ronsard:</p> + +<p class="left30"> +Quand ce beau printemps je voy,<br /> +<span class="i4">J'aperçoy</span><br /> +Rajeunir la terre et l'onde,<br /> +Et me semble que l'amour,<br /> +<span class="i4">En ce jour,</span><br /> +Comme enfant renaisse au monde.</p> + +<p>Elle, sur-le-champ, se mit à chanter:</p> + +<p class="left30"> +Moi je fais comparaison<br /> +<span class="i4">D'un oison</span><br /> +A un homme malhabile,<br /> +Qui, d'un sang par trop rassis,<br /> +<span class="i4">Cause assis,</span><br /> +Quand son roi prend une ville. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27"></a><a href="#FNanchor_27"><span class="label">27</span></a> A cause de sa charge de grand-écuyer.</p> + +<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28"></a><a href="#FNanchor_28"><span class="label">28</span></a> Un jour M. de Praslin, capitaine des gardes-du-corps, +depuis maréchal de France durant la régence, pour empêcher le Roi +d'épouser madame de Beaufort, lui offrit de lui faire surprendre +Bellegarde couché avec elle. En effet, il fit lever le Roi une nuit à +Fontainebleau; mais quand il fallut entrer dans l'appartement de la +duchesse, le Roi dit: «Ah! cela la fâcheroit trop.» Le maréchal de +Praslin a conté cela à un homme de qualité de qui je le tiens. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29"></a><a href="#FNanchor_29"><span class="label">29</span></a> L'anecdote du médecin Alibour, rapportée dans les +Mémoires de Sully, rend vraisemblable le récit de Tallemant. (<i>Voyez</i> +les <i>Œconomies royales</i>, tome 2, page 355 de la deuxième série des +<i>Mémoires relatifs à l'Histoire de France</i>.)</p> + +<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30"></a><a href="#FNanchor_30"><span class="label">30</span></a> Locution du temps dont on comprend suffisamment le +sens.</p> + +<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31"></a><a href="#FNanchor_31"><span class="label">31</span></a> Louis <span class="smcap">XIII.</span></p> + +<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32"></a><a href="#FNanchor_32"><span class="label">32</span></a> A l'hôtel de la Force. (T.) Cet hôtel, ainsi que celui +de Longueville, avoit été construit près du Louvre, sur le terrain de +l'ancien hôtel d'Alençon (Jaillot, <i>Recherches sur Paris, quartier du +Louvre</i>, p. 55.) L'ancien palais du roi de Sicile n'a pris le nom +d'hôtel de la Force que sous Louis <span class="smcap">XIV.</span> (<i>Ibid.</i>, <i>quartier +Saint-Antoine</i>, p. 119.)</p> + +<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33"></a><a href="#FNanchor_33"><span class="label">33</span></a> Brantôme a prétendu que Marie Touchet étoit fille d'un +apothicaire d'Orléans; mais suivant Le Laboureur, dans les Additions +sur les <i>Mémoires</i> de Castelnau, et Dreux du Radier, dans les <i>Reines +et Régentes</i>, le père de Marie Touchet auroit été lieutenant +particulier au bailliage d'Orléans.</p> + +<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34"></a><a href="#FNanchor_34"><span class="label">34</span></a> Cet événement arriva le 9 juin 1606. (<i>Mercure +françois</i>, tom. <span class="smcap">I.</span> fol. 107.)</p> + +<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35"></a><a href="#FNanchor_35"><span class="label">35</span></a> Tallemant se tait sur la conspiration d'Entragues et du +comte d'Auvergne, où madame de Verneuil trempa, si elle n'en a pas été +le principal moteur.</p> + +<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36"></a><a href="#FNanchor_36"><span class="label">36</span></a> La Reine-mère revint de l'éloignement qu'elle avoit +témoigné pour ce genre de punition. (<i>Voyez</i> les <i>Mémoires de +l'Estoile</i>, dans la Collection des Mémoires, première série, tome 49, +page 26.)</p> + +<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37"></a><a href="#FNanchor_37"><span class="label">37</span></a> Ces accusations tombent devant les faits. Le président +Jeannin interrogea Ravaillac le 14 mai, jour même du parricide. Ce +monstre subit deux autres interrogatoires devant le premier président +Achille du Harlay et d'autres magistrats. Il soutint, même dans la +question, que personne ne l'avoit excité à commettre son crime. Ces +interrogatoires, tirés des manuscrits de Brienne, ont été imprimés +dans le <i>Supplément aux Mémoires de Condé</i>, édition de Lenglet du +Fresnoy, in-4<sup>o</sup>; 1743 ou 1745.</p> + +<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38"></a><a href="#FNanchor_38"><span class="label">38</span></a> Jacqueline Levoyer, dite de Comant, femme d'Isaac de +Varennes, accusa le duc d'Épernon et la marquise de Verneuil d'avoir +trempé dans l'assassinat du Roi. Elle fut condamnée à une prison +perpétuelle. (<i>Mémoires de l'Estoile</i>, audit lieu, t. 49, p. 170 et +218.) <i>Voyez</i> plus bas l'<i>Historiette</i> de mademoiselle Du Tillet.</p> + +<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39"></a><a href="#FNanchor_39"><span class="label">39</span></a> Il étoit amateur de bons mots: un jour, passant par un +village, où il fut obligé de s'arrêter pour y dîner, il donna ordre +qu'on lui fît venir celui du lieu qui passoit pour avoir le plus +d'esprit, afin de l'entretenir pendant le repas. On lui dit que +c'étoit un nommé Gaillard. «Eh bien! dit-il, qu'on l'aille quérir.» Ce +paysan étant venu, le Roi lui commanda de s'asseoir vis-à-vis de lui, +de l'autre côté de la table où il mangeoit. «Comment t'appelles-tu? +dit le roi.—Sire, répondit le manant, je m'appelle Gaillard.—Quelle +différence y a-t-il entre gaillard et paillard?—Sire, répondit le +paysan, il n'y a que la table entre deux.—Ventre saint-gris, j'en +tiens, dit le Roi en riant. Je ne croyois pas trouver un si grand +esprit dans un si petit village.» (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40"></a><a href="#FNanchor_40"><span class="label">40</span></a> On dit que La Vieuville ayant fait quelque raillerie +d'un brave de la cour, ce brave lui envoya faire un appel, et celui +qui lui portoit la parole ajouta que ce seroit pour le lendemain à six +heures du matin. «A six heures? reprit La Vieuville, je ne me lève pas +de si bon matin pour mes propres affaires; je serois bien sot de me +lever de si bonne heure pour celles de votre ami.» Cet homme n'en put +tirer autre chose. La Vieuville de ce pas en alla faire le premier le +conte au Louvre; et, parce que les rieurs étoient de son côté, l'autre +passa pour un ridicule. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41"></a><a href="#FNanchor_41"><span class="label">41</span></a> Zamet, comme un notaire lui demandoit ses qualités, dit: +«Mettez seigneur de dix-huit cent mille écus.» (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42"></a><a href="#FNanchor_42"><span class="label">42</span></a> C'est à cette princesse que son époux contrefait disoit, +au moment de faire une absence: «Surtout, madame, ne me faites pas +c... pendant que vous ne me verrez pas.—Partez en paix, monsieur, +répondit-elle; je n'ai jamais tant envie de vous le faire que quand je +vous vois.»</p> + +<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43"></a><a href="#FNanchor_43"><span class="label">43</span></a> Tallemant écrivoit ceci vers l'année 1657.</p> + +<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44"></a><a href="#FNanchor_44"><span class="label">44</span></a> L'hôtel de Nevers étoit situé près du Pont-Neuf entre la +rue de Nevers et le palais de l'Institut. Il a fait place à l'hôtel de +Conti, qui a été détruit vers la fin du règne de Louis <span class="smcap">XV</span>, quand on a +construit l'Hôtel de la Monnoie.</p> + +<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45"></a><a href="#FNanchor_45"><span class="label">45</span></a> Le comte de Soissons. (T.) Madame, sœur du roi, avoit +été recherchée par le comte de Soissons; mais Henri <span class="smcap">IV</span> ne voulut +jamais consentir à ce mariage. Dans le seizième siècle, et même encore +dans le dix-septième, on écrivoit indifféremment <i>conte</i> ou <i>compte</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46"></a><a href="#FNanchor_46"><span class="label">46</span></a> Cette maison pourroit bien être l'ancien hôpital de la +Charité d'Avon, fondé en 1662 par Anne d'Autriche. Cet hospice est +aujourd'hui un petit séminaire. Les bâtiments et les jardins font une +hache dans la partie du parc qui longe le canal.</p> + +<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47"></a><a href="#FNanchor_47"><span class="label">47</span></a> Charles de Gontaut, duc de Biron, né vers 1562, décapité +à Paris en 1602.</p> + +<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48"></a><a href="#FNanchor_48"><span class="label">48</span></a> Le vieux maréchal s'effrayoit beaucoup de l'activité et +de l'ardeur de son fils: «Biron, lui disoit-il, je te conseille, quand +la paix sera faite, que tu ailles planter des choux en ta maison, +autrement il te faudra perdre la tête en Grève.»</p> + +<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49"></a><a href="#FNanchor_49"><span class="label">49</span></a> Il étoit difficile à contenter, celui dont Henri avoit +dit: «Voilà le maréchal de Biron que je présente, avec un égal succès, +à mes amis et à mes ennemis.»</p> + +<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50"></a><a href="#FNanchor_50"><span class="label">50</span></a> Est-ce à la fausse honte, à la dissimulation de Biron +sur ce point, qu'il faut attribuer le crédit qu'a trouvé généralement +parmi les contemporains du maréchal l'opinion toute contraire à celle +que Tallemant exprime ici? «Je ne puis m'empêcher de remarquer, dit +Sully, à l'avantage des lettres, qu'autant que le maréchal de Biron le +père avoit de lecture et d'érudition, autant le fils en avoit peu. A +peine savoit-il lire.»</p> + +<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51"></a><a href="#FNanchor_51"><span class="label">51</span></a> Père du conseiller qui a écrit. (T.) Claude Sarrau, +conseiller au parlement de Rouen, a été en relation avec beaucoup de +savants, et son fils Isaac a publié, en 1654, un choix de ses +lettres.</p> + +<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52"></a><a href="#FNanchor_52"><span class="label">52</span></a> C'est sans doute parce que les détails de la malheureuse +fin de Biron, décapité dans l'intérieur de la Bastille, à l'âge de +quarante ans, le 31 juillet 1602, sont trop connus, que Tallemant ne +les a pas donnés ici.</p> + +<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53"></a><a href="#FNanchor_53"><span class="label">53</span></a> Antoine, baron de Roquelaure, d'une ancienne famille de +l'Armagnac, né vers 1543, mort à Lectoure, le 9 juin 1625, dans sa +quatre-vingt-deuxième année.</p> + +<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54"></a><a href="#FNanchor_54"><span class="label">54</span></a> Du mot italien <i>ruffiano</i>, proxénète de la nature la +plus honteuse.</p> + +<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55"></a><a href="#FNanchor_55"><span class="label">55</span></a> Jean de Vivonne, marquis de Pisani. C'est un caractère +fort remarquable et un personnage de l'obscurité historique duquel on +se rend difficilement compte après avoir lu cette <i>historiette</i>. Son +nom ne se trouve dans aucune des Biographies modernes. Le marquis de +Pisani est mort en 1599.</p> + +<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56"></a><a href="#FNanchor_56"><span class="label">56</span></a> Charles d'Angennes de Rambouillet, né en 1530, +ambassadeur de France à Rome, cardinal en 1570, mort à Corneto, dont +il étoit gouverneur pour le pape, en 1587.</p> + +<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57"></a><a href="#FNanchor_57"><span class="label">57</span></a> Cette fille a été la marquise de Rambouillet, l'une des +femmes les plus distinguées de son siècle. Tallemant, admis dans +l'intimité de cette dame, tenoit d'elle tous ces détails, ainsi qu'on +le verra plus tard.</p> + +<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58"></a><a href="#FNanchor_58"><span class="label">58</span></a> Jacques-Auguste de Thou dit dans ses <i>Mémoires</i> que +l'année 1599 lui fut funeste, par la perte qu'il fit des trois hommes +illustres qui étoient ou ses alliés ou ses meilleurs amis. «C'étoient +le comte de Schomberg, le chancelier de Chiverny, et <i>le marquis de +Pisani</i>, qui moururent tous trois en ce temps-là.» (Pag. 336 de +l'édition d'Amsterdam, 1713.)</p> + +<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59"></a><a href="#FNanchor_59"><span class="label">59</span></a> Henri <span class="smcap">II</span>, prince de Condé.</p> + +<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60"></a><a href="#FNanchor_60"><span class="label">60</span></a> Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand-écuyer de +France, né vers 1563, mort le 13 juillet 1646.</p> + +<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61"></a><a href="#FNanchor_61"><span class="label">61</span></a> Voir ci-après son <i>Historiette</i> (pag. <a href="#Page_138">138</a>).</p> + +<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62"></a><a href="#FNanchor_62"><span class="label">62</span></a> <i>Mémoires très-particuliers du duc d'Angoulême pour +servir à l'histoire du règne de Henri <span class="smcap">III</span> et Henri <span class="smcap">IV</span>.</i> +(T.)—Tallemant cite ces Mémoires d'après la première édition qui en +fut publiée à Paris, en 1662. (<i>Voyez</i> la <i>Collection des Mémoires +relatifs à l'Histoire de France</i>, première série, tom. 44, pag. 566.) +On y remarque quelques différences de langage.</p> + +<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63"></a><a href="#FNanchor_63"><span class="label">63</span></a> Espèce de chanson du temps.</p> + +<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64"></a><a href="#FNanchor_64"><span class="label">64</span></a> Peintre de portraits dont on lira l'<i>Historiette</i> plus +bas.</p> + +<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65"></a><a href="#FNanchor_65"><span class="label">65</span></a> La <i>Biographie universelle</i>, tom. <span class="smcap">II</span>, pag. 228, donne +pour acteurs à cette scène Henri <span class="smcap">IV</span> et Desportes, ce qui n'a nulle +vraisemblance, car Desportes, titulaire de plusieurs abbayes, +jouissoit d'un revenu considérable (voir ci-après son <i>Historiette</i>), +et n'avoit pas besoin qu'on doublât son revenu pour être vêtu +convenablement.</p> + +<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66"></a><a href="#FNanchor_66"><span class="label">66</span></a> De là est venu M. Benoise de Paris. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67"></a><a href="#FNanchor_67"><span class="label">67</span></a> Célèbre médecin et mathématicien, né en 1497, mort le 26 +avril 1558.</p> + +<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68"></a><a href="#FNanchor_68"><span class="label">68</span></a> Madame de Dampierre étoit tante de Brantôme, qui en a +parlé fréquemment dans ses <i>Mémoires</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69"></a><a href="#FNanchor_69"><span class="label">69</span></a> Elisabeth d'Autriche, femme de Charles <span class="smcap">IX</span>. Brantôme en a +tracé un charmant portrait dans ses <i>Dames Illustres</i> (Tom. 5 de +l'édition Foucault de 1823).</p> + +<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70"></a><a href="#FNanchor_70"><span class="label">70</span></a> Frère de Roger de Saint-Lary, maréchal de France et duc +de Bellegarde.</p> + +<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71"></a><a href="#FNanchor_71"><span class="label">71</span></a> Louise de Lorraine, fille du duc de Guise, dit <i>le +Balafré</i>, femme de François de Bourbon-Conti, troisième fils de Louis +de Bourbon, premier du nom, prince de Condé. Née en 1577, elle épousa +le prince de Conti en 1605, et mourut à Eu en 1631.</p> + +<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72"></a><a href="#FNanchor_72"><span class="label">72</span></a> Antoinette de Bourbon. C'étoit une honnête femme; ce +conte ne lui convient pas trop bien. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73"></a><a href="#FNanchor_73"><span class="label">73</span></a> Voyez l'<i>histoire d'Alcippe</i>, dans le deuxième livre de +la première partie de l'<i>Astrée</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74"></a><a href="#FNanchor_74"><span class="label">74</span></a> Elle étoit de Clèves, cadette de madame de Nevers, mère +de M. de Mantoue. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75"></a><a href="#FNanchor_75"><span class="label">75</span></a> Madame de Mayenne étoit héritière de Tende (le comte de +Tende, bâtard de Savoie). Elle étoit veuve de M. de Montpézat. Devenue +héritière, M. de Mayenne l'épousa. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76"></a><a href="#FNanchor_76"><span class="label">76</span></a> Bellegarde prit un homme qui se sauvoit de Paris. Cet +homme lui donna le portrait au crayon de mademoiselle de Guise. Elle +n'avoit que quinze ans quand on fit ce portrait. Ce fut par là qu'il +commença à en devenir amoureux. Six ans devant que de mourir, elle +recouvra ce portrait et le vit à madame de Rambouillet qui la fut voir +ce jour-là même; elle en avoit une grande joie. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77"></a><a href="#FNanchor_77"><span class="label">77</span></a> Dans <i>les Amours d'Alcandre</i> on voit la naissance de +cette galanterie. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78"></a><a href="#FNanchor_78"><span class="label">78</span></a> Dariolette étoit la confidente de l'infante Elisenne, +mère d'Amadis de Gaule. Le rôle que joue Dariolette dans l'ancien +roman a fait donner son nom aux suivantes qui se font entremetteuses +d'amour. Scarron, dans le livre 4 du <i>Virgile travesti</i>, dit de la +sœur de Didon que:</p> + +<p class="left30"> +En un cas de nécessité<br /> +Elle eût été Dariolette.</p> + +<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79"></a><a href="#FNanchor_79"><span class="label">79</span></a> Celui qui après fut le tyran de Lyon. Il étoit frère de +mère de M. de Guise, tué à Blois. Leur mère, fille de la duchesse de +Ferrare (Renée), qui étoit fille de France, avoit épousé M. de Guise, +puis M. de Nemours. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80"></a><a href="#FNanchor_80"><span class="label">80</span></a> Il étoit de la maison d'Anglure. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81"></a><a href="#FNanchor_81"><span class="label">81</span></a> François de Bourbon-Conti, mort en 1614.</p> + +<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82"></a><a href="#FNanchor_82"><span class="label">82</span></a> Henri <span class="smcap">IV</span> s'étoit en effet senti un doux penchant pour +mademoiselle de Guise. Mais il vit Gabrielle, et n'eut plus d'yeux que +pour elle; c'est alors que la beauté délaissée, pour se consoler, +peut-être aussi pour diminuer les reproches qu'Henri pouvoit se faire, +lia intrigue avec Bellegarde. Ce quadrille amoureux figure dans +l'<i>Histoire des amours du grand Alcandre</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83"></a><a href="#FNanchor_83"><span class="label">83</span></a> <i>Les Adventures de la cour de Perse, où sont racontées +plusieurs histoires d'amour et de guerre arrivées de notre temps</i>; +Paris, Pomeray, 1629, in-8<sup>o</sup>. Jusqu'à présent on avoit attribué cet +ouvrage à Jean Baudouin. (<i>Voy.</i> le <i>Dictionnaire des Anonymes</i> de +Barbier.) On s'accorde à regarder la princesse de Conti comme l'auteur +de l'<i>Histoire des amours du grand Alcandre</i>, insérée dans le <i>Recueil +de diverses pièces servant à l'histoire de Henri</i> <span class="smcap">III</span>; Cologne, P. du +Marteau, 1663, in-12. Cet ouvrage contient le tableau des galanteries +de Henri <span class="smcap">IV</span>, sous le nom du <i>grand Alcandre</i>; la princesse de Conti y +est désignée sous le nom de <i>Milagarde</i>. (<i>Voyez</i> le <i>Recueil</i> A B C, +vol. S, pag. 1.)</p> + +<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84"></a><a href="#FNanchor_84"><span class="label">84</span></a> Le Petit-Bourbon s'élevoit sur l'emplacement où l'on a +construit depuis la colonnade du Louvre.</p> + +<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85"></a><a href="#FNanchor_85"><span class="label">85</span></a> «Après la mort de Charles de Bourbon, on fit peindre de +jaune la porte et le seuil de son hôtel à Paris, devant le Louvre. +C'étoit la coutume du temps passé, pour déclarer un homme traître à +son roi, de peindre sa porte de jaune, et de semer du sel dans sa +maison, comme on fit dans celle de M. l'amiral de Châtillon.» +(<i>Dictionnaire de Trévoux.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86"></a><a href="#FNanchor_86"><span class="label">86</span></a> Elle l'a été depuis. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87"></a><a href="#FNanchor_87"><span class="label">87</span></a> Ancien roman de chevalerie, cent fois réimprimé dans la +Bibliothèque bleue.</p> + +<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88"></a><a href="#FNanchor_88"><span class="label">88</span></a> Philippe Desportes, né à Chartres en 1546, mort dans son +abbaye de Bonport le 5 octobre 1606.</p> + +<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89"></a><a href="#FNanchor_89"><span class="label">89</span></a> On lit dans les <i>Anecdotes historiques et littéraires +sur Philippe Desportes, abbé de Tiron, et ses ouvrages</i>, par Dreux du +Radier, insérées au <i>Conservateur</i> de septembre 1757: «Cléonice fut la +troisième dame à qui la muse de Desportes fut consacrée à l'âge de +trente-deux ou trente-trois ans. Cette Cléonice étoit Héliette de +Vivonne de la Châtaigneraie... Il est parlé de cette demoiselle dans +le sonnet de Ronsard, imprimé à la suite des amours de Cléonice, où il +lui donne le nom véritable d'<i>Héliette</i>, et Desportes a fait +l'épitaphe d'Héliette de Vivonne de la Châtaigneraie à la fin de ses +<i>Diverses Amours</i>.» Accorde qui pourra les historiens des amours de +Desportes.</p> + +<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90"></a><a href="#FNanchor_90"><span class="label">90</span></a> <i>Œuvres de Desportes.</i> Rouen, Raphaël du Petit-Val, +1611, pag. 518.</p> + +<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91"></a><a href="#FNanchor_91"><span class="label">91</span></a> N'est-ce pas plutôt <i>les Rencontres des Muses de France +et d'Italie</i>, 1604, in-4<sup>o</sup>? Desportes, s'il éprouva du déplaisir de ce +rapprochement, comme le dit Tallemant, eut l'art de le déguiser, et +répondit de bonne grâce «qu'il avoit pris aux Italiens plus qu'on ne +disoit, et que si l'auteur l'avoit consulté, il lui auroit fourni de +bons Mémoires.»</p> + +<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92"></a><a href="#FNanchor_92"><span class="label">92</span></a> Desportes étoit chanoine de la Sainte-Chapelle, abbé de +Tiron, de Bonport, de Josaphat, des Vaux-de-Cernai, et d'Aurillac. +(Dreux de Radier, <i>loc. cit.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93"></a><a href="#FNanchor_93"><span class="label">93</span></a> Le roi appeloit ainsi madame la princesse de Conti, +quand il vouloit l'obliger. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94"></a><a href="#FNanchor_94"><span class="label">94</span></a> Mademoiselle de Vitry, fille d'honneur de Catherine de +Médicis, dont il vient d'être question dans cet article.</p> + +<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95"></a><a href="#FNanchor_95"><span class="label">95</span></a> Mademoiselle de Vitry, sa sœur, qui ne fut point +mariée. Il en est parlé précédemment dans l'<i>Historiette</i> de la +princesse de Conti.</p> + +<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96"></a><a href="#FNanchor_96"><span class="label">96</span></a> Tansillo (Louis), poète italien, né à Venosa vers 1510, +mort à Teano, dans le royaume de Naples, en 1568. Ses principaux +ouvrages sont: <i>Il Vendemmiatore</i>, poème dont la première édition +parut à Naples, in-4<sup>o</sup>, 1534; <i>le Lagrime di san Pietro</i>; <i>il +Podere</i>, poèmes, et des <i>Sonetti et Canzoni</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97"></a><a href="#FNanchor_97"><span class="label">97</span></a> Du Perron (Jacques Davy, cardinal) né le 25 novembre +1556, d'une famille protestante réfugiée, mort le 5 septembre 1618.</p> + +<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98"></a><a href="#FNanchor_98"><span class="label">98</span></a> Quand le cardinal fut grand seigneur, il signa d'<i>Avit</i> +pour se dépayser et faire croire qu'il étoit d'une maison qui +s'appeloit Avit.</p> + +<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99"></a><a href="#FNanchor_99"><span class="label">99</span></a> Le poète Desportes, dont l'<i>Historiette</i> précède +immédiatement celle-ci.</p> + +<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100"></a><a href="#FNanchor_100"><span class="label">100</span></a> Léonor d'Estampes-Valencay, évêque de Chartres, +transféré à l'archevêché de Reims en 1641. Son <i>Historiette</i> se trouve +plus bas.</p> + +<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101"></a><a href="#FNanchor_101"><span class="label">101</span></a> Il ne paroît pas que Léonor d'Estampes ait publié sur +cette matière un traité <i>ex professo</i>; c'est plutôt dans une +déclaration qu'en 1626 il fit conjointement avec l'évêque de Soissons, +qu'il aura avancé ce fait. (<i>Voyez</i> la <i>Bibliothèque chartraine</i> de +Liron. Paris, 1719, in-4<sup>o</sup>, pag. 245.)</p> + +<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102"></a><a href="#FNanchor_102"><span class="label">102</span></a> Du Perron (Jean Davy), archevêque de Sens, mort en +1621.