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+The Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des Réaux
+(Tome Premier), by Gédéon Tallemant des Réaux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les historiettes de Tallemant des Réaux (Tome Premier)
+ Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle
+
+Author: Gédéon Tallemant des Réaux
+
+Release Date: July 1, 2010 [EBook #33033]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME PREMIER) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, Guy de
+Montpellier and the Online Distributed Proofreading Team
+at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+ Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+ typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+ conservée et n'a pas été harmonisée. Dans la note numéro 56, la
+ date de 1580 qui figurait dans l'original a été corrigée en 1530.
+
+
+
+
+ LES HISTORIETTES
+ DE
+ TALLEMANT DES RÉAUX.
+
+ MÉMOIRES
+ POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE,
+
+ PUBLIÉS
+
+ SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;
+
+ AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,
+
+
+ PAR MESSIEURS
+
+ MONMERQUÉ,
+ Membre de l'Institut,
+
+ DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.
+
+ TOME PREMIER.
+
+ PARIS,
+ ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,
+ PLACE VENDÔME, 16.
+
+ 1834
+
+
+
+
+INTRODUCTION DE L'AUTEUR[1].
+
+
+J'appelle ce recueil les _Historiettes_, parce que ce ne sont que
+petits Mémoires qui n'ont aucune liaison les uns avec les autres. J'y
+observe en quelque sorte la suite des temps, pour ne point faire de
+confusion. Mon dessein est d'écrire tout ce que j'ai appris et que
+j'apprendrai d'agréable et digne d'être remarqué, et je prétends dire
+le bien et le mal sans dissimuler la vérité, et sans me servir de ce
+qu'on trouve dans les Histoires et les Mémoires imprimés. Je le fais
+d'autant plus librement que je sais bien que ce ne sont pas choses à
+mettre en lumière, quoique peut-être elles ne laissassent pas d'être
+utiles. Je donne cela à mes amis qui m'en prient, il y a long-temps.
+Au reste, je renverrai souvent aux Mémoires que je prétends faire de
+la régence d'Anne d'Autriche, ou pour mieux dire, de l'administration
+du cardinal Mazarin, que je continuerai tant qu'il gouvernera, si je
+me trouve en état de le faire[2]. Ces renvois seront pour ne pas
+répéter la même chose, comme par exemple, une fois que M. Chabot[3],
+devenu duc de Rohan, entrera dans les négociations avec la cour, je ne
+puis plus continuer son _Historiette_, parce que désormais c'est
+l'histoire de la seconde guerre de Paris. Voilà quel est mon dessein.
+Je commencerai par Henri le Grand et sa cour, afin de commencer par
+quelque chose d'illustre.
+
+ [1] A la fin de 1657.
+
+ [2] Si Tallemant n'a pas renoncé au projet dont il parle ici, et
+ il est peu vraisemblable qu'il l'ait fait, car il renvoie souvent
+ le lecteur à ses Mémoires sur la Régence, il est fort à craindre
+ que l'ouvrage n'ait été perdu; c'est un malheur pour l'histoire.
+
+ [3] Dont les succès ressemblèrent fort à ceux d'un officier de
+ fortune.
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DE
+
+TALLEMANT.
+
+
+
+
+HENRI IV[4].
+
+
+Si ce prince fût né roi de France, et roi paisible, probablement ce
+n'eût pas été un grand personnage; il se fût noyé dans les voluptés,
+puisque, malgré toutes ses traverses, il ne laissoit pas, pour suivre
+ses plaisirs, d'abandonner les plus importantes affaires[5]. Après la
+bataille de Coutras, au lieu de poursuivre ses avantages, il s'en va
+badiner avec la comtesse de Guiche[6], et lui porte les drapeaux qu'il
+avoit gagnés. Durant le siége d'Amiens, il court après madame de
+Beaufort[7], sans se tourmenter du cardinal d'Autriche, depuis
+l'archiduc Albert, qui s'approchoit pour tenter le secours de la
+place[8].
+
+ [4] Henri IV, né au château de Pau, le 13 décembre 1553, roi de
+ Navarre en 1572, et de France en 1589, assassiné à Paris le 14
+ mai 1610.
+
+ [5] C'est ce qui a fait dire à Bayle: «Si la première fois qu'il
+ débaucha la fille ou la femme de son prochain, on l'eût traité
+ comme Pierre Abélard, il seroit devenu capable de conquérir toute
+ l'Europe, et il auroit pu effacer la gloire des Alexandre et des
+ César... Ce fut son incontinence prodigieuse qui l'empêcha de
+ s'élever autant qu'il auroit pu le faire.» L'article entier de
+ Tallemant peut faire croire qu'il partageoit cette opinion si
+ vivement relevée par Voltaire, et traitée de plaisanterie par
+ Condorcet.
+
+ [6] Elle se trouvoit alors en Gascogne, à une distance assez
+ grande du théâtre de la guerre.
+
+ [7] Gabrielle d'Estrées. Henri IV avoit érigé pour elle le comté
+ de Beaufort en duché-pairie.
+
+ [8] Sigogne[8-A] en fit cette épigramme:
+
+ Ce grand Henri, qui souloit estre
+ L'effroi de l'Espagnol hautain,
+ Fuyt aujourd'huy devant un prestre,
+ Et suit le c.. d'une p..... (T.)
+
+ --Mézerai dit que peu après qu'il eut amené Gabrielle au siége de
+ la ville, «il fut contraint d'éloigner ce scandale de la vue des
+ soldats, non-seulement par leurs murmures qui venoient jusqu'à ses
+ oreilles, mais aussi par les reproches du maréchal de Biron.»
+ (_Abrégé chronologique de l'Histoire de France_, édition de 1682,
+ tome 6, page 170.)
+
+ [8-A] Voir sur ce poète une note placée ci-après dans
+ l'_Historiette_ de mademoiselle Du Tillet.]
+
+Il n'étoit ni trop libéral, ni trop reconnoissant. Il ne louoit jamais
+les autres, et se vantoit comme un gascon. En récompense, on n'a
+jamais vu un prince si humain, ni qui aimât plus son peuple; il ne
+refusoit point de veiller pour le bien de son État. Il a fait voir en
+plusieurs rencontres qu'il avoit l'esprit vif et qu'il entendoit
+raillerie[9].
+
+ [9] Henri IV étant près de se faire catholique, ses favoris lui
+ disoient: «Sire, avertissez-nous quand vous changerez de
+ religion.» Il faisoit alors l'amour à une religieuse de Passy, il
+ s'en lassa et s'en alla faire autant à Maubuisson; ils lui
+ dirent: «Vous aviez promis de nous avertir.»
+
+ Pour reprendre donc ses amours, si Sébastien Zamet, comme
+ quelques-uns l'ont prétendu, donna du poison à madame de
+ Beaufort[10], on peut dire qu'il rendit un grand service à Henri
+ IV, car ce bon prince alloit faire la plus grande folie qu'on
+ pouvoit faire; cependant il y étoit tout résolu[11]. On devoit
+ déclarer feu M. le Prince bâtard[12]. M. le comte de Soissons se
+ faisoit cardinal, et on lui donnoit trois cent mille écus de rente
+ en bénéfices. M. le prince de Conti[13] étoit marié alors avec une
+ vieille qui ne pouvoit avoir d'enfants[14]. M. le maréchal de
+ Biron devoit épouser la fille de madame d'Estrées, qui depuis a
+ été madame de Sanzay. M. d'Estrées la devoit avouer; elle étoit
+ née durant le mariage, mais il y avoit cinq ou six ans que M.
+ d'Estrées[15] n'avoit couché avec sa femme, qui s'en étoit enallée
+ avec le marquis d'Allègre, et qui fut tuée avec lui à Issoire[16],
+ par les habitants qui se soulevèrent, et prirent le parti de la
+ Ligue. Le marquis et sa galante tenoient pour le Roi: ils furent
+ tous deux poignardés et jetés par la fenêtre.
+
+ [10] Sébastien Zamet étoit de Lucques; il fut naturalisé
+ françois. Plaisant et enjoué, il s'étoit fait aimer de Henri IV,
+ qui avoit choisi sa maison pour faire ses parties de plaisir.
+ D'Aubigné est de ceux dont Tallemant parle comme croyant à
+ l'empoisonnement de Gabrielle par Zamet; il dit qu'après s'être
+ rafraîchie chez lui en mangeant d'un gros citron, ou selon
+ d'autres d'une salade, elle sentit aussitôt _un grand feu au
+ gosier, et des tranchées furieuses à l'estomac_.
+
+ [11] _Voyez_ à ce sujet les Mémoires de M. de Sully, liv. 9. (T.)
+
+ [12] Henri de Bourbon, prince de Condé, père du grand Condé.
+
+ [13] François de Bourbon, prince de Conti, fils de Louis de
+ Bourbon Condé, premier du nom.
+
+ [14] Madame de Montafier, mère de feue madame la comtesse (_de
+ Soissons_). (T.)
+
+ [15] Le premier M. d'Estrées, grand-maître de l'artillerie (mais
+ en ce temps-là ce n'étoit pas officier de la couronne), étoit un
+ brave homme qui fit sa fortune. Il était de la frontière de la
+ Picardie; on l'appeloit La Caussée en picard, pour _La Chaussée_,
+ et étoit un peu _dubiæ nobilitatis_. Mais après il se fit appeler
+ d'Estrées, et dit qu'il étoit d'une bonne maison de Flandre. Son
+ fils, par la faveur de madame de Beaufort, fut aussi grand-maître
+ de l'artillerie. J'ai ouï dire que ce premier M. d'Estrées étoit
+ gendarme dans la compagnie d'un M. de Rubempré, et qu'il sauva la
+ vie à son capitaine. On l'appeloit Gran-Jean de La Caussée; cela
+ servit à sa fortune. (T.)
+
+ [16] Le 31 décembre 1593. (_Voyez_ Anselme, tome 4, page 599.)
+
+Cette madame d'Estrées étoit de La Bourdaisière, la race la plus
+fertile en femmes galantes qui ait jamais été en France[17]; on en
+compte jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit
+mariées, qui toutes ont fait l'amour hautement. De là vient qu'on dit
+que les armes de La Bourdaisière, c'est _une poignée de vesces_; car
+il se trouve, par une plaisante rencontre, que dans leurs armes il y a
+une main qui sème de la vesce[18]. On fit sur leurs armes ce quatrain:
+
+ Nous devons bénir cette main
+ Qui sème avec tant de largesses,
+ Pour le plaisir du genre humain,
+ Quantité de si belles _vesces_[19].
+
+ [17] On dit qu'une madame de la Bourdaisière se vantoit d'avoir
+ couché avec le pape Clément VII; à Nice, avec l'empereur
+ Charles-Quint, quand il passa en France, et avec François Ier.
+ (T.)
+
+ [18] Les Babou écarteloient en effet au 1er et 4e d'argent au
+ bras de gueules, sortant d'un nuage d'azur, tenant une poignée de
+ vesce en rameau de trois pièces de sinople. (P. Anselme, tome 7,
+ page 180.)
+
+ [19] Ce mot étoit alors synonyme de femme éhontée. (_Dictionnaire
+ de Trévoux._)
+
+Voici ce que j'ai ouï conter à des gens qui le savoient bien, ou
+croyoient le bien savoir: une veuve à Bourges, première femme d'un
+procureur ou d'un notaire, acheta un méchant pourpoint à la
+Pourpointerie[20], dans la basque duquel elle trouva un papier où il y
+avoit: «Dans la cave d'une telle maison, six pieds sous terre, de tel
+endroit (qui étoit bien désigné), il y a tant en or en des pots, etc.»
+La somme étoit très-grande pour le temps (il y a bien 150 ans). Cette
+veuve, voyant que le lieutenant-général de la ville étoit veuf et sans
+enfants, lui dit la chose, sans lui désigner la maison, et offrit,
+s'il vouloit l'épouser, de lui dire le secret. Il y consent; on
+découvre le trésor; il lui tient parole et l'épouse. Il s'appeloit
+Babou. Il acheta La Bourdaisière. C'est, je pense, le grand-père de la
+mère du maréchal d'Estrées[21].
+
+ [20] La Pourpointerie étoit, sans doute, le lieu où étaloient les
+ marchands de vieux habits.
+
+ [21] Il y a du vrai et de l'inexact dans ce souvenir de
+ Tallemant. Françoise Ra, veuve de Laurent Babou, se remaria, le
+ 26 janvier 1504, avec Jean Salar, lieutenant-général de Bourges.
+ Philibert Babou, son fils aîné, épousa en 1510 Marie Gaudin, dame
+ de la Bourdaisière, qui apporta cette terre à son mari. Ce
+ dernier est l'aïeul de Françoise Babou, mère du maréchal
+ d'Estrées. (P. Anselme, _loco cit._)
+
+Madame d'Estrées eut six filles et deux fils, dont l'un est le
+maréchal d'Estrées qui vit encore aujourd'hui[22]. Ces six filles
+étoient madame de Beaufort, que madame de Sourdis, aussi de La
+Bourdaisière, gouvernait; madame de Villars, dont nous parlerons de
+suite; madame de Namps, la comtesse de Sanzay, l'abbesse de Maubuisson
+et madame de Balagny. Cette dernière est _Délie_ dans l'_Astrée_; elle
+avoit la taille un peu gâtée, mais c'étoit la personne la plus galante
+du monde. Ce fut d'elle que feu M. d'Epernon eut l'abbesse de
+Sainte-Glossine de Metz[23]. On les appeloit, elles six et leur frère,
+les sept péchés mortels. Madame de Neufvic, dame d'esprit, qui étoit
+fort familière chez madame de Bar[24], fit cette épigramme sur la
+mort de madame la duchesse de Beaufort:
+
+ J'ai vu passer par ma fenêtre
+ Les six péchés mortels vivants,
+ Conduits par le bastard d'un prêtre[25],
+ Qui tous ensemble alloient chantant
+ Un _requiescat in pace_,
+ Pour le septième trépassé[26].
+
+ [22] Il mourut à Paris le 5 mai 1670.
+
+ [23] Louise, bâtarde de La Valette, abbesse de Sainte-Glossine ou
+ Glossinde de Metz, en 1606, morte en 1647. (_Gallia christiana_,
+ tome 13, page 933; le P. Anselme, tome 3, page 857.)
+
+ [24] Catherine, princesse de Navarre, soeur de Henri IV, mariée
+ au duc de Bar, en 1599.
+
+ [25] Balagny, fils de Montluc, évêque de Valence. Il vint avec
+ cinq cents chevaux et huit cents fantassins levés à ses dépens,
+ trouver Henri IV, lorsqu'il ne savoit comment s'opposer au grand
+ commandeur de Castille et à M. de Mayenne, qui venoient pour
+ faire lever le siége de Laon. Ce service fut si agréable au roi,
+ qu'il fit Balagny maréchal de France, et lui fit épouser la soeur
+ de madame de Beaufort. Ce Balagny avoit été prince de Cambray,
+ dont il s'étoit rendu maître en suivant le duc d'Alençon. Sa
+ première femme, la soeur du brave Bussy d'Amboise, avoit tant de
+ coeur, qu'elle creva de dépit de n'être plus la princesse de
+ Cambray, où ils faisoient grande dépense. Elle eut un fils qui
+ fut le Bouteville de son temps; Puymorin le tua dans la rue des
+ Petits-Champs. Il est vrai qu'un valet le blessa par-derrière
+ d'un coup de fourche, comme il se battoit. Le Balagny qui est
+ venu de la soeur de madame d'Estrées n'est qu'un coquin. (T.)
+
+ [26] On conte encore une chose fort jolie de cette madame de
+ Neufvic. Quoique déjà assez âgée, elle aimoit fort les fleurs, et
+ portoit souvent des bouquets. Le comte de Sardini, alors jeune,
+ la trouva un jour chez madame de Bar, avec un bouquet; c'étoit
+ durant le siége d'Amiens. Il se mit à chanter ce couplet de
+ Ronsard:
+
+ Quand ce beau printemps je voy,
+ J'aperçoy
+ Rajeunir la terre et l'onde,
+ Et me semble que l'amour,
+ En ce jour,
+ Comme enfant renaisse au monde.
+
+ Elle, sur-le-champ, se mit à chanter:
+
+ Moi je fais comparaison
+ D'un oison
+ A un homme malhabile,
+ Qui, d'un sang par trop rassis,
+ Cause assis,
+ Quand son roi prend une ville. (T.)
+
+ Henri IV, à ce qu'on prétend, n'en avoit pas eu les gants, et ce
+ fut pour cela qu'il ne fit pas appeler M. de Vendôme _Alexandre_,
+ de peur qu'on ne dît Alexandre le Grand, car on appeloit M. de
+ Bellegarde M. le Grand[27], et apparemment il y avoit passé le
+ premier. Le Roi commanda dix fois qu'on le tuât[28], puis il s'en
+ repentoit quand il venoit à considérer qu'il la lui avoit ôtée;
+ car Henri, voyant danser M. de Bellegarde et mademoiselle
+ d'Estrées ensemble, dit: «Il faut qu'ils soient le serviteur et la
+ maîtresse[29].»
+
+ [27] A cause de sa charge de grand-écuyer.
+
+ [28] Un jour M. de Praslin, capitaine des gardes-du-corps, depuis
+ maréchal de France durant la régence, pour empêcher le Roi
+ d'épouser madame de Beaufort, lui offrit de lui faire surprendre
+ Bellegarde couché avec elle. En effet, il fit lever le Roi une
+ nuit à Fontainebleau; mais quand il fallut entrer dans
+ l'appartement de la duchesse, le Roi dit: «Ah! cela la fâcheroit
+ trop.» Le maréchal de Praslin a conté cela à un homme de qualité
+ de qui je le tiens. (T.)
+
+ [29] L'anecdote du médecin Alibour, rapportée dans les Mémoires
+ de Sully, rend vraisemblable le récit de Tallemant. (_Voyez_ les
+ _OEconomies royales_, tome 2, page 355 de la deuxième série des
+ _Mémoires relatifs à l'Histoire de France_.)
+
+Henri IV a eu une quantité étrange de maîtresses; il n'étoit pourtant
+pas grand abatteur de bois; aussi étoit-il toujours cocu. On disoit en
+riant que son second avoit été tué. Madame de Verneuil l'appela un
+jour _Capitaine bon vouloir_; et une autre fois, car elle le grondoit
+cruellement, elle lui dit que bien lui prenoit d'être roi, que sans
+cela on ne le pourroit souffrir, et qu'il puoit comme charogne. Elle
+disoit vrai, il avoit les pieds et le gousset fins[30]; et quand la
+feue Reine-mère coucha avec lui la première fois, quelque bien garnie
+qu'elle fût d'essences de son pays, elle ne laissa pas que d'en être
+terriblement parfumée. Le feu Roi[31], pensant faire le bon compagnon,
+disoit: «Je tiens de mon père, moi, je sens le gousset.»
+
+ [30] Locution du temps dont on comprend suffisamment le sens.
+
+ [31] Louis XIII.
+
+Je pense que personne n'a approuvé la conduite d'Henri IV avec la feue
+Reine-mère, sa femme, sur le fait de ses maîtresses; car que madame de
+Verneuil fût logée si près du Louvre[32], et qu'il souffrît que la
+cour se partageât en quelque sorte pour elle, en vérité il n'y avoit
+en cela ni politique, ni bienséance. Cette madame de Verneuil étoit
+fille de ce M. d'Entragues qui épousa Marie Touchet, fille d'un
+boulanger d'Orléans[33], et qui avoit été maîtresse de Charles IX.
+Elle avoit de l'esprit, mais elle étoit fière, et ne portoit guère de
+respect, ni à la Reine, ni au Roi. En lui parlant de la Reine, elle
+l'appeloit quelquefois votre grosse banquière, et le roi lui ayant
+demandé ce qu'elle eût fait si elle avoit été au port de Nully (ou
+_Neuilly_) quand la Reine s'y pensa noyer[34]: «J'eusse crié, lui
+dit-elle: _La Reine boit._»
+
+ [32] A l'hôtel de la Force. (T.) Cet hôtel, ainsi que celui de
+ Longueville, avoit été construit près du Louvre, sur le terrain
+ de l'ancien hôtel d'Alençon (Jaillot, _Recherches sur Paris,
+ quartier du Louvre_, p. 55.) L'ancien palais du roi de Sicile n'a
+ pris le nom d'hôtel de la Force que sous Louis XIV. (_Ibid._,
+ _quartier Saint-Antoine_, p. 119.)
+
+ [33] Brantôme a prétendu que Marie Touchet étoit fille d'un
+ apothicaire d'Orléans; mais suivant Le Laboureur, dans les
+ Additions sur les _Mémoires_ de Castelnau, et Dreux du Radier,
+ dans les _Reines et Régentes_, le père de Marie Touchet auroit
+ été lieutenant particulier au bailliage d'Orléans.
+
+ [34] Cet événement arriva le 9 juin 1606. (_Mercure françois_,
+ tom. I. fol. 107.)
+
+Enfin le Roi rompit avec madame de Verneuil; elle se mit à faire une
+vie de Sardanapale ou de Vitellius: elle ne songeoit qu'à la
+mangeaille, qu'à des ragoûts, et vouloit même avoir son pot dans sa
+chambre; elle devint si grasse qu'elle en devint monstrueuse; mais
+elle avoit toujours bien de l'esprit. Peu de gens la visitoient. On
+lui ôta ses enfants[35]; sa fille fut nourrie auprès des Filles de
+France.
+
+ [35] Tallemant se tait sur la conspiration d'Entragues et du
+ comte d'Auvergne, où madame de Verneuil trempa, si elle n'en a
+ pas été le principal moteur.
+
+La feue Reine-mère, de son côté, ne vivoit pas trop bien avec le Roi:
+elle le chicanoit en toutes choses. Un jour qu'il fit donner le fouet
+à M. le dauphin: «Ah! lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos
+bâtards.--Pour mes bâtards, répondit-il, il les pourra fouetter, s'ils
+font les sots, mais lui il n'aura personne qui le fouette.»
+
+J'ai ouï dire qu'il lui avoit donné le fouet lui-même deux fois: la
+première, pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme, que, pour
+le contenter, il fallut tirer à ce gentilhomme un coup de pistolet
+sans balle pour faire semblant de le tuer; l'autre, pour avoir écrasé
+la tête à un moineau; et que, comme la Reine-mère grondoit, le Roi lui
+dit: «Madame, priez Dieu que je vive, car il vous maltraitera, si je
+n'y suis plus[36].»
+
+ [36] La Reine-mère revint de l'éloignement qu'elle avoit témoigné
+ pour ce genre de punition. (_Voyez_ les _Mémoires de l'Estoile_,
+ dans la Collection des Mémoires, première série, tome 49, page
+ 26.)
+
+Il y en a qui ont soupçonné la Reine-mère d'avoir trempé à sa mort, et
+que pour cela on n'a jamais vu la déposition de Ravaillac. Il est bien
+certain que le Roi dit un jour que Conchine, depuis maréchal d'Ancre,
+l'étoit allé saluer à Monceau: «Si j'étois mort, cet homme-là
+ruineroit mon royaume.»
+
+Ceux qui ont voulu raffiner sur la mort de Henri IV disent que
+l'interrogatoire de Ravaillac fut fait par le président Jeannin, comme
+conseiller d'État (il avoit été président au mortier de Grenoble); et
+que la Reine-mère l'avoit choisi comme un homme à elle[37]. On a dit
+que la Comant avoit persévéré jusqu'à la mort[38].
+
+ [37] Ces accusations tombent devant les faits. Le président
+ Jeannin interrogea Ravaillac le 14 mai, jour même du parricide.
+ Ce monstre subit deux autres interrogatoires devant le premier
+ président Achille du Harlay et d'autres magistrats. Il soutint,
+ même dans la question, que personne ne l'avoit excité à commettre
+ son crime. Ces interrogatoires, tirés des manuscrits de Brienne,
+ ont été imprimés dans le _Supplément aux Mémoires de Condé_,
+ édition de Lenglet du Fresnoy, in-4º; 1743 ou 1745.
+
+ [38] Jacqueline Levoyer, dite de Comant, femme d'Isaac de
+ Varennes, accusa le duc d'Épernon et la marquise de Verneuil
+ d'avoir trempé dans l'assassinat du Roi. Elle fut condamnée à une
+ prison perpétuelle. (_Mémoires de l'Estoile_, audit lieu, t. 49,
+ p. 170 et 218.) _Voyez_ plus bas l'_Historiette_ de mademoiselle
+ Du Tillet.
+
+On a seulement dit que Ravaillac avoit déclaré que voyant que le Roi
+alloit entreprendre une grande guerre, et que son État en pâtiroit, il
+avoit cru rendre un grand service à sa patrie que de la délivrer d'un
+prince qui ne la vouloit pas maintenir en paix, et qui n'étoit pas bon
+catholique. Ce Ravaillac avoit la barbe rousse et les cheveux tant
+soit peu dorés. C'étoit une espèce de fainéant qu'on remarquoit à
+cause qu'il étoit habillé à la flamande plutôt qu'à la françoise. Il
+traînoit toujours une épée; il étoit mélancolique, mais d'assez douce
+conversation.
+
+Henri IV avoit l'esprit vif; il étoit humain, comme j'ai déjà dit.
+J'en rapporterai quelques exemples.
+
+A La Rochelle, le bruit étoit parmi la populace qu'un certain
+chandelier avoit une _main de gorre_, c'est-à-dire une mandragore; or,
+communément on dit cela de ceux qui font bien leurs affaires. Le Roi,
+qui n'étoit alors que roi de Navarre, envoya quelqu'un à minuit chez
+cet homme demander à acheter une chandelle. Le chandelier se lève et
+la donne. «Voilà, dit le lendemain le Roi, la _main de gorre_. Cet
+homme ne perd point l'occasion de gagner, et c'est le moyen de
+s'enrichir.»
+
+Un monsieur de Vienne, qui s'appeloit Jean, étoit bien empêché à faire
+sa propre anagramme: le Roi le trouva par hasard en cette occupation:
+«Hé! lui dit-il, il n'y a rien plus aisé: Jean de Vienne, _devienne
+Jean_.»
+
+Une fois un gentilhomme servant, au lieu de boire l'essai qu'on met
+dans le couvercle du verre, but en rêvant ce qui étoit dans le verre
+même; le Roi ne lui dit autre chose sinon: «Un tel, au moins
+deviez-vous boire à ma santé, je vous eusse fait raison.»
+
+On lui dit que feu M. de Guise étoit amoureux de madame de Verneuil;
+il ne s'en tourmenta pas autrement, et dit: «Encore faut-il leur
+laisser le pain et les p....: on leur a ôté tant d'autres choses[39]!»
+
+ [39] Il étoit amateur de bons mots: un jour, passant par un
+ village, où il fut obligé de s'arrêter pour y dîner, il donna
+ ordre qu'on lui fît venir celui du lieu qui passoit pour avoir le
+ plus d'esprit, afin de l'entretenir pendant le repas. On lui dit
+ que c'étoit un nommé Gaillard. «Eh bien! dit-il, qu'on l'aille
+ quérir.» Ce paysan étant venu, le Roi lui commanda de s'asseoir
+ vis-à-vis de lui, de l'autre côté de la table où il mangeoit.
+ «Comment t'appelles-tu? dit le roi.--Sire, répondit le manant, je
+ m'appelle Gaillard.--Quelle différence y a-t-il entre gaillard et
+ paillard?--Sire, répondit le paysan, il n'y a que la table entre
+ deux.--Ventre saint-gris, j'en tiens, dit le Roi en riant. Je ne
+ croyois pas trouver un si grand esprit dans un si petit village.»
+ (T.)
+
+Quand il vint à donner le collier à M. de La Vieuville, père de celui
+que nous avons vu deux fois surintendant, et que La Vieuville lui dit,
+comme on a accoutumé: «_Domine, non sum dignus._--Je le sais bien, je
+le sais bien, lui dit le Roi, mais mon neveu m'en a prié.» Ce neveu
+étoit M. de Nevers, depuis duc de Mantoue, dont La Vieuville, simple
+gentilhomme, avoit été maître-d'hôtel. La Vieuville en faisoit le
+conte lui-même, peut-être de peur qu'un autre ne le fît, car il
+n'étoit pas bête, et passoit pour un diseur de bons mots[40].
+
+ [40] On dit que La Vieuville ayant fait quelque raillerie d'un
+ brave de la cour, ce brave lui envoya faire un appel, et celui
+ qui lui portoit la parole ajouta que ce seroit pour le lendemain
+ à six heures du matin. «A six heures? reprit La Vieuville, je ne
+ me lève pas de si bon matin pour mes propres affaires; je serois
+ bien sot de me lever de si bonne heure pour celles de votre ami.»
+ Cet homme n'en put tirer autre chose. La Vieuville de ce pas en
+ alla faire le premier le conte au Louvre; et, parce que les
+ rieurs étoient de son côté, l'autre passa pour un ridicule. (T.)
+
+Lorsqu'on fit une chambre de justice contre les financiers: «Ah!
+disoit-il, ceux qu'on taxera ne m'aideront plus.»
+
+Il faisoit des banquets avec M. de Bellegarde, le maréchal de
+Roquelaure et autres, chez Zamet[41] et autres. Quand ce vint au
+maréchal, il dit au Roi qu'il ne savoit où les traiter, si ce n'étoit
+_aux Trois Mores_. Le Roi y alla; ils menèrent un page à deux, et le
+Roi un pour lui tout seul: «Car, dit-il, un page de ma chambre ne
+voudra servir que moi.» Ce page fut M. de Racan, dont nous avons de si
+belles poésies.
+
+ [41] Zamet, comme un notaire lui demandoit ses qualités, dit:
+ «Mettez seigneur de dix-huit cent mille écus.» (T.)
+
+Un jour il alla chez madame la princesse de Condé, veuve du prince de
+Condé le bossu[42]; il y trouva un luth sur le dos duquel il y avoit
+ces deux vers:
+
+ Absent de ma divinité,
+ Je ne vois rien qui me contente.
+
+Il ajouta:
+
+ C'est fort mal connoître ma tante,
+ Elle aime trop l'humanité.
+
+ [42] C'est à cette princesse que son époux contrefait disoit, au
+ moment de faire une absence: «Surtout, madame, ne me faites pas
+ c... pendant que vous ne me verrez pas.--Partez en paix,
+ monsieur, répondit-elle; je n'ai jamais tant envie de vous le
+ faire que quand je vous vois.»
+
+La bonne dame avoit été fort galante. Elle étoit de Longueville.
+
+Avant la réduction de Paris, une nuit qu'il ne dormoit point bien, et
+qu'il ne pouvoit se résoudre à quitter sa religion, Crillon lui dit:
+«Pardieu, sire, vous vous moquez de faire difficulté de prendre une
+religion qui vous donne une couronne.» Crillon étoit pourtant bon
+chrétien, car un jour, priant Dieu devant un crucifix, tout d'un coup
+il se mit à crier: «Ah! Seigneur, si j'y eusse été on ne vous eût
+jamais crucifié!» Je pense même qu'il mit l'épée à la main, comme
+Clovis et sa noblesse au sermon de saint Remi. Ce Crillon, comme on
+lui montroit à danser, et qu'on lui dit: «Pliez, reculez. Je n'en
+ferai rien, dit-il; Crillon ne plia ni ne recula jamais.» Il refusa,
+étant mestre-de-camp du régiment des gardes, de tuer M. de Guise; et
+quand M. de Guise le fils, étant gouverneur de Provence, s'avisa à
+Marseille de faire donner une fausse alarme, et de lui venir dire:
+«Les ennemis ont repris la ville;» Crillon ne s'ébranla point, et dit:
+«Marchons; il faut mourir en gens de coeur.» M. de Guise lui avoua
+après qu'il avoit fait cette malice pour voir s'il étoit vrai que
+Crillon n'eût jamais peur. Crillon lui répondit fortement: «Jeune
+homme, s'il me fût arrivé de témoigner la moindre foiblesse, je vous
+eusse poignardé.»
+
+Quand M. du Perron, alors évêque d'Evreux, en instruisant le Roi,
+voulut lui parler du purgatoire: «Ne touchez point cela, dit-il, c'est
+le pain des moines.»
+
+Cela me fait souvenir d'un médecin de M. de Créqui, qui, à l'ambassade
+de son maître à Rome, comme quelqu'un au Vatican demandoit où étoit la
+cuisine du pape, dit en riant que c'étoit le purgatoire; on le voulut
+mener à l'Inquisition; mais on n'osa quand on sut à qui il étoit.
+
+Arlequin et sa troupe vinrent à Paris en ce temps-là, et quand il alla
+saluer le Roi, il prit si bien son temps, car il étoit fort dispos,
+que Sa Majesté s'étant levée de son siége, il s'en empara, et comme si
+le Roi eût été Arlequin: «Eh bien! Arlequin, lui dit-il, vous êtes
+venu ici avec votre troupe pour me divertir; j'en suis bien aise, je
+vous promets de vous protéger et de vous donner tant de pension.» Le
+Roi ne l'osa dédire de rien, mais il lui dit: «Holà! il y a assez
+long-temps que vous faites mon personnage; laissez-le-moi faire à
+cette heure.»
+
+A ce propos un conte d'Angleterre. Milord Montaigu étoit mal satisfait
+du roi Jacques, et un jour qu'un gentilhomme écossois, que le roi
+avoit plusieurs fois évité, venoit pour lui demander récompense, il
+lui dit: «Sire, vous ne sauriez plus fuir; cet homme-là ne vous
+connoît point, j'ai votre ordre, je ferai semblant que je suis le roi,
+mettez-vous derrière.» L'Écossois fait sa harangue; Montaigu lui
+répond: «Il ne faut pas que vous vous étonniez que je n'aie rien fait
+encore pour vous, puisque je n'ai rien fait pour Montaigu, qui m'a
+rendu tant de services.» Le roi Jacques entendit raillerie, et lui
+dit: «Otez-vous de delà, vous avez assez joué.»
+
+Henri IV conçut fort bien que détruire Paris c'étoit, comme on dit, se
+couper le nez pour faire dépit à son visage: en cela plus sage que son
+prédécesseur, qui disoit que Paris avoit la tête trop grosse, et qu'il
+la lui falloit casser. Henri IV voulut pourtant, à telle fin que de
+raison, avoir une issue pour sortir hors de Paris sans être vu, et
+pour cela il fit faire la galerie du Louvre, qui n'est point du dessin
+de l'édifice, afin de gagner par là les Tuileries, qui ne sont dans
+l'enceinte des murs que depuis vingt ou vingt-cinq ans[43]. M. de
+Nevers en ce temps-là faisoit bâtir l'hôtel de Nevers. Henri IV le
+trouvoit un peu trop magnifique, pour être à l'opposite du Louvre[44],
+et un jour en causant avec M. de Nevers, et lui montrant son
+bâtiment: «Mon neveu, lui dit-il, j'irai loger chez vous, quand votre
+maison sera achevée.» Cette parole du Roi, et peut-être aussi le
+manque d'argent, firent arrêter l'ouvrage.
+
+ [43] Tallemant écrivoit ceci vers l'année 1657.
+
+ [44] L'hôtel de Nevers étoit situé près du Pont-Neuf entre la rue
+ de Nevers et le palais de l'Institut. Il a fait place à l'hôtel
+ de Conti, qui a été détruit vers la fin du règne de Louis XV,
+ quand on a construit l'Hôtel de la Monnoie.
+
+Un jour qu'il se trouva beaucoup de cheveux blancs: «En vérité,
+dit-il, ce sont les harangues que l'on m'a faites depuis mon avénement
+à la couronne, qui m'ont fait blanchir comme vous voyez.»
+
+Il dit à sa soeur, depuis madame de Bar, la voyant rêveuse: «Ma soeur,
+de quoi vous avisez-vous d'être triste? nous avons tout sujet de louer
+Dieu, nos affaires sont au meilleur état du monde.--Oui, pour vous,
+lui dit-elle, qui avez votre _conte_, mais pour moi, je n'ai pas le
+mien[45].»
+
+ [45] Le comte de Soissons. (T.) Madame, soeur du roi, avoit été
+ recherchée par le comte de Soissons; mais Henri IV ne voulut
+ jamais consentir à ce mariage. Dans le seizième siècle, et même
+ encore dans le dix-septième, on écrivoit indifféremment _conte_
+ ou _compte_.
+
+Elle fit danser une fois un ballet dont toutes les figures faisoient
+les lettres du nom du Roi. «Eh bien! Sire, lui dit-elle après,
+n'avez-vous pas remarqué comme ces figures composoient bien toutes les
+lettres du nom de Votre Majesté?--Ah! ma soeur, lui dit-il, ou vous
+n'écrivez guère bien, ou nous ne savons guère bien lire: personne ne
+s'est aperçu de ce que vous dites.»
+
+A propos du comte de Soissons, j'ai ouï dire que comme il se sauvoit
+de Nantes, conduit par un blanchisseur dont il faisoit le garçon, il
+alla, car il marchoit fort mal à pied, choquer M. de Mercoeur qui par
+hasard passoit dans la rue. Le blanchisseur lui donna un grand coup
+de poing, en lui disant: «Lourdaud, prenez garde à ce que vous
+faites.»
+
+Le jour que Henri IV entra dans Paris, il fut voir sa tante de
+Montpensier, et lui demanda des confitures. «Je crois, lui dit-elle,
+que vous faites cela pour vous moquer de moi. Vous pensez que nous
+n'en avons plus.--Non, répondit-il, c'est que j'ai faim.» Elle fit
+apporter un pot d'abricots, et en prenant, elle en vouloit faire
+l'essai; il l'arrêta, et lui dit: «Ma tante, vous n'y pensez
+pas.--Comment, reprit-elle, n'en ai-je pas fait assez pour vous être
+suspecte?--Vous ne me l'êtes point, ma tante.--Ah! répliqua-t-elle, il
+faut être votre servante.» Et effectivement elle le servit depuis avec
+beaucoup d'affection.
+
+Quelque brave qu'il fût, on dit que quand on lui venoit dire: «Voilà
+les ennemis,» il lui prenoit, toujours une espèce de dévoiement, et
+que, tournant cela en raillerie, il disoit: «Je m'en vais faire bon
+pour eux.»
+
+Il étoit larron naturellement, il ne pouvoit s'empêcher de prendre ce
+qu'il trouvoit; mais il le renvoyoit. Il disoit que s'il n'eût été
+roi, il eût été pendu.
+
+Pour sa personne, il n'avoit pas une mine fort avantageuse. Madame de
+Simier, qui étoit accoutumée à voir Henri III, dit, quand elle vit
+Henri IV: «J'ai vu le Roi, mais je n'ai pas vu sa _Majesté_.»
+
+Il y a à Fontainebleau une grande marque de la bonté de ce prince. On
+voit dans un des jardins une maison qui avance dedans, et y fait un
+coude[46]. C'est qu'un particulier ne voulut jamais la lui vendre,
+quoiqu'il lui en voulût donner beaucoup plus qu'elle ne valoit. Il ne
+voulut point lui faire de violence.
+
+ [46] Cette maison pourroit bien être l'ancien hôpital de la
+ Charité d'Avon, fondé en 1662 par Anne d'Autriche. Cet hospice
+ est aujourd'hui un petit séminaire. Les bâtiments et les jardins
+ font une hache dans la partie du parc qui longe le canal.
+
+Lorsqu'il voyoit une maison délabrée, il disoit: «Ceci est à moi, ou à
+l'Eglise.»
+
+
+
+
+LE MARÉCHAL DE BIRON LE FILS[47].
+
+
+Ce maréchal étoit si né à la guerre, qu'au siége de Rouen, où il étoit
+encore tout jeune, il dit à son père, à je ne sais quelle occasion,
+que si on vouloit lui donner un assez petit nombre de gens qu'il
+demandoit, il promettoit de défaire la plus grande partie des ennemis.
+«Tu as raison, lui dit le maréchal son père, je le vois aussi bien que
+toi, mais il se faut faire valoir; à quoi serons-nous bons, quand il
+n'y aura plus de guerre[48]?»
+
+ [47] Charles de Gontaut, duc de Biron, né vers 1562, décapité à
+ Paris en 1602.
+
+ [48] Le vieux maréchal s'effrayoit beaucoup de l'activité et de
+ l'ardeur de son fils: «Biron, lui disoit-il, je te conseille,
+ quand la paix sera faite, que tu ailles planter des choux en ta
+ maison, autrement il te faudra perdre la tête en Grève.»
+
+Il étoit insolent et n'estimoit guère de gens. Il disoit que tous ces
+Jean.... de princes n'étaient bons qu'à noyer, et que le Roi sans lui
+n'auroit qu'une couronne d'épines. Ce qui le désespéra, c'est qu'étant
+avide de louanges, et le Roi ne louant guère que soi-même, jamais il
+n'avoit sur sa bravoure une bonne parole de son maître[49].
+D'ailleurs il ne se crut pas assez bien récompensé. On trouva pourtant
+que Henri IV, dans la lettre qu'il écrivit à la reine Elisabeth, quand
+il lui envoya le maréchal de Biron, l'appeloit «_le plus tranchant
+instrument de ses victoires_,» et après sa mort il témoigna assez le
+cas qu'il en faisoit, quand la mère de feu M. le Prince dit qu'elle
+vouloit aller à Bruxelles pour être aimée de Spinola, qu'elle appeloit
+le Biron de la Flandre, comme elle l'avoit été du Biron de la France,
+car il ne put souffrir cette comparaison, et dit qu'on faisoit grand
+tort au maréchal de mettre ce marchand en parallèle avec lui.
+
+ [49] Il étoit difficile à contenter, celui dont Henri avoit dit:
+ «Voilà le maréchal de Biron que je présente, avec un égal succès,
+ à mes amis et à mes ennemis.»
+
+Il n'étoit pas ignorant, et on dit que Henri IV étant à Fresnes,
+demanda l'explication d'un vers grec qui étoit dans la galerie.
+Quelques maîtres des requêtes, qui par malheur se trouvèrent là, ne
+firent pas semblant d'entendre ce que Sa Majesté disoit; le maréchal
+en passant dit ce que le vers vouloit dire et s'enfuit, tant il avoit
+honte d'en savoir plus que des gens de robe; car, pour s'accommoder au
+siècle, il falloit avoir plutôt la réputation de brutal que celle
+d'homme qui avoit connoissance des bonnes lettres[50]. A la bataille
+d'Arques, le ministre Damours se mit à prier Dieu avec un zèle et une
+confiance la plus grande du monde: «Seigneur, les voilà, disoit-il,
+viens, montre-toi, ils sont déjà vaincus, Dieu les livre entre nos
+mains, etc.--Ne diriez-vous pas, dit le maréchal, que Dieu est tenu
+d'obéir à ces diables de ministres?»
+
+ [50] Est-ce à la fausse honte, à la dissimulation de Biron sur ce
+ point, qu'il faut attribuer le crédit qu'a trouvé généralement
+ parmi les contemporains du maréchal l'opinion toute contraire à
+ celle que Tallemant exprime ici? «Je ne puis m'empêcher de
+ remarquer, dit Sully, à l'avantage des lettres, qu'autant que le
+ maréchal de Biron le père avoit de lecture et d'érudition, autant
+ le fils en avoit peu. A peine savoit-il lire.»
+
+Il étoit assez humain pour ses gens. Son intendant Sarrau[51] le
+pressoit, il y avoit long-temps, de réformer son train, et lui apporta
+un jour une liste de ceux de ses domestiques qui lui étoient inutiles.
+«Voilà donc, lui dit-il, après l'avoir lue, ceux dont vous dites que
+je me puis bien passer, mais il faut savoir s'ils se passeront bien de
+moi.» Et il n'en chassa pas un[52].
+
+ [51] Père du conseiller qui a écrit. (T.) Claude Sarrau,
+ conseiller au parlement de Rouen, a été en relation avec beaucoup
+ de savants, et son fils Isaac a publié, en 1654, un choix de ses
+ lettres.
+
+ [52] C'est sans doute parce que les détails de la malheureuse fin
+ de Biron, décapité dans l'intérieur de la Bastille, à l'âge de
+ quarante ans, le 31 juillet 1602, sont trop connus, que Tallemant
+ ne les a pas donnés ici.
+
+
+
+
+LE MARÉCHAL DE ROQUELAURE[53].
+
+
+C'étoit un simple gentilhomme gascon, qui fut cadet aux gardes avec
+feu M. d'Epernon. Il se donna à Henri IV, comme l'autre à Henri III,
+et le suivit dans toutes ses adversités. Lui et M. d'Epernon ont
+toujours été fort bien ensemble, et on disoit à Bordeaux: «M. de
+Roquelaure et M. d'Epernon, _qui toque l'un toque l'autre_.»
+
+ [53] Antoine, baron de Roquelaure, d'une ancienne famille de
+ l'Armagnac, né vers 1543, mort à Lectoure, le 9 juin 1625, dans
+ sa quatre-vingt-deuxième année.
+
+On dit qu'ayant fait sommer je ne sais quelle ville, on lui vint dire
+qu'ils ne se vouloient pas rendre: «Eh bien, répondit-il, _que s'en
+esten_,» c'est-à-dire, qu'ils s'en abstiennent; mais cela n'a point de
+grâce comme en gascon; c'est plutôt: «Eh bien, qu'ils ne se rendent
+donc pas.»
+
+Il disoit que tous les courtisans étoient des traîtres, et quand il
+entroit dans l'antichambre du Roi: «Oh! s'écrioit-il, que voici de
+gens de bien!»
+
+Quand le connétable de Castille vint à Paris, Henri IV le fit traiter,
+et le connétable de France, étoit vis-à-vis de lui; chaque Espagnol
+avoit ainsi un François de l'autre côté de la table. Le nonce du pape,
+qui fut depuis le pape Urbain, étoit au haut bout. Un Espagnol, qui
+étoit vis-à-vis du maréchal de Roquelaure, faisoit de gros rots en
+disant: «_La sanita del cuerpo, señor mareschal._» Le maréchal
+s'ennuya de cela, et tout d'un coup, comme l'autre réitéroit, il
+tourna le c.., et fit un gros pet, en disant: «_La sanita del culo,
+señor Espagnol._» Il étoit assez sujet aux vents. Un jour il fut
+obligé de sortir en grande hâte du cabinet de Marie de Médicis; mais
+il ne put si bien faire qu'elle n'entendît le bruit. Elle lui cria:
+«_Lho sentito, segnor mareschal._» Lui, qui ne savoit pas l'italien,
+lui répondit sans se déferrer: «Votre Majesté a donc bon nez,
+madame?»
+
+Le Roi lui demanda pourquoi il avoit si bon appétit quand il n'étoit
+que roi de Navarre, et qu'il n'avoit quasi rien à manger, et pourquoi
+à cette heure qu'il étoit roi de France, paisible il ne trouvoit rien
+à son goût: «C'est, lui dit le maréchal, qu'alors vous étiez
+excommunié, et un excommunié mange comme un diable.»
+
+Il perdit un oeil d'une épine qui lui perça la prunelle, comme il
+étoit à la portière du carrosse, en allant voir madame de Maubuisson,
+soeur de madame de Beaufort. Or, un jour qu'il étoit en carrosse avec
+Henri IV, il s'avisa, en passant, de demander à une vendeuse de
+maquereaux si elle connoissoit bien les mâles d'avec les femelles.
+«Jésus! dit-elle, il n'y a rien de plus aisé, les mâles sont borgnes.»
+On l'accusoit d'avoir fait quelquefois le _ruffian_[54] à son maître.
+
+ [54] Du mot italien _ruffiano_, proxénète de la nature la plus
+ honteuse.
+
+Le Roi se plaisoit à lui faire des niches. Il avoit juré de ne plus
+voir des ballets, à cause qu'il falloit attendre trop long-temps. Sa
+Majesté, pour l'attraper, en alla faire danser un chez lui-même; il
+n'y eut pas moyen de fuir, mais il se mit en telle posture qu'il avoit
+son bon oeil caché. On n'y prit pas garde, et après il dit au Roi,
+qu'avec toute sa puissance il ne lui avoit pu faire voir un ballet en
+dépit de lui. Il se trouva du même temps à la cour un gentilhomme
+nommé Roquelaure et borgne comme lui; ils n'étoient point parens.
+
+Une autre fois le Roi le tenoit entre ses jambes, tandis qu'il faisoit
+jouer à Gros-Guillaume la farce du Gentilhomme Gascon. A tout bout de
+champ, pour divertir son maître, le maréchal faisoit semblant de
+vouloir se lever, pour aller battre Gros-Guillaume, et Gros-Guillaume
+disoit: «_Cousis, ne bous fâchez._» Il arriva qu'après la mort du Roi,
+les comédiens n'osant jouer à Paris, tant tout le monde y étoit dans
+la consternation, s'en allèrent dans les provinces, et enfin à
+Bordeaux. Le maréchal y étoit lieutenant de roi; il fallut demander
+permission. «Je vous la donne, leur dit-il, à condition que vous
+jouerez la farce du Gentilhomme Gascon.» Ils crurent qu'on les
+roueroit de coups de bâton au sortir de là; ils voulurent faire leurs
+excuses. «Jouez, jouez seulement,» leur dit-il. Le maréchal y alla;
+mais le souvenir d'un si bon maître lui causa une telle douleur qu'il
+fut contraint de sortir tout en larmes dès le commencement de la
+farce.
+
+Ce fut lui qui dit à un capitaine qui avoit gagné un gouvernement en
+changeant de religion, qu'il falloit bien que celle qu'il avoit
+quittée fût la meilleure, puisqu'il avoit pris du retour.
+
+Il fut marié deux fois. En allant pour accommoder deux gentilshommes
+qui prétendoient une même fille, il les mit d'accord, en la prenant
+pour lui. Elle étoit belle, mais elle n'avoit point de bien. Il ne
+voulut jamais qu'elle vît la cour, et quand le Roi lui disoit pourquoi
+il ne l'amenoit pas, il ne répondoit autre chose, sinon: «Sire, elle
+n'a pas de _sabattous_» (de souliers).
+
+
+
+
+LE MARQUIS DE PISANI[55].
+
+
+Pour diversifier, je mettrai après le maréchal de Roquelaure un homme
+qui ne lui ressembloit guère. C'est M. le marquis de Pisani, de la
+maison de Vivonne. Il fut envoyé par Charles IX ambassadeur en
+Espagne, où il demeura onze ans, parce que le roi de France et le roi
+d'Espagne se trouvoient également bien de lui. Son prince en fit plus
+de cas que jamais, quand il vit que cet ambassadeur ayant reçu quelque
+déplaisir des habitants d'une ville par où il passoit, ne voulut
+jamais, quoi qu'on fît, se tenir pour satisfait que ces habitants ne
+fussent venus en corps lui en demander pardon. Le marquis disoit que
+s'il croyoit ressembler de mine aux Espagnols, il ne se montreroit
+jamais en public, tant il avoit d'amour pour sa nation et d'aversion
+pour l'Espagne.
+
+ [55] Jean de Vivonne, marquis de Pisani. C'est un caractère fort
+ remarquable et un personnage de l'obscurité historique duquel on
+ se rend difficilement compte après avoir lu cette _historiette_.
+ Son nom ne se trouve dans aucune des Biographies modernes. Le
+ marquis de Pisani est mort en 1599.
+
+Henri III étant parvenu à la couronne, le pape et le roi d'Espagne
+demandèrent en même temps le marquis de Pisani pour ambassadeur. Le
+pape l'emporta. Il fut renvoyé à Rome pour la seconde fois du temps du
+pape Sixte V. Ce fut lui qui remit la France dans la possession de la
+préséance sur l'Espagne; car, à la canonisation de saint Diego, dont
+les Espagnols avoient fait toute la dépense, quoique le pape l'eût
+prié de laisser les Espagnols en liberté ce jour-là, et de ne point
+assister à la cérémonie, il y voulut aller à toute force; et parce que
+l'ambassadeur d'Espagne s'étoit vanté qu'il l'arracheroit de sa
+chaise, il porta un poignard, et en fit porter à tous ceux de la
+nation. Il gagna même les propres Suisses du pape, dont le saint Père
+fut fort en colère; de sorte que l'ambassadeur d'Espagne fut contraint
+de voir la cérémonie par une jalousie.
+
+Ce fut durant cette ambassade qu'il se maria. Catherine de Médicis,
+qui aimoit extrêmement les Strozzi, tant parce qu'ils étoient ses
+parens, que parce qu'ils s'étoient incommodés à suivre le parti de
+France, ayant perdu depuis peu la comtesse de Fiesque, qui étoit de
+cette maison, voulut faire venir d'Italie quelque femme ou quelque
+fille de cette race. Il ne se trouva personne plus propre à être
+transportée de deçà les monts qu'une jeune veuve, qui n'avoit point
+d'enfants. A la vérité, elle étoit Savelle, et veuve d'un Ursin, mais
+sa mère étoit Strozzi. La Reine jeta les yeux sur le marquis de
+Pisani, qui étoit un vieux garçon de soixante-trois ans, mais encore
+frais et propre. Il ne la vit que deux ou trois jours avant que de
+l'épouser.
+
+Quand le pape excommunia le roi de Navarre et le prince de Condé, et
+qu'il envoya sa bulle en France par un Frangipani, archevêque de
+Nazareth, napolitain, le Roi ne le voulut point recevoir, et lui
+envoya ordre à Lyon de s'arrêter. Cet homme n'avoit fait que souffler
+la sédition du temps de Charles IX, auprès duquel il avoit été nonce.
+Le pape en colère mande à Pisani qu'il ait à sortir de ses terres
+dans trois jours, et cela, sans attendre les lettres du Roi. Le
+marquis répondit qu'il trouvoit l'ordre du pape bien extraordinaire et
+bien violent; qu'il ne se soucioit guère de savoir quel sujet avoit mu
+le pape à le traiter de la sorte, mais qu'il vouloit qu'il sût qu'il
+abrégeoit de deux jours le temps que le pape lui donnoit, et que
+l'étendue de ses terres n'étoit pas si grande qu'il n'en pût
+commodément sortir en moins de vingt-quatre heures. M. de Thou dit
+qu'il rendit trois jours au pape. Le Roi ne vouloit pas que
+l'archevêque de Nazareth, qui étoit gagné par les Guisards, vînt légat
+en France. L'affaire s'accommoda, et puis le marquis revint. Il avoit
+offert au Roi d'enlever le pape par une porte secrète qui étoit au
+bout d'une galerie du Vatican, où le saint Père avoit accoutumé de se
+promener seul. Le pape disoit qu'il voudroit M. de Pisani pour sujet,
+mais qu'il ne le vouloit point pour ambassadeur. Il lui a dit
+plusieurs fois: «Plût à Dieu que votre maître eût autant de courage
+que vous! nous ferions bien nos affaires.» Il entendoit le dessein
+qu'il avoit de chasser les Espagnols du royaume de Naples, et c'est à
+quoi il vouloit employer cette grande quantité d'argent qu'il
+amassoit. Le roi d'Espagne en avoit été averti; c'est pourquoi il
+envoya exprès un ambassadeur à Rome pour le sommer de contribuer à la
+guerre contre les hérétiques de France. Mais le pape fit dire à
+l'ambassadeur qu'il lui feroit couper la tête s'il lui faisoit une
+semblable sommation; sur quoi l'ambassadeur n'osa passer outre. Ce
+même pape disoit au marquis de Pisani qu'il n'y avoit qu'un homme et
+qu'une femme en Europe qui méritassent de commander, mais qu'ils
+étoient tous deux hérétiques: c'étoient le roi de Navarre et la reine
+Elisabeth.
+
+Comme M. de Pisani revenoit de Rome avec l'évêque du Mans (de
+Rambouillet)[56], leur galère fut surprise par un corsaire nommé
+Barberoussette. Ce corsaire les retint huit jours, et prétendoit bien
+en tirer grosse rançon. Le marquis, voyant un jour que le corsaire
+avoit quitté la galère, après avoir donné ses prisonniers en garde à
+ses gens, délibéra de sortir sans rien payer. M. du Mans, craignant la
+furie du corsaire, n'y vouloit nullement entendre; enfin M. de Pisani
+lui dit: «Allez prier Dieu, et me laissez faire le reste.» En effet,
+il prit si bien son temps, qu'assisté des François qui avoient été
+pris avec eux, il tua le capitaine et se rendit maître de la galère.
+Apparemment cet exploit ne s'est point fait sans de notables
+circonstances; mais quelques diligences que j'aie faites, je n'en ai
+pu apprendre autre chose, sinon que le neveu du corsaire, charmé de la
+bravoure et de la conduite du marquis, se jeta à ses pieds et lui
+demanda en grâce de le recevoir au nombre de ses domestiques. Le
+marquis l'embrassa, et cet homme mourut effectivement à son service.
+Il ne faut pas s'étonner de cela, tout le monde l'aimoit; les
+hôteliers d'Italie, quelque intéressés qu'ils soient, au second voyage
+qu'il y fit, ne vouloient pas qu'il payât. Il laissa à Rome sa femme
+et une fille, qui fut le seul enfant né de ce mariage[57], parce qu'il
+n'y avoit rien à craindre pour elles au milieu de leurs parents.
+Cette dame, qui étoit une femme de sens, faisoit en quelque sorte avec
+M. le cardinal d'Ossat, qui n'étoit alors qu'agent, le métier
+d'ambassadeur. Après il la fit venir en France, quand les choses
+furent un peu plus calmes.
+
+ [56] Charles d'Angennes de Rambouillet, né en 1530, ambassadeur
+ de France à Rome, cardinal en 1570, mort à Corneto, dont il étoit
+ gouverneur pour le pape, en 1587.
+
+ [57] Cette fille a été la marquise de Rambouillet, l'une des
+ femmes les plus distinguées de son siècle. Tallemant, admis dans
+ l'intimité de cette dame, tenoit d'elle tous ces détails, ainsi
+ qu'on le verra plus tard.
+
+Pour lui, à son retour il suivit Henri IV. En une rencontre, le Roi
+voyant qu'il étoit nécessaire de prendre un poste contre l'ordre et à
+la chaude, fit commandement à M. de Pisani d'y aller. Il y va.
+Quelqu'un avertit le Roi que le marquis étoit trop âgé pour un
+semblable commandement. Le Roi s'excusa en disant: «Il est si bien
+fait, si propre et si bien à cheval, que je l'ai pris pour un jeune
+homme; courez après lui et prenez sa place.» Le marquis répondit:
+«J'irai, et si je reviens, je prierai le Roi d'y prendre garde de plus
+près une autre fois.» Le Roi disoit que si tous les seigneurs de sa
+cour et tous les officiers de son armée étoient aussi ardents à le
+servir, qu'il ne faudroit point de trompettes pour sonner le
+boute-selle.
+
+Quelque sévère qu'il fût, on a remarqué que les jeunes gens l'aimoient
+fort et se plaisoient extrêmement avec lui. Ils lui portoient un tel
+respect qu'ils n'osoient paroître devant lui, s'ils n'étoient
+tout-à-fait dans la bienséance. Il aimoit les gens de lettres,
+quoiqu'il ne fût pas autrement savant. M. de Thou a laissé par écrit
+en des Mémoires à la main, qu'il ne savoit point de vie plus belle à
+écrire[58].
+
+ [58] Jacques-Auguste de Thou dit dans ses _Mémoires_ que l'année
+ 1599 lui fut funeste, par la perte qu'il fit des trois hommes
+ illustres qui étoient ou ses alliés ou ses meilleurs amis.
+ «C'étoient le comte de Schomberg, le chancelier de Chiverny, et
+ _le marquis de Pisani_, qui moururent tous trois en ce temps-là.»
+ (Pag. 336 de l'édition d'Amsterdam, 1713.)
+
+Quand on crut que Malte seroit assiégée pour la seconde fois, le
+marquis de Pisani, Timoléon de Cossé, et Strozzi, qui mourut depuis
+aux Tercères, se jetèrent dans la place comme volontaires.
+
+Il avoit été fort galant; on croit que ce fut un des premiers amants
+de mademoiselle de Vitry, depuis madame de Simier. Madame la marquise
+de Rambouillet, sa fille, avoit plusieurs lettres qu'elle lui
+écrivoit, mais par malheur on les a laissé perdre.
+
+Il fut ensuite un des ambassadeurs pour l'absolution; mais le pape
+Clément VIII ne voulut recevoir ni lui, ni le cardinal de Gondi.
+
+Henri IV lui donna la cornette blanche à commander. Il le fit
+gouverneur de feu M. le Prince[59], qu'il venoit de déclarer héritier
+présomptif de la couronne, et lui dit que s'il avoit un fils, il le
+lui donneroit, mais qu'il lui donnoit celui qui devoit régner après
+lui, qu'il le prioit d'en prendre soin, que la France lui auroit
+l'obligation de lui avoir fait un bon roi. Le marquis avoit les
+appointemens de gouverneur de Dauphin, et ne logeoit point avec M. le
+Prince. M. de Haucourt étoit le sous-gouverneur; mais la peste étant
+survenue à Paris, il eut ordre de le mener à Saint-Maur, où il demeura
+avec lui pendant deux ans. Et comme un jour ils étoient ensemble à la
+chasse, et qu'un paysan, auprès duquel ils passoient, se fut mis le
+ventre à terre, sans que le jeune prince le saluât, même de la tête,
+le marquis l'en reprit fort aigrement, et lui dit: «Monsieur, il n'y a
+rien au-dessous de cet homme, il n'y a rien au-dessus de vous; mais si
+lui et ses semblables ne labouroient la terre, vous et vos semblables
+seriez en danger de mourir de faim.»
+
+ [59] Henri II, prince de Condé.
+
+Un jour ce petit prince, en jouant avec mademoiselle de Pisani, depuis
+madame la marquise de Rambouillet, alors âgée de huit ans, la prit par
+la tête et la baisa. Le marquis, qui en fut averti, l'en fit châtier
+très-sévèrement, car les princes sont des animaux qui ne s'échappent
+que trop. On en a fait la guerre bien des fois à cette demoiselle,
+comme si elle étoit cause de l'aversion que feu M. le Prince a eue
+toute sa vie pour les femmes.
+
+M. de Pisani n'avoit nullement bonne opinion de M. le Prince, et
+trouvoit qu'il n'avoit pas une belle inclination. Au reste, madame la
+princesse (Charlotte de La Trémouille) et le marquis n'étoient jamais
+d'accord ensemble. Il avoit résolu de quitter cet emploi à la première
+occasion, et sans doute il eût demandé son congé à la dissolution du
+mariage du Roi, mais il mourut à Saint-Maur un peu devant, et le Roi
+donna le comte de Belin pour gouverneur à M. le Prince, avec ce
+témoignage honorable pour M. de Pisani: «Quand j'ai voulu, dit-il,
+faire un roi de mon neveu, je lui ai donné le marquis de Pisani; quand
+j'en ai voulu faire un sujet, je lui ai donné le comte de Belin.» Ce
+comte s'accorda bien mieux que le marquis avec madame la princesse, et
+ils firent de belles galanteries ensemble.
+
+Depuis, il peut y avoir quatorze à quinze ans, mademoiselle de
+Rambouillet, aujourd'hui madame de Montausier, étant allée à
+Saint-Maur avec feu madame la Princesse, une infinité de gens vinrent
+au château pour voir, disoient-ils, la petite-fille de ce M. de
+Pisani, dont ils avoient ouï parler à leurs pères.
+
+Le marquis de Pisani étoit fier. Le maréchal de Biron le fit prier de
+mettre à prix un fort beau cheval d'Espagne qu'il avoit, puisqu'aussi
+bien il n'alloit plus à la guerre. Le marquis, au lieu d'y entendre,
+répondit que s'il savoit où il y en a encore trois de même, il en
+donneroit deux mille écus de la pièce pour les mettre à son carrosse.
+En ce temps-là on n'alloit pas si communément à six chevaux.
+
+On a dit que le marquis de Pisani avoit rapporté d'Espagne, qui est un
+pays à simagrées, certaine affectation de ne point boire; mais madame
+de Rambouillet dit que cela vient d'une blessure qu'il reçut à la
+bataille de Moncontour, pour laquelle, craignant l'hydropisie, on lui
+conseilla de boire le moins qu'il pourroit. Insensiblement il
+s'accoutuma à boire fort peu, et enfin il voulut voir si on pourroit
+se passer de boire. En effet, il fut onze ans sans boire; mais il
+mangeoit beaucoup de fruits.
+
+
+
+
+M. DE BELLEGARDE[60],
+
+ET BEAUCOUP DE CHOSES DE HENRI III.
+
+
+Les gens qui connoissoient bien M. de Bellegarde (comme M. de Racan)
+disent qu'on a cru trois choses de lui qui n'étoient point: la
+première, que c'étoit un poltron; la seconde, qu'il étoit fort galant;
+la troisième, qu'il étoit fort libéral. A la vérité, il ne recherchoit
+pas le péril, mais il ne manquoit nullement de coeur; dans la suite
+nous en verrons des preuves. Il avoit le port agréable, étoit bien
+fait, et rioit de fort bonne grâce. Son abord plaisoit; mais hors
+quelques petites choses qu'il disoit assez bien, tout le reste n'étoit
+rien qui vaille. Ses gens étoient toujours déchirés, et hors que ce
+fût pour quelque entrée, ou pour quelque autre chose semblable, il
+n'eût pas voulu faire un sou de dépense; mais dans les occasions
+d'éclat, la vanité l'emportoit. Il n'étoit point trop bel homme de
+cheval, à moins que d'être armé, car cela le faisoit tenir plus droit.
+Il étoit grand et fort, et portoit fort bien ses armes. Je n'ai que
+faire de dire que sa beauté lui servit fort à faire sa fortune auprès
+de Henri III. On sait ce que dit un courtisan de ce temps-là, à qui on
+reprochoit qu'il ne s'avançoit pas comme Bellegarde. «Hé! dit-il, il
+n'a garde qu'il ne s'avance; on le pousse assez...» Il avoit la voix
+belle, et chantoit bien, mais il n'en fit jamais son capital, et cessa
+de chanter d'assez bonne heure.
+
+ [60] Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand-écuyer de
+ France, né vers 1563, mort le 13 juillet 1646.
+
+Une dame d'Auvergne, soeur de madame de Senneterre, de la maison de La
+Chastre, se mit en tête d'être galantisée par ce M. de Bellegarde,
+dont elle entendoit tant parler, et un jour qu'il passoit assez près
+du lieu où elle demeuroit, elle l'envoya prier de venir loger chez
+elle. Il y alla; elle se fit toute la plus jolie qu'elle put;... et il
+repartit le lendemain matin. Au bout de trente ans il la revit à
+Paris; elle étoit effroyablement changée; il ne voulut pas croire que
+ce fût elle, et craignoit que le monde ne s'imaginât que cette
+femme-là ne pouvoit jamais avoir été passable.
+
+Jamais il n'y eut un homme plus propre; il étoit de même pour les
+paroles. Il ne pouvoit entendre nommer un pet. Une nuit il eut une
+forte colique venteuse; il appela ses gens et se mit à se promener,
+et, en se promenant, il pétoit; Yvrande, garçon d'esprit, qui étoit à
+lui, y vint comme les autres, mais il se cacha; M. de Bellegarde
+l'aperçut à la fin: «Ah! vous voilà, lui dit-il, y a-t-il long-temps
+que vous y êtes?--Dès le premier, monsieur, dès le premier.» M. de
+Bellegarde se mit à rire, et cela acheva de le guérir.
+
+Un jour que le dernier cardinal de Guise, qui étoit archevêque de
+Reims, vint fort frisé dîner chez M. de Bellegarde, le même Yvrande
+alla dire tout bas ces quatre vers à M. le Grand (on appeloit ainsi M.
+de Bellegarde):
+
+ Les prélats des siècles passés
+ Etoient un peu plus en servage,
+ Ils n'étoient bouclés ni frisés,
+ Et......... rarement leur page.
+
+Malgré toute cette grande propreté dont nous venons de parler, dès
+trente-cinq ans M. de Bellegarde avoit la roupie au nez; avec le temps
+cette incommodité augmenta. Cela choquoit fort le feu roi Louis XIII,
+qui pourtant n'osoit le lui dire, car on lui portoit quelque respect.
+Le Roi dit à M. de Bassompierre qu'il le lui dît. M. de Bassompierre
+s'en excusa. «Mais, Sire, dit-il au Roi, ordonnez en riant à tout le
+monde de se moucher, la première fois que M. de Bellegarde y sera.» Le
+Roi le fit, mais M. de Bellegarde se douta d'où venoit ce conseil, et
+dit au Roi: «Il est vrai, Sire, que j'ai cette incommodité, mais vous
+la pouvez bien souffrir, puisque vous souffrez les pieds de M. de
+Bassompierre.» Or, M. de Bassompierre avoit le pied fin. On empêcha
+que cette brouillerie n'allât plus loin.
+
+Une fois qu'on attendoit M. de Bellegarde à Nancy, où il devoit aller
+de la part du Roi, un conseiller d'état du duc de Lorraine revenoit
+d'un petit voyage à neuf heures du soir. Il se présenta aux portes
+pour voir si on lui ouvriroit. Il dit: «_C'est M. le Grand._» On crut
+que c'étoit M. de Bellegarde. Voilà les tambours, les trompettes,
+grande quantité de flambeaux, des gens qui venoient demander _où est
+M. le Grand_. «Le voilà qui vient,» disoient les valets. Le duc
+l'envoya prier de venir au palais. Il y va bien étonné de tant
+d'honneurs, au lieu qu'on avoit accoutumé de n'ouvrir à personne à
+cette heure-là. Le duc lui dit: «Où est M. Le Grand?--Monseigneur,
+c'est moi, je suis _le Grand_.--Vous êtes un _grand_ sot,» lui dit le
+duc, et il le quitta là, fort en colère de la bévue de ses gens.
+
+Pour en revenir à ce que nous avons dit, qu'il ne manquoit point de
+coeur, je rapporterai ce que M. d'Angoulême, bâtard de France[61], dit
+de lui dans ses _Mémoires_ au combat d'Arques: «Parmi ceux, dit-il,
+qui donnèrent le plus de marques de leur valeur, il faut nommer M. de
+Bellegarde, grand-écuyer, duquel le courage étoit accompagné d'une
+telle modestie, et l'humeur d'une si affable conversation, qu'il n'y
+en avoit point qui parmi les combats fît paroître plus d'assurance, ni
+dans la cour plus de gentillesse. Il vit un cavalier tout plein de
+plumes, qui demanda à faire le coup de pistolet pour l'amour des
+dames; et comme il en étoit le plus chéri, il crut que c'étoit à lui
+que s'adressoit le cartel, en sorte que, sans attendre, il part de la
+main sur un genêt, nommé _Frégouze_, et attaque avec autant d'adresse
+que de hardiesse ce cavalier, lequel tirant M. de Bellegarde d'un peu
+loin, le manque; mais lui, le serrant de près, lui rompit le bras
+gauche, si bien que, tournant le dos, le cavalier chercha son salut,
+en faisant retraite dans le premier escadron qu'il trouva des
+siens[62].»
+
+ [61] Voir ci-après son _Historiette_.
+
+ [62] _Mémoires très-particuliers du duc d'Angoulême pour servir à
+ l'histoire du règne de Henri III et Henri IV._ (T.)--Tallemant
+ cite ces Mémoires d'après la première édition qui en fut publiée
+ à Paris, en 1662. (_Voyez_ la _Collection des Mémoires relatifs à
+ l'Histoire de France_, première série, tom. 44, pag. 566.) On y
+ remarque quelques différences de langage.
+
+Il fit bien au combat de Fontaine-Françoise, et à La Rochelle. On
+l'avoit donné à _Monsieur_, depuis M. d'Orléans, pour lui servir de
+conseil, quand il fit faire son fort devant La Rochelle. M. de
+Bellegarde avoit ordre sur toutes choses d'empêcher qu'on ne se
+battît. Il sortit des gens de La Rochelle, M. de Bellegarde en étoit
+assez loin. Cinquante jeunes gentilshommes poussent à eux. Ces gens-là
+s'ouvrent et les enveloppent. M. le Grand y court en pourpoint, les
+rallie et les retire. En se retirant il vit quatre Rochellois qui
+emmenoient un cavalier, il les charge lui deuxième et le délivre.
+
+Quant à sa galanterie, je pense que l'amour qu'il eut pour la reine
+Anne d'Autriche fut sa dernière amour. Il disoit quasi toujours: «Ah!
+je suis mort.» On dit qu'un jour, comme il lui demandoit ce qu'elle
+feroit à un homme qui lui parleroit d'amour: «Je le tuerois,
+dit-elle.--Ah! je suis mort,» s'écria-t-il. Elle ne tua pourtant pas
+Buckingham, qui fit quitter la place à notre courtisan d'Henri III.
+Voiture en fit un pont-breton[63], qui disoit:
+
+ L'astre de Roger
+ Ne luit plus au Louvre;
+ Chacun le découvre,
+ Et dit qu'un berger,
+ Arrivé de Douvre,
+ L'a fait déloger.
+
+ [63] Espèce de chanson du temps.
+
+Un jour Du Moustier[64] le trouva de la plus méchante humeur du monde;
+il s'habilloit, et s'étoit fait apporter sa boîte aux rubans; il n'y
+en avoit point trouvé de jaune. «En voilà, dit-il, de toutes les
+couleurs, il n'y en manque que de celle qu'il me faut aujourd'hui. Ne
+suis-je pas malheureux? je ne trouve jamais ce dont j'ai affaire.»
+Madame de Rambouillet, à qui on avoit fait ce conte, dit
+qu'apparemment il tenoit cela d'Henri III, dont M. Bertaut, le poète,
+alors lecteur du Roi, depuis évêque de Seez, contoit une chose toute
+pareille. «Une après-dîner, disoit-il, que Henri III étoit sur son lit
+assez chagrin, il regardoit une image de Notre-Dame qui étoit dans des
+Heures, dont la reliure ne lui plaisoit pas, et il en avoit d'autres,
+où il la vouloit faire mettre: «Bertaut, me dit-il, comment
+ferions-nous pour la faire passer dans ces autres Heures? coupe-la.»
+Je pris des ciseaux, et invoquai en tremblant l'Adresse et tous ses
+artifices, mais je ne pus m'empêcher d'y faire quelques dents. «Ah!
+dit le Roi, ma pauvre petite image! ce maladroit l'a toute gâtée! Ah!
+le fâcheux! Ah! qui m'a donné cet homme-là!» Il en dit par où il en
+savoit. M. de Joyeuse arrive, il lui fait des plaintes de Bertaut,
+Bertaut n'étoit bon qu'à noyer. Dans ces entrefaites, voilà, ajoutoit
+M. Bertaut, un ambassadeur qui arrive. «Ah! l'importun ambassadeur,
+dit le Roi, il prend toujours si mal son temps. Donnez-moi pourtant
+mon manteau.» Il va dans la chambre de l'audience. Vous eussiez dit
+que c'étoit un Dieu, tant il avoit de majesté.» On conclut, de là que
+ce prince étoit merveilleusement mol et efféminé, mais qu'il se
+surmontoit en quelques rencontres. Il étoit libéral, et faisoit les
+choses de fort bonne grâce. Ce même M. Bertaut l'alla voir un jour;
+mais quoiqu'à son goût il se fût fort paré, le Roi, d'un ton chagrin,
+lui dit: «Bertaut, comme vous voilà fait! Combien avez-vous de
+pension?--Tant, Sire.--Je vous donne le double, et soyez mieux
+habillé[65].»
+
+ [64] Peintre de portraits dont on lira l'_Historiette_ plus bas.
+
+ [65] La _Biographie universelle_, tom. II, pag. 228, donne pour
+ acteurs à cette scène Henri IV et Desportes, ce qui n'a nulle
+ vraisemblance, car Desportes, titulaire de plusieurs abbayes,
+ jouissoit d'un revenu considérable (voir ci-après son
+ _Historiette_), et n'avoit pas besoin qu'on doublât son revenu
+ pour être vêtu convenablement.
+
+Allant à la foire Saint-Germain, il trouva un jeune garçon endormi; un
+assez bon prieuré vaquoit, plusieurs personnes étoient après, à qui
+l'auroit. «Je le veux donner, dit-il, à ce garçon, afin qu'il se
+puisse vanter que le bien lui est venu en dormant.» Ce jeune garçon
+s'appeloit Benoise[66]; il le prit en affection et le fit secrétaire
+du cabinet. Ce Benoise avoit soin de lui tenir toujours des plumes
+bien taillées, car le Roi écrivoit assez souvent. Un jour, pour
+essayer si une plume étoit bonne, Benoise avoit écrit au haut d'une
+feuille ces mots: _Trésorier de mon épargne._ Le Roi ayant trouvé
+cela, y ajouta: «Payez présentement à Benoise, mon secrétaire, la
+somme de trois mille écus,» et signa. Benoise trouva cette ordonnance
+et en fut payé.
+
+ [66] De là est venu M. Benoise de Paris. (T.)
+
+On dit que Fernel[67] dit à Henri II, qu'il falloit se résoudre à voir
+la Reine durant ses mois, parce qu'il croyoit que la partie étoit trop
+foible, et que c'étoit ce qui l'empêchoit de concevoir. Le Roi eut de
+la peine à y consentir; il le fit pourtant. Aussitôt les mois
+cessèrent. Fernel conclut que la Reine avoit conçu; mais le premier
+enfant fut si malsain, qu'il ne put vivre jusques à vingt ans. Les
+autres ne sont pas morts faute de bons tempéraments.
+
+ [67] Célèbre médecin et mathématicien, né en 1497, mort le 26
+ avril 1558.
+
+Albert de Gondi, depuis maréchal et duc de Retz, avoit été premier
+gentilhomme de la chambre sous Charles IX; Henri III étant parvenu à
+la couronne, il se douta bien, car il étoit bon courtisan, qu'on
+l'obligeroit à se défaire de sa charge, car c'est proprement une
+charge pour un homme qui plaît, et nullement pour un visage qui n'est
+point agréable. Il fut donc trouver le Roi et lui remit sa charge. Le
+Roi la donna à M. de Joyeuse, et le lendemain envoya un brevet de duc
+à madame de Retz, avec ce compliment, «qu'elle étoit de trop bonne
+maison pour n'avoir pas un rang que de moindres qu'elle avoient.» Et
+cela étoit bien plus galant que s'il se fût adressé au mari. La
+duchesse de Retz, de la maison de Clermont-Tallard de Tonnerre, étoit
+veuve du fils de M. l'amiral d'Annebault. Sa mère, madame de
+Dampierre[68], de la maison de Vivonne, ne pouvant l'empêcher
+d'épouser M. de Retz, lui donna sa malédiction. Cette mère avoit été
+dame d'honneur de la reine Elisabeth[69]. On conte d'elle une chose
+assez raisonnable. Elle avoit fait une de ses nièces fille d'honneur
+de la reine Louise, et s'étant aperçue que le Roi la cajoloit, un beau
+matin elle la met dans un carrosse et la renvoie à son père. Le Roi
+n'en osa rien dire. Cette dame étoit fort estimée, et on avoit du
+respect pour elle.
+
+ [68] Madame de Dampierre étoit tante de Brantôme, qui en a parlé
+ fréquemment dans ses _Mémoires_.
+
+ [69] Elisabeth d'Autriche, femme de Charles IX. Brantôme en a
+ tracé un charmant portrait dans ses _Dames Illustres_ (Tom. 5 de
+ l'édition Foucault de 1823).
+
+Madame de Retz, malgré la malédiction de sa mère, ne laissa pas
+d'avoir bon nombre d'enfants. Le marquis de Bellisle, son fils aîné,
+épousa une fille de la maison de Longueville, qui étoit belle
+et bien faite; elle voulut venger la mort de son mari, tué au
+Mont-Saint-Michel, et après cela elle se fit religieuse, fut abbesse
+de Fontevrault, et puis fondatrice du Calvaire. Elle fit cette
+réformation, et mourut comme une sainte.
+
+Le cardinal de Richelieu fit exiler M. de Bellegarde à Saint-Fargeau,
+où il demeura huit ou neuf ans. Feu M. le Prince, qui eut son
+gouvernement de Bourgogne, voulut aussi avoir Seurre, que M. de
+Bellegarde avoit acheté à madame de Mercoeur pour en faire une duché,
+et lui donner son nom. La chose étoit faite de façon que la duché
+devoit aller à M. de Termes, son frère, et à ses fils, s'il en avoit
+alors. Il fut tué à Montauban. M. de Termes mourut le premier, et ne
+laissa qu'une fille que M. de Bellegarde maria à M. de Montespan. Feu
+M. le Prince acheta donc Bellegarde, et M. de Bellegarde acheta
+Choisy, dans la forêt d'Orléans, terre de la maison de L'Hospital, à
+laquelle il donna le nom de Bellegarde. C'est sur cela que M. de
+Bellegarde d'aujourd'hui, qui est fils de la soeur et s'appelle
+Gondrin en son nom (on l'appeloit au commencement Montespan), prétend
+être duc. Il n'a point d'enfant; mais ses frères, les marquis d'Antin
+et Termes-Pardaillan, en ont. Il est vrai que ce sont de pauvres
+garçons pour l'esprit. L'archevêque de Sens est aussi son frère.
+
+Nous avons vu revenir M. de Bellegarde à la cour, après la mort du
+cardinal de Richelieu, et il a porté le deuil de ce prince (Louis
+XIII), qui ne pouvoit souffrir sa roupie. Il est vrai qu'il mourut
+bientôt après.
+
+
+
+
+M. DE TERMES[70].
+
+
+M. de Termes savoit bien mieux la guerre que son frère, M. de
+Bellegarde, qui ne la savoit point du tout, et il étoit capable de
+commander; il avoit la survivance de la charge de grand-écuyer.
+C'était un fort bel homme de cheval, mais le plus puant homme du
+monde. Les dames attendoient quelquefois pour le voir passer à cheval.
+Il eut un coup de fauconneau aux guerres des Huguenots, qui lui mit
+les deux genoux en dehors; pour réparer ce défaut, il portoit ses
+jarretières en dedans. Avec tout cela il dansoit fort bien.
+
+ [70] Frère de Roger de Saint-Lary, maréchal de France et duc de
+ Bellegarde.
+
+Il étoit de fort amoureuse manière. Rien ne fit tant de bruit que la
+galanterie d'une fille de la Reine-mère, nommée Sagonne. Il alla
+familièrement coucher avec elle dans le Louvre. La gouvernante fit du
+bruit, il sauta par la fenêtre, mais il laissa son pourpoint; c'étoit
+au premier étage du Louvre sur le perron. Les gardes de la porte le
+laissèrent sauver; il étoit assez aimé, puis on pardonné aisément les
+crimes d'amour. La demoiselle fut chassée, et lui exilé; mais il fit
+bientôt sa paix. J'ai ouï dire à un vieux porte-manteau dix Roi, nommé
+Véron, qu'il lui a voit tenu une échelle pour traverser d'un côté de
+rue à l'autre, à un troisième étage, afin d'aller voir une religieuse.
+Il se mit jambe de çà jambe de là sur l'échelle qui étoit étroite, et
+en revint comme il y étoit allé. Il aima encore une autre fille de la
+feue Reine-mère (Marie de Médicis), nommée de Bains, supérieure des
+carmélites; mais il ne fut pas en danger de perdre son pourpoint,
+comme l'autre fois. Cette fille étoit plus agréable que belle, mais il
+n'y a jamais eu une plus aimable personne; elle a toujours eu de la
+vertu, et ne se fit religieuse que par dévotion. On en fait
+aujourd'hui une béate. M. de Bellegarde avoit marié M. de Termes avec
+l'héritière du marquis de Mirebeau-Chabot, en Bourgogne. Cette folle
+épousa depuis ce fou de président Vigne, premier président du
+parlement de Metz, qui est mort lié et gueux. Quand elle eut fait
+cette extravagance, mademoiselle du Tillet la fut voir, et faisant,
+semblant de ne rien savoir, elle lui dit: «Que veulent dire vos gens,
+madame ma mie (elle appeloit ainsi toutes les femmes)? ils vous
+appellent madame Vigné; vous avez un beau et bon nom, pourquoi ne vous
+appellent-ils pas madame de Termes?--Hé! mademoiselle, dit l'autre,
+c'est que j'ai épousé M. le président Vigné.--Jésus! ma mie, que
+dites-vous là? reprit mademoiselle du Tillet; si vous aimiez ce
+garçon, eh bien! ne pouviez-vous pas en passer votre envie? Dieu
+pardonne, madame ma mie, mais les hommes ne pardonnent point.»
+
+
+
+
+LA PRINCESSE DE CONTI[71].
+
+
+La princesse de Conti étoit fille du duc de Guise, que Henri III fit
+tuer aux Etats de Blois; mais avant que de parler de ses galanteries,
+je dirai quelque chose de celles de sa bisaïeule et de sa mère. Madame
+de Guise[72], mère de François, duc de Guise, tué au siége d'Orléans,
+étant amoureuse d'un seigneur de la cour, pour jouir de ses amours et
+éviter les mauvais bruits, le faisoit conduire la nuit, dans sa
+chambre, les yeux bandés, et on le ramenoit de même. Un de ses amis
+lui conseilla de couper de la frange du lit, et d'aller après chez
+toutes les dames, pour voir s'il trouveroit de la frange semblable. Il
+découvrit ainsi qui étoit la dame, et au premier rendez-vous, il le
+lui fit connoître; mais cette impertinente curiosité rompit leur
+commerce. M. d'Urfé a mis cette histoire dans l'_Astrée_ sous le nom
+d'_Alcippe_[73], père de Céladon, c'est-à-dire père de M. d'Urfé
+lui-même; et ce pourroit bien être en effet quelqu'un de sa maison,
+car ce qu'il dit ensuite de la délivrance de son ami est véritable,
+et le roi François Ier l'ayant su, s'écria: «Ah! le paillard!» Ensuite
+ce M. d'Urfé, qui avoit délivré son ami, en écrivant à quelqu'un de la
+cour, signa par galanterie: _Le Paillard_. Depuis quelques-uns de
+cette maison ont eu ce nom-là pour nom de baptême; au moins l'ai-je
+ainsi ouï dire. Cela me fait souvenir d'une bonne maison d'Auvergne
+qu'on appelle d'Aché, au moins signent-ils ainsi, mais leur véritable
+nom est fort vilain; ils se nomment _Merdezac_, et on dit que c'est un
+sobriquet qui fut donné à un de leurs auteurs dans je ne sais quelle
+bataille, où, quoiqu'il lui eût pris un dévoiement, il ne se retira
+point du combat et y fit merveilles.
+
+ [71] Louise de Lorraine, fille du duc de Guise, dit _le Balafré_,
+ femme de François de Bourbon-Conti, troisième fils de Louis de
+ Bourbon, premier du nom, prince de Condé. Née en 1577, elle
+ épousa le prince de Conti en 1605, et mourut à Eu en 1631.
+
+ [72] Antoinette de Bourbon. C'étoit une honnête femme; ce conte
+ ne lui convient pas trop bien. (T.)
+
+ [73] Voyez l'_histoire d'Alcippe_, dans le deuxième livre de la
+ première partie de l'_Astrée_.
+
+Le Balafré, père de la princesse de Conti, fut beaucoup plus
+malheureux en femme que son grand-père. La sienne[74] se gouvernoit
+fort mal. Un de ses amis, croyant qu'il ne s'en apercevoit point,
+voulut tenter s'il pourroit le lui dire; il lui raconta donc qu'il
+avoit un ami dont la femme ne vivoit pas bien, et qu'il le prioit de
+lui dire s'il lui conseilloit de le découvrir à cet ami; «car j'en
+suis si assuré, ajouta-t-il, que je puis le prouver facilement.» Le
+Balafré, qui avoit bon nez, lui répondit: «Pour moi, je poignarderois
+qui me viendroit dire une chose comme cela.--Ma foi! reprit l'autre,
+je ne le dirai donc point à mon ami, car il pourroit bien être de
+votre humeur.»
+
+ [74] Elle étoit de Clèves, cadette de madame de Nevers, mère de
+ M. de Mantoue. (T.)
+
+Il lui fit pourtant la peur tout entière, à ce qu'on dit; car un jour
+qu'elle se trouvoit un peu mal, après avoir témoigné qu'il avoit
+quelque chose dans l'esprit qui le chagrinoit fort, il lui dit d'un
+ton assez étrange qu'il falloit qu'elle prît un bouillon; elle lui dit
+qu'elle n'en avoit point de besoin. «Vous m'excuserez, madame, il en
+faut prendre un.» Et de ce pas en envoya quérir un à la cuisine. Elle
+qui n'avoit pas la conscience trop nette, crut fermement qu'il la
+vouloit dépêcher, et lui demanda en grâce qu'elle ne prît ce bouillon
+que dans une demi-heure. On dit qu'elle employa ce temps-là à se
+préparer à la mort, sans en rien dire toutefois, et qu'après elle prit
+le bouillon qu'il lui envoya, et qui n'étoit qu'un bouillon à
+l'ordinaire.
+
+Saint-Mégrin (La Vauguyon), qu'on a cru père de feu M. de Guise, parce
+qu'il étoit camus comme lui, étoit son galant. M. de Mayenne, qui
+n'entendoit pas raillerie, le fit assassiner. Il en fit autant à
+Sacremore, qu'on accusoit de coucher avec la fille de madame de
+Mayenne. Ce Sacremore étoit un gentilhomme dont je n'ai pu savoir
+autre chose.
+
+M. de Mayenne, pour attraper sa femme[75], qui s'inquiétoit fort de ce
+qu'il sortoit la nuit, faisoit mettre son valet avec sa robe de
+chambre auprès d'une table, avec bien des papiers, comme s'il eût
+travaillé à quelque grande affaire; ce valet, de loin, faisoit signe
+de la main à madame de Mayenne qu'elle se retirât, et elle se retiroit
+par respect.
+
+ [75] Madame de Mayenne étoit héritière de Tende (le comte de
+ Tende, bâtard de Savoie). Elle étoit veuve de M. de Montpézat.
+ Devenue héritière, M. de Mayenne l'épousa. (T.)
+
+Mademoiselle de Guise, depuis princesse de Conti, fut cajolée de
+plusieurs personnes, et entre autres du brave Givry. On dit qu'en
+ayant obtenu un rendez-vous, elle s'avisa par galanterie de se
+déguiser en religieuse. Givry monta par une échelle de corde; mais il
+fut tellement surpris de trouver une religieuse au lieu de
+mademoiselle de Guise, qu'il lui fut impossible de se remettre, et il
+fallut s'en retourner comme il étoit venu. Depuis il ne put obtenir
+d'elle un second rendez-vous; elle le méprisa, et Bellegarde[76]
+acheva l'aventure[77]. Il est vrai que, de peur de semblable surprise,
+elle ne se déguisa point en religieuse. J'ai ouï dire que ce fut sur
+le plancher, dans la chambre de madame de Guise même, qui étoit sur
+son lit, et qui s'étant trouvée assoupie avoit fait tirer les rideaux
+pour dormir. Mademoiselle de Vitry, confidente de mademoiselle de
+Guise, étoit la Dariolette[78]. A un soupir expressif de la belle, la
+mère se réveilla, et demanda ce que c'étoit. «C'est, répondit la
+confidente, que mademoiselle s'est piquée en travaillant.» Avant cela,
+durant une trève de peu d'heures, Bellegarde et Givry vinrent causer
+à la porte de la Conférence avec madame et mademoiselle de Guise. M.
+de Nemours[79], amoureux aussi bien qu'eux de cette jeune princesse,
+nonobstant la trève fit tirer sur eux. Bellegarde se retire, et Givry,
+qui étoit plus brave que lui, lui crioit: «Quoi, Bellegarde, tu fais
+retraite devant cette beauté!» Enfin Givry[80], voyant qu'elle le
+quittoit, lui écrivit un billet que je mettrai ici, parce que c'est un
+des plus beaux billets qu'on puisse trouver:
+
+«Vous verrez, en apprenant la fin de ma vie, que je suis homme de
+parole, et qu'il étoit vrai que je ne voulois vivre qu'autant que
+j'aurois l'honneur de vos bonnes grâces. Car ayant appris votre
+changement, je cours au seul remède que j'y puisse apporter, et vais
+périr sans doute, puisque le ciel vous aime trop pour sauver ce que
+vous voulez perdre, et qu'il faudroit un miracle pour me tirer du
+péril où je me jetterai. La mort que je cherche et qui m'attend
+m'oblige à finir ce discours. Voyez donc, belle princesse, par mon
+respectueux désespoir, ce que peuvent vos mépris, et si j'en étois
+digne.»
+
+ [76] Bellegarde prit un homme qui se sauvoit de Paris. Cet homme
+ lui donna le portrait au crayon de mademoiselle de Guise. Elle
+ n'avoit que quinze ans quand on fit ce portrait. Ce fut par là
+ qu'il commença à en devenir amoureux. Six ans devant que de
+ mourir, elle recouvra ce portrait et le vit à madame de
+ Rambouillet qui la fut voir ce jour-là même; elle en avoit une
+ grande joie. (T.)
+
+ [77] Dans _les Amours d'Alcandre_ on voit la naissance de cette
+ galanterie. (T.)
+
+ [78] Dariolette étoit la confidente de l'infante Elisenne, mère
+ d'Amadis de Gaule. Le rôle que joue Dariolette dans l'ancien
+ roman a fait donner son nom aux suivantes qui se font
+ entremetteuses d'amour. Scarron, dans le livre 4 du _Virgile
+ travesti_, dit de la soeur de Didon que:
+
+ En un cas de nécessité
+ Elle eût été Dariolette.
+
+ [79] Celui qui après fut le tyran de Lyon. Il étoit frère de mère
+ de M. de Guise, tué à Blois. Leur mère, fille de la duchesse de
+ Ferrare (Renée), qui étoit fille de France, avoit épousé M. de
+ Guise, puis M. de Nemours. (T.)
+
+ [80] Il étoit de la maison d'Anglure. (T.)
+
+En effet, il s'engagea si fort parmi les ennemis, au siége de Laon,
+qu'il y fut tué. On lui avoit prédit depuis peu, à ce que j'ai entendu
+dire, qu'il mourroit _devant l'an_, et cela se pouvoit entendre devant
+l'année, ou devant la ville de Laon.
+
+Je dirai encore un mot de ce M. de Givry. Il avoit aimé autrefois une
+dame, dont je n'ai pu savoir le nom. Comme il la pressoit, car il
+voyait bien qu'elle l'aimoit, elle lui dit un jour en soupirant: «Si
+vous saviez en quelle peine je suis, vous auriez pitié de moi. Je ne
+puis me résoudre à vous perdre, et si je vous accorde ce que vous me
+demandez, je mourrai, sans doute, de déplaisir.» Le cavalier, qui
+connut aux larmes et à la manière dont la belle, parloit, que ce
+n'étoit point une feinte, en fut si touché, qu'encore qu'il fût
+persuadé qu'il n'avait qu'à persévérer pour tout avoir, il lui dit, en
+prenant le ciel à témoin, que jamais il ne lui en parleroit, et qu'il
+l'aimeroit désormais comme sa soeur.
+
+Mademoiselle de Guise se gouverna ensuite de sorte qu'il n'y avoit que
+le prince de Conti capable de l'épouser[81]. C'étoit un stupide.
+
+ [81] François de Bourbon-Conti, mort en 1614.
+
+En une petite ville où la cour passoit, le juge qui venoit haranguer
+le Roi s'adressa après à la princesse de Conti, qu'il prit pour la
+Reine. Le Roi dit tout haut: «Il ne se trompe pas trop, elle l'auroit
+été, si elle eût été sage[82].» On dit que comme elle prioit M. de
+Guise, son frère, de ne jouer plus, puisqu'il perdoit tant: «Ma soeur,
+lui dit-il, je ne jouerai plus quand vous ne ferez plus l'amour.--Ah!
+le méchant, reprit-elle, il ne s'en tiendra jamais.»
+
+ [82] Henri IV s'étoit en effet senti un doux penchant pour
+ mademoiselle de Guise. Mais il vit Gabrielle, et n'eut plus
+ d'yeux que pour elle; c'est alors que la beauté délaissée, pour
+ se consoler, peut-être aussi pour diminuer les reproches qu'Henri
+ pouvoit se faire, lia intrigue avec Bellegarde. Ce quadrille
+ amoureux figure dans l'_Histoire des amours du grand Alcandre_.
+
+Elle avoit beaucoup d'esprit; elle a même écrit une espèce de petit
+roman qu'on appelle les _Adventures de la cour de Perse_[83], où il y
+a bien des choses arrivées de son temps. Elle étoit humaine et
+charitable; elle assistoit les gens de lettres, et servoit qui elle
+pouvoit. Il est vrai qu'elle étoit implacable pour celles qu'elle
+soupçonnoit d'avoir débauché ses galans. Vers la fin de sa vie, elle
+devint insupportable sur la grandeur de sa maison, et se mit si fort
+ses intérêts dans la tête qu'elle faisoit des choses étranges pour
+cela. Dans cette vision, passant un jour avec feu madame la comtesse
+de Soissons devant la porte du Petit-Bourbon[84] qui regarde sur
+l'eau, elle lui fit remarquer qu'on y voyoit encore un reste de la
+peinture jaune dont elle fut barbouillée autrefois, quand le
+connétable de Bourbon se retira[85]. «Il faut avouer, dit madame la
+comtesse, que nos rois ont été bien négligens de ne pas jaunir la
+muraille de l'hôtel de Guise[86].» Madame la princesse de Conti dit
+aussi à madame la comtesse: «Vous m'êtes bien obligée de n'avoir point
+fait d'enfants.--En vérité, lui répondit l'autre, pas tant que vous
+penseriez; nous sommes fort persuadés qu'il n'a pas tenu à vous.»
+
+ [83] _Les Adventures de la cour de Perse, où sont racontées
+ plusieurs histoires d'amour et de guerre arrivées de notre
+ temps_; Paris, Pomeray, 1629, in-8º. Jusqu'à présent on avoit
+ attribué cet ouvrage à Jean Baudouin. (_Voy._ le _Dictionnaire
+ des Anonymes_ de Barbier.) On s'accorde à regarder la princesse
+ de Conti comme l'auteur de l'_Histoire des amours du grand
+ Alcandre_, insérée dans le _Recueil de diverses pièces servant à
+ l'histoire de Henri_ III; Cologne, P. du Marteau, 1663, in-12.
+ Cet ouvrage contient le tableau des galanteries de Henri IV, sous
+ le nom du _grand Alcandre_; la princesse de Conti y est désignée
+ sous le nom de _Milagarde_. (_Voyez_ le _Recueil_ A B C, vol. S,
+ pag. 1.)
+
+ [84] Le Petit-Bourbon s'élevoit sur l'emplacement où l'on a
+ construit depuis la colonnade du Louvre.
+
+ [85] «Après la mort de Charles de Bourbon, on fit peindre de
+ jaune la porte et le seuil de son hôtel à Paris, devant le
+ Louvre. C'étoit la coutume du temps passé, pour déclarer un homme
+ traître à son roi, de peindre sa porte de jaune, et de semer du
+ sel dans sa maison, comme on fit dans celle de M. l'amiral de
+ Châtillon.» (_Dictionnaire de Trévoux._)
+
+ [86] Elle l'a été depuis. (T.)
+
+Lorsque le cardinal de Richelieu l'envoya en exil dans la comté d'Eu,
+elle logea vers Compiègne chez un gentilhomme, nommé M. de Jonquières,
+parce que son carrosse rompit. Il y avoit là dedans trois ou quatre
+grands garçons; elle ne laissa pas le lendemain de se plâtrer devant
+eux, avec un pinceau, le visage, la gorge et les bras. Le soir qu'elle
+y arriva pour passer son chagrin, elle demanda un livre, et lut avec
+plaisir un vieux _Jean de Paris_[87], tout gras, qui se trouva dans la
+cuisine.
+
+ [87] Ancien roman de chevalerie, cent fois réimprimé dans la
+ Bibliothèque bleue.
+
+
+
+
+PHILIPPE DESPORTES[88].
+
+
+Philippe Desportes étoit de Chartres et d'assez basse naissance, mais
+il avoit bien étudié. Il fut clerc chez un procureur à Paris. Ce
+procureur avoit une femme assez jolie, à qui ce jeune clerc plaisoit
+un peu trop. Il s'en aperçut, et un jour que Desportes étoit allé en
+ville, il prit ses hardes, en fit un paquet, et les pendit au maillet
+de la porte de l'allée avec cet écrit: «Quand Philippe reviendra, il
+n'aura qu'à prendre ses hardes et s'en aller.» Desportes prit son
+paquet et s'en va à Avignon (peut-être que la cour étoit vers ce
+pays-là), sur le pont, où les valets à louer se tiennent, comme à
+Paris sur les degrés du Palais. Il entendit quelques jeunes garçons
+qui disoient: «M. l'évêque du Puy a besoin d'un secrétaire.» Desportes
+va trouver l'évêque qui étoit alors à Avignon. La physionomie de
+Desportes plut au prélat. Etant au service de M. du Puy, qui étoit de
+la maison de Senecterre, il devint amoureux de sa nièce, soeur de
+mademoiselle de Senecterre, dont nous parlerons ensuite. Cette
+maîtresse est appelée _Cléonice_ dans ses ouvrages[89].
+
+ [88] Philippe Desportes, né à Chartres en 1546, mort dans son
+ abbaye de Bonport le 5 octobre 1606.
+
+ [89] On lit dans les _Anecdotes historiques et littéraires sur
+ Philippe Desportes, abbé de Tiron, et ses ouvrages_, par Dreux du
+ Radier, insérées au _Conservateur_ de septembre 1757: «Cléonice
+ fut la troisième dame à qui la muse de Desportes fut consacrée à
+ l'âge de trente-deux ou trente-trois ans. Cette Cléonice étoit
+ Héliette de Vivonne de la Châtaigneraie... Il est parlé de cette
+ demoiselle dans le sonnet de Ronsard, imprimé à la suite des
+ amours de Cléonice, où il lui donne le nom véritable
+ d'_Héliette_, et Desportes a fait l'épitaphe d'Héliette de
+ Vivonne de la Châtaigneraie à la fin de ses _Diverses Amours_.»
+ Accorde qui pourra les historiens des amours de Desportes.
+
+Ce fut du temps qu'il étoit à ce prélat, qu'il commença à se mettre en
+réputation, par une pièce de vers qui commence ainsi:
+
+ O nuit! jalouse nuit, etc.[90]!
+
+ [90] _OEuvres de Desportes._ Rouen, Raphaël du Petit-Val, 1611,
+ pag. 518.
+
+Il se garda bien de dire que ce n'étoit qu'une traduction, ou du
+moins une imitation, de l'Arioste. On y mit un air, et tout le monde
+la chanta.
+
+Un peu avant sa mort, il eut le déplaisir de voir un livre avec ce
+titre: _la Conformité des Muses italiennes et des Muses
+françaises_[91], où les sonnets qu'il avoit imités ou traduits étoient
+placés vis-à-vis des siens.
+
+ [91] N'est-ce pas plutôt _les Rencontres des Muses de France et
+ d'Italie_, 1604, in-4º? Desportes, s'il éprouva du déplaisir de
+ ce rapprochement, comme le dit Tallemant, eut l'art de le
+ déguiser, et répondit de bonne grâce «qu'il avoit pris aux
+ Italiens plus qu'on ne disoit, et que si l'auteur l'avoit
+ consulté, il lui auroit fourni de bons Mémoires.»
+
+Il fit sa grande fortune durant la faveur de M. de Joyeuse, dont il
+étoit tout le conseil. Il eut quatre abbayes qui lui valoient plus de
+quarante mille livres de rente[92]. M. de Joyeuse le mit si bien avec
+Henri III, qu'il avoit grande part aux affaires. Ce fut alors qu'il
+fit beaucoup de bien aux gens de lettres, et leur fit donner bon
+nombre de bénéfices.
+
+ [92] Desportes étoit chanoine de la Sainte-Chapelle, abbé de
+ Tiron, de Bonport, de Josaphat, des Vaux-de-Cernai, et
+ d'Aurillac. (Dreux de Radier, _loc. cit._)
+
+Je ne sais si ce fut lui qui mit chez le Roi un nommé Autron, dont Sa
+Majesté se servoit pour les harangues qu'il avoit à faire; mais il ne
+l'avoit pas bien averti de ne pas se railler de son maître, car le Roi
+suant la v..... à Saint-Cloud, demanda un jour à Autron ce qu'on
+disoit à Paris. «Sire, dit-il étourdiment, on dit qu'il fait bien
+chaud à Saint-Cloud.» Le Roi se fâcha et lui dit qu'il se retirât.
+
+Desportes cependant quitta le parti du Roi pour suivre messieurs de
+Guise, parce qu'il crut qu'infailliblement il succomberoit. Il se
+retira à Rouen avec l'amiral de Villars, auprès duquel il avoit tenu
+même place qu'auprès de M. de Joyeuse. Depuis pourtant l'amiral et
+lui se brouillèrent; en voici l'occasion:
+
+La Reine, Catherine de Médicis, avoit une fille d'honneur nommée
+mademoiselle de Vitry, qui étoit galante, agréable et spirituelle.
+Desportes lui fit une fille. Comme elle étoit chez la Reine, on dit
+qu'elle alla accoucher un matin au faubourg Saint-Victor, et que le
+soir elle se trouva au bal du Louvre, où même elle dansa, et on ne
+s'en aperçut que par une perte de sang qui lui prit. Elle disoit
+plaisamment que les femmes se moquoient de prendre la ceinture de
+sainte Marguerite, elles qui pouvoient crier tout leur soûl; mais que
+c'étoit aux filles à la mettre, puisqu'elles n'osoient faire un pauvre
+_hélas_! Depuis, comme il arrive entre amants, elle n'aima plus M.
+Desportes et le mit mal avec l'amiral de Villars, qui, quoiqu'elle fût
+déjà sur le retour, étoit devenu amoureux d'elle à toute outrance.
+Malicieusement elle dit à l'amiral que s'il avoit toujours Desportes
+avec lui, on croiroit qu'il ne faisoit rien que par son conseil, et
+que cet homme le régentoit toujours; car c'étoit par le crédit de
+Desportes que l'amiral avoit été fait ce qu'il étoit. L'amiral en
+étoit si fou, qu'en Picardie, allant au combat où il fut tué, après
+avoir fait sa paix avec Henri IV, il se mit à baiser un bracelet de
+cheveux de madame de Simier (c'est ainsi qu'elle s'appela après), et
+dit à M. de Bouillon qui lui en faisoit honte: «En bonne foi, j'y
+crois comme en Dieu.» Il ne laissa pas d'y être tué.
+
+M. Desportes eut la fantaisie d'avoir tout le patrimoine de sa
+famille: c'étoit une fantaisie un peu poétique. Il avoit un frère et
+six soeurs, dont trois ne lui voulurent pas vendre leur part. Il ne
+leur fit point de bien. Il en fit aux autres, et principalement à son
+frère.
+
+Régnier, poète satirique, son neveu, ne fut à son aise qu'après la
+mort de Desportes; alors le maréchal d'Estrées lui fit donner une
+abbaye de cinq mille livres de rente. Il avoit déjà une prébende de
+Chartres.
+
+Desportes étoit en si grande réputation, que tout le monde lui
+apportoit des ouvrages pour en avoir son sentiment. Un avocat lui
+apporta un jour un gros poème qu'il donna à lire à Régnier, afin de se
+délivrer de cette fatigue; en un endroit cet avocat disoit:
+
+ Je bride ici mon Apollon.
+
+Régnier écrivit à la marge:
+
+ Faut avoir le cerveau bien vide
+ Pour brider des Muses le roi;
+ Les dieux ne portent point de bride,
+ Mais bien les ânes comme toi.
+
+Cet avocat vint à quelque temps de là, et Desportes lui rendit son
+livre, après lui avoir dit qu'il y avoit bien de belles choses.
+L'avocat revint le lendemain tout bouffi de colère, et, lui montrant
+ce quatrain, lui dit qu'on ne se moquoit pas ainsi des gens. Desportes
+reconnoît l'écriture de Régnier, et il fut contraint d'avouer à
+l'avocat comme la chose s'étoit passée, et le pria de ne lui point
+imputer l'extravagance de son neveu. Pour n'en faire pas à deux fois,
+je dirai que Régnier mourut à trente-neuf ans à Rouen, où il étoit
+allé pour se faire traiter de la v..... par un nommé Le Sonneur. Quand
+il fut guéri, il voulut donner à manger à ses médecins. Il y avoit du
+vin d'Espagne nouveau; ils lui en laissèrent boire par complaisance;
+il en eut une pleurésie qui l'emporta en trois jours.
+
+Desportes, sous le règne de Henri IV, ne laissa pas d'être en estime;
+et un jour le Roi lui dit en riant, en présence de madame la princesse
+de Conti: «_M. de Tiron_ (c'étoit sa principale abbaye), il faut que
+vous aimiez ma nièce[93], cela vous réchauffera et vous fera faire
+encore de belles choses, quoique vous ne soyez plus jeune.» La
+princesse lui répondit assez hardiment: «Je n'en serois pas fâchée; il
+en a aimé de meilleure maison que moi.» Elle entendoit la reine
+Marguerite, que Desportes avoit aimée lorsqu'elle n'étoit encore que
+reine de Navarre.
+
+ [93] Le roi appeloit ainsi madame la princesse de Conti, quand il
+ vouloit l'obliger. (T.)
+
+Ce fut lui qui fit la fortune du cardinal du Perron, qui étoit sa
+créature. Quand il le vit cardinal, il fut bien empêché comment lui
+écrire, car il ne se pouvoit résoudre à traiter de _monseigneur_ un
+homme qu'il avoit nourri si long-temps. Il trouva un milieu, et lui
+écrivit _domine_.
+
+Mais il faut reprendre madame de Simier[94]; aussi bien nous ne
+saurions trouver un endroit qui lui soit plus propre que celui-ci.
+
+ [94] Mademoiselle de Vitry, fille d'honneur de Catherine de
+ Médicis, dont il vient d'être question dans cet article.
+
+Elle avoit eu, étant fille de la Reine, une promesse de mariage du
+jeune Randan (de La Rochefoucauld), et lui, pour s'en dégager, fut
+contraint de lui donner six mille écus. Après cela, elle s'en alla au
+Louvre avec une robe de plumes, et dit: «L'oiseau m'est échappé, mais
+il y a laissé des plumes.» Madame de Randan, mère du cavalier, qui
+étoit présenté, répondit: «Ce ne sont que de celles de la queue; cela
+ne l'empêchera pas de voler.» Elle disoit plaisamment qu'elle envoyoit
+assez souvent ses pensées, au rimeur; c'est-à-dire qu'elle les
+envoyoit à Desportes pour les rimer. Elle fit pourtant des vers
+elle-même, mais ce ne fut qu'à quarante ans. On a remarqué, soit
+qu'effectivement elle fût encore belle, ou que s'étant mise à étudier,
+elle en fût devenue encore plus spirituelle et plus divertissante,
+qu'elle a fait beaucoup plus de bruit à cet âge-là qu'en sa jeunesse.
+
+On fit cette épigramme à laquelle elle répondit:
+
+ Contre toute loi naturelle,
+ Vous renversez le droit humain:
+ La plus jeune[95] est la m.........
+ Et la plus vieille est la p.....
+
+ [95] Mademoiselle de Vitry, sa soeur, qui ne fut point mariée. Il
+ en est parlé précédemment dans l'_Historiette_ de la princesse de
+ Conti.
+
+Elle la retourna ainsi:
+
+ Selon toute loi naturelle,
+ C'est conserver le droit humain:
+ La plus laide est la m.........
+ Et la plus belle est la p......
+
+Elle fit la _Magdelaine_ en trois parties; c'étoient pour la plupart
+des traductions du Tansille[96]. Elle les envoya toutes trois au
+cardinal Du Perron. Il dit à celui qui lui en demanda son avis de la
+part de la dame: «Dites-lui qu'elle a fait admirablement bien la
+première partie de la vie de la Magdelaine.» Un jour qu'elle lui
+demanda si faire l'amour étoit véritablement un péché mortel: «Non,
+dit-il, car si cela étoit, il y a long-temps que vous en seriez
+morte.»
+
+ [96] Tansillo (Louis), poète italien, né à Venosa vers 1510, mort
+ à Teano, dans le royaume de Naples, en 1568. Ses principaux
+ ouvrages sont: _Il Vendemmiatore_, poème dont la première édition
+ parut à Naples, in-4º, 1534; _le Lagrime di san Pietro_; _il
+ Podere_, poèmes, et des _Sonetti et Canzoni_.
+
+
+
+
+LE CARDINAL DU PERRON[97].
+
+
+Le cardinal du Perron étoit fils d'un ministre nommé David[98]. Il
+changea de religion et vint à Paris, où il fit connoissance avec
+l'abbé de Tiron[99], qui en faisoit cas à cause de son esprit. Du
+Perron étoit fort colère et fort vindicatif. En un cabaret, il prit
+querelle avec un homme, et quelque temps après, ayant rencontré ce
+même homme, il le fit tenir par trois ou quatre autres qu'il avoit
+avec lui et le poignarda. Le voilà en prison. Desportes, alors en
+grand crédit, composa avec les parents du mort pour deux mille écus
+qu'il prêta à du Perron. Ses vers lui acquirent de la réputation, et
+aussi la facilité qu'il avoit à parler. Il fit un jour un discours
+devant Henri III, pour prouver qu'il y avoit un Dieu, et, après
+l'avoir fait, il offrit de prouver, par un discours tout contraire,
+qu'il n'y en avoit point. Cela déplut au Roi, et il fut comme chassé
+de la cour.
+
+ [97] Du Perron (Jacques Davy, cardinal) né le 25 novembre 1556,
+ d'une famille protestante réfugiée, mort le 5 septembre 1618.
+
+ [98] Quand le cardinal fut grand seigneur, il signa d'_Avit_ pour
+ se dépayser et faire croire qu'il étoit d'une maison qui
+ s'appeloit Avit.
+
+ [99] Le poète Desportes, dont l'_Historiette_ précède
+ immédiatement celle-ci.
+
+Dans cette misère, une fois que le Roi alloit au bois de Vincennes, il
+se tint sur le chemin, et comme il vit le carrosse du Roi à portée de
+sa voix, il se mit à crier; «Sire, ayez pitié du pauvre du Perron;» et
+il continua jusqu'à ce qu'il l'eut perdu de vue. Quelques personnes
+persuadèrent au Roi, comme apparemment c'étoit la vérité, que le
+pauvre homme n'avoit offert de faire ce discours opposé à l'autre, que
+pour faire parade de son esprit; qu'il avoit le fonds bon et qu'il ne
+péchoit que par emportement. Il suivit le Roi à Tours, et s'adonna,
+car c'étoit son talent, à lire les livres de controverse. Il fut fait
+évêque d'Evreux (en 1591), et ce fut lui qui instruisit Henri IV en la
+religion catholique. On le fit quelque temps après archevêque de Sens,
+et enfin cardinal (en 1604). Le pape y eut de la répugnance, et
+disoit: «_Non bastava al figlio d'un eretico d'esser vescovo; vuol
+ancora esser cardinale._»
+
+A propos du pape, l'archevêque de Reims, Léonor de Valencay[100], dans
+un _Traité de la puissance du pape_[101], dit que le cardinal du
+Perron souffrit qu'on lui donnât un coup de gaule dans la cérémonie de
+l'absolution de Henri IV, et que ce fut sur la parole qu'on lui donna
+de l'avancer, comme en effet il fut fait cardinal ensuite. Henri IV
+ne le sut que quatre mois avant de mourir, et on raconte qu'il disoit
+qu'il se ressentiroit de ce coup de gaule. Vous verrez que ce coup de
+gaule, auquel M. du Perron consentit, fit résoudre le pape. Il
+vainquit enfin la répugnance qu'il avoit à le faire cardinal.
+
+ [100] Léonor d'Estampes-Valencay, évêque de Chartres, transféré à
+ l'archevêché de Reims en 1641. Son _Historiette_ se trouve plus
+ bas.
+
+ [101] Il ne paroît pas que Léonor d'Estampes ait publié sur cette
+ matière un traité _ex professo_; c'est plutôt dans une
+ déclaration qu'en 1626 il fit conjointement avec l'évêque de
+ Soissons, qu'il aura avancé ce fait. (_Voyez_ la _Bibliothèque
+ chartraine_ de Liron. Paris, 1719, in-4º, pag. 245.)
+
+Il rapporta la v..... de Rome et en mourut. En mourant, il ne voulut
+jamais dire autre chose, quand il prit l'hostie, sinon qu'il la
+prenoit comme les apôtres l'avoient prise. On disoit qu'il avoit voulu
+mourir en fourbe, comme il avoit vécu. C'étoit un fort bel homme. Il
+dit une fois une assez plaisante chose d'un prédicateur qui disoit:
+_M. saint Augustin_, _M. saint Jérôme_, etc.: «Vraiment, dit-il, il
+paroît bien que cet honnête homme n'a pas grande familiarité avec les
+Pères, car il les appelle encore _monsieur_.»
+
+
+
+
+L'ARCHEVÊQUE DE SENS,
+
+FRÈRE DU PRÉCÉDENT[102].
+
+
+Son frère, qui fut archevêque de Sens après lui, étoit un fort
+ridicule personnage. Avant la mort de son frère on l'appeloit
+l'_Ambigu_, car il n'étoit ni d'église, ni de robe, ni d'épée, ni
+ignorant, ni savant. Il faut lire la pièce que Bautru fit contre lui,
+qu'il a intitulée _l'Ambigu_[103]. Quand son frère alla à Rome, il fut
+long-temps à décider s'il l'y mèneroit ou non, et il disoit
+plaisamment que cet homme étoit si _ambigu_, qu'il rendoit ambiguës
+toutes les choses qui le concernoient. Quand il fut fait archevêque,
+pour montrer qu'il savoit du latin, il traduisit toutes les harangues
+de Quinte-Curce et le traité _de Amicitiâ_ de Cicéron; mais il ôta sur
+ce point-là l'_ambiguité_ où l'on avoit été jusques alors, car il
+persuada tous ceux qui s'y connoissoient, qu'il n'entendoit pas cette
+langue. Ces traductions pourtant furent estimées de toute la cour;
+mais c'étoit en un temps où l'on peut dire que l'on donnoit la
+réputation. On ne laissoit pas de dire que les cadets avoient perdu
+leur procès, car le cadet de Desportes et celui de Bertaut
+approchoient encore moins de leurs aînés que cet _ambigu_ du cardinal.
+
+ [102] Du Perron (Jean Davy), archevêque de Sens, mort en 1621.
+
+ [103] «M. de Bautru a fait une satire contre l'_Ambigu_. L'Ambigu
+ étoit frère de M. le cardinal du Perron. On ne pouvoit pas,
+ disait-il, décider s'il étoit jour ou nuit lorsqu'il vint au
+ monde. Il étoit hermaphrodite, et la sage-femme, lors qu'il fut
+ né, dit à la mère: «Madame, votre fils est une fille, et votre
+ fille est un garçon.» On le nomma _Lysique_, afin qu'on ne pût
+ distinguer si c'étoit le nom d'un homme ou d'une femme. Il mit un
+ ouvrage en lumière, mais on ne pouvoit pas dire pour cela qu'il
+ fût auteur, parce que c'étoit une traduction.» (_Menagiana_,
+ édit. de 1762, tom. 1, pag. 339.)
+
+
+
+
+LE DUC DE SULLY[104].
+
+
+On a dit, et soutenu, qu'il venoit d'un Écossais nommé Bethun, et non
+de la maison des comtes de Béthune de Flandre. Il y avoit un Écossois
+archevêque de Glascow qu'il traitoit de parent. Par sa vision d'être
+allié de la maison de Guise par la maison de Coucy, issue, dit-il, de
+l'ancienne maison d'Autriche, comme s'il réputoit à déshonneur d'être
+parent de l'empereur et du roi d'Espagne, il alla s'offrir à MM. de
+Guise contre M. le comte de Soissons. Le Roi[105] lui manda par M. du
+Maurier, huguenot, depuis ambassadeur en Hollande, qu'il le rendroit
+si petit compagnon, qu'il lui feroit bien voir que la maison de Guise
+n'en seroit pas mieux pour avoir son appui; qu'il étoit un ingrat, lui
+qu'il avoit élevé de rien, de s'aller offrir contre un prince du sang
+à ceux qui avoient tâché d'ôter la couronne et la vie à son
+bienfaiteur. M. du Maurier ne dit pas la moitié de ce que le Roi lui
+avoit donné charge de dire; cependant mon homme fut si abattu que
+c'étoit une pitié, car comme dans la prospérité il étoit insolent, de
+même il étoit lâche et failli de coeur dans l'adversité.
+
+ [104] J'ai tiré la plus grande part de ceci d'un manuscrit qu'a
+ fait feu M. Marbault, autrefois secrétaire de M.
+ Duplessis-Mornay, sur les Mémoires de M. de Sully, dont il montre
+ presque partout la fausseté pour les choses qui concernent
+ l'auteur. J'ai extrait de cet écrit ce qu'on n'oseroit publier,
+ quand on l'imprimera. (T.)--Si nous avions besoin de prouver que
+ les _Mémoires de Tallemant_ ne sont pas une reproduction
+ fastidieuse des autres Mémoires du temps, il nous suffiroit de
+ citer à l'appui de notre assertion l'article _Sully_. Certes, ce
+ ministre y est peint sous un jour tout nouveau. Est-il également
+ vrai? Nous sommes très-portés à croire qu'un peu de passion a pu
+ parfois rembrunir le tableau; mais il ne nous paroît pas moins
+ constant par les mots cités par Tallemant, de Henri IV sur Sully,
+ mots qui portent évidemment le cachet de ce prince, que, fort
+ attaché à son ministre dont il appréciait l'habileté, Henri IV
+ regardoit son dévoûment et ses services comme loin d'être
+ complètement désintéressés.
+
+ [105] Henri III.
+
+Il eut une querelle ensuite avec M. le comte de Soissons pour quelques
+assignations où il rebuta fort ce prince. Ceux de Lorraine s'offrirent
+à lui pour lui rendre la pareille, dont le Roi fut fort irrité. Ce
+qu'il conte d'une autre querelle avec M. le comte pour un logement à
+Châtellerault est faux[106]: M. le comte lui eût passé l'épée au
+travers du corps. Quoiqu'il fût gouverneur du Poitou, il n'y avoit
+pourtant nul crédit.
+
+ [106] _Mémoires de Sully_, liv. 22.
+
+Il se vanta d'avoir fait donner le gouvernement de Provence à feu M.
+de Guise[107], et M. le chancelier de Chiverny fit ses protestations
+contre cela[108]. Il blâme M. d'O[109], qui pourtant avoit les mains
+nettes, et qui, au lieu de s'enrichir dans la surintendance, y mangea
+son bien.
+
+ [107] _Mémoires de Sully_, liv. 7.
+
+ [108] _Mémoires d'Etat de messire Philippe Hurault, comte de
+ Chiverny_, 1636, in-4º.
+
+ [109] _Mémoires_, liv. 4 et 7.
+
+Il passe par-dessus M. de Sancy, comme s'il n'avoit point été
+surintendant[110]. M. de Sancy fut chassé pour avoir dit au Roi, au
+siége d'Amiens, comme il lui demandoit conseil sur son mariage avec
+madame de Beaufort, en présence de M. de Montpensier, que «p.....
+pour p....., il aimeroit mieux la fille d'Henri II[111] que celle de
+madame d'Estrées, qui étoit morte au bordel;» et pour avoir dit aussi
+à madame la duchesse[112] même, qui disoit qu'un gentilhomme de ses
+voisins avoit mis ses enfants sous le poêle en épousant celle dont il
+les avoit eus, «que cela étoit bon pour un héritage de cinq ou six
+mille livres de rentes, mais que pour un royaume elle n'en viendroit
+jamais à bout, et que toujours un bâtard seroit un fils de p.....» A
+la vérité ces paroles sont un peu bien rudes, mais le Roi devoit
+considérer que M. de Sancy étoit homme de bien, et qu'il lui avoit
+rendu de grands services.
+
+ [110] _Mémoires_, liv. 7.
+
+ [111] Marguerite de France, reine de Navarre, épouse divorcée de
+ Henri IV. Tallemant lui consacre un article peu après.
+
+ [112] La duchesse de Beaufort, Gabrielle.
+
+Il avoit en effet soudoyé à ses dépens les Suisses en grand nombre
+qu'il amena à Henri IV[113]. Il mourut pauvre avec un arrêt de défense
+dans sa poche. Plusieurs fois il lui est arrivé d'être pris par les
+sergents; il se laissoit mener jusqu'à la porte de la prison, puis il
+leur montroit son arrêt et se moquoit d'eux.
+
+ [113] Harlay de Sancy, pour procurer des secours à Henri IV, mit
+ en gage chez des Juifs de Metz un très-beau diamant. Cette pierre
+ a été réunie aux diamants de la couronne. Il ne faut pas la
+ confondre avec le Pitt ou le Régent, qui est d'un poids beaucoup
+ plus considérable.
+
+Il avoit un fils qui fut page de la chambre de Henri IV. Las de porter
+le flambeau à pied, il trouva moyen d'avoir une haquenée. Le Roi le
+sut et lui fit donner le fouet. Il juroit toujours _pa la mort_; on
+l'appela _Palamort_. C'étoit un assez plaisant homme. Il trouva une
+fois madame de Guémenée sur le chemin d'Orléans; elle venoit à Paris.
+Il s'ennuyoit d'être à cheval, car il faisoit mauvais temps; il lui
+dit: «Madame, il y a des voleurs à la vallée de Torfou, je m'offre à
+vous escorter.--Je vous rends grâces, lui dit-elle.--Ah! madame,
+répliqua-t-il, il ne sera pas dit que je vous aie abandonnée au
+besoin;» et en disant cela, il baisse la portière, et, quoi qu'elle
+dît, il se mit dans le carrosse. A Rome, comme M. de Brissac étoit
+ambassadeur, un jour que l'ambassadrice devoit aller voir la vigne de
+Médicis, il se mit tout nu dans une niche où il n'y avoit point de
+statue; il y a là une galerie qui en est toute pleine. Cet homme se
+fit Père de l'Oratoire, et on l'appeloit le Père _Palamort_. Il
+n'avoit dans sa chambre que des Saints cavaliers, comme saint Maurice,
+saint Martin et autres.
+
+L'autre fils de M. de Sancy, qui fut ambassadeur en Turquie, se fit
+également Père de l'Oratoire.
+
+Madame de Beaufort n'eut point de patience qu'elle n'eût fait mettre
+M. de Rosny en la place de M. de Sancy. Il lui faisoit la cour, il y
+avoit long-temps. Son premier emploi fut de contrôler les passe-ports
+au siége d'Amiens, et puis il fut envoyé dans les élections pour
+prendre tous les deniers qui se trouveroient chez les receveurs, ce
+qu'il fit avec beaucoup de rigueur. Il en usa de même en toutes
+rencontres. Comme il étoit assez ignorant en fait de finances, il mena
+avec lui un nommé Ange Cappel, sieur du Luat[114], une espèce de fou
+de belles-lettres, qui fit imprimer long-temps après, pour flatter M.
+de Sully, un petit livre intitulé: _Le Confident_, dont M. de
+Lesdiguières fut fort en colère. Du Luat en fut mis en prison. Quand
+on voulut l'interroger et qu'on lui dit: «Promettez-vous de dire la
+vérité?--Je m'en garderai bien, dit-il, je ne suis en peine que pour
+l'avoir dite.» Il donnoit des avis très-pernicieux, et disoit, entre
+autres sottises, qu'il ne falloit qu'un _lait d'amendes_ pour
+restaurer la France, parce qu'il y avoit une affaire sur les amendes.
+Il fit imprimer un livre de ses beaux avis, au frontispice duquel il
+étoit peint comme un Ange, avec des ailes et de la barbe au menton, et
+des vers qui disoient qu'il n'avoit rien d'humain que la barbe[115].
+
+ [114] Ange Cappel, seigneur du Luat, est auteur d'un livre
+ intitulé: _l'Abus des Plaideurs_, Paris, 1604, in-folio. Il nous
+ a été impossible de découvrir dans aucune bibliothèque de Paris,
+ et dans aucun catalogue, le petit livre, ayant pour titre: _Le
+ Confident_, dont parle Tallemant. Ange Cappel a son article dans
+ la _Biographie universelle_ de Michaud; on trouve aussi des
+ renseignemens sur lui dans les _Remarques_ sur le chapitre 11 de
+ la _Confession de Sancy_. (Voyez le _Recueil de diverses pièces
+ servant à l'histoire de Henri_ III. Cologne, P. Marteau, 1699, t.
+ 2, p. 555.)
+
+ [115] Cette facétie orne le frontispice de _l'Abus des
+ Plaideurs_. On répondit à Cappel par un quatrain lourd et
+ grossier, attribué à Rapin, que cite la _Biographie_. Ce donneur
+ d'avis obtint le 27 septembre 1612 un arrêt du conseil qui lui
+ accordoit le vingtième denier d'un nouveau fonds qu'il proposoit
+ sur le _ménage du domaine_ du roi. Une copie collationnée de cet
+ arrêt existe dans le manuscrit du roi 8778, in-folio. Fonds de
+ Béthune, p. 64.
+
+M. d'Incarville, contrôleur général des finances, n'étoit point un
+voleur, comme le dit M. de Sully[116]; c'était un honnête homme et
+homme de bien. Cette querelle avec madame de Beaufort, lorsqu'elle
+alloit être reine ne s'accorde guère avec ce que M. de Sully conte du
+voyage de Clermont, où il donna des coups de bâton au cocher par son
+commandement; elle l'eût fait chasser bien vite.
+
+ [116] _Mémoires_, liv. 12.
+
+Voici ce qui se passa à la maladie de madame de Beaufort. Elle dépêcha
+Puypeiroux vers le Roi pour lui en donner avis, et le supplier de
+trouver bon qu'elle se fît mettre dans un bateau pour l'aller trouver
+à Fontainebleau. Elle espéroit que cela le feroit venir aussitôt, et
+qu'en faveur de ses enfants, il l'épouseroit avant qu'elle mourût. En
+effet, aussitôt que Puypeiroux fut arrivé, le Roi le fit repartir pour
+lui aller faire tenir prêt le bac des Tuileries, dans lequel il
+vouloit passer pour n'être point vu, et incontinent il monta à cheval,
+et fit si grande diligence qu'il rattrapa Puypeiroux, à qui il fit de
+terribles reproches. Auprès de Juvisy, le Roi trouva M. le chancelier
+de Bellièvre, qui lui apprit la mort de madame la Duchesse. Nonobstant
+cela, il vouloit aller à Paris pour la voir en cet état, si M. le
+chancelier ne lui eût remontré que cela étoit indigne d'un roi. Il se
+laissa vaincre à ses raisons, et retourna à Fontainebleau.
+
+M. de Sully dit en un endroit que le Roi monta dans son carrosse; il
+n'en avoit point, quoiqu'il fût surintendant des finances. Il alloit
+au Louvre en housse, et n'eut un carrosse que quand il fut grand
+maître de l'artillerie. Le Roi ne vouloit pas qu'on en eût. Le marquis
+de Coeuvres et le marquis de Rambouillet furent les premiers des
+jeunes gens qui en eurent, le dernier à cause de sa mauvaise vue,
+l'autre en rendoit quelque autre raison[117]. Ils se cachoient, quand
+ils rencontroient le Roi. Bassompierre disoit que quand il pleuvoit
+ils alloient chercher des dames de leurs amies pour faire des visites
+avec elles. Arnauld le Péteux[118] a été le premier garçon de la ville
+qui en ait eu, car les hommes mariés en eurent avant lui. Le Roi ne
+trouva pas bon que Fontenay-Mareuil[119] en eût un, on lui dit qu'il
+s'alloit marier. Enfin les carrosses devinrent tout communs; on ne
+savoit ce que c'étoit que des chevaux d'amble, le Roi seul avoit une
+haquenée; du temps d'Henri IV même cela étoit ainsi; on trottoit après
+le Roi.
+
+ [117] «J'ai appris de la vieille madame Pilou, dit Sauval, qu'il
+ n'y a point eu de carrosse à Paris avant la fin de la Ligue... La
+ première personne qui en eut étoit une femme de sa connoissance
+ et sa voisine, fille d'un riche apothicaire de la rue
+ Saint-Antoine, nommé Fayereau, et qui s'étoit fait séparer de
+ corps et de biens d'avec Bordeaux, maître des comptes, son
+ premier mari.» (_Antiquités de Paris_, tome 1er, p. 191.)
+
+ [118] On trouvera plus bas un article sur cet Arnauld; on y donne
+ la raison du surnom bizarre qu'il portoit.
+
+ [119] Ceci doit être entendu de Louis XIII et non de Henri IV.
+ François Du Val, marquis de Fontenay-Mareuil, élevé auprès du
+ dauphin, comme enfant d'honneur, n'avoit que quinze ans à la mort
+ de Henri IV. Il épousa en novembre 1626 Suzanne de Monceaux.
+ Fontenay-Mareuil s'est rendu célèbre dans la carrière des
+ ambassades; il a laissé des _Mémoires_ importants qui ont été
+ publiés pour la première fois dans la première série de la
+ _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, tomes
+ 50 et 51.
+
+Quand le Roi fit M. de Sully surintendant, cet homme, par bravoure,
+fit un inventaire de ses biens qu'il donna à Sa Majesté, jurant qu'il
+ne vouloit que vivre de ses appointemens et profiter de l'épargne de
+son revenu, qui ne consistoit alors qu'en la terre de Rosny. Mais
+aussitôt il se mit à faire de grandes acquisitions, et tout le monde
+se moquoit de son bel inventaire. Le Roi témoigna assez, ce qu'il en
+pensoit, car M. de Sully ayant un jour bronché dans la cour du Louvre,
+en le voulant saluer, comme il étoit sur un balcon, il dit à ceux qui
+étoient auprès de lui, qu'ils ne s'en étonnassent pas, et que si le
+plus fort de ses Suisses avoit autant de _pots de vin_ dans la tête,
+il seroit tombé tout de son long.
+
+Il se fait écrire _monseigneur_ par La Varenne[120]; on ne donnoit
+point du _monseigneur_ en ce temps-là au surintendant des finances, et
+il n'étoit que cela alors. D'ailleurs La Varenne étoit trop fier pour
+en user ainsi. On le voit par une chose, qu'il lui écrivit depuis, à
+propos du différend de leurs gendres[121] en Bretagne, pour la
+préséance; quoique M. de Sully fût duc et pair, l'autre lui écrivit
+ainsi: _Le différend qui est entre nos gendres..._ Cela pensa faire
+enrager le bon homme. Cela me fait ressouvenir que M. le chancelier
+Seguier, dont la fille a épousé le petit-fils de M. de Sully, lui
+ayant écrit une fois, à propos de quelques démêlés, en ces mots: _Pour
+conserver la paix dans nos familles_, il s'en mit en colère, et dit
+que le mot de famille n'étoit bon que pour le chancelier, qui n'étoit
+qu'un citadin.
+
+ [120] Grand m... du roi (T.)--Cette assertion de Tallemant sur
+ les fonctions secrètes de La Varenne ne paroît pas dénuée de
+ vraisemblance. Son premier office avoit été celui de cuisinier
+ chez Madame: il excelloit à piquer les viandes. Quand il eut fait
+ fortune et quand Guillaume Fouquet (c'étoit son nom) eut gagné le
+ marquisat de La Varenne, Madame le rencontrant un jour, lui dit:
+ «La Varenne, tu as plus gagné à porter les _poulets_ de mon frère
+ qu'à piquer les miens.» Il fut fait porte-manteau du Roi, puis
+ conseiller d'état et contrôleur général des postes; toutefois ces
+ différentes charges ne le détournèrent jamais du soin de ses
+ missions amoureuses. Mais l'âge du Roi diminuoit chaque jour
+ l'importance du rôle de son confident; aussi La Varenne ayant
+ obtenu une grâce nouvelle du prince, comme le chancelier de
+ Bellièvre faisoit quelques difficultés d'en sceller l'expédition,
+ La Varenne lui dit: «Monsieur, ne vous en faites pas tant
+ accroire: je veux bien que vous sachiez que si mon maître avoit
+ vingt-cinq ans de moins, je ne donnerois pas mon emploi pour le
+ vôtre.»
+
+ [121] M. de Rohan; le comte de Vertus d'Avaugour. (T.)--Henri,
+ duc de Rohan, épousa en 1605 Marguerite de Béthune-Sully, et
+ Claude de Bretagne, comte de Vertus, avoit épousé Catherine
+ Fouquet, fille du marquis de La Varenne.
+
+Jamais il n'y eut un surintendant plus rébarbatif. Cinq ou six
+seigneurs des plus qualifiés de la cour, et de ceux que le Roi voyoit
+de meilleur oeil, l'allèrent un après-dîner visiter à l'Arsenal. Ils
+lui déclarèrent en entrant qu'ils ne venoient que pour le voir. Il
+leur répondit que cela étoit bien aisé, et s'étant tourné devant et
+derrière pour se faire voir, il entra dans son cabinet et ferma la
+porte sur lui.
+
+Un trésorier de France, nommé Pradel, autrefois maître-d'hôtel du
+vieux maréchal de Biron, et fort connu du Roi, ne pouvoit avoir raison
+de M. de Sully, qui lui ôtoit ses gages. Un jour il le voulut faire
+sortir de chez lui par les épaules, mais cet homme prit un couteau de
+dessus la table, car le couvert étoit mis, et lui dit: «Vous aurez ma
+vie auparavant; je suis dans la maison du roi, vous me devez justice.»
+Enfin, après bien du bruit, Pradel alla trouver le Roi, lui conta
+l'histoire, et déclara que, dans le désespoir où le mettoit M. de
+Sully, il ne se soucioit point d'être pendu, pourvu qu'il se fût
+vengé; qu'aussi bien il mourroit de faim. Le Roi le gourmanda fort;
+mais, quelques plaintes que fît M. de Sully, il fallut payer Pradel.
+
+Un Italien, venant de l'Arsenal, où il avoit eu quelques rebuffades du
+surintendant, passa par la Grêve, où l'on pendoit quelques
+malfaiteurs. «_O beati impiccati! s'écria-t-il, che non avete da fare
+con quel Rosny._»
+
+Il étoit si haï que par plaisir on coupoit les ormes qu'il avoit fait
+mettre sur les grands chemins pour les orner. «C'est un _Rosny_,
+disoient-ils, faisons-en un _Biron_[122].» Il avoit proposé au Roi,
+qui aimoit les établissements, d'obliger les particuliers à mettre des
+arbres le long des chemins; et comme il vit que cela ne réussissoit
+pas, il fut le premier à s'en moquer.
+
+ [122] Par allusion au supplice du maréchal de Biron, décapité le
+ 31 juillet 1602.
+
+M. de Sully dit en un endroit de ses _Mémoires_ que M. de Biron et
+douze des plus galants de la cour ne pouvoient venir à bout d'un
+ballet qu'ils avoient entrepris, et qu'il fallut lui faire commander
+par le Roi de s'en mettre. C'étoit une de ses folies que la danse.
+Tous les soirs, jusqu'à la mort d'Henri IV, un nommé La Roche, valet
+de chambre du Roi, jouoit sur le luth les danses du temps, et M. de
+Sully dansoit tout seul avec je ne sais quel bonnet extravagant en
+tête, qu'il avoit d'ordinaire quand il étoit dans son cabinet. Les
+spectateurs étoient Duret, depuis président de Chevry, et La Clavelle,
+depuis seigneur de Chevigny[123], qui, avec quelques femmes d'assez
+mauvaise réputation bouffonnoient tous les jours avec lui. Ces gens
+lui applaudissoient, quoique ce fût le plus maladroit homme du
+monde[124]. Il montoit quelquefois des chevaux dans la cour de
+l'Arsenal, mais de si mauvaise grâce que tout le monde se moquoit de
+lui.
+
+ [123] Duret de Chevry, sur lequel on verra plus bas un article
+ dans ces Mémoires, et La Clavelle de Chevigny avoient été
+ secrétaires de Sully. (Voyez l'_avertissement_ qui précède les
+ _Mémoires de Sully_, Tome 1er, p. 3, de la 2e série de la
+ _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_.)
+
+ [124] Tout ceci contraste fort avec le caractère d'austérité de
+ convention qu'on a prêté à Sully. Il est surtout une pointe qui
+ traîne dans tous les _ana_ historiques et qui se trouve révoquée
+ en doute par le récit de Tallemant. Si l'on en croit les
+ conteurs, après la mort de Henri IV le prince de Condé témoigna
+ un jour le désir que le marquis de Rosny, fils de
+ l'ex-surintendant, figurât dans un ballet qu'il montoit. Sully
+ lui aurait répondu avec cette sévérité théâtrale que la tradition
+ lui prête: «Rosny est marié, il a des enfants, ce n'est plus à
+ lui à danser.--Je vois bien ce que c'est, auroit repris le
+ prince, vous voulez faire de mon ballet une affaire
+ d'Etat.--Nullement, monsieur, lui répondit Sully, tout au
+ contraire: je tiens vos affaires d'Etat pour des ballets.» Cela
+ est bien digne, mais Tallemant est plus naturel, et il étoit
+ rapproché des sources.
+
+A propos de ballet, M. le Prince en dansa un, et le Roi commanda à M.
+de Sully de donner une ordonnance pour cela. M. de Sully enrageoit,
+et, comme pour se moquer, il mit en bas: «Et autant pour le brodeur.»
+Pour le faire enrager encore plus, M. le Prince se fit payer le double
+en disant qu'il y en avoit la moitié pour le brodeur. Il alla avec
+toute sa maison chez M. d'Arbault, trésorier de l'Épargne, et n'en
+sortit qu'il n'eût reçu l'argent. Le Roi ne fit qu'en rire, et dit que
+M. de Sully méritoit bien cela.
+
+Sully gardoit lui-même la porte de la salle à double rang de galeries
+qu'il avoit fait faire à l'Arsenal pour les ballets.
+
+C'étoit à Duret, son m........, qu'on présentoit les gants[125]. Il
+parle dans ses _Mémoires_ d'un nommé Robin qu'il rebuta[126]; c'est
+qu'il s'étoit adressé à lui-même, et non pas à Duret.
+
+ [125] _Présenter, donner les gants_, locutions tirées de l'ancien
+ usage de donner une paire de gants à celui qui apportoit le
+ premier une bonne nouvelle, et par extension faire un cadeau en
+ échange d'un service, d'une faveur. Cet usage venoit d'Espagne,
+ où il s'appeloit la _paraguante_.
+
+ [126] Livre 9.
+
+La chambre de justice ne fut établie que pour perdre M. de Sully et
+découvrir ses malversations; et cela étoit mené par des gens qu'il
+avoit mis dans les finances. Il s'opposa tant qu'il put à la
+recherche, et ce fut lui qui fit la composition des financiers. M. de
+Bellegarde s'en étant rendu le solliciteur, il fit si bien qu'il
+réduisit à fort peu de chose ce qui devoit revenir de cette
+composition, pour faire accroire au Roi qu'il avoit été mal conseillé,
+et que, pour un petit profit, il avoit perdu la bonne volonté de ses
+officiers. Ceci arriva en 1606, et le roi, sachant les pots-de-vin
+qu'il prenoit, et croyant qu'il avoit part aux intérêts d'avance qu'on
+payoit aux trésoriers de l'Epargne, faisoit état de donner la
+surintendance à M. de Vendôme, quand il auroit plus d'âge; lorsque Sa
+Majesté mourut, elle étoit sur le point de l'y établir.
+
+Son triomphe d'Ivry et les grandes sommes qu'il tira des prisonniers
+de guerre qu'il fit, sont les plus plaisants endroits de son
+livre[127]. Toutes ces extravagances sont peintes dans une grande
+salle à Villebon, dans le pays Chartrain.
+
+ [127] _Mémoires_, liv. 3.
+
+C'étoit le plus sale homme du monde en paroles. Un jour, je ne sais
+quel gentilhomme fort bien fait alla dîner avec lui. Madame de Sully
+sa seconde femme[128], qui vit encore, le regardoit de tous ses yeux.
+«Avouez, madame, lui dit-il tout haut, que vous seriez bien attrapée
+si monsieur n'avoit point de...» Il ne se tourmentoit pas autrement
+d'être cocu; et en donnant de l'argent à sa femme, il disoit: «Tant
+pour cela, tant pour cela, et tant pour vos f...» Il fit faire un
+escalier séparé qui alloit à l'appartement de sa femme, et lui dit:
+«Madame, faites passer les gens que vous savez par cet escalier-là,
+car si j'en rencontre quelqu'un, sur mon escalier, je lui en ferai
+sauter toutes les marches.»
+
+ [128] Sully, veuf d'Anne de Courtenay, se remaria à Rachel de
+ Cochefilet, veuve elle-même en premières noces de Châteaupers.
+
+Ce bon homme, plus de vingt-cinq ans après que tout le monde avoit
+cessé de porter des chaînes et des enseignes de diamants, en mettoit
+tous les jours pour se parer, et se promenoit en cet équipage sous les
+porches de la Place-Royale, qui est près de son hôtel. Tous les
+passans s'amusoient à le regarder. A Sully, où il s'étoit retiré sur
+la fin de ses jours[129], il avoit quinze ou vingt vieux puants et
+sept ou huit vieux reîtres de gentilshommes qui, au son de la cloche,
+se mettoient en haie pour lui faire honneur, quand-il alloit à la
+promenade, et puis le suivoient. Il entretenoit je ne sais quelle
+espèce de garde suisse. Il disoit qu'on se pouvoit sauver en toute
+sorte de religion, et a voulu être enterré en terre sainte.
+
+ [129] Sully se retira en effet, à la mort de Henri IV, dans la
+ terre de son nom; mais étant rentré en possession du château de
+ Villebon qu'il avoit cédé au prince de Condé, il en fit son
+ habitation principale, et il y est mort. Tallemant, dans cet
+ article, montre plus qu'ailleurs son esprit mordant et porté au
+ dénigrement. On voit dans les _Mémoires de Sully_ de l'abbé de
+ l'Ecluse, Londres, 1747, in-4º, tom. 3, pag. 414, le grand état
+ que le ministre de Henri IV conserva jusque dans ses terres. Le
+ château de Sully est un curieux monument du moyen âge; il a été
+ sous Charles VII la demeure de La Trémouille. Il étoit avant la
+ révolution flanqué de tours, mais il n'en subsiste qu'une seule
+ aujourd'hui. On voit au milieu de la cour la statue en marbre que
+ Rachel de Cochefilet, duchesse de Sully, fit élever à Villebon à
+ la mémoire de son mari; on regrette que cette statue n'ait pas
+ encore été placée sur son piédestal, et qu'elle soit encore
+ couchée dans la caisse qui a servi à la transporter de Villebon à
+ Sully.
+
+
+
+
+LE CONNÉTABLE DE LESDIGUIÈRES.
+
+M. DE CRÉQUI.
+
+
+François de Bonne, seigneur de Lesdiguières[130], étoit d'une maison
+noble et ancienne des montagnes du Dauphiné, mais pauvre. Après avoir
+fait ses études, il se fit recevoir avocat au parlement de Grenoble,
+et y plaida, dit-on, quelquefois; mais se sentant appelé à de plus
+grandes choses, il se retira chez lui, en dessein d'aller à la guerre.
+Cependant, n'ayant pas autrement de quoi se mettre en équipage, il
+emprunta une jument à un hôtelier de son village, faisant semblant
+d'aller voir un de ses parents. Or, cette jument, n'appartenant pas à
+cet hôtelier, lui fut redemandée, et cela donna sujet à un procès qui,
+quoique de petite conséquence, dura pourtant si long-temps, comme il
+n'arrive que trop souvent, qu'avant qu'il fût terminé, M. de
+Lesdiguières étoit déjà gouverneur du Dauphiné. Un jour donc qu'il
+passoit à cheval, suivi de ses gardes, dans la place de Grenoble, ce
+pauvre hôtelier, qui y étoit à la poursuite de son procès, ne put
+s'empêcher de dire assez haut: «Le diable emporte François de Bonne,
+tant il m'a causé de mal et d'ennui.» Un des assistants lui demanda
+pourquoi il parloit ainsi; cet homme lui raconta toute l'histoire de
+la jument. Celui qui lui avoit fait cette demande étoit un des
+domestiques de M. de Lesdiguières, et le soir même il lui en fit le
+conte; car le connétable avoit, dit-on, cette coutume, qu'il vouloit
+voir tous ses domestiques avant de se coucher, et quelquefois il
+s'entretenoit familièrement avec eux. Ayant su cette aventure, il
+commanda à cet homme de lui amener le lendemain le pauvre hôtelier,
+qui, bien étonné, et intimidé exprès par son conducteur, se vint jeter
+aux pieds de M. de Lesdiguières, lui demandant pardon de ce qu'il
+avoit dit de lui; mais lui, n'en faisant que rire, le releva, et
+pendant qu'il l'entretenoit du temps passé, on fit venir la partie
+adverse, avec laquelle il s'accorda sur-le-champ, et donna même
+quelque récompense à ce bon homme.
+
+ [130] Le connétable de Lesdiguières, né à Saint-Bonne de
+ Champsaut, le 1er avril 1543, mort à Valence en 1626.
+
+M. le connétable aimoit à se souvenir de sa première fortune, et on en
+voit aujourd'hui une grande marque, en ce qu'ayant fait bâtir un
+superbe palais à Lesdiguières, il prit plaisir à laisser tout auprès,
+en son entier, la petite maison où il étoit né, et que son père avoit
+habitée.
+
+Pour venir à madame la connétable de Lesdiguières, sa femme, qui est
+morte il n'y a pas long-temps, elle s'appeloit Marie Vignon, et étoit
+fille d'un fourreur de Grenoble. Elle fut mariée à un marchand drapier
+de la même ville, nommé sire Aymon Mathel, dont elle eut deux filles.
+C'était une assez belle personne, mais il n'y avoit rien
+d'extraordinaire. Son premier, galant fut un nommé Roux, secrétaire de
+la cour de parlement de Grenoble, qui depuis la donna à M. de
+Lesdiguières. Or, ce Roux étoit grand ami d'un Cordelier appelé de
+Nobilibus, qui fut brûlé à Grenoble pour avoir dit la messe sans avoir
+reçu les ordres. On le soupconnoit aussi de magie, et le peuple croit
+encore aujourd'hui que ce Cordelier avoit donné à madame la connétable
+des charmes pour se rendre maîtresse de l'esprit de M. de
+Lesdiguières. Il est bien certain qu'elle eut d'abord un fort grand
+pouvoir sur lui.
+
+Il n'y avoit pas long-temps que cet amour duroit, lorsque la femme
+quitta la maison de son mari; elle ne logeoit pourtant pas avec son
+galant, mais en un logis séparé où il lui donna grand équipage, et
+bientôt après il la fit marquise. Il en eut deux filles durant cette
+séparation d'avec sont mari. On dit que les parents de M. de
+Lesdiguières gagnèrent son médecin, qui lui conseilla, pour sa santé,
+de changer de maîtresse, et qu'en même temps, pour essayer de la lui
+faire oublier, on lui présenta une fort belle personne, nommée Pachon,
+femme d'un de ses gardes. Mais la marquise, car on l'appeloit ainsi
+alors, fit donner des coups de bâton à cette femme dans la maison même
+de M. de Lesdiguières, et incontinent après s'alla jeter à ses pieds.
+Elle n'eut pas grande peine à faire sa paix, et fut plus aimée
+qu'auparavant.
+
+M. de Lesdiguières étoit obligé de faire plusieurs voyages; elle le
+suivit partout, et même à la guerre; on dit pourtant qu'il voulut
+faire en sorte que le drapier la reprît, et qu'il lui fit offrir pour
+cela de le faire intendant de sa maison. Mais ce marchand, qui étoit
+homme d'honneur, n'y voulut jamais entendre.
+
+Cependant elle ne perdoit point d'occasion d'avancer ses parents.
+Elle fit donner des bénéfices ou des compagnies à sept ou huit frères
+qu'elle avoit, maria fort bien deux de ses soeurs. L'une épousa un
+gentilhomme de la campagne, et depuis, étant veuve, elle fut
+entretenue, car c'est une bonne race, par un prieur proche de Die,
+dont elle eut une fille qui est religieuse dans Grenoble, mais que
+madame la connétable, cette prude, n'a pas voulu voir. L'autre fut
+mariée à un capitaine nommé Tonnier, et après sa mort elle épousa un
+président de la chambre des comptes de Grenoble, appelé Le Blanc.
+Celle-ci ne voulut point faire honte à ses aînées, et pendant la vie
+et après la mort de son second mari, elle eut pour galant un nommé
+L'Agneau, qu'elle épousa à l'article de la mort, et après avoir reçu
+l'extrême-onction.
+
+La marquise maria aussi les deux filles qu'elle avoit eues du drapier,
+l'une à La Croix, maître-d'hôtel de M. de Lesdiguières, et en secondes
+noces au baron de Barry. Celle-ci se garda bien de dégénérer, et fut
+une digne fille d'une telle mère. L'autre fut mariée trois fois: la
+première à un gentilhomme de la campagne dont je ne sais point le nom;
+la seconde à un autre gentilhomme nommé Moncizet, avec lequel elle fut
+démariée, et pour la troisième fois elle épousa le marquis de
+Canillac.
+
+Quant aux filles qu'elle avoit eues de M. de Lesdiguières, nous dirons
+ensuite à qui elles furent mariées; mais il faut dire auparavant de
+quelle façon leur mère parvint à se faire épouser par M. de
+Lesdiguières.
+
+Elle étoit demeurée à Grenoble, tandis que M. de Lesdiguières étoit au
+siége de quelque place dans le Languedoc. En ce temps-là, un certain
+colonel Alard, piémontais, vint faire des recrues en Dauphiné. Elle en
+fut cajolée, mais non pas aussi ouvertement qu'elle l'avoit été
+auparavant par M. de Nemours, qui lui fit mille galanteries, durant un
+voyage que M. de Lesdiguières avoit été obligé de faire en Picardie.
+Or comme elle ne pensoit qu'à devenir femme de M. de Lesdiguières, et
+que la vie de son mari étoit un obstacle insurmontable, elle persuada
+à ce colonel de l'assassiner; ce qu'il fit en cette sorte.
+
+Le drapier, ayant abandonné son commerce, s'était retiré aux champs
+depuis quelques années, en un lieu appelé le Port de Gien, dans la
+paroisse de Mellan, à une petite lieue de Grenoble. Le colonel monté à
+cheval, accompagné d'un grand valet italien à pied; il arriva de bonne
+heure en ce lieu, et ayant rencontré un berger, il lui demanda la
+maison du capitaine Clavel. Le berger lui dit qu'il ne connoissoit
+personne de ce nom-là, mais que s'il demandoit la maison de sire
+Mathel, c'était une de ces deux qu'il voyoit seules assez près de là.
+Le colonel le pria de l'y conduire, afin que le berger lui montrât
+l'homme qu'il cherchoit, car il ne le connoissoit pas. Ils n'eurent
+pas fait beaucoup de chemin que le berger lui montra le drapier qui se
+promenoit seul le long d'une pièce de terre; le colonel le remercia,
+lui donna pour boire et le renvoya. Après il va au marchand, et le
+jette par terre d'un coup de pistolet qu'il accompagne de quelques
+coups d'épée, de peur de manquer à le tuer.
+
+La justice fit prendre le valet du mort et une servante qui étoit sa
+concubine, avec le berger qui raconta toute l'histoire, sans pouvoir
+nommer le meurtrier. On lui demanda s'il le reconnoîtroit bien. Il
+répondit qu'oui. C'est pourquoi on le mit à Grenoble à une grille de
+la prison qui répond sur la grande place appelée Saint-André. Il n'y
+fut pas long-temps sans voir passer le colonel, qu'il reconnut
+aussitôt, et qui fut tout aussitôt emprisonné, car il avoit cru
+sottement que ce berger n'avoit rien vu.
+
+M. de Lesdiguières, en ayant reçu avis en diligence, craignit que, si
+cette affaire s'approfondissoit, sa maîtresse ne fût terriblement
+embarrassée; il partit promptement du lieu où il étoit, et, entrant
+dans la ville sans qu'on l'y attendît, alla d'autorité délivrer le
+Piémontais; et le fit sauver en même temps. Le parlement fit du bruit,
+et voulut s'en venger sur la maîtresse de M. de Lesdiguières, ne
+pouvant s'en venger sur lui-même. Mais comme le connétable étoit
+adroit, il sut si bien négocier avec chaque conseiller en particulier,
+qu'il ne se parla plus de cette affaire.
+
+Depuis ce temps-là il fut encore cinq ou six ans sans épouser la
+marquise, et à la fin il s'y résolut, pour légitimer les deux filles
+qu'il en avoit eues. Elles étoient adultérines pourtant[131].
+
+ [131] En partant pour s'aller marier, il dit à sa maîtresse:
+ «Allons donc faire cette sottise, puisque vous le voulez» (T.)
+
+Il en avoit une d'un premier lit qui fut mariée à M. de Créqui. M. de
+Lesdiguières d'aujourd'hui, auparavant M. le comte de Saulx, et feu M.
+de Canaples, père de M. de Créqui d'à présent, vinrent de ce mariage.
+Cette fille étant morte, on prit une étrange résolution, qui fut de
+marier les deux filles qu'il avoit eues de madame la connétable, l'une
+au comte de Saulx, et l'autre à M. de Créqui[132] son père, afin de
+leur conserver tout le bien de M. le connétable. Il est vrai qu'il y
+eut quelque intervalle de temps entre ces deux mariages, car l'aînée
+de ces filles, mariée au marquis de Montbrun, fut démariée pour
+épouser le comte de Saulx dont elle étoit tante; il étoit fils de la
+fille du premier lit de M. de Lesdiguières.
+
+ [132] Charles, maréchal de Créqui, épousa Madeleine de Bonne,
+ fille du connétable de Lesdiguières. Il mourut en 1638, à l'âge
+ d'environ soixante et onze ans.
+
+Ce mariage ne fut pas heureux, et la comtesse de Saulx mourut bientôt
+sans enfants. Voilà pourquoi, comme on avoit toujours la pensée de
+conserver tout le bien à M. de Créqui et à ses enfants, la cadette ne
+pouvant pas être épousée par M. le comte de Saulx, qui étoit veuf de
+sa soeur de père et de mère, ni par M. de Canaples, qui étoit marié
+avec une parente de MM. de Luynes, soeur de Combalet. Il fallut que M.
+de Créqui l'épousât, quoiqu'il fût veuf d'une soeur du premier lit et
+beau-frère de celle qui venoit de mourir. Le pape, quand on lui
+demanda la dispense pour ce dernier mariage, dit qu'il falloit un pape
+tout entier pour donner toutes les dispenses que ceux de cette maison
+demandoient. Et il ne laissa pourtant pas de la donner.
+
+Ce mariage du maréchal de Créqui fut encore plus malheureux que les
+autres. Sa femme et lui ne vivoient pas bien ensemble, et un nommé
+Najère, chef de son conseil[133], le fit résoudre, après la mort du
+connétable, à une méchanceté qu'on auroit de la peine à croire, qui
+fut de faire persuader à la maréchale, qui n'avoit point d'enfants,
+d'en supposer un, afin que la supposition étant découverte, cela
+donnât lieu de la cloîtrer et de retenir tout son bien. On persuada
+donc à la maréchale cette supposition, comme elle étoit à une maison
+des champs, appelée la Tour-d'Aigues. Il se trouva que la fermière
+étoit grosse, qui consentit volontiers à donner son enfant à la
+maréchale, pour en faire un grand seigneur. Mais le maréchal donna
+ordre que celui qui transporteroit cet enfant d'une chambre à l'autre
+l'étouffât en chemin, sur quoi la véritable mère, reconnoissant sa
+faute, commença dans sa douleur à s'accuser, et sa maîtresse aussi, de
+cette supposition. Aussitôt le comte de Saulx survint avec des
+commissaires qu'on avoit fait tenir tout prêts, et qui, ayant fait
+leurs informations, emprisonnèrent la maréchale. Ce procès pourtant
+fut si bien conduit par le conseil et l'adresse de madame la
+connétable, que ce mari, qui avoit voulu embarrasser sa femme par
+cette accusation, se trouva presqu'aussi embarrassé qu'elle, et fut
+obligé de s'accommoder. Après cette belle affaire, il en fit encore
+une autre. Il fit enlever la connétable, sa belle-mère, et la tint
+long-temps prisonnière au fort de Barreaux, l'accusant faussement de
+crime de lèze-majesté et d'avoir intelligence avec le duc de Savoie;
+mais le feu roi (Louis XIII) et le cardinal de Richelieu, passant à
+Lyon, la mirent en liberté.
+
+ [133] Il étoit garde-des-sceaux du parlement de Grenoble.
+
+M. de Créqui ayant été tué en Italie, la maréchale eut sur la fin de
+ses jours feu M. d'Elboeuf pour galant durant le séjour qu'elle fit à
+Paris. Après elle alla mourir à Bourg en Bresse, et à l'heure de sa
+mort elle donna toutes ses pierreries à un gentilhomme du duc pour les
+lui porter. Elles étoient en assez bonne quantité, car sa mère lui en
+avait donné de belles pour une terre qu'elle lui avoit baillée en
+échange. Par son testament elle donna encore à M. d'Elboeuf une belle
+terre auprès de Paris.
+
+Ce M. d'Elboeuf étoit un grand abatteur de bois. Il attrapa
+plaisamment (il y a trois ou quatre ans) une demoiselle de sa femme,
+madame d'Elboeuf, qui est devenue ridicule, de belle qu'elle avoit été
+autrefois (elle est soeur de M. de Vendôme)[134]. Elle étoit fort
+malade. Elle avoit une demoiselle très-jolie; le mari en étoit épris.
+Un jour il vint tout triste, et dit devant cette fille: «Ma femme est
+morte, les médecins en désespèrent, ils me l'ont avoué, et de plus un
+astrologue, qui a fait son horoscope, et que je viens de visiter
+exprès pour cela, assure qu'elle n'en sauroit échapper.» Cette fille
+depuis ce moment se mit dans l'esprit qu'elle pourroit bien devenir
+princesse, et se laissa faire un petit enfant. Madame d'Elboeuf a
+enterré son mari; il est mort cette année, âgé de soixante-un
+ans[135], et il disoit: «Faut-il que je meure si jeune!»
+
+ [134] Catherine Henriette, légitimée de France, fille de Henri IV
+ et de Gabrielle d'Estrées, fut mariée au duc d'Elboeuf en 1619,
+ et mourut en 1663.
+
+ [135] Charles de Lorraine, deuxième du nom, duc d'Elboeuf, mourut
+ le 5 novembre 1657. Cette date et quelques autres,
+ particulièrement celle que Tallemant a mise à la marge de son
+ introduction, font connoître principalement l'époque à laquelle
+ il écrivoit ses Mémoires.
+
+Pour revenir au connétable, voici ce que Bérançon a rapporté de sa
+mort. Il travailloit avec lui, le propre jour qu'il mourut, à des
+départs de gens de guerre. «Il faudroit, lui dit Bérançon, que M. de
+Créqui fût ici.--Voire, répondit le connétable, nous aurions beau
+l'attendre, s'il a trouvé un chambrillon en son chemin, il ne viendra
+d'aujourd'hui.» Il travailla de fort bon sens, après il fit venir son
+curé. «Monsieur le curé, lui dit-il, faites-moi faire tout ce qu'il
+faut.» Quand tout fut fait: «Est-ce là tout, dit-il, monsieur le
+curé?--Oui, monsieur.--Adieu, monsieur le curé, en vous remerciant.»
+Le médecin lui dit: «Monsieur, j'en ai vu de plus malades
+échapper.--Cela peut être, répondit-il, mais ils n'avoient pas
+quatre-vingt-cinq ans comme moi.» Il vint des moines à qui il avoit
+donné quatre mille écus, qui eussent bien voulu en avoir encore
+autant. Ils lui promettoient paradis en récompense. «Voyez-vous, leur
+dit-il, mes pères, si je ne suis sauvé pour quatre mille écus, je ne
+le serai pas pour huit mille. Adieu.» Il mourut comme cela, le plus
+tranquillement du monde.
+
+J'ajouterai quelque chose de feu M. de Créqui. On lui dit, quand il
+voulut attaquer Gavi, forteresse des Génois, que Barberousse n'avoit
+pu la prendre. «Eh! bien, répondit-il, _Barbegrise_ la prendra.» Il la
+prit en effet.
+
+Il disoit les choses assez plaisamment. Un jour il tomba du haut d'un
+escalier en bas, sans se faire autrement de mal. «Ah! monsieur, lui
+dit-on, que vous avez sujet de remercier Dieu!--Je m'en garderai bien,
+dit-il, il ne m'a pas épargné un échelon.»
+
+Il fit de si grandes pertes au jeu qu'il en pensa perdre l'esprit, et
+si le connétable ne lui eût envoyé cent mille écus et promesse
+d'autant, il n'en fût point revenu. Il n'y eut que cela qui le remit.
+Il étoit fort coquet et il vouloit toujours paroître jeune. Quand le
+cardinal de Richelieu, avant que d'être duc, se fit recevoir
+conseiller honoraire au Parlement, M. de Créqui fut un de ses
+témoins, et lui dit en dînant chez le premier président au sortir de
+là: «Monsieur, je vous ai rendu aujourd'hui le plus grand service que
+je vous pouvois rendre, en disant mon âge.»
+
+On conte de lui une chose qui est assez de galant homme. La nuit, des
+filoux lui demandèrent la bourse. «Je n'ai rien, leur dit-il, je viens
+de perdre.--Monsieur, lui dirent-ils, nous vous connoissons,
+promettez-nous de nous donner quelque chose, et demain un de nous ira
+vous le demander.» Il leur promit trente pistoles. Le lendemain matin,
+un de ces honnêtes gens, demanda à lui parler, et lui dit tout bas
+qu'il venoit quérir ce qu'il leur avoit promis. Il avoit oublié ce que
+c'étoit. L'autre l'en fit ressouvenir, il se mit à rire et lui dit:
+«Je tiendrai parole, mais il faut avouer que tu es bien imprudent.» En
+effet, il lui donna les trente pistoles[136].
+
+ [136] Turenne, comme chacun sait, se trouva dans une circonstance
+ toute pareille, et tint la même conduite.
+
+
+
+
+LA REINE MARGUERITE DE VALOIS.
+
+
+La reine Marguerite[137] étoit belle en sa jeunesse, hors qu'elle
+avoit les joues un peu pendantes, et le visage un peu trop long.
+Jamais il n'y eut une personne plus encline à la galanterie. Elle
+avoit d'une sorte de papier dont les marges étoient toutes pleines de
+trophées d'amour. C'était le papier dont elle se servoit pour ses
+billets doux. Elle parloit _phébus_ selon la mode de ce temps-là, mais
+elle avoit beaucoup d'esprit. On a une pièce d'elle, qu'elle a
+intitulée: _La Ruelle mal assortie_[138], où l'on peut voir quel étoit
+son style de galanteries.
+
+ [137] Je ne dirai que ce qui n'est point dans ses _Mémoires_, ni
+ dans ceux que M. de Peiresc a laissés à M. Dupuy.
+ (T.)--Marguerite de France, reine de Navarre, première femme de
+ Henri IV, née en 1552, morte le 27 mars 1615. On a d'elle des
+ Mémoires fort curieux, qui ont eu beaucoup d'éditions.
+
+ [138] Cette pièce ne paroît pas avoir été imprimée.
+
+Elle portoit un grand vertugadin, qui avoit des pochettes tout autour,
+en chacune desquelles elle mettoit une boîte où étoit le coeur d'un de
+ses amants trépassés, car elle étoit soigneuse, à mesure qu'ils
+mouroient, d'en faire embaumer le coeur. Ce vertugadin se pendoit tous
+les soirs à un crochet qui fermoit au cadenas, derrière le dossier de
+son lit.
+
+On dit qu'un jour M. de Turenne, depuis M. de Bouillon, étant ivre,
+lui dégobilla sur la gorge en la voulant jeter sur un lit.
+
+Elle devint horriblement grosse, et avec cela elle faisoit faire ses
+carrures et ses corps de jupes beaucoup plus longs qu'il ne le
+falloit, et ses manches à proportion. Elle étoit coiffée de cheveux
+blonds, d'un blond de filasse blanchie sur l'herbe. Elle avoit été
+chauve de bonne heure; pour cela elle avoit de grands valets de pied
+blonds que l'on tondoit de temps en temps.
+
+Elle avoit toujours de ces cheveux-là dans sa poche, de peur d'en
+manquer; et, pour se rendre de plus belle taille, elle faisoit mettre
+du fer-blanc aux deux côtés de son corps pour élargir la carrure. Il y
+avoit bien des portes où elle ne pouvoit passer.
+
+Elle aima sur la fin de ses jours un musicien nommé Villars. Il
+falloit que cet homme eût toujours des chausses troussées et des bas
+d'attache, quoique personne n'en portât plus. On l'appeloit
+vulgairement _le roi Margot_[139]. Elle a eu quelques bâtards, dont
+l'un, dit-on, a vécu, et a été capucin[140]. Ce roi Margot n'empêchoit
+point que la bonne Reine fût bien dévote et bien craignant Dieu, car
+elle faisoit dire une quantité étrange de messes et de vêpres.
+
+ [139] Margot étoit le nom abrégé et familier que Charles IX
+ donnoit à sa soeur Marguerite. «En donnant ma soeur Margot au
+ prince de Béarn, je la donne à tous les huguenots du royaume.» En
+ effet, les faveurs de la princesse passoient déjà pour être
+ partagées par un assez grand nombre d'élus.
+
+ [140] Bassompierre en a parlé. «Le soir (du 5 août 1628), ce
+ capucin, fils de la feue reine Marguerite et de Chauvalon, nommé
+ Père Archange, me vint trouver et me dit force impertinences.»
+ (_Mémoires de Bassompierre_, deuxième série des _Mémoires
+ relatifs à l'Histoire de France_, t. 21, pag. 162.)
+
+Hors la folie de l'amour, elle étoit fort raisonnable. Elle ne voulut
+point consentir à la dissolution de son mariage en faveur de madame de
+Beaufort. Elle avoit l'esprit fort souple et savoit s'accommoder au
+temps. Elle a dit mille cajoleries à la feue Reine-mère[141], et quand
+M. de Souvray[142] et M. de Pluvinel[143] lui menèrent le feu Roi,
+elle s'écria: «Ah! qu'il est beau, ah! qu'il est bien fait! que le
+Chiron est heureux qui élève cet Achille!» Pluvinel, qui n'étoit guère
+plus subtil que ses chevaux, dit à M. de Souvray: «Ne vous disois-je
+pas bien que cette méchante femme nous diroit quelque injure?» M. de
+Souvray[144] lui-même n'étoit guère plus habile. On avoit fait des
+vers dans ce temps-là qu'on appeloit _les Visions de la cour_, où l'on
+disoit de lui _qu'il n'avoit de Chiron que le train de derrière_.
+
+ [141] Marie de Médicis, qui l'avoit remplacée dans la couche de
+ Henri IV, et au couronnement de laquelle Henri IV exigea qu'elle
+ parût.
+
+ [142] M. de Souvray, ou de Souvré, étoit gouverneur de Louis
+ XIII.
+
+ [143] Il étoit sous-gouverneur et premier écuyer de la grande
+ écurie. (T.)
+
+ [144] Ce M. de Souvray, à ce qu'on prétend, disoit _Bucéphale_ en
+ lieu de Céphale, en cet endroit de Malherbe (_Ode à la Reine-mère
+ du Roi, sur sa bienvenue en France_) où il y a:
+
+ Quand les yeux même de Céphale
+ En feroient la comparaison. (T.)
+
+ Henri IV alloit quelquefois visiter la reine Marguerite[145], et
+ gronda de ce que la Reine-mère n'alla pas assez avant la recevoir
+ à la première visite.
+
+ [145] Elle avoit fait bâtir un hôtel à l'entrée de la rue de
+ Seine (sur l'emplacement des maisons qui commencent la rue à
+ droite). Les jardins s'étendoient le long de la rivière jusqu'à
+ la rue des Saints-Pères. La première fois que Henri alla la voir,
+ il lui dit, en la quittant, qu'_il la prioit d'être plus
+ ménagère_. «Que voulez-vous, répondit-elle, la prodigalité est
+ chez moi un vice de famille.»
+
+Durant ses repas, elle faisoit toujours discourir quelques hommes de
+lettres. Pitard, qui a écrit de la morale, étoit à elle, et elle le
+faisoit parler assez souvent.
+
+Le feu Roi s'avisa de danser un ballet de la vieille cour, où, entre
+autres personnes qu'on représentoit, on représenta la reine Marguerite
+avec la ridicule figure dont elle étoit sur ses vieux jours. Ce
+dessein n'étoit guère raisonnable en soi; mais au moins devoit-on
+épargner la fille de tant de rois.
+
+A propos de ballets, une fois qu'on en dansoit un chez elle, la
+duchesse de Retz la pria d'ordonner qu'on ne laissât entrer que ceux
+qu'on avoit conviés, afin qu'on pût voir le ballet à son aise. Une des
+voisines de la reine Marguerite, nommée mademoiselle Loiseau, jolie
+femme et fort galante, fit si bien qu'elle y entra. Dès que la
+duchesse l'aperçut, elle s'en mit en colère, et dit à la Reine qu'elle
+la prioit de trouver bon que pour punir cette femme elle lui fît
+seulement une petite question. La Reine lui conseilla de n'en rien
+faire, et lui dit que cette demoiselle avoit bec et ongles; mais
+voyant que la duchesse s'y opiniâtroit, elle le lui permit enfin. On
+fit donc approcher mademoiselle[146] Loiseau, qui vint avec un air
+fort délibéré: «Mademoiselle, lui dit la duchesse, je voudrois bien
+vous prier de me dire si les oiseaux ont des cornes?--Oui, madame,
+répondit-elle, les ducs en portent[147].» La Reine, oyant cela, se mit
+à rire, et dit à la duchesse: «Eh bien! n'eussiez-vous pas mieux fait
+de me croire?»
+
+ [146] On ne donnoit alors que la qualification de _demoiselle_
+ aux femmes bourgeoises; celle de _madame_ n'appartenoit qu'aux
+ femmes de qualité.
+
+ [147] Madame de Retz étoit galante. (T.)--Ménage, qui croyoit
+ cette anecdote plus récente, la rapporte ainsi: «Madame Loiseau,
+ bourgeoise, étoit à Versailles. Le Roi, voyant qu'elle s'avançoit
+ fort près du cercle, dit à madame la duchesse de ***:
+ «Questionnez-la un peu, madame.» «Madame la duchesse de ***,
+ l'ayant fait approcher, lui dit: «Madame, quel est l'oiseau le
+ plus sujet à être cocu?» Elle lui répondit «C'est un duc,
+ madame.» (_Menagiana_, édition de 1762, tom. 1, pag. 264.)
+
+J'ai ouï faire un conte de la reine Marguerite qui est fort plaisant.
+Un gentilhomme gascon, nommé Salignac, devint, comme elle étoit encore
+jeune, éperdument amoureux d'elle; mais elle ne l'aimoit point. Un
+jour, comme il lui reprochoit son ingratitude: «Or çà, lui dit-elle,
+que feriez-vous pour me témoigner votre amour!--Il n'y a rien que je
+ne fisse, répondit-il.--Prendriez-vous bien du poison?--Oui, pourvu
+que vous me permettiez d'expirer à vos pieds.--Je le veux,» reprit
+elle. On prend jour; elle lui fait préparer une médecine fort
+laxative. Il l'avale, et elle l'enferme dans un cabinet, après lui
+avoir juré de venir avant que le poison opérât; elle le laissa là deux
+bonnes heures, et la médecine opéra si bien que, quand on vint lui
+ouvrir, personne ne pouvoit durer autour de lui. Je crois que ce
+gentilhomme a été depuis ambassadeur en Turquie.
+
+
+
+
+LA COMTESSE DE MORET. M. DE CESY.
+
+
+Madame de Moret étoit de la maison de Bueil[148]; n'ayant ni père ni
+mère, elle fut nourrie chez madame la princesse de Condé, Charlotte de
+La Trémouille. Elle étoit là en bonne école. Henri IV, qui ne
+cherchoit que de belles filles, et qui, quoique vieux, étoit plus fou
+sur ce chapitre-là qu'il n'avoit été dans sa jeunesse, la fit
+marchander, et on conclut à trente mille écus. Mais madame la
+princesse de Condé souhaita que, par bienséance, on la mariât en
+figure, si j'ose ainsi dire. Césy, de la maison de Harlay, homme bien
+fait, et qui parloit agréablement, mais qui avoit mangé tout son bien,
+s'offre à l'épouser. On les maria un matin. Le Roi, impatient et ne
+goûtant pas trop qu'un autre eût un pucelage qu'il payoit, ne voulut
+pas permettre que Césy couchât avec sa femme, et la vit dès ce
+soir-là[149]. Césy, lâche comme un courtisan ruiné, prétendoit ravoir
+sa femme le lendemain, résolu de tout souffrir pour faire fortune;
+mais elle n'y voulut jamais consentir. On rompit le mariage à
+condition que Césy aurait les trente mille écus.
+
+ [148] Jacqueline de Bueil, comtesse de Bourbon-Moret.
+
+ [149] Ce fait, indiqué dans les _Amours du grand Alcandre_, est
+ rapporté à la date du 5 octobre 1604 dans le Journal de
+ l'Estoile, tom. 47, pag. 476 de la première série des _Mémoires
+ relatifs à l'histoire de France_. Barclay, dans l'ingénieuse
+ satire de l'Euphormion, rapporte de la manière la plus
+ spirituelle les conditions du mariage de Jacqueline qu'il désigne
+ sous le nom de _Casina_. Nous en rapporterons ce passage: _Nescio
+ quis antistes in candidâ veste connubii legem ad hunc modum
+ recitavit, novam sanè, et quam ideò in tabulâ descripserat, ne
+ inter pronunciandum laberetur: Ut tu Olympio hanc Casinam
+ conjugem tuam nec attigeris, nec osculum retuleris, nisi peregrè
+ proficiscens et trinundinum abfuturus, ut à sinu curiosam
+ abstineas manum, nec adsis molestus noctium arbiter, aut antè
+ sextam diei horam uxoris thalamum temerariâ manu recludas; si
+ quam intereà prolem tibi genuerint Dii, illam protinùs tollas, et
+ gratuito hærede felicissimam augeas domum. Si hæc faxis, tum tibi
+ in uxoris nomen venire licebit, bonisque avibus juncto per
+ exterarum gentium urbes celeberrimis itineribus volitare._
+ (Euphormionis Lusinini, sive Joannis Barclaii satiricon. Lugd.
+ Bat. apud Elzevirios 1637, pag. 196.) Plus d'un de nos lecteurs
+ recourra à l'ouvrage que nous citons pour y voir les conditions
+ imposées à l'épouse. La longueur de cette note ne nous a pas
+ permis de les insérer ici.
+
+Il se maria après avec Béthune, fille de la Reine, aussi laide que
+l'autre étoit belle. Ses trente mille écus ne durèrent pas long-temps,
+et depuis, pour se remettre, il demanda l'ambassade de Turquie, où,
+contre l'ordinaire, il mena sa femme; mais il ne craignoit pas
+autrement que le Grand-Seigneur la fît enlever pour la mettre dans le
+sérail.
+
+En passant à Turin il laissa sa fille à madame de Savoie[150]. Elle
+étoit belle et y fut comme favorite; mais il fallut la renvoyer parce
+qu'elle contrefaisoit le bossu[151] qui étoit amoureux de sa
+belle-fille. Elle y avoit fait quelque fortune; au retour elle épousa
+M. de Courtenay[152]. Le bossu étoit galant. En une collation qu'il
+donna à Madame, toute la vaisselle d'argent étoit en forme de guitare,
+parce qu'elle aimoit cet instrument.
+
+ [150] Chrétienne de France, fille de Henri IV.
+
+ [151] Le duc de Savoie.
+
+ [152] C'étoit ce qu'il lui falloit, car elle fait assez la
+ princesse. Les Courtenay, depuis quelques années, ont prétendu
+ être princes du sang. (T.)
+
+Césy fit tant de sortes de friponneries en Turquie, que tout le
+commerce cessa, et il fallut, au bout de dix-huit ans, y envoyer M. de
+Marcheville, qui eut bien de la peine à le tirer de là. Il demeura
+huit ou neuf ans à Venise, avant que de rentrer en France. Enfin, de
+retour à Paris, il reparut avec un train assez raisonnable, car il
+avoit mis quelque chose à part pour ses vieux jours. Au sortir d'une
+maladie, en avril 1612, il alloit presque toutes les après-dînées
+faire planter sa chaise[153] sur les degrés de la pompe du Pont-Rouge
+pour y prendre l'air; il y donnoit rendez-vous aux gens. On m'a assuré
+qu'au commencement de la régence de la Reine, on compta entre ceux
+qu'on disoit être en passe de gouverneur du Roi, un homme tel que je
+viens de le dépeindre.
+
+ [153] Des chaises des rues. (T.)--Le Pont-Rouge étoit établi
+ devant la galerie du Louvre, en face de la rue de Beaune.
+
+Madame de Moret eut un fils qui fut d'église[154]. On l'avoit fort
+bien instruit; il étoit bien fait: on dit que de tous les enfants
+d'Henri IV, c'étoit celui qui lui ressembloit le plus. Il avoit
+l'esprit agréable[155]. Sa jeunesse fut assez déréglée, mais on dit
+qu'il avoit fort profité aux voyages qu'il avoit faits durant deux
+ans, au retour desquels il se jeta dans le parti de Monsieur, et fut
+tué au combat où M. de Montmorency fut pris[156].
+
+ [154] Antoine de Bourbon, comte de Moret, né à Fontainebleau en
+ 1607, légitimé en 1608. Il étoit abbé de Savigny, de Saint-Victor
+ de Marseille, de Saint-Etienne de Caen et de Signy; il n'en porta
+ pas moins les armes.
+
+ [155] Il devint amoureux terriblement de madame de Chevreuse. M.
+ de Chevreuse en étoit fort jaloux. En ce temps-là, madame de
+ Chevreuse et Buckingham prièrent madame de Rambouillet de leur
+ faire entendre mademoiselle Paulet, la plus belle voix de son
+ temps. M. de Moret se trouva par hasard à l'hôtel de Rambouillet,
+ où ils se devoient rendre. Quand l'heure vint, elle le pria de se
+ retirer, parce qu'elle ne vouloit point que M. de Chevreuse, son
+ voisin, pût l'accuser de quelque chose. M. de Moret fit ce qu'il
+ put pour la fléchir, mais il s'en alla enfin, et ne lui en voulut
+ aucunement.
+
+ Un jour, chez madame des Loges, il jugeait de bien des choses
+ d'esprit en jeune homme de qualité, Gombauld lui fit cette
+ épigramme:
+
+ Vous choquez la nature et l'art,
+ Vous qui êtes né d'un crime;
+ Mais pensez-vous que d'un bâtard
+ Le jugement soit légitime?
+
+ Il étoit d'une comédie que les enfants d'Henri IV jouèrent; il n'y
+ eut que lui qui fit bien. (T.)
+
+ [156] Au combat de Castelnaudary. L'opinion que le comte de Moret
+ fut tué sur le champ de bataille, ou mourut de ses blessures
+ quelques heures après, est la plus générale. D'autres cependant
+ ont cru qu'ayant été pansé secrètement et guéri de ses blessures,
+ il passa en Italie, se fit ermite, parcourut divers pays sans se
+ faire connoître, vint enfin prendre retraite à l'ermitage des
+ Gardelles, près de Saumur, sous le nom de frère _Jean-Baptiste_,
+ et y mourut le 24 décembre 1692. Cette version sent bien le
+ roman.
+
+J'ai ouï conter à Venise qu'une célèbre courtisane lui voulut faire
+payer la qualité, et que, pour l'attraper, il fit dorer des réales
+d'Espagne qui ressemblaient à des pistoles; ils étoient convenus à
+trois cents. Les nobles vénitiens ne trouvèrent cela nullement bon; il
+en pensa arriver du désordre. Ils disoient: «Ne pouvons-nous point
+être princes à meilleur titre que lui, en devenant doges, et ne
+descendons-nous pas presque tous de princes, puisqu'il n'y a guère de
+familles nobles qui n'aient eu un doge?»
+
+Henri IV se refroidissant, madame de Moret s'avisa de faire la dévote.
+Elle n'avoit que du linge uni, une grande pointe, une robe de serge,
+les mains nues: c'étoit pour les montrer, car elle les avoit belles.
+Jusque là elle avoit été un peu goinfre, mais fort agréable. Henri IV
+fut tué avant qu'elle eût achevé sa farce. Elle joua un autre
+personnage ensuite, car elle feignit de devenir aveugle. On croit que
+c'étoit pour faire pitié à la Reine-mère. Enfin elle fit semblant que
+M. de Mayerne, médecin célèbre, qui étoit fort son ami, lui avoit fait
+recouvrer la vue d'un oeil, mais il ne paroissoit point que l'autre
+fut plus malade. Elle se remit à faire l'amour tout de nouveau. M. de
+Vardes se laissa attraper et l'épousa. Il y a six à sept ans qu'elle
+est morte empoisonnée par mégarde et sans y porter d'autre
+dessein[157]. On a dit que c'étoit un valet qui l'a empoisonnée, et on
+soupçonne le mari, qui a retiré chez lui une demoiselle de bon lieu,
+qu'il pourroit bien avoir envie d'épouser. J'ai su depuis qu'on avoit
+fait un quiproquo chez l'apothicaire, et qu'on avoit donné du sublimé
+pour du cristal minéral. Elle en mourut. On lui trouva deux abcès qui
+l'eussent fait mourir subitement.
+
+ [157] On voit par ce passage que la comtesse de Moret mourut vers
+ l'an 1650. Nous avons vainement cherché cette date ailleurs.
+
+
+
+
+LE CONNÉTABLE DE MONTMORENCY.
+
+
+Le dernier connétable de Montmorency[158] n'étoit pas un grand
+personnage; on l'accusoit d'être fort brutal: à peine savoit-il lire.
+Sa plus belle qualité étoit d'être à cheval aussi bien qu'homme du
+monde; il tenoit un teston[159] sur l'étrier sous son pied, et
+travailloit un cheval, tant il étoit ferme d'assiette, sans que le
+teston tombât; et en ce temps-là le dessous de l'étrier n'étoit qu'une
+petite barre large d'un travers de doigt. Il aimoit extrêmement les
+chevaux, et dès qu'un cheval étoit à lui, il ne changeoit plus de
+maître, et, n'eût-il eu que trois jambes, on le nourrissoit dans une
+infirmerie qui étoit à Chantilly. De sorte que chez lui le proverbe
+d'_Equi senectus_ n'étoit pas trop véritable. C'étoit un grand tyran
+pour la chasse. Cependant il disoit qu'il falloit permettre à un
+gentilhomme de poursuivre le gibier qu'il auroit fait lever sur sa
+propre terre, et qu'en ce cas il laisseroit prendre un lièvre jusque
+dans sa salle.
+
+ [158] Henri, duc de Montmorency, fils de Anne de Montmorency,
+ maréchal de France en 1566, connétable en 1593, mort à Agde le
+ 1er avril 1614.
+
+ [159] Monnoie d'argent qui valoit environ douze sous; elle étoit
+ grande comme le sont aujourd'hui les pièces de trente sous.
+
+En Languedoc il devint amoureux, étant déjà âgé, de mademoiselle de
+Portes[160], de la maison de Budos; c'étoit une belle fille, mais
+pauvre, et qui, quoiqu'elle fût bien demoiselle, n'étoit pas pourtant
+de naissance à prétendre un connétable. C'est à cause de cela, et sur
+ce qu'elle mourut d'apoplexie, et qu'elle avoit le visage tout
+contourné, qu'on a dit qu'elle s'étoit donnée au diable pour épouser
+M. le connétable, et que César, un Italien qui passoit pour magicien à
+la cour, avoit été l'entremetteur de ce pacte.
+
+ [160] Louise de Budos, fille du vicomte de Portes, née le 13
+ juillet 1575, mariée le 13 mars 1593, morte à Chantilly le 30
+ avril 1598.
+
+Ce César disoit qu'il n'avoit point trouvé de si méchantes femmes
+qu'en France, et qui fussent si vindicatives. Je ne m'en étonne pas,
+car presque partout ailleurs elles sont comme enfermées, et ne peuvent
+pas faire galanterie, puisqu'elles ne voient point d'hommes. Le
+bonhomme de La Haye, un vieux gentilhomme huguenot, qui avoit bien vu
+des choses, m'a dit que César n'étoit qu'un fourbe: «Vous me voulez,
+lui disoit-il, faire voir le diable dans une cave où cinq ou six
+coquins charbonnés me viendront peut-être bien étriller. Je le veux
+voir dans la plaine Saint-Denis.»
+
+Après la mort de sa femme, le connétable épousa une demoiselle de
+Montoison[161], tante de sa femme, parce qu'il la trouva sous sa main,
+car elle n'étoit ni jeune ni belle. Au bout de trois mois il en fut si
+las, qu'il la relégua à Meru. Depuis sa mort, cette madame la
+connétable fut dame d'honneur de la reine Anne d'Autriche. Mais quand
+M. de Luynes voulut faire sa femme surintendante de la maison de la
+Reine, la connétable, qui n'avoit point cru la qualité de dame
+d'honneur au-dessous d'elle quand elle étoit la première personne de
+chez la Reine, se retira, et on mit à sa place madame de La Boissière,
+qui avoit été renvoyée d'Espagne au bout d'un an avec tous les
+François. Madame de Senecey, dame d'atours, succéda depuis à madame de
+La Boissière.
+
+ [161] Laurence de Clermont, fille de Claude de Clermont, comte de
+ Montoison. Ce mariage fut contracté en 1601.
+
+La connétable n'est morte que depuis deux ou trois ans[162]. Le
+connétable eut de ce second mariage feu M. de Montmorency et feu
+madame la Princesse. De son premier mariage avec une fille de Bouillon
+La Mark il avoit eu deux filles, madame de Ventadour, qui vit encore,
+et feu madame d'Angoulême, femme de M. d'Angoulême le père.
+
+ [162] Elle mourut le 14 septembre 1654, âgée de
+ quatre-vingt-trois ans.
+
+Le connétable voulut mourir en habit de capucin. Un gentilhomme nommé
+Montdragon lui dit: «Ma foi, vous faites finement, car, si vous ne
+vous déguisez bien, vous n'entrerez jamais en paradis.»
+
+On a dit de lui qu'à l'imitation de ce duc de Ferrare qui disoit de
+chacune de ses filles: _l'ho fatta, l'ho allevata, e un altro n'avra
+il fiore? Cazzo!.._ il prenoit la peine de percer lui-même le tonneau
+avant de donner à boire à ses gendres. Je n'en crois rien; mais, pour
+ses tantes, ses soeurs, ses cousines, ses nièces, il n'en faisoit
+aucun scrupule. On vivoit fort désordonnément chez lui.
+
+
+
+
+MADAME LA PRINCESSE DE CONDÉ[163].
+
+
+Mademoiselle de Montmorency n'avoit que quatre ans, qu'on vit bien que
+ce seroit une beauté extraordinaire. Madame de Sourdis, qui avoit
+gagné cinquante mille livres de rentes à la faveur de madame de
+Beaufort, sa nièce, et qui espéroit que cette _aurore_ donneroit dans
+les yeux du Roi, fit dessein de la faire épouser à son fils, le
+marquis de Sourdis d'aujourd'hui, qui avoit trente mille livres de
+rente en fonds de terre, et à qui elle avoit fait apprendre toutes les
+choses imaginables. On disoit qu'il y avoit en lui de quoi faire
+quatre honnêtes gens, et que cependant ce n'étoit pas un honnête
+homme[164]. En cette intention elle la demande et offre de la prendre
+sans aucun bien. Le connétable accepte le parti; mais madame
+d'Angoulême[165], bâtarde de Henri II, veuve du frère aîné du
+connétable, mais sans enfants, ayant deviné le dessein de la marquise,
+rompit le coup, et prit sa nièce chez elle, après la mort de la
+connétable, qui arriva bientôt après.
+
+ [163] Charlotte-Marguerite de Montmorency, née vers 1593, épousa
+ le 3 mars 1609 Henri de Bourbon, deuxième du nom, prince de
+ Condé. Elle mourut à l'âge de cinquante-sept ans, à
+ Châtillon-sur-Loing, le 2 décembre 1650.
+
+ [164] On trouvera ci-après des détails sur le marquis de Sourdis
+ dans l'article de madame Cornuel.
+
+ [165] Elle avoit épousé, en premières noces, le duc de Castro,
+ frère du duc de Parme, Alexandre Farnèse. Elle n'eut point
+ d'enfants. Puis elle fut maréchale de Montmorency. On lui donna,
+ quand elle fut veuve, le domaine d'Angoulême, et monseigneur le
+ duc d'Auvergne lui succéda. On conte une plaisante chose de cette
+ princesse. Etant venue en hâte de Tours à Paris, elle laissa tout
+ son train chez un chanoine, en dessein de retourner aussitôt à
+ Tours. Ceux qu'elle avoit amenés avec elle à Paris lui disoient:
+ «Mais, madame, nous ne sommes pas assez pour vous servir; prenez
+ donc quelqu'un.» Insensiblement on fit un nouveau train à Paris.
+ Elle écrivoit toujours à Tours: «Je pars la semaine qui vient.»
+ On tenoit ce train en bon état. Cela dura vingt-huit ans. (T.)
+
+M. de Bassompierre, au bout de quelques années, voulut aussi la
+prendre sans bien; mais, quoiqu'il fût bien fait et fort bien avec le
+connétable, et que l'affaire fût fort avancée, madame d'Angoulême la
+rompit. Bassompierre, depuis, c'étoit avant que M. le Prince fût mis
+dans la Bastille, fit tout ce qu'il put, mais en vain, pour faire
+accroire qu'il étoit bien avec mademoiselle de Montmorency[166].
+
+ [166] Bassompierre dit positivement dans ses _Mémoires_ que la
+ main de mademoiselle de Montmorency lui étoit accordée par le
+ connétable, et que le Roi descendit jusqu'à le prier en ami de
+ renoncer à cette belle alliance. Le récit de Bassompierre est en
+ partie confirmé par celui de Fontenay-Mareuil. (_Mémoires de
+ Bassompierre_, deuxième série des _Mémoires relatifs à l'histoire
+ de France_, tom. 19, pag. 385 et suiv.; et _Mémoires de
+ Fontenay_, première série de la même collection, tom. 50, pag.
+ 15.)
+
+La Reine-mère, quelque temps après, fit un ballet[167], dont elle mit
+les plus belles de la cour. Elle n'oublia pas mademoiselle de
+Montmorency, qui pouvoit avoir alors treize à quatorze ans. On ne
+pouvoit rien voir de plus beau, ni de plus enjoué[168]; mais il y en
+avoit bien d'aussi spirituelles qu'elle pour le moins. Il y eut
+quelques démêlés entre la Reine et le Roi sur ce ballet. Il vouloit
+que madame de Moret en fût. La Reine ne le vouloit pas, et elle
+vouloit que madame de Verderonne[169] en fût, et le Roi ne le vouloit
+pas. Ils avoient tort tous deux en ce qu'ils vouloient, et raison en
+ce qu'ils ne vouloient pas. A la fin, pourtant, la reine l'emporta.
+Pendant ce petit désordre, elle ne laissoit pas de répéter son ballet.
+Pour y aller on passoit devant la chambre du Roi; mais, comme il étoit
+en colère, il la faisoit fermer brusquement dès qu'elle venoit pour
+passer.
+
+ [167] Ce ballet eut lieu au mois de février 1609. (_Lettres de
+ Malherbe à Peiresc_. Paris, Biaise, 1822, pag. 62.)
+
+ [168] «Sous le ciel il n'y avoit lors rien de si beau que
+ mademoiselle de Montmorency, ni de meilleure grâce, ni plus
+ parfait.» (_Mémoires de Bassompierre_, _ibid._, pag. 388.)
+
+ [169] La femme d'un président des comptes. Elle étoit demoiselle.
+ (T.)
+
+Un jour il entrevit par cette porte mademoiselle de Montmorency, et,
+au lieu de la faire fermer, il sortit lui-même, et alla voir répéter
+le ballet. Or, les dames devoient être vêtues en nymphes; en un
+endroit, elles levoient leur javelot, comme si elles l'eussent voulu
+lancer. Mademoiselle de Montmorency se trouva vis-à-vis du Roi quand
+elle leva son dard, et il sembloit qu'elle l'en vouloit percer. Le Roi
+a dit depuis qu'elle fit cette action de si bonne grâce
+qu'effectivement il en fut blessé au coeur et pensa s'évanouir. Depuis
+ce moment l'huissier ne ferma plus la porte, et le Roi laissa faire à
+la Reine tout ce qu'elle voulut. Madame la marquise de Rambouillet,
+alors la vidame du Mans, étoit de ce ballet: ce fut là qu'elle fit
+amitié avec madame la Princesse.
+
+On avoit déjà parlé de marier M. le Prince avec mademoiselle de
+Montmorency; le Roi conclut l'affaire, croyant que cela avanceroit les
+siennes. M. le connétable donna cent mille écus à sa fille. M. le
+Prince étoit fort pauvre[170], mais c'étoit un grand honneur que
+d'avoir pour gendre le premier prince du sang.
+
+ [170] On dit qu'il n'avoit en fonds de terre que dix mille livres
+ de rente. (T.)
+
+Le Roi, dans sa passion, fit toutes les folies que pouvoient faire les
+jeunes gens, quoiqu'il eût cinquante-trois ans ou environ. Il couroit
+la bague avec un collet de senteurs et des manche de satin de la
+Chine.
+
+Le roi obtint une fois de madame la Princesse qu'elle se montreroit un
+soir tout échevelée sur un balcon avec deux flambeaux à ses côtés. Il
+s'en évanouit quasi, et elle dit: «Jésus! qu'il est fou!» Elle se
+laissa peindre pour lui en cachette; ce fut Ferdinand qui fit le
+portrait. M. de Bassompierre l'emporta vite après qu'on l'eut frotté
+de beurre frais, de peur qu'il ne s'effaçât; car il fallut le rouler
+pour le porter sans qu'on le vît. Quelques années après, madame la
+Princesse, croyant que Ferdinand avoit oublié cela, ou bien n'y
+songeant plus, lui demanda un jour quel portrait de tous ceux qu'il
+avoit faits en sa vie lui avoit semblé le plus beau. «C'est, dit-il,
+un qu'il fallut frotter avec du beurre frais.» Cela la fit rougir.
+
+M. le Prince, qui voyoit que l'amour du Roi étoit fort violente,
+emmena sa femme à Muret auprès de Soissons. Le Roi ne put être
+long-temps sans la voir. Il va avec une fausse barbe à une chasse où
+elle devoit être. M. le Prince en a avis et remet la partie à une
+autre fois. A quelques jours de là le Roi fait que M. de Traigny, un
+seigneur de ces quartiers-là, convie M. le Prince et madame la
+Princesse à dîner, et lui se cache derrière une tapisserie, d'où, par
+un trou, il la voyoit tout à son aise. Elle savoit l'affaire, et l'a
+avoué à madame de Rambouillet. Comme elle y alloit avec sa belle-mère,
+le Roi, pour la voir en passant, se déguisa en postillon, et avec M.
+de Beneux, qui feignoit d'aller voir une belle-soeur en ces
+quartiers-là, passa auprès du carrosse, où M. de Beneux fut quelque
+temps à parler. Quoique le Roi eût une grande emplâtre sur la moitié
+du visage, il fut pourtant reconnu de l'une et de l'autre[171]. Madame
+la Princesse et sa belle-mère[172] furent quinze jours à Roucy, où la
+comtesse de Roucy, parente de M. le Prince par son mari, fils d'une
+héritière de Roye, leur prêta quatre mille écus pour leur voyage, et,
+depuis, quand la belle-mère fut revenue de Flandre, elle la défraya à
+Paris.
+
+ [171] Cette anecdote est racontée avec des différences dans les
+ _Mémoires de Fontenay-Mareuil_, tom. 50, pag. 16 de la première
+ série de la collection des _Mémoires relatifs à l'histoire de
+ France_, et dans les _Mémoires des Lenet_, tom. 53, pag. 139 de
+ la deuxième série de la même collection.
+
+ [172] Charlotte-Catherine de La Trémouille, veuve de Henri de
+ Bourbon, prince de Condé.
+
+Madame la Princesse fit bien pis que cela, car elle se laissa
+persuader de signer une requête pour être démariée. Le Roi avoit
+obligé ses parents à dresser cette requête, et le connétable étoit un
+lâche qui croyoit que cette amour du Roi le combleroit de trésors et
+de dignités. Les gens de madame la Princesse, qui étoit fort jeune,
+lui faisaient accroire qu'elle seroit reine. Voyez quelle apparence il
+y avoit: il eût donc fallu empoisonner la reine Marie de Médicis, car
+elle avoit des enfants. M. le Prince n'a jamais pu pardonner à sa
+femme d'avoir signé cette requête. Enfin, il s'enfuit avec elle à
+Bruxelles, où il ne se trouva pas trop en sûreté par les menées du
+marquis de Coeuvres, depuis maréchal d'Estrées, qui y étoit allé en
+qualité d'ambassadeur.
+
+On a dit que c'étoit de son consentement que le marquis de Coeuvres la
+devoit enlever de Bruxelles, et le petit Toiras, depuis maréchal de
+France, page de M. le Prince, étoit espion pour le Roi. Le marquis
+écrivoit: «Le petit Toiras sert toujours bien Votre Majesté, je lui ai
+payé sa pension.»
+
+M. le Prince passa avec sa femme à Milan. En ce temps-là l'armement du
+Roi tenoit tout le monde en jalousie. On armoit aussi dans le
+Milanais. Le bruit courut que M. le Prince devoit commander cette
+armée.
+
+Après la mort du roi, M. le Prince ramena sa femme à la cour de
+France. Madame de Rambouillet dit que madame la Princesse eut la
+petite vérole, et qu'il lui demeura une grosse couture à chaque joue,
+qui, avec une grande maigreur qu'elle eut, la défigurèrent fort
+long-temps; enfin, ses coutures se guérirent. Elle devint grasse et
+fut la plus belle personne de la cour. Madame de Rambouillet dit
+encore que durant sa grande fleur, dès qu'il venoit une beauté
+nouvelle, on disoit aussitôt: «Elle est plus belle que madame la
+Princesse;» mais qu'enfin on revenoit de cette erreur. Elle avoue
+pourtant que madame des Essars[173], depuis la maréchale de L'Hôpital,
+qui succéda à madame de Moret, mais simplement comme une belle
+courtisane plutôt que comme une maîtresse, et madame Quelin[174], qui
+eut l'honneur d'avoir sa part aux embrassements du Roi, à bien
+examiner tous les traits, étoient plus belles que madame la Princesse,
+mais que madame la Princesse avoit tout une autre grâce.
+
+ [173] Charlotte des Essars, comtesse de Romorantin. Henri IV en
+ eut deux filles, qui furent toutes les deux abbesses, l'une de
+ Fontevrault, l'autre de Chelles.
+
+ [174] Madame Quelin eut depuis pour galant un maître des comptes
+ qu'on appeloit Nicolas. Il se rencontra en ce temps-là que M.
+ Quelin, conseiller de la grand'chambre, son mari, rapporta un
+ procès pour un nommé Nicolas Fouquelin. Le président de Harlay,
+ qui aimoit à rire, fut ravi de cette rencontre, et pour se
+ divertir, toutes les fois qu'il pouvoit faire venir cela à
+ propos, il faisoit redire le fait à ce bonhomme, afin d'avoir le
+ plaisir de lui entendre dire _Nicolas Fouquelin_. Quelin,
+ conseiller à la grand'chambre, dit qu'il est fils de Henri IV. Il
+ est vrai qu'il fait assez de tyrannies aux marchands de bois de
+ l'île Notre-Dame pour n'être pas fils d'un particulier: mais il
+ n'a que cela de royal. (T.)
+
+Quand M. le Prince fut arrêté, il fallut par bienséance demander à
+entrer en prison avec lui; sans cela peut-être n'eussent-ils point eu
+d'enfants, car madame de Longueville et M. le Prince[175] y sont nés,
+et avant cela le mari et la femme n'étoient pas trop bien ensemble. Au
+sortir de là elle fit galanterie avec le cardinal de La Valette, qui y
+dépensoit si bien son argent que quand il est mort il avoit mangé son
+revenu jusqu'en l'an 1650.
+
+ [175] Le grand Condé.
+
+Il mourut, je pense, en 1640. Une fois il lui en coûta deux mille écus
+pour une poupée, la chambre, le lit, tous les meubles, le déshabillé,
+la toilette et bien des habits à changer, pour mademoiselle de
+Bourbon, depuis duchesse de Longueville, encore enfant.
+
+Le cardinal de La Valette étoit un galant homme, mais fort laid.
+Pompeo Frangipani[176], seigneur romain qui étoit à la cour, disoit
+que c'étoit justement un _viso di Cazzo_[177]. M. d'Aumont disoit
+qu'il croyoit qu'en relevant la moustache du cardinal La Valette, on
+lui relevoit aussi les lèvres, tant il les avoit grosses. Ce cardinal
+étoit galant, libéral, et avoit beaucoup d'esprit. Il étoit enjoué,
+jusqu'à se mettre sous un lit en badinant avec des enfants; cela lui
+est arrivé bien des fois à l'hôtel de Rambouillet. Mais il étoit
+quelquefois un peu emporté, et une fois il alla dire le diable, en
+présence de madame la Princesse, des femmes qui faisoient l'amour. Il
+disoit, car il avoit l'esprit délicat et n'étoit pas ignorant, que le
+cardinal de Richelieu avoit des galanteries de pédant; et sa plus
+grande joie étoit de venir en rire avec madame de Rambouillet, en qui
+il avoit une confiance entière. Le cardinal de Richelieu vivoit avec
+lui tout autrement qu'avec les autres, car il lui avoit, comme nous
+dirons ensuite, la plus grande obligation qu'on puisse avoir à un
+homme. Il le traitoit civilement et respectueusement; et comme M. de
+La Valette n'avoit rien dans la tête que la guerre, il le satisfaisoit
+en cela. Ce cardinal étoit brave, mais il ne savoit point la guerre.
+M. de Montmorency donnoit aussi beaucoup à madame la Princesse, et le
+cardinal lui ayant manqué après ce frère, elle se trouva bien mal à
+son aise. Le cardinal fut le seul qui ne l'abandonna pas à la disgrâce
+de M. de Montmorency. Madame de La Trémouille dit qu'elle étoit de
+leurs divertissements; que madame la Princesse et M. le cardinal,
+quand ils vouloient parler seuls, étoient dans un cabinet la porte
+ouverte; que tout le monde les voyoit: les autres dansoient et
+jouoient.
+
+ [176] Il dit, voyant qu'on faisoit le marquis de Thémines
+ maréchal de France et gouverneur de Bretagne pour avoir arrêté M.
+ le Prince: «_Non ho mai visto sbirro cosi ben pagato._» Comme on
+ lui demandoit s'il ne trouvoit pas que madame la Princesse et
+ madame de Guémenée étoient des personnes admirables?: _Sono
+ bellissime_, dit-il, _ma quel Pontgibault è un bel cavaliere_. On
+ parlera ailleurs de Pontgibault. (T.)
+
+ [177] C'est une injure d'Italie, comme _visage de bois flotté_
+ ici. (T.) «On dit par injure à une personne que c'est un plaisant
+ visage, _un visage de bois flotté_, un visage de cuir bouilli, un
+ visage à étui, quand il est noir, rude, couperosé.» (_Dict. de
+ Trévoux._)
+
+Madame la Princesse étoit une des plus lâches personnes qui aient
+jamais été. Elle disoit à madame d'Aiguillon: «Jésus! madame, que je
+serai aise de vous céder, si vous épousez Monsieur!» Elle donna la
+serviette à feue Madame, qui la prit en tournant la tête d'un autre
+côté. En revanche, quand elle menoit quelqu'un, elle étoit la plus
+civile du monde. Un jour qu'elle mena madame de La Trémouille à je ne
+sais quelle fête au Louvre, la Reine l'appela dans sa garde-robe, où
+personne n'entre que les princesses. Elle s'excusa en disant: «J'ai
+amené madame de La Trémouille; je n'irai nulle part où elle ne puisse
+pas entrer.» On fit sur elle un vaudeville que voici:
+
+ La Combalet et la Princesse
+ Ne pensent point faire de mal,
+ Et n'en iront point à confesse
+ D'avoir chacune un cardinal[178];
+ Car laisser lever leur chemise
+ Et mettre ainsi leur corps à l'abandon,
+ N'est que se soumettre à l'église,
+ Qui, en tout cas, leur peut donner pardon.
+
+ [178] Voir ci-après l'article du cardinal de Richelieu et de
+ madame de Combalet, depuis duchesse d'Aiguillon, sa nièce.
+
+Je sais qu'on a voulu dire que M. de Chavigny, qui en sa jeunesse
+avoit eu entrée chez madame la Princesse, avoit eu aussi quelque part
+à ses bonnes grâces du temps du cardinal de La Valette; mais il n'en
+est rien. On a cru cela à cause que, qui a un galant en peut bien
+avoir deux; mais, outre que le cardinal ne l'eût pas souffert, ou du
+moins que cela eût mis du divorce entre elle et lui, c'est que madame
+la Princesse n'eût pas enduré volontiers les galanteries d'un homme de
+la ville.
+
+Cependant madame de La Trémouille dit qu'un jour elle vit sortir
+madame la Princesse fort en désordre d'une ruelle de lit où elle étoit
+avec Chavigny, et que jusqu'alors elle n'avoit eu aucune mauvaise
+opinion d'elle.
+
+Le cardinal La Valette avoit quelquefois de plaisantes visions. Un
+jour il disoit qu'il voudroit être _montagne_. «Et moi, je voudrois
+être _soleil_, dit madame de Rambouillet.--_Soleil, soleil_,
+reprit-il, ne l'est pas qui veut.» Comme s'il étoit plus aisé d'être
+_montagne_ que _soleil_!
+
+Il croyoit une fois avoir fait des vers, et voici ce qu'il avoit fait;
+c'étoit sur l'air d'un vaudeville. Ce cardinal étoit meilleur dans le
+sérieux que dans la raillerie.
+
+ M'en allant en Touraine,
+ J'acheterai à Tours
+ Des pruneaux de Touraine,
+ De bons pruneaux de Tours;
+ Puis, revenant en Beauce,
+ J'irai à Chartres en Beauce,
+ Et puis à Orléans,
+ Voir monsieur d'Orléans.
+
+J'ai appris depuis peu de madame de La Trémouille une chose que madame
+de Rambouillet ne m'a jamais voulu avouer que quand je l'ai sue
+d'ailleurs; c'est qu'un jour le cardinal de La Valette demanda la
+dernière faveur à madame la Princesse, qui l'en refusa. De désespoir,
+il alla se mettre incognito dans Saint-Louis, où il y avoit des
+pestiférés. Il mena avec lui un confident, à qui il donna un billet
+pour la belle, qu'il avoit apporté tout fait. Le confident n'entra
+point. Elle a dit à madame de La Trémouille que de sa vie elle ne fut
+si embarrassée. Il en sortit par son ordre. Le reste est aisé à
+deviner. Il aima depuis mademoiselle de Bourbon[179] aussi fortement
+qu'il avoit aimé sa mère.
+
+ [179] Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, duchesse de Longueville,
+ si célèbre dans l'histoire de la Fronde.
+
+
+
+
+MADEMOISELLE DU TILLET.
+
+
+Mademoiselle Charlotte du Tillet ne fut jamais mariée; mais on dit
+qu'elle n'en étoit pas plus pucelle pour cela. Sa soeur avoit épousé
+le président Séguier[180], qui étoit tout le conseil de M. d'Epernon.
+Par ce moyen elle fit connoissance avec ce seigneur, et fut sa
+meilleure amie. Il en faisoit cas, car elle avoit fort bon sens, étoit
+fort adroite et fort née pour la cour. Elle étoit de toutes les
+intrigues, soit d'amour, soit d'autre chose. Six mois après la mort
+d'Henri IV, une certaine demoiselle Coetman[181], une petite bossue,
+qui se fourroit partout et qui se faisoit toujours de fête, l'accusa
+d'avoir été d'intelligence avec M. d'Epernon pour faire assassiner
+Henri IV. Ravaillac, qui étoit d'Angoulême, dont M. d'Epernon étoit
+gouverneur, fut six mois chez elle comme chez la bonne amie du duc,
+mais quelques années avant que de faire le coup. La Coetman ne disoit
+point que la Reine-mère fût du complot; mais on ajoutoit dans le monde
+que M. d'Epernon l'avoit fait faire pour lui faire plaisir. Faute de
+preuves, _et pour assoupir une affaire qui n'étoit pas bonne à
+ébruiter_[182], la Coetman fut condamnée à mourir entre quatre
+murailles; elle fut mise aux Filles repenties, où on lui fit faire une
+petite _logette_ grillée dans la cour, et elle y est morte quelques
+années après.
+
+ [180] Pierre Séguier, deuxième du nom, seigneur de Soret,
+ président à mortier au parlement de Paris, avoit épousé Marie du
+ Tillet, fille de Jean du Tillet, seigneur de La Bussière,
+ greffier en chef du Parlement.
+
+ [181] Jacqueline Le Voyer, dite de Comant ou de Coetman, femme
+ d'Isaac de Varenne.
+
+ [182] Le passage imprimé en lettres italiques est biffé dans le
+ manuscrit de Tallemant; mais avec quelque soin on parvient encore
+ à le lire sous les ratures, et nous avons cru devoir le rétablir.
+
+Une extravagante madame de Poyanne battit une fois la pauvre
+mademoiselle du Tillet, sur le quai des Augustins, comme elle
+retournoit seule de la messe. Elles avoient eu querelle pour une
+suivante. Sigogne[183] en a fait une espèce de satire qu'on appelle
+_le Combat d'Ursine et de Perrette_. On appeloit cette madame de
+Poyanne, madame de Poyanne _de la Loupe_. Elle avoit une grosse loupe
+au front. C'était une espèce de gendarme. Depuis elle se fit épouser,
+je ne sais comment, par le père de feu M. de Bouillon La Mark, et, qui
+pis est, quoiqu'elle fût pauvre, elle fit si bien que sa fille épousa
+le fils; madame de La Boulaie est venue de ce mariage-là.
+
+ [183] Sigogne est un poète satirique dont les oeuvres n'ont pas
+ été recueillies, et dont aucune biographie n'a parlé. _Le Combat
+ d'Ursine et de Perrette_, parodie de la dispute de madame de
+ Poyanne et de mademoiselle du Tillet, se trouve dans la deuxième
+ partie du _Cabinet satirique_. Cette pièce y est suivie d'une
+ _Réponse_, par Motin. Ce Recueil, licencieux et rare, contient un
+ grand nombre de satires en vers par Sigogne, Motin, Desportes,
+ Maynard, Régnier et d'autres poètes du temps d'Henri IV et de
+ Louis XIII. Colletet avoit l'intention de consacrer un article à
+ Sigogne dans ses _Vies des poètes françois_ (manuscrit dépendant
+ de la Bibliothèque particulière du roi); mais cette notice devoit
+ trouver place dans la partie non terminée de cet ouvrage, et le
+ nom de Sigogne n'y figure qu'à la table.
+
+Mademoiselle du Tillet étoit une diseuse de vérités; elle ne
+ressemblait pas mal en cela à madame Pilou[184], aussi bien qu'en
+laideur. Elle disoit du feu roi et de la Reine-mère, que c'étoit une
+vache qui avoit fait un veau. «La sotte couvée, quelle nous a faite
+là, ajoutoit-elle, que le Roi et Monsieur!»
+
+ [184] Cette madame Pilou, bonne, spirituelle, alloit à la cour,
+ quoique femme d'un procureur. On verra plus bas dans ces Mémoires
+ des détails fort curieux sur cette femme singulière.
+
+Quand le cardinal de Richelieu fit courir les lettres d'amour de
+madame du Fargis à M. le comte de Cramail: «Que dites-vous de cela,
+mademoiselle? dit-il à mademoiselle du Tillet;--Monsieur,
+répondit-elle, je suis vieille, je me souviens de loin; je vous dirai
+que, durant le siége de Paris[185], tous les passages étoient bouchés,
+tout commerce étoit interdit, mais les lettres d'amour alloient et
+venoient toujours.»
+
+ [185] En 1591.
+
+Elle dit une plaisante chose à feu madame de Sourdis, fille du comte
+de Cramail: «Madame ma mie, lui dit-elle, que ne faites-vous l'amour
+avec M. l'évêque de Maillezais, votre beau-frère?--Jésus!
+mademoiselle, que me dites-vous? lui répondit madame de Sourdis.--Ce
+que je vous dis? reprit-elle; il n'est pas bon de laisser sortir
+l'argent de la famille; votre belle-mère en usoit ainsi avec son
+beau-frère, qui étoit tout de même évêque de Maillezais.» Le comte de
+Cramail disoit du marquis de Sourdis: «Il peut bien faire sa fortune,
+car sa femme ne la lui fera jamais.» Elle n'étoit pas belle.
+
+Madame de La Noue, soeur de la maréchale de Thémines, et une de ses
+parentes, eurent quelques paroles en présence de mademoiselle Du
+Tillet. «Je pense, disoit cette parente, que nous ne nous devons rien
+l'une à l'autre.--Madame ma mie[186], lui dit mademoiselle Du Tillet,
+en vérité ce n'est pas autrement _bille pareille_. Madame de La Noue
+est belle et jeune, et vous n'êtes ni l'une ni l'autre.»
+
+ [186] Elle disoit _madame ma mie_ à la Reine même. (T.)
+
+
+
+
+LE MARÉCHAL D'ANCRE[187].
+
+
+Il étoit Florentin et se nommoit Concini. Son grand-père fut
+secrétaire d'Etat du grand-duc Côme. Ce bonhomme pouvoit avoir gagné
+cinq ou six mille écus de rente, mais il avoit grand nombre d'enfants.
+Son fils aîné étoit père de Concini dont nous parlons. Ce garçon, en
+sa jeunesse, s'adonna à toutes les débauches imaginables, mangea tout
+son bien, et se rendit si infâme, que la première chose que les pères
+défendoient à leurs enfants, c'était de hanter Concini.
+
+N'ayant plus rien de quoi vivre à Florence, il s'en alla à Rome, où il
+servit de croupier au cardinal de Lorraine, qui y étoit alors; mais il
+ne voulut pas le suivre et demeura à Rome, d'où il revint à Florence.
+Quand il sut qu'on faisoit la maison de Marie de Médicis, dont le
+mariage étoit conclu avec Henri IV, il y entra en qualité de
+gentilhomme suivant, et vint en France avec elle. Or la Reine-mère
+avoit une femme de chambre appelée Léonora Dori, fille de basse
+naissance, mais qui étoit adroite, et qui connut incontinent que sa
+maîtresse étoit une personne à se laisser gouverner. En effet, elle
+prit tant d'empire sur son esprit qu'elle lui faisoit faire tout ce
+qu'elle vouloit. Concini, qui avoit de l'esprit, s'attacha à cette
+Léonore, et lui rendit tant de petits soins qu'elle se résolut à
+l'épouser. Elle déclara son intention à la Reine, qui n'avoit garde de
+ne la pas approuver. Ainsi ils se marièrent, quoique le Roi en eût
+fait difficulté assez long-temps.
+
+ [187] Concini Concino, maréchal d'Ancre, tué par ordre du Roi, le
+ 24 avril 1617.
+
+Henri IV ayant été assassiné, ce fut alors que le pouvoir de la
+Léonore parut tout de bon; elle mit son mari si bien avec la Reine,
+que cette princesse leur laissoit faire tout ce qu'ils vouloient[188].
