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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les historiettes de Tallemant des Réaux (Tome Premier) + Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle + +Author: Gédéon Tallemant des Réaux + +Release Date: July 1, 2010 [EBook #33033] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME PREMIER) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, Guy de +Montpellier and the Online Distributed Proofreading Team +at https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le + typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été + conservée et n'a pas été harmonisée. Dans la note numéro 56, la + date de 1580 qui figurait dans l'original a été corrigée en 1530. + + + + + LES HISTORIETTES + DE + TALLEMANT DES RÉAUX. + + MÉMOIRES + POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE, + + PUBLIÉS + + SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE; + + AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES, + + + PAR MESSIEURS + + MONMERQUÉ, + Membre de l'Institut, + + DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU. + + TOME PREMIER. + + PARIS, + ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE, + PLACE VENDÔME, 16. + + 1834 + + + + +INTRODUCTION DE L'AUTEUR[1]. + + +J'appelle ce recueil les _Historiettes_, parce que ce ne sont que +petits Mémoires qui n'ont aucune liaison les uns avec les autres. J'y +observe en quelque sorte la suite des temps, pour ne point faire de +confusion. Mon dessein est d'écrire tout ce que j'ai appris et que +j'apprendrai d'agréable et digne d'être remarqué, et je prétends dire +le bien et le mal sans dissimuler la vérité, et sans me servir de ce +qu'on trouve dans les Histoires et les Mémoires imprimés. Je le fais +d'autant plus librement que je sais bien que ce ne sont pas choses à +mettre en lumière, quoique peut-être elles ne laissassent pas d'être +utiles. Je donne cela à mes amis qui m'en prient, il y a long-temps. +Au reste, je renverrai souvent aux Mémoires que je prétends faire de +la régence d'Anne d'Autriche, ou pour mieux dire, de l'administration +du cardinal Mazarin, que je continuerai tant qu'il gouvernera, si je +me trouve en état de le faire[2]. Ces renvois seront pour ne pas +répéter la même chose, comme par exemple, une fois que M. Chabot[3], +devenu duc de Rohan, entrera dans les négociations avec la cour, je ne +puis plus continuer son _Historiette_, parce que désormais c'est +l'histoire de la seconde guerre de Paris. Voilà quel est mon dessein. +Je commencerai par Henri le Grand et sa cour, afin de commencer par +quelque chose d'illustre. + + [1] A la fin de 1657. + + [2] Si Tallemant n'a pas renoncé au projet dont il parle ici, et + il est peu vraisemblable qu'il l'ait fait, car il renvoie souvent + le lecteur à ses Mémoires sur la Régence, il est fort à craindre + que l'ouvrage n'ait été perdu; c'est un malheur pour l'histoire. + + [3] Dont les succès ressemblèrent fort à ceux d'un officier de + fortune. + + + + +MÉMOIRES + +DE + +TALLEMANT. + + + + +HENRI IV[4]. + + +Si ce prince fût né roi de France, et roi paisible, probablement ce +n'eût pas été un grand personnage; il se fût noyé dans les voluptés, +puisque, malgré toutes ses traverses, il ne laissoit pas, pour suivre +ses plaisirs, d'abandonner les plus importantes affaires[5]. Après la +bataille de Coutras, au lieu de poursuivre ses avantages, il s'en va +badiner avec la comtesse de Guiche[6], et lui porte les drapeaux qu'il +avoit gagnés. Durant le siége d'Amiens, il court après madame de +Beaufort[7], sans se tourmenter du cardinal d'Autriche, depuis +l'archiduc Albert, qui s'approchoit pour tenter le secours de la +place[8]. + + [4] Henri IV, né au château de Pau, le 13 décembre 1553, roi de + Navarre en 1572, et de France en 1589, assassiné à Paris le 14 + mai 1610. + + [5] C'est ce qui a fait dire à Bayle: «Si la première fois qu'il + débaucha la fille ou la femme de son prochain, on l'eût traité + comme Pierre Abélard, il seroit devenu capable de conquérir toute + l'Europe, et il auroit pu effacer la gloire des Alexandre et des + César... Ce fut son incontinence prodigieuse qui l'empêcha de + s'élever autant qu'il auroit pu le faire.» L'article entier de + Tallemant peut faire croire qu'il partageoit cette opinion si + vivement relevée par Voltaire, et traitée de plaisanterie par + Condorcet. + + [6] Elle se trouvoit alors en Gascogne, à une distance assez + grande du théâtre de la guerre. + + [7] Gabrielle d'Estrées. Henri IV avoit érigé pour elle le comté + de Beaufort en duché-pairie. + + [8] Sigogne[8-A] en fit cette épigramme: + + Ce grand Henri, qui souloit estre + L'effroi de l'Espagnol hautain, + Fuyt aujourd'huy devant un prestre, + Et suit le c.. d'une p..... (T.) + + --Mézerai dit que peu après qu'il eut amené Gabrielle au siége de + la ville, «il fut contraint d'éloigner ce scandale de la vue des + soldats, non-seulement par leurs murmures qui venoient jusqu'à ses + oreilles, mais aussi par les reproches du maréchal de Biron.» + (_Abrégé chronologique de l'Histoire de France_, édition de 1682, + tome 6, page 170.) + + [8-A] Voir sur ce poète une note placée ci-après dans + l'_Historiette_ de mademoiselle Du Tillet.] + +Il n'étoit ni trop libéral, ni trop reconnoissant. Il ne louoit jamais +les autres, et se vantoit comme un gascon. En récompense, on n'a +jamais vu un prince si humain, ni qui aimât plus son peuple; il ne +refusoit point de veiller pour le bien de son État. Il a fait voir en +plusieurs rencontres qu'il avoit l'esprit vif et qu'il entendoit +raillerie[9]. + + [9] Henri IV étant près de se faire catholique, ses favoris lui + disoient: «Sire, avertissez-nous quand vous changerez de + religion.» Il faisoit alors l'amour à une religieuse de Passy, il + s'en lassa et s'en alla faire autant à Maubuisson; ils lui + dirent: «Vous aviez promis de nous avertir.» + + Pour reprendre donc ses amours, si Sébastien Zamet, comme + quelques-uns l'ont prétendu, donna du poison à madame de + Beaufort[10], on peut dire qu'il rendit un grand service à Henri + IV, car ce bon prince alloit faire la plus grande folie qu'on + pouvoit faire; cependant il y étoit tout résolu[11]. On devoit + déclarer feu M. le Prince bâtard[12]. M. le comte de Soissons se + faisoit cardinal, et on lui donnoit trois cent mille écus de rente + en bénéfices. M. le prince de Conti[13] étoit marié alors avec une + vieille qui ne pouvoit avoir d'enfants[14]. M. le maréchal de + Biron devoit épouser la fille de madame d'Estrées, qui depuis a + été madame de Sanzay. M. d'Estrées la devoit avouer; elle étoit + née durant le mariage, mais il y avoit cinq ou six ans que M. + d'Estrées[15] n'avoit couché avec sa femme, qui s'en étoit enallée + avec le marquis d'Allègre, et qui fut tuée avec lui à Issoire[16], + par les habitants qui se soulevèrent, et prirent le parti de la + Ligue. Le marquis et sa galante tenoient pour le Roi: ils furent + tous deux poignardés et jetés par la fenêtre. + + [10] Sébastien Zamet étoit de Lucques; il fut naturalisé + françois. Plaisant et enjoué, il s'étoit fait aimer de Henri IV, + qui avoit choisi sa maison pour faire ses parties de plaisir. + D'Aubigné est de ceux dont Tallemant parle comme croyant à + l'empoisonnement de Gabrielle par Zamet; il dit qu'après s'être + rafraîchie chez lui en mangeant d'un gros citron, ou selon + d'autres d'une salade, elle sentit aussitôt _un grand feu au + gosier, et des tranchées furieuses à l'estomac_. + + [11] _Voyez_ à ce sujet les Mémoires de M. de Sully, liv. 9. (T.) + + [12] Henri de Bourbon, prince de Condé, père du grand Condé. + + [13] François de Bourbon, prince de Conti, fils de Louis de + Bourbon Condé, premier du nom. + + [14] Madame de Montafier, mère de feue madame la comtesse (_de + Soissons_). (T.) + + [15] Le premier M. d'Estrées, grand-maître de l'artillerie (mais + en ce temps-là ce n'étoit pas officier de la couronne), étoit un + brave homme qui fit sa fortune. Il était de la frontière de la + Picardie; on l'appeloit La Caussée en picard, pour _La Chaussée_, + et étoit un peu _dubiæ nobilitatis_. Mais après il se fit appeler + d'Estrées, et dit qu'il étoit d'une bonne maison de Flandre. Son + fils, par la faveur de madame de Beaufort, fut aussi grand-maître + de l'artillerie. J'ai ouï dire que ce premier M. d'Estrées étoit + gendarme dans la compagnie d'un M. de Rubempré, et qu'il sauva la + vie à son capitaine. On l'appeloit Gran-Jean de La Caussée; cela + servit à sa fortune. (T.) + + [16] Le 31 décembre 1593. (_Voyez_ Anselme, tome 4, page 599.) + +Cette madame d'Estrées étoit de La Bourdaisière, la race la plus +fertile en femmes galantes qui ait jamais été en France[17]; on en +compte jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit +mariées, qui toutes ont fait l'amour hautement. De là vient qu'on dit +que les armes de La Bourdaisière, c'est _une poignée de vesces_; car +il se trouve, par une plaisante rencontre, que dans leurs armes il y a +une main qui sème de la vesce[18]. On fit sur leurs armes ce quatrain: + + Nous devons bénir cette main + Qui sème avec tant de largesses, + Pour le plaisir du genre humain, + Quantité de si belles _vesces_[19]. + + [17] On dit qu'une madame de la Bourdaisière se vantoit d'avoir + couché avec le pape Clément VII; à Nice, avec l'empereur + Charles-Quint, quand il passa en France, et avec François Ier. + (T.) + + [18] Les Babou écarteloient en effet au 1er et 4e d'argent au + bras de gueules, sortant d'un nuage d'azur, tenant une poignée de + vesce en rameau de trois pièces de sinople. (P. Anselme, tome 7, + page 180.) + + [19] Ce mot étoit alors synonyme de femme éhontée. (_Dictionnaire + de Trévoux._) + +Voici ce que j'ai ouï conter à des gens qui le savoient bien, ou +croyoient le bien savoir: une veuve à Bourges, première femme d'un +procureur ou d'un notaire, acheta un méchant pourpoint à la +Pourpointerie[20], dans la basque duquel elle trouva un papier où il y +avoit: «Dans la cave d'une telle maison, six pieds sous terre, de tel +endroit (qui étoit bien désigné), il y a tant en or en des pots, etc.» +La somme étoit très-grande pour le temps (il y a bien 150 ans). Cette +veuve, voyant que le lieutenant-général de la ville étoit veuf et sans +enfants, lui dit la chose, sans lui désigner la maison, et offrit, +s'il vouloit l'épouser, de lui dire le secret. Il y consent; on +découvre le trésor; il lui tient parole et l'épouse. Il s'appeloit +Babou. Il acheta La Bourdaisière. C'est, je pense, le grand-père de la +mère du maréchal d'Estrées[21]. + + [20] La Pourpointerie étoit, sans doute, le lieu où étaloient les + marchands de vieux habits. + + [21] Il y a du vrai et de l'inexact dans ce souvenir de + Tallemant. Françoise Ra, veuve de Laurent Babou, se remaria, le + 26 janvier 1504, avec Jean Salar, lieutenant-général de Bourges. + Philibert Babou, son fils aîné, épousa en 1510 Marie Gaudin, dame + de la Bourdaisière, qui apporta cette terre à son mari. Ce + dernier est l'aïeul de Françoise Babou, mère du maréchal + d'Estrées. (P. Anselme, _loco cit._) + +Madame d'Estrées eut six filles et deux fils, dont l'un est le +maréchal d'Estrées qui vit encore aujourd'hui[22]. Ces six filles +étoient madame de Beaufort, que madame de Sourdis, aussi de La +Bourdaisière, gouvernait; madame de Villars, dont nous parlerons de +suite; madame de Namps, la comtesse de Sanzay, l'abbesse de Maubuisson +et madame de Balagny. Cette dernière est _Délie_ dans l'_Astrée_; elle +avoit la taille un peu gâtée, mais c'étoit la personne la plus galante +du monde. Ce fut d'elle que feu M. d'Epernon eut l'abbesse de +Sainte-Glossine de Metz[23]. On les appeloit, elles six et leur frère, +les sept péchés mortels. Madame de Neufvic, dame d'esprit, qui étoit +fort familière chez madame de Bar[24], fit cette épigramme sur la +mort de madame la duchesse de Beaufort: + + J'ai vu passer par ma fenêtre + Les six péchés mortels vivants, + Conduits par le bastard d'un prêtre[25], + Qui tous ensemble alloient chantant + Un _requiescat in pace_, + Pour le septième trépassé[26]. + + [22] Il mourut à Paris le 5 mai 1670. + + [23] Louise, bâtarde de La Valette, abbesse de Sainte-Glossine ou + Glossinde de Metz, en 1606, morte en 1647. (_Gallia christiana_, + tome 13, page 933; le P. Anselme, tome 3, page 857.) + + [24] Catherine, princesse de Navarre, soeur de Henri IV, mariée + au duc de Bar, en 1599. + + [25] Balagny, fils de Montluc, évêque de Valence. Il vint avec + cinq cents chevaux et huit cents fantassins levés à ses dépens, + trouver Henri IV, lorsqu'il ne savoit comment s'opposer au grand + commandeur de Castille et à M. de Mayenne, qui venoient pour + faire lever le siége de Laon. Ce service fut si agréable au roi, + qu'il fit Balagny maréchal de France, et lui fit épouser la soeur + de madame de Beaufort. Ce Balagny avoit été prince de Cambray, + dont il s'étoit rendu maître en suivant le duc d'Alençon. Sa + première femme, la soeur du brave Bussy d'Amboise, avoit tant de + coeur, qu'elle creva de dépit de n'être plus la princesse de + Cambray, où ils faisoient grande dépense. Elle eut un fils qui + fut le Bouteville de son temps; Puymorin le tua dans la rue des + Petits-Champs. Il est vrai qu'un valet le blessa par-derrière + d'un coup de fourche, comme il se battoit. Le Balagny qui est + venu de la soeur de madame d'Estrées n'est qu'un coquin. (T.) + + [26] On conte encore une chose fort jolie de cette madame de + Neufvic. Quoique déjà assez âgée, elle aimoit fort les fleurs, et + portoit souvent des bouquets. Le comte de Sardini, alors jeune, + la trouva un jour chez madame de Bar, avec un bouquet; c'étoit + durant le siége d'Amiens. Il se mit à chanter ce couplet de + Ronsard: + + Quand ce beau printemps je voy, + J'aperçoy + Rajeunir la terre et l'onde, + Et me semble que l'amour, + En ce jour, + Comme enfant renaisse au monde. + + Elle, sur-le-champ, se mit à chanter: + + Moi je fais comparaison + D'un oison + A un homme malhabile, + Qui, d'un sang par trop rassis, + Cause assis, + Quand son roi prend une ville. (T.) + + Henri IV, à ce qu'on prétend, n'en avoit pas eu les gants, et ce + fut pour cela qu'il ne fit pas appeler M. de Vendôme _Alexandre_, + de peur qu'on ne dît Alexandre le Grand, car on appeloit M. de + Bellegarde M. le Grand[27], et apparemment il y avoit passé le + premier. Le Roi commanda dix fois qu'on le tuât[28], puis il s'en + repentoit quand il venoit à considérer qu'il la lui avoit ôtée; + car Henri, voyant danser M. de Bellegarde et mademoiselle + d'Estrées ensemble, dit: «Il faut qu'ils soient le serviteur et la + maîtresse[29].» + + [27] A cause de sa charge de grand-écuyer. + + [28] Un jour M. de Praslin, capitaine des gardes-du-corps, depuis + maréchal de France durant la régence, pour empêcher le Roi + d'épouser madame de Beaufort, lui offrit de lui faire surprendre + Bellegarde couché avec elle. En effet, il fit lever le Roi une + nuit à Fontainebleau; mais quand il fallut entrer dans + l'appartement de la duchesse, le Roi dit: «Ah! cela la fâcheroit + trop.» Le maréchal de Praslin a conté cela à un homme de qualité + de qui je le tiens. (T.) + + [29] L'anecdote du médecin Alibour, rapportée dans les Mémoires + de Sully, rend vraisemblable le récit de Tallemant. (_Voyez_ les + _OEconomies royales_, tome 2, page 355 de la deuxième série des + _Mémoires relatifs à l'Histoire de France_.) + +Henri IV a eu une quantité étrange de maîtresses; il n'étoit pourtant +pas grand abatteur de bois; aussi étoit-il toujours cocu. On disoit en +riant que son second avoit été tué. Madame de Verneuil l'appela un +jour _Capitaine bon vouloir_; et une autre fois, car elle le grondoit +cruellement, elle lui dit que bien lui prenoit d'être roi, que sans +cela on ne le pourroit souffrir, et qu'il puoit comme charogne. Elle +disoit vrai, il avoit les pieds et le gousset fins[30]; et quand la +feue Reine-mère coucha avec lui la première fois, quelque bien garnie +qu'elle fût d'essences de son pays, elle ne laissa pas que d'en être +terriblement parfumée. Le feu Roi[31], pensant faire le bon compagnon, +disoit: «Je tiens de mon père, moi, je sens le gousset.» + + [30] Locution du temps dont on comprend suffisamment le sens. + + [31] Louis XIII. + +Je pense que personne n'a approuvé la conduite d'Henri IV avec la feue +Reine-mère, sa femme, sur le fait de ses maîtresses; car que madame de +Verneuil fût logée si près du Louvre[32], et qu'il souffrît que la +cour se partageât en quelque sorte pour elle, en vérité il n'y avoit +en cela ni politique, ni bienséance. Cette madame de Verneuil étoit +fille de ce M. d'Entragues qui épousa Marie Touchet, fille d'un +boulanger d'Orléans[33], et qui avoit été maîtresse de Charles IX. +Elle avoit de l'esprit, mais elle étoit fière, et ne portoit guère de +respect, ni à la Reine, ni au Roi. En lui parlant de la Reine, elle +l'appeloit quelquefois votre grosse banquière, et le roi lui ayant +demandé ce qu'elle eût fait si elle avoit été au port de Nully (ou +_Neuilly_) quand la Reine s'y pensa noyer[34]: «J'eusse crié, lui +dit-elle: _La Reine boit._» + + [32] A l'hôtel de la Force. (T.) Cet hôtel, ainsi que celui de + Longueville, avoit été construit près du Louvre, sur le terrain + de l'ancien hôtel d'Alençon (Jaillot, _Recherches sur Paris, + quartier du Louvre_, p. 55.) L'ancien palais du roi de Sicile n'a + pris le nom d'hôtel de la Force que sous Louis XIV. (_Ibid._, + _quartier Saint-Antoine_, p. 119.) + + [33] Brantôme a prétendu que Marie Touchet étoit fille d'un + apothicaire d'Orléans; mais suivant Le Laboureur, dans les + Additions sur les _Mémoires_ de Castelnau, et Dreux du Radier, + dans les _Reines et Régentes_, le père de Marie Touchet auroit + été lieutenant particulier au bailliage d'Orléans. + + [34] Cet événement arriva le 9 juin 1606. (_Mercure françois_, + tom. I. fol. 107.) + +Enfin le Roi rompit avec madame de Verneuil; elle se mit à faire une +vie de Sardanapale ou de Vitellius: elle ne songeoit qu'à la +mangeaille, qu'à des ragoûts, et vouloit même avoir son pot dans sa +chambre; elle devint si grasse qu'elle en devint monstrueuse; mais +elle avoit toujours bien de l'esprit. Peu de gens la visitoient. On +lui ôta ses enfants[35]; sa fille fut nourrie auprès des Filles de +France. + + [35] Tallemant se tait sur la conspiration d'Entragues et du + comte d'Auvergne, où madame de Verneuil trempa, si elle n'en a + pas été le principal moteur. + +La feue Reine-mère, de son côté, ne vivoit pas trop bien avec le Roi: +elle le chicanoit en toutes choses. Un jour qu'il fit donner le fouet +à M. le dauphin: «Ah! lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos +bâtards.--Pour mes bâtards, répondit-il, il les pourra fouetter, s'ils +font les sots, mais lui il n'aura personne qui le fouette.» + +J'ai ouï dire qu'il lui avoit donné le fouet lui-même deux fois: la +première, pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme, que, pour +le contenter, il fallut tirer à ce gentilhomme un coup de pistolet +sans balle pour faire semblant de le tuer; l'autre, pour avoir écrasé +la tête à un moineau; et que, comme la Reine-mère grondoit, le Roi lui +dit: «Madame, priez Dieu que je vive, car il vous maltraitera, si je +n'y suis plus[36].» + + [36] La Reine-mère revint de l'éloignement qu'elle avoit témoigné + pour ce genre de punition. (_Voyez_ les _Mémoires de l'Estoile_, + dans la Collection des Mémoires, première série, tome 49, page + 26.) + +Il y en a qui ont soupçonné la Reine-mère d'avoir trempé à sa mort, et +que pour cela on n'a jamais vu la déposition de Ravaillac. Il est bien +certain que le Roi dit un jour que Conchine, depuis maréchal d'Ancre, +l'étoit allé saluer à Monceau: «Si j'étois mort, cet homme-là +ruineroit mon royaume.» + +Ceux qui ont voulu raffiner sur la mort de Henri IV disent que +l'interrogatoire de Ravaillac fut fait par le président Jeannin, comme +conseiller d'État (il avoit été président au mortier de Grenoble); et +que la Reine-mère l'avoit choisi comme un homme à elle[37]. On a dit +que la Comant avoit persévéré jusqu'à la mort[38]. + + [37] Ces accusations tombent devant les faits. Le président + Jeannin interrogea Ravaillac le 14 mai, jour même du parricide. + Ce monstre subit deux autres interrogatoires devant le premier + président Achille du Harlay et d'autres magistrats. Il soutint, + même dans la question, que personne ne l'avoit excité à commettre + son crime. Ces interrogatoires, tirés des manuscrits de Brienne, + ont été imprimés dans le _Supplément aux Mémoires de Condé_, + édition de Lenglet du Fresnoy, in-4º; 1743 ou 1745. + + [38] Jacqueline Levoyer, dite de Comant, femme d'Isaac de + Varennes, accusa le duc d'Épernon et la marquise de Verneuil + d'avoir trempé dans l'assassinat du Roi. Elle fut condamnée à une + prison perpétuelle. (_Mémoires de l'Estoile_, audit lieu, t. 49, + p. 170 et 218.) _Voyez_ plus bas l'_Historiette_ de mademoiselle + Du Tillet. + +On a seulement dit que Ravaillac avoit déclaré que voyant que le Roi +alloit entreprendre une grande guerre, et que son État en pâtiroit, il +avoit cru rendre un grand service à sa patrie que de la délivrer d'un +prince qui ne la vouloit pas maintenir en paix, et qui n'étoit pas bon +catholique. Ce Ravaillac avoit la barbe rousse et les cheveux tant +soit peu dorés. C'étoit une espèce de fainéant qu'on remarquoit à +cause qu'il étoit habillé à la flamande plutôt qu'à la françoise. Il +traînoit toujours une épée; il étoit mélancolique, mais d'assez douce +conversation. + +Henri IV avoit l'esprit vif; il étoit humain, comme j'ai déjà dit. +J'en rapporterai quelques exemples. + +A La Rochelle, le bruit étoit parmi la populace qu'un certain +chandelier avoit une _main de gorre_, c'est-à-dire une mandragore; or, +communément on dit cela de ceux qui font bien leurs affaires. Le Roi, +qui n'étoit alors que roi de Navarre, envoya quelqu'un à minuit chez +cet homme demander à acheter une chandelle. Le chandelier se lève et +la donne. «Voilà, dit le lendemain le Roi, la _main de gorre_. Cet +homme ne perd point l'occasion de gagner, et c'est le moyen de +s'enrichir.» + +Un monsieur de Vienne, qui s'appeloit Jean, étoit bien empêché à faire +sa propre anagramme: le Roi le trouva par hasard en cette occupation: +«Hé! lui dit-il, il n'y a rien plus aisé: Jean de Vienne, _devienne +Jean_.» + +Une fois un gentilhomme servant, au lieu de boire l'essai qu'on met +dans le couvercle du verre, but en rêvant ce qui étoit dans le verre +même; le Roi ne lui dit autre chose sinon: «Un tel, au moins +deviez-vous boire à ma santé, je vous eusse fait raison.» + +On lui dit que feu M. de Guise étoit amoureux de madame de Verneuil; +il ne s'en tourmenta pas autrement, et dit: «Encore faut-il leur +laisser le pain et les p....: on leur a ôté tant d'autres choses[39]!» + + [39] Il étoit amateur de bons mots: un jour, passant par un + village, où il fut obligé de s'arrêter pour y dîner, il donna + ordre qu'on lui fît venir celui du lieu qui passoit pour avoir le + plus d'esprit, afin de l'entretenir pendant le repas. On lui dit + que c'étoit un nommé Gaillard. «Eh bien! dit-il, qu'on l'aille + quérir.» Ce paysan étant venu, le Roi lui commanda de s'asseoir + vis-à-vis de lui, de l'autre côté de la table où il mangeoit. + «Comment t'appelles-tu? dit le roi.--Sire, répondit le manant, je + m'appelle Gaillard.--Quelle différence y a-t-il entre gaillard et + paillard?--Sire, répondit le paysan, il n'y a que la table entre + deux.--Ventre saint-gris, j'en tiens, dit le Roi en riant. Je ne + croyois pas trouver un si grand esprit dans un si petit village.» + (T.) + +Quand il vint à donner le collier à M. de La Vieuville, père de celui +que nous avons vu deux fois surintendant, et que La Vieuville lui dit, +comme on a accoutumé: «_Domine, non sum dignus._--Je le sais bien, je +le sais bien, lui dit le Roi, mais mon neveu m'en a prié.» Ce neveu +étoit M. de Nevers, depuis duc de Mantoue, dont La Vieuville, simple +gentilhomme, avoit été maître-d'hôtel. La Vieuville en faisoit le +conte lui-même, peut-être de peur qu'un autre ne le fît, car il +n'étoit pas bête, et passoit pour un diseur de bons mots[40]. + + [40] On dit que La Vieuville ayant fait quelque raillerie d'un + brave de la cour, ce brave lui envoya faire un appel, et celui + qui lui portoit la parole ajouta que ce seroit pour le lendemain + à six heures du matin. «A six heures? reprit La Vieuville, je ne + me lève pas de si bon matin pour mes propres affaires; je serois + bien sot de me lever de si bonne heure pour celles de votre ami.» + Cet homme n'en put tirer autre chose. La Vieuville de ce pas en + alla faire le premier le conte au Louvre; et, parce que les + rieurs étoient de son côté, l'autre passa pour un ridicule. (T.) + +Lorsqu'on fit une chambre de justice contre les financiers: «Ah! +disoit-il, ceux qu'on taxera ne m'aideront plus.» + +Il faisoit des banquets avec M. de Bellegarde, le maréchal de +Roquelaure et autres, chez Zamet[41] et autres. Quand ce vint au +maréchal, il dit au Roi qu'il ne savoit où les traiter, si ce n'étoit +_aux Trois Mores_. Le Roi y alla; ils menèrent un page à deux, et le +Roi un pour lui tout seul: «Car, dit-il, un page de ma chambre ne +voudra servir que moi.» Ce page fut M. de Racan, dont nous avons de si +belles poésies. + + [41] Zamet, comme un notaire lui demandoit ses qualités, dit: + «Mettez seigneur de dix-huit cent mille écus.» (T.) + +Un jour il alla chez madame la princesse de Condé, veuve du prince de +Condé le bossu[42]; il y trouva un luth sur le dos duquel il y avoit +ces deux vers: + + Absent de ma divinité, + Je ne vois rien qui me contente. + +Il ajouta: + + C'est fort mal connoître ma tante, + Elle aime trop l'humanité. + + [42] C'est à cette princesse que son époux contrefait disoit, au + moment de faire une absence: «Surtout, madame, ne me faites pas + c... pendant que vous ne me verrez pas.--Partez en paix, + monsieur, répondit-elle; je n'ai jamais tant envie de vous le + faire que quand je vous vois.» + +La bonne dame avoit été fort galante. Elle étoit de Longueville. + +Avant la réduction de Paris, une nuit qu'il ne dormoit point bien, et +qu'il ne pouvoit se résoudre à quitter sa religion, Crillon lui dit: +«Pardieu, sire, vous vous moquez de faire difficulté de prendre une +religion qui vous donne une couronne.» Crillon étoit pourtant bon +chrétien, car un jour, priant Dieu devant un crucifix, tout d'un coup +il se mit à crier: «Ah! Seigneur, si j'y eusse été on ne vous eût +jamais crucifié!» Je pense même qu'il mit l'épée à la main, comme +Clovis et sa noblesse au sermon de saint Remi. Ce Crillon, comme on +lui montroit à danser, et qu'on lui dit: «Pliez, reculez. Je n'en +ferai rien, dit-il; Crillon ne plia ni ne recula jamais.» Il refusa, +étant mestre-de-camp du régiment des gardes, de tuer M. de Guise; et +quand M. de Guise le fils, étant gouverneur de Provence, s'avisa à +Marseille de faire donner une fausse alarme, et de lui venir dire: +«Les ennemis ont repris la ville;» Crillon ne s'ébranla point, et dit: +«Marchons; il faut mourir en gens de coeur.» M. de Guise lui avoua +après qu'il avoit fait cette malice pour voir s'il étoit vrai que +Crillon n'eût jamais peur. Crillon lui répondit fortement: «Jeune +homme, s'il me fût arrivé de témoigner la moindre foiblesse, je vous +eusse poignardé.» + +Quand M. du Perron, alors évêque d'Evreux, en instruisant le Roi, +voulut lui parler du purgatoire: «Ne touchez point cela, dit-il, c'est +le pain des moines.» + +Cela me fait souvenir d'un médecin de M. de Créqui, qui, à l'ambassade +de son maître à Rome, comme quelqu'un au Vatican demandoit où étoit la +cuisine du pape, dit en riant que c'étoit le purgatoire; on le voulut +mener à l'Inquisition; mais on n'osa quand on sut à qui il étoit. + +Arlequin et sa troupe vinrent à Paris en ce temps-là, et quand il alla +saluer le Roi, il prit si bien son temps, car il étoit fort dispos, +que Sa Majesté s'étant levée de son siége, il s'en empara, et comme si +le Roi eût été Arlequin: «Eh bien! Arlequin, lui dit-il, vous êtes +venu ici avec votre troupe pour me divertir; j'en suis bien aise, je +vous promets de vous protéger et de vous donner tant de pension.» Le +Roi ne l'osa dédire de rien, mais il lui dit: «Holà! il y a assez +long-temps que vous faites mon personnage; laissez-le-moi faire à +cette heure.» + +A ce propos un conte d'Angleterre. Milord Montaigu étoit mal satisfait +du roi Jacques, et un jour qu'un gentilhomme écossois, que le roi +avoit plusieurs fois évité, venoit pour lui demander récompense, il +lui dit: «Sire, vous ne sauriez plus fuir; cet homme-là ne vous +connoît point, j'ai votre ordre, je ferai semblant que je suis le roi, +mettez-vous derrière.» L'Écossois fait sa harangue; Montaigu lui +répond: «Il ne faut pas que vous vous étonniez que je n'aie rien fait +encore pour vous, puisque je n'ai rien fait pour Montaigu, qui m'a +rendu tant de services.» Le roi Jacques entendit raillerie, et lui +dit: «Otez-vous de delà, vous avez assez joué.» + +Henri IV conçut fort bien que détruire Paris c'étoit, comme on dit, se +couper le nez pour faire dépit à son visage: en cela plus sage que son +prédécesseur, qui disoit que Paris avoit la tête trop grosse, et qu'il +la lui falloit casser. Henri IV voulut pourtant, à telle fin que de +raison, avoir une issue pour sortir hors de Paris sans être vu, et +pour cela il fit faire la galerie du Louvre, qui n'est point du dessin +de l'édifice, afin de gagner par là les Tuileries, qui ne sont dans +l'enceinte des murs que depuis vingt ou vingt-cinq ans[43]. M. de +Nevers en ce temps-là faisoit bâtir l'hôtel de Nevers. Henri IV le +trouvoit un peu trop magnifique, pour être à l'opposite du Louvre[44], +et un jour en causant avec M. de Nevers, et lui montrant son +bâtiment: «Mon neveu, lui dit-il, j'irai loger chez vous, quand votre +maison sera achevée.» Cette parole du Roi, et peut-être aussi le +manque d'argent, firent arrêter l'ouvrage. + + [43] Tallemant écrivoit ceci vers l'année 1657. + + [44] L'hôtel de Nevers étoit situé près du Pont-Neuf entre la rue + de Nevers et le palais de l'Institut. Il a fait place à l'hôtel + de Conti, qui a été détruit vers la fin du règne de Louis XV, + quand on a construit l'Hôtel de la Monnoie. + +Un jour qu'il se trouva beaucoup de cheveux blancs: «En vérité, +dit-il, ce sont les harangues que l'on m'a faites depuis mon avénement +à la couronne, qui m'ont fait blanchir comme vous voyez.» + +Il dit à sa soeur, depuis madame de Bar, la voyant rêveuse: «Ma soeur, +de quoi vous avisez-vous d'être triste? nous avons tout sujet de louer +Dieu, nos affaires sont au meilleur état du monde.--Oui, pour vous, +lui dit-elle, qui avez votre _conte_, mais pour moi, je n'ai pas le +mien[45].» + + [45] Le comte de Soissons. (T.) Madame, soeur du roi, avoit été + recherchée par le comte de Soissons; mais Henri IV ne voulut + jamais consentir à ce mariage. Dans le seizième siècle, et même + encore dans le dix-septième, on écrivoit indifféremment _conte_ + ou _compte_. + +Elle fit danser une fois un ballet dont toutes les figures faisoient +les lettres du nom du Roi. «Eh bien! Sire, lui dit-elle après, +n'avez-vous pas remarqué comme ces figures composoient bien toutes les +lettres du nom de Votre Majesté?--Ah! ma soeur, lui dit-il, ou vous +n'écrivez guère bien, ou nous ne savons guère bien lire: personne ne +s'est aperçu de ce que vous dites.» + +A propos du comte de Soissons, j'ai ouï dire que comme il se sauvoit +de Nantes, conduit par un blanchisseur dont il faisoit le garçon, il +alla, car il marchoit fort mal à pied, choquer M. de Mercoeur qui par +hasard passoit dans la rue. Le blanchisseur lui donna un grand coup +de poing, en lui disant: «Lourdaud, prenez garde à ce que vous +faites.» + +Le jour que Henri IV entra dans Paris, il fut voir sa tante de +Montpensier, et lui demanda des confitures. «Je crois, lui dit-elle, +que vous faites cela pour vous moquer de moi. Vous pensez que nous +n'en avons plus.--Non, répondit-il, c'est que j'ai faim.» Elle fit +apporter un pot d'abricots, et en prenant, elle en vouloit faire +l'essai; il l'arrêta, et lui dit: «Ma tante, vous n'y pensez +pas.--Comment, reprit-elle, n'en ai-je pas fait assez pour vous être +suspecte?--Vous ne me l'êtes point, ma tante.--Ah! répliqua-t-elle, il +faut être votre servante.» Et effectivement elle le servit depuis avec +beaucoup d'affection. + +Quelque brave qu'il fût, on dit que quand on lui venoit dire: «Voilà +les ennemis,» il lui prenoit, toujours une espèce de dévoiement, et +que, tournant cela en raillerie, il disoit: «Je m'en vais faire bon +pour eux.» + +Il étoit larron naturellement, il ne pouvoit s'empêcher de prendre ce +qu'il trouvoit; mais il le renvoyoit. Il disoit que s'il n'eût été +roi, il eût été pendu. + +Pour sa personne, il n'avoit pas une mine fort avantageuse. Madame de +Simier, qui étoit accoutumée à voir Henri III, dit, quand elle vit +Henri IV: «J'ai vu le Roi, mais je n'ai pas vu sa _Majesté_.» + +Il y a à Fontainebleau une grande marque de la bonté de ce prince. On +voit dans un des jardins une maison qui avance dedans, et y fait un +coude[46]. C'est qu'un particulier ne voulut jamais la lui vendre, +quoiqu'il lui en voulût donner beaucoup plus qu'elle ne valoit. Il ne +voulut point lui faire de violence. + + [46] Cette maison pourroit bien être l'ancien hôpital de la + Charité d'Avon, fondé en 1662 par Anne d'Autriche. Cet hospice + est aujourd'hui un petit séminaire. Les bâtiments et les jardins + font une hache dans la partie du parc qui longe le canal. + +Lorsqu'il voyoit une maison délabrée, il disoit: «Ceci est à moi, ou à +l'Eglise.» + + + + +LE MARÉCHAL DE BIRON LE FILS[47]. + + +Ce maréchal étoit si né à la guerre, qu'au siége de Rouen, où il étoit +encore tout jeune, il dit à son père, à je ne sais quelle occasion, +que si on vouloit lui donner un assez petit nombre de gens qu'il +demandoit, il promettoit de défaire la plus grande partie des ennemis. +«Tu as raison, lui dit le maréchal son père, je le vois aussi bien que +toi, mais il se faut faire valoir; à quoi serons-nous bons, quand il +n'y aura plus de guerre[48]?» + + [47] Charles de Gontaut, duc de Biron, né vers 1562, décapité à + Paris en 1602. + + [48] Le vieux maréchal s'effrayoit beaucoup de l'activité et de + l'ardeur de son fils: «Biron, lui disoit-il, je te conseille, + quand la paix sera faite, que tu ailles planter des choux en ta + maison, autrement il te faudra perdre la tête en Grève.» + +Il étoit insolent et n'estimoit guère de gens. Il disoit que tous ces +Jean.... de princes n'étaient bons qu'à noyer, et que le Roi sans lui +n'auroit qu'une couronne d'épines. Ce qui le désespéra, c'est qu'étant +avide de louanges, et le Roi ne louant guère que soi-même, jamais il +n'avoit sur sa bravoure une bonne parole de son maître[49]. +D'ailleurs il ne se crut pas assez bien récompensé. On trouva pourtant +que Henri IV, dans la lettre qu'il écrivit à la reine Elisabeth, quand +il lui envoya le maréchal de Biron, l'appeloit «_le plus tranchant +instrument de ses victoires_,» et après sa mort il témoigna assez le +cas qu'il en faisoit, quand la mère de feu M. le Prince dit qu'elle +vouloit aller à Bruxelles pour être aimée de Spinola, qu'elle appeloit +le Biron de la Flandre, comme elle l'avoit été du Biron de la France, +car il ne put souffrir cette comparaison, et dit qu'on faisoit grand +tort au maréchal de mettre ce marchand en parallèle avec lui. + + [49] Il étoit difficile à contenter, celui dont Henri avoit dit: + «Voilà le maréchal de Biron que je présente, avec un égal succès, + à mes amis et à mes ennemis.» + +Il n'étoit pas ignorant, et on dit que Henri IV étant à Fresnes, +demanda l'explication d'un vers grec qui étoit dans la galerie. +Quelques maîtres des requêtes, qui par malheur se trouvèrent là, ne +firent pas semblant d'entendre ce que Sa Majesté disoit; le maréchal +en passant dit ce que le vers vouloit dire et s'enfuit, tant il avoit +honte d'en savoir plus que des gens de robe; car, pour s'accommoder au +siècle, il falloit avoir plutôt la réputation de brutal que celle +d'homme qui avoit connoissance des bonnes lettres[50]. A la bataille +d'Arques, le ministre Damours se mit à prier Dieu avec un zèle et une +confiance la plus grande du monde: «Seigneur, les voilà, disoit-il, +viens, montre-toi, ils sont déjà vaincus, Dieu les livre entre nos +mains, etc.--Ne diriez-vous pas, dit le maréchal, que Dieu est tenu +d'obéir à ces diables de ministres?» + + [50] Est-ce à la fausse honte, à la dissimulation de Biron sur ce + point, qu'il faut attribuer le crédit qu'a trouvé généralement + parmi les contemporains du maréchal l'opinion toute contraire à + celle que Tallemant exprime ici? «Je ne puis m'empêcher de + remarquer, dit Sully, à l'avantage des lettres, qu'autant que le + maréchal de Biron le père avoit de lecture et d'érudition, autant + le fils en avoit peu. A peine savoit-il lire.» + +Il étoit assez humain pour ses gens. Son intendant Sarrau[51] le +pressoit, il y avoit long-temps, de réformer son train, et lui apporta +un jour une liste de ceux de ses domestiques qui lui étoient inutiles. +«Voilà donc, lui dit-il, après l'avoir lue, ceux dont vous dites que +je me puis bien passer, mais il faut savoir s'ils se passeront bien de +moi.» Et il n'en chassa pas un[52]. + + [51] Père du conseiller qui a écrit. (T.) Claude Sarrau, + conseiller au parlement de Rouen, a été en relation avec beaucoup + de savants, et son fils Isaac a publié, en 1654, un choix de ses + lettres. + + [52] C'est sans doute parce que les détails de la malheureuse fin + de Biron, décapité dans l'intérieur de la Bastille, à l'âge de + quarante ans, le 31 juillet 1602, sont trop connus, que Tallemant + ne les a pas donnés ici. + + + + +LE MARÉCHAL DE ROQUELAURE[53]. + + +C'étoit un simple gentilhomme gascon, qui fut cadet aux gardes avec +feu M. d'Epernon. Il se donna à Henri IV, comme l'autre à Henri III, +et le suivit dans toutes ses adversités. Lui et M. d'Epernon ont +toujours été fort bien ensemble, et on disoit à Bordeaux: «M. de +Roquelaure et M. d'Epernon, _qui toque l'un toque l'autre_.» + + [53] Antoine, baron de Roquelaure, d'une ancienne famille de + l'Armagnac, né vers 1543, mort à Lectoure, le 9 juin 1625, dans + sa quatre-vingt-deuxième année. + +On dit qu'ayant fait sommer je ne sais quelle ville, on lui vint dire +qu'ils ne se vouloient pas rendre: «Eh bien, répondit-il, _que s'en +esten_,» c'est-à-dire, qu'ils s'en abstiennent; mais cela n'a point de +grâce comme en gascon; c'est plutôt: «Eh bien, qu'ils ne se rendent +donc pas.» + +Il disoit que tous les courtisans étoient des traîtres, et quand il +entroit dans l'antichambre du Roi: «Oh! s'écrioit-il, que voici de +gens de bien!» + +Quand le connétable de Castille vint à Paris, Henri IV le fit traiter, +et le connétable de France, étoit vis-à-vis de lui; chaque Espagnol +avoit ainsi un François de l'autre côté de la table. Le nonce du pape, +qui fut depuis le pape Urbain, étoit au haut bout. Un Espagnol, qui +étoit vis-à-vis du maréchal de Roquelaure, faisoit de gros rots en +disant: «_La sanita del cuerpo, señor mareschal._» Le maréchal +s'ennuya de cela, et tout d'un coup, comme l'autre réitéroit, il +tourna le c.., et fit un gros pet, en disant: «_La sanita del culo, +señor Espagnol._» Il étoit assez sujet aux vents. Un jour il fut +obligé de sortir en grande hâte du cabinet de Marie de Médicis; mais +il ne put si bien faire qu'elle n'entendît le bruit. Elle lui cria: +«_Lho sentito, segnor mareschal._» Lui, qui ne savoit pas l'italien, +lui répondit sans se déferrer: «Votre Majesté a donc bon nez, +madame?» + +Le Roi lui demanda pourquoi il avoit si bon appétit quand il n'étoit +que roi de Navarre, et qu'il n'avoit quasi rien à manger, et pourquoi +à cette heure qu'il étoit roi de France, paisible il ne trouvoit rien +à son goût: «C'est, lui dit le maréchal, qu'alors vous étiez +excommunié, et un excommunié mange comme un diable.» + +Il perdit un oeil d'une épine qui lui perça la prunelle, comme il +étoit à la portière du carrosse, en allant voir madame de Maubuisson, +soeur de madame de Beaufort. Or, un jour qu'il étoit en carrosse avec +Henri IV, il s'avisa, en passant, de demander à une vendeuse de +maquereaux si elle connoissoit bien les mâles d'avec les femelles. +«Jésus! dit-elle, il n'y a rien de plus aisé, les mâles sont borgnes.» +On l'accusoit d'avoir fait quelquefois le _ruffian_[54] à son maître. + + [54] Du mot italien _ruffiano_, proxénète de la nature la plus + honteuse. + +Le Roi se plaisoit à lui faire des niches. Il avoit juré de ne plus +voir des ballets, à cause qu'il falloit attendre trop long-temps. Sa +Majesté, pour l'attraper, en alla faire danser un chez lui-même; il +n'y eut pas moyen de fuir, mais il se mit en telle posture qu'il avoit +son bon oeil caché. On n'y prit pas garde, et après il dit au Roi, +qu'avec toute sa puissance il ne lui avoit pu faire voir un ballet en +dépit de lui. Il se trouva du même temps à la cour un gentilhomme +nommé Roquelaure et borgne comme lui; ils n'étoient point parens. + +Une autre fois le Roi le tenoit entre ses jambes, tandis qu'il faisoit +jouer à Gros-Guillaume la farce du Gentilhomme Gascon. A tout bout de +champ, pour divertir son maître, le maréchal faisoit semblant de +vouloir se lever, pour aller battre Gros-Guillaume, et Gros-Guillaume +disoit: «_Cousis, ne bous fâchez._» Il arriva qu'après la mort du Roi, +les comédiens n'osant jouer à Paris, tant tout le monde y étoit dans +la consternation, s'en allèrent dans les provinces, et enfin à +Bordeaux. Le maréchal y étoit lieutenant de roi; il fallut demander +permission. «Je vous la donne, leur dit-il, à condition que vous +jouerez la farce du Gentilhomme Gascon.» Ils crurent qu'on les +roueroit de coups de bâton au sortir de là; ils voulurent faire leurs +excuses. «Jouez, jouez seulement,» leur dit-il. Le maréchal y alla; +mais le souvenir d'un si bon maître lui causa une telle douleur qu'il +fut contraint de sortir tout en larmes dès le commencement de la +farce. + +Ce fut lui qui dit à un capitaine qui avoit gagné un gouvernement en +changeant de religion, qu'il falloit bien que celle qu'il avoit +quittée fût la meilleure, puisqu'il avoit pris du retour. + +Il fut marié deux fois. En allant pour accommoder deux gentilshommes +qui prétendoient une même fille, il les mit d'accord, en la prenant +pour lui. Elle étoit belle, mais elle n'avoit point de bien. Il ne +voulut jamais qu'elle vît la cour, et quand le Roi lui disoit pourquoi +il ne l'amenoit pas, il ne répondoit autre chose, sinon: «Sire, elle +n'a pas de _sabattous_» (de souliers). + + + + +LE MARQUIS DE PISANI[55]. + + +Pour diversifier, je mettrai après le maréchal de Roquelaure un homme +qui ne lui ressembloit guère. C'est M. le marquis de Pisani, de la +maison de Vivonne. Il fut envoyé par Charles IX ambassadeur en +Espagne, où il demeura onze ans, parce que le roi de France et le roi +d'Espagne se trouvoient également bien de lui. Son prince en fit plus +de cas que jamais, quand il vit que cet ambassadeur ayant reçu quelque +déplaisir des habitants d'une ville par où il passoit, ne voulut +jamais, quoi qu'on fît, se tenir pour satisfait que ces habitants ne +fussent venus en corps lui en demander pardon. Le marquis disoit que +s'il croyoit ressembler de mine aux Espagnols, il ne se montreroit +jamais en public, tant il avoit d'amour pour sa nation et d'aversion +pour l'Espagne. + + [55] Jean de Vivonne, marquis de Pisani. C'est un caractère fort + remarquable et un personnage de l'obscurité historique duquel on + se rend difficilement compte après avoir lu cette _historiette_. + Son nom ne se trouve dans aucune des Biographies modernes. Le + marquis de Pisani est mort en 1599. + +Henri III étant parvenu à la couronne, le pape et le roi d'Espagne +demandèrent en même temps le marquis de Pisani pour ambassadeur. Le +pape l'emporta. Il fut renvoyé à Rome pour la seconde fois du temps du +pape Sixte V. Ce fut lui qui remit la France dans la possession de la +préséance sur l'Espagne; car, à la canonisation de saint Diego, dont +les Espagnols avoient fait toute la dépense, quoique le pape l'eût +prié de laisser les Espagnols en liberté ce jour-là, et de ne point +assister à la cérémonie, il y voulut aller à toute force; et parce que +l'ambassadeur d'Espagne s'étoit vanté qu'il l'arracheroit de sa +chaise, il porta un poignard, et en fit porter à tous ceux de la +nation. Il gagna même les propres Suisses du pape, dont le saint Père +fut fort en colère; de sorte que l'ambassadeur d'Espagne fut contraint +de voir la cérémonie par une jalousie. + +Ce fut durant cette ambassade qu'il se maria. Catherine de Médicis, +qui aimoit extrêmement les Strozzi, tant parce qu'ils étoient ses +parens, que parce qu'ils s'étoient incommodés à suivre le parti de +France, ayant perdu depuis peu la comtesse de Fiesque, qui étoit de +cette maison, voulut faire venir d'Italie quelque femme ou quelque +fille de cette race. Il ne se trouva personne plus propre à être +transportée de deçà les monts qu'une jeune veuve, qui n'avoit point +d'enfants. A la vérité, elle étoit Savelle, et veuve d'un Ursin, mais +sa mère étoit Strozzi. La Reine jeta les yeux sur le marquis de +Pisani, qui étoit un vieux garçon de soixante-trois ans, mais encore +frais et propre. Il ne la vit que deux ou trois jours avant que de +l'épouser. + +Quand le pape excommunia le roi de Navarre et le prince de Condé, et +qu'il envoya sa bulle en France par un Frangipani, archevêque de +Nazareth, napolitain, le Roi ne le voulut point recevoir, et lui +envoya ordre à Lyon de s'arrêter. Cet homme n'avoit fait que souffler +la sédition du temps de Charles IX, auprès duquel il avoit été nonce. +Le pape en colère mande à Pisani qu'il ait à sortir de ses terres +dans trois jours, et cela, sans attendre les lettres du Roi. Le +marquis répondit qu'il trouvoit l'ordre du pape bien extraordinaire et +bien violent; qu'il ne se soucioit guère de savoir quel sujet avoit mu +le pape à le traiter de la sorte, mais qu'il vouloit qu'il sût qu'il +abrégeoit de deux jours le temps que le pape lui donnoit, et que +l'étendue de ses terres n'étoit pas si grande qu'il n'en pût +commodément sortir en moins de vingt-quatre heures. M. de Thou dit +qu'il rendit trois jours au pape. Le Roi ne vouloit pas que +l'archevêque de Nazareth, qui étoit gagné par les Guisards, vînt légat +en France. L'affaire s'accommoda, et puis le marquis revint. Il avoit +offert au Roi d'enlever le pape par une porte secrète qui étoit au +bout d'une galerie du Vatican, où le saint Père avoit accoutumé de se +promener seul. Le pape disoit qu'il voudroit M. de Pisani pour sujet, +mais qu'il ne le vouloit point pour ambassadeur. Il lui a dit +plusieurs fois: «Plût à Dieu que votre maître eût autant de courage +que vous! nous ferions bien nos affaires.» Il entendoit le dessein +qu'il avoit de chasser les Espagnols du royaume de Naples, et c'est à +quoi il vouloit employer cette grande quantité d'argent qu'il +amassoit. Le roi d'Espagne en avoit été averti; c'est pourquoi il +envoya exprès un ambassadeur à Rome pour le sommer de contribuer à la +guerre contre les hérétiques de France. Mais le pape fit dire à +l'ambassadeur qu'il lui feroit couper la tête s'il lui faisoit une +semblable sommation; sur quoi l'ambassadeur n'osa passer outre. Ce +même pape disoit au marquis de Pisani qu'il n'y avoit qu'un homme et +qu'une femme en Europe qui méritassent de commander, mais qu'ils +étoient tous deux hérétiques: c'étoient le roi de Navarre et la reine +Elisabeth. + +Comme M. de Pisani revenoit de Rome avec l'évêque du Mans (de +Rambouillet)[56], leur galère fut surprise par un corsaire nommé +Barberoussette. Ce corsaire les retint huit jours, et prétendoit bien +en tirer grosse rançon. Le marquis, voyant un jour que le corsaire +avoit quitté la galère, après avoir donné ses prisonniers en garde à +ses gens, délibéra de sortir sans rien payer. M. du Mans, craignant la +furie du corsaire, n'y vouloit nullement entendre; enfin M. de Pisani +lui dit: «Allez prier Dieu, et me laissez faire le reste.» En effet, +il prit si bien son temps, qu'assisté des François qui avoient été +pris avec eux, il tua le capitaine et se rendit maître de la galère. +Apparemment cet exploit ne s'est point fait sans de notables +circonstances; mais quelques diligences que j'aie faites, je n'en ai +pu apprendre autre chose, sinon que le neveu du corsaire, charmé de la +bravoure et de la conduite du marquis, se jeta à ses pieds et lui +demanda en grâce de le recevoir au nombre de ses domestiques. Le +marquis l'embrassa, et cet homme mourut effectivement à son service. +Il ne faut pas s'étonner de cela, tout le monde l'aimoit; les +hôteliers d'Italie, quelque intéressés qu'ils soient, au second voyage +qu'il y fit, ne vouloient pas qu'il payât. Il laissa à Rome sa femme +et une fille, qui fut le seul enfant né de ce mariage[57], parce qu'il +n'y avoit rien à craindre pour elles au milieu de leurs parents. +Cette dame, qui étoit une femme de sens, faisoit en quelque sorte avec +M. le cardinal d'Ossat, qui n'étoit alors qu'agent, le métier +d'ambassadeur. Après il la fit venir en France, quand les choses +furent un peu plus calmes. + + [56] Charles d'Angennes de Rambouillet, né en 1530, ambassadeur + de France à Rome, cardinal en 1570, mort à Corneto, dont il étoit + gouverneur pour le pape, en 1587. + + [57] Cette fille a été la marquise de Rambouillet, l'une des + femmes les plus distinguées de son siècle. Tallemant, admis dans + l'intimité de cette dame, tenoit d'elle tous ces détails, ainsi + qu'on le verra plus tard. + +Pour lui, à son retour il suivit Henri IV. En une rencontre, le Roi +voyant qu'il étoit nécessaire de prendre un poste contre l'ordre et à +la chaude, fit commandement à M. de Pisani d'y aller. Il y va. +Quelqu'un avertit le Roi que le marquis étoit trop âgé pour un +semblable commandement. Le Roi s'excusa en disant: «Il est si bien +fait, si propre et si bien à cheval, que je l'ai pris pour un jeune +homme; courez après lui et prenez sa place.» Le marquis répondit: +«J'irai, et si je reviens, je prierai le Roi d'y prendre garde de plus +près une autre fois.» Le Roi disoit que si tous les seigneurs de sa +cour et tous les officiers de son armée étoient aussi ardents à le +servir, qu'il ne faudroit point de trompettes pour sonner le +boute-selle. + +Quelque sévère qu'il fût, on a remarqué que les jeunes gens l'aimoient +fort et se plaisoient extrêmement avec lui. Ils lui portoient un tel +respect qu'ils n'osoient paroître devant lui, s'ils n'étoient +tout-à-fait dans la bienséance. Il aimoit les gens de lettres, +quoiqu'il ne fût pas autrement savant. M. de Thou a laissé par écrit +en des Mémoires à la main, qu'il ne savoit point de vie plus belle à +écrire[58]. + + [58] Jacques-Auguste de Thou dit dans ses _Mémoires_ que l'année + 1599 lui fut funeste, par la perte qu'il fit des trois hommes + illustres qui étoient ou ses alliés ou ses meilleurs amis. + «C'étoient le comte de Schomberg, le chancelier de Chiverny, et + _le marquis de Pisani_, qui moururent tous trois en ce temps-là.» + (Pag. 336 de l'édition d'Amsterdam, 1713.) + +Quand on crut que Malte seroit assiégée pour la seconde fois, le +marquis de Pisani, Timoléon de Cossé, et Strozzi, qui mourut depuis +aux Tercères, se jetèrent dans la place comme volontaires. + +Il avoit été fort galant; on croit que ce fut un des premiers amants +de mademoiselle de Vitry, depuis madame de Simier. Madame la marquise +de Rambouillet, sa fille, avoit plusieurs lettres qu'elle lui +écrivoit, mais par malheur on les a laissé perdre. + +Il fut ensuite un des ambassadeurs pour l'absolution; mais le pape +Clément VIII ne voulut recevoir ni lui, ni le cardinal de Gondi. + +Henri IV lui donna la cornette blanche à commander. Il le fit +gouverneur de feu M. le Prince[59], qu'il venoit de déclarer héritier +présomptif de la couronne, et lui dit que s'il avoit un fils, il le +lui donneroit, mais qu'il lui donnoit celui qui devoit régner après +lui, qu'il le prioit d'en prendre soin, que la France lui auroit +l'obligation de lui avoir fait un bon roi. Le marquis avoit les +appointemens de gouverneur de Dauphin, et ne logeoit point avec M. le +Prince. M. de Haucourt étoit le sous-gouverneur; mais la peste étant +survenue à Paris, il eut ordre de le mener à Saint-Maur, où il demeura +avec lui pendant deux ans. Et comme un jour ils étoient ensemble à la +chasse, et qu'un paysan, auprès duquel ils passoient, se fut mis le +ventre à terre, sans que le jeune prince le saluât, même de la tête, +le marquis l'en reprit fort aigrement, et lui dit: «Monsieur, il n'y a +rien au-dessous de cet homme, il n'y a rien au-dessus de vous; mais si +lui et ses semblables ne labouroient la terre, vous et vos semblables +seriez en danger de mourir de faim.» + + [59] Henri II, prince de Condé. + +Un jour ce petit prince, en jouant avec mademoiselle de Pisani, depuis +madame la marquise de Rambouillet, alors âgée de huit ans, la prit par +la tête et la baisa. Le marquis, qui en fut averti, l'en fit châtier +très-sévèrement, car les princes sont des animaux qui ne s'échappent +que trop. On en a fait la guerre bien des fois à cette demoiselle, +comme si elle étoit cause de l'aversion que feu M. le Prince a eue +toute sa vie pour les femmes. + +M. de Pisani n'avoit nullement bonne opinion de M. le Prince, et +trouvoit qu'il n'avoit pas une belle inclination. Au reste, madame la +princesse (Charlotte de La Trémouille) et le marquis n'étoient jamais +d'accord ensemble. Il avoit résolu de quitter cet emploi à la première +occasion, et sans doute il eût demandé son congé à la dissolution du +mariage du Roi, mais il mourut à Saint-Maur un peu devant, et le Roi +donna le comte de Belin pour gouverneur à M. le Prince, avec ce +témoignage honorable pour M. de Pisani: «Quand j'ai voulu, dit-il, +faire un roi de mon neveu, je lui ai donné le marquis de Pisani; quand +j'en ai voulu faire un sujet, je lui ai donné le comte de Belin.» Ce +comte s'accorda bien mieux que le marquis avec madame la princesse, et +ils firent de belles galanteries ensemble. + +Depuis, il peut y avoir quatorze à quinze ans, mademoiselle de +Rambouillet, aujourd'hui madame de Montausier, étant allée à +Saint-Maur avec feu madame la Princesse, une infinité de gens vinrent +au château pour voir, disoient-ils, la petite-fille de ce M. de +Pisani, dont ils avoient ouï parler à leurs pères. + +Le marquis de Pisani étoit fier. Le maréchal de Biron le fit prier de +mettre à prix un fort beau cheval d'Espagne qu'il avoit, puisqu'aussi +bien il n'alloit plus à la guerre. Le marquis, au lieu d'y entendre, +répondit que s'il savoit où il y en a encore trois de même, il en +donneroit deux mille écus de la pièce pour les mettre à son carrosse. +En ce temps-là on n'alloit pas si communément à six chevaux. + +On a dit que le marquis de Pisani avoit rapporté d'Espagne, qui est un +pays à simagrées, certaine affectation de ne point boire; mais madame +de Rambouillet dit que cela vient d'une blessure qu'il reçut à la +bataille de Moncontour, pour laquelle, craignant l'hydropisie, on lui +conseilla de boire le moins qu'il pourroit. Insensiblement il +s'accoutuma à boire fort peu, et enfin il voulut voir si on pourroit +se passer de boire. En effet, il fut onze ans sans boire; mais il +mangeoit beaucoup de fruits. + + + + +M. DE BELLEGARDE[60], + +ET BEAUCOUP DE CHOSES DE HENRI III. + + +Les gens qui connoissoient bien M. de Bellegarde (comme M. de Racan) +disent qu'on a cru trois choses de lui qui n'étoient point: la +première, que c'étoit un poltron; la seconde, qu'il étoit fort galant; +la troisième, qu'il étoit fort libéral. A la vérité, il ne recherchoit +pas le péril, mais il ne manquoit nullement de coeur; dans la suite +nous en verrons des preuves. Il avoit le port agréable, étoit bien +fait, et rioit de fort bonne grâce. Son abord plaisoit; mais hors +quelques petites choses qu'il disoit assez bien, tout le reste n'étoit +rien qui vaille. Ses gens étoient toujours déchirés, et hors que ce +fût pour quelque entrée, ou pour quelque autre chose semblable, il +n'eût pas voulu faire un sou de dépense; mais dans les occasions +d'éclat, la vanité l'emportoit. Il n'étoit point trop bel homme de +cheval, à moins que d'être armé, car cela le faisoit tenir plus droit. +Il étoit grand et fort, et portoit fort bien ses armes. Je n'ai que +faire de dire que sa beauté lui servit fort à faire sa fortune auprès +de Henri III. On sait ce que dit un courtisan de ce temps-là, à qui on +reprochoit qu'il ne s'avançoit pas comme Bellegarde. «Hé! dit-il, il +n'a garde qu'il ne s'avance; on le pousse assez...» Il avoit la voix +belle, et chantoit bien, mais il n'en fit jamais son capital, et cessa +de chanter d'assez bonne heure. + + [60] Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand-écuyer de + France, né vers 1563, mort le 13 juillet 1646. + +Une dame d'Auvergne, soeur de madame de Senneterre, de la maison de La +Chastre, se mit en tête d'être galantisée par ce M. de Bellegarde, +dont elle entendoit tant parler, et un jour qu'il passoit assez près +du lieu où elle demeuroit, elle l'envoya prier de venir loger chez +elle. Il y alla; elle se fit toute la plus jolie qu'elle put;... et il +repartit le lendemain matin. Au bout de trente ans il la revit à +Paris; elle étoit effroyablement changée; il ne voulut pas croire que +ce fût elle, et craignoit que le monde ne s'imaginât que cette +femme-là ne pouvoit jamais avoir été passable. + +Jamais il n'y eut un homme plus propre; il étoit de même pour les +paroles. Il ne pouvoit entendre nommer un pet. Une nuit il eut une +forte colique venteuse; il appela ses gens et se mit à se promener, +et, en se promenant, il pétoit; Yvrande, garçon d'esprit, qui étoit à +lui, y vint comme les autres, mais il se cacha; M. de Bellegarde +l'aperçut à la fin: «Ah! vous voilà, lui dit-il, y a-t-il long-temps +que vous y êtes?--Dès le premier, monsieur, dès le premier.» M. de +Bellegarde se mit à rire, et cela acheva de le guérir. + +Un jour que le dernier cardinal de Guise, qui étoit archevêque de +Reims, vint fort frisé dîner chez M. de Bellegarde, le même Yvrande +alla dire tout bas ces quatre vers à M. le Grand (on appeloit ainsi M. +de Bellegarde): + + Les prélats des siècles passés + Etoient un peu plus en servage, + Ils n'étoient bouclés ni frisés, + Et......... rarement leur page. + +Malgré toute cette grande propreté dont nous venons de parler, dès +trente-cinq ans M. de Bellegarde avoit la roupie au nez; avec le temps +cette incommodité augmenta. Cela choquoit fort le feu roi Louis XIII, +qui pourtant n'osoit le lui dire, car on lui portoit quelque respect. +Le Roi dit à M. de Bassompierre qu'il le lui dît. M. de Bassompierre +s'en excusa. «Mais, Sire, dit-il au Roi, ordonnez en riant à tout le +monde de se moucher, la première fois que M. de Bellegarde y sera.» Le +Roi le fit, mais M. de Bellegarde se douta d'où venoit ce conseil, et +dit au Roi: «Il est vrai, Sire, que j'ai cette incommodité, mais vous +la pouvez bien souffrir, puisque vous souffrez les pieds de M. de +Bassompierre.» Or, M. de Bassompierre avoit le pied fin. On empêcha +que cette brouillerie n'allât plus loin. + +Une fois qu'on attendoit M. de Bellegarde à Nancy, où il devoit aller +de la part du Roi, un conseiller d'état du duc de Lorraine revenoit +d'un petit voyage à neuf heures du soir. Il se présenta aux portes +pour voir si on lui ouvriroit. Il dit: «_C'est M. le Grand._» On crut +que c'étoit M. de Bellegarde. Voilà les tambours, les trompettes, +grande quantité de flambeaux, des gens qui venoient demander _où est +M. le Grand_. «Le voilà qui vient,» disoient les valets. Le duc +l'envoya prier de venir au palais. Il y va bien étonné de tant +d'honneurs, au lieu qu'on avoit accoutumé de n'ouvrir à personne à +cette heure-là. Le duc lui dit: «Où est M. Le Grand?--Monseigneur, +c'est moi, je suis _le Grand_.--Vous êtes un _grand_ sot,» lui dit le +duc, et il le quitta là, fort en colère de la bévue de ses gens. + +Pour en revenir à ce que nous avons dit, qu'il ne manquoit point de +coeur, je rapporterai ce que M. d'Angoulême, bâtard de France[61], dit +de lui dans ses _Mémoires_ au combat d'Arques: «Parmi ceux, dit-il, +qui donnèrent le plus de marques de leur valeur, il faut nommer M. de +Bellegarde, grand-écuyer, duquel le courage étoit accompagné d'une +telle modestie, et l'humeur d'une si affable conversation, qu'il n'y +en avoit point qui parmi les combats fît paroître plus d'assurance, ni +dans la cour plus de gentillesse. Il vit un cavalier tout plein de +plumes, qui demanda à faire le coup de pistolet pour l'amour des +dames; et comme il en étoit le plus chéri, il crut que c'étoit à lui +que s'adressoit le cartel, en sorte que, sans attendre, il part de la +main sur un genêt, nommé _Frégouze_, et attaque avec autant d'adresse +que de hardiesse ce cavalier, lequel tirant M. de Bellegarde d'un peu +loin, le manque; mais lui, le serrant de près, lui rompit le bras +gauche, si bien que, tournant le dos, le cavalier chercha son salut, +en faisant retraite dans le premier escadron qu'il trouva des +siens[62].» + + [61] Voir ci-après son _Historiette_. + + [62] _Mémoires très-particuliers du duc d'Angoulême pour servir à + l'histoire du règne de Henri III et Henri IV._ (T.)--Tallemant + cite ces Mémoires d'après la première édition qui en fut publiée + à Paris, en 1662. (_Voyez_ la _Collection des Mémoires relatifs à + l'Histoire de France_, première série, tom. 44, pag. 566.) On y + remarque quelques différences de langage. + +Il fit bien au combat de Fontaine-Françoise, et à La Rochelle. On +l'avoit donné à _Monsieur_, depuis M. d'Orléans, pour lui servir de +conseil, quand il fit faire son fort devant La Rochelle. M. de +Bellegarde avoit ordre sur toutes choses d'empêcher qu'on ne se +battît. Il sortit des gens de La Rochelle, M. de Bellegarde en étoit +assez loin. Cinquante jeunes gentilshommes poussent à eux. Ces gens-là +s'ouvrent et les enveloppent. M. le Grand y court en pourpoint, les +rallie et les retire. En se retirant il vit quatre Rochellois qui +emmenoient un cavalier, il les charge lui deuxième et le délivre. + +Quant à sa galanterie, je pense que l'amour qu'il eut pour la reine +Anne d'Autriche fut sa dernière amour. Il disoit quasi toujours: «Ah! +je suis mort.» On dit qu'un jour, comme il lui demandoit ce qu'elle +feroit à un homme qui lui parleroit d'amour: «Je le tuerois, +dit-elle.--Ah! je suis mort,» s'écria-t-il. Elle ne tua pourtant pas +Buckingham, qui fit quitter la place à notre courtisan d'Henri III. +Voiture en fit un pont-breton[63], qui disoit: + + L'astre de Roger + Ne luit plus au Louvre; + Chacun le découvre, + Et dit qu'un berger, + Arrivé de Douvre, + L'a fait déloger. + + [63] Espèce de chanson du temps. + +Un jour Du Moustier[64] le trouva de la plus méchante humeur du monde; +il s'habilloit, et s'étoit fait apporter sa boîte aux rubans; il n'y +en avoit point trouvé de jaune. «En voilà, dit-il, de toutes les +couleurs, il n'y en manque que de celle qu'il me faut aujourd'hui. Ne +suis-je pas malheureux? je ne trouve jamais ce dont j'ai affaire.» +Madame de Rambouillet, à qui on avoit fait ce conte, dit +qu'apparemment il tenoit cela d'Henri III, dont M. Bertaut, le poète, +alors lecteur du Roi, depuis évêque de Seez, contoit une chose toute +pareille. «Une après-dîner, disoit-il, que Henri III étoit sur son lit +assez chagrin, il regardoit une image de Notre-Dame qui étoit dans des +Heures, dont la reliure ne lui plaisoit pas, et il en avoit d'autres, +où il la vouloit faire mettre: «Bertaut, me dit-il, comment +ferions-nous pour la faire passer dans ces autres Heures? coupe-la.» +Je pris des ciseaux, et invoquai en tremblant l'Adresse et tous ses +artifices, mais je ne pus m'empêcher d'y faire quelques dents. «Ah! +dit le Roi, ma pauvre petite image! ce maladroit l'a toute gâtée! Ah! +le fâcheux! Ah! qui m'a donné cet homme-là!» Il en dit par où il en +savoit. M. de Joyeuse arrive, il lui fait des plaintes de Bertaut, +Bertaut n'étoit bon qu'à noyer. Dans ces entrefaites, voilà, ajoutoit +M. Bertaut, un ambassadeur qui arrive. «Ah! l'importun ambassadeur, +dit le Roi, il prend toujours si mal son temps. Donnez-moi pourtant +mon manteau.» Il va dans la chambre de l'audience. Vous eussiez dit +que c'étoit un Dieu, tant il avoit de majesté.» On conclut, de là que +ce prince étoit merveilleusement mol et efféminé, mais qu'il se +surmontoit en quelques rencontres. Il étoit libéral, et faisoit les +choses de fort bonne grâce. Ce même M. Bertaut l'alla voir un jour; +mais quoiqu'à son goût il se fût fort paré, le Roi, d'un ton chagrin, +lui dit: «Bertaut, comme vous voilà fait! Combien avez-vous de +pension?--Tant, Sire.--Je vous donne le double, et soyez mieux +habillé[65].» + + [64] Peintre de portraits dont on lira l'_Historiette_ plus bas. + + [65] La _Biographie universelle_, tom. II, pag. 228, donne pour + acteurs à cette scène Henri IV et Desportes, ce qui n'a nulle + vraisemblance, car Desportes, titulaire de plusieurs abbayes, + jouissoit d'un revenu considérable (voir ci-après son + _Historiette_), et n'avoit pas besoin qu'on doublât son revenu + pour être vêtu convenablement. + +Allant à la foire Saint-Germain, il trouva un jeune garçon endormi; un +assez bon prieuré vaquoit, plusieurs personnes étoient après, à qui +l'auroit. «Je le veux donner, dit-il, à ce garçon, afin qu'il se +puisse vanter que le bien lui est venu en dormant.» Ce jeune garçon +s'appeloit Benoise[66]; il le prit en affection et le fit secrétaire +du cabinet. Ce Benoise avoit soin de lui tenir toujours des plumes +bien taillées, car le Roi écrivoit assez souvent. Un jour, pour +essayer si une plume étoit bonne, Benoise avoit écrit au haut d'une +feuille ces mots: _Trésorier de mon épargne._ Le Roi ayant trouvé +cela, y ajouta: «Payez présentement à Benoise, mon secrétaire, la +somme de trois mille écus,» et signa. Benoise trouva cette ordonnance +et en fut payé. + + [66] De là est venu M. Benoise de Paris. (T.) + +On dit que Fernel[67] dit à Henri II, qu'il falloit se résoudre à voir +la Reine durant ses mois, parce qu'il croyoit que la partie étoit trop +foible, et que c'étoit ce qui l'empêchoit de concevoir. Le Roi eut de +la peine à y consentir; il le fit pourtant. Aussitôt les mois +cessèrent. Fernel conclut que la Reine avoit conçu; mais le premier +enfant fut si malsain, qu'il ne put vivre jusques à vingt ans. Les +autres ne sont pas morts faute de bons tempéraments. + + [67] Célèbre médecin et mathématicien, né en 1497, mort le 26 + avril 1558. + +Albert de Gondi, depuis maréchal et duc de Retz, avoit été premier +gentilhomme de la chambre sous Charles IX; Henri III étant parvenu à +la couronne, il se douta bien, car il étoit bon courtisan, qu'on +l'obligeroit à se défaire de sa charge, car c'est proprement une +charge pour un homme qui plaît, et nullement pour un visage qui n'est +point agréable. Il fut donc trouver le Roi et lui remit sa charge. Le +Roi la donna à M. de Joyeuse, et le lendemain envoya un brevet de duc +à madame de Retz, avec ce compliment, «qu'elle étoit de trop bonne +maison pour n'avoir pas un rang que de moindres qu'elle avoient.» Et +cela étoit bien plus galant que s'il se fût adressé au mari. La +duchesse de Retz, de la maison de Clermont-Tallard de Tonnerre, étoit +veuve du fils de M. l'amiral d'Annebault. Sa mère, madame de +Dampierre[68], de la maison de Vivonne, ne pouvant l'empêcher +d'épouser M. de Retz, lui donna sa malédiction. Cette mère avoit été +dame d'honneur de la reine Elisabeth[69]. On conte d'elle une chose +assez raisonnable. Elle avoit fait une de ses nièces fille d'honneur +de la reine Louise, et s'étant aperçue que le Roi la cajoloit, un beau +matin elle la met dans un carrosse et la renvoie à son père. Le Roi +n'en osa rien dire. Cette dame étoit fort estimée, et on avoit du +respect pour elle. + + [68] Madame de Dampierre étoit tante de Brantôme, qui en a parlé + fréquemment dans ses _Mémoires_. + + [69] Elisabeth d'Autriche, femme de Charles IX. Brantôme en a + tracé un charmant portrait dans ses _Dames Illustres_ (Tom. 5 de + l'édition Foucault de 1823). + +Madame de Retz, malgré la malédiction de sa mère, ne laissa pas +d'avoir bon nombre d'enfants. Le marquis de Bellisle, son fils aîné, +épousa une fille de la maison de Longueville, qui étoit belle +et bien faite; elle voulut venger la mort de son mari, tué au +Mont-Saint-Michel, et après cela elle se fit religieuse, fut abbesse +de Fontevrault, et puis fondatrice du Calvaire. Elle fit cette +réformation, et mourut comme une sainte. + +Le cardinal de Richelieu fit exiler M. de Bellegarde à Saint-Fargeau, +où il demeura huit ou neuf ans. Feu M. le Prince, qui eut son +gouvernement de Bourgogne, voulut aussi avoir Seurre, que M. de +Bellegarde avoit acheté à madame de Mercoeur pour en faire une duché, +et lui donner son nom. La chose étoit faite de façon que la duché +devoit aller à M. de Termes, son frère, et à ses fils, s'il en avoit +alors. Il fut tué à Montauban. M. de Termes mourut le premier, et ne +laissa qu'une fille que M. de Bellegarde maria à M. de Montespan. Feu +M. le Prince acheta donc Bellegarde, et M. de Bellegarde acheta +Choisy, dans la forêt d'Orléans, terre de la maison de L'Hospital, à +laquelle il donna le nom de Bellegarde. C'est sur cela que M. de +Bellegarde d'aujourd'hui, qui est fils de la soeur et s'appelle +Gondrin en son nom (on l'appeloit au commencement Montespan), prétend +être duc. Il n'a point d'enfant; mais ses frères, les marquis d'Antin +et Termes-Pardaillan, en ont. Il est vrai que ce sont de pauvres +garçons pour l'esprit. L'archevêque de Sens est aussi son frère. + +Nous avons vu revenir M. de Bellegarde à la cour, après la mort du +cardinal de Richelieu, et il a porté le deuil de ce prince (Louis +XIII), qui ne pouvoit souffrir sa roupie. Il est vrai qu'il mourut +bientôt après. + + + + +M. DE TERMES[70]. + + +M. de Termes savoit bien mieux la guerre que son frère, M. de +Bellegarde, qui ne la savoit point du tout, et il étoit capable de +commander; il avoit la survivance de la charge de grand-écuyer. +C'était un fort bel homme de cheval, mais le plus puant homme du +monde. Les dames attendoient quelquefois pour le voir passer à cheval. +Il eut un coup de fauconneau aux guerres des Huguenots, qui lui mit +les deux genoux en dehors; pour réparer ce défaut, il portoit ses +jarretières en dedans. Avec tout cela il dansoit fort bien. + + [70] Frère de Roger de Saint-Lary, maréchal de France et duc de + Bellegarde. + +Il étoit de fort amoureuse manière. Rien ne fit tant de bruit que la +galanterie d'une fille de la Reine-mère, nommée Sagonne. Il alla +familièrement coucher avec elle dans le Louvre. La gouvernante fit du +bruit, il sauta par la fenêtre, mais il laissa son pourpoint; c'étoit +au premier étage du Louvre sur le perron. Les gardes de la porte le +laissèrent sauver; il étoit assez aimé, puis on pardonné aisément les +crimes d'amour. La demoiselle fut chassée, et lui exilé; mais il fit +bientôt sa paix. J'ai ouï dire à un vieux porte-manteau dix Roi, nommé +Véron, qu'il lui a voit tenu une échelle pour traverser d'un côté de +rue à l'autre, à un troisième étage, afin d'aller voir une religieuse. +Il se mit jambe de çà jambe de là sur l'échelle qui étoit étroite, et +en revint comme il y étoit allé. Il aima encore une autre fille de la +feue Reine-mère (Marie de Médicis), nommée de Bains, supérieure des +carmélites; mais il ne fut pas en danger de perdre son pourpoint, +comme l'autre fois. Cette fille étoit plus agréable que belle, mais il +n'y a jamais eu une plus aimable personne; elle a toujours eu de la +vertu, et ne se fit religieuse que par dévotion. On en fait +aujourd'hui une béate. M. de Bellegarde avoit marié M. de Termes avec +l'héritière du marquis de Mirebeau-Chabot, en Bourgogne. Cette folle +épousa depuis ce fou de président Vigne, premier président du +parlement de Metz, qui est mort lié et gueux. Quand elle eut fait +cette extravagance, mademoiselle du Tillet la fut voir, et faisant, +semblant de ne rien savoir, elle lui dit: «Que veulent dire vos gens, +madame ma mie (elle appeloit ainsi toutes les femmes)? ils vous +appellent madame Vigné; vous avez un beau et bon nom, pourquoi ne vous +appellent-ils pas madame de Termes?--Hé! mademoiselle, dit l'autre, +c'est que j'ai épousé M. le président Vigné.--Jésus! ma mie, que +dites-vous là? reprit mademoiselle du Tillet; si vous aimiez ce +garçon, eh bien! ne pouviez-vous pas en passer votre envie? Dieu +pardonne, madame ma mie, mais les hommes ne pardonnent point.» + + + + +LA PRINCESSE DE CONTI[71]. + + +La princesse de Conti étoit fille du duc de Guise, que Henri III fit +tuer aux Etats de Blois; mais avant que de parler de ses galanteries, +je dirai quelque chose de celles de sa bisaïeule et de sa mère. Madame +de Guise[72], mère de François, duc de Guise, tué au siége d'Orléans, +étant amoureuse d'un seigneur de la cour, pour jouir de ses amours et +éviter les mauvais bruits, le faisoit conduire la nuit, dans sa +chambre, les yeux bandés, et on le ramenoit de même. Un de ses amis +lui conseilla de couper de la frange du lit, et d'aller après chez +toutes les dames, pour voir s'il trouveroit de la frange semblable. Il +découvrit ainsi qui étoit la dame, et au premier rendez-vous, il le +lui fit connoître; mais cette impertinente curiosité rompit leur +commerce. M. d'Urfé a mis cette histoire dans l'_Astrée_ sous le nom +d'_Alcippe_[73], père de Céladon, c'est-à-dire père de M. d'Urfé +lui-même; et ce pourroit bien être en effet quelqu'un de sa maison, +car ce qu'il dit ensuite de la délivrance de son ami est véritable, +et le roi François Ier l'ayant su, s'écria: «Ah! le paillard!» Ensuite +ce M. d'Urfé, qui avoit délivré son ami, en écrivant à quelqu'un de la +cour, signa par galanterie: _Le Paillard_. Depuis quelques-uns de +cette maison ont eu ce nom-là pour nom de baptême; au moins l'ai-je +ainsi ouï dire. Cela me fait souvenir d'une bonne maison d'Auvergne +qu'on appelle d'Aché, au moins signent-ils ainsi, mais leur véritable +nom est fort vilain; ils se nomment _Merdezac_, et on dit que c'est un +sobriquet qui fut donné à un de leurs auteurs dans je ne sais quelle +bataille, où, quoiqu'il lui eût pris un dévoiement, il ne se retira +point du combat et y fit merveilles. + + [71] Louise de Lorraine, fille du duc de Guise, dit _le Balafré_, + femme de François de Bourbon-Conti, troisième fils de Louis de + Bourbon, premier du nom, prince de Condé. Née en 1577, elle + épousa le prince de Conti en 1605, et mourut à Eu en 1631. + + [72] Antoinette de Bourbon. C'étoit une honnête femme; ce conte + ne lui convient pas trop bien. (T.) + + [73] Voyez l'_histoire d'Alcippe_, dans le deuxième livre de la + première partie de l'_Astrée_. + +Le Balafré, père de la princesse de Conti, fut beaucoup plus +malheureux en femme que son grand-père. La sienne[74] se gouvernoit +fort mal. Un de ses amis, croyant qu'il ne s'en apercevoit point, +voulut tenter s'il pourroit le lui dire; il lui raconta donc qu'il +avoit un ami dont la femme ne vivoit pas bien, et qu'il le prioit de +lui dire s'il lui conseilloit de le découvrir à cet ami; «car j'en +suis si assuré, ajouta-t-il, que je puis le prouver facilement.» Le +Balafré, qui avoit bon nez, lui répondit: «Pour moi, je poignarderois +qui me viendroit dire une chose comme cela.--Ma foi! reprit l'autre, +je ne le dirai donc point à mon ami, car il pourroit bien être de +votre humeur.» + + [74] Elle étoit de Clèves, cadette de madame de Nevers, mère de + M. de Mantoue. (T.) + +Il lui fit pourtant la peur tout entière, à ce qu'on dit; car un jour +qu'elle se trouvoit un peu mal, après avoir témoigné qu'il avoit +quelque chose dans l'esprit qui le chagrinoit fort, il lui dit d'un +ton assez étrange qu'il falloit qu'elle prît un bouillon; elle lui dit +qu'elle n'en avoit point de besoin. «Vous m'excuserez, madame, il en +faut prendre un.» Et de ce pas en envoya quérir un à la cuisine. Elle +qui n'avoit pas la conscience trop nette, crut fermement qu'il la +vouloit dépêcher, et lui demanda en grâce qu'elle ne prît ce bouillon +que dans une demi-heure. On dit qu'elle employa ce temps-là à se +préparer à la mort, sans en rien dire toutefois, et qu'après elle prit +le bouillon qu'il lui envoya, et qui n'étoit qu'un bouillon à +l'ordinaire. + +Saint-Mégrin (La Vauguyon), qu'on a cru père de feu M. de Guise, parce +qu'il étoit camus comme lui, étoit son galant. M. de Mayenne, qui +n'entendoit pas raillerie, le fit assassiner. Il en fit autant à +Sacremore, qu'on accusoit de coucher avec la fille de madame de +Mayenne. Ce Sacremore étoit un gentilhomme dont je n'ai pu savoir +autre chose. + +M. de Mayenne, pour attraper sa femme[75], qui s'inquiétoit fort de ce +qu'il sortoit la nuit, faisoit mettre son valet avec sa robe de +chambre auprès d'une table, avec bien des papiers, comme s'il eût +travaillé à quelque grande affaire; ce valet, de loin, faisoit signe +de la main à madame de Mayenne qu'elle se retirât, et elle se retiroit +par respect. + + [75] Madame de Mayenne étoit héritière de Tende (le comte de + Tende, bâtard de Savoie). Elle étoit veuve de M. de Montpézat. + Devenue héritière, M. de Mayenne l'épousa. (T.) + +Mademoiselle de Guise, depuis princesse de Conti, fut cajolée de +plusieurs personnes, et entre autres du brave Givry. On dit qu'en +ayant obtenu un rendez-vous, elle s'avisa par galanterie de se +déguiser en religieuse. Givry monta par une échelle de corde; mais il +fut tellement surpris de trouver une religieuse au lieu de +mademoiselle de Guise, qu'il lui fut impossible de se remettre, et il +fallut s'en retourner comme il étoit venu. Depuis il ne put obtenir +d'elle un second rendez-vous; elle le méprisa, et Bellegarde[76] +acheva l'aventure[77]. Il est vrai que, de peur de semblable surprise, +elle ne se déguisa point en religieuse. J'ai ouï dire que ce fut sur +le plancher, dans la chambre de madame de Guise même, qui étoit sur +son lit, et qui s'étant trouvée assoupie avoit fait tirer les rideaux +pour dormir. Mademoiselle de Vitry, confidente de mademoiselle de +Guise, étoit la Dariolette[78]. A un soupir expressif de la belle, la +mère se réveilla, et demanda ce que c'étoit. «C'est, répondit la +confidente, que mademoiselle s'est piquée en travaillant.» Avant cela, +durant une trève de peu d'heures, Bellegarde et Givry vinrent causer +à la porte de la Conférence avec madame et mademoiselle de Guise. M. +de Nemours[79], amoureux aussi bien qu'eux de cette jeune princesse, +nonobstant la trève fit tirer sur eux. Bellegarde se retire, et Givry, +qui étoit plus brave que lui, lui crioit: «Quoi, Bellegarde, tu fais +retraite devant cette beauté!» Enfin Givry[80], voyant qu'elle le +quittoit, lui écrivit un billet que je mettrai ici, parce que c'est un +des plus beaux billets qu'on puisse trouver: + +«Vous verrez, en apprenant la fin de ma vie, que je suis homme de +parole, et qu'il étoit vrai que je ne voulois vivre qu'autant que +j'aurois l'honneur de vos bonnes grâces. Car ayant appris votre +changement, je cours au seul remède que j'y puisse apporter, et vais +périr sans doute, puisque le ciel vous aime trop pour sauver ce que +vous voulez perdre, et qu'il faudroit un miracle pour me tirer du +péril où je me jetterai. La mort que je cherche et qui m'attend +m'oblige à finir ce discours. Voyez donc, belle princesse, par mon +respectueux désespoir, ce que peuvent vos mépris, et si j'en étois +digne.» + + [76] Bellegarde prit un homme qui se sauvoit de Paris. Cet homme + lui donna le portrait au crayon de mademoiselle de Guise. Elle + n'avoit que quinze ans quand on fit ce portrait. Ce fut par là + qu'il commença à en devenir amoureux. Six ans devant que de + mourir, elle recouvra ce portrait et le vit à madame de + Rambouillet qui la fut voir ce jour-là même; elle en avoit une + grande joie. (T.) + + [77] Dans _les Amours d'Alcandre_ on voit la naissance de cette + galanterie. (T.) + + [78] Dariolette étoit la confidente de l'infante Elisenne, mère + d'Amadis de Gaule. Le rôle que joue Dariolette dans l'ancien + roman a fait donner son nom aux suivantes qui se font + entremetteuses d'amour. Scarron, dans le livre 4 du _Virgile + travesti_, dit de la soeur de Didon que: + + En un cas de nécessité + Elle eût été Dariolette. + + [79] Celui qui après fut le tyran de Lyon. Il étoit frère de mère + de M. de Guise, tué à Blois. Leur mère, fille de la duchesse de + Ferrare (Renée), qui étoit fille de France, avoit épousé M. de + Guise, puis M. de Nemours. (T.) + + [80] Il étoit de la maison d'Anglure. (T.) + +En effet, il s'engagea si fort parmi les ennemis, au siége de Laon, +qu'il y fut tué. On lui avoit prédit depuis peu, à ce que j'ai entendu +dire, qu'il mourroit _devant l'an_, et cela se pouvoit entendre devant +l'année, ou devant la ville de Laon. + +Je dirai encore un mot de ce M. de Givry. Il avoit aimé autrefois une +dame, dont je n'ai pu savoir le nom. Comme il la pressoit, car il +voyait bien qu'elle l'aimoit, elle lui dit un jour en soupirant: «Si +vous saviez en quelle peine je suis, vous auriez pitié de moi. Je ne +puis me résoudre à vous perdre, et si je vous accorde ce que vous me +demandez, je mourrai, sans doute, de déplaisir.» Le cavalier, qui +connut aux larmes et à la manière dont la belle, parloit, que ce +n'étoit point une feinte, en fut si touché, qu'encore qu'il fût +persuadé qu'il n'avait qu'à persévérer pour tout avoir, il lui dit, en +prenant le ciel à témoin, que jamais il ne lui en parleroit, et qu'il +l'aimeroit désormais comme sa soeur. + +Mademoiselle de Guise se gouverna ensuite de sorte qu'il n'y avoit que +le prince de Conti capable de l'épouser[81]. C'étoit un stupide. + + [81] François de Bourbon-Conti, mort en 1614. + +En une petite ville où la cour passoit, le juge qui venoit haranguer +le Roi s'adressa après à la princesse de Conti, qu'il prit pour la +Reine. Le Roi dit tout haut: «Il ne se trompe pas trop, elle l'auroit +été, si elle eût été sage[82].» On dit que comme elle prioit M. de +Guise, son frère, de ne jouer plus, puisqu'il perdoit tant: «Ma soeur, +lui dit-il, je ne jouerai plus quand vous ne ferez plus l'amour.--Ah! +le méchant, reprit-elle, il ne s'en tiendra jamais.» + + [82] Henri IV s'étoit en effet senti un doux penchant pour + mademoiselle de Guise. Mais il vit Gabrielle, et n'eut plus + d'yeux que pour elle; c'est alors que la beauté délaissée, pour + se consoler, peut-être aussi pour diminuer les reproches qu'Henri + pouvoit se faire, lia intrigue avec Bellegarde. Ce quadrille + amoureux figure dans l'_Histoire des amours du grand Alcandre_. + +Elle avoit beaucoup d'esprit; elle a même écrit une espèce de petit +roman qu'on appelle les _Adventures de la cour de Perse_[83], où il y +a bien des choses arrivées de son temps. Elle étoit humaine et +charitable; elle assistoit les gens de lettres, et servoit qui elle +pouvoit. Il est vrai qu'elle étoit implacable pour celles qu'elle +soupçonnoit d'avoir débauché ses galans. Vers la fin de sa vie, elle +devint insupportable sur la grandeur de sa maison, et se mit si fort +ses intérêts dans la tête qu'elle faisoit des choses étranges pour +cela. Dans cette vision, passant un jour avec feu madame la comtesse +de Soissons devant la porte du Petit-Bourbon[84] qui regarde sur +l'eau, elle lui fit remarquer qu'on y voyoit encore un reste de la +peinture jaune dont elle fut barbouillée autrefois, quand le +connétable de Bourbon se retira[85]. «Il faut avouer, dit madame la +comtesse, que nos rois ont été bien négligens de ne pas jaunir la +muraille de l'hôtel de Guise[86].» Madame la princesse de Conti dit +aussi à madame la comtesse: «Vous m'êtes bien obligée de n'avoir point +fait d'enfants.--En vérité, lui répondit l'autre, pas tant que vous +penseriez; nous sommes fort persuadés qu'il n'a pas tenu à vous.» + + [83] _Les Adventures de la cour de Perse, où sont racontées + plusieurs histoires d'amour et de guerre arrivées de notre + temps_; Paris, Pomeray, 1629, in-8º. Jusqu'à présent on avoit + attribué cet ouvrage à Jean Baudouin. (_Voy._ le _Dictionnaire + des Anonymes_ de Barbier.) On s'accorde à regarder la princesse + de Conti comme l'auteur de l'_Histoire des amours du grand + Alcandre_, insérée dans le _Recueil de diverses pièces servant à + l'histoire de Henri_ III; Cologne, P. du Marteau, 1663, in-12. + Cet ouvrage contient le tableau des galanteries de Henri IV, sous + le nom du _grand Alcandre_; la princesse de Conti y est désignée + sous le nom de _Milagarde_. (_Voyez_ le _Recueil_ A B C, vol. S, + pag. 1.) + + [84] Le Petit-Bourbon s'élevoit sur l'emplacement où l'on a + construit depuis la colonnade du Louvre. + + [85] «Après la mort de Charles de Bourbon, on fit peindre de + jaune la porte et le seuil de son hôtel à Paris, devant le + Louvre. C'étoit la coutume du temps passé, pour déclarer un homme + traître à son roi, de peindre sa porte de jaune, et de semer du + sel dans sa maison, comme on fit dans celle de M. l'amiral de + Châtillon.» (_Dictionnaire de Trévoux._) + + [86] Elle l'a été depuis. (T.) + +Lorsque le cardinal de Richelieu l'envoya en exil dans la comté d'Eu, +elle logea vers Compiègne chez un gentilhomme, nommé M. de Jonquières, +parce que son carrosse rompit. Il y avoit là dedans trois ou quatre +grands garçons; elle ne laissa pas le lendemain de se plâtrer devant +eux, avec un pinceau, le visage, la gorge et les bras. Le soir qu'elle +y arriva pour passer son chagrin, elle demanda un livre, et lut avec +plaisir un vieux _Jean de Paris_[87], tout gras, qui se trouva dans la +cuisine. + + [87] Ancien roman de chevalerie, cent fois réimprimé dans la + Bibliothèque bleue. + + + + +PHILIPPE DESPORTES[88]. + + +Philippe Desportes étoit de Chartres et d'assez basse naissance, mais +il avoit bien étudié. Il fut clerc chez un procureur à Paris. Ce +procureur avoit une femme assez jolie, à qui ce jeune clerc plaisoit +un peu trop. Il s'en aperçut, et un jour que Desportes étoit allé en +ville, il prit ses hardes, en fit un paquet, et les pendit au maillet +de la porte de l'allée avec cet écrit: «Quand Philippe reviendra, il +n'aura qu'à prendre ses hardes et s'en aller.» Desportes prit son +paquet et s'en va à Avignon (peut-être que la cour étoit vers ce +pays-là), sur le pont, où les valets à louer se tiennent, comme à +Paris sur les degrés du Palais. Il entendit quelques jeunes garçons +qui disoient: «M. l'évêque du Puy a besoin d'un secrétaire.» Desportes +va trouver l'évêque qui étoit alors à Avignon. La physionomie de +Desportes plut au prélat. Etant au service de M. du Puy, qui étoit de +la maison de Senecterre, il devint amoureux de sa nièce, soeur de +mademoiselle de Senecterre, dont nous parlerons ensuite. Cette +maîtresse est appelée _Cléonice_ dans ses ouvrages[89]. + + [88] Philippe Desportes, né à Chartres en 1546, mort dans son + abbaye de Bonport le 5 octobre 1606. + + [89] On lit dans les _Anecdotes historiques et littéraires sur + Philippe Desportes, abbé de Tiron, et ses ouvrages_, par Dreux du + Radier, insérées au _Conservateur_ de septembre 1757: «Cléonice + fut la troisième dame à qui la muse de Desportes fut consacrée à + l'âge de trente-deux ou trente-trois ans. Cette Cléonice étoit + Héliette de Vivonne de la Châtaigneraie... Il est parlé de cette + demoiselle dans le sonnet de Ronsard, imprimé à la suite des + amours de Cléonice, où il lui donne le nom véritable + d'_Héliette_, et Desportes a fait l'épitaphe d'Héliette de + Vivonne de la Châtaigneraie à la fin de ses _Diverses Amours_.» + Accorde qui pourra les historiens des amours de Desportes. + +Ce fut du temps qu'il étoit à ce prélat, qu'il commença à se mettre en +réputation, par une pièce de vers qui commence ainsi: + + O nuit! jalouse nuit, etc.