</p> + +<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103"></a><a href="#FNanchor_103"><span class="label">103</span></a> «M. de Bautru a fait une satire contre l'<i>Ambigu</i>. +L'Ambigu étoit frère de M. le cardinal du Perron. On ne pouvoit pas, +disait-il, décider s'il étoit jour ou nuit lorsqu'il vint au monde. Il +étoit hermaphrodite, et la sage-femme, lors qu'il fut né, dit à la +mère: «Madame, votre fils est une fille, et votre fille est un +garçon.» On le nomma <i>Lysique</i>, afin qu'on ne pût distinguer si +c'étoit le nom d'un homme ou d'une femme. Il mit un ouvrage en +lumière, mais on ne pouvoit pas dire pour cela qu'il fût auteur, parce +que c'étoit une traduction.» (<i>Menagiana</i>, édit. de 1762, tom. 1, pag. +339.)</p> + +<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104"></a><a href="#FNanchor_104"><span class="label">104</span></a> J'ai tiré la plus grande part de ceci d'un manuscrit +qu'a fait feu M. Marbault, autrefois secrétaire de M. +Duplessis-Mornay, sur les Mémoires de M. de Sully, dont il montre +presque partout la fausseté pour les choses qui concernent l'auteur. +J'ai extrait de cet écrit ce qu'on n'oseroit publier, quand on +l'imprimera. (T.)—Si nous avions besoin de prouver que les <i>Mémoires +de Tallemant</i> ne sont pas une reproduction fastidieuse des autres +Mémoires du temps, il nous suffiroit de citer à l'appui de notre +assertion l'article <i>Sully</i>. Certes, ce ministre y est peint sous un +jour tout nouveau. Est-il également vrai? Nous sommes très-portés à +croire qu'un peu de passion a pu parfois rembrunir le tableau; mais il +ne nous paroît pas moins constant par les mots cités par Tallemant, de +Henri IV sur Sully, mots qui portent évidemment le cachet de ce +prince, que, fort attaché à son ministre dont il appréciait +l'habileté, Henri IV regardoit son dévoûment et ses services comme +loin d'être complètement désintéressés.</p> + +<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105"></a><a href="#FNanchor_105"><span class="label">105</span></a> Henri <span class="smcap">III</span>.</p> + +<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106"></a><a href="#FNanchor_106"><span class="label">106</span></a> <i>Mémoires de Sully</i>, liv. 22.</p> + +<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107"></a><a href="#FNanchor_107"><span class="label">107</span></a> <i>Mémoires de Sully</i>, liv. 7.</p> + +<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108"></a><a href="#FNanchor_108"><span class="label">108</span></a> <i>Mémoires d'Etat de messire Philippe Hurault, comte de +Chiverny</i>, 1636, in-4<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109"></a><a href="#FNanchor_109"><span class="label">109</span></a> <i>Mémoires</i>, liv. 4 et 7.</p> + +<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110"></a><a href="#FNanchor_110"><span class="label">110</span></a> <i>Mémoires</i>, liv. 7.</p> + +<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111"></a><a href="#FNanchor_111"><span class="label">111</span></a> Marguerite de France, reine de Navarre, épouse divorcée +de Henri <span class="smcap">IV</span>. Tallemant lui consacre un article peu après.</p> + +<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112"></a><a href="#FNanchor_112"><span class="label">112</span></a> La duchesse de Beaufort, Gabrielle.</p> + +<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113"></a><a href="#FNanchor_113"><span class="label">113</span></a> Harlay de Sancy, pour procurer des secours à Henri <span class="smcap">IV</span>, +mit en gage chez des Juifs de Metz un très-beau diamant. Cette pierre +a été réunie aux diamants de la couronne. Il ne faut pas la confondre +avec le Pitt ou le Régent, qui est d'un poids beaucoup plus +considérable.</p> + +<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114"></a><a href="#FNanchor_114"><span class="label">114</span></a> Ange Cappel, seigneur du Luat, est auteur d'un livre +intitulé: <i>l'Abus des Plaideurs</i>, Paris, 1604, in-folio. Il nous a été +impossible de découvrir dans aucune bibliothèque de Paris, et dans +aucun catalogue, le petit livre, ayant pour titre: <i>Le Confident</i>, +dont parle Tallemant. Ange Cappel a son article dans la <i>Biographie +universelle</i> de Michaud; on trouve aussi des renseignemens sur lui +dans les <i>Remarques</i> sur le chapitre 11 de la <i>Confession de Sancy</i>. +(Voyez le <i>Recueil de diverses pièces servant à l'histoire de Henri</i> +<span class="smcap">III</span>. Cologne, P. Marteau, 1699, t. 2, p. 555.)</p> + +<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115"></a><a href="#FNanchor_115"><span class="label">115</span></a> Cette facétie orne le frontispice de <i>l'Abus des +Plaideurs</i>. On répondit à Cappel par un quatrain lourd et grossier, +attribué à Rapin, que cite la <i>Biographie</i>. Ce donneur d'avis obtint +le 27 septembre 1612 un arrêt du conseil qui lui accordoit le +vingtième denier d'un nouveau fonds qu'il proposoit sur le <i>ménage du +domaine</i> du roi. Une copie collationnée de cet arrêt existe dans le +manuscrit du roi 8778, in-folio. Fonds de Béthune, p. 64.</p> + +<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116"></a><a href="#FNanchor_116"><span class="label">116</span></a> <i>Mémoires</i>, liv. 12.</p> + +<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117"></a><a href="#FNanchor_117"><span class="label">117</span></a> «J'ai appris de la vieille madame Pilou, dit Sauval, +qu'il n'y a point eu de carrosse à Paris avant la fin de la Ligue... +La première personne qui en eut étoit une femme de sa connoissance et +sa voisine, fille d'un riche apothicaire de la rue Saint-Antoine, +nommé Fayereau, et qui s'étoit fait séparer de corps et de biens +d'avec Bordeaux, maître des comptes, son premier mari.» (<i>Antiquités +de Paris</i>, tome 1<sup>er</sup>, p. 191.)</p> + +<p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118"></a><a href="#FNanchor_118"><span class="label">118</span></a> On trouvera plus bas un article sur cet Arnauld; on y +donne la raison du surnom bizarre qu'il portoit.</p> + +<p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119"></a><a href="#FNanchor_119"><span class="label">119</span></a> Ceci doit être entendu de Louis <span class="smcap">XIII</span> et non de Henri +<span class="smcap">IV</span>. François Du Val, marquis de Fontenay-Mareuil, élevé auprès du +dauphin, comme enfant d'honneur, n'avoit que quinze ans à la mort de +Henri <span class="smcap">IV</span>. Il épousa en novembre 1626 Suzanne de Monceaux. +Fontenay-Mareuil s'est rendu célèbre dans la carrière des ambassades; +il a laissé des <i>Mémoires</i> importants qui ont été publiés pour la +première fois dans la première série de la <i>Collection des Mémoires +relatifs à l'histoire de France</i>, tomes 50 et 51.</p> + +<p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120"></a><a href="#FNanchor_120"><span class="label">120</span></a> Grand m... du roi (T.)—Cette assertion de Tallemant +sur les fonctions secrètes de La Varenne ne paroît pas dénuée de +vraisemblance. Son premier office avoit été celui de cuisinier chez +Madame: il excelloit à piquer les viandes. Quand il eut fait fortune +et quand Guillaume Fouquet (c'étoit son nom) eut gagné le marquisat de +La Varenne, Madame le rencontrant un jour, lui dit: «La Varenne, tu as +plus gagné à porter les <i>poulets</i> de mon frère qu'à piquer les miens.» +Il fut fait porte-manteau du Roi, puis conseiller d'état et contrôleur +général des postes; toutefois ces différentes charges ne le +détournèrent jamais du soin de ses missions amoureuses. Mais l'âge du +Roi diminuoit chaque jour l'importance du rôle de son confident; aussi +La Varenne ayant obtenu une grâce nouvelle du prince, comme le +chancelier de Bellièvre faisoit quelques difficultés d'en sceller +l'expédition, La Varenne lui dit: «Monsieur, ne vous en faites pas +tant accroire: je veux bien que vous sachiez que si mon maître avoit +vingt-cinq ans de moins, je ne donnerois pas mon emploi pour le +vôtre.»</p> + +<p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121"></a><a href="#FNanchor_121"><span class="label">121</span></a> M. de Rohan; le comte de Vertus d'Avaugour. +(T.)—Henri, duc de Rohan, épousa en 1605 Marguerite de Béthune-Sully, +et Claude de Bretagne, comte de Vertus, avoit épousé Catherine +Fouquet, fille du marquis de La Varenne.</p> + +<p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122"></a><a href="#FNanchor_122"><span class="label">122</span></a> Par allusion au supplice du maréchal de Biron, décapité +le 31 juillet 1602.</p> + +<p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123"></a><a href="#FNanchor_123"><span class="label">123</span></a> Duret de Chevry, sur lequel on verra plus bas un +article dans ces Mémoires, et La Clavelle de Chevigny avoient été +secrétaires de Sully. (Voyez l'<i>avertissement</i> qui précède les +<i>Mémoires de Sully</i>, Tome 1<sup>er</sup>, p. 3, de la 2<sup>e</sup> série de la +<i>Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France</i>.)</p> + +<p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124"></a><a href="#FNanchor_124"><span class="label">124</span></a> Tout ceci contraste fort avec le caractère d'austérité +de convention qu'on a prêté à Sully. Il est surtout une pointe qui +traîne dans tous les <i>ana</i> historiques et qui se trouve révoquée en +doute par le récit de Tallemant. Si l'on en croit les conteurs, après +la mort de Henri <span class="smcap">IV</span> le prince de Condé témoigna un jour le désir que +le marquis de Rosny, fils de l'ex-surintendant, figurât dans un ballet +qu'il montoit. Sully lui aurait répondu avec cette sévérité théâtrale +que la tradition lui prête: «Rosny est marié, il a des enfants, ce +n'est plus à lui à danser.—Je vois bien ce que c'est, auroit repris +le prince, vous voulez faire de mon ballet une affaire +d'Etat.—Nullement, monsieur, lui répondit Sully, tout au contraire: +je tiens vos affaires d'Etat pour des ballets.» Cela est bien digne, +mais Tallemant est plus naturel, et il étoit rapproché des sources.</p> + +<p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125"></a><a href="#FNanchor_125"><span class="label">125</span></a> <i>Présenter, donner les gants</i>, locutions tirées de +l'ancien usage de donner une paire de gants à celui qui apportoit le +premier une bonne nouvelle, et par extension faire un cadeau en +échange d'un service, d'une faveur. Cet usage venoit d'Espagne, où il +s'appeloit la <i>paraguante</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126"></a><a href="#FNanchor_126"><span class="label">126</span></a> Livre 9.</p> + +<p><a name="Footnote_127" id="Footnote_127"></a><a href="#FNanchor_127"><span class="label">127</span></a> <i>Mémoires</i>, liv. 3.</p> + +<p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128"></a><a href="#FNanchor_128"><span class="label">128</span></a> Sully, veuf d'Anne de Courtenay, se remaria à Rachel de +Cochefilet, veuve elle-même en premières noces de Châteaupers.</p> + +<p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129"></a><a href="#FNanchor_129"><span class="label">129</span></a> Sully se retira en effet, à la mort de Henri <span class="smcap">IV</span>, dans +la terre de son nom; mais étant rentré en possession du château de +Villebon qu'il avoit cédé au prince de Condé, il en fit son habitation +principale, et il y est mort. Tallemant, dans cet article, montre plus +qu'ailleurs son esprit mordant et porté au dénigrement. On voit dans +les <i>Mémoires de Sully</i> de l'abbé de l'Ecluse, Londres, 1747, +in-4<sup>o</sup>, tom. 3, pag. 414, le grand état que le ministre de Henri <span class="smcap">IV</span> +conserva jusque dans ses terres. Le château de Sully est un curieux +monument du moyen âge; il a été sous Charles <span class="smcap">VII</span> la demeure de La +Trémouille. Il étoit avant la révolution flanqué de tours, mais il +n'en subsiste qu'une seule aujourd'hui. On voit au milieu de la cour +la statue en marbre que Rachel de Cochefilet, duchesse de Sully, fit +élever à Villebon à la mémoire de son mari; on regrette que cette +statue n'ait pas encore été placée sur son piédestal, et qu'elle soit +encore couchée dans la caisse qui a servi à la transporter de Villebon +à Sully.</p> + +<p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130"></a><a href="#FNanchor_130"><span class="label">130</span></a> Le connétable de Lesdiguières, né à Saint-Bonne de +Champsaut, le 1<sup>er</sup> avril 1543, mort à Valence en 1626.</p> + +<p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131"></a><a href="#FNanchor_131"><span class="label">131</span></a> En partant pour s'aller marier, il dit à sa maîtresse: +«Allons donc faire cette sottise, puisque vous le voulez» (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132"></a><a href="#FNanchor_132"><span class="label">132</span></a> Charles, maréchal de Créqui, épousa Madeleine de Bonne, +fille du connétable de Lesdiguières. Il mourut en 1638, à l'âge +d'environ soixante et onze ans.</p> + +<p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133"></a><a href="#FNanchor_133"><span class="label">133</span></a> Il étoit garde-des-sceaux du parlement de Grenoble.</p> + +<p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134"></a><a href="#FNanchor_134"><span class="label">134</span></a> Catherine Henriette, légitimée de France, fille de +Henri <span class="smcap">IV</span> et de Gabrielle d'Estrées, fut mariée au duc d'Elbœuf en +1619, et mourut en 1663.</p> + +<p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135"></a><a href="#FNanchor_135"><span class="label">135</span></a> Charles de Lorraine, deuxième du nom, duc d'Elbœuf, +mourut le 5 novembre 1657. Cette date et quelques autres, +particulièrement celle que Tallemant a mise à la marge de son +introduction, font connoître principalement l'époque à laquelle il +écrivoit ses Mémoires.</p> + +<p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136"></a><a href="#FNanchor_136"><span class="label">136</span></a> Turenne, comme chacun sait, se trouva dans une +circonstance toute pareille, et tint la même conduite.</p> + +<p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137"></a><a href="#FNanchor_137"><span class="label">137</span></a> Je ne dirai que ce qui n'est point dans ses <i>Mémoires</i>, +ni dans ceux que M. de Peiresc a laissés à M. Dupuy. (T.)—Marguerite +de France, reine de Navarre, première femme de Henri <span class="smcap">IV</span>, née en 1552, +morte le 27 mars 1615. On a d'elle des Mémoires fort curieux, qui ont +eu beaucoup d'éditions.</p> + +<p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138"></a><a href="#FNanchor_138"><span class="label">138</span></a> Cette pièce ne paroît pas avoir été imprimée.</p> + +<p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139"></a><a href="#FNanchor_139"><span class="label">139</span></a> Margot étoit le nom abrégé et familier que Charles <span class="smcap">IX</span> +donnoit à sa sœur Marguerite. «En donnant ma sœur Margot au +prince de Béarn, je la donne à tous les huguenots du royaume.» En +effet, les faveurs de la princesse passoient déjà pour être partagées +par un assez grand nombre d'élus.</p> + +<p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140"></a><a href="#FNanchor_140"><span class="label">140</span></a> Bassompierre en a parlé. «Le soir (du 5 août 1628), ce +capucin, fils de la feue reine Marguerite et de Chauvalon, nommé Père +Archange, me vint trouver et me dit force impertinences.» (<i>Mémoires +de Bassompierre</i>, deuxième série des <i>Mémoires relatifs à l'Histoire +de France</i>, t. 21, pag. 162.)</p> + +<p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141"></a><a href="#FNanchor_141"><span class="label">141</span></a> Marie de Médicis, qui l'avoit remplacée dans la couche +de Henri <span class="smcap">IV</span>, et au couronnement de laquelle Henri <span class="smcap">IV</span> exigea qu'elle +parût.</p> + +<p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142"></a><a href="#FNanchor_142"><span class="label">142</span></a> M. de Souvray, ou de Souvré, étoit gouverneur de Louis +<span class="smcap">XIII</span>.</p> + +<p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143"></a><a href="#FNanchor_143"><span class="label">143</span></a> Il étoit sous-gouverneur et premier écuyer de la grande +écurie. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144"></a><a href="#FNanchor_144"><span class="label">144</span></a> Ce M. de Souvray, à ce qu'on prétend, disoit +<i>Bucéphale</i> en lieu de Céphale, en cet endroit de Malherbe (<i>Ode à la +Reine-mère du Roi, sur sa bienvenue en France</i>) où il y a:</p> + +<p class="left30"> +Quand les yeux même de Céphale<br /> +En feroient la comparaison. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145"></a><a href="#FNanchor_145"><span class="label">145</span></a> Elle avoit fait bâtir un hôtel à l'entrée de la rue de +Seine (sur l'emplacement des maisons qui commencent la rue à droite). +Les jardins s'étendoient le long de la rivière jusqu'à la rue des +Saints-Pères. La première fois que Henri alla la voir, il lui dit, en +la quittant, qu'<i>il la prioit d'être plus ménagère</i>. «Que voulez-vous, +répondit-elle, la prodigalité est chez moi un vice de famille.»</p> + +<p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146"></a><a href="#FNanchor_146"><span class="label">146</span></a> On ne donnoit alors que la qualification de +<i>demoiselle</i> aux femmes bourgeoises; celle de <i>madame</i> n'appartenoit +qu'aux femmes de qualité.</p> + +<p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147"></a><a href="#FNanchor_147"><span class="label">147</span></a> Madame de Retz étoit galante. (T.)—Ménage, qui croyoit +cette anecdote plus récente, la rapporte ainsi: «Madame Loiseau, +bourgeoise, étoit à Versailles. Le Roi, voyant qu'elle s'avançoit fort +près du cercle, dit à madame la duchesse de ***: «Questionnez-la un +peu, madame.» «Madame la duchesse de ***, l'ayant fait approcher, lui +dit: «Madame, quel est l'oiseau le plus sujet à être cocu?» Elle lui +répondit «C'est un duc, madame.» (<i>Menagiana</i>, édition de 1762, tom. +1, pag. 264.)</p> + +<p><a name="Footnote_148" id="Footnote_148"></a><a href="#FNanchor_148"><span class="label">148</span></a> Jacqueline de Bueil, comtesse de Bourbon-Moret.</p> + +<p><a name="Footnote_149" id="Footnote_149"></a><a href="#FNanchor_149"><span class="label">149</span></a> Ce fait, indiqué dans les <i>Amours du grand Alcandre</i>, +est rapporté à la date du 5 octobre 1604 dans le Journal de l'Estoile, +tom. 47, pag. 476 de la première série des <i>Mémoires relatifs à +l'histoire de France</i>. Barclay, dans l'ingénieuse satire de +l'Euphormion, rapporte de la manière la plus spirituelle les +conditions du mariage de Jacqueline qu'il désigne sous le nom de +<i>Casina</i>. Nous en rapporterons ce passage: <i>Nescio quis antistes in +candidâ veste connubii legem ad hunc modum recitavit, novam sanè, et +quam ideò in tabulâ descripserat, ne inter pronunciandum laberetur: Ut +tu Olympio hanc Casinam conjugem tuam nec attigeris, nec osculum +retuleris, nisi peregrè proficiscens et trinundinum abfuturus, ut à +sinu curiosam abstineas manum, nec adsis molestus noctium arbiter, aut +antè sextam diei horam uxoris thalamum temerariâ manu recludas; si +quam intereà prolem tibi genuerint Dii, illam protinùs tollas, et +gratuito hærede felicissimam augeas domum. Si hæc faxis, tum tibi in +uxoris nomen venire licebit, bonisque avibus juncto per exterarum +gentium urbes celeberrimis itineribus volitare.</i> (Euphormionis +Lusinini, sive Joannis Barclaii satiricon. Lugd. Bat. apud Elzevirios +1637, pag. 196.) Plus d'un de nos lecteurs recourra à l'ouvrage que +nous citons pour y voir les conditions imposées à l'épouse. La +longueur de cette note ne nous a pas permis de les insérer ici.</p> + +<p><a name="Footnote_150" id="Footnote_150"></a><a href="#FNanchor_150"><span class="label">150</span></a> Chrétienne de France, fille de Henri <span class="smcap">IV</span>.</p> + +<p><a name="Footnote_151" id="Footnote_151"></a><a href="#FNanchor_151"><span class="label">151</span></a> Le duc de Savoie.</p> + +<p><a name="Footnote_152" id="Footnote_152"></a><a href="#FNanchor_152"><span class="label">152</span></a> C'étoit ce qu'il lui falloit, car elle fait assez la +princesse. Les Courtenay, depuis quelques années, ont prétendu être +princes du sang. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_153" id="Footnote_153"></a><a href="#FNanchor_153"><span class="label">153</span></a> Des chaises des rues. (T.)—Le Pont-Rouge étoit établi +devant la galerie du Louvre, en face de la rue de Beaune.</p> + +<p><a name="Footnote_154" id="Footnote_154"></a><a href="#FNanchor_154"><span class="label">154</span></a> Antoine de Bourbon, comte de Moret, né à Fontainebleau +en 1607, légitimé en 1608. Il étoit abbé de Savigny, de Saint-Victor +de Marseille, de Saint-Etienne de Caen et de Signy; il n'en porta pas +moins les armes.</p> + +<p><a name="Footnote_155" id="Footnote_155"></a><a href="#FNanchor_155"><span class="label">155</span></a> Il devint amoureux terriblement de madame de Chevreuse. +M. de Chevreuse en étoit fort jaloux. En ce temps-là, madame de +Chevreuse et Buckingham prièrent madame de Rambouillet de leur faire +entendre mademoiselle Paulet, la plus belle voix de son temps. M. de +Moret se trouva par hasard à l'hôtel de Rambouillet, où ils se +devoient rendre. Quand l'heure vint, elle le pria de se retirer, parce +qu'elle ne vouloit point que M. de Chevreuse, son voisin, pût +l'accuser de quelque chose. M. de Moret fit ce qu'il put pour la +fléchir, mais il s'en alla enfin, et ne lui en voulut aucunement.</p> + +<p>Un jour, chez madame des Loges, il jugeait de bien des choses d'esprit +en jeune homme de qualité, Gombauld lui fit cette épigramme:</p> + +<p class="left30"> +Vous choquez la nature et l'art,<br /> +Vous qui êtes né d'un crime;<br /> +Mais pensez-vous que d'un bâtard<br /> +Le jugement soit légitime?</p> + +<p>Il étoit d'une comédie que les enfants d'Henri <span class="smcap">IV</span> jouèrent; il n'y eut +que lui qui fit bien. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_156" id="Footnote_156"></a><a href="#FNanchor_156"><span class="label">156</span></a> Au combat de Castelnaudary. L'opinion que le comte de +Moret fut tué sur le champ de bataille, ou mourut de ses blessures +quelques heures après, est la plus générale. D'autres cependant ont +cru qu'ayant été pansé secrètement et guéri de ses blessures, il passa +en Italie, se fit ermite, parcourut divers pays sans se faire +connoître, vint enfin prendre retraite à l'ermitage des Gardelles, +près de Saumur, sous le nom de frère <i>Jean-Baptiste</i>, et y mourut le +24 décembre 1692. Cette version sent bien le roman.</p> + +<p><a name="Footnote_157" id="Footnote_157"></a><a href="#FNanchor_157"><span class="label">157</span></a> On voit par ce passage que la comtesse de Moret mourut +vers l'an 1650. Nous avons vainement cherché cette date ailleurs.</p> + +<p><a name="Footnote_158" id="Footnote_158"></a><a href="#FNanchor_158"><span class="label">158</span></a> Henri, duc de Montmorency, fils de Anne de Montmorency, +maréchal de France en 1566, connétable en 1593, mort à Agde le 1<sup>er</sup> +avril 1614.</p> + +<p><a name="Footnote_159" id="Footnote_159"></a><a href="#FNanchor_159"><span class="label">159</span></a> Monnoie d'argent qui valoit environ douze sous; elle +étoit grande comme le sont aujourd'hui les pièces de trente sous.</p> + +<p><a name="Footnote_160" id="Footnote_160"></a><a href="#FNanchor_160"><span class="label">160</span></a> Louise de Budos, fille du vicomte de Portes, née le 13 +juillet 1575, mariée le 13 mars 1593, morte à Chantilly le 30 avril +1598.</p> + +<p><a name="Footnote_161" id="Footnote_161"></a><a href="#FNanchor_161"><span class="label">161</span></a> Laurence de Clermont, fille de Claude de Clermont, +comte de Montoison. Ce mariage fut contracté en 1601.</p> + +<p><a name="Footnote_162" id="Footnote_162"></a><a href="#FNanchor_162"><span class="label">162</span></a> Elle mourut le 14 septembre 1654, âgée de +quatre-vingt-trois ans.</p> + +<p><a name="Footnote_163" id="Footnote_163"></a><a href="#FNanchor_163"><span class="label">163</span></a> Charlotte-Marguerite de Montmorency, née vers 1593, +épousa le 3 mars 1609 Henri de Bourbon, deuxième du nom, prince de +Condé. Elle mourut à l'âge de cinquante-sept ans, à +Châtillon-sur-Loing, le 2 décembre 1650.</p> + +<p><a name="Footnote_164" id="Footnote_164"></a><a href="#FNanchor_164"><span class="label">164</span></a> On trouvera ci-après des détails sur le marquis de +Sourdis dans l'article de madame Cornuel.</p> + +<p><a name="Footnote_165" id="Footnote_165"></a><a href="#FNanchor_165"><span class="label">165</span></a> Elle avoit épousé, en premières noces, le duc de +Castro, frère du duc de Parme, Alexandre Farnèse. Elle n'eut point +d'enfants. Puis elle fut maréchale de Montmorency. On lui donna, quand +elle fut veuve, le domaine d'Angoulême, et monseigneur le duc +d'Auvergne lui succéda. On conte une plaisante chose de cette +princesse. Etant venue en hâte de Tours à Paris, elle laissa tout son +train chez un chanoine, en dessein de retourner aussitôt à Tours. Ceux +qu'elle avoit amenés avec elle à Paris lui disoient: «Mais, madame, +nous ne sommes pas assez pour vous servir; prenez donc quelqu'un.» +Insensiblement on fit un nouveau train à Paris. Elle écrivoit toujours +à Tours: «Je pars la semaine qui vient.» On tenoit ce train en bon +état. Cela dura vingt-huit ans. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_166" id="Footnote_166"></a><a href="#FNanchor_166"><span class="label">166</span></a> Bassompierre dit positivement dans ses <i>Mémoires</i> que +la main de mademoiselle de Montmorency lui étoit accordée par le +connétable, et que le Roi descendit jusqu'à le prier en ami de +renoncer à cette belle alliance. Le récit de Bassompierre est en +partie confirmé par celui de Fontenay-Mareuil. (<i>Mémoires de +Bassompierre</i>, deuxième série des <i>Mémoires relatifs à l'histoire de +France</i>, tom. 19, pag. 385 et suiv.; et <i>Mémoires de Fontenay</i>, +première série de la même collection, tom. 50, pag. 15.)</p> + +<p><a name="Footnote_167" id="Footnote_167"></a><a href="#FNanchor_167"><span class="label">167</span></a> Ce ballet eut lieu au mois de février 1609. (<i>Lettres +de Malherbe à Peiresc</i>. Paris, Biaise, 1822, pag. 62.)