+Quant à lui, c'étoit un grand homme, ni beau ni laid, et de mine assez
+passable; il étoit audacieux, ou pour mieux dire insolent. Il
+méprisoit fort les princes; en cela il n'avoit pas grand tort. Il
+étoit libéral et magnifique, et il appeloit assez plaisamment ses
+gentilshommes suivants: _Coglioni di mila franchi_. C'étaient leurs
+appointements. On ne l'a pas tenu pour vaillant. Il eut querelle avec
+M. de Bellegarde, qui avoit prétendu à être galant de la Reine-mère,
+et il se sauva à l'hôtel de Rambouillet, car M. de Rambouillet étoit
+de ses amis, pour de là tenir la campagne; il monta au deuxième étage,
+et se fit découdre sa fraise par une fille qui avoit été à sa femme.
+Cette fille a rapporté qu'il étoit extraordinairement pâle. On ne sait
+pourquoi il quittoit sa fraise, si ce n'étoit peut-être pour n'être
+point reconnu par ceux que la Reine avoit envoyés après lui. Ils
+furent raccommodés.
+
+ [188] Toutes les médisances qu'on en a faites sont publiques. Un
+ jour comme la Reine-mère disoit: «Apportez-moi mon voile;» le
+ comte du Lude, grand-père de celui d'aujourd'hui, dit en riant:
+ «Un navire qui est _à l'ancre_ n'a pas autrement besoin de
+ voiles.» (T.)
+
+Il n'a jamais logé dans le Louvre, mais il couchoit souvent dans un
+petit logis qu'on vient d'abattre[189], qui étoit au bout du jardin
+vers l'abreuvoir; à la vérité il y avoit un petit pont, pour entrer
+dans le jardin, qu'on appeloit vulgairement le Pont-d'Amour.
+
+ [189] C'étoit l'ancienne capitainerie du Louvre, construite sur
+ la partie du jardin de l'Infante qui est la plus rapprochée de la
+ place de la colonnade du Louvre, et qui paroît avoir fait partie
+ du Petit-Bourbon, hôtel du connétable. Tallemant écrivoit ceci en
+ 1657.
+
+Quand il fut assassiné par l'ordre du Roi sur le pont du Louvre[190],
+on dit que M. de Vitry, capitaine des gardes, dans le transport où il
+étoit, le passa, et que M. Du Hallier, son frère, lui donna le premier
+coup[191]. M. de Vitry alla ensuite prendre les clefs de l'appartement
+de la Reine. Les gens de la populace, le lendemain, le déterrèrent de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, le traînèrent par les rues, et
+contraignoient ceux qu'ils rencontroient à les suivre et à leur donner
+de quoi boire. Le Roi, du balcon du Louvre, leur faisoit signe de la
+main de continuer, et la Reine entendoit tout cela.
+
+ [190] Du côté de la rue du Coq.
+
+ [191] On lit dans les _Mémoires de Brienne_, publiés en 1818,
+ tom. I, pag. 255: «Lorsque le coup fut décidé, on délibéra pour
+ savoir qui l'on en chargeroit. Dubuisson le père, qui avoit soin
+ de gouverner les oiseaux du Cabinet du Roi, fut choisi pour en
+ faire la proposition au baron de Vitry, et eut ordre de l'assurer
+ de la charge de maréchal de France pour récompense du grand
+ service qu'il rendroit à Sa Majesté. En effet, Du Hallier, son
+ frère, que nous avons vu depuis maréchal de l'Hôpital, et les
+ autres gentilshommes qu'il avoit mis du complot, ayant tué sur le
+ pont du Louvre le maréchal d'Ancre, Vitry reçut _le jour même_ le
+ bâton vacant par sa mort.»
+
+ On voit par le récit de Brienne que les assassins de Concini,
+ avides des récompenses qui étoient le prix de cette horrible
+ expédition, se disputèrent l'honneur infâme d'avoir porté le
+ premier coup. Du reste, ce service profita surtout aux deux frères
+ Vitry et Du Hallier. Longues années après l'assassinat, en 1651,
+ on fit graver un portrait du premier, au bas duquel on lit: «Il
+ fut long-temps capitaine des gardes-du-corps du feu roi Louis
+ XIII, qui s'en servit habilement pour étouffer la naissance d'une
+ guerre civile, contre la personne du maréchal d'Ancre, qui
+ divisoit tous les François; arrachant des mains de cet ambitieux
+ favori les prétextes aux mécontentements. Cet _incomparable coup
+ de justice_ de ce _grand prince_ marquera à jamais qu'il étoit
+ divinement inspiré pour le salut de son Etat et le repos de ses
+ sujets.» (Ce portrait fait partie du _cabinet_ des estampes à la
+ Bibliothèque du roi.)
+
+L'hôtel des ambassadeurs extraordinaires au faubourg Saint-Germain
+étoit à lui[192]; c'était où il logeoit. On y trouva pour deux cent
+mille écus de pierreries. M. de Luynes eut sa confiscation: Anet,
+Lesigny, etc. Il avoit un fils d'environ treize ans, qu'on laissa
+aller en Italie, où il est mort jeune. Il y pouvoit avoir quinze ou
+seize mille livres de rente, de ce que son père et sa mère y avoient
+envoyé durant leur faveur. Il eut aussi une fille qui mourut à cinq ou
+six ans; on l'avoit déjà demandée en mariage.
+
+ [192] Rue de Tournon. Il sert aujourd'hui de caserne à la garde
+ municipale.
+
+Revenons à la maréchale d'Ancre[193]. Quoiqu'elle eût été si
+long-temps avec la Reine, elle n'en savoit pas mieux son monde. En
+Italie, elle ne voyoit personne, et dès qu'elle fut en France, elle
+s'enferma, car elle étoit fort bizarre; de sorte qu'elle ne savoit
+point vivre à la mode de la cour, et j'ai ouï dire à madame de
+Rambouillet qu'elle embarrassoit fort la maréchale, lorsqu'elle
+l'alloit voir, et que quelquefois cette femme, croyant lui faire bien
+de l'honneur, ne la traitoit pas selon sa condition. C'étoit une
+petite personne fort maigre et fort brune, de taille assez agréable,
+et qui, quoiqu'elle eût tous les traits du visage beaux, étoit laide à
+cause de sa grande maigreur.
+
+ [193] Léonore Dori, dite Galigai, née à Florence, brûlée à Paris
+ le 8 juillet 1617.
+
+Comme elle étoit mal saine, elle s'imagina être ensorcelée, et, de
+peur des fascinations, elle alloit toujours voilée, pour éviter,
+disoit-elle, _i Guardatori_[194]. Elle en vint jusqu'à se faire
+exorciser. On se servit de cela contre elle dans son procès, et aussi
+de trois coffres remplis de boîtes pleines de petites boulettes de
+cire. Car en rêvant, elle avoit accoutumé de faire de petites
+boulettes de cire qu'elle mettoit dans ces boîtes. M. Perrot, père du
+président de même nom, se moquoit fort de ces accusations, et il
+fallut que sa famille, par politique, l'enfermât de peur qu'il n'allât
+au Palais faire quelque chose qui eût déplu à la cour et qui n'eût pas
+sauvé cette femme. Le Parlement, qui ne croit point aux sorciers,
+condamna la maréchale comme sorcière; cela a fait dire qu'on ne
+l'avoit fait que pour couvrir l'honneur de la Reine. Quand on lui
+demanda de quels charmes elle s'étoit servie pour gagner l'esprit de
+la Reine, «Pas d'autre chose, dit-elle, que du pouvoir qu'a une habile
+femme sur une _balourde_.» Je doute qu'elle ait dit cela.
+
+ [194] Superstition du moyen âge; sort que l'on croyoit être jeté
+ par le simple regard; on l'appeloit _jettatura_. Il falloit, pour
+ l'éviter, rompre l'air entre l'oeil du magicien et l'objet qu'il
+ considéroit. Les habitans de nos campagnes ne sont pas encore
+ guéris de ces chimères.
+
+Dans son procès elle se nomme Léonora Galigai, quoique effectivement
+elle s'appelât Dori. Cela vient de ce qu'à Florence, quand une famille
+est éteinte, pour de l'argent on peut avoir la permission d'en prendre
+le nom, et c'est ce qu'elle a fait. On dit qu'elle mourut
+très-chrétiennement et très-courageusement[195].
+
+ [195] On ne peut indiquer aux lecteurs une source plus curieuse
+ pour tous les faits qui composent cet article, que la _Relation
+ exacte de tout ce qui s'est passé à la mort du maréchal d'Ancre_.
+ On la doit à Michel de Marillac, et on regrette de ne pas la voir
+ reproduite dans la Collection des _Mémoires relatifs à l'histoire
+ de France_. Elle a été imprimée à la suite de l'_Histoire des
+ plus illustres favoris_, par P. Dupuy; Leyde, Jean Elzevier,
+ 1659, in-12.
+
+
+
+
+LISETTE[196].
+
+
+Lisette étoit filleule de la princesse de Conti[197]; c'étoit une
+assez pauvre fille que cette princesse n'osa tenir sur les fonts que
+par procureur. Elle la fit nommer Louise comme elle; de Louise on fit
+Louisette, et par corruption Lisette. Quand cette fille eut quinze
+ans, elle se mit à imiter Mathurine; cette Mathurine avoit été folle,
+puis guérie, mais non pas parfaitement. Il y avoit encore quelque
+chose qui n'alloit pas bien. Elle continua à faire la folle, et sous
+prétexte de folie elle portoit des poulets. Elle y gagna du bien, et
+laissa un fils qui a été un admirable joueur de luth; on l'appeloit
+Blanc-Rocher. Lisette donc prend un chapeau, une fraise, un pourpoint
+et une jupe, et en cet équipage, plus insolente qu'un valet, elle
+entre chez toutes les personnes de la cour. Au bout de quelque temps
+elle disparoît tout-à-coup, et après quelques années elle revint à
+Paris, et voulut se faire passer pour fille d'Henri IV, qui étoit mort
+il y avoit déjà plus d'un an, et de la princesse de Conti. Elle se
+faisoit nommer _Henriette Chrétienne_, disoit que la princesse de
+Conti n'avoit jamais voulu permettre que le Roi la reconnût, qu'à
+cause de cela il l'avoit fait nourrir secrètement; qu'il se l'étoit
+fait apporter en cachette plusieurs fois et qu'il l'avoit plus aimée
+que tous ses autres enfants.
+
+ [196] Lisette est un personnage demeuré inconnu, mais nous
+ croyons vrai le portrait que Tallemant en a tracé. «On n'a pas
+ toujours besoin de preuves historiques pour croire à
+ l'authenticité d'un fait, de même qu'il n'est pas toujours
+ nécessaire de connoître l'original d'un portrait pour en affirmer
+ la ressemblance.» (_Zuleima_, imité de l'allemand de madame
+ Pichler, par H. de Châteaugiron; Paris, Firmin Didot, 1826,
+ in-18.)
+
+ [197] Louise Marguerite de Lorraine, veuve de François de
+ Bourbon, prince de Conti.
+
+Toute la cour se moqua d'elle, car on savoit toutes les amourettes
+d'Henri IV, et personne n'ignoroit qu'encore qu'il eût trouvé la
+princesse de Conti fort belle la première fois qu'il la vit, il ne
+voulut point penser à l'épouser, parce qu'il savoit trop de ses
+nouvelles: peut-être aussi ne l'auroit-il pas voulu faire par
+politique. Il est vrai, d'un autre côté, que ce qu'il vouloit faire
+pour madame de Beaufort étoit encore pis que tout cela. Il étoit
+encore constant qu'étant marié il n'avoit jamais eu inclination pour
+cette princesse.
+
+Cependant assez de badauds à Paris croyoient ce que cette friponne
+disoit. Il y avoit ici en ce temps-là un Flamand nommé M. Migon, homme
+fort ingénieux, mais du reste assez simple. Ce bon Flamand connut
+Lisette; et comme cette créature avoit le caquet bien emmanché, car
+jamais on n'a mieux débité le galimatias, il en fut charmé et
+pleinement persuadé de toutes les fables qu'elle débitoit. Or, il
+arriva qu'un certain Allemand, qui se faisoit appeler le baron de
+Crullembourg, fit accroire à M. des Hagens, favori de M. de Luynes,
+qu'il savoit faire l'or. Des Hagens lui donna dix mille écus qu'il lui
+avoit demandés pour cela. Crullembourg se met en équipage, loue une
+maison à la Place-Royale, croyant que s'il se faisoit valoir il en
+tireroit encore bien d'autres. M. des Hagens ne donna pourtant point
+son argent sans en parler à M. d'Ornano, alors gouverneur de Monsieur,
+et qui depuis fut maréchal de France, car il lui communiquait tous ses
+desseins. D'Ornano, qui connoissoit Migon, lui conseilla de le mettre
+avec Crullembourg comme témoin et comme participant de tout ce qu'il
+entreprendroit. Voilà donc Migon avec Crullembourg. Il n'y fut pas
+plus tôt qu'il pense à Lisette, qu'il croyoit princesse, et dont il
+avoit grande compassion: il la loge avec lui en intention de lui faire
+avoir si bonne part à l'or qu'on feroit, qu'elle auroit de quoi se
+marier selon sa naissance. M. de Chaudebonne, qui connoissoit fort
+Migon, mena un soir cette fille chez madame la marquise de
+Rambouillet, sa bonne amie, qui alors logeoit à la Place-Royale,
+pendant qu'elle faisoit bâtir l'hôtel de Rambouillet. Elle n'avoit
+rien d'extraordinaire en son habillement, hors qu'elle avoit un
+chapeau avec des plumes. Dès que madame de Rambouillet la vit, elle la
+reconnut, et lui dit qu'elle l'avoit vue ailleurs. «Ah! répondit-elle,
+madame, c'est cette malheureuse Lisette qui m'a perdue d'honneur. Elle
+étoit fille de ma nourrice et ma soeur de lait.» Madame de Rambouillet
+lui fit toutes les objections qu'on lui pouvoit faire, et entre
+autres, que si le feu Roi se l'eût fait porter pour la voir, comme
+elle disoit, que cela se seroit su, et que les rois ne pouvoient rien
+faire sans témoins.
+
+Au commencement, la princesse de Conti, qui étoit déjà veuve, laissa
+dire cette fille; mais voyant que le monde en étoit trop imbu, et que
+quelques-uns ne savoient qu'en croire, elle la fit prendre et la fit
+mettre en prison dans l'abbaye Saint-Germain. On donna le fouet à
+Lisette, mais elle soutint toujours à la princesse de Conti même
+qu'elle étoit sa fille. Cette princesse, qui étoit bonne, se contenta
+de ce châtiment et ne la voulut point mettre en justice. Lisette au
+sortir de là courut tout le royaume. Elle est encore en vie et parle
+comme elle faisoit en ce temps-là. Elle étoit petite, mais bien faite.
+Pour le visage, elle l'avoit médiocrement beau. Pour Crullembourg, au
+bout de trois mois il fit un trou dans la nuit[198].
+
+ [198] Expression proverbiale qui a le même sens que _faire un
+ trou dans la lune_.
+
+
+
+
+MADAME DE VILLARS[199].
+
+
+C'étoit une des soeurs de madame de Beaufort. Elle avoit épousé le
+neveu de M. l'amiral de Villars. Ils s'appeloient Brancaccio en leur
+nom, et viennent du royaume de Naples. Son oncle, qui ne s'était point
+marié, lui avoit laissé beaucoup de bien; il n'y a jamais eu un si
+pauvre homme. Lui et sa femme ont mangé huit cent mille écus d'argent
+comptant, et soixante mille livres de rente en fonds de terre, dont
+il n'en est resté que dix-sept qui étoient substitués. Il avoit eu une
+terre de vingt-cinq mille livres de rente, de l'argent qu'il avoit
+reçu du cardinal de Richelieu pour le Hâvre-de-Grâce, la lieutenance
+de roi de Normandie, et le vieux palais de Rouen. Par le marché il eut
+un brevet de duc, mais il ne fut reçu qu'au parlement de Provence, où
+il trouva plus de crédit qu'ailleurs, parce qu'il étoit de ce pays-là.
+
+ [199] _Voyez_ les _Amours du grand Alcandre_. (T.)
+
+Avant cela, le mari et la femme demeuroient d'ordinaire au Hâvre. Elle
+y fit (il est vrai que cela n'étoit pas son apprentissage) le coup le
+plus effronté qu'aucune femme ait guère fait en amour. Un capucin,
+nommé le Père Henri de La Grange-Palaiseau, de la maison d'Arville,
+oncle de Céleste, dont nous parlerons ailleurs, qui peut-être s'étoit
+fait religieux pour ne pouvoir vivre selon sa condition, faute de
+biens, fut envoyé par le Provincial au couvent qu'ils ont au Hâvre.
+C'étoit un des plus beaux hommes de France, et de la meilleure mine,
+homme d'esprit, et à la vie duquel il n'y avoit rien à reprendre. Il
+prêcha l'Avent au Hâvre. Dès le premier sermon, madame de Villars
+devint passionnément amoureuse de lui, et, pour le tenter, elle
+s'ajustoit tous les jours le mieux qu'il lui étoit possible. Elle
+quitta pour lui l'habit extravagant qu'elle portoit au Hâvre. C'étoit
+une espèce de pourpoint avec un haut-de-chausses et une petite jupe de
+gaze par-dessus, de sorte qu'on voyoit tout au travers. Pensez qu'avec
+ce pourpoint elle n'avoit pas une coiffe: elle n'avoit garde. Elle
+portoit toujours un chapeau avec des plumes. Parée donc de son mieux,
+elle s'alloit toujours mettre vis-à-vis de la chaire, sans masque, et
+la gorge fort découverte, car c'était ce qu'elle avoit de plus beau;
+pour les traits du visage, ils n'étoient pas merveilleux: elle avoit
+les yeux petits et la bouche grande; mais sa taille, ses cheveux et
+son teint étoient incomparables. En ce temps-là elle étoit encore fort
+jeune. Tout cela ne toucha point notre capucin. Que fait-elle? elle
+envoie à Rome pour faire avoir au Père Henri de La Grange la
+permission de la confesser; elle expose qu'elle avoit été touchée de
+ses sermons, qu'ayant jusqu'alors été trop avant dans le monde, elle
+croyoit que Dieu se vouloit servir de cette voie pour sa conversion.
+En même temps elle se tue de dire partout que les prédications de ce
+bon Père seroient cause qu'elle changeroit de vie. A Rome elle obtint
+facilement la permission qu'elle demandoit, et l'ayant fait signifier,
+elle demande qu'il l'entende en confession dans une chapelle qui étoit
+chez elle. Les autres capucins, qui croyoient que cela feroit venir
+l'eau au moulin, l'y envoyèrent aussitôt. Mais la dame, au lieu de se
+confesser de ses vieux péchés, car elle avoit dit qu'elle vouloit
+faire une confession générale, le voulut persuader de lui en faire
+faire de nouveaux. Le bon Père fait des signes de croix et la tance
+sévèrement. Elle ne perd point courage, elle fait tout ce qu'elle peut
+pour l'exciter, et lui montre peut-être ce qu'elle ne lui pouvoit
+montrer durant le sermon. Tout cela ne servit de rien: il la laisse
+demi-folle.
+
+Au sortir de là il demande permission aux supérieurs de se retirer.
+Elle en a avis et fait garder les portes; il trouve pourtant moyen de
+s'évader. Elle le sait, monte secrètement à cheval et court après.
+Elle l'attrape dans un bois, descend et le presse de revenir; il se
+dépêtre d'elle, prend son cheval et s'enfuit à Paris. L'amante
+délaissée, afin d'avoir un prétexte d'aller aussi à Paris et de suivre
+son amant, feint d'être malade et de vomir du sang. Effectivement elle
+en vomissoit, mais ce n'étoit pas du sien, tout cela se faisoit par
+artifice. Elle se fait porter à Paris dans un brancard pour s'y faire
+traiter. Le bruit courut qu'elle se mouroit. Elle écrivit en vain au
+Père de La Grange, et voyant qu'il n'y avoit plus d'espérance, elle se
+guérit toute seule. Mais avant cela elle découvrit qu'il étoit à
+Rouen; lui qui savoit que cette folle y étoit aussi, disoit sa messe
+le premier, et se tenoit caché. Un jour elle y alla de si bonne heure
+qu'elle le rencontra; pour elle, elle étoit déguisée en bourgeoise. Il
+fit un grand cri quand il l'aperçut, mais il ne laissa pas de dire sa
+messe; ce fut en allant à l'autel qu'il la reconnut. Il partit dès le
+jour même.
+
+Elle fut aimée ensuite de M. de Chevreuse. En ce temps-là, faute
+d'argent, elle souffrit les galanteries d'un partisan nommé Moisset;
+c'est celui qui a bâti Ruel; c'étoit le Montauron de ce temps-là. Elle
+fut même si dévergondée que de loger chez lui. M. de Chevreuse lui en
+fit des reproches, et feignit de la vouloir quitter. Elle, pour lui
+montrer qu'elle ne pouvoit vivre sans lui, fit semblant d'avaler des
+diamants non enchâssés qu'elle tenoit alors dans une boîte; mais elle
+laissa tomber les diamants et ne fit que lécher les bords de la boîte.
+Sur cela on fit un conte quelque temps après: on disoit que feu
+Comminges, frère de Guitaud, capitaine des gardes de la Reine, qui la
+servoit auprès de M. de Bassompierre dont elle s'étoit éprise, lui
+ayant rapporté que M. de Bassompierre ne correspondoit point à sa
+passion, elle avala des diamants; que Comminges, qui étoit avare, la
+prit par le cou et les lui fit rendre; et que sachant combien il y en
+avoit, il la pensa étrangler pour lui en faire rejeter un qui restoit,
+et qu'après il les emporta tous[200].
+
+ [200] Comminges, père de Comminges reçu capitaine des gardes de
+ la Reine en survivance, et gouverneur de Saumur, étoit un homme
+ d'esprit qui partageoit souvent avec les galants qu'il servoit,
+ car il étoit bien fait. (T.)
+
+Madame de Villars étoit la plus grande escroqueuse du monde. Quand il
+fallut sortir du Hâvre pour ne point faire crier toute la ville, car
+elle devoit à Dieu et au monde, elle fit publier que tous leurs
+créanciers vinssent un certain jour parler à elle. Elle parla à tous
+en particulier, leur avoua qu'elle n'avoit point d'argent, mais
+qu'elle avoit en deux ou trois lieux qu'elle leur nomma, des magasins
+de pommes à cidre pour dix ou douze mille écus, qu'elle leur en
+donneroit pour les deux tiers de leur dette, et une promesse pour le
+reste payable en tel temps. Elle disoit cela à chacun d'eux avec
+protestation qu'elle ne traitoit pas les autres de la sorte, et qu'il
+se gardât bien de s'en vanter. Les pauvres gens, les plus contents du
+monde, prirent chacun en paiement un ordre aux fermiers de donner à
+l'un pour tant de pommes et pour tant à l'autre; mais quand ils y
+furent, ils ne trouvèrent en tout que pour cinq cents livres de
+pommes.
+
+Elle vit encore, mais gueuse.
+
+
+
+
+MADAME LA COMTESSE DE SOISSONS.
+
+
+Le père de madame la comtesse étoit d'une maison de Piémont qu'on
+appeloit Montafié. Son père avoit épousé Jeanne de Coesme, du pays du
+Maine. Il n'eut qu'elle d'enfants; on l'appeloit mademoiselle de Lucé.
+Son bien de France pouvoit être de vingt mille livres de rentes ou
+environ.
+
+Le prince de Conti[201] épousa cette madame de Montafié[202], et M. le
+comte de Soissons[203] devint amoureux de mademoiselle de Lucé, qui
+passoit alors pour une des plus belles personnes de la cour; et en
+effet, sans qu'elle avoit les yeux un peu trop hors de la tête, elle
+eût été parfaitement belle. Elle en usa comme elle devoit. M. le comte
+avoit beau être prince du sang, spirituel, beau, et de bonne mine,
+sans le sacrement il n'y avoit rien à faire. Feu M. de Guise s'en
+éprit aussi. On croit que cela ne servit pas peu à faire conclure M.
+le comte. Il l'épousa, et par sa qualité il tira du duc de Savoie, le
+bossu, qui ne l'eût pas fait autrement, cinq à six cent mille écus
+pour le bien que sa femme avoit en Piémont, dont le bossu s'étoit
+saisi, parce qu'il n'avoit à faire qu'à une fille, et qui encore
+demeuroit en France. Ainsi mademoiselle de Lucé étoit bien plus riche
+pour M. le comte que pour un autre.
+
+ [201] Troisième fils de Louis Ier, prince de Condé.
+
+ [202] La comtesse de Montafié, première femme de François de
+ Bourbon, prince de Conti, mourut le 26 décembre 1601, et sa fille
+ épousa le comte de Soissons le lendemain. (_Voyez_ le Père
+ Anselme, tom. 1, pag. 334 et 350.)
+
+ [203] Charles de Bourbon, comte de Soissons, dernier fils de
+ Louis de Bourbon, premier du nom, prince de Condé, né en 1566,
+ mort en 1612.
+
+Elle vivoit bien avec M. le comte, à quelques petites querelles près
+qu'ils eurent souvent pour des femmes de chambre. Car madame la
+comtesse s'est toujours laissée empaumer par quelqu'un, et M. le
+comte, qui étoit soupçonneux, ne le trouvoit nullement bon. Ils se
+raccommodoient aussi facilement qu'ils s'étoient brouillés. Elle avoit
+un mauvais mot dont elle n'a jamais pu se défaire, c'est qu'elle
+disoit toujours _ovec_ pour _avec_, et cela sembloit le plus vilain du
+monde à une personne de sa condition. Il y a une autre chose que je
+lui pardonnerois encore moins, c'est de n'avoir rien laissé à
+mademoiselle de Vertus[204], qui a été assez long-temps avec elle, et
+qui est une fille de mérite[205].
+
+ [204] Catherine Françoise de Bretagne, soeur de la duchesse de
+ Montbason, se retira à Port-Royal. Elle y devint l'amie de madame
+ de Longueville. Ce fut elle qui se chargea d'annoncer à cette
+ princesse la mort de son fils. (_Voyez_ la lettre de madame de
+ Sévigné du 20 juin 1672.) Sa vieillesse se passa dans les
+ souffrances les plus aiguës, car elle est morte le 21 novembre
+ 1691, et le 36 janvier 1674, madame de Sévigné écrivoit à sa
+ fille: «Ce Port-Royal est une Thébaïde, c'est un paradis, c'est
+ un désert où toute la dévotion du christianisme l'est rangée.....
+ Mademoiselle de Vertus y achève sa vie avec des douleurs
+ inconcevables et une résignation extrême.»
+
+ [205] Anne de Montafié, comtesse de Soissons, mourut à Paris dans
+ l'hôtel de Soissons, le 17 juin 1644.
+
+
+
+
+MADEMOISELLE DE SENECTERRE.
+
+
+Mademoiselle de Senecterre[206] fut fille d'honneur de Catherine de
+Médicis. Après la mort de sa maîtresse, elle s'en retourna en
+Auvergne, son pays; mais ayant été nourrie à la cour, et étant d'un
+esprit qui n'aimoit guère le repos, elle revint bientôt à Paris, et
+s'alla loger dans un petit logis sur le quai des Augustins, où elle
+vivoit assez petitement, car elle étoit pauvre. Plusieurs personnes la
+visitoient; elle avoit de l'esprit et savoit toutes les nouvelles. Feu
+M. de Nemours[207], le bonhomme qu'on avoit nommé auparavant le prince
+de Genevois, qui étoit un des plus galants de la cour et le premier
+qui se soit adonné à faire des galanteries en vers, et qui se soit mis
+en peine de se rendre capable de faire des desseins de carrousels et
+de ballets, y alloit assez souvent comme voisin.
+
+ [206] Madeleine de Saint-Nectaire (on prononçoit _Senneterre_)
+ mourut fort âgée en 1646.
+
+ [207] Henri de Savoie, duc de Nemours et de Genevois, qui épousa
+ Anne de Lorraine, fille de Charles, duc d'Aumale, et mourut en
+ 1632.
+
+En ce temps-là il faisoit quelquefois des voyages à Turin, où il
+demeuroit deux à trois ans tout de suite. Durant ces voyages, une
+grande partie de l'hôtel de Nemours demeuroit vide. La première fois
+qu'il y alla, depuis que mademoiselle de Senecterre étoit de retour, à
+Paris, elle lui demanda permission de loger à l'hôtel de Nemours
+pendant son absence, ce qu'il lui accorda facilement. Etant là, elle
+eut la connoissance d'un cadet de feu M. de Bouillon La Mark, nommé le
+marquis de Bresne. Ce cadet-là ne faisoit point de honte à son aîné.
+Il n'étoit pas plus habile que lui; mais il étoit bien fait et jeune,
+et mademoiselle de Senecterre étoit laide et vieille. (Elle avoit
+peut-être pu passer en sa jeunesse, et je ne doute pas qu'elle n'ait
+fait comme les autres de la cour des Valois.) Cependant je ne sais
+quelle tentation du malin le prit, mais la pucelle s'en plaignit
+hautement, et le marquis de Nesle, qui étoit son ami, prit la querelle
+pour elle, et on fut très-longtemps sans les pouvoir accommoder lui et
+le marquis de Bresne.
+
+Mademoiselle de Senecterre, qui étoit naturellement intrigante et qui
+avoit besoin de se pousser, voyoit le plus de monde qu'elle pouvoit.
+Elle fit donc soigneusement sa cour à madame la comtesse de Soissons,
+qui étoit veuve, et sut si bien ménager cet esprit facile, qu'elle fut
+reçue dans la maison, et peu de temps après y fit aussi entrer son
+frère en qualité de gouverneur de feu M. le comte. Senecterre avoit
+aussi grand besoin que sa soeur d'une semblable fortune, car il étoit
+logé chez Codeau, marchand linger de la rue Aubry-le-Boucher, qui le
+logeoit, le nourrissoit, lui, un cheval et un laquais, à tant par an.
+Cet homme a été plus de huit ans depuis la fortune de Senecterre sans
+pouvoir être payé.
+
+Elle a fait un roman où il y a assez de choses de son temps. On l'a
+imprimé depuis sa mort[208]; il n'est pas trop mal écrit, mais elle
+affecte un peu trop de paroître savante. C'est le vice de la plupart
+des femmes qui écrivent.
+
+ [208] Ce roman a pour titre: _Orasie, où sont contenues les plus
+ mémorables aventures et les plus curieuses intrigues qui se
+ soient passées en France vers la fin du seizième siècle, par une
+ dame illustre._ Paris, Ant. de Sommaville, 1646, 4 vol. in-8º.
+
+Elle a vécu fort long-temps, mais elle revint en enfance quelques
+années avant de mourir.
+
+
+
+
+M. DE SENECTERRE[209].
+
+
+On avoit fait un couplet de son père ou de son grand-père durant le
+siége de Metz:
+
+ Senecterre
+ Fut en guerre;
+ Il porta sa lance à Metz,
+ Mais
+ Il ne la tira jamais.
+
+François de Guise, qui défendit Metz, fit ce couplet pour se venger de
+la hablerie de cet homme qui n'étoit qu'un parleur[210].
+
+ [209] Henri de Saint-Nectaire, marquis de La Ferté-Habert,
+ chevalier des ordres du Roi, lieutenant-général au gouvernement
+ de Champagne, ambassadeur en Angleterre et à Rome, mourut le 4
+ janvier 1662, âgé de quatre-vingt-neuf ans.
+
+ [210] François, père de Henri, étoit dans la ville de Metz
+ lorsque Charles-Quint l'assiégea; ainsi c'est sur lui que le duc
+ de Guise fit la plaisanterie rapportée par Tallemant.
+
+M. de Senecterre est d'une bonne maison d'Auvergne, mais fort
+incommodée; avant d'entrer chez M. le comte de Soissons, il ne
+jouissoit pas de deux mille livres de rente, tant son bien étoit
+engagé. Chez ce prince il fit si bien ses affaires, qu'en peu de temps
+il devint fort riche. Sa soeur même y acquit beaucoup de bien. Il
+étoit bien fait, et même encore à cette heure c'est un beau vieillard
+et propre, quoiqu'il ait bien près de quatre-vingts ans.
+
+Madame la comtesse le trouva fort à son gré. Sa soeur, qui avoit
+beaucoup de pouvoir sur son esprit, servit puissamment à cette
+amourette. Cependant madame la comtesse, quoique belle, n'avoit, ni
+durant la vie de son mari, ni après, fait parler d'elle en aucune
+sorte. On dit pourtant que quand madame de Senecterre mourut,
+Senecterre dit: «Bon, bon, j'épouserai peut-être une princesse.» En
+effet, on assure qu'il l'avoit épousée et qu'il en eut une fille, qui
+est présentement à Faremoutier en Brie, dont une parente de Senecterre
+est abbesse. Elle est religieuse et a avec elle une soeur, sa cadette,
+qui peut avoir vingt ans et qui est une belle fille; mais elle ne veut
+point prendre l'habit qu'on ne fasse donner une abbaye à sa soeur, et
+qu'on ne la fasse coadjutrice[211].
+
+ [211] Celle-ci est fille d'une mademoiselle de Dampierre, de
+ bonne maison, qui étoit belle comme un ange. La Ferté en étoit
+ aussi amoureux, mais le bon homme étoit horriblement jaloux. On
+ l'a mariée depuis en Auvergne. (T.)
+
+Madame la comtesse étoit bien faite, mais une pauvre femme du reste.
+Elle avoit des oreillers dans son lit de toutes les grandeurs
+imaginables. Il y en avoit même pour son pouce[212]. Elle se laissoit
+gouverner absolument au frère et à la soeur, qui lui mirent dans
+l'esprit que ce lui seroit un grand avantage que de s'allier avec le
+cardinal de Richelieu. En effet, on voit par le _Journal_ de ce
+cardinal, qui a été imprimé, que plusieurs fois l'un et l'autre lui
+portent la parole de la part de madame la comtesse au sujet du mariage
+de M. le comte avec madame de Combalet, et en ce temps-là madame la
+comtesse faisoit toutes les caresses imaginables à cette princesse
+nièce, et lui donnoit tous les divertissements dont elle pouvoit
+s'aviser. Madame de Combalet en recevoit trois visites pour une, et
+sans cesse des petits présents et des régals.
+
+ [212] Elle ne fermoit jamais les mains, parce que cela rendoit
+ les jointures rudes; elle avoit les mains belles. (T.)
+
+«Elle en parla, dit le _Journal_[213], à M. le comte, qui lui répondit
+en ces mots: «Elle est venue d'une personne de petite condition, et je
+suis d'une naissance la plus relevée qu'on puisse être[214].» M. le
+comte étoit glorieux d'une sotte gloire. Il étoit soupçonneux,
+bizarre, et d'une petite étendue d'esprit, mais homme de coeur,
+d'honneur et de foi. Le cardinal de Richelieu le reconnoît pour tel
+dans ce Journal, où l'on voit aussi que Senecterre et sa soeur lui
+donnent cent avis contre ce prince. Un jour, voyant qu'il étoit trop
+fier pour certaines dames, elle lui dit plaisamment qu'au pays de
+_Dames_ il n'y avoit point de prince. Il étoit bien fait et dansoit
+fort bien. Il étoit bien devenu plus civil depuis qu'il commanda en
+Picardie; il avoit bon besoin de gagner la Noblesse, car le traitement
+qu'il fit faire au baron de Coupet parut une étrange violence à tout
+le monde. Ce jeune homme avoit ouï médire de madame de Chalais, et, en
+provincial, n'avoit pas considéré qu'on n'en avoit parlé qu'avec des
+gens beaucoup au-dessus de lui. L'ayant donc trouvée aux Tuileries, il
+lui dit des sottises. Elle, qui en ce temps-là, étoit servie par M. le
+comte, voulut s'en venger, et fit sentir à ce prince qu'elle désiroit
+cette satisfaction. M. le comte envoya Beauregard, son capitaine des
+gardes, donner des coups de bâton à Coupet dans son logis. Depuis,
+Coupet se battit contre Beauregard. Ce Coupet étoit fils d'un
+secrétaire de M. de Lesdiguières, qui acheta une terre, se fit riche
+et se fit anoblir. Son fils porta les armes et passoit partout pour
+gentilhomme. M. le comte, pour s'excuser, disoit que ce n'étoit pas un
+gentilhomme. Le feu Roi trouva cela fort mauvais et disoit: «Je
+voudrois bien savoir si je ne puis pas faire un gentilhomme moi, et si
+le père de Coupet, ayant été anobli par un roi de France, ne doit pas
+passer pour noble.»
+
+ [213] _Journal de M. le cardinal de Richelieu, qu'il a fait
+ durant le grand orage de la cour en l'année 1630 et 1631, tiré
+ des Mémoires écrits de sa main_, 1649, in-8º.
+
+ [214] Il est vrai qu'après qu'on avoit parlé de le marier avec la
+ reine d'Angleterre, c'étoit furieusement descendre. Il avoit eu
+ quelque inclination pour elle fondée sur l'espérance de
+ l'épouser, et ce fut pour elle que Malherbe fit, au nom de M. le
+ comte, ces vers qui commençoient ainsi:
+
+ Ne délibérons plus, etc. (T.) MALHERBE, _Stances_, livre 5.
+
+ Enfin, Senecterre en fit tant que M. le comte le chassa. Il avoit
+ chassé auparavant le chevalier de Senecterre[215], son fils, qui
+ étoit un garçon de coeur et de bonne mine; mais on dit qu'à la
+ valeur près, il ressembloit assez à son père. Il alla au siége de
+ La Mothe, où il fut tué. M. le comte l'accusoit de lui avoir fait
+ une infidélité, car on dit qu'au lieu de servir simplement son
+ maître auprès de madame de Montbazon, il en prenoit sa part, comme
+ vous verrez plus au long dans l'_historiette_ de cette belle.
+
+ [215] Gabriel, dit _le Chevalier de Saint-Nectaire_, tué au siége
+ de La Mothe, en Lorraine, le 30 mai 1634.
+
+Le cardinal de Richelieu se servoit plus de Senecterre pour espion que
+pour autre chose, et en effet il ne lui a jamais fait beaucoup de
+bien. Le cardinal Mazarin (car autrefois, durant la vie du cardinal de
+Richelieu, Senecterre, Chavigny et M. Mazarin, c'étoient trois têtes
+dans le même bonnet) donna à son fils, aujourd'hui le maréchal de La
+Ferté, le gouvernement de Lorraine, et à lui la lieutenance de roi
+d'Auvergne. Il cajoloit Bullion, comme une maîtresse, et étoit de
+toutes ses petites débauches. Il est fort avare et fort inhumain. Il
+entreprit un grand procès contre cette petite de Rhodes, aujourd'hui
+madame de Vitry. Elle étoit fille de M. de Rhodes et de la comtesse
+d'Alais, fille du maréchal de La Chastre, et veuve du fils aîné de M.
+d'Angoulême le père[216]. Mais ce mariage-là étoit un mariage _de Jean
+des Vignes_[217]. Cependant l'avarice de Senecterre, qui étoit fort
+riche, et la compassion qu'on avoit de voir une mère soutenir
+l'honneur de sa fille, mettoit tout le monde du côté de la petite. A
+Rennes, où l'affaire fut renvoyée, madame de Pisieux, madame de La
+Chastre et autres firent une telle cabale avec les femmes des
+conseillers et des présidents à qui elles rendirent tous les soins
+imaginables, que la fille ne gagna pas seulement son procès, mais
+qu'après cela on la mit sur une espèce de char, couronnée de lauriers,
+et on la fit aller ainsi par toute la ville. Toutes les femmes étoient
+si irritées contre Senecterre, qu'il sortit de la ville plus vite que
+le pas, quoique le maréchal de La Meilleraye eût sollicité pour lui.
+
+ [216] Cette madame la comtesse d'Alais étoit une grande et grosse
+ femme. Madame de Rambouillet disoit, quand elle la voyoit, qu'il
+ lui sembloit voir le colosse de Rhodes. (T.)
+
+ [217] On disoit proverbialement, _faire le mariage de Jean des
+ Vignes, ou des gens des vignes, tant tenu tant payé_. (Voyez
+ _l'étymologie ou explication des proverbes françois_, par Fleury
+ de Bellingen. La Haye, 1656, pag. 68.) On lit dans les _Proverbes
+ en rimes ou Rimes en proverbes_ de Le Duc, Paris, 1664, in-12:
+
+ Mariage de Jean des Vignes,
+ On en a mal aux eschines.
+
+En 1659 il arriva à Rennes une chose quasi pareille. Un gentilhomme
+nommé La Bussière, qui étoit des amis de M. de Lionne, maria sa fille
+à un cadet d'un gentilhomme nommé Brécourt: ce cadet s'appelle
+Sainte-Sesonne. Le père n'y consentit point. La Bussière meurt et son
+gendre aussi. Brécourt veut faire casser le mariage. L'affaire est
+envoyée à Rennes. Lionne la recommande à Delorme. La veuve, qui est
+bien faite, va avec sa mère, femme intelligente, descend par la Loire
+à Nantes; là, elles trouvent un carrosse à six chevaux sans qu'on sût
+qui l'envoyoit, et dans les hôtelleries jusqu'à Rennes on ne prit
+point de leur argent. Là, tout le monde sollicita pour elles. Les
+porteurs de chaises, les laquais, le menu peuple, menaçoient à tout
+bout de champ leurs parties. Le jour qu'on plaidoit leur cause, les
+laquais s'avisèrent de faire un président, des conseillers, des
+avocats, etc., etc. Ils plaidèrent la cause et allèrent aux opinions.
+Il n'y en eut qu'un qui ne fut pas pour la veuve; ils le battirent
+comme plâtre. A l'audience, comme le président prononçoit, il s'éleva
+un grand murmure, comme pour dire: «Président, faites-lui gagner sa
+cause.» Elle la gagna sur l'heure. Son fils de quinze mois, ou
+environ, fut couronné de lauriers. On cria _haro_ sur les parties, on
+les appela _Juifs_; ils eurent de la peine à se sauver. On cria: _Vive
+le Roi et madame de Sainte-Sesonne!_ et au logis de son avocat, où
+elle dîna, le peuple vint lui donner l'aubade avec des violons, des
+tambours et des trompettes. Ce fut la vanité de Delorme qui fit tout
+cela. Dans les Mémoires de la régence il sera bien parlé de lui[218].
+
+ [218] On a déjà exprimé le regret de la perte de ces Mémoires.
+ (_Voyez_ la note de la page 2.)
+
+M. de Senecterre a une fort grande maison, et quasi personne dedans.
+Un jour il entendit que son fils le maréchal disoit à quelqu'un: «Je
+ferai ceci; j'ajusterai cela.» Il se mit à battre du pied
+vigoureusement contre terre et à faire claquer ses dents les unes
+contre les autres en lui disant: «Tout homme qui fait cela n'est pas
+si près à laisser la place aux-autres.»
+
+Il est toujours propre, quoique vieux. Un gentilhomme le cajoloit un
+jour sur sa propreté, et lui disoit que madame de Gueménée disoit que
+si elle vouloit avoir un galant que ce seroit M. de Senecterre. Le
+bonhomme répondit: «Madame de Gueménée fait mieux qu'elle ne dit,
+monsieur; elle fait mieux qu'elle ne dit.» On m'a dit qu'une fois il
+entra dans sa cuisine; un laquais y faisoit une omelette: il crut que
+c'était à ses dépens. Il appela un palefrenier pour donner les
+étrivières à ce laquais; le palefrenier dit qu'il les souffriroit
+plutôt lui-même. Senecterre, furieux, dépouille ce laquais lui-même et
+les lui donne de sa propre main.
+
+Il peut y avoir six ou sept ans qu'étant résolu de se faire tailler,
+après s'être fait sonder, il alla dire adieu à M. le cardinal, et,
+sans en rien dire à personne, se fit tailler, et fut si bien guéri,
+qu'il se remaria deux ans après avec la veuve de Couslinan, dont nous
+parlerons ailleurs.
+
+
+
+
+M. D'ANGOULÊME[219].
+
+
+Si M. d'Angoulême eût pu se défaire de l'humeur d'escroc que Dieu lui
+avoit donnée, c'eût été un des plus grands hommes de son siècle. Il
+étoit bien fait, brave, spirituel, avoit de l'acquis, savoit la
+guerre, mais il n'a fait toute sa vie que griveller[220] pour
+dépenser et non pour thésauriser. Jamais courtisan n'entendit mieux
+raillerie. Le cardinal de Richelieu, en lui donnant à commander un
+corps d'armée, eut bien la cruauté de lui dire: «Monsieur, le Roi
+entend que vous vous absteniez de......» Et en disant cela il faisoit
+avec la main la patte de chapon rôti, lui voulant dire qu'il ne
+falloit pas griveller. Le bonhomme, comme vieux courtisan, au lieu de
+se fâcher, lui répondit en souriant et en haussant les épaules:
+«Monsieur, on fera tout ce qu'on pourra pour contenter Sa Majesté.»
+
+ [219] Les Mémoires de M. de Sully et autres parlent assez de ces
+ brouilleries et de sa bravoure. On parlera de lui à
+ l'_historiette_ du cardinal de Richelieu. Il a écrit assez de
+ choses, mais on ne sait ce que tout cela est devenu. C'étoient
+ des Mémoires (ils ont été imprimés depuis. (T.)--Le duc
+ d'Angoulême, auquel cette historiette donne une physionomie si
+ nouvelle, naquit des liaisons de Charles IX et de Marie Touchet,
+ le 28 avril 1573. Il fut impliqué dans la conspiration de Biron,
+ et condamné à mort pour avoir trempé dans celle de d'Entragues.
+ Henri IV commua sa peine. Il mourut à Paris le 24 septembre 1650,
+ ayant vécu sous cinq rois, et s'étant distingué dans nombre de
+ batailles. Ses Mémoires ont été publiés après sa mort sous le
+ titre de _Mémoires très-particuliers du duc d'Angoulême pour
+ servir à l'histoire des règnes de Henri III et de Henri IV_,
+ 1662, in-12. Ils ont été insérés dans la Collection des Mémoires
+ relatifs à l'histoire de France, tom. 44 de la première série.
+
+ [220] Expression familière qui se prenoit dans le sens d'un
+ profit illicite sur des commissions dont on étoit chargé.
+ Péréfixe, dans son _Histoire de Henri IV_, l'a employée plusieurs
+ fois. (_Dictionnaire de Trévoux._)
+
+Un jour qu'on disoit à feu Armantières, que M. d'Angoulême savoit je
+ne sais combien de langues: «Ma foi, dit-il, je croyois qu'il ne
+savoit que le _narquois_[221].»
+
+ [221] Le _narquois_ étoit le jargon que parloient entre eux les
+ voleurs et les escrocs; on l'appelle plus communément l'_argot_.
+ (Voyez _le Jargon ou le langage de l'argot réformé_, dans le
+ Recueil de facéties intitulé: _les Joyeusetés, facéties et
+ folastres imaginations de Caresmes prenant, Gauthier Garguille_,
+ etc., Paris, Techener, 1831.)
+
+Le feu Roi lui ayant demandé combien il gagnoit par an à la fausse
+monnoie: «Je ne sais, Sire, répondit-il, ce que c'est que tout cela.
+Mais je loue une chambre à Merlin à Gros-Bois dont il me donne quatre
+mille écus par an[222]. Je ne m'informe pas de ce qu'il y fait.» Un
+peu avant que de mourir, il montra à M. d'Aguvry, de qui je le sais,
+bon nombre de faux louis d'or qu'il confrontoit à de bons louis. Feu
+M. de La Vieuville, alors surintendant des finances pour la seconde
+fois, s'amusoit à cela avec lui.
+
+ [222] Cela ne dura guère. Il fit évader Merlin, quand on y alla.
+ (T.)
+
+M. d'Angoulême ne pouvoit s'empêcher de bâtir toujours quelque
+maisonnette; mais il se gardoit bien d'achever Gros-Bois; comme il
+n'étoit pas riche, cela l'incommodoit, et il en faisoit d'autant plus
+volontiers de la fausse monnoie.
+
+Il disoit les choses fort agréablement: il contoit qu'en sa jeunesse,
+il étoit amoureux d'une dame, et qu'un jour la servante de cuisine,
+qui étoit une vieille fort malpropre, fort dégoûtante, lui ayant
+ouvert la porte, il prit occasion de la prier de lui être favorable et
+lui voulut donner quelque chose; mais elle, en le repoussant, lui dit:
+«Ardez, monsieur, je ne veux point de votre argent; il n'y a qu'un
+mot, c'est que madame n'en a jamais tâté que je n'aie fait l'essai
+auparavant; c'est comme du bouillon de mon pôt; il faut passer par là
+ou par la fenêtre.» Il eut beau tourner, virer, il fallut satisfaire
+cette vieille souillon, et il dit qu'il détournoit le nez de peur de
+sentir son tablier gras.
+
+Il demandoit à M. de Chevreuse: «Combien donnez-vous à vos
+secrétaires?--Cent écus, dit M. de Chevreuse.--Ce n'est guère,
+reprit-il, je donne deux cents écus aux miens. Il est vrai que je ne
+les paie pas.»
+
+Quand ses gens demandoient leurs gages, il leur disoit: «C'est à vous
+à vous pourvoir: quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulême[223],
+vous êtes en beau lieu; profitez-en si vous voulez.»
+
+ [223] L'hôtel d'Angoulême, situé rue Pavée, au Marais, s'appelle
+ aujourd'hui l'hôtel de Lamoignon, parce qu'il a appartenu sous
+ Louis XIV aux célèbres magistrats de ce nom.
+
+Après avoir été veuf quelque temps, il voulut épouser madame
+d'Hautefort, qui a depuis épousé M. de Schomberg; elle n'en voulut
+point. Il trouva pourtant à se marier à quelques années de là. Il
+avoit soixante-dix ans, étoit tout courbé et tout estropié de goutte.
+En ce bel état il épousa une fille de vingt ans, bien faite et bien
+agréable; son père s'appeloit Nargonne: c'étoit un gentilhomme de
+Champagne. Il ne jouit guère de la grandeur de sa fille, car allant au
+bois de Vincennes avec elle, les chevaux emportèrent le cocher, et cet
+homme, brutalement, sans considérer qu'ils étoient du côté des murs du
+parc, et qu'il ne pouvoit s'élancer assez loin, s'élança pourtant et
+tomba de sorte, entre les roues, qu'il en fut tout brisé, et expira
+aussitôt.
+
+Cette pauvre femme étoit obligée de souffrir presque tout l'été un
+grand feu à son dos, car le duc vouloit qu'elle fût toujours auprès de
+lui. Cela lui avoit tellement échauffé le sang, qu'elle avoit toujours
+un érysipèle aux oreilles.
+
+Quand il mourut, en 1650, le gazetier, Renaudot le fils, rapporta
+qu'il étoit mort chrétiennement, comme il avoit vécu. M. le comte
+d'Alais, ou plutôt madame, traita fort rudement sa veuve. Elle se
+retira aux filles Sainte-Elisabeth, où elle est encore logée au
+dehors avec son petit train. L'intendant de M. d'Alais lui alla offrir
+mille écus pour son deuil. Elle lui demanda de la part de qui: «De la
+mienne, dit-il.--J'ai déjà mon deuil, répondit-elle, et si j'ai à
+recevoir ce qui m'appartient, j'entends que ce soit de ceux qui me le
+doivent et non d'autres.» L'année d'après on transigea avec elle à
+huit mille livres par an. Elle eut quelque chose de la cour, car elle
+n'a rien de sa maison[224].
+
+ [224] Françoise de Nargonne; qui avoit épousé le duc d'Angoulême
+ le 25 février 1644, mourut, cent trente-neuf ans après son
+ beau-père Charles IX, le 10 août 1713, à l'âge de quatre-vingt
+ douze ans. Boursault dit en parlant d'elle, en 1702, dans une de
+ ses Lettres: «Peut-être depuis les premiers âges où les hommes
+ vivoient si long-temps, n'y a-t-il eu de bru que madame
+ d'Angoulême qu'on ait vue dans une pleine santé plus de
+ six-vingts ans après la mort de son beau-père. Quelque longue que
+ sa vie puisse être, elle en a toujours fait un si bon usage,
+ qu'elle mourra avec plus de vertus que d'années.» (_Lettres
+ nouvelles de M. Boursault_, Luxembourg, 1702, pag. 50.)
+
+
+
+
+LE MARÉCHAL DE LA FORCE[225].
+
+
+Nompar de Caumont, depuis maréchal et duc de La Force, étoit d'une
+bonne et ancienne maison de Gascogne. Il étoit à Paris à la
+Saint-Barthélemi, d'où il fut sauvé miraculeusement[226]; car ayant
+été laissé entre les morts, un paumier s'aperçut qu'il vivoit, le
+retira et le conduisit à l'Arsenal, chez le vieux maréchal de Biron,
+son parent. Il reconnut bien ce grand service, et donna une pension à
+cet homme qui lui fut bien payée.
+
+ [225] Jacques Nompar de Caumont, duc de La Force, né vers 1559,
+ mort le 10 mai 1652.
+
+ [226] On trouve dans le _Mercure_ de novembre 1765, des
+ _Mémoires_ du maréchal de La Force, où il retrace les événements
+ dont il fut, dans cette journée, témoin et acteur. Voltaire en a
+ donné un extrait dans les pièces justificatives, à la suite de la
+ _Henriade_.
+
+M. le maréchal de Biron lui donna sa fille en mariage. Cette fille
+étoit de la religion, pour avoir été élevée auprès d'une tante
+huguenote. Elle pouvoit avoir quinze ans et lui dix-huit. La première
+nuit de ses noces, elle fit la sotte, et ne voulut jamais laisser
+consommer le mariage. Cela mit ce jeune homme si en colère qu'il jura
+qu'elle le lui demanderoit. En effet, elle s'ennuya de n'en être plus
+sollicitée, et enfin on lui conseilla de dire à son mari: «_Monsou_,
+_donnas de la sibade[227] à la caballe._» Il l'appela toujours
+_mignonne_, quoiqu'elle ne le fût pas autrement. Cinquante ans après,
+il convia ses amis pour renouveler ses noces, et donna ce jour-là le
+plus de _sibade_ qu'il put à la _caballe_.
+
+ [227] _Sibade_, avoine.
+
+Lorsqu'il commandoit en Allemagne, il y a peut-être vingt-cinq ans, il
+galopa jusqu'à Metz pour y voir sa femme, et la prenant par de grandes
+peaux qu'elle avoit sous le cou, il la baisoit du meilleur courage du
+monde en disant: «Certes, mignonne, je ne vous trouvai jamais si
+belle.»
+
+On raconte de cette femme qu'elle aimoit extrêmement les montres et se
+tourmentoit sans cesse pour les ajuster au soleil. Un jour elle envoya
+un page voir quelle heure il étoit à un cadran qui étoit dans le
+jardin; mais l'heure qu'il rapporta ne s'accordant pas à sa montre,
+elle lui soutenoit toujours qu'il n'avoit pas bien regardé, et l'y
+renvoya par deux ou trois fois; enfin le page, las de tant de voyages,
+lui dit: «Madame, quelle heure vous plaît-il qu'il soit?» Elle fut si
+sotte que de le faire fouetter.
+
+M. de La Force, comme vous pouvez penser, suivit Henri IV, et à la
+régence de la Reine-mère, il se trouva vice-roi de Navarre et
+gouverneur du Béarn. Il étoit le maître de tout, disposoit des charges
+et tenoit Navarreins. Le comte de Gramont en eut envie, et ne pouvant
+être ni vice-roi ni gouverneur, il voulut être sénéchal, chose
+au-dessous de lui. Il y eut bien du bruit; mais quoique lui et le
+marquis, qui prenoit la querelle pour son père, et le comte, fussent
+assez éclairés, Théobon, gentilhomme huguenot, prit si bien son temps
+qu'il appelle le comte dans le Louvre, et ils eurent le loisir de se
+rendre sur le pré. Le marquis avoit le premier cheval qu'il avoit
+rencontré: on n'alloit guère en carrosse en ce temps-là. Mais le comte
+avoit un cheval d'Espagne et ne voulut jamais se battre à pied. Le
+marquis poussa son cheval, et ayant trouvé qu'il savoit un peu
+tourner: «Allons, dit-il, il ne faut plus marchander.» Il désarma
+bientôt le comte et alla séparer les autres. Le comte de Gramont,
+outre ce cheval d'Espagne, s'étoit de longue main fait accompagner par
+un gladiateur célèbre, nommé Termes.
+
+Quand M. de Luynes entreprit la guerre contre les huguenots, M. de La
+Force se déclara pour eux. Théobon tenoit Sainte-Foy. Durant ces
+guerres on ôta le Béarn à M. de La Force, et le comte de Gramont eut
+le gouvernement, mais sans Navarreins, qu'on donna à Poyane. Ce
+gouvernement fut réduit au pied des autres gouvernemens; on ôta aussi
+au marquis de La Force sa charge de capitaine des gardes-du-corps. En
+ce temps-là, madame la duchesse de La Force d'aujourd'hui étoit jeune
+et bien faite; ce Théobon en étoit amoureux. Elle l'amusa, et lui
+laissa espérer tout ce qu'il voulut jusqu'à ce qu'elle l'eut obligé de
+donner sa place au marquis de La Force, son mari, et après elle le
+planta là. Cette femme a pourtant de la vertu. Elle a vécu
+admirablement bien avec la maréchale de Châtillon, sa soeur, quoique
+leur commune mère, madame de Polignac, n'eût jamais voulu consentir au
+mariage du marquis de La Force et d'elle, qu'elle n'en eût tiré
+auparavant quittance de la tutelle, où elle avoit beaucoup gagné, et
+avoit pris tous les meubles. Les parens, voyant que cette femme
+vouloit marier cette héritière au fils de Polignac, son second mari,
+s'en plaignirent à Henri IV, qui la maria avec le marquis de La Force.
+
+Au siége de Montauban on élut, pour commander dans la place, le comte
+d'Orval, comme fils de duc et pair, et aussi pour obliger M. de Sully,
+son père. Puis, c'étoit élire en effet M. de La Force, dont ce comte
+avoit épousé la fille. Le beau-père étoit lieutenant de son gendre. On
+avoit donné au comte d'Orval un vieux capitaine pour se tenir auprès
+de sa personne et lui dire ce qu'il falloit faire. Or, un jour, comme
+les ennemis avoient attaqué un ouvrage avancé, le comte d'Orval, armé
+jusqu'aux dents comme un jacquemart, étoit encore à pied dans le fossé
+de la ville, que le vieux capitaine, qui n'étoit pas peut-être plus
+échauffé, le retint en lui disant: «Monseigneur, ne hasardez pas votre
+personne.» (Depuis, on appela ce vieux capitaine: _Monseigneur, ne
+hasardez pas votre personne._) M. de La Force y entra tout à cheval;
+de sorte que les mousquetades pleuvoient sur lui. Son second fils,
+nommé Castelnau, lui dit en l'arrêtant: «Monsieur, je ne permettrai
+pas que vous vous exposiez ainsi.» Le bon homme le repoussa fièrement
+et lui dit: «Castelnau, vous devriez faire ce que je fais.»
+
+L'année que les ennemis prirent Corbie, le cardinal de Richelieu
+l'avoit toujours dans son carrosse, parce que le peuple l'aimoit[228].
+Et quand on leva ici des gens si à la hâte, M. de La Force étoit sur
+les degrés de l'Hôtel-de-Ville, et les crocheteurs lui touchoient dans
+la main en disant: «Oui, monsieur le maréchal, je veux aller à la
+guerre avec vous.»
+
+ [228] En 1636. «On n'entendoit que murmures de la populace contre
+ le cardinal, qu'elle menaçoit comme étant cause de ces désordres;
+ mais lui qui étoit intrépide, pour faire voir qu'il
+ n'appréhendoit rien, monta dans son carrosse, et se promena sans
+ gardes dans les rues, sans que personne lui osât dire mot.»
+ (_Mémoires de Montglas_, dans la Collection des Mémoires relatifs
+ à l'histoire de France, deuxième série, tom. 49, pag. 126.)
+
+C'est une race de bonnes gens qui ont presque tous du coeur, mais qui
+n'ont point bonne mine. Le bon homme étoit bien fait, mais sa femme
+étoit fort laide. Ils n'ont jamais pu se défaire de dire: _Ils
+allarent, ils mangearent, ils frapparent_, etc., etc.[229] Rarement
+trouvera-t-on une maison où l'on ait moins l'air du monde[230].
+
+ [229] Ancienne locution du midi que l'on retrouve dans tout ce
+ qui reste de manuscrits originaux de Brantôme.
+
+ [230] Comme il étoit devant Renty, en Flandre, il dit à M. de
+ Castelnau, son fils: «Castelnau, vous vous êtes tout rouillé dans
+ la province.» Ce Castelnau fut commandé pour escorter les femmes
+ avec douze cents chevaux et dix-huit cents hommes de pied. Le
+ voilà en bataille; il prononce lui-même le ban que personne, sous
+ peine de la vie, n'eût à sortir de son rang; il n'eut pas plus
+ tôt achevé qu'un lièvre vint à partir. Au lieu de retenir ses
+ gens, il crie le premier: _Ah! lévrier!_ tout le monde le suit,
+ on prend le lièvre. Après il tâcha de rallier ses gens, et crie:
+ _Ah! cavalerie!_ plus fort qu'il n'avoit crié _ah! lévrier!_ Mais
+ il n'y eut jamais moyen, et si l'ennemi eût donné, c'étoit une
+ affaire faite, tous les équipages étoient perdus. Dans le conseil
+ de guerre en cette même campagne, il opina ainsi: «Je suis d'avis
+ que nous nous retirions; j'avois de l'avoine, je n'en ai plus, il
+ faut s'en aller.» Cet homme-là, cependant, avec cent mille livres
+ de partage, a si bien fait qu'il a marié trois filles de quatre
+ qu'il avoit, l'une à M. de Ravailles, aîné de sa maison, premier
+ baron de Béarn; la seconde au comte de Lauzun, et la troisième au
+ marquis de Montbrun, tous grands seigneurs. (T.)
+
+Ce n'est pas que le bon homme ne fût courtisan à sa mode, mais ce
+n'étoit pas des plus fins. Il fit une chose qui n'étoit guère
+d'habile homme. A la mort du cardinal de Richelieu, il s'en alla bien
+empressé au Louvre, et, s'approchant du Roi, lui dit tout bas: «Sire,
+M. le cardinal de Richelieu est mort certainement, mais on le cache à
+Votre Majesté.» Le Roi le lui fit redire pour se moquer de lui, en
+faisant semblant de le croire à peine, car il y avoit deux heures
+qu'il le savoit.
+
+Quand M. d'Enghien gagna la bataille de Rocroy, le maréchal dit qu'il
+souhaiteroit de mourir comme étoit mort le comte de Fontaine, qui,
+fort âgé, fut tué à cette bataille.
+
+Ce bon homme se vantoit tout haut de n'avoir jamais connu que sa
+femme. Sa tempérance lui conserva une santé admirable, presque jusqu'à
+la fin de ses jours. A quatre-vingt-deux ans il se voulut remarier;
+depuis cela il n'a rien fait de raisonnable, et il avoit bon nez de
+souhaiter de finir comme le comte de Fontaine. Le bon Dieu lui eût
+fait une belle grâce, s'il l'eût retiré après avoir dit ce bon mot. Il
+y eut bien des disputes, car ses enfants ne se pouvoient résoudre à le
+laisser remarier, à cause que cela passoit pour une folie. Enfin, il
+épousa madame de La Tabarière, veuve d'un gentilhomme qualifié de
+Poitou, et fille de feu M. Du Plessis-Mornay. Ce mauvais exemple fit
+remarier bien des vieilles gens, comme madame de Coislin et autres; et
+par hasard s'étant rencontré qu'on avoit fait quelques mariages
+inégaux en ce temps-là (vers le commencement de la régence), on disoit
+qu'il y avoit une influence pour les mariages ridicules.
+
+Cette madame de La Tabarière étoit laide et austère, cependant il
+l'appeloit sa _toute mienne_. On disoit que pour lui plaire il ne
+lisoit que les livres de M. Du Plessis. Cette femme, soit que ses
+purgations eussent cessé, car elle étoit d'âge à cela, ou qu'elle fût
+devenue hydropique, s'imagina être grosse, et le crut d'autant plus
+qu'on lui avoit prédit qu'elle auroit un fils qui seroit maréchal de
+France. Elle avoit espéré l'effet de cette prédiction déjà deux fois,
+car elle avoit deux garçons, et elle les avoit vus tous deux commencer
+à porter les armes. L'aîné fut noyé au siége de Bois-le-Duc, et
+l'autre fut tué malheureusement l'année que les ennemis prirent
+Corbie. On faisoit garde dans tous les villages des environs de Paris,
+il revenoit avec Tilly, qui est mort depuis peu gouverneur de
+Colioure. Ce Tilly étoit ivre, cela lui arrivoit souvent; il alla
+donner l'alarme en je ne sais quel village, et un paysan, à
+l'étourdie, donna un coup de carabine à La Tabarière, dont il mourut.
+
+La mort de ce second fils la fit résoudre à se remarier. Le maréchal
+crut qu'elle étoit grosse, et l'écrivit à tous ses amis. A Charenton
+on disoit que c'étoit une nouvelle Sara. Mais le miracle n'étoit pas
+autrement nécessaire, car le maréchal pouvoit compter en fils et en
+petits-fils plus de vingt-quatre enfants. A la cour on disoit que
+c'étoit l'Antechrist. Enfin il se trouva qu'elle étoit presque
+hydropique, et au bout de trois mois elle en mourut en partie de
+regret. On a dit même que du dépit qu'elle eut de ce qu'on se moquoit
+partout de cette belle grossesse, elle fut trois semaines à ne prendre
+quasi rien, faisant accroire à sa femme-de-chambre qu'elle étoit dans
+un dégoût effroyable. Cette fille n'en dit rien à personne, parce que
+sa maîtresse lui disoit toujours que l'appétit lui reviendroit, et que
+cela fâcheroit M. de La Force s'il le savoit. Quoi qu'il en soit, les
+boyaux se rétrécirent, et elle en mourut.
+
+Cette femme n'a jamais été très-raisonnable; elle se prenoit fort pour
+une autre. Elle vit un jour dans un almanach: _Mort d'un grand._
+«Hélas! dit-elle, Dieu sauve mon père!» Une fois, en voulant passer
+sur je ne sais quelle palissade, elle se fourra un pieu où vous savez.
+Ce pieu n'adressa pas pourtant si bien qu'elle n'en fût blessée. Elle
+vouloit, par une ridicule pruderie, que son mari la pansât, afin que
+le chirurgien ne vît rien; il s'en moqua, et lui dit qu'elle allât se
+faire panser. Elle fit de si terribles lamentations sur la mort d'une
+fille bossue qui lui mourut, qu'on eût dit qu'elle avoit tout perdu;
+cependant elle avoit encore alors deux garçons et deux filles. Son
+mari mourut avant ses fils; c'étoit un homme assez _fichu_. Elle
+portoit son portrait couvert d'un crêpe noir dans son sein. Par ses
+grimaces elle s'étoit acquis la réputation d'une sainte. Une dame de
+Bretagne, dont j'ai oublié le nom, avoit fait mettre le portrait de
+son second mari au dos du premier dans une même boîte, et pleuroit
+encore tous les jours le défunt. Feu madame de La Case ôta de la
+chambre le portrait de son premier mari, M. de Courtaumer, quand elle
+se remaria avec La Case, frère de mademoiselle de Pons. Sa fille lui
+dit: «Hé! maman, hé! maman, que je le baise encore avant que vous
+l'ôtiez.» Elle disoit pour ses raisons que La Case étoit parent du
+Roi. Il étoit de la maison de Pons.
+
+Le bon homme avoit voulu épouser auparavant la veuve d'un M. de La
+Forest, de Normandie, homme de qualités. Cette femme étoit de
+Montgommery, mais un peu trop galante pour un vieux Rodrigue. On en
+parla pourtant sérieusement, et pendant qu'on travailloit à l'affaire,
+madame couchoit toutes les nuits avec le petit Clinchamp de chez
+Monsieur. Enfin M. de Montlouet d'Angenne, comme voisin et ami de M.
+le marquis de La Force, lui en donna avis, et le bon homme fut
+détrompé par ce moyen.
+
+Après il pensa à une femme de trente-deux ans, veuve du fils de M.
+d'Arambure, le borgne, qui avoit commandé les chevau-légers de la
+garde d'Henri IV. Cette femme étoit riche; et parce qu'elle n'étoit
+fille que d'un trésorier de Navarre[231], il vouloit qu'elle lui
+donnât par contrat de mariage quarante mille écus; mais quoiqu'elle
+fût fort ambitieuse, elle eut assez de coeur pour ne pouvoir se
+résoudre à accepter un mari de quatre-vingts ans.
+
+ [231] M. Tallemant, père du maître des requêtes. (T.)
+
+En second veuvage, il devint amoureux de la comtesse d'Adington[232],
+veuve depuis un an, aujourd'hui la comtesse de La Suze, dont nous
+aurons bien des choses à dire en un autre endroit. En ce dessein il en
+parle lui-même à la mère, madame de Châtillon, car le maréchal étoit
+mort. Cette dame lui remontra qu'il n'y avoit nulle proportion dans
+l'âge, et que cette, jeune veuve pourroit être l'arrière-petite-fille
+de celui qui la vouloit épouser. Se voyant désespéré d'avoir la fille,
+il s'adressa à la mère; elle le remercie et lui dit qu'elle avoit juré
+de ne se remarier jamais. Le bon homme en eut une telle affliction
+que sur l'heure il en tomba en défaillance et s'en retourna très-mal
+satisfait.
+
+ [232] Henriette de Coligny, petite-fille de l'amiral, avoit
+ épousé en 1643 Thomas Hamilton, comte de Hadington. Devenue veuve
+ après quelques années de mariage, elle contracta une nouvelle
+ alliance avec le comte de La Suze. On a d'elle des poésies assez
+ remarquables qui ont été publiées dans un Recueil qui en contient
+ beaucoup de Pélisson, de mademoiselle de Scudéri et de bien
+ d'autres.
+
+Il avoit quatre-vingt-neuf ans quand il pressa plus que jamais ses
+enfants de le laisser remarier, alléguant que ne pouvant plus courir
+le cerf (il l'a couru, jusqu'à quatre-vingt-six ans) et n'ayant plus
+d'emploi (car il en eût pris encore volontiers), il lui étoit
+impossible de demeurer seul à la campagne; qu'à la cour il avoit des
+sujets de fâcherie (l'année auparavant il avoit été trois heures au
+soleil sur ses pieds à Fontainebleau, en attendant le cardinal
+Mazarin, et se tint un gros quart-d'heure découvert quand il passa).
+Il disoit que Dieu n'y seroit point offensé, et que ses enfants n'en
+seroient pas plus pauvres. Enfin il raisonnoit assez pour faire une
+seconde sottise, et nos ministres[233], qui sont de fort pauvres gens,
+disoient qu'il falloit mieux le laisser marier que le laisser brûler.
+Ma foi, je pense que c'étoient de grandes ardeurs que les siennes! Ces
+vieux fous-là sont ravis du passage de saint Paul, et de pouvoir dire:
+_Dieu n'y est point offensé_, comme si le scandale n'offensoit point
+Dieu. Hé! n'est-ce point une chose ridicule qu'un homme ne se puisse
+contenir à cet âge-là? Pour moi, cela me scandalise, et cela est de
+mauvais exemple. Plusieurs vieilles femmes catholiques lui ont voulu
+donner de l'argent pour l'épouser, afin d'avoir le tabouret. A la
+vérité, c'étoient toutes femmes de la ville, qui, pour l'ordinaire,
+ont toutes plus d'ambition que les autres. Mais il n'y voulut jamais
+entendre. Il y en a qui ont cru qu'il ne disoit tout cela que pour
+obliger ses enfants à lui en offrir vite une Huguenotte. Enfin on lui
+proposa la veuve d'un gentilhomme hollandais, nommé Langherac, qui
+avoit été ambassadeur en France. Cette femme étoit pourtant Françoise
+et soeur du marquis de Gallerande, de la maison de Clermont d'Amboise.
+Mais le propre jour qu'il signa les articles, il alla trouver
+auparavant madame la maréchale de Châtillon pour lui offrir, mais en
+vain, la préférence. Cette madame de Langherac étoit hors d'âge
+d'avoir des enfants. On admiroit sa destinée pour le tabouret. Elle
+l'avait eu comme étrangère en son pays, et maintenant elle le recouvre
+en épousant un homme de quatre-vingt-dix ans, qui est un âge où l'on
+songe rarement à se remarier. Il faut aussi admirer la destinée du bon
+homme à être cocu au moins une fois en sa vie. Il l'écrivit à madame
+de La Forest, mais il y a toutes les apparences du monde que Cumont,
+le conseiller, homme d'esprit, qui de tous temps étoit le galant de
+madame de Langherac n'aura pas perdu une si belle occasion de coucher
+avec une duchesse. C'est ce même M. de Cumont qui étoit si avare qu'il
+est mort dans son pourpoint, faute d'une chemisette.
+
+ [233] Les ministres protestants de Charenton. Tallemant étoit de
+ la religion réformée.
+
+On dit que le bon homme, le jour de ses noces, fit demeurer ses gens
+dans sa chambre, pour être témoins comme il avoit consommé le mariage.
+On ajoute qu'il les fit aussi appeler le lendemain matin. Cette
+troisième femme ne dura guère plus d'un an. De regret, le maréchal
+quitta La Force, et se retira à une autre maison qu'on appelle
+Mucidan, pour y faire le _beau ténébreux_[234].
+
+ [234] Allusion à _Dom Quichotte de la Manche_.
+
+Le bon homme, depuis la mort de sa femme, se laissa gouverner par
+Castelnau, son second fils; et parce que le marquis n'a qu'une fille,
+aujourd'hui madame de Turenne, il fit tous les avantages à ce second
+fils et aux siens, et ses belles dispositions ont mis bien des procès
+dans la famille, que le marquis, depuis la mort de son père, a tous
+gagnés.
+
+Le bon homme, à quatre-vingt-douze ans, eût bien voulu se remarier
+pour la quatrième fois, mais le bruit couroit, disoit-on, qu'il devoit
+avoir encore deux femmes, et personne ne vouloit être la première.
+
+Cela me fait souvenir d'une madame de Pibrac, à qui le parlement de
+Paris fit défense de se remarier pour la septième fois, et elle avoit
+été veuve dix-neuf ans après la mort de son premier mari. Il y avoit
+soixante-onze ans qu'elle l'avoit épousé.
+
+En 1652, comme si ce bon homme n'avoit pas fait assez d'extravagances
+de son chef, à la suscitation de Castelnau, qui tenoit pour certain
+que M. le Prince seroit duc de Guyenne, et que par son autorité il
+gagneroit tous ses procès, il se déclara pour M. le Prince. Il mourut
+bientôt après, non sans témoigner bien du regret d'avoir fait cette
+sottise. Il sera assez parlé de cela dans les Mémoires de la régence.
+
+
+
+
+MALHERBE[235].
+
+
+François de Malherbe naquit à Caen en Normandie, environ l'an 1555; il
+étoit de la maison de Malherbe Saint-Aignan, qui s'est rendue plus
+illustre en Angleterre, depuis la conquête que le duc Guillaume fit de
+cet Etat, qu'au lieu de son origine, où elle s'étoit tellement
+rabaissée, que le père de Malherbe n'étoit qu'assesseur à Caen. Le bon
+homme se fit de la religion avant que de mourir; son fils, qui
+n'avoit alors que dix-sept ans, en reçut un si grand déplaisir qu'il
+se résolut de quitter son pays, et suivit M. le Grand Prieur en
+Provence, dont il étoit gouverneur, et fut avec lui jusqu'à sa
+mort[236].
+
+ [235] Tallemant dit plus loin, dans le cours de cette
+ Historiette: «Racan, de qui j'ai eu la plus grande part de ces
+ _Mémoires_......» Racan ayant pris le parti, après qu'il eut
+ communiqué tous ces renseignements à Tallemant, de faire imprimer
+ sa _Vie de Malherbe_, tous les faits rapportés dans cette _Vie_
+ se retrouvent ici. Mais Tallemant en a ajouté un grand nombre qui
+ sont en général les plus piquants, et il en a reproduit plusieurs
+ avec une franchise que Racan, qui s'attendoit bien à ce que son
+ travail seroit prochainement imprimé, s'est cru forcé d'adoucir.
+ Nous indiquerons par des notes tous les passages qui ne se
+ trouvent pas dans la _Vie_ donnée par Racan, et qui fut imprimée
+ pour la première fois dans un Recueil intitulé: _Divers Traités
+ d'Histoire, de Morale et d'Eloquence_. Paris, 1672, in-12, publié
+ par P. de Saint-Glas, abbé de Saint-Ussans. Des bibliographes
+ avoient cité une édition de cette _Vie_, publiée selon eux en
+ 1651. Personne ne l'a vue, et aux preuves de sa non-existence
+ données par M. Beuchat dans la _Biographie universelle_ de
+ Michaud, tom. 36, pag. 497, note, nous pouvons ajouter que si
+ cette _Vie_ avoit été imprimée en 1651, Tallemant, qui écrivoit
+ ces _historiettes_ postérieurement à cette époque, n'en auroit
+ pas reproduit les principaux faits; il se fût borné à y renvoyer.
+ Evidemment il n'a pu connoître qu'un travail manuscrit de Racan.
+
+ [236] Ce M. le Grand Prieur étoit bâtard de Henri II, et frère de
+ madame d'Angoulême, veuve du maréchal de Montmorency, dont nous
+ avons parlé dans l'_historiette_ du connétable de Montmorency.
+ (T.)
+
+Pendant son séjour en Provence, il gagna les bonnes grâces de la fille
+d'un président d'Aix, nommé Coriolis, veuve d'un conseiller de ce
+parlement, et l'épousa depuis. Il en eut plusieurs enfants, entre
+autres une fille, qui mourut de la peste à l'âge de cinq ou six ans,
+laquelle il assista jusqu'à la mort, et un fils qui fut tué
+malheureusement à l'âgé de vingt-neuf ans, comme nous dirons ensuite.
+
+Les actions les plus remarquables de sa vie sont que, pendant la
+Ligue, lui et un nommé La Roque, qui faisoit joliment des vers, et qui
+est mort à la suite de la reine Marguerite[237], poussèrent M. de
+Sully deux ou trois lieues si vertement, qu'il ne l'a jamais oublié,
+et c'était la cause, à ce que disoit Malherbe, qu'il n'avoit jamais pu
+rien avoir de considérable d'Henri IV, depuis que M. de Sully fut dans
+les finances.
+
+ [237] Les oeuvres de ce poète ont été réunies sous ce titre:
+ _OEuvres du sieur de La Roque de Clairmont en Beauvoisis_,
+ dédiées à la reine Marguerite, Paris, 1606, petit in-12.
+
+Dans un partage de quelque butin qu'il avoit fait, un capitaine
+l'ayant maltraité, il l'obligea à se battre contre lui, et lui donna
+d'abord un coup d'épée au travers du corps qui le mit hors de combat.
+
+Depuis la mort de M. le Grand Prieur[238], il fut envoyé avec deux
+cents hommes de pied au siége de la ville de Martigues, qui étoit
+infectée de contagion, et que les Espagnols assiégeoient par mer, et
+les Provençaux par terre, pour empêcher que la maladie ne s'étendît
+dans le pays. Ils la tinrent assiégée par ligne de communication, si
+étroitement qu'ils réduisirent le dernier vivant à mettre le drapeau
+noir sur la muraille, avant que de lever le siége.
+
+ [238] M. le Grand Prieur fut tué par un nommé Altoviti, qui avoit
+ été corsaire, et alors capitaine de galère, après avoir enlevé
+ une fille de qualité, la belle de Rieux-Château-Neuf, qu'Henri
+ III pensa épouser; ce fut elle qui lui dit qu'il parlât pour lui
+ un jour qu'il lui parloit pour un autre. Henri III le tenoit
+ comme espion auprès de M. le Grand Prieur, qui, l'ayant
+ découvert, alla chez lui en dessein de lui faire affront. Mais
+ Altoviti, blessé à mort par ce prince, lui donna un coup de
+ poignard dont il mourut[238-A]. Il est vrai qu'il reçut cent coups
+ après sa mort, car les gens du gouverneur se jetèrent tous sur
+ lui.
+
+ Un jour ce M. le Grand Prieur, qui avoit l'honneur de faire de
+ méchants vers, dit à Du Perrier: «Voilà un sonnet; si je dis à
+ Malherbe que c'est moi qui l'ait fait, il dira qu'il ne vaut rien;
+ je vous prie, dites-lui qu'il est de votre façon.» Du Perrier
+ montre ce sonnet à Malherbe en présence de M. le Grand Prieur. «Ce
+ sonnet, lui dit Malherbe, est tout comme si c'étoit M. le Grand
+ Prieur qui l'eût fait.» (T.)
+
+ [238-A] Le 2 juin 1586.
+
+Son nom et son mérite furent connus de Henri IV par le rapport
+avantageux que lui en fit M. le cardinal du Perron[239], car un jour
+le Roi lui ayant demandé s'il ne faisoit plus de vers, le cardinal lui
+dit que depuis qu'il lui avoit fait l'honneur de l'employer à ses
+affaires, il avoit tout-à-fait quitté cette occupation, et qu'il ne
+falloit plus que personne s'en mêlât après un gentilhomme de
+Normandie, habitué en Provence, qu'on appeloit M. de Malherbe. Il
+avoit trente ans quand il fit cette pièce à M. Du Perrier, qui
+commence:
+
+ Ta douleur, Du Perrier, sera donc éternelle.
+
+ [239] C'étoit en 1601. Le cardinal n'étoit encore qu'évêque
+ d'Evreux.
+
+Ses premiers vers étoient pitoyables; j'en ai vu quelques-uns, et
+entre autres une élégie qui débute ainsi:
+
+ Doncque tu ne vis plus, Générie fut, et la mort
+ En l'avril de tes ans le montre son effort, etc.
+
+Il n'avoit pas beaucoup de génie; la méditation et l'art l'ont fait
+poète. Il lui falloit du temps pour mettre une pièce en état de
+paroître. On dit qu'il fut trois ans à faire l'Ode pour le premier
+président de Verdun, sur la mort de sa femme[240], et que le président
+étoit remarié, avant que Malherbe lui eût donné ces vers.
+
+ [240] _Voyez_ les stances à M. le premier président de Verdun
+ pour le consoler de la mort de sa première femme. (_Poésies de
+ Malherbe_, Paris, Barbou, 1764, in-8º, pag. 239.)
+
+Balzac dit en une de ses lettres que Malherbe disoit que quand on
+avoit fait cent vers ou deux feuilles de prose, il falloit se reposer
+dix ans. Il dit aussi que le bon homme barbouilla une demi-rame de
+papier pour corriger une seule stance. C'est une de celles de l'Ode à
+M. de Bellegarde; elle commence ainsi:
+
+ Comme en cueillant une guirlande
+ L'homme est d'autant plus travaillé, etc.[241].
+
+ [241] Elle fut composée en 1608. _Voyez_ cette ode, pag. 103 du
+ volume précité. La strophe dont les deux premiers vers sont
+ rappelés ici est la cinquième dans l'édition de Barbou.
+
+Le Roi se ressouvint de ce que le cardinal du Perron lui avoit dit,
+et il en parloit souvent à M. des Yveteaux, qui étoit alors précepteur
+de M. de Vendôme. M. des Yveteaux lui offrit plusieurs fois de le
+faire venir; ils étoient de même ville; mais le Roi, qui étoit
+ménager, n'osoit le faire, de peur d'être chargé d'une nouvelle
+pension. Cela fut cause que Malherbe ne fit la révérence au Roi que
+trois ou quatre ans après que M. du Perron lui en eut parlé. Encore
+fut-ce par occasion. Etant venu à Paris pour ses affaires
+particulières, M. des Yveteaux en avertit le Roi, qui aussitôt
+l'envoya quérir. Ce fut en l'an 1605. Comme le Roi étoit sur le point
+de partir pour aller en Limosin, il lui commanda de faire des vers sur
+son voyage. Malherbe en fit, et les lui présenta à son retour. C'est
+cette pièce qui commence ainsi:
+
+ O Dieu, dont les bontés de nos larmes touchées, etc.[242].
+
+ [242] Edition Barbou, pag. 65.
+
+Le Roi la trouva admirable, et désira de le retenir à son service;
+mais, par une épargne, ou plutôt une lésine, que je ne comprends
+point, il commanda à M. de Bellegarde, alors premier gentilhomme de la
+chambre, de le garder jusqu'à ce qu'il l'eût mis sur l'état de ses
+pensionnaires. M. de Bellegarde lui donna mille livres d'appointements
+avec sa table, et lui entretenoit un laquais et un cheval[243].
+
+ [243] Racan, on le pense bien, s'est donné de garde d'entrer dans
+ ces détails sur la _lésine_ du Roi, et de la laisser même
+ entrevoir.
+
+Ce fut là que Racan, qui alors étoit page de la chambre sous M. de
+Bellegarde, et qui commençoit déjà à _rimailler_, eut la connaissance
+de Malherbe, et en profita si bien que l'écolier vaut quasi le
+maître.
+
+A la mort de Henri IV, la Reine Marie de Médicis donna cinq cents écus
+de pension à Malherbe, qui depuis ce temps-là ne fut plus à charge à
+M. de Bellegarde. Depuis il a fort peu travaillé, et on ne trouve de
+lui que les odes à la Reine-mère, quelques vers de ballets, quelques
+sonnets au feu Roi, à Monsieur et à quelques particuliers, avec la
+dernière pièce qu'il fit avant de mourir; c'est sur le siége de La
+Rochelle[244].
+
+ [244] _Voyez_ l'ode à Louis XIII. Edition Barbou, pag. 258.
+
+Pour parler de sa personne, il étoit grand et bien fait, et d'une
+constitution si excellente, qu'on a dit de lui aussi bien que
+d'Alexandre, que ses sueurs avoient une odeur agréable.
+
+Sa conversation étoit brusque, il parlait peu, mais il ne disoit mot
+qui ne portât. Quelquefois même il étoit rustique et incivil, témoin
+ce qu'il fit à Desportes. Régnier l'avoit mené dîner chez son oncle;
+ils trouvèrent qu'on avoit déjà servi. Desportes le reçut avec toute
+la civilité imaginable, et lui dit qu'il lui vouloit donner un
+exemplaire de ses _Psaumes_ qu'il venoit de faire imprimer. En disant
+cela il se met en devoir de monter à son cabinet pour l'aller quérir,
+Malherbe lui dit rustiquement qu'il les avoit déjà vus, que cela ne
+méritoit pas qu'il prît la peine de remonter, et que son potage valoit
+mieux que ses _Psaumes_. Il ne laissa pas de dîner, mais sans dire
+mot, et après dîner ils se séparèrent, et ne se sont pas vus depuis.
+Cela le brouilla avec tous les amis de Desportes; et Régnier, qui
+étoit son ami, et qu'il estimoit pour le genre satirique à l'égal des
+anciens, fit une satire contre lui qui commence ainsi:
+
+ Rapin, le favori d'Apollon et des Muses, etc.[245].
+
+ [245] RÉGNIER, satire 9.
+
+Desportes, Bertaut, et des Yveteaux même, critiquèrent tout ce qu'il
+fit. Il s'en moquoit, et dit que s'il s'y mettoit, il feroit de leurs
+fautes des livres plus gros que leurs livres mêmes.
+
+Des Yveteaux lui disoit que c'était une chose désagréable à l'oreille
+que ces trois syllabes: _ma_, _la_, _pla_, toutes de suite dans un
+vers:
+
+ Enfin cette beauté m'a la place rendue[246].
+
+ [246] Stances qui commencent par ce vers. Edition Barbou, pag.
+ 28.
+
+«Et vous, lui répondit-il, vous avez bien mis: _pa_, _ra_, _bla_,
+_la_, _fla_.
+
+--Moi, reprit des Yveteaux, vous ne sauriez me le montrer.
+--N'avez-vous pas mis, répliqua Malherbe:
+
+ «Comparable à la flamme?»
+
+De toute cette volée, il n'estimoit que Bertaut, encore ne
+l'estimoit-il guère: «Car, disoit-il, pour trouver une pointe, il
+faisoit les trois premiers vers insupportables. Il n'aimoit pas du
+tout les Grecs, et particulièrement il s'étoit déclaré ennemi du
+galimatias de Pindare.
+
+Virgile n'avoit pas l'honneur de lui plaire. Il y trouvoit beaucoup
+de choses à redire, entre autres ce vers où il y a:
+
+ ......_Euboïcis Cumarum allabitur oris._
+
+ ÆNEIDOS lib. 6, vers 2.
+
+lui sembloit ridicule. «C'est, dit-il, comme si quelqu'un alloit
+mettre _aux rives françoises de Paris_.» Ne voilà-t-il pas une belle
+objection! Stace lui sembloit bien plus beau. Pour les autres, il
+estimoit Horace, Juvénal, Martial, Ovide, et Sénèque le tragique.
+
+Les Italiens ne lui revenoient point; il disoit que les sonnets de
+Pétrarque étoient à la grecque, aussi bien que les épigrammes de
+mademoiselle de Gournay.
+
+De tous leurs ouvrages il ne pouvoit souffrir que l'_Aminte_ du
+Tasse[247].
+
+ [247] Toute cette partie a bien moins d'étendue dans Racan.
+
+A l'hôtel de Rambouillet on amena un jour je ne sais quel homme, qui
+disloquoit tout le corps aux gens et le remettoit sans leur faire mal.
+On l'éprouva sur un laquais. Malherbe, qui y étoit, voyant cela, lui
+dit: «Démettez-moi le coude.» Il ne sentit point de mal. Après il se
+le fit remettre aussi sans douleur. «Cependant, dit-il, si cet homme
+fût mort tandis que j'avois comme cela le coude démis, on auroit crié
+au _curieux impertinent_[248].»
+
+ [248] Cette anecdote ne fait pas non plus partie du récit de
+ Racan. Il y est fait allusion à la nouvelle de Cervantes insérée
+ dans son roman, liv. 7, ch. 33. (Voyez l'_Histoire de l'admirable
+ Don Quichotte_, tom. 2, pag 82, Amsterdam, 1768.)
+
+Il faisoit presque tous les jours sur le soir quelque petite
+conférence dans sa chambre avec Racan, Colomby[249], Maynard et
+quelques autres. Un habitant d'Aurillac, où Maynard étoit alors
+président, vint une fois heurter à la porte en demandant: «M. le
+président n'est-il point ici?» Malherbe se lève brusquement à son
+ordinaire, et dit à ce monsieur le provincial: «Quel président
+demandez-vous? Sachez qu'il n'y a que moi qui préside ici.»
+
+ [249] François de Cauvigny, sieur de Colomby, parent de Malherbe;
+ poète très-médiocre, membre de l'Académie française. «Il avoit
+ une charge à la cour qui n'avoit point été avant lui, et n'a
+ point été depuis; car il se qualifioit orateur du roi pour les
+ affaires d'Etat: et c'étoit en cette qualité qu'il recevoit douze
+ cents écus tous les ans.» (Pellisson, _Histoire de l'Académie_,
+ tom. I, pag. 289, Paris, 1730.) On trouve quelques détails sur
+ les ouvrages de Colomby dans la _Bibliothèque françoise_ de
+ l'abbé Goujet, tom. 16, pag. 105.
+
+Lingendes[250], qui étoit pourtant assez poli, ne voulut jamais subir
+la censure de Malherbe, et disoit que ce n'étoit qu'un tyran, et qu'il
+abattoit l'esprit aux gens[251].
+
+ [250] Jean de Lingendes, poète assez remarquable pour son temps.
+ Ses vers sont épars dans les Recueils. Il mourut en 1616.
+
+ [251] Omis par Racan.
+
+Un jour Henri IV lui montra des vers qu'on lui avoit présentés. Ces
+vers commençoient ainsi:
+
+ Toujours l'heur et la gloire
+ Soient à votre côté,
+ De vos faits la mémoire
+ Dure à l'éternité.
+
+Malherbe, sur-le-champ et sans en lire davantage, les retourna ainsi:
+
+ Que l'épée et la dague
+ Soient à votre côté;
+ Ne courez point la bague
+ Si vous n'êtes botté.
+
+Et là-dessus se retira, sans en dire autrement son avis.
+
+Le Roi lui montra une autre fois la première lettre[252] que M. le
+Dauphin, depuis Louis XIII, lui avoit écrite, et ayant remarqué qu'il
+avoit signé _Loys_ sans _u_, il demanda au Roi si M. le Dauphin avoit
+nom _Loys_. Le Roi demanda pourquoi: «Parce qu'il signe _Loys et non
+Louys_.» On envoya quérir celui qui montroit à écrire à ce jeune
+prince pour lui faire voir sa faute, et Malherbe disoit qu'il étoit
+cause que M. le Dauphin avoit nom _Louis_.
+
+ [252] Cette lettre n'est point celle que les éditeurs de
+ l'_Isographie_ ont découverte dans les manuscrits de Béthune de
+ la Bibliothèque du roi, puisque Louis XIII n'a signé que
+ _dauphin_ et non _Loys_; mais elle nous a paru tellement curieuse
+ que nous la donnons ici avec l'orthographe du jeune prince. Elle
+ est sans date, mais il devoit être très-enfant, lorsqu'il
+ l'écrivit:
+
+ «PAPA,
+
+ «Depuy que vous ete pati, j'ay bien donné du paisi à maman. J'ay
+ été a la guere dans sa chambe, je sui allé reconete les enemy, il
+ été tous a un tas en la ruele du li a maman ou j dorme. Je les ay
+ bien éveillé ave mon tambour. J'ay été à vote asena papa, moucheu
+ de Rong ma monté tou plein de belles ames, e tan tan de go canon,
+ e puy j m'a donné de bonne confiture e ung beau peti canon d'agen,
+ j ne me fau qu'un peti cheval pour le tire. Maman me renvoie
+ demain à Sain Gemain où je pieray bien Dieu pou bon papa afin
+ qu'il vou gade de tou dangé et qu'il me fasse bien sage, e la
+ gache de vou pouvoi bien to faire tes humbe sevices. J'ay fort
+ envie de domi papa, Fe Fe Vendome[252-A] vou dira le demeuran, et moy
+ que je suj vote tes humbe e les obeissan fi papa et seviteu.
+
+ «DAUPHIN.»
+
+ [252-A] César de Vendôme, fils d'Henri IV et de la belle Gabrielle.
+
+Comme les États-généraux se tenoient à Paris[253], il y eut une grande
+consternation entre le clergé et le Tiers-Etat, qui donna sujet à
+cette célèbre harangue de M. le cardinal du Perron. Cette affaire
+s'échauffant, les évêques menaçoient de se retirer et de mettre la
+France à l'interdit[254]. M. de Bellegarde avoit peur d'être
+excommunié; Malherbe lui dit, pour le consoler, que cela lui seroit
+fort commode, et que devenant noir comme les excommuniés, il n'auroit
+pas la peine de se peindre la barbe et les cheveux.
+
+ [253] En 1614. Ils se tenoient au Petit-Bourbon.
+
+ [254] Le sujet de cette querelle étoit un article devenu le
+ premier de la déclaration du clergé de France de 1682. Le
+ Tiers-État vouloit que l'on posât ce principe d'éternelle vérité
+ que l'autorité spirituelle n'a aucun droit sur la puissance
+ temporelle du Roi, et le Tiers-État fut traité d'hérétique!
+ (_Voyez_ les _Mémoires de Fontenay-Mareuil_, première série de la
+ Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France tom. 50,
+ pag. 258.)
+
+Une autre fois il lui disoit: «Vous faites bien le galant; lisez-vous
+encore à livre ouvert?» C'étoit sa façon de parler pour dire: Être
+toujours prêt à servir les dames. M. de Bellegarde lui dit que oui.
+«Ma foi, répondit-il, je vous envie plus cela que votre duché-pairie.»
+
+Il y eut grande contestation entre ceux qu'il appeloit du pays
+d'_Adiousias_ (ce sont ceux de delà la rivière de Loire) et ceux de
+deçà qu'il appeloit du pays de _Dieu vous conduise_, pour savoir s'il
+falloit dire une _cueiller_ ou une _cueillère_. Le Roi et M. de
+Bellegarde, tous deux du pays d'_Adiousias_, étoient pour cueillère,
+et disoient que ce mot étant féminin, devoit avoir une terminaison
+féminine. Le pays de _Dieu vous conduise_ alléguoit, outre l'usage,
+que cela n'étoit pas sans exemple, et que _perdrix_, _met_[255], _mer_
+et autres étoient féminins et avoient pourtant une terminaison
+masculine. Le Roi demanda à Malherbe de quel avis il étoit. Malherbe
+le renvoya aux crocheteurs du Port-au-Foin, comme il avoit accoutumé;
+et comme le Roi ne se tenoit pas bien convaincu, il lui dit à peu près
+ce qu'on dit autrefois à un empereur romain: «Quelque absolu que vous
+soyez, vous ne sauriez, Sire, ni abolir, ni établir un mot, si l'usage
+ne l'autorise.»
+
+ [255] C'est un mot de province pour _huche_. (T.)--La plupart de
+ nos paysans se servent encore de ce mot.
+
+A propos de cela, M. de Bellegarde lui envoya demander un jour lequel
+étoit le meilleur de _dépensé_ ou de _dépendu_. Il répondit
+sur-le-champ que _dépensé_ étoit plus françois, mais que _pendu_,
+_dépendu_, _répendu_, et tous les composés de ce vilain mot, étoient
+plus propres pour les Gascons.
+
+Il perdit sa mère environ l'an 1615, qu'il étoit âgé de plus de
+cinquante-huit ans; et comme la Reine lui eut fait l'honneur de lui
+envoyer un gentilhomme pour le consoler, il dit au gentilhomme qu'il
+ne pouvoit se revancher de la bonté de la Reine qu'en priant Dieu que
+le Roi pleurât sa mort aussi vieux qu'il pleuroit celle de sa
+mère[256]. Il délibéra long-temps s'il devoit en prendre le deuil, et
+disoit: «Je suis en propos de n'en rien faire; car regardez le gentil
+orphelin que je ferois!» Enfin pourtant il s'habilla de deuil.
+
+ [256] Racan a omis tout ce qui termine cet alinéa.
+
+Un jour, au cercle, je ne sais quel homme, qui faisoit fort le prude,
+lui fit un grand éloge de madame la marquise de Guercheville[257], qui
+étoit alors présente, comme dame d'honneur de la Reine-mère, et,
+après lui avoir compté toute sa vie et comme elle avoit résisté aux
+poursuites amoureuses du feu roi Henri le Grand, il conclut son
+panégyrique par ces mots en la lui montrant: «Voilà, monsieur, ce qu'a
+fait la vertu.» Malherbe, sans hésiter, lui montra la connétable de
+Lesdiguières, qui étoit assise auprès de la Reine, et lui dit: «Voilà,
+monsieur, ce qu'a fait le vice[258].»
+
+ [257] _Voyez_ les _Amours du grand Alcandre_. Madame de
+ Guercheville y est désignée sous le nom de _Scilinde_. La maison
+ de La Roche-Guyon, une des bonnes de France, étoit tombée en
+ quenouille. L'héritière, au lieu de se donner à quelqu'un des
+ grands seigneurs qui la recherchoient, se donna à un gentilhomme
+ de son voisinage, nommé M. de Silly, qui prit le nom de La
+ Roche-Guyon. Le fils de cet homme-là épousa une fille de la
+ maison de Pons. C'est cette madame de Guercheville. Elle demeura
+ veuve fort jeune avec un seul fils, qui étoit le feu comte de La
+ Roche-Guyon. Henri IV étant à Mantes, qui est près de ce lieu,
+ fit bien des galanteries à madame de La Roche-Guyon, qui étoit
+ une belle et honnête personne. Il y trouva beaucoup de vertu, et
+ pour marque d'estime, il la fit dame d'honneur de la feue
+ Reine-mère, en lui disant: «Puisque vous avez été dame d'honneur,
+ vous le serez.» Entre deux, cette dame avoit épousé M. de
+ Liancourt, premier écuyer de la petite écurie, et par pruderie
+ elle se fit appeler madame de Guercheville, à cause qu'on
+ appeloit alors madame de Beaufort madame de Liancourt. Le comte
+ de La Roche-Guyon mort sans enfants, M. de Liancourt, en donnant
+ le surplus en argent, eut la terre de La Roche-Guyon pour les
+ conventions matrimoniales de sa mère.(T.)--L'abbé de Choisy
+ rapporte dans ses Mémoires le fait relatif à Henri IV, que
+ Tallemant s'est contenté d'indiquer ici. (_Voyez_ les _Mémoires
+ de Choisy_, tom. 63, pag. 515 de la deuxième série de la
+ Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France.)
+
+ [258] Voir précédemment l'_historiette_ du connétable, où sa
+ femme joue un très-grand rôle.
+
+Sa façon de corriger son valet étoit plaisante. Il lui donnoit dix
+sols par jour, c'étoit honnêtement en ce temps-là, et vingt écus de
+gages; et quand ce valet l'avait fâché, il lui faisoit une remontrance
+en ces termes: «Mon ami, quand on offense son maître, on offense
+Dieu, et quand on offense Dieu, il faut, pour en obtenir le pardon,
+jeûner et donner l'aumône. C'est pourquoi je retiendrai cinq sous de
+votre dépense que je donnerai aux pauvres à votre intention, pour
+l'expiation de vos péchés.»
+
+Tout son contentement étoit d'entretenir ses amis particuliers, comme
+Racan, Colomby, Yvrande et autres, du mépris qu'il faisoit de toutes
+les choses qu'on estimoit le plus dans le monde. Il disoit souvent à
+Racan, qui est de la maison de Bueil, que c'étoit une folie de se
+vanter d'être d'une ancienne noblesse; que plus elle étoit ancienne,
+plus elle étoit douteuse; et qu'il ne falloit qu'une femme lascive
+pour pervertir le sang de Charlemagne et de saint Louis[259].
+
+ [259] Racan fait ajouter à Malherbe: «Tel qui pense être issu de
+ ces grands héros est peut être venu d'un valet-de-chambre ou d'un
+ violon.»
+
+Il ne s'épargnoit pas lui-même en l'art où il excelloit, et disoit
+souvent à Racan: «Voyez-vous, mon cher monsieur, si nos vers vivent
+après nous, toute la gloire que nous pouvons en espérer, c'est qu'on
+dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de syllabes, et que
+nous avons été tous deux bien fous de passer toute notre vie à un
+exercice si peu utile et au public et à nous, au lieu de l'employer à
+nous donner du bon temps, et à penser à l'établissement de notre
+fortune.»
+
+Il avoit un grand mépris pour tous les hommes en général, et il
+disoit, après avoir conté en trois mots la mort d'Abel: «Ne voilà-t-il
+pas un beau début? Ils ne sont que trois ou quatre au monde, et ils
+s'entretuent déjà; après cela, que pouvoit espérer Dieu des hommes
+pour se donner tant de peine à les conserver?»
+
+Il parloit fort ingénument de toutes choses; il ne faisoit pas grand
+cas des sciences, principalement de celles qui ne servent qu'à la
+volupté, au nombre desquelles il mettoit la poésie. Et comme un jour
+un faiseur de vers se plaignoit à lui qu'il n'y avoit de récompense
+que pour ceux qui servoient le Roi dans ses armées et dans les
+affaires d'importance, et que l'on étoit trop cruel pour ceux qui
+excelloient dans les belles-lettres, Malherbe lui répondit que c'étoit
+une sottise de faire le métier de rimeur pour en espérer autre
+récompense que son divertissement; et qu'un bon poète n'étoit pas plus
+utile à l'Etat qu'un bon joueur de quilles.
+
+Pendant la prison de M. le Prince[260], le lendemain que madame la
+Princesse, sa femme, fut accouchée de deux enfants morts pour avoir
+été incommodée de la fumée qu'il faisoit dans sa chambre au bois de
+Vincennes, il trouva un conseiller de province de ses amis en une
+grande tristesse chez M. le garde-des-sceaux Du Vair. «Qu'avez-vous?
+lui dit-il.--Les gens de bien, lui dit cet homme, pourroient-ils avoir
+de la joie après qu'on vient de perdre deux princes du sang»? Malherbe
+lui repartit: «Monsieur, monsieur, cela ne doit point vous affliger:
+ne vous souciez que de bien servir, vous ne manquerez jamais de
+maître.»
+
+ [260] Henri de Bourbon, père du grand Condé.
+
+Allant dîner chez un homme qui l'en avoit prié, il trouva à la porte
+de cet homme un valet qui avoit des gants dans ses mains; il étoit
+onze heures. «Qui êtes-vous, mon ami? lui dit-il.--Je suis le
+cuisinier, monsieur.--Vertu Dieu! reprit-il en se retirant bien vite,
+que je ne dîne pas chez un homme dont le cuisinier, à onze heures, a
+des gants dans ses mains[261].»
+
+ [261] Cette anecdote ne se trouve pas dans Racan.
+
+Etant allé avec feu Du Moustier et Racan aux Chartreux pour voir un
+certain Père Chazerey, on ne voulut leur permettre de lui parler
+qu'ils n'eussent dit chacun un _Pater_; après le Père vint et s'excusa
+de ne pouvoir les entretenir. «Faites-moi donc rendre mon _Pater_,»
+dit Malherbe[262].
+
+ [262] Omis par Racan.
+
+Racan le trouva une fois qui comptoit cinquante sols. Il mettoit dix,
+dix et cinq, et après dix, dix et cinq. «Pourquoi cela? dit
+Racan.--C'est, répondit-il, que j'avois dans ma tête cette stance, où
+il y a deux grands vers et un demi-vers, puis deux grands vers et un
+demi-vers.»
+
+ Que d'épines, Amour, etc.[263]!
+
+ [263] Omis par Racan. Voici la première stance de cette pièce:
+
+ Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses!
+ Que d'une aveugle erreur, tu laisses toutes choses
+ A la merci du sort?
+ Qu'en tes prospérités à bon droit on soupire,
+ Et qu'il est malaisé de vivre en ton empire
+ Sans désirer la mort?
+
+ (_Poésies de Malherbe_, édition Barbou, pag. 143.)
+
+ Une fois il ôta les chenets du feu. C'étoient des chenets qui
+ représentoient de gros satyres barbus; «Mon Dieu, dit-il, ces gros
+ B.... se chauffent tout à leur aise, tandis que je meurs de
+ froid[264].»
+
+ [264] Omis par Racan.
+
+Un de ses neveux le vint voir une fois, après avoir été neuf ans au
+collége. Il lui voulut faire expliquer quelques vers d'Ovide, à quoi
+ce garçon se trouvoit bien empêché. Après l'avoir laissé ânonner un
+gros quart-d'heure, Malherbe lui dit: «Mon neveu, croyez-moi, soyez
+vaillant, vous ne valez rien à autre chose.»
+
+Un gentilhomme de ses parents étoit fort chargé d'enfants; Malherbe
+l'en plaignoit, l'autre lui dit qu'il ne pouvoit avoir trop d'enfants,
+pourvu qu'ils fussent gens de bien. «Je ne suis point de cet avis,
+répondit notre poète, et j'aime mieux manger un chapon avec un voleur
+qu'avec trente capucins.»
+
+Le lendemain de la mort du maréchal d'Ancre, il dit à madame de
+Bellegarde, qu'il trouva allant à la messe: «Hé quoi, madame, a-t-on
+encore quelque chose à demander à Dieu, après qu'il a délivré la
+France du maréchal d'Ancre?»
+
+Une année que la Chandeleur avoit été un vendredi, Malherbe faisoit
+une grillade le lendemain, entre sept et huit heures, d'un reste de
+gigot de mouton qu'il avoit gardé du jeudi. Racan entre et lui dit:
+«Quoi! monsieur, vous mangez de la viande, et Notre-Dame n'est plus en
+couche.--Vous vous moquez, dit Malherbe, les dames ne se lèvent pas si
+matin[265].»
+
+ [265] Omis par Racan.
+
+Il alloit fort souvent chez madame des Loges[266]. Un jour, ayant
+trouvé sur sa table le gros livre de M. Dumoulin contre le cardinal
+du Perron[267], et l'enthousiasme l'ayant pris à la seule lecture du
+titre, il demanda une plume et du papier, et écrivit ces vers:
+
+ Quoique l'auteur de ce gros livre
+ Semble n'avoir rien ignoré,
+ Le meilleur est toujours de suivre
+ Le prône de notre curé.
+ Toutes ces doctrines nouvelles
+ Ne plaisent qu'aux folles cervelles;
+ Pour moi, comme une humble brebis,
+ Sous la houlette je me range;
+ Il n'est permis d'aimer le change
+ Qu'en fait de femmes et d'habits.
+
+ [266] Marie Bruneau, dame des Loges; c'étoit une femme
+ très-renommée pour son esprit chez laquelle les gens de lettres
+ se réunissoient souvent.
+
+ [267] _Le Bouclier de la Foi._
+
+Madame des Loges ayant lu ces vers, piquée d'honneur et de zèle, prit
+la même plume, et de l'autre côté écrivit ces autres vers:
+
+ C'est vous dont l'audace nouvelle
+ A rejeté l'antiquité,
+ Et Dumoulin ne vous rappelle
+ Qu'à ce que vous avez quitté.
+ Vous aimez mieux croire à la mode:
+ C'est bien la foi la plus commode
+ Pour ceux que le monde a charmés.
+ Les femmes y sont vos idoles;
+ Mais à grand tort vous les aimez,
+ Vous qui n'avez que des paroles[268].
+
+ [268] Tallemant ne tenoit pas cette anecdote de Racan. C'est
+ Balzac qui le premier l'a rapportée ainsi: elle est inexacte.
+ Ménage, dans ses _Observations_ sur Malherbe, l'a rectifiée
+ d'après le récit même de Racan, qui y jouoit un rôle: «J'ai su de
+ M. Racan, dit-il, que c'est lui qui avoit fait ces vers que M. de
+ Balzac attribue à Malherbe, et que Gombaud avoit fait ceux que M.
+ de Balzac donne à madame des Loges. Madame des Loges, qui étoit
+ de la religion réformée, avoit prêté à M. de Racan le livre de
+ Dumoulin le ministre, intitulé _le Bouclier de la Foi_, et
+ l'avoit obligé de le lire. M. de Racan, après l'avoir lu, fit sur
+ ce livre cette épigramme que M. de Balzac a altérée en plusieurs
+ endroits. L'ayant communiquée à Malherbe, qui l'étoit venu
+ visiter dans ce temps-là, Malherbe l'écrivit de sa main dans le
+ livre de Dumoulin, qu'il renvoya en même temps à madame des Loges
+ de la part de M. de Racan. Madame des Loges, voyant ces vers
+ écrits de la main de Malherbe, crut qu'ils étoient de Malherbe;
+ et comme elle étoit extraordinairement zélée pour sa religion,
+ elle ne voulut pas qu'ils demeurassent sans réponse. Elle pria
+ Gombauld, qui étoit de la même religion et qui avoit le même
+ zèle, d'y répondre. Gombauld, je le sais de lui-même, qui
+ croyoit, comme madame des Loges, que Malherbe étoit l'auteur de
+ ces vers, y répondit par l'épigramme que M. de Balzac attribue à
+ madame des Loges, et qu'il trouve trop gaillarde pour une femme
+ qui parle à un homme.» (Les _OEuvres de François de Malherbe_,
+ 1723, tom. 2, pag. 387.)
+
+Il ne traita guère mieux M. de Méziriac que Desportes. Car un jour que
+cet honnête homme lui apporta une traduction qu'il avoit faite de
+l'arithmétique de Diophante, auteur grec, avec des commentaires[269],
+quelques-uns de leurs amis communs se mirent à louer ce travail, en
+présence de l'auteur, et à dire qu'il seroit fort utile au public.
+Malherbe leur demanda seulement s'il feroit diminuer le pain et le
+vin. Il appeloit M. de Méziriac, _M. de Miseriac_. Il en répondit
+presqu'autant à un gentilhomme huguenot, et lui dit, pour toute
+réplique à la controverse qu'il avoit débitée: «Dites-moi, monsieur,
+boit-on de meilleur vin à La Rochelle et mange-t-on de meilleur blé
+qu'à Paris?»
+
+ [269] _Diophanti Alexandrini arithmeticorum libri sex, et de
+ numeris multangulis liber unus, græcis et latinis commentariis
+ illustratus._ Paris, 1621, in-fol.
+
+Un président de Provence avoit mis une méchante devise sur sa
+cheminée, et croyant avoir fait merveilles, il dit à Malherbe: «Que
+vous en semble?--Il ne falloit, répondit Malherbe, que la mettre un
+peu plus bas[270].»
+
+ [270] Dans le feu. (T.)--Cette anecdote ne se trouve pas dans
+ Racan.
+
+Quand il soupoit de jour, il faisoit fermer les fenêtres et allumer de
+la chandelle, autrement, disoit-il, c'étoit dîner deux fois[271].
+
+ [271] Également omis par Racan.
+
+Quelqu'un lui dit que M. Gaumin avoit trouvé le secret d'entendre la
+langue punique et qu'il y avoit fait le _Pater noster_: «Je m'en vais
+tout à cette heure vous en faire le _Credo_.» Et à l'instant il
+prononça une douzaine de mots barbares, et ajouta: «Je vous soutiens
+que voilà le _Credo_ en langue punique. Qui est-ce qui me pourra dire
+le contraire?»
+
+Il avoit un frère aîné avec lequel il a toujours été en procès; et
+comme quelqu'un lui disoit: «Des procès entre des personnes si
+proches! Jésus, que cela est de mauvais exemple!--Et avec qui
+voulez-vous donc que j'en aie? avec les Turcs et les Moscovites? je
+n'ai rien à partager avec eux[272].»
+
+ [272] _Avec qui voulez-vous donc que j'en aie?_ Ce mot d'un si
+ bon comique ne se trouve pas dans Racan, dont le récit est
+ presque continuellement pâle et froid.
+
+On lui disoit qu'il n'avoit pas suivi dans un psaume le sens de David:
+«Je crois bien, dit-il, suis-je le valet de David? J'ai bien fait
+parler le bon homme autrement qu'il n'avoit fait[273].»
+
+ [273] Omis par Racan.
+
+Un jour il dit des vers à Racan; et après il lui en demanda son avis.
+Racan s'en excusa, lui disant: «Je ne les ai pas bien entendus, vous
+en avez mangé la moitié.» Cela le piqua; il répondit en colère:
+«Mordieu, si vous me fâchez, je les mangerai tout entiers. Ils sont à
+moi, puisque je les ai faits; j'en puis faire ce qu'il me plaira.»
+
+Il se mettoit en colère contre les gueux qui lui disoient: «Mon noble
+gentilhomme,» et disoit en grondant: «Si je suis gentilhomme, je suis
+noble.»
+
+Il n'étoit pas toujours si fâcheux, et il a dit de lui-même qu'il
+étoit de Balbut en _Balbutie_[274]. C'était le plus mauvais récitateur
+du monde. Il gâtoit ses beaux vers en les prononçant. Outre qu'on ne
+l'entendoit presque point, à cause de l'empêchement de sa langue et de
+l'obscurité de sa voix, avec cela il crachoit au moins six fois en
+disant une stance de quatre vers. C'est pourquoi le cavalier Marini
+disoit qu'il n'avoit jamais vu d'homme plus humide ni de poète plus
+sec. A cause de sa _crachotterie_, il se mettoit toujours auprès de la
+cheminée.
+
+ [274] Ce mot n'est pas non plus rapporté dans Racan. La suite de
+ cet alinéa y manque aussi; mais Balzac a donné également les
+ détails qu'il renferme.
+
+Il disoit à M. Chapelain, qui lui demandoit conseil sur la manière
+d'écrire qu'il falloit suivre: «Lisez les livres imprimés, et ne dites
+rien de ce qu'ils disent[275].»
+
+ [275] Cet alinéa et le suivant ne se trouvent pas dans la _Vie_
+ par Racan.
+
+Ce même M. Chapelain le trouva un jour sur un lit de repos qui
+chantoit:
+
+ D'où venez-vous, Jeanne?
+ Jeanne, d'où venez-vous?
+
+et ne se leva point qu'il n'eût achevé. «J'aimerois mieux, lui
+dit-il, avoir fait cela que toutes les oeuvres de Ronsard.» Racan dit
+qu'il lui a ouï dire la même chose d'une chanson où il y a à la fin:
+
+ Que me donnerez-vous?
+ Je ferai l'endormie.
+
+Il avoit effacé plus de la moitié de son Ronsard, et en colloit les
+raisons à la marge. Un jour Racan, Colomby, Yvrande[276], et autres de
+ses amis, le feuilletoient sur sa table, et Racan lui demanda s'il
+approuvoit ce qu'il n'avoit point effacé. «Pas plus que le reste,»
+dit-il. Cela donna sujet à la compagnie, et entre autres à Colomby, de
+lui dire qu'après sa mort ceux qui rencontreroient ce livre croiroient
+qu'il avoit trouvé bon tout ce qu'il n'avoit point rayé. «Vous avez
+raison,» lui répondit Malherbe. Et sur l'heure il acheva d'effacer le
+reste.
+
+ [276] Yvrande étoit un de ses disciples, gentilhomme breton, page
+ de la grande écurie. (T.)
+
+Il étoit mal meublé et logeoit d'ordinaire en chambre garnie, où il
+n'avoit que sept ou huit chaises de paille; et comme il étoit fort
+visité de ceux qui aimoient les belles-lettres, quand les chaises
+étoient toutes occupées, il fermoit sa porte par dedans, et si
+quelqu'un heurtoit, il lui crioit: «Attendez, il n'y a plus de
+chaises,» disant qu'il valoit mieux ne les point recevoir que de les
+laisser debout.
+
+Il se vantoit d'avoir sué trois fois la v....., comme un autre se
+vanteroit d'avoir gagné trois batailles, et faisoit assez plaisamment
+le récit du voyage qu'il fit à Nantes pour aller trouver un homme qui
+guérissoit de cette maladie dans une chaire; sans doute c'étoit avec
+des parfums. Par son crédit, il se fit céder cette chaire par un autre
+qui l'avoit déjà retenue, et il écrivoit qu'il avoit gagné une chaire
+à Nantes où il n'y avoit pourtant point d'université. On l'appeloit
+chez M. de Bellegarde _le Père Luxure_[277].
+
+ [277] Omis par Racan.
+
+Il a toujours été fort adonné aux femmes, et se vantoit en
+conversation de ses bonnes fortunes et des merveilles qu'il y avoit
+faites[278].
+
+ [278] Cet alinéa et le suivant renferment également des détails
+ que Racan ne donne pas.
+
+Il disoit qu'il se connoissoit en deux choses, en musique et en gants.
+Voyez le grand rapport qu'il y a de l'un à l'autre!
+
+Dans ses _Heures_ il avoit effacé des Litanies tous les noms des
+saints et des saintes, et disoit qu'il suffisoit de dire: «_Omnes
+sancti et sanctæ, Deum orate pro nobis._»
+
+Un soir, qu'il se retiroit après souper, de chez M. de Bellegarde avec
+son homme qui lui portoit le flambeau, il rencontra M. de Saint-Paul,
+homme de condition, parent de M. de Bellegarde, qui le vouloit
+entretenir de quelque nouvelle de peu d'importance. Il lui coupa court
+en lui disant: «Adieu, monsieur, adieu, vous me faites brûler pour
+cinq sols de flambeau, et ce que vous me dites ne vaut pas un
+_carolus_.»
+
+Le feu archevêque de Rouen[279] l'avoit prié à dîner pour le mener
+après au sermon qu'il devoit faire en une église proche de chez lui.
+Aussitôt que Malherbe eut dîné, il s'endormit dans une chaise, et
+comme l'archevêque le pensa réveiller pour le mener au sermon: «Hé! je
+vous prie, dit-il, dispensez-m'en; je dormirai bien sans cela.»
+
+ [279] François de Harlay, auquel, en 1651, succéda son neveu,
+ François Harlay de Champvallon, depuis archevêque de Paris.
+
+Un jour, entrant dans l'hôtel de Sens, il trouva dans la salle deux
+hommes qui, disputant d'un coup de trictrac, se donnoient tous deux au
+diable qu'ils avoient gagné. Au lieu de les saluer, il ne fit que
+dire: «Viens, Diable, viens vite, tu ne saurois faillir, il y en a
+l'un ou l'autre à toi.»
+
+Quand les pauvres lui disoient qu'ils prieroient Dieu pour lui, il
+leur répondoit «qu'il ne croyoit pas qu'ils eussent grand crédit
+auprès de Dieu, vu le pitoyable état où il les laissoit, et qu'il eût
+mieux aimé que M. de Luynes ou M. le surintendant lui eût fait cette
+promesse.»
+
+Un jour qu'il faisoit un grand froid, il ne se contenta pas de bien se
+garnir de chemisettes, il étendit encore sur sa fenêtre trois ou
+quatre aunes de frise verte, en disant: «Je pense qu'il est avis à ce
+froid que je n'ai plus de quoi faire des chemisettes. Je lui montrerai
+bien que si.»
+
+En ce même hiver, il avoit une telle quantité de bas, presque tous
+noirs, que pour n'en mettre pas plus à une jambe qu'à l'autre, à
+mesure qu'il mettoit un bas il mettoit un jeton dans une écuelle.
+Racan lui conseilla de mettre une lettre de soie de couleur à chacun
+de ses bas, et de les chausser par ordre alphabétique. Il le fit, et
+le lendemain il dit à Racan: «J'en ai dans l'_L_,» pour dire qu'il
+avoit autant de paires de bas qu'il y avoit de lettres jusqu'à
+celle-là. Un jour chez madame des Loges il montra quatorze tant
+chemises que chemisettes, ou doublure. Tout l'été il avoit de la
+panne, mais il ne portoit pas trop régulièrement son manteau sur les
+deux épaules. Il disoit, à propos de cela, que Dieu n'avoit fait le
+froid que pour les pauvres ou pour les sots, et que ceux qui avoient
+le moyen de se bien chauffer et de se bien vêtir ne devoient point
+souffrir le froid.
+
+Quand on lui parloit d'affaires d'Etat, il avoit toujours ce mot à la
+bouche qu'il a mis dans l'Épître liminaire de Tite-Live, adressée à M.
+de Luynes[280], qu'il ne faut point se mêler de la conduite d'un
+vaisseau où l'on n'est que simple passager.
+
+ [280] Épître dédicatoire de la Traduction du trente-troisième
+ livre de Tite-Live.
+
+M. Morand, Trésorier de l'épargne, qui étoit de Caen, promit à
+Malherbe et à un gentilhomme de ses amis, qui étoit aussi de Caen, de
+leur faire toucher à chacun quatre cents livres pour je ne sais quoi,
+et en cela il leur faisoit une grande grâce. Il les convia même à
+dîner. Malherbe n'y vouloit point aller, s'il ne leur envoyoit son
+carrosse. Enfin le gentilhomme l'y fit aller à cheval. Après dîner, on
+leur compta leur argent. En revenant, il prend une vision à Malherbe
+d'acheter un coffre-fort. «Et pourquoi? dit l'autre.--Pour serrer mon
+argent.--Et il coûtera la moitié de votre argent.--N'importe, dit-il,
+deux cents livres sont autant à moi que mille à un autre.» Et il
+fallut lui aller acheter un coffre-fort[281].
+
+ [281] Omis par Racan.
+
+Patrix[282] le trouva une fois à table: «Monsieur, lui dit-il, j'ai
+toujours eu de quoi dîner, mais jamais de quoi rien laisser au
+plat[283].»
+
+ [282] Patrix est gentilhomme; il est de Caen, mais originaire de
+ Languedoc. (T.)
+
+ [283] Omis par Racan.
+
+Il donna pourtant un jour à dîner à six de ses amis. Tout le festin ne
+fut que de sept chapons bouillis, à chacun le sien, disant qu'il les
+aimoit tous également, et ne vouloit être obligé de servir à l'un la
+cuisse et à l'autre l'aile[284].
+
+ [284] Omis par Racan.
+
+Pour aborder M. de La Vieuville, surintendant des finances, et lui
+rendre grâces de quelque chose, il s'avisa d'une belle précaution. Dès
+qu'on disoit à cet homme: _Monsieur, je vous_... il croyoit qu'on
+alloit ajouter _demande_, et il ne vouloit plus écouter. Malherbe y
+alla, et lui dit: «Monsieur, remercier je vous viens[285].»
+
+ [285] Omis par Racan.
+
+Retournons à la poésie. Il lui arrivoit quelquefois de mettre une même
+pensée en plusieurs lieux différens, et il vouloit qu'on le trouvât
+bon: «car, disoit-il, ne puis-je pas mettre sur mon buffet un tableau
+qui aura été sur ma cheminée?» Mais Racan lui disoit que ce portrait
+n'étoit jamais qu'en un lieu à la fois, et que cette même pensée
+demeuroit en même temps en diverses pièces[286].
+
+ [286] Omis par Racan.
+
+On lui demanda une fois pourquoi il ne faisoit point d'élégies: «Parce
+que je fais des odes, dit-il, et qu'on doit croire que qui saute bien
+pourra bien marcher[287].»
+
+ [287] Omis par Racan.
+
+Il s'opiniâtra fort long-temps à faire des sonnets irréguliers (dont
+les deux quatrains ne sont pas de même rime). Colomby n'en voulut
+jamais faire et ne les pouvoit approuver. Racan en fit un ou deux,
+mais il s'en ennuya bientôt; et comme il disoit à Malherbe que ce
+n'étoit pas un sonnet, si on n'observoit les règles du sonnet: «Eh
+bien, lui dit Malherbe, si ce n'est pas un sonnet, c'est une
+sonnette.» Enfin il les quitta, comme les autres, quand on ne l'en
+pressa plus, et de tous ses disciples il n'y a eu que Maynard qui ait
+continué à en faire.
+
+Il avoit aversion pour les fictions poétiques, si ce n'étoit dans un
+poème épique; et en lisant une élégie de Régnier à Henri IV, où il
+feint que la France s'enleva en l'air pour parler à Jupiter, et se
+plaindre du misérable état où elle étoit pendant la Ligue, il
+demandoit à Régnier en quel temps cela étoit arrivé, qu'il avoit
+demeuré toujours en France depuis cinquante ans, et qu'il ne s'étoit
+point aperçu qu'elle se fût enlevée hors de sa place.
+
+Un jour que M. de Termes reprenoit Racan d'un vers qu'il a changé
+depuis, où il y avoit, parlant de la vie d'un homme des champs,
+
+ Le labeur de ses bras rend sa maison prospère,
+
+Racan lui répondit que Malherbe avoit bien dit
+
+ Oh! que nos fortunes prospères, etc.
+
+Malherbe, qui étoit présent: «Eh bien, mordieu, si je fais un pet, en
+voulez-vous faire un autre?»
+
+Quand on lui montroit des vers où il y avoit des mots qui ne servoient
+qu'à la mesure ou à la rime, il disoit que c'étoit une bride de
+cheval attachée avec une aiguillette.
+
+Un homme de robe de fort bonne condition lui apporta d'assez mauvais
+vers qu'il avoit faits à la louange d'une dame, et lui dit, avant que
+de les lui lire, que des considérations l'avoient obligé à les faire.
+Malherbe les lut d'un air fort chagrin, et lui dit: «Avez-vous été
+condamné à être pendu, ou à faire ces vers? car, à moins que de cela,
+on ne vous le sauroit pardonner.»
+
+Il se prenoit pour le maître de tous les autres, et avec raison.
+Balzac, dont il faisoit grand cas, et de qui il disoit: «Ce jeune
+homme ira plus loin pour la prose que personne n'a encore été en
+France,» lui apporta le sonnet de Voiture pour _Uranie_, sur lequel on
+a tant écrit depuis. Il s'étonna qu'un aventurier, ce sont ses propres
+termes, qui n'avoit point été nourri sous sa discipline, qui n'avoit
+point pris attache de lui, eût fait un si grand progrès dans un pays
+dont il disoit qu'il avoit la clef[288].
+
+ [288] Omis par Racan.
+
+Il ne vouloit point qu'on fît des vers en une langue étrangère, et
+disoit que nous n'entendions point la finesse d'une langue qui ne nous
+étoit point naturelle; et, à ce propos, pour se moquer de ceux qui
+faisoient des vers latins, il disoit que si Virgile et Horace
+revenoient au monde, ils donneroient le fouet à Bourbon[289] et à
+Sirmond[290].
+
+ [289] Nicolas Bourbon, dit le Jeune, dont les OEuvres furent
+ recueillies en 1630, sous le titre de _Poematia_, et qui fut
+ appelé en 1637 à l'Académie françoise, quoiqu'il n'eût jamais
+ écrit d'une manière un peu supportable qu'en latin.
+
+ [290] Sirmond (Jean), également de l'Académie françoise, avoit
+ composé quelques pièces latines qui lui avoient donné du renom.
+ Elles furent rassemblées sous le titre de _Carminum libri duo,
+ quorum prior heroïcorum est, posterior elegiarum_, 1654, in-8º.
+
+Quand il eut fait cette chanson qui commence:
+
+ Cette Anne si belle, etc.[291],
+
+qui est une chanson pitoyable, Bautru la retourna ainsi:
+
+ Ce divin Malherbe,
+ Cet esprit parfait,
+ Donnez-lui de l'herbe:
+ N'a-t-il pas bien fait?
+
+ [291] Poésies de Malherbe. Edition Barbou, 1764, pag. 216.
+
+Pour s'excuser, il disoit tantôt qu'on l'avoit trop pressé, tantôt que
+c'étoit pour les empêcher de lui demander sans cesse des vers pour des
+récits de ballet; puis, qu'il les falloit ainsi pour s'accommoder à
+l'air; et il enrageoit de n'avoir pas une bonne raison à dire[292].
+
+ [292] Omis par Racan.
+
+On a aussi retourné ces couplets où il y a à la reprise:
+
+ Cela se peut facilement,
+
+et puis
+
+ Cela ne se peut nullement[293];
+
+mais c'étoient des couplets que M. de Bellegarde avoit faits, et que
+Malherbe n'avoit fait que raccommoder. La parodie en est plaisante.
+Elle est dans le _Cabinet satirique_. C'est Berthelot qui l'a
+faite[294].
+
+ [293] Poésies de Malherbe; Barbou, pag. 94.
+
+ [294] Cette parodie, fort piquante en effet, se trouve aussi dans
+ le commentaire de Ménage sur Malherbe. Quand on l'aura lue, on
+ s'expliquera pourquoi nous ne l'avons pas rapportée ici. En voici
+ une stance: ce n'est pas la meilleure, mais c'est la seule que
+ nous puissions décemment citer:
+
+ Etre six ans à faire une ode,
+ Et faire des lois à sa mode,
+ Cela se peut facilement
+ Mais de nous charmer les oreilles
+ Par _sa merveille des merveilles_,
+ Cela ne se peut nullement.
+
+ «Malherbe, dit Ménage, pour réponse à ces vers, fit donner des
+ coups de bâton à Berthelot, par un gentilhomme de Caen, nommé la
+ Boulardière.»
+
+Il avoit pour ses écoliers Racan, Maynard, Touvant et Colomby[295]. Il
+en jugeoit diversement, et disoit, en termes généraux, que Touvant
+faisoit bien des vers, sans dire en quoi il excelloit; que Colomby
+avoit beaucoup d'esprit, mais qu'il n'avoit point de génie pour la
+poésie; que Maynard étoit celui de tous qui faisoit mieux des vers,
+mais qu'il n'avoit point de force, et qu'il s'étoit adonné à un genre
+de poésie, voulant dire l'épigramme, auquel il n'étoit pas propre,
+parce qu'il n'avoit pas assez de pointe d'esprit; pour Racan, qu'il
+avoit de la force, mais qu'il ne travailloit pas assez ses vers; que
+bien souvent, pour mettre une bonne pensée, il prenoit de trop grandes
+licences, et que de ces deux derniers on en feroit un grand poète. Il
+disoit à Racan qu'il étoit hérétique en poésie. Il le blâmoit de rimer
+indifféremment aux terminaisons en _ant_ et en _ent_, en _ance_ et en
+_ence_. Il vouloit qu'on rimât pour les yeux aussi bien que pour les
+oreilles. Il le reprenoit de rimer le simple et le composé, comme
+_temps_ et _printemps_, _jour_ et _séjour_; il ne vouloit pas qu'on
+rimât les mots qui avoient quelque connivence ou qui étoient opposés,
+comme _montagne_ et _campagne_[296], _offense_ et _défense_, _père_ et
+_mère_, _toi_ et _moi_; il ne vouloit pas non plus qu'on rimât les
+mots dérivés d'un même mot, comme, _admettre_, _commettre_,
+_promettre_, qui viennent tous de _mettre_; ni les noms propres les
+uns avec les autres, comme _Thessalie_ et _Italie_, _Castille_ et
+_Bastille_, _Alexandre_ et _Lisandre_; et sur la fin il étoit devenu
+si scrupuleux en ses rimes, qu'il avoit même de la peine à souffrir
+qu'on rimât les verbes en _er_ qui avoient tant soit peu de
+convenance, comme, _abandonner_, _ordonner_, _pardonner_, et disoit
+qu'ils venoient tous trois de _donner_. La raison qu'il en rendoit est
+qu'on trouvoit de plus beaux vers en rapprochant les mots éloignés,
+qu'en rimant ceux qui avoient de la convenance, parce que ces derniers
+n'avoient presque qu'une même signification. Il s'étudioit fort à
+chercher des rimes rares et stériles, sur la créance qu'il avoit
+qu'elles lui faisoient trouver des pensées nouvelles, outre qu'il
+disoit que cela sentoit un grand poète de tenter les rimes qui
+n'avoient point encore été rimées. Il faut entendre cela
+principalement pour les sonnets où il faut quatre rimes. Il ne vouloit
+point qu'on rimât sur _bonheur_ ni sur _malheur_, parce que les
+Parisiens n'en prononcent que l'_u_, comme s'il y avoit _bonhur_,
+_malhur_, et de le rimer à _honneur_ il le trouvoit trop proche. Il
+défendoit de rimer à _flame_, parce qu'il l'écrivoit et le prononçoit
+avec deux _m_, _flamme_, et le faisoit long en le prononçant, de
+sorte qu'il ne le pouvoit rimer, qu'avec _épigramme_.
+
+ [295] Ces deux derniers ne sont pas grand'chose. (T.)
+
+ [296] Il l'a rimé lui-même. (T.)
+
+Il reprenoit Racan de rimer _qu'ils ont eu_ avec _vertu_ ou _battu_,
+parce, disoit-il, qu'on prononçoit à Paris les mots _eu_ en deux
+syllabes.
+
+Au commencement que Malherbe vint à la cour, qui fut en 1605, comme
+nous avons dit, il n'observoit pas encore de faire une pause au
+troisième vers des stances de six, comme il se peut voir dans celles
+qu'il fit pour le Roi allant en Limosin, où il y en a deux ou trois où
+le sens va jusqu'au quatrième vers, et aussi en cette stance du psaume
+_Domine, Deus noster_:
+
+ Sitôt que le besoin excite son désir,
+ Qu'est-ce qu'en ta largesse il ne trouve à choisir?
+ Et par ton mandement, l'air, la mer et la terre
+ N'entretiennent-ils pas
+ Une secrète loi de se faire la guerre,
+ A qui de plus de mets fournira ses repas[297]?
+
+ [297] _Voyez_ dans les _Poésies de Malherbe_ la paraphrase du
+ psaume 8, pag. 60 de l'édition Barbou.
+
+Il demeura presque toujours en cette espèce de négligence durant la
+vie d'Henri IV, comme il se voit encore dans une des pièces qu'il fit
+pour lui, lorsqu'il étoit amoureux de madame la Princesse.
+
+ Que n'êtes-vous lassées,
+ Mes tristes pensées, etc.[298].
+
+ [298] _Poésies de Malherbe_, déjà citées, pag. 149.
+
+Mais à une autre pièce qu'il fit pour ce prince amoureux, il a
+observé de finir exactement le sens au troisième vers; c'est:
+
+ Que d'épines, Amour, etc.[299].
+
+ [299] _Poésies de Malherbe_, déjà citées, pag. 143.
+
+Le premier qui s'aperçut que cette observation étoit nécessaire aux
+stances de six, ce fut Maynard, et c'est peut-être la raison pourquoi
+Malherbe l'estimoit l'homme de France qui faisoit mieux les vers.
+D'abord Racan, qui jouoit un peu du luth et aimoit la musique, se
+rendit, en faveur des musiciens qui ne pouvoient faire leur reprise
+aux stances de six, s'il n'y avoit un arrêt au troisième vers; mais
+quand Malherbe et Maynard voulurent qu'aux stances de dix on en fît
+encore un au septième vers, il s'y opposa, et ne l'a presque jamais
+observé. Sa raison étoit que ces stances ne se chantent presque
+jamais, et que, quand elles se chanteroient, on ne les chanteroit
+point en trois reprises; c'est pourquoi il suffiroit d'en faire une au
+quatrième vers.
+
+Malherbe vouloit que les élégies eussent un sens parfait de quatre
+vers en quatre vers, même de deux en deux, s'il se pouvoit; à quoi
+jamais Racan ne s'est accordé.
+
+Il ne vouloit pas que l'on nombrât en vers avec ces nombres vagues de
+cent et de mille; comme _mille_, ou _cent tourments_, et disoit assez
+plaisamment, quand il voyoit _cent_: «Peut-être n'y en avoit-il que
+quatre-vingt-dix et neuf.» Mais il disoit qu'il y avoit de la grâce à
+nombrer nécessairement comme en ce vers de Racan:
+
+ Vieilles forêts de trois siècles âgées.
+
+C'est encore une des censures à quoi Racan ne se pouvoit rendre, et
+néanmoins il n'a osé le faire que depuis la mort de Malherbe.
+
+A propos de nombres, quand quelqu'un disoit: «Il a les fièvres,» il
+demandoit aussitôt: «Combien en a-t-il de fièvres[300]?»
+
+ [300] Omis par Racan.
+
+Il se moquoit de ceux qui disoient qu'il y avoit du nombre dans la
+prose, et il disoit que de faire des périodes nombreuses, c'était
+faire des vers en prose. Cela a fait croire à quelques-uns que la
+traduction des Epîtres de Sénèque n'étoit point de lui, parce qu'il y
+a quelque nombre dans les périodes.
+
+On voit par une de ses lettres que c'étoit un amoureux un peu rude. Il
+a avoué à madame de Rambouillet, qu'ayant eu soupçon que la vicomtesse
+d'Auchy[301] (c'est _Caliste_ dans ses OEuvres) aimoit un autre
+auteur, et l'ayant trouvée seule sur son lit, il lui prit les deux
+mains d'une des siennes et de l'autre la souffleta jusqu'à la faire
+crier au secours. Puis quand il vit que le monde venoit, il s'assit
+comme si de rien étoit. Depuis il lui en demanda pardon[302].
+
+ [301] Son _Historiette_ suit immédiatement celle-ci.
+
+ [302] Ce fait très-curieux ne se trouve pas dans la _Vie_ donnée
+ par Racan.
+
+Racan, de qui j'ai eu la plus grande part de ces mémoires, dit que,
+sur les vieux jours de Malherbe, s'entretenant avec lui du dessein
+qu'ils avoient de choisir quelque dame de mérite et de qualité pour
+être le sujet de leurs vers, Malherbe nomma madame la marquise de
+Rambouillet, et lui madame de Termes qui étoit alors veuve[303]. Il se
+trouva que toutes deux avoient nom Catherine, l'une Catherine de
+Vivonne, et l'autre Catherine Chabot. Le plaisir que prit Malherbe en
+cette conversation lui fit venir l'envie d'en faire une églogue ou
+entretien de bergers sous les noms de Mélibée pour lui et d'Arcan pour
+Racan. Il lui en a récité plus de quarante vers. Cependant on n'en a
+rien trouvé parmi ses papiers.
+
+ [303] Racan a aimé madame de Moret, sa parente, car on voit dans
+ ses vers qu'il parle de cet oeil qu'elle perdit ou qu'elle
+ feignit d'avoir perdu. Voyez l'_Historiette_ de madame de Moret.
+ (T.)
+
+Le jour même qu'il fit le dessein de cette églogue, craignant que ce
+nom d'Arthénice, s'il servoit pour deux personnes, ne fît de la
+confusion dans cette pièce, il passa toute l'après-dînée avec Racan à
+retourner ce nom-là. Ils ne trouvèrent que _Arthénice_, _Eracinthe_ et
+_Carinthée_. Le premier fut jugé le plus beau; mais Racan s'en étant
+servi dans la pastorale qu'il fit peu de temps après, Malherbe laissa
+les deux autres et prit _Rodanthe_.
+
+Madame de Rambouillet dit qu'elle n'a jamais ouï parler de
+_Rodanthe_[304], mais qu'un jour Malherbe lui dit: «Ah! madame, si
+vous étiez femme à faire faire des vers, j'ai trouvé le plus beau nom
+du monde en tournant le vôtre.» Elle ajoute que quelque temps après il
+lui dit qu'il étoit fort en colère contre Racan, qui lui avait volé
+ce beau nom, et qu'il vouloit faire une pièce qui commenceroit ainsi:
+
+ Celle pour qui je fis le beau nom d'Arthénice,
+
+afin qu'on sût que c'étoit lui qui l'avoit trouvé dans ses lettres.
+Elle dit que dans cette petite élégie qui commence:
+
+ Et maintenant encore en cet âge penchant
+ Où mon peu de lumière est si près du couchant, etc.,
+
+Malherbe vouloit parler d'elle, quand il dit:
+
+ «Cette jeune bergère à qui les Destinées
+ «Sembloient avoir donné mes dernières années, etc.»
+
+ [304] On lit dans les _OEuvres de Malherbe_ une chanson adressée
+ à la marquise de Rambouillet, sous le nom de _Rodanthe_, pag. 234
+ de l'édition déjà citée.
+
+Elle m'a assuré que ce sont les seuls vers qu'il ait faits pour
+elle[305].
+
+ [305] _Voyez_ le fragment pour madame la marquise de Rambouillet,
+ 1624 ou 1625, dans les _Poésies de Malherbe_, pag. 254 de
+ l'édition Barbou. Tallemant paroît avoir cité de mémoire les vers
+ que madame de Rambouillet disoit avoir été faits pour elle; nous
+ croyons devoir les rétablir ici:
+
+ Celle belle bergère, à qui les Destinées
+ Sembloient avoir gardé mes dernières années,
+ Eut en perfection tous les rares trésors
+ Qui parent un esprit et font aimer un corps.
+ Ce ne furent qu'attraits, ce ne furent que charmes;
+ Sitôt que je la vis, je lui rendis les armes,
+ Un objet si puissant ébranla ma raison.
+ Je voulus être sien, j'entrai dans sa prison,
+ Et de tout mon pouvoir essayai de lui plaire
+ Tant que ma servitude espéra du salaire;
+ Mais comme j'aperçus l'infaillible danger
+ Où, si je poursuivois, je m'allois engager,
+ Le soin de mon salut m'ôta cette pensée;
+ J'eus honte de brûler pour une âme glacée,
+ Et sans me travailler à lui faire pitié,
+ Restreignis mon amour aux termes d'amitié.
+
+Elle m'a conté que Malherbe ne l'ayant pas trouvée, s'étoit amusé un
+jour à causer chez elle avec une fille, et qu'on tira par hasard un
+coup de mousquet dont la balle passa entre lui et cette demoiselle. Le
+lendemain il vint voir madame de Rambouillet, et comme elle lui
+faisoit quelque civilité sur cet accident: «Je voudrois, lui dit-il,
+avoir été tué de ce coup. Je suis vieux, j'ai assez vécu, et puis on
+m'eût peut-être fait l'honneur de croire que M. de Rambouillet
+l'auroit fait faire[306].»
+
+ [306] Cette curieuse anecdote et les détails qui la précèdent
+ n'ont point été donnés par Racan.
+
+M. Racan soutient pourtant que c'est pour elle qu'il fit cette
+chanson:
+
+ Chère beauté, que mon âme ravie, etc.[307]
+
+et cette autre ou Boisset mit un air:
+
+ Ils s'en vont ces rois de ma vie,
+ Ces yeux, ces beaux yeux[308], etc.
+
+ [307] Cette chanson paroît avoir été adressée à la marquise de
+ Rambouillet sous le nom de _Rodanthe_. On est d'autant plus porté
+ à le croire que l'on y retrouve les mêmes images sur la froideur
+ de sa maîtresse, que dans les fragments cités plus haut.
+
+ Voici la seconde stance:
+
+ En tous climats, voire au fond de la Thrace,
+ Après les neiges et les glaçons,
+ Le beau temps reprend sa place,
+ Et les étés mûrissent les moissons;
+ Chaque saison y fait son cours;
+ En vous seule on trouve qu'il gèle toujours.
+
+ [308] _Poésies de Malherbe_, pag. 101. Ces vers sont indiqués
+ dans toutes les éditions de Malherbe comme étant adressés à la
+ vicomtesse d'Auchy. (Voyez l'_Historiette_ de cette dame à la
+ suite de l'article sur Malherbe.)
+
+Racan, qui avoit trente-quatre ans moins que Malherbe, changea son
+amour poétique en un véritable et légitime amour. C'est ce qui donna
+lieu à Malherbe de lui écrire une lettre où il y avoit des vers qui
+sont ceux où il est parlé de madame de Rambouillet, pour le divertir
+de cette passion; parce qu'il avoit appris que madame de Termes se
+laissoit cajoler par le président Vignier, qu'elle a épousé
+depuis[309]. Et quand il sut que Racan étoit décidé de se marier en
+son pays du Maine, il le manda aussitôt à madame de Termes par une
+lettre qui est imprimée.
+
+ [309] Catherine Chabot, fille de Jacques, marquis de Mirebeau,
+ veuve de César-Auguste de Saint-Lari, baron de Termes, se remaria
+ à Claude Vignier, président au parlement de Metz; elle mourut en
+ 1662.
+
+Environ en ce temps là son fils fut assassiné à Aix, où il étoit
+conseiller. Malherbe ne vouloit pas qu'il le fût: cela lui sembloit
+indigné de lui. Il ne s'y résolut qu'après qu'on lui eut représenté
+que M. de Foix, nommé à l'archevêché de Toulouse, étoit bien
+conseiller au parlement de Paris, lui qui étoit allié de toutes les
+maisons souveraines de l'Europe. Voici comme ce pauvre garçon fut tué.
+Deux hommes d'Aix ayant querelle prirent la campagne; leurs amis
+coururent après; les deux partis se rencontrèrent en une hôtellerie;
+chacun parla à l'avantage de son ami. Le fils de Malherbe étoit
+insolent, les autres ne le purent souffrir, ils se jetèrent dessus et
+le tuèrent. Celui qu'on en accusoit s'appeloit Piles. Il n'étoit pas
+seul sur Malherbe, les autres l'aidèrent à le dépêcher[310]. Or on
+soupçonnoit celui pour qui Piles[311] étoit, d'être de race de Juifs;
+c'est ce que veut dire Malherbe en un sonnet qu'il fit sur la mort de
+son fils. Ce sonnet n'est pas imprimé.
+
+ [310] On n'a vu ce fait rapporté nulle part ainsi et avec autant
+ de détails. Ceux des contemporains qui ont parlé de la mort
+ tragique du fils de Malherbe se sont tous accordés à dire qu'il
+ avoit été tué en duel.
+
+ [311] Piles est Fortia, et les Fortia passent pour être venus des
+ Juifs. (T.)
+
+ Une satire virulente de Philippe Desportes contre François de
+ Fortia, trésorier des parties casuelles, et des épigrammes de Jean
+ de Baïf, où Fortia n'étoit pas plus ménagé, auront sans doute
+ donné lieu au bruit alors répandu que la famille de Fortia étoit
+ juive d'origine. Ces pièces existent encore dans un manuscrit de
+ la Bibliothèque du Roi, nº 7652, t. 3, p. 3, et 2220 du fonds
+ Colbert. On ne peut les attribuer qu'à l'esprit de vengeance;
+ François de Fortia ne s'étant sans doute pas montré fort empressé
+ d'acquitter des assignations sur le trésor que Charles IX avoit
+ accordées aux deux poètes trop libéralement et sans consulter
+ l'état de ses finances. Des quatre frères de François, l'aîné,
+ Jean de Fortia, avoit embrassé l'état ecclésiastique, et étoit
+ aussi prêtre de la métropole de Tours; Pierre, le plus jeune,
+ étoit abbé de Saint-Acheul, et mourut en 1580, comme on le voit
+ dans le _Gallia Christiana_, t. 10, pag. 1328. D'ailleurs, dès la
+ fin du seizième siècle, toutes les branches de cette maison firent
+ sans difficulté leurs preuves pour être admises dans l'ordre de
+ Malte, où l'on exigeoit quatre degrés de noblesse dans chacune des
+ lignes paternelles et maternelles. M. le comte de Fortia de Piles,
+ membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, auquel la
+ littérature et l'histoire doivent d'importantes publications, est
+ aujourd'hui le dernier rejeton de cette famille noble et ancienne.
+
+On lui parla d'accommodement, et un conseiller de Provence, son ami
+particulier, lui porta paroles de six mille écus; il en rejeta la
+proposition. Depuis, ses amis lui firent considérer que la vengeance
+qu'il désiroit étoit apparemment impossible, à cause du crédit de sa
+partie, et qu'il ne devoit pas refuser cette légère satisfaction qu'on
+lui présentait. «Hé bien! dit-il, je suivrai votre conseil, je
+prendrai de l'argent, puisqu'on m'y force, mais je proteste que je
+n'en garderai pas un teston pour moi, j'emploierai le tout à faire
+bâtir un mausolée à mon fils.» Il usa du mot de _mausolée_, au lieu
+de celui de _tombeau_, et fit le poète partout.
+
+Depuis, ce traité n'ayant pas réussi, il alla exprès au siége de La
+Rochelle en demander justice au Roi, dont n'ayant pas eu toute la
+satisfaction qu'il espéroit, il disoit tout haut à Nesle, dans la cour
+du logis où le Roi logeoit, qu'il vouloit demander le combat contre M.
+de Piles. Des capitaines aux gardes et autres gens qui étoient là
+sourioient de le voir à cet âge-là parler d'aller sur le pré, et
+Racan, qui y étoit, et qui commandoit la compagnie des gendarmes du
+maréchal d'Effiat, comme son ami, le voulut tirer à part pour lui dire
+qu'on se moquoit de lui, et qu'il étoit ridicule à l'âge de
+soixante-treize ans de se vouloir battre contre un homme de
+vingt-cinq; mais Malherbe, l'interrompant brusquement, lui dit: «C'est
+pour cela que je le fais. Je hasarde un sol contre une pistole.»
+
+Le bon homme gagna à ce voyage la maladie dont il mourut à son retour
+à Paris, un peu devant la prise de La Rochelle[312].
+
+ [312] Malherbe mourut en 1628, à l'âge de soixante-treize ans.
+
+Il n'étoit pas autrement persuadé de l'autre vie, et disoit, quand on
+lui parloit de l'enfer et du paradis: »J'ai vécu comme les autres, je
+veux mourir comme les autres, et aller où vont les autres.»
+
+On eut bien de la peine à le résoudre à se confesser; il disoit pour
+ses raisons qu'il n'avoit accoutumé de se confesser qu'à Pâques. Il
+observoit pourtant assez régulièrement les commandements de l'Eglise,
+et ne mangea de la viande ce samedi d'après la Chandeleur[313] que
+par mégarde; même il demandoit d'ordinaire permission d'en manger
+quand il en avoit besoin, et alloit à la messe toutes les fêtes et les
+dimanches. Il parloit toujours de Dieu et des choses saintes avec
+respect, et un de ses amis lui fit un jour avouer, en présence de
+Racan, qu'il avoit une fois fait voeu, durant la maladie de sa femme,
+d'aller, si elle en revenoit, d'Aix à la Sainte-Baume à pied et tête
+nue. Néanmoins il lui échappoit quelquefois de dire que la religion du
+prince étoit la religion des honnêtes gens.
+
+ [313] Voir précédemment, pag. 171.
+
+Yvrande acheva de le résoudre à se confesser et à communier, en lui
+disant: «Vous avez toujours fait profession de vivre comme les
+autres.--Que veut dire cela? lui dit Malherbe.--C'est, lui répondit
+Yvrande, que quand les autres meurent ils se confessent communément,
+et reçoivent les autres sacrements de l'Eglise.» Malherbe avoua qu'il
+avoit raison, et envoya quérir le vicaire de Saint-Germain-l'Auxerrois
+qui l'assista jusqu'à la mort[314].
+
+ [314] On raconte différemment ce qui se passa à sa mort.
+
+ Il est mort au mois d'octobre 1628. Son confesseur, voyant que sa
+ maladie étoit dangereuse, le pressa de se confesser; il s'en
+ excusa en disant qu'il se confesseroit à la Toussaint, comme il
+ avoit coutume de le faire: «Mais, monsieur, dit le confesseur,
+ vous m'aviez toujours dit que vous vouliez faire comme les autres,
+ en ce qui regarde le christianisme. Tous les bons chrétiens se
+ confessent avant que de mourir.--Vous avez raison, reprit
+ Malherbe, je veux donc aussi me confesser, je veux aller où vont
+ tous les autres, _on ne fera pas un paradis exprès pour moi_, et
+ il se confessa.» (_Extrait d'un manuscrit du même temps._)
+
+On dit qu'une, heure avant que de mourir, il se réveilla comme en
+sursaut d'un grand assoupissement, pour reprendre son hôtesse, qui lui
+servoit de garder d'un mot qui n'étoit pas bien françois à son gré; et
+comme son confesseur lui en voulut faire réprimande, il lui dit qu'il
+n'avoit pu s'en empêcher, et qu'il avoit voulu jusqu'à la mort
+maintenir la pureté de la langue françoise.
+
+
+
+
+MADEMOISELLE PAULET.
+
+
+Mademoiselle Paulet étoit fille d'un Languedocien qui inventa ce qu'on
+appelle aujourd'hui _la Paulette_, invention qui ruinera peut-être la
+France[315]. Sa mère étoit de fort bas lieu et d'une race fort
+diffamée pour les amourettes. Elle disoit que son père étoit
+gentilhomme; sa mère menoit une vie assez gaillarde. Mademoiselle
+Paulet avoit beaucoup de vivacité, étoit jolie, avoit le teint
+admirable, la taille fine, dansoit bien, jouoit du luth, et chantoit
+mieux que personne de son temps[316]; mais elle avoit les cheveux si
+dorés qu'ils pouvoient passer pour roux. Le père, qui vouloit se
+prévaloir de la beauté de sa fille, et la mère, qui étoit coquette,
+reçurent toute la cour chez eux. M. de Guise fut celui dont on parla
+le premier avec elle. On disoit qu'il avoit laissé une galoche en
+descendant par une fenêtre. Il disoit qu'il lui sembloit avoir
+toujours le petit _chose_ de la petite Paulet devant les yeux. M. de
+Chevreuse suivit son aîné, et ce fut ce qui la décria le plus, car il
+lui avoit donné pour vingt mille écus de pierreries dans une cassette:
+elle la confia à un nommé Descoudrais, à qui il la fit escamoter.
+
+ [315] Charles Paulet, secrétaire de la chambre du Roi, a été
+ l'inventeur et le premier fermier de cet impôt, qui consistoit
+ dans une somme que les officiers de judicature ou de finances
+ payoient chaque année aux parties casuelles, afin de conserver,
+ en cas de mort, leurs charges à leurs veuves et à leurs
+ héritiers; autrement elles auroient été déclarées vacantes au
+ profit du Roi. Ce droit, établi par un édit du 12 septembre 1604,
+ fut d'abord de quatre deniers pour livre, et depuis 1618, il
+ étoit du soixantième denier du tiers du prix de la charge.
+
+ [316] On raconte que l'on trouva deux rossignols morts sur le
+ bord d'une fontaine où elle avoit chanté tout le jour. (T.)
+
+Le ballet de la Reine-mère, dont nous avons parlé dans l'_Historiette_
+de madame la Princesse[317], se dansa en ce temps-là. Elle y chanta
+des vers de Lingendes qui commençoient ainsi:
+
+ «Je suis cet Amphion, etc.»
+
+Or, quoique cela convînt mieux à Arion, elle étoit pourtant sur un
+dauphin, et ce fut sur cela qu'on fit ce vaudeville:
+
+ «Qui fit le mieux du ballet?
+ «Ce fut la petite Paulet
+ «Montée sur le dauphin,
+ «Qui monta sur elle enfin.»
+
+Mais cela a été un pauvre _monteur_ que ce monsieur le Dauphin. Son
+père y monta au lieu de lui. Henri IV, à ce ballet, eut envie de
+coucher avec la belle chanteuse. Tout le monde tombe d'accord qu'il en
+passa son envie. Il alloit chez elle le jour qu'il fut tué; c'étoit
+pour y mener M. de Vendôme: il vouloit rendre ce prince galant;
+peut-être s'étoit-il déjà aperçu que ce jeune monsieur n'aimoit pas
+les femmes. M. de Vendôme a toujours depuis été accusé du ragoût
+d'Italie. On en a fait une chanson autrefois:
+
+ «Monsieur de Vendôme (_bis._)
+ «Va prendre Sodôme; (_bis._)
+ «Les Chalais, les Courtauraux[318],
+ «Seront des premiers à l'assaut.
+ «Ne sont-ils pas vaillants hommes?
+ «Chacun leur tourne le dos.»
+
+ [317] _Voyez_ plus haut, page 101 de ce volume.
+
+ [318] Depuis M. de Souvray. (T.)
+
+J'ai ouï conter qu'en une partie de chasse, un bon gentilhomme, oyant
+chanter cette chanson, dit: «Ah! que mon cousin un tel, qui est à M.
+le Prince, verra de belles occasions à ce siége!--Mais vous, lui
+dit-on, n'y voulez-vous point aller?» On le piqua d'honneur, et on lui
+fit acheter un cheval pour la guerre de Sodôme.
+
+Le chevalier de Guise fut aussi amoureux de mademoiselle Paulet. M.
+Patru, dont le père étoit tuteur de mademoiselle Paulet, car alors le
+sien étoit mort, m'a dit qu'un frère qu'elle avoit, qui venoit chez le
+père de M. Patru pour apprendre la pratique, y apporta le cartel du
+baron de Luz au chevalier de Guise. Il falloit que le chevalier fût
+bien familier chez la demoiselle. On disoit alors en goguenardant:
+«_Un bon concert à trois._» M. de Bellegarde, M. de Termes et M. de
+Montmorency en furent aussi épris. M. de Termes traitoit son amour en
+badinant, mais il étoit effectivement amoureux; son frère ne l'étoit
+pas autrement, mais il auroit été fâché que son frère eut été mieux
+que lui avec elle. Ce M. de Termes fit un vilain tour à mademoiselle
+Paulet. Un garçon de bon lieu, de Bordeaux, et à son aise, nommé
+Pontac, la vouloit, à ce qu'on dit, épouser. Termes, sans dire gare,
+lui donna des coups de bâton. Lui se retira à Bordeaux, et elle ne
+voulut jamais depuis voir un amant qui traitoit si cruellement ses
+rivaux.
+
+Quelque temps après elle se sépara de sa mère, et se retira pour
+quelques jours à Châtillon[319] avec une honnête femme, nommée madame
+Du Jardin, chez qui elle demeuroit à Paris. Elle avoit déjà donné
+congé à M. de Montmorency qui étoit alors fort jeune. Lui, qui
+s'imagina pouvoir entrer plus aisément chez elle à la campagne qu'à
+Paris, part seul à cheval pour y aller. Des charbonniers en assez bon
+nombre, car c'est le chemin de Chevreuse, où il se fait beaucoup de
+charbon, voyant ce jeune homme si bien fait, tout seul, se mirent en
+tête qu'il s'alloit battre, l'entourèrent et lui firent promettre
+qu'il ne passeroit pas outre. C'étoit si près de Châtillon que
+mademoiselle Paulet le reconnut, et pensa mourir de rire de cette
+aventure. Il y a apparence que, de peur d'être reconnu, il aima mieux
+s'en retourner. Cette madame Du Jardin, qui étoit dévote, se retira
+bientôt à la Ville-L'Évêque, où elle étoit comme en religion. Cela
+obligea mademoiselle Paulet à prendre une maison en particulier. Ce
+fut en ce temps-là que sa mère vint à mourir.
+
+ [319] Village par-delà Mont-Rouge, à une lieue de Paris. (T.)
+
+Madame de Rambouillet, qui avoit eu de l'inclination pour cette jeune
+fille dès le ballet de la Reine-mère, après avoir laissé passer bien
+du temps pour purger sa réputation, et voyant que dans sa retraite on
+n'en avoit point médit, commença à souffrir, à la prière de madame de
+Clermont-d'Entragues, femme de grande vertu et sa bonne amie, que
+mademoiselle Paulet la vît quelquefois. Pour madame de Clermont, elle
+avoit tellement pris cette fille en amitié qu'elle n'eut jamais de
+repos que mademoiselle Paulet ne vînt loger avec elle. Le mari, fort
+sot homme du reste, soit qu'il craignît la réputation qu'avoit eue
+cette fille, soit, comme il y a plus d'apparence, car madame de
+Clermont n'étoit point jolie, qu'il crût que sa femme donnoit à
+mademoiselle Paulet, qui alors pour ravoir son bien plaidoit contre
+diverses personnes, le mari, dis-je, avoit traversé longuement leur
+amitié, mais enfin on en vint à bout. Ce fut ce qui servit la plus à
+mademoiselle Paulet pour la remettre en bonne réputation, car après
+cela madame de Rambouillet la reçut pour son amie, et la grande vertu
+de cette dame purifia, pour ainsi dire, mademoiselle Paulet, qui
+depuis fut chérie et estimée de tout le monde.
+
+Elle retira environ vingt mille écus de son bien, avec quoi elle a
+fait de grandes charités. Nous en verrons des preuves en
+l'_Historiette_ suivante. Elle nourrissoit une vieille parente chez
+elle.
+
+L'ardeur avec laquelle elle aimoit, son courage, sa fierté, ses yeux
+vifs et ses cheveux trop dorés lui firent donner le surnom de
+_Lionne_. Elle avoit une chose qui ne témoignoit pas un grand
+jugement, c'est qu'elle affectoit une pruderie insupportable. Elle fit
+mettre aux Madelonettes une fille qu'elle avoit, qui se trouva grosse.
+Depuis, je ne sais quel petit commis l'épousa et devint après un grand
+partisan. Après elle en prit une si laide que le diable en auroit eu
+peur. Je lui ai ouï dire qu'elle voudroit que toutes celles qui
+avoient fait galanterie fussent marquées au visage. Elle n'écrivoit
+nullement bien, et quelquefois elle avoit la langue un peu
+longue[320]. Elle aimoit et haïssoit fortement, nous le verrons dans
+l'_Historiette_ de Voiture. Ce furent madame de Clermont et elle qui
+introduisirent M. Godeau, depuis évêque de Grasse, à l'hôtel de
+Rambouillet. Il étoit de Dreux, et madame de Clermont avoit Mézières
+là tout auprès. Enfin il logea avec elles, et l'abbé de La
+Victoire[321] appeloit mademoiselle Paulet madame de Grasse. Un soir
+elle alla, déguisée en _oublieuse_, à l'hôtel de Rambouillet. Son
+corbillon étoit de ces corbillons de Flandre avec des rubans couleur
+de rose; son habit de toile tout couvert de rubans avec une calle[322]
+de même. Elle joua des oublies, et on ne la reconnut que quand elle
+chanta la chanson.
+
+ [320] Portée à la médisance.
+
+ [321] Claude Duval, sieur de Coupeauville, abbé de La Victoire,
+ auprès de Senlis. Tallemant en parle plus bas.
+
+ [322] Bonnet aplati qui couvre les oreilles et est échancré
+ par-devant. (_Dict. de Trévoux._)
+
+Elle ne laissa pas d'avoir des amants depuis sa conversion, mais on
+n'a médit de pas un. Voiture dit qu'elle avoit pour serviteurs un
+cardinal, car le cardinal de La Valette l'appeloit, en riant, ma
+maîtresse; un docteur en théologie[323]; un marchand de la rue
+Aubry-Boucher[324]; un commandeur de Malte[325]; un conseiller de la
+cour[326]; un poète[327], et un prévôt de la ville[328]. Ce monsieur
+de la rue Aubry-Boucher étoit un original. Il prit à cet homme une
+grande amitié pour madame de Rambouillet, mais celle qu'il avoit pour
+mademoiselle Paulet se pouvoit appeler _amour_. A l'entrée qu'on fit
+au feu Roi, au retour de La Rochelle, il s'avisa, car il étoit
+capitaine de son quartier, d'habiller tous ses soldats de vert, parce
+que c'étoit la couleur de la belle. Tous ses verts-galants firent une
+salve devant la maison où elle étoit avec madame de Rambouillet,
+madame de Clermont et d'autres. La _Lionne_, qui ne prenoit pas
+plaisir à être aimée de cet animal-là, en rugit une bonne heure.
+Cependant il se fallut apaiser et aller avec ces dames au jardin du
+galant, dans le faubourg Saint-Victor, où il leur donna la collation.
+Sa femme vint à mourir; il se remaria avec une personne qu'il voulut à
+toute force, parce qu'elle avoit de l'air de mademoiselle Paulet. A
+soixante ans il alla par dévotion à Rome. Si la _Lionne_ eût été
+encore au monde quand la fille de cet homme fit tant l'acariâtre
+contre madame de Saint-Etienne[329], comme elle l'auroit dévorée[330]!
+
+ [323] C'étoit un impertinent nommé Dubois. (T).
+
+ [324] Bodeau, marchand linger. (T.)
+
+ [325] Le commandeur de Sillery. (T.)
+
+ [326] C'est pour augmenter les diverses conditions. (T.)
+
+ [327] Bordier, poète royal pour les ballets, un impertinent qui
+ la pensa faire devenir folle. (T.)
+
+ [328] Saint-Brisson Séguier, un gros dada qui tous les matins
+ demandoit _l'avoine_: son valet de chambre s'appeloit ainsi. Il y
+ avoit un vaudeville:
+
+ Et le gros Saint-Brisson
+ Dépense plus en son
+ Que Guillaume en farine. (T.)
+
+ [329] L'abbesse de Saint-Étienne de Reims étoit une demoiselle
+ d'Angennes. (_Voyez_ plus loin son article à la suite de celui de
+ madame de Rambouillet, sa mère.)
+
+ [330] _Voyez_, sur une pièce de vers intitulée le _Récit de la
+ Lionne_, une note de l'article CHAPELAIN dans le volume suivant.
+
+J'oubliois une galanterie que madame de Rambouillet fit à
+mademoiselle Paulet, la première fois qu'elle vint à Rambouillet. Elle
+la fit recevoir à l'entrée du bourg par les plus jolies filles du
+lieu, et par celles de la maison, toutes couronnées de fleurs, et fort
+proprement vêtues. Une d'entre elles, qui étoit plus parée que ses
+compagnes, lui présenta les clefs du château, et quand elle vint à
+passer sur le pont, on tira deux petites pièces d'artillerie qui sont
+sur une des tours.
+
+Mademoiselle Paulet mourut, en 1651, chez madame de Clermont, en
+Gascogne, où elle étoit allée pour lui tenir compagnie. M. de Grasse
+(Godeau) y alla exprès de Provence pour l'assister à la mort. Elle ne
+paroissoit guère que quarante ans et en avoit cinquante-neuf. Tout le
+monde vouloit qu'elle fût beaucoup plus vieille qu'elle n'étoit. Cela
+venoit de ce qu'elle avoit fait du bruit de bonne heure.
+
+
+
+
+LA VICOMTESSE D'AUCHY[331].
+
+
+La vicomtesse d'Auchy étoit de la maison des Ursins, mais non de la
+branche du marquis de Tresnel[332]. Son mari étoit de la maison de
+Conflans. Cette femme se pouvoit vanter qu'en tous âges elle avoit
+fait bien des sottises. D'abord elle se mit en tête de passer pour
+belle, et de se fourrer bien avant dans la cour. L'un et l'autre lui
+réussit assez mal, car elle n'avoit rien de beau que la gorge et le
+tour du visage. Elle avoit un teint de malade, et ses yeux furent
+toujours les moins brillants et les moins clairvoyants du monde.
+
+ [331] Maîtresse de Malherbe. Voir précédemment, page 188.
+
+ [332] Elle s'appeloit Charlotte des Ursins, vicomtesse d'Auchy,
+ ou Ochy. Ce dernier nom paroît être altéré. (_Voir_ la Dédicace à
+ elle adressée du _Recueil des plus beaux vers de ce temps_;
+ Paris, Toussaint Du Bray, 1609, in-8º.)
+
+Il y a des vers de Malherbe pour elle où il dit:
+
+ «Amour est dans ses yeux, il y trempe ses dards[333].»
+
+ [333] Ce vers se trouve dans un sonnet pour la vicomtesse
+ d'Auchy, sous le nom de Caliste, 1608. (_OEuvres de Malherbe_,
+ Paris, Barbou, 1764, in-8º, pag. 120.)
+
+Madame de Rambouillet disoit qu'il avoit raison, car ses yeux
+pleuroient presque toujours, et l'Amour y pouvoit trouver de quoi
+tremper ses dards tout à son aise. Je dirai en passant, à propos de
+cela, que sur ses vieux jours elle disoit, pour faire accroire aux
+gens qu'elle voyoit fort bien: «J'ai fait venir Thévenin[334], il m'a
+dit qu'il n'y avoit rien à faire à mes yeux.» Thévenin disoit vrai,
+car elle n'étoit plus bonne qu'à envoyer aux Quinze-Vingts. En
+récompense, elle étoit toujours fort proprement et fort parée. Pour la
+cour, on s'y moqua toujours d'elle. Son mari ne laissa pas d'en
+prendre du soupçon, car une jeune femme trouve facilement des galants,
+et une vicomtesse n'en chôme pas à Paris. Il la mena donc à la
+campagne et l'y tint durant dix ans comme prisonnière, et s'il eût
+vécu davantage, elle y fût demeurée davantage aussi, car il avoit
+bonne intention de la tenir là toute sa vie. Voyez quelle délivrance!
+la voilà en pleine liberté encore jeune.
+
+ [334] Oculiste du temps.
+
+Comme elle étoit fort vaine, tous les auteurs et principalement les
+poètes étoient reçus à lui en conter. Lingendes fit des vers sur sa
+voix[335], mais il ne faut prendre cela que poétiquement, car elle n'a
+jamais eu la réputation de bien chanter. Malherbe, nouvellement arrivé
+à la cour, comme le maître de tous, étoit le mieux avec elle. J'ai dit
+dans son _Historiette_ comment il la traita un jour, et comme il se
+raccommoda avec elle[336]. Après ces dix ans de prison et tout ce que
+je viens de dire, ne trouvez-vous pas que c'étoit avec grande raison
+que quand elle parloit du temps d'Henri IV, elle disoit: _J'ai ouï
+dire?_ Non contente d'être chantée par les autres, elle voulut se
+chanter elle-même, et passer dans les siècles à venir pour une
+personne savante. En ce beau dessein, elle achète d'un docteur en
+théologie, nommé Maucors, des homélies sur les épîtres de saint Paul,
+qu'elle fit imprimer soigneusement avec son portrait. Elle en eut tant
+de joie qu'elle donna presque tous les exemplaires pour rien au
+libraire, qui y trouva fort bien son compte, car la nouveauté de voir
+une dame de la commenter le plus obscur des apôtres, faisoit que tout
+le monde achetoit ce livre. Un jour Gombauld, par plaisir, lui demanda
+comment elle avoit entendu un passage de saint Paul qu'il-lui disoit:
+«Hé, répondit-elle, cela y est-il?»
+
+ [335] Cette pièce, composée de cinq stances, se trouve dans le
+ Recueil intitulée: _le Séjour des Muses, ou la Cresme des bons
+ vers_, Rouen, 1626, in-12, pag. 57. Elle existe aussi dans le
+ Recueil de Toussaint Du Bray, 1609, pag. 367.
+
+ [336] _Voyez_ précédemment, pag. 188 de ce volume.
+
+Quand le Père Campanelli vint à Paris, avant la guerre déclarée, elle
+fit tant que ce Père fut quelques jours chez elle à Saint-Cloud, et
+cela parce que c'étoit un homme de grande réputation. Cependant elle
+ne l'entendoit point, peut-être imaginoit-elle l'entendre, car, à
+cause que sa maison étoit originaire d'Italie, elle croyoit en devoir
+entendre la langue, et sur ce fondement elle alloit au sermon italien.
+Jamais personne n'a été si avide de lectures de comédies, de lettres,
+de harangues, de discours, de sermons même, quoique ce soit tout ce
+qu'on peut que de les entendre dans la chaire. Elle prêtoit son logis
+avec un extrême plaisir pour de telles assemblées. Enfin, pour s'en
+donner au coeur-joie et se rassasier de ces viandes creuses, elle
+s'avisa de faire une certaine académie où tour à tour chacun liroit
+quelque ouvrage. L'abbé de Cerisy, pour contrecarrer Boisrobert, fit
+cette académie, croyant qu'elle subsisteroit comme celle du cardinal.
+Au commencement c'étoit une vraie cohue. J'y fus une fois par
+curiosité. Pagan, parent de M. de Luynes, y lut une harangue, où,
+voulant s'excuser sur ce qu'il s'étoit plus adonné aux armes qu'aux
+lettres, il parla comme auroit fait feu César, et traita fort les
+autres du haut en bas. Habert l'aîné, l'avocat au conseil, dit assez
+plaisamment: «Cet homme a déclaré qu'il ne savoit pas le latin, je
+trouve pourtant qu'il n'a pas trop mal traduit le _miles gloriosus de
+Plaute_.» Or le bon, c'est qu'on disoit que Pagan n'avoit pas fait
+cette harangue, et que c'étoit un nomme Montholon, petit-fils du
+garde-des-sceaux. Cet homme étoit un des plus grands, faiseurs de
+galimatias du monde. Le cardinal de Retz m'a pourtant dit, mais je ne
+m'en fie guère à lui, que l'ayant trouvé en Avignon, l'année de la
+naissance du Roi[337], il lui montra bon nombre de belles lettres à
+toute la cour sur la naissance de M. le Dauphin, qu'il avoit faites
+pour M. le vice-légat. Ce Montholon étoit ruiné et s'étoit retiré là
+pour y étudier l'art militaire. Il disoit qu'avant, qu'il fût trois
+mois, il seroit le plus grand capitaine du monde en théorie. Il n'alla
+à l'armée pourtant qu'au siége d'Arras, où il fut tué; il n'avoit plus
+de quarante ans.
+
+ [337] En 1638.
+
+Pagan, quoiqu'on l'ait accusé de s'être fait faire sa harangue, a fait
+un livre. Il est vrai que c'est un livre de cavalier, car il s'appelle
+_Les Fortifications du comte de Pagan_[338], qu'il a dédié à don
+Hugues de Pagan, duc de Terranove au royaume de Naples; il se dit de
+cette maison-là. Au bout de chaque livre il y a, à la manière de
+Thucydide, _fin du premier livre des Fortifications du comte de
+Pagan_, et bien des couronnes de comte aux vignettes et partout.
+L'abbé d'Aubignac[339], qui a toujours de la bile de reste, entreprit
+à la première assemblée le pauvre Pagan, car il harangua contre les
+orgueilleux; et pour le désigner, il disoit en un endroit qu'il
+falloit avoir deux bons yeux, car Pagan étoit borgne, et depuis il est
+devenu aveugle: il avoit perdu cet oeil aux guerres de M. de Rohan. Il
+fallut y mettre le holà, car les gens s'échauffoient déjà dans leur
+harnois. L'abbé lui-même en avoit deux fort méchants, et enfin il est
+devenu quasi aveugle.
+
+ [338] _Traité des fortifications_, 1645, in-folio, ouvrage
+ estimé, réimprimé en 1689, in-12. Pagan, né en 1604, mourut le 18
+ novembre 1665.
+
+ [339] François Hédelin, abbé d'Aubignac, auteur de la _Pratique
+ du théâtre_, et de beaucoup d'autres ouvrages peu estimés, mourut
+ en 1676.
+
+Il y avoit plus d'un comte pour rire à cette vénérable académie. Le
+comte de Bruslon, le bon homme, qui étoit un comte pour rire en la
+manière la plus désavantageuse, car ce n'étoit pas manque de
+qualité[340], se mit aussi à haranguer à son tour, et ayant trouvé
+Mardochée en son chemin, il décrivit si prolixement la broderie du
+hocqueton du héraut qui alloit devant lui, que jamais il n'y eut tant
+de choses dans le bouclier d'Achille. C'est de lui qu'à la guerre de
+Lorraine on fit un couplet qui disoit:
+
+ Ce grand foudre de guerre,
+ Le comte de Bruslon,
+ Étoit comme un tonnerre,
+ Avec son bataillon,
+
+ Composé de cinq hommes
+ Et de quatre tambours,
+ Criant: Hélas! nous sommes
+ A la fin de nos jours.
+
+ [340] Il étoit introducteur des ambassadeurs. (T.)
+
+Maugars[341], célèbre joueur de viole, mais qui étoit un fou de bel
+esprit, avoit été au commencement de cette académie, et en fit des
+contes au cardinal de Richelieu, à qui il étoit. Pour se venger de
+lui, on lui fit refuser la porte. Il étoit enragé de cela, et un jour
+qu'il jouoit chez la comtesse de Tonnerre, la vicomtesse d'Auchy y
+vint. Il quitta aussitôt ce qu'il avoit commencé, et quoiqu'il ne
+chantât pas autrement, tant qu'elle fut là, il ne fit que chanter et
+jouer sur sa viole une chanson dont la reprise est:
+
+ Requinquez-vous, vieille,
+ Requinquez-vous donc[342].
+
+ [341] Tallemant lui consacre plus loin une _Historiette_ dans ces
+ _Mémoires_.
+
+ [342] C'est le refrain de la quatorzième chanson de Gaulthier
+ Garguille (pag. 26 de l'édition de 1641, et 27 de la réimpression
+ de 1758).
+
+Pour achever l'histoire de l'académie de la vicomtesse d'Auchy, je
+dirai que L'Esclache, qui montre la philosophie en françois, y parloit
+souvent. Cela fit envie à un nommé Saint-Ange, qui prouvoit, à ce
+qu'il disoit, la Trinité par raison naturelle, et qui siffloit de
+jeunes enfants sur la philosophie et la théologie, et les en faisoit
+répondre en françois, de s'introduire aussi chez la vicomtesse.
+Plusieurs personnes, hommes et femmes, alloient entendre ces
+perroquets.
+
+Mais M. de Paris[343], ayant par hasard quelque affaire avec la
+vicomtesse, s'y rencontra un jour que Saint-Ange et ses petits
+disciples babilloient. L'Esclache, un peu jaloux, se prit de paroles
+avec cet homme; cela ne plut guère à l'archevêque, à qui quelqu'un fit
+remarquer, car de lui-même je suis sûr qu'il n'en eût rien vu, qu'en
+disputant, on avoit avancé quelques erreurs touchant la religion, et
+que d'ailleurs cela n'étoit guère de la bienséance. Il dit donc, en
+s'en allant, à la vicomtesse, qu'il lui conseilloit de laisser la
+théologie à la Sorbonne, et de se contenter d'autres conférences, et
+la vicomtesse lui ayant témoigné que cela la surprenoit, M. de Paris,
+après l'avoir fort priée de faire cesser ces disputes, voyant qu'il ne
+la pouvoit mettre à la raison, fut contraint de défendre à l'avenir de
+telles assemblées. Il fallut donc se contenter de petites compagnies
+particulières.
+
+ [343] C'étoit le cardinal de Retz, oncle et prédécesseur du
+ fameux coadjuteur.
+
+Au reste, c'étoit la plus grande complimenteuse du monde après madame
+de Villesavin, qu'on appelle vulgairement _la servante très-humble du
+genre humain_. Pour attirer le monde, elle faisoit belle dépense, et
+traitoit fort bien les auteurs; car son frère, M. d'Armantières, étant
+mort, tandis qu'elle étoit en prison, elle devint héritière et ne
+donna à son fils durant sa vie que le bien du père.
+
+Elle chassa une fois son maître d'hôtel. Cet homme alla servir je ne
+sais quel duc, où il ne trouva pas bien son compte. Etant allé voir la
+vicomtesse, il se mit à lui conter comme il servoit chez son maître,
+l'épée au côté et le manteau sur les épaules: «Si vous vouliez me
+reprendre, ajouta-t-il, madame, je vous servirois ainsi.» Cela lui
+sembla beau, et elle le reprit pour être servie comme une duchesse. Je
+m'étonne qu'elle ne prît aussi un dais et un cadenas[344], car son
+maître-d'hôtel lui eût aussi bien donné cela que le reste.
+
+ [344] Le _cadenas_ étoit une espèce de coffret d'or ou de
+ vermeil, où l'on mettoit le couteau, la cuillère, la fourchette,
+ etc., dont on se servoit à la table des rois et des princes.
+ (_Dict. de Trévoux._)
+
+Elle vouloit avoir bien des connoissances et les entretenoit
+soigneusement; aussi vouloit-elle qu'on lui rendît la pareille. Un
+jour qu'elle avoit pris l'extrême-onction (car elle la prenoit assez
+brusquement) et n'étoit pas trop malade, tout-à-coup elle appelle une
+de ses femmes, et lui demande si madame la marquise de Rambouillet
+avoit envoyé savoir de ses nouvelles durant sa maladie; regardez si
+cela s'accorde avec l'extrême-onction.
+
+A propos de cela, on m'a dit qu'un cavalier, je pense que c'est
+Grillon[345], comme on lui vouloit donner l'extrême-onction, dit qu'il
+n'en vouloit point; que c'étoit un sacrement de bourgeois.
+
+ [345] Ou _Crillon_.
+
+Le cardinal de Sourdis (frère du marquis), en courant la poste, prit
+l'extrême-onction à Tours, et repartit l'après-dîner. Cette fois-là,
+on eut raison, de dire qu'on lui avoit graissé ses bottes[346]. Une
+bonne femme, dans la rue Quincampoix, comme on la lui donnoit, dit à
+sa servante: «Une telle, ayez soin de faire boire ces messieurs.»
+
+ [346] Il avoit été fait cardinal par la faveur de madame de
+ Beaufort, en la place du maréchal d'Estrées. (T.)
+
+Un jour que la vicomtesse d'Auchy étoit chez madame de Rambouillet,
+Voiture se mit en un coin de la chambre à rêver, et puis tout d'un
+coup, pour se moquer de cette femme qui faisoit la savante, il lui dit
+sérieusement: «Madame, lequel estimez-vous le plus de saint Augustin
+ou de saint Thomas?» Elle répondit de sang-froid qu'elle estimoit plus
+saint Thomas. Madame de Rambouillet pensa éclater de rire.
+
+
+
+
+M. DES YVETAUX[347].
+
+
+M. Des Yvetaux se nommoit Vauquelin, et étoit d'une bonne famille de
+Caen. Il y a exercé la charge de lieutenant-général, dont il fut
+interdit par arrêt du parlement de Rouen[348]. Il vint à la cour et
+fut porté par Desportes, et après par le cardinal du Perron. Ses vers
+étoient médiocres, mais il avoit assez de feu; sa prose, à tout
+prendre, valoit mieux. Il savoit, et avoit de l'esprit; il a eu en un
+temps toute la vogue qu'on sauroit avoir.
+
+ [347] Nicolas Vauquelin, seigneur Des Yvetaux, mort le 9 mars
+ 1649, âgé de quatre-vingt-dix ans.
+
+ [348] Suivant la _Biographie universelle_, on a dit par erreur,
+ que Des Yvetaux avoit été lieutenant-général, et on l'auroit
+ ainsi confondu avec son frère qui a rempli cette charge. La
+ _Biographie_ s'est trompée; Huet, dans ses _Origines de Caen_
+ (Rouen, 1706, p. 355) dit positivement que Jean Vauquelin, père
+ de Des Yvetaux, «l'adopta à son tribunal, et lui résigna sa
+ charge de lieutenant-général.» Il ajoute que le maréchal
+ d'Estrées «l'exhorta de venir à la cour et de ne pas passer sa
+ vie à donner des sentences;» que Des Yvetaux fut déterminé à
+ suivre ce conseil «par une disgrâce qui lui arriva, ayant été
+ cité au parlement de Rouen pour rendre raison de l'irrégularité
+ de quelque sentence;» qu'alors il vendit sa charge à Guillaume
+ Vauquelin, son frère cadet. On voit par là que Tallemant a été
+ bien instruit de ce qui concernoit le poète Des Yvetaux.
+
+Henri IV le fit précepteur de M. le Dauphin, après qu'il eut été
+précepteur de M. de Vendôme[349]. Il s'est plaint qu'on ne vouloit pas
+qu'il fît du feu Roi[350] un grand personnage. Durant la régence on
+lui ôta cette place par intrigue; peut-être la plainte que le clergé
+fit contre lui, et qui est imprimée dans les _Mémoires_ ensuite de
+ceux de M. de Villeroi, y servit-elle[351].
+
+ [349] Il fit pour celui-ci l'_Institution du Prince_ en vers
+ (T.). Cette pièce a dû être imprimée séparément avant 1612; car,
+ citée dans le discours adressé à la Reine, dont il va être
+ question, elle a été ensuite insérée dans les _Délices de la
+ Poésie françoise_; Paris, Toussainct Du Bray, 1615, p. 417.
+
+ [350] Louis XIII.
+
+ [351] _Voyez_ le Discours présenté à la Reine-mère du Roi, en
+ l'année 1612, à la suite des _Mémoires d'État_, par M. de
+ Villeroi, tom. 5, pag. 199, Amsterdam, 1725.
+
+On l'a accusé de ne croire que médiocrement en Dieu. Je ne lui ai
+pourtant jamais ouï dire d'impiétés. Il est vrai que je ne l'ai connu
+que deux ans avant qu'il mourût. On l'accusoit aussi d'aimer les
+garçons. Pour les femmes, il les a aimées jusqu'à la fin, et a
+toujours mené une vie peu exemplaire. Il passoit pour médisant, et
+pour aimer le vin. Quelquefois il étoit long-temps sans parler. On dit
+que Pluvinel et lui firent un voyage de Paris à Nantes et en
+revinrent, jouant toujours aux échecs sans se dire mot pour cela. Ils
+avoient une machine dans le carrosse.
+
+Il disoit que les courtisans appeloient _bon temps_ le temps où les
+pensions étoient bien payées.
+
+Etant disgracié, il acheta une maison rue des Marais, au faubourg
+Saint-Germain, vers les Petits-Augustins. En ce temps-là, il n'y avoit
+rien de bâti au-delà dans le faubourg; on l'appeloit, à cause de cela,
+_le dernier des hommes_. Cette maison a l'honneur d'être aussi
+extravagamment disposée que maison de France. Le grand jardin qu'il y
+joignit, et auquel on va par une voûte sous terre, est à peu près fait
+de même. Il se mit à faire là dedans une vie voluptueuse, mais cachée:
+c'étoit comme une espèce de Grand-Seigneur dans son sérail. En
+pensions, en bénéfices et en argent, il avoit beaucoup de bien et
+pouvoit vivre fort à son aise.
+
+A son ordinaire, il s'habilloit fort bizarrement. Madame de
+Rambouillet dit que la première fois qu'elle le vit, il avoit des
+chausses à bandes, comme celles des Suisses du Roi, rattachées avec
+des brides; des manches de satin de la Chine, un pourpoint et un
+chapeau de peaux de senteurs, et une chaîne de paille à son cou; et il
+sortoit en cet habit-là. Il est vrai qu'il ne sortoit pas souvent;
+mais quelquefois, selon les visions qui lui prenoient, tantôt il étoit
+vêtu en satyre, tantôt en berger, tantôt en dieu, et obligeoit sa
+nymphe à s'habiller comme lui. Il représentoit quelquefois Apollon qui
+court après Daphné, et quelquefois Pan et Syrinx. A cause qu'il devint
+amoureux de madame Du Pin[352], mère de madame d'Estrades, au lieu de
+culs-de-lampes, il fit mettre des pommes de pin dorées à son plancher.
+Il y a des festons et des lacs d'amour de paille, en je ne sais
+combien d'endroits, avec des chiffres de la même étoffe. Je ne sais
+quelle amitié il avoit pour la paille, mais il n'aimoit pas moins le
+vieux cuir doré[353], et n'avoit point d'autre tapisserie en été ni
+hiver.
+
+ [352] Marguerite de Burtio de la Tour, femme de Jacques de
+ Lallier, seigneur Du Pin. Marie de Lallier, sa fille, épousa en
+ 1637 le comte d'Estrades, qui fut créé maréchal de France en
+ 1675.
+
+ [353] On appeloit ainsi des peaux de mouton passées en basanes,
+ sur lesquelles étoient représentées en relief diverses sortes de
+ grotesques relevées d'or ou d'argent, de vermillon ou autres
+ couleurs (_Dictionnaire de Trévoux_). _Voyez_ aussi les
+ _Recherches sur le cuir doré_, par M. de La Querière; Rouen,
+ Baudry, 1830, in-8º.
+
+Il fut un peu épris d'une de mes parentes, madame d'Harambure, qui
+étoit allée voir son jardin. Un jour il lui écrivit une lettre fort
+longue, où en un endroit il se fondoit furieusement en raison, car il
+lui disoit: «Encore que vous n'aimiez point les figues (elle n'en
+mangeoit point), elles ne laissent pas d'être friandes; de même mon
+amour, quoique vous n'en fassiez point de cas, n'est pas pourtant
+méprisable;» et au bas il y avoit: «Renvoyez-moi cette lettre, s'il
+vous plaît, car je n'en ai point de double.» N'étoit-ce pas là une
+bonne lettre à garder?
+
+Madame de Saint-Germain-Prévost, dont le fils se vantoit d'être le
+fils de M. le maréchal de Biron, est celle de qui on a le plus parlé
+avec le bonhomme. Elle sut un jour qu'il devoit donner la collation
+chez lui à des dames. Elle trouve moyen d'y entrer justement comme on
+venoit de servir, et que les gens étoient allés avertir la compagnie,
+et prenant la nappe par un bout, elle jeta tout à terre. Quand il vit
+cela, il se mit à rire et dit: «Il faut que madame de Saint-Germain
+soit venue ici.»
+
+Mais l'amourette qui a fait le plus de bruit, est celle qu'il a eue
+jusqu'à la fin de sa vie. Voici comme cela arriva. Vers la prise de La
+Rochelle, un jour que la porte de son grand jardin, qui répond dans la
+rue du Colombier[354], étoit entr'ouverte, une jeune femme, grosse
+d'enfant, assez bien faite, mais fort triste, mit le nez dedans; il
+s'y rencontra par hasard, et comme il étoit civil, principalement aux
+dames, il la pria d'y entrer. Il apprit d'elle-même qu'elle étoit
+fille d'un homme qui jouoit, et a joué jusqu'à sa mort, de la harpe
+dans les hôtelleries d'Étampes (présentement son fils fait le même
+métier); elle lui dit qu'elle en jouoit aussi (effectivement elle en
+joue aussi bien que personne); qu'un jeune homme de Meaux, nommé
+Dupuis, qui est de la meilleure maison de la ville, l'avoit épousée
+par amour, et qu'il étoit malade dans la rue des Marais. Cette femme
+avoit l'air fort doux; il en fut touché; il lui offre tout ce qu'il
+avoit, les assiste, car Dupuis étoit fort pauvre, et quand elle
+accoucha il en eut tout le soin imaginable. Relevée, elle le va
+remercier; lui, la cajole; elle prend le soin de le blanchir, elle le
+visite souvent, et peu à peu se mêle de son ménage. Il se plaint à
+elle de ses valets, la prie d'avoir l'oeil sur eux. Dès qu'elle étoit
+habillée, elle venoit passer la journée avec lui: enfin il lui proposa
+de prendre avec son mari un appartement dans sa maison. Elle accepta
+ce parti. Quand elle y fut une fois établie, il prit une entière
+confiance en elle. Elle recevoit tout son revenu, faisoit la dépense
+telle qu'il l'avoit ordonnée, et le reste étoit pour elle. J'oubliois
+de dire que ce qui avoit achevé de le charmer, c'est qu'étant tombé
+malade, avant qu'elle logeât avec lui, cette femme fut quarante jours
+sans se déshabiller. Croyez pourtant qu'elle achetoit bien son
+bonheur. Il falloit savoir du bon homme tous les matins comment elle
+se coifferoit, à la grecque, à l'espagnole, à la romaine, à la
+françoise, etc.; quel habit elle prendroit; si elle seroit reine,
+déesse, nymphe ou bergère. Elle accoucha dans sa maison de deux
+enfants, car celui dont elle étoit grosse quand ils firent
+connoissance n'a pas vécu. Le plus âgé de ces deux enfants est une
+fille, et l'autre un garçon; nous parlerons d'elle ensuite, car le
+pauvre homme eut de grands procès à cause d'elle[355].
+
+ [354] Le Pré-aux-Clerc se terminoit à cette rue qui en a porté le
+ nom jusqu'à la fin du seizième siècle. (_Recherches sur Paris_,
+ par Sauval, quartier de Saint-Germain-des-Prés, pag. 37.)
+
+ [355] «Des Yvetaux, dit Ségrais, avoit épousé une mademoiselle
+ Dupuis, joueuse de harpe, qui étoit d'Etampes, et qui avoit son
+ frère qui en jouoit par les cabarets. Souvent ils prenoient la
+ houlette avec le chapeau et l'habillement de bergers, et
+ chantoient ensemble des vers que Des Yvetaux lui-même avoit
+ composés. Il étoit encore vivant quand j'arrivai à Paris, mais je
+ ne le vis pas; il demeuroit au faubourg Saint-Germain, où il
+ recevoit grande compagnie sans aller voir personne.» (_Mémoires
+ anecdotes de Ségrais_; Amsterdam, 1723, p. 115.) Tallemant entre
+ dans des détails beaucoup plus étendus, et ayant connu
+ personnellement Des Yvetaux, il mérite plus de confiance que
+ Ségrais.
+
+M. Des Yvetaux avoit un frère qui étoit lieutenant-général à Caen. Ce
+frère fit son fils conseiller, et puis maître des requêtes[356]. Ce M.
+le maître des requêtes prétendoit être seul héritier du bon homme, car
+il y avoit assez à espérer. Madame de Liancourt[357] lui avoit voulu
+donner deux cent mille livres de sa maison et de ses deux jardins, à
+condition de l'en laisser jouir sa vie durant[358]. Autrefois M. le
+cardinal de Richelieu eut quelque pensée d'y bâtir, mais il trouva que
+cela étoit trop loin du Louvre.
+
+ [356] Hercule Vauquelin, fils de Guillaume, devint intendant de
+ Languedoc. (_Voyez_ les _Origines de Caen_, par Huet, au lieu
+ déjà cité.)
+
+ [357] Jeanne de Schomberg, mariée en secondes noces en 1620 à
+ Roger Du Plessis de Liancourt, duc de La Roche-Guyon. Sa fille,
+ Jeanne Charlotte Du Plessis Liancourt épousa en 1659 François
+ VII, duc de La Rochefoucauld, prince de Marsillac, fils de
+ l'auteur des _Maximes_. C'est par ce mariage que la terre de
+ Liancourt ainsi que l'hôtel de ce nom passèrent dans la maison
+ des La Rochefoucauld.
+
+ [358] L'hôtel de Liancourt y touche. (T.)--L'hôtel de La
+ Rochefoucauld, sur l'emplacement duquel la rue des Beaux-Arts a
+ été percée en 1828.
+
+Le neveu enrageoit donc de voir la Dupuis gouverner si absolument son
+oncle, et, par la faute que font presque toujours les héritiers d'un
+vieux garçon ou d'un homme veuf, au lieu d'être complaisant, il
+s'amusa à l'aller chicaner sur cette femme. Il en fit tant que le bon
+homme, pour le faire crever, maria la fille de la Dupuis avec un autre
+neveu, fils d'un autre frère, nommé Sacy, du nom d'une terre. C'étoit
+une plaisante chose à voir que cette petite mariée, à qui son propre
+frère, qui étoit page du bon homme, portoit la queue; car il a
+toujours eu un page jusqu'à son grand procès.
+
+Le maître des requêtes, au désespoir, jette feu et flamme, dit que
+cette fille étoit fille de M. Des Yvetaux. Dupuis vivoit pourtant, et
+vit même, je pense, encore. Il suborne un nommé Lerinière, frère de la
+Dupuis. Cet homme, qui disoit qu'on traitoit sa soeur comme une g....,
+appelle Sacy en duel. Sacy se bat et le désarme. Lerinière, non
+content de cela, entre dans la maison avec un pistolet, tire sur Sacy
+et le manque. Un laquais de Sacy le tue. La veuve du mort fait
+informer. Le bailli du faubourg, un fripon nommé Lhermitière, gagné
+par le maître des requêtes, condamne fort brusquement Sacy à être roué
+et la Dupuis à être pendue. Depuis ils en ont été absous. On fit des
+factums ou lettres de part et d'autre qui sont bien faits. Le bon
+homme fit le sien lui-même; il s'y moque plaisamment de ce neveu, et
+il y montre bien de la vigueur; il avoit pourtant près de
+quatre-vingts ans. Ses amis le servirent puissamment, entre autres le
+maréchal de Gramont. Ce fut chez lui que le mariage se fit, à cause
+des oppositions d'un homme qui disoit avoir promesse de la fille
+(notez que ce n'étoit qu'une enfant qui n'avoit jamais vu personne),
+et d'un cousin germain de Sacy, qui disoit qu'elle étoit bâtarde. Pour
+finir tous ces différends, on fit une transaction par laquelle,
+moyennant quatre-vingt mille livres, Sacy et sa femme renonçoient à la
+maison. Ils s'en sont fait relever depuis, après avoir recélébré leur
+mariage, car cette opposition, qui n'avoit point été levée, étoit une
+espèce de nullité. Pour la bâtardise, c'étoit une sottise que d'y
+insister, aussi bien que de dire que c'étoit pour couvrir l'honneur de
+M. Des Yvetaux qu'ils vouloient montrer qu'il n'y avoit point de
+mariage parce qu'il seroit incestueux, et que cette madame de Sacy
+étoit sa fille[359]. Le maître des requêtes fut hué à l'audience et
+passa pour un grand coquin. Il avoit quelques gentilshommes avec lui
+qui se retirèrent quand ils virent M. de Turenne de l'autre côté[360].
+La jeune femme parla et parla fort hardiment, car, Dieu merci, elle
+n'a pas le caquet mal emmanché. Ils retournèrent dans leurs
+prétentions, et la maison leur est demeurée.
+
+ [359] Le curé de Saint-Sulpice étant allé voir Des Yvetaux et lui
+ faisant des réprimandes sur sa conduite si peu chrétienne, il lui
+ répondit sans s'émouvoir: «M. le curé, il ne faut pas croire tout
+ ce que l'on dit, il y a bien de la médisance; l'on me disoit
+ l'autre jour que vous aimiez les garçons, mais je n'en voulois
+ rien croire.» Le curé, offensé d'un tel compliment, ne jugea pas
+ à propos de lui parler davantage et s'en alla. (_Extrait d'un
+ manuscrit du même temps._)
+
+ [360] Ce fut Tambonneau, le président, en ce temps-là amoureux de
+ la Sacy, qui l'y fit aller. (T.)
+
+Durant ce grand procès le bon homme s'accoutuma à s'habiller comme les
+autres. A quatre-vingts ans il se portoit encore fort bien. Il m'a
+quelquefois lassé à force de me promener dans son jardin. C'étoit un
+petit homme sec, à yeux de cochon. Il a toujours eu l'esprit présent,
+et, à sa mode, il disoit de jolies choses. Un jour que madame
+d'Hautefort[361] vint dans son jardin, il lui dit, d'un ton assez
+sérieux: «Madame, voulez-vous bien faire parler de vous? après avoir
+maltraité des rois, aimez un petit _bonhommet_ comme moi.»
+
+ [361] Marie d'Hautefort fut aimée de Louis XIII, après la
+ retraite de mademoiselle de La Fayette. Elle épousa en 1646
+ Charles, depuis maréchal de Schomberg.
+
+Des Yvetaux avoit de la générosité et de la bonté. J'ai ouï dire au
+comte de Brionne, grand seigneur de Lorraine, que, s'étant retiré à
+Paris après la prise de Nancy, M. des Yvetaux le vouloit loger chez
+lui, et lui disoit pour raison: «Monsieur, vous avez si bien reçu
+autrefois les François en Lorraine, qu'il faut bien vous rendre la
+pareille aujourd'hui.» Ce M. de Brionne n'avoit qu'un cheval de
+carrosse, l'autre étoit mort; il en emprunta un au bon homme, qui ne
+vouloit pas le reprendre, et disoit: «Vous m'en rendrez un quand vos
+affaires seront en meilleur état.»
+
+Un an devant que de mourir, Ninon, qui alloit quelquefois jouer du
+luth chez lui, car il aimoit fort la musique et faisoit souvent des
+concerts, lui demanda un jour de fête s'il avoit été à la messe. «Il y
+auroit, répondit-il, plus de honte à mon âge de mentir, que de
+n'avoir point été à la messe. Je n'y ai point été aujourd'hui.» Elle
+lui donna un ruban jaune qu'il porta je ne sais combien de jours à son
+chapeau.
+
+Il fut se promener à Rambouillet au faubourg Saint-Antoine[362], et de
+si loin qu'il put être ouï du maître du logis, il lui cria: «Monsieur,
+je vous révère, je vous adore; mais il ne fait point chaud
+aujourd'hui, je vous prie, n'ôtons point notre chapeau.»
+
+ [362] A la maison du financier Rambouillet.
+
+Sa plus grande, ou plutôt sa seule incommodité, étoit une rétention
+d'urine. Ce fut ce qui le tua; car voyant, en 1649, le Roi sorti de
+Paris et le blocus se former, par une complaisance hors de propos pour
+la cour, il en sortit aussi. Peut-être cette étourdie de madame de
+Sacy le lui fit-elle faire. Comme il n'avoit point son chirurgien
+ordinaire, sa rétention l'incommodant, il fallut se faire sonder par
+le premier chirurgien de village, qui le blessa, et la gangrène s'y
+mit. Ce fut auprès de Meaux, dans une petite maison de ce M. Dupuis.
+Il se résolut fort constamment à la mort, et fit tout ce qu'on a
+accoutumé de faire.
+
+Une heure avant que de mourir, il se promena par la chambre, et pria
+la Dupuis de lui fermer les yeux et la bouche, et de lui mettre un
+mouchoir sur le visage, dès qu'il commenceroit à agoniser, afin qu'on
+ne vît point les grimaces qu'il feroit.
+
+Il ne fut pas plus tôt mort, que madame de Sacy ne vécut plus bien
+avec sa mère. Pour son mari, elle le traita comme un je ne sais qui;
+aussi est-ce un fort sot homme[363]. On l'a vu autrefois sur un bidet,
+suivi pour tout train de son beau-frère le page. Il alla une fois
+chez madame de Montausier qui logeoit alors en ce quartier-là, en
+habit de taffetas noir, avec une grande estocade et de grosses bottes.
+Je lui ai ouï dire que le bailli du faubourg, qui étoit fort mal quand
+le bon homme mourut, eut une si grande appréhension de ne lui survivre
+pas pour persécuter les siens, que sa fièvre en redoubla, et qu'il en
+fut expédié quelques jours plus tôt.
+
+ [363] Elle le connoissoit bien, à ce qu'elle dit, mais elle ne
+ put éviter de l'épouser: il a bien eu sa revanche depuis. (T.)
+
+Madame de Sacy a été élevée comme vous pouvez penser: elle n'est point
+jolie; mais comme elle a l'esprit vif, et qu'elle est fort médisante,
+les vieux débauchés, comme le maréchal de Gramont, le marquis de
+Mortemart[364] et M. de Turenne même, la trouvoient fort à leur goût.
+Le seul Mortemart a persévéré: il lui a montré à chanter[365]; elle
+réussit assez bien aux airs italiens. On dit pourtant qu'Ondedei étoit
+l'effectif, même sur la fin de la vie du bon homme; mais le marquis
+(car nonobstant son brevet, M. de Mortemart c'est _M. le marquis_ sans
+queue[366]), est encore aujourd'hui celui dont on parle.
+
+ [364] Gabriel de Rochechouart, marquis de Mortemart, créé duc de
+ Mortemart par lettres-patentes de décembre 1650, enregistrées au
+ parlement le 15 décembre 1663. C'est le père de madame de
+ Montespan.
+
+ [365] Il chante aussi bien que qui que ce soit, et s'en pique.
+ Cela est pourtant ridicule à son âge, et avec son cordon bleu et
+ son brevet de duc. Il compose même et fait des airs. (T.)
+
+ [366] C'est-à-dire que chez madame de Sacy on appeloit M. de
+ Mortemart, _M. le Marquis_, nonobstant son brevet de duc. «Quand
+ on dit _monsieur_, sans queue, on entend le maître de la maison.»
+ (_Dict. de Trévoux._)
+
+A la seconde guerre de Paris, il ne suivit point la cour, et sa femme
+fut contrainte de déclarer à la Reine que c'étoit pour une madame de
+Sacy qu'il étoit demeuré. Elle vit le plus plaisamment du monde avec
+lui, lui parle comme à un je ne sais qui. Il y fut un jour; elle étoit
+seule: «Je viens, dit-il, dîner avec vous.--Je n'ai rien à vous
+donner, répondit-elle; voyez si cette poule qui est dans ce pot est
+cuite.» Il y regarde avec un bâton; elle la lui fait tirer, et ils se
+mettent là à manger tous deux fort malproprement. Elle dit qu'il ne
+faut point avoir de cuisinier; que pour elle, si sa demoiselle plumoit
+mieux une volaille que ses autres gens, elle la lui feroit plumer, et
+qu'il faut que chacun fasse ce qu'il fait le mieux. Je ne crois pas
+que le marquis donne grand'chose, car il a la réputation d'être fort
+avare.
+
+Depuis deux ans cette jeune femme a un ulcère; elle souffre comme un
+roué. Mortemart lui a rendu et lui rend encore tous les soins dont il
+peut s'aviser. Un certain abbé de Villiers, voisin de la dame, lui a
+donné de la jalousie, et tous deux ont fait à l'envi. Ils y vont tous
+les jours. Ce qui a fait tant parler, c'est que Sacy, qui aime à
+_chopiner_, chassoit tout le monde, hors ces deux hommes. C'est un
+fripon fieffé, un félon, un ridicule. En présence de cette femme il
+dit ce qu'il fera quand elle sera morte; il querelle déjà la mère. On
+dit qu'il n'y a eu que de l'imprudence à la vie de cette femme;
+Mortemart n'en a rien eu, à ce que disent ses gens, qui en savent bien
+des nouvelles. Ce qu'il y a à dire contre elle, c'est qu'encore
+moribonde comme elle est, elle se mêle de changer les officiers de
+Mortemart, et entretient toujours la discorde entre le mari et la
+femme, car elle lui a fait ôter toute la conduite de la maison. On dit
+que Mortemart lui a donné, mais moins que l'abbé de Villiers.
+Mortemart fut près de cinq ans amoureux de sa femme comme il l'étoit
+avant que de l'épouser. C'étoit une fille de la Reine qu'il prit par
+amour[367]. Après il s'enflamma d'une femme-de-chambre de la Reine,
+qui est aujourd'hui madame de Niert. Une autre, nommée Villeflin, lui
+succéda: elle chantoit; et ensuite est venue madame de Sacy. Il y a
+douze ans que cela dure. Il lui rend tous les soins imaginables.
+
+ [367] Diane de Grandseigne, duchesse de Mortemart. Elle mourut à
+ Poitiers en 1666.
+
+
+
+
+M. DE GUISE, FILS DU BALAFRÉ[368].
+
+
+Quand M. de Guise eut le gouvernement de Provence, après la mort du
+Grand Prieur, bâtard de Henri II, il trouva à Marseille une fille dont
+il devint amoureux. C'étoit la fille de cette belle Châteauneuf de
+Rieux, qui avoit été aimée par Charles IX[369], qu'Henri III avoit eu
+quelque envie d'épouser, et qui, après n'avoir pas voulu épouser le
+prince de Transylvanie (car il avoit envoyé demander une fille de la
+cour de France), épousa Altoviti-Castellane, capitaine de galères. Les
+Altoviti sont une famille de Florence, dont une branche a été
+transplantée dans le Comtat d'Avignon. Or, cette madame de Castellane
+étant accouchée à Marseille, elle fit tenir sa fille sur les fonts par
+la ville de Marseille même. On lui donna le nom de Marcelle, une de
+leurs saintes, et aussi peut-être parce que ce nom approchoit de celui
+de la ville. Insensiblement, quand cette fille, n'ayant plus ni père
+ni mère, vint demeurer à Marseille avec une de ses tantes, le peuple
+l'appela _mademoiselle de Marseille_, au lieu de mademoiselle
+Marcelle. C'était une personne de la meilleure grâce du monde, de
+belle taille, blanche, les cheveux châtains, qui dansoit bien, qui
+chantoit, qui savoit la musique jusqu'à composer, qui faisoit des
+vers, et dont l'esprit étoit extrêmement adroit, fière, mais civile;
+c'étoit l'amour de tout le pays. Le Grand prieur en avoit été épris;
+plusieurs, personnes de qualité l'eussent épousée; elle quitta tout
+cela pour M. de Guise.
+
+ [368] Charles de Lorraine, duc de Guise, né le 20 août 1571, mort
+ en 1640.
+
+ [369] Le comte de Tonnerre avoit fait peindre la belle de
+ Châteauneuf sur un trône, et lui humilié devant elle qui lui
+ mettoit le pied sur la gorge. (T.)
+
+ Cette belle Châteauneuf ne seroit-elle pas la maîtresse de Charles
+ IX dont Dreux du Radier a vainement cherché le nom? (_Voyez_ les
+ _Anecdotes des Reines et Régentes_, Paris, 1808, tom. 5, pag. 30.)
+
+Sa naissance, sa grandeur, son air agréable, car il étoit, quoique
+camus et petit, de fort bonne mine et fort aimable, la charmèrent.
+Cette galanterie dura quelques années; mais quoiqu'on crût qu'elle lui
+avoit accordé les dernières faveurs, elle vivoit pourtant d'un air si
+noble, qu'on pouvoit croire qu'elle prétendoit à l'épouser, car il
+étoit encore à marier. Elle eut enfin quelque soupçon, et lui du
+dégoût. Elle eut assez de fierté pour le prévenir et pour rompre la
+première. Il part et vient à la cour. Elle fit ces deux couplets de
+chanson, et y mit un air:
+
+ Il s'en va ce cruel vainqueur,
+ Il s'en va plein de gloire;
+ Il s'en va méprisant mon coeur,
+ Sa plus noble victoire;
+ Et malgré toute sa rigueur,
+ J'en garde la mémoire.
+
+ Je m'imagine qu'il prendra,
+ Quelque nouvelle amante;
+ Mais qu'il fasse ce qu'il voudra,
+ Je suis la plus galante.
+ Le coeur me dit qu'il reviendra,
+ C'est ce qui me contente.
+
+Pour le temps, je ne crois pas qu'on en pût trouver de meilleurs, et
+même aujourd'hui on ne voit guère rien de plus achevé. Voyant qu'il ne
+revenoit point, le chagrin la prit, elle tomba malade, et cette
+maladie dura un an. Elle vendit, car elle n'avoit point de bien, tout
+ce qu'elle avoit de bijoux; M. de Guise en fut averti, et qu'elle
+cachoit sa nécessité à tout le monde; il lui envoya offrir dix mille
+écus. Elle dit au gentilhomme qui disoit les avoir tout prêts, qu'elle
+remercioit M. de Guise, qu'elle ne vouloit rien prendre de personne,
+et encore moins de lui que d'un autre; qu'elle n'avoit guère à vivre,
+et qu'en cet état-là elle se pouvoit passer de tout le monde. Il y a
+apparence que cela augmenta son mal; elle mourut la nuit suivante, et
+on ne lui trouva qu'un sou de reste. La ville la fit enterrer à ses
+dépens dans l'abbaye de Saint-Victor. Vingt-cinq ou trente ans après,
+comme on regarda dans le tombeau où on l'avoit mise, on y trouva son
+corps tout entier; le peuple vouloit que ce fût une sainte, quand un
+vieux religieux alla regarder le registre, et trouva que c'étoit la
+maîtresse de M. de Guise.
+
+Au combat contre les Rochellois, le feu se prit au vaisseau de M. de
+Guise. Feu M. de La Rochefoucauld lui vint dire: «Ah! monsieur, tout
+est perdu.--Tourne, tourne, dit-il au pilote, autant vaut rôti que
+bouilli.»
+
+On conte des choses assez plaisantes de ses amourettes[370]. Il étoit
+couché avec la femme d'un conseiller du parlement, quand le mari
+arriva de grand matin à l'improviste. Le galant se sauve dans un
+cabinet, mais il oublie ses habits. La femme ôte vite le collet du
+pourpoint et ce qu'il y avoit dans les pochettes. Le mari demande à
+qui étoient ces habits. «Une revendeuse, lui dit-elle, les a apportés,
+elle dit qu'on les aura à bon marché; regardez s'ils vous sont bons;
+ils vous serviront à la campagne.» Il met l'habit, et étant pressé
+d'aller au palais, il prend sa soutane par-dessus et s'en va. Le
+galant prend ceux du mari et s'en va au Louvre. Henri IV le regarde,
+et M. de Guise lui conte l'histoire. Le Roi envoie un exempt ordonner
+au conseiller de le venir trouver. Le conseiller, bien étonné, vient;
+le Roi le tire à part, lui parle de cent choses, et en causant lui
+déboutonnoit sa soutane sans faire semblant de rien. L'autre n'osoit
+rien dire; enfin tout d'un coup le Roi s'écrie: «Ventre saint-gris!
+voilà l'habit de mon cousin de Guise.»
+
+ [370] Je sais cela d'un parent de la dame, mais il ne l'a jamais
+ voulu nommer. (T.)
+
+Une autre fois il dit à feu M. de Gramont qu'il avoit eu les dernières
+faveurs d'une dame qu'il lui nomma (le fils lui ressemble bien). M. de
+Gramont, quoique grand causeur, n'en dit rien. Quelques jours après
+M. de Guise l'ayant rencontré, lui dit: «Monsieur, il me semble que
+vous ne m'aimez plus tant; je ne vous avois dit que j'avois eu tout ce
+que je voulois d'une telle, qu'afin que vous l'allassiez dire, et vous
+n'en avez pas dit un mot.»
+
+Une autre fois il fit bien pis, car ayant recherché une dame fort
+long-temps, et enfin étant couché avec elle, le matin de bonne heure
+il avoit de l'inquiétude et ne faisoit que se tourner de côté et
+d'autre; elle lui demanda ce qu'il avoit: «C'est, dit-il, que je
+voudrois déjà être levé pour l'aller dire.»
+
+Il contoit qu'un soir M. de Créqui lui donna une haquenée pour se
+retirer, et que cette haquenée, qui avoit accoutumé de porter son
+maître chez une dame, ne manqua pas d'y aller; que là on le prit pour
+M. de Créqui, et que, sans trop de lumière, on le mena, son manteau
+sur le nez, par un escalier dérobé, dans une chambre où on le laissa;
+puis que la dame y vint et qu'il profita de l'occasion. Il en donnoit
+un peu à garder.
+
+Il avoit épousé la fille de M. Du Bouchage, frère de M. de Joyeuse, le
+favori. Elle étoit veuve de M. de Montpensier[371], dont elle n'avoit
+eu que feue Madame[372]. Cette madame de Guise étoit une fort honnête
+femme et fort dévote. Or le feu comte de Fiesque étoit un grand dévot
+et l'ami de madame de Guise. On demandoit un jour à M. de Guise: «Que
+feriez-vous si vous les trouviez couchés ensemble?--Je ferois sonner,
+dit-il, toutes les cloches des environs de l'hôtel de Guise, comme si
+les _pardons_ étoient chez nous.»
+
+ [371] Un M. de Montpensier, aîné du père de celui-ci, mais qui
+ n'eut point d'enfants, par je ne sais quelle bizarrerie, étant
+ prince et marié, alloit toujours vêtu de long. (T.) C'est-à-dire
+ en habit long, en robe et simarre.
+
+ [372] Première femme de Gaston, duc d'Orléans, et mère de
+ mademoiselle de Montpensier.
+
+De Florence, où il s'étoit retiré du temps du cardinal de Richelieu,
+il écrivoit au maréchal de Bassompierre dans la Bastille: «Je suis
+_ici_ pour n'être pas _là_.»
+
+Le comte de Fiesque d'aujourd'hui passant à Florence, M. de Guise lui
+dit: «Comte, dis un peu à M. le Grand-Duc (c'était en sa présence)
+combien il y a de lapins dans la garenne de Saint-Germain, car il ne
+me veut pas croire.--Mais, monsieur, dit le comte, le moyen de dire
+cela?--Eh! reprit M. de Guise, à cinq ou six près, cela n'importe.»
+
+Il étoit grand rêveur et grand menteur. Boisrobert soutient pourtant
+qu'il y avoit de l'affectation, et qu'il l'y avoit surpris: en voici
+un exemple qui pourroit bien être de ce nombre, mais qui ne laisse pas
+d'être fort joli et fort obligeant. Le Fouilloux[373] avoit dit à M.
+de Guise une épigramme de Gombauld qui lui avoit plu extrêmement. Le
+duc se promène quelque temps, et puis tout-à-coup appelant le
+gentilhomme: «N'y auroit-il point moyen, lui dit-il, de faire en sorte
+que j'eusse fait cette épigramme?»
+
+ [373] On conte de ce Fouilloux qu'étant nouveau venu de sa
+ province de Saintonge, les filles de la Reine le prirent pour un
+ bon campagnard; il n'étoit pourtant pas si niais. Elles lui
+ demandèrent bien des choses à quoi il répondit en innocent. «Eh!
+ ma compagne, qu'il est bon! se disoient-elles l'une à
+ l'autre.--Mais à quoi vous divertissez-vous dans votre
+ voisinage?--Eh! dit-il, je nous entre-f.....» Les voilà toutes à
+ fuir: depuis elles ne se jouèrent plus à lui. (T.)
+
+Il avoit pourtant de qui tenir pour être rêveur, car sa mère l'étoit
+honnêtement. Un jour elle entendit fort louer les ouvrages de
+Malherbe, qui étoit nouvellement arrivé à la cour. Quelque temps
+après, elle vit un homme en quelque lieu qu'elle prit pour Malherbe,
+et le pria extrêmement de la venir voir. C'étoit un orfèvre qui crut
+qu'elle vouloit quelques pierreries, et lui dit qu'il lui apporteroit
+donc de ses ouvrages. «Monsieur, je vous en prie,» ajouta-t-elle, et
+lui fit bien des civilités. Cet homme va le lendemain à l'hôtel de
+Guise, mais il ne fut pas plus tôt dans la chambre qu'elle reconnut sa
+bévue.
+
+M. de Guise dit un jour à son cocher: «Mène-moi partout où tu voudras,
+pourvu que j'aille chez M. le Nonce et chez M. de Lomenie.» Il alla
+d'abord chez le dernier, qu'il prit toujours pour M. le Nonce, et il
+ne vouloit pas souffrir que M. de Lomenie le conduisît.
+
+Il mentoit, et souvent à force de dire un mensonge, il croyoit ce
+qu'il disoit. Un jour lui, M. d'Angoulême et M. de Bassompierre
+jouoient à qui diroit la plus grande menterie. M. de Guise dit:
+«J'avois une levrette qui, courant après un lièvre, se jeta dans des
+ronces; une ronce coupa le corps de la levrette par le milieu, et la
+partie de devant alla happer le lièvre.» M. d'Angoulême dit qu'il
+avoit un chien courant qui arrêtoit les hérons, puis qu'on les
+terrassoit, et que des masses il avoit fait bâtir Gros-Bois. «Pour
+moi, dit M. de Bassompierre, je me donne au diable si ces messieurs ne
+disent vrai.»