[90]! + + [90] _OEuvres de Desportes._ Rouen, Raphaël du Petit-Val, 1611, + pag. 518. + +Il se garda bien de dire que ce n'étoit qu'une traduction, ou du +moins une imitation, de l'Arioste. On y mit un air, et tout le monde +la chanta. + +Un peu avant sa mort, il eut le déplaisir de voir un livre avec ce +titre: _la Conformité des Muses italiennes et des Muses +françaises_[91], où les sonnets qu'il avoit imités ou traduits étoient +placés vis-à-vis des siens. + + [91] N'est-ce pas plutôt _les Rencontres des Muses de France et + d'Italie_, 1604, in-4º? Desportes, s'il éprouva du déplaisir de + ce rapprochement, comme le dit Tallemant, eut l'art de le + déguiser, et répondit de bonne grâce «qu'il avoit pris aux + Italiens plus qu'on ne disoit, et que si l'auteur l'avoit + consulté, il lui auroit fourni de bons Mémoires.» + +Il fit sa grande fortune durant la faveur de M. de Joyeuse, dont il +étoit tout le conseil. Il eut quatre abbayes qui lui valoient plus de +quarante mille livres de rente[92]. M. de Joyeuse le mit si bien avec +Henri III, qu'il avoit grande part aux affaires. Ce fut alors qu'il +fit beaucoup de bien aux gens de lettres, et leur fit donner bon +nombre de bénéfices. + + [92] Desportes étoit chanoine de la Sainte-Chapelle, abbé de + Tiron, de Bonport, de Josaphat, des Vaux-de-Cernai, et + d'Aurillac. (Dreux de Radier, _loc. cit._) + +Je ne sais si ce fut lui qui mit chez le Roi un nommé Autron, dont Sa +Majesté se servoit pour les harangues qu'il avoit à faire; mais il ne +l'avoit pas bien averti de ne pas se railler de son maître, car le Roi +suant la v..... à Saint-Cloud, demanda un jour à Autron ce qu'on +disoit à Paris. «Sire, dit-il étourdiment, on dit qu'il fait bien +chaud à Saint-Cloud.» Le Roi se fâcha et lui dit qu'il se retirât. + +Desportes cependant quitta le parti du Roi pour suivre messieurs de +Guise, parce qu'il crut qu'infailliblement il succomberoit. Il se +retira à Rouen avec l'amiral de Villars, auprès duquel il avoit tenu +même place qu'auprès de M. de Joyeuse. Depuis pourtant l'amiral et +lui se brouillèrent; en voici l'occasion: + +La Reine, Catherine de Médicis, avoit une fille d'honneur nommée +mademoiselle de Vitry, qui étoit galante, agréable et spirituelle. +Desportes lui fit une fille. Comme elle étoit chez la Reine, on dit +qu'elle alla accoucher un matin au faubourg Saint-Victor, et que le +soir elle se trouva au bal du Louvre, où même elle dansa, et on ne +s'en aperçut que par une perte de sang qui lui prit. Elle disoit +plaisamment que les femmes se moquoient de prendre la ceinture de +sainte Marguerite, elles qui pouvoient crier tout leur soûl; mais que +c'étoit aux filles à la mettre, puisqu'elles n'osoient faire un pauvre +_hélas_! Depuis, comme il arrive entre amants, elle n'aima plus M. +Desportes et le mit mal avec l'amiral de Villars, qui, quoiqu'elle fût +déjà sur le retour, étoit devenu amoureux d'elle à toute outrance. +Malicieusement elle dit à l'amiral que s'il avoit toujours Desportes +avec lui, on croiroit qu'il ne faisoit rien que par son conseil, et +que cet homme le régentoit toujours; car c'étoit par le crédit de +Desportes que l'amiral avoit été fait ce qu'il étoit. L'amiral en +étoit si fou, qu'en Picardie, allant au combat où il fut tué, après +avoir fait sa paix avec Henri IV, il se mit à baiser un bracelet de +cheveux de madame de Simier (c'est ainsi qu'elle s'appela après), et +dit à M. de Bouillon qui lui en faisoit honte: «En bonne foi, j'y +crois comme en Dieu.» Il ne laissa pas d'y être tué. + +M. Desportes eut la fantaisie d'avoir tout le patrimoine de sa +famille: c'étoit une fantaisie un peu poétique. Il avoit un frère et +six soeurs, dont trois ne lui voulurent pas vendre leur part. Il ne +leur fit point de bien. Il en fit aux autres, et principalement à son +frère. + +Régnier, poète satirique, son neveu, ne fut à son aise qu'après la +mort de Desportes; alors le maréchal d'Estrées lui fit donner une +abbaye de cinq mille livres de rente. Il avoit déjà une prébende de +Chartres. + +Desportes étoit en si grande réputation, que tout le monde lui +apportoit des ouvrages pour en avoir son sentiment. Un avocat lui +apporta un jour un gros poème qu'il donna à lire à Régnier, afin de se +délivrer de cette fatigue; en un endroit cet avocat disoit: + + Je bride ici mon Apollon. + +Régnier écrivit à la marge: + + Faut avoir le cerveau bien vide + Pour brider des Muses le roi; + Les dieux ne portent point de bride, + Mais bien les ânes comme toi. + +Cet avocat vint à quelque temps de là, et Desportes lui rendit son +livre, après lui avoir dit qu'il y avoit bien de belles choses. +L'avocat revint le lendemain tout bouffi de colère, et, lui montrant +ce quatrain, lui dit qu'on ne se moquoit pas ainsi des gens. Desportes +reconnoît l'écriture de Régnier, et il fut contraint d'avouer à +l'avocat comme la chose s'étoit passée, et le pria de ne lui point +imputer l'extravagance de son neveu. Pour n'en faire pas à deux fois, +je dirai que Régnier mourut à trente-neuf ans à Rouen, où il étoit +allé pour se faire traiter de la v..... par un nommé Le Sonneur. Quand +il fut guéri, il voulut donner à manger à ses médecins. Il y avoit du +vin d'Espagne nouveau; ils lui en laissèrent boire par complaisance; +il en eut une pleurésie qui l'emporta en trois jours. + +Desportes, sous le règne de Henri IV, ne laissa pas d'être en estime; +et un jour le Roi lui dit en riant, en présence de madame la princesse +de Conti: «_M. de Tiron_ (c'étoit sa principale abbaye), il faut que +vous aimiez ma nièce[93], cela vous réchauffera et vous fera faire +encore de belles choses, quoique vous ne soyez plus jeune.» La +princesse lui répondit assez hardiment: «Je n'en serois pas fâchée; il +en a aimé de meilleure maison que moi.» Elle entendoit la reine +Marguerite, que Desportes avoit aimée lorsqu'elle n'étoit encore que +reine de Navarre. + + [93] Le roi appeloit ainsi madame la princesse de Conti, quand il + vouloit l'obliger. (T.) + +Ce fut lui qui fit la fortune du cardinal du Perron, qui étoit sa +créature. Quand il le vit cardinal, il fut bien empêché comment lui +écrire, car il ne se pouvoit résoudre à traiter de _monseigneur_ un +homme qu'il avoit nourri si long-temps. Il trouva un milieu, et lui +écrivit _domine_. + +Mais il faut reprendre madame de Simier[94]; aussi bien nous ne +saurions trouver un endroit qui lui soit plus propre que celui-ci. + + [94] Mademoiselle de Vitry, fille d'honneur de Catherine de + Médicis, dont il vient d'être question dans cet article. + +Elle avoit eu, étant fille de la Reine, une promesse de mariage du +jeune Randan (de La Rochefoucauld), et lui, pour s'en dégager, fut +contraint de lui donner six mille écus. Après cela, elle s'en alla au +Louvre avec une robe de plumes, et dit: «L'oiseau m'est échappé, mais +il y a laissé des plumes.» Madame de Randan, mère du cavalier, qui +étoit présenté, répondit: «Ce ne sont que de celles de la queue; cela +ne l'empêchera pas de voler.» Elle disoit plaisamment qu'elle envoyoit +assez souvent ses pensées, au rimeur; c'est-à-dire qu'elle les +envoyoit à Desportes pour les rimer. Elle fit pourtant des vers +elle-même, mais ce ne fut qu'à quarante ans. On a remarqué, soit +qu'effectivement elle fût encore belle, ou que s'étant mise à étudier, +elle en fût devenue encore plus spirituelle et plus divertissante, +qu'elle a fait beaucoup plus de bruit à cet âge-là qu'en sa jeunesse. + +On fit cette épigramme à laquelle elle répondit: + + Contre toute loi naturelle, + Vous renversez le droit humain: + La plus jeune[95] est la m......... + Et la plus vieille est la p..... + + [95] Mademoiselle de Vitry, sa soeur, qui ne fut point mariée. Il + en est parlé précédemment dans l'_Historiette_ de la princesse de + Conti. + +Elle la retourna ainsi: + + Selon toute loi naturelle, + C'est conserver le droit humain: + La plus laide est la m......... + Et la plus belle est la p...... + +Elle fit la _Magdelaine_ en trois parties; c'étoient pour la plupart +des traductions du Tansille[96]. Elle les envoya toutes trois au +cardinal Du Perron. Il dit à celui qui lui en demanda son avis de la +part de la dame: «Dites-lui qu'elle a fait admirablement bien la +première partie de la vie de la Magdelaine.» Un jour qu'elle lui +demanda si faire l'amour étoit véritablement un péché mortel: «Non, +dit-il, car si cela étoit, il y a long-temps que vous en seriez +morte.» + + [96] Tansillo (Louis), poète italien, né à Venosa vers 1510, mort + à Teano, dans le royaume de Naples, en 1568. Ses principaux + ouvrages sont: _Il Vendemmiatore_, poème dont la première édition + parut à Naples, in-4º, 1534; _le Lagrime di san Pietro_; _il + Podere_, poèmes, et des _Sonetti et Canzoni_. + + + + +LE CARDINAL DU PERRON[97]. + + +Le cardinal du Perron étoit fils d'un ministre nommé David[98]. Il +changea de religion et vint à Paris, où il fit connoissance avec +l'abbé de Tiron[99], qui en faisoit cas à cause de son esprit. Du +Perron étoit fort colère et fort vindicatif. En un cabaret, il prit +querelle avec un homme, et quelque temps après, ayant rencontré ce +même homme, il le fit tenir par trois ou quatre autres qu'il avoit +avec lui et le poignarda. Le voilà en prison. Desportes, alors en +grand crédit, composa avec les parents du mort pour deux mille écus +qu'il prêta à du Perron. Ses vers lui acquirent de la réputation, et +aussi la facilité qu'il avoit à parler. Il fit un jour un discours +devant Henri III, pour prouver qu'il y avoit un Dieu, et, après +l'avoir fait, il offrit de prouver, par un discours tout contraire, +qu'il n'y en avoit point. Cela déplut au Roi, et il fut comme chassé +de la cour. + + [97] Du Perron (Jacques Davy, cardinal) né le 25 novembre 1556, + d'une famille protestante réfugiée, mort le 5 septembre 1618. + + [98] Quand le cardinal fut grand seigneur, il signa d'_Avit_ pour + se dépayser et faire croire qu'il étoit d'une maison qui + s'appeloit Avit. + + [99] Le poète Desportes, dont l'_Historiette_ précède + immédiatement celle-ci. + +Dans cette misère, une fois que le Roi alloit au bois de Vincennes, il +se tint sur le chemin, et comme il vit le carrosse du Roi à portée de +sa voix, il se mit à crier; «Sire, ayez pitié du pauvre du Perron;» et +il continua jusqu'à ce qu'il l'eut perdu de vue. Quelques personnes +persuadèrent au Roi, comme apparemment c'étoit la vérité, que le +pauvre homme n'avoit offert de faire ce discours opposé à l'autre, que +pour faire parade de son esprit; qu'il avoit le fonds bon et qu'il ne +péchoit que par emportement. Il suivit le Roi à Tours, et s'adonna, +car c'étoit son talent, à lire les livres de controverse. Il fut fait +évêque d'Evreux (en 1591), et ce fut lui qui instruisit Henri IV en la +religion catholique. On le fit quelque temps après archevêque de Sens, +et enfin cardinal (en 1604). Le pape y eut de la répugnance, et +disoit: «_Non bastava al figlio d'un eretico d'esser vescovo; vuol +ancora esser cardinale._» + +A propos du pape, l'archevêque de Reims, Léonor de Valencay[100], dans +un _Traité de la puissance du pape_[101], dit que le cardinal du +Perron souffrit qu'on lui donnât un coup de gaule dans la cérémonie de +l'absolution de Henri IV, et que ce fut sur la parole qu'on lui donna +de l'avancer, comme en effet il fut fait cardinal ensuite. Henri IV +ne le sut que quatre mois avant de mourir, et on raconte qu'il disoit +qu'il se ressentiroit de ce coup de gaule. Vous verrez que ce coup de +gaule, auquel M. du Perron consentit, fit résoudre le pape. Il +vainquit enfin la répugnance qu'il avoit à le faire cardinal. + + [100] Léonor d'Estampes-Valencay, évêque de Chartres, transféré à + l'archevêché de Reims en 1641. Son _Historiette_ se trouve plus + bas. + + [101] Il ne paroît pas que Léonor d'Estampes ait publié sur cette + matière un traité _ex professo_; c'est plutôt dans une + déclaration qu'en 1626 il fit conjointement avec l'évêque de + Soissons, qu'il aura avancé ce fait. (_Voyez_ la _Bibliothèque + chartraine_ de Liron. Paris, 1719, in-4º, pag. 245.) + +Il rapporta la v..... de Rome et en mourut. En mourant, il ne voulut +jamais dire autre chose, quand il prit l'hostie, sinon qu'il la +prenoit comme les apôtres l'avoient prise. On disoit qu'il avoit voulu +mourir en fourbe, comme il avoit vécu. C'étoit un fort bel homme. Il +dit une fois une assez plaisante chose d'un prédicateur qui disoit: +_M. saint Augustin_, _M. saint Jérôme_, etc.: «Vraiment, dit-il, il +paroît bien que cet honnête homme n'a pas grande familiarité avec les +Pères, car il les appelle encore _monsieur_.» + + + + +L'ARCHEVÊQUE DE SENS, + +FRÈRE DU PRÉCÉDENT[102]. + + +Son frère, qui fut archevêque de Sens après lui, étoit un fort +ridicule personnage. Avant la mort de son frère on l'appeloit +l'_Ambigu_, car il n'étoit ni d'église, ni de robe, ni d'épée, ni +ignorant, ni savant. Il faut lire la pièce que Bautru fit contre lui, +qu'il a intitulée _l'Ambigu_[103]. Quand son frère alla à Rome, il fut +long-temps à décider s'il l'y mèneroit ou non, et il disoit +plaisamment que cet homme étoit si _ambigu_, qu'il rendoit ambiguës +toutes les choses qui le concernoient. Quand il fut fait archevêque, +pour montrer qu'il savoit du latin, il traduisit toutes les harangues +de Quinte-Curce et le traité _de Amicitiâ_ de Cicéron; mais il ôta sur +ce point-là l'_ambiguité_ où l'on avoit été jusques alors, car il +persuada tous ceux qui s'y connoissoient, qu'il n'entendoit pas cette +langue. Ces traductions pourtant furent estimées de toute la cour; +mais c'étoit en un temps où l'on peut dire que l'on donnoit la +réputation. On ne laissoit pas de dire que les cadets avoient perdu +leur procès, car le cadet de Desportes et celui de Bertaut +approchoient encore moins de leurs aînés que cet _ambigu_ du cardinal. + + [102] Du Perron (Jean Davy), archevêque de Sens, mort en 1621. + + [103] «M. de Bautru a fait une satire contre l'_Ambigu_. L'Ambigu + étoit frère de M. le cardinal du Perron. On ne pouvoit pas, + disait-il, décider s'il étoit jour ou nuit lorsqu'il vint au + monde. Il étoit hermaphrodite, et la sage-femme, lors qu'il fut + né, dit à la mère: «Madame, votre fils est une fille, et votre + fille est un garçon.» On le nomma _Lysique_, afin qu'on ne pût + distinguer si c'étoit le nom d'un homme ou d'une femme. Il mit un + ouvrage en lumière, mais on ne pouvoit pas dire pour cela qu'il + fût auteur, parce que c'étoit une traduction.» (_Menagiana_, + édit. de 1762, tom. 1, pag. 339.) + + + + +LE DUC DE SULLY[104]. + + +On a dit, et soutenu, qu'il venoit d'un Écossais nommé Bethun, et non +de la maison des comtes de Béthune de Flandre. Il y avoit un Écossois +archevêque de Glascow qu'il traitoit de parent. Par sa vision d'être +allié de la maison de Guise par la maison de Coucy, issue, dit-il, de +l'ancienne maison d'Autriche, comme s'il réputoit à déshonneur d'être +parent de l'empereur et du roi d'Espagne, il alla s'offrir à MM. de +Guise contre M. le comte de Soissons. Le Roi[105] lui manda par M. du +Maurier, huguenot, depuis ambassadeur en Hollande, qu'il le rendroit +si petit compagnon, qu'il lui feroit bien voir que la maison de Guise +n'en seroit pas mieux pour avoir son appui; qu'il étoit un ingrat, lui +qu'il avoit élevé de rien, de s'aller offrir contre un prince du sang +à ceux qui avoient tâché d'ôter la couronne et la vie à son +bienfaiteur. M. du Maurier ne dit pas la moitié de ce que le Roi lui +avoit donné charge de dire; cependant mon homme fut si abattu que +c'étoit une pitié, car comme dans la prospérité il étoit insolent, de +même il étoit lâche et failli de coeur dans l'adversité. + + [104] J'ai tiré la plus grande part de ceci d'un manuscrit qu'a + fait feu M. Marbault, autrefois secrétaire de M. + Duplessis-Mornay, sur les Mémoires de M. de Sully, dont il montre + presque partout la fausseté pour les choses qui concernent + l'auteur. J'ai extrait de cet écrit ce qu'on n'oseroit publier, + quand on l'imprimera. (T.)--Si nous avions besoin de prouver que + les _Mémoires de Tallemant_ ne sont pas une reproduction + fastidieuse des autres Mémoires du temps, il nous suffiroit de + citer à l'appui de notre assertion l'article _Sully_. Certes, ce + ministre y est peint sous un jour tout nouveau. Est-il également + vrai? Nous sommes très-portés à croire qu'un peu de passion a pu + parfois rembrunir le tableau; mais il ne nous paroît pas moins + constant par les mots cités par Tallemant, de Henri IV sur Sully, + mots qui portent évidemment le cachet de ce prince, que, fort + attaché à son ministre dont il appréciait l'habileté, Henri IV + regardoit son dévoûment et ses services comme loin d'être + complètement désintéressés. + + [105] Henri III. + +Il eut une querelle ensuite avec M. le comte de Soissons pour quelques +assignations où il rebuta fort ce prince. Ceux de Lorraine s'offrirent +à lui pour lui rendre la pareille, dont le Roi fut fort irrité. Ce +qu'il conte d'une autre querelle avec M. le comte pour un logement à +Châtellerault est faux[106]: M. le comte lui eût passé l'épée au +travers du corps. Quoiqu'il fût gouverneur du Poitou, il n'y avoit +pourtant nul crédit. + + [106] _Mémoires de Sully_, liv. 22. + +Il se vanta d'avoir fait donner le gouvernement de Provence à feu M. +de Guise[107], et M. le chancelier de Chiverny fit ses protestations +contre cela[108]. Il blâme M. d'O[109], qui pourtant avoit les mains +nettes, et qui, au lieu de s'enrichir dans la surintendance, y mangea +son bien. + + [107] _Mémoires de Sully_, liv. 7. + + [108] _Mémoires d'Etat de messire Philippe Hurault, comte de + Chiverny_, 1636, in-4º. + + [109] _Mémoires_, liv. 4 et 7. + +Il passe par-dessus M. de Sancy, comme s'il n'avoit point été +surintendant[110]. M. de Sancy fut chassé pour avoir dit au Roi, au +siége d'Amiens, comme il lui demandoit conseil sur son mariage avec +madame de Beaufort, en présence de M. de Montpensier, que «p..... +pour p....., il aimeroit mieux la fille d'Henri II[111] que celle de +madame d'Estrées, qui étoit morte au bordel;» et pour avoir dit aussi +à madame la duchesse[112] même, qui disoit qu'un gentilhomme de ses +voisins avoit mis ses enfants sous le poêle en épousant celle dont il +les avoit eus, «que cela étoit bon pour un héritage de cinq ou six +mille livres de rentes, mais que pour un royaume elle n'en viendroit +jamais à bout, et que toujours un bâtard seroit un fils de p.....» A +la vérité ces paroles sont un peu bien rudes, mais le Roi devoit +considérer que M. de Sancy étoit homme de bien, et qu'il lui avoit +rendu de grands services. + + [110] _Mémoires_, liv. 7. + + [111] Marguerite de France, reine de Navarre, épouse divorcée de + Henri IV. Tallemant lui consacre un article peu après. + + [112] La duchesse de Beaufort, Gabrielle. + +Il avoit en effet soudoyé à ses dépens les Suisses en grand nombre +qu'il amena à Henri IV[113]. Il mourut pauvre avec un arrêt de défense +dans sa poche. Plusieurs fois il lui est arrivé d'être pris par les +sergents; il se laissoit mener jusqu'à la porte de la prison, puis il +leur montroit son arrêt et se moquoit d'eux. + + [113] Harlay de Sancy, pour procurer des secours à Henri IV, mit + en gage chez des Juifs de Metz un très-beau diamant. Cette pierre + a été réunie aux diamants de la couronne. Il ne faut pas la + confondre avec le Pitt ou le Régent, qui est d'un poids beaucoup + plus considérable. + +Il avoit un fils qui fut page de la chambre de Henri IV. Las de porter +le flambeau à pied, il trouva moyen d'avoir une haquenée. Le Roi le +sut et lui fit donner le fouet. Il juroit toujours _pa la mort_; on +l'appela _Palamort_. C'étoit un assez plaisant homme. Il trouva une +fois madame de Guémenée sur le chemin d'Orléans; elle venoit à Paris. +Il s'ennuyoit d'être à cheval, car il faisoit mauvais temps; il lui +dit: «Madame, il y a des voleurs à la vallée de Torfou, je m'offre à +vous escorter.--Je vous rends grâces, lui dit-elle.--Ah! madame, +répliqua-t-il, il ne sera pas dit que je vous aie abandonnée au +besoin;» et en disant cela, il baisse la portière, et, quoi qu'elle +dît, il se mit dans le carrosse. A Rome, comme M. de Brissac étoit +ambassadeur, un jour que l'ambassadrice devoit aller voir la vigne de +Médicis, il se mit tout nu dans une niche où il n'y avoit point de +statue; il y a là une galerie qui en est toute pleine. Cet homme se +fit Père de l'Oratoire, et on l'appeloit le Père _Palamort_. Il +n'avoit dans sa chambre que des Saints cavaliers, comme saint Maurice, +saint Martin et autres. + +L'autre fils de M. de Sancy, qui fut ambassadeur en Turquie, se fit +également Père de l'Oratoire. + +Madame de Beaufort n'eut point de patience qu'elle n'eût fait mettre +M. de Rosny en la place de M. de Sancy. Il lui faisoit la cour, il y +avoit long-temps. Son premier emploi fut de contrôler les passe-ports +au siége d'Amiens, et puis il fut envoyé dans les élections pour +prendre tous les deniers qui se trouveroient chez les receveurs, ce +qu'il fit avec beaucoup de rigueur. Il en usa de même en toutes +rencontres. Comme il étoit assez ignorant en fait de finances, il mena +avec lui un nommé Ange Cappel, sieur du Luat[114], une espèce de fou +de belles-lettres, qui fit imprimer long-temps après, pour flatter M. +de Sully, un petit livre intitulé: _Le Confident_, dont M. de +Lesdiguières fut fort en colère. Du Luat en fut mis en prison. Quand +on voulut l'interroger et qu'on lui dit: «Promettez-vous de dire la +vérité?--Je m'en garderai bien, dit-il, je ne suis en peine que pour +l'avoir dite.» Il donnoit des avis très-pernicieux, et disoit, entre +autres sottises, qu'il ne falloit qu'un _lait d'amendes_ pour +restaurer la France, parce qu'il y avoit une affaire sur les amendes. +Il fit imprimer un livre de ses beaux avis, au frontispice duquel il +étoit peint comme un Ange, avec des ailes et de la barbe au menton, et +des vers qui disoient qu'il n'avoit rien d'humain que la barbe[115]. + + [114] Ange Cappel, seigneur du Luat, est auteur d'un livre + intitulé: _l'Abus des Plaideurs_, Paris, 1604, in-folio. Il nous + a été impossible de découvrir dans aucune bibliothèque de Paris, + et dans aucun catalogue, le petit livre, ayant pour titre: _Le + Confident_, dont parle Tallemant. Ange Cappel a son article dans + la _Biographie universelle_ de Michaud; on trouve aussi des + renseignemens sur lui dans les _Remarques_ sur le chapitre 11 de + la _Confession de Sancy_. (Voyez le _Recueil de diverses pièces + servant à l'histoire de Henri_ III. Cologne, P. Marteau, 1699, t. + 2, p. 555.) + + [115] Cette facétie orne le frontispice de _l'Abus des + Plaideurs_. On répondit à Cappel par un quatrain lourd et + grossier, attribué à Rapin, que cite la _Biographie_. Ce donneur + d'avis obtint le 27 septembre 1612 un arrêt du conseil qui lui + accordoit le vingtième denier d'un nouveau fonds qu'il proposoit + sur le _ménage du domaine_ du roi. Une copie collationnée de cet + arrêt existe dans le manuscrit du roi 8778, in-folio. Fonds de + Béthune, p. 64. + +M. d'Incarville, contrôleur général des finances, n'étoit point un +voleur, comme le dit M. de Sully[116]; c'était un honnête homme et +homme de bien. Cette querelle avec madame de Beaufort, lorsqu'elle +alloit être reine ne s'accorde guère avec ce que M. de Sully conte du +voyage de Clermont, où il donna des coups de bâton au cocher par son +commandement; elle l'eût fait chasser bien vite. + + [116] _Mémoires_, liv. 12. + +Voici ce qui se passa à la maladie de madame de Beaufort. Elle dépêcha +Puypeiroux vers le Roi pour lui en donner avis, et le supplier de +trouver bon qu'elle se fît mettre dans un bateau pour l'aller trouver +à Fontainebleau. Elle espéroit que cela le feroit venir aussitôt, et +qu'en faveur de ses enfants, il l'épouseroit avant qu'elle mourût. En +effet, aussitôt que Puypeiroux fut arrivé, le Roi le fit repartir pour +lui aller faire tenir prêt le bac des Tuileries, dans lequel il +vouloit passer pour n'être point vu, et incontinent il monta à cheval, +et fit si grande diligence qu'il rattrapa Puypeiroux, à qui il fit de +terribles reproches. Auprès de Juvisy, le Roi trouva M. le chancelier +de Bellièvre, qui lui apprit la mort de madame la Duchesse. Nonobstant +cela, il vouloit aller à Paris pour la voir en cet état, si M. le +chancelier ne lui eût remontré que cela étoit indigne d'un roi. Il se +laissa vaincre à ses raisons, et retourna à Fontainebleau. + +M. de Sully dit en un endroit que le Roi monta dans son carrosse; il +n'en avoit point, quoiqu'il fût surintendant des finances. Il alloit +au Louvre en housse, et n'eut un carrosse que quand il fut grand +maître de l'artillerie. Le Roi ne vouloit pas qu'on en eût. Le marquis +de Coeuvres et le marquis de Rambouillet furent les premiers des +jeunes gens qui en eurent, le dernier à cause de sa mauvaise vue, +l'autre en rendoit quelque autre raison[117]. Ils se cachoient, quand +ils rencontroient le Roi. Bassompierre disoit que quand il pleuvoit +ils alloient chercher des dames de leurs amies pour faire des visites +avec elles. Arnauld le Péteux[118] a été le premier garçon de la ville +qui en ait eu, car les hommes mariés en eurent avant lui. Le Roi ne +trouva pas bon que Fontenay-Mareuil[119] en eût un, on lui dit qu'il +s'alloit marier. Enfin les carrosses devinrent tout communs; on ne +savoit ce que c'étoit que des chevaux d'amble, le Roi seul avoit une +haquenée; du temps d'Henri IV même cela étoit ainsi; on trottoit après +le Roi. + + [117] «J'ai appris de la vieille madame Pilou, dit Sauval, qu'il + n'y a point eu de carrosse à Paris avant la fin de la Ligue... La + première personne qui en eut étoit une femme de sa connoissance + et sa voisine, fille d'un riche apothicaire de la rue + Saint-Antoine, nommé Fayereau, et qui s'étoit fait séparer de + corps et de biens d'avec Bordeaux, maître des comptes, son + premier mari.» (_Antiquités de Paris_, tome 1er, p. 191.) + + [118] On trouvera plus bas un article sur cet Arnauld; on y donne + la raison du surnom bizarre qu'il portoit. + + [119] Ceci doit être entendu de Louis XIII et non de Henri IV. + François Du Val, marquis de Fontenay-Mareuil, élevé auprès du + dauphin, comme enfant d'honneur, n'avoit que quinze ans à la mort + de Henri IV. Il épousa en novembre 1626 Suzanne de Monceaux. + Fontenay-Mareuil s'est rendu célèbre dans la carrière des + ambassades; il a laissé des _Mémoires_ importants qui ont été + publiés pour la première fois dans la première série de la + _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, tomes + 50 et 51. + +Quand le Roi fit M. de Sully surintendant, cet homme, par bravoure, +fit un inventaire de ses biens qu'il donna à Sa Majesté, jurant qu'il +ne vouloit que vivre de ses appointemens et profiter de l'épargne de +son revenu, qui ne consistoit alors qu'en la terre de Rosny. Mais +aussitôt il se mit à faire de grandes acquisitions, et tout le monde +se moquoit de son bel inventaire. Le Roi témoigna assez, ce qu'il en +pensoit, car M. de Sully ayant un jour bronché dans la cour du Louvre, +en le voulant saluer, comme il étoit sur un balcon, il dit à ceux qui +étoient auprès de lui, qu'ils ne s'en étonnassent pas, et que si le +plus fort de ses Suisses avoit autant de _pots de vin_ dans la tête, +il seroit tombé tout de son long. + +Il se fait écrire _monseigneur_ par La Varenne[120]; on ne donnoit +point du _monseigneur_ en ce temps-là au surintendant des finances, et +il n'étoit que cela alors. D'ailleurs La Varenne étoit trop fier pour +en user ainsi. On le voit par une chose, qu'il lui écrivit depuis, à +propos du différend de leurs gendres[121] en Bretagne, pour la +préséance; quoique M. de Sully fût duc et pair, l'autre lui écrivit +ainsi: _Le différend qui est entre nos gendres..._ Cela pensa faire +enrager le bon homme. Cela me fait ressouvenir que M. le chancelier +Seguier, dont la fille a épousé le petit-fils de M. de Sully, lui +ayant écrit une fois, à propos de quelques démêlés, en ces mots: _Pour +conserver la paix dans nos familles_, il s'en mit en colère, et dit +que le mot de famille n'étoit bon que pour le chancelier, qui n'étoit +qu'un citadin. + + [120] Grand m... du roi (T.)--Cette assertion de Tallemant sur + les fonctions secrètes de La Varenne ne paroît pas dénuée de + vraisemblance. Son premier office avoit été celui de cuisinier + chez Madame: il excelloit à piquer les viandes. Quand il eut fait + fortune et quand Guillaume Fouquet (c'étoit son nom) eut gagné le + marquisat de La Varenne, Madame le rencontrant un jour, lui dit: + «La Varenne, tu as plus gagné à porter les _poulets_ de mon frère + qu'à piquer les miens.» Il fut fait porte-manteau du Roi, puis + conseiller d'état et contrôleur général des postes; toutefois ces + différentes charges ne le détournèrent jamais du soin de ses + missions amoureuses. Mais l'âge du Roi diminuoit chaque jour + l'importance du rôle de son confident; aussi La Varenne ayant + obtenu une grâce nouvelle du prince, comme le chancelier de + Bellièvre faisoit quelques difficultés d'en sceller l'expédition, + La Varenne lui dit: «Monsieur, ne vous en faites pas tant + accroire: je veux bien que vous sachiez que si mon maître avoit + vingt-cinq ans de moins, je ne donnerois pas mon emploi pour le + vôtre.» + + [121] M. de Rohan; le comte de Vertus d'Avaugour. (T.)--Henri, + duc de Rohan, épousa en 1605 Marguerite de Béthune-Sully, et + Claude de Bretagne, comte de Vertus, avoit épousé Catherine + Fouquet, fille du marquis de La Varenne. + +Jamais il n'y eut un surintendant plus rébarbatif. Cinq ou six +seigneurs des plus qualifiés de la cour, et de ceux que le Roi voyoit +de meilleur oeil, l'allèrent un après-dîner visiter à l'Arsenal. Ils +lui déclarèrent en entrant qu'ils ne venoient que pour le voir. Il +leur répondit que cela étoit bien aisé, et s'étant tourné devant et +derrière pour se faire voir, il entra dans son cabinet et ferma la +porte sur lui. + +Un trésorier de France, nommé Pradel, autrefois maître-d'hôtel du +vieux maréchal de Biron, et fort connu du Roi, ne pouvoit avoir raison +de M. de Sully, qui lui ôtoit ses gages. Un jour il le voulut faire +sortir de chez lui par les épaules, mais cet homme prit un couteau de +dessus la table, car le couvert étoit mis, et lui dit: «Vous aurez ma +vie auparavant; je suis dans la maison du roi, vous me devez justice.» +Enfin, après bien du bruit, Pradel alla trouver le Roi, lui conta +l'histoire, et déclara que, dans le désespoir où le mettoit M. de +Sully, il ne se soucioit point d'être pendu, pourvu qu'il se fût +vengé; qu'aussi bien il mourroit de faim. Le Roi le gourmanda fort; +mais, quelques plaintes que fît M. de Sully, il fallut payer Pradel. + +Un Italien, venant de l'Arsenal, où il avoit eu quelques rebuffades du +surintendant, passa par la Grêve, où l'on pendoit quelques +malfaiteurs. «_O beati impiccati! s'écria-t-il, che non avete da fare +con quel Rosny._» + +Il étoit si haï que par plaisir on coupoit les ormes qu'il avoit fait +mettre sur les grands chemins pour les orner. «C'est un _Rosny_, +disoient-ils, faisons-en un _Biron_[122].» Il avoit proposé au Roi, +qui aimoit les établissements, d'obliger les particuliers à mettre des +arbres le long des chemins; et comme il vit que cela ne réussissoit +pas, il fut le premier à s'en moquer. + + [122] Par allusion au supplice du maréchal de Biron, décapité le + 31 juillet 1602. + +M. de Sully dit en un endroit de ses _Mémoires_ que M. de Biron et +douze des plus galants de la cour ne pouvoient venir à bout d'un +ballet qu'ils avoient entrepris, et qu'il fallut lui faire commander +par le Roi de s'en mettre. C'étoit une de ses folies que la danse. +Tous les soirs, jusqu'à la mort d'Henri IV, un nommé La Roche, valet +de chambre du Roi, jouoit sur le luth les danses du temps, et M. de +Sully dansoit tout seul avec je ne sais quel bonnet extravagant en +tête, qu'il avoit d'ordinaire quand il étoit dans son cabinet. Les +spectateurs étoient Duret, depuis président de Chevry, et La Clavelle, +depuis seigneur de Chevigny[123], qui, avec quelques femmes d'assez +mauvaise réputation bouffonnoient tous les jours avec lui. Ces gens +lui applaudissoient, quoique ce fût le plus maladroit homme du +monde[124]. Il montoit quelquefois des chevaux dans la cour de +l'Arsenal, mais de si mauvaise grâce que tout le monde se moquoit de +lui. + + [123] Duret de Chevry, sur lequel on verra plus bas un article + dans ces Mémoires, et La Clavelle de Chevigny avoient été + secrétaires de Sully. (Voyez l'_avertissement_ qui précède les + _Mémoires de Sully_, Tome 1er, p. 3, de la 2e série de la + _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_.) + + [124] Tout ceci contraste fort avec le caractère d'austérité de + convention qu'on a prêté à Sully. Il est surtout une pointe qui + traîne dans tous les _ana_ historiques et qui se trouve révoquée + en doute par le récit de Tallemant. Si l'on en croit les + conteurs, après la mort de Henri IV le prince de Condé témoigna + un jour le désir que le marquis de Rosny, fils de + l'ex-surintendant, figurât dans un ballet qu'il montoit. Sully + lui aurait répondu avec cette sévérité théâtrale que la tradition + lui prête: «Rosny est marié, il a des enfants, ce n'est plus à + lui à danser.--Je vois bien ce que c'est, auroit repris le + prince, vous voulez faire de mon ballet une affaire + d'Etat.--Nullement, monsieur, lui répondit Sully, tout au + contraire: je tiens vos affaires d'Etat pour des ballets.» Cela + est bien digne, mais Tallemant est plus naturel, et il étoit + rapproché des sources. + +A propos de ballet, M. le Prince en dansa un, et le Roi commanda à M. +de Sully de donner une ordonnance pour cela. M. de Sully enrageoit, +et, comme pour se moquer, il mit en bas: «Et autant pour le brodeur.» +Pour le faire enrager encore plus, M. le Prince se fit payer le double +en disant qu'il y en avoit la moitié pour le brodeur. Il alla avec +toute sa maison chez M. d'Arbault, trésorier de l'Épargne, et n'en +sortit qu'il n'eût reçu l'argent. Le Roi ne fit qu'en rire, et dit que +M. de Sully méritoit bien cela. + +Sully gardoit lui-même la porte de la salle à double rang de galeries +qu'il avoit fait faire à l'Arsenal pour les ballets. + +C'étoit à Duret, son m........, qu'on présentoit les gants[125]. Il +parle dans ses _Mémoires_ d'un nommé Robin qu'il rebuta[126]; c'est +qu'il s'étoit adressé à lui-même, et non pas à Duret. + + [125] _Présenter, donner les gants_, locutions tirées de l'ancien + usage de donner une paire de gants à celui qui apportoit le + premier une bonne nouvelle, et par extension faire un cadeau en + échange d'un service, d'une faveur. Cet usage venoit d'Espagne, + où il s'appeloit la _paraguante_. + + [126] Livre 9. + +La chambre de justice ne fut établie que pour perdre M. de Sully et +découvrir ses malversations; et cela étoit mené par des gens qu'il +avoit mis dans les finances. Il s'opposa tant qu'il put à la +recherche, et ce fut lui qui fit la composition des financiers. M. de +Bellegarde s'en étant rendu le solliciteur, il fit si bien qu'il +réduisit à fort peu de chose ce qui devoit revenir de cette +composition, pour faire accroire au Roi qu'il avoit été mal conseillé, +et que, pour un petit profit, il avoit perdu la bonne volonté de ses +officiers. Ceci arriva en 1606, et le roi, sachant les pots-de-vin +qu'il prenoit, et croyant qu'il avoit part aux intérêts d'avance qu'on +payoit aux trésoriers de l'Epargne, faisoit état de donner la +surintendance à M. de Vendôme, quand il auroit plus d'âge; lorsque Sa +Majesté mourut, elle étoit sur le point de l'y établir. + +Son triomphe d'Ivry et les grandes sommes qu'il tira des prisonniers +de guerre qu'il fit, sont les plus plaisants endroits de son +livre[127]. Toutes ces extravagances sont peintes dans une grande +salle à Villebon, dans le pays Chartrain. + + [127] _Mémoires_, liv. 3. + +C'étoit le plus sale homme du monde en paroles. Un jour, je ne sais +quel gentilhomme fort bien fait alla dîner avec lui. Madame de Sully +sa seconde femme[128], qui vit encore, le regardoit de tous ses yeux. +«Avouez, madame, lui dit-il tout haut, que vous seriez bien attrapée +si monsieur n'avoit point de...» Il ne se tourmentoit pas autrement +d'être cocu; et en donnant de l'argent à sa femme, il disoit: «Tant +pour cela, tant pour cela, et tant pour vos f...» Il fit faire un +escalier séparé qui alloit à l'appartement de sa femme, et lui dit: +«Madame, faites passer les gens que vous savez par cet escalier-là, +car si j'en rencontre quelqu'un, sur mon escalier, je lui en ferai +sauter toutes les marches.» + + [128] Sully, veuf d'Anne de Courtenay, se remaria à Rachel de + Cochefilet, veuve elle-même en premières noces de Châteaupers. + +Ce bon homme, plus de vingt-cinq ans après que tout le monde avoit +cessé de porter des chaînes et des enseignes de diamants, en mettoit +tous les jours pour se parer, et se promenoit en cet équipage sous les +porches de la Place-Royale, qui est près de son hôtel. Tous les +passans s'amusoient à le regarder. A Sully, où il s'étoit retiré sur +la fin de ses jours[129], il avoit quinze ou vingt vieux puants et +sept ou huit vieux reîtres de gentilshommes qui, au son de la cloche, +se mettoient en haie pour lui faire honneur, quand-il alloit à la +promenade, et puis le suivoient. Il entretenoit je ne sais quelle +espèce de garde suisse. Il disoit qu'on se pouvoit sauver en toute +sorte de religion, et a voulu être enterré en terre sainte. + + [129] Sully se retira en effet, à la mort de Henri IV, dans la + terre de son nom; mais étant rentré en possession du château de + Villebon qu'il avoit cédé au prince de Condé, il en fit son + habitation principale, et il y est mort. Tallemant, dans cet + article, montre plus qu'ailleurs son esprit mordant et porté au + dénigrement. On voit dans les _Mémoires de Sully_ de l'abbé de + l'Ecluse, Londres, 1747, in-4º, tom. 3, pag. 414, le grand état + que le ministre de Henri IV conserva jusque dans ses terres. Le + château de Sully est un curieux monument du moyen âge; il a été + sous Charles VII la demeure de La Trémouille. Il étoit avant la + révolution flanqué de tours, mais il n'en subsiste qu'une seule + aujourd'hui. On voit au milieu de la cour la statue en marbre que + Rachel de Cochefilet, duchesse de Sully, fit élever à Villebon à + la mémoire de son mari; on regrette que cette statue n'ait pas + encore été placée sur son piédestal, et qu'elle soit encore + couchée dans la caisse qui a servi à la transporter de Villebon à + Sully. + + + + +LE CONNÉTABLE DE LESDIGUIÈRES. + +M. DE CRÉQUI. + + +François de Bonne, seigneur de Lesdiguières[130], étoit d'une maison +noble et ancienne des montagnes du Dauphiné, mais pauvre. Après avoir +fait ses études, il se fit recevoir avocat au parlement de Grenoble, +et y plaida, dit-on, quelquefois; mais se sentant appelé à de plus +grandes choses, il se retira chez lui, en dessein d'aller à la guerre. +Cependant, n'ayant pas autrement de quoi se mettre en équipage, il +emprunta une jument à un hôtelier de son village, faisant semblant +d'aller voir un de ses parents. Or, cette jument, n'appartenant pas à +cet hôtelier, lui fut redemandée, et cela donna sujet à un procès qui, +quoique de petite conséquence, dura pourtant si long-temps, comme il +n'arrive que trop souvent, qu'avant qu'il fût terminé, M. de +Lesdiguières étoit déjà gouverneur du Dauphiné. Un jour donc qu'il +passoit à cheval, suivi de ses gardes, dans la place de Grenoble, ce +pauvre hôtelier, qui y étoit à la poursuite de son procès, ne put +s'empêcher de dire assez haut: «Le diable emporte François de Bonne, +tant il m'a causé de mal et d'ennui.» Un des assistants lui demanda +pourquoi il parloit ainsi; cet homme lui raconta toute l'histoire de +la jument. Celui qui lui avoit fait cette demande étoit un des +domestiques de M. de Lesdiguières, et le soir même il lui en fit le +conte; car le connétable avoit, dit-on, cette coutume, qu'il vouloit +voir tous ses domestiques avant de se coucher, et quelquefois il +s'entretenoit familièrement avec eux. Ayant su cette aventure, il +commanda à cet homme de lui amener le lendemain le pauvre hôtelier, +qui, bien étonné, et intimidé exprès par son conducteur, se vint jeter +aux pieds de M. de Lesdiguières, lui demandant pardon de ce qu'il +avoit dit de lui; mais lui, n'en faisant que rire, le releva, et +pendant qu'il l'entretenoit du temps passé, on fit venir la partie +adverse, avec laquelle il s'accorda sur-le-champ, et donna même +quelque récompense à ce bon homme. + + [130] Le connétable de Lesdiguières, né à Saint-Bonne de + Champsaut, le 1er avril 1543, mort à Valence en 1626. + +M. le connétable aimoit à se souvenir de sa première fortune, et on en +voit aujourd'hui une grande marque, en ce qu'ayant fait bâtir un +superbe palais à Lesdiguières, il prit plaisir à laisser tout auprès, +en son entier, la petite maison où il étoit né, et que son père avoit +habitée. + +Pour venir à madame la connétable de Lesdiguières, sa femme, qui est +morte il n'y a pas long-temps, elle s'appeloit Marie Vignon, et étoit +fille d'un fourreur de Grenoble. Elle fut mariée à un marchand drapier +de la même ville, nommé sire Aymon Mathel, dont elle eut deux filles. +C'était une assez belle personne, mais il n'y avoit rien +d'extraordinaire. Son premier, galant fut un nommé Roux, secrétaire de +la cour de parlement de Grenoble, qui depuis la donna à M. de +Lesdiguières. Or, ce Roux étoit grand ami d'un Cordelier appelé de +Nobilibus, qui fut brûlé à Grenoble pour avoir dit la messe sans avoir +reçu les ordres. On le soupconnoit aussi de magie, et le peuple croit +encore aujourd'hui que ce Cordelier avoit donné à madame la connétable +des charmes pour se rendre maîtresse de l'esprit de M. de +Lesdiguières. Il est bien certain qu'elle eut d'abord un fort grand +pouvoir sur lui. + +Il n'y avoit pas long-temps que cet amour duroit, lorsque la femme +quitta la maison de son mari; elle ne logeoit pourtant pas avec son +galant, mais en un logis séparé où il lui donna grand équipage, et +bientôt après il la fit marquise. Il en eut deux filles durant cette +séparation d'avec sont mari. On dit que les parents de M. de +Lesdiguières gagnèrent son médecin, qui lui conseilla, pour sa santé, +de changer de maîtresse, et qu'en même temps, pour essayer de la lui +faire oublier, on lui présenta une fort belle personne, nommée Pachon, +femme d'un de ses gardes. Mais la marquise, car on l'appeloit ainsi +alors, fit donner des coups de bâton à cette femme dans la maison même +de M. de Lesdiguières, et incontinent après s'alla jeter à ses pieds. +Elle n'eut pas grande peine à faire sa paix, et fut plus aimée +qu'auparavant. + +M. de Lesdiguières étoit obligé de faire plusieurs voyages; elle le +suivit partout, et même à la guerre; on dit pourtant qu'il voulut +faire en sorte que le drapier la reprît, et qu'il lui fit offrir pour +cela de le faire intendant de sa maison. Mais ce marchand, qui étoit +homme d'honneur, n'y voulut jamais entendre. + +Cependant elle ne perdoit point d'occasion d'avancer ses parents. +Elle fit donner des bénéfices ou des compagnies à sept ou huit frères +qu'elle avoit, maria fort bien deux de ses soeurs. L'une épousa un +gentilhomme de la campagne, et depuis, étant veuve, elle fut +entretenue, car c'est une bonne race, par un prieur proche de Die, +dont elle eut une fille qui est religieuse dans Grenoble, mais que +madame la connétable, cette prude, n'a pas voulu voir. L'autre fut +mariée à un capitaine nommé Tonnier, et après sa mort elle épousa un +président de la chambre des comptes de Grenoble, appelé Le Blanc. +Celle-ci ne voulut point faire honte à ses aînées, et pendant la vie +et après la mort de son second mari, elle eut pour galant un nommé +L'Agneau, qu'elle épousa à l'article de la mort, et après avoir reçu +l'extrême-onction. + +La marquise maria aussi les deux filles qu'elle avoit eues du drapier, +l'une à La Croix, maître-d'hôtel de M. de Lesdiguières, et en secondes +noces au baron de Barry. Celle-ci se garda bien de dégénérer, et fut +une digne fille d'une telle mère. L'autre fut mariée trois fois: la +première à un gentilhomme de la campagne dont je ne sais point le nom; +la seconde à un autre gentilhomme nommé Moncizet, avec lequel elle fut +démariée, et pour la troisième fois elle épousa le marquis de +Canillac. + +Quant aux filles qu'elle avoit eues de M. de Lesdiguières, nous dirons +ensuite à qui elles furent mariées; mais il faut dire auparavant de +quelle façon leur mère parvint à se faire épouser par M. de +Lesdiguières. + +Elle étoit demeurée à Grenoble, tandis que M. de Lesdiguières étoit au +siége de quelque place dans le Languedoc. En ce temps-là, un certain +colonel Alard, piémontais, vint faire des recrues en Dauphiné. Elle en +fut cajolée, mais non pas aussi ouvertement qu'elle l'avoit été +auparavant par M. de Nemours, qui lui fit mille galanteries, durant un +voyage que M. de Lesdiguières avoit été obligé de faire en Picardie. +Or comme elle ne pensoit qu'à devenir femme de M. de Lesdiguières, et +que la vie de son mari étoit un obstacle insurmontable, elle persuada +à ce colonel de l'assassiner; ce qu'il fit en cette sorte. + +Le drapier, ayant abandonné son commerce, s'était retiré aux champs +depuis quelques années, en un lieu appelé le Port de Gien, dans la +paroisse de Mellan, à une petite lieue de Grenoble. Le colonel monté à +cheval, accompagné d'un grand valet italien à pied; il arriva de bonne +heure en ce lieu, et ayant rencontré un berger, il lui demanda la +maison du capitaine Clavel. Le berger lui dit qu'il ne connoissoit +personne de ce nom-là, mais que s'il demandoit la maison de sire +Mathel, c'était une de ces deux qu'il voyoit seules assez près de là. +Le colonel le pria de l'y conduire, afin que le berger lui montrât +l'homme qu'il cherchoit, car il ne le connoissoit pas. Ils n'eurent +pas fait beaucoup de chemin que le berger lui montra le drapier qui se +promenoit seul le long d'une pièce de terre; le colonel le remercia, +lui donna pour boire et le renvoya. Après il va au marchand, et le +jette par terre d'un coup de pistolet qu'il accompagne de quelques +coups d'épée, de peur de manquer à le tuer. + +La justice fit prendre le valet du mort et une servante qui étoit sa +concubine, avec le berger qui raconta toute l'histoire, sans pouvoir +nommer le meurtrier. On lui demanda s'il le reconnoîtroit bien. Il +répondit qu'oui. C'est pourquoi on le mit à Grenoble à une grille de +la prison qui répond sur la grande place appelée Saint-André. Il n'y +fut pas long-temps sans voir passer le colonel, qu'il reconnut +aussitôt, et qui fut tout aussitôt emprisonné, car il avoit cru +sottement que ce berger n'avoit rien vu. + +M. de Lesdiguières, en ayant reçu avis en diligence, craignit que, si +cette affaire s'approfondissoit, sa maîtresse ne fût terriblement +embarrassée; il partit promptement du lieu où il étoit, et, entrant +dans la ville sans qu'on l'y attendît, alla d'autorité délivrer le +Piémontais; et le fit sauver en même temps. Le parlement fit du bruit, +et voulut s'en venger sur la maîtresse de M. de Lesdiguières, ne +pouvant s'en venger sur lui-même. Mais comme le connétable étoit +adroit, il sut si bien négocier avec chaque conseiller en particulier, +qu'il ne se parla plus de cette affaire. + +Depuis ce temps-là il fut encore cinq ou six ans sans épouser la +marquise, et à la fin il s'y résolut, pour légitimer les deux filles +qu'il en avoit eues. Elles étoient adultérines pourtant[131]. + + [131] En partant pour s'aller marier, il dit à sa maîtresse: + «Allons donc faire cette sottise, puisque vous le voulez» (T.) + +Il en avoit une d'un premier lit qui fut mariée à M. de Créqui. M. de +Lesdiguières d'aujourd'hui, auparavant M. le comte de Saulx, et feu M. +de Canaples, père de M. de Créqui d'à présent, vinrent de ce mariage. +Cette fille étant morte, on prit une étrange résolution, qui fut de +marier les deux filles qu'il avoit eues de madame la connétable, l'une +au comte de Saulx, et l'autre à M. de Créqui[132] son père, afin de +leur conserver tout le bien de M. le connétable. Il est vrai qu'il y +eut quelque intervalle de temps entre ces deux mariages, car l'aînée +de ces filles, mariée au marquis de Montbrun, fut démariée pour +épouser le comte de Saulx dont elle étoit tante; il étoit fils de la +fille du premier lit de M. de Lesdiguières. + + [132] Charles, maréchal de Créqui, épousa Madeleine de Bonne, + fille du connétable de Lesdiguières. Il mourut en 1638, à l'âge + d'environ soixante et onze ans. + +Ce mariage ne fut pas heureux, et la comtesse de Saulx mourut bientôt +sans enfants. Voilà pourquoi, comme on avoit toujours la pensée de +conserver tout le bien à M. de Créqui et à ses enfants, la cadette ne +pouvant pas être épousée par M. le comte de Saulx, qui étoit veuf de +sa soeur de père et de mère, ni par M. de Canaples, qui étoit marié +avec une parente de MM. de Luynes, soeur de Combalet. Il fallut que M. +de Créqui l'épousât, quoiqu'il fût veuf d'une soeur du premier lit et +beau-frère de celle qui venoit de mourir. Le pape, quand on lui +demanda la dispense pour ce dernier mariage, dit qu'il falloit un pape +tout entier pour donner toutes les dispenses que ceux de cette maison +demandoient. Et il ne laissa pourtant pas de la donner. + +Ce mariage du maréchal de Créqui fut encore plus malheureux que les +autres. Sa femme et lui ne vivoient pas bien ensemble, et un nommé +Najère, chef de son conseil[133], le fit résoudre, après la mort du +connétable, à une méchanceté qu'on auroit de la peine à croire, qui +fut de faire persuader à la maréchale, qui n'avoit point d'enfants, +d'en supposer un, afin que la supposition étant découverte, cela +donnât lieu de la cloîtrer et de retenir tout son bien. On persuada +donc à la maréchale cette supposition, comme elle étoit à une maison +des champs, appelée la Tour-d'Aigues. Il se trouva que la fermière +étoit grosse, qui consentit volontiers à donner son enfant à la +maréchale, pour en faire un grand seigneur. Mais le maréchal donna +ordre que celui qui transporteroit cet enfant d'une chambre à l'autre +l'étouffât en chemin, sur quoi la véritable mère, reconnoissant sa +faute, commença dans sa douleur à s'accuser, et sa maîtresse aussi, de +cette supposition. Aussitôt le comte de Saulx survint avec des +commissaires qu'on avoit fait tenir tout prêts, et qui, ayant fait +leurs informations, emprisonnèrent la maréchale. Ce procès pourtant +fut si bien conduit par le conseil et l'adresse de madame la +connétable, que ce mari, qui avoit voulu embarrasser sa femme par +cette accusation, se trouva presqu'aussi embarrassé qu'elle, et fut +obligé de s'accommoder. Après cette belle affaire, il en fit encore +une autre. Il fit enlever la connétable, sa belle-mère, et la tint +long-temps prisonnière au fort de Barreaux, l'accusant faussement de +crime de lèze-majesté et d'avoir intelligence avec le duc de Savoie; +mais le feu roi (Louis XIII) et le cardinal de Richelieu, passant à +Lyon, la mirent en liberté. + + [133] Il étoit garde-des-sceaux du parlement de Grenoble. + +M. de Créqui ayant été tué en Italie, la maréchale eut sur la fin de +ses jours feu M. d'Elboeuf pour galant durant le séjour qu'elle fit à +Paris. Après elle alla mourir à Bourg en Bresse, et à l'heure de sa +mort elle donna toutes ses pierreries à un gentilhomme du duc pour les +lui porter. Elles étoient en assez bonne quantité, car sa mère lui en +avait donné de belles pour une terre qu'elle lui avoit baillée en +échange. Par son testament elle donna encore à M. d'Elboeuf une belle +terre auprès de Paris. + +Ce M. d'Elboeuf étoit un grand abatteur de bois. Il attrapa +plaisamment (il y a trois ou quatre ans) une demoiselle de sa femme, +madame d'Elboeuf, qui est devenue ridicule, de belle qu'elle avoit été +autrefois (elle est soeur de M. de Vendôme)[134]. Elle étoit fort +malade. Elle avoit une demoiselle très-jolie; le mari en étoit épris. +Un jour il vint tout triste, et dit devant cette fille: «Ma femme est +morte, les médecins en désespèrent, ils me l'ont avoué, et de plus un +astrologue, qui a fait son horoscope, et que je viens de visiter +exprès pour cela, assure qu'elle n'en sauroit échapper.» Cette fille +depuis ce moment se mit dans l'esprit qu'elle pourroit bien devenir +princesse, et se laissa faire un petit enfant. Madame d'Elboeuf a +enterré son mari; il est mort cette année, âgé de soixante-un +ans[135], et il disoit: «Faut-il que je meure si jeune!» + + [134] Catherine Henriette, légitimée de France, fille de Henri IV + et de Gabrielle d'Estrées, fut mariée au duc d'Elboeuf en 1619, + et mourut en 1663. + + [135] Charles de Lorraine, deuxième du nom, duc d'Elboeuf, mourut + le 5 novembre 1657. Cette date et quelques autres, + particulièrement celle que Tallemant a mise à la marge de son + introduction, font connoître principalement l'époque à laquelle + il écrivoit ses Mémoires. + +Pour revenir au connétable, voici ce que Bérançon a rapporté de sa +mort. Il travailloit avec lui, le propre jour qu'il mourut, à des +départs de gens de guerre. «Il faudroit, lui dit Bérançon, que M. de +Créqui fût ici.--Voire, répondit le connétable, nous aurions beau +l'attendre, s'il a trouvé un chambrillon en son chemin, il ne viendra +d'aujourd'hui.» Il travailla de fort bon sens, après il fit venir son +curé. «Monsieur le curé, lui dit-il, faites-moi faire tout ce qu'il +faut.» Quand tout fut fait: «Est-ce là tout, dit-il, monsieur le +curé?--Oui, monsieur.--Adieu, monsieur le curé, en vous remerciant.» +Le médecin lui dit: «Monsieur, j'en ai vu de plus malades +échapper.--Cela peut être, répondit-il, mais ils n'avoient pas +quatre-vingt-cinq ans comme moi.» Il vint des moines à qui il avoit +donné quatre mille écus, qui eussent bien voulu en avoir encore +autant. Ils lui promettoient paradis en récompense. «Voyez-vous, leur +dit-il, mes pères, si je ne suis sauvé pour quatre mille écus, je ne +le serai pas pour huit mille. Adieu.» Il mourut comme cela, le plus +tranquillement du monde. + +J'ajouterai quelque chose de feu M. de Créqui. On lui dit, quand il +voulut attaquer Gavi, forteresse des Génois, que Barberousse n'avoit +pu la prendre. «Eh! bien, répondit-il, _Barbegrise_ la prendra.» Il la +prit en effet. + +Il disoit les choses assez plaisamment. Un jour il tomba du haut d'un +escalier en bas, sans se faire autrement de mal. «Ah! monsieur, lui +dit-on, que vous avez sujet de remercier Dieu!--Je m'en garderai bien, +dit-il, il ne m'a pas épargné un échelon.» + +Il fit de si grandes pertes au jeu qu'il en pensa perdre l'esprit, et +si le connétable ne lui eût envoyé cent mille écus et promesse +d'autant, il n'en fût point revenu. Il n'y eut que cela qui le remit. +Il étoit fort coquet et il vouloit toujours paroître jeune. Quand le +cardinal de Richelieu, avant que d'être duc, se fit recevoir +conseiller honoraire au Parlement, M. de Créqui fut un de ses +témoins, et lui dit en dînant chez le premier président au sortir de +là: «Monsieur, je vous ai rendu aujourd'hui le plus grand service que +je vous pouvois rendre, en disant mon âge.» + +On conte de lui une chose qui est assez de galant homme. La nuit, des +filoux lui demandèrent la bourse. «Je n'ai rien, leur dit-il, je viens +de perdre.--Monsieur, lui dirent-ils, nous vous connoissons, +promettez-nous de nous donner quelque chose, et demain un de nous ira +vous le demander.» Il leur promit trente pistoles. Le lendemain matin, +un de ces honnêtes gens, demanda à lui parler, et lui dit tout bas +qu'il venoit quérir ce qu'il leur avoit promis. Il avoit oublié ce que +c'étoit. L'autre l'en fit ressouvenir, il se mit à rire et lui dit: +«Je tiendrai parole, mais il faut avouer que tu es bien imprudent.» En +effet, il lui donna les trente pistoles[136]. + + [136] Turenne, comme chacun sait, se trouva dans une circonstance + toute pareille, et tint la même conduite. + + + + +LA REINE MARGUERITE DE VALOIS. + + +La reine Marguerite[137] étoit belle en sa jeunesse, hors qu'elle +avoit les joues un peu pendantes, et le visage un peu trop long. +Jamais il n'y eut une personne plus encline à la galanterie. Elle +avoit d'une sorte de papier dont les marges étoient toutes pleines de +trophées d'amour. C'était le papier dont elle se servoit pour ses +billets doux. Elle parloit _phébus_ selon la mode de ce temps-là, mais +elle avoit beaucoup d'esprit. On a une pièce d'elle, qu'elle a +intitulée: _La Ruelle mal assortie_[138], où l'on peut voir quel étoit +son style de galanteries. + + [137] Je ne dirai que ce qui n'est point dans ses _Mémoires_, ni + dans ceux que M. de Peiresc a laissés à M. Dupuy. + (T.)--Marguerite de France, reine de Navarre, première femme de + Henri IV, née en 1552, morte le 27 mars 1615. On a d'elle des + Mémoires fort curieux, qui ont eu beaucoup d'éditions. + + [138] Cette pièce ne paroît pas avoir été imprimée. + +Elle portoit un grand vertugadin, qui avoit des pochettes tout autour, +en chacune desquelles elle mettoit une boîte où étoit le coeur d'un de +ses amants trépassés, car elle étoit soigneuse, à mesure qu'ils +mouroient, d'en faire embaumer le coeur. Ce vertugadin se pendoit tous +les soirs à un crochet qui fermoit au cadenas, derrière le dossier de +son lit. + +On dit qu'un jour M. de Turenne, depuis M. de Bouillon, étant ivre, +lui dégobilla sur la gorge en la voulant jeter sur un lit. + +Elle devint horriblement grosse, et avec cela elle faisoit faire ses +carrures et ses corps de jupes beaucoup plus longs qu'il ne le +falloit, et ses manches à proportion. Elle étoit coiffée de cheveux +blonds, d'un blond de filasse blanchie sur l'herbe. Elle avoit été +chauve de bonne heure; pour cela elle avoit de grands valets de pied +blonds que l'on tondoit de temps en temps. + +Elle avoit toujours de ces cheveux-là dans sa poche, de peur d'en +manquer; et, pour se rendre de plus belle taille, elle faisoit mettre +du fer-blanc aux deux côtés de son corps pour élargir la carrure. Il y +avoit bien des portes où elle ne pouvoit passer. + +Elle aima sur la fin de ses jours un musicien nommé Villars. Il +falloit que cet homme eût toujours des chausses troussées et des bas +d'attache, quoique personne n'en portât plus. On l'appeloit +vulgairement _le roi Margot_[139]. Elle a eu quelques bâtards, dont +l'un, dit-on, a vécu, et a été capucin[140]. Ce roi Margot n'empêchoit +point que la bonne Reine fût bien dévote et bien craignant Dieu, car +elle faisoit dire une quantité étrange de messes et de vêpres. + + [139] Margot étoit le nom abrégé et familier que Charles IX + donnoit à sa soeur Marguerite. «En donnant ma soeur Margot au + prince de Béarn, je la donne à tous les huguenots du royaume.» En + effet, les faveurs de la princesse passoient déjà pour être + partagées par un assez grand nombre d'élus. + + [140] Bassompierre en a parlé. «Le soir (du 5 août 1628), ce + capucin, fils de la feue reine Marguerite et de Chauvalon, nommé + Père Archange, me vint trouver et me dit force impertinences.» + (_Mémoires de Bassompierre_, deuxième série des _Mémoires + relatifs à l'Histoire de France_, t. 21, pag. 162.) + +Hors la folie de l'amour, elle étoit fort raisonnable. Elle ne voulut +point consentir à la dissolution de son mariage en faveur de madame de +Beaufort. Elle avoit l'esprit fort souple et savoit s'accommoder au +temps. Elle a dit mille cajoleries à la feue Reine-mère[141], et quand +M. de Souvray[142] et M. de Pluvinel[143] lui menèrent le feu Roi, +elle s'écria: «Ah! qu'il est beau, ah! qu'il est bien fait! que le +Chiron est heureux qui élève cet Achille!» Pluvinel, qui n'étoit guère +plus subtil que ses chevaux, dit à M. de Souvray: «Ne vous disois-je +pas bien que cette méchante femme nous diroit quelque injure?» M. de +Souvray[144] lui-même n'étoit guère plus habile. On avoit fait des +vers dans ce temps-là qu'on appeloit _les Visions de la cour_, où l'on +disoit de lui _qu'il n'avoit de Chiron que le train de derrière_. + + [141] Marie de Médicis, qui l'avoit remplacée dans la couche de + Henri IV, et au couronnement de laquelle Henri IV exigea qu'elle + parût. + + [142] M. de Souvray, ou de Souvré, étoit gouverneur de Louis + XIII. + + [143] Il étoit sous-gouverneur et premier écuyer de la grande + écurie. (T.) + + [144] Ce M. de Souvray, à ce qu'on prétend, disoit _Bucéphale_ en + lieu de Céphale, en cet endroit de Malherbe (_Ode à la Reine-mère + du Roi, sur sa bienvenue en France_) où il y a: + + Quand les yeux même de Céphale + En feroient la comparaison. (T.) + + Henri IV alloit quelquefois visiter la reine Marguerite[145], et + gronda de ce que la Reine-mère n'alla pas assez avant la recevoir + à la première visite. + + [145] Elle avoit fait bâtir un hôtel à l'entrée de la rue de + Seine (sur l'emplacement des maisons qui commencent la rue à + droite). Les jardins s'étendoient le long de la rivière jusqu'à + la rue des Saints-Pères. La première fois que Henri alla la voir, + il lui dit, en la quittant, qu'_il la prioit d'être plus + ménagère_. «Que voulez-vous, répondit-elle, la prodigalité est + chez moi un vice de famille.» + +Durant ses repas, elle faisoit toujours discourir quelques hommes de +lettres. Pitard, qui a écrit de la morale, étoit à elle, et elle le +faisoit parler assez souvent. + +Le feu Roi s'avisa de danser un ballet de la vieille cour, où, entre +autres personnes qu'on représentoit, on représenta la reine Marguerite +avec la ridicule figure dont elle étoit sur ses vieux jours. Ce +dessein n'étoit guère raisonnable en soi; mais au moins devoit-on +épargner la fille de tant de rois. + +A propos de ballets, une fois qu'on en dansoit un chez elle, la +duchesse de Retz la pria d'ordonner qu'on ne laissât entrer que ceux +qu'on avoit conviés, afin qu'on pût voir le ballet à son aise. Une des +voisines de la reine Marguerite, nommée mademoiselle Loiseau, jolie +femme et fort galante, fit si bien qu'elle y entra. Dès que la +duchesse l'aperçut, elle s'en mit en colère, et dit à la Reine qu'elle +la prioit de trouver bon que pour punir cette femme elle lui fît +seulement une petite question. La Reine lui conseilla de n'en rien +faire, et lui dit que cette demoiselle avoit bec et ongles; mais +voyant que la duchesse s'y opiniâtroit, elle le lui permit enfin. On +fit donc approcher mademoiselle[146] Loiseau, qui vint avec un air +fort délibéré: «Mademoiselle, lui dit la duchesse, je voudrois bien +vous prier de me dire si les oiseaux ont des cornes?--Oui, madame, +répondit-elle, les ducs en portent[147].» La Reine, oyant cela, se mit +à rire, et dit à la duchesse: «Eh bien! n'eussiez-vous pas mieux fait +de me croire?» + + [146] On ne donnoit alors que la qualification de _demoiselle_ + aux femmes bourgeoises; celle de _madame_ n'appartenoit qu'aux + femmes de qualité. + + [147] Madame de Retz étoit galante. (T.)--Ménage, qui croyoit + cette anecdote plus récente, la rapporte ainsi: «Madame Loiseau, + bourgeoise, étoit à Versailles. Le Roi, voyant qu'elle s'avançoit + fort près du cercle, dit à madame la duchesse de ***: + «Questionnez-la un peu, madame.» «Madame la duchesse de ***, + l'ayant fait approcher, lui dit: «Madame, quel est l'oiseau le + plus sujet à être cocu?» Elle lui répondit «C'est un duc, + madame.» (_Menagiana_, édition de 1762, tom. 1, pag. 264.) + +J'ai ouï faire un conte de la reine Marguerite qui est fort plaisant. +Un gentilhomme gascon, nommé Salignac, devint, comme elle étoit encore +jeune, éperdument amoureux d'elle; mais elle ne l'aimoit point. Un +jour, comme il lui reprochoit son ingratitude: «Or çà, lui dit-elle, +que feriez-vous pour me témoigner votre amour!--Il n'y a rien que je +ne fisse, répondit-il.--Prendriez-vous bien du poison?--Oui, pourvu +que vous me permettiez d'expirer à vos pieds.--Je le veux,» reprit +elle. On prend jour; elle lui fait préparer une médecine fort +laxative. Il l'avale, et elle l'enferme dans un cabinet, après lui +avoir juré de venir avant que le poison opérât; elle le laissa là deux +bonnes heures, et la médecine opéra si bien que, quand on vint lui +ouvrir, personne ne pouvoit durer autour de lui. Je crois que ce +gentilhomme a été depuis ambassadeur en Turquie. + + + + +LA COMTESSE DE MORET. M. DE CESY. + + +Madame de Moret étoit de la maison de Bueil[148]; n'ayant ni père ni +mère, elle fut nourrie chez madame la princesse de Condé, Charlotte de +La Trémouille. Elle étoit là en bonne école. Henri IV, qui ne +cherchoit que de belles filles, et qui, quoique vieux, étoit plus fou +sur ce chapitre-là qu'il n'avoit été dans sa jeunesse, la fit +marchander, et on conclut à trente mille écus. Mais madame la +princesse de Condé souhaita que, par bienséance, on la mariât en +figure, si j'ose ainsi dire. Césy, de la maison de Harlay, homme bien +fait, et qui parloit agréablement, mais qui avoit mangé tout son bien, +s'offre à l'épouser. On les maria un matin. Le Roi, impatient et ne +goûtant pas trop qu'un autre eût un pucelage qu'il payoit, ne voulut +pas permettre que Césy couchât avec sa femme, et la vit dès ce +soir-là[149]. Césy, lâche comme un courtisan ruiné, prétendoit ravoir +sa femme le lendemain, résolu de tout souffrir pour faire fortune; +mais elle n'y voulut jamais consentir. On rompit le mariage à +condition que Césy aurait les trente mille écus. + + [148] Jacqueline de Bueil, comtesse de Bourbon-Moret. + + [149] Ce fait, indiqué dans les _Amours du grand Alcandre_, est + rapporté à la date du 5 octobre 1604 dans le Journal de + l'Estoile, tom. 47, pag. 476 de la première série des _Mémoires + relatifs à l'histoire de France_. Barclay, dans l'ingénieuse + satire de l'Euphormion, rapporte de la manière la plus + spirituelle les conditions du mariage de Jacqueline qu'il désigne + sous le nom de _Casina_. Nous en rapporterons ce passage: _Nescio + quis antistes in candidâ veste connubii legem ad hunc modum + recitavit, novam sanè, et quam ideò in tabulâ descripserat, ne + inter pronunciandum laberetur: Ut tu Olympio hanc Casinam + conjugem tuam nec attigeris, nec osculum retuleris, nisi peregrè + proficiscens et trinundinum abfuturus, ut à sinu curiosam + abstineas manum, nec adsis molestus noctium arbiter, aut antè + sextam diei horam uxoris thalamum temerariâ manu recludas; si + quam intereà prolem tibi genuerint Dii, illam protinùs tollas, et + gratuito hærede felicissimam augeas domum. Si hæc faxis, tum tibi + in uxoris nomen venire licebit, bonisque avibus juncto per + exterarum gentium urbes celeberrimis itineribus volitare._ + (Euphormionis Lusinini, sive Joannis Barclaii satiricon. Lugd. + Bat. apud Elzevirios 1637, pag. 196.) Plus d'un de nos lecteurs + recourra à l'ouvrage que nous citons pour y voir les conditions + imposées à l'épouse. La longueur de cette note ne nous a pas + permis de les insérer ici. + +Il se maria après avec Béthune, fille de la Reine, aussi laide que +l'autre étoit belle. Ses trente mille écus ne durèrent pas long-temps, +et depuis, pour se remettre, il demanda l'ambassade de Turquie, où, +contre l'ordinaire, il mena sa femme; mais il ne craignoit pas +autrement que le Grand-Seigneur la fît enlever pour la mettre dans le +sérail. + +En passant à Turin il laissa sa fille à madame de Savoie[150]. Elle +étoit belle et y fut comme favorite; mais il fallut la renvoyer parce +qu'elle contrefaisoit le bossu[151] qui étoit amoureux de sa +belle-fille. Elle y avoit fait quelque fortune; au retour elle épousa +M. de Courtenay[152]. Le bossu étoit galant. En une collation qu'il +donna à Madame, toute la vaisselle d'argent étoit en forme de guitare, +parce qu'elle aimoit cet instrument. + + [150] Chrétienne de France, fille de Henri IV. + + [151] Le duc de Savoie. + + [152] C'étoit ce qu'il lui falloit, car elle fait assez la + princesse. Les Courtenay, depuis quelques années, ont prétendu + être princes du sang. (T.) + +Césy fit tant de sortes de friponneries en Turquie, que tout le +commerce cessa, et il fallut, au bout de dix-huit ans, y envoyer M. de +Marcheville, qui eut bien de la peine à le tirer de là. Il demeura +huit ou neuf ans à Venise, avant que de rentrer en France. Enfin, de +retour à Paris, il reparut avec un train assez raisonnable, car il +avoit mis quelque chose à part pour ses vieux jours. Au sortir d'une +maladie, en avril 1612, il alloit presque toutes les après-dînées +faire planter sa chaise[153] sur les degrés de la pompe du Pont-Rouge +pour y prendre l'air; il y donnoit rendez-vous aux gens. On m'a assuré +qu'au commencement de la régence de la Reine, on compta entre ceux +qu'on disoit être en passe de gouverneur du Roi, un homme tel que je +viens de le dépeindre. + + [153] Des chaises des rues. (T.)--Le Pont-Rouge étoit établi + devant la galerie du Louvre, en face de la rue de Beaune. + +Madame de Moret eut un fils qui fut d'église[154]. On l'avoit fort +bien instruit; il étoit bien fait: on dit que de tous les enfants +d'Henri IV, c'étoit celui qui lui ressembloit le plus. Il avoit +l'esprit agréable[155]. Sa jeunesse fut assez déréglée, mais on dit +qu'il avoit fort profité aux voyages qu'il avoit faits durant deux +ans, au retour desquels il se jeta dans le parti de Monsieur, et fut +tué au combat où M. de Montmorency fut pris[156]. + + [154] Antoine de Bourbon, comte de Moret, né à Fontainebleau en + 1607, légitimé en 1608. Il étoit abbé de Savigny, de Saint-Victor + de Marseille, de Saint-Etienne de Caen et de Signy; il n'en porta + pas moins les armes. + + [155] Il devint amoureux terriblement de madame de Chevreuse. M. + de Chevreuse en étoit fort jaloux. En ce temps-là, madame de + Chevreuse et Buckingham prièrent madame de Rambouillet de leur + faire entendre mademoiselle Paulet, la plus belle voix de son + temps. M. de Moret se trouva par hasard à l'hôtel de Rambouillet, + où ils se devoient rendre. Quand l'heure vint, elle le pria de se + retirer, parce qu'elle ne vouloit point que M. de Chevreuse, son + voisin, pût l'accuser de quelque chose. M. de Moret fit ce qu'il + put pour la fléchir, mais il s'en alla enfin, et ne lui en voulut + aucunement. + + Un jour, chez madame des Loges, il jugeait de bien des choses + d'esprit en jeune homme de qualité, Gombauld lui fit cette + épigramme: + + Vous choquez la nature et l'art, + Vous qui êtes né d'un crime; + Mais pensez-vous que d'un bâtard + Le jugement soit légitime? + + Il étoit d'une comédie que les enfants d'Henri IV jouèrent; il n'y + eut que lui qui fit bien. (T.) + + [156] Au combat de Castelnaudary. L'opinion que le comte de Moret + fut tué sur le champ de bataille, ou mourut de ses blessures + quelques heures après, est la plus générale. D'autres cependant + ont cru qu'ayant été pansé secrètement et guéri de ses blessures, + il passa en Italie, se fit ermite, parcourut divers pays sans se + faire connoître, vint enfin prendre retraite à l'ermitage des + Gardelles, près de Saumur, sous le nom de frère _Jean-Baptiste_, + et y mourut le 24 décembre 1692. Cette version sent bien le + roman. + +J'ai ouï conter à Venise qu'une célèbre courtisane lui voulut faire +payer la qualité, et que, pour l'attraper, il fit dorer des réales +d'Espagne qui ressemblaient à des pistoles; ils étoient convenus à +trois cents. Les nobles vénitiens ne trouvèrent cela nullement bon; il +en pensa arriver du désordre. Ils disoient: «Ne pouvons-nous point +être princes à meilleur titre que lui, en devenant doges, et ne +descendons-nous pas presque tous de princes, puisqu'il n'y a guère de +familles nobles qui n'aient eu un doge?» + +Henri IV se refroidissant, madame de Moret s'avisa de faire la dévote. +Elle n'avoit que du linge uni, une grande pointe, une robe de serge, +les mains nues: c'étoit pour les montrer, car elle les avoit belles. +Jusque là elle avoit été un peu goinfre, mais fort agréable. Henri IV +fut tué avant qu'elle eût achevé sa farce. Elle joua un autre +personnage ensuite, car elle feignit de devenir aveugle. On croit que +c'étoit pour faire pitié à la Reine-mère. Enfin elle fit semblant que +M. de Mayerne, médecin célèbre, qui étoit fort son ami, lui avoit fait +recouvrer la vue d'un oeil, mais il ne paroissoit point que l'autre +fut plus malade. Elle se remit à faire l'amour tout de nouveau. M. de +Vardes se laissa attraper et l'épousa. Il y a six à sept ans qu'elle +est morte empoisonnée par mégarde et sans y porter d'autre +dessein[157]. On a dit que c'étoit un valet qui l'a empoisonnée, et on +soupçonne le mari, qui a retiré chez lui une demoiselle de bon lieu, +qu'il pourroit bien avoir envie d'épouser. J'ai su depuis qu'on avoit +fait un quiproquo chez l'apothicaire, et qu'on avoit donné du sublimé +pour du cristal minéral. Elle en mourut. On lui trouva deux abcès qui +l'eussent fait mourir subitement. + + [157] On voit par ce passage que la comtesse de Moret mourut vers + l'an 1650. Nous avons vainement cherché cette date ailleurs. + + + + +LE CONNÉTABLE DE MONTMORENCY. + + +Le dernier connétable de Montmorency[158] n'étoit pas un grand +personnage; on l'accusoit d'être fort brutal: à peine savoit-il lire. +Sa plus belle qualité étoit d'être à cheval aussi bien qu'homme du +monde; il tenoit un teston[159] sur l'étrier sous son pied, et +travailloit un cheval, tant il étoit ferme d'assiette, sans que le +teston tombât; et en ce temps-là le dessous de l'étrier n'étoit qu'une +petite barre large d'un travers de doigt. Il aimoit extrêmement les +chevaux, et dès qu'un cheval étoit à lui, il ne changeoit plus de +maître, et, n'eût-il eu que trois jambes, on le nourrissoit dans une +infirmerie qui étoit à Chantilly. De sorte que chez lui le proverbe +d'_Equi senectus_ n'étoit pas trop véritable. C'étoit un grand tyran +pour la chasse. Cependant il disoit qu'il falloit permettre à un +gentilhomme de poursuivre le gibier qu'il auroit fait lever sur sa +propre terre, et qu'en ce cas il laisseroit prendre un lièvre jusque +dans sa salle. + + [158] Henri, duc de Montmorency, fils de Anne de Montmorency, + maréchal de France en 1566, connétable en 1593, mort à Agde le + 1er avril 1614. + + [159] Monnoie d'argent qui valoit environ douze sous; elle étoit + grande comme le sont aujourd'hui les pièces de trente sous. + +En Languedoc il devint amoureux, étant déjà âgé, de mademoiselle de +Portes[160], de la maison de Budos; c'étoit une belle fille, mais +pauvre, et qui, quoiqu'elle fût bien demoiselle, n'étoit pas pourtant +de naissance à prétendre un connétable. C'est à cause de cela, et sur +ce qu'elle mourut d'apoplexie, et qu'elle avoit le visage tout +contourné, qu'on a dit qu'elle s'étoit donnée au diable pour épouser +M. le connétable, et que César, un Italien qui passoit pour magicien à +la cour, avoit été l'entremetteur de ce pacte. + + [160] Louise de Budos, fille du vicomte de Portes, née le 13 + juillet 1575, mariée le 13 mars 1593, morte à Chantilly le 30 + avril 1598. + +Ce César disoit qu'il n'avoit point trouvé de si méchantes femmes +qu'en France, et qui fussent si vindicatives. Je ne m'en étonne pas, +car presque partout ailleurs elles sont comme enfermées, et ne peuvent +pas faire galanterie, puisqu'elles ne voient point d'hommes. Le +bonhomme de La Haye, un vieux gentilhomme huguenot, qui avoit bien vu +des choses, m'a dit que César n'étoit qu'un fourbe: «Vous me voulez, +lui disoit-il, faire voir le diable dans une cave où cinq ou six +coquins charbonnés me viendront peut-être bien étriller. Je le veux +voir dans la plaine Saint-Denis.» + +Après la mort de sa femme, le connétable épousa une demoiselle de +Montoison[161], tante de sa femme, parce qu'il la trouva sous sa main, +car elle n'étoit ni jeune ni belle. Au bout de trois mois il en fut si +las, qu'il la relégua à Meru. Depuis sa mort, cette madame la +connétable fut dame d'honneur de la reine Anne d'Autriche. Mais quand +M. de Luynes voulut faire sa femme surintendante de la maison de la +Reine, la connétable, qui n'avoit point cru la qualité de dame +d'honneur au-dessous d'elle quand elle étoit la première personne de +chez la Reine, se retira, et on mit à sa place madame de La Boissière, +qui avoit été renvoyée d'Espagne au bout d'un an avec tous les +François. Madame de Senecey, dame d'atours, succéda depuis à madame de +La Boissière. + + [161] Laurence de Clermont, fille de Claude de Clermont, comte de + Montoison. Ce mariage fut contracté en 1601. + +La connétable n'est morte que depuis deux ou trois ans[162]. Le +connétable eut de ce second mariage feu M. de Montmorency et feu +madame la Princesse. De son premier mariage avec une fille de Bouillon +La Mark il avoit eu deux filles, madame de Ventadour, qui vit encore, +et feu madame d'Angoulême, femme de M. d'Angoulême le père. + + [162] Elle mourut le 14 septembre 1654, âgée de + quatre-vingt-trois ans. + +Le connétable voulut mourir en habit de capucin. Un gentilhomme nommé +Montdragon lui dit: «Ma foi, vous faites finement, car, si vous ne +vous déguisez bien, vous n'entrerez jamais en paradis.» + +On a dit de lui qu'à l'imitation de ce duc de Ferrare qui disoit de +chacune de ses filles: _l'ho fatta, l'ho allevata, e un altro n'avra +il fiore? Cazzo!.._ il prenoit la peine de percer lui-même le tonneau +avant de donner à boire à ses gendres. Je n'en crois rien; mais, pour +ses tantes, ses soeurs, ses cousines, ses nièces, il n'en faisoit +aucun scrupule. On vivoit fort désordonnément chez lui. + + + + +MADAME LA PRINCESSE DE CONDÉ[163]. + + +Mademoiselle de Montmorency n'avoit que quatre ans, qu'on vit bien que +ce seroit une beauté extraordinaire. Madame de Sourdis, qui avoit +gagné cinquante mille livres de rentes à la faveur de madame de +Beaufort, sa nièce, et qui espéroit que cette _aurore_ donneroit dans +les yeux du Roi, fit dessein de la faire épouser à son fils, le +marquis de Sourdis d'aujourd'hui, qui avoit trente mille livres de +rente en fonds de terre, et à qui elle avoit fait apprendre toutes les +choses imaginables. On disoit qu'il y avoit en lui de quoi faire +quatre honnêtes gens, et que cependant ce n'étoit pas un honnête +homme[164]. En cette intention elle la demande et offre de la prendre +sans aucun bien. Le connétable accepte le parti; mais madame +d'Angoulême[165], bâtarde de Henri II, veuve du frère aîné du +connétable, mais sans enfants, ayant deviné le dessein de la marquise, +rompit le coup, et prit sa nièce chez elle, après la mort de la +connétable, qui arriva bientôt après. + + [163] Charlotte-Marguerite de Montmorency, née vers 1593, épousa + le 3 mars 1609 Henri de Bourbon, deuxième du nom, prince de + Condé. Elle mourut à l'âge de cinquante-sept ans, à + Châtillon-sur-Loing, le 2 décembre 1650. + + [164] On trouvera ci-après des détails sur le marquis de Sourdis + dans l'article de madame Cornuel. + + [165] Elle avoit épousé, en premières noces, le duc de Castro, + frère du duc de Parme, Alexandre Farnèse. Elle n'eut point + d'enfants. Puis elle fut maréchale de Montmorency. On lui donna, + quand elle fut veuve, le domaine d'Angoulême, et monseigneur le + duc d'Auvergne lui succéda. On conte une plaisante chose de cette + princesse. Etant venue en hâte de Tours à Paris, elle laissa tout + son train chez un chanoine, en dessein de retourner aussitôt à + Tours. Ceux qu'elle avoit amenés avec elle à Paris lui disoient: + «Mais, madame, nous ne sommes pas assez pour vous servir; prenez + donc quelqu'un.» Insensiblement on fit un nouveau train à Paris. + Elle écrivoit toujours à Tours: «Je pars la semaine qui vient.» + On tenoit ce train en bon état. Cela dura vingt-huit ans. (T.) + +M. de Bassompierre, au bout de quelques années, voulut aussi la +prendre sans bien; mais, quoiqu'il fût bien fait et fort bien avec le +connétable, et que l'affaire fût fort avancée, madame d'Angoulême la +rompit. Bassompierre, depuis, c'étoit avant que M. le Prince fût mis +dans la Bastille, fit tout ce qu'il put, mais en vain, pour faire +accroire qu'il étoit bien avec mademoiselle de Montmorency[166]. + + [166] Bassompierre dit positivement dans ses _Mémoires_ que la + main de mademoiselle de Montmorency lui étoit accordée par le + connétable, et que le Roi descendit jusqu'à le prier en ami de + renoncer à cette belle alliance. Le récit de Bassompierre est en + partie confirmé par celui de Fontenay-Mareuil. (_Mémoires de + Bassompierre_, deuxième série des _Mémoires relatifs à l'histoire + de France_, tom. 19, pag. 385 et suiv.; et _Mémoires de + Fontenay_, première série de la même collection, tom. 50, pag. + 15.) + +La Reine-mère, quelque temps après, fit un ballet[167], dont elle mit +les plus belles de la cour. Elle n'oublia pas mademoiselle de +Montmorency, qui pouvoit avoir alors treize à quatorze ans. On ne +pouvoit rien voir de plus beau, ni de plus enjoué[168]; mais il y en +avoit bien d'aussi spirituelles qu'elle pour le moins. Il y eut +quelques démêlés entre la Reine et le Roi sur ce ballet. Il vouloit +que madame de Moret en fût. La Reine ne le vouloit pas, et elle +vouloit que madame de Verderonne[169] en fût, et le Roi ne le vouloit +pas. Ils avoient tort tous deux en ce qu'ils vouloient, et raison en +ce qu'ils ne vouloient pas. A la fin, pourtant, la reine l'emporta. +Pendant ce petit désordre, elle ne laissoit pas de répéter son ballet. +Pour y aller on passoit devant la chambre du Roi; mais, comme il étoit +en colère, il la faisoit fermer brusquement dès qu'elle venoit pour +passer. + + [167] Ce ballet eut lieu au mois de février 1609. (_Lettres de + Malherbe à Peiresc_. Paris, Biaise, 1822, pag. 62.) + + [168] «Sous le ciel il n'y avoit lors rien de si beau que + mademoiselle de Montmorency, ni de meilleure grâce, ni plus + parfait.» (_Mémoires de Bassompierre_, _ibid._, pag. 388.) + + [169] La femme d'un président des comptes. Elle étoit demoiselle. + (T.) + +Un jour il entrevit par cette porte mademoiselle de Montmorency, et, +au lieu de la faire fermer, il sortit lui-même, et alla voir répéter +le ballet. Or, les dames devoient être vêtues en nymphes; en un +endroit, elles levoient leur javelot, comme si elles l'eussent voulu +lancer. Mademoiselle de Montmorency se trouva vis-à-vis du Roi quand +elle leva son dard, et il sembloit qu'elle l'en vouloit percer. Le Roi +a dit depuis qu'elle fit cette action de si bonne grâce +qu'effectivement il en fut blessé au coeur et pensa s'évanouir. Depuis +ce moment l'huissier ne ferma plus la porte, et le Roi laissa faire à +la Reine tout ce qu'elle voulut. Madame la marquise de Rambouillet, +alors la vidame du Mans, étoit de ce ballet: ce fut là qu'elle fit +amitié avec madame la Princesse. + +On avoit déjà parlé de marier M. le Prince avec mademoiselle de +Montmorency; le Roi conclut l'affaire, croyant que cela avanceroit les +siennes. M. le connétable donna cent mille écus à sa fille. M. le +Prince étoit fort pauvre[170], mais c'étoit un grand honneur que +d'avoir pour gendre le premier prince du sang. + + [170] On dit qu'il n'avoit en fonds de terre que dix mille livres + de rente. (T.) + +Le Roi, dans sa passion, fit toutes les folies que pouvoient faire les +jeunes gens, quoiqu'il eût cinquante-trois ans ou environ. Il couroit +la bague avec un collet de senteurs et des manche de satin de la +Chine. + +Le roi obtint une fois de madame la Princesse qu'elle se montreroit un +soir tout échevelée sur un balcon avec deux flambeaux à ses côtés. Il +s'en évanouit quasi, et elle dit: «Jésus! qu'il est fou!» Elle se +laissa peindre pour lui en cachette; ce fut Ferdinand qui fit le +portrait. M. de Bassompierre l'emporta vite après qu'on l'eut frotté +de beurre frais, de peur qu'il ne s'effaçât; car il fallut le rouler +pour le porter sans qu'on le vît. Quelques années après, madame la +Princesse, croyant que Ferdinand avoit oublié cela, ou bien n'y +songeant plus, lui demanda un jour quel portrait de tous ceux qu'il +avoit faits en sa vie lui avoit semblé le plus beau. «C'est, dit-il, +un qu'il fallut frotter avec du beurre frais.» Cela la fit rougir. + +M. le Prince, qui voyoit que l'amour du Roi étoit fort violente, +emmena sa femme à Muret auprès de Soissons. Le Roi ne put être +long-temps sans la voir. Il va avec une fausse barbe à une chasse où +elle devoit être. M. le Prince en a avis et remet la partie à une +autre fois. A quelques jours de là le Roi fait que M. de Traigny, un +seigneur de ces quartiers-là, convie M. le Prince et madame la +Princesse à dîner, et lui se cache derrière une tapisserie, d'où, par +un trou, il la voyoit tout à son aise. Elle savoit l'affaire, et l'a +avoué à madame de Rambouillet. Comme elle y alloit avec sa belle-mère, +le Roi, pour la voir en passant, se déguisa en postillon, et avec M. +de Beneux, qui feignoit d'aller voir une belle-soeur en ces +quartiers-là, passa auprès du carrosse, où M. de Beneux fut quelque +temps à parler. Quoique le Roi eût une grande emplâtre sur la moitié +du visage, il fut pourtant reconnu de l'une et de l'autre[171]. Madame +la Princesse et sa belle-mère[172] furent quinze jours à Roucy, où la +comtesse de Roucy, parente de M. le Prince par son mari, fils d'une +héritière de Roye, leur prêta quatre mille écus pour leur voyage, et, +depuis, quand la belle-mère fut revenue de Flandre, elle la défraya à +Paris. + + [171] Cette anecdote est racontée avec des différences dans les + _Mémoires de Fontenay-Mareuil_, tom. 50, pag. 16 de la première + série de la collection des _Mémoires relatifs à l'histoire de + France_, et dans les _Mémoires des Lenet_, tom. 53, pag. 139 de + la deuxième série de la même collection. + + [172] Charlotte-Catherine de La Trémouille, veuve de Henri de + Bourbon, prince de Condé. + +Madame la Princesse fit bien pis que cela, car elle se laissa +persuader de signer une requête pour être démariée. Le Roi avoit +obligé ses parents à dresser cette requête, et le connétable étoit un +lâche qui croyoit que cette amour du Roi le combleroit de trésors et +de dignités. Les gens de madame la Princesse, qui étoit fort jeune, +lui faisaient accroire qu'elle seroit reine. Voyez quelle apparence il +y avoit: il eût donc fallu empoisonner la reine Marie de Médicis, car +elle avoit des enfants. M. le Prince n'a jamais pu pardonner à sa +femme d'avoir signé cette requête. Enfin, il s'enfuit avec elle à +Bruxelles, où il ne se trouva pas trop en sûreté par les menées du +marquis de Coeuvres, depuis maréchal d'Estrées, qui y étoit allé en +qualité d'ambassadeur. + +On a dit que c'étoit de son consentement que le marquis de Coeuvres la +devoit enlever de Bruxelles, et le petit Toiras, depuis maréchal de +France, page de M. le Prince, étoit espion pour le Roi. Le marquis +écrivoit: «Le petit Toiras sert toujours bien Votre Majesté, je lui ai +payé sa pension.» + +M. le Prince passa avec sa femme à Milan. En ce temps-là l'armement du +Roi tenoit tout le monde en jalousie. On armoit aussi dans le +Milanais. Le bruit courut que M. le Prince devoit commander cette +armée. + +Après la mort du roi, M. le Prince ramena sa femme à la cour de +France. Madame de Rambouillet dit que madame la Princesse eut la +petite vérole, et qu'il lui demeura une grosse couture à chaque joue, +qui, avec une grande maigreur qu'elle eut, la défigurèrent fort +long-temps; enfin, ses coutures se guérirent. Elle devint grasse et +fut la plus belle personne de la cour. Madame de Rambouillet dit +encore que durant sa grande fleur, dès qu'il venoit une beauté +nouvelle, on disoit aussitôt: «Elle est plus belle que madame la +Princesse;» mais qu'enfin on revenoit de cette erreur. Elle avoue +pourtant que madame des Essars[173], depuis la maréchale de L'Hôpital, +qui succéda à madame de Moret, mais simplement comme une belle +courtisane plutôt que comme une maîtresse, et madame Quelin[174], qui +eut l'honneur d'avoir sa part aux embrassements du Roi, à bien +examiner tous les traits, étoient plus belles que madame la Princesse, +mais que madame la Princesse avoit tout une autre grâce. + + [173] Charlotte des Essars, comtesse de Romorantin. Henri IV en + eut deux filles, qui furent toutes les deux abbesses, l'une de + Fontevrault, l'autre de Chelles. + + [174] Madame Quelin eut depuis pour galant un maître des comptes + qu'on appeloit Nicolas. Il se rencontra en ce temps-là que M. + Quelin, conseiller de la grand'chambre, son mari, rapporta un + procès pour un nommé Nicolas Fouquelin. Le président de Harlay, + qui aimoit à rire, fut ravi de cette rencontre, et pour se + divertir, toutes les fois qu'il pouvoit faire venir cela à + propos, il faisoit redire le fait à ce bonhomme, afin d'avoir le + plaisir de lui entendre dire _Nicolas Fouquelin_. Quelin, + conseiller à la grand'chambre, dit qu'il est fils de Henri IV. Il + est vrai qu'il fait assez de tyrannies aux marchands de bois de + l'île Notre-Dame pour n'être pas fils d'un particulier: mais il + n'a que cela de royal. (T.) + +Quand M. le Prince fut arrêté, il fallut par bienséance demander à +entrer en prison avec lui; sans cela peut-être n'eussent-ils point eu +d'enfants, car madame de Longueville et M. le Prince[175] y sont nés, +et avant cela le mari et la femme n'étoient pas trop bien ensemble. Au +sortir de là elle fit galanterie avec le cardinal de La Valette, qui y +dépensoit si bien son argent que quand il est mort il avoit mangé son +revenu jusqu'en l'an 1650. + + [175] Le grand Condé. + +Il mourut, je pense, en 1640. Une fois il lui en coûta deux mille écus +pour une poupée, la chambre, le lit, tous les meubles, le déshabillé, +la toilette et bien des habits à changer, pour mademoiselle de +Bourbon, depuis duchesse de Longueville, encore enfant. + +Le cardinal de La Valette étoit un galant homme, mais fort laid. +Pompeo Frangipani[176], seigneur romain qui étoit à la cour, disoit +que c'étoit justement un _viso di Cazzo_[177]. M. d'Aumont disoit +qu'il croyoit qu'en relevant la moustache du cardinal La Valette, on +lui relevoit aussi les lèvres, tant il les avoit grosses. Ce cardinal +étoit galant, libéral, et avoit beaucoup d'esprit. Il étoit enjoué, +jusqu'à se mettre sous un lit en badinant avec des enfants; cela lui +est arrivé bien des fois à l'hôtel de Rambouillet. Mais il étoit +quelquefois un peu emporté, et une fois il alla dire le diable, en +présence de madame la Princesse, des femmes qui faisoient l'amour. Il +disoit, car il avoit l'esprit délicat et n'étoit pas ignorant, que le +cardinal de Richelieu avoit des galanteries de pédant; et sa plus +grande joie étoit de venir en rire avec madame de Rambouillet, en qui +il avoit une confiance entière. Le cardinal de Richelieu vivoit avec +lui tout autrement qu'avec les autres, car il lui avoit, comme nous +dirons ensuite, la plus grande obligation qu'on puisse avoir à un +homme. Il le traitoit civilement et respectueusement; et comme M. de +La Valette n'avoit rien dans la tête que la guerre, il le satisfaisoit +en cela. Ce cardinal étoit brave, mais il ne savoit point la guerre. +M. de Montmorency donnoit aussi beaucoup à madame la Princesse, et le +cardinal lui ayant manqué après ce frère, elle se trouva bien mal à +son aise. Le cardinal fut le seul qui ne l'abandonna pas à la disgrâce +de M. de Montmorency. Madame de La Trémouille dit qu'elle étoit de +leurs divertissements; que madame la Princesse et M. le cardinal, +quand ils vouloient parler seuls, étoient dans un cabinet la porte +ouverte; que tout le monde les voyoit: les autres dansoient et +jouoient. + + [176] Il dit, voyant qu'on faisoit le marquis de Thémines + maréchal de France et gouverneur de Bretagne pour avoir arrêté M. + le Prince: «_Non ho mai visto sbirro cosi ben pagato._» Comme on + lui demandoit s'il ne trouvoit pas que madame la Princesse et + madame de Guémenée étoient des personnes admirables?: _Sono + bellissime_, dit-il, _ma quel Pontgibault è un bel cavaliere_. On + parlera ailleurs de Pontgibault. (T.) + + [177] C'est une injure d'Italie, comme _visage de bois flotté_ + ici. (T.) «On dit par injure à une personne que c'est un plaisant + visage, _un visage de bois flotté_, un visage de cuir bouilli, un + visage à étui, quand il est noir, rude, couperosé.» (_Dict. de + Trévoux._) + +Madame la Princesse étoit une des plus lâches personnes qui aient +jamais été. Elle disoit à madame d'Aiguillon: «Jésus! madame, que je +serai aise de vous céder, si vous épousez Monsieur!» Elle donna la +serviette à feue Madame, qui la prit en tournant la tête d'un autre +côté. En revanche, quand elle menoit quelqu'un, elle étoit la plus +civile du monde. Un jour qu'elle mena madame de La Trémouille à je ne +sais quelle fête au Louvre, la Reine l'appela dans sa garde-robe, où +personne n'entre que les princesses. Elle s'excusa en disant: «J'ai +amené madame de La Trémouille; je n'irai nulle part où elle ne puisse +pas entrer.» On fit sur elle un vaudeville que voici: + + La Combalet et la Princesse + Ne pensent point faire de mal, + Et n'en iront point à confesse + D'avoir chacune un cardinal[178]; + Car laisser lever leur chemise + Et mettre ainsi leur corps à l'abandon, + N'est que se soumettre à l'église, + Qui, en tout cas, leur peut donner pardon. + + [178] Voir ci-après l'article du cardinal de Richelieu et de + madame de Combalet, depuis duchesse d'Aiguillon, sa nièce. + +Je sais qu'on a voulu dire que M. de Chavigny, qui en sa jeunesse +avoit eu entrée chez madame la Princesse, avoit eu aussi quelque part +à ses bonnes grâces du temps du cardinal de La Valette; mais il n'en +est rien. On a cru cela à cause que, qui a un galant en peut bien +avoir deux; mais, outre que le cardinal ne l'eût pas souffert, ou du +moins que cela eût mis du divorce entre elle et lui, c'est que madame +la Princesse n'eût pas enduré volontiers les galanteries d'un homme de +la ville. + +Cependant madame de La Trémouille dit qu'un jour elle vit sortir +madame la Princesse fort en désordre d'une ruelle de lit où elle étoit +avec Chavigny, et que jusqu'alors elle n'avoit eu aucune mauvaise +opinion d'elle. + +Le cardinal La Valette avoit quelquefois de plaisantes visions. Un +jour il disoit qu'il voudroit être _montagne_. «Et moi, je voudrois +être _soleil_, dit madame de Rambouillet.