</p> + +<p><a name="Footnote_168" id="Footnote_168"></a><a href="#FNanchor_168"><span class="label">168</span></a> «Sous le ciel il n'y avoit lors rien de si beau que +mademoiselle de Montmorency, ni de meilleure grâce, ni plus parfait.» +(<i>Mémoires de Bassompierre</i>, <i>ibid.</i>, pag. 388.)</p> + +<p><a name="Footnote_169" id="Footnote_169"></a><a href="#FNanchor_169"><span class="label">169</span></a> La femme d'un président des comptes. Elle étoit +demoiselle. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_170" id="Footnote_170"></a><a href="#FNanchor_170"><span class="label">170</span></a> On dit qu'il n'avoit en fonds de terre que dix mille +livres de rente. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_171" id="Footnote_171"></a><a href="#FNanchor_171"><span class="label">171</span></a> Cette anecdote est racontée avec des différences dans +les <i>Mémoires de Fontenay-Mareuil</i>, tom. 50, pag. 16 de la première +série de la collection des <i>Mémoires relatifs à l'histoire de France</i>, +et dans les <i>Mémoires des Lenet</i>, tom. 53, pag. 139 de la deuxième +série de la même collection.</p> + +<p><a name="Footnote_172" id="Footnote_172"></a><a href="#FNanchor_172"><span class="label">172</span></a> Charlotte-Catherine de La Trémouille, veuve de Henri de +Bourbon, prince de Condé.</p> + +<p><a name="Footnote_173" id="Footnote_173"></a><a href="#FNanchor_173"><span class="label">173</span></a> Charlotte des Essars, comtesse de Romorantin. Henri <span class="smcap">IV</span> +en eut deux filles, qui furent toutes les deux abbesses, l'une de +Fontevrault, l'autre de Chelles.</p> + +<p><a name="Footnote_174" id="Footnote_174"></a><a href="#FNanchor_174"><span class="label">174</span></a> Madame Quelin eut depuis pour galant un maître des +comptes qu'on appeloit Nicolas. Il se rencontra en ce temps-là que M. +Quelin, conseiller de la grand'chambre, son mari, rapporta un procès +pour un nommé Nicolas Fouquelin. Le président de Harlay, qui aimoit à +rire, fut ravi de cette rencontre, et pour se divertir, toutes les +fois qu'il pouvoit faire venir cela à propos, il faisoit redire le +fait à ce bonhomme, afin d'avoir le plaisir de lui entendre dire +<i>Nicolas Fouquelin</i>. Quelin, conseiller à la grand'chambre, dit qu'il +est fils de Henri <span class="smcap">IV</span>. Il est vrai qu'il fait assez de tyrannies aux +marchands de bois de l'île Notre-Dame pour n'être pas fils d'un +particulier: mais il n'a que cela de royal. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_175" id="Footnote_175"></a><a href="#FNanchor_175"><span class="label">175</span></a> Le grand Condé.</p> + +<p><a name="Footnote_176" id="Footnote_176"></a><a href="#FNanchor_176"><span class="label">176</span></a> Il dit, voyant qu'on faisoit le marquis de Thémines +maréchal de France et gouverneur de Bretagne pour avoir arrêté M. le +Prince: «<i>Non ho mai visto sbirro cosi ben pagato.</i>» Comme on lui +demandoit s'il ne trouvoit pas que madame la Princesse et madame de +Guémenée étoient des personnes admirables?: <i>Sono bellissime</i>, dit-il, +<i>ma quel Pontgibault è un bel cavaliere</i>. On parlera ailleurs de +Pontgibault. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_177" id="Footnote_177"></a><a href="#FNanchor_177"><span class="label">177</span></a> C'est une injure d'Italie, comme <i>visage de bois +flotté</i> ici. (T.) «On dit par injure à une personne que c'est un +plaisant visage, <i>un visage de bois flotté</i>, un visage de cuir +bouilli, un visage à étui, quand il est noir, rude, couperosé.» +(<i>Dict. de Trévoux.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_178" id="Footnote_178"></a><a href="#FNanchor_178"><span class="label">178</span></a> Voir ci-après l'article du cardinal de Richelieu et de +madame de Combalet, depuis duchesse d'Aiguillon, sa nièce (voir pag. <a href="#Page_344">344</a>).</p> + +<p><a name="Footnote_179" id="Footnote_179"></a><a href="#FNanchor_179"><span class="label">179</span></a> Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, duchesse de +Longueville, si célèbre dans l'histoire de la Fronde.</p> + +<p><a name="Footnote_180" id="Footnote_180"></a><a href="#FNanchor_180"><span class="label">180</span></a> Pierre Séguier, deuxième du nom, seigneur de Soret, +président à mortier au parlement de Paris, avoit épousé Marie du +Tillet, fille de Jean du Tillet, seigneur de La Bussière, greffier en +chef du Parlement.</p> + +<p><a name="Footnote_181" id="Footnote_181"></a><a href="#FNanchor_181"><span class="label">181</span></a> Jacqueline Le Voyer, dite de Comant ou de Coetman, +femme d'Isaac de Varenne.</p> + +<p><a name="Footnote_182" id="Footnote_182"></a><a href="#FNanchor_182"><span class="label">182</span></a> Le passage imprimé en lettres italiques est biffé dans +le manuscrit de Tallemant; mais avec quelque soin on parvient encore à +le lire sous les ratures, et nous avons cru devoir le rétablir.</p> + +<p><a name="Footnote_183" id="Footnote_183"></a><a href="#FNanchor_183"><span class="label">183</span></a> Sigogne est un poète satirique dont les œuvres n'ont +pas été recueillies, et dont aucune biographie n'a parlé. <i>Le Combat +d'Ursine et de Perrette</i>, parodie de la dispute de madame de Poyanne +et de mademoiselle du Tillet, se trouve dans la deuxième partie du +<i>Cabinet satirique</i>. Cette pièce y est suivie d'une <i>Réponse</i>, par +Motin. Ce Recueil, licencieux et rare, contient un grand nombre de +satires en vers par Sigogne, Motin, Desportes, Maynard, Régnier et +d'autres poètes du temps d'Henri <span class="smcap">IV</span> et de Louis <span class="smcap">XIII</span>. Colletet avoit +l'intention de consacrer un article à Sigogne dans ses <i>Vies des +poètes françois</i> (manuscrit dépendant de la Bibliothèque particulière +du roi); mais cette notice devoit trouver place dans la partie non +terminée de cet ouvrage, et le nom de Sigogne n'y figure qu'à la +table.</p> + +<p><a name="Footnote_184" id="Footnote_184"></a><a href="#FNanchor_184"><span class="label">184</span></a> Cette madame Pilou, bonne, spirituelle, alloit à la +cour, quoique femme d'un procureur. On verra plus bas dans ces +Mémoires des détails fort curieux sur cette femme singulière.</p> + +<p><a name="Footnote_185" id="Footnote_185"></a><a href="#FNanchor_185"><span class="label">185</span></a> En 1591.</p> + +<p><a name="Footnote_186" id="Footnote_186"></a><a href="#FNanchor_186"><span class="label">186</span></a> Elle disoit <i>madame ma mie</i> à la Reine même. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_187" id="Footnote_187"></a><a href="#FNanchor_187"><span class="label">187</span></a> Concini Concino, maréchal d'Ancre, tué par ordre du +Roi, le 24 avril 1617.</p> + +<p><a name="Footnote_188" id="Footnote_188"></a><a href="#FNanchor_188"><span class="label">188</span></a> Toutes les médisances qu'on en a faites sont publiques. +Un jour comme la Reine-mère disoit: «Apportez-moi mon voile;» le comte +du Lude, grand-père de celui d'aujourd'hui, dit en riant: «Un navire +qui est <i>à l'ancre</i> n'a pas autrement besoin de voiles.» (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_189" id="Footnote_189"></a><a href="#FNanchor_189"><span class="label">189</span></a> C'étoit l'ancienne capitainerie du Louvre, construite +sur la partie du jardin de l'Infante qui est la plus rapprochée de la +place de la colonnade du Louvre, et qui paroît avoir fait partie du +Petit-Bourbon, hôtel du connétable. Tallemant écrivoit ceci en 1657.</p> + +<p><a name="Footnote_190" id="Footnote_190"></a><a href="#FNanchor_190"><span class="label">190</span></a> Du côté de la rue du Coq.</p> + +<p><a name="Footnote_191" id="Footnote_191"></a><a href="#FNanchor_191"><span class="label">191</span></a> On lit dans les <i>Mémoires de Brienne</i>, publiés en 1818, +tom. <span class="smcap">I</span>, pag. 255: «Lorsque le coup fut décidé, on délibéra pour savoir +qui l'on en chargeroit. Dubuisson le père, qui avoit soin de gouverner +les oiseaux du Cabinet du Roi, fut choisi pour en faire la proposition +au baron de Vitry, et eut ordre de l'assurer de la charge de maréchal +de France pour récompense du grand service qu'il rendroit à Sa +Majesté. En effet, Du Hallier, son frère, que nous avons vu depuis +maréchal de l'Hôpital, et les autres gentilshommes qu'il avoit mis du +complot, ayant tué sur le pont du Louvre le maréchal d'Ancre, Vitry +reçut <i>le jour même</i> le bâton vacant par sa mort.»</p> + +<p>On voit par le récit de Brienne que les assassins de Concini, avides +des récompenses qui étoient le prix de cette horrible expédition, se +disputèrent l'honneur infâme d'avoir porté le premier coup. Du reste, +ce service profita surtout aux deux frères Vitry et Du Hallier. +Longues années après l'assassinat, en 1651, on fit graver un portrait +du premier, au bas duquel on lit: «Il fut long-temps capitaine des +gardes-du-corps du feu roi Louis <span class="smcap">XIII</span>, qui s'en servit habilement pour +étouffer la naissance d'une guerre civile, contre la personne du +maréchal d'Ancre, qui divisoit tous les François; arrachant des mains +de cet ambitieux favori les prétextes aux mécontentements. Cet +<i>incomparable coup de justice</i> de ce <i>grand prince</i> marquera à jamais +qu'il étoit divinement inspiré pour le salut de son Etat et le repos +de ses sujets.» (Ce portrait fait partie du <i>cabinet</i> des estampes à +la Bibliothèque du roi.)</p> + +<p><a name="Footnote_192" id="Footnote_192"></a><a href="#FNanchor_192"><span class="label">192</span></a> Rue de Tournon. Il sert aujourd'hui de caserne à la +garde municipale.</p> + +<p><a name="Footnote_193" id="Footnote_193"></a><a href="#FNanchor_193"><span class="label">193</span></a> Léonore Dori, dite Galigai, née à Florence, brûlée à +Paris le 8 juillet 1617.</p> + +<p><a name="Footnote_194" id="Footnote_194"></a><a href="#FNanchor_194"><span class="label">194</span></a> Superstition du moyen âge; sort que l'on croyoit être +jeté par le simple regard; on l'appeloit <i>jettatura</i>. Il falloit, pour +l'éviter, rompre l'air entre l'œil du magicien et l'objet qu'il +considéroit. Les habitans de nos campagnes ne sont pas encore guéris +de ces chimères.</p> + +<p><a name="Footnote_195" id="Footnote_195"></a><a href="#FNanchor_195"><span class="label">195</span></a> On ne peut indiquer aux lecteurs une source plus +curieuse pour tous les faits qui composent cet article, que la +<i>Relation exacte de tout ce qui s'est passé à la mort du maréchal +d'Ancre</i>. On la doit à Michel de Marillac, et on regrette de ne pas la +voir reproduite dans la Collection des <i>Mémoires relatifs à l'histoire +de France</i>. Elle a été imprimée à la suite de l'<i>Histoire des plus +illustres favoris</i>, par P. Dupuy; Leyde, Jean Elzevier, 1659, in-12.</p> + +<p><a name="Footnote_196" id="Footnote_196"></a><a href="#FNanchor_196"><span class="label">196</span></a> Lisette est un personnage demeuré inconnu, mais nous +croyons vrai le portrait que Tallemant en a tracé. «On n'a pas +toujours besoin de preuves historiques pour croire à l'authenticité +d'un fait, de même qu'il n'est pas toujours nécessaire de connoître +l'original d'un portrait pour en affirmer la ressemblance.» +(<i>Zuleima</i>, imité de l'allemand de madame Pichler, par H. de +Châteaugiron; Paris, Firmin Didot, 1826, in-18.)</p> + +<p><a name="Footnote_197" id="Footnote_197"></a><a href="#FNanchor_197"><span class="label">197</span></a> Louise Marguerite de Lorraine, veuve de François de +Bourbon, prince de Conti.</p> + +<p><a name="Footnote_198" id="Footnote_198"></a><a href="#FNanchor_198"><span class="label">198</span></a> Expression proverbiale qui a le même sens que <i>faire un +trou dans la lune</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_199" id="Footnote_199"></a><a href="#FNanchor_199"><span class="label">199</span></a> <i>Voyez</i> les <i>Amours du grand Alcandre</i>. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_200" id="Footnote_200"></a><a href="#FNanchor_200"><span class="label">200</span></a> Comminges, père de Comminges reçu capitaine des gardes +de la Reine en survivance, et gouverneur de Saumur, étoit un homme +d'esprit qui partageoit souvent avec les galants qu'il servoit, car il +étoit bien fait. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_201" id="Footnote_201"></a><a href="#FNanchor_201"><span class="label">201</span></a> Troisième fils de Louis I<sup>er</sup>, prince de Condé.</p> + +<p><a name="Footnote_202" id="Footnote_202"></a><a href="#FNanchor_202"><span class="label">202</span></a> La comtesse de Montafié, première femme de François de +Bourbon, prince de Conti, mourut le 26 décembre 1601, et sa fille +épousa le comte de Soissons le lendemain. (<i>Voyez</i> le Père Anselme, +tom. 1, pag. 334 et 350.)</p> + +<p><a name="Footnote_203" id="Footnote_203"></a><a href="#FNanchor_203"><span class="label">203</span></a> Charles de Bourbon, comte de Soissons, dernier fils de +Louis de Bourbon, premier du nom, prince de Condé, né en 1566, mort en +1612.</p> + +<p><a name="Footnote_204" id="Footnote_204"></a><a href="#FNanchor_204"><span class="label">204</span></a> Catherine Françoise de Bretagne, sœur de la duchesse +de Montbason, se retira à Port-Royal. Elle y devint l'amie de madame +de Longueville. Ce fut elle qui se chargea d'annoncer à cette +princesse la mort de son fils. (<i>Voyez</i> la lettre de madame de Sévigné +du 20 juin 1672.) Sa vieillesse se passa dans les souffrances les plus +aiguës, car elle est morte le 21 novembre 1691, et le 36 janvier 1674, +madame de Sévigné écrivoit à sa fille: «Ce Port-Royal est une +Thébaïde, c'est un paradis, c'est un désert où toute la dévotion du +christianisme l'est rangée..... Mademoiselle de Vertus y achève sa vie +avec des douleurs inconcevables et une résignation extrême.»</p> + +<p><a name="Footnote_205" id="Footnote_205"></a><a href="#FNanchor_205"><span class="label">205</span></a> Anne de Montafié, comtesse de Soissons, mourut à Paris +dans l'hôtel de Soissons, le 17 juin 1644.</p> + +<p><a name="Footnote_206" id="Footnote_206"></a><a href="#FNanchor_206"><span class="label">206</span></a> Madeleine de Saint-Nectaire (on prononçoit +<i>Senneterre</i>) mourut fort âgée en 1646.</p> + +<p><a name="Footnote_207" id="Footnote_207"></a><a href="#FNanchor_207"><span class="label">207</span></a> Henri de Savoie, duc de Nemours et de Genevois, qui +épousa Anne de Lorraine, fille de Charles, duc d'Aumale, et mourut en +1632.</p> + +<p><a name="Footnote_208" id="Footnote_208"></a><a href="#FNanchor_208"><span class="label">208</span></a> Ce roman a pour titre: <i>Orasie, où sont contenues les +plus mémorables aventures et les plus curieuses intrigues qui se +soient passées en France vers la fin du seizième siècle, par une dame +illustre.</i> Paris, Ant. de Sommaville, 1646, 4 vol. in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_209" id="Footnote_209"></a><a href="#FNanchor_209"><span class="label">209</span></a> Henri de Saint-Nectaire, marquis de La Ferté-Habert, +chevalier des ordres du Roi, lieutenant-général au gouvernement de +Champagne, ambassadeur en Angleterre et à Rome, mourut le 4 janvier +1662, âgé de quatre-vingt-neuf ans.</p> + +<p><a name="Footnote_210" id="Footnote_210"></a><a href="#FNanchor_210"><span class="label">210</span></a> François, père de Henri, étoit dans la ville de Metz +lorsque Charles-Quint l'assiégea; ainsi c'est sur lui que le duc de +Guise fit la plaisanterie rapportée par Tallemant.</p> + +<p><a name="Footnote_211" id="Footnote_211"></a><a href="#FNanchor_211"><span class="label">211</span></a> Celle-ci est fille d'une mademoiselle de Dampierre, de +bonne maison, qui étoit belle comme un ange. La Ferté en étoit aussi +amoureux, mais le bon homme étoit horriblement jaloux. On l'a mariée +depuis en Auvergne. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_212" id="Footnote_212"></a><a href="#FNanchor_212"><span class="label">212</span></a> Elle ne fermoit jamais les mains, parce que cela +rendoit les jointures rudes; elle avoit les mains belles. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_213" id="Footnote_213"></a><a href="#FNanchor_213"><span class="label">213</span></a> <i>Journal de M. le cardinal de Richelieu, qu'il a fait +durant le grand orage de la cour en l'année 1630 et 1631, tiré des +Mémoires écrits de sa main</i>, 1649, in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_214" id="Footnote_214"></a><a href="#FNanchor_214"><span class="label">214</span></a> Il est vrai qu'après qu'on avoit parlé de le marier +avec la reine d'Angleterre, c'étoit furieusement descendre. Il avoit +eu quelque inclination pour elle fondée sur l'espérance de l'épouser, +et ce fut pour elle que Malherbe fit, au nom de M. le comte, ces vers +qui commençoient ainsi:</p> + +<p class="left30">Ne délibérons plus, etc. (T.) <span class="smcap">Malherbe</span>, <i>Stances</i>, livre 5.</p> + +<p><a name="Footnote_215" id="Footnote_215"></a><a href="#FNanchor_215"><span class="label">215</span></a> Gabriel, dit <i>le Chevalier de Saint-Nectaire</i>, tué au +siége de La Mothe, en Lorraine, le 30 mai 1634.</p> + +<p><a name="Footnote_216" id="Footnote_216"></a><a href="#FNanchor_216"><span class="label">216</span></a> Cette madame la comtesse d'Alais étoit une grande et +grosse femme. Madame de Rambouillet disoit, quand elle la voyoit, +qu'il lui sembloit voir le colosse de Rhodes. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_217" id="Footnote_217"></a><a href="#FNanchor_217"><span class="label">217</span></a> On disoit proverbialement, <i>faire le mariage de Jean +des Vignes, ou des gens des vignes, tant tenu tant payé</i>. (Voyez +<i>l'étymologie ou explication des proverbes françois</i>, par Fleury de +Bellingen. La Haye, 1656, pag. 68.) On lit dans les <i>Proverbes en +rimes ou Rimes en proverbes</i> de Le Duc, Paris, 1664, in-12:</p> + +<p class="left30"> +Mariage de Jean des Vignes,<br /> +On en a mal aux eschines.</p> + +<p><a name="Footnote_218" id="Footnote_218"></a><a href="#FNanchor_218"><span class="label">218</span></a> On a déjà exprimé le regret de la perte de ces +Mémoires. (<i>Voyez</i> la note de la page 2.)</p> + +<p><a name="Footnote_219" id="Footnote_219"></a><a href="#FNanchor_219"><span class="label">219</span></a> Les Mémoires de M. de Sully et autres parlent assez de +ces brouilleries et de sa bravoure. On parlera de lui à +l'<i>historiette</i> du cardinal de Richelieu. Il a écrit assez de choses, +mais on ne sait ce que tout cela est devenu. C'étoient des Mémoires +(ils ont été imprimés depuis. (T.)—Le duc d'Angoulême, auquel cette +historiette donne une physionomie si nouvelle, naquit des liaisons de +Charles <span class="smcap">IX</span> et de Marie Touchet, le 28 avril 1573. Il fut impliqué dans +la conspiration de Biron, et condamné à mort pour avoir trempé dans +celle de d'Entragues. Henri <span class="smcap">IV</span> commua sa peine. Il mourut à Paris le +24 septembre 1650, ayant vécu sous cinq rois, et s'étant distingué +dans nombre de batailles. Ses Mémoires ont été publiés après sa mort +sous le titre de <i>Mémoires très-particuliers du duc d'Angoulême pour +servir à l'histoire des règnes de Henri <span class="smcap">III</span> et de Henri <span class="smcap">IV</span></i>, 1662, +in-12. Ils ont été insérés dans la Collection des Mémoires relatifs à +l'histoire de France, tom. 44 de la première série.</p> + +<p><a name="Footnote_220" id="Footnote_220"></a><a href="#FNanchor_220"><span class="label">220</span></a> Expression familière qui se prenoit dans le sens d'un +profit illicite sur des commissions dont on étoit chargé. Péréfixe, +dans son <i>Histoire de Henri <span class="smcap">IV</span></i>, l'a employée plusieurs fois. +(<i>Dictionnaire de Trévoux.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_221" id="Footnote_221"></a><a href="#FNanchor_221"><span class="label">221</span></a> Le <i>narquois</i> étoit le jargon que parloient entre eux +les voleurs et les escrocs; on l'appelle plus communément l'<i>argot</i>. +(Voyez <i>le Jargon ou le langage de l'argot réformé</i>, dans le Recueil +de facéties intitulé: <i>les Joyeusetés, facéties et folastres +imaginations de Caresmes prenant, Gauthier Garguille</i>, etc., Paris, +Techener, 1831.)</p> + +<p><a name="Footnote_222" id="Footnote_222"></a><a href="#FNanchor_222"><span class="label">222</span></a> Cela ne dura guère. Il fit évader Merlin, quand on y +alla. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_223" id="Footnote_223"></a><a href="#FNanchor_223"><span class="label">223</span></a> L'hôtel d'Angoulême, situé rue Pavée, au Marais, +s'appelle aujourd'hui l'hôtel de Lamoignon, parce qu'il a appartenu +sous Louis <span class="smcap">XIV</span> aux célèbres magistrats de ce nom.</p> + +<p><a name="Footnote_224" id="Footnote_224"></a><a href="#FNanchor_224"><span class="label">224</span></a> Françoise de Nargonne; qui avoit épousé le duc +d'Angoulême le 25 février 1644, mourut, cent trente-neuf ans après son +beau-père Charles <span class="smcap">IX</span>, le 10 août 1713, à l'âge de quatre-vingt douze +ans. Boursault dit en parlant d'elle, en 1702, dans une de ses +Lettres: «Peut-être depuis les premiers âges où les hommes vivoient si +long-temps, n'y a-t-il eu de bru que madame d'Angoulême qu'on ait vue +dans une pleine santé plus de six-vingts ans après la mort de son +beau-père. Quelque longue que sa vie puisse être, elle en a toujours +fait un si bon usage, qu'elle mourra avec plus de vertus que +d'années.» (<i>Lettres nouvelles de M. Boursault</i>, Luxembourg, 1702, +pag. 50.)</p> + +<p><a name="Footnote_225" id="Footnote_225"></a><a href="#FNanchor_225"><span class="label">225</span></a> Jacques Nompar de Caumont, duc de La Force, né vers +1559, mort le 10 mai 1652.</p> + +<p><a name="Footnote_226" id="Footnote_226"></a><a href="#FNanchor_226"><span class="label">226</span></a> On trouve dans le <i>Mercure</i> de novembre 1765, des +<i>Mémoires</i> du maréchal de La Force, où il retrace les événements dont +il fut, dans cette journée, témoin et acteur. Voltaire en a donné un +extrait dans les pièces justificatives, à la suite de la <i>Henriade</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_227" id="Footnote_227"></a><a href="#FNanchor_227"><span class="label">227</span></a> <i>Sibade</i>, avoine.</p> + +<p><a name="Footnote_228" id="Footnote_228"></a><a href="#FNanchor_228"><span class="label">228</span></a> En 1636. «On n'entendoit que murmures de la populace +contre le cardinal, qu'elle menaçoit comme étant cause de ces +désordres; mais lui qui étoit intrépide, pour faire voir qu'il +n'appréhendoit rien, monta dans son carrosse, et se promena sans +gardes dans les rues, sans que personne lui osât dire mot.» (<i>Mémoires +de Montglas</i>, dans la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de +France, deuxième série, tom. 49, pag. 126.)</p> + +<p><a name="Footnote_229" id="Footnote_229"></a><a href="#FNanchor_229"><span class="label">229</span></a> Ancienne locution du midi que l'on retrouve dans tout +ce qui reste de manuscrits originaux de Brantôme.</p> + +<p><a name="Footnote_230" id="Footnote_230"></a><a href="#FNanchor_230"><span class="label">230</span></a> Comme il étoit devant Renty, en Flandre, il dit à M. de +Castelnau, son fils: «Castelnau, vous vous êtes tout rouillé dans la +province.» Ce Castelnau fut commandé pour escorter les femmes avec +douze cents chevaux et dix-huit cents hommes de pied. Le voilà en +bataille; il prononce lui-même le ban que personne, sous peine de la +vie, n'eût à sortir de son rang; il n'eut pas plus tôt achevé qu'un +lièvre vint à partir. Au lieu de retenir ses gens, il crie le premier: +<i>Ah! lévrier!</i> tout le monde le suit, on prend le lièvre. Après il +tâcha de rallier ses gens, et crie: <i>Ah! cavalerie!</i> plus fort qu'il +n'avoit crié <i>ah! lévrier!</i> Mais il n'y eut jamais moyen, et si +l'ennemi eût donné, c'étoit une affaire faite, tous les équipages +étoient perdus. Dans le conseil de guerre en cette même campagne, il +opina ainsi: «Je suis d'avis que nous nous retirions; j'avois de +l'avoine, je n'en ai plus, il faut s'en aller.» Cet homme-là, +cependant, avec cent mille livres de partage, a si bien fait qu'il a +marié trois filles de quatre qu'il avoit, l'une à M. de Ravailles, +aîné de sa maison, premier baron de Béarn; la seconde au comte de +Lauzun, et la troisième au marquis de Montbrun, tous grands seigneurs. +(T.)</p> + +<p><a name="Footnote_231" id="Footnote_231"></a><a href="#FNanchor_231"><span class="label">231</span></a> M. Tallemant, père du maître des requêtes. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_232" id="Footnote_232"></a><a href="#FNanchor_232"><span class="label">232</span></a> Henriette de Coligny, petite-fille de l'amiral, avoit +épousé en 1643 Thomas Hamilton, comte de Hadington. Devenue veuve +après quelques années de mariage, elle contracta une nouvelle alliance +avec le comte de La Suze. On a d'elle des poésies assez remarquables +qui ont été publiées dans un Recueil qui en contient beaucoup de +Pélisson, de mademoiselle de Scudéri et de bien d'autres.</p> + +<p><a name="Footnote_233" id="Footnote_233"></a><a href="#FNanchor_233"><span class="label">233</span></a> Les ministres protestants de Charenton. Tallemant étoit +de la religion réformée.