+
+M. de Guise étoit libéral. Le président de Chevry lui envoya par
+Corbinelli[374], son commis, cinquante mille livres qu'il lui avoit
+gagnées. Il y avoit dix mille livres en écus d'or. Quand tout fut
+compté, il voulut donner quelque chose à Corbinelli, et il lui donna
+le plus petit sac, sans songer que c'étoit l'or. Corbinelli,
+sur-le-champ, n'y fait pas non plus de réflexion; mais, arrivé chez
+lui, il fut surpris en voyant ces écus d'or. Il retourne auprès de M.
+de Guise, et lui dit qu'il s'est trompé. M. de Guise lui répondit: «Je
+voudrois qu'il y en eût davantage; il ne sera pas dit que le duc de
+Guise vous a ôté ce que la fortune vous avoit donné[375].»
+
+ [374] Raphaël Corbinelli, père de Jean Corbinelli, qui a été plus
+ célèbre par l'amitié que lui portoit madame de Sévigné, que par
+ les ouvrages qu'il a laissés. Raphaël, secrétaire du maréchal
+ d'Ancre, fut enveloppé dans sa disgrâce. (_Voyez_ le _Mercure
+ français_, tom. 4, deuxième partie, pag. 205.)
+
+ [375] _Variante du manuscrit_: «Les gens de notre maison ne se
+ repentent jamais de leurs libéralités.»
+
+
+
+
+LE CHEVALIER DE GUISE,
+
+FRÈRE DU PRÉCÉDENT.
+
+
+On dit que le chevalier de Guise allant un jour voir une dame à qui il
+demanda s'il ne l'incommodoit point: «Non dit-elle, monsieur, je
+m'entretenois avec mon _individu_.» Voilà un étrange style! Peu de
+temps après, il se leva, et croyant que c'étoit quelque homme
+d'affaires avec qui elle s'entretenoit: «Madame, lui dit-il, je ne
+veux pas vous interrompre, vous pourrez, quand il vous plaira,
+reprendre où vous en étiez avec votre _individu_.»
+
+On dit qu'une fois qu'il vouloit entrer dans une chambre, et qu'il eut
+dit que c'étoit le chevalier de Guise: «Mais il y a encore quelqu'un
+avec vous.--Non, dit-il, je vous jure, nous ne sommes qu'un.»
+
+Le chevalier se confessa une fois d'aimer une femme et d'en jouir. Le
+confesseur, qui étoit un jésuite, dit qu'il ne lui donneroit point
+l'absolution, s'il ne promettoit de la quitter. «Je n'en ferai rien,»
+dit-il. Il s'obstina tant, que le Jésuite dit qu'il falloit donc aller
+devant le Saint-Sacrement demander à Dieu qu'il lui ôtât cette
+obstination; et, comme ce bon Père conjuroit le bon Dieu, avec le plus
+grand zèle du monde, de déraciner cet amour du coeur du jeune prince,
+le chevalier s'enfuyant le tira par la robe: «Mon père, mon père, lui
+dit-il, n'y allez pas si chaudement; j'ai peur que Dieu ne vous
+accorde ce que vous lui demandez.»
+
+Le chevalier répondit pourtant fort bien à feu M. de Rohan, qui,
+parlant de livres devant la Reine, dit que pour M. le chevalier de
+Guise, il n'avoit pour tout livre que les Quatrains de Pibrac. «Il a
+raison, dit-il, madame, c'est qu'il sait bien que je suis _juste et
+droit et en toute saison_[376].»
+
+ [376] Il y a dans les Quatrains:
+
+ Sois juste et droit et en toute saison;
+ De l'innocence prends en mais la raison.
+
+Il étoit brave, beau, bien fait, et d'une bonne mine; et quoiqu'il eût
+l'esprit fort court, sa maison, son air agréable, sa valeur et sa
+bonté (car il étoit bienfaisant) le faisoient aimer de tout le monde.
+
+Véritablement il tua un peu en prince, et à la manière de son frère
+aîné[377], le baron de Lux[378] le père; car il ne lui donna pas le
+temps de descendre de son carrosse, et ce bon homme avoit encore un
+pied dans la portière. Il disoit que le baron s'étoit vanté d'avoir su
+le dessein qu'avoit le Roi de faire tuer M. de Guise à Blois[379]. La
+Reine-mère en fut terriblement irritée, et ne vouloit voir pas un de
+sa race. Le baron étoit bien avec le maréchal d'Ancre, et de plus il
+sembloit que messieurs de Guise voulussent faire entendre aux gens
+qu'il n'étoit pas permis d'être participant d'aucun dessein contre la
+grandeur de leur maison. Enfin cela s'apaisa. Pour le fils du baron de
+Lux, il le tua de galant homme.
+
+ [377] M. de Guise ne donna pas loisir à Saint-Paul de mettre
+ l'épée à la main. (T.) C'est ce qu'on appelle un assassinat.
+
+ [378] Edme de Malain, baron de Lux, lieutenant du Roi en
+ Bourgogne.
+
+ [379] Ce n'étoit qu'un prétexte; on vouloit se défaire à tout
+ prix du baron de Lux. On lit de très-curieux détails sur cette
+ affaire dans les _Mémoires de Fontenay-Mareuil_, tom. 50, pag.
+ 199 de la première série de la Collection des Mémoires relatifs à
+ l'histoire de France.
+
+Il se mit étourdiment sur un canon qu'on éprouvoit; le canon creva et
+le tua.
+
+
+
+
+LE BARON DU TOUR.
+
+
+Le baron Du Tour n'étoit pas de si bonne maison qu'il le vouloit faire
+accroire. Son grand-père ou son bisaïeul avoit changé le nom de
+_Cochon_[380], qui étoit le nom d'un bourgeois de Reims dont il
+sortoit, en celui de Maupas. Il a été ambassadeur en Angleterre. Mais
+comme c'était un homme fort dévot, il en partit un jour _incognito_
+pour se trouver à une dévotion de sa famille, et s'en retourna de
+même. Il étoit grand aumônier. Tous les jours on lui mettoit cent sols
+dans sa pochette, et quand il avoit tout donné, s'il rencontroit un
+pauvre, il lui donnoit ou ses gants, ou son mouchoir, ou son cordon.
+Il mourut dans l'habit de Saint-François, après avoir été surnommé _le
+père des pauvres_, qui lui firent faire un tombeau à leurs dépens.
+Cependant un homme comme je viens de le représenter se battoit en duel
+à dépêche-compagnon. Il étoit brave au dernier point. Au siége
+d'Amiens, je ne sais quel rodomont d'Espagnol envoya demander à faire
+le coup de pistolet en présence du Roi. Le baron Du Tour se trouva là
+tout armé et la visière baissée, et comme chacun se regardoit pour
+attendre l'ordre du Roi, il monta à cheval, sans toucher les étriers,
+et avant qu'on l'eût reconnu, l'Espagnol étoit à bas. Avant cela, il
+fit belle peur à feu M. de Guise à Reims, car il mit l'épée à la main
+pour défendre Saint-Paul, et sans quelqu'un qui l'arrêta, il alloit
+venger son ami. L'évêque du Puy, ci-devant premier aumônier de la
+Reine[381], et madame de Joyeuse de Champagne, dont nous parlerons
+ailleurs, étoient ses enfants.
+
+ [380] Il s'appeloit Cauchon, et il prit un surnom, comme c'étoit
+ alors l'usage. Charles Cauchon de Maupas, baron Du Tour, étoit né
+ en 1566. Son père étoit grand-fauconnier de Henri IV, lorsque ce
+ prince n'étoit que roi de Navarre. Il devint conseiller d'État,
+ et fut chargé de plusieurs ambassades. On a publié à Reims, en
+ 1638, quelque poésies du baron Du Tour.
+
+ [381] Henri de Cauchon de Maupas Du Tour, évêque du Puy en 1641,
+ fut transféré en 1661 à l'évêché d'Évreux. On a de lui une _Vie_
+ de saint François de Sales et d'autres ouvrages.
+
+
+
+
+M. DE VAUBECOURT.
+
+
+Voici un homme qui ne ressemble pas trop au baron Du Tour. M. de
+Vaubecourt de Champagne, grand-père de celui d'aujourd'hui, étoit
+brave, mais cruel. Quand il prenoit des prisonniers, il les faisoit
+tuer par son fils[382] qui n'avoit que dix ans, pour l'accoutumer de
+bonne heure au sang et au carnage. Cela me fait souvenir d'un
+gentilhomme d'auprès de Saumur, qui, quand il est bien en colère
+contre quelque paysan, lui dit: «Je ne te veux pas battre, je ne te
+battrois pas assez, mais je te veux faire battre par mon fils.» Ce
+fils de M. de Vaubecourt en fut payé, car il eut une jambe emportée
+devant Javarin en Hongrie.
+
+ [382] Qui est gouverneur de Châlons et l'a été de Perpignan, et
+ qui est lieutenant de roi des Trois-Évêchés. (T.)
+
+Celui dont nous parlons étoit gouverneur de Châlons. Il rançonnoit
+tous les villages et prenoit tant de chacun pour les exempter de gens
+de guerre. Il mettoit familièrement des étiquettes sur des sacs qui
+portoient le nom de chaque paroisse, avec un bordereau de ce qui lui
+étoit encore dû. La maison-de-ville lui emprunta de l'argent, il
+l'envoya, sans daigner ôter ces étiquettes. Le lieutenant de Châlons,
+parlant un jour avec lui des désordres des gens de guerre, lui disoit
+bonnement: «Monsieur, il y a long-temps qu'on en use ainsi. Vous
+souvient-il d'un régiment que vous aviez en votre jeunesse, qu'on
+appeloit _happe-tout_?» Il aimoit si fort l'argent, qu'un peu avant de
+mourir, il se fit apporter tout son or sur son lit, et disoit en
+passant les mains dedans: «Hélas! faut-il que je vous quitte[383]!» Sa
+femme étoit dévote, et, croyant faire quelque chose pour le salut de
+son mari, comme il étoit en pamoison, elle lui fit vêtir l'habit de
+Saint-François. Quand il revint et qu'il se trouva en cet habit, il se
+mit à renier comme un diable, et disoit: «Voulez-vous que j'aille en
+paradis en masque?» et trépassa en ce bon état.
+
+ [383] Ceci rappelle les regrets que Brienne fait si bien exprimer
+ au cardinal Mazarin dans sa dernière maladie. (_Mémoires de
+ Brienne_, 1828, tom. 2, pag. 127.)
+
+
+
+
+ROCHER PORTAIL.
+
+
+Rocher Portail s'appeloit en son nom Gilles Ruelland; il étoit natif
+d'Antrain, village distant de six lieues de Saint-Malo. Il servoit un
+nommé Ferrière, marchand de toiles à faire des voiles de navires[384],
+et ne faisoit autre chose que de conduire deux chevaux qui portoient
+ces voiles à une veuve de Saint-Malo, associée à Ferrière.
+
+Il disoit que la première fois qu'il mit des souliers à ses pieds (il
+avoit pourtant de l'âge), il en étoit si embarrassé qu'il ne savoit
+comment marcher. Comme il étoit naturellement ménager, il épargnoit
+toujours quelque chose, et son maître ayant pris une sous-ferme des
+impôts et billons de quelque partie de l'évêché de Saint-Malo, lui et
+quelques-uns de ses camarades sous-affermèrent quelques hameaux. Il
+n'avoit garde de se tromper, car il savoit, à une pinte près, ce qu'on
+buvoit en chaque village de cette sous-ferme, soit de cidre, soit de
+vin.
+
+Son maître vint à mourir. Lui se maria en ce temps-là avec la fille
+d'une fruitière de Fougères, femme-de-chambre de madame d'Antrain. La
+veuve associée de son maître, considérant que M. de Mercoeur tenoit
+encore la Bretagne et que M. de Montgommery, qui étoit du parti du
+Roi, avait Pontorson, conseille à Gilles Ruelland de faire trafic
+d'armes et de tâcher d'avoir passe-ports des deux partis. Elle prend
+trois cents écus qu'il avoit amassés et lui donne des armes pour cela.
+En peu de temps il y gagna quatre mille écus; mais la paix s'étant
+faite, il fallut changer de métier. Il disoit en contant sa fortune,
+car il n'étoit point glorieux, que quand il se vit ces quatre mille
+écus, il croyoit, tant il étoit aise, que le Roi n'étoit pas son
+cousin.
+
+ [384] On appelle ces toiles de la noyale. (T.) Elles prennent
+ leur nom de Noyal-sur-Vilaine, bourg situé auprès de Vitré, où on
+ les fabrique.
+
+Il arriva en ce temps-là que des gens de Paris ayant pris la ferme des
+impôts et billons, on leur donna avis qu'il y falloit intéresser
+Rocher Portail, qu'il connoissoit jusques aux moindres hameaux des
+neufs évêchés. Pour lui, il a avoué depuis ingénument qu'on lui
+faisoit bien de l'honneur; qu'à la vérité, pour Rennes et Saint-Malo,
+il en savoit tout ce qu'on peut en savoir, et un peu de Nantes; mais
+que pour le reste il n'en avoit connaissance aucune. Il s'abouche avec
+ces gens-là: «Vous êtes quatre, leur dit-il, je veux un cinquième au
+profit et non à la perte, mais je ferai toutes les poursuites à mes
+dépens.» Ils en tombèrent d'accord. En moins de quatre ans, il les
+désintéressa tous et demeura seul. Il eut ces fermes-là vingt-quatre
+ans durant, au même prix, et, au bout de ces vingt-quatre ans, on y
+mit six cent mille livres d'enchère, qui fut couverte par lui.
+Regardez quel gain il pouvoit y avoir fait. Il fit encore plusieurs
+autres bonnes affaires, car il étoit aussi de tout. Il portoit
+toujours beaucoup d'or sur lui, et avoit toujours quatre pochettes. Il
+récompensoit libéralement tous ceux qui lui donnoient avis de quelque
+chose.
+
+Avec cela il étoit heureux. En voici une marque. Il alla à Tours, où
+le Roi étoit. A peine y fut-il que des gens de Lyon le viennent
+trouver, lui disent qu'ils pensoient à une telle affaire, qu'ils
+n'ignoroient pas que, s'il vouloit y penser, il l'empêcheroit, mais
+qu'il leur feroit un grand préjudice, et, pour le dédommager, ils lui
+offroient dix mille écus. La vérité est qu'il n'y pensoit pas, mais il
+feignit d'être venu pour cela à la cour, et ne les en quitta pas à
+moins de trente mille écus.
+
+On l'appela Rocher Portail, du nom de la petite terre qu'il acheta et
+où il fit bâtir. Il acquit encore la baronie de Tressan et la terre de
+Montaurin. Il laissa deux garçons, et plusieurs filles toutes bien
+mariées. La dernière eut cinq cent mille livre en mariage, et épousa
+M. de Brissac, dont nous parlerons ailleurs[385]. Il mourut un peu
+avant le siége de La Rochelle. C'étoit un homme de bonne chère et aimé
+de tout le monde. Le Pailleur[386], à qui Rocher Portail a conté tout
+ce que je viens d'écrire, dit que cet homme, malgré toute son
+opulence, avoit encore quelques bassesses qui lui étoient restées de
+sa première fortune; car, dans une lettre qu'il écrivoit à sa femme,
+qu'elle donna à lire au Pailleur (Rocher Portail n'avoit appris à lire
+et à écrire que fort tard, et il faisoit l'un et l'autre
+pitoyablement), il parloit d'un veau qu'il vouloit vendre et d'autres
+petites choses indignes de lui.
+
+ [385] François de Cossé, duc de Brissac, mort le 3 décembre 1651,
+ avoit épousé Guyonne Ruelan, fille de Gilles, sieur du Rocher
+ Portail, et de Françoise de Miolaix. De ce mariage sont sortis
+ les ducs de Brissac et les comtes de Cossé.
+
+ [386] _Voyez_ dans l'article de la maréchale de Thémines, des
+ détails curieux sur Le Pailleur.
+
+Il y avoit en ce temps un tanneur, Le Clerc, à Meulan, où il y a
+d'excellentes tanneries, qui devint aussi prodigieusement riche, sans
+prendre aucune ferme du Roi, car il ne se mêla jamais que de son
+métier et de vendre des bestiaux.
+
+Il se nommait Nicolas Le Clerc, et, quoiqu'il se fût fait enfin
+secrétaire du Roi, on ne l'appela jamais autrement. Il maria une de
+ses filles à M. de Sanceville, président à mortier au parlement de
+Paris; une autre à M. Des Hameaux, premier président de la chambre des
+comptes de Rouen; et les autres de même. Il laissa un fils fort riche,
+qu'on appela M. de Lesseville, d'une terre auprès de Meulan, que le
+père avoit achetée. Il étoit maître des comptes, à Paris, et est mort
+depuis peu; il avoit soixante mille livres de rente.
+
+
+
+
+LE CONNÉTABLE DE LUYNES[387],
+
+M. ET MADAME DE CHEVREUSE ET M. DE LUYNES.
+
+
+M. le connétable de Luynes étoit d'une naissance fort médiocre. Voici
+ce qu'on en disoit de son temps[388]. En une petite ville du Comtat
+d'Avignon, il y avoit un chanoine nommé Aubert[389]. Ce chanoine eut
+un bâtard qui porta les armes durant les troubles. On l'appeloit le
+capitaine Luynes, à cause peut-être de quelque chaumière qui se
+nommoit ainsi. Ce capitaine Luynes étoit homme de service. Il eut le
+gouvernement du Pont-Saint-Esprit, puis de Beaucaire, et mena deux
+mille hommes des Cévennes à M. d'Alençon en Flandre. Au lieu de
+_Aubert_, il signa _d'Albert_. Il fit amitié avec un gentilhomme de
+ces pays-là nommé Contade, qui connoissoit M. le comte Du Lude[390],
+grand-père de celui d'aujourd'hui, fit en sorte que le fils aîné de ce
+capitaine Luynes fut reçu page de la chambre, sous M. de Bellegarde.
+Après avoir quitté la livrée, ce jeune garçon fut ordinaire[391] chez
+le Roi. C'était quelque chose de plus alors que ce n'est à cette
+heure. Il aimoit les oiseaux et s'y entendoit. Il s'attachoit fort au
+Roi, et commença à lui plaire en dressant des pies-grièches.
+
+ [387] Charles d'Albert, duc de Luynes, né le 5 août 1578, mort le
+ 14 décembre 1621.
+
+ [388] On lit des détails analogues à ceux que donne Tallemant,
+ dans les Mémoires du cardinal de Richelieu, sous l'année 1614.
+ (V. ces _Mémoires_, t. 10, pag. 354 et tom. 21 _bis_, pag. 212,
+ de la 2e série de la Collection des Mémoires relatifs à
+ l'histoire de France.) Cette partie de Mémoires, sous le titre de
+ l'_Histoire de la mère et du fils_, a été publiée à Amsterdam,
+ comme l'ouvrage de Mézerai. M. Monmerqué possède un manuscrit de
+ ce dernier ouvrage en 2 vol. in-4º, qui porte de nombreuses
+ corrections de la main du cardinal. Il est intitulé: _l'Histoire
+ de la mère et du fils, c'est-à-dire de Marie de Médicis, femme du
+ grand Henri et mère de Louis XIII_. La maison de Luynes a la
+ prétention de descendre d'une famille Alberti de Florence. On
+ peut voir dans le Moreri tout l'échafaudage généalogique qui a
+ été dressé pour établir les temps fabuleux de cette maison.
+ L'opinion commune, conforme à celle des contemporains, est que le
+ connétable de Luynes étoit un fort petit gentilhomme. On peut
+ voir aussi, sur les commencements de sa fortune, les Mémoires de
+ Fontenay-Mareuil, tom. 50, p. 131, de la 1re série des Mémoires
+ relatifs à l'histoire de France.
+
+ [389] Suivant le cardinal Richelieu, ce chanoine s'appeloit
+ Guillaume Ségur, et _Aubert_ ou _Albert_ étoit le nom de la
+ concubine.
+
+ [390] C'est ce qui fut cause que le comte Du Lude, après M. de
+ Brèves, fut gouverneur de M. d'Orléans; puis le maréchal d'Ornano
+ le fut, et ensuite M. de Bellegarde eut soin de sa conduite, sans
+ qualité de gouverneur. (T.)
+
+ [391] Ordinaire, c'est-à-dire gentilhomme ordinaire de la chambre
+ du Roi.
+
+La Reine-mère et le maréchal d'Ancre, qui avoient éloigné le grand
+prieur de Vendôme, et ensuite le commandeur de Souvré[392]
+d'aujourd'hui, puis Montpouillun, fils du maréchal de La Force, parce
+que le Roi leur avoit témoigné de la bonne volonté, ne se défièrent
+point de ce jeune homme qui n'étoit point de naissance.
+
+ [392] Jacques de Souvré, fils de Gilles de Souvré, maréchal de
+ France. Il devint grand-prieur de France, en 1667. C'est lui qui
+ a fait bâtir le palais du Temple. Le nom de cette maison
+ s'écrivoit _Souvré_, nous avons sous les yeux une quittance
+ signée par le maréchal; mais il est souvent écrit _Souvray_ dans
+ les Mémoires du temps.
+
+Il avoit deux frères avec lui. L'un se nommoit Brante, et l'autre
+Cadenet. Ils étoient tous trois beaux garçons. Cadenet, depuis duc de
+Chaulnes et maréchal de France, avoit la tête belle et portoit une
+moustache que l'on a depuis appelée une _cadenette_. On disoit qu'à
+tous trois ils n'avoient qu'un bel habit qu'ils prenoient tour à tour
+pour aller au Louvre, et qu'ils n'avoient aussi qu'un bidet. Leur
+union cependant a fort servi à leur fortune.
+
+M. de Luynes fit entreprendre au Roi de se défaire du maréchal
+d'Ancre, afin de l'engager à pousser la Reine sa mère; mais le Roi
+avoit si peur, et peut-être son favori aussi, car on ne l'accusoit pas
+d'être trop vaillant, ni ses frères non plus, qu'on fit tenir des
+chevaux prêts pour s'enfuir à Soissons, en cas qu'on manquât le coup.
+
+On chantoit entre autres couplets celui-ci contre eux:
+
+ D'enfer le chien à trois têtes
+ Garde l'huis avec effroi,
+ En France trois grosses bêtes
+ Gardent d'approcher le Roi.
+
+De Luynes, tout puissant, épouse mademoiselle de Montbazon, depuis
+madame de Chevreuse[393]: Le vidame d'Amiens, qui pouvoit faire
+épouser à sa fille, héritière de Pequigny, M. le duc de Fronsac, fils
+du comte de Saint-Paul, aima mieux, par une ridicule ambition, la
+donner à Cadenet, et le prince de Tingry donna sa fille à Brante,
+qu'on appela depuis cela M. de Luxembourg. Il mourut jeune.
+
+ [393] Marie de Rohan, morte le 12 août 1679.
+
+On dit que le connétable disoit, allant faire la guerre aux Huguenots,
+qu'au retour il apprendroit l'art militaire de la guerre. M. de
+Chaulnes, à Saint-Jean-d'Angeli, s'arma d'armes si pesantes qu'on
+disoit qu'il lui avoit fallu donner des potences pour marcher.
+
+Le connétable logeoit au Louvre, et sa femme aussi. Le Roi étoit fort
+familier avec elle, et ils badinoient assez ensemble; mais il n'eut
+jamais l'esprit de faire le connétable cocu. Il eût pourtant fait
+grand plaisir à toute la cour, et elle en valoit bien la peine. Elle
+étoit jolie, friponne, éveillée, et qui ne demandoit pas mieux. Une
+fois elle fit une grande malice à la Reine. Ce fut durant les guerres
+de la religion, à un lieu nommé Moissac, où la Reine ni elle n'avoient
+pu loger, à cause de la petitesse du château. Madame la connétable,
+qui prenoit plaisir à mettre martel en tête à madame la Reine, un jour
+qu'elle y étoit allée avec elle, dit qu'elle vouloit y demeurer à
+coucher. «Mais il n'y a point de lits, dit la Reine.--Hé! le Roi n'en
+a-t-il pas un, répondit-elle, et M. le connétable un autre?» En effet,
+elle y demeura, et la Reine non. Et quand la Reine passa sous les
+fenêtres du château, en s'en allant, car on faisoit un grand tour
+autour de la montagne où ce château est situé, elle lui cria: «Adieu,
+madame, adieu, pour moi je me trouve fort bien ici[394].»
+
+ [394] Marie de Rohan, duchesse de Luynes, étoit surintendante de
+ la maison de la Reine; devenue veuve en 1621, elle se remaria
+ avec le duc de Chevreuse, sous le nom duquel elle est célèbre par
+ ses intrigues, et surtout par l'amitié dont Anne d'Autriche
+ l'honora. Celle-ci pouvoit bien avoir ses motifs de ne concevoir
+ aucune inquiétude des empressements du Roi pour la belle
+ connétable. Nous lisons, t. 13, p. 633, du Recueil manuscrit de
+ Conrart (Bibliothèque de l'Arsenal, 902, in-fol.), que Louis XIII
+ disant à madame de Chevreuse qu'il aimoit ses maîtresses de la
+ ceinture en haut, elle lui répondit: «Sire, elles se ceindront
+ donc comme Gros Guillaume: au milieu des cuisses.»
+
+Le connétable avoit fait venir de son pays un jeune homme, fils d'un
+je ne sais qui, nommé d'Esplan, qui servoit à porter l'arbalète au
+Roi. Enfin il fit si bien qu'il devint marquis de Grimault. C'est une
+terre de considération du domaine du Roi en Provence. Il épousa
+mademoiselle de Mauran de La Baulme, dont il n'eut point d'enfants. Il
+étoit quasi aussi bien que les Luynes avec le Roi. Ils firent aussi
+venir Modène et Des Hagens. Le connétable eut deux enfants, M. de
+Luynes d'aujourd'hui, et une fille qui est fort avant dans la
+dévotion[395].
+
+ [395] Anne-Marie de Luynes, morte sans alliance.
+
+Au bout d'un an et demi, madame la connétable se maria avec M. de
+Chevreuse[396]. C'était le second de messieurs de Guise et le mieux
+fait de tous les quatre. Le cardinal étoit plus beau, mais M. de
+Chevreuse étoit l'homme de la meilleure mine qu'on pouvoit voir; il
+avoit de l'esprit passablement, et on dit que pour la valeur on n'en a
+jamais vu une plus de sang-froid. Il ne cherchoit point le péril,
+mais, quand il y étoit, il y faisoit tout ce qu'on y pouvoit faire. Au
+siége d'Amiens, comme il n'étoit encore que prince de Joinville, son
+gouverneur ayant été tué dans la tranchée, il se mit sur le lieu à le
+fouiller, et prit ce qu'il avoit dans ses pochettes.
+
+ [396] Claude de Lorraine, né le 5 juin 1578, mort le 24 janvier
+ 1657.
+
+Il gagna bien plus avec la maréchale de Fervaques[397]. Cette dame
+étoit veuve, sans enfants, et riche de deux cent mille écus. M. de
+Chevreuse fit semblant de la vouloir épouser; elle en devint amoureuse
+sur cette espérance, car c'étoit une honnête femme, et s'en laissa
+tellement empaulmer, qu'elle lui donnoit tantôt une chose, tantôt une
+autre, et enfin elle le fit son héritier. Il envoya son corps par le
+messager au lieu de sa sépulture.
+
+ [397] Le mari de cette dame, pour guérir une religieuse possédée,
+ lui fit donner un lavement d'eau-bénite. Elle étoit d'Allègre.
+ (T.)
+
+Quand on fit le mariage de la reine d'Angleterre[398], on choisit M.
+de Chevreuse pour représenter le roi de la Grande-Bretagne, parce
+qu'il étoit son parent fort proche, qu'il avoit, comme j'ai dit, fort
+bonne mine, et que madame de Chevreuse avoit toutes les pierreries de
+la maréchale d'Ancre. Elle accompagna la Reine en Angleterre; Milord
+Rich, depuis comte Holland, l'avoit cajolée ici en traitant du
+mariage. C'était un fort bel homme, mais sa beauté avoit je ne sais
+quoi de fade. Elle disoit des douceurs de son galant et de celles de
+Buckingham pour la Reine, que ce n'étoit pas qu'ils parlassent
+d'amour, et qu'on parloit ainsi en leur pays à toutes sortes de
+personnes. Quand elle fut de retour d'Angleterre, le cardinal de
+Richelieu s'adressa à elle dans le dessein qu'il avoit d'en conter à
+la Reine; mais elle s'en divertissoit. J'ai ouï dire qu'une fois elle
+lui dit que la Reine seroit ravie de le voir vêtu de toile d'argent
+gris de lin[399]. Il s'éloigna, voyant qu'elle se moquoit de lui.
+Après elle revint, et Monsieur disoit qu'on l'avoit fait venir pour
+donner plus de moyens à la Reine de faire un enfant.
+
+ [398] Henriette-Marie de France, fille de Henri IV, qui épousa
+ Charles Ier.
+
+ [399] Suivant le comte de Brienne, les caprices de la Reine
+ allèrent plus loin que de vouloir voir le cardinal _vêtu de toile
+ d'argent gris de lin_. «La princesse, dit-il, et sa confidente
+ (_madame de Chevreuse sans aucun doute_) avoient en ce temps
+ l'esprit tourné à la joie pour le moins autant qu'à l'intrigue.
+ Un jour qu'elles causoient ensemble et qu'elles ne pensoient qu'à
+ rire aux dépens de l'amoureux cardinal: «Il est passionnément
+ épris, madame, dit la confidente, je ne sache rien qu'il ne fît
+ pour plaire à Votre Majesté. Voulez-vous que je vous l'envoie un
+ soir, dans votre chambre, vêtu en baladin; que je l'oblige à
+ danser ainsi une sarabande; le voulez-vous? il y viendra.--Quelle
+ folie!» dit la princesse. Elle étoit jeune, elle étoit femme,
+ elle étoit vive et gaie; l'idée d'un pareil spectacle lui parut
+ divertissante. Elle prit au mot sa confidente, qui fut, du même
+ pas, trouver le cardinal. Ce grand ministre, quoiqu'il eût dans
+ la tête toutes les affaires de l'Europe, ne laissoit pas en même
+ temps de livrer son coeur à l'amour. Il accepta ce singulier
+ rendez-vous: il se croyoit déjà maître de sa conquête; mais il en
+ arriva autrement. Boccau, qui étoit le Baptiste d'alors, et
+ jouoit admirablement du violon, fut appelé. On lui recommanda le
+ secret: de tels secrets se gardent-ils? c'est donc de lui qu'on a
+ tout su. Richelieu étoit vêtu d'un pantalon de velours vert: il
+ avoit à ses jarretières des sonnettes d'argent; il tenoit en
+ mains des castagnettes, et dansa la sarabande que joua Boccau.
+ Les spectatrices et le violon étoient cachés, avec Vautier et
+ Beringhen, derrière un paravent d'où l'on voyoit les gestes du
+ danseur. On rioit à gorge déployée; et qui pourroit s'en
+ empêcher, puisqu'après cinquante ans, j'en ris encore moi-même?»
+ (_Mémoires de Brienne_, 1828, t. 1, p. 274-6.)
+
+Elle se mit aussi à cabaler avec M. de Châteauneuf, qui étoit amoureux
+d'elle. C'étoit un homme tout confit en galanterie. Il avoit bien fait
+des folies avec madame de Pisieux. Il devoit beaucoup. Il n'en fit pas
+moins pour madame de Chevreuse. En voyage, on le voyoit à la portière
+du carrosse de la Reine, où elle étoit, à cheval, en robe de satin, et
+faisant manége. Il n'y avoit rien de plus ridicule. Le cardinal en
+avoit des jalousies étranges, car il le soupçonnoit d'en vouloir aussi
+à la Reine, et ce fut cela plutôt qu'autre chose, qui le fit mener
+prisonnier à Angoulême, où il ne fut guère mieux traité que son
+prédécesseur, le garde-des-sceaux de Marillac. Madame de Chevreuse fut
+reléguée à Dampierre, d'où elle venoit déguisée, comme une demoiselle
+crottée, chez la Reine, entre chien et loup. La Reine se retiroit dans
+son oratoire; je pense qu'elles en contoient bien du cardinal et de
+ses galanteries. Enfin elle en fit tant que M. le cardinal l'envoya à
+Tours, ou le vieil archevêque, Bertrand de Chaux, devint amoureux
+d'elle. Il étoit d'une maison de Basque. Ce bon homme disoit toujours
+_ainsin_ comme cela. Il n'étoit pas ignorant. Il aimoit fort le jeu.
+Son anagramme étoit chaud brelandier[400]. Madame de Chevreuse dit
+qu'un jour, à la représentation de la _Marianne_ de Tristan, elle lui
+dit: «Mais, monseigneur, il me semble que nous ne sommes point touchés
+de la Passion comme de cette comédie.--Je crois bien, madame,
+répondit-il; c'est histoire ceci, c'est histoire. Je l'ai lu dans
+Josèphe.»
+
+ [400] C'est un sobriquet jouant sur le nom de l'archevêque; mais
+ comme anagramme, il seroit inexact.
+
+Elle souffroit qu'il lui donnât sa chemise quand il se trouvoit à son
+lever. Un jour qu'elle avoit à lui demander quelque chose: «Vous
+verrez qu'il fera tout ce que je voudrai, je n'ai, disoit-elle, qu'à
+lui laisser toucher ma cuisse à table.» Il avoit près de quatre-vingts
+ans. Il dit quand elle fut partie, car il parloit fort mal: «Voilà où
+elle _s'assisa_ en me disant adieu, et où elle me dit quatre paroles
+qui _m'assommèrent_.» On trouva après sa mort dans ses papiers un
+billet déchiré de madame de Chevreuse, de vingt-cinq mille livres
+qu'il lui avoit prêtées.
+
+Ce bon homme pensa être cardinal; mais le cardinal de Richelieu
+l'empêcha. Il disoit: «Si le Roi eût été en faveur, j'étois cardinal.»
+
+Comme madame de Chevreuse étoit à Tours, quelqu'un, en la regardant,
+dit: «Oh! la belle femme! je voudrois bien l'avoir......!» Elle se mit
+à rire, et dit: «Voilà de ces gens qui aiment besogne faite.» Un jour,
+environ vers ce temps-là, elle étoit sur son lit en goguettes, et
+elle demanda à un honnête homme de la ville: «Or çà, en conscience,
+n'avez-vous jamais fait faux-bond à votre femme?--Madame, lui dit cet
+homme, quand vous m'aurez dit si vous ne l'avez point fait à monsieur
+votre mari, je verrai ce que j'aurai à vous répondre.» Elle se mit à
+jouer du tambour sur le dossier de son lit, et n'eut pas le mot à
+dire. J'ai ouï conter, mais je ne voudrois pas l'assurer, que par
+gaillardise elle se déguisa un jour de fête en paysanne, et s'alla
+promener toute seule dans les prairies. Je ne sais quel ouvrier en
+soie la rencontra. Pour rire elle s'arrête à lui parler, faisant
+semblant de le trouver fort à son goût; mais ce rustre, qui
+n'entendoit point de finesse, la culbuta fort bien, et on dit qu'elle
+passa le pas, sans qu'il en soit arrivé jamais autre chose.
+
+Le cardinal de Richelieu demanda à M. de Chevreuse s'il répondoit de
+sa femme: «Non, dit-il, tandis qu'elle sera entre les mains du
+lieutenant criminel de Tours, Saint-Julien.» C'étoit celui qui l'avoit
+portée à se séparer de biens d'avec son mari; car M. de Chevreuse
+faisoit tant de dépenses qu'il a fait faire une fois jusqu'à quinze
+carrosses pour voir celui qui seroit le plus doux.
+
+Le cardinal envoya donc un exempt pour la mener dans la tour de
+Loches. Elle le reçut fort bien, lui fit bonne chère, et lui dit
+qu'ils partiroient le lendemain. Cependant la nuit elle eut des habits
+d'homme pour elle et pour une demoiselle, et se sauva avant jour à
+cheval. Le prince de Marsillac, aujourd'hui M. de La Rochefoucauld,
+fut mis dans la Bastille pour l'avoir reçue une nuit chez lui. M.
+d'Epernon lui donna un vieux gentilhomme pour la conduire jusqu'à la
+frontière d'Espagne[401]. Dans les informations qu'en fit faire le
+président Vigner, il y a, entre autres choses, que les femmes de
+Gascogne devenoient amoureuses de madame de Chevreuse[402]. Une fois
+dans une hôtellerie, la servante la surprit sans perruque. Cela la fit
+partir avant jour. Ses _drogues_ lui prirent un jour, on fit accroire
+que c'étoit un gentilhomme blessé en duel. Un Anglois nommé Craft,
+qu'elle avoit toujours eu avec elle depuis le voyage d'Angleterre,
+parut quelques jours après son évasion à Tours. On croyoit qu'il
+l'avoit accompagnée, car cet homme avoit de grandes privautés avec
+elle, et on ne comprenoit pas quels charmes elle y trouvoit. Elle
+passa ainsi en Espagne. On fit un couplet de chanson où on la faisoit
+parler à son écuyer[403]:
+
+ La Boissière, dis-moi,
+ Vas-je pas bien en homme?
+ Vous chevauchez, ma foi,
+ Mieux que tant que nous sommes.
+ Elle est
+ Au régiment des gardes,
+ Comme un cadet.
+
+ [401] Ceci se passoit en 1687, époque à laquelle La Porte,
+ porte-manteau de la Reine, soupçonné d'avoir servi
+ d'intermédiaire aux correspondances de cette princesse, fut mis à
+ la Bastille. (_Voyez_ les _Mémoires de La Porte_, tom. 59 de la
+ deuxième série des Mémoires relatifs à l'histoire de France.)
+
+ [402] Nous lisons l'épisode suivant de la fuite de la duchesse
+ dans le Recueil précité de Conrart: «Étant arrivée un soir proche
+ des Pyrénées, en un lieu où il n'y avoit de logement que chez le
+ curé, qui encore n'avoit que son lit, elle lui dit qu'elle étoit
+ si lasse qu'il falloit qu'elle se couchât pour se reposer:
+ parlant néanmoins comme si elle eût été un cavalier; et le curé
+ contestant et disant qu'il ne quitteroit point son lit; enfin ils
+ convinrent qu'ils s'y coucheroient tous trois ensemble, ce qui se
+ fit en effet. Le matin les deux cavaliers remontèrent à cheval,
+ et la duchesse de Chevreuse, en partant, donna au curé un billet
+ par lequel elle l'avertissoit qu'il avoit couché la nuit avec la
+ duchesse de Chevreuse et sa fille, et qu'il se souvînt que s'il
+ n'avoit pas usé de son avantage, ce n'étoit pas à elles qu'il
+ avoit tenu.»
+
+ [403] Sur l'air de la belle Piémontaise dont la reprise est:
+
+ Elle est
+ Au régiment des gardes
+ Comme un cadet. (T.)
+
+Avant ce voyage d'Espagne, elle en avoit fait un en Lorraine. En moins
+de rien elle brouilla toute la cour, et ce fut elle qui donna
+commencement au mauvais ménage du duc Charles[404] et de la duchesse
+sa femme, car le duc étant devenu amoureux d'elle, et lui ayant donné
+un diamant qui venoit de sa femme, et que sa femme connoissoit fort
+bien, elle l'envoya le lendemain à la duchesse.
+
+ [404] Charles de Lorraine, duc de Guise.
+
+Revenons à M. de Chevreuse. Quoique endetté, sa table, son écurie, ses
+gens ont toujours été en bon état. Il a toujours été propre. Il étoit
+devenu fort sourd et pétoit à table, même sans s'en apercevoir. Quand
+il fit ce grand parc à Dampierre, il le fit à la manière du bonhomme
+d'Angoulême; il enferma les terres du tiers et du quart: il est vrai
+que ce ne sont pas trop bonnes terres; et, pour apaiser les
+propriétaires, il leur promit qu'il leur en donneroit à chacun une
+clef, qu'il est encore à leur donner.
+
+Il avoit là un petit sérail; à Pâques, quand il falloit se confesser,
+le même carrosse qui alloit quérir le confesseur, emmenoit les
+mignonnes et les reprenoit en ramenant le confesseur. Il avoit je ne
+sais quel brasselet où il y avoit, je pense, dedans quelque petite
+toison. Il le montroit à tout le monde, et disoit: «J'ai si bien fait
+à ces pâques, que j'ai conservé mon brasselet.» Il avoit soixante-dix
+ans quand il faisoit cette jolie petite vie, qu'il a continuée
+jusqu'à la mort.
+
+Je ne sais quel homme d'affaires d'auprès Saint-Thomas-du-Louvre ayant
+été rencontré par des voleurs, leur promit, parce qu'il n'avoit point
+d'argent sur lui, de leur donner vingt pistoles. Ils y envoyèrent,
+mais il leur donna plus d'or faux que de bon. Or, M. de Chevreuse,
+dont l'hôtel est dans la rue Saint-Thomas, un soir, après souper,
+allant seul à pied avec un page chez je ne sais quelle créature, là
+auprès, où il avoit accoutumé d'aller, prit, sans y songer, une porte
+pour l'autre, et heurta chez cet homme, qui, craignant que ce ne
+fussent ses filoux, se mit à crier: Aux voleurs! Le bourgeois sort; on
+alloit charger M. de Chevreuse, s'il n'eût eu son ordre. Quelques-uns
+pourtant veulent qu'à la chaude il ait eu quelque horion. Pour moi, je
+doute fort de ce conte.
+
+Comme il se portoit fort bien, quoiqu'il eût quatre-vingts ans, il
+disoit toujours qu'il vivroit cent ans pour le moins. Il eut pourtant
+une grande maladie bientôt après, dans laquelle il fut attaqué
+d'apoplexie. Au sortir de ce mal, il disoit qu'il en étoit revenu
+aussi gaillard qu'à vingt-cinq ans. Il traita en ce temps-là avec M.
+de Luynes, fils de sa femme, et lui céda tout son bien, à condition
+qu'il lui donneroit tant de pension par an, de lui fournir tant pour
+payer ses dettes, et il voulut avoir une somme de dix mille livres
+tous les ans pour ses mignonnes. Il aimoit plus la bonne chère que
+jamais. Sa fille de Jouarre ayant envoyé savoir de ses nouvelles, il
+lui manda que sur toutes choses il lui recommandoit de faire bonne
+chère et de la faire faire aussi à ses religieuses[405]. Il
+n'attendoit, disoit-il, que le bout de l'an pour traiter ses médecins
+qui l'avoient menacé d'une rechute, en ce temps-là, comme c'est
+l'ordinaire. Mais il ne fut pas en peine de les convier, car il mourut
+comme on le lui avoit prédit.
+
+ [405] Henriette de Lorraine-Chevreuse, abbesse de Jouarre, née en
+ 1631, morte en 1694. Elle avoit servi d'intermédiaire à Anne
+ d'Autriche pour les correspondances que cette Reine entretenoit
+ avec la maison de Lorraine. (_Voyez_ les _Mémoires de La Porte_,
+ tom. 59, pag. 335 de la deuxième série de la Collection des
+ Mémoires relatifs à L'histoire de France.)
+
+
+
+
+M. LE DUC DE LUYNES[406].
+
+
+M. le duc de Luynes ne ressemble à sa mère en aucune chose. Il a
+furieusement dégénéré. Il fut marié de bonne heure avec la fille d'un
+Seguier[407], qui portoit le nom de Soret, d'une terre auprès d'Anet,
+et madame de Rambouillet disoit, voyant la fille unique de cet homme
+épouser le duc de Luynes: «Faut-il que le connétable de Luynes n'ait
+fait tout ce qu'il a fait que pour la fille de Soret[408]?»
+
+ [406] Louis-Charles d'Albert, duc de Luynes, né le 25 décembre
+ 1620, mort le 10 octobre 1690. On a de lui beaucoup d'ouvrages
+ ascétiques, dont on trouve l'indication dans le _Dictionnaire des
+ ouvrages anonymes_ de Barbier, tom. 4, _tables_, pag. 379, Paris,
+ 1827.
+
+ [407] Louise-Marie Seguier, marquise d'O, fille unique de Pierre
+ Seguier, maître des requêtes, marquis de Soret.
+
+ [408] Elle avoit raison de parler ainsi, car cet homme étoit le
+ plus indigne de vivre qui fut jamais. Il avoit été conseiller au
+ parlement. Son père étoit mort président à mortier; mais il
+ quitta la robe et prit l'épée, lui qui n'étoit qu'un poltron. Il
+ épousa la fille du procureur-général de La Guesle, de cet homme
+ qui pensa mourir de regret d'avoir introduit, quoique
+ innocemment, le moine qui tua Henri III[408-A]. Or, M. de La Guesle
+ étoit gentilhomme et avoit un frère qui parvint à commander le
+ régiment de Champagne. C'étoit beaucoup en ce temps-là. Cet homme
+ fit quelque fortune et acheta le marquisat d'O. Il n'avoit point
+ d'enfants. Madame de Soret étoit une de ses héritières, car elle
+ avoit une soeur. Soret, d'impatience d'avoir le bien de cet
+ homme, le chicana en toutes choses, et enfin lui fit tirer un
+ coup d'arquebuse, comme il revenoit de Saint-André, dont un
+ gentilhomme qui étoit avec lui fut tué. On avéra que Soret avoit
+ fait le coup. Mais l'oncle de sa femme ne le voulut pas perdre,
+ et même, Soret étant mort, il fit madame de Soret son héritière,
+ et la terre d'O lui vint. Depuis on l'appela la marquise d'O.
+ (T.)
+
+ [408-A] Voyez la _Lettre d'un des premiers officiers de la cour
+ du Parlement, écrite à un de ses amis sur le sujet de la mort du
+ Roi, dans le Recueil de pièces servant à l'histoire de Henri
+ III_; Cologne, P. du Marteau, 1663, page 141. On regrette de ne
+ point trouver cette lettre à la suite du _Journal de Henri III_
+ dans la Collection des Mémoires relatifs à l'Histoire de France.
+
+J'ai vu un roman de la façon de cette femme. Madame de Luynes ne vécut
+guère: elle mourut en couches (en 1651). Elle et son mari étoient
+également dévots. Ils donnoient beaucoup aux pauvres. Les Jansénistes
+faisoient tout chez eux. Il y a eu un Père Magneux, à Luynes-Maillé,
+auprès de Tours, qui faisoit enrager tout le monde. Madame de Luynes
+envoya un jour ordre aux officiers de faire vider de la duché toutes
+les femmes de mauvaise vie. Les officiers lui mandèrent que pour eux,
+ils ne les discernoient point d'avec les autres, et que, si elle
+savoit quelque marque pour les connoître, qu'elle prît la peine de le
+leur mander. Il a couru le bruit qu'il se faisoit des miracles à son
+tombeau; que son mari et elle se levoient la nuit pour prier Dieu.
+Depuis la mort de sa femme, M. de Luynes a mis ses enfants entre les
+mains d'une mademoiselle Richer, grande Janséniste, et a pris le
+mari, avocat au parlement, pour son intendant. Lui est comme hors du
+monde, et a acheté une maison proche de Port-Royal-des-Champs, où il
+est presque toujours[409].
+
+ [409] Le duc de Luynes, sans doute après que Tallemant eut écrit
+ cet article, convola en secondes noces avec Anne de Rohan, dont
+ il eut, comme de sa première femme, un très-grand nombre
+ d'enfants; et après la mort de celle-ci, il épousa en troisièmes
+ noces Marguerite d'Aligre.
+
+
+
+
+LE MARÉCHAL D'ESTRÉES[410].
+
+
+Le maréchal d'Estrées est le digne frère de ses six soeurs, car ça
+toujours été un homme dissolu et qui n'a jamais eu aucun scrupule. On
+dit même qu'il avoit couché avec toutes six. Étant encore marquis de
+Coeuvres, il pensa être assassiné à la croix du Trahoir[411] par le
+chevalier de Guise, qui étoit accompagné de quatre hommes. Le marquis
+sauta du carrosse et mit l'épée à la main. On y courut, et il ne fut
+point blessé. On lui donna à commander quelques troupes dans la
+Valteline; je crois qu'il étoit en Italie en ce temps-là, et que, le
+trouvant tout porté, on se servit de lui. Il battit le comte Bagni,
+qui commandoit les troupes du pape. C'est ce Bagni qui étoit encore
+nonce ici, il n'y a que deux ans. Pour cet exploit, la Reine-mère le
+fit maréchal de France. Un peu devant, on n'avoit pas voulu le faire
+chevalier de l'Ordre. Après il alla échouer contre une hôtellerie
+fortifiée. Ce n'est pas un grand guerrier. Son grand-père étoit
+huguenot, et comme Catherine de Médicis faisoit difficulté de lui
+donner emploi à cause de cela, il lui fit dire que son... et son
+honneur n'avoient point de religion.
+
+ [410] François Annibal d'Estrées, duc, pair et maréchal de
+ France, né en 1573, mort le 5 mai 1670. On a de lui: _Mémoires de
+ la régence de Marie de Médicis_, 1666, in-12. Ils font partie du
+ tom. 16 de la deuxième série de la Collection des _Mémoires
+ relatifs à l'Histoire de France_.
+
+ [411] On appeloit ainsi le carrefour formé par les rues du Four
+ et de l'Arbre-Sec, dans la rue Saint-Honoré.
+
+Il avoit été ambassadeur à Rome du temps de Paul V. Il fit assez de
+bruit, et le pape étant mort, ce fut par sa cabale et par ses
+violences que Grégoire XV fut élu. Ce pape, quand il l'alla voir, lui
+dit: «Vous voyez votre ouvrage, demandez ce que vous voulez:
+voulez-vous un chapeau de cardinal? je vous le donnerai en même temps
+qu'à mon neveu.» Le marquis, étant aîné de la maison, le refusa[412].
+Depuis, Bautru le voyant fort vieux, et jouer sans lunettes, lui
+disoit: «Monsieur le maréchal, vous avez eu grand tort, vous deviez
+prendre le chapeau; ce seroit une chose de grande édification de voir
+le doyen du sacré collége livrer chance sans lunettes.» Il a toujours
+joué désordonnément. Quelquefois son train étoit magnifique;
+quelquefois ses gens n'avoient pas de souliers. Comme il a l'honneur
+d'avoir été toujours brutal, il vouloit tout tuer, quand il avoit
+perdu, et encore à cette heure, il lui arrive de rompre des vitres. On
+dit qu'un jour ayant perdu cent mille livres, il fit éteindre chez lui
+une chandelle et cria fort contre son sommelier, de n'être pas
+meilleur ménager que cela; que cette chandelle étoit de trop, et qu'il
+ne s'étonnoit pas si on le ruinoit. C'est un grand tyran, et qui fait
+valoir son gouvernement de l'Ile de France autant que gouverneur
+puisse jamais faire. Quand il y envoie son train, il le fait vivre par
+étapes. Il à presque toutes les maltôtes et fait tous les prêts. Son
+fils, le marquis de Coeuvres, s'en acquittera aussi fort dignement.
+
+ [412] Son aîné fut tué au siége de Laon, et lui, qui étoit nommé
+ à l'évêché de Noyon et au cardinalat, prit l'épée; le chapeau fut
+ pour son cousin de Sourdis. (T.)
+
+Le maréchal a été marié en premières noces avec mademoiselle de
+Béthune, soeur du comte de Béthune et du comte de Charrost. Il en a eu
+trois garçons: le marquis de Coeuvres, le comte d'Estrées et l'évêque
+de Laon.
+
+En secondes noces, il épousa la veuve de Lauzières, fils du maréchal
+de Thémines. Depuis, on l'appela le marquis de Thémines. Il en a eu un
+fils qui fut tué à Valenciennes en 1636. On l'appeloit le marquis
+d'Estrées. Bautru disoit qu'il n'y avoit pas au monde une seigneurie
+qui eût tant de seigneurs, car il y avoit un maréchal d'Estrées, un
+comte d'Estrées et un marquis d'Estrées.
+
+Le maréchal, qui en toute autre chose est un homme avec lequel il n'y
+a point de quartier, est pourtant fort bon mari, a bien vécu avec sa
+première femme et vit bien avec sa seconde. Son fils aîné lui
+ressemble en cela, car il a supporté avec beaucoup d'affliction la
+mort de la sienne, quoiqu'elle ne fût point jolie; c'étoit la fille de
+sa belle-mère.
+
+Le maréchal d'Estrées a une bonne qualité, c'est qu'il ne s'étonne pas
+aisément. Il est assez ferme et voit assez clair dans les affaires.
+Quand Le Coudray-Genier, peut-être pour se faire de fête, s'avisa de
+donner avis au feu Roi qu'à un baptême d'un des enfants de M. de
+Vendôme on le devoit empoisonner par le moyen d'une fourchette creuse
+dans laquelle il y auroit du poison qui couleroit dans le morceau
+qu'on lui serviroit, M. de Vendôme se voulut retirer. Le maréchal le
+retint, et lui dit que, puisqu'il étoit innocent, il falloit demeurer
+et demander justice. Effectivement, Le Coudray-Genier eut la tête
+coupée[413].
+
+ [413] Cet événement eut lieu en 1617; on en trouve le détail dans
+ les _Mémoires de Déageant_; Grenoble, 1668, in-12, pag. 74 et
+ suiv. Le gentilhomme y est appelé Gignier. Levassor a suivi le
+ récit de Déageant dans son _Histoire de Louis_ XIII, liv. 2e;
+ Amsterdam, 1757, in-4º, tom. 1er, pag. 681. Les Mémoires de
+ Déageant n'ont pas été réimprimés dans la Collection des Mémoires
+ relatifs à l'histoire de France, mais on les trouve dans le tom.
+ 3 des _Mémoires particuliers_, publiés en 1756 en 4 vol. in-12.
+
+Le maréchal a fait quelques bonnes actions en sa vie. Quand le
+cardinal de Richelieu fit faire le procès à M. de La Vieuville, M. le
+maréchal d'Estrées demanda la confiscation de trois terres de M. de La
+Vieuville et les lui conserva, après lui en avoir envoyé le brevet. M.
+de Saint-Simon, qui eut les autres, n'en usa pas ainsi, et depuis il y
+a eu procès pour les dégradations qu'il y avoit faites.
+
+Il ne voulut point commander en Provence je ne sais quelles troupes
+que le cardinal de Richelieu y envoyoit, que conjointement avec M. de
+Guise. Il refusa de prendre le gouvernement de Provence sur lui. M. le
+maréchal de Vitry le prit.
+
+Ambassadeur à Rome avant la naissance du Roi (Louis XIV), il y demeura
+encore jusqu'à la grande querelle qu'il eut avec les Barberins.
+
+Le maréchal avoit un écuyer nommé Le Rouvray. C'étoit un vieux
+débauché, tout pourri de v.....; d'une piqûre d'épingle on lui faisoit
+venir un ulcère. Jamais je ne vis un si grand brutal. Une fois, pour
+ne pas perdre une médecine qu'il avoit préparée pour un cheval de
+carrosse qui n'en eut pas besoin, il la prit et en pensa crever. Cet
+homme avoit un valet qui tenoit académie de jeu. C'est le privilége
+des écuyers des ambassadeurs. Ce valet fit quelque chose. Le
+barisel[414] le prit, il fut condamné aux galères. Comme on l'y menoit
+avec beaucoup d'autres, Le Rouvray, avec, un valet-de-chambre du
+maréchal, n'ayant chacun qu'un fusil et leurs épées, mettent en fuite
+vingt-cinq ou trente sbires, qui avoient chacun deux ou trois coups à
+tirer, car ils ont, outre leur carabine, des pistolets à leurs
+ceintures, et outre cela ils sont munis de bonnes jacques de maille.
+Le Rouvray, victorieux, met tous les forçats en liberté. Voilà un
+grand affront aux Barberins. Le maréchal fait sauver son homme, et lui
+donne, pour le garder à la campagne, huit ou dix soldats françois des
+troupes des Vénitiens, car il eut peur qu'on ne lui fît chez lui
+quelque violence. Les Barberins emploient un célèbre bandit, nommé
+Julio Pezzola, qui met des gens aux environs du lieu où étoit Le
+Rouvray: je pense que c'étoit sur les terres du duc de Parme, à
+Caprarole ou à Castro. Le Rouvray, comme il étoit fort brutal, s'évade
+et s'en va à la chasse sans ses soldats.
+
+ [414] Le barisel, en italien _barigello_, est un officier chargé
+ de veiller à la sûreté publique et d'arrêter les malfaiteurs. Il
+ est le chef des sbires. Ses fonctions correspondent à celle que
+ le chevalier-du-guet remplissait autrefois à Paris.
+
+Les bandits ne le manquent point, et de derrière une haie le tuent et
+en apportent la tête au cardinal Barberin. Le maréchal jette feu et
+flammes. Pour l'apaiser, Julio Pezzola, qui ne faisoit pas semblant de
+s'être mêlé de rien, va trouver Guillet, garçon d'esprit, qui étoit au
+maréchal, et lui offre de lui apporter la tête des sept bandits qui
+avoient fait le coup, et lui dit: «_Patron miò, è un povero regalato
+un piatto de sette teste? Non se c'è mai servito un tale a nessun'
+principe._»
+
+Enfin, la chose alla si avant que le maréchal sortit de Rome et s'en
+alla à Parme, où il excita le duc de Parme, déjà fort brouillé avec le
+Pape, à faire tout ce qu'il fit. Dans la belle expédition qu'ils
+poussèrent ensemble jusque dans la campagne de Rome, j'ai ouï dire à
+Guillet que leurs dragons firent honnêtement de violences, et que les
+paysans leur disoient: «_Illustrissime signor dragon, habbiate pietà
+di me._» Dans les écrits que le Pape fit faire contre le maréchal, je
+trouve qu'il lui faisait bien de l'honneur, car, à cause qu'il
+s'appeloit Annibal d'Éstrées[415], on y disoit que c'étoit _Annibal ad
+portas_, et ce nom leur fit dire bien des sottises.
+
+ [415] Il s'appeloit François-Annibal. (T.)
+
+Le maréchal fut long-temps qu'il n'osoit revenir, car le cardinal de
+Richelieu n'avoit pas trop approuvé sa conduite. Enfin il fit sa paix.
+Le reste se retrouvera dans les Mémoires de la Régence.
+
+A l'âge de soixante-dix ans, ou peu s'en falloit, il alla voir madame
+Cornuel, qui, pour aller à quelqu'un, le laissa avec feu mademoiselle
+de Belesbat. Elle revint, et trouva le bon homme qui vouloit caresser
+cette fille: «Eh! lui dit-elle en riant, monsieur le maréchal, que
+voulez-vous faire?--Dame, répondit-il, vous m'avez laissé seul avec
+mademoiselle: je ne la connois point; je ne savois que lui dire.»
+
+
+
+
+LE PRÉSIDENT DE CHEVRY[416],
+
+DURET, LE MÉDECIN, SON FRÈRE.
+
+
+Le président de Chevry se nommoit Duret, et étoit frère de Duret le
+médecin. Il disoit: «Si un homme me trompe une fois, Dieu le maudisse;
+s'il me trompe deux, Dieu le maudisse et moi aussi; mais s'il me
+trompe trois, Dieu me maudisse tout seul!»
+
+ [416] Charles Duret, seigneur de Chevry, conseiller d'Etat,
+ intendant et contrôleur-général des finances, président à la
+ Chambre des comptes de Paris.
+
+Par ses bouffonneries et par sa danse, il se mit bien avec M. de
+Sully, comme nous ayons dit ailleurs[417]. Ce fut lui qui montra à la
+Reine et aux dames les pas du ballet dont nous avons parlé à
+l'_Historiette_ d'Henri IV. Ce fut avec M. de Sully qu'il commença à
+faire fortune. Il ne fut pourtant intendant des finances que du temps
+du maréchal d'Ancre, et il se conserva dans l'intendance, quand le
+maréchal fut tué, en donnant dix mille écus à la Clinchamp, que M. de
+Brantes[418] entretenoit.
+
+ [417] Voir précédemment, page 72.
+
+ [418] Léon Albert, seigneur de Brantes, duc de Luxembourg et de
+ Piney, frère du connétable de Luynes.
+
+C'étoient ses deux principales folies que la faveur et la bravoure. Il
+disoit qu'il falloit tenir le bassin de la chaise percée à un favori,
+pour l'en coiffer après, s'il venoit à être disgracié. Le voilà donc
+du côté des plus forts. Madame Pilou[419], qui le connoissoit de
+longue main, l'alla voir à La Grange du Milieu, auprès de Grosbois;
+c'est une belle maison qu'il a fait bâtir depuis. Elle lui parla de
+l'exécution de la maréchale d'Ancre, et disoit que c'étoit une grande
+vilainie que d'avoir fait couper le cou à cette pauvre femme. «_Ta,
+ta, ta!_ lui va-t-il dire brusquement; vous parlez, vous parlez, sans
+savoir ce que vous dites. C'est le commissaire Canto, votre voisin,
+qui vous dit toutes ces belles choses-là; c'est de lui que vous tenez
+toutes vos nouvelles; je l'eusse tué, moi, le maréchal d'Ancre: M.
+d'Angoulême et moi le devions dépêcher à la rue des Lombards.» En
+disant cela il lui porte trois ou quatre coups de pouce de toute sa
+force dans le côté, qui lui firent si grand mal qu'elle en cria. «Le
+voilà mort, dit-il à haute voix, le voilà mort, le poltron; je n'aime
+point les poltrons: je le voulois faire sauter une fois avec une
+saucisse, quand il seroit au conseil chez Barbin le surintendant.
+J'avois bien, ajoute-t-il, une plus belle invention: j'eusse porté une
+épée couverte de crêpe le long de ma cuisse, et, dans la presse, je
+lui en eusse donné dans le ventre en faisant semblant de regarder
+ailleurs.» Le cardinal de Richelieu fit prier madame Pilou de lui
+venir faire tous les contes qu'elle savoit du président de Chevry, qui
+vivoit encore; elle ne le voulut jamais.
+
+ [419] On trouvera ci-après l'_Historiette_ de cette femme
+ singulière.
+
+Cette humeur martiale le prenoit quelquefois au milieu d'un compte de
+finance. Un trésorier de France, de mes amis[420], m'a dit qu'un jour,
+travaillant avec lui, il appela Corbinelli, son premier commis, et lui
+dit d'un ton sérieux: «Monsieur Corbinelli[421], faites ôter ces corps
+de cette cour.» Ce trésorier fut bien étonné; mais Corbinelli,
+s'approchant, lui dit: «Ce sont de ses visions ordinaires, ne laissez
+pas de continuer.»
+
+ [420] Perreau, trésorier à Soissons. (T.)
+
+ [421] Raphaël Corbinelli. (_Voy._ la note sur lui plus haut, sous
+ l'article du duc de Guise, fils du Balafré.)
+
+Un jour les cochers firent insulte dans la Place-Royale à la marquise
+d'Uxelles, dont le cocher avait été tué, d'un coup de fourche par la
+tempe, par son écuyer, comme il le vouloit châtier. Ils furent aussi
+braver madame de Rohan, à cause qu'elle avoit chassé le sien. Mais M.
+de Candale y survint qui chargea son propre cocher et dissipa les
+autres. Madame Pilou, qui avoit vu cela, le conta au président. Il se
+mit à pester de ce qu'on ne l'avoit pas averti, lui qui étoit colonel
+du quartier, mais qu'elle n'avoit recours qu'à son commissaire
+Canto. «Voyez la belle occasion que vous m'avez fait perdre,
+j'eusse..........» Le voilà à dire tous les exploits qu'il auroit
+faits.
+
+Comme il étoit contrôleur-général des finances, président des comptes
+et officier de l'ordre du Saint-Esprit[422], je ne sais quel flatteur
+lui apporta une généalogie où il le faisoit descendre d'un certain
+Duretius, qu'il avoit trouvé du temps de Philippe-Auguste. «Mon ami,
+lui dit le président, j'ai de meilleurs parens que lui; mon père et
+mon grand-père étoient médecins, et par-delà je n'y vois goutte. Si je
+te trouve jamais céans, je te ferai étriller de sorte que tu ne
+t'avisera de ta vie de faire des flatteries comme celle-là, pour qu'il
+t'en souvienne.»
+
+ [422] Le président de Chevry fut pourvu de la charge de greffier
+ des ordres du Roi, le 6 mars 1621.
+
+Un homme lui avoit gagné trente pistoles; il ne vouloit pas les lui
+payer. «Il m'a trompé,» disoit-il; et il donne ordre à ses gens de le
+frotter s'il revenoit. Cet homme revint; voilà ses gens après, et lui
+aussi; mais il ne partit que long-temps après eux; il trouve madame
+Pilou, qui avoit vu cet homme se sauver. «Eh bien! lui dit-il, ma
+bonne amie, n'avez-vous pas vu comme je l'ai frotté?» Il ne s'en étoit
+pas approché de cent pas. Une autre fois cet homme s'étant vanté de
+battre les gens du président, celui-ci l'attendoit, et, accompagné de
+son domestique, il se promenoit à grands pas avec des pistolets le
+long de sa porte de derrière. Madame Pilou, qui logeoit en son
+quartier, vient à paroître; c'étoit l'été après souper; il va à elle
+le pistolet à la main. «Jésus! s'écria-t-elle!--Ah! ma bonne amie, lui
+dit-il, tu as bien fait de parler, je te prenois pour ce coquin.» En
+cet équipage; il l'accompagna jusque chez elle; ils trouvèrent un
+charivari, il ne dit mot; mais, quand le charivari fut passé, il les
+appela _canailles_. Et eux et lui se dirent bien des injures de loin.
+
+J'ai ouï dire qu'un homme de la cour n'étant pas satisfait de lui, et
+s'en plaignant assez haut, il le tira à part et lui dit: «Monsieur, si
+vous n'êtes pas content, je vous satisferai seul à seul quand il vous
+plaira.» L'autre fut un peu surpris; mais, à quelques jours de là,
+l'autre n'en ayant pu avoir plus de contentement que par le passé, il
+voulut voir ce que ce fou avoit dans le ventre, et l'ayant rencontré
+seul, il lui demanda s'il se souvenoit qu'il lui avoit promis de le
+satisfaire par les voies d'honneur. Le président lui répondit en
+riant: «Mon brave, vous deviez me prendre au mot, cette-humeur là
+m'est passée; mais si vous voulez vous battre, allez vous-en arracher
+un poil de la barbe à Bouteville, il vous en fera passer votre envie.»
+
+En parlant, il disoit sans cesse à tort et à travers: «_Mange mon
+loup, mange mon chien._» Voiture en a fait une ballade[423]. En
+parlant à une dame, il l'appeloit quelquefois _mon petit père_.
+
+ [423] Nous n'avons pas trouvé cette ballade dans les _OEuvres_ de
+ Voiture.
+
+La plus grande folie qu'il ait faite, ce fut qu'étant un jour à causer
+avec feu M. le comte de Moret, avec lequel il se plaisoit fort, un
+ambassadeur d'Espagne vint visiter ce prince. «Ah! je voudrois, dit le
+président, lui avoir fait un pet au nez.--Vous n'oseriez, dit le
+comte.--Vous verrez,» répond Chevry; et comme l'ambassadeur faisoit la
+révérence gravement, le président pète dans sa main et la porte au nez
+de Son Excellence, qui en fit de grandes plaintes; mais on fit passer
+l'autre pour un fou[424].
+
+ [424] J'en doute. (T.)--Cette action, si elle étoit vraie, seroit
+ digne d'Angoulevent, l'archipoète des pois pilés, ou d'un
+ saltimbanque des boulevards.
+
+Il étoit de fort amoureuse manière, et faisoit si fort le coq dans son
+quartier, que le cardinal de La Valette y venant fort souvent voir une
+certaine dame, il disoit sérieusement qu'il ne trouvoit point bon que
+ce cardinal vînt cajoler ses voisines, sans lui en demander
+permission, et qu'il l'en avertiroit afin qu'il ne trouvât pas
+mauvais, s'il le couchoit sur le carreau malgré son cardinalat.
+
+Une fois pour se ragoûter, il pria une m......... de lui faire voir
+quelque bavolette[425] toute fraîche venue de la vallée de
+Montmorency. On fait habiller une petite garce en bavolette, et on la
+mène au président, qui coucha toute la nuit avec elle. Le lendemain il
+la fit lever pour aller voir quel temps il faisoit. Elle lui vint dire
+que le temps étoit nébuleux. «_Nébuleux!_ s'écria-t-il, ah!
+vertu-choux, j'ai la v.... Eh! qu'on me donne vite mes chausses.»
+
+ [425] Jeune paysanne des environs de Paris. On les appeloit ainsi
+ du nom de leur coiffure. Elle étoit formée d'un linge fin empesé
+ qui avoit une longue queue pendante sur les épaules.
+ (_Dictionnaire de Trévoux_.)
+
+Il mourut contrôleur-général des finances et président des comptes. Sa
+femme avoit eu beaucoup de bien; lui n'étoit pas gueux et avoit
+quelque chose de patrimoine. Au prix de ce temps-ci, il ne fit pas une
+grande fortune. Son fils a vendu La Grange et sa charge de président
+des comptes. Il a de l'esprit, mais peu de cervelle; il se ruine. Le
+président a fait bâtir le palais Mazarin.
+
+Les _Mémoires_ de Sully nous apprennent que son frère Duret[426], le
+médecin, qui a fait bâtir la maison du président Le Bailleul près
+l'hôtel de Guise, étoit un maître visionnnaire, en un mot, un digne
+frère du président de Chevry. Il disoit que l'air de Paris étoit
+malsain, et il fit nourrir son fils unique dans une loge de verre où
+il ne laissa pas de mourir, peut-être pour y faire trop de façons. Il
+ne prenoit à dîner que des pressis de viande et autres choses
+semblables, parce que, disoit-il, l'agitation du carrosse troubloit la
+digestion; mais il soupoit fort bien. Il se mit dans la fantaisie que
+le feu lui étoit contraire, et n'en vouloit point voir. Il savoit
+pourtant son métier, et s'y fit riche. Les apothicaires le faisoient
+passer pour fou, parce qu'il s'avisa que le jeûne étoit admirable aux
+malades, et que bien souvent il ne leur ordonnoit que de l'eau claire
+et une pomme cuite.
+
+ [426] Les _Mémoires_ de Sully nous apprennent que le médecin
+ Duret fut un des confidents de Marie de Médicis, et fit quelque
+ temps partie de son conseil privé de régence.
+
+
+
+
+M. D'AUMONT[427].
+
+
+M. d'Aumont, fils du maréchal d'Aumont, du temps d'Henri IV,
+gouverneur de Bologne-sur-Mer, et chevalier de l'Ordre, en son jeune
+temps, fut une vraie peste de cour. Il a eu les plus plaisantes
+visions du monde. Il disoit de madame de Beaumarchais[428], belle-mère
+du maréchal de Vitry, et femme de ce trésorier de l'Epargne que la
+Reine-mère fit tant persécuter, à cause que son gendre avoit tué le
+maréchal d'Ancre; il disoit donc de cette madame de Beaumarchais,
+qu'elle ressembloit à un tabouret de point de Hongrie. En effet, elle
+avoit le visage carré, et tout plein de marques rouges. Cela
+n'empêchoit pas que, pour son argent, elle n'eut des galants et de
+bonne maison, car M. de Mayenne le dernier de ce nom en fut un. La
+vision qu'il eut pour la maréchale d'Estrées[429] est encore plus
+plaisante. C'étoit et c'est encore une petite femme sèche et qui a le
+nez fort grand, mais extrêmement propre. Elle étoit en sa jeunesse
+toute faite comme une poupée. «Ne croyez-vous pas, disoit-il
+sérieusement, car il ne rioit jamais, qu'on la pend tous les soirs,
+tout habillée, par le nez à un clou à crochet dans une armoire?» Il
+disoit d'une dame qui avoit le teint fort luisant, qu'on lui avoit mis
+un vernis comme aux portraits.
+
+ [427] Antoine d'Aumont, marquis de Nolai, baron d'Estrabonne,
+ chevalier des Ordres, gouverneur de Boulogne-sur-Mer, mourut à
+ l'âge de soixante-treize ans, en 1635.
+
+ [428] Marie Hotman, femme de Vincent Bouhier, seigneur de
+ Beaumarchais, trésorier de l'Epargne.
+
+ [429] Fille de Montmor, homme d'affaires. (T.)
+
+Un jour qu'il étoit à l'hôtel de Rambouillet, madame de Bonneuil, dont
+nous parlerons ailleurs, y vint. Elle étoit grosse, et en entrant elle
+se laissa tomber et se fit grand mal à un genou, et pensa accoucher de
+sa chute. Le voilà qui se met à rêver: «Nous sommes bien mal bâtis,
+dit-il, nous avons des os en tous les endroits sur lesquels nous
+tombons d'ordinaire; il vaudrait bien mieux que nous eussions des
+ballons de chair aux genoux, aux coudes, au haut des joues et aux
+quatre côtés de la tête. Quel plaisir ne seroit-ce point? ajouta-t-il;
+un homme sauteroit par une fenêtre sans se blesser, il passeroit
+par-dessus les murs d'une ville.» Et puis, s'engageant plus avant dans
+sa rêverie, il mena cet homme avec ces ballons de chair de ville en
+ville, jusqu'à La Haie en Hollande.
+
+Une autre fois Gombauld contoit en sa présence, à l'hôtel de
+Rambouillet, qu'ayant été pris pour un grand débauché, nommé Combauld,
+père du baron d'Auteuil, il fut maltraité par un commissaire et des
+agents qui le vouloient mener en prison, jusque là que, quoiqu'il soit
+assez patient, il fut pourtant contraint de lever la main pour frapper
+ce commissaire. M. D'Aumont, après avoir tout écouté, se lève de son
+siége, et commence à faire la posture d'un bourreau qui danse sur les
+épaules d'un pendu, et qui tire en même temps la corde pour
+l'étrangler, et disoit: «Monsieur le commissaire, je vous pendrai, je
+vous pendrai, monsieur le commissaire.»
+
+A propos de cela, comme il faisoit pendre quelques soldats à Bologne,
+un d'eux cria qu'il étoit gentilhomme: «Je le crois, lui dit-il, mais
+je vous prie d'excuser, mon bourreau ne sait que pendre.»
+
+En mangeant des andouilles mal lavées, il dit: «Ces andouilles sont
+bonnes, mais elles sentent un peu le terroir.»
+
+Il disoit du marquis de Sourdis, qui faisoit fort l'empressé chez le
+cardinal de Richelieu, de la maison duquel il étoit depuis peu
+intendant, et qui regardoit aux meubles et à toutes choses, il disoit
+qu'il lui sembloit le voir tirer de dessous son manteau un petit sac
+de tapissier avec un petit marteau, et recogner quelque clou doré à
+une chaise.
+
+Je crois que ce fut lui qui dit, voyant une personne fort maussade,
+qu'elle avoit la mine d'avoir été faite dans une garde-robe sur un
+paquet de linge sale.
+
+Une de ses meilleures visions, ce fut celle qu'il eut pour M.
+l'archevêque de Rouen, qui, quoique jeune, portoit une grande barbe.
+Il dit qu'il ressembloit à Dieu le Père, quand il étoit jeune.
+
+Il avoit été fort galant. Une fois sa belle-soeur, madame de Chappes,
+le trouva déguisé en Minime sur le chemin de Picardie; elle le
+reconnut, parce qu'il étoit admirablement bien à cheval et que son
+cheval étoit trop beau. Il alloit en Flandre voir une dame. Sur ses
+vieux jours, il étoit plus ajusté qu'un galant de vingt ans. Il se
+peignoit la barbe, et il étoit si curieux d'être bien botté qu'il se
+tenoit les pieds dans l'eau pour se pouvoir botter plus étroit.
+C'étoit de ce temps que tout le monde étoit botté; on dit qu'un
+Espagnol vint ici et s'en retourna aussitôt. Comme on lui demandoit
+des nouvelles de Paris, il dit: «J'y ai vu bien des gens, mais je
+crois qu'il n'y a plus personne à cette heure, car ils étoient tous
+bottés, et je pense qu'ils étoient prêts à partir.» Maintenant tout le
+monde n'a plus que des souliers, non pas même des bottines. Il n'y a
+plus que La Mothe-Le-Vayer[430], précepteur de M. d'Anjou, qui ait
+tantôt des bottes, tantôt des bottines; mais ce n'a jamais été un
+homme comme les autres.
+
+ [430] François de La Mothe-le-Vayer, membre de l'Académie
+ française, mourut à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, en 1672. On a
+ de lui un grand nombre d'ouvrages, dont plusieurs jouissent d'une
+ estime méritée.
+
+M. d'Aumont avoit épousé une fille de Maintenon, de la maison
+d'Angennes[431], cousine-germaine de M. le marquis de Rambouillet. Il
+n'en a point eu d'enfants. Cette madame d'Aumont est une honnête
+femme, mais fort aigre. Après la mort de son mari, elle se piqua
+d'honneur en une plaisante rencontre. Elle a une chapelle dans les
+Minimes de la Place-Royale, où M. d'Aumont est enterré. Or, un neveu
+de son mari, nommé Hurault de Chiverny[432], étant mort, sa veuve, qui
+est aussi une honnête femme, mais sage à peu près comme l'autre sur ce
+chapitre-là, la pria de trouver bon qu'on mît le corps embaumé dans
+cette chapelle. Depuis, cette femme, s'étant retirée en une religion,
+obtint des Minimes qu'ils lui laisseraient prendre le coeur de son
+mari. Madame d'Aumont alla prendre cela au point d'honneur. Il y en a
+eu de grands procès. Enfin des curés de Paris les raccommodèrent, et
+cette nièce eut le coeur de son mari.
+
+ [431] Louise-Isabelle d'Angennes-Maintenon, veuve d'Aumont,
+ mourut en 1666, à l'âge de soixante-dix-neuf ans.
+
+ [432] Antoine d'Aumont avoit épousé en premières noces Catherine
+ Hurault de Chiverny, fille du chancelier.
+
+
+
+
+Mme DE RENIEZ.
+
+
+Madame de Reniez étoit de la maison de Castelpers en Languedoc, soeur
+du baron de Panat, dont nous parlerons en suite. Avant que d'être
+mariée au baron de Reniez, elle étoit engagée d'inclination avec le
+vicomte de Paulin. Cette amourette dura après qu'elle fut mariée, et
+le baron de Panat étoit le confident de leurs amours. Ils en vinrent
+si avant qu'ils se firent une promesse de mariage réciproque. Ils se
+promettoient de s'épouser en cas de viduité; «en foi de quoi,
+disoient-ils, nous avons consommé le mariage.» Un tailleur rendoit les
+lettres du galant et lui en apportoit réponse. Par l'entremise de cet
+homme, ces amants se virent plusieurs fois, tantôt dans le village de
+Reniez même, tantôt ailleurs, où le vicomte venoit toujours déguisés.
+Un jour ils se virent dans le château même de Reniez et presqu'aux
+yeux du mari. Madame de Reniez avoit feint d'être incommodée, et
+s'étoit fait ordonner le bain, et le vicomte se mit dans la cuve qu'on
+lui apporta. Enfin ils en firent tant que le mari scut toute
+l'histoire, et, pour les attraper, il fit semblant de partir pour un
+assez long voyage, puis, revenant sur ses pas, il entra dans la
+chambre de sa femme et trouva le vicomte couché avec elle. Il le tua
+de sa propre main, non sans quelque résistance, car il prit son épée;
+mais le baron avoit deux valets avec lui. Le baron de Panat, qui
+couchoit au-dessus, accourut aux cris de sa soeur, et fut tué à la
+porte de la chambre. Pour la femme, elle se cacha sous le lit, tenant
+entre ses bras une fille de trois à quatre ans, qu'elle avoit eue du
+baron son mari. Il lui fit arracher cette enfant, et après la fit tuer
+par ses valets; elle se défendit du mieux qu'elle put, et eut les
+doigts coupés. Le baron de Reniez eut son abolition.
+
+Cette enfant qu'on ôta d'entre les bras de madame de Reniez fut,
+après, cette madame de Gironde, dont nous allons conter l'histoire.
+Mais, avant cela, il est à propos de dire ce que nous avons appris du
+baron de Panat.
+
+
+
+
+LE BARON DE PANAT.
+
+
+Le baron de Panat étoit un gentilhomme huguenot d'auprès de
+Montpellier, de qui on disoit: _Lou baron de Panat puteau mort que
+nat_, c'est-à-dire plutôt mort que né; car on dit que sa mère, grosse
+depuis près de neuf mois, mangeant du hachis, avala un petit os qui,
+lui ayant bouché le conduit de la respiration, la fit passer pour
+morte; qu'elle fut enterrée avec des bagues aux doigts; qu'une
+servante et un valet la déterrèrent de nuit pour avoir ses bagues, et
+que la servante, se ressouvenant d'en avoir été maltraitée, lui donna
+quelques coups de poing, par hasard, sur la nuque du cou, et que les
+coups ayant débouché son gosier, elle commença à respirer, et que
+quelque temps après elle accoucha de lui, qui, pour avoir été si
+miraculeusement sauvé, n'en fut pas plus homme de bien. Au contraire,
+il fut des disciples de Lucilio Vanini, qui fut brûlé à Toulouse pour
+blasphêmes contre Jésus-Christ[433]. Il retira Théophile[434], et
+pensa lui-même être pris par le prévôt. C'était un fort bel homme.
+Madame de Sully, qui vit encore, en devint amoureuse et lui demanda
+_la courtoisie_. On dit qu'il répondit qu'il étoit impuissant.
+Cependant il étoit marié; mais madame de Sully, qui n'étoit pas belle,
+ne le tenta pas, et il s'en défit de cette sorte.
+
+ [433] Vanini fut exécuté à Toulouse, le 19 février 1619.
+
+ [434] Théophile Viaud, poursuivi pour la part qu'on l'accusoit
+ d'avoir prise au _Parnasse des vers satiriques_, fut condamné au
+ feu, par contumace, suivant un arrêt du parlement de Paris, du 19
+ août 1623. Arrêté ultérieurement, il subit un long procès, par
+ suite duquel il ne fut condamné qu'au bannissement. Il est
+ très-douteux que Théophile ait contribué à la publication du
+ recueil des poésies obscènes pour lequel il a été poursuivi.
+
+A propos de femmes qui sont revenues, on conte qu'une femme étant
+tombée en léthargie, on la crut morte, et comme on la portoit en
+terre, au tournant d'une rue, les prêtres donnèrent de la bière contre
+une borne, et la femme se réveilla de ce coup. Quelques années après,
+elle mourut tout de bon, et le mari, qui en étoit bien aise, dit aux
+prêtres: «Je vous prie, prenez bien garde au tournant de la rue.»
+
+
+
+
+MADAME DE GIRONDE.
+
+
+Revenons à la petite de Reniez. Son père, pour ôter cet objet de
+devant ses yeux, la donna à madame de Castel-Sagrat, sa soeur. Cette
+fille, dès l'âge de dix ans, fut admirée pour sa beauté et pour la
+vivacité de son esprit. Madame de Castel-Sagrat résolut de ne laisser
+point échapper un si bon parti, et de la marier à son second fils,
+qu'on appeloit le Baron de Gironde, et elle les fit épouser que la
+fille n'avoit encore que onze ans, après avoir obtenu des dispenses du
+Roi, car ils étoient cousins-germains et huguenots. On dit que madame
+de Gironde eut de tous temps de l'aversion pour son mari, qui étoit un
+gros homme assez mal bâti; mais cette aversion s'augmenta très-fort
+lorsqu'elle se vit cajolée des principaux et des mieux faits de la
+province; car son mari l'ayant menée à Montauban, après les guerres de
+la religion, feu M. d'Epernon et M. de La Vallette, son fils, s'y
+rencontrèrent. Il y avoit aussi alors une autre dame, nommée madame
+d'Islemade, qui seule pouvoit disputer de beauté avec madame de
+Gironde. Le père se donna à celle-ci et le fils à l'autre, et toute la
+ville avec la noblesse des environs se partageant à leur exemple, ce
+fut comme une petite guerre civile, bien différente de celle dont on
+venoit de sortir. On dit pourtant que M. d'Épernon n'en eut aucune
+faveur que de bienséance.
+
+La peste vint là-dessus qui interrompit toutes les galanteries, et
+madame de Gironde fut contrainte de se retirer à Reniez. Par malheur
+pour elle, un avocat du présidial de Montauban, nommé Crimel, se
+retira dans le village de Reniez. Cet homme étoit méchant, mais il
+avoit de l'esprit. Il fut bientôt familier avec madame de Gironde, qui
+en temps de peste ne pouvoit pas avoir beaucoup de compagnie; et comme
+elle se plaignit à lui de son mariage, on dit qu'il lui mit dans la
+tête qu'elle se pouvoit démarier, et que l'espérance qu'il lui en
+donna la charma, de sorte que, pour le récompenser d'un si bon avis,
+elle lui donna tout ce que peut donner une dame.
+
+La peste ayant cessé, elle revint à Montauban, où elle fut plus
+admirée et plus cajolée que jamais. Le marquis de Flamarens, le baron
+d'Aubais, le vicomte de Montpeiroux, et plusieurs autres gentilshommes
+de qualité, y accoururent et y demeurèrent long-temps pour l'amour
+d'elle. Ce fut alors qu'un de ces messieurs lui ayant donné les
+violons, comme il n'y avoit point de lieu commode chez elle, elle alla
+d'autorité, avec toute cette noblesse, se mettre en possession de la
+salle d'un des principaux de Montauban, quoiqu'il la lui eût refusée,
+en disant pour toutes raisons que cet homme lui avoit bien de
+l'obligation, et qu'elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour le
+rendre honnête homme.
+
+Cependant l'envie de se démarier s'accroissoit de jour en jour. Pour
+cela elle s'avise, pour n'être plus sous la puissance de son mari, de
+proposer à Gironde de la laisser aller voir ses oncles maternels pour
+leur demander qu'ils lui fissent raison des droits que sa mère avoit
+sur la maison de Panat. Elle y fut, et Cadaret, un des frères de sa
+mère, devint passionnément amoureux d'elle. Cet oncle la porta, plus
+que personne, à demander la dissolution de son mariage, et lui fit
+raison de ce qu'elle prétendoit. Après, le procès étant commencé, il
+l'accompagna à Castres, où on reconnut bientôt qu'il en étoit fort
+jaloux. Il falloit pourtant bien qu'il souffrît qu'elle fût cajolée,
+car elle ne s'en pouvoit passer, et ne marchoit point sans une foule
+d'amants, entre lesquels il y en avoit trois plus assidus que les
+autres: le baron de Marcellus, jeune gentilhomme de qualité, de la
+basse Guyenne, qui étoit à Castres pour un procès; Rapin, jeune avocat
+plein d'esprit, et Ranchin, aujourd'hui conseiller à la chambre. Ce
+Ranchin a fait beaucoup de vers[435].
+
+ [435] Ranchin étoit conseiller à la chambre de l'édit. Ses
+ poésies, négligées, mais faciles, n'ont pas été réunies. On lui
+ attribue le joli triolet qui commence par ces vers:
+
+ Le premier jour du mois de mai
+ Fut le plus heureux de ma vie.
+
+Elle parloit avec une liberté extraordinaire de sa beauté et de ses
+_mourants_[436]; on la voyoit aller par la ville bizarrement habillée;
+car quelquefois on lui a vu un habit de gaze, dans laquelle elle
+faisait passer toutes sortes de fleurs, depuis le haut jusqu'au bas,
+et je vous laisse à penser si son _mourant_ Ranchin manquoit à
+l'appeler Flore. Elle dit assez plaisamment à un garçon nommé
+Cayrol[437], qui lui promettoit de faire des vers sur elle, qu'elle ne
+prétendoit pas lui servir de porte-feuille. Elle disoit les choses
+fort agréablement; mais ses lettres ne répondoient pas à sa
+conversation: sa mère écrivoit bien mieux.
+
+ [436] Ses _amants_; se _mourant_ d'amour.
+
+ [437] Ce Cayrol est ici, et fait des vers pour attraper quelque
+ chose du cardinal. (T.)
+
+Comme son procès tiroit en longueur, elle alla pour quelque temps à
+une terre de Belaire, que Cadaret lui avoit donnée pour ses
+prétentions. Là, Marcellus et Rapin l'allèrent voir. Ils arrivèrent
+assez tard; mais à peine l'eurent-ils saluée, qu'on entendit heurter
+avec violence. C'était un gentilhomme du voisinage, qui venoit
+l'avertir que son mari s'avançoit avec vingt ou trente de ses amis
+pour l'enlever. Ils se mettent à tenir conseil. Le gentilhomme étoit
+d'avis qu'on se sauvât, parce que la maison ne valoit rien. Mais
+Rapin, qui ne connoissoit point ce gentilhomme, et qui espéroit qu'on
+ne les forceroit pas si aisément, fut d'avis de demeurer. Le baron,
+ayant su qu'il y avoit compagnie et qu'on étoit résolu de se défendre,
+ne voulut point exposer la vie de ses amis, et s'en retourna.
+
+Cependant Marcellus, qui n'avoit eu qu'un amour de galanterie,
+commença à s'engager tout de bon. Elle le repaissoit de belles
+paroles; car, en fine coquette, elle faisoit que chacun de ses amants
+croyait être le plus heureux. Pour Rapin (il est gentilhomme), qu'elle
+voyoit cadet et d'assez bon sens pour conduire une entreprise, elle
+lui promit plusieurs fois de l'épouser s'il pouvoit la défaire de
+Gironde. Mais il lui répondit que quand avec sa beauté elle auroit une
+couronne à lui donner, elle ne l'obligeroit pas à faire une mauvaise
+action.
+
+Afin de contenter en quelque sorte Marcellus, qui étoit fort alarmé de
+ce qu'elle sembloit favoriser plus que lui un certain chevalier de
+Verdelin, elle lui fit une promesse en ces termes: «Je promets au
+baron Marcellus de ne me remarier jamais, si je suis une fois libre;
+et, si je change de résolution, que ce ne sera qu'en sa faveur.» En
+même temps cependant elle écrivoit au chevalier qu'il eût bonne
+espérance, et que pour ce misérable (parlant de Marcellus), il
+n'auroit qu'un morceau de papier pour son quartier d'hiver. Mais
+toutes ces coquetteries ne plaisoient point à son oncle de Cadaret,
+qui, par jalousie ou pour être las de la dame, comme quelques-uns ont
+dit, se joignit à Gironde et lui aida à l'enlever.
+
+La voilà donc en la puissance de son mari, et prisonnière dans une
+tour de Castel-Sagrat. Là, ne trouvant point d'autre moyen d'en
+sortir, elle cajole madame de Castel-Sagrat, femme du frère aîné de
+Gironde, lui représente le tort qu'on lui a fait de la contraindre, à
+onze ans, à se marier avec un homme pour qui on savoit bien qu'elle
+avoit de l'aversion; que sans doute le mariage seroit déclaré nul, et
+que si elle voulait la mettre en liberté, elle épouseroit après M. de
+Gasques, son frère, qui peut-être ne trouveroit pas ailleurs un
+meilleur parti. Madame de Castel-Sagrat, gagnée, la fait évader; mais
+les maris la suivirent et l'assiégèrent dans un château, nommé de
+Bèze, où, après avoir résisté quelques jours, elle fut contrainte de
+se rendre, et fut ramenée à Castel-Sagrat, où Gironde, peut-être las
+de se donner tant de peines pour une coureuse, ou peut-être déjà
+amoureux d'une autre personne, comme vous le verrez par la suite,
+consentit à la dissolution du mariage moyennant deux mille écus pour
+les frais qu'il avoit faits.
+
+Pour trouver cette somme, la dame a recours à son fidèle Marcellus, et
+lui promet de l'épouser, dès que l'affaire sera achevée. Marcellus en
+tombe d'accord, mais pour assurance il demande d'être saisi cependant
+de la dispense de mariage, dont la suppression devoit faire dissoudre
+le mariage. On la lui met entre les mains, et il part aussitôt pour
+aller faire cette somme. A peine fut-il en son pays que sa maîtresse
+lui écrit de le venir retrouver en diligence, et de n'oublier pas
+d'apporter la dispense dont dépendoit toute l'affaire. Marcellus la va
+retrouver à Belaire; aussitôt elle tâche par toutes les caresses
+imaginables de retirer sa dispense. Il n'y veut point entendre, et va
+loger dans une maison du village. Elle le fait suivre par une
+femme-de-chambre et par un garçon de dix à douze ans, qui le prient de
+souffrir au moins pour toute grâce que ce garçon puisse faire une
+copie de la dispense. Il y consentit enfin de peur de rompre. Mais
+comme ce garçon commençoit à copier, cinq ou six hommes armés entrent
+dans la chambre en criant: _Tue, tue!_ ils tirent leurs pistolets, qui
+apparemment n'étoient chargés que de poudre. Dans ce désordre, le
+garçon avec la femme-de-chambre se sauvent avec la dispense. Ces
+hommes se retirèrent aussi bientôt après, et laissèrent notre baron
+bien camus. A la chaude, il va rendre sa plainte, et, d'amant de
+madame de Gironde, devient son plus irréconciliable ennemi. Il la fait
+condamner à trois mille livres d'amende. Elle cependant, croyoit avoir
+fait d'une pierre deux coups: s'être défaite de Marcellus, et avoir
+trouvé le moyen de rompre le mariage, sous le consentement de Gironde
+et sans lui donner de l'argent. Pour cet effet, elle change de
+religion, et sur l'exposition qu'elle fait au pape qu'elle a été
+mariée avec un cousin-germain sans dispense, et même avant l'âge
+porté par les lois, elle obtient un rescrit pour la dissolution du
+mariage, adressé à l'official de Montauban; mais il se trouva que
+cette dispense, dont elle avoit l'original, étoit enregistrée au
+présidial d'Agen, de sorte qu'il fallut encore revenir capituler avec
+Gironde qui avoit aussi changé de religion; lui s'en tint toujours à
+ses deux mille écus. Alors il fallut avoir recours à Gasques, frère,
+comme nous avons dit, de madame de Castel-Sagrat, qui voulut coucher
+avec elle avant que de donner son argent. Gironde se maria quelque
+temps après à la fille d'un chandelier de Castel-Sagrat, dont il étoit
+amoureux. Pour elle, bien qu'elle eût couché avec Gasques, elle étoit
+encore en doute si elle l'épouseroit, car Rapin lui ayant demandé un
+jour si tout de bon elle étoit mariée avec Gasques, elle répondit:
+«_Selon_;» c'est-à-dire que si elle étoit grosse, elle l'épouseroit,
+mais qu'autrement elle tâcheroit à s'en défendre. Elle se trouva
+grosse, épousa Gasques, et peu après mourut en travail d'enfant.
+
+
+
+
+M. DE TURIN.
+
+
+M. de Turin étoit un conseiller au parlement de Paris, grand
+justicier, mais de qui on contoit de plaisantes choses. Il appeloit
+son clerc _cheval_, son laquais _mulet_, et sa femme _p....._.
+
+Un gentilhomme, dont il étoit rapporteur, alla une fois pour parler à
+lui; il le rencontra en habit court, fait comme un cuistre, qui
+revenoit de la cave, avec son martinet à la main. Il ne l'avoit
+peut-être jamais vu, ou il ne le reconnut pas, et il lui dit: «Mon
+ami, où est M. de Turin?--_Mon ami!_ dit M. de Turin, quel impertinent
+est-ce là?» Le cavalier peu accoutumé à souffrir des injures, lui
+donne un soufflet et se retire. Il sut après que c'étoit M. de Turin,
+et le voilà en belle peine. Le bon homme rapporta le procès comme si
+de rien n'étoit, et dit à son clerc: «_Cheval_, apporte-moi le procès
+de ce _batteur_.» Il le voit, et trouvant que le cavalier avoit bon
+droit, il le lui fait gagner, et l'ayant rencontré sur les degrés du
+Palais, il lui donne un petit coup sur la joue en riant, et lui dit:
+«Apprenez à ne battre plus les gens: vous avez gagné votre procès.»
+L'autre, qui croyoit tout perdu, se pensa mettre à genoux.
+
+Il se trouva chargé du procès d'entre feu M. de Bouillon et M. de
+Bouillon La Marck, pour Sédan. Henri IV l'envoya quérir, et lui dit:
+«Monsieur de Turin, je veux que M. de Bouillon gagne son procès.--Hé
+bien, Sire, lui répondit le bon homme, il n'y a rien plus aisé; je
+vous l'enverrai, vous le jugerez vous-même.» Quand il fut parti,
+quelqu'un dit au Roi: «Sire, vous ne connoissez pas le personnage, il
+est homme à faire ce qu'il vous vient de dire.» Le Roi sur cela y
+envoya, et on trouva le bon homme qui chargeoit les sacs sur un
+crocheteur. Le Roi accommoda cette affaire.
+
+Madame de Guise et mademoiselle de Guise, sa fille, depuis princesse
+de Conti, le furent solliciter une fois. Il les fit attendre assez
+long-temps, et après il se mit à crier tout haut: «_Cheval_, ces
+p...... sont-elles encore là-bas?»
+
+Un seigneur qui avoit gagné une grande affaire à son rapport, lui
+envoya un mulet qui alloit fort bien le pas. M. de Turin trouva ce
+mulet à son retour du Palais; il ne fit autre chose que de prendre un
+bâton, et d'en frapper le mulet jusqu'à ce qu'il le vit hors de chez
+lui.
+
+On dit qu'un gentilhomme lui fit une fois un grand présent de gibier.
+Il laissa descendre cet homme, mais comme il sortoit dans la rue, il
+lui jeta ce gros paquet de gibier fort rudement sur la tête, en lui
+disant qu'il apprît à ne pas corrompre ses juges.
+
+
+
+
+M. DE PORTAIL, M. HILERIN.
+
+
+M. de Portail étoit aussi un conseiller au parlement de Paris, fort
+homme de bien, mais fort visionnaire. Il avoit retranché son grenier,
+y avoit fait son cabinet, et ne parloit aux gens que par la fenêtre de
+ce grenier[438]. Un jour qu'il avoit rapporté une affaire pour la
+communauté des pâtissiers, et qu'il la leur avoit fait gagner, parce
+qu'ils avoient bonne cause, les pâtissiers lui voulurent donner un
+plat de leur métier, et firent un pâté où ils mirent toute leur
+science. Ils heurtent, les voilà dans la cour, et lui, la tête à la
+lucarne, leur demande ce qu'ils veulent, et que leur affaire est
+jugée. Ils disent qu'ils l'en viennent remercier. «Montez,» leur
+dit-il. Les voilà en haut. Ils lui présentent leur pâté; il regarde ce
+pâté, et puis il dit entre ses dents: «M. Portail a rapporté un procès
+pour la communauté des pâtissiers, ils l'ont gagné, et ils font
+présent d'un grand pâté à M. Portail.» Cela dit, il met ce pâté sur sa
+fenêtre, et le laisse tomber dans la rue.
+
+ [438] Racine avoit sans doute entendu conter cette anecdote quand
+ il a fait donner audience à son Dandin, des _Plaideurs_, par une
+ lucarne du toit.
+
+Une autre fois, un procureur qu'il haïssoit, parce que c'étoit un
+chicaneur, fut pour lui parler. Il lui demanda par sa lucarne ce qu'il
+vouloit. «C'est, monsieur, dit le procureur, une requête que je vous
+apporte pour la répondre, s'il vous plaît.--Lisez, lisez-la,» dit M.
+Portail. Ce procureur se met à lire nu-tête, comme vous pouvez penser.
+La requête étoit longue, et il faisoit très-grand froid, et le bon
+homme, par malice, lui faisoit à toute heure des difficultés.
+
+A propos de conseiller au parlement, je mettrai ici un conte de M.
+Hilerin, conseiller d'Eglise. Ce bon homme a fait imprimer un livre de
+théologie qu'il dédie à la Trinité, et commence l'épître par:
+«_Madame._» En un endroit, il prouve la Trinité par un arrêt rendu à
+son rapport.
+
+
+
+
+LE COMTE DE VILLA-MEDINA.
+
+
+Le comte de Villa-Medina, de la maison de Taxis, étoit général des
+postes d'Espagne[439]. Cette charge y est tenue par des gens de
+qualité, et vaut cent mille écus de rente. C'étoit un homme bien fait,
+galant, libéral, vaillant et spirituel. Il écrivoit même en vers et en
+prose, mais c'étoit l'un des hommes du monde les plus emportés en
+amour. Durant la faveur du duc de Lerme, du vivant de Philippe III,
+père du Roi qui règne aujourd'hui[440], il devint amoureux d'une dame
+de la cour, et il avoit pour rival le duc d'Uceda, fils du favori. Un
+jour il prit une telle jalousie de ce que cette dame avoit parlé à son
+rival durant la comédie chez le Roi, qu'au sortir il se mit dans son
+carrosse et la battit jusqu'à lui en laisser des marques. Non content
+de cela, il lui ôta des pendants de grand prix et des perles qu'il
+disoit lui avoir donnés. Il fit bien pis, car, en plein théâtre
+public, il donna ces pendants et ces perles à une comédienne nommée
+_Gentilezza_, grande courtisane, en lui disant: «Tiens, Gentilezza, je
+les viens d'ôter à une telle, la plus grande p..... de Madrid, pour
+les donner à la plus honnête femme qui y soit.» Le Roi et le favori
+furent outrés de cette insolence, et le comte eut ordre de se retirer.
+Il s'en alla à Naples. Pour la dame, elle eut un tel crève-coeur de
+l'affront qu'on lui avoit fait, que son mari, par la faveur du duc
+d'Uceda, ayant été fait vice-roi des Indes, elle y alla avec lui pour
+ne plus paraître à la cour.
+
+ [439] Les Taxis sont généraux des postes aussi dans les Etats de
+ l'Empereur. (T.)
+
+ [440] Philippe IV.
+
+Le comte revint après la mort de Philippe III, et, toujours fou en
+amour, se mit à galantiser une dame que le jeune Roi aimoit, et étoit
+bien mieux avec elle que le Roi même. Un jour qu'elle avoit été
+saignée, le Roi lui envoya une écharpe violette avec des aiguillettes
+de diamans qui pouvoient bien valoir quatre mille écus. C'est la
+galanterie d'Espagne: on y fait des présents aux dames quand elles se
+font saigner. Le comte connut aussitôt, à la richesse de l'écharpe,
+qu'elle ne pouvoit venir que du Roi, et en ayant témoigné de la
+jalousie, la dame lui dit qu'elle la lui donnoit de tout son coeur.
+«Je la prends, répondit le comte, et je la porterai pour l'amour de
+vous.» En effet, il se la met, et va en cet équipage chez le Roi. Le
+Roi conclut par là que le comte avoit les dernières faveurs de cette
+belle, et afin de s'en éclaircir, il alla travesti pour l'y
+surprendre. Le comte y étoit effectivement, qui le reconnut et qui le
+frotta, quoiqu'il fut vêtu en personne de condition. Pour se pouvoir
+vanter d'avoir eu du sang d'Autriche, il lui donna un coup de
+poignard, mais ce ne fut qu'en effleurant la peau vers les reins. Le
+Roi, le lendemain, sans se vanter d'avoir été blessé, lui envoya ordre
+de se retirer. Au lieu de suivre l'ordre du Roi, le comte va au palais
+avec une enseigne à son chapeau, où il y avoit un diable dans les
+flammes avec ce mot, qui se rapportoit à lui:
+
+ Mas pinada
+ Minos arreperiado[441].
+
+Le Roi, irrité de cela, le fit tuer dans le Prado, d'un coup de
+mousquet, qu'on lui tira dans son carrosse, et puis on cria: _E por
+mandamiento del Rey._
+
+ [441] «Plus elle s'élève, moins on peut la retrouver.»
+
+On conte sa mort diversement; d'autres disent que le Roi, en passant
+devant la maison d'un grand seigneur de la cour, qui avoit fait
+assassiner le galant de sa femme, dit au comte de Villa-Medina, qui
+étoit dans le carrosse de S.M.: «_Escarmentar condé_[442],» et que le
+comte lui ayant répondu: «_Sagradissima majestad, en amor no aye
+scarmiento_,» le Roi, le voyant si obstiné, avoit résolu de s'en
+défaire.
+
+ [442] «Profitez de l'exemple d'autrui.» (T.)
+
+On a une pièce imprimée qui s'appelle la _Gloria di niquea_[443]. Elle
+est de la façon du comte de Villa-Medina, mais d'un style qu'ils
+appellent _parlar culto_, c'est-à-dire Phébus. On dit que le comte la
+fit jouer à ses dépens à Aranjuez. La Reine et les seules dames de la
+cour la représentèrent. Le comte en étoit amoureux, ou du moins par
+vanité il vouloit qu'on le crût, et, par une galanterie bien
+espagnole, il fit mettre le feu à la machine où étoit la Reine, afin
+de pouvoir l'embrasser impunément. En la sauvant comme il la tenoit
+entre ses bras, il lui déclara sa passion et l'invention qu'il avoit
+trouvée pour cela[444].
+
+ [443] Le sujet de cette pièce est emprunté de l'Amadis de Gaule.
+
+ [444] C'est Elisabeth de France, fille de Henri IV, épouse de
+ Philippe IV, qui fit naître chez le comte cette passion si
+ espagnole. C'est dans son propre palais que ce seigneur, que
+ Tallemant nous fait, le premier, bien connoître, avoit reçu la
+ reine et la cour. C'est sa propre habitation et les riches
+ ornements qui la décoroient que Villa-Medina livra aux flammes
+ pour tenir la Reine embrassée. La Fontaine a dit à son sujet
+ (liv. IX, fable 15):
+
+ J'aime assez cet emportement;
+ Le conte m'en a plus toujours infiniment:
+ Il est bien d'une âme espagnole,
+ Et plus grande encore que folle.
+
+On m'a conté (et cela vient d'une demoiselle Bertaut, mère de madame
+de Mauteville[445], qui fut fort jeune en Espagne, quand on y mena
+madame Elisabeth de France), on m'a conté qu'un grand seigneur
+d'Espagne traita le Roi et la Reine sous des tentes magnifiques, et
+tapissées par dedans des plus belles tapisseries du monde, en un
+vallon fort agréable où la cour devoit passer, et qu'après que le Roi
+et la Reine furent partis, on entendit un grand bruit. C'étoit qu'on
+crioit au feu, car ce seigneur avoit mis le feu à tout ce qui avoit
+servi à cette magnificence, comme s'il eût cru profaner les mêmes
+choses en les faisant servir à d'autres. Philippe II, qui avoit une
+jeune femme et qui étoit fort soupçonneux, crut aussitôt qu'il y avoit
+de l'amour sur le jeu. Pour s'en éclaircir, à un jeu de canes, il
+demanda à la Reine, quel de tous les seigneurs de sa cour qui
+s'exerçoient à ce jeu, lui sembloit faire le mieux. «C'est, lui
+dit-elle, celui qui a de si grandes plumes.» C'étoit le même. Le Roi
+répondit: «_Pue de ben tener alas, per que buela muy alto_[446].» Cela
+servit apparemment, avec autre chose, à la faire empoisonner.
+
+ [445] Véritable orthographe du nom de l'auteur des _Mémoires pour
+ servir à l'histoire d'Anne d'Autriche_, qu'on écrit plus souvent
+ MOTTEVILLE (Voir la _Biographie universelle_, tom. XXX, p. 293.)
+
+ [446] «Il peut bien avoir des ailes puisqu'il vole si haut.»
+
+
+
+
+M. VIÈTE[447].
+
+
+M. Viète étoit un maître des requêtes, natif de Fontenay-le-Comte en
+Bas-Poitou. Jamais homme ne fut plus né aux mathématiques; il les
+apprit tout seul; car, avant lui, il n'y avoit personne en France qui
+s'en mêlât. Il en fit même plusieurs traités d'un si haut savoir qu'on
+a eu bien de la peine à les entendre, entre autres, son _Isagogé_, ou
+_Introduction aux mathématiques_[448]. Un Allemand, nommé
+Landsbergius, si je ne me trompe, en déchiffra une partie, et depuis
+on a entendu le reste. Voici ce que j'ai appris touchant ce grand
+homme. Du temps d'Henri IV, un Hollandois, nommé Adrianus Romanus,
+savant aux mathématiques, mais non pas tant qu'il croyoit, fit un
+livre où il mit une proposition qu'il donnoit à résoudre à tous les
+mathématiciens de l'Europe; or en un endroit de son livre il nommoit
+tous les mathématiciens de l'Europe, et n'en donnoit pas un à la
+France. Il arriva, peu de temps après, qu'un ambassadeur des Etats
+vint trouver le Roi à Fontainebleau. Le Roi prit plaisir à lui en
+montrer toutes ses curiosités, et lui disoit les gens excellents
+qu'il y avoit en chaque profession dans son royaume. «Mais, Sire, lui
+dit l'ambassadeur, vous n'avez point de mathématiciens, car Adrianus
+Romanus n'en nomme pas un françois dans le catalogue qu'il en
+fait.--Si fait, si fait, dit le Roi, j'ai un excellent, homme: qu'on
+m'aille quérir M. Viète.» M. Viète avoit suivi le Conseil, il étoit à
+Fontainebleau; il vient. L'ambassadeur avoit envoyé chercher le livre
+d'Adrianus Romanus. On montre la proposition à M. Viète, qui se met à
+une des fenêtres de la galerie où ils étoient alors, et avant que le
+Roi en sortît, il écrivit deux solutions avec du crayon. Le soir il en
+envoya plusieurs à cet ambassadeur, et ajouta qu'il lui en donneroit
+tant qu'il lui plairoit, car c'était une de ces propositions dont les
+solutions sont infinies. L'ambassadeur envoie ces solutions à Adrianus
+Romanus, qui, sur l'heure, se prépare pour venir voir M. Viète. Arrivé
+à Paris, il trouva que M. Viète étoit allé à Fontenay. A Fontenay, on
+lui dit que M. Viète est à sa maison des champs. Il attend quelques
+jours et retourne le redemander; on lui dit qu'il étoit en ville. Il
+fait comme Apelles qui tira une ligne. Il laisse une proposition;
+Viète résout cette proposition. Le Hollandois revient; on la lui
+donne, le voilà bien étonné; il prend son parti d'attendre jusqu'à
+l'heure du dîner. Le maître des requêtes revient; le Hollandois lui
+embrasse les genoux; M. Viète, tout honteux, le relève, lui fait un
+million d'amitiés; ils dînent ensemble, et après il le mène dans son
+cabinet. Adrianus fut six semaines sans le pouvoir quitter. Un autre
+étranger, nommé Galtade[449], gentilhomme de Raguse, se fit faire
+résident de sa république en France pour conférer avec M. Viète. Viète
+mourut jeune, car il se tua à force d'étudier[450].
+
+ [447] François Viète, né en 1540, mort en 1603. Un de nos plus
+ célèbres mathématiciens.
+
+ [448] _Isagoge in artem analyticam._
+
+ [449] C'est plutôt Marin Getkalde, de Raguse, qui a publié
+ _l'Apolonius ressuscité_.
+
+ [450] On lit dans la _Biographie universelle_ de Michaud un
+ article très bien fait sur François Viète.
+
+
+
+
+LE CHANCELIER DE BELLIÈVRE[451],
+
+LE CHANCELIER DE SILLERY[452],
+
+M. ET Mme DE PISIEUX, M. ET Mme DE MAULNY.
+
+
+Pomponne de Bellièvre fut envoyé ambassadeur en Suisse. Il faut boire
+en dépit qu'on en ait. On l'enivra. C'étoit dans un lieu public; en
+sortant, il saluoit les piliers. «Monsieur, ce sont des piliers,» lui
+dit-on. Il ne laissoit pas toujours de saluer, et disoit: «A tous
+seigneurs tous honneurs.»
+
+ [451] Pomponne de Bellièvre, né en 1529, mort le 5 septembre
+ 1607.
+
+ [452] Nicolas Brulart de Sillery, mort en 1624, âgé de
+ quatre-vingts ans.
+
+Un peu après qu'il eut été fait garde-des-sceaux, quelqu'un, qui ne
+savoit pas son logis, le demanda à un savetier. Ce savetier dit: «Je
+ne sais où c'est.» Cet homme va plus bas, on lui dit: C'est vis-à-vis
+ce savetier. «Oh hé! compère, dit-il au savetier, vous ne connoissez
+donc pas vos voisins?--Je ne connois point, répondit le savetier, les
+gens avec qui je n'ai point bu.» Cet homme conta cela au
+garde-des-sceaux, qui envoya convier le savetier à souper. Le galant
+dit qu'il ne manqueroit pas. En effet, il prend ses habits des
+dimanches, et avec une bouteille de vin et un chapon tout cuit, dont
+il avoit rompu un pied, il va chez le garde-des-sceaux, il met son vin
+à l'office et y laisse son chapon aussi entre deux plats. Comme on eut
+servi le second: «Oh hé! dit-il, monsieur, je ne vois point mon
+chapon.» M. de Bellièvre demande ce qu'il vouloit dire; il le lui
+conte et ajoute: «En voilà le pied que j'ai rompu de peur qu'on ne me
+le changeât. Il vaudra bien tout ce que vous avez là, et mon vin est
+bien aussi bon que le vôtre; nous en usons ainsi entre nous.» On
+apporta la bouteille et le chapon. Le garde-des-sceaux ne but plus et
+ne mangea plus que de ce qu'avoit apporté le savetier, et ils firent
+la plus grande amitié du monde.
+
+Un jour, étant chancelier, qu'il tenoit un enfant sur les fonts, le
+curé lui demanda le nom. Il répondit avec une gravité de chef de la
+justice: «_Pomponne._» Le curé, qui n'avoit jamais été régalé de ce
+nom-là, le lui fit répéter. Il dit une seconde fois et aussi
+sérieusement: «_Pomponne._--Ha! monsieur, reprit le curé, ce n'est pas
+une cloche que nous baptisons; c'est un enfant.»
+
+C'étoit un homme d'une grande douceur. On dit qu'il ne s'est jamais
+mis en colère. Pour éprouver sa patience, ou plutôt son flegme, on
+alluma derrière lui un grand feu durant les grandes chaleurs pendant
+qu'il dînoit. Il ne dit autre chose sinon: «On est céans de l'avis de
+ceux qui disent que le feu est bon en tout temps.»
+
+Pour les accommoder lui et M. de Sillery, à qui on donnoit les sceaux,
+on fit un mariage. Le fils du chancelier épousa la fille du
+garde-des-sceaux, qui étoit une demoiselle fort galante, et dans les
+_visions de la cour_, on mit que pour les mettre d'accord on avoit
+pris une fourche.
+
+M. de Sillery Brulart fut chancelier après lui. On conte de lui une
+chose qui marque une grande douceur et une grande patience. Un jour,
+je ne sais quelle femme l'attendit à sa porte et lui chanta pouille.
+Il appela un homme qui étoit avec elle, et lui demanda s'il la
+connoissoit. «Oui, monsieur, lui répondit cet homme, c'est ma
+femme.--Et combien y a-t-il que vous êtes avec elle?--Il y a dix ans,
+monsieur.--Vous devez, reprit-il, vous être bien ennuyé, car il n'y a
+qu'une demi-heure que j'y suis, et j'en suis déjà bien las.»
+
+C'est lui qui a bâti Berny; M. de Gèvres, secrétaire d'Etat, père de
+M. de Fresne, bâtissoit en même temps Sceaux, et chacun vouloit
+accroître sa terre. Henri IV leur défendit à tous deux d'acheter des
+héritages par-delà le chemin d'Orléans qui les sépare[453].
+
+ [453] Le château de Berny étoit en effet placé à l'autre côté du
+ chemin d'Orléans, sur la paroisse d'Antony. Il ne reste plus de
+ cette terre que quelques murs du parc.
+
+Le chancelier de Sillery maria son fils, M. de Pisieux, en secondes
+noces à mademoiselle de Valençay d'Etampes, soeur de feu M.
+l'archevêque de Reims dont nous parlerons ailleurs. Ce fils étoit un
+pauvre homme, mais il a gouverné quelque temps, étant secrétaire
+d'Etat.
+
+M. de Pisieux n'ayant point eu d'enfants de son premier mariage, le
+chancelier ne souhaitoit rien tant que de voir sa belle-fille grosse.
+Elle fut quelque temps sans le devenir, et enfin elle s'avisa de
+feindre qu'elle l'étoit, peut-être pour tirer quelque chose du bon
+homme. Car, comme vous verrez, c'était et c'est encore une assez
+plaisante créature. On fit toutes les façons imaginables de peur
+qu'elle ne se blessât, et comme elle fut au neuvième mois, on dit tout
+d'un coup: «Madame de Pisieux n'est plus grosse, mais madame de
+Clermont d'Entragues, qu'on ne disoit point être grosse, est
+accouchée.» Voilà une assez plaisante rencontre. Effectivement, cette
+dernière ne s'en douta point, jusqu'à ce que, sentant les tranchées
+(c'était d'un premier enfant), elle crut avoir la colique, et envoya
+quérir un apothicaire pour se faire donner un lavement. Mais, cet
+homme ayant voulu savoir où était son mal, reconnut ce que c'étoit.
+Elle se moquoit de lui, le mari arrive; l'apothicaire lui dit que sa
+femme étoit prête à accoucher. Le voilà bien étonné; il envoie quérir
+une sage-femme, et madame de Clermont accouche d'un enfant bien formé
+et bien venu.
+
+Madame de Pisieux a été belle, mais toujours extravagante. Son
+beau-père et son mari ont été tous deux ministres d'Etat, et quoiqu'on
+ce temps-là on ne fît pas de si prodigieuses fortunes qu'on a fait
+depuis, leur maison ne laissa pas de devenir puissante. Cette femme
+cependant ne put s'abstenir de faire l'amour par intérêt. Elle se
+donna à Morand, trésorier de l'épargne. Cet homme étoit fils d'un
+sergent de Caen. Elle le porta à acheter la charge de trésorier de
+l'ordre qu'avoit M. de Pisieux[454], et ce bon homme disoit: «M.
+Morand n'en vouloit donner que tant; mais ma femme l'a tant fait
+monter, l'a tant fait monter, qu'il est venu jusqu'à ce que j'en
+voulois.» Elle a fait cent folies à Berny avec cet homme. On, dit
+qu'elle l'enchaînoit et qu'elle lui faisoit tirer un petit char de
+triomphe le long des allées. Elle avoit des ragoûts en mangeaille que
+personne n'a jamais eus qu'elle. On m'a assuré qu'elle mangeoit du
+point coupé. Alors les points de Gênes, ni de Raguse, ni d'Aurillac,
+ni de Venise, n'étoient point connus; et on dit qu'au sermon elle
+mangea tout le derrière du collet d'un homme qui étoit assis devant
+elle.
+
+ [454] Le cordon demeura à Pisieux. (T.)
+
+M. de Châteauneuf recherchoit madame d'Achères, alors mademoiselle de
+Valençay. Mais, durant cette recherche, madame d'Achères découvrit
+qu'il y avoit grande galanterie entre M. de Châteauneuf et madame de
+Pisieux. Elle vit par-dessus l'épaule de sa soeur quelques mots assez
+doux dans une lettre; cela lui donna du soupçon. Elle ôte au laquais
+de M. de Châteauneuf la réponse de madame de Pisieux. C'étoit un
+billet qui parloit fort clairement. Depuis, elle ne voulut plus
+entendre au mariage, et quand madame de Pisieux l'en pressa, elle lui
+dit: «Ma soeur, connoissez-vous votre écriture?» et en même temps lui
+donna sa lettre. Après cela, on ne parla plus de cette affaire.
+
+Elle fit une amitié étroite avec madame du Vigean, qui alors logeoit à
+l'hôtel de Sully, que son mari avoit acheté de Gallet qui le fit
+bâtir. Madame de Pisieux demeuroit bien loin de là; après avoir été
+tout le jour ensemble, elles s'écrivoient le soir; et madame de
+Pisieux obligeoit l'autre à ne voir personne l'après-souper en son
+quartier, et cela par jalousie. Enfin madame d'Aiguillon l'emporta sur
+elle.
+
+Quand M. de Pisieux mourut, elle joua plaisamment la comédie. Il n'y
+avoit pas long-temps qu'il lui avoit donné un soufflet. Cependant elle
+fit l'Artemise, et d'une telle force, que tout le monde y alloit comme
+à la farce. Le marquis de Sablé mourut peu de temps après. On crut que
+sa femme, qui l'aimoit encore moins que celle-ci n'avoit aimé le sien,
+en feroit de même; mais on fut bien attrapé, car elle ne dit pas un
+mot de son mari.
+
+Madame de Pisieux n'est pas bête. Jamais il n'y a eu une si grande
+friande. Depuis Pâques jusqu'à la Pentecôte elle mangea, il n'y a que
+cinq où six ans, pour dix-sept cents livres de ce veau de Normandie
+que l'on nourrit d'oeufs[455]; car, outre le lait de la mère, on leur
+donne dix-huit oeufs par jour. Elle avoit été contrainte de vendre
+Berny à feu M. le premier président de Bellièvre; mais il lui reste
+encore une belle maison en Touraine, qu'on appelle le Grand Pressigny.
+Il y a des meubles pour toutes les quatre saisons[456]. M. de Chavigny
+y passa. Le marquis de Sillery pria sa mère de le recevoir de son
+mieux. Elle lui fit une chère admirable; elle lui changea même de
+meubles à son appartement. «Je voulois, lui dit-elle, vous montrer
+qu'il m'en est encore demeuré un peu.»
+
+ [455] On appelle le lieu où l'on le nourrit _Rivière_. (T.)
+
+ [456] Depuis Cazindre a acheté cette terre, et elle a vécu de six
+ mille livres que le Roi (1647) lui donna. (T.)
+
+Son fils, le marquis de Sillery, dit qu'elle a un mari de conscience.
+C'est un certain grand nez. «Elle a voulu, dit le marquis, tâter d'un
+grand nez après un camus.» M. de Pisieux avoit le nez court, mais je
+pense que la bonne dame en avoit tâté de toutes les façons. C'est une
+grande hâbleuse. Elle a eu pourtant le sens de s'habiller modestement,
+quoiqu'elle fût encore fraîche.
+
+Elle a une fille mariée avec le marquis de Maulny, fils du maréchal
+d'Étampes, son proche parent. C'est une fort jolie personne, mais il
+falloit être bien hardi pour l'épouser: c'étoit une terrible éveillée.
+
+On en fait un conte assez gaillard. Sa mère lui faisoit apprendre en
+même temps à écrire, à dessiner, à danser, à chanter, à jouer du luth,
+et même à jouer des gobelets. On lui montroit l'italien, l'espagnol et
+l'allemand. Or ils menèrent un jeune Allemand au Grand-Pressigny, qui
+étoit beau garçon, mais fort innocent. Un jour que la demoiselle étoit
+sur son lit, elle lui dit en allemand: «Un tel, mettez-vous là, auprès
+de moi. Il s'y met..... «Ah! mademoiselle, lui dit cet adolescent,
+vous me perdez.--Voire, voire, répondit-elle, vous vous moquez... Je
+dirai que vous m'en avez priée.» On dit que l'Allemand ne fit pas
+comme Joseph. On dit qu'un jour le cardinal de Richelieu pria madame
+de Pisieux de la faire chanter. Elle étoit encore fille; elle,
+peut-être par bizarrerie, ou bien ne prenant point de plaisir à faire
+la chanteuse, après s'être bien fait prier, se mit à chanter une
+chanson de laquais, où il y a à la fin:
+
+ J'ai grand mal au _vistannoire_,
+ J'ai grand mal au doigt.
+
+Le cardinal trouva cela assez ridicule, et dit à la mère: «Madame, je
+vous conseille de bien prendre garde au _vistannoire_ de mademoiselle
+votre fille.»
+
+M. le marquis de Maulny a pourtant si bien fait qu'on n'a point parlé
+de sa femme. On dit qu'il l'a souffletée quelquefois. Il ne l'a guère
+perdue de vue au commencement. L'abbé de Gramont, depuis le chevalier,
+en fit un vaudeville où il y avoit:
+
+ Je laisserai madame de Maulny
+ Avecque son mari.
+
+On dit que d'abord elle s'en est donné au coeur joie, quand elle l'a
+pu, mais sans galanterie, en partie pour faire enrager son mari; mais
+qu'enfin, lasse d'être épiée et peu estimée, elle a pris le frein aux
+dents, est devenue une bonne ménagère, fait fort bien aller toute sa
+maison, et ne laisse pas de se mettre toujours proprement.
+
+Je ne sais quel sot galant de Champagne s'avisa de lui écrire un assez
+ridicule _poulet_. Elle l'attacha à la tapisserie, et tous ceux qui
+vinrent le lurent. Jamais pauvre galant ne fut tant moqué.
+
+Il a pris quelquefois des visions à son mari de quitter l'armée et de
+s'en aller au galop pour coucher une nuit avec elle. Ce n'étoit point
+pour la surprendre, car quand il l'a pu il l'en a avertie. Ce n'est
+point aussi qu'il l'aime fort, car on dit qu'il ne l'aime pas; il faut
+donc dire qu'il aime la chair, et qu'il y a de la sensualité en son
+fait, car c'est un grand abatteur de bois. Il y a cinq ou six ans
+qu'elle devint grosse: «J'en tiens, ce dit-elle, mais je l'ai bien
+gagné.»
+
+Maulny a l'honneur d'être un des plus grands brutaux qui soient au
+monde. Depuis peu (mai 1658) il l'a bien fait voir. Il a une terre en
+Bourgogne auprès de Brinon-l'Archevêque, château dépendant de
+l'archevêque de Sens. Un jour il envoya ses gens pour acheter au
+marché de Brinon des oeufs et du beurre. Le marché n'étoit point
+encore ouvert; on leur dit qu'ils attendissent. Ces gens vont
+rapporter à Maulny qu'on a refusé de leur vendre, etc. Je crois qu'il
+y avoit déjà eu quelque petite chose entre l'archevêque et lui,
+peut-être un peu de jalousie, car l'archevêque est galant. Quoi qu'il
+en soit, Maulny, lui huitième, va à Brinon, n'y trouve point
+l'archevêque, qui étoit allé à une paroisse là auprès, appelée
+Saint-Florentin, tenir son synode. Il rencontre un fermier à la petite
+porte du château qu'il maltraite. Un Suisse vient, et un autre homme;
+il donne un coup d'épée à l'un au travers du corps, et un coup de
+pistolet à l'autre: je pense qu'ils en sont morts. L'abbé de Nesmond,
+à ce qu'on m'a dit, y survint; il étoit là pour ce synode; il lui
+voulut faire quelque remontrance. Maulny le maltraite de paroles.
+L'abbé ne s'effarouche point de cela, et lui persuade de s'en
+retourner et d'écrire à M. de Sens. Maulny écrit; mais à peine là
+lettre est-elle partie, qu'il monte à cheval et va faire mille
+insolences, à l'archevêque tenant son synode. On dit qu'il lui proposa
+de se battre en lui disant: «Vous êtes gentilhomme et d'une race assez
+vaillante.» On se mit entre eux. Voilà tous les Montespan, tous les
+Bellegarde, tous les Terme, tous les Gondrin, tous les d'Antin à
+cheval, et le maréchal d'Albret, leur parent, aussi. L'autre assemble
+ses amis de son côté, mais en petit nombre. Enfin on l'obligea,
+prenant la chose du côté de la conscience, à venir dans la cathédrale
+de Sens sur un échafaud, sans manteau, chapeau, épée, ni gants,
+entendre la messe, et après, demander pardon à son archevêque. Ce
+qu'il fit _di muy malæ ganæ_.
+
+
+
+
+LE CAMUS[457],
+
+MAITRE DES REQUÊTES.
+
+
+Le Camus, le riche, étant petit garçon, alla voir un lion que l'on
+montroit dans un jeu de paume sur un théâtre. Il n'étoit pas bien à sa
+fantaisie. Il voulut passer par un bout du théâtre, et montoit avec
+une échelle, quand le lion, qui étoit à l'autre bout (et le théâtre
+avoit toute la largeur du jeu de paume), en un saut fut à cet enfant,
+et avec sa queue l'amène de l'échelle sur le théâtre, le manteau
+entortillé autour de la tête. Il le tenoit déjà sous lui, quand d'en
+bas un page, peut-être plutôt pour faire niche au lion que pour
+secourir l'enfant, lui donna un coup de gaule. Le lion saute vers le
+page, et on tira le petit garçon en bas en danger de lui rompre le
+col; il en fut quitte pour une saignée.
+
+ [457] C'est celui qu'on appelle _Patte-Blanche_. Il se pique
+ d'avoir de belles mains.
+
+M. d'Aubigny, de la maison des Stuarts, cadet du duc de Lenox[458],
+logeant au faubourg Saint-Germain dans une maison des Jacobins
+réformés, qui avoit une entrée dans leur jardin, l'été, un soir, sans
+savoir que deux dogues d'Angleterre, qui gardent leur enclos, eussent
+été lâchés une demi-heure plus tôt que de coutume, il entre sous un
+berceau qui n'étoit pas loin de son logement. Les chiens le sentent et
+lui coupent chemin. Il ne perdit point pourtant le jugement, et,
+sachant que cette sorte de chiens principalement ne se jettent point
+sur ceux qui ne témoignent point de peur, il ne fuit point, et avertit
+un homme qui étoit avec lui, puis il se met à les caresser en anglais.
+Il y en eut un qui s'apprivoisa aussitôt; l'autre gronda toujours,
+cependant il eut le loisir de gagner la porte. Ces mêmes chiens
+attrapèrent la jambe d'un voleur de fruits qui se sauvoit par-dessus
+le mur, le tirèrent à bas et l'étranglèrent. Les moines jetèrent le
+corps par-dessus le mur dans la rue: il n'en fut autre chose (1650).
+
+ [458] Il a le bien de France, et s'est fait d'église. Il est à
+ cette heure chanoine de Notre-Dame, et bon ami des jansénistes.
+ (T).
+
+Un homme de Marseille reçut en bonne compagnie une cassette. Il crut
+que c'étoit des essences, et ne la voulut point ouvrir devant je ne
+sais combien de femmes qui étoient chez lui, de peur d'être obligé
+d'en trop donner. Il se retire sur un balcon qui donnoit sur un
+jardin. En ouvrant, le feu prend à une fusée qui eut assez de force
+pour faire tomber la cassette dans le jardin, où tout l'artifice et
+tous les pistolets qui étoient dedans jouèrent sans faire mal à
+personne. Voyez quel fracas cela auroit fait, s'il eût ouvert devant
+ces dames.
+
+On dit qu'un chanoine de Notre-Dame de Paris étant à l'extrémité, ses
+gens s'emparoient de tout ce qu'ils pouvoient attraper. Un singe qu'il
+avoit se saisit à l'instant du bonnet carré du chanoine et se le mit
+sur la tête. Le malade, qui voyoit cela, se mit tellement à rire,
+qu'il se creva un abcès qu'il avoit dans la gorge, et il en guérit.
+
+L'abbé de Beauveau, évêque de Nantes, poursuivit un jour, en caleçon,
+ses tenailles à la main, un cordelier contre lequel il s'étoit mis en
+colère, jusque dans le marché de Nantes, qui est proche de l'évêché.
+
+Une fois qu'il partoit, tous les ouvriers à qui il devoit vouloient
+avoir de l'argent. Son cordonnier lui alla présenter ses comptes. «Je
+n'ai point d'argent, lui dit-il.--Mais, monseigneur, de quoi
+nourrirai-je mes enfans?--Je n'ai point d'argent,» répéta-t-il. Le
+cordonnier rognonnoit. L'évêque prend la pelle du feu et lui en donne
+sur le dos plus de quatre coups. Au sortir de là, le cordonnier trouve
+le menuisier, à qui il dit qu'il venoit d'être payé. «Je m'y en vais
+donc, dit l'autre.--Oui, oui, reprit-il, il y fait bon.» Le menuisier
+va. «Je n'ai point d'argent.--Mais monseigneur, vous avez bien payé le
+cordonnier.--Veux-tu que je te paie en même monnoie?--Je ne demande
+pas mieux?» Il le battit tout comme l'autre. Il ne craint que le
+maréchal de La Meilleraie.
+
+
+
+
+MADAME D'ALINCOURT[459].
+
+
+Un garçon de Paris, nommé M. de Marcognet, fils d'un maître des
+requêtes appelé Langlois, fit amitié avec feu M. d'Alincourt, père de
+M. le maréchal de Villeroi, et devint en même temps amoureux de madame
+d'Alincourt, qui étoit belle, et dont jusque là on n'avoit encore rien
+dit. Il la servit fort long-temps sans en avoir la moindre faveur, et
+il ne se pouvoit vanter que d'être un peu plus obstiné que ses rivaux.
+Las de cette vaine recherche, il résolut de tout hasarder, et ayant
+remarqué plusieurs fois que la dame, qui étoit alors à Lyon, dont son
+mari étoit gouverneur, se retiroit fort souvent toute seule dans un
+cabinet qui étoit tout au bout d'un assez grand appartement, et que
+ses femmes se tenoient dans un lieu assez éloigné, ayant remarqué tout
+cela, il résolut de l'y surprendre pour voir s'il ne trouveroit point
+l'heure du berger. Dans ce dessein, étant à la chasse avec M.
+d'Alincourt, il se laisse tout exprès tomber dans un bourbier afin
+d'avoir prétexte de se retirer. M. d'Alincourt continue sa chasse;
+Marcognet, de retour, change d'habit, va chez madame d'Alincourt, et
+la trouve où il vouloit. Après lui avoir conté son accident, il lui
+dit à quel dessein il s'étoit laissé tomber dans le bourbier, et qu'il
+étoit résolu de jouer de son reste. Après cela, il va fermer toutes
+les portes. Je vous laisse à penser si cette femme fut étonnée. Il la
+jeta sur un lit de repos; elle se défendit autant qu'on se peut
+défendre; mais comme il étoit beaucoup plus fort qu'elle, à la fin il
+en vint à bout, moitié figue, moitié raisin; elle n'avoit osé crier de
+peur de scandale; peut-être aussi que le dessein de cet homme lui
+avoit semblé une grande marque d'amour. Il lui fit après toutes les
+satisfactions imaginables. Elle le menaçoit de le faire poignarder.
+«Il ne faut point d'autre main que la vôtre pour cela, lui dit-il,
+madame;» et lui présentant un poignard: «Vengez-vous vous-même, et je
+vous jure que je mourrai très-content.»
+
+ [459] Jacqueline de Harlay, fille du baron de Sancy, mariée à
+ Charles de Neufville, marquis d'Alincourt, gouverneur de Lyon,
+ etc., le 11 février 1596.
+
+Depuis, elle ne fut pas si cruelle, et ses autres galants n'eurent pas
+tant de peine que celui-ci.
+
+
+
+
+M. D'ALINCOURT.
+
+
+Pour M. d'Alincourt, ce n'étoit pas un grand personnage. Il s'amusoit,
+à la mode de certains gouverneurs de frontières, à vouloir que tous
+les courriers fussent lui parler. Une fois, le comte de
+Clermont-Lodève, grand seigneur du Rouergue, autrefois assez connu à
+la cour sous le nom de marquis de Cessac, couroit la poste sur la
+route de Languedoc. Il fallut aller chez M. d'Alincourt à Lyon, car
+les maîtres de la poste ne donnent point de chevaux autrement, et on
+les châtiroit s'ils y avoient manqué. Le comte n'étoit point connu du
+gouverneur, qui, faisant le grand seigneur, demanda ce qu'on disoit à
+Paris: «On y disoit vêpres, monsieur, quand je suis parti.» Voyant
+qu'on ne parloit pas autrement de s'asseoir, il prend un fauteuil
+qu'il gâta un peu avec ses bottes crottées; il en donne un autre à un
+gentilhomme qui étoit avec lui, se couvre, et se met à se chauffer:
+c'étoit l'hiver. Il cause avec son compagnon, comme s'il n'y eût
+qu'eux dans la chambre, et quand il eut bien chaud, il fait la
+révérence à M. le gouverneur, qui étoit si surpris qu'il n'eut pas le
+mot à dire. Il le fut encore bien plus quand, en Languedoc, il vit que
+M. de Montmorency faisoit mettre à table ce gentilhomme-là, même
+beaucoup au-dessus de lui: alors il apprit qui il étoit.
+
+Une fois ce M. d'Alincourt s'avisa de vouloir tâter mademoiselle de La
+Moussaye, une grande, vieille et vilaine fille. Elle lui donna un beau
+soufflet. C'étoit une originale que cette mademoiselle de La Moussaye,
+tante de La Moussaye, petit-maître. Jamais il n'y eut une créature
+plus mal bâtie, si malpropre: vous eussiez dit une Bohémienne; de
+grands vilains cheveux noirs gras. Elle avoit pour toute
+femme-de-chambre un grand laquais. Avec tout cela elle ne manquoit pas
+d'esprit et disoit les choses assez plaisamment. Une jolie femme, feu
+madame d'Harambure, disoit que de toutes les vilaines bêtes, elle ne
+pouvoit souffrir que La Moussaye. Elle demeuroit avec mademoiselle
+Anne de Rohan.
+
+
+
+
+FAURE, PÈRE ET FILS.
+
+
+M. Faure étoit un bourgeois de Paris, riche de deux cent mille écus.
+C'étoit un des plus grands avares qu'on ait jamais vus. Il y avoit
+trois bûches dans la cheminée de sa belle chambre. Ces bûches avoient
+trempé dans l'eau, de sorte que le fagot qu'on mettoit dessous brûloit
+tout seul et ne faisoit que les faire suer seulement. La compagnie
+étant retirée, si le feu du fagot les avoit un peu trop séchées, on
+les remettoit dans l'eau.
+
+Je l'ai vu venir, un jour d'été, par le plus beau temps du monde, chez
+M. Conrart, son parent, avec son chapeau de pluie: «Eh quoi! mon
+cousin, lui dit M. Conrart, avez-vous eu peur de la pluie
+aujourd'hui?--Je vous assure, dit le bon homme, que j'ai regardé à
+l'almanach, et il nous menaçoit d'orage.» Pour moi jamais en ma vie je
+n'ai vu un tel chapeau de cocu qu'étoit le sien. Le plus beau qu'il
+eût étoit à peu près comme ceux de ces crieuses de vieux chapeaux. Cet
+homme, mal satisfait du siècle, comme toutes les vieilles gens, se mit
+à déclamer contre la vénalité des charges, lui qui a un fils qui, avec
+son argent, avoit eu bien de la peine à entrer au Parlement, tant il
+avoit mal répondu.
+
+Notre bourgeois, devenu veuf, prit la peine de se jouer à sa servante.
+Elle devint grosse, et accoucha d'un enfant qui vécut, au grand regret
+du bon homme; car, quand il fut question de fournir pour la
+nourriture, il dit que son valet y avoit travaillé aussi bien que lui;
+le valet fut assez sincère pour l'avouer, et le maître lui retranchoit
+tant de ses gages pour donner à la mère de l'enfant. On a même dit
+qu'ils le faisoient élever par moitié.
+
+Le fils devint amoureux de la veuve d'un lieutenant de l'artillerie,
+nommé La Barre: cette femme n'avoit que quarante ou cinquante mille
+livres de bien, mais elle étoit belle et jeune et n'avoit point eu
+d'enfants. En récompense elle est si capricieuse, qu'elle pourroit
+quasi passer pour folle. Son premier mari en avoit été si jaloux
+qu'il la faisoit garder quand il étoit à l'armée. Elle ne sortoit
+point, et ne faisoit tout le jour que donner des chaises, comme s'il
+fût venu compagnie, et puis elle les remettait comme si la compagnie
+étoit sortie; et en rangeant et dérangeant des siéges, elle passoit
+toute la journée. Cela a peut-être contribué à la rendre si peu
+raisonnable.
+
+Faure l'épousa clandestinement. Son père en fit du bruit, mais enfin
+on l'apaisa et on confirma le mariage. Ce ne fut pas sans donner
+auparavant de bien mauvaises heures à la pauvre femme; car cet homme
+alla à la Pissotte[460], où ils avoient été mariés, et trouva moyen de
+déchirer du registre du curé le feuillet où étoit l'acte de la
+célébration de leur mariage, et l'ayant en son pouvoir, il lui faisoit
+tous les jours des frayeurs épouvantables. Pour se récompenser du peu
+de bien qu'il avoit eu de sa femme, il lui fit porter quatre ans
+durant la robe du deuil de son premier mari, car il n'attendit pas le
+bout de l'an pour l'épouser. Depuis, elle a toujours été fagotée à peu
+près de même. Il la tient comme prisonnière, et elle n'est guère mieux
+en secondes qu'en premières noces.
+
+ [460] On appeloit alors de ce nom le village de Vincennes, qui
+ n'a été pendant long-temps qu'un hameau dépendant de la paroisse
+ de Montreuil. Il y avoit une chapelle qui fut érigée en
+ succursale, en 1547, et ne devint paroisse que vers l'année 1669.
+ On n'y comptoit encore en 1709, que cinquante feux et deux cent
+ vingt-huit habitants. (Voyez l'_Histoire du diocèse de Paris_,
+ par l'abbé Lebeuf, Paris, 1755, tom. 5, pag. 94 et suivantes)
+
+
+
+
+VANITÉ DES NATIONS.
+
+
+Un Espagnol, voyant le feu roi Louis XIII ôter son chapeau à plusieurs
+personnes qui étoient dans la cour du Louvre, dit à l'archevêque de
+Rouen, avec qui il étoit: «Hé quoi! votre roi ôte son chapeau à ses
+sujets?--Oui, dit l'archevêque, il est fort civil.--Oh! le Roi mon
+maître tient bien mieux son rang; il n'ôte son chapeau qu'au
+Saint-Sacrement; _y de muy mala gana_.[461]»
+
+ [461] Et même mal volontiers. (T.)
+
+Dans la suite des ambassadeurs que le feu roi de Portugal envoya au
+feu roi d'Angleterre, il y avoit un homme qui trouvoit le prince de
+Galles, aujourd'hui le roi d'Angleterre en titre, fort à son goût. «Eh
+bien! que vous en semble? lui dit quelqu'un.--_Por Dios_, répondit-il,
+_que parece un Portughez._»
+
+Les Italiens croient qu'il n'y a qu'eux de sages, et pour dire les
+gens de deçà les monts, ils disent: _delle bestie oltramontane_. Un
+Italien regardoit une fois dîner le roi Jacques d'Angleterre, et
+voyant que ce Roi avoit Buckingham, beau garçon, auprès de sa chaise
+et lui faisoit force caresses, il va dire d'un ton sérieux à un autre
+Italien: «_Signor mio, sta gente non e mica barbara._»
+
+Les Béarnois, pour venir à quelque chose de moins général, se
+ressentent un peu du voisinage des Espagnols, et ils ont plusieurs
+proverbes qui font assez voir la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes.
+En voici quelques-uns:
+
+ Lous Biarnez sount su l'autre gent
+ Comme l'or el su l'argent.
+
+ Qui a bist Pau
+ N'a maj bist un tau.
+ Qui a bist Oleron
+ A bist tout lou mond[462].
+ Ortez
+ Grand cose es.
+ Qui a bist Morlas
+ Po ben dire hélas!
+
+ [462] Notez que ce sont toutes bicoques. (T.)
+
+Feu Galant le père, avocat fameux, soutenoit à feu M. de Châteauneuf
+que tous les Béarnois étoient fous. En ce temps-là, un M. de Lescun
+fut député à la cour par les églises de Béarn; cet homme avoit
+beaucoup de vivacité et parloit facilement; le conseil en fut charmé.
+«Ah! dit M. de Châteauneuf à Galant, vous ne sauriez que dire cette
+fois-là.--Attendez, monsieur, attendez,» répondit Galant. Or, s'en
+allant en poste, ce Lescun se battit avec son postillon; Galant le
+sut, et alla trouver M. de Châteauneuf. «Eh bien! monsieur, n'avois-je
+pas raison de dire: _attendez_?»
+
+
+
+
+AVOCATS.
+
+
+Filleau, aujourd'hui avocat du Roi à Poitiers, plaidant ici pour je ne
+sais quelle confrérie du Rosaire, dit que les grains de chapelet
+étoient autant de boulets de canon qu'on tiroit pour prendre le ciel.
+
+Lambin et Massac, en leur jeunesse, allant se promener, rencontrèrent
+une vieille qui chassoit des ânes; et se voulant railler d'elle:
+«Adieu, lui disent-ils, la mère aux ânes.--Adieu, dit-elle, mes
+enfants.»
+
+Un avocat huguenot, nommé Perreaux, qui a fait cette ridicule préface
+au-devant du livre de M. de Rohan, _Des Intérêts des Princes_[463],
+plaida une fois pour des marchands portugais; c'étoit avant la révolte
+du Portugal, et commença ainsi son plaidoyer: «Messieurs, je parle
+pour haut et puissant prince roi des Espagnes...» et dit tous les
+titres de Sa Majesté Catholique. Depuis, on l'appela l'avocat du roi
+d'Espagne.
+
+ [463] Il y a plusieurs éditions de ce livre. La plus recherchée
+ est celle que les Elzévirs ont donnée en 1641.
+
+La Martellière ne plaidoit guère bien non plus, mais il avoit bonne
+tête pour les affaires. Il commença le plaidoyer pour l'Université
+contre les Jésuites par la bataille de Cannes. Cela fit un plaisant
+effet, car Dempster, professeur en éloquence, avoit publié, un jour
+devant, une épigramme latine où il disoit que La Martellière, leur
+avocat, n'étoit point de ces orateurs qui parlent de la bataille de
+Cannes. Il en coûta vingt écus à La Martellière pour supprimer cette
+épigramme.
+
+Un jour il avoit cité toutes les coutumes du royaume; et quoiqu'il eût
+harangué fort longuement, il continuoit encore. Le président de Harlay
+lui dit «La Martellière, n'êtes-vous pas las? Vous vous êtes promené
+par toutes les provinces de France.»
+
+Un jeune avocat nommé Crétau plaidait pour son père, aussi avocat:
+«Messieurs, dit-il, je parle pour monsieur mon père, maître Pierre
+Crétau, avocat en la cour.--Couvrez-vous, dit M. de Harlay, le fils de
+M. Crétau.». Ce jeune homme dit bien des sottises. Taisez-vous, lui
+dit-il, le fils de M. Crétau; laissez parler votre père, il en sait
+bien autant que vous.»
+
+A Toulouse, un jeune avocat commença son plaidoyer par le roi Pyrrhus.
+Il y avoit alors un président fort rébarbatif qui lui dit: «Au fait,
+au fait.» Quelqu'un eut pitié du pauvre garçon, et représenta que
+c'étoit une première cause. «Eh bien! dit le président, parlez donc,
+l'avocat du roi Pyrrhus.»
+
+Une fois Langlois plaida fort bien je ne sais quelle requête civile.
+Patru, qui l'avoit ouï, lui dit: «On ne pouvoit mieux plaider cette
+requête.--Oh! lui répondit-il, nous sommes malheureux, nous autres,
+nous n'avons point de loisir. Si j'en eusse eu le temps, j'eusse fait
+voir que les requêtes civiles étoient fondées dans saint
+Augustin.--Vous avez raison, lui répliqua Patru en se moquant, c'est
+grand dommage que vous n'ayez pu instruire le barreau d'une si belle
+chose et si utile.» Cet homme ne plaide bien qu'à cause qu'il n'a pas
+le loisir de mal plaider. Quand il a fait un exorde bien ennuyeux, il
+dit qu'il a fait un exorde _à la cicéronienne_. Il se croit le plus
+éloquent ou plutôt le seul éloquent homme du monde.
+
+Le président de Verdun tourmentoit une fois Desnoyers, afin qu'il
+abrégeât, et il n'avoit encore rien dit, sinon: «Messieurs, je suis
+appelant d'une sentence du juge de Chauleraut...--Qu'est-ce que
+Chauleraut? dit le président.--Messieurs, c'est pour abréger,
+répondit-il, c'est-à-dire Châtellerault.» On abrège ainsi en écrivant.
+
+Comme on plaidoit une cause de mariage, dans la déduction du fait on
+trouva des choses capables d'envoyer en bas celui qui étoit poursuivi.
+Sut l'heure, selon la coutume, on lui donna un avocat pour conseil; ce
+fut Desnoyers. Ensuite on trouva à propos d'envoyer cet homme en
+prison; mais quand on s'en voulut saisir, on ne le trouva plus. Le
+premier président demande à Desnoyers où il étoit: «Il s'en est en
+allé, messieurs, répondit Desnoyers.--Et pourquoi?--Parce que je le
+lui ai conseillé. Vous m'aviez donné pour conseil à cet homme; je lui
+ai donné le meilleur conseil que je lui pouvois donner.»
+
+Une fois il étoit chargé d'une cause à la grand'chambre contre
+l'avocat du Roi des eaux-et-forêts, qui n'étoit qu'un jeune fou; mais,
+pour faire l'entendu, il avoit pris une requête civile contre des
+arrêts rendus, il y avoit soixante ou quatre-vingts ans. Quand ce fut
+donc à Desnoyers à parler, il dit: «Messieurs, depuis soixante ou
+quatre-vingts ans que ces arrêts sont rendus, personne ne s'est avisé
+de prendre requête civile à l'encontre; et pourtant voyons quels gens
+ont été avocats du Roi depuis ce temps-là. Il y a eu M. Marion, M.
+etc., etc. _Ago tibi gratias, Domine_, continua-t-il, _qui ista
+abscondisti sapientibus, et revelasti parvulis._» Tout le monde se mit
+si fort à rire, qu'il lui fut impossible de poursuivre, et il fallut
+remettre la cause au lendemain.
+
+Un autre avocat plaidoit pour la veuve d'un homme qui avoit été tué
+d'un coup d'arquebuse, et dans sa narration il fit la posture d'un
+homme qui en couche un autre en joue. Le premier président de Harlay
+lui dit: «Avocat, haut le bois, vous blesserez la cour.»
+
+Un avocat en plaidant se mit à parler d'Annibal, et étoit fort
+long-temps à lui faire passer les Alpes: «Hé, avocat, lui dit-il,
+faites avancer vos troupes.»
+
+A un autre, qui parloit de la multitude de chevaux qu'avoit Xercès:
+«Dépêchez-vous, lui dit-il, avocat, cette cavalerie fourragera tout le
+pays.»
+
+J'ajouterai quelque chose du président de Harlay.
+
+M. Fortia ne vouloit pas qu'il fût de ses juges en une certaine
+affaire, et, par l'avis de M. Forget, lui alla chanter des injures,
+afin qu'il lui en dît aussi, et qu'on eût lieu de le récuser. Le
+président le laissa dire, et ne dit jamais autre chose, sinon:
+«Jésus-Christ!» Fortia de retour, Forget lui demande le succès. «Il
+n'a rien fait, dit-il, que dire Jésus-Christ! Jésus-Christ!--T'es le
+diable, dit Forget; il te connoît bien.» On disoit que Fortia étoit de
+race de Juifs.
+
+Une fois Fortia avoit vendu du bien d'Eglise. Le premier président
+lui dit: «Puisque vous avez vendu le corps, vous pouvez bien vendre
+les biens[464].»
+
+ [464] Cette erreur a déjà été réfutée. (_Voyez_ la note page 193
+ de ce volume.)
+
+Le Clerc, surnommé _Torticoli_, conseiller aux requêtes, étoit fort
+son ami, et pria qu'on le voulût ouïr en un procès qu'il avoit. «Tu
+diras quelque sottise, lui dit le président.» Il vient. «Messieurs,
+dit-il, mon grand-père, mon père et moi sommes décidés à la poursuite
+de cette affaire.--«Monsieur Le Clerc, dit le président, Dieu vous
+fasse paix; je le disois bien que vous diriez quelque sottise.»
+
+M. de Kerveno, gentilhomme breton, dit au feu Roi: «Sire, mes ancêtres
+et moi sommes tous morts au service de Votre Majesté.»
+
+M. de Harlay ouvroit toujours l'audience à sept heures en été, et
+l'hiver avant huit. Il renvoyoit à l'expédient[465] toutes les causes
+qu'il pouvoit y renvoyer, et pour le reste il en paraphoit deux pages,
+et faisoit dire aux procureurs des communautés: «Chargez vos avocats,
+car je prendrai ces feuilles, tantôt par le bout, tantôt par le
+milieu.» C'étoit un grand justicier.
+
+ [465] _L'expédient_ étoit un arbitrage sommaire auquel on
+ renvoyoit les causes d'une légère discussion. On obligeoit ainsi
+ les avocats à en passer par l'avis d'un confrère plus ancien.
+
+Martinet, plaidant pour une mère, la comparoit à la brebis d'Esope que
+le loup, qui étoit au-dessus d'elle, accusoit de troubler l'eau.
+Gaultier, en lui répliquant, commença ainsi: «Messieurs, on nous vient
+faire ici des contes au vieux loup.» Ce Gaultier dit que, pour se
+rendre immortel, il veut faire imprimer deux cents de ses plaidoyers.
+Il a quelque chose de bon quand il ne plaide qu'en procureur[466].
+
+ [466] Cet avocat étoit si mordant qu'on l'appeloit _Gaultier la
+ Gueule_. C'est de lui que Despréaux a dit:
+
+ Je ris quand je vous vois, si foible et si stérile,
+ Prendre sur vous le soin de réformer la ville,
+ Dans vos discours chagrins plus aigre et plus mordant
+ Qu'une femme en furie, ou Gaultier en plaidant. (_Satire_ IX.)
+
+On plaida, il y a dix ans, une cause à la Tournelle, dont voici le
+fait. Un tailleur de Coulommiers épousa une fille qui prit la peine
+d'accoucher le soir de ses noces. Cet homme la presse de dire qui
+étoit le père de cet enfant; elle confesse que c'est son propre
+cousin-germain. Le mari rend sa plainte, et le procureur du Roi se
+rend partie. Depuis, cet enfant meurt. On conseille au mari, puisque
+aussi bien il ne pouvoit pas faire rompre le mariage (et cela me fait
+croire qu'il avoit couché avec elle, et qu'elle ne se délivra qu'après
+que le mariage eut été consommé), on lui conseille donc d'exposer par
+une requête qu'il confesse qu'il s'est joué avec sa femme six mois
+avant que de l'épouser, mais que comme il pensoit que les enfants ne
+pouvoient venir à bien à ce terme-là, il n'avoit pas cru que ce fût de
+lui; que depuis, l'enfant étant mort, il avoit bien vu que c'étoit
+qu'il ne pouvoit vivre, étant venu avant le temps, et qu'il
+reconnoissoit qu'il étoit produit de ses oeuvres, qu'il se contentoit
+de sa femme, et qu'il demandoit que silence fût imposé aux autres
+parties, car, outre le procureur du Roi, le père de la fille s'étoit
+joint à son gendre. Martin, surnommé _Cochon_, il y en a un autre,
+surnommé _Dindon_, plaida cette cause pour le tailleur, car le
+procureur du Roi ne voulut pas donner les mains; et sur appel, le
+Parlement en fut saisi. En déduisant le fait, il dit qu'on ne devoit
+pas trouver étrange qu'un homme qui voit accoucher sa femme le premier
+soir de ses noces, se laisse emporter à ses premiers mouvements, et
+principalement étant persuadé qu'un autre étoit le père de cet enfant;
+«car, ajouta-t-il, messieurs, on lui mit cela si avant dans la tête,»
+et en disant cela il faisoit les cornes avec les deux doigts du milieu
+et les porta vers sa tête, comme on fait pour marquer l'endroit du
+corps dont on parle. L'audience se mit à rire, mais le président de
+Nesmond s'en mit en colère. L'avocat dit encore quelque gaillardise,
+dont le président s'irritoit de plus en plus. «Enfin, dit-il,
+messieurs, que voulez-vous? c'est un pauvre tailleur qui a mal pris
+ses mesures.» Alors le président fut contraint de rire lui-même.
+Cependant, admirez le jugement de l'avocat: il faisoit rire à la
+vérité, mais c'étoit de sa partie. M. Talon, avocat-général, se leva
+et dit qu'il n'y avoit aucune difficulté; que, puisque le mari se
+contentoit, les autres n'avoient rien à dire; et que, pour la femme,
+on ne devoit point avoir égard à l'aveu qu'elle avoit fait, car les
+femmes ne sont comptées pour rien[467]; «et cela est si vrai,
+ajouta-t-il, que les rabbins disent, pour montrer qu'elles ne doivent
+point être considérées, qu'au jour du jugement les femmes
+ressusciteront dans le corps de leurs maris, et les filles dans le
+corps de leurs pères, et partant je conclus que les parties soient
+mises hors de cour et de procès.» Ces conclusions furent suivies.
+
+ [467] La sienne pouvoit compter pour quelque chose, car elle le
+ faisoit souvent enrager. (T.)
+
+Un autre avocat, nommé Rosée, dit au président, qui lui disoit:
+«Rosée, il faudra répondre à tout cela.--Monsieur, la mèche est sur le
+serpentin.»
+
+Cet homme a une maison à Vaugirard; des dames y allèrent pour lui
+parler d'une affaire qui pressoit; il en trouva une à sa fantaisie, et
+lui dit qu'elle avoit des yeux de velours et des joues de satin. Elles
+lui demandèrent pourquoi il ne faisoit pas faire des allées plus
+larges. Il leur répondit que c'étoit bien assez qu'on s'y pût promener
+trois. «Mais nous n'y pouvons passer deux de front.--Cela m'arrive
+tous les jours, reprit-il, car j'ai à ma main droite l'appelant, et à
+ma main gauche l'intimé[468].»
+
+ [468] Les sacs du procès. (T.)
+
+M. Louët, depuis conseiller au parlement de Paris, étant lieutenant
+particulier à Angers, allant en habit décent recevoir le président
+Barillon, père du dernier mort, le trouva à sa fenêtre jouant du
+flageolet. Le président ne le voyant point, M. Louët quitte sa robe et
+se met à danser; le président se retourne et lui demande ce que cela
+vouloit dire: «C'est, lui dit-il, monsieur, que je danse à la note
+qu'il vous plaît de me sonner.»
+
+
+
+
+LE MARQUIS D'ASSIGNY[469].
+
+
+Le marquis d'Assigny étoit frère de feu M. le duc de Brissac. C'étoit
+un Don Quichotte d'une nouvelle manière. Il lui est arrivé plusieurs
+fois d'envoyer dans les forêts de Bretagne pour l'avertir, quand il
+viendroit en certains endroits, où il passoit exprès, qu'une dame
+étoit retenue par force dans un château, ou quelqu'autre aventure de
+chevalerie; et content d'avoir fait semblant d'y aller, il retournoit
+par un autre chemin à sa maison.
+
+ [469] Charles de Cossé, marquis d'Acigné.
+
+Il dépêchoit quelquefois des gentilshommes à M. le cardinal de
+Richelieu, ou du moins on les voyoit partir, afin de faire accroire
+qu'il avoit part aux affaires. Une fois Le Pailleur en rencontra un
+sur le chemin de Paris, qui avoit été nourri page de notre marquis.
+Cet homme, qui n'étoit pas moins fou que son maître, lui disoit: «Ah!
+monsieur, l'admirable homme que M. le marquis! au retour de la chasse,
+il ne m'a pas permis de rentrer dans le château; il m'a donné ce
+paquet que vous voyez»; et, en disant cela, il lui montra un paquet de
+lettres gros comme la tête. «Faites diligence, m'a-t-il dit, car il y
+va du service du Roi. Il faut avouer, ajouta ce pauvre fou, qu'on
+apprend bien à vivre chez Monsieur. Que penseriez qu'il fait pour nous
+aguerrir? Il fait que quelqu'un, comme nous venons de nous mettre à
+table, vient crier: _Aux armes, les ennemis approchent._ Aussitôt
+chacun court à ses armes, et nous courons quelquefois une demi-lieue
+jusqu'à ce qu'on nous vient dire qu'ils se sont retirés. Deux autres
+gentilshommes et moi sommes toujours auprès de Monsieur, de peur qu'il
+ne s'engage trop avant parmi les ennemis; aussi nous tient-il pour les
+plus vaillants. Après, nous retournons dîner.» Le Pailleur disoit que
+ce bon gentilhomme parloit si sérieusement, qu'on ne savoit s'il
+croyoit qu'effectivement les ennemis parussent, quand on venoit donner
+l'alarme.
+
+Ce monsieur le marquis traitoit un jour bon nombre de gentilshommes.
+Ses propos de table étoient toujours de quelque bel exploit de guerre.
+Ce jour-là on parla fort des neuf preux, et entre autres d'Alexandre,
+d'Annibal et de César[470]. Un de la troupe, plus éveillé que les
+autres, et peut-être, aussi, las d'entendre tant de fariboles, se mit
+à dire qu'on faisoit trop d'honneur à ces gens de ne parler point de
+leurs vices; qu'Alexandre étoit un ivrogne, qu'il avoit tué Clytus,
+etc. etc.; César un débauché, un tyran, et Annibal un f.... borgne. A
+peine eut-il prononcé ces blasphèmes, que le marquis se lève et lui
+fit signe de le suivre dans un coin de la salle; là, il lui dit: «Je
+ne sais pas de quoi vous vous avisez de m'offenser de gaîté de coeur
+comme cela.» L'autre, le voyant parler si sérieusement, eut quelque
+frayeur, et crut que c'étoit tout de bon. Il lui répond qu'il n'a
+jamais eu intention de le fâcher, et qu'il ne sait pas en quoi il lui
+peut avoir déplu. «Pourquoi est-ce donc, continua le marquis, que vous
+dites du mal d'Alexandre, d'Annibal et de César?--Ah, monsieur, dit le
+gentilhomme qui entendoit raillerie, je ne savois pas, ou Dieu me
+damne! qu'ils fussent ni de vos parents ni de vos amis; mais je
+réparerai bien le tort que je leur ai fait;» et tout d'un temps, avant
+que de se remettre à table, il se fait apporter à boire, et boit à
+Alexandre et à tous les autres, et se fit faire raison.
+
+ [470] Les autres sont: Josué, David, Charlemagne, Artus, Godefroi
+ de Bouillon. (T.)
+
+Ce M. d'Assigny et sa femme[471] ont fait le plus chien de ménage
+qu'on ait jamais fait. Il l'a accusée de supposition, et elle, lui,
+d'impuissance. Messieurs de Brissac ont hérité de ce fou-là.
+
+ [471] Hélène de Beaumanoir, marquise d'Acigné.
+
+
+
+
+LE DUC DE BRISSAC[472].
+
+
+Son aîné, le feu duc de Brissac, étoit une grosse bête. On appeloit sa
+femme le duc _Guyon_: elle se nommoit Guyonne[473]; c'étoit elle qui
+faisoit tout. Il aimoit tant les pommes de reinette, que, pour bien
+louer quelque chose, il ajoutoit toujours _de reinette_ au bout,
+tellement qu'on lui a ouï dire quelquefois: «C'est un honnête homme
+_de reinette_.»
+
+ [472] François de Cossé, duc de Brissac, mourut à l'âge d'environ
+ soixante-dix ans, le 3 décembre 1651.
+
+ [473] Guyonne Ruelan. (_Voyez_ ci-dessus l'article de
+ Rocher-Portail, son père, pag. 237 de ce volume.)
+
+
+
+
+BIZARRERIES ET VISIONS
+
+DE QUELQUES FEMMES.
+
+
+Une fille de Paris fut long-temps recherchée par un homme qui la
+vouloit épouser; mais quoique ce fût son avantage, elle ne s'y put
+jamais résoudre, et le lui déclara à lui-même plusieurs fois. Cet
+homme ne se rebutoit point pour cela, et continuoit de la voir. Un
+jour il la trouve seule, il la presse, et ayant rencontré l'heure du
+berger, il en obtint plus d'une fois ce qu'elle avoit résolu de ne lui
+jamais accorder. Elle devient grosse; il la va voir, et lui dit qu'il
+est tout prêt à l'épouser. Cette fille lui répond qu'il est vrai
+qu'elle est en danger de se perdre, mais qu'elle le hait plus que
+jamais; qu'elle ne comprend point comme quoi elle l'avait laissé
+faire, et qu'elle n'en sauroit dire de raison; enfin il n'en put venir
+à bout, et cessa de l'importuner. Je n'ai jamais pu savoir le nom de
+la fille ni de l'homme, car on ne me les a pas voulu dire, mais la
+chose est véritable.
+
+Au commencement de la régence de la feue reine Marie de Médicis, une
+mademoiselle Violan devint si folle d'un cavalier, que, sans se
+soucier de toute la parenté qui s'en remua, elle prit ce qu'elle put à
+son mari, et alla chez cet homme, qui fut si sot que de la garder
+trois jours dans son logis. On informe contre lui, on obtient prise de
+corps. M. d'Humières, avec quatre cents chevaux, le sauve et le tire
+hors de Paris. On décrète contre M. d'Humières. Enfin cette femme
+revint, et depuis elle fut aussi folle de son mari qu'elle l'avoit été
+du cavalier, et cela a duré tant qu'elle a vécu.
+
+Un garçon de fort médiocre condition de Paris, qui traînoit toujours
+une épée, badinoit fort avec les filles de son quartier, et en mettoit
+quelques-unes à mal. Un jour, amoureux de la fille d'un mercier, il
+trouve moyen, sous de faux donner-à-entendre, de la mener promener au
+bois de Vincennes, et lui fait faire bonne collation. On ne fait pas
+tant de façons parmi ce petit monde; après il lui dit son besoin et la
+presse fort; elle résiste et lui arrache quelques cheveux. Lui,
+enragé, met l'épée à la main et la menace de la tuer: «Ah! lâche, lui
+dit-elle, mettre l'épée à la main contre une fille!» Ce garçon,
+surpris et confus, laisse tomber son épée. Elle fut si touchée de son
+étonnement et le prit si fort pour une marque d'amour, qu'après elle
+lui laissa tout faire.
+
+Une Italienne, qui est mariée à un gentilhomme en Champagne, eut une
+fantaisie de se faire jeter du plâtre sur le visage, comme on fait à
+une personne morte pour avoir sa figure en plâtre. Elle crut qu'en se
+mettant une canule à la bouche pour respirer, cela ne lui pourroit
+faire du mal; elle en pensa pourtant étouffer. Cela fut fait
+secrètement. On tire sa figure en cire; elle se fait faire des bras et
+des mains, et habille cette figure d'une de ses robes. Après, il lui
+vient une autre vision. Elle prend son temps que tout le monde étoit
+hors du logis, pour feindre qu'elle se trouvoit fort mal. On met la
+figure sur le lit, les rideaux tirés. On va quérir ses beaux-frères,
+car elle étoit veuve. Il y en avoit un qui l'aimoit tendrement. Le
+médecin qu'ils avoient amené la trouva froide: ce beau-frère est au
+désespoir, il croit qu'elle se meurt, quand tout d'un coup il la voit
+sortir de sa garde-robe. Cet homme en fut si fort en colère qu'il mit
+la figure en mille pièces.
+
+
+
+
+GENS GUÉRIS OU SAUVÉS
+
+PAR MOYENS EXTRAORDINAIRES.
+
+
+Feu M. le prince de Condé, passant à Saint-Pierre-le-Moutier, près
+Nevers, comme le prévôt alloit faire pendre un homme, le pendart eut
+assez de jugement pour dire qu'il avoit quelque chose d'importance à
+découvrir à M. le duc pour le service du Roi. M. le Prince voulut bien
+l'entendre. On fait retirer tout le monde: «Monseigneur dit-il à M. le
+Prince, dites, s'il vous plaît, à Sa Majesté que vous avez trouvé ici
+un pauvre homme bien empêché.» M. le Prince se mit à sourire, et dit
+au prévôt: «Monsieur le prévôt, gardez-vous bien de faire exécuter cet
+homme-là que vous n'ayez de mes nouvelles.» Il en fit le conte au Roi
+et obtint sa grâce.
+
+Un soldat françois qui étoit au service des Etats des Provinces-Unies,
+s'étant trouvé engagé avec quelques autres en je ne sais quel crime,
+il fut condamné à tirer au billet avec eux à qui seroit pendu; mais il
+ne voulut jamais tirer, et l'officier, selon la coutume, fut obligé de
+tirer pour lui, et tira le billet où il y avoit écrit _Potence_. Le
+soldat en appelle, dit qu'il n'avoit point donné ordre à l'officier de
+tirer pour lui, que ce n'avoit point été de son consentement, et fit
+tant de bruit que cela vint aux oreilles de feu M. de Coligny, fils
+aîné du maréchal de Châtillon, qui commandoit alors le régiment de son
+père, et ce soldat étoit de ce régiment. Cela lui sembla plaisant; il
+l'alla conter au prince d'Orange[474], qui, après en avoir bien ri,
+fit grâce à ce soldat, qui avoit si bonne envie de vivre.
+
+ [474] Henri, père du dernier mort. (T.)
+
+On conte qu'un autre soldat qui servoit aussi les Etats, ayant été
+condamné à être pendu, fit demander au même prince d'Orange qu'il lui
+fût permis de faire publier par toutes les troupes que s'il y avoit
+quelqu'un qui voulût être pendu pour lui, il lui donneroit quatre
+cents écus qu'il avoit. La proposition sembla si extravagante, que,
+pour en rire, on ne voulut pas refuser ce qu'il demandoit; mais on fut
+bien surpris quand un vieux soldat anglois se présenta pour être pendu
+au lieu de l'autre. Le prince d'Orange lui demanda de quoi il
+s'avisoit. Le soldat lui dit que depuis trente ou quarante ans qu'il
+servoit messieurs les Etats, il n'en étoit pas plus à son aise; qu'il
+avoit une femme et des enfants, et que, s'il venoit à être tué, il ne
+leur laisseroit rien; au lieu que, s'il étoit pendu pour cet autre, il
+leur laisseroit quatre cents écus pour leur aider à vivre. Le prince
+fut touché de cet excès d'amour paternel. Il donna la vie au criminel,
+à condition qu'il laisseroit les quatre cents écus à ce vieux soldat,
+qui gagna par cette générosité de l'argent et de l'estime.
+
+Les Anglois sont fort sujets à se pendre. Un homme à Londres se laissa
+gagner par un créancier d'un de ses amis qui avoit une prise de corps
+contre son débiteur, mais ce débiteur ne sortoit point de chez lui.
+Que fait cet homme? Pour le faire sortir, il s'avise de faire
+semblant de se pendre à un arbre qui étoit devant la porte de ce
+débiteur. L'autre, qui étoit à la fenêtre, court pour l'en empêcher.
+Les sergents cachés sortent et le prennent. Celui qui faisoit semblant
+de se pendre s'amusa un peu trop à regarder ce qui se faisoit; il
+avoit déjà la corde au col; en se tournant, il fait tomber le
+tabouret, et demeure pendu. C'étoit de bon matin, et en un quartier
+fort reculé; de sorte que ce coquin fut pendu comme il le méritoit. M.
+de Fontenay-Mareuil me l'a conté: il étoit alors ambassadeur en
+Angleterre.
+
+Henri IV allant à Sédan, M. de Bassompierre, M. de Bellegarde et
+autres rencontrèrent un homme de la ville, et lui demandèrent s'il n'y
+avoit point de filles de joie à Sédan. «Il n'y en avoit qu'une, dit
+cet homme, mais on la doit pendre demain, car on les punit de mort
+quand elles sont convaincues.» Nos cavaliers, touchés de compassion,
+donnent l'un une bague, l'autre de l'argent à ce bourgeois, à
+condition qu'il iroit de leur part prier M. de Bouillon de différer
+l'exécution d'un jour seulement. Il le fit. Le lendemain, le Roi y
+entra; voilà tous les galants à ses genoux pour demander la grâce de
+cette pauvre pécheresse. Le Roi les renvoya à M. de Bouillon, et
+l'appelant, lui dit: «Mon cousin, cela dépend de vous; nous ne sommes
+plus en France.» M. de Bouillon l'accorda, non sans quelque
+difficulté, et mit au bas de la grâce: «Grâce signée en présence du
+roi de France.»
+
+Henri III passa à la Croix-du-Trahoir comme on pendoit un homme. Ce
+pauvre diable cria: «Grâce, Sire, grâce.» Le Roi, ayant su du greffier
+que le crime étoit grand, dit en riant: «Eh bien, qu'on ne le pende
+point qu'il n'ait dit son _In manus_.» Le galant homme, quand on en
+vint là, jura qu'il ne le diroit de sa vie; qu'il s'en garderoit bien,
+puisque le Roi avoit ordonné qu'on ne le pendît point qu'il n'eût dit
+son _In manus_. Il s'y obstina si bien, qu'il fallut aller au Roi,
+qui, voyant que c'étoit un bon compagnon, lui donna sa grâce.
+
+Feu M. le Prince, ayant pris une petite ville en Languedoc durant les
+guerres de la religion, choisit soixante-quatre personnes pour être
+pendues. Un jeune homme qui avoit déjà la corde au col, entendant dire
+qu'un seigneur avoit été fort blessé, et de quelle manière on le
+traitait, dit: «On le tuera; je le guérirois en trois semaines.» M.
+Annibal, frère naturel de M. de Montmorency, oyant cela, demanda s'il
+étoit chirurgien. Il dit que oui, et obtint qu'on lui donnât la vie, à
+condition qu'il guériroit le blessé. Le jeune homme n'avoit garde de
+ne point accepter la condition; mais en effet il le guérit. Annibal,
+quoique ce garçon fût huguenot, le fait chirurgien de son régiment. Ce
+régiment est envoyé en garnison dans les Cévennes, en une place que M.
+de Rohan prit à discrétion. Il choisit même nombre de soixante-quatre
+pour être pendus. Ce garçon s'y trouve encore; comme on le menoit, il
+reconnoît un ministre qu'il avoit vu à Annonay en Vivarais, lieu de sa
+naissance, avec un autre ministre assez célèbre, nommé M. Le Faucheur,
+qui demeuroit chez le père de ce jeune homme[475], en cette petite
+ville-là, lorsqu'il y étoit ministre. Ce ministre se souvint de
+l'avoir vu, et dit à M. de Rohan qui il étoit, et en obtint la grâce.
+Ce garçon va en conter l'histoire à M. Le Faucheur, qui lui conseilla
+de se retirer chez son père, de peur du _tertia solvet_; ce qu'il fit.
+
+ [475] Il a fait le _Traité de l'action et de la prononciation de
+ l'Orateur_. (T.)
+
+
+
+LA PRINCESSE D'ORANGE, LA MÈRE[476].
+
+
+Elle est de la maison de Solms, une fort bonne maison d'Allemagne.
+Elle vint en Hollande avec la reine de Bohème, non pas en qualité de
+fille d'honneur, mais toutefois nourrie à ses dépens. M. d'Hauterive
+de l'Aubespine[477], frère de feu M. de Châteauneuf, depuis gouverneur
+de Bréda, se mit à lui en conter[478], et en dit beaucoup de bien au
+prince Maurice, qui, craignant que son frère ne s'alliât à quelque
+maison qui lui fût à charge, et qui l'engageât dans quelque parti,
+lui dit qu'il falloit qu'il l'épousât ou qu'il l'épouseroit lui-même.
+Le prince Maurice avoit raison, car il étoit bien las de ses cousins,
+les Châtillon, qu'il avoit sur les bras. Ainsi, la voilà femme de
+celui qui devoit succéder au prince Maurice, elle qui n'avoit pas sept
+mille écus pour tout bien, qui étoit petite et médiocrement jolie.
+Elle ne fut pas long-temps à apprendre à faire la princesse, car
+Maurice mourut bientôt après[479]. On conte une chose assez notable de
+la fin de ce grand homme. Etant à l'extrémité, il fit venir un
+ministre et un prêtre, et les fit disputer de la religion; et après
+les avoir ouïs assez long-temps: «Je vois bien, dit-il, qu'il n'y a
+rien de certain que les mathématiques[480].» Et ayant dit cela, se
+tourna de l'autre côté et expira.
+
+ [476] Émilie de Solms, fille de Jean-Albert, comte de
+ Solms-Brunsfelds, femme de Henri-Frédéric de Nassau, prince
+ d'Orange, mourut en 1675.
+
+ [477] François de l'Aubespine, marquis d'Hauterive, gouverneur de
+ Bréda, mourut en 1670.
+
+ [478] On fait deux ou trois plaisants contes de ce M.
+ d'Hauterive. Il avoit un cuisinier qui épiçoit toujours trop. Il
+ le menaça long-temps de l'envoyer aux Moluques chercher des
+ épiceries, puisqu'il aimoit tant à épicer. Enfin cet homme ne se
+ corrigeant point pour tout cela, il lui commanda de faire des
+ pâtés et de les porter dans un vaisseau qui alloit aux Indes
+ orientales. Il feignoit que c'étoit un présent qu'il faisoit à
+ quelqu'un de ce navire. Cependant il avoit donné le mot au
+ capitaine de faire boire le cuisinier et de lever pendant ce
+ temps-là les ancres. Ainsi le pauvre cuisinier fit le voyage, et
+ après il faisoit tout trop doux, tant il avoit peur d'y
+ retourner.
+
+ Une fois il avoit un valet à tête frisée qui ne faisoit que
+ coqueter tout le jour. Il le menaça de le faire tondre, s'il ne se
+ tenoit davantage au logis. Enfin ce garçon ne se pouvant captiver,
+ un beau matin il fit venir un barbier, et fit tondre le galant si
+ ras que de six mois il ne sortît de sa garde-robe.
+
+ La maison de l'Aubespine, dont est ce M. d'Hauterive, est, je
+ pense, la meilleure de Paris. L'oncle de M. d'Hauterive et de M.
+ de Châteauneuf étoit secrétaire d'État, et portoit l'épée. Il
+ mourut sans enfants. Son frère, qui étoit un vieux conseiller
+ d'État fut son héritier. D'Hauterive prit l'épée et l'autre la
+ robe. Étant venu à Paris pour la succession de M. de Châteauneuf,
+ il donna un jour à dîner à M. de Turenne, et comme on étoit à
+ table, au lieu de se moucher avec son mouchoir, il se presse une
+ narine et fait autant de bruit qu'un pistolet. Rumigny, qui étoit
+ auprès de M. de Turenne, s'écria à ce bruit: «Monsieur,
+ n'êtes-vous point blessé?» Ce fut un éclat de rire le plus grand
+ du monde. (T.)
+
+ [479] Le prince Maurice mourut le 23 avril 1625.
+
+ [480] On conte d'un prince d'Allemagne fort adonné aux
+ mathématiques, qui, interrogé à l'article de la mort par un
+ confesseur s'il ne croyoit pas, etc.: «Nous autres
+ mathématiciens, lui dit-il, croyons que 2 et 2 sont 4, et 4 et 4
+ sont 8.» (T). C'est mot pour mot ce que dit Sganarelle de Don
+ Juan, acte 3, scène 2 du _Festin de Pierre_, dans les exemplaires
+ non cartonnés de l'édition des _OEuvres de Molière_ de 1682.
+
+Notre princesse gouverna enfin son mari, et se méconnut tellement
+qu'elle traita avec une ingratitude étrange la reine de Bohème, sans
+qui elle seroit morte de faim, et qui avoit travaillé à son mariage
+comme si c'eût été sa fille. Mais la feue Reine-mère[481], qui étoit
+la plus glorieuse personne du monde, vengea un peu cette pauvre reine,
+car elle ne se démasqua ni pour le prince d'Orange ni pour la
+princesse. Il est vrai qu'elle ne traita pas trop bien cette reine
+même, car elle ne baisa point ses filles. La reine de Bohème en eut un
+dépit étrange, et ne la reconduisit que jusqu'à la porte de son
+antichambre. La Reine-mère fut si sottement fière, qu'à Anvers, où on
+la reçut admirablement bien, elle ne daigna se démasquer que dans la
+grande église. Ce fut pourtant elle qui fit le mariage de la princesse
+d'Angleterre avec le feu prince d'Orange[482]. Il est vrai qu'elle ne
+leur fit pas là un grand service.
+
+ [481] Marie de Médicis.
+
+ [482] Henriette-Marie Stuart, fille de Charles Ier, épousa
+ Guillaume, fils de la princesse d'Orange et de Frédéric-Henri
+ dont l'_Historiette_ suit celle-ci. Ce prince mourut en 1650,
+ laissant sa femme enceinte d'un fils qui régna en Angleterre sous
+ le nom de Guillaume _III_.
+
+Pour revenir à la princesse d'Orange, elle traita fort mal son fils,
+après la mort de son mari, et elle fut cause que sa belle-fille et sa
+fille, qu'elle avoit mariée avec l'Electeur de Brandebourg, ne se
+voyoient point quand elles étaient toutes deux en Hollande, car elle
+vouloit que l'Électrice passât la première, parce qu'un électeur est
+plus qu'un prince d'Orange, et n'avoit point égard à une royauté
+abattue, ou du moins qu'on alloit abattre. On n'a jamais vu une femme
+si avare; ni elle ni son mari autrefois n'ont jamais assisté ni le feu
+roi d'Angleterre[483], ni celui-ci[484], ou du moins ç'a été si peu de
+chose que cela ne vaut pas la peine qu'on en fasse mention. Durant la
+vie de son fils, elle a pris à toutes mains. Elle tire du roi
+d'Espagne, elle tire du roi de France, et est à qui plus lui donne.
+Elle, Kunt et Pauw gouvernoient tout.
+
+ [483] Charles Ier.
+
+ [484] Charles II.
+
+Depuis la mort de son fils, elle et sa belle-fille sont plus mal que
+jamais. Il semble qu'elle s'attache entièrement à l'Electeur de
+Brandebourg, car elle laisse ruiner le petit prince d'Orange. Quatre
+ou cinq Anglois affamés pillent la mère, qui est tutrice. Les États,
+et surtout la province de Hollande, ne sont pas fâchés que la maison
+de Nassau ne soit plus si puissante[485]. Si cela continue, il sera
+gueux, lui qui avoit douze cent mille livres de rente.
+
+ [485] A cause de l'entreprise du dernier mort sur Amsterdam;
+ apparemment il se vouloit faire souverain. On a cru même qu'il
+ avoit été empoisonné dans sa petite-vérole, d'autres disent que
+ la limonade l'a tué. (T.)
+
+
+
+
+LE PRINCE D'ORANGE, LE PÈRE[486].
+
+
+Pour se rendre plus puissant envers les gens de guerre, il laissa,
+contre l'ordre, traiter des charges. La première qui fut vendue fut
+une enseigne qu'un nommé Chenevy, fils d'un Huguenot, marchand drapier
+à Paris, acheta cinq cents écus. Le capitaine qui la lui avoit vendue
+se fit habiller d'écarlate lui et ses enfants, et on disoit que
+Chenevy l'avoit payé en écarlate.
+
+ [486] Frédéric-Henri de Nassau, prince d'Orange, stathouder de
+ Hollande, frère du célèbre Maurice de Nassau, né à Delft le 28
+ février 1584, mort à Munster le 14 mars 1647. Il a laissé des
+ _Mémoires_ (de 1621 à 1646); Amsterdam, 1733, in-4º.
+
+Le feu cardinal de Richelieu et lui se haïssoient à cause d'Orange;
+car le cardinal, pour mettre cette part dans sa maison et se faire
+prince, fit surprendre la citadelle, ou pour mieux dire, gagna
+Walkembourg qui y commandoit. Le prince d'Orange, moyennant quarante
+mille écus que cela lui coûta, fit tuer Walkembourg dans la ville,
+chez sa maîtresse, et remit la citadelle en sa puissance. Le cardinal
+eût pu la lui ôter par justice, à cause de M. de Longueville, qui tous
+les ans fait un acte pour éviter prescription. Il y a de grandes
+prétentions; cela vient de la maison de Châlons; mais il eût fallu un
+siége, et durant un siége on a le loisir de remuer bien des machines.
+Depuis, ils se firent le pis qu'ils purent l'un à l'autre.
+
+Le cardinal lui donna de l'altesse pour le rendre suspect aux
+États[487]. L'Angleterre lui en donna sans penser plus loin; lui,
+mordit à la grappe, et fit prier Dieu pour lui dans les prières
+publiques.
+
+ [487] Il ne recevoit auparavant que la qualification
+ d'_Excellence_.
+
+Les États voulurent qu'on déclarât la guerre à l'Espagne, parce
+qu'encore que nous les assistassions, leur pays ne laissoit pas d'être
+le théâtre de la guerre. Puis la bataille de Nertlingue avoit fort
+affoibli les Suédois. On gagna la bataille d'Avein, et au lieu d'aller
+à Namur qu'on eût pris (car l'épouvante étoit si grande qu'on a dit
+que le cardinal-infant faisoit tenir un vaisseau prêt pour s'en
+aller), on s'en alla pour joindre le prince d'Orange, à qui on avoit
+écrit qu'on lui envoyoit les maréchaux de Châtillon et de Brezé pour
+faire ce qu'il jugeroit à propos. Lui les fit languir long-temps dans
+le siége, et ne se hâta point de sortir. Quand il fut joint, on prend
+Diest, qu'il fait traiter de rebelle, disant qu'il étoit baron de
+Diest. Après on va à Tillemont. Il y avoit là-dedans des vivres pour
+nourrir notre armée toute la campagne. M. de Châtillon, à cause de
+cela, fit tout ce qu'il put pour empêcher de la faire emporter
+d'assaut, et durant qu'ils disputoient, les Anglois d'un côté, et les
+François, à leur exemple, de l'autre, ces derniers la prirent de
+force. On saccagea tout, on vola dans les églises mêmes, et depuis,
+dans les libelles imprimés durant la négociation de Munster, on à
+reproché aux François qu'une abbesse ayant dit qu'elle étoit épouse de
+Jésus-Christ, un François avoit répondu en riant: «Eh bien, nous
+ferons Dieu cocu.» Il y eut en récompense un Français qui fit une
+action de vertu. C'est le fils d'un ministre de Sédan, nommé de Vesne.
+Il étoit alors secrétaire de feu M. de Bouillon. Une fille de qualité,
+jugeant à sa mine qu'il étoit homme d'honneur, se mit en sa
+protection. Il la fit marcher devant lui et la suivit le pistolet à la
+main. Le prince d'Orange, M. de Bouillon et d'autres le rencontrèrent
+et lui dirent en riant qu'il lui en falloit des plus belles. Il les
+laisse dire et la mène en lieu de sûreté. Depuis, de temps en temps,
+il reçoit des civilités des parens de cette fille.
+
+Pour affamer notre armée, le prince d'Orange la fit aller à Louvain.
+Il avoit vingt mille hommes et nous trente mille. On ne l'attaqua
+point de force, exprès pour nous faire consumer nos vivres, comme il
+fit.
+
+Tant que le cardinal de Richelieu a vécu, le prince d'Orange n'a rien
+voulu faire. Il y en a qui croient qu'il ne vouloit point s'exposer
+que son fils ne fût en âge de lui succéder. Même depuis la régence, il
+n'a contribué qu'en dépit de lui à nos conquêtes. Il est vrai qu'en
+cela il pouvoit alors être d'accord avec les Etats, qui craignoient de
+nous avoir pour voisins.
+
+Quand ils envoyèrent leurs vaisseaux à Gravelines, ils ne croyoient
+pas que nous les prendrions. Pour Dunkerque, il affoiblit notre armée
+en nous obligeant à lui envoyer six mille hommes avec le maréchal de
+Gramont; et quant à Hulst, il ne vouloir point passer si le maréchal
+de Gassion ne lui eût fait le chemin avec deux mille hommes. Le Sas de
+Gand ne fut pris qu'à cause que dix-huit ou vingt François, qui à la
+vérité étoient de leurs troupes, passèrent le canal à la nage, tirant
+un pont de jonc après eux.
+
+Lorsqu'il fut maître du fort de la Perle, auprès d'Anvers, ceux
+d'Anvers se croyoient perdus. Mais les Etats, ou du moins la province
+de Hollande, ne voulut pas qu'on prît cette ville à cause d'Amsterdam,
+dont la rade est mal assurée, et qu'on quitteroit volontiers pour
+transporter tout le commerce à Anvers, comme autrefois, car l'Escaut,
+le long du quai d'Anvers, a soixante brasses de profondeur, au lieu
+que les grands vaisseaux n'approchent point plus près d'Amsterdam que
+de la distance qu'il y a de là au Texel, où il s'en est perdu grand
+nombre.
+
+A sa dernière campagne, on lui proposa de donner le commandement à son
+fils. Il le fit, mais il s'en repentit aussitôt. C'étoit un grand
+fourbe; mais il fit un grand pas de clerc de s'allier avec le roi
+d'Angleterre.
+
+
+
+
+M. DE MAYENNE[488].
+
+
+Le dernier duc de Mayenne, fils du duc de Mayenne de la Ligue, étoit
+un homme fort bien fait, plein de coeur, plein d'honneur, et sur la
+parole duquel on auroit tout hasardée. Il étoit en grande réputation.
+Ce n'étoit pas un homme d'une grande vivacité d'esprit, mais il avoit
+un grand sens. Il a été galant. Le tour que fait Hilas dans
+l'_Astrée_, par le moyen d'un miroir où il avoit mis son portrait, est
+une malice que M. de Mayenne fit à son frère, le comte de Sommerive,
+et que le comte de Sommerive ne lui voulut jamais pardonner. Cela
+arriva à Soissons, et Dorinde en cet endroit-là est une madame Payot,
+femme d'un trésorier de France, au bureau de cette ville-là.
+
+ [488] Henri de Lorraine, duc de Mayenne, grand-chambellan de
+ France, gouverneur de Guienne, fils du ligueur, mort sans
+ postérité en 1621, à l'âge de quarante-trois ans, au siége de
+ Montauban.
+
+J'ai vu à Bordeaux une dame qu'on appeloit madame de Tastes, qui avoit
+un fils fort bien fait. On disoit qu'il étoit fils de M. de Mayenne.
+Ce garçon mourut fort jeune. Je me souviens que comme nous étions
+enfants, on joua à Bordeaux une tragédie d'_Ixion_, où l'on
+représentoit les enfers. Les autres enfants qui allèrent sur le
+théâtre ne vouloient point approcher de ces enfers; celui-là seul alla
+hardiment partout. On disoit tout haut: «Voyez, il ne se dément
+point.» Cette femme, à ce qu'on m'a dit, quelquefois en l'embrassant,
+ne pouvoit s'empêcher de l'appeler _mon petit prince_.
+
+M. de Mayenne a été regardé du peuple comme descendu de ces défenseurs
+de la foi catholique; de sorte que quand il fut tué à Montauban d'un
+coup de mousquet dans l'oeil, comme il regardoit entre des gabions, le
+peuple de Paris s'émut, et alla brûler le temple de Charenton. Celui
+qui l'avoit tué fut pendu par sa faute. Cet homme fut pris comme il se
+sauvoit de la ville avec une fille qui étoit amoureuse de lui. Elle
+offrit mille livres de rançon pour eux deux; et comme elle les alloit
+quérir, cet impertinent s'alla vanter étourdiment qu'il avoit tué M.
+de Mayenne. Quand sa maîtresse revint, elle le trouva pendu. On lui
+dit pour raison que le traité de la rançon n'étant point conclu, et
+elle ayant dit seulement qu'elle alloit quérir de quoi se racheter, on
+avoit pu le traiter comme on avoit fait. La vérité est que le plus
+fort fit la loi au plus foible.
+
+M. de Mayenne n'étoit point marié. On parloit de le marier, mais on ne
+sait, fier comme il l'étoit, s'il y eût consenti: c'étoit à une soeur
+de Combalet. Combalet étoit cadet, mais gentilhomme. Cette fille,
+voyant M. de Mayenne mort et M. de Luynes ensuite, eut assez de coeur
+pour se faire carmélite; elle vit encore.
+
+
+
+
+MARIS COCUS PAR LEUR FAUTE.
+
+
+Un marchand de Bordeaux, dont je n'ai pu savoir le nom, étoit amoureux
+de la servante de sa femme, et afin de pouvoir coucher avec cette
+fille, sans que sa femme s'en aperçût, il obligea l'un des garçons de
+la boutique à tenir sa place pour une nuit, après lui avoir bien fait
+promettre qu'il ne toucheroit point à madame. Ce garçon, qui étoit
+jeune, ne se put contenir et fit quelque chose de plus que le mari
+n'avoit accoutumé de faire. Le lendemain, la femme croyant que ç'avoit
+été son mari, car il s'étoit revenu coucher auprès d'elle un peu
+devant le jour, lui alla porter un bouillon et un couple d'oeufs
+frais. Le marchand s'étonne de cet extraordinaire: «Eh! lui dit-elle
+en rougissant, vous l'avez-bien gagné.» Par là il découvrit le pot aux
+roses. Depuis, il accusa ce garçon de l'avoir volé, et le mit en
+procès. Ce garçon dit le sujet de la haine de son maître, et, par
+arrêt du parlement de Bordeaux, la femme fut déclarée femme de bien,
+et le mari cocu à très-juste titre.
+
+Voici une autre histoire un peu plus tragique. Un gentilhomme de
+Beauce, entre Dourdan et Etampes, nommé Baye-Saint-Léger, avoit une
+fort belle femme, et cette femme avoit une femme-de-chambre aussi
+belle qu'elle. Le mari, comme on se lasse de tout, devint amoureux de
+cette fille, la presse; elle résiste, et enfin le dit à sa maîtresse.
+La femme dit: «Il faut l'attraper. Dans quelque temps faites semblant
+de consentir et lui donnez un rendez-vous.» Or, il arriva que le
+propre soir que Saint-Léger avoit rendez-vous de cette fille, un de
+ses meilleurs amis vient chez lui. Pour s'en défaire, il le mène
+coucher bien plus tôt que de coutume. L'ami en a du soupçon, veut
+savoir ce que c'est; il le lui avoue. Ce gentilhomme lui en fait
+honte, et lui persuade de lui donner sa place; il va au rendez-vous au
+lieu de Saint-Léger. Il y trouve la femme de son ami, qui, pour se
+moquer de son mari, avoit joué tout ce jeu-là. Il fait ce pourquoi il
+étoit venu. Elle a conté depuis que, de peur de rire, elle se mordoit
+les lèvres. C'étoit dans un jardin, et il ne faisoit point clair de
+lune. L'ami revient bien satisfait, et le mari se couche auprès de sa
+femme. Le récit que lui avoit fait son ami lui avoit fait venir l'eau
+à la bouche; il veut en passer son envie. Sa femme lui dit en riant:
+«Seigneur Dieu! vous êtes de belle humeur ce soir.--Que voulez-vous
+dire? lui dit-il.--«Eh! répondit-elle, ne vous souvenez-vous plus du
+jardin?» Le pauvre homme devina incontinent ce que c'étoit. Il ne fit
+semblant de rien; mais il en fut si saisi, qu'il en mourut. Elle,
+depuis, a été fort abandonnée et est morte de la v......
+
+
+
+
+COCUS PRUDENTS OU INSENSIBLES.
+
+
+Un président de Paris, dont on n'a jamais voulu me dire le nom, ni la
+cour dont il étoit président, ni même s'il vivoit ou s'il étoit mort,
+tant on avoit peur que je ne découvrisse qui c'est, un président donc
+fut averti par son clerc que sa femme couchoit avec un cavalier.
+«Prenez bien garde, dit-il à ce clerc, à ce que vous dites.--Monsieur,
+répondit l'autre, si vous voulez venir du Palais quand je vous irai
+quérir, je vous les ferai surprendre ensemble.» En effet, le clerc n'y
+manqua pas, et le mari, entré seul dans la chambre, les surprend. Il
+enferme le galant dans un cabinet dont il prend la clef, et retourne à
+son clerc. «Un tel, lui dit-il, je n'ai trouvé personne; voyez
+vous-même.» Le clerc regarde et ne trouve point son cavalier. «Vous
+êtes un méchant homme, lui dit le président; tenez, voilà ce que je
+vous dois, allez-vous-en, que je ne vous voie jamais.» Il le met
+dehors; après il revient auprès du cavalier: «Monsieur, c'est ma femme
+qui a tort; pour vous, vous cherchez votre fortune, allez-vous-en;
+mais si je vous rattrape, je vous ferai sauter les fenêtres.» Pour sa
+femme, quand elle fut seule, il lui dit qu'il ne savoit pas de quoi
+elle pouvoit se plaindre; qu'à son avis, elle avoit toutes les choses
+nécessaires. Elle pleura, elle se jeta à ses pieds, lui demanda
+pardon, et lui promit, à l'avenir, d'être la meilleure enfant du
+monde. Il le lui pardonna, et depuis elle lui a rendu tous les
+devoirs imaginables.
+
+Un conseiller d'État de l'infante Claire-Eugénie avoit une belle
+femme, et quoiqu'ils n'eussent guère de bien, leur maison alloit
+pourtant comme il falloit, et ils faisoient fort bonne chère, car la
+galante en gagnoit. Cela dura assez long-temps sans que le mari
+s'informât d'où venoit cette abondance. La femme, étonnée d'une si
+grande stupidité, peu à peu, pour voir s'il s'apercevoit de quelque
+chose, diminua l'ordinaire. Il ne disoit rien, il faisoit semblant de
+ne le pas voir. Enfin, elle retrancha tant, qu'elle le réduisit à un
+couple d'oeufs. Alors la patience lui échappa; il prit les deux oeufs
+et les jeta contre la muraille, en disant: «Est-ce là le dîner d'un
+cocu?» Elle, voyant qu'il entendoit raillerie, remit dès le lendemain
+les choses en leur premier état. J'ai ouï faire ce conte d'un
+François, et je pense qu'il est de tout pays; mais il n'en est pas
+moins bon pour cela.
+
+M. Guy, célèbre traiteur à Paris, ne trouvant ni sa femme, ni un des
+principaux garçons, une fois qu'il avoit bien des gens chez lui, alla
+fureter partout, et les rencontra aux prises: «Hé! Vertu-Dieu! ce
+dit-il, c'est bien se moquer des gens que de prendre si mal son temps,
+et ne pouviez-vous pas attendre que nous eussions un peu moins
+d'affaires?»
+
+
+
+
+LE COMTE DE CRAMAIL[489].
+
+
+On a dit _Cramail_ au lieu de _Carmain_. Il étoit petit-fils du
+maréchal de Montluc, fils de son fils. Il n'a laissé qu'une fille
+mariée au marquis de Sourdis. Il avoit épousé l'héritière de Carmain,
+grande maison de Gascogne. Sa femme étoit de Foix par les femmes. Ç'a
+été une créature bien bizarre. Elle avoit pensé être mariée à un comte
+de Clermont de Lodève, qui étoit un fort pauvre homme. Cependant elle
+eut un tel chagrin d'avoir épousé Cramail au lieu de lui, qu'en douze
+ans de mariage elle ne lui dit jamais que oui et non; et de chagrin
+elle se mit au lit, et on ne lui changeait de draps que quand ils
+étoient usés. Elle est morte de mélancolie.
+
+ [489] Adrien de Montluc, comte de Cramail, prince de Chabannais,
+ né en 1568. Mis à la Bastille après la _Journée des Dupes_, il y
+ demeura enfermé pendant douze ans. Il n'en sortit qu'en 1642, et
+ mourut le 22 janvier 1646. Il est auteur, entre autres ouvrages,
+ de la _Comédie des Proverbes_, farce très-gaie, souvent
+ réimprimée.
+
+Le comte de Cramail vint en un temps où il ne falloit pas grand'chose
+pour passer pour un bel esprit. Il faisoit des vers et de la prose
+assez médiocres. Un livre intitulé _les Jeux de l'Inconnu_[490] est de
+lui, mais ma foi ce n'est pas grand'chose. Il fut un des disciples de
+Lucilio Vanini. Il disoit une assez plaisante chose: «Pour accorder
+les deux religions, il ne faut, disoit-il, que mettre vis-à-vis les
+uns des autres les articles dont nous convenons, et s'en tenir là, et
+je donnerai caution bourgeoise à Paris, que quiconque les observera
+bien sera sauvé.»
+
+ [490] Publié sous le pseudonyme de _Devaux_; Paris, 1630.
+
+A l'arrière-ban, comme on lui eut ordonné de parler aux Gascons pour
+les faire demeurer, il commençoit à les émouvoir, quand un d'entre eux
+dit brusquement: «Diavle, vous vous amusez à escouter un homme qui
+fait de libres.» Et il les emmena tous.
+
+Il a toujours été galant: il étoit propre, dansoit bien, et étoit bien
+à cheval. C'étoit un des dix-sept seigneurs[491]. Il fut quinze ans
+tout entiers à Paris, en disant toujours qu'il s'en alloit. Pour un
+camus, ç'a été un homme de fort bonne mine. J'oubliois qu'une de ses
+plus fortes inclinations a été madame Guelin. Il l'aima devant et
+après la mort de Henri _IV_. Cela a duré plus de dix ans. Il passoit
+pour un honnête homme. On l'avoit souhaité pour gouverneur du Roi,
+mais il n'a pas assez vécu pour cela. Je crois qu'il ne l'eût pas été,
+quand il eût vécu jusqu'à cette heure[492]. Il fut quinze ans à dire
+qu'il s'en alloit. Un de ses amis, nommé Forsais, gentilhomme
+huguenot, fut onze ans entiers à faire ses adieux tous les jours.
+
+ [491] Voir ci-après l'explication que Tallemant donne de cette
+ dénomination au commencement de l'_Historiette_ du cardinal de
+ Richelieu.
+
+ [492] Le valet de chambre La Porte dit dans ses _Mémoires_, en
+ parlant du comte de Cramail: «C'étoit un fort honnête homme,
+ très-sage, qui avoit si bien acquis l'estime de la Reine, que
+ j'ai ouï dire à Sa Majesté long-temps auparavant, que si elle
+ avoit des enfants dont elle fût la maîtresse, il en seroit le
+ gouverneur.»
+
+Le comte de Cramail avoit un ami qu'on appeloit Lioterais, homme
+d'esprit. Quand il fut vieux, et que la vie commença à lui être à
+charge, il fut six mois à délibérer tout ouvertement de quelle mort il
+se feroit mourir; et un beau matin, en lisant Sénèque, il se donne un
+coup de rasoir et se coupe la gorge. Il tombe; sa garce monte au
+bruit: «Ah! dit-elle, on dira que je vous ai tué.» Il y avoit du
+papier et de l'encre sur la table, il prend une plume et écrit: «C'est
+moi qui me suis tué,» et signe _Lioterais_.
+
+
+
+
+NAINS, NAINES.
+
+
+L'infante Claire-Eugénie envoya une naine à la Reine dans une cage. Le
+gentilhomme qui la lui présenta dit que c'étoit un perroquet, et
+offrit à la Reine, pourvu qu'on n'ôtât point la couverture, de peur de
+l'effaroucher, de lui faire faire par ce perroquet un compliment en
+cinq ou six langues différentes. En effet, elle en fit un en espagnol,
+en italien, en françois, en anglois et en hollandois. On dit aussitôt:
+«Ça ne sauroit être un perroquet.» Il ôta la couverture et on trouva
+la naine. Elle crut assez pour être une fort petite femme, et on la
+maria à un assez grand homme, nommé Lavau, Irlandois, qui étoit à la
+Reine. Elle fut femme-de-chambre et mourut au bout de quelques années
+en mal d'enfant.
+
+Mademoiselle a eu une naine qui étoit la plus petite qu'on eût jamais
+vue. Elle n'avoit pas deux pieds de haut, bien proportionnée, hors
+qu'elle avoit le nez trop grand. Elle faisoit peur. Les médiocres
+poupées étoient aussi grandes. Je crois qu'elle est morte.
+
+Le feu Roi[493] avoit un fort petit nain[494], nommé Geoffroy, mais
+fort bien proportionné. Il avoit un portier qui avoit huit pieds de
+haut, et on trouva en ce temps-là un paysan qui avoit cent trente-sept
+ans, de sorte que ce prince se vantoit d'avoir parmi ses sujets, le
+plus grand, le plus petit et le plus vieil homme de l'Europe.
+
+ [493] Louis XIII.
+
+ [494] La charge et le titre de Nain du Roi ne furent supprimés
+ qu'en 1662, par Louis XIV. Le 28 août 1660, un musicien nommé
+ Pierre Pièche reçut du Roi le brevet d'intendant des instruments
+ musicaux servant au divertissement du Roi. Deux ans après, le 3
+ mars 1662, le même Pierre Pièche fut nommé musicien et garde des
+ instruments de la musique de la chambre du Roi: «Et,» dit son
+ brevet pour cette nouvelle charge, lequel se trouve aux archives
+ générales du royaume, «affin de n'estre point obligé d'ordonner
+ un nouveau fonds pour l'appoinctement que Sa Majesté desire estre
+ affecté à ladicte charge, elle entend que les gages qu'a ledict
+ Pièche par la mort de Baltazard Pinson, nain, ne soient plus
+ receus soubs le tiltre de nain, mais qu'ils luy soient dellivrez
+ soubs le tiltre de musicien et garde des instruments de la
+ musique de sa chambre, qui, pour cet effect, sera désormais
+ employé dans les estats de sa maison au lieu dudict tiltre de
+ nain.»
+
+
+
+
+LE CARDINAL DE RICHELIEU[495].
+
+
+Le père du cardinal de Richelieu, étoit fort bon gentilhomme. Il fut
+grand prévôt de l'hôtel et chevalier de l'Ordre; mais il embrouilla
+furieusement sa maison. Il eut trois fils et deux filles; l'aînée fut
+mariée à un gentilhomme de Poitou, nommé René de Vignerot, seigneur de
+Pont-Courlay, qui étoit un homme _dubiæ nobilitatis_. Il se poussoit
+pourtant à la cour, et étoit toujours avec les grands seigneurs. Il
+jouoit avec M. de Créqui et M. de Bassompierre. L'autre épousa Urbain
+de Maillé, marquis de Brézé, depuis maréchal de France. L'aîné des
+garçons étoit un homme bien fait et qui ne manquoit pas d'esprit. Il
+avoit de l'ambition et vouloit plus dépenser qu'il ne pouvoit. Il
+affectoit de passer pour un des dix-sept seigneurs. En ce temps-là on
+appela ainsi les dix-sept de la cour qui paroissoient le plus. On dit
+que sa femme, comme un tailleur lui demandoit de quelle façon il lui
+feroit une robe: «Faites-la, dit-elle, comme pour la femme d'un des
+dix-sept seigneurs.» Mais, quoiqu'il fît fort le seigneur, et
+qu'effectivement il fût de bonne naissance, il ne passoit pas pourtant
+pour un homme de qualité. C'est ce qui est cause que le cardinal de
+Richelieu a eu tant de foiblesses sur sa noblesse et sur sa
+naissance. Ce M. de Richelieu se mit bien auprès d'Henri IV, qui
+vouloit tout savoir, en lui contant ce qui se passoit à la cour et à
+la ville, car il prenoit un soin particulier de s'en informer. Il fut
+tué en duel par le marquis de Thémines, fils du maréchal, à Angoulême,
+quand la Reine-mère y étoit[496], et ne laissa point d'enfants. Le
+deuxième a été le cardinal de Lyon, et le dernier le cardinal de
+Richelieu.
+
+ [495] Armand-Jean Du Plessis, cardinal, duc de Richelieu, né à
+ Paris le 5 septembre 1585, mort dans cette ville le 4 décembre
+ 1642.
+
+ [496] Après son évasion du château de Blois, où Louis XIII
+ l'avoit reléguée, dans la nuit du 21 au 22 février 1619.
+
+Le père avoit fait donner l'évêché de Luçon à son second fils, qui le
+quitta pour se faire chartreux. Le troisième fut destiné à l'Eglise,
+et eut cet évêché au lieu de son frère. Étant sur les bancs de
+Sorbonne, il eut l'ambition de faire un acte sans président; il dédia
+ses thèses au roi Henri IV; et, quoiqu'il fût fort jeune, il lui
+promettoit dans cette lettre de rendre de grands services, s'il étoit
+jamais employé. On a remarqué que de tout temps il a tâché à se
+pousser, et qu'il a prétendu au maniement des affaires.
+
+Il alla à Rome et y fut sacré évêque (en 1607). Le Pape[497] lui
+demanda s'il avoit l'âge; il dit que ouï, et après il lui demanda
+l'absolution de lui avoir dit qu'il avoit l'âge, quoiqu'il ne l'eût
+pas. Le Pape dit: «_Questo giovane sara un gran furbo._»
+
+ [497] Paul V (Camille Borghèse), élu pape le 16 mai 1605, mort le
+ 19 janvier 1621.
+
+Les États-généraux (de 1614), où il fut député du clergé du Poitou,
+lui donnèrent lieu d'acquérir de la réputation. Il fit quelques
+harangues qu'on trouva admirables; on ne s'y connoissoit guère alors.
+
+Après la mort d'Henri IV, Barbin, surintendant des finances, qui
+étoit son ami, le fit faire (en 1616) secrétaire d'État de la guerre
+et des affaires étrangères par le maréchal d'Ancre. Il y a un assez
+méchant historien, nommé Toussaint Legrain, qui a mis dans l'histoire
+de la régence de Marie de Médicis[498] que le Roi dit à M. de Luçon,
+qu'il rencontra le premier dans la galerie après que le maréchal
+d'Ancre eut été tué: «Me voilà délivré de votre tyrannie, monsieur de
+Luçon.» Le cardinal de Richelieu, quand il fut tout-puissant, ayant eu
+avis de cela, crut qu'il lui importoit de faire supprimer cette
+histoire. Il en fit rechercher avec soin les exemplaires, et cette
+recherche fut cause que tout le monde acheta ce livre, et qu'on a su
+ce qu'on n'auroit peut-être jamais appris sans cela[499].
+
+ [498] Jean-Baptiste (et non Toussaint) Legrain, auteur de la
+ _Décade contenant l'Histoire de Louis XIII_, depuis l'an 1610
+ jusqu'en 1617; Paris, 1619, in-folio.
+
+ [499] Voici ce que dit du livre de Legrain, et de manière à le
+ confirmer en ceci, l'auteur de la _Bibliothèque françoise_,
+ Sorel, qui bien qu'écrivant après la mort du cardinal, semble ne
+ pouvoir user de trop de ménagements: «Le maréchal d'Ancre et ceux
+ de son parti y sont très-maltraités. Les bons serviteurs de la
+ Reine-mère n'y sont pas même épargnés, tellement qu'autrefois
+ cela faisoit fort rechercher ce livre, que les uns vouloient
+ garder par curiosité, et les autres avoient dessein de faire
+ supprimer. On remarque principalement qu'en ce qui touche
+ l'évêque de Luçon, qui depuis a été le cardinal de Richelieu, cet
+ auteur rapporte de lui une lettre adressée au maréchal d'Ancre,
+ laquelle on prétend être en termes fort soumis, et que cela
+ montroit bien les déférences qu'on rendoit à un homme duquel
+ plusieurs attendoient un grand avancement; mais les termes n'en
+ sont point si bas, que cela pût faire tort à celui qui les
+ écrivoit, puisqu'on sait bien le langage ordinaire des cours, et
+ ce que les lois de la bienséance obligent de dire aux personnes
+ élevées en crédit. On s'est encore arrêté à ce que l'historien
+ raconte que quand le feu Roi aperçut l'évêque de Luçon dans sa
+ chambre, quelque temps après la mort du maréchal, il lui dit
+ quelques paroles fâcheuses qui l'obligèrent à se retirer. Mais
+ pour ce qu'il n'y a que cet auteur qui en fasse le rapport, on
+ n'est pas obligé d'y ajouter foi. _De plus on sait que s'il est
+ vrai que le feu Roi ait dit quelque chose de semblable, ce
+ n'étoit que selon les impressions qu'on lui avoit suggérées._ Il
+ a bien reconnu depuis combien les conseils de ce fidèle ministre
+ lui étoient utiles. Je crois aussi que comme le cardinal de
+ Richelieu a triomphé de son vivant de la haine et de l'envie, il
+ étoit fort au-dessus de ces choses, et se soucioit peu de ce qui
+ étoit dans ce livre, en voyant tant d'autres qui étoient à sa
+ gloire.» (Edition de 1664, p. 320.)
+
+ Du reste, bien que Richelieu dût au maréchal d'Ancre la position
+ où il se trouvoit déjà, Louis XIII soupçonnoit bien à tort qu'il
+ en eût quelque reconnoissance à celui-ci. C'est ce que prouve plus
+ que suffisamment le passage suivant des _Mémoires du comte de
+ Brienne_: «Le Roi poussé secrètement, par de Luynes son favori, et
+ depuis long-temps las du joug du maréchal, résolut de s'en
+ défaire. L'entreprise, quoique toujours très-mystérieusement
+ conduite, avoit échoué déjà plusieurs fois. Richelieu..., évêque
+ de Luçon..., étoit logé chez le doyen de Luçon, lorsque Février
+ remit au doyen un paquet de lettres, en lui recommandant de le
+ porter à l'instant à son évêque. Il étoit plus de onze heures du
+ soir. Richelieu venoit de se mettre au lit quand le paquet lui fut
+ rendu; il l'ouvrit, et parmi ces lettres s'en trouvoit une dans
+ laquelle on lui donnoit avis que le maréchal d'Ancre seroit
+ assassiné le lendemain. Le lieu, l'heure, le nom des complices, et
+ toute l'entreprise, s'y trouvoient si bien circonstanciés, que
+ l'avis venoit assurément de gens bien instruits: un des conjurés
+ pouvoit seul avoir écrit ce billet. L'évêque de Luçon ne parut pas
+ y ajouter foi. Il tomba dans une méditation profonde qui dura
+ quelques minutes, puis, mettant le paquet sous son chevet: _Rien
+ ne presse_, dit-il au doyen de son église, _la nuit portera
+ conseil_. Cela dit, il se recoucha et s'endormit. Le lendemain, à
+ son réveil, il apprit l'assassinat de son bienfaiteur, et se
+ repentit, mais trop tard, de l'avoir laissé égorger. Le doyen de
+ Luçon ne put s'empêcher de lui en faire le reproche. Richelieu
+ s'excusa mal: comment l'eût-il pu faire? n'étoit-il pas coupable,
+ en quelque sorte, de la mort du maréchal?» (1828, I, 250-1.)
+
+La Reine-mère ayant été reléguée à Blois, M. de Luçon fut relégué à
+Avignon, afin qu'ils n'eussent aucune communication ensemble. Mais
+quand feu M. d'Epernon mena la Reine à Angoulême, M. de Luçon l'y fut
+trouver. Ce fut là que l'abbé de Rusceillaï, Florentin, et lui,
+disputèrent dix ou douze jours de la faveur auprès de la Reine-mère,
+et l'abbé l'alloit emporter sur l'évêque, si M. d'Epernon, tout
+puissant en cette petite cour, n'eût combattu de toute sa force
+l'inclination de la Reine. La drôlerie du Pont-de-Cé vint
+ensuite[500]; le baron de Foeneste[501] s'en moque assez plaisamment,
+et le nom qu'on a donné à cette belle expédition témoigne assez que ce
+ne fut qu'un feu de paille. Bautru, dont nous parlerons plus d'une
+fois, y avoit un régiment d'infanterie au service de la Reine-mère, et
+il lui disoit un jour: «Pour des gens de pré, madame, en voilà assez;
+pour des gens de coeur, c'est une autre affaire.» Il dit encore,
+quand, pour assurance d'amitié entre messieurs de Luynes et M. de
+Luçon, on fit le mariage de mademoiselle de Pont-Courlay avec
+Combalet[502], que les canons du côté du Roi disoient Combalet, et
+ceux du côté de la Reine-mère, Pont-Courlay[503].
+
+ [500] Le Pont-de-Cé fut attaqué et pris par les troupes du Roi
+ sur les troupes de la Reine-mère, le 8 août 1620 selon quelques
+ historiens, le 7 selon d'autres.
+
+ [501] _Les Aventures du baron de Foeneste divisées en quatre
+ parties_, par d'Aubigné, 1630, in-8º. L'édition la plus estimée
+ est celle de Cologne, chez les héritiers de Pierre Marteau. 1729,
+ 2 vol. in-8º.
+
+ [502] C'est aujourd'hui madame d'Aiguillon. (T.)
+
+ [503] M. de Luynes voulut obliger le Père Arnould à lui révéler
+ la confession du Roi; le Père n'y voulut jamais consentir,
+ quoique sa Société l'y voulût obliger; enfin on fit prendre un
+ autre confesseur au Roi. (T.)
+
+M. de Luynes, à qui le Père Arnould, Jésuite, confesseur du Roi[504],
+commençoit à rendre de mauvais offices auprès du Roi, étant mort, le
+Père Suffren, autre Jésuite, confesseur de la Reine-mère, fit une
+telle peur au Roi du traitement qu'on avoit fait à la Reine-mère,
+qu'il croyoit déjà que le diable le tenoit au collet, car jamais homme
+n'a moins aimé Dieu et plus craint le diable que le feu Roi. Ces deux
+confesseurs remirent donc bien ensemble la mère et le fils, et par ce
+moyen, M. de Luçon se rendit insensiblement le maître des affaires et
+eut le chapeau de cardinal (en 1622).
+
+ [504] Allusion au mariage de mademoiselle de Vignerot
+ Pont-Courlay, nièce du cardinal de Richelieu, avec Antoine de
+ Beauvoir Du Roure, seigneur de Combalet, neveu du duc de Luynes.
+ Cette union fut en effet le principal résultat de l'affaire du
+ Pont-de-Cé.
+
+Quand il fit arrêter à Fontainebleau le maréchal d'Ornano, qui
+empêchoit Monsieur de se marier, parce qu'il voyoit bien que la maison
+de Guise l'emporteroit sur lui et qu'il n'auroit plus de crédit,
+Monsieur, dont ce maréchal étoit gouverneur, alla à dix heures du soir
+pester dans la chambre du Roi à qui il fit peur, et lui dit qu'il
+vouloit savoir qui le lui avoit conseillé. Le Roi dit que ç'avoit été
+son conseil. Monsieur fut trouver le chancelier d'Aligre[505], qui lui
+répondit en tremblant que ce n'étoit pas lui. Monsieur revint et pesta
+tout de nouveau. Le Roi, ne sachant que lui dire, envoya quérir le
+cardinal, qui dit assurément et sans hésiter, que c'étoit lui qui
+avoit conseillé au Roi de faire arrêter M. le maréchal d'Ornano, et
+qu'un jour Monsieur l'en remercieroit. Monsieur lui dit: «Vous êtes un
+j... f.....», et s'en alla après ces belles paroles.
+
+ [505] Je mettrai en passant ce que c'étoit que le chancelier
+ d'Aligre. Il étoit de Chartres et d'assez médiocre naissance. Il
+ fut du conseil de M. le comte de Soissons le père. C'étoit un
+ homme fort laborieux, un vrai cul de plomb, et un esprit assez
+ doux et assez timide. Après la mort de son maître, insensiblement
+ on le mit du nombre de ceux à qui on pourroit donner les sceaux,
+ et en effet on les lui donna. Le cardinal de Richelieu ne le
+ goûta pas, et l'envoya à sa maison de La Rivière, auprès de
+ Chartres. Comme ce n'étoit pas un grand génie, on disoit qu'on
+ l'avoit envoyé à la rivière. M. de Marillac eut les sceaux. (T.)
+
+Le cardinal haïssoit Monsieur; et craignant, vu le peu de santé que le
+Roi avoit, qu'il ne parvînt à la couronne, il fit dessein de gagner la
+Reine, et de lui aider à faire un dauphin. Pour parvenir à son but, il
+la mit, sans qu'elle sût d'où cela venoit, fort mal avec le Roi et la
+Reine-mère, jusque-là qu'elle étoit très-maltraitée de l'un et de
+l'autre. Après il lui fit dire par madame Du Fargis, dame d'atour, que
+si elle vouloit, il la tireroit bientôt de la misère dans laquelle
+elle vivoit. La Reine, qui ne croyoit point que ce fût lui qui la fît
+maltraiter, pensa d'abord que c'étoit par compassion qu'il lui offroit
+son assistance, souffrit qu'il lui écrivît, et lui fit même réponse,
+car elle ne s'imaginoit pas que ce commerce produisît autre chose
+qu'une simple galanterie.
