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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 19:58:44 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les bases de la morale évolutionniste + +Author: Herbert Spencer + +Release Date: June 30, 2010 [EBook #33032] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BASES DE LA MORALE *** + + + + +Produced by Adrian Mastronardi, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica). + + + + + + + + +LES BASES +DE LA +MORALE ÉVOLUTIONNISTE + +PAR + +HERBERT SPENCER + + + +HUITIÈME ÉDITION + + +PARIS +FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR +ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET Cie +108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN 108 + +1905 + +Tous droits réservés. + + + +BIBLIOTHÈQUE +SCIENTIFIQUE INTERNATIONALE +PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION +DE M. ÉM. ALGLAVE +XXXV + + + + +FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR +_Successeur de GERMER BAILLIÈRE et Cie_ +PARIS.--108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN.--PARIS. + + +BIBLIOTHÈQUE SCIENTIFIQUE INTERNATIONALE +Publiée sous la direction de M. Émile ALGLAVE +Beaux volumes in-8, la plupart illustrés, cart. à l'angl., chaque +volume. 6 fr. ou 9 fr. +CENT DEUX VOLUMES PARUS + + +DERNIERS VOLUMES PUBLIÉS: + +GROSSE (E.). Les débuts de l'art. Introduction de L. MARILLIER. 1 vol. +in-8, avec 32 gravures dans le texte et 3 pl. hors texte. 6 fr. + +GRASSET (J.). Les maladies de l'orientation et de l'équilibre. 1 vol. +in-8, avec gravures. 6 fr. + +DEMENY (G.). Les bases scientifiques de l'éducation physique. 1 vol. +in-8, avec 198 gravures. 2e édit. 6 fr. + +MALMÉJAC (F.). L'eau dans l'alimentation. 1 vol. in-8, avec grav. 6 fr. + +MEUNIER (Stan.). La géologie générale. 1 vol. in-8, avec gravures. 6 fr. + +DEMENY (G.). Mécanisme et éducation des mouvements. 1 vol. in-8, avec +565 gravures. 2e édit. 9 fr. + +BOURDEAU (L.). Histoire de l'habillement et de la parure. 1 vol. in-8. +6 fr. + +MOSSO (A.). Les exercices physiques et le développement intellectuel. +1 vol. in-8. 6 fr. + +LE DANTEC. Les lois naturelles. 1 vol. in-8, avec gravures. 6 fr. + + + + +A LA MÊME LIBRAIRIE +AUTRES OUVRAGES DE HERBERT SPENCER +TRADUITS EN FRANÇAIS + +Introduction à la science sociale. 13e édit., 1 vol. in-8 de la +_Bibliothèque scientifique internationale_, cartonné. 6 fr. + +Les premiers principes, traduits par M. E. Cazelles. 9e édit., 1 vol. +in-8 de la _Bibliothèque de philosophie contemporaine_. 10 fr. + +Classification des sciences, traduit de l'anglais par M. F. Rhétoré. 1 +vol. in-18 de la _Bibliothèque de philosophie contemporaine_. 8e édit. +2 fr. 50 + +Principes de psychologie, traduits sur la nouvelle édition anglaise par +Th. Ribot et A. Espinas. 2 forts vol. in-8 de la _Bibliothèque de +philosophie contemporaine_. 20 fr. + +Principes de biologie, traduits par M. Cazelles. 4e édit., 2 vol. in-8 +de la _Bibliothèque de philosophie contemporaine_. 20 fr. + +Principes de sociologie, traduits par Cazelles et Gerschell. 4 vol. in-8 +de la _Bibliothèque de philosophie contemporaine_. 36 fr. 25 + + ON VEND SÉPARÉMENT: + + Tome I: _Données de la Sociologie_. 6e éd. 10 fr. + + Tome II: _Inductions de la Sociologie.--Relations + domestiques_. 5e éd. 7 fr. 50 + + Tome III: _Institutions cérémonielles.--Institutions + politiques_. 4e éd. 15 fr. + + Tome IV: _Institutions ecclésiastiques_. 2e éd. 3 fr. 75 + +Essais sur le progrès, traduits par M. Burdeau. 1 vol. in-8 de la +_Bibliothèque de philosophie contemporaine_. 5e édit. 7 fr. 50 + +Essais de politique, traduits par M. Burdeau. 1 vol. in-8 de la +_Bibliothèque de philosophie contemporaine_. 4e édit. 7 fr. 50 + +Essais scientifiques, traduits par M. Burdeau. 1 vol. in-8 de la +_Bibliothèque de philosophie contemporaine_. 3e édit. 7 fr. 50 + +De l'éducation physique, intellectuelle et morale. 1 vol. in-8 de la +_Bibliothèque de philosophie contemporaine_. 11e édit. 5 fr. + +Le même, édition populaire de la _Bibliothèque utile_, 10e éd., br., 60 +c.; cart. à l'angl. 1 fr. + +L'individu contre l'État, traduit par M. Gerschell. 1 vol. in-18 de la +_Bibliothèque de philosophie contemporaine_. 6e édit. 2 fr. 50 + +COLLINS (Howard). La philosophie systématique de Herbert Spencer. 1 vol. +in-8, traduit de l'anglais par H. DE VARIGNY; 4e édition précédée d'une +préface de Herbert Spencer et mise au courant de ses derniers travaux. +1904. 10 fr. + +899-04.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--9-04. + + + + +PRÉFACE + + +Si l'on se reporte au programme du «Système de philosophie synthétique», +on verra que les chapitres détachés de l'ensemble pour former le volume +actuel[1] constituent la première partie des _Principes de morale_ qui +doivent terminer le système. Comme le second et le troisième volume des +_Principes de sociologie_ ne sont pas encore publiés, l'apparition de +l'ouvrage qui en forme la suite logique semblera peut-être prématurée. + +[Note 1: Ce volume est intitulé en anglais _The data of ethics_.] + +J'ai été amené à m'écarter de l'ordre fixé, par la crainte de ne +pouvoir, si je continuais à suivre cet ordre, exécuter l'oeuvre qui est +le terme de la série. Des avertissements, répétés dans ces dernières +années à des intervalles plus rapprochés et avec plus de clarté, m'ont +appris que je pouvais être définitivement privé de mes forces,--en +supposant même que ma vie se prolonge,--avant d'avoir achevé la tâche +que je m'étais marquée à moi-même. Cette dernière partie de la tâche est +celle pour laquelle toutes les parties précédentes ne sont, à mon avis, +qu'une préparation. Remontant à l'année 1842, mon premier essai,--des +lettres sur _La sphère propre du gouvernement_,--indiquait vaguement que +je concevais l'existence de certains principes généraux de bien et de +mal dans la conduite politique; depuis cette époque, mon but final, +poursuivi à travers tous les buts prochains que je me suis proposés, a +toujours été de découvrir une base scientifique pour les principes du +bien et du mal dans la conduite en général. Manquer ce but, après avoir +fait pour y arriver des travaux si considérables, serait un malheur dont +je n'aime pas à envisager la possibilité, et j'ai à coeur de le prévenir, +sinon complètement, du moins en partie. De là l'avance que je prends. +Bien que cette première division de l'ouvrage qui termine la +_Philosophie synthétique_ ne puisse, naturellement, contenir les +conclusions particulières à établir dans l'ouvrage entier, elle les +implique cependant, de sorte que pour les formuler avec rigueur il +suffit de recourir à une déduction logique. + +J'ai surtout à coeur d'esquisser cet ouvrage final, si je ne puis +l'achever entièrement, parce qu'il y a un pressant besoin d'établir sur +une base scientifique les règles de la conduite droite. Aujourd'hui que +les prescriptions morales perdent l'autorité qu'elles devaient à leur +prétendue origine sacrée, la sécularisation de la morale s'impose. Il +est peu de désastres plus redoutables que la décadence et la mort d'un +système régulateur devenu insuffisant désormais, alors qu'un autre +système plus propre à régler les moeurs n'est pas encore prêt à le +remplacer. La plupart de ceux qui rejettent la croyance commune +paraissent admettre que l'on peut impunément se passer de l'action +directrice qu'elle exerçait et laisser vacant le rôle qu'elle jouait. En +même temps, ceux qui défendent la croyance commune soutiennent que, +faute de la direction qu'elle donne, il n'y a plus de direction +possible: les commandements divins, à leur avis, sont les seules règles +que l'on puisse connaître. Ainsi, entre les partisans de ces deux +doctrines opposées, il y a une idée commune. Les uns prétendent que le +vide laissé par la disparition du code de morale surnaturelle n'a pas +besoin d'être comblé par un code de morale naturelle, et les autres +prétendent qu'il ne serait pas possible de le combler ainsi. Les uns et +les autres reconnaissent le vide; les uns le désirent, les autres le +redoutent. Le changement que promet ou menace de produire parmi nous cet +état, désiré ou craint, fait de rapides progrès: ceux qui croient +possible et nécessaire de remplir le vide sont donc appelés à faire +quelque chose en conformité avec leur foi. + +A cette raison spéciale je puis en ajouter une autre plus générale. Il +est résulté un grand dommage de l'aspect repoussant ordinairement donné +à la règle morale par ceux qui l'exposent, et l'on peut espérer +d'immenses avantages si on la présente sous l'aspect attrayant qu'elle a +lorsqu'elle n'est pas déformée par la superstition et l'ascétisme. Si +un père, donnant avec sévérité de nombreux ordres, les uns nécessaires, +les autres inutiles, aggrave son austère surveillance par une manière +d'être tout à fait antipathique; si ses enfants sont obligés de s'amuser +en cachette; si, en se détournant timidement de leurs jeux, ils ne +rencontrent qu'un regard froid ou même un froncement de sourcils, +fatalement l'autorité de ce père ne sera pas aimée, sera peut-être haïe, +et l'on ne cherchera qu'à s'y soustraire le plus possible. Au contraire, +un père qui, tout en maintenant avec fermeté les défenses nécessaires +pour le bien-être de ses enfants ou celui d'autres personnes, non +seulement s'abstient de défenses inutiles, mais encore donne sa sanction +à tous leurs plaisirs légitimes, pourvoit aux moyens de les leur +procurer et regarde avec un sourire d'approbation leurs ébats, un tel +père est presque sûr de gagner une influence qui ne sera pas moins +efficace dans le temps présent et le sera en outre d'une manière +durable. L'autorité de chacun de ces deux pères est le symbole de +l'autorité de la morale comme on l'a faite et de la morale comme elle +devrait être. + +Le dommage ne résulte pas seulement de cette sévérité excessive de la +doctrine morale léguée par un passé trop dur. Il vient aussi de +l'impossibilité d'atteindre son idéal. Dans une réaction violente contre +le profond égoïsme de la vie telle qu'elle se présente dans des sociétés +barbares, on a insisté sur le devoir de vivre d'une manière toute +désintéressée. Mais comme l'égoïsme rampant d'une milice brutale ne +pouvait pas être corrigé par la tentative d'imposer au moi une sujétion +absolue dans les couvents et les monastères, de même il ne fallait pas +chercher à corriger l'inconduite de la commune humanité, telle qu'elle +est aujourd'hui, en proclamant le principe d'une abnégation à laquelle +l'homme ne peut arriver. L'effet est plutôt de produire un renoncement +désespéré à toute tentative de rendre la vie meilleure. On cesse tout +effort pour atteindre l'impossible et le possible est discrédité en même +temps. Par une association avec des règles qui ne peuvent être obéies, +les règles qui pourraient l'être perdent leur autorité. + +On fera, je n'en doute pas, plus d'une objection à la théorie de la +conduite droite esquissée dans les pages suivantes. Des critiques d'une +certaine classe, loin de se réjouir de voir les principes moraux qu'ils +justifient autrement coïncider avec des principes moraux +scientifiquement déduits, seront choqués de cette coïncidence. Au lieu +d'avouer une ressemblance essentielle, ils exagèrent des différences +superficielles. Depuis les temps de persécution, un curieux changement +s'est produit dans les dispositions de la prétendue orthodoxie à l'égard +de la prétendue hétérodoxie. Autrefois un hérétique, forcé par la +torture à se rétracter, satisfaisait l'autorité par une docilité +extérieure; un accord apparent suffisait, quelle que fût en réalité la +profondeur du désaccord. Maintenant qu'un hérétique ne peut plus être +contraint par la force à professer la foi ordinaire, on fait ce que l'on +peut pour que sa foi paraisse le plus éloignée possible de la foi +commune. Se sépare-t-il du dogme théologique établi? On le traitera +d'athée, quelle que soit à ses yeux l'impropriété de ce terme. +Pense-t-il que l'explication spiritualiste des phénomènes n'est pas +fondée? On le rangera parmi les matérialistes, bien qu'il repousse ce +nom avec indignation. De même, quelle que petite que soit la différence +entre la morale naturelle et la morale surnaturelle, c'est une mode de +l'exagérer au point d'y voir un antagonisme fondamental. Par l'effet de +cette mode, on isolera probablement de ce volume, pour les condamner, +des théories qui, prises en elles-mêmes, peuvent facilement être +présentées comme profondément mauvaises. Pour être plus clair, j'ai +traité séparément quelques aspects corrélatifs de la conduite et donné +des conclusions dont chacune est faussée dès qu'on la sépare des autres; +j'ai ainsi fourni de nombreuses occasions d'être mal compris. + +Les relations de cet ouvrage avec ceux qui le précèdent dans la série +sont de nature à rendre nécessaires de fréquents renvois. Comme il +contient en réalité les conséquences de principes déjà établis dans +chacun d'eux, il m'a paru impossible de me dispenser de rétablir ces +principes. En outre, les présentant dans leurs rapports avec différentes +théories morales, j'ai été obligé chaque fois de rappeler brièvement au +lecteur quels ils sont et comment ils sont déduits. De là une foule de +répétitions qui paraîtront peut-être fastidieuses à quelques-uns. Je ne +puis cependant regretter beaucoup ce résultat presque inévitable; car +c'est seulement par des itérations multipliées que des conceptions +étrangères peuvent s'imposer à des esprits prévenus. + + + + +LES BASES +DE LA +MORALE ÉVOLUTIONNISTE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +DE LA CONDUITE EN GÉNÉRAL + + +1. Les termes corrélatifs s'impliquent l'un l'autre; ainsi l'on ne peut +penser à un père sans penser à un enfant, à un supérieur sans penser à +un inférieur. Un des exemples les plus communs donnés à l'appui de cette +doctrine, c'est le lien nécessaire qui unit la conception d'un tout à +celle d'une partie. + +Il est impossible de concevoir l'idée d'un tout sans faire naître +aussitôt l'idée des parties qui le constituent, et l'on ne peut pas +davantage concevoir l'idée d'une partie sans provoquer aussitôt l'idée +de quelque tout auquel elle appartient. Mais il faut ajouter que l'on ne +saurait avoir une idée correcte d'une partie sans avoir aussi une idée +correcte du tout correspondant. La connaissance inadéquate de l'un de +ces termes entraîne, de plusieurs manières, la connaissance inadéquate +de l'autre. + +Si l'on pense à une partie sans la rapporter au tout, elle devient +elle-même un tout, une entité indépendante, et l'on se fait une idée +fausse de ses relations à l'existence en général. En outre, on doit +apprécier mal la grandeur de la partie par rapport à la grandeur du +tout, si l'on se borne à reconnaître que celui-ci contient celle-là, si +l'on ne se le représente pas exactement dans toute son étendue. Enfin on +ne peut pas connaître avec précision la position relative de cette +partie et des autres, à moins de connaître le tout dans la distribution +de ses parties aussi bien que dans son ensemble. + +Si la partie et le tout, au lieu de simples relations statiques, ont des +relations dynamiques, il faut posséder une intelligence générale du +tout pour comprendre la partie. Un sauvage qui n'a jamais vu de voiture +sera incapable de concevoir l'usage et l'action d'une roue. Le disque +d'un excentrique, percé d'une ouverture irrégulière, n'a, pour le paysan +qui ne sait pas la mécanique, ni place ni usage déterminés. Un +mécanicien même, s'il n'a jamais vu de piano, ne comprendra pas, à +l'aspect d'une pédale, quelle en est la fonction ou la valeur relative. + +C'est surtout lorsqu'il s'agit d'un ensemble organisé que la +compréhension complète d'une partie implique une grande compréhension du +tout. Supposez un être, qui ne connaîtrait pas le corps humain, placé en +présence d'un bras détaché. En admettant même qu'il ne commît pas +l'erreur de le prendre pour un tout au lieu de le regarder comme une +partie d'un tout, il ne pourrait cependant expliquer ni ses rapports +avec les autres parties de ce tout, ni sa structure. Il devinerait à la +rigueur la coopération des os et des muscles; mais il n'aurait +absolument aucune idée de la manière dont le bras contribue aux actions +du tout auquel il appartient, et il ne saurait en aucune façon +interpréter le rôle des nerfs, ni des vaisseaux qui se ramifient dans ce +membre et se rattachent séparément à certains organes du tronc. Une +théorie de la structure du bras implique une théorie de la structure du +corps tout entier. + +Cette vérité vaut non seulement pour les agrégats matériels, mais encore +pour les agrégats immatériels, les ensembles de mouvements, de faits, de +pensées, de mots. Les mouvements de la lune ne sont bien compris que si +l'on tient compte des mouvements du système solaire tout entier. Pour +arriver à bien charger une arme à feu, il faut connaître les effets +qu'elle doit servir à produire. Un fragment de phrase, s'il n'est pas +inintelligible, sera mal interprété en l'absence de ce qui manque. +Retranchez le commencement et la fin, et le reste d'une démonstration ne +prouve rien. Les explications fournies par le demandeur sont souvent +trompeuses tant que l'on n'en a pas rapproché celles du défendeur. + +2. La conduite est un ensemble, et, en un sens, un ensemble organique, +un agrégat d'actions mutuellement liées accomplies par un organisme. La +division ou l'aspect de la conduite dont traite la morale est une partie +de ce tout organique, et une partie dont les composantes sont +indissolublement unies avec le reste. Si l'on s'en rapporte à l'opinion +commune, tisonner le feu, lire un journal, prendre un repas, sont des +actes où la moralité n'a rien à voir. Ouvrir la fenêtre pour aérer une +chambre, prendre un manteau quand l'air est froid ne passent pas pour +des faits qui aient aucune valeur morale. Ce sont là cependant autant +de parties de la conduite. La manière de vivre que nous appelons bonne, +celle que nous appelons mauvaise sont comprises dans la manière de vivre +en général, avec celle que nous regardons comme indifférente. Le tout +dont la morale est une partie est le tout constitué par la théorie de la +conduite prise dans son ensemble, et il faut comprendre ce tout avant +d'en comprendre une partie. + +Examinons de plus près cette proposition. + +D'abord, comment définirons-nous la conduite? Il n'y a pas identité +absolue entre les actes qui la composent et l'agrégat des actions, bien +que la différence soit faible. Des actions comme celles d'un épileptique +pendant un accès n'entrent pas dans notre conception de la conduite: +cette conception exclut les actes qui ne tendent à aucune fin. En +reconnaissant ce qui est ainsi exclu de cette conception, nous +reconnaissons en même temps tout ce qu'elle contient, et la définition +de la conduite à laquelle nous aboutissons est celle-ci: ou l'ensemble +des actes adaptés à une fin, ou l'adaptation des actes à des fins, +suivant que nous considérons la somme des actes toute formée, ou que +nous pensons seulement à sa formation. La conduite, dans la pleine +acception du mot, doit être prise comme embrassant toutes les +adaptations d'actes à des fins, depuis les plus simples jusqu'aux plus +complexes, quelle que soit leur nature spéciale, qu'on les considère +d'ailleurs séparément ou dans leur totalité. + +La conduite en général ainsi distinguée de n'importe quel tout plus +large constitué par des actions en général, voyons maintenant comment on +distingue habituellement du reste de la conduite la conduite sur +laquelle on porte des jugements moraux. Comme nous l'avons déjà dit, une +grande partie de la conduite ordinaire est indifférente. Irai-je me +promener à la cascade aujourd'hui, ou bien suivrai-je le bord de la mer? +Les fins sont ici moralement indifférentes. Si je vais à la cascade, +passerai-je par le marais ou par le bois? Les moyens sont encore +moralement indifférents. A chaque instant, la plupart de nos actions ne +peuvent ainsi être jugées bonnes ou mauvaises par rapport aux fins ou +aux moyens. + +Il n'est pas moins clair que la transition des actes indifférents aux +actes bons ou mauvais se fait par degrés. Si je suis avec un ami qui +connaisse déjà le bord de la mer et qui n'ait pas vu la cascade, le +choix entre l'un et l'autre but de promenade n'est déjà plus moralement +indifférent; si, la cascade choisie comme but de notre excursion, le +chemin à travers le marais est trop long pour ses forces, alors que la +route par le bois est plus courte et plus facile, le choix des moyens +cesse aussi d'être indifférent. En outre, si, en faisant une de ces +excursions plutôt que l'autre, je m'expose à n'être pas rentré assez tôt +pour me trouver à un rendez-vous, si le choix du chemin le plus long a +le même résultat, alors que je pourrais revenir à temps en prenant la +route la plus courte, la décision en faveur de l'un ou de l'autre but, +de l'un ou de l'autre moyen acquiert d'une autre manière une valeur +morale, et cette valeur morale enfin sera de plus en plus grande suivant +que ce rendez-vous aura ou quelque importance ou une grande importance, +ou une importance capitale pour moi ou pour les autres. Ces exemples +font ressortir cette vérité qu'une conduite où la moralité n'intervient +pas se transforme par des degrés insensibles et de mille manières en une +conduite morale ou immorale. + +Mais la conduite que nous devons concevoir scientifiquement avant de +pouvoir nous faire une idée scientifique de ces modes de conduite qui +sont les objets des jugements moraux, est immensément plus étendue que +celle à laquelle nous avons fait allusion. Nous n'aurons pas une +compréhension complète de la conduite en considérant seulement la +conduite des hommes: nous devons en effet la regarder comme une simple +partie de la conduite universelle, de la conduite telle qu'elle se +manifeste chez tous les êtres vivants. Car celle-ci rentre dans la +définition que nous avons donnée: des actes adaptés à des fins. La +conduite des animaux supérieurs comparée à celle de l'homme, celle des +animaux inférieurs comparée à celle des animaux supérieurs diffèrent +surtout en ce que l'adaptation des actes aux fins est plus ou moins +simple et incomplète. Ici comme partout, nous devons interpréter le plus +développé par le moins développé. De même que, pour bien comprendre la +partie de la conduite dont traite la morale, nous devons étudier la +conduite humaine dans son ensemble, de même aussi, pour bien comprendre +la conduite humaine dans son ensemble, il faut l'étudier comme une +partie du tout plus vaste que constitue la conduite des êtres animés en +général. + +Et nous ne connaîtrons même pas ce tout assez complètement si nous nous +bornons à considérer la conduite telle qu'elle se manifeste actuellement +autour de nous. Nous devons faire entrer dans notre conception la +conduite moins développée dont cette conduite actuelle est sortie dans +la suite des temps. Nous devons considérer la conduite observée +aujourd'hui chez les créatures de tout ordre comme le développement de +la conduite qui a permis à la vie d'arriver dans tous les genres à la +hauteur où nous la voyons. Cela revient à dire que nous avons d'abord, +pour préparer le terrain, à étudier l'évolution de la conduite. + + + + +CHAPITRE II + +L'ÉVOLUTION DE LA CONDUITE + + +3. Nous sommes très familiarisés aujourd'hui avec l'idée d'une évolution +de structures à travers les types ascendants de l'animalité. Nous nous +sommes aussi familiarisés à un haut degré avec cette pensée qu'une +évolution de fonctions s'est produite _pari passu_ en même temps que +l'évolution des structures. Faisant un pas de plus, il nous reste à +concevoir que l'évolution de la conduite est corrélative à cette +évolution de structures et de fonctions. + +Il faut distinguer avec précision ces trois cas. Il est clair que les +faits établis par la morphologie comparée forment un tout +essentiellement indépendant, bien qu'on ne puisse l'étudier en général +ou en détail sans tenir compte des faits qui appartiennent à la +physiologie comparée. Il n'est pas moins clair que nous pouvons +appliquer exclusivement notre attention à cette différenciation +progressive de fonctions et à cette combinaison de fonctions, qui +accompagnent le développement des structures,--que nous pouvons dire des +caractères et des connexions des organes seulement ce qu'il faut pour +parler de leurs actions séparées ou combinées. La conduite forme +elle-même un sujet distinct du sujet des fonctions, moins que celui-ci +ne l'est du sujet des structures, mais assez cependant pour constituer +un sujet essentiellement séparé. Ces fonctions en effet, qui se +combinent déjà de diverses manières pour former ce que nous regardons +comme des actes corporels particuliers, sont recombinées encore d'un +nombre indéfini de façons pour former cette coordination d'actes +corporels désignée sous le nom de conduite. + +Nous avons affaire aux fonctions dans le vrai sens du mot, quand nous +les considérons comme des processus qui se développent dans le corps; +et, sans dépasser les limites de la physiologie, nous pouvons traiter de +leurs combinaisons, tant que nous les regardons comme des éléments du +_consensus_ vital. Si nous observons comment les poumons aèrent le sang +que le coeur leur envoie, comment le coeur et les poumons ensemble +fournissent du sang aéré à l'estomac et le rendent ainsi capable de +remplir sa tâche; comment ces organes collaborent avec diverses glandes +de sécrétion ou d'excrétion pour achever la digestion et pour éliminer +la matière qui a déjà servi; comment enfin tout ce travail a pour effet +de maintenir le cerveau en état de diriger ces actes qui contribuent +indirectement à la conservation de la vie, nous ne traitons ainsi que +des fonctions. Alors même que nous étudions la manière dont les parties +qui agissent directement autour du tronc,--les jambes, les bras, les +ailes,--font ce qu'elles doivent faire, nous nous occupons encore des +fonctions, en tant qu'elles sont physiologiques, aussi longtemps que +nous limitons notre examen à leurs processus internes, à leurs +combinaisons internes. + +Mais nous abordons le sujet de la conduite dès que nous étudions les +combinaisons d'actions des organes sensoriels ou moteurs en tant +qu'elles se manifestent au dehors. Supposons qu'au lieu d'observer les +contractions musculaires par lesquelles convergent les axes optiques et +s'adaptent les foyers oculaires (ce qui est du domaine de la +physiologie), qu'au lieu d'observer la coopération des nerfs, des +muscles, des os, qui permet de porter la main à telle place et de fermer +les doigts (c'est encore du domaine de la physiologie), nous observions +ce fait qu'une arme est saisie par une main que les yeux ont guidée. +Nous passons alors de la pensée d'une combinaison de fonctions internes +à la pensée d'une combinaison de mouvements externes. Sans doute, si +nous pouvions suivre les processus cérébraux qui accompagnent ces +mouvements, nous trouverions une coordination physiologique interne +correspondante à cette coordination extérieure d'actions. Mais cette +hypothèse s'accorde avec cette affirmation que, lorsque nous ignorons la +combinaison interne et faisons attention seulement à la combinaison +externe, nous passons d'une partie de la physiologie à une partie de la +conduite. On pourrait objecter, il est vrai, que la combinaison externe +donnée comme exemple est trop simple pour être légitimement désignée par +le nom de conduite; mais il suffit de réfléchir un moment pour voir +qu'elle se lie par d'insensibles gradations à ce que nous appelons la +conduite. Supposons que cette arme soit prise pour parer un coup, +qu'elle serve à faire une blessure, que l'agresseur soit mis en fuite, +que l'affaire fasse du bruit, arrive à la police, et qu'il s'ensuive +tous ces actes variés qui constituent une poursuite judiciaire. +Evidemment l'adaptation initiale d'un acte à une fin, inséparable de +tout le reste, doit être comprise avec ce reste sous un même nom +général, et nous passons évidemment par degrés de cette simple +adaptation initiale, qui n'a pas encore de caractère moral intrinsèque, +aux adaptations les plus complexes et à celles qui donnent lieu à des +jugements moraux. + +Négligeant toute coordination interne, nous avons donc ici pour sujet +l'agrégat de toutes les coordinations externes, et cet agrégat embrasse +non seulement toutes les coordinations formées par des hommes, les plus +simples comme les plus complexes, mais encore toutes celles que +produisent tous les êtres inférieurs plus ou moins développés. + +4. Nous avons déjà implicitement résolu cette question: en quoi consiste +le progrès dans l'évolution de la conduite, et comment pourrons-nous le +suivre depuis les types les plus humbles des créatures vivantes +jusqu'aux plus élevés? Quelques exemples suffiront pour mettre la +réponse dans tout son jour. + +Nous avons vu que la conduite se distingue de la totalité des actions en +ce qu'elle exclut les actions qui ne tendent pas à une fin: mais dans le +cours de l'évolution cette distinction se manifeste par degrés. Chez les +créatures les plus humbles, la plupart des mouvements accomplis à chaque +instant ne paraissent pas plus dirigés vers un but déterminé que les +mouvements désordonnés d'un épileptique. Un infusoire nage au hasard çà +et là, sans que sa course soit déterminée par la vue d'aucun objet à +poursuivre ou à éviter, et seulement, selon toute apparence, sous +l'impulsion de diverses actions du milieu où il est plongé; ses actes, +qui ne paraissent à aucun degré adaptés à des fins, le conduisent tantôt +au contact de quelque substance nutritive qu'il absorbe, tantôt au +contraire dans le voisinage de quelque animal par lequel il est lui-même +absorbé et digéré. Privés des sens développés et de la puissance motrice +qui appartiennent aux animaux supérieurs, quatre-vingt-dix-neuf pour +cent de ces animalcules, qui vivent isolément quelques heures, +disparaissent en servant à la nutrition d'autres êtres ou sont détruits +par quelque autre cause. Leur conduite se compose d'actions si peu +adaptées à des fins que leur vie continue seulement tant que les +accidents du milieu leur sont favorables. + +Mais si, parmi les créatures aquatiques, nous en observons une d'un type +encore peu élevé, supérieure cependant à l'infusoire, un rotifère par +exemple, nous voyons en même temps que la taille s'accroît, que la +structure se développe et que le pouvoir de combiner des fonctions +s'augmente, comment il se fait aussi un progrès dans la conduite. Nous +voyons le rotifère agiter circulairement ses cils, et attirer pour s'en +nourrir les petits animaux qui se meuvent autour de lui; avec sa queue +préhensive, il se fixe à quelque objet approprié; en repliant ses +organes extérieurs et en contractant son corps, il se soustrait aux +dangers qui peuvent de temps à autre le menacer. En adaptant mieux ses +actions à des fins, il se rend ainsi plus indépendant des faits +extérieurs et assure sa conservation pour une plus longue période. + +Un type supérieur, comme celui des mollusques, permet de marquer encore +mieux ce contraste. Lorsque nous comparons un mollusque inférieur, comme +l'ascidie flottante, avec un mollusque d'une espèce élevée, comme un +céphalopode, nous trouvons encore qu'un plus haut degré de l'évolution +organique est accompagné d'une conduite plus développée. A la merci de +tout animal marin assez gros pour l'avaler, entraînée par les courants +qui peuvent au hasard la retenir en pleine mer ou la laisser à sec sur +le rivage, l'ascidie n'adapte que fort peu d'actes à des fins +déterminées, en comparaison du céphalopode. Celui-ci, au contraire, +tantôt rampe sur le rivage, tantôt explore les crevasses des rochers, +tantôt nage dans la mer, tantôt attaque un poisson, tantôt se dérobe +lui-même dans un nuage de liqueur noire à la poursuite d'un animal plus +gros et se sert de ses tentacules soit pour se fixer au sol, soit pour +tenir sa proie plus serrée; il choisit, il combine, il proportionne ses +mouvements de minute en minute, aussi bien pour échapper aux dangers qui +le menacent que pour tirer parti des hasards heureux; il nous montre +enfin toute une variété d'actions qui, en servant à des fins +particulières, servent à cette fin générale: assurer la continuité de +l'activité. + +Chez les animaux vertébrés, nous suivons également ce progrès de la +conduite parallèlement au progrès des structures et des fonctions. Un +poisson errant çà et là à la recherche de quelque chose à manger, +capable de découvrir sa proie par l'odorat ou la vue, mais seulement à +une faible distance, et à chaque instant forcé de fuir à l'approche +redoutable de quelque poisson plus gros, ce poisson adapte à des fins +des actes relativement peu nombreux et très simples; par une conséquence +naturelle, la durée de sa vie est fort courte. Il y en a si peu qui +survivent à la maturité, que, pour compenser la destruction des petits +non encore éclos, du menu fretin et des individus à demi développés, +une morue doit frayer un million d'oeufs, et, sur ce grand nombre +d'oeufs, deux autres morues peuvent parvenir à l'âge de frayer à leur +tour. Au contraire, un mammifère d'un degré élevé dans l'échelle de +l'évolution, comme un éléphant, adapte beaucoup mieux à leurs fins même +ces actes généraux qui lui sont communs avec ce poisson. Par la vue, +aussi bien, probablement, que par l'odorat, il découvre sa nourriture à +une distance relativement fort grande; et si, de temps à autre, il lui +faut fuir, il le fait avec beaucoup plus de rapidité que le poisson. +Mais la principale différence consiste en ce qu'il y a encore ici +d'autres groupes d'adaptations. Ainsi certains actes se combinent pour +faciliter la nutrition: par exemple, il brise des branches chargées de +fruits pour s'en nourrir, il fait un choix de tiges comestibles parmi le +grand nombre de celles qui s'offrent à lui; en cas de danger, il peut +non seulement fuir, mais encore, s'il le faut, se défendre ou même +attaquer le premier, et il se sert alors simultanément de ses défenses, +de sa trompe et de ses pieds pesants. En outre, nous voyons des actes +secondaires et variés s'adapter à des fins secondaires; ainsi il va +chercher la fraîcheur dans une rivière et se sert de sa trompe pour +s'arroser, ou bien il emploie une baguette pour chasser les mouches qui +s'attachent à son dos, ou encore il sait faire entendre des sortes de +cris d'alarme pour avertir le troupeau, et conformer lui-même ses actes +à ces cris s'ils sont poussés par d'autres éléphants. Evidemment, +l'effet d'une conduite si développée est d'assurer l'équilibre des +actions organiques pendant des périodes beaucoup plus longues. + +Si nous étudions maintenant la manière d'agir du plus élevé parmi les +mammifères, de l'homme, nous ne trouvons pas seulement des adaptations +de moyens à fins plus nombreuses et plus exactes que chez les mammifères +ordinaires, nous faisons encore la même remarque en comparant les races +humaines supérieures aux races humaines inférieures. Prenons une des +fins les plus importantes, nous la verrons bien plus complètement +atteinte par l'homme civilisé que par le sauvage, et nous y verrons +concourir un nombre relativement plus grand d'actes secondaires. +S'agit-il de la nutrition? La nourriture est obtenue plus régulièrement +par rapport à l'appétit; elle est de meilleure qualité, plus propre, +plus variée, mieux préparée. S'agit-il du vêtement? Les caractères de la +fabrication et de la forme des articles qui servent à l'habillement, et +leur adaptation aux besoins sont de jour en jour, d'heure en heure, +améliorés. S'agit-il des habitations? Entre les huttes de terre et de +branchages habitées par les sauvages les plus arriérés et la maison de +l'homme civilisé, il y a autant de différence extérieure que dans le +nombre et la valeur des adaptations de moyens à fins que supposent +respectivement ces deux genres de constructions. Si nous comparons les +occupations ordinaires du sauvage avec les occupations ordinaires de +l'homme civilisé,--par exemple les affaires du commerçant qui supposent +des transactions multiples et complexes s'étendant à de longues +périodes, les professions libérales, préparées par des études +laborieuses et chaque jour assujetties aux soucis les plus variés, ou +les discussions, les agitations politiques employées tantôt à soutenir +telle mesure et tantôt à combattre telle autre,--nous rencontrons non +seulement des séries d'adaptations de moyens à fins qui dépassent +infiniment en variété et en complexité celles des races inférieures, +mais des séries qui n'ont pas d'analogues dans ces races. La durée de la +vie, qui constitue la fin suprême, s'accroît parallèlement à cette plus +grande élaboration de la vie produite par la poursuite de fins plus +nombreuses. + +Mais il est nécessaire de compléter cette conception d'une évolution de +la conduite. Nous avons montré qu'elle consiste en une adaptation des +actes aux fins, telle que la vie se trouve prolongée. Cette adaptation +augmente encore le total de la vie. En repassant en effet les exemples +donnés plus haut, on verra que la longueur de la vie n'est point, par +elle-même, la mesure de l'évolution de la conduite: il faut encore tenir +compte de la quantité de vie. Par sa constitution, une huître peut se +contenter de la nourriture diffuse contenue dans l'eau de mer qu'elle +absorbe; protégée par son écaille à peu près contre tous les dangers, +elle est capable de vivre plus longtemps qu'une sèche, exposée malgré +ses facultés supérieures à de nombreux hasards; mais aussi la somme +d'activités vitales dans un intervalle donné est bien moindre pour +l'huître que pour la sèche. De même un ver, ordinairement caché à la +plupart de ses ennemis par la terre sous laquelle il se fait un chemin +et qui lui fournit assez pour sa pauvre subsistance, peut arriver à +vivre plus longtemps que ses parents annelés, les insectes; mais l'un de +ceux-ci, durant son existence de larve ou d'insecte parfait, expérimente +un plus grand nombre de ces changements qui constituent la vie. Il n'en +est pas autrement quand nous comparons dans le genre humain les races +les plus développées aux moins développées. La différence entre les +années que peuvent vivre un sauvage et un homme civilisé ne permet pas +d'apprécier exactement combien la vie diffère chez l'un et chez l'autre, +si l'on considère le total de la vie comme un agrégat de pensées, de +sensations et d'actes. Aussi, pour estimer la vie, nous en multiplierons +la longueur par la largeur, et nous dirons que l'augmentation vitale +qui accompagne l'évolution de la conduite résulte de l'accroissement de +ces deux facteurs. Les adaptations plus multiples et plus variées de +moyens à fins, par lesquelles les créatures plus développées satisfont +des besoins plus nombreux, ajoutent toutes quelque chose aux activités +exercées dans le même temps, et contribuent chacune à rendre plus longue +la période pendant laquelle se continuent ces activités simultanées. +Toute évolution ultérieure de la conduite augmente l'agrégat des +actions, en même temps qu'elle contribue à l'étendre dans la durée. + +5. Passons maintenant à un autre aspect des phénomènes, à un aspect +distinct de celui que nous avons étudié, mais nécessairement associé +avec lui. Nous n'avons considéré jusqu'à présent que les adaptations de +moyens à fins qui ont pour dernier résultat de compléter la vie +individuelle. Considérons les adaptations qui ont pour fin la vie de +l'espèce. Si chaque génération subsiste, c'est parce que des générations +antérieures ont veillé à la conservation des jeunes. Plus l'évolution de +la conduite qui sert à la défense de la vie individuelle est développée +et suppose une haute organisation, plus la conduite relative à l'élevage +des petits doit être elle-même développée. A travers les degrés +ascendants du règne animal, ce second genre de conduite présente des +progrès successifs égaux à ceux que nous avons observés dans le premier. +En bas, où les structures et les fonctions sont peu développées et le +pouvoir d'adapter des actes à des fins encore faible, il n'y a pas, à +proprement parler, de conduite pour assurer la conservation de l'espèce. +La conduite pour le maintien de la race, comme la conduite pour le +maintien de l'individu, sort par degrés de ce qui ne peut être appelé +une conduite. Les actions adaptées à une fin sont précédées d'actions +qui ne tendent à aucune fin. + +Les protozoaires se divisent et se subdivisent, par suite de changements +physiques sur lesquels ils n'ont aucun contrôle, ou, d'autres fois, +après un intervalle de repos, se brisent en petites parties qui se +développent séparément pour former autant d'individus nouveaux. Dans ce +cas, pas plus que dans le précédent, il n'y a pas de conduite. Un peu +plus haut, le progrès consiste en ce qu'il se forme, à certains moments, +dans le corps de l'animal, des cellules germes et des cellules de sperme +qui sont projetées à l'occasion dans l'eau environnante et abandonnées à +leur sort: une sur cent mille peut-être arrive à maturité. Ici encore, +nous voyons le développement et la dispersion des nouveaux êtres se +faire sans que les parents s'en occupent. Les espèces immédiatement +supérieures, comme les poissons, qui choisissent les endroits favorables +pour y déposer leurs oeufs, les crustacés d'un genre élevé, qui +charrient des masses d'oeufs jusqu'à ce qu'ils soient éclos, font voir +des adaptations de moyens à fins que nous pouvons désigner du nom de +conduite; mais c'est encore une conduite du genre le plus simple. +Lorsque, comme dans une certaine espèce de poissons, le mâle veille sur +les oeufs et en éloigne les intrus, c'est une nouvelle adaptation de +moyens à fins, et l'on peut employer plus résolument dans ce cas le mot +de conduite. + +Si nous passons à des créatures bien supérieures, comme les oiseaux, qui +bâtissent des nids, couvent leurs oeufs, nourrissent leurs petits +pendant de longues périodes et les assistent encore quand ils sont +capables de voler; ou comme les mammifères, qui allaitent un certain +temps leurs petits, et continuent ensuite à leur apporter de la +nourriture ou à les protéger pendant qu'ils prennent eux-mêmes leur +nourriture, jusqu'à ce qu'ils soient capables de se suffire à eux-mêmes, +nous voyons comment la conduite qui a pour but la conservation de +l'espèce se développe pas à pas avec celle qui sert à la conservation de +l'individu. Cette organisation supérieure qui rend celle-ci possible +rend également possible celle-là. + +L'humanité marque dans ce genre un grand progrès. Comparé avec les +animaux, le sauvage, supérieur déjà dans la conduite qui se rapporte à +sa propre conservation, est supérieur aussi dans la conduite qui a pour +fin la conservation de sa race. Il pourvoit en effet à un plus grand +nombre de besoins de l'enfant; les soins des parents durent plus +longtemps et s'étendent à apprendre aux enfants les arts, à leur donner +les habitudes qui les préparent à l'existence qu'ils doivent mener. La +conduite de cet ordre, aussi bien que celle de l'autre, se développe +encore davantage sous nos yeux, quand nous nous élevons du sauvage à +l'homme civilisé. L'adaptation des moyens à des fins dans l'éducation +des enfants est plus complète; les fins à atteindre sont plus +nombreuses, les moyens plus variés, et l'emploi en est plus efficace; la +protection, la surveillance se continuent aussi pendant une bien plus +grande partie de la vie. + +En suivant l'évolution de la conduite, de manière à nous faire une idée +exacte de la conduite en général, nous devons donc reconnaître la +dépendance mutuelle de ces deux genres. A parler généralement, l'un ne +peut se développer sans que l'autre se développe, et ils doivent +parvenir simultanément l'un et l'autre au plus haut degré de leur +évolution. + +6. Cependant, on se tromperait en affirmant que l'évolution de la +conduite devient complète, lorsqu'elle atteint une adaptation parfaite +de moyens à fins pour conserver la vie individuelle et élever les +enfants, ou plutôt je dirais que ces deux premiers genres de conduite ne +peuvent pas arriver à leur forme la plus haute, sans qu'un troisième +genre de conduite, qu'il nous reste à nommer, atteigne lui-même sa forme +la plus élevée. + +Les créatures innombrables et de toute espèce qui remplissent la terre +ne peuvent vivre entièrement étrangères les unes aux autres; elles sont +plus ou moins en présence les unes des autres, se heurtent les unes +contre les autres. Dans une grande proportion, les adaptations de moyens +à fins dont nous avons parlé sont les composantes de cette «lutte pour +l'existence» engagée à la fois entre les membres d'une même espèce et +les membres d'espèces différentes; et, le plus souvent, une heureuse +adaptation faite par une créature implique une adaptation manquée par un +être de la même espèce ou d'une espèce différente. Pour que le carnivore +vive, il faut que des herbivores meurent, et, pour élever ses petits, il +doit priver de leurs parents les petits d'animaux plus faibles. Le +faucon et sa couvée ne subsistent que par le meurtre de beaucoup de +petits oiseaux; ces petits oiseaux à leur tour ne peuvent multiplier, et +leur progéniture ne peut se nourrir que par le sacrifice de vers et de +larves innombrables. La compétition entre membres de la même espèce a +des résultats analogues, bien que moins frappants. Le plus fort s'empare +souvent par la violence de la proie qu'un plus faible a attrapée. +Usurpant à leur profit exclusif certains territoires de chasse, les plus +féroces relèguent les autres animaux de leur espèce en des lieux moins +favorables. Chez les herbivores, les choses se passent de la même +manière; les plus forts s'assurent la meilleure nourriture, tandis que +les plus faibles, moins bien nourris, succombent directement d'inanition +ou indirectement par l'inhabileté à fuir leurs ennemis qui résulte de ce +défaut même d'alimentation. Cela revient à dire que, chez ceux dont la +vie se passe à lutter, aucun des deux genres de conduite déterminés plus +haut ne peut arriver à un complet développement. Même chez les animaux +qui ont peu à craindre de la part d'ennemis ou de compétiteurs, comme +les lions ou les tigres, il y a fatalement encore quelques défauts +d'adaptation des moyens aux fins dans la dernière partie de leur vie. La +mort par la faim qui résulte de l'impuissance à saisir sa proie est une +preuve que la conduite n'atteint pas son idéal. + +De cette conduite imparfaitement développée, nous passons par antithèse +à la conduite parvenue à la perfection. En considérant ces adaptations +d'actes à des fins, qui restent toujours incomplètes, parce qu'elles ne +peuvent être faites par une créature sans qu'une autre créature soit +empêchée de les faire, nous nous élevons à la pensée d'adaptations +telles que toutes les créatures pourraient les faire sans empêcher les +autres créatures de les faire également. Voilà nécessairement le +caractère distinctif de la conduite la plus développée. Aussi longtemps +en effet que la conduite se composera d'adaptations d'actes à fins, +possibles pour les uns à la condition seulement que les autres ne +puissent faire les mêmes adaptations, il y aura toujours place pour des +modifications par lesquelles la conduite atteindrait une phase où cette +nécessité serait évitée et qui augmenterait la somme de la vie. + +De l'abstrait passons au concret. Nous reconnaissons que l'homme est +l'être dont la conduite est le plus développée; recherchons à quelles +conditions sa conduite, sous les trois aspects de son évolution, atteint +sa limite. D'abord, tant que la vie n'est entretenue que par le pillage, +comme celle de certains sauvages, les adaptations de moyens à fins ne +peuvent atteindre en aucun genre le plus haut degré de la conduite. La +vie individuelle, mal défendue d'heure en heure, est prématurément +interrompue; l'éducation des enfants fait souvent tout à fait défaut, ou +elle est incomplète si elle ne manque pas entièrement; de plus, la +conservation de l'individu et celle de la race ne sont assurées, dans la +mesure où elles le sont, que par la destruction d'autres êtres, d'une +autre espèce ou de la même. Dans les sociétés formées par la composition +et la recomposition des hordes primitives, la conduite reste +imparfaitement développée dans la mesure où se perpétuent les luttes +entre les groupes et les luttes entre les membres des mêmes groupes; or +ces deux traits sont nécessairement associés, car la nature, qui pousse +aux guerres internationales, porte également aux attaques d'individu à +individu. La limite de l'évolution ne peut donc être atteinte par la +conduite que dans les sociétés tout à fait paisibles. Cette adaptation +parfaite de moyens à fins pour la conservation de la vie individuelle et +l'éducation de nouveaux individus, à laquelle chacun peut atteindre sans +empêcher les autres d'en faire autant, constitue, dans sa véritable +définition, un genre de conduite dont on ne peut approcher que si les +guerres diminuent ou cessent tout à fait. + +Mais nous avons encore une lacune à combler, car il y a un dernier +progrès dont nous n'avons pas encore parlé. Outre que chacun peut agir +de telle sorte qu'il parvienne à ses fins sans empêcher les autres de +parvenir aux leurs, les membres d'une société peuvent s'entr'aider à +atteindre leur but. Si des citoyens unis se rendent plus facile les uns +aux autres l'adaptation des moyens aux fins,--soit indirectement par une +coopération industrielle, soit directement par une assistance +volontaire,--leur conduite s'élève à un degré plus haut encore +d'évolution, puisque tout ce qui facilite pour chacun l'adaptation des +actes aux fins augmente la somme des adaptations faites et sert à rendre +plus complète la vie de tous. + +7. Le lecteur qui se rappellera certains passages des _Premiers +principes_, des _Principes de biologie_ et des _Principes de +psychologie_ reconnaîtra dans les passages qui précèdent, sous une autre +forme, le mode de généralisation déjà adopté dans ces ouvrages. On se +souviendra particulièrement de cette proposition que la vie est «la +combinaison définie de changements hétérogènes, à la fois simultanés et +successifs, en correspondance avec des coexistences et des séquences +extérieures;» et surtout de cette formule abrégée et plus nette d'après +laquelle la vie est «l'adaptation continuelle de relations internes à +des relations externes». + +La différence dans la manière de présenter ici les faits par rapport à +la manière dont nous les présentions autrefois consiste surtout en ceci +que nous ignorons la partie intérieure de la correspondance pour nous +attacher exclusivement à cette partie extérieure constituée par les +actions visibles. Mais l'une et l'autre partie sont en harmonie, et le +lecteur qui désirerait se préparer lui-même à bien comprendre le sujet +de ce livre au point de vue de l'évolution ferait bien d'ajouter, à +l'aspect plus spécial que nous allons considérer, les aspects que nous +avons déjà décrits. + +Cette remarque faite en passant, je reviens à l'importante proposition +établie dans les deux chapitres précédents et qui a été, je pense, +pleinement justifiée. Guidés par cette vérité que la conduite dont +traite la morale est une partie de la conduite en général, et qu'il faut +bien comprendre ce que c'est que la conduite en général pour comprendre +spécialement ce que c'est que cette partie; guidés aussi par cette autre +vérité que, pour comprendre la conduite en général, nous devions +comprendre l'évolution de la conduite, nous avons été amenés à +reconnaître que la morale a pour sujet propre la forme que revêt la +conduite universelle dans les dernières étapes de son évolution. Nous +avons aussi conclu que ces dernières étapes dans l'évolution de la +conduite sont celles que parcourt le type le plus élevé de l'être, +lorsqu'il est forcé, par l'accroissement du nombre, à vivre de plus en +plus en présence de ses semblables. Nous sommes ainsi arrivés à ce +corollaire que la conduite obtient une sanction morale à mesure que les +activités, devenant de moins en moins militantes et de plus en plus +industrielles, sont telles qu'elles ne nécessitent plus ni injustice ni +opposition mutuelles, mais consistent en coopérations, en aides +réciproques, et se développent par cela même. + +Ces conséquences de l'hypothèse de l'évolution, il nous reste à voir +qu'elles s'accordent avec les idées morales directrices auxquelles les +hommes se sont élevés par d'autres voies. + + + + +CHAPITRE III + +LA BONNE ET LA MAUVAISE CONDUITE + + +8. En comparant les sens qu'il a dans différents cas et en observant ce +que ces sens ont de commun, nous parvenons à déterminer la signification +essentielle d'un mot. Cette signification, pour un mot qui est +diversement appliqué, peut aussi être connue en comparant l'une avec +l'autre celles de ses applications qui diffèrent le plus entre elles. +Cherchons de cette manière ce que signifient les mots bon et mauvais. + +Dans quel cas donnons-nous l'épithète de bon à un couteau, à un fusil, à +une maison? Quelles circonstances d'autre part nous conduisent à traiter +de mauvais un parapluie ou une paire de bottes? Les caractères attribués +ici par les mots _bon_ et _mauvais_ ne sont pas des caractères +intrinsèques; car, en dehors des besoins de l'homme, ces objets n'ont ni +mérites ni démérites. Nous les appelons bons ou mauvais suivant qu'ils +sont plus ou moins propres à nous permettre d'atteindre des fins +déterminées. Le bon couteau est un couteau qui coupe; le bon fusil, un +fusil qui porte loin et juste; la bonne maison, une maison qui procure +convenablement l'abri, le confort, les commodités qu'on y cherche. +Réciproquement, le mal que l'on trouve dans le parapluie ou la paire de +bottes se rapporte à l'insuffisance au moins apparente de ces objets +pour atteindre certaines fins, comme de nous protéger de la pluie ou de +garantir efficacement nos pieds. + +Il en est de même si nous passons des objets inanimés aux actions +inanimées. Nous appelons mauvaise la journée où une tempête nous empêche +de satisfaire quelque désir. Une bonne saison est l'expression employée +lorsque le temps a favorisé la production de riches moissons. + +Si, des choses et des actions où la vie ne se manifeste pas, nous +passons aux êtres vivants, nous voyons encore que ces mots, dans leur +application courante, se rapportent à l'utilité. Dire d'un chien d'arrêt +ou d'un chien courant, d'un mouton ou d'un boeuf, qu'ils sont bons ou +mauvais, s'entend, dans certains cas, de leur aptitude à atteindre +certaines fins pour lesquelles les hommes les emploient, et, dans +d'autres cas, de la qualité de leur chair en tant qu'elle sert à +soutenir la vie humaine. + +Les actions des hommes considérées comme moralement indifférentes, nous +les classons aussi en bonnes ou mauvaises suivant qu'elles réussissent +ou qu'elles échouent. Un saut est bon, abstraction faite d'une fin plus +éloignée, lorsqu'il atteint exactement le but immédiat que l'on se +propose en sautant; et au billard, un coup est bon, suivant le langage +ordinaire, lorsque les mouvements sont tout à fait ce qu'ils doivent +être pour le succès d'une partie. Au contraire, une promenade où l'on +s'égare, une prononciation qui n'est pas distincte sont mauvaises, parce +que les actes ne sont pas adaptés aux fins comme ils doivent l'être. + +En constatant ainsi le sens des mots _bon_ et _mauvais_ quand on les +emploie dans d'autres cas, nous comprendrons plus facilement leur +signification quand on s'en sert pour caractériser la conduite sous son +aspect moral. Ici encore, l'observation nous apprend qu'on les applique +suivant que les adaptations de moyens à fins sont ou ne sont pas +efficaces. Cette vérité est quelque peu déguisée. Les relations sociales +sont en effet si enchevêtrées que les actions humaines affectent souvent +simultanément le bien-être de l'individu, de ses descendants et de ses +concitoyens. Il en résulte de la confusion dans le jugement des actions +comme bonnes ou mauvaises; car des actions propres à faire atteindre des +fins d'un certain ordre peuvent empêcher des fins d'un autre ordre +d'être atteintes. Néanmoins, quand nous démêlons les trois ordres de +fins et considérons chacune d'elles séparément, nous reconnaissons +clairement que la conduite par laquelle on atteint chaque genre de fin +est bonne et que celle qui nous empêche de l'atteindre est relativement +mauvaise. + +Prenons d'abord le premier groupe d'adaptations, celles qui servent à la +conservation de la vie individuelle. En réservant l'approbation ou la +désapprobation relativement au but qu'il se propose ultérieurement, on +dit qu'un homme qui se bat fait une bonne défense, si sa défense est en +effet de nature à assurer son salut; les jugements touchant les autres +aspects de sa conduite restant les mêmes, le même homme s'attire un +verdict défavorable si, en ne considérant que ses actes immédiats, on +les juge inefficaces. La bonté attribuée à un homme d'affaires, comme +tel, se mesure à l'activité et à la capacité avec lesquelles il sait +acheter et vendre à son avantage, et ces qualités n'empêchent pas la +dureté avec les subalternes, une dureté que l'on condamne. Un homme qui +prête fréquemment de l'argent à un ami, lequel gaspille chaque fois ce +qu'on lui a prêté, se conduit d'une manière louable à la considérer en +elle-même; cependant, s'il va jusqu'à s'exposer à la ruine, il est +blâmable pour avoir porté si loin le dévouement. Il en est de même des +jugements exprimés à chaque instant sur les actes des personnes de notre +connaissance, quand leur santé, leur bien-être est en jeu. «Vous +n'auriez pas dû faire cela,» dit-on à celui qui traverse une rue +encombrée de voitures. «Vous auriez dû changer d'habits,» à celui qui a +pris froid à la pluie. «Vous avez bien fait de prendre un reçu.»