</p> + +<p><a name="Footnote_234" id="Footnote_234"></a><a href="#FNanchor_234"><span class="label">234</span></a> Allusion à <i>Dom Quichotte de la Manche</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_235" id="Footnote_235"></a><a href="#FNanchor_235"><span class="label">235</span></a> Tallemant dit plus loin, dans le cours de cette +Historiette: «Racan, de qui j'ai eu la plus grande part de ces +<i>Mémoires</i>......» Racan ayant pris le parti, après qu'il eut +communiqué tous ces renseignements à Tallemant, de faire imprimer sa +<i>Vie de Malherbe</i>, tous les faits rapportés dans cette <i>Vie</i> se +retrouvent ici. Mais Tallemant en a ajouté un grand nombre qui sont en +général les plus piquants, et il en a reproduit plusieurs avec une +franchise que Racan, qui s'attendoit bien à ce que son travail seroit +prochainement imprimé, s'est cru forcé d'adoucir. Nous indiquerons par +des notes tous les passages qui ne se trouvent pas dans la <i>Vie</i> +donnée par Racan, et qui fut imprimée pour la première fois dans un +Recueil intitulé: <i>Divers Traités d'Histoire, de Morale et +d'Eloquence</i>. Paris, 1672, in-12, publié par P. de Saint-Glas, abbé de +Saint-Ussans. Des bibliographes avoient cité une édition de cette +<i>Vie</i>, publiée selon eux en 1651. Personne ne l'a vue, et aux preuves +de sa non-existence données par M. Beuchat dans la <i>Biographie +universelle</i> de Michaud, tom. 36, pag. 497, note, nous pouvons ajouter +que si cette <i>Vie</i> avoit été imprimée en 1651, Tallemant, qui écrivoit +ces <i>historiettes</i> postérieurement à cette époque, n'en auroit pas +reproduit les principaux faits; il se fût borné à y renvoyer. +Evidemment il n'a pu connoître qu'un travail manuscrit de Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_236" id="Footnote_236"></a><a href="#FNanchor_236"><span class="label">236</span></a> Ce M. le Grand Prieur étoit bâtard de Henri <span class="smcap">II</span>, et +frère de madame d'Angoulême, veuve du maréchal de Montmorency, dont +nous avons parlé dans l'<i>historiette</i> du connétable de Montmorency. +(T.)</p> + +<p><a name="Footnote_237" id="Footnote_237"></a><a href="#FNanchor_237"><span class="label">237</span></a> Les œuvres de ce poète ont été réunies sous ce +titre: <i>Œuvres du sieur de La Roque de Clairmont en Beauvoisis</i>, +dédiées à la reine Marguerite, Paris, 1606, petit in-12.</p> + +<p><a name="Footnote_238" id="Footnote_238"></a><a href="#FNanchor_238"><span class="label">238</span></a> M. le Grand Prieur fut tué par un nommé Altoviti, qui +avoit été corsaire, et alors capitaine de galère, après avoir enlevé +une fille de qualité, la belle de Rieux-Château-Neuf, qu'Henri <span class="smcap">III</span> +pensa épouser; ce fut elle qui lui dit qu'il parlât pour lui un jour +qu'il lui parloit pour un autre. Henri <span class="smcap">III</span> le tenoit comme espion +auprès de M. le Grand Prieur, qui, l'ayant découvert, alla chez lui en +dessein de lui faire affront. Mais Altoviti, blessé à mort par ce +prince, lui donna un coup de poignard dont il mourut<a name="FNanchor_238-A" id="FNanchor_238-A"></a><a href="#Footnote_238-A" class="fnanchor">[238-A]</a>. Il est vrai +qu'il reçut cent coups après sa mort, car les gens du gouverneur se +jetèrent tous sur lui.</p> + +<p>Un jour ce M. le Grand Prieur, qui avoit l'honneur de faire de +méchants vers, dit à Du Perrier: «Voilà un sonnet; si je dis à +Malherbe que c'est moi qui l'ait fait, il dira qu'il ne vaut rien; je +vous prie, dites-lui qu'il est de votre façon.» Du Perrier montre ce +sonnet à Malherbe en présence de M. le Grand Prieur. «Ce sonnet, lui +dit Malherbe, est tout comme si c'étoit M. le Grand Prieur qui l'eût +fait.» (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_238-A" id="Footnote_238-A"></a><a href="#FNanchor_238-A"><span class="label">238-A</span></a> Le 2 juin 1586.</p> + +<p><a name="Footnote_239" id="Footnote_239"></a><a href="#FNanchor_239"><span class="label">239</span></a> C'étoit en 1601. Le cardinal n'étoit encore qu'évêque +d'Evreux.</p> + +<p><a name="Footnote_240" id="Footnote_240"></a><a href="#FNanchor_240"><span class="label">240</span></a> <i>Voyez</i> les stances à M. le premier président de Verdun +pour le consoler de la mort de sa première femme. (<i>Poésies de +Malherbe</i>, Paris, Barbou, 1764, in-8<sup>o</sup>, pag. 239.)</p> + +<p><a name="Footnote_241" id="Footnote_241"></a><a href="#FNanchor_241"><span class="label">241</span></a> Elle fut composée en 1608. <i>Voyez</i> cette ode, pag. 103 +du volume précité. La strophe dont les deux premiers vers sont +rappelés ici est la cinquième dans l'édition de Barbou.</p> + +<p><a name="Footnote_242" id="Footnote_242"></a><a href="#FNanchor_242"><span class="label">242</span></a> Edition Barbou, pag. 65.</p> + +<p><a name="Footnote_243" id="Footnote_243"></a><a href="#FNanchor_243"><span class="label">243</span></a> Racan, on le pense bien, s'est donné de garde d'entrer +dans ces détails sur la <i>lésine</i> du Roi, et de la laisser même +entrevoir.</p> + +<p><a name="Footnote_244" id="Footnote_244"></a><a href="#FNanchor_244"><span class="label">244</span></a> <i>Voyez</i> l'ode à Louis XIII. Edition Barbou, pag. 258.</p> + +<p><a name="Footnote_245" id="Footnote_245"></a><a href="#FNanchor_245"><span class="label">245</span></a> <span class="smcap">Régnier</span>, satire 9.</p> + +<p><a name="Footnote_246" id="Footnote_246"></a><a href="#FNanchor_246"><span class="label">246</span></a> Stances qui commencent par ce vers. Edition Barbou, +pag. 28.</p> + +<p><a name="Footnote_247" id="Footnote_247"></a><a href="#FNanchor_247"><span class="label">247</span></a> Toute cette partie a bien moins d'étendue dans Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_248" id="Footnote_248"></a><a href="#FNanchor_248"><span class="label">248</span></a> Cette anecdote ne fait pas non plus partie du récit de +Racan. Il y est fait allusion à la nouvelle de Cervantes insérée dans +son roman, liv. 7, ch. 33. (Voyez l'<i>Histoire de l'admirable Don +Quichotte</i>, tom. 2, pag 82, Amsterdam, 1768.)</p> + +<p><a name="Footnote_249" id="Footnote_249"></a><a href="#FNanchor_249"><span class="label">249</span></a> François de Cauvigny, sieur de Colomby, parent de +Malherbe; poète très-médiocre, membre de l'Académie française. «Il +avoit une charge à la cour qui n'avoit point été avant lui, et n'a +point été depuis; car il se qualifioit orateur du roi pour les +affaires d'Etat: et c'étoit en cette qualité qu'il recevoit douze +cents écus tous les ans.» (Pellisson, <i>Histoire de l'Académie</i>, tom. +I, pag. 289, Paris, 1730.) On trouve quelques détails sur les ouvrages +de Colomby dans la <i>Bibliothèque françoise</i> de l'abbé Goujet, tom. 16, +pag. 105.</p> + +<p><a name="Footnote_250" id="Footnote_250"></a><a href="#FNanchor_250"><span class="label">250</span></a> Jean de Lingendes, poète assez remarquable pour son +temps. Ses vers sont épars dans les Recueils. Il mourut en 1616.</p> + +<p><a name="Footnote_251" id="Footnote_251"></a><a href="#FNanchor_251"><span class="label">251</span></a> Omis par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_252" id="Footnote_252"></a><a href="#FNanchor_252"><span class="label">252</span></a> Cette lettre n'est point celle que les éditeurs de +l'<i>Isographie</i> ont découverte dans les manuscrits de Béthune de la +Bibliothèque du roi, puisque Louis <span class="smcap">XIII</span> n'a signé que <i>dauphin</i> et non +<i>Loys</i>; mais elle nous a paru tellement curieuse que nous la donnons +ici avec l'orthographe du jeune prince. Elle est sans date, mais il +devoit être très-enfant, lorsqu'il l'écrivit:</p> + +<p class="left5">«<span class="smcap">Papa</span>,</p> + +<p>«Depuy que vous ete pati, j'ay bien donné du paisi à maman. J'ay été a +la guere dans sa chambe, je sui allé reconete les enemy, il été tous a +un tas en la ruele du li a maman ou j dorme. Je les ay bien éveillé +ave mon tambour. J'ay été à vote asena papa, moucheu de Rong ma monté +tou plein de belles ames, e tan tan de go canon, e puy j m'a donné de +bonne confiture e ung beau peti canon d'agen, j ne me fau qu'un peti +cheval pour le tire. Maman me renvoie demain à Sain Gemain où je +pieray bien Dieu pou bon papa afin qu'il vou gade de tou dangé et +qu'il me fasse bien sage, e la gache de vou pouvoi bien to faire tes +humbe sevices. J'ay fort envie de domi papa, Fe Fe Vendome<a name="FNanchor_252-A" id="FNanchor_252-A"></a><a href="#Footnote_252-A" class="fnanchor">[252-A]</a> vou dira +le demeuran, et moy que je suj vote tes humbe e les obeissan fi papa +et seviteu.</p> + +<p class="left5">«<span class="smcap">Dauphin.</span>»</p> + +<p><a name="Footnote_252-A" id="Footnote_252-A"></a><a href="#FNanchor_252-A"><span class="label">252-A</span></a> César de Vendôme, fils d'Henri <span class="smcap">IV</span> et de la belle Gabrielle.</p> + +<p><a name="Footnote_253" id="Footnote_253"></a><a href="#FNanchor_253"><span class="label">253</span></a> En 1614. Ils se tenoient au Petit-Bourbon.</p> + +<p><a name="Footnote_254" id="Footnote_254"></a><a href="#FNanchor_254"><span class="label">254</span></a> Le sujet de cette querelle étoit un article devenu le +premier de la déclaration du clergé de France de 1682. Le Tiers-État +vouloit que l'on posât ce principe d'éternelle vérité que l'autorité +spirituelle n'a aucun droit sur la puissance temporelle du Roi, et le +Tiers-État fut traité d'hérétique! (<i>Voyez</i> les <i>Mémoires de +Fontenay-Mareuil</i>, première série de la Collection des Mémoires +relatifs à l'histoire de France tom. 50, pag. 258.)</p> + +<p><a name="Footnote_255" id="Footnote_255"></a><a href="#FNanchor_255"><span class="label">255</span></a> C'est un mot de province pour <i>huche</i>. (T.)—La plupart +de nos paysans se servent encore de ce mot.</p> + +<p><a name="Footnote_256" id="Footnote_256"></a><a href="#FNanchor_256"><span class="label">256</span></a> Racan a omis tout ce qui termine cet alinéa.</p> + +<p><a name="Footnote_257" id="Footnote_257"></a><a href="#FNanchor_257"><span class="label">257</span></a> <i>Voyez</i> les <i>Amours du grand Alcandre</i>. Madame de +Guercheville y est désignée sous le nom de <i>Scilinde</i>. La maison de La +Roche-Guyon, une des bonnes de France, étoit tombée en quenouille. +L'héritière, au lieu de se donner à quelqu'un des grands seigneurs qui +la recherchoient, se donna à un gentilhomme de son voisinage, nommé M. +de Silly, qui prit le nom de La Roche-Guyon. Le fils de cet homme-là +épousa une fille de la maison de Pons. C'est cette madame de +Guercheville. Elle demeura veuve fort jeune avec un seul fils, qui +étoit le feu comte de La Roche-Guyon. Henri <span class="smcap">IV</span> étant à Mantes, qui est +près de ce lieu, fit bien des galanteries à madame de La Roche-Guyon, +qui étoit une belle et honnête personne. Il y trouva beaucoup de +vertu, et pour marque d'estime, il la fit dame d'honneur de la feue +Reine-mère, en lui disant: «Puisque vous avez été dame d'honneur, vous +le serez.» Entre deux, cette dame avoit épousé M. de Liancourt, +premier écuyer de la petite écurie, et par pruderie elle se fit +appeler madame de Guercheville, à cause qu'on appeloit alors madame de +Beaufort madame de Liancourt. Le comte de La Roche-Guyon mort sans +enfants, M. de Liancourt, en donnant le surplus en argent, eut la +terre de La Roche-Guyon pour les conventions matrimoniales de sa +mère.(T.)—L'abbé de Choisy rapporte dans ses Mémoires le fait relatif +à Henri <span class="smcap">IV</span>, que Tallemant s'est contenté d'indiquer ici. (<i>Voyez</i> les +<i>Mémoires de Choisy</i>, tom. 63, pag. 515 de la deuxième série de la +Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France.)</p> + +<p><a name="Footnote_258" id="Footnote_258"></a><a href="#FNanchor_258"><span class="label">258</span></a> Voir précédemment (pag. <a href="#Page_76">76</a>) l'<i>historiette</i> du connétable, où sa +femme joue un très-grand rôle.</p> + +<p><a name="Footnote_259" id="Footnote_259"></a><a href="#FNanchor_259"><span class="label">259</span></a> Racan fait ajouter à Malherbe: «Tel qui pense être issu +de ces grands héros est peut être venu d'un valet-de-chambre ou d'un +violon.»</p> + +<p><a name="Footnote_260" id="Footnote_260"></a><a href="#FNanchor_260"><span class="label">260</span></a> Henri de Bourbon, père du grand Condé.</p> + +<p><a name="Footnote_261" id="Footnote_261"></a><a href="#FNanchor_261"><span class="label">261</span></a> Cette anecdote ne se trouve pas dans Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_262" id="Footnote_262"></a><a href="#FNanchor_262"><span class="label">262</span></a> Omis par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_263" id="Footnote_263"></a><a href="#FNanchor_263"><span class="label">263</span></a> Omis par Racan. Voici la première stance de cette +pièce:</p> + +<div class="left30"> +<p>Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses!<br /> +Que d'une aveugle erreur, tu laisses toutes choses<br /> +<span class="i6">A la merci du sort?</span><br /> +Qu'en tes prospérités à bon droit on soupire,<br /> +Et qu'il est malaisé de vivre en ton empire<br /> +<span class="i6">Sans désirer la mort?</span></p> + +<p><span class="i6">(<i>Poésies de Malherbe</i>, édition Barbou, pag. 143.)</span></p></div> + +<p><a name="Footnote_264" id="Footnote_264"></a><a href="#FNanchor_264"><span class="label">264</span></a> Omis par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_265" id="Footnote_265"></a><a href="#FNanchor_265"><span class="label">265</span></a> Omis par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_266" id="Footnote_266"></a><a href="#FNanchor_266"><span class="label">266</span></a> Marie Bruneau, dame des Loges; c'étoit une femme +très-renommée pour son esprit chez laquelle les gens de lettres se +réunissoient souvent.</p> + +<p><a name="Footnote_267" id="Footnote_267"></a><a href="#FNanchor_267"><span class="label">267</span></a> <i>Le Bouclier de la Foi.</i></p> + +<p><a name="Footnote_268" id="Footnote_268"></a><a href="#FNanchor_268"><span class="label">268</span></a> Tallemant ne tenoit pas cette anecdote de Racan. C'est +Balzac qui le premier l'a rapportée ainsi: elle est inexacte. Ménage, +dans ses <i>Observations</i> sur Malherbe, l'a rectifiée d'après le récit +même de Racan, qui y jouoit un rôle: «J'ai su de M. Racan, dit-il, que +c'est lui qui avoit fait ces vers que M. de Balzac attribue à +Malherbe, et que Gombaud avoit fait ceux que M. de Balzac donne à +madame des Loges. Madame des Loges, qui étoit de la religion réformée, +avoit prêté à M. de Racan le livre de Dumoulin le ministre, intitulé +<i>le Bouclier de la Foi</i>, et l'avoit obligé de le lire. M. de Racan, +après l'avoir lu, fit sur ce livre cette épigramme que M. de Balzac a +altérée en plusieurs endroits. L'ayant communiquée à Malherbe, qui +l'étoit venu visiter dans ce temps-là, Malherbe l'écrivit de sa main +dans le livre de Dumoulin, qu'il renvoya en même temps à madame des +Loges de la part de M. de Racan. Madame des Loges, voyant ces vers +écrits de la main de Malherbe, crut qu'ils étoient de Malherbe; et +comme elle étoit extraordinairement zélée pour sa religion, elle ne +voulut pas qu'ils demeurassent sans réponse. Elle pria Gombauld, qui +étoit de la même religion et qui avoit le même zèle, d'y répondre. +Gombauld, je le sais de lui-même, qui croyoit, comme madame des Loges, +que Malherbe étoit l'auteur de ces vers, y répondit par l'épigramme +que M. de Balzac attribue à madame des Loges, et qu'il trouve trop +gaillarde pour une femme qui parle à un homme.» (Les <i>Œuvres de +François de Malherbe</i>, 1723, tom. 2, pag. 387.)</p> + +<p><a name="Footnote_269" id="Footnote_269"></a><a href="#FNanchor_269"><span class="label">269</span></a> <i>Diophanti Alexandrini arithmeticorum libri sex, et de +numeris multangulis liber unus, græcis et latinis commentariis +illustratus.</i> Paris, 1621, in-fol.</p> + +<p><a name="Footnote_270" id="Footnote_270"></a><a href="#FNanchor_270"><span class="label">270</span></a> Dans le feu. (T.)—Cette anecdote ne se trouve pas dans +Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_271" id="Footnote_271"></a><a href="#FNanchor_271"><span class="label">271</span></a> Également omis par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_272" id="Footnote_272"></a><a href="#FNanchor_272"><span class="label">272</span></a> <i>Avec qui voulez-vous donc que j'en aie?</i> Ce mot d'un +si bon comique ne se trouve pas dans Racan, dont le récit est presque +continuellement pâle et froid.</p> + +<p><a name="Footnote_273" id="Footnote_273"></a><a href="#FNanchor_273"><span class="label">273</span></a> Omis par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_274" id="Footnote_274"></a><a href="#FNanchor_274"><span class="label">274</span></a> Ce mot n'est pas non plus rapporté dans Racan. La suite +de cet alinéa y manque aussi; mais Balzac a donné également les +détails qu'il renferme.</p> + +<p><a name="Footnote_275" id="Footnote_275"></a><a href="#FNanchor_275"><span class="label">275</span></a> Cet alinéa et le suivant ne se trouvent pas dans la +<i>Vie</i> par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_276" id="Footnote_276"></a><a href="#FNanchor_276"><span class="label">276</span></a> Yvrande étoit un de ses disciples, gentilhomme breton, +page de la grande écurie. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_277" id="Footnote_277"></a><a href="#FNanchor_277"><span class="label">277</span></a> Omis par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_278" id="Footnote_278"></a><a href="#FNanchor_278"><span class="label">278</span></a> Cet alinéa et le suivant renferment également des +détails que Racan ne donne pas.</p> + +<p><a name="Footnote_279" id="Footnote_279"></a><a href="#FNanchor_279"><span class="label">279</span></a> François de Harlay, auquel, en 1651, succéda son neveu, +François Harlay de Champvallon, depuis archevêque de Paris.</p> + +<p><a name="Footnote_280" id="Footnote_280"></a><a href="#FNanchor_280"><span class="label">280</span></a> Épître dédicatoire de la Traduction du trente-troisième +livre de Tite-Live.</p> + +<p><a name="Footnote_281" id="Footnote_281"></a><a href="#FNanchor_281"><span class="label">281</span></a> Omis par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_282" id="Footnote_282"></a><a href="#FNanchor_282"><span class="label">282</span></a> Patrix est gentilhomme; il est de Caen, mais originaire +de Languedoc. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_283" id="Footnote_283"></a><a href="#FNanchor_283"><span class="label">283</span></a> Omis par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_284" id="Footnote_284"></a><a href="#FNanchor_284"><span class="label">284</span></a> Omis par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_285" id="Footnote_285"></a><a href="#FNanchor_285"><span class="label">285</span></a> Omis par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_286" id="Footnote_286"></a><a href="#FNanchor_286"><span class="label">286</span></a> Omis par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_287" id="Footnote_287"></a><a href="#FNanchor_287"><span class="label">287</span></a> Omis par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_288" id="Footnote_288"></a><a href="#FNanchor_288"><span class="label">288</span></a> Omis par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_289" id="Footnote_289"></a><a href="#FNanchor_289"><span class="label">289</span></a> Nicolas Bourbon, dit le Jeune, dont les Œuvres +furent recueillies en 1630, sous le titre de <i>Poematia</i>, et qui fut +appelé en 1637 à l'Académie françoise, quoiqu'il n'eût jamais écrit +d'une manière un peu supportable qu'en latin.</p> + +<p><a name="Footnote_290" id="Footnote_290"></a><a href="#FNanchor_290"><span class="label">290</span></a> Sirmond (Jean), également de l'Académie françoise, +avoit composé quelques pièces latines qui lui avoient donné du renom. +Elles furent rassemblées sous le titre de <i>Carminum libri duo, quorum +prior heroïcorum est, posterior elegiarum</i>, 1654, in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_291" id="Footnote_291"></a><a href="#FNanchor_291"><span class="label">291</span></a> Poésies de Malherbe. Edition Barbou, 1764, pag. 216.</p> + +<p><a name="Footnote_292" id="Footnote_292"></a><a href="#FNanchor_292"><span class="label">292</span></a> Omis par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_293" id="Footnote_293"></a><a href="#FNanchor_293"><span class="label">293</span></a> Poésies de Malherbe; Barbou, pag. 94.</p> + +<p><a name="Footnote_294" id="Footnote_294"></a><a href="#FNanchor_294"><span class="label">294</span></a> Cette parodie, fort piquante en effet, se trouve aussi +dans le commentaire de Ménage sur Malherbe. Quand on l'aura lue, on +s'expliquera pourquoi nous ne l'avons pas rapportée ici. En voici une +stance: ce n'est pas la meilleure, mais c'est la seule que nous +puissions décemment citer:</p> + +<p class="left30"> +Etre six ans à faire une ode,<br /> +Et faire des lois à sa mode,<br /> +<span class="i1">Cela se peut facilement</span><br /> +Mais de nous charmer les oreilles<br /> +Par<i>sa merveille des merveilles</i>,<br /> +Cela ne se peut nullement.</p> + +<p>«Malherbe, dit Ménage, pour réponse à ces vers, fit donner des coups +de bâton à Berthelot, par un gentilhomme de Caen, nommé la +Boulardière.»</p> + +<p><a name="Footnote_295" id="Footnote_295"></a><a href="#FNanchor_295"><span class="label">295</span></a> Ces deux derniers ne sont pas grand'chose. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_296" id="Footnote_296"></a><a href="#FNanchor_296"><span class="label">296</span></a> Il l'a rimé lui-même. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_297" id="Footnote_297"></a><a href="#FNanchor_297"><span class="label">297</span></a> <i>Voyez</i> dans les <i>Poésies de Malherbe</i> la paraphrase du +psaume 8, pag. 60 de l'édition Barbou.</p> + +<p><a name="Footnote_298" id="Footnote_298"></a><a href="#FNanchor_298"><span class="label">298</span></a> <i>Poésies de Malherbe</i>, déjà citées, pag. 149.</p> + +<p><a name="Footnote_299" id="Footnote_299"></a><a href="#FNanchor_299"><span class="label">299</span></a> <i>Poésies de Malherbe</i>, déjà citées, pag. 143.</p> + +<p><a name="Footnote_300" id="Footnote_300"></a><a href="#FNanchor_300"><span class="label">300</span></a> Omis par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_301" id="Footnote_301"></a><a href="#FNanchor_301"><span class="label">301</span></a> Son <i>Historiette</i> suit immédiatement celle-ci.</p> + +<p><a name="Footnote_302" id="Footnote_302"></a><a href="#FNanchor_302"><span class="label">302</span></a> Ce fait très-curieux ne se trouve pas dans la <i>Vie</i> +donnée par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_303" id="Footnote_303"></a><a href="#FNanchor_303"><span class="label">303</span></a> Racan a aimé madame de Moret, sa parente, car on voit +dans ses vers qu'il parle de cet œil qu'elle perdit ou qu'elle +feignit d'avoir perdu. Voyez l'<i>Historiette</i> de madame de Moret. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_304" id="Footnote_304"></a><a href="#FNanchor_304"><span class="label">304</span></a> On lit dans les <i>Œuvres de Malherbe</i> une chanson +adressée à la marquise de Rambouillet, sous le nom de <i>Rodanthe</i>, pag. +234 de l'édition déjà citée.</p> + +<p><a name="Footnote_305" id="Footnote_305"></a><a href="#FNanchor_305"><span class="label">305</span></a> <i>Voyez</i> le fragment pour madame la marquise de +Rambouillet, 1624 ou 1625, dans les <i>Poésies de Malherbe</i>, pag. 254 de +l'édition Barbou. Tallemant paroît avoir cité de mémoire les vers que +madame de Rambouillet disoit avoir été faits pour elle; nous croyons +devoir les rétablir ici:</p> + +<p class="left30"> +Celle belle bergère, à qui les Destinées<br /> +Sembloient avoir gardé mes dernières années,<br /> +Eut en perfection tous les rares trésors<br /> +Qui parent un esprit et font aimer un corps.<br /> +Ce ne furent qu'attraits, ce ne furent que charmes;<br /> +Sitôt que je la vis, je lui rendis les armes,<br /> +Un objet si puissant ébranla ma raison.<br /> +Je voulus être sien, j'entrai dans sa prison,<br /> +Et de tout mon pouvoir essayai de lui plaire<br /> +Tant que ma servitude espéra du salaire;<br /> +Mais comme j'aperçus l'infaillible danger<br /> +Où, si je poursuivois, je m'allois engager,<br /> +Le soin de mon salut m'ôta cette pensée;<br /> +J'eus honte de brûler pour une âme glacée,<br /> +Et sans me travailler à lui faire pitié,<br /> +Restreignis mon amour aux termes d'amitié.</p> + +<p><a name="Footnote_306" id="Footnote_306"></a><a href="#FNanchor_306"><span class="label">306</span></a> Cette curieuse anecdote et les détails qui la précèdent +n'ont point été donnés par Racan.</p> + +<p><a name="Footnote_307" id="Footnote_307"></a><a href="#FNanchor_307"><span class="label">307</span></a> Cette chanson paroît avoir été adressée à la marquise +de Rambouillet sous le nom de <i>Rodanthe</i>. On est d'autant plus porté à +le croire que l'on y retrouve les mêmes images sur la froideur de sa +maîtresse, que dans les fragments cités plus haut.</p> + +<p>Voici la seconde stance:</p> + +<p class="left30"> +En tous climats, voire au fond de la Thrace,<br /> +<span class="i1">Après les neiges et les glaçons,</span><br /> +<span class="i2">Le beau temps reprend sa place,</span><br /> +Et les étés mûrissent les moissons;<br /> +<span class="i1">Chaque saison y fait son cours;</span><br /> +En vous seule on trouve qu'il gèle toujours.</p> + +<p><a name="Footnote_308" id="Footnote_308"></a><a href="#FNanchor_308"><span class="label">308</span></a> <i>Poésies de Malherbe</i>, pag. 101. Ces vers sont indiqués +dans toutes les éditions de Malherbe comme étant adressés à la +vicomtesse d'Auchy. (Voyez l'<i>Historiette</i> de cette dame à la suite de +l'article sur Malherbe.)</p> + +<p><a name="Footnote_309" id="Footnote_309"></a><a href="#FNanchor_309"><span class="label">309</span></a> Catherine Chabot, fille de Jacques, marquis de +Mirebeau, veuve de César-Auguste de Saint-Lari, baron de Termes, se +remaria à Claude Vignier, président au parlement de Metz; elle mourut +en 1662.</p> + +<p><a name="Footnote_310" id="Footnote_310"></a><a href="#FNanchor_310"><span class="label">310</span></a> On n'a vu ce fait rapporté nulle part ainsi et avec +autant de détails. Ceux des contemporains qui ont parlé de la mort +tragique du fils de Malherbe se sont tous accordés à dire qu'il avoit +été tué en duel.</p> + +<p><a name="Footnote_311" id="Footnote_311"></a><a href="#FNanchor_311"><span class="label">311</span></a> Piles est Fortia, et les Fortia passent pour être venus +des Juifs. (T.)