+
+Le cardinal, qui voyoit quelque acheminement à son affaire, lui fit
+proposer par la même madame Du Fargis[506] de consentir qu'il tînt
+auprès d'elle la place du Roi; que si elle n'avoit point d'enfants,
+elle seroit toujours méprisée, et que le Roi, malsain comme il étoit,
+ne pouvant pas vivre long-temps, on la renverroit en Espagne; au lieu
+que si elle avoit un fils du cardinal, et le roi venant à mourir
+bientôt, comme cela étoit infaillible, elle gouverneroit avec lui, car
+il ne pourroit avoir que les mêmes intérêts, étant père de son enfant;
+que pour la Reine-mère, il l'éloigneroit dès qu'il auroit reçu la
+faveur qu'il demandoit.
+
+ [506] Le cardinal donnoit des rendez-vous à madame Du Fargis chez
+ le cardinal de Bérulle à Fontainebleau et ailleurs, de peur de
+ faire trop d'éclat, si c'étoit chez lui-même, et aussi à cause
+ que ce cardinal passoit pour un béat. Bérulle croyoit que c'étoit
+ pour quelque autre chose; il parla aussi d'amour à madame Du
+ Fargis, et lui mit le marché au poing.
+
+ Ce fut la cabale des Marillac qui fit Bérulle, leur ami, cardinal
+ et ministre. Le feu Roi disoit que c'étoit le plus vilain homme
+ botté de tout le royaume. Malleville disoit qu'en trois semaines,
+ qu'il fut au cardinal de Bérulle à l'Oratoire, il apprit plus de
+ fourberies qu'en tout le reste de sa vie. Il avoit bien de
+ l'hypocrisie; on l'a vu passer dans le fond d'un carrosse, par le
+ milieu du Cours, son Bréviaire à la main, lui qui ne pouvoit quasi
+ lire au grand soleil, tant il avoit la vue courte. (T.)
+
+La Reine rejeta bien loin cette proposition; mais on ne voulut pas le
+rebuter. Le cardinal fit tout ce qu'il put pour la voir une fois dans
+le lit, mais il n'en put venir à bout. Il ne laissa pas d'avoir
+toujours quelque petite galanterie avec elle. Mais enfin tout fut
+rompu quand il découvrit que La Porte, un des officiers de la Reine,
+alloit recevoir les lettres qui venoient d'Espagne, et que le duc de
+Lorraine avoit parlé à elle, déguisé, au Val-de-Grâce. Il y avoit un
+peu de galanterie parmi. On accusoit aussi la Reine d'intelligence
+avec le marquis de Mirabel, ambassadeur d'Espagne. Le cardinal fit
+arrêter La Porte, et le garde-des-sceaux Seguier interrogea
+non-seulement la Reine au Val-de-Grâce, mais même il la fouilla en
+quelque sorte, car il lui mit la main dans son corps, pour voir s'il
+n'y avoit point de lettres, ou du moins y regarda-t-il, et approcha sa
+main de ses tétons[507]. M. de La Rochefoucauld dit que le cardinal
+étoit fort amoureux de la Reine, et que, de rage, il vouloit la faire
+répudier.
+
+ [507] Les Mémoires de madame de Motteville, ceux du duc de La
+ Rochefoucauld (première partie), et ceux de La Porte, offrent
+ beaucoup de détails sur cette affaire. Les pièces de ce singulier
+ procès, acquises tout récemment par la Société des Bibliophiles
+ françois, vont bientôt être rendues publiques.
+
+De désespoir, elle avoit une fois résolu de s'enfuir à Bruxelles. Le
+prince de Marsillac, jeune homme de vingt ans, depuis M. de La
+Rochefoucauld de la Fronde, la devoit mener en croupe. Madame de
+Hautefort étoit de la partie; madame de Chevreuse, déjà exilée à
+Tours, devoit se sauver en Espagne, si on lui envoyoit des Heures
+reliées de rouge; et si on lui en envoyoit de vertes, elle ne devoit
+bouger. La Reine résolut de ne point partir. Madame de Hautefort, par
+mégarde, ou ayant oublié ce dont elles étoient convenues, envoya les
+Heures rouges. Cela fut cause que madame de Chevreuse se déguisa en
+homme, et alla chez le prince de Marsillac, qui lui donna des gens
+pour la conduire. Cela fut cause aussi qu'on le tint quelque temps en
+prison. Depuis, le cardinal le prit en amitié, et lui offrit de le
+recevoir au nombre de ses amis. Le prince de Marsillac n'osa
+l'accepter sans le consentement de la Reine, qui ne le lui voulut pas
+permettre.
+
+Depuis, le cardinal a toujours persécuté la Reine, et, pour la faire
+enrager, il fit jouer une pièce appelée _Mirame_, où l'on voit
+Buckingham plus aimé que lui, et le héros, qui est Buckingham, battu
+par le cardinal. Desmarets fit tout cela par son ordre, et, contre les
+règles, il la força de venir voir cette pièce[508].
+
+ [508] _Mirame_ fut représentée en 1641, à l'ouverture de la
+ grande salle du Palais-Cardinal. Mirame, héroïne de la pièce,
+ méprise l'hommage du roi de Phrygie, et lui préfère Arimant,
+ favori du roi de Colchos. Cette allusion à la reine Anne
+ d'Autriche et aux sentiments que le comte de Buckingham avoit osé
+ témoigner ne nous semble pas avoir été indiquée jusqu'à présent.
+
+La Reine-mère, durant cette intrigue, eut une telle jalousie de la
+Reine, qu'elle rompit hautement avec le cardinal, et chassa madame
+d'Aiguillon et M. de La Meilleraye, qui étoit son capitaine des
+gardes[509]. La Reine-mère, qui vouloit dominer, et qui avoit fait
+élever le Roi, à dessein de le rendre incapable de faire son métier
+lui-même[510], avoit eu peur que la Reine n'eût du pouvoir sur son
+esprit; et pour empêcher cette princesse de s'appliquer à gagner
+l'affection de son mari, elle mit auprès d'elle madame de Chevreuse et
+madame de La Valette[511], deux aussi folles têtes qu'il y en eut à la
+cour. La princesse de Conti avoit eu aussi ordre de la Reine-mère de
+prendre garde à tout ce qu'on feroit chez la Reine; et celle-ci, qui,
+quoique vieille, avoit encore l'amour en tête, étoit bien aise qu'on
+fît galanterie. Ce fut elle qui apprit à la Reine à être coquette.
+
+ [509] Il arriva une chose assez bizarre en ce temps-là. Le jour
+ que le cardinal alla à Luxembourg, où la Reine et lui rompirent,
+ le procureur-général Molé, qu'il avoit dessein de faire premier
+ président, n'ayant pas trouvé M. le cardinal chez lui, alla le
+ chercher à Luxembourg. Par malheur le cardinal, descendant par le
+ grand escalier, le vit qui montoit par le petit. Il crut que cet
+ homme venoit offrir son service à la Reine-mère, et il ne s'en
+ désabusa que long-temps après, qu'il le fit premier président. Il
+ fut trompé au jugement qu'il fit de lui et du président Mélian.
+ Ce Mélian, président des enquêtes, avoit plus de réputation qu'il
+ n'en méritoit. Le cardinal le fit procureur-général, et il se
+ trouva que ce n'étoit nullement un habile homme, et au contraire,
+ le procureur-général qui fut premier président, parce qu'il ne
+ passoit pas pour un grand clerc, se trouva plus habile qu'on ne
+ croyoit. (T.)
+
+ [510] Elle ne baisa pas une fois le Roi en toute la régence. (T.)
+
+ [511] Mademoiselle de Verneuil, soeur de M. de Metz. Cette madame
+ de La Valette étoit fort bien avec la Reine-mère. La Verneuil, sa
+ mère, dit un jour à la Reine: «Madame, mais qu'est-ce que ma
+ fille a donc pour vous plaire? Cela me surprend, car le feu Roi
+ étoit un fort bon homme, mais il a bien fait les plus sots
+ enfants du monde.» Madame de Verneuil devint si grosse, que
+ Bautru, en l'allant voir, vouloit payer à la porte comme pour
+ voir la baleine. Elle ne s'amusa plus qu'à faire des ragoûts
+ quand elle vit Henri IV mort. Elle ne lui a pas été infidèle:
+ c'est la seule. (T.)
+
+En ce temps-là on parla du mariage de la reine d'Angleterre. Le comte
+de Carlisle et le comte d'Holland, qui furent envoyés ici pour en
+traiter, donnèrent avis à Buckingham, favori du Roi, qui avait le
+roman en tête, qu'il y avoit en France une jeune reine galante, et que
+ce seroit une belle conquête à faire; dès-lors il y eut quelque
+commerce entre eux par le moyen de madame de Chevreuse, à qui le comte
+d'Holland en contoit; de sorte que quand Buckingham arriva pour
+épouser la reine d'Angleterre, la Reine régnante étoit toute disposée
+à le bien recevoir. Il y eut bien des galanteries; mais ce qui fit le
+plus de bruit, ce fut que quand la cour alla à Amiens, pour
+s'approcher d'autant plus de la mer, Buckingham tint la Reine toute
+seule dans un jardin; au moins il n'y avoit qu'une madame Du
+Vernet[512], soeur de feu M. de Luynes, dame d'atour de la Reine, mais
+elle étoit d'intelligence, et s'étoit assez éloignée. Le galant
+culbuta la Reine, et lui écorcha les cuisses avec ses chausses en
+broderies; mais ce fut en vain, car elle appela tant de fois, que la
+dame d'atour, qui faisoit la sourde oreille, fut contrainte de venir
+au secours. Quelques jours après, la Reine régnante étant demeurée à
+Amiens, soit qu'elle se trouvât mal, soit qu'elle ne fût pas
+nécessaire pour accompagner la reine d'Angleterre à la mer, car cela
+n'eût fait que de l'embarras, Buckingham, qui avoit pris congé de la
+Reine comme les autres, retourna quand il eut fait trois lieues; et
+comme la Reine ne songeoit à rien, elle le voit à genoux au chevet de
+son lit. Il y fut quelque temps, baise le bout des draps, et s'en va.
+
+ [512] Cette madame Du Vernet fut chassée pour cela; mais comme
+ elle avoit gagné du bien, feu M. de Bouillon La Marck l'épousa.
+ On disoit que ce Du Vernet avoit été violon, et avoit montré à
+ danser aux pages du connétable de Montmorency en Languedoc.
+ Cependant ils le firent gouverneur de Calais. (T.)
+
+Le cardinal prit soupçon de toutes les galanteries de Buckingham, et
+empêcha qu'il ne revînt en France ambassadeur extraordinaire, comme
+c'étoit son dessein; ne pouvant faire mieux, il y vint avec une armée
+navale attaquer l'île de Ré[513]. A son arrivée, il prit un
+gentilhomme de Saintonge, nommé Saint-Surin, homme adroit et
+intelligent, et qui savoit fort bien la cour. Il lui fit mille
+civilités; et lui ayant découvert son amour, il le mena dans la plus
+belle chambre de son vaisseau. Cette chambre étoit fort dorée; le
+plancher étoit couvert de tapis de Perse, et il y avoit comme une
+espèce d'autel où étoit le portrait de la Reine avec plusieurs
+flambeaux allumés. Après, il lui donna la liberté, à condition
+d'aller dire à M. le cardinal qu'il se retireroit, et livreroit La
+Rochelle, en un mot, qu'il offroit la carte blanche, pourvu qu'on lui
+permît de le recevoir comme ambassadeur en France. Il lui donna aussi
+ordre de parler à la Reine de sa part. Saint-Surin vint à Paris, et
+fit ce qu'il avoit promis. Il parla au cardinal, qui le menaça de lui
+couper le cou s'il en parloit davantage. Depuis, quand la Reine apprit
+la mort de Buckingham, elle en fut sensiblement touchée. Au
+commencement elle n'en vouloit rien croire, et disoit: «Je viens de
+recevoir de ses lettres.»
+
+ [513] On a su du cardinal Spada, alors nonce en France (il l'a
+ dit à M. de Fontenay-Mareuil, quand celui-ci étoit ambassadeur à
+ Rome), que la France et l'Espagne étoient sur le point de se
+ liguer pour attaquer l'Angleterre. C'étoit le cardinal de
+ Bérulle, alors général de l'Oratoire, et non encore cardinal, qui
+ pressoit cette alliance. Le comte d'Olivarès avertit le duc de
+ Buckingham du dessein, et cela le fit venir dans l'île une
+ campagne plus tôt qu'il n'avoit résolu. L'Espagne vouloit que les
+ Huguenots brouillassent toujours la France. (T.)
+
+Durant le siége de La Rochelle, feu M. le Prince, comme on étoit en
+peine de déchiffrer des lettres en chiffres, se ressouvint qu'il avoit
+vu à Alby un jeune homme appelé Rossignol, qui avoit du talent pour
+cela. Il en donna avis au cardinal, qui le fit venir. Il rencontra
+d'abord, et dit à Son Eminence: «L'espérance des Rochellois n'est que
+du vent: ils s'attendent à un secours par mer.» Les Anglais leur en
+promettoient. Le cardinal fit fort valoir cette science, et il tâcha
+le plus qu'il put de faire croire qu'il n'y avoit point de chiffres
+que Rossignol ne déchiffrât. Cela ne lui fut pas inutile contre les
+cabales.
+
+A ce même siége, M. de La Rochefoucauld, alors gouverneur du Poitou,
+eut ordre d'assembler la noblesse de son gouvernement. En quatre jours
+il assembla quinze cents gentilshommes, et dit au Roi: «Sire, il n'y
+en a pas un qui ne soit mon parent.» M. d'Estissac, son cadet, lui
+dit: «Vous avez fait là un pas de clerc; les neveux du cardinal ne
+sont encore que des gredins, et vous allez faire claquer votre fouet;
+gare votre gouvernement.» Dès l'été suivant, le cardinal le lui fit
+ôter pour le donner à un homme qui n'eût pas tant de crédit, ce fut à
+Parabelle.
+
+Le cardinal apparemment avoit déjà en tête ce que je vais rapporter.
+Au voyage de Lyon, où le Roi fut si mal, la Reine-mère demanda en
+grâce au Roi qu'il chassât le cardinal. Il lui promit de le chasser
+dès que la paix d'Allemagne seroit faite, mais qu'il avoit affaire de
+lui jusque là. Le Roi, étant guéri, part et va à Rouane. La Reine-mère
+étoit demeurée à Lyon, à cause qu'elle avoit mal à un pied. De Rouane,
+le Roi lui écrivit qu'elle se guérît, qu'il lui donneroit bientôt
+contentement, que la paix d'Allemagne étoit faite, et qu'il en
+envoyoit la ratification.
+
+La Reine-mère fut si aise de cette nouvelle, qu'à la chaude elle fit
+brûler quelques fagots comme pour faire une espèce de feu de joie. Le
+cardinal sut qu'elle avoit fait ce feu, et il se douta de quelque
+chose. Il presse le Roi. Le Roi lui confesse tout; la Reine-mère vient
+à Rouane. Le cardinal, comme elle communioit à l'église, s'approcha
+d'elle, et fit signe à Saint-Germain qui, comme aumônier, étoit auprès
+d'elle, de se retirer. Il la conjura de lui pardonner: elle le rebuta:
+«Madame, lui dit-il, j'en ferai bien périr avec moi.» C'est de là
+qu'est venue la rupture sans rime ni raison de la paix de Ratisbonne.
+A Lyon, tout le monde, c'est-à-dire toutes les cabales, étoient contre
+le cardinal. Au retour, il fit arrêter le maréchal de Marillac, et le
+garde-des-sceaux fut mené à Angoulême, et M. de Châteauneuf eut les
+sceaux. Cela irrita furieusement la Reine-mère. Le cardinal lui fit
+parler plusieurs fois, et comme le premier président de Verdun lui
+eut dit que Son Eminence en avoit pleuré cinq fois différentes: «Je ne
+m'en étonne pas, dit-elle, il pleure quand il veut.» Bonneuil,
+introducteur des ambassadeurs, homme dévot, mais qui étoit toujours
+dans l'adoration du ministère, et qu'on appeloit vulgairement _le
+dévot de la cour_, dit aussi à la Reine-mère qu'il avoit vu le
+cardinal si abattu et si changé, qu'on ne le connoissoit plus. Elle
+dit qu'il se changeoit comme il vouloit, et qu'après avoir paru gai,
+en un instant il paroissoit demi-mort. Il y eut pourtant je ne sais
+quelle réconciliation. Peu de temps après se fit la grande cabale des
+deux reines, de Monsieur et de toute la maison de Guise. Le cardinal,
+désespéré, se vouloit retirer, mais, le cardinal de La Valette lui
+remit le coeur au ventre. M. de Rambouillet gagna Monsieur, et comme
+on croyoit le cardinal perdu, le Roi se déclara pour lui. C'est ce
+qu'on a appelé la _Journée des dupes_. Ce fut à la Saint-Martin, au
+retour de La Rochelle.
+
+Madame Du Fargis fut chassée à cause de ses cabales, et non à cause de
+ses galanteries. Elle s'étoit jointe à Vaultier et à Beringhen,
+aujourd'hui premier écuyer de la petite écurie. Elle fut quelque temps
+cachée aux environs de Paris, mais on la découvrit bientôt, et il
+fallut aller plus loin[514].
+
+ [514] La Reine régnante avoua qu'on lui pouvoit faire un méchant
+ tour en cette occasion; car elle avoit été au Val-de-Grâce, où
+ l'ambassadeur d'Espagne, Mirabel (contre la défense qu'on lui
+ avoit faite d'aller plus au Louvre comme il faisoit, car il y
+ alloit sans cesse, et auparavant la Reine-mère l'admettoit au
+ conseil), avoit été parler à elle, et elle en avoit quelque
+ reconnoissance. Sur cette affaire de l'ambassadeur d'Espagne, au
+ commencement elle dit bien des sottises: que son frère la
+ vengeroit, etc., et a toujours eu intelligence avec lui. Elle ne
+ pouvoit cacher le chagrin qu'elle avoit des prospérités de la
+ France, quand c'étoit au préjudice de sa maison. (T.)
+
+Je mettrai ici ce que j'ai appris de Vaultier. Un Cordelier, nommé le
+Père Trochard, qui suivoit partout M. de La Rocheguyon, l'avoit pour
+domestique, comme un pauvre garçon; madame de Guercheville le fit
+médecin du commun chez la Reine-mère, à trois cents livres de gages.
+Or, quand elle fut à Angoulême, et que Delorme l'eut quittée à
+Aigre[515], aux enseignes qu'il disoit en son style qu'elle lui avoit
+dit des paroles plus _aigres_ que le lieu où elles avoient été dites,
+elle eut besoin d'un médecin. Il ne se trouva que Vaultier, que
+quelqu'un, qui en avoit été bien traité, lui loua fort. Il la guérit
+d'un érysipèle, et ensuite il réussit si bien et se mit si bien dans
+son esprit, qu'il étoit mieux avec elle que personne. D'où vint la
+grande haine du cardinal contre lui.
+
+ [515] Aigre est un bourg de la province de Saintonge, qui fait
+ aujourd'hui partie du département de la Charente.
+
+On a fort médit du cardinal de Richelieu, qui étoit bel homme, avec la
+Reine-mère. Durant cette galanterie, elle s'avisa, quoiqu'elle eût
+déjà de l'âge, de se remettre à jouer du luth. Elle en avoit joué un
+peu autrefois. Elle prend Gaultier chez elle: voilà tout le monde à
+jouer du luth. Le cardinal en apprit aussi, et c'étoit la plus
+ridicule chose qu'on pût imaginer, que de le voir prendre des leçons
+de Gaultier. Ce Gaultier étoit un grand homme, bien fait, mais qui
+avoit de grosses épaules; il faisoit fort l'entendu. Il étoit d'Arles;
+sa mère gagnoit sa vie à filer; et on disoit qu'il ne l'assistoit
+point.
+
+Le cardinal de Richelieu, dans le dessein qu'il feignoit d'avoir de se
+réconcilier avec la Reine-mère encore une fois, envoya quérir
+Vitray[516], aujourd'hui imprimeur du clergé, homme de bon sens et qui
+faisoit profession d'amitié avec Vaultier, et lui dit qu'il le prioit
+de porter les paroles de part et d'autre. Vitray lui dit qu'il le
+prioit de l'en dispenser; que souvent on sacrifioit de petits
+compagnons pour apaiser les puissances. «Non, reprit le cardinal, ne
+craignez rien.--Puisque vous voulez donc, dit Vitray, que j'aie cet
+honneur, ne me donnez point à deviner; dites-moi les choses
+sincèrement.--Allez dire à Vaultier cela et cela,» ajouta le cardinal.
+Il y eut bien des allées et des venues; enfin la chose en vint à ce
+point que le cardinal fit dire à Vaultier, par Vitray, qu'il falloit
+faire une entrevue chez Vitray même, et que, de peur de trop d'éclat,
+le Père Joseph iroit au lieu de lui. Vaultier répondit: «C'est un
+piége; après, le cardinal ne manquera pas d'avertir la Reine-mère de
+cette conférence, et de lui dire que j'ai commerce avec lui ou avec
+ses gens. Je ne saurois, ajouta-t-il, empêcher la Reine d'aller à
+Compiègne.» Or, le cardinal ne demandoit pas mieux que la Reine fît la
+sottise d'aller à Compiègne, quoiqu'il fît semblant du contraire,
+qu'il eût offert toutes choses à Vaultier, et qu'il eût résolu d'aller
+jusqu'au chapeau de cardinal. Car la Reine-mère vouloit régner, et ne
+se contentoit pas de donner des charges et bénéfices, et d'avoir
+autant d'argent qu'elle en vouloit. La princesse de Conti, et par elle
+toute la maison de Guise et M. de Bellegarde, la portoient sans cesse
+à perdre le cardinal. Elle va donc à Compiègne; on l'y arrête, et on
+ordonne à Vaultier de retourner à Paris. En chemin on le prend et on
+le mène à la Bastille. Le cardinal fait dire à Vitray qu'il étoit fort
+content de son entremise; qu'il n'avoit qu'à voir son ami tant qu'il
+voudroit. Vitray répondit: «Je m'en garderai bien, c'est un homme qui
+a eu le malheur de tomber dans la disgrâce du Prince: je le servirai
+assez sans le visiter.» Le cardinal lui manda qu'il y allât librement,
+qu'il n'y avoit rien à craindre pour lui. Il y fut donc. Vaultier lui
+dit: «Me voilà bien bas, mais je serai quelque jour le premier médecin
+du Roi.» Cela est arrivé, mais non pas comme il l'entendoit, car il
+croyoit que ce seroit du feu Roi, et ç'a été d'un roi qui n'étoit pas
+encore au monde. Nous l'avons vu, riche de vingt mille écus de rente,
+vivre comme un gredin et prendre de l'argent des malades qu'il voyoit.
+A la fin, il en eut honte et n'en prit plus.
+
+ [516] Son nom s'écrit ordinairement _Vitré_.
+
+Pour achever ce que je sais de la Reine-mère, j'ajouterai qu'elle ne
+se put garantir à Bruxelles même des finesses du cardinal pour
+l'éloigner de là, car elle étoit assez près pour faire toujours des
+cabales contre lui. Il lui fit accroire que si elle rompoit avec les
+Espagnols, il la feroit revenir. Elle feignit donc d'aller à Spa, et
+deux mille chevaux hollandois la vinrent prendre. Après, il ne se
+soucia plus d'elle. On dit qu'en ce temps-là elle n'avoit autre but
+que de jouir de Luxembourg et du Cours qu'elle avoit fait
+planter[517], sans se mêler de rien. Ainsi elle sortit sottement de
+Bruxelles, où elle étoit bien traitée par les Espagnols qui lui
+donnoient douze mille écus par mois, dont elle étoit fort bien payée,
+et depuis cela ne fit qu'errer et vivoter misérablement.
+Saint-Germain[518] ne savoit rien du dessein de la Reine-mère. Le
+cardinal-infant en étoit persuadé, et lui donna pour vivre une prévôté
+de douze mille livres de rente; peut-être vouloit-il l'avoir pour le
+faire écrire contre le cardinal. Cet homme revint à Paris à la mort du
+cardinal de Richelieu, car il avoit autant de revenu que cela en une
+autre prévôté en Provence, et n'a point voulu jouir de celle de
+Flandre, afin qu'on ne le pût pas accuser de commerce avec l'ennemi.
+Il vit ici chez sa soeur, à qui il donne douze mille livres de
+pension. Il a encore trois mille livres de rente d'ailleurs, et quand
+il tire quelque chose de ses appointements, car il a je ne sais quel
+emploi ou quelque pension, il le distribue aux deux filles de cette
+soeur. Il ne veut point disposer de ses deux prévôtés, parce qu'il dit
+que c'est usurper le droit des collateurs.
+
+ [517] Le Cours-la-Reine, aux Champs-Élysées.
+
+ [518] Celui qui a tant écrit contre le cardinal. Il s'appelle de
+ Mourgus, et est de Paris. (T.)
+
+Le cardinal, pour avoir l'amirauté et être absolu aussi bien sur mer
+que sur terre, fit courir le bruit que quelques galions d'Espagne de
+la flotte des Indes s'étoient perdus vers Bayonne, et fit savoir cette
+nouvelle au Roi. Au même temps plusieurs personnes apostées disoient à
+Sa Majesté que, faute d'avoir quelqu'un qui prît soin des naufrages,
+on perdroit toute la charge de ces galions, et qu'il seroit nécessaire
+de faire un maître et surintendant de la navigation, et tout d'un
+trait ils se mirent à examiner qui pourroit bien s'acquitter comme il
+faut de cet emploi; et après avoir nommé bien des gens, ils ne
+trouvoient que M. le cardinal capable de cette charge; de sorte qu'ils
+persuadèrent au Roi de lui en parler. Sa Majesté le proposa au
+cardinal, qui d'abord dit qu'il n'étoit déjà que trop occupé, qu'il
+succomberoit sous le faix, et se fit bien prier pour la prendre. Cette
+charge rendoit celle d'amiral inutile ou superflue: aussi M. de
+Montmorency fut bien aise de traiter de celle d'amiral de Ponent. M.
+de Guise, pour celle de Levant, fit plus de cérémonies, et enfin on
+lui ôta et l'amirauté et le gouvernement de Provence.
+
+Pour montrer la grande puissance du cardinal, on faisoit un conte dont
+Boisrobert divertit Son Eminence[519]. Le colonel Hailbrun, Ecossois,
+homme qui étoit considéré, passant à cheval dans la rue Tiquetonne, se
+sentit pressé. Il entre dans la maison d'un bourgeois, et décharge son
+paquet dans l'allée. Le bourgeois se trouve là, et fait du bruit; ce
+bon homme étoit bien empêché. Son valet dit au bourgeois: «Mon maître
+est à M. le cardinal.--Ah! monsieur, dit le bourgeois, vous pouvez
+ch... partout, puisque vous êtes à Son Eminence.» C'est ce colonel qui
+disoit en son baragouin que quand la balle avoit sa commission, il n'y
+avoit pas moyen de l'échapper.
+
+ [519] Il lui prenoit assez souvent des mélancolies si fortes
+ qu'il envoyoit chercher Bois-Robert, et les autres qui le
+ pouvoient divertir, et il leur disoit: «Réjouissez-moi, si vous
+ en savez le secret.» Alors chacun bouffonnoit, et, quand il étoit
+ soulagé, il se remettoit aux affaires. (T.)
+
+Le bon homme d'Epernon avoit été un des plus fermes, mais il fut
+enfin contraint de boucquer, et vint à cheval à Montauban voir le
+cardinal. «Vous voyez, lui dit-il, ce pauvre vieillard.» Le cardinal
+lui en vouloit, parce que, durant le siége de la Rochelle, quelqu'un
+l'ayant trouvé avec un Bréviaire, il dit: «Il faut bien que nous
+fassions le métier des autres, puisque les autres font le nôtre.» Il
+appeloit son fils le cardinal _valet_. En revanche, il fit grand'peur
+au cardinal à Bordeaux, car il l'alla voir suivi de deux cents
+gentilshommes, et le cardinal étoit seul au lit. Le cardinal ne lui a
+jamais pardonné depuis. Ce bon homme dit plaisamment, quand le
+cardinal fut fait généralissime en Italie, que le Roi ne s'étoit
+conservé que la vertu de guérir les écrouelles; et quand M. d'Effiat
+fut fait maréchal de France, il lui dit: «Eh bien, monsieur d'Effiat,
+vous voilà maréchal de France. De mon temps on en faisoit peu, mais on
+les faisoit bons.»
+
+Monsieur, par les cabales de la maison de Guise, du duc de Lorraine et
+de la Reine-mère, et principalement parce qu'on n'avoit pas tenu
+parole à Le Coigneux, son chancelier, et à Puy-Laurens, prit le parti
+de sortir de France. M. de Rambouillet avoit promis à Le Coigneux une
+charge de président à mortier, qu'il eut, et un chapeau de cardinal;
+et à Puy-Laurens un brevet de duc. On n'écrivoit point à Rome pour le
+chapeau; le brevet ne s'expédioit point. Ces deux hommes aigrissent
+leur maître, et le font partir. Puy-Laurens croyoit épouser madame de
+Phalsbourg ou sa fille, qui étoit veuve. Saint-Chaumont, qui faisoit
+le siége de Nancy, que M. de Phalsbourg défendoit, laisse échapper la
+princesse Marguerite à cheval, et fut disgracié pour cela. Depuis,
+elle épousa Monsieur en Flandre.
+
+Le cardinal négocia si bien, qu'il fit revenir Monsieur. Il maria peu
+de temps après trois de ses parentes à M. de La Valette[520], à
+Puy-Laurens et au comte de Guiche.
+
+ [520] Ce fut pour l'attraper qu'il lui fit épouser sa parente.
+
+ M. d'Épernon, pour avoir mal vécu avec sa femme, s'est attiré
+ toutes les calamités qu'il a eues.
+
+ On a dit que Puy-Laurens avoit été empoisonné avec des
+ champignons, et on disoit que les champignons du bois de Vincennes
+ étoient bien dangereux. Mais il mourut comme le grand prieur de
+ Vendôme et le maréchal d'Ornano, à cause de l'humidité d'une
+ chambre voûtée, et qui a si peu d'air que le salpêtre s'y forme.
+ Madame de Rambouillet disoit plaisamment que cette chambre valoit
+ son pesant d'arsenic, comme on dit son pesant d'or. Le cardinal de
+ La Valette lui redisoit toujours cela. (T.)
+
+Le cardinal fit en sorte que le Roi jeta les yeux sur La Folone,
+gentilhomme de Touraine, pour lui donner ordre, sans qu'il parût que
+le cardinal en sût rien, de se tenir auprès de Son Eminence, afin
+d'empêcher qu'on ne l'accablât, et qu'on ne lui parlât que lorsque
+l'on auroit quelque chose d'important à lui dire. C'étoit avant qu'il
+eût un maître de chambre et des gardes.
+
+Ce La Folone étoit le plus beau mangeur de la cour. Quand les autres
+disoient: «Ah! qu'il feroit beau chasser aujourd'hui!--Ah! qu'il
+feroit beau se promener!--Ah! qu'il feroit beau jouer à la paume,
+danser! etc.,» lui disoit: «Ah! qu'il feroit beau manger aujourd'hui!»
+En sortant de table, ses grâces étoient: «Seigneur, fais-moi la grâce
+de bien digérer ce que j'ai mangé.»
+
+Le cardinal ne pouvoit digérer qu'on lui reprochât qu'il n'étoit pas
+de bonne maison, et rien ne lui a tant tenu à l'esprit que cela. Les
+pièces qu'on imprimoit[521] à Bruxelles contre lui le chagrinoient
+terriblement. Il en eut un tel dépit, que cela ne contribua pas peu à
+déclarer la guerre à l'Espagne. Mais ce fut principalement pour se
+rendre nécessaire. L'année que les ennemis prirent Corbie, quoiqu'il y
+eût toujours une petite épargne de cinq cent mille écus chez Mauroy
+l'intendant, le cardinal étoit pourtant bien empêché. Le bon homme
+Bullion, surintendant des finances, l'alla voir: «Qu'avez-vous,
+monseigneur[522]? je vous trouve triste.» Il avoit un ton de vieillard
+un peu grondeur, mais ferme. «Hé, n'en ai-je pas assez de sujet? dit
+le cardinal, les Espagnols sont entrés, ils ont pris des villes; M. le
+comte de Soissons a été poussé en-deçà l'Oise, et nous n'avons plus
+d'armée.--Il en faut lever une autre, monseigneur.--Et avec
+quoi?--Avec quoi? je vous donnerai de quoi lever cinquante mille
+hommes et un million d'or en croupe» (ce sont ses termes). Le cardinal
+l'embrassa. Bullion avoit toujours six millions chez le trésorier de
+l'Epargne Fieubet, car c'étoit celui-là à qui il se fioit le plus. De
+là vient la prodigieuse fortune de Lambert[523], le commis du comptant
+de Fieubet, car il faisoit profiter cet argent; et tel à qui il
+prêtoit cinquante mille livres, quand il le pressoit de payer, comme
+il faisoit exprès, lui jetoit un sac de mille livres pour avoir répit.
+Le cardinal pourtant n'étoit guère bien informé des choses, puisqu'il
+ne savoit pas ce qu'on faisoit de l'argent, ni s'il y en avoit de
+réservé; mais c'est qu'il vouloit voler, et laissoit voler les autres.
+
+ [521] L'écrit qui l'a le plus fait enrager depuis cela, a été
+ cette satire de mille vers, où il y a du feu, mais c'est tout. Il
+ fit emprisonner bien des gens pour cela: mais il n'en pu rien
+ découvrir. Je me souviens qu'on fermoit la porte sur soi pour la
+ lire. Ce tyran-là étoit furieusement redouté. Je crois qu'elle
+ vient de chez le cardinal de Retz; on n'en sait pourtant rien de
+ certain. (T.)--Cette pièce est connue sous le nom de la
+ _Milliade_, parce qu'elle se compose de mille vers. Son véritable
+ titre est: _le Gouvernement présent, ou Éloge de Son Éminence_.
+ Barbier, qui, dans son _Dictionnaire des Anonymes_, en indique
+ une édition de Paris, 1643, in-8º, dit à l'occasion de cet
+ ouvrage: «Cette satire, publiée vers 1633, existe aussi sans
+ indication de ville, sans nom d'imprimeur et sans date. On n'est
+ pas bien certain du nom de son auteur: les uns l'attribuent à
+ Favereau, conseiller à la cour des aides; les autres à d'Estelan,
+ fils du maréchal de Saint-Luc; d'autres au sieur Brys, bon poète
+ du temps. Cette dernière opinion paroît la plus fondée.» (Voyez
+ _la Bibliothèque historique de la France_, t. 2, nº 32485.)
+
+ [522] Le cardinal a affecté de se faire appeler _Monseigneur_.
+ (T.)
+
+ [523] Lambert le riche. Ce Lambert est mort, et se tua tellement
+ à amasser du bien qu'il n'en a point joui. Il laissa cent mille
+ livres de rente à son frère. Ce sont les fils d'un procureur des
+ comptes. (T.)
+
+En ce temps-là, il alla par Paris sans gardes; mais il avoit du fer à
+l'épreuve dans les mantelets et dans les cuirs du devant et du
+derrière de son carrosse, et toujours quelqu'un en la place des
+laquais. Il menoit toujours le maréchal de La Force avec lui, parce
+que le peuple l'aimoit. Le Roi alla à Chantilly, et envoya le maréchal
+de Châtillon pour faire rompre les ponts de l'Oise. Montatère,
+gentilhomme d'auprès de Liancourt, rencontre le maréchal, et lui dit:
+«Que ferons-nous donc, nous autres de delà la rivière? Il semble que
+vous nous abandonniez au pillage.--Envoyez, dit le maréchal, demander
+des gardes à M. Picolomini; je vous donnerai des lettres, il est de
+mes amis; nous en usâmes ainsi en Flandre après la bataille d'Anzin.»
+M. de Liancourt et M. d'Humières, ayant appris cela, se joignent à
+Montatère. Le maréchal écrit. Picolomini envoie trois gardes, et mande
+au maréchal que si c'eût été le maréchal de Brézé, il ne les auroit
+pas eus. Picolomini étoit homme d'ordre; car ayant logé chez un
+gentilhomme, il conserva jusqu'aux espaliers, et fit donner le fouet à
+un page qui y étoit entré par-dessus les murs. M. de Saint-Simon,
+chevalier de l'ordre, et capitaine de Chantilly, pour faire le bon
+valet, alla dire au Roi qu'il y avoit un garde à Montatère, que
+c'étoit un lieu fort haut, que de là on pouvoit découvrir quand le Roi
+ne seroit pas bien accompagné, et le venir enlever avec cinq cents
+chevaux, car il y avoit, disoit-il, des gués à la rivière. Voilà la
+frayeur qui saisit le Roi; il se met à pester contre Montatère, et dit
+qu'il vouloit que dans trois jours il eût la tête coupée, et que
+c'étoit lui qui avoit donné ce bel exemple aux autres. Montatère ne se
+montre point, quoique ce fût au maréchal de Châtillon qu'il s'en
+fallût prendre. Le Roi lui-même avoit donné lieu à la terreur qu'on
+avoit dans le pays, car il avoit fait démeubler Chantilly, qui a de
+bons fossés, et qui est en-deçà de la rivière. Cette colère dura deux
+jours, au bout desquels Sanguin, maître-d'hôtel ordinaire, servit au
+Roi des poires qu'il avoit eues de Montatère. Le Roi les trouva
+bonnes, et demanda d'où elles venoient. «Sire, lui dit-il en riant, si
+vous saviez d'où elles viennent, vous n'en voudriez peut-être plus
+manger; mangez, mangez, puis je vous le dirai.» Après il lui dit:
+«C'est cet homme contre qui vous pestiez tant hier qui me les a
+données pour vous les servir.» Il se mit à rire, et dit qu'il en
+vouloit avoir des greffes. Enfin M. d'Angoulême fit la paix de
+Montatère, à condition qu'il ne parleroit point. En effet, le Roi lui
+dit: «Montatère, je te pardonne, mais point d'éclaircissement,» et lui
+tourna le dos. Il eût bien mieux fait, ou le cardinal pour lui, de
+châtier ceux qui s'enfuirent si vilainement de Paris; car en ce
+temps-là le chemin d'Orléans étoit tout couvert des carrosses des gens
+qui croyoient n'être pas en sûreté à Paris. Barentin de Charonne en
+fut un. Il falloit en faire un exemple, et le condamner à une grosse
+amende, riche comme il étoit et sans enfants.
+
+On a su du maréchal de La Meilleraye qu'un homme vêtu à l'espagnole
+vint demander à parler au cardinal de Richelieu tête à tête, et, après
+bien des allées et bien des venues, voyant qu'il s'obstinoit à parler
+sans témoins, on fut obligé de le fouiller. Il lui proposa, moyennant
+douze mille écus par mois, de lui faire savoir tout ce qui se
+passerait dans le conseil d'Espagne. Le cardinal accepta le parti,
+résolu de hasarder le premier mois; depuis il continua. On portoit
+l'argent dans un certain égoût vers Fontarabie où l'on trouvoit des
+relations de tout ce qui s'étoit passé. Je ne sais pas précisément
+quand cela a commencé et combien cela a duré.
+
+Quand le duc Weimar vint[524] à Paris, le comte de Parabelle, assez
+sot homme, l'alla voir comme un autre, et fut si impertinent que de
+lui aller demander pourquoi il avoit donné la bataille de
+Nordlingen[525]. Le duc dit à l'oreille au maréchal de La Meilleraye:
+«Qui est ce fat de cordon bleu?» Le maréchal lui dit: C'est une espèce
+de fou, ne vous arrêtez pas à ce qu'il dit.--Pourquoi l'a-t-on donc
+fait cordon bleu?--Il n'étoit pas si extravagant en ce temps-là.»
+
+ [524] Bernard de Saxe, duc de Weimar.
+
+ [525] Où il fut battu le 7 septembre 1654 par les Impériaux; il
+ commandoit l'armée suédoise.
+
+Le cardinal, qui avoit alors besoin de la cour de Rome, envoya
+l'évêque de Chartres, Valançay, trouver un vieux docteur de Sorbonne
+nommé Filesac[526], et lui dit, de la part de Son Eminence, qu'on le
+prioit d'examiner telle et telle affaire, et de voir en quoi on
+pouvoit gratifier le pape. Ce bon homme lui répondit: «Monsieur, j'ai
+passé quatre-vingts ans pour examiner ce que vous me proposez: il me
+faut six mois, car je serai obligé de revoir six gros volumes de
+recueils que voilà!--Bien, dit le prélat, je reviendrai dans le temps
+que vous me marquez.» Ce terme échu, M. de Chartres retourne: le
+vieillard lui dit: «On a bien des incommodités à mon âge; je n'ai pu
+lire encore que la moitié de mes recueils.» Le prélat voulut gronder
+et l'intimider. «Voyez-vous, lui répondit-il, monsieur, je ne crains
+rien. Il n'y a pas plus loin de la Bastille au paradis que de la
+Sorbonne: vous faites un métier bien indigne de votre rang et de votre
+naissance; vous en devriez mourir de honte. Allez, et ne remettez
+jamais le pied dans ma chambre.» Un autre, nommé Richer[527],
+professeur du collége du cardinal Le Moine, fut plus tourmenté. On
+lui défendit de sortir de son collége; on le lui donna pour prison.
+Après, on l'obligea, dans la chambre du Père Joseph, chez le cardinal
+de Richelieu, de signer des choses qu'il ne vouloit point signer. On
+le vouloit ensuite renvoyer en carrosse, comme on l'avoit amené: il
+dit qu'il vouloit faire exercice, mais c'étoit qu'il vouloit entrer,
+comme il fit, chez le premier notaire, et il y signa des protestations
+contre la violence qu'on lui avoit faite.
+
+ [526] Jean Filesac, docteur de Sorbonne, et curé de Saint-Jean en
+ Grève, mourut en 1638. Il a laissé un assez grand nombre
+ d'ouvrages, écrit sans méthode, mais pleins de recherches.
+
+ [527] Edmond Richer, docteur de Sorbonne, principal et supérieur
+ du collége du cardinal Le Moine, a été un des plus zélés
+ défenseurs de nos libertés gallicanes; il résista courageusement
+ au nonce Ubaldini et au cardinal Du Perron, qui voulurent, en
+ 1611, faire soutenir chez les Dominicains des thèses sur
+ l'infaillibilité du pape, et sa supériorité sur le concile. Son
+ livre, _de Ecclesiasticâ apostolicâ potestate_, composé pour le
+ premier président de Verdun, a donné lieu à bien des disputes.
+
+Dans le dessein de faire un duché à Richelieu, il voulut avoir
+l'Isle-Bouchard, qui étoit à M. de La Trémouille; et, pour le faire
+donner dans le panneau, il envoya des mouchards, qui dirent que le
+cardinal en donneroit tant; c'étoit plus que cette terre ne valoit: le
+duc le crut. Le cardinal lui demande s'il la lui vouloit vendre.
+L'autre dit que oui, et qu'il lui en donnoit sa parole. «Et moi, dit
+le cardinal, je vous donne aussi la mienne de l'acheter: il faut donc
+voir, ajoute-t-il, combien elle sera estimée, car vous ne voudriez pas
+me survendre.--Ah! on m'avoit dit, répondit le duc, que vous en
+donneriez tout ce qu'on voudroit.» Cependant il fallut en passer par
+là. La forêt seule valoit les cent mille écus qu'il en donna. M. de La
+Trémouille a bien fait de plus fous marchés que celui-là. La Moussaye,
+son beau-frère, a tiré de la forêt de Quintin, qu'il lui vendit avec
+la terre de Quintin, les cinq cent mille francs qu'a coûté le tout.
+Il a donné une forêt avec le fonds pour moins que le bois ne vaut. Le
+cardinal échangea le domaine de Chinon avec le Roi; et, pour n'avoir
+pas une belle maison dans son voisinage, et qui ne pouvoit pas manquer
+d'être à un prince, puisqu'elle appartenoit à Mademoiselle, il obligea
+M. d'Orléans, comme tuteur, à faire l'échange de Champigny contre le
+Bois-le-Vicomte, et de raser le château. Il voulut aussi faire raser
+la sainte chapelle qui y est, et où sont les tombeaux de MM. de
+Montpensier. Pour cela, il avoit exposé au pape (car une sainte
+chapelle dépend directement du pape) qu'elle menaçoit ruine. Innocent
+X, alors dataire du cardinal Barberin, légat en France, fut délégué
+pour faire une descente sur les lieux. Il trouva que la chapelle étoit
+magnifique et en font bon état, et son rapport fut contraire au
+cardinal, qui n'osa faire une mine sous la chapelle, et dire que
+c'étoit le feu du ciel. Depuis, c'est ce qui est cause que
+Mademoiselle a voulu rentrer dans Champigny, comme nous dirons dans
+les Mémoires de la régence, et qu'elle y est rentrée. Regardez quelle
+foiblesse a cet homme, qui eût pu rendre illustre le lieu le plus
+obscur de France, de croire qu'un grand bâtiment ajouté à la maison de
+son père feroit beaucoup pour sa gloire, sans considérer, outre tous
+les embarras de ce domaine du Roi et de Champigny, que le lieu n'étoit
+ni beau ni sain; car avec tous les priviléges qu'il y a mis, on ne s'y
+habitue point. Il y a fait des fautes considérables (le principal
+corps-de-logis est trop petit et trop étroit), par la vision qu'il a
+eue de conserver une partie de la maison de son père, où l'on montre
+la chambre dans laquelle le cardinal est né, et cela pour faire voir
+que son père avoit une maison de pierres de taille, couverte
+d'ardoise, en un pays où les maisons des paysans sont de même. Il a
+encore affecté de laisser, au coin de son parterre, une église assez
+grande, à cause que ses ancêtres y sont enterrés. La cour est fort
+agréable et fort ornée de statues. Il n'y a rien de plus orné ni de
+plus embelli de tableaux que les dedans; mais du côté du jardin, la
+face du logis est ridicule. On y a fait venir des eaux jaillissantes
+en assez grande quantité. Les canaux sont de belle eau. C'est une
+petite rivière qui les fournit, et les fossés sont aussi pleins qu'ils
+sauroient l'être. Le parc et les jardins sont beaux. Dans le château
+ni dans la ville on ne sauroit faire une cave. On en a fait au bout du
+jardin[528]. La basse-cour est belle, la ville riante, car c'est une
+ville de cartes; l'église est fort agréable; les maisons de la ville
+sont toutes d'une même structure, et toutes de pierres de taille.
+Elles ont été bâties par ceux qui étoient dans les finances, dans les
+partis et dans la maison du cardinal. Il n'a pas eu la satisfaction de
+voir Richelieu; il avoit trop d'affaires à Paris; il s'est amusé à
+garder une chambre de l'hôtel de Rambouillet[529], et par cette
+fantaisie il a gâté son principal corps-de-logis[530]. Il a bâti à la
+ville et aux champs en avaricieux. Il faut dire aussi, comme il est
+vrai, que d'abord il n'a pas eu un si grand dessein, et que tout n'a
+été fait qu'à bâtons rompus. Pour avoir la place nécessaire, il voulut
+acheter la maison où pendoit l'enseigne des _Trois-Pucelles_. Au
+commencement, il y alla par la douceur, et Se mit à la raison; mais le
+bourgeois à qui elle appartenoit disoit sottement que c'étoit
+l'héritage de ses pères. Le cardinal s'irrita enfin, et le fit mettre,
+par une vengeance honteuse, à la taxe des _aisés_. Après, il eut sa
+maison comme il voulut. Il laissa mettre à cette taxe Barentin de
+Charonne[531], qui avoit été son hôte tant de fois dans sa maison de
+Charonne. Ce n'est pas qu'il le méritât bien, car il étoit fort riche,
+et lui avoit fait une sottise en criaillant pour un bout de chandelles
+qu'on avoit mis contre une muraille, qui noircit quelques meubles.
+Pensez que ce n'étoit point du consentement du cardinal, qui était
+fort propre, et qui ne gâtoit jamais rien. On n'a point vu de maison
+mieux tenue ni mieux réglée que la sienne. Barentin fut si sot qu'il
+en mourut d'affliction, tant il étoit vilain et intéressé. Pour
+excuser le cardinal, on disoit que deux ou trois petits désordres
+comme cela qui étoient arrivés à Charonne, et le peu de civilité de
+ces gens-là, qui ne lui cédoient pas toute leur maison, quoiqu'elle ne
+fût pas trop grande, le dispensoient de les exempter de la taxe, et
+qu'il avoit peur qu'on ne criât contre lui d'épargner Barentin, quand
+des gens médiocrement aisés étoient taxés. Cependant cela ne sonna
+point bien dans le monde.
+
+ [528] Voyez la description que fait La Fontaine du château de
+ Richelieu dans une lettre adressée à sa femme le 27 septembre
+ 1663. Cette lettre a été publiée en 1820, pour la première fois,
+ par l'un des trois éditeurs à la suite des Mémoires de Coulanges.
+
+ [529] L'hôtel de Rambouillet d'aujourd'hui étoit à M. de Pisani.
+ Madame de Rambouillet disoit à madame d'Aiguillon: «Madame, s'il
+ plaisoit à M. le cardinal de traiter M. Rambouillet comme son
+ hôtel, il l'agrandiroit honnêtement.» Le service qu'il lui a
+ rendu en gagnant Monsieur à la Journée des dupes le méritoit
+ bien. (T.)
+
+ Le vieux hôtel de Rambouillet, acheté par le cardinal de
+ Richelieu, est devenu le Palais-Cardinal. (_Voyez_ l'article de M.
+ et de madame de Rambouillet.)
+
+ [530] Il laissa le Palais-Cardinal, comme on le voit par son
+ testament, au dauphin, pour loger le dauphin, ou du moins
+ l'héritier présomptif de la couronne. Quand la cour y alla loger,
+ peu de temps après la mort du feu Roi, on fit mettre:
+ _Palais-Royal_. Cela fut fort ridicule de changer cette
+ inscription. En 1647, madame d'Aiguillon prit son temps, et ayant
+ représenté le tort que cela faisoit à son oncle, on lui permit de
+ remettre: _Palais-Cardinal_. Le peuple disoit que c'étoit que la
+ Reine l'avoit donné au cardinal Mazarin. (T.)
+
+ [531] Honoré Barentin, maître de la chambre aux deniers. Voyez
+ _la Chasse aux larrons_, par Jean Bourgoin, sans date, in-8°, p.
+ 88. Cest un livre curieux, écrit sous le règne de Louis XIII, où
+ l'on voit les commencements de bien des gens devenus depuis de
+ grands personnages.
+
+A Ruel, pour parler tout de suite de ses bâtiments, on ne trouvera pas
+non plus grand'chose, mais il tenoit à être près de Saint-Germain.
+Pour la Sorbonne, c'est sans doute une belle pièce, mais sa nièce ne
+fait point relever l'autel, quoiqu'elle y soit obligée, aussi bien
+qu'à faire faire son tombeau[532].
+
+ [532] L'église de la Sorbonne a depuis été ornée du mausolée du
+ cardinal de Richelieu, par Girardin. Ce bel ouvrage, conservé
+ pendant la révolution au Musée des Petits-Augustins, par les
+ soins de M. Alexandre Le Noir, a été replacé dans la Sorbonne,
+ quand cette église restaurée a été rendue au culte pour quelques
+ années.
+
+Le Père Caussin, jésuite, qui avoit eu la place du Père Arnoux,
+s'avisa de faire une cabale contre le cardinal avec La Fayette, fille
+de la Reine, dont le Roi étoit amoureux à sa mode. M. de Limoges,
+oncle de la demoiselle, y entroit aussi; et madame de Senecey, qui
+étoit sa bonne amie, en fut chassée, et La Fayette se fit religieuse.
+Voici comme cela se découvrit:
+
+M. d'Angoulême, alors veuf (c'est le bâtard de Charles IX), étoit allé
+prier le cardinal de souffrir qu'une Ventadour, abbesse de...[533] en
+basse Normandie, à qui le cardinal avoit fait ôter son abbaye pour des
+libelles qu'elle avoit faits contre lui[534], pût être reçue dans
+quelque religion à Paris, afin qu'elle ne fût pas sur le pavé. Le
+cardinal le lui accorda. En s'en retournant, il fut aux Jésuites de la
+rue Saint-Antoine, où le Père Caussin lui dit que le Roi, touché de
+compassion pour son peuple, avoit résolu de chasser le cardinal de
+Richelieu; que c'étoit le plus scélérat des humains, et qu'il avait
+jeté les yeux sur lui pour le faire cardinal, et le mettre en la place
+de l'autre. Voyez l'homme de bien qu'il prenoit. Le bon homme, qui
+connoissoit bien le Roi, remercia le Père Caussin. Il part, et se met
+à rêver à ce qu'il avoit à faire. Il conclut de parler sur l'heure à
+M. de Chavigny. Chavigny l'embrasse, et lui dit: «Vous nous donnez la
+vie! il y a six mois qu'on ne peut deviner ce qu'a le Roi.»
+
+ [533] Le nom est resté en blanc au manuscrit; ce doit être Marie
+ de Levis, abbesse d'Avenai, puis de Saint-Pierre de Lyon, fille
+ de Anne de Levis, duc de Ventadour.
+
+ [534] J'ai appris que ce qui donna le plus occasion à la réforme
+ de quelques monastères de dames, fut la folie d'une madame
+ Frontenac, fille de M. de Frontenac, premier maître d'hôtel,
+ religieuse à Poissy, qui, non contente de faire l'amour, s'avisa,
+ avec cinq autres religieuses et leurs six galants, de venir
+ danser une entrée de ballet à Saint-Germain devant le Roi. On
+ crut d'abord que ce ballet venoit de Paris; mais dès le lendemain
+ on sut l'affaire, et le jour même les six religieuses furent
+ envoyées en exil. Avant cela elles avoient chacune leur logement
+ à part et leur jardin, et mangeoient en leur particulier si elles
+ vouloient. Elles ne purent jamais obtenir de la prieure qu'elle
+ leur pardonnât et les reçût à faire pénitence, disant qu'elles
+ gâteroient les autres. (T.).
+
+Chavigny, sans attendre davantage, court vite à Ruel. Le lendemain M.
+d'Angoulême s'y rend, et ils vont tous ensemble trouver le Roi. Le
+cardinal, en riant, dit: «Sire, voyez ce méchant, ce perfide, ce
+scélérat; il faut mettre M. d'Angoulême en sa place.» Le Roi se mit à
+rire avec eux, mais du bout des dents, et dit: «Il y a quelque temps
+que je m'aperçois que le pauvre Père Caussin s'affoiblit.» M. le comte
+d'Alais[535] eut pour cela le gouvernement de Provence.
+
+ [535] Louis de Valois, comte de Lauraguais, d'Alais, etc., duc
+ d'Angoulême après son père, obtint en 1637 la charge de colonel
+ général de la cavalerie légère, et le gouvernement de Provence.
+
+Un peu après cela, comme M. d'Angoulême couroit un daim avec le Roi
+dans le bois de Vincennes, le Roi lui dit: «Bon homme, voyez-vous ce
+donjon? il n'a pas tenu à M. le cardinal qu'on ne vous y ait mis.--Par
+le corps-dieu, Sire, dit le bon homme, je l'avois donc mérité, car il
+ne vous l'auroit pas conseillé autrement.»
+
+Le Père Caussin est mort d'une bizarre manière[536]. Il se mêloit
+d'astrologie et trouva qu'il devoit mourir un certain jour; et ce
+jour-là, sans autre mal, il se met en son lit et meurt. La Reine-mère
+croyoit aussi très fort aux prédictions, et elle pensa enrager quand
+on l'assura que le cardinal prospéreroit et vivroit long-temps. La
+Reine-mère croyoit aussi que ces grosses mouches qui bourdonnent
+entendent ce qu'on dit et le vont redire, et quand elle en voyoit
+quelques-unes, elle ne disoit plus rien de secret.
+
+ [536] Le Père Caussin fut exilé à Quimper-Corentin. (Voyez
+ l'_Histoire du ministère du cardinal Richelieu_, par M. Jay, tom.
+ 2, pag. 71 et suiv.) On trouve dans le même volume, pag. 307, une
+ lettre très-curieuse du Père Caussin à madame Louise-Angélique de
+ La Fayette, qui contient le récit des circonstances qui avoient
+ déterminé celle-ci à se faire religieuse.
+
+Hocquincourt le père, grand-prévôt, ayant demandé à être chevalier de
+l'Ordre, le cardinal lui dit: «Vraiment, voilà une belle
+dignité!--C'est cependant cette dignité qui fait votre père
+chevalier.--Il n'en fut pas mieux à la cour pour cela.»
+
+Le cabinet assurément donnoit de l'exercice au cardinal, aussi
+dépensoit-il fort en espions. Le Roi étoit foible et n'osoit rien
+faire de lui-même. Une fois on trouva qu'il avoit été bien hardi de
+donner un évêché. Ce fut celui du Mans, vacant par la mort d'un
+Lavardin. Le Roi le sut avant que le cardinal en eût eu avis, et dit à
+un de ses aumôniers nommé La Ferté qu'il le lui donnoit. La Ferté alla
+trouver le cardinal, et lui dit en tremblant que le Roi lui avoit
+donné l'évêché du Mans sans qu'il le lui eût demandé. «Oh! voire! dit
+le Cardinal, le Roi vous a donné l'évêché du Mans, il y a grande
+apparence à cela.» Ce garçon croyoit qu'on le lui ôteroit, et qu'on
+lui donneroit quelque petite chose en place. Mais le Roi dit au
+cardinal, la première fois qu'il le vit: «J'ai donné l'évêché du Mans
+à La Ferté.» Le cardinal, voyant cela, porta ce respect au Roi que de
+ne pas défaire ce qu'il avoit fait. La Ferté étoit fils d'un
+conseiller de Rouen, qui ne le put pas faire conseiller d'église dans
+son parlement, car il étoit cadet. A Paris, il trouva une charge
+d'aumônier pour vingt mille livres. Le père, quoiqu'assez mal
+intentionné pour lui, y consentit. Une soeur qu'il avoit à Paris le
+nourrissoit. Il se rendit fort assidu, et le Roi l'aimoit sans le
+témoigner.
+
+La première conquête qu'on fit en Flandre, ce fut celle de
+Hesdin[537]. Le grand-maître de La Meilleraye commandoit une attaque,
+et Lambert l'autre; Lambert avoit un ingénieur qui avoit servi les
+États: cet homme fit les choses dans l'ordre et comme il falloit
+faire. Le grand-maître ne voulut pas avoir la patience. Il fit tuer
+bien des gens et avançoit moins que l'autre. Il envoie quérir cet
+ingénieur. «Combien me demandez-vous de jours?--Monsieur, ni plus ni
+moins qu'à l'autre attaque. Il faut tant de temps pour passer le
+fossé.» Il fallut, afin que le grand-maître eût l'honneur de la prise,
+et qu'on le fît maréchal de France sur la brèche, retarder l'attaque
+de Lambert[538]. Ce fut là que le grand-maître, dans une disette
+d'argent, proposa au cardinal de faire quatre autres intendants des
+finances à deux cent mille livres pièce. Le cardinal lui dit:
+«Monsieur le grand-maître, si on vous disoit: Vous avez un
+maître-d'hôtel qui vous vole, mais vous êtes trop grand seigneur pour
+n'être volé que par un homme, prenez-en encore quatre; le
+feriez-vous?» Une autre fois il lui dit, du temps que Laffemas faisoit
+la charge de lieutenant civil par commission, qu'il connoissoit un
+homme qui donneroit huit cent mille livres de cette charge. «Ne me le
+nommez pas, dit le cardinal, il faut que ce soit un voleur.»
+
+ [537] En 1639.
+
+ [538] Au sujet de ce siége d'Hesdin, je me rappelle qu'un baron
+ de Languedoc dont j'ai oublié le nom, parent de madame de Cavoye,
+ avoit trouvé une sorte de boulets creux qu'on emplissoit de
+ poudre à canon, et qui, avec une certaine mèche qui s'allumoit
+ quand on tiroit, crevoit en terre et faisoit quasi autant d'effet
+ qu'une mine. Le feu Roi Louis XIII en fit l'épreuve à Versailles,
+ où on fit construire exprès une demi-lune de terre. Saint-Aoust,
+ lieutenant-général de l'artillerie, envoya par malice de méchante
+ poudre; le baron s'en plaignit, le Roi se fâcha. Saint-Aoust vint
+ et en apporta de la bonne. L'effet fut grand; le Roi présenta le
+ baron au cardinal à Ruel; le cardinal feignit d'en être ravi;
+ mais à cause que cela étoit un grand profit à l'artillerie, en
+ réduisant l'équipage au quart des charrettes, il fit si bien
+ qu'on ordonna à cet homme de se retirer. Rien n'étoit plus utile
+ pour les ouvrages de terre. (T.)--On attribue l'invention de la
+ bombe à un ingénieur italien qui s'en servit contre la ville de
+ Berg-op-Zoom; cependant, selon quelques historiens, des bombes
+ furent employées en 1495 à l'attaque d'une forteresse du royaume
+ de Naples; selon d'autres le comte de Mansfeld lança les
+ premières bombes en 1588 dans Walhtendonck, ville de Gueldre. Les
+ bombes furent employées pour la première fois en France au siége
+ de Mézières en 1521; le maréchal de la Force s'en servit en 1634,
+ au siége de la Motte, sous Louis XIII. (_Mémorial portatif de
+ chronologie_; Paris, 1829, t. 1, p. 476.)
+
+Hesdin se rendit huit jours plus tôt qu'il n'auroit fait, à cause
+d'une lettre en chiffres qu'on intercepta, par laquelle ceux de dedans
+demandaient secours. Rossignol la déchiffra et fit réponse en même
+chiffre, au nom du cardinal infant, qu'on ne les pouvoit secourir, et
+qu'ils traitassent.
+
+Ce Rossignol étoit un pauvre garçon d'Alby, qui n'étoit pas mal habile
+à déchiffrer. Le cardinal le gardoit bien autant pour faire peur aux
+gens que pour autre chose. Il a fait fortune, et est aujourd'hui
+maître des comptes à Poitiers. Il étoit devenu dévot jusqu'à se donner
+la discipline. En 1653, il reçut quatorze mille écus pour trois ans de
+pension. Le cardinal Mazarin a cru qu'il lui étoit utile pour les
+chiffres mentaux. Ni lui ni tête d'homme ne les savoit déchiffrer que
+par hasard. On dit qu'il n'en a jamais déchiffré qu'un. Au reste,
+c'était une pauvre espèce d'homme. Il comptoit familièrement au
+cardinal de Richelieu les honneurs qu'on lui avoit faits à Alby:
+«Monseigneur, disoit-il, ils n'osoient m'approcher. Ils me regardoient
+comme un favori, moi je vivois avec eux comme auparavant. Ils étoient
+tout étonnés de ma civilité.» Le cardinal levoit les épaules, et dit à
+Desmarest, après que l'autre fut sorti: «Je vous prie, tirez-lui les
+vers du nez.» Desmarest l'accoste et lui dit: «Vous en avez tantôt
+bien donné à garder à Monseigneur.--Pardieu, dit Rossignol, point du
+tout, je ne lui en ai pas dit la moitié, mais je vous veux tout conter
+à vous.» Là-dessus, il hable tout son soûl. «Mais il faut,
+ajouta-t-il, que je vous dise quelques-uns de mes bons mots. Il y
+avoit un juge qui n'osoit quasi m'approcher; je l'embrasse, et lui dis
+en riant: Souvenez-vous de l'Albergat.» C'étoit un cabaret où ils
+avoient bu ensemble.
+
+Quand le duc de Lorraine manqua au traité qu'il avoit fait à
+Saint-Germain avec le Roi, le cardinal, pour consoler Sa Majesté par
+quelque épargne, car rien ne le consoloit tant, se doutant que dix
+mille pistoles que le duc avoit reçues étoient encore à Paris, mit le
+commissaire Coiffier en quête et lui en promit six cents. Coiffier,
+par hasard, connoissoit un Lorrain qui étoit assez bien avec le duc;
+il va chez cet homme, et lui dit: «On veut vous arrêter pour telle
+chose.» Le Lorrain lui avoue qu'il avoit cet argent: «Eh bien!
+donnez-le-moi, et on ne vous arrêtera pas, je vous en donne ma
+parole.» Le Lorrain le lui donne; Coiffier le porte au cardinal, et le
+cardinal au Roi. Les six cents pistoles promises furent payées. Le
+cardinal tenoit parole; on le verra en ce que je vais conter. Il y
+avoit un ingénieur nommé de Meuves, qui, un jour, avoit dit
+étourdiment: «Il ne faut qu'acheter deux maisons vis-à-vis dans la rue
+Saint-Honoré, et par-dessous la rue faire une mine et y mettre le feu
+quand le cardinal passera.» Jugez si cela est fort faisable. Le
+cardinal a avis de cela et que cet homme avoit un secret pour rompre
+le fer avec une certaine liqueur. Cela lui fait peur, il résout de se
+défaire de cet homme. Ce de Meuves avoit entrée à l'Arsenal, et le
+grand-maître prétendoit tirer de grands avantages de ce secret en
+surprenant des villes où il y a des grilles de fer pour donner passage
+à quelque ruisseau. Un soir, cet homme avoit promis à quelqu'un
+d'aller coucher à Saint-Cloud; il étoit tard; il s'avise d'aller
+rompre la chaîne de quelque bateau avec sa drogue, prend son laquais
+avec un flambeau allumé pour passer sous les ponts. Cette même nuit-là
+le feu se prit au Pont-au-Change. Voilà un beau prétexte. On accuse de
+Meuves d'y avoir mis le feu et par malice. Le cardinal nomme pour chef
+de ses commissaires (tous conseillers au Châtelet qui jugent
+prévôtalement les incendiaires), M. de Cordes, un homme qui a mérité
+qu'on écrivît sa vie[539], afin que ce juge incorruptible ne
+l'emportant pas sur les autres, on pût dire cependant: «Il a été
+condamné par M. de Cordes.» Le cardinal songea à avoir le secret. Il
+envoie quérir le clerc de M. de Cordes, nommé de Nieslé, de qui nous
+tenons cette histoire. De Nieslé lui apporta de la drogue, car on en
+avoit trouvé chez de Meuves, quand on le prit. Le cardinal en voulut
+voir l'expérience. On en frotta les fiches d'une armoire. Au bout d'un
+demi-quart d'heure, les ais tombent à terre. Le cardinal voyant cela,
+ne s'obstina plus à vouloir avoir ce secret comme il avoit fait,
+«parce, dit il, qu'il n'y auroit plus rien de sûr.» Avant cela, il
+l'avoit fait demander à de Meuves, qui répondit qu'il ne le donneroit
+point, si on ne lui promettait la vie. «Je ne la lui promettrai point,
+dit le cardinal; car il lui faudroit tenir parole, et je veux qu'il
+meure.» En effet, il fut pendu. Voyez le plaisant scrupule! il ne veut
+pas manquer de parole, et fait mourir un innocent. Un politique, ou
+plutôt un tyran comme lui, regarde que manquer de parole décrie, au
+lieu que peu de gens sauront qu'on a fait mourir cet homme injustement
+par ambition.
+
+ [539] Elle a été publiée sous ce titre: _L'Idée d'un bon
+ magistrat en la vie et en la mort de M. de Cordes, conseiller au
+ Châtelet de Paris_, par A.G.E.D.V. (Antoine Godeau, évêque de
+ Vence, Paris, 1645, in-12.) Il s'appeloit Denis de Cordes; il
+ mourut en novembre 1642, et fut enterré à Saint-Méry.
+
+Le cardinal vouloit accommoder les religions, et méditoit cela de
+longue main. Il avoit déjà corrompu quelques ministres en Languedoc:
+ceux qui étoient mariés, avec de l'argent, et ceux qui ne l'étoient
+pas, en leur promettant des bénéfices. Il avoit dessein de faire faire
+une conférence, et d'y faire députer ceux qu'il avoit gagnés, qui,
+donnant les mains, engageroient le reste à faire de même. En cette
+intention, il jette les yeux sur l'abbé de Saint-Cyran, homme de
+grande réputation et de grande probité, pour le faire le chef des
+docteurs qui disputeroient contre les ministres. Saint-Cyran lui dit
+qu'il lui avoit fait beaucoup d'honneur de le croire digne d'être à la
+tête de tant d'habiles gens, mais qu'il étoit obligé en conscience de
+lui dire que ce n'étoit point la voie du Saint-Esprit, que c'étoit
+plutôt la voie de la chair et du sang, et qu'il ne falloit convertir
+les hérétiques que par les bons exemples qu'on leur donneroit. Le
+cardinal ne goûta nullement cette remontrance, et ce fut la véritable
+cause de la prison de Saint-Cyran[540].
+
+ [540] Jean Duvergier de Haurane, abbé de Saint-Cyran, fut mis à
+ la Bastille le 14 mai 1638, et il mourut en 1643, peu de temps
+ après être sorti de prison. Sa captivité fut généralement
+ attribuée à ce qu'il n'avoit pas voulu opiner pour la nullité du
+ mariage de Gaston avec Marguerite de Lorraine.
+
+En Languedoc, le cardinal envoya quérir un des ministres de
+Montpellier, nommé Le Fauscheur, natif de Genève. Il vouloit le gagner
+à cause de sa réputation. Il lui envoya dix mille francs. Ce bon homme
+fut fort surpris. «Hé! pourquoi m'envoyer cela? dit-il à celui qui le
+lui apportoit.--M. le cardinal, dit cet homme, vous prie de prendre
+cette somme comme un bienfait du Roi.» Le Fauscheur n'y voulut point
+entendre. Le cardinal le trouva mauvais, et le pauvre ministre fut
+interdit fort long-temps, jusqu'à ce qu'il eût permission de prêcher à
+Paris. Un de ses confrères, nommé Mestrezat, rapporta dix mille écus
+aux héritiers d'un homme qui les lui avoit donnés en dépôt, sans
+qu'eux ni qui que ce soit au monde en sût rien.
+
+Le cardinal a eu quelquefois bien autant de bonheur que de science,
+car, après avoir poussé M. le comte de Soissons à bout[541], il lui
+oppose à la vérité un bon chef, mais une très-foible armée. Lamboy
+n'eut pas de peine à défaire le maréchal de Châtillon. En conscience,
+n'importoit-il pas au moins autant au cardinal que le grand-maître eût
+la gloire de prendre Aire, que de battre M. le comte? On a cru sur
+cela qu'il étoit assuré de le faire tuer dans le combat. C'est une
+chanson, cela se seroit découvert avec le temps. Tout le monde croit
+que M. le comte, en voulant lever sa visière avec le bout de son
+pistolet, se tua lui-même[542]; et s'il ne se fût point tué, où en
+étoit l'éminentissime? Toute la Champagne, dont M. le comte étoit
+gouverneur, eût ouvert les portes aux victorieux. Tous les malcontents
+se fussent joints à lui; le Roi même eût peut-être été bien aise de se
+défaire d'un ministre qui lui étoit à charge, et qu'il craignoit.
+Quand on apprit la nouvelle de la défaite de M. de Châtillon, le
+cardinal fut cinq heures de temps au désespoir. Il envoya ordre au
+maréchal de La Meilleraye de laisser l'armée au maréchal de Guiche, et
+de l'aller trouver avec son régiment de cavalerie, celui de La
+Meilleraye, et ne se remit que quand on lui vint dire la mort de M. le
+comte. M. le comte avoit mis dans ses enseignes: _Pour le Roi, contre
+le cardinal_; M. de Bouillon: _Ami du Roi, ennemi du cardinal_; M. de
+Guise, une chaise renversée et un chapeau rouge dessous, avec ces
+mots: _Deposuit potestatem de sede_. Depuis, le maréchal fut
+contremandé. Dans ce combat, le marquis de Praslin, fils du maréchal,
+eut cent coups après sa mort. On croit qu'il avoit donné parole à M.
+le comte, et puis lui avoit manqué; c'étoit un homme de service, mais
+un méchant homme. Il avoit fait long-temps l'impie; et pour se
+remettre en bonne réputation de ce côté-là, il feignit une
+apparition. Mais le cardinal de Richelieu s'en moqua[543]. M. de
+Bouillon, après cela, fit une paix de pair à pair avec le Roi. Le
+cardinal, en achevant le traité, dit: «Il y a encore une condition à
+ajouter, c'est que M. de Bouillon croira que je suis son très-humble
+serviteur.» Après cela, M. de Bouillon se va sottement engager avec M.
+d'Orléans et M. Le Grand. Son père lui avoit tant recommandé de se
+tenir dans son petit corps-de-garde, et il va cabaler quand il
+commande en Piémont. On le prit à la tête de son armée, et sa femme
+fut contrainte de rendre Sédan pour lui sauver la vie. Il ne témoigna
+pas grande constance dans la prison.
+
+ [541] Saint-Ibal a été cause du malheur de M. le comte, car il
+ lui mit dans la tête de faire le fier et de terrasser le
+ cardinal. (T.)
+
+ [542] Le prince de Simmeren, de la maison palatine, étoit à
+ Sédan, lorsque M. le comte s'y retira. Étant retourné en son
+ pays, quand la bataille de Sédan fut donnée, il écrivit naïvement
+ cette lettre à M. le comte de Soissons: «Le bruit court ici que
+ vous avez gagné la bataille, mais que vous y avez été tué.
+ Mandez-moi ce qui en est, car je serois très-fâché de votre
+ mort.» M. le comte de Roussi m'a dit avoir vu la lettre. (T.)
+
+ [543] Cela me fait souvenir d'un savant médecin de la Faculté,
+ nommé Patin, qui tout de même a feint qu'un de ses malades à qui
+ il fit promettre à l'article de la mort de lui venir dire s'il y
+ avoit un purgatoire, lui étoit apparu un matin, mais sans lui
+ rien dire, car ces gens qui reviennent de l'autre monde ne
+ parlent jamais. (T.)
+
+Le cardinal, mal informé de la disposition où étoient les Catalans,
+leur donna la carte blanche au lieu qu'eux la lui eussent donnée; car
+ils étoient résolus d'appeler le Turc, s'il faut ainsi dire, plutôt
+que se soumettre à l'Espagne. Cette faute a horriblement coûté à la
+France, car la Catalogne a tiré bien de l'argent. On a payé tout comme
+dans une hôtellerie, et cette principauté, par conséquent l'Espagne,
+s'enrichissoit à nos dépens.
+
+Le cardinal étoit rude à ses gens, et toujours en mauvaise humeur; il
+a, dit-on, frappé quelquefois Cavoye, son capitaine des gardes, et
+autres, transporté de colère. On raconte que le Mazarin en a fait
+autant à Noailles quand celui-ci étoit son capitaine des gardes.
+
+La Rivière, qui est mort évêque de Langres, disoit que le cardinal de
+Richelieu étoit sujet à battre les gens, qu'il a plus d'une fois battu
+le chancelier Séguier et Bullion. Un jour que ce surintendant des
+finances se refusoit de signer une chose qui suffisoit pour lui faire
+son procès, il prit les tenailles du feu, et lui serroit le cou en lui
+disant: «Petit ladre, je t'étranglerai.» Et l'autre répondit:
+«Etranglez, je n'en ferai rien.» Enfin il le lâcha, et le lendemain
+Bullion, à la persuasion de ses amis, qui lui remontrèrent qu'il étoit
+perdu, signa tout ce que le cardinal voulut.
+
+Le cardinal étoit avare; ce n'est pas qu'il ne fît bien de la dépense,
+mais il aimoit le bien. M. de Créqui ayant été tué d'un coup de canon
+en Italie, il alla voir ses tableaux, prit tout le meilleur au prix de
+l'inventaire, et n'en a jamais payé un sol. Il fit pis, car Gilliers,
+intendant de M. de Créqui, lui en ayant apporté trois des siens par
+son ordre, et lui en ayant présenté un qu'il le prioit d'accepter, le
+cardinal dit: «Je les veux tous trois,» et les doit encore.
+
+Il ne payoit guère mieux les demoiselles que les tableaux. Marion de
+l'Orme alla deux fois chez lui. A la première visite, il la reçut en
+habit de satin gris de lin, en broderie d'or et d'argent, botté et
+avec des plumes. Elle a dit que cette barbe en pointe et ces cheveux
+au-dessus de l'oreille faisoient le plus plaisant effet du monde. J'ai
+ouï dire qu'une autre fois elle y entra en homme: on dit que c'étoit
+en courrier; elle-même l'a conté. Après ces deux visites, il lui fit
+présenter cent pistoles par Des Bournais, son valet-de-chambre, qui
+avoit fait le m......... Elle les jeta, et se moqua du cardinal. On
+l'a vu plusieurs fois avec des mouches, mais il n'en mettoit pas pour
+une. Une fois il voulut débaucher la princesse Marie, aujourd'hui la
+reine de Pologne. Elle lui avoit envoyé demander audience. Il se tint
+au lit; on la fit entrer toute seule, et le capitaine des gardes fit
+sortir tout le monde. «Monsieur, lui dit-elle, j'étois venue pour...»
+Il l'interrompit: «Madame, lui dit-il, je vous promets toute chose, je
+ne veux point savoir ce que c'est. Mais, madame, que vous voilà
+propre! jamais vous ne fûtes si bien! Pour moi, j'ai toujours eu une
+l'inclination particulière à vous servir.» En disant cela, il lui
+prend la main... Elle la retire, et lui veut conter son affaire. Il
+recommence, et lui veut prendre encore la main. Elle se lève, et s'en
+va. Pour madame d'Aiguillon et madame de Chaulnes, nous dirons cela
+ensuite quand nous viendrons à l'_Historiette_ de madame d'Aiguillon.
+Le cardinal aimoit les femmes; mais il craignoit le Roi, qui étoit
+médisant.
+
+M. de Chavigny délibéra de faire appeler l'hôtel de Saint-Paul l'hôtel
+de Bouteiller, et de le mettre sur la porte. Le cardinal de Richelieu
+s'en moqua, et lui dit: «Tous les Suisses y voudront aller boire: ils
+liront l'_hôtel de la bouteille_.» L'archevêque de Tours signoit
+toujours Le Bouteiller; il prétendoit venir des comtes de Senlis. Dans
+la vérité, ils sont venus d'un paysan de Touraine qui se transplanta à
+Angoulême; son fils eut quelque charge. Du côté des femmes, ils
+viennent de Ravaillac, c'est-à-dire d'une soeur de Ravaillac: au moins
+en sont-ils bien proches. Le père de l'archevêque et du surintendant
+étoit avocat à Paris, et avoit écrit l'histoire de Marthe
+Brossier[544], cette fille qui faisoit la possédée; ils l'ont
+supprimée autant qu'ils ont pu.
+
+ [544] Marthe Brossier étoit fille d'un tisserand de Romorantin;
+ elle fut renvoyée dans son pays par arrêt du 23 juin 1599, avec
+ défense d'en sortir. _Le Discours véritable sur le fait de Marthe
+ Brossier_, Paris, 1599, in-8º, a été attribué au médecin
+ Marescot. (Voyez la _Biographie universelle_.) Il paroîtroit,
+ d'après Tallemant, que cet ouvrage pourroit être de Le
+ Bouthilier.
+
+Le cardinal railloit quelquefois assez fortement et sans grand
+fondement. Durant le siége d'Arras, il m'arriva d'écrire une épître en
+vers au petit Quillet[545], médecin du maréchal d'Estrées. Il étoit
+alors à la cour d'Amiens pour cette belle guerre de Parme. Le paquet
+étoit adressé chez Bautru, ami de Quillet. Par hasard on le porta à
+Nogent, son frère, qui voulut avoir le plaisir de l'ouvrir, puisqu'il
+lui avoit coûté un quart d'écu, car c'est le plus avare des humains.
+Nogent porta cette bagatelle chez le cardinal pour l'en faire rire.
+Son Eminence prit occasion de railler, à cause qu'il y avoit quelques
+endroits qui pouvoient convenir à M. de Bullion[546], qui étoit, aussi
+bien que Quillet, petit, gros, rouge, et aimant la bonne chère. Il
+prit occasion de railler Senectère, qui étoit le courtisan de Bullion;
+et Senectère lui ayant remontré que le nom de Quillet y étoit:
+«Qu'importe, dit-il, que ce soit pour M. de Bullion ou pour le médecin
+de votre ami? c'est à vous à faire faire réponse,» et lui mit la
+lettre entre les mains. Il la rendit depuis à Quillet, et lui dit d'un
+air fort chagrin, car il avoit peur que Bullion ne le sût, qu'il
+recommandât bien à ses amis de n'écrire jamais au lieu où seroit la
+cour des choses qui pussent s'appliquer à plusieurs personnes. Si mon
+père eût su cela, et qu'après il lui fût arrivé quelque désordre dans
+ses affaires, il m'eût voulu faire accroire que ma poésie en eût été
+cause.
+
+ [545] Claude Quillet, l'un de nos meilleurs poètes latins
+ modernes, auteur du poème de _la Callipédie_. Il mourut en
+ septembre 1661.
+
+ [546] On appeloit Bullion _le Gros Guillaume raccourci_. Les gens
+ de lettres le haïssoient, car il faisoit profession de les
+ mépriser. (T.)
+
+En ce temps-là le cardinal dit en riant à Quillet, qui est de Chinon:
+«Voyez-vous ce petit homme-là? il est parent de Rabelais, et médecin
+comme lui.--Je n'ai pas l'honneur, dit Quillet, d'être parent de
+Rabelais.--Mais, ajouta le cardinal, vous ne nierez pas que vous ne
+soyez du même pays que Rabelais.--J'avoue, monseigneur, que je suis du
+pays de Rabelais, reprit Quillet, mais le pays de Rabelais a l'honneur
+d'appartenir à Votre Eminence.» Cela étoit assez hardi; mais un M.
+Mulot de Paris, qu'il avoit fait chanoine de la Sainte-Chapelle, lui
+parloit bien encore plus hardiment. Il est vrai que le cardinal avoit
+bien de l'obligation à cet homme; car lorsqu'il fut relégué à Avignon,
+Mulot vendit tout ce qu'il avoit, et lui porta trois ou quatre mille
+écus, dont il avoit fort grand besoin. Ce M. Mulot n'avoit rien tant à
+contre-coeur que d'être appelé aumônier de Son Eminence. Une fois le
+cardinal, pour se divertir, car il se chatouilloit souvent pour se
+faire rire, fit semblant d'avoir reçu une lettre où il y avoit: _A
+monsieur, monsieur Mulot, aumônier de Son Eminence_, et la lui donna.
+Cela le mit en colère, et il dit tout haut que c'étoient des sots qui
+avoient fait cela. «Ouais! dit le cardinal, et si c'était moi?--Quand
+ce seroit vous, répondit Mulot, ce ne seroit pas la première sottise
+que vous auriez faite.» Une autre fois il lui reprocha qu'il ne
+croyoit point en Dieu, et qu'il s'en étoit confessé à lui. Le
+cardinal fit mettre un jour des épines sous la selle de son cheval. Le
+pauvre M. Mulot ne fut pas plus tôt dessus, que la selle pressant les
+épines, le cheval se sentit piqué, et se mit à regimber d'une telle
+force, que le bon chanoine se pensa rompre le col. Le cardinal rioit
+comme un fou. Mulot trouve moyen de descendre, et s'en va à lui tout
+bouillant de colère: «Vous êtes un méchant homme.--Taisez-vous,
+taisez-vous, lui dit l'Eminence; je vous ferai pendre, vous révélez ma
+confession.» Ce M. Mulot avoit un nez qui faisoit voir qu'il ne
+haïssoit pas le vin. En effet, il l'aimoit tant, qu'il ne pouvoit
+s'empêcher de faire une aigre réprimande à tous ceux qui n'en avoient
+pas de bon; et quelquefois, quand il avoit dîné chez quelqu'un qui ne
+lui avoit pas fait boire de bon vin, il faisoit venir les valets, et
+leur disoit: «Or çà, n'êtes-vous pas bien malheureux de n'avertir pas
+votre maître, qui peut-être ne s'y connoît pas, qu'il se fait tort de
+n'avoir pas de bon vin à donner à ses amis?» Il avoit beaucoup
+d'amitié pour madame de Rambouillet; et ayant découvert que M. de
+Lizieux, quoiqu'il eût du bien de reste, jouissoit toujours d'une
+petite terre qui lui avoit été donnée autrefois par le beau-père de
+cette dame pour en jouir sa vie durant, il ne le pouvoit souffrir, et
+à tout bout de champ il le lui vouloit aller dire; et toutes les fois
+qu'il voyoit madame de Rambouillet, la première chose qu'il lui
+disoit, c'étoit: «Madame, M. de Lizieux a-t-il rendu cette terre?»
+Enfin il falloit que madame de Rambouillet se mît à genoux devant lui
+pour obtenir qu'il n'en parleroit jamais. M. de Lizieux avoit oublié
+d'où lui venoit cette terre, ou, pour mieux dire, il avoit oublié
+qu'il l'avoit. Jamais homme n'a moins su ses affaires que celui-là.
+
+Le cardinal avoit deux petits pages, dont l'un s'appeloit Meniquet, et
+l'autre Saint.... J'ai oublié le nom de ce saint-là. Ils rencontroient
+admirablement à faire des équivoques sur-le-champ. Le cardinal s'en
+divertissoit. Un jour M. de Lansac entre; Son Eminence dit: «Meniquet,
+une équivoque sur M. de Lansac.--Monseigneur, il me faut une pistole,
+sans cela je ne saurois équivoquer.--Comment, une pistole? dit le
+cardinal.--Oui, monseigneur, il m'en faut une, et si je n'équivoque
+bien, je me soumets à avoir le fouet...» Le cardinal lui en donne donc
+une. Le petit page la met dans sa poche et dit: «_Pistole Lansac_»
+(pistole en sac). Le cardinal la trouva si plaisante qu'il lui en fit
+donner dix.
+
+On a remarqué que le cardinal de Richelieu avoit puni fort sévèrement
+la sédition des _pieds-nus_ en Normandie, parce que cette province a
+eu des souverains autrefois, qu'elle le porte plus haut qu'une autre
+province, qu'elle est voisine des Anglois, et qu'elle a peut-être
+encore quelque inclination à avoir un duc.
+
+On a remarqué aussi que ce fut une grande bévue que de défendre de
+peser les pistoles, car on rogna si bien qu'elles ne pesoient plus que
+six livres, et que le Roi se ruinoit quand il fallut porter de l'or
+hors de France; enfin cela fit ouvrir les yeux au cardinal. Il est
+vrai qu'il prit le chemin qu'il falloit pour arrêter ce désordre, car
+il les décria tout d'un coup. Il fallut après tirer parti des
+rogneurs. Montauron en donnoit tant au Roi et les faisoit condamner à
+la plus grosse somme qu'il pouvoit. Il y en avoit tant que toute la
+corde du royaume n'eût pas suffi pour les pendre. Quelques
+particuliers du conseil, qui avoient de l'or léger, furent cause qu'on
+donna ce ridicule arrêt qui défendoit de peser les pistoles. Cela
+obligea à faire les louis d'or[547].
+
+ [547] Voyez _le Traité historique des monnoies de France_ de Le
+ Blanc; Amsterdam, 1692, p. 298 et suiv.
+
+Le cardinal de Richelieu ayant harangué au parlement en présence du
+Roi, sa harangue, qui fut assez longue, fit bien du bruit, à cause de
+l'orateur probablement, car au fond ce n'étoit pas grand'chose[548].
+On parla de la faire imprimer. Il pria le cardinal de La Valette
+d'assembler quelques personnes intelligentes. Ce fut chez Bautru. M.
+Godeau, M. Chapelain, M. Gombauld, M. Guyet, M. Desmarest que Bautru y
+mit de son chef, en étoient. On la lut fort exactement, car le
+cardinal le souhaitoit. Ils furent depuis dix heures du matin jusqu'au
+soir à ne marquer que le plus gros; dès qu'il sut qu'on avoit été si
+long-temps à l'examiner, il rengaîna et ne pensa plus à la faire
+imprimer. Bautru ne fut pas d'avis qu'on lui montrât les marques qu'on
+avoit faites, car il y en avoit trop, et cela l'auroit fâché. Elle
+étoit pleine de fautes contre la langue, aussi bien que son Catéchisme
+ou Instruction chrétienne[549]. Il voyoit bien les choses, mais il ne
+les entendoit pas bien. A parler succinctement, il étoit admirable et
+délicat. Il n'y a que l'_Instruction des curés_ qui soit de lui;
+encore a-t-il pris des uns et des autres; pour le reste, la matière
+est de Lescot, et le françois de Desmarest[550]. Il avoit fait une
+comédie qui étoit fort ridicule, et il la vouloit faire jouer. Madame
+d'Aiguillon et le maréchal de La Meilleraye firent agir Boisrobert
+pour l'en détourner. Le pauvre homme en fut disgracié quinze jours.
+Desmarest avoit des peines enragées avec lui. Il falloit se servir de
+ses pensées ou du moins les déguiser. Depuis, il ne fut pas si docile;
+il croyoit écrire mieux en prose que tout le reste du monde, mais il
+ne faisoit état que des vers. Il a écrit en un endroit de son
+Catéchisme ces mots: «C'est comme qui entreprendroit d'entendre _le
+More de Térence_ sans commentaire.» C'est signe qu'il avoit bien lu
+Térence[551]. Il y a encore deux autres livres de lui; le premier
+s'appelle _la Perfection du chrétien_[552]. Dans la préface il dit
+qu'il a fait le livre pendant les désordres de Corbie. C'est une
+vanité ridicule. Quand cela seroit, à quoi il n'y a nulle apparence,
+car il n'en avoit pas le loisir et avoit assez d'autres choses dans la
+tête, il ne faudroit pas le dire. M. Desmarest, par l'ordre de madame
+d'Aiguillon, et M. de Chartres (Lescot), qui avoit été son confesseur,
+ont un peu revu cet ouvrage. L'autre est intitulé: _Traité enseignant
+la méthode la plus aisée et la plus assurée de convertir ceux qui se
+sont séparés de l'Eglise_[553]. M. de Chartres et M. l'abbé de
+Bourséis l'ont revu. Après eux, madame d'Aiguillon pria M. Chapelain
+de refondre une Invocation à la Vierge: il le fit; mais elle n'y
+changea rien par scrupule ou par vénération pour son oncle. Beaucoup
+de gens croient que ce dernier ouvrage est de M. de Chartres, car le
+style est assez conforme, autant qu'on en peut juger par un
+échantillon, à l'approbation que ce prélat a mise au-devant du livre.
+Le cardinal faisoit travailler plusieurs personnes aux matières, et
+puis il les choisissoit, et choisissoit passablement bien.
+
+ [548] Talon l'aîné, avocat-général, homme de petite cervelle,
+ alla sottement en présence du Roi au parlement louer le cardinal
+ de Richelieu par-dessus les maisons. En sortant le cardinal lui
+ dit: «Monsieur Talon, vous n'avez rien fait aujourd'hui, ni pour
+ vous ni pour moi.» (T.)
+
+ [549] _Instruction du Chrétien._ La première édition de ce livre,
+ qui en compte au moins vingt-quatre, est de Poitiers, 1621,
+ in-8º.
+
+ [550] Le Catéchisme a été corrigé depuis par Desmarest, qui l'a
+ mis en l'état où on le voit aujourd'hui. (T.)
+
+ [551] Ce n'est pas dans son Catéchisme intitulé: _Instruction du
+ chrétien_, que le cardinal commit la singulière erreur que
+ Tallemant signale ici. C'est dans _les Principaux points de la
+ Foi catholique, défendus contre l'écrit adressé au Roi par les
+ ministres de Charenton_; Poitiers, 1617, in-8º. Il y traduit
+ _Terentianus Maurus_, qui est le nom d'un grammairien, par _le
+ Maure de Térence_, croyant que cet auteur avoit laissé une pièce
+ de ce titre dont il étoit question dans le passage qu'il avoit à
+ traduire.
+
+ [552] Paris, 1646, in-4º.
+
+ [553] Paris, 1651, in-folio.
+
+Une chose m'a encore surpris de cet homme, c'est qu'il n'avoit jamais
+lu les Mémoires de Charles IX[554]. En voici une preuve convaincante.
+Quelqu'un lui ayant parlé de _la Servitude volontaire_ d'Etienne de La
+Boëtie, c'est un des Traités de ces Mémoires, et un Traité, pour dire
+ce que j'en pense, qui n'est qu'une amplification de collége, et qui a
+eu bien plus de réputation qu'il n'en mérite; il eut envie de voir
+cette pièce: il envoie un de ses gentilshommes par toute la rue
+Saint-Jacques demander _la Servitude volontaire_. Les libraires
+disoient tous: «Nous ne savons ce que c'est.» Ils ne se ressouvenoient
+point que cela étoit dans les Mémoires de Charles IX. Enfin le fils
+de Blaise, un libraire assez célèbre, s'en ressouvint et le dit à son
+père; et quand le gentilhomme repassa: «Monsieur, lui dit-il, il y a
+un curieux qui a ce que vous cherchez, mais sans être relié, et il en
+veut avoir cinq pistoles.--N'importe,» dit le gentilhomme. Le galant
+sort par la porte de derrière et revient avec les cahiers qu'il avoit
+décousus, et eut les cinq pistoles.
+
+ [554] _Mémoires de l'état de la France sous Charles_ IX. Le
+ _Traité de la servitude volontaire_ a été imprimé pour la
+ première fois, en 1578, dans le tome 3 de ce Recueil, folio 116.
+
+Le cardinal a aussi laissé des Mémoires pour écrire l'histoire de son
+temps[555]. Madame d'Aiguillon s'informa depuis de madame de
+Rambouillet, de qui elle se pouvoit servir pour écrire cette histoire.
+Madame de Rambouillet en voulut avoir l'avis de M. de Vaugelas, qui
+lui nomma M. d'Ablancourt et M. Patru. Elle ne voulut pas du premier à
+cause de sa religion. Pour Patru, à qui elle en fit parler par M.
+Desmarest, il lui fit dire que, pour bien écrire cette histoire, il
+falloit renoncer à toute autre chose; qu'ainsi, il seroit obligé de
+quitter le palais; qu'elle lui fît donc donner un bénéfice de mille
+écus de rente ou une somme une fois payée. Elle lui envoya offrir la
+charge de lieutenant-général de Richelieu. Il lui répondit que pour
+cent mille écus il ne quitteroit pas la conversation de ses amis de
+Paris. Depuis, il m'a juré qu'il étoit ravi de n'avoir pas été pris au
+mot, et qu'il auroit enragé d'être obligé de louer un tyran qui avoit
+aboli toutes les lois et qui avoit mis la France sous un joug
+insupportable. Il n'y a pas plus de quatre ans que M. de Montausier
+croyoit avoir fait quelque chose pour faire avoir cet emploi à M.
+d'Ablancourt, car madame Du Vignan, à qui lui et Chapelain en avoient
+parlé par rencontre, s'en alla persuadée que la religion n'étoit
+d'aucun obstacle à cela, et que madame d'Aiguillon ne pouvoit mieux
+faire. Mais cela n'a rien produit, quoiqu'on l'en quittât pour deux
+mille livres de pension. On a dit que l'évêque de Saint-Malo, Sancy,
+travailloit à l'histoire sur les Mémoires du cardinal de Richelieu,
+mais cela n'a point paru. Ce M. de Saint-Malo étoit ambassadeur à la
+Porte. Son secrétaire, nommé Martin, trouva le moyen de faire échapper
+des Sept-Tours de grands seigneurs polonais et une dame qui lui avoit
+promis de l'épouser. Il se sauva avec eux. Sancy en eut cent coups de
+latte sous la plante des pieds. Il n'étoit pas évêque alors. On
+trouva, après la mort du cardinal, ce qu'on a appelé son _Journal_. Il
+est imprimé. Là on voit que beaucoup de ceux qu'on croyoit ses ennemis
+lui donnèrent des avis contre leurs propres amis.
+
+ [555] On publia d'abord du cardinal l'_Histoire de la mère et du
+ fils_, qui fut mal à propos attribuée à Mézerai. Ce n'est qu'en
+ 1823 que M. Petitot donna, d'après le manuscrit du dépôt des
+ Affaires étrangères, les _Mémoires du cardinal de Richelieu_,
+ compris dans la deuxième série des _Mémoires relatifs à
+ l'histoire de France_.
+
+Pour l'Académie, que Saint-Germain appeloit assez plaisamment _la
+volière de Psaphon_[556], je n'ai rien à ajouter à ce qu'en a dit M.
+Pellisson dans l'_Histoire_ qu'il en a faite[557]. Je dirai seulement
+que le cardinal étoit ravi quand on lui remettoit la décision de
+quelque difficulté. Il en faisoit faire compliment aux académiciens,
+et les prioit de lui en envoyer souvent de même. Mais son avarice en
+ceci n'a-t-elle pas été ridicule? S'il eût donné à Vaugelas de quoi
+subsister honorablement[558], sans s'occuper à autre chose qu'au
+Dictionnaire, le Dictionnaire eût été fini de son vivant, car après on
+en eût été quitte pour nommer des commissaires qui eussent revu chaque
+lettre avec lui. Il eût fallu aussi payer ces commissaires. Mais cela
+lui coûtoit-il rien? étoit-ce de son fonds qu'il payoit les gens? Cela
+eût été utile et honorable à la France[559]. Il a négligé aussi de
+faire un bâtiment pour cette pauvre Académie.
+
+ [556] Psaphon, habitant de la Lybie, voulant être reconnu pour un
+ dieu, réunit un grand nombre d'oiseaux, et leur apprit à répéter:
+ _Psaphon est un grand dieu_. Leur éducation terminée, il les
+ rendit à la liberté, et les Lybiens, frappés de ce prodige,
+ décernèrent à Psaphon les honneurs divins.
+
+ [557] La première édition de l'ouvrage de Pellisson parut en 1653
+ (Paris, in-8º), sous le titre de _Relation contenant l'Histoire
+ de l'Académie françoise_.
+
+ [558] Il rétablit la pension de Vaugelas, qui étoit de douze
+ cents écus; mais Vaugelas n'en fut point payé. (T.)
+
+ [559] Il y avoit à Vitré, en Bretagne, un avocat peu employé,
+ nommé Des Vallées. Cet homme étoit si né aux langues, qu'en moins
+ de rien il les devinoit, en faisoit la syntaxe et le
+ dictionnaire. En cinq ou six leçons il montroit l'hébreu. Il
+ prétendoit avoir trouvé une langue-matrice qui lui faisoit
+ entendre toutes les autres. Le cardinal de Richelieu le fit venir
+ ici; mais Des Vallées se brouilla avec Demuys, le professeur en
+ langue hébraïque, et avec un autre; cet autre étoit peut-être
+ Sionita, cet homme du Liban, qui travailloit à sa Bible de
+ Legeay. Le Pailleur, qui étoit de ses amis, lui avoit demandé sur
+ toutes choses de ne les point choquer. Un jour que Le Pailleur,
+ en voyant quelques épreuves, demanda si cela étoit corrigé, Des
+ Vallées dit: «Voire, ce ne sont que des ignorants.» Demuys sut
+ cela, et le décria. Le cardinal vouloit cependant qu'il fît
+ imprimer ce qu'il savoit de cette langue-matrice: «Mais vous me
+ faites divulguer mon secret, donnez-moi donc de quoi vivre.» Le
+ cardinal le négligea, et le secret a été enterré avec Des
+ Vallées. (T.)
+
+Il étoit avide de louanges. On m'a assuré que dans une épître
+liminaire d'un livre qu'on lui dédioit, il avoit rayé _héros_ pour
+mettre _demi-dieu_. Une espèce de fou, nommé La Peyre, s'avisa de
+mettre au-devant d'un livre un grand soleil, dans le milieu duquel le
+cardinal étoit représenté. Il en sortoit quarante rayons, au bout
+desquels étoient les noms des quarante académiciens. M. le chancelier,
+comme le plus qualifié, avoit un rayon vert. Je pense que M. Servien,
+alors secrétaire d'Etat, avoit l'autre; Bautru ensuite, et les autres
+_au prorata_ de leurs qualités, pour user des termes du président de
+La Vieuville. Il y mit Cherelles-Bautru, qui n'en étoit point, au lieu
+du commissaire Hubert. C'étoit un Auvergnat qui a fait de ridicules
+traités de chronologie.
+
+J'ai déjà dit que le cardinal n'aimoit que les vers. Un jour qu'il
+étoit enfermé avec Desmarets, que Bautru avoit introduit chez lui, il
+lui demanda: «A quoi pensez-vous que je prenne le plus du plaisir?--A
+faire le bonheur de la France, lui répondit Desmarets.--Point du tout,
+répliqua-t-il, c'est à faire des vers.» Il eut une jalousie enragée
+contre _le Cid_, à cause que ses pièces des Cinq-Auteurs[560]
+n'avoient pas trop bien réussi. Il ne faisoit que des tirades pour des
+pièces de théâtre. Mais quand il travailloit, il ne donnoit audience à
+personne. D'ailleurs, il ne vouloit pas qu'on le reprît. Une fois
+L'Etoile, moins complaisant que les autres, lui dit le plus doucement
+qu'il put qu'il y avoit quelque chose à refaire à un vers. Ce vers
+n'avoit seulement que trois syllabes de plus qu'il ne lui falloit. «Là
+là, monsieur de L'Etoile, lui dit-il, comme s'il eût été question
+d'un édit, nous le ferons bien passer[561].»
+
+ [560] Les pièces dont il fournissoit le sujet à Bois-Robert,
+ Colletet, L'Estoile, Corneille et Rotrou, à chacun desquels il
+ distribuoit un acte à faire, et que pour cette raison on appeloit
+ _les pièces des Cinq-Auteurs_.
+
+ [561] Il avoit assez méchant goût. On lui a vu se faire rejouer
+ plus de trois fois une ridicule pièce en prose que La Serre avoit
+ faite. C'est _Thomas Morus_. En un endroit Anne de Boulen disoit
+ au roi Henri VIII, qui lui offroit une promesse de mariage:
+ «Sire, des promesses de mariage, les petites filles s'en
+ moquent.» En un autre, elle moralisoit sur la fragilité des
+ choses humaines, et disoit au Roi que le trône des rois étoit un
+ trône de paille: «C'est donc, disoit le Roi, de paille de
+ diamant.» On appelle une paille certaine marque dans les diamants
+ qui est un défaut. (T.)
+
+Il fit une fois un dessein de pièce de théâtre avec toutes les
+pensées; il le donna à Boisrobert en présence de madame d'Aiguillon,
+qui suivit Boisrobert quand il sortit, pour lui dire qu'il trouvât le
+moyen d'empêcher que cela ne parût, car il n'y avoit rien de plus
+ridicule. Boisrobert, quelques jours après, voulut prendre ses biais
+pour cela. Le cardinal, qui s'en aperçut, dit: «Apportez une chaise à
+Du Bois (je dirai pourquoi il l'appeloit ainsi), il veut prêcher.» M.
+Chapelain après fit des remarques sur ce dessein par l'ordre du
+cardinal. Elles étoient les plus douces qu'il se pouvoit.
+L'Eminentissime déchire la pièce, puis il fit recoller les déchirures,
+le tout dans son lit, la nuit, et enfin conclut de n'en plus parler.
+
+Pour l'ordinaire il traitoit les gens de lettres fort civilement. Il
+ne voulut jamais se couvrir parce que Gombauld voulut demeurer
+nu-tête; et mettant son chapeau sur la table, il dit: «Nous nous
+incommoderons l'un et l'autre.» Cependant, regardez si cela s'accorde,
+il s'assit, et le laissa lire une comédie tout de bout, sans
+considérer que la bougie qui étoit sur la table, car c'étoit la nuit,
+étoit plus basse que lui. Cela s'appelle obliger et désobliger en
+même temps. Cela ne lui arrivoit guère. Vingt fois il a fait couvrir
+et asseoir Desmarets dans un fauteuil comme lui, et vouloit qu'il ne
+l'appelât que _monsieur_.
+
+On l'a pourtant loué de savoir obliger de bonne grâce quand il le
+vouloit. Il avoit, à ce que dit La Ménardière, dessein de faire à
+Paris un grand collége avec cent mille livres de rente, où il
+prétendoit attirer les plus grands hommes du siècle. Là il y eût eu un
+logement pour l'Académie, qui eût été la directrice de ce collége.
+C'étoit à Narbonne, un peu devant sa mort, que La Ménardière dit qu'il
+le fit venir sept ou huit fois pour lui en parler; et il avoit cela si
+fort dans la tête, que, malgré son mal et toutes les affaires qu'il
+avoit alors sur les épaules, il y pensoit fort souvent. Il avoit,
+ajoute La Ménardière, déjà acheté quelque collége. Il laissa une assez
+belle bibliothèque; mais l'avarice de madame d'Aiguillon, et le peu de
+soin qu'elle en a eu, la laisse fort dépérir. Feu Tourville,
+grand-maréchal-des-logis, quand le Roi alla loger au palais, voulut à
+toute force en avoir la clef. Après on y trouva pour sept à huit mille
+livres de livres à dire. Ce fat de La Serre y loge présentement, et y
+a fait je ne sais quel taudis.
+
+Le cardinal faisoit écrire la nuit quand il se réveilloit. Pour cela
+on lui donna un pauvre petit garçon de Nogent-le-Rotrou, nommé Chéret.
+Ce garçon plut au cardinal, parce qu'il étoit secret et assidu. Il
+arriva quelques années après qu'un certain homme ayant été mis à la
+Bastille, Laffemas, qui fut commis pour l'interroger, trouva dans ses
+papiers quatre lettres de Chéret, dans l'une desquelles il disoit à
+cet homme: «Je ne puis vous aller trouver, car nous vivons ici dans
+la plus étrange servitude du monde, et nous avons affaire au plus
+grand tyran qui fut jamais.» Laffemas porte ces lettres au cardinal,
+qui aussitôt fait appeler Chéret. «Chéret, lui dit-il, qu'aviez-vous
+quand vous êtes venu à mon service?--Rien, monseigneur.--Ecrivez cela.
+Qu'avez-vous maintenant?--Monseigneur, répondit le pauvre garçon bien
+étonné, il faut que j'y pense un peu.--Y avez-vous pensé? dit le
+cardinal après quelque temps.--Oui, monseigneur, j'ai tant en cela,
+tant en telle chose, etc., etc.--Ecrivez.» Quand cela fut écrit:
+«Est-ce tout?--Oui, monseigneur.--Vous oubliez, ajouta le cardinal,
+une partie de cinquante mille livres.--Monseigneur, je n'ai pas touché
+l'argent.--Je vous le ferai toucher; c'est moi qui vous ai fait faire
+cette affaire.» Somme toute, il se trouva six vingt mille écus de
+bien. Alors il lui montra ses lettres. «Tenez, n'est-ce pas là votre
+écriture? lisez. Allez, vous êtes un coquin; que je ne vous voie
+jamais.» Madame d'Aiguillon et le grand-maître le firent reprendre au
+cardinal. Peut-être savoit-il des choses qu'ils craignoient qu'il
+divulguât. Ce n'est pas que le cardinal ne fût pas terriblement
+redouté. Pour moi, je trouve que l'Eminentissime, cette fois-là, fut
+assez clément. Ce Chéret est maître des comptes. Il avoit placé un de
+ses frères chez le grand-maître, qui, je crois, a fait aussi quelque
+chose.
+
+Il est temps de parler de M. le Grand[562]. Le cardinal, qui ne
+s'étoit pas bien trouvé de La Fayette, et qui voyoit bien qu'il
+falloit quelque amusement au Roi, jeta les yeux sur Cinq-Mars, second
+fils du feu maréchal d'Effiat. Il avoit remarqué que le Roi avoit déjà
+un peu d'inclination pour ce jeune seigneur, qui étoit beau et bien
+fait, et il crut qu'étant le fils d'un homme qui étoit sa créature, il
+seroit plus soumis à ses volontés qu'un autre. Cinq-Mars fut un an et
+demi à s'en défendre; il aimoit ses plaisirs, et connoissoit assez
+bien le Roi; enfin son destin l'y entraîna. Le Roi n'a jamais aimé
+personne si chaudement; il l'appeloit _cher ami_. Au siége d'Arras,
+quand Cinq-Mars y fut avec le maréchal de L'Hôpital mener le convoi,
+il falloit que M. le Grand écrivît deux fois le jour au Roi; et le bon
+sire se mit à pleurer une fois qu'il tarda trop à lui faire savoir de
+ses nouvelles. Le cardinal vouloit qu'il lui dît jusqu'aux bagatelles.
+Lui ne vouloit dire que ce qui importoit au cardinal; leur
+mésintelligence commença à éclater quand M. le Grand prétendit entrer
+au conseil.
+
+ [562] Henri Coiffier, dit Ruzé, marquis de Cinq-Mars,
+ grand-écuyer de France.
+
+Le cardinal ne trouva pas bon non plus que Cinq-Mars eût voulu être
+grand-écuyer au lieu de premier écuyer de la petite écurie. Le Roi
+disoit tout en sa présence; il savoit toutes les affaires. Le cardinal
+en représenta tous les inconvénients au Roi, et que c'étoit un trop
+jeune homme. Cela outra le grand-écuyer, qui fit maltraiter son
+espion, La Chenaye, premier valet-de-chambre, par le Roi, qui le
+chassa honteusement. Le Roi, en maltraitant La Chenaye, disoit aux
+assistans: «Il n'est pas gentilhomme, au moins.» Il l'appeloit coquin,
+et le menaçoit de coups de bâton. Cinq-Mars s'en lava comme il put
+auprès du cardinal, en lui disant que cet homme, le mettant mal avec
+le Roi, l'eût empêché de rendre à Son Eminence ce qu'il lui devoit. La
+Meilleraye, son beau-frère, lui proposa à Ruel, où il fit son
+apologie, de donner un écrit signé de sa main, par lequel il
+s'obligeroit de dire au cardinal tout ce que le Roi lui diroit. Il
+répondit que ce seroit signer sa condamnation.
+
+C'est apparemment Fontrailles[563] qui irrita le plus Cinq-Mars contre
+l'Éminentissime, car il étoit enragé contre le cardinal, et voici
+pourquoi. Fontrailles et autres étoient à Ruel dans l'antichambre du
+cardinal; on vint dire que je ne sais quel ambassadeur venoit; le
+cardinal sort au-devant de lui dans l'antichambre, et ayant trouvé
+Fontrailles, il lui dit, le raillant un peu fortement: «Rangez-vous,
+rangez-vous, monsieur de Fontrailles, ne vous montrez point, cet
+ambassadeur n'aime point les monstres.» Fontrailles grinça les dents,
+et dit en lui-même: «Ah! scélérat, tu me viens de mettre le poignard
+dans le sein, mais je te l'y mettrai à mon tour, où je ne pourrai.»
+Après, le cardinal le fit entrer, et goguenarda avec lui pour
+raccommoder ce qu'il avoit dit. Mais l'autre ne lui a jamais pardonné.
+Cette parole-là a peut-être fait faire la grande conjuration qui pensa
+ruiner le cardinal.
+
+ [563] Fontrailles, homme de qualité de Languedoc, bossu devant et
+ derrière, et fort laid de visage, mais qui n'a pas la mine d'un
+ sot. Il est fort petit et gros. (T.)--Il s'appeloit Louis
+ d'Astarac, vicomte de Fontrailles. On a de lui une relation des
+ choses qui se sont passées à la cour pendant la faveur de
+ Cinq-Mars. Elle a été publiée avec les Mémoires de Montresor.
+ (_Voyez_ cette relation dans la deuxième série de la _Collection
+ des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, tom. 54, pag.
+ 409.)
+
+Avant que de dire le reste, il faut parler de la Catalogne et du
+Roussillon, puisqu'aussi bien fut-ce à Perpignan que la catastrophe
+arriva. Au commencement le cardinal fit peu d'état de la Catalogne,
+car je crois qu'il n'avoit pas lu les Mémoires de la Ligue, non plus
+que ceux de Charles IX, et qu'il ne savoit pas que c'étoit par les
+Pyrénées, et non par les Alpes, qu'il falloit chasser les Espagnols
+d'Italie et des Pays-Bas. Peut-être le savoit-il, mais il vouloit
+faire durer la guerre. Quoi que c'en soit, La Motte-Houdancourt lui
+ayant envoyé par La Vallée, qui étoit l'homme du Roi en l'armée de
+Catalogne, des mémoires par lesquels il lui montroit clairement qu'il
+avoit de grandes intelligences dans l'Aragon et dans la Valence, le
+cardinal, touchant dans la main de cet envoyé, lui dit: «Assurez M. de
+La Motte que dans peu de temps je mènerai le Roi en personne en
+Espagne.» Je pense que, le Roi étant las de la guerre, le cardinal y
+eût été tout de bon cette fois-là; pour cet effet il fit faire au Roi
+le voyage de Perpignan. Durant ce siége, les plus riches de Sarragosse
+se retirèrent dans la Castille et ailleurs. Le dessein du cardinal
+étoit de mener le Roi à Barcelone avec une armée de quarante mille
+hommes, d'envoyer un des meilleurs généraux avec quelques troupes en
+Portugal, et de faire attaquer en même temps Fontarabie, qui étant
+prise (car apparemment le roi d'Espagne n'eût pu couvrir ce
+momon)[564], l'armée eût passé le long des Pyrénées pour se venir
+joindre après à celle du Roi. Il n'y avoit que Pampelune dans toute la
+Navarre à assiéger. Le Roi goûtoit assez cette entreprise, et avoit
+ordonné à La Vallée de faire accommoder le chemin de Notre-Dame de
+Mont-Serrat. En effet, on y dépensa huit mille livres, mais on y fit
+de l'ouvrage pour plus de cent mille francs, car les paysans, sachant
+que c'étoit pour le roi de France, ne vouloient point prendre
+d'argent. On prit Colioure avant Perpignan, mais ce fut par le plus
+grand hasard du monde. Le château, qui est sur le roc, et qui a des
+murs d'une épaisseur effroyable, ne craint ni le canon ni la mine. Le
+maréchal de La Meilleraye fit pourtant jouer un fourneau sans rime ni
+raison, et ce fourneau combla le seul puits qu'ils eussent. Ainsi il
+se fallut rendre pour ne pas mourir de soif.
+
+ [564] _Momon_, expression empruntée d'un jeu de dés, dont les
+ acteurs étoient masqués. _Couvrir ce momon_, paroît signifier ici
+ accepter le défi. (_Voyez_ le _Dict. de Trévoux_.)
+
+Salses vaut beaucoup mieux. Feu M. le Prince la prit. Bautru disoit
+qu'on en feroit un extraordinaire, car il avoit manqué Dole et
+Fontarabie. Un homme qui saura son métier, avec cinq cents hommes y
+fera périr une armée de quarante mille. Espenan y alla mettre trois
+mille hommes qui s'affamèrent l'un l'autre. Depuis elle fut surprise
+comme on alloit à Perpignan. Cet Espenan étoit un grand ignorant. Il
+alla mettre de la cavalerie en grand nombre dans Tarragone, et après
+se rendit on ne sait comment. Il est mort gouverneur de Philipsbourg.
+Au commencement de la guerre il étoit aisé de faire fortune; pour peu
+qu'on eût ouï parler du métier, on étoit recherché, car personne ne le
+savoit.
+
+En allant au Roussillon, le cardinal apprit à Tarascon que Machault,
+maître des requêtes, avoit fait pendre fort légèrement des marchands
+de blé à Narbonne. Il voulut savoir le détail de cette affaire. On lui
+dit qu'il y avoit dans la ville un avocat de Paris qui s'appeloit
+Langlois (au Palais on l'appeloit _Langlois tireur d'armes_, parce que
+son père étoit de ce métier-là, afin de le distinguer des autres qui
+s'appeloient comme lui). Cet avocat avoit été procureur du roi de
+l'intendance de Machault. Langlois vint, et en contant l'affaire, il
+ne disoit jamais que _monsieur_. Tous ceux qui étoient là lui disoient
+tout bas: «Dites _monseigneur_.» L'autre continuoit toujours à dire
+_monsieur_. Le cardinal se crevoit de rire de l'empressement de tous
+ses flatteurs, et écouta Langlois fort attentivement. L'avocat, quand
+il fut hors de là, dit: «Nous ne parlons au Palais que par _monsieur_;
+je suis du Palais et ne sais point d'autre langage.»
+
+Pour en revenir à M. le Grand, l'amiral de Brezé ne faisoit que
+d'arriver; c'étoit vers l'Avent 1641, quand le cardinal, qui vouloit
+partir à la fin de janvier pour Perpignan, lui dit qu'il falloit se
+préparer pour armer les vaisseaux à Brest, et puis passer le détroit
+pour s'aller planter devant Barcelonne, afin d'empêcher le secours de
+Perpignan. Quelques jours après, Brezé entra dans la chambre du Roi.
+Pensez que l'huissier ne le laissoit pas gratter deux fois. Le Roi et
+M. le Grand parloient dans la ruelle. Brezé entend, sans être vu, que
+M. le Grand disoit le diable du cardinal[565]. Il se retire; il
+consulte en lui-même. Il n'avoit pas encore vingt-deux ans. Il avoit
+peur de n'être pas cru; il se résout de suivre le Roi à la chasse le
+plus souvent qu'il pourroit, et s'il trouvoit M. le Grand à l'écart,
+de lui faire mettre l'épée à la main. Une fois il le trouva assez à
+propos; mais, voyant venir un chien, il crut qu'il y avoit des gens
+après. Le lendemain le cardinal lui ordonna de partir le jour suivant.
+Il fut deux jours caché, faisant travailler à son équipage.
+L'Éminentissime le sut, l'envoya quérir et le malmena. Enfin, le jeune
+homme, ne sachant plus que faire, va trouver M. de Noyers, et lui dit
+ce qu'il avoit entendu, et ce qu'il avoit eu dessein de faire. M. de
+Noyers lui dit: «Monsieur, ne partez point encore demain.» Le
+cardinal, averti de tout, le mande, le remercie de son zèle, et le
+fait partir après avoir dit qu'il y mettroit ordre.
+
+ [565] Le bruit ayant couru qu'il avoit fait venir des gens pour
+ assassiner le cardinal, M. le duc d'Enghien offrit à Son Éminence
+ de le tuer. Le marquis de Pienne le sut et le dit à Rumigny, qui
+ conseilla à M. le Grand de le dire au Roi. Il dit le lendemain à
+ Rumigny: «Le Roi m'a dit: Prends de mes gardes, cher ami.--Et
+ pourquoi n'en avez-vous pas pris? lui dit Rumigny en le regardant
+ entre les deux yeux. Vous ne me dites pas vrai.» Le jeune homme
+ rougit. «Au moins, ajouta Rumigny, allez chez M. le duc
+ accompagné de trois ou quatre de vos amis, pour lui faire voir
+ que vous n'avez point de peur.» Il y fut. M. le duc jouoit; on le
+ reçut fort bien, et on causa fort gaîment. Rumigny l'y
+ accompagna. (T.)
+
+Dans le voyage les choses s'aigrirent. Le cardinal vouloit qu'on
+chassât M. le Grand. Le Roi ne le vouloit pas, à cause que le cardinal
+le vouloit; non, comme vous allez voir, qu'il aimât encore M. le
+Grand. L'Éminentissime se retire à Narbonne[566] sous prétexte de son
+mal, et laisse Fabert[567], capitaine aux gardes, mais qui étoit bien
+dans l'esprit du Roi, et à qui le Roi avoit même dit un jour qu'il se
+vouloit servir de lui pour se défaire du cardinal. On l'avoit choisi
+comme un homme de coeur et un homme de sens. M. de Thou sonda un jour
+Fabert pour lui faire prendre le parti de M. le Grand. Fabert lui fit
+sentir qu'il en savoit bien des choses, et le pria de ne lui rien dire
+qu'il fût obligé de découvrir. «Mais vous n'avez, lui dit l'autre,
+aucune récompense; vous avez acheté votre compagnie aux gardes.--Et
+vous, répondit Fabert, n'avez-vous point de honte d'être comme le
+suivant d'un jeune homme qui ne fait que sortir de page? Vous êtes
+dans un plus mauvais pas que vous ne pensez.»
+
+ [566] Le maréchal de La Motte, sous prétexte d'empêcher le
+ secours de Perpignan, car exprès il faisoit courir le bruit que
+ les ennemis avoient ce dessein-là, s'avança à trente lieues de la
+ ville. Le maréchal manda au cardinal qu'il s'étoit avancé pour le
+ servir, et qu'il lui donnoit sa parole de le dégager quand il
+ voudroit, et de le venir enlever à la porte du logis du Roi;
+ qu'il avoit mille hommes dont il lui répondoit comme de lui-même.
+ Le cardinal dit qu'il admirait l'adresse qu'avoit eue le
+ maréchal, et lui manda qu'il n'avançât pas davantage. M. le
+ Grand, qui avoit plus d'esprit que de cervelle, se douta du
+ dessein du maréchal, et en avertit le Roi.
+
+ [567] Abraham Fabert, qui fut depuis créé maréchal de France.
+
+Or, voici comment on découvrit que le Roi n'aimoit plus M. le Grand.
+Un jour, en présence du Roi, on vint à parler de fortifications et de
+siéges. M. le Grand disputa long-temps contre Fabert, qui en savoit un
+peu plus que lui. Le feu Roi lui dit: «Monsieur le Grand, vous avez
+tort, vous qui n'avez jamais rien vu, de vouloir l'emporter sur un
+homme d'expérience qui fait la guerre depuis si long-temps;» et
+ensuite dit assez de choses à M. le Grand sur sa présomption[568],
+puis s'assit. M. le Grand lui alla dire sottement: «Votre Majesté se
+seroit bien passée de me dire tout ce qu'elle m'a dit.» Alors le Roi
+s'emporta tout-à-fait. M. le Grand sort, et en s'en allant il dit tout
+bas à Fabert: «Je vous remercie, monsieur Fabert,» comme l'accusant de
+tout cela. Le Roi vouloit savoir ce que c'étoit; Fabert ne le lui
+voulut jamais dire. «Il vous menace peut-être? dit le Roi.--Sire? on
+ne fait point de menaces en votre présence, et ailleurs on ne le
+souffriroit pas.--Il faut vous dire tout, monsieur Fabert, il y a six
+mois que je le vomis (ce sont les propres termes du Roi). Mais pour
+faire accroire le contraire, et qu'on pensât qu'il m'entretenoit
+encore après que tout le monde étoit retiré, continua le Roi, il
+demeuroit une heure et demie dans la garde-robe à lire l'Arioste. Les
+deux premiers valets de garde-robe étoient à sa dévotion. Il n'y a
+point d'homme plus perdu de vices, ni si peu complaisant. C'est le
+plus grand ingrat du monde. Il m'a fait attendre quelquefois des
+heures entières dans mon carrosse, tandis qu'il crapuloit. Un royaume
+ne suffiroit pas à ses dépenses. Il a, à l'heure que je vous parle,
+jusqu'à trois cents paires de bottes.» La vérité est que M. Le Grand
+étoit las de la ridicule vie que le Roi menoit, et peut-être encore
+plus de ses caresses[569]. Fabert donna avis de tout cela au cardinal.
+M. de Chavigny, qu'il envoya trouver Fabert, ne pouvoit croire ce
+qu'il entendoit. Cela donna courage au cardinal, qui, voyant qu'après
+cela M. le Grand faisoit toujours bonne mine, conjectura qu'il y avoit
+quelque grande cabale qui le soutenoit; c'était ce Traité d'Espagne.
+Avant que de dire mes conjectures comme il l'eut, je dirai quelle
+étoit la résolution du cardinal. Le cardinal, un peu devant, dictoit
+un manifeste dont les cahiers ont été brûlés. Il parloit de se retirer
+en Provence, à cause du comte d'Alais. Il espéroit que ses amis l'y
+viendroient joindre. Il partit effectivement, après s'être fait dire
+par les médecins que l'air de la mer lui étoit si contraire, qu'il ne
+guériroit jamais s'il ne s'en éloignoit davantage. Et au lieu d'aller
+par terre pour plus grande sûreté, il se mit sur le lac pour aller à
+Tarascon, disant que le branle de la litière lui faisoit mal. Comme il
+étoit près de passer le Rhône, on dit qu'un courrier, qui ne l'avoit
+point trouvé à Narbonne, arriva avec un paquet du maréchal de Brezé,
+vice-roi de Catalogne, qui, en quatre lignes, lui mandoit qu'une
+barque ayant échoué à la côte, on y avoit trouvé le Traité de M. le
+Grand, ou plutôt le Traité de M. d'Orléans avec l'Espagne, et qu'il le
+lui envoyoit.
+
+ [568] Un jour il contesta sur la guerre contre le maréchal de La
+ Meilleraye. Le Roi lui dit que c'étoit bien à lui, qui n'avoit
+ rien vu, à disputer contre un homme qui faisoit la guerre depuis
+ si long-temps.--«Sire, répondit-il, quand on a du sens et de la
+ lumière, on sait les choses sans les avoir vues.» (T.)
+
+ [569] Quoi que Rumigny pût dire à M. le Grand, il négligea de se
+ remettre bien avec le Roi; il se fioit sur son Traité avec
+ l'Espagne. Il avoit envoyé Montmort, parent de Fontrailles, au
+ comte de Brion, car on n'osoit, à cause de La Rivière, s'adresser
+ à Monsieur directement. Par malheur pour lui, M. de Brion étoit à
+ Paris aux noces de mademoiselle de Bourbon et de M. de
+ Longueville. Cela empêcha qu'il n'eût réponse, et donna le temps
+ d'avoir le Traité d'Espagne. La princesse Marie avoit promis à
+ Cinq-Mars de l'épouser quand il se serait plus élevé: cela avoit
+ contribué à lui faire tourner la tête. (T.)
+
+Voilà le bruit qu'on fit courir, mais ce n'est pas la vérité, comme
+nous dirons ensuite. Aussi n'y a-t-il guère d'apparence à ce qu'on
+disoit là, et ceux qui l'ont cru sont de facile croyance. Le cardinal
+(à ce qu'a dit Charpentier, son premier secrétaire, qui peut avoir été
+trompé comme un autre, et qui a conté l'aventure de la barque), fort
+surpris, commanda que tout le monde se retirât, excepté Charpentier.
+«Faites-moi apporter un bouillon, je suis tout troublé.» Charpentier
+le va prendre à la porte de la chambre, qu'on ferme ensuite au verrou.
+Alors le cardinal, levant les mains au ciel, dit: «O Dieu! il faut que
+tu aies bien du soin de ce royaume et de ma personne! Lisez cela,
+dit-il à Charpentier, et faites-en des copies.» Aussitôt il envoya un
+exprès à M. de Chavigny, avec ordre de le venir trouver, quelque part
+qu'il fût. Chavigny le vint trouver à Tarascon, car il jugea à propos
+de passer le Rhône. Chavigny, chargé d'une copie du Traité, va trouver
+le Roi. Le cardinal l'avoit bien instruit. «Le Roi vous dira que c'est
+une fausseté, mais proposez-lui d'arrêter M. le Grand, et qu'après il
+sera bien aisé de le délivrer si la chose est fausse; mais que si une
+fois l'ennemi entre en Champagne, il ne sera pas si aisé d'y
+remédier.» Le Roi n'y manqua pas; il se mit en une colère horrible
+contre M. de Noyers et M. de Chavigny, et dit que c'étoit une
+méchanceté du cardinal, qui vouloit perdre M. le Grand. Ils eurent
+bien de la peine à le ramener; enfin pourtant il fit arrêter M. le
+Grand, et puis alla à Tarascon s'éclaircir de tout avec le cardinal.
+
+Or, comme Fontrailles vit que le Roi étoit si long-temps avec M. de
+Noyers et M. de Chavigny sans qu'on eût appelé M. le Grand, il lui
+dit: «Monsieur, il est temps de se retirer.» M. le Grand ne le voulut
+pas. «Pour vous, lui dit-il, monsieur, vous serez encore d'assez belle
+taille quand on vous aura ôté la tête de dessus les épaules, mais en
+vérité je suis trop petit pour cela[570].» Il se sauva en habit de
+capucin, comme il étoit allé faire le Traité en Espagne[571].»
+
+ [570] Avant que de se mêler d'intrigue, Fontrailles avoit mis
+ tout son bien à couvert. Il a vingt-deux mille livres de rente en
+ fonds de terre, sans un sou de dettes. Il dit une plaisante chose
+ au feu Roi qui lui montroit des louis: «Sire, lui dit-il, j'aime
+ les vieux amis et les vieux écus.» Il ne veut point qu'on raille
+ de sa bosse; sur tout le reste il entend raillerie. Il étoit des
+ esprits forts du Marais. Ces messieurs se mirent, il y a près de
+ vingt ans, à porter des bottes qui avoient de fort longs pieds,
+ mais non pas si longs qu'on les a portés depuis. Quelques
+ capitaines aux gardes dansèrent un ballet des longs pieds.
+ Fontrailles alla prendre cela pour eux, et engagea le comte de
+ Fiesque et Rumigny à se battre. Le comte et son homme se
+ blessèrent. Fontrailles fut culbuté par le sien, et Rumigny
+ désarma le troisième. Ces messieurs du Marais chargèrent les
+ filous, et leur enjoignirent de ne voler plus dans le Marais.
+ Ainsi le Marais fut quelque temps un lieu de sûreté en dépit de
+ lui. Espenan, soldat de fortune, qui avoit été garde de M.
+ d'Épernon, épousa sa soeur. Il avoit gagné la mère et le cadet de
+ Fontrailles. Cet Espenan avoit été en crédit pour avoir déposé
+ contre M. de La Valette à l'assemblée de Fontarabie. Fontrailles
+ le fit appeler en vain plusieurs fois en duel. Le cadet se mit si
+ fort contre l'aîné qu'il lui envoya un cartel. Fontrailles en eut
+ horreur, et, par l'avis de Rumigny, conta cela à tout le monde.
+ Le cadet fût blâmé. Il est mort à la guerre en Catalogne. (T.)
+
+ [571] Fontrailles essaya de passer en Espagne; mais, n'y étant
+ pas parvenu, il se retira en Angleterre, où il resta jusqu'après
+ la mort du cardinal. (_Relation de Fontrailles_, au lieu déjà
+ cité, p. 443.)
+
+Voici ce que j'ai appris de M. Esprit l'académicien, qui dans ce temps
+étoit domestique de M. le chancelier, sur la manière dont M. le Grand
+fut arrêté. Huit jours après le départ de Fontrailles, M. le Grand se
+décide à se cacher à Narbonne chez un bourgeois dont la fille étoit
+bien avec son valet-de-chambre Belet, qui l'y conduisit. Le soir, il
+dit à un de ses gens: «Va voir si par hasard il n'y auroit point
+quelque porte de la ville ouverte.» Le valet négligea d'y aller, parce
+qu'on étoit soigneux de les fermer de bonne heure; cependant, voyez
+quel malheur, une porte avoit été ouverte toute la nuit pour faire
+entrer le train du maréchal de La Meilleraye. Alors, comme on avoit
+publié à son de trompe que quiconque découvriroit M. le Grand auroit
+tant de récompense, et que quiconque le cacheroit seroit puni de mort,
+etc., son hôte le découvrit, de peur d'encourir la peine annoncée. Si
+M. le Grand n'eût point été aussi paresseux, et qu'au lieu d'envoyer
+un de ses gens voir si une porte de la ville étoit ouverte, il y eût
+été lui-même, il se sauvoit.
+
+La vérité touchant le moyen qu'on a tenu pour avoir le Traité n'est
+point encore divulguée. Fabert a dit que le feu Roi l'avoit su ainsi
+que M. de Chavigny et M. de Noyers, et qu'il n'y avoit plus que la
+Reine, M. d'Orléans, M. le cardinal Mazarin et lui qui le sussent;
+mais qu'il se gardera bien de le dire. Un jour quelqu'un demanda à M.
+le Prince par quelle invention on avoit découvert ce Traité? M. le
+Prince dit quelque chose tout bas à cet homme; Voiture, qui avoit vu
+cela, dit à M. de Chavigny: «Vous faites tant le fin de ce grand
+secret, cependant M. le Prince l'a dit à un tel.--M. le Prince ne le
+sait pas, dit Chavigny; puis, quand il le sauroit, il n'oseroit le
+dire.» De là, Voiture conjecturoit que cela venoit de la Reine, et
+pour preuve de cela, on remarquoit qu'après avoir long-temps parlé de
+lui ôter ses enfants, on cessa tout-à-coup d'en parler. On dira à
+cela, que si la chose avoit été ainsi, madame de Lansac, qui tenoit la
+place de madame de Senecey, et qui étoit en même temps gouvernante de
+M. le Dauphin, n'eût pas tiré le rideau de la Reine si brusquement
+pour lui insulter, en lui disant d'un ton aigre que M. le Grand étoit
+arrêté. Cela n'y fait rien, car, pour donner le change, on laissa
+apparemment faire tout cela à madame de Lansac, et peut-être le lui
+fit-on faire exprès. Le temps nous en apprendra davantage. Le cardinal
+Mazarin, au retour de Narbonne, passa le premier à Lyon, et alla voir
+M. de Bouillon à Pierre-en-Cize, et lui dit: «Votre Traité est
+découvert;» et en même temps il lui en cita par coeur quelques
+articles. Cela étonna fort M. de Bouillon, qui crut que M. d'Orléans
+avoit tout dit; il confessa tout, quand on lui assura la vie.
+
+Comme on menoit M. le Grand à Lyon, un petit laquais catalan lui jeta
+une boulette de cire dans laquelle il y avoit un petit papier avec
+quelques avis assez mal digérés. Ce petit garçon, qui étoit à lui,
+s'étoit mis en ce hasard et venoit de la part de la princesse Marie.
+
+A Lyon, le chancelier Seguier dit tant à M. le Grand que le Roi
+l'aimoit trop pour le perdre, que cela n'iroit qu'à quelque temps de
+prison, que Sa Majesté auroit égard à sa jeunesse, que le pauvre M. le
+Grand en crut quelque chose. Il se persuada que le Roi ne souffriroit
+jamais qu'on le fît mourir; qu'étant si jeune, il avoit le temps
+d'attendre la mort du cardinal, et qu'après il reviendroit à la cour.
+D'abord il confessa tout en secret à M. le chancelier seul[572]. Le
+chancelier dit alors au cardinal: «Pour M. le Grand, cela va assez
+bien, mais pour l'autre, je ne sais comment nous ferons.» M. le
+Grand, après divers interrogatoires, fut conduit enfin au palais de
+Lyon. On le fit comparoître devant les commissaires; car il ne pensa
+pas, non plus que M. de Thou, qui cependant devoit savoir cela, à
+décliner, dans l'opinion qu'il avoit que le Roi ne demandoit d'autre
+satisfaction, sinon qu'il avouât publiquement son crime. Il fit d'une
+manière tout-à-fait aisée, et en termes dignes d'un cavalier,
+l'histoire de sa faveur. Ce fut là qu'il avoua que M. de Thou savoit
+le Traité, mais qu'il l'en avoit toujours détourné, et persista dans
+cette déclaration jusqu'à la mort. On le confronta après à M. de Thou,
+qui ne fit que lever les épaules comme en le plaignant, mais ne lui
+reprocha point de l'avoir trahi. M. de Thou allégua la loi
+_Conscii_[573], sur laquelle a été faite l'ordonnance de Louis XIII,
+qui n'a jamais été exécutée; mais il expliqua mal cette loi, prenant
+toujours _conscii_ pour complices. M. de Miroménil eut le courage
+d'ouvrir l'avis de l'absolution pour lui. Le cardinal, s'il eût vécu
+plus long-temps, ne lui en eût pas voulu de bien. Un exemple qu'on
+allégua d'un homme de qualité, nommé.....[574], que le premier
+président de Thou fit mourir pour la même chose, nuisit fort à son
+petit-fils.
+
+ [572] Le Roi, à son passage à Lyon, dit cent puérilités au
+ chancelier, et entre autres qu'il n'avoit jamais pu habituer ce
+ méchant garçon à dire tous les jours son _Pater_. Une autre fois,
+ en faisant des confitures, le Roi dit: «L'âme de Cinq-Mars étoit
+ aussi noire que le cul de ce poëlon.» (T.)
+
+ [573] Voici le texte de cette loi: _Utrum, qui occiderunt
+ parentes, an etiam conscii, poenâ parricidii adficiantur, quæri
+ potest? Et ait Macianus, etiam conscios eâdem poenâ adficiendos,
+ non solum parricidas._ (L. 6, au Digeste _de lege Pompeiâ, de
+ parricidiis_.) Toute la loi est dans l'interprétation du mot
+ _conscius_, qui signifie tout à la fois, celui qui a connoissance
+ du crime, et le complice du crime. La première interprétation est
+ d'une atrocité qui auroit toujours dû la faire repousser.
+
+ [574] Le nom est resté en blanc au manuscrit.
+
+M. le Grand[575] croyoit si peu mourir, que comme on le vouloit faire
+manger pour lui prononcer après sa sentence, il dit: «Je ne veux point
+manger; on m'a ordonné des pilules, j'ai besoin de me purger, il faut
+que je les aille prendre.» Il mangea peu. Après on leur prononça leur
+sentence. Une chose si dure et aussi peu attendue ne fit cependant
+témoigner aucune surprise à M. le Grand. Il fut ferme, et le combat
+qu'il souffroit en lui-même ne parut point au dehors. Quoiqu'on eût
+résolu de ne point lui donner la question, comme portoit la sentence,
+on ne laissa pas de la lui présenter; cela le toucha, mais ne lui fit
+rien faire qui le démentît, et il défaisoit déjà son pourpoint, quand
+on lui fit lever la main pour dire vérité. Il persévéra, et dit qu'il
+n'avoit plus rien à ajouter. Il mourut avec une grandeur de courage
+étonnante, ne s'amusa point à haranguer, salua seulement ceux qu'il
+reconnut aux fenêtres, se dépêcha, et quand le bourreau lui voulut
+couper les cheveux, il lui ôta les ciseaux et les donna au frère du
+Jésuite. Il vouloit qu'on ne lui en coupât qu'un peu par-derrière; il
+retira le reste en devant. Il ne voulut point qu'on le bandât. Il
+avoit les yeux ouverts quand on le frappa, et tenoit le billot si
+ferme qu'on eut de la peine à en retirer ses bras. On lui coupa la
+tête du premier coup. M. le Grand étoit plein de coeur; il ne fut
+point ébranlé par un si grand revers. Au contraire, il avoit écrit de
+fort bon sens et même élégamment à la maréchale d'Effiat, sa mère.
+
+ [575] Quelques-uns des faits relatifs à Cinq-Mars sont placés,
+ dans le manuscrit original, à l'article de Louis XIII; on a cru
+ devoir les réunir tous ici, pour éviter la confusion et les
+ redites.
+
+On trouva la piste de toutes les menées de M. de Thou. C'étoit le plus
+inquiet de tous les hommes. M. le Grand l'avoit appelé _Son
+Inquiétude_. Quand il sortoit, il étoit quelquefois une heure sans
+pouvoir déterminer où il iroit. Par une ridicule affectation de
+générosité, dès qu'un homme étoit disgracié, il le vouloit connoître,
+et lui alloit faire offre de services. Etant conseiller, ou maître des
+requêtes, il alla voir le cardinal de La Valette à Mayence, et fut à
+la guerre, d'où il revint avec un bras cassé. On se moqua de lui. Si
+M. le Grand mourut en galant homme, M. de Thou fit le cagot. Il
+composa des inscriptions pour mettre à des offrandes qu'il faisoit. Il
+fit des voeux, des fondations et autres choses semblables. Il
+demandoit sans cesse s'il n'y avoit point de vanité dans son humilité.
+Enfin, il paillarda furieusement son vin, comme on dit, et il sembloit
+avec ses longs propos qu'il voulût se familiariser avec la mort. Je
+trouve qu'il mourut en pédant, lui qui avoit toujours vécu en
+cavalier, car sa soutane ne tenoit à rien. Il faisoit le coup de
+pistolet étant intendant de l'armée. Il étoit amoureux de madame de
+Guémenée. On dit qu'il lui écrivit après avoir été condamné. Au moins
+écrivit-il à une dame. C'étoit un vilain rousseau. Les grands
+seigneurs et les grandes dames l'avoient gâté, et aussi l'opinion
+d'être descendu des comtes de Toul, lui qui se devoit contenter d'être
+d'une maison illustre par de belles charges et des écrits
+célèbres[576].
+
+ [576] Cyprien Perrot, conseiller de la grand'chambre, père du
+ président Perrot, et ami intime du président de Thou l'historien,
+ trouva un jour par hasard un acte par lequel il paroîssoit que
+ l'avocat de Thou, de qui venoit ce président et le premier
+ président du Parlement, étoit fils d'un habitant d'Atis, village
+ qui est à une journée de Paris; cela le fit rire. Il l'envoya au
+ président, et lui manda que par cette pièce il prouveroit bien
+ nettement qu'il venoit des comtes de Toul. C'étoit la chimère de
+ la famille. Le président prit cela comme il devoit: il n'en fit
+ que rire, et M. Perrot fut un de ses exécuteurs testamentaires.
+ Perrot, sieur d'Ablancourt, y étoit quand on trouva cette pièce;
+ c'est de lui que nous tenons ce fait. (T.)
+
+Le cardinal, qui avoit traîné M. de Thou après lui sur le Rhône, eut
+bien de la peine à gagner la Loire. On le portoit dans une machine, et
+pour ne le pas incommoder, on rompoit les murailles des maisons où il
+logeoit, et si c'étoit par haut, on faisoit une rampe dès la cour, où
+il entroit par une fenêtre dont on avoit ôté la croisée. Vingt-quatre
+hommes le portoient en se relayant. Une fois qu'il eut attrapé la
+Loire, on n'avoit que la peine de le porter du bateau à son logis.
+Madame d'Aiguillon le suivoit dans un bateau à part; bien d'autres
+gens en firent de même. C'étoit comme une petite flotte. Deux
+compagnies de cavalerie, l'une de çà, l'autre de là la rivière,
+l'escortoient. On eut soin de faire des routes pour réunir les eaux
+qui étoient basses, et pour le canal de Briare, qui étoit presque
+tari, on y lâcha les écluses. M. d'Enghien eut ce bel emploi. Il passa
+aux bains de Bourbon-Lancy; mais ce remède ne lui servit guère. On
+trouva dans Pline que deux consuls romains étoient morts de fièvres
+qu'ils prirent, comme lui, dans la Gaule narbonnaise. Le cardinal
+étoit sujet aux hémorroïdes, et Suif[577] l'avoit une fois charcuté à
+bon escient.
+
+Quand il fut de retour à Paris, il fit ajouter à _l'Europe_[578] la
+prise de Sedan, qu'il appeloit dans la pièce: _l'Antre des monstres_.
+Cette vision lui étoit venue dans le dessein qu'il avoit de détruire
+la monarchie d'Espagne. C'étoit comme une espèce de manifeste. M.
+Desmarets en fit les vers et en disposa le sujet.
+
+ [577] Chirurgien célèbre de ce temps.
+
+ [578] Tragi-comédie en cinq actes en vers, avec un prologue,
+ attribuée au cardinal, mais bien plutôt faite par Desmarets,
+ d'après un plan fourni par l'Éminence, et sous ses yeux. Elle fut
+ représentée sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, avec une
+ grande magnificence, et, malgré son peu de succès, elle fut
+ imprimée en 1643, in-4º.
+
+Le cardinal, s'il eût voulu, dans la puissance qu'il avoit, faire le
+bien qu'il pouvoit faire, auroit été un homme dont la mémoire eût été
+bénie à jamais. Il est vrai que le cabinet lui donnoit bien de la
+peine[579]. On a bien perdu à sa mort, car il choyoit toujours Paris,
+et puisqu'il en étoit venu si avant, il étoit à souhaiter qu'il durât
+assez pour abattre la maison d'Autriche. La grandeur de sa maison a
+été sa plus grande folie. Pour montrer combien le cabinet lui donnoit
+de peine, il ne faut que dire combien Tréville[580] lui causa de
+mauvaises heures. Il avoit su, peut-être par la déposition de M. le
+Grand, que le Roi, en lui montrant Tréville, avoit dit: «Monsieur le
+Grand, voilà un homme qui me défera du cardinal quand je voudrai.»
+Tréville commandoit les mousquetaires à cheval que le Roi avoit mis
+sur pied pour en être accompagné partout, à la chasse et ailleurs, et
+il en choisissoit lui-même les soldats. On y a vu des fils de M. le
+duc d'Uzès. On faisoit sa cour par ce moyen-là. Tréville est un
+Béarnais, soldat de fortune. Le cardinal avoit gagné sa cuisinière; on
+dit qu'elle avoit quatre cents livres de pension. Le cardinal ne
+vouloit point laisser auprès du Roi un homme en qui le Roi avoit tant
+de confiance. M. de Chavigny fut, de la part du cardinal, presser le
+Roi de le chasser. Le Roi bien humblement lui dit: «Mais, monsieur de
+Chavigny, que l'on considère que l'on me perd de réputation, que
+Tréville m'a bien servi, qu'il en porte des marques, qu'il est
+fidèle.--Mais, Sire, dit M. de Chavigny, vous devez aussi considérer
+que M. le cardinal vous a bien servi, qu'il est fidèle, qu'il est
+nécessaire à votre Etat, et que vous ne devez point mettre Tréville et
+lui dans la balance.--Quoi, monsieur de Chavigny, dit le cardinal à
+qui il faisoit ce rapport, vous n'avez pas plus pressé le Roi que
+cela? vous ne lui avez pas dit qu'il le falloit? La tête vous a
+tourné, monsieur de Chavigny, la tête vous a tourné.» Chavigny ensuite
+lui jura qu'il avoit dit au Roi: «Sire, il faut que vous le fassiez.»
+Le cardinal savoit bien à qui il avoit affaire. Le Roi craignoit le
+fardeau, et de plus il avoit peur que le cardinal, qui tenoit presque
+toutes les places, ne lui fît un méchant tour; enfin il fallut chasser
+Tréville.
+
+ [579] Par grimace il composa un conseil, et fit Saint-Chaumont
+ ministre d'État; car il ne vouloit pas des gens bien forts.
+ Saint-Chaumont, qui croyoit qu'on donnoit cela à son mérite, en
+ eut bien de la joie. Il rencontra Gordes, capitaine des
+ gardes-du-corps, à qui il le dit: «Oh! oh! dit Gordes, tu te
+ moques.» Il entre en riant à gorge déployée, et dit au Roi:
+ «Sire, Saint-Chaumont dit que Votre Majesté l'a fait ministre
+ d'État; quelque sot croirait cela.» (T.)
+
+ [580] Henri-Joseph de Peyre, comte de Troisville (on prononçait
+ _Tréville_), homme de l'esprit le plus juste et du goût le plus
+ délicat. Il se retira du monde après la mort de Henriette
+ d'Angleterre, duchesse d'Orléans.
+
+L'Eminentissime croyoit revenir de sa maladie; toutes les déclarations
+contre M. d'Orléans en sont une marque. Il le haïssoit et le
+méprisoit, et il le vouloit faire déclarer incapable de la couronne,
+afin que le Roi, qui ne pouvoit pas vivre long-temps, venant à
+mourir, ce prince ne pût avoir part au gouvernement. Il y en a qui ont
+cru que le cardinal avoit fait dessein de gouverner la Reine par le
+cardinal Mazarin; qu'il l'avoit fait exprès cardinal. Il est vrai que
+M. de Chavigny y servit fort pour empêcher M. de Noyers de l'être. On
+a même cru qu'il y avoit déjà de l'intelligence entre la Reine et le
+cardinal de Richelieu, et qu'elle avoit commencé dès le temps qu'il
+eut d'elle le Traité d'Espagne. J'ai ouï dire à Lyonne que la première
+fois que le cardinal de Richelieu présenta le Mazarin à la Reine
+(c'étoit après le Traité de Cazal), il lui dit: «Madame, vous
+l'aimerez bien, il a de l'air de Buckingham.» Je ne sais si cela y a
+servi, mais on croit que la Reine avoit de l'inclination pour lui de
+longue main, et que le cardinal de Richelieu s'en étoit aperçu, ou que
+cette ressemblance lui donnoit lieu de l'espérer.
+
+Quand on joua _l'Europe_, il n'y étoit pas; il l'avoit bien vu répéter
+plusieurs fois avec les habits qu'il fit faire à ses dépens; son bras
+ne lui permit pas d'y aller. Au retour, il dit à sa nièce, lui
+montrant le cardinal Mazarin: «Ma nièce, j'instruisois un ministre
+d'Etat, tandis que vous étiez à la comédie.» Et on dit qu'il le nomma
+au feu Roi, et qu'une autre fois il dit: «Je ne sache qu'un homme qui
+me puisse succéder, encore est-il étranger.» D'autres pensent que
+c'est trop subtiliser que de dire ce que j'ai dit du dessein de
+gouverner la Reine par le cardinal Mazarin, et croient que son
+intention n'a été autre que de mettre dans les affaires un homme qui,
+étant étranger et sa créature, par gratitude et par le besoin qu'il
+avoit d'appui, s'attacheroit apparemment à ses héritiers et à ses
+proches[581]; mais ce n'est pas la première fois qu'il s'est trompé.
+Il prenoit M. de Chavigny pour le plus grand esprit du monde, et
+Morand, maître des requêtes, pour le premier homme de la robe. On
+parlera ailleurs de l'un et de l'autre.
+
+ [581] Arnoul, qui travailloit à la marine, dit que le dessein du
+ cardinal de Richelieu étoit d'envoyer le cardinal Mazarin à Rome
+ pour y servir le Roi; et qu'il lui dit en sa présence: «Monsieur
+ Arnoul, dans combien de temps pouvez-vous apprêter un vaisseau
+ pour passer M. le cardinal Mazarin en Italie?--Monseigneur, dit
+ Arnoul, il y en aura un de prêt au premier jour.» Le Mazarin alla
+ supplier Arnoul de différer, et cependant le cardinal se porta
+ plus mal. Jamais le Mazarin n'a reconnu ce service. (T.)
+
+Le Roi ne fut voir le cardinal qu'un peu avant qu'il mourût, et
+l'ayant trouvé fort mal, en sortit fort gai[582]. Le curé de
+Saint-Eustache vint pour l'assister. On assure qu'il lui dit qu'il
+n'avoit d'ennemis que ceux de l'Etat, et que madame d'Aiguillon étant
+entrée tout échauffée, et lui ayant dit: «Monsieur, vous ne mourrez
+point, une sainte fille, une brave Carmélite, en a eu une
+révélation:--Allez, allez, lui dit-il, ma nièce, il faut se moquer de
+tout cela, il ne faut croire qu'à l'Evangile.»
+
+ [582] Il se fit fermer son cautère, parce que son bras
+ maigrissoit trop. Cela pourroit bien l'avoir tué; il ne vécut
+ plus guère après. (T.)
+
+On a dit qu'il étoit mort fort constant. Mais Boisrobert dit que les
+deux dernières années de sa vie, le cardinal étoit devenu tout
+scrupuleux, et ne vouloit point souffrir le moindre mot à double
+entente. Il ajoute que le curé de Saint-Eustache, à qui il en avoit
+parlé, ne lui avoit point dit que le cardinal fût mort si constamment
+qu'on l'avoit chanté. M. de Chartres (Lescot) a dit plusieurs fois
+qu'il ne connoissoit pas le moindre péché à M. le cardinal. Par ma
+foi! qui croira cela pourra bien croire autre chose!
+
+Le livre intitulé _Optatus gallus_ fut fait par le docteur Arsent, de
+concert avec le nonce du Pape, pour montrer que le cardinal de
+Richelieu tendoit à faire un schisme en France.
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.
+
+ Pages.
+
+ Henri IV 3
+
+ Le Maréchal de Biron le fils. 20
+
+ Le maréchal de Roquelaure. 22
+
+ Le marquis de Pisani. 26
+
+ M. de Bellegarde, et beaucoup de choses de Henri III. 34
+
+ M. de Termes. 43
+
+ La princesse de Conti. 45
+
+ Philippe Desportes. 52
+
+ Le cardinal Du Perron. 59
+
+ L'archevêque de Sens, frère du précédent. 61
+
+ Le duc de Sully. 63
+
+ Le connétable de Lesdiguières. M. de Créqui. 76
+
+ La reine Marguerite de Valois. 87
+
+ La comtesse de Moret. M. de Cesy. 92
+
+ Le connétable de Montmorency. 97
+
+ Madame la princesse de Condé. 100
+
+ Mademoiselle Du Tillet. 110
+
+ Le maréchal d'Ancre. 114
+
+ Lisette. 119
+
+ Madame de Villars. 122
+
+ Madame la comtesse de Soissons. 127
+
+ Mademoiselle de Senecterre. 129
+
+ M. de Senecterre. 131
+
+ M. d'Angoulême. 138
+
+ Le maréchal de La Force. 143
+
+ Malherbe. 155
+
+ Mademoiselle Paulet[583]. 196
+
+ La vicomtesse d'Auchy. 204
+
+ M. Des Yvetaux. 212
+
+ M. de Guise, fils du Balafré. 224
+
+ Le chevalier de Guise, frère du précédent. 231
+
+ Le baron Du Tour. 234
+
+ M. de Vaubecourt. 235
+
+ Rocher-Portail. 237
+
+ Le connétable de Luynes, M. et madame de Chevreuse et M.
+ de Luynes. 241
+
+ M. le duc de Luynes. 253
+
+ Le maréchal d'Estrées. 255
+
+ Le président de Chevry. Duret, le médecin, son frère. 261
+
+ M. d'Aumont. 267
+
+ Madame de Reniez. 272
+
+ Le baron de Panat. 273
+
+ Madame de Gironde. 275
+
+ M. de Turin. 281
+
+ M. de Portail, M. Hilerin. 283
+
+ Le comte de Villa-Medina. 285
+
+ M. Viète. 289
+
+ Le chancelier de Bellièvre, le chancelier de Sillery, M.
+ et madame de Pisieux, M. et madame de Maulny. 291
+
+ Le Camus, maître des requêtes. 300
+
+ Madame d'Alincourt. 302
+
+ M. d'Alincourt. 304
+
+ Faure, père et fils. 305
+
+ Vanité des nations. 308
+
+ Avocats. 310
+
+ Le marquis d'Assigny. 317
+
+ Le duc de Brissac. 320
+
+ Bizarreries et Visions de quelques femmes. _Ib._
+
+ Gens guéris ou sauvés par moyens extraordinaires. 323
+
+ La princesse d'Orange, la mère. 327
+
+ Le prince d'Orange, le père. 330
+
+ M. de Mayenne. 334
+
+ Maris cocus par leur faute. 336
+
+ Cocus prudents ou insensibles. 338
+
+ Le comte de Cramail. 340
+
+ Nains, Naines. 342
+
+ Le cardinal de Richelieu. 344
+
+ [583] C'est par erreur que cet article a été classé ici. Il
+ n'auroit dû trouver place que dans le volume suivant, parmi les
+ articles des habitués de l'hôtel Rambouillet.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des
+Réaux (Tome Premier), by Gédéon Tallemant des Réaux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME PREMIER) ***
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+ The Project Gutenberg's eBook of Les Historiettes, by Tallemant des Réaux, Tome Premier
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+The Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des Réaux
+(Tome Premier), by Gédéon Tallemant des Réaux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les historiettes de Tallemant des Réaux (Tome Premier)
+ Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle
+
+Author: Gédéon Tallemant des Réaux
+
+Release Date: July 1, 2010 [EBook #33033]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME PREMIER) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, Guy de
+Montpellier and the Online Distributed Proofreading Team
+at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="box">
+<p>Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.<br />
+Dans la note numéro <a href="#Footnote_56">56</a>, la date de 1580 qui figurait dans l'original a été corrigée en 1530.
+</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_I" id="Page_I">I</a></span></p>
+
+<h2>LES HISTORIETTES</h2>
+<h5 class="p2">DE</h5>
+<h1>TALLEMANT DES RÉAUX.</h1>
+
+<h4 class="p4">MÉMOIRES</h4>
+<h5>POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVII<sup>e</sup> SIÈCLE,</h5>
+
+<h6 class="p4">PUBLIÉS</h6>
+<h4>SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;</h4>
+<h6>AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,</h6>
+
+<h6 class="p4">PAR MESSIEURS</h6>
+<h4>MONMERQUÉ,</h4>
+<h6>Membre de l'Institut,</h6>
+
+<h5 class="p2">DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.</h5>
+
+<h4 class="p4">TOME PREMIER.</h4>
+
+<h5 class="p6">PARIS,<br />
+ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,</h5>
+
+<h6 class="p2">PLACE VENDÔME, 16.</h6>
+
+<h5 class="p2">1834</h5>
+
+<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">INTRODUCTION DE L'AUTEUR<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor light">[1]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">J'appelle ce recueil les <i>Historiettes</i>, parce que ce ne sont que
+petits Mémoires qui n'ont aucune liaison les uns avec les autres. J'y
+observe en quelque sorte la suite des temps, pour ne point faire de
+confusion. Mon dessein est d'écrire tout ce que j'ai appris et que
+j'apprendrai d'agréable et digne d'être remarqué, et je prétends dire
+le bien et le mal sans dissimuler la vérité, et sans me servir de ce
+qu'on trouve dans les Histoires et les Mémoires imprimés. Je le fais
+d'autant plus librement que je sais bien que ce ne sont pas choses à
+mettre en lumière, quoique peut-être elles ne laissassent pas d'être
+utiles. Je donne cela à mes amis qui m'en prient, il y a long-temps.
+Au reste, je renverrai souvent aux Mémoires que je prétends faire de
+la régence d'Anne d'Autriche, ou pour mieux dire, de l'administration
+du cardinal Mazarin, que je continuerai tant qu'il gouvernera, si je
+me trouve en <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> état de le faire<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Ces renvois seront pour ne pas
+répéter la même chose, comme par exemple, une fois que M. Chabot<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>,
+devenu duc de Rohan, entrera dans les négociations avec la cour, je ne
+puis plus continuer son <i>Historiette</i>, parce que désormais c'est
+l'histoire de la seconde guerre de Paris. Voilà quel est mon dessein.
+Je commencerai par Henri le Grand et sa cour, afin de commencer par
+quelque chose d'illustre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p>
+<h3 class="p4">MÉMOIRES</h3>
+
+<h5>DE</h5>
+
+<h2>TALLEMANT.</h2>
+
+<hr class="p4 c15" />
+
+<h3>HENRI IV<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor light">[4]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Si ce prince fût né roi de France, et roi paisible, probablement ce
+n'eût pas été un grand personnage; il se fût noyé dans les voluptés,
+puisque, malgré toutes ses traverses, il ne laissoit pas, pour suivre
+ses plaisirs, d'abandonner les plus importantes affaires<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Après la
+bataille de Coutras, au lieu de poursuivre ses avantages, il s'en va
+badiner avec la comtesse de Guiche<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, et lui porte les drapeaux qu'il
+avoit gagnés. Durant le <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> siége d'Amiens, il court après madame de
+Beaufort<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, sans se tourmenter du cardinal d'Autriche, depuis
+l'archiduc Albert, qui s'approchoit pour tenter le secours de la
+place<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<p>Il n'étoit ni trop libéral, ni trop reconnoissant. Il ne louoit jamais
+les autres, et se vantoit comme un gascon. En récompense, on n'a
+jamais vu un prince si humain, ni qui aimât plus son peuple; il ne
+refusoit point de veiller pour le bien de son État. Il a fait voir en
+plusieurs rencontres qu'il avoit l'esprit vif et qu'il entendoit
+raillerie<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
+
+<p>Pour reprendre donc ses amours, si Sébastien Zamet, comme quelques-uns
+l'ont prétendu, donna du poison à madame de Beaufort<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, on peut dire
+qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> rendit un grand service à Henri <span class="smcap">IV</span>, car ce bon prince
+alloit faire la plus grande folie qu'on pouvoit faire; cependant il y
+étoit tout résolu<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. On devoit déclarer feu M. le Prince bâtard<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12"></a><a href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.
+M. le comte de Soissons se faisoit cardinal, et on lui donnoit trois
+cent mille écus de rente en bénéfices. M. le prince de Conti<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> étoit
+marié alors avec une vieille qui ne pouvoit avoir d'enfants<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. M. le
+maréchal de Biron devoit épouser la fille de madame d'Estrées, qui
+depuis a été madame de Sanzay. M. d'Estrées la devoit avouer; elle
+étoit née durant le mariage, mais il y avoit cinq ou six ans que M.
+d'Estrées<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15"></a><a href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> n'avoit couché avec sa femme, qui s'en étoit enallée
+avec le marquis d'Allègre, et qui fut tuée avec lui à Issoire<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16"></a><a href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, par
+les habitants qui se soulevèrent, <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> et prirent le parti de la
+Ligue. Le marquis et sa galante tenoient pour le Roi: ils furent tous
+deux poignardés et jetés par la fenêtre.</p>
+
+<p>Cette madame d'Estrées étoit de La Bourdaisière, la race la plus
+fertile en femmes galantes qui ait jamais été en France<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17"></a><a href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>; on en
+compte jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit
+mariées, qui toutes ont fait l'amour hautement. De là vient qu'on dit
+que les armes de La Bourdaisière, c'est <i>une poignée de vesces</i>; car
+il se trouve, par une plaisante rencontre, que dans leurs armes il y a
+une main qui sème de la vesce<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18"></a><a href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>. On fit sur leurs armes ce quatrain:</p>
+
+<p class="left30">
+Nous devons bénir cette main<br />
+Qui sème avec tant de largesses,<br />
+Pour le plaisir du genre humain,<br />
+Quantité de si belles <i>vesces</i><a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19"></a><a href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p>
+
+<p>Voici ce que j'ai ouï conter à des gens qui le savoient bien, ou
+croyoient le bien savoir: une veuve à Bourges, première femme d'un
+procureur ou d'un notaire, acheta un méchant pourpoint à la
+Pourpointerie<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20"></a><a href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>, dans la basque duquel elle trouva un papier où il y
+avoit: «Dans la cave d'une telle maison, six pieds sous terre, de tel
+endroit (qui étoit bien désigné), il y a tant en or en des pots, etc.»
+La somme étoit <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> très-grande pour le temps (il y a bien 150 ans).
+Cette veuve, voyant que le lieutenant-général de la ville étoit veuf
+et sans enfants, lui dit la chose, sans lui désigner la maison, et
+offrit, s'il vouloit l'épouser, de lui dire le secret. Il y consent;
+on découvre le trésor; il lui tient parole et l'épouse. Il s'appeloit
+Babou. Il acheta La Bourdaisière. C'est, je pense, le grand-père de la
+mère du maréchal d'Estrées<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21"></a><a href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p>
+
+<p>Madame d'Estrées eut six filles et deux fils, dont l'un est le
+maréchal d'Estrées qui vit encore aujourd'hui<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22"></a><a href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Ces six filles
+étoient madame de Beaufort, que madame de Sourdis, aussi de La
+Bourdaisière, gouvernait; madame de Villars, dont nous parlerons de
+suite; madame de Namps, la comtesse de Sanzay, l'abbesse de Maubuisson
+et madame de Balagny. Cette dernière est <i>Délie</i> dans l'<i>Astrée</i>; elle
+avoit la taille un peu gâtée, mais c'étoit la personne la plus galante
+du monde. Ce fut d'elle que feu M. d'Epernon eut l'abbesse de
+Sainte-Glossine de Metz<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23"></a><a href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. On les appeloit, elles six et leur frère,
+les sept péchés mortels. Madame de Neufvic, dame d'esprit, qui étoit
+fort familière chez madame de Bar<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24"></a><a href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, fit cette épigramme <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> sur la
+mort de madame la duchesse de Beaufort:</p>
+
+<p class="left30">
+J'ai vu passer par ma fenêtre<br />
+Les six péchés mortels vivants,<br />
+Conduits par le bastard d'un prêtre<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25"></a><a href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>,<br />
+Qui tous ensemble alloient chantant<br />
+<span class="i2">Un <i>requiescat in pace</i>,</span><br />
+Pour le septième trépassé<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26"></a><a href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
+
+<p>Henri <span class="smcap">IV</span>, à ce qu'on prétend, n'en avoit pas eu les <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> gants, et ce
+fut pour cela qu'il ne fit pas appeler M. de Vendôme <i>Alexandre</i>, de
+peur qu'on ne dît Alexandre le Grand, car on appeloit M. de Bellegarde
+M. le Grand<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27"></a><a href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, et apparemment il y avoit passé le premier. Le Roi
+commanda dix fois qu'on le tuât<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28"></a><a href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, puis il s'en repentoit quand il
+venoit à considérer qu'il la lui avoit ôtée; car Henri, voyant danser
+M. de Bellegarde et mademoiselle d'Estrées ensemble, dit: «Il faut
+qu'ils soient le serviteur et la maîtresse<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29"></a><a href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.»</p>
+
+<p>Henri <span class="smcap">IV</span> a eu une quantité étrange de maîtresses; il n'étoit pourtant
+pas grand abatteur de bois; aussi étoit-il toujours cocu. On disoit en
+riant que son second avoit été tué. Madame de Verneuil l'appela un
+jour <i>Capitaine bon vouloir</i>; et une autre fois, car elle le grondoit
+cruellement, elle lui dit que bien lui prenoit d'être roi, que sans
+cela on ne le pourroit souffrir, et qu'il puoit comme charogne. Elle
+disoit vrai, il avoit les pieds et le gousset fins<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30"></a><a href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>; et quand la
+feue Reine-mère coucha avec lui la première fois, quelque bien garnie
+qu'elle fût d'essences de son pays, elle ne laissa <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> pas que d'en
+être terriblement parfumée. Le feu Roi<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31"></a><a href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>, pensant faire le bon
+compagnon, disoit: «Je tiens de mon père, moi, je sens le gousset.»</p>
+
+<p>Je pense que personne n'a approuvé la conduite d'Henri <span class="smcap">IV</span> avec la feue
+Reine-mère, sa femme, sur le fait de ses maîtresses; car que madame de
+Verneuil fût logée si près du Louvre<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32"></a><a href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, et qu'il souffrît que la
+cour se partageât en quelque sorte pour elle, en vérité il n'y avoit
+en cela ni politique, ni bienséance. Cette madame de Verneuil étoit
+fille de ce M. d'Entragues qui épousa Marie Touchet, fille d'un
+boulanger d'Orléans<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33"></a><a href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, et qui avoit été maîtresse de Charles <span class="smcap">IX</span>.
+Elle avoit de l'esprit, mais elle étoit fière, et ne portoit guère de
+respect, ni à la Reine, ni au Roi. En lui parlant de la Reine, elle
+l'appeloit quelquefois votre grosse banquière, et le roi lui ayant
+demandé ce qu'elle eût fait si elle avoit été au port de Nully (ou
+<i>Neuilly</i>) quand la Reine s'y pensa noyer<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34"></a><a href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>: «J'eusse crié, lui
+dit-elle: <i>La Reine boit.</i>»</p>
+
+<p>Enfin le Roi rompit avec madame de Verneuil; elle se mit à faire une
+vie de Sardanapale ou de Vitellius: elle <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> ne songeoit qu'à la
+mangeaille, qu'à des ragoûts, et vouloit même avoir son pot dans sa
+chambre; elle devint si grasse qu'elle en devint monstrueuse; mais
+elle avoit toujours bien de l'esprit. Peu de gens la visitoient. On
+lui ôta ses enfants<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35"></a><a href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>; sa fille fut nourrie auprès des Filles de
+France.</p>
+
+<p>La feue Reine-mère, de son côté, ne vivoit pas trop bien avec le Roi:
+elle le chicanoit en toutes choses. Un jour qu'il fit donner le fouet
+à M. le dauphin: «Ah! lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos
+bâtards.&mdash;Pour mes bâtards, répondit-il, il les pourra fouetter, s'ils
+font les sots, mais lui il n'aura personne qui le fouette.»</p>
+
+<p>J'ai ouï dire qu'il lui avoit donné le fouet lui-même deux fois: la
+première, pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme, que, pour
+le contenter, il fallut tirer à ce gentilhomme un coup de pistolet
+sans balle pour faire semblant de le tuer; l'autre, pour avoir écrasé
+la tête à un moineau; et que, comme la Reine-mère grondoit, le Roi lui
+dit: «Madame, priez Dieu que je vive, car il vous maltraitera, si je
+n'y suis plus<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36"></a><a href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.»</p>
+
+<p>Il y en a qui ont soupçonné la Reine-mère d'avoir trempé à sa mort, et
+que pour cela on n'a jamais vu la déposition de Ravaillac. Il est bien
+certain que le Roi dit un jour que Conchine, depuis maréchal d'Ancre,
+<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> l'étoit allé saluer à Monceau: «Si j'étois mort, cet homme-là
+ruineroit mon royaume.»</p>
+
+<p>Ceux qui ont voulu raffiner sur la mort de Henri <span class="smcap">IV</span> disent que
+l'interrogatoire de Ravaillac fut fait par le président Jeannin, comme
+conseiller d'État (il avoit été président au mortier de Grenoble); et
+que la Reine-mère l'avoit choisi comme un homme à elle<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37"></a><a href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>. On a dit
+que la Comant avoit persévéré jusqu'à la mort<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38"></a><a href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p>
+
+<p>On a seulement dit que Ravaillac avoit déclaré que voyant que le Roi
+alloit entreprendre une grande guerre, et que son État en pâtiroit, il
+avoit cru rendre un grand service à sa patrie que de la délivrer d'un
+prince qui ne la vouloit pas maintenir en paix, et qui n'étoit pas bon
+catholique. Ce Ravaillac avoit la barbe rousse et les cheveux tant
+soit peu dorés. C'étoit une espèce de fainéant qu'on remarquoit à
+cause qu'il étoit habillé à la flamande plutôt qu'à la françoise. Il
+traînoit toujours une épée; il étoit mélancolique, mais d'assez douce
+conversation.</p>
+
+<p>Henri <span class="smcap">IV</span> avoit l'esprit vif; il étoit humain, comme <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> j'ai déjà
+dit. J'en rapporterai quelques exemples.</p>
+
+<p>A La Rochelle, le bruit étoit parmi la populace qu'un certain
+chandelier avoit une <i>main de gorre</i>, c'est-à-dire une mandragore; or,
+communément on dit cela de ceux qui font bien leurs affaires. Le Roi,
+qui n'étoit alors que roi de Navarre, envoya quelqu'un à minuit chez
+cet homme demander à acheter une chandelle. Le chandelier se lève et
+la donne. «Voilà, dit le lendemain le Roi, la <i>main de gorre</i>. Cet
+homme ne perd point l'occasion de gagner, et c'est le moyen de
+s'enrichir.»</p>
+
+<p>Un monsieur de Vienne, qui s'appeloit Jean, étoit bien empêché à faire
+sa propre anagramme: le Roi le trouva par hasard en cette occupation:
+«Hé! lui dit-il, il n'y a rien plus aisé: Jean de Vienne, <i>devienne
+Jean</i>.»</p>
+
+<p>Une fois un gentilhomme servant, au lieu de boire l'essai qu'on met
+dans le couvercle du verre, but en rêvant ce qui étoit dans le verre
+même; le Roi ne lui dit autre chose sinon: «Un tel, au moins
+deviez-vous boire à ma santé, je vous eusse fait raison.»</p>
+
+<p>On lui dit que feu M. de Guise étoit amoureux de madame de Verneuil;
+il ne s'en tourmenta pas autrement, et dit: «Encore faut-il leur
+laisser le pain et les p....: on leur a ôté tant d'autres choses<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39"></a><a href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span></p>
+
+<p>Quand il vint à donner le collier à M. de La Vieuville, père de celui
+que nous avons vu deux fois surintendant, et que La Vieuville lui dit,
+comme on a accoutumé: «<i>Domine, non sum dignus.</i>&mdash;Je le sais bien, je
+le sais bien, lui dit le Roi, mais mon neveu m'en a prié.» Ce neveu
+étoit M. de Nevers, depuis duc de Mantoue, dont La Vieuville, simple
+gentilhomme, avoit été maître-d'hôtel. La Vieuville en faisoit le
+conte lui-même, peut-être de peur qu'un autre ne le fît, car il
+n'étoit pas bête, et passoit pour un diseur de bons mots<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40"></a><a href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p>
+
+<p>Lorsqu'on fit une chambre de justice contre les financiers: «Ah!
+disoit-il, ceux qu'on taxera ne m'aideront plus.»</p>
+
+<p>Il faisoit des banquets avec M. de Bellegarde, le maréchal de
+Roquelaure et autres, chez Zamet<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41"></a><a href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a> et autres. Quand ce vint au
+maréchal, il dit au Roi qu'il ne savoit où les traiter, si ce n'étoit
+<i>aux Trois Mores</i>. Le Roi y alla; ils menèrent un page à deux, et le
+Roi un pour lui tout seul: «Car, dit-il, un page de ma <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> chambre ne
+voudra servir que moi.» Ce page fut M. de Racan, dont nous avons de si
+belles poésies.</p>
+
+<p>Un jour il alla chez madame la princesse de Condé, veuve du prince de
+Condé le bossu<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42"></a><a href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>; il y trouva un luth sur le dos duquel il y avoit
+ces deux vers:</p>
+
+<p class="left30">
+Absent de ma divinité,<br />
+Je ne vois rien qui me contente.</p>
+
+<p>Il ajouta:</p>
+
+<p class="left30">
+C'est fort mal connoître ma tante,<br />
+Elle aime trop l'humanité.</p>
+
+<p>La bonne dame avoit été fort galante. Elle étoit de Longueville.</p>
+
+<p>Avant la réduction de Paris, une nuit qu'il ne dormoit point bien, et
+qu'il ne pouvoit se résoudre à quitter sa religion, Crillon lui dit:
+«Pardieu, sire, vous vous moquez de faire difficulté de prendre une
+religion qui vous donne une couronne.» Crillon étoit pourtant bon
+chrétien, car un jour, priant Dieu devant un crucifix, tout d'un coup
+il se mit à crier: «Ah! Seigneur, si j'y eusse été on ne vous eût
+jamais crucifié!» Je pense même qu'il mit l'épée à la main, comme
+Clovis et sa noblesse au sermon de saint Remi. Ce Crillon, comme on
+lui montroit à danser, et qu'on lui dit: «Pliez, reculez. Je n'en
+ferai rien, dit-il; Crillon ne plia ni ne recula jamais.» Il refusa,
+<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> étant mestre-de-camp du régiment des gardes, de tuer M. de Guise;
+et quand M. de Guise le fils, étant gouverneur de Provence, s'avisa à
+Marseille de faire donner une fausse alarme, et de lui venir dire:
+«Les ennemis ont repris la ville;» Crillon ne s'ébranla point, et dit:
+«Marchons; il faut mourir en gens de c&oelig;ur.» M. de Guise lui avoua
+après qu'il avoit fait cette malice pour voir s'il étoit vrai que
+Crillon n'eût jamais peur. Crillon lui répondit fortement: «Jeune
+homme, s'il me fût arrivé de témoigner la moindre foiblesse, je vous
+eusse poignardé.»</p>
+
+<p>Quand M. du Perron, alors évêque d'Evreux, en instruisant le Roi,
+voulut lui parler du purgatoire: «Ne touchez point cela, dit-il, c'est
+le pain des moines.»</p>
+
+<p>Cela me fait souvenir d'un médecin de M. de Créqui, qui, à l'ambassade
+de son maître à Rome, comme quelqu'un au Vatican demandoit où étoit la
+cuisine du pape, dit en riant que c'étoit le purgatoire; on le voulut
+mener à l'Inquisition; mais on n'osa quand on sut à qui il étoit.</p>
+
+<p>Arlequin et sa troupe vinrent à Paris en ce temps-là, et quand il alla
+saluer le Roi, il prit si bien son temps, car il étoit fort dispos,
+que Sa Majesté s'étant levée de son siége, il s'en empara, et comme si
+le Roi eût été Arlequin: «Eh bien! Arlequin, lui dit-il, vous êtes
+venu ici avec votre troupe pour me divertir; j'en suis bien aise, je
+vous promets de vous protéger et de vous donner tant de pension.» Le
+Roi ne l'osa dédire de rien, mais il lui dit: «Holà! il y a assez
+long-temps que vous faites mon personnage; laissez-le-moi faire à
+cette heure.» <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span></p>
+
+<p>A ce propos un conte d'Angleterre. Milord Montaigu étoit mal satisfait
+du roi Jacques, et un jour qu'un gentilhomme écossois, que le roi
+avoit plusieurs fois évité, venoit pour lui demander récompense, il
+lui dit: «Sire, vous ne sauriez plus fuir; cet homme-là ne vous
+connoît point, j'ai votre ordre, je ferai semblant que je suis le roi,
+mettez-vous derrière.» L'Écossois fait sa harangue; Montaigu lui
+répond: «Il ne faut pas que vous vous étonniez que je n'aie rien fait
+encore pour vous, puisque je n'ai rien fait pour Montaigu, qui m'a
+rendu tant de services.» Le roi Jacques entendit raillerie, et lui
+dit: «Otez-vous de delà, vous avez assez joué.»</p>
+
+<p>Henri <span class="smcap">IV</span> conçut fort bien que détruire Paris c'étoit, comme on dit, se
+couper le nez pour faire dépit à son visage: en cela plus sage que son
+prédécesseur, qui disoit que Paris avoit la tête trop grosse, et qu'il
+la lui falloit casser. Henri <span class="smcap">IV</span> voulut pourtant, à telle fin que de
+raison, avoir une issue pour sortir hors de Paris sans être vu, et
+pour cela il fit faire la galerie du Louvre, qui n'est point du dessin
+de l'édifice, afin de gagner par là les Tuileries, qui ne sont dans
+l'enceinte des murs que depuis vingt ou vingt-cinq ans<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43"></a><a href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>. M. de
+Nevers en ce temps-là faisoit bâtir l'hôtel de Nevers. Henri <span class="smcap">IV</span> le
+trouvoit un peu trop magnifique, pour être à l'opposite du Louvre<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44"></a><a href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>,
+et un jour en causant <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> avec M. de Nevers, et lui montrant son
+bâtiment: «Mon neveu, lui dit-il, j'irai loger chez vous, quand votre
+maison sera achevée.» Cette parole du Roi, et peut-être aussi le
+manque d'argent, firent arrêter l'ouvrage.</p>
+
+<p>Un jour qu'il se trouva beaucoup de cheveux blancs: «En vérité,
+dit-il, ce sont les harangues que l'on m'a faites depuis mon avénement
+à la couronne, qui m'ont fait blanchir comme vous voyez.»</p>
+
+<p>Il dit à sa s&oelig;ur, depuis madame de Bar, la voyant rêveuse: «Ma
+s&oelig;ur, de quoi vous avisez-vous d'être triste? nous avons tout sujet
+de louer Dieu, nos affaires sont au meilleur état du monde.&mdash;Oui, pour
+vous, lui dit-elle, qui avez votre <i>conte</i>, mais pour moi, je n'ai pas
+le mien<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45"></a><a href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.»</p>
+
+<p>Elle fit danser une fois un ballet dont toutes les figures faisoient
+les lettres du nom du Roi. «Eh bien! Sire, lui dit-elle après,
+n'avez-vous pas remarqué comme ces figures composoient bien toutes les
+lettres du nom de Votre Majesté?&mdash;Ah! ma s&oelig;ur, lui dit-il, ou vous
+n'écrivez guère bien, ou nous ne savons guère bien lire: personne ne
+s'est aperçu de ce que vous dites.»</p>
+
+<p>A propos du comte de Soissons, j'ai ouï dire que comme il se sauvoit
+de Nantes, conduit par un blanchisseur dont il faisoit le garçon, il
+alla, car il marchoit fort mal à pied, choquer M. de Merc&oelig;ur qui
+par hasard passoit dans la rue. Le blanchisseur lui <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> donna un
+grand coup de poing, en lui disant: «Lourdaud, prenez garde à ce que
+vous faites.»</p>
+
+<p>Le jour que Henri <span class="smcap">IV</span> entra dans Paris, il fut voir sa tante de
+Montpensier, et lui demanda des confitures. «Je crois, lui dit-elle,
+que vous faites cela pour vous moquer de moi. Vous pensez que nous
+n'en avons plus.&mdash;Non, répondit-il, c'est que j'ai faim.» Elle fit
+apporter un pot d'abricots, et en prenant, elle en vouloit faire
+l'essai; il l'arrêta, et lui dit: «Ma tante, vous n'y pensez
+pas.&mdash;Comment, reprit-elle, n'en ai-je pas fait assez pour vous être
+suspecte?&mdash;Vous ne me l'êtes point, ma tante.&mdash;Ah! répliqua-t-elle, il
+faut être votre servante.» Et effectivement elle le servit depuis avec
+beaucoup d'affection.</p>
+
+<p>Quelque brave qu'il fût, on dit que quand on lui venoit dire: «Voilà
+les ennemis,» il lui prenoit, toujours une espèce de dévoiement, et
+que, tournant cela en raillerie, il disoit: «Je m'en vais faire bon
+pour eux.»</p>
+
+<p>Il étoit larron naturellement, il ne pouvoit s'empêcher de prendre ce
+qu'il trouvoit; mais il le renvoyoit. Il disoit que s'il n'eût été
+roi, il eût été pendu.</p>
+
+<p>Pour sa personne, il n'avoit pas une mine fort avantageuse. Madame de
+Simier, qui étoit accoutumée à voir Henri <span class="smcap">III</span>, dit, quand elle vit
+Henri <span class="smcap">IV</span>: «J'ai vu le Roi, mais je n'ai pas vu sa <i>Majesté</i>.»</p>
+
+<p>Il y a à Fontainebleau une grande marque de la bonté de ce prince. On
+voit dans un des jardins une maison qui avance dedans, et y fait un
+coude<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46"></a><a href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>. C'est <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> qu'un particulier ne voulut jamais la lui
+vendre, quoiqu'il lui en voulût donner beaucoup plus qu'elle ne
+valoit. Il ne voulut point lui faire de violence.</p>
+
+<p>Lorsqu'il voyoit une maison délabrée, il disoit: «Ceci est à moi, ou à
+l'Eglise.»</p>
+
+<h3 class="p4">LE MARÉCHAL DE BIRON LE FILS<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47"></a><a href="#Footnote_47" class="fnanchor light">[47]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Ce maréchal étoit si né à la guerre, qu'au siége de Rouen, où il étoit
+encore tout jeune, il dit à son père, à je ne sais quelle occasion,
+que si on vouloit lui donner un assez petit nombre de gens qu'il
+demandoit, il promettoit de défaire la plus grande partie des ennemis.
+«Tu as raison, lui dit le maréchal son père, je le vois aussi bien que
+toi, mais il se faut faire valoir; à quoi serons-nous bons, quand il
+n'y aura plus de guerre<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48"></a><a href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>?»</p>
+
+<p>Il étoit insolent et n'estimoit guère de gens. Il disoit que tous ces
+Jean.... de princes n'étaient bons qu'à noyer, et que le Roi sans lui
+n'auroit qu'une couronne d'épines. Ce qui le désespéra, c'est qu'étant
+avide de louanges, et le Roi ne louant guère que soi-même, jamais il
+n'avoit sur sa bravoure une bonne parole de <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> son maître<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49"></a><a href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>.
+D'ailleurs il ne se crut pas assez bien récompensé. On trouva pourtant
+que Henri <span class="smcap">IV</span>, dans la lettre qu'il écrivit à la reine Elisabeth, quand
+il lui envoya le maréchal de Biron, l'appeloit «<i>le plus tranchant
+instrument de ses victoires</i>,» et après sa mort il témoigna assez le
+cas qu'il en faisoit, quand la mère de feu M. le Prince dit qu'elle
+vouloit aller à Bruxelles pour être aimée de Spinola, qu'elle appeloit
+le Biron de la Flandre, comme elle l'avoit été du Biron de la France,
+car il ne put souffrir cette comparaison, et dit qu'on faisoit grand
+tort au maréchal de mettre ce marchand en parallèle avec lui.</p>
+
+<p>Il n'étoit pas ignorant, et on dit que Henri <span class="smcap">IV</span> étant à Fresnes,
+demanda l'explication d'un vers grec qui étoit dans la galerie.
+Quelques maîtres des requêtes, qui par malheur se trouvèrent là, ne
+firent pas semblant d'entendre ce que Sa Majesté disoit; le maréchal
+en passant dit ce que le vers vouloit dire et s'enfuit, tant il avoit
+honte d'en savoir plus que des gens de robe; car, pour s'accommoder au
+siècle, il falloit avoir plutôt la réputation de brutal que celle
+d'homme qui avoit connoissance des bonnes lettres<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50"></a><a href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>. A la bataille
+<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> d'Arques, le ministre Damours se mit à prier Dieu avec un zèle et
+une confiance la plus grande du monde: «Seigneur, les voilà,
+disoit-il, viens, montre-toi, ils sont déjà vaincus, Dieu les livre
+entre nos mains, etc.&mdash;Ne diriez-vous pas, dit le maréchal, que Dieu
+est tenu d'obéir à ces diables de ministres?»</p>
+
+<p>Il étoit assez humain pour ses gens. Son intendant Sarrau<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51"></a><a href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> le
+pressoit, il y avoit long-temps, de réformer son train, et lui apporta
+un jour une liste de ceux de ses domestiques qui lui étoient inutiles.
+«Voilà donc, lui dit-il, après l'avoir lue, ceux dont vous dites que
+je me puis bien passer, mais il faut savoir s'ils se passeront bien de
+moi.» Et il n'en chassa pas un<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52"></a><a href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p>
+
+<h3 class="p4">LE MARÉCHAL DE ROQUELAURE<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53"></a><a href="#Footnote_53" class="fnanchor light">[53]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">C'étoit un simple gentilhomme gascon, qui fut cadet aux gardes avec
+feu M. d'Epernon. Il se donna à <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> Henri <span class="smcap">IV</span>, comme l'autre à Henri
+<span class="smcap">III</span>, et le suivit dans toutes ses adversités. Lui et M. d'Epernon ont
+toujours été fort bien ensemble, et on disoit à Bordeaux: «M. de
+Roquelaure et M. d'Epernon, <i>qui toque l'un toque l'autre</i>.»</p>
+
+<p>On dit qu'ayant fait sommer je ne sais quelle ville, on lui vint dire
+qu'ils ne se vouloient pas rendre: «Eh bien, répondit-il, <i>que s'en
+esten</i>,» c'est-à-dire, qu'ils s'en abstiennent; mais cela n'a point de
+grâce comme en gascon; c'est plutôt: «Eh bien, qu'ils ne se rendent
+donc pas.»</p>
+
+<p>Il disoit que tous les courtisans étoient des traîtres, et quand il
+entroit dans l'antichambre du Roi: «Oh! s'écrioit-il, que voici de
+gens de bien!»</p>
+
+<p>Quand le connétable de Castille vint à Paris, Henri <span class="smcap">IV</span> le fit traiter,
+et le connétable de France, étoit vis-à-vis de lui; chaque Espagnol
+avoit ainsi un François de l'autre côté de la table. Le nonce du pape,
+qui fut depuis le pape Urbain, étoit au haut bout. Un Espagnol, qui
+étoit vis-à-vis du maréchal de Roquelaure, faisoit de gros rots en
+disant: «<i>La sanita del cuerpo, señor mareschal.</i>» Le maréchal
+s'ennuya de cela, et tout d'un coup, comme l'autre réitéroit, il
+tourna le c.., et fit un gros pet, en disant: «<i>La sanita del culo,
+señor Espagnol.</i>» Il étoit assez sujet aux vents. Un jour il fut
+obligé de sortir en grande hâte du cabinet de Marie de Médicis; mais
+il ne put si bien faire qu'elle n'entendît le bruit. Elle lui cria:
+«<i>Lho sentito, segnor mareschal.</i>» Lui, qui ne savoit pas l'italien,
+lui répondit sans se déferrer: «Votre Majesté a donc bon nez, madame?»
+<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span></p>
+
+<p>Le Roi lui demanda pourquoi il avoit si bon appétit quand il n'étoit
+que roi de Navarre, et qu'il n'avoit quasi rien à manger, et pourquoi
+à cette heure qu'il étoit roi de France, paisible il ne trouvoit rien
+à son goût: «C'est, lui dit le maréchal, qu'alors vous étiez
+excommunié, et un excommunié mange comme un diable.»</p>
+
+<p>Il perdit un &oelig;il d'une épine qui lui perça la prunelle, comme il
+étoit à la portière du carrosse, en allant voir madame de Maubuisson,
+s&oelig;ur de madame de Beaufort. Or, un jour qu'il étoit en carrosse
+avec Henri <span class="smcap">IV</span>, il s'avisa, en passant, de demander à une vendeuse de
+maquereaux si elle connoissoit bien les mâles d'avec les femelles.
+«Jésus! dit-elle, il n'y a rien de plus aisé, les mâles sont borgnes.»
+On l'accusoit d'avoir fait quelquefois le <i>ruffian</i><a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54"></a><a href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> à son maître.</p>
+
+<p>Le Roi se plaisoit à lui faire des niches. Il avoit juré de ne plus
+voir des ballets, à cause qu'il falloit attendre trop long-temps. Sa
+Majesté, pour l'attraper, en alla faire danser un chez lui-même; il
+n'y eut pas moyen de fuir, mais il se mit en telle posture qu'il avoit
+son bon &oelig;il caché. On n'y prit pas garde, et après il dit au Roi,
+qu'avec toute sa puissance il ne lui avoit pu faire voir un ballet en
+dépit de lui. Il se trouva du même temps à la cour un gentilhomme
+nommé Roquelaure et borgne comme lui; ils n'étoient point parens.</p>
+
+<p>Une autre fois le Roi le tenoit entre ses jambes, tandis qu'il faisoit
+jouer à Gros-Guillaume la farce du <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> Gentilhomme Gascon. A tout
+bout de champ, pour divertir son maître, le maréchal faisoit semblant
+de vouloir se lever, pour aller battre Gros-Guillaume, et
+Gros-Guillaume disoit: «<i>Cousis, ne bous fâchez.</i>» Il arriva qu'après
+la mort du Roi, les comédiens n'osant jouer à Paris, tant tout le
+monde y étoit dans la consternation, s'en allèrent dans les provinces,
+et enfin à Bordeaux. Le maréchal y étoit lieutenant de roi; il fallut
+demander permission. «Je vous la donne, leur dit-il, à condition que
+vous jouerez la farce du Gentilhomme Gascon.» Ils crurent qu'on les
+roueroit de coups de bâton au sortir de là; ils voulurent faire leurs
+excuses. «Jouez, jouez seulement,» leur dit-il. Le maréchal y alla;
+mais le souvenir d'un si bon maître lui causa une telle douleur qu'il
+fut contraint de sortir tout en larmes dès le commencement de la
+farce.</p>
+
+<p>Ce fut lui qui dit à un capitaine qui avoit gagné un gouvernement en
+changeant de religion, qu'il falloit bien que celle qu'il avoit
+quittée fût la meilleure, puisqu'il avoit pris du retour.</p>
+
+<p>Il fut marié deux fois. En allant pour accommoder deux gentilshommes
+qui prétendoient une même fille, il les mit d'accord, en la prenant
+pour lui. Elle étoit belle, mais elle n'avoit point de bien. Il ne
+voulut jamais qu'elle vît la cour, et quand le Roi lui disoit pourquoi
+il ne l'amenoit pas, il ne répondoit autre chose, sinon: «Sire, elle
+n'a pas de <i>sabattous</i>» (de souliers). <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">LE MARQUIS DE PISANI<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55"></a><a href="#Footnote_55" class="fnanchor light">[55]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Pour diversifier, je mettrai après le maréchal de Roquelaure un homme
+qui ne lui ressembloit guère. C'est M. le marquis de Pisani, de la
+maison de Vivonne. Il fut envoyé par Charles <span class="smcap">IX</span> ambassadeur en
+Espagne, où il demeura onze ans, parce que le roi de France et le roi
+d'Espagne se trouvoient également bien de lui. Son prince en fit plus
+de cas que jamais, quand il vit que cet ambassadeur ayant reçu quelque
+déplaisir des habitants d'une ville par où il passoit, ne voulut
+jamais, quoi qu'on fît, se tenir pour satisfait que ces habitants ne
+fussent venus en corps lui en demander pardon. Le marquis disoit que
+s'il croyoit ressembler de mine aux Espagnols, il ne se montreroit
+jamais en public, tant il avoit d'amour pour sa nation et d'aversion
+pour l'Espagne.</p>
+
+<p>Henri <span class="smcap">III</span> étant parvenu à la couronne, le pape et le roi d'Espagne
+demandèrent en même temps le marquis de Pisani pour ambassadeur. Le
+pape l'emporta. Il fut renvoyé à Rome pour la seconde fois du temps du
+pape Sixte <span class="smcap">V</span>. Ce fut lui qui remit la France dans la possession <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span>
+de la préséance sur l'Espagne; car, à la canonisation de saint Diego,
+dont les Espagnols avoient fait toute la dépense, quoique le pape
+l'eût prié de laisser les Espagnols en liberté ce jour-là, et de ne
+point assister à la cérémonie, il y voulut aller à toute force; et
+parce que l'ambassadeur d'Espagne s'étoit vanté qu'il l'arracheroit de
+sa chaise, il porta un poignard, et en fit porter à tous ceux de la
+nation. Il gagna même les propres Suisses du pape, dont le saint Père
+fut fort en colère; de sorte que l'ambassadeur d'Espagne fut contraint
+de voir la cérémonie par une jalousie.</p>
+
+<p>Ce fut durant cette ambassade qu'il se maria. Catherine de Médicis,
+qui aimoit extrêmement les Strozzi, tant parce qu'ils étoient ses
+parens, que parce qu'ils s'étoient incommodés à suivre le parti de
+France, ayant perdu depuis peu la comtesse de Fiesque, qui étoit de
+cette maison, voulut faire venir d'Italie quelque femme ou quelque
+fille de cette race. Il ne se trouva personne plus propre à être
+transportée de deçà les monts qu'une jeune veuve, qui n'avoit point
+d'enfants. A la vérité, elle étoit Savelle, et veuve d'un Ursin, mais
+sa mère étoit Strozzi. La Reine jeta les yeux sur le marquis de
+Pisani, qui étoit un vieux garçon de soixante-trois ans, mais encore
+frais et propre. Il ne la vit que deux ou trois jours avant que de
+l'épouser.</p>
+
+<p>Quand le pape excommunia le roi de Navarre et le prince de Condé, et
+qu'il envoya sa bulle en France par un Frangipani, archevêque de
+Nazareth, napolitain, le Roi ne le voulut point recevoir, et lui
+envoya ordre à Lyon de s'arrêter. Cet homme n'avoit fait que souffler
+la sédition du temps de Charles <span class="smcap">IX</span>, auprès duquel il avoit été nonce.
+Le pape en colère mande à <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> Pisani qu'il ait à sortir de ses terres
+dans trois jours, et cela, sans attendre les lettres du Roi. Le
+marquis répondit qu'il trouvoit l'ordre du pape bien extraordinaire et
+bien violent; qu'il ne se soucioit guère de savoir quel sujet avoit mu
+le pape à le traiter de la sorte, mais qu'il vouloit qu'il sût qu'il
+abrégeoit de deux jours le temps que le pape lui donnoit, et que
+l'étendue de ses terres n'étoit pas si grande qu'il n'en pût
+commodément sortir en moins de vingt-quatre heures. M. de Thou dit
+qu'il rendit trois jours au pape. Le Roi ne vouloit pas que
+l'archevêque de Nazareth, qui étoit gagné par les Guisards, vînt légat
+en France. L'affaire s'accommoda, et puis le marquis revint. Il avoit
+offert au Roi d'enlever le pape par une porte secrète qui étoit au
+bout d'une galerie du Vatican, où le saint Père avoit accoutumé de se
+promener seul. Le pape disoit qu'il voudroit M. de Pisani pour sujet,
+mais qu'il ne le vouloit point pour ambassadeur. Il lui a dit
+plusieurs fois: «Plût à Dieu que votre maître eût autant de courage
+que vous! nous ferions bien nos affaires.» Il entendoit le dessein
+qu'il avoit de chasser les Espagnols du royaume de Naples, et c'est à
+quoi il vouloit employer cette grande quantité d'argent qu'il
+amassoit. Le roi d'Espagne en avoit été averti; c'est pourquoi il
+envoya exprès un ambassadeur à Rome pour le sommer de contribuer à la
+guerre contre les hérétiques de France. Mais le pape fit dire à
+l'ambassadeur qu'il lui feroit couper la tête s'il lui faisoit une
+semblable sommation; sur quoi l'ambassadeur n'osa passer outre. Ce
+même pape disoit au marquis de Pisani qu'il n'y avoit qu'un homme et
+qu'une femme en Europe qui méritassent de commander, mais qu'ils
+étoient tous deux hérétiques: <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> c'étoient le roi de Navarre et la
+reine Elisabeth.</p>
+
+<p>Comme M. de Pisani revenoit de Rome avec l'évêque du Mans (de
+Rambouillet)<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56"></a><a href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>, leur galère fut surprise par un corsaire nommé
+Barberoussette. Ce corsaire les retint huit jours, et prétendoit bien
+en tirer grosse rançon. Le marquis, voyant un jour que le corsaire
+avoit quitté la galère, après avoir donné ses prisonniers en garde à
+ses gens, délibéra de sortir sans rien payer. M. du Mans, craignant la
+furie du corsaire, n'y vouloit nullement entendre; enfin M. de Pisani
+lui dit: «Allez prier Dieu, et me laissez faire le reste.» En effet,
+il prit si bien son temps, qu'assisté des François qui avoient été
+pris avec eux, il tua le capitaine et se rendit maître de la galère.
+Apparemment cet exploit ne s'est point fait sans de notables
+circonstances; mais quelques diligences que j'aie faites, je n'en ai
+pu apprendre autre chose, sinon que le neveu du corsaire, charmé de la
+bravoure et de la conduite du marquis, se jeta à ses pieds et lui
+demanda en grâce de le recevoir au nombre de ses domestiques. Le
+marquis l'embrassa, et cet homme mourut effectivement à son service.
+Il ne faut pas s'étonner de cela, tout le monde l'aimoit; les
+hôteliers d'Italie, quelque intéressés qu'ils soient, au second voyage
+qu'il y fit, ne vouloient pas qu'il payât. Il laissa à Rome sa femme
+et une fille, qui fut le seul enfant né de ce mariage<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57"></a><a href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>, parce qu'il
+n'y <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> avoit rien à craindre pour elles au milieu de leurs parents.
+Cette dame, qui étoit une femme de sens, faisoit en quelque sorte avec
+M. le cardinal d'Ossat, qui n'étoit alors qu'agent, le métier
+d'ambassadeur. Après il la fit venir en France, quand les choses
+furent un peu plus calmes.</p>
+
+<p>Pour lui, à son retour il suivit Henri <span class="smcap">IV</span>. En une rencontre, le Roi
+voyant qu'il étoit nécessaire de prendre un poste contre l'ordre et à
+la chaude, fit commandement à M. de Pisani d'y aller. Il y va.
+Quelqu'un avertit le Roi que le marquis étoit trop âgé pour un
+semblable commandement. Le Roi s'excusa en disant: «Il est si bien
+fait, si propre et si bien à cheval, que je l'ai pris pour un jeune
+homme; courez après lui et prenez sa place.» Le marquis répondit:
+«J'irai, et si je reviens, je prierai le Roi d'y prendre garde de plus
+près une autre fois.» Le Roi disoit que si tous les seigneurs de sa
+cour et tous les officiers de son armée étoient aussi ardents à le
+servir, qu'il ne faudroit point de trompettes pour sonner le
+boute-selle.</p>
+
+<p>Quelque sévère qu'il fût, on a remarqué que les jeunes gens l'aimoient
+fort et se plaisoient extrêmement avec lui. Ils lui portoient un tel
+respect qu'ils n'osoient paroître devant lui, s'ils n'étoient
+tout-à-fait dans la bienséance. Il aimoit les gens de lettres,
+quoiqu'il ne fût pas autrement savant. M. de Thou a laissé par écrit
+en des Mémoires à la main, qu'il ne savoit point de vie plus belle à
+écrire<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58"></a><a href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.
+ <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span></p>
+
+<p>Quand on crut que Malte seroit assiégée pour la seconde fois, le
+marquis de Pisani, Timoléon de Cossé, et Strozzi, qui mourut depuis
+aux Tercères, se jetèrent dans la place comme volontaires.</p>
+
+<p>Il avoit été fort galant; on croit que ce fut un des premiers amants
+de mademoiselle de Vitry, depuis madame de Simier. Madame la marquise
+de Rambouillet, sa fille, avoit plusieurs lettres qu'elle lui
+écrivoit, mais par malheur on les a laissé perdre.</p>
+
+<p>Il fut ensuite un des ambassadeurs pour l'absolution; mais le pape
+Clément <span class="smcap">VIII</span> ne voulut recevoir ni lui, ni le cardinal de Gondi.</p>
+
+<p>Henri <span class="smcap">IV</span> lui donna la cornette blanche à commander. Il le fit
+gouverneur de feu M. le Prince<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59"></a><a href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>, qu'il venoit de déclarer héritier
+présomptif de la couronne, et lui dit que s'il avoit un fils, il le
+lui donneroit, mais qu'il lui donnoit celui qui devoit régner après
+lui, qu'il le prioit d'en prendre soin, que la France lui auroit
+l'obligation de lui avoir fait un bon roi. Le marquis avoit les
+appointemens de gouverneur de Dauphin, et ne logeoit point avec M. le
+Prince. M. de Haucourt étoit le sous-gouverneur; mais la peste étant
+survenue à Paris, il eut ordre de le mener à Saint-Maur, où il demeura
+avec lui pendant deux ans. Et comme un jour ils étoient ensemble à la
+chasse, et qu'un paysan, auprès duquel ils passoient, se fut mis le
+ventre à terre, sans que le jeune prince le saluât, même <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> de la
+tête, le marquis l'en reprit fort aigrement, et lui dit: «Monsieur, il
+n'y a rien au-dessous de cet homme, il n'y a rien au-dessus de vous;
+mais si lui et ses semblables ne labouroient la terre, vous et vos
+semblables seriez en danger de mourir de faim.»</p>
+
+<p>Un jour ce petit prince, en jouant avec mademoiselle de Pisani, depuis
+madame la marquise de Rambouillet, alors âgée de huit ans, la prit par
+la tête et la baisa. Le marquis, qui en fut averti, l'en fit châtier
+très-sévèrement, car les princes sont des animaux qui ne s'échappent
+que trop. On en a fait la guerre bien des fois à cette demoiselle,
+comme si elle étoit cause de l'aversion que feu M. le Prince a eue
+toute sa vie pour les femmes.</p>
+
+<p>M. de Pisani n'avoit nullement bonne opinion de M. le Prince, et
+trouvoit qu'il n'avoit pas une belle inclination. Au reste, madame la
+princesse (Charlotte de La Trémouille) et le marquis n'étoient jamais
+d'accord ensemble. Il avoit résolu de quitter cet emploi à la première
+occasion, et sans doute il eût demandé son congé à la dissolution du
+mariage du Roi, mais il mourut à Saint-Maur un peu devant, et le Roi
+donna le comte de Belin pour gouverneur à M. le Prince, avec ce
+témoignage honorable pour M. de Pisani: «Quand j'ai voulu, dit-il,
+faire un roi de mon neveu, je lui ai donné le marquis de Pisani; quand
+j'en ai voulu faire un sujet, je lui ai donné le comte de Belin.» Ce
+comte s'accorda bien mieux que le marquis avec madame la princesse, et
+ils firent de belles galanteries ensemble.</p>
+
+<p>Depuis, il peut y avoir quatorze à quinze ans, mademoiselle <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> de
+Rambouillet, aujourd'hui madame de Montausier, étant allée à
+Saint-Maur avec feu madame la Princesse, une infinité de gens vinrent
+au château pour voir, disoient-ils, la petite-fille de ce M. de
+Pisani, dont ils avoient ouï parler à leurs pères.</p>
+
+<p>Le marquis de Pisani étoit fier. Le maréchal de Biron le fit prier de
+mettre à prix un fort beau cheval d'Espagne qu'il avoit, puisqu'aussi
+bien il n'alloit plus à la guerre. Le marquis, au lieu d'y entendre,
+répondit que s'il savoit où il y en a encore trois de même, il en
+donneroit deux mille écus de la pièce pour les mettre à son carrosse.
+En ce temps-là on n'alloit pas si communément à six chevaux.</p>
+
+<p>On a dit que le marquis de Pisani avoit rapporté d'Espagne, qui est un
+pays à simagrées, certaine affectation de ne point boire; mais madame
+de Rambouillet dit que cela vient d'une blessure qu'il reçut à la
+bataille de Moncontour, pour laquelle, craignant l'hydropisie, on lui
+conseilla de boire le moins qu'il pourroit. Insensiblement il
+s'accoutuma à boire fort peu, et enfin il voulut voir si on pourroit
+se passer de boire. En effet, il fut onze ans sans boire; mais il
+mangeoit beaucoup de fruits. <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">M. DE BELLEGARDE<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60"></a><a href="#Footnote_60" class="fnanchor light">[60]</a>,</h3>
+
+<h4>ET BEAUCOUP DE CHOSES DE HENRI III.</h4>
+
+<p class="p2">Les gens qui connoissoient bien M. de Bellegarde (comme M. de Racan)
+disent qu'on a cru trois choses de lui qui n'étoient point: la
+première, que c'étoit un poltron; la seconde, qu'il étoit fort galant;
+la troisième, qu'il étoit fort libéral. A la vérité, il ne recherchoit
+pas le péril, mais il ne manquoit nullement de c&oelig;ur; dans la suite
+nous en verrons des preuves. Il avoit le port agréable, étoit bien
+fait, et rioit de fort bonne grâce. Son abord plaisoit; mais hors
+quelques petites choses qu'il disoit assez bien, tout le reste n'étoit
+rien qui vaille. Ses gens étoient toujours déchirés, et hors que ce
+fût pour quelque entrée, ou pour quelque autre chose semblable, il
+n'eût pas voulu faire un sou de dépense; mais dans les occasions
+d'éclat, la vanité l'emportoit. Il n'étoit point trop bel homme de
+cheval, à moins que d'être armé, car cela le faisoit tenir plus droit.
+Il étoit grand et fort, et portoit fort bien ses armes. Je n'ai que
+faire de dire que sa beauté lui servit fort à faire sa fortune auprès
+de Henri <span class="smcap">III</span>. On sait ce que dit un courtisan de ce temps-là, à qui on
+reprochoit qu'il ne s'avançoit pas comme <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> Bellegarde. «Hé! dit-il,
+il n'a garde qu'il ne s'avance; on le pousse assez...» Il avoit la
+voix belle, et chantoit bien, mais il n'en fit jamais son capital, et
+cessa de chanter d'assez bonne heure.</p>
+
+<p>Une dame d'Auvergne, s&oelig;ur de madame de Senneterre, de la maison de
+La Chastre, se mit en tête d'être galantisée par ce M. de Bellegarde,
+dont elle entendoit tant parler, et un jour qu'il passoit assez près
+du lieu où elle demeuroit, elle l'envoya prier de venir loger chez
+elle. Il y alla; elle se fit toute la plus jolie qu'elle put;... et il
+repartit le lendemain matin. Au bout de trente ans il la revit à
+Paris; elle étoit effroyablement changée; il ne voulut pas croire que
+ce fût elle, et craignoit que le monde ne s'imaginât que cette
+femme-là ne pouvoit jamais avoir été passable.</p>
+
+<p>Jamais il n'y eut un homme plus propre; il étoit de même pour les
+paroles. Il ne pouvoit entendre nommer un pet. Une nuit il eut une
+forte colique venteuse; il appela ses gens et se mit à se promener,
+et, en se promenant, il pétoit; Yvrande, garçon d'esprit, qui étoit à
+lui, y vint comme les autres, mais il se cacha; M. de Bellegarde
+l'aperçut à la fin: «Ah! vous voilà, lui dit-il, y a-t-il long-temps
+que vous y êtes?&mdash;Dès le premier, monsieur, dès le premier.» M. de
+Bellegarde se mit à rire, et cela acheva de le guérir.</p>
+
+<p>Un jour que le dernier cardinal de Guise, qui étoit archevêque de
+Reims, vint fort frisé dîner chez M. de Bellegarde, le même Yvrande
+alla dire tout bas ces quatre vers à M. le Grand (on appeloit ainsi M.
+de Bellegarde):</p>
+
+<p class="left30">
+Les prélats des siècles passés<br />
+Etoient un peu plus en servage,
+<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span></p>
+
+<p class="left30">
+Ils n'étoient bouclés ni frisés,<br />
+Et......... rarement leur page.</p>
+
+<p>Malgré toute cette grande propreté dont nous venons de parler, dès
+trente-cinq ans M. de Bellegarde avoit la roupie au nez; avec le temps
+cette incommodité augmenta. Cela choquoit fort le feu roi Louis <span class="smcap">XIII</span>,
+qui pourtant n'osoit le lui dire, car on lui portoit quelque respect.
+Le Roi dit à M. de Bassompierre qu'il le lui dît. M. de Bassompierre
+s'en excusa. «Mais, Sire, dit-il au Roi, ordonnez en riant à tout le
+monde de se moucher, la première fois que M. de Bellegarde y sera.» Le
+Roi le fit, mais M. de Bellegarde se douta d'où venoit ce conseil, et
+dit au Roi: «Il est vrai, Sire, que j'ai cette incommodité, mais vous
+la pouvez bien souffrir, puisque vous souffrez les pieds de M. de
+Bassompierre.» Or, M. de Bassompierre avoit le pied fin. On empêcha
+que cette brouillerie n'allât plus loin.</p>
+
+<p>Une fois qu'on attendoit M. de Bellegarde à Nancy, où il devoit aller
+de la part du Roi, un conseiller d'état du duc de Lorraine revenoit
+d'un petit voyage à neuf heures du soir. Il se présenta aux portes
+pour voir si on lui ouvriroit. Il dit: «<i>C'est M. le Grand.</i>» On crut
+que c'étoit M. de Bellegarde. Voilà les tambours, les trompettes,
+grande quantité de flambeaux, des gens qui venoient demander <i>où est
+M. le Grand</i>. «Le voilà qui vient,» disoient les valets. Le duc
+l'envoya prier de venir au palais. Il y va bien étonné de tant
+d'honneurs, au lieu qu'on avoit accoutumé de n'ouvrir à personne à
+cette heure-là. Le duc lui dit: «Où est M. Le Grand?&mdash;Monseigneur,
+c'est moi, <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> je suis <i>le Grand</i>.&mdash;Vous êtes un <i>grand</i> sot,» lui
+dit le duc, et il le quitta là, fort en colère de la bévue de ses
+gens.</p>
+
+<p>Pour en revenir à ce que nous avons dit, qu'il ne manquoit point de
+c&oelig;ur, je rapporterai ce que M. d'Angoulême, bâtard de France<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61"></a><a href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>,
+dit de lui dans ses <i>Mémoires</i> au combat d'Arques: «Parmi ceux,
+dit-il, qui donnèrent le plus de marques de leur valeur, il faut
+nommer M. de Bellegarde, grand-écuyer, duquel le courage étoit
+accompagné d'une telle modestie, et l'humeur d'une si affable
+conversation, qu'il n'y en avoit point qui parmi les combats fît
+paroître plus d'assurance, ni dans la cour plus de gentillesse. Il vit
+un cavalier tout plein de plumes, qui demanda à faire le coup de
+pistolet pour l'amour des dames; et comme il en étoit le plus chéri,
+il crut que c'étoit à lui que s'adressoit le cartel, en sorte que,
+sans attendre, il part de la main sur un genêt, nommé <i>Frégouze</i>, et
+attaque avec autant d'adresse que de hardiesse ce cavalier, lequel
+tirant M. de Bellegarde d'un peu loin, le manque; mais lui, le serrant
+de près, lui rompit le bras gauche, si bien que, tournant le dos, le
+cavalier chercha son salut, en faisant retraite dans le premier
+escadron qu'il trouva des siens<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62"></a><a href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.»</p>
+
+<p>Il fit bien au combat de Fontaine-Françoise, et à La <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> Rochelle. On
+l'avoit donné à <i>Monsieur</i>, depuis M. d'Orléans, pour lui servir de
+conseil, quand il fit faire son fort devant La Rochelle. M. de
+Bellegarde avoit ordre sur toutes choses d'empêcher qu'on ne se
+battît. Il sortit des gens de La Rochelle, M. de Bellegarde en étoit
+assez loin. Cinquante jeunes gentilshommes poussent à eux. Ces gens-là
+s'ouvrent et les enveloppent. M. le Grand y court en pourpoint, les
+rallie et les retire. En se retirant il vit quatre Rochellois qui
+emmenoient un cavalier, il les charge lui deuxième et le délivre.</p>
+
+<p>Quant à sa galanterie, je pense que l'amour qu'il eut pour la reine
+Anne d'Autriche fut sa dernière amour. Il disoit quasi toujours: «Ah!
+je suis mort.» On dit qu'un jour, comme il lui demandoit ce qu'elle
+feroit à un homme qui lui parleroit d'amour: «Je le tuerois,
+dit-elle.&mdash;Ah! je suis mort,» s'écria-t-il. Elle ne tua pourtant pas
+Buckingham, qui fit quitter la place à notre courtisan d'Henri <span class="smcap">III</span>.
+Voiture en fit un pont-breton<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63"></a><a href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, qui disoit:</p>
+
+<p class="left30">
+L'astre de Roger<br />
+Ne luit plus au Louvre;<br />
+Chacun le découvre,<br />
+Et dit qu'un berger,<br />
+Arrivé de Douvre,<br />
+L'a fait déloger.</p>
+
+<p>Un jour Du Moustier<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64"></a><a href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> le trouva de la plus méchante humeur du monde;
+il s'habilloit, et s'étoit fait apporter sa boîte aux rubans; il n'y
+en avoit point <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> trouvé de jaune. «En voilà, dit-il, de toutes les
+couleurs, il n'y en manque que de celle qu'il me faut aujourd'hui. Ne
+suis-je pas malheureux? je ne trouve jamais ce dont j'ai affaire.»
+Madame de Rambouillet, à qui on avoit fait ce conte, dit
+qu'apparemment il tenoit cela d'Henri <span class="smcap">III</span>, dont M. Bertaut, le poète,
+alors lecteur du Roi, depuis évêque de Seez, contoit une chose toute
+pareille. «Une après-dîner, disoit-il, que Henri <span class="smcap">III</span> étoit sur son lit
+assez chagrin, il regardoit une image de Notre-Dame qui étoit dans des
+Heures, dont la reliure ne lui plaisoit pas, et il en avoit d'autres,
+où il la vouloit faire mettre: «Bertaut, me dit-il, comment
+ferions-nous pour la faire passer dans ces autres Heures? coupe-la.»
+Je pris des ciseaux, et invoquai en tremblant l'Adresse et tous ses
+artifices, mais je ne pus m'empêcher d'y faire quelques dents. «Ah!
+dit le Roi, ma pauvre petite image! ce maladroit l'a toute gâtée! Ah!
+le fâcheux! Ah! qui m'a donné cet homme-là!» Il en dit par où il en
+savoit. M. de Joyeuse arrive, il lui fait des plaintes de Bertaut,
+Bertaut n'étoit bon qu'à noyer. Dans ces entrefaites, voilà, ajoutoit
+M. Bertaut, un ambassadeur qui arrive. «Ah! l'importun ambassadeur,
+dit le Roi, il prend toujours si mal son temps. Donnez-moi pourtant
+mon manteau.» Il va dans la chambre de l'audience. Vous eussiez dit
+que c'étoit un Dieu, tant il avoit de majesté.» On conclut, de là que
+ce prince étoit merveilleusement mol et efféminé, mais qu'il se
+surmontoit en quelques rencontres. Il étoit libéral, et faisoit les
+choses de fort bonne grâce. Ce même M. Bertaut l'alla voir un jour;
+mais quoiqu'à son goût il se fût fort paré, le Roi, d'un ton chagrin,
+lui dit: «Bertaut, <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> comme vous voilà fait! Combien avez-vous de
+pension?&mdash;Tant, Sire.&mdash;Je vous donne le double, et soyez mieux
+habillé<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65"></a><a href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>.»</p>
+
+<p>Allant à la foire Saint-Germain, il trouva un jeune garçon endormi; un
+assez bon prieuré vaquoit, plusieurs personnes étoient après, à qui
+l'auroit. «Je le veux donner, dit-il, à ce garçon, afin qu'il se
+puisse vanter que le bien lui est venu en dormant.» Ce jeune garçon
+s'appeloit Benoise<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66"></a><a href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>; il le prit en affection et le fit secrétaire
+du cabinet. Ce Benoise avoit soin de lui tenir toujours des plumes
+bien taillées, car le Roi écrivoit assez souvent. Un jour, pour
+essayer si une plume étoit bonne, Benoise avoit écrit au haut d'une
+feuille ces mots: <i>Trésorier de mon épargne.</i> Le Roi ayant trouvé
+cela, y ajouta: «Payez présentement à Benoise, mon secrétaire, la
+somme de trois mille écus,» et signa. Benoise trouva cette ordonnance
+et en fut payé.</p>
+
+<p>On dit que Fernel<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67"></a><a href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> dit à Henri <span class="smcap">II</span>, qu'il falloit se résoudre à voir
+la Reine durant ses mois, parce qu'il croyoit que la partie étoit trop
+foible, et que c'étoit ce qui l'empêchoit de concevoir. Le Roi eut de
+la peine à y consentir; il le fit pourtant. Aussitôt les mois
+cessèrent. Fernel conclut que la Reine avoit conçu; mais le premier
+enfant fut si malsain, qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> ne put vivre jusques à vingt ans.