--_Soleil, soleil_, +reprit-il, ne l'est pas qui veut.» Comme s'il étoit plus aisé d'être +_montagne_ que _soleil_! + +Il croyoit une fois avoir fait des vers, et voici ce qu'il avoit fait; +c'étoit sur l'air d'un vaudeville. Ce cardinal étoit meilleur dans le +sérieux que dans la raillerie. + + M'en allant en Touraine, + J'acheterai à Tours + Des pruneaux de Touraine, + De bons pruneaux de Tours; + Puis, revenant en Beauce, + J'irai à Chartres en Beauce, + Et puis à Orléans, + Voir monsieur d'Orléans. + +J'ai appris depuis peu de madame de La Trémouille une chose que madame +de Rambouillet ne m'a jamais voulu avouer que quand je l'ai sue +d'ailleurs; c'est qu'un jour le cardinal de La Valette demanda la +dernière faveur à madame la Princesse, qui l'en refusa. De désespoir, +il alla se mettre incognito dans Saint-Louis, où il y avoit des +pestiférés. Il mena avec lui un confident, à qui il donna un billet +pour la belle, qu'il avoit apporté tout fait. Le confident n'entra +point. Elle a dit à madame de La Trémouille que de sa vie elle ne fut +si embarrassée. Il en sortit par son ordre. Le reste est aisé à +deviner. Il aima depuis mademoiselle de Bourbon[179] aussi fortement +qu'il avoit aimé sa mère. + + [179] Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, duchesse de Longueville, + si célèbre dans l'histoire de la Fronde. + + + + +MADEMOISELLE DU TILLET. + + +Mademoiselle Charlotte du Tillet ne fut jamais mariée; mais on dit +qu'elle n'en étoit pas plus pucelle pour cela. Sa soeur avoit épousé +le président Séguier[180], qui étoit tout le conseil de M. d'Epernon. +Par ce moyen elle fit connoissance avec ce seigneur, et fut sa +meilleure amie. Il en faisoit cas, car elle avoit fort bon sens, étoit +fort adroite et fort née pour la cour. Elle étoit de toutes les +intrigues, soit d'amour, soit d'autre chose. Six mois après la mort +d'Henri IV, une certaine demoiselle Coetman[181], une petite bossue, +qui se fourroit partout et qui se faisoit toujours de fête, l'accusa +d'avoir été d'intelligence avec M. d'Epernon pour faire assassiner +Henri IV. Ravaillac, qui étoit d'Angoulême, dont M. d'Epernon étoit +gouverneur, fut six mois chez elle comme chez la bonne amie du duc, +mais quelques années avant que de faire le coup. La Coetman ne disoit +point que la Reine-mère fût du complot; mais on ajoutoit dans le monde +que M. d'Epernon l'avoit fait faire pour lui faire plaisir. Faute de +preuves, _et pour assoupir une affaire qui n'étoit pas bonne à +ébruiter_[182], la Coetman fut condamnée à mourir entre quatre +murailles; elle fut mise aux Filles repenties, où on lui fit faire une +petite _logette_ grillée dans la cour, et elle y est morte quelques +années après. + + [180] Pierre Séguier, deuxième du nom, seigneur de Soret, + président à mortier au parlement de Paris, avoit épousé Marie du + Tillet, fille de Jean du Tillet, seigneur de La Bussière, + greffier en chef du Parlement. + + [181] Jacqueline Le Voyer, dite de Comant ou de Coetman, femme + d'Isaac de Varenne. + + [182] Le passage imprimé en lettres italiques est biffé dans le + manuscrit de Tallemant; mais avec quelque soin on parvient encore + à le lire sous les ratures, et nous avons cru devoir le rétablir. + +Une extravagante madame de Poyanne battit une fois la pauvre +mademoiselle du Tillet, sur le quai des Augustins, comme elle +retournoit seule de la messe. Elles avoient eu querelle pour une +suivante. Sigogne[183] en a fait une espèce de satire qu'on appelle +_le Combat d'Ursine et de Perrette_. On appeloit cette madame de +Poyanne, madame de Poyanne _de la Loupe_. Elle avoit une grosse loupe +au front. C'était une espèce de gendarme. Depuis elle se fit épouser, +je ne sais comment, par le père de feu M. de Bouillon La Mark, et, qui +pis est, quoiqu'elle fût pauvre, elle fit si bien que sa fille épousa +le fils; madame de La Boulaie est venue de ce mariage-là. + + [183] Sigogne est un poète satirique dont les oeuvres n'ont pas + été recueillies, et dont aucune biographie n'a parlé. _Le Combat + d'Ursine et de Perrette_, parodie de la dispute de madame de + Poyanne et de mademoiselle du Tillet, se trouve dans la deuxième + partie du _Cabinet satirique_. Cette pièce y est suivie d'une + _Réponse_, par Motin. Ce Recueil, licencieux et rare, contient un + grand nombre de satires en vers par Sigogne, Motin, Desportes, + Maynard, Régnier et d'autres poètes du temps d'Henri IV et de + Louis XIII. Colletet avoit l'intention de consacrer un article à + Sigogne dans ses _Vies des poètes françois_ (manuscrit dépendant + de la Bibliothèque particulière du roi); mais cette notice devoit + trouver place dans la partie non terminée de cet ouvrage, et le + nom de Sigogne n'y figure qu'à la table. + +Mademoiselle du Tillet étoit une diseuse de vérités; elle ne +ressemblait pas mal en cela à madame Pilou[184], aussi bien qu'en +laideur. Elle disoit du feu roi et de la Reine-mère, que c'étoit une +vache qui avoit fait un veau. «La sotte couvée, quelle nous a faite +là, ajoutoit-elle, que le Roi et Monsieur!» + + [184] Cette madame Pilou, bonne, spirituelle, alloit à la cour, + quoique femme d'un procureur. On verra plus bas dans ces Mémoires + des détails fort curieux sur cette femme singulière. + +Quand le cardinal de Richelieu fit courir les lettres d'amour de +madame du Fargis à M. le comte de Cramail: «Que dites-vous de cela, +mademoiselle? dit-il à mademoiselle du Tillet;--Monsieur, +répondit-elle, je suis vieille, je me souviens de loin; je vous dirai +que, durant le siége de Paris[185], tous les passages étoient bouchés, +tout commerce étoit interdit, mais les lettres d'amour alloient et +venoient toujours.» + + [185] En 1591. + +Elle dit une plaisante chose à feu madame de Sourdis, fille du comte +de Cramail: «Madame ma mie, lui dit-elle, que ne faites-vous l'amour +avec M. l'évêque de Maillezais, votre beau-frère?--Jésus! +mademoiselle, que me dites-vous? lui répondit madame de Sourdis.--Ce +que je vous dis? reprit-elle; il n'est pas bon de laisser sortir +l'argent de la famille; votre belle-mère en usoit ainsi avec son +beau-frère, qui étoit tout de même évêque de Maillezais.» Le comte de +Cramail disoit du marquis de Sourdis: «Il peut bien faire sa fortune, +car sa femme ne la lui fera jamais.» Elle n'étoit pas belle. + +Madame de La Noue, soeur de la maréchale de Thémines, et une de ses +parentes, eurent quelques paroles en présence de mademoiselle Du +Tillet. «Je pense, disoit cette parente, que nous ne nous devons rien +l'une à l'autre.--Madame ma mie[186], lui dit mademoiselle Du Tillet, +en vérité ce n'est pas autrement _bille pareille_. Madame de La Noue +est belle et jeune, et vous n'êtes ni l'une ni l'autre.» + + [186] Elle disoit _madame ma mie_ à la Reine même. (T.) + + + + +LE MARÉCHAL D'ANCRE[187]. + + +Il étoit Florentin et se nommoit Concini. Son grand-père fut +secrétaire d'Etat du grand-duc Côme. Ce bonhomme pouvoit avoir gagné +cinq ou six mille écus de rente, mais il avoit grand nombre d'enfants. +Son fils aîné étoit père de Concini dont nous parlons. Ce garçon, en +sa jeunesse, s'adonna à toutes les débauches imaginables, mangea tout +son bien, et se rendit si infâme, que la première chose que les pères +défendoient à leurs enfants, c'était de hanter Concini. + +N'ayant plus rien de quoi vivre à Florence, il s'en alla à Rome, où il +servit de croupier au cardinal de Lorraine, qui y étoit alors; mais il +ne voulut pas le suivre et demeura à Rome, d'où il revint à Florence. +Quand il sut qu'on faisoit la maison de Marie de Médicis, dont le +mariage étoit conclu avec Henri IV, il y entra en qualité de +gentilhomme suivant, et vint en France avec elle. Or la Reine-mère +avoit une femme de chambre appelée Léonora Dori, fille de basse +naissance, mais qui étoit adroite, et qui connut incontinent que sa +maîtresse étoit une personne à se laisser gouverner. En effet, elle +prit tant d'empire sur son esprit qu'elle lui faisoit faire tout ce +qu'elle vouloit. Concini, qui avoit de l'esprit, s'attacha à cette +Léonore, et lui rendit tant de petits soins qu'elle se résolut à +l'épouser. Elle déclara son intention à la Reine, qui n'avoit garde de +ne la pas approuver. Ainsi ils se marièrent, quoique le Roi en eût +fait difficulté assez long-temps. + + [187] Concini Concino, maréchal d'Ancre, tué par ordre du Roi, le + 24 avril 1617. + +Henri IV ayant été assassiné, ce fut alors que le pouvoir de la +Léonore parut tout de bon; elle mit son mari si bien avec la Reine, +que cette princesse leur laissoit faire tout ce qu'ils vouloient[188]. +Quant à lui, c'étoit un grand homme, ni beau ni laid, et de mine assez +passable; il étoit audacieux, ou pour mieux dire insolent. Il +méprisoit fort les princes; en cela il n'avoit pas grand tort. Il +étoit libéral et magnifique, et il appeloit assez plaisamment ses +gentilshommes suivants: _Coglioni di mila franchi_. C'étaient leurs +appointements. On ne l'a pas tenu pour vaillant. Il eut querelle avec +M. de Bellegarde, qui avoit prétendu à être galant de la Reine-mère, +et il se sauva à l'hôtel de Rambouillet, car M. de Rambouillet étoit +de ses amis, pour de là tenir la campagne; il monta au deuxième étage, +et se fit découdre sa fraise par une fille qui avoit été à sa femme. +Cette fille a rapporté qu'il étoit extraordinairement pâle. On ne sait +pourquoi il quittoit sa fraise, si ce n'étoit peut-être pour n'être +point reconnu par ceux que la Reine avoit envoyés après lui. Ils +furent raccommodés. + + [188] Toutes les médisances qu'on en a faites sont publiques. Un + jour comme la Reine-mère disoit: «Apportez-moi mon voile;» le + comte du Lude, grand-père de celui d'aujourd'hui, dit en riant: + «Un navire qui est _à l'ancre_ n'a pas autrement besoin de + voiles.» (T.) + +Il n'a jamais logé dans le Louvre, mais il couchoit souvent dans un +petit logis qu'on vient d'abattre[189], qui étoit au bout du jardin +vers l'abreuvoir; à la vérité il y avoit un petit pont, pour entrer +dans le jardin, qu'on appeloit vulgairement le Pont-d'Amour. + + [189] C'étoit l'ancienne capitainerie du Louvre, construite sur + la partie du jardin de l'Infante qui est la plus rapprochée de la + place de la colonnade du Louvre, et qui paroît avoir fait partie + du Petit-Bourbon, hôtel du connétable. Tallemant écrivoit ceci en + 1657. + +Quand il fut assassiné par l'ordre du Roi sur le pont du Louvre[190], +on dit que M. de Vitry, capitaine des gardes, dans le transport où il +étoit, le passa, et que M. Du Hallier, son frère, lui donna le premier +coup[191]. M. de Vitry alla ensuite prendre les clefs de l'appartement +de la Reine. Les gens de la populace, le lendemain, le déterrèrent de +Saint-Germain-l'Auxerrois, le traînèrent par les rues, et +contraignoient ceux qu'ils rencontroient à les suivre et à leur donner +de quoi boire. Le Roi, du balcon du Louvre, leur faisoit signe de la +main de continuer, et la Reine entendoit tout cela. + + [190] Du côté de la rue du Coq. + + [191] On lit dans les _Mémoires de Brienne_, publiés en 1818, + tom. I, pag. 255: «Lorsque le coup fut décidé, on délibéra pour + savoir qui l'on en chargeroit. Dubuisson le père, qui avoit soin + de gouverner les oiseaux du Cabinet du Roi, fut choisi pour en + faire la proposition au baron de Vitry, et eut ordre de l'assurer + de la charge de maréchal de France pour récompense du grand + service qu'il rendroit à Sa Majesté. En effet, Du Hallier, son + frère, que nous avons vu depuis maréchal de l'Hôpital, et les + autres gentilshommes qu'il avoit mis du complot, ayant tué sur le + pont du Louvre le maréchal d'Ancre, Vitry reçut _le jour même_ le + bâton vacant par sa mort.» + + On voit par le récit de Brienne que les assassins de Concini, + avides des récompenses qui étoient le prix de cette horrible + expédition, se disputèrent l'honneur infâme d'avoir porté le + premier coup. Du reste, ce service profita surtout aux deux frères + Vitry et Du Hallier. Longues années après l'assassinat, en 1651, + on fit graver un portrait du premier, au bas duquel on lit: «Il + fut long-temps capitaine des gardes-du-corps du feu roi Louis + XIII, qui s'en servit habilement pour étouffer la naissance d'une + guerre civile, contre la personne du maréchal d'Ancre, qui + divisoit tous les François; arrachant des mains de cet ambitieux + favori les prétextes aux mécontentements. Cet _incomparable coup + de justice_ de ce _grand prince_ marquera à jamais qu'il étoit + divinement inspiré pour le salut de son Etat et le repos de ses + sujets.» (Ce portrait fait partie du _cabinet_ des estampes à la + Bibliothèque du roi.) + +L'hôtel des ambassadeurs extraordinaires au faubourg Saint-Germain +étoit à lui[192]; c'était où il logeoit. On y trouva pour deux cent +mille écus de pierreries. M. de Luynes eut sa confiscation: Anet, +Lesigny, etc. Il avoit un fils d'environ treize ans, qu'on laissa +aller en Italie, où il est mort jeune. Il y pouvoit avoir quinze ou +seize mille livres de rente, de ce que son père et sa mère y avoient +envoyé durant leur faveur. Il eut aussi une fille qui mourut à cinq ou +six ans; on l'avoit déjà demandée en mariage. + + [192] Rue de Tournon. Il sert aujourd'hui de caserne à la garde + municipale. + +Revenons à la maréchale d'Ancre[193]. Quoiqu'elle eût été si +long-temps avec la Reine, elle n'en savoit pas mieux son monde. En +Italie, elle ne voyoit personne, et dès qu'elle fut en France, elle +s'enferma, car elle étoit fort bizarre; de sorte qu'elle ne savoit +point vivre à la mode de la cour, et j'ai ouï dire à madame de +Rambouillet qu'elle embarrassoit fort la maréchale, lorsqu'elle +l'alloit voir, et que quelquefois cette femme, croyant lui faire bien +de l'honneur, ne la traitoit pas selon sa condition. C'étoit une +petite personne fort maigre et fort brune, de taille assez agréable, +et qui, quoiqu'elle eût tous les traits du visage beaux, étoit laide à +cause de sa grande maigreur. + + [193] Léonore Dori, dite Galigai, née à Florence, brûlée à Paris + le 8 juillet 1617. + +Comme elle étoit mal saine, elle s'imagina être ensorcelée, et, de +peur des fascinations, elle alloit toujours voilée, pour éviter, +disoit-elle, _i Guardatori_[194]. Elle en vint jusqu'à se faire +exorciser. On se servit de cela contre elle dans son procès, et aussi +de trois coffres remplis de boîtes pleines de petites boulettes de +cire. Car en rêvant, elle avoit accoutumé de faire de petites +boulettes de cire qu'elle mettoit dans ces boîtes. M. Perrot, père du +président de même nom, se moquoit fort de ces accusations, et il +fallut que sa famille, par politique, l'enfermât de peur qu'il n'allât +au Palais faire quelque chose qui eût déplu à la cour et qui n'eût pas +sauvé cette femme. Le Parlement, qui ne croit point aux sorciers, +condamna la maréchale comme sorcière; cela a fait dire qu'on ne +l'avoit fait que pour couvrir l'honneur de la Reine. Quand on lui +demanda de quels charmes elle s'étoit servie pour gagner l'esprit de +la Reine, «Pas d'autre chose, dit-elle, que du pouvoir qu'a une habile +femme sur une _balourde_.» Je doute qu'elle ait dit cela. + + [194] Superstition du moyen âge; sort que l'on croyoit être jeté + par le simple regard; on l'appeloit _jettatura_. Il falloit, pour + l'éviter, rompre l'air entre l'oeil du magicien et l'objet qu'il + considéroit. Les habitans de nos campagnes ne sont pas encore + guéris de ces chimères. + +Dans son procès elle se nomme Léonora Galigai, quoique effectivement +elle s'appelât Dori. Cela vient de ce qu'à Florence, quand une famille +est éteinte, pour de l'argent on peut avoir la permission d'en prendre +le nom, et c'est ce qu'elle a fait. On dit qu'elle mourut +très-chrétiennement et très-courageusement[195]. + + [195] On ne peut indiquer aux lecteurs une source plus curieuse + pour tous les faits qui composent cet article, que la _Relation + exacte de tout ce qui s'est passé à la mort du maréchal d'Ancre_. + On la doit à Michel de Marillac, et on regrette de ne pas la voir + reproduite dans la Collection des _Mémoires relatifs à l'histoire + de France_. Elle a été imprimée à la suite de l'_Histoire des + plus illustres favoris_, par P. Dupuy; Leyde, Jean Elzevier, + 1659, in-12. + + + + +LISETTE[196]. + + +Lisette étoit filleule de la princesse de Conti[197]; c'étoit une +assez pauvre fille que cette princesse n'osa tenir sur les fonts que +par procureur. Elle la fit nommer Louise comme elle; de Louise on fit +Louisette, et par corruption Lisette. Quand cette fille eut quinze +ans, elle se mit à imiter Mathurine; cette Mathurine avoit été folle, +puis guérie, mais non pas parfaitement. Il y avoit encore quelque +chose qui n'alloit pas bien. Elle continua à faire la folle, et sous +prétexte de folie elle portoit des poulets. Elle y gagna du bien, et +laissa un fils qui a été un admirable joueur de luth; on l'appeloit +Blanc-Rocher. Lisette donc prend un chapeau, une fraise, un pourpoint +et une jupe, et en cet équipage, plus insolente qu'un valet, elle +entre chez toutes les personnes de la cour. Au bout de quelque temps +elle disparoît tout-à-coup, et après quelques années elle revint à +Paris, et voulut se faire passer pour fille d'Henri IV, qui étoit mort +il y avoit déjà plus d'un an, et de la princesse de Conti. Elle se +faisoit nommer _Henriette Chrétienne_, disoit que la princesse de +Conti n'avoit jamais voulu permettre que le Roi la reconnût, qu'à +cause de cela il l'avoit fait nourrir secrètement; qu'il se l'étoit +fait apporter en cachette plusieurs fois et qu'il l'avoit plus aimée +que tous ses autres enfants. + + [196] Lisette est un personnage demeuré inconnu, mais nous + croyons vrai le portrait que Tallemant en a tracé. «On n'a pas + toujours besoin de preuves historiques pour croire à + l'authenticité d'un fait, de même qu'il n'est pas toujours + nécessaire de connoître l'original d'un portrait pour en affirmer + la ressemblance.» (_Zuleima_, imité de l'allemand de madame + Pichler, par H. de Châteaugiron; Paris, Firmin Didot, 1826, + in-18.) + + [197] Louise Marguerite de Lorraine, veuve de François de + Bourbon, prince de Conti. + +Toute la cour se moqua d'elle, car on savoit toutes les amourettes +d'Henri IV, et personne n'ignoroit qu'encore qu'il eût trouvé la +princesse de Conti fort belle la première fois qu'il la vit, il ne +voulut point penser à l'épouser, parce qu'il savoit trop de ses +nouvelles: peut-être aussi ne l'auroit-il pas voulu faire par +politique. Il est vrai, d'un autre côté, que ce qu'il vouloit faire +pour madame de Beaufort étoit encore pis que tout cela. Il étoit +encore constant qu'étant marié il n'avoit jamais eu inclination pour +cette princesse. + +Cependant assez de badauds à Paris croyoient ce que cette friponne +disoit. Il y avoit ici en ce temps-là un Flamand nommé M. Migon, homme +fort ingénieux, mais du reste assez simple. Ce bon Flamand connut +Lisette; et comme cette créature avoit le caquet bien emmanché, car +jamais on n'a mieux débité le galimatias, il en fut charmé et +pleinement persuadé de toutes les fables qu'elle débitoit. Or, il +arriva qu'un certain Allemand, qui se faisoit appeler le baron de +Crullembourg, fit accroire à M. des Hagens, favori de M. de Luynes, +qu'il savoit faire l'or. Des Hagens lui donna dix mille écus qu'il lui +avoit demandés pour cela. Crullembourg se met en équipage, loue une +maison à la Place-Royale, croyant que s'il se faisoit valoir il en +tireroit encore bien d'autres. M. des Hagens ne donna pourtant point +son argent sans en parler à M. d'Ornano, alors gouverneur de Monsieur, +et qui depuis fut maréchal de France, car il lui communiquait tous ses +desseins. D'Ornano, qui connoissoit Migon, lui conseilla de le mettre +avec Crullembourg comme témoin et comme participant de tout ce qu'il +entreprendroit. Voilà donc Migon avec Crullembourg. Il n'y fut pas +plus tôt qu'il pense à Lisette, qu'il croyoit princesse, et dont il +avoit grande compassion: il la loge avec lui en intention de lui faire +avoir si bonne part à l'or qu'on feroit, qu'elle auroit de quoi se +marier selon sa naissance. M. de Chaudebonne, qui connoissoit fort +Migon, mena un soir cette fille chez madame la marquise de +Rambouillet, sa bonne amie, qui alors logeoit à la Place-Royale, +pendant qu'elle faisoit bâtir l'hôtel de Rambouillet. Elle n'avoit +rien d'extraordinaire en son habillement, hors qu'elle avoit un +chapeau avec des plumes. Dès que madame de Rambouillet la vit, elle la +reconnut, et lui dit qu'elle l'avoit vue ailleurs. «Ah! répondit-elle, +madame, c'est cette malheureuse Lisette qui m'a perdue d'honneur. Elle +étoit fille de ma nourrice et ma soeur de lait.» Madame de Rambouillet +lui fit toutes les objections qu'on lui pouvoit faire, et entre +autres, que si le feu Roi se l'eût fait porter pour la voir, comme +elle disoit, que cela se seroit su, et que les rois ne pouvoient rien +faire sans témoins. + +Au commencement, la princesse de Conti, qui étoit déjà veuve, laissa +dire cette fille; mais voyant que le monde en étoit trop imbu, et que +quelques-uns ne savoient qu'en croire, elle la fit prendre et la fit +mettre en prison dans l'abbaye Saint-Germain. On donna le fouet à +Lisette, mais elle soutint toujours à la princesse de Conti même +qu'elle étoit sa fille. Cette princesse, qui étoit bonne, se contenta +de ce châtiment et ne la voulut point mettre en justice. Lisette au +sortir de là courut tout le royaume. Elle est encore en vie et parle +comme elle faisoit en ce temps-là. Elle étoit petite, mais bien faite. +Pour le visage, elle l'avoit médiocrement beau. Pour Crullembourg, au +bout de trois mois il fit un trou dans la nuit[198]. + + [198] Expression proverbiale qui a le même sens que _faire un + trou dans la lune_. + + + + +MADAME DE VILLARS[199]. + + +C'étoit une des soeurs de madame de Beaufort. Elle avoit épousé le +neveu de M. l'amiral de Villars. Ils s'appeloient Brancaccio en leur +nom, et viennent du royaume de Naples. Son oncle, qui ne s'était point +marié, lui avoit laissé beaucoup de bien; il n'y a jamais eu un si +pauvre homme. Lui et sa femme ont mangé huit cent mille écus d'argent +comptant, et soixante mille livres de rente en fonds de terre, dont +il n'en est resté que dix-sept qui étoient substitués. Il avoit eu une +terre de vingt-cinq mille livres de rente, de l'argent qu'il avoit +reçu du cardinal de Richelieu pour le Hâvre-de-Grâce, la lieutenance +de roi de Normandie, et le vieux palais de Rouen. Par le marché il eut +un brevet de duc, mais il ne fut reçu qu'au parlement de Provence, où +il trouva plus de crédit qu'ailleurs, parce qu'il étoit de ce pays-là. + + [199] _Voyez_ les _Amours du grand Alcandre_. (T.) + +Avant cela, le mari et la femme demeuroient d'ordinaire au Hâvre. Elle +y fit (il est vrai que cela n'étoit pas son apprentissage) le coup le +plus effronté qu'aucune femme ait guère fait en amour. Un capucin, +nommé le Père Henri de La Grange-Palaiseau, de la maison d'Arville, +oncle de Céleste, dont nous parlerons ailleurs, qui peut-être s'étoit +fait religieux pour ne pouvoir vivre selon sa condition, faute de +biens, fut envoyé par le Provincial au couvent qu'ils ont au Hâvre. +C'étoit un des plus beaux hommes de France, et de la meilleure mine, +homme d'esprit, et à la vie duquel il n'y avoit rien à reprendre. Il +prêcha l'Avent au Hâvre. Dès le premier sermon, madame de Villars +devint passionnément amoureuse de lui, et, pour le tenter, elle +s'ajustoit tous les jours le mieux qu'il lui étoit possible. Elle +quitta pour lui l'habit extravagant qu'elle portoit au Hâvre. C'étoit +une espèce de pourpoint avec un haut-de-chausses et une petite jupe de +gaze par-dessus, de sorte qu'on voyoit tout au travers. Pensez qu'avec +ce pourpoint elle n'avoit pas une coiffe: elle n'avoit garde. Elle +portoit toujours un chapeau avec des plumes. Parée donc de son mieux, +elle s'alloit toujours mettre vis-à-vis de la chaire, sans masque, et +la gorge fort découverte, car c'était ce qu'elle avoit de plus beau; +pour les traits du visage, ils n'étoient pas merveilleux: elle avoit +les yeux petits et la bouche grande; mais sa taille, ses cheveux et +son teint étoient incomparables. En ce temps-là elle étoit encore fort +jeune. Tout cela ne toucha point notre capucin. Que fait-elle? elle +envoie à Rome pour faire avoir au Père Henri de La Grange la +permission de la confesser; elle expose qu'elle avoit été touchée de +ses sermons, qu'ayant jusqu'alors été trop avant dans le monde, elle +croyoit que Dieu se vouloit servir de cette voie pour sa conversion. +En même temps elle se tue de dire partout que les prédications de ce +bon Père seroient cause qu'elle changeroit de vie. A Rome elle obtint +facilement la permission qu'elle demandoit, et l'ayant fait signifier, +elle demande qu'il l'entende en confession dans une chapelle qui étoit +chez elle. Les autres capucins, qui croyoient que cela feroit venir +l'eau au moulin, l'y envoyèrent aussitôt. Mais la dame, au lieu de se +confesser de ses vieux péchés, car elle avoit dit qu'elle vouloit +faire une confession générale, le voulut persuader de lui en faire +faire de nouveaux. Le bon Père fait des signes de croix et la tance +sévèrement. Elle ne perd point courage, elle fait tout ce qu'elle peut +pour l'exciter, et lui montre peut-être ce qu'elle ne lui pouvoit +montrer durant le sermon. Tout cela ne servit de rien: il la laisse +demi-folle. + +Au sortir de là il demande permission aux supérieurs de se retirer. +Elle en a avis et fait garder les portes; il trouve pourtant moyen de +s'évader. Elle le sait, monte secrètement à cheval et court après. +Elle l'attrape dans un bois, descend et le presse de revenir; il se +dépêtre d'elle, prend son cheval et s'enfuit à Paris. L'amante +délaissée, afin d'avoir un prétexte d'aller aussi à Paris et de suivre +son amant, feint d'être malade et de vomir du sang. Effectivement elle +en vomissoit, mais ce n'étoit pas du sien, tout cela se faisoit par +artifice. Elle se fait porter à Paris dans un brancard pour s'y faire +traiter. Le bruit courut qu'elle se mouroit. Elle écrivit en vain au +Père de La Grange, et voyant qu'il n'y avoit plus d'espérance, elle se +guérit toute seule. Mais avant cela elle découvrit qu'il étoit à +Rouen; lui qui savoit que cette folle y étoit aussi, disoit sa messe +le premier, et se tenoit caché. Un jour elle y alla de si bonne heure +qu'elle le rencontra; pour elle, elle étoit déguisée en bourgeoise. Il +fit un grand cri quand il l'aperçut, mais il ne laissa pas de dire sa +messe; ce fut en allant à l'autel qu'il la reconnut. Il partit dès le +jour même. + +Elle fut aimée ensuite de M. de Chevreuse. En ce temps-là, faute +d'argent, elle souffrit les galanteries d'un partisan nommé Moisset; +c'est celui qui a bâti Ruel; c'étoit le Montauron de ce temps-là. Elle +fut même si dévergondée que de loger chez lui. M. de Chevreuse lui en +fit des reproches, et feignit de la vouloir quitter. Elle, pour lui +montrer qu'elle ne pouvoit vivre sans lui, fit semblant d'avaler des +diamants non enchâssés qu'elle tenoit alors dans une boîte; mais elle +laissa tomber les diamants et ne fit que lécher les bords de la boîte. +Sur cela on fit un conte quelque temps après: on disoit que feu +Comminges, frère de Guitaud, capitaine des gardes de la Reine, qui la +servoit auprès de M. de Bassompierre dont elle s'étoit éprise, lui +ayant rapporté que M. de Bassompierre ne correspondoit point à sa +passion, elle avala des diamants; que Comminges, qui étoit avare, la +prit par le cou et les lui fit rendre; et que sachant combien il y en +avoit, il la pensa étrangler pour lui en faire rejeter un qui restoit, +et qu'après il les emporta tous[200]. + + [200] Comminges, père de Comminges reçu capitaine des gardes de + la Reine en survivance, et gouverneur de Saumur, étoit un homme + d'esprit qui partageoit souvent avec les galants qu'il servoit, + car il étoit bien fait. (T.) + +Madame de Villars étoit la plus grande escroqueuse du monde. Quand il +fallut sortir du Hâvre pour ne point faire crier toute la ville, car +elle devoit à Dieu et au monde, elle fit publier que tous leurs +créanciers vinssent un certain jour parler à elle. Elle parla à tous +en particulier, leur avoua qu'elle n'avoit point d'argent, mais +qu'elle avoit en deux ou trois lieux qu'elle leur nomma, des magasins +de pommes à cidre pour dix ou douze mille écus, qu'elle leur en +donneroit pour les deux tiers de leur dette, et une promesse pour le +reste payable en tel temps. Elle disoit cela à chacun d'eux avec +protestation qu'elle ne traitoit pas les autres de la sorte, et qu'il +se gardât bien de s'en vanter. Les pauvres gens, les plus contents du +monde, prirent chacun en paiement un ordre aux fermiers de donner à +l'un pour tant de pommes et pour tant à l'autre; mais quand ils y +furent, ils ne trouvèrent en tout que pour cinq cents livres de +pommes. + +Elle vit encore, mais gueuse. + + + + +MADAME LA COMTESSE DE SOISSONS. + + +Le père de madame la comtesse étoit d'une maison de Piémont qu'on +appeloit Montafié. Son père avoit épousé Jeanne de Coesme, du pays du +Maine. Il n'eut qu'elle d'enfants; on l'appeloit mademoiselle de Lucé. +Son bien de France pouvoit être de vingt mille livres de rentes ou +environ. + +Le prince de Conti[201] épousa cette madame de Montafié[202], et M. le +comte de Soissons[203] devint amoureux de mademoiselle de Lucé, qui +passoit alors pour une des plus belles personnes de la cour; et en +effet, sans qu'elle avoit les yeux un peu trop hors de la tête, elle +eût été parfaitement belle. Elle en usa comme elle devoit. M. le comte +avoit beau être prince du sang, spirituel, beau, et de bonne mine, +sans le sacrement il n'y avoit rien à faire. Feu M. de Guise s'en +éprit aussi. On croit que cela ne servit pas peu à faire conclure M. +le comte. Il l'épousa, et par sa qualité il tira du duc de Savoie, le +bossu, qui ne l'eût pas fait autrement, cinq à six cent mille écus +pour le bien que sa femme avoit en Piémont, dont le bossu s'étoit +saisi, parce qu'il n'avoit à faire qu'à une fille, et qui encore +demeuroit en France. Ainsi mademoiselle de Lucé étoit bien plus riche +pour M. le comte que pour un autre. + + [201] Troisième fils de Louis Ier, prince de Condé. + + [202] La comtesse de Montafié, première femme de François de + Bourbon, prince de Conti, mourut le 26 décembre 1601, et sa fille + épousa le comte de Soissons le lendemain. (_Voyez_ le Père + Anselme, tom. 1, pag. 334 et 350.) + + [203] Charles de Bourbon, comte de Soissons, dernier fils de + Louis de Bourbon, premier du nom, prince de Condé, né en 1566, + mort en 1612. + +Elle vivoit bien avec M. le comte, à quelques petites querelles près +qu'ils eurent souvent pour des femmes de chambre. Car madame la +comtesse s'est toujours laissée empaumer par quelqu'un, et M. le +comte, qui étoit soupçonneux, ne le trouvoit nullement bon. Ils se +raccommodoient aussi facilement qu'ils s'étoient brouillés. Elle avoit +un mauvais mot dont elle n'a jamais pu se défaire, c'est qu'elle +disoit toujours _ovec_ pour _avec_, et cela sembloit le plus vilain du +monde à une personne de sa condition. Il y a une autre chose que je +lui pardonnerois encore moins, c'est de n'avoir rien laissé à +mademoiselle de Vertus[204], qui a été assez long-temps avec elle, et +qui est une fille de mérite[205]. + + [204] Catherine Françoise de Bretagne, soeur de la duchesse de + Montbason, se retira à Port-Royal. Elle y devint l'amie de madame + de Longueville. Ce fut elle qui se chargea d'annoncer à cette + princesse la mort de son fils. (_Voyez_ la lettre de madame de + Sévigné du 20 juin 1672.) Sa vieillesse se passa dans les + souffrances les plus aiguës, car elle est morte le 21 novembre + 1691, et le 36 janvier 1674, madame de Sévigné écrivoit à sa + fille: «Ce Port-Royal est une Thébaïde, c'est un paradis, c'est + un désert où toute la dévotion du christianisme l'est rangée..... + Mademoiselle de Vertus y achève sa vie avec des douleurs + inconcevables et une résignation extrême.» + + [205] Anne de Montafié, comtesse de Soissons, mourut à Paris dans + l'hôtel de Soissons, le 17 juin 1644. + + + + +MADEMOISELLE DE SENECTERRE. + + +Mademoiselle de Senecterre[206] fut fille d'honneur de Catherine de +Médicis. Après la mort de sa maîtresse, elle s'en retourna en +Auvergne, son pays; mais ayant été nourrie à la cour, et étant d'un +esprit qui n'aimoit guère le repos, elle revint bientôt à Paris, et +s'alla loger dans un petit logis sur le quai des Augustins, où elle +vivoit assez petitement, car elle étoit pauvre. Plusieurs personnes la +visitoient; elle avoit de l'esprit et savoit toutes les nouvelles. Feu +M. de Nemours[207], le bonhomme qu'on avoit nommé auparavant le prince +de Genevois, qui étoit un des plus galants de la cour et le premier +qui se soit adonné à faire des galanteries en vers, et qui se soit mis +en peine de se rendre capable de faire des desseins de carrousels et +de ballets, y alloit assez souvent comme voisin. + + [206] Madeleine de Saint-Nectaire (on prononçoit _Senneterre_) + mourut fort âgée en 1646. + + [207] Henri de Savoie, duc de Nemours et de Genevois, qui épousa + Anne de Lorraine, fille de Charles, duc d'Aumale, et mourut en + 1632. + +En ce temps-là il faisoit quelquefois des voyages à Turin, où il +demeuroit deux à trois ans tout de suite. Durant ces voyages, une +grande partie de l'hôtel de Nemours demeuroit vide. La première fois +qu'il y alla, depuis que mademoiselle de Senecterre étoit de retour, à +Paris, elle lui demanda permission de loger à l'hôtel de Nemours +pendant son absence, ce qu'il lui accorda facilement. Etant là, elle +eut la connoissance d'un cadet de feu M. de Bouillon La Mark, nommé le +marquis de Bresne. Ce cadet-là ne faisoit point de honte à son aîné. +Il n'étoit pas plus habile que lui; mais il étoit bien fait et jeune, +et mademoiselle de Senecterre étoit laide et vieille. (Elle avoit +peut-être pu passer en sa jeunesse, et je ne doute pas qu'elle n'ait +fait comme les autres de la cour des Valois.) Cependant je ne sais +quelle tentation du malin le prit, mais la pucelle s'en plaignit +hautement, et le marquis de Nesle, qui étoit son ami, prit la querelle +pour elle, et on fut très-longtemps sans les pouvoir accommoder lui et +le marquis de Bresne. + +Mademoiselle de Senecterre, qui étoit naturellement intrigante et qui +avoit besoin de se pousser, voyoit le plus de monde qu'elle pouvoit. +Elle fit donc soigneusement sa cour à madame la comtesse de Soissons, +qui étoit veuve, et sut si bien ménager cet esprit facile, qu'elle fut +reçue dans la maison, et peu de temps après y fit aussi entrer son +frère en qualité de gouverneur de feu M. le comte. Senecterre avoit +aussi grand besoin que sa soeur d'une semblable fortune, car il étoit +logé chez Codeau, marchand linger de la rue Aubry-le-Boucher, qui le +logeoit, le nourrissoit, lui, un cheval et un laquais, à tant par an. +Cet homme a été plus de huit ans depuis la fortune de Senecterre sans +pouvoir être payé. + +Elle a fait un roman où il y a assez de choses de son temps. On l'a +imprimé depuis sa mort[208]; il n'est pas trop mal écrit, mais elle +affecte un peu trop de paroître savante. C'est le vice de la plupart +des femmes qui écrivent. + + [208] Ce roman a pour titre: _Orasie, où sont contenues les plus + mémorables aventures et les plus curieuses intrigues qui se + soient passées en France vers la fin du seizième siècle, par une + dame illustre._ Paris, Ant. de Sommaville, 1646, 4 vol. in-8º. + +Elle a vécu fort long-temps, mais elle revint en enfance quelques +années avant de mourir. + + + + +M. DE SENECTERRE[209]. + + +On avoit fait un couplet de son père ou de son grand-père durant le +siége de Metz: + + Senecterre + Fut en guerre; + Il porta sa lance à Metz, + Mais + Il ne la tira jamais. + +François de Guise, qui défendit Metz, fit ce couplet pour se venger de +la hablerie de cet homme qui n'étoit qu'un parleur[210]. + + [209] Henri de Saint-Nectaire, marquis de La Ferté-Habert, + chevalier des ordres du Roi, lieutenant-général au gouvernement + de Champagne, ambassadeur en Angleterre et à Rome, mourut le 4 + janvier 1662, âgé de quatre-vingt-neuf ans. + + [210] François, père de Henri, étoit dans la ville de Metz + lorsque Charles-Quint l'assiégea; ainsi c'est sur lui que le duc + de Guise fit la plaisanterie rapportée par Tallemant. + +M. de Senecterre est d'une bonne maison d'Auvergne, mais fort +incommodée; avant d'entrer chez M. le comte de Soissons, il ne +jouissoit pas de deux mille livres de rente, tant son bien étoit +engagé. Chez ce prince il fit si bien ses affaires, qu'en peu de temps +il devint fort riche. Sa soeur même y acquit beaucoup de bien. Il +étoit bien fait, et même encore à cette heure c'est un beau vieillard +et propre, quoiqu'il ait bien près de quatre-vingts ans. + +Madame la comtesse le trouva fort à son gré. Sa soeur, qui avoit +beaucoup de pouvoir sur son esprit, servit puissamment à cette +amourette. Cependant madame la comtesse, quoique belle, n'avoit, ni +durant la vie de son mari, ni après, fait parler d'elle en aucune +sorte. On dit pourtant que quand madame de Senecterre mourut, +Senecterre dit: «Bon, bon, j'épouserai peut-être une princesse.» En +effet, on assure qu'il l'avoit épousée et qu'il en eut une fille, qui +est présentement à Faremoutier en Brie, dont une parente de Senecterre +est abbesse. Elle est religieuse et a avec elle une soeur, sa cadette, +qui peut avoir vingt ans et qui est une belle fille; mais elle ne veut +point prendre l'habit qu'on ne fasse donner une abbaye à sa soeur, et +qu'on ne la fasse coadjutrice[211]. + + [211] Celle-ci est fille d'une mademoiselle de Dampierre, de + bonne maison, qui étoit belle comme un ange. La Ferté en étoit + aussi amoureux, mais le bon homme étoit horriblement jaloux. On + l'a mariée depuis en Auvergne. (T.) + +Madame la comtesse étoit bien faite, mais une pauvre femme du reste. +Elle avoit des oreillers dans son lit de toutes les grandeurs +imaginables. Il y en avoit même pour son pouce[212]. Elle se laissoit +gouverner absolument au frère et à la soeur, qui lui mirent dans +l'esprit que ce lui seroit un grand avantage que de s'allier avec le +cardinal de Richelieu. En effet, on voit par le _Journal_ de ce +cardinal, qui a été imprimé, que plusieurs fois l'un et l'autre lui +portent la parole de la part de madame la comtesse au sujet du mariage +de M. le comte avec madame de Combalet, et en ce temps-là madame la +comtesse faisoit toutes les caresses imaginables à cette princesse +nièce, et lui donnoit tous les divertissements dont elle pouvoit +s'aviser. Madame de Combalet en recevoit trois visites pour une, et +sans cesse des petits présents et des régals. + + [212] Elle ne fermoit jamais les mains, parce que cela rendoit + les jointures rudes; elle avoit les mains belles. (T.) + +«Elle en parla, dit le _Journal_[213], à M. le comte, qui lui répondit +en ces mots: «Elle est venue d'une personne de petite condition, et je +suis d'une naissance la plus relevée qu'on puisse être[214].» M. le +comte étoit glorieux d'une sotte gloire. Il étoit soupçonneux, +bizarre, et d'une petite étendue d'esprit, mais homme de coeur, +d'honneur et de foi. Le cardinal de Richelieu le reconnoît pour tel +dans ce Journal, où l'on voit aussi que Senecterre et sa soeur lui +donnent cent avis contre ce prince. Un jour, voyant qu'il étoit trop +fier pour certaines dames, elle lui dit plaisamment qu'au pays de +_Dames_ il n'y avoit point de prince. Il étoit bien fait et dansoit +fort bien. Il étoit bien devenu plus civil depuis qu'il commanda en +Picardie; il avoit bon besoin de gagner la Noblesse, car le traitement +qu'il fit faire au baron de Coupet parut une étrange violence à tout +le monde. Ce jeune homme avoit ouï médire de madame de Chalais, et, en +provincial, n'avoit pas considéré qu'on n'en avoit parlé qu'avec des +gens beaucoup au-dessus de lui. L'ayant donc trouvée aux Tuileries, il +lui dit des sottises. Elle, qui en ce temps-là, étoit servie par M. le +comte, voulut s'en venger, et fit sentir à ce prince qu'elle désiroit +cette satisfaction. M. le comte envoya Beauregard, son capitaine des +gardes, donner des coups de bâton à Coupet dans son logis. Depuis, +Coupet se battit contre Beauregard. Ce Coupet étoit fils d'un +secrétaire de M. de Lesdiguières, qui acheta une terre, se fit riche +et se fit anoblir. Son fils porta les armes et passoit partout pour +gentilhomme. M. le comte, pour s'excuser, disoit que ce n'étoit pas un +gentilhomme. Le feu Roi trouva cela fort mauvais et disoit: «Je +voudrois bien savoir si je ne puis pas faire un gentilhomme moi, et si +le père de Coupet, ayant été anobli par un roi de France, ne doit pas +passer pour noble.» + + [213] _Journal de M. le cardinal de Richelieu, qu'il a fait + durant le grand orage de la cour en l'année 1630 et 1631, tiré + des Mémoires écrits de sa main_, 1649, in-8º. + + [214] Il est vrai qu'après qu'on avoit parlé de le marier avec la + reine d'Angleterre, c'étoit furieusement descendre. Il avoit eu + quelque inclination pour elle fondée sur l'espérance de + l'épouser, et ce fut pour elle que Malherbe fit, au nom de M. le + comte, ces vers qui commençoient ainsi: + + Ne délibérons plus, etc. (T.) MALHERBE, _Stances_, livre 5. + + Enfin, Senecterre en fit tant que M. le comte le chassa. Il avoit + chassé auparavant le chevalier de Senecterre[215], son fils, qui + étoit un garçon de coeur et de bonne mine; mais on dit qu'à la + valeur près, il ressembloit assez à son père. Il alla au siége de + La Mothe, où il fut tué. M. le comte l'accusoit de lui avoir fait + une infidélité, car on dit qu'au lieu de servir simplement son + maître auprès de madame de Montbazon, il en prenoit sa part, comme + vous verrez plus au long dans l'_historiette_ de cette belle. + + [215] Gabriel, dit _le Chevalier de Saint-Nectaire_, tué au siége + de La Mothe, en Lorraine, le 30 mai 1634. + +Le cardinal de Richelieu se servoit plus de Senecterre pour espion que +pour autre chose, et en effet il ne lui a jamais fait beaucoup de +bien. Le cardinal Mazarin (car autrefois, durant la vie du cardinal de +Richelieu, Senecterre, Chavigny et M. Mazarin, c'étoient trois têtes +dans le même bonnet) donna à son fils, aujourd'hui le maréchal de La +Ferté, le gouvernement de Lorraine, et à lui la lieutenance de roi +d'Auvergne. Il cajoloit Bullion, comme une maîtresse, et étoit de +toutes ses petites débauches. Il est fort avare et fort inhumain. Il +entreprit un grand procès contre cette petite de Rhodes, aujourd'hui +madame de Vitry. Elle étoit fille de M. de Rhodes et de la comtesse +d'Alais, fille du maréchal de La Chastre, et veuve du fils aîné de M. +d'Angoulême le père[216]. Mais ce mariage-là étoit un mariage _de Jean +des Vignes_[217]. Cependant l'avarice de Senecterre, qui étoit fort +riche, et la compassion qu'on avoit de voir une mère soutenir +l'honneur de sa fille, mettoit tout le monde du côté de la petite. A +Rennes, où l'affaire fut renvoyée, madame de Pisieux, madame de La +Chastre et autres firent une telle cabale avec les femmes des +conseillers et des présidents à qui elles rendirent tous les soins +imaginables, que la fille ne gagna pas seulement son procès, mais +qu'après cela on la mit sur une espèce de char, couronnée de lauriers, +et on la fit aller ainsi par toute la ville. Toutes les femmes étoient +si irritées contre Senecterre, qu'il sortit de la ville plus vite que +le pas, quoique le maréchal de La Meilleraye eût sollicité pour lui. + + [216] Cette madame la comtesse d'Alais étoit une grande et grosse + femme. Madame de Rambouillet disoit, quand elle la voyoit, qu'il + lui sembloit voir le colosse de Rhodes. (T.) + + [217] On disoit proverbialement, _faire le mariage de Jean des + Vignes, ou des gens des vignes, tant tenu tant payé_. (Voyez + _l'étymologie ou explication des proverbes françois_, par Fleury + de Bellingen. La Haye, 1656, pag. 68.) On lit dans les _Proverbes + en rimes ou Rimes en proverbes_ de Le Duc, Paris, 1664, in-12: + + Mariage de Jean des Vignes, + On en a mal aux eschines. + +En 1659 il arriva à Rennes une chose quasi pareille. Un gentilhomme +nommé La Bussière, qui étoit des amis de M. de Lionne, maria sa fille +à un cadet d'un gentilhomme nommé Brécourt: ce cadet s'appelle +Sainte-Sesonne. Le père n'y consentit point. La Bussière meurt et son +gendre aussi. Brécourt veut faire casser le mariage. L'affaire est +envoyée à Rennes. Lionne la recommande à Delorme. La veuve, qui est +bien faite, va avec sa mère, femme intelligente, descend par la Loire +à Nantes; là, elles trouvent un carrosse à six chevaux sans qu'on sût +qui l'envoyoit, et dans les hôtelleries jusqu'à Rennes on ne prit +point de leur argent. Là, tout le monde sollicita pour elles. Les +porteurs de chaises, les laquais, le menu peuple, menaçoient à tout +bout de champ leurs parties. Le jour qu'on plaidoit leur cause, les +laquais s'avisèrent de faire un président, des conseillers, des +avocats, etc., etc. Ils plaidèrent la cause et allèrent aux opinions. +Il n'y en eut qu'un qui ne fut pas pour la veuve; ils le battirent +comme plâtre. A l'audience, comme le président prononçoit, il s'éleva +un grand murmure, comme pour dire: «Président, faites-lui gagner sa +cause.» Elle la gagna sur l'heure. Son fils de quinze mois, ou +environ, fut couronné de lauriers. On cria _haro_ sur les parties, on +les appela _Juifs_; ils eurent de la peine à se sauver. On cria: _Vive +le Roi et madame de Sainte-Sesonne!_ et au logis de son avocat, où +elle dîna, le peuple vint lui donner l'aubade avec des violons, des +tambours et des trompettes. Ce fut la vanité de Delorme qui fit tout +cela. Dans les Mémoires de la régence il sera bien parlé de lui[218]. + + [218] On a déjà exprimé le regret de la perte de ces Mémoires. + (_Voyez_ la note de la page 2.) + +M. de Senecterre a une fort grande maison, et quasi personne dedans. +Un jour il entendit que son fils le maréchal disoit à quelqu'un: «Je +ferai ceci; j'ajusterai cela.» Il se mit à battre du pied +vigoureusement contre terre et à faire claquer ses dents les unes +contre les autres en lui disant: «Tout homme qui fait cela n'est pas +si près à laisser la place aux-autres.» + +Il est toujours propre, quoique vieux. Un gentilhomme le cajoloit un +jour sur sa propreté, et lui disoit que madame de Gueménée disoit que +si elle vouloit avoir un galant que ce seroit M. de Senecterre. Le +bonhomme répondit: «Madame de Gueménée fait mieux qu'elle ne dit, +monsieur; elle fait mieux qu'elle ne dit.» On m'a dit qu'une fois il +entra dans sa cuisine; un laquais y faisoit une omelette: il crut que +c'était à ses dépens. Il appela un palefrenier pour donner les +étrivières à ce laquais; le palefrenier dit qu'il les souffriroit +plutôt lui-même. Senecterre, furieux, dépouille ce laquais lui-même et +les lui donne de sa propre main. + +Il peut y avoir six ou sept ans qu'étant résolu de se faire tailler, +après s'être fait sonder, il alla dire adieu à M. le cardinal, et, +sans en rien dire à personne, se fit tailler, et fut si bien guéri, +qu'il se remaria deux ans après avec la veuve de Couslinan, dont nous +parlerons ailleurs. + + + + +M. D'ANGOULÊME[219]. + + +Si M. d'Angoulême eût pu se défaire de l'humeur d'escroc que Dieu lui +avoit donnée, c'eût été un des plus grands hommes de son siècle. Il +étoit bien fait, brave, spirituel, avoit de l'acquis, savoit la +guerre, mais il n'a fait toute sa vie que griveller[220] pour +dépenser et non pour thésauriser. Jamais courtisan n'entendit mieux +raillerie. Le cardinal de Richelieu, en lui donnant à commander un +corps d'armée, eut bien la cruauté de lui dire: «Monsieur, le Roi +entend que vous vous absteniez de......» Et en disant cela il faisoit +avec la main la patte de chapon rôti, lui voulant dire qu'il ne +falloit pas griveller. Le bonhomme, comme vieux courtisan, au lieu de +se fâcher, lui répondit en souriant et en haussant les épaules: +«Monsieur, on fera tout ce qu'on pourra pour contenter Sa Majesté.» + + [219] Les Mémoires de M. de Sully et autres parlent assez de ces + brouilleries et de sa bravoure. On parlera de lui à + l'_historiette_ du cardinal de Richelieu. Il a écrit assez de + choses, mais on ne sait ce que tout cela est devenu. C'étoient + des Mémoires (ils ont été imprimés depuis. (T.)--Le duc + d'Angoulême, auquel cette historiette donne une physionomie si + nouvelle, naquit des liaisons de Charles IX et de Marie Touchet, + le 28 avril 1573. Il fut impliqué dans la conspiration de Biron, + et condamné à mort pour avoir trempé dans celle de d'Entragues. + Henri IV commua sa peine. Il mourut à Paris le 24 septembre 1650, + ayant vécu sous cinq rois, et s'étant distingué dans nombre de + batailles. Ses Mémoires ont été publiés après sa mort sous le + titre de _Mémoires très-particuliers du duc d'Angoulême pour + servir à l'histoire des règnes de Henri III et de Henri IV_, + 1662, in-12. Ils ont été insérés dans la Collection des Mémoires + relatifs à l'histoire de France, tom. 44 de la première série. + + [220] Expression familière qui se prenoit dans le sens d'un + profit illicite sur des commissions dont on étoit chargé. + Péréfixe, dans son _Histoire de Henri IV_, l'a employée plusieurs + fois. (_Dictionnaire de Trévoux._) + +Un jour qu'on disoit à feu Armantières, que M. d'Angoulême savoit je +ne sais combien de langues: «Ma foi, dit-il, je croyois qu'il ne +savoit que le _narquois_[221].» + + [221] Le _narquois_ étoit le jargon que parloient entre eux les + voleurs et les escrocs; on l'appelle plus communément l'_argot_. + (Voyez _le Jargon ou le langage de l'argot réformé_, dans le + Recueil de facéties intitulé: _les Joyeusetés, facéties et + folastres imaginations de Caresmes prenant, Gauthier Garguille_, + etc., Paris, Techener, 1831.) + +Le feu Roi lui ayant demandé combien il gagnoit par an à la fausse +monnoie: «Je ne sais, Sire, répondit-il, ce que c'est que tout cela. +Mais je loue une chambre à Merlin à Gros-Bois dont il me donne quatre +mille écus par an[222]. Je ne m'informe pas de ce qu'il y fait.» Un +peu avant que de mourir, il montra à M. d'Aguvry, de qui je le sais, +bon nombre de faux louis d'or qu'il confrontoit à de bons louis. Feu +M. de La Vieuville, alors surintendant des finances pour la seconde +fois, s'amusoit à cela avec lui. + + [222] Cela ne dura guère. Il fit évader Merlin, quand on y alla. + (T.) + +M. d'Angoulême ne pouvoit s'empêcher de bâtir toujours quelque +maisonnette; mais il se gardoit bien d'achever Gros-Bois; comme il +n'étoit pas riche, cela l'incommodoit, et il en faisoit d'autant plus +volontiers de la fausse monnoie. + +Il disoit les choses fort agréablement: il contoit qu'en sa jeunesse, +il étoit amoureux d'une dame, et qu'un jour la servante de cuisine, +qui étoit une vieille fort malpropre, fort dégoûtante, lui ayant +ouvert la porte, il prit occasion de la prier de lui être favorable et +lui voulut donner quelque chose; mais elle, en le repoussant, lui dit: +«Ardez, monsieur, je ne veux point de votre argent; il n'y a qu'un +mot, c'est que madame n'en a jamais tâté que je n'aie fait l'essai +auparavant; c'est comme du bouillon de mon pôt; il faut passer par là +ou par la fenêtre.» Il eut beau tourner, virer, il fallut satisfaire +cette vieille souillon, et il dit qu'il détournoit le nez de peur de +sentir son tablier gras. + +Il demandoit à M. de Chevreuse: «Combien donnez-vous à vos +secrétaires?--Cent écus, dit M. de Chevreuse.--Ce n'est guère, +reprit-il, je donne deux cents écus aux miens. Il est vrai que je ne +les paie pas.» + +Quand ses gens demandoient leurs gages, il leur disoit: «C'est à vous +à vous pourvoir: quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulême[223], +vous êtes en beau lieu; profitez-en si vous voulez.» + + [223] L'hôtel d'Angoulême, situé rue Pavée, au Marais, s'appelle + aujourd'hui l'hôtel de Lamoignon, parce qu'il a appartenu sous + Louis XIV aux célèbres magistrats de ce nom. + +Après avoir été veuf quelque temps, il voulut épouser madame +d'Hautefort, qui a depuis épousé M. de Schomberg; elle n'en voulut +point. Il trouva pourtant à se marier à quelques années de là. Il +avoit soixante-dix ans, étoit tout courbé et tout estropié de goutte. +En ce bel état il épousa une fille de vingt ans, bien faite et bien +agréable; son père s'appeloit Nargonne: c'étoit un gentilhomme de +Champagne. Il ne jouit guère de la grandeur de sa fille, car allant au +bois de Vincennes avec elle, les chevaux emportèrent le cocher, et cet +homme, brutalement, sans considérer qu'ils étoient du côté des murs du +parc, et qu'il ne pouvoit s'élancer assez loin, s'élança pourtant et +tomba de sorte, entre les roues, qu'il en fut tout brisé, et expira +aussitôt. + +Cette pauvre femme étoit obligée de souffrir presque tout l'été un +grand feu à son dos, car le duc vouloit qu'elle fût toujours auprès de +lui. Cela lui avoit tellement échauffé le sang, qu'elle avoit toujours +un érysipèle aux oreilles. + +Quand il mourut, en 1650, le gazetier, Renaudot le fils, rapporta +qu'il étoit mort chrétiennement, comme il avoit vécu. M. le comte +d'Alais, ou plutôt madame, traita fort rudement sa veuve. Elle se +retira aux filles Sainte-Elisabeth, où elle est encore logée au +dehors avec son petit train. L'intendant de M. d'Alais lui alla offrir +mille écus pour son deuil. Elle lui demanda de la part de qui: «De la +mienne, dit-il.--J'ai déjà mon deuil, répondit-elle, et si j'ai à +recevoir ce qui m'appartient, j'entends que ce soit de ceux qui me le +doivent et non d'autres.» L'année d'après on transigea avec elle à +huit mille livres par an. Elle eut quelque chose de la cour, car elle +n'a rien de sa maison[224]. + + [224] Françoise de Nargonne; qui avoit épousé le duc d'Angoulême + le 25 février 1644, mourut, cent trente-neuf ans après son + beau-père Charles IX, le 10 août 1713, à l'âge de quatre-vingt + douze ans. Boursault dit en parlant d'elle, en 1702, dans une de + ses Lettres: «Peut-être depuis les premiers âges où les hommes + vivoient si long-temps, n'y a-t-il eu de bru que madame + d'Angoulême qu'on ait vue dans une pleine santé plus de + six-vingts ans après la mort de son beau-père. Quelque longue que + sa vie puisse être, elle en a toujours fait un si bon usage, + qu'elle mourra avec plus de vertus que d'années.» (_Lettres + nouvelles de M. Boursault_, Luxembourg, 1702, pag. 50.) + + + + +LE MARÉCHAL DE LA FORCE[225]. + + +Nompar de Caumont, depuis maréchal et duc de La Force, étoit d'une +bonne et ancienne maison de Gascogne. Il étoit à Paris à la +Saint-Barthélemi, d'où il fut sauvé miraculeusement[226]; car ayant +été laissé entre les morts, un paumier s'aperçut qu'il vivoit, le +retira et le conduisit à l'Arsenal, chez le vieux maréchal de Biron, +son parent. Il reconnut bien ce grand service, et donna une pension à +cet homme qui lui fut bien payée. + + [225] Jacques Nompar de Caumont, duc de La Force, né vers 1559, + mort le 10 mai 1652. + + [226] On trouve dans le _Mercure_ de novembre 1765, des + _Mémoires_ du maréchal de La Force, où il retrace les événements + dont il fut, dans cette journée, témoin et acteur. Voltaire en a + donné un extrait dans les pièces justificatives, à la suite de la + _Henriade_. + +M. le maréchal de Biron lui donna sa fille en mariage. Cette fille +étoit de la religion, pour avoir été élevée auprès d'une tante +huguenote. Elle pouvoit avoir quinze ans et lui dix-huit. La première +nuit de ses noces, elle fit la sotte, et ne voulut jamais laisser +consommer le mariage. Cela mit ce jeune homme si en colère qu'il jura +qu'elle le lui demanderoit. En effet, elle s'ennuya de n'en être plus +sollicitée, et enfin on lui conseilla de dire à son mari: «_Monsou_, +_donnas de la sibade[227] à la caballe._» Il l'appela toujours +_mignonne_, quoiqu'elle ne le fût pas autrement. Cinquante ans après, +il convia ses amis pour renouveler ses noces, et donna ce jour-là le +plus de _sibade_ qu'il put à la _caballe_. + + [227] _Sibade_, avoine. + +Lorsqu'il commandoit en Allemagne, il y a peut-être vingt-cinq ans, il +galopa jusqu'à Metz pour y voir sa femme, et la prenant par de grandes +peaux qu'elle avoit sous le cou, il la baisoit du meilleur courage du +monde en disant: «Certes, mignonne, je ne vous trouvai jamais si +belle.» + +On raconte de cette femme qu'elle aimoit extrêmement les montres et se +tourmentoit sans cesse pour les ajuster au soleil. Un jour elle envoya +un page voir quelle heure il étoit à un cadran qui étoit dans le +jardin; mais l'heure qu'il rapporta ne s'accordant pas à sa montre, +elle lui soutenoit toujours qu'il n'avoit pas bien regardé, et l'y +renvoya par deux ou trois fois; enfin le page, las de tant de voyages, +lui dit: «Madame, quelle heure vous plaît-il qu'il soit?» Elle fut si +sotte que de le faire fouetter. + +M. de La Force, comme vous pouvez penser, suivit Henri IV, et à la +régence de la Reine-mère, il se trouva vice-roi de Navarre et +gouverneur du Béarn. Il étoit le maître de tout, disposoit des charges +et tenoit Navarreins. Le comte de Gramont en eut envie, et ne pouvant +être ni vice-roi ni gouverneur, il voulut être sénéchal, chose +au-dessous de lui. Il y eut bien du bruit; mais quoique lui et le +marquis, qui prenoit la querelle pour son père, et le comte, fussent +assez éclairés, Théobon, gentilhomme huguenot, prit si bien son temps +qu'il appelle le comte dans le Louvre, et ils eurent le loisir de se +rendre sur le pré. Le marquis avoit le premier cheval qu'il avoit +rencontré: on n'alloit guère en carrosse en ce temps-là. Mais le comte +avoit un cheval d'Espagne et ne voulut jamais se battre à pied. Le +marquis poussa son cheval, et ayant trouvé qu'il savoit un peu +tourner: «Allons, dit-il, il ne faut plus marchander.» Il désarma +bientôt le comte et alla séparer les autres. Le comte de Gramont, +outre ce cheval d'Espagne, s'étoit de longue main fait accompagner par +un gladiateur célèbre, nommé Termes. + +Quand M. de Luynes entreprit la guerre contre les huguenots, M. de La +Force se déclara pour eux. Théobon tenoit Sainte-Foy. Durant ces +guerres on ôta le Béarn à M. de La Force, et le comte de Gramont eut +le gouvernement, mais sans Navarreins, qu'on donna à Poyane. Ce +gouvernement fut réduit au pied des autres gouvernemens; on ôta aussi +au marquis de La Force sa charge de capitaine des gardes-du-corps. En +ce temps-là, madame la duchesse de La Force d'aujourd'hui étoit jeune +et bien faite; ce Théobon en étoit amoureux. Elle l'amusa, et lui +laissa espérer tout ce qu'il voulut jusqu'à ce qu'elle l'eut obligé de +donner sa place au marquis de La Force, son mari, et après elle le +planta là. Cette femme a pourtant de la vertu. Elle a vécu +admirablement bien avec la maréchale de Châtillon, sa soeur, quoique +leur commune mère, madame de Polignac, n'eût jamais voulu consentir au +mariage du marquis de La Force et d'elle, qu'elle n'en eût tiré +auparavant quittance de la tutelle, où elle avoit beaucoup gagné, et +avoit pris tous les meubles. Les parens, voyant que cette femme +vouloit marier cette héritière au fils de Polignac, son second mari, +s'en plaignirent à Henri IV, qui la maria avec le marquis de La Force. + +Au siége de Montauban on élut, pour commander dans la place, le comte +d'Orval, comme fils de duc et pair, et aussi pour obliger M. de Sully, +son père. Puis, c'étoit élire en effet M. de La Force, dont ce comte +avoit épousé la fille. Le beau-père étoit lieutenant de son gendre. On +avoit donné au comte d'Orval un vieux capitaine pour se tenir auprès +de sa personne et lui dire ce qu'il falloit faire. Or, un jour, comme +les ennemis avoient attaqué un ouvrage avancé, le comte d'Orval, armé +jusqu'aux dents comme un jacquemart, étoit encore à pied dans le fossé +de la ville, que le vieux capitaine, qui n'étoit pas peut-être plus +échauffé, le retint en lui disant: «Monseigneur, ne hasardez pas votre +personne.» (Depuis, on appela ce vieux capitaine: _Monseigneur, ne +hasardez pas votre personne._) M. de La Force y entra tout à cheval; +de sorte que les mousquetades pleuvoient sur lui. Son second fils, +nommé Castelnau, lui dit en l'arrêtant: «Monsieur, je ne permettrai +pas que vous vous exposiez ainsi.» Le bon homme le repoussa fièrement +et lui dit: «Castelnau, vous devriez faire ce que je fais.» + +L'année que les ennemis prirent Corbie, le cardinal de Richelieu +l'avoit toujours dans son carrosse, parce que le peuple l'aimoit[228]. +Et quand on leva ici des gens si à la hâte, M. de La Force étoit sur +les degrés de l'Hôtel-de-Ville, et les crocheteurs lui touchoient dans +la main en disant: «Oui, monsieur le maréchal, je veux aller à la +guerre avec vous.» + + [228] En 1636. «On n'entendoit que murmures de la populace contre + le cardinal, qu'elle menaçoit comme étant cause de ces désordres; + mais lui qui étoit intrépide, pour faire voir qu'il + n'appréhendoit rien, monta dans son carrosse, et se promena sans + gardes dans les rues, sans que personne lui osât dire mot.» + (_Mémoires de Montglas_, dans la Collection des Mémoires relatifs + à l'histoire de France, deuxième série, tom. 49, pag. 126.) + +C'est une race de bonnes gens qui ont presque tous du coeur, mais qui +n'ont point bonne mine. Le bon homme étoit bien fait, mais sa femme +étoit fort laide. Ils n'ont jamais pu se défaire de dire: _Ils +allarent, ils mangearent, ils frapparent_, etc., etc.[229] Rarement +trouvera-t-on une maison où l'on ait moins l'air du monde[230]. + + [229] Ancienne locution du midi que l'on retrouve dans tout ce + qui reste de manuscrits originaux de Brantôme. + + [230] Comme il étoit devant Renty, en Flandre, il dit à M. de + Castelnau, son fils: «Castelnau, vous vous êtes tout rouillé dans + la province.» Ce Castelnau fut commandé pour escorter les femmes + avec douze cents chevaux et dix-huit cents hommes de pied. Le + voilà en bataille; il prononce lui-même le ban que personne, sous + peine de la vie, n'eût à sortir de son rang; il n'eut pas plus + tôt achevé qu'un lièvre vint à partir. Au lieu de retenir ses + gens, il crie le premier: _Ah! lévrier!_ tout le monde le suit, + on prend le lièvre. Après il tâcha de rallier ses gens, et crie: + _Ah! cavalerie!_ plus fort qu'il n'avoit crié _ah! lévrier!_ Mais + il n'y eut jamais moyen, et si l'ennemi eût donné, c'étoit une + affaire faite, tous les équipages étoient perdus. Dans le conseil + de guerre en cette même campagne, il opina ainsi: «Je suis d'avis + que nous nous retirions; j'avois de l'avoine, je n'en ai plus, il + faut s'en aller.» Cet homme-là, cependant, avec cent mille livres + de partage, a si bien fait qu'il a marié trois filles de quatre + qu'il avoit, l'une à M. de Ravailles, aîné de sa maison, premier + baron de Béarn; la seconde au comte de Lauzun, et la troisième au + marquis de Montbrun, tous grands seigneurs. (T.) + +Ce n'est pas que le bon homme ne fût courtisan à sa mode, mais ce +n'étoit pas des plus fins. Il fit une chose qui n'étoit guère +d'habile homme. A la mort du cardinal de Richelieu, il s'en alla bien +empressé au Louvre, et, s'approchant du Roi, lui dit tout bas: «Sire, +M. le cardinal de Richelieu est mort certainement, mais on le cache à +Votre Majesté.» Le Roi le lui fit redire pour se moquer de lui, en +faisant semblant de le croire à peine, car il y avoit deux heures +qu'il le savoit. + +Quand M. d'Enghien gagna la bataille de Rocroy, le maréchal dit qu'il +souhaiteroit de mourir comme étoit mort le comte de Fontaine, qui, +fort âgé, fut tué à cette bataille. + +Ce bon homme se vantoit tout haut de n'avoir jamais connu que sa +femme. Sa tempérance lui conserva une santé admirable, presque jusqu'à +la fin de ses jours. A quatre-vingt-deux ans il se voulut remarier; +depuis cela il n'a rien fait de raisonnable, et il avoit bon nez de +souhaiter de finir comme le comte de Fontaine. Le bon Dieu lui eût +fait une belle grâce, s'il l'eût retiré après avoir dit ce bon mot. Il +y eut bien des disputes, car ses enfants ne se pouvoient résoudre à le +laisser remarier, à cause que cela passoit pour une folie. Enfin, il +épousa madame de La Tabarière, veuve d'un gentilhomme qualifié de +Poitou, et fille de feu M. Du Plessis-Mornay. Ce mauvais exemple fit +remarier bien des vieilles gens, comme madame de Coislin et autres; et +par hasard s'étant rencontré qu'on avoit fait quelques mariages +inégaux en ce temps-là (vers le commencement de la régence), on disoit +qu'il y avoit une influence pour les mariages ridicules. + +Cette madame de La Tabarière étoit laide et austère, cependant il +l'appeloit sa _toute mienne_. On disoit que pour lui plaire il ne +lisoit que les livres de M. Du Plessis. Cette femme, soit que ses +purgations eussent cessé, car elle étoit d'âge à cela, ou qu'elle fût +devenue hydropique, s'imagina être grosse, et le crut d'autant plus +qu'on lui avoit prédit qu'elle auroit un fils qui seroit maréchal de +France. Elle avoit espéré l'effet de cette prédiction déjà deux fois, +car elle avoit deux garçons, et elle les avoit vus tous deux commencer +à porter les armes. L'aîné fut noyé au siége de Bois-le-Duc, et +l'autre fut tué malheureusement l'année que les ennemis prirent +Corbie. On faisoit garde dans tous les villages des environs de Paris, +il revenoit avec Tilly, qui est mort depuis peu gouverneur de +Colioure. Ce Tilly étoit ivre, cela lui arrivoit souvent; il alla +donner l'alarme en je ne sais quel village, et un paysan, à +l'étourdie, donna un coup de carabine à La Tabarière, dont il mourut. + +La mort de ce second fils la fit résoudre à se remarier. Le maréchal +crut qu'elle étoit grosse, et l'écrivit à tous ses amis. A Charenton +on disoit que c'étoit une nouvelle Sara. Mais le miracle n'étoit pas +autrement nécessaire, car le maréchal pouvoit compter en fils et en +petits-fils plus de vingt-quatre enfants. A la cour on disoit que +c'étoit l'Antechrist. Enfin il se trouva qu'elle étoit presque +hydropique, et au bout de trois mois elle en mourut en partie de +regret. On a dit même que du dépit qu'elle eut de ce qu'on se moquoit +partout de cette belle grossesse, elle fut trois semaines à ne prendre +quasi rien, faisant accroire à sa femme-de-chambre qu'elle étoit dans +un dégoût effroyable. Cette fille n'en dit rien à personne, parce que +sa maîtresse lui disoit toujours que l'appétit lui reviendroit, et que +cela fâcheroit M. de La Force s'il le savoit. Quoi qu'il en soit, les +boyaux se rétrécirent, et elle en mourut. + +Cette femme n'a jamais été très-raisonnable; elle se prenoit fort pour +une autre. Elle vit un jour dans un almanach: _Mort d'un grand._ +«Hélas! dit-elle, Dieu sauve mon père!» Une fois, en voulant passer +sur je ne sais quelle palissade, elle se fourra un pieu où vous savez. +Ce pieu n'adressa pas pourtant si bien qu'elle n'en fût blessée. Elle +vouloit, par une ridicule pruderie, que son mari la pansât, afin que +le chirurgien ne vît rien; il s'en moqua, et lui dit qu'elle allât se +faire panser. Elle fit de si terribles lamentations sur la mort d'une +fille bossue qui lui mourut, qu'on eût dit qu'elle avoit tout perdu; +cependant elle avoit encore alors deux garçons et deux filles. Son +mari mourut avant ses fils; c'étoit un homme assez _fichu_. Elle +portoit son portrait couvert d'un crêpe noir dans son sein. Par ses +grimaces elle s'étoit acquis la réputation d'une sainte. Une dame de +Bretagne, dont j'ai oublié le nom, avoit fait mettre le portrait de +son second mari au dos du premier dans une même boîte, et pleuroit +encore tous les jours le défunt. Feu madame de La Case ôta de la +chambre le portrait de son premier mari, M. de Courtaumer, quand elle +se remaria avec La Case, frère de mademoiselle de Pons. Sa fille lui +dit: «Hé! maman, hé! maman, que je le baise encore avant que vous +l'ôtiez.» Elle disoit pour ses raisons que La Case étoit parent du +Roi. Il étoit de la maison de Pons. + +Le bon homme avoit voulu épouser auparavant la veuve d'un M. de La +Forest, de Normandie, homme de qualités. Cette femme étoit de +Montgommery, mais un peu trop galante pour un vieux Rodrigue. On en +parla pourtant sérieusement, et pendant qu'on travailloit à l'affaire, +madame couchoit toutes les nuits avec le petit Clinchamp de chez +Monsieur. Enfin M. de Montlouet d'Angenne, comme voisin et ami de M. +le marquis de La Force, lui en donna avis, et le bon homme fut +détrompé par ce moyen. + +Après il pensa à une femme de trente-deux ans, veuve du fils de M. +d'Arambure, le borgne, qui avoit commandé les chevau-légers de la +garde d'Henri IV. Cette femme étoit riche; et parce qu'elle n'étoit +fille que d'un trésorier de Navarre[231], il vouloit qu'elle lui +donnât par contrat de mariage quarante mille écus; mais quoiqu'elle +fût fort ambitieuse, elle eut assez de coeur pour ne pouvoir se +résoudre à accepter un mari de quatre-vingts ans. + + [231] M. Tallemant, père du maître des requêtes. (T.) + +En second veuvage, il devint amoureux de la comtesse d'Adington[232], +veuve depuis un an, aujourd'hui la comtesse de La Suze, dont nous +aurons bien des choses à dire en un autre endroit. En ce dessein il en +parle lui-même à la mère, madame de Châtillon, car le maréchal étoit +mort. Cette dame lui remontra qu'il n'y avoit nulle proportion dans +l'âge, et que cette, jeune veuve pourroit être l'arrière-petite-fille +de celui qui la vouloit épouser. Se voyant désespéré d'avoir la fille, +il s'adressa à la mère; elle le remercie et lui dit qu'elle avoit juré +de ne se remarier jamais. Le bon homme en eut une telle affliction +que sur l'heure il en tomba en défaillance et s'en retourna très-mal +satisfait. + + [232] Henriette de Coligny, petite-fille de l'amiral, avoit + épousé en 1643 Thomas Hamilton, comte de Hadington. Devenue veuve + après quelques années de mariage, elle contracta une nouvelle + alliance avec le comte de La Suze. On a d'elle des poésies assez + remarquables qui ont été publiées dans un Recueil qui en contient + beaucoup de Pélisson, de mademoiselle de Scudéri et de bien + d'autres. + +Il avoit quatre-vingt-neuf ans quand il pressa plus que jamais ses +enfants de le laisser remarier, alléguant que ne pouvant plus courir +le cerf (il l'a couru, jusqu'à quatre-vingt-six ans) et n'ayant plus +d'emploi (car il en eût pris encore volontiers), il lui étoit +impossible de demeurer seul à la campagne; qu'à la cour il avoit des +sujets de fâcherie (l'année auparavant il avoit été trois heures au +soleil sur ses pieds à Fontainebleau, en attendant le cardinal +Mazarin, et se tint un gros quart-d'heure découvert quand il passa). +Il disoit que Dieu n'y seroit point offensé, et que ses enfants n'en +seroient pas plus pauvres. Enfin il raisonnoit assez pour faire une +seconde sottise, et nos ministres[233], qui sont de fort pauvres gens, +disoient qu'il falloit mieux le laisser marier que le laisser brûler. +Ma foi, je pense que c'étoient de grandes ardeurs que les siennes! Ces +vieux fous-là sont ravis du passage de saint Paul, et de pouvoir dire: +_Dieu n'y est point offensé_, comme si le scandale n'offensoit point +Dieu. Hé! n'est-ce point une chose ridicule qu'un homme ne se puisse +contenir à cet âge-là? Pour moi, cela me scandalise, et cela est de +mauvais exemple. Plusieurs vieilles femmes catholiques lui ont voulu +donner de l'argent pour l'épouser, afin d'avoir le tabouret. A la +vérité, c'étoient toutes femmes de la ville, qui, pour l'ordinaire, +ont toutes plus d'ambition que les autres. Mais il n'y voulut jamais +entendre. Il y en a qui ont cru qu'il ne disoit tout cela que pour +obliger ses enfants à lui en offrir vite une Huguenotte. Enfin on lui +proposa la veuve d'un gentilhomme hollandais, nommé Langherac, qui +avoit été ambassadeur en France. Cette femme étoit pourtant Françoise +et soeur du marquis de Gallerande, de la maison de Clermont d'Amboise. +Mais le propre jour qu'il signa les articles, il alla trouver +auparavant madame la maréchale de Châtillon pour lui offrir, mais en +vain, la préférence. Cette madame de Langherac étoit hors d'âge +d'avoir des enfants. On admiroit sa destinée pour le tabouret. Elle +l'avait eu comme étrangère en son pays, et maintenant elle le recouvre +en épousant un homme de quatre-vingt-dix ans, qui est un âge où l'on +songe rarement à se remarier. Il faut aussi admirer la destinée du bon +homme à être cocu au moins une fois en sa vie. Il l'écrivit à madame +de La Forest, mais il y a toutes les apparences du monde que Cumont, +le conseiller, homme d'esprit, qui de tous temps étoit le galant de +madame de Langherac n'aura pas perdu une si belle occasion de coucher +avec une duchesse. C'est ce même M. de Cumont qui étoit si avare qu'il +est mort dans son pourpoint, faute d'une chemisette. + + [233] Les ministres protestants de Charenton. Tallemant étoit de + la religion réformée. + +On dit que le bon homme, le jour de ses noces, fit demeurer ses gens +dans sa chambre, pour être témoins comme il avoit consommé le mariage. +On ajoute qu'il les fit aussi appeler le lendemain matin. Cette +troisième femme ne dura guère plus d'un an. De regret, le maréchal +quitta La Force, et se retira à une autre maison qu'on appelle +Mucidan, pour y faire le _beau ténébreux_[234]. + + [234] Allusion à _Dom Quichotte de la Manche_. + +Le bon homme, depuis la mort de sa femme, se laissa gouverner par +Castelnau, son second fils; et parce que le marquis n'a qu'une fille, +aujourd'hui madame de Turenne, il fit tous les avantages à ce second +fils et aux siens, et ses belles dispositions ont mis bien des procès +dans la famille, que le marquis, depuis la mort de son père, a tous +gagnés. + +Le bon homme, à quatre-vingt-douze ans, eût bien voulu se remarier +pour la quatrième fois, mais le bruit couroit, disoit-on, qu'il devoit +avoir encore deux femmes, et personne ne vouloit être la première. + +Cela me fait souvenir d'une madame de Pibrac, à qui le parlement de +Paris fit défense de se remarier pour la septième fois, et elle avoit +été veuve dix-neuf ans après la mort de son premier mari. Il y avoit +soixante-onze ans qu'elle l'avoit épousé. + +En 1652, comme si ce bon homme n'avoit pas fait assez d'extravagances +de son chef, à la suscitation de Castelnau, qui tenoit pour certain +que M. le Prince seroit duc de Guyenne, et que par son autorité il +gagneroit tous ses procès, il se déclara pour M. le Prince. Il mourut +bientôt après, non sans témoigner bien du regret d'avoir fait cette +sottise. Il sera assez parlé de cela dans les Mémoires de la régence. + + + + +MALHERBE[235]. + + +François de Malherbe naquit à Caen en Normandie, environ l'an 1555; il +étoit de la maison de Malherbe Saint-Aignan, qui s'est rendue plus +illustre en Angleterre, depuis la conquête que le duc Guillaume fit de +cet Etat, qu'au lieu de son origine, où elle s'étoit tellement +rabaissée, que le père de Malherbe n'étoit qu'assesseur à Caen. Le bon +homme se fit de la religion avant que de mourir; son fils, qui +n'avoit alors que dix-sept ans, en reçut un si grand déplaisir qu'il +se résolut de quitter son pays, et suivit M. le Grand Prieur en +Provence, dont il étoit gouverneur, et fut avec lui jusqu'à sa +mort[236]. + + [235] Tallemant dit plus loin, dans le cours de cette + Historiette: «Racan, de qui j'ai eu la plus grande part de ces + _Mémoires_......» Racan ayant pris le parti, après qu'il eut + communiqué tous ces renseignements à Tallemant, de faire imprimer + sa _Vie de Malherbe_, tous les faits rapportés dans cette _Vie_ + se retrouvent ici. Mais Tallemant en a ajouté un grand nombre qui + sont en général les plus piquants, et il en a reproduit plusieurs + avec une franchise que Racan, qui s'attendoit bien à ce que son + travail seroit prochainement imprimé, s'est cru forcé d'adoucir. + Nous indiquerons par des notes tous les passages qui ne se + trouvent pas dans la _Vie_ donnée par Racan, et qui fut imprimée + pour la première fois dans un Recueil intitulé: _Divers Traités + d'Histoire, de Morale et d'Eloquence_. Paris, 1672, in-12, publié + par P. de Saint-Glas, abbé de Saint-Ussans. Des bibliographes + avoient cité une édition de cette _Vie_, publiée selon eux en + 1651. Personne ne l'a vue, et aux preuves de sa non-existence + données par M. Beuchat dans la _Biographie universelle_ de + Michaud, tom. 36, pag. 497, note, nous pouvons ajouter que si + cette _Vie_ avoit été imprimée en 1651, Tallemant, qui écrivoit + ces _historiettes_ postérieurement à cette époque, n'en auroit + pas reproduit les principaux faits; il se fût borné à y renvoyer. + Evidemment il n'a pu connoître qu'un travail manuscrit de Racan. + + [236] Ce M. le Grand Prieur étoit bâtard de Henri II, et frère de + madame d'Angoulême, veuve du maréchal de Montmorency, dont nous + avons parlé dans l'_historiette_ du connétable de Montmorency. + (T.) + +Pendant son séjour en Provence, il gagna les bonnes grâces de la fille +d'un président d'Aix, nommé Coriolis, veuve d'un conseiller de ce +parlement, et l'épousa depuis. Il en eut plusieurs enfants, entre +autres une fille, qui mourut de la peste à l'âge de cinq ou six ans, +laquelle il assista jusqu'à la mort, et un fils qui fut tué +malheureusement à l'âgé de vingt-neuf ans, comme nous dirons ensuite. + +Les actions les plus remarquables de sa vie sont que, pendant la +Ligue, lui et un nommé La Roque, qui faisoit joliment des vers, et qui +est mort à la suite de la reine Marguerite[237], poussèrent M. de +Sully deux ou trois lieues si vertement, qu'il ne l'a jamais oublié, +et c'était la cause, à ce que disoit Malherbe, qu'il n'avoit jamais pu +rien avoir de considérable d'Henri IV, depuis que M. de Sully fut dans +les finances. + + [237] Les oeuvres de ce poète ont été réunies sous ce titre: + _OEuvres du sieur de La Roque de Clairmont en Beauvoisis_, + dédiées à la reine Marguerite, Paris, 1606, petit in-12. + +Dans un partage de quelque butin qu'il avoit fait, un capitaine +l'ayant maltraité, il l'obligea à se battre contre lui, et lui donna +d'abord un coup d'épée au travers du corps qui le mit hors de combat. + +Depuis la mort de M. le Grand Prieur[238], il fut envoyé avec deux +cents hommes de pied au siége de la ville de Martigues, qui étoit +infectée de contagion, et que les Espagnols assiégeoient par mer, et +les Provençaux par terre, pour empêcher que la maladie ne s'étendît +dans le pays. Ils la tinrent assiégée par ligne de communication, si +étroitement qu'ils réduisirent le dernier vivant à mettre le drapeau +noir sur la muraille, avant que de lever le siége. + + [238] M. le Grand Prieur fut tué par un nommé Altoviti, qui avoit + été corsaire, et alors capitaine de galère, après avoir enlevé + une fille de qualité, la belle de Rieux-Château-Neuf, qu'Henri + III pensa épouser; ce fut elle qui lui dit qu'il parlât pour lui + un jour qu'il lui parloit pour un autre. Henri III le tenoit + comme espion auprès de M. le Grand Prieur, qui, l'ayant + découvert, alla chez lui en dessein de lui faire affront. Mais + Altoviti, blessé à mort par ce prince, lui donna un coup de + poignard dont il mourut[238-A]. Il est vrai qu'il reçut cent coups + après sa mort, car les gens du gouverneur se jetèrent tous sur + lui. + + Un jour ce M. le Grand Prieur, qui avoit l'honneur de faire de + méchants vers, dit à Du Perrier: «Voilà un sonnet; si je dis à + Malherbe que c'est moi qui l'ait fait, il dira qu'il ne vaut rien; + je vous prie, dites-lui qu'il est de votre façon.» Du Perrier + montre ce sonnet à Malherbe en présence de M. le Grand Prieur. «Ce + sonnet, lui dit Malherbe, est tout comme si c'étoit M. le Grand + Prieur qui l'eût fait.» (T.) + + [238-A] Le 2 juin 1586. + +Son nom et son mérite furent connus de Henri IV par le rapport +avantageux que lui en fit M. le cardinal du Perron[239], car un jour +le Roi lui ayant demandé s'il ne faisoit plus de vers, le cardinal lui +dit que depuis qu'il lui avoit fait l'honneur de l'employer à ses +affaires, il avoit tout-à-fait quitté cette occupation, et qu'il ne +falloit plus que personne s'en mêlât après un gentilhomme de +Normandie, habitué en Provence, qu'on appeloit M. de Malherbe. Il +avoit trente ans quand il fit cette pièce à M. Du Perrier, qui +commence: + + Ta douleur, Du Perrier, sera donc éternelle. + + [239] C'étoit en 1601. Le cardinal n'étoit encore qu'évêque + d'Evreux. + +Ses premiers vers étoient pitoyables; j'en ai vu quelques-uns, et +entre autres une élégie qui débute ainsi: + + Doncque tu ne vis plus, Générie fut, et la mort + En l'avril de tes ans le montre son effort, etc. + +Il n'avoit pas beaucoup de génie; la méditation et l'art l'ont fait +poète. Il lui falloit du temps pour mettre une pièce en état de +paroître. On dit qu'il fut trois ans à faire l'Ode pour le premier +président de Verdun, sur la mort de sa femme[240], et que le président +étoit remarié, avant que Malherbe lui eût donné ces vers. + + [240] _Voyez_ les stances à M. le premier président de Verdun + pour le consoler de la mort de sa première femme. (_Poésies de + Malherbe_, Paris, Barbou, 1764, in-8º, pag. 239.) + +Balzac dit en une de ses lettres que Malherbe disoit que quand on +avoit fait cent vers ou deux feuilles de prose, il falloit se reposer +dix ans. Il dit aussi que le bon homme barbouilla une demi-rame de +papier pour corriger une seule stance. C'est une de celles de l'Ode à +M. de Bellegarde; elle commence ainsi: + + Comme en cueillant une guirlande + L'homme est d'autant plus travaillé, etc.[241]. + + [241] Elle fut composée en 1608. _Voyez_ cette ode, pag. 103 du + volume précité. La strophe dont les deux premiers vers sont + rappelés ici est la cinquième dans l'édition de Barbou. + +Le Roi se ressouvint de ce que le cardinal du Perron lui avoit dit, +et il en parloit souvent à M. des Yveteaux, qui étoit alors précepteur +de M. de Vendôme. M. des Yveteaux lui offrit plusieurs fois de le +faire venir; ils étoient de même ville; mais le Roi, qui étoit +ménager, n'osoit le faire, de peur d'être chargé d'une nouvelle +pension. Cela fut cause que Malherbe ne fit la révérence au Roi que +trois ou quatre ans après que M. du Perron lui en eut parlé. Encore +fut-ce par occasion. Etant venu à Paris pour ses affaires +particulières, M. des Yveteaux en avertit le Roi, qui aussitôt +l'envoya quérir. Ce fut en l'an 1605. Comme le Roi étoit sur le point +de partir pour aller en Limosin, il lui commanda de faire des vers sur +son voyage. Malherbe en fit, et les lui présenta à son retour. C'est +cette pièce qui commence ainsi: + + O Dieu, dont les bontés de nos larmes touchées, etc.