</p> + +<p>Une satire virulente de Philippe Desportes contre François de Fortia, +trésorier des parties casuelles, et des épigrammes de Jean de Baïf, où +Fortia n'étoit pas plus ménagé, auront sans doute donné lieu au bruit +alors répandu que la famille de Fortia étoit juive d'origine. Ces +pièces existent encore dans un manuscrit de la Bibliothèque du Roi, +n<sup>o</sup> 7652, t. 3, p. 3, et 2220 du fonds Colbert. On ne peut les +attribuer qu'à l'esprit de vengeance; François de Fortia ne s'étant +sans doute pas montré fort empressé d'acquitter des assignations sur +le trésor que Charles <span class="smcap">IX</span> avoit accordées aux deux poètes trop +libéralement et sans consulter l'état de ses finances. Des quatre +frères de François, l'aîné, Jean de Fortia, avoit embrassé l'état +ecclésiastique, et étoit aussi prêtre de la métropole de Tours; +Pierre, le plus jeune, étoit abbé de Saint-Acheul, et mourut en 1580, +comme on le voit dans le <i>Gallia Christiana</i>, t. 10, pag. 1328. +D'ailleurs, dès la fin du seizième siècle, toutes les branches de +cette maison firent sans difficulté leurs preuves pour être admises +dans l'ordre de Malte, où l'on exigeoit quatre degrés de noblesse dans +chacune des lignes paternelles et maternelles. M. le comte de Fortia +de Piles, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, +auquel la littérature et l'histoire doivent d'importantes +publications, est aujourd'hui le dernier rejeton de cette famille +noble et ancienne.</p> + +<p><a name="Footnote_312" id="Footnote_312"></a><a href="#FNanchor_312"><span class="label">312</span></a> Malherbe mourut en 1628, à l'âge de soixante-treize +ans.</p> + +<p><a name="Footnote_313" id="Footnote_313"></a><a href="#FNanchor_313"><span class="label">313</span></a> Voir précédemment, pag. <a href="#Page_171">171</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_314" id="Footnote_314"></a><a href="#FNanchor_314"><span class="label">314</span></a> On raconte différemment ce qui se passa à sa mort.</p> + +<p>Il est mort au mois d'octobre 1628. Son confesseur, voyant que sa +maladie étoit dangereuse, le pressa de se confesser; il s'en excusa en +disant qu'il se confesseroit à la Toussaint, comme il avoit coutume de +le faire: «Mais, monsieur, dit le confesseur, vous m'aviez toujours +dit que vous vouliez faire comme les autres, en ce qui regarde le +christianisme. Tous les bons chrétiens se confessent avant que de +mourir.—Vous avez raison, reprit Malherbe, je veux donc aussi me +confesser, je veux aller où vont tous les autres, <i>on ne fera pas un +paradis exprès pour moi</i>, et il se confessa.» (<i>Extrait d'un manuscrit +du même temps.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_315" id="Footnote_315"></a><a href="#FNanchor_315"><span class="label">315</span></a> Charles Paulet, secrétaire de la chambre du Roi, a été +l'inventeur et le premier fermier de cet impôt, qui consistoit dans +une somme que les officiers de judicature ou de finances payoient +chaque année aux parties casuelles, afin de conserver, en cas de mort, +leurs charges à leurs veuves et à leurs héritiers; autrement elles +auroient été déclarées vacantes au profit du Roi. Ce droit, établi par +un édit du 12 septembre 1604, fut d'abord de quatre deniers pour +livre, et depuis 1618, il étoit du soixantième denier du tiers du prix +de la charge.</p> + +<p><a name="Footnote_316" id="Footnote_316"></a><a href="#FNanchor_316"><span class="label">316</span></a> On raconte que l'on trouva deux rossignols morts sur le +bord d'une fontaine où elle avoit chanté tout le jour. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_317" id="Footnote_317"></a><a href="#FNanchor_317"><span class="label">317</span></a> <i>Voyez</i> plus haut, page 101 de ce volume.</p> + +<p><a name="Footnote_318" id="Footnote_318"></a><a href="#FNanchor_318"><span class="label">318</span></a> Depuis M. de Souvray. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_319" id="Footnote_319"></a><a href="#FNanchor_319"><span class="label">319</span></a> Village par-delà Mont-Rouge, à une lieue de Paris. +(T.)</p> + +<p><a name="Footnote_320" id="Footnote_320"></a><a href="#FNanchor_320"><span class="label">320</span></a> Portée à la médisance.</p> + +<p><a name="Footnote_321" id="Footnote_321"></a><a href="#FNanchor_321"><span class="label">321</span></a> Claude Duval, sieur de Coupeauville, abbé de La +Victoire, auprès de Senlis. Tallemant en parle plus bas.</p> + +<p><a name="Footnote_322" id="Footnote_322"></a><a href="#FNanchor_322"><span class="label">322</span></a> Bonnet aplati qui couvre les oreilles et est échancré +par-devant. (<i>Dict. de Trévoux.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_323" id="Footnote_323"></a><a href="#FNanchor_323"><span class="label">323</span></a> C'étoit un impertinent nommé Dubois. (T).</p> + +<p><a name="Footnote_324" id="Footnote_324"></a><a href="#FNanchor_324"><span class="label">324</span></a> Bodeau, marchand linger. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_325" id="Footnote_325"></a><a href="#FNanchor_325"><span class="label">325</span></a> Le commandeur de Sillery. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_326" id="Footnote_326"></a><a href="#FNanchor_326"><span class="label">326</span></a> C'est pour augmenter les diverses conditions. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_327" id="Footnote_327"></a><a href="#FNanchor_327"><span class="label">327</span></a> Bordier, poète royal pour les ballets, un impertinent +qui la pensa faire devenir folle. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_328" id="Footnote_328"></a><a href="#FNanchor_328"><span class="label">328</span></a> Saint-Brisson Séguier, un gros dada qui tous les matins +demandoit <i>l'avoine</i>: son valet de chambre s'appeloit ainsi. Il y +avoit un vaudeville:</p> + +<p class="left30"> +Et le gros Saint-Brisson<br /> +Dépense plus en son<br /> +Que Guillaume en farine. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_329" id="Footnote_329"></a><a href="#FNanchor_329"><span class="label">329</span></a> L'abbesse de Saint-Étienne de Reims étoit une +demoiselle d'Angennes. (<i>Voyez</i> plus loin son article à la suite de +celui de madame de Rambouillet, sa mère.)</p> + +<p><a name="Footnote_330" id="Footnote_330"></a><a href="#FNanchor_330"><span class="label">330</span></a> <i>Voyez</i>, sur une pièce de vers intitulée le <i>Récit de +la Lionne</i>, une note de l'article <span class="smcap">Chapelain</span> dans le volume suivant.</p> + +<p><a name="Footnote_331" id="Footnote_331"></a><a href="#FNanchor_331"><span class="label">331</span></a> Maîtresse de Malherbe. Voir précédemment, page <a href="#Page_188">188</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_332" id="Footnote_332"></a><a href="#FNanchor_332"><span class="label">332</span></a> Elle s'appeloit Charlotte des Ursins, vicomtesse +d'Auchy, ou Ochy. Ce dernier nom paroît être altéré. (<i>Voir</i> la +Dédicace à elle adressée du <i>Recueil des plus beaux vers de ce temps</i>; +Paris, Toussaint Du Bray, 1609, in-8<sup>o</sup>.)</p> + +<p><a name="Footnote_333" id="Footnote_333"></a><a href="#FNanchor_333"><span class="label">333</span></a> Ce vers se trouve dans un sonnet pour la vicomtesse +d'Auchy, sous le nom de Caliste, 1608. (<i>Œuvres de Malherbe</i>, +Paris, Barbou, 1764, in-8<sup>o</sup>, pag. 120.)</p> + +<p><a name="Footnote_334" id="Footnote_334"></a><a href="#FNanchor_334"><span class="label">334</span></a> Oculiste du temps.</p> + +<p><a name="Footnote_335" id="Footnote_335"></a><a href="#FNanchor_335"><span class="label">335</span></a> Cette pièce, composée de cinq stances, se trouve dans +le Recueil intitulée: <i>le Séjour des Muses, ou la Cresme des bons +vers</i>, Rouen, 1626, in-12, pag. 57. Elle existe aussi dans le Recueil +de Toussaint Du Bray, 1609, pag. 367.</p> + +<p><a name="Footnote_336" id="Footnote_336"></a><a href="#FNanchor_336"><span class="label">336</span></a> <i>Voyez</i> précédemment, pag. 188 de ce volume.</p> + +<p><a name="Footnote_337" id="Footnote_337"></a><a href="#FNanchor_337"><span class="label">337</span></a> En 1638.</p> + +<p><a name="Footnote_338" id="Footnote_338"></a><a href="#FNanchor_338"><span class="label">338</span></a> <i>Traité des fortifications</i>, 1645, in-folio, ouvrage +estimé, réimprimé en 1689, in-12. Pagan, né en 1604, mourut le 18 +novembre 1665.</p> + +<p><a name="Footnote_339" id="Footnote_339"></a><a href="#FNanchor_339"><span class="label">339</span></a> François Hédelin, abbé d'Aubignac, auteur de la +<i>Pratique du théâtre</i>, et de beaucoup d'autres ouvrages peu estimés, +mourut en 1676.</p> + +<p><a name="Footnote_340" id="Footnote_340"></a><a href="#FNanchor_340"><span class="label">340</span></a> Il étoit introducteur des ambassadeurs. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_341" id="Footnote_341"></a><a href="#FNanchor_341"><span class="label">341</span></a> Tallemant lui consacre plus loin une <i>Historiette</i> dans +ces <i>Mémoires</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_342" id="Footnote_342"></a><a href="#FNanchor_342"><span class="label">342</span></a> C'est le refrain de la quatorzième chanson de Gaulthier +Garguille (pag. 26 de l'édition de 1641, et 27 de la réimpression de +1758).</p> + +<p><a name="Footnote_343" id="Footnote_343"></a><a href="#FNanchor_343"><span class="label">343</span></a> C'étoit le cardinal de Retz, oncle et prédécesseur du +fameux coadjuteur.</p> + +<p><a name="Footnote_344" id="Footnote_344"></a><a href="#FNanchor_344"><span class="label">344</span></a> Le <i>cadenas</i> étoit une espèce de coffret d'or ou de +vermeil, où l'on mettoit le couteau, la cuillère, la fourchette, etc., +dont on se servoit à la table des rois et des princes. (<i>Dict. de +Trévoux.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_345" id="Footnote_345"></a><a href="#FNanchor_345"><span class="label">345</span></a> Ou <i>Crillon</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_346" id="Footnote_346"></a><a href="#FNanchor_346"><span class="label">346</span></a> Il avoit été fait cardinal par la faveur de madame de +Beaufort, en la place du maréchal d'Estrées. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_347" id="Footnote_347"></a><a href="#FNanchor_347"><span class="label">347</span></a> Nicolas Vauquelin, seigneur Des Yvetaux, mort le 9 mars +1649, âgé de quatre-vingt-dix ans.</p> + +<p><a name="Footnote_348" id="Footnote_348"></a><a href="#FNanchor_348"><span class="label">348</span></a> Suivant la <i>Biographie universelle</i>, on a dit par +erreur, que Des Yvetaux avoit été lieutenant-général, et on l'auroit +ainsi confondu avec son frère qui a rempli cette charge. La +<i>Biographie</i> s'est trompée; Huet, dans ses <i>Origines de Caen</i> (Rouen, +1706, p. 355) dit positivement que Jean Vauquelin, père de Des +Yvetaux, «l'adopta à son tribunal, et lui résigna sa charge de +lieutenant-général.» Il ajoute que le maréchal d'Estrées «l'exhorta de +venir à la cour et de ne pas passer sa vie à donner des sentences;» +que Des Yvetaux fut déterminé à suivre ce conseil «par une disgrâce +qui lui arriva, ayant été cité au parlement de Rouen pour rendre +raison de l'irrégularité de quelque sentence;» qu'alors il vendit sa +charge à Guillaume Vauquelin, son frère cadet. On voit par là que +Tallemant a été bien instruit de ce qui concernoit le poète Des +Yvetaux.</p> + +<p><a name="Footnote_349" id="Footnote_349"></a><a href="#FNanchor_349"><span class="label">349</span></a> Il fit pour celui-ci l'<i>Institution du Prince</i> en vers +(T.). Cette pièce a dû être imprimée séparément avant 1612; car, citée +dans le discours adressé à la Reine, dont il va être question, elle a +été ensuite insérée dans les <i>Délices de la Poésie françoise</i>; Paris, +Toussainct Du Bray, 1615, p. 417.</p> + +<p><a name="Footnote_350" id="Footnote_350"></a><a href="#FNanchor_350"><span class="label">350</span></a> Louis <span class="smcap">XIII</span>.</p> + +<p><a name="Footnote_351" id="Footnote_351"></a><a href="#FNanchor_351"><span class="label">351</span></a> <i>Voyez</i> le Discours présenté à la Reine-mère du Roi, en +l'année 1612, à la suite des <i>Mémoires d'État</i>, par M. de Villeroi, +tom. 5, pag. 199, Amsterdam, 1725.</p> + +<p><a name="Footnote_352" id="Footnote_352"></a><a href="#FNanchor_352"><span class="label">352</span></a> Marguerite de Burtio de la Tour, femme de Jacques de +Lallier, seigneur Du Pin. Marie de Lallier, sa fille, épousa en 1637 +le comte d'Estrades, qui fut créé maréchal de France en 1675.</p> + +<p><a name="Footnote_353" id="Footnote_353"></a><a href="#FNanchor_353"><span class="label">353</span></a> On appeloit ainsi des peaux de mouton passées en +basanes, sur lesquelles étoient représentées en relief diverses sortes +de grotesques relevées d'or ou d'argent, de vermillon ou autres +couleurs (<i>Dictionnaire de Trévoux</i>). <i>Voyez</i> aussi les <i>Recherches +sur le cuir doré</i>, par M. de La Querière; Rouen, Baudry, 1830, +in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_354" id="Footnote_354"></a><a href="#FNanchor_354"><span class="label">354</span></a> Le Pré-aux-Clerc se terminoit à cette rue qui en a +porté le nom jusqu'à la fin du seizième siècle. (<i>Recherches sur +Paris</i>, par Sauval, quartier de Saint-Germain-des-Prés, pag. 37.)</p> + +<p><a name="Footnote_355" id="Footnote_355"></a><a href="#FNanchor_355"><span class="label">355</span></a> «Des Yvetaux, dit Ségrais, avoit épousé une +mademoiselle Dupuis, joueuse de harpe, qui étoit d'Etampes, et qui +avoit son frère qui en jouoit par les cabarets. Souvent ils prenoient +la houlette avec le chapeau et l'habillement de bergers, et chantoient +ensemble des vers que Des Yvetaux lui-même avoit composés. Il étoit +encore vivant quand j'arrivai à Paris, mais je ne le vis pas; il +demeuroit au faubourg Saint-Germain, où il recevoit grande compagnie +sans aller voir personne.» (<i>Mémoires anecdotes de Ségrais</i>; +Amsterdam, 1723, p. 115.) Tallemant entre dans des détails beaucoup +plus étendus, et ayant connu personnellement Des Yvetaux, il mérite +plus de confiance que Ségrais.</p> + +<p><a name="Footnote_356" id="Footnote_356"></a><a href="#FNanchor_356"><span class="label">356</span></a> Hercule Vauquelin, fils de Guillaume, devint intendant +de Languedoc. (<i>Voyez</i> les <i>Origines de Caen</i>, par Huet, au lieu déjà +cité.)</p> + +<p><a name="Footnote_357" id="Footnote_357"></a><a href="#FNanchor_357"><span class="label">357</span></a> Jeanne de Schomberg, mariée en secondes noces en 1620 à +Roger Du Plessis de Liancourt, duc de La Roche-Guyon. Sa fille, Jeanne +Charlotte Du Plessis Liancourt épousa en 1659 François VII, duc de La +Rochefoucauld, prince de Marsillac, fils de l'auteur des <i>Maximes</i>. +C'est par ce mariage que la terre de Liancourt ainsi que l'hôtel de ce +nom passèrent dans la maison des La Rochefoucauld.</p> + +<p><a name="Footnote_358" id="Footnote_358"></a><a href="#FNanchor_358"><span class="label">358</span></a> L'hôtel de Liancourt y touche. (T.)—L'hôtel de La +Rochefoucauld, sur l'emplacement duquel la rue des Beaux-Arts a été +percée en 1828.</p> + +<p><a name="Footnote_359" id="Footnote_359"></a><a href="#FNanchor_359"><span class="label">359</span></a> Le curé de Saint-Sulpice étant allé voir Des Yvetaux et +lui faisant des réprimandes sur sa conduite si peu chrétienne, il lui +répondit sans s'émouvoir: «M. le curé, il ne faut pas croire tout ce +que l'on dit, il y a bien de la médisance; l'on me disoit l'autre jour +que vous aimiez les garçons, mais je n'en voulois rien croire.» Le +curé, offensé d'un tel compliment, ne jugea pas à propos de lui parler +davantage et s'en alla. (<i>Extrait d'un manuscrit du même temps.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_360" id="Footnote_360"></a><a href="#FNanchor_360"><span class="label">360</span></a> Ce fut Tambonneau, le président, en ce temps-là +amoureux de la Sacy, qui l'y fit aller. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_361" id="Footnote_361"></a><a href="#FNanchor_361"><span class="label">361</span></a> Marie d'Hautefort fut aimée de Louis <span class="smcap">XIII</span>, après la +retraite de mademoiselle de La Fayette. Elle épousa en 1646 Charles, +depuis maréchal de Schomberg.</p> + +<p><a name="Footnote_362" id="Footnote_362"></a><a href="#FNanchor_362"><span class="label">362</span></a> A la maison du financier Rambouillet.</p> + +<p><a name="Footnote_363" id="Footnote_363"></a><a href="#FNanchor_363"><span class="label">363</span></a> Elle le connoissoit bien, à ce qu'elle dit, mais elle +ne put éviter de l'épouser: il a bien eu sa revanche depuis. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_364" id="Footnote_364"></a><a href="#FNanchor_364"><span class="label">364</span></a> Gabriel de Rochechouart, marquis de Mortemart, créé duc +de Mortemart par lettres-patentes de décembre 1650, enregistrées au +parlement le 15 décembre 1663. C'est le père de madame de Montespan.</p> + +<p><a name="Footnote_365" id="Footnote_365"></a><a href="#FNanchor_365"><span class="label">365</span></a> Il chante aussi bien que qui que ce soit, et s'en +pique. Cela est pourtant ridicule à son âge, et avec son cordon bleu +et son brevet de duc. Il compose même et fait des airs. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_366" id="Footnote_366"></a><a href="#FNanchor_366"><span class="label">366</span></a> C'est-à-dire que chez madame de Sacy on appeloit M. de +Mortemart, <i>M. le Marquis</i>, nonobstant son brevet de duc. «Quand on +dit <i>monsieur</i>, sans queue, on entend le maître de la maison.» (<i>Dict. +de Trévoux.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_367" id="Footnote_367"></a><a href="#FNanchor_367"><span class="label">367</span></a> Diane de Grandseigne, duchesse de Mortemart. Elle +mourut à Poitiers en 1666.</p> + +<p><a name="Footnote_368" id="Footnote_368"></a><a href="#FNanchor_368"><span class="label">368</span></a> Charles de Lorraine, duc de Guise, né le 20 août 1571, +mort en 1640.</p> + +<p><a name="Footnote_369" id="Footnote_369"></a><a href="#FNanchor_369"><span class="label">369</span></a> Le comte de Tonnerre avoit fait peindre la belle de +Châteauneuf sur un trône, et lui humilié devant elle qui lui mettoit +le pied sur la gorge. (T.)</p> + +<p>Cette belle Châteauneuf ne seroit-elle pas la maîtresse de Charles <span class="smcap">IX</span> +dont Dreux du Radier a vainement cherché le nom? (<i>Voyez</i> les +<i>Anecdotes des Reines et Régentes</i>, Paris, 1808, tom. 5, pag. 30.)</p> + +<p><a name="Footnote_370" id="Footnote_370"></a><a href="#FNanchor_370"><span class="label">370</span></a> Je sais cela d'un parent de la dame, mais il ne l'a +jamais voulu nommer. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_371" id="Footnote_371"></a><a href="#FNanchor_371"><span class="label">371</span></a> Un M. de Montpensier, aîné du père de celui-ci, mais +qui n'eut point d'enfants, par je ne sais quelle bizarrerie, étant +prince et marié, alloit toujours vêtu de long. (T.) C'est-à-dire en +habit long, en robe et simarre.</p> + +<p><a name="Footnote_372" id="Footnote_372"></a><a href="#FNanchor_372"><span class="label">372</span></a> Première femme de Gaston, duc d'Orléans, et mère de +mademoiselle de Montpensier.</p> + +<p><a name="Footnote_373" id="Footnote_373"></a><a href="#FNanchor_373"><span class="label">373</span></a> On conte de ce Fouilloux qu'étant nouveau venu de sa +province de Saintonge, les filles de la Reine le prirent pour un bon +campagnard; il n'étoit pourtant pas si niais. Elles lui demandèrent +bien des choses à quoi il répondit en innocent. «Eh! ma compagne, +qu'il est bon! se disoient-elles l'une à l'autre.—Mais à quoi vous +divertissez-vous dans votre voisinage?—Eh! dit-il, je nous +entre-f.....» Les voilà toutes à fuir: depuis elles ne se jouèrent +plus à lui. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_374" id="Footnote_374"></a><a href="#FNanchor_374"><span class="label">374</span></a> Raphaël Corbinelli, père de Jean Corbinelli, qui a été +plus célèbre par l'amitié que lui portoit madame de Sévigné, que par +les ouvrages qu'il a laissés. Raphaël, secrétaire du maréchal d'Ancre, +fut enveloppé dans sa disgrâce. (<i>Voyez</i> le <i>Mercure français</i>, tom. +4, deuxième partie, pag. 205.)</p> + +<p><a name="Footnote_375" id="Footnote_375"></a><a href="#FNanchor_375"><span class="label">375</span></a> <i>Variante du manuscrit</i>: «Les gens de notre maison ne +se repentent jamais de leurs libéralités.»</p> + +<p><a name="Footnote_376" id="Footnote_376"></a><a href="#FNanchor_376"><span class="label">376</span></a> Il y a dans les Quatrains:</p> + +<p class="left30"> +Sois juste et droit et en toute saison;<br /> +De l'innocence prends en mais la raison.</p> + +<p><a name="Footnote_377" id="Footnote_377"></a><a href="#FNanchor_377"><span class="label">377</span></a> M. de Guise ne donna pas loisir à Saint-Paul de mettre +l'épée à la main. (T.) C'est ce qu'on appelle un assassinat.</p> + +<p><a name="Footnote_378" id="Footnote_378"></a><a href="#FNanchor_378"><span class="label">378</span></a> Edme de Malain, baron de Lux, lieutenant du Roi en +Bourgogne.</p> + +<p><a name="Footnote_379" id="Footnote_379"></a><a href="#FNanchor_379"><span class="label">379</span></a> Ce n'étoit qu'un prétexte; on vouloit se défaire à tout +prix du baron de Lux. On lit de très-curieux détails sur cette affaire +dans les <i>Mémoires de Fontenay-Mareuil</i>, tom. 50, pag. 199 de la +première série de la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de +France.</p> + +<p><a name="Footnote_380" id="Footnote_380"></a><a href="#FNanchor_380"><span class="label">380</span></a> Il s'appeloit Cauchon, et il prit un surnom, comme +c'étoit alors l'usage. Charles Cauchon de Maupas, baron Du Tour, étoit +né en 1566. Son père étoit grand-fauconnier de Henri <span class="smcap">IV</span>, lorsque ce +prince n'étoit que roi de Navarre. Il devint conseiller d'État, et fut +chargé de plusieurs ambassades. On a publié à Reims, en 1638, quelque +poésies du baron Du Tour.</p> + +<p><a name="Footnote_381" id="Footnote_381"></a><a href="#FNanchor_381"><span class="label">381</span></a> Henri de Cauchon de Maupas Du Tour, évêque du Puy en +1641, fut transféré en 1661 à l'évêché d'Évreux. On a de lui une <i>Vie</i> +de saint François de Sales et d'autres ouvrages.</p> + +<p><a name="Footnote_382" id="Footnote_382"></a><a href="#FNanchor_382"><span class="label">382</span></a> Qui est gouverneur de Châlons et l'a été de Perpignan, +et qui est lieutenant de roi des Trois-Évêchés. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_383" id="Footnote_383"></a><a href="#FNanchor_383"><span class="label">383</span></a> Ceci rappelle les regrets que Brienne fait si bien +exprimer au cardinal Mazarin dans sa dernière maladie. (<i>Mémoires de +Brienne</i>, 1828, tom. 2, pag. 127.)</p> + +<p><a name="Footnote_384" id="Footnote_384"></a><a href="#FNanchor_384"><span class="label">384</span></a> On appelle ces toiles de la noyale. (T.) Elles prennent +leur nom de Noyal-sur-Vilaine, bourg situé auprès de Vitré, où on les +fabrique.</p> + +<p><a name="Footnote_385" id="Footnote_385"></a><a href="#FNanchor_385"><span class="label">385</span></a> François de Cossé, duc de Brissac, mort le 3 décembre +1651, avoit épousé Guyonne Ruelan, fille de Gilles, sieur du Rocher +Portail, et de Françoise de Miolaix. De ce mariage sont sortis les +ducs de Brissac et les comtes de Cossé.</p> + +<p><a name="Footnote_386" id="Footnote_386"></a><a href="#FNanchor_386"><span class="label">386</span></a> <i>Voyez</i> dans l'article de la maréchale de Thémines, des +détails curieux sur Le Pailleur.</p> + +<p><a name="Footnote_387" id="Footnote_387"></a><a href="#FNanchor_387"><span class="label">387</span></a> Charles d'Albert, duc de Luynes, né le 5 août 1578, +mort le 14 décembre 1621.</p> + +<p><a name="Footnote_388" id="Footnote_388"></a><a href="#FNanchor_388"><span class="label">388</span></a> On lit des détails analogues à ceux que donne +Tallemant, dans les Mémoires du cardinal de Richelieu, sous l'année +1614. (V. ces <i>Mémoires</i>, t. 10, pag. 354 et tom. 21 <i>bis</i>, pag. 212, +de la 2<sup>e</sup> série de la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de +France.) Cette partie de Mémoires, sous le titre de l'<i>Histoire de la +mère et du fils</i>, a été publiée à Amsterdam, comme l'ouvrage de +Mézerai. M. Monmerqué possède un manuscrit de ce dernier ouvrage en 2 +vol. in-4<sup>o</sup>, qui porte de nombreuses corrections de la main du +cardinal. Il est intitulé: <i>l'Histoire de la mère et du fils, +c'est-à-dire de Marie de Médicis, femme du grand Henri et mère de +Louis <span class="smcap">XIII</span></i>. La maison de Luynes a la prétention de descendre d'une +famille Alberti de Florence. On peut voir dans le Moreri tout +l'échafaudage généalogique qui a été dressé pour établir les temps +fabuleux de cette maison. L'opinion commune, conforme à celle des +contemporains, est que le connétable de Luynes étoit un fort petit +gentilhomme. On peut voir aussi, sur les commencements de sa fortune, +les Mémoires de Fontenay-Mareuil, tom. 50, p. 131, de la 1<sup>re</sup> série +des Mémoires relatifs à l'histoire de France.</p> + +<p><a name="Footnote_389" id="Footnote_389"></a><a href="#FNanchor_389"><span class="label">389</span></a> Suivant le cardinal Richelieu, ce chanoine s'appeloit +Guillaume Ségur, et <i>Aubert</i> ou <i>Albert</i> étoit le nom de la +concubine.</p> + +<p><a name="Footnote_390" id="Footnote_390"></a><a href="#FNanchor_390"><span class="label">390</span></a> C'est ce qui fut cause que le comte Du Lude, après M. +de Brèves, fut gouverneur de M. d'Orléans; puis le maréchal d'Ornano +le fut, et ensuite M. de Bellegarde eut soin de sa conduite, sans +qualité de gouverneur. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_391" id="Footnote_391"></a><a href="#FNanchor_391"><span class="label">391</span></a> Ordinaire, c'est-à-dire gentilhomme ordinaire de la +chambre du Roi.</p> + +<p><a name="Footnote_392" id="Footnote_392"></a><a href="#FNanchor_392"><span class="label">392</span></a> Jacques de Souvré, fils de Gilles de Souvré, maréchal +de France. Il devint grand-prieur de France, en 1667. C'est lui qui a +fait bâtir le palais du Temple. Le nom de cette maison s'écrivoit +<i>Souvré</i>, nous avons sous les yeux une quittance signée par le +maréchal; mais il est souvent écrit <i>Souvray</i> dans les Mémoires du +temps.</p> + +<p><a name="Footnote_393" id="Footnote_393"></a><a href="#FNanchor_393"><span class="label">393</span></a> Marie de Rohan, morte le 12 août 1679.