+Les autres ne sont pas morts faute de bons tempéraments.</p>
+
+<p>Albert de Gondi, depuis maréchal et duc de Retz, avoit été premier
+gentilhomme de la chambre sous Charles <span class="smcap">IX</span>; Henri <span class="smcap">III</span> étant parvenu à
+la couronne, il se douta bien, car il étoit bon courtisan, qu'on
+l'obligeroit à se défaire de sa charge, car c'est proprement une
+charge pour un homme qui plaît, et nullement pour un visage qui n'est
+point agréable. Il fut donc trouver le Roi et lui remit sa charge. Le
+Roi la donna à M. de Joyeuse, et le lendemain envoya un brevet de duc
+à madame de Retz, avec ce compliment, «qu'elle étoit de trop bonne
+maison pour n'avoir pas un rang que de moindres qu'elle avoient.» Et
+cela étoit bien plus galant que s'il se fût adressé au mari. La
+duchesse de Retz, de la maison de Clermont-Tallard de Tonnerre, étoit
+veuve du fils de M. l'amiral d'Annebault. Sa mère, madame de
+Dampierre<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68"></a><a href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>, de la maison de Vivonne, ne pouvant l'empêcher
+d'épouser M. de Retz, lui donna sa malédiction. Cette mère avoit été
+dame d'honneur de la reine Elisabeth<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69"></a><a href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>. On conte d'elle une chose
+assez raisonnable. Elle avoit fait une de ses nièces fille d'honneur
+de la reine Louise, et s'étant aperçue que le Roi la cajoloit, un beau
+matin elle la met dans un carrosse et la renvoie à son père. Le Roi
+n'en osa rien dire. Cette dame étoit fort estimée, et on avoit du
+respect pour elle.</p>
+
+<p>Madame de Retz, malgré la malédiction de sa mère, <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> ne laissa pas
+d'avoir bon nombre d'enfants. Le marquis de Bellisle, son fils aîné,
+épousa une fille de la maison de Longueville, qui étoit belle et bien
+faite; elle voulut venger la mort de son mari, tué au
+Mont-Saint-Michel, et après cela elle se fit religieuse, fut abbesse
+de Fontevrault, et puis fondatrice du Calvaire. Elle fit cette
+réformation, et mourut comme une sainte.</p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu fit exiler M. de Bellegarde à Saint-Fargeau,
+où il demeura huit ou neuf ans. Feu M. le Prince, qui eut son
+gouvernement de Bourgogne, voulut aussi avoir Seurre, que M. de
+Bellegarde avoit acheté à madame de Merc&oelig;ur pour en faire une
+duché, et lui donner son nom. La chose étoit faite de façon que la
+duché devoit aller à M. de Termes, son frère, et à ses fils, s'il en
+avoit alors. Il fut tué à Montauban. M. de Termes mourut le premier,
+et ne laissa qu'une fille que M. de Bellegarde maria à M. de
+Montespan. Feu M. le Prince acheta donc Bellegarde, et M. de
+Bellegarde acheta Choisy, dans la forêt d'Orléans, terre de la maison
+de L'Hospital, à laquelle il donna le nom de Bellegarde. C'est sur
+cela que M. de Bellegarde d'aujourd'hui, qui est fils de la s&oelig;ur et
+s'appelle Gondrin en son nom (on l'appeloit au commencement
+Montespan), prétend être duc. Il n'a point d'enfant; mais ses frères,
+les marquis d'Antin et Termes-Pardaillan, en ont. Il est vrai que ce
+sont de pauvres garçons pour l'esprit. L'archevêque de Sens est aussi
+son frère.</p>
+
+<p>Nous avons vu revenir M. de Bellegarde à la cour, après la mort du
+cardinal de Richelieu, et il a porté le deuil de ce prince (Louis
+<span class="smcap">XIII</span>), qui ne pouvoit souffrir sa roupie. Il est vrai qu'il mourut
+bientôt après. <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">M. DE TERMES<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70"></a><a href="#Footnote_70" class="fnanchor light">[70]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">M. de Termes savoit bien mieux la guerre que son frère, M. de
+Bellegarde, qui ne la savoit point du tout, et il étoit capable de
+commander; il avoit la survivance de la charge de grand-écuyer.
+C'était un fort bel homme de cheval, mais le plus puant homme du
+monde. Les dames attendoient quelquefois pour le voir passer à cheval.
+Il eut un coup de fauconneau aux guerres des Huguenots, qui lui mit
+les deux genoux en dehors; pour réparer ce défaut, il portoit ses
+jarretières en dedans. Avec tout cela il dansoit fort bien.</p>
+
+<p>Il étoit de fort amoureuse manière. Rien ne fit tant de bruit que la
+galanterie d'une fille de la Reine-mère, nommée Sagonne. Il alla
+familièrement coucher avec elle dans le Louvre. La gouvernante fit du
+bruit, il sauta par la fenêtre, mais il laissa son pourpoint; c'étoit
+au premier étage du Louvre sur le perron. Les gardes de la porte le
+laissèrent sauver; il étoit assez aimé, puis on pardonné aisément les
+crimes d'amour. La demoiselle fut chassée, et lui exilé; mais il fit
+bientôt sa paix. J'ai ouï dire à un vieux porte-manteau dix Roi, nommé
+Véron, qu'il lui a voit tenu une échelle pour traverser d'un côté de
+rue à l'autre, à un troisième étage, afin d'aller voir une religieuse.
+Il se mit jambe <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> de çà jambe de là sur l'échelle qui étoit
+étroite, et en revint comme il y étoit allé. Il aima encore une autre
+fille de la feue Reine-mère (Marie de Médicis), nommée de Bains,
+supérieure des carmélites; mais il ne fut pas en danger de perdre son
+pourpoint, comme l'autre fois. Cette fille étoit plus agréable que
+belle, mais il n'y a jamais eu une plus aimable personne; elle a
+toujours eu de la vertu, et ne se fit religieuse que par dévotion. On
+en fait aujourd'hui une béate. M. de Bellegarde avoit marié M. de
+Termes avec l'héritière du marquis de Mirebeau-Chabot, en Bourgogne.
+Cette folle épousa depuis ce fou de président Vigne, premier président
+du parlement de Metz, qui est mort lié et gueux. Quand elle eut fait
+cette extravagance, mademoiselle du Tillet la fut voir, et faisant,
+semblant de ne rien savoir, elle lui dit: «Que veulent dire vos gens,
+madame ma mie (elle appeloit ainsi toutes les femmes)? ils vous
+appellent madame Vigné; vous avez un beau et bon nom, pourquoi ne vous
+appellent-ils pas madame de Termes?&mdash;Hé! mademoiselle, dit l'autre,
+c'est que j'ai épousé M. le président Vigné.&mdash;Jésus! ma mie, que
+dites-vous là? reprit mademoiselle du Tillet; si vous aimiez ce
+garçon, eh bien! ne pouviez-vous pas en passer votre envie? Dieu
+pardonne, madame ma mie, mais les hommes ne pardonnent point.» <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">LA PRINCESSE DE CONTI<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71"></a><a href="#Footnote_71" class="fnanchor light">[71]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">La princesse de Conti étoit fille du duc de Guise, que Henri III fit
+tuer aux Etats de Blois; mais avant que de parler de ses galanteries,
+je dirai quelque chose de celles de sa bisaïeule et de sa mère. Madame
+de Guise<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72"></a><a href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>, mère de François, duc de Guise, tué au siége d'Orléans,
+étant amoureuse d'un seigneur de la cour, pour jouir de ses amours et
+éviter les mauvais bruits, le faisoit conduire la nuit, dans sa
+chambre, les yeux bandés, et on le ramenoit de même. Un de ses amis
+lui conseilla de couper de la frange du lit, et d'aller après chez
+toutes les dames, pour voir s'il trouveroit de la frange semblable. Il
+découvrit ainsi qui étoit la dame, et au premier rendez-vous, il le
+lui fit connoître; mais cette impertinente curiosité rompit leur
+commerce. M. d'Urfé a mis cette histoire dans l'<i>Astrée</i> sous le nom
+d'<i>Alcippe</i><a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73"></a><a href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>, père de Céladon, c'est-à-dire père de M. d'Urfé
+lui-même; et ce pourroit bien être en effet quelqu'un de sa maison,
+car <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> ce qu'il dit ensuite de la délivrance de son ami est
+véritable, et le roi François I<sup>er</sup> l'ayant su, s'écria: «Ah! le
+paillard!» Ensuite ce M. d'Urfé, qui avoit délivré son ami, en
+écrivant à quelqu'un de la cour, signa par galanterie: <i>Le Paillard</i>.
+Depuis quelques-uns de cette maison ont eu ce nom-là pour nom de
+baptême; au moins l'ai-je ainsi ouï dire. Cela me fait souvenir d'une
+bonne maison d'Auvergne qu'on appelle d'Aché, au moins signent-ils
+ainsi, mais leur véritable nom est fort vilain; ils se nomment
+<i>Merdezac</i>, et on dit que c'est un sobriquet qui fut donné à un de
+leurs auteurs dans je ne sais quelle bataille, où, quoiqu'il lui eût
+pris un dévoiement, il ne se retira point du combat et y fit
+merveilles.</p>
+
+<p>Le Balafré, père de la princesse de Conti, fut beaucoup plus
+malheureux en femme que son grand-père. La sienne<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74"></a><a href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a> se gouvernoit
+fort mal. Un de ses amis, croyant qu'il ne s'en apercevoit point,
+voulut tenter s'il pourroit le lui dire; il lui raconta donc qu'il
+avoit un ami dont la femme ne vivoit pas bien, et qu'il le prioit de
+lui dire s'il lui conseilloit de le découvrir à cet ami; «car j'en
+suis si assuré, ajouta-t-il, que je puis le prouver facilement.» Le
+Balafré, qui avoit bon nez, lui répondit: «Pour moi, je poignarderois
+qui me viendroit dire une chose comme cela.&mdash;Ma foi! reprit l'autre,
+je ne le dirai donc point à mon ami, car il pourroit bien être de
+votre humeur.»</p>
+
+<p>Il lui fit pourtant la peur tout entière, à ce qu'on <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> dit; car un
+jour qu'elle se trouvoit un peu mal, après avoir témoigné qu'il avoit
+quelque chose dans l'esprit qui le chagrinoit fort, il lui dit d'un
+ton assez étrange qu'il falloit qu'elle prît un bouillon; elle lui dit
+qu'elle n'en avoit point de besoin. «Vous m'excuserez, madame, il en
+faut prendre un.» Et de ce pas en envoya quérir un à la cuisine. Elle
+qui n'avoit pas la conscience trop nette, crut fermement qu'il la
+vouloit dépêcher, et lui demanda en grâce qu'elle ne prît ce bouillon
+que dans une demi-heure. On dit qu'elle employa ce temps-là à se
+préparer à la mort, sans en rien dire toutefois, et qu'après elle prit
+le bouillon qu'il lui envoya, et qui n'étoit qu'un bouillon à
+l'ordinaire.</p>
+
+<p>Saint-Mégrin (La Vauguyon), qu'on a cru père de feu M. de Guise, parce
+qu'il étoit camus comme lui, étoit son galant. M. de Mayenne, qui
+n'entendoit pas raillerie, le fit assassiner. Il en fit autant à
+Sacremore, qu'on accusoit de coucher avec la fille de madame de
+Mayenne. Ce Sacremore étoit un gentilhomme dont je n'ai pu savoir
+autre chose.</p>
+
+<p>M. de Mayenne, pour attraper sa femme<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75"></a><a href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>, qui s'inquiétoit fort de ce
+qu'il sortoit la nuit, faisoit mettre son valet avec sa robe de
+chambre auprès d'une table, avec bien des papiers, comme s'il eût
+travaillé à quelque grande affaire; ce valet, de loin, faisoit signe
+de la main à madame de Mayenne qu'elle se retirât, et elle se retiroit
+par respect.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Guise, depuis princesse de Conti, fut cajolée de
+plusieurs personnes, et entre autres du <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> brave Givry. On dit qu'en
+ayant obtenu un rendez-vous, elle s'avisa par galanterie de se
+déguiser en religieuse. Givry monta par une échelle de corde; mais il
+fut tellement surpris de trouver une religieuse au lieu de
+mademoiselle de Guise, qu'il lui fut impossible de se remettre, et il
+fallut s'en retourner comme il étoit venu. Depuis il ne put obtenir
+d'elle un second rendez-vous; elle le méprisa, et Bellegarde<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76"></a><a href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>
+acheva l'aventure<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77"></a><a href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>. Il est vrai que, de peur de semblable surprise,
+elle ne se déguisa point en religieuse. J'ai ouï dire que ce fut sur
+le plancher, dans la chambre de madame de Guise même, qui étoit sur
+son lit, et qui s'étant trouvée assoupie avoit fait tirer les rideaux
+pour dormir. Mademoiselle de Vitry, confidente de mademoiselle de
+Guise, étoit la Dariolette<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78"></a><a href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>. A un soupir expressif de la belle, la
+mère se réveilla, et demanda ce que c'étoit. «C'est, répondit la
+confidente, que mademoiselle s'est piquée en travaillant.» Avant cela,
+durant une trève de peu d'heures, Bellegarde et <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> Givry vinrent
+causer à la porte de la Conférence avec madame et mademoiselle de
+Guise. M. de Nemours<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79"></a><a href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>, amoureux aussi bien qu'eux de cette jeune
+princesse, nonobstant la trève fit tirer sur eux. Bellegarde se
+retire, et Givry, qui étoit plus brave que lui, lui crioit: «Quoi,
+Bellegarde, tu fais retraite devant cette beauté!» Enfin Givry<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80"></a><a href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>,
+voyant qu'elle le quittoit, lui écrivit un billet que je mettrai ici,
+parce que c'est un des plus beaux billets qu'on puisse trouver:</p>
+
+<p>«Vous verrez, en apprenant la fin de ma vie, que je suis homme de
+parole, et qu'il étoit vrai que je ne voulois vivre qu'autant que
+j'aurois l'honneur de vos bonnes grâces. Car ayant appris votre
+changement, je cours au seul remède que j'y puisse apporter, et vais
+périr sans doute, puisque le ciel vous aime trop pour sauver ce que
+vous voulez perdre, et qu'il faudroit un miracle pour me tirer du
+péril où je me jetterai. La mort que je cherche et qui m'attend
+m'oblige à finir ce discours. Voyez donc, belle princesse, par mon
+respectueux désespoir, ce que peuvent vos mépris, et si j'en étois
+digne.»</p>
+
+<p>En effet, il s'engagea si fort parmi les ennemis, au siége de Laon,
+qu'il y fut tué. On lui avoit prédit depuis peu, à ce que j'ai entendu
+dire, qu'il mourroit <i>devant l'an</i>, et cela se pouvoit entendre devant
+l'année, ou devant la ville de Laon.</p>
+
+<p>Je dirai encore un mot de ce M. de Givry. Il avoit <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> aimé autrefois
+une dame, dont je n'ai pu savoir le nom. Comme il la pressoit, car il
+voyait bien qu'elle l'aimoit, elle lui dit un jour en soupirant: «Si
+vous saviez en quelle peine je suis, vous auriez pitié de moi. Je ne
+puis me résoudre à vous perdre, et si je vous accorde ce que vous me
+demandez, je mourrai, sans doute, de déplaisir.» Le cavalier, qui
+connut aux larmes et à la manière dont la belle, parloit, que ce
+n'étoit point une feinte, en fut si touché, qu'encore qu'il fût
+persuadé qu'il n'avait qu'à persévérer pour tout avoir, il lui dit, en
+prenant le ciel à témoin, que jamais il ne lui en parleroit, et qu'il
+l'aimeroit désormais comme sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Guise se gouverna ensuite de sorte qu'il n'y avoit que
+le prince de Conti capable de l'épouser<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81"></a><a href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>. C'étoit un stupide.</p>
+
+<p>En une petite ville où la cour passoit, le juge qui venoit haranguer
+le Roi s'adressa après à la princesse de Conti, qu'il prit pour la
+Reine. Le Roi dit tout haut: «Il ne se trompe pas trop, elle l'auroit
+été, si elle eût été sage<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82"></a><a href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.» On dit que comme elle prioit M. de
+Guise, son frère, de ne jouer plus, puisqu'il perdoit tant: «Ma
+s&oelig;ur, lui dit-il, je ne jouerai plus quand vous ne ferez plus
+l'amour.&mdash;Ah! le méchant, reprit-elle, il ne s'en tiendra jamais.»
+ <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span></p>
+
+<p>Elle avoit beaucoup d'esprit; elle a même écrit une espèce de petit
+roman qu'on appelle les <i>Adventures de la cour de Perse</i><a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83"></a><a href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>, où il y
+a bien des choses arrivées de son temps. Elle étoit humaine et
+charitable; elle assistoit les gens de lettres, et servoit qui elle
+pouvoit. Il est vrai qu'elle étoit implacable pour celles qu'elle
+soupçonnoit d'avoir débauché ses galans. Vers la fin de sa vie, elle
+devint insupportable sur la grandeur de sa maison, et se mit si fort
+ses intérêts dans la tête qu'elle faisoit des choses étranges pour
+cela. Dans cette vision, passant un jour avec feu madame la comtesse
+de Soissons devant la porte du Petit-Bourbon<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84"></a><a href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a> qui regarde sur
+l'eau, elle lui fit remarquer qu'on y voyoit encore un reste de la
+peinture jaune dont elle fut barbouillée autrefois, quand le
+connétable de Bourbon se retira<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85"></a><a href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>. «Il faut avouer, dit madame la
+comtesse, que nos rois ont été bien négligens de ne pas <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> jaunir la
+muraille de l'hôtel de Guise<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86"></a><a href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>.» Madame la princesse de Conti dit
+aussi à madame la comtesse: «Vous m'êtes bien obligée de n'avoir point
+fait d'enfants.&mdash;En vérité, lui répondit l'autre, pas tant que vous
+penseriez; nous sommes fort persuadés qu'il n'a pas tenu à vous.»</p>
+
+<p>Lorsque le cardinal de Richelieu l'envoya en exil dans la comté d'Eu,
+elle logea vers Compiègne chez un gentilhomme, nommé M. de Jonquières,
+parce que son carrosse rompit. Il y avoit là dedans trois ou quatre
+grands garçons; elle ne laissa pas le lendemain de se plâtrer devant
+eux, avec un pinceau, le visage, la gorge et les bras. Le soir qu'elle
+y arriva pour passer son chagrin, elle demanda un livre, et lut avec
+plaisir un vieux <i>Jean de Paris</i><a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87"></a><a href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>, tout gras, qui se trouva dans la
+cuisine.</p>
+
+<h3 class="p4">PHILIPPE DESPORTES<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88"></a><a href="#Footnote_88" class="fnanchor light">[88]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Philippe Desportes étoit de Chartres et d'assez basse naissance, mais
+il avoit bien étudié. Il fut clerc chez un procureur à Paris. Ce
+procureur avoit une femme assez jolie, à qui ce jeune clerc plaisoit
+un peu trop. <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> Il s'en aperçut, et un jour que Desportes étoit allé
+en ville, il prit ses hardes, en fit un paquet, et les pendit au
+maillet de la porte de l'allée avec cet écrit: «Quand Philippe
+reviendra, il n'aura qu'à prendre ses hardes et s'en aller.» Desportes
+prit son paquet et s'en va à Avignon (peut-être que la cour étoit vers
+ce pays-là), sur le pont, où les valets à louer se tiennent, comme à
+Paris sur les degrés du Palais. Il entendit quelques jeunes garçons
+qui disoient: «M. l'évêque du Puy a besoin d'un secrétaire.» Desportes
+va trouver l'évêque qui étoit alors à Avignon. La physionomie de
+Desportes plut au prélat. Etant au service de M. du Puy, qui étoit de
+la maison de Senecterre, il devint amoureux de sa nièce, s&oelig;ur de
+mademoiselle de Senecterre, dont nous parlerons ensuite. Cette
+maîtresse est appelée <i>Cléonice</i> dans ses ouvrages<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89"></a><a href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p>
+
+<p>Ce fut du temps qu'il étoit à ce prélat, qu'il commença à se mettre en
+réputation, par une pièce de vers qui commence ainsi:</p>
+
+<p class="left30">O nuit! jalouse nuit, etc.<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90"></a><a href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>!</p>
+
+<p>Il se garda bien de dire que ce n'étoit qu'une traduction, <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> ou du
+moins une imitation, de l'Arioste. On y mit un air, et tout le monde
+la chanta.</p>
+
+<p>Un peu avant sa mort, il eut le déplaisir de voir un livre avec ce
+titre: <i>la Conformité des Muses italiennes et des Muses
+françaises</i><a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91"></a><a href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>, où les sonnets qu'il avoit imités ou traduits étoient
+placés vis-à-vis des siens.</p>
+
+<p>Il fit sa grande fortune durant la faveur de M. de Joyeuse, dont il
+étoit tout le conseil. Il eut quatre abbayes qui lui valoient plus de
+quarante mille livres de rente<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92"></a><a href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>. M. de Joyeuse le mit si bien avec
+Henri <span class="smcap">III</span>, qu'il avoit grande part aux affaires. Ce fut alors qu'il
+fit beaucoup de bien aux gens de lettres, et leur fit donner bon
+nombre de bénéfices.</p>
+
+<p>Je ne sais si ce fut lui qui mit chez le Roi un nommé Autron, dont Sa
+Majesté se servoit pour les harangues qu'il avoit à faire; mais il ne
+l'avoit pas bien averti de ne pas se railler de son maître, car le Roi
+suant la v..... à Saint-Cloud, demanda un jour à Autron ce qu'on
+disoit à Paris. «Sire, dit-il étourdiment, on dit qu'il fait bien
+chaud à Saint-Cloud.» Le Roi se fâcha et lui dit qu'il se retirât.</p>
+
+<p>Desportes cependant quitta le parti du Roi pour suivre messieurs de
+Guise, parce qu'il crut qu'infailliblement il succomberoit. Il se
+retira à Rouen avec l'amiral de Villars, auprès duquel il avoit tenu
+même <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> place qu'auprès de M. de Joyeuse. Depuis pourtant l'amiral
+et lui se brouillèrent; en voici l'occasion:</p>
+
+<p>La Reine, Catherine de Médicis, avoit une fille d'honneur nommée
+mademoiselle de Vitry, qui étoit galante, agréable et spirituelle.
+Desportes lui fit une fille. Comme elle étoit chez la Reine, on dit
+qu'elle alla accoucher un matin au faubourg Saint-Victor, et que le
+soir elle se trouva au bal du Louvre, où même elle dansa, et on ne
+s'en aperçut que par une perte de sang qui lui prit. Elle disoit
+plaisamment que les femmes se moquoient de prendre la ceinture de
+sainte Marguerite, elles qui pouvoient crier tout leur soûl; mais que
+c'étoit aux filles à la mettre, puisqu'elles n'osoient faire un pauvre
+<i>hélas</i>! Depuis, comme il arrive entre amants, elle n'aima plus M.
+Desportes et le mit mal avec l'amiral de Villars, qui, quoiqu'elle fût
+déjà sur le retour, étoit devenu amoureux d'elle à toute outrance.
+Malicieusement elle dit à l'amiral que s'il avoit toujours Desportes
+avec lui, on croiroit qu'il ne faisoit rien que par son conseil, et
+que cet homme le régentoit toujours; car c'étoit par le crédit de
+Desportes que l'amiral avoit été fait ce qu'il étoit. L'amiral en
+étoit si fou, qu'en Picardie, allant au combat où il fut tué, après
+avoir fait sa paix avec Henri <span class="smcap">IV</span>, il se mit à baiser un bracelet de
+cheveux de madame de Simier (c'est ainsi qu'elle s'appela après), et
+dit à M. de Bouillon qui lui en faisoit honte: «En bonne foi, j'y
+crois comme en Dieu.» Il ne laissa pas d'y être tué.</p>
+
+<p>M. Desportes eut la fantaisie d'avoir tout le patrimoine de sa
+famille: c'étoit une fantaisie un peu poétique. Il avoit un frère et
+six s&oelig;urs, dont trois ne lui <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> voulurent pas vendre leur part.
+Il ne leur fit point de bien. Il en fit aux autres, et principalement
+à son frère.</p>
+
+<p>Régnier, poète satirique, son neveu, ne fut à son aise qu'après la
+mort de Desportes; alors le maréchal d'Estrées lui fit donner une
+abbaye de cinq mille livres de rente. Il avoit déjà une prébende de
+Chartres.</p>
+
+<p>Desportes étoit en si grande réputation, que tout le monde lui
+apportoit des ouvrages pour en avoir son sentiment. Un avocat lui
+apporta un jour un gros poème qu'il donna à lire à Régnier, afin de se
+délivrer de cette fatigue; en un endroit cet avocat disoit:</p>
+
+<p class="left30">Je bride ici mon Apollon.</p>
+
+<p>Régnier écrivit à la marge:</p>
+
+<p class="left30">
+Faut avoir le cerveau bien vide<br />
+Pour brider des Muses le roi;<br />
+Les dieux ne portent point de bride,<br />
+Mais bien les ânes comme toi.</p>
+
+<p>Cet avocat vint à quelque temps de là, et Desportes lui rendit son
+livre, après lui avoir dit qu'il y avoit bien de belles choses.
+L'avocat revint le lendemain tout bouffi de colère, et, lui montrant
+ce quatrain, lui dit qu'on ne se moquoit pas ainsi des gens. Desportes
+reconnoît l'écriture de Régnier, et il fut contraint d'avouer à
+l'avocat comme la chose s'étoit passée, et le pria de ne lui point
+imputer l'extravagance de son neveu. Pour n'en faire pas à deux fois,
+je dirai que Régnier mourut à trente-neuf ans à Rouen, où il étoit
+allé pour se faire traiter de la v..... par un nommé Le Sonneur. Quand
+il fut guéri, il voulut donner à manger <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> à ses médecins. Il y
+avoit du vin d'Espagne nouveau; ils lui en laissèrent boire par
+complaisance; il en eut une pleurésie qui l'emporta en trois jours.</p>
+
+<p>Desportes, sous le règne de Henri <span class="smcap">IV</span>, ne laissa pas d'être en estime;
+et un jour le Roi lui dit en riant, en présence de madame la princesse
+de Conti: «<i>M. de Tiron</i> (c'étoit sa principale abbaye), il faut que
+vous aimiez ma nièce<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93"></a><a href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>, cela vous réchauffera et vous fera faire
+encore de belles choses, quoique vous ne soyez plus jeune.» La
+princesse lui répondit assez hardiment: «Je n'en serois pas fâchée; il
+en a aimé de meilleure maison que moi.» Elle entendoit la reine
+Marguerite, que Desportes avoit aimée lorsqu'elle n'étoit encore que
+reine de Navarre.</p>
+
+<p>Ce fut lui qui fit la fortune du cardinal du Perron, qui étoit sa
+créature. Quand il le vit cardinal, il fut bien empêché comment lui
+écrire, car il ne se pouvoit résoudre à traiter de <i>monseigneur</i> un
+homme qu'il avoit nourri si long-temps. Il trouva un milieu, et lui
+écrivit <i>domine</i>.</p>
+
+<p>Mais il faut reprendre madame de Simier<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94"></a><a href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>; aussi bien nous ne
+saurions trouver un endroit qui lui soit plus propre que celui-ci.</p>
+
+<p>Elle avoit eu, étant fille de la Reine, une promesse de mariage du
+jeune Randan (de La Rochefoucauld), et lui, pour s'en dégager, fut
+contraint de lui donner six mille écus. Après cela, elle s'en alla au
+Louvre avec une robe de plumes, et dit: «L'oiseau m'est <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> échappé,
+mais il y a laissé des plumes.» Madame de Randan, mère du cavalier,
+qui étoit présenté, répondit: «Ce ne sont que de celles de la queue;
+cela ne l'empêchera pas de voler.» Elle disoit plaisamment qu'elle
+envoyoit assez souvent ses pensées, au rimeur; c'est-à-dire qu'elle
+les envoyoit à Desportes pour les rimer. Elle fit pourtant des vers
+elle-même, mais ce ne fut qu'à quarante ans. On a remarqué, soit
+qu'effectivement elle fût encore belle, ou que s'étant mise à étudier,
+elle en fût devenue encore plus spirituelle et plus divertissante,
+qu'elle a fait beaucoup plus de bruit à cet âge-là qu'en sa jeunesse.</p>
+
+<p>On fit cette épigramme à laquelle elle répondit:</p>
+
+<p class="left30">
+Contre toute loi naturelle,<br />
+Vous renversez le droit humain:<br />
+La plus jeune<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95"></a><a href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a> est la m.........<br />
+Et la plus vieille est la p.....</p>
+
+<p>Elle la retourna ainsi:</p>
+
+<p class="left30">
+Selon toute loi naturelle,<br />
+C'est conserver le droit humain:<br />
+La plus laide est la m.........<br />
+Et la plus belle est la p......</p>
+
+<p>Elle fit la <i>Magdelaine</i> en trois parties; c'étoient pour la plupart
+des traductions du Tansille<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96"></a><a href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>. Elle les <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> envoya toutes trois au
+cardinal Du Perron. Il dit à celui qui lui en demanda son avis de la
+part de la dame: «Dites-lui qu'elle a fait admirablement bien la
+première partie de la vie de la Magdelaine.» Un jour qu'elle lui
+demanda si faire l'amour étoit véritablement un péché mortel: «Non,
+dit-il, car si cela étoit, il y a long-temps que vous en seriez
+morte.»</p>
+
+<h3 class="p4">LE CARDINAL DU PERRON<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97"></a><a href="#Footnote_97" class="fnanchor light">[97]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Le cardinal du Perron étoit fils d'un ministre nommé David<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98"></a><a href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>. Il
+changea de religion et vint à Paris, où il fit connoissance avec
+l'abbé de Tiron<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99"></a><a href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>, qui en faisoit cas à cause de son esprit. Du
+Perron étoit fort colère et fort vindicatif. En un cabaret, il prit
+querelle avec un homme, et quelque temps après, ayant rencontré ce
+même homme, il le fit tenir par trois ou quatre autres qu'il avoit
+avec lui et le poignarda. Le voilà en prison. Desportes, alors en
+grand crédit, composa avec les parents du mort pour deux mille écus
+qu'il prêta à du Perron. Ses vers lui acquirent de la réputation, et
+aussi la facilité qu'il avoit à parler. Il fit un jour un discours
+devant Henri <span class="smcap">III</span>, pour prouver qu'il y avoit <span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> un Dieu, et, après
+l'avoir fait, il offrit de prouver, par un discours tout contraire,
+qu'il n'y en avoit point. Cela déplut au Roi, et il fut comme chassé
+de la cour.</p>
+
+<p>Dans cette misère, une fois que le Roi alloit au bois de Vincennes, il
+se tint sur le chemin, et comme il vit le carrosse du Roi à portée de
+sa voix, il se mit à crier; «Sire, ayez pitié du pauvre du Perron;» et
+il continua jusqu'à ce qu'il l'eut perdu de vue. Quelques personnes
+persuadèrent au Roi, comme apparemment c'étoit la vérité, que le
+pauvre homme n'avoit offert de faire ce discours opposé à l'autre, que
+pour faire parade de son esprit; qu'il avoit le fonds bon et qu'il ne
+péchoit que par emportement. Il suivit le Roi à Tours, et s'adonna,
+car c'étoit son talent, à lire les livres de controverse. Il fut fait
+évêque d'Evreux (en 1591), et ce fut lui qui instruisit Henri <span class="smcap">IV</span> en la
+religion catholique. On le fit quelque temps après archevêque de Sens,
+et enfin cardinal (en 1604). Le pape y eut de la répugnance, et
+disoit: «<i>Non bastava al figlio d'un eretico d'esser vescovo; vuol
+ancora esser cardinale.</i>»</p>
+
+<p>A propos du pape, l'archevêque de Reims, Léonor de Valencay<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100"></a><a href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>, dans
+un <i>Traité de la puissance du pape</i><a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101"></a><a href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>, dit que le cardinal du
+Perron souffrit qu'on lui donnât un coup de gaule dans la cérémonie de
+l'absolution de Henri <span class="smcap">IV</span>, et que ce fut sur la parole qu'on lui donna
+de l'avancer, comme en effet il fut fait <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> cardinal ensuite. Henri
+<span class="smcap">IV</span> ne le sut que quatre mois avant de mourir, et on raconte qu'il
+disoit qu'il se ressentiroit de ce coup de gaule. Vous verrez que ce
+coup de gaule, auquel M. du Perron consentit, fit résoudre le pape. Il
+vainquit enfin la répugnance qu'il avoit à le faire cardinal.</p>
+
+<p>Il rapporta la v..... de Rome et en mourut. En mourant, il ne voulut
+jamais dire autre chose, quand il prit l'hostie, sinon qu'il la
+prenoit comme les apôtres l'avoient prise. On disoit qu'il avoit voulu
+mourir en fourbe, comme il avoit vécu. C'étoit un fort bel homme. Il
+dit une fois une assez plaisante chose d'un prédicateur qui disoit:
+<i>M. saint Augustin</i>, <i>M. saint Jérôme</i>, etc.: «Vraiment, dit-il, il
+paroît bien que cet honnête homme n'a pas grande familiarité avec les
+Pères, car il les appelle encore <i>monsieur</i>.»</p>
+
+<h3 class="p4">L'ARCHEVÊQUE DE SENS,</h3>
+
+<h4>FRÈRE DU PRÉCÉDENT<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102"></a><a href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>.</h4>
+
+<p class="p2">Son frère, qui fut archevêque de Sens après lui, étoit un fort
+ridicule personnage. Avant la mort de son frère on l'appeloit
+l'<i>Ambigu</i>, car il n'étoit ni d'église, ni de robe, ni d'épée, ni
+ignorant, ni savant. Il faut <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> lire la pièce que Bautru fit contre
+lui, qu'il a intitulée <i>l'Ambigu</i><a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103"></a><a href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>. Quand son frère alla à Rome,
+il fut long-temps à décider s'il l'y mèneroit ou non, et il disoit
+plaisamment que cet homme étoit si <i>ambigu</i>, qu'il rendoit ambiguës
+toutes les choses qui le concernoient. Quand il fut fait archevêque,
+pour montrer qu'il savoit du latin, il traduisit toutes les harangues
+de Quinte-Curce et le traité <i>de Amicitiâ</i> de Cicéron; mais il ôta sur
+ce point-là l'<i>ambiguité</i> où l'on avoit été jusques alors, car il
+persuada tous ceux qui s'y connoissoient, qu'il n'entendoit pas cette
+langue. Ces traductions pourtant furent estimées de toute la cour;
+mais c'étoit en un temps où l'on peut dire que l'on donnoit la
+réputation. On ne laissoit pas de dire que les cadets avoient perdu
+leur procès, car le cadet de Desportes et celui de Bertaut
+approchoient encore moins de leurs aînés que cet <i>ambigu</i> du cardinal.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">LE DUC DE SULLY<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104"></a><a href="#Footnote_104" class="fnanchor light">[104]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">On a dit, et soutenu, qu'il venoit d'un Écossais nommé Bethun, et non
+de la maison des comtes de Béthune de Flandre. Il y avoit un Écossois
+archevêque de Glascow qu'il traitoit de parent. Par sa vision d'être
+allié de la maison de Guise par la maison de Coucy, issue, dit-il, de
+l'ancienne maison d'Autriche, comme s'il réputoit à déshonneur d'être
+parent de l'empereur et du roi d'Espagne, il alla s'offrir à MM. de
+Guise contre M. le comte de Soissons. Le Roi<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105"></a><a href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a> lui manda par M. du
+Maurier, huguenot, depuis ambassadeur en Hollande, qu'il le rendroit
+si petit compagnon, qu'il lui feroit bien voir que la maison de <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>
+Guise n'en seroit pas mieux pour avoir son appui; qu'il étoit un
+ingrat, lui qu'il avoit élevé de rien, de s'aller offrir contre un
+prince du sang à ceux qui avoient tâché d'ôter la couronne et la vie à
+son bienfaiteur. M. du Maurier ne dit pas la moitié de ce que le Roi
+lui avoit donné charge de dire; cependant mon homme fut si abattu que
+c'étoit une pitié, car comme dans la prospérité il étoit insolent, de
+même il étoit lâche et failli de c&oelig;ur dans l'adversité.</p>
+
+<p>Il eut une querelle ensuite avec M. le comte de Soissons pour quelques
+assignations où il rebuta fort ce prince. Ceux de Lorraine s'offrirent
+à lui pour lui rendre la pareille, dont le Roi fut fort irrité. Ce
+qu'il conte d'une autre querelle avec M. le comte pour un logement à
+Châtellerault est faux<a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106"></a><a href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>: M. le comte lui eût passé l'épée au
+travers du corps. Quoiqu'il fût gouverneur du Poitou, il n'y avoit
+pourtant nul crédit.</p>
+
+<p>Il se vanta d'avoir fait donner le gouvernement de Provence à feu M.
+de Guise<a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107"></a><a href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>, et M. le chancelier de Chiverny fit ses protestations
+contre cela<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108"></a><a href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>. Il blâme M. d'O<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109"></a><a href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>, qui pourtant avoit les mains
+nettes, et qui, au lieu de s'enrichir dans la surintendance, y mangea
+son bien.</p>
+
+<p>Il passe par-dessus M. de Sancy, comme s'il n'avoit point été
+surintendant<a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110"></a><a href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>. M. de Sancy fut chassé pour avoir dit au Roi, au
+siége d'Amiens, comme il lui demandoit conseil sur son mariage avec
+madame de Beaufort, en présence de M. de Montpensier, que «p..... <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>
+pour p....., il aimeroit mieux la fille d'Henri <span class="smcap">II</span><a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111"></a><a href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a> que celle de
+madame d'Estrées, qui étoit morte au bordel;» et pour avoir dit aussi
+à madame la duchesse<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112"></a><a href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a> même, qui disoit qu'un gentilhomme de ses
+voisins avoit mis ses enfants sous le poêle en épousant celle dont il
+les avoit eus, «que cela étoit bon pour un héritage de cinq ou six
+mille livres de rentes, mais que pour un royaume elle n'en viendroit
+jamais à bout, et que toujours un bâtard seroit un fils de p.....» A
+la vérité ces paroles sont un peu bien rudes, mais le Roi devoit
+considérer que M. de Sancy étoit homme de bien, et qu'il lui avoit
+rendu de grands services.</p>
+
+<p>Il avoit en effet soudoyé à ses dépens les Suisses en grand nombre
+qu'il amena à Henri <span class="smcap">IV</span><a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113"></a><a href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>. Il mourut pauvre avec un arrêt de défense
+dans sa poche. Plusieurs fois il lui est arrivé d'être pris par les
+sergents; il se laissoit mener jusqu'à la porte de la prison, puis il
+leur montroit son arrêt et se moquoit d'eux.</p>
+
+<p>Il avoit un fils qui fut page de la chambre de Henri <span class="smcap">IV</span>. Las de porter
+le flambeau à pied, il trouva moyen d'avoir une haquenée. Le Roi le
+sut et lui fit donner le fouet. Il juroit toujours <i>pa la mort</i>; on
+l'appela <i>Palamort</i>. C'étoit un assez plaisant homme. Il trouva une
+fois madame de Guémenée sur le chemin <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> d'Orléans; elle venoit à
+Paris. Il s'ennuyoit d'être à cheval, car il faisoit mauvais temps; il
+lui dit: «Madame, il y a des voleurs à la vallée de Torfou, je m'offre
+à vous escorter.&mdash;Je vous rends grâces, lui dit-elle.&mdash;Ah! madame,
+répliqua-t-il, il ne sera pas dit que je vous aie abandonnée au
+besoin;» et en disant cela, il baisse la portière, et, quoi qu'elle
+dît, il se mit dans le carrosse. A Rome, comme M. de Brissac étoit
+ambassadeur, un jour que l'ambassadrice devoit aller voir la vigne de
+Médicis, il se mit tout nu dans une niche où il n'y avoit point de
+statue; il y a là une galerie qui en est toute pleine. Cet homme se
+fit Père de l'Oratoire, et on l'appeloit le Père <i>Palamort</i>. Il
+n'avoit dans sa chambre que des Saints cavaliers, comme saint Maurice,
+saint Martin et autres.</p>
+
+<p>L'autre fils de M. de Sancy, qui fut ambassadeur en Turquie, se fit
+également Père de l'Oratoire.</p>
+
+<p>Madame de Beaufort n'eut point de patience qu'elle n'eût fait mettre
+M. de Rosny en la place de M. de Sancy. Il lui faisoit la cour, il y
+avoit long-temps. Son premier emploi fut de contrôler les passe-ports
+au siége d'Amiens, et puis il fut envoyé dans les élections pour
+prendre tous les deniers qui se trouveroient chez les receveurs, ce
+qu'il fit avec beaucoup de rigueur. Il en usa de même en toutes
+rencontres. Comme il étoit assez ignorant en fait de finances, il mena
+avec lui un nommé Ange Cappel, sieur du Luat<a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114"></a><a href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>, une espèce <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> de
+fou de belles-lettres, qui fit imprimer long-temps après, pour flatter
+M. de Sully, un petit livre intitulé: <i>Le Confident</i>, dont M. de
+Lesdiguières fut fort en colère. Du Luat en fut mis en prison. Quand
+on voulut l'interroger et qu'on lui dit: «Promettez-vous de dire la
+vérité?&mdash;Je m'en garderai bien, dit-il, je ne suis en peine que pour
+l'avoir dite.» Il donnoit des avis très-pernicieux, et disoit, entre
+autres sottises, qu'il ne falloit qu'un <i>lait d'amendes</i> pour
+restaurer la France, parce qu'il y avoit une affaire sur les amendes.
+Il fit imprimer un livre de ses beaux avis, au frontispice duquel il
+étoit peint comme un Ange, avec des ailes et de la barbe au menton, et
+des vers qui disoient qu'il n'avoit rien d'humain que la barbe<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115"></a><a href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>.</p>
+
+<p>M. d'Incarville, contrôleur général des finances, n'étoit point un
+voleur, comme le dit M. de Sully<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116"></a><a href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>; c'était un honnête homme et
+homme de bien. Cette querelle avec madame de Beaufort, lorsqu'elle
+alloit être reine ne s'accorde guère avec ce que M. de Sully conte du
+voyage de Clermont, où il donna des coups de bâton au cocher par son
+commandement; elle l'eût fait chasser bien vite.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>
+Voici ce qui se passa à la maladie de madame de Beaufort. Elle dépêcha
+Puypeiroux vers le Roi pour lui en donner avis, et le supplier de
+trouver bon qu'elle se fît mettre dans un bateau pour l'aller trouver
+à Fontainebleau. Elle espéroit que cela le feroit venir aussitôt, et
+qu'en faveur de ses enfants, il l'épouseroit avant qu'elle mourût. En
+effet, aussitôt que Puypeiroux fut arrivé, le Roi le fit repartir pour
+lui aller faire tenir prêt le bac des Tuileries, dans lequel il
+vouloit passer pour n'être point vu, et incontinent il monta à cheval,
+et fit si grande diligence qu'il rattrapa Puypeiroux, à qui il fit de
+terribles reproches. Auprès de Juvisy, le Roi trouva M. le chancelier
+de Bellièvre, qui lui apprit la mort de madame la Duchesse. Nonobstant
+cela, il vouloit aller à Paris pour la voir en cet état, si M. le
+chancelier ne lui eût remontré que cela étoit indigne d'un roi. Il se
+laissa vaincre à ses raisons, et retourna à Fontainebleau.</p>
+
+<p>M. de Sully dit en un endroit que le Roi monta dans son carrosse; il
+n'en avoit point, quoiqu'il fût surintendant des finances. Il alloit
+au Louvre en housse, et n'eut un carrosse que quand il fut grand
+maître de l'artillerie. Le Roi ne vouloit pas qu'on en eût. Le marquis
+de C&oelig;uvres et le marquis de Rambouillet furent les premiers des
+jeunes gens qui en eurent, le dernier à cause de sa mauvaise vue,
+l'autre en rendoit quelque autre raison<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117"></a><a href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>. Ils se cachoient, quand
+ils rencontroient <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> le Roi. Bassompierre disoit que quand il
+pleuvoit ils alloient chercher des dames de leurs amies pour faire des
+visites avec elles. Arnauld le Péteux<a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118"></a><a href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a> a été le premier garçon de
+la ville qui en ait eu, car les hommes mariés en eurent avant lui. Le
+Roi ne trouva pas bon que Fontenay-Mareuil<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119"></a><a href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a> en eût un, on lui dit
+qu'il s'alloit marier. Enfin les carrosses devinrent tout communs; on
+ne savoit ce que c'étoit que des chevaux d'amble, le Roi seul avoit
+une haquenée; du temps d'Henri IV même cela étoit ainsi; on trottoit
+après le Roi.</p>
+
+<p>Quand le Roi fit M. de Sully surintendant, cet homme, par bravoure,
+fit un inventaire de ses biens qu'il donna à Sa Majesté, jurant qu'il
+ne vouloit que vivre de ses appointemens et profiter de l'épargne de
+son revenu, qui ne consistoit alors qu'en la terre de Rosny. Mais
+aussitôt il se mit à faire de grandes acquisitions, et tout le monde
+se moquoit de son bel inventaire. Le Roi témoigna assez, ce qu'il en
+pensoit, car M. de Sully ayant un jour bronché dans la cour du Louvre,
+en le voulant saluer, comme il étoit sur un balcon, il dit à ceux qui
+étoient auprès de lui, qu'ils ne s'en <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> étonnassent pas, et que si
+le plus fort de ses Suisses avoit autant de <i>pots de vin</i> dans la
+tête, il seroit tombé tout de son long.</p>
+
+<p>Il se fait écrire <i>monseigneur</i> par La Varenne<a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120"></a><a href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>; on ne donnoit
+point du <i>monseigneur</i> en ce temps-là au surintendant des finances, et
+il n'étoit que cela alors. D'ailleurs La Varenne étoit trop fier pour
+en user ainsi. On le voit par une chose, qu'il lui écrivit depuis, à
+propos du différend de leurs gendres<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121"></a><a href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a> en Bretagne, pour la
+préséance; quoique M. de Sully fût duc et pair, l'autre lui écrivit
+ainsi: <i>Le différend qui est entre nos gendres...</i> Cela pensa faire
+enrager le bon homme. Cela me fait ressouvenir que M. le chancelier
+Seguier, dont la fille a épousé le petit-fils de M. de Sully, lui
+ayant écrit une fois, à propos de quelques démêlés, en ces mots: <i>Pour
+conserver la paix dans nos</i> <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> <i>familles</i>, il s'en mit en colère, et
+dit que le mot de famille n'étoit bon que pour le chancelier, qui
+n'étoit qu'un citadin.</p>
+
+<p>Jamais il n'y eut un surintendant plus rébarbatif. Cinq ou six
+seigneurs des plus qualifiés de la cour, et de ceux que le Roi voyoit
+de meilleur &oelig;il, l'allèrent un après-dîner visiter à l'Arsenal. Ils
+lui déclarèrent en entrant qu'ils ne venoient que pour le voir. Il
+leur répondit que cela étoit bien aisé, et s'étant tourné devant et
+derrière pour se faire voir, il entra dans son cabinet et ferma la
+porte sur lui.</p>
+
+<p>Un trésorier de France, nommé Pradel, autrefois maître-d'hôtel du
+vieux maréchal de Biron, et fort connu du Roi, ne pouvoit avoir raison
+de M. de Sully, qui lui ôtoit ses gages. Un jour il le voulut faire
+sortir de chez lui par les épaules, mais cet homme prit un couteau de
+dessus la table, car le couvert étoit mis, et lui dit: «Vous aurez ma
+vie auparavant; je suis dans la maison du roi, vous me devez justice.»
+Enfin, après bien du bruit, Pradel alla trouver le Roi, lui conta
+l'histoire, et déclara que, dans le désespoir où le mettoit M. de
+Sully, il ne se soucioit point d'être pendu, pourvu qu'il se fût
+vengé; qu'aussi bien il mourroit de faim. Le Roi le gourmanda fort;
+mais, quelques plaintes que fît M. de Sully, il fallut payer Pradel.</p>
+
+<p>Un Italien, venant de l'Arsenal, où il avoit eu quelques rebuffades du
+surintendant, passa par la Grêve, où l'on pendoit quelques
+malfaiteurs. «<i>O beati impiccati! s'écria-t-il, che non avete da fare
+con quel Rosny.</i>»</p>
+
+<p>Il étoit si haï que par plaisir on coupoit les ormes qu'il avoit fait
+mettre sur les grands chemins pour les <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> orner. «C'est un <i>Rosny</i>,
+disoient-ils, faisons-en un <i>Biron</i><a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122"></a><a href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>.» Il avoit proposé au Roi,
+qui aimoit les établissements, d'obliger les particuliers à mettre des
+arbres le long des chemins; et comme il vit que cela ne réussissoit
+pas, il fut le premier à s'en moquer.</p>
+
+<p>M. de Sully dit en un endroit de ses <i>Mémoires</i> que M. de Biron et
+douze des plus galants de la cour ne pouvoient venir à bout d'un
+ballet qu'ils avoient entrepris, et qu'il fallut lui faire commander
+par le Roi de s'en mettre. C'étoit une de ses folies que la danse.
+Tous les soirs, jusqu'à la mort d'Henri <span class="smcap">IV</span>, un nommé La Roche, valet
+de chambre du Roi, jouoit sur le luth les danses du temps, et M. de
+Sully dansoit tout seul avec je ne sais quel bonnet extravagant en
+tête, qu'il avoit d'ordinaire quand il étoit dans son cabinet. Les
+spectateurs étoient Duret, depuis président de Chevry, et La Clavelle,
+depuis seigneur de Chevigny<a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123"></a><a href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>, qui, avec quelques femmes d'assez
+mauvaise réputation bouffonnoient tous les jours avec lui. Ces gens
+lui applaudissoient, quoique ce fût le plus maladroit homme du
+monde<a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124"></a><a href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>. Il montoit quelquefois des chevaux dans la <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> cour de
+l'Arsenal, mais de si mauvaise grâce que tout le monde se moquoit de
+lui.</p>
+
+<p>A propos de ballet, M. le Prince en dansa un, et le Roi commanda à M.
+de Sully de donner une ordonnance pour cela. M. de Sully enrageoit,
+et, comme pour se moquer, il mit en bas: «Et autant pour le brodeur.»
+Pour le faire enrager encore plus, M. le Prince se fit payer le double
+en disant qu'il y en avoit la moitié pour le brodeur. Il alla avec
+toute sa maison chez M. d'Arbault, trésorier de l'Épargne, et n'en
+sortit qu'il n'eût reçu l'argent. Le Roi ne fit qu'en rire, et dit que
+M. de Sully méritoit bien cela.</p>
+
+<p>Sully gardoit lui-même la porte de la salle à double rang de galeries
+qu'il avoit fait faire à l'Arsenal pour les ballets.</p>
+
+<p>C'étoit à Duret, son m........, qu'on présentoit les gants<a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125"></a><a href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>. Il
+parle dans ses <i>Mémoires</i> d'un nommé Robin qu'il rebuta<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126"></a><a href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>; c'est
+qu'il s'étoit adressé à lui-même, et non pas à Duret.</p>
+
+<p>La chambre de justice ne fut établie que pour perdre M. de Sully et
+découvrir ses malversations; et cela étoit mené par des gens qu'il
+avoit mis dans les finances. Il s'opposa tant qu'il put à la
+recherche, et ce fut <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> lui qui fit la composition des financiers.
+M. de Bellegarde s'en étant rendu le solliciteur, il fit si bien qu'il
+réduisit à fort peu de chose ce qui devoit revenir de cette
+composition, pour faire accroire au Roi qu'il avoit été mal conseillé,
+et que, pour un petit profit, il avoit perdu la bonne volonté de ses
+officiers. Ceci arriva en 1606, et le roi, sachant les pots-de-vin
+qu'il prenoit, et croyant qu'il avoit part aux intérêts d'avance qu'on
+payoit aux trésoriers de l'Epargne, faisoit état de donner la
+surintendance à M. de Vendôme, quand il auroit plus d'âge; lorsque Sa
+Majesté mourut, elle étoit sur le point de l'y établir.</p>
+
+<p>Son triomphe d'Ivry et les grandes sommes qu'il tira des prisonniers
+de guerre qu'il fit, sont les plus plaisants endroits de son
+livre<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127"></a><a href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>. Toutes ces extravagances sont peintes dans une grande
+salle à Villebon, dans le pays Chartrain.</p>
+
+<p>C'étoit le plus sale homme du monde en paroles. Un jour, je ne sais
+quel gentilhomme fort bien fait alla dîner avec lui. Madame de Sully
+sa seconde femme<a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128"></a><a href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>, qui vit encore, le regardoit de tous ses yeux.
+«Avouez, madame, lui dit-il tout haut, que vous seriez bien attrapée
+si monsieur n'avoit point de...» Il ne se tourmentoit pas autrement
+d'être cocu; et en donnant de l'argent à sa femme, il disoit: «Tant
+pour cela, tant pour cela, et tant pour vos f...» Il fit faire un
+escalier séparé qui alloit à l'appartement de sa femme, et lui dit:
+«Madame, faites passer les gens que vous savez par cet escalier-là,
+car si j'en rencontre quelqu'un, sur mon escalier, <span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> je lui en
+ferai sauter toutes les marches.»</p>
+
+<p>Ce bon homme, plus de vingt-cinq ans après que tout le monde avoit
+cessé de porter des chaînes et des enseignes de diamants, en mettoit
+tous les jours pour se parer, et se promenoit en cet équipage sous les
+porches de la Place-Royale, qui est près de son hôtel. Tous les
+passans s'amusoient à le regarder. A Sully, où il s'étoit retiré sur
+la fin de ses jours<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129"></a><a href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>, il avoit quinze ou vingt vieux puants et
+sept ou huit vieux reîtres de gentilshommes qui, au son de la cloche,
+se mettoient en haie pour lui faire honneur, quand-il alloit à la
+promenade, et puis le suivoient. Il entretenoit je ne sais quelle
+espèce de garde suisse. Il disoit qu'on se pouvoit sauver en toute
+sorte de religion, et a voulu être enterré en terre sainte.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">LE CONNÉTABLE DE LESDIGUIÈRES.</h3>
+
+<h4>M. DE CRÉQUI.</h4>
+
+<p class="p2">François de Bonne, seigneur de Lesdiguières<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130"></a><a href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>, étoit d'une maison
+noble et ancienne des montagnes du Dauphiné, mais pauvre. Après avoir
+fait ses études, il se fit recevoir avocat au parlement de Grenoble,
+et y plaida, dit-on, quelquefois; mais se sentant appelé à de plus
+grandes choses, il se retira chez lui, en dessein d'aller à la guerre.
+Cependant, n'ayant pas autrement de quoi se mettre en équipage, il
+emprunta une jument à un hôtelier de son village, faisant semblant
+d'aller voir un de ses parents. Or, cette jument, n'appartenant pas à
+cet hôtelier, lui fut redemandée, et cela donna sujet à un procès qui,
+quoique de petite conséquence, dura pourtant si long-temps, comme il
+n'arrive que trop souvent, qu'avant qu'il fût terminé, M. de
+Lesdiguières étoit déjà gouverneur du Dauphiné. Un jour donc qu'il
+passoit à cheval, suivi de ses gardes, dans la place de Grenoble, ce
+pauvre hôtelier, qui y étoit à la poursuite de son procès, ne put
+s'empêcher de dire assez haut: «Le diable emporte François de <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
+Bonne, tant il m'a causé de mal et d'ennui.» Un des assistants lui
+demanda pourquoi il parloit ainsi; cet homme lui raconta toute
+l'histoire de la jument. Celui qui lui avoit fait cette demande étoit
+un des domestiques de M. de Lesdiguières, et le soir même il lui en
+fit le conte; car le connétable avoit, dit-on, cette coutume, qu'il
+vouloit voir tous ses domestiques avant de se coucher, et quelquefois
+il s'entretenoit familièrement avec eux. Ayant su cette aventure, il
+commanda à cet homme de lui amener le lendemain le pauvre hôtelier,
+qui, bien étonné, et intimidé exprès par son conducteur, se vint jeter
+aux pieds de M. de Lesdiguières, lui demandant pardon de ce qu'il
+avoit dit de lui; mais lui, n'en faisant que rire, le releva, et
+pendant qu'il l'entretenoit du temps passé, on fit venir la partie
+adverse, avec laquelle il s'accorda sur-le-champ, et donna même
+quelque récompense à ce bon homme.</p>
+
+<p>M. le connétable aimoit à se souvenir de sa première fortune, et on en
+voit aujourd'hui une grande marque, en ce qu'ayant fait bâtir un
+superbe palais à Lesdiguières, il prit plaisir à laisser tout auprès,
+en son entier, la petite maison où il étoit né, et que son père avoit
+habitée.</p>
+
+<p>Pour venir à madame la connétable de Lesdiguières, sa femme, qui est
+morte il n'y a pas long-temps, elle s'appeloit Marie Vignon, et étoit
+fille d'un fourreur de Grenoble. Elle fut mariée à un marchand drapier
+de la même ville, nommé sire Aymon Mathel, dont elle eut deux filles.
+C'était une assez belle personne, mais il n'y avoit rien
+d'extraordinaire. Son premier, galant fut un nommé Roux, secrétaire de
+la cour de parlement <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> de Grenoble, qui depuis la donna à M. de
+Lesdiguières. Or, ce Roux étoit grand ami d'un Cordelier appelé de
+Nobilibus, qui fut brûlé à Grenoble pour avoir dit la messe sans avoir
+reçu les ordres. On le soupconnoit aussi de magie, et le peuple croit
+encore aujourd'hui que ce Cordelier avoit donné à madame la connétable
+des charmes pour se rendre maîtresse de l'esprit de M. de
+Lesdiguières. Il est bien certain qu'elle eut d'abord un fort grand
+pouvoir sur lui.</p>
+
+<p>Il n'y avoit pas long-temps que cet amour duroit, lorsque la femme
+quitta la maison de son mari; elle ne logeoit pourtant pas avec son
+galant, mais en un logis séparé où il lui donna grand équipage, et
+bientôt après il la fit marquise. Il en eut deux filles durant cette
+séparation d'avec sont mari. On dit que les parents de M. de
+Lesdiguières gagnèrent son médecin, qui lui conseilla, pour sa santé,
+de changer de maîtresse, et qu'en même temps, pour essayer de la lui
+faire oublier, on lui présenta une fort belle personne, nommée Pachon,
+femme d'un de ses gardes. Mais la marquise, car on l'appeloit ainsi
+alors, fit donner des coups de bâton à cette femme dans la maison même
+de M. de Lesdiguières, et incontinent après s'alla jeter à ses pieds.
+Elle n'eut pas grande peine à faire sa paix, et fut plus aimée
+qu'auparavant.</p>
+
+<p>M. de Lesdiguières étoit obligé de faire plusieurs voyages; elle le
+suivit partout, et même à la guerre; on dit pourtant qu'il voulut
+faire en sorte que le drapier la reprît, et qu'il lui fit offrir pour
+cela de le faire intendant de sa maison. Mais ce marchand, qui étoit
+homme d'honneur, n'y voulut jamais entendre.</p>
+
+<p>Cependant elle ne perdoit point d'occasion d'avancer <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> ses parents.
+Elle fit donner des bénéfices ou des compagnies à sept ou huit frères
+qu'elle avoit, maria fort bien deux de ses s&oelig;urs. L'une épousa un
+gentilhomme de la campagne, et depuis, étant veuve, elle fut
+entretenue, car c'est une bonne race, par un prieur proche de Die,
+dont elle eut une fille qui est religieuse dans Grenoble, mais que
+madame la connétable, cette prude, n'a pas voulu voir. L'autre fut
+mariée à un capitaine nommé Tonnier, et après sa mort elle épousa un
+président de la chambre des comptes de Grenoble, appelé Le Blanc.
+Celle-ci ne voulut point faire honte à ses aînées, et pendant la vie
+et après la mort de son second mari, elle eut pour galant un nommé
+L'Agneau, qu'elle épousa à l'article de la mort, et après avoir reçu
+l'extrême-onction.</p>
+
+<p>La marquise maria aussi les deux filles qu'elle avoit eues du drapier,
+l'une à La Croix, maître-d'hôtel de M. de Lesdiguières, et en secondes
+noces au baron de Barry. Celle-ci se garda bien de dégénérer, et fut
+une digne fille d'une telle mère. L'autre fut mariée trois fois: la
+première à un gentilhomme de la campagne dont je ne sais point le nom;
+la seconde à un autre gentilhomme nommé Moncizet, avec lequel elle fut
+démariée, et pour la troisième fois elle épousa le marquis de
+Canillac.</p>
+
+<p>Quant aux filles qu'elle avoit eues de M. de Lesdiguières, nous dirons
+ensuite à qui elles furent mariées; mais il faut dire auparavant de
+quelle façon leur mère parvint à se faire épouser par M. de
+Lesdiguières.</p>
+
+<p>Elle étoit demeurée à Grenoble, tandis que M. de Lesdiguières étoit au
+siége de quelque place dans le <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> Languedoc. En ce temps-là, un
+certain colonel Alard, piémontais, vint faire des recrues en Dauphiné.
+Elle en fut cajolée, mais non pas aussi ouvertement qu'elle l'avoit
+été auparavant par M. de Nemours, qui lui fit mille galanteries,
+durant un voyage que M. de Lesdiguières avoit été obligé de faire en
+Picardie. Or comme elle ne pensoit qu'à devenir femme de M. de
+Lesdiguières, et que la vie de son mari étoit un obstacle
+insurmontable, elle persuada à ce colonel de l'assassiner; ce qu'il
+fit en cette sorte.</p>
+
+<p>Le drapier, ayant abandonné son commerce, s'était retiré aux champs
+depuis quelques années, en un lieu appelé le Port de Gien, dans la
+paroisse de Mellan, à une petite lieue de Grenoble. Le colonel monté à
+cheval, accompagné d'un grand valet italien à pied; il arriva de bonne
+heure en ce lieu, et ayant rencontré un berger, il lui demanda la
+maison du capitaine Clavel. Le berger lui dit qu'il ne connoissoit
+personne de ce nom-là, mais que s'il demandoit la maison de sire
+Mathel, c'était une de ces deux qu'il voyoit seules assez près de là.
+Le colonel le pria de l'y conduire, afin que le berger lui montrât
+l'homme qu'il cherchoit, car il ne le connoissoit pas. Ils n'eurent
+pas fait beaucoup de chemin que le berger lui montra le drapier qui se
+promenoit seul le long d'une pièce de terre; le colonel le remercia,
+lui donna pour boire et le renvoya. Après il va au marchand, et le
+jette par terre d'un coup de pistolet qu'il accompagne de quelques
+coups d'épée, de peur de manquer à le tuer.</p>
+
+<p>La justice fit prendre le valet du mort et une servante qui étoit sa
+concubine, avec le berger qui raconta toute l'histoire, sans pouvoir
+nommer le meurtrier. <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> On lui demanda s'il le reconnoîtroit bien.
+Il répondit qu'oui. C'est pourquoi on le mit à Grenoble à une grille
+de la prison qui répond sur la grande place appelée Saint-André. Il
+n'y fut pas long-temps sans voir passer le colonel, qu'il reconnut
+aussitôt, et qui fut tout aussitôt emprisonné, car il avoit cru
+sottement que ce berger n'avoit rien vu.</p>
+
+<p>M. de Lesdiguières, en ayant reçu avis en diligence, craignit que, si
+cette affaire s'approfondissoit, sa maîtresse ne fût terriblement
+embarrassée; il partit promptement du lieu où il étoit, et, entrant
+dans la ville sans qu'on l'y attendît, alla d'autorité délivrer le
+Piémontais; et le fit sauver en même temps. Le parlement fit du bruit,
+et voulut s'en venger sur la maîtresse de M. de Lesdiguières, ne
+pouvant s'en venger sur lui-même. Mais comme le connétable étoit
+adroit, il sut si bien négocier avec chaque conseiller en particulier,
+qu'il ne se parla plus de cette affaire.</p>
+
+<p>Depuis ce temps-là il fut encore cinq ou six ans sans épouser la
+marquise, et à la fin il s'y résolut, pour légitimer les deux filles
+qu'il en avoit eues. Elles étoient adultérines pourtant<a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131"></a><a href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p>
+
+<p>Il en avoit une d'un premier lit qui fut mariée à M. de Créqui. M. de
+Lesdiguières d'aujourd'hui, auparavant M. le comte de Saulx, et feu M.
+de Canaples, père de M. de Créqui d'à présent, vinrent de ce mariage.
+Cette fille étant morte, on prit une étrange résolution, qui fut de
+marier les deux filles qu'il avoit eues de madame la connétable, l'une
+au comte de <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> Saulx, et l'autre à M. de Créqui<a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132"></a><a href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a> son père, afin
+de leur conserver tout le bien de M. le connétable. Il est vrai qu'il
+y eut quelque intervalle de temps entre ces deux mariages, car l'aînée
+de ces filles, mariée au marquis de Montbrun, fut démariée pour
+épouser le comte de Saulx dont elle étoit tante; il étoit fils de la
+fille du premier lit de M. de Lesdiguières.</p>
+
+<p>Ce mariage ne fut pas heureux, et la comtesse de Saulx mourut bientôt
+sans enfants. Voilà pourquoi, comme on avoit toujours la pensée de
+conserver tout le bien à M. de Créqui et à ses enfants, la cadette ne
+pouvant pas être épousée par M. le comte de Saulx, qui étoit veuf de
+sa s&oelig;ur de père et de mère, ni par M. de Canaples, qui étoit marié
+avec une parente de MM. de Luynes, s&oelig;ur de Combalet. Il fallut que
+M. de Créqui l'épousât, quoiqu'il fût veuf d'une s&oelig;ur du premier
+lit et beau-frère de celle qui venoit de mourir. Le pape, quand on lui
+demanda la dispense pour ce dernier mariage, dit qu'il falloit un pape
+tout entier pour donner toutes les dispenses que ceux de cette maison
+demandoient. Et il ne laissa pourtant pas de la donner.</p>
+
+<p>Ce mariage du maréchal de Créqui fut encore plus malheureux que les
+autres. Sa femme et lui ne vivoient pas bien ensemble, et un nommé
+Najère, chef de son conseil<a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133"></a><a href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>, le fit résoudre, après la mort du
+connétable, à une méchanceté qu'on auroit de la peine à croire, qui
+fut de faire persuader à la maréchale, qui <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> n'avoit point
+d'enfants, d'en supposer un, afin que la supposition étant découverte,
+cela donnât lieu de la cloîtrer et de retenir tout son bien. On
+persuada donc à la maréchale cette supposition, comme elle étoit à une
+maison des champs, appelée la Tour-d'Aigues. Il se trouva que la
+fermière étoit grosse, qui consentit volontiers à donner son enfant à
+la maréchale, pour en faire un grand seigneur. Mais le maréchal donna
+ordre que celui qui transporteroit cet enfant d'une chambre à l'autre
+l'étouffât en chemin, sur quoi la véritable mère, reconnoissant sa
+faute, commença dans sa douleur à s'accuser, et sa maîtresse aussi, de
+cette supposition. Aussitôt le comte de Saulx survint avec des
+commissaires qu'on avoit fait tenir tout prêts, et qui, ayant fait
+leurs informations, emprisonnèrent la maréchale. Ce procès pourtant
+fut si bien conduit par le conseil et l'adresse de madame la
+connétable, que ce mari, qui avoit voulu embarrasser sa femme par
+cette accusation, se trouva presqu'aussi embarrassé qu'elle, et fut
+obligé de s'accommoder. Après cette belle affaire, il en fit encore
+une autre. Il fit enlever la connétable, sa belle-mère, et la tint
+long-temps prisonnière au fort de Barreaux, l'accusant faussement de
+crime de lèze-majesté et d'avoir intelligence avec le duc de Savoie;
+mais le feu roi (Louis <span class="smcap">XIII</span>) et le cardinal de Richelieu, passant à
+Lyon, la mirent en liberté.</p>
+
+<p>M. de Créqui ayant été tué en Italie, la maréchale eut sur la fin de
+ses jours feu M. d'Elb&oelig;uf pour galant durant le séjour qu'elle fit
+à Paris. Après elle alla mourir à Bourg en Bresse, et à l'heure de sa
+mort elle donna toutes ses pierreries à un gentilhomme du duc pour les
+lui porter. Elles étoient en assez bonne quantité, <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> car sa mère
+lui en avait donné de belles pour une terre qu'elle lui avoit baillée
+en échange. Par son testament elle donna encore à M. d'Elb&oelig;uf une
+belle terre auprès de Paris.</p>
+
+<p>Ce M. d'Elb&oelig;uf étoit un grand abatteur de bois. Il attrapa
+plaisamment (il y a trois ou quatre ans) une demoiselle de sa femme,
+madame d'Elb&oelig;uf, qui est devenue ridicule, de belle qu'elle avoit
+été autrefois (elle est s&oelig;ur de M. de Vendôme)<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134"></a><a href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>. Elle étoit
+fort malade. Elle avoit une demoiselle très-jolie; le mari en étoit
+épris. Un jour il vint tout triste, et dit devant cette fille: «Ma
+femme est morte, les médecins en désespèrent, ils me l'ont avoué, et
+de plus un astrologue, qui a fait son horoscope, et que je viens de
+visiter exprès pour cela, assure qu'elle n'en sauroit échapper.» Cette
+fille depuis ce moment se mit dans l'esprit qu'elle pourroit bien
+devenir princesse, et se laissa faire un petit enfant. Madame
+d'Elb&oelig;uf a enterré son mari; il est mort cette année, âgé de
+soixante-un ans<a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135"></a><a href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>, et il disoit: «Faut-il que je meure si jeune!»</p>
+
+<p>Pour revenir au connétable, voici ce que Bérançon a rapporté de sa
+mort. Il travailloit avec lui, le propre jour qu'il mourut, à des
+départs de gens de guerre. «Il faudroit, lui dit Bérançon, que M. de
+Créqui fût ici.&mdash;Voire, répondit le connétable, nous aurions beau
+l'attendre, s'il a trouvé un chambrillon en son <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> chemin, il ne
+viendra d'aujourd'hui.» Il travailla de fort bon sens, après il fit
+venir son curé. «Monsieur le curé, lui dit-il, faites-moi faire tout
+ce qu'il faut.» Quand tout fut fait: «Est-ce là tout, dit-il, monsieur
+le curé?&mdash;Oui, monsieur.&mdash;Adieu, monsieur le curé, en vous
+remerciant.» Le médecin lui dit: «Monsieur, j'en ai vu de plus malades
+échapper.&mdash;Cela peut être, répondit-il, mais ils n'avoient pas
+quatre-vingt-cinq ans comme moi.» Il vint des moines à qui il avoit
+donné quatre mille écus, qui eussent bien voulu en avoir encore
+autant. Ils lui promettoient paradis en récompense. «Voyez-vous, leur
+dit-il, mes pères, si je ne suis sauvé pour quatre mille écus, je ne
+le serai pas pour huit mille. Adieu.» Il mourut comme cela, le plus
+tranquillement du monde.</p>
+
+<p>J'ajouterai quelque chose de feu M. de Créqui. On lui dit, quand il
+voulut attaquer Gavi, forteresse des Génois, que Barberousse n'avoit
+pu la prendre. «Eh! bien, répondit-il, <i>Barbegrise</i> la prendra.» Il la
+prit en effet.</p>
+
+<p>Il disoit les choses assez plaisamment. Un jour il tomba du haut d'un
+escalier en bas, sans se faire autrement de mal. «Ah! monsieur, lui
+dit-on, que vous avez sujet de remercier Dieu!&mdash;Je m'en garderai bien,
+dit-il, il ne m'a pas épargné un échelon.»</p>
+
+<p>Il fit de si grandes pertes au jeu qu'il en pensa perdre l'esprit, et
+si le connétable ne lui eût envoyé cent mille écus et promesse
+d'autant, il n'en fût point revenu. Il n'y eut que cela qui le remit.
+Il étoit fort coquet et il vouloit toujours paroître jeune. Quand le
+cardinal de Richelieu, avant que d'être duc, se fit recevoir
+conseiller honoraire au Parlement, M. de Créqui <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> fut un de ses
+témoins, et lui dit en dînant chez le premier président au sortir de
+là: «Monsieur, je vous ai rendu aujourd'hui le plus grand service que
+je vous pouvois rendre, en disant mon âge.»</p>
+
+<p>On conte de lui une chose qui est assez de galant homme. La nuit, des
+filoux lui demandèrent la bourse. «Je n'ai rien, leur dit-il, je viens
+de perdre.&mdash;Monsieur, lui dirent-ils, nous vous connoissons,
+promettez-nous de nous donner quelque chose, et demain un de nous ira
+vous le demander.» Il leur promit trente pistoles. Le lendemain matin,
+un de ces honnêtes gens, demanda à lui parler, et lui dit tout bas
+qu'il venoit quérir ce qu'il leur avoit promis. Il avoit oublié ce que
+c'étoit. L'autre l'en fit ressouvenir, il se mit à rire et lui dit:
+«Je tiendrai parole, mais il faut avouer que tu es bien imprudent.» En
+effet, il lui donna les trente pistoles<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136"></a><a href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">LA REINE MARGUERITE DE VALOIS.</h3>
+
+<p class="p2">La reine Marguerite<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137"></a><a href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a> étoit belle en sa jeunesse, hors qu'elle
+avoit les joues un peu pendantes, et le visage un peu trop long.
+Jamais il n'y eut une personne plus encline à la galanterie. Elle
+avoit d'une sorte de papier dont les marges étoient toutes pleines de
+trophées d'amour. C'était le papier dont elle se servoit pour ses
+billets doux. Elle parloit <i>phébus</i> selon la mode de ce temps-là, mais
+elle avoit beaucoup d'esprit. On a une pièce d'elle, qu'elle a
+intitulée: <i>La Ruelle mal assortie</i><a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138"></a><a href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>, où l'on peut voir quel étoit
+son style de galanteries.</p>
+
+<p>Elle portoit un grand vertugadin, qui avoit des pochettes tout autour,
+en chacune desquelles elle mettoit une boîte où étoit le c&oelig;ur d'un
+de ses amants trépassés, car elle étoit soigneuse, à mesure qu'ils
+mouroient, d'en faire embaumer le c&oelig;ur. Ce vertugadin se pendoit
+tous les soirs à un crochet qui fermoit au cadenas, derrière le
+dossier de son lit. <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span></p>
+
+<p>On dit qu'un jour M. de Turenne, depuis M. de Bouillon, étant ivre,
+lui dégobilla sur la gorge en la voulant jeter sur un lit.</p>
+
+<p>Elle devint horriblement grosse, et avec cela elle faisoit faire ses
+carrures et ses corps de jupes beaucoup plus longs qu'il ne le
+falloit, et ses manches à proportion. Elle étoit coiffée de cheveux
+blonds, d'un blond de filasse blanchie sur l'herbe. Elle avoit été
+chauve de bonne heure; pour cela elle avoit de grands valets de pied
+blonds que l'on tondoit de temps en temps.</p>
+
+<p>Elle avoit toujours de ces cheveux-là dans sa poche, de peur d'en
+manquer; et, pour se rendre de plus belle taille, elle faisoit mettre
+du fer-blanc aux deux côtés de son corps pour élargir la carrure. Il y
+avoit bien des portes où elle ne pouvoit passer.</p>
+
+<p>Elle aima sur la fin de ses jours un musicien nommé Villars. Il
+falloit que cet homme eût toujours des chausses troussées et des bas
+d'attache, quoique personne n'en portât plus. On l'appeloit
+vulgairement <i>le roi Margot</i><a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139"></a><a href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>. Elle a eu quelques bâtards, dont
+l'un, dit-on, a vécu, et a été capucin<a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140"></a><a href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>. Ce roi Margot n'empêchoit
+point que la bonne Reine fût bien dévote <span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> et bien craignant Dieu,
+car elle faisoit dire une quantité étrange de messes et de vêpres.</p>
+
+<p>Hors la folie de l'amour, elle étoit fort raisonnable. Elle ne voulut
+point consentir à la dissolution de son mariage en faveur de madame de
+Beaufort. Elle avoit l'esprit fort souple et savoit s'accommoder au
+temps. Elle a dit mille cajoleries à la feue Reine-mère<a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141"></a><a href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>, et quand
+M. de Souvray<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142"></a><a href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a> et M. de Pluvinel<a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143"></a><a href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a> lui menèrent le feu Roi,
+elle s'écria: «Ah! qu'il est beau, ah! qu'il est bien fait! que le
+Chiron est heureux qui élève cet Achille!» Pluvinel, qui n'étoit guère
+plus subtil que ses chevaux, dit à M. de Souvray: «Ne vous disois-je
+pas bien que cette méchante femme nous diroit quelque injure?» M. de
+Souvray<a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144"></a><a href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a> lui-même n'étoit guère plus habile. On avoit fait des
+vers dans ce temps-là qu'on appeloit <i>les Visions de la cour</i>, où l'on
+disoit de lui <i>qu'il n'avoit de Chiron que le train de derrière</i>.</p>
+
+<p>Henri <span class="smcap">IV</span> alloit quelquefois visiter la reine Marguerite<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145"></a><a href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>, et
+gronda de ce que la Reine-mère n'alla pas assez avant la recevoir à la
+première visite.<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span></p>
+
+<p>Durant ses repas, elle faisoit toujours discourir quelques hommes de
+lettres. Pitard, qui a écrit de la morale, étoit à elle, et elle le
+faisoit parler assez souvent.</p>
+
+<p>Le feu Roi s'avisa de danser un ballet de la vieille cour, où, entre
+autres personnes qu'on représentoit, on représenta la reine Marguerite
+avec la ridicule figure dont elle étoit sur ses vieux jours. Ce
+dessein n'étoit guère raisonnable en soi; mais au moins devoit-on
+épargner la fille de tant de rois.</p>
+
+<p>A propos de ballets, une fois qu'on en dansoit un chez elle, la
+duchesse de Retz la pria d'ordonner qu'on ne laissât entrer que ceux
+qu'on avoit conviés, afin qu'on pût voir le ballet à son aise. Une des
+voisines de la reine Marguerite, nommée mademoiselle Loiseau, jolie
+femme et fort galante, fit si bien qu'elle y entra. Dès que la
+duchesse l'aperçut, elle s'en mit en colère, et dit à la Reine qu'elle
+la prioit de trouver bon que pour punir cette femme elle lui fît
+seulement une petite question. La Reine lui conseilla de n'en rien
+faire, et lui dit que cette demoiselle avoit bec et ongles; mais
+voyant que la duchesse s'y opiniâtroit, elle le lui permit enfin. On
+fit donc approcher mademoiselle<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146"></a><a href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a> Loiseau, qui vint avec un air
+fort délibéré: «Mademoiselle, lui dit la duchesse, je voudrois bien
+vous prier de me dire si les oiseaux ont des cornes?&mdash;Oui, <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span>
+madame, répondit-elle, les ducs en portent<a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147"></a><a href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>.» La Reine, oyant
+cela, se mit à rire, et dit à la duchesse: «Eh bien! n'eussiez-vous
+pas mieux fait de me croire?»</p>
+
+<p>J'ai ouï faire un conte de la reine Marguerite qui est fort plaisant.
+Un gentilhomme gascon, nommé Salignac, devint, comme elle étoit encore
+jeune, éperdument amoureux d'elle; mais elle ne l'aimoit point. Un
+jour, comme il lui reprochoit son ingratitude: «Or çà, lui dit-elle,
+que feriez-vous pour me témoigner votre amour!&mdash;Il n'y a rien que je
+ne fisse, répondit-il.&mdash;Prendriez-vous bien du poison?&mdash;Oui, pourvu
+que vous me permettiez d'expirer à vos pieds.&mdash;Je le veux,» reprit
+elle. On prend jour; elle lui fait préparer une médecine fort
+laxative. Il l'avale, et elle l'enferme dans un cabinet, après lui
+avoir juré de venir avant que le poison opérât; elle le laissa là deux
+bonnes heures, et la médecine opéra si bien que, quand on vint lui
+ouvrir, personne ne pouvoit durer autour de lui. Je crois que ce
+gentilhomme a été depuis ambassadeur en Turquie.<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">LA COMTESSE DE MORET. M. DE CESY.</h3>
+
+<p class="p2">Madame de Moret étoit de la maison de Bueil<a name="FNanchor_148" id="FNanchor_148"></a><a href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>; n'ayant ni père ni
+mère, elle fut nourrie chez madame la princesse de Condé, Charlotte de
+La Trémouille. Elle étoit là en bonne école. Henri <span class="smcap">IV</span>, qui ne
+cherchoit que de belles filles, et qui, quoique vieux, étoit plus fou
+sur ce chapitre-là qu'il n'avoit été dans sa jeunesse, la fit
+marchander, et on conclut à trente mille écus. Mais madame la
+princesse de Condé souhaita que, par bienséance, on la mariât en
+figure, si j'ose ainsi dire. Césy, de la maison de Harlay, homme bien
+fait, et qui parloit agréablement, mais qui avoit mangé tout son bien,
+s'offre à l'épouser. On les maria un matin. Le Roi, impatient et ne
+goûtant pas trop qu'un autre eût un pucelage qu'il payoit, ne voulut
+pas permettre que Césy couchât avec sa femme, et la vit dès ce
+soir-là<a name="FNanchor_149" id="FNanchor_149"></a><a href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>. Césy, lâche comme un courtisan <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> ruiné, prétendoit
+ravoir sa femme le lendemain, résolu de tout souffrir pour faire
+fortune; mais elle n'y voulut jamais consentir. On rompit le mariage à
+condition que Césy aurait les trente mille écus.</p>
+
+<p>Il se maria après avec Béthune, fille de la Reine, aussi laide que
+l'autre étoit belle. Ses trente mille écus ne durèrent pas long-temps,
+et depuis, pour se remettre, il demanda l'ambassade de Turquie, où,
+contre l'ordinaire, il mena sa femme; mais il ne craignoit pas
+autrement que le Grand-Seigneur la fît enlever pour la mettre dans le
+sérail.</p>
+
+<p>En passant à Turin il laissa sa fille à madame de Savoie<a name="FNanchor_150" id="FNanchor_150"></a><a href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>. Elle
+étoit belle et y fut comme favorite; mais il fallut la renvoyer parce
+qu'elle contrefaisoit le bossu<a name="FNanchor_151" id="FNanchor_151"></a><a href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a> qui étoit amoureux de sa
+belle-fille. Elle y avoit fait quelque fortune; au retour elle épousa
+M. de Courtenay<a name="FNanchor_152" id="FNanchor_152"></a><a href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>. Le bossu étoit galant. En une collation qu'il
+donna à Madame, toute la vaisselle d'argent étoit en forme de guitare,
+parce qu'elle aimoit cet instrument.<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p>
+
+<p class="p2">Césy fit tant de sortes de friponneries en Turquie, que tout le
+commerce cessa, et il fallut, au bout de dix-huit ans, y envoyer M. de
+Marcheville, qui eut bien de la peine à le tirer de là. Il demeura
+huit ou neuf ans à Venise, avant que de rentrer en France. Enfin, de
+retour à Paris, il reparut avec un train assez raisonnable, car il
+avoit mis quelque chose à part pour ses vieux jours. Au sortir d'une
+maladie, en avril 1612, il alloit presque toutes les après-dînées
+faire planter sa chaise<a name="FNanchor_153" id="FNanchor_153"></a><a href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a> sur les degrés de la pompe du Pont-Rouge
+pour y prendre l'air; il y donnoit rendez-vous aux gens. On m'a assuré
+qu'au commencement de la régence de la Reine, on compta entre ceux
+qu'on disoit être en passe de gouverneur du Roi, un homme tel que je
+viens de le dépeindre.</p>
+
+<p>Madame de Moret eut un fils qui fut d'église<a name="FNanchor_154" id="FNanchor_154"></a><a href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>. On l'avoit fort
+bien instruit; il étoit bien fait: on dit que de tous les enfants
+d'Henri <span class="smcap">IV</span>, c'étoit celui qui lui ressembloit le plus. Il avoit
+l'esprit agréable<a name="FNanchor_155" id="FNanchor_155"></a><a href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>. Sa jeunesse fut assez déréglée, mais on dit
+qu'il avoit fort profité aux voyages qu'il avoit faits durant deux
+ans, <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> au retour desquels il se jeta dans le parti de Monsieur, et
+fut tué au combat où M. de Montmorency fut pris<a name="FNanchor_156" id="FNanchor_156"></a><a href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>.</p>
+
+<p>J'ai ouï conter à Venise qu'une célèbre courtisane lui voulut faire
+payer la qualité, et que, pour l'attraper, il fit dorer des réales
+d'Espagne qui ressemblaient à des pistoles; ils étoient convenus à
+trois cents. Les nobles vénitiens ne trouvèrent cela nullement bon; il
+en pensa arriver du désordre. Ils disoient: «Ne pouvons-nous point
+être princes à meilleur titre que lui, en devenant doges, et ne
+descendons-nous pas presque tous de princes, puisqu'il n'y a guère de
+familles nobles qui n'aient eu un doge?»</p>
+
+<p>Henri <span class="smcap">IV</span> se refroidissant, madame de Moret s'avisa de faire la dévote.
+Elle n'avoit que du linge uni, une grande pointe, une robe de serge,
+les mains nues: c'étoit pour les montrer, car elle les avoit belles.
+Jusque <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> là elle avoit été un peu goinfre, mais fort agréable.
+Henri <span class="smcap">IV</span> fut tué avant qu'elle eût achevé sa farce. Elle joua un autre
+personnage ensuite, car elle feignit de devenir aveugle. On croit que
+c'étoit pour faire pitié à la Reine-mère. Enfin elle fit semblant que
+M. de Mayerne, médecin célèbre, qui étoit fort son ami, lui avoit fait
+recouvrer la vue d'un &oelig;il, mais il ne paroissoit point que l'autre
+fut plus malade. Elle se remit à faire l'amour tout de nouveau. M. de
+Vardes se laissa attraper et l'épousa. Il y a six à sept ans qu'elle
+est morte empoisonnée par mégarde et sans y porter d'autre
+dessein<a name="FNanchor_157" id="FNanchor_157"></a><a href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>. On a dit que c'étoit un valet qui l'a empoisonnée, et on
+soupçonne le mari, qui a retiré chez lui une demoiselle de bon lieu,
+qu'il pourroit bien avoir envie d'épouser. J'ai su depuis qu'on avoit
+fait un quiproquo chez l'apothicaire, et qu'on avoit donné du sublimé
+pour du cristal minéral. Elle en mourut. On lui trouva deux abcès qui
+l'eussent fait mourir subitement.<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">LE CONNÉTABLE DE MONTMORENCY.</h3>
+
+<p class="p2">Le dernier connétable de Montmorency<a name="FNanchor_158" id="FNanchor_158"></a><a href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a> n'étoit pas un grand
+personnage; on l'accusoit d'être fort brutal: à peine savoit-il lire.
+Sa plus belle qualité étoit d'être à cheval aussi bien qu'homme du
+monde; il tenoit un teston<a name="FNanchor_159" id="FNanchor_159"></a><a href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a> sur l'étrier sous son pied, et
+travailloit un cheval, tant il étoit ferme d'assiette, sans que le
+teston tombât; et en ce temps-là le dessous de l'étrier n'étoit qu'une
+petite barre large d'un travers de doigt. Il aimoit extrêmement les
+chevaux, et dès qu'un cheval étoit à lui, il ne changeoit plus de
+maître, et, n'eût-il eu que trois jambes, on le nourrissoit dans une
+infirmerie qui étoit à Chantilly. De sorte que chez lui le proverbe
+d'<i>Equi senectus</i> n'étoit pas trop véritable. C'étoit un grand tyran
+pour la chasse. Cependant il disoit qu'il falloit permettre à un
+gentilhomme de poursuivre le gibier qu'il auroit fait lever sur sa
+propre terre, et qu'en ce cas il laisseroit prendre un lièvre jusque
+dans sa salle.</p>
+
+<p>En Languedoc il devint amoureux, étant déjà âgé, <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> de mademoiselle
+de Portes<a name="FNanchor_160" id="FNanchor_160"></a><a href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>, de la maison de Budos; c'étoit une belle fille, mais
+pauvre, et qui, quoiqu'elle fût bien demoiselle, n'étoit pas pourtant
+de naissance à prétendre un connétable. C'est à cause de cela, et sur
+ce qu'elle mourut d'apoplexie, et qu'elle avoit le visage tout
+contourné, qu'on a dit qu'elle s'étoit donnée au diable pour épouser
+M. le connétable, et que César, un Italien qui passoit pour magicien à
+la cour, avoit été l'entremetteur de ce pacte.</p>
+
+<p>Ce César disoit qu'il n'avoit point trouvé de si méchantes femmes
+qu'en France, et qui fussent si vindicatives. Je ne m'en étonne pas,
+car presque partout ailleurs elles sont comme enfermées, et ne peuvent
+pas faire galanterie, puisqu'elles ne voient point d'hommes. Le
+bonhomme de La Haye, un vieux gentilhomme huguenot, qui avoit bien vu
+des choses, m'a dit que César n'étoit qu'un fourbe: «Vous me voulez,
+lui disoit-il, faire voir le diable dans une cave où cinq ou six
+coquins charbonnés me viendront peut-être bien étriller. Je le veux
+voir dans la plaine Saint-Denis.»</p>
+
+<p>Après la mort de sa femme, le connétable épousa une demoiselle de
+Montoison<a name="FNanchor_161" id="FNanchor_161"></a><a href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>, tante de sa femme, parce qu'il la trouva sous sa main,
+car elle n'étoit ni jeune ni belle. Au bout de trois mois il en fut si
+las, qu'il la relégua à Meru. Depuis sa mort, cette madame la
+connétable fut dame d'honneur de la reine Anne d'Autriche. Mais quand
+M. de Luynes voulut faire sa <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> femme surintendante de la maison de
+la Reine, la connétable, qui n'avoit point cru la qualité de dame
+d'honneur au-dessous d'elle quand elle étoit la première personne de
+chez la Reine, se retira, et on mit à sa place madame de La Boissière,
+qui avoit été renvoyée d'Espagne au bout d'un an avec tous les
+François. Madame de Senecey, dame d'atours, succéda depuis à madame de
+La Boissière.</p>
+
+<p>La connétable n'est morte que depuis deux ou trois ans<a name="FNanchor_162" id="FNanchor_162"></a><a href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>. Le
+connétable eut de ce second mariage feu M. de Montmorency et feu
+madame la Princesse. De son premier mariage avec une fille de Bouillon
+La Mark il avoit eu deux filles, madame de Ventadour, qui vit encore,
+et feu madame d'Angoulême, femme de M. d'Angoulême le père.</p>
+
+<p>Le connétable voulut mourir en habit de capucin. Un gentilhomme nommé
+Montdragon lui dit: «Ma foi, vous faites finement, car, si vous ne
+vous déguisez bien, vous n'entrerez jamais en paradis.»</p>
+
+<p>On a dit de lui qu'à l'imitation de ce duc de Ferrare qui disoit de
+chacune de ses filles: <i>l'ho fatta, l'ho allevata, e un altro n'avra
+il fiore? Cazzo!..</i> il prenoit la peine de percer lui-même le tonneau
+avant de donner à boire à ses gendres. Je n'en crois rien; mais, pour
+ses tantes, ses s&oelig;urs, ses cousines, ses nièces, il n'en faisoit
+aucun scrupule. On vivoit fort désordonnément chez lui. <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">MADAME LA PRINCESSE DE CONDÉ<a name="FNanchor_163" id="FNanchor_163"></a><a href="#Footnote_163" class="fnanchor light">[163]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Mademoiselle de Montmorency n'avoit que quatre ans, qu'on vit bien que
+ce seroit une beauté extraordinaire. Madame de Sourdis, qui avoit
+gagné cinquante mille livres de rentes à la faveur de madame de
+Beaufort, sa nièce, et qui espéroit que cette <i>aurore</i> donneroit dans
+les yeux du Roi, fit dessein de la faire épouser à son fils, le
+marquis de Sourdis d'aujourd'hui, qui avoit trente mille livres de
+rente en fonds de terre, et à qui elle avoit fait apprendre toutes les
+choses imaginables. On disoit qu'il y avoit en lui de quoi faire
+quatre honnêtes gens, et que cependant ce n'étoit pas un honnête
+homme<a name="FNanchor_164" id="FNanchor_164"></a><a href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>. En cette intention elle la demande et offre de la prendre
+sans aucun bien. Le connétable accepte le parti; mais madame
+d'Angoulême<a name="FNanchor_165" id="FNanchor_165"></a><a href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>, bâtarde <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> de Henri <span class="smcap">II</span>, veuve du frère aîné du
+connétable, mais sans enfants, ayant deviné le dessein de la marquise,
+rompit le coup, et prit sa nièce chez elle, après la mort de la
+connétable, qui arriva bientôt après.</p>
+
+<p>M. de Bassompierre, au bout de quelques années, voulut aussi la
+prendre sans bien; mais, quoiqu'il fût bien fait et fort bien avec le
+connétable, et que l'affaire fût fort avancée, madame d'Angoulême la
+rompit. Bassompierre, depuis, c'étoit avant que M. le Prince fût mis
+dans la Bastille, fit tout ce qu'il put, mais en vain, pour faire
+accroire qu'il étoit bien avec mademoiselle de Montmorency<a name="FNanchor_166" id="FNanchor_166"></a><a href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>.</p>
+
+<p>La Reine-mère, quelque temps après, fit un ballet<a name="FNanchor_167" id="FNanchor_167"></a><a href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>, dont elle mit
+les plus belles de la cour. Elle n'oublia pas mademoiselle de
+Montmorency, qui pouvoit avoir alors treize à quatorze ans. On ne
+pouvoit rien voir de plus beau, ni de plus enjoué<a name="FNanchor_168" id="FNanchor_168"></a><a href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>; mais il y en
+avoit bien d'aussi spirituelles qu'elle pour le moins. <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> Il y eut
+quelques démêlés entre la Reine et le Roi sur ce ballet. Il vouloit
+que madame de Moret en fût. La Reine ne le vouloit pas, et elle
+vouloit que madame de Verderonne<a name="FNanchor_169" id="FNanchor_169"></a><a href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a> en fût, et le Roi ne le vouloit
+pas. Ils avoient tort tous deux en ce qu'ils vouloient, et raison en
+ce qu'ils ne vouloient pas. A la fin, pourtant, la reine l'emporta.
+Pendant ce petit désordre, elle ne laissoit pas de répéter son ballet.
+Pour y aller on passoit devant la chambre du Roi; mais, comme il étoit
+en colère, il la faisoit fermer brusquement dès qu'elle venoit pour
+passer.</p>
+
+<p>Un jour il entrevit par cette porte mademoiselle de Montmorency, et,
+au lieu de la faire fermer, il sortit lui-même, et alla voir répéter
+le ballet. Or, les dames devoient être vêtues en nymphes; en un
+endroit, elles levoient leur javelot, comme si elles l'eussent voulu
+lancer. Mademoiselle de Montmorency se trouva vis-à-vis du Roi quand
+elle leva son dard, et il sembloit qu'elle l'en vouloit percer. Le Roi
+a dit depuis qu'elle fit cette action de si bonne grâce
+qu'effectivement il en fut blessé au c&oelig;ur et pensa s'évanouir.
+Depuis ce moment l'huissier ne ferma plus la porte, et le Roi laissa
+faire à la Reine tout ce qu'elle voulut. Madame la marquise de
+Rambouillet, alors la vidame du Mans, étoit de ce ballet: ce fut là
+qu'elle fit amitié avec madame la Princesse.</p>
+
+<p>On avoit déjà parlé de marier M. le Prince avec mademoiselle de
+Montmorency; le Roi conclut l'affaire, croyant que cela avanceroit les
+siennes. M. le connétable donna cent mille écus à sa fille. M. le <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>
+Prince étoit fort pauvre<a name="FNanchor_170" id="FNanchor_170"></a><a href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>, mais c'étoit un grand honneur que
+d'avoir pour gendre le premier prince du sang.</p>
+
+<p>Le Roi, dans sa passion, fit toutes les folies que pouvoient faire les
+jeunes gens, quoiqu'il eût cinquante-trois ans ou environ. Il couroit
+la bague avec un collet de senteurs et des manche de satin de la
+Chine.</p>
+
+<p>Le roi obtint une fois de madame la Princesse qu'elle se montreroit un
+soir tout échevelée sur un balcon avec deux flambeaux à ses côtés. Il
+s'en évanouit quasi, et elle dit: «Jésus! qu'il est fou!» Elle se
+laissa peindre pour lui en cachette; ce fut Ferdinand qui fit le
+portrait. M. de Bassompierre l'emporta vite après qu'on l'eut frotté
+de beurre frais, de peur qu'il ne s'effaçât; car il fallut le rouler
+pour le porter sans qu'on le vît. Quelques années après, madame la
+Princesse, croyant que Ferdinand avoit oublié cela, ou bien n'y
+songeant plus, lui demanda un jour quel portrait de tous ceux qu'il
+avoit faits en sa vie lui avoit semblé le plus beau. «C'est, dit-il,
+un qu'il fallut frotter avec du beurre frais.» Cela la fit rougir.</p>
+
+<p>M. le Prince, qui voyoit que l'amour du Roi étoit fort violente,
+emmena sa femme à Muret auprès de Soissons. Le Roi ne put être
+long-temps sans la voir. Il va avec une fausse barbe à une chasse où
+elle devoit être. M. le Prince en a avis et remet la partie à une
+autre fois. A quelques jours de là le Roi fait que M. de Traigny, un
+seigneur de ces quartiers-là, convie M. le Prince et madame la
+Princesse à dîner, et lui se cache derrière une tapisserie, d'où, par
+un trou, il la voyoit <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> tout à son aise. Elle savoit l'affaire, et
+l'a avoué à madame de Rambouillet. Comme elle y alloit avec sa
+belle-mère, le Roi, pour la voir en passant, se déguisa en postillon,
+et avec M. de Beneux, qui feignoit d'aller voir une belle-s&oelig;ur en
+ces quartiers-là, passa auprès du carrosse, où M. de Beneux fut
+quelque temps à parler. Quoique le Roi eût une grande emplâtre sur la
+moitié du visage, il fut pourtant reconnu de l'une et de l'autre<a name="FNanchor_171" id="FNanchor_171"></a><a href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>.
+Madame la Princesse et sa belle-mère<a name="FNanchor_172" id="FNanchor_172"></a><a href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a> furent quinze jours à Roucy,
+où la comtesse de Roucy, parente de M. le Prince par son mari, fils
+d'une héritière de Roye, leur prêta quatre mille écus pour leur
+voyage, et, depuis, quand la belle-mère fut revenue de Flandre, elle
+la défraya à Paris.</p>
+
+<p>Madame la Princesse fit bien pis que cela, car elle se laissa
+persuader de signer une requête pour être démariée. Le Roi avoit
+obligé ses parents à dresser cette requête, et le connétable étoit un
+lâche qui croyoit que cette amour du Roi le combleroit de trésors et
+de dignités. Les gens de madame la Princesse, qui étoit fort jeune,
+lui faisaient accroire qu'elle seroit reine. Voyez quelle apparence il
+y avoit: il eût donc fallu empoisonner la reine Marie de Médicis, car
+elle avoit des enfants. M. le Prince n'a jamais pu pardonner à sa
+femme d'avoir signé cette requête. Enfin, il s'enfuit avec elle à
+Bruxelles, où il ne se trouva pas trop en sûreté <span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> par les menées
+du marquis de C&oelig;uvres, depuis maréchal d'Estrées, qui y étoit allé
+en qualité d'ambassadeur.</p>
+
+<p>On a dit que c'étoit de son consentement que le marquis de C&oelig;uvres
+la devoit enlever de Bruxelles, et le petit Toiras, depuis maréchal de
+France, page de M. le Prince, étoit espion pour le Roi. Le marquis
+écrivoit: «Le petit Toiras sert toujours bien Votre Majesté, je lui ai
+payé sa pension.»</p>
+
+<p>M. le Prince passa avec sa femme à Milan. En ce temps-là l'armement du
+Roi tenoit tout le monde en jalousie. On armoit aussi dans le
+Milanais. Le bruit courut que M. le Prince devoit commander cette
+armée.</p>
+
+<p>Après la mort du roi, M. le Prince ramena sa femme à la cour de
+France. Madame de Rambouillet dit que madame la Princesse eut la
+petite vérole, et qu'il lui demeura une grosse couture à chaque joue,
+qui, avec une grande maigreur qu'elle eut, la défigurèrent fort
+long-temps; enfin, ses coutures se guérirent. Elle devint grasse et
+fut la plus belle personne de la cour. Madame de Rambouillet dit
+encore que durant sa grande fleur, dès qu'il venoit une beauté
+nouvelle, on disoit aussitôt: «Elle est plus belle que madame la
+Princesse;» mais qu'enfin on revenoit de cette erreur. Elle avoue
+pourtant que madame des Essars<a name="FNanchor_173" id="FNanchor_173"></a><a href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>, depuis la maréchale de L'Hôpital,
+qui succéda à madame de Moret, mais simplement comme une belle
+courtisane plutôt que comme une maîtresse, et madame Quelin<a name="FNanchor_174" id="FNanchor_174"></a><a href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a>, <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span>
+qui eut l'honneur d'avoir sa part aux embrassements du Roi, à bien
+examiner tous les traits, étoient plus belles que madame la Princesse,
+mais que madame la Princesse avoit tout une autre grâce.</p>
+
+<p>Quand M. le Prince fut arrêté, il fallut par bienséance demander à
+entrer en prison avec lui; sans cela peut-être n'eussent-ils point eu
+d'enfants, car madame de Longueville et M. le Prince<a name="FNanchor_175" id="FNanchor_175"></a><a href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a> y sont nés,
+et avant cela le mari et la femme n'étoient pas trop bien ensemble. Au
+sortir de là elle fit galanterie avec le cardinal de La Valette, qui y
+dépensoit si bien son argent que quand il est mort il avoit mangé son
+revenu jusqu'en l'an 1650.</p>
+
+<p>Il mourut, je pense, en 1640. Une fois il lui en coûta deux mille écus
+pour une poupée, la chambre, le lit, tous les meubles, le déshabillé,
+la toilette et bien des habits à changer, pour mademoiselle de
+Bourbon, depuis duchesse de Longueville, encore enfant.</p>
+
+<p>Le cardinal de La Valette étoit un galant homme, mais fort laid.
+Pompeo Frangipani<a name="FNanchor_176" id="FNanchor_176"></a><a href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>, seigneur romain <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> qui étoit à la cour,
+disoit que c'étoit justement un <i>viso di Cazzo</i><a name="FNanchor_177" id="FNanchor_177"></a><a href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a>. M. d'Aumont
+disoit qu'il croyoit qu'en relevant la moustache du cardinal La
+Valette, on lui relevoit aussi les lèvres, tant il les avoit grosses.
+Ce cardinal étoit galant, libéral, et avoit beaucoup d'esprit. Il
+étoit enjoué, jusqu'à se mettre sous un lit en badinant avec des
+enfants; cela lui est arrivé bien des fois à l'hôtel de Rambouillet.
+Mais il étoit quelquefois un peu emporté, et une fois il alla dire le
+diable, en présence de madame la Princesse, des femmes qui faisoient
+l'amour. Il disoit, car il avoit l'esprit délicat et n'étoit pas
+ignorant, que le cardinal de Richelieu avoit des galanteries de
+pédant; et sa plus grande joie étoit de venir en rire avec madame de
+Rambouillet, en qui il avoit une confiance entière. Le cardinal de
+Richelieu vivoit avec lui tout autrement qu'avec les autres, car il
+lui avoit, comme nous dirons ensuite, la plus grande obligation qu'on
+puisse avoir à un homme. Il le traitoit civilement et
+respectueusement; et comme M. de La Valette n'avoit rien dans la tête
+que la guerre, il le satisfaisoit en cela. Ce cardinal étoit brave,
+mais il ne savoit point la guerre. M. de Montmorency donnoit aussi
+beaucoup à madame la <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> Princesse, et le cardinal lui ayant manqué
+après ce frère, elle se trouva bien mal à son aise. Le cardinal fut le
+seul qui ne l'abandonna pas à la disgrâce de M. de Montmorency. Madame
+de La Trémouille dit qu'elle étoit de leurs divertissements; que
+madame la Princesse et M. le cardinal, quand ils vouloient parler
+seuls, étoient dans un cabinet la porte ouverte; que tout le monde les
+voyoit: les autres dansoient et jouoient.</p>
+
+<p>Madame la Princesse étoit une des plus lâches personnes qui aient
+jamais été. Elle disoit à madame d'Aiguillon: «Jésus! madame, que je
+serai aise de vous céder, si vous épousez Monsieur!» Elle donna la
+serviette à feue Madame, qui la prit en tournant la tête d'un autre
+côté. En revanche, quand elle menoit quelqu'un, elle étoit la plus
+civile du monde. Un jour qu'elle mena madame de La Trémouille à je ne
+sais quelle fête au Louvre, la Reine l'appela dans sa garde-robe, où
+personne n'entre que les princesses. Elle s'excusa en disant: «J'ai
+amené madame de La Trémouille; je n'irai nulle part où elle ne puisse
+pas entrer.» On fit sur elle un vaudeville que voici:</p>
+
+<p class="left30">
+La Combalet et la Princesse<br />
+Ne pensent point faire de mal,<br />
+Et n'en iront point à confesse<br />
+D'avoir chacune un cardinal<a name="FNanchor_178" id="FNanchor_178"></a><a href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a>;<br />
+Car laisser lever leur chemise<br />
+Et mettre ainsi leur corps à l'abandon,<br />
+N'est que se soumettre à l'église,<br />
+Qui, en tout cas, leur peut donner pardon.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>
+Je sais qu'on a voulu dire que M. de Chavigny, qui en sa jeunesse
+avoit eu entrée chez madame la Princesse, avoit eu aussi quelque part
+à ses bonnes grâces du temps du cardinal de La Valette; mais il n'en
+est rien. On a cru cela à cause que, qui a un galant en peut bien
+avoir deux; mais, outre que le cardinal ne l'eût pas souffert, ou du
+moins que cela eût mis du divorce entre elle et lui, c'est que madame
+la Princesse n'eût pas enduré volontiers les galanteries d'un homme de
+la ville.</p>
+
+<p>Cependant madame de La Trémouille dit qu'un jour elle vit sortir
+madame la Princesse fort en désordre d'une ruelle de lit où elle étoit
+avec Chavigny, et que jusqu'alors elle n'avoit eu aucune mauvaise
+opinion d'elle.</p>
+
+<p>Le cardinal La Valette avoit quelquefois de plaisantes visions. Un
+jour il disoit qu'il voudroit être <i>montagne</i>. «Et moi, je voudrois
+être <i>soleil</i>, dit madame de Rambouillet.&mdash;<i>Soleil, soleil</i>,
+reprit-il, ne l'est pas qui veut.» Comme s'il étoit plus aisé d'être
+<i>montagne</i> que <i>soleil</i>!</p>
+
+<p>Il croyoit une fois avoir fait des vers, et voici ce qu'il avoit fait;
+c'étoit sur l'air d'un vaudeville. Ce cardinal étoit meilleur dans le
+sérieux que dans la raillerie.</p>
+
+<p class="left30">
+M'en allant en Touraine,<br />
+J'acheterai à Tours<br />
+Des pruneaux de Touraine,<br />
+De bons pruneaux de Tours;<br />
+Puis, revenant en Beauce,<br />
+J'irai à Chartres en Beauce,<br />
+Et puis à Orléans,<br />
+Voir monsieur d'Orléans.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
+J'ai appris depuis peu de madame de La Trémouille une chose que madame
+de Rambouillet ne m'a jamais voulu avouer que quand je l'ai sue
+d'ailleurs; c'est qu'un jour le cardinal de La Valette demanda la
+dernière faveur à madame la Princesse, qui l'en refusa. De désespoir,
+il alla se mettre incognito dans Saint-Louis, où il y avoit des
+pestiférés. Il mena avec lui un confident, à qui il donna un billet
+pour la belle, qu'il avoit apporté tout fait. Le confident n'entra
+point. Elle a dit à madame de La Trémouille que de sa vie elle ne fut
+si embarrassée. Il en sortit par son ordre. Le reste est aisé à
+deviner. Il aima depuis mademoiselle de Bourbon<a name="FNanchor_179" id="FNanchor_179"></a><a href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a> aussi fortement
+qu'il avoit aimé sa mère.</p>
+
+<h3 class="p4">MADEMOISELLE DU TILLET.</h3>
+
+<p class="p2">Mademoiselle Charlotte du Tillet ne fut jamais mariée; mais on dit
+qu'elle n'en étoit pas plus pucelle pour cela. Sa s&oelig;ur avoit épousé
+le président Séguier<a name="FNanchor_180" id="FNanchor_180"></a><a href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>, qui étoit tout le conseil de M. d'Epernon.
+Par ce moyen elle fit connoissance avec ce seigneur, et fut sa
+meilleure amie. Il en faisoit cas, car elle avoit fort bon sens, étoit
+<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> fort adroite et fort née pour la cour. Elle étoit de toutes les
+intrigues, soit d'amour, soit d'autre chose. Six mois après la mort
+d'Henri <span class="smcap">IV</span>, une certaine demoiselle Coetman<a name="FNanchor_181" id="FNanchor_181"></a><a href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>, une petite bossue,
+qui se fourroit partout et qui se faisoit toujours de fête, l'accusa
+d'avoir été d'intelligence avec M. d'Epernon pour faire assassiner
+Henri <span class="smcap">IV</span>. Ravaillac, qui étoit d'Angoulême, dont M. d'Epernon étoit
+gouverneur, fut six mois chez elle comme chez la bonne amie du duc,
+mais quelques années avant que de faire le coup. La Coetman ne disoit
+point que la Reine-mère fût du complot; mais on ajoutoit dans le monde
+que M. d'Epernon l'avoit fait faire pour lui faire plaisir. Faute de
+preuves, <i>et pour assoupir une affaire qui n'étoit pas bonne à
+ébruiter</i><a name="FNanchor_182" id="FNanchor_182"></a><a href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>, la Coetman fut condamnée à mourir entre quatre
+murailles; elle fut mise aux Filles repenties, où on lui fit faire une
+petite <i>logette</i> grillée dans la cour, et elle y est morte quelques
+années après.</p>
+
+<p>Une extravagante madame de Poyanne battit une fois la pauvre
+mademoiselle du Tillet, sur le quai des Augustins, comme elle
+retournoit seule de la messe. Elles avoient eu querelle pour une
+suivante. Sigogne<a name="FNanchor_183" id="FNanchor_183"></a><a href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a> <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> en a fait une espèce de satire qu'on
+appelle <i>le Combat d'Ursine et de Perrette</i>. On appeloit cette madame
+de Poyanne, madame de Poyanne <i>de la Loupe</i>. Elle avoit une grosse
+loupe au front. C'était une espèce de gendarme. Depuis elle se fit
+épouser, je ne sais comment, par le père de feu M. de Bouillon La
+Mark, et, qui pis est, quoiqu'elle fût pauvre, elle fit si bien que sa
+fille épousa le fils; madame de La Boulaie est venue de ce mariage-là.</p>
+
+<p>Mademoiselle du Tillet étoit une diseuse de vérités; elle ne
+ressemblait pas mal en cela à madame Pilou<a name="FNanchor_184" id="FNanchor_184"></a><a href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>, aussi bien qu'en
+laideur. Elle disoit du feu roi et de la Reine-mère, que c'étoit une
+vache qui avoit fait un veau. «La sotte couvée, quelle nous a faite
+là, ajoutoit-elle, que le Roi et Monsieur!»</p>
+
+<p>Quand le cardinal de Richelieu fit courir les lettres d'amour de
+madame du Fargis à M. le comte de Cramail: «Que dites-vous de cela,
+mademoiselle? dit-il à mademoiselle du Tillet;&mdash;Monsieur,
+répondit-elle, je suis vieille, je me souviens de loin; je vous dirai
+que, durant le siége de Paris<a name="FNanchor_185" id="FNanchor_185"></a><a href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>, tous les passages étoient bouchés,
+tout commerce étoit interdit, mais les lettres d'amour alloient et
+venoient toujours.»</p>
+
+<p>Elle dit une plaisante chose à feu madame de Sourdis, <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> fille du
+comte de Cramail: «Madame ma mie, lui dit-elle, que ne faites-vous
+l'amour avec M. l'évêque de Maillezais, votre beau-frère?&mdash;Jésus!
+mademoiselle, que me dites-vous? lui répondit madame de Sourdis.&mdash;Ce
+que je vous dis? reprit-elle; il n'est pas bon de laisser sortir
+l'argent de la famille; votre belle-mère en usoit ainsi avec son
+beau-frère, qui étoit tout de même évêque de Maillezais.» Le comte de
+Cramail disoit du marquis de Sourdis: «Il peut bien faire sa fortune,
+car sa femme ne la lui fera jamais.» Elle n'étoit pas belle.</p>
+
+<p>Madame de La Noue, s&oelig;ur de la maréchale de Thémines, et une de ses
+parentes, eurent quelques paroles en présence de mademoiselle Du
+Tillet. «Je pense, disoit cette parente, que nous ne nous devons rien
+l'une à l'autre.&mdash;Madame ma mie<a name="FNanchor_186" id="FNanchor_186"></a><a href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>, lui dit mademoiselle Du Tillet,
+en vérité ce n'est pas autrement <i>bille pareille</i>. Madame de La Noue
+est belle et jeune, et vous n'êtes ni l'une ni l'autre.»<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">LE MARÉCHAL D'ANCRE<a name="FNanchor_187" id="FNanchor_187"></a><a href="#Footnote_187" class="fnanchor light">[187]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Il étoit Florentin et se nommoit Concini. Son grand-père fut
+secrétaire d'Etat du grand-duc Côme. Ce bonhomme pouvoit avoir gagné
+cinq ou six mille écus de rente, mais il avoit grand nombre d'enfants.
+Son fils aîné étoit père de Concini dont nous parlons. Ce garçon, en
+sa jeunesse, s'adonna à toutes les débauches imaginables, mangea tout
+son bien, et se rendit si infâme, que la première chose que les pères
+défendoient à leurs enfants, c'était de hanter Concini.</p>
+
+<p>N'ayant plus rien de quoi vivre à Florence, il s'en alla à Rome, où il
+servit de croupier au cardinal de Lorraine, qui y étoit alors; mais il
+ne voulut pas le suivre et demeura à Rome, d'où il revint à Florence.
+Quand il sut qu'on faisoit la maison de Marie de Médicis, dont le
+mariage étoit conclu avec Henri <span class="smcap">IV</span>, il y entra en qualité de
+gentilhomme suivant, et vint en France avec elle. Or la Reine-mère
+avoit une femme de chambre appelée Léonora Dori, fille de basse
+naissance, mais qui étoit adroite, et qui connut incontinent que sa
+maîtresse étoit une personne à se laisser gouverner. En effet, elle
+prit tant d'empire sur son esprit qu'elle lui faisoit faire tout ce
+qu'elle vouloit. Concini, <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> qui avoit de l'esprit, s'attacha à
+cette Léonore, et lui rendit tant de petits soins qu'elle se résolut à
+l'épouser. Elle déclara son intention à la Reine, qui n'avoit garde de
+ne la pas approuver. Ainsi ils se marièrent, quoique le Roi en eût
+fait difficulté assez long-temps.</p>
+
+<p>Henri <span class="smcap">IV</span> ayant été assassiné, ce fut alors que le pouvoir de la
+Léonore parut tout de bon; elle mit son mari si bien avec la Reine,
+que cette princesse leur laissoit faire tout ce qu'ils vouloient<a name="FNanchor_188" id="FNanchor_188"></a><a href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>.
+Quant à lui, c'étoit un grand homme, ni beau ni laid, et de mine assez
+passable; il étoit audacieux, ou pour mieux dire insolent. Il
+méprisoit fort les princes; en cela il n'avoit pas grand tort. Il
+étoit libéral et magnifique, et il appeloit assez plaisamment ses
+gentilshommes suivants: <i>Coglioni di mila franchi</i>. C'étaient leurs
+appointements. On ne l'a pas tenu pour vaillant. Il eut querelle avec
+M. de Bellegarde, qui avoit prétendu à être galant de la Reine-mère,
+et il se sauva à l'hôtel de Rambouillet, car M. de Rambouillet étoit
+de ses amis, pour de là tenir la campagne; il monta au deuxième étage,
+et se fit découdre sa fraise par une fille qui avoit été à sa femme.
+Cette fille a rapporté qu'il étoit extraordinairement pâle. On ne sait
+pourquoi il quittoit sa fraise, si ce n'étoit peut-être pour n'être
+point reconnu par ceux que la Reine avoit envoyés après lui. Ils
+furent raccommodés.</p>
+
+<p>Il n'a jamais logé dans le Louvre, mais il couchoit <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> souvent dans
+un petit logis qu'on vient d'abattre<a name="FNanchor_189" id="FNanchor_189"></a><a href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a>, qui étoit au bout du jardin
+vers l'abreuvoir; à la vérité il y avoit un petit pont, pour entrer
+dans le jardin, qu'on appeloit vulgairement le Pont-d'Amour.</p>
+
+<p>Quand il fut assassiné par l'ordre du Roi sur le pont du Louvre<a name="FNanchor_190" id="FNanchor_190"></a><a href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>,
+on dit que M. de Vitry, capitaine des gardes, dans le transport où il
+étoit, le passa, et que M. Du Hallier, son frère, lui donna le premier
+coup<a name="FNanchor_191" id="FNanchor_191"></a><a href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>. M. de Vitry alla ensuite prendre les clefs de l'appartement
+de la Reine. Les gens de la populace, le lendemain, le déterrèrent de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, le traînèrent par les rues, et
+contraignoient ceux qu'ils rencontroient à les suivre et à leur donner
+de quoi boire. Le Roi, du balcon du Louvre, leur faisoit signe de la
+main de continuer, et la Reine entendoit tout cela.</p>
+
+<p>L'hôtel des ambassadeurs extraordinaires au faubourg <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>
+Saint-Germain étoit à lui<a name="FNanchor_192" id="FNanchor_192"></a><a href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>; c'était où il logeoit. On y trouva
+pour deux cent mille écus de pierreries. M. de Luynes eut sa
+confiscation: Anet, Lesigny, etc. Il avoit un fils d'environ treize
+ans, qu'on laissa aller en Italie, où il est mort jeune. Il y pouvoit
+avoir quinze ou seize mille livres de rente, de ce que son père et sa
+mère y avoient envoyé durant leur faveur. Il eut aussi une fille qui
+mourut à cinq ou six ans; on l'avoit déjà demandée en mariage.</p>
+
+<p>Revenons à la maréchale d'Ancre<a name="FNanchor_193" id="FNanchor_193"></a><a href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a>. Quoiqu'elle eût été si
+long-temps avec la Reine, elle n'en savoit pas mieux son monde. En
+Italie, elle ne voyoit personne, et dès qu'elle fut en France, elle
+s'enferma, car elle étoit fort bizarre; de sorte qu'elle ne savoit
+point vivre à la mode de la cour, et j'ai ouï dire à madame de
+Rambouillet qu'elle embarrassoit fort la maréchale, lorsqu'elle
+l'alloit voir, et que quelquefois cette femme, croyant lui faire bien
+de l'honneur, ne la traitoit pas selon sa condition. C'étoit une
+petite personne fort maigre et fort brune, de taille assez agréable,
+et qui, quoiqu'elle eût tous les traits du visage beaux, étoit laide à
+cause de sa grande maigreur.<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span></p>
+
+<p>Comme elle étoit mal saine, elle s'imagina être ensorcelée, et, de
+peur des fascinations, elle alloit toujours voilée, pour éviter,
+disoit-elle, <i>i Guardatori</i><a name="FNanchor_194" id="FNanchor_194"></a><a href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>. Elle en vint jusqu'à se faire
+exorciser. On se servit de cela contre elle dans son procès, et aussi
+de trois coffres remplis de boîtes pleines de petites boulettes de
+cire. Car en rêvant, elle avoit accoutumé de faire de petites
+boulettes de cire qu'elle mettoit dans ces boîtes. M. Perrot, père du
+président de même nom, se moquoit fort de ces accusations, et il
+fallut que sa famille, par politique, l'enfermât de peur qu'il n'allât
+au Palais faire quelque chose qui eût déplu à la cour et qui n'eût pas
+sauvé cette femme. Le Parlement, qui ne croit point aux sorciers,
+condamna la maréchale comme sorcière; cela a fait dire qu'on ne
+l'avoit fait que pour couvrir l'honneur de la Reine. Quand on lui
+demanda de quels charmes elle s'étoit servie pour gagner l'esprit de
+la Reine, «Pas d'autre chose, dit-elle, que du pouvoir qu'a une habile
+femme sur une <i>balourde</i>.» Je doute qu'elle ait dit cela.</p>
+
+<p>Dans son procès elle se nomme Léonora Galigai, quoique effectivement
+elle s'appelât Dori. Cela vient de ce qu'à Florence, quand une famille
+est éteinte, pour de l'argent on peut avoir la permission d'en prendre
+le nom, et c'est ce qu'elle a fait. On dit qu'elle mourut
+très-chrétiennement et très-courageusement<a name="FNanchor_195" id="FNanchor_195"></a><a href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>.
+<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">LISETTE<a name="FNanchor_196" id="FNanchor_196"></a><a href="#Footnote_196" class="fnanchor light">[196]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Lisette étoit filleule de la princesse de Conti<a name="FNanchor_197" id="FNanchor_197"></a><a href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a>; c'étoit une
+assez pauvre fille que cette princesse n'osa tenir sur les fonts que
+par procureur. Elle la fit nommer Louise comme elle; de Louise on fit
+Louisette, et par corruption Lisette. Quand cette fille eut quinze
+ans, elle se mit à imiter Mathurine; cette Mathurine avoit été folle,
+puis guérie, mais non pas parfaitement. Il y avoit encore quelque
+chose qui n'alloit pas bien. Elle continua à faire la folle, et sous
+prétexte de folie elle portoit des poulets. Elle y gagna du bien, et
+laissa un fils qui a été un admirable joueur de luth; on l'appeloit
+Blanc-Rocher. Lisette donc prend un chapeau, une fraise, un pourpoint
+et une jupe, et en cet équipage, plus insolente qu'un valet, elle
+entre chez toutes <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> les personnes de la cour. Au bout de quelque
+temps elle disparoît tout-à-coup, et après quelques années elle revint
+à Paris, et voulut se faire passer pour fille d'Henri <span class="smcap">IV</span>, qui étoit
+mort il y avoit déjà plus d'un an, et de la princesse de Conti. Elle
+se faisoit nommer <i>Henriette Chrétienne</i>, disoit que la princesse de
+Conti n'avoit jamais voulu permettre que le Roi la reconnût, qu'à
+cause de cela il l'avoit fait nourrir secrètement; qu'il se l'étoit
+fait apporter en cachette plusieurs fois et qu'il l'avoit plus aimée
+que tous ses autres enfants.</p>
+
+<p>Toute la cour se moqua d'elle, car on savoit toutes les amourettes
+d'Henri <span class="smcap">IV</span>, et personne n'ignoroit qu'encore qu'il eût trouvé la
+princesse de Conti fort belle la première fois qu'il la vit, il ne
+voulut point penser à l'épouser, parce qu'il savoit trop de ses
+nouvelles: peut-être aussi ne l'auroit-il pas voulu faire par
+politique. Il est vrai, d'un autre côté, que ce qu'il vouloit faire
+pour madame de Beaufort étoit encore pis que tout cela. Il étoit
+encore constant qu'étant marié il n'avoit jamais eu inclination pour
+cette princesse.</p>
+
+<p>Cependant assez de badauds à Paris croyoient ce que cette friponne
+disoit. Il y avoit ici en ce temps-là un Flamand nommé M. Migon, homme
+fort ingénieux, mais du reste assez simple. Ce bon Flamand connut
+Lisette; et comme cette créature avoit le caquet bien emmanché, car
+jamais on n'a mieux débité le galimatias, il en fut charmé et
+pleinement persuadé de toutes les fables qu'elle débitoit. Or, il
+arriva qu'un certain Allemand, qui se faisoit appeler le baron de
+Crullembourg, fit accroire à M. des Hagens, favori de M. de <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>
+Luynes, qu'il savoit faire l'or. Des Hagens lui donna dix mille écus
+qu'il lui avoit demandés pour cela. Crullembourg se met en équipage,
+loue une maison à la Place-Royale, croyant que s'il se faisoit valoir
+il en tireroit encore bien d'autres. M. des Hagens ne donna pourtant
+point son argent sans en parler à M. d'Ornano, alors gouverneur de
+Monsieur, et qui depuis fut maréchal de France, car il lui
+communiquait tous ses desseins. D'Ornano, qui connoissoit Migon, lui
+conseilla de le mettre avec Crullembourg comme témoin et comme
+participant de tout ce qu'il entreprendroit. Voilà donc Migon avec
+Crullembourg. Il n'y fut pas plus tôt qu'il pense à Lisette, qu'il
+croyoit princesse, et dont il avoit grande compassion: il la loge avec
+lui en intention de lui faire avoir si bonne part à l'or qu'on feroit,
+qu'elle auroit de quoi se marier selon sa naissance. M. de
+Chaudebonne, qui connoissoit fort Migon, mena un soir cette fille chez
+madame la marquise de Rambouillet, sa bonne amie, qui alors logeoit à
+la Place-Royale, pendant qu'elle faisoit bâtir l'hôtel de Rambouillet.
+Elle n'avoit rien d'extraordinaire en son habillement, hors qu'elle
+avoit un chapeau avec des plumes. Dès que madame de Rambouillet la
+vit, elle la reconnut, et lui dit qu'elle l'avoit vue ailleurs. «Ah!
+répondit-elle, madame, c'est cette malheureuse Lisette qui m'a perdue
+d'honneur. Elle étoit fille de ma nourrice et ma s&oelig;ur de lait.»
+Madame de Rambouillet lui fit toutes les objections qu'on lui pouvoit
+faire, et entre autres, que si le feu Roi se l'eût fait porter pour la
+voir, comme elle disoit, que cela se seroit su, et que les rois ne
+pouvoient rien faire sans témoins. <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span></p>
+
+<p>Au commencement, la princesse de Conti, qui étoit déjà veuve, laissa
+dire cette fille; mais voyant que le monde en étoit trop imbu, et que
+quelques-uns ne savoient qu'en croire, elle la fit prendre et la fit
+mettre en prison dans l'abbaye Saint-Germain. On donna le fouet à
+Lisette, mais elle soutint toujours à la princesse de Conti même
+qu'elle étoit sa fille. Cette princesse, qui étoit bonne, se contenta
+de ce châtiment et ne la voulut point mettre en justice. Lisette au
+sortir de là courut tout le royaume. Elle est encore en vie et parle
+comme elle faisoit en ce temps-là. Elle étoit petite, mais bien faite.
+Pour le visage, elle l'avoit médiocrement beau. Pour Crullembourg, au
+bout de trois mois il fit un trou dans la nuit<a name="FNanchor_198" id="FNanchor_198"></a><a href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>.</p>
+
+<h3 class="p4">MADAME DE VILLARS<a name="FNanchor_199" id="FNanchor_199"></a><a href="#Footnote_199" class="fnanchor light">[199]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">C'étoit une des s&oelig;urs de madame de Beaufort. Elle avoit épousé le
+neveu de M. l'amiral de Villars. Ils s'appeloient Brancaccio en leur
+nom, et viennent du royaume de Naples. Son oncle, qui ne s'était point
+marié, lui avoit laissé beaucoup de bien; il n'y a jamais eu un si
+pauvre homme. Lui et sa femme ont mangé huit cent mille écus d'argent
+comptant, et soixante <span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> mille livres de rente en fonds de terre,
+dont il n'en est resté que dix-sept qui étoient substitués. Il avoit
+eu une terre de vingt-cinq mille livres de rente, de l'argent qu'il
+avoit reçu du cardinal de Richelieu pour le Hâvre-de-Grâce, la
+lieutenance de roi de Normandie, et le vieux palais de Rouen. Par le
+marché il eut un brevet de duc, mais il ne fut reçu qu'au parlement de
+Provence, où il trouva plus de crédit qu'ailleurs, parce qu'il étoit
+de ce pays-là.</p>
+
+<p>Avant cela, le mari et la femme demeuroient d'ordinaire au Hâvre. Elle
+y fit (il est vrai que cela n'étoit pas son apprentissage) le coup le
+plus effronté qu'aucune femme ait guère fait en amour. Un capucin,
+nommé le Père Henri de La Grange-Palaiseau, de la maison d'Arville,
+oncle de Céleste, dont nous parlerons ailleurs, qui peut-être s'étoit
+fait religieux pour ne pouvoir vivre selon sa condition, faute de
+biens, fut envoyé par le Provincial au couvent qu'ils ont au Hâvre.
+C'étoit un des plus beaux hommes de France, et de la meilleure mine,
+homme d'esprit, et à la vie duquel il n'y avoit rien à reprendre. Il
+prêcha l'Avent au Hâvre. Dès le premier sermon, madame de Villars
+devint passionnément amoureuse de lui, et, pour le tenter, elle
+s'ajustoit tous les jours le mieux qu'il lui étoit possible. Elle
+quitta pour lui l'habit extravagant qu'elle portoit au Hâvre. C'étoit
+une espèce de pourpoint avec un haut-de-chausses et une petite jupe de
+gaze par-dessus, de sorte qu'on voyoit tout au travers. Pensez qu'avec
+ce pourpoint elle n'avoit pas une coiffe: elle n'avoit garde. Elle
+portoit toujours un chapeau avec des plumes. Parée donc de son mieux,
+elle s'alloit toujours mettre vis-à-vis de la chaire, sans masque, et
+la gorge fort découverte, <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> car c'était ce qu'elle avoit de plus
+beau; pour les traits du visage, ils n'étoient pas merveilleux: elle
+avoit les yeux petits et la bouche grande; mais sa taille, ses cheveux
+et son teint étoient incomparables. En ce temps-là elle étoit encore
+fort jeune. Tout cela ne toucha point notre capucin. Que fait-elle?
+elle envoie à Rome pour faire avoir au Père Henri de La Grange la
+permission de la confesser; elle expose qu'elle avoit été touchée de
+ses sermons, qu'ayant jusqu'alors été trop avant dans le monde, elle
+croyoit que Dieu se vouloit servir de cette voie pour sa conversion.
+En même temps elle se tue de dire partout que les prédications de ce
+bon Père seroient cause qu'elle changeroit de vie. A Rome elle obtint
+facilement la permission qu'elle demandoit, et l'ayant fait signifier,
+elle demande qu'il l'entende en confession dans une chapelle qui étoit
+chez elle. Les autres capucins, qui croyoient que cela feroit venir
+l'eau au moulin, l'y envoyèrent aussitôt. Mais la dame, au lieu de se
+confesser de ses vieux péchés, car elle avoit dit qu'elle vouloit
+faire une confession générale, le voulut persuader de lui en faire
+faire de nouveaux. Le bon Père fait des signes de croix et la tance
+sévèrement. Elle ne perd point courage, elle fait tout ce qu'elle peut
+pour l'exciter, et lui montre peut-être ce qu'elle ne lui pouvoit
+montrer durant le sermon. Tout cela ne servit de rien: il la laisse
+demi-folle.</p>
+
+<p>Au sortir de là il demande permission aux supérieurs de se retirer.
+Elle en a avis et fait garder les portes; il trouve pourtant moyen de
+s'évader. Elle le sait, monte secrètement à cheval et court après.
+Elle l'attrape dans un bois, descend et le presse de revenir; <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> il
+se dépêtre d'elle, prend son cheval et s'enfuit à Paris. L'amante
+délaissée, afin d'avoir un prétexte d'aller aussi à Paris et de suivre
+son amant, feint d'être malade et de vomir du sang. Effectivement elle
+en vomissoit, mais ce n'étoit pas du sien, tout cela se faisoit par
+artifice. Elle se fait porter à Paris dans un brancard pour s'y faire
+traiter. Le bruit courut qu'elle se mouroit. Elle écrivit en vain au
+Père de La Grange, et voyant qu'il n'y avoit plus d'espérance, elle se
+guérit toute seule. Mais avant cela elle découvrit qu'il étoit à
+Rouen; lui qui savoit que cette folle y étoit aussi, disoit sa messe
+le premier, et se tenoit caché. Un jour elle y alla de si bonne heure
+qu'elle le rencontra; pour elle, elle étoit déguisée en bourgeoise. Il
+fit un grand cri quand il l'aperçut, mais il ne laissa pas de dire sa
+messe; ce fut en allant à l'autel qu'il la reconnut. Il partit dès le
+jour même.</p>
+
+<p>Elle fut aimée ensuite de M. de Chevreuse. En ce temps-là, faute
+d'argent, elle souffrit les galanteries d'un partisan nommé Moisset;
+c'est celui qui a bâti Ruel; c'étoit le Montauron de ce temps-là. Elle
+fut même si dévergondée que de loger chez lui. M. de Chevreuse lui en
+fit des reproches, et feignit de la vouloir quitter. Elle, pour lui
+montrer qu'elle ne pouvoit vivre sans lui, fit semblant d'avaler des
+diamants non enchâssés qu'elle tenoit alors dans une boîte; mais elle
+laissa tomber les diamants et ne fit que lécher les bords de la boîte.
+Sur cela on fit un conte quelque temps après: on disoit que feu
+Comminges, frère de Guitaud, capitaine des gardes de la Reine, qui la
+servoit auprès de M. de Bassompierre dont elle s'étoit éprise, lui
+ayant rapporté que M. de Bassompierre ne correspondoit <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> point à sa
+passion, elle avala des diamants; que Comminges, qui étoit avare, la
+prit par le cou et les lui fit rendre; et que sachant combien il y en
+avoit, il la pensa étrangler pour lui en faire rejeter un qui restoit,
+et qu'après il les emporta tous<a name="FNanchor_200" id="FNanchor_200"></a><a href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>.</p>
+
+<p>Madame de Villars étoit la plus grande escroqueuse du monde. Quand il
+fallut sortir du Hâvre pour ne point faire crier toute la ville, car
+elle devoit à Dieu et au monde, elle fit publier que tous leurs
+créanciers vinssent un certain jour parler à elle. Elle parla à tous
+en particulier, leur avoua qu'elle n'avoit point d'argent, mais
+qu'elle avoit en deux ou trois lieux qu'elle leur nomma, des magasins
+de pommes à cidre pour dix ou douze mille écus, qu'elle leur en
+donneroit pour les deux tiers de leur dette, et une promesse pour le
+reste payable en tel temps. Elle disoit cela à chacun d'eux avec
+protestation qu'elle ne traitoit pas les autres de la sorte, et qu'il
+se gardât bien de s'en vanter. Les pauvres gens, les plus contents du
+monde, prirent chacun en paiement un ordre aux fermiers de donner à
+l'un pour tant de pommes et pour tant à l'autre; mais quand ils y
+furent, ils ne trouvèrent en tout que pour cinq cents livres de
+pommes.</p>
+
+<p>Elle vit encore, mais gueuse.
+<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">MADAME LA COMTESSE DE SOISSONS.</h3>
+
+<p class="p2">Le père de madame la comtesse étoit d'une maison de Piémont qu'on
+appeloit Montafié. Son père avoit épousé Jeanne de Coesme, du pays du
+Maine. Il n'eut qu'elle d'enfants; on l'appeloit mademoiselle de Lucé.
+Son bien de France pouvoit être de vingt mille livres de rentes ou
+environ.</p>
+
+<p>Le prince de Conti<a name="FNanchor_201" id="FNanchor_201"></a><a href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a> épousa cette madame de Montafié<a name="FNanchor_202" id="FNanchor_202"></a><a href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a>, et M. le
+comte de Soissons<a name="FNanchor_203" id="FNanchor_203"></a><a href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a> devint amoureux de mademoiselle de Lucé, qui
+passoit alors pour une des plus belles personnes de la cour; et en
+effet, sans qu'elle avoit les yeux un peu trop hors de la tête, elle
+eût été parfaitement belle. Elle en usa comme elle devoit. M. le comte
+avoit beau être prince du sang, spirituel, beau, et de bonne mine,
+sans le sacrement il n'y avoit rien à faire. Feu M. de Guise s'en
+éprit aussi. On croit que cela ne servit pas peu à faire conclure M.
+le comte. Il l'épousa, et par sa qualité il tira du duc de Savoie, le
+bossu, qui ne l'eût pas fait autrement, <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> cinq à six cent mille
+écus pour le bien que sa femme avoit en Piémont, dont le bossu s'étoit
+saisi, parce qu'il n'avoit à faire qu'à une fille, et qui encore
+demeuroit en France. Ainsi mademoiselle de Lucé étoit bien plus riche
+pour M. le comte que pour un autre.</p>
+
+<p>Elle vivoit bien avec M. le comte, à quelques petites querelles près
+qu'ils eurent souvent pour des femmes de chambre. Car madame la
+comtesse s'est toujours laissée empaumer par quelqu'un, et M. le
+comte, qui étoit soupçonneux, ne le trouvoit nullement bon. Ils se
+raccommodoient aussi facilement qu'ils s'étoient brouillés. Elle avoit
+un mauvais mot dont elle n'a jamais pu se défaire, c'est qu'elle
+disoit toujours <i>ovec</i> pour <i>avec</i>, et cela sembloit le plus vilain du
+monde à une personne de sa condition. Il y a une autre chose que je
+lui pardonnerois encore moins, c'est de n'avoir rien laissé à
+mademoiselle de Vertus<a name="FNanchor_204" id="FNanchor_204"></a><a href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a>, qui a été assez long-temps avec elle, et
+qui est une fille de mérite<a name="FNanchor_205" id="FNanchor_205"></a><a href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>.
+<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">MADEMOISELLE DE SENECTERRE.</h3>
+
+<p class="p2">Mademoiselle de Senecterre<a name="FNanchor_206" id="FNanchor_206"></a><a href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a> fut fille d'honneur de Catherine de
+Médicis. Après la mort de sa maîtresse, elle s'en retourna en
+Auvergne, son pays; mais ayant été nourrie à la cour, et étant d'un
+esprit qui n'aimoit guère le repos, elle revint bientôt à Paris, et
+s'alla loger dans un petit logis sur le quai des Augustins, où elle
+vivoit assez petitement, car elle étoit pauvre. Plusieurs personnes la
+visitoient; elle avoit de l'esprit et savoit toutes les nouvelles. Feu
+M. de Nemours<a name="FNanchor_207" id="FNanchor_207"></a><a href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>, le bonhomme qu'on avoit nommé auparavant le prince
+de Genevois, qui étoit un des plus galants de la cour et le premier
+qui se soit adonné à faire des galanteries en vers, et qui se soit mis
+en peine de se rendre capable de faire des desseins de carrousels et
+de ballets, y alloit assez souvent comme voisin.</p>
+
+<p>En ce temps-là il faisoit quelquefois des voyages à Turin, où il
+demeuroit deux à trois ans tout de suite. Durant ces voyages, une
+grande partie de l'hôtel de Nemours demeuroit vide. La première fois
+qu'il y alla, depuis que mademoiselle de Senecterre étoit de retour, à
+Paris, elle lui demanda permission de loger à l'hôtel <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> de Nemours
+pendant son absence, ce qu'il lui accorda facilement. Etant là, elle
+eut la connoissance d'un cadet de feu M. de Bouillon La Mark, nommé le
+marquis de Bresne. Ce cadet-là ne faisoit point de honte à son aîné.
+Il n'étoit pas plus habile que lui; mais il étoit bien fait et jeune,
+et mademoiselle de Senecterre étoit laide et vieille. (Elle avoit
+peut-être pu passer en sa jeunesse, et je ne doute pas qu'elle n'ait
+fait comme les autres de la cour des Valois.) Cependant je ne sais
+quelle tentation du malin le prit, mais la pucelle s'en plaignit
+hautement, et le marquis de Nesle, qui étoit son ami, prit la querelle
+pour elle, et on fut très-longtemps sans les pouvoir accommoder lui et
+le marquis de Bresne.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Senecterre, qui étoit naturellement intrigante et qui
+avoit besoin de se pousser, voyoit le plus de monde qu'elle pouvoit.
+Elle fit donc soigneusement sa cour à madame la comtesse de Soissons,
+qui étoit veuve, et sut si bien ménager cet esprit facile, qu'elle fut
+reçue dans la maison, et peu de temps après y fit aussi entrer son
+frère en qualité de gouverneur de feu M. le comte. Senecterre avoit
+aussi grand besoin que sa s&oelig;ur d'une semblable fortune, car il
+étoit logé chez Codeau, marchand linger de la rue Aubry-le-Boucher,
+qui le logeoit, le nourrissoit, lui, un cheval et un laquais, à tant
+par an. Cet homme a été plus de huit ans depuis la fortune de
+Senecterre sans pouvoir être payé.</p>
+
+<p>Elle a fait un roman où il y a assez de choses de son temps. On l'a
+imprimé depuis sa mort<a name="FNanchor_208" id="FNanchor_208"></a><a href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>; il n'est pas <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> trop mal écrit, mais
+elle affecte un peu trop de paroître savante. C'est le vice de la
+plupart des femmes qui écrivent.</p>
+
+<p>Elle a vécu fort long-temps, mais elle revint en enfance quelques
+années avant de mourir.</p>
+
+<h3 class="p4">M. DE SENECTERRE<a name="FNanchor_209" id="FNanchor_209"></a><a href="#Footnote_209" class="fnanchor light">[209]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">On avoit fait un couplet de son père ou de son grand-père durant le
+siége de Metz:</p>
+
+<p class="left30">
+<span class="i2">Senecterre</span><br />
+<span class="i2">Fut en guerre;</span><br />
+Il porta sa lance à Metz,<br />
+<span class="i3">Mais</span><br />
+<span class="i2">Il ne la tira jamais.</span></p>
+
+<p>François de Guise, qui défendit Metz, fit ce couplet pour se venger de
+la hablerie de cet homme qui n'étoit qu'un parleur<a name="FNanchor_210" id="FNanchor_210"></a><a href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>.
+<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span></p>
+
+<p>M. de Senecterre est d'une bonne maison d'Auvergne, mais fort
+incommodée; avant d'entrer chez M. le comte de Soissons, il ne
+jouissoit pas de deux mille livres de rente, tant son bien étoit
+engagé. Chez ce prince il fit si bien ses affaires, qu'en peu de temps
+il devint fort riche. Sa s&oelig;ur même y acquit beaucoup de bien. Il
+étoit bien fait, et même encore à cette heure c'est un beau vieillard
+et propre, quoiqu'il ait bien près de quatre-vingts ans.</p>
+
+<p>Madame la comtesse le trouva fort à son gré. Sa s&oelig;ur, qui avoit
+beaucoup de pouvoir sur son esprit, servit puissamment à cette
+amourette. Cependant madame la comtesse, quoique belle, n'avoit, ni
+durant la vie de son mari, ni après, fait parler d'elle en aucune
+sorte. On dit pourtant que quand madame de Senecterre mourut,
+Senecterre dit: «Bon, bon, j'épouserai peut-être une princesse.» En
+effet, on assure qu'il l'avoit épousée et qu'il en eut une fille, qui
+est présentement à Faremoutier en Brie, dont une parente de Senecterre
+est abbesse. Elle est religieuse et a avec elle une s&oelig;ur, sa
+cadette, qui peut avoir vingt ans et qui est une belle fille; mais
+elle ne veut point prendre l'habit qu'on ne fasse donner une abbaye à
+sa s&oelig;ur, et qu'on ne la fasse coadjutrice<a name="FNanchor_211" id="FNanchor_211"></a><a href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>.</p>
+
+<p>Madame la comtesse étoit bien faite, mais une pauvre femme du reste.
+Elle avoit des oreillers dans son <span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> lit de toutes les grandeurs
+imaginables. Il y en avoit même pour son pouce<a name="FNanchor_212" id="FNanchor_212"></a><a href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>. Elle se laissoit
+gouverner absolument au frère et à la s&oelig;ur, qui lui mirent dans
+l'esprit que ce lui seroit un grand avantage que de s'allier avec le
+cardinal de Richelieu. En effet, on voit par le <i>Journal</i> de ce
+cardinal, qui a été imprimé, que plusieurs fois l'un et l'autre lui
+portent la parole de la part de madame la comtesse au sujet du mariage
+de M. le comte avec madame de Combalet, et en ce temps-là madame la
+comtesse faisoit toutes les caresses imaginables à cette princesse
+nièce, et lui donnoit tous les divertissements dont elle pouvoit
+s'aviser. Madame de Combalet en recevoit trois visites pour une, et
+sans cesse des petits présents et des régals.</p>
+
+<p>«Elle en parla, dit le <i>Journal</i><a name="FNanchor_213" id="FNanchor_213"></a><a href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a>, à M. le comte, qui lui répondit
+en ces mots: «Elle est venue d'une personne de petite condition, et je
+suis d'une naissance la plus relevée qu'on puisse être<a name="FNanchor_214" id="FNanchor_214"></a><a href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>.» M. le
+comte étoit glorieux d'une sotte gloire. Il étoit soupçonneux,
+bizarre, et d'une petite étendue d'esprit, mais homme de c&oelig;ur,
+d'honneur et de foi. Le cardinal de Richelieu le reconnoît pour tel
+dans ce Journal, où l'on voit aussi que Senecterre et sa s&oelig;ur lui
+donnent cent avis contre ce prince. Un jour, voyant qu'il étoit trop
+fier pour certaines dames, elle lui dit plaisamment qu'au <span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> pays de
+<i>Dames</i> il n'y avoit point de prince. Il étoit bien fait et dansoit
+fort bien. Il étoit bien devenu plus civil depuis qu'il commanda en
+Picardie; il avoit bon besoin de gagner la Noblesse, car le traitement
+qu'il fit faire au baron de Coupet parut une étrange violence à tout
+le monde. Ce jeune homme avoit ouï médire de madame de Chalais, et, en
+provincial, n'avoit pas considéré qu'on n'en avoit parlé qu'avec des
+gens beaucoup au-dessus de lui. L'ayant donc trouvée aux Tuileries, il
+lui dit des sottises. Elle, qui en ce temps-là, étoit servie par M. le
+comte, voulut s'en venger, et fit sentir à ce prince qu'elle désiroit
+cette satisfaction. M. le comte envoya Beauregard, son capitaine des
+gardes, donner des coups de bâton à Coupet dans son logis. Depuis,
+Coupet se battit contre Beauregard. Ce Coupet étoit fils d'un
+secrétaire de M. de Lesdiguières, qui acheta une terre, se fit riche
+et se fit anoblir. Son fils porta les armes et passoit partout pour
+gentilhomme. M. le comte, pour s'excuser, disoit que ce n'étoit pas un
+gentilhomme. Le feu Roi trouva cela fort mauvais et disoit: «Je
+voudrois bien savoir si je ne puis pas faire un gentilhomme moi, et si
+le père de Coupet, ayant été anobli par un roi de France, ne doit pas
+passer pour noble.»</p>
+
+<p>Enfin, Senecterre en fit tant que M. le comte le chassa. Il avoit
+chassé auparavant le chevalier de Senecterre<a name="FNanchor_215" id="FNanchor_215"></a><a href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>, <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> son fils, qui
+étoit un garçon de c&oelig;ur et de bonne mine; mais on dit qu'à la
+valeur près, il ressembloit assez à son père. Il alla au siége de La
+Mothe, où il fut tué. M. le comte l'accusoit de lui avoir fait une
+infidélité, car on dit qu'au lieu de servir simplement son maître
+auprès de madame de Montbazon, il en prenoit sa part, comme vous
+verrez plus au long dans l'<i>historiette</i> de cette belle.</p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu se servoit plus de Senecterre pour espion que
+pour autre chose, et en effet il ne lui a jamais fait beaucoup de
+bien. Le cardinal Mazarin (car autrefois, durant la vie du cardinal de
+Richelieu, Senecterre, Chavigny et M. Mazarin, c'étoient trois têtes
+dans le même bonnet) donna à son fils, aujourd'hui le maréchal de La
+Ferté, le gouvernement de Lorraine, et à lui la lieutenance de roi
+d'Auvergne. Il cajoloit Bullion, comme une maîtresse, et étoit de
+toutes ses petites débauches. Il est fort avare et fort inhumain. Il
+entreprit un grand procès contre cette petite de Rhodes, aujourd'hui
+madame de Vitry. Elle étoit fille de M. de Rhodes et de la comtesse
+d'Alais, fille du maréchal de La Chastre, et veuve du fils aîné de M.
+d'Angoulême le père<a name="FNanchor_216" id="FNanchor_216"></a><a href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>. Mais ce mariage-là étoit un mariage <i>de Jean
+des Vignes</i><a name="FNanchor_217" id="FNanchor_217"></a><a href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>. Cependant l'avarice de Senecterre, qui étoit fort
+riche, et la compassion <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> qu'on avoit de voir une mère soutenir
+l'honneur de sa fille, mettoit tout le monde du côté de la petite. A
+Rennes, où l'affaire fut renvoyée, madame de Pisieux, madame de La
+Chastre et autres firent une telle cabale avec les femmes des
+conseillers et des présidents à qui elles rendirent tous les soins
+imaginables, que la fille ne gagna pas seulement son procès, mais
+qu'après cela on la mit sur une espèce de char, couronnée de lauriers,
+et on la fit aller ainsi par toute la ville. Toutes les femmes étoient
+si irritées contre Senecterre, qu'il sortit de la ville plus vite que
+le pas, quoique le maréchal de La Meilleraye eût sollicité pour lui.</p>
+
+<p>En 1659 il arriva à Rennes une chose quasi pareille. Un gentilhomme
+nommé La Bussière, qui étoit des amis de M. de Lionne, maria sa fille
+à un cadet d'un gentilhomme nommé Brécourt: ce cadet s'appelle
+Sainte-Sesonne. Le père n'y consentit point. La Bussière meurt et son
+gendre aussi. Brécourt veut faire casser le mariage. L'affaire est
+envoyée à Rennes. Lionne la recommande à Delorme. La veuve, qui est
+bien faite, va avec sa mère, femme intelligente, descend par la Loire
+à Nantes; là, elles trouvent un carrosse à six chevaux sans qu'on sût
+qui l'envoyoit, et dans les hôtelleries jusqu'à Rennes on ne prit
+point de leur argent. Là, tout le monde sollicita pour elles. Les
+porteurs de chaises, les laquais, le menu peuple, <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> menaçoient à tout bout de champ leurs parties. Le jour qu'on
+plaidoit leur cause, les laquais s'avisèrent de faire un président,
+des conseillers, des avocats, etc., etc. Ils plaidèrent la cause et
+allèrent aux opinions. Il n'y en eut qu'un qui ne fut pas pour la
+veuve; ils le battirent comme plâtre. A l'audience, comme le président
+prononçoit, il s'éleva un grand murmure, comme pour dire: «Président,
+faites-lui gagner sa cause.» Elle la gagna sur l'heure. Son fils de
+quinze mois, ou environ, fut couronné de lauriers. On cria <i>haro</i> sur
+les parties, on les appela <i>Juifs</i>; ils eurent de la peine à se
+sauver. On cria: <i>Vive le Roi et madame de Sainte-Sesonne!</i> et au
+logis de son avocat, où elle dîna, le peuple vint lui donner l'aubade
+avec des violons, des tambours et des trompettes. Ce fut la vanité de
+Delorme qui fit tout cela. Dans les Mémoires de la régence il sera
+bien parlé de lui<a name="FNanchor_218" id="FNanchor_218"></a><a href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>.</p>
+
+<p>M. de Senecterre a une fort grande maison, et quasi personne dedans.
+Un jour il entendit que son fils le maréchal disoit à quelqu'un: «Je
+ferai ceci; j'ajusterai cela.» Il se mit à battre du pied
+vigoureusement contre terre et à faire claquer ses dents les unes
+contre les autres en lui disant: «Tout homme qui fait cela n'est pas
+si près à laisser la place aux-autres.»</p>
+
+<p>Il est toujours propre, quoique vieux. Un gentilhomme le cajoloit un
+jour sur sa propreté, et lui disoit que madame de Gueménée disoit que
+si elle vouloit avoir un galant que ce seroit M. de Senecterre. Le
+bonhomme répondit: «Madame de Gueménée fait mieux qu'elle ne dit,
+monsieur; elle fait mieux <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> qu'elle ne dit.» On m'a dit qu'une fois
+il entra dans sa cuisine; un laquais y faisoit une omelette: il crut
+que c'était à ses dépens. Il appela un palefrenier pour donner les
+étrivières à ce laquais; le palefrenier dit qu'il les souffriroit
+plutôt lui-même. Senecterre, furieux, dépouille ce laquais lui-même et
+les lui donne de sa propre main.</p>
+
+<p>Il peut y avoir six ou sept ans qu'étant résolu de se faire tailler,
+après s'être fait sonder, il alla dire adieu à M. le cardinal, et,
+sans en rien dire à personne, se fit tailler, et fut si bien guéri,
+qu'il se remaria deux ans après avec la veuve de Couslinan, dont nous
+parlerons ailleurs.</p>
+
+<h3 class="p4"> M. D'ANGOULÊME<a name="FNanchor_219" id="FNanchor_219"></a><a href="#Footnote_219" class="fnanchor light">[219]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Si M. d'Angoulême eût pu se défaire de l'humeur d'escroc que Dieu lui
+avoit donnée, c'eût été un des plus grands hommes de son siècle. Il
+étoit bien fait, brave, spirituel, avoit de l'acquis, savoit la
+guerre, <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> mais il n'a fait toute sa vie que griveller<a name="FNanchor_220" id="FNanchor_220"></a><a href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a> pour
+dépenser et non pour thésauriser. Jamais courtisan n'entendit mieux
+raillerie. Le cardinal de Richelieu, en lui donnant à commander un
+corps d'armée, eut bien la cruauté de lui dire: «Monsieur, le Roi
+entend que vous vous absteniez de......» Et en disant cela il faisoit
+avec la main la patte de chapon rôti, lui voulant dire qu'il ne
+falloit pas griveller. Le bonhomme, comme vieux courtisan, au lieu de
+se fâcher, lui répondit en souriant et en haussant les épaules:
+«Monsieur, on fera tout ce qu'on pourra pour contenter Sa Majesté.»</p>
+
+<p>Un jour qu'on disoit à feu Armantières, que M. d'Angoulême savoit je
+ne sais combien de langues: «Ma foi, dit-il, je croyois qu'il ne
+savoit que le <i>narquois</i><a name="FNanchor_221" id="FNanchor_221"></a><a href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>.»</p>
+
+<p>Le feu Roi lui ayant demandé combien il gagnoit par an à la fausse
+monnoie: «Je ne sais, Sire, répondit-il, ce que c'est que tout cela.
+Mais je loue une chambre <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> à Merlin à Gros-Bois dont il me donne
+quatre mille écus par an<a name="FNanchor_222" id="FNanchor_222"></a><a href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>. Je ne m'informe pas de ce qu'il y
+fait.» Un peu avant que de mourir, il montra à M. d'Aguvry, de qui je
+le sais, bon nombre de faux louis d'or qu'il confrontoit à de bons
+louis. Feu M. de La Vieuville, alors surintendant des finances pour la
+seconde fois, s'amusoit à cela avec lui.</p>
+
+<p>M. d'Angoulême ne pouvoit s'empêcher de bâtir toujours quelque
+maisonnette; mais il se gardoit bien d'achever Gros-Bois; comme il
+n'étoit pas riche, cela l'incommodoit, et il en faisoit d'autant plus
+volontiers de la fausse monnoie.</p>
+
+<p>Il disoit les choses fort agréablement: il contoit qu'en sa jeunesse,
+il étoit amoureux d'une dame, et qu'un jour la servante de cuisine,
+qui étoit une vieille fort malpropre, fort dégoûtante, lui ayant
+ouvert la porte, il prit occasion de la prier de lui être favorable et
+lui voulut donner quelque chose; mais elle, en le repoussant, lui dit:
+«Ardez, monsieur, je ne veux point de votre argent; il n'y a qu'un
+mot, c'est que madame n'en a jamais tâté que je n'aie fait l'essai
+auparavant; c'est comme du bouillon de mon pôt; il faut passer par là
+ou par la fenêtre.» Il eut beau tourner, virer, il fallut satisfaire
+cette vieille souillon, et il dit qu'il détournoit le nez de peur de
+sentir son tablier gras.</p>
+
+<p>Il demandoit à M. de Chevreuse: «Combien donnez-vous à vos
+secrétaires?&mdash;Cent écus, dit M. de Chevreuse.&mdash;Ce n'est guère,
+reprit-il, je donne deux cents écus aux miens. Il est vrai que je ne
+les paie pas.» <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span></p>
+
+<p>Quand ses gens demandoient leurs gages, il leur disoit: «C'est à vous
+à vous pourvoir: quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulême<a name="FNanchor_223" id="FNanchor_223"></a><a href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>,
+vous êtes en beau lieu; profitez-en si vous voulez.»</p>
+
+<p>Après avoir été veuf quelque temps, il voulut épouser madame
+d'Hautefort, qui a depuis épousé M. de Schomberg; elle n'en voulut
+point. Il trouva pourtant à se marier à quelques années de là. Il
+avoit soixante-dix ans, étoit tout courbé et tout estropié de goutte.
+En ce bel état il épousa une fille de vingt ans, bien faite et bien
+agréable; son père s'appeloit Nargonne: c'étoit un gentilhomme de
+Champagne. Il ne jouit guère de la grandeur de sa fille, car allant au
+bois de Vincennes avec elle, les chevaux emportèrent le cocher, et cet
+homme, brutalement, sans considérer qu'ils étoient du côté des murs du
+parc, et qu'il ne pouvoit s'élancer assez loin, s'élança pourtant et
+tomba de sorte, entre les roues, qu'il en fut tout brisé, et expira
+aussitôt.</p>
+
+<p>Cette pauvre femme étoit obligée de souffrir presque tout l'été un
+grand feu à son dos, car le duc vouloit qu'elle fût toujours auprès de
+lui. Cela lui avoit tellement échauffé le sang, qu'elle avoit toujours
+un érysipèle aux oreilles.</p>
+
+<p>Quand il mourut, en 1650, le gazetier, Renaudot le fils, rapporta
+qu'il étoit mort chrétiennement, comme il avoit vécu. M. le comte
+d'Alais, ou plutôt madame, traita fort rudement sa veuve. Elle se
+retira <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> aux filles Sainte-Elisabeth, où elle est encore logée au dehors
+avec son petit train. L'intendant de M. d'Alais lui alla offrir mille
+écus pour son deuil. Elle lui demanda de la part de qui: «De la
+mienne, dit-il.&mdash;J'ai déjà mon deuil, répondit-elle, et si j'ai à
+recevoir ce qui m'appartient, j'entends que ce soit de ceux qui me le
+doivent et non d'autres.» L'année d'après on transigea avec elle à
+huit mille livres par an. Elle eut quelque chose de la cour, car elle
+n'a rien de sa maison<a name="FNanchor_224" id="FNanchor_224"></a><a href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>.
+<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">LE MARÉCHAL DE LA FORCE<a name="FNanchor_225" id="FNanchor_225"></a><a href="#Footnote_225" class="fnanchor light">[225]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Nompar de Caumont, depuis maréchal et duc de La Force, étoit d'une
+bonne et ancienne maison de Gascogne. Il étoit à Paris à la
+Saint-Barthélemi, d'où il fut sauvé miraculeusement<a name="FNanchor_226" id="FNanchor_226"></a><a href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>; car ayant
+été laissé entre les morts, un paumier s'aperçut qu'il vivoit, le
+retira et le conduisit à l'Arsenal, chez le vieux maréchal de Biron,
+son parent. Il reconnut bien ce grand service, et donna une pension à
+cet homme qui lui fut bien payée.</p>
+
+<p>M. le maréchal de Biron lui donna sa fille en mariage. Cette fille
+étoit de la religion, pour avoir été élevée auprès d'une tante
+huguenote. Elle pouvoit avoir quinze ans et lui dix-huit. La première
+nuit de ses noces, elle fit la sotte, et ne voulut jamais laisser
+consommer le mariage. Cela mit ce jeune homme si en colère qu'il jura
+qu'elle le lui demanderoit. En effet, elle s'ennuya de n'en être plus
+sollicitée, et enfin on lui conseilla de dire à son mari: «<i>Monsou</i>,
+<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> <i>donnas de la sibade<a name="FNanchor_227" id="FNanchor_227"></a><a href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a> à la caballe.</i>» Il l'appela toujours
+<i>mignonne</i>, quoiqu'elle ne le fût pas autrement. Cinquante ans après,
+il convia ses amis pour renouveler ses noces, et donna ce jour-là le
+plus de <i>sibade</i> qu'il put à la <i>caballe</i>.</p>
+
+<p>Lorsqu'il commandoit en Allemagne, il y a peut-être vingt-cinq ans, il
+galopa jusqu'à Metz pour y voir sa femme, et la prenant par de grandes
+peaux qu'elle avoit sous le cou, il la baisoit du meilleur courage du
+monde en disant: «Certes, mignonne, je ne vous trouvai jamais si
+belle.»</p>
+
+<p>On raconte de cette femme qu'elle aimoit extrêmement les montres et se
+tourmentoit sans cesse pour les ajuster au soleil. Un jour elle envoya
+un page voir quelle heure il étoit à un cadran qui étoit dans le
+jardin; mais l'heure qu'il rapporta ne s'accordant pas à sa montre,
+elle lui soutenoit toujours qu'il n'avoit pas bien regardé, et l'y
+renvoya par deux ou trois fois; enfin le page, las de tant de voyages,
+lui dit: «Madame, quelle heure vous plaît-il qu'il soit?» Elle fut si
+sotte que de le faire fouetter.</p>
+
+<p>M. de La Force, comme vous pouvez penser, suivit Henri IV, et à la
+régence de la Reine-mère, il se trouva vice-roi de Navarre et
+gouverneur du Béarn. Il étoit le maître de tout, disposoit des charges
+et tenoit Navarreins. Le comte de Gramont en eut envie, et ne pouvant
+être ni vice-roi ni gouverneur, il voulut être sénéchal, chose
+au-dessous de lui. Il y eut bien du bruit; mais quoique lui et le
+marquis, qui prenoit la querelle pour son père, et le comte, fussent
+assez <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> éclairés, Théobon, gentilhomme huguenot, prit si bien son
+temps qu'il appelle le comte dans le Louvre, et ils eurent le loisir
+de se rendre sur le pré. Le marquis avoit le premier cheval qu'il
+avoit rencontré: on n'alloit guère en carrosse en ce temps-là. Mais le
+comte avoit un cheval d'Espagne et ne voulut jamais se battre à pied.
+Le marquis poussa son cheval, et ayant trouvé qu'il savoit un peu
+tourner: «Allons, dit-il, il ne faut plus marchander.» Il désarma
+bientôt le comte et alla séparer les autres. Le comte de Gramont,
+outre ce cheval d'Espagne, s'étoit de longue main fait accompagner par
+un gladiateur célèbre, nommé Termes.</p>
+
+<p>Quand M. de Luynes entreprit la guerre contre les huguenots, M. de La
+Force se déclara pour eux. Théobon tenoit Sainte-Foy. Durant ces
+guerres on ôta le Béarn à M. de La Force, et le comte de Gramont eut
+le gouvernement, mais sans Navarreins, qu'on donna à Poyane. Ce
+gouvernement fut réduit au pied des autres gouvernemens; on ôta aussi
+au marquis de La Force sa charge de capitaine des gardes-du-corps. En
+ce temps-là, madame la duchesse de La Force d'aujourd'hui étoit jeune
+et bien faite; ce Théobon en étoit amoureux. Elle l'amusa, et lui
+laissa espérer tout ce qu'il voulut jusqu'à ce qu'elle l'eut obligé de
+donner sa place au marquis de La Force, son mari, et après elle le
+planta là. Cette femme a pourtant de la vertu. Elle a vécu
+admirablement bien avec la maréchale de Châtillon, sa s&oelig;ur, quoique
+leur commune mère, madame de Polignac, n'eût jamais voulu consentir au
+mariage du marquis de La Force et d'elle, qu'elle n'en eût tiré
+auparavant quittance de la tutelle, où elle avoit <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> beaucoup gagné,
+et avoit pris tous les meubles. Les parens, voyant que cette femme
+vouloit marier cette héritière au fils de Polignac, son second mari,
+s'en plaignirent à Henri <span class="smcap">IV</span>, qui la maria avec le marquis de La Force.</p>
+
+<p>Au siége de Montauban on élut, pour commander dans la place, le comte
+d'Orval, comme fils de duc et pair, et aussi pour obliger M. de Sully,
+son père. Puis, c'étoit élire en effet M. de La Force, dont ce comte
+avoit épousé la fille. Le beau-père étoit lieutenant de son gendre. On
+avoit donné au comte d'Orval un vieux capitaine pour se tenir auprès
+de sa personne et lui dire ce qu'il falloit faire. Or, un jour, comme
+les ennemis avoient attaqué un ouvrage avancé, le comte d'Orval, armé
+jusqu'aux dents comme un jacquemart, étoit encore à pied dans le fossé
+de la ville, que le vieux capitaine, qui n'étoit pas peut-être plus
+échauffé, le retint en lui disant: «Monseigneur, ne hasardez pas votre
+personne.» (Depuis, on appela ce vieux capitaine: <i>Monseigneur, ne
+hasardez pas votre personne.</i>) M. de La Force y entra tout à cheval;
+de sorte que les mousquetades pleuvoient sur lui. Son second fils,
+nommé Castelnau, lui dit en l'arrêtant: «Monsieur, je ne permettrai
+pas que vous vous exposiez ainsi.» Le bon homme le repoussa fièrement
+et lui dit: «Castelnau, vous devriez faire ce que je fais.»</p>
+
+<p>L'année que les ennemis prirent Corbie, le cardinal de Richelieu
+l'avoit toujours dans son carrosse, parce que le peuple l'aimoit<a name="FNanchor_228" id="FNanchor_228"></a><a href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>.
+Et quand on leva ici des gens <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> si à la hâte, M. de La Force étoit
+sur les degrés de l'Hôtel-de-Ville, et les crocheteurs lui touchoient
+dans la main en disant: «Oui, monsieur le maréchal, je veux aller à la
+guerre avec vous.»</p>
+
+<p>C'est une race de bonnes gens qui ont presque tous du c&oelig;ur, mais
+qui n'ont point bonne mine. Le bon homme étoit bien fait, mais sa
+femme étoit fort laide. Ils n'ont jamais pu se défaire de dire: <i>Ils
+allarent, ils mangearent, ils frapparent</i>, etc., etc.<a name="FNanchor_229" id="FNanchor_229"></a><a href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a> Rarement
+trouvera-t-on une maison où l'on ait moins l'air du monde<a name="FNanchor_230" id="FNanchor_230"></a><a href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que le bon homme ne fût courtisan à sa mode, mais ce
+n'étoit pas des plus fins. Il fit une <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> chose qui n'étoit guère
+d'habile homme. A la mort du cardinal de Richelieu, il s'en alla bien
+empressé au Louvre, et, s'approchant du Roi, lui dit tout bas: «Sire,
+M. le cardinal de Richelieu est mort certainement, mais on le cache à
+Votre Majesté.» Le Roi le lui fit redire pour se moquer de lui, en
+faisant semblant de le croire à peine, car il y avoit deux heures
+qu'il le savoit.</p>
+
+<p>Quand M. d'Enghien gagna la bataille de Rocroy, le maréchal dit qu'il
+souhaiteroit de mourir comme étoit mort le comte de Fontaine, qui,
+fort âgé, fut tué à cette bataille.</p>
+
+<p>Ce bon homme se vantoit tout haut de n'avoir jamais connu que sa
+femme. Sa tempérance lui conserva une santé admirable, presque jusqu'à
+la fin de ses jours. A quatre-vingt-deux ans il se voulut remarier;
+depuis cela il n'a rien fait de raisonnable, et il avoit bon nez de
+souhaiter de finir comme le comte de Fontaine. Le bon Dieu lui eût
+fait une belle grâce, s'il l'eût retiré après avoir dit ce bon mot. Il
+y eut bien des disputes, car ses enfants ne se pouvoient résoudre à le
+laisser remarier, à cause que cela passoit pour une folie. Enfin, il
+épousa madame de La Tabarière, veuve d'un gentilhomme qualifié de
+Poitou, et fille de feu M. Du Plessis-Mornay. Ce mauvais exemple fit
+remarier bien des vieilles gens, comme madame de Coislin et autres; et
+par hasard s'étant rencontré qu'on avoit fait quelques mariages
+inégaux en ce temps-là (vers le commencement de la régence), on disoit
+qu'il y avoit une influence pour les mariages ridicules.</p>
+
+<p>Cette madame de La Tabarière étoit laide et austère, cependant il
+l'appeloit sa <i>toute mienne</i>. On disoit que <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> pour lui plaire il ne
+lisoit que les livres de M. Du Plessis. Cette femme, soit que ses
+purgations eussent cessé, car elle étoit d'âge à cela, ou qu'elle fût
+devenue hydropique, s'imagina être grosse, et le crut d'autant plus
+qu'on lui avoit prédit qu'elle auroit un fils qui seroit maréchal de
+France. Elle avoit espéré l'effet de cette prédiction déjà deux fois,
+car elle avoit deux garçons, et elle les avoit vus tous deux commencer
+à porter les armes. L'aîné fut noyé au siége de Bois-le-Duc, et
+l'autre fut tué malheureusement l'année que les ennemis prirent
+Corbie. On faisoit garde dans tous les villages des environs de Paris,
+il revenoit avec Tilly, qui est mort depuis peu gouverneur de
+Colioure. Ce Tilly étoit ivre, cela lui arrivoit souvent; il alla
+donner l'alarme en je ne sais quel village, et un paysan, à
+l'étourdie, donna un coup de carabine à La Tabarière, dont il mourut.</p>
+
+<p>La mort de ce second fils la fit résoudre à se remarier. Le maréchal
+crut qu'elle étoit grosse, et l'écrivit à tous ses amis. A Charenton
+on disoit que c'étoit une nouvelle Sara. Mais le miracle n'étoit pas
+autrement nécessaire, car le maréchal pouvoit compter en fils et en
+petits-fils plus de vingt-quatre enfants. A la cour on disoit que
+c'étoit l'Antechrist. Enfin il se trouva qu'elle étoit presque
+hydropique, et au bout de trois mois elle en mourut en partie de
+regret. On a dit même que du dépit qu'elle eut de ce qu'on se moquoit
+partout de cette belle grossesse, elle fut trois semaines à ne prendre
+quasi rien, faisant accroire à sa femme-de-chambre qu'elle étoit dans
+un dégoût effroyable. Cette fille n'en dit rien à personne, parce que
+sa maîtresse lui disoit toujours que l'appétit lui reviendroit, et que
+<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> cela fâcheroit M. de La Force s'il le savoit. Quoi qu'il en soit,
+les boyaux se rétrécirent, et elle en mourut.</p>
+
+<p>Cette femme n'a jamais été très-raisonnable; elle se prenoit fort pour
+une autre. Elle vit un jour dans un almanach: <i>Mort d'un grand.</i>
+«Hélas! dit-elle, Dieu sauve mon père!» Une fois, en voulant passer
+sur je ne sais quelle palissade, elle se fourra un pieu où vous savez.
+Ce pieu n'adressa pas pourtant si bien qu'elle n'en fût blessée. Elle
+vouloit, par une ridicule pruderie, que son mari la pansât, afin que
+le chirurgien ne vît rien; il s'en moqua, et lui dit qu'elle allât se
+faire panser. Elle fit de si terribles lamentations sur la mort d'une
+fille bossue qui lui mourut, qu'on eût dit qu'elle avoit tout perdu;
+cependant elle avoit encore alors deux garçons et deux filles. Son
+mari mourut avant ses fils; c'étoit un homme assez <i>fichu</i>. Elle
+portoit son portrait couvert d'un crêpe noir dans son sein. Par ses
+grimaces elle s'étoit acquis la réputation d'une sainte. Une dame de
+Bretagne, dont j'ai oublié le nom, avoit fait mettre le portrait de
+son second mari au dos du premier dans une même boîte, et pleuroit
+encore tous les jours le défunt. Feu madame de La Case ôta de la
+chambre le portrait de son premier mari, M. de Courtaumer, quand elle
+se remaria avec La Case, frère de mademoiselle de Pons. Sa fille lui
+dit: «Hé! maman, hé! maman, que je le baise encore avant que vous
+l'ôtiez.» Elle disoit pour ses raisons que La Case étoit parent du
+Roi. Il étoit de la maison de Pons.</p>
+
+<p>Le bon homme avoit voulu épouser auparavant la veuve d'un M. de La
+Forest, de Normandie, homme de qualités. Cette femme étoit de
+Montgommery, mais un peu trop galante pour un vieux Rodrigue. <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> On
+en parla pourtant sérieusement, et pendant qu'on travailloit à
+l'affaire, madame couchoit toutes les nuits avec le petit Clinchamp de
+chez Monsieur. Enfin M. de Montlouet d'Angenne, comme voisin et ami de
+M. le marquis de La Force, lui en donna avis, et le bon homme fut
+détrompé par ce moyen.</p>
+
+<p>Après il pensa à une femme de trente-deux ans, veuve du fils de M.
+d'Arambure, le borgne, qui avoit commandé les chevau-légers de la
+garde d'Henri IV. Cette femme étoit riche; et parce qu'elle n'étoit
+fille que d'un trésorier de Navarre<a name="FNanchor_231" id="FNanchor_231"></a><a href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>, il vouloit qu'elle lui
+donnât par contrat de mariage quarante mille écus; mais quoiqu'elle
+fût fort ambitieuse, elle eut assez de c&oelig;ur pour ne pouvoir se
+résoudre à accepter un mari de quatre-vingts ans.</p>
+
+<p>En second veuvage, il devint amoureux de la comtesse d'Adington<a name="FNanchor_232" id="FNanchor_232"></a><a href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>,
+veuve depuis un an, aujourd'hui la comtesse de La Suze, dont nous
+aurons bien des choses à dire en un autre endroit. En ce dessein il en
+parle lui-même à la mère, madame de Châtillon, car le maréchal étoit
+mort. Cette dame lui remontra qu'il n'y avoit nulle proportion dans
+l'âge, et que cette, jeune veuve pourroit être l'arrière-petite-fille
+de celui qui la vouloit épouser. Se voyant désespéré d'avoir la fille,
+il s'adressa à la mère; elle le remercie et lui dit qu'elle avoit juré
+de ne se remarier jamais. Le bon <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> homme en eut une telle
+affliction que sur l'heure il en tomba en défaillance et s'en retourna
+très-mal satisfait.</p>
+
+<p>Il avoit quatre-vingt-neuf ans quand il pressa plus que jamais ses
+enfants de le laisser remarier, alléguant que ne pouvant plus courir
+le cerf (il l'a couru, jusqu'à quatre-vingt-six ans) et n'ayant plus
+d'emploi (car il en eût pris encore volontiers), il lui étoit
+impossible de demeurer seul à la campagne; qu'à la cour il avoit des
+sujets de fâcherie (l'année auparavant il avoit été trois heures au
+soleil sur ses pieds à Fontainebleau, en attendant le cardinal
+Mazarin, et se tint un gros quart-d'heure découvert quand il passa).
+Il disoit que Dieu n'y seroit point offensé, et que ses enfants n'en
+seroient pas plus pauvres. Enfin il raisonnoit assez pour faire une
+seconde sottise, et nos ministres<a name="FNanchor_233" id="FNanchor_233"></a><a href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>, qui sont de fort pauvres gens,
+disoient qu'il falloit mieux le laisser marier que le laisser brûler.
+Ma foi, je pense que c'étoient de grandes ardeurs que les siennes! Ces
+vieux fous-là sont ravis du passage de saint Paul, et de pouvoir dire:
+<i>Dieu n'y est point offensé</i>, comme si le scandale n'offensoit point
+Dieu. Hé! n'est-ce point une chose ridicule qu'un homme ne se puisse
+contenir à cet âge-là? Pour moi, cela me scandalise, et cela est de
+mauvais exemple. Plusieurs vieilles femmes catholiques lui ont voulu
+donner de l'argent pour l'épouser, afin d'avoir le tabouret. A la
+vérité, c'étoient toutes femmes de la ville, qui, pour l'ordinaire,
+ont toutes plus d'ambition que les autres. Mais il n'y voulut jamais
+entendre. Il y en a qui ont <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> cru qu'il ne disoit tout cela que
+pour obliger ses enfants à lui en offrir vite une Huguenotte. Enfin on
+lui proposa la veuve d'un gentilhomme hollandais, nommé Langherac, qui
+avoit été ambassadeur en France. Cette femme étoit pourtant Françoise
+et s&oelig;ur du marquis de Gallerande, de la maison de Clermont
+d'Amboise. Mais le propre jour qu'il signa les articles, il alla
+trouver auparavant madame la maréchale de Châtillon pour lui offrir,
+mais en vain, la préférence. Cette madame de Langherac étoit hors
+d'âge d'avoir des enfants. On admiroit sa destinée pour le tabouret.
+Elle l'avait eu comme étrangère en son pays, et maintenant elle le
+recouvre en épousant un homme de quatre-vingt-dix ans, qui est un âge
+où l'on songe rarement à se remarier. Il faut aussi admirer la
+destinée du bon homme à être cocu au moins une fois en sa vie. Il
+l'écrivit à madame de La Forest, mais il y a toutes les apparences du
+monde que Cumont, le conseiller, homme d'esprit, qui de tous temps
+étoit le galant de madame de Langherac n'aura pas perdu une si belle
+occasion de coucher avec une duchesse. C'est ce même M. de Cumont qui
+étoit si avare qu'il est mort dans son pourpoint, faute d'une
+chemisette.</p>
+
+<p>On dit que le bon homme, le jour de ses noces, fit demeurer ses gens
+dans sa chambre, pour être témoins comme il avoit consommé le mariage.
+On ajoute qu'il les fit aussi appeler le lendemain matin. Cette
+troisième femme ne dura guère plus d'un an. De regret, le maréchal
+quitta La Force, et se retira à une autre maison qu'on appelle
+Mucidan, pour y faire le <i>beau ténébreux</i><a name="FNanchor_234" id="FNanchor_234"></a><a href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>.
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span></p>
+
+<p>Le bon homme, depuis la mort de sa femme, se laissa gouverner par
+Castelnau, son second fils; et parce que le marquis n'a qu'une fille,
+aujourd'hui madame de Turenne, il fit tous les avantages à ce second
+fils et aux siens, et ses belles dispositions ont mis bien des procès
+dans la famille, que le marquis, depuis la mort de son père, a tous
+gagnés.</p>
+
+<p>Le bon homme, à quatre-vingt-douze ans, eût bien voulu se remarier
+pour la quatrième fois, mais le bruit couroit, disoit-on, qu'il devoit
+avoir encore deux femmes, et personne ne vouloit être la première.</p>
+
+<p>Cela me fait souvenir d'une madame de Pibrac, à qui le parlement de
+Paris fit défense de se remarier pour la septième fois, et elle avoit
+été veuve dix-neuf ans après la mort de son premier mari. Il y avoit
+soixante-onze ans qu'elle l'avoit épousé.</p>
+
+<p>En 1652, comme si ce bon homme n'avoit pas fait assez d'extravagances
+de son chef, à la suscitation de Castelnau, qui tenoit pour certain
+que M. le Prince seroit duc de Guyenne, et que par son autorité il
+gagneroit tous ses procès, il se déclara pour M. le Prince. Il mourut
+bientôt après, non sans témoigner bien du regret d'avoir fait cette
+sottise. Il sera assez parlé de cela dans les Mémoires de la régence.
+<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">MALHERBE<a name="FNanchor_235" id="FNanchor_235"></a><a href="#Footnote_235" class="fnanchor light">[235]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">François de Malherbe naquit à Caen en Normandie, environ l'an 1555; il
+étoit de la maison de Malherbe Saint-Aignan, qui s'est rendue plus
+illustre en Angleterre, depuis la conquête que le duc Guillaume fit de
+cet Etat, qu'au lieu de son origine, où elle s'étoit tellement
+rabaissée, que le père de Malherbe n'étoit qu'assesseur à Caen. Le bon
+homme se fit de la religion <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> avant que de mourir; son fils, qui
+n'avoit alors que dix-sept ans, en reçut un si grand déplaisir qu'il
+se résolut de quitter son pays, et suivit M. le Grand Prieur en
+Provence, dont il étoit gouverneur, et fut avec lui jusqu'à sa
+mort<a name="FNanchor_236" id="FNanchor_236"></a><a href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a>.</p>
+
+<p>Pendant son séjour en Provence, il gagna les bonnes grâces de la fille
+d'un président d'Aix, nommé Coriolis, veuve d'un conseiller de ce
+parlement, et l'épousa depuis. Il en eut plusieurs enfants, entre
+autres une fille, qui mourut de la peste à l'âge de cinq ou six ans,
+laquelle il assista jusqu'à la mort, et un fils qui fut tué
+malheureusement à l'âgé de vingt-neuf ans, comme nous dirons ensuite.</p>
+
+<p>Les actions les plus remarquables de sa vie sont que, pendant la
+Ligue, lui et un nommé La Roque, qui faisoit joliment des vers, et qui
+est mort à la suite de la reine Marguerite<a name="FNanchor_237" id="FNanchor_237"></a><a href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>, poussèrent M. de
+Sully deux ou trois lieues si vertement, qu'il ne l'a jamais oublié,
+et c'était la cause, à ce que disoit Malherbe, qu'il n'avoit jamais pu
+rien avoir de considérable d'Henri <span class="smcap">IV</span>, depuis que M. de Sully fut dans
+les finances.</p>
+
+<p>Dans un partage de quelque butin qu'il avoit fait, un capitaine
+l'ayant maltraité, il l'obligea à se battre contre lui, et lui donna
+d'abord un coup d'épée au travers du corps qui le mit hors de combat.</p>
+
+<p>Depuis la mort de M. le Grand Prieur<a name="FNanchor_238" id="FNanchor_238"></a><a href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a>, il fut envoyé <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> avec
+deux cents hommes de pied au siége de la ville de Martigues, qui étoit
+infectée de contagion, et que les Espagnols assiégeoient par mer, et
+les Provençaux par terre, pour empêcher que la maladie ne s'étendît
+dans le pays. Ils la tinrent assiégée par ligne de communication, si
+étroitement qu'ils réduisirent le dernier vivant à mettre le drapeau
+noir sur la muraille, avant que de lever le siége.</p>
+
+<p>Son nom et son mérite furent connus de Henri <span class="smcap">IV</span> par le rapport
+avantageux que lui en fit M. le cardinal du Perron<a name="FNanchor_239" id="FNanchor_239"></a><a href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>, car un jour
+le Roi lui ayant demandé s'il ne faisoit plus de vers, le cardinal lui
+dit que depuis qu'il lui avoit fait l'honneur de l'employer à ses
+affaires, il avoit tout-à-fait quitté cette occupation, et qu'il ne
+falloit plus que personne s'en mêlât après un gentilhomme de
+Normandie, habitué en Provence, qu'on appeloit M. de Malherbe. Il
+avoit trente ans <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> quand il fit cette pièce à M. Du Perrier, qui
+commence:</p>
+
+<p class="left30">
+Ta douleur, Du Perrier, sera donc éternelle.</p>
+
+<p>Ses premiers vers étoient pitoyables; j'en ai vu quelques-uns, et
+entre autres une élégie qui débute ainsi:</p>
+
+<p class="left30">
+Doncque tu ne vis plus, Générie fut, et la mort<br />
+En l'avril de tes ans le montre son effort, etc.</p>
+
+<p>Il n'avoit pas beaucoup de génie; la méditation et l'art l'ont fait
+poète. Il lui falloit du temps pour mettre une pièce en état de
+paroître. On dit qu'il fut trois ans à faire l'Ode pour le premier
+président de Verdun, sur la mort de sa femme<a name="FNanchor_240" id="FNanchor_240"></a><a href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>, et que le président
+étoit remarié, avant que Malherbe lui eût donné ces vers.</p>
+
+<p>Balzac dit en une de ses lettres que Malherbe disoit que quand on
+avoit fait cent vers ou deux feuilles de prose, il falloit se reposer
+dix ans. Il dit aussi que le bon homme barbouilla une demi-rame de
+papier pour corriger une seule stance. C'est une de celles de l'Ode à
+M. de Bellegarde; elle commence ainsi:</p>
+
+<p class="left30">
+Comme en cueillant une guirlande<br />
+L'homme est d'autant plus travaillé, etc.<a name="FNanchor_241" id="FNanchor_241"></a><a href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>.</p>
+
+<p>Le Roi se ressouvint de ce que le cardinal du Perron <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> lui avoit
+dit, et il en parloit souvent à M. des Yveteaux, qui étoit alors
+précepteur de M. de Vendôme. M. des Yveteaux lui offrit plusieurs fois
+de le faire venir; ils étoient de même ville; mais le Roi, qui étoit
+ménager, n'osoit le faire, de peur d'être chargé d'une nouvelle
+pension. Cela fut cause que Malherbe ne fit la révérence au Roi que
+trois ou quatre ans après que M. du Perron lui en eut parlé. Encore
+fut-ce par occasion. Etant venu à Paris pour ses affaires
+particulières, M. des Yveteaux en avertit le Roi, qui aussitôt
+l'envoya quérir. Ce fut en l'an 1605. Comme le Roi étoit sur le point
+de partir pour aller en Limosin, il lui commanda de faire des vers sur
+son voyage. Malherbe en fit, et les lui présenta à son retour. C'est
+cette pièce qui commence ainsi:</p>
+
+<p class="left30">
+O Dieu, dont les bontés de nos larmes touchées, etc.<a name="FNanchor_242" id="FNanchor_242"></a><a href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>.</p>
+
+<p>Le Roi la trouva admirable, et désira de le retenir à son service;
+mais, par une épargne, ou plutôt une lésine, que je ne comprends
+point, il commanda à M. de Bellegarde, alors premier gentilhomme de la
+chambre, de le garder jusqu'à ce qu'il l'eût mis sur l'état de ses
+pensionnaires. M. de Bellegarde lui donna mille livres d'appointements
+avec sa table, et lui entretenoit un laquais et un cheval<a name="FNanchor_243" id="FNanchor_243"></a><a href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a>.</p>
+
+<p>Ce fut là que Racan, qui alors étoit page de la chambre sous M. de
+Bellegarde, et qui commençoit déjà à <i>rimailler</i>, eut la connaissance
+de Malherbe, et <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> en profita si bien que l'écolier vaut quasi le
+maître.</p>
+
+<p>A la mort de Henri IV, la Reine Marie de Médicis donna cinq cents écus
+de pension à Malherbe, qui depuis ce temps-là ne fut plus à charge à
+M. de Bellegarde. Depuis il a fort peu travaillé, et on ne trouve de
+lui que les odes à la Reine-mère, quelques vers de ballets, quelques
+sonnets au feu Roi, à Monsieur et à quelques particuliers, avec la
+dernière pièce qu'il fit avant de mourir; c'est sur le siége de La
+Rochelle<a name="FNanchor_244" id="FNanchor_244"></a><a href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>.</p>
+
+<p>Pour parler de sa personne, il étoit grand et bien fait, et d'une
+constitution si excellente, qu'on a dit de lui aussi bien que
+d'Alexandre, que ses sueurs avoient une odeur agréable.</p>
+
+<p>Sa conversation étoit brusque, il parlait peu, mais il ne disoit mot
+qui ne portât. Quelquefois même il étoit rustique et incivil, témoin
+ce qu'il fit à Desportes. Régnier l'avoit mené dîner chez son oncle;
+ils trouvèrent qu'on avoit déjà servi. Desportes le reçut avec toute
+la civilité imaginable, et lui dit qu'il lui vouloit donner un
+exemplaire de ses <i>Psaumes</i> qu'il venoit de faire imprimer. En disant
+cela il se met en devoir de monter à son cabinet pour l'aller quérir,
+Malherbe lui dit rustiquement qu'il les avoit déjà vus, que cela ne
+méritoit pas qu'il prît la peine de remonter, et que son potage valoit
+mieux que ses <i>Psaumes</i>. Il ne laissa pas de dîner, mais sans dire
+mot, et après dîner ils se séparèrent, et ne se sont pas vus depuis.
+Cela le brouilla avec tous les amis de Desportes; et Régnier, qui
+étoit son ami, et qu'il estimoit pour le genre satirique à l'égal <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
+des anciens, fit une satire contre lui qui commence ainsi:</p>
+
+<p class="left30">Rapin, le favori d'Apollon et des Muses, etc.<a name="FNanchor_245" id="FNanchor_245"></a><a href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>.</p>
+
+<p>Desportes, Bertaut, et des Yveteaux même, critiquèrent tout ce qu'il
+fit. Il s'en moquoit, et dit que s'il s'y mettoit, il feroit de leurs
+fautes des livres plus gros que leurs livres mêmes.</p>
+
+<p>Des Yveteaux lui disoit que c'était une chose désagréable à l'oreille
+que ces trois syllabes: <i>ma</i>, <i>la</i>, <i>pla</i>, toutes de suite dans un
+vers:</p>
+
+<p class="left30">Enfin cette beauté m'a la place rendue<a name="FNanchor_246" id="FNanchor_246"></a><a href="#Footnote_246" class="fnanchor">[246]</a>.</p>
+
+<p>«Et vous, lui répondit-il, vous avez bien mis: <i>pa</i>, <i>ra</i>, <i>bla</i>,
+<i>la</i>, <i>fla</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, reprit des Yveteaux, vous ne sauriez me le montrer.
+&mdash;N'avez-vous pas mis, répliqua Malherbe:</p>
+
+<p class="left30">«Comparable à la flamme?»</p>
+
+<p>De toute cette volée, il n'estimoit que Bertaut, encore ne
+l'estimoit-il guère: «Car, disoit-il, pour trouver une pointe, il
+faisoit les trois premiers vers insupportables. Il n'aimoit pas du
+tout les Grecs, et particulièrement il s'étoit déclaré ennemi du
+galimatias de Pindare.</p>
+
+<p>Virgile n'avoit pas l'honneur de lui plaire. Il y trouvoit <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span>
+beaucoup de choses à redire, entre autres ce vers où il y a:</p>
+
+<p class="left30">
+......<i>Euboïcis Cumarum allabitur oris.</i><br />
+<span class="i9 smcap">Æneidos</span> lib. 6, vers 2.</p>
+
+<p>lui sembloit ridicule. «C'est, dit-il, comme si quelqu'un alloit
+mettre <i>aux rives françoises de Paris</i>.» Ne voilà-t-il pas une belle
+objection! Stace lui sembloit bien plus beau. Pour les autres, il
+estimoit Horace, Juvénal, Martial, Ovide, et Sénèque le tragique.</p>
+
+<p>Les Italiens ne lui revenoient point; il disoit que les sonnets de
+Pétrarque étoient à la grecque, aussi bien que les épigrammes de
+mademoiselle de Gournay.</p>
+
+<p>De tous leurs ouvrages il ne pouvoit souffrir que l'<i>Aminte</i> du
+Tasse<a name="FNanchor_247" id="FNanchor_247"></a><a href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a>.</p>
+
+<p>A l'hôtel de Rambouillet on amena un jour je ne sais quel homme, qui
+disloquoit tout le corps aux gens et le remettoit sans leur faire mal.
+On l'éprouva sur un laquais. Malherbe, qui y étoit, voyant cela, lui
+dit: «Démettez-moi le coude.» Il ne sentit point de mal. Après il se
+le fit remettre aussi sans douleur. «Cependant, dit-il, si cet homme
+fût mort tandis que j'avois comme cela le coude démis, on auroit crié
+au <i>curieux impertinent</i><a name="FNanchor_248" id="FNanchor_248"></a><a href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>.»</p>
+
+<p>Il faisoit presque tous les jours sur le soir quelque petite
+conférence dans sa chambre avec Racan, Colomby<a name="FNanchor_249" id="FNanchor_249"></a><a href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a>, Maynard et
+quelques autres. Un habitant <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> d'Aurillac, où Maynard étoit alors
+président, vint une fois heurter à la porte en demandant: «M. le
+président n'est-il point ici?» Malherbe se lève brusquement à son
+ordinaire, et dit à ce monsieur le provincial: «Quel président
+demandez-vous? Sachez qu'il n'y a que moi qui préside ici.»</p>
+
+<p>Lingendes<a name="FNanchor_250" id="FNanchor_250"></a><a href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>, qui étoit pourtant assez poli, ne voulut jamais subir
+la censure de Malherbe, et disoit que ce n'étoit qu'un tyran, et qu'il
+abattoit l'esprit aux gens<a name="FNanchor_251" id="FNanchor_251"></a><a href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>.</p>
+
+<p>Un jour Henri IV lui montra des vers qu'on lui avoit présentés. Ces
+vers commençoient ainsi:</p>
+
+<p class="left30">
+Toujours l'heur et la gloire<br />
+Soient à votre côté,<br />
+De vos faits la mémoire
+Dure à l'éternité.</p>
+
+<p>Malherbe, sur-le-champ et sans en lire davantage, les retourna ainsi:</p>
+
+<p class="left30">
+Que l'épée et la dague<br />
+Soient à votre côté;<br />
+Ne courez point la bague<br />
+Si vous n'êtes botté.</p>
+
+<p>Et là-dessus se retira, sans en dire autrement son avis. <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span></p>
+
+<p>Le Roi lui montra une autre fois la première lettre<a name="FNanchor_252" id="FNanchor_252"></a><a href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a> que M. le
+Dauphin, depuis Louis <span class="smcap">XIII</span>, lui avoit écrite, et ayant remarqué qu'il
+avoit signé <i>Loys</i> sans <i>u</i>, il demanda au Roi si M. le Dauphin avoit
+nom <i>Loys</i>. Le Roi demanda pourquoi: «Parce qu'il signe <i>Loys et non
+Louys</i>.» On envoya quérir celui qui montroit à écrire à ce jeune
+prince pour lui faire voir sa faute, et Malherbe disoit qu'il étoit
+cause que M. le Dauphin avoit nom <i>Louis</i>.</p>
+
+<p>Comme les États-généraux se tenoient à Paris<a name="FNanchor_253" id="FNanchor_253"></a><a href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>, il y eut une grande
+consternation entre le clergé et le Tiers-Etat, qui donna sujet à
+cette célèbre harangue de M. le cardinal du Perron. Cette affaire
+s'échauffant, <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> les évêques menaçoient de se retirer et de mettre
+la France à l'interdit<a name="FNanchor_254" id="FNanchor_254"></a><a href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a>. M. de Bellegarde avoit peur d'être
+excommunié; Malherbe lui dit, pour le consoler, que cela lui seroit
+fort commode, et que devenant noir comme les excommuniés, il n'auroit
+pas la peine de se peindre la barbe et les cheveux.</p>
+
+<p>Une autre fois il lui disoit: «Vous faites bien le galant; lisez-vous
+encore à livre ouvert?» C'étoit sa façon de parler pour dire: Être
+toujours prêt à servir les dames. M. de Bellegarde lui dit que oui.
+«Ma foi, répondit-il, je vous envie plus cela que votre duché-pairie.»</p>
+
+<p>Il y eut grande contestation entre ceux qu'il appeloit du pays
+d'<i>Adiousias</i> (ce sont ceux de delà la rivière de Loire) et ceux de
+deçà qu'il appeloit du pays de <i>Dieu vous conduise</i>, pour savoir s'il
+falloit dire une <i>cueiller</i> ou une <i>cueillère</i>. Le Roi et M. de
+Bellegarde, tous deux du pays d'<i>Adiousias</i>, étoient pour cueillère,
+et disoient que ce mot étant féminin, devoit avoir une terminaison
+féminine. Le pays de <i>Dieu vous conduise</i> alléguoit, outre l'usage,
+que cela n'étoit pas sans exemple, et que <i>perdrix</i>, <i>met</i><a name="FNanchor_255" id="FNanchor_255"></a><a href="#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a>, <i>mer</i>
+et autres étoient féminins et avoient pourtant une terminaison
+masculine. Le Roi demanda à Malherbe de quel avis il <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> étoit.
+Malherbe le renvoya aux crocheteurs du Port-au-Foin, comme il avoit
+accoutumé; et comme le Roi ne se tenoit pas bien convaincu, il lui dit
+à peu près ce qu'on dit autrefois à un empereur romain: «Quelque
+absolu que vous soyez, vous ne sauriez, Sire, ni abolir, ni établir un
+mot, si l'usage ne l'autorise.»</p>
+
+<p>A propos de cela, M. de Bellegarde lui envoya demander un jour lequel
+étoit le meilleur de <i>dépensé</i> ou de <i>dépendu</i>. Il répondit
+sur-le-champ que <i>dépensé</i> étoit plus françois, mais que <i>pendu</i>,
+<i>dépendu</i>, <i>répendu</i>, et tous les composés de ce vilain mot, étoient
+plus propres pour les Gascons.</p>
+
+<p>Il perdit sa mère environ l'an 1615, qu'il étoit âgé de plus de
+cinquante-huit ans; et comme la Reine lui eut fait l'honneur de lui
+envoyer un gentilhomme pour le consoler, il dit au gentilhomme qu'il
+ne pouvoit se revancher de la bonté de la Reine qu'en priant Dieu que
+le Roi pleurât sa mort aussi vieux qu'il pleuroit celle de sa
+mère<a name="FNanchor_256" id="FNanchor_256"></a><a href="#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a>. Il délibéra long-temps s'il devoit en prendre le deuil, et
+disoit: «Je suis en propos de n'en rien faire; car regardez le gentil
+orphelin que je ferois!» Enfin pourtant il s'habilla de deuil.</p>
+
+<p>Un jour, au cercle, je ne sais quel homme, qui faisoit fort le prude,
+lui fit un grand éloge de madame la marquise de Guercheville<a name="FNanchor_257" id="FNanchor_257"></a><a href="#Footnote_257" class="fnanchor">[257]</a>, qui
+étoit alors présente, <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> comme dame d'honneur de la Reine-mère, et,
+après lui avoir compté toute sa vie et comme elle avoit résisté aux
+poursuites amoureuses du feu roi Henri le Grand, il conclut son
+panégyrique par ces mots en la lui montrant: «Voilà, monsieur, ce qu'a
+fait la vertu.» Malherbe, sans hésiter, lui montra la connétable de
+Lesdiguières, qui étoit assise auprès de la Reine, et lui dit: «Voilà,
+monsieur, ce qu'a fait le vice<a name="FNanchor_258" id="FNanchor_258"></a><a href="#Footnote_258" class="fnanchor">[258]</a>.»</p>
+
+<p>Sa façon de corriger son valet étoit plaisante. Il lui donnoit dix
+sols par jour, c'étoit honnêtement en ce temps-là, et vingt écus de
+gages; et quand ce valet l'avait fâché, il lui faisoit une remontrance
+en ces termes: «Mon ami, quand on offense son maître, on <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> offense
+Dieu, et quand on offense Dieu, il faut, pour en obtenir le pardon,
+jeûner et donner l'aumône. C'est pourquoi je retiendrai cinq sous de
+votre dépense que je donnerai aux pauvres à votre intention, pour
+l'expiation de vos péchés.»</p>
+
+<p>Tout son contentement étoit d'entretenir ses amis particuliers, comme
+Racan, Colomby, Yvrande et autres, du mépris qu'il faisoit de toutes
+les choses qu'on estimoit le plus dans le monde. Il disoit souvent à
+Racan, qui est de la maison de Bueil, que c'étoit une folie de se
+vanter d'être d'une ancienne noblesse; que plus elle étoit ancienne,
+plus elle étoit douteuse; et qu'il ne falloit qu'une femme lascive
+pour pervertir le sang de Charlemagne et de saint Louis<a name="FNanchor_259" id="FNanchor_259"></a><a href="#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a>.</p>
+
+<p>Il ne s'épargnoit pas lui-même en l'art où il excelloit, et disoit
+souvent à Racan: «Voyez-vous, mon cher monsieur, si nos vers vivent
+après nous, toute la gloire que nous pouvons en espérer, c'est qu'on
+dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de syllabes, et que
+nous avons été tous deux bien fous de passer toute notre vie à un
+exercice si peu utile et au public et à nous, au lieu de l'employer à
+nous donner du bon temps, et à penser à l'établissement de notre
+fortune.»</p>
+
+<p>Il avoit un grand mépris pour tous les hommes en général, et il
+disoit, après avoir conté en trois mots la mort d'Abel: «Ne voilà-t-il
+pas un beau début? Ils ne sont que trois ou quatre au monde, et ils
+s'entretuent déjà; après cela, que pouvoit espérer Dieu <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> des
+hommes pour se donner tant de peine à les conserver?»</p>
+
+<p>Il parloit fort ingénument de toutes choses; il ne faisoit pas grand
+cas des sciences, principalement de celles qui ne servent qu'à la
+volupté, au nombre desquelles il mettoit la poésie. Et comme un jour
+un faiseur de vers se plaignoit à lui qu'il n'y avoit de récompense
+que pour ceux qui servoient le Roi dans ses armées et dans les
+affaires d'importance, et que l'on étoit trop cruel pour ceux qui
+excelloient dans les belles-lettres, Malherbe lui répondit que c'étoit
+une sottise de faire le métier de rimeur pour en espérer autre
+récompense que son divertissement; et qu'un bon poète n'étoit pas plus
+utile à l'Etat qu'un bon joueur de quilles.</p>
+
+<p>Pendant la prison de M. le Prince<a name="FNanchor_260" id="FNanchor_260"></a><a href="#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a>, le lendemain que madame la
+Princesse, sa femme, fut accouchée de deux enfants morts pour avoir
+été incommodée de la fumée qu'il faisoit dans sa chambre au bois de
+Vincennes, il trouva un conseiller de province de ses amis en une
+grande tristesse chez M. le garde-des-sceaux Du Vair. «Qu'avez-vous?
+lui dit-il.&mdash;Les gens de bien, lui dit cet homme, pourroient-ils avoir
+de la joie après qu'on vient de perdre deux princes du sang»? Malherbe
+lui repartit: «Monsieur, monsieur, cela ne doit point vous affliger:
+ne vous souciez que de bien servir, vous ne manquerez jamais de
+maître.»</p>
+
+<p>Allant dîner chez un homme qui l'en avoit prié, il trouva à la porte
+de cet homme un valet qui avoit des gants dans ses mains; il étoit
+onze heures. «Qui <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> êtes-vous, mon ami? lui dit-il.&mdash;Je suis le
+cuisinier, monsieur.&mdash;Vertu Dieu! reprit-il en se retirant bien vite,
+que je ne dîne pas chez un homme dont le cuisinier, à onze heures, a
+des gants dans ses mains<a name="FNanchor_261" id="FNanchor_261"></a><a href="#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>.»</p>
+
+<p>Etant allé avec feu Du Moustier et Racan aux Chartreux pour voir un
+certain Père Chazerey, on ne voulut leur permettre de lui parler
+qu'ils n'eussent dit chacun un <i>Pater</i>; après le Père vint et s'excusa
+de ne pouvoir les entretenir. «Faites-moi donc rendre mon <i>Pater</i>,»
+dit Malherbe<a name="FNanchor_262" id="FNanchor_262"></a><a href="#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a>.</p>
+
+<p>Racan le trouva une fois qui comptoit cinquante sols. Il mettoit dix,
+dix et cinq, et après dix, dix et cinq. «Pourquoi cela? dit
+Racan.&mdash;C'est, répondit-il, que j'avois dans ma tête cette stance, où
+il y a deux grands vers et un demi-vers, puis deux grands vers et un
+demi-vers.»</p>
+
+<p class="left30">Que d'épines, Amour, etc.<a name="FNanchor_263" id="FNanchor_263"></a><a href="#Footnote_263" class="fnanchor">[263]</a>!</p>
+
+<p>Une fois il ôta les chenets du feu. C'étoient des chenets qui
+représentoient de gros satyres barbus; «Mon Dieu, dit-il, ces gros
+B.... se chauffent <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> tout à leur aise, tandis que je meurs de
+froid<a name="FNanchor_264" id="FNanchor_264"></a><a href="#Footnote_264" class="fnanchor">[264]</a>.»</p>
+
+<p>Un de ses neveux le vint voir une fois, après avoir été neuf ans au
+collége. Il lui voulut faire expliquer quelques vers d'Ovide, à quoi
+ce garçon se trouvoit bien empêché. Après l'avoir laissé ânonner un
+gros quart-d'heure, Malherbe lui dit: «Mon neveu, croyez-moi, soyez
+vaillant, vous ne valez rien à autre chose.»</p>
+
+<p>Un gentilhomme de ses parents étoit fort chargé d'enfants; Malherbe
+l'en plaignoit, l'autre lui dit qu'il ne pouvoit avoir trop d'enfants,
+pourvu qu'ils fussent gens de bien. «Je ne suis point de cet avis,
+répondit notre poète, et j'aime mieux manger un chapon avec un voleur
+qu'avec trente capucins.»</p>
+
+<p>Le lendemain de la mort du maréchal d'Ancre, il dit à madame de
+Bellegarde, qu'il trouva allant à la messe: «Hé quoi, madame, a-t-on
+encore quelque chose à demander à Dieu, après qu'il a délivré la
+France du maréchal d'Ancre?»</p>
+
+<p>Une année que la Chandeleur avoit été un vendredi, Malherbe faisoit
+une grillade le lendemain, entre sept et huit heures, d'un reste de
+gigot de mouton qu'il avoit gardé du jeudi. Racan entre et lui dit:
+«Quoi! monsieur, vous mangez de la viande, et Notre-Dame n'est plus en
+couche.&mdash;Vous vous moquez, dit Malherbe, les dames ne se lèvent pas si
+matin<a name="FNanchor_265" id="FNanchor_265"></a><a href="#Footnote_265" class="fnanchor">[265]</a>.»</p>
+
+<p>Il alloit fort souvent chez madame des Loges<a name="FNanchor_266" id="FNanchor_266"></a><a href="#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a>. Un jour, ayant
+trouvé sur sa table le gros livre de M. Dumoulin <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> contre le
+cardinal du Perron<a name="FNanchor_267" id="FNanchor_267"></a><a href="#Footnote_267" class="fnanchor">[267]</a>, et l'enthousiasme l'ayant pris à la seule
+lecture du titre, il demanda une plume et du papier, et écrivit ces
+vers:</p>
+
+<p class="left30">
+Quoique l'auteur de ce gros livre<br />
+Semble n'avoir rien ignoré,<br />
+Le meilleur est toujours de suivre<br />
+Le prône de notre curé.<br />
+Toutes ces doctrines nouvelles<br />
+Ne plaisent qu'aux folles cervelles;<br />
+Pour moi, comme une humble brebis,<br />
+Sous la houlette je me range;<br />
+Il n'est permis d'aimer le change<br />
+Qu'en fait de femmes et d'habits.</p>
+
+<p>Madame des Loges ayant lu ces vers, piquée d'honneur et de zèle, prit
+la même plume, et de l'autre côté écrivit ces autres vers:</p>
+
+<p class="left30">
+C'est vous dont l'audace nouvelle<br />
+A rejeté l'antiquité,<br />
+Et Dumoulin ne vous rappelle<br />
+Qu'à ce que vous avez quitté.<br />
+Vous aimez mieux croire à la mode:<br />
+C'est bien la foi la plus commode<br />
+Pour ceux que le monde a charmés.<br />
+Les femmes y sont vos idoles;<br />
+Mais à grand tort vous les aimez,<br />
+Vous qui n'avez que des paroles<a name="FNanchor_268" id="FNanchor_268"></a><a href="#Footnote_268" class="fnanchor">[268]</a>.</p>
+
+<p>Il ne traita guère mieux M. de Méziriac que Desportes. Car un jour que
+cet honnête homme lui apporta une traduction qu'il avoit faite de
+l'arithmétique de <span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> Diophante, auteur grec, avec des
+commentaires<a name="FNanchor_269" id="FNanchor_269"></a><a href="#Footnote_269" class="fnanchor">[269]</a>, quelques-uns de leurs amis communs se mirent à
+louer ce travail, en présence de l'auteur, et à dire qu'il seroit fort
+utile au public. Malherbe leur demanda seulement s'il feroit diminuer
+le pain et le vin. Il appeloit M. de Méziriac, <i>M. de Miseriac</i>. Il en
+répondit presqu'autant à un gentilhomme huguenot, et lui dit, pour
+toute réplique à la controverse qu'il avoit débitée: «Dites-moi,
+monsieur, boit-on de meilleur vin à La Rochelle et mange-t-on de
+meilleur blé qu'à Paris?»</p>
+
+<p>Un président de Provence avoit mis une méchante devise sur sa
+cheminée, et croyant avoir fait merveilles, il dit à Malherbe: «Que
+vous en semble?&mdash;Il <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> ne falloit, répondit Malherbe, que la mettre
+un peu plus bas<a name="FNanchor_270" id="FNanchor_270"></a><a href="#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a>.»</p>
+
+<p>Quand il soupoit de jour, il faisoit fermer les fenêtres et allumer de
+la chandelle, autrement, disoit-il, c'étoit dîner deux fois<a name="FNanchor_271" id="FNanchor_271"></a><a href="#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a>.</p>
+
+<p>Quelqu'un lui dit que M. Gaumin avoit trouvé le secret d'entendre la
+langue punique et qu'il y avoit fait le <i>Pater noster</i>: «Je m'en vais
+tout à cette heure vous en faire le <i>Credo</i>.» Et à l'instant il
+prononça une douzaine de mots barbares, et ajouta: «Je vous soutiens
+que voilà le <i>Credo</i> en langue punique. Qui est-ce qui me pourra dire
+le contraire?»</p>
+
+<p>Il avoit un frère aîné avec lequel il a toujours été en procès; et
+comme quelqu'un lui disoit: «Des procès entre des personnes si
+proches! Jésus, que cela est de mauvais exemple!&mdash;Et avec qui
+voulez-vous donc que j'en aie? avec les Turcs et les Moscovites? je
+n'ai rien à partager avec eux<a name="FNanchor_272" id="FNanchor_272"></a><a href="#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a>.»</p>
+
+<p>On lui disoit qu'il n'avoit pas suivi dans un psaume le sens de David:
+«Je crois bien, dit-il, suis-je le valet de David? J'ai bien fait
+parler le bon homme autrement qu'il n'avoit fait<a name="FNanchor_273" id="FNanchor_273"></a><a href="#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a>.»</p>
+
+<p>Un jour il dit des vers à Racan; et après il lui en demanda son avis.
+Racan s'en excusa, lui disant: «Je ne les ai pas bien entendus, vous
+en avez mangé la moitié.» Cela le piqua; il répondit en colère: <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
+«Mordieu, si vous me fâchez, je les mangerai tout entiers. Ils sont à
+moi, puisque je les ai faits; j'en puis faire ce qu'il me plaira.»</p>
+
+<p>Il se mettoit en colère contre les gueux qui lui disoient: «Mon noble
+gentilhomme,» et disoit en grondant: «Si je suis gentilhomme, je suis
+noble.»</p>
+
+<p>Il n'étoit pas toujours si fâcheux, et il a dit de lui-même qu'il
+étoit de Balbut en <i>Balbutie</i><a name="FNanchor_274" id="FNanchor_274"></a><a href="#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a>. C'était le plus mauvais récitateur
+du monde. Il gâtoit ses beaux vers en les prononçant. Outre qu'on ne
+l'entendoit presque point, à cause de l'empêchement de sa langue et de
+l'obscurité de sa voix, avec cela il crachoit au moins six fois en
+disant une stance de quatre vers. C'est pourquoi le cavalier Marini
+disoit qu'il n'avoit jamais vu d'homme plus humide ni de poète plus
+sec. A cause de sa <i>crachotterie</i>, il se mettoit toujours auprès de la
+cheminée.</p>
+
+<p>Il disoit à M. Chapelain, qui lui demandoit conseil sur la manière
+d'écrire qu'il falloit suivre: «Lisez les livres imprimés, et ne dites
+rien de ce qu'ils disent<a name="FNanchor_275" id="FNanchor_275"></a><a href="#Footnote_275" class="fnanchor">[275]</a>.»</p>
+
+<p>Ce même M. Chapelain le trouva un jour sur un lit de repos qui
+chantoit:</p>
+
+<p class="left30">
+D'où venez-vous, Jeanne?<br />
+Jeanne, d'où venez-vous?</p>
+
+<p>et ne se leva point qu'il n'eût achevé. «J'aimerois <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> mieux, lui
+dit-il, avoir fait cela que toutes les &oelig;uvres de Ronsard.» Racan
+dit qu'il lui a ouï dire la même chose d'une chanson où il y a à la
+fin:</p>
+
+<p class="left30">
+Que me donnerez-vous?<br />
+Je ferai l'endormie.</p>
+
+<p>Il avoit effacé plus de la moitié de son Ronsard, et en colloit les
+raisons à la marge. Un jour Racan, Colomby, Yvrande<a name="FNanchor_276" id="FNanchor_276"></a><a href="#Footnote_276" class="fnanchor">[276]</a>, et autres de
+ses amis, le feuilletoient sur sa table, et Racan lui demanda s'il
+approuvoit ce qu'il n'avoit point effacé. «Pas plus que le reste,»
+dit-il. Cela donna sujet à la compagnie, et entre autres à Colomby, de
+lui dire qu'après sa mort ceux qui rencontreroient ce livre croiroient
+qu'il avoit trouvé bon tout ce qu'il n'avoit point rayé. «Vous avez
+raison,» lui répondit Malherbe. Et sur l'heure il acheva d'effacer le
+reste.</p>
+
+<p>Il étoit mal meublé et logeoit d'ordinaire en chambre garnie, où il
+n'avoit que sept ou huit chaises de paille; et comme il étoit fort
+visité de ceux qui aimoient les belles-lettres, quand les chaises
+étoient toutes occupées, il fermoit sa porte par dedans, et si
+quelqu'un heurtoit, il lui crioit: «Attendez, il n'y a plus de
+chaises,» disant qu'il valoit mieux ne les point recevoir que de les
+laisser debout.</p>
+
+<p>Il se vantoit d'avoir sué trois fois la v....., comme un autre se
+vanteroit d'avoir gagné trois batailles, et faisoit assez plaisamment
+le récit du voyage qu'il fit à Nantes pour aller trouver un homme qui
+guérissoit de <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> cette maladie dans une chaire; sans doute c'étoit
+avec des parfums. Par son crédit, il se fit céder cette chaire par un
+autre qui l'avoit déjà retenue, et il écrivoit qu'il avoit gagné une
+chaire à Nantes où il n'y avoit pourtant point d'université. On
+l'appeloit chez M. de Bellegarde <i>le Père Luxure</i><a name="FNanchor_277" id="FNanchor_277"></a><a href="#Footnote_277" class="fnanchor">[277]</a>.</p>
+
+<p>Il a toujours été fort adonné aux femmes, et se vantoit en
+conversation de ses bonnes fortunes et des merveilles qu'il y avoit
+faites<a name="FNanchor_278" id="FNanchor_278"></a><a href="#Footnote_278" class="fnanchor">[278]</a>.</p>
+
+<p>Il disoit qu'il se connoissoit en deux choses, en musique et en gants.
+Voyez le grand rapport qu'il y a de l'un à l'autre!</p>
+
+<p>Dans ses <i>Heures</i> il avoit effacé des Litanies tous les noms des
+saints et des saintes, et disoit qu'il suffisoit de dire: «<i>Omnes
+sancti et sanctæ, Deum orate pro nobis.</i>»</p>
+
+<p>Un soir, qu'il se retiroit après souper, de chez M. de Bellegarde avec
+son homme qui lui portoit le flambeau, il rencontra M. de Saint-Paul,
+homme de condition, parent de M. de Bellegarde, qui le vouloit
+entretenir de quelque nouvelle de peu d'importance. Il lui coupa court
+en lui disant: «Adieu, monsieur, adieu, vous me faites brûler pour
+cinq sols de flambeau, et ce que vous me dites ne vaut pas un
+<i>carolus</i>.»</p>
+
+<p>Le feu archevêque de Rouen<a name="FNanchor_279" id="FNanchor_279"></a><a href="#Footnote_279" class="fnanchor">[279]</a> l'avoit prié à dîner pour le mener
+après au sermon qu'il devoit faire en une église proche de chez lui.
+Aussitôt que Malherbe <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> eut dîné, il s'endormit dans une chaise, et
+comme l'archevêque le pensa réveiller pour le mener au sermon: «Hé! je
+vous prie, dit-il, dispensez-m'en; je dormirai bien sans cela.»</p>
+
+<p>Un jour, entrant dans l'hôtel de Sens, il trouva dans la salle deux
+hommes qui, disputant d'un coup de trictrac, se donnoient tous deux au
+diable qu'ils avoient gagné. Au lieu de les saluer, il ne fit que
+dire: «Viens, Diable, viens vite, tu ne saurois faillir, il y en a
+l'un ou l'autre à toi.»</p>
+
+<p>Quand les pauvres lui disoient qu'ils prieroient Dieu pour lui, il
+leur répondoit «qu'il ne croyoit pas qu'ils eussent grand crédit
+auprès de Dieu, vu le pitoyable état où il les laissoit, et qu'il eût
+mieux aimé que M. de Luynes ou M. le surintendant lui eût fait cette
+promesse.»</p>
+
+<p>Un jour qu'il faisoit un grand froid, il ne se contenta pas de bien se
+garnir de chemisettes, il étendit encore sur sa fenêtre trois ou
+quatre aunes de frise verte, en disant: «Je pense qu'il est avis à ce
+froid que je n'ai plus de quoi faire des chemisettes. Je lui montrerai
+bien que si.»</p>
+
+<p>En ce même hiver, il avoit une telle quantité de bas, presque tous
+noirs, que pour n'en mettre pas plus à une jambe qu'à l'autre, à
+mesure qu'il mettoit un bas il mettoit un jeton dans une écuelle.
+Racan lui conseilla de mettre une lettre de soie de couleur à chacun
+de ses bas, et de les chausser par ordre alphabétique. Il le fit, et
+le lendemain il dit à Racan: «J'en ai dans l'<i>L</i>,» pour dire qu'il
+avoit autant de paires de bas qu'il y avoit de lettres jusqu'à
+celle-là. Un jour chez madame des Loges il montra quatorze tant
+chemises <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> que chemisettes, ou doublure. Tout l'été il avoit de la
+panne, mais il ne portoit pas trop régulièrement son manteau sur les
+deux épaules. Il disoit, à propos de cela, que Dieu n'avoit fait le
+froid que pour les pauvres ou pour les sots, et que ceux qui avoient
+le moyen de se bien chauffer et de se bien vêtir ne devoient point
+souffrir le froid.</p>
+
+<p>Quand on lui parloit d'affaires d'Etat, il avoit toujours ce mot à la
+bouche qu'il a mis dans l'Épître liminaire de Tite-Live, adressée à M.
+de Luynes<a name="FNanchor_280" id="FNanchor_280"></a><a href="#Footnote_280" class="fnanchor">[280]</a>, qu'il ne faut point se mêler de la conduite d'un
+vaisseau où l'on n'est que simple passager.</p>
+
+<p>M. Morand, Trésorier de l'épargne, qui étoit de Caen, promit à
+Malherbe et à un gentilhomme de ses amis, qui étoit aussi de Caen, de
+leur faire toucher à chacun quatre cents livres pour je ne sais quoi,
+et en cela il leur faisoit une grande grâce. Il les convia même à
+dîner. Malherbe n'y vouloit point aller, s'il ne leur envoyoit son
+carrosse. Enfin le gentilhomme l'y fit aller à cheval. Après dîner, on
+leur compta leur argent. En revenant, il prend une vision à Malherbe
+d'acheter un coffre-fort. «Et pourquoi? dit l'autre.&mdash;Pour serrer mon
+argent.&mdash;Et il coûtera la moitié de votre argent.&mdash;N'importe, dit-il,
+deux cents livres sont autant à moi que mille à un autre.» Et il
+fallut lui aller acheter un coffre-fort<a name="FNanchor_281" id="FNanchor_281"></a><a href="#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>.</p>
+
+<p>Patrix<a name="FNanchor_282" id="FNanchor_282"></a><a href="#Footnote_282" class="fnanchor">[282]</a> le trouva une fois à table: «Monsieur, <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> lui dit-il,
+j'ai toujours eu de quoi dîner, mais jamais de quoi rien laisser au
+plat<a name="FNanchor_283" id="FNanchor_283"></a><a href="#Footnote_283" class="fnanchor">[283]</a>.»</p>
+
+<p>Il donna pourtant un jour à dîner à six de ses amis. Tout le festin ne
+fut que de sept chapons bouillis, à chacun le sien, disant qu'il les
+aimoit tous également, et ne vouloit être obligé de servir à l'un la
+cuisse et à l'autre l'aile<a name="FNanchor_284" id="FNanchor_284"></a><a href="#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>.</p>
+
+<p>Pour aborder M. de La Vieuville, surintendant des finances, et lui
+rendre grâces de quelque chose, il s'avisa d'une belle précaution. Dès
+qu'on disoit à cet homme: <i>Monsieur, je vous</i>... il croyoit qu'on
+alloit ajouter <i>demande</i>, et il ne vouloit plus écouter. Malherbe y
+alla, et lui dit: «Monsieur, remercier je vous viens<a name="FNanchor_285" id="FNanchor_285"></a><a href="#Footnote_285" class="fnanchor">[285]</a>.»</p>
+
+<p>Retournons à la poésie. Il lui arrivoit quelquefois de mettre une même
+pensée en plusieurs lieux différens, et il vouloit qu'on le trouvât
+bon: «car, disoit-il, ne puis-je pas mettre sur mon buffet un tableau
+qui aura été sur ma cheminée?» Mais Racan lui disoit que ce portrait
+n'étoit jamais qu'en un lieu à la fois, et que cette même pensée
+demeuroit en même temps en diverses pièces<a name="FNanchor_286" id="FNanchor_286"></a><a href="#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a>.</p>
+
+<p>On lui demanda une fois pourquoi il ne faisoit point d'élégies: «Parce
+que je fais des odes, dit-il, et qu'on doit croire que qui saute bien
+pourra bien marcher<a name="FNanchor_287" id="FNanchor_287"></a><a href="#Footnote_287" class="fnanchor">[287]</a>.»</p>
+
+<p>Il s'opiniâtra fort long-temps à faire des sonnets irréguliers <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
+(dont les deux quatrains ne sont pas de même rime). Colomby n'en
+voulut jamais faire et ne les pouvoit approuver. Racan en fit un ou
+deux, mais il s'en ennuya bientôt; et comme il disoit à Malherbe que
+ce n'étoit pas un sonnet, si on n'observoit les règles du sonnet: «Eh
+bien, lui dit Malherbe, si ce n'est pas un sonnet, c'est une
+sonnette.» Enfin il les quitta, comme les autres, quand on ne l'en
+pressa plus, et de tous ses disciples il n'y a eu que Maynard qui ait
+continué à en faire.</p>
+
+<p>Il avoit aversion pour les fictions poétiques, si ce n'étoit dans un
+poème épique; et en lisant une élégie de Régnier à Henri <span class="smcap">IV</span>, où il
+feint que la France s'enleva en l'air pour parler à Jupiter, et se
+plaindre du misérable état où elle étoit pendant la Ligue, il
+demandoit à Régnier en quel temps cela étoit arrivé, qu'il avoit
+demeuré toujours en France depuis cinquante ans, et qu'il ne s'étoit
+point aperçu qu'elle se fût enlevée hors de sa place.</p>
+
+<p>Un jour que M. de Termes reprenoit Racan d'un vers qu'il a changé
+depuis, où il y avoit, parlant de la vie d'un homme des champs,</p>
+
+<p class="left30">Le labeur de ses bras rend sa maison prospère,</p>
+
+<p>Racan lui répondit que Malherbe avoit bien dit:</p>
+
+<p class="left30">Oh! que nos fortunes prospères, etc.</p>
+
+<p>Malherbe, qui étoit présent: «Eh bien, mordieu, si je fais un pet, en
+voulez-vous faire un autre?»</p>
+
+<p>Quand on lui montroit des vers où il y avoit des mots qui ne servoient
+qu'à la mesure ou à la rime, il <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> disoit que c'étoit une bride de
+cheval attachée avec une aiguillette.</p>
+
+<p>Un homme de robe de fort bonne condition lui apporta d'assez mauvais
+vers qu'il avoit faits à la louange d'une dame, et lui dit, avant que
+de les lui lire, que des considérations l'avoient obligé à les faire.