--«Vous +avez eu tort de placer votre argent sans prendre conseil.» Ce sont là +des appréciations très ordinaires. Toutes ces expressions d'approbation +ou de désapprobation impliquent cette affirmation tacite que, toutes +choses égales d'ailleurs, la conduite est bonne ou mauvaise suivant que +les actes spéciaux qui la composent, bien ou mal appropriés à des fins +spéciales, peuvent conduire ou non à la fin générale de la conservation +de l'individu. + +Ces jugements moraux que nous portons sur les actes qui concernent +l'individu sont ordinairement exprimés sans beaucoup de force, en partie +parce que les inspirations de nos inclinations personnelles, +généralement assez fortes, n'ont pas besoin d'être fortifiées par des +considérations morales, en partie parce que les inspirations de nos +inclinations sociales, moins fortes et souvent peu écoutées, en ont +besoin; de là un contraste. En passant à cette seconde classe +d'adaptations d'actes à des fins qui servent à l'élevage des enfants, +nous ne trouvons plus aucune obscurité dans l'application qu'on leur +fait des mots _bon_ et _mauvais_, suivant qu'elles sont efficaces ou +non. Les expressions: bien élever ou mal élever, qu'elles se rapportent +à la nourriture, ou à la qualité et à la quantité des vêtements, ou aux +soins que les enfants réclament à chaque instant, indiquent +implicitement que l'on reconnaît, comme des fins spéciales que l'on doit +atteindre, le développement des fonctions vitales, en vue d'une fin +générale, la continuation de la vie et de la croissance. Une bonne mère, +dira-t-on, est celle qui, tout en veillant à tous les besoins physiques +de ses enfants, leur donne aussi une direction propre à leur assurer la +santé mentale; un mauvais père est celui qui ne pourvoit pas aux +nécessités de la vie pour sa famille, ou qui, de quelque autre manière, +nuit au développement physique et mental de ses enfants. De même pour +l'éducation qui leur est donnée ou préparée. On affirme qu'elle est +bonne ou mauvaise (souvent il est vrai à la légère) suivant que les +méthodes en sont appropriées aux besoins physiques et psychiques, de +manière à assurer la vie des enfants pour le présent tout en les +préparant à vivre complètement et longtemps quand ils auront grandi. + +Mais l'application des mots _bon_ et _mauvais_ est plus énergique quand +il s'agit de cette troisième division de la conduite comprenant les +actes par lesquels les hommes influent les uns sur les autres. Dans la +défense de leur propre vie et l'éducation de leurs enfants, les hommes, +en adaptant leurs actes à des fins, peuvent si bien s'opposer à des +adaptations pareilles chez les autres hommes qu'il faudra toujours +imposer des bornes aux empiètements possibles; les dommages causés par +ces conflits entre actions servant de part et d'autre à la conservation +de l'individu sont si graves, qu'il faut ici des défenses péremptoires. +De là ce fait que les qualifications de bon et mauvais sont plus +spécialement appliquées chez nous aux actes qui favorisent la vie +complète des autres ou qui lui font obstacle. Le mot _bonté_, pris +séparément, suggère avant tout l'idée de la conduite d'un homme qui aide +un malade à recouvrer la santé, qui fournit à des malheureux les moyens +de subsister, qui défend ceux qui sont injustement attaqués dans leur +personne, leur propriété, ou leur réputation, ou qui assure son concours +à quiconque promet d'améliorer la condition de ses semblables. Au +contraire, le mot _méchanceté_ fait penser à la conduite d'un homme qui +passe sa vie à entraver la vie des autres, soit en les maltraitant, soit +en détruisant ce qui leur appartient, soit en les trompant, ou en les +calomniant. + +Ainsi les actes sont toujours appelés bons ou mauvais, suivant qu'ils +sont bien ou mal appropriés à des fins, et toutes les inconséquences qui +peuvent se rencontrer dans l'usage que nous faisons des mots viennent de +l'inconséquence des fins. Mais l'étude de la conduite en général et de +l'évolution de la conduite nous a préparés à concéder ces +interprétations. Les raisonnements exposés plus haut font voir que la +conduite à laquelle convient la qualification de bonne est la conduite +relativement la plus développée, et que la qualification de mauvaise +s'applique à celle qui est relativement la moins développée. Nous avons +dit que l'évolution, tendant toujours à la conservation de l'individu, +atteint sa limite lorsque la vie individuelle est la plus grande +possible, en longueur et en largeur; nous voyons maintenant, en laissant +de côté les autres fins, qu'on appelle bonne la conduite par laquelle +cette conservation de soi est favorisée, et mauvaise la conduite qui +tend à la destruction de l'individu. Nous avons montré aussi qu'à +l'accroissement du pouvoir de conserver la vie individuelle,--qui est le +fruit de l'évolution,--correspond un accroissement du pouvoir de +perpétuer l'espèce par l'élevage des enfants, et que, dans cette +direction, l'évolution atteint sa limite lorsque le nombre nécessaire +d'enfants amenés à l'âge mûr est capable d'une vie complète en plénitude +et en durée. A ce second point de vue, on dit que la conduite des +parents est bonne ou mauvaise suivant qu'elle se rapproche ou s'écarte +de ce résultat idéal. Le raisonnement montre encore que l'établissement +d'un état social rend possible et réclame une forme de conduite telle +que la vie soit complète pour chacun et les enfants de chacun, non +seulement sans priver les autres du même avantage, mais encore en +favorisant leur développement. Nous avons trouvé enfin que c'est là la +forme de conduite que l'on regarde essentiellement comme bonne. En +outre, de même que l'évolution nous a paru devenir la plus haute +possible lorsque la conduite assure simultanément la plus grande somme +de vie à l'individu, à ses enfants et aux autres hommes, nous voyons ici +que la conduite appelée bonne se perfectionne et devient la conduite +considérée comme la meilleure quand elle permet d'atteindre ces trois +classes de fins dans le même temps. + +9. Ces jugements sur la conduite impliquent-ils quelque postulat? +Avons-nous besoin d'une hypothèse pour appeler bons les actes qui +favorisent la vie de l'individu ou de ses semblables, et mauvais ceux +qui tendent directement ou indirectement à la mort de celui qui les +accomplit ou des autres? Oui, nous avons fait une hypothèse d'une +extrême importance; une hypothèse qui est nécessaire pour toute +appréciation morale. + +La question à poser nettement et à résoudre avant d'aborder une +discussion morale quelconque est une question très controversée de notre +temps: La vie vaut-elle la peine de vivre? Adopterons-nous la théorie +pessimiste? Adopterons-nous la théorie optimiste? Ou, après avoir pesé +les arguments des pessimistes et ceux des optimistes, conclurons-nous +que la balance est en faveur d'un optimisme mitigé? + +De la réponse à cette question dépend absolument toute décision +relativement à la bonté ou à la méchanceté de la conduite. Pour ceux qui +regardent la vie non comme un avantage, mais comme un malheur, il faut +blâmer plutôt que louer la conduite qui la prolonge; si la fin d'une +existence odieuse est désirable, on doit applaudir à ce qui hâtera cette +fin et condamner les actions qui favoriseraient sa durée pour +l'individu ou pour les autres. D'un autre côté, ceux qui embrassent +l'optimisme, ou qui, sans être tout à fait optimistes, soutiennent +cependant que le bien dans cette vie l'emporte sur le mal, porteront des +jugements tout opposés; d'après eux, on doit approuver une conduite qui +favorise la vie de l'individu et des autres et désapprouver celle qui +lui nuit ou la met en danger. + +La dernière question est donc de savoir si l'évolution a été une faute, +et surtout l'évolution qui perfectionne l'adaptation des actes à des +fins dans les degrés ascendants de l'organisation. Si l'on soutient +qu'il aurait mieux valu qu'il n'y eût pas d'êtres animés quelconques, et +que plus tôt ils cesseront d'exister mieux cela vaudra, on aura un ordre +déterminé de conclusions relativement à la conduite. Si l'on soutient, +au contraire, que la balance est en faveur des êtres animés, bien plus, +si l'on prétend que cette balance leur sera de plus en plus favorable +dans l'avenir, les conclusions à tirer seront d'un ordre tout différent. +Si même on alléguait que la valeur de la vie ne doit pas être appréciée +par son caractère intrinsèque, mais bien par ses conséquences +extrinsèques,--par certains résultats supposés au delà de cette +vie,--nous arriverions à des conclusions du même ordre que dans le cas +précédent, mais sous une autre forme. En effet la foi dans cette +dernière hypothèse peut bien condamner un attentat volontaire à une vie +misérable, mais elle ne peut pas approuver une prolongation gratuite +d'une telle vie. La théorie pessimiste fait blâmer une législation qui +tend à accroître la longévité, tandis que la théorie optimiste la fait +hautement apprécier. + +Eh bien, ces opinions irréconciliables ont-elles quelque chose de +commun? Les hommes pouvant être divisés en deux écoles adverses sur +cette question essentielle, il faut rechercher s'il n'y a rien que les +deux théories radicalement opposées accordent l'une et l'autre. Dans la +proposition optimiste, que l'on affirme tacitement lorsque l'on emploie +les mots _bon_ et _mauvais_ avec leur sens ordinaire, et dans la +proposition pessimiste qui, si elle est faite ouvertement, implique +l'emploi des mêmes mots avec un sens inverse du sens ordinaire, un +examen attentif ne découvre-t-il pas une autre proposition cachée sous +celles-là, une proposition qu'elles renferment l'une et l'autre, et qui +peut être affirmée avec plus de certitude, une proposition +universellement reconnue? + +10. Oui, il y a un postulat que les pessimistes et les optimistes +admettent également. Leurs arguments de part et d'autre supposent comme +évident de soi-même que la vie est bonne ou mauvaise suivant qu'elle +apporte ou n'apporte pas un surplus de sensations agréables. Le +pessimiste déclare qu'il condamne la vie parce qu'elle aboutit à plus de +peine que de plaisir. L'optimiste défend la vie dans cette croyance +qu'elle apporte plus de plaisir que de peine. L'un et l'autre prennent +pour critérium la nature de la vie au point de vue de la sensibilité. +Ils accordent que la question de savoir si la vie est une manière d'être +bonne ou mauvaise revient à celle-ci: La conscience, dans ses +oscillations, se maintient-elle au-dessus du point d'indifférence dans +une sensation de plaisir ou tombe-t-elle au-dessous, dans la peine? +Leurs théories opposées supposent également que la conduite doit tendre +à la préservation de l'individu, de la famille et de la société, dans +l'hypothèse seulement où la vie apporterait plus de bonheur que de +misère. + +La différence du point de vue ne peut changer ce verdict. Le pessimiste +soutient que les maux prédominent dans la vie et l'optimiste prétend que +ce sont les plaisirs; mais l'un et l'autre admettent que les peines +actuelles doivent être compensées par des plaisirs futurs et qu'ainsi la +vie, justifiée ou non dans ses résultats immédiats, est justifiée par +ces derniers résultats. L'hypothèse impliquée dans ces deux jugements +reste donc la même. On se décide encore en comparant la somme des +plaisirs à celle des peines. Les uns et les autres jugent qu'il faut +maudire l'existence, si, au surplus de misères actuelles, doit s'ajouter +un surplus de misères dans l'avenir, et qu'il faut la bénir au contraire +si, en admettant que le mal surpasse le bien aujourd'hui, on suppose que +le bien l'emportera un jour sur le mal. Il faut donc reconnaître qu'en +appelant bonne la conduite qui sert à la conservation de la vie, +mauvaise celle qui l'arrête ou la détruit, en supposant ainsi qu'on doit +bénir la vie et non la maudire, nous affirmons nécessairement que la +conduite est bonne ou mauvaise selon que la somme de ses effets est +agréable ou pénible. + +Pour expliquer autrement le sens des mots _bon_ et _mauvais_, il n'y a +qu'une seule théorie possible, celle d'après laquelle les hommes +auraient été créés afin d'être pour eux-mêmes des sources de misères, et +seraient tenus de continuer à vivre pour que leur créateur ait la +satisfaction de contempler leurs souffrances. C'est là une théorie que +personne ne soutient ouvertement, et qui n'est clairement formulée nulle +part; cependant il y a beaucoup d'hommes qui l'acceptent sous une forme +déguisée. Les religions inférieures sont toutes pénétrées de cette +croyance qu'une vie de douleur est agréable aux dieux. Ces dieux sont +des ancêtres sanguinaires divinisés, et il est naturel de croire qu'ils +aiment les supplices; de leur vivant, ils trouvaient leurs délices à +torturer les autres êtres, et l'on suppose que c'est leur procurer les +mêmes délices que les faire assister à des tortures. Ces conceptions +subsistent longtemps. Il n'est pas nécessaire de rappeler les fakirs +indiens qui se suspendent à des crochets de fer, ou les derviches +orientaux qui se font eux-mêmes des blessures, pour montrer que, dans +des sociétés déjà fort développées, on peut encore trouver des hommes +regardant la douleur volontaire comme un moyen de s'assurer la faveur +divine. Sans nous étendre sur les jeûnes et les mortifications, nous +savons bien qu'il y a eu, et qu'il y a encore chez les chrétiens, cette +croyance que le Dieu auquel Jephté, pour se le rendre propice, sacrifie +sa fille, peut être rendu propice en effet par les peines que l'on +s'inflige à soi-même. Cette autre idée,--conséquence de la +première,--qu'on offense Dieu en se procurant du plaisir, a subsisté +longtemps et conserve encore aujourd'hui beaucoup de partisans; si elle +n'est pas un dogme formel, elle constitue cependant une croyance dont +les effets sont assez visibles. + +Sans doute, de pareilles croyances se sont affaiblies de nos jours. Le +plaisir que des dieux féroces étaient supposés prendre à la vue des +tortures s'est, dans une grande mesure, transformé; c'est aujourd'hui la +satisfaction d'une divinité qui aimerait voir les hommes se mortifier +eux-mêmes pour assurer leur bonheur futur. Il est clair que les adeptes +d'une théorie si profondément modifiée ne rentrent pas dans la classe +des hommes dont nous nous occupons maintenant. Bornons-nous à cette +classe: supposons que le sauvage immolant des victimes à un dieu +cannibale ait parmi les hommes civilisés des descendants convaincus que +le genre humain est né pour souffrir et qu'il est de son devoir de +continuer à vivre dans la misère pour le plus grand plaisir de son +créateur: nous serons bien forcés de reconnaître que la race des +adorateurs du diable n'est pas encore éteinte. + +Laissons de côté les gens de cette sorte, s'il y en a; leur croyance est +au-dessus ou au-dessous de tout raisonnement. Tous les autres doivent +soutenir, ouvertement ou tacitement, que la raison dernière pour +continuer de vivre est uniquement de goûter plus de sensations agréables +que de sensations pénibles, et que cette supposition seule permet +d'appeler bons ou mauvais les actes qui favorisent ou contrarient le +développement de la vie. + +Nous sommes ici ramenés à ces premières significations des mots _bon_ et +_mauvais_, que nous avions laissées pour considérer les secondes. Car, +en nous rappelant que nous appelons bonnes et mauvaises les choses qui +produisent immédiatement des sensations agréables et désagréables, et +aussi ces sensations elles-mêmes,--un bon vin, un bon appétit, une +mauvaise odeur, un mauvais mal de tête,--nous voyons que ces sens +directement relatifs aux plaisirs et aux peines s'accordent avec les +sens qui se rapportent indirectement aux plaisirs et aux peines. Si nous +appelons bon l'état de plaisir lui-même, comme un bon rire; si nous +appelons bonne la cause prochaine d'un état de plaisir, comme une bonne +musique; si nous appelons bon tout agent qui de près ou de loin nous +conduit à un état agréable, comme un bon magasin, un bon maître; si nous +appelons bon, en le considérant en lui-même, tout acte si bien adapté à +sa fin qu'il favorise la conservation de l'individu et assure ce surplus +de plaisir qui rend la conservation de soi désirable; si nous appelons +bon tout genre de conduite qui aide les autres à vivre, et cela dans la +croyance que la vie comporte plus de bonheur que de misère: il est alors +impossible de nier que,--en tenant compte de ces effets immédiats ou +éloignés pour une personne quelconque,--ce qui est bon ne se confonde +universellement avec ce qui procure du plaisir. + +11. Diverses influences morales, théologiques et politiques conduisent +les hommes à se déguiser eux-mêmes cette vérité. Dans ce cas le plus +général de tous, comme en certains cas plus particuliers, les hommes +sont bientôt si préoccupés des moyens d'atteindre une fin, qu'ils en +viennent à prendre ces moyens pour la fin elle-même. L'argent, par +exemple, qui est un moyen de pourvoir à ses besoins, un malheureux le +regarde comme la seule chose que l'on doive s'efforcer de se procurer, +et il ne songe pas à satisfaire ses besoins. Exactement de la même +manière, la conduite jugée préférable, parce qu'elle conduit le mieux au +bonheur, a fini par être regardée comme préférable en elle-même,--non +seulement en tant que fin prochaine (ce qu'elle doit être), mais aussi +en tant que fin dernière,--à l'exclusion de la fin dernière véritable. +Cependant un examen attentif amène bien vite à reconnaître la vraie fin +dernière. Le malheureux dont nous parlions, si nous le forçons à +s'expliquer, est obligé de reconnaître la valeur de l'argent pour +obtenir les choses désirables. De même, pour le moraliste qui regarde +telle conduite comme bonne en elle-même et telle autre comme mauvaise: +une fois poussé dans ses derniers retranchements, il est obligé de se +rabattre sur les effets agréables ou pénibles de ces deux genres de +conduite.--Pour le prouver, il suffit de remarquer qu'il nous serait +impossible de les juger comme nous le faisons, si leurs effets étaient +inverses. + +Supposons qu'une blessure ou un coup produise une sensation agréable et +entraîne à sa suite un accroissement de nos facultés d'agir ou de jouir: +nous ferions-nous d'une attaque l'idée que nous en avons maintenant? Ou +bien supposez qu'une mutilation volontaire, comme une amputation de la +main, soit à la fois agréable en elle-même et favorable au progrès par +lequel on assure son propre bien-être et celui des siens: +estimerions-nous, comme à présent, qu'il faut condamner ce dommage qu'un +homme peut se faire subir à lui-même? Supposez encore qu'en vidant la +poche d'un homme on lui procure des émotions agréables, on aille +au-devant de ses désirs: le vol serait-il mis au nombre des crimes, +comme le veulent toutes les lois et le code moral? Dans ces cas +extrêmes, personne ne peut nier que nous appelons certaines actions +_mauvaises_ uniquement parce qu'elles sont des causes de peine, +immédiate ou éloignée, et qu'elles ne seraient pas ainsi qualifiées si +elles procuraient du plaisir. + +En examinant nos conceptions sous leur aspect opposé, ce fait général +force lui-même notre attention avec une égale clarté. Imaginez qu'en +soignant un malade on ne fasse qu'augmenter ses souffrances, que +l'adoption d'un orphelin soit nécessairement pour lui une source de +misères, que l'assistance donnée dans un embarras d'argent à un homme +qui s'adresse à vous tourne à son désavantage, que ce soit enfin le +moyen d'empêcher un homme de faire son chemin dans le monde que de lui +inspirer un noble caractère: que dirions-nous de ces actes classés +maintenant parmi les actes dignes d'éloges? Ne devrions-nous pas au +contraire les ranger parmi ceux qu'il faut blâmer? + +En employant comme pierres de touche ces formes les plus accusées de la +bonne et de la mauvaise conduite, on met facilement ce point hors de +doute: que nos idées de la bonté et de la méchanceté des actes viennent +de la certitude ou de la probabilité avec laquelle nous les croyons +capables de produire, ici ou là, des plaisirs ou des peines. Cette +vérité nous apparaît avec la même clarté si nous examinons les règles +des différentes écoles morales, car l'analyse nous montre que chacune de +ces règles tire son autorité de cette règle suprême. + +Les systèmes de morale peuvent être distingués en gros suivant qu'ils +prennent pour idées cardinales: 1º le caractère de l'agent; 2º la nature +de ses motifs; 3º la qualité de ses actes; et 4º leurs résultats. Chacun +de ces faits peut être caractérisé comme bon ou mauvais; ceux qui +n'apprécient pas un mode de conduite d'après ses effets sur le bonheur +l'apprécient par la bonté ou la méchanceté supposée de l'agent, de ses +motifs ou de ses actes. La perfection de l'agent est prise comme pierre +de touche pour juger sa conduite. En dehors de l'agent, nous prenons son +sentiment considéré comme moral, et, en dehors du sentiment, nous avons +l'action considérée comme vertueuse. + +Les distinctions ainsi indiquées sont aussi peu définies que les mots +qui les expriment sont d'un usage invariable; mais elles correspondent +cependant à des doctrines en partie différentes les unes des autres. +Nous pouvons les examiner avec soin, et séparément, pour montrer que +leurs critériums de la bonté sont dérivés. + +12. Il est étrange qu'une notion aussi abstraite que celle de perfection +ou d'un certain achèvement idéal de la nature ait jamais pu être choisie +comme point de départ pour le développement d'un système de morale. Elle +a été acceptée cependant d'une manière générale par Platon et avec plus +de précision par Jonathan Edwards. Perfection est synonyme de bonté au +plus haut degré. Définir la bonne conduite par le mot de perfection, +c'est donc indirectement la définir par elle-même. Il en résulte +naturellement que l'idée de perfection, comme celle de bonté, ne peut +être formée que par la considération des fins. + +Nous disons d'un objet inanimé, d'un outil par exemple, qu'il est +imparfait quand il manque d'une partie nécessaire pour exercer une +action efficace, ou lorsque quelqu'une de ses parties est conformée de +manière à l'empêcher de servir de la façon la plus convenable à l'usage +auquel il est destiné. On parle de la perfection d'une montre quand elle +marque exactement les heures, quelque simple qu'elle soit; et on la +déclare imparfaite, quelle que soit d'ailleurs la richesse de ses +ornements, si elle ne marque pas bien les heures. Nous disons bien que +les choses sont imparfaites quand nous y découvrons quelque défaut, même +s'il ne les empêche pas de rendre de bons services; mais nous le faisons +parce que ce défaut implique une fabrication inférieure, ou une usure, +et par suite cette dégradation qui décèlent ordinairement dans la +pratique l'impossibilité d'être vraiment utile; le plus souvent en effet +l'absence d'imperfections minimes s'associe avec l'absence +d'imperfections plus graves. + +Appliqué aux êtres vivants, le mot perfection a le même sens. L'idée +d'une forme parfaite, s'il s'agit d'un cheval de race, est dérivée par +généralisation des traits qui chez les chevaux de race accompagnent +habituellement la faculté d'atteindre la plus grande vitesse; l'idée de +constitution parfaite pour un cheval de race se rapporte aussi à la +force qui lui permet de conserver cette vitesse le plus longtemps +possible. Il en est de même des hommes, à les considérer comme êtres +physiques: nous n'avons d'autre critérium de la perfection que la +faculté complète pour chaque organe de remplir ses fonctions +particulières. Notre conception d'un équilibre parfait des parties +internes et d'une parfaite proportion des parties externes se forme de +cette manière; il est facile de s'en convaincre: par exemple nous +reconnaissons l'imperfection d'un viscère, comme les poumons, le coeur +ou le foie, à ce seul caractère qu'il est incapable de répondre +entièrement aux exigences des activités organiques; de même l'idée de la +grandeur insuffisante ou de la grandeur excessive d'un membre dérive +d'expériences accumulées relativement à cette proportion des membres qui +favorise au plus haut degré l'accomplissement des actions nécessaires. + +Nous n'avons pas d'autre moyen de mesurer la perfection quand il s'agit +de la nature mentale. Si l'on parle d'une imperfection de la mémoire, du +jugement, du caractère, on entend par là une inaptitude à satisfaire aux +besoins de la vie. Imaginer un parfait équilibre des facultés +intellectuelles et des émotions, c'est imaginer entre elles cette +harmonie qui assure l'entier accomplissement de tous les devoirs suivant +les exigences de chaque cas. + +Aussi la perfection d'un homme considéré comme agent veut dire qu'il est +constitué de manière à effectuer une complète adaptation des actes aux +fins de tout genre. Or, comme nous l'avons montré plus haut, la complète +adaptation des actes aux fins est à la fois ce qui assure et ce qui +constitue la vie à son plus haut degré de développement, aussi bien en +largeur qu'en longueur. D'un autre côté, ce qui justifie tout acte +destiné à accroître la vie, c'est que nous recueillons de la vie plus de +bonheur que de misère. Il résulte de ces deux propositions que +l'aptitude à procurer le bonheur est le dernier critérium de la +perfection dans la nature humaine. Pour en être pleinement convaincu, il +suffit de considérer combien serait étrange la proposition contraire. +Supposez un instant que tout progrès vers la perfection implique un +accroissement de misère pour l'individu, ou pour les autres, ou pour +l'un et les autres à la fois; puis essayez de mettre en regard cette +affirmation que le progrès vers la perfection signifie véritablement un +progrès vers ce qui assure un plus grand bonheur! + +13. Passons maintenant, de la théorie de ceux qui font de l'excellence +de l'être leur principe, à la théorie de ceux qui prennent pour règle le +caractère vertueux de l'action. Je ne fais pas allusion ici aux +moralistes qui, après avoir décidé expérimentalement ou rationnellement, +par induction ou par déduction, que des actes d'un certain genre ont le +caractère que nous désignons par le mot _vertueux_, soutiennent que de +pareils actes doivent être accomplis sans égard pour leurs conséquences +immédiates: ceux-là sont amplement justifiés. Je parle de ceux qui +s'imaginent concevoir la vertu comme une fin non dérivée d'une autre +fin, et qui soutiennent que l'idée de vertu ne peut se ramener à des +idées plus simples. + +Il semble que telle soit la doctrine proposée par Aristote. Je dis: +semble, car il s'en faut que les différents traits de cette doctrine +s'accordent les uns avec les autres. Aristote reconnaissait que le +bonheur est la fin suprême des efforts de l'homme, et on pourrait croire +à première vue qu'il ne doit point passer pour le type de ceux qui font +de la vertu la fin suprême. Cependant il se range lui-même dans cette +catégorie, en cherchant à définir le bonheur par la vertu, au lieu de +définir la vertu par le bonheur. L'imparfaite distinction des mots et +des choses, qui caractérise généralement la philosophie grecque, en est +peut-être la cause. Dans les esprits primitifs, le nom et l'objet nommé +sont associés de telle sorte que l'un est regardé comme une partie de +l'autre. C'est au point que le seul fait de connaître le nom d'un +sauvage paraît à ce sauvage entraîner la possession d'une partie de son +être et donner par suite le pouvoir de lui faire du mal à volonté. Cette +croyance à une connexion réelle entre le mot et la chose se continue aux +degrés inférieurs du progrès, et persiste longtemps dans cette hypothèse +tacite que le sens des mots est intrinsèque. Elle pénètre dans les +dialogues de Platon, et l'on peut en suivre la trace même dans les +oeuvres d'Aristote: il ne serait pas facile de comprendre autrement +pourquoi il aurait si imparfaitement séparé l'idée abstraite de bonheur +des formes particulières du bonheur. + +Tant que le divorce des mots comme symboles et des choses comme +symbolisées n'est pas complet, il doit naturellement être difficile de +donner aux mots abstraits une signification assez abstraite. A l'époque +des premiers développements du langage, un nom ne peut être séparé, dans +la pensée, de l'objet concret auquel il s'applique: cela donne à +présumer que, pendant la formation successive de plus hauts degrés de +noms abstraits, il a fallu résister contre la tendance d'interpréter +chaque mot plus abstrait au moyen de quelques-uns des noms moins +abstraits auxquels on le substituait. De là, je pense, ce fait +qu'Aristote regarde le bonheur comme associé à un certain ordre +d'activités humaines, plutôt qu'à tous les ordres réunis de ces +activités. Au lieu d'enfermer dans le bonheur la sensation agréable liée +à des actions qui constituent surtout l'être vivant, actions communes, +dit-il, à l'homme et au végétal; au lieu d'y comprendre ces états +mentaux que produit l'exercice de la perception externe, et qui, d'après +lui, sont communs à l'homme et à l'animal en général, il les exclut de +l'idée qu'il se fait du bonheur, pour y comprendre seulement les modes +de conscience qui accompagnent la vie