[242]. + + [242] Edition Barbou, pag. 65. + +Le Roi la trouva admirable, et désira de le retenir à son service; +mais, par une épargne, ou plutôt une lésine, que je ne comprends +point, il commanda à M. de Bellegarde, alors premier gentilhomme de la +chambre, de le garder jusqu'à ce qu'il l'eût mis sur l'état de ses +pensionnaires. M. de Bellegarde lui donna mille livres d'appointements +avec sa table, et lui entretenoit un laquais et un cheval[243]. + + [243] Racan, on le pense bien, s'est donné de garde d'entrer dans + ces détails sur la _lésine_ du Roi, et de la laisser même + entrevoir. + +Ce fut là que Racan, qui alors étoit page de la chambre sous M. de +Bellegarde, et qui commençoit déjà à _rimailler_, eut la connaissance +de Malherbe, et en profita si bien que l'écolier vaut quasi le +maître. + +A la mort de Henri IV, la Reine Marie de Médicis donna cinq cents écus +de pension à Malherbe, qui depuis ce temps-là ne fut plus à charge à +M. de Bellegarde. Depuis il a fort peu travaillé, et on ne trouve de +lui que les odes à la Reine-mère, quelques vers de ballets, quelques +sonnets au feu Roi, à Monsieur et à quelques particuliers, avec la +dernière pièce qu'il fit avant de mourir; c'est sur le siége de La +Rochelle[244]. + + [244] _Voyez_ l'ode à Louis XIII. Edition Barbou, pag. 258. + +Pour parler de sa personne, il étoit grand et bien fait, et d'une +constitution si excellente, qu'on a dit de lui aussi bien que +d'Alexandre, que ses sueurs avoient une odeur agréable. + +Sa conversation étoit brusque, il parlait peu, mais il ne disoit mot +qui ne portât. Quelquefois même il étoit rustique et incivil, témoin +ce qu'il fit à Desportes. Régnier l'avoit mené dîner chez son oncle; +ils trouvèrent qu'on avoit déjà servi. Desportes le reçut avec toute +la civilité imaginable, et lui dit qu'il lui vouloit donner un +exemplaire de ses _Psaumes_ qu'il venoit de faire imprimer. En disant +cela il se met en devoir de monter à son cabinet pour l'aller quérir, +Malherbe lui dit rustiquement qu'il les avoit déjà vus, que cela ne +méritoit pas qu'il prît la peine de remonter, et que son potage valoit +mieux que ses _Psaumes_. Il ne laissa pas de dîner, mais sans dire +mot, et après dîner ils se séparèrent, et ne se sont pas vus depuis. +Cela le brouilla avec tous les amis de Desportes; et Régnier, qui +étoit son ami, et qu'il estimoit pour le genre satirique à l'égal des +anciens, fit une satire contre lui qui commence ainsi: + + Rapin, le favori d'Apollon et des Muses, etc.[245]. + + [245] RÉGNIER, satire 9. + +Desportes, Bertaut, et des Yveteaux même, critiquèrent tout ce qu'il +fit. Il s'en moquoit, et dit que s'il s'y mettoit, il feroit de leurs +fautes des livres plus gros que leurs livres mêmes. + +Des Yveteaux lui disoit que c'était une chose désagréable à l'oreille +que ces trois syllabes: _ma_, _la_, _pla_, toutes de suite dans un +vers: + + Enfin cette beauté m'a la place rendue[246]. + + [246] Stances qui commencent par ce vers. Edition Barbou, pag. + 28. + +«Et vous, lui répondit-il, vous avez bien mis: _pa_, _ra_, _bla_, +_la_, _fla_. + +--Moi, reprit des Yveteaux, vous ne sauriez me le montrer. +--N'avez-vous pas mis, répliqua Malherbe: + + «Comparable à la flamme?» + +De toute cette volée, il n'estimoit que Bertaut, encore ne +l'estimoit-il guère: «Car, disoit-il, pour trouver une pointe, il +faisoit les trois premiers vers insupportables. Il n'aimoit pas du +tout les Grecs, et particulièrement il s'étoit déclaré ennemi du +galimatias de Pindare. + +Virgile n'avoit pas l'honneur de lui plaire. Il y trouvoit beaucoup +de choses à redire, entre autres ce vers où il y a: + + ......_Euboïcis Cumarum allabitur oris._ + + ÆNEIDOS lib. 6, vers 2. + +lui sembloit ridicule. «C'est, dit-il, comme si quelqu'un alloit +mettre _aux rives françoises de Paris_.» Ne voilà-t-il pas une belle +objection! Stace lui sembloit bien plus beau. Pour les autres, il +estimoit Horace, Juvénal, Martial, Ovide, et Sénèque le tragique. + +Les Italiens ne lui revenoient point; il disoit que les sonnets de +Pétrarque étoient à la grecque, aussi bien que les épigrammes de +mademoiselle de Gournay. + +De tous leurs ouvrages il ne pouvoit souffrir que l'_Aminte_ du +Tasse[247]. + + [247] Toute cette partie a bien moins d'étendue dans Racan. + +A l'hôtel de Rambouillet on amena un jour je ne sais quel homme, qui +disloquoit tout le corps aux gens et le remettoit sans leur faire mal. +On l'éprouva sur un laquais. Malherbe, qui y étoit, voyant cela, lui +dit: «Démettez-moi le coude.» Il ne sentit point de mal. Après il se +le fit remettre aussi sans douleur. «Cependant, dit-il, si cet homme +fût mort tandis que j'avois comme cela le coude démis, on auroit crié +au _curieux impertinent_[248].» + + [248] Cette anecdote ne fait pas non plus partie du récit de + Racan. Il y est fait allusion à la nouvelle de Cervantes insérée + dans son roman, liv. 7, ch. 33. (Voyez l'_Histoire de l'admirable + Don Quichotte_, tom. 2, pag 82, Amsterdam, 1768.) + +Il faisoit presque tous les jours sur le soir quelque petite +conférence dans sa chambre avec Racan, Colomby[249], Maynard et +quelques autres. Un habitant d'Aurillac, où Maynard étoit alors +président, vint une fois heurter à la porte en demandant: «M. le +président n'est-il point ici?» Malherbe se lève brusquement à son +ordinaire, et dit à ce monsieur le provincial: «Quel président +demandez-vous? Sachez qu'il n'y a que moi qui préside ici.» + + [249] François de Cauvigny, sieur de Colomby, parent de Malherbe; + poète très-médiocre, membre de l'Académie française. «Il avoit + une charge à la cour qui n'avoit point été avant lui, et n'a + point été depuis; car il se qualifioit orateur du roi pour les + affaires d'Etat: et c'étoit en cette qualité qu'il recevoit douze + cents écus tous les ans.» (Pellisson, _Histoire de l'Académie_, + tom. I, pag. 289, Paris, 1730.) On trouve quelques détails sur + les ouvrages de Colomby dans la _Bibliothèque françoise_ de + l'abbé Goujet, tom. 16, pag. 105. + +Lingendes[250], qui étoit pourtant assez poli, ne voulut jamais subir +la censure de Malherbe, et disoit que ce n'étoit qu'un tyran, et qu'il +abattoit l'esprit aux gens[251]. + + [250] Jean de Lingendes, poète assez remarquable pour son temps. + Ses vers sont épars dans les Recueils. Il mourut en 1616. + + [251] Omis par Racan. + +Un jour Henri IV lui montra des vers qu'on lui avoit présentés. Ces +vers commençoient ainsi: + + Toujours l'heur et la gloire + Soient à votre côté, + De vos faits la mémoire + Dure à l'éternité. + +Malherbe, sur-le-champ et sans en lire davantage, les retourna ainsi: + + Que l'épée et la dague + Soient à votre côté; + Ne courez point la bague + Si vous n'êtes botté. + +Et là-dessus se retira, sans en dire autrement son avis. + +Le Roi lui montra une autre fois la première lettre[252] que M. le +Dauphin, depuis Louis XIII, lui avoit écrite, et ayant remarqué qu'il +avoit signé _Loys_ sans _u_, il demanda au Roi si M. le Dauphin avoit +nom _Loys_. Le Roi demanda pourquoi: «Parce qu'il signe _Loys et non +Louys_.» On envoya quérir celui qui montroit à écrire à ce jeune +prince pour lui faire voir sa faute, et Malherbe disoit qu'il étoit +cause que M. le Dauphin avoit nom _Louis_. + + [252] Cette lettre n'est point celle que les éditeurs de + l'_Isographie_ ont découverte dans les manuscrits de Béthune de + la Bibliothèque du roi, puisque Louis XIII n'a signé que + _dauphin_ et non _Loys_; mais elle nous a paru tellement curieuse + que nous la donnons ici avec l'orthographe du jeune prince. Elle + est sans date, mais il devoit être très-enfant, lorsqu'il + l'écrivit: + + «PAPA, + + «Depuy que vous ete pati, j'ay bien donné du paisi à maman. J'ay + été a la guere dans sa chambe, je sui allé reconete les enemy, il + été tous a un tas en la ruele du li a maman ou j dorme. Je les ay + bien éveillé ave mon tambour. J'ay été à vote asena papa, moucheu + de Rong ma monté tou plein de belles ames, e tan tan de go canon, + e puy j m'a donné de bonne confiture e ung beau peti canon d'agen, + j ne me fau qu'un peti cheval pour le tire. Maman me renvoie + demain à Sain Gemain où je pieray bien Dieu pou bon papa afin + qu'il vou gade de tou dangé et qu'il me fasse bien sage, e la + gache de vou pouvoi bien to faire tes humbe sevices. J'ay fort + envie de domi papa, Fe Fe Vendome[252-A] vou dira le demeuran, et moy + que je suj vote tes humbe e les obeissan fi papa et seviteu. + + «DAUPHIN.» + + [252-A] César de Vendôme, fils d'Henri IV et de la belle Gabrielle. + +Comme les États-généraux se tenoient à Paris[253], il y eut une grande +consternation entre le clergé et le Tiers-Etat, qui donna sujet à +cette célèbre harangue de M. le cardinal du Perron. Cette affaire +s'échauffant, les évêques menaçoient de se retirer et de mettre la +France à l'interdit[254]. M. de Bellegarde avoit peur d'être +excommunié; Malherbe lui dit, pour le consoler, que cela lui seroit +fort commode, et que devenant noir comme les excommuniés, il n'auroit +pas la peine de se peindre la barbe et les cheveux. + + [253] En 1614. Ils se tenoient au Petit-Bourbon. + + [254] Le sujet de cette querelle étoit un article devenu le + premier de la déclaration du clergé de France de 1682. Le + Tiers-État vouloit que l'on posât ce principe d'éternelle vérité + que l'autorité spirituelle n'a aucun droit sur la puissance + temporelle du Roi, et le Tiers-État fut traité d'hérétique! + (_Voyez_ les _Mémoires de Fontenay-Mareuil_, première série de la + Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France tom. 50, + pag. 258.) + +Une autre fois il lui disoit: «Vous faites bien le galant; lisez-vous +encore à livre ouvert?» C'étoit sa façon de parler pour dire: Être +toujours prêt à servir les dames. M. de Bellegarde lui dit que oui. +«Ma foi, répondit-il, je vous envie plus cela que votre duché-pairie.» + +Il y eut grande contestation entre ceux qu'il appeloit du pays +d'_Adiousias_ (ce sont ceux de delà la rivière de Loire) et ceux de +deçà qu'il appeloit du pays de _Dieu vous conduise_, pour savoir s'il +falloit dire une _cueiller_ ou une _cueillère_. Le Roi et M. de +Bellegarde, tous deux du pays d'_Adiousias_, étoient pour cueillère, +et disoient que ce mot étant féminin, devoit avoir une terminaison +féminine. Le pays de _Dieu vous conduise_ alléguoit, outre l'usage, +que cela n'étoit pas sans exemple, et que _perdrix_, _met_[255], _mer_ +et autres étoient féminins et avoient pourtant une terminaison +masculine. Le Roi demanda à Malherbe de quel avis il étoit. Malherbe +le renvoya aux crocheteurs du Port-au-Foin, comme il avoit accoutumé; +et comme le Roi ne se tenoit pas bien convaincu, il lui dit à peu près +ce qu'on dit autrefois à un empereur romain: «Quelque absolu que vous +soyez, vous ne sauriez, Sire, ni abolir, ni établir un mot, si l'usage +ne l'autorise.» + + [255] C'est un mot de province pour _huche_. (T.)--La plupart de + nos paysans se servent encore de ce mot. + +A propos de cela, M. de Bellegarde lui envoya demander un jour lequel +étoit le meilleur de _dépensé_ ou de _dépendu_. Il répondit +sur-le-champ que _dépensé_ étoit plus françois, mais que _pendu_, +_dépendu_, _répendu_, et tous les composés de ce vilain mot, étoient +plus propres pour les Gascons. + +Il perdit sa mère environ l'an 1615, qu'il étoit âgé de plus de +cinquante-huit ans; et comme la Reine lui eut fait l'honneur de lui +envoyer un gentilhomme pour le consoler, il dit au gentilhomme qu'il +ne pouvoit se revancher de la bonté de la Reine qu'en priant Dieu que +le Roi pleurât sa mort aussi vieux qu'il pleuroit celle de sa +mère[256]. Il délibéra long-temps s'il devoit en prendre le deuil, et +disoit: «Je suis en propos de n'en rien faire; car regardez le gentil +orphelin que je ferois!» Enfin pourtant il s'habilla de deuil. + + [256] Racan a omis tout ce qui termine cet alinéa. + +Un jour, au cercle, je ne sais quel homme, qui faisoit fort le prude, +lui fit un grand éloge de madame la marquise de Guercheville[257], qui +étoit alors présente, comme dame d'honneur de la Reine-mère, et, +après lui avoir compté toute sa vie et comme elle avoit résisté aux +poursuites amoureuses du feu roi Henri le Grand, il conclut son +panégyrique par ces mots en la lui montrant: «Voilà, monsieur, ce qu'a +fait la vertu.» Malherbe, sans hésiter, lui montra la connétable de +Lesdiguières, qui étoit assise auprès de la Reine, et lui dit: «Voilà, +monsieur, ce qu'a fait le vice[258].» + + [257] _Voyez_ les _Amours du grand Alcandre_. Madame de + Guercheville y est désignée sous le nom de _Scilinde_. La maison + de La Roche-Guyon, une des bonnes de France, étoit tombée en + quenouille. L'héritière, au lieu de se donner à quelqu'un des + grands seigneurs qui la recherchoient, se donna à un gentilhomme + de son voisinage, nommé M. de Silly, qui prit le nom de La + Roche-Guyon. Le fils de cet homme-là épousa une fille de la + maison de Pons. C'est cette madame de Guercheville. Elle demeura + veuve fort jeune avec un seul fils, qui étoit le feu comte de La + Roche-Guyon. Henri IV étant à Mantes, qui est près de ce lieu, + fit bien des galanteries à madame de La Roche-Guyon, qui étoit + une belle et honnête personne. Il y trouva beaucoup de vertu, et + pour marque d'estime, il la fit dame d'honneur de la feue + Reine-mère, en lui disant: «Puisque vous avez été dame d'honneur, + vous le serez.» Entre deux, cette dame avoit épousé M. de + Liancourt, premier écuyer de la petite écurie, et par pruderie + elle se fit appeler madame de Guercheville, à cause qu'on + appeloit alors madame de Beaufort madame de Liancourt. Le comte + de La Roche-Guyon mort sans enfants, M. de Liancourt, en donnant + le surplus en argent, eut la terre de La Roche-Guyon pour les + conventions matrimoniales de sa mère.(T.)--L'abbé de Choisy + rapporte dans ses Mémoires le fait relatif à Henri IV, que + Tallemant s'est contenté d'indiquer ici. (_Voyez_ les _Mémoires + de Choisy_, tom. 63, pag. 515 de la deuxième série de la + Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France.) + + [258] Voir précédemment l'_historiette_ du connétable, où sa + femme joue un très-grand rôle. + +Sa façon de corriger son valet étoit plaisante. Il lui donnoit dix +sols par jour, c'étoit honnêtement en ce temps-là, et vingt écus de +gages; et quand ce valet l'avait fâché, il lui faisoit une remontrance +en ces termes: «Mon ami, quand on offense son maître, on offense +Dieu, et quand on offense Dieu, il faut, pour en obtenir le pardon, +jeûner et donner l'aumône. C'est pourquoi je retiendrai cinq sous de +votre dépense que je donnerai aux pauvres à votre intention, pour +l'expiation de vos péchés.» + +Tout son contentement étoit d'entretenir ses amis particuliers, comme +Racan, Colomby, Yvrande et autres, du mépris qu'il faisoit de toutes +les choses qu'on estimoit le plus dans le monde. Il disoit souvent à +Racan, qui est de la maison de Bueil, que c'étoit une folie de se +vanter d'être d'une ancienne noblesse; que plus elle étoit ancienne, +plus elle étoit douteuse; et qu'il ne falloit qu'une femme lascive +pour pervertir le sang de Charlemagne et de saint Louis[259]. + + [259] Racan fait ajouter à Malherbe: «Tel qui pense être issu de + ces grands héros est peut être venu d'un valet-de-chambre ou d'un + violon.» + +Il ne s'épargnoit pas lui-même en l'art où il excelloit, et disoit +souvent à Racan: «Voyez-vous, mon cher monsieur, si nos vers vivent +après nous, toute la gloire que nous pouvons en espérer, c'est qu'on +dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de syllabes, et que +nous avons été tous deux bien fous de passer toute notre vie à un +exercice si peu utile et au public et à nous, au lieu de l'employer à +nous donner du bon temps, et à penser à l'établissement de notre +fortune.» + +Il avoit un grand mépris pour tous les hommes en général, et il +disoit, après avoir conté en trois mots la mort d'Abel: «Ne voilà-t-il +pas un beau début? Ils ne sont que trois ou quatre au monde, et ils +s'entretuent déjà; après cela, que pouvoit espérer Dieu des hommes +pour se donner tant de peine à les conserver?» + +Il parloit fort ingénument de toutes choses; il ne faisoit pas grand +cas des sciences, principalement de celles qui ne servent qu'à la +volupté, au nombre desquelles il mettoit la poésie. Et comme un jour +un faiseur de vers se plaignoit à lui qu'il n'y avoit de récompense +que pour ceux qui servoient le Roi dans ses armées et dans les +affaires d'importance, et que l'on étoit trop cruel pour ceux qui +excelloient dans les belles-lettres, Malherbe lui répondit que c'étoit +une sottise de faire le métier de rimeur pour en espérer autre +récompense que son divertissement; et qu'un bon poète n'étoit pas plus +utile à l'Etat qu'un bon joueur de quilles. + +Pendant la prison de M. le Prince[260], le lendemain que madame la +Princesse, sa femme, fut accouchée de deux enfants morts pour avoir +été incommodée de la fumée qu'il faisoit dans sa chambre au bois de +Vincennes, il trouva un conseiller de province de ses amis en une +grande tristesse chez M. le garde-des-sceaux Du Vair. «Qu'avez-vous? +lui dit-il.--Les gens de bien, lui dit cet homme, pourroient-ils avoir +de la joie après qu'on vient de perdre deux princes du sang»? Malherbe +lui repartit: «Monsieur, monsieur, cela ne doit point vous affliger: +ne vous souciez que de bien servir, vous ne manquerez jamais de +maître.» + + [260] Henri de Bourbon, père du grand Condé. + +Allant dîner chez un homme qui l'en avoit prié, il trouva à la porte +de cet homme un valet qui avoit des gants dans ses mains; il étoit +onze heures. «Qui êtes-vous, mon ami? lui dit-il.--Je suis le +cuisinier, monsieur.--Vertu Dieu! reprit-il en se retirant bien vite, +que je ne dîne pas chez un homme dont le cuisinier, à onze heures, a +des gants dans ses mains[261].» + + [261] Cette anecdote ne se trouve pas dans Racan. + +Etant allé avec feu Du Moustier et Racan aux Chartreux pour voir un +certain Père Chazerey, on ne voulut leur permettre de lui parler +qu'ils n'eussent dit chacun un _Pater_; après le Père vint et s'excusa +de ne pouvoir les entretenir. «Faites-moi donc rendre mon _Pater_,» +dit Malherbe[262]. + + [262] Omis par Racan. + +Racan le trouva une fois qui comptoit cinquante sols. Il mettoit dix, +dix et cinq, et après dix, dix et cinq. «Pourquoi cela? dit +Racan.--C'est, répondit-il, que j'avois dans ma tête cette stance, où +il y a deux grands vers et un demi-vers, puis deux grands vers et un +demi-vers.» + + Que d'épines, Amour, etc.[263]! + + [263] Omis par Racan. Voici la première stance de cette pièce: + + Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses! + Que d'une aveugle erreur, tu laisses toutes choses + A la merci du sort? + Qu'en tes prospérités à bon droit on soupire, + Et qu'il est malaisé de vivre en ton empire + Sans désirer la mort? + + (_Poésies de Malherbe_, édition Barbou, pag. 143.) + + Une fois il ôta les chenets du feu. C'étoient des chenets qui + représentoient de gros satyres barbus; «Mon Dieu, dit-il, ces gros + B.... se chauffent tout à leur aise, tandis que je meurs de + froid[264].» + + [264] Omis par Racan. + +Un de ses neveux le vint voir une fois, après avoir été neuf ans au +collége. Il lui voulut faire expliquer quelques vers d'Ovide, à quoi +ce garçon se trouvoit bien empêché. Après l'avoir laissé ânonner un +gros quart-d'heure, Malherbe lui dit: «Mon neveu, croyez-moi, soyez +vaillant, vous ne valez rien à autre chose.» + +Un gentilhomme de ses parents étoit fort chargé d'enfants; Malherbe +l'en plaignoit, l'autre lui dit qu'il ne pouvoit avoir trop d'enfants, +pourvu qu'ils fussent gens de bien. «Je ne suis point de cet avis, +répondit notre poète, et j'aime mieux manger un chapon avec un voleur +qu'avec trente capucins.» + +Le lendemain de la mort du maréchal d'Ancre, il dit à madame de +Bellegarde, qu'il trouva allant à la messe: «Hé quoi, madame, a-t-on +encore quelque chose à demander à Dieu, après qu'il a délivré la +France du maréchal d'Ancre?» + +Une année que la Chandeleur avoit été un vendredi, Malherbe faisoit +une grillade le lendemain, entre sept et huit heures, d'un reste de +gigot de mouton qu'il avoit gardé du jeudi. Racan entre et lui dit: +«Quoi! monsieur, vous mangez de la viande, et Notre-Dame n'est plus en +couche.--Vous vous moquez, dit Malherbe, les dames ne se lèvent pas si +matin[265].» + + [265] Omis par Racan. + +Il alloit fort souvent chez madame des Loges[266]. Un jour, ayant +trouvé sur sa table le gros livre de M. Dumoulin contre le cardinal +du Perron[267], et l'enthousiasme l'ayant pris à la seule lecture du +titre, il demanda une plume et du papier, et écrivit ces vers: + + Quoique l'auteur de ce gros livre + Semble n'avoir rien ignoré, + Le meilleur est toujours de suivre + Le prône de notre curé. + Toutes ces doctrines nouvelles + Ne plaisent qu'aux folles cervelles; + Pour moi, comme une humble brebis, + Sous la houlette je me range; + Il n'est permis d'aimer le change + Qu'en fait de femmes et d'habits. + + [266] Marie Bruneau, dame des Loges; c'étoit une femme + très-renommée pour son esprit chez laquelle les gens de lettres + se réunissoient souvent. + + [267] _Le Bouclier de la Foi._ + +Madame des Loges ayant lu ces vers, piquée d'honneur et de zèle, prit +la même plume, et de l'autre côté écrivit ces autres vers: + + C'est vous dont l'audace nouvelle + A rejeté l'antiquité, + Et Dumoulin ne vous rappelle + Qu'à ce que vous avez quitté. + Vous aimez mieux croire à la mode: + C'est bien la foi la plus commode + Pour ceux que le monde a charmés. + Les femmes y sont vos idoles; + Mais à grand tort vous les aimez, + Vous qui n'avez que des paroles[268]. + + [268] Tallemant ne tenoit pas cette anecdote de Racan. C'est + Balzac qui le premier l'a rapportée ainsi: elle est inexacte. + Ménage, dans ses _Observations_ sur Malherbe, l'a rectifiée + d'après le récit même de Racan, qui y jouoit un rôle: «J'ai su de + M. Racan, dit-il, que c'est lui qui avoit fait ces vers que M. de + Balzac attribue à Malherbe, et que Gombaud avoit fait ceux que M. + de Balzac donne à madame des Loges. Madame des Loges, qui étoit + de la religion réformée, avoit prêté à M. de Racan le livre de + Dumoulin le ministre, intitulé _le Bouclier de la Foi_, et + l'avoit obligé de le lire. M. de Racan, après l'avoir lu, fit sur + ce livre cette épigramme que M. de Balzac a altérée en plusieurs + endroits. L'ayant communiquée à Malherbe, qui l'étoit venu + visiter dans ce temps-là, Malherbe l'écrivit de sa main dans le + livre de Dumoulin, qu'il renvoya en même temps à madame des Loges + de la part de M. de Racan. Madame des Loges, voyant ces vers + écrits de la main de Malherbe, crut qu'ils étoient de Malherbe; + et comme elle étoit extraordinairement zélée pour sa religion, + elle ne voulut pas qu'ils demeurassent sans réponse. Elle pria + Gombauld, qui étoit de la même religion et qui avoit le même + zèle, d'y répondre. Gombauld, je le sais de lui-même, qui + croyoit, comme madame des Loges, que Malherbe étoit l'auteur de + ces vers, y répondit par l'épigramme que M. de Balzac attribue à + madame des Loges, et qu'il trouve trop gaillarde pour une femme + qui parle à un homme.» (Les _OEuvres de François de Malherbe_, + 1723, tom. 2, pag. 387.) + +Il ne traita guère mieux M. de Méziriac que Desportes. Car un jour que +cet honnête homme lui apporta une traduction qu'il avoit faite de +l'arithmétique de Diophante, auteur grec, avec des commentaires[269], +quelques-uns de leurs amis communs se mirent à louer ce travail, en +présence de l'auteur, et à dire qu'il seroit fort utile au public. +Malherbe leur demanda seulement s'il feroit diminuer le pain et le +vin. Il appeloit M. de Méziriac, _M. de Miseriac_. Il en répondit +presqu'autant à un gentilhomme huguenot, et lui dit, pour toute +réplique à la controverse qu'il avoit débitée: «Dites-moi, monsieur, +boit-on de meilleur vin à La Rochelle et mange-t-on de meilleur blé +qu'à Paris?» + + [269] _Diophanti Alexandrini arithmeticorum libri sex, et de + numeris multangulis liber unus, græcis et latinis commentariis + illustratus._ Paris, 1621, in-fol. + +Un président de Provence avoit mis une méchante devise sur sa +cheminée, et croyant avoir fait merveilles, il dit à Malherbe: «Que +vous en semble?--Il ne falloit, répondit Malherbe, que la mettre un +peu plus bas[270].» + + [270] Dans le feu. (T.)--Cette anecdote ne se trouve pas dans + Racan. + +Quand il soupoit de jour, il faisoit fermer les fenêtres et allumer de +la chandelle, autrement, disoit-il, c'étoit dîner deux fois[271]. + + [271] Également omis par Racan. + +Quelqu'un lui dit que M. Gaumin avoit trouvé le secret d'entendre la +langue punique et qu'il y avoit fait le _Pater noster_: «Je m'en vais +tout à cette heure vous en faire le _Credo_.» Et à l'instant il +prononça une douzaine de mots barbares, et ajouta: «Je vous soutiens +que voilà le _Credo_ en langue punique. Qui est-ce qui me pourra dire +le contraire?» + +Il avoit un frère aîné avec lequel il a toujours été en procès; et +comme quelqu'un lui disoit: «Des procès entre des personnes si +proches! Jésus, que cela est de mauvais exemple!--Et avec qui +voulez-vous donc que j'en aie? avec les Turcs et les Moscovites? je +n'ai rien à partager avec eux[272].» + + [272] _Avec qui voulez-vous donc que j'en aie?_ Ce mot d'un si + bon comique ne se trouve pas dans Racan, dont le récit est + presque continuellement pâle et froid. + +On lui disoit qu'il n'avoit pas suivi dans un psaume le sens de David: +«Je crois bien, dit-il, suis-je le valet de David? J'ai bien fait +parler le bon homme autrement qu'il n'avoit fait[273].» + + [273] Omis par Racan. + +Un jour il dit des vers à Racan; et après il lui en demanda son avis. +Racan s'en excusa, lui disant: «Je ne les ai pas bien entendus, vous +en avez mangé la moitié.» Cela le piqua; il répondit en colère: +«Mordieu, si vous me fâchez, je les mangerai tout entiers. Ils sont à +moi, puisque je les ai faits; j'en puis faire ce qu'il me plaira.» + +Il se mettoit en colère contre les gueux qui lui disoient: «Mon noble +gentilhomme,» et disoit en grondant: «Si je suis gentilhomme, je suis +noble.» + +Il n'étoit pas toujours si fâcheux, et il a dit de lui-même qu'il +étoit de Balbut en _Balbutie_[274]. C'était le plus mauvais récitateur +du monde. Il gâtoit ses beaux vers en les prononçant. Outre qu'on ne +l'entendoit presque point, à cause de l'empêchement de sa langue et de +l'obscurité de sa voix, avec cela il crachoit au moins six fois en +disant une stance de quatre vers. C'est pourquoi le cavalier Marini +disoit qu'il n'avoit jamais vu d'homme plus humide ni de poète plus +sec. A cause de sa _crachotterie_, il se mettoit toujours auprès de la +cheminée. + + [274] Ce mot n'est pas non plus rapporté dans Racan. La suite de + cet alinéa y manque aussi; mais Balzac a donné également les + détails qu'il renferme. + +Il disoit à M. Chapelain, qui lui demandoit conseil sur la manière +d'écrire qu'il falloit suivre: «Lisez les livres imprimés, et ne dites +rien de ce qu'ils disent[275].» + + [275] Cet alinéa et le suivant ne se trouvent pas dans la _Vie_ + par Racan. + +Ce même M. Chapelain le trouva un jour sur un lit de repos qui +chantoit: + + D'où venez-vous, Jeanne? + Jeanne, d'où venez-vous? + +et ne se leva point qu'il n'eût achevé. «J'aimerois mieux, lui +dit-il, avoir fait cela que toutes les oeuvres de Ronsard.» Racan dit +qu'il lui a ouï dire la même chose d'une chanson où il y a à la fin: + + Que me donnerez-vous? + Je ferai l'endormie. + +Il avoit effacé plus de la moitié de son Ronsard, et en colloit les +raisons à la marge. Un jour Racan, Colomby, Yvrande[276], et autres de +ses amis, le feuilletoient sur sa table, et Racan lui demanda s'il +approuvoit ce qu'il n'avoit point effacé. «Pas plus que le reste,» +dit-il. Cela donna sujet à la compagnie, et entre autres à Colomby, de +lui dire qu'après sa mort ceux qui rencontreroient ce livre croiroient +qu'il avoit trouvé bon tout ce qu'il n'avoit point rayé. «Vous avez +raison,» lui répondit Malherbe. Et sur l'heure il acheva d'effacer le +reste. + + [276] Yvrande étoit un de ses disciples, gentilhomme breton, page + de la grande écurie. (T.) + +Il étoit mal meublé et logeoit d'ordinaire en chambre garnie, où il +n'avoit que sept ou huit chaises de paille; et comme il étoit fort +visité de ceux qui aimoient les belles-lettres, quand les chaises +étoient toutes occupées, il fermoit sa porte par dedans, et si +quelqu'un heurtoit, il lui crioit: «Attendez, il n'y a plus de +chaises,» disant qu'il valoit mieux ne les point recevoir que de les +laisser debout. + +Il se vantoit d'avoir sué trois fois la v....., comme un autre se +vanteroit d'avoir gagné trois batailles, et faisoit assez plaisamment +le récit du voyage qu'il fit à Nantes pour aller trouver un homme qui +guérissoit de cette maladie dans une chaire; sans doute c'étoit avec +des parfums. Par son crédit, il se fit céder cette chaire par un autre +qui l'avoit déjà retenue, et il écrivoit qu'il avoit gagné une chaire +à Nantes où il n'y avoit pourtant point d'université. On l'appeloit +chez M. de Bellegarde _le Père Luxure_[277]. + + [277] Omis par Racan. + +Il a toujours été fort adonné aux femmes, et se vantoit en +conversation de ses bonnes fortunes et des merveilles qu'il y avoit +faites[278]. + + [278] Cet alinéa et le suivant renferment également des détails + que Racan ne donne pas. + +Il disoit qu'il se connoissoit en deux choses, en musique et en gants. +Voyez le grand rapport qu'il y a de l'un à l'autre! + +Dans ses _Heures_ il avoit effacé des Litanies tous les noms des +saints et des saintes, et disoit qu'il suffisoit de dire: «_Omnes +sancti et sanctæ, Deum orate pro nobis._» + +Un soir, qu'il se retiroit après souper, de chez M. de Bellegarde avec +son homme qui lui portoit le flambeau, il rencontra M. de Saint-Paul, +homme de condition, parent de M. de Bellegarde, qui le vouloit +entretenir de quelque nouvelle de peu d'importance. Il lui coupa court +en lui disant: «Adieu, monsieur, adieu, vous me faites brûler pour +cinq sols de flambeau, et ce que vous me dites ne vaut pas un +_carolus_.» + +Le feu archevêque de Rouen[279] l'avoit prié à dîner pour le mener +après au sermon qu'il devoit faire en une église proche de chez lui. +Aussitôt que Malherbe eut dîné, il s'endormit dans une chaise, et +comme l'archevêque le pensa réveiller pour le mener au sermon: «Hé! je +vous prie, dit-il, dispensez-m'en; je dormirai bien sans cela.» + + [279] François de Harlay, auquel, en 1651, succéda son neveu, + François Harlay de Champvallon, depuis archevêque de Paris. + +Un jour, entrant dans l'hôtel de Sens, il trouva dans la salle deux +hommes qui, disputant d'un coup de trictrac, se donnoient tous deux au +diable qu'ils avoient gagné. Au lieu de les saluer, il ne fit que +dire: «Viens, Diable, viens vite, tu ne saurois faillir, il y en a +l'un ou l'autre à toi.» + +Quand les pauvres lui disoient qu'ils prieroient Dieu pour lui, il +leur répondoit «qu'il ne croyoit pas qu'ils eussent grand crédit +auprès de Dieu, vu le pitoyable état où il les laissoit, et qu'il eût +mieux aimé que M. de Luynes ou M. le surintendant lui eût fait cette +promesse.» + +Un jour qu'il faisoit un grand froid, il ne se contenta pas de bien se +garnir de chemisettes, il étendit encore sur sa fenêtre trois ou +quatre aunes de frise verte, en disant: «Je pense qu'il est avis à ce +froid que je n'ai plus de quoi faire des chemisettes. Je lui montrerai +bien que si.» + +En ce même hiver, il avoit une telle quantité de bas, presque tous +noirs, que pour n'en mettre pas plus à une jambe qu'à l'autre, à +mesure qu'il mettoit un bas il mettoit un jeton dans une écuelle. +Racan lui conseilla de mettre une lettre de soie de couleur à chacun +de ses bas, et de les chausser par ordre alphabétique. Il le fit, et +le lendemain il dit à Racan: «J'en ai dans l'_L_,» pour dire qu'il +avoit autant de paires de bas qu'il y avoit de lettres jusqu'à +celle-là. Un jour chez madame des Loges il montra quatorze tant +chemises que chemisettes, ou doublure. Tout l'été il avoit de la +panne, mais il ne portoit pas trop régulièrement son manteau sur les +deux épaules. Il disoit, à propos de cela, que Dieu n'avoit fait le +froid que pour les pauvres ou pour les sots, et que ceux qui avoient +le moyen de se bien chauffer et de se bien vêtir ne devoient point +souffrir le froid. + +Quand on lui parloit d'affaires d'Etat, il avoit toujours ce mot à la +bouche qu'il a mis dans l'Épître liminaire de Tite-Live, adressée à M. +de Luynes[280], qu'il ne faut point se mêler de la conduite d'un +vaisseau où l'on n'est que simple passager. + + [280] Épître dédicatoire de la Traduction du trente-troisième + livre de Tite-Live. + +M. Morand, Trésorier de l'épargne, qui étoit de Caen, promit à +Malherbe et à un gentilhomme de ses amis, qui étoit aussi de Caen, de +leur faire toucher à chacun quatre cents livres pour je ne sais quoi, +et en cela il leur faisoit une grande grâce. Il les convia même à +dîner. Malherbe n'y vouloit point aller, s'il ne leur envoyoit son +carrosse. Enfin le gentilhomme l'y fit aller à cheval. Après dîner, on +leur compta leur argent. En revenant, il prend une vision à Malherbe +d'acheter un coffre-fort. «Et pourquoi? dit l'autre.--Pour serrer mon +argent.--Et il coûtera la moitié de votre argent.--N'importe, dit-il, +deux cents livres sont autant à moi que mille à un autre.» Et il +fallut lui aller acheter un coffre-fort[281]. + + [281] Omis par Racan. + +Patrix[282] le trouva une fois à table: «Monsieur, lui dit-il, j'ai +toujours eu de quoi dîner, mais jamais de quoi rien laisser au +plat[283].» + + [282] Patrix est gentilhomme; il est de Caen, mais originaire de + Languedoc. (T.) + + [283] Omis par Racan. + +Il donna pourtant un jour à dîner à six de ses amis. Tout le festin ne +fut que de sept chapons bouillis, à chacun le sien, disant qu'il les +aimoit tous également, et ne vouloit être obligé de servir à l'un la +cuisse et à l'autre l'aile[284]. + + [284] Omis par Racan. + +Pour aborder M. de La Vieuville, surintendant des finances, et lui +rendre grâces de quelque chose, il s'avisa d'une belle précaution. Dès +qu'on disoit à cet homme: _Monsieur, je vous_... il croyoit qu'on +alloit ajouter _demande_, et il ne vouloit plus écouter. Malherbe y +alla, et lui dit: «Monsieur, remercier je vous viens[285].» + + [285] Omis par Racan. + +Retournons à la poésie. Il lui arrivoit quelquefois de mettre une même +pensée en plusieurs lieux différens, et il vouloit qu'on le trouvât +bon: «car, disoit-il, ne puis-je pas mettre sur mon buffet un tableau +qui aura été sur ma cheminée?» Mais Racan lui disoit que ce portrait +n'étoit jamais qu'en un lieu à la fois, et que cette même pensée +demeuroit en même temps en diverses pièces[286]. + + [286] Omis par Racan. + +On lui demanda une fois pourquoi il ne faisoit point d'élégies: «Parce +que je fais des odes, dit-il, et qu'on doit croire que qui saute bien +pourra bien marcher[287].» + + [287] Omis par Racan. + +Il s'opiniâtra fort long-temps à faire des sonnets irréguliers (dont +les deux quatrains ne sont pas de même rime). Colomby n'en voulut +jamais faire et ne les pouvoit approuver. Racan en fit un ou deux, +mais il s'en ennuya bientôt; et comme il disoit à Malherbe que ce +n'étoit pas un sonnet, si on n'observoit les règles du sonnet: «Eh +bien, lui dit Malherbe, si ce n'est pas un sonnet, c'est une +sonnette.» Enfin il les quitta, comme les autres, quand on ne l'en +pressa plus, et de tous ses disciples il n'y a eu que Maynard qui ait +continué à en faire. + +Il avoit aversion pour les fictions poétiques, si ce n'étoit dans un +poème épique; et en lisant une élégie de Régnier à Henri IV, où il +feint que la France s'enleva en l'air pour parler à Jupiter, et se +plaindre du misérable état où elle étoit pendant la Ligue, il +demandoit à Régnier en quel temps cela étoit arrivé, qu'il avoit +demeuré toujours en France depuis cinquante ans, et qu'il ne s'étoit +point aperçu qu'elle se fût enlevée hors de sa place. + +Un jour que M. de Termes reprenoit Racan d'un vers qu'il a changé +depuis, où il y avoit, parlant de la vie d'un homme des champs, + + Le labeur de ses bras rend sa maison prospère, + +Racan lui répondit que Malherbe avoit bien dit + + Oh! que nos fortunes prospères, etc. + +Malherbe, qui étoit présent: «Eh bien, mordieu, si je fais un pet, en +voulez-vous faire un autre?» + +Quand on lui montroit des vers où il y avoit des mots qui ne servoient +qu'à la mesure ou à la rime, il disoit que c'étoit une bride de +cheval attachée avec une aiguillette. + +Un homme de robe de fort bonne condition lui apporta d'assez mauvais +vers qu'il avoit faits à la louange d'une dame, et lui dit, avant que +de les lui lire, que des considérations l'avoient obligé à les faire. +Malherbe les lut d'un air fort chagrin, et lui dit: «Avez-vous été +condamné à être pendu, ou à faire ces vers? car, à moins que de cela, +on ne vous le sauroit pardonner.» + +Il se prenoit pour le maître de tous les autres, et avec raison. +Balzac, dont il faisoit grand cas, et de qui il disoit: «Ce jeune +homme ira plus loin pour la prose que personne n'a encore été en +France,» lui apporta le sonnet de Voiture pour _Uranie_, sur lequel on +a tant écrit depuis. Il s'étonna qu'un aventurier, ce sont ses propres +termes, qui n'avoit point été nourri sous sa discipline, qui n'avoit +point pris attache de lui, eût fait un si grand progrès dans un pays +dont il disoit qu'il avoit la clef[288]. + + [288] Omis par Racan. + +Il ne vouloit point qu'on fît des vers en une langue étrangère, et +disoit que nous n'entendions point la finesse d'une langue qui ne nous +étoit point naturelle; et, à ce propos, pour se moquer de ceux qui +faisoient des vers latins, il disoit que si Virgile et Horace +revenoient au monde, ils donneroient le fouet à Bourbon[289] et à +Sirmond[290]. + + [289] Nicolas Bourbon, dit le Jeune, dont les OEuvres furent + recueillies en 1630, sous le titre de _Poematia_, et qui fut + appelé en 1637 à l'Académie françoise, quoiqu'il n'eût jamais + écrit d'une manière un peu supportable qu'en latin. + + [290] Sirmond (Jean), également de l'Académie françoise, avoit + composé quelques pièces latines qui lui avoient donné du renom. + Elles furent rassemblées sous le titre de _Carminum libri duo, + quorum prior heroïcorum est, posterior elegiarum_, 1654, in-8º. + +Quand il eut fait cette chanson qui commence: + + Cette Anne si belle, etc.[291], + +qui est une chanson pitoyable, Bautru la retourna ainsi: + + Ce divin Malherbe, + Cet esprit parfait, + Donnez-lui de l'herbe: + N'a-t-il pas bien fait? + + [291] Poésies de Malherbe. Edition Barbou, 1764, pag. 216. + +Pour s'excuser, il disoit tantôt qu'on l'avoit trop pressé, tantôt que +c'étoit pour les empêcher de lui demander sans cesse des vers pour des +récits de ballet; puis, qu'il les falloit ainsi pour s'accommoder à +l'air; et il enrageoit de n'avoir pas une bonne raison à dire[292]. + + [292] Omis par Racan. + +On a aussi retourné ces couplets où il y a à la reprise: + + Cela se peut facilement, + +et puis + + Cela ne se peut nullement[293]; + +mais c'étoient des couplets que M. de Bellegarde avoit faits, et que +Malherbe n'avoit fait que raccommoder. La parodie en est plaisante. +Elle est dans le _Cabinet satirique_. C'est Berthelot qui l'a +faite[294]. + + [293] Poésies de Malherbe; Barbou, pag. 94. + + [294] Cette parodie, fort piquante en effet, se trouve aussi dans + le commentaire de Ménage sur Malherbe. Quand on l'aura lue, on + s'expliquera pourquoi nous ne l'avons pas rapportée ici. En voici + une stance: ce n'est pas la meilleure, mais c'est la seule que + nous puissions décemment citer: + + Etre six ans à faire une ode, + Et faire des lois à sa mode, + Cela se peut facilement + Mais de nous charmer les oreilles + Par _sa merveille des merveilles_, + Cela ne se peut nullement. + + «Malherbe, dit Ménage, pour réponse à ces vers, fit donner des + coups de bâton à Berthelot, par un gentilhomme de Caen, nommé la + Boulardière.» + +Il avoit pour ses écoliers Racan, Maynard, Touvant et Colomby[295]. Il +en jugeoit diversement, et disoit, en termes généraux, que Touvant +faisoit bien des vers, sans dire en quoi il excelloit; que Colomby +avoit beaucoup d'esprit, mais qu'il n'avoit point de génie pour la +poésie; que Maynard étoit celui de tous qui faisoit mieux des vers, +mais qu'il n'avoit point de force, et qu'il s'étoit adonné à un genre +de poésie, voulant dire l'épigramme, auquel il n'étoit pas propre, +parce qu'il n'avoit pas assez de pointe d'esprit; pour Racan, qu'il +avoit de la force, mais qu'il ne travailloit pas assez ses vers; que +bien souvent, pour mettre une bonne pensée, il prenoit de trop grandes +licences, et que de ces deux derniers on en feroit un grand poète. Il +disoit à Racan qu'il étoit hérétique en poésie. Il le blâmoit de rimer +indifféremment aux terminaisons en _ant_ et en _ent_, en _ance_ et en +_ence_. Il vouloit qu'on rimât pour les yeux aussi bien que pour les +oreilles. Il le reprenoit de rimer le simple et le composé, comme +_temps_ et _printemps_, _jour_ et _séjour_; il ne vouloit pas qu'on +rimât les mots qui avoient quelque connivence ou qui étoient opposés, +comme _montagne_ et _campagne_[296], _offense_ et _défense_, _père_ et +_mère_, _toi_ et _moi_; il ne vouloit pas non plus qu'on rimât les +mots dérivés d'un même mot, comme, _admettre_, _commettre_, +_promettre_, qui viennent tous de _mettre_; ni les noms propres les +uns avec les autres, comme _Thessalie_ et _Italie_, _Castille_ et +_Bastille_, _Alexandre_ et _Lisandre_; et sur la fin il étoit devenu +si scrupuleux en ses rimes, qu'il avoit même de la peine à souffrir +qu'on rimât les verbes en _er_ qui avoient tant soit peu de +convenance, comme, _abandonner_, _ordonner_, _pardonner_, et disoit +qu'ils venoient tous trois de _donner_. La raison qu'il en rendoit est +qu'on trouvoit de plus beaux vers en rapprochant les mots éloignés, +qu'en rimant ceux qui avoient de la convenance, parce que ces derniers +n'avoient presque qu'une même signification. Il s'étudioit fort à +chercher des rimes rares et stériles, sur la créance qu'il avoit +qu'elles lui faisoient trouver des pensées nouvelles, outre qu'il +disoit que cela sentoit un grand poète de tenter les rimes qui +n'avoient point encore été rimées. Il faut entendre cela +principalement pour les sonnets où il faut quatre rimes. Il ne vouloit +point qu'on rimât sur _bonheur_ ni sur _malheur_, parce que les +Parisiens n'en prononcent que l'_u_, comme s'il y avoit _bonhur_, +_malhur_, et de le rimer à _honneur_ il le trouvoit trop proche. Il +défendoit de rimer à _flame_, parce qu'il l'écrivoit et le prononçoit +avec deux _m_, _flamme_, et le faisoit long en le prononçant, de +sorte qu'il ne le pouvoit rimer, qu'avec _épigramme_. + + [295] Ces deux derniers ne sont pas grand'chose. (T.) + + [296] Il l'a rimé lui-même. (T.) + +Il reprenoit Racan de rimer _qu'ils ont eu_ avec _vertu_ ou _battu_, +parce, disoit-il, qu'on prononçoit à Paris les mots _eu_ en deux +syllabes. + +Au commencement que Malherbe vint à la cour, qui fut en 1605, comme +nous avons dit, il n'observoit pas encore de faire une pause au +troisième vers des stances de six, comme il se peut voir dans celles +qu'il fit pour le Roi allant en Limosin, où il y en a deux ou trois où +le sens va jusqu'au quatrième vers, et aussi en cette stance du psaume +_Domine, Deus noster_: + + Sitôt que le besoin excite son désir, + Qu'est-ce qu'en ta largesse il ne trouve à choisir? + Et par ton mandement, l'air, la mer et la terre + N'entretiennent-ils pas + Une secrète loi de se faire la guerre, + A qui de plus de mets fournira ses repas[297]? + + [297] _Voyez_ dans les _Poésies de Malherbe_ la paraphrase du + psaume 8, pag. 60 de l'édition Barbou. + +Il demeura presque toujours en cette espèce de négligence durant la +vie d'Henri IV, comme il se voit encore dans une des pièces qu'il fit +pour lui, lorsqu'il étoit amoureux de madame la Princesse. + + Que n'êtes-vous lassées, + Mes tristes pensées, etc.[298]. + + [298] _Poésies de Malherbe_, déjà citées, pag. 149. + +Mais à une autre pièce qu'il fit pour ce prince amoureux, il a +observé de finir exactement le sens au troisième vers; c'est: + + Que d'épines, Amour, etc.[299]. + + [299] _Poésies de Malherbe_, déjà citées, pag. 143. + +Le premier qui s'aperçut que cette observation étoit nécessaire aux +stances de six, ce fut Maynard, et c'est peut-être la raison pourquoi +Malherbe l'estimoit l'homme de France qui faisoit mieux les vers. +D'abord Racan, qui jouoit un peu du luth et aimoit la musique, se +rendit, en faveur des musiciens qui ne pouvoient faire leur reprise +aux stances de six, s'il n'y avoit un arrêt au troisième vers; mais +quand Malherbe et Maynard voulurent qu'aux stances de dix on en fît +encore un au septième vers, il s'y opposa, et ne l'a presque jamais +observé. Sa raison étoit que ces stances ne se chantent presque +jamais, et que, quand elles se chanteroient, on ne les chanteroit +point en trois reprises; c'est pourquoi il suffiroit d'en faire une au +quatrième vers. + +Malherbe vouloit que les élégies eussent un sens parfait de quatre +vers en quatre vers, même de deux en deux, s'il se pouvoit; à quoi +jamais Racan ne s'est accordé. + +Il ne vouloit pas que l'on nombrât en vers avec ces nombres vagues de +cent et de mille; comme _mille_, ou _cent tourments_, et disoit assez +plaisamment, quand il voyoit _cent_: «Peut-être n'y en avoit-il que +quatre-vingt-dix et neuf.» Mais il disoit qu'il y avoit de la grâce à +nombrer nécessairement comme en ce vers de Racan: + + Vieilles forêts de trois siècles âgées. + +C'est encore une des censures à quoi Racan ne se pouvoit rendre, et +néanmoins il n'a osé le faire que depuis la mort de Malherbe. + +A propos de nombres, quand quelqu'un disoit: «Il a les fièvres,» il +demandoit aussitôt: «Combien en a-t-il de fièvres[300]?» + + [300] Omis par Racan. + +Il se moquoit de ceux qui disoient qu'il y avoit du nombre dans la +prose, et il disoit que de faire des périodes nombreuses, c'était +faire des vers en prose. Cela a fait croire à quelques-uns que la +traduction des Epîtres de Sénèque n'étoit point de lui, parce qu'il y +a quelque nombre dans les périodes. + +On voit par une de ses lettres que c'étoit un amoureux un peu rude. Il +a avoué à madame de Rambouillet, qu'ayant eu soupçon que la vicomtesse +d'Auchy[301] (c'est _Caliste_ dans ses OEuvres) aimoit un autre +auteur, et l'ayant trouvée seule sur son lit, il lui prit les deux +mains d'une des siennes et de l'autre la souffleta jusqu'à la faire +crier au secours. Puis quand il vit que le monde venoit, il s'assit +comme si de rien étoit. Depuis il lui en demanda pardon[302]. + + [301] Son _Historiette_ suit immédiatement celle-ci. + + [302] Ce fait très-curieux ne se trouve pas dans la _Vie_ donnée + par Racan. + +Racan, de qui j'ai eu la plus grande part de ces mémoires, dit que, +sur les vieux jours de Malherbe, s'entretenant avec lui du dessein +qu'ils avoient de choisir quelque dame de mérite et de qualité pour +être le sujet de leurs vers, Malherbe nomma madame la marquise de +Rambouillet, et lui madame de Termes qui étoit alors veuve[303]. Il se +trouva que toutes deux avoient nom Catherine, l'une Catherine de +Vivonne, et l'autre Catherine Chabot. Le plaisir que prit Malherbe en +cette conversation lui fit venir l'envie d'en faire une églogue ou +entretien de bergers sous les noms de Mélibée pour lui et d'Arcan pour +Racan. Il lui en a récité plus de quarante vers. Cependant on n'en a +rien trouvé parmi ses papiers. + + [303] Racan a aimé madame de Moret, sa parente, car on voit dans + ses vers qu'il parle de cet oeil qu'elle perdit ou qu'elle + feignit d'avoir perdu. Voyez l'_Historiette_ de madame de Moret. + (T.) + +Le jour même qu'il fit le dessein de cette églogue, craignant que ce +nom d'Arthénice, s'il servoit pour deux personnes, ne fît de la +confusion dans cette pièce, il passa toute l'après-dînée avec Racan à +retourner ce nom-là. Ils ne trouvèrent que _Arthénice_, _Eracinthe_ et +_Carinthée_. Le premier fut jugé le plus beau; mais Racan s'en étant +servi dans la pastorale qu'il fit peu de temps après, Malherbe laissa +les deux autres et prit _Rodanthe_. + +Madame de Rambouillet dit qu'elle n'a jamais ouï parler de +_Rodanthe_[304], mais qu'un jour Malherbe lui dit: «Ah! madame, si +vous étiez femme à faire faire des vers, j'ai trouvé le plus beau nom +du monde en tournant le vôtre.» Elle ajoute que quelque temps après il +lui dit qu'il étoit fort en colère contre Racan, qui lui avait volé +ce beau nom, et qu'il vouloit faire une pièce qui commenceroit ainsi: + + Celle pour qui je fis le beau nom d'Arthénice, + +afin qu'on sût que c'étoit lui qui l'avoit trouvé dans ses lettres. +Elle dit que dans cette petite élégie qui commence: + + Et maintenant encore en cet âge penchant + Où mon peu de lumière est si près du couchant, etc., + +Malherbe vouloit parler d'elle, quand il dit: + + «Cette jeune bergère à qui les Destinées + «Sembloient avoir donné mes dernières années, etc.» + + [304] On lit dans les _OEuvres de Malherbe_ une chanson adressée + à la marquise de Rambouillet, sous le nom de _Rodanthe_, pag. 234 + de l'édition déjà citée. + +Elle m'a assuré que ce sont les seuls vers qu'il ait faits pour +elle[305]. + + [305] _Voyez_ le fragment pour madame la marquise de Rambouillet, + 1624 ou 1625, dans les _Poésies de Malherbe_, pag. 254 de + l'édition Barbou. Tallemant paroît avoir cité de mémoire les vers + que madame de Rambouillet disoit avoir été faits pour elle; nous + croyons devoir les rétablir ici: + + Celle belle bergère, à qui les Destinées + Sembloient avoir gardé mes dernières années, + Eut en perfection tous les rares trésors + Qui parent un esprit et font aimer un corps. + Ce ne furent qu'attraits, ce ne furent que charmes; + Sitôt que je la vis, je lui rendis les armes, + Un objet si puissant ébranla ma raison. + Je voulus être sien, j'entrai dans sa prison, + Et de tout mon pouvoir essayai de lui plaire + Tant que ma servitude espéra du salaire; + Mais comme j'aperçus l'infaillible danger + Où, si je poursuivois, je m'allois engager, + Le soin de mon salut m'ôta cette pensée; + J'eus honte de brûler pour une âme glacée, + Et sans me travailler à lui faire pitié, + Restreignis mon amour aux termes d'amitié. + +Elle m'a conté que Malherbe ne l'ayant pas trouvée, s'étoit amusé un +jour à causer chez elle avec une fille, et qu'on tira par hasard un +coup de mousquet dont la balle passa entre lui et cette demoiselle. Le +lendemain il vint voir madame de Rambouillet, et comme elle lui +faisoit quelque civilité sur cet accident: «Je voudrois, lui dit-il, +avoir été tué de ce coup. Je suis vieux, j'ai assez vécu, et puis on +m'eût peut-être fait l'honneur de croire que M. de Rambouillet +l'auroit fait faire[306].» + + [306] Cette curieuse anecdote et les détails qui la précèdent + n'ont point été donnés par Racan. + +M. Racan soutient pourtant que c'est pour elle qu'il fit cette +chanson: + + Chère beauté, que mon âme ravie, etc.[307] + +et cette autre ou Boisset mit un air: + + Ils s'en vont ces rois de ma vie, + Ces yeux, ces beaux yeux[308], etc. + + [307] Cette chanson paroît avoir été adressée à la marquise de + Rambouillet sous le nom de _Rodanthe_. On est d'autant plus porté + à le croire que l'on y retrouve les mêmes images sur la froideur + de sa maîtresse, que dans les fragments cités plus haut. + + Voici la seconde stance: + + En tous climats, voire au fond de la Thrace, + Après les neiges et les glaçons, + Le beau temps reprend sa place, + Et les étés mûrissent les moissons; + Chaque saison y fait son cours; + En vous seule on trouve qu'il gèle toujours. + + [308] _Poésies de Malherbe_, pag. 101. Ces vers sont indiqués + dans toutes les éditions de Malherbe comme étant adressés à la + vicomtesse d'Auchy. (Voyez l'_Historiette_ de cette dame à la + suite de l'article sur Malherbe.) + +Racan, qui avoit trente-quatre ans moins que Malherbe, changea son +amour poétique en un véritable et légitime amour. C'est ce qui donna +lieu à Malherbe de lui écrire une lettre où il y avoit des vers qui +sont ceux où il est parlé de madame de Rambouillet, pour le divertir +de cette passion; parce qu'il avoit appris que madame de Termes se +laissoit cajoler par le président Vignier, qu'elle a épousé +depuis[309]. Et quand il sut que Racan étoit décidé de se marier en +son pays du Maine, il le manda aussitôt à madame de Termes par une +lettre qui est imprimée. + + [309] Catherine Chabot, fille de Jacques, marquis de Mirebeau, + veuve de César-Auguste de Saint-Lari, baron de Termes, se remaria + à Claude Vignier, président au parlement de Metz; elle mourut en + 1662. + +Environ en ce temps là son fils fut assassiné à Aix, où il étoit +conseiller. Malherbe ne vouloit pas qu'il le fût: cela lui sembloit +indigné de lui. Il ne s'y résolut qu'après qu'on lui eut représenté +que M. de Foix, nommé à l'archevêché de Toulouse, étoit bien +conseiller au parlement de Paris, lui qui étoit allié de toutes les +maisons souveraines de l'Europe. Voici comme ce pauvre garçon fut tué. +Deux hommes d'Aix ayant querelle prirent la campagne; leurs amis +coururent après; les deux partis se rencontrèrent en une hôtellerie; +chacun parla à l'avantage de son ami. Le fils de Malherbe étoit +insolent, les autres ne le purent souffrir, ils se jetèrent dessus et +le tuèrent. Celui qu'on en accusoit s'appeloit Piles. Il n'étoit pas +seul sur Malherbe, les autres l'aidèrent à le dépêcher[310]. Or on +soupçonnoit celui pour qui Piles[311] étoit, d'être de race de Juifs; +c'est ce que veut dire Malherbe en un sonnet qu'il fit sur la mort de +son fils. Ce sonnet n'est pas imprimé. + + [310] On n'a vu ce fait rapporté nulle part ainsi et avec autant + de détails. Ceux des contemporains qui ont parlé de la mort + tragique du fils de Malherbe se sont tous accordés à dire qu'il + avoit été tué en duel. + + [311] Piles est Fortia, et les Fortia passent pour être venus des + Juifs. (T.) + + Une satire virulente de Philippe Desportes contre François de + Fortia, trésorier des parties casuelles, et des épigrammes de Jean + de Baïf, où Fortia n'étoit pas plus ménagé, auront sans doute + donné lieu au bruit alors répandu que la famille de Fortia étoit + juive d'origine. Ces pièces existent encore dans un manuscrit de + la Bibliothèque du Roi, nº 7652, t. 3, p. 3, et 2220 du fonds + Colbert. On ne peut les attribuer qu'à l'esprit de vengeance; + François de Fortia ne s'étant sans doute pas montré fort empressé + d'acquitter des assignations sur le trésor que Charles IX avoit + accordées aux deux poètes trop libéralement et sans consulter + l'état de ses finances. Des quatre frères de François, l'aîné, + Jean de Fortia, avoit embrassé l'état ecclésiastique, et étoit + aussi prêtre de la métropole de Tours; Pierre, le plus jeune, + étoit abbé de Saint-Acheul, et mourut en 1580, comme on le voit + dans le _Gallia Christiana_, t. 10, pag. 1328. D'ailleurs, dès la + fin du seizième siècle, toutes les branches de cette maison firent + sans difficulté leurs preuves pour être admises dans l'ordre de + Malte, où l'on exigeoit quatre degrés de noblesse dans chacune des + lignes paternelles et maternelles. M. le comte de Fortia de Piles, + membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, auquel la + littérature et l'histoire doivent d'importantes publications, est + aujourd'hui le dernier rejeton de cette famille noble et ancienne. + +On lui parla d'accommodement, et un conseiller de Provence, son ami +particulier, lui porta paroles de six mille écus; il en rejeta la +proposition. Depuis, ses amis lui firent considérer que la vengeance +qu'il désiroit étoit apparemment impossible, à cause du crédit de sa +partie, et qu'il ne devoit pas refuser cette légère satisfaction qu'on +lui présentait. «Hé bien! dit-il, je suivrai votre conseil, je +prendrai de l'argent, puisqu'on m'y force, mais je proteste que je +n'en garderai pas un teston pour moi, j'emploierai le tout à faire +bâtir un mausolée à mon fils.» Il usa du mot de _mausolée_, au lieu +de celui de _tombeau_, et fit le poète partout. + +Depuis, ce traité n'ayant pas réussi, il alla exprès au siége de La +Rochelle en demander justice au Roi, dont n'ayant pas eu toute la +satisfaction qu'il espéroit, il disoit tout haut à Nesle, dans la cour +du logis où le Roi logeoit, qu'il vouloit demander le combat contre M. +de Piles. Des capitaines aux gardes et autres gens qui étoient là +sourioient de le voir à cet âge-là parler d'aller sur le pré, et +Racan, qui y étoit, et qui commandoit la compagnie des gendarmes du +maréchal d'Effiat, comme son ami, le voulut tirer à part pour lui dire +qu'on se moquoit de lui, et qu'il étoit ridicule à l'âge de +soixante-treize ans de se vouloir battre contre un homme de +vingt-cinq; mais Malherbe, l'interrompant brusquement, lui dit: «C'est +pour cela que je le fais. Je hasarde un sol contre une pistole.» + +Le bon homme gagna à ce voyage la maladie dont il mourut à son retour +à Paris, un peu devant la prise de La Rochelle[312]. + + [312] Malherbe mourut en 1628, à l'âge de soixante-treize ans. + +Il n'étoit pas autrement persuadé de l'autre vie, et disoit, quand on +lui parloit de l'enfer et du paradis: »J'ai vécu comme les autres, je +veux mourir comme les autres, et aller où vont les autres.» + +On eut bien de la peine à le résoudre à se confesser; il disoit pour +ses raisons qu'il n'avoit accoutumé de se confesser qu'à Pâques. Il +observoit pourtant assez régulièrement les commandements de l'Eglise, +et ne mangea de la viande ce samedi d'après la Chandeleur[313] que +par mégarde; même il demandoit d'ordinaire permission d'en manger +quand il en avoit besoin, et alloit à la messe toutes les fêtes et les +dimanches. Il parloit toujours de Dieu et des choses saintes avec +respect, et un de ses amis lui fit un jour avouer, en présence de +Racan, qu'il avoit une fois fait voeu, durant la maladie de sa femme, +d'aller, si elle en revenoit, d'Aix à la Sainte-Baume à pied et tête +nue. Néanmoins il lui échappoit quelquefois de dire que la religion du +prince étoit la religion des honnêtes gens. + + [313] Voir précédemment, pag. 171. + +Yvrande acheva de le résoudre à se confesser et à communier, en lui +disant: «Vous avez toujours fait profession de vivre comme les +autres.--Que veut dire cela? lui dit Malherbe.--C'est, lui répondit +Yvrande, que quand les autres meurent ils se confessent communément, +et reçoivent les autres sacrements de l'Eglise.» Malherbe avoua qu'il +avoit raison, et envoya quérir le vicaire de Saint-Germain-l'Auxerrois +qui l'assista jusqu'à la mort[314]. + + [314] On raconte différemment ce qui se passa à sa mort. + + Il est mort au mois d'octobre 1628. Son confesseur, voyant que sa + maladie étoit dangereuse, le pressa de se confesser; il s'en + excusa en disant qu'il se confesseroit à la Toussaint, comme il + avoit coutume de le faire: «Mais, monsieur, dit le confesseur, + vous m'aviez toujours dit que vous vouliez faire comme les autres, + en ce qui regarde le christianisme. Tous les bons chrétiens se + confessent avant que de mourir.--Vous avez raison, reprit + Malherbe, je veux donc aussi me confesser, je veux aller où vont + tous les autres, _on ne fera pas un paradis exprès pour moi_, et + il se confessa.» (_Extrait d'un manuscrit du même temps._) + +On dit qu'une, heure avant que de mourir, il se réveilla comme en +sursaut d'un grand assoupissement, pour reprendre son hôtesse, qui lui +servoit de garder d'un mot qui n'étoit pas bien françois à son gré; et +comme son confesseur lui en voulut faire réprimande, il lui dit qu'il +n'avoit pu s'en empêcher, et qu'il avoit voulu jusqu'à la mort +maintenir la pureté de la langue françoise. + + + + +MADEMOISELLE PAULET. + + +Mademoiselle Paulet étoit fille d'un Languedocien qui inventa ce qu'on +appelle aujourd'hui _la Paulette_, invention qui ruinera peut-être la +France[315]. Sa mère étoit de fort bas lieu et d'une race fort +diffamée pour les amourettes. Elle disoit que son père étoit +gentilhomme; sa mère menoit une vie assez gaillarde. Mademoiselle +Paulet avoit beaucoup de vivacité, étoit jolie, avoit le teint +admirable, la taille fine, dansoit bien, jouoit du luth, et chantoit +mieux que personne de son temps[316]; mais elle avoit les cheveux si +dorés qu'ils pouvoient passer pour roux. Le père, qui vouloit se +prévaloir de la beauté de sa fille, et la mère, qui étoit coquette, +reçurent toute la cour chez eux. M. de Guise fut celui dont on parla +le premier avec elle. On disoit qu'il avoit laissé une galoche en +descendant par une fenêtre. Il disoit qu'il lui sembloit avoir +toujours le petit _chose_ de la petite Paulet devant les yeux. M. de +Chevreuse suivit son aîné, et ce fut ce qui la décria le plus, car il +lui avoit donné pour vingt mille écus de pierreries dans une cassette: +elle la confia à un nommé Descoudrais, à qui il la fit escamoter. + + [315] Charles Paulet, secrétaire de la chambre du Roi, a été + l'inventeur et le premier fermier de cet impôt, qui consistoit + dans une somme que les officiers de judicature ou de finances + payoient chaque année aux parties casuelles, afin de conserver, + en cas de mort, leurs charges à leurs veuves et à leurs + héritiers; autrement elles auroient été déclarées vacantes au + profit du Roi. Ce droit, établi par un édit du 12 septembre 1604, + fut d'abord de quatre deniers pour livre, et depuis 1618, il + étoit du soixantième denier du tiers du prix de la charge. + + [316] On raconte que l'on trouva deux rossignols morts sur le + bord d'une fontaine où elle avoit chanté tout le jour. (T.) + +Le ballet de la Reine-mère, dont nous avons parlé dans l'_Historiette_ +de madame la Princesse[317], se dansa en ce temps-là. Elle y chanta +des vers de Lingendes qui commençoient ainsi: + + «Je suis cet Amphion, etc.» + +Or, quoique cela convînt mieux à Arion, elle étoit pourtant sur un +dauphin, et ce fut sur cela qu'on fit ce vaudeville: + + «Qui fit le mieux du ballet? + «Ce fut la petite Paulet + «Montée sur le dauphin, + «Qui monta sur elle enfin.» + +Mais cela a été un pauvre _monteur_ que ce monsieur le Dauphin. Son +père y monta au lieu de lui. Henri IV, à ce ballet, eut envie de +coucher avec la belle chanteuse. Tout le monde tombe d'accord qu'il en +passa son envie. Il alloit chez elle le jour qu'il fut tué; c'étoit +pour y mener M. de Vendôme: il vouloit rendre ce prince galant; +peut-être s'étoit-il déjà aperçu que ce jeune monsieur n'aimoit pas +les femmes. M. de Vendôme a toujours depuis été accusé du ragoût +d'Italie. On en a fait une chanson autrefois: + + «Monsieur de Vendôme (_bis._) + «Va prendre Sodôme; (_bis._) + «Les Chalais, les Courtauraux[318], + «Seront des premiers à l'assaut. + «Ne sont-ils pas vaillants hommes? + «Chacun leur tourne le dos.» + + [317] _Voyez_ plus haut, page 101 de ce volume. + + [318] Depuis M. de Souvray. (T.) + +J'ai ouï conter qu'en une partie de chasse, un bon gentilhomme, oyant +chanter cette chanson, dit: «Ah! que mon cousin un tel, qui est à M. +le Prince, verra de belles occasions à ce siége!--Mais vous, lui +dit-on, n'y voulez-vous point aller?» On le piqua d'honneur, et on lui +fit acheter un cheval pour la guerre de Sodôme. + +Le chevalier de Guise fut aussi amoureux de mademoiselle Paulet. M. +Patru, dont le père étoit tuteur de mademoiselle Paulet, car alors le +sien étoit mort, m'a dit qu'un frère qu'elle avoit, qui venoit chez le +père de M. Patru pour apprendre la pratique, y apporta le cartel du +baron de Luz au chevalier de Guise. Il falloit que le chevalier fût +bien familier chez la demoiselle. On disoit alors en goguenardant: +«_Un bon concert à trois._» M. de Bellegarde, M. de Termes et M. de +Montmorency en furent aussi épris. M. de Termes traitoit son amour en +badinant, mais il étoit effectivement amoureux; son frère ne l'étoit +pas autrement, mais il auroit été fâché que son frère eut été mieux +que lui avec elle. Ce M. de Termes fit un vilain tour à mademoiselle +Paulet. Un garçon de bon lieu, de Bordeaux, et à son aise, nommé +Pontac, la vouloit, à ce qu'on dit, épouser. Termes, sans dire gare, +lui donna des coups de bâton. Lui se retira à Bordeaux, et elle ne +voulut jamais depuis voir un amant qui traitoit si cruellement ses +rivaux. + +Quelque temps après elle se sépara de sa mère, et se retira pour +quelques jours à Châtillon[319] avec une honnête femme, nommée madame +Du Jardin, chez qui elle demeuroit à Paris. Elle avoit déjà donné +congé à M. de Montmorency qui étoit alors fort jeune. Lui, qui +s'imagina pouvoir entrer plus aisément chez elle à la campagne qu'à +Paris, part seul à cheval pour y aller. Des charbonniers en assez bon +nombre, car c'est le chemin de Chevreuse, où il se fait beaucoup de +charbon, voyant ce jeune homme si bien fait, tout seul, se mirent en +tête qu'il s'alloit battre, l'entourèrent et lui firent promettre +qu'il ne passeroit pas outre. C'étoit si près de Châtillon que +mademoiselle Paulet le reconnut, et pensa mourir de rire de cette +aventure. Il y a apparence que, de peur d'être reconnu, il aima mieux +s'en retourner. Cette madame Du Jardin, qui étoit dévote, se retira +bientôt à la Ville-L'Évêque, où elle étoit comme en religion. Cela +obligea mademoiselle Paulet à prendre une maison en particulier. Ce +fut en ce temps-là que sa mère vint à mourir. + + [319] Village par-delà Mont-Rouge, à une lieue de Paris. (T.) + +Madame de Rambouillet, qui avoit eu de l'inclination pour cette jeune +fille dès le ballet de la Reine-mère, après avoir laissé passer bien +du temps pour purger sa réputation, et voyant que dans sa retraite on +n'en avoit point médit, commença à souffrir, à la prière de madame de +Clermont-d'Entragues, femme de grande vertu et sa bonne amie, que +mademoiselle Paulet la vît quelquefois. Pour madame de Clermont, elle +avoit tellement pris cette fille en amitié qu'elle n'eut jamais de +repos que mademoiselle Paulet ne vînt loger avec elle. Le mari, fort +sot homme du reste, soit qu'il craignît la réputation qu'avoit eue +cette fille, soit, comme il y a plus d'apparence, car madame de +Clermont n'étoit point jolie, qu'il crût que sa femme donnoit à +mademoiselle Paulet, qui alors pour ravoir son bien plaidoit contre +diverses personnes, le mari, dis-je, avoit traversé longuement leur +amitié, mais enfin on en vint à bout. Ce fut ce qui servit la plus à +mademoiselle Paulet pour la remettre en bonne réputation, car après +cela madame de Rambouillet la reçut pour son amie, et la grande vertu +de cette dame purifia, pour ainsi dire, mademoiselle Paulet, qui +depuis fut chérie et estimée de tout le monde. + +Elle retira environ vingt mille écus de son bien, avec quoi elle a +fait de grandes charités. Nous en verrons des preuves en +l'_Historiette_ suivante. Elle nourrissoit une vieille parente chez +elle. + +L'ardeur avec laquelle elle aimoit, son courage, sa fierté, ses yeux +vifs et ses cheveux trop dorés lui firent donner le surnom de +_Lionne_. Elle avoit une chose qui ne témoignoit pas un grand +jugement, c'est qu'elle affectoit une pruderie insupportable. Elle fit +mettre aux Madelonettes une fille qu'elle avoit, qui se trouva grosse. +Depuis, je ne sais quel petit commis l'épousa et devint après un grand +partisan. Après elle en prit une si laide que le diable en auroit eu +peur. Je lui ai ouï dire qu'elle voudroit que toutes celles qui +avoient fait galanterie fussent marquées au visage. Elle n'écrivoit +nullement bien, et quelquefois elle avoit la langue un peu +longue[320]. Elle aimoit et haïssoit fortement, nous le verrons dans +l'_Historiette_ de Voiture. Ce furent madame de Clermont et elle qui +introduisirent M. Godeau, depuis évêque de Grasse, à l'hôtel de +Rambouillet. Il étoit de Dreux, et madame de Clermont avoit Mézières +là tout auprès. Enfin il logea avec elles, et l'abbé de La +Victoire[321] appeloit mademoiselle Paulet madame de Grasse. Un soir +elle alla, déguisée en _oublieuse_, à l'hôtel de Rambouillet. Son +corbillon étoit de ces corbillons de Flandre avec des rubans couleur +de rose; son habit de toile tout couvert de rubans avec une calle[322] +de même. Elle joua des oublies, et on ne la reconnut que quand elle +chanta la chanson. + + [320] Portée à la médisance. + + [321] Claude Duval, sieur de Coupeauville, abbé de La Victoire, + auprès de Senlis. Tallemant en parle plus bas. + + [322] Bonnet aplati qui couvre les oreilles et est échancré + par-devant. (_Dict. de Trévoux._) + +Elle ne laissa pas d'avoir des amants depuis sa conversion, mais on +n'a médit de pas un. Voiture dit qu'elle avoit pour serviteurs un +cardinal, car le cardinal de La Valette l'appeloit, en riant, ma +maîtresse; un docteur en théologie[323]; un marchand de la rue +Aubry-Boucher[324]; un commandeur de Malte[325]; un conseiller de la +cour[326]; un poète[327], et un prévôt de la ville[328]. Ce monsieur +de la rue Aubry-Boucher étoit un original. Il prit à cet homme une +grande amitié pour madame de Rambouillet, mais celle qu'il avoit pour +mademoiselle Paulet se pouvoit appeler _amour_. A l'entrée qu'on fit +au feu Roi, au retour de La Rochelle, il s'avisa, car il étoit +capitaine de son quartier, d'habiller tous ses soldats de vert, parce +que c'étoit la couleur de la belle. Tous ses verts-galants firent une +salve devant la maison où elle étoit avec madame de Rambouillet, +madame de Clermont et d'autres. La _Lionne_, qui ne prenoit pas +plaisir à être aimée de cet animal-là, en rugit une bonne heure. +Cependant il se fallut apaiser et aller avec ces dames au jardin du +galant, dans le faubourg Saint-Victor, où il leur donna la collation. +Sa femme vint à mourir; il se remaria avec une personne qu'il voulut à +toute force, parce qu'elle avoit de l'air de mademoiselle Paulet. A +soixante ans il alla par dévotion à Rome. Si la _Lionne_ eût été +encore au monde quand la fille de cet homme fit tant l'acariâtre +contre madame de Saint-Etienne[329], comme elle l'auroit dévorée[330]! + + [323] C'étoit un impertinent nommé Dubois. (T). + + [324] Bodeau, marchand linger. (T.) + + [325] Le commandeur de Sillery. (T.) + + [326] C'est pour augmenter les diverses conditions. (T.) + + [327] Bordier, poète royal pour les ballets, un impertinent qui + la pensa faire devenir folle. (T.) + + [328] Saint-Brisson Séguier, un gros dada qui tous les matins + demandoit _l'avoine_: son valet de chambre s'appeloit ainsi. Il y + avoit un vaudeville: + + Et le gros Saint-Brisson + Dépense plus en son + Que Guillaume en farine. (T.) + + [329] L'abbesse de Saint-Étienne de Reims étoit une demoiselle + d'Angennes. (_Voyez_ plus loin son article à la suite de celui de + madame de Rambouillet, sa mère.) + + [330] _Voyez_, sur une pièce de vers intitulée le _Récit de la + Lionne_, une note de l'article CHAPELAIN dans le volume suivant. + +J'oubliois une galanterie que madame de Rambouillet fit à +mademoiselle Paulet, la première fois qu'elle vint à Rambouillet. Elle +la fit recevoir à l'entrée du bourg par les plus jolies filles du +lieu, et par celles de la maison, toutes couronnées de fleurs, et fort +proprement vêtues. Une d'entre elles, qui étoit plus parée que ses +compagnes, lui présenta les clefs du château, et quand elle vint à +passer sur le pont, on tira deux petites pièces d'artillerie qui sont +sur une des tours. + +Mademoiselle Paulet mourut, en 1651, chez madame de Clermont, en +Gascogne, où elle étoit allée pour lui tenir compagnie. M. de Grasse +(Godeau) y alla exprès de Provence pour l'assister à la mort. Elle ne +paroissoit guère que quarante ans et en avoit cinquante-neuf. Tout le +monde vouloit qu'elle fût beaucoup plus vieille qu'elle n'étoit. Cela +venoit de ce qu'elle avoit fait du bruit de bonne heure. + + + + +LA VICOMTESSE D'AUCHY[331]. + + +La vicomtesse d'Auchy étoit de la maison des Ursins, mais non de la +branche du marquis de Tresnel[332]. Son mari étoit de la maison de +Conflans. Cette femme se pouvoit vanter qu'en tous âges elle avoit +fait bien des sottises. D'abord elle se mit en tête de passer pour +belle, et de se fourrer bien avant dans la cour. L'un et l'autre lui +réussit assez mal, car elle n'avoit rien de beau que la gorge et le +tour du visage. Elle avoit un teint de malade, et ses yeux furent +toujours les moins brillants et les moins clairvoyants du monde. + + [331] Maîtresse de Malherbe. Voir précédemment, page 188. + + [332] Elle s'appeloit Charlotte des Ursins, vicomtesse d'Auchy, + ou Ochy. Ce dernier nom paroît être altéré. (_Voir_ la Dédicace à + elle adressée du _Recueil des plus beaux vers de ce temps_; + Paris, Toussaint Du Bray, 1609, in-8º.) + +Il y a des vers de Malherbe pour elle où il dit: + + «Amour est dans ses yeux, il y trempe ses dards[333].» + + [333] Ce vers se trouve dans un sonnet pour la vicomtesse + d'Auchy, sous le nom de Caliste, 1608. (_OEuvres de Malherbe_, + Paris, Barbou, 1764, in-8º, pag. 120.) + +Madame de Rambouillet disoit qu'il avoit raison, car ses yeux +pleuroient presque toujours, et l'Amour y pouvoit trouver de quoi +tremper ses dards tout à son aise. Je dirai en passant, à propos de +cela, que sur ses vieux jours elle disoit, pour faire accroire aux +gens qu'elle voyoit fort bien: «J'ai fait venir Thévenin[334], il m'a +dit qu'il n'y avoit rien à faire à mes yeux.» Thévenin disoit vrai, +car elle n'étoit plus bonne qu'à envoyer aux Quinze-Vingts. En +récompense, elle étoit toujours fort proprement et fort parée. Pour la +cour, on s'y moqua toujours d'elle. Son mari ne laissa pas d'en +prendre du soupçon, car une jeune femme trouve facilement des galants, +et une vicomtesse n'en chôme pas à Paris. Il la mena donc à la +campagne et l'y tint durant dix ans comme prisonnière, et s'il eût +vécu davantage, elle y fût demeurée davantage aussi, car il avoit +bonne intention de la tenir là toute sa vie. Voyez quelle délivrance! +la voilà en pleine liberté encore jeune. + + [334] Oculiste du temps. + +Comme elle étoit fort vaine, tous les auteurs et principalement les +poètes étoient reçus à lui en conter. Lingendes fit des vers sur sa +voix[335], mais il ne faut prendre cela que poétiquement, car elle n'a +jamais eu la réputation de bien chanter. Malherbe, nouvellement arrivé +à la cour, comme le maître de tous, étoit le mieux avec elle. J'ai dit +dans son _Historiette_ comment il la traita un jour, et comme il se +raccommoda avec elle[336]. Après ces dix ans de prison et tout ce que +je viens de dire, ne trouvez-vous pas que c'étoit avec grande raison +que quand elle parloit du temps d'Henri IV, elle disoit: _J'ai ouï +dire?_ Non contente d'être chantée par les autres, elle voulut se +chanter elle-même, et passer dans les siècles à venir pour une +personne savante. En ce beau dessein, elle achète d'un docteur en +théologie, nommé Maucors, des homélies sur les épîtres de saint Paul, +qu'elle fit imprimer soigneusement avec son portrait. Elle en eut tant +de joie qu'elle donna presque tous les exemplaires pour rien au +libraire, qui y trouva fort bien son compte, car la nouveauté de voir +une dame de la commenter le plus obscur des apôtres, faisoit que tout +le monde achetoit ce livre. Un jour Gombauld, par plaisir, lui demanda +comment elle avoit entendu un passage de saint Paul qu'il-lui disoit: +«Hé, répondit-elle, cela y est-il?» + + [335] Cette pièce, composée de cinq stances, se trouve dans le + Recueil intitulée: _le Séjour des Muses, ou la Cresme des bons + vers_, Rouen, 1626, in-12, pag. 57. Elle existe aussi dans le + Recueil de Toussaint Du Bray, 1609, pag. 367. + + [336] _Voyez_ précédemment, pag. 188 de ce volume. + +Quand le Père Campanelli vint à Paris, avant la guerre déclarée, elle +fit tant que ce Père fut quelques jours chez elle à Saint-Cloud, et +cela parce que c'étoit un homme de grande réputation. Cependant elle +ne l'entendoit point, peut-être imaginoit-elle l'entendre, car, à +cause que sa maison étoit originaire d'Italie, elle croyoit en devoir +entendre la langue, et sur ce fondement elle alloit au sermon italien. +Jamais personne n'a été si avide de lectures de comédies, de lettres, +de harangues, de discours, de sermons même, quoique ce soit tout ce +qu'on peut que de les entendre dans la chaire. Elle prêtoit son logis +avec un extrême plaisir pour de telles assemblées. Enfin, pour s'en +donner au coeur-joie et se rassasier de ces viandes creuses, elle +s'avisa de faire une certaine académie où tour à tour chacun liroit +quelque ouvrage. L'abbé de Cerisy, pour contrecarrer Boisrobert, fit +cette académie, croyant qu'elle subsisteroit comme celle du cardinal. +Au commencement c'étoit une vraie cohue. J'y fus une fois par +curiosité. Pagan, parent de M. de Luynes, y lut une harangue, où, +voulant s'excuser sur ce qu'il s'étoit plus adonné aux armes qu'aux +lettres, il parla comme auroit fait feu César, et traita fort les +autres du haut en bas. Habert l'aîné, l'avocat au conseil, dit assez +plaisamment: «Cet homme a déclaré qu'il ne savoit pas le latin, je +trouve pourtant qu'il n'a pas trop mal traduit le _miles gloriosus de +Plaute_.» Or le bon, c'est qu'on disoit que Pagan n'avoit pas fait +cette harangue, et que c'étoit un nomme Montholon, petit-fils du +garde-des-sceaux. Cet homme étoit un des plus grands, faiseurs de +galimatias du monde. Le cardinal de Retz m'a pourtant dit, mais je ne +m'en fie guère à lui, que l'ayant trouvé en Avignon, l'année de la +naissance du Roi[337], il lui montra bon nombre de belles lettres à +toute la cour sur la naissance de M. le Dauphin, qu'il avoit faites +pour M. le vice-légat. Ce Montholon étoit ruiné et s'étoit retiré là +pour y étudier l'art militaire. Il disoit qu'avant, qu'il fût trois +mois, il seroit le plus grand capitaine du monde en théorie. Il n'alla +à l'armée pourtant qu'au siége d'Arras, où il fut tué; il n'avoit plus +de quarante ans. + + [337] En 1638. + +Pagan, quoiqu'on l'ait accusé de s'être fait faire sa harangue, a fait +un livre. Il est vrai que c'est un livre de cavalier, car il s'appelle +_Les Fortifications du comte de Pagan_[338], qu'il a dédié à don +Hugues de Pagan, duc de Terranove au royaume de Naples; il se dit de +cette maison-là. Au bout de chaque livre il y a, à la manière de +Thucydide, _fin du premier livre des Fortifications du comte de +Pagan_, et bien des couronnes de comte aux vignettes et partout. +L'abbé d'Aubignac[339], qui a toujours de la bile de reste, entreprit +à la première assemblée le pauvre Pagan, car il harangua contre les +orgueilleux; et pour le désigner, il disoit en un endroit qu'il +falloit avoir deux bons yeux, car Pagan étoit borgne, et depuis il est +devenu aveugle: il avoit perdu cet oeil aux guerres de M. de Rohan. Il +fallut y mettre le holà, car les gens s'échauffoient déjà dans leur +harnois. L'abbé lui-même en avoit deux fort méchants, et enfin il est +devenu quasi aveugle. + + [338] _Traité des fortifications_, 1645, in-folio, ouvrage + estimé, réimprimé en 1689, in-12. Pagan, né en 1604, mourut le 18 + novembre 1665. + + [339] François Hédelin, abbé d'Aubignac, auteur de la _Pratique + du théâtre_, et de beaucoup d'autres ouvrages peu estimés, mourut + en 1676. + +Il y avoit plus d'un comte pour rire à cette vénérable académie. Le +comte de Bruslon, le bon homme, qui étoit un comte pour rire en la +manière la plus désavantageuse, car ce n'étoit pas manque de +qualité[340], se mit aussi à haranguer à son tour, et ayant trouvé +Mardochée en son chemin, il décrivit si prolixement la broderie du +hocqueton du héraut qui alloit devant lui, que jamais il n'y eut tant +de choses dans le bouclier d'Achille. C'est de lui qu'à la guerre de +Lorraine on fit un couplet qui disoit: + + Ce grand foudre de guerre, + Le comte de Bruslon, + Étoit comme un tonnerre, + Avec son bataillon, + + Composé de cinq hommes + Et de quatre tambours, + Criant: Hélas! nous sommes + A la fin de nos jours. + + [340] Il étoit introducteur des ambassadeurs. (T.) + +Maugars[341], célèbre joueur de viole, mais qui étoit un fou de bel +esprit, avoit été au commencement de cette académie, et en fit des +contes au cardinal de Richelieu, à qui il étoit. Pour se venger de +lui, on lui fit refuser la porte. Il étoit enragé de cela, et un jour +qu'il jouoit chez la comtesse de Tonnerre, la vicomtesse d'Auchy y +vint. Il quitta aussitôt ce qu'il avoit commencé, et quoiqu'il ne +chantât pas autrement, tant qu'elle fut là, il ne fit que chanter et +jouer sur sa viole une chanson dont la reprise est: + + Requinquez-vous, vieille, + Requinquez-vous donc[342]. + + [341] Tallemant lui consacre plus loin une _Historiette_ dans ces + _Mémoires_. + + [342] C'est le refrain de la quatorzième chanson de Gaulthier + Garguille (pag. 26 de l'édition de 1641, et 27 de la réimpression + de 1758). + +Pour achever l'histoire de l'académie de la vicomtesse d'Auchy, je +dirai que L'Esclache, qui montre la philosophie en françois, y parloit +souvent. Cela fit envie à un nommé Saint-Ange, qui prouvoit, à ce +qu'il disoit, la Trinité par raison naturelle, et qui siffloit de +jeunes enfants sur la philosophie et la théologie, et les en faisoit +répondre en françois, de s'introduire aussi chez la vicomtesse. +Plusieurs personnes, hommes et femmes, alloient entendre ces +perroquets. + +Mais M. de Paris[343], ayant par hasard quelque affaire avec la +vicomtesse, s'y rencontra un jour que Saint-Ange et ses petits +disciples babilloient. L'Esclache, un peu jaloux, se prit de paroles +avec cet homme; cela ne plut guère à l'archevêque, à qui quelqu'un fit +remarquer, car de lui-même je suis sûr qu'il n'en eût rien vu, qu'en +disputant, on avoit avancé quelques erreurs touchant la religion, et +que d'ailleurs cela n'étoit guère de la bienséance. Il dit donc, en +s'en allant, à la vicomtesse, qu'il lui conseilloit de laisser la +théologie à la Sorbonne, et de se contenter d'autres conférences, et +la vicomtesse lui ayant témoigné que cela la surprenoit, M. de Paris, +après l'avoir fort priée de faire cesser ces disputes, voyant qu'il ne +la pouvoit mettre à la raison, fut contraint de défendre à l'avenir de +telles assemblées. Il fallut donc se contenter de petites compagnies +particulières. + + [343] C'étoit le cardinal de Retz, oncle et prédécesseur du + fameux coadjuteur. + +Au reste, c'étoit la plus grande complimenteuse du monde après madame +de Villesavin, qu'on appelle vulgairement _la servante très-humble du +genre humain_. Pour attirer le monde, elle faisoit belle dépense, et +traitoit fort bien les auteurs; car son frère, M. d'Armantières, étant +mort, tandis qu'elle étoit en prison, elle devint héritière et ne +donna à son fils durant sa vie que le bien du père. + +Elle chassa une fois son maître d'hôtel. Cet homme alla servir je ne +sais quel duc, où il ne trouva pas bien son compte. Etant allé voir la +vicomtesse, il se mit à lui conter comme il servoit chez son maître, +l'épée au côté et le manteau sur les épaules: «Si vous vouliez me +reprendre, ajouta-t-il, madame, je vous servirois ainsi.» Cela lui +sembla beau, et elle le reprit pour être servie comme une duchesse. Je +m'étonne qu'elle ne prît aussi un dais et un cadenas[344], car son +maître-d'hôtel lui eût aussi bien donné cela que le reste. + + [344] Le _cadenas_ étoit une espèce de coffret d'or ou de + vermeil, où l'on mettoit le couteau, la cuillère, la fourchette, + etc., dont on se servoit à la table des rois et des princes. + (_Dict. de Trévoux._) + +Elle vouloit avoir bien des connoissances et les entretenoit +soigneusement; aussi vouloit-elle qu'on lui rendît la pareille. Un +jour qu'elle avoit pris l'extrême-onction (car elle la prenoit assez +brusquement) et n'étoit pas trop malade, tout-à-coup elle appelle une +de ses femmes, et lui demande si madame la marquise de Rambouillet +avoit envoyé savoir de ses nouvelles durant sa maladie; regardez si +cela s'accorde avec l'extrême-onction. + +A propos de cela, on m'a dit qu'un cavalier, je pense que c'est +Grillon[345], comme on lui vouloit donner l'extrême-onction, dit qu'il +n'en vouloit point; que c'étoit un sacrement de bourgeois. + + [345] Ou _Crillon_. + +Le cardinal de Sourdis (frère du marquis), en courant la poste, prit +l'extrême-onction à Tours, et repartit l'après-dîner. Cette fois-là, +on eut raison, de dire qu'on lui avoit graissé ses bottes[346]. Une +bonne femme, dans la rue Quincampoix, comme on la lui donnoit, dit à +sa servante: «Une telle, ayez soin de faire boire ces messieurs.» + + [346] Il avoit été fait cardinal par la faveur de madame de + Beaufort, en la place du maréchal d'Estrées. (T.) + +Un jour que la vicomtesse d'Auchy étoit chez madame de Rambouillet, +Voiture se mit en un coin de la chambre à rêver, et puis tout d'un +coup, pour se moquer de cette femme qui faisoit la savante, il lui dit +sérieusement: «Madame, lequel estimez-vous le plus de saint Augustin +ou de saint Thomas?» Elle répondit de sang-froid qu'elle estimoit plus +saint Thomas. Madame de Rambouillet pensa éclater de rire. + + + + +M. DES YVETAUX[347]. + + +M. Des Yvetaux se nommoit Vauquelin, et étoit d'une bonne famille de +Caen. Il y a exercé la charge de lieutenant-général, dont il fut +interdit par arrêt du parlement de Rouen[348]. Il vint à la cour et +fut porté par Desportes, et après par le cardinal du Perron. Ses vers +étoient médiocres, mais il avoit assez de feu; sa prose, à tout +prendre, valoit mieux. Il savoit, et avoit de l'esprit; il a eu en un +temps toute la vogue qu'on sauroit avoir. + + [347] Nicolas Vauquelin, seigneur Des Yvetaux, mort le 9 mars + 1649, âgé de quatre-vingt-dix ans. + + [348] Suivant la _Biographie universelle_, on a dit par erreur, + que Des Yvetaux avoit été lieutenant-général, et on l'auroit + ainsi confondu avec son frère qui a rempli cette charge. La + _Biographie_ s'est trompée; Huet, dans ses _Origines de Caen_ + (Rouen, 1706, p. 355) dit positivement que Jean Vauquelin, père + de Des Yvetaux, «l'adopta à son tribunal, et lui résigna sa + charge de lieutenant-général.» Il ajoute que le maréchal + d'Estrées «l'exhorta de venir à la cour et de ne pas passer sa + vie à donner des sentences;» que Des Yvetaux fut déterminé à + suivre ce conseil «par une disgrâce qui lui arriva, ayant été + cité au parlement de Rouen pour rendre raison de l'irrégularité + de quelque sentence;» qu'alors il vendit sa charge à Guillaume + Vauquelin, son frère cadet. On voit par là que Tallemant a été + bien instruit de ce qui concernoit le poète Des Yvetaux. + +Henri IV le fit précepteur de M. le Dauphin, après qu'il eut été +précepteur de M. de Vendôme[349]. Il s'est plaint qu'on ne vouloit pas +qu'il fît du feu Roi[350] un grand personnage. Durant la régence on +lui ôta cette place par intrigue; peut-être la plainte que le clergé +fit contre lui, et qui est imprimée dans les _Mémoires_ ensuite de +ceux de M. de Villeroi, y servit-elle[351]. + + [349] Il fit pour celui-ci l'_Institution du Prince_ en vers + (T.). Cette pièce a dû être imprimée séparément avant 1612; car, + citée dans le discours adressé à la Reine, dont il va être + question, elle a été ensuite insérée dans les _Délices de la + Poésie françoise_; Paris, Toussainct Du Bray, 1615, p. 417. + + [350] Louis XIII. + + [351] _Voyez_ le Discours présenté à la Reine-mère du Roi, en + l'année 1612, à la suite des _Mémoires d'État_, par M. de + Villeroi, tom. 5, pag. 199, Amsterdam, 1725. + +On l'a accusé de ne croire que médiocrement en Dieu. Je ne lui ai +pourtant jamais ouï dire d'impiétés. Il est vrai que je ne l'ai connu +que deux ans avant qu'il mourût. On l'accusoit aussi d'aimer les +garçons. Pour les femmes, il les a aimées jusqu'à la fin, et a +toujours mené une vie peu exemplaire. Il passoit pour médisant, et +pour aimer le vin. Quelquefois il étoit long-temps sans parler. On dit +que Pluvinel et lui firent un voyage de Paris à Nantes et en +revinrent, jouant toujours aux échecs sans se dire mot pour cela. Ils +avoient une machine dans le carrosse. + +Il disoit que les courtisans appeloient _bon temps_ le temps où les +pensions étoient bien payées. + +Etant disgracié, il acheta une maison rue des Marais, au faubourg +Saint-Germain, vers les Petits-Augustins. En ce temps-là, il n'y avoit +rien de bâti au-delà dans le faubourg; on l'appeloit, à cause de cela, +_le dernier des hommes_. Cette maison a l'honneur d'être aussi +extravagamment disposée que maison de France. Le grand jardin qu'il y +joignit, et auquel on va par une voûte sous terre, est à peu près fait +de même. Il se mit à faire là dedans une vie voluptueuse, mais cachée: +c'étoit comme une espèce de Grand-Seigneur dans son sérail. En +pensions, en bénéfices et en argent, il avoit beaucoup de bien et +pouvoit vivre fort à son aise. + +A son ordinaire, il s'habilloit fort bizarrement. Madame de +Rambouillet dit que la première fois qu'elle le vit, il avoit des +chausses à bandes, comme celles des Suisses du Roi, rattachées avec +des brides; des manches de satin de la Chine, un pourpoint et un +chapeau de peaux de senteurs, et une chaîne de paille à son cou; et il +sortoit en cet habit-là. Il est vrai qu'il ne sortoit pas souvent; +mais quelquefois, selon les visions qui lui prenoient, tantôt il étoit +vêtu en satyre, tantôt en berger, tantôt en dieu, et obligeoit sa +nymphe à s'habiller comme lui. Il représentoit quelquefois Apollon qui +court après Daphné, et quelquefois Pan et Syrinx. A cause qu'il devint +amoureux de madame Du Pin[352], mère de madame d'Estrades, au lieu de +culs-de-lampes, il fit mettre des pommes de pin dorées à son plancher. +Il y a des festons et des lacs d'amour de paille, en je ne sais +combien d'endroits, avec des chiffres de la même étoffe. Je ne sais +quelle amitié il avoit pour la paille, mais il n'aimoit pas moins le +vieux cuir doré[353], et n'avoit point d'autre tapisserie en été ni +hiver. + + [352] Marguerite de Burtio de la Tour, femme de Jacques de + Lallier, seigneur Du Pin. Marie de Lallier, sa fille, épousa en + 1637 le comte d'Estrades, qui fut créé maréchal de France en + 1675. + + [353] On appeloit ainsi des peaux de mouton passées en basanes, + sur lesquelles étoient représentées en relief diverses sortes de + grotesques relevées d'or ou d'argent, de vermillon ou autres + couleurs (_Dictionnaire de Trévoux_). _Voyez_ aussi les + _Recherches sur le cuir doré_, par M. de La Querière; Rouen, + Baudry, 1830, in-8º. + +Il fut un peu épris d'une de mes parentes, madame d'Harambure, qui +étoit allée voir son jardin. Un jour il lui écrivit une lettre fort +longue, où en un endroit il se fondoit furieusement en raison, car il +lui disoit: «Encore que vous n'aimiez point les figues (elle n'en +mangeoit point), elles ne laissent pas d'être friandes; de même mon +amour, quoique vous n'en fassiez point de cas, n'est pas pourtant +méprisable;» et au bas il y avoit: «Renvoyez-moi cette lettre, s'il +vous plaît, car je n'en ai point de double.» N'étoit-ce pas là une +bonne lettre à garder? + +Madame de Saint-Germain-Prévost, dont le fils se vantoit d'être le +fils de M. le maréchal de Biron, est celle de qui on a le plus parlé +avec le bonhomme. Elle sut un jour qu'il devoit donner la collation +chez lui à des dames. Elle trouve moyen d'y entrer justement comme on +venoit de servir, et que les gens étoient allés avertir la compagnie, +et prenant la nappe par un bout, elle jeta tout à terre. Quand il vit +cela, il se mit à rire et dit: «Il faut que madame de Saint-Germain +soit venue ici.» + +Mais l'amourette qui a fait le plus de bruit, est celle qu'il a eue +jusqu'à la fin de sa vie. Voici comme cela arriva. Vers la prise de La +Rochelle, un jour que la porte de son grand jardin, qui répond dans la +rue du Colombier[354], étoit entr'ouverte, une jeune femme, grosse +d'enfant, assez bien faite, mais fort triste, mit le nez dedans; il +s'y rencontra par hasard, et comme il étoit civil, principalement aux +dames, il la pria d'y entrer. Il apprit d'elle-même qu'elle étoit +fille d'un homme qui jouoit, et a joué jusqu'à sa mort, de la harpe +dans les hôtelleries d'Étampes (présentement son fils fait le même +métier); elle lui dit qu'elle en jouoit aussi (effectivement elle en +joue aussi bien que personne); qu'un jeune homme de Meaux, nommé +Dupuis, qui est de la meilleure maison de la ville, l'avoit épousée +par amour, et qu'il étoit malade dans la rue des Marais. Cette femme +avoit l'air fort doux; il en fut touché; il lui offre tout ce qu'il +avoit, les assiste, car Dupuis étoit fort pauvre, et quand elle +accoucha il en eut tout le soin imaginable. Relevée, elle le va +remercier; lui, la cajole; elle prend le soin de le blanchir, elle le +visite souvent, et peu à peu se mêle de son ménage. Il se plaint à +elle de ses valets, la prie d'avoir l'oeil sur eux. Dès qu'elle étoit +habillée, elle venoit passer la journée avec lui: enfin il lui proposa +de prendre avec son mari un appartement dans sa maison. Elle accepta +ce parti. Quand elle y fut une fois établie, il prit une entière +confiance en elle. Elle recevoit tout son revenu, faisoit la dépense +telle qu'il l'avoit ordonnée, et le reste étoit pour elle. J'oubliois +de dire que ce qui avoit achevé de le charmer, c'est qu'étant tombé +malade, avant qu'elle logeât avec lui, cette femme fut quarante jours +sans se déshabiller. Croyez pourtant qu'elle achetoit bien son +bonheur. Il falloit savoir du bon homme tous les matins comment elle +se coifferoit, à la grecque, à l'espagnole, à la romaine, à la +françoise, etc.; quel habit elle prendroit; si elle seroit reine, +déesse, nymphe ou bergère. Elle accoucha dans sa maison de deux +enfants, car celui dont elle étoit grosse quand ils firent +connoissance n'a pas vécu. Le plus âgé de ces deux enfants est une +fille, et l'autre un garçon; nous parlerons d'elle ensuite, car le +pauvre homme eut de grands procès à cause d'elle[355]. + + [354] Le Pré-aux-Clerc se terminoit à cette rue qui en a porté le + nom jusqu'à la fin du seizième siècle. (_Recherches sur Paris_, + par Sauval, quartier de Saint-Germain-des-Prés, pag. 37.) + + [355] «Des Yvetaux, dit Ségrais, avoit épousé une mademoiselle + Dupuis, joueuse de harpe, qui étoit d'Etampes, et qui avoit son + frère qui en jouoit par les cabarets. Souvent ils prenoient la + houlette avec le chapeau et l'habillement de bergers, et + chantoient ensemble des vers que Des Yvetaux lui-même avoit + composés. Il étoit encore vivant quand j'arrivai à Paris, mais je + ne le vis pas; il demeuroit au faubourg Saint-Germain, où il + recevoit grande compagnie sans aller voir personne.» (_Mémoires + anecdotes de Ségrais_; Amsterdam, 1723, p. 115.) Tallemant entre + dans des détails beaucoup plus étendus, et ayant connu + personnellement Des Yvetaux, il mérite plus de confiance que + Ségrais. + +M. Des Yvetaux avoit un frère qui étoit lieutenant-général à Caen. Ce +frère fit son fils conseiller, et puis maître des requêtes[356]. Ce M. +le maître des requêtes prétendoit être seul héritier du bon homme, car +il y avoit assez à espérer. Madame de Liancourt[357] lui avoit voulu +donner deux cent mille livres de sa maison et de ses deux jardins, à +condition de l'en laisser jouir sa vie durant[358]. Autrefois M. le +cardinal de Richelieu eut quelque pensée d'y bâtir, mais il trouva que +cela étoit trop loin du Louvre. + + [356] Hercule Vauquelin, fils de Guillaume, devint intendant de + Languedoc. (_Voyez_ les _Origines de Caen_, par Huet, au lieu + déjà cité.) + + [357] Jeanne de Schomberg, mariée en secondes noces en 1620 à + Roger Du Plessis de Liancourt, duc de La Roche-Guyon. Sa fille, + Jeanne Charlotte Du Plessis Liancourt épousa en 1659 François + VII, duc de La Rochefoucauld, prince de Marsillac, fils de + l'auteur des _Maximes_. C'est par ce mariage que la terre de + Liancourt ainsi que l'hôtel de ce nom passèrent dans la maison + des La Rochefoucauld. + + [358] L'hôtel de Liancourt y touche. (T.)