+Malherbe les lut d'un air fort chagrin, et lui dit: «Avez-vous été
+condamné à être pendu, ou à faire ces vers? car, à moins que de cela,
+on ne vous le sauroit pardonner.»</p>
+
+<p>Il se prenoit pour le maître de tous les autres, et avec raison.
+Balzac, dont il faisoit grand cas, et de qui il disoit: «Ce jeune
+homme ira plus loin pour la prose que personne n'a encore été en
+France,» lui apporta le sonnet de Voiture pour <i>Uranie</i>, sur lequel on
+a tant écrit depuis. Il s'étonna qu'un aventurier, ce sont ses propres
+termes, qui n'avoit point été nourri sous sa discipline, qui n'avoit
+point pris attache de lui, eût fait un si grand progrès dans un pays
+dont il disoit qu'il avoit la clef<a name="FNanchor_288" id="FNanchor_288"></a><a href="#Footnote_288" class="fnanchor">[288]</a>.</p>
+
+<p>Il ne vouloit point qu'on fît des vers en une langue étrangère, et
+disoit que nous n'entendions point la finesse d'une langue qui ne nous
+étoit point naturelle; et, à ce propos, pour se moquer de ceux qui
+faisoient des vers latins, il disoit que si Virgile et Horace
+revenoient au monde, ils donneroient le fouet à Bourbon<a name="FNanchor_289" id="FNanchor_289"></a><a href="#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a> et à
+Sirmond<a name="FNanchor_290" id="FNanchor_290"></a><a href="#Footnote_290" class="fnanchor">[290]</a>.
+<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span></p>
+
+<p>Quand il eut fait cette chanson qui commence:</p>
+
+<p class="left30">Cette Anne si belle, etc.<a name="FNanchor_291" id="FNanchor_291"></a><a href="#Footnote_291" class="fnanchor">[291]</a>,</p>
+
+<p>qui est une chanson pitoyable, Bautru la retourna ainsi:</p>
+
+<p class="left30">
+Ce divin Malherbe,<br />
+Cet esprit parfait,<br />
+Donnez-lui de l'herbe:<br />
+N'a-t-il pas bien fait?</p>
+
+<p>Pour s'excuser, il disoit tantôt qu'on l'avoit trop pressé, tantôt que
+c'étoit pour les empêcher de lui demander sans cesse des vers pour des
+récits de ballet; puis, qu'il les falloit ainsi pour s'accommoder à
+l'air; et il enrageoit de n'avoir pas une bonne raison à dire<a name="FNanchor_292" id="FNanchor_292"></a><a href="#Footnote_292" class="fnanchor">[292]</a>.</p>
+
+<p>On a aussi retourné ces couplets où il y a à la reprise:</p>
+
+<p class="left30">Cela se peut facilement,</p>
+
+<p>et puis</p>
+
+<p class="left30">Cela ne se peut nullement<a name="FNanchor_293" id="FNanchor_293"></a><a href="#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>;</p>
+
+<p>mais c'étoient des couplets que M. de Bellegarde avoit faits, et que
+Malherbe n'avoit fait que raccommoder. La <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> parodie en est
+plaisante. Elle est dans le <i>Cabinet satirique</i>. C'est Berthelot qui
+l'a faite<a name="FNanchor_294" id="FNanchor_294"></a><a href="#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>.</p>
+
+<p>Il avoit pour ses écoliers Racan, Maynard, Touvant et Colomby<a name="FNanchor_295" id="FNanchor_295"></a><a href="#Footnote_295" class="fnanchor">[295]</a>. Il
+en jugeoit diversement, et disoit, en termes généraux, que Touvant
+faisoit bien des vers, sans dire en quoi il excelloit; que Colomby
+avoit beaucoup d'esprit, mais qu'il n'avoit point de génie pour la
+poésie; que Maynard étoit celui de tous qui faisoit mieux des vers,
+mais qu'il n'avoit point de force, et qu'il s'étoit adonné à un genre
+de poésie, voulant dire l'épigramme, auquel il n'étoit pas propre,
+parce qu'il n'avoit pas assez de pointe d'esprit; pour Racan, qu'il
+avoit de la force, mais qu'il ne travailloit pas assez ses vers; que
+bien souvent, pour mettre une bonne pensée, il prenoit de trop grandes
+licences, et que de ces deux derniers on en feroit un grand poète. Il
+disoit à Racan qu'il étoit hérétique en poésie. Il le blâmoit de rimer
+indifféremment aux terminaisons en <i>ant</i> et en <i>ent</i>, en <i>ance</i> et en
+<i>ence</i>. Il vouloit qu'on rimât pour les yeux <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> aussi bien que pour
+les oreilles. Il le reprenoit de rimer le simple et le composé, comme
+<i>temps</i> et <i>printemps</i>, <i>jour</i> et <i>séjour</i>; il ne vouloit pas qu'on
+rimât les mots qui avoient quelque connivence ou qui étoient opposés,
+comme <i>montagne</i> et <i>campagne</i><a name="FNanchor_296" id="FNanchor_296"></a><a href="#Footnote_296" class="fnanchor">[296]</a>, <i>offense</i> et <i>défense</i>, <i>père</i> et
+<i>mère</i>, <i>toi</i> et <i>moi</i>; il ne vouloit pas non plus qu'on rimât les
+mots dérivés d'un même mot, comme, <i>admettre</i>, <i>commettre</i>,
+<i>promettre</i>, qui viennent tous de <i>mettre</i>; ni les noms propres les
+uns avec les autres, comme <i>Thessalie</i> et <i>Italie</i>, <i>Castille</i> et
+<i>Bastille</i>, <i>Alexandre</i> et <i>Lisandre</i>; et sur la fin il étoit devenu
+si scrupuleux en ses rimes, qu'il avoit même de la peine à souffrir
+qu'on rimât les verbes en <i>er</i> qui avoient tant soit peu de
+convenance, comme, <i>abandonner</i>, <i>ordonner</i>, <i>pardonner</i>, et disoit
+qu'ils venoient tous trois de <i>donner</i>. La raison qu'il en rendoit est
+qu'on trouvoit de plus beaux vers en rapprochant les mots éloignés,
+qu'en rimant ceux qui avoient de la convenance, parce que ces derniers
+n'avoient presque qu'une même signification. Il s'étudioit fort à
+chercher des rimes rares et stériles, sur la créance qu'il avoit
+qu'elles lui faisoient trouver des pensées nouvelles, outre qu'il
+disoit que cela sentoit un grand poète de tenter les rimes qui
+n'avoient point encore été rimées. Il faut entendre cela
+principalement pour les sonnets où il faut quatre rimes. Il ne vouloit
+point qu'on rimât sur <i>bonheur</i> ni sur <i>malheur</i>, parce que les
+Parisiens n'en prononcent que l'<i>u</i>, comme s'il y avoit <i>bonhur</i>,
+<i>malhur</i>, et de le rimer à <i>honneur</i> il le trouvoit trop proche. Il
+défendoit de rimer à <i>flame</i>, parce qu'il l'écrivoit et le prononçoit
+<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> avec deux <i>m</i>, <i>flamme</i>, et le faisoit long en le prononçant, de
+sorte qu'il ne le pouvoit rimer, qu'avec <i>épigramme</i>.</p>
+
+<p>Il reprenoit Racan de rimer <i>qu'ils ont eu</i> avec <i>vertu</i> ou <i>battu</i>,
+parce, disoit-il, qu'on prononçoit à Paris les mots <i>eu</i> en deux
+syllabes.</p>
+
+<p>Au commencement que Malherbe vint à la cour, qui fut en 1605, comme
+nous avons dit, il n'observoit pas encore de faire une pause au
+troisième vers des stances de six, comme il se peut voir dans celles
+qu'il fit pour le Roi allant en Limosin, où il y en a deux ou trois où
+le sens va jusqu'au quatrième vers, et aussi en cette stance du psaume
+<i>Domine, Deus noster</i>:</p>
+
+<p class="left30">
+Sitôt que le besoin excite son désir,<br />
+Qu'est-ce qu'en ta largesse il ne trouve à choisir?<br />
+Et par ton mandement, l'air, la mer et la terre<br />
+<span class="i4">N'entretiennent-ils pas</span><br />
+Une secrète loi de se faire la guerre,<br />
+A qui de plus de mets fournira ses repas<a name="FNanchor_297" id="FNanchor_297"></a><a href="#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a>?</p>
+
+<p>Il demeura presque toujours en cette espèce de négligence durant la
+vie d'Henri IV, comme il se voit encore dans une des pièces qu'il fit
+pour lui, lorsqu'il étoit amoureux de madame la Princesse.</p>
+
+<p class="left30">
+Que n'êtes-vous lassées,<br />
+Mes tristes pensées, etc.<a name="FNanchor_298" id="FNanchor_298"></a><a href="#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a>.</p>
+
+<p>Mais à une autre pièce qu'il fit pour ce prince amoureux, <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> il a
+observé de finir exactement le sens au troisième vers; c'est:</p>
+
+<p class="left30">Que d'épines, Amour, etc.<a name="FNanchor_299" id="FNanchor_299"></a><a href="#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a>.</p>
+
+<p>Le premier qui s'aperçut que cette observation étoit nécessaire aux
+stances de six, ce fut Maynard, et c'est peut-être la raison pourquoi
+Malherbe l'estimoit l'homme de France qui faisoit mieux les vers.
+D'abord Racan, qui jouoit un peu du luth et aimoit la musique, se
+rendit, en faveur des musiciens qui ne pouvoient faire leur reprise
+aux stances de six, s'il n'y avoit un arrêt au troisième vers; mais
+quand Malherbe et Maynard voulurent qu'aux stances de dix on en fît
+encore un au septième vers, il s'y opposa, et ne l'a presque jamais
+observé. Sa raison étoit que ces stances ne se chantent presque
+jamais, et que, quand elles se chanteroient, on ne les chanteroit
+point en trois reprises; c'est pourquoi il suffiroit d'en faire une au
+quatrième vers.</p>
+
+<p>Malherbe vouloit que les élégies eussent un sens parfait de quatre
+vers en quatre vers, même de deux en deux, s'il se pouvoit; à quoi
+jamais Racan ne s'est accordé.</p>
+
+<p>Il ne vouloit pas que l'on nombrât en vers avec ces nombres vagues de
+cent et de mille; comme <i>mille</i>, ou <i>cent tourments</i>, et disoit assez
+plaisamment, quand il voyoit <i>cent</i>: «Peut-être n'y en avoit-il que
+quatre-vingt-dix et neuf.» Mais il disoit qu'il y avoit de la <span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span>
+grâce à nombrer nécessairement comme en ce vers de Racan:</p>
+
+<p class="left30">Vieilles forêts de trois siècles âgées.</p>
+
+<p>C'est encore une des censures à quoi Racan ne se pouvoit rendre, et
+néanmoins il n'a osé le faire que depuis la mort de Malherbe.</p>
+
+<p>A propos de nombres, quand quelqu'un disoit: «Il a les fièvres,» il
+demandoit aussitôt: «Combien en a-t-il de fièvres<a name="FNanchor_300" id="FNanchor_300"></a><a href="#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a>?»</p>
+
+<p>Il se moquoit de ceux qui disoient qu'il y avoit du nombre dans la
+prose, et il disoit que de faire des périodes nombreuses, c'était
+faire des vers en prose. Cela a fait croire à quelques-uns que la
+traduction des Epîtres de Sénèque n'étoit point de lui, parce qu'il y
+a quelque nombre dans les périodes.</p>
+
+<p>On voit par une de ses lettres que c'étoit un amoureux un peu rude. Il
+a avoué à madame de Rambouillet, qu'ayant eu soupçon que la vicomtesse
+d'Auchy<a name="FNanchor_301" id="FNanchor_301"></a><a href="#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a> (c'est <i>Caliste</i> dans ses &OElig;uvres) aimoit un autre
+auteur, et l'ayant trouvée seule sur son lit, il lui prit les deux
+mains d'une des siennes et de l'autre la souffleta jusqu'à la faire
+crier au secours. Puis quand il vit que le monde venoit, il s'assit
+comme si de rien étoit. Depuis il lui en demanda pardon<a name="FNanchor_302" id="FNanchor_302"></a><a href="#Footnote_302" class="fnanchor">[302]</a>.</p>
+
+<p>Racan, de qui j'ai eu la plus grande part de ces mémoires, dit que,
+sur les vieux jours de Malherbe, s'entretenant <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> avec lui du
+dessein qu'ils avoient de choisir quelque dame de mérite et de qualité
+pour être le sujet de leurs vers, Malherbe nomma madame la marquise de
+Rambouillet, et lui madame de Termes qui étoit alors veuve<a name="FNanchor_303" id="FNanchor_303"></a><a href="#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a>. Il se
+trouva que toutes deux avoient nom Catherine, l'une Catherine de
+Vivonne, et l'autre Catherine Chabot. Le plaisir que prit Malherbe en
+cette conversation lui fit venir l'envie d'en faire une églogue ou
+entretien de bergers sous les noms de Mélibée pour lui et d'Arcan pour
+Racan. Il lui en a récité plus de quarante vers. Cependant on n'en a
+rien trouvé parmi ses papiers.</p>
+
+<p>Le jour même qu'il fit le dessein de cette églogue, craignant que ce
+nom d'Arthénice, s'il servoit pour deux personnes, ne fît de la
+confusion dans cette pièce, il passa toute l'après-dînée avec Racan à
+retourner ce nom-là. Ils ne trouvèrent que <i>Arthénice</i>, <i>Eracinthe</i> et
+<i>Carinthée</i>. Le premier fut jugé le plus beau; mais Racan s'en étant
+servi dans la pastorale qu'il fit peu de temps après, Malherbe laissa
+les deux autres et prit <i>Rodanthe</i>.</p>
+
+<p>Madame de Rambouillet dit qu'elle n'a jamais ouï parler de
+<i>Rodanthe</i><a name="FNanchor_304" id="FNanchor_304"></a><a href="#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a>, mais qu'un jour Malherbe lui dit: «Ah! madame, si
+vous étiez femme à faire faire des vers, j'ai trouvé le plus beau nom
+du monde en tournant le vôtre.» Elle ajoute que quelque temps après il
+lui dit qu'il étoit fort en colère contre Racan, <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> qui lui avait
+volé ce beau nom, et qu'il vouloit faire une pièce qui commenceroit
+ainsi:</p>
+
+<p class="left30">Celle pour qui je fis le beau nom d'Arthénice,</p>
+
+<p>afin qu'on sût que c'étoit lui qui l'avoit trouvé dans ses lettres.
+Elle dit que dans cette petite élégie qui commence:</p>
+
+<p class="left30">
+Et maintenant encore en cet âge penchant<br />
+Où mon peu de lumière est si près du couchant, etc.,</p>
+
+<p>Malherbe vouloit parler d'elle, quand il dit:</p>
+
+<p class="left30">
+«Cette jeune bergère à qui les Destinées<br />
+«Sembloient avoir donné mes dernières années, etc.»</p>
+
+<p>Elle m'a assuré que ce sont les seuls vers qu'il ait faits pour
+elle<a name="FNanchor_305" id="FNanchor_305"></a><a href="#Footnote_305" class="fnanchor">[305]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span></p>
+
+<p>Elle m'a conté que Malherbe ne l'ayant pas trouvée, s'étoit amusé un
+jour à causer chez elle avec une fille, et qu'on tira par hasard un
+coup de mousquet dont la balle passa entre lui et cette demoiselle. Le
+lendemain il vint voir madame de Rambouillet, et comme elle lui
+faisoit quelque civilité sur cet accident: «Je voudrois, lui dit-il,
+avoir été tué de ce coup. Je suis vieux, j'ai assez vécu, et puis on
+m'eût peut-être fait l'honneur de croire que M. de Rambouillet
+l'auroit fait faire<a name="FNanchor_306" id="FNanchor_306"></a><a href="#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>.»</p>
+
+<p>M. Racan soutient pourtant que c'est pour elle qu'il fit cette
+chanson:</p>
+
+<p class="left30">Chère beauté, que mon âme ravie, etc.<a name="FNanchor_307" id="FNanchor_307"></a><a href="#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a></p>
+
+<p>et cette autre ou Boisset mit un air:</p>
+
+<p class="left30">
+Ils s'en vont ces rois de ma vie,<br />
+<span class="i2">Ces yeux, ces beaux yeux</span><a name="FNanchor_308" id="FNanchor_308"></a><a href="#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a>, etc.
+<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span></p>
+
+<p>Racan, qui avoit trente-quatre ans moins que Malherbe, changea son
+amour poétique en un véritable et légitime amour. C'est ce qui donna
+lieu à Malherbe de lui écrire une lettre où il y avoit des vers qui
+sont ceux où il est parlé de madame de Rambouillet, pour le divertir
+de cette passion; parce qu'il avoit appris que madame de Termes se
+laissoit cajoler par le président Vignier, qu'elle a épousé
+depuis<a name="FNanchor_309" id="FNanchor_309"></a><a href="#Footnote_309" class="fnanchor">[309]</a>. Et quand il sut que Racan étoit décidé de se marier en
+son pays du Maine, il le manda aussitôt à madame de Termes par une
+lettre qui est imprimée.</p>
+
+<p>Environ en ce temps là son fils fut assassiné à Aix, où il étoit
+conseiller. Malherbe ne vouloit pas qu'il le fût: cela lui sembloit
+indigné de lui. Il ne s'y résolut qu'après qu'on lui eut représenté
+que M. de Foix, nommé à l'archevêché de Toulouse, étoit bien
+conseiller au parlement de Paris, lui qui étoit allié de toutes les
+maisons souveraines de l'Europe. Voici comme ce pauvre garçon fut tué.
+Deux hommes d'Aix ayant querelle prirent la campagne; leurs amis
+coururent après; les deux partis se rencontrèrent en une hôtellerie;
+chacun parla à l'avantage de son ami. Le fils de Malherbe étoit
+insolent, les autres ne le purent souffrir, ils se jetèrent dessus et
+le tuèrent. Celui qu'on en accusoit s'appeloit Piles. Il n'étoit pas
+seul sur Malherbe, les autres l'aidèrent à le dépêcher<a name="FNanchor_310" id="FNanchor_310"></a><a href="#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a>. Or on
+soupçonnoit <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> celui pour qui Piles<a name="FNanchor_311" id="FNanchor_311"></a><a href="#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a> étoit, d'être de race de
+Juifs; c'est ce que veut dire Malherbe en un sonnet qu'il fit sur la
+mort de son fils. Ce sonnet n'est pas imprimé.</p>
+
+<p>On lui parla d'accommodement, et un conseiller de Provence, son ami
+particulier, lui porta paroles de six mille écus; il en rejeta la
+proposition. Depuis, ses amis lui firent considérer que la vengeance
+qu'il désiroit étoit apparemment impossible, à cause du crédit de sa
+partie, et qu'il ne devoit pas refuser cette légère satisfaction qu'on
+lui présentait. «Hé bien! dit-il, je suivrai votre conseil, je
+prendrai de l'argent, puisqu'on m'y force, mais je proteste que je
+n'en garderai pas un teston pour moi, j'emploierai le tout à faire
+bâtir <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> un mausolée à mon fils.» Il usa du mot de <i>mausolée</i>, au
+lieu de celui de <i>tombeau</i>, et fit le poète partout.</p>
+
+<p>Depuis, ce traité n'ayant pas réussi, il alla exprès au siége de La
+Rochelle en demander justice au Roi, dont n'ayant pas eu toute la
+satisfaction qu'il espéroit, il disoit tout haut à Nesle, dans la cour
+du logis où le Roi logeoit, qu'il vouloit demander le combat contre M.
+de Piles. Des capitaines aux gardes et autres gens qui étoient là
+sourioient de le voir à cet âge-là parler d'aller sur le pré, et
+Racan, qui y étoit, et qui commandoit la compagnie des gendarmes du
+maréchal d'Effiat, comme son ami, le voulut tirer à part pour lui dire
+qu'on se moquoit de lui, et qu'il étoit ridicule à l'âge de
+soixante-treize ans de se vouloir battre contre un homme de
+vingt-cinq; mais Malherbe, l'interrompant brusquement, lui dit: «C'est
+pour cela que je le fais. Je hasarde un sol contre une pistole.»</p>
+
+<p>Le bon homme gagna à ce voyage la maladie dont il mourut à son retour
+à Paris, un peu devant la prise de La Rochelle<a name="FNanchor_312" id="FNanchor_312"></a><a href="#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a>.</p>
+
+<p>Il n'étoit pas autrement persuadé de l'autre vie, et disoit, quand on
+lui parloit de l'enfer et du paradis: »J'ai vécu comme les autres, je
+veux mourir comme les autres, et aller où vont les autres.»</p>
+
+<p>On eut bien de la peine à le résoudre à se confesser; il disoit pour
+ses raisons qu'il n'avoit accoutumé de se confesser qu'à Pâques. Il
+observoit pourtant assez régulièrement les commandements de l'Eglise,
+et ne mangea de la viande ce samedi d'après la Chandeleur<a name="FNanchor_313" id="FNanchor_313"></a><a href="#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a> que
+<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> par mégarde; même il demandoit d'ordinaire permission d'en manger
+quand il en avoit besoin, et alloit à la messe toutes les fêtes et les
+dimanches. Il parloit toujours de Dieu et des choses saintes avec
+respect, et un de ses amis lui fit un jour avouer, en présence de
+Racan, qu'il avoit une fois fait v&oelig;u, durant la maladie de sa
+femme, d'aller, si elle en revenoit, d'Aix à la Sainte-Baume à pied et
+tête nue. Néanmoins il lui échappoit quelquefois de dire que la
+religion du prince étoit la religion des honnêtes gens.</p>
+
+<p>Yvrande acheva de le résoudre à se confesser et à communier, en lui
+disant: «Vous avez toujours fait profession de vivre comme les
+autres.&mdash;Que veut dire cela? lui dit Malherbe.&mdash;C'est, lui répondit
+Yvrande, que quand les autres meurent ils se confessent communément,
+et reçoivent les autres sacrements de l'Eglise.» Malherbe avoua qu'il
+avoit raison, et envoya quérir le vicaire de Saint-Germain-l'Auxerrois
+qui l'assista jusqu'à la mort<a name="FNanchor_314" id="FNanchor_314"></a><a href="#Footnote_314" class="fnanchor">[314]</a>.</p>
+
+<p>On dit qu'une, heure avant que de mourir, il se réveilla comme en
+sursaut d'un grand assoupissement, pour reprendre son hôtesse, qui lui
+servoit de garder d'un mot qui n'étoit pas bien françois à son gré; et
+<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> comme son confesseur lui en voulut faire réprimande, il lui dit
+qu'il n'avoit pu s'en empêcher, et qu'il avoit voulu jusqu'à la mort
+maintenir la pureté de la langue françoise.</p>
+
+<h3 class="p4">MADEMOISELLE PAULET.</h3>
+
+<p class="p2">Mademoiselle Paulet étoit fille d'un Languedocien qui inventa ce qu'on
+appelle aujourd'hui <i>la Paulette</i>, invention qui ruinera peut-être la
+France<a name="FNanchor_315" id="FNanchor_315"></a><a href="#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a>. Sa mère étoit de fort bas lieu et d'une race fort
+diffamée pour les amourettes. Elle disoit que son père étoit
+gentilhomme; sa mère menoit une vie assez gaillarde. Mademoiselle
+Paulet avoit beaucoup de vivacité, étoit jolie, avoit le teint
+admirable, la taille fine, dansoit bien, jouoit du luth, et chantoit
+mieux que personne de son temps<a name="FNanchor_316" id="FNanchor_316"></a><a href="#Footnote_316" class="fnanchor">[316]</a>; mais elle avoit les cheveux si
+dorés qu'ils pouvoient passer pour roux. Le père, qui vouloit se
+prévaloir de la beauté de sa fille, et la mère, <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> qui étoit
+coquette, reçurent toute la cour chez eux. M. de Guise fut celui dont
+on parla le premier avec elle. On disoit qu'il avoit laissé une
+galoche en descendant par une fenêtre. Il disoit qu'il lui sembloit
+avoir toujours le petit <i>chose</i> de la petite Paulet devant les yeux.
+M. de Chevreuse suivit son aîné, et ce fut ce qui la décria le plus,
+car il lui avoit donné pour vingt mille écus de pierreries dans une
+cassette: elle la confia à un nommé Descoudrais, à qui il la fit
+escamoter.</p>
+
+<p>Le ballet de la Reine-mère, dont nous avons parlé dans l'<i>Historiette</i>
+de madame la Princesse<a name="FNanchor_317" id="FNanchor_317"></a><a href="#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a>, se dansa en ce temps-là. Elle y chanta
+des vers de Lingendes qui commençoient ainsi:</p>
+
+<p class="left30">
+ «Je suis cet Amphion, etc.»</p>
+
+<p>Or, quoique cela convînt mieux à Arion, elle étoit pourtant sur un
+dauphin, et ce fut sur cela qu'on fit ce vaudeville:</p>
+
+<p class="left30">
+«Qui fit le mieux du ballet?<br />
+«Ce fut la petite Paulet<br />
+«Montée sur le dauphin,<br />
+«Qui monta sur elle enfin.»</p>
+
+<p>Mais cela a été un pauvre <i>monteur</i> que ce monsieur le Dauphin. Son
+père y monta au lieu de lui. Henri <span class="smcap">IV</span>, à ce ballet, eut envie de
+coucher avec la belle chanteuse. Tout le monde tombe d'accord qu'il en
+passa son envie. Il alloit chez elle le jour qu'il fut tué; c'étoit
+pour y mener M. de Vendôme: il vouloit rendre ce prince galant;
+peut-être s'étoit-il déjà <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> aperçu que ce jeune monsieur n'aimoit
+pas les femmes. M. de Vendôme a toujours depuis été accusé du ragoût
+d'Italie. On en a fait une chanson autrefois:</p>
+
+<p class="left30">
+«Monsieur de Vendôme&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; (<i>bis.</i>)<br />
+«Va prendre Sodôme;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; (<i>bis.</i>)<br />
+«Les Chalais, les Courtauraux<a name="FNanchor_318" id="FNanchor_318"></a><a href="#Footnote_318" class="fnanchor">[318]</a>,<br />
+«Seront des premiers à l'assaut.<br />
+«Ne sont-ils pas vaillants hommes?<br />
+«Chacun leur tourne le dos.»</p>
+
+<p>J'ai ouï conter qu'en une partie de chasse, un bon gentilhomme, oyant
+chanter cette chanson, dit: «Ah! que mon cousin un tel, qui est à M.
+le Prince, verra de belles occasions à ce siége!&mdash;Mais vous, lui
+dit-on, n'y voulez-vous point aller?» On le piqua d'honneur, et on lui
+fit acheter un cheval pour la guerre de Sodôme.</p>
+
+<p>Le chevalier de Guise fut aussi amoureux de mademoiselle Paulet. M.
+Patru, dont le père étoit tuteur de mademoiselle Paulet, car alors le
+sien étoit mort, m'a dit qu'un frère qu'elle avoit, qui venoit chez le
+père de M. Patru pour apprendre la pratique, y apporta le cartel du
+baron de Luz au chevalier de Guise. Il falloit que le chevalier fût
+bien familier chez la demoiselle. On disoit alors en goguenardant:
+«<i>Un bon concert à trois.</i>» M. de Bellegarde, M. de Termes et M. de
+Montmorency en furent aussi épris. M. de Termes traitoit son amour en
+badinant, mais il étoit effectivement amoureux; son frère ne l'étoit
+pas autrement, mais il auroit été fâché que son frère eut été mieux
+que lui avec elle. Ce M. de Termes fit un vilain <span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> tour à
+mademoiselle Paulet. Un garçon de bon lieu, de Bordeaux, et à son
+aise, nommé Pontac, la vouloit, à ce qu'on dit, épouser. Termes, sans
+dire gare, lui donna des coups de bâton. Lui se retira à Bordeaux, et
+elle ne voulut jamais depuis voir un amant qui traitoit si cruellement
+ses rivaux.</p>
+
+<p>Quelque temps après elle se sépara de sa mère, et se retira pour
+quelques jours à Châtillon<a name="FNanchor_319" id="FNanchor_319"></a><a href="#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a> avec une honnête femme, nommée madame
+Du Jardin, chez qui elle demeuroit à Paris. Elle avoit déjà donné
+congé à M. de Montmorency qui étoit alors fort jeune. Lui, qui
+s'imagina pouvoir entrer plus aisément chez elle à la campagne qu'à
+Paris, part seul à cheval pour y aller. Des charbonniers en assez bon
+nombre, car c'est le chemin de Chevreuse, où il se fait beaucoup de
+charbon, voyant ce jeune homme si bien fait, tout seul, se mirent en
+tête qu'il s'alloit battre, l'entourèrent et lui firent promettre
+qu'il ne passeroit pas outre. C'étoit si près de Châtillon que
+mademoiselle Paulet le reconnut, et pensa mourir de rire de cette
+aventure. Il y a apparence que, de peur d'être reconnu, il aima mieux
+s'en retourner. Cette madame Du Jardin, qui étoit dévote, se retira
+bientôt à la Ville-L'Évêque, où elle étoit comme en religion. Cela
+obligea mademoiselle Paulet à prendre une maison en particulier. Ce
+fut en ce temps-là que sa mère vint à mourir.</p>
+
+<p>Madame de Rambouillet, qui avoit eu de l'inclination pour cette jeune
+fille dès le ballet de la Reine-mère, après avoir laissé passer bien
+du temps pour purger sa réputation, et voyant que dans sa retraite on
+<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> n'en avoit point médit, commença à souffrir, à la prière de
+madame de Clermont-d'Entragues, femme de grande vertu et sa bonne
+amie, que mademoiselle Paulet la vît quelquefois. Pour madame de
+Clermont, elle avoit tellement pris cette fille en amitié qu'elle
+n'eut jamais de repos que mademoiselle Paulet ne vînt loger avec elle.
+Le mari, fort sot homme du reste, soit qu'il craignît la réputation
+qu'avoit eue cette fille, soit, comme il y a plus d'apparence, car
+madame de Clermont n'étoit point jolie, qu'il crût que sa femme
+donnoit à mademoiselle Paulet, qui alors pour ravoir son bien plaidoit
+contre diverses personnes, le mari, dis-je, avoit traversé longuement
+leur amitié, mais enfin on en vint à bout. Ce fut ce qui servit la
+plus à mademoiselle Paulet pour la remettre en bonne réputation, car
+après cela madame de Rambouillet la reçut pour son amie, et la grande
+vertu de cette dame purifia, pour ainsi dire, mademoiselle Paulet, qui
+depuis fut chérie et estimée de tout le monde.</p>
+
+<p>Elle retira environ vingt mille écus de son bien, avec quoi elle a
+fait de grandes charités. Nous en verrons des preuves en
+l'<i>Historiette</i> suivante. Elle nourrissoit une vieille parente chez
+elle.</p>
+
+<p>L'ardeur avec laquelle elle aimoit, son courage, sa fierté, ses yeux
+vifs et ses cheveux trop dorés lui firent donner le surnom de
+<i>Lionne</i>. Elle avoit une chose qui ne témoignoit pas un grand
+jugement, c'est qu'elle affectoit une pruderie insupportable. Elle fit
+mettre aux Madelonettes une fille qu'elle avoit, qui se trouva grosse.
+Depuis, je ne sais quel petit commis l'épousa et devint après un grand
+partisan. Après elle en prit une si laide que le diable en auroit eu
+peur. Je lui ai <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> ouï dire qu'elle voudroit que toutes celles qui
+avoient fait galanterie fussent marquées au visage. Elle n'écrivoit
+nullement bien, et quelquefois elle avoit la langue un peu
+longue<a name="FNanchor_320" id="FNanchor_320"></a><a href="#Footnote_320" class="fnanchor">[320]</a>. Elle aimoit et haïssoit fortement, nous le verrons dans
+l'<i>Historiette</i> de Voiture. Ce furent madame de Clermont et elle qui
+introduisirent M. Godeau, depuis évêque de Grasse, à l'hôtel de
+Rambouillet. Il étoit de Dreux, et madame de Clermont avoit Mézières
+là tout auprès. Enfin il logea avec elles, et l'abbé de La
+Victoire<a name="FNanchor_321" id="FNanchor_321"></a><a href="#Footnote_321" class="fnanchor">[321]</a> appeloit mademoiselle Paulet madame de Grasse. Un soir
+elle alla, déguisée en <i>oublieuse</i>, à l'hôtel de Rambouillet. Son
+corbillon étoit de ces corbillons de Flandre avec des rubans couleur
+de rose; son habit de toile tout couvert de rubans avec une calle<a name="FNanchor_322" id="FNanchor_322"></a><a href="#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a>
+de même. Elle joua des oublies, et on ne la reconnut que quand elle
+chanta la chanson.</p>
+
+<p>Elle ne laissa pas d'avoir des amants depuis sa conversion, mais on
+n'a médit de pas un. Voiture dit qu'elle avoit pour serviteurs un
+cardinal, car le cardinal de La Valette l'appeloit, en riant, ma
+maîtresse; un docteur en théologie<a name="FNanchor_323" id="FNanchor_323"></a><a href="#Footnote_323" class="fnanchor">[323]</a>; un marchand de la rue
+Aubry-Boucher<a name="FNanchor_324" id="FNanchor_324"></a><a href="#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a>; un commandeur de Malte<a name="FNanchor_325" id="FNanchor_325"></a><a href="#Footnote_325" class="fnanchor">[325]</a>; un conseiller de la
+cour<a name="FNanchor_326" id="FNanchor_326"></a><a href="#Footnote_326" class="fnanchor">[326]</a>; un poète<a name="FNanchor_327" id="FNanchor_327"></a><a href="#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a>, et un prévôt <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> de la ville<a name="FNanchor_328" id="FNanchor_328"></a><a href="#Footnote_328" class="fnanchor">[328]</a>. Ce
+monsieur de la rue Aubry-Boucher étoit un original. Il prit à cet
+homme une grande amitié pour madame de Rambouillet, mais celle qu'il
+avoit pour mademoiselle Paulet se pouvoit appeler <i>amour</i>. A l'entrée
+qu'on fit au feu Roi, au retour de La Rochelle, il s'avisa, car il
+étoit capitaine de son quartier, d'habiller tous ses soldats de vert,
+parce que c'étoit la couleur de la belle. Tous ses verts-galants
+firent une salve devant la maison où elle étoit avec madame de
+Rambouillet, madame de Clermont et d'autres. La <i>Lionne</i>, qui ne
+prenoit pas plaisir à être aimée de cet animal-là, en rugit une bonne
+heure. Cependant il se fallut apaiser et aller avec ces dames au
+jardin du galant, dans le faubourg Saint-Victor, où il leur donna la
+collation. Sa femme vint à mourir; il se remaria avec une personne
+qu'il voulut à toute force, parce qu'elle avoit de l'air de
+mademoiselle Paulet. A soixante ans il alla par dévotion à Rome. Si la
+<i>Lionne</i> eût été encore au monde quand la fille de cet homme fit tant
+l'acariâtre contre madame de Saint-Etienne<a name="FNanchor_329" id="FNanchor_329"></a><a href="#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a>, comme elle l'auroit
+dévorée<a name="FNanchor_330" id="FNanchor_330"></a><a href="#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a>!</p>
+
+<p>J'oubliois une galanterie que madame de Rambouillet <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> fit à
+mademoiselle Paulet, la première fois qu'elle vint à Rambouillet. Elle
+la fit recevoir à l'entrée du bourg par les plus jolies filles du
+lieu, et par celles de la maison, toutes couronnées de fleurs, et fort
+proprement vêtues. Une d'entre elles, qui étoit plus parée que ses
+compagnes, lui présenta les clefs du château, et quand elle vint à
+passer sur le pont, on tira deux petites pièces d'artillerie qui sont
+sur une des tours.</p>
+
+<p>Mademoiselle Paulet mourut, en 1651, chez madame de Clermont, en
+Gascogne, où elle étoit allée pour lui tenir compagnie. M. de Grasse
+(Godeau) y alla exprès de Provence pour l'assister à la mort. Elle ne
+paroissoit guère que quarante ans et en avoit cinquante-neuf. Tout le
+monde vouloit qu'elle fût beaucoup plus vieille qu'elle n'étoit. Cela
+venoit de ce qu'elle avoit fait du bruit de bonne heure. <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">LA VICOMTESSE D'AUCHY<a name="FNanchor_331" id="FNanchor_331"></a><a href="#Footnote_331" class="fnanchor light">[331]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">La vicomtesse d'Auchy étoit de la maison des Ursins, mais non de la
+branche du marquis de Tresnel<a name="FNanchor_332" id="FNanchor_332"></a><a href="#Footnote_332" class="fnanchor">[332]</a>. Son mari étoit de la maison de
+Conflans. Cette femme se pouvoit vanter qu'en tous âges elle avoit
+fait bien des sottises. D'abord elle se mit en tête de passer pour
+belle, et de se fourrer bien avant dans la cour. L'un et l'autre lui
+réussit assez mal, car elle n'avoit rien de beau que la gorge et le
+tour du visage. Elle avoit un teint de malade, et ses yeux furent
+toujours les moins brillants et les moins clairvoyants du monde.</p>
+
+<p>Il y a des vers de Malherbe pour elle où il dit:</p>
+
+<p class="left30">«Amour est dans ses yeux, il y trempe ses dards<a name="FNanchor_333" id="FNanchor_333"></a><a href="#Footnote_333" class="fnanchor">[333]</a>.»</p>
+
+<p>Madame de Rambouillet disoit qu'il avoit raison, car ses yeux
+pleuroient presque toujours, et l'Amour y pouvoit trouver de quoi
+tremper ses dards tout à son <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> aise. Je dirai en passant, à propos
+de cela, que sur ses vieux jours elle disoit, pour faire accroire aux
+gens qu'elle voyoit fort bien: «J'ai fait venir Thévenin<a name="FNanchor_334" id="FNanchor_334"></a><a href="#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a>, il m'a
+dit qu'il n'y avoit rien à faire à mes yeux.» Thévenin disoit vrai,
+car elle n'étoit plus bonne qu'à envoyer aux Quinze-Vingts. En
+récompense, elle étoit toujours fort proprement et fort parée. Pour la
+cour, on s'y moqua toujours d'elle. Son mari ne laissa pas d'en
+prendre du soupçon, car une jeune femme trouve facilement des galants,
+et une vicomtesse n'en chôme pas à Paris. Il la mena donc à la
+campagne et l'y tint durant dix ans comme prisonnière, et s'il eût
+vécu davantage, elle y fût demeurée davantage aussi, car il avoit
+bonne intention de la tenir là toute sa vie. Voyez quelle délivrance!
+la voilà en pleine liberté encore jeune.</p>
+
+<p>Comme elle étoit fort vaine, tous les auteurs et principalement les
+poètes étoient reçus à lui en conter. Lingendes fit des vers sur sa
+voix<a name="FNanchor_335" id="FNanchor_335"></a><a href="#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a>, mais il ne faut prendre cela que poétiquement, car elle n'a
+jamais eu la réputation de bien chanter. Malherbe, nouvellement arrivé
+à la cour, comme le maître de tous, étoit le mieux avec elle. J'ai dit
+dans son <i>Historiette</i> comment il la traita un jour, et comme il se
+raccommoda avec elle<a name="FNanchor_336" id="FNanchor_336"></a><a href="#Footnote_336" class="fnanchor">[336]</a>. Après ces dix ans de prison et tout ce que
+je viens de dire, ne trouvez-vous pas que c'étoit avec <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> grande
+raison que quand elle parloit du temps d'Henri <span class="smcap">IV</span>, elle disoit: <i>J'ai
+ouï dire?</i> Non contente d'être chantée par les autres, elle voulut se
+chanter elle-même, et passer dans les siècles à venir pour une
+personne savante. En ce beau dessein, elle achète d'un docteur en
+théologie, nommé Maucors, des homélies sur les épîtres de saint Paul,
+qu'elle fit imprimer soigneusement avec son portrait. Elle en eut tant
+de joie qu'elle donna presque tous les exemplaires pour rien au
+libraire, qui y trouva fort bien son compte, car la nouveauté de voir
+une dame de la commenter le plus obscur des apôtres, faisoit que tout
+le monde achetoit ce livre. Un jour Gombauld, par plaisir, lui demanda
+comment elle avoit entendu un passage de saint Paul qu'il-lui disoit:
+«Hé, répondit-elle, cela y est-il?»</p>
+
+<p>Quand le Père Campanelli vint à Paris, avant la guerre déclarée, elle
+fit tant que ce Père fut quelques jours chez elle à Saint-Cloud, et
+cela parce que c'étoit un homme de grande réputation. Cependant elle
+ne l'entendoit point, peut-être imaginoit-elle l'entendre, car, à
+cause que sa maison étoit originaire d'Italie, elle croyoit en devoir
+entendre la langue, et sur ce fondement elle alloit au sermon italien.
+Jamais personne n'a été si avide de lectures de comédies, de lettres,
+de harangues, de discours, de sermons même, quoique ce soit tout ce
+qu'on peut que de les entendre dans la chaire. Elle prêtoit son logis
+avec un extrême plaisir pour de telles assemblées. Enfin, pour s'en
+donner au c&oelig;ur-joie et se rassasier de ces viandes creuses, elle
+s'avisa de faire une certaine académie où tour à tour chacun liroit
+quelque ouvrage. L'abbé de Cerisy, pour contrecarrer <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> Boisrobert,
+fit cette académie, croyant qu'elle subsisteroit comme celle du
+cardinal. Au commencement c'étoit une vraie cohue. J'y fus une fois
+par curiosité. Pagan, parent de M. de Luynes, y lut une harangue, où,
+voulant s'excuser sur ce qu'il s'étoit plus adonné aux armes qu'aux
+lettres, il parla comme auroit fait feu César, et traita fort les
+autres du haut en bas. Habert l'aîné, l'avocat au conseil, dit assez
+plaisamment: «Cet homme a déclaré qu'il ne savoit pas le latin, je
+trouve pourtant qu'il n'a pas trop mal traduit le <i>miles gloriosus de
+Plaute</i>.» Or le bon, c'est qu'on disoit que Pagan n'avoit pas fait
+cette harangue, et que c'étoit un nomme Montholon, petit-fils du
+garde-des-sceaux. Cet homme étoit un des plus grands, faiseurs de
+galimatias du monde. Le cardinal de Retz m'a pourtant dit, mais je ne
+m'en fie guère à lui, que l'ayant trouvé en Avignon, l'année de la
+naissance du Roi<a name="FNanchor_337" id="FNanchor_337"></a><a href="#Footnote_337" class="fnanchor">[337]</a>, il lui montra bon nombre de belles lettres à
+toute la cour sur la naissance de M. le Dauphin, qu'il avoit faites
+pour M. le vice-légat. Ce Montholon étoit ruiné et s'étoit retiré là
+pour y étudier l'art militaire. Il disoit qu'avant, qu'il fût trois
+mois, il seroit le plus grand capitaine du monde en théorie. Il n'alla
+à l'armée pourtant qu'au siége d'Arras, où il fut tué; il n'avoit plus
+de quarante ans.</p>
+
+<p>Pagan, quoiqu'on l'ait accusé de s'être fait faire sa harangue, a fait
+un livre. Il est vrai que c'est un livre de cavalier, car il s'appelle
+<i>Les Fortifications du comte de Pagan</i><a name="FNanchor_338" id="FNanchor_338"></a><a href="#Footnote_338" class="fnanchor">[338]</a>, qu'il a dédié à don
+Hugues de Pagan, <span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> duc de Terranove au royaume de Naples; il se dit
+de cette maison-là. Au bout de chaque livre il y a, à la manière de
+Thucydide, <i>fin du premier livre des Fortifications du comte de
+Pagan</i>, et bien des couronnes de comte aux vignettes et partout.
+L'abbé d'Aubignac<a name="FNanchor_339" id="FNanchor_339"></a><a href="#Footnote_339" class="fnanchor">[339]</a>, qui a toujours de la bile de reste, entreprit
+à la première assemblée le pauvre Pagan, car il harangua contre les
+orgueilleux; et pour le désigner, il disoit en un endroit qu'il
+falloit avoir deux bons yeux, car Pagan étoit borgne, et depuis il est
+devenu aveugle: il avoit perdu cet &oelig;il aux guerres de M. de Rohan.
+Il fallut y mettre le holà, car les gens s'échauffoient déjà dans leur
+harnois. L'abbé lui-même en avoit deux fort méchants, et enfin il est
+devenu quasi aveugle.</p>
+
+<p>Il y avoit plus d'un comte pour rire à cette vénérable académie. Le
+comte de Bruslon, le bon homme, qui étoit un comte pour rire en la
+manière la plus désavantageuse, car ce n'étoit pas manque de
+qualité<a name="FNanchor_340" id="FNanchor_340"></a><a href="#Footnote_340" class="fnanchor">[340]</a>, se mit aussi à haranguer à son tour, et ayant trouvé
+Mardochée en son chemin, il décrivit si prolixement la broderie du
+hocqueton du héraut qui alloit devant lui, que jamais il n'y eut tant
+de choses dans le bouclier d'Achille. C'est de lui qu'à la guerre de
+Lorraine on fit un couplet qui disoit:</p>
+
+<p class="left30">
+Ce grand foudre de guerre,<br />
+Le comte de Bruslon,<br />
+Étoit comme un tonnerre,<br />
+Avec son bataillon,</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p>
+
+<p class="left30">
+Composé de cinq hommes<br />
+Et de quatre tambours,<br />
+Criant: Hélas! nous sommes<br />
+A la fin de nos jours.</p>
+
+<p>Maugars<a name="FNanchor_341" id="FNanchor_341"></a><a href="#Footnote_341" class="fnanchor">[341]</a>, célèbre joueur de viole, mais qui étoit un fou de bel
+esprit, avoit été au commencement de cette académie, et en fit des
+contes au cardinal de Richelieu, à qui il étoit. Pour se venger de
+lui, on lui fit refuser la porte. Il étoit enragé de cela, et un jour
+qu'il jouoit chez la comtesse de Tonnerre, la vicomtesse d'Auchy y
+vint. Il quitta aussitôt ce qu'il avoit commencé, et quoiqu'il ne
+chantât pas autrement, tant qu'elle fut là, il ne fit que chanter et
+jouer sur sa viole une chanson dont la reprise est:</p>
+
+<p class="left30">
+Requinquez-vous, vieille,<br />
+Requinquez-vous donc<a name="FNanchor_342" id="FNanchor_342"></a><a href="#Footnote_342" class="fnanchor">[342]</a>.</p>
+
+<p>Pour achever l'histoire de l'académie de la vicomtesse d'Auchy, je
+dirai que L'Esclache, qui montre la philosophie en françois, y parloit
+souvent. Cela fit envie à un nommé Saint-Ange, qui prouvoit, à ce
+qu'il disoit, la Trinité par raison naturelle, et qui siffloit de
+jeunes enfants sur la philosophie et la théologie, et les en faisoit
+répondre en françois, de s'introduire aussi chez la vicomtesse.
+Plusieurs personnes, hommes et femmes, alloient entendre ces
+perroquets. <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span></p>
+
+<p>Mais M. de Paris<a name="FNanchor_343" id="FNanchor_343"></a><a href="#Footnote_343" class="fnanchor">[343]</a>, ayant par hasard quelque affaire avec la
+vicomtesse, s'y rencontra un jour que Saint-Ange et ses petits
+disciples babilloient. L'Esclache, un peu jaloux, se prit de paroles
+avec cet homme; cela ne plut guère à l'archevêque, à qui quelqu'un fit
+remarquer, car de lui-même je suis sûr qu'il n'en eût rien vu, qu'en
+disputant, on avoit avancé quelques erreurs touchant la religion, et
+que d'ailleurs cela n'étoit guère de la bienséance. Il dit donc, en
+s'en allant, à la vicomtesse, qu'il lui conseilloit de laisser la
+théologie à la Sorbonne, et de se contenter d'autres conférences, et
+la vicomtesse lui ayant témoigné que cela la surprenoit, M. de Paris,
+après l'avoir fort priée de faire cesser ces disputes, voyant qu'il ne
+la pouvoit mettre à la raison, fut contraint de défendre à l'avenir de
+telles assemblées. Il fallut donc se contenter de petites compagnies
+particulières.</p>
+
+<p>Au reste, c'étoit la plus grande complimenteuse du monde après madame
+de Villesavin, qu'on appelle vulgairement <i>la servante très-humble du
+genre humain</i>. Pour attirer le monde, elle faisoit belle dépense, et
+traitoit fort bien les auteurs; car son frère, M. d'Armantières, étant
+mort, tandis qu'elle étoit en prison, elle devint héritière et ne
+donna à son fils durant sa vie que le bien du père.</p>
+
+<p>Elle chassa une fois son maître d'hôtel. Cet homme alla servir je ne
+sais quel duc, où il ne trouva pas bien son compte. Etant allé voir la
+vicomtesse, il se mit à lui conter comme il servoit chez son maître,
+l'épée <span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> au côté et le manteau sur les épaules: «Si vous vouliez me
+reprendre, ajouta-t-il, madame, je vous servirois ainsi.» Cela lui
+sembla beau, et elle le reprit pour être servie comme une duchesse. Je
+m'étonne qu'elle ne prît aussi un dais et un cadenas<a name="FNanchor_344" id="FNanchor_344"></a><a href="#Footnote_344" class="fnanchor">[344]</a>, car son
+maître-d'hôtel lui eût aussi bien donné cela que le reste.</p>
+
+<p>Elle vouloit avoir bien des connoissances et les entretenoit
+soigneusement; aussi vouloit-elle qu'on lui rendît la pareille. Un
+jour qu'elle avoit pris l'extrême-onction (car elle la prenoit assez
+brusquement) et n'étoit pas trop malade, tout-à-coup elle appelle une
+de ses femmes, et lui demande si madame la marquise de Rambouillet
+avoit envoyé savoir de ses nouvelles durant sa maladie; regardez si
+cela s'accorde avec l'extrême-onction.</p>
+
+<p>A propos de cela, on m'a dit qu'un cavalier, je pense que c'est
+Grillon<a name="FNanchor_345" id="FNanchor_345"></a><a href="#Footnote_345" class="fnanchor">[345]</a>, comme on lui vouloit donner l'extrême-onction, dit qu'il
+n'en vouloit point; que c'étoit un sacrement de bourgeois.</p>
+
+<p>Le cardinal de Sourdis (frère du marquis), en courant la poste, prit
+l'extrême-onction à Tours, et repartit l'après-dîner. Cette fois-là,
+on eut raison, de dire qu'on lui avoit graissé ses bottes<a name="FNanchor_346" id="FNanchor_346"></a><a href="#Footnote_346" class="fnanchor">[346]</a>. Une
+bonne femme, dans la rue Quincampoix, comme on la lui donnoit, dit à
+sa servante: «Une telle, ayez soin de faire boire ces messieurs.»
+ <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span></p>
+
+<p>Un jour que la vicomtesse d'Auchy étoit chez madame de Rambouillet,
+Voiture se mit en un coin de la chambre à rêver, et puis tout d'un
+coup, pour se moquer de cette femme qui faisoit la savante, il lui dit
+sérieusement: «Madame, lequel estimez-vous le plus de saint Augustin
+ou de saint Thomas?» Elle répondit de sang-froid qu'elle estimoit plus
+saint Thomas. Madame de Rambouillet pensa éclater de rire.</p>
+
+<h3 class="p4"> M. DES YVETAUX<a name="FNanchor_347" id="FNanchor_347"></a><a href="#Footnote_347" class="fnanchor light">[347]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">M. De Yvetaux se nommoit Vauquelin, et étoit d'une bonne famille de
+Caen. Il y a exercé la charge de lieutenant-général, dont il fut
+interdit par arrêt du parlement de Rouen<a name="FNanchor_348" id="FNanchor_348"></a><a href="#Footnote_348" class="fnanchor">[348]</a>. Il vint à la cour et
+fut porté par Desportes, et après par le cardinal du Perron. Ses <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span>
+vers étoient médiocres, mais il avoit assez de feu; sa prose, à tout
+prendre, valoit mieux. Il savoit, et avoit de l'esprit; il a eu en un
+temps toute la vogue qu'on sauroit avoir.</p>
+
+<p>Henri <span class="smcap">IV</span> le fit précepteur de M. le Dauphin, après qu'il eut été
+précepteur de M. de Vendôme<a name="FNanchor_349" id="FNanchor_349"></a><a href="#Footnote_349" class="fnanchor">[349]</a>. Il s'est plaint qu'on ne vouloit pas
+qu'il fît du feu Roi<a name="FNanchor_350" id="FNanchor_350"></a><a href="#Footnote_350" class="fnanchor">[350]</a> un grand personnage. Durant la régence on
+lui ôta cette place par intrigue; peut-être la plainte que le clergé
+fit contre lui, et qui est imprimée dans les <i>Mémoires</i> ensuite de
+ceux de M. de Villeroi, y servit-elle<a name="FNanchor_351" id="FNanchor_351"></a><a href="#Footnote_351" class="fnanchor">[351]</a>.</p>
+
+<p>On l'a accusé de ne croire que médiocrement en Dieu. Je ne lui ai
+pourtant jamais ouï dire d'impiétés. Il est vrai que je ne l'ai connu
+que deux ans avant qu'il mourût. On l'accusoit aussi d'aimer les
+garçons. Pour les femmes, il les a aimées jusqu'à la fin, et a
+toujours mené une vie peu exemplaire. Il passoit pour médisant, et
+pour aimer le vin. Quelquefois il étoit long-temps sans parler. On dit
+que Pluvinel et lui firent un voyage de Paris à Nantes et en
+revinrent, jouant toujours aux échecs sans se dire mot pour cela. Ils
+avoient une machine dans le carrosse.</p>
+
+<p>Il disoit que les courtisans appeloient <i>bon temps</i> le temps où les
+pensions étoient bien payées. <span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span></p>
+
+<p>Etant disgracié, il acheta une maison rue des Marais, au faubourg
+Saint-Germain, vers les Petits-Augustins. En ce temps-là, il n'y avoit
+rien de bâti au-delà dans le faubourg; on l'appeloit, à cause de cela,
+<i>le dernier des hommes</i>. Cette maison a l'honneur d'être aussi
+extravagamment disposée que maison de France. Le grand jardin qu'il y
+joignit, et auquel on va par une voûte sous terre, est à peu près fait
+de même. Il se mit à faire là dedans une vie voluptueuse, mais cachée:
+c'étoit comme une espèce de Grand-Seigneur dans son sérail. En
+pensions, en bénéfices et en argent, il avoit beaucoup de bien et
+pouvoit vivre fort à son aise.</p>
+
+<p>A son ordinaire, il s'habilloit fort bizarrement. Madame de
+Rambouillet dit que la première fois qu'elle le vit, il avoit des
+chausses à bandes, comme celles des Suisses du Roi, rattachées avec
+des brides; des manches de satin de la Chine, un pourpoint et un
+chapeau de peaux de senteurs, et une chaîne de paille à son cou; et il
+sortoit en cet habit-là. Il est vrai qu'il ne sortoit pas souvent;
+mais quelquefois, selon les visions qui lui prenoient, tantôt il étoit
+vêtu en satyre, tantôt en berger, tantôt en dieu, et obligeoit sa
+nymphe à s'habiller comme lui. Il représentoit quelquefois Apollon qui
+court après Daphné, et quelquefois Pan et Syrinx. A cause qu'il devint
+amoureux de madame Du Pin<a name="FNanchor_352" id="FNanchor_352"></a><a href="#Footnote_352" class="fnanchor">[352]</a>, mère de madame d'Estrades, au lieu de
+culs-de-lampes, il fit mettre des pommes de pin dorées à son plancher.
+Il y a des festons et des lacs d'amour <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> de paille, en je ne sais
+combien d'endroits, avec des chiffres de la même étoffe. Je ne sais
+quelle amitié il avoit pour la paille, mais il n'aimoit pas moins le
+vieux cuir doré<a name="FNanchor_353" id="FNanchor_353"></a><a href="#Footnote_353" class="fnanchor">[353]</a>, et n'avoit point d'autre tapisserie en été ni
+hiver.</p>
+
+<p>Il fut un peu épris d'une de mes parentes, madame d'Harambure, qui
+étoit allée voir son jardin. Un jour il lui écrivit une lettre fort
+longue, où en un endroit il se fondoit furieusement en raison, car il
+lui disoit: «Encore que vous n'aimiez point les figues (elle n'en
+mangeoit point), elles ne laissent pas d'être friandes; de même mon
+amour, quoique vous n'en fassiez point de cas, n'est pas pourtant
+méprisable;» et au bas il y avoit: «Renvoyez-moi cette lettre, s'il
+vous plaît, car je n'en ai point de double.» N'étoit-ce pas là une
+bonne lettre à garder?</p>
+
+<p>Madame de Saint-Germain-Prévost, dont le fils se vantoit d'être le
+fils de M. le maréchal de Biron, est celle de qui on a le plus parlé
+avec le bonhomme. Elle sut un jour qu'il devoit donner la collation
+chez lui à des dames. Elle trouve moyen d'y entrer justement comme on
+venoit de servir, et que les gens étoient allés avertir la compagnie,
+et prenant la nappe par un bout, elle jeta tout à terre. Quand il vit
+cela, il se mit à rire et dit: «Il faut que madame de Saint-Germain
+soit venue ici.»</p>
+
+<p>Mais l'amourette qui a fait le plus de bruit, est celle <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> qu'il a
+eue jusqu'à la fin de sa vie. Voici comme cela arriva. Vers la prise
+de La Rochelle, un jour que la porte de son grand jardin, qui répond
+dans la rue du Colombier<a name="FNanchor_354" id="FNanchor_354"></a><a href="#Footnote_354" class="fnanchor">[354]</a>, étoit entr'ouverte, une jeune femme,
+grosse d'enfant, assez bien faite, mais fort triste, mit le nez
+dedans; il s'y rencontra par hasard, et comme il étoit civil,
+principalement aux dames, il la pria d'y entrer. Il apprit d'elle-même
+qu'elle étoit fille d'un homme qui jouoit, et a joué jusqu'à sa mort,
+de la harpe dans les hôtelleries d'Étampes (présentement son fils fait
+le même métier); elle lui dit qu'elle en jouoit aussi (effectivement
+elle en joue aussi bien que personne); qu'un jeune homme de Meaux,
+nommé Dupuis, qui est de la meilleure maison de la ville, l'avoit
+épousée par amour, et qu'il étoit malade dans la rue des Marais. Cette
+femme avoit l'air fort doux; il en fut touché; il lui offre tout ce
+qu'il avoit, les assiste, car Dupuis étoit fort pauvre, et quand elle
+accoucha il en eut tout le soin imaginable. Relevée, elle le va
+remercier; lui, la cajole; elle prend le soin de le blanchir, elle le
+visite souvent, et peu à peu se mêle de son ménage. Il se plaint à
+elle de ses valets, la prie d'avoir l'&oelig;il sur eux. Dès qu'elle
+étoit habillée, elle venoit passer la journée avec lui: enfin il lui
+proposa de prendre avec son mari un appartement dans sa maison. Elle
+accepta ce parti. Quand elle y fut une fois établie, il prit une
+entière confiance en elle. Elle recevoit tout son revenu, faisoit la
+dépense telle qu'il l'avoit ordonnée, et le reste étoit pour elle.
+J'oubliois de dire que ce <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> qui avoit achevé de le charmer, c'est
+qu'étant tombé malade, avant qu'elle logeât avec lui, cette femme fut
+quarante jours sans se déshabiller. Croyez pourtant qu'elle achetoit
+bien son bonheur. Il falloit savoir du bon homme tous les matins
+comment elle se coifferoit, à la grecque, à l'espagnole, à la romaine,
+à la françoise, etc.; quel habit elle prendroit; si elle seroit reine,
+déesse, nymphe ou bergère. Elle accoucha dans sa maison de deux
+enfants, car celui dont elle étoit grosse quand ils firent
+connoissance n'a pas vécu. Le plus âgé de ces deux enfants est une
+fille, et l'autre un garçon; nous parlerons d'elle ensuite, car le
+pauvre homme eut de grands procès à cause d'elle<a name="FNanchor_355" id="FNanchor_355"></a><a href="#Footnote_355" class="fnanchor">[355]</a>.</p>
+
+<p>M. Des Yvetaux avoit un frère qui étoit lieutenant-général à Caen. Ce
+frère fit son fils conseiller, et puis maître des requêtes<a name="FNanchor_356" id="FNanchor_356"></a><a href="#Footnote_356" class="fnanchor">[356]</a>. Ce M.
+le maître des requêtes prétendoit être seul héritier du bon homme, car
+il y avoit assez à espérer. Madame de Liancourt<a name="FNanchor_357" id="FNanchor_357"></a><a href="#Footnote_357" class="fnanchor">[357]</a> lui avoit <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span>
+voulu donner deux cent mille livres de sa maison et de ses deux
+jardins, à condition de l'en laisser jouir sa vie durant<a name="FNanchor_358" id="FNanchor_358"></a><a href="#Footnote_358" class="fnanchor">[358]</a>.
+Autrefois M. le cardinal de Richelieu eut quelque pensée d'y bâtir,
+mais il trouva que cela étoit trop loin du Louvre.</p>
+
+<p>Le neveu enrageoit donc de voir la Dupuis gouverner si absolument son
+oncle, et, par la faute que font presque toujours les héritiers d'un
+vieux garçon ou d'un homme veuf, au lieu d'être complaisant, il
+s'amusa à l'aller chicaner sur cette femme. Il en fit tant que le bon
+homme, pour le faire crever, maria la fille de la Dupuis avec un autre
+neveu, fils d'un autre frère, nommé Sacy, du nom d'une terre. C'étoit
+une plaisante chose à voir que cette petite mariée, à qui son propre
+frère, qui étoit page du bon homme, portoit la queue; car il a
+toujours eu un page jusqu'à son grand procès.</p>
+
+<p>Le maître des requêtes, au désespoir, jette feu et flamme, dit que
+cette fille étoit fille de M. Des Yvetaux. Dupuis vivoit pourtant, et
+vit même, je pense, encore. Il suborne un nommé Lerinière, frère de la
+Dupuis. Cet homme, qui disoit qu'on traitoit sa s&oelig;ur comme une
+g...., appelle Sacy en duel. Sacy se bat et le désarme. Lerinière, non
+content de cela, entre dans la maison avec un pistolet, tire sur Sacy
+et le manque. Un laquais de Sacy le tue. La veuve du mort fait
+informer. Le bailli du faubourg, un fripon nommé Lhermitière, gagné
+par le maître des requêtes, condamne fort brusquement Sacy à être roué
+et la Dupuis <span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> à être pendue. Depuis ils en ont été absous. On fit
+des factums ou lettres de part et d'autre qui sont bien faits. Le bon
+homme fit le sien lui-même; il s'y moque plaisamment de ce neveu, et
+il y montre bien de la vigueur; il avoit pourtant près de
+quatre-vingts ans. Ses amis le servirent puissamment, entre autres le
+maréchal de Gramont. Ce fut chez lui que le mariage se fit, à cause
+des oppositions d'un homme qui disoit avoir promesse de la fille
+(notez que ce n'étoit qu'une enfant qui n'avoit jamais vu personne),
+et d'un cousin germain de Sacy, qui disoit qu'elle étoit bâtarde. Pour
+finir tous ces différends, on fit une transaction par laquelle,
+moyennant quatre-vingt mille livres, Sacy et sa femme renonçoient à la
+maison. Ils s'en sont fait relever depuis, après avoir recélébré leur
+mariage, car cette opposition, qui n'avoit point été levée, étoit une
+espèce de nullité. Pour la bâtardise, c'étoit une sottise que d'y
+insister, aussi bien que de dire que c'étoit pour couvrir l'honneur de
+M. Des Yvetaux qu'ils vouloient montrer qu'il n'y avoit point de
+mariage parce qu'il seroit incestueux, et que cette madame de Sacy
+étoit sa fille<a name="FNanchor_359" id="FNanchor_359"></a><a href="#Footnote_359" class="fnanchor">[359]</a>. Le maître des requêtes fut hué à l'audience et
+passa pour un grand coquin. Il avoit quelques gentilshommes avec lui
+qui se retirèrent quand ils virent M. de Turenne de l'autre côté<a name="FNanchor_360" id="FNanchor_360"></a><a href="#Footnote_360" class="fnanchor">[360]</a>.
+La jeune femme <span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> parla et parla fort hardiment, car, Dieu merci,
+elle n'a pas le caquet mal emmanché. Ils retournèrent dans leurs
+prétentions, et la maison leur est demeurée.</p>
+
+<p>Durant ce grand procès le bon homme s'accoutuma à s'habiller comme les
+autres. A quatre-vingts ans il se portoit encore fort bien. Il m'a
+quelquefois lassé à force de me promener dans son jardin. C'étoit un
+petit homme sec, à yeux de cochon. Il a toujours eu l'esprit présent,
+et, à sa mode, il disoit de jolies choses. Un jour que madame
+d'Hautefort<a name="FNanchor_361" id="FNanchor_361"></a><a href="#Footnote_361" class="fnanchor">[361]</a> vint dans son jardin, il lui dit, d'un ton assez
+sérieux: «Madame, voulez-vous bien faire parler de vous? après avoir
+maltraité des rois, aimez un petit <i>bonhommet</i> comme moi.»</p>
+
+<p>Des Yvetaux avoit de la générosité et de la bonté. J'ai ouï dire au
+comte de Brionne, grand seigneur de Lorraine, que, s'étant retiré à
+Paris après la prise de Nancy, M. des Yvetaux le vouloit loger chez
+lui, et lui disoit pour raison: «Monsieur, vous avez si bien reçu
+autrefois les François en Lorraine, qu'il faut bien vous rendre la
+pareille aujourd'hui.» Ce M. de Brionne n'avoit qu'un cheval de
+carrosse, l'autre étoit mort; il en emprunta un au bon homme, qui ne
+vouloit pas le reprendre, et disoit: «Vous m'en rendrez un quand vos
+affaires seront en meilleur état.»</p>
+
+<p>Un an devant que de mourir, Ninon, qui alloit quelquefois jouer du
+luth chez lui, car il aimoit fort la musique et faisoit souvent des
+concerts, lui demanda un jour de fête s'il avoit été à la messe. «Il y
+auroit, répondit-il, plus de honte à mon âge de mentir, que <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> de
+n'avoir point été à la messe. Je n'y ai point été aujourd'hui.» Elle
+lui donna un ruban jaune qu'il porta je ne sais combien de jours à son
+chapeau.</p>
+
+<p>Il fut se promener à Rambouillet au faubourg Saint-Antoine<a name="FNanchor_362" id="FNanchor_362"></a><a href="#Footnote_362" class="fnanchor">[362]</a>, et de
+si loin qu'il put être ouï du maître du logis, il lui cria: «Monsieur,
+je vous révère, je vous adore; mais il ne fait point chaud
+aujourd'hui, je vous prie, n'ôtons point notre chapeau.»</p>
+
+<p>Sa plus grande, ou plutôt sa seule incommodité, étoit une rétention
+d'urine. Ce fut ce qui le tua; car voyant, en 1649, le Roi sorti de
+Paris et le blocus se former, par une complaisance hors de propos pour
+la cour, il en sortit aussi. Peut-être cette étourdie de madame de
+Sacy le lui fit-elle faire. Comme il n'avoit point son chirurgien
+ordinaire, sa rétention l'incommodant, il fallut se faire sonder par
+le premier chirurgien de village, qui le blessa, et la gangrène s'y
+mit. Ce fut auprès de Meaux, dans une petite maison de ce M. Dupuis.
+Il se résolut fort constamment à la mort, et fit tout ce qu'on a
+accoutumé de faire.</p>
+
+<p>Une heure avant que de mourir, il se promena par la chambre, et pria
+la Dupuis de lui fermer les yeux et la bouche, et de lui mettre un
+mouchoir sur le visage, dès qu'il commenceroit à agoniser, afin qu'on
+ne vît point les grimaces qu'il feroit.</p>
+
+<p>Il ne fut pas plus tôt mort, que madame de Sacy ne vécut plus bien
+avec sa mère. Pour son mari, elle le traita comme un je ne sais qui;
+aussi est-ce un fort sot homme<a name="FNanchor_363" id="FNanchor_363"></a><a href="#Footnote_363" class="fnanchor">[363]</a>. On l'a vu autrefois sur un bidet,
+suivi pour <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> tout train de son beau-frère le page. Il alla une fois
+chez madame de Montausier qui logeoit alors en ce quartier-là, en
+habit de taffetas noir, avec une grande estocade et de grosses bottes.
+Je lui ai ouï dire que le bailli du faubourg, qui étoit fort mal quand
+le bon homme mourut, eut une si grande appréhension de ne lui survivre
+pas pour persécuter les siens, que sa fièvre en redoubla, et qu'il en
+fut expédié quelques jours plus tôt.</p>
+
+<p>Madame de Sacy a été élevée comme vous pouvez penser: elle n'est point
+jolie; mais comme elle a l'esprit vif, et qu'elle est fort médisante,
+les vieux débauchés, comme le maréchal de Gramont, le marquis de
+Mortemart<a name="FNanchor_364" id="FNanchor_364"></a><a href="#Footnote_364" class="fnanchor">[364]</a> et M. de Turenne même, la trouvoient fort à leur goût.
+Le seul Mortemart a persévéré: il lui a montré à chanter<a name="FNanchor_365" id="FNanchor_365"></a><a href="#Footnote_365" class="fnanchor">[365]</a>; elle
+réussit assez bien aux airs italiens. On dit pourtant qu'Ondedei étoit
+l'effectif, même sur la fin de la vie du bon homme; mais le marquis
+(car nonobstant son brevet, M. de Mortemart c'est <i>M. le marquis</i> sans
+queue<a name="FNanchor_366" id="FNanchor_366"></a><a href="#Footnote_366" class="fnanchor">[366]</a>), est encore aujourd'hui celui dont on parle.</p>
+
+<p>A la seconde guerre de Paris, il ne suivit point la cour, et sa femme
+fut contrainte de déclarer à la Reine <span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> que c'étoit pour une madame
+de Sacy qu'il étoit demeuré. Elle vit le plus plaisamment du monde
+avec lui, lui parle comme à un je ne sais qui. Il y fut un jour; elle
+étoit seule: «Je viens, dit-il, dîner avec vous.&mdash;Je n'ai rien à vous
+donner, répondit-elle; voyez si cette poule qui est dans ce pot est
+cuite.» Il y regarde avec un bâton; elle la lui fait tirer, et ils se
+mettent là à manger tous deux fort malproprement. Elle dit qu'il ne
+faut point avoir de cuisinier; que pour elle, si sa demoiselle plumoit
+mieux une volaille que ses autres gens, elle la lui feroit plumer, et
+qu'il faut que chacun fasse ce qu'il fait le mieux. Je ne crois pas
+que le marquis donne grand'chose, car il a la réputation d'être fort
+avare.</p>
+
+<p>Depuis deux ans cette jeune femme a un ulcère; elle souffre comme un
+roué. Mortemart lui a rendu et lui rend encore tous les soins dont il
+peut s'aviser. Un certain abbé de Villiers, voisin de la dame, lui a
+donné de la jalousie, et tous deux ont fait à l'envi. Ils y vont tous
+les jours. Ce qui a fait tant parler, c'est que Sacy, qui aime à
+<i>chopiner</i>, chassoit tout le monde, hors ces deux hommes. C'est un
+fripon fieffé, un félon, un ridicule. En présence de cette femme il
+dit ce qu'il fera quand elle sera morte; il querelle déjà la mère. On
+dit qu'il n'y a eu que de l'imprudence à la vie de cette femme;
+Mortemart n'en a rien eu, à ce que disent ses gens, qui en savent bien
+des nouvelles. Ce qu'il y a à dire contre elle, c'est qu'encore
+moribonde comme elle est, elle se mêle de changer les officiers de
+Mortemart, et entretient toujours la discorde entre le mari et la
+femme, car elle lui a fait ôter toute la conduite de la maison. On dit
+que Mortemart lui a <span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> donné, mais moins que l'abbé de Villiers.
+Mortemart fut près de cinq ans amoureux de sa femme comme il l'étoit
+avant que de l'épouser. C'étoit une fille de la Reine qu'il prit par
+amour<a name="FNanchor_367" id="FNanchor_367"></a><a href="#Footnote_367" class="fnanchor">[367]</a>. Après il s'enflamma d'une femme-de-chambre de la Reine,
+qui est aujourd'hui madame de Niert. Une autre, nommée Villeflin, lui
+succéda: elle chantoit; et ensuite est venue madame de Sacy. Il y a
+douze ans que cela dure. Il lui rend tous les soins imaginables.</p>
+
+<h3 class="p4">M. DE GUISE, FILS DU BALAFRÉ<a name="FNanchor_368" id="FNanchor_368"></a><a href="#Footnote_368" class="fnanchor light">[368]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Quand M. de Guise eut le gouvernement de Provence, après la mort du
+Grand Prieur, bâtard de Henri <span class="smcap">II</span>, il trouva à Marseille une fille dont
+il devint amoureux. C'étoit la fille de cette belle Châteauneuf de
+Rieux, qui avoit été aimée par Charles <span class="smcap">IX</span><a name="FNanchor_369" id="FNanchor_369"></a><a href="#Footnote_369" class="fnanchor">[369]</a>, qu'Henri <span class="smcap">III</span> avoit eu
+quelque envie d'épouser, et qui, après n'avoir pas voulu épouser le
+prince de Transylvanie (car <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> il avoit envoyé demander une fille de
+la cour de France), épousa Altoviti-Castellane, capitaine de galères.
+Les Altoviti sont une famille de Florence, dont une branche a été
+transplantée dans le Comtat d'Avignon. Or, cette madame de Castellane
+étant accouchée à Marseille, elle fit tenir sa fille sur les fonts par
+la ville de Marseille même. On lui donna le nom de Marcelle, une de
+leurs saintes, et aussi peut-être parce que ce nom approchoit de celui
+de la ville. Insensiblement, quand cette fille, n'ayant plus ni père
+ni mère, vint demeurer à Marseille avec une de ses tantes, le peuple
+l'appela <i>mademoiselle de Marseille</i>, au lieu de mademoiselle
+Marcelle. C'était une personne de la meilleure grâce du monde, de
+belle taille, blanche, les cheveux châtains, qui dansoit bien, qui
+chantoit, qui savoit la musique jusqu'à composer, qui faisoit des
+vers, et dont l'esprit étoit extrêmement adroit, fière, mais civile;
+c'étoit l'amour de tout le pays. Le Grand prieur en avoit été épris;
+plusieurs, personnes de qualité l'eussent épousée; elle quitta tout
+cela pour M. de Guise.</p>
+
+<p>Sa naissance, sa grandeur, son air agréable, car il étoit, quoique
+camus et petit, de fort bonne mine et fort aimable, la charmèrent.
+Cette galanterie dura quelques années; mais quoiqu'on crût qu'elle lui
+avoit accordé les dernières faveurs, elle vivoit pourtant d'un air si
+noble, qu'on pouvoit croire qu'elle prétendoit à l'épouser, car il
+étoit encore à marier. Elle eut enfin quelque soupçon, et lui du
+dégoût. Elle eut assez de fierté pour le prévenir et pour rompre la
+première. Il part et vient à la cour. Elle <span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> fit ces deux couplets
+de chanson, et y mit un air:</p>
+
+<div class="left30">
+<p>Il s'en va ce cruel vainqueur,<br />
+Il s'en va plein de gloire;<br />
+Il s'en va méprisant mon c&oelig;ur,<br />
+Sa plus noble victoire;<br />
+Et malgré toute sa rigueur,<br />
+J'en garde la mémoire.</p>
+
+<p>Je m'imagine qu'il prendra,<br />
+Quelque nouvelle amante;<br />
+Mais qu'il fasse ce qu'il voudra,<br />
+Je suis la plus galante.<br />
+Le c&oelig;ur me dit qu'il reviendra,<br />
+C'est ce qui me contente.</p></div>
+
+<p>Pour le temps, je ne crois pas qu'on en pût trouver de meilleurs, et
+même aujourd'hui on ne voit guère rien de plus achevé. Voyant qu'il ne
+revenoit point, le chagrin la prit, elle tomba malade, et cette
+maladie dura un an. Elle vendit, car elle n'avoit point de bien, tout
+ce qu'elle avoit de bijoux; M. de Guise en fut averti, et qu'elle
+cachoit sa nécessité à tout le monde; il lui envoya offrir dix mille
+écus. Elle dit au gentilhomme qui disoit les avoir tout prêts, qu'elle
+remercioit M. de Guise, qu'elle ne vouloit rien prendre de personne,
+et encore moins de lui que d'un autre; qu'elle n'avoit guère à vivre,
+et qu'en cet état-là elle se pouvoit passer de tout le monde. Il y a
+apparence que cela augmenta son mal; elle mourut la nuit suivante, et
+on ne lui trouva qu'un sou de reste. La ville la fit enterrer à ses
+dépens dans l'abbaye de Saint-Victor. Vingt-cinq ou trente ans après,
+comme on regarda dans le tombeau où on l'avoit mise, on y trouva son
+corps tout entier; le peuple vouloit que ce fût une sainte, quand un
+vieux religieux alla regarder le registre, et <span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> trouva que c'étoit
+la maîtresse de M. de Guise.</p>
+
+<p>Au combat contre les Rochellois, le feu se prit au vaisseau de M. de
+Guise. Feu M. de La Rochefoucauld lui vint dire: «Ah! monsieur, tout
+est perdu.&mdash;Tourne, tourne, dit-il au pilote, autant vaut rôti que
+bouilli.»</p>
+
+<p>On conte des choses assez plaisantes de ses amourettes<a name="FNanchor_370" id="FNanchor_370"></a><a href="#Footnote_370" class="fnanchor">[370]</a>. Il étoit
+couché avec la femme d'un conseiller du parlement, quand le mari
+arriva de grand matin à l'improviste. Le galant se sauve dans un
+cabinet, mais il oublie ses habits. La femme ôte vite le collet du
+pourpoint et ce qu'il y avoit dans les pochettes. Le mari demande à
+qui étoient ces habits. «Une revendeuse, lui dit-elle, les a apportés,
+elle dit qu'on les aura à bon marché; regardez s'ils vous sont bons;
+ils vous serviront à la campagne.» Il met l'habit, et étant pressé
+d'aller au palais, il prend sa soutane par-dessus et s'en va. Le
+galant prend ceux du mari et s'en va au Louvre. Henri <span class="smcap">IV</span> le regarde,
+et M. de Guise lui conte l'histoire. Le Roi envoie un exempt ordonner
+au conseiller de le venir trouver. Le conseiller, bien étonné, vient;
+le Roi le tire à part, lui parle de cent choses, et en causant lui
+déboutonnoit sa soutane sans faire semblant de rien. L'autre n'osoit
+rien dire; enfin tout d'un coup le Roi s'écrie: «Ventre saint-gris!
+voilà l'habit de mon cousin de Guise.»</p>
+
+<p>Une autre fois il dit à feu M. de Gramont qu'il avoit eu les dernières
+faveurs d'une dame qu'il lui nomma (le fils lui ressemble bien). M. de
+Gramont, quoique grand causeur, n'en dit rien. Quelques jours <span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span>
+après M. de Guise l'ayant rencontré, lui dit: «Monsieur, il me semble
+que vous ne m'aimez plus tant; je ne vous avois dit que j'avois eu
+tout ce que je voulois d'une telle, qu'afin que vous l'allassiez dire,
+et vous n'en avez pas dit un mot.»</p>
+
+<p>Une autre fois il fit bien pis, car ayant recherché une dame fort
+long-temps, et enfin étant couché avec elle, le matin de bonne heure
+il avoit de l'inquiétude et ne faisoit que se tourner de côté et
+d'autre; elle lui demanda ce qu'il avoit: «C'est, dit-il, que je
+voudrois déjà être levé pour l'aller dire.»</p>
+
+<p>Il contoit qu'un soir M. de Créqui lui donna une haquenée pour se
+retirer, et que cette haquenée, qui avoit accoutumé de porter son
+maître chez une dame, ne manqua pas d'y aller; que là on le prit pour
+M. de Créqui, et que, sans trop de lumière, on le mena, son manteau
+sur le nez, par un escalier dérobé, dans une chambre où on le laissa;
+puis que la dame y vint et qu'il profita de l'occasion. Il en donnoit
+un peu à garder.</p>
+
+<p>Il avoit épousé la fille de M. Du Bouchage, frère de M. de Joyeuse, le
+favori. Elle étoit veuve de M. de Montpensier<a name="FNanchor_371" id="FNanchor_371"></a><a href="#Footnote_371" class="fnanchor">[371]</a>, dont elle n'avoit
+eu que feue Madame<a name="FNanchor_372" id="FNanchor_372"></a><a href="#Footnote_372" class="fnanchor">[372]</a>. Cette madame de Guise étoit une fort honnête
+femme et fort dévote. Or le feu comte de Fiesque étoit un grand dévot
+et l'ami de madame de Guise. On demandoit un jour à M. de Guise: «Que
+feriez-vous si <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> vous les trouviez couchés ensemble?&mdash;Je ferois
+sonner, dit-il, toutes les cloches des environs de l'hôtel de Guise,
+comme si les <i>pardons</i> étoient chez nous.»</p>
+
+<p>De Florence, où il s'étoit retiré du temps du cardinal de Richelieu,
+il écrivoit au maréchal de Bassompierre dans la Bastille: «Je suis
+<i>ici</i> pour n'être pas <i>là</i>.»</p>
+
+<p>Le comte de Fiesque d'aujourd'hui passant à Florence, M. de Guise lui
+dit: «Comte, dis un peu à M. le Grand-Duc (c'était en sa présence)
+combien il y a de lapins dans la garenne de Saint-Germain, car il ne
+me veut pas croire.&mdash;Mais, monsieur, dit le comte, le moyen de dire
+cela?&mdash;Eh! reprit M. de Guise, à cinq ou six près, cela n'importe.»</p>
+
+<p>Il étoit grand rêveur et grand menteur. Boisrobert soutient pourtant
+qu'il y avoit de l'affectation, et qu'il l'y avoit surpris: en voici
+un exemple qui pourroit bien être de ce nombre, mais qui ne laisse pas
+d'être fort joli et fort obligeant. Le Fouilloux<a name="FNanchor_373" id="FNanchor_373"></a><a href="#Footnote_373" class="fnanchor">[373]</a> avoit dit à M.
+de Guise une épigramme de Gombauld qui lui avoit plu extrêmement. Le
+duc se promène quelque temps, et puis tout-à-coup appelant le
+gentilhomme: «N'y auroit-il point moyen, lui dit-il, de faire en sorte
+que j'eusse fait cette épigramme?»</p>
+
+<p>Il avoit pourtant de qui tenir pour être rêveur, car sa mère l'étoit
+honnêtement. Un jour elle entendit fort <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> louer les ouvrages de
+Malherbe, qui étoit nouvellement arrivé à la cour. Quelque temps
+après, elle vit un homme en quelque lieu qu'elle prit pour Malherbe,
+et le pria extrêmement de la venir voir. C'étoit un orfèvre qui crut
+qu'elle vouloit quelques pierreries, et lui dit qu'il lui apporteroit
+donc de ses ouvrages. «Monsieur, je vous en prie,» ajouta-t-elle, et
+lui fit bien des civilités. Cet homme va le lendemain à l'hôtel de
+Guise, mais il ne fut pas plus tôt dans la chambre qu'elle reconnut sa
+bévue.</p>
+
+<p>M. de Guise dit un jour à son cocher: «Mène-moi partout où tu voudras,
+pourvu que j'aille chez M. le Nonce et chez M. de Lomenie.» Il alla
+d'abord chez le dernier, qu'il prit toujours pour M. le Nonce, et il
+ne vouloit pas souffrir que M. de Lomenie le conduisît.</p>
+
+<p>Il mentoit, et souvent à force de dire un mensonge, il croyoit ce
+qu'il disoit. Un jour lui, M. d'Angoulême et M. de Bassompierre
+jouoient à qui diroit la plus grande menterie. M. de Guise dit:
+«J'avois une levrette qui, courant après un lièvre, se jeta dans des
+ronces; une ronce coupa le corps de la levrette par le milieu, et la
+partie de devant alla happer le lièvre.» M. d'Angoulême dit qu'il
+avoit un chien courant qui arrêtoit les hérons, puis qu'on les
+terrassoit, et que des masses il avoit fait bâtir Gros-Bois. «Pour
+moi, dit M. de Bassompierre, je me donne au diable si ces messieurs ne
+disent vrai.»</p>
+
+<p>M. de Guise étoit libéral. Le président de Chevry lui envoya par
+Corbinelli<a name="FNanchor_374" id="FNanchor_374"></a><a href="#Footnote_374" class="fnanchor">[374]</a>, son commis, cinquante mille <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> livres qu'il lui
+avoit gagnées. Il y avoit dix mille livres en écus d'or. Quand tout
+fut compté, il voulut donner quelque chose à Corbinelli, et il lui
+donna le plus petit sac, sans songer que c'étoit l'or. Corbinelli,
+sur-le-champ, n'y fait pas non plus de réflexion; mais, arrivé chez
+lui, il fut surpris en voyant ces écus d'or. Il retourne auprès de M.
+de Guise, et lui dit qu'il s'est trompé. M. de Guise lui répondit: «Je
+voudrois qu'il y en eût davantage; il ne sera pas dit que le duc de
+Guise vous a ôté ce que la fortune vous avoit donné<a name="FNanchor_375" id="FNanchor_375"></a><a href="#Footnote_375" class="fnanchor">[375]</a>.»</p>
+
+<h3 class="p4">LE CHEVALIER DE GUISE,</h3>
+
+<h4>FRÈRE DU PRÉCÉDENT.</h4>
+
+<p class="p2">On dit que le chevalier de Guise allant un jour voir une dame à qui il
+demanda s'il ne l'incommodoit point: «Non dit-elle, monsieur, je
+m'entretenois avec mon <i>individu</i>.» Voilà un étrange style! Peu de
+temps après, il se leva, et croyant que c'étoit quelque homme
+d'affaires avec qui elle s'entretenoit: «Madame, lui dit-il, je ne
+veux pas vous interrompre, vous pourrez, <span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> quand il vous plaira,
+reprendre où vous en étiez avec votre <i>individu</i>.»</p>
+
+<p>On dit qu'une fois qu'il vouloit entrer dans une chambre, et qu'il eut
+dit que c'étoit le chevalier de Guise: «Mais il y a encore quelqu'un
+avec vous.&mdash;Non, dit-il, je vous jure, nous ne sommes qu'un.»</p>
+
+<p>Le chevalier se confessa une fois d'aimer une femme et d'en jouir. Le
+confesseur, qui étoit un jésuite, dit qu'il ne lui donneroit point
+l'absolution, s'il ne promettoit de la quitter. «Je n'en ferai rien,»
+dit-il. Il s'obstina tant, que le Jésuite dit qu'il falloit donc aller
+devant le Saint-Sacrement demander à Dieu qu'il lui ôtât cette
+obstination; et, comme ce bon Père conjuroit le bon Dieu, avec le plus
+grand zèle du monde, de déraciner cet amour du c&oelig;ur du jeune
+prince, le chevalier s'enfuyant le tira par la robe: «Mon père, mon
+père, lui dit-il, n'y allez pas si chaudement; j'ai peur que Dieu ne
+vous accorde ce que vous lui demandez.»</p>
+
+<p>Le chevalier répondit pourtant fort bien à feu M. de Rohan, qui,
+parlant de livres devant la Reine, dit que pour M. le chevalier de
+Guise, il n'avoit pour tout livre que les Quatrains de Pibrac. «Il a
+raison, dit-il, madame, c'est qu'il sait bien que je suis <i>juste et
+droit et en toute saison</i><a name="FNanchor_376" id="FNanchor_376"></a><a href="#Footnote_376" class="fnanchor">[376]</a>."</p>
+
+<p>Il étoit brave, beau, bien fait, et d'une bonne mine; et quoiqu'il eût
+l'esprit fort court, sa maison, son air agréable, sa valeur et sa
+bonté (car il étoit bienfaisant) le faisoient aimer de tout le monde.
+<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span></p>
+
+<p>Véritablement il tua un peu en prince, et à la manière de son frère
+aîné<a name="FNanchor_377" id="FNanchor_377"></a><a href="#Footnote_377" class="fnanchor">[377]</a>, le baron de Lux<a name="FNanchor_378" id="FNanchor_378"></a><a href="#Footnote_378" class="fnanchor">[378]</a> le père; car il ne lui donna pas le
+temps de descendre de son carrosse, et ce bon homme avoit encore un
+pied dans la portière. Il disoit que le baron s'étoit vanté d'avoir su
+le dessein qu'avoit le Roi de faire tuer M. de Guise à Blois<a name="FNanchor_379" id="FNanchor_379"></a><a href="#Footnote_379" class="fnanchor">[379]</a>. La
+Reine-mère en fut terriblement irritée, et ne vouloit voir pas un de
+sa race. Le baron étoit bien avec le maréchal d'Ancre, et de plus il
+sembloit que messieurs de Guise voulussent faire entendre aux gens
+qu'il n'étoit pas permis d'être participant d'aucun dessein contre la
+grandeur de leur maison. Enfin cela s'apaisa. Pour le fils du baron de
+Lux, il le tua de galant homme.</p>
+
+<p>Il se mit étourdiment sur un canon qu'on éprouvoit; le canon creva et
+le tua. <span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">LE BARON DU TOUR.</h3>
+
+<p class="p2">Le baron Du Tour n'étoit pas de si bonne maison qu'il le vouloit faire
+accroire. Son grand-père ou son bisaïeul avoit changé le nom de
+<i>Cochon</i><a name="FNanchor_380" id="FNanchor_380"></a><a href="#Footnote_380" class="fnanchor">[380]</a>, qui étoit le nom d'un bourgeois de Reims dont il
+sortoit, en celui de Maupas. Il a été ambassadeur en Angleterre. Mais
+comme c'était un homme fort dévot, il en partit un jour <i>incognito</i>
+pour se trouver à une dévotion de sa famille, et s'en retourna de
+même. Il étoit grand aumônier. Tous les jours on lui mettoit cent sols
+dans sa pochette, et quand il avoit tout donné, s'il rencontroit un
+pauvre, il lui donnoit ou ses gants, ou son mouchoir, ou son cordon.
+Il mourut dans l'habit de Saint-François, après avoir été surnommé <i>le
+père des pauvres</i>, qui lui firent faire un tombeau à leurs dépens.
+Cependant un homme comme je viens de le représenter se battoit en duel
+à dépêche-compagnon. Il étoit brave au dernier point. Au siége
+d'Amiens, je ne sais quel rodomont d'Espagnol envoya demander <span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> à
+faire le coup de pistolet en présence du Roi. Le baron Du Tour se
+trouva là tout armé et la visière baissée, et comme chacun se
+regardoit pour attendre l'ordre du Roi, il monta à cheval, sans
+toucher les étriers, et avant qu'on l'eût reconnu, l'Espagnol étoit à
+bas. Avant cela, il fit belle peur à feu M. de Guise à Reims, car il
+mit l'épée à la main pour défendre Saint-Paul, et sans quelqu'un qui
+l'arrêta, il alloit venger son ami. L'évêque du Puy, ci-devant premier
+aumônier de la Reine<a name="FNanchor_381" id="FNanchor_381"></a><a href="#Footnote_381" class="fnanchor">[381]</a>, et madame de Joyeuse de Champagne, dont
+nous parlerons ailleurs, étoient ses enfants.</p>
+
+<h3 class="p4">M. DE VAUBECOURT.</h3>
+
+<p class="p2">Voici un homme qui ne ressemble pas trop au baron Du Tour. M. de
+Vaubecourt de Champagne, grand-père de celui d'aujourd'hui, étoit
+brave, mais cruel. Quand il prenoit des prisonniers, il les faisoit
+tuer par son fils<a name="FNanchor_382" id="FNanchor_382"></a><a href="#Footnote_382" class="fnanchor">[382]</a> qui n'avoit que dix ans, pour l'accoutumer de
+bonne heure au sang et au carnage. Cela me fait souvenir d'un
+gentilhomme d'auprès de Saumur, qui, quand il est bien en colère
+contre quelque paysan, lui dit: «Je ne te veux pas battre, je ne te
+battrois <span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> pas assez, mais je te veux faire battre par mon fils.»
+Ce fils de M. de Vaubecourt en fut payé, car il eut une jambe emportée
+devant Javarin en Hongrie.</p>
+
+<p>Celui dont nous parlons étoit gouverneur de Châlons. Il rançonnoit
+tous les villages et prenoit tant de chacun pour les exempter de gens
+de guerre. Il mettoit familièrement des étiquettes sur des sacs qui
+portoient le nom de chaque paroisse, avec un bordereau de ce qui lui
+étoit encore dû. La maison-de-ville lui emprunta de l'argent, il
+l'envoya, sans daigner ôter ces étiquettes. Le lieutenant de Châlons,
+parlant un jour avec lui des désordres des gens de guerre, lui disoit
+bonnement: «Monsieur, il y a long-temps qu'on en use ainsi. Vous
+souvient-il d'un régiment que vous aviez en votre jeunesse, qu'on
+appeloit <i>happe-tout</i>?» Il aimoit si fort l'argent, qu'un peu avant de
+mourir, il se fit apporter tout son or sur son lit, et disoit en
+passant les mains dedans: «Hélas! faut-il que je vous quitte<a name="FNanchor_383" id="FNanchor_383"></a><a href="#Footnote_383" class="fnanchor">[383]</a>!» Sa
+femme étoit dévote, et, croyant faire quelque chose pour le salut de
+son mari, comme il étoit en pamoison, elle lui fit vêtir l'habit de
+Saint-François. Quand il revint et qu'il se trouva en cet habit, il se
+mit à renier comme un diable, et disoit: «Voulez-vous que j'aille en
+paradis en masque?» et trépassa en ce bon état.<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">ROCHER PORTAIL.</h3>
+
+<p class="p2">Rocher Portail s'appeloit en son nom Gilles Ruelland; il étoit natif
+d'Antrain, village distant de six lieues de Saint-Malo. Il servoit un
+nommé Ferrière, marchand de toiles à faire des voiles de navires<a name="FNanchor_384" id="FNanchor_384"></a><a href="#Footnote_384" class="fnanchor">[384]</a>,
+et ne faisoit autre chose que de conduire deux chevaux qui portoient
+ces voiles à une veuve de Saint-Malo, associée à Ferrière.</p>
+
+<p>Il disoit que la première fois qu'il mit des souliers à ses pieds (il
+avoit pourtant de l'âge), il en étoit si embarrassé qu'il ne savoit
+comment marcher. Comme il étoit naturellement ménager, il épargnoit
+toujours quelque chose, et son maître ayant pris une sous-ferme des
+impôts et billons de quelque partie de l'évêché de Saint-Malo, lui et
+quelques-uns de ses camarades sous-affermèrent quelques hameaux. Il
+n'avoit garde de se tromper, car il savoit, à une pinte près, ce qu'on
+buvoit en chaque village de cette sous-ferme, soit de cidre, soit de
+vin.</p>
+
+<p>Son maître vint à mourir. Lui se maria en ce temps-là avec la fille
+d'une fruitière de Fougères, femme-de-chambre de madame d'Antrain. La
+veuve associée de <span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> son maître, considérant que M. de Merc&oelig;ur
+tenoit encore la Bretagne et que M. de Montgommery, qui étoit du parti
+du Roi, avait Pontorson, conseille à Gilles Ruelland de faire trafic
+d'armes et de tâcher d'avoir passe-ports des deux partis. Elle prend
+trois cents écus qu'il avoit amassés et lui donne des armes pour cela.
+En peu de temps il y gagna quatre mille écus; mais la paix s'étant
+faite, il fallut changer de métier. Il disoit en contant sa fortune,
+car il n'étoit point glorieux, que quand il se vit ces quatre mille
+écus, il croyoit, tant il étoit aise, que le Roi n'étoit pas son
+cousin.</p>
+
+<p>Il arriva en ce temps-là que des gens de Paris ayant pris la ferme des
+impôts et billons, on leur donna avis qu'il y falloit intéresser
+Rocher Portail, qu'il connoissoit jusques aux moindres hameaux des
+neufs évêchés. Pour lui, il a avoué depuis ingénument qu'on lui
+faisoit bien de l'honneur; qu'à la vérité, pour Rennes et Saint-Malo,
+il en savoit tout ce qu'on peut en savoir, et un peu de Nantes; mais
+que pour le reste il n'en avoit connaissance aucune. Il s'abouche avec
+ces gens-là: «Vous êtes quatre, leur dit-il, je veux un cinquième au
+profit et non à la perte, mais je ferai toutes les poursuites à mes
+dépens.» Ils en tombèrent d'accord. En moins de quatre ans, il les
+désintéressa tous et demeura seul. Il eut ces fermes-là vingt-quatre
+ans durant, au même prix, et, au bout de ces vingt-quatre ans, on y
+mit six cent mille livres d'enchère, qui fut couverte par lui.
+Regardez quel gain il pouvoit y avoir fait. Il fit encore plusieurs
+autres bonnes affaires, car il étoit aussi de tout. Il portoit
+toujours beaucoup d'or sur lui, et avoit toujours quatre pochettes. Il
+récompensoit libéralement <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> tous ceux qui lui donnoient avis de
+quelque chose.</p>
+
+<p>Avec cela il étoit heureux. En voici une marque. Il alla à Tours, où
+le Roi étoit. A peine y fut-il que des gens de Lyon le viennent
+trouver, lui disent qu'ils pensoient à une telle affaire, qu'ils
+n'ignoroient pas que, s'il vouloit y penser, il l'empêcheroit, mais
+qu'il leur feroit un grand préjudice, et, pour le dédommager, ils lui
+offroient dix mille écus. La vérité est qu'il n'y pensoit pas, mais il
+feignit d'être venu pour cela à la cour, et ne les en quitta pas à
+moins de trente mille écus.</p>
+
+<p>On l'appela Rocher Portail, du nom de la petite terre qu'il acheta et
+où il fit bâtir. Il acquit encore la baronie de Tressan et la terre de
+Montaurin. Il laissa deux garçons, et plusieurs filles toutes bien
+mariées. La dernière eut cinq cent mille livre en mariage, et épousa
+M. de Brissac, dont nous parlerons ailleurs<a name="FNanchor_385" id="FNanchor_385"></a><a href="#Footnote_385" class="fnanchor">[385]</a>. Il mourut un peu
+avant le siége de La Rochelle. C'étoit un homme de bonne chère et aimé
+de tout le monde. Le Pailleur<a name="FNanchor_386" id="FNanchor_386"></a><a href="#Footnote_386" class="fnanchor">[386]</a>, à qui Rocher Portail a conté tout
+ce que je viens d'écrire, dit que cet homme, malgré toute son
+opulence, avoit encore quelques bassesses qui lui étoient restées de
+sa première fortune; car, dans une lettre qu'il écrivoit à sa femme,
+qu'elle donna à lire au Pailleur (Rocher Portail n'avoit appris à lire
+et à écrire que fort tard, et <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> il faisoit l'un et l'autre
+pitoyablement), il parloit d'un veau qu'il vouloit vendre et d'autres
+petites choses indignes de lui.</p>
+
+<p>Il y avoit en ce temps un tanneur, Le Clerc, à Meulan, où il y a
+d'excellentes tanneries, qui devint aussi prodigieusement riche, sans
+prendre aucune ferme du Roi, car il ne se mêla jamais que de son
+métier et de vendre des bestiaux.</p>
+
+<p>Il se nommait Nicolas Le Clerc, et, quoiqu'il se fût fait enfin
+secrétaire du Roi, on ne l'appela jamais autrement. Il maria une de
+ses filles à M. de Sanceville, président à mortier au parlement de
+Paris; une autre à M. Des Hameaux, premier président de la chambre des
+comptes de Rouen; et les autres de même. Il laissa un fils fort riche,
+qu'on appela M. de Lesseville, d'une terre auprès de Meulan, que le
+père avoit achetée. Il étoit maître des comptes, à Paris, et est mort
+depuis peu; il avoit soixante mille livres de rente. <span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">LE CONNÉTABLE DE LUYNES<a name="FNanchor_387" id="FNanchor_387"></a><a href="#Footnote_387" class="fnanchor light">[387]</a>,</h3>
+
+<h4>M. ET MADAME DE CHEVREUSE ET M. DE LUYNES.</h4>
+
+<p class="p2">M. le connétable de Luynes étoit d'une naissance fort médiocre. Voici
+ce qu'on en disoit de son temps<a name="FNanchor_388" id="FNanchor_388"></a><a href="#Footnote_388" class="fnanchor">[388]</a>. En une petite ville du Comtat
+d'Avignon, il y avoit un chanoine nommé Aubert<a name="FNanchor_389" id="FNanchor_389"></a><a href="#Footnote_389" class="fnanchor">[389]</a>. Ce chanoine eut
+un bâtard qui porta les armes durant les troubles. On l'appeloit <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span>
+le capitaine Luynes, à cause peut-être de quelque chaumière qui se
+nommoit ainsi. Ce capitaine Luynes étoit homme de service. Il eut le
+gouvernement du Pont-Saint-Esprit, puis de Beaucaire, et mena deux
+mille hommes des Cévennes à M. d'Alençon en Flandre. Au lieu de
+<i>Aubert</i>, il signa <i>d'Albert</i>. Il fit amitié avec un gentilhomme de
+ces pays-là nommé Contade, qui connoissoit M. le comte Du Lude<a name="FNanchor_390" id="FNanchor_390"></a><a href="#Footnote_390" class="fnanchor">[390]</a>,
+grand-père de celui d'aujourd'hui, fit en sorte que le fils aîné de ce
+capitaine Luynes fut reçu page de la chambre, sous M. de Bellegarde.
+Après avoir quitté la livrée, ce jeune garçon fut ordinaire<a name="FNanchor_391" id="FNanchor_391"></a><a href="#Footnote_391" class="fnanchor">[391]</a> chez
+le Roi. C'était quelque chose de plus alors que ce n'est à cette
+heure. Il aimoit les oiseaux et s'y entendoit. Il s'attachoit fort au
+Roi, et commença à lui plaire en dressant des pies-grièches.</p>
+
+<p>La Reine-mère et le maréchal d'Ancre, qui avoient éloigné le grand
+prieur de Vendôme, et ensuite le commandeur de Souvré<a name="FNanchor_392" id="FNanchor_392"></a><a href="#Footnote_392" class="fnanchor">[392]</a>
+d'aujourd'hui, puis Montpouillun, fils du maréchal de La Force, parce
+que le Roi leur avoit témoigné de la bonne volonté, ne se défièrent
+point de ce jeune homme qui n'étoit point de naissance.</p>
+
+<p>Il avoit deux frères avec lui. L'un se nommoit Brante, et l'autre
+Cadenet. Ils étoient tous trois beaux <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> garçons. Cadenet, depuis
+duc de Chaulnes et maréchal de France, avoit la tête belle et portoit
+une moustache que l'on a depuis appelée une <i>cadenette</i>. On disoit
+qu'à tous trois ils n'avoient qu'un bel habit qu'ils prenoient tour à
+tour pour aller au Louvre, et qu'ils n'avoient aussi qu'un bidet. Leur
+union cependant a fort servi à leur fortune.</p>
+
+<p>M. de Luynes fit entreprendre au Roi de se défaire du maréchal
+d'Ancre, afin de l'engager à pousser la Reine sa mère; mais le Roi
+avoit si peur, et peut-être son favori aussi, car on ne l'accusoit pas
+d'être trop vaillant, ni ses frères non plus, qu'on fit tenir des
+chevaux prêts pour s'enfuir à Soissons, en cas qu'on manquât le coup.</p>
+
+<p>On chantoit entre autres couplets celui-ci contre eux:</p>
+
+<p class="left30">
+D'enfer le chien à trois têtes<br />
+Garde l'huis avec effroi,<br />
+En France trois grosses bêtes<br />
+Gardent d'approcher le Roi.</p>
+
+<p>De Luynes, tout puissant, épouse mademoiselle de Montbazon, depuis
+madame de Chevreuse<a name="FNanchor_393" id="FNanchor_393"></a><a href="#Footnote_393" class="fnanchor">[393]</a>:
+Le vidame d'Amiens, qui pouvoit faire
+épouser à sa fille, héritière de Pequigny, M. le duc de Fronsac, fils
+du comte de Saint-Paul, aima mieux, par une ridicule ambition, la
+donner à Cadenet, et le prince de Tingry donna sa fille à Brante,
+qu'on appela depuis cela M. de Luxembourg. Il mourut jeune.</p>
+
+<p>On dit que le connétable disoit, allant faire la guerre aux Huguenots,
+qu'au retour il apprendroit l'art militaire de la guerre. M. de
+Chaulnes, à Saint-Jean-d'Angeli, <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> s'arma d'armes si pesantes qu'on
+disoit qu'il lui avoit fallu donner des potences pour marcher.</p>
+
+<p>Le connétable logeoit au Louvre, et sa femme aussi. Le Roi étoit fort
+familier avec elle, et ils badinoient assez ensemble; mais il n'eut
+jamais l'esprit de faire le connétable cocu. Il eût pourtant fait
+grand plaisir à toute la cour, et elle en valoit bien la peine. Elle
+étoit jolie, friponne, éveillée, et qui ne demandoit pas mieux. Une
+fois elle fit une grande malice à la Reine. Ce fut durant les guerres
+de la religion, à un lieu nommé Moissac, où la Reine ni elle n'avoient
+pu loger, à cause de la petitesse du château. Madame la connétable,
+qui prenoit plaisir à mettre martel en tête à madame la Reine, un jour
+qu'elle y étoit allée avec elle, dit qu'elle vouloit y demeurer à
+coucher. «Mais il n'y a point de lits, dit la Reine.&mdash;Hé! le Roi n'en
+a-t-il pas un, répondit-elle, et M. le connétable un autre?» En effet,
+elle y demeura, et la Reine non. Et quand la Reine passa sous les
+fenêtres du château, en s'en allant, car on faisoit un grand tour
+autour de la montagne où ce château est situé, elle lui cria: «Adieu,
+madame, adieu, pour moi je me trouve fort bien ici<a name="FNanchor_394" id="FNanchor_394"></a><a href="#Footnote_394" class="fnanchor">[394]</a>.»</p>
+
+<p>Le connétable avoit fait venir de son pays un jeune homme, fils d'un
+je ne sais qui, nommé d'Esplan, qui <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> servoit à porter l'arbalète
+au Roi. Enfin il fit si bien qu'il devint marquis de Grimault. C'est
+une terre de considération du domaine du Roi en Provence. Il épousa
+mademoiselle de Mauran de La Baulme, dont il n'eut point d'enfants. Il
+étoit quasi aussi bien que les Luynes avec le Roi. Ils firent aussi
+venir Modène et Des Hagens. Le connétable eut deux enfants, M. de
+Luynes d'aujourd'hui, et une fille qui est fort avant dans la
+dévotion<a name="FNanchor_395" id="FNanchor_395"></a><a href="#Footnote_395" class="fnanchor">[395]</a>.</p>
+
+<p>Au bout d'un an et demi, madame la connétable se maria avec M. de
+Chevreuse<a name="FNanchor_396" id="FNanchor_396"></a><a href="#Footnote_396" class="fnanchor">[396]</a>. C'était le second de messieurs de Guise et le mieux
+fait de tous les quatre. Le cardinal étoit plus beau, mais M. de
+Chevreuse étoit l'homme de la meilleure mine qu'on pouvoit voir; il
+avoit de l'esprit passablement, et on dit que pour la valeur on n'en a
+jamais vu une plus de sang-froid. Il ne cherchoit point le péril,
+mais, quand il y étoit, il y faisoit tout ce qu'on y pouvoit faire. Au
+siége d'Amiens, comme il n'étoit encore que prince de Joinville, son
+gouverneur ayant été tué dans la tranchée, il se mit sur le lieu à le
+fouiller, et prit ce qu'il avoit dans ses pochettes.</p>
+
+<p>Il gagna bien plus avec la maréchale de Fervaques<a name="FNanchor_397" id="FNanchor_397"></a><a href="#Footnote_397" class="fnanchor">[397]</a>. Cette dame
+étoit veuve, sans enfants, et riche de deux cent mille écus. M. de
+Chevreuse fit semblant de la vouloir épouser; elle en devint amoureuse
+sur cette espérance, car c'étoit une honnête femme, et s'en laissa
+tellement empaulmer, qu'elle lui donnoit tantôt une <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> chose, tantôt
+une autre, et enfin elle le fit son héritier. Il envoya son corps par
+le messager au lieu de sa sépulture.</p>
+
+<p>Quand on fit le mariage de la reine d'Angleterre<a name="FNanchor_398" id="FNanchor_398"></a><a href="#Footnote_398" class="fnanchor">[398]</a>, on choisit M.
+de Chevreuse pour représenter le roi de la Grande-Bretagne, parce
+qu'il étoit son parent fort proche, qu'il avoit, comme j'ai dit, fort
+bonne mine, et que madame de Chevreuse avoit toutes les pierreries de
+la maréchale d'Ancre. Elle accompagna la Reine en Angleterre; Milord
+Rich, depuis comte Holland, l'avoit cajolée ici en traitant du
+mariage. C'était un fort bel homme, mais sa beauté avoit je ne sais
+quoi de fade. Elle disoit des douceurs de son galant et de celles de
+Buckingham pour la Reine, que ce n'étoit pas qu'ils parlassent
+d'amour, et qu'on parloit ainsi en leur pays à toutes sortes de
+personnes. Quand elle fut de retour d'Angleterre, le cardinal de
+Richelieu s'adressa à elle dans le dessein qu'il avoit d'en conter à
+la Reine; mais elle s'en divertissoit. J'ai ouï dire qu'une fois elle
+lui dit que la Reine seroit ravie de le voir vêtu de toile d'argent
+gris de lin<a name="FNanchor_399" id="FNanchor_399"></a><a href="#Footnote_399" class="fnanchor">[399]</a>. Il s'éloigna, voyant qu'elle se moquoit de lui.
+Après elle revint, et Monsieur disoit <span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> qu'on l'avoit fait venir
+pour donner plus de moyens à la Reine de faire un enfant.</p>
+
+<p>Elle se mit aussi à cabaler avec M. de Châteauneuf, qui étoit amoureux
+d'elle. C'étoit un homme tout confit en galanterie. Il avoit bien fait
+des folies avec madame de Pisieux. Il devoit beaucoup. Il n'en fit pas
+moins pour madame de Chevreuse. En voyage, on le voyoit à la portière
+du carrosse de la Reine, où elle étoit, à cheval, en robe de satin, et
+faisant manége. Il n'y avoit rien de plus ridicule. Le cardinal en
+avoit des jalousies étranges, car il le soupçonnoit d'en vouloir aussi
+à la Reine, et ce fut cela plutôt qu'autre chose, qui le fit mener
+prisonnier à Angoulême, où il ne fut guère mieux traité que son
+prédécesseur, le garde-des-sceaux de Marillac. Madame de Chevreuse fut
+reléguée à Dampierre, d'où elle venoit déguisée, comme une demoiselle
+crottée, chez la Reine, entre chien et loup. La Reine se retiroit dans
+son oratoire; je pense qu'elles en contoient bien du cardinal et de
+ses galanteries. Enfin elle <span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> en fit tant que M. le cardinal
+l'envoya à Tours, ou le vieil archevêque, Bertrand de Chaux, devint
+amoureux d'elle. Il étoit d'une maison de Basque. Ce bon homme disoit
+toujours <i>ainsin</i> comme cela. Il n'étoit pas ignorant. Il aimoit fort
+le jeu. Son anagramme étoit chaud brelandier<a name="FNanchor_400" id="FNanchor_400"></a><a href="#Footnote_400" class="fnanchor">[400]</a>. Madame de Chevreuse
+dit qu'un jour, à la représentation de la <i>Marianne</i> de Tristan, elle
+lui dit: «Mais, monseigneur, il me semble que nous ne sommes point
+touchés de la Passion comme de cette comédie.&mdash;Je crois bien, madame,
+répondit-il; c'est histoire ceci, c'est histoire. Je l'ai lu dans
+Josèphe.»</p>
+
+<p>Elle souffroit qu'il lui donnât sa chemise quand il se trouvoit à son
+lever. Un jour qu'elle avoit à lui demander quelque chose: «Vous
+verrez qu'il fera tout ce que je voudrai, je n'ai, disoit-elle, qu'à
+lui laisser toucher ma cuisse à table.» Il avoit près de quatre-vingts
+ans. Il dit quand elle fut partie, car il parloit fort mal: «Voilà où
+elle <i>s'assisa</i> en me disant adieu, et où elle me dit quatre paroles
+qui <i>m'assommèrent</i>.» On trouva après sa mort dans ses papiers un
+billet déchiré de madame de Chevreuse, de vingt-cinq mille livres
+qu'il lui avoit prêtées.</p>
+
+<p>Ce bon homme pensa être cardinal; mais le cardinal de Richelieu
+l'empêcha. Il disoit: «Si le Roi eût été en faveur, j'étois cardinal.»</p>
+
+<p>Comme madame de Chevreuse étoit à Tours, quelqu'un, en la regardant,
+dit: «Oh! la belle femme! je voudrois bien l'avoir......!» Elle se mit
+à rire, et dit: «Voilà de ces gens qui aiment besogne faite.» Un jour,
+environ vers ce temps-là, elle étoit sur son lit en goguettes, <span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> et
+elle demanda à un honnête homme de la ville: «Or çà, en conscience,
+n'avez-vous jamais fait faux-bond à votre femme?&mdash;Madame, lui dit cet
+homme, quand vous m'aurez dit si vous ne l'avez point fait à monsieur
+votre mari, je verrai ce que j'aurai à vous répondre.» Elle se mit à
+jouer du tambour sur le dossier de son lit, et n'eut pas le mot à
+dire. J'ai ouï conter, mais je ne voudrois pas l'assurer, que par
+gaillardise elle se déguisa un jour de fête en paysanne, et s'alla
+promener toute seule dans les prairies. Je ne sais quel ouvrier en
+soie la rencontra. Pour rire elle s'arrête à lui parler, faisant
+semblant de le trouver fort à son goût; mais ce rustre, qui
+n'entendoit point de finesse, la culbuta fort bien, et on dit qu'elle
+passa le pas, sans qu'il en soit arrivé jamais autre chose.</p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu demanda à M. de Chevreuse s'il répondoit de
+sa femme: «Non, dit-il, tandis qu'elle sera entre les mains du
+lieutenant criminel de Tours, Saint-Julien.» C'étoit celui qui l'avoit
+portée à se séparer de biens d'avec son mari; car M. de Chevreuse
+faisoit tant de dépenses qu'il a fait faire une fois jusqu'à quinze
+carrosses pour voir celui qui seroit le plus doux.</p>
+
+<p>Le cardinal envoya donc un exempt pour la mener dans la tour de
+Loches. Elle le reçut fort bien, lui fit bonne chère, et lui dit
+qu'ils partiroient le lendemain. Cependant la nuit elle eut des habits
+d'homme pour elle et pour une demoiselle, et se sauva avant jour à
+cheval. Le prince de Marsillac, aujourd'hui M. de La Rochefoucauld,
+fut mis dans la Bastille pour l'avoir reçue une nuit chez lui. M.
+d'Epernon lui donna un vieux gentilhomme pour la conduire jusqu'à la
+frontière <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> d'Espagne<a name="FNanchor_401" id="FNanchor_401"></a><a href="#Footnote_401" class="fnanchor">[401]</a>. Dans les informations qu'en fit faire
+le président Vigner, il y a, entre autres choses, que les femmes de
+Gascogne devenoient amoureuses de madame de Chevreuse<a name="FNanchor_402" id="FNanchor_402"></a><a href="#Footnote_402" class="fnanchor">[402]</a>. Une fois
+dans une hôtellerie, la servante la surprit sans perruque. Cela la fit
+partir avant jour. Ses <i>drogues</i> lui prirent un jour, on fit accroire
+que c'étoit un gentilhomme blessé en duel. Un Anglois nommé Craft,
+qu'elle avoit toujours eu avec elle depuis le voyage d'Angleterre,
+parut quelques jours après son évasion à Tours. On croyoit qu'il
+l'avoit accompagnée, car cet homme avoit de grandes privautés avec
+elle, et on ne comprenoit pas quels charmes elle y trouvoit. Elle
+passa ainsi en Espagne. On fit un couplet de chanson où on la faisoit
+parler à son écuyer<a name="FNanchor_403" id="FNanchor_403"></a><a href="#Footnote_403" class="fnanchor">[403]</a>:</p>
+
+<p class="left30">
+La Boissière, dis-moi,<br />
+Vas-je pas bien en homme?
+<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span></p>
+
+<p class="left30">
+Vous chevauchez, ma foi,<br />
+Mieux que tant que nous sommes.<br />
+<span class="i2">Elle est</span><br />
+Au régiment des gardes,<br />
+<span class="i1">Comme un cadet.</span></p>
+
+<p>Avant ce voyage d'Espagne, elle en avoit fait un en Lorraine. En moins
+de rien elle brouilla toute la cour, et ce fut elle qui donna
+commencement au mauvais ménage du duc Charles<a name="FNanchor_404" id="FNanchor_404"></a><a href="#Footnote_404" class="fnanchor">[404]</a> et de la duchesse
+sa femme, car le duc étant devenu amoureux d'elle, et lui ayant donné
+un diamant qui venoit de sa femme, et que sa femme connoissoit fort
+bien, elle l'envoya le lendemain à la duchesse.</p>
+
+<p>Revenons à M. de Chevreuse. Quoique endetté, sa table, son écurie, ses
+gens ont toujours été en bon état. Il a toujours été propre. Il étoit
+devenu fort sourd et pétoit à table, même sans s'en apercevoir. Quand
+il fit ce grand parc à Dampierre, il le fit à la manière du bonhomme
+d'Angoulême; il enferma les terres du tiers et du quart: il est vrai
+que ce ne sont pas trop bonnes terres; et, pour apaiser les
+propriétaires, il leur promit qu'il leur en donneroit à chacun une
+clef, qu'il est encore à leur donner.</p>
+
+<p>Il avoit là un petit sérail; à Pâques, quand il falloit se confesser,
+le même carrosse qui alloit quérir le confesseur, emmenoit les
+mignonnes et les reprenoit en ramenant le confesseur. Il avoit je ne
+sais quel brasselet où il y avoit, je pense, dedans quelque petite
+toison. Il le montroit à tout le monde, et disoit: «J'ai si bien fait
+à ces pâques, que j'ai conservé mon brasselet.» Il avoit soixante-dix
+ans quand il faisoit cette <span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> jolie petite vie, qu'il a continuée
+jusqu'à la mort.</p>
+
+<p>Je ne sais quel homme d'affaires d'auprès Saint-Thomas-du-Louvre ayant
+été rencontré par des voleurs, leur promit, parce qu'il n'avoit point
+d'argent sur lui, de leur donner vingt pistoles. Ils y envoyèrent,
+mais il leur donna plus d'or faux que de bon. Or, M. de Chevreuse,
+dont l'hôtel est dans la rue Saint-Thomas, un soir, après souper,
+allant seul à pied avec un page chez je ne sais quelle créature, là
+auprès, où il avoit accoutumé d'aller, prit, sans y songer, une porte
+pour l'autre, et heurta chez cet homme, qui, craignant que ce ne
+fussent ses filoux, se mit à crier: Aux voleurs! Le bourgeois sort; on
+alloit charger M. de Chevreuse, s'il n'eût eu son ordre. Quelques-uns
+pourtant veulent qu'à la chaude il ait eu quelque horion. Pour moi, je
+doute fort de ce conte.</p>
+
+<p>Comme il se portoit fort bien, quoiqu'il eût quatre-vingts ans, il
+disoit toujours qu'il vivroit cent ans pour le moins. Il eut pourtant
+une grande maladie bientôt après, dans laquelle il fut attaqué
+d'apoplexie. Au sortir de ce mal, il disoit qu'il en étoit revenu
+aussi gaillard qu'à vingt-cinq ans. Il traita en ce temps-là avec M.
+de Luynes, fils de sa femme, et lui céda tout son bien, à condition
+qu'il lui donneroit tant de pension par an, de lui fournir tant pour
+payer ses dettes, et il voulut avoir une somme de dix mille livres
+tous les ans pour ses mignonnes. Il aimoit plus la <span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> bonne chère
+que jamais. Sa fille de Jouarre ayant envoyé savoir de ses nouvelles,
+il lui manda que sur toutes choses il lui recommandoit de faire bonne
+chère et de la faire faire aussi à ses religieuses<a name="FNanchor_405" id="FNanchor_405"></a><a href="#Footnote_405" class="fnanchor">[405]</a>. Il
+n'attendoit, disoit-il, que le bout de l'an pour traiter ses médecins
+qui l'avoient menacé d'une rechute, en ce temps-là, comme c'est
+l'ordinaire. Mais il ne fut pas en peine de les convier, car il mourut
+comme on le lui avoit prédit.</p>
+
+<h3 class="p4">M. LE DUC DE LUYNES<a name="FNanchor_406" id="FNanchor_406"></a><a href="#Footnote_406" class="fnanchor light">[406]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">M. le duc de Luynes ne ressemble à sa mère en aucune chose. Il a
+furieusement dégénéré. Il fut marié de bonne heure avec la fille d'un
+Seguier<a name="FNanchor_407" id="FNanchor_407"></a><a href="#Footnote_407" class="fnanchor">[407]</a>, qui portoit le nom de Soret, d'une terre auprès d'Anet,
+et madame de Rambouillet disoit, voyant la fille unique de cet homme
+épouser le duc de Luynes: «Faut-il que le connétable de Luynes n'ait
+fait tout ce qu'il a fait que pour la fille de Soret<a name="FNanchor_408" id="FNanchor_408"></a><a href="#Footnote_408" class="fnanchor">[408]</a>?»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span>
+J'ai vu un roman de la façon de cette femme. Madame de Luynes ne vécut
+guère: elle mourut en couches (en 1651). Elle et son mari étoient
+également dévots. Ils donnoient beaucoup aux pauvres. Les Jansénistes
+faisoient tout chez eux. Il y a eu un Père Magneux, à Luynes-Maillé,
+auprès de Tours, qui faisoit enrager tout le monde. Madame de Luynes
+envoya un jour ordre aux officiers de faire vider de la duché toutes
+les femmes de mauvaise vie. Les officiers lui mandèrent que pour eux,
+ils ne les discernoient point d'avec les autres, et que, si elle
+savoit quelque marque pour les connoître, qu'elle prît la peine de le
+leur mander. Il a couru le bruit qu'il se faisoit des miracles à son
+tombeau; que son mari et elle se levoient la nuit pour prier Dieu.
+Depuis la mort de sa femme, M. de Luynes a mis ses enfants entre les
+mains d'une mademoiselle Richer, grande Janséniste, et a pris le <span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span>
+mari, avocat au parlement, pour son intendant. Lui est comme hors du
+monde, et a acheté une maison proche de Port-Royal-des-Champs, où il
+est presque toujours<a name="FNanchor_409" id="FNanchor_409"></a><a href="#Footnote_409" class="fnanchor">[409]</a>.</p>
+
+<h3 class="p4">LE MARÉCHAL D'ESTRÉES<a name="FNanchor_410" id="FNanchor_410"></a><a href="#Footnote_410" class="fnanchor light">[410]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Le maréchal d'Estrées est le digne frère de ses six s&oelig;urs, car ça
+toujours été un homme dissolu et qui n'a jamais eu aucun scrupule. On
+dit même qu'il avoit couché avec toutes six. Étant encore marquis de
+C&oelig;uvres, il pensa être assassiné à la croix du Trahoir<a name="FNanchor_411" id="FNanchor_411"></a><a href="#Footnote_411" class="fnanchor">[411]</a> par le
+chevalier de Guise, qui étoit accompagné de quatre hommes. Le marquis
+sauta du carrosse et mit l'épée à la main. On y courut, et il ne fut
+point blessé. On lui donna à commander quelques troupes dans la
+Valteline; je crois qu'il étoit en Italie en ce temps-là, et que, le
+trouvant tout porté, on se servit de lui. Il battit le comte Bagni,
+qui commandoit les troupes <span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> du pape. C'est ce Bagni qui étoit
+encore nonce ici, il n'y a que deux ans. Pour cet exploit, la
+Reine-mère le fit maréchal de France. Un peu devant, on n'avoit pas
+voulu le faire chevalier de l'Ordre. Après il alla échouer contre une
+hôtellerie fortifiée. Ce n'est pas un grand guerrier. Son grand-père
+étoit huguenot, et comme Catherine de Médicis faisoit difficulté de
+lui donner emploi à cause de cela, il lui fit dire que son... et son
+honneur n'avoient point de religion.</p>
+
+<p>Il avoit été ambassadeur à Rome du temps de Paul <span class="smcap">V</span>. Il fit assez de
+bruit, et le pape étant mort, ce fut par sa cabale et par ses
+violences que Grégoire <span class="smcap">XV</span> fut élu. Ce pape, quand il l'alla voir, lui
+dit: «Vous voyez votre ouvrage, demandez ce que vous voulez:
+voulez-vous un chapeau de cardinal? je vous le donnerai en même temps
+qu'à mon neveu.» Le marquis, étant aîné de la maison, le refusa<a name="FNanchor_412" id="FNanchor_412"></a><a href="#Footnote_412" class="fnanchor">[412]</a>.
+Depuis, Bautru le voyant fort vieux, et jouer sans lunettes, lui
+disoit: «Monsieur le maréchal, vous avez eu grand tort, vous deviez
+prendre le chapeau; ce seroit une chose de grande édification de voir
+le doyen du sacré collége livrer chance sans lunettes.» Il a toujours
+joué désordonnément. Quelquefois son train étoit magnifique;
+quelquefois ses gens n'avoient pas de souliers. Comme il a l'honneur
+d'avoir été toujours brutal, il vouloit tout tuer, quand il avoit
+perdu, et encore à cette heure, il lui arrive de rompre des vitres. On
+dit qu'un jour ayant perdu cent mille livres, il fit éteindre chez lui
+une chandelle et cria fort contre son sommelier, <span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> de n'être pas
+meilleur ménager que cela; que cette chandelle étoit de trop, et qu'il
+ne s'étonnoit pas si on le ruinoit. C'est un grand tyran, et qui fait
+valoir son gouvernement de l'Ile de France autant que gouverneur
+puisse jamais faire. Quand il y envoie son train, il le fait vivre par
+étapes. Il à presque toutes les maltôtes et fait tous les prêts. Son
+fils, le marquis de C&oelig;uvres, s'en acquittera aussi fort dignement.</p>
+
+<p>Le maréchal a été marié en premières noces avec mademoiselle de
+Béthune, s&oelig;ur du comte de Béthune et du comte de Charrost. Il en a
+eu trois garçons: le marquis de C&oelig;uvres, le comte d'Estrées et
+l'évêque de Laon.</p>
+
+<p>En secondes noces, il épousa la veuve de Lauzières, fils du maréchal
+de Thémines. Depuis, on l'appela le marquis de Thémines. Il en a eu un
+fils qui fut tué à Valenciennes en 1636. On l'appeloit le marquis
+d'Estrées. Bautru disoit qu'il n'y avoit pas au monde une seigneurie
+qui eût tant de seigneurs, car il y avoit un maréchal d'Estrées, un
+comte d'Estrées et un marquis d'Estrées.</p>
+
+<p>Le maréchal, qui en toute autre chose est un homme avec lequel il n'y
+a point de quartier, est pourtant fort bon mari, a bien vécu avec sa
+première femme et vit bien avec sa seconde. Son fils aîné lui
+ressemble en cela, car il a supporté avec beaucoup d'affliction la
+mort de la sienne, quoiqu'elle ne fût point jolie; c'étoit la fille de
+sa belle-mère.</p>
+
+<p>Le maréchal d'Estrées a une bonne qualité, c'est qu'il ne s'étonne pas
+aisément. Il est assez ferme et voit assez clair dans les affaires.
+Quand Le Coudray-Genier, peut-être pour se faire de fête, s'avisa de
+donner avis <span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> au feu Roi qu'à un baptême d'un des enfants de M. de
+Vendôme on le devoit empoisonner par le moyen d'une fourchette creuse
+dans laquelle il y auroit du poison qui couleroit dans le morceau
+qu'on lui serviroit, M. de Vendôme se voulut retirer. Le maréchal le
+retint, et lui dit que, puisqu'il étoit innocent, il falloit demeurer
+et demander justice. Effectivement, Le Coudray-Genier eut la tête
+coupée<a name="FNanchor_413" id="FNanchor_413"></a><a href="#Footnote_413" class="fnanchor">[413]</a>.</p>
+
+<p>Le maréchal a fait quelques bonnes actions en sa vie. Quand le
+cardinal de Richelieu fit faire le procès à M. de La Vieuville, M. le
+maréchal d'Estrées demanda la confiscation de trois terres de M. de La
+Vieuville et les lui conserva, après lui en avoir envoyé le brevet. M.
+de Saint-Simon, qui eut les autres, n'en usa pas ainsi, et depuis il y
+a eu procès pour les dégradations qu'il y avoit faites.</p>
+
+<p>Il ne voulut point commander en Provence je ne sais quelles troupes
+que le cardinal de Richelieu y envoyoit, que conjointement avec M. de
+Guise. Il refusa de prendre le gouvernement de Provence sur lui. M. le
+maréchal de Vitry le prit.</p>
+
+<p>Ambassadeur à Rome avant la naissance du Roi (Louis <span class="smcap">XIV</span>), il y demeura
+encore jusqu'à la grande querelle qu'il eut avec les Barberins.</p>
+
+<p>Le maréchal avoit un écuyer nommé Le Rouvray. <span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> C'étoit un vieux
+débauché, tout pourri de v.....; d'une piqûre d'épingle on lui faisoit
+venir un ulcère. Jamais je ne vis un si grand brutal. Une fois, pour
+ne pas perdre une médecine qu'il avoit préparée pour un cheval de
+carrosse qui n'en eut pas besoin, il la prit et en pensa crever. Cet
+homme avoit un valet qui tenoit académie de jeu. C'est le privilége
+des écuyers des ambassadeurs. Ce valet fit quelque chose. Le
+barisel<a name="FNanchor_414" id="FNanchor_414"></a><a href="#Footnote_414" class="fnanchor">[414]</a> le prit, il fut condamné aux galères. Comme on l'y menoit
+avec beaucoup d'autres, Le Rouvray, avec, un valet-de-chambre du
+maréchal, n'ayant chacun qu'un fusil et leurs épées, mettent en fuite
+vingt-cinq ou trente sbires, qui avoient chacun deux ou trois coups à
+tirer, car ils ont, outre leur carabine, des pistolets à leurs
+ceintures, et outre cela ils sont munis de bonnes jacques de maille.
+Le Rouvray, victorieux, met tous les forçats en liberté. Voilà un
+grand affront aux Barberins. Le maréchal fait sauver son homme, et lui
+donne, pour le garder à la campagne, huit ou dix soldats françois des
+troupes des Vénitiens, car il eut peur qu'on ne lui fît chez lui
+quelque violence. Les Barberins emploient un célèbre bandit, nommé
+Julio Pezzola, qui met des gens aux environs du lieu où étoit Le
+Rouvray: je pense que c'étoit sur les terres du duc de Parme, à
+Caprarole ou à Castro. Le Rouvray, comme il étoit fort brutal, s'évade
+et s'en va à la chasse sans ses soldats.</p>
+
+<p>Les bandits ne le manquent point, et de derrière <span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> une haie le
+tuent et en apportent la tête au cardinal Barberin. Le maréchal jette
+feu et flammes. Pour l'apaiser, Julio Pezzola, qui ne faisoit pas
+semblant de s'être mêlé de rien, va trouver Guillet, garçon d'esprit,
+qui étoit au maréchal, et lui offre de lui apporter la tête des sept
+bandits qui avoient fait le coup, et lui dit: «<i>Patron miò, è un
+povero regalato un piatto de sette teste? Non se c'è mai servito un
+tale a nessun' principe.</i>»</p>
+
+<p>Enfin, la chose alla si avant que le maréchal sortit de Rome et s'en
+alla à Parme, où il excita le duc de Parme, déjà fort brouillé avec le
+Pape, à faire tout ce qu'il fit. Dans la belle expédition qu'ils
+poussèrent ensemble jusque dans la campagne de Rome, j'ai ouï dire à
+Guillet que leurs dragons firent honnêtement de violences, et que les
+paysans leur disoient: «<i>Illustrissime signor dragon, habbiate pietà
+di me.</i>» Dans les écrits que le Pape fit faire contre le maréchal, je
+trouve qu'il lui faisait bien de l'honneur, car, à cause qu'il
+s'appeloit Annibal d'Éstrées<a name="FNanchor_415" id="FNanchor_415"></a><a href="#Footnote_415" class="fnanchor">[415]</a>, on y disoit que c'étoit <i>Annibal ad
+portas</i>, et ce nom leur fit dire bien des sottises.</p>
+
+<p>Le maréchal fut long-temps qu'il n'osoit revenir, car le cardinal de
+Richelieu n'avoit pas trop approuvé sa conduite. Enfin il fit sa paix.
+Le reste se retrouvera dans les Mémoires de la Régence.</p>
+
+<p>A l'âge de soixante-dix ans, ou peu s'en falloit, il alla voir madame
+Cornuel, qui, pour aller à quelqu'un, le laissa avec feu mademoiselle
+de Belesbat. Elle revint, et trouva le bon homme qui vouloit caresser
+<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> cette fille: «Eh! lui dit-elle en riant, monsieur le maréchal,
+que voulez-vous faire?&mdash;Dame, répondit-il, vous m'avez laissé seul
+avec mademoiselle: je ne la connois point; je ne savois que lui dire.»</p>
+
+<h3 class="p4">LE PRÉSIDENT DE CHEVRY<a name="FNanchor_416" id="FNanchor_416"></a><a href="#Footnote_416" class="fnanchor light">[416]</a>,</h3>
+
+<h4>DURET, LE MÉDECIN, SON FRÈRE.</h4>
+
+<p class="p2">Le président de Chevry se nommoit Duret, et étoit frère de Duret le
+médecin. Il disoit: «Si un homme me trompe une fois, Dieu le maudisse;
+s'il me trompe deux, Dieu le maudisse et moi aussi; mais s'il me
+trompe trois, Dieu me maudisse tout seul!»</p>
+
+<p>Par ses bouffonneries et par sa danse, il se mit bien avec M. de
+Sully, comme nous ayons dit ailleurs<a name="FNanchor_417" id="FNanchor_417"></a><a href="#Footnote_417" class="fnanchor">[417]</a>. Ce fut lui qui montra à la
+Reine et aux dames les pas du ballet dont nous avons parlé à
+l'<i>Historiette</i> d'Henri <span class="smcap">IV</span>. Ce fut avec M. de Sully qu'il commença à
+faire fortune. Il ne fut pourtant intendant des finances que du temps
+du maréchal d'Ancre, et il se conserva dans l'intendance, quand le
+maréchal fut tué, en donnant dix mille écus à la Clinchamp, que M. de
+Brantes<a name="FNanchor_418" id="FNanchor_418"></a><a href="#Footnote_418" class="fnanchor">[418]</a> entretenoit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span>
+C'étoient ses deux principales folies que la faveur et la bravoure. Il
+disoit qu'il falloit tenir le bassin de la chaise percée à un favori,
+pour l'en coiffer après, s'il venoit à être disgracié. Le voilà donc
+du côté des plus forts. Madame Pilou<a name="FNanchor_419" id="FNanchor_419"></a><a href="#Footnote_419" class="fnanchor">[419]</a>, qui le connoissoit de
+longue main, l'alla voir à La Grange du Milieu, auprès de Grosbois;
+c'est une belle maison qu'il a fait bâtir depuis. Elle lui parla de
+l'exécution de la maréchale d'Ancre, et disoit que c'étoit une grande
+vilainie que d'avoir fait couper le cou à cette pauvre femme. «<i>Ta,
+ta, ta!</i> lui va-t-il dire brusquement; vous parlez, vous parlez, sans
+savoir ce que vous dites. C'est le commissaire Canto, votre voisin,
+qui vous dit toutes ces belles choses-là; c'est de lui que vous tenez
+toutes vos nouvelles; je l'eusse tué, moi, le maréchal d'Ancre: M.
+d'Angoulême et moi le devions dépêcher à la rue des Lombards.» En
+disant cela il lui porte trois ou quatre coups de pouce de toute sa
+force dans le côté, qui lui firent si grand mal qu'elle en cria. «Le
+voilà mort, dit-il à haute voix, le voilà mort, le poltron; je n'aime
+point les poltrons: je le voulois faire sauter une fois avec une
+saucisse, quand il seroit au conseil chez Barbin le surintendant.
+J'avois bien, ajoute-t-il, une plus belle invention: j'eusse porté une
+épée couverte de crêpe le long de ma cuisse, et, dans la presse, je
+lui en eusse donné dans le ventre en faisant semblant de regarder
+ailleurs.» Le cardinal de Richelieu fit prier madame Pilou de lui
+venir faire tous les contes qu'elle savoit du président de Chevry, qui
+vivoit encore; elle ne le voulut jamais.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span>
+Cette humeur martiale le prenoit quelquefois au milieu d'un compte de
+finance. Un trésorier de France, de mes amis<a name="FNanchor_420" id="FNanchor_420"></a><a href="#Footnote_420" class="fnanchor">[420]</a>, m'a dit qu'un jour,
+travaillant avec lui, il appela Corbinelli, son premier commis, et lui
+dit d'un ton sérieux: «Monsieur Corbinelli<a name="FNanchor_421" id="FNanchor_421"></a><a href="#Footnote_421" class="fnanchor">[421]</a>, faites ôter ces corps
+de cette cour.» Ce trésorier fut bien étonné; mais Corbinelli,
+s'approchant, lui dit: «Ce sont de ses visions ordinaires, ne laissez
+pas de continuer.»</p>
+
+<p>Un jour les cochers firent insulte dans la Place-Royale à la marquise
+d'Uxelles, dont le cocher avait été tué, d'un coup de fourche par la
+tempe, par son écuyer, comme il le vouloit châtier. Ils furent aussi
+braver madame de Rohan, à cause qu'elle avoit chassé le sien. Mais M.
+de Candale y survint qui chargea son propre cocher et dissipa les
+autres. Madame Pilou, qui avoit vu cela, le conta au président. Il se
+mit à pester de ce qu'on ne l'avoit pas averti, lui qui étoit colonel
+du quartier, mais qu'elle n'avoit recours qu'à son commissaire Canto.
+«Voyez la belle occasion que vous m'avez fait perdre,
+j'eusse..........» Le voilà à dire tous les exploits qu'il auroit
+faits.</p>
+
+<p>Comme il étoit contrôleur-général des finances, président des comptes
+et officier de l'ordre du Saint-Esprit<a name="FNanchor_422" id="FNanchor_422"></a><a href="#Footnote_422" class="fnanchor">[422]</a>, je ne sais quel flatteur
+lui apporta une généalogie où il le faisoit descendre d'un certain
+Duretius, qu'il avoit trouvé du temps de Philippe-Auguste. «Mon ami,
+lui dit le président, j'ai de meilleurs parens <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> que lui; mon père
+et mon grand-père étoient médecins, et par-delà je n'y vois goutte. Si
+je te trouve jamais céans, je te ferai étriller de sorte que tu ne
+t'avisera de ta vie de faire des flatteries comme celle-là, pour qu'il
+t'en souvienne.»</p>
+
+<p>Un homme lui avoit gagné trente pistoles; il ne vouloit pas les lui
+payer. «Il m'a trompé,» disoit-il; et il donne ordre à ses gens de le
+frotter s'il revenoit. Cet homme revint; voilà ses gens après, et lui
+aussi; mais il ne partit que long-temps après eux; il trouve madame
+Pilou, qui avoit vu cet homme se sauver. «Eh bien! lui dit-il, ma
+bonne amie, n'avez-vous pas vu comme je l'ai frotté?» Il ne s'en étoit
+pas approché de cent pas. Une autre fois cet homme s'étant vanté de
+battre les gens du président, celui-ci l'attendoit, et, accompagné de
+son domestique, il se promenoit à grands pas avec des pistolets le
+long de sa porte de derrière. Madame Pilou, qui logeoit en son
+quartier, vient à paroître; c'étoit l'été après souper; il va à elle
+le pistolet à la main. «Jésus! s'écria-t-elle!&mdash;Ah! ma bonne amie, lui
+dit-il, tu as bien fait de parler, je te prenois pour ce coquin.» En
+cet équipage; il l'accompagna jusque chez elle; ils trouvèrent un
+charivari, il ne dit mot; mais, quand le charivari fut passé, il les
+appela <i>canailles</i>. Et eux et lui se dirent bien des injures de loin.</p>
+
+<p>J'ai ouï dire qu'un homme de la cour n'étant pas satisfait de lui, et
+s'en plaignant assez haut, il le tira à part et lui dit: «Monsieur, si
+vous n'êtes pas content, je vous satisferai seul à seul quand il vous
+plaira.» L'autre fut un peu surpris; mais, à quelques jours de là,
+l'autre n'en ayant pu avoir plus de contentement <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> que par le
+passé, il voulut voir ce que ce fou avoit dans le ventre, et l'ayant
+rencontré seul, il lui demanda s'il se souvenoit qu'il lui avoit
+promis de le satisfaire par les voies d'honneur. Le président lui
+répondit en riant: «Mon brave, vous deviez me prendre au mot,
+cette-humeur là m'est passée; mais si vous voulez vous battre, allez
+vous-en arracher un poil de la barbe à Bouteville, il vous en fera
+passer votre envie.»</p>
+
+<p>En parlant, il disoit sans cesse à tort et à travers: «<i>Mange mon
+loup, mange mon chien.</i>» Voiture en a fait une ballade<a name="FNanchor_423" id="FNanchor_423"></a><a href="#Footnote_423" class="fnanchor">[423]</a>. En
+parlant à une dame, il l'appeloit quelquefois <i>mon petit père</i>.</p>
+
+<p>La plus grande folie qu'il ait faite, ce fut qu'étant un jour à causer
+avec feu M. le comte de Moret, avec lequel il se plaisoit fort, un
+ambassadeur d'Espagne vint visiter ce prince. «Ah! je voudrois, dit le
+président, lui avoir fait un pet au nez.&mdash;Vous n'oseriez, dit le
+comte.&mdash;Vous verrez,» répond Chevry; et comme l'ambassadeur faisoit la
+révérence gravement, le président pète dans sa main et la porte au nez
+de Son Excellence, qui en fit de grandes plaintes; mais on fit passer
+l'autre pour un fou<a name="FNanchor_424" id="FNanchor_424"></a><a href="#Footnote_424" class="fnanchor">[424]</a>.</p>
+
+<p>Il étoit de fort amoureuse manière, et faisoit si fort le coq dans son
+quartier, que le cardinal de La Valette y venant fort souvent voir une
+certaine dame, il disoit sérieusement qu'il ne trouvoit point bon que
+ce cardinal <span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> vînt cajoler ses voisines, sans lui en demander
+permission, et qu'il l'en avertiroit afin qu'il ne trouvât pas
+mauvais, s'il le couchoit sur le carreau malgré son cardinalat.</p>
+
+<p>Une fois pour se ragoûter, il pria une m......... de lui faire voir
+quelque bavolette<a name="FNanchor_425" id="FNanchor_425"></a><a href="#Footnote_425" class="fnanchor">[425]</a> toute fraîche venue de la vallée de
+Montmorency. On fait habiller une petite garce en bavolette, et on la
+mène au président, qui coucha toute la nuit avec elle. Le lendemain il
+la fit lever pour aller voir quel temps il faisoit. Elle lui vint dire
+que le temps étoit nébuleux. «<i>Nébuleux!</i> s'écria-t-il, ah!
+vertu-choux, j'ai la v.... Eh! qu'on me donne vite mes chausses.»</p>
+
+<p>Il mourut contrôleur-général des finances et président des comptes. Sa
+femme avoit eu beaucoup de bien; lui n'étoit pas gueux et avoit
+quelque chose de patrimoine. Au prix de ce temps-ci, il ne fit pas une
+grande fortune. Son fils a vendu La Grange et sa charge de président
+des comptes. Il a de l'esprit, mais peu de cervelle; il se ruine. Le
+président a fait bâtir le palais Mazarin.</p>
+
+<p>Les <i>Mémoires</i> de Sully nous apprennent que son frère Duret<a name="FNanchor_426" id="FNanchor_426"></a><a href="#Footnote_426" class="fnanchor">[426]</a>, le
+médecin, qui a fait bâtir la maison du président Le Bailleul près
+l'hôtel de Guise, étoit un maître visionnnaire, en un mot, un digne
+frère du président de Chevry. Il disoit que l'air de Paris étoit <span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span>
+malsain, et il fit nourrir son fils unique dans une loge de verre où
+il ne laissa pas de mourir, peut-être pour y faire trop de façons. Il
+ne prenoit à dîner que des pressis de viande et autres choses
+semblables, parce que, disoit-il, l'agitation du carrosse troubloit la
+digestion; mais il soupoit fort bien. Il se mit dans la fantaisie que
+le feu lui étoit contraire, et n'en vouloit point voir. Il savoit
+pourtant son métier, et s'y fit riche. Les apothicaires le faisoient
+passer pour fou, parce qu'il s'avisa que le jeûne étoit admirable aux
+malades, et que bien souvent il ne leur ordonnoit que de l'eau claire
+et une pomme cuite.</p>
+
+<h3 class="p4">M. D'AUMONT<a name="FNanchor_427" id="FNanchor_427"></a><a href="#Footnote_427" class="fnanchor light">[427]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">M. d'Aumont, fils du maréchal d'Aumont, du temps d'Henri <span class="smcap">IV</span>,
+gouverneur de Bologne-sur-Mer, et chevalier de l'Ordre, en son jeune
+temps, fut une vraie peste de cour. Il a eu les plus plaisantes
+visions du monde. Il disoit de madame de Beaumarchais<a name="FNanchor_428" id="FNanchor_428"></a><a href="#Footnote_428" class="fnanchor">[428]</a>, belle-mère
+du maréchal de Vitry, et femme de ce trésorier de l'Epargne que la
+Reine-mère fit tant persécuter, à cause que son gendre avoit tué le
+maréchal d'Ancre; il disoit donc <span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> de cette madame de Beaumarchais,
+qu'elle ressembloit à un tabouret de point de Hongrie. En effet, elle
+avoit le visage carré, et tout plein de marques rouges. Cela
+n'empêchoit pas que, pour son argent, elle n'eut des galants et de
+bonne maison, car M. de Mayenne le dernier de ce nom en fut un. La
+vision qu'il eut pour la maréchale d'Estrées<a name="FNanchor_429" id="FNanchor_429"></a><a href="#Footnote_429" class="fnanchor">[429]</a> est encore plus
+plaisante. C'étoit et c'est encore une petite femme sèche et qui a le
+nez fort grand, mais extrêmement propre. Elle étoit en sa jeunesse
+toute faite comme une poupée. «Ne croyez-vous pas, disoit-il
+sérieusement, car il ne rioit jamais, qu'on la pend tous les soirs,
+tout habillée, par le nez à un clou à crochet dans une armoire?» Il
+disoit d'une dame qui avoit le teint fort luisant, qu'on lui avoit mis
+un vernis comme aux portraits.</p>
+
+<p>Un jour qu'il étoit à l'hôtel de Rambouillet, madame de Bonneuil, dont
+nous parlerons ailleurs, y vint. Elle étoit grosse, et en entrant elle
+se laissa tomber et se fit grand mal à un genou, et pensa accoucher de
+sa chute. Le voilà qui se met à rêver: «Nous sommes bien mal bâtis,
+dit-il, nous avons des os en tous les endroits sur lesquels nous
+tombons d'ordinaire; il vaudrait bien mieux que nous eussions des
+ballons de chair aux genoux, aux coudes, au haut des joues et aux
+quatre côtés de la tête. Quel plaisir ne seroit-ce point? ajouta-t-il;
+un homme sauteroit par une fenêtre sans se blesser, il passeroit
+par-dessus les murs d'une ville.» Et puis, s'engageant plus avant dans
+sa rêverie, il mena cet homme avec ces ballons de chair de ville en
+ville, jusqu'à La Haie en Hollande. <span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span></p>
+
+<p>Une autre fois Gombauld contoit en sa présence, à l'hôtel de
+Rambouillet, qu'ayant été pris pour un grand débauché, nommé Combauld,
+père du baron d'Auteuil, il fut maltraité par un commissaire et des
+agents qui le vouloient mener en prison, jusque là que, quoiqu'il soit
+assez patient, il fut pourtant contraint de lever la main pour frapper
+ce commissaire. M. D'Aumont, après avoir tout écouté, se lève de son
+siége, et commence à faire la posture d'un bourreau qui danse sur les
+épaules d'un pendu, et qui tire en même temps la corde pour
+l'étrangler, et disoit: «Monsieur le commissaire, je vous pendrai, je
+vous pendrai, monsieur le commissaire.»</p>
+
+<p>A propos de cela, comme il faisoit pendre quelques soldats à Bologne,
+un d'eux cria qu'il étoit gentilhomme: «Je le crois, lui dit-il, mais
+je vous prie d'excuser, mon bourreau ne sait que pendre.»</p>
+
+<p>En mangeant des andouilles mal lavées, il dit: «Ces andouilles sont
+bonnes, mais elles sentent un peu le terroir.»</p>
+
+<p>Il disoit du marquis de Sourdis, qui faisoit fort l'empressé chez le
+cardinal de Richelieu, de la maison duquel il étoit depuis peu
+intendant, et qui regardoit aux meubles et à toutes choses, il disoit
+qu'il lui sembloit le voir tirer de dessous son manteau un petit sac
+de tapissier avec un petit marteau, et recogner quelque clou doré à
+une chaise.</p>
+
+<p>Je crois que ce fut lui qui dit, voyant une personne fort maussade,
+qu'elle avoit la mine d'avoir été faite dans une garde-robe sur un
+paquet de linge sale.</p>
+
+<p>Une de ses meilleures visions, ce fut celle qu'il eut pour M.
+l'archevêque de Rouen, qui, quoique jeune, <span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span> portoit une grande
+barbe. Il dit qu'il ressembloit à Dieu le Père, quand il étoit jeune.</p>
+
+<p>Il avoit été fort galant. Une fois sa belle-s&oelig;ur, madame de
+Chappes, le trouva déguisé en Minime sur le chemin de Picardie; elle
+le reconnut, parce qu'il étoit admirablement bien à cheval et que son
+cheval étoit trop beau. Il alloit en Flandre voir une dame. Sur ses
+vieux jours, il étoit plus ajusté qu'un galant de vingt ans. Il se
+peignoit la barbe, et il étoit si curieux d'être bien botté qu'il se
+tenoit les pieds dans l'eau pour se pouvoir botter plus étroit.
+C'étoit de ce temps que tout le monde étoit botté; on dit qu'un
+Espagnol vint ici et s'en retourna aussitôt. Comme on lui demandoit
+des nouvelles de Paris, il dit: «J'y ai vu bien des gens, mais je
+crois qu'il n'y a plus personne à cette heure, car ils étoient tous
+bottés, et je pense qu'ils étoient prêts à partir.» Maintenant tout le
+monde n'a plus que des souliers, non pas même des bottines. Il n'y a
+plus que La Mothe-Le-Vayer<a name="FNanchor_430" id="FNanchor_430"></a><a href="#Footnote_430" class="fnanchor">[430]</a>, précepteur de M. d'Anjou, qui ait
+tantôt des bottes, tantôt des bottines; mais ce n'a jamais été un
+homme comme les autres.</p>
+
+<p>M. d'Aumont avoit épousé une fille de Maintenon, de la maison
+d'Angennes<a name="FNanchor_431" id="FNanchor_431"></a><a href="#Footnote_431" class="fnanchor">[431]</a>, cousine-germaine de M. le marquis de Rambouillet. Il
+n'en a point eu d'enfants. Cette madame d'Aumont est une honnête
+femme, mais fort aigre. Après la mort de son mari, elle se piqua <span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span>
+d'honneur en une plaisante rencontre. Elle a une chapelle dans les
+Minimes de la Place-Royale, où M. d'Aumont est enterré. Or, un neveu
+de son mari, nommé Hurault de Chiverny<a name="FNanchor_432" id="FNanchor_432"></a><a href="#Footnote_432" class="fnanchor">[432]</a>, étant mort, sa veuve, qui
+est aussi une honnête femme, mais sage à peu près comme l'autre sur ce
+chapitre-là, la pria de trouver bon qu'on mît le corps embaumé dans
+cette chapelle. Depuis, cette femme, s'étant retirée en une religion,
+obtint des Minimes qu'ils lui laisseraient prendre le c&oelig;ur de son
+mari. Madame d'Aumont alla prendre cela au point d'honneur. Il y en a
+eu de grands procès. Enfin des curés de Paris les raccommodèrent, et
+cette nièce eut le c&oelig;ur de son mari.
+<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">M<sup>me</sup> DE RENIEZ.</h3>
+
+<p class="p2">Madame de Reniez étoit de la maison de Castelpers en Languedoc,
+s&oelig;ur du baron de Panat, dont nous parlerons en suite. Avant que
+d'être mariée au baron de Reniez, elle étoit engagée d'inclination
+avec le vicomte de Paulin. Cette amourette dura après qu'elle fut
+mariée, et le baron de Panat étoit le confident de leurs amours. Ils
+en vinrent si avant qu'ils se firent une promesse de mariage
+réciproque. Ils se promettoient de s'épouser en cas de viduité; «en
+foi de quoi, disoient-ils, nous avons consommé le mariage.» Un
+tailleur rendoit les lettres du galant et lui en apportoit réponse.
+Par l'entremise de cet homme, ces amants se virent plusieurs fois,
+tantôt dans le village de Reniez même, tantôt ailleurs, où le vicomte
+venoit toujours déguisés. Un jour ils se virent dans le château même
+de Reniez et presqu'aux yeux du mari. Madame de Reniez avoit feint
+d'être incommodée, et s'étoit fait ordonner le bain, et le vicomte se
+mit dans la cuve qu'on lui apporta. Enfin ils en firent tant que le
+mari scut toute l'histoire, et, pour les attraper, il fit semblant de
+partir pour un assez long voyage, puis, revenant sur ses pas, il entra
+dans la chambre de sa femme et trouva le vicomte couché avec elle. Il
+le tua de sa propre main, non sans quelque résistance, car il prit son
+épée; mais <span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> le baron avoit deux valets avec lui. Le baron de
+Panat, qui couchoit au-dessus, accourut aux cris de sa s&oelig;ur, et fut
+tué à la porte de la chambre. Pour la femme, elle se cacha sous le
+lit, tenant entre ses bras une fille de trois à quatre ans, qu'elle
+avoit eue du baron son mari. Il lui fit arracher cette enfant, et
+après la fit tuer par ses valets; elle se défendit du mieux qu'elle
+put, et eut les doigts coupés. Le baron de Reniez eut son abolition.</p>
+
+<p>Cette enfant qu'on ôta d'entre les bras de madame de Reniez fut,
+après, cette madame de Gironde, dont nous allons conter l'histoire.
+Mais, avant cela, il est à propos de dire ce que nous avons appris du
+baron de Panat.</p>
+
+<h3 class="p4">LE BARON DE PANAT.</h3>
+
+<p class="p2">Le baron de Panat étoit un gentilhomme huguenot d'auprès de
+Montpellier, de qui on disoit: <i>Lou baron de Panat puteau mort que
+nat</i>, c'est-à-dire plutôt mort que né; car on dit que sa mère, grosse
+depuis près de neuf mois, mangeant du hachis, avala un petit os qui,
+lui ayant bouché le conduit de la respiration, la fit passer pour
+morte; qu'elle fut enterrée avec des bagues aux doigts; qu'une
+servante et un valet la déterrèrent de nuit pour avoir ses bagues, et
+que la servante, se ressouvenant d'en avoir été maltraitée, lui donna
+quelques coups de poing, par hasard, sur la nuque du cou, et que les
+coups ayant débouché son gosier, elle commença à respirer, et que
+quelque temps <span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> après elle accoucha de lui, qui, pour avoir été si
+miraculeusement sauvé, n'en fut pas plus homme de bien. Au contraire,
+il fut des disciples de Lucilio Vanini, qui fut brûlé à Toulouse pour
+blasphêmes contre Jésus-Christ<a name="FNanchor_433" id="FNanchor_433"></a><a href="#Footnote_433" class="fnanchor">[433]</a>. Il retira Théophile<a name="FNanchor_434" id="FNanchor_434"></a><a href="#Footnote_434" class="fnanchor">[434]</a>, et
+pensa lui-même être pris par le prévôt. C'était un fort bel homme.
+Madame de Sully, qui vit encore, en devint amoureuse et lui demanda
+<i>la courtoisie</i>. On dit qu'il répondit qu'il étoit impuissant.
+Cependant il étoit marié; mais madame de Sully, qui n'étoit pas belle,
+ne le tenta pas, et il s'en défit de cette sorte.</p>
+
+<p>A propos de femmes qui sont revenues, on conte qu'une femme étant
+tombée en léthargie, on la crut morte, et comme on la portoit en
+terre, au tournant d'une rue, les prêtres donnèrent de la bière contre
+une borne, et la femme se réveilla de ce coup. Quelques années après,
+elle mourut tout de bon, et le mari, qui en étoit bien aise, dit aux
+prêtres: «Je vous prie, prenez bien garde au tournant de la rue.» <span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">MADAME DE GIRONDE.</h3>
+
+<p class="p2">Revenons à la petite de Reniez. Son père, pour ôter cet objet de
+devant ses yeux, la donna à madame de Castel-Sagrat, sa s&oelig;ur. Cette
+fille, dès l'âge de dix ans, fut admirée pour sa beauté et pour la
+vivacité de son esprit. Madame de Castel-Sagrat résolut de ne laisser
+point échapper un si bon parti, et de la marier à son second fils,
+qu'on appeloit le Baron de Gironde, et elle les fit épouser que la
+fille n'avoit encore que onze ans, après avoir obtenu des dispenses du
+Roi, car ils étoient cousins-germains et huguenots. On dit que madame
+de Gironde eut de tous temps de l'aversion pour son mari, qui étoit un
+gros homme assez mal bâti; mais cette aversion s'augmenta très-fort
+lorsqu'elle se vit cajolée des principaux et des mieux faits de la
+province; car son mari l'ayant menée à Montauban, après les guerres de
+la religion, feu M. d'Epernon et M. de La Vallette, son fils, s'y
+rencontrèrent. Il y avoit aussi alors une autre dame, nommée madame
+d'Islemade, qui seule pouvoit disputer de beauté avec madame de
+Gironde. Le père se donna à celle-ci et le fils à l'autre, et toute la
+ville avec la noblesse des environs se partageant à leur exemple, ce
+fut comme une petite guerre civile, bien différente de celle dont on
+venoit de sortir. On dit pourtant que M. d'Épernon n'en eut aucune
+faveur que de bienséance.</p>
+
+<p>La peste vint là-dessus qui interrompit toutes les <span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span> galanteries,
+et madame de Gironde fut contrainte de se retirer à Reniez. Par
+malheur pour elle, un avocat du présidial de Montauban, nommé Crimel,
+se retira dans le village de Reniez. Cet homme étoit méchant, mais il
+avoit de l'esprit. Il fut bientôt familier avec madame de Gironde, qui
+en temps de peste ne pouvoit pas avoir beaucoup de compagnie; et comme
+elle se plaignit à lui de son mariage, on dit qu'il lui mit dans la
+tête qu'elle se pouvoit démarier, et que l'espérance qu'il lui en
+donna la charma, de sorte que, pour le récompenser d'un si bon avis,
+elle lui donna tout ce que peut donner une dame.</p>
+
+<p>La peste ayant cessé, elle revint à Montauban, où elle fut plus
+admirée et plus cajolée que jamais. Le marquis de Flamarens, le baron
+d'Aubais, le vicomte de Montpeiroux, et plusieurs autres gentilshommes
+de qualité, y accoururent et y demeurèrent long-temps pour l'amour
+d'elle. Ce fut alors qu'un de ces messieurs lui ayant donné les
+violons, comme il n'y avoit point de lieu commode chez elle, elle alla
+d'autorité, avec toute cette noblesse, se mettre en possession de la
+salle d'un des principaux de Montauban, quoiqu'il la lui eût refusée,
+en disant pour toutes raisons que cet homme lui avoit bien de
+l'obligation, et qu'elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour le
+rendre honnête homme.</p>
+
+<p>Cependant l'envie de se démarier s'accroissoit de jour en jour. Pour
+cela elle s'avise, pour n'être plus sous la puissance de son mari, de
+proposer à Gironde de la laisser aller voir ses oncles maternels pour
+leur demander qu'ils lui fissent raison des droits que sa mère avoit
+sur la maison de Panat. Elle y fut, et Cadaret, <span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> un des frères de
+sa mère, devint passionnément amoureux d'elle. Cet oncle la porta,
+plus que personne, à demander la dissolution de son mariage, et lui
+fit raison de ce qu'elle prétendoit. Après, le procès étant commencé,
+il l'accompagna à Castres, où on reconnut bientôt qu'il en étoit fort
+jaloux. Il falloit pourtant bien qu'il souffrît qu'elle fût cajolée,
+car elle ne s'en pouvoit passer, et ne marchoit point sans une foule
+d'amants, entre lesquels il y en avoit trois plus assidus que les
+autres: le baron de Marcellus, jeune gentilhomme de qualité, de la
+basse Guyenne, qui étoit à Castres pour un procès; Rapin, jeune avocat
+plein d'esprit, et Ranchin, aujourd'hui conseiller à la chambre. Ce
+Ranchin a fait beaucoup de vers<a name="FNanchor_435" id="FNanchor_435"></a><a href="#Footnote_435" class="fnanchor">[435]</a>.</p>
+
+<p>Elle parloit avec une liberté extraordinaire de sa beauté et de ses
+<i>mourants</i><a name="FNanchor_436" id="FNanchor_436"></a><a href="#Footnote_436" class="fnanchor">[436]</a>; on la voyoit aller par la ville bizarrement habillée;
+car quelquefois on lui a vu un habit de gaze, dans laquelle elle
+faisait passer toutes sortes de fleurs, depuis le haut jusqu'au bas,
+et je vous laisse à penser si son <i>mourant</i> Ranchin manquoit à
+l'appeler Flore. Elle dit assez plaisamment à un garçon nommé
+Cayrol<a name="FNanchor_437" id="FNanchor_437"></a><a href="#Footnote_437" class="fnanchor">[437]</a>, qui lui promettoit de faire des vers sur elle, qu'elle ne
+prétendoit pas lui servir de porte-feuille. Elle disoit les choses
+fort agréablement; mais ses lettres ne répondoient pas <span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span> à sa
+conversation: sa mère écrivoit bien mieux.</p>
+
+<p>Comme son procès tiroit en longueur, elle alla pour quelque temps à
+une terre de Belaire, que Cadaret lui avoit donnée pour ses
+prétentions. Là, Marcellus et Rapin l'allèrent voir. Ils arrivèrent
+assez tard; mais à peine l'eurent-ils saluée, qu'on entendit heurter
+avec violence. C'était un gentilhomme du voisinage, qui venoit
+l'avertir que son mari s'avançoit avec vingt ou trente de ses amis
+pour l'enlever. Ils se mettent à tenir conseil. Le gentilhomme étoit
+d'avis qu'on se sauvât, parce que la maison ne valoit rien. Mais
+Rapin, qui ne connoissoit point ce gentilhomme, et qui espéroit qu'on
+ne les forceroit pas si aisément, fut d'avis de demeurer. Le baron,
+ayant su qu'il y avoit compagnie et qu'on étoit résolu de se défendre,
+ne voulut point exposer la vie de ses amis, et s'en retourna.</p>
+
+<p>Cependant Marcellus, qui n'avoit eu qu'un amour de galanterie,
+commença à s'engager tout de bon. Elle le repaissoit de belles
+paroles; car, en fine coquette, elle faisoit que chacun de ses amants
+croyait être le plus heureux. Pour Rapin (il est gentilhomme), qu'elle
+voyoit cadet et d'assez bon sens pour conduire une entreprise, elle
+lui promit plusieurs fois de l'épouser s'il pouvoit la défaire de
+Gironde. Mais il lui répondit que quand avec sa beauté elle auroit une
+couronne à lui donner, elle ne l'obligeroit pas à faire une mauvaise
+action.</p>
+
+<p>Afin de contenter en quelque sorte Marcellus, qui étoit fort alarmé de
+ce qu'elle sembloit favoriser plus que lui un certain chevalier de
+Verdelin, elle lui fit une promesse en ces termes: «Je promets au
+baron Marcellus de ne me remarier jamais, si je suis une fois libre;
+<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span> et, si je change de résolution, que ce ne sera qu'en sa faveur.»
+En même temps cependant elle écrivoit au chevalier qu'il eût bonne
+espérance, et que pour ce misérable (parlant de Marcellus), il
+n'auroit qu'un morceau de papier pour son quartier d'hiver. Mais
+toutes ces coquetteries ne plaisoient point à son oncle de Cadaret,
+qui, par jalousie ou pour être las de la dame, comme quelques-uns ont
+dit, se joignit à Gironde et lui aida à l'enlever.</p>
+
+<p>La voilà donc en la puissance de son mari, et prisonnière dans une
+tour de Castel-Sagrat. Là, ne trouvant point d'autre moyen d'en
+sortir, elle cajole madame de Castel-Sagrat, femme du frère aîné de
+Gironde, lui représente le tort qu'on lui a fait de la contraindre, à
+onze ans, à se marier avec un homme pour qui on savoit bien qu'elle
+avoit de l'aversion; que sans doute le mariage seroit déclaré nul, et
+que si elle voulait la mettre en liberté, elle épouseroit après M. de
+Gasques, son frère, qui peut-être ne trouveroit pas ailleurs un
+meilleur parti. Madame de Castel-Sagrat, gagnée, la fait évader; mais
+les maris la suivirent et l'assiégèrent dans un château, nommé de
+Bèze, où, après avoir résisté quelques jours, elle fut contrainte de
+se rendre, et fut ramenée à Castel-Sagrat, où Gironde, peut-être las
+de se donner tant de peines pour une coureuse, ou peut-être déjà
+amoureux d'une autre personne, comme vous le verrez par la suite,
+consentit à la dissolution du mariage moyennant deux mille écus pour
+les frais qu'il avoit faits.</p>
+
+<p>Pour trouver cette somme, la dame a recours à son fidèle Marcellus, et
+lui promet de l'épouser, dès que l'affaire sera achevée. Marcellus en
+tombe d'accord, <span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span> mais pour assurance il demande d'être saisi
+cependant de la dispense de mariage, dont la suppression devoit faire
+dissoudre le mariage. On la lui met entre les mains, et il part
+aussitôt pour aller faire cette somme. A peine fut-il en son pays que
+sa maîtresse lui écrit de le venir retrouver en diligence, et de
+n'oublier pas d'apporter la dispense dont dépendoit toute l'affaire.
+Marcellus la va retrouver à Belaire; aussitôt elle tâche par toutes
+les caresses imaginables de retirer sa dispense. Il n'y veut point
+entendre, et va loger dans une maison du village. Elle le fait suivre
+par une femme-de-chambre et par un garçon de dix à douze ans, qui le
+prient de souffrir au moins pour toute grâce que ce garçon puisse
+faire une copie de la dispense. Il y consentit enfin de peur de
+rompre. Mais comme ce garçon commençoit à copier, cinq ou six hommes
+armés entrent dans la chambre en criant: <i>Tue, tue!</i> ils tirent leurs
+pistolets, qui apparemment n'étoient chargés que de poudre. Dans ce
+désordre, le garçon avec la femme-de-chambre se sauvent avec la
+dispense. Ces hommes se retirèrent aussi bientôt après, et laissèrent
+notre baron bien camus. A la chaude, il va rendre sa plainte, et,
+d'amant de madame de Gironde, devient son plus irréconciliable ennemi.
+Il la fait condamner à trois mille livres d'amende. Elle cependant,
+croyoit avoir fait d'une pierre deux coups: s'être défaite de
+Marcellus, et avoir trouvé le moyen de rompre le mariage, sous le
+consentement de Gironde et sans lui donner de l'argent. Pour cet
+effet, elle change de religion, et sur l'exposition qu'elle fait au
+pape qu'elle a été mariée avec un cousin-germain sans dispense, et
+même avant <span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> l'âge porté par les lois, elle obtient un rescrit pour
+la dissolution du mariage, adressé à l'official de Montauban; mais il
+se trouva que cette dispense, dont elle avoit l'original, étoit
+enregistrée au présidial d'Agen, de sorte qu'il fallut encore revenir
+capituler avec Gironde qui avoit aussi changé de religion; lui s'en
+tint toujours à ses deux mille écus. Alors il fallut avoir recours à
+Gasques, frère, comme nous avons dit, de madame de Castel-Sagrat, qui
+voulut coucher avec elle avant que de donner son argent. Gironde se
+maria quelque temps après à la fille d'un chandelier de Castel-Sagrat,
+dont il étoit amoureux. Pour elle, bien qu'elle eût couché avec
+Gasques, elle étoit encore en doute si elle l'épouseroit, car Rapin
+lui ayant demandé un jour si tout de bon elle étoit mariée avec
+Gasques, elle répondit: «<i>Selon</i>;» c'est-à-dire que si elle étoit
+grosse, elle l'épouseroit, mais qu'autrement elle tâcheroit à s'en
+défendre. Elle se trouva grosse, épousa Gasques, et peu après mourut
+en travail d'enfant.</p>
+
+<h3 class="p4">M. DE TURIN.</h3>
+
+<p class="p2">M. de Turin étoit un conseiller au parlement de Paris, grand
+justicier, mais de qui on contoit de plaisantes choses. Il appeloit
+son clerc <i>cheval</i>, son laquais <i>mulet</i>, et sa femme <i>p.....</i>. <span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span></p>
+
+<p>Un gentilhomme, dont il étoit rapporteur, alla une fois pour parler à
+lui; il le rencontra en habit court, fait comme un cuistre, qui
+revenoit de la cave, avec son martinet à la main. Il ne l'avoit
+peut-être jamais vu, ou il ne le reconnut pas, et il lui dit: «Mon
+ami, où est M. de Turin?&mdash;<i>Mon ami!</i> dit M. de Turin, quel impertinent
+est-ce là?» Le cavalier peu accoutumé à souffrir des injures, lui
+donne un soufflet et se retire. Il sut après que c'étoit M. de Turin,
+et le voilà en belle peine. Le bon homme rapporta le procès comme si
+de rien n'étoit, et dit à son clerc: «<i>Cheval</i>, apporte-moi le procès
+de ce <i>batteur</i>.» Il le voit, et trouvant que le cavalier avoit bon
+droit, il le lui fait gagner, et l'ayant rencontré sur les degrés du
+Palais, il lui donne un petit coup sur la joue en riant, et lui dit:
+«Apprenez à ne battre plus les gens: vous avez gagné votre procès.»
+L'autre, qui croyoit tout perdu, se pensa mettre à genoux.</p>
+
+<p>Il se trouva chargé du procès d'entre feu M. de Bouillon et M. de
+Bouillon La Marck, pour Sédan. Henri <span class="smcap">IV</span> l'envoya quérir, et lui dit:
+«Monsieur de Turin, je veux que M. de Bouillon gagne son procès.&mdash;Hé
+bien, Sire, lui répondit le bon homme, il n'y a rien plus aisé; je
+vous l'enverrai, vous le jugerez vous-même.» Quand il fut parti,
+quelqu'un dit au Roi: «Sire, vous ne connoissez pas le personnage, il
+est homme à faire ce qu'il vous vient de dire.» Le Roi sur cela y
+envoya, et on trouva le bon homme qui chargeoit les sacs sur un
+crocheteur. Le Roi accommoda cette affaire.</p>
+
+<p>Madame de Guise et mademoiselle de Guise, sa fille, depuis princesse
+de Conti, le furent solliciter une fois. Il les fit attendre assez
+long-temps, et après il se mit à <span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span> crier tout haut: «<i>Cheval</i>, ces
+p...... sont-elles encore là-bas?»</p>
+
+<p>Un seigneur qui avoit gagné une grande affaire à son rapport, lui
+envoya un mulet qui alloit fort bien le pas. M. de Turin trouva ce
+mulet à son retour du Palais; il ne fit autre chose que de prendre un
+bâton, et d'en frapper le mulet jusqu'à ce qu'il le vit hors de chez
+lui.</p>
+
+<p>On dit qu'un gentilhomme lui fit une fois un grand présent de gibier.
+Il laissa descendre cet homme, mais comme il sortoit dans la rue, il
+lui jeta ce gros paquet de gibier fort rudement sur la tête, en lui
+disant qu'il apprît à ne pas corrompre ses juges.</p>
+
+<h3 class="p4">M. DE PORTAIL, M. HILERIN.</h3>
+
+<p class="p2">M. de Portail étoit aussi un conseiller au parlement de Paris, fort
+homme de bien, mais fort visionnaire. Il avoit retranché son grenier,
+y avoit fait son cabinet, et ne parloit aux gens que par la fenêtre de
+ce grenier<a name="FNanchor_438" id="FNanchor_438"></a><a href="#Footnote_438" class="fnanchor">[438]</a>. Un jour qu'il avoit rapporté une affaire pour la
+communauté des pâtissiers, et qu'il la leur avoit fait gagner, parce
+qu'ils avoient bonne cause, les pâtissiers lui voulurent donner un
+plat de leur métier, et firent un pâté <span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> où ils mirent toute leur
+science. Ils heurtent, les voilà dans la cour, et lui, la tête à la
+lucarne, leur demande ce qu'ils veulent, et que leur affaire est
+jugée. Ils disent qu'ils l'en viennent remercier. «Montez,» leur
+dit-il. Les voilà en haut. Ils lui présentent leur pâté; il regarde ce
+pâté, et puis il dit entre ses dents: «M. Portail a rapporté un procès
+pour la communauté des pâtissiers, ils l'ont gagné, et ils font
+présent d'un grand pâté à M. Portail.» Cela dit, il met ce pâté sur sa
+fenêtre, et le laisse tomber dans la rue.</p>
+
+<p>Une autre fois, un procureur qu'il haïssoit, parce que c'étoit un
+chicaneur, fut pour lui parler. Il lui demanda par sa lucarne ce qu'il
+vouloit. «C'est, monsieur, dit le procureur, une requête que je vous
+apporte pour la répondre, s'il vous plaît.&mdash;Lisez, lisez-la,» dit M.
+Portail. Ce procureur se met à lire nu-tête, comme vous pouvez penser.
+La requête étoit longue, et il faisoit très-grand froid, et le bon
+homme, par malice, lui faisoit à toute heure des difficultés.</p>
+
+<p>A propos de conseiller au parlement, je mettrai ici un conte de M.
+Hilerin, conseiller d'Eglise. Ce bon homme a fait imprimer un livre de
+théologie qu'il dédie à la Trinité, et commence l'épître par:
+«<i>Madame.</i>» En un endroit, il prouve la Trinité par un arrêt rendu à
+son rapport. <span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">LE COMTE DE VILLA-MEDINA.</h3>
+
+<p class="p2">Le comte de Villa-Medina, de la maison de Taxis, étoit général des
+postes d'Espagne<a name="FNanchor_439" id="FNanchor_439"></a><a href="#Footnote_439" class="fnanchor">[439]</a>. Cette charge y est tenue par des gens de
+qualité, et vaut cent mille écus de rente. C'étoit un homme bien fait,
+galant, libéral, vaillant et spirituel. Il écrivoit même en vers et en
+prose, mais c'étoit l'un des hommes du monde les plus emportés en
+amour. Durant la faveur du duc de Lerme, du vivant de Philippe <span class="smcap">III</span>,
+père du Roi qui règne aujourd'hui<a name="FNanchor_440" id="FNanchor_440"></a><a href="#Footnote_440" class="fnanchor">[440]</a>, il devint amoureux d'une dame
+de la cour, et il avoit pour rival le duc d'Uceda, fils du favori. Un
+jour il prit une telle jalousie de ce que cette dame avoit parlé à son
+rival durant la comédie chez le Roi, qu'au sortir il se mit dans son
+carrosse et la battit jusqu'à lui en laisser des marques. Non content
+de cela, il lui ôta des pendants de grand prix et des perles qu'il
+disoit lui avoir donnés. Il fit bien pis, car, en plein théâtre
+public, il donna ces pendants et ces perles à une comédienne nommée
+<i>Gentilezza</i>, grande courtisane, en lui disant: «Tiens, Gentilezza, je
+les viens d'ôter à une telle, la plus grande p..... de Madrid, pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span> les donner à la plus honnête femme qui y soit.» Le Roi et le
+favori furent outrés de cette insolence, et le comte eut ordre de se
+retirer. Il s'en alla à Naples. Pour la dame, elle eut un tel
+crève-c&oelig;ur de l'affront qu'on lui avoit fait, que son mari, par la
+faveur du duc d'Uceda, ayant été fait vice-roi des Indes, elle y alla
+avec lui pour ne plus paraître à la cour.</p>
+
+<p>Le comte revint après la mort de Philippe <span class="smcap">III</span>, et, toujours fou en
+amour, se mit à galantiser une dame que le jeune Roi aimoit, et étoit
+bien mieux avec elle que le Roi même. Un jour qu'elle avoit été
+saignée, le Roi lui envoya une écharpe violette avec des aiguillettes
+de diamans qui pouvoient bien valoir quatre mille écus. C'est la
+galanterie d'Espagne: on y fait des présents aux dames quand elles se
+font saigner. Le comte connut aussitôt, à la richesse de l'écharpe,
+qu'elle ne pouvoit venir que du Roi, et en ayant témoigné de la
+jalousie, la dame lui dit qu'elle la lui donnoit de tout son c&oelig;ur.
+«Je la prends, répondit le comte, et je la porterai pour l'amour de
+vous.» En effet, il se la met, et va en cet équipage chez le Roi. Le
+Roi conclut par là que le comte avoit les dernières faveurs de cette
+belle, et afin de s'en éclaircir, il alla travesti pour l'y
+surprendre. Le comte y étoit effectivement, qui le reconnut et qui le
+frotta, quoiqu'il fut vêtu en personne de condition. Pour se pouvoir
+vanter d'avoir eu du sang d'Autriche, il lui donna un coup de
+poignard, mais ce ne fut qu'en effleurant la peau vers les reins. Le
+Roi, le lendemain, sans se vanter d'avoir été blessé, lui envoya ordre
+de se retirer. Au lieu de suivre l'ordre du Roi, le comte va au palais
+avec une enseigne à son chapeau, où il y avoit un diable dans <span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> les
+flammes avec ce mot, qui se rapportoit à lui:</p>
+
+<p class="left30">
+<span class="i1">Mas pinada</span><br />
+Minos arreperiado<a name="FNanchor_441" id="FNanchor_441"></a><a href="#Footnote_441" class="fnanchor">[441]</a>.</p>
+
+<p>Le Roi, irrité de cela, le fit tuer dans le Prado, d'un coup de
+mousquet, qu'on lui tira dans son carrosse, et puis on cria: <i>E por
+mandamiento del Rey.</i></p>
+
+<p>On conte sa mort diversement; d'autres disent que le Roi, en passant
+devant la maison d'un grand seigneur de la cour, qui avoit fait
+assassiner le galant de sa femme, dit au comte de Villa-Medina, qui
+étoit dans le carrosse de S.M.: «<i>Escarmentar condé</i><a name="FNanchor_442" id="FNanchor_442"></a><a href="#Footnote_442" class="fnanchor">[442]</a>,» et que le
+comte lui ayant répondu: «<i>Sagradissima majestad, en amor no aye
+scarmiento</i>,» le Roi, le voyant si obstiné, avoit résolu de s'en
+défaire.</p>
+
+<p>On a une pièce imprimée qui s'appelle la <i>Gloria di niquea</i><a name="FNanchor_443" id="FNanchor_443"></a><a href="#Footnote_443" class="fnanchor">[443]</a>. Elle
+est de la façon du comte de Villa-Medina, mais d'un style qu'ils
+appellent <i>parlar culto</i>, c'est-à-dire Phébus. On dit que le comte la
+fit jouer à ses dépens à Aranjuez. La Reine et les seules dames de la
+cour la représentèrent. Le comte en étoit amoureux, ou du moins par
+vanité il vouloit qu'on le crût, et, par une galanterie bien
+espagnole, il fit mettre le feu à la machine où étoit la Reine, afin
+de pouvoir l'embrasser impunément. En la sauvant comme il la tenoit
+entre ses bras, il lui déclara sa passion et l'invention qu'il avoit
+trouvée pour cela<a name="FNanchor_444" id="FNanchor_444"></a><a href="#Footnote_444" class="fnanchor">[444]</a>.</p>
+
+<p>On m'a conté (et cela vient d'une demoiselle Bertaut, <span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span> mère de
+madame de Mauteville<a name="FNanchor_445" id="FNanchor_445"></a><a href="#Footnote_445" class="fnanchor">[445]</a>, qui fut fort jeune en Espagne, quand on y
+mena madame Elisabeth de France), on m'a conté qu'un grand seigneur
+d'Espagne traita le Roi et la Reine sous des tentes magnifiques, et
+tapissées par dedans des plus belles tapisseries du monde, en un
+vallon fort agréable où la cour devoit passer, et qu'après que le Roi
+et la Reine furent partis, on entendit un grand bruit. C'étoit qu'on
+crioit au feu, car ce seigneur avoit mis le feu à tout ce qui avoit
+servi à cette magnificence, comme s'il eût cru profaner les mêmes
+choses en les faisant servir à d'autres. Philippe <span class="smcap">II</span>, qui avoit une
+jeune femme et qui étoit fort soupçonneux, crut aussitôt qu'il y avoit
+de l'amour sur le jeu. Pour s'en éclaircir, à un jeu de canes, il
+demanda à la Reine, quel de tous les seigneurs de sa cour qui
+s'exerçoient à ce jeu, lui sembloit faire le mieux. «C'est, lui
+dit-elle, celui qui a de si grandes plumes.» C'étoit le même. Le Roi
+répondit: «<i>Pue de ben tener alas, per que buela muy alto</i><a name="FNanchor_446" id="FNanchor_446"></a><a href="#Footnote_446" class="fnanchor">[446]</a>.» Cela
+servit apparemment, avec autre chose, à la faire empoisonner.
+<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">M. VIÈTE<a name="FNanchor_447" id="FNanchor_447"></a><a href="#Footnote_447" class="fnanchor light">[447]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">M. Viète étoit un maître des requêtes, natif de Fontenay-le-Comte en
+Bas-Poitou. Jamais homme ne fut plus né aux mathématiques; il les
+apprit tout seul; car, avant lui, il n'y avoit personne en France qui
+s'en mêlât. Il en fit même plusieurs traités d'un si haut savoir qu'on
+a eu bien de la peine à les entendre, entre autres, son <i>Isagogé</i>, ou
+<i>Introduction aux mathématiques</i><a name="FNanchor_448" id="FNanchor_448"></a><a href="#Footnote_448" class="fnanchor">[448]</a>. Un Allemand, nommé
+Landsbergius, si je ne me trompe, en déchiffra une partie, et depuis
+on a entendu le reste. Voici ce que j'ai appris touchant ce grand
+homme. Du temps d'Henri <span class="smcap">IV</span>, un Hollandois, nommé Adrianus Romanus,
+savant aux mathématiques, mais non pas tant qu'il croyoit, fit un
+livre où il mit une proposition qu'il donnoit à résoudre à tous les
+mathématiciens de l'Europe; or en un endroit de son livre il nommoit
+tous les mathématiciens de l'Europe, et n'en donnoit pas un à la
+France. Il arriva, peu de temps après, qu'un ambassadeur des Etats
+vint trouver le Roi à Fontainebleau. Le Roi prit plaisir à lui en
+montrer toutes ses curiosités, et lui disoit les <span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span> gens excellents
+qu'il y avoit en chaque profession dans son royaume. «Mais, Sire, lui
+dit l'ambassadeur, vous n'avez point de mathématiciens, car Adrianus
+Romanus n'en nomme pas un françois dans le catalogue qu'il en
+fait.&mdash;Si fait, si fait, dit le Roi, j'ai un excellent, homme: qu'on
+m'aille quérir M. Viète.» M. Viète avoit suivi le Conseil, il étoit à
+Fontainebleau; il vient. L'ambassadeur avoit envoyé chercher le livre
+d'Adrianus Romanus. On montre la proposition à M. Viète, qui se met à
+une des fenêtres de la galerie où ils étoient alors, et avant que le
+Roi en sortît, il écrivit deux solutions avec du crayon. Le soir il en
+envoya plusieurs à cet ambassadeur, et ajouta qu'il lui en donneroit
+tant qu'il lui plairoit, car c'était une de ces propositions dont les
+solutions sont infinies. L'ambassadeur envoie ces solutions à Adrianus
+Romanus, qui, sur l'heure, se prépare pour venir voir M. Viète. Arrivé
+à Paris, il trouva que M. Viète étoit allé à Fontenay. A Fontenay, on
+lui dit que M. Viète est à sa maison des champs. Il attend quelques
+jours et retourne le redemander; on lui dit qu'il étoit en ville. Il
+fait comme Apelles qui tira une ligne. Il laisse une proposition;
+Viète résout cette proposition. Le Hollandois revient; on la lui
+donne, le voilà bien étonné; il prend son parti d'attendre jusqu'à
+l'heure du dîner. Le maître des requêtes revient; le Hollandois lui
+embrasse les genoux; M. Viète, tout honteux, le relève, lui fait un
+million d'amitiés; ils dînent ensemble, et après il le mène dans son
+cabinet. Adrianus fut six semaines sans le pouvoir quitter. Un autre
+étranger, nommé <span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span> Galtade<a name="FNanchor_449" id="FNanchor_449"></a><a href="#Footnote_449" class="fnanchor">[449]</a>, gentilhomme de Raguse, se fit faire
+résident de sa république en France pour conférer avec M. Viète. Viète
+mourut jeune, car il se tua à force d'étudier<a name="FNanchor_450" id="FNanchor_450"></a><a href="#Footnote_450" class="fnanchor">[450]</a>.</p>
+
+<h3 class="p4">LE CHANCELIER DE BELLIÈVRE<a name="FNanchor_451" id="FNanchor_451"></a><a href="#Footnote_451" class="fnanchor light">[451]</a>,</h3>
+
+<h4>LE CHANCELIER DE SILLERY<a name="FNanchor_452" id="FNanchor_452"></a><a href="#Footnote_452" class="fnanchor">[452]</a>,</h4>
+
+<h4>M. ET M<sup>me</sup> DE PISIEUX, M. ET M<sup>me</sup> DE MAULNY.</h4>
+
+<p class="p2">Pomponne de Bellièvre fut envoyé ambassadeur en Suisse. Il faut boire
+en dépit qu'on en ait. On l'enivra. C'étoit dans un lieu public; en
+sortant, il saluoit les piliers. «Monsieur, ce sont des piliers,» lui
+dit-on. Il ne laissoit pas toujours de saluer, et disoit: «A tous
+seigneurs tous honneurs.»</p>
+
+<p>Un peu après qu'il eut été fait garde-des-sceaux, quelqu'un, qui ne
+savoit pas son logis, le demanda à un savetier. Ce savetier dit: «Je
+ne sais où c'est.» Cet homme va plus bas, on lui dit: C'est vis-à-vis
+ce savetier. «Oh hé! compère, dit-il au savetier, vous ne <span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span>
+connoissez donc pas vos voisins?&mdash;Je ne connois point, répondit le
+savetier, les gens avec qui je n'ai point bu.» Cet homme conta cela au
+garde-des-sceaux, qui envoya convier le savetier à souper. Le galant
+dit qu'il ne manqueroit pas. En effet, il prend ses habits des
+dimanches, et avec une bouteille de vin et un chapon tout cuit, dont
+il avoit rompu un pied, il va chez le garde-des-sceaux, il met son vin
+à l'office et y laisse son chapon aussi entre deux plats. Comme on eut
+servi le second: «Oh hé! dit-il, monsieur, je ne vois point mon
+chapon.» M. de Bellièvre demande ce qu'il vouloit dire; il le lui
+conte et ajoute: «En voilà le pied que j'ai rompu de peur qu'on ne me
+le changeât. Il vaudra bien tout ce que vous avez là, et mon vin est
+bien aussi bon que le vôtre; nous en usons ainsi entre nous.» On
+apporta la bouteille et le chapon. Le garde-des-sceaux ne but plus et
+ne mangea plus que de ce qu'avoit apporté le savetier, et ils firent
+la plus grande amitié du monde.</p>
+
+<p>Un jour, étant chancelier, qu'il tenoit un enfant sur les fonts, le
+curé lui demanda le nom. Il répondit avec une gravité de chef de la
+justice: «<i>Pomponne.</i>» Le curé, qui n'avoit jamais été régalé de ce
+nom-là, le lui fit répéter. Il dit une seconde fois et aussi
+sérieusement: «<i>Pomponne.</i>&mdash;Ha! monsieur, reprit le curé, ce n'est pas
+une cloche que nous baptisons; c'est un enfant.»</p>
+
+<p>C'étoit un homme d'une grande douceur. On dit qu'il ne s'est jamais
+mis en colère. Pour éprouver sa patience, ou plutôt son flegme, on
+alluma derrière lui un grand feu durant les grandes chaleurs pendant
+qu'il dînoit. Il ne dit autre chose sinon: «On est céans de l'avis de
+ceux qui disent que le feu est bon en tout temps.» <span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span></p>
+
+<p>Pour les accommoder lui et M. de Sillery, à qui on donnoit les sceaux,
+on fit un mariage. Le fils du chancelier épousa la fille du
+garde-des-sceaux, qui étoit une demoiselle fort galante, et dans les
+<i>visions de la cour</i>, on mit que pour les mettre d'accord on avoit
+pris une fourche.</p>
+
+<p>M. de Sillery Brulart fut chancelier après lui. On conte de lui une
+chose qui marque une grande douceur et une grande patience. Un jour,
+je ne sais quelle femme l'attendit à sa porte et lui chanta pouille.
+Il appela un homme qui étoit avec elle, et lui demanda s'il la
+connoissoit. «Oui, monsieur, lui répondit cet homme, c'est ma
+femme.&mdash;Et combien y a-t-il que vous êtes avec elle?&mdash;Il y a dix ans,
+monsieur.&mdash;Vous devez, reprit-il, vous être bien ennuyé, car il n'y a
+qu'une demi-heure que j'y suis, et j'en suis déjà bien las.»</p>
+
+<p>C'est lui qui a bâti Berny; M. de Gèvres, secrétaire d'Etat, père de
+M. de Fresne, bâtissoit en même temps Sceaux, et chacun vouloit
+accroître sa terre. Henri <span class="smcap">IV</span> leur défendit à tous deux d'acheter des
+héritages par-delà le chemin d'Orléans qui les sépare<a name="FNanchor_453" id="FNanchor_453"></a><a href="#Footnote_453" class="fnanchor">[453]</a>.</p>
+
+<p>Le chancelier de Sillery maria son fils, M. de Pisieux, en secondes
+noces à mademoiselle de Valençay d'Etampes, s&oelig;ur de feu M.
+l'archevêque de Reims dont nous parlerons ailleurs. Ce fils étoit un
+pauvre homme, mais il a gouverné quelque temps, étant secrétaire
+d'Etat.</p>
+
+<p>M. de Pisieux n'ayant point eu d'enfants de son premier mariage, le
+chancelier ne souhaitoit rien tant que de <span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span> voir sa belle-fille
+grosse. Elle fut quelque temps sans le devenir, et enfin elle s'avisa
+de feindre qu'elle l'étoit, peut-être pour tirer quelque chose du bon
+homme. Car, comme vous verrez, c'était et c'est encore une assez
+plaisante créature. On fit toutes les façons imaginables de peur
+qu'elle ne se blessât, et comme elle fut au neuvième mois, on dit tout
+d'un coup: «Madame de Pisieux n'est plus grosse, mais madame de
+Clermont d'Entragues, qu'on ne disoit point être grosse, est
+accouchée.» Voilà une assez plaisante rencontre. Effectivement, cette
+dernière ne s'en douta point, jusqu'à ce que, sentant les tranchées
+(c'était d'un premier enfant), elle crut avoir la colique, et envoya
+quérir un apothicaire pour se faire donner un lavement. Mais, cet
+homme ayant voulu savoir où était son mal, reconnut ce que c'étoit.
+Elle se moquoit de lui, le mari arrive; l'apothicaire lui dit que sa
+femme étoit prête à accoucher. Le voilà bien étonné; il envoie quérir
+une sage-femme, et madame de Clermont accouche d'un enfant bien formé
+et bien venu.</p>
+
+<p>Madame de Pisieux a été belle, mais toujours extravagante. Son
+beau-père et son mari ont été tous deux ministres d'Etat, et quoiqu'on
+ce temps-là on ne fît pas de si prodigieuses fortunes qu'on a fait
+depuis, leur maison ne laissa pas de devenir puissante. Cette femme
+cependant ne put s'abstenir de faire l'amour par intérêt. Elle se
+donna à Morand, trésorier de l'épargne. Cet homme étoit fils d'un
+sergent de Caen. Elle le porta à acheter la charge de trésorier de
+l'ordre qu'avoit M. de Pisieux<a name="FNanchor_454" id="FNanchor_454"></a><a href="#Footnote_454" class="fnanchor">[454]</a>, et ce bon homme disoit: «M.
+Morand <span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span> n'en vouloit donner que tant; mais ma femme l'a tant fait
+monter, l'a tant fait monter, qu'il est venu jusqu'à ce que j'en
+voulois.» Elle a fait cent folies à Berny avec cet homme. On, dit
+qu'elle l'enchaînoit et qu'elle lui faisoit tirer un petit char de
+triomphe le long des allées. Elle avoit des ragoûts en mangeaille que
+personne n'a jamais eus qu'elle. On m'a assuré qu'elle mangeoit du
+point coupé. Alors les points de Gênes, ni de Raguse, ni d'Aurillac,
+ni de Venise, n'étoient point connus; et on dit qu'au sermon elle
+mangea tout le derrière du collet d'un homme qui étoit assis devant
+elle.</p>
+
+<p>M. de Châteauneuf recherchoit madame d'Achères, alors mademoiselle de
+Valençay. Mais, durant cette recherche, madame d'Achères découvrit
+qu'il y avoit grande galanterie entre M. de Châteauneuf et madame de
+Pisieux. Elle vit par-dessus l'épaule de sa s&oelig;ur quelques mots
+assez doux dans une lettre; cela lui donna du soupçon. Elle ôte au
+laquais de M. de Châteauneuf la réponse de madame de Pisieux. C'étoit
+un billet qui parloit fort clairement. Depuis, elle ne voulut plus
+entendre au mariage, et quand madame de Pisieux l'en pressa, elle lui
+dit: «Ma s&oelig;ur, connoissez-vous votre écriture?» et en même temps
+lui donna sa lettre. Après cela, on ne parla plus de cette affaire.</p>
+
+<p>Elle fit une amitié étroite avec madame du Vigean, qui alors logeoit à
+l'hôtel de Sully, que son mari avoit acheté de Gallet qui le fit
+bâtir. Madame de Pisieux demeuroit bien loin de là; après avoir été
+tout le jour ensemble, elles s'écrivoient le soir; et madame de
+Pisieux obligeoit l'autre à ne voir personne l'après-souper en son
+quartier, et cela par jalousie. Enfin madame d'Aiguillon l'emporta sur
+elle. <span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span></p>
+
+<p>Quand M. de Pisieux mourut, elle joua plaisamment la comédie. Il n'y
+avoit pas long-temps qu'il lui avoit donné un soufflet. Cependant elle
+fit l'Artemise, et d'une telle force, que tout le monde y alloit comme
+à la farce. Le marquis de Sablé mourut peu de temps après. On crut que
+sa femme, qui l'aimoit encore moins que celle-ci n'avoit aimé le sien,
+en feroit de même; mais on fut bien attrapé, car elle ne dit pas un
+mot de son mari.</p>
+
+<p>Madame de Pisieux n'est pas bête. Jamais il n'y a eu une si grande
+friande. Depuis Pâques jusqu'à la Pentecôte elle mangea, il n'y a que
+cinq où six ans, pour dix-sept cents livres de ce veau de Normandie
+que l'on nourrit d'&oelig;ufs<a name="FNanchor_455" id="FNanchor_455"></a><a href="#Footnote_455" class="fnanchor">[455]</a>; car, outre le lait de la mère, on
+leur donne dix-huit &oelig;ufs par jour. Elle avoit été contrainte de
+vendre Berny à feu M. le premier président de Bellièvre; mais il lui
+reste encore une belle maison en Touraine, qu'on appelle le Grand
+Pressigny. Il y a des meubles pour toutes les quatre saisons<a name="FNanchor_456" id="FNanchor_456"></a><a href="#Footnote_456" class="fnanchor">[456]</a>. M.
+de Chavigny y passa. Le marquis de Sillery pria sa mère de le recevoir
+de son mieux. Elle lui fit une chère admirable; elle lui changea même
+de meubles à son appartement. «Je voulois, lui dit-elle, vous montrer
+qu'il m'en est encore demeuré un peu.»</p>
+
+<p>Son fils, le marquis de Sillery, dit qu'elle a un mari de conscience.
+C'est un certain grand nez. «Elle a voulu, dit le marquis, tâter d'un
+grand nez après un camus.» M. de Pisieux avoit le nez court, mais je
+pense que la bonne dame en avoit tâté de toutes les <span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span> façons. C'est
+une grande hâbleuse. Elle a eu pourtant le sens de s'habiller
+modestement, quoiqu'elle fût encore fraîche.</p>
+
+<p>Elle a une fille mariée avec le marquis de Maulny, fils du maréchal
+d'Étampes, son proche parent. C'est une fort jolie personne, mais il
+falloit être bien hardi pour l'épouser: c'étoit une terrible éveillée.</p>
+
+<p>On en fait un conte assez gaillard. Sa mère lui faisoit apprendre en
+même temps à écrire, à dessiner, à danser, à chanter, à jouer du luth,
+et même à jouer des gobelets. On lui montroit l'italien, l'espagnol et
+l'allemand. Or ils menèrent un jeune Allemand au Grand-Pressigny, qui
+étoit beau garçon, mais fort innocent. Un jour que la demoiselle étoit
+sur son lit, elle lui dit en allemand: «Un tel, mettez-vous là, auprès
+de moi. Il s'y met..... «Ah! mademoiselle, lui dit cet adolescent,
+vous me perdez.&mdash;Voire, voire, répondit-elle, vous vous moquez... Je
+dirai que vous m'en avez priée.» On dit que l'Allemand ne fit pas
+comme Joseph. On dit qu'un jour le cardinal de Richelieu pria madame
+de Pisieux de la faire chanter. Elle étoit encore fille; elle,
+peut-être par bizarrerie, ou bien ne prenant point de plaisir à faire
+la chanteuse, après s'être bien fait prier, se mit à chanter une
+chanson de laquais, où il y a à la fin:</p>
+
+<p class="left30">
+J'ai grand mal au <i>vistannoire</i>,<br />
+<span class="i1">J'ai grand mal au doigt.</span></p>
+
+<p>Le cardinal trouva cela assez ridicule, et dit à la mère: «Madame, je
+vous conseille de bien prendre garde au <i>vistannoire</i> de mademoiselle
+votre fille.»</p>
+
+<p>M. le marquis de Maulny a pourtant si bien fait <span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> qu'on n'a point
+parlé de sa femme. On dit qu'il l'a souffletée quelquefois. Il ne l'a
+guère perdue de vue au commencement. L'abbé de Gramont, depuis le
+chevalier, en fit un vaudeville où il y avoit:</p>
+
+<p class="left30">
+Je laisserai madame de Maulny<br />
+<span class="i2">Avecque son mari.</span></p>
+
+<p>On dit que d'abord elle s'en est donné au c&oelig;ur joie, quand elle l'a
+pu, mais sans galanterie, en partie pour faire enrager son mari; mais
+qu'enfin, lasse d'être épiée et peu estimée, elle a pris le frein aux
+dents, est devenue une bonne ménagère, fait fort bien aller toute sa
+maison, et ne laisse pas de se mettre toujours proprement.</p>
+
+<p>Je ne sais quel sot galant de Champagne s'avisa de lui écrire un assez
+ridicule <i>poulet</i>. Elle l'attacha à la tapisserie, et tous ceux qui
+vinrent le lurent. Jamais pauvre galant ne fut tant moqué.</p>
+
+<p>Il a pris quelquefois des visions à son mari de quitter l'armée et de
+s'en aller au galop pour coucher une nuit avec elle. Ce n'étoit point
+pour la surprendre, car quand il l'a pu il l'en a avertie. Ce n'est
+point aussi qu'il l'aime fort, car on dit qu'il ne l'aime pas; il faut
+donc dire qu'il aime la chair, et qu'il y a de la sensualité en son
+fait, car c'est un grand abatteur de bois. Il y a cinq ou six ans
+qu'elle devint grosse: «J'en tiens, ce dit-elle, mais je l'ai bien
+gagné.»</p>
+
+<p>Maulny a l'honneur d'être un des plus grands brutaux qui soient au
+monde. Depuis peu (mai 1658) il l'a bien fait voir. Il a une terre en
+Bourgogne auprès de <span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span> Brinon-l'Archevêque, château dépendant de
+l'archevêque de Sens. Un jour il envoya ses gens pour acheter au
+marché de Brinon des &oelig;ufs et du beurre. Le marché n'étoit point
+encore ouvert; on leur dit qu'ils attendissent. Ces gens vont
+rapporter à Maulny qu'on a refusé de leur vendre, etc. Je crois qu'il
+y avoit déjà eu quelque petite chose entre l'archevêque et lui,
+peut-être un peu de jalousie, car l'archevêque est galant. Quoi qu'il
+en soit, Maulny, lui huitième, va à Brinon, n'y trouve point
+l'archevêque, qui étoit allé à une paroisse là auprès, appelée
+Saint-Florentin, tenir son synode. Il rencontre un fermier à la petite
+porte du château qu'il maltraite. Un Suisse vient, et un autre homme;
+il donne un coup d'épée à l'un au travers du corps, et un coup de
+pistolet à l'autre: je pense qu'ils en sont morts. L'abbé de Nesmond,
+à ce qu'on m'a dit, y survint; il étoit là pour ce synode; il lui
+voulut faire quelque remontrance. Maulny le maltraite de paroles.
+L'abbé ne s'effarouche point de cela, et lui persuade de s'en
+retourner et d'écrire à M. de Sens. Maulny écrit; mais à peine là
+lettre est-elle partie, qu'il monte à cheval et va faire mille
+insolences, à l'archevêque tenant son synode. On dit qu'il lui proposa
+de se battre en lui disant: «Vous êtes gentilhomme et d'une race assez
+vaillante.» On se mit entre eux. Voilà tous les Montespan, tous les
+Bellegarde, tous les Terme, tous les Gondrin, tous les d'Antin à
+cheval, et le maréchal d'Albret, leur parent, aussi. L'autre assemble
+ses amis de son côté, mais en petit nombre. Enfin on l'obligea,
+prenant la chose du côté de la conscience, à venir dans la cathédrale
+de Sens sur un échafaud, sans manteau, chapeau, <span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span> épée, ni gants,
+entendre la messe, et après, demander pardon à son archevêque. Ce
+qu'il fit <i>di muy malæ ganæ</i>.</p>
+
+<h3 class="p4">LE CAMUS<a name="FNanchor_457" id="FNanchor_457"></a><a href="#Footnote_457" class="fnanchor light">[457]</a>,</h3>
+
+<h4>MAITRE DES REQUÊTES.</h4>
+
+<p class="p2">Le Camus, le riche, étant petit garçon, alla voir un lion que l'on
+montroit dans un jeu de paume sur un théâtre. Il n'étoit pas bien à sa
+fantaisie. Il voulut passer par un bout du théâtre, et montoit avec
+une échelle, quand le lion, qui étoit à l'autre bout (et le théâtre
+avoit toute la largeur du jeu de paume), en un saut fut à cet enfant,
+et avec sa queue l'amène de l'échelle sur le théâtre, le manteau
+entortillé autour de la tête. Il le tenoit déjà sous lui, quand d'en
+bas un page, peut-être plutôt pour faire niche au lion que pour
+secourir l'enfant, lui donna un coup de gaule. Le lion saute vers le
+page, et on tira le petit garçon en bas en danger de lui rompre le
+col; il en fut quitte pour une saignée.</p>
+
+<p>M. d'Aubigny, de la maison des Stuarts, cadet du duc de Lenox<a name="FNanchor_458" id="FNanchor_458"></a><a href="#Footnote_458" class="fnanchor">[458]</a>,
+logeant au faubourg Saint-Germain dans une maison des Jacobins
+réformés, qui avoit une entrée dans leur jardin, l'été, un soir, sans
+savoir que <span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span> deux dogues d'Angleterre, qui gardent leur enclos,
+eussent été lâchés une demi-heure plus tôt que de coutume, il entre
+sous un berceau qui n'étoit pas loin de son logement. Les chiens le
+sentent et lui coupent chemin. Il ne perdit point pourtant le
+jugement, et, sachant que cette sorte de chiens principalement ne se
+jettent point sur ceux qui ne témoignent point de peur, il ne fuit
+point, et avertit un homme qui étoit avec lui, puis il se met à les
+caresser en anglais. Il y en eut un qui s'apprivoisa aussitôt; l'autre
+gronda toujours, cependant il eut le loisir de gagner la porte. Ces
+mêmes chiens attrapèrent la jambe d'un voleur de fruits qui se sauvoit
+par-dessus le mur, le tirèrent à bas et l'étranglèrent. Les moines
+jetèrent le corps par-dessus le mur dans la rue: il n'en fut autre
+chose (1650).</p>
+
+<p>Un homme de Marseille reçut en bonne compagnie une cassette. Il crut
+que c'étoit des essences, et ne la voulut point ouvrir devant je ne
+sais combien de femmes qui étoient chez lui, de peur d'être obligé
+d'en trop donner. Il se retire sur un balcon qui donnoit sur un
+jardin. En ouvrant, le feu prend à une fusée qui eut assez de force
+pour faire tomber la cassette dans le jardin, où tout l'artifice et
+tous les pistolets qui étoient dedans jouèrent sans faire mal à
+personne. Voyez quel fracas cela auroit fait, s'il eût ouvert devant
+ces dames.</p>
+
+<p>On dit qu'un chanoine de Notre-Dame de Paris étant à l'extrémité, ses
+gens s'emparoient de tout ce qu'ils pouvoient attraper. Un singe qu'il
+avoit se saisit à l'instant du bonnet carré du chanoine et se le mit
+sur la tête. Le malade, qui voyoit cela, se mit tellement <span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span> à rire,
+qu'il se creva un abcès qu'il avoit dans la gorge, et il en guérit.</p>
+
+<p>L'abbé de Beauveau, évêque de Nantes, poursuivit un jour, en caleçon,
+ses tenailles à la main, un cordelier contre lequel il s'étoit mis en
+colère, jusque dans le marché de Nantes, qui est proche de l'évêché.</p>
+
+<p>Une fois qu'il partoit, tous les ouvriers à qui il devoit vouloient
+avoir de l'argent. Son cordonnier lui alla présenter ses comptes. «Je
+n'ai point d'argent, lui dit-il.&mdash;Mais, monseigneur, de quoi
+nourrirai-je mes enfans?&mdash;Je n'ai point d'argent,» répéta-t-il. Le
+cordonnier rognonnoit. L'évêque prend la pelle du feu et lui en donne
+sur le dos plus de quatre coups. Au sortir de là, le cordonnier trouve
+le menuisier, à qui il dit qu'il venoit d'être payé. «Je m'y en vais
+donc, dit l'autre.&mdash;Oui, oui, reprit-il, il y fait bon.» Le menuisier
+va. «Je n'ai point d'argent.&mdash;Mais monseigneur, vous avez bien payé le
+cordonnier.&mdash;Veux-tu que je te paie en même monnoie?&mdash;Je ne demande
+pas mieux?» Il le battit tout comme l'autre. Il ne craint que le
+maréchal de La Meilleraie.</p>
+
+<h3 class="p4">MADAME D'ALINCOURT<a name="FNanchor_459" id="FNanchor_459"></a><a href="#Footnote_459" class="fnanchor light">[459]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Un garçon de Paris, nommé M. de Marcognet, fils d'un maître des
+requêtes appelé Langlois, fit amitié <span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span> avec feu M. d'Alincourt,
+père de M. le maréchal de Villeroi, et devint en même temps amoureux
+de madame d'Alincourt, qui étoit belle, et dont jusque là on n'avoit
+encore rien dit. Il la servit fort long-temps sans en avoir la moindre
+faveur, et il ne se pouvoit vanter que d'être un peu plus obstiné que
+ses rivaux. Las de cette vaine recherche, il résolut de tout hasarder,
+et ayant remarqué plusieurs fois que la dame, qui étoit alors à Lyon,
+dont son mari étoit gouverneur, se retiroit fort souvent toute seule
+dans un cabinet qui étoit tout au bout d'un assez grand appartement,
+et que ses femmes se tenoient dans un lieu assez éloigné, ayant
+remarqué tout cela, il résolut de l'y surprendre pour voir s'il ne
+trouveroit point l'heure du berger. Dans ce dessein, étant à la chasse
+avec M. d'Alincourt, il se laisse tout exprès tomber dans un bourbier
+afin d'avoir prétexte de se retirer. M. d'Alincourt continue sa
+chasse; Marcognet, de retour, change d'habit, va chez madame
+d'Alincourt, et la trouve où il vouloit. Après lui avoir conté son
+accident, il lui dit à quel dessein il s'étoit laissé tomber dans le
+bourbier, et qu'il étoit résolu de jouer de son reste. Après cela, il
+va fermer toutes les portes. Je vous laisse à penser si cette femme
+fut étonnée. Il la jeta sur un lit de repos; elle se défendit autant
+qu'on se peut défendre; mais comme il étoit beaucoup plus fort
+qu'elle, à la fin il en vint à bout, moitié figue, moitié raisin; elle
+n'avoit osé crier de peur de scandale; peut-être aussi que le dessein
+de cet homme lui avoit semblé une grande marque d'amour. Il lui fit
+après toutes les satisfactions imaginables. Elle le menaçoit de le
+faire poignarder. «Il ne faut point d'autre main que la vôtre pour
+cela, lui dit-il, <span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span> madame;» et lui présentant un poignard:
+«Vengez-vous vous-même, et je vous jure que je mourrai très-content.»</p>
+
+<p>Depuis, elle ne fut pas si cruelle, et ses autres galants n'eurent pas
+tant de peine que celui-ci.</p>
+
+<h3 class="p4">M. D'ALINCOURT.</h3>
+
+<p class="p2">Pour M. d'Alincourt, ce n'étoit pas un grand personnage. Il s'amusoit,
+à la mode de certains gouverneurs de frontières, à vouloir que tous
+les courriers fussent lui parler. Une fois, le comte de
+Clermont-Lodève, grand seigneur du Rouergue, autrefois assez connu à
+la cour sous le nom de marquis de Cessac, couroit la poste sur la
+route de Languedoc. Il fallut aller chez M. d'Alincourt à Lyon, car
+les maîtres de la poste ne donnent point de chevaux autrement, et on
+les châtiroit s'ils y avoient manqué. Le comte n'étoit point connu du
+gouverneur, qui, faisant le grand seigneur, demanda ce qu'on disoit à
+Paris: «On y disoit vêpres, monsieur, quand je suis parti.» Voyant
+qu'on ne parloit pas autrement de s'asseoir, il prend un fauteuil
+qu'il gâta un peu avec ses bottes crottées; il en donne un autre à un
+gentilhomme qui étoit avec lui, se couvre, et se met à se chauffer:
+c'étoit l'hiver. Il cause avec son compagnon, comme s'il n'y eût
+qu'eux dans la chambre, et quand il eut bien chaud, il fait la
+révérence à M. le gouverneur, qui étoit si <span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span> surpris qu'il n'eut
+pas le mot à dire. Il le fut encore bien plus quand, en Languedoc, il
+vit que M. de Montmorency faisoit mettre à table ce gentilhomme-là,
+même beaucoup au-dessus de lui: alors il apprit qui il étoit.</p>
+
+<p>Une fois ce M. d'Alincourt s'avisa de vouloir tâter mademoiselle de La
+Moussaye, une grande, vieille et vilaine fille. Elle lui donna un beau
+soufflet. C'étoit une originale que cette mademoiselle de La Moussaye,
+tante de La Moussaye, petit-maître. Jamais il n'y eut une créature
+plus mal bâtie, si malpropre: vous eussiez dit une Bohémienne; de
+grands vilains cheveux noirs gras. Elle avoit pour toute
+femme-de-chambre un grand laquais. Avec tout cela elle ne manquoit pas
+d'esprit et disoit les choses assez plaisamment. Une jolie femme, feu
+madame d'Harambure, disoit que de toutes les vilaines bêtes, elle ne
+pouvoit souffrir que La Moussaye. Elle demeuroit avec mademoiselle
+Anne de Rohan.</p>
+
+<h3 class="p4">FAURE, PÈRE ET FILS.</h3>
+
+<p class="p2">M. Faure étoit un bourgeois de Paris, riche de deux cent mille écus.
+C'étoit un des plus grands avares qu'on ait jamais vus. Il y avoit
+trois bûches dans la cheminée de sa belle chambre. Ces bûches avoient
+trempé dans l'eau, de sorte que le fagot qu'on mettoit dessous brûloit
+tout seul et ne faisoit que les faire suer seulement. <span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span> La
+compagnie étant retirée, si le feu du fagot les avoit un peu trop
+séchées, on les remettoit dans l'eau.</p>
+
+<p>Je l'ai vu venir, un jour d'été, par le plus beau temps du monde, chez
+M. Conrart, son parent, avec son chapeau de pluie: «Eh quoi! mon
+cousin, lui dit M. Conrart, avez-vous eu peur de la pluie
+aujourd'hui?&mdash;Je vous assure, dit le bon homme, que j'ai regardé à
+l'almanach, et il nous menaçoit d'orage.» Pour moi jamais en ma vie je
+n'ai vu un tel chapeau de cocu qu'étoit le sien. Le plus beau qu'il
+eût étoit à peu près comme ceux de ces crieuses de vieux chapeaux. Cet
+homme, mal satisfait du siècle, comme toutes les vieilles gens, se mit
+à déclamer contre la vénalité des charges, lui qui a un fils qui, avec
+son argent, avoit eu bien de la peine à entrer au Parlement, tant il
+avoit mal répondu.</p>
+
+<p>Notre bourgeois, devenu veuf, prit la peine de se jouer à sa servante.
+Elle devint grosse, et accoucha d'un enfant qui vécut, au grand regret
+du bon homme; car, quand il fut question de fournir pour la
+nourriture, il dit que son valet y avoit travaillé aussi bien que lui;
+le valet fut assez sincère pour l'avouer, et le maître lui retranchoit
+tant de ses gages pour donner à la mère de l'enfant. On a même dit
+qu'ils le faisoient élever par moitié.</p>
+
+<p>Le fils devint amoureux de la veuve d'un lieutenant de l'artillerie,
+nommé La Barre: cette femme n'avoit que quarante ou cinquante mille
+livres de bien, mais elle étoit belle et jeune et n'avoit point eu
+d'enfants. En récompense elle est si capricieuse, qu'elle pourroit
+quasi passer pour folle. Son premier mari en avoit été <span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span> si jaloux
+qu'il la faisoit garder quand il étoit à l'armée. Elle ne sortoit
+point, et ne faisoit tout le jour que donner des chaises, comme s'il
+fût venu compagnie, et puis elle les remettait comme si la compagnie
+étoit sortie; et en rangeant et dérangeant des siéges, elle passoit
+toute la journée. Cela a peut-être contribué à la rendre si peu
+raisonnable.</p>
+
+<p>Faure l'épousa clandestinement. Son père en fit du bruit, mais enfin
+on l'apaisa et on confirma le mariage. Ce ne fut pas sans donner
+auparavant de bien mauvaises heures à la pauvre femme; car cet homme
+alla à la Pissotte<a name="FNanchor_460" id="FNanchor_460"></a><a href="#Footnote_460" class="fnanchor">[460]</a>, où ils avoient été mariés, et trouva moyen de
+déchirer du registre du curé le feuillet où étoit l'acte de la
+célébration de leur mariage, et l'ayant en son pouvoir, il lui faisoit
+tous les jours des frayeurs épouvantables. Pour se récompenser du peu
+de bien qu'il avoit eu de sa femme, il lui fit porter quatre ans
+durant la robe du deuil de son premier mari, car il n'attendit pas le
+bout de l'an pour l'épouser. Depuis, elle a toujours été fagotée à peu
+près de même. Il la tient comme prisonnière, et elle n'est guère mieux
+en secondes qu'en premières noces.<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">VANITÉ DES NATIONS.</h3>
+
+<p class="p2">Un Espagnol, voyant le feu roi Louis <span class="smcap">XIII</span> ôter son chapeau à plusieurs
+personnes qui étoient dans la cour du Louvre, dit à l'archevêque de
+Rouen, avec qui il étoit: «Hé quoi! votre roi ôte son chapeau à ses
+sujets?&mdash;Oui, dit l'archevêque, il est fort civil.&mdash;Oh! le Roi mon
+maître tient bien mieux son rang; il n'ôte son chapeau qu'au
+Saint-Sacrement; <i>y de muy mala gana</i>.<a name="FNanchor_461" id="FNanchor_461"></a><a href="#Footnote_461" class="fnanchor">[461]</a>»</p>
+
+<p>Dans la suite des ambassadeurs que le feu roi de Portugal envoya au
+feu roi d'Angleterre, il y avoit un homme qui trouvoit le prince de
+Galles, aujourd'hui le roi d'Angleterre en titre, fort à son goût. «Eh
+bien! que vous en semble? lui dit quelqu'un.&mdash;<i>Por Dios</i>, répondit-il,
+<i>que parece un Portughez.</i>»</p>
+
+<p>Les Italiens croient qu'il n'y a qu'eux de sages, et pour dire les
+gens de deçà les monts, ils disent: <i>delle bestie oltramontane</i>. Un
+Italien regardoit une fois dîner le roi Jacques d'Angleterre, et
+voyant que ce Roi avoit Buckingham, beau garçon, auprès de sa chaise
+et lui faisoit force caresses, il va dire d'un ton sérieux à un autre
+Italien: «<i>Signor mio, sta gente non e mica barbara.</i>»</p>
+
+<p>Les Béarnois, pour venir à quelque chose de moins <span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span> général, se
+ressentent un peu du voisinage des Espagnols, et ils ont plusieurs
+proverbes qui font assez voir la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes.