</p> + +<p><a name="Footnote_394" id="Footnote_394"></a><a href="#FNanchor_394"><span class="label">394</span></a> Marie de Rohan, duchesse de Luynes, étoit surintendante +de la maison de la Reine; devenue veuve en 1621, elle se remaria avec +le duc de Chevreuse, sous le nom duquel elle est célèbre par ses +intrigues, et surtout par l'amitié dont Anne d'Autriche l'honora. +Celle-ci pouvoit bien avoir ses motifs de ne concevoir aucune +inquiétude des empressements du Roi pour la belle connétable. Nous +lisons, t. 13, p. 633, du Recueil manuscrit de Conrart (Bibliothèque +de l'Arsenal, 902, in-fol.), que Louis <span class="smcap">XIII</span> disant à madame de +Chevreuse qu'il aimoit ses maîtresses de la ceinture en haut, elle lui +répondit: «Sire, elles se ceindront donc comme Gros Guillaume: au +milieu des cuisses.»</p> + +<p><a name="Footnote_395" id="Footnote_395"></a><a href="#FNanchor_395"><span class="label">395</span></a> Anne-Marie de Luynes, morte sans alliance.</p> + +<p><a name="Footnote_396" id="Footnote_396"></a><a href="#FNanchor_396"><span class="label">396</span></a> Claude de Lorraine, né le 5 juin 1578, mort le 24 +janvier 1657.</p> + +<p><a name="Footnote_397" id="Footnote_397"></a><a href="#FNanchor_397"><span class="label">397</span></a> Le mari de cette dame, pour guérir une religieuse +possédée, lui fit donner un lavement d'eau-bénite. Elle étoit +d'Allègre. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_398" id="Footnote_398"></a><a href="#FNanchor_398"><span class="label">398</span></a> Henriette-Marie de France, fille de Henri <span class="smcap">IV</span>, qui +épousa Charles <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_399" id="Footnote_399"></a><a href="#FNanchor_399"><span class="label">399</span></a> Suivant le comte de Brienne, les caprices de la Reine +allèrent plus loin que de vouloir voir le cardinal <i>vêtu de toile +d'argent gris de lin</i>. «La princesse, dit-il, et sa confidente +(<i>madame de Chevreuse sans aucun doute</i>) avoient en ce temps l'esprit +tourné à la joie pour le moins autant qu'à l'intrigue. Un jour +qu'elles causoient ensemble et qu'elles ne pensoient qu'à rire aux +dépens de l'amoureux cardinal: «Il est passionnément épris, madame, +dit la confidente, je ne sache rien qu'il ne fît pour plaire à Votre +Majesté. Voulez-vous que je vous l'envoie un soir, dans votre chambre, +vêtu en baladin; que je l'oblige à danser ainsi une sarabande; le +voulez-vous? il y viendra.—Quelle folie!» dit la princesse. Elle +étoit jeune, elle étoit femme, elle étoit vive et gaie; l'idée d'un +pareil spectacle lui parut divertissante. Elle prit au mot sa +confidente, qui fut, du même pas, trouver le cardinal. Ce grand +ministre, quoiqu'il eût dans la tête toutes les affaires de l'Europe, +ne laissoit pas en même temps de livrer son cœur à l'amour. Il +accepta ce singulier rendez-vous: il se croyoit déjà maître de sa +conquête; mais il en arriva autrement. Boccau, qui étoit le Baptiste +d'alors, et jouoit admirablement du violon, fut appelé. On lui +recommanda le secret: de tels secrets se gardent-ils? c'est donc de +lui qu'on a tout su. Richelieu étoit vêtu d'un pantalon de velours +vert: il avoit à ses jarretières des sonnettes d'argent; il tenoit en +mains des castagnettes, et dansa la sarabande que joua Boccau. Les +spectatrices et le violon étoient cachés, avec Vautier et Beringhen, +derrière un paravent d'où l'on voyoit les gestes du danseur. On rioit +à gorge déployée; et qui pourroit s'en empêcher, puisqu'après +cinquante ans, j'en ris encore moi-même?» (<i>Mémoires de Brienne</i>, +1828, t. 1, p. 274-6.)</p> + +<p><a name="Footnote_400" id="Footnote_400"></a><a href="#FNanchor_400"><span class="label">400</span></a> C'est un sobriquet jouant sur le nom de l'archevêque; +mais comme anagramme, il seroit inexact.</p> + +<p><a name="Footnote_401" id="Footnote_401"></a><a href="#FNanchor_401"><span class="label">401</span></a> Ceci se passoit en 1687, époque à laquelle La Porte, +porte-manteau de la Reine, soupçonné d'avoir servi d'intermédiaire aux +correspondances de cette princesse, fut mis à la Bastille. (<i>Voyez</i> +les <i>Mémoires de La Porte</i>, tom. 59 de la deuxième série des Mémoires +relatifs à l'histoire de France.)</p> + +<p><a name="Footnote_402" id="Footnote_402"></a><a href="#FNanchor_402"><span class="label">402</span></a> Nous lisons l'épisode suivant de la fuite de la +duchesse dans le Recueil précité de Conrart: «Étant arrivée un soir +proche des Pyrénées, en un lieu où il n'y avoit de logement que chez +le curé, qui encore n'avoit que son lit, elle lui dit qu'elle étoit si +lasse qu'il falloit qu'elle se couchât pour se reposer: parlant +néanmoins comme si elle eût été un cavalier; et le curé contestant et +disant qu'il ne quitteroit point son lit; enfin ils convinrent qu'ils +s'y coucheroient tous trois ensemble, ce qui se fit en effet. Le matin +les deux cavaliers remontèrent à cheval, et la duchesse de Chevreuse, +en partant, donna au curé un billet par lequel elle l'avertissoit +qu'il avoit couché la nuit avec la duchesse de Chevreuse et sa fille, +et qu'il se souvînt que s'il n'avoit pas usé de son avantage, ce +n'étoit pas à elles qu'il avoit tenu.»</p> + +<p><a name="Footnote_403" id="Footnote_403"></a><a href="#FNanchor_403"><span class="label">403</span></a> Sur l'air de la belle Piémontaise dont la reprise est:</p> + +<p class="left30"> +<span class="i3">Elle est</span><br /> +Au régiment des gardes<br /> +<span class="i2">Comme un cadet. (T.)</span></p> + +<p><a name="Footnote_404" id="Footnote_404"></a><a href="#FNanchor_404"><span class="label">404</span></a> Charles de Lorraine, duc de Guise.</p> + +<p><a name="Footnote_405" id="Footnote_405"></a><a href="#FNanchor_405"><span class="label">405</span></a> Henriette de Lorraine-Chevreuse, abbesse de Jouarre, +née en 1631, morte en 1694. Elle avoit servi d'intermédiaire à Anne +d'Autriche pour les correspondances que cette Reine entretenoit avec +la maison de Lorraine. (<i>Voyez</i> les <i>Mémoires de La Porte</i>, tom. 59, +pag. 335 de la deuxième série de la Collection des Mémoires relatifs à +L'histoire de France.)</p> + +<p><a name="Footnote_406" id="Footnote_406"></a><a href="#FNanchor_406"><span class="label">406</span></a> Louis-Charles d'Albert, duc de Luynes, né le 25 +décembre 1620, mort le 10 octobre 1690. On a de lui beaucoup +d'ouvrages ascétiques, dont on trouve l'indication dans le +<i>Dictionnaire des ouvrages anonymes</i> de Barbier, tom. 4, <i>tables</i>, +pag. 379, Paris, 1827.</p> + +<p><a name="Footnote_407" id="Footnote_407"></a><a href="#FNanchor_407"><span class="label">407</span></a> Louise-Marie Seguier, marquise d'O, fille unique de +Pierre Seguier, maître des requêtes, marquis de Soret.</p> + +<p><a name="Footnote_408" id="Footnote_408"></a><a href="#FNanchor_408"><span class="label">408</span></a> Elle avoit raison de parler ainsi, car cet homme étoit +le plus indigne de vivre qui fut jamais. Il avoit été conseiller au +parlement. Son père étoit mort président à mortier; mais il quitta la +robe et prit l'épée, lui qui n'étoit qu'un poltron. Il épousa la fille +du procureur-général de La Guesle, de cet homme qui pensa mourir de +regret d'avoir introduit, quoique innocemment, le moine qui tua Henri +<span class="smcap">III</span><a name="FNanchor_408-A" id="FNanchor_408-A"></a><a href="#Footnote_408-A" class="fnanchor">[408-A]</a>. Or, M. de La Guesle étoit gentilhomme et avoit un frère qui +parvint à commander le régiment de Champagne. C'étoit beaucoup en ce +temps-là. Cet homme fit quelque fortune et acheta le marquisat d'O. Il +n'avoit point d'enfants. Madame de Soret étoit une de ses héritières, +car elle avoit une sœur. Soret, d'impatience d'avoir le bien de cet +homme, le chicana en toutes choses, et enfin lui fit tirer un coup +d'arquebuse, comme il revenoit de Saint-André, dont un gentilhomme qui +étoit avec lui fut tué. On avéra que Soret avoit fait le coup. Mais +l'oncle de sa femme ne le voulut pas perdre, et même, Soret étant +mort, il fit madame de Soret son héritière, et la terre d'O lui vint. +Depuis on l'appela la marquise d'O. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_408-A" id="Footnote_408-A"></a><a href="#FNanchor_408-A"><span class="label">408-A</span></a> Voyez la <i>Lettre d'un des premiers officiers de la cour du +Parlement, écrite à un de ses amis sur le sujet de la mort du Roi, +dans le Recueil de pièces servant à l'histoire de Henri <span class="smcap">III</span></i>; Cologne, +P. du Marteau, 1663, page 141. On regrette de ne point trouver cette +lettre à la suite du <i>Journal de Henri <span class="smcap">III</span></i> dans la Collection des +Mémoires relatifs à l'Histoire de France.</p> + +<p><a name="Footnote_409" id="Footnote_409"></a><a href="#FNanchor_409"><span class="label">409</span></a> Le duc de Luynes, sans doute après que Tallemant eut +écrit cet article, convola en secondes noces avec Anne de Rohan, dont +il eut, comme de sa première femme, un très-grand nombre d'enfants; et +après la mort de celle-ci, il épousa en troisièmes noces Marguerite +d'Aligre.</p> + +<p><a name="Footnote_410" id="Footnote_410"></a><a href="#FNanchor_410"><span class="label">410</span></a> François Annibal d'Estrées, duc, pair et maréchal de +France, né en 1573, mort le 5 mai 1670. On a de lui: <i>Mémoires de la +régence de Marie de Médicis</i>, 1666, in-12. Ils font partie du tom. 16 +de la deuxième série de la Collection des <i>Mémoires relatifs à +l'Histoire de France</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_411" id="Footnote_411"></a><a href="#FNanchor_411"><span class="label">411</span></a> On appeloit ainsi le carrefour formé par les rues du +Four et de l'Arbre-Sec, dans la rue Saint-Honoré.</p> + +<p><a name="Footnote_412" id="Footnote_412"></a><a href="#FNanchor_412"><span class="label">412</span></a> Son aîné fut tué au siége de Laon, et lui, qui étoit +nommé à l'évêché de Noyon et au cardinalat, prit l'épée; le chapeau +fut pour son cousin de Sourdis. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_413" id="Footnote_413"></a><a href="#FNanchor_413"><span class="label">413</span></a> Cet événement eut lieu en 1617; on en trouve le détail +dans les <i>Mémoires de Déageant</i>; Grenoble, 1668, in-12, pag. 74 et +suiv. Le gentilhomme y est appelé Gignier. Levassor a suivi le récit +de Déageant dans son <i>Histoire de Louis</i> <span class="smcap">XIII</span>, liv. 2<sup>e</sup>; Amsterdam, +1757, in-4<sup>o</sup>, tom. 1<sup>er</sup>, pag. 681. Les Mémoires de Déageant n'ont +pas été réimprimés dans la Collection des Mémoires relatifs à +l'histoire de France, mais on les trouve dans le tom. 3 des <i>Mémoires +particuliers</i>, publiés en 1756 en 4 vol. in-12.</p> + +<p><a name="Footnote_414" id="Footnote_414"></a><a href="#FNanchor_414"><span class="label">414</span></a> Le barisel, en italien <i>barigello</i>, est un officier +chargé de veiller à la sûreté publique et d'arrêter les malfaiteurs. +Il est le chef des sbires. Ses fonctions correspondent à celle que le +chevalier-du-guet remplissait autrefois à Paris.</p> + +<p><a name="Footnote_415" id="Footnote_415"></a><a href="#FNanchor_415"><span class="label">415</span></a> Il s'appeloit François-Annibal. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_416" id="Footnote_416"></a><a href="#FNanchor_416"><span class="label">416</span></a> Charles Duret, seigneur de Chevry, conseiller d'Etat, +intendant et contrôleur-général des finances, président à la Chambre +des comptes de Paris.</p> + +<p><a name="Footnote_417" id="Footnote_417"></a><a href="#FNanchor_417"><span class="label">417</span></a> Voir précédemment, page <a href="#Page_72">72</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_418" id="Footnote_418"></a><a href="#FNanchor_418"><span class="label">418</span></a> Léon Albert, seigneur de Brantes, duc de Luxembourg et +de Piney, frère du connétable de Luynes.</p> + +<p><a name="Footnote_419" id="Footnote_419"></a><a href="#FNanchor_419"><span class="label">419</span></a> On trouvera ci-après l'<i>Historiette</i> de cette femme +singulière.</p> + +<p><a name="Footnote_420" id="Footnote_420"></a><a href="#FNanchor_420"><span class="label">420</span></a> Perreau, trésorier à Soissons. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_421" id="Footnote_421"></a><a href="#FNanchor_421"><span class="label">421</span></a> Raphaël Corbinelli. (<i>Voy.</i> la note sur lui plus haut, +sous l'article du duc de Guise, fils du Balafré.)</p> + +<p><a name="Footnote_422" id="Footnote_422"></a><a href="#FNanchor_422"><span class="label">422</span></a> Le président de Chevry fut pourvu de la charge de +greffier des ordres du Roi, le 6 mars 1621.</p> + +<p><a name="Footnote_423" id="Footnote_423"></a><a href="#FNanchor_423"><span class="label">423</span></a> Nous n'avons pas trouvé cette ballade dans les +<i>Œuvres</i> de Voiture.</p> + +<p><a name="Footnote_424" id="Footnote_424"></a><a href="#FNanchor_424"><span class="label">424</span></a> J'en doute. (T.)—Cette action, si elle étoit vraie, +seroit digne d'Angoulevent, l'archipoète des pois pilés, ou d'un +saltimbanque des boulevards.</p> + +<p><a name="Footnote_425" id="Footnote_425"></a><a href="#FNanchor_425"><span class="label">425</span></a> Jeune paysanne des environs de Paris. On les appeloit +ainsi du nom de leur coiffure. Elle étoit formée d'un linge fin empesé +qui avoit une longue queue pendante sur les épaules. (<i>Dictionnaire de +Trévoux</i>.)</p> + +<p><a name="Footnote_426" id="Footnote_426"></a><a href="#FNanchor_426"><span class="label">426</span></a> Les <i>Mémoires</i> de Sully nous apprennent que le médecin +Duret fut un des confidents de Marie de Médicis, et fit quelque temps +partie de son conseil privé de régence.</p> + +<p><a name="Footnote_427" id="Footnote_427"></a><a href="#FNanchor_427"><span class="label">427</span></a> Antoine d'Aumont, marquis de Nolai, baron d'Estrabonne, +chevalier des Ordres, gouverneur de Boulogne-sur-Mer, mourut à l'âge +de soixante-treize ans, en 1635.</p> + +<p><a name="Footnote_428" id="Footnote_428"></a><a href="#FNanchor_428"><span class="label">428</span></a> Marie Hotman, femme de Vincent Bouhier, seigneur de +Beaumarchais, trésorier de l'Epargne.</p> + +<p><a name="Footnote_429" id="Footnote_429"></a><a href="#FNanchor_429"><span class="label">429</span></a> Fille de Montmor, homme d'affaires. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_430" id="Footnote_430"></a><a href="#FNanchor_430"><span class="label">430</span></a> François de La Mothe-le-Vayer, membre de l'Académie +française, mourut à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, en 1672. On a de +lui un grand nombre d'ouvrages, dont plusieurs jouissent d'une estime +méritée.</p> + +<p><a name="Footnote_431" id="Footnote_431"></a><a href="#FNanchor_431"><span class="label">431</span></a> Louise-Isabelle d'Angennes-Maintenon, veuve d'Aumont, +mourut en 1666, à l'âge de soixante-dix-neuf ans.</p> + +<p><a name="Footnote_432" id="Footnote_432"></a><a href="#FNanchor_432"><span class="label">432</span></a> Antoine d'Aumont avoit épousé en premières noces +Catherine Hurault de Chiverny, fille du chancelier.</p> + +<p><a name="Footnote_433" id="Footnote_433"></a><a href="#FNanchor_433"><span class="label">433</span></a> Vanini fut exécuté à Toulouse, le 19 février 1619.</p> + +<p><a name="Footnote_434" id="Footnote_434"></a><a href="#FNanchor_434"><span class="label">434</span></a> Théophile Viaud, poursuivi pour la part qu'on +l'accusoit d'avoir prise au <i>Parnasse des vers satiriques</i>, fut +condamné au feu, par contumace, suivant un arrêt du parlement de +Paris, du 19 août 1623. Arrêté ultérieurement, il subit un long +procès, par suite duquel il ne fut condamné qu'au bannissement. Il est +très-douteux que Théophile ait contribué à la publication du recueil +des poésies obscènes pour lequel il a été poursuivi.</p> + +<p><a name="Footnote_435" id="Footnote_435"></a><a href="#FNanchor_435"><span class="label">435</span></a> Ranchin étoit conseiller à la chambre de l'édit. Ses +poésies, négligées, mais faciles, n'ont pas été réunies. On lui +attribue le joli triolet qui commence par ces vers:</p> + +<p class="left30"> +Le premier jour du mois de mai<br /> +Fut le plus heureux de ma vie.</p> + +<p><a name="Footnote_436" id="Footnote_436"></a><a href="#FNanchor_436"><span class="label">436</span></a> Ses <i>amants</i>; se <i>mourant</i> d'amour.</p> + +<p><a name="Footnote_437" id="Footnote_437"></a><a href="#FNanchor_437"><span class="label">437</span></a> Ce Cayrol est ici, et fait des vers pour attraper +quelque chose du cardinal. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_438" id="Footnote_438"></a><a href="#FNanchor_438"><span class="label">438</span></a> Racine avoit sans doute entendu conter cette anecdote +quand il a fait donner audience à son Dandin, des <i>Plaideurs</i>, par une +lucarne du toit.</p> + +<p><a name="Footnote_439" id="Footnote_439"></a><a href="#FNanchor_439"><span class="label">439</span></a> Les Taxis sont généraux des postes aussi dans les Etats +de l'Empereur. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_440" id="Footnote_440"></a><a href="#FNanchor_440"><span class="label">440</span></a> Philippe <span class="smcap">IV</span>.</p> + +<p><a name="Footnote_441" id="Footnote_441"></a><a href="#FNanchor_441"><span class="label">441</span></a> «Plus elle s'élève, moins on peut la retrouver.»</p> + +<p><a name="Footnote_442" id="Footnote_442"></a><a href="#FNanchor_442"><span class="label">442</span></a> «Profitez de l'exemple d'autrui.» (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_443" id="Footnote_443"></a><a href="#FNanchor_443"><span class="label">443</span></a> Le sujet de cette pièce est emprunté de l'Amadis de +Gaule.</p> + +<p><a name="Footnote_444" id="Footnote_444"></a><a href="#FNanchor_444"><span class="label">444</span></a> C'est Elisabeth de France, fille de Henri <span class="smcap">IV</span>, épouse de +Philippe <span class="smcap">IV</span>, qui fit naître chez le comte cette passion si espagnole. +C'est dans son propre palais que ce seigneur, que Tallemant nous fait, +le premier, bien connoître, avoit reçu la reine et la cour. C'est sa +propre habitation et les riches ornements qui la décoroient que +Villa-Medina livra aux flammes pour tenir la Reine embrassée. La +Fontaine a dit à son sujet (liv. <span class="smcap">IX</span>, fable 15):</p> + +<p class="left30"> +<span class="i2">J'aime assez cet emportement;</span><br /> +Le conte m'en a plus toujours infiniment:<br /> +<span class="i2">Il est bien d'une âme espagnole,</span><br /> +<span class="i2">Et plus grande encore que folle.</span></p> + +<p><a name="Footnote_445" id="Footnote_445"></a><a href="#FNanchor_445"><span class="label">445</span></a> Véritable orthographe du nom de l'auteur des <i>Mémoires +pour servir à l'histoire d'Anne d'Autriche</i>, qu'on écrit plus souvent +<span class="smcap">Motteville</span> (Voir la <i>Biographie universelle</i>, tom. <span class="smcap">XXX</span>, p. 293.)</p> + +<p><a name="Footnote_446" id="Footnote_446"></a><a href="#FNanchor_446"><span class="label">446</span></a> «Il peut bien avoir des ailes puisqu'il vole si haut.»</p> + +<p><a name="Footnote_447" id="Footnote_447"></a><a href="#FNanchor_447"><span class="label">447</span></a> François Viète, né en 1540, mort en 1603. Un de nos +plus célèbres mathématiciens.</p> + +<p><a name="Footnote_448" id="Footnote_448"></a><a href="#FNanchor_448"><span class="label">448</span></a> <i>Isagoge in artem analyticam.</i></p> + +<p><a name="Footnote_449" id="Footnote_449"></a><a href="#FNanchor_449"><span class="label">449</span></a> C'est plutôt Marin Getkalde, de Raguse, qui a publié +<i>l'Apolonius ressuscité</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_450" id="Footnote_450"></a><a href="#FNanchor_450"><span class="label">450</span></a> On lit dans la <i>Biographie universelle</i> de Michaud un +article très bien fait sur François Viète.</p> + +<p><a name="Footnote_451" id="Footnote_451"></a><a href="#FNanchor_451"><span class="label">451</span></a> Pomponne de Bellièvre, né en 1529, mort le 5 septembre +1607.</p> + +<p><a name="Footnote_452" id="Footnote_452"></a><a href="#FNanchor_452"><span class="label">452</span></a> Nicolas Brulart de Sillery, mort en 1624, âgé de +quatre-vingts ans.</p> + +<p><a name="Footnote_453" id="Footnote_453"></a><a href="#FNanchor_453"><span class="label">453</span></a> Le château de Berny étoit en effet placé à l'autre côté +du chemin d'Orléans, sur la paroisse d'Antony. Il ne reste plus de +cette terre que quelques murs du parc.</p> + +<p><a name="Footnote_454" id="Footnote_454"></a><a href="#FNanchor_454"><span class="label">454</span></a> Le cordon demeura à Pisieux. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_455" id="Footnote_455"></a><a href="#FNanchor_455"><span class="label">455</span></a> On appelle le lieu où l'on le nourrit <i>Rivière</i>. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_456" id="Footnote_456"></a><a href="#FNanchor_456"><span class="label">456</span></a> Depuis Cazindre a acheté cette terre, et elle a vécu de +six mille livres que le Roi (1647) lui donna. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_457" id="Footnote_457"></a><a href="#FNanchor_457"><span class="label">457</span></a> C'est celui qu'on appelle <i>Patte-Blanche</i>. Il se pique +d'avoir de belles mains.</p> + +<p><a name="Footnote_458" id="Footnote_458"></a><a href="#FNanchor_458"><span class="label">458</span></a> Il a le bien de France, et s'est fait d'église. Il est +à cette heure chanoine de Notre-Dame, et bon ami des jansénistes. +(T).</p> + +<p><a name="Footnote_459" id="Footnote_459"></a><a href="#FNanchor_459"><span class="label">459</span></a> Jacqueline de Harlay, fille du baron de Sancy, mariée à +Charles de Neufville, marquis d'Alincourt, gouverneur de Lyon, etc., +le 11 février 1596.</p> + +<p><a name="Footnote_460" id="Footnote_460"></a><a href="#FNanchor_460"><span class="label">460</span></a> On appeloit alors de ce nom le village de Vincennes, +qui n'a été pendant long-temps qu'un hameau dépendant de la paroisse +de Montreuil. Il y avoit une chapelle qui fut érigée en succursale, en +1547, et ne devint paroisse que vers l'année 1669. On n'y comptoit +encore en 1709, que cinquante feux et deux cent vingt-huit habitants. +(Voyez l'<i>Histoire du diocèse de Paris</i>, par l'abbé Lebeuf, Paris, +1755, tom. 5, pag. 94 et suivantes)</p> + +<p><a name="Footnote_461" id="Footnote_461"></a><a href="#FNanchor_461"><span class="label">461</span></a> Et même mal volontiers. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_462" id="Footnote_462"></a><a href="#FNanchor_462"><span class="label">462</span></a> Notez que ce sont toutes bicoques. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_463" id="Footnote_463"></a><a href="#FNanchor_463"><span class="label">463</span></a> Il y a plusieurs éditions de ce livre. La plus +recherchée est celle que les Elzévirs ont donnée en 1641.</p> + +<p><a name="Footnote_464" id="Footnote_464"></a><a href="#FNanchor_464"><span class="label">464</span></a> Cette erreur a déjà été réfutée. (<i>Voyez</i> la note page +193 de ce volume.)</p> + +<p><a name="Footnote_465" id="Footnote_465"></a><a href="#FNanchor_465"><span class="label">465</span></a> <i>L'expédient</i> étoit un arbitrage sommaire auquel on +renvoyoit les causes d'une légère discussion. On obligeoit ainsi les +avocats à en passer par l'avis d'un confrère plus ancien.</p> + +<p><a name="Footnote_466" id="Footnote_466"></a><a href="#FNanchor_466"><span class="label">466</span></a> Cet avocat étoit si mordant qu'on l'appeloit <i>Gaultier +la Gueule</i>. C'est de lui que Despréaux a dit:</p> + +<p class="left30"> +Je ris quand je vous vois, si foible et si stérile,<br /> +Prendre sur vous le soin de réformer la ville,<br /> +Dans vos discours chagrins plus aigre et plus mordant<br /> +Qu'une femme en furie, ou Gaultier en plaidant. (<i>Satire</i> <span class="smcap">IX</span>.)</p> + +<p><a name="Footnote_467" id="Footnote_467"></a><a href="#FNanchor_467"><span class="label">467</span></a> La sienne pouvoit compter pour quelque chose, car elle +le faisoit souvent enrager. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_468" id="Footnote_468"></a><a href="#FNanchor_468"><span class="label">468</span></a> Les sacs du procès. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_469" id="Footnote_469"></a><a href="#FNanchor_469"><span class="label">469</span></a> Charles de Cossé, marquis d'Acigné.</p> + +<p><a name="Footnote_470" id="Footnote_470"></a><a href="#FNanchor_470"><span class="label">470</span></a> Les autres sont: Josué, David, Charlemagne, Artus, +Godefroi de Bouillon. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_471" id="Footnote_471"></a><a href="#FNanchor_471"><span class="label">471</span></a> Hélène de Beaumanoir, marquise d'Acigné.</p> + +<p><a name="Footnote_472" id="Footnote_472"></a><a href="#FNanchor_472"><span class="label">472</span></a> François de Cossé, duc de Brissac, mourut à l'âge +d'environ soixante-dix ans, le 3 décembre 1651.</p> + +<p><a name="Footnote_473" id="Footnote_473"></a><a href="#FNanchor_473"><span class="label">473</span></a> Guyonne Ruelan. (<i>Voyez</i> ci-dessus l'article de +Rocher-Portail, son père, pag. 237 de ce volume.)</p> + +<p><a name="Footnote_474" id="Footnote_474"></a><a href="#FNanchor_474"><span class="label">474</span></a> Henri, père du dernier mort. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_475" id="Footnote_475"></a><a href="#FNanchor_475"><span class="label">475</span></a> Il a fait le <i>Traité de l'action et de la prononciation +de l'Orateur</i>. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_476" id="Footnote_476"></a><a href="#FNanchor_476"><span class="label">476</span></a> Émilie de Solms, fille de Jean-Albert, comte de +Solms-Brunsfelds, femme de Henri-Frédéric de Nassau, prince d'Orange, +mourut en 1675.</p> + +<p><a name="Footnote_477" id="Footnote_477"></a><a href="#FNanchor_477"><span class="label">477</span></a> François de l'Aubespine, marquis d'Hauterive, +gouverneur de Bréda, mourut en 1670.