--L'hôtel de La + Rochefoucauld, sur l'emplacement duquel la rue des Beaux-Arts a + été percée en 1828. + +Le neveu enrageoit donc de voir la Dupuis gouverner si absolument son +oncle, et, par la faute que font presque toujours les héritiers d'un +vieux garçon ou d'un homme veuf, au lieu d'être complaisant, il +s'amusa à l'aller chicaner sur cette femme. Il en fit tant que le bon +homme, pour le faire crever, maria la fille de la Dupuis avec un autre +neveu, fils d'un autre frère, nommé Sacy, du nom d'une terre. C'étoit +une plaisante chose à voir que cette petite mariée, à qui son propre +frère, qui étoit page du bon homme, portoit la queue; car il a +toujours eu un page jusqu'à son grand procès. + +Le maître des requêtes, au désespoir, jette feu et flamme, dit que +cette fille étoit fille de M. Des Yvetaux. Dupuis vivoit pourtant, et +vit même, je pense, encore. Il suborne un nommé Lerinière, frère de la +Dupuis. Cet homme, qui disoit qu'on traitoit sa soeur comme une g...., +appelle Sacy en duel. Sacy se bat et le désarme. Lerinière, non +content de cela, entre dans la maison avec un pistolet, tire sur Sacy +et le manque. Un laquais de Sacy le tue. La veuve du mort fait +informer. Le bailli du faubourg, un fripon nommé Lhermitière, gagné +par le maître des requêtes, condamne fort brusquement Sacy à être roué +et la Dupuis à être pendue. Depuis ils en ont été absous. On fit des +factums ou lettres de part et d'autre qui sont bien faits. Le bon +homme fit le sien lui-même; il s'y moque plaisamment de ce neveu, et +il y montre bien de la vigueur; il avoit pourtant près de +quatre-vingts ans. Ses amis le servirent puissamment, entre autres le +maréchal de Gramont. Ce fut chez lui que le mariage se fit, à cause +des oppositions d'un homme qui disoit avoir promesse de la fille +(notez que ce n'étoit qu'une enfant qui n'avoit jamais vu personne), +et d'un cousin germain de Sacy, qui disoit qu'elle étoit bâtarde. Pour +finir tous ces différends, on fit une transaction par laquelle, +moyennant quatre-vingt mille livres, Sacy et sa femme renonçoient à la +maison. Ils s'en sont fait relever depuis, après avoir recélébré leur +mariage, car cette opposition, qui n'avoit point été levée, étoit une +espèce de nullité. Pour la bâtardise, c'étoit une sottise que d'y +insister, aussi bien que de dire que c'étoit pour couvrir l'honneur de +M. Des Yvetaux qu'ils vouloient montrer qu'il n'y avoit point de +mariage parce qu'il seroit incestueux, et que cette madame de Sacy +étoit sa fille[359]. Le maître des requêtes fut hué à l'audience et +passa pour un grand coquin. Il avoit quelques gentilshommes avec lui +qui se retirèrent quand ils virent M. de Turenne de l'autre côté[360]. +La jeune femme parla et parla fort hardiment, car, Dieu merci, elle +n'a pas le caquet mal emmanché. Ils retournèrent dans leurs +prétentions, et la maison leur est demeurée. + + [359] Le curé de Saint-Sulpice étant allé voir Des Yvetaux et lui + faisant des réprimandes sur sa conduite si peu chrétienne, il lui + répondit sans s'émouvoir: «M. le curé, il ne faut pas croire tout + ce que l'on dit, il y a bien de la médisance; l'on me disoit + l'autre jour que vous aimiez les garçons, mais je n'en voulois + rien croire.» Le curé, offensé d'un tel compliment, ne jugea pas + à propos de lui parler davantage et s'en alla. (_Extrait d'un + manuscrit du même temps._) + + [360] Ce fut Tambonneau, le président, en ce temps-là amoureux de + la Sacy, qui l'y fit aller. (T.) + +Durant ce grand procès le bon homme s'accoutuma à s'habiller comme les +autres. A quatre-vingts ans il se portoit encore fort bien. Il m'a +quelquefois lassé à force de me promener dans son jardin. C'étoit un +petit homme sec, à yeux de cochon. Il a toujours eu l'esprit présent, +et, à sa mode, il disoit de jolies choses. Un jour que madame +d'Hautefort[361] vint dans son jardin, il lui dit, d'un ton assez +sérieux: «Madame, voulez-vous bien faire parler de vous? après avoir +maltraité des rois, aimez un petit _bonhommet_ comme moi.» + + [361] Marie d'Hautefort fut aimée de Louis XIII, après la + retraite de mademoiselle de La Fayette. Elle épousa en 1646 + Charles, depuis maréchal de Schomberg. + +Des Yvetaux avoit de la générosité et de la bonté. J'ai ouï dire au +comte de Brionne, grand seigneur de Lorraine, que, s'étant retiré à +Paris après la prise de Nancy, M. des Yvetaux le vouloit loger chez +lui, et lui disoit pour raison: «Monsieur, vous avez si bien reçu +autrefois les François en Lorraine, qu'il faut bien vous rendre la +pareille aujourd'hui.» Ce M. de Brionne n'avoit qu'un cheval de +carrosse, l'autre étoit mort; il en emprunta un au bon homme, qui ne +vouloit pas le reprendre, et disoit: «Vous m'en rendrez un quand vos +affaires seront en meilleur état.» + +Un an devant que de mourir, Ninon, qui alloit quelquefois jouer du +luth chez lui, car il aimoit fort la musique et faisoit souvent des +concerts, lui demanda un jour de fête s'il avoit été à la messe. «Il y +auroit, répondit-il, plus de honte à mon âge de mentir, que de +n'avoir point été à la messe. Je n'y ai point été aujourd'hui.» Elle +lui donna un ruban jaune qu'il porta je ne sais combien de jours à son +chapeau. + +Il fut se promener à Rambouillet au faubourg Saint-Antoine[362], et de +si loin qu'il put être ouï du maître du logis, il lui cria: «Monsieur, +je vous révère, je vous adore; mais il ne fait point chaud +aujourd'hui, je vous prie, n'ôtons point notre chapeau.» + + [362] A la maison du financier Rambouillet. + +Sa plus grande, ou plutôt sa seule incommodité, étoit une rétention +d'urine. Ce fut ce qui le tua; car voyant, en 1649, le Roi sorti de +Paris et le blocus se former, par une complaisance hors de propos pour +la cour, il en sortit aussi. Peut-être cette étourdie de madame de +Sacy le lui fit-elle faire. Comme il n'avoit point son chirurgien +ordinaire, sa rétention l'incommodant, il fallut se faire sonder par +le premier chirurgien de village, qui le blessa, et la gangrène s'y +mit. Ce fut auprès de Meaux, dans une petite maison de ce M. Dupuis. +Il se résolut fort constamment à la mort, et fit tout ce qu'on a +accoutumé de faire. + +Une heure avant que de mourir, il se promena par la chambre, et pria +la Dupuis de lui fermer les yeux et la bouche, et de lui mettre un +mouchoir sur le visage, dès qu'il commenceroit à agoniser, afin qu'on +ne vît point les grimaces qu'il feroit. + +Il ne fut pas plus tôt mort, que madame de Sacy ne vécut plus bien +avec sa mère. Pour son mari, elle le traita comme un je ne sais qui; +aussi est-ce un fort sot homme[363]. On l'a vu autrefois sur un bidet, +suivi pour tout train de son beau-frère le page. Il alla une fois +chez madame de Montausier qui logeoit alors en ce quartier-là, en +habit de taffetas noir, avec une grande estocade et de grosses bottes. +Je lui ai ouï dire que le bailli du faubourg, qui étoit fort mal quand +le bon homme mourut, eut une si grande appréhension de ne lui survivre +pas pour persécuter les siens, que sa fièvre en redoubla, et qu'il en +fut expédié quelques jours plus tôt. + + [363] Elle le connoissoit bien, à ce qu'elle dit, mais elle ne + put éviter de l'épouser: il a bien eu sa revanche depuis. (T.) + +Madame de Sacy a été élevée comme vous pouvez penser: elle n'est point +jolie; mais comme elle a l'esprit vif, et qu'elle est fort médisante, +les vieux débauchés, comme le maréchal de Gramont, le marquis de +Mortemart[364] et M. de Turenne même, la trouvoient fort à leur goût. +Le seul Mortemart a persévéré: il lui a montré à chanter[365]; elle +réussit assez bien aux airs italiens. On dit pourtant qu'Ondedei étoit +l'effectif, même sur la fin de la vie du bon homme; mais le marquis +(car nonobstant son brevet, M. de Mortemart c'est _M. le marquis_ sans +queue[366]), est encore aujourd'hui celui dont on parle. + + [364] Gabriel de Rochechouart, marquis de Mortemart, créé duc de + Mortemart par lettres-patentes de décembre 1650, enregistrées au + parlement le 15 décembre 1663. C'est le père de madame de + Montespan. + + [365] Il chante aussi bien que qui que ce soit, et s'en pique. + Cela est pourtant ridicule à son âge, et avec son cordon bleu et + son brevet de duc. Il compose même et fait des airs. (T.) + + [366] C'est-à-dire que chez madame de Sacy on appeloit M. de + Mortemart, _M. le Marquis_, nonobstant son brevet de duc. «Quand + on dit _monsieur_, sans queue, on entend le maître de la maison.» + (_Dict. de Trévoux._) + +A la seconde guerre de Paris, il ne suivit point la cour, et sa femme +fut contrainte de déclarer à la Reine que c'étoit pour une madame de +Sacy qu'il étoit demeuré. Elle vit le plus plaisamment du monde avec +lui, lui parle comme à un je ne sais qui. Il y fut un jour; elle étoit +seule: «Je viens, dit-il, dîner avec vous.--Je n'ai rien à vous +donner, répondit-elle; voyez si cette poule qui est dans ce pot est +cuite.» Il y regarde avec un bâton; elle la lui fait tirer, et ils se +mettent là à manger tous deux fort malproprement. Elle dit qu'il ne +faut point avoir de cuisinier; que pour elle, si sa demoiselle plumoit +mieux une volaille que ses autres gens, elle la lui feroit plumer, et +qu'il faut que chacun fasse ce qu'il fait le mieux. Je ne crois pas +que le marquis donne grand'chose, car il a la réputation d'être fort +avare. + +Depuis deux ans cette jeune femme a un ulcère; elle souffre comme un +roué. Mortemart lui a rendu et lui rend encore tous les soins dont il +peut s'aviser. Un certain abbé de Villiers, voisin de la dame, lui a +donné de la jalousie, et tous deux ont fait à l'envi. Ils y vont tous +les jours. Ce qui a fait tant parler, c'est que Sacy, qui aime à +_chopiner_, chassoit tout le monde, hors ces deux hommes. C'est un +fripon fieffé, un félon, un ridicule. En présence de cette femme il +dit ce qu'il fera quand elle sera morte; il querelle déjà la mère. On +dit qu'il n'y a eu que de l'imprudence à la vie de cette femme; +Mortemart n'en a rien eu, à ce que disent ses gens, qui en savent bien +des nouvelles. Ce qu'il y a à dire contre elle, c'est qu'encore +moribonde comme elle est, elle se mêle de changer les officiers de +Mortemart, et entretient toujours la discorde entre le mari et la +femme, car elle lui a fait ôter toute la conduite de la maison. On dit +que Mortemart lui a donné, mais moins que l'abbé de Villiers. +Mortemart fut près de cinq ans amoureux de sa femme comme il l'étoit +avant que de l'épouser. C'étoit une fille de la Reine qu'il prit par +amour[367]. Après il s'enflamma d'une femme-de-chambre de la Reine, +qui est aujourd'hui madame de Niert. Une autre, nommée Villeflin, lui +succéda: elle chantoit; et ensuite est venue madame de Sacy. Il y a +douze ans que cela dure. Il lui rend tous les soins imaginables. + + [367] Diane de Grandseigne, duchesse de Mortemart. Elle mourut à + Poitiers en 1666. + + + + +M. DE GUISE, FILS DU BALAFRÉ[368]. + + +Quand M. de Guise eut le gouvernement de Provence, après la mort du +Grand Prieur, bâtard de Henri II, il trouva à Marseille une fille dont +il devint amoureux. C'étoit la fille de cette belle Châteauneuf de +Rieux, qui avoit été aimée par Charles IX[369], qu'Henri III avoit eu +quelque envie d'épouser, et qui, après n'avoir pas voulu épouser le +prince de Transylvanie (car il avoit envoyé demander une fille de la +cour de France), épousa Altoviti-Castellane, capitaine de galères. Les +Altoviti sont une famille de Florence, dont une branche a été +transplantée dans le Comtat d'Avignon. Or, cette madame de Castellane +étant accouchée à Marseille, elle fit tenir sa fille sur les fonts par +la ville de Marseille même. On lui donna le nom de Marcelle, une de +leurs saintes, et aussi peut-être parce que ce nom approchoit de celui +de la ville. Insensiblement, quand cette fille, n'ayant plus ni père +ni mère, vint demeurer à Marseille avec une de ses tantes, le peuple +l'appela _mademoiselle de Marseille_, au lieu de mademoiselle +Marcelle. C'était une personne de la meilleure grâce du monde, de +belle taille, blanche, les cheveux châtains, qui dansoit bien, qui +chantoit, qui savoit la musique jusqu'à composer, qui faisoit des +vers, et dont l'esprit étoit extrêmement adroit, fière, mais civile; +c'étoit l'amour de tout le pays. Le Grand prieur en avoit été épris; +plusieurs, personnes de qualité l'eussent épousée; elle quitta tout +cela pour M. de Guise. + + [368] Charles de Lorraine, duc de Guise, né le 20 août 1571, mort + en 1640. + + [369] Le comte de Tonnerre avoit fait peindre la belle de + Châteauneuf sur un trône, et lui humilié devant elle qui lui + mettoit le pied sur la gorge. (T.) + + Cette belle Châteauneuf ne seroit-elle pas la maîtresse de Charles + IX dont Dreux du Radier a vainement cherché le nom? (_Voyez_ les + _Anecdotes des Reines et Régentes_, Paris, 1808, tom. 5, pag. 30.) + +Sa naissance, sa grandeur, son air agréable, car il étoit, quoique +camus et petit, de fort bonne mine et fort aimable, la charmèrent. +Cette galanterie dura quelques années; mais quoiqu'on crût qu'elle lui +avoit accordé les dernières faveurs, elle vivoit pourtant d'un air si +noble, qu'on pouvoit croire qu'elle prétendoit à l'épouser, car il +étoit encore à marier. Elle eut enfin quelque soupçon, et lui du +dégoût. Elle eut assez de fierté pour le prévenir et pour rompre la +première. Il part et vient à la cour. Elle fit ces deux couplets de +chanson, et y mit un air: + + Il s'en va ce cruel vainqueur, + Il s'en va plein de gloire; + Il s'en va méprisant mon coeur, + Sa plus noble victoire; + Et malgré toute sa rigueur, + J'en garde la mémoire. + + Je m'imagine qu'il prendra, + Quelque nouvelle amante; + Mais qu'il fasse ce qu'il voudra, + Je suis la plus galante. + Le coeur me dit qu'il reviendra, + C'est ce qui me contente. + +Pour le temps, je ne crois pas qu'on en pût trouver de meilleurs, et +même aujourd'hui on ne voit guère rien de plus achevé. Voyant qu'il ne +revenoit point, le chagrin la prit, elle tomba malade, et cette +maladie dura un an. Elle vendit, car elle n'avoit point de bien, tout +ce qu'elle avoit de bijoux; M. de Guise en fut averti, et qu'elle +cachoit sa nécessité à tout le monde; il lui envoya offrir dix mille +écus. Elle dit au gentilhomme qui disoit les avoir tout prêts, qu'elle +remercioit M. de Guise, qu'elle ne vouloit rien prendre de personne, +et encore moins de lui que d'un autre; qu'elle n'avoit guère à vivre, +et qu'en cet état-là elle se pouvoit passer de tout le monde. Il y a +apparence que cela augmenta son mal; elle mourut la nuit suivante, et +on ne lui trouva qu'un sou de reste. La ville la fit enterrer à ses +dépens dans l'abbaye de Saint-Victor. Vingt-cinq ou trente ans après, +comme on regarda dans le tombeau où on l'avoit mise, on y trouva son +corps tout entier; le peuple vouloit que ce fût une sainte, quand un +vieux religieux alla regarder le registre, et trouva que c'étoit la +maîtresse de M. de Guise. + +Au combat contre les Rochellois, le feu se prit au vaisseau de M. de +Guise. Feu M. de La Rochefoucauld lui vint dire: «Ah! monsieur, tout +est perdu.--Tourne, tourne, dit-il au pilote, autant vaut rôti que +bouilli.» + +On conte des choses assez plaisantes de ses amourettes[370]. Il étoit +couché avec la femme d'un conseiller du parlement, quand le mari +arriva de grand matin à l'improviste. Le galant se sauve dans un +cabinet, mais il oublie ses habits. La femme ôte vite le collet du +pourpoint et ce qu'il y avoit dans les pochettes. Le mari demande à +qui étoient ces habits. «Une revendeuse, lui dit-elle, les a apportés, +elle dit qu'on les aura à bon marché; regardez s'ils vous sont bons; +ils vous serviront à la campagne.» Il met l'habit, et étant pressé +d'aller au palais, il prend sa soutane par-dessus et s'en va. Le +galant prend ceux du mari et s'en va au Louvre. Henri IV le regarde, +et M. de Guise lui conte l'histoire. Le Roi envoie un exempt ordonner +au conseiller de le venir trouver. Le conseiller, bien étonné, vient; +le Roi le tire à part, lui parle de cent choses, et en causant lui +déboutonnoit sa soutane sans faire semblant de rien. L'autre n'osoit +rien dire; enfin tout d'un coup le Roi s'écrie: «Ventre saint-gris! +voilà l'habit de mon cousin de Guise.» + + [370] Je sais cela d'un parent de la dame, mais il ne l'a jamais + voulu nommer. (T.) + +Une autre fois il dit à feu M. de Gramont qu'il avoit eu les dernières +faveurs d'une dame qu'il lui nomma (le fils lui ressemble bien). M. de +Gramont, quoique grand causeur, n'en dit rien. Quelques jours après +M. de Guise l'ayant rencontré, lui dit: «Monsieur, il me semble que +vous ne m'aimez plus tant; je ne vous avois dit que j'avois eu tout ce +que je voulois d'une telle, qu'afin que vous l'allassiez dire, et vous +n'en avez pas dit un mot.» + +Une autre fois il fit bien pis, car ayant recherché une dame fort +long-temps, et enfin étant couché avec elle, le matin de bonne heure +il avoit de l'inquiétude et ne faisoit que se tourner de côté et +d'autre; elle lui demanda ce qu'il avoit: «C'est, dit-il, que je +voudrois déjà être levé pour l'aller dire.» + +Il contoit qu'un soir M. de Créqui lui donna une haquenée pour se +retirer, et que cette haquenée, qui avoit accoutumé de porter son +maître chez une dame, ne manqua pas d'y aller; que là on le prit pour +M. de Créqui, et que, sans trop de lumière, on le mena, son manteau +sur le nez, par un escalier dérobé, dans une chambre où on le laissa; +puis que la dame y vint et qu'il profita de l'occasion. Il en donnoit +un peu à garder. + +Il avoit épousé la fille de M. Du Bouchage, frère de M. de Joyeuse, le +favori. Elle étoit veuve de M. de Montpensier[371], dont elle n'avoit +eu que feue Madame[372]. Cette madame de Guise étoit une fort honnête +femme et fort dévote. Or le feu comte de Fiesque étoit un grand dévot +et l'ami de madame de Guise. On demandoit un jour à M. de Guise: «Que +feriez-vous si vous les trouviez couchés ensemble?--Je ferois sonner, +dit-il, toutes les cloches des environs de l'hôtel de Guise, comme si +les _pardons_ étoient chez nous.» + + [371] Un M. de Montpensier, aîné du père de celui-ci, mais qui + n'eut point d'enfants, par je ne sais quelle bizarrerie, étant + prince et marié, alloit toujours vêtu de long. (T.) C'est-à-dire + en habit long, en robe et simarre. + + [372] Première femme de Gaston, duc d'Orléans, et mère de + mademoiselle de Montpensier. + +De Florence, où il s'étoit retiré du temps du cardinal de Richelieu, +il écrivoit au maréchal de Bassompierre dans la Bastille: «Je suis +_ici_ pour n'être pas _là_.» + +Le comte de Fiesque d'aujourd'hui passant à Florence, M. de Guise lui +dit: «Comte, dis un peu à M. le Grand-Duc (c'était en sa présence) +combien il y a de lapins dans la garenne de Saint-Germain, car il ne +me veut pas croire.--Mais, monsieur, dit le comte, le moyen de dire +cela?--Eh! reprit M. de Guise, à cinq ou six près, cela n'importe.» + +Il étoit grand rêveur et grand menteur. Boisrobert soutient pourtant +qu'il y avoit de l'affectation, et qu'il l'y avoit surpris: en voici +un exemple qui pourroit bien être de ce nombre, mais qui ne laisse pas +d'être fort joli et fort obligeant. Le Fouilloux[373] avoit dit à M. +de Guise une épigramme de Gombauld qui lui avoit plu extrêmement. Le +duc se promène quelque temps, et puis tout-à-coup appelant le +gentilhomme: «N'y auroit-il point moyen, lui dit-il, de faire en sorte +que j'eusse fait cette épigramme?» + + [373] On conte de ce Fouilloux qu'étant nouveau venu de sa + province de Saintonge, les filles de la Reine le prirent pour un + bon campagnard; il n'étoit pourtant pas si niais. Elles lui + demandèrent bien des choses à quoi il répondit en innocent. «Eh! + ma compagne, qu'il est bon! se disoient-elles l'une à + l'autre.--Mais à quoi vous divertissez-vous dans votre + voisinage?--Eh! dit-il, je nous entre-f.....» Les voilà toutes à + fuir: depuis elles ne se jouèrent plus à lui. (T.) + +Il avoit pourtant de qui tenir pour être rêveur, car sa mère l'étoit +honnêtement. Un jour elle entendit fort louer les ouvrages de +Malherbe, qui étoit nouvellement arrivé à la cour. Quelque temps +après, elle vit un homme en quelque lieu qu'elle prit pour Malherbe, +et le pria extrêmement de la venir voir. C'étoit un orfèvre qui crut +qu'elle vouloit quelques pierreries, et lui dit qu'il lui apporteroit +donc de ses ouvrages. «Monsieur, je vous en prie,» ajouta-t-elle, et +lui fit bien des civilités. Cet homme va le lendemain à l'hôtel de +Guise, mais il ne fut pas plus tôt dans la chambre qu'elle reconnut sa +bévue. + +M. de Guise dit un jour à son cocher: «Mène-moi partout où tu voudras, +pourvu que j'aille chez M. le Nonce et chez M. de Lomenie.» Il alla +d'abord chez le dernier, qu'il prit toujours pour M. le Nonce, et il +ne vouloit pas souffrir que M. de Lomenie le conduisît. + +Il mentoit, et souvent à force de dire un mensonge, il croyoit ce +qu'il disoit. Un jour lui, M. d'Angoulême et M. de Bassompierre +jouoient à qui diroit la plus grande menterie. M. de Guise dit: +«J'avois une levrette qui, courant après un lièvre, se jeta dans des +ronces; une ronce coupa le corps de la levrette par le milieu, et la +partie de devant alla happer le lièvre.» M. d'Angoulême dit qu'il +avoit un chien courant qui arrêtoit les hérons, puis qu'on les +terrassoit, et que des masses il avoit fait bâtir Gros-Bois. «Pour +moi, dit M. de Bassompierre, je me donne au diable si ces messieurs ne +disent vrai.» + +M. de Guise étoit libéral. Le président de Chevry lui envoya par +Corbinelli[374], son commis, cinquante mille livres qu'il lui avoit +gagnées. Il y avoit dix mille livres en écus d'or. Quand tout fut +compté, il voulut donner quelque chose à Corbinelli, et il lui donna +le plus petit sac, sans songer que c'étoit l'or. Corbinelli, +sur-le-champ, n'y fait pas non plus de réflexion; mais, arrivé chez +lui, il fut surpris en voyant ces écus d'or. Il retourne auprès de M. +de Guise, et lui dit qu'il s'est trompé. M. de Guise lui répondit: «Je +voudrois qu'il y en eût davantage; il ne sera pas dit que le duc de +Guise vous a ôté ce que la fortune vous avoit donné[375].» + + [374] Raphaël Corbinelli, père de Jean Corbinelli, qui a été plus + célèbre par l'amitié que lui portoit madame de Sévigné, que par + les ouvrages qu'il a laissés. Raphaël, secrétaire du maréchal + d'Ancre, fut enveloppé dans sa disgrâce. (_Voyez_ le _Mercure + français_, tom. 4, deuxième partie, pag. 205.) + + [375] _Variante du manuscrit_: «Les gens de notre maison ne se + repentent jamais de leurs libéralités.» + + + + +LE CHEVALIER DE GUISE, + +FRÈRE DU PRÉCÉDENT. + + +On dit que le chevalier de Guise allant un jour voir une dame à qui il +demanda s'il ne l'incommodoit point: «Non dit-elle, monsieur, je +m'entretenois avec mon _individu_.» Voilà un étrange style! Peu de +temps après, il se leva, et croyant que c'étoit quelque homme +d'affaires avec qui elle s'entretenoit: «Madame, lui dit-il, je ne +veux pas vous interrompre, vous pourrez, quand il vous plaira, +reprendre où vous en étiez avec votre _individu_.» + +On dit qu'une fois qu'il vouloit entrer dans une chambre, et qu'il eut +dit que c'étoit le chevalier de Guise: «Mais il y a encore quelqu'un +avec vous.--Non, dit-il, je vous jure, nous ne sommes qu'un.» + +Le chevalier se confessa une fois d'aimer une femme et d'en jouir. Le +confesseur, qui étoit un jésuite, dit qu'il ne lui donneroit point +l'absolution, s'il ne promettoit de la quitter. «Je n'en ferai rien,» +dit-il. Il s'obstina tant, que le Jésuite dit qu'il falloit donc aller +devant le Saint-Sacrement demander à Dieu qu'il lui ôtât cette +obstination; et, comme ce bon Père conjuroit le bon Dieu, avec le plus +grand zèle du monde, de déraciner cet amour du coeur du jeune prince, +le chevalier s'enfuyant le tira par la robe: «Mon père, mon père, lui +dit-il, n'y allez pas si chaudement; j'ai peur que Dieu ne vous +accorde ce que vous lui demandez.» + +Le chevalier répondit pourtant fort bien à feu M. de Rohan, qui, +parlant de livres devant la Reine, dit que pour M. le chevalier de +Guise, il n'avoit pour tout livre que les Quatrains de Pibrac. «Il a +raison, dit-il, madame, c'est qu'il sait bien que je suis _juste et +droit et en toute saison_[376].» + + [376] Il y a dans les Quatrains: + + Sois juste et droit et en toute saison; + De l'innocence prends en mais la raison. + +Il étoit brave, beau, bien fait, et d'une bonne mine; et quoiqu'il eût +l'esprit fort court, sa maison, son air agréable, sa valeur et sa +bonté (car il étoit bienfaisant) le faisoient aimer de tout le monde. + +Véritablement il tua un peu en prince, et à la manière de son frère +aîné[377], le baron de Lux[378] le père; car il ne lui donna pas le +temps de descendre de son carrosse, et ce bon homme avoit encore un +pied dans la portière. Il disoit que le baron s'étoit vanté d'avoir su +le dessein qu'avoit le Roi de faire tuer M. de Guise à Blois[379]. La +Reine-mère en fut terriblement irritée, et ne vouloit voir pas un de +sa race. Le baron étoit bien avec le maréchal d'Ancre, et de plus il +sembloit que messieurs de Guise voulussent faire entendre aux gens +qu'il n'étoit pas permis d'être participant d'aucun dessein contre la +grandeur de leur maison. Enfin cela s'apaisa. Pour le fils du baron de +Lux, il le tua de galant homme. + + [377] M. de Guise ne donna pas loisir à Saint-Paul de mettre + l'épée à la main. (T.) C'est ce qu'on appelle un assassinat. + + [378] Edme de Malain, baron de Lux, lieutenant du Roi en + Bourgogne. + + [379] Ce n'étoit qu'un prétexte; on vouloit se défaire à tout + prix du baron de Lux. On lit de très-curieux détails sur cette + affaire dans les _Mémoires de Fontenay-Mareuil_, tom. 50, pag. + 199 de la première série de la Collection des Mémoires relatifs à + l'histoire de France. + +Il se mit étourdiment sur un canon qu'on éprouvoit; le canon creva et +le tua. + + + + +LE BARON DU TOUR. + + +Le baron Du Tour n'étoit pas de si bonne maison qu'il le vouloit faire +accroire. Son grand-père ou son bisaïeul avoit changé le nom de +_Cochon_[380], qui étoit le nom d'un bourgeois de Reims dont il +sortoit, en celui de Maupas. Il a été ambassadeur en Angleterre. Mais +comme c'était un homme fort dévot, il en partit un jour _incognito_ +pour se trouver à une dévotion de sa famille, et s'en retourna de +même. Il étoit grand aumônier. Tous les jours on lui mettoit cent sols +dans sa pochette, et quand il avoit tout donné, s'il rencontroit un +pauvre, il lui donnoit ou ses gants, ou son mouchoir, ou son cordon. +Il mourut dans l'habit de Saint-François, après avoir été surnommé _le +père des pauvres_, qui lui firent faire un tombeau à leurs dépens. +Cependant un homme comme je viens de le représenter se battoit en duel +à dépêche-compagnon. Il étoit brave au dernier point. Au siége +d'Amiens, je ne sais quel rodomont d'Espagnol envoya demander à faire +le coup de pistolet en présence du Roi. Le baron Du Tour se trouva là +tout armé et la visière baissée, et comme chacun se regardoit pour +attendre l'ordre du Roi, il monta à cheval, sans toucher les étriers, +et avant qu'on l'eût reconnu, l'Espagnol étoit à bas. Avant cela, il +fit belle peur à feu M. de Guise à Reims, car il mit l'épée à la main +pour défendre Saint-Paul, et sans quelqu'un qui l'arrêta, il alloit +venger son ami. L'évêque du Puy, ci-devant premier aumônier de la +Reine[381], et madame de Joyeuse de Champagne, dont nous parlerons +ailleurs, étoient ses enfants. + + [380] Il s'appeloit Cauchon, et il prit un surnom, comme c'étoit + alors l'usage. Charles Cauchon de Maupas, baron Du Tour, étoit né + en 1566. Son père étoit grand-fauconnier de Henri IV, lorsque ce + prince n'étoit que roi de Navarre. Il devint conseiller d'État, + et fut chargé de plusieurs ambassades. On a publié à Reims, en + 1638, quelque poésies du baron Du Tour. + + [381] Henri de Cauchon de Maupas Du Tour, évêque du Puy en 1641, + fut transféré en 1661 à l'évêché d'Évreux. On a de lui une _Vie_ + de saint François de Sales et d'autres ouvrages. + + + + +M. DE VAUBECOURT. + + +Voici un homme qui ne ressemble pas trop au baron Du Tour. M. de +Vaubecourt de Champagne, grand-père de celui d'aujourd'hui, étoit +brave, mais cruel. Quand il prenoit des prisonniers, il les faisoit +tuer par son fils[382] qui n'avoit que dix ans, pour l'accoutumer de +bonne heure au sang et au carnage. Cela me fait souvenir d'un +gentilhomme d'auprès de Saumur, qui, quand il est bien en colère +contre quelque paysan, lui dit: «Je ne te veux pas battre, je ne te +battrois pas assez, mais je te veux faire battre par mon fils.» Ce +fils de M. de Vaubecourt en fut payé, car il eut une jambe emportée +devant Javarin en Hongrie. + + [382] Qui est gouverneur de Châlons et l'a été de Perpignan, et + qui est lieutenant de roi des Trois-Évêchés. (T.) + +Celui dont nous parlons étoit gouverneur de Châlons. Il rançonnoit +tous les villages et prenoit tant de chacun pour les exempter de gens +de guerre. Il mettoit familièrement des étiquettes sur des sacs qui +portoient le nom de chaque paroisse, avec un bordereau de ce qui lui +étoit encore dû. La maison-de-ville lui emprunta de l'argent, il +l'envoya, sans daigner ôter ces étiquettes. Le lieutenant de Châlons, +parlant un jour avec lui des désordres des gens de guerre, lui disoit +bonnement: «Monsieur, il y a long-temps qu'on en use ainsi. Vous +souvient-il d'un régiment que vous aviez en votre jeunesse, qu'on +appeloit _happe-tout_?» Il aimoit si fort l'argent, qu'un peu avant de +mourir, il se fit apporter tout son or sur son lit, et disoit en +passant les mains dedans: «Hélas! faut-il que je vous quitte[383]!» Sa +femme étoit dévote, et, croyant faire quelque chose pour le salut de +son mari, comme il étoit en pamoison, elle lui fit vêtir l'habit de +Saint-François. Quand il revint et qu'il se trouva en cet habit, il se +mit à renier comme un diable, et disoit: «Voulez-vous que j'aille en +paradis en masque?» et trépassa en ce bon état. + + [383] Ceci rappelle les regrets que Brienne fait si bien exprimer + au cardinal Mazarin dans sa dernière maladie. (_Mémoires de + Brienne_, 1828, tom. 2, pag. 127.) + + + + +ROCHER PORTAIL. + + +Rocher Portail s'appeloit en son nom Gilles Ruelland; il étoit natif +d'Antrain, village distant de six lieues de Saint-Malo. Il servoit un +nommé Ferrière, marchand de toiles à faire des voiles de navires[384], +et ne faisoit autre chose que de conduire deux chevaux qui portoient +ces voiles à une veuve de Saint-Malo, associée à Ferrière. + +Il disoit que la première fois qu'il mit des souliers à ses pieds (il +avoit pourtant de l'âge), il en étoit si embarrassé qu'il ne savoit +comment marcher. Comme il étoit naturellement ménager, il épargnoit +toujours quelque chose, et son maître ayant pris une sous-ferme des +impôts et billons de quelque partie de l'évêché de Saint-Malo, lui et +quelques-uns de ses camarades sous-affermèrent quelques hameaux. Il +n'avoit garde de se tromper, car il savoit, à une pinte près, ce qu'on +buvoit en chaque village de cette sous-ferme, soit de cidre, soit de +vin. + +Son maître vint à mourir. Lui se maria en ce temps-là avec la fille +d'une fruitière de Fougères, femme-de-chambre de madame d'Antrain. La +veuve associée de son maître, considérant que M. de Mercoeur tenoit +encore la Bretagne et que M. de Montgommery, qui étoit du parti du +Roi, avait Pontorson, conseille à Gilles Ruelland de faire trafic +d'armes et de tâcher d'avoir passe-ports des deux partis. Elle prend +trois cents écus qu'il avoit amassés et lui donne des armes pour cela. +En peu de temps il y gagna quatre mille écus; mais la paix s'étant +faite, il fallut changer de métier. Il disoit en contant sa fortune, +car il n'étoit point glorieux, que quand il se vit ces quatre mille +écus, il croyoit, tant il étoit aise, que le Roi n'étoit pas son +cousin. + + [384] On appelle ces toiles de la noyale. (T.) Elles prennent + leur nom de Noyal-sur-Vilaine, bourg situé auprès de Vitré, où on + les fabrique. + +Il arriva en ce temps-là que des gens de Paris ayant pris la ferme des +impôts et billons, on leur donna avis qu'il y falloit intéresser +Rocher Portail, qu'il connoissoit jusques aux moindres hameaux des +neufs évêchés. Pour lui, il a avoué depuis ingénument qu'on lui +faisoit bien de l'honneur; qu'à la vérité, pour Rennes et Saint-Malo, +il en savoit tout ce qu'on peut en savoir, et un peu de Nantes; mais +que pour le reste il n'en avoit connaissance aucune. Il s'abouche avec +ces gens-là: «Vous êtes quatre, leur dit-il, je veux un cinquième au +profit et non à la perte, mais je ferai toutes les poursuites à mes +dépens.» Ils en tombèrent d'accord. En moins de quatre ans, il les +désintéressa tous et demeura seul. Il eut ces fermes-là vingt-quatre +ans durant, au même prix, et, au bout de ces vingt-quatre ans, on y +mit six cent mille livres d'enchère, qui fut couverte par lui. +Regardez quel gain il pouvoit y avoir fait. Il fit encore plusieurs +autres bonnes affaires, car il étoit aussi de tout. Il portoit +toujours beaucoup d'or sur lui, et avoit toujours quatre pochettes. Il +récompensoit libéralement tous ceux qui lui donnoient avis de quelque +chose. + +Avec cela il étoit heureux. En voici une marque. Il alla à Tours, où +le Roi étoit. A peine y fut-il que des gens de Lyon le viennent +trouver, lui disent qu'ils pensoient à une telle affaire, qu'ils +n'ignoroient pas que, s'il vouloit y penser, il l'empêcheroit, mais +qu'il leur feroit un grand préjudice, et, pour le dédommager, ils lui +offroient dix mille écus. La vérité est qu'il n'y pensoit pas, mais il +feignit d'être venu pour cela à la cour, et ne les en quitta pas à +moins de trente mille écus. + +On l'appela Rocher Portail, du nom de la petite terre qu'il acheta et +où il fit bâtir. Il acquit encore la baronie de Tressan et la terre de +Montaurin. Il laissa deux garçons, et plusieurs filles toutes bien +mariées. La dernière eut cinq cent mille livre en mariage, et épousa +M. de Brissac, dont nous parlerons ailleurs[385]. Il mourut un peu +avant le siége de La Rochelle. C'étoit un homme de bonne chère et aimé +de tout le monde. Le Pailleur[386], à qui Rocher Portail a conté tout +ce que je viens d'écrire, dit que cet homme, malgré toute son +opulence, avoit encore quelques bassesses qui lui étoient restées de +sa première fortune; car, dans une lettre qu'il écrivoit à sa femme, +qu'elle donna à lire au Pailleur (Rocher Portail n'avoit appris à lire +et à écrire que fort tard, et il faisoit l'un et l'autre +pitoyablement), il parloit d'un veau qu'il vouloit vendre et d'autres +petites choses indignes de lui. + + [385] François de Cossé, duc de Brissac, mort le 3 décembre 1651, + avoit épousé Guyonne Ruelan, fille de Gilles, sieur du Rocher + Portail, et de Françoise de Miolaix. De ce mariage sont sortis + les ducs de Brissac et les comtes de Cossé. + + [386] _Voyez_ dans l'article de la maréchale de Thémines, des + détails curieux sur Le Pailleur. + +Il y avoit en ce temps un tanneur, Le Clerc, à Meulan, où il y a +d'excellentes tanneries, qui devint aussi prodigieusement riche, sans +prendre aucune ferme du Roi, car il ne se mêla jamais que de son +métier et de vendre des bestiaux. + +Il se nommait Nicolas Le Clerc, et, quoiqu'il se fût fait enfin +secrétaire du Roi, on ne l'appela jamais autrement. Il maria une de +ses filles à M. de Sanceville, président à mortier au parlement de +Paris; une autre à M. Des Hameaux, premier président de la chambre des +comptes de Rouen; et les autres de même. Il laissa un fils fort riche, +qu'on appela M. de Lesseville, d'une terre auprès de Meulan, que le +père avoit achetée. Il étoit maître des comptes, à Paris, et est mort +depuis peu; il avoit soixante mille livres de rente. + + + + +LE CONNÉTABLE DE LUYNES[387], + +M. ET MADAME DE CHEVREUSE ET M. DE LUYNES. + + +M. le connétable de Luynes étoit d'une naissance fort médiocre. Voici +ce qu'on en disoit de son temps[388]. En une petite ville du Comtat +d'Avignon, il y avoit un chanoine nommé Aubert[389]. Ce chanoine eut +un bâtard qui porta les armes durant les troubles. On l'appeloit le +capitaine Luynes, à cause peut-être de quelque chaumière qui se +nommoit ainsi. Ce capitaine Luynes étoit homme de service. Il eut le +gouvernement du Pont-Saint-Esprit, puis de Beaucaire, et mena deux +mille hommes des Cévennes à M. d'Alençon en Flandre. Au lieu de +_Aubert_, il signa _d'Albert_. Il fit amitié avec un gentilhomme de +ces pays-là nommé Contade, qui connoissoit M. le comte Du Lude[390], +grand-père de celui d'aujourd'hui, fit en sorte que le fils aîné de ce +capitaine Luynes fut reçu page de la chambre, sous M. de Bellegarde. +Après avoir quitté la livrée, ce jeune garçon fut ordinaire[391] chez +le Roi. C'était quelque chose de plus alors que ce n'est à cette +heure. Il aimoit les oiseaux et s'y entendoit. Il s'attachoit fort au +Roi, et commença à lui plaire en dressant des pies-grièches. + + [387] Charles d'Albert, duc de Luynes, né le 5 août 1578, mort le + 14 décembre 1621. + + [388] On lit des détails analogues à ceux que donne Tallemant, + dans les Mémoires du cardinal de Richelieu, sous l'année 1614. + (V. ces _Mémoires_, t. 10, pag. 354 et tom. 21 _bis_, pag. 212, + de la 2e série de la Collection des Mémoires relatifs à + l'histoire de France.) Cette partie de Mémoires, sous le titre de + l'_Histoire de la mère et du fils_, a été publiée à Amsterdam, + comme l'ouvrage de Mézerai. M. Monmerqué possède un manuscrit de + ce dernier ouvrage en 2 vol. in-4º, qui porte de nombreuses + corrections de la main du cardinal. Il est intitulé: _l'Histoire + de la mère et du fils, c'est-à-dire de Marie de Médicis, femme du + grand Henri et mère de Louis XIII_. La maison de Luynes a la + prétention de descendre d'une famille Alberti de Florence. On + peut voir dans le Moreri tout l'échafaudage généalogique qui a + été dressé pour établir les temps fabuleux de cette maison. + L'opinion commune, conforme à celle des contemporains, est que le + connétable de Luynes étoit un fort petit gentilhomme. On peut + voir aussi, sur les commencements de sa fortune, les Mémoires de + Fontenay-Mareuil, tom. 50, p. 131, de la 1re série des Mémoires + relatifs à l'histoire de France. + + [389] Suivant le cardinal Richelieu, ce chanoine s'appeloit + Guillaume Ségur, et _Aubert_ ou _Albert_ étoit le nom de la + concubine. + + [390] C'est ce qui fut cause que le comte Du Lude, après M. de + Brèves, fut gouverneur de M. d'Orléans; puis le maréchal d'Ornano + le fut, et ensuite M. de Bellegarde eut soin de sa conduite, sans + qualité de gouverneur. (T.) + + [391] Ordinaire, c'est-à-dire gentilhomme ordinaire de la chambre + du Roi. + +La Reine-mère et le maréchal d'Ancre, qui avoient éloigné le grand +prieur de Vendôme, et ensuite le commandeur de Souvré[392] +d'aujourd'hui, puis Montpouillun, fils du maréchal de La Force, parce +que le Roi leur avoit témoigné de la bonne volonté, ne se défièrent +point de ce jeune homme qui n'étoit point de naissance. + + [392] Jacques de Souvré, fils de Gilles de Souvré, maréchal de + France. Il devint grand-prieur de France, en 1667. C'est lui qui + a fait bâtir le palais du Temple. Le nom de cette maison + s'écrivoit _Souvré_, nous avons sous les yeux une quittance + signée par le maréchal; mais il est souvent écrit _Souvray_ dans + les Mémoires du temps. + +Il avoit deux frères avec lui. L'un se nommoit Brante, et l'autre +Cadenet. Ils étoient tous trois beaux garçons. Cadenet, depuis duc de +Chaulnes et maréchal de France, avoit la tête belle et portoit une +moustache que l'on a depuis appelée une _cadenette_. On disoit qu'à +tous trois ils n'avoient qu'un bel habit qu'ils prenoient tour à tour +pour aller au Louvre, et qu'ils n'avoient aussi qu'un bidet. Leur +union cependant a fort servi à leur fortune. + +M. de Luynes fit entreprendre au Roi de se défaire du maréchal +d'Ancre, afin de l'engager à pousser la Reine sa mère; mais le Roi +avoit si peur, et peut-être son favori aussi, car on ne l'accusoit pas +d'être trop vaillant, ni ses frères non plus, qu'on fit tenir des +chevaux prêts pour s'enfuir à Soissons, en cas qu'on manquât le coup. + +On chantoit entre autres couplets celui-ci contre eux: + + D'enfer le chien à trois têtes + Garde l'huis avec effroi, + En France trois grosses bêtes + Gardent d'approcher le Roi. + +De Luynes, tout puissant, épouse mademoiselle de Montbazon, depuis +madame de Chevreuse[393]: Le vidame d'Amiens, qui pouvoit faire +épouser à sa fille, héritière de Pequigny, M. le duc de Fronsac, fils +du comte de Saint-Paul, aima mieux, par une ridicule ambition, la +donner à Cadenet, et le prince de Tingry donna sa fille à Brante, +qu'on appela depuis cela M. de Luxembourg. Il mourut jeune. + + [393] Marie de Rohan, morte le 12 août 1679. + +On dit que le connétable disoit, allant faire la guerre aux Huguenots, +qu'au retour il apprendroit l'art militaire de la guerre. M. de +Chaulnes, à Saint-Jean-d'Angeli, s'arma d'armes si pesantes qu'on +disoit qu'il lui avoit fallu donner des potences pour marcher. + +Le connétable logeoit au Louvre, et sa femme aussi. Le Roi étoit fort +familier avec elle, et ils badinoient assez ensemble; mais il n'eut +jamais l'esprit de faire le connétable cocu. Il eût pourtant fait +grand plaisir à toute la cour, et elle en valoit bien la peine. Elle +étoit jolie, friponne, éveillée, et qui ne demandoit pas mieux. Une +fois elle fit une grande malice à la Reine. Ce fut durant les guerres +de la religion, à un lieu nommé Moissac, où la Reine ni elle n'avoient +pu loger, à cause de la petitesse du château. Madame la connétable, +qui prenoit plaisir à mettre martel en tête à madame la Reine, un jour +qu'elle y étoit allée avec elle, dit qu'elle vouloit y demeurer à +coucher. «Mais il n'y a point de lits, dit la Reine.--Hé! le Roi n'en +a-t-il pas un, répondit-elle, et M. le connétable un autre?» En effet, +elle y demeura, et la Reine non. Et quand la Reine passa sous les +fenêtres du château, en s'en allant, car on faisoit un grand tour +autour de la montagne où ce château est situé, elle lui cria: «Adieu, +madame, adieu, pour moi je me trouve fort bien ici[394].» + + [394] Marie de Rohan, duchesse de Luynes, étoit surintendante de + la maison de la Reine; devenue veuve en 1621, elle se remaria + avec le duc de Chevreuse, sous le nom duquel elle est célèbre par + ses intrigues, et surtout par l'amitié dont Anne d'Autriche + l'honora. Celle-ci pouvoit bien avoir ses motifs de ne concevoir + aucune inquiétude des empressements du Roi pour la belle + connétable. Nous lisons, t. 13, p. 633, du Recueil manuscrit de + Conrart (Bibliothèque de l'Arsenal, 902, in-fol.), que Louis XIII + disant à madame de Chevreuse qu'il aimoit ses maîtresses de la + ceinture en haut, elle lui répondit: «Sire, elles se ceindront + donc comme Gros Guillaume: au milieu des cuisses.» + +Le connétable avoit fait venir de son pays un jeune homme, fils d'un +je ne sais qui, nommé d'Esplan, qui servoit à porter l'arbalète au +Roi. Enfin il fit si bien qu'il devint marquis de Grimault. C'est une +terre de considération du domaine du Roi en Provence. Il épousa +mademoiselle de Mauran de La Baulme, dont il n'eut point d'enfants. Il +étoit quasi aussi bien que les Luynes avec le Roi. Ils firent aussi +venir Modène et Des Hagens. Le connétable eut deux enfants, M. de +Luynes d'aujourd'hui, et une fille qui est fort avant dans la +dévotion[395]. + + [395] Anne-Marie de Luynes, morte sans alliance. + +Au bout d'un an et demi, madame la connétable se maria avec M. de +Chevreuse[396]. C'était le second de messieurs de Guise et le mieux +fait de tous les quatre. Le cardinal étoit plus beau, mais M. de +Chevreuse étoit l'homme de la meilleure mine qu'on pouvoit voir; il +avoit de l'esprit passablement, et on dit que pour la valeur on n'en a +jamais vu une plus de sang-froid. Il ne cherchoit point le péril, +mais, quand il y étoit, il y faisoit tout ce qu'on y pouvoit faire. Au +siége d'Amiens, comme il n'étoit encore que prince de Joinville, son +gouverneur ayant été tué dans la tranchée, il se mit sur le lieu à le +fouiller, et prit ce qu'il avoit dans ses pochettes. + + [396] Claude de Lorraine, né le 5 juin 1578, mort le 24 janvier + 1657. + +Il gagna bien plus avec la maréchale de Fervaques[397]. Cette dame +étoit veuve, sans enfants, et riche de deux cent mille écus. M. de +Chevreuse fit semblant de la vouloir épouser; elle en devint amoureuse +sur cette espérance, car c'étoit une honnête femme, et s'en laissa +tellement empaulmer, qu'elle lui donnoit tantôt une chose, tantôt une +autre, et enfin elle le fit son héritier. Il envoya son corps par le +messager au lieu de sa sépulture. + + [397] Le mari de cette dame, pour guérir une religieuse possédée, + lui fit donner un lavement d'eau-bénite. Elle étoit d'Allègre. + (T.) + +Quand on fit le mariage de la reine d'Angleterre[398], on choisit M. +de Chevreuse pour représenter le roi de la Grande-Bretagne, parce +qu'il étoit son parent fort proche, qu'il avoit, comme j'ai dit, fort +bonne mine, et que madame de Chevreuse avoit toutes les pierreries de +la maréchale d'Ancre. Elle accompagna la Reine en Angleterre; Milord +Rich, depuis comte Holland, l'avoit cajolée ici en traitant du +mariage. C'était un fort bel homme, mais sa beauté avoit je ne sais +quoi de fade. Elle disoit des douceurs de son galant et de celles de +Buckingham pour la Reine, que ce n'étoit pas qu'ils parlassent +d'amour, et qu'on parloit ainsi en leur pays à toutes sortes de +personnes. Quand elle fut de retour d'Angleterre, le cardinal de +Richelieu s'adressa à elle dans le dessein qu'il avoit d'en conter à +la Reine; mais elle s'en divertissoit. J'ai ouï dire qu'une fois elle +lui dit que la Reine seroit ravie de le voir vêtu de toile d'argent +gris de lin[399]. Il s'éloigna, voyant qu'elle se moquoit de lui. +Après elle revint, et Monsieur disoit qu'on l'avoit fait venir pour +donner plus de moyens à la Reine de faire un enfant. + + [398] Henriette-Marie de France, fille de Henri IV, qui épousa + Charles Ier. + + [399] Suivant le comte de Brienne, les caprices de la Reine + allèrent plus loin que de vouloir voir le cardinal _vêtu de toile + d'argent gris de lin_. «La princesse, dit-il, et sa confidente + (_madame de Chevreuse sans aucun doute_) avoient en ce temps + l'esprit tourné à la joie pour le moins autant qu'à l'intrigue. + Un jour qu'elles causoient ensemble et qu'elles ne pensoient qu'à + rire aux dépens de l'amoureux cardinal: «Il est passionnément + épris, madame, dit la confidente, je ne sache rien qu'il ne fît + pour plaire à Votre Majesté. Voulez-vous que je vous l'envoie un + soir, dans votre chambre, vêtu en baladin; que je l'oblige à + danser ainsi une sarabande; le voulez-vous? il y viendra.--Quelle + folie!» dit la princesse. Elle étoit jeune, elle étoit femme, + elle étoit vive et gaie; l'idée d'un pareil spectacle lui parut + divertissante. Elle prit au mot sa confidente, qui fut, du même + pas, trouver le cardinal. Ce grand ministre, quoiqu'il eût dans + la tête toutes les affaires de l'Europe, ne laissoit pas en même + temps de livrer son coeur à l'amour. Il accepta ce singulier + rendez-vous: il se croyoit déjà maître de sa conquête; mais il en + arriva autrement. Boccau, qui étoit le Baptiste d'alors, et + jouoit admirablement du violon, fut appelé. On lui recommanda le + secret: de tels secrets se gardent-ils? c'est donc de lui qu'on a + tout su. Richelieu étoit vêtu d'un pantalon de velours vert: il + avoit à ses jarretières des sonnettes d'argent; il tenoit en + mains des castagnettes, et dansa la sarabande que joua Boccau. + Les spectatrices et le violon étoient cachés, avec Vautier et + Beringhen, derrière un paravent d'où l'on voyoit les gestes du + danseur. On rioit à gorge déployée; et qui pourroit s'en + empêcher, puisqu'après cinquante ans, j'en ris encore moi-même?» + (_Mémoires de Brienne_, 1828, t. 1, p. 274-6.) + +Elle se mit aussi à cabaler avec M. de Châteauneuf, qui étoit amoureux +d'elle. C'étoit un homme tout confit en galanterie. Il avoit bien fait +des folies avec madame de Pisieux. Il devoit beaucoup. Il n'en fit pas +moins pour madame de Chevreuse. En voyage, on le voyoit à la portière +du carrosse de la Reine, où elle étoit, à cheval, en robe de satin, et +faisant manége. Il n'y avoit rien de plus ridicule. Le cardinal en +avoit des jalousies étranges, car il le soupçonnoit d'en vouloir aussi +à la Reine, et ce fut cela plutôt qu'autre chose, qui le fit mener +prisonnier à Angoulême, où il ne fut guère mieux traité que son +prédécesseur, le garde-des-sceaux de Marillac. Madame de Chevreuse fut +reléguée à Dampierre, d'où elle venoit déguisée, comme une demoiselle +crottée, chez la Reine, entre chien et loup. La Reine se retiroit dans +son oratoire; je pense qu'elles en contoient bien du cardinal et de +ses galanteries. Enfin elle en fit tant que M. le cardinal l'envoya à +Tours, ou le vieil archevêque, Bertrand de Chaux, devint amoureux +d'elle. Il étoit d'une maison de Basque. Ce bon homme disoit toujours +_ainsin_ comme cela. Il n'étoit pas ignorant. Il aimoit fort le jeu. +Son anagramme étoit chaud brelandier[400]. Madame de Chevreuse dit +qu'un jour, à la représentation de la _Marianne_ de Tristan, elle lui +dit: «Mais, monseigneur, il me semble que nous ne sommes point touchés +de la Passion comme de cette comédie.--Je crois bien, madame, +répondit-il; c'est histoire ceci, c'est histoire. Je l'ai lu dans +Josèphe.» + + [400] C'est un sobriquet jouant sur le nom de l'archevêque; mais + comme anagramme, il seroit inexact. + +Elle souffroit qu'il lui donnât sa chemise quand il se trouvoit à son +lever. Un jour qu'elle avoit à lui demander quelque chose: «Vous +verrez qu'il fera tout ce que je voudrai, je n'ai, disoit-elle, qu'à +lui laisser toucher ma cuisse à table.» Il avoit près de quatre-vingts +ans. Il dit quand elle fut partie, car il parloit fort mal: «Voilà où +elle _s'assisa_ en me disant adieu, et où elle me dit quatre paroles +qui _m'assommèrent_.» On trouva après sa mort dans ses papiers un +billet déchiré de madame de Chevreuse, de vingt-cinq mille livres +qu'il lui avoit prêtées. + +Ce bon homme pensa être cardinal; mais le cardinal de Richelieu +l'empêcha. Il disoit: «Si le Roi eût été en faveur, j'étois cardinal.» + +Comme madame de Chevreuse étoit à Tours, quelqu'un, en la regardant, +dit: «Oh! la belle femme! je voudrois bien l'avoir......!» Elle se mit +à rire, et dit: «Voilà de ces gens qui aiment besogne faite.» Un jour, +environ vers ce temps-là, elle étoit sur son lit en goguettes, et +elle demanda à un honnête homme de la ville: «Or çà, en conscience, +n'avez-vous jamais fait faux-bond à votre femme?--Madame, lui dit cet +homme, quand vous m'aurez dit si vous ne l'avez point fait à monsieur +votre mari, je verrai ce que j'aurai à vous répondre.» Elle se mit à +jouer du tambour sur le dossier de son lit, et n'eut pas le mot à +dire. J'ai ouï conter, mais je ne voudrois pas l'assurer, que par +gaillardise elle se déguisa un jour de fête en paysanne, et s'alla +promener toute seule dans les prairies. Je ne sais quel ouvrier en +soie la rencontra. Pour rire elle s'arrête à lui parler, faisant +semblant de le trouver fort à son goût; mais ce rustre, qui +n'entendoit point de finesse, la culbuta fort bien, et on dit qu'elle +passa le pas, sans qu'il en soit arrivé jamais autre chose. + +Le cardinal de Richelieu demanda à M. de Chevreuse s'il répondoit de +sa femme: «Non, dit-il, tandis qu'elle sera entre les mains du +lieutenant criminel de Tours, Saint-Julien.» C'étoit celui qui l'avoit +portée à se séparer de biens d'avec son mari; car M. de Chevreuse +faisoit tant de dépenses qu'il a fait faire une fois jusqu'à quinze +carrosses pour voir celui qui seroit le plus doux. + +Le cardinal envoya donc un exempt pour la mener dans la tour de +Loches. Elle le reçut fort bien, lui fit bonne chère, et lui dit +qu'ils partiroient le lendemain. Cependant la nuit elle eut des habits +d'homme pour elle et pour une demoiselle, et se sauva avant jour à +cheval. Le prince de Marsillac, aujourd'hui M. de La Rochefoucauld, +fut mis dans la Bastille pour l'avoir reçue une nuit chez lui. M. +d'Epernon lui donna un vieux gentilhomme pour la conduire jusqu'à la +frontière d'Espagne[401]. Dans les informations qu'en fit faire le +président Vigner, il y a, entre autres choses, que les femmes de +Gascogne devenoient amoureuses de madame de Chevreuse[402]. Une fois +dans une hôtellerie, la servante la surprit sans perruque. Cela la fit +partir avant jour. Ses _drogues_ lui prirent un jour, on fit accroire +que c'étoit un gentilhomme blessé en duel. Un Anglois nommé Craft, +qu'elle avoit toujours eu avec elle depuis le voyage d'Angleterre, +parut quelques jours après son évasion à Tours. On croyoit qu'il +l'avoit accompagnée, car cet homme avoit de grandes privautés avec +elle, et on ne comprenoit pas quels charmes elle y trouvoit. Elle +passa ainsi en Espagne. On fit un couplet de chanson où on la faisoit +parler à son écuyer[403]: + + La Boissière, dis-moi, + Vas-je pas bien en homme? + Vous chevauchez, ma foi, + Mieux que tant que nous sommes. + Elle est + Au régiment des gardes, + Comme un cadet. + + [401] Ceci se passoit en 1687, époque à laquelle La Porte, + porte-manteau de la Reine, soupçonné d'avoir servi + d'intermédiaire aux correspondances de cette princesse, fut mis à + la Bastille. (_Voyez_ les _Mémoires de La Porte_, tom. 59 de la + deuxième série des Mémoires relatifs à l'histoire de France.) + + [402] Nous lisons l'épisode suivant de la fuite de la duchesse + dans le Recueil précité de Conrart: «Étant arrivée un soir proche + des Pyrénées, en un lieu où il n'y avoit de logement que chez le + curé, qui encore n'avoit que son lit, elle lui dit qu'elle étoit + si lasse qu'il falloit qu'elle se couchât pour se reposer: + parlant néanmoins comme si elle eût été un cavalier; et le curé + contestant et disant qu'il ne quitteroit point son lit; enfin ils + convinrent qu'ils s'y coucheroient tous trois ensemble, ce qui se + fit en effet. Le matin les deux cavaliers remontèrent à cheval, + et la duchesse de Chevreuse, en partant, donna au curé un billet + par lequel elle l'avertissoit qu'il avoit couché la nuit avec la + duchesse de Chevreuse et sa fille, et qu'il se souvînt que s'il + n'avoit pas usé de son avantage, ce n'étoit pas à elles qu'il + avoit tenu.» + + [403] Sur l'air de la belle Piémontaise dont la reprise est: + + Elle est + Au régiment des gardes + Comme un cadet. (T.) + +Avant ce voyage d'Espagne, elle en avoit fait un en Lorraine. En moins +de rien elle brouilla toute la cour, et ce fut elle qui donna +commencement au mauvais ménage du duc Charles[404] et de la duchesse +sa femme, car le duc étant devenu amoureux d'elle, et lui ayant donné +un diamant qui venoit de sa femme, et que sa femme connoissoit fort +bien, elle l'envoya le lendemain à la duchesse. + + [404] Charles de Lorraine, duc de Guise. + +Revenons à M. de Chevreuse. Quoique endetté, sa table, son écurie, ses +gens ont toujours été en bon état. Il a toujours été propre. Il étoit +devenu fort sourd et pétoit à table, même sans s'en apercevoir. Quand +il fit ce grand parc à Dampierre, il le fit à la manière du bonhomme +d'Angoulême; il enferma les terres du tiers et du quart: il est vrai +que ce ne sont pas trop bonnes terres; et, pour apaiser les +propriétaires, il leur promit qu'il leur en donneroit à chacun une +clef, qu'il est encore à leur donner. + +Il avoit là un petit sérail; à Pâques, quand il falloit se confesser, +le même carrosse qui alloit quérir le confesseur, emmenoit les +mignonnes et les reprenoit en ramenant le confesseur. Il avoit je ne +sais quel brasselet où il y avoit, je pense, dedans quelque petite +toison. Il le montroit à tout le monde, et disoit: «J'ai si bien fait +à ces pâques, que j'ai conservé mon brasselet.» Il avoit soixante-dix +ans quand il faisoit cette jolie petite vie, qu'il a continuée +jusqu'à la mort. + +Je ne sais quel homme d'affaires d'auprès Saint-Thomas-du-Louvre ayant +été rencontré par des voleurs, leur promit, parce qu'il n'avoit point +d'argent sur lui, de leur donner vingt pistoles. Ils y envoyèrent, +mais il leur donna plus d'or faux que de bon. Or, M. de Chevreuse, +dont l'hôtel est dans la rue Saint-Thomas, un soir, après souper, +allant seul à pied avec un page chez je ne sais quelle créature, là +auprès, où il avoit accoutumé d'aller, prit, sans y songer, une porte +pour l'autre, et heurta chez cet homme, qui, craignant que ce ne +fussent ses filoux, se mit à crier: Aux voleurs! Le bourgeois sort; on +alloit charger M. de Chevreuse, s'il n'eût eu son ordre. Quelques-uns +pourtant veulent qu'à la chaude il ait eu quelque horion. Pour moi, je +doute fort de ce conte. + +Comme il se portoit fort bien, quoiqu'il eût quatre-vingts ans, il +disoit toujours qu'il vivroit cent ans pour le moins. Il eut pourtant +une grande maladie bientôt après, dans laquelle il fut attaqué +d'apoplexie. Au sortir de ce mal, il disoit qu'il en étoit revenu +aussi gaillard qu'à vingt-cinq ans. Il traita en ce temps-là avec M. +de Luynes, fils de sa femme, et lui céda tout son bien, à condition +qu'il lui donneroit tant de pension par an, de lui fournir tant pour +payer ses dettes, et il voulut avoir une somme de dix mille livres +tous les ans pour ses mignonnes. Il aimoit plus la bonne chère que +jamais. Sa fille de Jouarre ayant envoyé savoir de ses nouvelles, il +lui manda que sur toutes choses il lui recommandoit de faire bonne +chère et de la faire faire aussi à ses religieuses[405]. Il +n'attendoit, disoit-il, que le bout de l'an pour traiter ses médecins +qui l'avoient menacé d'une rechute, en ce temps-là, comme c'est +l'ordinaire. Mais il ne fut pas en peine de les convier, car il mourut +comme on le lui avoit prédit. + + [405] Henriette de Lorraine-Chevreuse, abbesse de Jouarre, née en + 1631, morte en 1694. Elle avoit servi d'intermédiaire à Anne + d'Autriche pour les correspondances que cette Reine entretenoit + avec la maison de Lorraine. (_Voyez_ les _Mémoires de La Porte_, + tom. 59, pag. 335 de la deuxième série de la Collection des + Mémoires relatifs à L'histoire de France.) + + + + +M. LE DUC DE LUYNES[406]. + + +M. le duc de Luynes ne ressemble à sa mère en aucune chose. Il a +furieusement dégénéré. Il fut marié de bonne heure avec la fille d'un +Seguier[407], qui portoit le nom de Soret, d'une terre auprès d'Anet, +et madame de Rambouillet disoit, voyant la fille unique de cet homme +épouser le duc de Luynes: «Faut-il que le connétable de Luynes n'ait +fait tout ce qu'il a fait que pour la fille de Soret[408]?» + + [406] Louis-Charles d'Albert, duc de Luynes, né le 25 décembre + 1620, mort le 10 octobre 1690. On a de lui beaucoup d'ouvrages + ascétiques, dont on trouve l'indication dans le _Dictionnaire des + ouvrages anonymes_ de Barbier, tom. 4, _tables_, pag. 379, Paris, + 1827. + + [407] Louise-Marie Seguier, marquise d'O, fille unique de Pierre + Seguier, maître des requêtes, marquis de Soret. + + [408] Elle avoit raison de parler ainsi, car cet homme étoit le + plus indigne de vivre qui fut jamais. Il avoit été conseiller au + parlement. Son père étoit mort président à mortier; mais il + quitta la robe et prit l'épée, lui qui n'étoit qu'un poltron. Il + épousa la fille du procureur-général de La Guesle, de cet homme + qui pensa mourir de regret d'avoir introduit, quoique + innocemment, le moine qui tua Henri III[408-A]. Or, M. de La Guesle + étoit gentilhomme et avoit un frère qui parvint à commander le + régiment de Champagne. C'étoit beaucoup en ce temps-là. Cet homme + fit quelque fortune et acheta le marquisat d'O. Il n'avoit point + d'enfants. Madame de Soret étoit une de ses héritières, car elle + avoit une soeur. Soret, d'impatience d'avoir le bien de cet + homme, le chicana en toutes choses, et enfin lui fit tirer un + coup d'arquebuse, comme il revenoit de Saint-André, dont un + gentilhomme qui étoit avec lui fut tué. On avéra que Soret avoit + fait le coup. Mais l'oncle de sa femme ne le voulut pas perdre, + et même, Soret étant mort, il fit madame de Soret son héritière, + et la terre d'O lui vint. Depuis on l'appela la marquise d'O. + (T.) + + [408-A] Voyez la _Lettre d'un des premiers officiers de la cour + du Parlement, écrite à un de ses amis sur le sujet de la mort du + Roi, dans le Recueil de pièces servant à l'histoire de Henri + III_; Cologne, P. du Marteau, 1663, page 141. On regrette de ne + point trouver cette lettre à la suite du _Journal de Henri III_ + dans la Collection des Mémoires relatifs à l'Histoire de France. + +J'ai vu un roman de la façon de cette femme. Madame de Luynes ne vécut +guère: elle mourut en couches (en 1651). Elle et son mari étoient +également dévots. Ils donnoient beaucoup aux pauvres. Les Jansénistes +faisoient tout chez eux. Il y a eu un Père Magneux, à Luynes-Maillé, +auprès de Tours, qui faisoit enrager tout le monde. Madame de Luynes +envoya un jour ordre aux officiers de faire vider de la duché toutes +les femmes de mauvaise vie. Les officiers lui mandèrent que pour eux, +ils ne les discernoient point d'avec les autres, et que, si elle +savoit quelque marque pour les connoître, qu'elle prît la peine de le +leur mander. Il a couru le bruit qu'il se faisoit des miracles à son +tombeau; que son mari et elle se levoient la nuit pour prier Dieu. +Depuis la mort de sa femme, M. de Luynes a mis ses enfants entre les +mains d'une mademoiselle Richer, grande Janséniste, et a pris le +mari, avocat au parlement, pour son intendant. Lui est comme hors du +monde, et a acheté une maison proche de Port-Royal-des-Champs, où il +est presque toujours[409]. + + [409] Le duc de Luynes, sans doute après que Tallemant eut écrit + cet article, convola en secondes noces avec Anne de Rohan, dont + il eut, comme de sa première femme, un très-grand nombre + d'enfants; et après la mort de celle-ci, il épousa en troisièmes + noces Marguerite d'Aligre. + + + + +LE MARÉCHAL D'ESTRÉES[410]. + + +Le maréchal d'Estrées est le digne frère de ses six soeurs, car ça +toujours été un homme dissolu et qui n'a jamais eu aucun scrupule. On +dit même qu'il avoit couché avec toutes six. Étant encore marquis de +Coeuvres, il pensa être assassiné à la croix du Trahoir[411] par le +chevalier de Guise, qui étoit accompagné de quatre hommes. Le marquis +sauta du carrosse et mit l'épée à la main. On y courut, et il ne fut +point blessé. On lui donna à commander quelques troupes dans la +Valteline; je crois qu'il étoit en Italie en ce temps-là, et que, le +trouvant tout porté, on se servit de lui. Il battit le comte Bagni, +qui commandoit les troupes du pape. C'est ce Bagni qui étoit encore +nonce ici, il n'y a que deux ans. Pour cet exploit, la Reine-mère le +fit maréchal de France. Un peu devant, on n'avoit pas voulu le faire +chevalier de l'Ordre. Après il alla échouer contre une hôtellerie +fortifiée. Ce n'est pas un grand guerrier. Son grand-père étoit +huguenot, et comme Catherine de Médicis faisoit difficulté de lui +donner emploi à cause de cela, il lui fit dire que son... et son +honneur n'avoient point de religion. + + [410] François Annibal d'Estrées, duc, pair et maréchal de + France, né en 1573, mort le 5 mai 1670. On a de lui: _Mémoires de + la régence de Marie de Médicis_, 1666, in-12. Ils font partie du + tom. 16 de la deuxième série de la Collection des _Mémoires + relatifs à l'Histoire de France_. + + [411] On appeloit ainsi le carrefour formé par les rues du Four + et de l'Arbre-Sec, dans la rue Saint-Honoré. + +Il avoit été ambassadeur à Rome du temps de Paul V. Il fit assez de +bruit, et le pape étant mort, ce fut par sa cabale et par ses +violences que Grégoire XV fut élu. Ce pape, quand il l'alla voir, lui +dit: «Vous voyez votre ouvrage, demandez ce que vous voulez: +voulez-vous un chapeau de cardinal? je vous le donnerai en même temps +qu'à mon neveu.» Le marquis, étant aîné de la maison, le refusa[412]. +Depuis, Bautru le voyant fort vieux, et jouer sans lunettes, lui +disoit: «Monsieur le maréchal, vous avez eu grand tort, vous deviez +prendre le chapeau; ce seroit une chose de grande édification de voir +le doyen du sacré collége livrer chance sans lunettes.» Il a toujours +joué désordonnément. Quelquefois son train étoit magnifique; +quelquefois ses gens n'avoient pas de souliers. Comme il a l'honneur +d'avoir été toujours brutal, il vouloit tout tuer, quand il avoit +perdu, et encore à cette heure, il lui arrive de rompre des vitres. On +dit qu'un jour ayant perdu cent mille livres, il fit éteindre chez lui +une chandelle et cria fort contre son sommelier, de n'être pas +meilleur ménager que cela; que cette chandelle étoit de trop, et qu'il +ne s'étonnoit pas si on le ruinoit. C'est un grand tyran, et qui fait +valoir son gouvernement de l'Ile de France autant que gouverneur +puisse jamais faire. Quand il y envoie son train, il le fait vivre par +étapes. Il à presque toutes les maltôtes et fait tous les prêts. Son +fils, le marquis de Coeuvres, s'en acquittera aussi fort dignement. + + [412] Son aîné fut tué au siége de Laon, et lui, qui étoit nommé + à l'évêché de Noyon et au cardinalat, prit l'épée; le chapeau fut + pour son cousin de Sourdis. (T.) + +Le maréchal a été marié en premières noces avec mademoiselle de +Béthune, soeur du comte de Béthune et du comte de Charrost. Il en a eu +trois garçons: le marquis de Coeuvres, le comte d'Estrées et l'évêque +de Laon. + +En secondes noces, il épousa la veuve de Lauzières, fils du maréchal +de Thémines. Depuis, on l'appela le marquis de Thémines. Il en a eu un +fils qui fut tué à Valenciennes en 1636. On l'appeloit le marquis +d'Estrées. Bautru disoit qu'il n'y avoit pas au monde une seigneurie +qui eût tant de seigneurs, car il y avoit un maréchal d'Estrées, un +comte d'Estrées et un marquis d'Estrées. + +Le maréchal, qui en toute autre chose est un homme avec lequel il n'y +a point de quartier, est pourtant fort bon mari, a bien vécu avec sa +première femme et vit bien avec sa seconde. Son fils aîné lui +ressemble en cela, car il a supporté avec beaucoup d'affliction la +mort de la sienne, quoiqu'elle ne fût point jolie; c'étoit la fille de +sa belle-mère. + +Le maréchal d'Estrées a une bonne qualité, c'est qu'il ne s'étonne pas +aisément. Il est assez ferme et voit assez clair dans les affaires. +Quand Le Coudray-Genier, peut-être pour se faire de fête, s'avisa de +donner avis au feu Roi qu'à un baptême d'un des enfants de M. de +Vendôme on le devoit empoisonner par le moyen d'une fourchette creuse +dans laquelle il y auroit du poison qui couleroit dans le morceau +qu'on lui serviroit, M. de Vendôme se voulut retirer. Le maréchal le +retint, et lui dit que, puisqu'il étoit innocent, il falloit demeurer +et demander justice. Effectivement, Le Coudray-Genier eut la tête +coupée[413]. + + [413] Cet événement eut lieu en 1617; on en trouve le détail dans + les _Mémoires de Déageant_; Grenoble, 1668, in-12, pag. 74 et + suiv. Le gentilhomme y est appelé Gignier. Levassor a suivi le + récit de Déageant dans son _Histoire de Louis_ XIII, liv. 2e; + Amsterdam, 1757, in-4º, tom. 1er, pag. 681. Les Mémoires de + Déageant n'ont pas été réimprimés dans la Collection des Mémoires + relatifs à l'histoire de France, mais on les trouve dans le tom. + 3 des _Mémoires particuliers_, publiés en 1756 en 4 vol. in-12. + +Le maréchal a fait quelques bonnes actions en sa vie. Quand le +cardinal de Richelieu fit faire le procès à M. de La Vieuville, M. le +maréchal d'Estrées demanda la confiscation de trois terres de M. de La +Vieuville et les lui conserva, après lui en avoir envoyé le brevet. M. +de Saint-Simon, qui eut les autres, n'en usa pas ainsi, et depuis il y +a eu procès pour les dégradations qu'il y avoit faites. + +Il ne voulut point commander en Provence je ne sais quelles troupes +que le cardinal de Richelieu y envoyoit, que conjointement avec M. de +Guise. Il refusa de prendre le gouvernement de Provence sur lui. M. le +maréchal de Vitry le prit. + +Ambassadeur à Rome avant la naissance du Roi (Louis XIV), il y demeura +encore jusqu'à la grande querelle qu'il eut avec les Barberins. + +Le maréchal avoit un écuyer nommé Le Rouvray. C'étoit un vieux +débauché, tout pourri de v.....; d'une piqûre d'épingle on lui faisoit +venir un ulcère. Jamais je ne vis un si grand brutal. Une fois, pour +ne pas perdre une médecine qu'il avoit préparée pour un cheval de +carrosse qui n'en eut pas besoin, il la prit et en pensa crever. Cet +homme avoit un valet qui tenoit académie de jeu. C'est le privilége +des écuyers des ambassadeurs. Ce valet fit quelque chose. Le +barisel[414] le prit, il fut condamné aux galères. Comme on l'y menoit +avec beaucoup d'autres, Le Rouvray, avec, un valet-de-chambre du +maréchal, n'ayant chacun qu'un fusil et leurs épées, mettent en fuite +vingt-cinq ou trente sbires, qui avoient chacun deux ou trois coups à +tirer, car ils ont, outre leur carabine, des pistolets à leurs +ceintures, et outre cela ils sont munis de bonnes jacques de maille. +Le Rouvray, victorieux, met tous les forçats en liberté. Voilà un +grand affront aux Barberins. Le maréchal fait sauver son homme, et lui +donne, pour le garder à la campagne, huit ou dix soldats françois des +troupes des Vénitiens, car il eut peur qu'on ne lui fît chez lui +quelque violence. Les Barberins emploient un célèbre bandit, nommé +Julio Pezzola, qui met des gens aux environs du lieu où étoit Le +Rouvray: je pense que c'étoit sur les terres du duc de Parme, à +Caprarole ou à Castro. Le Rouvray, comme il étoit fort brutal, s'évade +et s'en va à la chasse sans ses soldats. + + [414] Le barisel, en italien _barigello_, est un officier chargé + de veiller à la sûreté publique et d'arrêter les malfaiteurs. Il + est le chef des sbires. Ses fonctions correspondent à celle que + le chevalier-du-guet remplissait autrefois à Paris. + +Les bandits ne le manquent point, et de derrière une haie le tuent et +en apportent la tête au cardinal Barberin. Le maréchal jette feu et +flammes. Pour l'apaiser, Julio Pezzola, qui ne faisoit pas semblant de +s'être mêlé de rien, va trouver Guillet, garçon d'esprit, qui étoit au +maréchal, et lui offre de lui apporter la tête des sept bandits qui +avoient fait le coup, et lui dit: «_Patron miò, è un povero regalato +un piatto de sette teste? Non se c'è mai servito un tale a nessun' +principe._» + +Enfin, la chose alla si avant que le maréchal sortit de Rome et s'en +alla à Parme, où il excita le duc de Parme, déjà fort brouillé avec le +Pape, à faire tout ce qu'il fit. Dans la belle expédition qu'ils +poussèrent ensemble jusque dans la campagne de Rome, j'ai ouï dire à +Guillet que leurs dragons firent honnêtement de violences, et que les +paysans leur disoient: «_Illustrissime signor dragon, habbiate pietà +di me._» Dans les écrits que le Pape fit faire contre le maréchal, je +trouve qu'il lui faisait bien de l'honneur, car, à cause qu'il +s'appeloit Annibal d'Éstrées[415], on y disoit que c'étoit _Annibal ad +portas_, et ce nom leur fit dire bien des sottises. + + [415] Il s'appeloit François-Annibal. (T.) + +Le maréchal fut long-temps qu'il n'osoit revenir, car le cardinal de +Richelieu n'avoit pas trop approuvé sa conduite. Enfin il fit sa paix. +Le reste se retrouvera dans les Mémoires de la Régence. + +A l'âge de soixante-dix ans, ou peu s'en falloit, il alla voir madame +Cornuel, qui, pour aller à quelqu'un, le laissa avec feu mademoiselle +de Belesbat. Elle revint, et trouva le bon homme qui vouloit caresser +cette fille: «Eh! lui dit-elle en riant, monsieur le maréchal, que +voulez-vous faire?--Dame, répondit-il, vous m'avez laissé seul avec +mademoiselle: je ne la connois point; je ne savois que lui dire.» + + + + +LE PRÉSIDENT DE CHEVRY[416], + +DURET, LE MÉDECIN, SON FRÈRE. + + +Le président de Chevry se nommoit Duret, et étoit frère de Duret le +médecin. Il disoit: «Si un homme me trompe une fois, Dieu le maudisse; +s'il me trompe deux, Dieu le maudisse et moi aussi; mais s'il me +trompe trois, Dieu me maudisse tout seul!» + + [416] Charles Duret, seigneur de Chevry, conseiller d'Etat, + intendant et contrôleur-général des finances, président à la + Chambre des comptes de Paris. + +Par ses bouffonneries et par sa danse, il se mit bien avec M. de +Sully, comme nous ayons dit ailleurs[417]. Ce fut lui qui montra à la +Reine et aux dames les pas du ballet dont nous avons parlé à +l'_Historiette_ d'Henri IV. Ce fut avec M. de Sully qu'il commença à +faire fortune. Il ne fut pourtant intendant des finances que du temps +du maréchal d'Ancre, et il se conserva dans l'intendance, quand le +maréchal fut tué, en donnant dix mille écus à la Clinchamp, que M. de +Brantes[418] entretenoit. + + [417] Voir précédemment, page 72. + + [418] Léon Albert, seigneur de Brantes, duc de Luxembourg et de + Piney, frère du connétable de Luynes. + +C'étoient ses deux principales folies que la faveur et la bravoure. Il +disoit qu'il falloit tenir le bassin de la chaise percée à un favori, +pour l'en coiffer après, s'il venoit à être disgracié. Le voilà donc +du côté des plus forts. Madame Pilou[419], qui le connoissoit de +longue main, l'alla voir à La Grange du Milieu, auprès de Grosbois; +c'est une belle maison qu'il a fait bâtir depuis. Elle lui parla de +l'exécution de la maréchale d'Ancre, et disoit que c'étoit une grande +vilainie que d'avoir fait couper le cou à cette pauvre femme. «_Ta, +ta, ta!_ lui va-t-il dire brusquement; vous parlez, vous parlez, sans +savoir ce que vous dites. C'est le commissaire Canto, votre voisin, +qui vous dit toutes ces belles choses-là; c'est de lui que vous tenez +toutes vos nouvelles; je l'eusse tué, moi, le maréchal d'Ancre: M. +d'Angoulême et moi le devions dépêcher à la rue des Lombards.» En +disant cela il lui porte trois ou quatre coups de pouce de toute sa +force dans le côté, qui lui firent si grand mal qu'elle en cria. «Le +voilà mort, dit-il à haute voix, le voilà mort, le poltron; je n'aime +point les poltrons: je le voulois faire sauter une fois avec une +saucisse, quand il seroit au conseil chez Barbin le surintendant. +J'avois bien, ajoute-t-il, une plus belle invention: j'eusse porté une +épée couverte de crêpe le long de ma cuisse, et, dans la presse, je +lui en eusse donné dans le ventre en faisant semblant de regarder +ailleurs.» Le cardinal de Richelieu fit prier madame Pilou de lui +venir faire tous les contes qu'elle savoit du président de Chevry, qui +vivoit encore; elle ne le voulut jamais. + + [419] On trouvera ci-après l'_Historiette_ de cette femme + singulière. + +Cette humeur martiale le prenoit quelquefois au milieu d'un compte de +finance. Un trésorier de France, de mes amis[420], m'a dit qu'un jour, +travaillant avec lui, il appela Corbinelli, son premier commis, et lui +dit d'un ton sérieux: «Monsieur Corbinelli[421], faites ôter ces corps +de cette cour.» Ce trésorier fut bien étonné; mais Corbinelli, +s'approchant, lui dit: «Ce sont de ses visions ordinaires, ne laissez +pas de continuer.» + + [420] Perreau, trésorier à Soissons. (T.) + + [421] Raphaël Corbinelli. (_Voy._ la note sur lui plus haut, sous + l'article du duc de Guise, fils du Balafré.) + +Un jour les cochers firent insulte dans la Place-Royale à la marquise +d'Uxelles, dont le cocher avait été tué, d'un coup de fourche par la +tempe, par son écuyer, comme il le vouloit châtier. Ils furent aussi +braver madame de Rohan, à cause qu'elle avoit chassé le sien. Mais M. +de Candale y survint qui chargea son propre cocher et dissipa les +autres. Madame Pilou, qui avoit vu cela, le conta au président. Il se +mit à pester de ce qu'on ne l'avoit pas averti, lui qui étoit colonel +du quartier, mais qu'elle n'avoit recours qu'à son commissaire +Canto. «Voyez la belle occasion que vous m'avez fait perdre, +j'eusse..........» Le voilà à dire tous les exploits qu'il auroit +faits. + +Comme il étoit contrôleur-général des finances, président des comptes +et officier de l'ordre du Saint-Esprit[422], je ne sais quel flatteur +lui apporta une généalogie où il le faisoit descendre d'un certain +Duretius, qu'il avoit trouvé du temps de Philippe-Auguste. «Mon ami, +lui dit le président, j'ai de meilleurs parens que lui; mon père et +mon grand-père étoient médecins, et par-delà je n'y vois goutte. Si je +te trouve jamais céans, je te ferai étriller de sorte que tu ne +t'avisera de ta vie de faire des flatteries comme celle-là, pour qu'il +t'en souvienne.» + + [422] Le président de Chevry fut pourvu de la charge de greffier + des ordres du Roi, le 6 mars 1621. + +Un homme lui avoit gagné trente pistoles; il ne vouloit pas les lui +payer. «Il m'a trompé,» disoit-il; et il donne ordre à ses gens de le +frotter s'il revenoit. Cet homme revint; voilà ses gens après, et lui +aussi; mais il ne partit que long-temps après eux; il trouve madame +Pilou, qui avoit vu cet homme se sauver. «Eh bien! lui dit-il, ma +bonne amie, n'avez-vous pas vu comme je l'ai frotté?» Il ne s'en étoit +pas approché de cent pas. Une autre fois cet homme s'étant vanté de +battre les gens du président, celui-ci l'attendoit, et, accompagné de +son domestique, il se promenoit à grands pas avec des pistolets le +long de sa porte de derrière. Madame Pilou, qui logeoit en son +quartier, vient à paroître; c'étoit l'été après souper; il va à elle +le pistolet à la main. «Jésus! s'écria-t-elle!--Ah! ma bonne amie, lui +dit-il, tu as bien fait de parler, je te prenois pour ce coquin.» En +cet équipage; il l'accompagna jusque chez elle; ils trouvèrent un +charivari, il ne dit mot; mais, quand le charivari fut passé, il les +appela _canailles_. Et eux et lui se dirent bien des injures de loin. + +J'ai ouï dire qu'un homme de la cour n'étant pas satisfait de lui, et +s'en plaignant assez haut, il le tira à part et lui dit: «Monsieur, si +vous n'êtes pas content, je vous satisferai seul à seul quand il vous +plaira.» L'autre fut un peu surpris; mais, à quelques jours de là, +l'autre n'en ayant pu avoir plus de contentement que par le passé, il +voulut voir ce que ce fou avoit dans le ventre, et l'ayant rencontré +seul, il lui demanda s'il se souvenoit qu'il lui avoit promis de le +satisfaire par les voies d'honneur. Le président lui répondit en +riant: «Mon brave, vous deviez me prendre au mot, cette-humeur là +m'est passée; mais si vous voulez vous battre, allez vous-en arracher +un poil de la barbe à Bouteville, il vous en fera passer votre envie.» + +En parlant, il disoit sans cesse à tort et à travers: «_Mange mon +loup, mange mon chien._» Voiture en a fait une ballade[423]. En +parlant à une dame, il l'appeloit quelquefois _mon petit père_. + + [423] Nous n'avons pas trouvé cette ballade dans les _OEuvres_ de + Voiture. + +La plus grande folie qu'il ait faite, ce fut qu'étant un jour à causer +avec feu M. le comte de Moret, avec lequel il se plaisoit fort, un +ambassadeur d'Espagne vint visiter ce prince. «Ah! je voudrois, dit le +président, lui avoir fait un pet au nez.--Vous n'oseriez, dit le +comte.--Vous verrez,» répond Chevry; et comme l'ambassadeur faisoit la +révérence gravement, le président pète dans sa main et la porte au nez +de Son Excellence, qui en fit de grandes plaintes; mais on fit passer +l'autre pour un fou[424]. + + [424] J'en doute. (T.)--Cette action, si elle étoit vraie, seroit + digne d'Angoulevent, l'archipoète des pois pilés, ou d'un + saltimbanque des boulevards. + +Il étoit de fort amoureuse manière, et faisoit si fort le coq dans son +quartier, que le cardinal de La Valette y venant fort souvent voir une +certaine dame, il disoit sérieusement qu'il ne trouvoit point bon que +ce cardinal vînt cajoler ses voisines, sans lui en demander +permission, et qu'il l'en avertiroit afin qu'il ne trouvât pas +mauvais, s'il le couchoit sur le carreau malgré son cardinalat. + +Une fois pour se ragoûter, il pria une m......... de lui faire voir +quelque bavolette[425] toute fraîche venue de la vallée de +Montmorency. On fait habiller une petite garce en bavolette, et on la +mène au président, qui coucha toute la nuit avec elle. Le lendemain il +la fit lever pour aller voir quel temps il faisoit. Elle lui vint dire +que le temps étoit nébuleux. «_Nébuleux!