+En voici quelques-uns:</p>
+
+<div class="left30">
+<p>Lous Biarnez sount su l'autre gent<br />
+Comme l'or el su l'argent.</p>
+
+<p><span class="i2">Qui a bist Pau</span><br />
+<span class="i2">N'a maj bist un tau.</span><br />
+<span class="i2">Qui a bist Oleron</span><br />
+<span class="i2">A bist tout lou mond</span><a name="FNanchor_462" id="FNanchor_462"></a><a href="#Footnote_462" class="fnanchor">[462]</a>.<br />
+<span class="i4">Ortez</span><br />
+<span class="i3">Grand cose es.</span><br />
+<span class="i2">Qui a bist Morlas</span><br />
+<span class="i2">Po ben dire hélas!</span></p></div>
+
+<p>Feu Galant le père, avocat fameux, soutenoit à feu M. de Châteauneuf
+que tous les Béarnois étoient fous. En ce temps-là, un M. de Lescun
+fut député à la cour par les églises de Béarn; cet homme avoit
+beaucoup de vivacité et parloit facilement; le conseil en fut charmé.
+«Ah! dit M. de Châteauneuf à Galant, vous ne sauriez que dire cette
+fois-là.&mdash;Attendez, monsieur, attendez,» répondit Galant. Or, s'en
+allant en poste, ce Lescun se battit avec son postillon; Galant le
+sut, et alla trouver M. de Châteauneuf. «Eh bien! monsieur, n'avois-je
+pas raison de dire: <i>attendez</i>?» <span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">AVOCATS.</h3>
+
+<p class="p2">Filleau, aujourd'hui avocat du Roi à Poitiers, plaidant ici pour je ne
+sais quelle confrérie du Rosaire, dit que les grains de chapelet
+étoient autant de boulets de canon qu'on tiroit pour prendre le ciel.</p>
+
+<p>Lambin et Massac, en leur jeunesse, allant se promener, rencontrèrent
+une vieille qui chassoit des ânes; et se voulant railler d'elle:
+«Adieu, lui disent-ils, la mère aux ânes.&mdash;Adieu, dit-elle, mes
+enfants.»</p>
+
+<p>Un avocat huguenot, nommé Perreaux, qui a fait cette ridicule préface
+au-devant du livre de M. de Rohan, <i>Des Intérêts des Princes</i><a name="FNanchor_463" id="FNanchor_463"></a><a href="#Footnote_463" class="fnanchor">[463]</a>,
+plaida une fois pour des marchands portugais; c'étoit avant la révolte
+du Portugal, et commença ainsi son plaidoyer: «Messieurs, je parle
+pour haut et puissant prince roi des Espagnes...» et dit tous les
+titres de Sa Majesté Catholique. Depuis, on l'appela l'avocat du roi
+d'Espagne.</p>
+
+<p>La Martellière ne plaidoit guère bien non plus, mais il avoit bonne
+tête pour les affaires. Il commença le plaidoyer pour l'Université
+contre les Jésuites par la bataille de Cannes. Cela fit un plaisant
+effet, car Dempster, professeur en éloquence, avoit publié, un jour
+<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span> devant, une épigramme latine où il disoit que La Martellière,
+leur avocat, n'étoit point de ces orateurs qui parlent de la bataille
+de Cannes. Il en coûta vingt écus à La Martellière pour supprimer
+cette épigramme.</p>
+
+<p>Un jour il avoit cité toutes les coutumes du royaume; et quoiqu'il eût
+harangué fort longuement, il continuoit encore. Le président de Harlay
+lui dit «La Martellière, n'êtes-vous pas las? Vous vous êtes promené
+par toutes les provinces de France.»</p>
+
+<p>Un jeune avocat nommé Crétau plaidait pour son père, aussi avocat:
+«Messieurs, dit-il, je parle pour monsieur mon père, maître Pierre
+Crétau, avocat en la cour.&mdash;Couvrez-vous, dit M. de Harlay, le fils de
+M. Crétau.». Ce jeune homme dit bien des sottises. Taisez-vous, lui
+dit-il, le fils de M. Crétau; laissez parler votre père, il en sait
+bien autant que vous.»</p>
+
+<p>A Toulouse, un jeune avocat commença son plaidoyer par le roi Pyrrhus.
+Il y avoit alors un président fort rébarbatif qui lui dit: «Au fait,
+au fait.» Quelqu'un eut pitié du pauvre garçon, et représenta que
+c'étoit une première cause. «Eh bien! dit le président, parlez donc,
+l'avocat du roi Pyrrhus.»</p>
+
+<p>Une fois Langlois plaida fort bien je ne sais quelle requête civile.
+Patru, qui l'avoit ouï, lui dit: «On ne pouvoit mieux plaider cette
+requête.&mdash;Oh! lui répondit-il, nous sommes malheureux, nous autres,
+nous n'avons point de loisir. Si j'en eusse eu le temps, j'eusse fait
+voir que les requêtes civiles étoient fondées dans saint
+Augustin.&mdash;Vous avez raison, lui <span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span> répliqua Patru en se moquant,
+c'est grand dommage que vous n'ayez pu instruire le barreau d'une si
+belle chose et si utile.» Cet homme ne plaide bien qu'à cause qu'il
+n'a pas le loisir de mal plaider. Quand il a fait un exorde bien
+ennuyeux, il dit qu'il a fait un exorde <i>à la cicéronienne</i>. Il se
+croit le plus éloquent ou plutôt le seul éloquent homme du monde.</p>
+
+<p>Le président de Verdun tourmentoit une fois Desnoyers, afin qu'il
+abrégeât, et il n'avoit encore rien dit, sinon: «Messieurs, je suis
+appelant d'une sentence du juge de Chauleraut...&mdash;Qu'est-ce que
+Chauleraut? dit le président.&mdash;Messieurs, c'est pour abréger,
+répondit-il, c'est-à-dire Châtellerault.» On abrège ainsi en écrivant.</p>
+
+<p>Comme on plaidoit une cause de mariage, dans la déduction du fait on
+trouva des choses capables d'envoyer en bas celui qui étoit poursuivi.
+Sut l'heure, selon la coutume, on lui donna un avocat pour conseil; ce
+fut Desnoyers. Ensuite on trouva à propos d'envoyer cet homme en
+prison; mais quand on s'en voulut saisir, on ne le trouva plus. Le
+premier président demande à Desnoyers où il étoit: «Il s'en est en
+allé, messieurs, répondit Desnoyers.&mdash;Et pourquoi?&mdash;Parce que je le
+lui ai conseillé. Vous m'aviez donné pour conseil à cet homme; je lui
+ai donné le meilleur conseil que je lui pouvois donner.»</p>
+
+<p>Une fois il étoit chargé d'une cause à la grand'chambre contre
+l'avocat du Roi des eaux-et-forêts, qui n'étoit qu'un jeune fou; mais,
+pour faire l'entendu, il avoit pris une requête civile contre des
+arrêts rendus, il y avoit soixante ou quatre-vingts ans. Quand ce fut
+donc <span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span> à Desnoyers à parler, il dit: «Messieurs, depuis soixante ou
+quatre-vingts ans que ces arrêts sont rendus, personne ne s'est avisé
+de prendre requête civile à l'encontre; et pourtant voyons quels gens
+ont été avocats du Roi depuis ce temps-là. Il y a eu M. Marion, M.
+etc., etc. <i>Ago tibi gratias, Domine</i>, continua-t-il, <i>qui ista
+abscondisti sapientibus, et revelasti parvulis.</i>» Tout le monde se mit
+si fort à rire, qu'il lui fut impossible de poursuivre, et il fallut
+remettre la cause au lendemain.</p>
+
+<p>Un autre avocat plaidoit pour la veuve d'un homme qui avoit été tué
+d'un coup d'arquebuse, et dans sa narration il fit la posture d'un
+homme qui en couche un autre en joue. Le premier président de Harlay
+lui dit: «Avocat, haut le bois, vous blesserez la cour.»</p>
+
+<p>Un avocat en plaidant se mit à parler d'Annibal, et étoit fort
+long-temps à lui faire passer les Alpes: «Hé, avocat, lui dit-il,
+faites avancer vos troupes.»</p>
+
+<p>A un autre, qui parloit de la multitude de chevaux qu'avoit Xercès:
+«Dépêchez-vous, lui dit-il, avocat, cette cavalerie fourragera tout le
+pays.»</p>
+
+<p>J'ajouterai quelque chose du président de Harlay.</p>
+
+<p>M. Fortia ne vouloit pas qu'il fût de ses juges en une certaine
+affaire, et, par l'avis de M. Forget, lui alla chanter des injures,
+afin qu'il lui en dît aussi, et qu'on eût lieu de le récuser. Le
+président le laissa dire, et ne dit jamais autre chose, sinon:
+«Jésus-Christ!» Fortia de retour, Forget lui demande le succès. «Il
+n'a rien fait, dit-il, que dire Jésus-Christ! Jésus-Christ!&mdash;T'es le
+diable, dit Forget; il te connoît bien.» On disoit que Fortia étoit de
+race de Juifs.</p>
+
+<p>Une fois Fortia avoit vendu du bien d'Eglise. Le premier <span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span>
+président lui dit: «Puisque vous avez vendu le corps, vous pouvez bien
+vendre les biens<a name="FNanchor_464" id="FNanchor_464"></a><a href="#Footnote_464" class="fnanchor">[464]</a>.»</p>
+
+<p>Le Clerc, surnommé <i>Torticoli</i>, conseiller aux requêtes, étoit fort
+son ami, et pria qu'on le voulût ouïr en un procès qu'il avoit. «Tu
+diras quelque sottise, lui dit le président.» Il vient. «Messieurs,
+dit-il, mon grand-père, mon père et moi sommes décidés à la poursuite
+de cette affaire.&mdash;«Monsieur Le Clerc, dit le président, Dieu vous
+fasse paix; je le disois bien que vous diriez quelque sottise.»</p>
+
+<p>M. de Kerveno, gentilhomme breton, dit au feu Roi: «Sire, mes ancêtres
+et moi sommes tous morts au service de Votre Majesté.»</p>
+
+<p>M. de Harlay ouvroit toujours l'audience à sept heures en été, et
+l'hiver avant huit. Il renvoyoit à l'expédient<a name="FNanchor_465" id="FNanchor_465"></a><a href="#Footnote_465" class="fnanchor">[465]</a> toutes les causes
+qu'il pouvoit y renvoyer, et pour le reste il en paraphoit deux pages,
+et faisoit dire aux procureurs des communautés: «Chargez vos avocats,
+car je prendrai ces feuilles, tantôt par le bout, tantôt par le
+milieu.» C'étoit un grand justicier.</p>
+
+<p>Martinet, plaidant pour une mère, la comparoit à la brebis d'Esope que
+le loup, qui étoit au-dessus d'elle, accusoit de troubler l'eau.
+Gaultier, en lui répliquant, commença ainsi: «Messieurs, on nous vient
+faire ici des contes au vieux loup.» Ce Gaultier dit que, pour se
+rendre immortel, il veut faire imprimer deux cents <span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span> de ses
+plaidoyers. Il a quelque chose de bon quand il ne plaide qu'en
+procureur<a name="FNanchor_466" id="FNanchor_466"></a><a href="#Footnote_466" class="fnanchor">[466]</a>.</p>
+
+<p>On plaida, il y a dix ans, une cause à la Tournelle, dont voici le
+fait. Un tailleur de Coulommiers épousa une fille qui prit la peine
+d'accoucher le soir de ses noces. Cet homme la presse de dire qui
+étoit le père de cet enfant; elle confesse que c'est son propre
+cousin-germain. Le mari rend sa plainte, et le procureur du Roi se
+rend partie. Depuis, cet enfant meurt. On conseille au mari, puisque
+aussi bien il ne pouvoit pas faire rompre le mariage (et cela me fait
+croire qu'il avoit couché avec elle, et qu'elle ne se délivra qu'après
+que le mariage eut été consommé), on lui conseille donc d'exposer par
+une requête qu'il confesse qu'il s'est joué avec sa femme six mois
+avant que de l'épouser, mais que comme il pensoit que les enfants ne
+pouvoient venir à bien à ce terme-là, il n'avoit pas cru que ce fût de
+lui; que depuis, l'enfant étant mort, il avoit bien vu que c'étoit
+qu'il ne pouvoit vivre, étant venu avant le temps, et qu'il
+reconnoissoit qu'il étoit produit de ses &oelig;uvres, qu'il se
+contentoit de sa femme, et qu'il demandoit que silence fût imposé aux
+autres parties, car, outre le procureur du Roi, le père de la fille
+s'étoit joint à son gendre. Martin, surnommé <i>Cochon</i>, il y en a un
+autre, surnommé <i>Dindon</i>, plaida cette cause pour le tailleur, car le
+procureur du Roi ne voulut pas donner les mains; et sur appel, le
+Parlement <span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span> en fut saisi. En déduisant le fait, il dit qu'on ne
+devoit pas trouver étrange qu'un homme qui voit accoucher sa femme le
+premier soir de ses noces, se laisse emporter à ses premiers
+mouvements, et principalement étant persuadé qu'un autre étoit le père
+de cet enfant; «car, ajouta-t-il, messieurs, on lui mit cela si avant
+dans la tête,» et en disant cela il faisoit les cornes avec les deux
+doigts du milieu et les porta vers sa tête, comme on fait pour marquer
+l'endroit du corps dont on parle. L'audience se mit à rire, mais le
+président de Nesmond s'en mit en colère. L'avocat dit encore quelque
+gaillardise, dont le président s'irritoit de plus en plus. «Enfin,
+dit-il, messieurs, que voulez-vous? c'est un pauvre tailleur qui a mal
+pris ses mesures.» Alors le président fut contraint de rire lui-même.
+Cependant, admirez le jugement de l'avocat: il faisoit rire à la
+vérité, mais c'étoit de sa partie. M. Talon, avocat-général, se leva
+et dit qu'il n'y avoit aucune difficulté; que, puisque le mari se
+contentoit, les autres n'avoient rien à dire; et que, pour la femme,
+on ne devoit point avoir égard à l'aveu qu'elle avoit fait, car les
+femmes ne sont comptées pour rien<a name="FNanchor_467" id="FNanchor_467"></a><a href="#Footnote_467" class="fnanchor">[467]</a>; «et cela est si vrai,
+ajouta-t-il, que les rabbins disent, pour montrer qu'elles ne doivent
+point être considérées, qu'au jour du jugement les femmes
+ressusciteront dans le corps de leurs maris, et les filles dans le
+corps de leurs pères, et partant je conclus que les parties soient
+mises hors de cour et de procès.» Ces conclusions furent suivies.
+ <span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span></p>
+
+<p>Un autre avocat, nommé Rosée, dit au président, qui lui disoit:
+«Rosée, il faudra répondre à tout cela.&mdash;Monsieur, la mèche est sur le
+serpentin.»</p>
+
+<p>Cet homme a une maison à Vaugirard; des dames y allèrent pour lui
+parler d'une affaire qui pressoit; il en trouva une à sa fantaisie, et
+lui dit qu'elle avoit des yeux de velours et des joues de satin. Elles
+lui demandèrent pourquoi il ne faisoit pas faire des allées plus
+larges. Il leur répondit que c'étoit bien assez qu'on s'y pût promener
+trois. «Mais nous n'y pouvons passer deux de front.&mdash;Cela m'arrive
+tous les jours, reprit-il, car j'ai à ma main droite l'appelant, et à
+ma main gauche l'intimé<a name="FNanchor_468" id="FNanchor_468"></a><a href="#Footnote_468" class="fnanchor">[468]</a>.»</p>
+
+<p>M. Louët, depuis conseiller au parlement de Paris, étant lieutenant
+particulier à Angers, allant en habit décent recevoir le président
+Barillon, père du dernier mort, le trouva à sa fenêtre jouant du
+flageolet. Le président ne le voyant point, M. Louët quitte sa robe et
+se met à danser; le président se retourne et lui demande ce que cela
+vouloit dire: «C'est, lui dit-il, monsieur, que je danse à la note
+qu'il vous plaît de me sonner.»</p>
+
+<h3 class="p4">LE MARQUIS D'ASSIGNY<a name="FNanchor_469" id="FNanchor_469"></a><a href="#Footnote_469" class="fnanchor light">[469]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Le marquis d'Assigny étoit frère de feu M. le duc de Brissac. C'étoit
+un Don Quichotte d'une nouvelle manière. <span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span> Il lui est arrivé
+plusieurs fois d'envoyer dans les forêts de Bretagne pour l'avertir,
+quand il viendroit en certains endroits, où il passoit exprès, qu'une
+dame étoit retenue par force dans un château, ou quelqu'autre aventure
+de chevalerie; et content d'avoir fait semblant d'y aller, il
+retournoit par un autre chemin à sa maison.</p>
+
+<p>Il dépêchoit quelquefois des gentilshommes à M. le cardinal de
+Richelieu, ou du moins on les voyoit partir, afin de faire accroire
+qu'il avoit part aux affaires. Une fois Le Pailleur en rencontra un
+sur le chemin de Paris, qui avoit été nourri page de notre marquis.
+Cet homme, qui n'étoit pas moins fou que son maître, lui disoit: «Ah!
+monsieur, l'admirable homme que M. le marquis! au retour de la chasse,
+il ne m'a pas permis de rentrer dans le château; il m'a donné ce
+paquet que vous voyez»; et, en disant cela, il lui montra un paquet de
+lettres gros comme la tête. «Faites diligence, m'a-t-il dit, car il y
+va du service du Roi. Il faut avouer, ajouta ce pauvre fou, qu'on
+apprend bien à vivre chez Monsieur. Que penseriez qu'il fait pour nous
+aguerrir? Il fait que quelqu'un, comme nous venons de nous mettre à
+table, vient crier: <i>Aux armes, les ennemis approchent.</i> Aussitôt
+chacun court à ses armes, et nous courons quelquefois une demi-lieue
+jusqu'à ce qu'on nous vient dire qu'ils se sont retirés. Deux autres
+gentilshommes et moi sommes toujours auprès de Monsieur, de peur qu'il
+ne s'engage trop avant parmi les ennemis; aussi nous tient-il pour les
+plus vaillants. Après, nous retournons dîner.» Le Pailleur disoit que
+ce bon gentilhomme parloit si sérieusement, qu'on ne savoit s'il <span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span>
+croyoit qu'effectivement les ennemis parussent, quand on venoit donner
+l'alarme.</p>
+
+<p>Ce monsieur le marquis traitoit un jour bon nombre de gentilshommes.
+Ses propos de table étoient toujours de quelque bel exploit de guerre.
+Ce jour-là on parla fort des neuf preux, et entre autres d'Alexandre,
+d'Annibal et de César<a name="FNanchor_470" id="FNanchor_470"></a><a href="#Footnote_470" class="fnanchor">[470]</a>. Un de la troupe, plus éveillé que les
+autres, et peut-être, aussi, las d'entendre tant de fariboles, se mit
+à dire qu'on faisoit trop d'honneur à ces gens de ne parler point de
+leurs vices; qu'Alexandre étoit un ivrogne, qu'il avoit tué Clytus,
+etc. etc.; César un débauché, un tyran, et Annibal un f.... borgne. A
+peine eut-il prononcé ces blasphèmes, que le marquis se lève et lui
+fit signe de le suivre dans un coin de la salle; là, il lui dit: «Je
+ne sais pas de quoi vous vous avisez de m'offenser de gaîté de c&oelig;ur
+comme cela.» L'autre, le voyant parler si sérieusement, eut quelque
+frayeur, et crut que c'étoit tout de bon. Il lui répond qu'il n'a
+jamais eu intention de le fâcher, et qu'il ne sait pas en quoi il lui
+peut avoir déplu. «Pourquoi est-ce donc, continua le marquis, que vous
+dites du mal d'Alexandre, d'Annibal et de César?&mdash;Ah, monsieur, dit le
+gentilhomme qui entendoit raillerie, je ne savois pas, ou Dieu me
+damne! qu'ils fussent ni de vos parents ni de vos amis; mais je
+réparerai bien le tort que je leur ai fait;» et tout d'un temps, avant
+que de se remettre à table, il se fait apporter à boire, et boit à
+Alexandre et à tous les autres, et se fit faire raison.</p>
+
+<p>Ce M. d'Assigny et sa femme<a name="FNanchor_471" id="FNanchor_471"></a><a href="#Footnote_471" class="fnanchor">[471]</a> ont fait le plus chien <span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span> de ménage
+qu'on ait jamais fait. Il l'a accusée de supposition, et elle, lui,
+d'impuissance. Messieurs de Brissac ont hérité de ce fou-là.</p>
+
+<h3 class="p4">LE DUC DE BRISSAC<a name="FNanchor_472" id="FNanchor_472"></a><a href="#Footnote_472" class="fnanchor light">[472]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Son aîné, le feu duc de Brissac, étoit une grosse bête. On appeloit sa
+femme le duc <i>Guyon</i>: elle se nommoit Guyonne<a name="FNanchor_473" id="FNanchor_473"></a><a href="#Footnote_473" class="fnanchor">[473]</a>; c'étoit elle qui
+faisoit tout. Il aimoit tant les pommes de reinette, que, pour bien
+louer quelque chose, il ajoutoit toujours <i>de reinette</i> au bout,
+tellement qu'on lui a ouï dire quelquefois: «C'est un honnête homme
+<i>de reinette</i>.»</p>
+
+<h3 class="p4">BIZARRERIES ET VISIONS</h3>
+
+<h4>DE QUELQUES FEMMES.</h4>
+
+<p class="p2">Une fille de Paris fut long-temps recherchée par un homme qui la
+vouloit épouser; mais quoique ce fût son avantage, elle ne s'y put
+jamais résoudre, et le lui déclara à lui-même plusieurs fois. Cet
+homme ne se rebutoit point pour cela, et continuoit de la voir. Un
+<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> jour il la trouve seule, il la presse, et ayant rencontré l'heure
+du berger, il en obtint plus d'une fois ce qu'elle avoit résolu de ne
+lui jamais accorder. Elle devient grosse; il la va voir, et lui dit
+qu'il est tout prêt à l'épouser. Cette fille lui répond qu'il est vrai
+qu'elle est en danger de se perdre, mais qu'elle le hait plus que
+jamais; qu'elle ne comprend point comme quoi elle l'avait laissé
+faire, et qu'elle n'en sauroit dire de raison; enfin il n'en put venir
+à bout, et cessa de l'importuner. Je n'ai jamais pu savoir le nom de
+la fille ni de l'homme, car on ne me les a pas voulu dire, mais la
+chose est véritable.</p>
+
+<p>Au commencement de la régence de la feue reine Marie de Médicis, une
+mademoiselle Violan devint si folle d'un cavalier, que, sans se
+soucier de toute la parenté qui s'en remua, elle prit ce qu'elle put à
+son mari, et alla chez cet homme, qui fut si sot que de la garder
+trois jours dans son logis. On informe contre lui, on obtient prise de
+corps. M. d'Humières, avec quatre cents chevaux, le sauve et le tire
+hors de Paris. On décrète contre M. d'Humières. Enfin cette femme
+revint, et depuis elle fut aussi folle de son mari qu'elle l'avoit été
+du cavalier, et cela a duré tant qu'elle a vécu.</p>
+
+<p>Un garçon de fort médiocre condition de Paris, qui traînoit toujours
+une épée, badinoit fort avec les filles de son quartier, et en mettoit
+quelques-unes à mal. Un jour, amoureux de la fille d'un mercier, il
+trouve moyen, sous de faux donner-à-entendre, de la mener promener au
+bois de Vincennes, et lui fait faire bonne collation. On ne fait pas
+tant de façons parmi ce petit monde; après il lui dit son besoin et la
+presse fort; elle résiste et lui arrache quelques cheveux. Lui,
+enragé, met l'épée à la main et la menace de la tuer: «Ah! lâche, <span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span>
+lui dit-elle, mettre l'épée à la main contre une fille!» Ce garçon,
+surpris et confus, laisse tomber son épée. Elle fut si touchée de son
+étonnement et le prit si fort pour une marque d'amour, qu'après elle
+lui laissa tout faire.</p>
+
+<p>Une Italienne, qui est mariée à un gentilhomme en Champagne, eut une
+fantaisie de se faire jeter du plâtre sur le visage, comme on fait à
+une personne morte pour avoir sa figure en plâtre. Elle crut qu'en se
+mettant une canule à la bouche pour respirer, cela ne lui pourroit
+faire du mal; elle en pensa pourtant étouffer. Cela fut fait
+secrètement. On tire sa figure en cire; elle se fait faire des bras et
+des mains, et habille cette figure d'une de ses robes. Après, il lui
+vient une autre vision. Elle prend son temps que tout le monde étoit
+hors du logis, pour feindre qu'elle se trouvoit fort mal. On met la
+figure sur le lit, les rideaux tirés. On va quérir ses beaux-frères,
+car elle étoit veuve. Il y en avoit un qui l'aimoit tendrement. Le
+médecin qu'ils avoient amené la trouva froide: ce beau-frère est au
+désespoir, il croit qu'elle se meurt, quand tout d'un coup il la voit
+sortir de sa garde-robe. Cet homme en fut si fort en colère qu'il mit
+la figure en mille pièces. <span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span></p>
+
+<h3 class="p4"> GENS GUÉRIS OU SAUVÉS</h3>
+
+<h4>PAR MOYENS EXTRAORDINAIRES.</h4>
+
+<p class="p2">Feu M. le prince de Condé, passant à Saint-Pierre-le-Moutier, près
+Nevers, comme le prévôt alloit faire pendre un homme, le pendart eut
+assez de jugement pour dire qu'il avoit quelque chose d'importance à
+découvrir à M. le duc pour le service du Roi. M. le Prince voulut bien
+l'entendre. On fait retirer tout le monde: «Monseigneur dit-il à M. le
+Prince, dites, s'il vous plaît, à Sa Majesté que vous avez trouvé ici
+un pauvre homme bien empêché.» M. le Prince se mit à sourire, et dit
+au prévôt: «Monsieur le prévôt, gardez-vous bien de faire exécuter cet
+homme-là que vous n'ayez de mes nouvelles.» Il en fit le conte au Roi
+et obtint sa grâce.</p>
+
+<p>Un soldat françois qui étoit au service des Etats des Provinces-Unies,
+s'étant trouvé engagé avec quelques autres en je ne sais quel crime,
+il fut condamné à tirer au billet avec eux à qui seroit pendu; mais il
+ne voulut jamais tirer, et l'officier, selon la coutume, fut obligé de
+tirer pour lui, et tira le billet où il y avoit écrit <i>Potence</i>. Le
+soldat en appelle, dit qu'il n'avoit point donné ordre à l'officier de
+tirer pour lui, que ce n'avoit point été de son consentement, et fit
+tant de bruit que cela vint aux oreilles de feu M. de Coligny, <span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span>
+fils aîné du maréchal de Châtillon, qui commandoit alors le régiment
+de son père, et ce soldat étoit de ce régiment. Cela lui sembla
+plaisant; il l'alla conter au prince d'Orange<a name="FNanchor_474" id="FNanchor_474"></a><a href="#Footnote_474" class="fnanchor">[474]</a>, qui, après en
+avoir bien ri, fit grâce à ce soldat, qui avoit si bonne envie de
+vivre.</p>
+
+<p>On conte qu'un autre soldat qui servoit aussi les Etats, ayant été
+condamné à être pendu, fit demander au même prince d'Orange qu'il lui
+fût permis de faire publier par toutes les troupes que s'il y avoit
+quelqu'un qui voulût être pendu pour lui, il lui donneroit quatre
+cents écus qu'il avoit. La proposition sembla si extravagante, que,
+pour en rire, on ne voulut pas refuser ce qu'il demandoit; mais on fut
+bien surpris quand un vieux soldat anglois se présenta pour être pendu
+au lieu de l'autre. Le prince d'Orange lui demanda de quoi il
+s'avisoit. Le soldat lui dit que depuis trente ou quarante ans qu'il
+servoit messieurs les Etats, il n'en étoit pas plus à son aise; qu'il
+avoit une femme et des enfants, et que, s'il venoit à être tué, il ne
+leur laisseroit rien; au lieu que, s'il étoit pendu pour cet autre, il
+leur laisseroit quatre cents écus pour leur aider à vivre. Le prince
+fut touché de cet excès d'amour paternel. Il donna la vie au criminel,
+à condition qu'il laisseroit les quatre cents écus à ce vieux soldat,
+qui gagna par cette générosité de l'argent et de l'estime.</p>
+
+<p>Les Anglois sont fort sujets à se pendre. Un homme à Londres se laissa
+gagner par un créancier d'un de ses amis qui avoit une prise de corps
+contre son débiteur, mais ce débiteur ne sortoit point de chez lui.
+Que fait cet homme? Pour le faire sortir, il s'avise de <span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span> faire
+semblant de se pendre à un arbre qui étoit devant la porte de ce
+débiteur. L'autre, qui étoit à la fenêtre, court pour l'en empêcher.
+Les sergents cachés sortent et le prennent. Celui qui faisoit semblant
+de se pendre s'amusa un peu trop à regarder ce qui se faisoit; il
+avoit déjà la corde au col; en se tournant, il fait tomber le
+tabouret, et demeure pendu. C'étoit de bon matin, et en un quartier
+fort reculé; de sorte que ce coquin fut pendu comme il le méritoit. M.
+de Fontenay-Mareuil me l'a conté: il étoit alors ambassadeur en
+Angleterre.</p>
+
+<p>Henri <span class="smcap">IV</span> allant à Sédan, M. de Bassompierre, M. de Bellegarde et
+autres rencontrèrent un homme de la ville, et lui demandèrent s'il n'y
+avoit point de filles de joie à Sédan. «Il n'y en avoit qu'une, dit
+cet homme, mais on la doit pendre demain, car on les punit de mort
+quand elles sont convaincues.» Nos cavaliers, touchés de compassion,
+donnent l'un une bague, l'autre de l'argent à ce bourgeois, à
+condition qu'il iroit de leur part prier M. de Bouillon de différer
+l'exécution d'un jour seulement. Il le fit. Le lendemain, le Roi y
+entra; voilà tous les galants à ses genoux pour demander la grâce de
+cette pauvre pécheresse. Le Roi les renvoya à M. de Bouillon, et
+l'appelant, lui dit: «Mon cousin, cela dépend de vous; nous ne sommes
+plus en France.» M. de Bouillon l'accorda, non sans quelque
+difficulté, et mit au bas de la grâce: «Grâce signée en présence du
+roi de France.»</p>
+
+<p>Henri <span class="smcap">III</span> passa à la Croix-du-Trahoir comme on pendoit un homme. Ce
+pauvre diable cria: «Grâce, Sire, grâce.» Le Roi, ayant su du greffier
+que le crime étoit grand, dit en riant: «Eh bien, qu'on ne le <span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span>
+pende point qu'il n'ait dit son <i>In manus</i>.» Le galant homme, quand on
+en vint là, jura qu'il ne le diroit de sa vie; qu'il s'en garderoit
+bien, puisque le Roi avoit ordonné qu'on ne le pendît point qu'il
+n'eût dit son <i>In manus</i>. Il s'y obstina si bien, qu'il fallut aller
+au Roi, qui, voyant que c'étoit un bon compagnon, lui donna sa grâce.</p>
+
+<p>Feu M. le Prince, ayant pris une petite ville en Languedoc durant les
+guerres de la religion, choisit soixante-quatre personnes pour être
+pendues. Un jeune homme qui avoit déjà la corde au col, entendant dire
+qu'un seigneur avoit été fort blessé, et de quelle manière on le
+traitait, dit: «On le tuera; je le guérirois en trois semaines.» M.
+Annibal, frère naturel de M. de Montmorency, oyant cela, demanda s'il
+étoit chirurgien. Il dit que oui, et obtint qu'on lui donnât la vie, à
+condition qu'il guériroit le blessé. Le jeune homme n'avoit garde de
+ne point accepter la condition; mais en effet il le guérit. Annibal,
+quoique ce garçon fût huguenot, le fait chirurgien de son régiment. Ce
+régiment est envoyé en garnison dans les Cévennes, en une place que M.
+de Rohan prit à discrétion. Il choisit même nombre de soixante-quatre
+pour être pendus. Ce garçon s'y trouve encore; comme on le menoit, il
+reconnoît un ministre qu'il avoit vu à Annonay en Vivarais, lieu de sa
+naissance, avec un autre ministre assez célèbre, nommé M. Le Faucheur,
+qui demeuroit chez le père de ce jeune homme<a name="FNanchor_475" id="FNanchor_475"></a><a href="#Footnote_475" class="fnanchor">[475]</a>, en cette petite
+ville-là, lorsqu'il y étoit ministre. Ce ministre <span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span> se souvint de
+l'avoir vu, et dit à M. de Rohan qui il étoit, et en obtint la grâce.
+Ce garçon va en conter l'histoire à M. Le Faucheur, qui lui conseilla
+de se retirer chez son père, de peur du <i>tertia solvet</i>; ce qu'il fit.</p>
+
+<h3 class="p4">LA PRINCESSE D'ORANGE, LA MÈRE<a name="FNanchor_476" id="FNanchor_476"></a><a href="#Footnote_476" class="fnanchor">[476]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Elle est de la maison de Solms, une fort bonne maison d'Allemagne.
+Elle vint en Hollande avec la reine de Bohème, non pas en qualité de
+fille d'honneur, mais toutefois nourrie à ses dépens. M. d'Hauterive
+de l'Aubespine<a name="FNanchor_477" id="FNanchor_477"></a><a href="#Footnote_477" class="fnanchor">[477]</a>, frère de feu M. de Châteauneuf, depuis gouverneur
+de Bréda, se mit à lui en conter<a name="FNanchor_478" id="FNanchor_478"></a><a href="#Footnote_478" class="fnanchor">[478]</a>, et en dit beaucoup de bien au
+prince Maurice, qui, craignant que son frère ne s'alliât à quelque
+maison <span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span> qui lui fût à charge, et qui l'engageât dans quelque
+parti, lui dit qu'il falloit qu'il l'épousât ou qu'il l'épouseroit
+lui-même. Le prince Maurice avoit raison, car il étoit bien las de ses
+cousins, les Châtillon, qu'il avoit sur les bras. Ainsi, la voilà
+femme de celui qui devoit succéder au prince Maurice, elle qui n'avoit
+pas sept mille écus pour tout bien, qui étoit petite et médiocrement
+jolie. Elle ne fut pas long-temps à apprendre à faire la princesse,
+car Maurice mourut bientôt après<a name="FNanchor_479" id="FNanchor_479"></a><a href="#Footnote_479" class="fnanchor">[479]</a>. On conte une chose assez
+notable de la fin de ce grand homme. Etant à l'extrémité, il fit venir
+un ministre et un prêtre, et les fit disputer de la religion; et après
+les avoir ouïs assez long-temps: «Je vois bien, dit-il, qu'il n'y a
+rien de certain que les mathématiques<a name="FNanchor_480" id="FNanchor_480"></a><a href="#Footnote_480" class="fnanchor">[480]</a>.» Et <span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span> ayant dit cela,
+se tourna de l'autre côté et expira.</p>
+
+<p>Notre princesse gouverna enfin son mari, et se méconnut tellement
+qu'elle traita avec une ingratitude étrange la reine de Bohème, sans
+qui elle seroit morte de faim, et qui avoit travaillé à son mariage
+comme si c'eût été sa fille. Mais la feue Reine-mère<a name="FNanchor_481" id="FNanchor_481"></a><a href="#Footnote_481" class="fnanchor">[481]</a>, qui étoit
+la plus glorieuse personne du monde, vengea un peu cette pauvre reine,
+car elle ne se démasqua ni pour le prince d'Orange ni pour la
+princesse. Il est vrai qu'elle ne traita pas trop bien cette reine
+même, car elle ne baisa point ses filles. La reine de Bohème en eut un
+dépit étrange, et ne la reconduisit que jusqu'à la porte de son
+antichambre. La Reine-mère fut si sottement fière, qu'à Anvers, où on
+la reçut admirablement bien, elle ne daigna se démasquer que dans la
+grande église. Ce fut pourtant elle qui fit le mariage de la princesse
+d'Angleterre avec le feu prince d'Orange<a name="FNanchor_482" id="FNanchor_482"></a><a href="#Footnote_482" class="fnanchor">[482]</a>. Il est vrai qu'elle ne
+leur fit pas là un grand service.</p>
+
+<p>Pour revenir à la princesse d'Orange, elle traita fort mal son fils,
+après la mort de son mari, et elle fut cause que sa belle-fille et sa
+fille, qu'elle avoit mariée avec l'Electeur de Brandebourg, ne se
+voyoient point quand elles étaient toutes deux en Hollande, car elle
+vouloit que l'Électrice passât la première, parce qu'un électeur est
+plus qu'un prince d'Orange, et n'avoit point égard à une royauté
+abattue, ou du moins qu'on alloit <span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span> abattre. On n'a jamais vu une
+femme si avare; ni elle ni son mari autrefois n'ont jamais assisté ni
+le feu roi d'Angleterre<a name="FNanchor_483" id="FNanchor_483"></a><a href="#Footnote_483" class="fnanchor">[483]</a>, ni celui-ci<a name="FNanchor_484" id="FNanchor_484"></a><a href="#Footnote_484" class="fnanchor">[484]</a>, ou du moins ç'a été si
+peu de chose que cela ne vaut pas la peine qu'on en fasse mention.
+Durant la vie de son fils, elle a pris à toutes mains. Elle tire du
+roi d'Espagne, elle tire du roi de France, et est à qui plus lui
+donne. Elle, Kunt et Pauw gouvernoient tout.</p>
+
+<p>Depuis la mort de son fils, elle et sa belle-fille sont plus mal que
+jamais. Il semble qu'elle s'attache entièrement à l'Electeur de
+Brandebourg, car elle laisse ruiner le petit prince d'Orange. Quatre
+ou cinq Anglois affamés pillent la mère, qui est tutrice. Les États,
+et surtout la province de Hollande, ne sont pas fâchés que la maison
+de Nassau ne soit plus si puissante<a name="FNanchor_485" id="FNanchor_485"></a><a href="#Footnote_485" class="fnanchor">[485]</a>. Si cela continue, il sera
+gueux, lui qui avoit douze cent mille livres de rente.</p>
+
+<h3 class="p4"> LE PRINCE D'ORANGE, LE PÈRE<a name="FNanchor_486" id="FNanchor_486"></a><a href="#Footnote_486" class="fnanchor light">[486]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Pour se rendre plus puissant envers les gens de guerre, il laissa,
+contre l'ordre, traiter des charges. La première <span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span> qui fut vendue
+fut une enseigne qu'un nommé Chenevy, fils d'un Huguenot, marchand
+drapier à Paris, acheta cinq cents écus. Le capitaine qui la lui avoit
+vendue se fit habiller d'écarlate lui et ses enfants, et on disoit que
+Chenevy l'avoit payé en écarlate.</p>
+
+<p>Le feu cardinal de Richelieu et lui se haïssoient à cause d'Orange;
+car le cardinal, pour mettre cette part dans sa maison et se faire
+prince, fit surprendre la citadelle, ou pour mieux dire, gagna
+Walkembourg qui y commandoit. Le prince d'Orange, moyennant quarante
+mille écus que cela lui coûta, fit tuer Walkembourg dans la ville,
+chez sa maîtresse, et remit la citadelle en sa puissance. Le cardinal
+eût pu la lui ôter par justice, à cause de M. de Longueville, qui tous
+les ans fait un acte pour éviter prescription. Il y a de grandes
+prétentions; cela vient de la maison de Châlons; mais il eût fallu un
+siége, et durant un siége on a le loisir de remuer bien des machines.
+Depuis, ils se firent le pis qu'ils purent l'un à l'autre.</p>
+
+<p>Le cardinal lui donna de l'altesse pour le rendre suspect aux
+États<a name="FNanchor_487" id="FNanchor_487"></a><a href="#Footnote_487" class="fnanchor">[487]</a>. L'Angleterre lui en donna sans penser plus loin; lui,
+mordit à la grappe, et fit prier Dieu pour lui dans les prières
+publiques.</p>
+
+<p>Les États voulurent qu'on déclarât la guerre à l'Espagne, parce
+qu'encore que nous les assistassions, leur pays ne laissoit pas d'être
+le théâtre de la guerre. Puis la bataille de Nertlingue avoit fort
+affoibli les Suédois. On gagna la bataille d'Avein, et au lieu d'aller
+à Namur qu'on eût pris (car l'épouvante étoit si grande qu'on a dit
+que le cardinal-infant faisoit tenir un vaisseau prêt pour s'en
+aller), on s'en alla pour joindre <span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span> le prince d'Orange, à qui on
+avoit écrit qu'on lui envoyoit les maréchaux de Châtillon et de Brezé
+pour faire ce qu'il jugeroit à propos. Lui les fit languir long-temps
+dans le siége, et ne se hâta point de sortir. Quand il fut joint, on
+prend Diest, qu'il fait traiter de rebelle, disant qu'il étoit baron
+de Diest. Après on va à Tillemont. Il y avoit là-dedans des vivres
+pour nourrir notre armée toute la campagne. M. de Châtillon, à cause
+de cela, fit tout ce qu'il put pour empêcher de la faire emporter
+d'assaut, et durant qu'ils disputoient, les Anglois d'un côté, et les
+François, à leur exemple, de l'autre, ces derniers la prirent de
+force. On saccagea tout, on vola dans les églises mêmes, et depuis,
+dans les libelles imprimés durant la négociation de Munster, on à
+reproché aux François qu'une abbesse ayant dit qu'elle étoit épouse de
+Jésus-Christ, un François avoit répondu en riant: «Eh bien, nous
+ferons Dieu cocu.» Il y eut en récompense un Français qui fit une
+action de vertu. C'est le fils d'un ministre de Sédan, nommé de Vesne.
+Il étoit alors secrétaire de feu M. de Bouillon. Une fille de qualité,
+jugeant à sa mine qu'il étoit homme d'honneur, se mit en sa
+protection. Il la fit marcher devant lui et la suivit le pistolet à la
+main. Le prince d'Orange, M. de Bouillon et d'autres le rencontrèrent
+et lui dirent en riant qu'il lui en falloit des plus belles. Il les
+laisse dire et la mène en lieu de sûreté. Depuis, de temps en temps,
+il reçoit des civilités des parens de cette fille.</p>
+
+<p>Pour affamer notre armée, le prince d'Orange la fit aller à Louvain.
+Il avoit vingt mille hommes et nous trente mille. On ne l'attaqua
+point de force, exprès pour nous faire consumer nos vivres, comme il
+fit. <span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span></p>
+
+<p>Tant que le cardinal de Richelieu a vécu, le prince d'Orange n'a rien
+voulu faire. Il y en a qui croient qu'il ne vouloit point s'exposer
+que son fils ne fût en âge de lui succéder. Même depuis la régence, il
+n'a contribué qu'en dépit de lui à nos conquêtes. Il est vrai qu'en
+cela il pouvoit alors être d'accord avec les Etats, qui craignoient de
+nous avoir pour voisins.</p>
+
+<p>Quand ils envoyèrent leurs vaisseaux à Gravelines, ils ne croyoient
+pas que nous les prendrions. Pour Dunkerque, il affoiblit notre armée
+en nous obligeant à lui envoyer six mille hommes avec le maréchal de
+Gramont; et quant à Hulst, il ne vouloir point passer si le maréchal
+de Gassion ne lui eût fait le chemin avec deux mille hommes. Le Sas de
+Gand ne fut pris qu'à cause que dix-huit ou vingt François, qui à la
+vérité étoient de leurs troupes, passèrent le canal à la nage, tirant
+un pont de jonc après eux.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut maître du fort de la Perle, auprès d'Anvers, ceux
+d'Anvers se croyoient perdus. Mais les Etats, ou du moins la province
+de Hollande, ne voulut pas qu'on prît cette ville à cause d'Amsterdam,
+dont la rade est mal assurée, et qu'on quitteroit volontiers pour
+transporter tout le commerce à Anvers, comme autrefois, car l'Escaut,
+le long du quai d'Anvers, a soixante brasses de profondeur, au lieu
+que les grands vaisseaux n'approchent point plus près d'Amsterdam que
+de la distance qu'il y a de là au Texel, où il s'en est perdu grand
+nombre.</p>
+
+<p>A sa dernière campagne, on lui proposa de donner le commandement à son
+fils. Il le fit, mais il s'en repentit aussitôt. C'étoit un grand
+fourbe; mais il fit un grand pas de clerc de s'allier avec le roi
+d'Angleterre. <span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">M. DE MAYENNE<a name="FNanchor_488" id="FNanchor_488"></a><a href="#Footnote_488" class="fnanchor light">[488]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Le dernier duc de Mayenne, fils du duc de Mayenne de la Ligue, étoit
+un homme fort bien fait, plein de c&oelig;ur, plein d'honneur, et sur la
+parole duquel on auroit tout hasardée. Il étoit en grande réputation.
+Ce n'étoit pas un homme d'une grande vivacité d'esprit, mais il avoit
+un grand sens. Il a été galant. Le tour que fait Hilas dans
+l'<i>Astrée</i>, par le moyen d'un miroir où il avoit mis son portrait, est
+une malice que M. de Mayenne fit à son frère, le comte de Sommerive,
+et que le comte de Sommerive ne lui voulut jamais pardonner. Cela
+arriva à Soissons, et Dorinde en cet endroit-là est une madame Payot,
+femme d'un trésorier de France, au bureau de cette ville-là.</p>
+
+<p>J'ai vu à Bordeaux une dame qu'on appeloit madame de Tastes, qui avoit
+un fils fort bien fait. On disoit qu'il étoit fils de M. de Mayenne.
+Ce garçon mourut fort jeune. Je me souviens que comme nous étions
+enfants, on joua à Bordeaux une tragédie d'<i>Ixion</i>, où l'on
+représentoit les enfers. Les autres enfants qui allèrent sur le
+théâtre ne vouloient point approcher de ces enfers; celui-là seul alla
+hardiment partout. On disoit tout haut: «Voyez, il ne se dément
+point.» Cette <span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span> femme, à ce qu'on m'a dit, quelquefois en
+l'embrassant, ne pouvoit s'empêcher de l'appeler <i>mon petit prince</i>.</p>
+
+<p>M. de Mayenne a été regardé du peuple comme descendu de ces défenseurs
+de la foi catholique; de sorte que quand il fut tué à Montauban d'un
+coup de mousquet dans l'&oelig;il, comme il regardoit entre des gabions,
+le peuple de Paris s'émut, et alla brûler le temple de Charenton.
+Celui qui l'avoit tué fut pendu par sa faute. Cet homme fut pris comme
+il se sauvoit de la ville avec une fille qui étoit amoureuse de lui.
+Elle offrit mille livres de rançon pour eux deux; et comme elle les
+alloit quérir, cet impertinent s'alla vanter étourdiment qu'il avoit
+tué M. de Mayenne. Quand sa maîtresse revint, elle le trouva pendu. On
+lui dit pour raison que le traité de la rançon n'étant point conclu,
+et elle ayant dit seulement qu'elle alloit quérir de quoi se racheter,
+on avoit pu le traiter comme on avoit fait. La vérité est que le plus
+fort fit la loi au plus foible.</p>
+
+<p>M. de Mayenne n'étoit point marié. On parloit de le marier, mais on ne
+sait, fier comme il l'étoit, s'il y eût consenti: c'étoit à une
+s&oelig;ur de Combalet. Combalet étoit cadet, mais gentilhomme. Cette
+fille, voyant M. de Mayenne mort et M. de Luynes ensuite, eut assez de
+c&oelig;ur pour se faire carmélite; elle vit encore. <span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">MARIS COCUS PAR LEUR FAUTE.</h3>
+
+<p class="p2">Un marchand de Bordeaux, dont je n'ai pu savoir le nom, étoit amoureux
+de la servante de sa femme, et afin de pouvoir coucher avec cette
+fille, sans que sa femme s'en aperçût, il obligea l'un des garçons de
+la boutique à tenir sa place pour une nuit, après lui avoir bien fait
+promettre qu'il ne toucheroit point à madame. Ce garçon, qui étoit
+jeune, ne se put contenir et fit quelque chose de plus que le mari
+n'avoit accoutumé de faire. Le lendemain, la femme croyant que ç'avoit
+été son mari, car il s'étoit revenu coucher auprès d'elle un peu
+devant le jour, lui alla porter un bouillon et un couple d'&oelig;ufs
+frais. Le marchand s'étonne de cet extraordinaire: «Eh! lui dit-elle
+en rougissant, vous l'avez-bien gagné.» Par là il découvrit le pot aux
+roses. Depuis, il accusa ce garçon de l'avoir volé, et le mit en
+procès. Ce garçon dit le sujet de la haine de son maître, et, par
+arrêt du parlement de Bordeaux, la femme fut déclarée femme de bien,
+et le mari cocu à très-juste titre.</p>
+
+<p>Voici une autre histoire un peu plus tragique. Un gentilhomme de
+Beauce, entre Dourdan et Etampes, nommé Baye-Saint-Léger, avoit une
+fort belle femme, et cette femme avoit une femme-de-chambre aussi
+belle qu'elle. Le mari, comme on se lasse de tout, devint amoureux de
+cette fille, la presse; elle résiste, et enfin <span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span> le dit à sa
+maîtresse. La femme dit: «Il faut l'attraper. Dans quelque temps
+faites semblant de consentir et lui donnez un rendez-vous.» Or, il
+arriva que le propre soir que Saint-Léger avoit rendez-vous de cette
+fille, un de ses meilleurs amis vient chez lui. Pour s'en défaire, il
+le mène coucher bien plus tôt que de coutume. L'ami en a du soupçon,
+veut savoir ce que c'est; il le lui avoue. Ce gentilhomme lui en fait
+honte, et lui persuade de lui donner sa place; il va au rendez-vous au
+lieu de Saint-Léger. Il y trouve la femme de son ami, qui, pour se
+moquer de son mari, avoit joué tout ce jeu-là. Il fait ce pourquoi il
+étoit venu. Elle a conté depuis que, de peur de rire, elle se mordoit
+les lèvres. C'étoit dans un jardin, et il ne faisoit point clair de
+lune. L'ami revient bien satisfait, et le mari se couche auprès de sa
+femme. Le récit que lui avoit fait son ami lui avoit fait venir l'eau
+à la bouche; il veut en passer son envie. Sa femme lui dit en riant:
+«Seigneur Dieu! vous êtes de belle humeur ce soir.&mdash;Que voulez-vous
+dire? lui dit-il.&mdash;«Eh! répondit-elle, ne vous souvenez-vous plus du
+jardin?» Le pauvre homme devina incontinent ce que c'étoit. Il ne fit
+semblant de rien; mais il en fut si saisi, qu'il en mourut. Elle,
+depuis, a été fort abandonnée et est morte de la v...... <span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">COCUS PRUDENTS OU INSENSIBLES.</h3>
+
+<p class="p2">Un président de Paris, dont on n'a jamais voulu me dire le nom, ni la
+cour dont il étoit président, ni même s'il vivoit ou s'il étoit mort,
+tant on avoit peur que je ne découvrisse qui c'est, un président donc
+fut averti par son clerc que sa femme couchoit avec un cavalier.
+«Prenez bien garde, dit-il à ce clerc, à ce que vous dites.&mdash;Monsieur,
+répondit l'autre, si vous voulez venir du Palais quand je vous irai
+quérir, je vous les ferai surprendre ensemble.» En effet, le clerc n'y
+manqua pas, et le mari, entré seul dans la chambre, les surprend. Il
+enferme le galant dans un cabinet dont il prend la clef, et retourne à
+son clerc. «Un tel, lui dit-il, je n'ai trouvé personne; voyez
+vous-même.» Le clerc regarde et ne trouve point son cavalier. «Vous
+êtes un méchant homme, lui dit le président; tenez, voilà ce que je
+vous dois, allez-vous-en, que je ne vous voie jamais.» Il le met
+dehors; après il revient auprès du cavalier: «Monsieur, c'est ma femme
+qui a tort; pour vous, vous cherchez votre fortune, allez-vous-en;
+mais si je vous rattrape, je vous ferai sauter les fenêtres.» Pour sa
+femme, quand elle fut seule, il lui dit qu'il ne savoit pas de quoi
+elle pouvoit se plaindre; qu'à son avis, elle avoit toutes les choses
+nécessaires. Elle pleura, elle se jeta à ses pieds, lui demanda
+pardon, et lui promit, à l'avenir, d'être la meilleure enfant du
+monde. <span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span> Il le lui pardonna, et depuis elle lui a rendu tous les
+devoirs imaginables.</p>
+
+<p>Un conseiller d'État de l'infante Claire-Eugénie avoit une belle
+femme, et quoiqu'ils n'eussent guère de bien, leur maison alloit
+pourtant comme il falloit, et ils faisoient fort bonne chère, car la
+galante en gagnoit. Cela dura assez long-temps sans que le mari
+s'informât d'où venoit cette abondance. La femme, étonnée d'une si
+grande stupidité, peu à peu, pour voir s'il s'apercevoit de quelque
+chose, diminua l'ordinaire. Il ne disoit rien, il faisoit semblant de
+ne le pas voir. Enfin, elle retrancha tant, qu'elle le réduisit à un
+couple d'&oelig;ufs. Alors la patience lui échappa; il prit les deux
+&oelig;ufs et les jeta contre la muraille, en disant: «Est-ce là le dîner
+d'un cocu?» Elle, voyant qu'il entendoit raillerie, remit dès le
+lendemain les choses en leur premier état. J'ai ouï faire ce conte
+d'un François, et je pense qu'il est de tout pays; mais il n'en est
+pas moins bon pour cela.</p>
+
+<p>M. Guy, célèbre traiteur à Paris, ne trouvant ni sa femme, ni un des
+principaux garçons, une fois qu'il avoit bien des gens chez lui, alla
+fureter partout, et les rencontra aux prises: «Hé! Vertu-Dieu! ce
+dit-il, c'est bien se moquer des gens que de prendre si mal son temps,
+et ne pouviez-vous pas attendre que nous eussions un peu moins
+d'affaires?» <span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">LE COMTE DE CRAMAIL<a name="FNanchor_489" id="FNanchor_489"></a><a href="#Footnote_489" class="fnanchor light">[489]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">On a dit <i>Cramail</i> au lieu de <i>Carmain</i>. Il étoit petit-fils du
+maréchal de Montluc, fils de son fils. Il n'a laissé qu'une fille
+mariée au marquis de Sourdis. Il avoit épousé l'héritière de Carmain,
+grande maison de Gascogne. Sa femme étoit de Foix par les femmes. Ç'a
+été une créature bien bizarre. Elle avoit pensé être mariée à un comte
+de Clermont de Lodève, qui étoit un fort pauvre homme. Cependant elle
+eut un tel chagrin d'avoir épousé Cramail au lieu de lui, qu'en douze
+ans de mariage elle ne lui dit jamais que oui et non; et de chagrin
+elle se mit au lit, et on ne lui changeait de draps que quand ils
+étoient usés. Elle est morte de mélancolie.</p>
+
+<p>Le comte de Cramail vint en un temps où il ne falloit pas grand'chose
+pour passer pour un bel esprit. Il faisoit des vers et de la prose
+assez médiocres. Un livre intitulé <i>les Jeux de l'Inconnu</i><a name="FNanchor_490" id="FNanchor_490"></a><a href="#Footnote_490" class="fnanchor">[490]</a> est de
+lui, mais ma foi ce n'est pas grand'chose. Il fut un des disciples de
+Lucilio Vanini. Il disoit une assez plaisante chose: <span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span> «Pour
+accorder les deux religions, il ne faut, disoit-il, que mettre
+vis-à-vis les uns des autres les articles dont nous convenons, et s'en
+tenir là, et je donnerai caution bourgeoise à Paris, que quiconque les
+observera bien sera sauvé.»</p>
+
+<p>A l'arrière-ban, comme on lui eut ordonné de parler aux Gascons pour
+les faire demeurer, il commençoit à les émouvoir, quand un d'entre eux
+dit brusquement: «Diavle, vous vous amusez à escouter un homme qui
+fait de libres.» Et il les emmena tous.</p>
+
+<p>Il a toujours été galant: il étoit propre, dansoit bien, et étoit bien
+à cheval. C'étoit un des dix-sept seigneurs<a name="FNanchor_491" id="FNanchor_491"></a><a href="#Footnote_491" class="fnanchor">[491]</a>. Il fut quinze ans
+tout entiers à Paris, en disant toujours qu'il s'en alloit. Pour un
+camus, ç'a été un homme de fort bonne mine. J'oubliois qu'une de ses
+plus fortes inclinations a été madame Guelin. Il l'aima devant et
+après la mort de Henri <i>IV</i>. Cela a duré plus de dix ans. Il passoit
+pour un honnête homme. On l'avoit souhaité pour gouverneur du Roi,
+mais il n'a pas assez vécu pour cela. Je crois qu'il ne l'eût pas été,
+quand il eût vécu jusqu'à cette heure<a name="FNanchor_492" id="FNanchor_492"></a><a href="#Footnote_492" class="fnanchor">[492]</a>. Il fut quinze ans à dire
+qu'il s'en alloit. Un de ses amis, nommé Forsais, gentilhomme
+huguenot, fut onze ans entiers à faire ses adieux tous les jours.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span>
+Le comte de Cramail avoit un ami qu'on appeloit Lioterais, homme
+d'esprit. Quand il fut vieux, et que la vie commença à lui être à
+charge, il fut six mois à délibérer tout ouvertement de quelle mort il
+se feroit mourir; et un beau matin, en lisant Sénèque, il se donne un
+coup de rasoir et se coupe la gorge. Il tombe; sa garce monte au
+bruit: «Ah! dit-elle, on dira que je vous ai tué.» Il y avoit du
+papier et de l'encre sur la table, il prend une plume et écrit: «C'est
+moi qui me suis tué,» et signe <i>Lioterais</i>.</p>
+
+<h3 class="p4">NAINS, NAINES.</h3>
+
+<p class="p2">L'infante Claire-Eugénie envoya une naine à la Reine dans une cage. Le
+gentilhomme qui la lui présenta dit que c'étoit un perroquet, et
+offrit à la Reine, pourvu qu'on n'ôtât point la couverture, de peur de
+l'effaroucher, de lui faire faire par ce perroquet un compliment en
+cinq ou six langues différentes. En effet, elle en fit un en espagnol,
+en italien, en françois, en anglois et en hollandois. On dit aussitôt:
+«Ça ne sauroit être un perroquet.» Il ôta la couverture et on trouva
+la naine. Elle crut assez pour être une fort petite femme, et on la
+maria à un assez grand homme, nommé Lavau, Irlandois, qui étoit à la
+Reine. Elle fut femme-de-chambre et mourut au bout de quelques années
+en mal d'enfant.</p>
+
+<p>Mademoiselle a eu une naine qui étoit la plus petite <span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span> qu'on eût
+jamais vue. Elle n'avoit pas deux pieds de haut, bien proportionnée,
+hors qu'elle avoit le nez trop grand. Elle faisoit peur. Les médiocres
+poupées étoient aussi grandes. Je crois qu'elle est morte.</p>
+
+<p>Le feu Roi<a name="FNanchor_493" id="FNanchor_493"></a><a href="#Footnote_493" class="fnanchor">[493]</a> avoit un fort petit nain<a name="FNanchor_494" id="FNanchor_494"></a><a href="#Footnote_494" class="fnanchor">[494]</a>, nommé Geoffroy, mais
+fort bien proportionné. Il avoit un portier qui avoit huit pieds de
+haut, et on trouva en ce temps-là un paysan qui avoit cent trente-sept
+ans, de sorte que ce prince se vantoit d'avoir parmi ses sujets, le
+plus grand, le plus petit et le plus vieil homme de l'Europe.<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span></p>
+
+<h3 class="p4">LE CARDINAL DE RICHELIEU<a name="FNanchor_495" id="FNanchor_495"></a><a href="#Footnote_495" class="fnanchor light">[495]</a>.</h3>
+
+<p class="p2">Le père du cardinal de Richelieu, étoit fort bon gentilhomme. Il fut
+grand prévôt de l'hôtel et chevalier de l'Ordre; mais il embrouilla
+furieusement sa maison. Il eut trois fils et deux filles; l'aînée fut
+mariée à un gentilhomme de Poitou, nommé René de Vignerot, seigneur de
+Pont-Courlay, qui étoit un homme <i>dubiæ nobilitatis</i>. Il se poussoit
+pourtant à la cour, et étoit toujours avec les grands seigneurs. Il
+jouoit avec M. de Créqui et M. de Bassompierre. L'autre épousa Urbain
+de Maillé, marquis de Brézé, depuis maréchal de France. L'aîné des
+garçons étoit un homme bien fait et qui ne manquoit pas d'esprit. Il
+avoit de l'ambition et vouloit plus dépenser qu'il ne pouvoit. Il
+affectoit de passer pour un des dix-sept seigneurs. En ce temps-là on
+appela ainsi les dix-sept de la cour qui paroissoient le plus. On dit
+que sa femme, comme un tailleur lui demandoit de quelle façon il lui
+feroit une robe: «Faites-la, dit-elle, comme pour la femme d'un des
+dix-sept seigneurs.» Mais, quoiqu'il fît fort le seigneur, et
+qu'effectivement il fût de bonne naissance, il ne passoit pas pourtant
+pour un homme de qualité. C'est ce qui est cause que le cardinal de
+Richelieu a eu tant de foiblesses sur sa noblesse et sur <span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span> sa
+naissance. Ce M. de Richelieu se mit bien auprès d'Henri <span class="smcap">IV</span>, qui
+vouloit tout savoir, en lui contant ce qui se passoit à la cour et à
+la ville, car il prenoit un soin particulier de s'en informer. Il fut
+tué en duel par le marquis de Thémines, fils du maréchal, à Angoulême,
+quand la Reine-mère y étoit<a name="FNanchor_496" id="FNanchor_496"></a><a href="#Footnote_496" class="fnanchor">[496]</a>, et ne laissa point d'enfants. Le
+deuxième a été le cardinal de Lyon, et le dernier le cardinal de
+Richelieu.</p>
+
+<p>Le père avoit fait donner l'évêché de Luçon à son second fils, qui le
+quitta pour se faire chartreux. Le troisième fut destiné à l'Eglise,
+et eut cet évêché au lieu de son frère. Étant sur les bancs de
+Sorbonne, il eut l'ambition de faire un acte sans président; il dédia
+ses thèses au roi Henri <span class="smcap">IV</span>; et, quoiqu'il fût fort jeune, il lui
+promettoit dans cette lettre de rendre de grands services, s'il étoit
+jamais employé. On a remarqué que de tout temps il a tâché à se
+pousser, et qu'il a prétendu au maniement des affaires.</p>
+
+<p>Il alla à Rome et y fut sacré évêque (en 1607). Le Pape<a name="FNanchor_497" id="FNanchor_497"></a><a href="#Footnote_497" class="fnanchor">[497]</a> lui
+demanda s'il avoit l'âge; il dit que ouï, et après il lui demanda
+l'absolution de lui avoir dit qu'il avoit l'âge, quoiqu'il ne l'eût
+pas. Le Pape dit: «<i>Questo giovane sara un gran furbo.</i>»</p>
+
+<p>Les États-généraux (de 1614), où il fut député du clergé du Poitou,
+lui donnèrent lieu d'acquérir de la réputation. Il fit quelques
+harangues qu'on trouva admirables; on ne s'y connoissoit guère alors.</p>
+
+<p>Après la mort d'Henri <span class="smcap">IV</span>, Barbin, surintendant des <span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span> finances, qui
+étoit son ami, le fit faire (en 1616) secrétaire d'État de la guerre
+et des affaires étrangères par le maréchal d'Ancre. Il y a un assez
+méchant historien, nommé Toussaint Legrain, qui a mis dans l'histoire
+de la régence de Marie de Médicis<a name="FNanchor_498" id="FNanchor_498"></a><a href="#Footnote_498" class="fnanchor">[498]</a> que le Roi dit à M. de Luçon,
+qu'il rencontra le premier dans la galerie après que le maréchal
+d'Ancre eut été tué: «Me voilà délivré de votre tyrannie, monsieur de
+Luçon.» Le cardinal de Richelieu, quand il fut tout-puissant, ayant eu
+avis de cela, crut qu'il lui importoit de faire supprimer cette
+histoire. Il en fit rechercher avec soin les exemplaires, et cette
+recherche fut cause que tout le monde acheta ce livre, et qu'on a su
+ce qu'on n'auroit peut-être jamais appris sans cela<a name="FNanchor_499" id="FNanchor_499"></a><a href="#Footnote_499" class="fnanchor">[499]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span>
+La Reine-mère ayant été reléguée à Blois, M. de Luçon fut relégué à
+Avignon, afin qu'ils n'eussent aucune communication ensemble. Mais
+quand feu <span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span> M. d'Epernon mena la Reine à Angoulême, M. de Luçon l'y
+fut trouver. Ce fut là que l'abbé de Rusceillaï, Florentin, et lui,
+disputèrent dix ou douze jours de la faveur auprès de la Reine-mère,
+et l'abbé l'alloit emporter sur l'évêque, si M. d'Epernon, tout
+puissant en cette petite cour, n'eût combattu de toute sa force
+l'inclination de la Reine. La drôlerie du Pont-de-Cé vint
+ensuite<a name="FNanchor_500" id="FNanchor_500"></a><a href="#Footnote_500" class="fnanchor">[500]</a>; le baron de F&oelig;neste<a name="FNanchor_501" id="FNanchor_501"></a><a href="#Footnote_501" class="fnanchor">[501]</a> s'en moque assez
+plaisamment, et le nom qu'on a donné à cette belle expédition témoigne
+assez que ce ne fut qu'un feu de paille. Bautru, dont nous parlerons
+plus d'une fois, y avoit un régiment d'infanterie au service de la
+Reine-mère, et il lui disoit un jour: «Pour des gens de pré, madame,
+en voilà assez; pour des gens de c&oelig;ur, c'est une autre affaire.» Il
+dit encore, quand, pour assurance d'amitié entre messieurs de Luynes
+et M. de Luçon, on fit le mariage de mademoiselle de Pont-Courlay avec
+Combalet<a name="FNanchor_502" id="FNanchor_502"></a><a href="#Footnote_502" class="fnanchor">[502]</a>, que les canons du côté du Roi disoient Combalet, et
+ceux du côté de la Reine-mère, Pont-Courlay<a name="FNanchor_503" id="FNanchor_503"></a><a href="#Footnote_503" class="fnanchor">[503]</a>.</p>
+
+<p>M. de Luynes, à qui le Père Arnould, Jésuite, confesseur du Roi<a name="FNanchor_504" id="FNanchor_504"></a><a href="#Footnote_504" class="fnanchor">[504]</a>,
+commençoit à rendre de mauvais <span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span> offices auprès du Roi, étant mort,
+le Père Suffren, autre Jésuite, confesseur de la Reine-mère, fit une
+telle peur au Roi du traitement qu'on avoit fait à la Reine-mère,
+qu'il croyoit déjà que le diable le tenoit au collet, car jamais homme
+n'a moins aimé Dieu et plus craint le diable que le feu Roi. Ces deux
+confesseurs remirent donc bien ensemble la mère et le fils, et par ce
+moyen, M. de Luçon se rendit insensiblement le maître des affaires et
+eut le chapeau de cardinal (en 1622).</p>
+
+<p>Quand il fit arrêter à Fontainebleau le maréchal d'Ornano, qui
+empêchoit Monsieur de se marier, parce qu'il voyoit bien que la maison
+de Guise l'emporteroit sur lui et qu'il n'auroit plus de crédit,
+Monsieur, dont ce maréchal étoit gouverneur, alla à dix heures du soir
+pester dans la chambre du Roi à qui il fit peur, et lui dit qu'il
+vouloit savoir qui le lui avoit conseillé. Le Roi dit que ç'avoit été
+son conseil. Monsieur fut trouver le chancelier d'Aligre<a name="FNanchor_505" id="FNanchor_505"></a><a href="#Footnote_505" class="fnanchor">[505]</a>, qui lui
+répondit en tremblant que ce n'étoit pas lui. Monsieur revint et pesta
+tout de nouveau. Le Roi, ne sachant que lui dire, envoya quérir le
+cardinal, qui dit assurément et sans hésiter, que c'étoit lui qui
+avoit conseillé au Roi <span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span> de faire arrêter M. le maréchal d'Ornano,
+et qu'un jour Monsieur l'en remercieroit. Monsieur lui dit: «Vous êtes
+un j... f.....», et s'en alla après ces belles paroles.</p>
+
+<p>Le cardinal haïssoit Monsieur; et craignant, vu le peu de santé que le
+Roi avoit, qu'il ne parvînt à la couronne, il fit dessein de gagner la
+Reine, et de lui aider à faire un dauphin. Pour parvenir à son but, il
+la mit, sans qu'elle sût d'où cela venoit, fort mal avec le Roi et la
+Reine-mère, jusque-là qu'elle étoit très-maltraitée de l'un et de
+l'autre. Après il lui fit dire par madame Du Fargis, dame d'atour, que
+si elle vouloit, il la tireroit bientôt de la misère dans laquelle
+elle vivoit. La Reine, qui ne croyoit point que ce fût lui qui la fît
+maltraiter, pensa d'abord que c'étoit par compassion qu'il lui offroit
+son assistance, souffrit qu'il lui écrivît, et lui fit même réponse,
+car elle ne s'imaginoit pas que ce commerce produisît autre chose
+qu'une simple galanterie.</p>
+
+<p>Le cardinal, qui voyoit quelque acheminement à son affaire, lui fit
+proposer par la même madame Du Fargis<a name="FNanchor_506" id="FNanchor_506"></a><a href="#Footnote_506" class="fnanchor">[506]</a> de consentir qu'il tînt
+auprès d'elle la place <span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span> du Roi; que si elle n'avoit point
+d'enfants, elle seroit toujours méprisée, et que le Roi, malsain comme
+il étoit, ne pouvant pas vivre long-temps, on la renverroit en
+Espagne; au lieu que si elle avoit un fils du cardinal, et le roi
+venant à mourir bientôt, comme cela étoit infaillible, elle
+gouverneroit avec lui, car il ne pourroit avoir que les mêmes
+intérêts, étant père de son enfant; que pour la Reine-mère, il
+l'éloigneroit dès qu'il auroit reçu la faveur qu'il demandoit.</p>
+
+<p>La Reine rejeta bien loin cette proposition; mais on ne voulut pas le
+rebuter. Le cardinal fit tout ce qu'il put pour la voir une fois dans
+le lit, mais il n'en put venir à bout. Il ne laissa pas d'avoir
+toujours quelque petite galanterie avec elle. Mais enfin tout fut
+rompu quand il découvrit que La Porte, un des officiers de la Reine,
+alloit recevoir les lettres qui venoient d'Espagne, et que le duc de
+Lorraine avoit parlé à elle, déguisé, au Val-de-Grâce. Il y avoit un
+peu de galanterie parmi. On accusoit aussi la Reine d'intelligence
+avec le marquis de Mirabel, ambassadeur d'Espagne. Le cardinal fit
+arrêter La Porte, et le garde-des-sceaux Seguier interrogea
+non-seulement la Reine au Val-de-Grâce, mais même il la fouilla en
+quelque sorte, car il lui mit la main dans son corps, pour voir s'il
+n'y avoit point de lettres, ou du moins y regarda-t-il, et approcha sa
+main de ses tétons<a name="FNanchor_507" id="FNanchor_507"></a><a href="#Footnote_507" class="fnanchor">[507]</a>. M. de La Rochefoucauld <span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span> dit que le
+cardinal étoit fort amoureux de la Reine, et que, de rage, il vouloit
+la faire répudier.</p>
+
+<p>De désespoir, elle avoit une fois résolu de s'enfuir à Bruxelles. Le
+prince de Marsillac, jeune homme de vingt ans, depuis M. de La
+Rochefoucauld de la Fronde, la devoit mener en croupe. Madame de
+Hautefort étoit de la partie; madame de Chevreuse, déjà exilée à
+Tours, devoit se sauver en Espagne, si on lui envoyoit des Heures
+reliées de rouge; et si on lui en envoyoit de vertes, elle ne devoit
+bouger. La Reine résolut de ne point partir. Madame de Hautefort, par
+mégarde, ou ayant oublié ce dont elles étoient convenues, envoya les
+Heures rouges. Cela fut cause que madame de Chevreuse se déguisa en
+homme, et alla chez le prince de Marsillac, qui lui donna des gens
+pour la conduire. Cela fut cause aussi qu'on le tint quelque temps en
+prison. Depuis, le cardinal le prit en amitié, et lui offrit de le
+recevoir au nombre de ses amis. Le prince de Marsillac n'osa
+l'accepter sans le consentement de la Reine, qui ne le lui voulut pas
+permettre.</p>
+
+<p>Depuis, le cardinal a toujours persécuté la Reine, et, pour la faire
+enrager, il fit jouer une pièce appelée <i>Mirame</i>, où l'on voit
+Buckingham plus aimé que lui, et le héros, qui est Buckingham, battu
+par le cardinal. Desmarets fit tout cela par son ordre, et, contre les
+règles, il la força de venir voir cette pièce<a name="FNanchor_508" id="FNanchor_508"></a><a href="#Footnote_508" class="fnanchor">[508]</a>.
+ <span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span></p>
+
+<p>La Reine-mère, durant cette intrigue, eut une telle jalousie de la
+Reine, qu'elle rompit hautement avec le cardinal, et chassa madame
+d'Aiguillon et M. de La Meilleraye, qui étoit son capitaine des
+gardes<a name="FNanchor_509" id="FNanchor_509"></a><a href="#Footnote_509" class="fnanchor">[509]</a>. La Reine-mère, qui vouloit dominer, et qui avoit fait
+élever le Roi, à dessein de le rendre incapable de faire son métier
+lui-même<a name="FNanchor_510" id="FNanchor_510"></a><a href="#Footnote_510" class="fnanchor">[510]</a>, avoit eu peur que la Reine n'eût du pouvoir sur son
+esprit; et pour empêcher cette princesse de s'appliquer à gagner
+l'affection de son mari, elle mit auprès d'elle madame de Chevreuse et
+madame de La Valette<a name="FNanchor_511" id="FNanchor_511"></a><a href="#Footnote_511" class="fnanchor">[511]</a>, deux aussi folles têtes qu'il y en eut à la
+cour. La princesse de Conti avoit <span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span> eu aussi ordre de la Reine-mère
+de prendre garde à tout ce qu'on feroit chez la Reine; et celle-ci,
+qui, quoique vieille, avoit encore l'amour en tête, étoit bien aise
+qu'on fît galanterie. Ce fut elle qui apprit à la Reine à être
+coquette.</p>
+
+<p>En ce temps-là on parla du mariage de la reine d'Angleterre. Le comte
+de Carlisle et le comte d'Holland, qui furent envoyés ici pour en
+traiter, donnèrent avis à Buckingham, favori du Roi, qui avait le
+roman en tête, qu'il y avoit en France une jeune reine galante, et que
+ce seroit une belle conquête à faire; dès-lors il y eut quelque
+commerce entre eux par le moyen de madame de Chevreuse, à qui le comte
+d'Holland en contoit; de sorte que quand Buckingham arriva pour
+épouser la reine d'Angleterre, la Reine régnante étoit toute disposée
+à le bien recevoir. Il y eut bien des galanteries; mais ce qui fit le
+plus de bruit, ce fut que quand la cour alla à Amiens, pour
+s'approcher d'autant plus de la mer, Buckingham tint la Reine toute
+seule dans un jardin; au moins il n'y avoit qu'une madame Du
+Vernet<a name="FNanchor_512" id="FNanchor_512"></a><a href="#Footnote_512" class="fnanchor">[512]</a>, s&oelig;ur de feu M. de Luynes, dame d'atour de la Reine,
+mais elle étoit d'intelligence, et s'étoit assez éloignée. Le galant
+culbuta la Reine, et lui écorcha les cuisses avec ses chausses en
+broderies; mais ce fut en vain, car elle appela tant de fois, que <span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span>
+la dame d'atour, qui faisoit la sourde oreille, fut contrainte de
+venir au secours. Quelques jours après, la Reine régnante étant
+demeurée à Amiens, soit qu'elle se trouvât mal, soit qu'elle ne fût
+pas nécessaire pour accompagner la reine d'Angleterre à la mer, car
+cela n'eût fait que de l'embarras, Buckingham, qui avoit pris congé de
+la Reine comme les autres, retourna quand il eut fait trois lieues; et
+comme la Reine ne songeoit à rien, elle le voit à genoux au chevet de
+son lit. Il y fut quelque temps, baise le bout des draps, et s'en va.</p>
+
+<p>Le cardinal prit soupçon de toutes les galanteries de Buckingham, et
+empêcha qu'il ne revînt en France ambassadeur extraordinaire, comme
+c'étoit son dessein; ne pouvant faire mieux, il y vint avec une armée
+navale attaquer l'île de Ré<a name="FNanchor_513" id="FNanchor_513"></a><a href="#Footnote_513" class="fnanchor">[513]</a>. A son arrivée, il prit un
+gentilhomme de Saintonge, nommé Saint-Surin, homme adroit et
+intelligent, et qui savoit fort bien la cour. Il lui fit mille
+civilités; et lui ayant découvert son amour, il le mena dans la plus
+belle chambre de son vaisseau. Cette chambre étoit fort dorée; le
+plancher étoit couvert de tapis de Perse, et il y avoit comme une
+espèce d'autel où étoit le portrait de la Reine avec plusieurs
+flambeaux allumés. Après, il <span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span> lui donna la liberté, à condition
+d'aller dire à M. le cardinal qu'il se retireroit, et livreroit La
+Rochelle, en un mot, qu'il offroit la carte blanche, pourvu qu'on lui
+permît de le recevoir comme ambassadeur en France. Il lui donna aussi
+ordre de parler à la Reine de sa part. Saint-Surin vint à Paris, et
+fit ce qu'il avoit promis. Il parla au cardinal, qui le menaça de lui
+couper le cou s'il en parloit davantage. Depuis, quand la Reine apprit
+la mort de Buckingham, elle en fut sensiblement touchée. Au
+commencement elle n'en vouloit rien croire, et disoit: «Je viens de
+recevoir de ses lettres.»</p>
+
+<p>Durant le siége de La Rochelle, feu M. le Prince, comme on étoit en
+peine de déchiffrer des lettres en chiffres, se ressouvint qu'il avoit
+vu à Alby un jeune homme appelé Rossignol, qui avoit du talent pour
+cela. Il en donna avis au cardinal, qui le fit venir. Il rencontra
+d'abord, et dit à Son Eminence: «L'espérance des Rochellois n'est que
+du vent: ils s'attendent à un secours par mer.» Les Anglais leur en
+promettoient. Le cardinal fit fort valoir cette science, et il tâcha
+le plus qu'il put de faire croire qu'il n'y avoit point de chiffres
+que Rossignol ne déchiffrât. Cela ne lui fut pas inutile contre les
+cabales.</p>
+
+<p>A ce même siége, M. de La Rochefoucauld, alors gouverneur du Poitou,
+eut ordre d'assembler la noblesse de son gouvernement. En quatre jours
+il assembla quinze cents gentilshommes, et dit au Roi: «Sire, il n'y
+en a pas un qui ne soit mon parent.» M. d'Estissac, son cadet, lui
+dit: «Vous avez fait là un pas de clerc; les neveux du cardinal ne
+sont encore que des gredins, et vous allez faire claquer <span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span> votre
+fouet; gare votre gouvernement.» Dès l'été suivant, le cardinal le lui
+fit ôter pour le donner à un homme qui n'eût pas tant de crédit, ce
+fut à Parabelle.</p>
+
+<p>Le cardinal apparemment avoit déjà en tête ce que je vais rapporter.
+Au voyage de Lyon, où le Roi fut si mal, la Reine-mère demanda en
+grâce au Roi qu'il chassât le cardinal. Il lui promit de le chasser
+dès que la paix d'Allemagne seroit faite, mais qu'il avoit affaire de
+lui jusque là. Le Roi, étant guéri, part et va à Rouane. La Reine-mère
+étoit demeurée à Lyon, à cause qu'elle avoit mal à un pied. De Rouane,
+le Roi lui écrivit qu'elle se guérît, qu'il lui donneroit bientôt
+contentement, que la paix d'Allemagne étoit faite, et qu'il en
+envoyoit la ratification.</p>
+
+<p>La Reine-mère fut si aise de cette nouvelle, qu'à la chaude elle fit
+brûler quelques fagots comme pour faire une espèce de feu de joie. Le
+cardinal sut qu'elle avoit fait ce feu, et il se douta de quelque
+chose. Il presse le Roi. Le Roi lui confesse tout; la Reine-mère vient
+à Rouane. Le cardinal, comme elle communioit à l'église, s'approcha
+d'elle, et fit signe à Saint-Germain qui, comme aumônier, étoit auprès
+d'elle, de se retirer. Il la conjura de lui pardonner: elle le rebuta:
+«Madame, lui dit-il, j'en ferai bien périr avec moi.» C'est de là
+qu'est venue la rupture sans rime ni raison de la paix de Ratisbonne.
+A Lyon, tout le monde, c'est-à-dire toutes les cabales, étoient contre
+le cardinal. Au retour, il fit arrêter le maréchal de Marillac, et le
+garde-des-sceaux fut mené à Angoulême, et M. de Châteauneuf eut les
+sceaux. Cela irrita furieusement la Reine-mère. Le cardinal lui fit
+parler <span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span> plusieurs fois, et comme le premier président de Verdun
+lui eut dit que Son Eminence en avoit pleuré cinq fois différentes:
+«Je ne m'en étonne pas, dit-elle, il pleure quand il veut.» Bonneuil,
+introducteur des ambassadeurs, homme dévot, mais qui étoit toujours
+dans l'adoration du ministère, et qu'on appeloit vulgairement <i>le
+dévot de la cour</i>, dit aussi à la Reine-mère qu'il avoit vu le
+cardinal si abattu et si changé, qu'on ne le connoissoit plus. Elle
+dit qu'il se changeoit comme il vouloit, et qu'après avoir paru gai,
+en un instant il paroissoit demi-mort. Il y eut pourtant je ne sais
+quelle réconciliation. Peu de temps après se fit la grande cabale des
+deux reines, de Monsieur et de toute la maison de Guise. Le cardinal,
+désespéré, se vouloit retirer, mais, le cardinal de La Valette lui
+remit le c&oelig;ur au ventre. M. de Rambouillet gagna Monsieur, et comme
+on croyoit le cardinal perdu, le Roi se déclara pour lui. C'est ce
+qu'on a appelé la <i>Journée des dupes</i>. Ce fut à la Saint-Martin, au
+retour de La Rochelle.</p>
+
+<p>Madame Du Fargis fut chassée à cause de ses cabales, et non à cause de
+ses galanteries. Elle s'étoit jointe à Vaultier et à Beringhen,
+aujourd'hui premier écuyer de la petite écurie. Elle fut quelque temps
+cachée aux environs de Paris, mais on la découvrit bientôt, et il
+fallut aller plus loin<a name="FNanchor_514" id="FNanchor_514"></a><a href="#Footnote_514" class="fnanchor">[514]</a>.
+ <span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span></p>
+
+<p>Je mettrai ici ce que j'ai appris de Vaultier. Un Cordelier, nommé le
+Père Trochard, qui suivoit partout M. de La Rocheguyon, l'avoit pour
+domestique, comme un pauvre garçon; madame de Guercheville le fit
+médecin du commun chez la Reine-mère, à trois cents livres de gages.
+Or, quand elle fut à Angoulême, et que Delorme l'eut quittée à
+Aigre<a name="FNanchor_515" id="FNanchor_515"></a><a href="#Footnote_515" class="fnanchor">[515]</a>, aux enseignes qu'il disoit en son style qu'elle lui avoit
+dit des paroles plus <i>aigres</i> que le lieu où elles avoient été dites,
+elle eut besoin d'un médecin. Il ne se trouva que Vaultier, que
+quelqu'un, qui en avoit été bien traité, lui loua fort. Il la guérit
+d'un érysipèle, et ensuite il réussit si bien et se mit si bien dans
+son esprit, qu'il étoit mieux avec elle que personne. D'où vint la
+grande haine du cardinal contre lui.</p>
+
+<p>On a fort médit du cardinal de Richelieu, qui étoit bel homme, avec la
+Reine-mère. Durant cette galanterie, elle s'avisa, quoiqu'elle eût
+déjà de l'âge, de se remettre à jouer du luth. Elle en avoit joué un
+peu autrefois. Elle prend Gaultier chez elle: voilà tout le monde à
+jouer du luth. Le cardinal en apprit aussi, et c'étoit la plus
+ridicule chose qu'on pût imaginer, que de le voir prendre des leçons
+de Gaultier. Ce Gaultier étoit un grand homme, bien fait, mais qui
+avoit de grosses épaules; il faisoit fort l'entendu. Il étoit d'Arles;
+sa mère gagnoit sa vie à filer; et on disoit qu'il ne l'assistoit
+point. <span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span></p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu, dans le dessein qu'il feignoit d'avoir de se
+réconcilier avec la Reine-mère encore une fois, envoya quérir
+Vitray<a name="FNanchor_516" id="FNanchor_516"></a><a href="#Footnote_516" class="fnanchor">[516]</a>, aujourd'hui imprimeur du clergé, homme de bon sens et qui
+faisoit profession d'amitié avec Vaultier, et lui dit qu'il le prioit
+de porter les paroles de part et d'autre. Vitray lui dit qu'il le
+prioit de l'en dispenser; que souvent on sacrifioit de petits
+compagnons pour apaiser les puissances. «Non, reprit le cardinal, ne
+craignez rien.&mdash;Puisque vous voulez donc, dit Vitray, que j'aie cet
+honneur, ne me donnez point à deviner; dites-moi les choses
+sincèrement.&mdash;Allez dire à Vaultier cela et cela,» ajouta le cardinal.
+Il y eut bien des allées et des venues; enfin la chose en vint à ce
+point que le cardinal fit dire à Vaultier, par Vitray, qu'il falloit
+faire une entrevue chez Vitray même, et que, de peur de trop d'éclat,
+le Père Joseph iroit au lieu de lui. Vaultier répondit: «C'est un
+piége; après, le cardinal ne manquera pas d'avertir la Reine-mère de
+cette conférence, et de lui dire que j'ai commerce avec lui ou avec
+ses gens. Je ne saurois, ajouta-t-il, empêcher la Reine d'aller à
+Compiègne.» Or, le cardinal ne demandoit pas mieux que la Reine fît la
+sottise d'aller à Compiègne, quoiqu'il fît semblant du contraire,
+qu'il eût offert toutes choses à Vaultier, et qu'il eût résolu d'aller
+jusqu'au chapeau de cardinal. Car la Reine-mère vouloit régner, et ne
+se contentoit pas de donner des charges et bénéfices, et d'avoir
+autant d'argent qu'elle en vouloit. La princesse de Conti, et par elle
+toute la maison de <span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span> Guise et M. de Bellegarde, la portoient sans
+cesse à perdre le cardinal. Elle va donc à Compiègne; on l'y arrête,
+et on ordonne à Vaultier de retourner à Paris. En chemin on le prend
+et on le mène à la Bastille. Le cardinal fait dire à Vitray qu'il
+étoit fort content de son entremise; qu'il n'avoit qu'à voir son ami
+tant qu'il voudroit. Vitray répondit: «Je m'en garderai bien, c'est un
+homme qui a eu le malheur de tomber dans la disgrâce du Prince: je le
+servirai assez sans le visiter.» Le cardinal lui manda qu'il y allât
+librement, qu'il n'y avoit rien à craindre pour lui. Il y fut donc.
+Vaultier lui dit: «Me voilà bien bas, mais je serai quelque jour le
+premier médecin du Roi.» Cela est arrivé, mais non pas comme il
+l'entendoit, car il croyoit que ce seroit du feu Roi, et ç'a été d'un
+roi qui n'étoit pas encore au monde. Nous l'avons vu, riche de vingt
+mille écus de rente, vivre comme un gredin et prendre de l'argent des
+malades qu'il voyoit. A la fin, il en eut honte et n'en prit plus.</p>
+
+<p>Pour achever ce que je sais de la Reine-mère, j'ajouterai qu'elle ne
+se put garantir à Bruxelles même des finesses du cardinal pour
+l'éloigner de là, car elle étoit assez près pour faire toujours des
+cabales contre lui. Il lui fit accroire que si elle rompoit avec les
+Espagnols, il la feroit revenir. Elle feignit donc d'aller à Spa, et
+deux mille chevaux hollandois la vinrent prendre. Après, il ne se
+soucia plus d'elle. On dit qu'en ce temps-là elle n'avoit autre but
+que de jouir de Luxembourg et du Cours qu'elle avoit fait
+planter<a name="FNanchor_517" id="FNanchor_517"></a><a href="#Footnote_517" class="fnanchor">[517]</a>, sans se mêler de rien. Ainsi elle sortit sottement <span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span>
+de Bruxelles, où elle étoit bien traitée par les Espagnols qui lui
+donnoient douze mille écus par mois, dont elle étoit fort bien payée,
+et depuis cela ne fit qu'errer et vivoter misérablement.
+Saint-Germain<a name="FNanchor_518" id="FNanchor_518"></a><a href="#Footnote_518" class="fnanchor">[518]</a> ne savoit rien du dessein de la Reine-mère. Le
+cardinal-infant en étoit persuadé, et lui donna pour vivre une prévôté
+de douze mille livres de rente; peut-être vouloit-il l'avoir pour le
+faire écrire contre le cardinal. Cet homme revint à Paris à la mort du
+cardinal de Richelieu, car il avoit autant de revenu que cela en une
+autre prévôté en Provence, et n'a point voulu jouir de celle de
+Flandre, afin qu'on ne le pût pas accuser de commerce avec l'ennemi.
+Il vit ici chez sa s&oelig;ur, à qui il donne douze mille livres de
+pension. Il a encore trois mille livres de rente d'ailleurs, et quand
+il tire quelque chose de ses appointements, car il a je ne sais quel
+emploi ou quelque pension, il le distribue aux deux filles de cette
+s&oelig;ur. Il ne veut point disposer de ses deux prévôtés, parce qu'il
+dit que c'est usurper le droit des collateurs.</p>
+
+<p>Le cardinal, pour avoir l'amirauté et être absolu aussi bien sur mer
+que sur terre, fit courir le bruit que quelques galions d'Espagne de
+la flotte des Indes s'étoient perdus vers Bayonne, et fit savoir cette
+nouvelle au Roi. Au même temps plusieurs personnes apostées disoient à
+Sa Majesté que, faute d'avoir quelqu'un qui prît soin des naufrages,
+on perdroit toute la charge de ces galions, et qu'il seroit nécessaire
+de faire un maître et surintendant de la navigation, et tout d'un
+trait <span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span> ils se mirent à examiner qui pourroit bien s'acquitter
+comme il faut de cet emploi; et après avoir nommé bien des gens, ils
+ne trouvoient que M. le cardinal capable de cette charge; de sorte
+qu'ils persuadèrent au Roi de lui en parler. Sa Majesté le proposa au
+cardinal, qui d'abord dit qu'il n'étoit déjà que trop occupé, qu'il
+succomberoit sous le faix, et se fit bien prier pour la prendre. Cette
+charge rendoit celle d'amiral inutile ou superflue: aussi M. de
+Montmorency fut bien aise de traiter de celle d'amiral de Ponent. M.
+de Guise, pour celle de Levant, fit plus de cérémonies, et enfin on
+lui ôta et l'amirauté et le gouvernement de Provence.</p>
+
+<p>Pour montrer la grande puissance du cardinal, on faisoit un conte dont
+Boisrobert divertit Son Eminence<a name="FNanchor_519" id="FNanchor_519"></a><a href="#Footnote_519" class="fnanchor">[519]</a>. Le colonel Hailbrun, Ecossois,
+homme qui étoit considéré, passant à cheval dans la rue Tiquetonne, se
+sentit pressé. Il entre dans la maison d'un bourgeois, et décharge son
+paquet dans l'allée. Le bourgeois se trouve là, et fait du bruit; ce
+bon homme étoit bien empêché. Son valet dit au bourgeois: «Mon maître
+est à M. le cardinal.&mdash;Ah! monsieur, dit le bourgeois, vous pouvez
+ch... partout, puisque vous êtes à Son Eminence.» C'est ce colonel qui
+disoit en son baragouin que quand la balle avoit sa commission, il n'y
+avoit pas moyen de l'échapper.</p>
+
+<p>Le bon homme d'Epernon avoit été un des plus <span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span> fermes, mais il fut
+enfin contraint de boucquer, et vint à cheval à Montauban voir le
+cardinal. «Vous voyez, lui dit-il, ce pauvre vieillard.» Le cardinal
+lui en vouloit, parce que, durant le siége de la Rochelle, quelqu'un
+l'ayant trouvé avec un Bréviaire, il dit: «Il faut bien que nous
+fassions le métier des autres, puisque les autres font le nôtre.» Il
+appeloit son fils le cardinal <i>valet</i>. En revanche, il fit grand'peur
+au cardinal à Bordeaux, car il l'alla voir suivi de deux cents
+gentilshommes, et le cardinal étoit seul au lit. Le cardinal ne lui a
+jamais pardonné depuis. Ce bon homme dit plaisamment, quand le
+cardinal fut fait généralissime en Italie, que le Roi ne s'étoit
+conservé que la vertu de guérir les écrouelles; et quand M. d'Effiat
+fut fait maréchal de France, il lui dit: «Eh bien, monsieur d'Effiat,
+vous voilà maréchal de France. De mon temps on en faisoit peu, mais on
+les faisoit bons.»</p>
+
+<p>Monsieur, par les cabales de la maison de Guise, du duc de Lorraine et
+de la Reine-mère, et principalement parce qu'on n'avoit pas tenu
+parole à Le Coigneux, son chancelier, et à Puy-Laurens, prit le parti
+de sortir de France. M. de Rambouillet avoit promis à Le Coigneux une
+charge de président à mortier, qu'il eut, et un chapeau de cardinal;
+et à Puy-Laurens un brevet de duc. On n'écrivoit point à Rome pour le
+chapeau; le brevet ne s'expédioit point. Ces deux hommes aigrissent
+leur maître, et le font partir. Puy-Laurens croyoit épouser madame de
+Phalsbourg ou sa fille, qui étoit veuve. Saint-Chaumont, qui faisoit
+le siége de Nancy, que M. de Phalsbourg défendoit, laisse échapper la
+princesse Marguerite à cheval, et <span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span> fut disgracié pour cela.
+Depuis, elle épousa Monsieur en Flandre.</p>
+
+<p>Le cardinal négocia si bien, qu'il fit revenir Monsieur. Il maria peu
+de temps après trois de ses parentes à M. de La Valette<a name="FNanchor_520" id="FNanchor_520"></a><a href="#Footnote_520" class="fnanchor">[520]</a>, à
+Puy-Laurens et au comte de Guiche.</p>
+
+<p>Le cardinal fit en sorte que le Roi jeta les yeux sur La Folone,
+gentilhomme de Touraine, pour lui donner ordre, sans qu'il parût que
+le cardinal en sût rien, de se tenir auprès de Son Eminence, afin
+d'empêcher qu'on ne l'accablât, et qu'on ne lui parlât que lorsque
+l'on auroit quelque chose d'important à lui dire. C'étoit avant qu'il
+eût un maître de chambre et des gardes.</p>
+
+<p>Ce La Folone étoit le plus beau mangeur de la cour. Quand les autres
+disoient: «Ah! qu'il feroit beau chasser aujourd'hui!&mdash;Ah! qu'il
+feroit beau se promener!&mdash;Ah! qu'il feroit beau jouer à la paume,
+danser! etc.,» lui disoit: «Ah! qu'il feroit beau manger aujourd'hui!»
+En sortant de table, ses grâces étoient: «Seigneur, fais-moi la grâce
+de bien digérer ce que j'ai mangé.» <span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span></p>
+
+<p>Le cardinal ne pouvoit digérer qu'on lui reprochât qu'il n'étoit pas
+de bonne maison, et rien ne lui a tant tenu à l'esprit que cela. Les
+pièces qu'on imprimoit<a name="FNanchor_521" id="FNanchor_521"></a><a href="#Footnote_521" class="fnanchor">[521]</a> à Bruxelles contre lui le chagrinoient
+terriblement. Il en eut un tel dépit, que cela ne contribua pas peu à
+déclarer la guerre à l'Espagne. Mais ce fut principalement pour se
+rendre nécessaire. L'année que les ennemis prirent Corbie, quoiqu'il y
+eût toujours une petite épargne de cinq cent mille écus chez Mauroy
+l'intendant, le cardinal étoit pourtant bien empêché. Le bon homme
+Bullion, surintendant des finances, l'alla voir: «Qu'avez-vous,
+monseigneur<a name="FNanchor_522" id="FNanchor_522"></a><a href="#Footnote_522" class="fnanchor">[522]</a>? je vous trouve triste.» Il avoit un ton de vieillard
+un peu grondeur, mais ferme. «Hé, n'en ai-je pas assez de sujet? dit
+le cardinal, les Espagnols sont entrés, ils ont pris des villes; M. le
+comte de Soissons a été poussé en-deçà l'Oise, et nous n'avons plus
+d'armée.&mdash;Il en <span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span> faut lever une autre, monseigneur.&mdash;Et avec
+quoi?&mdash;Avec quoi? je vous donnerai de quoi lever cinquante mille
+hommes et un million d'or en croupe» (ce sont ses termes). Le cardinal
+l'embrassa. Bullion avoit toujours six millions chez le trésorier de
+l'Epargne Fieubet, car c'étoit celui-là à qui il se fioit le plus. De
+là vient la prodigieuse fortune de Lambert<a name="FNanchor_523" id="FNanchor_523"></a><a href="#Footnote_523" class="fnanchor">[523]</a>, le commis du comptant
+de Fieubet, car il faisoit profiter cet argent; et tel à qui il
+prêtoit cinquante mille livres, quand il le pressoit de payer, comme
+il faisoit exprès, lui jetoit un sac de mille livres pour avoir répit.
+Le cardinal pourtant n'étoit guère bien informé des choses, puisqu'il
+ne savoit pas ce qu'on faisoit de l'argent, ni s'il y en avoit de
+réservé; mais c'est qu'il vouloit voler, et laissoit voler les autres.</p>
+
+<p>En ce temps-là, il alla par Paris sans gardes; mais il avoit du fer à
+l'épreuve dans les mantelets et dans les cuirs du devant et du
+derrière de son carrosse, et toujours quelqu'un en la place des
+laquais. Il menoit toujours le maréchal de La Force avec lui, parce
+que le peuple l'aimoit. Le Roi alla à Chantilly, et envoya le maréchal
+de Châtillon pour faire rompre les ponts de l'Oise. Montatère,
+gentilhomme d'auprès de Liancourt, rencontre le maréchal, et lui dit:
+«Que ferons-nous donc, nous autres de delà la rivière? Il semble que
+vous nous abandonniez au pillage.&mdash;Envoyez, dit le maréchal, demander
+des gardes à M. Picolomini; je vous donnerai des lettres, il est de
+mes <span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span> amis; nous en usâmes ainsi en Flandre après la bataille
+d'Anzin.» M. de Liancourt et M. d'Humières, ayant appris cela, se
+joignent à Montatère. Le maréchal écrit. Picolomini envoie trois
+gardes, et mande au maréchal que si c'eût été le maréchal de Brézé, il
+ne les auroit pas eus. Picolomini étoit homme d'ordre; car ayant logé
+chez un gentilhomme, il conserva jusqu'aux espaliers, et fit donner le
+fouet à un page qui y étoit entré par-dessus les murs. M. de
+Saint-Simon, chevalier de l'ordre, et capitaine de Chantilly, pour
+faire le bon valet, alla dire au Roi qu'il y avoit un garde à
+Montatère, que c'étoit un lieu fort haut, que de là on pouvoit
+découvrir quand le Roi ne seroit pas bien accompagné, et le venir
+enlever avec cinq cents chevaux, car il y avoit, disoit-il, des gués à
+la rivière. Voilà la frayeur qui saisit le Roi; il se met à pester
+contre Montatère, et dit qu'il vouloit que dans trois jours il eût la
+tête coupée, et que c'étoit lui qui avoit donné ce bel exemple aux
+autres. Montatère ne se montre point, quoique ce fût au maréchal de
+Châtillon qu'il s'en fallût prendre. Le Roi lui-même avoit donné lieu
+à la terreur qu'on avoit dans le pays, car il avoit fait démeubler
+Chantilly, qui a de bons fossés, et qui est en-deçà de la rivière.
+Cette colère dura deux jours, au bout desquels Sanguin, maître-d'hôtel
+ordinaire, servit au Roi des poires qu'il avoit eues de Montatère. Le
+Roi les trouva bonnes, et demanda d'où elles venoient. «Sire, lui
+dit-il en riant, si vous saviez d'où elles viennent, vous n'en
+voudriez peut-être plus manger; mangez, mangez, puis je vous le
+dirai.» Après il lui dit: «C'est cet homme contre qui vous pestiez
+tant hier qui me les a données pour vous les <span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span> servir.» Il se mit à
+rire, et dit qu'il en vouloit avoir des greffes. Enfin M. d'Angoulême
+fit la paix de Montatère, à condition qu'il ne parleroit point. En
+effet, le Roi lui dit: «Montatère, je te pardonne, mais point
+d'éclaircissement,» et lui tourna le dos. Il eût bien mieux fait, ou
+le cardinal pour lui, de châtier ceux qui s'enfuirent si vilainement
+de Paris; car en ce temps-là le chemin d'Orléans étoit tout couvert
+des carrosses des gens qui croyoient n'être pas en sûreté à Paris.
+Barentin de Charonne en fut un. Il falloit en faire un exemple, et le
+condamner à une grosse amende, riche comme il étoit et sans enfants.</p>
+
+<p>On a su du maréchal de La Meilleraye qu'un homme vêtu à l'espagnole
+vint demander à parler au cardinal de Richelieu tête à tête, et, après
+bien des allées et bien des venues, voyant qu'il s'obstinoit à parler
+sans témoins, on fut obligé de le fouiller. Il lui proposa, moyennant
+douze mille écus par mois, de lui faire savoir tout ce qui se
+passerait dans le conseil d'Espagne. Le cardinal accepta le parti,
+résolu de hasarder le premier mois; depuis il continua. On portoit
+l'argent dans un certain égoût vers Fontarabie où l'on trouvoit des
+relations de tout ce qui s'étoit passé. Je ne sais pas précisément
+quand cela a commencé et combien cela a duré.</p>
+
+<p>Quand le duc Weimar vint<a name="FNanchor_524" id="FNanchor_524"></a><a href="#Footnote_524" class="fnanchor">[524]</a> à Paris, le comte de Parabelle, assez
+sot homme, l'alla voir comme un autre, et fut si impertinent que de
+lui aller demander pourquoi il avoit donné la bataille de
+Nordlingen<a name="FNanchor_525" id="FNanchor_525"></a><a href="#Footnote_525" class="fnanchor">[525]</a>. <span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span> Le duc dit à l'oreille au maréchal de La
+Meilleraye: «Qui est ce fat de cordon bleu?» Le maréchal lui dit:
+C'est une espèce de fou, ne vous arrêtez pas à ce qu'il dit.&mdash;Pourquoi
+l'a-t-on donc fait cordon bleu?&mdash;Il n'étoit pas si extravagant en ce
+temps-là.»</p>
+
+<p>Le cardinal, qui avoit alors besoin de la cour de Rome, envoya
+l'évêque de Chartres, Valançay, trouver un vieux docteur de Sorbonne
+nommé Filesac<a name="FNanchor_526" id="FNanchor_526"></a><a href="#Footnote_526" class="fnanchor">[526]</a>, et lui dit, de la part de Son Eminence, qu'on le
+prioit d'examiner telle et telle affaire, et de voir en quoi on
+pouvoit gratifier le pape. Ce bon homme lui répondit: «Monsieur, j'ai
+passé quatre-vingts ans pour examiner ce que vous me proposez: il me
+faut six mois, car je serai obligé de revoir six gros volumes de
+recueils que voilà!&mdash;Bien, dit le prélat, je reviendrai dans le temps
+que vous me marquez.» Ce terme échu, M. de Chartres retourne: le
+vieillard lui dit: «On a bien des incommodités à mon âge; je n'ai pu
+lire encore que la moitié de mes recueils.» Le prélat voulut gronder
+et l'intimider. «Voyez-vous, lui répondit-il, monsieur, je ne crains
+rien. Il n'y a pas plus loin de la Bastille au paradis que de la
+Sorbonne: vous faites un métier bien indigne de votre rang et de votre
+naissance; vous en devriez mourir de honte. Allez, et ne remettez
+jamais le pied dans ma chambre.» Un autre, nommé Richer<a name="FNanchor_527" id="FNanchor_527"></a><a href="#Footnote_527" class="fnanchor">[527]</a>,
+professeur <span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span> du collége du cardinal Le Moine, fut plus tourmenté.
+On lui défendit de sortir de son collége; on le lui donna pour prison.
+Après, on l'obligea, dans la chambre du Père Joseph, chez le cardinal
+de Richelieu, de signer des choses qu'il ne vouloit point signer. On
+le vouloit ensuite renvoyer en carrosse, comme on l'avoit amené: il
+dit qu'il vouloit faire exercice, mais c'étoit qu'il vouloit entrer,
+comme il fit, chez le premier notaire, et il y signa des protestations
+contre la violence qu'on lui avoit faite.</p>
+
+<p>Dans le dessein de faire un duché à Richelieu, il voulut avoir
+l'Isle-Bouchard, qui étoit à M. de La Trémouille; et, pour le faire
+donner dans le panneau, il envoya des mouchards, qui dirent que le
+cardinal en donneroit tant; c'étoit plus que cette terre ne valoit: le
+duc le crut. Le cardinal lui demande s'il la lui vouloit vendre.
+L'autre dit que oui, et qu'il lui en donnoit sa parole. «Et moi, dit
+le cardinal, je vous donne aussi la mienne de l'acheter: il faut donc
+voir, ajoute-t-il, combien elle sera estimée, car vous ne voudriez pas
+me survendre.&mdash;Ah! on m'avoit dit, répondit le duc, que vous en
+donneriez tout ce qu'on voudroit.» Cependant il fallut en passer par
+là. La forêt seule valoit les cent mille écus qu'il en donna. M. de La
+Trémouille a bien fait de plus fous marchés que celui-là. La Moussaye,
+son beau-frère, a tiré de la forêt de Quintin, qu'il lui vendit avec
+la terre de Quintin, <span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span> les cinq cent mille francs qu'a coûté le
+tout. Il a donné une forêt avec le fonds pour moins que le bois ne
+vaut. Le cardinal échangea le domaine de Chinon avec le Roi; et, pour
+n'avoir pas une belle maison dans son voisinage, et qui ne pouvoit pas
+manquer d'être à un prince, puisqu'elle appartenoit à Mademoiselle, il
+obligea M. d'Orléans, comme tuteur, à faire l'échange de Champigny
+contre le Bois-le-Vicomte, et de raser le château. Il voulut aussi
+faire raser la sainte chapelle qui y est, et où sont les tombeaux de
+MM. de Montpensier. Pour cela, il avoit exposé au pape (car une sainte
+chapelle dépend directement du pape) qu'elle menaçoit ruine. Innocent
+<span class="smcap">X</span>, alors dataire du cardinal Barberin, légat en France, fut délégué
+pour faire une descente sur les lieux. Il trouva que la chapelle étoit
+magnifique et en font bon état, et son rapport fut contraire au
+cardinal, qui n'osa faire une mine sous la chapelle, et dire que
+c'étoit le feu du ciel. Depuis, c'est ce qui est cause que
+Mademoiselle a voulu rentrer dans Champigny, comme nous dirons dans
+les Mémoires de la régence, et qu'elle y est rentrée. Regardez quelle
+foiblesse a cet homme, qui eût pu rendre illustre le lieu le plus
+obscur de France, de croire qu'un grand bâtiment ajouté à la maison de
+son père feroit beaucoup pour sa gloire, sans considérer, outre tous
+les embarras de ce domaine du Roi et de Champigny, que le lieu n'étoit
+ni beau ni sain; car avec tous les priviléges qu'il y a mis, on ne s'y
+habitue point. Il y a fait des fautes considérables (le principal
+corps-de-logis est trop petit et trop étroit), par la vision qu'il a
+eue de conserver une partie de la maison de son père, où l'on montre
+la chambre dans laquelle le cardinal est né, et <span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span> cela pour faire
+voir que son père avoit une maison de pierres de taille, couverte
+d'ardoise, en un pays où les maisons des paysans sont de même. Il a
+encore affecté de laisser, au coin de son parterre, une église assez
+grande, à cause que ses ancêtres y sont enterrés. La cour est fort
+agréable et fort ornée de statues. Il n'y a rien de plus orné ni de
+plus embelli de tableaux que les dedans; mais du côté du jardin, la
+face du logis est ridicule. On y a fait venir des eaux jaillissantes
+en assez grande quantité. Les canaux sont de belle eau. C'est une
+petite rivière qui les fournit, et les fossés sont aussi pleins qu'ils
+sauroient l'être. Le parc et les jardins sont beaux. Dans le château
+ni dans la ville on ne sauroit faire une cave. On en a fait au bout du
+jardin<a name="FNanchor_528" id="FNanchor_528"></a><a href="#Footnote_528" class="fnanchor">[528]</a>. La basse-cour est belle, la ville riante, car c'est une
+ville de cartes; l'église est fort agréable; les maisons de la ville
+sont toutes d'une même structure, et toutes de pierres de taille.
+Elles ont été bâties par ceux qui étoient dans les finances, dans les
+partis et dans la maison du cardinal. Il n'a pas eu la satisfaction de
+voir Richelieu; il avoit trop d'affaires à Paris; il s'est amusé à
+garder une chambre de l'hôtel de Rambouillet<a name="FNanchor_529" id="FNanchor_529"></a><a href="#Footnote_529" class="fnanchor">[529]</a>, et par cette <span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span>
+fantaisie il a gâté son principal corps-de-logis<a name="FNanchor_530" id="FNanchor_530"></a><a href="#Footnote_530" class="fnanchor">[530]</a>. Il a bâti à la
+ville et aux champs en avaricieux. Il faut dire aussi, comme il est
+vrai, que d'abord il n'a pas eu un si grand dessein, et que tout n'a
+été fait qu'à bâtons rompus. Pour avoir la place nécessaire, il voulut
+acheter la maison où pendoit l'enseigne des <i>Trois-Pucelles</i>. Au
+commencement, il y alla par la douceur, et Se mit à la raison; mais le
+bourgeois à qui elle appartenoit disoit sottement que c'étoit
+l'héritage de ses pères. Le cardinal s'irrita enfin, et le fit mettre,
+par une vengeance honteuse, à la taxe des <i>aisés</i>. Après, il eut sa
+maison comme il voulut. Il laissa mettre à cette taxe Barentin de
+Charonne<a name="FNanchor_531" id="FNanchor_531"></a><a href="#Footnote_531" class="fnanchor">[531]</a>, qui avoit été son hôte tant de fois dans sa maison de
+Charonne. Ce n'est pas qu'il le méritât bien, car il étoit fort riche,
+et lui avoit fait une sottise en criaillant pour un bout de chandelles
+qu'on avoit mis contre une muraille, qui noircit quelques meubles.
+Pensez que ce n'étoit point du consentement du cardinal, qui était
+fort propre, et qui ne gâtoit jamais rien. On n'a point vu de maison
+mieux tenue ni mieux réglée que la sienne. Barentin fut si sot qu'il
+en mourut d'affliction, tant il étoit vilain et intéressé. Pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span> qu'il en mourut d'affliction, tant il étoit vilain et intéressé.
+excuser le cardinal, on disoit que deux ou trois petits désordres
+comme cela qui étoient arrivés à Charonne, et le peu de civilité de
+ces gens-là, qui ne lui cédoient pas toute leur maison, quoiqu'elle ne
+fût pas trop grande, le dispensoient de les exempter de la taxe, et
+qu'il avoit peur qu'on ne criât contre lui d'épargner Barentin, quand
+des gens médiocrement aisés étoient taxés. Cependant cela ne sonna
+point bien dans le monde.</p>
+
+<p>A Ruel, pour parler tout de suite de ses bâtiments, on ne trouvera pas
+non plus grand'chose, mais il tenoit à être près de Saint-Germain.
+Pour la Sorbonne, c'est sans doute une belle pièce, mais sa nièce ne
+fait point relever l'autel, quoiqu'elle y soit obligée, aussi bien
+qu'à faire faire son tombeau<a name="FNanchor_532" id="FNanchor_532"></a><a href="#Footnote_532" class="fnanchor">[532]</a>.</p>
+
+<p>Le Père Caussin, jésuite, qui avoit eu la place du Père Arnoux,
+s'avisa de faire une cabale contre le cardinal avec La Fayette, fille
+de la Reine, dont le Roi étoit amoureux à sa mode. M. de Limoges,
+oncle de la demoiselle, y entroit aussi; et madame de Senecey, qui
+étoit sa bonne amie, en fut chassée, et La Fayette se fit religieuse.
+Voici comme cela se découvrit:</p>
+
+<p>M. d'Angoulême, alors veuf (c'est le bâtard de Charles <span class="smcap">IX</span>), étoit allé
+prier le cardinal de souffrir <span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span> qu'une Ventadour, abbesse
+de...<a name="FNanchor_533" id="FNanchor_533"></a><a href="#Footnote_533" class="fnanchor">[533]</a> en basse Normandie, à qui le cardinal avoit fait ôter son
+abbaye pour des libelles qu'elle avoit faits contre lui<a name="FNanchor_534" id="FNanchor_534"></a><a href="#Footnote_534" class="fnanchor">[534]</a>, pût être
+reçue dans quelque religion à Paris, afin qu'elle ne fût pas sur le
+pavé. Le cardinal le lui accorda. En s'en retournant, il fut aux
+Jésuites de la rue Saint-Antoine, où le Père Caussin lui dit que le
+Roi, touché de compassion pour son peuple, avoit résolu de chasser le
+cardinal de Richelieu; que c'étoit le plus scélérat des humains, et
+qu'il avait jeté les yeux sur lui pour le faire cardinal, et le mettre
+en la place de l'autre. Voyez l'homme de bien qu'il prenoit. Le bon
+homme, qui connoissoit bien le Roi, remercia le Père Caussin. Il part,
+et se met à rêver à ce qu'il avoit à faire. Il conclut de parler sur
+l'heure à M. de Chavigny. Chavigny l'embrasse, et lui dit: «Vous nous
+donnez la vie! il y a six mois qu'on ne peut deviner ce qu'a le Roi.»</p>
+
+<p>Chavigny, sans attendre davantage, court vite à Ruel. Le lendemain M.
+d'Angoulême s'y rend, et ils vont tous ensemble trouver le Roi. Le
+cardinal, en riant, dit: <span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span> «Sire, voyez ce méchant, ce perfide, ce
+scélérat; il faut mettre M. d'Angoulême en sa place.» Le Roi se mit à
+rire avec eux, mais du bout des dents, et dit: «Il y a quelque temps
+que je m'aperçois que le pauvre Père Caussin s'affoiblit.» M. le comte
+d'Alais<a name="FNanchor_535" id="FNanchor_535"></a><a href="#Footnote_535" class="fnanchor">[535]</a> eut pour cela le gouvernement de Provence.</p>
+
+<p>Un peu après cela, comme M. d'Angoulême couroit un daim avec le Roi
+dans le bois de Vincennes, le Roi lui dit: «Bon homme, voyez-vous ce
+donjon? il n'a pas tenu à M. le cardinal qu'on ne vous y ait mis.&mdash;Par
+le corps-dieu, Sire, dit le bon homme, je l'avois donc mérité, car il
+ne vous l'auroit pas conseillé autrement.»</p>
+
+<p>Le Père Caussin est mort d'une bizarre manière<a name="FNanchor_536" id="FNanchor_536"></a><a href="#Footnote_536" class="fnanchor">[536]</a>. Il se mêloit
+d'astrologie et trouva qu'il devoit mourir un certain jour; et ce
+jour-là, sans autre mal, il se met en son lit et meurt. La Reine-mère
+croyoit aussi très fort aux prédictions, et elle pensa enrager quand
+on l'assura que le cardinal prospéreroit et vivroit long-temps. La
+Reine-mère croyoit aussi que ces grosses mouches qui bourdonnent
+entendent ce qu'on dit et le vont redire, et quand elle en voyoit
+quelques-unes, elle ne disoit plus rien de secret.</p>
+
+<p>Hocquincourt le père, grand-prévôt, ayant demandé <span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span> à être
+chevalier de l'Ordre, le cardinal lui dit: «Vraiment, voilà une belle
+dignité!&mdash;C'est cependant cette dignité qui fait votre père
+chevalier.&mdash;Il n'en fut pas mieux à la cour pour cela.»</p>
+
+<p>Le cabinet assurément donnoit de l'exercice au cardinal, aussi
+dépensoit-il fort en espions. Le Roi étoit foible et n'osoit rien
+faire de lui-même. Une fois on trouva qu'il avoit été bien hardi de
+donner un évêché. Ce fut celui du Mans, vacant par la mort d'un
+Lavardin. Le Roi le sut avant que le cardinal en eût eu avis, et dit à
+un de ses aumôniers nommé La Ferté qu'il le lui donnoit. La Ferté alla
+trouver le cardinal, et lui dit en tremblant que le Roi lui avoit
+donné l'évêché du Mans sans qu'il le lui eût demandé. «Oh! voire! dit
+le Cardinal, le Roi vous a donné l'évêché du Mans, il y a grande
+apparence à cela.» Ce garçon croyoit qu'on le lui ôteroit, et qu'on
+lui donneroit quelque petite chose en place. Mais le Roi dit au
+cardinal, la première fois qu'il le vit: «J'ai donné l'évêché du Mans
+à La Ferté.» Le cardinal, voyant cela, porta ce respect au Roi que de
+ne pas défaire ce qu'il avoit fait. La Ferté étoit fils d'un
+conseiller de Rouen, qui ne le put pas faire conseiller d'église dans
+son parlement, car il étoit cadet. A Paris, il trouva une charge
+d'aumônier pour vingt mille livres. Le père, quoiqu'assez mal
+intentionné pour lui, y consentit. Une s&oelig;ur qu'il avoit à Paris le
+nourrissoit. Il se rendit fort assidu, et le Roi l'aimoit sans le
+témoigner.</p>
+
+<p>La première conquête qu'on fit en Flandre, ce fut celle de
+Hesdin<a name="FNanchor_537" id="FNanchor_537"></a><a href="#Footnote_537" class="fnanchor">[537]</a>. Le grand-maître de La Meilleraye <span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span> commandoit une
+attaque, et Lambert l'autre; Lambert avoit un ingénieur qui avoit
+servi les États: cet homme fit les choses dans l'ordre et comme il
+falloit faire. Le grand-maître ne voulut pas avoir la patience. Il fit
+tuer bien des gens et avançoit moins que l'autre. Il envoie quérir cet
+ingénieur. «Combien me demandez-vous de jours?&mdash;Monsieur, ni plus ni
+moins qu'à l'autre attaque. Il faut tant de temps pour passer le
+fossé.» Il fallut, afin que le grand-maître eût l'honneur de la prise,
+et qu'on le fît maréchal de France sur la brèche, retarder l'attaque
+de Lambert<a name="FNanchor_538" id="FNanchor_538"></a><a href="#Footnote_538" class="fnanchor">[538]</a>. Ce fut là que le grand-maître, dans une disette
+d'argent, proposa au cardinal de faire quatre autres intendants des
+finances à deux cent mille livres pièce. Le cardinal lui <span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">380</a></span> dit:
+«Monsieur le grand-maître, si on vous disoit: Vous avez un
+maître-d'hôtel qui vous vole, mais vous êtes trop grand seigneur pour
+n'être volé que par un homme, prenez-en encore quatre; le
+feriez-vous?» Une autre fois il lui dit, du temps que Laffemas faisoit
+la charge de lieutenant civil par commission, qu'il connoissoit un
+homme qui donneroit huit cent mille livres de cette charge. «Ne me le
+nommez pas, dit le cardinal, il faut que ce soit un voleur.»</p>
+
+<p>Hesdin se rendit huit jours plus tôt qu'il n'auroit fait, à cause
+d'une lettre en chiffres qu'on intercepta, par laquelle ceux de dedans
+demandaient secours. Rossignol la déchiffra et fit réponse en même
+chiffre, au nom du cardinal infant, qu'on ne les pouvoit secourir, et
+qu'ils traitassent.</p>
+
+<p>Ce Rossignol étoit un pauvre garçon d'Alby, qui n'étoit pas mal habile
+à déchiffrer. Le cardinal le gardoit bien autant pour faire peur aux
+gens que pour autre chose. Il a fait fortune, et est aujourd'hui
+maître des comptes à Poitiers. Il étoit devenu dévot jusqu'à se donner
+la discipline. En 1653, il reçut quatorze mille écus pour trois ans de
+pension. Le cardinal Mazarin a cru qu'il lui étoit utile pour les
+chiffres mentaux. Ni lui ni tête d'homme ne les savoit déchiffrer que
+par hasard. On dit qu'il n'en a jamais déchiffré qu'un. Au reste,
+c'était une pauvre espèce d'homme. Il comptoit familièrement au
+cardinal de Richelieu les honneurs qu'on lui avoit faits à Alby:
+«Monseigneur, disoit-il, ils n'osoient m'approcher. Ils me regardoient
+comme un favori, moi je vivois avec eux comme auparavant. Ils étoient
+tout étonnés de ma civilité.» Le cardinal levoit les épaules, et dit à
+<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">381</a></span> Desmarest, après que l'autre fut sorti: «Je vous prie, tirez-lui
+les vers du nez.» Desmarest l'accoste et lui dit: «Vous en avez tantôt
+bien donné à garder à Monseigneur.&mdash;Pardieu, dit Rossignol, point du
+tout, je ne lui en ai pas dit la moitié, mais je vous veux tout conter
+à vous.» Là-dessus, il hable tout son soûl. «Mais il faut,
+ajouta-t-il, que je vous dise quelques-uns de mes bons mots. Il y
+avoit un juge qui n'osoit quasi m'approcher; je l'embrasse, et lui dis
+en riant: Souvenez-vous de l'Albergat.» C'étoit un cabaret où ils
+avoient bu ensemble.</p>
+
+<p>Quand le duc de Lorraine manqua au traité qu'il avoit fait à
+Saint-Germain avec le Roi, le cardinal, pour consoler Sa Majesté par
+quelque épargne, car rien ne le consoloit tant, se doutant que dix
+mille pistoles que le duc avoit reçues étoient encore à Paris, mit le
+commissaire Coiffier en quête et lui en promit six cents. Coiffier,
+par hasard, connoissoit un Lorrain qui étoit assez bien avec le duc;
+il va chez cet homme, et lui dit: «On veut vous arrêter pour telle
+chose.» Le Lorrain lui avoue qu'il avoit cet argent: «Eh bien!
+donnez-le-moi, et on ne vous arrêtera pas, je vous en donne ma
+parole.» Le Lorrain le lui donne; Coiffier le porte au cardinal, et le
+cardinal au Roi. Les six cents pistoles promises furent payées. Le
+cardinal tenoit parole; on le verra en ce que je vais conter. Il y
+avoit un ingénieur nommé de Meuves, qui, un jour, avoit dit
+étourdiment: «Il ne faut qu'acheter deux maisons vis-à-vis dans la rue
+Saint-Honoré, et par-dessous la rue faire une mine et y mettre le feu
+quand le cardinal passera.» Jugez si cela est fort <span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">382</a></span> faisable. Le
+cardinal a avis de cela et que cet homme avoit un secret pour rompre
+le fer avec une certaine liqueur. Cela lui fait peur, il résout de se
+défaire de cet homme. Ce de Meuves avoit entrée à l'Arsenal, et le
+grand-maître prétendoit tirer de grands avantages de ce secret en
+surprenant des villes où il y a des grilles de fer pour donner passage
+à quelque ruisseau. Un soir, cet homme avoit promis à quelqu'un
+d'aller coucher à Saint-Cloud; il étoit tard; il s'avise d'aller
+rompre la chaîne de quelque bateau avec sa drogue, prend son laquais
+avec un flambeau allumé pour passer sous les ponts. Cette même nuit-là
+le feu se prit au Pont-au-Change. Voilà un beau prétexte. On accuse de
+Meuves d'y avoir mis le feu et par malice. Le cardinal nomme pour chef
+de ses commissaires (tous conseillers au Châtelet qui jugent
+prévôtalement les incendiaires), M. de Cordes, un homme qui a mérité
+qu'on écrivît sa vie<a name="FNanchor_539" id="FNanchor_539"></a><a href="#Footnote_539" class="fnanchor">[539]</a>, afin que ce juge incorruptible ne
+l'emportant pas sur les autres, on pût dire cependant: «Il a été
+condamné par M. de Cordes.» Le cardinal songea à avoir le secret. Il
+envoie quérir le clerc de M. de Cordes, nommé de Nieslé, de qui nous
+tenons cette histoire. De Nieslé lui apporta de la drogue, car on en
+avoit trouvé chez de Meuves, quand on le prit. Le cardinal en voulut
+voir l'expérience. On en frotta les fiches d'une armoire. Au bout d'un
+demi-quart <span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">383</a></span> d'heure, les ais tombent à terre. Le cardinal voyant
+cela, ne s'obstina plus à vouloir avoir ce secret comme il avoit fait,
+«parce, dit il, qu'il n'y auroit plus rien de sûr.» Avant cela, il
+l'avoit fait demander à de Meuves, qui répondit qu'il ne le donneroit
+point, si on ne lui promettait la vie. «Je ne la lui promettrai point,
+dit le cardinal; car il lui faudroit tenir parole, et je veux qu'il
+meure.» En effet, il fut pendu. Voyez le plaisant scrupule! il ne veut
+pas manquer de parole, et fait mourir un innocent. Un politique, ou
+plutôt un tyran comme lui, regarde que manquer de parole décrie, au
+lieu que peu de gens sauront qu'on a fait mourir cet homme injustement
+par ambition.</p>
+
+<p>Le cardinal vouloit accommoder les religions, et méditoit cela de
+longue main. Il avoit déjà corrompu quelques ministres en Languedoc:
+ceux qui étoient mariés, avec de l'argent, et ceux qui ne l'étoient
+pas, en leur promettant des bénéfices. Il avoit dessein de faire faire
+une conférence, et d'y faire députer ceux qu'il avoit gagnés, qui,
+donnant les mains, engageroient le reste à faire de même. En cette
+intention, il jette les yeux sur l'abbé de Saint-Cyran, homme de
+grande réputation et de grande probité, pour le faire le chef des
+docteurs qui disputeroient contre les ministres. Saint-Cyran lui dit
+qu'il lui avoit fait beaucoup d'honneur de le croire digne d'être à la
+tête de tant d'habiles gens, mais qu'il étoit obligé en conscience de
+lui dire que ce n'étoit point la voie du Saint-Esprit, que c'étoit
+plutôt la voie de la chair et du sang, et qu'il ne falloit convertir
+les hérétiques que par les bons exemples qu'on leur donneroit. Le
+cardinal ne goûta nullement <span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span> cette remontrance, et ce fut la
+véritable cause de la prison de Saint-Cyran<a name="FNanchor_540" id="FNanchor_540"></a><a href="#Footnote_540" class="fnanchor">[540]</a>.</p>
+
+<p>En Languedoc, le cardinal envoya quérir un des ministres de
+Montpellier, nommé Le Fauscheur, natif de Genève. Il vouloit le gagner
+à cause de sa réputation. Il lui envoya dix mille francs. Ce bon homme
+fut fort surpris. «Hé! pourquoi m'envoyer cela? dit-il à celui qui le
+lui apportoit.&mdash;M. le cardinal, dit cet homme, vous prie de prendre
+cette somme comme un bienfait du Roi.» Le Fauscheur n'y voulut point
+entendre. Le cardinal le trouva mauvais, et le pauvre ministre fut
+interdit fort long-temps, jusqu'à ce qu'il eût permission de prêcher à
+Paris. Un de ses confrères, nommé Mestrezat, rapporta dix mille écus
+aux héritiers d'un homme qui les lui avoit donnés en dépôt, sans
+qu'eux ni qui que ce soit au monde en sût rien.</p>
+
+<p>Le cardinal a eu quelquefois bien autant de bonheur que de science,
+car, après avoir poussé M. le comte de Soissons à bout<a name="FNanchor_541" id="FNanchor_541"></a><a href="#Footnote_541" class="fnanchor">[541]</a>, il lui
+oppose à la vérité un bon chef, mais une très-foible armée. Lamboy
+n'eut pas de peine à défaire le maréchal de Châtillon. En conscience,
+n'importoit-il pas au moins autant au cardinal que le grand-maître eût
+la gloire de prendre Aire, que de battre M. le comte? On a cru sur
+cela qu'il étoit assuré de le faire tuer dans le combat. C'est <span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span>
+une chanson, cela se seroit découvert avec le temps. Tout le monde
+croit que M. le comte, en voulant lever sa visière avec le bout de son
+pistolet, se tua lui-même<a name="FNanchor_542" id="FNanchor_542"></a><a href="#Footnote_542" class="fnanchor">[542]</a>; et s'il ne se fût point tué, où en
+étoit l'éminentissime? Toute la Champagne, dont M. le comte étoit
+gouverneur, eût ouvert les portes aux victorieux. Tous les malcontents
+se fussent joints à lui; le Roi même eût peut-être été bien aise de se
+défaire d'un ministre qui lui étoit à charge, et qu'il craignoit.
+Quand on apprit la nouvelle de la défaite de M. de Châtillon, le
+cardinal fut cinq heures de temps au désespoir. Il envoya ordre au
+maréchal de La Meilleraye de laisser l'armée au maréchal de Guiche, et
+de l'aller trouver avec son régiment de cavalerie, celui de La
+Meilleraye, et ne se remit que quand on lui vint dire la mort de M. le
+comte. M. le comte avoit mis dans ses enseignes: <i>Pour le Roi, contre
+le cardinal</i>; M. de Bouillon: <i>Ami du Roi, ennemi du cardinal</i>; M. de
+Guise, une chaise renversée et un chapeau rouge dessous, avec ces
+mots: <i>Deposuit potestatem de sede</i>. Depuis, le maréchal fut
+contremandé. Dans ce combat, le marquis de Praslin, fils du maréchal,
+eut cent coups après sa mort. On croit qu'il avoit donné parole à M.
+le comte, et puis lui avoit manqué; c'étoit un homme de service, mais
+un méchant homme. Il avoit fait long-temps l'impie; et pour se
+remettre en bonne réputation de ce côté-là, <span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span> il feignit une
+apparition. Mais le cardinal de Richelieu s'en moqua<a name="FNanchor_543" id="FNanchor_543"></a><a href="#Footnote_543" class="fnanchor">[543]</a>. M. de
+Bouillon, après cela, fit une paix de pair à pair avec le Roi. Le
+cardinal, en achevant le traité, dit: «Il y a encore une condition à
+ajouter, c'est que M. de Bouillon croira que je suis son très-humble
+serviteur.» Après cela, M. de Bouillon se va sottement engager avec M.
+d'Orléans et M. Le Grand. Son père lui avoit tant recommandé de se
+tenir dans son petit corps-de-garde, et il va cabaler quand il
+commande en Piémont. On le prit à la tête de son armée, et sa femme
+fut contrainte de rendre Sédan pour lui sauver la vie. Il ne témoigna
+pas grande constance dans la prison.</p>
+
+<p>Le cardinal, mal informé de la disposition où étoient les Catalans,
+leur donna la carte blanche au lieu qu'eux la lui eussent donnée; car
+ils étoient résolus d'appeler le Turc, s'il faut ainsi dire, plutôt
+que se soumettre à l'Espagne. Cette faute a horriblement coûté à la
+France, car la Catalogne a tiré bien de l'argent. On a payé tout comme
+dans une hôtellerie, et cette principauté, par conséquent l'Espagne,
+s'enrichissoit à nos dépens.</p>
+
+<p>Le cardinal étoit rude à ses gens, et toujours en mauvaise humeur; il
+a, dit-on, frappé quelquefois Cavoye, son capitaine des gardes, et
+autres, transporté de colère. On raconte que le Mazarin en a fait
+autant à Noailles quand celui-ci étoit son capitaine des gardes. <span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span></p>
+
+<p>La Rivière, qui est mort évêque de Langres, disoit que le cardinal de
+Richelieu étoit sujet à battre les gens, qu'il a plus d'une fois battu
+le chancelier Séguier et Bullion. Un jour que ce surintendant des
+finances se refusoit de signer une chose qui suffisoit pour lui faire
+son procès, il prit les tenailles du feu, et lui serroit le cou en lui
+disant: «Petit ladre, je t'étranglerai.» Et l'autre répondit:
+«Etranglez, je n'en ferai rien.» Enfin il le lâcha, et le lendemain
+Bullion, à la persuasion de ses amis, qui lui remontrèrent qu'il étoit
+perdu, signa tout ce que le cardinal voulut.</p>
+
+<p>Le cardinal étoit avare; ce n'est pas qu'il ne fît bien de la dépense,
+mais il aimoit le bien. M. de Créqui ayant été tué d'un coup de canon
+en Italie, il alla voir ses tableaux, prit tout le meilleur au prix de
+l'inventaire, et n'en a jamais payé un sol. Il fit pis, car Gilliers,
+intendant de M. de Créqui, lui en ayant apporté trois des siens par
+son ordre, et lui en ayant présenté un qu'il le prioit d'accepter, le
+cardinal dit: «Je les veux tous trois,» et les doit encore.</p>
+
+<p>Il ne payoit guère mieux les demoiselles que les tableaux. Marion de
+l'Orme alla deux fois chez lui. A la première visite, il la reçut en
+habit de satin gris de lin, en broderie d'or et d'argent, botté et
+avec des plumes. Elle a dit que cette barbe en pointe et ces cheveux
+au-dessus de l'oreille faisoient le plus plaisant effet du monde. J'ai
+ouï dire qu'une autre fois elle y entra en homme: on dit que c'étoit
+en courrier; elle-même l'a conté. Après ces deux visites, il lui fit
+présenter cent pistoles par Des Bournais, son valet-de-chambre, qui
+avoit fait le m......... Elle les jeta, et se moqua du cardinal. On
+l'a vu plusieurs fois avec des <span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">388</a></span> mouches, mais il n'en mettoit pas
+pour une. Une fois il voulut débaucher la princesse Marie, aujourd'hui
+la reine de Pologne. Elle lui avoit envoyé demander audience. Il se
+tint au lit; on la fit entrer toute seule, et le capitaine des gardes
+fit sortir tout le monde. «Monsieur, lui dit-elle, j'étois venue
+pour...» Il l'interrompit: «Madame, lui dit-il, je vous promets toute
+chose, je ne veux point savoir ce que c'est. Mais, madame, que vous
+voilà propre! jamais vous ne fûtes si bien! Pour moi, j'ai toujours eu
+une l'inclination particulière à vous servir.» En disant cela, il lui
+prend la main... Elle la retire, et lui veut conter son affaire. Il
+recommence, et lui veut prendre encore la main. Elle se lève, et s'en
+va. Pour madame d'Aiguillon et madame de Chaulnes, nous dirons cela
+ensuite quand nous viendrons à l'<i>Historiette</i> de madame d'Aiguillon.
+Le cardinal aimoit les femmes; mais il craignoit le Roi, qui étoit
+médisant.</p>
+
+<p>M. de Chavigny délibéra de faire appeler l'hôtel de Saint-Paul l'hôtel
+de Bouteiller, et de le mettre sur la porte. Le cardinal de Richelieu
+s'en moqua, et lui dit: «Tous les Suisses y voudront aller boire: ils
+liront l'<i>hôtel de la bouteille</i>.» L'archevêque de Tours signoit
+toujours Le Bouteiller; il prétendoit venir des comtes de Senlis. Dans
+la vérité, ils sont venus d'un paysan de Touraine qui se transplanta à
+Angoulême; son fils eut quelque charge. Du côté des femmes, ils
+viennent de Ravaillac, c'est-à-dire d'une s&oelig;ur de Ravaillac: au
+moins en sont-ils bien proches. Le père de l'archevêque et du
+surintendant étoit avocat à Paris, et avoit écrit l'histoire de Marthe
+Brossier<a name="FNanchor_544" id="FNanchor_544"></a><a href="#Footnote_544" class="fnanchor">[544]</a>, cette fille <span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">389</a></span> qui faisoit la possédée; ils l'ont
+supprimée autant qu'ils ont pu.</p>
+
+<p>Le cardinal railloit quelquefois assez fortement et sans grand
+fondement. Durant le siége d'Arras, il m'arriva d'écrire une épître en
+vers au petit Quillet<a name="FNanchor_545" id="FNanchor_545"></a><a href="#Footnote_545" class="fnanchor">[545]</a>, médecin du maréchal d'Estrées. Il étoit
+alors à la cour d'Amiens pour cette belle guerre de Parme. Le paquet
+étoit adressé chez Bautru, ami de Quillet. Par hasard on le porta à
+Nogent, son frère, qui voulut avoir le plaisir de l'ouvrir, puisqu'il
+lui avoit coûté un quart d'écu, car c'est le plus avare des humains.
+Nogent porta cette bagatelle chez le cardinal pour l'en faire rire.
+Son Eminence prit occasion de railler, à cause qu'il y avoit quelques
+endroits qui pouvoient convenir à M. de Bullion<a name="FNanchor_546" id="FNanchor_546"></a><a href="#Footnote_546" class="fnanchor">[546]</a>, qui étoit, aussi
+bien que Quillet, petit, gros, rouge, et aimant la bonne chère. Il
+prit occasion de railler Senectère, qui étoit le courtisan de Bullion;
+et Senectère lui ayant remontré que le nom de Quillet y étoit:
+«Qu'importe, dit-il, que ce soit pour M. de Bullion ou pour le médecin
+de votre ami? c'est à vous à faire faire réponse,» et lui mit la
+lettre entre les mains. Il la rendit depuis à Quillet, et lui dit d'un
+air fort chagrin, car il avoit peur que Bullion ne le sût, qu'il
+recommandât bien à ses amis <span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">390</a></span> de n'écrire jamais au lieu où seroit
+la cour des choses qui pussent s'appliquer à plusieurs personnes. Si
+mon père eût su cela, et qu'après il lui fût arrivé quelque désordre
+dans ses affaires, il m'eût voulu faire accroire que ma poésie en eût
+été cause.</p>
+
+<p>En ce temps-là le cardinal dit en riant à Quillet, qui est de Chinon:
+«Voyez-vous ce petit homme-là? il est parent de Rabelais, et médecin
+comme lui.&mdash;Je n'ai pas l'honneur, dit Quillet, d'être parent de
+Rabelais.&mdash;Mais, ajouta le cardinal, vous ne nierez pas que vous ne
+soyez du même pays que Rabelais.&mdash;J'avoue, monseigneur, que je suis du
+pays de Rabelais, reprit Quillet, mais le pays de Rabelais a l'honneur
+d'appartenir à Votre Eminence.» Cela étoit assez hardi; mais un M.
+Mulot de Paris, qu'il avoit fait chanoine de la Sainte-Chapelle, lui
+parloit bien encore plus hardiment. Il est vrai que le cardinal avoit
+bien de l'obligation à cet homme; car lorsqu'il fut relégué à Avignon,
+Mulot vendit tout ce qu'il avoit, et lui porta trois ou quatre mille
+écus, dont il avoit fort grand besoin. Ce M. Mulot n'avoit rien tant à
+contre-c&oelig;ur que d'être appelé aumônier de Son Eminence. Une fois le
+cardinal, pour se divertir, car il se chatouilloit souvent pour se
+faire rire, fit semblant d'avoir reçu une lettre où il y avoit: <i>A
+monsieur, monsieur Mulot, aumônier de Son Eminence</i>, et la lui donna.
+Cela le mit en colère, et il dit tout haut que c'étoient des sots qui
+avoient fait cela. «Ouais! dit le cardinal, et si c'était moi?&mdash;Quand
+ce seroit vous, répondit Mulot, ce ne seroit pas la première sottise
+que vous auriez faite.» Une autre fois il lui reprocha qu'il ne
+croyoit point en Dieu, et qu'il s'en étoit confessé à lui. <span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">391</a></span> Le
+cardinal fit mettre un jour des épines sous la selle de son cheval. Le
+pauvre M. Mulot ne fut pas plus tôt dessus, que la selle pressant les
+épines, le cheval se sentit piqué, et se mit à regimber d'une telle
+force, que le bon chanoine se pensa rompre le col. Le cardinal rioit
+comme un fou. Mulot trouve moyen de descendre, et s'en va à lui tout
+bouillant de colère: «Vous êtes un méchant homme.&mdash;Taisez-vous,
+taisez-vous, lui dit l'Eminence; je vous ferai pendre, vous révélez ma
+confession.» Ce M. Mulot avoit un nez qui faisoit voir qu'il ne
+haïssoit pas le vin. En effet, il l'aimoit tant, qu'il ne pouvoit
+s'empêcher de faire une aigre réprimande à tous ceux qui n'en avoient
+pas de bon; et quelquefois, quand il avoit dîné chez quelqu'un qui ne
+lui avoit pas fait boire de bon vin, il faisoit venir les valets, et
+leur disoit: «Or çà, n'êtes-vous pas bien malheureux de n'avertir pas
+votre maître, qui peut-être ne s'y connoît pas, qu'il se fait tort de
+n'avoir pas de bon vin à donner à ses amis?» Il avoit beaucoup
+d'amitié pour madame de Rambouillet; et ayant découvert que M. de
+Lizieux, quoiqu'il eût du bien de reste, jouissoit toujours d'une
+petite terre qui lui avoit été donnée autrefois par le beau-père de
+cette dame pour en jouir sa vie durant, il ne le pouvoit souffrir, et
+à tout bout de champ il le lui vouloit aller dire; et toutes les fois
+qu'il voyoit madame de Rambouillet, la première chose qu'il lui
+disoit, c'étoit: «Madame, M. de Lizieux a-t-il rendu cette terre?»
+Enfin il falloit que madame de Rambouillet se mît à genoux devant lui
+pour obtenir qu'il n'en parleroit jamais. M. de Lizieux avoit oublié
+d'où lui venoit cette terre, ou, pour mieux dire, il avoit oublié
+qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">392</a></span> l'avoit. Jamais homme n'a moins su ses affaires que
+celui-là.</p>
+
+<p>Le cardinal avoit deux petits pages, dont l'un s'appeloit Meniquet, et
+l'autre Saint.... J'ai oublié le nom de ce saint-là. Ils rencontroient
+admirablement à faire des équivoques sur-le-champ. Le cardinal s'en
+divertissoit. Un jour M. de Lansac entre; Son Eminence dit: «Meniquet,
+une équivoque sur M. de Lansac.&mdash;Monseigneur, il me faut une pistole,
+sans cela je ne saurois équivoquer.&mdash;Comment, une pistole? dit le
+cardinal.&mdash;Oui, monseigneur, il m'en faut une, et si je n'équivoque
+bien, je me soumets à avoir le fouet...» Le cardinal lui en donne donc
+une. Le petit page la met dans sa poche et dit: «<i>Pistole Lansac</i>»
+(pistole en sac). Le cardinal la trouva si plaisante qu'il lui en fit
+donner dix.</p>
+
+<p>On a remarqué que le cardinal de Richelieu avoit puni fort sévèrement
+la sédition des <i>pieds-nus</i> en Normandie, parce que cette province a
+eu des souverains autrefois, qu'elle le porte plus haut qu'une autre
+province, qu'elle est voisine des Anglois, et qu'elle a peut-être
+encore quelque inclination à avoir un duc.</p>
+
+<p>On a remarqué aussi que ce fut une grande bévue que de défendre de
+peser les pistoles, car on rogna si bien qu'elles ne pesoient plus que
+six livres, et que le Roi se ruinoit quand il fallut porter de l'or
+hors de France; enfin cela fit ouvrir les yeux au cardinal. Il est
+vrai qu'il prit le chemin qu'il falloit pour arrêter ce désordre, car
+il les décria tout d'un coup. Il fallut après tirer parti des
+rogneurs. Montauron en donnoit tant au Roi et les faisoit condamner à
+la plus grosse somme qu'il pouvoit. Il y en avoit tant que toute la
+<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">393</a></span> corde du royaume n'eût pas suffi pour les pendre. Quelques
+particuliers du conseil, qui avoient de l'or léger, furent cause qu'on
+donna ce ridicule arrêt qui défendoit de peser les pistoles. Cela
+obligea à faire les louis d'or<a name="FNanchor_547" id="FNanchor_547"></a><a href="#Footnote_547" class="fnanchor">[547]</a>.</p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu ayant harangué au parlement en présence du
+Roi, sa harangue, qui fut assez longue, fit bien du bruit, à cause de
+l'orateur probablement, car au fond ce n'étoit pas grand'chose<a name="FNanchor_548" id="FNanchor_548"></a><a href="#Footnote_548" class="fnanchor">[548]</a>.
+On parla de la faire imprimer. Il pria le cardinal de La Valette
+d'assembler quelques personnes intelligentes. Ce fut chez Bautru. M.
+Godeau, M. Chapelain, M. Gombauld, M. Guyet, M. Desmarest que Bautru y
+mit de son chef, en étoient. On la lut fort exactement, car le
+cardinal le souhaitoit. Ils furent depuis dix heures du matin jusqu'au
+soir à ne marquer que le plus gros; dès qu'il sut qu'on avoit été si
+long-temps à l'examiner, il rengaîna et ne pensa plus à la faire
+imprimer. Bautru ne fut pas d'avis qu'on lui montrât les marques qu'on
+avoit faites, car il y en avoit trop, et cela l'auroit fâché. Elle
+étoit pleine de fautes contre la langue, aussi bien que son Catéchisme
+ou Instruction chrétienne<a name="FNanchor_549" id="FNanchor_549"></a><a href="#Footnote_549" class="fnanchor">[549]</a>. Il voyoit bien les choses, mais il ne
+les entendoit pas bien. A parler succinctement, il <span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">394</a></span> étoit
+admirable et délicat. Il n'y a que l'<i>Instruction des curés</i> qui soit
+de lui; encore a-t-il pris des uns et des autres; pour le reste, la
+matière est de Lescot, et le françois de Desmarest<a name="FNanchor_550" id="FNanchor_550"></a><a href="#Footnote_550" class="fnanchor">[550]</a>. Il avoit fait
+une comédie qui étoit fort ridicule, et il la vouloit faire jouer.
+Madame d'Aiguillon et le maréchal de La Meilleraye firent agir
+Boisrobert pour l'en détourner. Le pauvre homme en fut disgracié
+quinze jours. Desmarest avoit des peines enragées avec lui. Il falloit
+se servir de ses pensées ou du moins les déguiser. Depuis, il ne fut
+pas si docile; il croyoit écrire mieux en prose que tout le reste du
+monde, mais il ne faisoit état que des vers. Il a écrit en un endroit
+de son Catéchisme ces mots: «C'est comme qui entreprendroit d'entendre
+<i>le More de Térence</i> sans commentaire.» C'est signe qu'il avoit bien
+lu Térence<a name="FNanchor_551" id="FNanchor_551"></a><a href="#Footnote_551" class="fnanchor">[551]</a>. Il y a encore deux autres livres de lui; le premier
+s'appelle <i>la Perfection du chrétien</i><a name="FNanchor_552" id="FNanchor_552"></a><a href="#Footnote_552" class="fnanchor">[552]</a>. Dans la préface il dit
+qu'il a fait le livre pendant les désordres de Corbie. C'est une
+vanité ridicule. Quand cela seroit, à quoi il n'y a nulle apparence,
+car il n'en avoit pas le loisir et avoit assez d'autres choses dans la
+tête, il ne faudroit pas le dire. <span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">395</a></span> M. Desmarest, par l'ordre de
+madame d'Aiguillon, et M. de Chartres (Lescot), qui avoit été son
+confesseur, ont un peu revu cet ouvrage. L'autre est intitulé: <i>Traité
+enseignant la méthode la plus aisée et la plus assurée de convertir
+ceux qui se sont séparés de l'Eglise</i><a name="FNanchor_553" id="FNanchor_553"></a><a href="#Footnote_553" class="fnanchor">[553]</a>. M. de Chartres et M.
+l'abbé de Bourséis l'ont revu. Après eux, madame d'Aiguillon pria M.
+Chapelain de refondre une Invocation à la Vierge: il le fit; mais elle
+n'y changea rien par scrupule ou par vénération pour son oncle.
+Beaucoup de gens croient que ce dernier ouvrage est de M. de Chartres,
+car le style est assez conforme, autant qu'on en peut juger par un
+échantillon, à l'approbation que ce prélat a mise au-devant du livre.
+Le cardinal faisoit travailler plusieurs personnes aux matières, et
+puis il les choisissoit, et choisissoit passablement bien.</p>
+
+<p>Une chose m'a encore surpris de cet homme, c'est qu'il n'avoit jamais
+lu les Mémoires de Charles <span class="smcap">IX</span><a name="FNanchor_554" id="FNanchor_554"></a><a href="#Footnote_554" class="fnanchor">[554]</a>. En voici une preuve convaincante.
+Quelqu'un lui ayant parlé de <i>la Servitude volontaire</i> d'Etienne de La
+Boëtie, c'est un des Traités de ces Mémoires, et un Traité, pour dire
+ce que j'en pense, qui n'est qu'une amplification de collége, et qui a
+eu bien plus de réputation qu'il n'en mérite; il eut envie de voir
+cette pièce: il envoie un de ses gentilshommes par toute la rue
+Saint-Jacques demander <i>la Servitude volontaire</i>. Les libraires
+disoient tous: «Nous ne savons ce que c'est.» Ils ne se ressouvenoient
+point que cela étoit <span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">396</a></span> dans les Mémoires de Charles <span class="smcap">IX</span>. Enfin le
+fils de Blaise, un libraire assez célèbre, s'en ressouvint et le dit à
+son père; et quand le gentilhomme repassa: «Monsieur, lui dit-il, il y
+a un curieux qui a ce que vous cherchez, mais sans être relié, et il
+en veut avoir cinq pistoles.&mdash;N'importe,» dit le gentilhomme. Le
+galant sort par la porte de derrière et revient avec les cahiers qu'il
+avoit décousus, et eut les cinq pistoles.</p>
+
+<p>Le cardinal a aussi laissé des Mémoires pour écrire l'histoire de son
+temps<a name="FNanchor_555" id="FNanchor_555"></a><a href="#Footnote_555" class="fnanchor">[555]</a>. Madame d'Aiguillon s'informa depuis de madame de
+Rambouillet, de qui elle se pouvoit servir pour écrire cette histoire.
+Madame de Rambouillet en voulut avoir l'avis de M. de Vaugelas, qui
+lui nomma M. d'Ablancourt et M. Patru. Elle ne voulut pas du premier à
+cause de sa religion. Pour Patru, à qui elle en fit parler par M.
+Desmarest, il lui fit dire que, pour bien écrire cette histoire, il
+falloit renoncer à toute autre chose; qu'ainsi, il seroit obligé de
+quitter le palais; qu'elle lui fît donc donner un bénéfice de mille
+écus de rente ou une somme une fois payée. Elle lui envoya offrir la
+charge de lieutenant-général de Richelieu. Il lui répondit que pour
+cent mille écus il ne quitteroit pas la conversation de ses amis de
+Paris. Depuis, il m'a juré qu'il étoit ravi de n'avoir pas été pris au
+mot, et qu'il auroit enragé d'être obligé de louer un tyran qui avoit
+aboli toutes les lois et qui avoit mis la France sous un joug
+insupportable. Il n'y <span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">397</a></span> a pas plus de quatre ans que M. de
+Montausier croyoit avoir fait quelque chose pour faire avoir cet
+emploi à M. d'Ablancourt, car madame Du Vignan, à qui lui et Chapelain
+en avoient parlé par rencontre, s'en alla persuadée que la religion
+n'étoit d'aucun obstacle à cela, et que madame d'Aiguillon ne pouvoit
+mieux faire. Mais cela n'a rien produit, quoiqu'on l'en quittât pour
+deux mille livres de pension. On a dit que l'évêque de Saint-Malo,
+Sancy, travailloit à l'histoire sur les Mémoires du cardinal de
+Richelieu, mais cela n'a point paru. Ce M. de Saint-Malo étoit
+ambassadeur à la Porte. Son secrétaire, nommé Martin, trouva le moyen
+de faire échapper des Sept-Tours de grands seigneurs polonais et une
+dame qui lui avoit promis de l'épouser. Il se sauva avec eux. Sancy en
+eut cent coups de latte sous la plante des pieds. Il n'étoit pas
+évêque alors. On trouva, après la mort du cardinal, ce qu'on a appelé
+son <i>Journal</i>. Il est imprimé. Là on voit que beaucoup de ceux qu'on
+croyoit ses ennemis lui donnèrent des avis contre leurs propres amis.</p>
+
+<p>Pour l'Académie, que Saint-Germain appeloit assez plaisamment <i>la
+volière de Psaphon</i><a name="FNanchor_556" id="FNanchor_556"></a><a href="#Footnote_556" class="fnanchor">[556]</a>, je n'ai rien à ajouter à ce qu'en a dit M.
+Pellisson dans l'<i>Histoire</i> qu'il en a faite<a name="FNanchor_557" id="FNanchor_557"></a><a href="#Footnote_557" class="fnanchor">[557]</a>. Je dirai seulement
+que le cardinal <span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">398</a></span> étoit ravi quand on lui remettoit la décision de
+quelque difficulté. Il en faisoit faire compliment aux académiciens,
+et les prioit de lui en envoyer souvent de même. Mais son avarice en
+ceci n'a-t-elle pas été ridicule? S'il eût donné à Vaugelas de quoi
+subsister honorablement<a name="FNanchor_558" id="FNanchor_558"></a><a href="#Footnote_558" class="fnanchor">[558]</a>, sans s'occuper à autre chose qu'au
+Dictionnaire, le Dictionnaire eût été fini de son vivant, car après on
+en eût été quitte pour nommer des commissaires qui eussent revu chaque
+lettre avec lui. Il eût fallu aussi payer ces commissaires. Mais cela
+lui coûtoit-il rien? étoit-ce de son fonds qu'il payoit les gens? Cela
+eût été utile et honorable à la France<a name="FNanchor_559" id="FNanchor_559"></a><a href="#Footnote_559" class="fnanchor">[559]</a>. Il a négligé aussi de
+faire un bâtiment pour cette pauvre Académie.</p>
+
+<p>Il étoit avide de louanges. On m'a assuré que dans une épître
+liminaire d'un livre qu'on lui dédioit, il avoit rayé <i>héros</i> pour
+mettre <i>demi-dieu</i>. Une espèce <span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">399</a></span> de fou, nommé La Peyre, s'avisa de
+mettre au-devant d'un livre un grand soleil, dans le milieu duquel le
+cardinal étoit représenté. Il en sortoit quarante rayons, au bout
+desquels étoient les noms des quarante académiciens. M. le chancelier,
+comme le plus qualifié, avoit un rayon vert. Je pense que M. Servien,
+alors secrétaire d'Etat, avoit l'autre; Bautru ensuite, et les autres
+<i>au prorata</i> de leurs qualités, pour user des termes du président de
+La Vieuville. Il y mit Cherelles-Bautru, qui n'en étoit point, au lieu
+du commissaire Hubert. C'étoit un Auvergnat qui a fait de ridicules
+traités de chronologie.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit que le cardinal n'aimoit que les vers. Un jour qu'il
+étoit enfermé avec Desmarets, que Bautru avoit introduit chez lui, il
+lui demanda: «A quoi pensez-vous que je prenne le plus du plaisir?&mdash;A
+faire le bonheur de la France, lui répondit Desmarets.&mdash;Point du tout,
+répliqua-t-il, c'est à faire des vers.» Il eut une jalousie enragée
+contre <i>le Cid</i>, à cause que ses pièces des Cinq-Auteurs<a name="FNanchor_560" id="FNanchor_560"></a><a href="#Footnote_560" class="fnanchor">[560]</a>
+n'avoient pas trop bien réussi. Il ne faisoit que des tirades pour des
+pièces de théâtre. Mais quand il travailloit, il ne donnoit audience à
+personne. D'ailleurs, il ne vouloit pas qu'on le reprît. Une fois
+L'Etoile, moins complaisant que les autres, lui dit le plus doucement
+qu'il put qu'il y avoit quelque chose à refaire à un vers. Ce vers
+n'avoit seulement que trois syllabes de plus qu'il ne lui falloit. «Là
+là, monsieur de L'Etoile, lui dit-il, <span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">400</a></span> comme s'il eût été question
+d'un édit, nous le ferons bien passer<a name="FNanchor_561" id="FNanchor_561"></a><a href="#Footnote_561" class="fnanchor">[561]</a>.»</p>
+
+<p>Il fit une fois un dessein de pièce de théâtre avec toutes les
+pensées; il le donna à Boisrobert en présence de madame d'Aiguillon,
+qui suivit Boisrobert quand il sortit, pour lui dire qu'il trouvât le
+moyen d'empêcher que cela ne parût, car il n'y avoit rien de plus
+ridicule. Boisrobert, quelques jours après, voulut prendre ses biais
+pour cela. Le cardinal, qui s'en aperçut, dit: «Apportez une chaise à
+Du Bois (je dirai pourquoi il l'appeloit ainsi), il veut prêcher.» M.
+Chapelain après fit des remarques sur ce dessein par l'ordre du
+cardinal. Elles étoient les plus douces qu'il se pouvoit.
+L'Eminentissime déchire la pièce, puis il fit recoller les déchirures,
+le tout dans son lit, la nuit, et enfin conclut de n'en plus parler.</p>
+
+<p>Pour l'ordinaire il traitoit les gens de lettres fort civilement. Il
+ne voulut jamais se couvrir parce que Gombauld voulut demeurer
+nu-tête; et mettant son chapeau sur la table, il dit: «Nous nous
+incommoderons l'un et l'autre.» Cependant, regardez si cela s'accorde,
+il s'assit, et le laissa lire une comédie tout de bout, sans
+considérer que la bougie qui étoit sur la table, car c'étoit la nuit,
+étoit plus basse que lui. Cela <span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">401</a></span> s'appelle obliger et désobliger en
+même temps. Cela ne lui arrivoit guère. Vingt fois il a fait couvrir
+et asseoir Desmarets dans un fauteuil comme lui, et vouloit qu'il ne
+l'appelât que <i>monsieur</i>.</p>
+
+<p>On l'a pourtant loué de savoir obliger de bonne grâce quand il le
+vouloit. Il avoit, à ce que dit La Ménardière, dessein de faire à
+Paris un grand collége avec cent mille livres de rente, où il
+prétendoit attirer les plus grands hommes du siècle. Là il y eût eu un
+logement pour l'Académie, qui eût été la directrice de ce collége.
+C'étoit à Narbonne, un peu devant sa mort, que La Ménardière dit qu'il
+le fit venir sept ou huit fois pour lui en parler; et il avoit cela si
+fort dans la tête, que, malgré son mal et toutes les affaires qu'il
+avoit alors sur les épaules, il y pensoit fort souvent. Il avoit,
+ajoute La Ménardière, déjà acheté quelque collége. Il laissa une assez
+belle bibliothèque; mais l'avarice de madame d'Aiguillon, et le peu de
+soin qu'elle en a eu, la laisse fort dépérir. Feu Tourville,
+grand-maréchal-des-logis, quand le Roi alla loger au palais, voulut à
+toute force en avoir la clef. Après on y trouva pour sept à huit mille
+livres de livres à dire. Ce fat de La Serre y loge présentement, et y
+a fait je ne sais quel taudis.</p>
+
+<p>Le cardinal faisoit écrire la nuit quand il se réveilloit. Pour cela
+on lui donna un pauvre petit garçon de Nogent-le-Rotrou, nommé Chéret.
+Ce garçon plut au cardinal, parce qu'il étoit secret et assidu. Il
+arriva quelques années après qu'un certain homme ayant été mis à la
+Bastille, Laffemas, qui fut commis pour l'interroger, trouva dans ses
+papiers quatre lettres de Chéret, dans l'une desquelles il disoit à
+cet homme: <span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">402</a></span> «Je ne puis vous aller trouver, car nous vivons ici
+dans la plus étrange servitude du monde, et nous avons affaire au plus
+grand tyran qui fut jamais.» Laffemas porte ces lettres au cardinal,
+qui aussitôt fait appeler Chéret. «Chéret, lui dit-il, qu'aviez-vous
+quand vous êtes venu à mon service?&mdash;Rien, monseigneur.&mdash;Ecrivez cela.
+Qu'avez-vous maintenant?&mdash;Monseigneur, répondit le pauvre garçon bien
+étonné, il faut que j'y pense un peu.&mdash;Y avez-vous pensé? dit le
+cardinal après quelque temps.&mdash;Oui, monseigneur, j'ai tant en cela,
+tant en telle chose, etc., etc.&mdash;Ecrivez.» Quand cela fut écrit:
+«Est-ce tout?&mdash;Oui, monseigneur.&mdash;Vous oubliez, ajouta le cardinal,
+une partie de cinquante mille livres.&mdash;Monseigneur, je n'ai pas touché
+l'argent.&mdash;Je vous le ferai toucher; c'est moi qui vous ai fait faire
+cette affaire.» Somme toute, il se trouva six vingt mille écus de
+bien. Alors il lui montra ses lettres. «Tenez, n'est-ce pas là votre
+écriture? lisez. Allez, vous êtes un coquin; que je ne vous voie
+jamais.» Madame d'Aiguillon et le grand-maître le firent reprendre au
+cardinal. Peut-être savoit-il des choses qu'ils craignoient qu'il
+divulguât. Ce n'est pas que le cardinal ne fût pas terriblement
+redouté. Pour moi, je trouve que l'Eminentissime, cette fois-là, fut
+assez clément. Ce Chéret est maître des comptes. Il avoit placé un de
+ses frères chez le grand-maître, qui, je crois, a fait aussi quelque
+chose.</p>
+
+<p>Il est temps de parler de M. le Grand<a name="FNanchor_562" id="FNanchor_562"></a><a href="#Footnote_562" class="fnanchor">[562]</a>. Le cardinal, <span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">403</a></span> qui ne
+s'étoit pas bien trouvé de La Fayette, et qui voyoit bien qu'il
+falloit quelque amusement au Roi, jeta les yeux sur Cinq-Mars, second
+fils du feu maréchal d'Effiat. Il avoit remarqué que le Roi avoit déjà
+un peu d'inclination pour ce jeune seigneur, qui étoit beau et bien
+fait, et il crut qu'étant le fils d'un homme qui étoit sa créature, il
+seroit plus soumis à ses volontés qu'un autre. Cinq-Mars fut un an et
+demi à s'en défendre; il aimoit ses plaisirs, et connoissoit assez
+bien le Roi; enfin son destin l'y entraîna. Le Roi n'a jamais aimé
+personne si chaudement; il l'appeloit <i>cher ami</i>. Au siége d'Arras,
+quand Cinq-Mars y fut avec le maréchal de L'Hôpital mener le convoi,
+il falloit que M. le Grand écrivît deux fois le jour au Roi; et le bon
+sire se mit à pleurer une fois qu'il tarda trop à lui faire savoir de
+ses nouvelles. Le cardinal vouloit qu'il lui dît jusqu'aux bagatelles.
+Lui ne vouloit dire que ce qui importoit au cardinal; leur
+mésintelligence commença à éclater quand M. le Grand prétendit entrer
+au conseil.</p>
+
+<p>Le cardinal ne trouva pas bon non plus que Cinq-Mars eût voulu être
+grand-écuyer au lieu de premier écuyer de la petite écurie. Le Roi
+disoit tout en sa présence; il savoit toutes les affaires. Le cardinal
+en représenta tous les inconvénients au Roi, et que c'étoit un trop
+jeune homme. Cela outra le grand-écuyer, qui fit maltraiter son
+espion, La Chenaye, premier valet-de-chambre, par le Roi, qui le
+chassa honteusement. Le Roi, en maltraitant La Chenaye, disoit aux
+assistans: «Il n'est pas gentilhomme, au moins.» Il l'appeloit coquin,
+et le menaçoit de coups de bâton. Cinq-Mars s'en lava comme il put
+auprès du cardinal, en lui <span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">404</a></span> disant que cet homme, le mettant mal
+avec le Roi, l'eût empêché de rendre à Son Eminence ce qu'il lui
+devoit. La Meilleraye, son beau-frère, lui proposa à Ruel, où il fit
+son apologie, de donner un écrit signé de sa main, par lequel il
+s'obligeroit de dire au cardinal tout ce que le Roi lui diroit. Il
+répondit que ce seroit signer sa condamnation.</p>
+
+<p>C'est apparemment Fontrailles<a name="FNanchor_563" id="FNanchor_563"></a><a href="#Footnote_563" class="fnanchor">[563]</a> qui irrita le plus Cinq-Mars contre
+l'Éminentissime, car il étoit enragé contre le cardinal, et voici
+pourquoi. Fontrailles et autres étoient à Ruel dans l'antichambre du
+cardinal; on vint dire que je ne sais quel ambassadeur venoit; le
+cardinal sort au-devant de lui dans l'antichambre, et ayant trouvé
+Fontrailles, il lui dit, le raillant un peu fortement: «Rangez-vous,
+rangez-vous, monsieur de Fontrailles, ne vous montrez point, cet
+ambassadeur n'aime point les monstres.» Fontrailles grinça les dents,
+et dit en lui-même: «Ah! scélérat, tu me viens de mettre le poignard
+dans le sein, mais je te l'y mettrai à mon tour, où je ne pourrai.»
+Après, le cardinal le fit entrer, et goguenarda avec lui pour
+raccommoder ce qu'il avoit dit. Mais l'autre ne lui a jamais pardonné.
+Cette parole-là a peut-être fait faire la grande conjuration qui pensa
+ruiner le cardinal.</p>
+
+<p>Avant que de dire le reste, il faut parler de la Catalogne <span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">405</a></span> et du
+Roussillon, puisqu'aussi bien fut-ce à Perpignan que la catastrophe
+arriva. Au commencement le cardinal fit peu d'état de la Catalogne,
+car je crois qu'il n'avoit pas lu les Mémoires de la Ligue, non plus
+que ceux de Charles <span class="smcap">IX</span>, et qu'il ne savoit pas que c'étoit par les
+Pyrénées, et non par les Alpes, qu'il falloit chasser les Espagnols
+d'Italie et des Pays-Bas. Peut-être le savoit-il, mais il vouloit
+faire durer la guerre. Quoi que c'en soit, La Motte-Houdancourt lui
+ayant envoyé par La Vallée, qui étoit l'homme du Roi en l'armée de
+Catalogne, des mémoires par lesquels il lui montroit clairement qu'il
+avoit de grandes intelligences dans l'Aragon et dans la Valence, le
+cardinal, touchant dans la main de cet envoyé, lui dit: «Assurez M. de
+La Motte que dans peu de temps je mènerai le Roi en personne en
+Espagne.» Je pense que, le Roi étant las de la guerre, le cardinal y
+eût été tout de bon cette fois-là; pour cet effet il fit faire au Roi
+le voyage de Perpignan. Durant ce siége, les plus riches de Sarragosse
+se retirèrent dans la Castille et ailleurs. Le dessein du cardinal
+étoit de mener le Roi à Barcelone avec une armée de quarante mille
+hommes, d'envoyer un des meilleurs généraux avec quelques troupes en
+Portugal, et de faire attaquer en même temps Fontarabie, qui étant
+prise (car apparemment le roi d'Espagne n'eût pu couvrir ce
+momon)<a name="FNanchor_564" id="FNanchor_564"></a><a href="#Footnote_564" class="fnanchor">[564]</a>, l'armée eût passé le long des Pyrénées pour se venir
+joindre après à celle du Roi. Il n'y avoit que Pampelune dans toute la
+Navarre à assiéger. Le Roi goûtoit assez cette <span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">406</a></span> entreprise, et
+avoit ordonné à La Vallée de faire accommoder le chemin de Notre-Dame
+de Mont-Serrat. En effet, on y dépensa huit mille livres, mais on y
+fit de l'ouvrage pour plus de cent mille francs, car les paysans,
+sachant que c'étoit pour le roi de France, ne vouloient point prendre
+d'argent. On prit Colioure avant Perpignan, mais ce fut par le plus
+grand hasard du monde. Le château, qui est sur le roc, et qui a des
+murs d'une épaisseur effroyable, ne craint ni le canon ni la mine. Le
+maréchal de La Meilleraye fit pourtant jouer un fourneau sans rime ni
+raison, et ce fourneau combla le seul puits qu'ils eussent. Ainsi il
+se fallut rendre pour ne pas mourir de soif.</p>
+
+<p>Salses vaut beaucoup mieux. Feu M. le Prince la prit. Bautru disoit
+qu'on en feroit un extraordinaire, car il avoit manqué Dole et
+Fontarabie. Un homme qui saura son métier, avec cinq cents hommes y
+fera périr une armée de quarante mille. Espenan y alla mettre trois
+mille hommes qui s'affamèrent l'un l'autre. Depuis elle fut surprise
+comme on alloit à Perpignan. Cet Espenan étoit un grand ignorant. Il
+alla mettre de la cavalerie en grand nombre dans Tarragone, et après
+se rendit on ne sait comment. Il est mort gouverneur de Philipsbourg.
+Au commencement de la guerre il étoit aisé de faire fortune; pour peu
+qu'on eût ouï parler du métier, on étoit recherché, car personne ne le
+savoit.</p>
+
+<p>En allant au Roussillon, le cardinal apprit à Tarascon que Machault,
+maître des requêtes, avoit fait pendre fort légèrement des marchands
+de blé à Narbonne. Il voulut savoir le détail de cette affaire. On lui
+dit qu'il y avoit dans la ville un avocat de Paris qui s'appeloit <span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">407</a></span>
+Langlois (au Palais on l'appeloit <i>Langlois tireur d'armes</i>, parce que
+son père étoit de ce métier-là, afin de le distinguer des autres qui
+s'appeloient comme lui). Cet avocat avoit été procureur du roi de
+l'intendance de Machault. Langlois vint, et en contant l'affaire, il
+ne disoit jamais que <i>monsieur</i>. Tous ceux qui étoient là lui disoient
+tout bas: «Dites <i>monseigneur</i>.» L'autre continuoit toujours à dire
+<i>monsieur</i>. Le cardinal se crevoit de rire de l'empressement de tous
+ses flatteurs, et écouta Langlois fort attentivement. L'avocat, quand
+il fut hors de là, dit: «Nous ne parlons au Palais que par <i>monsieur</i>;
+je suis du Palais et ne sais point d'autre langage.»</p>
+
+<p>Pour en revenir à M. le Grand, l'amiral de Brezé ne faisoit que
+d'arriver; c'étoit vers l'Avent 1641, quand le cardinal, qui vouloit
+partir à la fin de janvier pour Perpignan, lui dit qu'il falloit se
+préparer pour armer les vaisseaux à Brest, et puis passer le détroit
+pour s'aller planter devant Barcelonne, afin d'empêcher le secours de
+Perpignan. Quelques jours après, Brezé entra dans la chambre du Roi.
+Pensez que l'huissier ne le laissoit pas gratter deux fois. Le Roi et
+M. le Grand parloient dans la ruelle. Brezé entend, sans être vu, que
+M. le Grand disoit le diable du cardinal<a name="FNanchor_565" id="FNanchor_565"></a><a href="#Footnote_565" class="fnanchor">[565]</a>. Il se retire; il
+consulte en lui-même. Il n'avoit pas encore <span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">408</a></span> vingt-deux ans. Il
+avoit peur de n'être pas cru; il se résout de suivre le Roi à la
+chasse le plus souvent qu'il pourroit, et s'il trouvoit M. le Grand à
+l'écart, de lui faire mettre l'épée à la main. Une fois il le trouva
+assez à propos; mais, voyant venir un chien, il crut qu'il y avoit des
+gens après. Le lendemain le cardinal lui ordonna de partir le jour
+suivant. Il fut deux jours caché, faisant travailler à son équipage.
+L'Éminentissime le sut, l'envoya quérir et le malmena. Enfin, le jeune
+homme, ne sachant plus que faire, va trouver M. de Noyers, et lui dit
+ce qu'il avoit entendu, et ce qu'il avoit eu dessein de faire. M. de
+Noyers lui dit: «Monsieur, ne partez point encore demain.» Le
+cardinal, averti de tout, le mande, le remercie de son zèle, et le
+fait partir après avoir dit qu'il y mettroit ordre.</p>
+
+<p>Dans le voyage les choses s'aigrirent. Le cardinal vouloit qu'on
+chassât M. le Grand. Le Roi ne le vouloit pas, à cause que le cardinal
+le vouloit; non, comme vous allez voir, qu'il aimât encore M. le
+Grand. L'Éminentissime se retire à Narbonne<a name="FNanchor_566" id="FNanchor_566"></a><a href="#Footnote_566" class="fnanchor">[566]</a> sous <span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">409</a></span> prétexte de
+son mal, et laisse Fabert<a name="FNanchor_567" id="FNanchor_567"></a><a href="#Footnote_567" class="fnanchor">[567]</a>, capitaine aux gardes, mais qui étoit
+bien dans l'esprit du Roi, et à qui le Roi avoit même dit un jour
+qu'il se vouloit servir de lui pour se défaire du cardinal. On l'avoit
+choisi comme un homme de c&oelig;ur et un homme de sens. M. de Thou sonda
+un jour Fabert pour lui faire prendre le parti de M. le Grand. Fabert
+lui fit sentir qu'il en savoit bien des choses, et le pria de ne lui
+rien dire qu'il fût obligé de découvrir. «Mais vous n'avez, lui dit
+l'autre, aucune récompense; vous avez acheté votre compagnie aux
+gardes.&mdash;Et vous, répondit Fabert, n'avez-vous point de honte d'être
+comme le suivant d'un jeune homme qui ne fait que sortir de page? Vous
+êtes dans un plus mauvais pas que vous ne pensez.»</p>
+
+<p>Or, voici comment on découvrit que le Roi n'aimoit plus M. le Grand.
+Un jour, en présence du Roi, on vint à parler de fortifications et de
+siéges. M. le Grand disputa long-temps contre Fabert, qui en savoit un
+peu plus que lui. Le feu Roi lui dit: «Monsieur le Grand, vous avez
+tort, vous qui n'avez jamais rien vu, de vouloir l'emporter sur un
+homme d'expérience qui fait la guerre depuis si long-temps;» et
+ensuite dit assez de choses à M. le Grand sur sa présomption<a name="FNanchor_568" id="FNanchor_568"></a><a href="#Footnote_568" class="fnanchor">[568]</a>,
+puis s'assit. M. le Grand lui alla dire sottement: «Votre Majesté se
+seroit bien passée de me <span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">410</a></span> dire tout ce qu'elle m'a dit.» Alors le
+Roi s'emporta tout-à-fait. M. le Grand sort, et en s'en allant il dit
+tout bas à Fabert: «Je vous remercie, monsieur Fabert,» comme
+l'accusant de tout cela. Le Roi vouloit savoir ce que c'étoit; Fabert
+ne le lui voulut jamais dire. «Il vous menace peut-être? dit le
+Roi.&mdash;Sire? on ne fait point de menaces en votre présence, et ailleurs
+on ne le souffriroit pas.&mdash;Il faut vous dire tout, monsieur Fabert, il
+y a six mois que je le vomis (ce sont les propres termes du Roi). Mais
+pour faire accroire le contraire, et qu'on pensât qu'il m'entretenoit
+encore après que tout le monde étoit retiré, continua le Roi, il
+demeuroit une heure et demie dans la garde-robe à lire l'Arioste. Les
+deux premiers valets de garde-robe étoient à sa dévotion. Il n'y a
+point d'homme plus perdu de vices, ni si peu complaisant. C'est le
+plus grand ingrat du monde. Il m'a fait attendre quelquefois des
+heures entières dans mon carrosse, tandis qu'il crapuloit. Un royaume
+ne suffiroit pas à ses dépenses. Il a, à l'heure que je vous parle,
+jusqu'à trois cents paires de bottes.» La vérité est que M. Le Grand
+étoit las de la ridicule vie que le Roi menoit, et peut-être encore
+plus de ses caresses<a name="FNanchor_569" id="FNanchor_569"></a><a href="#Footnote_569" class="fnanchor">[569]</a>. Fabert donna avis de tout cela au cardinal.
+M. de Chavigny, <span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">411</a></span> qu'il envoya trouver Fabert, ne pouvoit croire ce
+qu'il entendoit. Cela donna courage au cardinal, qui, voyant qu'après
+cela M. le Grand faisoit toujours bonne mine, conjectura qu'il y avoit
+quelque grande cabale qui le soutenoit; c'était ce Traité d'Espagne.
+Avant que de dire mes conjectures comme il l'eut, je dirai quelle
+étoit la résolution du cardinal. Le cardinal, un peu devant, dictoit
+un manifeste dont les cahiers ont été brûlés. Il parloit de se retirer
+en Provence, à cause du comte d'Alais. Il espéroit que ses amis l'y
+viendroient joindre. Il partit effectivement, après s'être fait dire
+par les médecins que l'air de la mer lui étoit si contraire, qu'il ne
+guériroit jamais s'il ne s'en éloignoit davantage. Et au lieu d'aller
+par terre pour plus grande sûreté, il se mit sur le lac pour aller à
+Tarascon, disant que le branle de la litière lui faisoit mal. Comme il
+étoit près de passer le Rhône, on dit qu'un courrier, qui ne l'avoit
+point trouvé à Narbonne, arriva avec un paquet du maréchal de Brezé,
+vice-roi de Catalogne, qui, en quatre lignes, lui mandoit qu'une
+barque ayant échoué à la côte, on y avoit trouvé le Traité de M. le
+Grand, ou plutôt le Traité de M. d'Orléans avec l'Espagne, et qu'il le
+lui envoyoit.</p>
+
+<p>Voilà le bruit qu'on fit courir, mais ce n'est pas la vérité, comme
+nous dirons ensuite. Aussi n'y a-t-il guère d'apparence à ce qu'on
+disoit là, et ceux qui l'ont cru sont de facile croyance. Le cardinal
+(à ce qu'a dit Charpentier, son premier secrétaire, qui peut avoir été
+trompé comme un autre, et qui a conté l'aventure de la barque), fort
+surpris, commanda que tout le monde se retirât, excepté Charpentier.
+«Faites-moi <span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">412</a></span> apporter un bouillon, je suis tout troublé.»
+Charpentier le va prendre à la porte de la chambre, qu'on ferme
+ensuite au verrou. Alors le cardinal, levant les mains au ciel, dit:
+«O Dieu! il faut que tu aies bien du soin de ce royaume et de ma
+personne! Lisez cela, dit-il à Charpentier, et faites-en des copies.»
+Aussitôt il envoya un exprès à M. de Chavigny, avec ordre de le venir
+trouver, quelque part qu'il fût. Chavigny le vint trouver à Tarascon,
+car il jugea à propos de passer le Rhône. Chavigny, chargé d'une copie
+du Traité, va trouver le Roi. Le cardinal l'avoit bien instruit. «Le
+Roi vous dira que c'est une fausseté, mais proposez-lui d'arrêter M.
+le Grand, et qu'après il sera bien aisé de le délivrer si la chose est
+fausse; mais que si une fois l'ennemi entre en Champagne, il ne sera
+pas si aisé d'y remédier.» Le Roi n'y manqua pas; il se mit en une
+colère horrible contre M. de Noyers et M. de Chavigny, et dit que
+c'étoit une méchanceté du cardinal, qui vouloit perdre M. le Grand.
+Ils eurent bien de la peine à le ramener; enfin pourtant il fit
+arrêter M. le Grand, et puis alla à Tarascon s'éclaircir de tout avec
+le cardinal.</p>
+
+<p>Or, comme Fontrailles vit que le Roi étoit si long-temps avec M. de
+Noyers et M. de Chavigny sans qu'on eût appelé M. le Grand, il lui
+dit: «Monsieur, il est temps de se retirer.» M. le Grand ne le voulut
+pas. «Pour vous, lui dit-il, monsieur, vous serez encore d'assez belle
+taille quand on vous aura ôté la tête de dessus les épaules, mais en
+vérité je suis trop petit pour cela<a name="FNanchor_570" id="FNanchor_570"></a><a href="#Footnote_570" class="fnanchor">[570]</a>.» Il se sauva en habit de
+capucin, <span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">413</a></span> comme il étoit allé faire le Traité en Espagne<a name="FNanchor_571" id="FNanchor_571"></a><a href="#Footnote_571" class="fnanchor">[571]</a>.»</p>
+
+<p>Voici ce que j'ai appris de M. Esprit l'académicien, qui dans ce temps
+étoit domestique de M. le chancelier, sur la manière dont M. le Grand
+fut arrêté. Huit jours après le départ de Fontrailles, M. le Grand se
+décide à se cacher à Narbonne chez un bourgeois dont la fille étoit
+bien avec son valet-de-chambre Belet, qui l'y conduisit. Le soir, il
+dit à un de ses gens: «Va voir si par hasard il n'y auroit point
+quelque porte de la ville ouverte.» Le valet négligea d'y aller, parce
+qu'on étoit soigneux de les fermer de <span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">414</a></span> bonne heure; cependant,
+voyez quel malheur, une porte avoit été ouverte toute la nuit pour
+faire entrer le train du maréchal de La Meilleraye. Alors, comme on
+avoit publié à son de trompe que quiconque découvriroit M. le Grand
+auroit tant de récompense, et que quiconque le cacheroit seroit puni
+de mort, etc., son hôte le découvrit, de peur d'encourir la peine
+annoncée. Si M. le Grand n'eût point été aussi paresseux, et qu'au
+lieu d'envoyer un de ses gens voir si une porte de la ville étoit
+ouverte, il y eût été lui-même, il se sauvoit.</p>
+
+<p>La vérité touchant le moyen qu'on a tenu pour avoir le Traité n'est
+point encore divulguée. Fabert a dit que le feu Roi l'avoit su ainsi
+que M. de Chavigny et M. de Noyers, et qu'il n'y avoit plus que la
+Reine, M. d'Orléans, M. le cardinal Mazarin et lui qui le sussent;
+mais qu'il se gardera bien de le dire. Un jour quelqu'un demanda à M.
+le Prince par quelle invention on avoit découvert ce Traité? M. le
+Prince dit quelque chose tout bas à cet homme; Voiture, qui avoit vu
+cela, dit à M. de Chavigny: «Vous faites tant le fin de ce grand
+secret, cependant M. le Prince l'a dit à un tel.&mdash;M. le Prince ne le
+sait pas, dit Chavigny; puis, quand il le sauroit, il n'oseroit le
+dire.» De là, Voiture conjecturoit que cela venoit de la Reine, et
+pour preuve de cela, on remarquoit qu'après avoir long-temps parlé de
+lui ôter ses enfants, on cessa tout-à-coup d'en parler. On dira à
+cela, que si la chose avoit été ainsi, madame de Lansac, qui tenoit la
+place de madame de Senecey, et qui étoit en même temps gouvernante de
+M. le Dauphin, n'eût pas tiré le rideau de la Reine si brusquement
+pour lui insulter, <span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">415</a></span> en lui disant d'un ton aigre que M. le Grand
+étoit arrêté. Cela n'y fait rien, car, pour donner le change, on
+laissa apparemment faire tout cela à madame de Lansac, et peut-être le
+lui fit-on faire exprès. Le temps nous en apprendra davantage. Le
+cardinal Mazarin, au retour de Narbonne, passa le premier à Lyon, et
+alla voir M. de Bouillon à Pierre-en-Cize, et lui dit: «Votre Traité
+est découvert;» et en même temps il lui en cita par c&oelig;ur quelques
+articles. Cela étonna fort M. de Bouillon, qui crut que M. d'Orléans
+avoit tout dit; il confessa tout, quand on lui assura la vie.</p>
+
+<p>Comme on menoit M. le Grand à Lyon, un petit laquais catalan lui jeta
+une boulette de cire dans laquelle il y avoit un petit papier avec
+quelques avis assez mal digérés. Ce petit garçon, qui étoit à lui,
+s'étoit mis en ce hasard et venoit de la part de la princesse Marie.</p>
+
+<p>A Lyon, le chancelier Seguier dit tant à M. le Grand que le Roi
+l'aimoit trop pour le perdre, que cela n'iroit qu'à quelque temps de
+prison, que Sa Majesté auroit égard à sa jeunesse, que le pauvre M. le
+Grand en crut quelque chose. Il se persuada que le Roi ne souffriroit
+jamais qu'on le fît mourir; qu'étant si jeune, il avoit le temps
+d'attendre la mort du cardinal, et qu'après il reviendroit à la cour.
+D'abord il confessa tout en secret à M. le chancelier seul<a name="FNanchor_572" id="FNanchor_572"></a><a href="#Footnote_572" class="fnanchor">[572]</a>. Le
+chancelier dit alors au cardinal: «Pour M. le Grand, cela va assez
+<span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">416</a></span> bien, mais pour l'autre, je ne sais comment nous ferons.» M. le
+Grand, après divers interrogatoires, fut conduit enfin au palais de
+Lyon. On le fit comparoître devant les commissaires; car il ne pensa
+pas, non plus que M. de Thou, qui cependant devoit savoir cela, à
+décliner, dans l'opinion qu'il avoit que le Roi ne demandoit d'autre
+satisfaction, sinon qu'il avouât publiquement son crime. Il fit d'une
+manière tout-à-fait aisée, et en termes dignes d'un cavalier,
+l'histoire de sa faveur. Ce fut là qu'il avoua que M. de Thou savoit
+le Traité, mais qu'il l'en avoit toujours détourné, et persista dans
+cette déclaration jusqu'à la mort. On le confronta après à M. de Thou,
+qui ne fit que lever les épaules comme en le plaignant, mais ne lui
+reprocha point de l'avoir trahi. M. de Thou allégua la loi
+<i>Conscii</i><a name="FNanchor_573" id="FNanchor_573"></a><a href="#Footnote_573" class="fnanchor">[573]</a>, sur laquelle a été faite l'ordonnance de Louis <span class="smcap">XIII</span>,
+qui n'a jamais été exécutée; mais il expliqua mal cette loi, prenant
+toujours <i>conscii</i> pour complices. M. de Miroménil eut le courage
+d'ouvrir l'avis de l'absolution pour lui. Le cardinal, s'il eût vécu
+plus long-temps, ne lui en eût pas voulu de bien. Un exemple qu'on
+allégua d'un homme de qualité, nommé.....<a name="FNanchor_574" id="FNanchor_574"></a><a href="#Footnote_574" class="fnanchor">[574]</a>, que le premier
+président de Thou fit mourir pour la même chose, nuisit fort à son
+petit-fils.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">417</a></span>
+M. le Grand<a name="FNanchor_575" id="FNanchor_575"></a><a href="#Footnote_575" class="fnanchor">[575]</a> croyoit si peu mourir, que comme on le vouloit faire
+manger pour lui prononcer après sa sentence, il dit: «Je ne veux point
+manger; on m'a ordonné des pilules, j'ai besoin de me purger, il faut
+que je les aille prendre.» Il mangea peu. Après on leur prononça leur
+sentence. Une chose si dure et aussi peu attendue ne fit cependant
+témoigner aucune surprise à M. le Grand. Il fut ferme, et le combat
+qu'il souffroit en lui-même ne parut point au dehors. Quoiqu'on eût
+résolu de ne point lui donner la question, comme portoit la sentence,
+on ne laissa pas de la lui présenter; cela le toucha, mais ne lui fit
+rien faire qui le démentît, et il défaisoit déjà son pourpoint, quand
+on lui fit lever la main pour dire vérité. Il persévéra, et dit qu'il
+n'avoit plus rien à ajouter. Il mourut avec une grandeur de courage
+étonnante, ne s'amusa point à haranguer, salua seulement ceux qu'il
+reconnut aux fenêtres, se dépêcha, et quand le bourreau lui voulut
+couper les cheveux, il lui ôta les ciseaux et les donna au frère du
+Jésuite. Il vouloit qu'on ne lui en coupât qu'un peu par-derrière; il
+retira le reste en devant. Il ne voulut point qu'on le bandât. Il
+avoit les yeux ouverts quand on le frappa, et tenoit le billot si
+ferme qu'on eut de la peine à en retirer ses bras. On lui coupa la
+tête du premier coup. M. le Grand étoit plein de c&oelig;ur; il ne fut
+point ébranlé par un si grand revers. Au contraire, il avoit écrit de
+fort bon sens et même élégamment à la maréchale d'Effiat, sa mère.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">418</a></span>
+On trouva la piste de toutes les menées de M. de Thou. C'étoit le plus
+inquiet de tous les hommes. M. le Grand l'avoit appelé <i>Son
+Inquiétude</i>. Quand il sortoit, il étoit quelquefois une heure sans
+pouvoir déterminer où il iroit. Par une ridicule affectation de
+générosité, dès qu'un homme étoit disgracié, il le vouloit connoître,
+et lui alloit faire offre de services. Etant conseiller, ou maître des
+requêtes, il alla voir le cardinal de La Valette à Mayence, et fut à
+la guerre, d'où il revint avec un bras cassé. On se moqua de lui. Si
+M. le Grand mourut en galant homme, M. de Thou fit le cagot. Il
+composa des inscriptions pour mettre à des offrandes qu'il faisoit. Il
+fit des v&oelig;ux, des fondations et autres choses semblables. Il
+demandoit sans cesse s'il n'y avoit point de vanité dans son humilité.
+Enfin, il paillarda furieusement son vin, comme on dit, et il sembloit
+avec ses longs propos qu'il voulût se familiariser avec la mort. Je
+trouve qu'il mourut en pédant, lui qui avoit toujours vécu en
+cavalier, car sa soutane ne tenoit à rien. Il faisoit le coup de
+pistolet étant intendant de l'armée. Il étoit amoureux de madame de
+Guémenée. On dit qu'il lui écrivit après avoir été condamné. Au moins
+écrivit-il à une dame. C'étoit un vilain rousseau. Les grands
+seigneurs et les grandes dames l'avoient gâté, et aussi l'opinion
+d'être descendu des comtes de Toul, lui qui se devoit contenter d'être
+d'une maison illustre par de belles charges et des écrits
+célèbres<a name="FNanchor_576" id="FNanchor_576"></a><a href="#Footnote_576" class="fnanchor">[576]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">419</a></span>
+Le cardinal, qui avoit traîné M. de Thou après lui sur le Rhône, eut
+bien de la peine à gagner la Loire. On le portoit dans une machine, et
+pour ne le pas incommoder, on rompoit les murailles des maisons où il
+logeoit, et si c'étoit par haut, on faisoit une rampe dès la cour, où
+il entroit par une fenêtre dont on avoit ôté la croisée. Vingt-quatre
+hommes le portoient en se relayant. Une fois qu'il eut attrapé la
+Loire, on n'avoit que la peine de le porter du bateau à son logis.
+Madame d'Aiguillon le suivoit dans un bateau à part; bien d'autres
+gens en firent de même. C'étoit comme une petite flotte. Deux
+compagnies de cavalerie, l'une de çà, l'autre de là la rivière,
+l'escortoient. On eut soin de faire des routes pour réunir les eaux
+qui étoient basses, et pour le canal de Briare, qui étoit presque
+tari, on y lâcha les écluses. M. d'Enghien eut ce bel emploi. Il passa
+aux bains de Bourbon-Lancy; mais ce remède ne lui servit guère. On
+trouva dans Pline que deux consuls romains étoient morts de fièvres
+qu'ils prirent, comme lui, dans la Gaule narbonnaise. Le cardinal
+étoit sujet aux hémorroïdes, et Suif<a name="FNanchor_577" id="FNanchor_577"></a><a href="#Footnote_577" class="fnanchor">[577]</a> l'avoit une fois charcuté à
+bon escient.</p>
+
+<p>Quand il fut de retour à Paris, il fit ajouter à <i>l'Europe</i><a name="FNanchor_578" id="FNanchor_578"></a><a href="#Footnote_578" class="fnanchor">[578]</a> la
+prise de Sedan, qu'il appeloit dans <span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">420</a></span> la pièce: <i>l'Antre des
+monstres</i>. Cette vision lui étoit venue dans le dessein qu'il avoit de
+détruire la monarchie d'Espagne. C'étoit comme une espèce de
+manifeste. M. Desmarets en fit les vers et en disposa le sujet.</p>
+
+<p>Le cardinal, s'il eût voulu, dans la puissance qu'il avoit, faire le
+bien qu'il pouvoit faire, auroit été un homme dont la mémoire eût été
+bénie à jamais. Il est vrai que le cabinet lui donnoit bien de la
+peine<a name="FNanchor_579" id="FNanchor_579"></a><a href="#Footnote_579" class="fnanchor">[579]</a>. On a bien perdu à sa mort, car il choyoit toujours Paris,
+et puisqu'il en étoit venu si avant, il étoit à souhaiter qu'il durât
+assez pour abattre la maison d'Autriche. La grandeur de sa maison a
+été sa plus grande folie. Pour montrer combien le cabinet lui donnoit
+de peine, il ne faut que dire combien Tréville<a name="FNanchor_580" id="FNanchor_580"></a><a href="#Footnote_580" class="fnanchor">[580]</a> lui causa de
+mauvaises heures. Il avoit su, peut-être par la déposition de M. le
+Grand, que le Roi, en lui montrant Tréville, avoit dit: «Monsieur le
+Grand, voilà un homme qui me défera du cardinal quand je voudrai.»
+Tréville <span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">421</a></span> commandoit les mousquetaires à cheval que le Roi avoit
+mis sur pied pour en être accompagné partout, à la chasse et ailleurs,
+et il en choisissoit lui-même les soldats. On y a vu des fils de M. le
+duc d'Uzès. On faisoit sa cour par ce moyen-là. Tréville est un
+Béarnais, soldat de fortune. Le cardinal avoit gagné sa cuisinière; on
+dit qu'elle avoit quatre cents livres de pension. Le cardinal ne
+vouloit point laisser auprès du Roi un homme en qui le Roi avoit tant
+de confiance. M. de Chavigny fut, de la part du cardinal, presser le
+Roi de le chasser. Le Roi bien humblement lui dit: «Mais, monsieur de
+Chavigny, que l'on considère que l'on me perd de réputation, que
+Tréville m'a bien servi, qu'il en porte des marques, qu'il est
+fidèle.&mdash;Mais, Sire, dit M. de Chavigny, vous devez aussi considérer
+que M. le cardinal vous a bien servi, qu'il est fidèle, qu'il est
+nécessaire à votre Etat, et que vous ne devez point mettre Tréville et
+lui dans la balance.&mdash;Quoi, monsieur de Chavigny, dit le cardinal à
+qui il faisoit ce rapport, vous n'avez pas plus pressé le Roi que
+cela? vous ne lui avez pas dit qu'il le falloit? La tête vous a
+tourné, monsieur de Chavigny, la tête vous a tourné.» Chavigny ensuite
+lui jura qu'il avoit dit au Roi: «Sire, il faut que vous le fassiez.»
+Le cardinal savoit bien à qui il avoit affaire. Le Roi craignoit le
+fardeau, et de plus il avoit peur que le cardinal, qui tenoit presque
+toutes les places, ne lui fît un méchant tour; enfin il fallut chasser
+Tréville.</p>
+
+<p>L'Eminentissime croyoit revenir de sa maladie; toutes les déclarations
+contre M. d'Orléans en sont une marque. Il le haïssoit et le
+méprisoit, et il le vouloit faire déclarer incapable de la couronne,
+afin que <span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">422</a></span> le Roi, qui ne pouvoit pas vivre long-temps, venant à
+mourir, ce prince ne pût avoir part au gouvernement. Il y en a qui ont
+cru que le cardinal avoit fait dessein de gouverner la Reine par le
+cardinal Mazarin; qu'il l'avoit fait exprès cardinal. Il est vrai que
+M. de Chavigny y servit fort pour empêcher M. de Noyers de l'être. On
+a même cru qu'il y avoit déjà de l'intelligence entre la Reine et le
+cardinal de Richelieu, et qu'elle avoit commencé dès le temps qu'il
+eut d'elle le Traité d'Espagne. J'ai ouï dire à Lyonne que la première
+fois que le cardinal de Richelieu présenta le Mazarin à la Reine
+(c'étoit après le Traité de Cazal), il lui dit: «Madame, vous
+l'aimerez bien, il a de l'air de Buckingham.» Je ne sais si cela y a
+servi, mais on croit que la Reine avoit de l'inclination pour lui de
+longue main, et que le cardinal de Richelieu s'en étoit aperçu, ou que
+cette ressemblance lui donnoit lieu de l'espérer.</p>
+
+<p>Quand on joua <i>l'Europe</i>, il n'y étoit pas; il l'avoit bien vu répéter
+plusieurs fois avec les habits qu'il fit faire à ses dépens; son bras
+ne lui permit pas d'y aller. Au retour, il dit à sa nièce, lui
+montrant le cardinal Mazarin: «Ma nièce, j'instruisois un ministre
+d'Etat, tandis que vous étiez à la comédie.» Et on dit qu'il le nomma
+au feu Roi, et qu'une autre fois il dit: «Je ne sache qu'un homme qui
+me puisse succéder, encore est-il étranger.» D'autres pensent que
+c'est trop subtiliser que de dire ce que j'ai dit du dessein de
+gouverner la Reine par le cardinal Mazarin, et croient que son
+intention n'a été autre que de mettre dans les affaires un homme qui,
+étant étranger et sa créature, par gratitude et par le besoin qu'il
+avoit d'appui, s'attacheroit <span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">423</a></span> apparemment à ses héritiers et à ses
+proches<a name="FNanchor_581" id="FNanchor_581"></a><a href="#Footnote_581" class="fnanchor">[581]</a>; mais ce n'est pas la première fois qu'il s'est trompé.
+Il prenoit M. de Chavigny pour le plus grand esprit du monde, et
+Morand, maître des requêtes, pour le premier homme de la robe. On
+parlera ailleurs de l'un et de l'autre.</p>
+
+<p>Le Roi ne fut voir le cardinal qu'un peu avant qu'il mourût, et
+l'ayant trouvé fort mal, en sortit fort gai<a name="FNanchor_582" id="FNanchor_582"></a><a href="#Footnote_582" class="fnanchor">[582]</a>. Le curé de
+Saint-Eustache vint pour l'assister. On assure qu'il lui dit qu'il
+n'avoit d'ennemis que ceux de l'Etat, et que madame d'Aiguillon étant
+entrée tout échauffée, et lui ayant dit: «Monsieur, vous ne mourrez
+point, une sainte fille, une brave Carmélite, en a eu une
+révélation:&mdash;Allez, allez, lui dit-il, ma nièce, il faut se moquer de
+tout cela, il ne faut croire qu'à l'Evangile.»</p>
+
+<p>On a dit qu'il étoit mort fort constant. Mais Boisrobert dit que les
+deux dernières années de sa vie, le cardinal étoit devenu tout
+scrupuleux, et ne vouloit point souffrir le moindre mot à double
+entente. Il ajoute que le curé de Saint-Eustache, à qui il en avoit
+parlé, ne lui avoit point dit que le cardinal fût mort si constamment
+qu'on l'avoit chanté. M. de Chartres (Lescot) a dit plusieurs fois
+qu'il ne connoissoit pas le <span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">424</a></span> moindre péché à M. le cardinal. Par
+ma foi! qui croira cela pourra bien croire autre chose!</p>
+
+<p>Le livre intitulé <i>Optatus gallus</i> fut fait par le docteur Arsent, de
+concert avec le nonce du Pape, pour montrer que le cardinal de
+Richelieu tendoit à faire un schisme en France.</p>
+
+<h4 class="p4">FIN DU TOME PREMIER. <span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">425</a></span></h4>
+
+<hr class="c30 p4" />
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<h4>CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.</h4>
+
+<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="toc">
+<colgroup span="2">
+<col width="500" align="left"></col>
+<col align="right"></col>
+</colgroup>
+<tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td>Pages.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Henri IV</td>
+ <td><a href="#Page_3">3</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le Maréchal de Biron le fils.</td>
+ <td><a href="#Page_20">20</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le maréchal de Roquelaure.</td>
+ <td><a href="#Page_22">22</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le marquis de Pisani.</td>
+ <td><a href="#Page_26">26</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. de Bellegarde, et beaucoup de choses de Henri III.</td>
+ <td><a href="#Page_34">34</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. de Termes.</td>
+ <td><a href="#Page_43">43</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>La princesse de Conti.</td>
+ <td><a href="#Page_45">45</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Philippe Desportes. </td>
+ <td><a href="#Page_52">52</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le cardinal Du Perron. </td>
+ <td><a href="#Page_59">59</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>L'archevêque de Sens, frère du précédent.</td>
+ <td><a href="#Page_61">61</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le duc de Sully. </td>
+ <td><a href="#Page_63">63</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le connétable de Lesdiguières. M. de Créqui.</td>
+ <td><a href="#Page_76">76</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>La reine Marguerite de Valois.</td>
+ <td><a href="#Page_87">87</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>La comtesse de Moret. M. de Cesy.</td>
+ <td><a href="#Page_92">92</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le connétable de Montmorency.</td>
+ <td><a href="#Page_97">97</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Madame la princesse de Condé.</td>
+ <td><a href="#Page_100">100</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Mademoiselle Du Tillet.</td>
+ <td><a href="#Page_110">110</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le maréchal d'Ancre.</td>
+ <td><a href="#Page_114">114</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Lisette.</td>
+ <td><a href="#Page_119">119</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Madame de Villars.</td>
+ <td><a href="#Page_122">122</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Madame la comtesse de Soissons.</td>
+ <td><a href="#Page_127">127</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Mademoiselle de Senecterre. </td>
+ <td><a href="#Page_129">129</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. de Senecterre.</td>
+ <td><a href="#Page_131">131</a>
+ <span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">426</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. d'Angoulême.</td>
+ <td><a href="#Page_138">138</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le maréchal de La Force.</td>
+ <td><a href="#Page_143">143</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Malherbe.</td>
+ <td><a href="#Page_155">155</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Mademoiselle Paulet<a name="FNanchor_583" id="FNanchor_583"></a><a href="#Footnote_583" class="fnanchor">[583]</a>.</td>
+ <td><a href="#Page_196">196</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>La vicomtesse d'Auchy.</td>
+ <td><a href="#Page_204">204</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. Des Yvetaux.</td>
+ <td><a href="#Page_212">212</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. de Guise, fils du Balafré.</td>
+ <td><a href="#Page_224">224</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le chevalier de Guise, frère du précédent.</td>
+ <td><a href="#Page_231">231</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le baron Du Tour.</td>
+ <td><a href="#Page_234">234</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. de Vaubecourt.</td>
+ <td><a href="#Page_235">235</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Rocher-Portail.</td>
+ <td><a href="#Page_237">237</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le connétable de Luynes, M. et madame de Chevreuse et M. de Luynes.</td>
+ <td><a href="#Page_241">241</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. le duc de Luynes.</td>
+ <td><a href="#Page_253">253</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le maréchal d'Estrées.</td>
+ <td><a href="#Page_255">255</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le président de Chevry. Duret, le médecin, son frère.</td>
+ <td><a href="#Page_261">261</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. d'Aumont.</td>
+ <td><a href="#Page_267">267</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Madame de Reniez.</td>
+ <td><a href="#Page_272">272</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le baron de Panat.</td>
+ <td><a href="#Page_273">273</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Madame de Gironde.</td>
+ <td><a href="#Page_275">275</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. de Turin.</td>
+ <td><a href="#Page_281">281</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. de Portail, M. Hilerin.</td>
+ <td><a href="#Page_283">283</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le comte de Villa-Medina.</td>
+ <td><a href="#Page_285">285</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. Viète.</td>
+ <td><a href="#Page_289">289</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le chancelier de Bellièvre, le chancelier de Sillery, M. et madame de Pisieux,<br />
+ M. et madame de Maulny.</td>
+<td><a href="#Page_291">291</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le Camus, maître des requêtes.</td>
+ <td><a href="#Page_300">300</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Madame d'Alincourt.</td>
+ <td><a href="#Page_302">302</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. d'Alincourt.</td>
+ <td><a href="#Page_304">304</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Faure, père et fils.</td>
+ <td><a href="#Page_305">305</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Vanité des nations.</td>
+ <td><a href="#Page_308">308</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Avocats.</td>
+ <td><a href="#Page_310">310</a>
+ <span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">427</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le marquis d'Assigny.</td>
+ <td><a href="#Page_317">317</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le duc de Brissac.</td>
+ <td><a href="#Page_320">320</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Bizarreries et Visions de quelques femmes.</td>
+ <td><a href="#Page_320">320</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Gens guéris ou sauvés par moyens extraordinaires.</td>
+ <td><a href="#Page_323">323</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>La princesse d'Orange, la mère.</td>
+ <td><a href="#Page_327">327</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le prince d'Orange, le père. </td>
+ <td><a href="#Page_330">330</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. de Mayenne.</td>
+ <td><a href="#Page_334">334</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Maris cocus par leur faute.</td>
+ <td><a href="#Page_336">336</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Cocus prudents ou insensibles.</td>
+ <td><a href="#Page_338">338</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le comte de Cramail.</td>
+ <td><a href="#Page_340">340</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Nains, Naines.</td>
+ <td><a href="#Page_342">342</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le cardinal de Richelieu.</td>
+ <td><a href="#Page_344">344</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="c15 p4" />
+<div class="p4 footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class="label">1</span></a> A la fin de 1657. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class="label">2</span></a> Si Tallemant n'a pas renoncé au projet dont il parle ici,
+et il est peu vraisemblable qu'il l'ait fait, car il renvoie souvent
+le lecteur à ses Mémoires sur la Régence, il est fort à craindre que
+l'ouvrage n'ait été perdu; c'est un malheur pour l'histoire.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class="label">3</span></a> Dont les succès ressemblèrent fort à ceux d'un officier
+de fortune.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class="label">4</span></a> Henri <span class="smcap">IV</span>, né au château de Pau, le 13 décembre 1553, roi
+de Navarre en 1572, et de France en 1589, assassiné à Paris le 14 mai
+1610.</p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class="label">5</span></a> C'est ce qui a fait dire à Bayle: «Si la première fois
+qu'il débaucha la fille ou la femme de son prochain, on l'eût traité
+comme Pierre Abélard, il seroit devenu capable de conquérir toute
+l'Europe, et il auroit pu effacer la gloire des Alexandre et des
+César... Ce fut son incontinence prodigieuse qui l'empêcha de s'élever
+autant qu'il auroit pu le faire.» L'article entier de Tallemant peut
+faire croire qu'il partageoit cette opinion si vivement relevée par
+Voltaire, et traitée de plaisanterie par Condorcet.</p>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class="label">6</span></a> Elle se trouvoit alors en Gascogne, à une distance assez
+grande du théâtre de la guerre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class="label">7</span></a> Gabrielle d'Estrées. Henri <span class="smcap">IV</span> avoit érigé pour elle le
+comté de Beaufort en duché-pairie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class="label">8</span></a> Sigogne<a name="FNanchor_8-A" id="FNanchor_8-A"></a><a href="#Footnote_8-A" class="fnanchor">[8-A]</a> en fit cette épigramme:</p>
+
+<p class="left30">
+Ce grand Henri, qui souloit estre<br />
+L'effroi de l'Espagnol hautain,<br />
+Fuyt aujourd'huy devant un prestre,<br />
+Et suit le c.. d'une p..... (T.)</p>
+
+<p>&mdash;Mézerai dit que peu après qu'il eut amené Gabrielle au siége de la
+ville, «il fut contraint d'éloigner ce scandale de la vue des soldats,
+non-seulement par leurs murmures qui venoient jusqu'à ses oreilles,
+mais aussi par les reproches du maréchal de Biron.» (<i>Abrégé
+chronologique de l'Histoire de France</i>, édition de 1682, tome 6, page
+170.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_8-A" id="Footnote_8-A"></a><a href="#FNanchor_8-A"><span class="label">8-A</span></a> Voir sur ce poète une note (<a href="#FNanchor_183">183</a>) placée ci-après dans
+l'<i>Historiette</i> de mademoiselle Du Tillet.</p>
+
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class="label">9</span></a> Henri <span class="smcap">IV</span> étant près de se faire catholique, ses favoris
+lui disoient: «Sire, avertissez-nous quand vous changerez de
+religion.» Il faisoit alors l'amour à une religieuse de Passy, il s'en
+lassa et s'en alla faire autant à Maubuisson; ils lui dirent: «Vous
+aviez promis de nous avertir.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor_10"><span class="label">10</span></a> Sébastien Zamet étoit de Lucques; il fut naturalisé
+françois. Plaisant et enjoué, il s'étoit fait aimer de Henri <span class="smcap">IV</span>, qui
+avoit choisi sa maison pour faire ses parties de plaisir. D'Aubigné
+est de ceux dont Tallemant parle comme croyant à l'empoisonnement de
+Gabrielle par Zamet; il dit qu'après s'être rafraîchie chez lui en
+mangeant d'un gros citron, ou selon d'autres d'une salade, elle sentit
+aussitôt <i>un grand feu au gosier, et des tranchées furieuses à
+l'estomac</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor_11"><span class="label">11</span></a> <i>Voyez</i> à ce sujet les Mémoires de M. de Sully, liv. 9.
+(T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor_12"><span class="label">12</span></a> Henri de Bourbon, prince de Condé, père du grand Condé.</p>
+
+<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor_13"><span class="label">13</span></a> François de Bourbon, prince de Conti, fils de Louis de
+Bourbon Condé, premier du nom.</p>
+
+<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor_14"><span class="label">14</span></a> Madame de Montafier, mère de feue madame la comtesse
+(<i>de Soissons</i>). (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15"></a><a href="#FNanchor_15"><span class="label">15</span></a> Le premier M. d'Estrées, grand-maître de l'artillerie
+(mais en ce temps-là ce n'étoit pas officier de la couronne), étoit un
+brave homme qui fit sa fortune. Il était de la frontière de la
+Picardie; on l'appeloit La Caussée en picard, pour <i>La Chaussée</i>, et
+étoit un peu <i>dubiæ nobilitatis</i>. Mais après il se fit appeler
+d'Estrées, et dit qu'il étoit d'une bonne maison de Flandre. Son fils,
+par la faveur de madame de Beaufort, fut aussi grand-maître de
+l'artillerie. J'ai ouï dire que ce premier M. d'Estrées étoit gendarme
+dans la compagnie d'un M. de Rubempré, et qu'il sauva la vie à son
+capitaine. On l'appeloit Gran-Jean de La Caussée; cela servit à sa
+fortune. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16"></a><a href="#FNanchor_16"><span class="label">16</span></a> Le 31 décembre 1593. (<i>Voyez</i> Anselme, tome 4, page
+599.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17"></a><a href="#FNanchor_17"><span class="label">17</span></a> On dit qu'une madame de la Bourdaisière se vantoit
+d'avoir couché avec le pape Clément <span class="smcap">VII</span>; à Nice, avec l'empereur
+Charles-Quint, quand il passa en France, et avec François <span class="smcap">I</span><sup>er</sup> (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18"></a><a href="#FNanchor_18"><span class="label">18</span></a> Les Babou écarteloient en effet au 1<sup>er</sup> et 4<sup>e</sup>
+d'argent au bras de gueules, sortant d'un nuage d'azur, tenant une
+poignée de vesce en rameau de trois pièces de sinople. (P. Anselme,
+tome 7, page 180.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19"></a><a href="#FNanchor_19"><span class="label">19</span></a> Ce mot étoit alors synonyme de femme éhontée.
+(<i>Dictionnaire de Trévoux.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20"></a><a href="#FNanchor_20"><span class="label">20</span></a> La Pourpointerie étoit, sans doute, le lieu où étaloient
+les marchands de vieux habits.</p>
+
+<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21"></a><a href="#FNanchor_21"><span class="label">21</span></a> Il y a du vrai et de l'inexact dans ce souvenir de
+Tallemant. Françoise Ra, veuve de Laurent Babou, se remaria, le 26
+janvier 1504, avec Jean Salar, lieutenant-général de Bourges.
+Philibert Babou, son fils aîné, épousa en 1510 Marie Gaudin, dame de
+la Bourdaisière, qui apporta cette terre à son mari. Ce dernier est
+l'aïeul de Françoise Babou, mère du maréchal d'Estrées. (P. Anselme,
+<i>loco cit.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22"></a><a href="#FNanchor_22"><span class="label">22</span></a> Il mourut à Paris le 5 mai 1670.</p>
+
+<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23"></a><a href="#FNanchor_23"><span class="label">23</span></a> Louise, bâtarde de La Valette, abbesse de
+Sainte-Glossine ou Glossinde de Metz, en 1606, morte en 1647. (<i>Gallia
+christiana</i>, tome 13, page 933; le P. Anselme, tome 3, page 857.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24"></a><a href="#FNanchor_24"><span class="label">24</span></a> Catherine, princesse de Navarre, s&oelig;ur de Henri <span class="smcap">IV</span>,
+mariée au duc de Bar, en 1599.</p>
+
+<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25"></a><a href="#FNanchor_25"><span class="label">25</span></a> Balagny, fils de Montluc, évêque de Valence. Il vint
+avec cinq cents chevaux et huit cents fantassins levés à ses dépens,
+trouver Henri <span class="smcap">IV</span>, lorsqu'il ne savoit comment s'opposer au grand
+commandeur de Castille et à M. de Mayenne, qui venoient pour faire
+lever le siége de Laon. Ce service fut si agréable au roi, qu'il fit
+Balagny maréchal de France, et lui fit épouser la s&oelig;ur de madame de
+Beaufort. Ce Balagny avoit été prince de Cambray, dont il s'étoit
+rendu maître en suivant le duc d'Alençon. Sa première femme, la
+s&oelig;ur du brave Bussy d'Amboise, avoit tant de c&oelig;ur, qu'elle creva
+de dépit de n'être plus la princesse de Cambray, où ils faisoient
+grande dépense. Elle eut un fils qui fut le Bouteville de son temps;
+Puymorin le tua dans la rue des Petits-Champs. Il est vrai qu'un valet
+le blessa par-derrière d'un coup de fourche, comme il se battoit. Le
+Balagny qui est venu de la s&oelig;ur de madame d'Estrées n'est qu'un
+coquin. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26"></a><a href="#FNanchor_26"><span class="label">26</span></a> On conte encore une chose fort jolie de cette madame de
+Neufvic. Quoique déjà assez âgée, elle aimoit fort les fleurs, et
+portoit souvent des bouquets. Le comte de Sardini, alors jeune, la
+trouva un jour chez madame de Bar, avec un bouquet; c'étoit durant le
+siége d'Amiens. Il se mit à chanter ce couplet de Ronsard:</p>
+
+<p class="left30">
+Quand ce beau printemps je voy,<br />
+<span class="i4">J'aperçoy</span><br />
+Rajeunir la terre et l'onde,<br />
+Et me semble que l'amour,<br />
+<span class="i4">En ce jour,</span><br />
+Comme enfant renaisse au monde.</p>
+
+<p>Elle, sur-le-champ, se mit à chanter:</p>
+
+<p class="left30">
+Moi je fais comparaison<br />
+<span class="i4">D'un oison</span><br />
+A un homme malhabile,<br />
+Qui, d'un sang par trop rassis,<br />
+<span class="i4">Cause assis,</span><br />
+Quand son roi prend une ville. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27"></a><a href="#FNanchor_27"><span class="label">27</span></a> A cause de sa charge de grand-écuyer.</p>
+
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28"></a><a href="#FNanchor_28"><span class="label">28</span></a> Un jour M. de Praslin, capitaine des gardes-du-corps,
+depuis maréchal de France durant la régence, pour empêcher le Roi
+d'épouser madame de Beaufort, lui offrit de lui faire surprendre
+Bellegarde couché avec elle. En effet, il fit lever le Roi une nuit à
+Fontainebleau; mais quand il fallut entrer dans l'appartement de la
+duchesse, le Roi dit: «Ah! cela la fâcheroit trop.» Le maréchal de
+Praslin a conté cela à un homme de qualité de qui je le tiens. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29"></a><a href="#FNanchor_29"><span class="label">29</span></a> L'anecdote du médecin Alibour, rapportée dans les
+Mémoires de Sully, rend vraisemblable le récit de Tallemant. (<i>Voyez</i>
+les <i>&OElig;conomies royales</i>, tome 2, page 355 de la deuxième série des
+<i>Mémoires relatifs à l'Histoire de France</i>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30"></a><a href="#FNanchor_30"><span class="label">30</span></a> Locution du temps dont on comprend suffisamment le
+sens.</p>
+
+<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31"></a><a href="#FNanchor_31"><span class="label">31</span></a> Louis <span class="smcap">XIII.</span></p>
+
+<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32"></a><a href="#FNanchor_32"><span class="label">32</span></a> A l'hôtel de la Force. (T.) Cet hôtel, ainsi que celui
+de Longueville, avoit été construit près du Louvre, sur le terrain de
+l'ancien hôtel d'Alençon (Jaillot, <i>Recherches sur Paris, quartier du
+Louvre</i>, p. 55.) L'ancien palais du roi de Sicile n'a pris le nom
+d'hôtel de la Force que sous Louis <span class="smcap">XIV.</span> (<i>Ibid.</i>, <i>quartier
+Saint-Antoine</i>, p. 119.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33"></a><a href="#FNanchor_33"><span class="label">33</span></a> Brantôme a prétendu que Marie Touchet étoit fille d'un
+apothicaire d'Orléans; mais suivant Le Laboureur, dans les Additions
+sur les <i>Mémoires</i> de Castelnau, et Dreux du Radier, dans les <i>Reines
+et Régentes</i>, le père de Marie Touchet auroit été lieutenant
+particulier au bailliage d'Orléans.</p>
+
+<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34"></a><a href="#FNanchor_34"><span class="label">34</span></a> Cet événement arriva le 9 juin 1606. (<i>Mercure
+françois</i>, tom. <span class="smcap">I.</span> fol. 107.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35"></a><a href="#FNanchor_35"><span class="label">35</span></a> Tallemant se tait sur la conspiration d'Entragues et du
+comte d'Auvergne, où madame de Verneuil trempa, si elle n'en a pas été
+le principal moteur.</p>
+
+<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36"></a><a href="#FNanchor_36"><span class="label">36</span></a> La Reine-mère revint de l'éloignement qu'elle avoit
+témoigné pour ce genre de punition. (<i>Voyez</i> les <i>Mémoires de
+l'Estoile</i>, dans la Collection des Mémoires, première série, tome 49,
+page 26.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37"></a><a href="#FNanchor_37"><span class="label">37</span></a> Ces accusations tombent devant les faits. Le président
+Jeannin interrogea Ravaillac le 14 mai, jour même du parricide. Ce
+monstre subit deux autres interrogatoires devant le premier président
+Achille du Harlay et d'autres magistrats. Il soutint, même dans la
+question, que personne ne l'avoit excité à commettre son crime. Ces
+interrogatoires, tirés des manuscrits de Brienne, ont été imprimés
+dans le <i>Supplément aux Mémoires de Condé</i>, édition de Lenglet du
+Fresnoy, in-4<sup>o</sup>; 1743 ou 1745.</p>
+
+<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38"></a><a href="#FNanchor_38"><span class="label">38</span></a> Jacqueline Levoyer, dite de Comant, femme d'Isaac de
+Varennes, accusa le duc d'Épernon et la marquise de Verneuil d'avoir
+trempé dans l'assassinat du Roi. Elle fut condamnée à une prison
+perpétuelle. (<i>Mémoires de l'Estoile</i>, audit lieu, t. 49, p. 170 et
+218.) <i>Voyez</i> plus bas l'<i>Historiette</i> de mademoiselle Du Tillet.</p>
+
+<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39"></a><a href="#FNanchor_39"><span class="label">39</span></a> Il étoit amateur de bons mots: un jour, passant par un
+village, où il fut obligé de s'arrêter pour y dîner, il donna ordre
+qu'on lui fît venir celui du lieu qui passoit pour avoir le plus
+d'esprit, afin de l'entretenir pendant le repas. On lui dit que
+c'étoit un nommé Gaillard. «Eh bien! dit-il, qu'on l'aille quérir.» Ce
+paysan étant venu, le Roi lui commanda de s'asseoir vis-à-vis de lui,
+de l'autre côté de la table où il mangeoit. «Comment t'appelles-tu?