</p> + +<p><a name="Footnote_478" id="Footnote_478"></a><a href="#FNanchor_478"><span class="label">478</span></a> On fait deux ou trois plaisants contes de ce M. +d'Hauterive. Il avoit un cuisinier qui épiçoit toujours trop. Il le +menaça long-temps de l'envoyer aux Moluques chercher des épiceries, +puisqu'il aimoit tant à épicer. Enfin cet homme ne se corrigeant point +pour tout cela, il lui commanda de faire des pâtés et de les porter +dans un vaisseau qui alloit aux Indes orientales. Il feignoit que +c'étoit un présent qu'il faisoit à quelqu'un de ce navire. Cependant +il avoit donné le mot au capitaine de faire boire le cuisinier et de +lever pendant ce temps-là les ancres. Ainsi le pauvre cuisinier fit le +voyage, et après il faisoit tout trop doux, tant il avoit peur d'y +retourner.</p> + +<p>Une fois il avoit un valet à tête frisée qui ne faisoit que coqueter +tout le jour. Il le menaça de le faire tondre, s'il ne se tenoit +davantage au logis. Enfin ce garçon ne se pouvant captiver, un beau +matin il fit venir un barbier, et fit tondre le galant si ras que de +six mois il ne sortît de sa garde-robe.</p> + +<p>La maison de l'Aubespine, dont est ce M. d'Hauterive, est, je pense, +la meilleure de Paris. L'oncle de M. d'Hauterive et de M. de +Châteauneuf étoit secrétaire d'État, et portoit l'épée. Il mourut sans +enfants. Son frère, qui étoit un vieux conseiller d'État fut son +héritier. D'Hauterive prit l'épée et l'autre la robe. Étant venu à +Paris pour la succession de M. de Châteauneuf, il donna un jour à +dîner à M. de Turenne, et comme on étoit à table, au lieu de se +moucher avec son mouchoir, il se presse une narine et fait autant de +bruit qu'un pistolet. Rumigny, qui étoit auprès de M. de Turenne, +s'écria à ce bruit: «Monsieur, n'êtes-vous point blessé?» Ce fut un +éclat de rire le plus grand du monde. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_479" id="Footnote_479"></a><a href="#FNanchor_479"><span class="label">479</span></a> Le prince Maurice mourut le 23 avril 1625.</p> + +<p><a name="Footnote_480" id="Footnote_480"></a><a href="#FNanchor_480"><span class="label">480</span></a> On conte d'un prince d'Allemagne fort adonné aux +mathématiques, qui, interrogé à l'article de la mort par un confesseur +s'il ne croyoit pas, etc.: «Nous autres mathématiciens, lui dit-il, +croyons que 2 et 2 sont 4, et 4 et 4 sont 8.» (T). C'est mot pour mot +ce que dit Sganarelle de Don Juan, acte 3, scène 2 du <i>Festin de +Pierre</i>, dans les exemplaires non cartonnés de l'édition des +<i>Œuvres de Molière</i> de 1682.</p> + +<p><a name="Footnote_481" id="Footnote_481"></a><a href="#FNanchor_481"><span class="label">481</span></a> Marie de Médicis.</p> + +<p><a name="Footnote_482" id="Footnote_482"></a><a href="#FNanchor_482"><span class="label">482</span></a> Henriette-Marie Stuart, fille de Charles <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, épousa +Guillaume, fils de la princesse d'Orange et de Frédéric-Henri dont +l'<i>Historiette</i> suit celle-ci. Ce prince mourut en 1650, laissant sa +femme enceinte d'un fils qui régna en Angleterre sous le nom de +Guillaume <i>III</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_483" id="Footnote_483"></a><a href="#FNanchor_483"><span class="label">483</span></a> Charles <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_484" id="Footnote_484"></a><a href="#FNanchor_484"><span class="label">484</span></a> Charles <span class="smcap">II</span>.</p> + +<p><a name="Footnote_485" id="Footnote_485"></a><a href="#FNanchor_485"><span class="label">485</span></a> A cause de l'entreprise du dernier mort sur Amsterdam; +apparemment il se vouloit faire souverain. On a cru même qu'il avoit +été empoisonné dans sa petite-vérole, d'autres disent que la limonade +l'a tué. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_486" id="Footnote_486"></a><a href="#FNanchor_486"><span class="label">486</span></a> Frédéric-Henri de Nassau, prince d'Orange, stathouder +de Hollande, frère du célèbre Maurice de Nassau, né à Delft le 28 +février 1584, mort à Munster le 14 mars 1647. Il a laissé des +<i>Mémoires</i> (de 1621 à 1646); Amsterdam, 1733, in-4<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_487" id="Footnote_487"></a><a href="#FNanchor_487"><span class="label">487</span></a> Il ne recevoit auparavant que la qualification +d'<i>Excellence</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_488" id="Footnote_488"></a><a href="#FNanchor_488"><span class="label">488</span></a> Henri de Lorraine, duc de Mayenne, grand-chambellan de +France, gouverneur de Guienne, fils du ligueur, mort sans postérité en +1621, à l'âge de quarante-trois ans, au siége de Montauban.</p> + +<p><a name="Footnote_489" id="Footnote_489"></a><a href="#FNanchor_489"><span class="label">489</span></a> Adrien de Montluc, comte de Cramail, prince de +Chabannais, né en 1568. Mis à la Bastille après la <i>Journée des +Dupes</i>, il y demeura enfermé pendant douze ans. Il n'en sortit qu'en +1642, et mourut le 22 janvier 1646. Il est auteur, entre autres +ouvrages, de la <i>Comédie des Proverbes</i>, farce très-gaie, souvent +réimprimée.</p> + +<p><a name="Footnote_490" id="Footnote_490"></a><a href="#FNanchor_490"><span class="label">490</span></a> Publié sous le pseudonyme de <i>Devaux</i>; Paris, 1630.</p> + +<p><a name="Footnote_491" id="Footnote_491"></a><a href="#FNanchor_491"><span class="label">491</span></a> Voir ci-après l'explication que Tallemant donne de +cette dénomination au commencement de l'<i>Historiette</i> du cardinal de +Richelieu (pag. <a href="#Page_344">344</a>).</p> + +<p><a name="Footnote_492" id="Footnote_492"></a><a href="#FNanchor_492"><span class="label">492</span></a> Le valet de chambre La Porte dit dans ses <i>Mémoires</i>, +en parlant du comte de Cramail: «C'étoit un fort honnête homme, +très-sage, qui avoit si bien acquis l'estime de la Reine, que j'ai ouï +dire à Sa Majesté long-temps auparavant, que si elle avoit des enfants +dont elle fût la maîtresse, il en seroit le gouverneur.»</p> + +<p><a name="Footnote_493" id="Footnote_493"></a><a href="#FNanchor_493"><span class="label">493</span></a> Louis <span class="smcap">XIII</span>.</p> + +<p><a name="Footnote_494" id="Footnote_494"></a><a href="#FNanchor_494"><span class="label">494</span></a> La charge et le titre de Nain du Roi ne furent +supprimés qu'en 1662, par Louis <span class="smcap">XIV</span>. Le 28 août 1660, un musicien +nommé Pierre Pièche reçut du Roi le brevet d'intendant des instruments +musicaux servant au divertissement du Roi. Deux ans après, le 3 mars +1662, le même Pierre Pièche fut nommé musicien et garde des +instruments de la musique de la chambre du Roi: «Et,» dit son brevet +pour cette nouvelle charge, lequel se trouve aux archives générales du +royaume, «affin de n'estre point obligé d'ordonner un nouveau fonds +pour l'appoinctement que Sa Majesté desire estre affecté à ladicte +charge, elle entend que les gages qu'a ledict Pièche par la mort de +Baltazard Pinson, nain, ne soient plus receus soubs le tiltre de nain, +mais qu'ils luy soient dellivrez soubs le tiltre de musicien et garde +des instruments de la musique de sa chambre, qui, pour cet effect, +sera désormais employé dans les estats de sa maison au lieu dudict +tiltre de nain.»</p> + +<p><a name="Footnote_495" id="Footnote_495"></a><a href="#FNanchor_495"><span class="label">495</span></a> Armand-Jean Du Plessis, cardinal, duc de Richelieu, né +à Paris le 5 septembre 1585, mort dans cette ville le 4 décembre +1642.</p> + +<p><a name="Footnote_496" id="Footnote_496"></a><a href="#FNanchor_496"><span class="label">496</span></a> Après son évasion du château de Blois, où Louis <span class="smcap">XIII</span> +l'avoit reléguée, dans la nuit du 21 au 22 février 1619.</p> + +<p><a name="Footnote_497" id="Footnote_497"></a><a href="#FNanchor_497"><span class="label">497</span></a> Paul <span class="smcap">V</span> (Camille Borghèse), élu pape le 16 mai 1605, +mort le 19 janvier 1621.</p> + +<p><a name="Footnote_498" id="Footnote_498"></a><a href="#FNanchor_498"><span class="label">498</span></a> Jean-Baptiste (et non Toussaint) Legrain, auteur de la +<i>Décade contenant l'Histoire de Louis <span class="smcap">XIII</span></i>, depuis l'an 1610 jusqu'en +1617; Paris, 1619, in-folio.</p> + +<p><a name="Footnote_499" id="Footnote_499"></a><a href="#FNanchor_499"><span class="label">499</span></a> Voici ce que dit du livre de Legrain, et de manière à +le confirmer en ceci, l'auteur de la <i>Bibliothèque françoise</i>, Sorel, +qui bien qu'écrivant après la mort du cardinal, semble ne pouvoir user +de trop de ménagements: «Le maréchal d'Ancre et ceux de son parti y +sont très-maltraités. Les bons serviteurs de la Reine-mère n'y sont +pas même épargnés, tellement qu'autrefois cela faisoit fort rechercher +ce livre, que les uns vouloient garder par curiosité, et les autres +avoient dessein de faire supprimer. On remarque principalement qu'en +ce qui touche l'évêque de Luçon, qui depuis a été le cardinal de +Richelieu, cet auteur rapporte de lui une lettre adressée au maréchal +d'Ancre, laquelle on prétend être en termes fort soumis, et que cela +montroit bien les déférences qu'on rendoit à un homme duquel plusieurs +attendoient un grand avancement; mais les termes n'en sont point si +bas, que cela pût faire tort à celui qui les écrivoit, puisqu'on sait +bien le langage ordinaire des cours, et ce que les lois de la +bienséance obligent de dire aux personnes élevées en crédit. On s'est +encore arrêté à ce que l'historien raconte que quand le feu Roi +aperçut l'évêque de Luçon dans sa chambre, quelque temps après la mort +du maréchal, il lui dit quelques paroles fâcheuses qui l'obligèrent à +se retirer. Mais pour ce qu'il n'y a que cet auteur qui en fasse le +rapport, on n'est pas obligé d'y ajouter foi. <i>De plus on sait que +s'il est vrai que le feu Roi ait dit quelque chose de semblable, ce +n'étoit que selon les impressions qu'on lui avoit suggérées.</i> Il a +bien reconnu depuis combien les conseils de ce fidèle ministre lui +étoient utiles. Je crois aussi que comme le cardinal de Richelieu a +triomphé de son vivant de la haine et de l'envie, il étoit fort +au-dessus de ces choses, et se soucioit peu de ce qui étoit dans ce +livre, en voyant tant d'autres qui étoient à sa gloire.» (Edition de +1664, p. 320.)</p> + +<p>Du reste, bien que Richelieu dût au maréchal d'Ancre la position où il +se trouvoit déjà, Louis <span class="smcap">XIII</span> soupçonnoit bien à tort qu'il en eût +quelque reconnoissance à celui-ci. C'est ce que prouve plus que +suffisamment le passage suivant des <i>Mémoires du comte de Brienne</i>: +«Le Roi poussé secrètement, par de Luynes son favori, et depuis +long-temps las du joug du maréchal, résolut de s'en défaire. +L'entreprise, quoique toujours très-mystérieusement conduite, avoit +échoué déjà plusieurs fois. Richelieu..., évêque de Luçon..., étoit +logé chez le doyen de Luçon, lorsque Février remit au doyen un paquet +de lettres, en lui recommandant de le porter à l'instant à son évêque. +Il étoit plus de onze heures du soir. Richelieu venoit de se mettre au +lit quand le paquet lui fut rendu; il l'ouvrit, et parmi ces lettres +s'en trouvoit une dans laquelle on lui donnoit avis que le maréchal +d'Ancre seroit assassiné le lendemain. Le lieu, l'heure, le nom des +complices, et toute l'entreprise, s'y trouvoient si bien +circonstanciés, que l'avis venoit assurément de gens bien instruits: +un des conjurés pouvoit seul avoir écrit ce billet. L'évêque de Luçon +ne parut pas y ajouter foi. Il tomba dans une méditation profonde qui +dura quelques minutes, puis, mettant le paquet sous son chevet: <i>Rien +ne presse</i>, dit-il au doyen de son église, <i>la nuit portera conseil</i>. +Cela dit, il se recoucha et s'endormit. Le lendemain, à son réveil, il +apprit l'assassinat de son bienfaiteur, et se repentit, mais trop +tard, de l'avoir laissé égorger. Le doyen de Luçon ne put s'empêcher +de lui en faire le reproche. Richelieu s'excusa mal: comment l'eût-il +pu faire? n'étoit-il pas coupable, en quelque sorte, de la mort du +maréchal?» (1828, I, 250-1.)</p> + +<p><a name="Footnote_500" id="Footnote_500"></a><a href="#FNanchor_500"><span class="label">500</span></a> Le Pont-de-Cé fut attaqué et pris par les troupes du +Roi sur les troupes de la Reine-mère, le 8 août 1620 selon quelques +historiens, le 7 selon d'autres.</p> + +<p><a name="Footnote_501" id="Footnote_501"></a><a href="#FNanchor_501"><span class="label">501</span></a> <i>Les Aventures du baron de Fœneste divisées en +quatre parties</i>, par d'Aubigné, 1630, in-8<sup>o</sup>. L'édition la plus +estimée est celle de Cologne, chez les héritiers de Pierre Marteau. +1729, 2 vol. in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_502" id="Footnote_502"></a><a href="#FNanchor_502"><span class="label">502</span></a> C'est aujourd'hui madame d'Aiguillon. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_503" id="Footnote_503"></a><a href="#FNanchor_503"><span class="label">503</span></a> M. de Luynes voulut obliger le Père Arnould à lui +révéler la confession du Roi; le Père n'y voulut jamais consentir, +quoique sa Société l'y voulût obliger; enfin on fit prendre un autre +confesseur au Roi. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_504" id="Footnote_504"></a><a href="#FNanchor_504"><span class="label">504</span></a> Allusion au mariage de mademoiselle de Vignerot +Pont-Courlay, nièce du cardinal de Richelieu, avec Antoine de Beauvoir +Du Roure, seigneur de Combalet, neveu du duc de Luynes. Cette union +fut en effet le principal résultat de l'affaire du Pont-de-Cé.</p> + +<p><a name="Footnote_505" id="Footnote_505"></a><a href="#FNanchor_505"><span class="label">505</span></a> Je mettrai en passant ce que c'étoit que le chancelier +d'Aligre. Il étoit de Chartres et d'assez médiocre naissance. Il fut +du conseil de M. le comte de Soissons le père. C'étoit un homme fort +laborieux, un vrai cul de plomb, et un esprit assez doux et assez +timide. Après la mort de son maître, insensiblement on le mit du +nombre de ceux à qui on pourroit donner les sceaux, et en effet on les +lui donna. Le cardinal de Richelieu ne le goûta pas, et l'envoya à sa +maison de La Rivière, auprès de Chartres. Comme ce n'étoit pas un +grand génie, on disoit qu'on l'avoit envoyé à la rivière. M. de +Marillac eut les sceaux. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_506" id="Footnote_506"></a><a href="#FNanchor_506"><span class="label">506</span></a> Le cardinal donnoit des rendez-vous à madame Du Fargis +chez le cardinal de Bérulle à Fontainebleau et ailleurs, de peur de +faire trop d'éclat, si c'étoit chez lui-même, et aussi à cause que ce +cardinal passoit pour un béat. Bérulle croyoit que c'étoit pour +quelque autre chose; il parla aussi d'amour à madame Du Fargis, et lui +mit le marché au poing.</p> + +<p>Ce fut la cabale des Marillac qui fit Bérulle, leur ami, cardinal et +ministre. Le feu Roi disoit que c'étoit le plus vilain homme botté de +tout le royaume. Malleville disoit qu'en trois semaines, qu'il fut au +cardinal de Bérulle à l'Oratoire, il apprit plus de fourberies qu'en +tout le reste de sa vie. Il avoit bien de l'hypocrisie; on l'a vu +passer dans le fond d'un carrosse, par le milieu du Cours, son +Bréviaire à la main, lui qui ne pouvoit quasi lire au grand soleil, +tant il avoit la vue courte. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_507" id="Footnote_507"></a><a href="#FNanchor_507"><span class="label">507</span></a> Les Mémoires de madame de Motteville, ceux du duc de La +Rochefoucauld (première partie), et ceux de La Porte, offrent beaucoup +de détails sur cette affaire. Les pièces de ce singulier procès, +acquises tout récemment par la Société des Bibliophiles françois, vont +bientôt être rendues publiques.</p> + +<p><a name="Footnote_508" id="Footnote_508"></a><a href="#FNanchor_508"><span class="label">508</span></a> <i>Mirame</i> fut représentée en 1641, à l'ouverture de la +grande salle du Palais-Cardinal. Mirame, héroïne de la pièce, méprise +l'hommage du roi de Phrygie, et lui préfère Arimant, favori du roi de +Colchos. Cette allusion à la reine Anne d'Autriche et aux sentiments +que le comte de Buckingham avoit osé témoigner ne nous semble pas +avoir été indiquée jusqu'à présent.</p> + +<p><a name="Footnote_509" id="Footnote_509"></a><a href="#FNanchor_509"><span class="label">509</span></a> Il arriva une chose assez bizarre en ce temps-là. Le +jour que le cardinal alla à Luxembourg, où la Reine et lui rompirent, +le procureur-général Molé, qu'il avoit dessein de faire premier +président, n'ayant pas trouvé M. le cardinal chez lui, alla le +chercher à Luxembourg. Par malheur le cardinal, descendant par le +grand escalier, le vit qui montoit par le petit. Il crut que cet homme +venoit offrir son service à la Reine-mère, et il ne s'en désabusa que +long-temps après, qu'il le fit premier président. Il fut trompé au +jugement qu'il fit de lui et du président Mélian. Ce Mélian, président +des enquêtes, avoit plus de réputation qu'il n'en méritoit. Le +cardinal le fit procureur-général, et il se trouva que ce n'étoit +nullement un habile homme, et au contraire, le procureur-général qui +fut premier président, parce qu'il ne passoit pas pour un grand clerc, +se trouva plus habile qu'on ne croyoit. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_510" id="Footnote_510"></a><a href="#FNanchor_510"><span class="label">510</span></a> Elle ne baisa pas une fois le Roi en toute la régence. +(T.)</p> + +<p><a name="Footnote_511" id="Footnote_511"></a><a href="#FNanchor_511"><span class="label">511</span></a> Mademoiselle de Verneuil, sœur de M. de Metz. Cette +madame de La Valette étoit fort bien avec la Reine-mère. La Verneuil, +sa mère, dit un jour à la Reine: «Madame, mais qu'est-ce que ma fille +a donc pour vous plaire? Cela me surprend, car le feu Roi étoit un +fort bon homme, mais il a bien fait les plus sots enfants du monde.» +Madame de Verneuil devint si grosse, que Bautru, en l'allant voir, +vouloit payer à la porte comme pour voir la baleine. Elle ne s'amusa +plus qu'à faire des ragoûts quand elle vit Henri <span class="smcap">IV</span> mort. Elle ne lui +a pas été infidèle: c'est la seule. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_512" id="Footnote_512"></a><a href="#FNanchor_512"><span class="label">512</span></a> Cette madame Du Vernet fut chassée pour cela; mais +comme elle avoit gagné du bien, feu M. de Bouillon La Marck l'épousa. +On disoit que ce Du Vernet avoit été violon, et avoit montré à danser +aux pages du connétable de Montmorency en Languedoc. Cependant ils le +firent gouverneur de Calais. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_513" id="Footnote_513"></a><a href="#FNanchor_513"><span class="label">513</span></a> On a su du cardinal Spada, alors nonce en France (il +l'a dit à M. de Fontenay-Mareuil, quand celui-ci étoit ambassadeur à +Rome), que la France et l'Espagne étoient sur le point de se liguer +pour attaquer l'Angleterre. C'étoit le cardinal de Bérulle, alors +général de l'Oratoire, et non encore cardinal, qui pressoit cette +alliance. Le comte d'Olivarès avertit le duc de Buckingham du dessein, +et cela le fit venir dans l'île une campagne plus tôt qu'il n'avoit +résolu. L'Espagne vouloit que les Huguenots brouillassent toujours la +France. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_514" id="Footnote_514"></a><a href="#FNanchor_514"><span class="label">514</span></a> La Reine régnante avoua qu'on lui pouvoit faire un +méchant tour en cette occasion; car elle avoit été au Val-de-Grâce, où +l'ambassadeur d'Espagne, Mirabel (contre la défense qu'on lui avoit +faite d'aller plus au Louvre comme il faisoit, car il y alloit sans +cesse, et auparavant la Reine-mère l'admettoit au conseil), avoit été +parler à elle, et elle en avoit quelque reconnoissance. Sur cette +affaire de l'ambassadeur d'Espagne, au commencement elle dit bien des +sottises: que son frère la vengeroit, etc., et a toujours eu +intelligence avec lui. Elle ne pouvoit cacher le chagrin qu'elle avoit +des prospérités de la France, quand c'étoit au préjudice de sa maison. +(T.)</p> + +<p><a name="Footnote_515" id="Footnote_515"></a><a href="#FNanchor_515"><span class="label">515</span></a> Aigre est un bourg de la province de Saintonge, qui +fait aujourd'hui partie du département de la Charente.</p> + +<p><a name="Footnote_516" id="Footnote_516"></a><a href="#FNanchor_516"><span class="label">516</span></a> Son nom s'écrit ordinairement <i>Vitré</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_517" id="Footnote_517"></a><a href="#FNanchor_517"><span class="label">517</span></a> Le Cours-la-Reine, aux Champs-Élysées.</p> + +<p><a name="Footnote_518" id="Footnote_518"></a><a href="#FNanchor_518"><span class="label">518</span></a> Celui qui a tant écrit contre le cardinal. Il s'appelle +de Mourgus, et est de Paris. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_519" id="Footnote_519"></a><a href="#FNanchor_519"><span class="label">519</span></a> Il lui prenoit assez souvent des mélancolies si fortes +qu'il envoyoit chercher Bois-Robert, et les autres qui le pouvoient +divertir, et il leur disoit: «Réjouissez-moi, si vous en savez le +secret.» Alors chacun bouffonnoit, et, quand il étoit soulagé, il se +remettoit aux affaires. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_520" id="Footnote_520"></a><a href="#FNanchor_520"><span class="label">520</span></a> Ce fut pour l'attraper qu'il lui fit épouser sa +parente.</p> + +<p>M. d'Épernon, pour avoir mal vécu avec sa femme, s'est attiré toutes +les calamités qu'il a eues.</p> + +<p>On a dit que Puy-Laurens avoit été empoisonné avec des champignons, et +on disoit que les champignons du bois de Vincennes étoient bien +dangereux. Mais il mourut comme le grand prieur de Vendôme et le +maréchal d'Ornano, à cause de l'humidité d'une chambre voûtée, et qui +a si peu d'air que le salpêtre s'y forme. Madame de Rambouillet disoit +plaisamment que cette chambre valoit son pesant d'arsenic, comme on +dit son pesant d'or. Le cardinal de La Valette lui redisoit toujours +cela. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_521" id="Footnote_521"></a><a href="#FNanchor_521"><span class="label">521</span></a> L'écrit qui l'a le plus fait enrager depuis cela, a été +cette satire de mille vers, où il y a du feu, mais c'est tout. Il fit +emprisonner bien des gens pour cela: mais il n'en pu rien découvrir. +Je me souviens qu'on fermoit la porte sur soi pour la lire. Ce +tyran-là étoit furieusement redouté. Je crois qu'elle vient de chez le +cardinal de Retz; on n'en sait pourtant rien de certain. (T.)—Cette +pièce est connue sous le nom de la <i>Milliade</i>, parce qu'elle se +compose de mille vers. Son véritable titre est: <i>le Gouvernement +présent, ou Éloge de Son Éminence</i>. Barbier, qui, dans son +<i>Dictionnaire des Anonymes</i>, en indique une édition de Paris, 1643, +in-8<sup>o</sup>, dit à l'occasion de cet ouvrage: «Cette satire, publiée vers +1633, existe aussi sans indication de ville, sans nom d'imprimeur et +sans date. On n'est pas bien certain du nom de son auteur: les uns +l'attribuent à Favereau, conseiller à la cour des aides; les autres à +d'Estelan, fils du maréchal de Saint-Luc; d'autres au sieur Brys, bon +poète du temps. Cette dernière opinion paroît la plus fondée.» (Voyez +<i>la Bibliothèque historique de la France</i>, t. 2, n<sup>o</sup> 32485.)</p> + +<p><a name="Footnote_522" id="Footnote_522"></a><a href="#FNanchor_522"><span class="label">522</span></a> Le cardinal a affecté de se faire appeler +<i>Monseigneur</i>. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_523" id="Footnote_523"></a><a href="#FNanchor_523"><span class="label">523</span></a> Lambert le riche. Ce Lambert est mort, et se tua +tellement à amasser du bien qu'il n'en a point joui. Il laissa cent +mille livres de rente à son frère. Ce sont les fils d'un procureur des +comptes. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_524" id="Footnote_524"></a><a href="#FNanchor_524"><span class="label">524</span></a> Bernard de Saxe, duc de Weimar.</p> + +<p><a name="Footnote_525" id="Footnote_525"></a><a href="#FNanchor_525"><span class="label">525</span></a> Où il fut battu le 7 septembre 1654 par les Impériaux; +il commandoit l'armée suédoise.</p> + +<p><a name="Footnote_526" id="Footnote_526"></a><a href="#FNanchor_526"><span class="label">526</span></a> Jean Filesac, docteur de Sorbonne, et curé de +Saint-Jean en Grève, mourut en 1638. Il a laissé un assez grand nombre +d'ouvrages, écrit sans méthode, mais pleins de recherches.</p> + +<p><a name="Footnote_527" id="Footnote_527"></a><a href="#FNanchor_527"><span class="label">527</span></a> Edmond Richer, docteur de Sorbonne, principal et +supérieur du collége du cardinal Le Moine, a été un des plus zélés +défenseurs de nos libertés gallicanes; il résista courageusement au +nonce Ubaldini et au cardinal Du Perron, qui voulurent, en 1611, faire +soutenir chez les Dominicains des thèses sur l'infaillibilité du pape, +et sa supériorité sur le concile. Son livre, <i>de Ecclesiasticâ +apostolicâ potestate</i>, composé pour le premier président de Verdun, a +donné lieu à bien des disputes.</p> + +<p><a name="Footnote_528" id="Footnote_528"></a><a href="#FNanchor_528"><span class="label">528</span></a> Voyez la description que fait La Fontaine du château de +Richelieu dans une lettre adressée à sa femme le 27 septembre 1663. +Cette lettre a été publiée en 1820, pour la première fois, par l'un +des trois éditeurs à la suite des Mémoires de Coulanges.</p> + +<p><a name="Footnote_529" id="Footnote_529"></a><a href="#FNanchor_529"><span class="label">529</span></a> L'hôtel de Rambouillet d'aujourd'hui étoit à M. de +Pisani. Madame de Rambouillet disoit à madame d'Aiguillon: «Madame, +s'il plaisoit à M. le cardinal de traiter M. Rambouillet comme son +hôtel, il l'agrandiroit honnêtement.» Le service qu'il lui a rendu en +gagnant Monsieur à la Journée des dupes le méritoit bien. (T.)</p> + +<p>Le vieux hôtel de Rambouillet, acheté par le cardinal de Richelieu, +est devenu le Palais-Cardinal. (<i>Voyez</i> l'article de M. et de madame +de Rambouillet.)