_ s'écria-t-il, ah! +vertu-choux, j'ai la v.... Eh! qu'on me donne vite mes chausses.» + + [425] Jeune paysanne des environs de Paris. On les appeloit ainsi + du nom de leur coiffure. Elle étoit formée d'un linge fin empesé + qui avoit une longue queue pendante sur les épaules. + (_Dictionnaire de Trévoux_.) + +Il mourut contrôleur-général des finances et président des comptes. Sa +femme avoit eu beaucoup de bien; lui n'étoit pas gueux et avoit +quelque chose de patrimoine. Au prix de ce temps-ci, il ne fit pas une +grande fortune. Son fils a vendu La Grange et sa charge de président +des comptes. Il a de l'esprit, mais peu de cervelle; il se ruine. Le +président a fait bâtir le palais Mazarin. + +Les _Mémoires_ de Sully nous apprennent que son frère Duret[426], le +médecin, qui a fait bâtir la maison du président Le Bailleul près +l'hôtel de Guise, étoit un maître visionnnaire, en un mot, un digne +frère du président de Chevry. Il disoit que l'air de Paris étoit +malsain, et il fit nourrir son fils unique dans une loge de verre où +il ne laissa pas de mourir, peut-être pour y faire trop de façons. Il +ne prenoit à dîner que des pressis de viande et autres choses +semblables, parce que, disoit-il, l'agitation du carrosse troubloit la +digestion; mais il soupoit fort bien. Il se mit dans la fantaisie que +le feu lui étoit contraire, et n'en vouloit point voir. Il savoit +pourtant son métier, et s'y fit riche. Les apothicaires le faisoient +passer pour fou, parce qu'il s'avisa que le jeûne étoit admirable aux +malades, et que bien souvent il ne leur ordonnoit que de l'eau claire +et une pomme cuite. + + [426] Les _Mémoires_ de Sully nous apprennent que le médecin + Duret fut un des confidents de Marie de Médicis, et fit quelque + temps partie de son conseil privé de régence. + + + + +M. D'AUMONT[427]. + + +M. d'Aumont, fils du maréchal d'Aumont, du temps d'Henri IV, +gouverneur de Bologne-sur-Mer, et chevalier de l'Ordre, en son jeune +temps, fut une vraie peste de cour. Il a eu les plus plaisantes +visions du monde. Il disoit de madame de Beaumarchais[428], belle-mère +du maréchal de Vitry, et femme de ce trésorier de l'Epargne que la +Reine-mère fit tant persécuter, à cause que son gendre avoit tué le +maréchal d'Ancre; il disoit donc de cette madame de Beaumarchais, +qu'elle ressembloit à un tabouret de point de Hongrie. En effet, elle +avoit le visage carré, et tout plein de marques rouges. Cela +n'empêchoit pas que, pour son argent, elle n'eut des galants et de +bonne maison, car M. de Mayenne le dernier de ce nom en fut un. La +vision qu'il eut pour la maréchale d'Estrées[429] est encore plus +plaisante. C'étoit et c'est encore une petite femme sèche et qui a le +nez fort grand, mais extrêmement propre. Elle étoit en sa jeunesse +toute faite comme une poupée. «Ne croyez-vous pas, disoit-il +sérieusement, car il ne rioit jamais, qu'on la pend tous les soirs, +tout habillée, par le nez à un clou à crochet dans une armoire?» Il +disoit d'une dame qui avoit le teint fort luisant, qu'on lui avoit mis +un vernis comme aux portraits. + + [427] Antoine d'Aumont, marquis de Nolai, baron d'Estrabonne, + chevalier des Ordres, gouverneur de Boulogne-sur-Mer, mourut à + l'âge de soixante-treize ans, en 1635. + + [428] Marie Hotman, femme de Vincent Bouhier, seigneur de + Beaumarchais, trésorier de l'Epargne. + + [429] Fille de Montmor, homme d'affaires. (T.) + +Un jour qu'il étoit à l'hôtel de Rambouillet, madame de Bonneuil, dont +nous parlerons ailleurs, y vint. Elle étoit grosse, et en entrant elle +se laissa tomber et se fit grand mal à un genou, et pensa accoucher de +sa chute. Le voilà qui se met à rêver: «Nous sommes bien mal bâtis, +dit-il, nous avons des os en tous les endroits sur lesquels nous +tombons d'ordinaire; il vaudrait bien mieux que nous eussions des +ballons de chair aux genoux, aux coudes, au haut des joues et aux +quatre côtés de la tête. Quel plaisir ne seroit-ce point? ajouta-t-il; +un homme sauteroit par une fenêtre sans se blesser, il passeroit +par-dessus les murs d'une ville.» Et puis, s'engageant plus avant dans +sa rêverie, il mena cet homme avec ces ballons de chair de ville en +ville, jusqu'à La Haie en Hollande. + +Une autre fois Gombauld contoit en sa présence, à l'hôtel de +Rambouillet, qu'ayant été pris pour un grand débauché, nommé Combauld, +père du baron d'Auteuil, il fut maltraité par un commissaire et des +agents qui le vouloient mener en prison, jusque là que, quoiqu'il soit +assez patient, il fut pourtant contraint de lever la main pour frapper +ce commissaire. M. D'Aumont, après avoir tout écouté, se lève de son +siége, et commence à faire la posture d'un bourreau qui danse sur les +épaules d'un pendu, et qui tire en même temps la corde pour +l'étrangler, et disoit: «Monsieur le commissaire, je vous pendrai, je +vous pendrai, monsieur le commissaire.» + +A propos de cela, comme il faisoit pendre quelques soldats à Bologne, +un d'eux cria qu'il étoit gentilhomme: «Je le crois, lui dit-il, mais +je vous prie d'excuser, mon bourreau ne sait que pendre.» + +En mangeant des andouilles mal lavées, il dit: «Ces andouilles sont +bonnes, mais elles sentent un peu le terroir.» + +Il disoit du marquis de Sourdis, qui faisoit fort l'empressé chez le +cardinal de Richelieu, de la maison duquel il étoit depuis peu +intendant, et qui regardoit aux meubles et à toutes choses, il disoit +qu'il lui sembloit le voir tirer de dessous son manteau un petit sac +de tapissier avec un petit marteau, et recogner quelque clou doré à +une chaise. + +Je crois que ce fut lui qui dit, voyant une personne fort maussade, +qu'elle avoit la mine d'avoir été faite dans une garde-robe sur un +paquet de linge sale. + +Une de ses meilleures visions, ce fut celle qu'il eut pour M. +l'archevêque de Rouen, qui, quoique jeune, portoit une grande barbe. +Il dit qu'il ressembloit à Dieu le Père, quand il étoit jeune. + +Il avoit été fort galant. Une fois sa belle-soeur, madame de Chappes, +le trouva déguisé en Minime sur le chemin de Picardie; elle le +reconnut, parce qu'il étoit admirablement bien à cheval et que son +cheval étoit trop beau. Il alloit en Flandre voir une dame. Sur ses +vieux jours, il étoit plus ajusté qu'un galant de vingt ans. Il se +peignoit la barbe, et il étoit si curieux d'être bien botté qu'il se +tenoit les pieds dans l'eau pour se pouvoir botter plus étroit. +C'étoit de ce temps que tout le monde étoit botté; on dit qu'un +Espagnol vint ici et s'en retourna aussitôt. Comme on lui demandoit +des nouvelles de Paris, il dit: «J'y ai vu bien des gens, mais je +crois qu'il n'y a plus personne à cette heure, car ils étoient tous +bottés, et je pense qu'ils étoient prêts à partir.» Maintenant tout le +monde n'a plus que des souliers, non pas même des bottines. Il n'y a +plus que La Mothe-Le-Vayer[430], précepteur de M. d'Anjou, qui ait +tantôt des bottes, tantôt des bottines; mais ce n'a jamais été un +homme comme les autres. + + [430] François de La Mothe-le-Vayer, membre de l'Académie + française, mourut à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, en 1672. On a + de lui un grand nombre d'ouvrages, dont plusieurs jouissent d'une + estime méritée. + +M. d'Aumont avoit épousé une fille de Maintenon, de la maison +d'Angennes[431], cousine-germaine de M. le marquis de Rambouillet. Il +n'en a point eu d'enfants. Cette madame d'Aumont est une honnête +femme, mais fort aigre. Après la mort de son mari, elle se piqua +d'honneur en une plaisante rencontre. Elle a une chapelle dans les +Minimes de la Place-Royale, où M. d'Aumont est enterré. Or, un neveu +de son mari, nommé Hurault de Chiverny[432], étant mort, sa veuve, qui +est aussi une honnête femme, mais sage à peu près comme l'autre sur ce +chapitre-là, la pria de trouver bon qu'on mît le corps embaumé dans +cette chapelle. Depuis, cette femme, s'étant retirée en une religion, +obtint des Minimes qu'ils lui laisseraient prendre le coeur de son +mari. Madame d'Aumont alla prendre cela au point d'honneur. Il y en a +eu de grands procès. Enfin des curés de Paris les raccommodèrent, et +cette nièce eut le coeur de son mari. + + [431] Louise-Isabelle d'Angennes-Maintenon, veuve d'Aumont, + mourut en 1666, à l'âge de soixante-dix-neuf ans. + + [432] Antoine d'Aumont avoit épousé en premières noces Catherine + Hurault de Chiverny, fille du chancelier. + + + + +Mme DE RENIEZ. + + +Madame de Reniez étoit de la maison de Castelpers en Languedoc, soeur +du baron de Panat, dont nous parlerons en suite. Avant que d'être +mariée au baron de Reniez, elle étoit engagée d'inclination avec le +vicomte de Paulin. Cette amourette dura après qu'elle fut mariée, et +le baron de Panat étoit le confident de leurs amours. Ils en vinrent +si avant qu'ils se firent une promesse de mariage réciproque. Ils se +promettoient de s'épouser en cas de viduité; «en foi de quoi, +disoient-ils, nous avons consommé le mariage.» Un tailleur rendoit les +lettres du galant et lui en apportoit réponse. Par l'entremise de cet +homme, ces amants se virent plusieurs fois, tantôt dans le village de +Reniez même, tantôt ailleurs, où le vicomte venoit toujours déguisés. +Un jour ils se virent dans le château même de Reniez et presqu'aux +yeux du mari. Madame de Reniez avoit feint d'être incommodée, et +s'étoit fait ordonner le bain, et le vicomte se mit dans la cuve qu'on +lui apporta. Enfin ils en firent tant que le mari scut toute +l'histoire, et, pour les attraper, il fit semblant de partir pour un +assez long voyage, puis, revenant sur ses pas, il entra dans la +chambre de sa femme et trouva le vicomte couché avec elle. Il le tua +de sa propre main, non sans quelque résistance, car il prit son épée; +mais le baron avoit deux valets avec lui. Le baron de Panat, qui +couchoit au-dessus, accourut aux cris de sa soeur, et fut tué à la +porte de la chambre. Pour la femme, elle se cacha sous le lit, tenant +entre ses bras une fille de trois à quatre ans, qu'elle avoit eue du +baron son mari. Il lui fit arracher cette enfant, et après la fit tuer +par ses valets; elle se défendit du mieux qu'elle put, et eut les +doigts coupés. Le baron de Reniez eut son abolition. + +Cette enfant qu'on ôta d'entre les bras de madame de Reniez fut, +après, cette madame de Gironde, dont nous allons conter l'histoire. +Mais, avant cela, il est à propos de dire ce que nous avons appris du +baron de Panat. + + + + +LE BARON DE PANAT. + + +Le baron de Panat étoit un gentilhomme huguenot d'auprès de +Montpellier, de qui on disoit: _Lou baron de Panat puteau mort que +nat_, c'est-à-dire plutôt mort que né; car on dit que sa mère, grosse +depuis près de neuf mois, mangeant du hachis, avala un petit os qui, +lui ayant bouché le conduit de la respiration, la fit passer pour +morte; qu'elle fut enterrée avec des bagues aux doigts; qu'une +servante et un valet la déterrèrent de nuit pour avoir ses bagues, et +que la servante, se ressouvenant d'en avoir été maltraitée, lui donna +quelques coups de poing, par hasard, sur la nuque du cou, et que les +coups ayant débouché son gosier, elle commença à respirer, et que +quelque temps après elle accoucha de lui, qui, pour avoir été si +miraculeusement sauvé, n'en fut pas plus homme de bien. Au contraire, +il fut des disciples de Lucilio Vanini, qui fut brûlé à Toulouse pour +blasphêmes contre Jésus-Christ[433]. Il retira Théophile[434], et +pensa lui-même être pris par le prévôt. C'était un fort bel homme. +Madame de Sully, qui vit encore, en devint amoureuse et lui demanda +_la courtoisie_. On dit qu'il répondit qu'il étoit impuissant. +Cependant il étoit marié; mais madame de Sully, qui n'étoit pas belle, +ne le tenta pas, et il s'en défit de cette sorte. + + [433] Vanini fut exécuté à Toulouse, le 19 février 1619. + + [434] Théophile Viaud, poursuivi pour la part qu'on l'accusoit + d'avoir prise au _Parnasse des vers satiriques_, fut condamné au + feu, par contumace, suivant un arrêt du parlement de Paris, du 19 + août 1623. Arrêté ultérieurement, il subit un long procès, par + suite duquel il ne fut condamné qu'au bannissement. Il est + très-douteux que Théophile ait contribué à la publication du + recueil des poésies obscènes pour lequel il a été poursuivi. + +A propos de femmes qui sont revenues, on conte qu'une femme étant +tombée en léthargie, on la crut morte, et comme on la portoit en +terre, au tournant d'une rue, les prêtres donnèrent de la bière contre +une borne, et la femme se réveilla de ce coup. Quelques années après, +elle mourut tout de bon, et le mari, qui en étoit bien aise, dit aux +prêtres: «Je vous prie, prenez bien garde au tournant de la rue.» + + + + +MADAME DE GIRONDE. + + +Revenons à la petite de Reniez. Son père, pour ôter cet objet de +devant ses yeux, la donna à madame de Castel-Sagrat, sa soeur. Cette +fille, dès l'âge de dix ans, fut admirée pour sa beauté et pour la +vivacité de son esprit. Madame de Castel-Sagrat résolut de ne laisser +point échapper un si bon parti, et de la marier à son second fils, +qu'on appeloit le Baron de Gironde, et elle les fit épouser que la +fille n'avoit encore que onze ans, après avoir obtenu des dispenses du +Roi, car ils étoient cousins-germains et huguenots. On dit que madame +de Gironde eut de tous temps de l'aversion pour son mari, qui étoit un +gros homme assez mal bâti; mais cette aversion s'augmenta très-fort +lorsqu'elle se vit cajolée des principaux et des mieux faits de la +province; car son mari l'ayant menée à Montauban, après les guerres de +la religion, feu M. d'Epernon et M. de La Vallette, son fils, s'y +rencontrèrent. Il y avoit aussi alors une autre dame, nommée madame +d'Islemade, qui seule pouvoit disputer de beauté avec madame de +Gironde. Le père se donna à celle-ci et le fils à l'autre, et toute la +ville avec la noblesse des environs se partageant à leur exemple, ce +fut comme une petite guerre civile, bien différente de celle dont on +venoit de sortir. On dit pourtant que M. d'Épernon n'en eut aucune +faveur que de bienséance. + +La peste vint là-dessus qui interrompit toutes les galanteries, et +madame de Gironde fut contrainte de se retirer à Reniez. Par malheur +pour elle, un avocat du présidial de Montauban, nommé Crimel, se +retira dans le village de Reniez. Cet homme étoit méchant, mais il +avoit de l'esprit. Il fut bientôt familier avec madame de Gironde, qui +en temps de peste ne pouvoit pas avoir beaucoup de compagnie; et comme +elle se plaignit à lui de son mariage, on dit qu'il lui mit dans la +tête qu'elle se pouvoit démarier, et que l'espérance qu'il lui en +donna la charma, de sorte que, pour le récompenser d'un si bon avis, +elle lui donna tout ce que peut donner une dame. + +La peste ayant cessé, elle revint à Montauban, où elle fut plus +admirée et plus cajolée que jamais. Le marquis de Flamarens, le baron +d'Aubais, le vicomte de Montpeiroux, et plusieurs autres gentilshommes +de qualité, y accoururent et y demeurèrent long-temps pour l'amour +d'elle. Ce fut alors qu'un de ces messieurs lui ayant donné les +violons, comme il n'y avoit point de lieu commode chez elle, elle alla +d'autorité, avec toute cette noblesse, se mettre en possession de la +salle d'un des principaux de Montauban, quoiqu'il la lui eût refusée, +en disant pour toutes raisons que cet homme lui avoit bien de +l'obligation, et qu'elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour le +rendre honnête homme. + +Cependant l'envie de se démarier s'accroissoit de jour en jour. Pour +cela elle s'avise, pour n'être plus sous la puissance de son mari, de +proposer à Gironde de la laisser aller voir ses oncles maternels pour +leur demander qu'ils lui fissent raison des droits que sa mère avoit +sur la maison de Panat. Elle y fut, et Cadaret, un des frères de sa +mère, devint passionnément amoureux d'elle. Cet oncle la porta, plus +que personne, à demander la dissolution de son mariage, et lui fit +raison de ce qu'elle prétendoit. Après, le procès étant commencé, il +l'accompagna à Castres, où on reconnut bientôt qu'il en étoit fort +jaloux. Il falloit pourtant bien qu'il souffrît qu'elle fût cajolée, +car elle ne s'en pouvoit passer, et ne marchoit point sans une foule +d'amants, entre lesquels il y en avoit trois plus assidus que les +autres: le baron de Marcellus, jeune gentilhomme de qualité, de la +basse Guyenne, qui étoit à Castres pour un procès; Rapin, jeune avocat +plein d'esprit, et Ranchin, aujourd'hui conseiller à la chambre. Ce +Ranchin a fait beaucoup de vers[435]. + + [435] Ranchin étoit conseiller à la chambre de l'édit. Ses + poésies, négligées, mais faciles, n'ont pas été réunies. On lui + attribue le joli triolet qui commence par ces vers: + + Le premier jour du mois de mai + Fut le plus heureux de ma vie. + +Elle parloit avec une liberté extraordinaire de sa beauté et de ses +_mourants_[436]; on la voyoit aller par la ville bizarrement habillée; +car quelquefois on lui a vu un habit de gaze, dans laquelle elle +faisait passer toutes sortes de fleurs, depuis le haut jusqu'au bas, +et je vous laisse à penser si son _mourant_ Ranchin manquoit à +l'appeler Flore. Elle dit assez plaisamment à un garçon nommé +Cayrol[437], qui lui promettoit de faire des vers sur elle, qu'elle ne +prétendoit pas lui servir de porte-feuille. Elle disoit les choses +fort agréablement; mais ses lettres ne répondoient pas à sa +conversation: sa mère écrivoit bien mieux. + + [436] Ses _amants_; se _mourant_ d'amour. + + [437] Ce Cayrol est ici, et fait des vers pour attraper quelque + chose du cardinal. (T.) + +Comme son procès tiroit en longueur, elle alla pour quelque temps à +une terre de Belaire, que Cadaret lui avoit donnée pour ses +prétentions. Là, Marcellus et Rapin l'allèrent voir. Ils arrivèrent +assez tard; mais à peine l'eurent-ils saluée, qu'on entendit heurter +avec violence. C'était un gentilhomme du voisinage, qui venoit +l'avertir que son mari s'avançoit avec vingt ou trente de ses amis +pour l'enlever. Ils se mettent à tenir conseil. Le gentilhomme étoit +d'avis qu'on se sauvât, parce que la maison ne valoit rien. Mais +Rapin, qui ne connoissoit point ce gentilhomme, et qui espéroit qu'on +ne les forceroit pas si aisément, fut d'avis de demeurer. Le baron, +ayant su qu'il y avoit compagnie et qu'on étoit résolu de se défendre, +ne voulut point exposer la vie de ses amis, et s'en retourna. + +Cependant Marcellus, qui n'avoit eu qu'un amour de galanterie, +commença à s'engager tout de bon. Elle le repaissoit de belles +paroles; car, en fine coquette, elle faisoit que chacun de ses amants +croyait être le plus heureux. Pour Rapin (il est gentilhomme), qu'elle +voyoit cadet et d'assez bon sens pour conduire une entreprise, elle +lui promit plusieurs fois de l'épouser s'il pouvoit la défaire de +Gironde. Mais il lui répondit que quand avec sa beauté elle auroit une +couronne à lui donner, elle ne l'obligeroit pas à faire une mauvaise +action. + +Afin de contenter en quelque sorte Marcellus, qui étoit fort alarmé de +ce qu'elle sembloit favoriser plus que lui un certain chevalier de +Verdelin, elle lui fit une promesse en ces termes: «Je promets au +baron Marcellus de ne me remarier jamais, si je suis une fois libre; +et, si je change de résolution, que ce ne sera qu'en sa faveur.» En +même temps cependant elle écrivoit au chevalier qu'il eût bonne +espérance, et que pour ce misérable (parlant de Marcellus), il +n'auroit qu'un morceau de papier pour son quartier d'hiver. Mais +toutes ces coquetteries ne plaisoient point à son oncle de Cadaret, +qui, par jalousie ou pour être las de la dame, comme quelques-uns ont +dit, se joignit à Gironde et lui aida à l'enlever. + +La voilà donc en la puissance de son mari, et prisonnière dans une +tour de Castel-Sagrat. Là, ne trouvant point d'autre moyen d'en +sortir, elle cajole madame de Castel-Sagrat, femme du frère aîné de +Gironde, lui représente le tort qu'on lui a fait de la contraindre, à +onze ans, à se marier avec un homme pour qui on savoit bien qu'elle +avoit de l'aversion; que sans doute le mariage seroit déclaré nul, et +que si elle voulait la mettre en liberté, elle épouseroit après M. de +Gasques, son frère, qui peut-être ne trouveroit pas ailleurs un +meilleur parti. Madame de Castel-Sagrat, gagnée, la fait évader; mais +les maris la suivirent et l'assiégèrent dans un château, nommé de +Bèze, où, après avoir résisté quelques jours, elle fut contrainte de +se rendre, et fut ramenée à Castel-Sagrat, où Gironde, peut-être las +de se donner tant de peines pour une coureuse, ou peut-être déjà +amoureux d'une autre personne, comme vous le verrez par la suite, +consentit à la dissolution du mariage moyennant deux mille écus pour +les frais qu'il avoit faits. + +Pour trouver cette somme, la dame a recours à son fidèle Marcellus, et +lui promet de l'épouser, dès que l'affaire sera achevée. Marcellus en +tombe d'accord, mais pour assurance il demande d'être saisi cependant +de la dispense de mariage, dont la suppression devoit faire dissoudre +le mariage. On la lui met entre les mains, et il part aussitôt pour +aller faire cette somme. A peine fut-il en son pays que sa maîtresse +lui écrit de le venir retrouver en diligence, et de n'oublier pas +d'apporter la dispense dont dépendoit toute l'affaire. Marcellus la va +retrouver à Belaire; aussitôt elle tâche par toutes les caresses +imaginables de retirer sa dispense. Il n'y veut point entendre, et va +loger dans une maison du village. Elle le fait suivre par une +femme-de-chambre et par un garçon de dix à douze ans, qui le prient de +souffrir au moins pour toute grâce que ce garçon puisse faire une +copie de la dispense. Il y consentit enfin de peur de rompre. Mais +comme ce garçon commençoit à copier, cinq ou six hommes armés entrent +dans la chambre en criant: _Tue, tue!_ ils tirent leurs pistolets, qui +apparemment n'étoient chargés que de poudre. Dans ce désordre, le +garçon avec la femme-de-chambre se sauvent avec la dispense. Ces +hommes se retirèrent aussi bientôt après, et laissèrent notre baron +bien camus. A la chaude, il va rendre sa plainte, et, d'amant de +madame de Gironde, devient son plus irréconciliable ennemi. Il la fait +condamner à trois mille livres d'amende. Elle cependant, croyoit avoir +fait d'une pierre deux coups: s'être défaite de Marcellus, et avoir +trouvé le moyen de rompre le mariage, sous le consentement de Gironde +et sans lui donner de l'argent. Pour cet effet, elle change de +religion, et sur l'exposition qu'elle fait au pape qu'elle a été +mariée avec un cousin-germain sans dispense, et même avant l'âge +porté par les lois, elle obtient un rescrit pour la dissolution du +mariage, adressé à l'official de Montauban; mais il se trouva que +cette dispense, dont elle avoit l'original, étoit enregistrée au +présidial d'Agen, de sorte qu'il fallut encore revenir capituler avec +Gironde qui avoit aussi changé de religion; lui s'en tint toujours à +ses deux mille écus. Alors il fallut avoir recours à Gasques, frère, +comme nous avons dit, de madame de Castel-Sagrat, qui voulut coucher +avec elle avant que de donner son argent. Gironde se maria quelque +temps après à la fille d'un chandelier de Castel-Sagrat, dont il étoit +amoureux. Pour elle, bien qu'elle eût couché avec Gasques, elle étoit +encore en doute si elle l'épouseroit, car Rapin lui ayant demandé un +jour si tout de bon elle étoit mariée avec Gasques, elle répondit: +«_Selon_;» c'est-à-dire que si elle étoit grosse, elle l'épouseroit, +mais qu'autrement elle tâcheroit à s'en défendre. Elle se trouva +grosse, épousa Gasques, et peu après mourut en travail d'enfant. + + + + +M. DE TURIN. + + +M. de Turin étoit un conseiller au parlement de Paris, grand +justicier, mais de qui on contoit de plaisantes choses. Il appeloit +son clerc _cheval_, son laquais _mulet_, et sa femme _p....._. + +Un gentilhomme, dont il étoit rapporteur, alla une fois pour parler à +lui; il le rencontra en habit court, fait comme un cuistre, qui +revenoit de la cave, avec son martinet à la main. Il ne l'avoit +peut-être jamais vu, ou il ne le reconnut pas, et il lui dit: «Mon +ami, où est M. de Turin?--_Mon ami!_ dit M. de Turin, quel impertinent +est-ce là?» Le cavalier peu accoutumé à souffrir des injures, lui +donne un soufflet et se retire. Il sut après que c'étoit M. de Turin, +et le voilà en belle peine. Le bon homme rapporta le procès comme si +de rien n'étoit, et dit à son clerc: «_Cheval_, apporte-moi le procès +de ce _batteur_.» Il le voit, et trouvant que le cavalier avoit bon +droit, il le lui fait gagner, et l'ayant rencontré sur les degrés du +Palais, il lui donne un petit coup sur la joue en riant, et lui dit: +«Apprenez à ne battre plus les gens: vous avez gagné votre procès.» +L'autre, qui croyoit tout perdu, se pensa mettre à genoux. + +Il se trouva chargé du procès d'entre feu M. de Bouillon et M. de +Bouillon La Marck, pour Sédan. Henri IV l'envoya quérir, et lui dit: +«Monsieur de Turin, je veux que M. de Bouillon gagne son procès.--Hé +bien, Sire, lui répondit le bon homme, il n'y a rien plus aisé; je +vous l'enverrai, vous le jugerez vous-même.» Quand il fut parti, +quelqu'un dit au Roi: «Sire, vous ne connoissez pas le personnage, il +est homme à faire ce qu'il vous vient de dire.» Le Roi sur cela y +envoya, et on trouva le bon homme qui chargeoit les sacs sur un +crocheteur. Le Roi accommoda cette affaire. + +Madame de Guise et mademoiselle de Guise, sa fille, depuis princesse +de Conti, le furent solliciter une fois. Il les fit attendre assez +long-temps, et après il se mit à crier tout haut: «_Cheval_, ces +p...... sont-elles encore là-bas?» + +Un seigneur qui avoit gagné une grande affaire à son rapport, lui +envoya un mulet qui alloit fort bien le pas. M. de Turin trouva ce +mulet à son retour du Palais; il ne fit autre chose que de prendre un +bâton, et d'en frapper le mulet jusqu'à ce qu'il le vit hors de chez +lui. + +On dit qu'un gentilhomme lui fit une fois un grand présent de gibier. +Il laissa descendre cet homme, mais comme il sortoit dans la rue, il +lui jeta ce gros paquet de gibier fort rudement sur la tête, en lui +disant qu'il apprît à ne pas corrompre ses juges. + + + + +M. DE PORTAIL, M. HILERIN. + + +M. de Portail étoit aussi un conseiller au parlement de Paris, fort +homme de bien, mais fort visionnaire. Il avoit retranché son grenier, +y avoit fait son cabinet, et ne parloit aux gens que par la fenêtre de +ce grenier[438]. Un jour qu'il avoit rapporté une affaire pour la +communauté des pâtissiers, et qu'il la leur avoit fait gagner, parce +qu'ils avoient bonne cause, les pâtissiers lui voulurent donner un +plat de leur métier, et firent un pâté où ils mirent toute leur +science. Ils heurtent, les voilà dans la cour, et lui, la tête à la +lucarne, leur demande ce qu'ils veulent, et que leur affaire est +jugée. Ils disent qu'ils l'en viennent remercier. «Montez,» leur +dit-il. Les voilà en haut. Ils lui présentent leur pâté; il regarde ce +pâté, et puis il dit entre ses dents: «M. Portail a rapporté un procès +pour la communauté des pâtissiers, ils l'ont gagné, et ils font +présent d'un grand pâté à M. Portail.» Cela dit, il met ce pâté sur sa +fenêtre, et le laisse tomber dans la rue. + + [438] Racine avoit sans doute entendu conter cette anecdote quand + il a fait donner audience à son Dandin, des _Plaideurs_, par une + lucarne du toit. + +Une autre fois, un procureur qu'il haïssoit, parce que c'étoit un +chicaneur, fut pour lui parler. Il lui demanda par sa lucarne ce qu'il +vouloit. «C'est, monsieur, dit le procureur, une requête que je vous +apporte pour la répondre, s'il vous plaît.--Lisez, lisez-la,» dit M. +Portail. Ce procureur se met à lire nu-tête, comme vous pouvez penser. +La requête étoit longue, et il faisoit très-grand froid, et le bon +homme, par malice, lui faisoit à toute heure des difficultés. + +A propos de conseiller au parlement, je mettrai ici un conte de M. +Hilerin, conseiller d'Eglise. Ce bon homme a fait imprimer un livre de +théologie qu'il dédie à la Trinité, et commence l'épître par: +«_Madame._» En un endroit, il prouve la Trinité par un arrêt rendu à +son rapport. + + + + +LE COMTE DE VILLA-MEDINA. + + +Le comte de Villa-Medina, de la maison de Taxis, étoit général des +postes d'Espagne[439]. Cette charge y est tenue par des gens de +qualité, et vaut cent mille écus de rente. C'étoit un homme bien fait, +galant, libéral, vaillant et spirituel. Il écrivoit même en vers et en +prose, mais c'étoit l'un des hommes du monde les plus emportés en +amour. Durant la faveur du duc de Lerme, du vivant de Philippe III, +père du Roi qui règne aujourd'hui[440], il devint amoureux d'une dame +de la cour, et il avoit pour rival le duc d'Uceda, fils du favori. Un +jour il prit une telle jalousie de ce que cette dame avoit parlé à son +rival durant la comédie chez le Roi, qu'au sortir il se mit dans son +carrosse et la battit jusqu'à lui en laisser des marques. Non content +de cela, il lui ôta des pendants de grand prix et des perles qu'il +disoit lui avoir donnés. Il fit bien pis, car, en plein théâtre +public, il donna ces pendants et ces perles à une comédienne nommée +_Gentilezza_, grande courtisane, en lui disant: «Tiens, Gentilezza, je +les viens d'ôter à une telle, la plus grande p..... de Madrid, pour +les donner à la plus honnête femme qui y soit.» Le Roi et le favori +furent outrés de cette insolence, et le comte eut ordre de se retirer. +Il s'en alla à Naples. Pour la dame, elle eut un tel crève-coeur de +l'affront qu'on lui avoit fait, que son mari, par la faveur du duc +d'Uceda, ayant été fait vice-roi des Indes, elle y alla avec lui pour +ne plus paraître à la cour. + + [439] Les Taxis sont généraux des postes aussi dans les Etats de + l'Empereur. (T.) + + [440] Philippe IV. + +Le comte revint après la mort de Philippe III, et, toujours fou en +amour, se mit à galantiser une dame que le jeune Roi aimoit, et étoit +bien mieux avec elle que le Roi même. Un jour qu'elle avoit été +saignée, le Roi lui envoya une écharpe violette avec des aiguillettes +de diamans qui pouvoient bien valoir quatre mille écus. C'est la +galanterie d'Espagne: on y fait des présents aux dames quand elles se +font saigner. Le comte connut aussitôt, à la richesse de l'écharpe, +qu'elle ne pouvoit venir que du Roi, et en ayant témoigné de la +jalousie, la dame lui dit qu'elle la lui donnoit de tout son coeur. +«Je la prends, répondit le comte, et je la porterai pour l'amour de +vous.» En effet, il se la met, et va en cet équipage chez le Roi. Le +Roi conclut par là que le comte avoit les dernières faveurs de cette +belle, et afin de s'en éclaircir, il alla travesti pour l'y +surprendre. Le comte y étoit effectivement, qui le reconnut et qui le +frotta, quoiqu'il fut vêtu en personne de condition. Pour se pouvoir +vanter d'avoir eu du sang d'Autriche, il lui donna un coup de +poignard, mais ce ne fut qu'en effleurant la peau vers les reins. Le +Roi, le lendemain, sans se vanter d'avoir été blessé, lui envoya ordre +de se retirer. Au lieu de suivre l'ordre du Roi, le comte va au palais +avec une enseigne à son chapeau, où il y avoit un diable dans les +flammes avec ce mot, qui se rapportoit à lui: + + Mas pinada + Minos arreperiado[441]. + +Le Roi, irrité de cela, le fit tuer dans le Prado, d'un coup de +mousquet, qu'on lui tira dans son carrosse, et puis on cria: _E por +mandamiento del Rey._ + + [441] «Plus elle s'élève, moins on peut la retrouver.» + +On conte sa mort diversement; d'autres disent que le Roi, en passant +devant la maison d'un grand seigneur de la cour, qui avoit fait +assassiner le galant de sa femme, dit au comte de Villa-Medina, qui +étoit dans le carrosse de S.M.: «_Escarmentar condé_[442],» et que le +comte lui ayant répondu: «_Sagradissima majestad, en amor no aye +scarmiento_,» le Roi, le voyant si obstiné, avoit résolu de s'en +défaire. + + [442] «Profitez de l'exemple d'autrui.» (T.) + +On a une pièce imprimée qui s'appelle la _Gloria di niquea_[443]. Elle +est de la façon du comte de Villa-Medina, mais d'un style qu'ils +appellent _parlar culto_, c'est-à-dire Phébus. On dit que le comte la +fit jouer à ses dépens à Aranjuez. La Reine et les seules dames de la +cour la représentèrent. Le comte en étoit amoureux, ou du moins par +vanité il vouloit qu'on le crût, et, par une galanterie bien +espagnole, il fit mettre le feu à la machine où étoit la Reine, afin +de pouvoir l'embrasser impunément. En la sauvant comme il la tenoit +entre ses bras, il lui déclara sa passion et l'invention qu'il avoit +trouvée pour cela[444]. + + [443] Le sujet de cette pièce est emprunté de l'Amadis de Gaule. + + [444] C'est Elisabeth de France, fille de Henri IV, épouse de + Philippe IV, qui fit naître chez le comte cette passion si + espagnole. C'est dans son propre palais que ce seigneur, que + Tallemant nous fait, le premier, bien connoître, avoit reçu la + reine et la cour. C'est sa propre habitation et les riches + ornements qui la décoroient que Villa-Medina livra aux flammes + pour tenir la Reine embrassée. La Fontaine a dit à son sujet + (liv. IX, fable 15): + + J'aime assez cet emportement; + Le conte m'en a plus toujours infiniment: + Il est bien d'une âme espagnole, + Et plus grande encore que folle. + +On m'a conté (et cela vient d'une demoiselle Bertaut, mère de madame +de Mauteville[445], qui fut fort jeune en Espagne, quand on y mena +madame Elisabeth de France), on m'a conté qu'un grand seigneur +d'Espagne traita le Roi et la Reine sous des tentes magnifiques, et +tapissées par dedans des plus belles tapisseries du monde, en un +vallon fort agréable où la cour devoit passer, et qu'après que le Roi +et la Reine furent partis, on entendit un grand bruit. C'étoit qu'on +crioit au feu, car ce seigneur avoit mis le feu à tout ce qui avoit +servi à cette magnificence, comme s'il eût cru profaner les mêmes +choses en les faisant servir à d'autres. Philippe II, qui avoit une +jeune femme et qui étoit fort soupçonneux, crut aussitôt qu'il y avoit +de l'amour sur le jeu. Pour s'en éclaircir, à un jeu de canes, il +demanda à la Reine, quel de tous les seigneurs de sa cour qui +s'exerçoient à ce jeu, lui sembloit faire le mieux. «C'est, lui +dit-elle, celui qui a de si grandes plumes.» C'étoit le même. Le Roi +répondit: «_Pue de ben tener alas, per que buela muy alto_[446].» Cela +servit apparemment, avec autre chose, à la faire empoisonner. + + [445] Véritable orthographe du nom de l'auteur des _Mémoires pour + servir à l'histoire d'Anne d'Autriche_, qu'on écrit plus souvent + MOTTEVILLE (Voir la _Biographie universelle_, tom. XXX, p. 293.) + + [446] «Il peut bien avoir des ailes puisqu'il vole si haut.» + + + + +M. VIÈTE[447]. + + +M. Viète étoit un maître des requêtes, natif de Fontenay-le-Comte en +Bas-Poitou. Jamais homme ne fut plus né aux mathématiques; il les +apprit tout seul; car, avant lui, il n'y avoit personne en France qui +s'en mêlât. Il en fit même plusieurs traités d'un si haut savoir qu'on +a eu bien de la peine à les entendre, entre autres, son _Isagogé_, ou +_Introduction aux mathématiques_[448]. Un Allemand, nommé +Landsbergius, si je ne me trompe, en déchiffra une partie, et depuis +on a entendu le reste. Voici ce que j'ai appris touchant ce grand +homme. Du temps d'Henri IV, un Hollandois, nommé Adrianus Romanus, +savant aux mathématiques, mais non pas tant qu'il croyoit, fit un +livre où il mit une proposition qu'il donnoit à résoudre à tous les +mathématiciens de l'Europe; or en un endroit de son livre il nommoit +tous les mathématiciens de l'Europe, et n'en donnoit pas un à la +France. Il arriva, peu de temps après, qu'un ambassadeur des Etats +vint trouver le Roi à Fontainebleau. Le Roi prit plaisir à lui en +montrer toutes ses curiosités, et lui disoit les gens excellents +qu'il y avoit en chaque profession dans son royaume. «Mais, Sire, lui +dit l'ambassadeur, vous n'avez point de mathématiciens, car Adrianus +Romanus n'en nomme pas un françois dans le catalogue qu'il en +fait.--Si fait, si fait, dit le Roi, j'ai un excellent, homme: qu'on +m'aille quérir M. Viète.» M. Viète avoit suivi le Conseil, il étoit à +Fontainebleau; il vient. L'ambassadeur avoit envoyé chercher le livre +d'Adrianus Romanus. On montre la proposition à M. Viète, qui se met à +une des fenêtres de la galerie où ils étoient alors, et avant que le +Roi en sortît, il écrivit deux solutions avec du crayon. Le soir il en +envoya plusieurs à cet ambassadeur, et ajouta qu'il lui en donneroit +tant qu'il lui plairoit, car c'était une de ces propositions dont les +solutions sont infinies. L'ambassadeur envoie ces solutions à Adrianus +Romanus, qui, sur l'heure, se prépare pour venir voir M. Viète. Arrivé +à Paris, il trouva que M. Viète étoit allé à Fontenay. A Fontenay, on +lui dit que M. Viète est à sa maison des champs. Il attend quelques +jours et retourne le redemander; on lui dit qu'il étoit en ville. Il +fait comme Apelles qui tira une ligne. Il laisse une proposition; +Viète résout cette proposition. Le Hollandois revient; on la lui +donne, le voilà bien étonné; il prend son parti d'attendre jusqu'à +l'heure du dîner. Le maître des requêtes revient; le Hollandois lui +embrasse les genoux; M. Viète, tout honteux, le relève, lui fait un +million d'amitiés; ils dînent ensemble, et après il le mène dans son +cabinet. Adrianus fut six semaines sans le pouvoir quitter. Un autre +étranger, nommé Galtade[449], gentilhomme de Raguse, se fit faire +résident de sa république en France pour conférer avec M. Viète. Viète +mourut jeune, car il se tua à force d'étudier[450]. + + [447] François Viète, né en 1540, mort en 1603. Un de nos plus + célèbres mathématiciens. + + [448] _Isagoge in artem analyticam._ + + [449] C'est plutôt Marin Getkalde, de Raguse, qui a publié + _l'Apolonius ressuscité_. + + [450] On lit dans la _Biographie universelle_ de Michaud un + article très bien fait sur François Viète. + + + + +LE CHANCELIER DE BELLIÈVRE[451], + +LE CHANCELIER DE SILLERY[452], + +M. ET Mme DE PISIEUX, M. ET Mme DE MAULNY. + + +Pomponne de Bellièvre fut envoyé ambassadeur en Suisse. Il faut boire +en dépit qu'on en ait. On l'enivra. C'étoit dans un lieu public; en +sortant, il saluoit les piliers. «Monsieur, ce sont des piliers,» lui +dit-on. Il ne laissoit pas toujours de saluer, et disoit: «A tous +seigneurs tous honneurs.» + + [451] Pomponne de Bellièvre, né en 1529, mort le 5 septembre + 1607. + + [452] Nicolas Brulart de Sillery, mort en 1624, âgé de + quatre-vingts ans. + +Un peu après qu'il eut été fait garde-des-sceaux, quelqu'un, qui ne +savoit pas son logis, le demanda à un savetier. Ce savetier dit: «Je +ne sais où c'est.» Cet homme va plus bas, on lui dit: C'est vis-à-vis +ce savetier. «Oh hé! compère, dit-il au savetier, vous ne connoissez +donc pas vos voisins?--Je ne connois point, répondit le savetier, les +gens avec qui je n'ai point bu.» Cet homme conta cela au +garde-des-sceaux, qui envoya convier le savetier à souper. Le galant +dit qu'il ne manqueroit pas. En effet, il prend ses habits des +dimanches, et avec une bouteille de vin et un chapon tout cuit, dont +il avoit rompu un pied, il va chez le garde-des-sceaux, il met son vin +à l'office et y laisse son chapon aussi entre deux plats. Comme on eut +servi le second: «Oh hé! dit-il, monsieur, je ne vois point mon +chapon.» M. de Bellièvre demande ce qu'il vouloit dire; il le lui +conte et ajoute: «En voilà le pied que j'ai rompu de peur qu'on ne me +le changeât. Il vaudra bien tout ce que vous avez là, et mon vin est +bien aussi bon que le vôtre; nous en usons ainsi entre nous.» On +apporta la bouteille et le chapon. Le garde-des-sceaux ne but plus et +ne mangea plus que de ce qu'avoit apporté le savetier, et ils firent +la plus grande amitié du monde. + +Un jour, étant chancelier, qu'il tenoit un enfant sur les fonts, le +curé lui demanda le nom. Il répondit avec une gravité de chef de la +justice: «_Pomponne._» Le curé, qui n'avoit jamais été régalé de ce +nom-là, le lui fit répéter. Il dit une seconde fois et aussi +sérieusement: «_Pomponne._--Ha! monsieur, reprit le curé, ce n'est pas +une cloche que nous baptisons; c'est un enfant.» + +C'étoit un homme d'une grande douceur. On dit qu'il ne s'est jamais +mis en colère. Pour éprouver sa patience, ou plutôt son flegme, on +alluma derrière lui un grand feu durant les grandes chaleurs pendant +qu'il dînoit. Il ne dit autre chose sinon: «On est céans de l'avis de +ceux qui disent que le feu est bon en tout temps.» + +Pour les accommoder lui et M. de Sillery, à qui on donnoit les sceaux, +on fit un mariage. Le fils du chancelier épousa la fille du +garde-des-sceaux, qui étoit une demoiselle fort galante, et dans les +_visions de la cour_, on mit que pour les mettre d'accord on avoit +pris une fourche. + +M. de Sillery Brulart fut chancelier après lui. On conte de lui une +chose qui marque une grande douceur et une grande patience. Un jour, +je ne sais quelle femme l'attendit à sa porte et lui chanta pouille. +Il appela un homme qui étoit avec elle, et lui demanda s'il la +connoissoit. «Oui, monsieur, lui répondit cet homme, c'est ma +femme.--Et combien y a-t-il que vous êtes avec elle?--Il y a dix ans, +monsieur.--Vous devez, reprit-il, vous être bien ennuyé, car il n'y a +qu'une demi-heure que j'y suis, et j'en suis déjà bien las.» + +C'est lui qui a bâti Berny; M. de Gèvres, secrétaire d'Etat, père de +M. de Fresne, bâtissoit en même temps Sceaux, et chacun vouloit +accroître sa terre. Henri IV leur défendit à tous deux d'acheter des +héritages par-delà le chemin d'Orléans qui les sépare[453]. + + [453] Le château de Berny étoit en effet placé à l'autre côté du + chemin d'Orléans, sur la paroisse d'Antony. Il ne reste plus de + cette terre que quelques murs du parc. + +Le chancelier de Sillery maria son fils, M. de Pisieux, en secondes +noces à mademoiselle de Valençay d'Etampes, soeur de feu M. +l'archevêque de Reims dont nous parlerons ailleurs. Ce fils étoit un +pauvre homme, mais il a gouverné quelque temps, étant secrétaire +d'Etat. + +M. de Pisieux n'ayant point eu d'enfants de son premier mariage, le +chancelier ne souhaitoit rien tant que de voir sa belle-fille grosse. +Elle fut quelque temps sans le devenir, et enfin elle s'avisa de +feindre qu'elle l'étoit, peut-être pour tirer quelque chose du bon +homme. Car, comme vous verrez, c'était et c'est encore une assez +plaisante créature. On fit toutes les façons imaginables de peur +qu'elle ne se blessât, et comme elle fut au neuvième mois, on dit tout +d'un coup: «Madame de Pisieux n'est plus grosse, mais madame de +Clermont d'Entragues, qu'on ne disoit point être grosse, est +accouchée.» Voilà une assez plaisante rencontre. Effectivement, cette +dernière ne s'en douta point, jusqu'à ce que, sentant les tranchées +(c'était d'un premier enfant), elle crut avoir la colique, et envoya +quérir un apothicaire pour se faire donner un lavement. Mais, cet +homme ayant voulu savoir où était son mal, reconnut ce que c'étoit. +Elle se moquoit de lui, le mari arrive; l'apothicaire lui dit que sa +femme étoit prête à accoucher. Le voilà bien étonné; il envoie quérir +une sage-femme, et madame de Clermont accouche d'un enfant bien formé +et bien venu. + +Madame de Pisieux a été belle, mais toujours extravagante. Son +beau-père et son mari ont été tous deux ministres d'Etat, et quoiqu'on +ce temps-là on ne fît pas de si prodigieuses fortunes qu'on a fait +depuis, leur maison ne laissa pas de devenir puissante. Cette femme +cependant ne put s'abstenir de faire l'amour par intérêt. Elle se +donna à Morand, trésorier de l'épargne. Cet homme étoit fils d'un +sergent de Caen. Elle le porta à acheter la charge de trésorier de +l'ordre qu'avoit M. de Pisieux[454], et ce bon homme disoit: «M. +Morand n'en vouloit donner que tant; mais ma femme l'a tant fait +monter, l'a tant fait monter, qu'il est venu jusqu'à ce que j'en +voulois.» Elle a fait cent folies à Berny avec cet homme. On, dit +qu'elle l'enchaînoit et qu'elle lui faisoit tirer un petit char de +triomphe le long des allées. Elle avoit des ragoûts en mangeaille que +personne n'a jamais eus qu'elle. On m'a assuré qu'elle mangeoit du +point coupé. Alors les points de Gênes, ni de Raguse, ni d'Aurillac, +ni de Venise, n'étoient point connus; et on dit qu'au sermon elle +mangea tout le derrière du collet d'un homme qui étoit assis devant +elle. + + [454] Le cordon demeura à Pisieux. (T.) + +M. de Châteauneuf recherchoit madame d'Achères, alors mademoiselle de +Valençay. Mais, durant cette recherche, madame d'Achères découvrit +qu'il y avoit grande galanterie entre M. de Châteauneuf et madame de +Pisieux. Elle vit par-dessus l'épaule de sa soeur quelques mots assez +doux dans une lettre; cela lui donna du soupçon. Elle ôte au laquais +de M. de Châteauneuf la réponse de madame de Pisieux. C'étoit un +billet qui parloit fort clairement. Depuis, elle ne voulut plus +entendre au mariage, et quand madame de Pisieux l'en pressa, elle lui +dit: «Ma soeur, connoissez-vous votre écriture?» et en même temps lui +donna sa lettre. Après cela, on ne parla plus de cette affaire. + +Elle fit une amitié étroite avec madame du Vigean, qui alors logeoit à +l'hôtel de Sully, que son mari avoit acheté de Gallet qui le fit +bâtir. Madame de Pisieux demeuroit bien loin de là; après avoir été +tout le jour ensemble, elles s'écrivoient le soir; et madame de +Pisieux obligeoit l'autre à ne voir personne l'après-souper en son +quartier, et cela par jalousie. Enfin madame d'Aiguillon l'emporta sur +elle. + +Quand M. de Pisieux mourut, elle joua plaisamment la comédie. Il n'y +avoit pas long-temps qu'il lui avoit donné un soufflet. Cependant elle +fit l'Artemise, et d'une telle force, que tout le monde y alloit comme +à la farce. Le marquis de Sablé mourut peu de temps après. On crut que +sa femme, qui l'aimoit encore moins que celle-ci n'avoit aimé le sien, +en feroit de même; mais on fut bien attrapé, car elle ne dit pas un +mot de son mari. + +Madame de Pisieux n'est pas bête. Jamais il n'y a eu une si grande +friande. Depuis Pâques jusqu'à la Pentecôte elle mangea, il n'y a que +cinq où six ans, pour dix-sept cents livres de ce veau de Normandie +que l'on nourrit d'oeufs[455]; car, outre le lait de la mère, on leur +donne dix-huit oeufs par jour. Elle avoit été contrainte de vendre +Berny à feu M. le premier président de Bellièvre; mais il lui reste +encore une belle maison en Touraine, qu'on appelle le Grand Pressigny. +Il y a des meubles pour toutes les quatre saisons[456]. M. de Chavigny +y passa. Le marquis de Sillery pria sa mère de le recevoir de son +mieux. Elle lui fit une chère admirable; elle lui changea même de +meubles à son appartement. «Je voulois, lui dit-elle, vous montrer +qu'il m'en est encore demeuré un peu.» + + [455] On appelle le lieu où l'on le nourrit _Rivière_. (T.) + + [456] Depuis Cazindre a acheté cette terre, et elle a vécu de six + mille livres que le Roi (1647) lui donna. (T.) + +Son fils, le marquis de Sillery, dit qu'elle a un mari de conscience. +C'est un certain grand nez. «Elle a voulu, dit le marquis, tâter d'un +grand nez après un camus.» M. de Pisieux avoit le nez court, mais je +pense que la bonne dame en avoit tâté de toutes les façons. C'est une +grande hâbleuse. Elle a eu pourtant le sens de s'habiller modestement, +quoiqu'elle fût encore fraîche. + +Elle a une fille mariée avec le marquis de Maulny, fils du maréchal +d'Étampes, son proche parent. C'est une fort jolie personne, mais il +falloit être bien hardi pour l'épouser: c'étoit une terrible éveillée. + +On en fait un conte assez gaillard. Sa mère lui faisoit apprendre en +même temps à écrire, à dessiner, à danser, à chanter, à jouer du luth, +et même à jouer des gobelets. On lui montroit l'italien, l'espagnol et +l'allemand. Or ils menèrent un jeune Allemand au Grand-Pressigny, qui +étoit beau garçon, mais fort innocent. Un jour que la demoiselle étoit +sur son lit, elle lui dit en allemand: «Un tel, mettez-vous là, auprès +de moi. Il s'y met..... «Ah! mademoiselle, lui dit cet adolescent, +vous me perdez.--Voire, voire, répondit-elle, vous vous moquez... Je +dirai que vous m'en avez priée.» On dit que l'Allemand ne fit pas +comme Joseph. On dit qu'un jour le cardinal de Richelieu pria madame +de Pisieux de la faire chanter. Elle étoit encore fille; elle, +peut-être par bizarrerie, ou bien ne prenant point de plaisir à faire +la chanteuse, après s'être bien fait prier, se mit à chanter une +chanson de laquais, où il y a à la fin: + + J'ai grand mal au _vistannoire_, + J'ai grand mal au doigt. + +Le cardinal trouva cela assez ridicule, et dit à la mère: «Madame, je +vous conseille de bien prendre garde au _vistannoire_ de mademoiselle +votre fille.» + +M. le marquis de Maulny a pourtant si bien fait qu'on n'a point parlé +de sa femme. On dit qu'il l'a souffletée quelquefois. Il ne l'a guère +perdue de vue au commencement. L'abbé de Gramont, depuis le chevalier, +en fit un vaudeville où il y avoit: + + Je laisserai madame de Maulny + Avecque son mari. + +On dit que d'abord elle s'en est donné au coeur joie, quand elle l'a +pu, mais sans galanterie, en partie pour faire enrager son mari; mais +qu'enfin, lasse d'être épiée et peu estimée, elle a pris le frein aux +dents, est devenue une bonne ménagère, fait fort bien aller toute sa +maison, et ne laisse pas de se mettre toujours proprement. + +Je ne sais quel sot galant de Champagne s'avisa de lui écrire un assez +ridicule _poulet_. Elle l'attacha à la tapisserie, et tous ceux qui +vinrent le lurent. Jamais pauvre galant ne fut tant moqué. + +Il a pris quelquefois des visions à son mari de quitter l'armée et de +s'en aller au galop pour coucher une nuit avec elle. Ce n'étoit point +pour la surprendre, car quand il l'a pu il l'en a avertie. Ce n'est +point aussi qu'il l'aime fort, car on dit qu'il ne l'aime pas; il faut +donc dire qu'il aime la chair, et qu'il y a de la sensualité en son +fait, car c'est un grand abatteur de bois. Il y a cinq ou six ans +qu'elle devint grosse: «J'en tiens, ce dit-elle, mais je l'ai bien +gagné.» + +Maulny a l'honneur d'être un des plus grands brutaux qui soient au +monde. Depuis peu (mai 1658) il l'a bien fait voir. Il a une terre en +Bourgogne auprès de Brinon-l'Archevêque, château dépendant de +l'archevêque de Sens. Un jour il envoya ses gens pour acheter au +marché de Brinon des oeufs et du beurre. Le marché n'étoit point +encore ouvert; on leur dit qu'ils attendissent. Ces gens vont +rapporter à Maulny qu'on a refusé de leur vendre, etc. Je crois qu'il +y avoit déjà eu quelque petite chose entre l'archevêque et lui, +peut-être un peu de jalousie, car l'archevêque est galant. Quoi qu'il +en soit, Maulny, lui huitième, va à Brinon, n'y trouve point +l'archevêque, qui étoit allé à une paroisse là auprès, appelée +Saint-Florentin, tenir son synode. Il rencontre un fermier à la petite +porte du château qu'il maltraite. Un Suisse vient, et un autre homme; +il donne un coup d'épée à l'un au travers du corps, et un coup de +pistolet à l'autre: je pense qu'ils en sont morts. L'abbé de Nesmond, +à ce qu'on m'a dit, y survint; il étoit là pour ce synode; il lui +voulut faire quelque remontrance. Maulny le maltraite de paroles. +L'abbé ne s'effarouche point de cela, et lui persuade de s'en +retourner et d'écrire à M. de Sens. Maulny écrit; mais à peine là +lettre est-elle partie, qu'il monte à cheval et va faire mille +insolences, à l'archevêque tenant son synode. On dit qu'il lui proposa +de se battre en lui disant: «Vous êtes gentilhomme et d'une race assez +vaillante.» On se mit entre eux. Voilà tous les Montespan, tous les +Bellegarde, tous les Terme, tous les Gondrin, tous les d'Antin à +cheval, et le maréchal d'Albret, leur parent, aussi. L'autre assemble +ses amis de son côté, mais en petit nombre. Enfin on l'obligea, +prenant la chose du côté de la conscience, à venir dans la cathédrale +de Sens sur un échafaud, sans manteau, chapeau, épée, ni gants, +entendre la messe, et après, demander pardon à son archevêque. Ce +qu'il fit _di muy malæ ganæ_. + + + + +LE CAMUS[457], + +MAITRE DES REQUÊTES. + + +Le Camus, le riche, étant petit garçon, alla voir un lion que l'on +montroit dans un jeu de paume sur un théâtre. Il n'étoit pas bien à sa +fantaisie. Il voulut passer par un bout du théâtre, et montoit avec +une échelle, quand le lion, qui étoit à l'autre bout (et le théâtre +avoit toute la largeur du jeu de paume), en un saut fut à cet enfant, +et avec sa queue l'amène de l'échelle sur le théâtre, le manteau +entortillé autour de la tête. Il le tenoit déjà sous lui, quand d'en +bas un page, peut-être plutôt pour faire niche au lion que pour +secourir l'enfant, lui donna un coup de gaule. Le lion saute vers le +page, et on tira le petit garçon en bas en danger de lui rompre le +col; il en fut quitte pour une saignée. + + [457] C'est celui qu'on appelle _Patte-Blanche_. Il se pique + d'avoir de belles mains. + +M. d'Aubigny, de la maison des Stuarts, cadet du duc de Lenox[458], +logeant au faubourg Saint-Germain dans une maison des Jacobins +réformés, qui avoit une entrée dans leur jardin, l'été, un soir, sans +savoir que deux dogues d'Angleterre, qui gardent leur enclos, eussent +été lâchés une demi-heure plus tôt que de coutume, il entre sous un +berceau qui n'étoit pas loin de son logement. Les chiens le sentent et +lui coupent chemin. Il ne perdit point pourtant le jugement, et, +sachant que cette sorte de chiens principalement ne se jettent point +sur ceux qui ne témoignent point de peur, il ne fuit point, et avertit +un homme qui étoit avec lui, puis il se met à les caresser en anglais. +Il y en eut un qui s'apprivoisa aussitôt; l'autre gronda toujours, +cependant il eut le loisir de gagner la porte. Ces mêmes chiens +attrapèrent la jambe d'un voleur de fruits qui se sauvoit par-dessus +le mur, le tirèrent à bas et l'étranglèrent. Les moines jetèrent le +corps par-dessus le mur dans la rue: il n'en fut autre chose (1650). + + [458] Il a le bien de France, et s'est fait d'église. Il est à + cette heure chanoine de Notre-Dame, et bon ami des jansénistes. + (T). + +Un homme de Marseille reçut en bonne compagnie une cassette. Il crut +que c'étoit des essences, et ne la voulut point ouvrir devant je ne +sais combien de femmes qui étoient chez lui, de peur d'être obligé +d'en trop donner. Il se retire sur un balcon qui donnoit sur un +jardin. En ouvrant, le feu prend à une fusée qui eut assez de force +pour faire tomber la cassette dans le jardin, où tout l'artifice et +tous les pistolets qui étoient dedans jouèrent sans faire mal à +personne. Voyez quel fracas cela auroit fait, s'il eût ouvert devant +ces dames. + +On dit qu'un chanoine de Notre-Dame de Paris étant à l'extrémité, ses +gens s'emparoient de tout ce qu'ils pouvoient attraper. Un singe qu'il +avoit se saisit à l'instant du bonnet carré du chanoine et se le mit +sur la tête. Le malade, qui voyoit cela, se mit tellement à rire, +qu'il se creva un abcès qu'il avoit dans la gorge, et il en guérit. + +L'abbé de Beauveau, évêque de Nantes, poursuivit un jour, en caleçon, +ses tenailles à la main, un cordelier contre lequel il s'étoit mis en +colère, jusque dans le marché de Nantes, qui est proche de l'évêché. + +Une fois qu'il partoit, tous les ouvriers à qui il devoit vouloient +avoir de l'argent. Son cordonnier lui alla présenter ses comptes. «Je +n'ai point d'argent, lui dit-il.--Mais, monseigneur, de quoi +nourrirai-je mes enfans?--Je n'ai point d'argent,» répéta-t-il. Le +cordonnier rognonnoit. L'évêque prend la pelle du feu et lui en donne +sur le dos plus de quatre coups. Au sortir de là, le cordonnier trouve +le menuisier, à qui il dit qu'il venoit d'être payé. «Je m'y en vais +donc, dit l'autre.--Oui, oui, reprit-il, il y fait bon.» Le menuisier +va. «Je n'ai point d'argent.--Mais monseigneur, vous avez bien payé le +cordonnier.--Veux-tu que je te paie en même monnoie?--Je ne demande +pas mieux?» Il le battit tout comme l'autre. Il ne craint que le +maréchal de La Meilleraie. + + + + +MADAME D'ALINCOURT[459]. + + +Un garçon de Paris, nommé M. de Marcognet, fils d'un maître des +requêtes appelé Langlois, fit amitié avec feu M. d'Alincourt, père de +M. le maréchal de Villeroi, et devint en même temps amoureux de madame +d'Alincourt, qui étoit belle, et dont jusque là on n'avoit encore rien +dit. Il la servit fort long-temps sans en avoir la moindre faveur, et +il ne se pouvoit vanter que d'être un peu plus obstiné que ses rivaux. +Las de cette vaine recherche, il résolut de tout hasarder, et ayant +remarqué plusieurs fois que la dame, qui étoit alors à Lyon, dont son +mari étoit gouverneur, se retiroit fort souvent toute seule dans un +cabinet qui étoit tout au bout d'un assez grand appartement, et que +ses femmes se tenoient dans un lieu assez éloigné, ayant remarqué tout +cela, il résolut de l'y surprendre pour voir s'il ne trouveroit point +l'heure du berger. Dans ce dessein, étant à la chasse avec M. +d'Alincourt, il se laisse tout exprès tomber dans un bourbier afin +d'avoir prétexte de se retirer. M. d'Alincourt continue sa chasse; +Marcognet, de retour, change d'habit, va chez madame d'Alincourt, et +la trouve où il vouloit. Après lui avoir conté son accident, il lui +dit à quel dessein il s'étoit laissé tomber dans le bourbier, et qu'il +étoit résolu de jouer de son reste. Après cela, il va fermer toutes +les portes. Je vous laisse à penser si cette femme fut étonnée. Il la +jeta sur un lit de repos; elle se défendit autant qu'on se peut +défendre; mais comme il étoit beaucoup plus fort qu'elle, à la fin il +en vint à bout, moitié figue, moitié raisin; elle n'avoit osé crier de +peur de scandale; peut-être aussi que le dessein de cet homme lui +avoit semblé une grande marque d'amour. Il lui fit après toutes les +satisfactions imaginables. Elle le menaçoit de le faire poignarder. +«Il ne faut point d'autre main que la vôtre pour cela, lui dit-il, +madame;» et lui présentant un poignard: «Vengez-vous vous-même, et je +vous jure que je mourrai très-content.» + + [459] Jacqueline de Harlay, fille du baron de Sancy, mariée à + Charles de Neufville, marquis d'Alincourt, gouverneur de Lyon, + etc., le 11 février 1596. + +Depuis, elle ne fut pas si cruelle, et ses autres galants n'eurent pas +tant de peine que celui-ci. + + + + +M. D'ALINCOURT. + + +Pour M. d'Alincourt, ce n'étoit pas un grand personnage. Il s'amusoit, +à la mode de certains gouverneurs de frontières, à vouloir que tous +les courriers fussent lui parler. Une fois, le comte de +Clermont-Lodève, grand seigneur du Rouergue, autrefois assez connu à +la cour sous le nom de marquis de Cessac, couroit la poste sur la +route de Languedoc. Il fallut aller chez M. d'Alincourt à Lyon, car +les maîtres de la poste ne donnent point de chevaux autrement, et on +les châtiroit s'ils y avoient manqué. Le comte n'étoit point connu du +gouverneur, qui, faisant le grand seigneur, demanda ce qu'on disoit à +Paris: «On y disoit vêpres, monsieur, quand je suis parti.» Voyant +qu'on ne parloit pas autrement de s'asseoir, il prend un fauteuil +qu'il gâta un peu avec ses bottes crottées; il en donne un autre à un +gentilhomme qui étoit avec lui, se couvre, et se met à se chauffer: +c'étoit l'hiver. Il cause avec son compagnon, comme s'il n'y eût +qu'eux dans la chambre, et quand il eut bien chaud, il fait la +révérence à M. le gouverneur, qui étoit si surpris qu'il n'eut pas le +mot à dire. Il le fut encore bien plus quand, en Languedoc, il vit que +M. de Montmorency faisoit mettre à table ce gentilhomme-là, même +beaucoup au-dessus de lui: alors il apprit qui il étoit. + +Une fois ce M. d'Alincourt s'avisa de vouloir tâter mademoiselle de La +Moussaye, une grande, vieille et vilaine fille. Elle lui donna un beau +soufflet. C'étoit une originale que cette mademoiselle de La Moussaye, +tante de La Moussaye, petit-maître. Jamais il n'y eut une créature +plus mal bâtie, si malpropre: vous eussiez dit une Bohémienne; de +grands vilains cheveux noirs gras. Elle avoit pour toute +femme-de-chambre un grand laquais. Avec tout cela elle ne manquoit pas +d'esprit et disoit les choses assez plaisamment. Une jolie femme, feu +madame d'Harambure, disoit que de toutes les vilaines bêtes, elle ne +pouvoit souffrir que La Moussaye. Elle demeuroit avec mademoiselle +Anne de Rohan. + + + + +FAURE, PÈRE ET FILS. + + +M. Faure étoit un bourgeois de Paris, riche de deux cent mille écus. +C'étoit un des plus grands avares qu'on ait jamais vus. Il y avoit +trois bûches dans la cheminée de sa belle chambre. Ces bûches avoient +trempé dans l'eau, de sorte que le fagot qu'on mettoit dessous brûloit +tout seul et ne faisoit que les faire suer seulement. La compagnie +étant retirée, si le feu du fagot les avoit un peu trop séchées, on +les remettoit dans l'eau. + +Je l'ai vu venir, un jour d'été, par le plus beau temps du monde, chez +M. Conrart, son parent, avec son chapeau de pluie: «Eh quoi! mon +cousin, lui dit M. Conrart, avez-vous eu peur de la pluie +aujourd'hui?--Je vous assure, dit le bon homme, que j'ai regardé à +l'almanach, et il nous menaçoit d'orage.» Pour moi jamais en ma vie je +n'ai vu un tel chapeau de cocu qu'étoit le sien. Le plus beau qu'il +eût étoit à peu près comme ceux de ces crieuses de vieux chapeaux. Cet +homme, mal satisfait du siècle, comme toutes les vieilles gens, se mit +à déclamer contre la vénalité des charges, lui qui a un fils qui, avec +son argent, avoit eu bien de la peine à entrer au Parlement, tant il +avoit mal répondu. + +Notre bourgeois, devenu veuf, prit la peine de se jouer à sa servante. +Elle devint grosse, et accoucha d'un enfant qui vécut, au grand regret +du bon homme; car, quand il fut question de fournir pour la +nourriture, il dit que son valet y avoit travaillé aussi bien que lui; +le valet fut assez sincère pour l'avouer, et le maître lui retranchoit +tant de ses gages pour donner à la mère de l'enfant. On a même dit +qu'ils le faisoient élever par moitié. + +Le fils devint amoureux de la veuve d'un lieutenant de l'artillerie, +nommé La Barre: cette femme n'avoit que quarante ou cinquante mille +livres de bien, mais elle étoit belle et jeune et n'avoit point eu +d'enfants. En récompense elle est si capricieuse, qu'elle pourroit +quasi passer pour folle. Son premier mari en avoit été si jaloux +qu'il la faisoit garder quand il étoit à l'armée. Elle ne sortoit +point, et ne faisoit tout le jour que donner des chaises, comme s'il +fût venu compagnie, et puis elle les remettait comme si la compagnie +étoit sortie; et en rangeant et dérangeant des siéges, elle passoit +toute la journée. Cela a peut-être contribué à la rendre si peu +raisonnable. + +Faure l'épousa clandestinement. Son père en fit du bruit, mais enfin +on l'apaisa et on confirma le mariage. Ce ne fut pas sans donner +auparavant de bien mauvaises heures à la pauvre femme; car cet homme +alla à la Pissotte[460], où ils avoient été mariés, et trouva moyen de +déchirer du registre du curé le feuillet où étoit l'acte de la +célébration de leur mariage, et l'ayant en son pouvoir, il lui faisoit +tous les jours des frayeurs épouvantables. Pour se récompenser du peu +de bien qu'il avoit eu de sa femme, il lui fit porter quatre ans +durant la robe du deuil de son premier mari, car il n'attendit pas le +bout de l'an pour l'épouser. Depuis, elle a toujours été fagotée à peu +près de même. Il la tient comme prisonnière, et elle n'est guère mieux +en secondes qu'en premières noces. + + [460] On appeloit alors de ce nom le village de Vincennes, qui + n'a été pendant long-temps qu'un hameau dépendant de la paroisse + de Montreuil. Il y avoit une chapelle qui fut érigée en + succursale, en 1547, et ne devint paroisse que vers l'année 1669. + On n'y comptoit encore en 1709, que cinquante feux et deux cent + vingt-huit habitants. (Voyez l'_Histoire du diocèse de Paris_, + par l'abbé Lebeuf, Paris, 1755, tom. 5, pag. 94 et suivantes) + + + + +VANITÉ DES NATIONS. + + +Un Espagnol, voyant le feu roi Louis XIII ôter son chapeau à plusieurs +personnes qui étoient dans la cour du Louvre, dit à l'archevêque de +Rouen, avec qui il étoit: «Hé quoi! votre roi ôte son chapeau à ses +sujets?--Oui, dit l'archevêque, il est fort civil.--Oh! le Roi mon +maître tient bien mieux son rang; il n'ôte son chapeau qu'au +Saint-Sacrement; _y de muy mala gana_.[461]» + + [461] Et même mal volontiers. (T.) + +Dans la suite des ambassadeurs que le feu roi de Portugal envoya au +feu roi d'Angleterre, il y avoit un homme qui trouvoit le prince de +Galles, aujourd'hui le roi d'Angleterre en titre, fort à son goût. «Eh +bien! que vous en semble? lui dit quelqu'un.--_Por Dios_, répondit-il, +_que parece un Portughez._» + +Les Italiens croient qu'il n'y a qu'eux de sages, et pour dire les +gens de deçà les monts, ils disent: _delle bestie oltramontane_. Un +Italien regardoit une fois dîner le roi Jacques d'Angleterre, et +voyant que ce Roi avoit Buckingham, beau garçon, auprès de sa chaise +et lui faisoit force caresses, il va dire d'un ton sérieux à un autre +Italien: «_Signor mio, sta gente non e mica barbara._» + +Les Béarnois, pour venir à quelque chose de moins général, se +ressentent un peu du voisinage des Espagnols, et ils ont plusieurs +proverbes qui font assez voir la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. +En voici quelques-uns: + + Lous Biarnez sount su l'autre gent + Comme l'or el su l'argent. + + Qui a bist Pau + N'a maj bist un tau. + Qui a bist Oleron + A bist tout lou mond[462]. + Ortez + Grand cose es. + Qui a bist Morlas + Po ben dire hélas! + + [462] Notez que ce sont toutes bicoques. (T.) + +Feu Galant le père, avocat fameux, soutenoit à feu M. de Châteauneuf +que tous les Béarnois étoient fous. En ce temps-là, un M. de Lescun +fut député à la cour par les églises de Béarn; cet homme avoit +beaucoup de vivacité et parloit facilement; le conseil en fut charmé. +«Ah! dit M. de Châteauneuf à Galant, vous ne sauriez que dire cette +fois-là.--Attendez, monsieur, attendez,» répondit Galant. Or, s'en +allant en poste, ce Lescun se battit avec son postillon; Galant le +sut, et alla trouver M. de Châteauneuf. «Eh bien! monsieur, n'avois-je +pas raison de dire: _attendez_?» + + + + +AVOCATS. + + +Filleau, aujourd'hui avocat du Roi à Poitiers, plaidant ici pour je ne +sais quelle confrérie du Rosaire, dit que les grains de chapelet +étoient autant de boulets de canon qu'on tiroit pour prendre le ciel. + +Lambin et Massac, en leur jeunesse, allant se promener, rencontrèrent +une vieille qui chassoit des ânes; et se voulant railler d'elle: +«Adieu, lui disent-ils, la mère aux ânes.--Adieu, dit-elle, mes +enfants.» + +Un avocat huguenot, nommé Perreaux, qui a fait cette ridicule préface +au-devant du livre de M. de Rohan, _Des Intérêts des Princes_[463], +plaida une fois pour des marchands portugais; c'étoit avant la révolte +du Portugal, et commença ainsi son plaidoyer: «Messieurs, je parle +pour haut et puissant prince roi des Espagnes...» et dit tous les +titres de Sa Majesté Catholique. Depuis, on l'appela l'avocat du roi +d'Espagne. + + [463] Il y a plusieurs éditions de ce livre. La plus recherchée + est celle que les Elzévirs ont donnée en 1641. + +La Martellière ne plaidoit guère bien non plus, mais il avoit bonne +tête pour les affaires. Il commença le plaidoyer pour l'Université +contre les Jésuites par la bataille de Cannes. Cela fit un plaisant +effet, car Dempster, professeur en éloquence, avoit publié, un jour +devant, une épigramme latine où il disoit que La Martellière, leur +avocat, n'étoit point de ces orateurs qui parlent de la bataille de +Cannes. Il en coûta vingt écus à La Martellière pour supprimer cette +épigramme. + +Un jour il avoit cité toutes les coutumes du royaume; et quoiqu'il eût +harangué fort longuement, il continuoit encore. Le président de Harlay +lui dit «La Martellière, n'êtes-vous pas las? Vous vous êtes promené +par toutes les provinces de France.» + +Un jeune avocat nommé Crétau plaidait pour son père, aussi avocat: +«Messieurs, dit-il, je parle pour monsieur mon père, maître Pierre +Crétau, avocat en la cour.--Couvrez-vous, dit M. de Harlay, le fils de +M. Crétau.». Ce jeune homme dit bien des sottises. Taisez-vous, lui +dit-il, le fils de M. Crétau; laissez parler votre père, il en sait +bien autant que vous.» + +A Toulouse, un jeune avocat commença son plaidoyer par le roi Pyrrhus. +Il y avoit alors un président fort rébarbatif qui lui dit: «Au fait, +au fait.» Quelqu'un eut pitié du pauvre garçon, et représenta que +c'étoit une première cause. «Eh bien! dit le président, parlez donc, +l'avocat du roi Pyrrhus.» + +Une fois Langlois plaida fort bien je ne sais quelle requête civile. +Patru, qui l'avoit ouï, lui dit: «On ne pouvoit mieux plaider cette +requête.--Oh! lui répondit-il, nous sommes malheureux, nous autres, +nous n'avons point de loisir. Si j'en eusse eu le temps, j'eusse fait +voir que les requêtes civiles étoient fondées dans saint +Augustin.--Vous avez raison, lui répliqua Patru en se moquant, c'est +grand dommage que vous n'ayez pu instruire le barreau d'une si belle +chose et si utile.» Cet homme ne plaide bien qu'à cause qu'il n'a pas +le loisir de mal plaider. Quand il a fait un exorde bien ennuyeux, il +dit qu'il a fait un exorde _à la cicéronienne_. Il se croit le plus +éloquent ou plutôt le seul éloquent homme du monde. + +Le président de Verdun tourmentoit une fois Desnoyers, afin qu'il +abrégeât, et il n'avoit encore rien dit, sinon: «Messieurs, je suis +appelant d'une sentence du juge de Chauleraut...--Qu'est-ce que +Chauleraut? dit le président.--Messieurs, c'est pour abréger, +répondit-il, c'est-à-dire Châtellerault.» On abrège ainsi en écrivant. + +Comme on plaidoit une cause de mariage, dans la déduction du fait on +trouva des choses capables d'envoyer en bas celui qui étoit poursuivi. +Sut l'heure, selon la coutume, on lui donna un avocat pour conseil; ce +fut Desnoyers. Ensuite on trouva à propos d'envoyer cet homme en +prison; mais quand on s'en voulut saisir, on ne le trouva plus. Le +premier président demande à Desnoyers où il étoit: «Il s'en est en +allé, messieurs, répondit Desnoyers.--Et pourquoi?--Parce que je le +lui ai conseillé. Vous m'aviez donné pour conseil à cet homme; je lui +ai donné le meilleur conseil que je lui pouvois donner.» + +Une fois il étoit chargé d'une cause à la grand'chambre contre +l'avocat du Roi des eaux-et-forêts, qui n'étoit qu'un jeune fou; mais, +pour faire l'entendu, il avoit pris une requête civile contre des +arrêts rendus, il y avoit soixante ou quatre-vingts ans. Quand ce fut +donc à Desnoyers à parler, il dit: «Messieurs, depuis soixante ou +quatre-vingts ans que ces arrêts sont rendus, personne ne s'est avisé +de prendre requête civile à l'encontre; et pourtant voyons quels gens +ont été avocats du Roi depuis ce temps-là. Il y a eu M. Marion, M. +etc., etc. _Ago tibi gratias, Domine_, continua-t-il, _qui ista +abscondisti sapientibus, et revelasti parvulis._» Tout le monde se mit +si fort à rire, qu'il lui fut impossible de poursuivre, et il fallut +remettre la cause au lendemain. + +Un autre avocat plaidoit pour la veuve d'un homme qui avoit été tué +d'un coup d'arquebuse, et dans sa narration il fit la posture d'un +homme qui en couche un autre en joue. Le premier président de Harlay +lui dit: «Avocat, haut le bois, vous blesserez la cour.» + +Un avocat en plaidant se mit à parler d'Annibal, et étoit fort +long-temps à lui faire passer les Alpes: «Hé, avocat, lui dit-il, +faites avancer vos troupes.» + +A un autre, qui parloit de la multitude de chevaux qu'avoit Xercès: +«Dépêchez-vous, lui dit-il, avocat, cette cavalerie fourragera tout le +pays.» + +J'ajouterai quelque chose du président de Harlay. + +M. Fortia ne vouloit pas qu'il fût de ses juges en une certaine +affaire, et, par l'avis de M. Forget, lui alla chanter des injures, +afin qu'il lui en dît aussi, et qu'on eût lieu de le récuser. Le +président le laissa dire, et ne dit jamais autre chose, sinon: +«Jésus-Christ!» Fortia de retour, Forget lui demande le succès. «Il +n'a rien fait, dit-il, que dire Jésus-Christ! Jésus-Christ!--T'es le +diable, dit Forget; il te connoît bien.» On disoit que Fortia étoit de +race de Juifs. + +Une fois Fortia avoit vendu du bien d'Eglise. Le premier président +lui dit: «Puisque vous avez vendu le corps, vous pouvez bien vendre +les biens[464].» + + [464] Cette erreur a déjà été réfutée. (_Voyez_ la note page 193 + de ce volume.) + +Le Clerc, surnommé _Torticoli_, conseiller aux requêtes, étoit fort +son ami, et pria qu'on le voulût ouïr en un procès qu'il avoit. «Tu +diras quelque sottise, lui dit le président.» Il vient. «Messieurs, +dit-il, mon grand-père, mon père et moi sommes décidés à la poursuite +de cette affaire.--«Monsieur Le Clerc, dit le président, Dieu vous +fasse paix; je le disois bien que vous diriez quelque sottise.» + +M. de Kerveno, gentilhomme breton, dit au feu Roi: «Sire, mes ancêtres +et moi sommes tous morts au service de Votre Majesté.» + +M. de Harlay ouvroit toujours l'audience à sept heures en été, et +l'hiver avant huit. Il renvoyoit à l'expédient[465] toutes les causes +qu'il pouvoit y renvoyer, et pour le reste il en paraphoit deux pages, +et faisoit dire aux procureurs des communautés: «Chargez vos avocats, +car je prendrai ces feuilles, tantôt par le bout, tantôt par le +milieu.» C'étoit un grand justicier. + + [465] _L'expédient_ étoit un arbitrage sommaire auquel on + renvoyoit les causes d'une légère discussion. On obligeoit ainsi + les avocats à en passer par l'avis d'un confrère plus ancien. + +Martinet, plaidant pour une mère, la comparoit à la brebis d'Esope que +le loup, qui étoit au-dessus d'elle, accusoit de troubler l'eau. +Gaultier, en lui répliquant, commença ainsi: «Messieurs, on nous vient +faire ici des contes au vieux loup.» Ce Gaultier dit que, pour se +rendre immortel, il veut faire imprimer deux cents de ses plaidoyers. +Il a quelque chose de bon quand il ne plaide qu'en procureur[466]. + + [466] Cet avocat étoit si mordant qu'on l'appeloit _Gaultier la + Gueule_. C'est de lui que Despréaux a dit: + + Je ris quand je vous vois, si foible et si stérile, + Prendre sur vous le soin de réformer la ville, + Dans vos discours chagrins plus aigre et plus mordant + Qu'une femme en furie, ou Gaultier en plaidant. (_Satire_ IX.) + +On plaida, il y a dix ans, une cause à la Tournelle, dont voici le +fait. Un tailleur de Coulommiers épousa une fille qui prit la peine +d'accoucher le soir de ses noces. Cet homme la presse de dire qui +étoit le père de cet enfant; elle confesse que c'est son propre +cousin-germain. Le mari rend sa plainte, et le procureur du Roi se +rend partie. Depuis, cet enfant meurt. On conseille au mari, puisque +aussi bien il ne pouvoit pas faire rompre le mariage (et cela me fait +croire qu'il avoit couché avec elle, et qu'elle ne se délivra qu'après +que le mariage eut été consommé), on lui conseille donc d'exposer par +une requête qu'il confesse qu'il s'est joué avec sa femme six mois +avant que de l'épouser, mais que comme il pensoit que les enfants ne +pouvoient venir à bien à ce terme-là, il n'avoit pas cru que ce fût de +lui; que depuis, l'enfant étant mort, il avoit bien vu que c'étoit +qu'il ne pouvoit vivre, étant venu avant le temps, et qu'il +reconnoissoit qu'il étoit produit de ses oeuvres, qu'il se contentoit +de sa femme, et qu'il demandoit que silence fût imposé aux autres +parties, car, outre le procureur du Roi, le père de la fille s'étoit +joint à son gendre. Martin, surnommé _Cochon_, il y en a un autre, +surnommé _Dindon_, plaida cette cause pour le tailleur, car le +procureur du Roi ne voulut pas donner les mains; et sur appel, le +Parlement en fut saisi. En déduisant le fait, il dit qu'on ne devoit +pas trouver étrange qu'un homme qui voit accoucher sa femme le premier +soir de ses noces, se laisse emporter à ses premiers mouvements, et +principalement étant persuadé qu'un autre étoit le père de cet enfant; +«car, ajouta-t-il, messieurs, on lui mit cela si avant dans la tête,» +et en disant cela il faisoit les cornes avec les deux doigts du milieu +et les porta vers sa tête, comme on fait pour marquer l'endroit du +corps dont on parle. L'audience se mit à rire, mais le président de +Nesmond s'en mit en colère. L'avocat dit encore quelque gaillardise, +dont le président s'irritoit de plus en plus. «Enfin, dit-il, +messieurs, que voulez-vous? c'est un pauvre tailleur qui a mal pris +ses mesures.» Alors le président fut contraint de rire lui-même. +Cependant, admirez le jugement de l'avocat: il faisoit rire à la +vérité, mais c'étoit de sa partie. M. Talon, avocat-général, se leva +et dit qu'il n'y avoit aucune difficulté; que, puisque le mari se +contentoit, les autres n'avoient rien à dire; et que, pour la femme, +on ne devoit point avoir égard à l'aveu qu'elle avoit fait, car les +femmes ne sont comptées pour rien[467]; «et cela est si vrai, +ajouta-t-il, que les rabbins disent, pour montrer qu'elles ne doivent +point être considérées, qu'au jour du jugement les femmes +ressusciteront dans le corps de leurs maris, et les filles dans le +corps de leurs pères, et partant je conclus que les parties soient +mises hors de cour et de procès.» Ces conclusions furent suivies. + + [467] La sienne pouvoit compter pour quelque chose, car elle le + faisoit souvent enrager. (T.) + +Un autre avocat, nommé Rosée, dit au président, qui lui disoit: +«Rosée, il faudra répondre à tout cela.--Monsieur, la mèche est sur le +serpentin.» + +Cet homme a une maison à Vaugirard; des dames y allèrent pour lui +parler d'une affaire qui pressoit; il en trouva une à sa fantaisie, et +lui dit qu'elle avoit des yeux de velours et des joues de satin. Elles +lui demandèrent pourquoi il ne faisoit pas faire des allées plus +larges. Il leur répondit que c'étoit bien assez qu'on s'y pût promener +trois. «Mais nous n'y pouvons passer deux de front.--Cela m'arrive +tous les jours, reprit-il, car j'ai à ma main droite l'appelant, et à +ma main gauche l'intimé[468].» + + [468] Les sacs du procès. (T.) + +M. Louët, depuis conseiller au parlement de Paris, étant lieutenant +particulier à Angers, allant en habit décent recevoir le président +Barillon, père du dernier mort, le trouva à sa fenêtre jouant du +flageolet. Le président ne le voyant point, M. Louët quitte sa robe et +se met à danser; le président se retourne et lui demande ce que cela +vouloit dire: «C'est, lui dit-il, monsieur, que je danse à la note +qu'il vous plaît de me sonner.» + + + + +LE MARQUIS D'ASSIGNY[469]. + + +Le marquis d'Assigny étoit frère de feu M. le duc de Brissac. C'étoit +un Don Quichotte d'une nouvelle manière. Il lui est arrivé plusieurs +fois d'envoyer dans les forêts de Bretagne pour l'avertir, quand il +viendroit en certains endroits, où il passoit exprès, qu'une dame +étoit retenue par force dans un château, ou quelqu'autre aventure de +chevalerie; et content d'avoir fait semblant d'y aller, il retournoit +par un autre chemin à sa maison. + + [469] Charles de Cossé, marquis d'Acigné. + +Il dépêchoit quelquefois des gentilshommes à M. le cardinal de +Richelieu, ou du moins on les voyoit partir, afin de faire accroire +qu'il avoit part aux affaires. Une fois Le Pailleur en rencontra un +sur le chemin de Paris, qui avoit été nourri page de notre marquis. +Cet homme, qui n'étoit pas moins fou que son maître, lui disoit: «Ah! +monsieur, l'admirable homme que M. le marquis! au retour de la chasse, +il ne m'a pas permis de rentrer dans le château; il m'a donné ce +paquet que vous voyez»; et, en disant cela, il lui montra un paquet de +lettres gros comme la tête. «Faites diligence, m'a-t-il dit, car il y +va du service du Roi. Il faut avouer, ajouta ce pauvre fou, qu'on +apprend bien à vivre chez Monsieur. Que penseriez qu'il fait pour nous +aguerrir? Il fait que quelqu'un, comme nous venons de nous mettre à +table, vient crier: _Aux armes, les ennemis approchent._ Aussitôt +chacun court à ses armes, et nous courons quelquefois une demi-lieue +jusqu'à ce qu'on nous vient dire qu'ils se sont retirés. Deux autres +gentilshommes et moi sommes toujours auprès de Monsieur, de peur qu'il +ne s'engage trop avant parmi les ennemis; aussi nous tient-il pour les +plus vaillants. Après, nous retournons dîner.» Le Pailleur disoit que +ce bon gentilhomme parloit si sérieusement, qu'on ne savoit s'il +croyoit qu'effectivement les ennemis parussent, quand on venoit donner +l'alarme. + +Ce monsieur le marquis traitoit un jour bon nombre de gentilshommes. +Ses propos de table étoient toujours de quelque bel exploit de guerre. +Ce jour-là on parla fort des neuf preux, et entre autres d'Alexandre, +d'Annibal et de César[470]. Un de la troupe, plus éveillé que les +autres, et peut-être, aussi, las d'entendre tant de fariboles, se mit +à dire qu'on faisoit trop d'honneur à ces gens de ne parler point de +leurs vices; qu'Alexandre étoit un ivrogne, qu'il avoit tué Clytus, +etc. etc.; César un débauché, un tyran, et Annibal un f.... borgne. A +peine eut-il prononcé ces blasphèmes, que le marquis se lève et lui +fit signe de le suivre dans un coin de la salle; là, il lui dit: «Je +ne sais pas de quoi vous vous avisez de m'offenser de gaîté de coeur +comme cela.» L'autre, le voyant parler si sérieusement, eut quelque +frayeur, et crut que c'étoit tout de bon. Il lui répond qu'il n'a +jamais eu intention de le fâcher, et qu'il ne sait pas en quoi il lui +peut avoir déplu. «Pourquoi est-ce donc, continua le marquis, que vous +dites du mal d'Alexandre, d'Annibal et de César?