+dit le roi.&mdash;Sire, répondit le manant, je m'appelle Gaillard.&mdash;Quelle
+différence y a-t-il entre gaillard et paillard?&mdash;Sire, répondit le
+paysan, il n'y a que la table entre deux.&mdash;Ventre saint-gris, j'en
+tiens, dit le Roi en riant. Je ne croyois pas trouver un si grand
+esprit dans un si petit village.» (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40"></a><a href="#FNanchor_40"><span class="label">40</span></a> On dit que La Vieuville ayant fait quelque raillerie
+d'un brave de la cour, ce brave lui envoya faire un appel, et celui
+qui lui portoit la parole ajouta que ce seroit pour le lendemain à six
+heures du matin. «A six heures? reprit La Vieuville, je ne me lève pas
+de si bon matin pour mes propres affaires; je serois bien sot de me
+lever de si bonne heure pour celles de votre ami.» Cet homme n'en put
+tirer autre chose. La Vieuville de ce pas en alla faire le premier le
+conte au Louvre; et, parce que les rieurs étoient de son côté, l'autre
+passa pour un ridicule. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41"></a><a href="#FNanchor_41"><span class="label">41</span></a> Zamet, comme un notaire lui demandoit ses qualités, dit:
+«Mettez seigneur de dix-huit cent mille écus.» (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42"></a><a href="#FNanchor_42"><span class="label">42</span></a> C'est à cette princesse que son époux contrefait disoit,
+au moment de faire une absence: «Surtout, madame, ne me faites pas
+c... pendant que vous ne me verrez pas.&mdash;Partez en paix, monsieur,
+répondit-elle; je n'ai jamais tant envie de vous le faire que quand je
+vous vois.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43"></a><a href="#FNanchor_43"><span class="label">43</span></a> Tallemant écrivoit ceci vers l'année 1657.</p>
+
+<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44"></a><a href="#FNanchor_44"><span class="label">44</span></a> L'hôtel de Nevers étoit situé près du Pont-Neuf entre la
+rue de Nevers et le palais de l'Institut. Il a fait place à l'hôtel de
+Conti, qui a été détruit vers la fin du règne de Louis <span class="smcap">XV</span>, quand on a
+construit l'Hôtel de la Monnoie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45"></a><a href="#FNanchor_45"><span class="label">45</span></a> Le comte de Soissons. (T.) Madame, s&oelig;ur du roi, avoit
+été recherchée par le comte de Soissons; mais Henri <span class="smcap">IV</span> ne voulut
+jamais consentir à ce mariage. Dans le seizième siècle, et même encore
+dans le dix-septième, on écrivoit indifféremment <i>conte</i> ou <i>compte</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46"></a><a href="#FNanchor_46"><span class="label">46</span></a> Cette maison pourroit bien être l'ancien hôpital de la
+Charité d'Avon, fondé en 1662 par Anne d'Autriche. Cet hospice est
+aujourd'hui un petit séminaire. Les bâtiments et les jardins font une
+hache dans la partie du parc qui longe le canal.</p>
+
+<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47"></a><a href="#FNanchor_47"><span class="label">47</span></a> Charles de Gontaut, duc de Biron, né vers 1562, décapité
+à Paris en 1602.</p>
+
+<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48"></a><a href="#FNanchor_48"><span class="label">48</span></a> Le vieux maréchal s'effrayoit beaucoup de l'activité et
+de l'ardeur de son fils: «Biron, lui disoit-il, je te conseille, quand
+la paix sera faite, que tu ailles planter des choux en ta maison,
+autrement il te faudra perdre la tête en Grève.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49"></a><a href="#FNanchor_49"><span class="label">49</span></a> Il étoit difficile à contenter, celui dont Henri avoit
+dit: «Voilà le maréchal de Biron que je présente, avec un égal succès,
+à mes amis et à mes ennemis.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50"></a><a href="#FNanchor_50"><span class="label">50</span></a> Est-ce à la fausse honte, à la dissimulation de Biron
+sur ce point, qu'il faut attribuer le crédit qu'a trouvé généralement
+parmi les contemporains du maréchal l'opinion toute contraire à celle
+que Tallemant exprime ici? «Je ne puis m'empêcher de remarquer, dit
+Sully, à l'avantage des lettres, qu'autant que le maréchal de Biron le
+père avoit de lecture et d'érudition, autant le fils en avoit peu. A
+peine savoit-il lire.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51"></a><a href="#FNanchor_51"><span class="label">51</span></a> Père du conseiller qui a écrit. (T.) Claude Sarrau,
+conseiller au parlement de Rouen, a été en relation avec beaucoup de
+savants, et son fils Isaac a publié, en 1654, un choix de ses
+lettres.</p>
+
+<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52"></a><a href="#FNanchor_52"><span class="label">52</span></a> C'est sans doute parce que les détails de la malheureuse
+fin de Biron, décapité dans l'intérieur de la Bastille, à l'âge de
+quarante ans, le 31 juillet 1602, sont trop connus, que Tallemant ne
+les a pas donnés ici.</p>
+
+<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53"></a><a href="#FNanchor_53"><span class="label">53</span></a> Antoine, baron de Roquelaure, d'une ancienne famille de
+l'Armagnac, né vers 1543, mort à Lectoure, le 9 juin 1625, dans sa
+quatre-vingt-deuxième année.</p>
+
+<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54"></a><a href="#FNanchor_54"><span class="label">54</span></a> Du mot italien <i>ruffiano</i>, proxénète de la nature la
+plus honteuse.</p>
+
+<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55"></a><a href="#FNanchor_55"><span class="label">55</span></a> Jean de Vivonne, marquis de Pisani. C'est un caractère
+fort remarquable et un personnage de l'obscurité historique duquel on
+se rend difficilement compte après avoir lu cette <i>historiette</i>. Son
+nom ne se trouve dans aucune des Biographies modernes. Le marquis de
+Pisani est mort en 1599.</p>
+
+<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56"></a><a href="#FNanchor_56"><span class="label">56</span></a> Charles d'Angennes de Rambouillet, né en 1530,
+ambassadeur de France à Rome, cardinal en 1570, mort à Corneto, dont
+il étoit gouverneur pour le pape, en 1587.</p>
+
+<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57"></a><a href="#FNanchor_57"><span class="label">57</span></a> Cette fille a été la marquise de Rambouillet, l'une des
+femmes les plus distinguées de son siècle. Tallemant, admis dans
+l'intimité de cette dame, tenoit d'elle tous ces détails, ainsi qu'on
+le verra plus tard.</p>
+
+<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58"></a><a href="#FNanchor_58"><span class="label">58</span></a> Jacques-Auguste de Thou dit dans ses <i>Mémoires</i> que
+l'année 1599 lui fut funeste, par la perte qu'il fit des trois hommes
+illustres qui étoient ou ses alliés ou ses meilleurs amis. «C'étoient
+le comte de Schomberg, le chancelier de Chiverny, et <i>le marquis de
+Pisani</i>, qui moururent tous trois en ce temps-là.» (Pag. 336 de
+l'édition d'Amsterdam, 1713.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59"></a><a href="#FNanchor_59"><span class="label">59</span></a> Henri <span class="smcap">II</span>, prince de Condé.</p>
+
+<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60"></a><a href="#FNanchor_60"><span class="label">60</span></a> Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand-écuyer de
+France, né vers 1563, mort le 13 juillet 1646.</p>
+
+<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61"></a><a href="#FNanchor_61"><span class="label">61</span></a> Voir ci-après son <i>Historiette</i> (pag. <a href="#Page_138">138</a>).</p>
+
+<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62"></a><a href="#FNanchor_62"><span class="label">62</span></a> <i>Mémoires très-particuliers du duc d'Angoulême pour
+servir à l'histoire du règne de Henri <span class="smcap">III</span> et Henri <span class="smcap">IV</span>.</i>
+(T.)&mdash;Tallemant cite ces Mémoires d'après la première édition qui en
+fut publiée à Paris, en 1662. (<i>Voyez</i> la <i>Collection des Mémoires
+relatifs à l'Histoire de France</i>, première série, tom. 44, pag. 566.)
+On y remarque quelques différences de langage.</p>
+
+<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63"></a><a href="#FNanchor_63"><span class="label">63</span></a> Espèce de chanson du temps.</p>
+
+<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64"></a><a href="#FNanchor_64"><span class="label">64</span></a> Peintre de portraits dont on lira l'<i>Historiette</i> plus
+bas.</p>
+
+<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65"></a><a href="#FNanchor_65"><span class="label">65</span></a> La <i>Biographie universelle</i>, tom. <span class="smcap">II</span>, pag. 228, donne
+pour acteurs à cette scène Henri <span class="smcap">IV</span> et Desportes, ce qui n'a nulle
+vraisemblance, car Desportes, titulaire de plusieurs abbayes,
+jouissoit d'un revenu considérable (voir ci-après son <i>Historiette</i>),
+et n'avoit pas besoin qu'on doublât son revenu pour être vêtu
+convenablement.</p>
+
+<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66"></a><a href="#FNanchor_66"><span class="label">66</span></a> De là est venu M. Benoise de Paris. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67"></a><a href="#FNanchor_67"><span class="label">67</span></a> Célèbre médecin et mathématicien, né en 1497, mort le 26
+avril 1558.</p>
+
+<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68"></a><a href="#FNanchor_68"><span class="label">68</span></a> Madame de Dampierre étoit tante de Brantôme, qui en a
+parlé fréquemment dans ses <i>Mémoires</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69"></a><a href="#FNanchor_69"><span class="label">69</span></a> Elisabeth d'Autriche, femme de Charles <span class="smcap">IX</span>. Brantôme en a
+tracé un charmant portrait dans ses <i>Dames Illustres</i> (Tom. 5 de
+l'édition Foucault de 1823).</p>
+
+<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70"></a><a href="#FNanchor_70"><span class="label">70</span></a> Frère de Roger de Saint-Lary, maréchal de France et duc
+de Bellegarde.</p>
+
+<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71"></a><a href="#FNanchor_71"><span class="label">71</span></a> Louise de Lorraine, fille du duc de Guise, dit <i>le
+Balafré</i>, femme de François de Bourbon-Conti, troisième fils de Louis
+de Bourbon, premier du nom, prince de Condé. Née en 1577, elle épousa
+le prince de Conti en 1605, et mourut à Eu en 1631.</p>
+
+<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72"></a><a href="#FNanchor_72"><span class="label">72</span></a> Antoinette de Bourbon. C'étoit une honnête femme; ce
+conte ne lui convient pas trop bien. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73"></a><a href="#FNanchor_73"><span class="label">73</span></a> Voyez l'<i>histoire d'Alcippe</i>, dans le deuxième livre de
+la première partie de l'<i>Astrée</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74"></a><a href="#FNanchor_74"><span class="label">74</span></a> Elle étoit de Clèves, cadette de madame de Nevers, mère
+de M. de Mantoue. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75"></a><a href="#FNanchor_75"><span class="label">75</span></a> Madame de Mayenne étoit héritière de Tende (le comte de
+Tende, bâtard de Savoie). Elle étoit veuve de M. de Montpézat. Devenue
+héritière, M. de Mayenne l'épousa. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76"></a><a href="#FNanchor_76"><span class="label">76</span></a> Bellegarde prit un homme qui se sauvoit de Paris. Cet
+homme lui donna le portrait au crayon de mademoiselle de Guise. Elle
+n'avoit que quinze ans quand on fit ce portrait. Ce fut par là qu'il
+commença à en devenir amoureux. Six ans devant que de mourir, elle
+recouvra ce portrait et le vit à madame de Rambouillet qui la fut voir
+ce jour-là même; elle en avoit une grande joie. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77"></a><a href="#FNanchor_77"><span class="label">77</span></a> Dans <i>les Amours d'Alcandre</i> on voit la naissance de
+cette galanterie. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78"></a><a href="#FNanchor_78"><span class="label">78</span></a> Dariolette étoit la confidente de l'infante Elisenne,
+mère d'Amadis de Gaule. Le rôle que joue Dariolette dans l'ancien
+roman a fait donner son nom aux suivantes qui se font entremetteuses
+d'amour. Scarron, dans le livre 4 du <i>Virgile travesti</i>, dit de la
+s&oelig;ur de Didon que:</p>
+
+<p class="left30">
+En un cas de nécessité<br />
+Elle eût été Dariolette.</p>
+
+<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79"></a><a href="#FNanchor_79"><span class="label">79</span></a> Celui qui après fut le tyran de Lyon. Il étoit frère de
+mère de M. de Guise, tué à Blois. Leur mère, fille de la duchesse de
+Ferrare (Renée), qui étoit fille de France, avoit épousé M. de Guise,
+puis M. de Nemours. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80"></a><a href="#FNanchor_80"><span class="label">80</span></a> Il étoit de la maison d'Anglure. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81"></a><a href="#FNanchor_81"><span class="label">81</span></a> François de Bourbon-Conti, mort en 1614.</p>
+
+<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82"></a><a href="#FNanchor_82"><span class="label">82</span></a> Henri <span class="smcap">IV</span> s'étoit en effet senti un doux penchant pour
+mademoiselle de Guise. Mais il vit Gabrielle, et n'eut plus d'yeux que
+pour elle; c'est alors que la beauté délaissée, pour se consoler,
+peut-être aussi pour diminuer les reproches qu'Henri pouvoit se faire,
+lia intrigue avec Bellegarde. Ce quadrille amoureux figure dans
+l'<i>Histoire des amours du grand Alcandre</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83"></a><a href="#FNanchor_83"><span class="label">83</span></a> <i>Les Adventures de la cour de Perse, où sont racontées
+plusieurs histoires d'amour et de guerre arrivées de notre temps</i>;
+Paris, Pomeray, 1629, in-8<sup>o</sup>. Jusqu'à présent on avoit attribué cet
+ouvrage à Jean Baudouin. (<i>Voy.</i> le <i>Dictionnaire des Anonymes</i> de
+Barbier.) On s'accorde à regarder la princesse de Conti comme l'auteur
+de l'<i>Histoire des amours du grand Alcandre</i>, insérée dans le <i>Recueil
+de diverses pièces servant à l'histoire de Henri</i> <span class="smcap">III</span>; Cologne, P. du
+Marteau, 1663, in-12. Cet ouvrage contient le tableau des galanteries
+de Henri <span class="smcap">IV</span>, sous le nom du <i>grand Alcandre</i>; la princesse de Conti y
+est désignée sous le nom de <i>Milagarde</i>. (<i>Voyez</i> le <i>Recueil</i> A B C,
+vol. S, pag. 1.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84"></a><a href="#FNanchor_84"><span class="label">84</span></a> Le Petit-Bourbon s'élevoit sur l'emplacement où l'on a
+construit depuis la colonnade du Louvre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85"></a><a href="#FNanchor_85"><span class="label">85</span></a> «Après la mort de Charles de Bourbon, on fit peindre de
+jaune la porte et le seuil de son hôtel à Paris, devant le Louvre.
+C'étoit la coutume du temps passé, pour déclarer un homme traître à
+son roi, de peindre sa porte de jaune, et de semer du sel dans sa
+maison, comme on fit dans celle de M. l'amiral de Châtillon.»
+(<i>Dictionnaire de Trévoux.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86"></a><a href="#FNanchor_86"><span class="label">86</span></a> Elle l'a été depuis. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87"></a><a href="#FNanchor_87"><span class="label">87</span></a> Ancien roman de chevalerie, cent fois réimprimé dans la
+Bibliothèque bleue.</p>
+
+<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88"></a><a href="#FNanchor_88"><span class="label">88</span></a> Philippe Desportes, né à Chartres en 1546, mort dans son
+abbaye de Bonport le 5 octobre 1606.</p>
+
+<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89"></a><a href="#FNanchor_89"><span class="label">89</span></a> On lit dans les <i>Anecdotes historiques et littéraires
+sur Philippe Desportes, abbé de Tiron, et ses ouvrages</i>, par Dreux du
+Radier, insérées au <i>Conservateur</i> de septembre 1757: «Cléonice fut la
+troisième dame à qui la muse de Desportes fut consacrée à l'âge de
+trente-deux ou trente-trois ans. Cette Cléonice étoit Héliette de
+Vivonne de la Châtaigneraie... Il est parlé de cette demoiselle dans
+le sonnet de Ronsard, imprimé à la suite des amours de Cléonice, où il
+lui donne le nom véritable d'<i>Héliette</i>, et Desportes a fait
+l'épitaphe d'Héliette de Vivonne de la Châtaigneraie à la fin de ses
+<i>Diverses Amours</i>.» Accorde qui pourra les historiens des amours de
+Desportes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90"></a><a href="#FNanchor_90"><span class="label">90</span></a> <i>&OElig;uvres de Desportes.</i> Rouen, Raphaël du Petit-Val,
+1611, pag. 518.</p>
+
+<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91"></a><a href="#FNanchor_91"><span class="label">91</span></a> N'est-ce pas plutôt <i>les Rencontres des Muses de France
+et d'Italie</i>, 1604, in-4<sup>o</sup>? Desportes, s'il éprouva du déplaisir de ce
+rapprochement, comme le dit Tallemant, eut l'art de le déguiser, et
+répondit de bonne grâce «qu'il avoit pris aux Italiens plus qu'on ne
+disoit, et que si l'auteur l'avoit consulté, il lui auroit fourni de
+bons Mémoires.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92"></a><a href="#FNanchor_92"><span class="label">92</span></a> Desportes étoit chanoine de la Sainte-Chapelle, abbé de
+Tiron, de Bonport, de Josaphat, des Vaux-de-Cernai, et d'Aurillac.
+(Dreux de Radier, <i>loc. cit.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93"></a><a href="#FNanchor_93"><span class="label">93</span></a> Le roi appeloit ainsi madame la princesse de Conti,
+quand il vouloit l'obliger. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94"></a><a href="#FNanchor_94"><span class="label">94</span></a> Mademoiselle de Vitry, fille d'honneur de Catherine de
+Médicis, dont il vient d'être question dans cet article.</p>
+
+<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95"></a><a href="#FNanchor_95"><span class="label">95</span></a> Mademoiselle de Vitry, sa s&oelig;ur, qui ne fut point
+mariée. Il en est parlé précédemment dans l'<i>Historiette</i> de la
+princesse de Conti.</p>
+
+<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96"></a><a href="#FNanchor_96"><span class="label">96</span></a> Tansillo (Louis), poète italien, né à Venosa vers 1510,
+mort à Teano, dans le royaume de Naples, en 1568. Ses principaux
+ouvrages sont: <i>Il Vendemmiatore</i>, poème dont la première édition
+parut à Naples, in-4<sup>o</sup>, 1534; <i>le Lagrime di san Pietro</i>; <i>il
+Podere</i>, poèmes, et des <i>Sonetti et Canzoni</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97"></a><a href="#FNanchor_97"><span class="label">97</span></a> Du Perron (Jacques Davy, cardinal) né le 25 novembre
+1556, d'une famille protestante réfugiée, mort le 5 septembre 1618.</p>
+
+<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98"></a><a href="#FNanchor_98"><span class="label">98</span></a> Quand le cardinal fut grand seigneur, il signa d'<i>Avit</i>
+pour se dépayser et faire croire qu'il étoit d'une maison qui
+s'appeloit Avit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99"></a><a href="#FNanchor_99"><span class="label">99</span></a> Le poète Desportes, dont l'<i>Historiette</i> précède
+immédiatement celle-ci.</p>
+
+<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100"></a><a href="#FNanchor_100"><span class="label">100</span></a> Léonor d'Estampes-Valencay, évêque de Chartres,
+transféré à l'archevêché de Reims en 1641. Son <i>Historiette</i> se trouve
+plus bas.</p>
+
+<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101"></a><a href="#FNanchor_101"><span class="label">101</span></a> Il ne paroît pas que Léonor d'Estampes ait publié sur
+cette matière un traité <i>ex professo</i>; c'est plutôt dans une
+déclaration qu'en 1626 il fit conjointement avec l'évêque de Soissons,
+qu'il aura avancé ce fait. (<i>Voyez</i> la <i>Bibliothèque chartraine</i> de
+Liron. Paris, 1719, in-4<sup>o</sup>, pag. 245.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102"></a><a href="#FNanchor_102"><span class="label">102</span></a> Du Perron (Jean Davy), archevêque de Sens, mort en
+1621.</p>
+
+<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103"></a><a href="#FNanchor_103"><span class="label">103</span></a> «M. de Bautru a fait une satire contre l'<i>Ambigu</i>.
+L'Ambigu étoit frère de M. le cardinal du Perron. On ne pouvoit pas,
+disait-il, décider s'il étoit jour ou nuit lorsqu'il vint au monde. Il
+étoit hermaphrodite, et la sage-femme, lors qu'il fut né, dit à la
+mère: «Madame, votre fils est une fille, et votre fille est un
+garçon.» On le nomma <i>Lysique</i>, afin qu'on ne pût distinguer si
+c'étoit le nom d'un homme ou d'une femme. Il mit un ouvrage en
+lumière, mais on ne pouvoit pas dire pour cela qu'il fût auteur, parce
+que c'étoit une traduction.» (<i>Menagiana</i>, édit. de 1762, tom. 1, pag.
+339.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104"></a><a href="#FNanchor_104"><span class="label">104</span></a> J'ai tiré la plus grande part de ceci d'un manuscrit
+qu'a fait feu M. Marbault, autrefois secrétaire de M.
+Duplessis-Mornay, sur les Mémoires de M. de Sully, dont il montre
+presque partout la fausseté pour les choses qui concernent l'auteur.
+J'ai extrait de cet écrit ce qu'on n'oseroit publier, quand on
+l'imprimera. (T.)&mdash;Si nous avions besoin de prouver que les <i>Mémoires
+de Tallemant</i> ne sont pas une reproduction fastidieuse des autres
+Mémoires du temps, il nous suffiroit de citer à l'appui de notre
+assertion l'article <i>Sully</i>. Certes, ce ministre y est peint sous un
+jour tout nouveau. Est-il également vrai? Nous sommes très-portés à
+croire qu'un peu de passion a pu parfois rembrunir le tableau; mais il
+ne nous paroît pas moins constant par les mots cités par Tallemant, de
+Henri IV sur Sully, mots qui portent évidemment le cachet de ce
+prince, que, fort attaché à son ministre dont il appréciait
+l'habileté, Henri IV regardoit son dévoûment et ses services comme
+loin d'être complètement désintéressés.</p>
+
+<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105"></a><a href="#FNanchor_105"><span class="label">105</span></a> Henri <span class="smcap">III</span>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106"></a><a href="#FNanchor_106"><span class="label">106</span></a> <i>Mémoires de Sully</i>, liv. 22.</p>
+
+<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107"></a><a href="#FNanchor_107"><span class="label">107</span></a> <i>Mémoires de Sully</i>, liv. 7.</p>
+
+<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108"></a><a href="#FNanchor_108"><span class="label">108</span></a> <i>Mémoires d'Etat de messire Philippe Hurault, comte de
+Chiverny</i>, 1636, in-4<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109"></a><a href="#FNanchor_109"><span class="label">109</span></a> <i>Mémoires</i>, liv. 4 et 7.</p>
+
+<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110"></a><a href="#FNanchor_110"><span class="label">110</span></a> <i>Mémoires</i>, liv. 7.</p>
+
+<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111"></a><a href="#FNanchor_111"><span class="label">111</span></a> Marguerite de France, reine de Navarre, épouse divorcée
+de Henri <span class="smcap">IV</span>. Tallemant lui consacre un article peu après.</p>
+
+<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112"></a><a href="#FNanchor_112"><span class="label">112</span></a> La duchesse de Beaufort, Gabrielle.</p>
+
+<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113"></a><a href="#FNanchor_113"><span class="label">113</span></a> Harlay de Sancy, pour procurer des secours à Henri <span class="smcap">IV</span>,
+mit en gage chez des Juifs de Metz un très-beau diamant. Cette pierre
+a été réunie aux diamants de la couronne. Il ne faut pas la confondre
+avec le Pitt ou le Régent, qui est d'un poids beaucoup plus
+considérable.</p>
+
+<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114"></a><a href="#FNanchor_114"><span class="label">114</span></a> Ange Cappel, seigneur du Luat, est auteur d'un livre
+intitulé: <i>l'Abus des Plaideurs</i>, Paris, 1604, in-folio. Il nous a été
+impossible de découvrir dans aucune bibliothèque de Paris, et dans
+aucun catalogue, le petit livre, ayant pour titre: <i>Le Confident</i>,
+dont parle Tallemant. Ange Cappel a son article dans la <i>Biographie
+universelle</i> de Michaud; on trouve aussi des renseignemens sur lui
+dans les <i>Remarques</i> sur le chapitre 11 de la <i>Confession de Sancy</i>.
+(Voyez le <i>Recueil de diverses pièces servant à l'histoire de Henri</i>
+<span class="smcap">III</span>. Cologne, P. Marteau, 1699, t. 2, p. 555.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115"></a><a href="#FNanchor_115"><span class="label">115</span></a> Cette facétie orne le frontispice de <i>l'Abus des
+Plaideurs</i>. On répondit à Cappel par un quatrain lourd et grossier,
+attribué à Rapin, que cite la <i>Biographie</i>. Ce donneur d'avis obtint
+le 27 septembre 1612 un arrêt du conseil qui lui accordoit le
+vingtième denier d'un nouveau fonds qu'il proposoit sur le <i>ménage du
+domaine</i> du roi. Une copie collationnée de cet arrêt existe dans le
+manuscrit du roi 8778, in-folio. Fonds de Béthune, p. 64.</p>
+
+<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116"></a><a href="#FNanchor_116"><span class="label">116</span></a> <i>Mémoires</i>, liv. 12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117"></a><a href="#FNanchor_117"><span class="label">117</span></a> «J'ai appris de la vieille madame Pilou, dit Sauval,
+qu'il n'y a point eu de carrosse à Paris avant la fin de la Ligue...
+La première personne qui en eut étoit une femme de sa connoissance et
+sa voisine, fille d'un riche apothicaire de la rue Saint-Antoine,
+nommé Fayereau, et qui s'étoit fait séparer de corps et de biens
+d'avec Bordeaux, maître des comptes, son premier mari.» (<i>Antiquités
+de Paris</i>, tome 1<sup>er</sup>, p. 191.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118"></a><a href="#FNanchor_118"><span class="label">118</span></a> On trouvera plus bas un article sur cet Arnauld; on y
+donne la raison du surnom bizarre qu'il portoit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119"></a><a href="#FNanchor_119"><span class="label">119</span></a> Ceci doit être entendu de Louis <span class="smcap">XIII</span> et non de Henri
+<span class="smcap">IV</span>. François Du Val, marquis de Fontenay-Mareuil, élevé auprès du
+dauphin, comme enfant d'honneur, n'avoit que quinze ans à la mort de
+Henri <span class="smcap">IV</span>. Il épousa en novembre 1626 Suzanne de Monceaux.
+Fontenay-Mareuil s'est rendu célèbre dans la carrière des ambassades;
+il a laissé des <i>Mémoires</i> importants qui ont été publiés pour la
+première fois dans la première série de la <i>Collection des Mémoires
+relatifs à l'histoire de France</i>, tomes 50 et 51.</p>
+
+<p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120"></a><a href="#FNanchor_120"><span class="label">120</span></a> Grand m... du roi (T.)&mdash;Cette assertion de Tallemant
+sur les fonctions secrètes de La Varenne ne paroît pas dénuée de
+vraisemblance. Son premier office avoit été celui de cuisinier chez
+Madame: il excelloit à piquer les viandes. Quand il eut fait fortune
+et quand Guillaume Fouquet (c'étoit son nom) eut gagné le marquisat de
+La Varenne, Madame le rencontrant un jour, lui dit: «La Varenne, tu as
+plus gagné à porter les <i>poulets</i> de mon frère qu'à piquer les miens.»
+Il fut fait porte-manteau du Roi, puis conseiller d'état et contrôleur
+général des postes; toutefois ces différentes charges ne le
+détournèrent jamais du soin de ses missions amoureuses. Mais l'âge du
+Roi diminuoit chaque jour l'importance du rôle de son confident; aussi
+La Varenne ayant obtenu une grâce nouvelle du prince, comme le
+chancelier de Bellièvre faisoit quelques difficultés d'en sceller
+l'expédition, La Varenne lui dit: «Monsieur, ne vous en faites pas
+tant accroire: je veux bien que vous sachiez que si mon maître avoit
+vingt-cinq ans de moins, je ne donnerois pas mon emploi pour le
+vôtre.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121"></a><a href="#FNanchor_121"><span class="label">121</span></a> M. de Rohan; le comte de Vertus d'Avaugour.
+(T.)&mdash;Henri, duc de Rohan, épousa en 1605 Marguerite de Béthune-Sully,
+et Claude de Bretagne, comte de Vertus, avoit épousé Catherine
+Fouquet, fille du marquis de La Varenne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122"></a><a href="#FNanchor_122"><span class="label">122</span></a> Par allusion au supplice du maréchal de Biron, décapité
+le 31 juillet 1602.</p>
+
+<p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123"></a><a href="#FNanchor_123"><span class="label">123</span></a> Duret de Chevry, sur lequel on verra plus bas un
+article dans ces Mémoires, et La Clavelle de Chevigny avoient été
+secrétaires de Sully. (Voyez l'<i>avertissement</i> qui précède les
+<i>Mémoires de Sully</i>, Tome 1<sup>er</sup>, p. 3, de la 2<sup>e</sup> série de la
+<i>Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France</i>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124"></a><a href="#FNanchor_124"><span class="label">124</span></a> Tout ceci contraste fort avec le caractère d'austérité
+de convention qu'on a prêté à Sully. Il est surtout une pointe qui
+traîne dans tous les <i>ana</i> historiques et qui se trouve révoquée en
+doute par le récit de Tallemant. Si l'on en croit les conteurs, après
+la mort de Henri <span class="smcap">IV</span> le prince de Condé témoigna un jour le désir que
+le marquis de Rosny, fils de l'ex-surintendant, figurât dans un ballet
+qu'il montoit. Sully lui aurait répondu avec cette sévérité théâtrale
+que la tradition lui prête: «Rosny est marié, il a des enfants, ce
+n'est plus à lui à danser.&mdash;Je vois bien ce que c'est, auroit repris
+le prince, vous voulez faire de mon ballet une affaire
+d'Etat.&mdash;Nullement, monsieur, lui répondit Sully, tout au contraire:
+je tiens vos affaires d'Etat pour des ballets.» Cela est bien digne,
+mais Tallemant est plus naturel, et il étoit rapproché des sources.</p>
+
+<p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125"></a><a href="#FNanchor_125"><span class="label">125</span></a> <i>Présenter, donner les gants</i>, locutions tirées de
+l'ancien usage de donner une paire de gants à celui qui apportoit le
+premier une bonne nouvelle, et par extension faire un cadeau en
+échange d'un service, d'une faveur. Cet usage venoit d'Espagne, où il
+s'appeloit la <i>paraguante</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126"></a><a href="#FNanchor_126"><span class="label">126</span></a> Livre 9.</p>
+
+<p><a name="Footnote_127" id="Footnote_127"></a><a href="#FNanchor_127"><span class="label">127</span></a> <i>Mémoires</i>, liv. 3.</p>
+
+<p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128"></a><a href="#FNanchor_128"><span class="label">128</span></a> Sully, veuf d'Anne de Courtenay, se remaria à Rachel de
+Cochefilet, veuve elle-même en premières noces de Châteaupers.</p>
+
+<p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129"></a><a href="#FNanchor_129"><span class="label">129</span></a> Sully se retira en effet, à la mort de Henri <span class="smcap">IV</span>, dans
+la terre de son nom; mais étant rentré en possession du château de
+Villebon qu'il avoit cédé au prince de Condé, il en fit son habitation
+principale, et il y est mort. Tallemant, dans cet article, montre plus
+qu'ailleurs son esprit mordant et porté au dénigrement. On voit dans
+les <i>Mémoires de Sully</i> de l'abbé de l'Ecluse, Londres, 1747,
+in-4<sup>o</sup>, tom. 3, pag. 414, le grand état que le ministre de Henri <span class="smcap">IV</span>
+conserva jusque dans ses terres. Le château de Sully est un curieux
+monument du moyen âge; il a été sous Charles <span class="smcap">VII</span> la demeure de La
+Trémouille. Il étoit avant la révolution flanqué de tours, mais il
+n'en subsiste qu'une seule aujourd'hui. On voit au milieu de la cour
+la statue en marbre que Rachel de Cochefilet, duchesse de Sully, fit
+élever à Villebon à la mémoire de son mari; on regrette que cette
+statue n'ait pas encore été placée sur son piédestal, et qu'elle soit
+encore couchée dans la caisse qui a servi à la transporter de Villebon
+à Sully.</p>
+
+<p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130"></a><a href="#FNanchor_130"><span class="label">130</span></a> Le connétable de Lesdiguières, né à Saint-Bonne de
+Champsaut, le 1<sup>er</sup> avril 1543, mort à Valence en 1626.</p>
+
+<p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131"></a><a href="#FNanchor_131"><span class="label">131</span></a> En partant pour s'aller marier, il dit à sa maîtresse:
+«Allons donc faire cette sottise, puisque vous le voulez» (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132"></a><a href="#FNanchor_132"><span class="label">132</span></a> Charles, maréchal de Créqui, épousa Madeleine de Bonne,
+fille du connétable de Lesdiguières. Il mourut en 1638, à l'âge
+d'environ soixante et onze ans.</p>
+
+<p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133"></a><a href="#FNanchor_133"><span class="label">133</span></a> Il étoit garde-des-sceaux du parlement de Grenoble.</p>
+
+<p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134"></a><a href="#FNanchor_134"><span class="label">134</span></a> Catherine Henriette, légitimée de France, fille de
+Henri <span class="smcap">IV</span> et de Gabrielle d'Estrées, fut mariée au duc d'Elb&oelig;uf en
+1619, et mourut en 1663.</p>
+
+<p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135"></a><a href="#FNanchor_135"><span class="label">135</span></a> Charles de Lorraine, deuxième du nom, duc d'Elb&oelig;uf,
+mourut le 5 novembre 1657. Cette date et quelques autres,
+particulièrement celle que Tallemant a mise à la marge de son
+introduction, font connoître principalement l'époque à laquelle il
+écrivoit ses Mémoires.</p>
+
+<p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136"></a><a href="#FNanchor_136"><span class="label">136</span></a> Turenne, comme chacun sait, se trouva dans une
+circonstance toute pareille, et tint la même conduite.</p>
+
+<p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137"></a><a href="#FNanchor_137"><span class="label">137</span></a> Je ne dirai que ce qui n'est point dans ses <i>Mémoires</i>,
+ni dans ceux que M. de Peiresc a laissés à M. Dupuy. (T.)&mdash;Marguerite
+de France, reine de Navarre, première femme de Henri <span class="smcap">IV</span>, née en 1552,
+morte le 27 mars 1615. On a d'elle des Mémoires fort curieux, qui ont
+eu beaucoup d'éditions.</p>
+
+<p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138"></a><a href="#FNanchor_138"><span class="label">138</span></a> Cette pièce ne paroît pas avoir été imprimée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139"></a><a href="#FNanchor_139"><span class="label">139</span></a> Margot étoit le nom abrégé et familier que Charles <span class="smcap">IX</span>
+donnoit à sa s&oelig;ur Marguerite. «En donnant ma s&oelig;ur Margot au
+prince de Béarn, je la donne à tous les huguenots du royaume.» En
+effet, les faveurs de la princesse passoient déjà pour être partagées
+par un assez grand nombre d'élus.</p>
+
+<p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140"></a><a href="#FNanchor_140"><span class="label">140</span></a> Bassompierre en a parlé. «Le soir (du 5 août 1628), ce
+capucin, fils de la feue reine Marguerite et de Chauvalon, nommé Père
+Archange, me vint trouver et me dit force impertinences.» (<i>Mémoires
+de Bassompierre</i>, deuxième série des <i>Mémoires relatifs à l'Histoire
+de France</i>, t. 21, pag. 162.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141"></a><a href="#FNanchor_141"><span class="label">141</span></a> Marie de Médicis, qui l'avoit remplacée dans la couche
+de Henri <span class="smcap">IV</span>, et au couronnement de laquelle Henri <span class="smcap">IV</span> exigea qu'elle
+parût.</p>
+
+<p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142"></a><a href="#FNanchor_142"><span class="label">142</span></a> M. de Souvray, ou de Souvré, étoit gouverneur de Louis
+<span class="smcap">XIII</span>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143"></a><a href="#FNanchor_143"><span class="label">143</span></a> Il étoit sous-gouverneur et premier écuyer de la grande
+écurie. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144"></a><a href="#FNanchor_144"><span class="label">144</span></a> Ce M. de Souvray, à ce qu'on prétend, disoit
+<i>Bucéphale</i> en lieu de Céphale, en cet endroit de Malherbe (<i>Ode à la
+Reine-mère du Roi, sur sa bienvenue en France</i>) où il y a:</p>
+
+<p class="left30">
+Quand les yeux même de Céphale<br />
+En feroient la comparaison. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145"></a><a href="#FNanchor_145"><span class="label">145</span></a> Elle avoit fait bâtir un hôtel à l'entrée de la rue de
+Seine (sur l'emplacement des maisons qui commencent la rue à droite).
+Les jardins s'étendoient le long de la rivière jusqu'à la rue des
+Saints-Pères. La première fois que Henri alla la voir, il lui dit, en
+la quittant, qu'<i>il la prioit d'être plus ménagère</i>. «Que voulez-vous,
+répondit-elle, la prodigalité est chez moi un vice de famille.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146"></a><a href="#FNanchor_146"><span class="label">146</span></a> On ne donnoit alors que la qualification de
+<i>demoiselle</i> aux femmes bourgeoises; celle de <i>madame</i> n'appartenoit
+qu'aux femmes de qualité.</p>
+
+<p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147"></a><a href="#FNanchor_147"><span class="label">147</span></a> Madame de Retz étoit galante. (T.)&mdash;Ménage, qui croyoit
+cette anecdote plus récente, la rapporte ainsi: «Madame Loiseau,
+bourgeoise, étoit à Versailles. Le Roi, voyant qu'elle s'avançoit fort
+près du cercle, dit à madame la duchesse de ***: «Questionnez-la un
+peu, madame.» «Madame la duchesse de ***, l'ayant fait approcher, lui
+dit: «Madame, quel est l'oiseau le plus sujet à être cocu?» Elle lui
+répondit «C'est un duc, madame.» (<i>Menagiana</i>, édition de 1762, tom.
+1, pag. 264.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_148" id="Footnote_148"></a><a href="#FNanchor_148"><span class="label">148</span></a> Jacqueline de Bueil, comtesse de Bourbon-Moret.</p>
+
+<p><a name="Footnote_149" id="Footnote_149"></a><a href="#FNanchor_149"><span class="label">149</span></a> Ce fait, indiqué dans les <i>Amours du grand Alcandre</i>,
+est rapporté à la date du 5 octobre 1604 dans le Journal de l'Estoile,
+tom. 47, pag. 476 de la première série des <i>Mémoires relatifs à
+l'histoire de France</i>. Barclay, dans l'ingénieuse satire de
+l'Euphormion, rapporte de la manière la plus spirituelle les
+conditions du mariage de Jacqueline qu'il désigne sous le nom de
+<i>Casina</i>. Nous en rapporterons ce passage: <i>Nescio quis antistes in
+candidâ veste connubii legem ad hunc modum recitavit, novam sanè, et
+quam ideò in tabulâ descripserat, ne inter pronunciandum laberetur: Ut
+tu Olympio hanc Casinam conjugem tuam nec attigeris, nec osculum
+retuleris, nisi peregrè proficiscens et trinundinum abfuturus, ut à
+sinu curiosam abstineas manum, nec adsis molestus noctium arbiter, aut
+antè sextam diei horam uxoris thalamum temerariâ manu recludas; si
+quam intereà prolem tibi genuerint Dii, illam protinùs tollas, et
+gratuito hærede felicissimam augeas domum. Si hæc faxis, tum tibi in
+uxoris nomen venire licebit, bonisque avibus juncto per exterarum
+gentium urbes celeberrimis itineribus volitare.</i> (Euphormionis
+Lusinini, sive Joannis Barclaii satiricon. Lugd. Bat. apud Elzevirios
+1637, pag. 196.) Plus d'un de nos lecteurs recourra à l'ouvrage que
+nous citons pour y voir les conditions imposées à l'épouse. La
+longueur de cette note ne nous a pas permis de les insérer ici.</p>
+
+<p><a name="Footnote_150" id="Footnote_150"></a><a href="#FNanchor_150"><span class="label">150</span></a> Chrétienne de France, fille de Henri <span class="smcap">IV</span>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_151" id="Footnote_151"></a><a href="#FNanchor_151"><span class="label">151</span></a> Le duc de Savoie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_152" id="Footnote_152"></a><a href="#FNanchor_152"><span class="label">152</span></a> C'étoit ce qu'il lui falloit, car elle fait assez la
+princesse. Les Courtenay, depuis quelques années, ont prétendu être
+princes du sang. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_153" id="Footnote_153"></a><a href="#FNanchor_153"><span class="label">153</span></a> Des chaises des rues. (T.)&mdash;Le Pont-Rouge étoit établi
+devant la galerie du Louvre, en face de la rue de Beaune.</p>
+
+<p><a name="Footnote_154" id="Footnote_154"></a><a href="#FNanchor_154"><span class="label">154</span></a> Antoine de Bourbon, comte de Moret, né à Fontainebleau
+en 1607, légitimé en 1608. Il étoit abbé de Savigny, de Saint-Victor
+de Marseille, de Saint-Etienne de Caen et de Signy; il n'en porta pas
+moins les armes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_155" id="Footnote_155"></a><a href="#FNanchor_155"><span class="label">155</span></a> Il devint amoureux terriblement de madame de Chevreuse.
+M. de Chevreuse en étoit fort jaloux. En ce temps-là, madame de
+Chevreuse et Buckingham prièrent madame de Rambouillet de leur faire
+entendre mademoiselle Paulet, la plus belle voix de son temps. M. de
+Moret se trouva par hasard à l'hôtel de Rambouillet, où ils se
+devoient rendre. Quand l'heure vint, elle le pria de se retirer, parce
+qu'elle ne vouloit point que M. de Chevreuse, son voisin, pût
+l'accuser de quelque chose. M. de Moret fit ce qu'il put pour la
+fléchir, mais il s'en alla enfin, et ne lui en voulut aucunement.</p>
+
+<p>Un jour, chez madame des Loges, il jugeait de bien des choses d'esprit
+en jeune homme de qualité, Gombauld lui fit cette épigramme:</p>
+
+<p class="left30">
+Vous choquez la nature et l'art,<br />
+Vous qui êtes né d'un crime;<br />
+Mais pensez-vous que d'un bâtard<br />
+Le jugement soit légitime?</p>
+
+<p>Il étoit d'une comédie que les enfants d'Henri <span class="smcap">IV</span> jouèrent; il n'y eut
+que lui qui fit bien. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_156" id="Footnote_156"></a><a href="#FNanchor_156"><span class="label">156</span></a> Au combat de Castelnaudary. L'opinion que le comte de
+Moret fut tué sur le champ de bataille, ou mourut de ses blessures
+quelques heures après, est la plus générale. D'autres cependant ont
+cru qu'ayant été pansé secrètement et guéri de ses blessures, il passa
+en Italie, se fit ermite, parcourut divers pays sans se faire
+connoître, vint enfin prendre retraite à l'ermitage des Gardelles,
+près de Saumur, sous le nom de frère <i>Jean-Baptiste</i>, et y mourut le
+24 décembre 1692. Cette version sent bien le roman.</p>
+
+<p><a name="Footnote_157" id="Footnote_157"></a><a href="#FNanchor_157"><span class="label">157</span></a> On voit par ce passage que la comtesse de Moret mourut
+vers l'an 1650. Nous avons vainement cherché cette date ailleurs.</p>
+
+<p><a name="Footnote_158" id="Footnote_158"></a><a href="#FNanchor_158"><span class="label">158</span></a> Henri, duc de Montmorency, fils de Anne de Montmorency,
+maréchal de France en 1566, connétable en 1593, mort à Agde le 1<sup>er</sup>
+avril 1614.</p>
+
+<p><a name="Footnote_159" id="Footnote_159"></a><a href="#FNanchor_159"><span class="label">159</span></a> Monnoie d'argent qui valoit environ douze sous; elle
+étoit grande comme le sont aujourd'hui les pièces de trente sous.</p>
+
+<p><a name="Footnote_160" id="Footnote_160"></a><a href="#FNanchor_160"><span class="label">160</span></a> Louise de Budos, fille du vicomte de Portes, née le 13
+juillet 1575, mariée le 13 mars 1593, morte à Chantilly le 30 avril
+1598.</p>
+
+<p><a name="Footnote_161" id="Footnote_161"></a><a href="#FNanchor_161"><span class="label">161</span></a> Laurence de Clermont, fille de Claude de Clermont,
+comte de Montoison. Ce mariage fut contracté en 1601.</p>
+
+<p><a name="Footnote_162" id="Footnote_162"></a><a href="#FNanchor_162"><span class="label">162</span></a> Elle mourut le 14 septembre 1654, âgée de
+quatre-vingt-trois ans.</p>
+
+<p><a name="Footnote_163" id="Footnote_163"></a><a href="#FNanchor_163"><span class="label">163</span></a> Charlotte-Marguerite de Montmorency, née vers 1593,
+épousa le 3 mars 1609 Henri de Bourbon, deuxième du nom, prince de
+Condé. Elle mourut à l'âge de cinquante-sept ans, à
+Châtillon-sur-Loing, le 2 décembre 1650.</p>
+
+<p><a name="Footnote_164" id="Footnote_164"></a><a href="#FNanchor_164"><span class="label">164</span></a> On trouvera ci-après des détails sur le marquis de
+Sourdis dans l'article de madame Cornuel.</p>
+
+<p><a name="Footnote_165" id="Footnote_165"></a><a href="#FNanchor_165"><span class="label">165</span></a> Elle avoit épousé, en premières noces, le duc de
+Castro, frère du duc de Parme, Alexandre Farnèse. Elle n'eut point
+d'enfants. Puis elle fut maréchale de Montmorency. On lui donna, quand
+elle fut veuve, le domaine d'Angoulême, et monseigneur le duc
+d'Auvergne lui succéda. On conte une plaisante chose de cette
+princesse. Etant venue en hâte de Tours à Paris, elle laissa tout son
+train chez un chanoine, en dessein de retourner aussitôt à Tours. Ceux
+qu'elle avoit amenés avec elle à Paris lui disoient: «Mais, madame,
+nous ne sommes pas assez pour vous servir; prenez donc quelqu'un.»
+Insensiblement on fit un nouveau train à Paris. Elle écrivoit toujours
+à Tours: «Je pars la semaine qui vient.» On tenoit ce train en bon
+état. Cela dura vingt-huit ans. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_166" id="Footnote_166"></a><a href="#FNanchor_166"><span class="label">166</span></a> Bassompierre dit positivement dans ses <i>Mémoires</i> que
+la main de mademoiselle de Montmorency lui étoit accordée par le
+connétable, et que le Roi descendit jusqu'à le prier en ami de
+renoncer à cette belle alliance. Le récit de Bassompierre est en
+partie confirmé par celui de Fontenay-Mareuil. (<i>Mémoires de
+Bassompierre</i>, deuxième série des <i>Mémoires relatifs à l'histoire de
+France</i>, tom. 19, pag. 385 et suiv.; et <i>Mémoires de Fontenay</i>,
+première série de la même collection, tom. 50, pag. 15.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_167" id="Footnote_167"></a><a href="#FNanchor_167"><span class="label">167</span></a> Ce ballet eut lieu au mois de février 1609. (<i>Lettres
+de Malherbe à Peiresc</i>. Paris, Biaise, 1822, pag. 62.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_168" id="Footnote_168"></a><a href="#FNanchor_168"><span class="label">168</span></a> «Sous le ciel il n'y avoit lors rien de si beau que
+mademoiselle de Montmorency, ni de meilleure grâce, ni plus parfait.»
+(<i>Mémoires de Bassompierre</i>, <i>ibid.</i>, pag. 388.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_169" id="Footnote_169"></a><a href="#FNanchor_169"><span class="label">169</span></a> La femme d'un président des comptes. Elle étoit
+demoiselle. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_170" id="Footnote_170"></a><a href="#FNanchor_170"><span class="label">170</span></a> On dit qu'il n'avoit en fonds de terre que dix mille
+livres de rente. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_171" id="Footnote_171"></a><a href="#FNanchor_171"><span class="label">171</span></a> Cette anecdote est racontée avec des différences dans
+les <i>Mémoires de Fontenay-Mareuil</i>, tom. 50, pag. 16 de la première
+série de la collection des <i>Mémoires relatifs à l'histoire de France</i>,
+et dans les <i>Mémoires des Lenet</i>, tom. 53, pag. 139 de la deuxième
+série de la même collection.</p>
+
+<p><a name="Footnote_172" id="Footnote_172"></a><a href="#FNanchor_172"><span class="label">172</span></a> Charlotte-Catherine de La Trémouille, veuve de Henri de
+Bourbon, prince de Condé.</p>
+
+<p><a name="Footnote_173" id="Footnote_173"></a><a href="#FNanchor_173"><span class="label">173</span></a> Charlotte des Essars, comtesse de Romorantin. Henri <span class="smcap">IV</span>
+en eut deux filles, qui furent toutes les deux abbesses, l'une de
+Fontevrault, l'autre de Chelles.</p>
+
+<p><a name="Footnote_174" id="Footnote_174"></a><a href="#FNanchor_174"><span class="label">174</span></a> Madame Quelin eut depuis pour galant un maître des
+comptes qu'on appeloit Nicolas. Il se rencontra en ce temps-là que M.
+Quelin, conseiller de la grand'chambre, son mari, rapporta un procès
+pour un nommé Nicolas Fouquelin. Le président de Harlay, qui aimoit à
+rire, fut ravi de cette rencontre, et pour se divertir, toutes les
+fois qu'il pouvoit faire venir cela à propos, il faisoit redire le
+fait à ce bonhomme, afin d'avoir le plaisir de lui entendre dire
+<i>Nicolas Fouquelin</i>. Quelin, conseiller à la grand'chambre, dit qu'il
+est fils de Henri <span class="smcap">IV</span>. Il est vrai qu'il fait assez de tyrannies aux
+marchands de bois de l'île Notre-Dame pour n'être pas fils d'un
+particulier: mais il n'a que cela de royal. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_175" id="Footnote_175"></a><a href="#FNanchor_175"><span class="label">175</span></a> Le grand Condé.</p>
+
+<p><a name="Footnote_176" id="Footnote_176"></a><a href="#FNanchor_176"><span class="label">176</span></a> Il dit, voyant qu'on faisoit le marquis de Thémines
+maréchal de France et gouverneur de Bretagne pour avoir arrêté M. le
+Prince: «<i>Non ho mai visto sbirro cosi ben pagato.</i>» Comme on lui
+demandoit s'il ne trouvoit pas que madame la Princesse et madame de
+Guémenée étoient des personnes admirables?: <i>Sono bellissime</i>, dit-il,
+<i>ma quel Pontgibault è un bel cavaliere</i>. On parlera ailleurs de
+Pontgibault. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_177" id="Footnote_177"></a><a href="#FNanchor_177"><span class="label">177</span></a> C'est une injure d'Italie, comme <i>visage de bois
+flotté</i> ici. (T.) «On dit par injure à une personne que c'est un
+plaisant visage, <i>un visage de bois flotté</i>, un visage de cuir
+bouilli, un visage à étui, quand il est noir, rude, couperosé.»
+(<i>Dict. de Trévoux.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_178" id="Footnote_178"></a><a href="#FNanchor_178"><span class="label">178</span></a> Voir ci-après l'article du cardinal de Richelieu et de
+madame de Combalet, depuis duchesse d'Aiguillon, sa nièce (voir pag. <a href="#Page_344">344</a>).</p>
+
+<p><a name="Footnote_179" id="Footnote_179"></a><a href="#FNanchor_179"><span class="label">179</span></a> Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, duchesse de
+Longueville, si célèbre dans l'histoire de la Fronde.</p>
+
+<p><a name="Footnote_180" id="Footnote_180"></a><a href="#FNanchor_180"><span class="label">180</span></a> Pierre Séguier, deuxième du nom, seigneur de Soret,
+président à mortier au parlement de Paris, avoit épousé Marie du
+Tillet, fille de Jean du Tillet, seigneur de La Bussière, greffier en
+chef du Parlement.</p>
+
+<p><a name="Footnote_181" id="Footnote_181"></a><a href="#FNanchor_181"><span class="label">181</span></a> Jacqueline Le Voyer, dite de Comant ou de Coetman,
+femme d'Isaac de Varenne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_182" id="Footnote_182"></a><a href="#FNanchor_182"><span class="label">182</span></a> Le passage imprimé en lettres italiques est biffé dans
+le manuscrit de Tallemant; mais avec quelque soin on parvient encore à
+le lire sous les ratures, et nous avons cru devoir le rétablir.</p>
+
+<p><a name="Footnote_183" id="Footnote_183"></a><a href="#FNanchor_183"><span class="label">183</span></a> Sigogne est un poète satirique dont les &oelig;uvres n'ont
+pas été recueillies, et dont aucune biographie n'a parlé. <i>Le Combat
+d'Ursine et de Perrette</i>, parodie de la dispute de madame de Poyanne
+et de mademoiselle du Tillet, se trouve dans la deuxième partie du
+<i>Cabinet satirique</i>. Cette pièce y est suivie d'une <i>Réponse</i>, par
+Motin. Ce Recueil, licencieux et rare, contient un grand nombre de
+satires en vers par Sigogne, Motin, Desportes, Maynard, Régnier et
+d'autres poètes du temps d'Henri <span class="smcap">IV</span> et de Louis <span class="smcap">XIII</span>. Colletet avoit
+l'intention de consacrer un article à Sigogne dans ses <i>Vies des
+poètes françois</i> (manuscrit dépendant de la Bibliothèque particulière
+du roi); mais cette notice devoit trouver place dans la partie non
+terminée de cet ouvrage, et le nom de Sigogne n'y figure qu'à la
+table.</p>
+
+<p><a name="Footnote_184" id="Footnote_184"></a><a href="#FNanchor_184"><span class="label">184</span></a> Cette madame Pilou, bonne, spirituelle, alloit à la
+cour, quoique femme d'un procureur. On verra plus bas dans ces
+Mémoires des détails fort curieux sur cette femme singulière.</p>
+
+<p><a name="Footnote_185" id="Footnote_185"></a><a href="#FNanchor_185"><span class="label">185</span></a> En 1591.</p>
+
+<p><a name="Footnote_186" id="Footnote_186"></a><a href="#FNanchor_186"><span class="label">186</span></a> Elle disoit <i>madame ma mie</i> à la Reine même. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_187" id="Footnote_187"></a><a href="#FNanchor_187"><span class="label">187</span></a> Concini Concino, maréchal d'Ancre, tué par ordre du
+Roi, le 24 avril 1617.</p>
+
+<p><a name="Footnote_188" id="Footnote_188"></a><a href="#FNanchor_188"><span class="label">188</span></a> Toutes les médisances qu'on en a faites sont publiques.
+Un jour comme la Reine-mère disoit: «Apportez-moi mon voile;» le comte
+du Lude, grand-père de celui d'aujourd'hui, dit en riant: «Un navire
+qui est <i>à l'ancre</i> n'a pas autrement besoin de voiles.» (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_189" id="Footnote_189"></a><a href="#FNanchor_189"><span class="label">189</span></a> C'étoit l'ancienne capitainerie du Louvre, construite
+sur la partie du jardin de l'Infante qui est la plus rapprochée de la
+place de la colonnade du Louvre, et qui paroît avoir fait partie du
+Petit-Bourbon, hôtel du connétable. Tallemant écrivoit ceci en 1657.</p>
+
+<p><a name="Footnote_190" id="Footnote_190"></a><a href="#FNanchor_190"><span class="label">190</span></a> Du côté de la rue du Coq.</p>
+
+<p><a name="Footnote_191" id="Footnote_191"></a><a href="#FNanchor_191"><span class="label">191</span></a> On lit dans les <i>Mémoires de Brienne</i>, publiés en 1818,
+tom. <span class="smcap">I</span>, pag. 255: «Lorsque le coup fut décidé, on délibéra pour savoir
+qui l'on en chargeroit. Dubuisson le père, qui avoit soin de gouverner
+les oiseaux du Cabinet du Roi, fut choisi pour en faire la proposition
+au baron de Vitry, et eut ordre de l'assurer de la charge de maréchal
+de France pour récompense du grand service qu'il rendroit à Sa
+Majesté. En effet, Du Hallier, son frère, que nous avons vu depuis
+maréchal de l'Hôpital, et les autres gentilshommes qu'il avoit mis du
+complot, ayant tué sur le pont du Louvre le maréchal d'Ancre, Vitry
+reçut <i>le jour même</i> le bâton vacant par sa mort.»</p>
+
+<p>On voit par le récit de Brienne que les assassins de Concini, avides
+des récompenses qui étoient le prix de cette horrible expédition, se
+disputèrent l'honneur infâme d'avoir porté le premier coup. Du reste,
+ce service profita surtout aux deux frères Vitry et Du Hallier.
+Longues années après l'assassinat, en 1651, on fit graver un portrait
+du premier, au bas duquel on lit: «Il fut long-temps capitaine des
+gardes-du-corps du feu roi Louis <span class="smcap">XIII</span>, qui s'en servit habilement pour
+étouffer la naissance d'une guerre civile, contre la personne du
+maréchal d'Ancre, qui divisoit tous les François; arrachant des mains
+de cet ambitieux favori les prétextes aux mécontentements. Cet
+<i>incomparable coup de justice</i> de ce <i>grand prince</i> marquera à jamais
+qu'il étoit divinement inspiré pour le salut de son Etat et le repos
+de ses sujets.» (Ce portrait fait partie du <i>cabinet</i> des estampes à
+la Bibliothèque du roi.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_192" id="Footnote_192"></a><a href="#FNanchor_192"><span class="label">192</span></a> Rue de Tournon. Il sert aujourd'hui de caserne à la
+garde municipale.</p>
+
+<p><a name="Footnote_193" id="Footnote_193"></a><a href="#FNanchor_193"><span class="label">193</span></a> Léonore Dori, dite Galigai, née à Florence, brûlée à
+Paris le 8 juillet 1617.</p>
+
+<p><a name="Footnote_194" id="Footnote_194"></a><a href="#FNanchor_194"><span class="label">194</span></a> Superstition du moyen âge; sort que l'on croyoit être
+jeté par le simple regard; on l'appeloit <i>jettatura</i>. Il falloit, pour
+l'éviter, rompre l'air entre l'&oelig;il du magicien et l'objet qu'il
+considéroit. Les habitans de nos campagnes ne sont pas encore guéris
+de ces chimères.</p>
+
+<p><a name="Footnote_195" id="Footnote_195"></a><a href="#FNanchor_195"><span class="label">195</span></a> On ne peut indiquer aux lecteurs une source plus
+curieuse pour tous les faits qui composent cet article, que la
+<i>Relation exacte de tout ce qui s'est passé à la mort du maréchal
+d'Ancre</i>. On la doit à Michel de Marillac, et on regrette de ne pas la
+voir reproduite dans la Collection des <i>Mémoires relatifs à l'histoire
+de France</i>. Elle a été imprimée à la suite de l'<i>Histoire des plus
+illustres favoris</i>, par P. Dupuy; Leyde, Jean Elzevier, 1659, in-12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_196" id="Footnote_196"></a><a href="#FNanchor_196"><span class="label">196</span></a> Lisette est un personnage demeuré inconnu, mais nous
+croyons vrai le portrait que Tallemant en a tracé. «On n'a pas
+toujours besoin de preuves historiques pour croire à l'authenticité
+d'un fait, de même qu'il n'est pas toujours nécessaire de connoître
+l'original d'un portrait pour en affirmer la ressemblance.»
+(<i>Zuleima</i>, imité de l'allemand de madame Pichler, par H. de
+Châteaugiron; Paris, Firmin Didot, 1826, in-18.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_197" id="Footnote_197"></a><a href="#FNanchor_197"><span class="label">197</span></a> Louise Marguerite de Lorraine, veuve de François de
+Bourbon, prince de Conti.</p>
+
+<p><a name="Footnote_198" id="Footnote_198"></a><a href="#FNanchor_198"><span class="label">198</span></a> Expression proverbiale qui a le même sens que <i>faire un
+trou dans la lune</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_199" id="Footnote_199"></a><a href="#FNanchor_199"><span class="label">199</span></a> <i>Voyez</i> les <i>Amours du grand Alcandre</i>. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_200" id="Footnote_200"></a><a href="#FNanchor_200"><span class="label">200</span></a> Comminges, père de Comminges reçu capitaine des gardes
+de la Reine en survivance, et gouverneur de Saumur, étoit un homme
+d'esprit qui partageoit souvent avec les galants qu'il servoit, car il
+étoit bien fait. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_201" id="Footnote_201"></a><a href="#FNanchor_201"><span class="label">201</span></a> Troisième fils de Louis I<sup>er</sup>, prince de Condé.</p>
+
+<p><a name="Footnote_202" id="Footnote_202"></a><a href="#FNanchor_202"><span class="label">202</span></a> La comtesse de Montafié, première femme de François de
+Bourbon, prince de Conti, mourut le 26 décembre 1601, et sa fille
+épousa le comte de Soissons le lendemain. (<i>Voyez</i> le Père Anselme,
+tom. 1, pag. 334 et 350.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_203" id="Footnote_203"></a><a href="#FNanchor_203"><span class="label">203</span></a> Charles de Bourbon, comte de Soissons, dernier fils de
+Louis de Bourbon, premier du nom, prince de Condé, né en 1566, mort en
+1612.</p>
+
+<p><a name="Footnote_204" id="Footnote_204"></a><a href="#FNanchor_204"><span class="label">204</span></a> Catherine Françoise de Bretagne, s&oelig;ur de la duchesse
+de Montbason, se retira à Port-Royal. Elle y devint l'amie de madame
+de Longueville. Ce fut elle qui se chargea d'annoncer à cette
+princesse la mort de son fils. (<i>Voyez</i> la lettre de madame de Sévigné
+du 20 juin 1672.) Sa vieillesse se passa dans les souffrances les plus
+aiguës, car elle est morte le 21 novembre 1691, et le 36 janvier 1674,
+madame de Sévigné écrivoit à sa fille: «Ce Port-Royal est une
+Thébaïde, c'est un paradis, c'est un désert où toute la dévotion du
+christianisme l'est rangée..... Mademoiselle de Vertus y achève sa vie
+avec des douleurs inconcevables et une résignation extrême.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_205" id="Footnote_205"></a><a href="#FNanchor_205"><span class="label">205</span></a> Anne de Montafié, comtesse de Soissons, mourut à Paris
+dans l'hôtel de Soissons, le 17 juin 1644.</p>
+
+<p><a name="Footnote_206" id="Footnote_206"></a><a href="#FNanchor_206"><span class="label">206</span></a> Madeleine de Saint-Nectaire (on prononçoit
+<i>Senneterre</i>) mourut fort âgée en 1646.</p>
+
+<p><a name="Footnote_207" id="Footnote_207"></a><a href="#FNanchor_207"><span class="label">207</span></a> Henri de Savoie, duc de Nemours et de Genevois, qui
+épousa Anne de Lorraine, fille de Charles, duc d'Aumale, et mourut en
+1632.</p>
+
+<p><a name="Footnote_208" id="Footnote_208"></a><a href="#FNanchor_208"><span class="label">208</span></a> Ce roman a pour titre: <i>Orasie, où sont contenues les
+plus mémorables aventures et les plus curieuses intrigues qui se
+soient passées en France vers la fin du seizième siècle, par une dame
+illustre.</i> Paris, Ant. de Sommaville, 1646, 4 vol. in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_209" id="Footnote_209"></a><a href="#FNanchor_209"><span class="label">209</span></a> Henri de Saint-Nectaire, marquis de La Ferté-Habert,
+chevalier des ordres du Roi, lieutenant-général au gouvernement de
+Champagne, ambassadeur en Angleterre et à Rome, mourut le 4 janvier
+1662, âgé de quatre-vingt-neuf ans.</p>
+
+<p><a name="Footnote_210" id="Footnote_210"></a><a href="#FNanchor_210"><span class="label">210</span></a> François, père de Henri, étoit dans la ville de Metz
+lorsque Charles-Quint l'assiégea; ainsi c'est sur lui que le duc de
+Guise fit la plaisanterie rapportée par Tallemant.</p>
+
+<p><a name="Footnote_211" id="Footnote_211"></a><a href="#FNanchor_211"><span class="label">211</span></a> Celle-ci est fille d'une mademoiselle de Dampierre, de
+bonne maison, qui étoit belle comme un ange. La Ferté en étoit aussi
+amoureux, mais le bon homme étoit horriblement jaloux. On l'a mariée
+depuis en Auvergne. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_212" id="Footnote_212"></a><a href="#FNanchor_212"><span class="label">212</span></a> Elle ne fermoit jamais les mains, parce que cela
+rendoit les jointures rudes; elle avoit les mains belles. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_213" id="Footnote_213"></a><a href="#FNanchor_213"><span class="label">213</span></a> <i>Journal de M. le cardinal de Richelieu, qu'il a fait
+durant le grand orage de la cour en l'année 1630 et 1631, tiré des
+Mémoires écrits de sa main</i>, 1649, in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_214" id="Footnote_214"></a><a href="#FNanchor_214"><span class="label">214</span></a> Il est vrai qu'après qu'on avoit parlé de le marier
+avec la reine d'Angleterre, c'étoit furieusement descendre. Il avoit
+eu quelque inclination pour elle fondée sur l'espérance de l'épouser,
+et ce fut pour elle que Malherbe fit, au nom de M. le comte, ces vers
+qui commençoient ainsi:</p>
+
+<p class="left30">Ne délibérons plus, etc. (T.) <span class="smcap">Malherbe</span>, <i>Stances</i>, livre 5.</p>
+
+<p><a name="Footnote_215" id="Footnote_215"></a><a href="#FNanchor_215"><span class="label">215</span></a> Gabriel, dit <i>le Chevalier de Saint-Nectaire</i>, tué au
+siége de La Mothe, en Lorraine, le 30 mai 1634.</p>
+
+<p><a name="Footnote_216" id="Footnote_216"></a><a href="#FNanchor_216"><span class="label">216</span></a> Cette madame la comtesse d'Alais étoit une grande et
+grosse femme. Madame de Rambouillet disoit, quand elle la voyoit,
+qu'il lui sembloit voir le colosse de Rhodes. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_217" id="Footnote_217"></a><a href="#FNanchor_217"><span class="label">217</span></a> On disoit proverbialement, <i>faire le mariage de Jean
+des Vignes, ou des gens des vignes, tant tenu tant payé</i>. (Voyez
+<i>l'étymologie ou explication des proverbes françois</i>, par Fleury de
+Bellingen. La Haye, 1656, pag. 68.) On lit dans les <i>Proverbes en
+rimes ou Rimes en proverbes</i> de Le Duc, Paris, 1664, in-12:</p>
+
+<p class="left30">
+Mariage de Jean des Vignes,<br />
+On en a mal aux eschines.</p>
+
+<p><a name="Footnote_218" id="Footnote_218"></a><a href="#FNanchor_218"><span class="label">218</span></a> On a déjà exprimé le regret de la perte de ces
+Mémoires. (<i>Voyez</i> la note de la page 2.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_219" id="Footnote_219"></a><a href="#FNanchor_219"><span class="label">219</span></a> Les Mémoires de M. de Sully et autres parlent assez de
+ces brouilleries et de sa bravoure. On parlera de lui à
+l'<i>historiette</i> du cardinal de Richelieu. Il a écrit assez de choses,
+mais on ne sait ce que tout cela est devenu. C'étoient des Mémoires
+(ils ont été imprimés depuis. (T.)&mdash;Le duc d'Angoulême, auquel cette
+historiette donne une physionomie si nouvelle, naquit des liaisons de
+Charles <span class="smcap">IX</span> et de Marie Touchet, le 28 avril 1573. Il fut impliqué dans
+la conspiration de Biron, et condamné à mort pour avoir trempé dans
+celle de d'Entragues. Henri <span class="smcap">IV</span> commua sa peine. Il mourut à Paris le
+24 septembre 1650, ayant vécu sous cinq rois, et s'étant distingué
+dans nombre de batailles. Ses Mémoires ont été publiés après sa mort
+sous le titre de <i>Mémoires très-particuliers du duc d'Angoulême pour
+servir à l'histoire des règnes de Henri <span class="smcap">III</span> et de Henri <span class="smcap">IV</span></i>, 1662,
+in-12. Ils ont été insérés dans la Collection des Mémoires relatifs à
+l'histoire de France, tom. 44 de la première série.</p>
+
+<p><a name="Footnote_220" id="Footnote_220"></a><a href="#FNanchor_220"><span class="label">220</span></a> Expression familière qui se prenoit dans le sens d'un
+profit illicite sur des commissions dont on étoit chargé. Péréfixe,
+dans son <i>Histoire de Henri <span class="smcap">IV</span></i>, l'a employée plusieurs fois.
+(<i>Dictionnaire de Trévoux.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_221" id="Footnote_221"></a><a href="#FNanchor_221"><span class="label">221</span></a> Le <i>narquois</i> étoit le jargon que parloient entre eux
+les voleurs et les escrocs; on l'appelle plus communément l'<i>argot</i>.
+(Voyez <i>le Jargon ou le langage de l'argot réformé</i>, dans le Recueil
+de facéties intitulé: <i>les Joyeusetés, facéties et folastres
+imaginations de Caresmes prenant, Gauthier Garguille</i>, etc., Paris,
+Techener, 1831.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_222" id="Footnote_222"></a><a href="#FNanchor_222"><span class="label">222</span></a> Cela ne dura guère. Il fit évader Merlin, quand on y
+alla. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_223" id="Footnote_223"></a><a href="#FNanchor_223"><span class="label">223</span></a> L'hôtel d'Angoulême, situé rue Pavée, au Marais,
+s'appelle aujourd'hui l'hôtel de Lamoignon, parce qu'il a appartenu
+sous Louis <span class="smcap">XIV</span> aux célèbres magistrats de ce nom.</p>
+
+<p><a name="Footnote_224" id="Footnote_224"></a><a href="#FNanchor_224"><span class="label">224</span></a> Françoise de Nargonne; qui avoit épousé le duc
+d'Angoulême le 25 février 1644, mourut, cent trente-neuf ans après son
+beau-père Charles <span class="smcap">IX</span>, le 10 août 1713, à l'âge de quatre-vingt douze
+ans. Boursault dit en parlant d'elle, en 1702, dans une de ses
+Lettres: «Peut-être depuis les premiers âges où les hommes vivoient si
+long-temps, n'y a-t-il eu de bru que madame d'Angoulême qu'on ait vue
+dans une pleine santé plus de six-vingts ans après la mort de son
+beau-père. Quelque longue que sa vie puisse être, elle en a toujours
+fait un si bon usage, qu'elle mourra avec plus de vertus que
+d'années.» (<i>Lettres nouvelles de M. Boursault</i>, Luxembourg, 1702,
+pag. 50.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_225" id="Footnote_225"></a><a href="#FNanchor_225"><span class="label">225</span></a> Jacques Nompar de Caumont, duc de La Force, né vers
+1559, mort le 10 mai 1652.</p>
+
+<p><a name="Footnote_226" id="Footnote_226"></a><a href="#FNanchor_226"><span class="label">226</span></a> On trouve dans le <i>Mercure</i> de novembre 1765, des
+<i>Mémoires</i> du maréchal de La Force, où il retrace les événements dont
+il fut, dans cette journée, témoin et acteur. Voltaire en a donné un
+extrait dans les pièces justificatives, à la suite de la <i>Henriade</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_227" id="Footnote_227"></a><a href="#FNanchor_227"><span class="label">227</span></a> <i>Sibade</i>, avoine.</p>
+
+<p><a name="Footnote_228" id="Footnote_228"></a><a href="#FNanchor_228"><span class="label">228</span></a> En 1636. «On n'entendoit que murmures de la populace
+contre le cardinal, qu'elle menaçoit comme étant cause de ces
+désordres; mais lui qui étoit intrépide, pour faire voir qu'il
+n'appréhendoit rien, monta dans son carrosse, et se promena sans
+gardes dans les rues, sans que personne lui osât dire mot.» (<i>Mémoires
+de Montglas</i>, dans la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de
+France, deuxième série, tom. 49, pag. 126.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_229" id="Footnote_229"></a><a href="#FNanchor_229"><span class="label">229</span></a> Ancienne locution du midi que l'on retrouve dans tout
+ce qui reste de manuscrits originaux de Brantôme.</p>
+
+<p><a name="Footnote_230" id="Footnote_230"></a><a href="#FNanchor_230"><span class="label">230</span></a> Comme il étoit devant Renty, en Flandre, il dit à M. de
+Castelnau, son fils: «Castelnau, vous vous êtes tout rouillé dans la
+province.» Ce Castelnau fut commandé pour escorter les femmes avec
+douze cents chevaux et dix-huit cents hommes de pied. Le voilà en
+bataille; il prononce lui-même le ban que personne, sous peine de la
+vie, n'eût à sortir de son rang; il n'eut pas plus tôt achevé qu'un
+lièvre vint à partir. Au lieu de retenir ses gens, il crie le premier:
+<i>Ah! lévrier!</i> tout le monde le suit, on prend le lièvre. Après il
+tâcha de rallier ses gens, et crie: <i>Ah! cavalerie!</i> plus fort qu'il
+n'avoit crié <i>ah! lévrier!</i> Mais il n'y eut jamais moyen, et si
+l'ennemi eût donné, c'étoit une affaire faite, tous les équipages
+étoient perdus. Dans le conseil de guerre en cette même campagne, il
+opina ainsi: «Je suis d'avis que nous nous retirions; j'avois de
+l'avoine, je n'en ai plus, il faut s'en aller.» Cet homme-là,
+cependant, avec cent mille livres de partage, a si bien fait qu'il a
+marié trois filles de quatre qu'il avoit, l'une à M. de Ravailles,
+aîné de sa maison, premier baron de Béarn; la seconde au comte de
+Lauzun, et la troisième au marquis de Montbrun, tous grands seigneurs.
+(T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_231" id="Footnote_231"></a><a href="#FNanchor_231"><span class="label">231</span></a> M. Tallemant, père du maître des requêtes. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_232" id="Footnote_232"></a><a href="#FNanchor_232"><span class="label">232</span></a> Henriette de Coligny, petite-fille de l'amiral, avoit
+épousé en 1643 Thomas Hamilton, comte de Hadington. Devenue veuve
+après quelques années de mariage, elle contracta une nouvelle alliance
+avec le comte de La Suze. On a d'elle des poésies assez remarquables
+qui ont été publiées dans un Recueil qui en contient beaucoup de
+Pélisson, de mademoiselle de Scudéri et de bien d'autres.</p>
+
+<p><a name="Footnote_233" id="Footnote_233"></a><a href="#FNanchor_233"><span class="label">233</span></a> Les ministres protestants de Charenton. Tallemant étoit
+de la religion réformée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_234" id="Footnote_234"></a><a href="#FNanchor_234"><span class="label">234</span></a> Allusion à <i>Dom Quichotte de la Manche</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_235" id="Footnote_235"></a><a href="#FNanchor_235"><span class="label">235</span></a> Tallemant dit plus loin, dans le cours de cette
+Historiette: «Racan, de qui j'ai eu la plus grande part de ces
+<i>Mémoires</i>......» Racan ayant pris le parti, après qu'il eut
+communiqué tous ces renseignements à Tallemant, de faire imprimer sa
+<i>Vie de Malherbe</i>, tous les faits rapportés dans cette <i>Vie</i> se
+retrouvent ici. Mais Tallemant en a ajouté un grand nombre qui sont en
+général les plus piquants, et il en a reproduit plusieurs avec une
+franchise que Racan, qui s'attendoit bien à ce que son travail seroit
+prochainement imprimé, s'est cru forcé d'adoucir. Nous indiquerons par
+des notes tous les passages qui ne se trouvent pas dans la <i>Vie</i>
+donnée par Racan, et qui fut imprimée pour la première fois dans un
+Recueil intitulé: <i>Divers Traités d'Histoire, de Morale et
+d'Eloquence</i>. Paris, 1672, in-12, publié par P. de Saint-Glas, abbé de
+Saint-Ussans. Des bibliographes avoient cité une édition de cette
+<i>Vie</i>, publiée selon eux en 1651. Personne ne l'a vue, et aux preuves
+de sa non-existence données par M. Beuchat dans la <i>Biographie
+universelle</i> de Michaud, tom. 36, pag. 497, note, nous pouvons ajouter
+que si cette <i>Vie</i> avoit été imprimée en 1651, Tallemant, qui écrivoit
+ces <i>historiettes</i> postérieurement à cette époque, n'en auroit pas
+reproduit les principaux faits; il se fût borné à y renvoyer.
+Evidemment il n'a pu connoître qu'un travail manuscrit de Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_236" id="Footnote_236"></a><a href="#FNanchor_236"><span class="label">236</span></a> Ce M. le Grand Prieur étoit bâtard de Henri <span class="smcap">II</span>, et
+frère de madame d'Angoulême, veuve du maréchal de Montmorency, dont
+nous avons parlé dans l'<i>historiette</i> du connétable de Montmorency.
+(T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_237" id="Footnote_237"></a><a href="#FNanchor_237"><span class="label">237</span></a> Les &oelig;uvres de ce poète ont été réunies sous ce
+titre: <i>&OElig;uvres du sieur de La Roque de Clairmont en Beauvoisis</i>,
+dédiées à la reine Marguerite, Paris, 1606, petit in-12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_238" id="Footnote_238"></a><a href="#FNanchor_238"><span class="label">238</span></a> M. le Grand Prieur fut tué par un nommé Altoviti, qui
+avoit été corsaire, et alors capitaine de galère, après avoir enlevé
+une fille de qualité, la belle de Rieux-Château-Neuf, qu'Henri <span class="smcap">III</span>
+pensa épouser; ce fut elle qui lui dit qu'il parlât pour lui un jour
+qu'il lui parloit pour un autre. Henri <span class="smcap">III</span> le tenoit comme espion
+auprès de M. le Grand Prieur, qui, l'ayant découvert, alla chez lui en
+dessein de lui faire affront. Mais Altoviti, blessé à mort par ce
+prince, lui donna un coup de poignard dont il mourut<a name="FNanchor_238-A" id="FNanchor_238-A"></a><a href="#Footnote_238-A" class="fnanchor">[238-A]</a>. Il est vrai
+qu'il reçut cent coups après sa mort, car les gens du gouverneur se
+jetèrent tous sur lui.</p>
+
+<p>Un jour ce M. le Grand Prieur, qui avoit l'honneur de faire de
+méchants vers, dit à Du Perrier: «Voilà un sonnet; si je dis à
+Malherbe que c'est moi qui l'ait fait, il dira qu'il ne vaut rien; je
+vous prie, dites-lui qu'il est de votre façon.» Du Perrier montre ce
+sonnet à Malherbe en présence de M. le Grand Prieur. «Ce sonnet, lui
+dit Malherbe, est tout comme si c'étoit M. le Grand Prieur qui l'eût
+fait.» (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_238-A" id="Footnote_238-A"></a><a href="#FNanchor_238-A"><span class="label">238-A</span></a> Le 2 juin 1586.</p>
+
+<p><a name="Footnote_239" id="Footnote_239"></a><a href="#FNanchor_239"><span class="label">239</span></a> C'étoit en 1601. Le cardinal n'étoit encore qu'évêque
+d'Evreux.</p>
+
+<p><a name="Footnote_240" id="Footnote_240"></a><a href="#FNanchor_240"><span class="label">240</span></a> <i>Voyez</i> les stances à M. le premier président de Verdun
+pour le consoler de la mort de sa première femme. (<i>Poésies de
+Malherbe</i>, Paris, Barbou, 1764, in-8<sup>o</sup>, pag. 239.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_241" id="Footnote_241"></a><a href="#FNanchor_241"><span class="label">241</span></a> Elle fut composée en 1608. <i>Voyez</i> cette ode, pag. 103
+du volume précité. La strophe dont les deux premiers vers sont
+rappelés ici est la cinquième dans l'édition de Barbou.</p>
+
+<p><a name="Footnote_242" id="Footnote_242"></a><a href="#FNanchor_242"><span class="label">242</span></a> Edition Barbou, pag. 65.</p>
+
+<p><a name="Footnote_243" id="Footnote_243"></a><a href="#FNanchor_243"><span class="label">243</span></a> Racan, on le pense bien, s'est donné de garde d'entrer
+dans ces détails sur la <i>lésine</i> du Roi, et de la laisser même
+entrevoir.</p>
+
+<p><a name="Footnote_244" id="Footnote_244"></a><a href="#FNanchor_244"><span class="label">244</span></a> <i>Voyez</i> l'ode à Louis XIII. Edition Barbou, pag. 258.</p>
+
+<p><a name="Footnote_245" id="Footnote_245"></a><a href="#FNanchor_245"><span class="label">245</span></a> <span class="smcap">Régnier</span>, satire 9.</p>
+
+<p><a name="Footnote_246" id="Footnote_246"></a><a href="#FNanchor_246"><span class="label">246</span></a> Stances qui commencent par ce vers. Edition Barbou,
+pag. 28.</p>
+
+<p><a name="Footnote_247" id="Footnote_247"></a><a href="#FNanchor_247"><span class="label">247</span></a> Toute cette partie a bien moins d'étendue dans Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_248" id="Footnote_248"></a><a href="#FNanchor_248"><span class="label">248</span></a> Cette anecdote ne fait pas non plus partie du récit de
+Racan. Il y est fait allusion à la nouvelle de Cervantes insérée dans
+son roman, liv. 7, ch. 33. (Voyez l'<i>Histoire de l'admirable Don
+Quichotte</i>, tom. 2, pag 82, Amsterdam, 1768.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_249" id="Footnote_249"></a><a href="#FNanchor_249"><span class="label">249</span></a> François de Cauvigny, sieur de Colomby, parent de
+Malherbe; poète très-médiocre, membre de l'Académie française. «Il
+avoit une charge à la cour qui n'avoit point été avant lui, et n'a
+point été depuis; car il se qualifioit orateur du roi pour les
+affaires d'Etat: et c'étoit en cette qualité qu'il recevoit douze
+cents écus tous les ans.» (Pellisson, <i>Histoire de l'Académie</i>, tom.
+I, pag. 289, Paris, 1730.) On trouve quelques détails sur les ouvrages
+de Colomby dans la <i>Bibliothèque françoise</i> de l'abbé Goujet, tom. 16,
+pag. 105.</p>
+
+<p><a name="Footnote_250" id="Footnote_250"></a><a href="#FNanchor_250"><span class="label">250</span></a> Jean de Lingendes, poète assez remarquable pour son
+temps. Ses vers sont épars dans les Recueils. Il mourut en 1616.</p>
+
+<p><a name="Footnote_251" id="Footnote_251"></a><a href="#FNanchor_251"><span class="label">251</span></a> Omis par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_252" id="Footnote_252"></a><a href="#FNanchor_252"><span class="label">252</span></a> Cette lettre n'est point celle que les éditeurs de
+l'<i>Isographie</i> ont découverte dans les manuscrits de Béthune de la
+Bibliothèque du roi, puisque Louis <span class="smcap">XIII</span> n'a signé que <i>dauphin</i> et non
+<i>Loys</i>; mais elle nous a paru tellement curieuse que nous la donnons
+ici avec l'orthographe du jeune prince. Elle est sans date, mais il
+devoit être très-enfant, lorsqu'il l'écrivit:</p>
+
+<p class="left5">«<span class="smcap">Papa</span>,</p>
+
+<p>«Depuy que vous ete pati, j'ay bien donné du paisi à maman. J'ay été a
+la guere dans sa chambe, je sui allé reconete les enemy, il été tous a
+un tas en la ruele du li a maman ou j dorme. Je les ay bien éveillé
+ave mon tambour. J'ay été à vote asena papa, moucheu de Rong ma monté
+tou plein de belles ames, e tan tan de go canon, e puy j m'a donné de
+bonne confiture e ung beau peti canon d'agen, j ne me fau qu'un peti
+cheval pour le tire. Maman me renvoie demain à Sain Gemain où je
+pieray bien Dieu pou bon papa afin qu'il vou gade de tou dangé et
+qu'il me fasse bien sage, e la gache de vou pouvoi bien to faire tes
+humbe sevices. J'ay fort envie de domi papa, Fe Fe Vendome<a name="FNanchor_252-A" id="FNanchor_252-A"></a><a href="#Footnote_252-A" class="fnanchor">[252-A]</a> vou dira
+le demeuran, et moy que je suj vote tes humbe e les obeissan fi papa
+et seviteu.</p>
+
+<p class="left5">«<span class="smcap">Dauphin.</span>»</p>
+
+<p><a name="Footnote_252-A" id="Footnote_252-A"></a><a href="#FNanchor_252-A"><span class="label">252-A</span></a> César de Vendôme, fils d'Henri <span class="smcap">IV</span> et de la belle Gabrielle.</p>
+
+<p><a name="Footnote_253" id="Footnote_253"></a><a href="#FNanchor_253"><span class="label">253</span></a> En 1614. Ils se tenoient au Petit-Bourbon.</p>
+
+<p><a name="Footnote_254" id="Footnote_254"></a><a href="#FNanchor_254"><span class="label">254</span></a> Le sujet de cette querelle étoit un article devenu le
+premier de la déclaration du clergé de France de 1682. Le Tiers-État
+vouloit que l'on posât ce principe d'éternelle vérité que l'autorité
+spirituelle n'a aucun droit sur la puissance temporelle du Roi, et le
+Tiers-État fut traité d'hérétique! (<i>Voyez</i> les <i>Mémoires de
+Fontenay-Mareuil</i>, première série de la Collection des Mémoires
+relatifs à l'histoire de France tom. 50, pag. 258.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_255" id="Footnote_255"></a><a href="#FNanchor_255"><span class="label">255</span></a> C'est un mot de province pour <i>huche</i>. (T.)&mdash;La plupart
+de nos paysans se servent encore de ce mot.</p>
+
+<p><a name="Footnote_256" id="Footnote_256"></a><a href="#FNanchor_256"><span class="label">256</span></a> Racan a omis tout ce qui termine cet alinéa.</p>
+
+<p><a name="Footnote_257" id="Footnote_257"></a><a href="#FNanchor_257"><span class="label">257</span></a> <i>Voyez</i> les <i>Amours du grand Alcandre</i>. Madame de
+Guercheville y est désignée sous le nom de <i>Scilinde</i>. La maison de La
+Roche-Guyon, une des bonnes de France, étoit tombée en quenouille.
+L'héritière, au lieu de se donner à quelqu'un des grands seigneurs qui
+la recherchoient, se donna à un gentilhomme de son voisinage, nommé M.
+de Silly, qui prit le nom de La Roche-Guyon. Le fils de cet homme-là
+épousa une fille de la maison de Pons. C'est cette madame de
+Guercheville. Elle demeura veuve fort jeune avec un seul fils, qui
+étoit le feu comte de La Roche-Guyon. Henri <span class="smcap">IV</span> étant à Mantes, qui est
+près de ce lieu, fit bien des galanteries à madame de La Roche-Guyon,
+qui étoit une belle et honnête personne. Il y trouva beaucoup de
+vertu, et pour marque d'estime, il la fit dame d'honneur de la feue
+Reine-mère, en lui disant: «Puisque vous avez été dame d'honneur, vous
+le serez.» Entre deux, cette dame avoit épousé M. de Liancourt,
+premier écuyer de la petite écurie, et par pruderie elle se fit
+appeler madame de Guercheville, à cause qu'on appeloit alors madame de
+Beaufort madame de Liancourt. Le comte de La Roche-Guyon mort sans
+enfants, M. de Liancourt, en donnant le surplus en argent, eut la
+terre de La Roche-Guyon pour les conventions matrimoniales de sa
+mère.(T.)&mdash;L'abbé de Choisy rapporte dans ses Mémoires le fait relatif
+à Henri <span class="smcap">IV</span>, que Tallemant s'est contenté d'indiquer ici. (<i>Voyez</i> les
+<i>Mémoires de Choisy</i>, tom. 63, pag. 515 de la deuxième série de la
+Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_258" id="Footnote_258"></a><a href="#FNanchor_258"><span class="label">258</span></a> Voir précédemment (pag. <a href="#Page_76">76</a>) l'<i>historiette</i> du connétable, où sa
+femme joue un très-grand rôle.</p>
+
+<p><a name="Footnote_259" id="Footnote_259"></a><a href="#FNanchor_259"><span class="label">259</span></a> Racan fait ajouter à Malherbe: «Tel qui pense être issu
+de ces grands héros est peut être venu d'un valet-de-chambre ou d'un
+violon.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_260" id="Footnote_260"></a><a href="#FNanchor_260"><span class="label">260</span></a> Henri de Bourbon, père du grand Condé.</p>
+
+<p><a name="Footnote_261" id="Footnote_261"></a><a href="#FNanchor_261"><span class="label">261</span></a> Cette anecdote ne se trouve pas dans Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_262" id="Footnote_262"></a><a href="#FNanchor_262"><span class="label">262</span></a> Omis par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_263" id="Footnote_263"></a><a href="#FNanchor_263"><span class="label">263</span></a> Omis par Racan. Voici la première stance de cette
+pièce:</p>
+
+<div class="left30">
+<p>Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses!<br />
+Que d'une aveugle erreur, tu laisses toutes choses<br />
+<span class="i6">A la merci du sort?</span><br />
+Qu'en tes prospérités à bon droit on soupire,<br />
+Et qu'il est malaisé de vivre en ton empire<br />
+<span class="i6">Sans désirer la mort?</span></p>
+
+<p><span class="i6">(<i>Poésies de Malherbe</i>, édition Barbou, pag. 143.)</span></p></div>
+
+<p><a name="Footnote_264" id="Footnote_264"></a><a href="#FNanchor_264"><span class="label">264</span></a> Omis par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_265" id="Footnote_265"></a><a href="#FNanchor_265"><span class="label">265</span></a> Omis par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_266" id="Footnote_266"></a><a href="#FNanchor_266"><span class="label">266</span></a> Marie Bruneau, dame des Loges; c'étoit une femme
+très-renommée pour son esprit chez laquelle les gens de lettres se
+réunissoient souvent.</p>
+
+<p><a name="Footnote_267" id="Footnote_267"></a><a href="#FNanchor_267"><span class="label">267</span></a> <i>Le Bouclier de la Foi.</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_268" id="Footnote_268"></a><a href="#FNanchor_268"><span class="label">268</span></a> Tallemant ne tenoit pas cette anecdote de Racan. C'est
+Balzac qui le premier l'a rapportée ainsi: elle est inexacte. Ménage,
+dans ses <i>Observations</i> sur Malherbe, l'a rectifiée d'après le récit
+même de Racan, qui y jouoit un rôle: «J'ai su de M. Racan, dit-il, que
+c'est lui qui avoit fait ces vers que M. de Balzac attribue à
+Malherbe, et que Gombaud avoit fait ceux que M. de Balzac donne à
+madame des Loges. Madame des Loges, qui étoit de la religion réformée,
+avoit prêté à M. de Racan le livre de Dumoulin le ministre, intitulé
+<i>le Bouclier de la Foi</i>, et l'avoit obligé de le lire. M. de Racan,
+après l'avoir lu, fit sur ce livre cette épigramme que M. de Balzac a
+altérée en plusieurs endroits. L'ayant communiquée à Malherbe, qui
+l'étoit venu visiter dans ce temps-là, Malherbe l'écrivit de sa main
+dans le livre de Dumoulin, qu'il renvoya en même temps à madame des
+Loges de la part de M. de Racan. Madame des Loges, voyant ces vers
+écrits de la main de Malherbe, crut qu'ils étoient de Malherbe; et
+comme elle étoit extraordinairement zélée pour sa religion, elle ne
+voulut pas qu'ils demeurassent sans réponse. Elle pria Gombauld, qui
+étoit de la même religion et qui avoit le même zèle, d'y répondre.
+Gombauld, je le sais de lui-même, qui croyoit, comme madame des Loges,
+que Malherbe étoit l'auteur de ces vers, y répondit par l'épigramme
+que M. de Balzac attribue à madame des Loges, et qu'il trouve trop
+gaillarde pour une femme qui parle à un homme.» (Les <i>&OElig;uvres de
+François de Malherbe</i>, 1723, tom. 2, pag. 387.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_269" id="Footnote_269"></a><a href="#FNanchor_269"><span class="label">269</span></a> <i>Diophanti Alexandrini arithmeticorum libri sex, et de
+numeris multangulis liber unus, græcis et latinis commentariis
+illustratus.</i> Paris, 1621, in-fol.</p>
+
+<p><a name="Footnote_270" id="Footnote_270"></a><a href="#FNanchor_270"><span class="label">270</span></a> Dans le feu. (T.)&mdash;Cette anecdote ne se trouve pas dans
+Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_271" id="Footnote_271"></a><a href="#FNanchor_271"><span class="label">271</span></a> Également omis par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_272" id="Footnote_272"></a><a href="#FNanchor_272"><span class="label">272</span></a> <i>Avec qui voulez-vous donc que j'en aie?</i> Ce mot d'un
+si bon comique ne se trouve pas dans Racan, dont le récit est presque
+continuellement pâle et froid.</p>
+
+<p><a name="Footnote_273" id="Footnote_273"></a><a href="#FNanchor_273"><span class="label">273</span></a> Omis par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_274" id="Footnote_274"></a><a href="#FNanchor_274"><span class="label">274</span></a> Ce mot n'est pas non plus rapporté dans Racan. La suite
+de cet alinéa y manque aussi; mais Balzac a donné également les
+détails qu'il renferme.</p>
+
+<p><a name="Footnote_275" id="Footnote_275"></a><a href="#FNanchor_275"><span class="label">275</span></a> Cet alinéa et le suivant ne se trouvent pas dans la
+<i>Vie</i> par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_276" id="Footnote_276"></a><a href="#FNanchor_276"><span class="label">276</span></a> Yvrande étoit un de ses disciples, gentilhomme breton,
+page de la grande écurie. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_277" id="Footnote_277"></a><a href="#FNanchor_277"><span class="label">277</span></a> Omis par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_278" id="Footnote_278"></a><a href="#FNanchor_278"><span class="label">278</span></a> Cet alinéa et le suivant renferment également des
+détails que Racan ne donne pas.</p>
+
+<p><a name="Footnote_279" id="Footnote_279"></a><a href="#FNanchor_279"><span class="label">279</span></a> François de Harlay, auquel, en 1651, succéda son neveu,
+François Harlay de Champvallon, depuis archevêque de Paris.</p>
+
+<p><a name="Footnote_280" id="Footnote_280"></a><a href="#FNanchor_280"><span class="label">280</span></a> Épître dédicatoire de la Traduction du trente-troisième
+livre de Tite-Live.</p>
+
+<p><a name="Footnote_281" id="Footnote_281"></a><a href="#FNanchor_281"><span class="label">281</span></a> Omis par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_282" id="Footnote_282"></a><a href="#FNanchor_282"><span class="label">282</span></a> Patrix est gentilhomme; il est de Caen, mais originaire
+de Languedoc. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_283" id="Footnote_283"></a><a href="#FNanchor_283"><span class="label">283</span></a> Omis par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_284" id="Footnote_284"></a><a href="#FNanchor_284"><span class="label">284</span></a> Omis par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_285" id="Footnote_285"></a><a href="#FNanchor_285"><span class="label">285</span></a> Omis par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_286" id="Footnote_286"></a><a href="#FNanchor_286"><span class="label">286</span></a> Omis par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_287" id="Footnote_287"></a><a href="#FNanchor_287"><span class="label">287</span></a> Omis par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_288" id="Footnote_288"></a><a href="#FNanchor_288"><span class="label">288</span></a> Omis par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_289" id="Footnote_289"></a><a href="#FNanchor_289"><span class="label">289</span></a> Nicolas Bourbon, dit le Jeune, dont les &OElig;uvres
+furent recueillies en 1630, sous le titre de <i>Poematia</i>, et qui fut
+appelé en 1637 à l'Académie françoise, quoiqu'il n'eût jamais écrit
+d'une manière un peu supportable qu'en latin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_290" id="Footnote_290"></a><a href="#FNanchor_290"><span class="label">290</span></a> Sirmond (Jean), également de l'Académie françoise,
+avoit composé quelques pièces latines qui lui avoient donné du renom.
+Elles furent rassemblées sous le titre de <i>Carminum libri duo, quorum
+prior heroïcorum est, posterior elegiarum</i>, 1654, in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_291" id="Footnote_291"></a><a href="#FNanchor_291"><span class="label">291</span></a> Poésies de Malherbe. Edition Barbou, 1764, pag. 216.</p>
+
+<p><a name="Footnote_292" id="Footnote_292"></a><a href="#FNanchor_292"><span class="label">292</span></a> Omis par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_293" id="Footnote_293"></a><a href="#FNanchor_293"><span class="label">293</span></a> Poésies de Malherbe; Barbou, pag. 94.</p>
+
+<p><a name="Footnote_294" id="Footnote_294"></a><a href="#FNanchor_294"><span class="label">294</span></a> Cette parodie, fort piquante en effet, se trouve aussi
+dans le commentaire de Ménage sur Malherbe. Quand on l'aura lue, on
+s'expliquera pourquoi nous ne l'avons pas rapportée ici. En voici une
+stance: ce n'est pas la meilleure, mais c'est la seule que nous
+puissions décemment citer:</p>
+
+<p class="left30">
+Etre six ans à faire une ode,<br />
+Et faire des lois à sa mode,<br />
+<span class="i1">Cela se peut facilement</span><br />
+Mais de nous charmer les oreilles<br />
+Par<i>sa merveille des merveilles</i>,<br />
+Cela ne se peut nullement.</p>
+
+<p>«Malherbe, dit Ménage, pour réponse à ces vers, fit donner des coups
+de bâton à Berthelot, par un gentilhomme de Caen, nommé la
+Boulardière.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_295" id="Footnote_295"></a><a href="#FNanchor_295"><span class="label">295</span></a> Ces deux derniers ne sont pas grand'chose. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_296" id="Footnote_296"></a><a href="#FNanchor_296"><span class="label">296</span></a> Il l'a rimé lui-même. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_297" id="Footnote_297"></a><a href="#FNanchor_297"><span class="label">297</span></a> <i>Voyez</i> dans les <i>Poésies de Malherbe</i> la paraphrase du
+psaume 8, pag. 60 de l'édition Barbou.</p>
+
+<p><a name="Footnote_298" id="Footnote_298"></a><a href="#FNanchor_298"><span class="label">298</span></a> <i>Poésies de Malherbe</i>, déjà citées, pag. 149.</p>
+
+<p><a name="Footnote_299" id="Footnote_299"></a><a href="#FNanchor_299"><span class="label">299</span></a> <i>Poésies de Malherbe</i>, déjà citées, pag. 143.</p>
+
+<p><a name="Footnote_300" id="Footnote_300"></a><a href="#FNanchor_300"><span class="label">300</span></a> Omis par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_301" id="Footnote_301"></a><a href="#FNanchor_301"><span class="label">301</span></a> Son <i>Historiette</i> suit immédiatement celle-ci.</p>
+
+<p><a name="Footnote_302" id="Footnote_302"></a><a href="#FNanchor_302"><span class="label">302</span></a> Ce fait très-curieux ne se trouve pas dans la <i>Vie</i>
+donnée par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_303" id="Footnote_303"></a><a href="#FNanchor_303"><span class="label">303</span></a> Racan a aimé madame de Moret, sa parente, car on voit
+dans ses vers qu'il parle de cet &oelig;il qu'elle perdit ou qu'elle
+feignit d'avoir perdu. Voyez l'<i>Historiette</i> de madame de Moret. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_304" id="Footnote_304"></a><a href="#FNanchor_304"><span class="label">304</span></a> On lit dans les <i>&OElig;uvres de Malherbe</i> une chanson
+adressée à la marquise de Rambouillet, sous le nom de <i>Rodanthe</i>, pag.
+234 de l'édition déjà citée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_305" id="Footnote_305"></a><a href="#FNanchor_305"><span class="label">305</span></a> <i>Voyez</i> le fragment pour madame la marquise de
+Rambouillet, 1624 ou 1625, dans les <i>Poésies de Malherbe</i>, pag. 254 de
+l'édition Barbou. Tallemant paroît avoir cité de mémoire les vers que
+madame de Rambouillet disoit avoir été faits pour elle; nous croyons
+devoir les rétablir ici:</p>
+
+<p class="left30">
+Celle belle bergère, à qui les Destinées<br />
+Sembloient avoir gardé mes dernières années,<br />
+Eut en perfection tous les rares trésors<br />
+Qui parent un esprit et font aimer un corps.<br />
+Ce ne furent qu'attraits, ce ne furent que charmes;<br />
+Sitôt que je la vis, je lui rendis les armes,<br />
+Un objet si puissant ébranla ma raison.<br />
+Je voulus être sien, j'entrai dans sa prison,<br />
+Et de tout mon pouvoir essayai de lui plaire<br />
+Tant que ma servitude espéra du salaire;<br />
+Mais comme j'aperçus l'infaillible danger<br />
+Où, si je poursuivois, je m'allois engager,<br />
+Le soin de mon salut m'ôta cette pensée;<br />
+J'eus honte de brûler pour une âme glacée,<br />
+Et sans me travailler à lui faire pitié,<br />
+Restreignis mon amour aux termes d'amitié.</p>
+
+<p><a name="Footnote_306" id="Footnote_306"></a><a href="#FNanchor_306"><span class="label">306</span></a> Cette curieuse anecdote et les détails qui la précèdent
+n'ont point été donnés par Racan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_307" id="Footnote_307"></a><a href="#FNanchor_307"><span class="label">307</span></a> Cette chanson paroît avoir été adressée à la marquise
+de Rambouillet sous le nom de <i>Rodanthe</i>. On est d'autant plus porté à
+le croire que l'on y retrouve les mêmes images sur la froideur de sa
+maîtresse, que dans les fragments cités plus haut.</p>
+
+<p>Voici la seconde stance:</p>
+
+<p class="left30">
+En tous climats, voire au fond de la Thrace,<br />
+<span class="i1">Après les neiges et les glaçons,</span><br />
+<span class="i2">Le beau temps reprend sa place,</span><br />
+Et les étés mûrissent les moissons;<br />
+<span class="i1">Chaque saison y fait son cours;</span><br />
+En vous seule on trouve qu'il gèle toujours.</p>
+
+<p><a name="Footnote_308" id="Footnote_308"></a><a href="#FNanchor_308"><span class="label">308</span></a> <i>Poésies de Malherbe</i>, pag. 101. Ces vers sont indiqués
+dans toutes les éditions de Malherbe comme étant adressés à la
+vicomtesse d'Auchy. (Voyez l'<i>Historiette</i> de cette dame à la suite de
+l'article sur Malherbe.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_309" id="Footnote_309"></a><a href="#FNanchor_309"><span class="label">309</span></a> Catherine Chabot, fille de Jacques, marquis de
+Mirebeau, veuve de César-Auguste de Saint-Lari, baron de Termes, se
+remaria à Claude Vignier, président au parlement de Metz; elle mourut
+en 1662.</p>
+
+<p><a name="Footnote_310" id="Footnote_310"></a><a href="#FNanchor_310"><span class="label">310</span></a> On n'a vu ce fait rapporté nulle part ainsi et avec
+autant de détails. Ceux des contemporains qui ont parlé de la mort
+tragique du fils de Malherbe se sont tous accordés à dire qu'il avoit
+été tué en duel.</p>
+
+<p><a name="Footnote_311" id="Footnote_311"></a><a href="#FNanchor_311"><span class="label">311</span></a> Piles est Fortia, et les Fortia passent pour être venus
+des Juifs. (T.)</p>
+
+<p>Une satire virulente de Philippe Desportes contre François de Fortia,
+trésorier des parties casuelles, et des épigrammes de Jean de Baïf, où
+Fortia n'étoit pas plus ménagé, auront sans doute donné lieu au bruit
+alors répandu que la famille de Fortia étoit juive d'origine. Ces
+pièces existent encore dans un manuscrit de la Bibliothèque du Roi,
+n<sup>o</sup> 7652, t. 3, p. 3, et 2220 du fonds Colbert. On ne peut les
+attribuer qu'à l'esprit de vengeance; François de Fortia ne s'étant
+sans doute pas montré fort empressé d'acquitter des assignations sur
+le trésor que Charles <span class="smcap">IX</span> avoit accordées aux deux poètes trop
+libéralement et sans consulter l'état de ses finances. Des quatre
+frères de François, l'aîné, Jean de Fortia, avoit embrassé l'état
+ecclésiastique, et étoit aussi prêtre de la métropole de Tours;
+Pierre, le plus jeune, étoit abbé de Saint-Acheul, et mourut en 1580,
+comme on le voit dans le <i>Gallia Christiana</i>, t. 10, pag. 1328.
+D'ailleurs, dès la fin du seizième siècle, toutes les branches de
+cette maison firent sans difficulté leurs preuves pour être admises
+dans l'ordre de Malte, où l'on exigeoit quatre degrés de noblesse dans
+chacune des lignes paternelles et maternelles. M. le comte de Fortia
+de Piles, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,
+auquel la littérature et l'histoire doivent d'importantes
+publications, est aujourd'hui le dernier rejeton de cette famille
+noble et ancienne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_312" id="Footnote_312"></a><a href="#FNanchor_312"><span class="label">312</span></a> Malherbe mourut en 1628, à l'âge de soixante-treize
+ans.</p>
+
+<p><a name="Footnote_313" id="Footnote_313"></a><a href="#FNanchor_313"><span class="label">313</span></a> Voir précédemment, pag. <a href="#Page_171">171</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_314" id="Footnote_314"></a><a href="#FNanchor_314"><span class="label">314</span></a> On raconte différemment ce qui se passa à sa mort.</p>
+
+<p>Il est mort au mois d'octobre 1628. Son confesseur, voyant que sa
+maladie étoit dangereuse, le pressa de se confesser; il s'en excusa en
+disant qu'il se confesseroit à la Toussaint, comme il avoit coutume de
+le faire: «Mais, monsieur, dit le confesseur, vous m'aviez toujours
+dit que vous vouliez faire comme les autres, en ce qui regarde le
+christianisme. Tous les bons chrétiens se confessent avant que de
+mourir.&mdash;Vous avez raison, reprit Malherbe, je veux donc aussi me
+confesser, je veux aller où vont tous les autres, <i>on ne fera pas un
+paradis exprès pour moi</i>, et il se confessa.» (<i>Extrait d'un manuscrit
+du même temps.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_315" id="Footnote_315"></a><a href="#FNanchor_315"><span class="label">315</span></a> Charles Paulet, secrétaire de la chambre du Roi, a été
+l'inventeur et le premier fermier de cet impôt, qui consistoit dans
+une somme que les officiers de judicature ou de finances payoient
+chaque année aux parties casuelles, afin de conserver, en cas de mort,
+leurs charges à leurs veuves et à leurs héritiers; autrement elles
+auroient été déclarées vacantes au profit du Roi. Ce droit, établi par
+un édit du 12 septembre 1604, fut d'abord de quatre deniers pour
+livre, et depuis 1618, il étoit du soixantième denier du tiers du prix
+de la charge.</p>
+
+<p><a name="Footnote_316" id="Footnote_316"></a><a href="#FNanchor_316"><span class="label">316</span></a> On raconte que l'on trouva deux rossignols morts sur le
+bord d'une fontaine où elle avoit chanté tout le jour. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_317" id="Footnote_317"></a><a href="#FNanchor_317"><span class="label">317</span></a> <i>Voyez</i> plus haut, page 101 de ce volume.</p>
+
+<p><a name="Footnote_318" id="Footnote_318"></a><a href="#FNanchor_318"><span class="label">318</span></a> Depuis M. de Souvray. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_319" id="Footnote_319"></a><a href="#FNanchor_319"><span class="label">319</span></a> Village par-delà Mont-Rouge, à une lieue de Paris.
+(T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_320" id="Footnote_320"></a><a href="#FNanchor_320"><span class="label">320</span></a> Portée à la médisance.</p>
+
+<p><a name="Footnote_321" id="Footnote_321"></a><a href="#FNanchor_321"><span class="label">321</span></a> Claude Duval, sieur de Coupeauville, abbé de La
+Victoire, auprès de Senlis. Tallemant en parle plus bas.</p>
+
+<p><a name="Footnote_322" id="Footnote_322"></a><a href="#FNanchor_322"><span class="label">322</span></a> Bonnet aplati qui couvre les oreilles et est échancré
+par-devant. (<i>Dict. de Trévoux.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_323" id="Footnote_323"></a><a href="#FNanchor_323"><span class="label">323</span></a> C'étoit un impertinent nommé Dubois. (T).</p>
+
+<p><a name="Footnote_324" id="Footnote_324"></a><a href="#FNanchor_324"><span class="label">324</span></a> Bodeau, marchand linger. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_325" id="Footnote_325"></a><a href="#FNanchor_325"><span class="label">325</span></a> Le commandeur de Sillery. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_326" id="Footnote_326"></a><a href="#FNanchor_326"><span class="label">326</span></a> C'est pour augmenter les diverses conditions. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_327" id="Footnote_327"></a><a href="#FNanchor_327"><span class="label">327</span></a> Bordier, poète royal pour les ballets, un impertinent
+qui la pensa faire devenir folle. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_328" id="Footnote_328"></a><a href="#FNanchor_328"><span class="label">328</span></a> Saint-Brisson Séguier, un gros dada qui tous les matins
+demandoit <i>l'avoine</i>: son valet de chambre s'appeloit ainsi. Il y
+avoit un vaudeville:</p>
+
+<p class="left30">
+Et le gros Saint-Brisson<br />
+Dépense plus en son<br />
+Que Guillaume en farine. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_329" id="Footnote_329"></a><a href="#FNanchor_329"><span class="label">329</span></a> L'abbesse de Saint-Étienne de Reims étoit une
+demoiselle d'Angennes. (<i>Voyez</i> plus loin son article à la suite de
+celui de madame de Rambouillet, sa mère.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_330" id="Footnote_330"></a><a href="#FNanchor_330"><span class="label">330</span></a> <i>Voyez</i>, sur une pièce de vers intitulée le <i>Récit de
+la Lionne</i>, une note de l'article <span class="smcap">Chapelain</span> dans le volume suivant.</p>
+
+<p><a name="Footnote_331" id="Footnote_331"></a><a href="#FNanchor_331"><span class="label">331</span></a> Maîtresse de Malherbe. Voir précédemment, page <a href="#Page_188">188</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_332" id="Footnote_332"></a><a href="#FNanchor_332"><span class="label">332</span></a> Elle s'appeloit Charlotte des Ursins, vicomtesse
+d'Auchy, ou Ochy. Ce dernier nom paroît être altéré. (<i>Voir</i> la
+Dédicace à elle adressée du <i>Recueil des plus beaux vers de ce temps</i>;
+Paris, Toussaint Du Bray, 1609, in-8<sup>o</sup>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_333" id="Footnote_333"></a><a href="#FNanchor_333"><span class="label">333</span></a> Ce vers se trouve dans un sonnet pour la vicomtesse
+d'Auchy, sous le nom de Caliste, 1608. (<i>&OElig;uvres de Malherbe</i>,
+Paris, Barbou, 1764, in-8<sup>o</sup>, pag. 120.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_334" id="Footnote_334"></a><a href="#FNanchor_334"><span class="label">334</span></a> Oculiste du temps.</p>
+
+<p><a name="Footnote_335" id="Footnote_335"></a><a href="#FNanchor_335"><span class="label">335</span></a> Cette pièce, composée de cinq stances, se trouve dans
+le Recueil intitulée: <i>le Séjour des Muses, ou la Cresme des bons
+vers</i>, Rouen, 1626, in-12, pag. 57. Elle existe aussi dans le Recueil
+de Toussaint Du Bray, 1609, pag. 367.</p>
+
+<p><a name="Footnote_336" id="Footnote_336"></a><a href="#FNanchor_336"><span class="label">336</span></a> <i>Voyez</i> précédemment, pag. 188 de ce volume.</p>
+
+<p><a name="Footnote_337" id="Footnote_337"></a><a href="#FNanchor_337"><span class="label">337</span></a> En 1638.</p>
+
+<p><a name="Footnote_338" id="Footnote_338"></a><a href="#FNanchor_338"><span class="label">338</span></a> <i>Traité des fortifications</i>, 1645, in-folio, ouvrage
+estimé, réimprimé en 1689, in-12. Pagan, né en 1604, mourut le 18
+novembre 1665.</p>
+
+<p><a name="Footnote_339" id="Footnote_339"></a><a href="#FNanchor_339"><span class="label">339</span></a> François Hédelin, abbé d'Aubignac, auteur de la
+<i>Pratique du théâtre</i>, et de beaucoup d'autres ouvrages peu estimés,
+mourut en 1676.</p>
+
+<p><a name="Footnote_340" id="Footnote_340"></a><a href="#FNanchor_340"><span class="label">340</span></a> Il étoit introducteur des ambassadeurs. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_341" id="Footnote_341"></a><a href="#FNanchor_341"><span class="label">341</span></a> Tallemant lui consacre plus loin une <i>Historiette</i> dans
+ces <i>Mémoires</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_342" id="Footnote_342"></a><a href="#FNanchor_342"><span class="label">342</span></a> C'est le refrain de la quatorzième chanson de Gaulthier
+Garguille (pag. 26 de l'édition de 1641, et 27 de la réimpression de
+1758).</p>
+
+<p><a name="Footnote_343" id="Footnote_343"></a><a href="#FNanchor_343"><span class="label">343</span></a> C'étoit le cardinal de Retz, oncle et prédécesseur du
+fameux coadjuteur.</p>
+
+<p><a name="Footnote_344" id="Footnote_344"></a><a href="#FNanchor_344"><span class="label">344</span></a> Le <i>cadenas</i> étoit une espèce de coffret d'or ou de
+vermeil, où l'on mettoit le couteau, la cuillère, la fourchette, etc.,
+dont on se servoit à la table des rois et des princes. (<i>Dict. de
+Trévoux.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_345" id="Footnote_345"></a><a href="#FNanchor_345"><span class="label">345</span></a> Ou <i>Crillon</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_346" id="Footnote_346"></a><a href="#FNanchor_346"><span class="label">346</span></a> Il avoit été fait cardinal par la faveur de madame de
+Beaufort, en la place du maréchal d'Estrées. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_347" id="Footnote_347"></a><a href="#FNanchor_347"><span class="label">347</span></a> Nicolas Vauquelin, seigneur Des Yvetaux, mort le 9 mars
+1649, âgé de quatre-vingt-dix ans.</p>
+
+<p><a name="Footnote_348" id="Footnote_348"></a><a href="#FNanchor_348"><span class="label">348</span></a> Suivant la <i>Biographie universelle</i>, on a dit par
+erreur, que Des Yvetaux avoit été lieutenant-général, et on l'auroit
+ainsi confondu avec son frère qui a rempli cette charge. La
+<i>Biographie</i> s'est trompée; Huet, dans ses <i>Origines de Caen</i> (Rouen,
+1706, p. 355) dit positivement que Jean Vauquelin, père de Des
+Yvetaux, «l'adopta à son tribunal, et lui résigna sa charge de
+lieutenant-général.» Il ajoute que le maréchal d'Estrées «l'exhorta de
+venir à la cour et de ne pas passer sa vie à donner des sentences;»
+que Des Yvetaux fut déterminé à suivre ce conseil «par une disgrâce
+qui lui arriva, ayant été cité au parlement de Rouen pour rendre
+raison de l'irrégularité de quelque sentence;» qu'alors il vendit sa
+charge à Guillaume Vauquelin, son frère cadet. On voit par là que
+Tallemant a été bien instruit de ce qui concernoit le poète Des
+Yvetaux.</p>
+
+<p><a name="Footnote_349" id="Footnote_349"></a><a href="#FNanchor_349"><span class="label">349</span></a> Il fit pour celui-ci l'<i>Institution du Prince</i> en vers
+(T.). Cette pièce a dû être imprimée séparément avant 1612; car, citée
+dans le discours adressé à la Reine, dont il va être question, elle a
+été ensuite insérée dans les <i>Délices de la Poésie françoise</i>; Paris,
+Toussainct Du Bray, 1615, p. 417.</p>
+
+<p><a name="Footnote_350" id="Footnote_350"></a><a href="#FNanchor_350"><span class="label">350</span></a> Louis <span class="smcap">XIII</span>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_351" id="Footnote_351"></a><a href="#FNanchor_351"><span class="label">351</span></a> <i>Voyez</i> le Discours présenté à la Reine-mère du Roi, en
+l'année 1612, à la suite des <i>Mémoires d'État</i>, par M. de Villeroi,
+tom. 5, pag. 199, Amsterdam, 1725.</p>
+
+<p><a name="Footnote_352" id="Footnote_352"></a><a href="#FNanchor_352"><span class="label">352</span></a> Marguerite de Burtio de la Tour, femme de Jacques de
+Lallier, seigneur Du Pin. Marie de Lallier, sa fille, épousa en 1637
+le comte d'Estrades, qui fut créé maréchal de France en 1675.</p>
+
+<p><a name="Footnote_353" id="Footnote_353"></a><a href="#FNanchor_353"><span class="label">353</span></a> On appeloit ainsi des peaux de mouton passées en
+basanes, sur lesquelles étoient représentées en relief diverses sortes
+de grotesques relevées d'or ou d'argent, de vermillon ou autres
+couleurs (<i>Dictionnaire de Trévoux</i>). <i>Voyez</i> aussi les <i>Recherches
+sur le cuir doré</i>, par M. de La Querière; Rouen, Baudry, 1830,
+in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_354" id="Footnote_354"></a><a href="#FNanchor_354"><span class="label">354</span></a> Le Pré-aux-Clerc se terminoit à cette rue qui en a
+porté le nom jusqu'à la fin du seizième siècle. (<i>Recherches sur
+Paris</i>, par Sauval, quartier de Saint-Germain-des-Prés, pag. 37.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_355" id="Footnote_355"></a><a href="#FNanchor_355"><span class="label">355</span></a> «Des Yvetaux, dit Ségrais, avoit épousé une
+mademoiselle Dupuis, joueuse de harpe, qui étoit d'Etampes, et qui
+avoit son frère qui en jouoit par les cabarets. Souvent ils prenoient
+la houlette avec le chapeau et l'habillement de bergers, et chantoient
+ensemble des vers que Des Yvetaux lui-même avoit composés. Il étoit
+encore vivant quand j'arrivai à Paris, mais je ne le vis pas; il
+demeuroit au faubourg Saint-Germain, où il recevoit grande compagnie
+sans aller voir personne.» (<i>Mémoires anecdotes de Ségrais</i>;
+Amsterdam, 1723, p. 115.) Tallemant entre dans des détails beaucoup
+plus étendus, et ayant connu personnellement Des Yvetaux, il mérite
+plus de confiance que Ségrais.</p>
+
+<p><a name="Footnote_356" id="Footnote_356"></a><a href="#FNanchor_356"><span class="label">356</span></a> Hercule Vauquelin, fils de Guillaume, devint intendant
+de Languedoc. (<i>Voyez</i> les <i>Origines de Caen</i>, par Huet, au lieu déjà
+cité.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_357" id="Footnote_357"></a><a href="#FNanchor_357"><span class="label">357</span></a> Jeanne de Schomberg, mariée en secondes noces en 1620 à
+Roger Du Plessis de Liancourt, duc de La Roche-Guyon. Sa fille, Jeanne
+Charlotte Du Plessis Liancourt épousa en 1659 François VII, duc de La
+Rochefoucauld, prince de Marsillac, fils de l'auteur des <i>Maximes</i>.
+C'est par ce mariage que la terre de Liancourt ainsi que l'hôtel de ce
+nom passèrent dans la maison des La Rochefoucauld.</p>
+
+<p><a name="Footnote_358" id="Footnote_358"></a><a href="#FNanchor_358"><span class="label">358</span></a> L'hôtel de Liancourt y touche. (T.)&mdash;L'hôtel de La
+Rochefoucauld, sur l'emplacement duquel la rue des Beaux-Arts a été
+percée en 1828.</p>
+
+<p><a name="Footnote_359" id="Footnote_359"></a><a href="#FNanchor_359"><span class="label">359</span></a> Le curé de Saint-Sulpice étant allé voir Des Yvetaux et
+lui faisant des réprimandes sur sa conduite si peu chrétienne, il lui
+répondit sans s'émouvoir: «M. le curé, il ne faut pas croire tout ce
+que l'on dit, il y a bien de la médisance; l'on me disoit l'autre jour
+que vous aimiez les garçons, mais je n'en voulois rien croire.» Le
+curé, offensé d'un tel compliment, ne jugea pas à propos de lui parler
+davantage et s'en alla. (<i>Extrait d'un manuscrit du même temps.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_360" id="Footnote_360"></a><a href="#FNanchor_360"><span class="label">360</span></a> Ce fut Tambonneau, le président, en ce temps-là
+amoureux de la Sacy, qui l'y fit aller. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_361" id="Footnote_361"></a><a href="#FNanchor_361"><span class="label">361</span></a> Marie d'Hautefort fut aimée de Louis <span class="smcap">XIII</span>, après la
+retraite de mademoiselle de La Fayette. Elle épousa en 1646 Charles,
+depuis maréchal de Schomberg.</p>
+
+<p><a name="Footnote_362" id="Footnote_362"></a><a href="#FNanchor_362"><span class="label">362</span></a> A la maison du financier Rambouillet.</p>
+
+<p><a name="Footnote_363" id="Footnote_363"></a><a href="#FNanchor_363"><span class="label">363</span></a> Elle le connoissoit bien, à ce qu'elle dit, mais elle
+ne put éviter de l'épouser: il a bien eu sa revanche depuis. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_364" id="Footnote_364"></a><a href="#FNanchor_364"><span class="label">364</span></a> Gabriel de Rochechouart, marquis de Mortemart, créé duc
+de Mortemart par lettres-patentes de décembre 1650, enregistrées au
+parlement le 15 décembre 1663. C'est le père de madame de Montespan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_365" id="Footnote_365"></a><a href="#FNanchor_365"><span class="label">365</span></a> Il chante aussi bien que qui que ce soit, et s'en
+pique. Cela est pourtant ridicule à son âge, et avec son cordon bleu
+et son brevet de duc. Il compose même et fait des airs. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_366" id="Footnote_366"></a><a href="#FNanchor_366"><span class="label">366</span></a> C'est-à-dire que chez madame de Sacy on appeloit M. de
+Mortemart, <i>M. le Marquis</i>, nonobstant son brevet de duc. «Quand on
+dit <i>monsieur</i>, sans queue, on entend le maître de la maison.» (<i>Dict.
+de Trévoux.</i>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_367" id="Footnote_367"></a><a href="#FNanchor_367"><span class="label">367</span></a> Diane de Grandseigne, duchesse de Mortemart. Elle
+mourut à Poitiers en 1666.</p>
+
+<p><a name="Footnote_368" id="Footnote_368"></a><a href="#FNanchor_368"><span class="label">368</span></a> Charles de Lorraine, duc de Guise, né le 20 août 1571,
+mort en 1640.</p>
+
+<p><a name="Footnote_369" id="Footnote_369"></a><a href="#FNanchor_369"><span class="label">369</span></a> Le comte de Tonnerre avoit fait peindre la belle de
+Châteauneuf sur un trône, et lui humilié devant elle qui lui mettoit
+le pied sur la gorge. (T.)</p>
+
+<p>Cette belle Châteauneuf ne seroit-elle pas la maîtresse de Charles <span class="smcap">IX</span>
+dont Dreux du Radier a vainement cherché le nom? (<i>Voyez</i> les
+<i>Anecdotes des Reines et Régentes</i>, Paris, 1808, tom. 5, pag. 30.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_370" id="Footnote_370"></a><a href="#FNanchor_370"><span class="label">370</span></a> Je sais cela d'un parent de la dame, mais il ne l'a
+jamais voulu nommer. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_371" id="Footnote_371"></a><a href="#FNanchor_371"><span class="label">371</span></a> Un M. de Montpensier, aîné du père de celui-ci, mais
+qui n'eut point d'enfants, par je ne sais quelle bizarrerie, étant
+prince et marié, alloit toujours vêtu de long. (T.) C'est-à-dire en
+habit long, en robe et simarre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_372" id="Footnote_372"></a><a href="#FNanchor_372"><span class="label">372</span></a> Première femme de Gaston, duc d'Orléans, et mère de
+mademoiselle de Montpensier.</p>
+
+<p><a name="Footnote_373" id="Footnote_373"></a><a href="#FNanchor_373"><span class="label">373</span></a> On conte de ce Fouilloux qu'étant nouveau venu de sa
+province de Saintonge, les filles de la Reine le prirent pour un bon
+campagnard; il n'étoit pourtant pas si niais. Elles lui demandèrent
+bien des choses à quoi il répondit en innocent. «Eh! ma compagne,
+qu'il est bon! se disoient-elles l'une à l'autre.&mdash;Mais à quoi vous
+divertissez-vous dans votre voisinage?&mdash;Eh! dit-il, je nous
+entre-f.....» Les voilà toutes à fuir: depuis elles ne se jouèrent
+plus à lui. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_374" id="Footnote_374"></a><a href="#FNanchor_374"><span class="label">374</span></a> Raphaël Corbinelli, père de Jean Corbinelli, qui a été
+plus célèbre par l'amitié que lui portoit madame de Sévigné, que par
+les ouvrages qu'il a laissés. Raphaël, secrétaire du maréchal d'Ancre,
+fut enveloppé dans sa disgrâce. (<i>Voyez</i> le <i>Mercure français</i>, tom.
+4, deuxième partie, pag. 205.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_375" id="Footnote_375"></a><a href="#FNanchor_375"><span class="label">375</span></a> <i>Variante du manuscrit</i>: «Les gens de notre maison ne
+se repentent jamais de leurs libéralités.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_376" id="Footnote_376"></a><a href="#FNanchor_376"><span class="label">376</span></a> Il y a dans les Quatrains:</p>
+
+<p class="left30">
+Sois juste et droit et en toute saison;<br />
+De l'innocence prends en mais la raison.</p>
+
+<p><a name="Footnote_377" id="Footnote_377"></a><a href="#FNanchor_377"><span class="label">377</span></a> M. de Guise ne donna pas loisir à Saint-Paul de mettre
+l'épée à la main. (T.) C'est ce qu'on appelle un assassinat.</p>
+
+<p><a name="Footnote_378" id="Footnote_378"></a><a href="#FNanchor_378"><span class="label">378</span></a> Edme de Malain, baron de Lux, lieutenant du Roi en
+Bourgogne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_379" id="Footnote_379"></a><a href="#FNanchor_379"><span class="label">379</span></a> Ce n'étoit qu'un prétexte; on vouloit se défaire à tout
+prix du baron de Lux. On lit de très-curieux détails sur cette affaire
+dans les <i>Mémoires de Fontenay-Mareuil</i>, tom. 50, pag. 199 de la
+première série de la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de
+France.</p>
+
+<p><a name="Footnote_380" id="Footnote_380"></a><a href="#FNanchor_380"><span class="label">380</span></a> Il s'appeloit Cauchon, et il prit un surnom, comme
+c'étoit alors l'usage. Charles Cauchon de Maupas, baron Du Tour, étoit
+né en 1566. Son père étoit grand-fauconnier de Henri <span class="smcap">IV</span>, lorsque ce
+prince n'étoit que roi de Navarre. Il devint conseiller d'État, et fut
+chargé de plusieurs ambassades. On a publié à Reims, en 1638, quelque
+poésies du baron Du Tour.</p>
+
+<p><a name="Footnote_381" id="Footnote_381"></a><a href="#FNanchor_381"><span class="label">381</span></a> Henri de Cauchon de Maupas Du Tour, évêque du Puy en
+1641, fut transféré en 1661 à l'évêché d'Évreux. On a de lui une <i>Vie</i>
+de saint François de Sales et d'autres ouvrages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_382" id="Footnote_382"></a><a href="#FNanchor_382"><span class="label">382</span></a> Qui est gouverneur de Châlons et l'a été de Perpignan,
+et qui est lieutenant de roi des Trois-Évêchés. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_383" id="Footnote_383"></a><a href="#FNanchor_383"><span class="label">383</span></a> Ceci rappelle les regrets que Brienne fait si bien
+exprimer au cardinal Mazarin dans sa dernière maladie. (<i>Mémoires de
+Brienne</i>, 1828, tom. 2, pag. 127.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_384" id="Footnote_384"></a><a href="#FNanchor_384"><span class="label">384</span></a> On appelle ces toiles de la noyale. (T.) Elles prennent
+leur nom de Noyal-sur-Vilaine, bourg situé auprès de Vitré, où on les
+fabrique.</p>
+
+<p><a name="Footnote_385" id="Footnote_385"></a><a href="#FNanchor_385"><span class="label">385</span></a> François de Cossé, duc de Brissac, mort le 3 décembre
+1651, avoit épousé Guyonne Ruelan, fille de Gilles, sieur du Rocher
+Portail, et de Françoise de Miolaix. De ce mariage sont sortis les
+ducs de Brissac et les comtes de Cossé.</p>
+
+<p><a name="Footnote_386" id="Footnote_386"></a><a href="#FNanchor_386"><span class="label">386</span></a> <i>Voyez</i> dans l'article de la maréchale de Thémines, des
+détails curieux sur Le Pailleur.</p>
+
+<p><a name="Footnote_387" id="Footnote_387"></a><a href="#FNanchor_387"><span class="label">387</span></a> Charles d'Albert, duc de Luynes, né le 5 août 1578,
+mort le 14 décembre 1621.</p>
+
+<p><a name="Footnote_388" id="Footnote_388"></a><a href="#FNanchor_388"><span class="label">388</span></a> On lit des détails analogues à ceux que donne
+Tallemant, dans les Mémoires du cardinal de Richelieu, sous l'année
+1614. (V. ces <i>Mémoires</i>, t. 10, pag. 354 et tom. 21 <i>bis</i>, pag. 212,
+de la 2<sup>e</sup> série de la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de
+France.) Cette partie de Mémoires, sous le titre de l'<i>Histoire de la
+mère et du fils</i>, a été publiée à Amsterdam, comme l'ouvrage de
+Mézerai. M. Monmerqué possède un manuscrit de ce dernier ouvrage en 2
+vol. in-4<sup>o</sup>, qui porte de nombreuses corrections de la main du
+cardinal. Il est intitulé: <i>l'Histoire de la mère et du fils,
+c'est-à-dire de Marie de Médicis, femme du grand Henri et mère de
+Louis <span class="smcap">XIII</span></i>. La maison de Luynes a la prétention de descendre d'une
+famille Alberti de Florence. On peut voir dans le Moreri tout
+l'échafaudage généalogique qui a été dressé pour établir les temps
+fabuleux de cette maison. L'opinion commune, conforme à celle des
+contemporains, est que le connétable de Luynes étoit un fort petit
+gentilhomme. On peut voir aussi, sur les commencements de sa fortune,
+les Mémoires de Fontenay-Mareuil, tom. 50, p. 131, de la 1<sup>re</sup> série
+des Mémoires relatifs à l'histoire de France.</p>
+
+<p><a name="Footnote_389" id="Footnote_389"></a><a href="#FNanchor_389"><span class="label">389</span></a> Suivant le cardinal Richelieu, ce chanoine s'appeloit
+Guillaume Ségur, et <i>Aubert</i> ou <i>Albert</i> étoit le nom de la
+concubine.</p>
+
+<p><a name="Footnote_390" id="Footnote_390"></a><a href="#FNanchor_390"><span class="label">390</span></a> C'est ce qui fut cause que le comte Du Lude, après M.
+de Brèves, fut gouverneur de M. d'Orléans; puis le maréchal d'Ornano
+le fut, et ensuite M. de Bellegarde eut soin de sa conduite, sans
+qualité de gouverneur. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_391" id="Footnote_391"></a><a href="#FNanchor_391"><span class="label">391</span></a> Ordinaire, c'est-à-dire gentilhomme ordinaire de la
+chambre du Roi.</p>
+
+<p><a name="Footnote_392" id="Footnote_392"></a><a href="#FNanchor_392"><span class="label">392</span></a> Jacques de Souvré, fils de Gilles de Souvré, maréchal
+de France. Il devint grand-prieur de France, en 1667. C'est lui qui a
+fait bâtir le palais du Temple. Le nom de cette maison s'écrivoit
+<i>Souvré</i>, nous avons sous les yeux une quittance signée par le
+maréchal; mais il est souvent écrit <i>Souvray</i> dans les Mémoires du
+temps.</p>
+
+<p><a name="Footnote_393" id="Footnote_393"></a><a href="#FNanchor_393"><span class="label">393</span></a> Marie de Rohan, morte le 12 août 1679.</p>
+
+<p><a name="Footnote_394" id="Footnote_394"></a><a href="#FNanchor_394"><span class="label">394</span></a> Marie de Rohan, duchesse de Luynes, étoit surintendante
+de la maison de la Reine; devenue veuve en 1621, elle se remaria avec
+le duc de Chevreuse, sous le nom duquel elle est célèbre par ses
+intrigues, et surtout par l'amitié dont Anne d'Autriche l'honora.
+Celle-ci pouvoit bien avoir ses motifs de ne concevoir aucune
+inquiétude des empressements du Roi pour la belle connétable. Nous
+lisons, t. 13, p. 633, du Recueil manuscrit de Conrart (Bibliothèque
+de l'Arsenal, 902, in-fol.), que Louis <span class="smcap">XIII</span> disant à madame de
+Chevreuse qu'il aimoit ses maîtresses de la ceinture en haut, elle lui
+répondit: «Sire, elles se ceindront donc comme Gros Guillaume: au
+milieu des cuisses.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_395" id="Footnote_395"></a><a href="#FNanchor_395"><span class="label">395</span></a> Anne-Marie de Luynes, morte sans alliance.</p>
+
+<p><a name="Footnote_396" id="Footnote_396"></a><a href="#FNanchor_396"><span class="label">396</span></a> Claude de Lorraine, né le 5 juin 1578, mort le 24
+janvier 1657.</p>
+
+<p><a name="Footnote_397" id="Footnote_397"></a><a href="#FNanchor_397"><span class="label">397</span></a> Le mari de cette dame, pour guérir une religieuse
+possédée, lui fit donner un lavement d'eau-bénite. Elle étoit
+d'Allègre. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_398" id="Footnote_398"></a><a href="#FNanchor_398"><span class="label">398</span></a> Henriette-Marie de France, fille de Henri <span class="smcap">IV</span>, qui
+épousa Charles <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_399" id="Footnote_399"></a><a href="#FNanchor_399"><span class="label">399</span></a> Suivant le comte de Brienne, les caprices de la Reine
+allèrent plus loin que de vouloir voir le cardinal <i>vêtu de toile
+d'argent gris de lin</i>. «La princesse, dit-il, et sa confidente
+(<i>madame de Chevreuse sans aucun doute</i>) avoient en ce temps l'esprit
+tourné à la joie pour le moins autant qu'à l'intrigue. Un jour
+qu'elles causoient ensemble et qu'elles ne pensoient qu'à rire aux
+dépens de l'amoureux cardinal: «Il est passionnément épris, madame,
+dit la confidente, je ne sache rien qu'il ne fît pour plaire à Votre
+Majesté. Voulez-vous que je vous l'envoie un soir, dans votre chambre,
+vêtu en baladin; que je l'oblige à danser ainsi une sarabande; le
+voulez-vous? il y viendra.&mdash;Quelle folie!» dit la princesse. Elle
+étoit jeune, elle étoit femme, elle étoit vive et gaie; l'idée d'un
+pareil spectacle lui parut divertissante. Elle prit au mot sa
+confidente, qui fut, du même pas, trouver le cardinal. Ce grand
+ministre, quoiqu'il eût dans la tête toutes les affaires de l'Europe,
+ne laissoit pas en même temps de livrer son c&oelig;ur à l'amour. Il
+accepta ce singulier rendez-vous: il se croyoit déjà maître de sa
+conquête; mais il en arriva autrement. Boccau, qui étoit le Baptiste
+d'alors, et jouoit admirablement du violon, fut appelé. On lui
+recommanda le secret: de tels secrets se gardent-ils? c'est donc de
+lui qu'on a tout su. Richelieu étoit vêtu d'un pantalon de velours
+vert: il avoit à ses jarretières des sonnettes d'argent; il tenoit en
+mains des castagnettes, et dansa la sarabande que joua Boccau. Les
+spectatrices et le violon étoient cachés, avec Vautier et Beringhen,
+derrière un paravent d'où l'on voyoit les gestes du danseur. On rioit
+à gorge déployée; et qui pourroit s'en empêcher, puisqu'après
+cinquante ans, j'en ris encore moi-même?» (<i>Mémoires de Brienne</i>,
+1828, t. 1, p. 274-6.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_400" id="Footnote_400"></a><a href="#FNanchor_400"><span class="label">400</span></a> C'est un sobriquet jouant sur le nom de l'archevêque;
+mais comme anagramme, il seroit inexact.</p>
+
+<p><a name="Footnote_401" id="Footnote_401"></a><a href="#FNanchor_401"><span class="label">401</span></a> Ceci se passoit en 1687, époque à laquelle La Porte,
+porte-manteau de la Reine, soupçonné d'avoir servi d'intermédiaire aux
+correspondances de cette princesse, fut mis à la Bastille. (<i>Voyez</i>
+les <i>Mémoires de La Porte</i>, tom. 59 de la deuxième série des Mémoires
+relatifs à l'histoire de France.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_402" id="Footnote_402"></a><a href="#FNanchor_402"><span class="label">402</span></a> Nous lisons l'épisode suivant de la fuite de la
+duchesse dans le Recueil précité de Conrart: «Étant arrivée un soir
+proche des Pyrénées, en un lieu où il n'y avoit de logement que chez
+le curé, qui encore n'avoit que son lit, elle lui dit qu'elle étoit si
+lasse qu'il falloit qu'elle se couchât pour se reposer: parlant
+néanmoins comme si elle eût été un cavalier; et le curé contestant et
+disant qu'il ne quitteroit point son lit; enfin ils convinrent qu'ils
+s'y coucheroient tous trois ensemble, ce qui se fit en effet. Le matin
+les deux cavaliers remontèrent à cheval, et la duchesse de Chevreuse,
+en partant, donna au curé un billet par lequel elle l'avertissoit
+qu'il avoit couché la nuit avec la duchesse de Chevreuse et sa fille,
+et qu'il se souvînt que s'il n'avoit pas usé de son avantage, ce
+n'étoit pas à elles qu'il avoit tenu.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_403" id="Footnote_403"></a><a href="#FNanchor_403"><span class="label">403</span></a> Sur l'air de la belle Piémontaise dont la reprise est:</p>
+
+<p class="left30">
+<span class="i3">Elle est</span><br />
+Au régiment des gardes<br />
+<span class="i2">Comme un cadet. (T.)</span></p>
+
+<p><a name="Footnote_404" id="Footnote_404"></a><a href="#FNanchor_404"><span class="label">404</span></a> Charles de Lorraine, duc de Guise.</p>
+
+<p><a name="Footnote_405" id="Footnote_405"></a><a href="#FNanchor_405"><span class="label">405</span></a> Henriette de Lorraine-Chevreuse, abbesse de Jouarre,
+née en 1631, morte en 1694. Elle avoit servi d'intermédiaire à Anne
+d'Autriche pour les correspondances que cette Reine entretenoit avec
+la maison de Lorraine. (<i>Voyez</i> les <i>Mémoires de La Porte</i>, tom. 59,
+pag. 335 de la deuxième série de la Collection des Mémoires relatifs à
+L'histoire de France.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_406" id="Footnote_406"></a><a href="#FNanchor_406"><span class="label">406</span></a> Louis-Charles d'Albert, duc de Luynes, né le 25
+décembre 1620, mort le 10 octobre 1690. On a de lui beaucoup
+d'ouvrages ascétiques, dont on trouve l'indication dans le
+<i>Dictionnaire des ouvrages anonymes</i> de Barbier, tom. 4, <i>tables</i>,
+pag. 379, Paris, 1827.</p>
+
+<p><a name="Footnote_407" id="Footnote_407"></a><a href="#FNanchor_407"><span class="label">407</span></a> Louise-Marie Seguier, marquise d'O, fille unique de
+Pierre Seguier, maître des requêtes, marquis de Soret.</p>
+
+<p><a name="Footnote_408" id="Footnote_408"></a><a href="#FNanchor_408"><span class="label">408</span></a> Elle avoit raison de parler ainsi, car cet homme étoit
+le plus indigne de vivre qui fut jamais. Il avoit été conseiller au
+parlement. Son père étoit mort président à mortier; mais il quitta la
+robe et prit l'épée, lui qui n'étoit qu'un poltron. Il épousa la fille
+du procureur-général de La Guesle, de cet homme qui pensa mourir de
+regret d'avoir introduit, quoique innocemment, le moine qui tua Henri
+<span class="smcap">III</span><a name="FNanchor_408-A" id="FNanchor_408-A"></a><a href="#Footnote_408-A" class="fnanchor">[408-A]</a>. Or, M. de La Guesle étoit gentilhomme et avoit un frère qui
+parvint à commander le régiment de Champagne. C'étoit beaucoup en ce
+temps-là. Cet homme fit quelque fortune et acheta le marquisat d'O. Il
+n'avoit point d'enfants. Madame de Soret étoit une de ses héritières,
+car elle avoit une s&oelig;ur. Soret, d'impatience d'avoir le bien de cet
+homme, le chicana en toutes choses, et enfin lui fit tirer un coup
+d'arquebuse, comme il revenoit de Saint-André, dont un gentilhomme qui
+étoit avec lui fut tué. On avéra que Soret avoit fait le coup. Mais
+l'oncle de sa femme ne le voulut pas perdre, et même, Soret étant
+mort, il fit madame de Soret son héritière, et la terre d'O lui vint.
+Depuis on l'appela la marquise d'O. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_408-A" id="Footnote_408-A"></a><a href="#FNanchor_408-A"><span class="label">408-A</span></a> Voyez la <i>Lettre d'un des premiers officiers de la cour du
+Parlement, écrite à un de ses amis sur le sujet de la mort du Roi,
+dans le Recueil de pièces servant à l'histoire de Henri <span class="smcap">III</span></i>; Cologne,
+P. du Marteau, 1663, page 141. On regrette de ne point trouver cette
+lettre à la suite du <i>Journal de Henri <span class="smcap">III</span></i> dans la Collection des
+Mémoires relatifs à l'Histoire de France.</p>
+
+<p><a name="Footnote_409" id="Footnote_409"></a><a href="#FNanchor_409"><span class="label">409</span></a> Le duc de Luynes, sans doute après que Tallemant eut
+écrit cet article, convola en secondes noces avec Anne de Rohan, dont
+il eut, comme de sa première femme, un très-grand nombre d'enfants; et
+après la mort de celle-ci, il épousa en troisièmes noces Marguerite
+d'Aligre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_410" id="Footnote_410"></a><a href="#FNanchor_410"><span class="label">410</span></a> François Annibal d'Estrées, duc, pair et maréchal de
+France, né en 1573, mort le 5 mai 1670. On a de lui: <i>Mémoires de la
+régence de Marie de Médicis</i>, 1666, in-12. Ils font partie du tom. 16
+de la deuxième série de la Collection des <i>Mémoires relatifs à
+l'Histoire de France</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_411" id="Footnote_411"></a><a href="#FNanchor_411"><span class="label">411</span></a> On appeloit ainsi le carrefour formé par les rues du
+Four et de l'Arbre-Sec, dans la rue Saint-Honoré.</p>
+
+<p><a name="Footnote_412" id="Footnote_412"></a><a href="#FNanchor_412"><span class="label">412</span></a> Son aîné fut tué au siége de Laon, et lui, qui étoit
+nommé à l'évêché de Noyon et au cardinalat, prit l'épée; le chapeau
+fut pour son cousin de Sourdis. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_413" id="Footnote_413"></a><a href="#FNanchor_413"><span class="label">413</span></a> Cet événement eut lieu en 1617; on en trouve le détail
+dans les <i>Mémoires de Déageant</i>; Grenoble, 1668, in-12, pag. 74 et
+suiv. Le gentilhomme y est appelé Gignier. Levassor a suivi le récit
+de Déageant dans son <i>Histoire de Louis</i> <span class="smcap">XIII</span>, liv. 2<sup>e</sup>; Amsterdam,
+1757, in-4<sup>o</sup>, tom. 1<sup>er</sup>, pag. 681. Les Mémoires de Déageant n'ont
+pas été réimprimés dans la Collection des Mémoires relatifs à
+l'histoire de France, mais on les trouve dans le tom. 3 des <i>Mémoires
+particuliers</i>, publiés en 1756 en 4 vol. in-12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_414" id="Footnote_414"></a><a href="#FNanchor_414"><span class="label">414</span></a> Le barisel, en italien <i>barigello</i>, est un officier
+chargé de veiller à la sûreté publique et d'arrêter les malfaiteurs.
+Il est le chef des sbires. Ses fonctions correspondent à celle que le
+chevalier-du-guet remplissait autrefois à Paris.</p>
+
+<p><a name="Footnote_415" id="Footnote_415"></a><a href="#FNanchor_415"><span class="label">415</span></a> Il s'appeloit François-Annibal. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_416" id="Footnote_416"></a><a href="#FNanchor_416"><span class="label">416</span></a> Charles Duret, seigneur de Chevry, conseiller d'Etat,
+intendant et contrôleur-général des finances, président à la Chambre
+des comptes de Paris.</p>
+
+<p><a name="Footnote_417" id="Footnote_417"></a><a href="#FNanchor_417"><span class="label">417</span></a> Voir précédemment, page <a href="#Page_72">72</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_418" id="Footnote_418"></a><a href="#FNanchor_418"><span class="label">418</span></a> Léon Albert, seigneur de Brantes, duc de Luxembourg et
+de Piney, frère du connétable de Luynes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_419" id="Footnote_419"></a><a href="#FNanchor_419"><span class="label">419</span></a> On trouvera ci-après l'<i>Historiette</i> de cette femme
+singulière.</p>
+
+<p><a name="Footnote_420" id="Footnote_420"></a><a href="#FNanchor_420"><span class="label">420</span></a> Perreau, trésorier à Soissons. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_421" id="Footnote_421"></a><a href="#FNanchor_421"><span class="label">421</span></a> Raphaël Corbinelli. (<i>Voy.</i> la note sur lui plus haut,
+sous l'article du duc de Guise, fils du Balafré.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_422" id="Footnote_422"></a><a href="#FNanchor_422"><span class="label">422</span></a> Le président de Chevry fut pourvu de la charge de
+greffier des ordres du Roi, le 6 mars 1621.</p>
+
+<p><a name="Footnote_423" id="Footnote_423"></a><a href="#FNanchor_423"><span class="label">423</span></a> Nous n'avons pas trouvé cette ballade dans les
+<i>&OElig;uvres</i> de Voiture.</p>
+
+<p><a name="Footnote_424" id="Footnote_424"></a><a href="#FNanchor_424"><span class="label">424</span></a> J'en doute. (T.)&mdash;Cette action, si elle étoit vraie,
+seroit digne d'Angoulevent, l'archipoète des pois pilés, ou d'un
+saltimbanque des boulevards.</p>
+
+<p><a name="Footnote_425" id="Footnote_425"></a><a href="#FNanchor_425"><span class="label">425</span></a> Jeune paysanne des environs de Paris. On les appeloit
+ainsi du nom de leur coiffure. Elle étoit formée d'un linge fin empesé
+qui avoit une longue queue pendante sur les épaules. (<i>Dictionnaire de
+Trévoux</i>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_426" id="Footnote_426"></a><a href="#FNanchor_426"><span class="label">426</span></a> Les <i>Mémoires</i> de Sully nous apprennent que le médecin
+Duret fut un des confidents de Marie de Médicis, et fit quelque temps
+partie de son conseil privé de régence.</p>
+
+<p><a name="Footnote_427" id="Footnote_427"></a><a href="#FNanchor_427"><span class="label">427</span></a> Antoine d'Aumont, marquis de Nolai, baron d'Estrabonne,
+chevalier des Ordres, gouverneur de Boulogne-sur-Mer, mourut à l'âge
+de soixante-treize ans, en 1635.</p>
+
+<p><a name="Footnote_428" id="Footnote_428"></a><a href="#FNanchor_428"><span class="label">428</span></a> Marie Hotman, femme de Vincent Bouhier, seigneur de
+Beaumarchais, trésorier de l'Epargne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_429" id="Footnote_429"></a><a href="#FNanchor_429"><span class="label">429</span></a> Fille de Montmor, homme d'affaires. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_430" id="Footnote_430"></a><a href="#FNanchor_430"><span class="label">430</span></a> François de La Mothe-le-Vayer, membre de l'Académie
+française, mourut à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, en 1672. On a de
+lui un grand nombre d'ouvrages, dont plusieurs jouissent d'une estime
+méritée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_431" id="Footnote_431"></a><a href="#FNanchor_431"><span class="label">431</span></a> Louise-Isabelle d'Angennes-Maintenon, veuve d'Aumont,
+mourut en 1666, à l'âge de soixante-dix-neuf ans.</p>
+
+<p><a name="Footnote_432" id="Footnote_432"></a><a href="#FNanchor_432"><span class="label">432</span></a> Antoine d'Aumont avoit épousé en premières noces
+Catherine Hurault de Chiverny, fille du chancelier.</p>
+
+<p><a name="Footnote_433" id="Footnote_433"></a><a href="#FNanchor_433"><span class="label">433</span></a> Vanini fut exécuté à Toulouse, le 19 février 1619.</p>
+
+<p><a name="Footnote_434" id="Footnote_434"></a><a href="#FNanchor_434"><span class="label">434</span></a> Théophile Viaud, poursuivi pour la part qu'on
+l'accusoit d'avoir prise au <i>Parnasse des vers satiriques</i>, fut
+condamné au feu, par contumace, suivant un arrêt du parlement de
+Paris, du 19 août 1623. Arrêté ultérieurement, il subit un long
+procès, par suite duquel il ne fut condamné qu'au bannissement. Il est
+très-douteux que Théophile ait contribué à la publication du recueil
+des poésies obscènes pour lequel il a été poursuivi.</p>
+
+<p><a name="Footnote_435" id="Footnote_435"></a><a href="#FNanchor_435"><span class="label">435</span></a> Ranchin étoit conseiller à la chambre de l'édit. Ses
+poésies, négligées, mais faciles, n'ont pas été réunies. On lui
+attribue le joli triolet qui commence par ces vers:</p>
+
+<p class="left30">
+Le premier jour du mois de mai<br />
+Fut le plus heureux de ma vie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_436" id="Footnote_436"></a><a href="#FNanchor_436"><span class="label">436</span></a> Ses <i>amants</i>; se <i>mourant</i> d'amour.</p>
+
+<p><a name="Footnote_437" id="Footnote_437"></a><a href="#FNanchor_437"><span class="label">437</span></a> Ce Cayrol est ici, et fait des vers pour attraper
+quelque chose du cardinal. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_438" id="Footnote_438"></a><a href="#FNanchor_438"><span class="label">438</span></a> Racine avoit sans doute entendu conter cette anecdote
+quand il a fait donner audience à son Dandin, des <i>Plaideurs</i>, par une
+lucarne du toit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_439" id="Footnote_439"></a><a href="#FNanchor_439"><span class="label">439</span></a> Les Taxis sont généraux des postes aussi dans les Etats
+de l'Empereur. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_440" id="Footnote_440"></a><a href="#FNanchor_440"><span class="label">440</span></a> Philippe <span class="smcap">IV</span>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_441" id="Footnote_441"></a><a href="#FNanchor_441"><span class="label">441</span></a> «Plus elle s'élève, moins on peut la retrouver.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_442" id="Footnote_442"></a><a href="#FNanchor_442"><span class="label">442</span></a> «Profitez de l'exemple d'autrui.» (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_443" id="Footnote_443"></a><a href="#FNanchor_443"><span class="label">443</span></a> Le sujet de cette pièce est emprunté de l'Amadis de
+Gaule.</p>
+
+<p><a name="Footnote_444" id="Footnote_444"></a><a href="#FNanchor_444"><span class="label">444</span></a> C'est Elisabeth de France, fille de Henri <span class="smcap">IV</span>, épouse de
+Philippe <span class="smcap">IV</span>, qui fit naître chez le comte cette passion si espagnole.
+C'est dans son propre palais que ce seigneur, que Tallemant nous fait,
+le premier, bien connoître, avoit reçu la reine et la cour. C'est sa
+propre habitation et les riches ornements qui la décoroient que
+Villa-Medina livra aux flammes pour tenir la Reine embrassée. La
+Fontaine a dit à son sujet (liv. <span class="smcap">IX</span>, fable 15):</p>
+
+<p class="left30">
+<span class="i2">J'aime assez cet emportement;</span><br />
+Le conte m'en a plus toujours infiniment:<br />
+<span class="i2">Il est bien d'une âme espagnole,</span><br />
+<span class="i2">Et plus grande encore que folle.</span></p>
+
+<p><a name="Footnote_445" id="Footnote_445"></a><a href="#FNanchor_445"><span class="label">445</span></a> Véritable orthographe du nom de l'auteur des <i>Mémoires
+pour servir à l'histoire d'Anne d'Autriche</i>, qu'on écrit plus souvent
+<span class="smcap">Motteville</span> (Voir la <i>Biographie universelle</i>, tom. <span class="smcap">XXX</span>, p. 293.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_446" id="Footnote_446"></a><a href="#FNanchor_446"><span class="label">446</span></a> «Il peut bien avoir des ailes puisqu'il vole si haut.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_447" id="Footnote_447"></a><a href="#FNanchor_447"><span class="label">447</span></a> François Viète, né en 1540, mort en 1603. Un de nos
+plus célèbres mathématiciens.</p>
+
+<p><a name="Footnote_448" id="Footnote_448"></a><a href="#FNanchor_448"><span class="label">448</span></a> <i>Isagoge in artem analyticam.</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_449" id="Footnote_449"></a><a href="#FNanchor_449"><span class="label">449</span></a> C'est plutôt Marin Getkalde, de Raguse, qui a publié
+<i>l'Apolonius ressuscité</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_450" id="Footnote_450"></a><a href="#FNanchor_450"><span class="label">450</span></a> On lit dans la <i>Biographie universelle</i> de Michaud un
+article très bien fait sur François Viète.</p>
+
+<p><a name="Footnote_451" id="Footnote_451"></a><a href="#FNanchor_451"><span class="label">451</span></a> Pomponne de Bellièvre, né en 1529, mort le 5 septembre
+1607.</p>
+
+<p><a name="Footnote_452" id="Footnote_452"></a><a href="#FNanchor_452"><span class="label">452</span></a> Nicolas Brulart de Sillery, mort en 1624, âgé de
+quatre-vingts ans.</p>
+
+<p><a name="Footnote_453" id="Footnote_453"></a><a href="#FNanchor_453"><span class="label">453</span></a> Le château de Berny étoit en effet placé à l'autre côté
+du chemin d'Orléans, sur la paroisse d'Antony. Il ne reste plus de
+cette terre que quelques murs du parc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_454" id="Footnote_454"></a><a href="#FNanchor_454"><span class="label">454</span></a> Le cordon demeura à Pisieux. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_455" id="Footnote_455"></a><a href="#FNanchor_455"><span class="label">455</span></a> On appelle le lieu où l'on le nourrit <i>Rivière</i>. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_456" id="Footnote_456"></a><a href="#FNanchor_456"><span class="label">456</span></a> Depuis Cazindre a acheté cette terre, et elle a vécu de
+six mille livres que le Roi (1647) lui donna. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_457" id="Footnote_457"></a><a href="#FNanchor_457"><span class="label">457</span></a> C'est celui qu'on appelle <i>Patte-Blanche</i>. Il se pique
+d'avoir de belles mains.</p>
+
+<p><a name="Footnote_458" id="Footnote_458"></a><a href="#FNanchor_458"><span class="label">458</span></a> Il a le bien de France, et s'est fait d'église. Il est
+à cette heure chanoine de Notre-Dame, et bon ami des jansénistes.
+(T).</p>
+
+<p><a name="Footnote_459" id="Footnote_459"></a><a href="#FNanchor_459"><span class="label">459</span></a> Jacqueline de Harlay, fille du baron de Sancy, mariée à
+Charles de Neufville, marquis d'Alincourt, gouverneur de Lyon, etc.,
+le 11 février 1596.</p>
+
+<p><a name="Footnote_460" id="Footnote_460"></a><a href="#FNanchor_460"><span class="label">460</span></a> On appeloit alors de ce nom le village de Vincennes,
+qui n'a été pendant long-temps qu'un hameau dépendant de la paroisse
+de Montreuil. Il y avoit une chapelle qui fut érigée en succursale, en
+1547, et ne devint paroisse que vers l'année 1669. On n'y comptoit
+encore en 1709, que cinquante feux et deux cent vingt-huit habitants.
+(Voyez l'<i>Histoire du diocèse de Paris</i>, par l'abbé Lebeuf, Paris,
+1755, tom. 5, pag. 94 et suivantes)</p>
+
+<p><a name="Footnote_461" id="Footnote_461"></a><a href="#FNanchor_461"><span class="label">461</span></a> Et même mal volontiers. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_462" id="Footnote_462"></a><a href="#FNanchor_462"><span class="label">462</span></a> Notez que ce sont toutes bicoques. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_463" id="Footnote_463"></a><a href="#FNanchor_463"><span class="label">463</span></a> Il y a plusieurs éditions de ce livre. La plus
+recherchée est celle que les Elzévirs ont donnée en 1641.</p>
+
+<p><a name="Footnote_464" id="Footnote_464"></a><a href="#FNanchor_464"><span class="label">464</span></a> Cette erreur a déjà été réfutée. (<i>Voyez</i> la note page
+193 de ce volume.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_465" id="Footnote_465"></a><a href="#FNanchor_465"><span class="label">465</span></a> <i>L'expédient</i> étoit un arbitrage sommaire auquel on
+renvoyoit les causes d'une légère discussion. On obligeoit ainsi les
+avocats à en passer par l'avis d'un confrère plus ancien.</p>
+
+<p><a name="Footnote_466" id="Footnote_466"></a><a href="#FNanchor_466"><span class="label">466</span></a> Cet avocat étoit si mordant qu'on l'appeloit <i>Gaultier
+la Gueule</i>. C'est de lui que Despréaux a dit:</p>
+
+<p class="left30">
+Je ris quand je vous vois, si foible et si stérile,<br />
+Prendre sur vous le soin de réformer la ville,<br />
+Dans vos discours chagrins plus aigre et plus mordant<br />
+Qu'une femme en furie, ou Gaultier en plaidant.&nbsp;&nbsp;&nbsp; (<i>Satire</i> <span class="smcap">IX</span>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_467" id="Footnote_467"></a><a href="#FNanchor_467"><span class="label">467</span></a> La sienne pouvoit compter pour quelque chose, car elle
+le faisoit souvent enrager. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_468" id="Footnote_468"></a><a href="#FNanchor_468"><span class="label">468</span></a> Les sacs du procès. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_469" id="Footnote_469"></a><a href="#FNanchor_469"><span class="label">469</span></a> Charles de Cossé, marquis d'Acigné.</p>
+
+<p><a name="Footnote_470" id="Footnote_470"></a><a href="#FNanchor_470"><span class="label">470</span></a> Les autres sont: Josué, David, Charlemagne, Artus,
+Godefroi de Bouillon. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_471" id="Footnote_471"></a><a href="#FNanchor_471"><span class="label">471</span></a> Hélène de Beaumanoir, marquise d'Acigné.</p>
+
+<p><a name="Footnote_472" id="Footnote_472"></a><a href="#FNanchor_472"><span class="label">472</span></a> François de Cossé, duc de Brissac, mourut à l'âge
+d'environ soixante-dix ans, le 3 décembre 1651.</p>
+
+<p><a name="Footnote_473" id="Footnote_473"></a><a href="#FNanchor_473"><span class="label">473</span></a> Guyonne Ruelan. (<i>Voyez</i> ci-dessus l'article de
+Rocher-Portail, son père, pag. 237 de ce volume.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_474" id="Footnote_474"></a><a href="#FNanchor_474"><span class="label">474</span></a> Henri, père du dernier mort. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_475" id="Footnote_475"></a><a href="#FNanchor_475"><span class="label">475</span></a> Il a fait le <i>Traité de l'action et de la prononciation
+de l'Orateur</i>. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_476" id="Footnote_476"></a><a href="#FNanchor_476"><span class="label">476</span></a> Émilie de Solms, fille de Jean-Albert, comte de
+Solms-Brunsfelds, femme de Henri-Frédéric de Nassau, prince d'Orange,
+mourut en 1675.</p>
+
+<p><a name="Footnote_477" id="Footnote_477"></a><a href="#FNanchor_477"><span class="label">477</span></a> François de l'Aubespine, marquis d'Hauterive,
+gouverneur de Bréda, mourut en 1670.</p>
+
+<p><a name="Footnote_478" id="Footnote_478"></a><a href="#FNanchor_478"><span class="label">478</span></a> On fait deux ou trois plaisants contes de ce M.
+d'Hauterive. Il avoit un cuisinier qui épiçoit toujours trop. Il le
+menaça long-temps de l'envoyer aux Moluques chercher des épiceries,
+puisqu'il aimoit tant à épicer. Enfin cet homme ne se corrigeant point
+pour tout cela, il lui commanda de faire des pâtés et de les porter
+dans un vaisseau qui alloit aux Indes orientales. Il feignoit que
+c'étoit un présent qu'il faisoit à quelqu'un de ce navire. Cependant
+il avoit donné le mot au capitaine de faire boire le cuisinier et de
+lever pendant ce temps-là les ancres. Ainsi le pauvre cuisinier fit le
+voyage, et après il faisoit tout trop doux, tant il avoit peur d'y
+retourner.</p>
+
+<p>Une fois il avoit un valet à tête frisée qui ne faisoit que coqueter
+tout le jour. Il le menaça de le faire tondre, s'il ne se tenoit
+davantage au logis. Enfin ce garçon ne se pouvant captiver, un beau
+matin il fit venir un barbier, et fit tondre le galant si ras que de
+six mois il ne sortît de sa garde-robe.</p>
+
+<p>La maison de l'Aubespine, dont est ce M. d'Hauterive, est, je pense,
+la meilleure de Paris. L'oncle de M. d'Hauterive et de M. de
+Châteauneuf étoit secrétaire d'État, et portoit l'épée. Il mourut sans
+enfants. Son frère, qui étoit un vieux conseiller d'État fut son
+héritier. D'Hauterive prit l'épée et l'autre la robe. Étant venu à
+Paris pour la succession de M. de Châteauneuf, il donna un jour à
+dîner à M. de Turenne, et comme on étoit à table, au lieu de se
+moucher avec son mouchoir, il se presse une narine et fait autant de
+bruit qu'un pistolet. Rumigny, qui étoit auprès de M. de Turenne,
+s'écria à ce bruit: «Monsieur, n'êtes-vous point blessé?» Ce fut un
+éclat de rire le plus grand du monde. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_479" id="Footnote_479"></a><a href="#FNanchor_479"><span class="label">479</span></a> Le prince Maurice mourut le 23 avril 1625.</p>
+
+<p><a name="Footnote_480" id="Footnote_480"></a><a href="#FNanchor_480"><span class="label">480</span></a> On conte d'un prince d'Allemagne fort adonné aux
+mathématiques, qui, interrogé à l'article de la mort par un confesseur
+s'il ne croyoit pas, etc.: «Nous autres mathématiciens, lui dit-il,
+croyons que 2 et 2 sont 4, et 4 et 4 sont 8.» (T). C'est mot pour mot
+ce que dit Sganarelle de Don Juan, acte 3, scène 2 du <i>Festin de
+Pierre</i>, dans les exemplaires non cartonnés de l'édition des
+<i>&OElig;uvres de Molière</i> de 1682.</p>
+
+<p><a name="Footnote_481" id="Footnote_481"></a><a href="#FNanchor_481"><span class="label">481</span></a> Marie de Médicis.</p>
+
+<p><a name="Footnote_482" id="Footnote_482"></a><a href="#FNanchor_482"><span class="label">482</span></a> Henriette-Marie Stuart, fille de Charles <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, épousa
+Guillaume, fils de la princesse d'Orange et de Frédéric-Henri dont
+l'<i>Historiette</i> suit celle-ci. Ce prince mourut en 1650, laissant sa
+femme enceinte d'un fils qui régna en Angleterre sous le nom de
+Guillaume <i>III</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_483" id="Footnote_483"></a><a href="#FNanchor_483"><span class="label">483</span></a> Charles <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_484" id="Footnote_484"></a><a href="#FNanchor_484"><span class="label">484</span></a> Charles <span class="smcap">II</span>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_485" id="Footnote_485"></a><a href="#FNanchor_485"><span class="label">485</span></a> A cause de l'entreprise du dernier mort sur Amsterdam;
+apparemment il se vouloit faire souverain. On a cru même qu'il avoit
+été empoisonné dans sa petite-vérole, d'autres disent que la limonade
+l'a tué. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_486" id="Footnote_486"></a><a href="#FNanchor_486"><span class="label">486</span></a> Frédéric-Henri de Nassau, prince d'Orange, stathouder
+de Hollande, frère du célèbre Maurice de Nassau, né à Delft le 28
+février 1584, mort à Munster le 14 mars 1647. Il a laissé des
+<i>Mémoires</i> (de 1621 à 1646); Amsterdam, 1733, in-4<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_487" id="Footnote_487"></a><a href="#FNanchor_487"><span class="label">487</span></a> Il ne recevoit auparavant que la qualification
+d'<i>Excellence</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_488" id="Footnote_488"></a><a href="#FNanchor_488"><span class="label">488</span></a> Henri de Lorraine, duc de Mayenne, grand-chambellan de
+France, gouverneur de Guienne, fils du ligueur, mort sans postérité en
+1621, à l'âge de quarante-trois ans, au siége de Montauban.</p>
+
+<p><a name="Footnote_489" id="Footnote_489"></a><a href="#FNanchor_489"><span class="label">489</span></a> Adrien de Montluc, comte de Cramail, prince de
+Chabannais, né en 1568. Mis à la Bastille après la <i>Journée des
+Dupes</i>, il y demeura enfermé pendant douze ans. Il n'en sortit qu'en
+1642, et mourut le 22 janvier 1646. Il est auteur, entre autres
+ouvrages, de la <i>Comédie des Proverbes</i>, farce très-gaie, souvent
+réimprimée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_490" id="Footnote_490"></a><a href="#FNanchor_490"><span class="label">490</span></a> Publié sous le pseudonyme de <i>Devaux</i>; Paris, 1630.</p>
+
+<p><a name="Footnote_491" id="Footnote_491"></a><a href="#FNanchor_491"><span class="label">491</span></a> Voir ci-après l'explication que Tallemant donne de
+cette dénomination au commencement de l'<i>Historiette</i> du cardinal de
+Richelieu (pag. <a href="#Page_344">344</a>).</p>
+
+<p><a name="Footnote_492" id="Footnote_492"></a><a href="#FNanchor_492"><span class="label">492</span></a> Le valet de chambre La Porte dit dans ses <i>Mémoires</i>,
+en parlant du comte de Cramail: «C'étoit un fort honnête homme,
+très-sage, qui avoit si bien acquis l'estime de la Reine, que j'ai ouï
+dire à Sa Majesté long-temps auparavant, que si elle avoit des enfants
+dont elle fût la maîtresse, il en seroit le gouverneur.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_493" id="Footnote_493"></a><a href="#FNanchor_493"><span class="label">493</span></a> Louis <span class="smcap">XIII</span>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_494" id="Footnote_494"></a><a href="#FNanchor_494"><span class="label">494</span></a> La charge et le titre de Nain du Roi ne furent
+supprimés qu'en 1662, par Louis <span class="smcap">XIV</span>. Le 28 août 1660, un musicien
+nommé Pierre Pièche reçut du Roi le brevet d'intendant des instruments
+musicaux servant au divertissement du Roi. Deux ans après, le 3 mars
+1662, le même Pierre Pièche fut nommé musicien et garde des
+instruments de la musique de la chambre du Roi: «Et,» dit son brevet
+pour cette nouvelle charge, lequel se trouve aux archives générales du
+royaume, «affin de n'estre point obligé d'ordonner un nouveau fonds
+pour l'appoinctement que Sa Majesté desire estre affecté à ladicte
+charge, elle entend que les gages qu'a ledict Pièche par la mort de
+Baltazard Pinson, nain, ne soient plus receus soubs le tiltre de nain,
+mais qu'ils luy soient dellivrez soubs le tiltre de musicien et garde
+des instruments de la musique de sa chambre, qui, pour cet effect,
+sera désormais employé dans les estats de sa maison au lieu dudict
+tiltre de nain.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_495" id="Footnote_495"></a><a href="#FNanchor_495"><span class="label">495</span></a> Armand-Jean Du Plessis, cardinal, duc de Richelieu, né
+à Paris le 5 septembre 1585, mort dans cette ville le 4 décembre
+1642.</p>
+
+<p><a name="Footnote_496" id="Footnote_496"></a><a href="#FNanchor_496"><span class="label">496</span></a> Après son évasion du château de Blois, où Louis <span class="smcap">XIII</span>
+l'avoit reléguée, dans la nuit du 21 au 22 février 1619.</p>
+
+<p><a name="Footnote_497" id="Footnote_497"></a><a href="#FNanchor_497"><span class="label">497</span></a> Paul <span class="smcap">V</span> (Camille Borghèse), élu pape le 16 mai 1605,
+mort le 19 janvier 1621.</p>
+
+<p><a name="Footnote_498" id="Footnote_498"></a><a href="#FNanchor_498"><span class="label">498</span></a> Jean-Baptiste (et non Toussaint) Legrain, auteur de la
+<i>Décade contenant l'Histoire de Louis <span class="smcap">XIII</span></i>, depuis l'an 1610 jusqu'en
+1617; Paris, 1619, in-folio.</p>
+
+<p><a name="Footnote_499" id="Footnote_499"></a><a href="#FNanchor_499"><span class="label">499</span></a> Voici ce que dit du livre de Legrain, et de manière à
+le confirmer en ceci, l'auteur de la <i>Bibliothèque françoise</i>, Sorel,
+qui bien qu'écrivant après la mort du cardinal, semble ne pouvoir user
+de trop de ménagements: «Le maréchal d'Ancre et ceux de son parti y
+sont très-maltraités. Les bons serviteurs de la Reine-mère n'y sont
+pas même épargnés, tellement qu'autrefois cela faisoit fort rechercher
+ce livre, que les uns vouloient garder par curiosité, et les autres
+avoient dessein de faire supprimer. On remarque principalement qu'en
+ce qui touche l'évêque de Luçon, qui depuis a été le cardinal de
+Richelieu, cet auteur rapporte de lui une lettre adressée au maréchal
+d'Ancre, laquelle on prétend être en termes fort soumis, et que cela
+montroit bien les déférences qu'on rendoit à un homme duquel plusieurs
+attendoient un grand avancement; mais les termes n'en sont point si
+bas, que cela pût faire tort à celui qui les écrivoit, puisqu'on sait
+bien le langage ordinaire des cours, et ce que les lois de la
+bienséance obligent de dire aux personnes élevées en crédit. On s'est
+encore arrêté à ce que l'historien raconte que quand le feu Roi
+aperçut l'évêque de Luçon dans sa chambre, quelque temps après la mort
+du maréchal, il lui dit quelques paroles fâcheuses qui l'obligèrent à
+se retirer. Mais pour ce qu'il n'y a que cet auteur qui en fasse le
+rapport, on n'est pas obligé d'y ajouter foi. <i>De plus on sait que
+s'il est vrai que le feu Roi ait dit quelque chose de semblable, ce
+n'étoit que selon les impressions qu'on lui avoit suggérées.</i> Il a
+bien reconnu depuis combien les conseils de ce fidèle ministre lui
+étoient utiles. Je crois aussi que comme le cardinal de Richelieu a
+triomphé de son vivant de la haine et de l'envie, il étoit fort
+au-dessus de ces choses, et se soucioit peu de ce qui étoit dans ce
+livre, en voyant tant d'autres qui étoient à sa gloire.» (Edition de
+1664, p. 320.)</p>
+
+<p>Du reste, bien que Richelieu dût au maréchal d'Ancre la position où il
+se trouvoit déjà, Louis <span class="smcap">XIII</span> soupçonnoit bien à tort qu'il en eût
+quelque reconnoissance à celui-ci. C'est ce que prouve plus que
+suffisamment le passage suivant des <i>Mémoires du comte de Brienne</i>:
+«Le Roi poussé secrètement, par de Luynes son favori, et depuis
+long-temps las du joug du maréchal, résolut de s'en défaire.
+L'entreprise, quoique toujours très-mystérieusement conduite, avoit
+échoué déjà plusieurs fois. Richelieu..., évêque de Luçon..., étoit
+logé chez le doyen de Luçon, lorsque Février remit au doyen un paquet
+de lettres, en lui recommandant de le porter à l'instant à son évêque.
+Il étoit plus de onze heures du soir. Richelieu venoit de se mettre au
+lit quand le paquet lui fut rendu; il l'ouvrit, et parmi ces lettres
+s'en trouvoit une dans laquelle on lui donnoit avis que le maréchal
+d'Ancre seroit assassiné le lendemain. Le lieu, l'heure, le nom des
+complices, et toute l'entreprise, s'y trouvoient si bien
+circonstanciés, que l'avis venoit assurément de gens bien instruits:
+un des conjurés pouvoit seul avoir écrit ce billet. L'évêque de Luçon
+ne parut pas y ajouter foi. Il tomba dans une méditation profonde qui
+dura quelques minutes, puis, mettant le paquet sous son chevet: <i>Rien
+ne presse</i>, dit-il au doyen de son église, <i>la nuit portera conseil</i>.
+Cela dit, il se recoucha et s'endormit. Le lendemain, à son réveil, il
+apprit l'assassinat de son bienfaiteur, et se repentit, mais trop
+tard, de l'avoir laissé égorger. Le doyen de Luçon ne put s'empêcher
+de lui en faire le reproche. Richelieu s'excusa mal: comment l'eût-il
+pu faire? n'étoit-il pas coupable, en quelque sorte, de la mort du
+maréchal?» (1828, I, 250-1.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_500" id="Footnote_500"></a><a href="#FNanchor_500"><span class="label">500</span></a> Le Pont-de-Cé fut attaqué et pris par les troupes du
+Roi sur les troupes de la Reine-mère, le 8 août 1620 selon quelques
+historiens, le 7 selon d'autres.</p>
+
+<p><a name="Footnote_501" id="Footnote_501"></a><a href="#FNanchor_501"><span class="label">501</span></a> <i>Les Aventures du baron de F&oelig;neste divisées en
+quatre parties</i>, par d'Aubigné, 1630, in-8<sup>o</sup>. L'édition la plus
+estimée est celle de Cologne, chez les héritiers de Pierre Marteau.
+1729, 2 vol. in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_502" id="Footnote_502"></a><a href="#FNanchor_502"><span class="label">502</span></a> C'est aujourd'hui madame d'Aiguillon. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_503" id="Footnote_503"></a><a href="#FNanchor_503"><span class="label">503</span></a> M. de Luynes voulut obliger le Père Arnould à lui
+révéler la confession du Roi; le Père n'y voulut jamais consentir,
+quoique sa Société l'y voulût obliger; enfin on fit prendre un autre
+confesseur au Roi. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_504" id="Footnote_504"></a><a href="#FNanchor_504"><span class="label">504</span></a> Allusion au mariage de mademoiselle de Vignerot
+Pont-Courlay, nièce du cardinal de Richelieu, avec Antoine de Beauvoir
+Du Roure, seigneur de Combalet, neveu du duc de Luynes. Cette union
+fut en effet le principal résultat de l'affaire du Pont-de-Cé.</p>
+
+<p><a name="Footnote_505" id="Footnote_505"></a><a href="#FNanchor_505"><span class="label">505</span></a> Je mettrai en passant ce que c'étoit que le chancelier
+d'Aligre. Il étoit de Chartres et d'assez médiocre naissance. Il fut
+du conseil de M. le comte de Soissons le père. C'étoit un homme fort
+laborieux, un vrai cul de plomb, et un esprit assez doux et assez
+timide. Après la mort de son maître, insensiblement on le mit du
+nombre de ceux à qui on pourroit donner les sceaux, et en effet on les
+lui donna. Le cardinal de Richelieu ne le goûta pas, et l'envoya à sa
+maison de La Rivière, auprès de Chartres. Comme ce n'étoit pas un
+grand génie, on disoit qu'on l'avoit envoyé à la rivière. M. de
+Marillac eut les sceaux. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_506" id="Footnote_506"></a><a href="#FNanchor_506"><span class="label">506</span></a> Le cardinal donnoit des rendez-vous à madame Du Fargis
+chez le cardinal de Bérulle à Fontainebleau et ailleurs, de peur de
+faire trop d'éclat, si c'étoit chez lui-même, et aussi à cause que ce
+cardinal passoit pour un béat. Bérulle croyoit que c'étoit pour
+quelque autre chose; il parla aussi d'amour à madame Du Fargis, et lui
+mit le marché au poing.</p>
+
+<p>Ce fut la cabale des Marillac qui fit Bérulle, leur ami, cardinal et
+ministre. Le feu Roi disoit que c'étoit le plus vilain homme botté de
+tout le royaume. Malleville disoit qu'en trois semaines, qu'il fut au
+cardinal de Bérulle à l'Oratoire, il apprit plus de fourberies qu'en
+tout le reste de sa vie. Il avoit bien de l'hypocrisie; on l'a vu
+passer dans le fond d'un carrosse, par le milieu du Cours, son
+Bréviaire à la main, lui qui ne pouvoit quasi lire au grand soleil,
+tant il avoit la vue courte. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_507" id="Footnote_507"></a><a href="#FNanchor_507"><span class="label">507</span></a> Les Mémoires de madame de Motteville, ceux du duc de La
+Rochefoucauld (première partie), et ceux de La Porte, offrent beaucoup
+de détails sur cette affaire. Les pièces de ce singulier procès,
+acquises tout récemment par la Société des Bibliophiles françois, vont
+bientôt être rendues publiques.</p>
+
+<p><a name="Footnote_508" id="Footnote_508"></a><a href="#FNanchor_508"><span class="label">508</span></a> <i>Mirame</i> fut représentée en 1641, à l'ouverture de la
+grande salle du Palais-Cardinal. Mirame, héroïne de la pièce, méprise
+l'hommage du roi de Phrygie, et lui préfère Arimant, favori du roi de
+Colchos. Cette allusion à la reine Anne d'Autriche et aux sentiments
+que le comte de Buckingham avoit osé témoigner ne nous semble pas
+avoir été indiquée jusqu'à présent.</p>
+
+<p><a name="Footnote_509" id="Footnote_509"></a><a href="#FNanchor_509"><span class="label">509</span></a> Il arriva une chose assez bizarre en ce temps-là. Le
+jour que le cardinal alla à Luxembourg, où la Reine et lui rompirent,
+le procureur-général Molé, qu'il avoit dessein de faire premier
+président, n'ayant pas trouvé M. le cardinal chez lui, alla le
+chercher à Luxembourg. Par malheur le cardinal, descendant par le
+grand escalier, le vit qui montoit par le petit. Il crut que cet homme
+venoit offrir son service à la Reine-mère, et il ne s'en désabusa que
+long-temps après, qu'il le fit premier président. Il fut trompé au
+jugement qu'il fit de lui et du président Mélian. Ce Mélian, président
+des enquêtes, avoit plus de réputation qu'il n'en méritoit. Le
+cardinal le fit procureur-général, et il se trouva que ce n'étoit
+nullement un habile homme, et au contraire, le procureur-général qui
+fut premier président, parce qu'il ne passoit pas pour un grand clerc,
+se trouva plus habile qu'on ne croyoit. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_510" id="Footnote_510"></a><a href="#FNanchor_510"><span class="label">510</span></a> Elle ne baisa pas une fois le Roi en toute la régence.
+(T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_511" id="Footnote_511"></a><a href="#FNanchor_511"><span class="label">511</span></a> Mademoiselle de Verneuil, s&oelig;ur de M. de Metz. Cette
+madame de La Valette étoit fort bien avec la Reine-mère. La Verneuil,
+sa mère, dit un jour à la Reine: «Madame, mais qu'est-ce que ma fille
+a donc pour vous plaire? Cela me surprend, car le feu Roi étoit un
+fort bon homme, mais il a bien fait les plus sots enfants du monde.»
+Madame de Verneuil devint si grosse, que Bautru, en l'allant voir,
+vouloit payer à la porte comme pour voir la baleine. Elle ne s'amusa
+plus qu'à faire des ragoûts quand elle vit Henri <span class="smcap">IV</span> mort. Elle ne lui
+a pas été infidèle: c'est la seule. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_512" id="Footnote_512"></a><a href="#FNanchor_512"><span class="label">512</span></a> Cette madame Du Vernet fut chassée pour cela; mais
+comme elle avoit gagné du bien, feu M. de Bouillon La Marck l'épousa.
+On disoit que ce Du Vernet avoit été violon, et avoit montré à danser
+aux pages du connétable de Montmorency en Languedoc. Cependant ils le
+firent gouverneur de Calais. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_513" id="Footnote_513"></a><a href="#FNanchor_513"><span class="label">513</span></a> On a su du cardinal Spada, alors nonce en France (il
+l'a dit à M. de Fontenay-Mareuil, quand celui-ci étoit ambassadeur à
+Rome), que la France et l'Espagne étoient sur le point de se liguer
+pour attaquer l'Angleterre. C'étoit le cardinal de Bérulle, alors
+général de l'Oratoire, et non encore cardinal, qui pressoit cette
+alliance. Le comte d'Olivarès avertit le duc de Buckingham du dessein,
+et cela le fit venir dans l'île une campagne plus tôt qu'il n'avoit
+résolu. L'Espagne vouloit que les Huguenots brouillassent toujours la
+France. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_514" id="Footnote_514"></a><a href="#FNanchor_514"><span class="label">514</span></a> La Reine régnante avoua qu'on lui pouvoit faire un
+méchant tour en cette occasion; car elle avoit été au Val-de-Grâce, où
+l'ambassadeur d'Espagne, Mirabel (contre la défense qu'on lui avoit
+faite d'aller plus au Louvre comme il faisoit, car il y alloit sans
+cesse, et auparavant la Reine-mère l'admettoit au conseil), avoit été
+parler à elle, et elle en avoit quelque reconnoissance. Sur cette
+affaire de l'ambassadeur d'Espagne, au commencement elle dit bien des
+sottises: que son frère la vengeroit, etc., et a toujours eu
+intelligence avec lui. Elle ne pouvoit cacher le chagrin qu'elle avoit
+des prospérités de la France, quand c'étoit au préjudice de sa maison.
+(T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_515" id="Footnote_515"></a><a href="#FNanchor_515"><span class="label">515</span></a> Aigre est un bourg de la province de Saintonge, qui
+fait aujourd'hui partie du département de la Charente.</p>
+
+<p><a name="Footnote_516" id="Footnote_516"></a><a href="#FNanchor_516"><span class="label">516</span></a> Son nom s'écrit ordinairement <i>Vitré</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_517" id="Footnote_517"></a><a href="#FNanchor_517"><span class="label">517</span></a> Le Cours-la-Reine, aux Champs-Élysées.</p>
+
+<p><a name="Footnote_518" id="Footnote_518"></a><a href="#FNanchor_518"><span class="label">518</span></a> Celui qui a tant écrit contre le cardinal. Il s'appelle
+de Mourgus, et est de Paris. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_519" id="Footnote_519"></a><a href="#FNanchor_519"><span class="label">519</span></a> Il lui prenoit assez souvent des mélancolies si fortes
+qu'il envoyoit chercher Bois-Robert, et les autres qui le pouvoient
+divertir, et il leur disoit: «Réjouissez-moi, si vous en savez le
+secret.» Alors chacun bouffonnoit, et, quand il étoit soulagé, il se
+remettoit aux affaires. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_520" id="Footnote_520"></a><a href="#FNanchor_520"><span class="label">520</span></a> Ce fut pour l'attraper qu'il lui fit épouser sa
+parente.</p>
+
+<p>M. d'Épernon, pour avoir mal vécu avec sa femme, s'est attiré toutes
+les calamités qu'il a eues.</p>
+
+<p>On a dit que Puy-Laurens avoit été empoisonné avec des champignons, et
+on disoit que les champignons du bois de Vincennes étoient bien
+dangereux. Mais il mourut comme le grand prieur de Vendôme et le
+maréchal d'Ornano, à cause de l'humidité d'une chambre voûtée, et qui
+a si peu d'air que le salpêtre s'y forme. Madame de Rambouillet disoit
+plaisamment que cette chambre valoit son pesant d'arsenic, comme on
+dit son pesant d'or. Le cardinal de La Valette lui redisoit toujours
+cela. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_521" id="Footnote_521"></a><a href="#FNanchor_521"><span class="label">521</span></a> L'écrit qui l'a le plus fait enrager depuis cela, a été
+cette satire de mille vers, où il y a du feu, mais c'est tout. Il fit
+emprisonner bien des gens pour cela: mais il n'en pu rien découvrir.
+Je me souviens qu'on fermoit la porte sur soi pour la lire. Ce
+tyran-là étoit furieusement redouté. Je crois qu'elle vient de chez le
+cardinal de Retz; on n'en sait pourtant rien de certain. (T.)&mdash;Cette
+pièce est connue sous le nom de la <i>Milliade</i>, parce qu'elle se
+compose de mille vers. Son véritable titre est: <i>le Gouvernement
+présent, ou Éloge de Son Éminence</i>. Barbier, qui, dans son
+<i>Dictionnaire des Anonymes</i>, en indique une édition de Paris, 1643,
+in-8<sup>o</sup>, dit à l'occasion de cet ouvrage: «Cette satire, publiée vers
+1633, existe aussi sans indication de ville, sans nom d'imprimeur et
+sans date. On n'est pas bien certain du nom de son auteur: les uns
+l'attribuent à Favereau, conseiller à la cour des aides; les autres à
+d'Estelan, fils du maréchal de Saint-Luc; d'autres au sieur Brys, bon
+poète du temps. Cette dernière opinion paroît la plus fondée.» (Voyez
+<i>la Bibliothèque historique de la France</i>, t. 2, n<sup>o</sup> 32485.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_522" id="Footnote_522"></a><a href="#FNanchor_522"><span class="label">522</span></a> Le cardinal a affecté de se faire appeler
+<i>Monseigneur</i>. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_523" id="Footnote_523"></a><a href="#FNanchor_523"><span class="label">523</span></a> Lambert le riche. Ce Lambert est mort, et se tua
+tellement à amasser du bien qu'il n'en a point joui. Il laissa cent
+mille livres de rente à son frère. Ce sont les fils d'un procureur des
+comptes. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_524" id="Footnote_524"></a><a href="#FNanchor_524"><span class="label">524</span></a> Bernard de Saxe, duc de Weimar.</p>
+
+<p><a name="Footnote_525" id="Footnote_525"></a><a href="#FNanchor_525"><span class="label">525</span></a> Où il fut battu le 7 septembre 1654 par les Impériaux;
+il commandoit l'armée suédoise.</p>
+
+<p><a name="Footnote_526" id="Footnote_526"></a><a href="#FNanchor_526"><span class="label">526</span></a> Jean Filesac, docteur de Sorbonne, et curé de
+Saint-Jean en Grève, mourut en 1638. Il a laissé un assez grand nombre
+d'ouvrages, écrit sans méthode, mais pleins de recherches.</p>
+
+<p><a name="Footnote_527" id="Footnote_527"></a><a href="#FNanchor_527"><span class="label">527</span></a> Edmond Richer, docteur de Sorbonne, principal et
+supérieur du collége du cardinal Le Moine, a été un des plus zélés
+défenseurs de nos libertés gallicanes; il résista courageusement au
+nonce Ubaldini et au cardinal Du Perron, qui voulurent, en 1611, faire
+soutenir chez les Dominicains des thèses sur l'infaillibilité du pape,
+et sa supériorité sur le concile. Son livre, <i>de Ecclesiasticâ
+apostolicâ potestate</i>, composé pour le premier président de Verdun, a
+donné lieu à bien des disputes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_528" id="Footnote_528"></a><a href="#FNanchor_528"><span class="label">528</span></a> Voyez la description que fait La Fontaine du château de
+Richelieu dans une lettre adressée à sa femme le 27 septembre 1663.
+Cette lettre a été publiée en 1820, pour la première fois, par l'un
+des trois éditeurs à la suite des Mémoires de Coulanges.</p>
+
+<p><a name="Footnote_529" id="Footnote_529"></a><a href="#FNanchor_529"><span class="label">529</span></a> L'hôtel de Rambouillet d'aujourd'hui étoit à M. de
+Pisani. Madame de Rambouillet disoit à madame d'Aiguillon: «Madame,
+s'il plaisoit à M. le cardinal de traiter M. Rambouillet comme son
+hôtel, il l'agrandiroit honnêtement.» Le service qu'il lui a rendu en
+gagnant Monsieur à la Journée des dupes le méritoit bien. (T.)</p>
+
+<p>Le vieux hôtel de Rambouillet, acheté par le cardinal de Richelieu,
+est devenu le Palais-Cardinal. (<i>Voyez</i> l'article de M. et de madame
+de Rambouillet.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_530" id="Footnote_530"></a><a href="#FNanchor_530"><span class="label">530</span></a> Il laissa le Palais-Cardinal, comme on le voit par son
+testament, au dauphin, pour loger le dauphin, ou du moins l'héritier
+présomptif de la couronne. Quand la cour y alla loger, peu de temps
+après la mort du feu Roi, on fit mettre: <i>Palais-Royal</i>. Cela fut fort
+ridicule de changer cette inscription. En 1647, madame d'Aiguillon
+prit son temps, et ayant représenté le tort que cela faisoit à son
+oncle, on lui permit de remettre: <i>Palais-Cardinal</i>. Le peuple disoit
+que c'étoit que la Reine l'avoit donné au cardinal Mazarin. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_531" id="Footnote_531"></a><a href="#FNanchor_531"><span class="label">531</span></a> Honoré Barentin, maître de la chambre aux deniers.
+Voyez <i>la Chasse aux larrons</i>, par Jean Bourgoin, sans date, in-8°, p.
+88. Cest un livre curieux, écrit sous le règne de Louis <span class="smcap">XIII</span>, où l'on
+voit les commencements de bien des gens devenus depuis de grands
+personnages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_532" id="Footnote_532"></a><a href="#FNanchor_532"><span class="label">532</span></a> L'église de la Sorbonne a depuis été ornée du mausolée
+du cardinal de Richelieu, par Girardin. Ce bel ouvrage, conservé
+pendant la révolution au Musée des Petits-Augustins, par les soins de
+M. Alexandre Le Noir, a été replacé dans la Sorbonne, quand cette
+église restaurée a été rendue au culte pour quelques années.</p>
+
+<p><a name="Footnote_533" id="Footnote_533"></a><a href="#FNanchor_533"><span class="label">533</span></a> Le nom est resté en blanc au manuscrit; ce doit être
+Marie de Levis, abbesse d'Avenai, puis de Saint-Pierre de Lyon, fille
+de Anne de Levis, duc de Ventadour.</p>
+
+<p><a name="Footnote_534" id="Footnote_534"></a><a href="#FNanchor_534"><span class="label">534</span></a> J'ai appris que ce qui donna le plus occasion à la
+réforme de quelques monastères de dames, fut la folie d'une madame
+Frontenac, fille de M. de Frontenac, premier maître d'hôtel,
+religieuse à Poissy, qui, non contente de faire l'amour, s'avisa, avec
+cinq autres religieuses et leurs six galants, de venir danser une
+entrée de ballet à Saint-Germain devant le Roi. On crut d'abord que ce
+ballet venoit de Paris; mais dès le lendemain on sut l'affaire, et le
+jour même les six religieuses furent envoyées en exil. Avant cela
+elles avoient chacune leur logement à part et leur jardin, et
+mangeoient en leur particulier si elles vouloient. Elles ne purent
+jamais obtenir de la prieure qu'elle leur pardonnât et les reçût à
+faire pénitence, disant qu'elles gâteroient les autres. (T.).</p>
+
+<p><a name="Footnote_535" id="Footnote_535"></a><a href="#FNanchor_535"><span class="label">535</span></a> Louis de Valois, comte de Lauraguais, d'Alais, etc.,
+duc d'Angoulême après son père, obtint en 1637 la charge de colonel
+général de la cavalerie légère, et le gouvernement de Provence.</p>
+
+<p><a name="Footnote_536" id="Footnote_536"></a><a href="#FNanchor_536"><span class="label">536</span></a> Le Père Caussin fut exilé à Quimper-Corentin. (Voyez
+l'<i>Histoire du ministère du cardinal Richelieu</i>, par M. Jay, tom. 2,
+pag. 71 et suiv.) On trouve dans le même volume, pag. 307, une lettre
+très-curieuse du Père Caussin à madame Louise-Angélique de La Fayette,
+qui contient le récit des circonstances qui avoient déterminé celle-ci
+à se faire religieuse.</p>
+
+<p><a name="Footnote_537" id="Footnote_537"></a><a href="#FNanchor_537"><span class="label">537</span></a> En 1639.</p>
+
+<p><a name="Footnote_538" id="Footnote_538"></a><a href="#FNanchor_538"><span class="label">538</span></a> Au sujet de ce siége d'Hesdin, je me rappelle qu'un
+baron de Languedoc dont j'ai oublié le nom, parent de madame de
+Cavoye, avoit trouvé une sorte de boulets creux qu'on emplissoit de
+poudre à canon, et qui, avec une certaine mèche qui s'allumoit quand
+on tiroit, crevoit en terre et faisoit quasi autant d'effet qu'une
+mine. Le feu Roi Louis <span class="smcap">XIII</span> en fit l'épreuve à Versailles, où on fit
+construire exprès une demi-lune de terre. Saint-Aoust,
+lieutenant-général de l'artillerie, envoya par malice de méchante
+poudre; le baron s'en plaignit, le Roi se fâcha. Saint-Aoust vint et
+en apporta de la bonne. L'effet fut grand; le Roi présenta le baron au
+cardinal à Ruel; le cardinal feignit d'en être ravi; mais à cause que
+cela étoit un grand profit à l'artillerie, en réduisant l'équipage au
+quart des charrettes, il fit si bien qu'on ordonna à cet homme de se
+retirer. Rien n'étoit plus utile pour les ouvrages de terre. (T.)&mdash;On
+attribue l'invention de la bombe à un ingénieur italien qui s'en
+servit contre la ville de Berg-op-Zoom; cependant, selon quelques
+historiens, des bombes furent employées en 1495 à l'attaque d'une
+forteresse du royaume de Naples; selon d'autres le comte de Mansfeld
+lança les premières bombes en 1588 dans Walhtendonck, ville de
+Gueldre. Les bombes furent employées pour la première fois en France
+au siége de Mézières en 1521; le maréchal de la Force s'en servit en
+1634, au siége de la Motte, sous Louis <span class="smcap">XIII</span>. (<i>Mémorial portatif de
+chronologie</i>; Paris, 1829, t. 1, p. 476.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_539" id="Footnote_539"></a><a href="#FNanchor_539"><span class="label">539</span></a> Elle a été publiée sous ce titre: <i>L'Idée d'un bon
+magistrat en la vie et en la mort de M. de Cordes, conseiller au
+Châtelet de Paris</i>, par A.G.E.D.V. (Antoine Godeau, évêque de Vence,
+Paris, 1645, in-12.) Il s'appeloit Denis de Cordes; il mourut en
+novembre 1642, et fut enterré à Saint-Méry.</p>
+
+<p><a name="Footnote_540" id="Footnote_540"></a><a href="#FNanchor_540"><span class="label">540</span></a> Jean Duvergier de Haurane, abbé de Saint-Cyran, fut mis
+à la Bastille le 14 mai 1638, et il mourut en 1643, peu de temps après
+être sorti de prison. Sa captivité fut généralement attribuée à ce
+qu'il n'avoit pas voulu opiner pour la nullité du mariage de Gaston
+avec Marguerite de Lorraine.</p>
+
+<p><a name="Footnote_541" id="Footnote_541"></a><a href="#FNanchor_541"><span class="label">541</span></a> Saint-Ibal a été cause du malheur de M. le comte, car
+il lui mit dans la tête de faire le fier et de terrasser le cardinal.
+(T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_542" id="Footnote_542"></a><a href="#FNanchor_542"><span class="label">542</span></a> Le prince de Simmeren, de la maison palatine, étoit à
+Sédan, lorsque M. le comte s'y retira. Étant retourné en son pays,
+quand la bataille de Sédan fut donnée, il écrivit naïvement cette
+lettre à M. le comte de Soissons: «Le bruit court ici que vous avez
+gagné la bataille, mais que vous y avez été tué. Mandez-moi ce qui en
+est, car je serois très-fâché de votre mort.» M. le comte de Roussi
+m'a dit avoir vu la lettre. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_543" id="Footnote_543"></a><a href="#FNanchor_543"><span class="label">543</span></a> Cela me fait souvenir d'un savant médecin de la
+Faculté, nommé Patin, qui tout de même a feint qu'un de ses malades à
+qui il fit promettre à l'article de la mort de lui venir dire s'il y
+avoit un purgatoire, lui étoit apparu un matin, mais sans lui rien
+dire, car ces gens qui reviennent de l'autre monde ne parlent jamais.
+(T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_544" id="Footnote_544"></a><a href="#FNanchor_544"><span class="label">544</span></a> Marthe Brossier étoit fille d'un tisserand de
+Romorantin; elle fut renvoyée dans son pays par arrêt du 23 juin 1599,
+avec défense d'en sortir. <i>Le Discours véritable sur le fait de Marthe
+Brossier</i>, Paris, 1599, in-8<sup>o</sup>, a été attribué au médecin Marescot.
+(Voyez la <i>Biographie universelle</i>.) Il paroîtroit, d'après Tallemant,
+que cet ouvrage pourroit être de Le Bouthilier.</p>
+
+<p><a name="Footnote_545" id="Footnote_545"></a><a href="#FNanchor_545"><span class="label">545</span></a> Claude Quillet, l'un de nos meilleurs poètes latins
+modernes, auteur du poème de <i>la Callipédie</i>. Il mourut en septembre
+1661.</p>
+
+<p><a name="Footnote_546" id="Footnote_546"></a><a href="#FNanchor_546"><span class="label">546</span></a> On appeloit Bullion <i>le Gros Guillaume raccourci</i>. Les
+gens de lettres le haïssoient, car il faisoit profession de les
+mépriser. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_547" id="Footnote_547"></a><a href="#FNanchor_547"><span class="label">547</span></a> Voyez <i>le Traité historique des monnoies de France</i> de
+Le Blanc; Amsterdam, 1692, p. 298 et suiv.</p>
+
+<p><a name="Footnote_548" id="Footnote_548"></a><a href="#FNanchor_548"><span class="label">548</span></a> Talon l'aîné, avocat-général, homme de petite cervelle,
+alla sottement en présence du Roi au parlement louer le cardinal de
+Richelieu par-dessus les maisons. En sortant le cardinal lui dit:
+«Monsieur Talon, vous n'avez rien fait aujourd'hui, ni pour vous ni
+pour moi.» (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_549" id="Footnote_549"></a><a href="#FNanchor_549"><span class="label">549</span></a> <i>Instruction du Chrétien.</i> La première édition de ce
+livre, qui en compte au moins vingt-quatre, est de Poitiers, 1621,
+in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_550" id="Footnote_550"></a><a href="#FNanchor_550"><span class="label">550</span></a> Le Catéchisme a été corrigé depuis par Desmarest, qui
+l'a mis en l'état où on le voit aujourd'hui. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_551" id="Footnote_551"></a><a href="#FNanchor_551"><span class="label">551</span></a> Ce n'est pas dans son Catéchisme intitulé: <i>Instruction
+du chrétien</i>, que le cardinal commit la singulière erreur que
+Tallemant signale ici. C'est dans <i>les Principaux points de la Foi
+catholique, défendus contre l'écrit adressé au Roi par les ministres
+de Charenton</i>; Poitiers, 1617, in-8<sup>o</sup>. Il y traduit <i>Terentianus
+Maurus</i>, qui est le nom d'un grammairien, par <i>le Maure de Térence</i>,
+croyant que cet auteur avoit laissé une pièce de ce titre dont il
+étoit question dans le passage qu'il avoit à traduire.</p>
+
+<p><a name="Footnote_552" id="Footnote_552"></a><a href="#FNanchor_552"><span class="label">552</span></a> Paris, 1646, in-4<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_553" id="Footnote_553"></a><a href="#FNanchor_553"><span class="label">553</span></a> Paris, 1651, in-folio.</p>
+
+<p><a name="Footnote_554" id="Footnote_554"></a><a href="#FNanchor_554"><span class="label">554</span></a> <i>Mémoires de l'état de la France sous Charles</i> <span class="smcap">IX</span>. Le
+<i>Traité de la servitude volontaire</i> a été imprimé pour la première
+fois, en 1578, dans le tome 3 de ce Recueil, folio 116.</p>
+
+<p><a name="Footnote_555" id="Footnote_555"></a><a href="#FNanchor_555"><span class="label">555</span></a> On publia d'abord du cardinal l'<i>Histoire de la mère et
+du fils</i>, qui fut mal à propos attribuée à Mézerai. Ce n'est qu'en
+1823 que M. Petitot donna, d'après le manuscrit du dépôt des Affaires
+étrangères, les <i>Mémoires du cardinal de Richelieu</i>, compris dans la
+deuxième série des <i>Mémoires relatifs à l'histoire de France</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_556" id="Footnote_556"></a><a href="#FNanchor_556"><span class="label">556</span></a> Psaphon, habitant de la Lybie, voulant être reconnu
+pour un dieu, réunit un grand nombre d'oiseaux, et leur apprit à
+répéter: <i>Psaphon est un grand dieu</i>. Leur éducation terminée, il les
+rendit à la liberté, et les Lybiens, frappés de ce prodige,
+décernèrent à Psaphon les honneurs divins.</p>
+
+<p><a name="Footnote_557" id="Footnote_557"></a><a href="#FNanchor_557"><span class="label">557</span></a> La première édition de l'ouvrage de Pellisson parut en
+1653 (Paris, in-8<sup>o</sup>), sous le titre de <i>Relation contenant l'Histoire
+de l'Académie françoise</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_558" id="Footnote_558"></a><a href="#FNanchor_558"><span class="label">558</span></a> Il rétablit la pension de Vaugelas, qui étoit de douze
+cents écus; mais Vaugelas n'en fut point payé. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_559" id="Footnote_559"></a><a href="#FNanchor_559"><span class="label">559</span></a> Il y avoit à Vitré, en Bretagne, un avocat peu employé,
+nommé Des Vallées. Cet homme étoit si né aux langues, qu'en moins de
+rien il les devinoit, en faisoit la syntaxe et le dictionnaire. En
+cinq ou six leçons il montroit l'hébreu. Il prétendoit avoir trouvé
+une langue-matrice qui lui faisoit entendre toutes les autres. Le
+cardinal de Richelieu le fit venir ici; mais Des Vallées se brouilla
+avec Demuys, le professeur en langue hébraïque, et avec un autre; cet
+autre étoit peut-être Sionita, cet homme du Liban, qui travailloit à
+sa Bible de Legeay. Le Pailleur, qui étoit de ses amis, lui avoit
+demandé sur toutes choses de ne les point choquer. Un jour que Le
+Pailleur, en voyant quelques épreuves, demanda si cela étoit corrigé,
+Des Vallées dit: «Voire, ce ne sont que des ignorants.» Demuys sut
+cela, et le décria. Le cardinal vouloit cependant qu'il fît imprimer
+ce qu'il savoit de cette langue-matrice: «Mais vous me faites
+divulguer mon secret, donnez-moi donc de quoi vivre.» Le cardinal le
+négligea, et le secret a été enterré avec Des Vallées. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_560" id="Footnote_560"></a><a href="#FNanchor_560"><span class="label">560</span></a> Les pièces dont il fournissoit le sujet à Bois-Robert,
+Colletet, L'Estoile, Corneille et Rotrou, à chacun desquels il
+distribuoit un acte à faire, et que pour cette raison on appeloit <i>les
+pièces des Cinq-Auteurs</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_561" id="Footnote_561"></a><a href="#FNanchor_561"><span class="label">561</span></a> Il avoit assez méchant goût. On lui a vu se faire
+rejouer plus de trois fois une ridicule pièce en prose que La Serre
+avoit faite. C'est <i>Thomas Morus</i>. En un endroit Anne de Boulen disoit
+au roi Henri VIII, qui lui offroit une promesse de mariage: «Sire, des
+promesses de mariage, les petites filles s'en moquent.» En un autre,
+elle moralisoit sur la fragilité des choses humaines, et disoit au Roi
+que le trône des rois étoit un trône de paille: «C'est donc, disoit le
+Roi, de paille de diamant.» On appelle une paille certaine marque dans
+les diamants qui est un défaut. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_562" id="Footnote_562"></a><a href="#FNanchor_562"><span class="label">562</span></a> Henri Coiffier, dit Ruzé, marquis de Cinq-Mars,
+grand-écuyer de France.</p>
+
+<p><a name="Footnote_563" id="Footnote_563"></a><a href="#FNanchor_563"><span class="label">563</span></a> Fontrailles, homme de qualité de Languedoc, bossu
+devant et derrière, et fort laid de visage, mais qui n'a pas la mine
+d'un sot. Il est fort petit et gros. (T.)&mdash;Il s'appeloit Louis
+d'Astarac, vicomte de Fontrailles. On a de lui une relation des choses
+qui se sont passées à la cour pendant la faveur de Cinq-Mars. Elle a
+été publiée avec les Mémoires de Montresor. (<i>Voyez</i> cette relation
+dans la deuxième série de la <i>Collection des Mémoires relatifs à
+l'histoire de France</i>, tom. 54, pag. 409.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_564" id="Footnote_564"></a><a href="#FNanchor_564"><span class="label">564</span></a> <i>Momon</i>, expression empruntée d'un jeu de dés, dont les
+acteurs étoient masqués. <i>Couvrir ce momon</i>, paroît signifier ici
+accepter le défi. (<i>Voyez</i> le <i>Dict. de Trévoux</i>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_565" id="Footnote_565"></a><a href="#FNanchor_565"><span class="label">565</span></a> Le bruit ayant couru qu'il avoit fait venir des gens
+pour assassiner le cardinal, M. le duc d'Enghien offrit à Son Éminence
+de le tuer. Le marquis de Pienne le sut et le dit à Rumigny, qui
+conseilla à M. le Grand de le dire au Roi. Il dit le lendemain à
+Rumigny: «Le Roi m'a dit: Prends de mes gardes, cher ami.&mdash;Et pourquoi
+n'en avez-vous pas pris? lui dit Rumigny en le regardant entre les
+deux yeux. Vous ne me dites pas vrai.» Le jeune homme rougit. «Au
+moins, ajouta Rumigny, allez chez M. le duc accompagné de trois ou
+quatre de vos amis, pour lui faire voir que vous n'avez point de
+peur.» Il y fut. M. le duc jouoit; on le reçut fort bien, et on causa
+fort gaîment. Rumigny l'y accompagna. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_566" id="Footnote_566"></a><a href="#FNanchor_566"><span class="label">566</span></a> Le maréchal de La Motte, sous prétexte d'empêcher le
+secours de Perpignan, car exprès il faisoit courir le bruit que les
+ennemis avoient ce dessein-là, s'avança à trente lieues de la ville.
+Le maréchal manda au cardinal qu'il s'étoit avancé pour le servir, et
+qu'il lui donnoit sa parole de le dégager quand il voudroit, et de le
+venir enlever à la porte du logis du Roi; qu'il avoit mille hommes
+dont il lui répondoit comme de lui-même. Le cardinal dit qu'il
+admirait l'adresse qu'avoit eue le maréchal, et lui manda qu'il
+n'avançât pas davantage. M. le Grand, qui avoit plus d'esprit que de
+cervelle, se douta du dessein du maréchal, et en avertit le Roi.</p>
+
+<p><a name="Footnote_567" id="Footnote_567"></a><a href="#FNanchor_567"><span class="label">567</span></a> Abraham Fabert, qui fut depuis créé maréchal de
+France.</p>
+
+<p><a name="Footnote_568" id="Footnote_568"></a><a href="#FNanchor_568"><span class="label">568</span></a> Un jour il contesta sur la guerre contre le maréchal de
+La Meilleraye. Le Roi lui dit que c'étoit bien à lui, qui n'avoit rien
+vu, à disputer contre un homme qui faisoit la guerre depuis si
+long-temps.&mdash;«Sire, répondit-il, quand on a du sens et de la lumière,
+on sait les choses sans les avoir vues.» (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_569" id="Footnote_569"></a><a href="#FNanchor_569"><span class="label">569</span></a> Quoi que Rumigny pût dire à M. le Grand, il négligea de
+se remettre bien avec le Roi; il se fioit sur son Traité avec
+l'Espagne. Il avoit envoyé Montmort, parent de Fontrailles, au comte
+de Brion, car on n'osoit, à cause de La Rivière, s'adresser à Monsieur
+directement. Par malheur pour lui, M. de Brion étoit à Paris aux noces
+de mademoiselle de Bourbon et de M. de Longueville. Cela empêcha qu'il
+n'eût réponse, et donna le temps d'avoir le Traité d'Espagne. La
+princesse Marie avoit promis à Cinq-Mars de l'épouser quand il se
+serait plus élevé: cela avoit contribué à lui faire tourner la tête.
+(T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_570" id="Footnote_570"></a><a href="#FNanchor_570"><span class="label">570</span></a> Avant que de se mêler d'intrigue, Fontrailles avoit mis
+tout son bien à couvert. Il a vingt-deux mille livres de rente en
+fonds de terre, sans un sou de dettes. Il dit une plaisante chose au
+feu Roi qui lui montroit des louis: «Sire, lui dit-il, j'aime les
+vieux amis et les vieux écus.» Il ne veut point qu'on raille de sa
+bosse; sur tout le reste il entend raillerie. Il étoit des esprits
+forts du Marais. Ces messieurs se mirent, il y a près de vingt ans, à
+porter des bottes qui avoient de fort longs pieds, mais non pas si
+longs qu'on les a portés depuis. Quelques capitaines aux gardes
+dansèrent un ballet des longs pieds. Fontrailles alla prendre cela
+pour eux, et engagea le comte de Fiesque et Rumigny à se battre. Le
+comte et son homme se blessèrent. Fontrailles fut culbuté par le sien,
+et Rumigny désarma le troisième. Ces messieurs du Marais chargèrent
+les filous, et leur enjoignirent de ne voler plus dans le Marais.
+Ainsi le Marais fut quelque temps un lieu de sûreté en dépit de lui.
+Espenan, soldat de fortune, qui avoit été garde de M. d'Épernon,
+épousa sa s&oelig;ur. Il avoit gagné la mère et le cadet de Fontrailles.
+Cet Espenan avoit été en crédit pour avoir déposé contre M. de La
+Valette à l'assemblée de Fontarabie. Fontrailles le fit appeler en
+vain plusieurs fois en duel. Le cadet se mit si fort contre l'aîné
+qu'il lui envoya un cartel. Fontrailles en eut horreur, et, par l'avis
+de Rumigny, conta cela à tout le monde. Le cadet fût blâmé. Il est
+mort à la guerre en Catalogne. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_571" id="Footnote_571"></a><a href="#FNanchor_571"><span class="label">571</span></a> Fontrailles essaya de passer en Espagne; mais, n'y
+étant pas parvenu, il se retira en Angleterre, où il resta jusqu'après
+la mort du cardinal. (<i>Relation de Fontrailles</i>, au lieu déjà cité, p.
+443.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_572" id="Footnote_572"></a><a href="#FNanchor_572"><span class="label">572</span></a> Le Roi, à son passage à Lyon, dit cent puérilités au
+chancelier, et entre autres qu'il n'avoit jamais pu habituer ce
+méchant garçon à dire tous les jours son <i>Pater</i>. Une autre fois, en
+faisant des confitures, le Roi dit: «L'âme de Cinq-Mars étoit aussi
+noire que le cul de ce poëlon.» (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_573" id="Footnote_573"></a><a href="#FNanchor_573"><span class="label">573</span></a> Voici le texte de cette loi: <i>Utrum, qui occiderunt
+parentes, an etiam conscii, p&oelig;nâ parricidii adficiantur, quæri
+potest? Et ait Macianus, etiam conscios eâdem p&oelig;nâ adficiendos, non
+solum parricidas.</i> (L. 6, au Digeste <i>de lege Pompeiâ, de
+parricidiis</i>.) Toute la loi est dans l'interprétation du mot
+<i>conscius</i>, qui signifie tout à la fois, celui qui a connoissance du
+crime, et le complice du crime. La première interprétation est d'une
+atrocité qui auroit toujours dû la faire repousser.</p>
+
+<p><a name="Footnote_574" id="Footnote_574"></a><a href="#FNanchor_574"><span class="label">574</span></a> Le nom est resté en blanc au manuscrit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_575" id="Footnote_575"></a><a href="#FNanchor_575"><span class="label">575</span></a> Quelques-uns des faits relatifs à Cinq-Mars sont
+placés, dans le manuscrit original, à l'article de Louis <span class="smcap">XIII</span>; on a
+cru devoir les réunir tous ici, pour éviter la confusion et les
+redites.</p>
+
+<p><a name="Footnote_576" id="Footnote_576"></a><a href="#FNanchor_576"><span class="label">576</span></a> Cyprien Perrot, conseiller de la grand'chambre, père du
+président Perrot, et ami intime du président de Thou l'historien,
+trouva un jour par hasard un acte par lequel il paroîssoit que
+l'avocat de Thou, de qui venoit ce président et le premier président
+du Parlement, étoit fils d'un habitant d'Atis, village qui est à une
+journée de Paris; cela le fit rire. Il l'envoya au président, et lui
+manda que par cette pièce il prouveroit bien nettement qu'il venoit
+des comtes de Toul. C'étoit la chimère de la famille. Le président
+prit cela comme il devoit: il n'en fit que rire, et M. Perrot fut un
+de ses exécuteurs testamentaires. Perrot, sieur d'Ablancourt, y étoit
+quand on trouva cette pièce; c'est de lui que nous tenons ce fait.
+(T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_577" id="Footnote_577"></a><a href="#FNanchor_577"><span class="label">577</span></a> Chirurgien célèbre de ce temps.</p>
+
+<p><a name="Footnote_578" id="Footnote_578"></a><a href="#FNanchor_578"><span class="label">578</span></a> Tragi-comédie en cinq actes en vers, avec un prologue,
+attribuée au cardinal, mais bien plutôt faite par Desmarets, d'après
+un plan fourni par l'Éminence, et sous ses yeux. Elle fut représentée
+sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, avec une grande magnificence,
+et, malgré son peu de succès, elle fut imprimée en 1643, in-4<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_579" id="Footnote_579"></a><a href="#FNanchor_579"><span class="label">579</span></a> Par grimace il composa un conseil, et fit
+Saint-Chaumont ministre d'État; car il ne vouloit pas des gens bien
+forts. Saint-Chaumont, qui croyoit qu'on donnoit cela à son mérite, en
+eut bien de la joie. Il rencontra Gordes, capitaine des
+gardes-du-corps, à qui il le dit: «Oh! oh! dit Gordes, tu te moques.»
+Il entre en riant à gorge déployée, et dit au Roi: «Sire,
+Saint-Chaumont dit que Votre Majesté l'a fait ministre d'État; quelque
+sot croirait cela.» (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_580" id="Footnote_580"></a><a href="#FNanchor_580"><span class="label">580</span></a> Henri-Joseph de Peyre, comte de Troisville (on
+prononçait <i>Tréville</i>), homme de l'esprit le plus juste et du goût le
+plus délicat. Il se retira du monde après la mort de Henriette
+d'Angleterre, duchesse d'Orléans.</p>
+
+<p><a name="Footnote_581" id="Footnote_581"></a><a href="#FNanchor_581"><span class="label">581</span></a> Arnoul, qui travailloit à la marine, dit que le dessein
+du cardinal de Richelieu étoit d'envoyer le cardinal Mazarin à Rome
+pour y servir le Roi; et qu'il lui dit en sa présence: «Monsieur
+Arnoul, dans combien de temps pouvez-vous apprêter un vaisseau pour
+passer M. le cardinal Mazarin en Italie?&mdash;Monseigneur, dit Arnoul, il
+y en aura un de prêt au premier jour.» Le Mazarin alla supplier Arnoul
+de différer, et cependant le cardinal se porta plus mal. Jamais le
+Mazarin n'a reconnu ce service. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_582" id="Footnote_582"></a><a href="#FNanchor_582"><span class="label">582</span></a> Il se fit fermer son cautère, parce que son bras
+maigrissoit trop. Cela pourroit bien l'avoir tué; il ne vécut plus
+guère après. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_583" id="Footnote_583"></a><a href="#FNanchor_583"><span class="label">583</span></a> C'est par erreur que cet article a été classé ici. Il
+n'auroit dû trouver place que dans le volume suivant, parmi les
+articles des habitués de l'hôtel Rambouillet.</p></div>
+</div>
+
+<hr class="p4 c15" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des
+Réaux (Tome Premier), by Gédéon Tallemant des Réaux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME PREMIER) ***
+
+***** This file should be named 33033-h.htm or 33033-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, Guy de
+Montpellier and the Online Distributed Proofreading Team
+at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
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+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #33033 (https://www.gutenberg.org/ebooks/33033)