rationnelle. Il affirme que la +tâche propre de l'homme «consiste dans l'exercice actif des facultés +mentales conformément à la raison;» et il conclut que «le suprême bien +de l'homme consiste à remplir cette tâche avec excellence ou avec vertu: +par là, il arrivera au bonheur.» Il trouve une confirmation de sa +théorie dans le fait qu'elle concorde avec des théories précédemment +exposées. «Notre doctrine, dit-il, s'accorde exactement avec celles qui +font consister le bonheur dans la vertu; car selon nous il consiste dans +l'action de la vertu, c'est-à-dire non seulement dans la possession, +mais encore dans la pratique.» + +La croyance ainsi exprimée que la vertu peut être définie d'une autre +manière que par le bonheur--autrement cela reviendrait à dire que le +bonheur doit être obtenu par des actions conduisant au bonheur--se +ramène à la théorie platonicienne d'un bien idéal ou absolu d'où les +biens particuliers et relatifs empruntent leur caractère de bonté. Un +argument analogue à celui qu'Aristote emploie contre la conception du +bien proposée par Platon peut servir également contre sa propre +conception de la vertu. Qu'il s'agisse du bien ou de la vertu, il ne +faut pas employer le singulier, mais le pluriel: dans la classification +même d'Aristote, la vertu, au singulier quand il en parlait en général, +se transforme en vertus. Les vertus qu'il distingue alors doivent être +ainsi nommées, grâce à quelque caractère commun, intrinsèque ou +extrinsèque. Nous pouvons classer ensemble certaines choses, pour deux +motifs: 1º parce qu'elles sont toutes faites de la même manière chez des +êtres qui présentent d'ailleurs en eux quelque particularité, par +exemple lorsque nous réunissons les animaux vertébrés parce qu'ils ont +tous une colonne vertébrale;--2º à cause de quelque trait commun dans +leurs relations extérieures, par exemple lorsque nous groupons, sous le +nom commun d'outils, les scies, les couteaux, les marteaux, les herses, +etc. Les vertus sont-elles classées comme telles à cause de quelque +communauté de nature intrinsèque? Il doit alors y avoir un trait commun +à retrouver dans toutes les vertus cardinales distinguées par Aristote: +«le courage, la tempérance, la libéralité, la magnanimité, la +magnificence, la douceur, l'amabilité ou l'amitié, la franchise, la +justice.» Quel est donc le trait commun à la magnificence et à la +douceur? et, si l'on peut démêler un pareil trait commun, est-ce aussi +le trait qui constitue essentiellement la franchise? Notre réponse doit +être négative. Les vertus ne sont donc pas classées comme telles à cause +d'une communauté intrinsèque de caractère. Il faut donc qu'elles le +soient à cause de quelque chose d'extrinsèque, et ce quelque chose ne +peut être que le bonheur, lequel consiste, suivant Aristote, dans la +pratique de ces vertus. Elles sont unies par leur relation commune à ce +résultat; mais elles ne le sont point dans leur nature intérieure. + +Peut-être rendrons-nous cette induction plus claire en la présentant en +ces termes: Si la vertu est primordiale et indépendante, on ne peut +donner aucune raison pour expliquer la correspondance qui doit exister +entre la conduite vertueuse et la conduite procurant le plaisir, +pleinement et dans tous ses effets, à l'auteur ou aux autres, ou à l'un +et aux autres à la fois. Or, s'il n'y a pas là une correspondance +nécessaire, on pourra concevoir que la conduite classée comme vertueuse +soit capable de causer de la peine dans ses résultats définitifs. Pour +montrer la conséquence d'une pareille conception, prenons deux vertus +considérées comme des vertus par excellence chez les anciens et chez les +modernes: le courage et la chasteté. Par hypothèse, nous devons donc +concevoir le courage, déployé pour la défense de l'individu aussi bien +que pour la défense du pays, non seulement comme entraînant des maux +accidentels, mais encore comme étant une cause nécessaire de misères +pour l'individu et pour l'Etat; l'absence de courage au contraire, par +une conséquence légitime, amènerait le bien-être de l'individu et de la +société. De même, par hypothèse, nous devons concevoir les relations +sexuelles irrégulières comme directement et indirectement avantageuses: +l'adultère amènerait avec lui l'harmonie domestique et l'éducation +attentive des enfants; les relations conjugales, au contraire, +produiraient le désaccord entre le mari et la femme en proportion de +leur durée, et auraient pour résultats les souffrances, les maladies, la +mort des enfants. A moins d'affirmer que le courage et la chasteté +pourraient encore être regardés comme des vertus malgré cette suite de +maux, il faut bien admettre que la conception de la vertu ne peut être +séparée de la conception d'une conduite procurant le bonheur. Si cela +est vrai de toutes les vertus, quelles que soient d'ailleurs leurs +différences, c'est qu'elles doivent d'être classées comme des vertus à +leur propriété de donner le bonheur. + +14. En passant de ces doctrines morales, pour lesquelles la perfection +de nature ou le caractère vertueux de l'action fournissent le principe +de jugement, à celles qui prennent pour critérium la rectitude de +l'intention, nous nous rapprochons de la théorie de l'intuition morale, +et nous pouvons légitimement traiter de ces doctrines en critiquant +cette théorie. + +Par théorie de l'intuition, j'entends ici non pas celle qui regarde +comme produits par l'hérédité ou des expériences prolongées les +sentiments d'amour ou d'aversion que nous inspirent certains genres +d'actes, mais bien la théorie d'après laquelle ces sentiments nous +viennent de Dieu lui-même, indépendamment des résultats expérimentés par +nous ou par nos ancêtres. «Il y a donc, dit Hutcheson, comme chacun peut +s'en convaincre par une sérieuse attention et par la réflexion, un +penchant naturel et immédiat à approuver certaines affections et +certains actes qui leur répondent;» Hutcheson admettait, avec ses +contemporains, la création spéciale de l'homme et de tous les autres +êtres; il considérait donc «ce sens naturel d'une excellence immédiate» +comme un guide d'origine surnaturelle. Il dit bien que les sentiments et +les actions dont nous reconnaissons ainsi intuitivement la bonté +«s'accordent tous en un caractère général, celui de tendre au bonheur +des autres;» mais il est obligé d'y voir l'effet d'une harmonie +préétablie. Néanmoins on peut établir que l'aptitude à procurer le +bonheur, représentée ici comme un trait accidentel des actes qui +obtiennent cette approbation morale innée, est réellement la pierre de +touche qui révèle le caractère moral de cette approbation. Les +intuitionnistes mettent leur confiance dans ces verdicts de la +conscience, uniquement parce qu'ils aperçoivent, d'une manière au moins +confuse, sinon distincte, que ces verdicts s'accordent avec les +indications de ce critérium suprême. En voici la preuve. + +Par hypothèse, on apprécie donc la gravité d'un meurtre grâce à une +intuition morale que l'esprit humain doit à sa constitution originelle. +D'après cette hypothèse, il ne faudrait pas admettre que ce sentiment de +la culpabilité naisse, de près ni de loin, de la conscience que le +meurtre implique, directement ou indirectement, une diminution du +bonheur. Si vous demandez à un partisan de cette doctrine d'opposer son +intuition à celle d'un Figien qui regarde le meurtre comme un acte +honorable et n'a pas de repos avant d'avoir massacré quelques individus; +si vous lui demandez comment on justifiera l'intuition de l'homme +civilisé par opposition à celle du sauvage, il n'aura qu'un seul moyen +de le faire, c'est de montrer comment, en se conformant à l'une, on +arrive au bien-être, tandis que l'autre produit seulement des +souffrances particulières ou générales. Demandez-lui pourquoi son sens +moral, lui enseignant qu'il est mal de dérober le bien d'autrui, doit +être obéi plutôt que le sens moral d'un Turcoman qui prouve combien le +vol lui paraît méritoire en faisant des pèlerinages et en portant des +offrandes aux tombeaux de voleurs fameux: l'intuitionniste est réduit à +reconnaître que,--du moins dans des conditions comme celles où nous +vivons, sinon dans celles où le Turcoman est placé,--le mépris du droit +de propriété chez les autres non seulement cause une misère immédiate, +mais encore implique un état social qui ne saurait comporter aucun +bonheur. Demandez-lui encore de justifier le sentiment de répugnance que +le mensonge lui inspire, en opposition avec le sentiment d'un Égyptien +qui s'estime pour son adresse à mentir, qui croit même très beau de +tromper sans autre but que le plaisir de tromper: l'intuitionniste ne le +fera qu'en montrant la prospérité sociale favorisée par une entière +confiance mutuelle et la désorganisation sociale liée à la défiance +universelle; or ces conséquences conduisent respectivement, de toute +nécessité, à des sentiments agréables ou à des sentiments désagréables. + +Il faut donc bien conclure que l'intuitionniste n'ignore pas, ne peut +pas ignorer que le bien et le mal dérivent en dernière analyse du +plaisir et de la peine. Admettons qu'il soit guidé, et bien guidé, par +les décisions de sa conscience sur le caractère des actes humains: s'il +a pleine confiance dans ces décisions, c'est parce qu'il aperçoit, d'une +manière vague, mais positive, qu'en s'y conformant il assure son propre +bien-être et celui des autres, et qu'en les méprisant il s'expose, lui +et les autres, à toutes sortes de maux. Demandez-lui d'indiquer un +jugement du sens moral déclarant bon un genre d'actes qui doit entraîner +un excès de peine, en tenant compte de tous ses effets, soit dans cette +vie, soit, par hypothèse, dans la vie future: vous verrez qu'il est +incapable d'en citer un seul. Voilà bien la preuve qu'au fond de toutes +ces intuitions sur la bonté et la méchanceté des actes se cache cette +hypothèse fondamentale: les actes sont bons ou mauvais suivant que la +somme de leurs effets augmente le bonheur des hommes ou augmente leur +misère. + +15. Il est curieux de voir combien le culte rendu par les sauvages aux +démons a survécu, sous divers déguisements, chez les hommes civilisés. +Ce culte démoniaque a engendré l'ascétisme qui, sous différentes formes +et à différents degrés, jouit d'une si grande faveur aujourd'hui +encore, et exerce une influence si marquée sur des hommes, affranchis en +apparence, non-seulement des superstitions primitives, mais encore des +superstitions plus développées. Ces manières de comprendre la vie et la +conduite, inventées par des hommes qui cherchaient, en se torturant +eux-mêmes, à se rendre favorables leurs ancêtres divinisés, inspirent +encore de notre temps les théories morales de beaucoup de personnes, +même de personnes qui ont rompu depuis bien des années avec la théologie +du passé et se croient entièrement soustraites à son influence. + +Dans les écrits d'un auteur qui rejette les dogmes chrétiens aussi bien +que la religion juive d'où ces dogmes procèdent, vous trouverez le récit +d'une conquête, qui a coûté la vie à dix mille hommes, fait avec une +sympathie toute semblable à la joie dont les livres hébraïques saluent +la destruction des ennemis accomplie au nom de Dieu. D'autres fois +l'éloge du despotisme se joint à des considérations sur la force d'un +Etat où les volontés des esclaves ou des citoyens sont soumises aux +volontés de maîtres ou de tribuns, et ce sentiment nous rappelle la vie +orientale dépeinte dans les récits de la Bible. Avec ce culte de l'homme +fort, avec cette facilité à justifier tout ce que la force entreprend +pour satisfaire son ambition, avec cette sympathie pour une forme de +société où la suprématie d'une minorité est sans limite, où la vertu du +grand nombre consiste dans l'obéissance, il est tout naturel de répudier +la théorie morale d'après laquelle la plus grande somme de bonheur, sous +une forme ou sous une autre, est la fin de la conduite humaine; il est +tout naturel d'adopter cette philosophie utilitaire désignée sous le nom +méprisant de «philosophie de porc». Alors, pour montrer comment doit +s'entendre la philosophie ainsi surnommée, on nous dit que ce n'est pas +le bonheur, mais la béatitude qui est la véritable fin de l'homme. + +Evidemment on suppose ainsi que la béatitude n'est pas un genre de +bonheur. Mais cette hypothèse provoque une question: Quel mode de +sentiment est-elle donc? Si c'est un état de conscience quelconque, il +faut nécessairement qu'il soit pénible, indifférent ou agréable. Si la +béatitude ne fait éprouver aucune émotion d'aucun genre à celui qui l'a +acquise, c'est exactement comme s'il ne l'avait point acquise; et, si +elle lui fait éprouver une émotion, cette émotion doit être pénible ou +agréable. + +Chacune de ces possibilités peut être conçue de deux manières. Le mot +béatitude peut d'abord désigner un état particulier de conscience, parmi +tous ceux qui se succèdent en nous: nous avons alors à chercher si cet +état est agréable, indifférent ou pénible. Dans un second sens, le mot +béatitude ne s'appliquerait pas à un état particulier de la conscience, +mais caractériserait l'agrégat de ses états; par hypothèse, cet agrégat +peut être constitué de telle sorte ou que le plaisir y prédomine, ou que +la peine l'emporte, ou que les plaisirs et les peines s'y compensent +exactement. + +Nous allons examiner successivement ces deux interprétations possibles +du mot béatitude. + +«Bienheureux les miséricordieux!»--«Bienheureux les +pacifiques!»--«Bienheureux celui qui a pitié du pauvre!» Ce sont là +autant d'expressions que nous pouvons prendre à bon droit comme propres +à faire connaître le sens du mot _béatitude_. Que devons-nous donc +penser de celui qui est bienheureux en accomplissant un acte de +miséricorde? Son état mental est-il agréable? Alors il faut abandonner +l'hypothèse, car la béatitude devient une forme du bonheur. Son état +est-il indifférent ou pénible? Il faut alors que l'homme bienheureux +dont on parle soit assez exempt de sympathie pour que le fait de +soulager la peine d'un autre, ou de l'affranchir de la crainte de la +peine, le laisse absolument froid ou même lui cause une émotion +désagréable. De même, si un homme, bienheureux pour avoir rétabli la +paix, n'en ressent aucune joie comme récompense, c'est que la vue des +hommes s'attaquant injustement les uns les autres ne l'afflige pas du +tout, ou lui cause même un plaisir qui se change en peine lorsqu'il +prévient ces injustices. De même encore, appeler bienheureux celui qui +«a compassion du pauvre», si ce n'est pas lui attribuer un sentiment +agréable, c'est dire que sa compassion pour le pauvre ne lui procure +aucun sentiment ou lui fait éprouver un sentiment désagréable. Si donc +la béatitude est un mode particulier de conscience d'une durée +déterminée produit à la suite de tout genre d'actions bienfaisantes, +ceux qui refusent d'y voir un plaisir ou un élément de bonheur avouent +eux-mêmes que le bien-être des autres ou ne les émeut en aucune manière, +ou leur déplaît. + +Dans un autre sens, la béatitude, comme nous l'avons dit, consiste dans +la totalité des sentiments éprouvés durant sa vie par l'homme occupé des +actes que ce mot désigne. On peut faire alors trois hypothèses: excès de +plaisir, excès de peine, ou égalité de l'un et de l'autre. Si les états +agréables l'emportent, la vie bienheureuse ne se distingue plus d'une +autre vie agréable que par la quantité relative ou la qualité des +plaisirs; c'est une vie qui a pour fin un bonheur d'un certain genre et +d'un certain degré: il faut alors renoncer à soutenir que la béatitude +n'est pas une forme du bonheur. Si au contraire, dans la vie +bienheureuse, les plaisirs et les peines s'équilibrent exactement et +produisent ainsi comme résultante un état d'indifférence, ou si la somme +des peines l'emporte sur celle des plaisirs, cette vie possède le +caractère que les pessimistes attribuent à la vie en général et pour +lequel ils la maudissent. L'anéantissement, disent-ils, est préférable. +En effet, si l'indifférence est le terme de la vie bienheureuse, +l'anéantissement fait atteindre ce but une fois pour toutes; et, si un +excès de maux est le seul résultat de cette forme la plus haute de la +vie, de la vie bénie, c'est assurément une raison de plus pour souhaiter +la fin de toute existence en général. + +On nous opposera peut-être cette réponse: Supposez agréable l'état +particulier de conscience accompagnant la conduite appelée bienheureuse; +on peut soutenir que la pratique de cette conduite et la recherche du +plaisir qui s'y attache entraînent cependant, par l'abnégation de +soi-même, par la persistance de l'effort et peut-être par quelque +douleur physique qui en est la suite, une souffrance supérieure à ce +plaisir même. On affirmerait, malgré cela, que la béatitude, ainsi +caractérisée par l'excès d'un ensemble de peines sur un ensemble de +plaisirs, doit être poursuivie comme une fin préférable au bonheur qui +consiste dans un excès des plaisirs sur les peines. + +Cette conception de la béatitude peut se défendre, s'il s'agit d'un seul +individu ou de quelques-uns; mais elle devient insoutenable dès qu'on +l'étend à tous les hommes. Pour le comprendre, il suffit de chercher la +raison qui fait supporter ces peines supérieures aux plaisirs. Si la +béatitude est un état idéal offert également à tous les hommes, si les +sacrifices que chacun s'impose dans la poursuite de cet idéal ont pour +but d'aider les autres à atteindre le même idéal, il en résulte que +chacun doit parvenir à cet état de béatitude, rempli d'ailleurs de +peines, pour permettre aux autres d'arriver aussi à cet état à la fois +bienheureux et pénible: la conscience bienheureuse se formerait donc par +la contemplation de la conscience de tous dans une condition de +souffrance. Peut-on admettre cette conséquence? Évidemment non. Mais, en +rejetant une pareille théorie, on accorde implicitement que si l'homme +accepte la souffrance dans l'accomplissement des actes constituant la +vie appelée bienheureuse, ce n'est pas avec l'intention d'imposer aux +autres les peines de la béatitude, mais bien pour leur procurer des +plaisirs. Par suite le plaisir, sous une forme ou une autre, est +tacitement reconnu comme la fin suprême. + +En résumé, la condition nécessaire à l'existence de la béatitude est un +accroissement de bonheur, positif ou négatif, dans une conscience ou +dans une autre. Elle n'a plus aucun sens si les actions dites bénies +peuvent être présentées comme une cause de diminution de bonheur aussi +bien pour les autres que pour celui qui les accomplit. + +16. Pour achever de rendre claire l'argumentation exposée dans ce +chapitre, nous allons en rappeler les différentes parties. + +Ce qu'on a étudié, dans le chapitre précédent, comme la conduite +parvenue au dernier degré de l'évolution, reparaît dans celui-ci sous le +nom de bonne conduite. Le but idéal que nous avons d'abord dû assigner à +l'évolution naturelle de la conduite nous donne maintenant la règle +idéale de la conduite considérée au point de vue moral. + +Les actes adaptés à des fins, qui constituent à tous les instants la vie +manifestée au dehors sont de mieux en mieux adaptés à leurs fins, à +mesure que l'évolution fait des progrès; ils finissent par rendre +complète, en longueur et en largeur, la vie de chaque individu, en même +temps qu'ils contribuent efficacement à l'élevage des jeunes. Puis, ce +double résultat est atteint sans empêcher les autres individus d'y +parvenir aussi, et même de manière à les y aider. Ici, on affirme sous +ces trois aspects la bonté de cette conduite. Toutes choses égales +d'ailleurs, nous appelons bons les actes bien appropriés à notre +conservation; bons, les actes bien appropriés à l'éducation d'enfants +capables d'une vie complète; bons, les actes qui favorisent le +développement de la vie de nos semblables. + +Juger bonne la conduite qui favorise pour l'individu et pour ses +semblables le développement de la vie, c'est admettre que l'existence de +l'être animé est désirable. Un pessimiste ne peut, sans se contredire, +appeler bonne une conduite qui sert à assurer la vie: pour l'appeler +ainsi, il devrait en effet, sous une forme ou sous une autre, adopter +l'optimisme. Nous avons vu toutefois que les pessimistes et les +optimistes s'accordent au moins sur ce postulat: que la vie est digne +d'être bénie ou maudite suivant que la résultante en est agréable ou +pénible pour la conscience. Puisque les pessimistes, déclarés ou +secrets, et les optimistes de toutes sortes constituent, pris ensemble, +l'humanité tout entière, il en résulte que ce postulat est +universellement accepté. D'où il suit que, si nous pouvons appeler +_bonne_ la conduite favorable au développement de la vie, nous le +pouvons à la condition seulement de sous-entendre qu'elle procure en +définitive plus de plaisirs que de peines. + +Cette vérité--que la conduite est jugée bonne ou mauvaise suivant que la +somme de ses effets, pour l'individu, pour les autres, ou pour l'un et +les autres à la fois, est agréable ou pénible,--un examen attentif nous +a montré qu'elle était impliquée dans tous les jugements ordinaires sur +la conduite: la preuve en est qu'en renversant l'emploi des mots on +arrive à des absurdités. Nous avons constaté en outre que toutes les +autres règles de conduite que l'on a pu imaginer tirent leur autorité de +ce principe. Qu'on prenne comme terme de nos efforts la perfection, la +vertu des actes, ou la droiture du motif, peu importe: pour définir la +perfection, la vertu ou la droiture, il faut toujours revenir, comme +idée fondamentale, au bonheur éprouvé sous une forme ou sous une autre, +à un moment ou à un autre, par une personne ou par une autre. On ne peut +pas davantage se faire de la béatitude une idée intelligible, sans la +concevoir comme impliquant une tendance de la conscience, individuelle +ou générale, à un plus haut degré de bonheur, soit par la diminution des +peines, soit par l'accroissement des plaisirs. + +Ceux mêmes qui jugent la conduite au point de vue religieux plutôt qu'au +point de vue moral ne pensent pas autrement. Les hommes qui cherchent à +se rendre Dieu propice, soit en s'infligeant des peines à eux-mêmes, +soit en se privant de plaisirs pour éviter de l'offenser, agissent ainsi +pour échapper à des peines futures plus grandes, ou obtenir à la fin de +plus grands plaisirs. Si, par des souffrances positives ou négatives en +cette vie, ils s'attendaient à augmenter plus tard leurs souffrances, +ils ne se conduiraient pas comme ils le font. Ce qu'ils appellent leur +devoir, ils cesseraient de le regarder comme tel si son accomplissement +leur promettait un malheur éternel au lieu d'un éternel bonheur. Bien +plus, s'il y a des gens capables de croire les hommes créés pour être +malheureux, et obligés de continuer une vie misérable pour la seule +satisfaction de celui qui les a créés, de pareils croyants sont obligés +eux-mêmes de suivre la même règle dans leurs jugements; car le plaisir +de leur dieu diabolique est la fin qu'ils doivent se proposer. + +Aucune école ne peut donc éviter de prendre pour dernier terme de +l'effort moral un état désirable de sentiment, quelque nom d'ailleurs +qu'on lui donne: récompense, jouissance ou bonheur. Le plaisir, de +quelque nature qu'il soit, à quelque moment que ce soit, et pour +n'importe quel être ou quels êtres, voilà l'élément essentiel de toute +conception de moralité. C'est une forme aussi nécessaire de l'intuition +morale que l'espace est une forme nécessaire de l'intuition +intellectuelle. + + + + +CHAPITRE IV + +DES MANIÈRES DE JUGER LA CONDUITE + + +17. Le développement de l'idée de causation suppose le développement +d'un si grand nombre d'autres idées qu'il est la mesure la plus exacte +du progrès intellectuel. Avant de se frayer une route, il faut que la +pensée et le langage soient assez avancés déjà pour concevoir et +exprimer les propriétés ou les attributs des objets, indépendamment des +objets eux-mêmes: il n'en est pas encore ainsi aux degrés inférieurs de +l'intelligence humaine. De plus, pour acquérir même la plus simple +notion de cause, il faut d'abord avoir groupé un grand nombre de cas +semblables dans une généralisation unique; et, à mesure que nous nous +élevons, des idées de causes de plus en plus hautes supposent des idées +générales de plus en plus larges. Ensuite, comme il faut avoir réuni +dans son esprit des causes concrètes de divers genres avant de pouvoir +en faire sortir la notion générale de cause conçue comme distincte des +causes particulières, cette opération suppose un nouveau progrès de la +faculté d'abstraire. Tout ce travail implique en même temps la +reconnaissance de relations constantes entre les phénomènes, et cette +reconnaissance fait naître des idées d'uniformité de séquence et de +coexistence, l'idée d'une loi naturelle. Pour que ces progrès soient +possibles et sûrs, il faut que l'usage des mesures donne une forme +nettement définie aux perceptions et aux pensées qui en résultent; cet +usage familiarise l'esprit avec les notions d'exacte correspondance, de +vérité, de certitude. Enfin la causation n'est conçue comme nécessaire +et universelle que lorsque la science, en se développant, a rassemblé +des exemples de relations quantitatives, prévues et vérifiées, entre +une foule toujours plus grande de phénomènes. Aussi, bien que toutes ces +conceptions cardinales s'aident l'une l'autre dans leurs progrès +respectifs, le développement de l'idée de causation dépend d'une manière +plus spéciale du développement de toutes les autres: il est donc la +meilleure mesure du développement intellectuel en général. + +Cette idée de la causation, par suite de sa dépendance même, se +développe avec une extrême lenteur: un exemple suffit pour le rendre +évident. On s'étonne d'entendre un sauvage, tombé dans un précipice, +attribuer sa chute à la méchanceté de quelque diable; on sourit de +l'idée toute semblable de cet ancien Grec, dont une déesse, disait-il, +avait sauvé la vie en délaçant la courroie du casque par lequel son +ennemi le traînait déjà. Mais tous les jours, sans manifester +d'étonnement, nous entendons dire, aux uns qu'ils ont été sauvés d'un +naufrage «par une intervention divine», aux autres qu'ils ont +«providentiellement» manqué un train qui a déraillé un peu plus loin, ou +qu'ils ont échappé «par miracle» à la chute d'une cheminée. + +Ces gens-là ne reconnaissent pas plus, en pareils cas, la causation +physique que les sauvages ou les hommes à demi civilisés. Le Veddah, qui +se reproche, quand sa flèche a manqué un gibier, d'avoir mal fait son +invocation à l'esprit d'un ancêtre, et le prêtre chrétien, qui prie pour +un malade dans l'espérance de voir le cours de la maladie suspendu, ces +deux hommes ne diffèrent qu'au point de vue de l'agent dont ils +attendent une assistance surnaturelle, auquel ils demandent de changer +l'ordre des phénomènes; mais, l'un et l'autre, ils méconnaissent +également les relations nécessaires des causes et des effets. + +On trouve des exemples de ce manque de foi dans la causation même chez +ceux dont l'éducation a été le plus propre à développer cette foi, même +chez des hommes de science. Alors que, depuis une génération déjà, les +savants admettent tous la théorie des actions lentes en géologie, ils +sont restés en biologie partisans de la théorie des cataclysmes; dans la +genèse de la croûte terrestre, ils n'admettent que des actions +naturelles, et ils attribuent à des actions surnaturelles la genèse des +organismes à la surface de la terre. Bien plus, parmi les naturalistes +convaincus que les êtres vivants en général se sont développés sous +l'action et la réaction de forces partout agissantes, il en est qui font +une exception pour l'homme; ou bien, s'ils admettent que le corps humain +a été soumis à l'évolution comme celui des autres animaux, ils +soutiennent que son esprit n'est pas le résultat de cette évolution et +qu'il a été l'objet d'une création spéciale. + +Si la causation universelle et nécessaire commence aujourd'hui seulement +à être pleinement acceptée par ceux dont les travaux la rendent chaque +jour plus claire, il faut s'attendre à la voir en général très +imparfaitement reconnue par les autres hommes, par ceux dont la culture +n'a pas été dirigée de manière à imprimer cette notion dans leur esprit; +il faut surtout s'attendre à la leur voir reconnaître bien moins encore +dans ces classes de phénomènes où la complexité des faits rend la +causation bien plus difficile à suivre qu'autre part: les phénomènes +psychiques, sociaux et moraux. + +Pourquoi ces réflexions, qui semblent si peu à leur place dans ce livre? +Le voici. En étudiant les divers systèmes de morale, je suis très frappé +de reconnaître qu'ils se caractérisent tous, soit par l'absence complète +de l'idée de causation, soit par une application insuffisante de cette +idée. Théologiques, politiques, intuitionnistes ou utilitaires, ils ont +tous, sinon au même degré, chacun du moins dans une large mesure, les +défauts qui résultent de cette lacune.