--Ah, monsieur, dit le +gentilhomme qui entendoit raillerie, je ne savois pas, ou Dieu me +damne! qu'ils fussent ni de vos parents ni de vos amis; mais je +réparerai bien le tort que je leur ai fait;» et tout d'un temps, avant +que de se remettre à table, il se fait apporter à boire, et boit à +Alexandre et à tous les autres, et se fit faire raison. + + [470] Les autres sont: Josué, David, Charlemagne, Artus, Godefroi + de Bouillon. (T.) + +Ce M. d'Assigny et sa femme[471] ont fait le plus chien de ménage +qu'on ait jamais fait. Il l'a accusée de supposition, et elle, lui, +d'impuissance. Messieurs de Brissac ont hérité de ce fou-là. + + [471] Hélène de Beaumanoir, marquise d'Acigné. + + + + +LE DUC DE BRISSAC[472]. + + +Son aîné, le feu duc de Brissac, étoit une grosse bête. On appeloit sa +femme le duc _Guyon_: elle se nommoit Guyonne[473]; c'étoit elle qui +faisoit tout. Il aimoit tant les pommes de reinette, que, pour bien +louer quelque chose, il ajoutoit toujours _de reinette_ au bout, +tellement qu'on lui a ouï dire quelquefois: «C'est un honnête homme +_de reinette_.» + + [472] François de Cossé, duc de Brissac, mourut à l'âge d'environ + soixante-dix ans, le 3 décembre 1651. + + [473] Guyonne Ruelan. (_Voyez_ ci-dessus l'article de + Rocher-Portail, son père, pag. 237 de ce volume.) + + + + +BIZARRERIES ET VISIONS + +DE QUELQUES FEMMES. + + +Une fille de Paris fut long-temps recherchée par un homme qui la +vouloit épouser; mais quoique ce fût son avantage, elle ne s'y put +jamais résoudre, et le lui déclara à lui-même plusieurs fois. Cet +homme ne se rebutoit point pour cela, et continuoit de la voir. Un +jour il la trouve seule, il la presse, et ayant rencontré l'heure du +berger, il en obtint plus d'une fois ce qu'elle avoit résolu de ne lui +jamais accorder. Elle devient grosse; il la va voir, et lui dit qu'il +est tout prêt à l'épouser. Cette fille lui répond qu'il est vrai +qu'elle est en danger de se perdre, mais qu'elle le hait plus que +jamais; qu'elle ne comprend point comme quoi elle l'avait laissé +faire, et qu'elle n'en sauroit dire de raison; enfin il n'en put venir +à bout, et cessa de l'importuner. Je n'ai jamais pu savoir le nom de +la fille ni de l'homme, car on ne me les a pas voulu dire, mais la +chose est véritable. + +Au commencement de la régence de la feue reine Marie de Médicis, une +mademoiselle Violan devint si folle d'un cavalier, que, sans se +soucier de toute la parenté qui s'en remua, elle prit ce qu'elle put à +son mari, et alla chez cet homme, qui fut si sot que de la garder +trois jours dans son logis. On informe contre lui, on obtient prise de +corps. M. d'Humières, avec quatre cents chevaux, le sauve et le tire +hors de Paris. On décrète contre M. d'Humières. Enfin cette femme +revint, et depuis elle fut aussi folle de son mari qu'elle l'avoit été +du cavalier, et cela a duré tant qu'elle a vécu. + +Un garçon de fort médiocre condition de Paris, qui traînoit toujours +une épée, badinoit fort avec les filles de son quartier, et en mettoit +quelques-unes à mal. Un jour, amoureux de la fille d'un mercier, il +trouve moyen, sous de faux donner-à-entendre, de la mener promener au +bois de Vincennes, et lui fait faire bonne collation. On ne fait pas +tant de façons parmi ce petit monde; après il lui dit son besoin et la +presse fort; elle résiste et lui arrache quelques cheveux. Lui, +enragé, met l'épée à la main et la menace de la tuer: «Ah! lâche, lui +dit-elle, mettre l'épée à la main contre une fille!» Ce garçon, +surpris et confus, laisse tomber son épée. Elle fut si touchée de son +étonnement et le prit si fort pour une marque d'amour, qu'après elle +lui laissa tout faire. + +Une Italienne, qui est mariée à un gentilhomme en Champagne, eut une +fantaisie de se faire jeter du plâtre sur le visage, comme on fait à +une personne morte pour avoir sa figure en plâtre. Elle crut qu'en se +mettant une canule à la bouche pour respirer, cela ne lui pourroit +faire du mal; elle en pensa pourtant étouffer. Cela fut fait +secrètement. On tire sa figure en cire; elle se fait faire des bras et +des mains, et habille cette figure d'une de ses robes. Après, il lui +vient une autre vision. Elle prend son temps que tout le monde étoit +hors du logis, pour feindre qu'elle se trouvoit fort mal. On met la +figure sur le lit, les rideaux tirés. On va quérir ses beaux-frères, +car elle étoit veuve. Il y en avoit un qui l'aimoit tendrement. Le +médecin qu'ils avoient amené la trouva froide: ce beau-frère est au +désespoir, il croit qu'elle se meurt, quand tout d'un coup il la voit +sortir de sa garde-robe. Cet homme en fut si fort en colère qu'il mit +la figure en mille pièces. + + + + +GENS GUÉRIS OU SAUVÉS + +PAR MOYENS EXTRAORDINAIRES. + + +Feu M. le prince de Condé, passant à Saint-Pierre-le-Moutier, près +Nevers, comme le prévôt alloit faire pendre un homme, le pendart eut +assez de jugement pour dire qu'il avoit quelque chose d'importance à +découvrir à M. le duc pour le service du Roi. M. le Prince voulut bien +l'entendre. On fait retirer tout le monde: «Monseigneur dit-il à M. le +Prince, dites, s'il vous plaît, à Sa Majesté que vous avez trouvé ici +un pauvre homme bien empêché.» M. le Prince se mit à sourire, et dit +au prévôt: «Monsieur le prévôt, gardez-vous bien de faire exécuter cet +homme-là que vous n'ayez de mes nouvelles.» Il en fit le conte au Roi +et obtint sa grâce. + +Un soldat françois qui étoit au service des Etats des Provinces-Unies, +s'étant trouvé engagé avec quelques autres en je ne sais quel crime, +il fut condamné à tirer au billet avec eux à qui seroit pendu; mais il +ne voulut jamais tirer, et l'officier, selon la coutume, fut obligé de +tirer pour lui, et tira le billet où il y avoit écrit _Potence_. Le +soldat en appelle, dit qu'il n'avoit point donné ordre à l'officier de +tirer pour lui, que ce n'avoit point été de son consentement, et fit +tant de bruit que cela vint aux oreilles de feu M. de Coligny, fils +aîné du maréchal de Châtillon, qui commandoit alors le régiment de son +père, et ce soldat étoit de ce régiment. Cela lui sembla plaisant; il +l'alla conter au prince d'Orange[474], qui, après en avoir bien ri, +fit grâce à ce soldat, qui avoit si bonne envie de vivre. + + [474] Henri, père du dernier mort. (T.) + +On conte qu'un autre soldat qui servoit aussi les Etats, ayant été +condamné à être pendu, fit demander au même prince d'Orange qu'il lui +fût permis de faire publier par toutes les troupes que s'il y avoit +quelqu'un qui voulût être pendu pour lui, il lui donneroit quatre +cents écus qu'il avoit. La proposition sembla si extravagante, que, +pour en rire, on ne voulut pas refuser ce qu'il demandoit; mais on fut +bien surpris quand un vieux soldat anglois se présenta pour être pendu +au lieu de l'autre. Le prince d'Orange lui demanda de quoi il +s'avisoit. Le soldat lui dit que depuis trente ou quarante ans qu'il +servoit messieurs les Etats, il n'en étoit pas plus à son aise; qu'il +avoit une femme et des enfants, et que, s'il venoit à être tué, il ne +leur laisseroit rien; au lieu que, s'il étoit pendu pour cet autre, il +leur laisseroit quatre cents écus pour leur aider à vivre. Le prince +fut touché de cet excès d'amour paternel. Il donna la vie au criminel, +à condition qu'il laisseroit les quatre cents écus à ce vieux soldat, +qui gagna par cette générosité de l'argent et de l'estime. + +Les Anglois sont fort sujets à se pendre. Un homme à Londres se laissa +gagner par un créancier d'un de ses amis qui avoit une prise de corps +contre son débiteur, mais ce débiteur ne sortoit point de chez lui. +Que fait cet homme? Pour le faire sortir, il s'avise de faire +semblant de se pendre à un arbre qui étoit devant la porte de ce +débiteur. L'autre, qui étoit à la fenêtre, court pour l'en empêcher. +Les sergents cachés sortent et le prennent. Celui qui faisoit semblant +de se pendre s'amusa un peu trop à regarder ce qui se faisoit; il +avoit déjà la corde au col; en se tournant, il fait tomber le +tabouret, et demeure pendu. C'étoit de bon matin, et en un quartier +fort reculé; de sorte que ce coquin fut pendu comme il le méritoit. M. +de Fontenay-Mareuil me l'a conté: il étoit alors ambassadeur en +Angleterre. + +Henri IV allant à Sédan, M. de Bassompierre, M. de Bellegarde et +autres rencontrèrent un homme de la ville, et lui demandèrent s'il n'y +avoit point de filles de joie à Sédan. «Il n'y en avoit qu'une, dit +cet homme, mais on la doit pendre demain, car on les punit de mort +quand elles sont convaincues.» Nos cavaliers, touchés de compassion, +donnent l'un une bague, l'autre de l'argent à ce bourgeois, à +condition qu'il iroit de leur part prier M. de Bouillon de différer +l'exécution d'un jour seulement. Il le fit. Le lendemain, le Roi y +entra; voilà tous les galants à ses genoux pour demander la grâce de +cette pauvre pécheresse. Le Roi les renvoya à M. de Bouillon, et +l'appelant, lui dit: «Mon cousin, cela dépend de vous; nous ne sommes +plus en France.» M. de Bouillon l'accorda, non sans quelque +difficulté, et mit au bas de la grâce: «Grâce signée en présence du +roi de France.» + +Henri III passa à la Croix-du-Trahoir comme on pendoit un homme. Ce +pauvre diable cria: «Grâce, Sire, grâce.» Le Roi, ayant su du greffier +que le crime étoit grand, dit en riant: «Eh bien, qu'on ne le pende +point qu'il n'ait dit son _In manus_.» Le galant homme, quand on en +vint là, jura qu'il ne le diroit de sa vie; qu'il s'en garderoit bien, +puisque le Roi avoit ordonné qu'on ne le pendît point qu'il n'eût dit +son _In manus_. Il s'y obstina si bien, qu'il fallut aller au Roi, +qui, voyant que c'étoit un bon compagnon, lui donna sa grâce. + +Feu M. le Prince, ayant pris une petite ville en Languedoc durant les +guerres de la religion, choisit soixante-quatre personnes pour être +pendues. Un jeune homme qui avoit déjà la corde au col, entendant dire +qu'un seigneur avoit été fort blessé, et de quelle manière on le +traitait, dit: «On le tuera; je le guérirois en trois semaines.» M. +Annibal, frère naturel de M. de Montmorency, oyant cela, demanda s'il +étoit chirurgien. Il dit que oui, et obtint qu'on lui donnât la vie, à +condition qu'il guériroit le blessé. Le jeune homme n'avoit garde de +ne point accepter la condition; mais en effet il le guérit. Annibal, +quoique ce garçon fût huguenot, le fait chirurgien de son régiment. Ce +régiment est envoyé en garnison dans les Cévennes, en une place que M. +de Rohan prit à discrétion. Il choisit même nombre de soixante-quatre +pour être pendus. Ce garçon s'y trouve encore; comme on le menoit, il +reconnoît un ministre qu'il avoit vu à Annonay en Vivarais, lieu de sa +naissance, avec un autre ministre assez célèbre, nommé M. Le Faucheur, +qui demeuroit chez le père de ce jeune homme[475], en cette petite +ville-là, lorsqu'il y étoit ministre. Ce ministre se souvint de +l'avoir vu, et dit à M. de Rohan qui il étoit, et en obtint la grâce. +Ce garçon va en conter l'histoire à M. Le Faucheur, qui lui conseilla +de se retirer chez son père, de peur du _tertia solvet_; ce qu'il fit. + + [475] Il a fait le _Traité de l'action et de la prononciation de + l'Orateur_. (T.) + + + +LA PRINCESSE D'ORANGE, LA MÈRE[476]. + + +Elle est de la maison de Solms, une fort bonne maison d'Allemagne. +Elle vint en Hollande avec la reine de Bohème, non pas en qualité de +fille d'honneur, mais toutefois nourrie à ses dépens. M. d'Hauterive +de l'Aubespine[477], frère de feu M. de Châteauneuf, depuis gouverneur +de Bréda, se mit à lui en conter[478], et en dit beaucoup de bien au +prince Maurice, qui, craignant que son frère ne s'alliât à quelque +maison qui lui fût à charge, et qui l'engageât dans quelque parti, +lui dit qu'il falloit qu'il l'épousât ou qu'il l'épouseroit lui-même. +Le prince Maurice avoit raison, car il étoit bien las de ses cousins, +les Châtillon, qu'il avoit sur les bras. Ainsi, la voilà femme de +celui qui devoit succéder au prince Maurice, elle qui n'avoit pas sept +mille écus pour tout bien, qui étoit petite et médiocrement jolie. +Elle ne fut pas long-temps à apprendre à faire la princesse, car +Maurice mourut bientôt après[479]. On conte une chose assez notable de +la fin de ce grand homme. Etant à l'extrémité, il fit venir un +ministre et un prêtre, et les fit disputer de la religion; et après +les avoir ouïs assez long-temps: «Je vois bien, dit-il, qu'il n'y a +rien de certain que les mathématiques[480].» Et ayant dit cela, se +tourna de l'autre côté et expira. + + [476] Émilie de Solms, fille de Jean-Albert, comte de + Solms-Brunsfelds, femme de Henri-Frédéric de Nassau, prince + d'Orange, mourut en 1675. + + [477] François de l'Aubespine, marquis d'Hauterive, gouverneur de + Bréda, mourut en 1670. + + [478] On fait deux ou trois plaisants contes de ce M. + d'Hauterive. Il avoit un cuisinier qui épiçoit toujours trop. Il + le menaça long-temps de l'envoyer aux Moluques chercher des + épiceries, puisqu'il aimoit tant à épicer. Enfin cet homme ne se + corrigeant point pour tout cela, il lui commanda de faire des + pâtés et de les porter dans un vaisseau qui alloit aux Indes + orientales. Il feignoit que c'étoit un présent qu'il faisoit à + quelqu'un de ce navire. Cependant il avoit donné le mot au + capitaine de faire boire le cuisinier et de lever pendant ce + temps-là les ancres. Ainsi le pauvre cuisinier fit le voyage, et + après il faisoit tout trop doux, tant il avoit peur d'y + retourner. + + Une fois il avoit un valet à tête frisée qui ne faisoit que + coqueter tout le jour. Il le menaça de le faire tondre, s'il ne se + tenoit davantage au logis. Enfin ce garçon ne se pouvant captiver, + un beau matin il fit venir un barbier, et fit tondre le galant si + ras que de six mois il ne sortît de sa garde-robe. + + La maison de l'Aubespine, dont est ce M. d'Hauterive, est, je + pense, la meilleure de Paris. L'oncle de M. d'Hauterive et de M. + de Châteauneuf étoit secrétaire d'État, et portoit l'épée. Il + mourut sans enfants. Son frère, qui étoit un vieux conseiller + d'État fut son héritier. D'Hauterive prit l'épée et l'autre la + robe. Étant venu à Paris pour la succession de M. de Châteauneuf, + il donna un jour à dîner à M. de Turenne, et comme on étoit à + table, au lieu de se moucher avec son mouchoir, il se presse une + narine et fait autant de bruit qu'un pistolet. Rumigny, qui étoit + auprès de M. de Turenne, s'écria à ce bruit: «Monsieur, + n'êtes-vous point blessé?» Ce fut un éclat de rire le plus grand + du monde. (T.) + + [479] Le prince Maurice mourut le 23 avril 1625. + + [480] On conte d'un prince d'Allemagne fort adonné aux + mathématiques, qui, interrogé à l'article de la mort par un + confesseur s'il ne croyoit pas, etc.: «Nous autres + mathématiciens, lui dit-il, croyons que 2 et 2 sont 4, et 4 et 4 + sont 8.» (T). C'est mot pour mot ce que dit Sganarelle de Don + Juan, acte 3, scène 2 du _Festin de Pierre_, dans les exemplaires + non cartonnés de l'édition des _OEuvres de Molière_ de 1682. + +Notre princesse gouverna enfin son mari, et se méconnut tellement +qu'elle traita avec une ingratitude étrange la reine de Bohème, sans +qui elle seroit morte de faim, et qui avoit travaillé à son mariage +comme si c'eût été sa fille. Mais la feue Reine-mère[481], qui étoit +la plus glorieuse personne du monde, vengea un peu cette pauvre reine, +car elle ne se démasqua ni pour le prince d'Orange ni pour la +princesse. Il est vrai qu'elle ne traita pas trop bien cette reine +même, car elle ne baisa point ses filles. La reine de Bohème en eut un +dépit étrange, et ne la reconduisit que jusqu'à la porte de son +antichambre. La Reine-mère fut si sottement fière, qu'à Anvers, où on +la reçut admirablement bien, elle ne daigna se démasquer que dans la +grande église. Ce fut pourtant elle qui fit le mariage de la princesse +d'Angleterre avec le feu prince d'Orange[482]. Il est vrai qu'elle ne +leur fit pas là un grand service. + + [481] Marie de Médicis. + + [482] Henriette-Marie Stuart, fille de Charles Ier, épousa + Guillaume, fils de la princesse d'Orange et de Frédéric-Henri + dont l'_Historiette_ suit celle-ci. Ce prince mourut en 1650, + laissant sa femme enceinte d'un fils qui régna en Angleterre sous + le nom de Guillaume _III_. + +Pour revenir à la princesse d'Orange, elle traita fort mal son fils, +après la mort de son mari, et elle fut cause que sa belle-fille et sa +fille, qu'elle avoit mariée avec l'Electeur de Brandebourg, ne se +voyoient point quand elles étaient toutes deux en Hollande, car elle +vouloit que l'Électrice passât la première, parce qu'un électeur est +plus qu'un prince d'Orange, et n'avoit point égard à une royauté +abattue, ou du moins qu'on alloit abattre. On n'a jamais vu une femme +si avare; ni elle ni son mari autrefois n'ont jamais assisté ni le feu +roi d'Angleterre[483], ni celui-ci[484], ou du moins ç'a été si peu de +chose que cela ne vaut pas la peine qu'on en fasse mention. Durant la +vie de son fils, elle a pris à toutes mains. Elle tire du roi +d'Espagne, elle tire du roi de France, et est à qui plus lui donne. +Elle, Kunt et Pauw gouvernoient tout. + + [483] Charles Ier. + + [484] Charles II. + +Depuis la mort de son fils, elle et sa belle-fille sont plus mal que +jamais. Il semble qu'elle s'attache entièrement à l'Electeur de +Brandebourg, car elle laisse ruiner le petit prince d'Orange. Quatre +ou cinq Anglois affamés pillent la mère, qui est tutrice. Les États, +et surtout la province de Hollande, ne sont pas fâchés que la maison +de Nassau ne soit plus si puissante[485]. Si cela continue, il sera +gueux, lui qui avoit douze cent mille livres de rente. + + [485] A cause de l'entreprise du dernier mort sur Amsterdam; + apparemment il se vouloit faire souverain. On a cru même qu'il + avoit été empoisonné dans sa petite-vérole, d'autres disent que + la limonade l'a tué. (T.) + + + + +LE PRINCE D'ORANGE, LE PÈRE[486]. + + +Pour se rendre plus puissant envers les gens de guerre, il laissa, +contre l'ordre, traiter des charges. La première qui fut vendue fut +une enseigne qu'un nommé Chenevy, fils d'un Huguenot, marchand drapier +à Paris, acheta cinq cents écus. Le capitaine qui la lui avoit vendue +se fit habiller d'écarlate lui et ses enfants, et on disoit que +Chenevy l'avoit payé en écarlate. + + [486] Frédéric-Henri de Nassau, prince d'Orange, stathouder de + Hollande, frère du célèbre Maurice de Nassau, né à Delft le 28 + février 1584, mort à Munster le 14 mars 1647. Il a laissé des + _Mémoires_ (de 1621 à 1646); Amsterdam, 1733, in-4º. + +Le feu cardinal de Richelieu et lui se haïssoient à cause d'Orange; +car le cardinal, pour mettre cette part dans sa maison et se faire +prince, fit surprendre la citadelle, ou pour mieux dire, gagna +Walkembourg qui y commandoit. Le prince d'Orange, moyennant quarante +mille écus que cela lui coûta, fit tuer Walkembourg dans la ville, +chez sa maîtresse, et remit la citadelle en sa puissance. Le cardinal +eût pu la lui ôter par justice, à cause de M. de Longueville, qui tous +les ans fait un acte pour éviter prescription. Il y a de grandes +prétentions; cela vient de la maison de Châlons; mais il eût fallu un +siége, et durant un siége on a le loisir de remuer bien des machines. +Depuis, ils se firent le pis qu'ils purent l'un à l'autre. + +Le cardinal lui donna de l'altesse pour le rendre suspect aux +États[487]. L'Angleterre lui en donna sans penser plus loin; lui, +mordit à la grappe, et fit prier Dieu pour lui dans les prières +publiques. + + [487] Il ne recevoit auparavant que la qualification + d'_Excellence_. + +Les États voulurent qu'on déclarât la guerre à l'Espagne, parce +qu'encore que nous les assistassions, leur pays ne laissoit pas d'être +le théâtre de la guerre. Puis la bataille de Nertlingue avoit fort +affoibli les Suédois. On gagna la bataille d'Avein, et au lieu d'aller +à Namur qu'on eût pris (car l'épouvante étoit si grande qu'on a dit +que le cardinal-infant faisoit tenir un vaisseau prêt pour s'en +aller), on s'en alla pour joindre le prince d'Orange, à qui on avoit +écrit qu'on lui envoyoit les maréchaux de Châtillon et de Brezé pour +faire ce qu'il jugeroit à propos. Lui les fit languir long-temps dans +le siége, et ne se hâta point de sortir. Quand il fut joint, on prend +Diest, qu'il fait traiter de rebelle, disant qu'il étoit baron de +Diest. Après on va à Tillemont. Il y avoit là-dedans des vivres pour +nourrir notre armée toute la campagne. M. de Châtillon, à cause de +cela, fit tout ce qu'il put pour empêcher de la faire emporter +d'assaut, et durant qu'ils disputoient, les Anglois d'un côté, et les +François, à leur exemple, de l'autre, ces derniers la prirent de +force. On saccagea tout, on vola dans les églises mêmes, et depuis, +dans les libelles imprimés durant la négociation de Munster, on à +reproché aux François qu'une abbesse ayant dit qu'elle étoit épouse de +Jésus-Christ, un François avoit répondu en riant: «Eh bien, nous +ferons Dieu cocu.» Il y eut en récompense un Français qui fit une +action de vertu. C'est le fils d'un ministre de Sédan, nommé de Vesne. +Il étoit alors secrétaire de feu M. de Bouillon. Une fille de qualité, +jugeant à sa mine qu'il étoit homme d'honneur, se mit en sa +protection. Il la fit marcher devant lui et la suivit le pistolet à la +main. Le prince d'Orange, M. de Bouillon et d'autres le rencontrèrent +et lui dirent en riant qu'il lui en falloit des plus belles. Il les +laisse dire et la mène en lieu de sûreté. Depuis, de temps en temps, +il reçoit des civilités des parens de cette fille. + +Pour affamer notre armée, le prince d'Orange la fit aller à Louvain. +Il avoit vingt mille hommes et nous trente mille. On ne l'attaqua +point de force, exprès pour nous faire consumer nos vivres, comme il +fit. + +Tant que le cardinal de Richelieu a vécu, le prince d'Orange n'a rien +voulu faire. Il y en a qui croient qu'il ne vouloit point s'exposer +que son fils ne fût en âge de lui succéder. Même depuis la régence, il +n'a contribué qu'en dépit de lui à nos conquêtes. Il est vrai qu'en +cela il pouvoit alors être d'accord avec les Etats, qui craignoient de +nous avoir pour voisins. + +Quand ils envoyèrent leurs vaisseaux à Gravelines, ils ne croyoient +pas que nous les prendrions. Pour Dunkerque, il affoiblit notre armée +en nous obligeant à lui envoyer six mille hommes avec le maréchal de +Gramont; et quant à Hulst, il ne vouloir point passer si le maréchal +de Gassion ne lui eût fait le chemin avec deux mille hommes. Le Sas de +Gand ne fut pris qu'à cause que dix-huit ou vingt François, qui à la +vérité étoient de leurs troupes, passèrent le canal à la nage, tirant +un pont de jonc après eux. + +Lorsqu'il fut maître du fort de la Perle, auprès d'Anvers, ceux +d'Anvers se croyoient perdus. Mais les Etats, ou du moins la province +de Hollande, ne voulut pas qu'on prît cette ville à cause d'Amsterdam, +dont la rade est mal assurée, et qu'on quitteroit volontiers pour +transporter tout le commerce à Anvers, comme autrefois, car l'Escaut, +le long du quai d'Anvers, a soixante brasses de profondeur, au lieu +que les grands vaisseaux n'approchent point plus près d'Amsterdam que +de la distance qu'il y a de là au Texel, où il s'en est perdu grand +nombre. + +A sa dernière campagne, on lui proposa de donner le commandement à son +fils. Il le fit, mais il s'en repentit aussitôt. C'étoit un grand +fourbe; mais il fit un grand pas de clerc de s'allier avec le roi +d'Angleterre. + + + + +M. DE MAYENNE[488]. + + +Le dernier duc de Mayenne, fils du duc de Mayenne de la Ligue, étoit +un homme fort bien fait, plein de coeur, plein d'honneur, et sur la +parole duquel on auroit tout hasardée. Il étoit en grande réputation. +Ce n'étoit pas un homme d'une grande vivacité d'esprit, mais il avoit +un grand sens. Il a été galant. Le tour que fait Hilas dans +l'_Astrée_, par le moyen d'un miroir où il avoit mis son portrait, est +une malice que M. de Mayenne fit à son frère, le comte de Sommerive, +et que le comte de Sommerive ne lui voulut jamais pardonner. Cela +arriva à Soissons, et Dorinde en cet endroit-là est une madame Payot, +femme d'un trésorier de France, au bureau de cette ville-là. + + [488] Henri de Lorraine, duc de Mayenne, grand-chambellan de + France, gouverneur de Guienne, fils du ligueur, mort sans + postérité en 1621, à l'âge de quarante-trois ans, au siége de + Montauban. + +J'ai vu à Bordeaux une dame qu'on appeloit madame de Tastes, qui avoit +un fils fort bien fait. On disoit qu'il étoit fils de M. de Mayenne. +Ce garçon mourut fort jeune. Je me souviens que comme nous étions +enfants, on joua à Bordeaux une tragédie d'_Ixion_, où l'on +représentoit les enfers. Les autres enfants qui allèrent sur le +théâtre ne vouloient point approcher de ces enfers; celui-là seul alla +hardiment partout. On disoit tout haut: «Voyez, il ne se dément +point.» Cette femme, à ce qu'on m'a dit, quelquefois en l'embrassant, +ne pouvoit s'empêcher de l'appeler _mon petit prince_. + +M. de Mayenne a été regardé du peuple comme descendu de ces défenseurs +de la foi catholique; de sorte que quand il fut tué à Montauban d'un +coup de mousquet dans l'oeil, comme il regardoit entre des gabions, le +peuple de Paris s'émut, et alla brûler le temple de Charenton. Celui +qui l'avoit tué fut pendu par sa faute. Cet homme fut pris comme il se +sauvoit de la ville avec une fille qui étoit amoureuse de lui. Elle +offrit mille livres de rançon pour eux deux; et comme elle les alloit +quérir, cet impertinent s'alla vanter étourdiment qu'il avoit tué M. +de Mayenne. Quand sa maîtresse revint, elle le trouva pendu. On lui +dit pour raison que le traité de la rançon n'étant point conclu, et +elle ayant dit seulement qu'elle alloit quérir de quoi se racheter, on +avoit pu le traiter comme on avoit fait. La vérité est que le plus +fort fit la loi au plus foible. + +M. de Mayenne n'étoit point marié. On parloit de le marier, mais on ne +sait, fier comme il l'étoit, s'il y eût consenti: c'étoit à une soeur +de Combalet. Combalet étoit cadet, mais gentilhomme. Cette fille, +voyant M. de Mayenne mort et M. de Luynes ensuite, eut assez de coeur +pour se faire carmélite; elle vit encore. + + + + +MARIS COCUS PAR LEUR FAUTE. + + +Un marchand de Bordeaux, dont je n'ai pu savoir le nom, étoit amoureux +de la servante de sa femme, et afin de pouvoir coucher avec cette +fille, sans que sa femme s'en aperçût, il obligea l'un des garçons de +la boutique à tenir sa place pour une nuit, après lui avoir bien fait +promettre qu'il ne toucheroit point à madame. Ce garçon, qui étoit +jeune, ne se put contenir et fit quelque chose de plus que le mari +n'avoit accoutumé de faire. Le lendemain, la femme croyant que ç'avoit +été son mari, car il s'étoit revenu coucher auprès d'elle un peu +devant le jour, lui alla porter un bouillon et un couple d'oeufs +frais. Le marchand s'étonne de cet extraordinaire: «Eh! lui dit-elle +en rougissant, vous l'avez-bien gagné.» Par là il découvrit le pot aux +roses. Depuis, il accusa ce garçon de l'avoir volé, et le mit en +procès. Ce garçon dit le sujet de la haine de son maître, et, par +arrêt du parlement de Bordeaux, la femme fut déclarée femme de bien, +et le mari cocu à très-juste titre. + +Voici une autre histoire un peu plus tragique. Un gentilhomme de +Beauce, entre Dourdan et Etampes, nommé Baye-Saint-Léger, avoit une +fort belle femme, et cette femme avoit une femme-de-chambre aussi +belle qu'elle. Le mari, comme on se lasse de tout, devint amoureux de +cette fille, la presse; elle résiste, et enfin le dit à sa maîtresse. +La femme dit: «Il faut l'attraper. Dans quelque temps faites semblant +de consentir et lui donnez un rendez-vous.» Or, il arriva que le +propre soir que Saint-Léger avoit rendez-vous de cette fille, un de +ses meilleurs amis vient chez lui. Pour s'en défaire, il le mène +coucher bien plus tôt que de coutume. L'ami en a du soupçon, veut +savoir ce que c'est; il le lui avoue. Ce gentilhomme lui en fait +honte, et lui persuade de lui donner sa place; il va au rendez-vous au +lieu de Saint-Léger. Il y trouve la femme de son ami, qui, pour se +moquer de son mari, avoit joué tout ce jeu-là. Il fait ce pourquoi il +étoit venu. Elle a conté depuis que, de peur de rire, elle se mordoit +les lèvres. C'étoit dans un jardin, et il ne faisoit point clair de +lune. L'ami revient bien satisfait, et le mari se couche auprès de sa +femme. Le récit que lui avoit fait son ami lui avoit fait venir l'eau +à la bouche; il veut en passer son envie. Sa femme lui dit en riant: +«Seigneur Dieu! vous êtes de belle humeur ce soir.--Que voulez-vous +dire? lui dit-il.--«Eh! répondit-elle, ne vous souvenez-vous plus du +jardin?» Le pauvre homme devina incontinent ce que c'étoit. Il ne fit +semblant de rien; mais il en fut si saisi, qu'il en mourut. Elle, +depuis, a été fort abandonnée et est morte de la v...... + + + + +COCUS PRUDENTS OU INSENSIBLES. + + +Un président de Paris, dont on n'a jamais voulu me dire le nom, ni la +cour dont il étoit président, ni même s'il vivoit ou s'il étoit mort, +tant on avoit peur que je ne découvrisse qui c'est, un président donc +fut averti par son clerc que sa femme couchoit avec un cavalier. +«Prenez bien garde, dit-il à ce clerc, à ce que vous dites.--Monsieur, +répondit l'autre, si vous voulez venir du Palais quand je vous irai +quérir, je vous les ferai surprendre ensemble.» En effet, le clerc n'y +manqua pas, et le mari, entré seul dans la chambre, les surprend. Il +enferme le galant dans un cabinet dont il prend la clef, et retourne à +son clerc. «Un tel, lui dit-il, je n'ai trouvé personne; voyez +vous-même.» Le clerc regarde et ne trouve point son cavalier. «Vous +êtes un méchant homme, lui dit le président; tenez, voilà ce que je +vous dois, allez-vous-en, que je ne vous voie jamais.» Il le met +dehors; après il revient auprès du cavalier: «Monsieur, c'est ma femme +qui a tort; pour vous, vous cherchez votre fortune, allez-vous-en; +mais si je vous rattrape, je vous ferai sauter les fenêtres.» Pour sa +femme, quand elle fut seule, il lui dit qu'il ne savoit pas de quoi +elle pouvoit se plaindre; qu'à son avis, elle avoit toutes les choses +nécessaires. Elle pleura, elle se jeta à ses pieds, lui demanda +pardon, et lui promit, à l'avenir, d'être la meilleure enfant du +monde. Il le lui pardonna, et depuis elle lui a rendu tous les +devoirs imaginables. + +Un conseiller d'État de l'infante Claire-Eugénie avoit une belle +femme, et quoiqu'ils n'eussent guère de bien, leur maison alloit +pourtant comme il falloit, et ils faisoient fort bonne chère, car la +galante en gagnoit. Cela dura assez long-temps sans que le mari +s'informât d'où venoit cette abondance. La femme, étonnée d'une si +grande stupidité, peu à peu, pour voir s'il s'apercevoit de quelque +chose, diminua l'ordinaire. Il ne disoit rien, il faisoit semblant de +ne le pas voir. Enfin, elle retrancha tant, qu'elle le réduisit à un +couple d'oeufs. Alors la patience lui échappa; il prit les deux oeufs +et les jeta contre la muraille, en disant: «Est-ce là le dîner d'un +cocu?» Elle, voyant qu'il entendoit raillerie, remit dès le lendemain +les choses en leur premier état. J'ai ouï faire ce conte d'un +François, et je pense qu'il est de tout pays; mais il n'en est pas +moins bon pour cela. + +M. Guy, célèbre traiteur à Paris, ne trouvant ni sa femme, ni un des +principaux garçons, une fois qu'il avoit bien des gens chez lui, alla +fureter partout, et les rencontra aux prises: «Hé! Vertu-Dieu! ce +dit-il, c'est bien se moquer des gens que de prendre si mal son temps, +et ne pouviez-vous pas attendre que nous eussions un peu moins +d'affaires?» + + + + +LE COMTE DE CRAMAIL[489]. + + +On a dit _Cramail_ au lieu de _Carmain_. Il étoit petit-fils du +maréchal de Montluc, fils de son fils. Il n'a laissé qu'une fille +mariée au marquis de Sourdis. Il avoit épousé l'héritière de Carmain, +grande maison de Gascogne. Sa femme étoit de Foix par les femmes. Ç'a +été une créature bien bizarre. Elle avoit pensé être mariée à un comte +de Clermont de Lodève, qui étoit un fort pauvre homme. Cependant elle +eut un tel chagrin d'avoir épousé Cramail au lieu de lui, qu'en douze +ans de mariage elle ne lui dit jamais que oui et non; et de chagrin +elle se mit au lit, et on ne lui changeait de draps que quand ils +étoient usés. Elle est morte de mélancolie. + + [489] Adrien de Montluc, comte de Cramail, prince de Chabannais, + né en 1568. Mis à la Bastille après la _Journée des Dupes_, il y + demeura enfermé pendant douze ans. Il n'en sortit qu'en 1642, et + mourut le 22 janvier 1646. Il est auteur, entre autres ouvrages, + de la _Comédie des Proverbes_, farce très-gaie, souvent + réimprimée. + +Le comte de Cramail vint en un temps où il ne falloit pas grand'chose +pour passer pour un bel esprit. Il faisoit des vers et de la prose +assez médiocres. Un livre intitulé _les Jeux de l'Inconnu_[490] est de +lui, mais ma foi ce n'est pas grand'chose. Il fut un des disciples de +Lucilio Vanini. Il disoit une assez plaisante chose: «Pour accorder +les deux religions, il ne faut, disoit-il, que mettre vis-à-vis les +uns des autres les articles dont nous convenons, et s'en tenir là, et +je donnerai caution bourgeoise à Paris, que quiconque les observera +bien sera sauvé.» + + [490] Publié sous le pseudonyme de _Devaux_; Paris, 1630. + +A l'arrière-ban, comme on lui eut ordonné de parler aux Gascons pour +les faire demeurer, il commençoit à les émouvoir, quand un d'entre eux +dit brusquement: «Diavle, vous vous amusez à escouter un homme qui +fait de libres.» Et il les emmena tous. + +Il a toujours été galant: il étoit propre, dansoit bien, et étoit bien +à cheval. C'étoit un des dix-sept seigneurs[491]. Il fut quinze ans +tout entiers à Paris, en disant toujours qu'il s'en alloit. Pour un +camus, ç'a été un homme de fort bonne mine. J'oubliois qu'une de ses +plus fortes inclinations a été madame Guelin. Il l'aima devant et +après la mort de Henri _IV_. Cela a duré plus de dix ans. Il passoit +pour un honnête homme. On l'avoit souhaité pour gouverneur du Roi, +mais il n'a pas assez vécu pour cela. Je crois qu'il ne l'eût pas été, +quand il eût vécu jusqu'à cette heure[492]. Il fut quinze ans à dire +qu'il s'en alloit. Un de ses amis, nommé Forsais, gentilhomme +huguenot, fut onze ans entiers à faire ses adieux tous les jours. + + [491] Voir ci-après l'explication que Tallemant donne de cette + dénomination au commencement de l'_Historiette_ du cardinal de + Richelieu. + + [492] Le valet de chambre La Porte dit dans ses _Mémoires_, en + parlant du comte de Cramail: «C'étoit un fort honnête homme, + très-sage, qui avoit si bien acquis l'estime de la Reine, que + j'ai ouï dire à Sa Majesté long-temps auparavant, que si elle + avoit des enfants dont elle fût la maîtresse, il en seroit le + gouverneur.» + +Le comte de Cramail avoit un ami qu'on appeloit Lioterais, homme +d'esprit. Quand il fut vieux, et que la vie commença à lui être à +charge, il fut six mois à délibérer tout ouvertement de quelle mort il +se feroit mourir; et un beau matin, en lisant Sénèque, il se donne un +coup de rasoir et se coupe la gorge. Il tombe; sa garce monte au +bruit: «Ah! dit-elle, on dira que je vous ai tué.» Il y avoit du +papier et de l'encre sur la table, il prend une plume et écrit: «C'est +moi qui me suis tué,» et signe _Lioterais_. + + + + +NAINS, NAINES. + + +L'infante Claire-Eugénie envoya une naine à la Reine dans une cage. Le +gentilhomme qui la lui présenta dit que c'étoit un perroquet, et +offrit à la Reine, pourvu qu'on n'ôtât point la couverture, de peur de +l'effaroucher, de lui faire faire par ce perroquet un compliment en +cinq ou six langues différentes. En effet, elle en fit un en espagnol, +en italien, en françois, en anglois et en hollandois. On dit aussitôt: +«Ça ne sauroit être un perroquet.» Il ôta la couverture et on trouva +la naine. Elle crut assez pour être une fort petite femme, et on la +maria à un assez grand homme, nommé Lavau, Irlandois, qui étoit à la +Reine. Elle fut femme-de-chambre et mourut au bout de quelques années +en mal d'enfant. + +Mademoiselle a eu une naine qui étoit la plus petite qu'on eût jamais +vue. Elle n'avoit pas deux pieds de haut, bien proportionnée, hors +qu'elle avoit le nez trop grand. Elle faisoit peur. Les médiocres +poupées étoient aussi grandes. Je crois qu'elle est morte. + +Le feu Roi[493] avoit un fort petit nain[494], nommé Geoffroy, mais +fort bien proportionné. Il avoit un portier qui avoit huit pieds de +haut, et on trouva en ce temps-là un paysan qui avoit cent trente-sept +ans, de sorte que ce prince se vantoit d'avoir parmi ses sujets, le +plus grand, le plus petit et le plus vieil homme de l'Europe. + + [493] Louis XIII. + + [494] La charge et le titre de Nain du Roi ne furent supprimés + qu'en 1662, par Louis XIV. Le 28 août 1660, un musicien nommé + Pierre Pièche reçut du Roi le brevet d'intendant des instruments + musicaux servant au divertissement du Roi. Deux ans après, le 3 + mars 1662, le même Pierre Pièche fut nommé musicien et garde des + instruments de la musique de la chambre du Roi: «Et,» dit son + brevet pour cette nouvelle charge, lequel se trouve aux archives + générales du royaume, «affin de n'estre point obligé d'ordonner + un nouveau fonds pour l'appoinctement que Sa Majesté desire estre + affecté à ladicte charge, elle entend que les gages qu'a ledict + Pièche par la mort de Baltazard Pinson, nain, ne soient plus + receus soubs le tiltre de nain, mais qu'ils luy soient dellivrez + soubs le tiltre de musicien et garde des instruments de la + musique de sa chambre, qui, pour cet effect, sera désormais + employé dans les estats de sa maison au lieu dudict tiltre de + nain.» + + + + +LE CARDINAL DE RICHELIEU[495]. + + +Le père du cardinal de Richelieu, étoit fort bon gentilhomme. Il fut +grand prévôt de l'hôtel et chevalier de l'Ordre; mais il embrouilla +furieusement sa maison. Il eut trois fils et deux filles; l'aînée fut +mariée à un gentilhomme de Poitou, nommé René de Vignerot, seigneur de +Pont-Courlay, qui étoit un homme _dubiæ nobilitatis_. Il se poussoit +pourtant à la cour, et étoit toujours avec les grands seigneurs. Il +jouoit avec M. de Créqui et M. de Bassompierre. L'autre épousa Urbain +de Maillé, marquis de Brézé, depuis maréchal de France. L'aîné des +garçons étoit un homme bien fait et qui ne manquoit pas d'esprit. Il +avoit de l'ambition et vouloit plus dépenser qu'il ne pouvoit. Il +affectoit de passer pour un des dix-sept seigneurs. En ce temps-là on +appela ainsi les dix-sept de la cour qui paroissoient le plus. On dit +que sa femme, comme un tailleur lui demandoit de quelle façon il lui +feroit une robe: «Faites-la, dit-elle, comme pour la femme d'un des +dix-sept seigneurs.» Mais, quoiqu'il fît fort le seigneur, et +qu'effectivement il fût de bonne naissance, il ne passoit pas pourtant +pour un homme de qualité. C'est ce qui est cause que le cardinal de +Richelieu a eu tant de foiblesses sur sa noblesse et sur sa +naissance. Ce M. de Richelieu se mit bien auprès d'Henri IV, qui +vouloit tout savoir, en lui contant ce qui se passoit à la cour et à +la ville, car il prenoit un soin particulier de s'en informer. Il fut +tué en duel par le marquis de Thémines, fils du maréchal, à Angoulême, +quand la Reine-mère y étoit[496], et ne laissa point d'enfants. Le +deuxième a été le cardinal de Lyon, et le dernier le cardinal de +Richelieu. + + [495] Armand-Jean Du Plessis, cardinal, duc de Richelieu, né à + Paris le 5 septembre 1585, mort dans cette ville le 4 décembre + 1642. + + [496] Après son évasion du château de Blois, où Louis XIII + l'avoit reléguée, dans la nuit du 21 au 22 février 1619. + +Le père avoit fait donner l'évêché de Luçon à son second fils, qui le +quitta pour se faire chartreux. Le troisième fut destiné à l'Eglise, +et eut cet évêché au lieu de son frère. Étant sur les bancs de +Sorbonne, il eut l'ambition de faire un acte sans président; il dédia +ses thèses au roi Henri IV; et, quoiqu'il fût fort jeune, il lui +promettoit dans cette lettre de rendre de grands services, s'il étoit +jamais employé. On a remarqué que de tout temps il a tâché à se +pousser, et qu'il a prétendu au maniement des affaires. + +Il alla à Rome et y fut sacré évêque (en 1607). Le Pape[497] lui +demanda s'il avoit l'âge; il dit que ouï, et après il lui demanda +l'absolution de lui avoir dit qu'il avoit l'âge, quoiqu'il ne l'eût +pas. Le Pape dit: «_Questo giovane sara un gran furbo._» + + [497] Paul V (Camille Borghèse), élu pape le 16 mai 1605, mort le + 19 janvier 1621. + +Les États-généraux (de 1614), où il fut député du clergé du Poitou, +lui donnèrent lieu d'acquérir de la réputation. Il fit quelques +harangues qu'on trouva admirables; on ne s'y connoissoit guère alors. + +Après la mort d'Henri IV, Barbin, surintendant des finances, qui +étoit son ami, le fit faire (en 1616) secrétaire d'État de la guerre +et des affaires étrangères par le maréchal d'Ancre. Il y a un assez +méchant historien, nommé Toussaint Legrain, qui a mis dans l'histoire +de la régence de Marie de Médicis[498] que le Roi dit à M. de Luçon, +qu'il rencontra le premier dans la galerie après que le maréchal +d'Ancre eut été tué: «Me voilà délivré de votre tyrannie, monsieur de +Luçon.» Le cardinal de Richelieu, quand il fut tout-puissant, ayant eu +avis de cela, crut qu'il lui importoit de faire supprimer cette +histoire. Il en fit rechercher avec soin les exemplaires, et cette +recherche fut cause que tout le monde acheta ce livre, et qu'on a su +ce qu'on n'auroit peut-être jamais appris sans cela[499]. + + [498] Jean-Baptiste (et non Toussaint) Legrain, auteur de la + _Décade contenant l'Histoire de Louis XIII_, depuis l'an 1610 + jusqu'en 1617; Paris, 1619, in-folio. + + [499] Voici ce que dit du livre de Legrain, et de manière à le + confirmer en ceci, l'auteur de la _Bibliothèque françoise_, + Sorel, qui bien qu'écrivant après la mort du cardinal, semble ne + pouvoir user de trop de ménagements: «Le maréchal d'Ancre et ceux + de son parti y sont très-maltraités. Les bons serviteurs de la + Reine-mère n'y sont pas même épargnés, tellement qu'autrefois + cela faisoit fort rechercher ce livre, que les uns vouloient + garder par curiosité, et les autres avoient dessein de faire + supprimer. On remarque principalement qu'en ce qui touche + l'évêque de Luçon, qui depuis a été le cardinal de Richelieu, cet + auteur rapporte de lui une lettre adressée au maréchal d'Ancre, + laquelle on prétend être en termes fort soumis, et que cela + montroit bien les déférences qu'on rendoit à un homme duquel + plusieurs attendoient un grand avancement; mais les termes n'en + sont point si bas, que cela pût faire tort à celui qui les + écrivoit, puisqu'on sait bien le langage ordinaire des cours, et + ce que les lois de la bienséance obligent de dire aux personnes + élevées en crédit. On s'est encore arrêté à ce que l'historien + raconte que quand le feu Roi aperçut l'évêque de Luçon dans sa + chambre, quelque temps après la mort du maréchal, il lui dit + quelques paroles fâcheuses qui l'obligèrent à se retirer. Mais + pour ce qu'il n'y a que cet auteur qui en fasse le rapport, on + n'est pas obligé d'y ajouter foi. _De plus on sait que s'il est + vrai que le feu Roi ait dit quelque chose de semblable, ce + n'étoit que selon les impressions qu'on lui avoit suggérées._ Il + a bien reconnu depuis combien les conseils de ce fidèle ministre + lui étoient utiles. Je crois aussi que comme le cardinal de + Richelieu a triomphé de son vivant de la haine et de l'envie, il + étoit fort au-dessus de ces choses, et se soucioit peu de ce qui + étoit dans ce livre, en voyant tant d'autres qui étoient à sa + gloire.» (Edition de 1664, p. 320.) + + Du reste, bien que Richelieu dût au maréchal d'Ancre la position + où il se trouvoit déjà, Louis XIII soupçonnoit bien à tort qu'il + en eût quelque reconnoissance à celui-ci. C'est ce que prouve plus + que suffisamment le passage suivant des _Mémoires du comte de + Brienne_: «Le Roi poussé secrètement, par de Luynes son favori, et + depuis long-temps las du joug du maréchal, résolut de s'en + défaire. L'entreprise, quoique toujours très-mystérieusement + conduite, avoit échoué déjà plusieurs fois. Richelieu..., évêque + de Luçon..., étoit logé chez le doyen de Luçon, lorsque Février + remit au doyen un paquet de lettres, en lui recommandant de le + porter à l'instant à son évêque. Il étoit plus de onze heures du + soir. Richelieu venoit de se mettre au lit quand le paquet lui fut + rendu; il l'ouvrit, et parmi ces lettres s'en trouvoit une dans + laquelle on lui donnoit avis que le maréchal d'Ancre seroit + assassiné le lendemain. Le lieu, l'heure, le nom des complices, et + toute l'entreprise, s'y trouvoient si bien circonstanciés, que + l'avis venoit assurément de gens bien instruits: un des conjurés + pouvoit seul avoir écrit ce billet. L'évêque de Luçon ne parut pas + y ajouter foi. Il tomba dans une méditation profonde qui dura + quelques minutes, puis, mettant le paquet sous son chevet: _Rien + ne presse_, dit-il au doyen de son église, _la nuit portera + conseil_. Cela dit, il se recoucha et s'endormit. Le lendemain, à + son réveil, il apprit l'assassinat de son bienfaiteur, et se + repentit, mais trop tard, de l'avoir laissé égorger. Le doyen de + Luçon ne put s'empêcher de lui en faire le reproche. Richelieu + s'excusa mal: comment l'eût-il pu faire? n'étoit-il pas coupable, + en quelque sorte, de la mort du maréchal?» (1828, I, 250-1.) + +La Reine-mère ayant été reléguée à Blois, M. de Luçon fut relégué à +Avignon, afin qu'ils n'eussent aucune communication ensemble. Mais +quand feu M. d'Epernon mena la Reine à Angoulême, M. de Luçon l'y fut +trouver. Ce fut là que l'abbé de Rusceillaï, Florentin, et lui, +disputèrent dix ou douze jours de la faveur auprès de la Reine-mère, +et l'abbé l'alloit emporter sur l'évêque, si M. d'Epernon, tout +puissant en cette petite cour, n'eût combattu de toute sa force +l'inclination de la Reine. La drôlerie du Pont-de-Cé vint +ensuite[500]; le baron de Foeneste[501] s'en moque assez plaisamment, +et le nom qu'on a donné à cette belle expédition témoigne assez que ce +ne fut qu'un feu de paille. Bautru, dont nous parlerons plus d'une +fois, y avoit un régiment d'infanterie au service de la Reine-mère, et +il lui disoit un jour: «Pour des gens de pré, madame, en voilà assez; +pour des gens de coeur, c'est une autre affaire.» Il dit encore, +quand, pour assurance d'amitié entre messieurs de Luynes et M. de +Luçon, on fit le mariage de mademoiselle de Pont-Courlay avec +Combalet[502], que les canons du côté du Roi disoient Combalet, et +ceux du côté de la Reine-mère, Pont-Courlay[503]. + + [500] Le Pont-de-Cé fut attaqué et pris par les troupes du Roi + sur les troupes de la Reine-mère, le 8 août 1620 selon quelques + historiens, le 7 selon d'autres. + + [501] _Les Aventures du baron de Foeneste divisées en quatre + parties_, par d'Aubigné, 1630, in-8º. L'édition la plus estimée + est celle de Cologne, chez les héritiers de Pierre Marteau. 1729, + 2 vol. in-8º. + + [502] C'est aujourd'hui madame d'Aiguillon. (T.) + + [503] M. de Luynes voulut obliger le Père Arnould à lui révéler + la confession du Roi; le Père n'y voulut jamais consentir, + quoique sa Société l'y voulût obliger; enfin on fit prendre un + autre confesseur au Roi. (T.) + +M. de Luynes, à qui le Père Arnould, Jésuite, confesseur du Roi[504], +commençoit à rendre de mauvais offices auprès du Roi, étant mort, le +Père Suffren, autre Jésuite, confesseur de la Reine-mère, fit une +telle peur au Roi du traitement qu'on avoit fait à la Reine-mère, +qu'il croyoit déjà que le diable le tenoit au collet, car jamais homme +n'a moins aimé Dieu et plus craint le diable que le feu Roi. Ces deux +confesseurs remirent donc bien ensemble la mère et le fils, et par ce +moyen, M. de Luçon se rendit insensiblement le maître des affaires et +eut le chapeau de cardinal (en 1622). + + [504] Allusion au mariage de mademoiselle de Vignerot + Pont-Courlay, nièce du cardinal de Richelieu, avec Antoine de + Beauvoir Du Roure, seigneur de Combalet, neveu du duc de Luynes. + Cette union fut en effet le principal résultat de l'affaire du + Pont-de-Cé. + +Quand il fit arrêter à Fontainebleau le maréchal d'Ornano, qui +empêchoit Monsieur de se marier, parce qu'il voyoit bien que la maison +de Guise l'emporteroit sur lui et qu'il n'auroit plus de crédit, +Monsieur, dont ce maréchal étoit gouverneur, alla à dix heures du soir +pester dans la chambre du Roi à qui il fit peur, et lui dit qu'il +vouloit savoir qui le lui avoit conseillé. Le Roi dit que ç'avoit été +son conseil. Monsieur fut trouver le chancelier d'Aligre[505], qui lui +répondit en tremblant que ce n'étoit pas lui. Monsieur revint et pesta +tout de nouveau. Le Roi, ne sachant que lui dire, envoya quérir le +cardinal, qui dit assurément et sans hésiter, que c'étoit lui qui +avoit conseillé au Roi de faire arrêter M. le maréchal d'Ornano, et +qu'un jour Monsieur l'en remercieroit. Monsieur lui dit: «Vous êtes un +j... f.....», et s'en alla après ces belles paroles. + + [505] Je mettrai en passant ce que c'étoit que le chancelier + d'Aligre. Il étoit de Chartres et d'assez médiocre naissance. Il + fut du conseil de M. le comte de Soissons le père. C'étoit un + homme fort laborieux, un vrai cul de plomb, et un esprit assez + doux et assez timide. Après la mort de son maître, insensiblement + on le mit du nombre de ceux à qui on pourroit donner les sceaux, + et en effet on les lui donna. Le cardinal de Richelieu ne le + goûta pas, et l'envoya à sa maison de La Rivière, auprès de + Chartres. Comme ce n'étoit pas un grand génie, on disoit qu'on + l'avoit envoyé à la rivière. M. de Marillac eut les sceaux. (T.) + +Le cardinal haïssoit Monsieur; et craignant, vu le peu de santé que le +Roi avoit, qu'il ne parvînt à la couronne, il fit dessein de gagner la +Reine, et de lui aider à faire un dauphin. Pour parvenir à son but, il +la mit, sans qu'elle sût d'où cela venoit, fort mal avec le Roi et la +Reine-mère, jusque-là qu'elle étoit très-maltraitée de l'un et de +l'autre. Après il lui fit dire par madame Du Fargis, dame d'atour, que +si elle vouloit, il la tireroit bientôt de la misère dans laquelle +elle vivoit. La Reine, qui ne croyoit point que ce fût lui qui la fît +maltraiter, pensa d'abord que c'étoit par compassion qu'il lui offroit +son assistance, souffrit qu'il lui écrivît, et lui fit même réponse, +car elle ne s'imaginoit pas que ce commerce produisît autre chose +qu'une simple galanterie. + +Le cardinal, qui voyoit quelque acheminement à son affaire, lui fit +proposer par la même madame Du Fargis[506] de consentir qu'il tînt +auprès d'elle la place du Roi; que si elle n'avoit point d'enfants, +elle seroit toujours méprisée, et que le Roi, malsain comme il étoit, +ne pouvant pas vivre long-temps, on la renverroit en Espagne; au lieu +que si elle avoit un fils du cardinal, et le roi venant à mourir +bientôt, comme cela étoit infaillible, elle gouverneroit avec lui, car +il ne pourroit avoir que les mêmes intérêts, étant père de son enfant; +que pour la Reine-mère, il l'éloigneroit dès qu'il auroit reçu la +faveur qu'il demandoit. + + [506] Le cardinal donnoit des rendez-vous à madame Du Fargis chez + le cardinal de Bérulle à Fontainebleau et ailleurs, de peur de + faire trop d'éclat, si c'étoit chez lui-même, et aussi à cause + que ce cardinal passoit pour un béat. Bérulle croyoit que c'étoit + pour quelque autre chose; il parla aussi d'amour à madame Du + Fargis, et lui mit le marché au poing. + + Ce fut la cabale des Marillac qui fit Bérulle, leur ami, cardinal + et ministre. Le feu Roi disoit que c'étoit le plus vilain homme + botté de tout le royaume. Malleville disoit qu'en trois semaines, + qu'il fut au cardinal de Bérulle à l'Oratoire, il apprit plus de + fourberies qu'en tout le reste de sa vie. Il avoit bien de + l'hypocrisie; on l'a vu passer dans le fond d'un carrosse, par le + milieu du Cours, son Bréviaire à la main, lui qui ne pouvoit quasi + lire au grand soleil, tant il avoit la vue courte. (T.) + +La Reine rejeta bien loin cette proposition; mais on ne voulut pas le +rebuter. Le cardinal fit tout ce qu'il put pour la voir une fois dans +le lit, mais il n'en put venir à bout. Il ne laissa pas d'avoir +toujours quelque petite galanterie avec elle. Mais enfin tout fut +rompu quand il découvrit que La Porte, un des officiers de la Reine, +alloit recevoir les lettres qui venoient d'Espagne, et que le duc de +Lorraine avoit parlé à elle, déguisé, au Val-de-Grâce. Il y avoit un +peu de galanterie parmi. On accusoit aussi la Reine d'intelligence +avec le marquis de Mirabel, ambassadeur d'Espagne. Le cardinal fit +arrêter La Porte, et le garde-des-sceaux Seguier interrogea +non-seulement la Reine au Val-de-Grâce, mais même il la fouilla en +quelque sorte, car il lui mit la main dans son corps, pour voir s'il +n'y avoit point de lettres, ou du moins y regarda-t-il, et approcha sa +main de ses tétons[507]. M. de La Rochefoucauld dit que le cardinal +étoit fort amoureux de la Reine, et que, de rage, il vouloit la faire +répudier. + + [507] Les Mémoires de madame de Motteville, ceux du duc de La + Rochefoucauld (première partie), et ceux de La Porte, offrent + beaucoup de détails sur cette affaire. Les pièces de ce singulier + procès, acquises tout récemment par la Société des Bibliophiles + françois, vont bientôt être rendues publiques. + +De désespoir, elle avoit une fois résolu de s'enfuir à Bruxelles. Le +prince de Marsillac, jeune homme de vingt ans, depuis M. de La +Rochefoucauld de la Fronde, la devoit mener en croupe. Madame de +Hautefort étoit de la partie; madame de Chevreuse, déjà exilée à +Tours, devoit se sauver en Espagne, si on lui envoyoit des Heures +reliées de rouge; et si on lui en envoyoit de vertes, elle ne devoit +bouger. La Reine résolut de ne point partir. Madame de Hautefort, par +mégarde, ou ayant oublié ce dont elles étoient convenues, envoya les +Heures rouges. Cela fut cause que madame de Chevreuse se déguisa en +homme, et alla chez le prince de Marsillac, qui lui donna des gens +pour la conduire. Cela fut cause aussi qu'on le tint quelque temps en +prison. Depuis, le cardinal le prit en amitié, et lui offrit de le +recevoir au nombre de ses amis. Le prince de Marsillac n'osa +l'accepter sans le consentement de la Reine, qui ne le lui voulut pas +permettre. + +Depuis, le cardinal a toujours persécuté la Reine, et, pour la faire +enrager, il fit jouer une pièce appelée _Mirame_, où l'on voit +Buckingham plus aimé que lui, et le héros, qui est Buckingham, battu +par le cardinal. Desmarets fit tout cela par son ordre, et, contre les +règles, il la força de venir voir cette pièce[508]. + + [508] _Mirame_ fut représentée en 1641, à l'ouverture de la + grande salle du Palais-Cardinal. Mirame, héroïne de la pièce, + méprise l'hommage du roi de Phrygie, et lui préfère Arimant, + favori du roi de Colchos. Cette allusion à la reine Anne + d'Autriche et aux sentiments que le comte de Buckingham avoit osé + témoigner ne nous semble pas avoir été indiquée jusqu'à présent. + +La Reine-mère, durant cette intrigue, eut une telle jalousie de la +Reine, qu'elle rompit hautement avec le cardinal, et chassa madame +d'Aiguillon et M. de La Meilleraye, qui étoit son capitaine des +gardes[509]. La Reine-mère, qui vouloit dominer, et qui avoit fait +élever le Roi, à dessein de le rendre incapable de faire son métier +lui-même[510], avoit eu peur que la Reine n'eût du pouvoir sur son +esprit; et pour empêcher cette princesse de s'appliquer à gagner +l'affection de son mari, elle mit auprès d'elle madame de Chevreuse et +madame de La Valette[511], deux aussi folles têtes qu'il y en eut à la +cour. La princesse de Conti avoit eu aussi ordre de la Reine-mère de +prendre garde à tout ce qu'on feroit chez la Reine; et celle-ci, qui, +quoique vieille, avoit encore l'amour en tête, étoit bien aise qu'on +fît galanterie. Ce fut elle qui apprit à la Reine à être coquette. + + [509] Il arriva une chose assez bizarre en ce temps-là. Le jour + que le cardinal alla à Luxembourg, où la Reine et lui rompirent, + le procureur-général Molé, qu'il avoit dessein de faire premier + président, n'ayant pas trouvé M. le cardinal chez lui, alla le + chercher à Luxembourg. Par malheur le cardinal, descendant par le + grand escalier, le vit qui montoit par le petit. Il crut que cet + homme venoit offrir son service à la Reine-mère, et il ne s'en + désabusa que long-temps après, qu'il le fit premier président. Il + fut trompé au jugement qu'il fit de lui et du président Mélian. + Ce Mélian, président des enquêtes, avoit plus de réputation qu'il + n'en méritoit. Le cardinal le fit procureur-général, et il se + trouva que ce n'étoit nullement un habile homme, et au contraire, + le procureur-général qui fut premier président, parce qu'il ne + passoit pas pour un grand clerc, se trouva plus habile qu'on ne + croyoit. (T.) + + [510] Elle ne baisa pas une fois le Roi en toute la régence. (T.) + + [511] Mademoiselle de Verneuil, soeur de M. de Metz. Cette madame + de La Valette étoit fort bien avec la Reine-mère. La Verneuil, sa + mère, dit un jour à la Reine: «Madame, mais qu'est-ce que ma + fille a donc pour vous plaire? Cela me surprend, car le feu Roi + étoit un fort bon homme, mais il a bien fait les plus sots + enfants du monde.» Madame de Verneuil devint si grosse, que + Bautru, en l'allant voir, vouloit payer à la porte comme pour + voir la baleine. Elle ne s'amusa plus qu'à faire des ragoûts + quand elle vit Henri IV mort. Elle ne lui a pas été infidèle: + c'est la seule. (T.) + +En ce temps-là on parla du mariage de la reine d'Angleterre. Le comte +de Carlisle et le comte d'Holland, qui furent envoyés ici pour en +traiter, donnèrent avis à Buckingham, favori du Roi, qui avait le +roman en tête, qu'il y avoit en France une jeune reine galante, et que +ce seroit une belle conquête à faire; dès-lors il y eut quelque +commerce entre eux par le moyen de madame de Chevreuse, à qui le comte +d'Holland en contoit; de sorte que quand Buckingham arriva pour +épouser la reine d'Angleterre, la Reine régnante étoit toute disposée +à le bien recevoir. Il y eut bien des galanteries; mais ce qui fit le +plus de bruit, ce fut que quand la cour alla à Amiens, pour +s'approcher d'autant plus de la mer, Buckingham tint la Reine toute +seule dans un jardin; au moins il n'y avoit qu'une madame Du +Vernet[512], soeur de feu M. de Luynes, dame d'atour de la Reine, mais +elle étoit d'intelligence, et s'étoit assez éloignée. Le galant +culbuta la Reine, et lui écorcha les cuisses avec ses chausses en +broderies; mais ce fut en vain, car elle appela tant de fois, que la +dame d'atour, qui faisoit la sourde oreille, fut contrainte de venir +au secours. Quelques jours après, la Reine régnante étant demeurée à +Amiens, soit qu'elle se trouvât mal, soit qu'elle ne fût pas +nécessaire pour accompagner la reine d'Angleterre à la mer, car cela +n'eût fait que de l'embarras, Buckingham, qui avoit pris congé de la +Reine comme les autres, retourna quand il eut fait trois lieues; et +comme la Reine ne songeoit à rien, elle le voit à genoux au chevet de +son lit. Il y fut quelque temps, baise le bout des draps, et s'en va. + + [512] Cette madame Du Vernet fut chassée pour cela; mais comme + elle avoit gagné du bien, feu M. de Bouillon La Marck l'épousa. + On disoit que ce Du Vernet avoit été violon, et avoit montré à + danser aux pages du connétable de Montmorency en Languedoc. + Cependant ils le firent gouverneur de Calais. (T.) + +Le cardinal prit soupçon de toutes les galanteries de Buckingham, et +empêcha qu'il ne revînt en France ambassadeur extraordinaire, comme +c'étoit son dessein; ne pouvant faire mieux, il y vint avec une armée +navale attaquer l'île de Ré[513]. A son arrivée, il prit un +gentilhomme de Saintonge, nommé Saint-Surin, homme adroit et +intelligent, et qui savoit fort bien la cour. Il lui fit mille +civilités; et lui ayant découvert son amour, il le mena dans la plus +belle chambre de son vaisseau. Cette chambre étoit fort dorée; le +plancher étoit couvert de tapis de Perse, et il y avoit comme une +espèce d'autel où étoit le portrait de la Reine avec plusieurs +flambeaux allumés. Après, il lui donna la liberté, à condition +d'aller dire à M. le cardinal qu'il se retireroit, et livreroit La +Rochelle, en un mot, qu'il offroit la carte blanche, pourvu qu'on lui +permît de le recevoir comme ambassadeur en France. Il lui donna aussi +ordre de parler à la Reine de sa part. Saint-Surin vint à Paris, et +fit ce qu'il avoit promis. Il parla au cardinal, qui le menaça de lui +couper le cou s'il en parloit davantage. Depuis, quand la Reine apprit +la mort de Buckingham, elle en fut sensiblement touchée. Au +commencement elle n'en vouloit rien croire, et disoit: «Je viens de +recevoir de ses lettres.» + + [513] On a su du cardinal Spada, alors nonce en France (il l'a + dit à M. de Fontenay-Mareuil, quand celui-ci étoit ambassadeur à + Rome), que la France et l'Espagne étoient sur le point de se + liguer pour attaquer l'Angleterre. C'étoit le cardinal de + Bérulle, alors général de l'Oratoire, et non encore cardinal, qui + pressoit cette alliance. Le comte d'Olivarès avertit le duc de + Buckingham du dessein, et cela le fit venir dans l'île une + campagne plus tôt qu'il n'avoit résolu. L'Espagne vouloit que les + Huguenots brouillassent toujours la France. (T.) + +Durant le siége de La Rochelle, feu M. le Prince, comme on étoit en +peine de déchiffrer des lettres en chiffres, se ressouvint qu'il avoit +vu à Alby un jeune homme appelé Rossignol, qui avoit du talent pour +cela. Il en donna avis au cardinal, qui le fit venir. Il rencontra +d'abord, et dit à Son Eminence: «L'espérance des Rochellois n'est que +du vent: ils s'attendent à un secours par mer.» Les Anglais leur en +promettoient. Le cardinal fit fort valoir cette science, et il tâcha +le plus qu'il put de faire croire qu'il n'y avoit point de chiffres +que Rossignol ne déchiffrât. Cela ne lui fut pas inutile contre les +cabales. + +A ce même siége, M. de La Rochefoucauld, alors gouverneur du Poitou, +eut ordre d'assembler la noblesse de son gouvernement. En quatre jours +il assembla quinze cents gentilshommes, et dit au Roi: «Sire, il n'y +en a pas un qui ne soit mon parent.» M. d'Estissac, son cadet, lui +dit: «Vous avez fait là un pas de clerc; les neveux du cardinal ne +sont encore que des gredins, et vous allez faire claquer votre fouet; +gare votre gouvernement.» Dès l'été suivant, le cardinal le lui fit +ôter pour le donner à un homme qui n'eût pas tant de crédit, ce fut à +Parabelle. + +Le cardinal apparemment avoit déjà en tête ce que je vais rapporter. +Au voyage de Lyon, où le Roi fut si mal, la Reine-mère demanda en +grâce au Roi qu'il chassât le cardinal. Il lui promit de le chasser +dès que la paix d'Allemagne seroit faite, mais qu'il avoit affaire de +lui jusque là. Le Roi, étant guéri, part et va à Rouane. La Reine-mère +étoit demeurée à Lyon, à cause qu'elle avoit mal à un pied. De Rouane, +le Roi lui écrivit qu'elle se guérît, qu'il lui donneroit bientôt +contentement, que la paix d'Allemagne étoit faite, et qu'il en +envoyoit la ratification. + +La Reine-mère fut si aise de cette nouvelle, qu'à la chaude elle fit +brûler quelques fagots comme pour faire une espèce de feu de joie. Le +cardinal sut qu'elle avoit fait ce feu, et il se douta de quelque +chose. Il presse le Roi. Le Roi lui confesse tout; la Reine-mère vient +à Rouane. Le cardinal, comme elle communioit à l'église, s'approcha +d'elle, et fit signe à Saint-Germain qui, comme aumônier, étoit auprès +d'elle, de se retirer. Il la conjura de lui pardonner: elle le rebuta: +«Madame, lui dit-il, j'en ferai bien périr avec moi.» C'est de là +qu'est venue la rupture sans rime ni raison de la paix de Ratisbonne. +A Lyon, tout le monde, c'est-à-dire toutes les cabales, étoient contre +le cardinal. Au retour, il fit arrêter le maréchal de Marillac, et le +garde-des-sceaux fut mené à Angoulême, et M. de Châteauneuf eut les +sceaux. Cela irrita furieusement la Reine-mère. Le cardinal lui fit +parler plusieurs fois, et comme le premier président de Verdun lui +eut dit que Son Eminence en avoit pleuré cinq fois différentes: «Je ne +m'en étonne pas, dit-elle, il pleure quand il veut.» Bonneuil, +introducteur des ambassadeurs, homme dévot, mais qui étoit toujours +dans l'adoration du ministère, et qu'on appeloit vulgairement _le +dévot de la cour_, dit aussi à la Reine-mère qu'il avoit vu le +cardinal si abattu et si changé, qu'on ne le connoissoit plus. Elle +dit qu'il se changeoit comme il vouloit, et qu'après avoir paru gai, +en un instant il paroissoit demi-mort. Il y eut pourtant je ne sais +quelle réconciliation. Peu de temps après se fit la grande cabale des +deux reines, de Monsieur et de toute la maison de Guise. Le cardinal, +désespéré, se vouloit retirer, mais, le cardinal de La Valette lui +remit le coeur au ventre. M. de Rambouillet gagna Monsieur, et comme +on croyoit le cardinal perdu, le Roi se déclara pour lui. C'est ce +qu'on a appelé la _Journée des dupes_. Ce fut à la Saint-Martin, au +retour de La Rochelle. + +Madame Du Fargis fut chassée à cause de ses cabales, et non à cause de +ses galanteries. Elle s'étoit jointe à Vaultier et à Beringhen, +aujourd'hui premier écuyer de la petite écurie. Elle fut quelque temps +cachée aux environs de Paris, mais on la découvrit bientôt, et il +fallut aller plus loin[514]. + + [514] La Reine régnante avoua qu'on lui pouvoit faire un méchant + tour en cette occasion; car elle avoit été au Val-de-Grâce, où + l'ambassadeur d'Espagne, Mirabel (contre la défense qu'on lui + avoit faite d'aller plus au Louvre comme il faisoit, car il y + alloit sans cesse, et auparavant la Reine-mère l'admettoit au + conseil), avoit été parler à elle, et elle en avoit quelque + reconnoissance. Sur cette affaire de l'ambassadeur d'Espagne, au + commencement elle dit bien des sottises: que son frère la + vengeroit, etc., et a toujours eu intelligence avec lui. Elle ne + pouvoit cacher le chagrin qu'elle avoit des prospérités de la + France, quand c'étoit au préjudice de sa maison. (T.) + +Je mettrai ici ce que j'ai appris de Vaultier. Un Cordelier, nommé le +Père Trochard, qui suivoit partout M. de La Rocheguyon, l'avoit pour +domestique, comme un pauvre garçon; madame de Guercheville le fit +médecin du commun chez la Reine-mère, à trois cents livres de gages. +Or, quand elle fut à Angoulême, et que Delorme l'eut quittée à +Aigre[515], aux enseignes qu'il disoit en son style qu'elle lui avoit +dit des paroles plus _aigres_ que le lieu où elles avoient été dites, +elle eut besoin d'un médecin. Il ne se trouva que Vaultier, que +quelqu'un, qui en avoit été bien traité, lui loua fort. Il la guérit +d'un érysipèle, et ensuite il réussit si bien et se mit si bien dans +son esprit, qu'il étoit mieux avec elle que personne. D'où vint la +grande haine du cardinal contre lui. + + [515] Aigre est un bourg de la province de Saintonge, qui fait + aujourd'hui partie du département de la Charente. + +On a fort médit du cardinal de Richelieu, qui étoit bel homme, avec la +Reine-mère. Durant cette galanterie, elle s'avisa, quoiqu'elle eût +déjà de l'âge, de se remettre à jouer du luth. Elle en avoit joué un +peu autrefois. Elle prend Gaultier chez elle: voilà tout le monde à +jouer du luth. Le cardinal en apprit aussi, et c'étoit la plus +ridicule chose qu'on pût imaginer, que de le voir prendre des leçons +de Gaultier. Ce Gaultier étoit un grand homme, bien fait, mais qui +avoit de grosses épaules; il faisoit fort l'entendu. Il étoit d'Arles; +sa mère gagnoit sa vie à filer; et on disoit qu'il ne l'assistoit +point. + +Le cardinal de Richelieu, dans le dessein qu'il feignoit d'avoir de se +réconcilier avec la Reine-mère encore une fois, envoya quérir +Vitray[516], aujourd'hui imprimeur du clergé, homme de bon sens et qui +faisoit profession d'amitié avec Vaultier, et lui dit qu'il le prioit +de porter les paroles de part et d'autre. Vitray lui dit qu'il le +prioit de l'en dispenser; que souvent on sacrifioit de petits +compagnons pour apaiser les puissances. «Non, reprit le cardinal, ne +craignez rien.--Puisque vous voulez donc, dit Vitray, que j'aie cet +honneur, ne me donnez point à deviner; dites-moi les choses +sincèrement.--Allez dire à Vaultier cela et cela,» ajouta le cardinal. +Il y eut bien des allées et des venues; enfin la chose en vint à ce +point que le cardinal fit dire à Vaultier, par Vitray, qu'il falloit +faire une entrevue chez Vitray même, et que, de peur de trop d'éclat, +le Père Joseph iroit au lieu de lui. Vaultier répondit: «C'est un +piége; après, le cardinal ne manquera pas d'avertir la Reine-mère de +cette conférence, et de lui dire que j'ai commerce avec lui ou avec +ses gens. Je ne saurois, ajouta-t-il, empêcher la Reine d'aller à +Compiègne.» Or, le cardinal ne demandoit pas mieux que la Reine fît la +sottise d'aller à Compiègne, quoiqu'il fît semblant du contraire, +qu'il eût offert toutes choses à Vaultier, et qu'il eût résolu d'aller +jusqu'au chapeau de cardinal. Car la Reine-mère vouloit régner, et ne +se contentoit pas de donner des charges et bénéfices, et d'avoir +autant d'argent qu'elle en vouloit. La princesse de Conti, et par elle +toute la maison de Guise et M. de Bellegarde, la portoient sans cesse +à perdre le cardinal. Elle va donc à Compiègne; on l'y arrête, et on +ordonne à Vaultier de retourner à Paris. En chemin on le prend et on +le mène à la Bastille. Le cardinal fait dire à Vitray qu'il étoit fort +content de son entremise; qu'il n'avoit qu'à voir son ami tant qu'il +voudroit. Vitray répondit: «Je m'en garderai bien, c'est un homme qui +a eu le malheur de tomber dans la disgrâce du Prince: je le servirai +assez sans le visiter.» Le cardinal lui manda qu'il y allât librement, +qu'il n'y avoit rien à craindre pour lui. Il y fut donc. Vaultier lui +dit: «Me voilà bien bas, mais je serai quelque jour le premier médecin +du Roi.» Cela est arrivé, mais non pas comme il l'entendoit, car il +croyoit que ce seroit du feu Roi, et ç'a été d'un roi qui n'étoit pas +encore au monde. Nous l'avons vu, riche de vingt mille écus de rente, +vivre comme un gredin et prendre de l'argent des malades qu'il voyoit. +A la fin, il en eut honte et n'en prit plus. + + [516] Son nom s'écrit ordinairement _Vitré_. + +Pour achever ce que je sais de la Reine-mère, j'ajouterai qu'elle ne +se put garantir à Bruxelles même des finesses du cardinal pour +l'éloigner de là, car elle étoit assez près pour faire toujours des +cabales contre lui. Il lui fit accroire que si elle rompoit avec les +Espagnols, il la feroit revenir. Elle feignit donc d'aller à Spa, et +deux mille chevaux hollandois la vinrent prendre. Après, il ne se +soucia plus d'elle. On dit qu'en ce temps-là elle n'avoit autre but +que de jouir de Luxembourg et du Cours qu'elle avoit fait +planter[517], sans se mêler de rien. Ainsi elle sortit sottement de +Bruxelles, où elle étoit bien traitée par les Espagnols qui lui +donnoient douze mille écus par mois, dont elle étoit fort bien payée, +et depuis cela ne fit qu'errer et vivoter misérablement. +Saint-Germain[518] ne savoit rien du dessein de la Reine-mère. Le +cardinal-infant en étoit persuadé, et lui donna pour vivre une prévôté +de douze mille livres de rente; peut-être vouloit-il l'avoir pour le +faire écrire contre le cardinal. Cet homme revint à Paris à la mort du +cardinal de Richelieu, car il avoit autant de revenu que cela en une +autre prévôté en Provence, et n'a point voulu jouir de celle de +Flandre, afin qu'on ne le pût pas accuser de commerce avec l'ennemi. +Il vit ici chez sa soeur, à qui il donne douze mille livres de +pension. Il a encore trois mille livres de rente d'ailleurs, et quand +il tire quelque chose de ses appointements, car il a je ne sais quel +emploi ou quelque pension, il le distribue aux deux filles de cette +soeur. Il ne veut point disposer de ses deux prévôtés, parce qu'il dit +que c'est usurper le droit des collateurs. + + [517] Le Cours-la-Reine, aux Champs-Élysées. + + [518] Celui qui a tant écrit contre le cardinal. Il s'appelle de + Mourgus, et est de Paris. (T.) + +Le cardinal, pour avoir l'amirauté et être absolu aussi bien sur mer +que sur terre, fit courir le bruit que quelques galions d'Espagne de +la flotte des Indes s'étoient perdus vers Bayonne, et fit savoir cette +nouvelle au Roi. Au même temps plusieurs personnes apostées disoient à +Sa Majesté que, faute d'avoir quelqu'un qui prît soin des naufrages, +on perdroit toute la charge de ces galions, et qu'il seroit nécessaire +de faire un maître et surintendant de la navigation, et tout d'un +trait ils se mirent à examiner qui pourroit bien s'acquitter comme il +faut de cet emploi; et après avoir nommé bien des gens, ils ne +trouvoient que M. le cardinal capable de cette charge; de sorte qu'ils +persuadèrent au Roi de lui en parler. Sa Majesté le proposa au +cardinal, qui d'abord dit qu'il n'étoit déjà que trop occupé, qu'il +succomberoit sous le faix, et se fit bien prier pour la prendre. Cette +charge rendoit celle d'amiral inutile ou superflue: aussi M. de +Montmorency fut bien aise de traiter de celle d'amiral de Ponent. M. +de Guise, pour celle de Levant, fit plus de cérémonies, et enfin on +lui ôta et l'amirauté et le gouvernement de Provence. + +Pour montrer la grande puissance du cardinal, on faisoit un conte dont +Boisrobert divertit Son Eminence[519]. Le colonel Hailbrun, Ecossois, +homme qui étoit considéré, passant à cheval dans la rue Tiquetonne, se +sentit pressé. Il entre dans la maison d'un bourgeois, et décharge son +paquet dans l'allée. Le bourgeois se trouve là, et fait du bruit; ce +bon homme étoit bien empêché. Son valet dit au bourgeois: «Mon maître +est à M. le cardinal.--Ah! monsieur, dit le bourgeois, vous pouvez +ch... partout, puisque vous êtes à Son Eminence.» C'est ce colonel qui +disoit en son baragouin que quand la balle avoit sa commission, il n'y +avoit pas moyen de l'échapper. + + [519] Il lui prenoit assez souvent des mélancolies si fortes + qu'il envoyoit chercher Bois-Robert, et les autres qui le + pouvoient divertir, et il leur disoit: «Réjouissez-moi, si vous + en savez le secret.» Alors chacun bouffonnoit, et, quand il étoit + soulagé, il se remettoit aux affaires. (T.) + +Le bon homme d'Epernon avoit été un des plus fermes, mais il fut +enfin contraint de boucquer, et vint à cheval à Montauban voir le +cardinal. «Vous voyez, lui dit-il, ce pauvre vieillard.» Le cardinal +lui en vouloit, parce que, durant le siége de la Rochelle, quelqu'un +l'ayant trouvé avec un Bréviaire, il dit: «Il faut bien que nous +fassions le métier des autres, puisque les autres font le nôtre.» Il +appeloit son fils le cardinal _valet_. En revanche, il fit grand'peur +au cardinal à Bordeaux, car il l'alla voir suivi de deux cents +gentilshommes, et le cardinal étoit seul au lit. Le cardinal ne lui a +jamais pardonné depuis. Ce bon homme dit plaisamment, quand le +cardinal fut fait généralissime en Italie, que le Roi ne s'étoit +conservé que la vertu de guérir les écrouelles; et quand M. d'Effiat +fut fait maréchal de France, il lui dit: «Eh bien, monsieur d'Effiat, +vous voilà maréchal de France. De mon temps on en faisoit peu, mais on +les faisoit bons.» + +Monsieur, par les cabales de la maison de Guise, du duc de Lorraine et +de la Reine-mère, et principalement parce qu'on n'avoit pas tenu +parole à Le Coigneux, son chancelier, et à Puy-Laurens, prit le parti +de sortir de France. M. de Rambouillet avoit promis à Le Coigneux une +charge de président à mortier, qu'il eut, et un chapeau de cardinal; +et à Puy-Laurens un brevet de duc. On n'écrivoit point à Rome pour le +chapeau; le brevet ne s'expédioit point. Ces deux hommes aigrissent +leur maître, et le font partir. Puy-Laurens croyoit épouser madame de +Phalsbourg ou sa fille, qui étoit veuve. Saint-Chaumont, qui faisoit +le siége de Nancy, que M. de Phalsbourg défendoit, laisse échapper la +princesse Marguerite à cheval, et fut disgracié pour cela. Depuis, +elle épousa Monsieur en Flandre. + +Le cardinal négocia si bien, qu'il fit revenir Monsieur. Il maria peu +de temps après trois de ses parentes à M. de La Valette[520], à +Puy-Laurens et au comte de Guiche. + + [520] Ce fut pour l'attraper qu'il lui fit épouser sa parente. + + M. d'Épernon, pour avoir mal vécu avec sa femme, s'est attiré + toutes les calamités qu'il a eues. + + On a dit que Puy-Laurens avoit été empoisonné avec des + champignons, et on disoit que les champignons du bois de Vincennes + étoient bien dangereux. Mais il mourut comme le grand prieur de + Vendôme et le maréchal d'Ornano, à cause de l'humidité d'une + chambre voûtée, et qui a si peu d'air que le salpêtre s'y forme. + Madame de Rambouillet disoit plaisamment que cette chambre valoit + son pesant d'arsenic, comme on dit son pesant d'or. Le cardinal de + La Valette lui redisoit toujours cela. (T.) + +Le cardinal fit en sorte que le Roi jeta les yeux sur La Folone, +gentilhomme de Touraine, pour lui donner ordre, sans qu'il parût que +le cardinal en sût rien, de se tenir auprès de Son Eminence, afin +d'empêcher qu'on ne l'accablât, et qu'on ne lui parlât que lorsque +l'on auroit quelque chose d'important à lui dire. C'étoit avant qu'il +eût un maître de chambre et des gardes. + +Ce La Folone étoit le plus beau mangeur de la cour. Quand les autres +disoient: «Ah! qu'il feroit beau chasser aujourd'hui!--Ah! qu'il +feroit beau se promener!--Ah! qu'il feroit beau jouer à la paume, +danser! etc.,» lui disoit: «Ah! qu'il feroit beau manger aujourd'hui!» +En sortant de table, ses grâces étoient: «Seigneur, fais-moi la grâce +de bien digérer ce que j'ai mangé.» + +Le cardinal ne pouvoit digérer qu'on lui reprochât qu'il n'étoit pas +de bonne maison, et rien ne lui a tant tenu à l'esprit que cela. Les +pièces qu'on imprimoit[521] à Bruxelles contre lui le chagrinoient +terriblement. Il en eut un tel dépit, que cela ne contribua pas peu à +déclarer la guerre à l'Espagne. Mais ce fut principalement pour se +rendre nécessaire. L'année que les ennemis prirent Corbie, quoiqu'il y +eût toujours une petite épargne de cinq cent mille écus chez Mauroy +l'intendant, le cardinal étoit pourtant bien empêché. Le bon homme +Bullion, surintendant des finances, l'alla voir: «Qu'avez-vous, +monseigneur[522]? je vous trouve triste.» Il avoit un ton de vieillard +un peu grondeur, mais ferme. «Hé, n'en ai-je pas assez de sujet? dit +le cardinal, les Espagnols sont entrés, ils ont pris des villes; M. le +comte de Soissons a été poussé en-deçà l'Oise, et nous n'avons plus +d'armée.--Il en faut lever une autre, monseigneur.--Et avec +quoi?--Avec quoi? je vous donnerai de quoi lever cinquante mille +hommes et un million d'or en croupe» (ce sont ses termes). Le cardinal +l'embrassa. Bullion avoit toujours six millions chez le trésorier de +l'Epargne Fieubet, car c'étoit celui-là à qui il se fioit le plus. De +là vient la prodigieuse fortune de Lambert[523], le commis du comptant +de Fieubet, car il faisoit profiter cet argent; et tel à qui il +prêtoit cinquante mille livres, quand il le pressoit de payer, comme +il faisoit exprès, lui jetoit un sac de mille livres pour avoir répit. +Le cardinal pourtant n'étoit guère bien informé des choses, puisqu'il +ne savoit pas ce qu'on faisoit de l'argent, ni s'il y en avoit de +réservé; mais c'est qu'il vouloit voler, et laissoit voler les autres. + + [521] L'écrit qui l'a le plus fait enrager depuis cela, a été + cette satire de mille vers, où il y a du feu, mais c'est tout. Il + fit emprisonner bien des gens pour cela: mais il n'en pu rien + découvrir. Je me souviens qu'on fermoit la porte sur soi pour la + lire. Ce tyran-là étoit furieusement redouté. Je crois qu'elle + vient de chez le cardinal de Retz; on n'en sait pourtant rien de + certain. (T.)--Cette pièce est connue sous le nom de la + _Milliade_, parce qu'elle se compose de mille vers. Son véritable + titre est: _le Gouvernement présent, ou Éloge de Son Éminence_. + Barbier, qui, dans son _Dictionnaire des Anonymes_, en indique + une édition de Paris, 1643, in-8º, dit à l'occasion de cet + ouvrage: «Cette satire, publiée vers 1633, existe aussi sans + indication de ville, sans nom d'imprimeur et sans date. On n'est + pas bien certain du nom de son auteur: les uns l'attribuent à + Favereau, conseiller à la cour des aides; les autres à d'Estelan, + fils du maréchal de Saint-Luc; d'autres au sieur Brys, bon poète + du temps. Cette dernière opinion paroît la plus fondée.» (Voyez + _la Bibliothèque historique de la France_, t. 2, nº 32485.) + + [522] Le cardinal a affecté de se faire appeler _Monseigneur_. + (T.) + + [523] Lambert le riche. Ce Lambert est mort, et se tua tellement + à amasser du bien qu'il n'en a point joui. Il laissa cent mille + livres de rente à son frère. Ce sont les fils d'un procureur des + comptes. (T.) + +En ce temps-là, il alla par Paris sans gardes; mais il avoit du fer à +l'épreuve dans les mantelets et dans les cuirs du devant et du +derrière de son carrosse, et toujours quelqu'un en la place des +laquais. Il menoit toujours le maréchal de La Force avec lui, parce +que le peuple l'aimoit. Le Roi alla à Chantilly, et envoya le maréchal +de Châtillon pour faire rompre les ponts de l'Oise. Montatère, +gentilhomme d'auprès de Liancourt, rencontre le maréchal, et lui dit: +«Que ferons-nous donc, nous autres de delà la rivière? Il semble que +vous nous abandonniez au pillage.--Envoyez, dit le maréchal, demander +des gardes à M. Picolomini; je vous donnerai des lettres, il est de +mes amis; nous en usâmes ainsi en Flandre après la bataille d'Anzin.» +M. de Liancourt et M. d'Humières, ayant appris cela, se joignent à +Montatère. Le maréchal écrit. Picolomini envoie trois gardes, et mande +au maréchal que si c'eût été le maréchal de Brézé, il ne les auroit +pas eus. Picolomini étoit homme d'ordre; car ayant logé chez un +gentilhomme, il conserva jusqu'aux espaliers, et fit donner le fouet à +un page qui y étoit entré par-dessus les murs. M. de Saint-Simon, +chevalier de l'ordre, et capitaine de Chantilly, pour faire le bon +valet, alla dire au Roi qu'il y avoit un garde à Montatère, que +c'étoit un lieu fort haut, que de là on pouvoit découvrir quand le Roi +ne seroit pas bien accompagné, et le venir enlever avec cinq cents +chevaux, car il y avoit, disoit-il, des gués à la rivière. Voilà la +frayeur qui saisit le Roi; il se met à pester contre Montatère, et dit +qu'il vouloit que dans trois jours il eût la tête coupée, et que +c'étoit lui qui avoit donné ce bel exemple aux autres. Montatère ne se +montre point, quoique ce fût au maréchal de Châtillon qu'il s'en +fallût prendre. Le Roi lui-même avoit donné lieu à la terreur qu'on +avoit dans le pays, car il avoit fait démeubler Chantilly, qui a de +bons fossés, et qui est en-deçà de la rivière. Cette colère dura deux +jours, au bout desquels Sanguin, maître-d'hôtel ordinaire, servit au +Roi des poires qu'il avoit eues de Montatère. Le Roi les trouva +bonnes, et demanda d'où elles venoient. «Sire, lui dit-il en riant, si +vous saviez d'où elles viennent, vous n'en voudriez peut-être plus +manger; mangez, mangez, puis je vous le dirai.» Après il lui dit: +«C'est cet homme contre qui vous pestiez tant hier qui me les a +données pour vous les servir.» Il se mit à rire, et dit qu'il en +vouloit avoir des greffes. Enfin M. d'Angoulême fit la paix de +Montatère, à condition qu'il ne parleroit point. En effet, le Roi lui +dit: «Montatère, je te pardonne, mais point d'éclaircissement,» et lui +tourna le dos. Il eût bien mieux fait, ou le cardinal pour lui, de +châtier ceux qui s'enfuirent si vilainement de Paris; car en ce +temps-là le chemin d'Orléans étoit tout couvert des carrosses des gens +qui croyoient n'être pas en sûreté à Paris. Barentin de Charonne en +fut un. Il falloit en faire un exemple, et le condamner à une grosse +amende, riche comme il étoit et sans enfants. + +On a su du maréchal de La Meilleraye qu'un homme vêtu à l'espagnole +vint demander à parler au cardinal de Richelieu tête à tête, et, après +bien des allées et bien des venues, voyant qu'il s'obstinoit à parler +sans témoins, on fut obligé de le fouiller. Il lui proposa, moyennant +douze mille écus par mois, de lui faire savoir tout ce qui se +passerait dans le conseil d'Espagne. Le cardinal accepta le parti, +résolu de hasarder le premier mois; depuis il continua. On portoit +l'argent dans un certain égoût vers Fontarabie où l'on trouvoit des +relations de tout ce qui s'étoit passé. Je ne sais pas précisément +quand cela a commencé et combien cela a duré. + +Quand le duc Weimar vint[524] à Paris, le comte de Parabelle, assez +sot homme, l'alla voir comme un autre, et fut si impertinent que de +lui aller demander pourquoi il avoit donné la bataille de +Nordlingen[525]. Le duc dit à l'oreille au maréchal de La Meilleraye: +«Qui est ce fat de cordon bleu?» Le maréchal lui dit: C'est une espèce +de fou, ne vous arrêtez pas à ce qu'il dit.--Pourquoi l'a-t-on donc +fait cordon bleu?--Il n'étoit pas si extravagant en ce temps-là.» + + [524] Bernard de Saxe, duc de Weimar. + + [525] Où il fut battu le 7 septembre 1654 par les Impériaux; il + commandoit l'armée suédoise. + +Le cardinal, qui avoit alors besoin de la cour de Rome, envoya +l'évêque de Chartres, Valançay, trouver un vieux docteur de Sorbonne +nommé Filesac[526], et lui dit, de la part de Son Eminence, qu'on le +prioit d'examiner telle et telle affaire, et de voir en quoi on +pouvoit gratifier le pape. Ce bon homme lui répondit: «Monsieur, j'ai +passé quatre-vingts ans pour examiner ce que vous me proposez: il me +faut six mois, car je serai obligé de revoir six gros volumes de +recueils que voilà!--Bien, dit le prélat, je reviendrai dans le temps +que vous me marquez.» Ce terme échu, M. de Chartres retourne: le +vieillard lui dit: «On a bien des incommodités à mon âge; je n'ai pu +lire encore que la moitié de mes recueils.» Le prélat voulut gronder +et l'intimider. «Voyez-vous, lui répondit-il, monsieur, je ne crains +rien. Il n'y a pas plus loin de la Bastille au paradis que de la +Sorbonne: vous faites un métier bien indigne de votre rang et de votre +naissance; vous en devriez mourir de honte. Allez, et ne remettez +jamais le pied dans ma chambre.» Un autre, nommé Richer[527], +professeur du collége du cardinal Le Moine, fut plus tourmenté. On +lui défendit de sortir de son collége; on le lui donna pour prison. +Après, on l'obligea, dans la chambre du Père Joseph, chez le cardinal +de Richelieu, de signer des choses qu'il ne vouloit point signer. On +le vouloit ensuite renvoyer en carrosse, comme on l'avoit amené: il +dit qu'il vouloit faire exercice, mais c'étoit qu'il vouloit entrer, +comme il fit, chez le premier notaire, et il y signa des protestations +contre la violence qu'on lui avoit faite. + + [526] Jean Filesac, docteur de Sorbonne, et curé de Saint-Jean en + Grève, mourut en 1638. Il a laissé un assez grand nombre + d'ouvrages, écrit sans méthode, mais pleins de recherches. + + [527] Edmond Richer, docteur de Sorbonne, principal et supérieur + du collége du cardinal Le Moine, a été un des plus zélés + défenseurs de nos libertés gallicanes; il résista courageusement + au nonce Ubaldini et au cardinal Du Perron, qui voulurent, en + 1611, faire soutenir chez les Dominicains des thèses sur + l'infaillibilité du pape, et sa supériorité sur le concile. Son + livre, _de Ecclesiasticâ apostolicâ potestate_, composé pour le + premier président de Verdun, a donné lieu à bien des disputes. + +Dans le dessein de faire un duché à Richelieu, il voulut avoir +l'Isle-Bouchard, qui étoit à M. de La Trémouille; et, pour le faire +donner dans le panneau, il envoya des mouchards, qui dirent que le +cardinal en donneroit tant; c'étoit plus que cette terre ne valoit: le +duc le crut. Le cardinal lui demande s'il la lui vouloit vendre. +L'autre dit que oui, et qu'il lui en donnoit sa parole. «Et moi, dit +le cardinal, je vous donne aussi la mienne de l'acheter: il faut donc +voir, ajoute-t-il, combien elle sera estimée, car vous ne voudriez pas +me survendre.--Ah! on m'avoit dit, répondit le duc, que vous en +donneriez tout ce qu'on voudroit.» Cependant il fallut en passer par +là. La forêt seule valoit les cent mille écus qu'il en donna. M. de La +Trémouille a bien fait de plus fous marchés que celui-là. La Moussaye, +son beau-frère, a tiré de la forêt de Quintin, qu'il lui vendit avec +la terre de Quintin, les cinq cent mille francs qu'a coûté le tout. +Il a donné une forêt avec le fonds pour moins que le bois ne vaut. Le +cardinal échangea le domaine de Chinon avec le Roi; et, pour n'avoir +pas une belle maison dans son voisinage, et qui ne pouvoit pas manquer +d'être à un prince, puisqu'elle appartenoit à Mademoiselle, il obligea +M. d'Orléans, comme tuteur, à faire l'échange de Champigny contre le +Bois-le-Vicomte, et de raser le château. Il voulut aussi faire raser +la sainte chapelle qui y est, et où sont les tombeaux de MM. de +Montpensier. Pour cela, il avoit exposé au pape (car une sainte +chapelle dépend directement du pape) qu'elle menaçoit ruine. Innocent +X, alors dataire du cardinal Barberin, légat en France, fut délégué +pour faire une descente sur les lieux. Il trouva que la chapelle étoit +magnifique et en font bon état, et son rapport fut contraire au +cardinal, qui n'osa faire une mine sous la chapelle, et dire que +c'étoit le feu du ciel. Depuis, c'est ce qui est cause que +Mademoiselle a voulu rentrer dans Champigny, comme nous dirons dans +les Mémoires de la régence, et qu'elle y est rentrée. Regardez quelle +foiblesse a cet homme, qui eût pu rendre illustre le lieu le plus +obscur de France, de croire qu'un grand bâtiment ajouté à la maison de +son père feroit beaucoup pour sa gloire, sans considérer, outre tous +les embarras de ce domaine du Roi et de Champigny, que le lieu n'étoit +ni beau ni sain; car avec tous les priviléges qu'il y a mis, on ne s'y +habitue point. Il y a fait des fautes considérables (le principal +corps-de-logis est trop petit et trop étroit), par la vision qu'il a +eue de conserver une partie de la maison de son père, où l'on montre +la chambre dans laquelle le cardinal est né, et cela pour faire voir +que son père avoit une maison de pierres de taille, couverte +d'ardoise, en un pays où les maisons des paysans sont de même. Il a +encore affecté de laisser, au coin de son parterre, une église assez +grande, à cause que ses ancêtres y sont enterrés. La cour est fort +agréable et fort ornée de statues. Il n'y a rien de plus orné ni de +plus embelli de tableaux que les dedans; mais du côté du jardin, la +face du logis est ridicule. On y a fait venir des eaux jaillissantes +en assez grande quantité. Les canaux sont de belle eau. C'est une +petite rivière qui les fournit, et les fossés sont aussi pleins qu'ils +sauroient l'être. Le parc et les jardins sont beaux. Dans le château +ni dans la ville on ne sauroit faire une cave. On en a fait au bout du +jardin[528]. La basse-cour est belle, la ville riante, car c'est une +ville de cartes; l'église est fort agréable; les maisons de la ville +sont toutes d'une même structure, et toutes de pierres de taille. +Elles ont été bâties par ceux qui étoient dans les finances, dans les +partis et dans la maison du cardinal. Il n'a pas eu la satisfaction de +voir Richelieu; il avoit trop d'affaires à Paris; il s'est amusé à +garder une chambre de l'hôtel de Rambouillet[529], et par cette +fantaisie il a gâté son principal corps-de-logis[530]. Il a bâti à la +ville et aux champs en avaricieux. Il faut dire aussi, comme il est +vrai, que d'abord il n'a pas eu un si grand dessein, et que tout n'a +été fait qu'à bâtons rompus. Pour avoir la place nécessaire, il voulut +acheter la maison où pendoit l'enseigne des _Trois-Pucelles_. Au +commencement, il y alla par la douceur, et Se mit à la raison; mais le +bourgeois à qui elle appartenoit disoit sottement que c'étoit +l'héritage de ses pères. Le cardinal s'irrita enfin, et le fit mettre, +par une vengeance honteuse, à la taxe des _aisés_. Après, il eut sa +maison comme il voulut. Il laissa mettre à cette taxe Barentin de +Charonne[531], qui avoit été son hôte tant de fois dans sa maison de +Charonne. Ce n'est pas qu'il le méritât bien, car il étoit fort riche, +et lui avoit fait une sottise en criaillant pour un bout de chandelles +qu'on avoit mis contre une muraille, qui noircit quelques meubles. +Pensez que ce n'étoit point du consentement du cardinal, qui était +fort propre, et qui ne gâtoit jamais rien. On n'a point vu de maison +mieux tenue ni mieux réglée que la sienne. Barentin fut si sot qu'il +en mourut d'affliction, tant il étoit vilain et intéressé. Pour +excuser le cardinal, on disoit que deux ou trois petits désordres +comme cela qui étoient arrivés à Charonne, et le peu de civilité de +ces gens-là, qui ne lui cédoient pas toute leur maison, quoiqu'elle ne +fût pas trop grande, le dispensoient de les exempter de la taxe, et +qu'il avoit peur qu'on ne criât contre lui d'épargner Barentin, quand +des gens médiocrement aisés étoient taxés. Cependant cela ne sonna +point bien dans le monde. + + [528] Voyez la description que fait La Fontaine du château de + Richelieu dans une lettre adressée à sa femme le 27 septembre + 1663. Cette lettre a été publiée en 1820, pour la première fois, + par l'un des trois éditeurs à la suite des Mémoires de Coulanges. + + [529] L'hôtel de Rambouillet d'aujourd'hui étoit à M. de Pisani. + Madame de Rambouillet disoit à madame d'Aiguillon: «Madame, s'il + plaisoit à M. le cardinal de traiter M. Rambouillet comme son + hôtel, il l'agrandiroit honnêtement.» Le service qu'il lui a + rendu en gagnant Monsieur à la Journée des dupes le méritoit + bien. (T.) + + Le vieux hôtel de Rambouillet, acheté par le cardinal de + Richelieu, est devenu le Palais-Cardinal. (_Voyez_ l'article de M. + et de madame de Rambouillet.) + + [530] Il laissa le Palais-Cardinal, comme on le voit par son + testament, au dauphin, pour loger le dauphin, ou du moins + l'héritier présomptif de la couronne. Quand la cour y alla loger, + peu de temps après la mort du feu Roi, on fit mettre: + _Palais-Royal_. Cela fut fort ridicule de changer cette + inscription. En 1647, madame d'Aiguillon prit son temps, et ayant + représenté le tort que cela faisoit à son oncle, on lui permit de + remettre: _Palais-Cardinal_. Le peuple disoit que c'étoit que la + Reine l'avoit donné au cardinal Mazarin. (T.) + + [531] Honoré Barentin, maître de la chambre aux deniers. Voyez + _la Chasse aux larrons_, par Jean Bourgoin, sans date, in-8°, p. + 88. Cest un livre curieux, écrit sous le règne de Louis XIII, où + l'on voit les commencements de bien des gens devenus depuis de + grands personnages. + +A Ruel, pour parler tout de suite de ses bâtiments, on ne trouvera pas +non plus grand'chose, mais il tenoit à être près de Saint-Germain. +Pour la Sorbonne, c'est sans doute une belle pièce, mais sa nièce ne +fait point relever l'autel, quoiqu'elle y soit obligée, aussi bien +qu'à faire faire son tombeau[532]. + + [532] L'église de la Sorbonne a depuis été ornée du mausolée du + cardinal de Richelieu, par Girardin. Ce bel ouvrage, conservé + pendant la révolution au Musée des Petits-Augustins, par les + soins de M. Alexandre Le Noir, a été replacé dans la Sorbonne, + quand cette église restaurée a été rendue au culte pour quelques + années. + +Le Père Caussin, jésuite, qui avoit eu la place du Père Arnoux, +s'avisa de faire une cabale contre le cardinal avec La Fayette, fille +de la Reine, dont le Roi étoit amoureux à sa mode. M. de Limoges, +oncle de la demoiselle, y entroit aussi; et madame de Senecey, qui +étoit sa bonne amie, en fut chassée, et La Fayette se fit religieuse. +Voici comme cela se découvrit: + +M. d'Angoulême, alors veuf (c'est le bâtard de Charles IX), étoit allé +prier le cardinal de souffrir qu'une Ventadour, abbesse de...[533] en +basse Normandie, à qui le cardinal avoit fait ôter son abbaye pour des +libelles qu'elle avoit faits contre lui[534], pût être reçue dans +quelque religion à Paris, afin qu'elle ne fût pas sur le pavé. Le +cardinal le lui accorda. En s'en retournant, il fut aux Jésuites de la +rue Saint-Antoine, où le Père Caussin lui dit que le Roi, touché de +compassion pour son peuple, avoit résolu de chasser le cardinal de +Richelieu; que c'étoit le plus scélérat des humains, et qu'il avait +jeté les yeux sur lui pour le faire cardinal, et le mettre en la place +de l'autre. Voyez l'homme de bien qu'il prenoit. Le bon homme, qui +connoissoit bien le Roi, remercia le Père Caussin. Il part, et se met +à rêver à ce qu'il avoit à faire. Il conclut de parler sur l'heure à +M. de Chavigny. Chavigny l'embrasse, et lui dit: «Vous nous donnez la +vie! il y a six mois qu'on ne peut deviner ce qu'a le Roi.» + + [533] Le nom est resté en blanc au manuscrit; ce doit être Marie + de Levis, abbesse d'Avenai, puis de Saint-Pierre de Lyon, fille + de Anne de Levis, duc de Ventadour. + + [534] J'ai appris que ce qui donna le plus occasion à la réforme + de quelques monastères de dames, fut la folie d'une madame + Frontenac, fille de M. de Frontenac, premier maître d'hôtel, + religieuse à Poissy, qui, non contente de faire l'amour, s'avisa, + avec cinq autres religieuses et leurs six galants, de venir + danser une entrée de ballet à Saint-Germain devant le Roi. On + crut d'abord que ce ballet venoit de Paris; mais dès le lendemain + on sut l'affaire, et le jour même les six religieuses furent + envoyées en exil. Avant cela elles avoient chacune leur logement + à part et leur jardin, et mangeoient en leur particulier si elles + vouloient. Elles ne purent jamais obtenir de la prieure qu'elle + leur pardonnât et les reçût à faire pénitence, disant qu'elles + gâteroient les autres. (T.). + +Chavigny, sans attendre davantage, court vite à Ruel. Le lendemain M. +d'Angoulême s'y rend, et ils vont tous ensemble trouver le Roi. Le +cardinal, en riant, dit: «Sire, voyez ce méchant, ce perfide, ce +scélérat; il faut mettre M. d'Angoulême en sa place.» Le Roi se mit à +rire avec eux, mais du bout des dents, et dit: «Il y a quelque temps +que je m'aperçois que le pauvre Père Caussin s'affoiblit.» M. le comte +d'Alais[535] eut pour cela le gouvernement de Provence. + + [535] Louis de Valois, comte de Lauraguais, d'Alais, etc., duc + d'Angoulême après son père, obtint en 1637 la charge de colonel + général de la cavalerie légère, et le gouvernement de Provence. + +Un peu après cela, comme M. d'Angoulême couroit un daim avec le Roi +dans le bois de Vincennes, le Roi lui dit: «Bon homme, voyez-vous ce +donjon? il n'a pas tenu à M. le cardinal qu'on ne vous y ait mis.