</p> + +<p><a name="Footnote_530" id="Footnote_530"></a><a href="#FNanchor_530"><span class="label">530</span></a> Il laissa le Palais-Cardinal, comme on le voit par son +testament, au dauphin, pour loger le dauphin, ou du moins l'héritier +présomptif de la couronne. Quand la cour y alla loger, peu de temps +après la mort du feu Roi, on fit mettre: <i>Palais-Royal</i>. Cela fut fort +ridicule de changer cette inscription. En 1647, madame d'Aiguillon +prit son temps, et ayant représenté le tort que cela faisoit à son +oncle, on lui permit de remettre: <i>Palais-Cardinal</i>. Le peuple disoit +que c'étoit que la Reine l'avoit donné au cardinal Mazarin. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_531" id="Footnote_531"></a><a href="#FNanchor_531"><span class="label">531</span></a> Honoré Barentin, maître de la chambre aux deniers. +Voyez <i>la Chasse aux larrons</i>, par Jean Bourgoin, sans date, in-8°, p. +88. Cest un livre curieux, écrit sous le règne de Louis <span class="smcap">XIII</span>, où l'on +voit les commencements de bien des gens devenus depuis de grands +personnages.</p> + +<p><a name="Footnote_532" id="Footnote_532"></a><a href="#FNanchor_532"><span class="label">532</span></a> L'église de la Sorbonne a depuis été ornée du mausolée +du cardinal de Richelieu, par Girardin. Ce bel ouvrage, conservé +pendant la révolution au Musée des Petits-Augustins, par les soins de +M. Alexandre Le Noir, a été replacé dans la Sorbonne, quand cette +église restaurée a été rendue au culte pour quelques années.</p> + +<p><a name="Footnote_533" id="Footnote_533"></a><a href="#FNanchor_533"><span class="label">533</span></a> Le nom est resté en blanc au manuscrit; ce doit être +Marie de Levis, abbesse d'Avenai, puis de Saint-Pierre de Lyon, fille +de Anne de Levis, duc de Ventadour.</p> + +<p><a name="Footnote_534" id="Footnote_534"></a><a href="#FNanchor_534"><span class="label">534</span></a> J'ai appris que ce qui donna le plus occasion à la +réforme de quelques monastères de dames, fut la folie d'une madame +Frontenac, fille de M. de Frontenac, premier maître d'hôtel, +religieuse à Poissy, qui, non contente de faire l'amour, s'avisa, avec +cinq autres religieuses et leurs six galants, de venir danser une +entrée de ballet à Saint-Germain devant le Roi. On crut d'abord que ce +ballet venoit de Paris; mais dès le lendemain on sut l'affaire, et le +jour même les six religieuses furent envoyées en exil. Avant cela +elles avoient chacune leur logement à part et leur jardin, et +mangeoient en leur particulier si elles vouloient. Elles ne purent +jamais obtenir de la prieure qu'elle leur pardonnât et les reçût à +faire pénitence, disant qu'elles gâteroient les autres. (T.).</p> + +<p><a name="Footnote_535" id="Footnote_535"></a><a href="#FNanchor_535"><span class="label">535</span></a> Louis de Valois, comte de Lauraguais, d'Alais, etc., +duc d'Angoulême après son père, obtint en 1637 la charge de colonel +général de la cavalerie légère, et le gouvernement de Provence.</p> + +<p><a name="Footnote_536" id="Footnote_536"></a><a href="#FNanchor_536"><span class="label">536</span></a> Le Père Caussin fut exilé à Quimper-Corentin. (Voyez +l'<i>Histoire du ministère du cardinal Richelieu</i>, par M. Jay, tom. 2, +pag. 71 et suiv.) On trouve dans le même volume, pag. 307, une lettre +très-curieuse du Père Caussin à madame Louise-Angélique de La Fayette, +qui contient le récit des circonstances qui avoient déterminé celle-ci +à se faire religieuse.</p> + +<p><a name="Footnote_537" id="Footnote_537"></a><a href="#FNanchor_537"><span class="label">537</span></a> En 1639.</p> + +<p><a name="Footnote_538" id="Footnote_538"></a><a href="#FNanchor_538"><span class="label">538</span></a> Au sujet de ce siége d'Hesdin, je me rappelle qu'un +baron de Languedoc dont j'ai oublié le nom, parent de madame de +Cavoye, avoit trouvé une sorte de boulets creux qu'on emplissoit de +poudre à canon, et qui, avec une certaine mèche qui s'allumoit quand +on tiroit, crevoit en terre et faisoit quasi autant d'effet qu'une +mine. Le feu Roi Louis <span class="smcap">XIII</span> en fit l'épreuve à Versailles, où on fit +construire exprès une demi-lune de terre. Saint-Aoust, +lieutenant-général de l'artillerie, envoya par malice de méchante +poudre; le baron s'en plaignit, le Roi se fâcha. Saint-Aoust vint et +en apporta de la bonne. L'effet fut grand; le Roi présenta le baron au +cardinal à Ruel; le cardinal feignit d'en être ravi; mais à cause que +cela étoit un grand profit à l'artillerie, en réduisant l'équipage au +quart des charrettes, il fit si bien qu'on ordonna à cet homme de se +retirer. Rien n'étoit plus utile pour les ouvrages de terre. (T.)—On +attribue l'invention de la bombe à un ingénieur italien qui s'en +servit contre la ville de Berg-op-Zoom; cependant, selon quelques +historiens, des bombes furent employées en 1495 à l'attaque d'une +forteresse du royaume de Naples; selon d'autres le comte de Mansfeld +lança les premières bombes en 1588 dans Walhtendonck, ville de +Gueldre. Les bombes furent employées pour la première fois en France +au siége de Mézières en 1521; le maréchal de la Force s'en servit en +1634, au siége de la Motte, sous Louis <span class="smcap">XIII</span>. (<i>Mémorial portatif de +chronologie</i>; Paris, 1829, t. 1, p. 476.)</p> + +<p><a name="Footnote_539" id="Footnote_539"></a><a href="#FNanchor_539"><span class="label">539</span></a> Elle a été publiée sous ce titre: <i>L'Idée d'un bon +magistrat en la vie et en la mort de M. de Cordes, conseiller au +Châtelet de Paris</i>, par A.G.E.D.V. (Antoine Godeau, évêque de Vence, +Paris, 1645, in-12.) Il s'appeloit Denis de Cordes; il mourut en +novembre 1642, et fut enterré à Saint-Méry.</p> + +<p><a name="Footnote_540" id="Footnote_540"></a><a href="#FNanchor_540"><span class="label">540</span></a> Jean Duvergier de Haurane, abbé de Saint-Cyran, fut mis +à la Bastille le 14 mai 1638, et il mourut en 1643, peu de temps après +être sorti de prison. Sa captivité fut généralement attribuée à ce +qu'il n'avoit pas voulu opiner pour la nullité du mariage de Gaston +avec Marguerite de Lorraine.</p> + +<p><a name="Footnote_541" id="Footnote_541"></a><a href="#FNanchor_541"><span class="label">541</span></a> Saint-Ibal a été cause du malheur de M. le comte, car +il lui mit dans la tête de faire le fier et de terrasser le cardinal. +(T.)</p> + +<p><a name="Footnote_542" id="Footnote_542"></a><a href="#FNanchor_542"><span class="label">542</span></a> Le prince de Simmeren, de la maison palatine, étoit à +Sédan, lorsque M. le comte s'y retira. Étant retourné en son pays, +quand la bataille de Sédan fut donnée, il écrivit naïvement cette +lettre à M. le comte de Soissons: «Le bruit court ici que vous avez +gagné la bataille, mais que vous y avez été tué. Mandez-moi ce qui en +est, car je serois très-fâché de votre mort.» M. le comte de Roussi +m'a dit avoir vu la lettre. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_543" id="Footnote_543"></a><a href="#FNanchor_543"><span class="label">543</span></a> Cela me fait souvenir d'un savant médecin de la +Faculté, nommé Patin, qui tout de même a feint qu'un de ses malades à +qui il fit promettre à l'article de la mort de lui venir dire s'il y +avoit un purgatoire, lui étoit apparu un matin, mais sans lui rien +dire, car ces gens qui reviennent de l'autre monde ne parlent jamais. +(T.)</p> + +<p><a name="Footnote_544" id="Footnote_544"></a><a href="#FNanchor_544"><span class="label">544</span></a> Marthe Brossier étoit fille d'un tisserand de +Romorantin; elle fut renvoyée dans son pays par arrêt du 23 juin 1599, +avec défense d'en sortir. <i>Le Discours véritable sur le fait de Marthe +Brossier</i>, Paris, 1599, in-8<sup>o</sup>, a été attribué au médecin Marescot. +(Voyez la <i>Biographie universelle</i>.) Il paroîtroit, d'après Tallemant, +que cet ouvrage pourroit être de Le Bouthilier.</p> + +<p><a name="Footnote_545" id="Footnote_545"></a><a href="#FNanchor_545"><span class="label">545</span></a> Claude Quillet, l'un de nos meilleurs poètes latins +modernes, auteur du poème de <i>la Callipédie</i>. Il mourut en septembre +1661.</p> + +<p><a name="Footnote_546" id="Footnote_546"></a><a href="#FNanchor_546"><span class="label">546</span></a> On appeloit Bullion <i>le Gros Guillaume raccourci</i>. Les +gens de lettres le haïssoient, car il faisoit profession de les +mépriser. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_547" id="Footnote_547"></a><a href="#FNanchor_547"><span class="label">547</span></a> Voyez <i>le Traité historique des monnoies de France</i> de +Le Blanc; Amsterdam, 1692, p. 298 et suiv.</p> + +<p><a name="Footnote_548" id="Footnote_548"></a><a href="#FNanchor_548"><span class="label">548</span></a> Talon l'aîné, avocat-général, homme de petite cervelle, +alla sottement en présence du Roi au parlement louer le cardinal de +Richelieu par-dessus les maisons. En sortant le cardinal lui dit: +«Monsieur Talon, vous n'avez rien fait aujourd'hui, ni pour vous ni +pour moi.» (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_549" id="Footnote_549"></a><a href="#FNanchor_549"><span class="label">549</span></a> <i>Instruction du Chrétien.</i> La première édition de ce +livre, qui en compte au moins vingt-quatre, est de Poitiers, 1621, +in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_550" id="Footnote_550"></a><a href="#FNanchor_550"><span class="label">550</span></a> Le Catéchisme a été corrigé depuis par Desmarest, qui +l'a mis en l'état où on le voit aujourd'hui. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_551" id="Footnote_551"></a><a href="#FNanchor_551"><span class="label">551</span></a> Ce n'est pas dans son Catéchisme intitulé: <i>Instruction +du chrétien</i>, que le cardinal commit la singulière erreur que +Tallemant signale ici. C'est dans <i>les Principaux points de la Foi +catholique, défendus contre l'écrit adressé au Roi par les ministres +de Charenton</i>; Poitiers, 1617, in-8<sup>o</sup>. Il y traduit <i>Terentianus +Maurus</i>, qui est le nom d'un grammairien, par <i>le Maure de Térence</i>, +croyant que cet auteur avoit laissé une pièce de ce titre dont il +étoit question dans le passage qu'il avoit à traduire.</p> + +<p><a name="Footnote_552" id="Footnote_552"></a><a href="#FNanchor_552"><span class="label">552</span></a> Paris, 1646, in-4<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_553" id="Footnote_553"></a><a href="#FNanchor_553"><span class="label">553</span></a> Paris, 1651, in-folio.</p> + +<p><a name="Footnote_554" id="Footnote_554"></a><a href="#FNanchor_554"><span class="label">554</span></a> <i>Mémoires de l'état de la France sous Charles</i> <span class="smcap">IX</span>. Le +<i>Traité de la servitude volontaire</i> a été imprimé pour la première +fois, en 1578, dans le tome 3 de ce Recueil, folio 116.</p> + +<p><a name="Footnote_555" id="Footnote_555"></a><a href="#FNanchor_555"><span class="label">555</span></a> On publia d'abord du cardinal l'<i>Histoire de la mère et +du fils</i>, qui fut mal à propos attribuée à Mézerai. Ce n'est qu'en +1823 que M. Petitot donna, d'après le manuscrit du dépôt des Affaires +étrangères, les <i>Mémoires du cardinal de Richelieu</i>, compris dans la +deuxième série des <i>Mémoires relatifs à l'histoire de France</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_556" id="Footnote_556"></a><a href="#FNanchor_556"><span class="label">556</span></a> Psaphon, habitant de la Lybie, voulant être reconnu +pour un dieu, réunit un grand nombre d'oiseaux, et leur apprit à +répéter: <i>Psaphon est un grand dieu</i>. Leur éducation terminée, il les +rendit à la liberté, et les Lybiens, frappés de ce prodige, +décernèrent à Psaphon les honneurs divins.</p> + +<p><a name="Footnote_557" id="Footnote_557"></a><a href="#FNanchor_557"><span class="label">557</span></a> La première édition de l'ouvrage de Pellisson parut en +1653 (Paris, in-8<sup>o</sup>), sous le titre de <i>Relation contenant l'Histoire +de l'Académie françoise</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_558" id="Footnote_558"></a><a href="#FNanchor_558"><span class="label">558</span></a> Il rétablit la pension de Vaugelas, qui étoit de douze +cents écus; mais Vaugelas n'en fut point payé. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_559" id="Footnote_559"></a><a href="#FNanchor_559"><span class="label">559</span></a> Il y avoit à Vitré, en Bretagne, un avocat peu employé, +nommé Des Vallées. Cet homme étoit si né aux langues, qu'en moins de +rien il les devinoit, en faisoit la syntaxe et le dictionnaire. En +cinq ou six leçons il montroit l'hébreu. Il prétendoit avoir trouvé +une langue-matrice qui lui faisoit entendre toutes les autres. Le +cardinal de Richelieu le fit venir ici; mais Des Vallées se brouilla +avec Demuys, le professeur en langue hébraïque, et avec un autre; cet +autre étoit peut-être Sionita, cet homme du Liban, qui travailloit à +sa Bible de Legeay. Le Pailleur, qui étoit de ses amis, lui avoit +demandé sur toutes choses de ne les point choquer. Un jour que Le +Pailleur, en voyant quelques épreuves, demanda si cela étoit corrigé, +Des Vallées dit: «Voire, ce ne sont que des ignorants.» Demuys sut +cela, et le décria. Le cardinal vouloit cependant qu'il fît imprimer +ce qu'il savoit de cette langue-matrice: «Mais vous me faites +divulguer mon secret, donnez-moi donc de quoi vivre.» Le cardinal le +négligea, et le secret a été enterré avec Des Vallées. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_560" id="Footnote_560"></a><a href="#FNanchor_560"><span class="label">560</span></a> Les pièces dont il fournissoit le sujet à Bois-Robert, +Colletet, L'Estoile, Corneille et Rotrou, à chacun desquels il +distribuoit un acte à faire, et que pour cette raison on appeloit <i>les +pièces des Cinq-Auteurs</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_561" id="Footnote_561"></a><a href="#FNanchor_561"><span class="label">561</span></a> Il avoit assez méchant goût. On lui a vu se faire +rejouer plus de trois fois une ridicule pièce en prose que La Serre +avoit faite. C'est <i>Thomas Morus</i>. En un endroit Anne de Boulen disoit +au roi Henri VIII, qui lui offroit une promesse de mariage: «Sire, des +promesses de mariage, les petites filles s'en moquent.» En un autre, +elle moralisoit sur la fragilité des choses humaines, et disoit au Roi +que le trône des rois étoit un trône de paille: «C'est donc, disoit le +Roi, de paille de diamant.» On appelle une paille certaine marque dans +les diamants qui est un défaut. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_562" id="Footnote_562"></a><a href="#FNanchor_562"><span class="label">562</span></a> Henri Coiffier, dit Ruzé, marquis de Cinq-Mars, +grand-écuyer de France.</p> + +<p><a name="Footnote_563" id="Footnote_563"></a><a href="#FNanchor_563"><span class="label">563</span></a> Fontrailles, homme de qualité de Languedoc, bossu +devant et derrière, et fort laid de visage, mais qui n'a pas la mine +d'un sot. Il est fort petit et gros. (T.)—Il s'appeloit Louis +d'Astarac, vicomte de Fontrailles. On a de lui une relation des choses +qui se sont passées à la cour pendant la faveur de Cinq-Mars. Elle a +été publiée avec les Mémoires de Montresor. (<i>Voyez</i> cette relation +dans la deuxième série de la <i>Collection des Mémoires relatifs à +l'histoire de France</i>, tom. 54, pag. 409.)</p> + +<p><a name="Footnote_564" id="Footnote_564"></a><a href="#FNanchor_564"><span class="label">564</span></a> <i>Momon</i>, expression empruntée d'un jeu de dés, dont les +acteurs étoient masqués. <i>Couvrir ce momon</i>, paroît signifier ici +accepter le défi. (<i>Voyez</i> le <i>Dict. de Trévoux</i>.)</p> + +<p><a name="Footnote_565" id="Footnote_565"></a><a href="#FNanchor_565"><span class="label">565</span></a> Le bruit ayant couru qu'il avoit fait venir des gens +pour assassiner le cardinal, M. le duc d'Enghien offrit à Son Éminence +de le tuer. Le marquis de Pienne le sut et le dit à Rumigny, qui +conseilla à M. le Grand de le dire au Roi. Il dit le lendemain à +Rumigny: «Le Roi m'a dit: Prends de mes gardes, cher ami.—Et pourquoi +n'en avez-vous pas pris? lui dit Rumigny en le regardant entre les +deux yeux. Vous ne me dites pas vrai.» Le jeune homme rougit. «Au +moins, ajouta Rumigny, allez chez M. le duc accompagné de trois ou +quatre de vos amis, pour lui faire voir que vous n'avez point de +peur.» Il y fut. M. le duc jouoit; on le reçut fort bien, et on causa +fort gaîment. Rumigny l'y accompagna. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_566" id="Footnote_566"></a><a href="#FNanchor_566"><span class="label">566</span></a> Le maréchal de La Motte, sous prétexte d'empêcher le +secours de Perpignan, car exprès il faisoit courir le bruit que les +ennemis avoient ce dessein-là, s'avança à trente lieues de la ville. +Le maréchal manda au cardinal qu'il s'étoit avancé pour le servir, et +qu'il lui donnoit sa parole de le dégager quand il voudroit, et de le +venir enlever à la porte du logis du Roi; qu'il avoit mille hommes +dont il lui répondoit comme de lui-même. Le cardinal dit qu'il +admirait l'adresse qu'avoit eue le maréchal, et lui manda qu'il +n'avançât pas davantage. M. le Grand, qui avoit plus d'esprit que de +cervelle, se douta du dessein du maréchal, et en avertit le Roi.</p> + +<p><a name="Footnote_567" id="Footnote_567"></a><a href="#FNanchor_567"><span class="label">567</span></a> Abraham Fabert, qui fut depuis créé maréchal de +France.</p> + +<p><a name="Footnote_568" id="Footnote_568"></a><a href="#FNanchor_568"><span class="label">568</span></a> Un jour il contesta sur la guerre contre le maréchal de +La Meilleraye. Le Roi lui dit que c'étoit bien à lui, qui n'avoit rien +vu, à disputer contre un homme qui faisoit la guerre depuis si +long-temps.—«Sire, répondit-il, quand on a du sens et de la lumière, +on sait les choses sans les avoir vues.» (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_569" id="Footnote_569"></a><a href="#FNanchor_569"><span class="label">569</span></a> Quoi que Rumigny pût dire à M. le Grand, il négligea de +se remettre bien avec le Roi; il se fioit sur son Traité avec +l'Espagne. Il avoit envoyé Montmort, parent de Fontrailles, au comte +de Brion, car on n'osoit, à cause de La Rivière, s'adresser à Monsieur +directement. Par malheur pour lui, M. de Brion étoit à Paris aux noces +de mademoiselle de Bourbon et de M. de Longueville. Cela empêcha qu'il +n'eût réponse, et donna le temps d'avoir le Traité d'Espagne. La +princesse Marie avoit promis à Cinq-Mars de l'épouser quand il se +serait plus élevé: cela avoit contribué à lui faire tourner la tête. +(T.)</p> + +<p><a name="Footnote_570" id="Footnote_570"></a><a href="#FNanchor_570"><span class="label">570</span></a> Avant que de se mêler d'intrigue, Fontrailles avoit mis +tout son bien à couvert. Il a vingt-deux mille livres de rente en +fonds de terre, sans un sou de dettes. Il dit une plaisante chose au +feu Roi qui lui montroit des louis: «Sire, lui dit-il, j'aime les +vieux amis et les vieux écus.» Il ne veut point qu'on raille de sa +bosse; sur tout le reste il entend raillerie. Il étoit des esprits +forts du Marais. Ces messieurs se mirent, il y a près de vingt ans, à +porter des bottes qui avoient de fort longs pieds, mais non pas si +longs qu'on les a portés depuis. Quelques capitaines aux gardes +dansèrent un ballet des longs pieds. Fontrailles alla prendre cela +pour eux, et engagea le comte de Fiesque et Rumigny à se battre. Le +comte et son homme se blessèrent. Fontrailles fut culbuté par le sien, +et Rumigny désarma le troisième. Ces messieurs du Marais chargèrent +les filous, et leur enjoignirent de ne voler plus dans le Marais. +Ainsi le Marais fut quelque temps un lieu de sûreté en dépit de lui. +Espenan, soldat de fortune, qui avoit été garde de M. d'Épernon, +épousa sa sœur. Il avoit gagné la mère et le cadet de Fontrailles. +Cet Espenan avoit été en crédit pour avoir déposé contre M. de La +Valette à l'assemblée de Fontarabie. Fontrailles le fit appeler en +vain plusieurs fois en duel. Le cadet se mit si fort contre l'aîné +qu'il lui envoya un cartel. Fontrailles en eut horreur, et, par l'avis +de Rumigny, conta cela à tout le monde. Le cadet fût blâmé. Il est +mort à la guerre en Catalogne. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_571" id="Footnote_571"></a><a href="#FNanchor_571"><span class="label">571</span></a> Fontrailles essaya de passer en Espagne; mais, n'y +étant pas parvenu, il se retira en Angleterre, où il resta jusqu'après +la mort du cardinal. (<i>Relation de Fontrailles</i>, au lieu déjà cité, p. +443.)</p> + +<p><a name="Footnote_572" id="Footnote_572"></a><a href="#FNanchor_572"><span class="label">572</span></a> Le Roi, à son passage à Lyon, dit cent puérilités au +chancelier, et entre autres qu'il n'avoit jamais pu habituer ce +méchant garçon à dire tous les jours son <i>Pater</i>. Une autre fois, en +faisant des confitures, le Roi dit: «L'âme de Cinq-Mars étoit aussi +noire que le cul de ce poëlon.» (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_573" id="Footnote_573"></a><a href="#FNanchor_573"><span class="label">573</span></a> Voici le texte de cette loi: <i>Utrum, qui occiderunt +parentes, an etiam conscii, pœnâ parricidii adficiantur, quæri +potest? Et ait Macianus, etiam conscios eâdem pœnâ adficiendos, non +solum parricidas.</i> (L. 6, au Digeste <i>de lege Pompeiâ, de +parricidiis</i>.) Toute la loi est dans l'interprétation du mot +<i>conscius</i>, qui signifie tout à la fois, celui qui a connoissance du +crime, et le complice du crime. La première interprétation est d'une +atrocité qui auroit toujours dû la faire repousser.</p> + +<p><a name="Footnote_574" id="Footnote_574"></a><a href="#FNanchor_574"><span class="label">574</span></a> Le nom est resté en blanc au manuscrit.</p> + +<p><a name="Footnote_575" id="Footnote_575"></a><a href="#FNanchor_575"><span class="label">575</span></a> Quelques-uns des faits relatifs à Cinq-Mars sont +placés, dans le manuscrit original, à l'article de Louis <span class="smcap">XIII</span>; on a +cru devoir les réunir tous ici, pour éviter la confusion et les +redites.</p> + +<p><a name="Footnote_576" id="Footnote_576"></a><a href="#FNanchor_576"><span class="label">576</span></a> Cyprien Perrot, conseiller de la grand'chambre, père du +président Perrot, et ami intime du président de Thou l'historien, +trouva un jour par hasard un acte par lequel il paroîssoit que +l'avocat de Thou, de qui venoit ce président et le premier président +du Parlement, étoit fils d'un habitant d'Atis, village qui est à une +journée de Paris; cela le fit rire. Il l'envoya au président, et lui +manda que par cette pièce il prouveroit bien nettement qu'il venoit +des comtes de Toul. C'étoit la chimère de la famille. Le président +prit cela comme il devoit: il n'en fit que rire, et M. Perrot fut un +de ses exécuteurs testamentaires. Perrot, sieur d'Ablancourt, y étoit +quand on trouva cette pièce; c'est de lui que nous tenons ce fait. +(T.)</p> + +<p><a name="Footnote_577" id="Footnote_577"></a><a href="#FNanchor_577"><span class="label">577</span></a> Chirurgien célèbre de ce temps.</p> + +<p><a name="Footnote_578" id="Footnote_578"></a><a href="#FNanchor_578"><span class="label">578</span></a> Tragi-comédie en cinq actes en vers, avec un prologue, +attribuée au cardinal, mais bien plutôt faite par Desmarets, d'après +un plan fourni par l'Éminence, et sous ses yeux. Elle fut représentée +sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, avec une grande magnificence, +et, malgré son peu de succès, elle fut imprimée en 1643, in-4<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_579" id="Footnote_579"></a><a href="#FNanchor_579"><span class="label">579</span></a> Par grimace il composa un conseil, et fit +Saint-Chaumont ministre d'État; car il ne vouloit pas des gens bien +forts. Saint-Chaumont, qui croyoit qu'on donnoit cela à son mérite, en +eut bien de la joie. Il rencontra Gordes, capitaine des +gardes-du-corps, à qui il le dit: «Oh! oh! dit Gordes, tu te moques.» +Il entre en riant à gorge déployée, et dit au Roi: «Sire, +Saint-Chaumont dit que Votre Majesté l'a fait ministre d'État; quelque +sot croirait cela.» (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_580" id="Footnote_580"></a><a href="#FNanchor_580"><span class="label">580</span></a> Henri-Joseph de Peyre, comte de Troisville (on +prononçait <i>Tréville</i>), homme de l'esprit le plus juste et du goût le +plus délicat. Il se retira du monde après la mort de Henriette +d'Angleterre, duchesse d'Orléans.</p> + +<p><a name="Footnote_581" id="Footnote_581"></a><a href="#FNanchor_581"><span class="label">581</span></a> Arnoul, qui travailloit à la marine, dit que le dessein +du cardinal de Richelieu étoit d'envoyer le cardinal Mazarin à Rome +pour y servir le Roi; et qu'il lui dit en sa présence: «Monsieur +Arnoul, dans combien de temps pouvez-vous apprêter un vaisseau pour +passer M. le cardinal Mazarin en Italie?—Monseigneur, dit Arnoul, il +y en aura un de prêt au premier jour.» Le Mazarin alla supplier Arnoul +de différer, et cependant le cardinal se porta plus mal. Jamais le +Mazarin n'a reconnu ce service. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_582" id="Footnote_582"></a><a href="#FNanchor_582"><span class="label">582</span></a> Il se fit fermer son cautère, parce que son bras +maigrissoit trop. Cela pourroit bien l'avoir tué; il ne vécut plus +guère après. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_583" id="Footnote_583"></a><a href="#FNanchor_583"><span class="label">583</span></a> C'est par erreur que cet article a été classé ici. Il +n'auroit dû trouver place que dans le volume suivant, parmi les +articles des habitués de l'hôtel Rambouillet.</p></div> +</div> + +<hr class="p4 c15" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des +Réaux (Tome Premier), by Gédéon Tallemant des Réaux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME PREMIER) *** + +***** This file should be named 33033-h.htm or 33033-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/3/0/3/33033/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, Guy de +Montpellier and the Online Distributed Proofreading Team +at https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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