--Nous allons les étudier dans +l'ordre où nous venons de les énumérer. + +18. L'école morale que l'on doit considérer comme représentant +aujourd'hui encore la doctrine la plus ancienne, c'est l'école qui ne +reconnaît d'autre règle de conduite que la prétendue volonté de Dieu. +Elle prend naissance chez les sauvages, dont le seul frein, après la +peur de leurs semblables, est la crainte que leur inspire l'esprit de +quelque ancêtre: pour eux la notion d'un devoir moral, distincte de la +notion de prudence sociale, est l'effet de cette crainte. La doctrine +morale et la doctrine religieuse sont encore réunies et ne diffèrent à +aucun degré. + +Cette forme primitive de la doctrine morale,--modifiée seulement par la +suppression d'une infinité d'agents surnaturels de second ordre et le +développement d'un agent surnaturel unique,--subsiste avec beaucoup de +force même de notre temps. Les symboles religieux, orthodoxes ou non, +donnent tous un corps à cette croyance que le bien et le mal sont +déterminés exclusivement par un ordre de Dieu. Cette supposition tacite +a passé des systèmes théologiques aux systèmes de morale; ou plutôt +disons que les systèmes de morale, encore peu distincts des systèmes +théologiques qui les accompagnaient aux premières phases de leur +développement, ont participé à cette hypothèse. Nous la trouvons dans +les oeuvres des stoïciens comme dans les livres de certains moralistes +chrétiens. + +Parmi les derniers, je citerai les _Essais sur les principes de la +moralité_ de Jonathan Dymond, un quaker qui fait de «l'autorité divine» +le seul fondement du devoir, et de sa volonté révélée le seul principe +suprême de la distinction du bien et du mal. Cette théorie n'est pas +admise seulement par des écrivains d'une secte aussi peu philosophique. +Elle l'est aussi par des écrivains de sectes toutes différentes. Ils +affirment que, si l'on ne croit pas en Dieu, l'on n'a plus de guide +moral: cela revient à dire que les vérités de l'ordre moral n'ont +d'autre origine que la volonté de Dieu, qu'elle soit d'ailleurs révélée +dans des livres sacrés ou dans la conscience. + +Quand on l'examine de près, on voit bientôt que cette doctrine conduit à +la négation de la morale. En effet, dans l'hypothèse où la distinction +du bien et du mal n'aurait d'autre fondement que la volonté de Dieu, +révélée ou connue intuitivement, les actes que nous jugeons mauvais ne +pourraient être jugés tels, si nous ne connaissions pas cette volonté de +Dieu dont on parle. Or, si les hommes ne savaient pas que de tels actes +sont mauvais comme contraires à la volonté de Dieu, ils ne se rendraient +pas coupables de désobéissance en les commettant; et, s'ils n'avaient +pas d'autre raison de les trouver mauvais, ils pourraient alors les +commettre indifféremment comme les actes que nous jugeons aujourd'hui +vertueux: le résultat, en pratique, serait le même de toutes manières. +Tant qu'il s'agit de questions temporelles, il n'y aurait aucune +différence entre ces deux sortes d'actes. En effet, dire que, dans les +affaires de la vie, on s'expose à quelque mal en continuant de faire les +actes appelés mauvais, en cessant d'accomplir les actes appelés bons, ce +serait avouer que ces actes produisent par eux-mêmes certaines +conséquences fâcheuses ou utiles, c'est-à-dire reconnaître une autre +source des règles morales que la volonté divine révélée ou supposée, et +admettre qu'elles peuvent être établies par une induction fondée sur +l'observation des conséquences de ces actes. + +Je ne vois aucun moyen d'échapper à cette conclusion. Il faut admettre +ou nier que les actes appelés bons et les actes appelés mauvais +conduisent naturellement, les uns au bien-être, les autres au malheur. +L'admet-on? On reconnaît alors que l'expérience suffit pour apprécier la +valeur de la conduite, et l'on doit, par suite, renoncer à la doctrine +qui place l'origine des jugements moraux dans les seuls ordres de Dieu. +Nie-t-on, au contraire, que les actes classés comme bons ou mauvais +diffèrent par leurs effets? On affirme alors tacitement que les affaires +humaines iraient tout aussi bien si l'on ignorait cette distinction, et +la prétendue nécessité des commandements de Dieu s'évanouit. + +Nous sentons ici combien manque la notion de cause. Admettre que telles +ou telles actions sont rendues respectivement bonnes ou mauvaises par +une simple injonction de la divinité cela revient à croire que telles ou +telles actions n'ont pas dans la nature des choses tels ou tels genres +d'effets. C'est la preuve que l'on n'a pas conscience de la causation ou +qu'on l'ignore entièrement. + +19. A la suite de Platon et d'Aristote, qui font des lois de l'Etat les +sources du bien et du mal, à la suite de Hobbes, d'après lequel il n'y a +ni justice ni injustice jusqu'à ce qu'un pouvoir coercitif soit +régulièrement constitué pour édicter et sanctionner des commandements, +un grand nombre de penseurs modernes soutiennent que la loi seule est le +principe de la distinction du bien et du mal dans la conduite. Cette +doctrine implique que l'obligation morale a sa source dans les actes +d'un Parlement et peut être changée dans un sens ou dans l'autre par les +majorités. Ses partisans tournent en ridicule l'hypothèse des droits +naturels de l'homme et prétendent que les droits sont exclusivement le +résultat d'une convention: par une conséquence rigoureuse, les devoirs +eux-mêmes ne peuvent pas être autre chose. Avant de rechercher si cette +théorie s'accorde avec des vérités établies ailleurs, voyons jusqu'à +quel point elle est conséquente avec elle-même. + +Après avoir soutenu que les droits et les devoirs dérivent +d'arrangements sociaux, Hobbes continue en ces termes: + + «Si aucun contrat n'a précédé, aucun droit n'a été + transféré, et tout homme a droit à toute chose; par + conséquent, aucune action ne peut être injuste. Mais, s'il y + a un contrat, alors il est _injuste_ de le rompre, et la + seule définition de l'INJUSTICE est de dire qu'elle est _le + fait de ne pas se conformer au contrat_. Tout ce qui n'est + pas injuste est _juste_.... Il faut donc, avant de pouvoir + employer les mots de juste et d'injuste, qu'il y ait une + puissance coercitive, pour contraindre également tous les + hommes à observer leurs contrats, par la crainte de quelque + châtiment plus sensible que le profit à espérer de la + violation de ces contrats[2].» + +[Note 2: _Léviathan_, ch. XV.] + +Dans ce passage, les propositions essentielles sont celles-ci: la +justice consiste dans l'observation d'un contrat; l'observation d'un +contrat implique un pouvoir qui l'impose: «_il ne peut_ y avoir de place +pour le juste et l'injuste,» à moins que les hommes ne soient contraints +à observer leurs contrats. Mais cela revient à dire que les hommes ne +_peuvent_ observer leurs contrats sans y être forcés. Accordons que la +justice consiste dans l'observation d'un contrat. Supposons maintenant +qu'il soit observé volontairement: c'est un acte de justice. En pareil +cas, cependant, c'est un acte de justice accompli sans aucune contrainte: +ce qui est contraire à l'hypothèse. On ne conçoit qu'une seule réplique, +c'est que l'observation volontaire d'un contrat est impossible: n'est-ce +pas une absurdité? Faites cette réplique et vous pourrez alors défendre +la doctrine qui fonde la distinction du bien et du mal sur l'établissement +d'une souveraineté. Refusez de la faire, et cette doctrine est renversée. + +Des inconséquences du système considéré en lui-même, passons à ses +inconséquences extérieures. Hobbes cherche à justifier sa théorie d'une +autorité civile absolue, prise comme source des règles de conduite, par +les maux résultant de la guerre chronique d'homme à homme qui devait +exister en l'absence de toute société; suivant lui, la vie est meilleure +sous n'importe quel gouvernement que dans l'état de nature. Admettez, si +vous voulez, avec cette théorie toute gratuite, que les hommes ont +sacrifié leurs libertés à un pouvoir absolu quelconque, dans l'espoir de +voir leur bien-être s'accroître; ou croyez, avec la théorie rationnelle, +fondée sur une induction, qu'un état de subordination politique s'est +établi par degrés, grâce à l'expérience de l'accroissement de bien-être +qui en résultait: dans un système comme dans l'autre, il est également +évident que les actes de pouvoir absolu n'ont de valeur et d'autorité +qu'autant qu'ils servent à la fin pour laquelle on l'a établi. Les +nécessités qui ont fait créer le gouvernement lui prescrivent +elles-mêmes ce qu'il doit faire. Si ses actes ne répondent pas à ces +nécessités, ils perdent toute valeur. En vertu de l'hypothèse même, +l'autorité de la loi est une autorité dérivée, et ne peut jamais +s'élever au-dessus des principes dont elle dérive. Si la fin suprême est +le bien général, ou le bien-être, ou l'utilité, et si les ordres du +gouvernement se justifient comme autant de moyens d'arriver à cette fin +suprême, alors ces ordres tirent toute leur autorité de la valeur qu'ils +ont par rapport à cette fin. S'ils sont justes, c'est uniquement comme +expression de l'autorité primordiale, et ils sont mauvais quand ils ne +la représentent pas. C'est dire que la loi ne peut rendre la conduite +bonne ou mauvaise; ces caractères sont déterminés en définitive par ses +effets, suivant qu'elle favorise ou ne favorise pas le développement des +citoyens. + +Les inconséquences des théories de Hobbes et de ses disciples deviennent +encore plus manifestes, quand on passe des abstractions à la réalité +concrète. Ces philosophes reconnaissent, comme tout le monde, que, si la +sécurité n'est pas suffisante pour que chacun se livre sans crainte à +ses affaires, il n'y a ni bonheur, ni prospérité, soit pour l'individu +soit pour l'ensemble des citoyens; ils admettent qu'il faut prendre des +mesures pour prévenir les meurtres, les agressions de toutes sortes, +etc., et ils prétendent que tel ou tel système pénal est le meilleur +moyen d'arriver à ce résultat. Ils soutiennent ainsi, pour les maux +comme pour les remèdes, que telles et telles causes, en vertu de la +nature des choses, produisent tels ou tels effets. Ils déclarent +certaine _à priori_ cette vérité que les hommes ne chercheront pas à +amasser du bien s'ils ne peuvent compter avec beaucoup de vraisemblance +en retirer des avantages; que, par suite,--dans un pays où le vol ne +serait pas puni ou dans lequel un maître rapace s'emparerait de tout ce +que ses sujets ne pourraient cacher,--la production dépasserait à peine +le niveau des consommations immédiates, et qu'il n'y aurait +nécessairement aucune accumulation de capitaux, comme il en faut pour +tout développement social et pour l'accroissement du bien-être. Comment +n'aperçoivent-ils pas, en raisonnant ainsi, l'affirmation qu'ils +acceptent implicitement? A savoir qu'il est indispensable de déduire les +règles relatives à la conduite des conditions nécessaires au complet +développement de la vie dans l'état social. Ils déclarent donc, sans +s'en douter, que l'autorité de la loi est dérivée et non primitive. + +Un partisan de cette doctrine dira peut-être qu'il faut distinguer un +certain nombre d'obligations morales comme autant de règles cardinales +ayant une base plus profonde que la législation, et que celle-ci ne crée +pas, mais se borne à confirmer. Si, après un tel aveu, il continuait à +réclamer, pour de moindres droits seulement et de moindres devoirs, une +origine législative, nous devrions en conclure que certaines manières +d'agir tendent, d'après la nature des choses, à produire certains genres +d'effets, mais qu'en même temps certaines autres manières d'agir ne +tendent pas, d'après la nature des choses, à produire certains genres +d'effets. Les premières auraient naturellement de bonnes ou de mauvaises +conséquences; mais on pourrait le nier des secondes. Il faut accepter +cette distinction, pour avoir le droit de prétendre que les actes de la +dernière classe doivent à la loi leur caractère moral; en effet, si ces +actes ont quelque tendance intrinsèque à produire des effets fâcheux ou +avantageux, c'est cette tendance qui les fait commander ou interdire par +la loi. Dire que c'est ce commandement ou cette interdiction qui les +rend bons ou mauvais, c'est déclarer qu'ils n'ont en eux-mêmes aucune +tendance à produire des effets avantageux ou funestes. + +Ici encore, nous sommes donc en face d'une doctrine où la conscience de +la causation fait défaut. Une conscience parfaite de la causation +oblige à croire que dans la société, tous les actes, du plus sérieux au +plus simple, produisent des conséquences qui, en dehors de l'action +légale, contribuent à différents degrés au bien-être ou au malaise +général. Si les meurtres causent un dommage à la société, que la loi +d'ailleurs les défende ou non; si l'appropriation violente de ce qu'un +autre a gagné est une source de maux privés et publics, qu'elle soit du +reste contraire ou non aux édits d'un maître; si la violation d'un +contrat, si la fraude et la falsification sont des maux pour une +communauté en proportion de leur fréquence, lors même qu'elles ne +seraient pas frappées de prohibitions légales, n'est-il pas manifeste +qu'il en est de même pour tous les détails de la conduite humaine? +N'est-il pas vrai que, si la législation prescrit certains actes qui ont +naturellement de bons effets et en défend d'autres qui ont naturellement +des effets funestes, ces actes ne tiennent pas de la législation leurs +caractères, mais que la législation emprunte au contraire son autorité +aux effets naturels de ces actes? Ne pas le reconnaître, c'est nier la +causation naturelle. + +20. Il n'en est pas autrement des purs intuitionnistes qui déclarent les +perceptions morales innées dans l'intelligence primitive. D'après eux, +c'est Dieu qui a doué les hommes de facultés morales, et ils refusent +d'admettre qu'elles résultent de modifications héréditaires produites +par des expériences accumulées. + +Affirmer que l'homme reconnaît certaines choses comme moralement bonnes, +d'autres comme moralement mauvaises, en vertu d'une conscience qui lui +vient d'en haut, et par suite affirmer implicitement qu'il ne pourrait +discerner autrement le bien du mal, c'est nier tacitement toute relation +naturelle entre les actes et leurs résultats. En effet, s'il y a des +relations de ce genre, on peut les découvrir, par induction ou par +déduction, ou des deux manières à la fois. S'il était admis que, grâce à +ces relations naturelles, le bonheur est produit par un genre de +conduite qui doit être approuvé pour cette raison, tandis que le malheur +est produit par un autre genre de conduite qui doit être pour cette +raison condamné, on admettrait en même temps que la bonté ou la +culpabilité des actions peut être déterminée, et doit être finalement +déterminée, par le caractère des effets bons ou mauvais qui en +découlent: ce qui est contraire à l'hypothèse. + +On pourrait répondre, il est vrai, que cette école ignore de parti pris +les résultats; elle enseigne que les actes reconnus bons par l'intuition +morale doivent être accomplis sans s'inquiéter de leurs conséquences. +Mais il est facile de voir qu'il s'agit seulement des conséquences +particulières et non des conséquences générales. Par exemple, lorsqu'on +dit qu'un objet perdu doit être restitué par celui qui l'a trouvé sans +considérer le mal qui en résulte pour lui,--en faisant cette +restitution, il s'enlève peut-être le moyen de ne pas périr de faim,--on +entend que, dans l'observation du principe, il ne faut pas considérer +les conséquences immédiates et spéciales; on ne parle pas des +conséquences générales et éloignées. Cette théorie, tout en +s'interdisant de reconnaître ouvertement une causation, la reconnaît +donc sans l'avouer. + +De là un trait sur lequel j'attire l'attention du lecteur. L'idée d'une +causation naturelle est si imparfaitement développée que nous avons +seulement une conscience indistincte de ce fait que les relations de +causes et d'effets gouvernent l'ensemble de la conduite humaine, et que +toutes les règles morales dérivent d'elles en définitive, bien que +beaucoup de ces règles puissent être immédiatement dérivées d'intuitions +morales. + +21. Chose étrange, l'école utilitaire, qui, à première vue, paraît se +distinguer des autres par la croyance à la causation naturelle, est +elle-même, sinon aussi loin, du moins très loin encore de la reconnaître +complètement. + +Suivant sa théorie, la conduite doit être estimée d'après les résultats +observés. Lorsque, dans des cas assez nombreux, on a constaté que telle +manière d'agir produisait le bien, tandis que telle autre produisait le +mal, on doit respectivement juger bonne ou mauvaise l'une et l'autre de +ces deux manières d'agir. Eh bien, si l'affirmation de cette vérité, que +les règles morales ont pour origine des causes naturelles, paraît +contenue dans cette théorie, cette affirmation n'est encore que +partielle. Ce qu'on y trouve en effet, c'est que nous avons à établir +par induction que tels dommages ou tels avantages _suivent_ tels ou tels +actes et à induire que de pareilles relations subsisteront dans +l'avenir. Mais accepter ces généralisations et les conclusions qu'on en +tire, cela n'équivaut pas à la reconnaissance de la causation dans toute +la force du terme. Tant que l'on se contente de reconnaître _quelque_ +relation entre une cause et un effet dans la conduite, au lieu de +reconnaître _la_ relation, on n'a pas encore donné à la connaissance sa +forme définitivement scientifique. Jusqu'à présent, les utilitaires ne +tiennent pas compte de cette distinction, même lorsqu'elle leur est +signalée; ils ne comprennent pas que l'utilitarisme empirique est +seulement une forme de transition qu'il faut dépasser pour arriver à +l'utilitarisme rationnel. + +Dans une lettre adressée, il y a seize ans environ, à M. Mill, et où je +repoussais le nom d'anti-utilitaire qu'il m'avait appliqué (cette lettre +a été publiée depuis dans le livre de M. Bain _mental and moral +Science_), j'ai essayé d'éclaircir la différence que je viens de +signaler. Voici quelques passages de cette lettre: + + L'idée que je défends c'est que la morale proprement + dite--la science de la conduite droite--a pour objet de + déterminer _comment_ et _pourquoi_ certains modes de + conduite sont nuisibles, certains autres avantageux. Ces + résultats bons et mauvais ne peuvent être accidentels, ils + doivent être des conséquences nécessaires de la constitution + des choses. A mon avis, l'objet de la science morale doit + être de déduire des lois de la vie et des conditions de + l'existence quelles sortes d'actions tendent nécessairement + à produire le bonheur, quelles autres à produire le malheur. + Cela fait, ces déductions doivent être reconnues comme les + lois de la conduite; elles doivent être obéies + indépendamment de toute considération directe et immédiate + de bonheur ou de misère. + + Un exemple fera peut-être mieux comprendre ce que je veux + dire. Dans les premiers temps, l'astronomie planétaire ne + possédait que des observations accumulées relativement aux + positions et aux mouvements du soleil et des planètes; de + loin en loin ces observations permettaient de prédire, + approximativement, que certains corps célestes occuperaient + certaines positions à telles époques. La science moderne de + l'astronomie planétaire consiste en déductions de la loi de + la gravitation, déductions qui font connaître, pourquoi les + corps célestes occupent _nécessairement_ certaines places à + certaines époques. Le rapport qui existe entre l'ancienne + astronomie et l'astronomie moderne est analogue à celui qui + existe aussi, selon moi, entre la morale de l'utile et la + science morale proprement dite. L'objection que je fais à + l'utilitarisme courant, c'est qu'il ne reconnaît pas la + forme développée de la morale: il ne s'aperçoit pas qu'il + n'a pas encore dépassé la période primitive de la science + morale. + +Sans doute, si l'on demandait aux utilitaires si c'est par hasard que +cette sorte d'actions produit du mal et cette autre du bien, ils +répondraient négativement: ils admettraient que de pareilles séquences +sont des parties d'un ordre nécessaire auquel les phénomènes sont +soumis. Cette vérité est au-dessus de toute discussion, et s'il y a des +relations causales entre les actes et leurs résultats, les règles de la +conduite ne peuvent devenir scientifiques que le jour où elles seront +déduites de ces relations: on continue à se contenter de cette forme de +l'utilitarisme dans laquelle ces relations causales restent ignorées en +pratique. On suppose qu'à l'avenir, comme aujourd'hui, l'utilité doit +être déterminée uniquement par l'observation des résultats, et qu'il +n'est pas possible de connaître par déduction de principes fondamentaux +quelle conduite _doit_ être nuisible, quelle autre _doit_ être +avantageuse. + +22. Pour rendre plus précise cette idée de la science morale que +j'indique ici, je vais la présenter sous un aspect concret. Je +commencerai par un exemple fort simple, et, par degrés, je rendrai cet +exemple de plus en plus complexe. + +Si nous arrêtons la plus grande partie du sang qui circule dans un +membre, en liant sa principale artère, aussi longtemps que ce membre +fonctionnera les parties appelées à travailler perdront plus qu'elles ne +recevront, et il en résultera un certain affaiblissement. Le rapport +entre l'arrivée régulière des matières nutritives dans ce membre, par +des artères, et l'accomplissement régulier de ses fonctions, forme une +partie de l'ordre physique. Si, au lieu d'arrêter la nutrition d'un +membre en particulier, nous faisons perdre au patient une grande +quantité de sang, nous supprimons ainsi les matériaux nécessaires à la +réparation non d'un seul membre mais de tous les membres, et non +seulement des membres mais aussi des viscères: nous déterminons à la +fois une diminution des forces musculaires et un amoindrissement des +fonctions vitales. Ici encore, la cause et l'effet ont des rapports +nécessaires. Le dommage qui résulte d'une grande perte de sang en +résulte sans qu'il soit utile de faire intervenir un commandement divin, +ou un ordre politique, ou une intuition morale. Faisons un pas de plus. +Supposons un homme dans l'impossibilité de prendre assez de cette +nourriture, solide ou liquide, contenant les substances que le sang doit +fournir pour la réparation des tissus; supposons qu'il ait un cancer de +l'oesophage et qu'il ne puisse avaler: qu'arrive-t-il? Par cette perte +indirecte, comme par la perte directe, il est fatalement réduit à +l'impuissance d'accomplir les actes d'un homme en bonne santé. Dans ce +cas, comme dans les autres, la connexion entre la cause et l'effet est +une connexion qui ne peut être établie ou détruite par aucune autorité +extérieure aux phénomènes eux-mêmes. Supposons encore que, au lieu +d'être arrêtés après avoir passé la bouche, les aliments n'y arrivent +même pas, de telle sorte que, chaque jour, cet homme soit forcé d'user +ses tissus en cherchant de quoi se nourrir, et que, chaque jour aussi, +il ne puisse manger ces aliments qu'il s'est épuisé à chercher: comme +plus haut, le progrès vers la mort par inanition est inévitable; la +connexion entre les actes et les effets est indépendante de toute +autorité, quelle qu'elle soit, théologique ou politique. De même, si on +le force à coups de fouet à travailler, et si on ne lui donne pas en +retour une nourriture proportionnée à son travail, les maux qui +s'ensuivront sont également certains; les ordres d'un pouvoir sacré ou +profane n'y peuvent rien. + +Passons maintenant aux actes qu'on regarde d'ordinaire comme soumis à +des règles de conduite. Voici un homme auquel on dérobe continuellement +le produit de son travail, qui devait servir à réparer sa dépense +d'énergie nervoso-musculaire, à renouveler ses forces. Ici encore, la +relation qui existe entre la conduite et ses conséquences prend racine +dans la nature des choses; une loi de l'Etat ne pourrait pas la changer, +et nous n'avons pas besoin pour l'établir d'une généralisation +empirique. Si l'action qui atteint cet homme ne produit pas de résultats +aussi immédiats ou aussi décisifs, nous trouvons tout de même dans +l'ordre physique le fondement de la moralité. Par exemple, on lui paye +ses services en fausse monnaie, ou bien on lui fait attendre ce payement +au delà de l'époque marquée, ou bien les aliments qu'il achète sont +falsifiés. Evidemment tous ces actes, que nous condamnons comme injustes +et que la loi punit, empêchent, comme les faits cités plus haut, +l'établissement d'un équilibre physiologique régulier entre la +consommation et la réparation. + +Il en est de même pour les actes dont les effets sont encore beaucoup +plus éloignés. Si l'on empêche cet homme de défendre son droit, si la +prédominance d'une classe lui interdit tout progrès, si un juge corrompu +rend un jugement contraire à l'évidence, si un témoin dépose contre la +vérité: ces différents actes l'affectent sans doute moins directement, +mais leur culpabilité ne tient-elle pas à la même raison originelle? + +On peut en dire autant des actions qui produisent un dommage diffus, +indéfini. Que notre homme, au lieu d'être trompé, soit calomnié: ici, +comme dans les cas précédents, on entrave l'exercice des activités qui +servent au soutien de sa vie, car la perte de sa réputation est funeste +à ses affaires. Ce n'est pas tout. La dépression mentale qui en résulte +le rend, dans une certaine mesure, incapable d'efforts énergiques et +peut le faire tomber malade. Ainsi le colportage criminel de faux +jugements tend à la fois à diminuer sa vie et à diminuer son aptitude à +conserver sa vie. De là vient la gravité morale de la calomnie. + +Allons plus loin; suivons jusqu'à leurs ramifications dernières les +effets produits par quelques-uns des actes que condamne la morale dite +intuitive, et demandons-nous quels en sont les résultats, non seulement +pour l'individu lui-même, mais encore pour ceux qui lui tiennent de +près. L'appauvrissement entrave l'éducation des enfants, en ne +permettant de leur donner qu'une nourriture et des vêtements +insuffisants, ce qui peut aboutir à la mort des uns, à l'affaiblissement +de la constitution des autres: nous voyons donc que, par suite des +connexions nécessaires des choses, ces actes ne tendent pas seulement à +amoindrir la vie chez l'individu qui en est la victime, ils tendent en +second lieu à l'amoindrir aussi chez les membres de sa famille, et, en +troisième lieu, à diminuer le développement de la société en général; +celle-ci en effet doit souffrir de tout ce que souffrent ses membres. + +On comprendra mieux maintenant pourquoi l'utilitarisme, qui admet +seulement comme principes de conduite les principes fournis par +l'induction, n'est qu'une préparation à un autre utilitarisme qui déduit +ces principes des progrès de la vie conformément aux conditions réelles +de l'existence. + +23. Voilà justifiée, je crois, l'affirmation formulée au début, à savoir +que toutes les méthodes ordinaires de morale ont un défaut commun, +indépendamment de leurs caractères distinctifs et de leurs tendances +spéciales: elles négligent les dernières relations causales. Sans doute, +elles n'ignorent pas entièrement les conséquences naturelles des +actions; mais elles ne les reconnaissent que d'une manière incidente. +Elles n'érigent pas en méthode l'affirmation de relations nécessaires +entre les causes et les effets, et la déduction des règles de la +conduite de la connaissance de ces relations. + +Toute science commence par accumuler des observations et elle les +généralise aussitôt d'une manière empirique; mais il faut qu'elle +parvienne à englober ces généralisations empiriques dans une +généralisation rationnelle pour devenir une science constituée. +L'astronomie a déjà passé par ces degrés successifs: d'abord, collection +de faits; ensuite, inductions fondées sur ces faits; enfin, +interprétations déductives de ces mêmes faits, considérés comme +corollaires d'un principe universel d'action gouvernant les masses dans +l'espace. En groupant et comparant toutes les observations faites sur la +structure et la disposition des couches de terrains, on a été +graduellement conduit à expliquer les différentes classes de phénomènes +géologiques par l'action de l'eau ou par celle du feu. Si la géologie +forme aujourd'hui une véritable science c'est parce que ces phénomènes +sont considérés maintenant comme les conséquences des processus naturels +qui se sont succédé pendant le refroidissement et la solidification de +la terre, placée sous l'influence de la chaleur solaire et l'action que +la lune exerce sur son Océan. La science de la vie a parcouru et +parcourt encore une série de phases analogues: l'évolution des formes +organiques en général est rattachée aux actions physiques qui agissaient +dès l'origine; quant aux phénomènes vitaux présentés par chaque +organisme, on commence à les considérer comme des séries de changements +s'accomplissant dans des particules matérielles soumises à certaines +forces et produisant d'autres forces. + +Les premières théories relatives à la pensée et au sentiment excluaient +toute idée de cause, si ce n'est pour certains effets de l'habitude qui +avaient forcé l'attention et étaient passés en proverbe. Mais on en +vient à rattacher la pensée et le sentiment aux actions et aux réactions +d'une structure nerveuse qui est influencée par les changements +extérieurs et produit dans le corps des changements appropriés. Il en +résulte que la psychologie tend aujourd'hui à devenir une science, dans +la mesure où ces relations de phénomènes sont expliquées comme des +conséquences de principes suprêmes. + +La sociologie, représentée jusqu'à ces derniers temps par des idées +éparses sur l'organisation sociale, perdues dans une foule de +considérations sans valeur que nous ont laissées les historiens, +commence elle-même à être regardée comme une science par quelques +savants. Les premiers traits, qui nous en ont été fournis de temps à +autre sous forme de généralisations empiriques, commencent à prendre le +caractère de généralisations cohérentes en se rattachant aux causes qui +agissent dans la nature humaine placée au milieu de conditions données. +Il est donc clair que la morale, c'est-à-dire la science de la conduite +des hommes vivant en société, doit subir une transformation semblable: +non développée encore jusqu'à présent, elle pourra, quand elle aura subi +cette transformation, être considérée comme une science constituée. + +Il faut cependant que des sciences plus simples lui aient d'abord +préparé la voie. La morale a un côté physique, puisqu'elle traite des +activités humaines soumises, comme toutes les manifestations de +l'énergie, à la loi de la conservation de la force: les principes moraux +doivent donc être conformes aux nécessités physiques. Elle a aussi un +côté biologique, car elle concerne certains effets, internes ou +externes, individuels ou sociaux, des changements vitaux qui se +produisent dans le type le plus élevé de l'animalité. Elle présente +également un côté psychologique; car elle s'occupe d'un ensemble +d'actions inspirées par les sentiments et guidées par l'intelligence. +Enfin, elle a encore un côté sociologique, car ces +actions,--quelques-unes directement et toutes indirectement--affectent +des êtres réunis en société. + +Quelle est la conclusion? Appartenant, par l'un de ces côtés, à des +sciences diverses, physique, biologie, psychologie et sociologie, la +morale ne peut être définitivement comprise qu'au moyen des vérités +fondamentales communes à toutes ces sciences. Nous avons établi déjà, +par une autre méthode, que la conduite en général,--qui renferme la +conduite dont s'occupe la morale,--doit, pour être bien comprise, être +regardée comme une face de l'évolution de la vie; une méthode plus +spéciale conduit au même résultat. + +Il faut donc aborder maintenant l'étude des phénomènes moraux considérés +comme phénomènes de l'évolution; nous sommes forcés de le faire, parce +que nous découvrons en eux une partie de l'agrégat des phénomènes que +l'évolution a produits. Si l'univers visible tout entier est soumis à +l'évolution, si le système solaire, considéré comme formant un tout, si +la terre, comme partie de ce tout, si la vie en général qui se développe +à la surface de la terre, aussi bien que celle de chaque organisme +individuel, si les phénomènes psychiques manifestés par toutes les +créatures, jusqu'aux plus élevées, comme les phénomènes résultant de la +réunion de ces créatures les plus parfaites, si tout enfin est soumis +aux lois de l'évolution, il faut bien admettre que les phénomènes de +conduite produits par ces créatures de l'ordre le plus élevé, et qui +font l'objet de la morale, sont aussi soumis à ces lois. + +Les ouvrages précédents[3] ont préparé la voie pour l'étude de la morale +ainsi comprise. Nous tirerons parti des conclusions qu'ils contiennent, +et nous verrons quelles données elles nous fournissent. Nous traiterons +successivement du point de vue physique, du point de vue biologique, du +point de vue psychologique et du point de vue sociologique de la morale. + +[Note 3: _Premiers principes_, _Principes de biologie_, _Principes +de psychologie_ et _Principes de sociologie_.