--Par +le corps-dieu, Sire, dit le bon homme, je l'avois donc mérité, car il +ne vous l'auroit pas conseillé autrement.» + +Le Père Caussin est mort d'une bizarre manière[536]. Il se mêloit +d'astrologie et trouva qu'il devoit mourir un certain jour; et ce +jour-là, sans autre mal, il se met en son lit et meurt. La Reine-mère +croyoit aussi très fort aux prédictions, et elle pensa enrager quand +on l'assura que le cardinal prospéreroit et vivroit long-temps. La +Reine-mère croyoit aussi que ces grosses mouches qui bourdonnent +entendent ce qu'on dit et le vont redire, et quand elle en voyoit +quelques-unes, elle ne disoit plus rien de secret. + + [536] Le Père Caussin fut exilé à Quimper-Corentin. (Voyez + l'_Histoire du ministère du cardinal Richelieu_, par M. Jay, tom. + 2, pag. 71 et suiv.) On trouve dans le même volume, pag. 307, une + lettre très-curieuse du Père Caussin à madame Louise-Angélique de + La Fayette, qui contient le récit des circonstances qui avoient + déterminé celle-ci à se faire religieuse. + +Hocquincourt le père, grand-prévôt, ayant demandé à être chevalier de +l'Ordre, le cardinal lui dit: «Vraiment, voilà une belle +dignité!--C'est cependant cette dignité qui fait votre père +chevalier.--Il n'en fut pas mieux à la cour pour cela.» + +Le cabinet assurément donnoit de l'exercice au cardinal, aussi +dépensoit-il fort en espions. Le Roi étoit foible et n'osoit rien +faire de lui-même. Une fois on trouva qu'il avoit été bien hardi de +donner un évêché. Ce fut celui du Mans, vacant par la mort d'un +Lavardin. Le Roi le sut avant que le cardinal en eût eu avis, et dit à +un de ses aumôniers nommé La Ferté qu'il le lui donnoit. La Ferté alla +trouver le cardinal, et lui dit en tremblant que le Roi lui avoit +donné l'évêché du Mans sans qu'il le lui eût demandé. «Oh! voire! dit +le Cardinal, le Roi vous a donné l'évêché du Mans, il y a grande +apparence à cela.» Ce garçon croyoit qu'on le lui ôteroit, et qu'on +lui donneroit quelque petite chose en place. Mais le Roi dit au +cardinal, la première fois qu'il le vit: «J'ai donné l'évêché du Mans +à La Ferté.» Le cardinal, voyant cela, porta ce respect au Roi que de +ne pas défaire ce qu'il avoit fait. La Ferté étoit fils d'un +conseiller de Rouen, qui ne le put pas faire conseiller d'église dans +son parlement, car il étoit cadet. A Paris, il trouva une charge +d'aumônier pour vingt mille livres. Le père, quoiqu'assez mal +intentionné pour lui, y consentit. Une soeur qu'il avoit à Paris le +nourrissoit. Il se rendit fort assidu, et le Roi l'aimoit sans le +témoigner. + +La première conquête qu'on fit en Flandre, ce fut celle de +Hesdin[537]. Le grand-maître de La Meilleraye commandoit une attaque, +et Lambert l'autre; Lambert avoit un ingénieur qui avoit servi les +États: cet homme fit les choses dans l'ordre et comme il falloit +faire. Le grand-maître ne voulut pas avoir la patience. Il fit tuer +bien des gens et avançoit moins que l'autre. Il envoie quérir cet +ingénieur. «Combien me demandez-vous de jours?--Monsieur, ni plus ni +moins qu'à l'autre attaque. Il faut tant de temps pour passer le +fossé.» Il fallut, afin que le grand-maître eût l'honneur de la prise, +et qu'on le fît maréchal de France sur la brèche, retarder l'attaque +de Lambert[538]. Ce fut là que le grand-maître, dans une disette +d'argent, proposa au cardinal de faire quatre autres intendants des +finances à deux cent mille livres pièce. Le cardinal lui dit: +«Monsieur le grand-maître, si on vous disoit: Vous avez un +maître-d'hôtel qui vous vole, mais vous êtes trop grand seigneur pour +n'être volé que par un homme, prenez-en encore quatre; le +feriez-vous?» Une autre fois il lui dit, du temps que Laffemas faisoit +la charge de lieutenant civil par commission, qu'il connoissoit un +homme qui donneroit huit cent mille livres de cette charge. «Ne me le +nommez pas, dit le cardinal, il faut que ce soit un voleur.» + + [537] En 1639. + + [538] Au sujet de ce siége d'Hesdin, je me rappelle qu'un baron + de Languedoc dont j'ai oublié le nom, parent de madame de Cavoye, + avoit trouvé une sorte de boulets creux qu'on emplissoit de + poudre à canon, et qui, avec une certaine mèche qui s'allumoit + quand on tiroit, crevoit en terre et faisoit quasi autant d'effet + qu'une mine. Le feu Roi Louis XIII en fit l'épreuve à Versailles, + où on fit construire exprès une demi-lune de terre. Saint-Aoust, + lieutenant-général de l'artillerie, envoya par malice de méchante + poudre; le baron s'en plaignit, le Roi se fâcha. Saint-Aoust vint + et en apporta de la bonne. L'effet fut grand; le Roi présenta le + baron au cardinal à Ruel; le cardinal feignit d'en être ravi; + mais à cause que cela étoit un grand profit à l'artillerie, en + réduisant l'équipage au quart des charrettes, il fit si bien + qu'on ordonna à cet homme de se retirer. Rien n'étoit plus utile + pour les ouvrages de terre. (T.)--On attribue l'invention de la + bombe à un ingénieur italien qui s'en servit contre la ville de + Berg-op-Zoom; cependant, selon quelques historiens, des bombes + furent employées en 1495 à l'attaque d'une forteresse du royaume + de Naples; selon d'autres le comte de Mansfeld lança les + premières bombes en 1588 dans Walhtendonck, ville de Gueldre. Les + bombes furent employées pour la première fois en France au siége + de Mézières en 1521; le maréchal de la Force s'en servit en 1634, + au siége de la Motte, sous Louis XIII. (_Mémorial portatif de + chronologie_; Paris, 1829, t. 1, p. 476.) + +Hesdin se rendit huit jours plus tôt qu'il n'auroit fait, à cause +d'une lettre en chiffres qu'on intercepta, par laquelle ceux de dedans +demandaient secours. Rossignol la déchiffra et fit réponse en même +chiffre, au nom du cardinal infant, qu'on ne les pouvoit secourir, et +qu'ils traitassent. + +Ce Rossignol étoit un pauvre garçon d'Alby, qui n'étoit pas mal habile +à déchiffrer. Le cardinal le gardoit bien autant pour faire peur aux +gens que pour autre chose. Il a fait fortune, et est aujourd'hui +maître des comptes à Poitiers. Il étoit devenu dévot jusqu'à se donner +la discipline. En 1653, il reçut quatorze mille écus pour trois ans de +pension. Le cardinal Mazarin a cru qu'il lui étoit utile pour les +chiffres mentaux. Ni lui ni tête d'homme ne les savoit déchiffrer que +par hasard. On dit qu'il n'en a jamais déchiffré qu'un. Au reste, +c'était une pauvre espèce d'homme. Il comptoit familièrement au +cardinal de Richelieu les honneurs qu'on lui avoit faits à Alby: +«Monseigneur, disoit-il, ils n'osoient m'approcher. Ils me regardoient +comme un favori, moi je vivois avec eux comme auparavant. Ils étoient +tout étonnés de ma civilité.» Le cardinal levoit les épaules, et dit à +Desmarest, après que l'autre fut sorti: «Je vous prie, tirez-lui les +vers du nez.» Desmarest l'accoste et lui dit: «Vous en avez tantôt +bien donné à garder à Monseigneur.--Pardieu, dit Rossignol, point du +tout, je ne lui en ai pas dit la moitié, mais je vous veux tout conter +à vous.» Là-dessus, il hable tout son soûl. «Mais il faut, +ajouta-t-il, que je vous dise quelques-uns de mes bons mots. Il y +avoit un juge qui n'osoit quasi m'approcher; je l'embrasse, et lui dis +en riant: Souvenez-vous de l'Albergat.» C'étoit un cabaret où ils +avoient bu ensemble. + +Quand le duc de Lorraine manqua au traité qu'il avoit fait à +Saint-Germain avec le Roi, le cardinal, pour consoler Sa Majesté par +quelque épargne, car rien ne le consoloit tant, se doutant que dix +mille pistoles que le duc avoit reçues étoient encore à Paris, mit le +commissaire Coiffier en quête et lui en promit six cents. Coiffier, +par hasard, connoissoit un Lorrain qui étoit assez bien avec le duc; +il va chez cet homme, et lui dit: «On veut vous arrêter pour telle +chose.» Le Lorrain lui avoue qu'il avoit cet argent: «Eh bien! +donnez-le-moi, et on ne vous arrêtera pas, je vous en donne ma +parole.» Le Lorrain le lui donne; Coiffier le porte au cardinal, et le +cardinal au Roi. Les six cents pistoles promises furent payées. Le +cardinal tenoit parole; on le verra en ce que je vais conter. Il y +avoit un ingénieur nommé de Meuves, qui, un jour, avoit dit +étourdiment: «Il ne faut qu'acheter deux maisons vis-à-vis dans la rue +Saint-Honoré, et par-dessous la rue faire une mine et y mettre le feu +quand le cardinal passera.» Jugez si cela est fort faisable. Le +cardinal a avis de cela et que cet homme avoit un secret pour rompre +le fer avec une certaine liqueur. Cela lui fait peur, il résout de se +défaire de cet homme. Ce de Meuves avoit entrée à l'Arsenal, et le +grand-maître prétendoit tirer de grands avantages de ce secret en +surprenant des villes où il y a des grilles de fer pour donner passage +à quelque ruisseau. Un soir, cet homme avoit promis à quelqu'un +d'aller coucher à Saint-Cloud; il étoit tard; il s'avise d'aller +rompre la chaîne de quelque bateau avec sa drogue, prend son laquais +avec un flambeau allumé pour passer sous les ponts. Cette même nuit-là +le feu se prit au Pont-au-Change. Voilà un beau prétexte. On accuse de +Meuves d'y avoir mis le feu et par malice. Le cardinal nomme pour chef +de ses commissaires (tous conseillers au Châtelet qui jugent +prévôtalement les incendiaires), M. de Cordes, un homme qui a mérité +qu'on écrivît sa vie[539], afin que ce juge incorruptible ne +l'emportant pas sur les autres, on pût dire cependant: «Il a été +condamné par M. de Cordes.» Le cardinal songea à avoir le secret. Il +envoie quérir le clerc de M. de Cordes, nommé de Nieslé, de qui nous +tenons cette histoire. De Nieslé lui apporta de la drogue, car on en +avoit trouvé chez de Meuves, quand on le prit. Le cardinal en voulut +voir l'expérience. On en frotta les fiches d'une armoire. Au bout d'un +demi-quart d'heure, les ais tombent à terre. Le cardinal voyant cela, +ne s'obstina plus à vouloir avoir ce secret comme il avoit fait, +«parce, dit il, qu'il n'y auroit plus rien de sûr.» Avant cela, il +l'avoit fait demander à de Meuves, qui répondit qu'il ne le donneroit +point, si on ne lui promettait la vie. «Je ne la lui promettrai point, +dit le cardinal; car il lui faudroit tenir parole, et je veux qu'il +meure.» En effet, il fut pendu. Voyez le plaisant scrupule! il ne veut +pas manquer de parole, et fait mourir un innocent. Un politique, ou +plutôt un tyran comme lui, regarde que manquer de parole décrie, au +lieu que peu de gens sauront qu'on a fait mourir cet homme injustement +par ambition. + + [539] Elle a été publiée sous ce titre: _L'Idée d'un bon + magistrat en la vie et en la mort de M. de Cordes, conseiller au + Châtelet de Paris_, par A.G.E.D.V. (Antoine Godeau, évêque de + Vence, Paris, 1645, in-12.) Il s'appeloit Denis de Cordes; il + mourut en novembre 1642, et fut enterré à Saint-Méry. + +Le cardinal vouloit accommoder les religions, et méditoit cela de +longue main. Il avoit déjà corrompu quelques ministres en Languedoc: +ceux qui étoient mariés, avec de l'argent, et ceux qui ne l'étoient +pas, en leur promettant des bénéfices. Il avoit dessein de faire faire +une conférence, et d'y faire députer ceux qu'il avoit gagnés, qui, +donnant les mains, engageroient le reste à faire de même. En cette +intention, il jette les yeux sur l'abbé de Saint-Cyran, homme de +grande réputation et de grande probité, pour le faire le chef des +docteurs qui disputeroient contre les ministres. Saint-Cyran lui dit +qu'il lui avoit fait beaucoup d'honneur de le croire digne d'être à la +tête de tant d'habiles gens, mais qu'il étoit obligé en conscience de +lui dire que ce n'étoit point la voie du Saint-Esprit, que c'étoit +plutôt la voie de la chair et du sang, et qu'il ne falloit convertir +les hérétiques que par les bons exemples qu'on leur donneroit. Le +cardinal ne goûta nullement cette remontrance, et ce fut la véritable +cause de la prison de Saint-Cyran[540]. + + [540] Jean Duvergier de Haurane, abbé de Saint-Cyran, fut mis à + la Bastille le 14 mai 1638, et il mourut en 1643, peu de temps + après être sorti de prison. Sa captivité fut généralement + attribuée à ce qu'il n'avoit pas voulu opiner pour la nullité du + mariage de Gaston avec Marguerite de Lorraine. + +En Languedoc, le cardinal envoya quérir un des ministres de +Montpellier, nommé Le Fauscheur, natif de Genève. Il vouloit le gagner +à cause de sa réputation. Il lui envoya dix mille francs. Ce bon homme +fut fort surpris. «Hé! pourquoi m'envoyer cela? dit-il à celui qui le +lui apportoit.--M. le cardinal, dit cet homme, vous prie de prendre +cette somme comme un bienfait du Roi.» Le Fauscheur n'y voulut point +entendre. Le cardinal le trouva mauvais, et le pauvre ministre fut +interdit fort long-temps, jusqu'à ce qu'il eût permission de prêcher à +Paris. Un de ses confrères, nommé Mestrezat, rapporta dix mille écus +aux héritiers d'un homme qui les lui avoit donnés en dépôt, sans +qu'eux ni qui que ce soit au monde en sût rien. + +Le cardinal a eu quelquefois bien autant de bonheur que de science, +car, après avoir poussé M. le comte de Soissons à bout[541], il lui +oppose à la vérité un bon chef, mais une très-foible armée. Lamboy +n'eut pas de peine à défaire le maréchal de Châtillon. En conscience, +n'importoit-il pas au moins autant au cardinal que le grand-maître eût +la gloire de prendre Aire, que de battre M. le comte? On a cru sur +cela qu'il étoit assuré de le faire tuer dans le combat. C'est une +chanson, cela se seroit découvert avec le temps. Tout le monde croit +que M. le comte, en voulant lever sa visière avec le bout de son +pistolet, se tua lui-même[542]; et s'il ne se fût point tué, où en +étoit l'éminentissime? Toute la Champagne, dont M. le comte étoit +gouverneur, eût ouvert les portes aux victorieux. Tous les malcontents +se fussent joints à lui; le Roi même eût peut-être été bien aise de se +défaire d'un ministre qui lui étoit à charge, et qu'il craignoit. +Quand on apprit la nouvelle de la défaite de M. de Châtillon, le +cardinal fut cinq heures de temps au désespoir. Il envoya ordre au +maréchal de La Meilleraye de laisser l'armée au maréchal de Guiche, et +de l'aller trouver avec son régiment de cavalerie, celui de La +Meilleraye, et ne se remit que quand on lui vint dire la mort de M. le +comte. M. le comte avoit mis dans ses enseignes: _Pour le Roi, contre +le cardinal_; M. de Bouillon: _Ami du Roi, ennemi du cardinal_; M. de +Guise, une chaise renversée et un chapeau rouge dessous, avec ces +mots: _Deposuit potestatem de sede_. Depuis, le maréchal fut +contremandé. Dans ce combat, le marquis de Praslin, fils du maréchal, +eut cent coups après sa mort. On croit qu'il avoit donné parole à M. +le comte, et puis lui avoit manqué; c'étoit un homme de service, mais +un méchant homme. Il avoit fait long-temps l'impie; et pour se +remettre en bonne réputation de ce côté-là, il feignit une +apparition. Mais le cardinal de Richelieu s'en moqua[543]. M. de +Bouillon, après cela, fit une paix de pair à pair avec le Roi. Le +cardinal, en achevant le traité, dit: «Il y a encore une condition à +ajouter, c'est que M. de Bouillon croira que je suis son très-humble +serviteur.» Après cela, M. de Bouillon se va sottement engager avec M. +d'Orléans et M. Le Grand. Son père lui avoit tant recommandé de se +tenir dans son petit corps-de-garde, et il va cabaler quand il +commande en Piémont. On le prit à la tête de son armée, et sa femme +fut contrainte de rendre Sédan pour lui sauver la vie. Il ne témoigna +pas grande constance dans la prison. + + [541] Saint-Ibal a été cause du malheur de M. le comte, car il + lui mit dans la tête de faire le fier et de terrasser le + cardinal. (T.) + + [542] Le prince de Simmeren, de la maison palatine, étoit à + Sédan, lorsque M. le comte s'y retira. Étant retourné en son + pays, quand la bataille de Sédan fut donnée, il écrivit naïvement + cette lettre à M. le comte de Soissons: «Le bruit court ici que + vous avez gagné la bataille, mais que vous y avez été tué. + Mandez-moi ce qui en est, car je serois très-fâché de votre + mort.» M. le comte de Roussi m'a dit avoir vu la lettre. (T.) + + [543] Cela me fait souvenir d'un savant médecin de la Faculté, + nommé Patin, qui tout de même a feint qu'un de ses malades à qui + il fit promettre à l'article de la mort de lui venir dire s'il y + avoit un purgatoire, lui étoit apparu un matin, mais sans lui + rien dire, car ces gens qui reviennent de l'autre monde ne + parlent jamais. (T.) + +Le cardinal, mal informé de la disposition où étoient les Catalans, +leur donna la carte blanche au lieu qu'eux la lui eussent donnée; car +ils étoient résolus d'appeler le Turc, s'il faut ainsi dire, plutôt +que se soumettre à l'Espagne. Cette faute a horriblement coûté à la +France, car la Catalogne a tiré bien de l'argent. On a payé tout comme +dans une hôtellerie, et cette principauté, par conséquent l'Espagne, +s'enrichissoit à nos dépens. + +Le cardinal étoit rude à ses gens, et toujours en mauvaise humeur; il +a, dit-on, frappé quelquefois Cavoye, son capitaine des gardes, et +autres, transporté de colère. On raconte que le Mazarin en a fait +autant à Noailles quand celui-ci étoit son capitaine des gardes. + +La Rivière, qui est mort évêque de Langres, disoit que le cardinal de +Richelieu étoit sujet à battre les gens, qu'il a plus d'une fois battu +le chancelier Séguier et Bullion. Un jour que ce surintendant des +finances se refusoit de signer une chose qui suffisoit pour lui faire +son procès, il prit les tenailles du feu, et lui serroit le cou en lui +disant: «Petit ladre, je t'étranglerai.» Et l'autre répondit: +«Etranglez, je n'en ferai rien.» Enfin il le lâcha, et le lendemain +Bullion, à la persuasion de ses amis, qui lui remontrèrent qu'il étoit +perdu, signa tout ce que le cardinal voulut. + +Le cardinal étoit avare; ce n'est pas qu'il ne fît bien de la dépense, +mais il aimoit le bien. M. de Créqui ayant été tué d'un coup de canon +en Italie, il alla voir ses tableaux, prit tout le meilleur au prix de +l'inventaire, et n'en a jamais payé un sol. Il fit pis, car Gilliers, +intendant de M. de Créqui, lui en ayant apporté trois des siens par +son ordre, et lui en ayant présenté un qu'il le prioit d'accepter, le +cardinal dit: «Je les veux tous trois,» et les doit encore. + +Il ne payoit guère mieux les demoiselles que les tableaux. Marion de +l'Orme alla deux fois chez lui. A la première visite, il la reçut en +habit de satin gris de lin, en broderie d'or et d'argent, botté et +avec des plumes. Elle a dit que cette barbe en pointe et ces cheveux +au-dessus de l'oreille faisoient le plus plaisant effet du monde. J'ai +ouï dire qu'une autre fois elle y entra en homme: on dit que c'étoit +en courrier; elle-même l'a conté. Après ces deux visites, il lui fit +présenter cent pistoles par Des Bournais, son valet-de-chambre, qui +avoit fait le m......... Elle les jeta, et se moqua du cardinal. On +l'a vu plusieurs fois avec des mouches, mais il n'en mettoit pas pour +une. Une fois il voulut débaucher la princesse Marie, aujourd'hui la +reine de Pologne. Elle lui avoit envoyé demander audience. Il se tint +au lit; on la fit entrer toute seule, et le capitaine des gardes fit +sortir tout le monde. «Monsieur, lui dit-elle, j'étois venue pour...» +Il l'interrompit: «Madame, lui dit-il, je vous promets toute chose, je +ne veux point savoir ce que c'est. Mais, madame, que vous voilà +propre! jamais vous ne fûtes si bien! Pour moi, j'ai toujours eu une +l'inclination particulière à vous servir.» En disant cela, il lui +prend la main... Elle la retire, et lui veut conter son affaire. Il +recommence, et lui veut prendre encore la main. Elle se lève, et s'en +va. Pour madame d'Aiguillon et madame de Chaulnes, nous dirons cela +ensuite quand nous viendrons à l'_Historiette_ de madame d'Aiguillon. +Le cardinal aimoit les femmes; mais il craignoit le Roi, qui étoit +médisant. + +M. de Chavigny délibéra de faire appeler l'hôtel de Saint-Paul l'hôtel +de Bouteiller, et de le mettre sur la porte. Le cardinal de Richelieu +s'en moqua, et lui dit: «Tous les Suisses y voudront aller boire: ils +liront l'_hôtel de la bouteille_.» L'archevêque de Tours signoit +toujours Le Bouteiller; il prétendoit venir des comtes de Senlis. Dans +la vérité, ils sont venus d'un paysan de Touraine qui se transplanta à +Angoulême; son fils eut quelque charge. Du côté des femmes, ils +viennent de Ravaillac, c'est-à-dire d'une soeur de Ravaillac: au moins +en sont-ils bien proches. Le père de l'archevêque et du surintendant +étoit avocat à Paris, et avoit écrit l'histoire de Marthe +Brossier[544], cette fille qui faisoit la possédée; ils l'ont +supprimée autant qu'ils ont pu. + + [544] Marthe Brossier étoit fille d'un tisserand de Romorantin; + elle fut renvoyée dans son pays par arrêt du 23 juin 1599, avec + défense d'en sortir. _Le Discours véritable sur le fait de Marthe + Brossier_, Paris, 1599, in-8º, a été attribué au médecin + Marescot. (Voyez la _Biographie universelle_.) Il paroîtroit, + d'après Tallemant, que cet ouvrage pourroit être de Le + Bouthilier. + +Le cardinal railloit quelquefois assez fortement et sans grand +fondement. Durant le siége d'Arras, il m'arriva d'écrire une épître en +vers au petit Quillet[545], médecin du maréchal d'Estrées. Il étoit +alors à la cour d'Amiens pour cette belle guerre de Parme. Le paquet +étoit adressé chez Bautru, ami de Quillet. Par hasard on le porta à +Nogent, son frère, qui voulut avoir le plaisir de l'ouvrir, puisqu'il +lui avoit coûté un quart d'écu, car c'est le plus avare des humains. +Nogent porta cette bagatelle chez le cardinal pour l'en faire rire. +Son Eminence prit occasion de railler, à cause qu'il y avoit quelques +endroits qui pouvoient convenir à M. de Bullion[546], qui étoit, aussi +bien que Quillet, petit, gros, rouge, et aimant la bonne chère. Il +prit occasion de railler Senectère, qui étoit le courtisan de Bullion; +et Senectère lui ayant remontré que le nom de Quillet y étoit: +«Qu'importe, dit-il, que ce soit pour M. de Bullion ou pour le médecin +de votre ami? c'est à vous à faire faire réponse,» et lui mit la +lettre entre les mains. Il la rendit depuis à Quillet, et lui dit d'un +air fort chagrin, car il avoit peur que Bullion ne le sût, qu'il +recommandât bien à ses amis de n'écrire jamais au lieu où seroit la +cour des choses qui pussent s'appliquer à plusieurs personnes. Si mon +père eût su cela, et qu'après il lui fût arrivé quelque désordre dans +ses affaires, il m'eût voulu faire accroire que ma poésie en eût été +cause. + + [545] Claude Quillet, l'un de nos meilleurs poètes latins + modernes, auteur du poème de _la Callipédie_. Il mourut en + septembre 1661. + + [546] On appeloit Bullion _le Gros Guillaume raccourci_. Les gens + de lettres le haïssoient, car il faisoit profession de les + mépriser. (T.) + +En ce temps-là le cardinal dit en riant à Quillet, qui est de Chinon: +«Voyez-vous ce petit homme-là? il est parent de Rabelais, et médecin +comme lui.--Je n'ai pas l'honneur, dit Quillet, d'être parent de +Rabelais.--Mais, ajouta le cardinal, vous ne nierez pas que vous ne +soyez du même pays que Rabelais.--J'avoue, monseigneur, que je suis du +pays de Rabelais, reprit Quillet, mais le pays de Rabelais a l'honneur +d'appartenir à Votre Eminence.» Cela étoit assez hardi; mais un M. +Mulot de Paris, qu'il avoit fait chanoine de la Sainte-Chapelle, lui +parloit bien encore plus hardiment. Il est vrai que le cardinal avoit +bien de l'obligation à cet homme; car lorsqu'il fut relégué à Avignon, +Mulot vendit tout ce qu'il avoit, et lui porta trois ou quatre mille +écus, dont il avoit fort grand besoin. Ce M. Mulot n'avoit rien tant à +contre-coeur que d'être appelé aumônier de Son Eminence. Une fois le +cardinal, pour se divertir, car il se chatouilloit souvent pour se +faire rire, fit semblant d'avoir reçu une lettre où il y avoit: _A +monsieur, monsieur Mulot, aumônier de Son Eminence_, et la lui donna. +Cela le mit en colère, et il dit tout haut que c'étoient des sots qui +avoient fait cela. «Ouais! dit le cardinal, et si c'était moi?--Quand +ce seroit vous, répondit Mulot, ce ne seroit pas la première sottise +que vous auriez faite.» Une autre fois il lui reprocha qu'il ne +croyoit point en Dieu, et qu'il s'en étoit confessé à lui. Le +cardinal fit mettre un jour des épines sous la selle de son cheval. Le +pauvre M. Mulot ne fut pas plus tôt dessus, que la selle pressant les +épines, le cheval se sentit piqué, et se mit à regimber d'une telle +force, que le bon chanoine se pensa rompre le col. Le cardinal rioit +comme un fou. Mulot trouve moyen de descendre, et s'en va à lui tout +bouillant de colère: «Vous êtes un méchant homme.--Taisez-vous, +taisez-vous, lui dit l'Eminence; je vous ferai pendre, vous révélez ma +confession.» Ce M. Mulot avoit un nez qui faisoit voir qu'il ne +haïssoit pas le vin. En effet, il l'aimoit tant, qu'il ne pouvoit +s'empêcher de faire une aigre réprimande à tous ceux qui n'en avoient +pas de bon; et quelquefois, quand il avoit dîné chez quelqu'un qui ne +lui avoit pas fait boire de bon vin, il faisoit venir les valets, et +leur disoit: «Or çà, n'êtes-vous pas bien malheureux de n'avertir pas +votre maître, qui peut-être ne s'y connoît pas, qu'il se fait tort de +n'avoir pas de bon vin à donner à ses amis?» Il avoit beaucoup +d'amitié pour madame de Rambouillet; et ayant découvert que M. de +Lizieux, quoiqu'il eût du bien de reste, jouissoit toujours d'une +petite terre qui lui avoit été donnée autrefois par le beau-père de +cette dame pour en jouir sa vie durant, il ne le pouvoit souffrir, et +à tout bout de champ il le lui vouloit aller dire; et toutes les fois +qu'il voyoit madame de Rambouillet, la première chose qu'il lui +disoit, c'étoit: «Madame, M. de Lizieux a-t-il rendu cette terre?» +Enfin il falloit que madame de Rambouillet se mît à genoux devant lui +pour obtenir qu'il n'en parleroit jamais. M. de Lizieux avoit oublié +d'où lui venoit cette terre, ou, pour mieux dire, il avoit oublié +qu'il l'avoit. Jamais homme n'a moins su ses affaires que celui-là. + +Le cardinal avoit deux petits pages, dont l'un s'appeloit Meniquet, et +l'autre Saint.... J'ai oublié le nom de ce saint-là. Ils rencontroient +admirablement à faire des équivoques sur-le-champ. Le cardinal s'en +divertissoit. Un jour M. de Lansac entre; Son Eminence dit: «Meniquet, +une équivoque sur M. de Lansac.--Monseigneur, il me faut une pistole, +sans cela je ne saurois équivoquer.--Comment, une pistole? dit le +cardinal.--Oui, monseigneur, il m'en faut une, et si je n'équivoque +bien, je me soumets à avoir le fouet...» Le cardinal lui en donne donc +une. Le petit page la met dans sa poche et dit: «_Pistole Lansac_» +(pistole en sac). Le cardinal la trouva si plaisante qu'il lui en fit +donner dix. + +On a remarqué que le cardinal de Richelieu avoit puni fort sévèrement +la sédition des _pieds-nus_ en Normandie, parce que cette province a +eu des souverains autrefois, qu'elle le porte plus haut qu'une autre +province, qu'elle est voisine des Anglois, et qu'elle a peut-être +encore quelque inclination à avoir un duc. + +On a remarqué aussi que ce fut une grande bévue que de défendre de +peser les pistoles, car on rogna si bien qu'elles ne pesoient plus que +six livres, et que le Roi se ruinoit quand il fallut porter de l'or +hors de France; enfin cela fit ouvrir les yeux au cardinal. Il est +vrai qu'il prit le chemin qu'il falloit pour arrêter ce désordre, car +il les décria tout d'un coup. Il fallut après tirer parti des +rogneurs. Montauron en donnoit tant au Roi et les faisoit condamner à +la plus grosse somme qu'il pouvoit. Il y en avoit tant que toute la +corde du royaume n'eût pas suffi pour les pendre. Quelques +particuliers du conseil, qui avoient de l'or léger, furent cause qu'on +donna ce ridicule arrêt qui défendoit de peser les pistoles. Cela +obligea à faire les louis d'or[547]. + + [547] Voyez _le Traité historique des monnoies de France_ de Le + Blanc; Amsterdam, 1692, p. 298 et suiv. + +Le cardinal de Richelieu ayant harangué au parlement en présence du +Roi, sa harangue, qui fut assez longue, fit bien du bruit, à cause de +l'orateur probablement, car au fond ce n'étoit pas grand'chose[548]. +On parla de la faire imprimer. Il pria le cardinal de La Valette +d'assembler quelques personnes intelligentes. Ce fut chez Bautru. M. +Godeau, M. Chapelain, M. Gombauld, M. Guyet, M. Desmarest que Bautru y +mit de son chef, en étoient. On la lut fort exactement, car le +cardinal le souhaitoit. Ils furent depuis dix heures du matin jusqu'au +soir à ne marquer que le plus gros; dès qu'il sut qu'on avoit été si +long-temps à l'examiner, il rengaîna et ne pensa plus à la faire +imprimer. Bautru ne fut pas d'avis qu'on lui montrât les marques qu'on +avoit faites, car il y en avoit trop, et cela l'auroit fâché. Elle +étoit pleine de fautes contre la langue, aussi bien que son Catéchisme +ou Instruction chrétienne[549]. Il voyoit bien les choses, mais il ne +les entendoit pas bien. A parler succinctement, il étoit admirable et +délicat. Il n'y a que l'_Instruction des curés_ qui soit de lui; +encore a-t-il pris des uns et des autres; pour le reste, la matière +est de Lescot, et le françois de Desmarest[550]. Il avoit fait une +comédie qui étoit fort ridicule, et il la vouloit faire jouer. Madame +d'Aiguillon et le maréchal de La Meilleraye firent agir Boisrobert +pour l'en détourner. Le pauvre homme en fut disgracié quinze jours. +Desmarest avoit des peines enragées avec lui. Il falloit se servir de +ses pensées ou du moins les déguiser. Depuis, il ne fut pas si docile; +il croyoit écrire mieux en prose que tout le reste du monde, mais il +ne faisoit état que des vers. Il a écrit en un endroit de son +Catéchisme ces mots: «C'est comme qui entreprendroit d'entendre _le +More de Térence_ sans commentaire.» C'est signe qu'il avoit bien lu +Térence[551]. Il y a encore deux autres livres de lui; le premier +s'appelle _la Perfection du chrétien_[552]. Dans la préface il dit +qu'il a fait le livre pendant les désordres de Corbie. C'est une +vanité ridicule. Quand cela seroit, à quoi il n'y a nulle apparence, +car il n'en avoit pas le loisir et avoit assez d'autres choses dans la +tête, il ne faudroit pas le dire. M. Desmarest, par l'ordre de madame +d'Aiguillon, et M. de Chartres (Lescot), qui avoit été son confesseur, +ont un peu revu cet ouvrage. L'autre est intitulé: _Traité enseignant +la méthode la plus aisée et la plus assurée de convertir ceux qui se +sont séparés de l'Eglise_[553]. M. de Chartres et M. l'abbé de +Bourséis l'ont revu. Après eux, madame d'Aiguillon pria M. Chapelain +de refondre une Invocation à la Vierge: il le fit; mais elle n'y +changea rien par scrupule ou par vénération pour son oncle. Beaucoup +de gens croient que ce dernier ouvrage est de M. de Chartres, car le +style est assez conforme, autant qu'on en peut juger par un +échantillon, à l'approbation que ce prélat a mise au-devant du livre. +Le cardinal faisoit travailler plusieurs personnes aux matières, et +puis il les choisissoit, et choisissoit passablement bien. + + [548] Talon l'aîné, avocat-général, homme de petite cervelle, + alla sottement en présence du Roi au parlement louer le cardinal + de Richelieu par-dessus les maisons. En sortant le cardinal lui + dit: «Monsieur Talon, vous n'avez rien fait aujourd'hui, ni pour + vous ni pour moi.» (T.) + + [549] _Instruction du Chrétien._ La première édition de ce livre, + qui en compte au moins vingt-quatre, est de Poitiers, 1621, + in-8º. + + [550] Le Catéchisme a été corrigé depuis par Desmarest, qui l'a + mis en l'état où on le voit aujourd'hui. (T.) + + [551] Ce n'est pas dans son Catéchisme intitulé: _Instruction du + chrétien_, que le cardinal commit la singulière erreur que + Tallemant signale ici. C'est dans _les Principaux points de la + Foi catholique, défendus contre l'écrit adressé au Roi par les + ministres de Charenton_; Poitiers, 1617, in-8º. Il y traduit + _Terentianus Maurus_, qui est le nom d'un grammairien, par _le + Maure de Térence_, croyant que cet auteur avoit laissé une pièce + de ce titre dont il étoit question dans le passage qu'il avoit à + traduire. + + [552] Paris, 1646, in-4º. + + [553] Paris, 1651, in-folio. + +Une chose m'a encore surpris de cet homme, c'est qu'il n'avoit jamais +lu les Mémoires de Charles IX[554]. En voici une preuve convaincante. +Quelqu'un lui ayant parlé de _la Servitude volontaire_ d'Etienne de La +Boëtie, c'est un des Traités de ces Mémoires, et un Traité, pour dire +ce que j'en pense, qui n'est qu'une amplification de collége, et qui a +eu bien plus de réputation qu'il n'en mérite; il eut envie de voir +cette pièce: il envoie un de ses gentilshommes par toute la rue +Saint-Jacques demander _la Servitude volontaire_. Les libraires +disoient tous: «Nous ne savons ce que c'est.» Ils ne se ressouvenoient +point que cela étoit dans les Mémoires de Charles IX. Enfin le fils +de Blaise, un libraire assez célèbre, s'en ressouvint et le dit à son +père; et quand le gentilhomme repassa: «Monsieur, lui dit-il, il y a +un curieux qui a ce que vous cherchez, mais sans être relié, et il en +veut avoir cinq pistoles.--N'importe,» dit le gentilhomme. Le galant +sort par la porte de derrière et revient avec les cahiers qu'il avoit +décousus, et eut les cinq pistoles. + + [554] _Mémoires de l'état de la France sous Charles_ IX. Le + _Traité de la servitude volontaire_ a été imprimé pour la + première fois, en 1578, dans le tome 3 de ce Recueil, folio 116. + +Le cardinal a aussi laissé des Mémoires pour écrire l'histoire de son +temps[555]. Madame d'Aiguillon s'informa depuis de madame de +Rambouillet, de qui elle se pouvoit servir pour écrire cette histoire. +Madame de Rambouillet en voulut avoir l'avis de M. de Vaugelas, qui +lui nomma M. d'Ablancourt et M. Patru. Elle ne voulut pas du premier à +cause de sa religion. Pour Patru, à qui elle en fit parler par M. +Desmarest, il lui fit dire que, pour bien écrire cette histoire, il +falloit renoncer à toute autre chose; qu'ainsi, il seroit obligé de +quitter le palais; qu'elle lui fît donc donner un bénéfice de mille +écus de rente ou une somme une fois payée. Elle lui envoya offrir la +charge de lieutenant-général de Richelieu. Il lui répondit que pour +cent mille écus il ne quitteroit pas la conversation de ses amis de +Paris. Depuis, il m'a juré qu'il étoit ravi de n'avoir pas été pris au +mot, et qu'il auroit enragé d'être obligé de louer un tyran qui avoit +aboli toutes les lois et qui avoit mis la France sous un joug +insupportable. Il n'y a pas plus de quatre ans que M. de Montausier +croyoit avoir fait quelque chose pour faire avoir cet emploi à M. +d'Ablancourt, car madame Du Vignan, à qui lui et Chapelain en avoient +parlé par rencontre, s'en alla persuadée que la religion n'étoit +d'aucun obstacle à cela, et que madame d'Aiguillon ne pouvoit mieux +faire. Mais cela n'a rien produit, quoiqu'on l'en quittât pour deux +mille livres de pension. On a dit que l'évêque de Saint-Malo, Sancy, +travailloit à l'histoire sur les Mémoires du cardinal de Richelieu, +mais cela n'a point paru. Ce M. de Saint-Malo étoit ambassadeur à la +Porte. Son secrétaire, nommé Martin, trouva le moyen de faire échapper +des Sept-Tours de grands seigneurs polonais et une dame qui lui avoit +promis de l'épouser. Il se sauva avec eux. Sancy en eut cent coups de +latte sous la plante des pieds. Il n'étoit pas évêque alors. On +trouva, après la mort du cardinal, ce qu'on a appelé son _Journal_. Il +est imprimé. Là on voit que beaucoup de ceux qu'on croyoit ses ennemis +lui donnèrent des avis contre leurs propres amis. + + [555] On publia d'abord du cardinal l'_Histoire de la mère et du + fils_, qui fut mal à propos attribuée à Mézerai. Ce n'est qu'en + 1823 que M. Petitot donna, d'après le manuscrit du dépôt des + Affaires étrangères, les _Mémoires du cardinal de Richelieu_, + compris dans la deuxième série des _Mémoires relatifs à + l'histoire de France_. + +Pour l'Académie, que Saint-Germain appeloit assez plaisamment _la +volière de Psaphon_[556], je n'ai rien à ajouter à ce qu'en a dit M. +Pellisson dans l'_Histoire_ qu'il en a faite[557]. Je dirai seulement +que le cardinal étoit ravi quand on lui remettoit la décision de +quelque difficulté. Il en faisoit faire compliment aux académiciens, +et les prioit de lui en envoyer souvent de même. Mais son avarice en +ceci n'a-t-elle pas été ridicule? S'il eût donné à Vaugelas de quoi +subsister honorablement[558], sans s'occuper à autre chose qu'au +Dictionnaire, le Dictionnaire eût été fini de son vivant, car après on +en eût été quitte pour nommer des commissaires qui eussent revu chaque +lettre avec lui. Il eût fallu aussi payer ces commissaires. Mais cela +lui coûtoit-il rien? étoit-ce de son fonds qu'il payoit les gens? Cela +eût été utile et honorable à la France[559]. Il a négligé aussi de +faire un bâtiment pour cette pauvre Académie. + + [556] Psaphon, habitant de la Lybie, voulant être reconnu pour un + dieu, réunit un grand nombre d'oiseaux, et leur apprit à répéter: + _Psaphon est un grand dieu_. Leur éducation terminée, il les + rendit à la liberté, et les Lybiens, frappés de ce prodige, + décernèrent à Psaphon les honneurs divins. + + [557] La première édition de l'ouvrage de Pellisson parut en 1653 + (Paris, in-8º), sous le titre de _Relation contenant l'Histoire + de l'Académie françoise_. + + [558] Il rétablit la pension de Vaugelas, qui étoit de douze + cents écus; mais Vaugelas n'en fut point payé. (T.) + + [559] Il y avoit à Vitré, en Bretagne, un avocat peu employé, + nommé Des Vallées. Cet homme étoit si né aux langues, qu'en moins + de rien il les devinoit, en faisoit la syntaxe et le + dictionnaire. En cinq ou six leçons il montroit l'hébreu. Il + prétendoit avoir trouvé une langue-matrice qui lui faisoit + entendre toutes les autres. Le cardinal de Richelieu le fit venir + ici; mais Des Vallées se brouilla avec Demuys, le professeur en + langue hébraïque, et avec un autre; cet autre étoit peut-être + Sionita, cet homme du Liban, qui travailloit à sa Bible de + Legeay. Le Pailleur, qui étoit de ses amis, lui avoit demandé sur + toutes choses de ne les point choquer. Un jour que Le Pailleur, + en voyant quelques épreuves, demanda si cela étoit corrigé, Des + Vallées dit: «Voire, ce ne sont que des ignorants.» Demuys sut + cela, et le décria. Le cardinal vouloit cependant qu'il fît + imprimer ce qu'il savoit de cette langue-matrice: «Mais vous me + faites divulguer mon secret, donnez-moi donc de quoi vivre.» Le + cardinal le négligea, et le secret a été enterré avec Des + Vallées. (T.) + +Il étoit avide de louanges. On m'a assuré que dans une épître +liminaire d'un livre qu'on lui dédioit, il avoit rayé _héros_ pour +mettre _demi-dieu_. Une espèce de fou, nommé La Peyre, s'avisa de +mettre au-devant d'un livre un grand soleil, dans le milieu duquel le +cardinal étoit représenté. Il en sortoit quarante rayons, au bout +desquels étoient les noms des quarante académiciens. M. le chancelier, +comme le plus qualifié, avoit un rayon vert. Je pense que M. Servien, +alors secrétaire d'Etat, avoit l'autre; Bautru ensuite, et les autres +_au prorata_ de leurs qualités, pour user des termes du président de +La Vieuville. Il y mit Cherelles-Bautru, qui n'en étoit point, au lieu +du commissaire Hubert. C'étoit un Auvergnat qui a fait de ridicules +traités de chronologie. + +J'ai déjà dit que le cardinal n'aimoit que les vers. Un jour qu'il +étoit enfermé avec Desmarets, que Bautru avoit introduit chez lui, il +lui demanda: «A quoi pensez-vous que je prenne le plus du plaisir?--A +faire le bonheur de la France, lui répondit Desmarets.--Point du tout, +répliqua-t-il, c'est à faire des vers.» Il eut une jalousie enragée +contre _le Cid_, à cause que ses pièces des Cinq-Auteurs[560] +n'avoient pas trop bien réussi. Il ne faisoit que des tirades pour des +pièces de théâtre. Mais quand il travailloit, il ne donnoit audience à +personne. D'ailleurs, il ne vouloit pas qu'on le reprît. Une fois +L'Etoile, moins complaisant que les autres, lui dit le plus doucement +qu'il put qu'il y avoit quelque chose à refaire à un vers. Ce vers +n'avoit seulement que trois syllabes de plus qu'il ne lui falloit. «Là +là, monsieur de L'Etoile, lui dit-il, comme s'il eût été question +d'un édit, nous le ferons bien passer[561].» + + [560] Les pièces dont il fournissoit le sujet à Bois-Robert, + Colletet, L'Estoile, Corneille et Rotrou, à chacun desquels il + distribuoit un acte à faire, et que pour cette raison on appeloit + _les pièces des Cinq-Auteurs_. + + [561] Il avoit assez méchant goût. On lui a vu se faire rejouer + plus de trois fois une ridicule pièce en prose que La Serre avoit + faite. C'est _Thomas Morus_. En un endroit Anne de Boulen disoit + au roi Henri VIII, qui lui offroit une promesse de mariage: + «Sire, des promesses de mariage, les petites filles s'en + moquent.» En un autre, elle moralisoit sur la fragilité des + choses humaines, et disoit au Roi que le trône des rois étoit un + trône de paille: «C'est donc, disoit le Roi, de paille de + diamant.» On appelle une paille certaine marque dans les diamants + qui est un défaut. (T.) + +Il fit une fois un dessein de pièce de théâtre avec toutes les +pensées; il le donna à Boisrobert en présence de madame d'Aiguillon, +qui suivit Boisrobert quand il sortit, pour lui dire qu'il trouvât le +moyen d'empêcher que cela ne parût, car il n'y avoit rien de plus +ridicule. Boisrobert, quelques jours après, voulut prendre ses biais +pour cela. Le cardinal, qui s'en aperçut, dit: «Apportez une chaise à +Du Bois (je dirai pourquoi il l'appeloit ainsi), il veut prêcher.» M. +Chapelain après fit des remarques sur ce dessein par l'ordre du +cardinal. Elles étoient les plus douces qu'il se pouvoit. +L'Eminentissime déchire la pièce, puis il fit recoller les déchirures, +le tout dans son lit, la nuit, et enfin conclut de n'en plus parler. + +Pour l'ordinaire il traitoit les gens de lettres fort civilement. Il +ne voulut jamais se couvrir parce que Gombauld voulut demeurer +nu-tête; et mettant son chapeau sur la table, il dit: «Nous nous +incommoderons l'un et l'autre.» Cependant, regardez si cela s'accorde, +il s'assit, et le laissa lire une comédie tout de bout, sans +considérer que la bougie qui étoit sur la table, car c'étoit la nuit, +étoit plus basse que lui. Cela s'appelle obliger et désobliger en +même temps. Cela ne lui arrivoit guère. Vingt fois il a fait couvrir +et asseoir Desmarets dans un fauteuil comme lui, et vouloit qu'il ne +l'appelât que _monsieur_. + +On l'a pourtant loué de savoir obliger de bonne grâce quand il le +vouloit. Il avoit, à ce que dit La Ménardière, dessein de faire à +Paris un grand collége avec cent mille livres de rente, où il +prétendoit attirer les plus grands hommes du siècle. Là il y eût eu un +logement pour l'Académie, qui eût été la directrice de ce collége. +C'étoit à Narbonne, un peu devant sa mort, que La Ménardière dit qu'il +le fit venir sept ou huit fois pour lui en parler; et il avoit cela si +fort dans la tête, que, malgré son mal et toutes les affaires qu'il +avoit alors sur les épaules, il y pensoit fort souvent. Il avoit, +ajoute La Ménardière, déjà acheté quelque collége. Il laissa une assez +belle bibliothèque; mais l'avarice de madame d'Aiguillon, et le peu de +soin qu'elle en a eu, la laisse fort dépérir. Feu Tourville, +grand-maréchal-des-logis, quand le Roi alla loger au palais, voulut à +toute force en avoir la clef. Après on y trouva pour sept à huit mille +livres de livres à dire. Ce fat de La Serre y loge présentement, et y +a fait je ne sais quel taudis. + +Le cardinal faisoit écrire la nuit quand il se réveilloit. Pour cela +on lui donna un pauvre petit garçon de Nogent-le-Rotrou, nommé Chéret. +Ce garçon plut au cardinal, parce qu'il étoit secret et assidu. Il +arriva quelques années après qu'un certain homme ayant été mis à la +Bastille, Laffemas, qui fut commis pour l'interroger, trouva dans ses +papiers quatre lettres de Chéret, dans l'une desquelles il disoit à +cet homme: «Je ne puis vous aller trouver, car nous vivons ici dans +la plus étrange servitude du monde, et nous avons affaire au plus +grand tyran qui fut jamais.» Laffemas porte ces lettres au cardinal, +qui aussitôt fait appeler Chéret. «Chéret, lui dit-il, qu'aviez-vous +quand vous êtes venu à mon service?--Rien, monseigneur.--Ecrivez cela. +Qu'avez-vous maintenant?--Monseigneur, répondit le pauvre garçon bien +étonné, il faut que j'y pense un peu.--Y avez-vous pensé? dit le +cardinal après quelque temps.--Oui, monseigneur, j'ai tant en cela, +tant en telle chose, etc., etc.--Ecrivez.» Quand cela fut écrit: +«Est-ce tout?--Oui, monseigneur.--Vous oubliez, ajouta le cardinal, +une partie de cinquante mille livres.--Monseigneur, je n'ai pas touché +l'argent.--Je vous le ferai toucher; c'est moi qui vous ai fait faire +cette affaire.» Somme toute, il se trouva six vingt mille écus de +bien. Alors il lui montra ses lettres. «Tenez, n'est-ce pas là votre +écriture? lisez. Allez, vous êtes un coquin; que je ne vous voie +jamais.» Madame d'Aiguillon et le grand-maître le firent reprendre au +cardinal. Peut-être savoit-il des choses qu'ils craignoient qu'il +divulguât. Ce n'est pas que le cardinal ne fût pas terriblement +redouté. Pour moi, je trouve que l'Eminentissime, cette fois-là, fut +assez clément. Ce Chéret est maître des comptes. Il avoit placé un de +ses frères chez le grand-maître, qui, je crois, a fait aussi quelque +chose. + +Il est temps de parler de M. le Grand[562]. Le cardinal, qui ne +s'étoit pas bien trouvé de La Fayette, et qui voyoit bien qu'il +falloit quelque amusement au Roi, jeta les yeux sur Cinq-Mars, second +fils du feu maréchal d'Effiat. Il avoit remarqué que le Roi avoit déjà +un peu d'inclination pour ce jeune seigneur, qui étoit beau et bien +fait, et il crut qu'étant le fils d'un homme qui étoit sa créature, il +seroit plus soumis à ses volontés qu'un autre. Cinq-Mars fut un an et +demi à s'en défendre; il aimoit ses plaisirs, et connoissoit assez +bien le Roi; enfin son destin l'y entraîna. Le Roi n'a jamais aimé +personne si chaudement; il l'appeloit _cher ami_. Au siége d'Arras, +quand Cinq-Mars y fut avec le maréchal de L'Hôpital mener le convoi, +il falloit que M. le Grand écrivît deux fois le jour au Roi; et le bon +sire se mit à pleurer une fois qu'il tarda trop à lui faire savoir de +ses nouvelles. Le cardinal vouloit qu'il lui dît jusqu'aux bagatelles. +Lui ne vouloit dire que ce qui importoit au cardinal; leur +mésintelligence commença à éclater quand M. le Grand prétendit entrer +au conseil. + + [562] Henri Coiffier, dit Ruzé, marquis de Cinq-Mars, + grand-écuyer de France. + +Le cardinal ne trouva pas bon non plus que Cinq-Mars eût voulu être +grand-écuyer au lieu de premier écuyer de la petite écurie. Le Roi +disoit tout en sa présence; il savoit toutes les affaires. Le cardinal +en représenta tous les inconvénients au Roi, et que c'étoit un trop +jeune homme. Cela outra le grand-écuyer, qui fit maltraiter son +espion, La Chenaye, premier valet-de-chambre, par le Roi, qui le +chassa honteusement. Le Roi, en maltraitant La Chenaye, disoit aux +assistans: «Il n'est pas gentilhomme, au moins.» Il l'appeloit coquin, +et le menaçoit de coups de bâton. Cinq-Mars s'en lava comme il put +auprès du cardinal, en lui disant que cet homme, le mettant mal avec +le Roi, l'eût empêché de rendre à Son Eminence ce qu'il lui devoit. La +Meilleraye, son beau-frère, lui proposa à Ruel, où il fit son +apologie, de donner un écrit signé de sa main, par lequel il +s'obligeroit de dire au cardinal tout ce que le Roi lui diroit. Il +répondit que ce seroit signer sa condamnation. + +C'est apparemment Fontrailles[563] qui irrita le plus Cinq-Mars contre +l'Éminentissime, car il étoit enragé contre le cardinal, et voici +pourquoi. Fontrailles et autres étoient à Ruel dans l'antichambre du +cardinal; on vint dire que je ne sais quel ambassadeur venoit; le +cardinal sort au-devant de lui dans l'antichambre, et ayant trouvé +Fontrailles, il lui dit, le raillant un peu fortement: «Rangez-vous, +rangez-vous, monsieur de Fontrailles, ne vous montrez point, cet +ambassadeur n'aime point les monstres.» Fontrailles grinça les dents, +et dit en lui-même: «Ah! scélérat, tu me viens de mettre le poignard +dans le sein, mais je te l'y mettrai à mon tour, où je ne pourrai.» +Après, le cardinal le fit entrer, et goguenarda avec lui pour +raccommoder ce qu'il avoit dit. Mais l'autre ne lui a jamais pardonné. +Cette parole-là a peut-être fait faire la grande conjuration qui pensa +ruiner le cardinal. + + [563] Fontrailles, homme de qualité de Languedoc, bossu devant et + derrière, et fort laid de visage, mais qui n'a pas la mine d'un + sot. Il est fort petit et gros. (T.)--Il s'appeloit Louis + d'Astarac, vicomte de Fontrailles. On a de lui une relation des + choses qui se sont passées à la cour pendant la faveur de + Cinq-Mars. Elle a été publiée avec les Mémoires de Montresor. + (_Voyez_ cette relation dans la deuxième série de la _Collection + des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, tom. 54, pag. + 409.) + +Avant que de dire le reste, il faut parler de la Catalogne et du +Roussillon, puisqu'aussi bien fut-ce à Perpignan que la catastrophe +arriva. Au commencement le cardinal fit peu d'état de la Catalogne, +car je crois qu'il n'avoit pas lu les Mémoires de la Ligue, non plus +que ceux de Charles IX, et qu'il ne savoit pas que c'étoit par les +Pyrénées, et non par les Alpes, qu'il falloit chasser les Espagnols +d'Italie et des Pays-Bas. Peut-être le savoit-il, mais il vouloit +faire durer la guerre. Quoi que c'en soit, La Motte-Houdancourt lui +ayant envoyé par La Vallée, qui étoit l'homme du Roi en l'armée de +Catalogne, des mémoires par lesquels il lui montroit clairement qu'il +avoit de grandes intelligences dans l'Aragon et dans la Valence, le +cardinal, touchant dans la main de cet envoyé, lui dit: «Assurez M. de +La Motte que dans peu de temps je mènerai le Roi en personne en +Espagne.» Je pense que, le Roi étant las de la guerre, le cardinal y +eût été tout de bon cette fois-là; pour cet effet il fit faire au Roi +le voyage de Perpignan. Durant ce siége, les plus riches de Sarragosse +se retirèrent dans la Castille et ailleurs. Le dessein du cardinal +étoit de mener le Roi à Barcelone avec une armée de quarante mille +hommes, d'envoyer un des meilleurs généraux avec quelques troupes en +Portugal, et de faire attaquer en même temps Fontarabie, qui étant +prise (car apparemment le roi d'Espagne n'eût pu couvrir ce +momon)[564], l'armée eût passé le long des Pyrénées pour se venir +joindre après à celle du Roi. Il n'y avoit que Pampelune dans toute la +Navarre à assiéger. Le Roi goûtoit assez cette entreprise, et avoit +ordonné à La Vallée de faire accommoder le chemin de Notre-Dame de +Mont-Serrat. En effet, on y dépensa huit mille livres, mais on y fit +de l'ouvrage pour plus de cent mille francs, car les paysans, sachant +que c'étoit pour le roi de France, ne vouloient point prendre +d'argent. On prit Colioure avant Perpignan, mais ce fut par le plus +grand hasard du monde. Le château, qui est sur le roc, et qui a des +murs d'une épaisseur effroyable, ne craint ni le canon ni la mine. Le +maréchal de La Meilleraye fit pourtant jouer un fourneau sans rime ni +raison, et ce fourneau combla le seul puits qu'ils eussent. Ainsi il +se fallut rendre pour ne pas mourir de soif. + + [564] _Momon_, expression empruntée d'un jeu de dés, dont les + acteurs étoient masqués. _Couvrir ce momon_, paroît signifier ici + accepter le défi. (_Voyez_ le _Dict. de Trévoux_.) + +Salses vaut beaucoup mieux. Feu M. le Prince la prit. Bautru disoit +qu'on en feroit un extraordinaire, car il avoit manqué Dole et +Fontarabie. Un homme qui saura son métier, avec cinq cents hommes y +fera périr une armée de quarante mille. Espenan y alla mettre trois +mille hommes qui s'affamèrent l'un l'autre. Depuis elle fut surprise +comme on alloit à Perpignan. Cet Espenan étoit un grand ignorant. Il +alla mettre de la cavalerie en grand nombre dans Tarragone, et après +se rendit on ne sait comment. Il est mort gouverneur de Philipsbourg. +Au commencement de la guerre il étoit aisé de faire fortune; pour peu +qu'on eût ouï parler du métier, on étoit recherché, car personne ne le +savoit. + +En allant au Roussillon, le cardinal apprit à Tarascon que Machault, +maître des requêtes, avoit fait pendre fort légèrement des marchands +de blé à Narbonne. Il voulut savoir le détail de cette affaire. On lui +dit qu'il y avoit dans la ville un avocat de Paris qui s'appeloit +Langlois (au Palais on l'appeloit _Langlois tireur d'armes_, parce que +son père étoit de ce métier-là, afin de le distinguer des autres qui +s'appeloient comme lui). Cet avocat avoit été procureur du roi de +l'intendance de Machault. Langlois vint, et en contant l'affaire, il +ne disoit jamais que _monsieur_. Tous ceux qui étoient là lui disoient +tout bas: «Dites _monseigneur_.» L'autre continuoit toujours à dire +_monsieur_. Le cardinal se crevoit de rire de l'empressement de tous +ses flatteurs, et écouta Langlois fort attentivement. L'avocat, quand +il fut hors de là, dit: «Nous ne parlons au Palais que par _monsieur_; +je suis du Palais et ne sais point d'autre langage.» + +Pour en revenir à M. le Grand, l'amiral de Brezé ne faisoit que +d'arriver; c'étoit vers l'Avent 1641, quand le cardinal, qui vouloit +partir à la fin de janvier pour Perpignan, lui dit qu'il falloit se +préparer pour armer les vaisseaux à Brest, et puis passer le détroit +pour s'aller planter devant Barcelonne, afin d'empêcher le secours de +Perpignan. Quelques jours après, Brezé entra dans la chambre du Roi. +Pensez que l'huissier ne le laissoit pas gratter deux fois. Le Roi et +M. le Grand parloient dans la ruelle. Brezé entend, sans être vu, que +M. le Grand disoit le diable du cardinal[565]. Il se retire; il +consulte en lui-même. Il n'avoit pas encore vingt-deux ans. Il avoit +peur de n'être pas cru; il se résout de suivre le Roi à la chasse le +plus souvent qu'il pourroit, et s'il trouvoit M. le Grand à l'écart, +de lui faire mettre l'épée à la main. Une fois il le trouva assez à +propos; mais, voyant venir un chien, il crut qu'il y avoit des gens +après. Le lendemain le cardinal lui ordonna de partir le jour suivant. +Il fut deux jours caché, faisant travailler à son équipage. +L'Éminentissime le sut, l'envoya quérir et le malmena. Enfin, le jeune +homme, ne sachant plus que faire, va trouver M. de Noyers, et lui dit +ce qu'il avoit entendu, et ce qu'il avoit eu dessein de faire. M. de +Noyers lui dit: «Monsieur, ne partez point encore demain.» Le +cardinal, averti de tout, le mande, le remercie de son zèle, et le +fait partir après avoir dit qu'il y mettroit ordre. + + [565] Le bruit ayant couru qu'il avoit fait venir des gens pour + assassiner le cardinal, M. le duc d'Enghien offrit à Son Éminence + de le tuer. Le marquis de Pienne le sut et le dit à Rumigny, qui + conseilla à M. le Grand de le dire au Roi. Il dit le lendemain à + Rumigny: «Le Roi m'a dit: Prends de mes gardes, cher ami.--Et + pourquoi n'en avez-vous pas pris? lui dit Rumigny en le regardant + entre les deux yeux. Vous ne me dites pas vrai.» Le jeune homme + rougit. «Au moins, ajouta Rumigny, allez chez M. le duc + accompagné de trois ou quatre de vos amis, pour lui faire voir + que vous n'avez point de peur.» Il y fut. M. le duc jouoit; on le + reçut fort bien, et on causa fort gaîment. Rumigny l'y + accompagna. (T.) + +Dans le voyage les choses s'aigrirent. Le cardinal vouloit qu'on +chassât M. le Grand. Le Roi ne le vouloit pas, à cause que le cardinal +le vouloit; non, comme vous allez voir, qu'il aimât encore M. le +Grand. L'Éminentissime se retire à Narbonne[566] sous prétexte de son +mal, et laisse Fabert[567], capitaine aux gardes, mais qui étoit bien +dans l'esprit du Roi, et à qui le Roi avoit même dit un jour qu'il se +vouloit servir de lui pour se défaire du cardinal. On l'avoit choisi +comme un homme de coeur et un homme de sens. M. de Thou sonda un jour +Fabert pour lui faire prendre le parti de M. le Grand. Fabert lui fit +sentir qu'il en savoit bien des choses, et le pria de ne lui rien dire +qu'il fût obligé de découvrir. «Mais vous n'avez, lui dit l'autre, +aucune récompense; vous avez acheté votre compagnie aux gardes.--Et +vous, répondit Fabert, n'avez-vous point de honte d'être comme le +suivant d'un jeune homme qui ne fait que sortir de page? Vous êtes +dans un plus mauvais pas que vous ne pensez.» + + [566] Le maréchal de La Motte, sous prétexte d'empêcher le + secours de Perpignan, car exprès il faisoit courir le bruit que + les ennemis avoient ce dessein-là, s'avança à trente lieues de la + ville. Le maréchal manda au cardinal qu'il s'étoit avancé pour le + servir, et qu'il lui donnoit sa parole de le dégager quand il + voudroit, et de le venir enlever à la porte du logis du Roi; + qu'il avoit mille hommes dont il lui répondoit comme de lui-même. + Le cardinal dit qu'il admirait l'adresse qu'avoit eue le + maréchal, et lui manda qu'il n'avançât pas davantage. M. le + Grand, qui avoit plus d'esprit que de cervelle, se douta du + dessein du maréchal, et en avertit le Roi. + + [567] Abraham Fabert, qui fut depuis créé maréchal de France. + +Or, voici comment on découvrit que le Roi n'aimoit plus M. le Grand. +Un jour, en présence du Roi, on vint à parler de fortifications et de +siéges. M. le Grand disputa long-temps contre Fabert, qui en savoit un +peu plus que lui. Le feu Roi lui dit: «Monsieur le Grand, vous avez +tort, vous qui n'avez jamais rien vu, de vouloir l'emporter sur un +homme d'expérience qui fait la guerre depuis si long-temps;» et +ensuite dit assez de choses à M. le Grand sur sa présomption[568], +puis s'assit. M. le Grand lui alla dire sottement: «Votre Majesté se +seroit bien passée de me dire tout ce qu'elle m'a dit.» Alors le Roi +s'emporta tout-à-fait. M. le Grand sort, et en s'en allant il dit tout +bas à Fabert: «Je vous remercie, monsieur Fabert,» comme l'accusant de +tout cela. Le Roi vouloit savoir ce que c'étoit; Fabert ne le lui +voulut jamais dire. «Il vous menace peut-être? dit le Roi.--Sire? on +ne fait point de menaces en votre présence, et ailleurs on ne le +souffriroit pas.--Il faut vous dire tout, monsieur Fabert, il y a six +mois que je le vomis (ce sont les propres termes du Roi). Mais pour +faire accroire le contraire, et qu'on pensât qu'il m'entretenoit +encore après que tout le monde étoit retiré, continua le Roi, il +demeuroit une heure et demie dans la garde-robe à lire l'Arioste. Les +deux premiers valets de garde-robe étoient à sa dévotion. Il n'y a +point d'homme plus perdu de vices, ni si peu complaisant. C'est le +plus grand ingrat du monde. Il m'a fait attendre quelquefois des +heures entières dans mon carrosse, tandis qu'il crapuloit. Un royaume +ne suffiroit pas à ses dépenses. Il a, à l'heure que je vous parle, +jusqu'à trois cents paires de bottes.» La vérité est que M. Le Grand +étoit las de la ridicule vie que le Roi menoit, et peut-être encore +plus de ses caresses[569]. Fabert donna avis de tout cela au cardinal. +M. de Chavigny, qu'il envoya trouver Fabert, ne pouvoit croire ce +qu'il entendoit. Cela donna courage au cardinal, qui, voyant qu'après +cela M. le Grand faisoit toujours bonne mine, conjectura qu'il y avoit +quelque grande cabale qui le soutenoit; c'était ce Traité d'Espagne. +Avant que de dire mes conjectures comme il l'eut, je dirai quelle +étoit la résolution du cardinal. Le cardinal, un peu devant, dictoit +un manifeste dont les cahiers ont été brûlés. Il parloit de se retirer +en Provence, à cause du comte d'Alais. Il espéroit que ses amis l'y +viendroient joindre. Il partit effectivement, après s'être fait dire +par les médecins que l'air de la mer lui étoit si contraire, qu'il ne +guériroit jamais s'il ne s'en éloignoit davantage. Et au lieu d'aller +par terre pour plus grande sûreté, il se mit sur le lac pour aller à +Tarascon, disant que le branle de la litière lui faisoit mal. Comme il +étoit près de passer le Rhône, on dit qu'un courrier, qui ne l'avoit +point trouvé à Narbonne, arriva avec un paquet du maréchal de Brezé, +vice-roi de Catalogne, qui, en quatre lignes, lui mandoit qu'une +barque ayant échoué à la côte, on y avoit trouvé le Traité de M. le +Grand, ou plutôt le Traité de M. d'Orléans avec l'Espagne, et qu'il le +lui envoyoit. + + [568] Un jour il contesta sur la guerre contre le maréchal de La + Meilleraye. Le Roi lui dit que c'étoit bien à lui, qui n'avoit + rien vu, à disputer contre un homme qui faisoit la guerre depuis + si long-temps.--«Sire, répondit-il, quand on a du sens et de la + lumière, on sait les choses sans les avoir vues.» (T.) + + [569] Quoi que Rumigny pût dire à M. le Grand, il négligea de se + remettre bien avec le Roi; il se fioit sur son Traité avec + l'Espagne. Il avoit envoyé Montmort, parent de Fontrailles, au + comte de Brion, car on n'osoit, à cause de La Rivière, s'adresser + à Monsieur directement. Par malheur pour lui, M. de Brion étoit à + Paris aux noces de mademoiselle de Bourbon et de M. de + Longueville. Cela empêcha qu'il n'eût réponse, et donna le temps + d'avoir le Traité d'Espagne. La princesse Marie avoit promis à + Cinq-Mars de l'épouser quand il se serait plus élevé: cela avoit + contribué à lui faire tourner la tête. (T.) + +Voilà le bruit qu'on fit courir, mais ce n'est pas la vérité, comme +nous dirons ensuite. Aussi n'y a-t-il guère d'apparence à ce qu'on +disoit là, et ceux qui l'ont cru sont de facile croyance. Le cardinal +(à ce qu'a dit Charpentier, son premier secrétaire, qui peut avoir été +trompé comme un autre, et qui a conté l'aventure de la barque), fort +surpris, commanda que tout le monde se retirât, excepté Charpentier. +«Faites-moi apporter un bouillon, je suis tout troublé.» Charpentier +le va prendre à la porte de la chambre, qu'on ferme ensuite au verrou. +Alors le cardinal, levant les mains au ciel, dit: «O Dieu! il faut que +tu aies bien du soin de ce royaume et de ma personne! Lisez cela, +dit-il à Charpentier, et faites-en des copies.» Aussitôt il envoya un +exprès à M. de Chavigny, avec ordre de le venir trouver, quelque part +qu'il fût. Chavigny le vint trouver à Tarascon, car il jugea à propos +de passer le Rhône. Chavigny, chargé d'une copie du Traité, va trouver +le Roi. Le cardinal l'avoit bien instruit. «Le Roi vous dira que c'est +une fausseté, mais proposez-lui d'arrêter M. le Grand, et qu'après il +sera bien aisé de le délivrer si la chose est fausse; mais que si une +fois l'ennemi entre en Champagne, il ne sera pas si aisé d'y +remédier.» Le Roi n'y manqua pas; il se mit en une colère horrible +contre M. de Noyers et M. de Chavigny, et dit que c'étoit une +méchanceté du cardinal, qui vouloit perdre M. le Grand. Ils eurent +bien de la peine à le ramener; enfin pourtant il fit arrêter M. le +Grand, et puis alla à Tarascon s'éclaircir de tout avec le cardinal. + +Or, comme Fontrailles vit que le Roi étoit si long-temps avec M. de +Noyers et M. de Chavigny sans qu'on eût appelé M. le Grand, il lui +dit: «Monsieur, il est temps de se retirer.» M. le Grand ne le voulut +pas. «Pour vous, lui dit-il, monsieur, vous serez encore d'assez belle +taille quand on vous aura ôté la tête de dessus les épaules, mais en +vérité je suis trop petit pour cela[570].» Il se sauva en habit de +capucin, comme il étoit allé faire le Traité en Espagne[571].» + + [570] Avant que de se mêler d'intrigue, Fontrailles avoit mis + tout son bien à couvert. Il a vingt-deux mille livres de rente en + fonds de terre, sans un sou de dettes. Il dit une plaisante chose + au feu Roi qui lui montroit des louis: «Sire, lui dit-il, j'aime + les vieux amis et les vieux écus.» Il ne veut point qu'on raille + de sa bosse; sur tout le reste il entend raillerie. Il étoit des + esprits forts du Marais. Ces messieurs se mirent, il y a près de + vingt ans, à porter des bottes qui avoient de fort longs pieds, + mais non pas si longs qu'on les a portés depuis. Quelques + capitaines aux gardes dansèrent un ballet des longs pieds. + Fontrailles alla prendre cela pour eux, et engagea le comte de + Fiesque et Rumigny à se battre. Le comte et son homme se + blessèrent. Fontrailles fut culbuté par le sien, et Rumigny + désarma le troisième. Ces messieurs du Marais chargèrent les + filous, et leur enjoignirent de ne voler plus dans le Marais. + Ainsi le Marais fut quelque temps un lieu de sûreté en dépit de + lui. Espenan, soldat de fortune, qui avoit été garde de M. + d'Épernon, épousa sa soeur. Il avoit gagné la mère et le cadet de + Fontrailles. Cet Espenan avoit été en crédit pour avoir déposé + contre M. de La Valette à l'assemblée de Fontarabie. Fontrailles + le fit appeler en vain plusieurs fois en duel. Le cadet se mit si + fort contre l'aîné qu'il lui envoya un cartel. Fontrailles en eut + horreur, et, par l'avis de Rumigny, conta cela à tout le monde. + Le cadet fût blâmé. Il est mort à la guerre en Catalogne. (T.) + + [571] Fontrailles essaya de passer en Espagne; mais, n'y étant + pas parvenu, il se retira en Angleterre, où il resta jusqu'après + la mort du cardinal. (_Relation de Fontrailles_, au lieu déjà + cité, p. 443.) + +Voici ce que j'ai appris de M. Esprit l'académicien, qui dans ce temps +étoit domestique de M. le chancelier, sur la manière dont M. le Grand +fut arrêté. Huit jours après le départ de Fontrailles, M. le Grand se +décide à se cacher à Narbonne chez un bourgeois dont la fille étoit +bien avec son valet-de-chambre Belet, qui l'y conduisit. Le soir, il +dit à un de ses gens: «Va voir si par hasard il n'y auroit point +quelque porte de la ville ouverte.» Le valet négligea d'y aller, parce +qu'on étoit soigneux de les fermer de bonne heure; cependant, voyez +quel malheur, une porte avoit été ouverte toute la nuit pour faire +entrer le train du maréchal de La Meilleraye. Alors, comme on avoit +publié à son de trompe que quiconque découvriroit M. le Grand auroit +tant de récompense, et que quiconque le cacheroit seroit puni de mort, +etc., son hôte le découvrit, de peur d'encourir la peine annoncée. Si +M. le Grand n'eût point été aussi paresseux, et qu'au lieu d'envoyer +un de ses gens voir si une porte de la ville étoit ouverte, il y eût +été lui-même, il se sauvoit. + +La vérité touchant le moyen qu'on a tenu pour avoir le Traité n'est +point encore divulguée. Fabert a dit que le feu Roi l'avoit su ainsi +que M. de Chavigny et M. de Noyers, et qu'il n'y avoit plus que la +Reine, M. d'Orléans, M. le cardinal Mazarin et lui qui le sussent; +mais qu'il se gardera bien de le dire. Un jour quelqu'un demanda à M. +le Prince par quelle invention on avoit découvert ce Traité? M. le +Prince dit quelque chose tout bas à cet homme; Voiture, qui avoit vu +cela, dit à M. de Chavigny: «Vous faites tant le fin de ce grand +secret, cependant M. le Prince l'a dit à un tel.--M. le Prince ne le +sait pas, dit Chavigny; puis, quand il le sauroit, il n'oseroit le +dire.» De là, Voiture conjecturoit que cela venoit de la Reine, et +pour preuve de cela, on remarquoit qu'après avoir long-temps parlé de +lui ôter ses enfants, on cessa tout-à-coup d'en parler. On dira à +cela, que si la chose avoit été ainsi, madame de Lansac, qui tenoit la +place de madame de Senecey, et qui étoit en même temps gouvernante de +M. le Dauphin, n'eût pas tiré le rideau de la Reine si brusquement +pour lui insulter, en lui disant d'un ton aigre que M. le Grand étoit +arrêté. Cela n'y fait rien, car, pour donner le change, on laissa +apparemment faire tout cela à madame de Lansac, et peut-être le lui +fit-on faire exprès. Le temps nous en apprendra davantage. Le cardinal +Mazarin, au retour de Narbonne, passa le premier à Lyon, et alla voir +M. de Bouillon à Pierre-en-Cize, et lui dit: «Votre Traité est +découvert;» et en même temps il lui en cita par coeur quelques +articles. Cela étonna fort M. de Bouillon, qui crut que M. d'Orléans +avoit tout dit; il confessa tout, quand on lui assura la vie. + +Comme on menoit M. le Grand à Lyon, un petit laquais catalan lui jeta +une boulette de cire dans laquelle il y avoit un petit papier avec +quelques avis assez mal digérés. Ce petit garçon, qui étoit à lui, +s'étoit mis en ce hasard et venoit de la part de la princesse Marie. + +A Lyon, le chancelier Seguier dit tant à M. le Grand que le Roi +l'aimoit trop pour le perdre, que cela n'iroit qu'à quelque temps de +prison, que Sa Majesté auroit égard à sa jeunesse, que le pauvre M. le +Grand en crut quelque chose. Il se persuada que le Roi ne souffriroit +jamais qu'on le fît mourir; qu'étant si jeune, il avoit le temps +d'attendre la mort du cardinal, et qu'après il reviendroit à la cour. +D'abord il confessa tout en secret à M. le chancelier seul[572]. Le +chancelier dit alors au cardinal: «Pour M. le Grand, cela va assez +bien, mais pour l'autre, je ne sais comment nous ferons.» M. le +Grand, après divers interrogatoires, fut conduit enfin au palais de +Lyon. On le fit comparoître devant les commissaires; car il ne pensa +pas, non plus que M. de Thou, qui cependant devoit savoir cela, à +décliner, dans l'opinion qu'il avoit que le Roi ne demandoit d'autre +satisfaction, sinon qu'il avouât publiquement son crime. Il fit d'une +manière tout-à-fait aisée, et en termes dignes d'un cavalier, +l'histoire de sa faveur. Ce fut là qu'il avoua que M. de Thou savoit +le Traité, mais qu'il l'en avoit toujours détourné, et persista dans +cette déclaration jusqu'à la mort. On le confronta après à M. de Thou, +qui ne fit que lever les épaules comme en le plaignant, mais ne lui +reprocha point de l'avoir trahi. M. de Thou allégua la loi +_Conscii_[573], sur laquelle a été faite l'ordonnance de Louis XIII, +qui n'a jamais été exécutée; mais il expliqua mal cette loi, prenant +toujours _conscii_ pour complices. M. de Miroménil eut le courage +d'ouvrir l'avis de l'absolution pour lui. Le cardinal, s'il eût vécu +plus long-temps, ne lui en eût pas voulu de bien. Un exemple qu'on +allégua d'un homme de qualité, nommé.....[574], que le premier +président de Thou fit mourir pour la même chose, nuisit fort à son +petit-fils. + + [572] Le Roi, à son passage à Lyon, dit cent puérilités au + chancelier, et entre autres qu'il n'avoit jamais pu habituer ce + méchant garçon à dire tous les jours son _Pater_. Une autre fois, + en faisant des confitures, le Roi dit: «L'âme de Cinq-Mars étoit + aussi noire que le cul de ce poëlon.» (T.) + + [573] Voici le texte de cette loi: _Utrum, qui occiderunt + parentes, an etiam conscii, poenâ parricidii adficiantur, quæri + potest? Et ait Macianus, etiam conscios eâdem poenâ adficiendos, + non solum parricidas._ (L. 6, au Digeste _de lege Pompeiâ, de + parricidiis_.) Toute la loi est dans l'interprétation du mot + _conscius_, qui signifie tout à la fois, celui qui a connoissance + du crime, et le complice du crime. La première interprétation est + d'une atrocité qui auroit toujours dû la faire repousser. + + [574] Le nom est resté en blanc au manuscrit. + +M. le Grand[575] croyoit si peu mourir, que comme on le vouloit faire +manger pour lui prononcer après sa sentence, il dit: «Je ne veux point +manger; on m'a ordonné des pilules, j'ai besoin de me purger, il faut +que je les aille prendre.» Il mangea peu. Après on leur prononça leur +sentence. Une chose si dure et aussi peu attendue ne fit cependant +témoigner aucune surprise à M. le Grand. Il fut ferme, et le combat +qu'il souffroit en lui-même ne parut point au dehors. Quoiqu'on eût +résolu de ne point lui donner la question, comme portoit la sentence, +on ne laissa pas de la lui présenter; cela le toucha, mais ne lui fit +rien faire qui le démentît, et il défaisoit déjà son pourpoint, quand +on lui fit lever la main pour dire vérité. Il persévéra, et dit qu'il +n'avoit plus rien à ajouter. Il mourut avec une grandeur de courage +étonnante, ne s'amusa point à haranguer, salua seulement ceux qu'il +reconnut aux fenêtres, se dépêcha, et quand le bourreau lui voulut +couper les cheveux, il lui ôta les ciseaux et les donna au frère du +Jésuite. Il vouloit qu'on ne lui en coupât qu'un peu par-derrière; il +retira le reste en devant. Il ne voulut point qu'on le bandât. Il +avoit les yeux ouverts quand on le frappa, et tenoit le billot si +ferme qu'on eut de la peine à en retirer ses bras. On lui coupa la +tête du premier coup. M. le Grand étoit plein de coeur; il ne fut +point ébranlé par un si grand revers. Au contraire, il avoit écrit de +fort bon sens et même élégamment à la maréchale d'Effiat, sa mère. + + [575] Quelques-uns des faits relatifs à Cinq-Mars sont placés, + dans le manuscrit original, à l'article de Louis XIII; on a cru + devoir les réunir tous ici, pour éviter la confusion et les + redites. + +On trouva la piste de toutes les menées de M. de Thou. C'étoit le plus +inquiet de tous les hommes. M. le Grand l'avoit appelé _Son +Inquiétude_. Quand il sortoit, il étoit quelquefois une heure sans +pouvoir déterminer où il iroit. Par une ridicule affectation de +générosité, dès qu'un homme étoit disgracié, il le vouloit connoître, +et lui alloit faire offre de services. Etant conseiller, ou maître des +requêtes, il alla voir le cardinal de La Valette à Mayence, et fut à +la guerre, d'où il revint avec un bras cassé. On se moqua de lui. Si +M. le Grand mourut en galant homme, M. de Thou fit le cagot. Il +composa des inscriptions pour mettre à des offrandes qu'il faisoit. Il +fit des voeux, des fondations et autres choses semblables. Il +demandoit sans cesse s'il n'y avoit point de vanité dans son humilité. +Enfin, il paillarda furieusement son vin, comme on dit, et il sembloit +avec ses longs propos qu'il voulût se familiariser avec la mort. Je +trouve qu'il mourut en pédant, lui qui avoit toujours vécu en +cavalier, car sa soutane ne tenoit à rien. Il faisoit le coup de +pistolet étant intendant de l'armée. Il étoit amoureux de madame de +Guémenée. On dit qu'il lui écrivit après avoir été condamné. Au moins +écrivit-il à une dame. C'étoit un vilain rousseau. Les grands +seigneurs et les grandes dames l'avoient gâté, et aussi l'opinion +d'être descendu des comtes de Toul, lui qui se devoit contenter d'être +d'une maison illustre par de belles charges et des écrits +célèbres[576]. + + [576] Cyprien Perrot, conseiller de la grand'chambre, père du + président Perrot, et ami intime du président de Thou l'historien, + trouva un jour par hasard un acte par lequel il paroîssoit que + l'avocat de Thou, de qui venoit ce président et le premier + président du Parlement, étoit fils d'un habitant d'Atis, village + qui est à une journée de Paris; cela le fit rire. Il l'envoya au + président, et lui manda que par cette pièce il prouveroit bien + nettement qu'il venoit des comtes de Toul. C'étoit la chimère de + la famille. Le président prit cela comme il devoit: il n'en fit + que rire, et M. Perrot fut un de ses exécuteurs testamentaires. + Perrot, sieur d'Ablancourt, y étoit quand on trouva cette pièce; + c'est de lui que nous tenons ce fait. (T.) + +Le cardinal, qui avoit traîné M. de Thou après lui sur le Rhône, eut +bien de la peine à gagner la Loire. On le portoit dans une machine, et +pour ne le pas incommoder, on rompoit les murailles des maisons où il +logeoit, et si c'étoit par haut, on faisoit une rampe dès la cour, où +il entroit par une fenêtre dont on avoit ôté la croisée. Vingt-quatre +hommes le portoient en se relayant. Une fois qu'il eut attrapé la +Loire, on n'avoit que la peine de le porter du bateau à son logis. +Madame d'Aiguillon le suivoit dans un bateau à part; bien d'autres +gens en firent de même. C'étoit comme une petite flotte. Deux +compagnies de cavalerie, l'une de çà, l'autre de là la rivière, +l'escortoient. On eut soin de faire des routes pour réunir les eaux +qui étoient basses, et pour le canal de Briare, qui étoit presque +tari, on y lâcha les écluses. M. d'Enghien eut ce bel emploi. Il passa +aux bains de Bourbon-Lancy; mais ce remède ne lui servit guère. On +trouva dans Pline que deux consuls romains étoient morts de fièvres +qu'ils prirent, comme lui, dans la Gaule narbonnaise. Le cardinal +étoit sujet aux hémorroïdes, et Suif[577] l'avoit une fois charcuté à +bon escient. + +Quand il fut de retour à Paris, il fit ajouter à _l'Europe_[578] la +prise de Sedan, qu'il appeloit dans la pièce: _l'Antre des monstres_. +Cette vision lui étoit venue dans le dessein qu'il avoit de détruire +la monarchie d'Espagne. C'étoit comme une espèce de manifeste. M. +Desmarets en fit les vers et en disposa le sujet. + + [577] Chirurgien célèbre de ce temps. + + [578] Tragi-comédie en cinq actes en vers, avec un prologue, + attribuée au cardinal, mais bien plutôt faite par Desmarets, + d'après un plan fourni par l'Éminence, et sous ses yeux. Elle fut + représentée sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, avec une + grande magnificence, et, malgré son peu de succès, elle fut + imprimée en 1643, in-4º. + +Le cardinal, s'il eût voulu, dans la puissance qu'il avoit, faire le +bien qu'il pouvoit faire, auroit été un homme dont la mémoire eût été +bénie à jamais. Il est vrai que le cabinet lui donnoit bien de la +peine[579]. On a bien perdu à sa mort, car il choyoit toujours Paris, +et puisqu'il en étoit venu si avant, il étoit à souhaiter qu'il durât +assez pour abattre la maison d'Autriche. La grandeur de sa maison a +été sa plus grande folie. Pour montrer combien le cabinet lui donnoit +de peine, il ne faut que dire combien Tréville[580] lui causa de +mauvaises heures. Il avoit su, peut-être par la déposition de M. le +Grand, que le Roi, en lui montrant Tréville, avoit dit: «Monsieur le +Grand, voilà un homme qui me défera du cardinal quand je voudrai.» +Tréville commandoit les mousquetaires à cheval que le Roi avoit mis +sur pied pour en être accompagné partout, à la chasse et ailleurs, et +il en choisissoit lui-même les soldats. On y a vu des fils de M. le +duc d'Uzès. On faisoit sa cour par ce moyen-là. Tréville est un +Béarnais, soldat de fortune. Le cardinal avoit gagné sa cuisinière; on +dit qu'elle avoit quatre cents livres de pension. Le cardinal ne +vouloit point laisser auprès du Roi un homme en qui le Roi avoit tant +de confiance. M. de Chavigny fut, de la part du cardinal, presser le +Roi de le chasser. Le Roi bien humblement lui dit: «Mais, monsieur de +Chavigny, que l'on considère que l'on me perd de réputation, que +Tréville m'a bien servi, qu'il en porte des marques, qu'il est +fidèle.--Mais, Sire, dit M. de Chavigny, vous devez aussi considérer +que M. le cardinal vous a bien servi, qu'il est fidèle, qu'il est +nécessaire à votre Etat, et que vous ne devez point mettre Tréville et +lui dans la balance.--Quoi, monsieur de Chavigny, dit le cardinal à +qui il faisoit ce rapport, vous n'avez pas plus pressé le Roi que +cela? vous ne lui avez pas dit qu'il le falloit? La tête vous a +tourné, monsieur de Chavigny, la tête vous a tourné.» Chavigny ensuite +lui jura qu'il avoit dit au Roi: «Sire, il faut que vous le fassiez.» +Le cardinal savoit bien à qui il avoit affaire. Le Roi craignoit le +fardeau, et de plus il avoit peur que le cardinal, qui tenoit presque +toutes les places, ne lui fît un méchant tour; enfin il fallut chasser +Tréville. + + [579] Par grimace il composa un conseil, et fit Saint-Chaumont + ministre d'État; car il ne vouloit pas des gens bien forts. + Saint-Chaumont, qui croyoit qu'on donnoit cela à son mérite, en + eut bien de la joie. Il rencontra Gordes, capitaine des + gardes-du-corps, à qui il le dit: «Oh! oh! dit Gordes, tu te + moques.» Il entre en riant à gorge déployée, et dit au Roi: + «Sire, Saint-Chaumont dit que Votre Majesté l'a fait ministre + d'État; quelque sot croirait cela.» (T.) + + [580] Henri-Joseph de Peyre, comte de Troisville (on prononçait + _Tréville_), homme de l'esprit le plus juste et du goût le plus + délicat. Il se retira du monde après la mort de Henriette + d'Angleterre, duchesse d'Orléans. + +L'Eminentissime croyoit revenir de sa maladie; toutes les déclarations +contre M. d'Orléans en sont une marque. Il le haïssoit et le +méprisoit, et il le vouloit faire déclarer incapable de la couronne, +afin que le Roi, qui ne pouvoit pas vivre long-temps, venant à +mourir, ce prince ne pût avoir part au gouvernement. Il y en a qui ont +cru que le cardinal avoit fait dessein de gouverner la Reine par le +cardinal Mazarin; qu'il l'avoit fait exprès cardinal. Il est vrai que +M. de Chavigny y servit fort pour empêcher M. de Noyers de l'être. On +a même cru qu'il y avoit déjà de l'intelligence entre la Reine et le +cardinal de Richelieu, et qu'elle avoit commencé dès le temps qu'il +eut d'elle le Traité d'Espagne. J'ai ouï dire à Lyonne que la première +fois que le cardinal de Richelieu présenta le Mazarin à la Reine +(c'étoit après le Traité de Cazal), il lui dit: «Madame, vous +l'aimerez bien, il a de l'air de Buckingham.» Je ne sais si cela y a +servi, mais on croit que la Reine avoit de l'inclination pour lui de +longue main, et que le cardinal de Richelieu s'en étoit aperçu, ou que +cette ressemblance lui donnoit lieu de l'espérer. + +Quand on joua _l'Europe_, il n'y étoit pas; il l'avoit bien vu répéter +plusieurs fois avec les habits qu'il fit faire à ses dépens; son bras +ne lui permit pas d'y aller. Au retour, il dit à sa nièce, lui +montrant le cardinal Mazarin: «Ma nièce, j'instruisois un ministre +d'Etat, tandis que vous étiez à la comédie.» Et on dit qu'il le nomma +au feu Roi, et qu'une autre fois il dit: «Je ne sache qu'un homme qui +me puisse succéder, encore est-il étranger.» D'autres pensent que +c'est trop subtiliser que de dire ce que j'ai dit du dessein de +gouverner la Reine par le cardinal Mazarin, et croient que son +intention n'a été autre que de mettre dans les affaires un homme qui, +étant étranger et sa créature, par gratitude et par le besoin qu'il +avoit d'appui, s'attacheroit apparemment à ses héritiers et à ses +proches[581]; mais ce n'est pas la première fois qu'il s'est trompé. +Il prenoit M. de Chavigny pour le plus grand esprit du monde, et +Morand, maître des requêtes, pour le premier homme de la robe. On +parlera ailleurs de l'un et de l'autre. + + [581] Arnoul, qui travailloit à la marine, dit que le dessein du + cardinal de Richelieu étoit d'envoyer le cardinal Mazarin à Rome + pour y servir le Roi; et qu'il lui dit en sa présence: «Monsieur + Arnoul, dans combien de temps pouvez-vous apprêter un vaisseau + pour passer M. le cardinal Mazarin en Italie?--Monseigneur, dit + Arnoul, il y en aura un de prêt au premier jour.» Le Mazarin alla + supplier Arnoul de différer, et cependant le cardinal se porta + plus mal. Jamais le Mazarin n'a reconnu ce service. (T.) + +Le Roi ne fut voir le cardinal qu'un peu avant qu'il mourût, et +l'ayant trouvé fort mal, en sortit fort gai[582]. Le curé de +Saint-Eustache vint pour l'assister. On assure qu'il lui dit qu'il +n'avoit d'ennemis que ceux de l'Etat, et que madame d'Aiguillon étant +entrée tout échauffée, et lui ayant dit: «Monsieur, vous ne mourrez +point, une sainte fille, une brave Carmélite, en a eu une +révélation:--Allez, allez, lui dit-il, ma nièce, il faut se moquer de +tout cela, il ne faut croire qu'à l'Evangile.» + + [582] Il se fit fermer son cautère, parce que son bras + maigrissoit trop. Cela pourroit bien l'avoir tué; il ne vécut + plus guère après. (T.) + +On a dit qu'il étoit mort fort constant. Mais Boisrobert dit que les +deux dernières années de sa vie, le cardinal étoit devenu tout +scrupuleux, et ne vouloit point souffrir le moindre mot à double +entente. Il ajoute que le curé de Saint-Eustache, à qui il en avoit +parlé, ne lui avoit point dit que le cardinal fût mort si constamment +qu'on l'avoit chanté. M. de Chartres (Lescot) a dit plusieurs fois +qu'il ne connoissoit pas le moindre péché à M. le cardinal. Par ma +foi! qui croira cela pourra bien croire autre chose! + +Le livre intitulé _Optatus gallus_ fut fait par le docteur Arsent, de +concert avec le nonce du Pape, pour montrer que le cardinal de +Richelieu tendoit à faire un schisme en France. + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME. + + Pages. + + Henri IV 3 + + Le Maréchal de Biron le fils. 20 + + Le maréchal de Roquelaure. 22 + + Le marquis de Pisani. 26 + + M. de Bellegarde, et beaucoup de choses de Henri III. 34 + + M. de Termes. 43 + + La princesse de Conti. 45 + + Philippe Desportes. 52 + + Le cardinal Du Perron. 59 + + L'archevêque de Sens, frère du précédent. 61 + + Le duc de Sully. 63 + + Le connétable de Lesdiguières. M. de Créqui. 76 + + La reine Marguerite de Valois. 87 + + La comtesse de Moret. M. de Cesy. 92 + + Le connétable de Montmorency. 97 + + Madame la princesse de Condé. 100 + + Mademoiselle Du Tillet. 110 + + Le maréchal d'Ancre. 114 + + Lisette. 119 + + Madame de Villars. 122 + + Madame la comtesse de Soissons. 127 + + Mademoiselle de Senecterre. 129 + + M. de Senecterre. 131 + + M. d'Angoulême. 138 + + Le maréchal de La Force. 143 + + Malherbe. 155 + + Mademoiselle Paulet[583]. 196 + + La vicomtesse d'Auchy. 204 + + M. Des Yvetaux. 212 + + M. de Guise, fils du Balafré. 224 + + Le chevalier de Guise, frère du précédent. 231 + + Le baron Du Tour. 234 + + M. de Vaubecourt. 235 + + Rocher-Portail. 237 + + Le connétable de Luynes, M. et madame de Chevreuse et M. + de Luynes. 241 + + M. le duc de Luynes. 253 + + Le maréchal d'Estrées. 255 + + Le président de Chevry. Duret, le médecin, son frère. 261 + + M. d'Aumont. 267 + + Madame de Reniez. 272 + + Le baron de Panat. 273 + + Madame de Gironde. 275 + + M. de Turin. 281 + + M. de Portail, M. Hilerin. 283 + + Le comte de Villa-Medina. 285 + + M. Viète. 289 + + Le chancelier de Bellièvre, le chancelier de Sillery, M. + et madame de Pisieux, M. et madame de Maulny. 291 + + Le Camus, maître des requêtes. 300 + + Madame d'Alincourt. 302 + + M. d'Alincourt. 304 + + Faure, père et fils. 305 + + Vanité des nations. 308 + + Avocats. 310 + + Le marquis d'Assigny. 317 + + Le duc de Brissac. 320 + + Bizarreries et Visions de quelques femmes. _Ib._ + + Gens guéris ou sauvés par moyens extraordinaires. 323 + + La princesse d'Orange, la mère. 327 + + Le prince d'Orange, le père. 330 + + M. de Mayenne. 334 + + Maris cocus par leur faute. 336 + + Cocus prudents ou insensibles. 338 + + Le comte de Cramail. 340 + + Nains, Naines. 342 + + Le cardinal de Richelieu. 344 + + [583] C'est par erreur que cet article a été classé ici. Il + n'auroit dû trouver place que dans le volume suivant, parmi les + articles des habitués de l'hôtel Rambouillet. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des +Réaux (Tome Premier), by Gédéon Tallemant des Réaux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME PREMIER) *** + +***** This file should be named 33033-8.txt or 33033-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/3/0/3/33033/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, Guy de +Montpellier and the Online Distributed Proofreading Team +at https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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