--Voir aussi +l'_Introduction à la Science sociale_ dans la _Bibliothèque scientifique +internationale_, cinquième édition.] + + + + +CHAPITRE V + +LE POINT DE VUE PHYSIQUE + + +24. A chaque moment, nous passons instantanément des actions humaines +que nous percevons aux motifs qu'elles impliquent, et nous sommes ainsi +conduits à formuler ces actions en termes se rapportant à l'esprit +plutôt qu'en termes se rapportant au corps. C'est aux pensées et aux +sentiments qu'on applique son jugement lorsqu'on loue ou qu'on blâme les +actes d'un homme, et non à ces manifestations extérieures qui révèlent +les pensées et les sentiments. On arrive ainsi peu à peu à oublier que +la conduite, telle que l'expérience nous la fait connaître, consiste en +changements perçus par le toucher, la vue et l'ouïe. + +L'habitude de considérer seulement l'aspect psychique de la conduite est +si tenace qu'il faut un véritable effort pour examiner aussi son aspect +physique. On ne peut nier que, par rapport à nous, la manière d'être +d'un autre homme est faite des mouvements de son corps et de ses +membres, de ses muscles faciaux et de son appareil vocal: cependant il +semble paradoxal de dire que ce sont là les seuls éléments de conduite +réellement connus, tandis que les éléments de la conduite exclusivement +regardés comme ses éléments constitutifs ne sont pas directement connus, +mais induits par raisonnements. + +Eh bien, laissant de côté pour le moment les éléments induits de la +conduite, occupons-nous ici des éléments perçus: nous avons à observer +les caractères de la conduite considérés comme une suite de mouvements +combinés. En se plaçant au point de vue de l'évolution, en se rappelant +que, pendant qu'un agrégat se développe, non seulement la matière qui le +compose, mais aussi le mouvement de cette matière, passe d'une +homogénéité indéfinie incohérente à une hétérogénéité définie cohérente, +nous avons maintenant à rechercher si la conduite, pendant qu'elle +s'élève vers ses formes les plus élevées, manifeste ces caractères dans +son progrès, et si elle les manifeste au plus haut degré lorsqu'elle +atteint la forme la plus élevée de toutes que nous appelons la forme +morale. + +25. Il faut s'occuper d'abord du caractère de cohérence croissante. La +conduite des êtres dont l'organisation est simple contraste beaucoup +avec la conduite des êtres dont l'organisation est développée, en ce +sens que les parties successives n'ont qu'une faible liaison. Les +mouvements qu'un animalcule fait au hasard n'ont aucun rapport avec les +mouvements qu'il a faits un moment auparavant et n'ont aucune influence +déterminée sur les mouvements produits aussitôt après. Les tours et +détours que fait aujourd'hui un poisson à la recherche de la nourriture, +bien qu'ils offrent peut-être par leur adaptation à la capture de +différents genres de proies aux différentes heures un ordre légèrement +déterminé, n'ont aucune relation avec ses tours d'hier et ceux de +demain. Mais des êtres déjà plus développés, comme les oiseaux, nous +montrent,--dans la construction de leurs nids, la disposition des oeufs, +l'éducation des jeunes et l'assistance qu'ils leur donnent quand ils +commencent à voler,--des suites de mouvements formant une série liée qui +s'étend à une période considérable. En observant la complexité des actes +accomplis pour se procurer et fixer les fibres du nid, ou pour capturer +et apporter aux petits chaque portion de leur nourriture, nous +découvrons dans les mouvements combinés une cohésion latérale aussi bien +qu'une cohésion longitudinale. + +L'homme, même à son état le plus inférieur, déploie dans sa conduite des +combinaisons beaucoup plus cohérentes de mouvements. Par les +manipulations laborieuses nécessaires pour la fabrication d'armes qui +serviront à la chasse l'année prochaine, ou pour la construction de +canots ou de wigwams d'un usage permanent, par les actes d'agression ou +de défense qui se relient à des injustices depuis longtemps subies ou +commises, le sauvage produit un ensemble de mouvements qui, dans +quelques-unes de ses parties, subsiste pendant de longues périodes. Bien +plus, si on considère les divers mouvements impliqués par les +transactions de chaque jour, dans le bois, sur l'eau, dans le camp, dans +la famille, on voit que cet agrégat cohérent de mouvements se compose +lui-même de divers agrégats plus petits, qui ont leur cohésion +particulière et s'unissent à leurs voisins. + +Chez l'homme civilisé, ce trait du développement de la conduite devient +bien plus remarquable encore. Quelle que soit l'affaire dont il +s'occupe, son action enveloppe un nombre relativement considérable de +mouvements dépendants; jour par jour, la conduite se continue de manière +à montrer une connexion entre des mouvements actuels et des mouvements +accomplis depuis longtemps, aussi bien que des mouvements destinés à se +produire dans un avenir éloigné. Outre les diverses actions, liées les +unes aux autres, par lesquelles le fermier s'occupe de son bétail, +dirige ses laboureurs, surveille sa laiterie, achète ses instruments, +vend ses produits, etc., le fait d'obtenir et de régler son bail +implique une combinaison de mouvements nombreux dont dépendent les +mouvements des années suivantes. En fumant ses terres pour en augmenter +le rendement, ou en établissant des drainages pour la même raison, il +accomplit des actes qui font partie d'une combinaison cohérente +relativement étendue. Il en est évidemment de même du marchand, du +manufacturier, du banquier. Cette cohérence ainsi accrue de la conduite +chez les hommes civilisés nous frappera bien davantage si nous nous +rappelons que ses éléments sont souvent maintenus dans un arrangement +systématique pendant toute la vie, avec l'intention de faire fortune, de +fonder une famille, de gagner un siège au Parlement. + +Remarquez maintenant qu'une cohérence plus grande entre les mouvements +composants distingue profondément la conduite appelée morale de celle +que nous appelons immorale. L'application du mot _dissolue_ à la +seconde, et du mot _retenue_ à la première, implique que la conduite du +genre le plus bas, composée d'actes désordonnés, a ses parties +relativement mal reliées les unes avec les autres; au contraire, la +conduite du genre le plus élevé se suivant ordinairement d'après un +ordre assuré, y gagne une unité et une cohérence caractéristiques. + +Plus la conduite est ce que nous appelons une conduite morale, plus elle +présente de ces connexions comparativement fermes entre les antécédents +et les conséquents, car la droiture des actions implique que, dans +certaines conditions données, les mouvements combinés constituant la +conduite se suivent dans une voie qui peut être spécifiée. Par contre, +dans la conduite d'un homme dont les principes ne sont pas élevés, les +séquences des mouvements sont douteuses. Il peut payer ses dettes ou il +peut ne pas le faire; il peut observer ses engagements ou y manquer; il +peut dire la vérité ou mentir. Les mots: _digne de confiance_ et +_indigne de confiance_, employés pour caractériser respectivement ces +deux conduites, montrent bien que les actions de l'une peuvent être +prévues, tandis que celles de l'autre ne le peuvent pas. Cela implique +que les mouvements successifs dont la conduite morale est composée ont +les uns avec les autres des relations plus constantes que ceux dont +l'autre conduite se compose, sont plus cohérents que cette conduite. + +26. Outre qu'elle est incohérente, la conduite encore peu développée a +aussi pour caractère d'être non définie. En montant les degrés +ascendants de l'évolution de la conduite, on constate une coordination +de plus en plus définie des mouvements qui la constituent. + +Les changements de forme que présentent les protozoaires les plus +grossiers sont essentiellement vagues, et ne peuvent être décrits avec +la moindre précision. Chez les animaux un peu plus élevés, les +mouvements des parties sont plus faciles à définir; mais le mouvement du +tout par rapport à une direction est encore indéterminé: il ne semble en +aucune manière adapté pour atteindre tel ou tel point dans l'espace. +Chez les coelentérés comme chez les polypes, les parties du corps se +meuvent sans précision: chez ceux de ces êtres capables de changer de +place, comme la méduse, quand le déplacement ne se fait pas au hasard, +il a simplement pour but de se rapprocher de la lumière, dans les +endroits où l'on distingue des degrés de lumière et d'obscurité. + +Parmi les annelés, le même contraste existe entre la trace d'un ver, qui +tourne çà et là au hasard, et la course définie d'une abeille volant de +fleur en fleur ou revenant à la ruche: les actes de l'abeille +construisant ses cellules et nourrissant les larves montrent plus de +précision dans les mouvements simultanés en même temps que dans les +mouvements successifs. Quoique les mouvements faits par un poisson à la +poursuite de sa proie soient bien définis, leur caractère est encore +simple; ils forment à ce point de vue un contraste complet avec les +divers mouvements définis du corps, de la tête et des membres d'un +mammifère carnassier qui épie un herbivore, fond sur lui et le saisit; +en outre, le poisson ne produit aucune de ces séries de mouvement si +exactement appropriés par lesquels le mammifère pourvoit à l'élevage des +jeunes. + +Même à ses degrés les plus bas, la conduite humaine se caractérise par +ce fait qu'elle est beaucoup mieux définie, sinon dans les mouvements +combinés formant des actes particuliers, du moins dans les adaptations +de plusieurs actes combinés pour atteindre des fins diverses. Dans la +fabrication et l'usage des armes, dans les manoeuvres de guerre des +sauvages, de nombreux mouvements, caractérisés par leur adaptation à des +fins prochaines, sont disposés en outre pour atteindre des fins +éloignées avec une précision qui ne se rencontre point chez les +créatures inférieures. La vie des hommes civilisés présente ce trait +d'une façon bien plus remarquable encore. Chaque art industriel fournit +l'exemple de mouvements définis séparément et arrangés aussi d'une +manière définie dans un ordre simultané et successif. Les affaires et +transactions de tout genre sont caractérisées par des relations +rigoureuses, au point de vue du temps, du lieu et de la quantité, entre +les fins à atteindre et les séries de mouvements constituant les actes. +En outre, le train de vie journalier de chaque personne nous montre, +dans ses périodes régulières d'activité, de repos, de délassement, un +arrangement mesuré que nous ne trouvons pas dans les actes du sauvage +errant: celui-ci n'a pas d'heures fixes pour chasser, dormir, se +nourrir, ni pour aucun genre d'action. + +La conduite morale diffère de la conduite immorale de la même manière et +au même degré. L'homme consciencieux est exact dans toutes ses +transactions. Il donne un poids précis pour une somme spécifiée; il +fournit une qualité définie, comme on la lui demande; il paye tout ce +qu'il s'est engagé à payer. Au point de vue des dates comme au point de +vue des quantités, ses actes répondent complètement aux prévisions. S'il +a fait un contrat, il est exact au jour dit; s'il s'agit d'un +rendez-vous, il y va à la minute. Il en est de même pour la vérité: ce +qu'il dit s'accorde de point en point avec les faits. Dans la vie de +famille, il se comporte de la même manière. Il maintient dans leur +intégrité les relations conjugales telles qu'elles sont définies par +opposition à celles qui résultent de la rupture de l'union conjugale; +comme père, il conforme sa conduite à ce que demande la nature de chacun +de ses enfants, et modifie suivant les occasions les soins qu'il leur +donne, évitant tout excès dans l'éloge ou le blâme, les récompenses ou +les punitions. Il ne se dément pas dans les actes les plus divers. Dire +qu'il traite équitablement ceux qu'il emploie, suivant qu'ils agissent +bien ou mal, c'est dire qu'il agit avec eux selon leurs mérites; dire +qu'il est judicieux dans ses charités, c'est dire qu'il distribue ses +secours avec discernement, au lieu de les accorder indifféremment aux +bons et aux méchants, comme le font ceux qui n'ont pas un juste +sentiment de leur responsabilité sociale. + +Le progrès vers la rectitude de la conduite est un progrès vers la +conduite bien pondérée et relativement définie; nous pouvons le voir à +un autre point de vue. Un des traits de la conduite que nous appelons +immorale c'est l'exagération, tandis que la modération caractérise +ordinairement la conduite morale. Les excès impliquent une extrême +divergence entre les actions et le milieu déterminé où elles se +produisent, tandis que le fait de s'accommoder à ce milieu caractérise +la modération: d'où il suit que les actions de ce dernier genre peuvent +être définies avec plus d'exactitude que celles du premier. Évidemment +la conduite qui manque de retenue, présente de grandes oscillations +impossibles à calculer d'avance, et diffère en cela de la conduite +retenue, dont les oscillations sont renfermées, par hypothèse, dans de +plus étroites limites: or ce fait d'être ainsi renfermées dans de plus +étroites limites implique une règle définie des mouvements. + +27. Il est superflu de montrer dans le détail qu'en même temps que +l'hétérogénéité de structure et de fonction s'accroît à travers les +formes ascendantes de la vie, l'hétérogénéité de conduite et la +diversité dans les séries de mouvements externes ou les séries combinées +de ces mouvements s'accroissent aussi d'une façon parallèle. Il n'est +pas plus nécessaire de montrer que, devenue déjà relativement grande +dans les mouvements constituant la conduite de l'homme non civilisé, +cette hétérogénéité s'accroît encore dans ceux que l'homme civilisé +accomplit. On peut passer sans transition à ce degré plus élevé où nous +trouvons un contraste semblable en montant de la conduite de l'homme +immoral à celle de l'homme moral. + +Au lieu de reconnaître ce contraste, la plupart des lecteurs seront +portés à identifier la vie morale avec une vie peu variée dans son +activité. Nous touchons ici à un défaut de la conception courante de la +moralité. Cette uniformité relative dans l'agrégat de mouvements +accompagnant la moralité telle qu'on la conçoit d'ordinaire, cette +uniformité non seulement n'est pas morale, mais est plutôt l'opposé de +la morale. Mieux un homme se conforme à toutes les exigences de la +vie,--aussi bien pour son propre corps et son esprit que pour le corps +ou l'esprit de ceux qui dépendent de lui, et même pour le corps et +l'esprit de ses concitoyens,--plus aussi son activité devient variée. +Plus il met de soin à accomplir toutes ces actions, plus ses mouvements +doivent être hétérogènes. + +Toutes choses égales d'ailleurs, celui qui satisfait seulement ses +besoins personnels emploie des procédés moins variés que celui qui +pourvoit aussi aux besoins de sa femme et de ses enfants. En supposant +qu'il n'y ait pas d'autres différences, l'addition des rapports de +famille rend nécessairement les actions de l'homme, qui remplit les +devoirs de mari et de parent, plus hétérogènes que celles de l'homme qui +n'a pas de semblables devoirs à remplir, ou qui, s'il les a, ne les +remplit pas. Déclarer ses actions plus hétérogènes, c'est dire qu'il y +a une plus grande hétérogénéité dans les mouvements combinés à exécuter. + +Il en est de même des obligations sociales. Dans la proportion où un +citoyen s'y soumet comme il le doit, ces obligations compliquent +beaucoup ses mouvements. S'il est utile à ses inférieurs, à ceux qui +dépendent de lui, s'il prend part au mouvement politique, s'il rend des +services en répandant la science, dans ces différentes voies, il ajoute +à ses genres antérieurs d'activité, il rend les séries de ses mouvements +plus variés; il diffère ainsi de l'homme qui est l'esclave d'une seule +passion ou d'un groupe de passions. + +Sans doute, il n'est pas conforme à l'usage d'attribuer un caractère +moral à ces activités que développe la culture. Mais, pour le petit +nombre de ceux aux yeux de qui cet exercice légitime de toutes les +facultés les plus hautes, intellectuelles et esthétiques, doit être +compris dans la conception d'une vie complète, identifiée ici avec la +vie morale idéale, il est clair que le développement de ces activités +suppose une hétérogénéité plus grande encore. Chacune d'elles en effet, +constituée par le jeu spécial de ces facultés éventuellement ajouté à +leur usage ordinaire pour la conservation de la vie, augmente aussi la +variété des groupes de mouvements. + +En résumé, si la conduite est en toute occasion la meilleure possible, +comme les occasions sont infiniment variées, les actes seront aussi +infiniment variés, l'hétérogénéité dans les combinaisons de mouvements +sera extrême. + +28. L'évolution de la conduite considérée sous son aspect moral tend, +comme toute autre évolution, à un équilibre. Je n'entends pas parler ici +de l'équilibre atteint à la mort, bien que celui-ci soit nécessairement +l'état final commun à l'évolution de l'homme le plus élevé et à toute +autre évolution inférieure; je parle d'un équilibre mobile. + +On a vu que l'action de continuer à vivre, exprimée en termes physiques, +c'est l'action de maintenir une certaine combinaison balancée d'actions +internes en face de forces externes tendant à détruire cette +combinaison. Progresser vers une vie plus haute, c'est devenir capable +de maintenir la balance pour une période plus longue, grâce à des +additions successives de forces organiques dont l'action annihile de +plus en plus complètement les forces perturbatrices. Nous sommes +conduits ainsi à conclure que la vie appelée morale est une vie dans +laquelle le maintien de l'équilibre mobile devient complet, ou +s'approche le plus possible de cet état. + +Cette vérité éclate dans tout son jour quand on observe comment les +rythmes physiologiques, vaguement esquissés lorsque l'organisation +commence, deviennent plus réguliers, en même temps que plus variés dans +leurs genres, à mesure que l'organisation se développe. La périodicité +est très faiblement marquée dans les actions, intérieures ou +extérieures, des types les plus grossiers. Là où la vie est inférieure, +elle dépend de tous les accidents du milieu, et il en résulte de grandes +irrégularités dans les processus vitaux. + +Un polype prend de la nourriture à des intervalles tantôt rapprochés, +tantôt éloignés, suivant que les circonstances le déterminent; +l'utilisation de cette nourriture s'opère par une lente dispersion dans +les tissus, aidée seulement par les mouvements irréguliers du corps; la +respiration s'effectue d'une manière qui ne présente également aucune +trace de rythme. Beaucoup plus haut, par exemple chez les mollusques +inférieurs, nous trouvons encore des périodicités très imparfaites: bien +que pourvus d'un système vasculaire, ces mollusques n'ont pas de +circulation proprement dite, mais un mouvement lent d'un sang grossier à +travers les vaisseaux, tantôt dans un sens, tantôt, après une pause, +dans le sens opposé. + +C'est avec les structures bien développées qu'apparaît un rythme des +actions respiratoire et circulatoire, chez les oiseaux et les +mammifères. En même temps qu'une grande rapidité et une grande +régularité de ces rythmes essentiels, en même temps qu'une grande +activité vitale qui en est la suite ainsi qu'une grande dépense +d'énergie, il s'établit alors une régularité relative dans le rythme des +actions élémentaires et aussi dans le rythme de l'activité et du repos; +en effet, la déperdition rapide dont une circulation et une respiration +rapides sont les instruments, exige des apports réguliers de nutrition, +aussi bien que des intervalles réguliers de sommeil durant lesquels la +réparation puisse compenser la déperdition. L'équilibre mobile +caractérisé par ces rythmes, qui dépendent mutuellement les uns des +autres, les perfectionne sans cesse en réagissant de plus en plus contre +les actions qui tendent à le troubler. + +Il en est ainsi à mesure que nous nous élevons du sauvage à l'homme +civilisé et du plus humble parmi les civilisés à celui qui est placé le +plus haut. Le rythme des actions extérieures, nécessaire pour le +maintien du rythme des actions internes, devient à la fois plus +compliqué et plus complet, et leur donne un meilleur équilibre mobile. +Les irrégularités que leurs conditions d'existence imposent aux hommes +primitifs produisent toujours de grandes déviations de ce bon état +d'équilibre mobile, de grandes oscillations; elles causent +l'imperfection de cet équilibre pour le présent et déterminent sa +destruction prématurée. Chez les hommes civilisés dont nous disons +qu'ils se conduisent mal, de fréquentes perturbations de l'équilibre +mobile sont produites par les excès caractérisant une carrière dans +laquelle les périodicités sont souvent rompues; le résultat ordinaire +est que, le rythme des actions internes étant souvent dérangé, +l'équilibre mobile, rendu imparfait à proportion, a souvent une moindre +durée. Au contraire, un homme dont les rythmes internes sont le mieux +conservés est un homme qui accomplit séparément, à mesure que l'occasion +le demande, toutes les actions externes nécessaires pour satisfaire à +ses besoins ou à ses obligations, et qui arrive ainsi à un équilibre +mobile à la fois consolidé et prolongé par cette manière d'agir. + +Il faut nécessairement supposer que l'homme atteignant ainsi la limite +de l'évolution vit dans une société qui s'accorde avec sa nature, +c'est-à-dire vit parmi des hommes constitués comme lui, et séparément en +harmonie avec ce milieu social qu'ils ont formé. C'est la seule +hypothèse possible: la production du type le plus élevé de l'homme suit +seulement _pari passu_ la production du type le plus élevé de la +société. Les conditions requises sont celles que nous avons indiquées +plus haut comme accompagnant la conduite la plus développée, conditions +sous lesquelles chacun peut satisfaire à tous ses besoins et élever un +nombre convenable d'enfants, non seulement sans empêcher les autres d'en +faire autant, mais au contraire en les y aidant. Considérée sous son +aspect physique, la conduite de l'individu ainsi constitué et ainsi +associé à des individus semblables est évidemment une conduite dans +laquelle toutes les actions, c'est-à-dire les mouvements combinés de +tous genres, sont devenues telles qu'elles répondent convenablement aux +exigences de la vie quotidienne, à toute occurrence ordinaire, à toute +contingence du milieu. Une vie complète dans une société complète n'est +qu'un autre nom pour désigner l'équilibre complet entre les activités +coordonnées de chaque unité sociale et celles de l'agrégat des unités. + +29. Même pour ceux qui ont lu mes ouvrages précédents, et à plus forte +raison pour ceux qui ne les ont pas lus, il semblera étrange, ou même +absurde, de présenter ainsi la conduite morale en termes physiques. +Cependant il a été nécessaire de le faire. Si cette redistribution de +matière et de mouvement qui constitue l'évolution s'étend à tous les +agrégats, ses lois doivent être observées dans l'être le plus développé +comme en toute autre chose, et les actions de cet être, lorsqu'on les +décompose en mouvements, doivent fournir des exemples de ces lois. +C'est ce qui arrive effectivement: il y a une entière correspondance +entre l'évolution morale et l'évolution comme nous l'avons définie en +physique. + +La conduite,--telle que nos sens nous la font directement connaître et +non telle qu'elle est interprétée ensuite et ramenée aux sentiments et +aux idées qui l'accompagnent,--consiste en mouvements combinés. En +remontant les différents degrés des créatures animées, nous trouvons ces +mouvements combinés caractérisés par une cohérence croissante, par une +définition croissante, qu'on les considère isolément ou dans leurs +groupes coordonnés, et par une croissante hétérogénéité; en avançant des +types inférieurs aux types les plus élevés de l'humanité, aussi bien +qu'en passant du type le moins moral au type le plus moral, ces traits +de la conduite en évolution deviennent plus marqués encore. + +En outre, nous voyons que la cohérence, la définition et l'hétérogénéité +croissantes des mouvements combinés servent à mieux maintenir un +équilibre mobile. Là où l'évolution est faible, cet équilibre est très +imparfait et bientôt détruit; à mesure que l'évolution se développe et +augmente la force et l'intelligence, il devient plus ferme et se +conserve plus longtemps en face d'actions contraires; dans l'espèce +humaine en général, il est comparativement régulier et durable, et sa +régularité, sa durée atteignent le plus haut degré dans la race la plus +élevée. + + + + +CHAPITRE VI + +LE POINT DE VUE BIOLOGIQUE + + +30. Le principe que l'homme moral idéal est celui chez lequel +l'équilibre mobile est parfait ou approche le plus de la perfection, +devient, lorsqu'on le traduit en langage physiologique, cette vérité +qu'il est celui chez lequel les fonctions de tous genres sont +convenablement remplies. Chaque fonction a quelque rapport, direct ou +indirect, avec les besoins de la vie: son existence même est un résultat +de l'évolution, car elle est elle-même une preuve qu'elle a été +produite, immédiatement ou de loin, par l'adaptation des actions +intérieures aux actions extérieures. Le non-accomplissement d'une +fonction dans ses proportions normales est donc le non-accomplissement +de quelque chose de nécessaire à une vie complète. Si une fonction +marche d'une manière incomplète, l'organisme éprouve certains dommages +par suite de cette insuffisance. S'il y a excès, il se produit une +réaction sur les autres fonctions, qui diminue d'une manière ou d'une +autre leur efficacité. + +Sans doute, à l'époque de la pleine vigueur, lorsque les actions +organiques ont beaucoup de force, le désordre causé par un excès ou une +défaillance légère de quelque fonction disparaît bientôt; la balance se +rétablit. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il résulte certains +désordres de l'excès ou du défaut, que cet excès ou ce défaut exerce une +certaine influence sur chaque fonction du corps et de l'esprit, et qu'il +constitue un abaissement de la vie. + +Outre l'altération temporaire de la vie complète par l'effet de +l'exercice peu convenable ou inadéquat d'une fonction, il en résulte +aussi, comme dernier résultat, une diminution de la longueur de la vie. +Si telle fonction est ordinairement remplie plus ou moins qu'il ne +faut, et si, par suite, il se produit une perturbation répétée des +fonctions en général, il en résulte un dérangement chronique dans la +balance des fonctions. En réagissant nécessairement sur la structure et +en imprimant en elle ses effets accumulés, ce dérangement produit une +détérioration générale, et, si les énergies vitales commencent alors à +décliner, l'équilibre mobile, plus éloigné de la perfection qu'il ne +l'aurait été autrement, est bientôt détruit: la mort est plus ou moins +prématurée. + +Il s'ensuit que l'homme moral est un homme dont les fonctions nombreuses +et variées dans leurs genres, comme nous l'avons vu, sont toutes +accomplies à des degrés convenablement proportionnés aux conditions +d'existence. + +31. Quelque étrange que la conclusion paraisse, c'est cependant une +conclusion qu'il faut tirer ici: l'accomplissement de toutes les +fonctions est, en un sens, une obligation morale. + +On pense d'ordinaire que la morale nous commande seulement de +restreindre certaines activités vitales qui, dans notre état actuel, se +développent souvent à l'excès, ou qui sont en opposition avec le +bien-être spécial ou général; mais elle nous commande aussi de +développer ces activités jusqu'à leurs limites normales. Si on les +comprend ainsi, toutes les fonctions animales, aussi bien que les +fonctions plus élevées, ont leur caractère obligatoire. Sans doute, dans +notre état actuel de transition, caractérisé par une adaptation très +imparfaite de notre constitution aux conditions d'existence, des +obligations morales d'ordre suprême rendent souvent nécessaire une +conduite préjudiciable au point de vue physique; mais nous devons +reconnaître aussi que, laissant de côté les autres effets, il est +immoral de traiter le corps de manière à diminuer la plénitude ou la +vigueur de sa vitalité. + +De là résulte un critérium des actions. Nous pouvons dans chaque cas +nous demander: L'action tend-elle pour le présent à maintenir la vie +complète? Tend-elle à la prolongation de la vie jusqu'à sa pleine durée? +Répondre oui ou non à l'une ou à l'autre de ces questions, c'est +implicitement classer l'action comme bonne ou mauvaise par rapport à ses +effets immédiats, quelle qu'elle puisse être par rapport à ses effets +éloignés. + +L'apparence paradoxale de cette proposition vient de notre tendance +presque incorrigible à juger une conclusion présupposant une humanité +idéale, par le degré où cette conclusion est applicable à l'humanité +telle qu'elle existe actuellement. La conclusion précédente se rapporte +à la conduite la plus élevée où aboutit, comme nous l'avons vu, +l'évolution humaine, à cette conduite dans laquelle le fait d'adapter +les actes à des fins qui contribuent à rendre complète la vie +individuelle, en même temps qu'elles servent à assurer le développement +des enfants et leur croissance jusqu'à la maturité, non seulement se +concilie avec le fait de pareilles adaptations de la part des autres, +mais encore les favorise. Cette conception d'une conduite dans sa forme +ultime implique la conception d'une nature se manifestant spontanément +par une pareille conduite, ayant en elle le produit de ses activités +normales. Si l'on entend ainsi les choses, il devient manifeste que, +dans de semblables conditions, l'insuffisance d'une fonction, aussi bien +que son excès, implique une déviation de la conduite la meilleure ou de +la conduite parfaitement morale. + +32. Jusqu'ici, en traitant de la conduite au point de vue biologique, +nous avons considéré les actions qui la constituent sous leurs aspects +physiologiques seulement, et laissé de côté leurs aspects +psychologiques. Nous avons constaté les changements corporels et négligé +les changements psychiques qui les accompagnent. Au premier abord, il +paraissait nécessaire d'agir ainsi; car tenir compte ici des états de +conscience n'était-ce pas admettre implicitement que le point de vue +psychologique est compris dans le point de vue biologique? + +Il n'en est pas ainsi cependant. Comme nous l'avons montré dans les +_Principes de psychologie_ (§§ 52, 53), on n'entre dans le domaine de la +psychologie proprement dite que lorsqu'on commence à étudier les états +psychiques et leurs relations considérés comme se rapportant à des +agents externes et à leurs relations. Tant que nous nous occupons +exclusivement de nous-mêmes et des modes de l'esprit comme corrélatifs à +des changements nerveux, nous traitons de ce que j'ai appelé ailleurs +l'æsto-physiologie. On n'arrive à la psychologie qu'au moment où on +cherche la correspondance entre les connexions des états subjectifs et +les connexions des actions objectives. Nous pouvons donc traiter ici, +sans dépasser les limites de notre sujet immédiat, des sentiments et des +fonctions dans leurs mutuelles dépendances. + +Il était impossible de passer ce point sous silence, parce que les +changements psychiques qui accompagnent un grand nombre de changements +physiques dans l'organisme sont eux-mêmes, de deux manières, des +facteurs biologiques. + +Les sentiments classés comme sensations, qui naissent directement dans +telle ou telle partie du corps, se produisent à la suite de certains +états des organes vitaux et surtout à la suite de certains états des +organes externes: tantôt ils servent essentiellement de guides pour +l'accomplissement des fonctions, et partiellement de stimulants, tantôt +au contraire ils servent principalement de stimulants, mais aussi de +guides à un moindre degré. En tant qu'elles sont coordonnées, les +sensations visuelles nous permettent de diriger nos mouvements; et, si +elles sont vives, elles accélèrent en outre la respiration; au contraire +les sensations de chaud et de froid, qui accroissent aussi ou diminuent +dans une grande proportion les actions vitales, servent encore à nous +permettre de porter des jugements. + +Les sentiments rangés sous le nom d'émotions, qui ne peuvent être +localisés dans une partie quelconque du corps, agissent d'une manière +plus générale comme guides et comme stimulants, exercent plus +d'influence sur l'exercice des fonctions que la plupart des sensations. +La peur, en même temps qu'elle pousse à la fuite et développe les forces +nécessaires pour fuir, affecte aussi le coeur et le canal alimentaire; +tandis que la joie, en nous portant à faire durer les causes qui l'ont +produite, exalte en même temps les processus des viscères. + +En traitant de la conduite sous son aspect biologique, nous sommes donc +amenés à étudier cette réaction mutuelle des sentiments et des +fonctions, qui est essentielle à la vie animale sous ses formes les plus +développées. + +33. Dans les _Principes de psychologie_, § 124, j'ai montré que, dans le +monde animal tout entier, «les douleurs sont nécessairement corrélatives +à des actions nuisibles pour l'organisme, tandis que les plaisirs sont +corrélatifs à des actions contribuant au bien-être.» En effet, «c'est +une déduction inévitable de l'hypothèse de l'évolution que des races +d'êtres sentants n'ont pu venir à l'existence dans d'autres conditions.» +Voici (§ 125) quel était le raisonnement: + + Si nous substituons au mot _plaisir_ la périphrase + équivalente: un sentiment que nous cherchons à produire dans + la conscience et à y retenir, et au mot _douleur_ la + périphrase équivalente: un sentiment que nous cherchons à + faire sortir de la conscience ou à en tenir éloigné, nous + voyons aussitôt que si les états de conscience qu'un être + s'efforce de conserver sont les corrélatifs d'actions + nuisibles, et que si les états de conscience qu'il s'efforce + de chasser sont les corrélatifs d'actions profitables, cet + être doit promptement disparaître en persistant dans ce qui + est nuisible, en fuyant ce qui est profitable. En d'autres + termes, ces races d'êtres seules ont survécu, chez + lesquelles, en moyenne, les états de conscience agréables ou + désirés ont accompagné les activités utiles à la + conservation de la vie, tandis que des sentiments + désagréables ou habituellement évités ont accompagné les + activités directement ou indirectement destructives de la + vie. Par suite, toutes choses égales d'ailleurs, parmi les + diverses races, celles-là ont dû se multiplier et survivre, + qui ont eu les meilleurs ajustements des sentiments aux + actions et ont toujours tendu à rendre cet ajustement + parfait. + +Des connexions convenables entre les actes et les résultats peuvent +s'établir dans les êtres vivants, avant même que la conscience +n'apparaisse. Après l'apparition de la conscience, ces connexions ne +peuvent changer autrement qu'en devenant mieux établies. Tout à fait à +l'origine, la vie se maintient par la persistance dans des actions qui +ont la vie pour effet, et par la cessation des actes qui l'entravent; +lorsque la sensibilité apparaît comme accompagnement, sa nature doit +être telle que, dans le premier cas, le sentiment produit soit d'un +genre qui sera recherché, un plaisir, et, dans le second cas, d'un genre +qui sera évité, une douleur. Mettons en évidence la nécessité de ces +relations au moyen de quelques exemples concrets. + +Une plante qui enveloppe d'un plexus de radicelles un os enterré, ou une +pomme de terre qui dirige les tiges blanches sortant de ses bourgeons +vers le soupirail par lequel la lumière pénètre dans le cellier, +montrent bien que les changements produits dans leurs tissus par les +agents extérieurs eux-mêmes sont des changements qui servent à +l'utilisation de ces agents. Qu'arriverait-il si une plante, au lieu de +pousser ses racines du côté où se rencontre de l'humidité, les en +éloignait, ou si ses feuilles, que la lumière rend capables +d'assimilation, se dirigeaient cependant vers l'obscurité? La mort +serait évidemment le résultat de l'absence des adaptations nécessaires. +Cette relation générale est encore mieux marquée dans une plante +insectivore, la _Dionæa muscipula_, qui tient son piège fermé sur une +matière animale et non sur une autre. Dans ce cas-là, il est manifeste +que le stimulus produit par la superficie même de la substance absorbée +suscite des actions grâce auxquelles la masse de la substance est +utilisée au profit de la plante. + +En passant des organismes végétaux aux organismes animaux inconscients, +on constate une connexion aussi étroite entre le penchant et l'avantage. +Observez comment les tentacules d'un polype s'attachent d'elles-mêmes à +un être vivant ou à quelque substance animale, et commencent à +l'englober, tandis qu'elles sont indifférentes au contact de toute autre +substance: vous comprendrez que la diffusion de quelques-uns des sacs +nutritifs dans les tentacules,--qui est un commencement +d'assimilation,--cause les mouvements d'où résulte la préhension. La vie +cesserait si ces relations étaient renversées. + +Il n'en est pas autrement de la connexion fondamentale entre le fait de +toucher et le fait de prendre la nourriture, observée chez les êtres +conscients, jusqu'au plus élevé. Le fait de goûter une substance +implique le passage de ses molécules à travers la muqueuse de la langue +et du palais; cette absorption, lorsqu'il s'agit d'une substance +nutritive, n'est que le commencement de l'absorption opérée à travers le +canal alimentaire. En outre, la sensation qui accompagne cette +absorption, lorsqu'elle est du genre de celles que produit la +nourriture, détermine à la place où elle est la plus forte, au front du +pharynx, le commencement d'un acte automatique pour avaler. En un mot +les choses se passent à peu près comme lorsque le stimulus d'absorption +dans les tentacules d'un polype provoque la préhension. + +Si nous passons, de ces processus et de ces relations supposant un +contact entre la surface d'un être et la substance dont il se nourrit, +aux processus et aux relations que font naître les particules diffuses +de la substance, celles qui constituent pour un être conscient son +odeur, nous rencontrons une vérité générale analogue. Exactement comme +certaines molécules d'une masse de nourriture sont absorbées, à la suite +d'un contact, par la partie touchée, et excitent l'acte de la +préhension, de même sont absorbées telles de ses molécules qui +atteignent l'organisme en se répandant à travers l'eau, et qui, une fois +absorbées, excitent les actes propres à effectuer le contact avec la +masse. Quand la stimulation physique ainsi causée par les particules +dispersées n'est pas accompagnée de conscience, les changements moteurs +excités doivent avoir pour effet la durée de l'organisme, s'ils sont +tels qu'ils déterminent le contact; il doit y avoir au contraire défaut +relatif de nutrition et mortalité des organismes dans lesquels les +contractions produites n'ont pas ce résultat. Il n'est pas douteux non +plus que, dans tous les cas, partout où la stimulation physique +s'accompagne d'une sensation, celle-ci consiste en mouvements pour se +rapprocher de l'objet nutritif, ou conduit à ces mouvements: elle doit +être non une sensation répulsive, mais une sensation attractive. Ce qui +est vrai de la conscience la plus humble est vrai à tous les degrés, et +nous le constatons dans les êtres supérieurs qui sont attirés vers leur +nourriture par l'odeur. + +Comme les mouvements qui déterminent la locomotion, ceux qui ont pour +effet la préhension doivent aussi nécessairement s'ajuster de la même +manière. Les changements moléculaires causés par l'absorption d'une +matière nutritive dans la substance organique en contact avec elle, ou +dans une substance organique adjacente, commencent des mouvements qui +sont encore indéfinis quand l'organisation est imparfaite, et qui +deviennent de plus en plus définis à mesure que l'organisation se +développe. A l'origine, alors que le protoplasma encore indifférencié +est à la fois absorbant et contractile sur tous les points, les +changements de forme commencés par la stimulation physique de la matière +nutritive adjacente sont vagues et adaptés d'une façon peu efficace à +l'utilisation de cette matière. Mais, à mesure que la spécialisation des +parties absorbantes et des parties contractiles se manifeste davantage, +ces mouvements deviennent mieux adaptés; car il arrive nécessairement +que les individus chez lesquels ils sont le moins bien adaptés +disparaissent plus vite que ceux chez lesquels ils sont le mieux +adaptés. + +En reconnaissant cette nécessité, nous avons ici à en déduire une autre. +La relation entre ces stimulations et ces contractions combinées doit +être telle qu'un accroissement des unes cause celui des autres. En +effet, les directions des décharges étant une fois établies, une plus +forte stimulation cause une plus forte contraction; la contraction plus +énergique, amenant un contact plus intime avec l'agent stimulant, +produit à son tour un accroissement de stimulus et par cela même +s'accroît elle aussi davantage. On arrive alors à un corollaire qui nous +intéresse plus particulièrement. + +Dès qu'une sensation se produit à la suite de ces phénomènes, elle ne +peut être une sensation désagréable qui aurait pour effet la cessation +des actes, mais bien une sensation agréable qui en assure la +continuation. La sensation de plaisir doit être elle-même le stimulus de +la contraction par lequel cette sensation est maintenue et augmentée, ou +elle doit être liée avec le stimulus de telle sorte que l'une et l'autre +croissent ensemble. La relation, directement établie, on l'a vu, dans le +cas d'une fonction fondamentale, doit l'être aussi, indirectement, pour +les autres fonctions, car, si elle ne l'était pas dans un cas +particulier, il en résulterait que, pour ce cas, les conditions +d'existence ne seraient pas remplies. + +On peut donc démontrer de deux manières qu'il y a une connexion +primordiale entre les actes donnant du plaisir et la continuation ou +l'accroissement de la vie, et, par conséquent, entre les actes donnant +de la peine et la décroissance ou la perte de la vie. D'une part, en +partant des êtres vivants les plus humbles, nous voyons que l'acte utile +et l'acte que l'on a une tendance à accomplir sont originellement deux +côtés d'un seul et même acte et ne peuvent être séparés sans un résultat +fatal. D'autre part, si nous considérons des créatures développées comme +elles existent actuellement, nous voyons que chaque individu et chaque +espèce se conservent de jour en jour par la poursuite de l'agréable et +la fuite de la peine. + +En abordant ainsi les faits de deux côtés différents, l'analyse nous +conduit à une autre face de cette vérité suprême qui avait déjà été mise +en évidence dans un précédent chapitre. Nous avons trouvé alors que la +formation des conceptions morales, en excluant la notion d'un plaisir de +quelque genre, en quelque temps et par rapport à quelque être que ce +fût, était aussi impossible que la conception d'un objet sans la notion +de l'espace. Nous voyons maintenant que cette nécessité logique a son +origine dans la nature même de l'existence sensible: la condition +essentielle de développement de cette existence, c'est que les actes +agréables soient en même temps des actes favorables au développement de +la vie. + +34. Malgré les observations déjà faites, l'énonciation pure et simple de +cette vérité, comme vérité suprême servant de fondement à toute +appréciation du bien et du mal, causera à plusieurs personnes, sinon au +plus grand nombre, quelque étonnement. Frappés, d'un côté, de certains +résultats avantageux qui sont précédés par des états de conscience +désagréables, par exemple ceux qui accompagnent ordinairement le +travail; songeant, d'un autre côté, aux résultats préjudiciables qui +suivent certains plaisirs, comme ceux que produit l'excès de boisson, la +plupart des hommes croient qu'en général il est bon de souffrir, et +mauvais de se procurer du plaisir. Ils sont préoccupés des exceptions au +point de méconnaître la règle. + +Quand on les interroge, ils sont obligés d'admettre que les souffrances +accompagnant les blessures, les contusions, ou les entorses, sont des +maux pour le patient aussi bien que pour ceux qui l'entourent, et que la +prévision de ces souffrances sert à détourner des actes de négligence ou +des actions dangereuses. Ils ne peuvent nier que les tortures diverses +produites par le feu, ou les douleurs d'un froid intense, de la faim et +de la soif, sont indissolublement liées à des dommages permanents ou +temporaires rendant celui qui les supporte incapable de faire ce qu'il +devrait pour son bien ou celui des autres. Ils sont contraints de +reconnaître que l'angoisse causée par un commencement de suffocation +sert à préserver la vie, et qu'en tâchant de s'y soustraire on se met en +état de se sauver et de favoriser le développement de l'être. Ils ne +refuseront pas non plus d'avouer qu'un homme enchaîné dans un cachot +froid et humide, dans l'obscurité et le silence, subit une diminution de +santé et de vigueur, aussi bien par les souffrances positives qui lui +sont infligées que par les peines négatives résultant de l'absence de la +lumière et de la privation de toute société. + +Par contre, ils ne doutent pas que le plaisir de manger, en dépit des +excès dont il est l'occasion, n'ait des avantages physiques, et que ces +avantages soient d'autant plus grands que la satisfaction de l'appétit +est plus complète. Il leur faut bien reconnaître que les instincts et +les sentiments si puissants qui entraînent les hommes au mariage, ou +ceux qui ont pour fin l'éducation des enfants, produisent, déduction +faite de tous les maux, un immense surplus de bonheur. Ils n'osent pas +mettre en doute que le plaisir d'accumuler des biens laisse, tout compte +fait, une large balance d'avantages privés et publics. + +Quels que soient cependant le nombre et l'importance des cas où les +plaisirs et les peines, les sensations et les émotions, encouragent à +des actes convenables et détournent d'actions inopportunes, on n'en +tient pas compte, et l'on considère seulement les cas où les hommes +sont, directement ou indirectement, mal dirigés par ces sentiments. On +oublie leurs bons effets dans des matières essentielles pour proclamer +exclusivement leurs mauvais effets en des matières qui ne sont pas +essentielles. + +Dira-t-on que les peines et les plaisirs les plus intenses, ayant un +rapport immédiat aux besoins du corps, nous dirigent bien, tandis que +les peines et les plaisirs plus faibles, qui n'ont pas une connexion +immédiate avec la conservation de la vie, nous conduisent mal? Autant +dire que le système de conduite par les plaisirs ou les peines, qui +convient à tous les êtres au-dessous de l'homme, n'a plus de valeur +quand il s'agit du genre humain; ou plutôt, en admettant qu'il soit bon +pour l'humanité tant qu'il s'agit de satisfaire certains besoins +impérieux, on supposerait qu'il pèche lorsqu'il s'agit de besoins non +impérieux. Ceux qui admettent cela sont tenus d'abord de nous montrer +comment on peut tracer une ligne de démarcation entre les animaux et les +hommes, et ensuite de nous faire voir pourquoi le système qui donne de +bons résultats en bas ne les donne plus en haut. + +35. Il est évident toutefois, d'après les antécédents, que l'on +soulèvera de nouveau la même difficulté: on parlera des plaisirs +nuisibles et des peines avantageuses. On citera le buveur, le joueur, le +voleur, qui poursuivent chacun certains plaisirs, pour prouver que la +recherche du plaisir est mauvaise conseillère. D'autre part, on +énumérera le père qui se sacrifie, le travailleur qui persiste malgré la +fatigue, l'honnête homme qui se prive pour payer ses dettes, afin +d'établir que des modes désagréables de conscience accompagnent des +actes qui sont réellement avantageux. Mais,--après avoir rappelé le fait +démontré dans le § 20, à savoir que cette objection ne vaut pas contre +l'influence du plaisir et de la peine sur la conduite en général, +puisqu'elle signifie simplement que l'on doit ne pas tenir compte de +jouissances ou de peines spéciales et prochaines en vue de jouissances +ou de peines éloignées et générales,--je reconnais que, dans l'état +actuel de l'humanité, la direction donnée par les peines et les plaisirs +immédiats est mauvaise dans un grand nombre de cas. On va voir comment +la biologie interprète ces anomalies, qui ne sont ni nécessaires ni +permanentes, mais accidentelles ou temporaires. + +Déjà, en démontrant que, chez les créatures inférieures, les plaisirs et +les peines ont de tout temps guidé la conduite par laquelle la vie s'est +développée et conservée, j'ai établi qu'à partir du moment où les +conditions d'existence d'une espèce ont changé par suite de certaines +circonstances, il en est résulté parallèlement un dérangement partiel +dans l'adaptation des sensations aux besoins, dérangement qui +nécessitait une adaptation nouvelle. + +Cette cause générale de dérangement, qui agit sur tous les êtres +sensibles, a exercé sur les hommes une influence particulièrement +marquée, persistante et profonde. Il suffit d'opposer le genre de vie +suivi par les hommes primitifs, errant dans les forêts et vivant d'une +nourriture grossière, au genre de vie suivi par les paysans, les +artisans, les commerçants et les hommes qui ont une profession +quelconque dans une communauté civilisée, pour voir que la constitution +physique et mentale bien ajustée pour les uns, est mal ajustée pour les +autres. Il suffit d'observer d'un côté les émotions provoquées dans +chaque tribu sauvage, périodiquement hostile aux tribus voisines, et de +l'autre les émotions que la production et l'échange pacifique mettent en +jeu, pour voir que ces émotions sont non seulement dissemblables, mais +opposées. Il suffit enfin de constater comment, pendant l'évolution +sociale, les idées et les sentiments appropriés aux activités militantes +développées par une coopération imposée se sont changés en idées et +sentiments appropriés à des activités industrielles, s'exerçant par une +coopération volontaire, pour voir qu'il y a toujours eu au sein de +chaque société, et qu'il y a encore aujourd'hui, un conflit entre les +deux natures morales adaptées à ces deux genres de vie différents. + +La réadaptation constitutionnelle aux circonstances nouvelles, +impliquant un ajustement nouveau de plaisirs et de peines comme guides +moraux, telle que l'ont subie de temps à autre toutes les créatures, a +donc été pour la race humaine spécialement difficile pendant son +évolution civilisatrice. La difficulté vient non seulement de +l'importance de la transformation de petits groupes nomades en vastes +sociétés bien assises, et d'habitudes belliqueuses en habitudes +pacifiques, mais aussi de ce que l'ancienne vie d'hostilités a été +conservée entre les sociétés en même temps que se développait une vie +paisible à l'intérieur de chaque société. Tant que coexistent deux +genres de vie si radicalement opposés que la vie militaire et la vie +industrielle, la nature humaine ne peut pas s'adapter exactement à l'une +ni à l'autre. + +C'est de là que viennent, dans la direction donnée par les plaisirs ou +les peines, les défauts qui se manifestent tous les jours; on s'en rend +compte en remarquant dans quelle partie de la conduite ces défauts se +font surtout sentir. Comme on l'a montré plus haut, les sensations +agréables et pénibles sont parfaitement adaptées aux exigences physiques +rigoureuses: les avantages qu'on trouve à obéir aux sensations en ce qui +concerne la nutrition, la respiration, la conservation d'une certaine +température, etc., l'emportent immensément sur les maux accidentels, et +les mauvaises adaptations qui se produisent peuvent s'expliquer par le +passage de la vie extérieure de l'homme primitif à la vie sédentaire que +l'homme civilisé est souvent forcé de mener. Ce sont les plaisirs et les +peines de l'ordre émotionnel qui cessent de s'accorder avec les besoins +de la vie dans la société nouvelle, et ce sont ces émotions qui +demandent un temps si long, pour être adaptées de nouveau, parce que +cette nouvelle adaptation est difficile. + +Ainsi, au point de vue biologique, les connexions entre un plaisir et +une action avantageuse, entre une peine et une action nuisible, qui ont +apparu au début même de l'existence sensible et se sont continuées à +travers la suite des êtres animés jusqu'à l'homme, ces connexions se +manifestent généralement dans le genre humain du plus bas au plus haut +degré, jusqu'au point où sa nature atteint l'organisation la plus +complète, et doivent se manifester de plus en plus, au degré le plus +élevé de la nature humaine, à mesure que se développe son adaptation aux +conditions de la vie sociale. + +36. La biologie a encore un autre jugement à porter sur les relations +qui existent entre les plaisirs ou les peines et le bien-être. Outre les +connexions entre les actes avantageux à l'organisme et les plaisirs qui +accompagnent l'accomplissement de ces actes, entre les actes nuisibles à +l'organisme et les peines qui détournent de les accomplir, il y a des +connexions entre le plaisir en général et une certaine exaltation +physiologique, entre la peine en général et une certaine dépression +physiologique. Tout plaisir accroît la vitalité; toute peine diminue la +vitalité. Tout plaisir élève le cours de la vie; toute peine abaisse le +cours de la vie. Considérons d'abord les peines. + +Par les dommages généraux résultant du fait de souffrir, je n'entends +pas ceux qui naissent des effets diffus de lésions organiques locales, +par exemple les accidents consécutifs d'un anévrisme produit par un +effort excessif en dépit de la protestation des sensations, ou les +troubles qu'entraînent les varices provenant de ce qu'on a méprisé trop +longtemps la fatigue des jambes, ou les désordres qui suivent l'atrophie +des muscles que l'on continue à exercer malgré une extrême lassitude. +J'entends les dommages généraux causés par le trouble constitutionnel +que la peine détermine immédiatement. Ces dommages s'aperçoivent +aisément quand les peines deviennent vives, qu'elles soient +sensationnelles ou émotionnelles. + +La fatigue corporelle longtemps supportée amène la mort par épuisement. +Plus souvent, en suspendant les mouvements du coeur, elle cause cette +mort temporaire que nous appelons l'évanouissement. Dans d'autres cas, +elle a pour effet des vomissements. Quand il n'en résulte pas des +dérangements aussi manifestes, nous pouvons encore constater, par la +pâleur et le tremblement du sujet, une prostration générale. + +Outre la perte immédiate de la vie qui peut survenir sous l'influence +d'un froid intense, il y a des dépressions de vitalité moins marquées +causées par un froid moins extrême: l'affaiblissement temporaire suivant +une immersion trop prolongée dans une eau glacée, l'énervation et la +langueur résultant de l'insuffisance du vêtement, etc. Les mêmes effets +apparaissent quand on est exposé à une température trop élevée: on +éprouve alors une lassitude qui aboutit à l'épuisement; les personnes +faibles s'évanouissent et restent quelque temps débilitées; en voyageant +dans les jungles des tropiques, les Européens contractent des fièvres +qui, lorsqu'elles ne sont pas mortelles, ont souvent des suites +fâcheuses pour le reste de la vie. Considérez maintenant les maux qui +résultent d'un exercice violent continué en dépit des sensations +pénibles: tantôt c'est une fatigue qui détruit l'appétit ou, si c'est +après un repas, arrête la digestion, supprimant les processus +réparateurs alors qu'ils sont le plus nécessaires; tantôt une +prostration du coeur, ici durant quelque temps seulement, et là, si la +faute a été commise chaque jour, devenue permanente, et réduisant le +reste de la vie à un minimum. + +Les effets déprimants des peines émotionnelles ne sont pas moins +remarquables. Dans certains cas, la mort en résulte; dans d'autres cas, +les douleurs mentales causées par un malheur se manifestent, comme les +souffrances corporelles, par une syncope. Souvent, de mauvaises +nouvelles déterminent une maladie; l'anxiété, quand elle est chronique, +entraîne la perte de l'appétit, une perpétuelle incapacité de digérer, +la diminution des forces. Une peur excessive, qu'elle soit l'effet d'un +danger physique ou moral, arrêtera pour un temps, de la même manière, +les fonctions de nutrition; bien souvent elle fait avorter les femmes +enceintes. Dans des cas moins graves, la sueur froide et le tremblement +des mains marquent un abaissement général des activités vitales, +produisant une incapacité partielle du corps ou de l'esprit, ou des deux +à la fois. On voit à quel point les peines émotionnelles troublent les +fonctions des viscères, par ce fait qu'une préoccupation incessante +détermine assez souvent la jaunisse. Bien plus, il se trouve que, dans +ce cas, la relation entre la cause et l'effet a été démontrée par une +expérience directe. En disposant les choses de telle sorte que le canal +biliaire d'un chien se déversât hors du corps, Claude Bernard a observé +que, tant qu'il gâtait ce chien et le maintenait en bonne humeur, la +sécrétion se produisait dans la mesure normale; mais, s'il lui parlait +sévèrement ou le traitait pendant quelque temps de manière à produire +une dépression morale, le cours de la bile était arrêté. + +Objectera-t-on que les mauvais résultats de ce genre se présentent +seulement lorsque les peines, corporelles ou mentales, sont grandes? je +répondrais que, chez les personnes bien portantes, les perturbations +fâcheuses produites par de petites peines, n'en sont pas moins réelles, +bien que difficiles à observer, et que, chez les personnes dont la +maladie a beaucoup affaibli les forces vitales, de légères irritations +physiques et de faibles ennuis moraux occasionnent souvent des rechutes. + +Les effets constitutionnels du plaisir sont tout à fait opposés. Il +arrive parfois,--mais le fait est rare,--qu'un plaisir extrême, un +plaisir devenu presque une peine, donne aux personnes faibles une +secousse nerveuse nuisible; mais il ne produit pas cet effet chez les +hommes qui ne se sont pas affaiblis en se soumettant volontairement ou +par force à des actions funestes pour l'organisme. Dans l'ordre normal, +les plaisirs, grands ou petits, sont des stimulants pour les processus +qui servent à la conservation de la vie. + +Parmi les sensations, on peut donner comme exemple celles qui résultent +d'une vive lumière. La clarté du soleil est vivifiante en comparaison du +brouillard; le moindre rayon excite une vague de plaisir; des +expériences ont montré que la clarté du soleil élève le niveau de la +respiration; or cet accroissement de la respiration est un signe de +l'accroissement des activités vitales en général. Un degré de chaleur +agréable favorise l'action du coeur et développe les différentes +fonctions dont il est l'instrument. Les hommes en pleine vigueur et qui +sont convenablement vêtus peuvent maintenir leur température en hiver et +digérer un supplément de nourriture pour compenser leurs pertes de +chaleur; mais il en est autrement des personnes faibles, et, à mesure +que la force décline, l'avantage d'un bon feu devient plus facile à +constater. Les bienfaits qui accompagnent les sensations agréables +produites par un air frais, les sensations agréables qui accompagnent +l'action musculaire après un repos légitime, et celles que cause à son +tour le repos après l'exercice, sont au-dessus de toute contestation; +jouir de ces plaisirs conduit à conserver le corps dans de bonnes +conditions pour toutes les entreprises de la vie. + +Les avantages physiologiques des plaisirs émotionnels sont encore plus +manifestes. Tout pouvoir, corporel ou mental, est accru par «la bonne +humeur»; nous désignons par là une satisfaction émotionnelle générale. +Les actions vitales fondamentales, celles de la nutrition par exemple, +sont favorisées par une conversation portant à la gaieté, le fait est +depuis longtemps reconnu; tout homme atteint de dyspepsie sait que, dans +une joyeuse compagnie, il peut faire impunément et même avec profit un +repas ample et varié où n'entre rien de très facile à digérer, tandis +qu'un petit repas de mets simples et soigneusement choisis, lui donnera +une indigestion, s'il le prend dans la solitude. Cet effet frappant sur +le système alimentaire est accompagné d'effets tout aussi certains, +quoique moins manifestes, sur la circulation et la respiration. De même, +un homme qui, pour se reposer des travaux et des soucis du jour, se +laisse charmer par un beau spectacle ou se revivifie par toutes les +nouveautés qu'il peut observer autour de lui, fait bien voir en +rentrant, par sa bonne mine et ses vives manières, l'accroissement +d'énergie avec lequel il est préparé à poursuivre sa tâche. Les +invalides, sur la vitalité affaiblie desquels l'influence des conditions +est très visible, montrent presque toujours fort bien les avantages qui +dérivent des états agréables de sentiment. Un cercle vivant autour +d'eux, la visite d'un ancien ami, ou même leur établissement dans une +chambre plus vaste, toutes ces causes de distraction contribuent à +améliorer leur état. En un mot, comme le savent bien tous ceux qui +s'occupent de médecine, il n'y a pas de fortifiant meilleur que le +bonheur. + +Ces effets physiologiques généraux des plaisirs et des peines, qui +s'ajoutent aux effets physiologiques locaux et spéciaux, sont évidemment +inévitables. J'ai montré dans les _Principes de psychologie_ (§§ +123-125) que le besoin, ou une douleur négative, accompagne l'inaction +d'un organe, et qu'une douleur positive accompagne l'excès d'activité de +cet organe, mais le plaisir au contraire accompagne son activité +normale. Nous avons vu qu'aucune autre relation ne pouvait être établie +par l'évolution; en effet, chez tous les types d'êtres inférieurs, si le +défaut ou l'excès d'une fonction ne produisait pas de sensation pénible, +si une fonction moyenne ne produisait pas une sensation agréable, il n'y +aurait rien pour assurer l'exercice bien proportionné d'une fonction. +Comme c'est une des lois de l'action nerveuse que chaque stimulus, outre +une décharge directe dans l'organe particulièrement intéressé, cause +indirectement une décharge à travers le système nerveux (_Princ. de +psych._, §§ 21, 39), il en résulte que les autres organes, tous +influencés comme ils le sont par le système nerveux, participent à +l'excitation. Outre le secours, assez lentement manifesté, que les +organes se prêtent l'un à l'autre par la division physiologique du +travail, il y a donc un autre secours, plus promptement manifesté, que +fournit leur excitation mutuelle. + +En même temps que l'organisme tout entier tire un avantage présent de +l'exercice convenable de chaque fonction, il obtient encore un autre +avantage immédiat par suite de l'exaltation de ses fonctions en général +causé par le plaisir qui les accompagne. Les douleurs aussi, qu'elles +soient produites par excès ou par défaut, sont suivies d'un double +effet, immédiat et éloigné. + +37. Le refus de reconnaître ces vérités générales vicie toute +spéculation morale dans son ensemble. A la manière dont on juge +ordinairement du bien et du mal, on néglige entièrement les effets +physiologiques produits sur l'agent par ses sentiments. On suppose +tacitement que les plaisirs et les peines n'ont aucune réaction sur le +corps de celui qui les éprouve et ne sont pas capables d'affecter son +aptitude à remplir les devoirs de la vie. Les réactions sur le caractère +sont seules reconnues, et, par rapport à celles-ci, on suppose le plus +souvent que le fait d'éprouver du plaisir est nuisible, et le fait de +subir des peines avantageux. L'idée que l'esprit et le corps sont +indépendants, cette idée dérivée à travers les siècles de la théorie des +sauvages sur les esprits, implique entre autres choses cette croyance +que les états de conscience n'ont absolument aucune relation avec les +états du corps. «Vous avez eu votre plaisir, il est passé, et vous êtes +dans l'état où vous étiez auparavant,» dit le moraliste à un homme. Il +dit à un autre: «Vous avez subi une souffrance, elle a disparu; c'est +fini par là.» Les deux affirmations sont fausses. En laissant de côté +les résultats indirects, les résultats directs sont que l'un a fait un +pas pour s'éloigner de la mort et que l'autre s'en est rapproché d'un +pas. + +Nous laissons de côté, ai-je dit, les résultats indirects. Ce sont ces +résultats indirects, laissés ici de côté pour un moment, que les +moralistes ont exclusivement en vue: ainsi occupés de ceux-là, ils +ignorent les résultats directs. Le plaisir, recherché peut-être à un +trop haut prix, goûté peut-être alors qu'on aurait dû travailler, ravi +peut-être injustement à celui qui devait en jouir, on le considère +seulement par rapport à ses effets éloignés et funestes, et l'on ne +tient aucun compte de ses effets avantageux immédiats. Réciproquement, +pour les peines positives ou négatives que l'on supporte, tantôt pour se +procurer un avantage futur, tantôt pour s'acquitter d'un devoir, tantôt +en accomplissant un acte généreux, on insiste seulement sur le bien +éloigné, et l'on ignore le mal prochain. Les conséquences, agréables ou +pénibles, éprouvées au moment même par l'agent, n'ont aucune importance; +elles ne deviennent importantes que lorsqu'elles sont prévues comme +devant survenir dans la suite pour l'agent ou les autres personnes. En +outre, les maux futurs subis par l'agent ne doivent pas, dit-on, entrer +en ligne de compte, s'ils résultent de quelque privation que l'on +s'impose à soi-même; on n'en parle que lorsqu'ils résultent des plaisirs +que l'on s'est donnés. De pareilles appréciations sont évidemment +fausses, et il est évident que les jugements ordinaires sur la conduite +fondés sur de telles appréciations doivent être inexacts. Voyons les +anomalies d'opinion qui en résultent. + +Si, par suite d'une maladie contractée à la poursuite d'un plaisir +illégitime, l'iris est attaqué et la vision altérée, on range ce dommage +parmi ceux que cause la mauvaise conduite; mais si, malgré des +sensations douloureuses, on use ses yeux en se livrant trop tôt à +l'étude après une ophtalmie, et si l'on en vient par là à perdre la vue +pour des années ou pour toute la vie, entraînant ainsi son propre +malheur et celui d'autres personnes, les moralistes se taisent. Une +jambe cassée, si l'accident est une suite de l'ivresse, compte parmi ces +maux que l'intempérance attire à celui qui s'y livre et à sa famille, et +c'est une raison pour la condamner; mais si le zèle à remplir ses +devoirs pousse un homme à marcher, sans se reposer et en dépit de la +douleur, quand il a un genou foulé, et s'il en résulte une infirmité +chronique entraînant la cessation de tout exercice, par suite +l'altération de la santé, l'incapacité d'agir, le chagrin et le malheur, +on suppose que la morale n'a aucun verdict à prononcer en cette affaire. +Un étudiant qui échoue, parce qu'il a dépensé en amusements le temps et +l'argent qu'il devait employer à travailler, est blâmé de rendre ainsi +ses parents malheureux et de se préparer à lui-même un avenir misérable; +mais celui qui, en songeant exclusivement à ce que l'on attend de lui, +passe la nuit à lire et prend un transport au cerveau qui le force à +interrompre ses études, à manquer ses examens et à retourner chez lui la +santé perdue, incapable même de se soutenir, celui-là n'est nommé +qu'avec compassion, comme s'il ne devait être soumis à aucun jugement +moral; ou plutôt le jugement moral porté sur son compte lui est tout à +fait favorable. + +Ainsi, en signalant les maux produits par certains genres de conduite +seulement, les hommes en général, et les moralistes en tant qu'ils +exposent les croyances du genre humain, méconnaissent que la souffrance +et la mort sont chaque jour causées autour d'eux par le mépris de cette +direction qui s'est établie d'elle-même dans le cours de l'évolution. +Dominés par cette hypothèse tacite, commune aux stoïciens du paganisme +et aux ascètes chrétiens, que nous sommes organisés d'une manière si +diabolique que les plaisirs sont nuisibles et les douleurs avantageuses, +les hommes nous donnent de tous côtés l'exemple de vies ruinées par la +persistance à accomplir des actes contre lesquels leurs sensations se +révoltent. L'un, tout mouillé de sueur, s'arrête dans un courant d'air, +fait fi des frissons qui le prennent, gagne une fièvre rhumatismale avec +des défaillances subséquentes, et le voilà incapable de rien faire pour +le peu de temps qu'il lui reste à vivre. Un autre, méprisant la fatigue, +se met trop tôt au travail après une maladie qui l'a affaibli, et il +devient pour le reste de ses jours maladif et inutile à lui-même et aux +autres. Ou bien l'on entend parler d'un jeune homme qui, en persistant à +faire des tours de gymnastique d'une violence excessive, se brise un +vaisseau, tombe sur le sol et reste abîmé pour toute sa vie; une autre +fois, c'est un homme arrivé à l'âge mûr, qui, en faisant un effort +jusqu'à l'excès de la douleur, se donne une hernie. Dans telle famille, +on observe un cas d'aphasie, un commencement de paralysie, bientôt suivi +de mort, parce que la victime mangeait trop peu et travaillait trop; +dans une autre, un ramollissement du cerveau est la conséquence +d'efforts intellectuels ininterrompus malgré la protestation continuelle +des sensations; ailleurs, des affections cérébrales moins graves ont été +causées par l'excès du travail en dépit du malaise et du besoin de grand +air et d'exercice[4]. + +[Note 4: Je puis compter plus d'une douzaine de cas parmi ceux que +je connais personnellement.] + +Même sans accumuler des exemples spéciaux, la vérité s'impose à nous en +ne considérant que des classes. L'homme d'affaires usé à force de rester +dans son cabinet, l'avocat à la face cadavéreuse qui passe la moitié de +ses nuits à étudier des dossiers, les ouvrières affaiblies des +manufactures, les couturières qui vivent de longues heures dans un +mauvais air, les écolières anémiques, à la poitrine enfoncée, qui +s'appliquent toute la journée au travail et auxquelles on interdit les +jeux impétueux de leur âge, non moins que les émouleurs de Sheffield qui +meurent suffoqués par la poussière, et les paysans tout perclus de +rhumatismes dus à l'action perpétuelle des intempéries, tous ces gens +nous montrent les innombrables misères causées par des actes qui +répugnent aux sensations et par la négligence obstinée des actes +auxquels nos sensations nous portent. Mais nous en avons des preuves +encore plus nombreuses et plus frappantes. Que sont les enfants +malingres et mal conformés des districts les plus pauvres, sinon des +enfants dont le besoin de nourriture, le besoin de chaleur n'ont jamais +été convenablement satisfaits? Que sont les populations arrêtées dans +leur développement et vieillies avant l'âge, comme on voit dans +certaines parties de la France, sinon des populations épuisées par un +travail excessif et une alimentation insuffisante, l'un impliquant une +douleur positive, l'autre une douleur négative? Que conclure de la +grande mortalité constatée chez les gens affaiblis par les privations, +sinon que les souffrances physiques conduisent à des maladies mortelles? +Que devons-nous encore inférer du nombre effroyable de maladies et de +morts qui s'abattent sur les armées en campagne, nourries de provisions +insuffisantes et mauvaises, couchant sur le sol humide, exposées à +toutes les extrémités de la chaleur et du froid, imparfaitement +protégées contre la pluie et condamnées aux efforts les plus pénibles, +que devons-nous en inférer, sinon les maux terribles que l'on s'attire +en exposant continuellement le corps à un traitement contre lequel les +sensations protestent? + +Peu importe à notre thèse que les actions suivies de tels effets soient +volontaires ou involontaires; peu importe, au point de vue biologique, +que les motifs qui les déterminent soient élevés ou bas. Les exigences +des fonctions vitales sont absolues, et il ne suffit pas, pour y +échapper, de dire qu'on a été forcé de négliger ces fonctions ou, qu'en +le faisant, on a obéi à un motif élevé. Les souffrances directes et +indirectes causées par la désobéissance aux lois de la vie restent les +mêmes, quel que soit le motif de cette désobéissance, et l'on ne doit +pas les omettre dans une appréciation rationnelle de la conduite. Si le +but de l'étude de la morale est d'établir des règles pour bien vivre, et +si les règles pour bien vivre sont celles dont les résultats complets, +individuels ou généraux, directs ou indirects, sont le plus propres à +produire le bonheur de l'homme, il est absurde d'écarter les résultats +immédiats pour se préoccuper seulement des résultats éloignés. + +38. On pourrait insister ici sur la nécessité de préluder à l'étude de +la science morale par l'étude de la science biologique. On pourrait +insister sur l'erreur des hommes qui se croient capables de comprendre +les phénomènes spéciaux de la vie humaine dont traite la morale, tout en +prêtant peu d'attention ou même en n'en prêtant aucune aux phénomènes +généraux de la vie humaine, tout en ne tenant aucun compte des +phénomènes de la vie générale. Et il est assurément permis de penser +qu'une connaissance du monde des êtres vivants qui nous révèlerait le +rôle joué dans l'évolution organique par les plaisirs et les +souffrances, conduirait à rectifier les conceptions imparfaites des +moralistes. Mais comment croire que l'absence de cette connaissance soit +la seule ou même la principale cause de leur imperfection? Les faits +dont nous avons donné des exemples--et qui, si l'on y prêtait une +attention suffisante, préviendraient les déformations de la théorie +morale,--sont des faits qu'on n'a pas besoin d'apprendre par des +recherches biologiques, mais qui abondent chaque jour sous les yeux de +tout le monde. + +La vérité est plutôt que la conscience générale est tellement obsédée de +sentiments et d'idées en opposition avec les conclusions fondées sur les +témoignages les plus familiers, que ces témoignages n'obtiennent aucune +attention. Ces sentiments et ces idées contraires ont plusieurs sources. + +Il y a la source théologique. Comme nous l'avons montré plus haut, le +culte pour les ancêtres cannibales, qui trouvaient leurs délices dans le +spectacle des tortures, a produit la première conception de divinités +que l'on rendait propices en supportant la douleur, et, par suite, que +l'on irritait en goûtant quelque plaisir. Conservée par les religions +des peuples à demi civilisés, dans lesquelles elle s'est transmise, +cette conception de la nature divine est parvenue en se modifiant peu à +peu, jusqu'à notre époque, et elle inspire à la fois les croyances de +ceux qui adhèrent à la religion communément admise et de ceux qui font +profession de la rejeter. + +Il y a une autre source dans l'état de guerre primitif qui subsiste +encore aujourd'hui. Tant que les antagonismes sociaux continueront à +produire la guerre, qui consiste en efforts pour infliger aux autres des +souffrances ou la mort, en s'exposant soi-même au danger de subir les +mêmes maux, et qui implique nécessairement de grandes privations, il +faudra que la souffrance physique, considérée en elle-même ou dans les +maux qu'elle entraîne, soit considérée comme peu de chose, et que parmi +les plaisirs regardés comme les plus dignes de recherche on range ceux +que la victoire apporte avec elle. + +L'industrialisme, partiellement développé, fournit lui aussi l'une de +ces sources. L'évolution sociale, qui implique le passage de la vie de +chasseurs errants à celle de peuples sédentaires livrés au travail, +donne par suite naissance à des activités singulièrement différentes de +celles auxquelles est adaptée la constitution primitive: elle produit +donc une inaction des facultés auxquelles l'état social nouveau n'offre +pas d'emploi, et une surexcitation des facultés exigées par cet état +social; il en résulte d'un côté la privation de certains plaisirs, de +l'autre la soumission à certaines douleurs. Par suite, à mesure que se +manifeste l'accroissement de population qui rend plus intense la lutte +pour l'existence, il devient nécessaire de supporter tous les jours des +souffrances, et de sacrifier des plaisirs. + +Or, toujours et partout, il se forme parmi les hommes une théorie +conforme à leur pratique. La nature sauvage, donnant naissance à la +conception d'une divinité sauvage, développe la théorie d'un contrôle +surnaturel assez rigoureux et assez cruel pour influer sur la conduite +des hommes. Avec la soumission à un gouvernement despotique assez sévère +dans la répression pour discipliner des natures barbares, se produit la +théorie d'un gouvernement de droit divin et la croyance au devoir d'une +soumission absolue. Là où l'existence de voisins belliqueux fait +regarder la guerre comme la principale affaire de la vie, les vertus +requises pour la guerre sont bientôt considérées comme les vertus +suprêmes; au contraire, lorsque l'industrie est devenue dominante, la +violence et les actes de pillage dont les gens de guerre se glorifient +ne tardent pas à passer pour des crimes. + +C'est ainsi que la théorie du devoir réellement acceptée (et non celle +qui l'est nominalement) s'accommode au genre de vie que l'on mène chaque +jour. Si cette vie rend nécessaires la privation habituelle de plaisirs +et l'acceptation fréquente de souffrances, il se forme bientôt un +système moral d'après lequel la recherche du plaisir est tacitement +désapprouvée et la souffrance ouvertement approuvée. On insiste sur les +mauvais effets des plaisirs excessifs, et l'on passe sous silence les +avantages que procurent des plaisirs modérés; on fait valoir avec force +les bons résultats obtenus en se soumettant à la douleur, et l'on +néglige les maux qui la suivent. + +Tout en reconnaissant la valeur et même la nécessité de systèmes moraux +adaptés, comme les systèmes religieux et politiques, aux temps et aux +pays dans lesquels ils se développent, nous devons regarder les +premiers, aussi bien que les seconds, comme transitoires. Nous devons +admettre qu'un état social plus avancé comporte une morale plus vraie, +comme un dogme plus pur et un meilleur gouvernement. Conduits, _à +priori_, à prévoir l'existence de défauts, nous sommes en état de +déclarer tels ceux que nous rencontrons en effet, et dont la nature +justifie nos prévisions. Il faut donc proclamer comme vérité certaine, +que la moralité scientifique commence seulement lorsque les conceptions +imparfaites adaptées à des conditions transitoires se sont développées +assez pour devenir parfaites. La science du bien vivre doit tenir compte +de toutes les conséquences qui affectent le bonheur de l'individu ou de +la société, directement ou indirectement, et autant elle néglige une +classe quelconque de conséquences, autant elle est éloignée de l'état de +science. + +39. Ainsi le point de vue biologique, comme le point de vue physique, +est d'accord avec les résultats que nous avons obtenus en prenant le +principe de l'évolution pour point de départ de l'étude de la conduite +en général. + +Ce qui était défini en termes physiques comme un équilibre mobile, nous +le définissons en termes biologiques comme une balance de fonctions. Ce +que suppose une pareille balance, c'est que, par leur genre, leur +énergie et leurs combinaisons, les diverses fonctions s'ajustent aux +diverses activités qui constituent et conservent une vie complète: pour +elles, être ainsi ajustées, c'est être arrivées au terme vers lequel +tend continuellement l'évolution de la conduite. + +Passant aux sentiments qui accompagnent l'accomplissement des fonctions, +nous voyons que, de toute nécessité, les plaisirs pendant l'évolution de +la vie organique, ont coïncidé avec l'état normal des fonctions, tandis +que les souffrances positives ou négatives ont coïncidé avec l'excès ou +l'insuffisance des fonctions. Bien que, dans chaque espèce, ces +relations soient souvent troublées par des changements de conditions, +elles se rétablissent toujours d'elles-mêmes, sous peine, pour l'espèce, +de disparaître. + +Le genre humain qui a reçu par héritage, des êtres inférieurs, cette +adaptation des sentiments et des fonctions dans leurs rapports avec les +besoins essentiels du corps, et qui est forcé chaque jour par des +sensations impérieuses à faire les actes qui conservent la vie, et à +éviter ceux qui entraîneraient une mort immédiate, le genre humain a +subi un changement de conditions d'une grandeur et d'une complexité +inusitées. Ce changement a beaucoup dérangé la direction de la conduite +par les sensations, et dérangé plus encore celle que nous devrions +recevoir des émotions. Il en résulte que, dans un grand nombre de cas, +ni les plaisirs ne sont en connexion avec les actions qui doivent être +faites, ni les peines avec celles qui doivent être évitées; c'est le +contraire qui se produit. + +Plusieurs influences ont contribué à dissimuler aux hommes les bons +effets de cette relation entre les sentiments et les fonctions, pour +leur faire remarquer plutôt tous les inconvénients que l'on peut y +trouver. Aussi exagère-t-on les maux qui peuvent être causés par +certains plaisirs, tandis qu'on oublie les avantages attachés +d'ordinaire à la jouissance des plaisirs; en même temps, on exalte les +avantages obtenus au prix de certaines souffrances, et on atténue les +immenses dommages que les souffrances apportent avec elles. + +Les théories morales caractérisées par ces erreurs de jugement sont +produites par des formes de vie sociale correspondant à une constitution +humaine imparfaitement adaptée, et sont appropriées à ces formes. Mais +avec le progrès de l'adaptation, qui établit l'harmonie entre les +facultés et les besoins, tous ces désordres, et les fautes de théorie +qui en sont la conséquence, doivent diminuer, jusqu'à ce que, grâce à un +complet ajustement de l'humanité à l'état social, on reconnaisse que les +actions, pour être complètement bonnes, ne doivent pas seulement +conduire à un bonheur futur, spécial et général, mais en outre être +immédiatement agréables, et que la souffrance, non seulement éloignée +mais prochaine, caractérise des actions mauvaises. + +Ainsi, au point de vue biologique, la science morale devient une +détermination de la conduite d'hommes associés constitués chacun en +particulier de telle sorte que les diverses activités requises pour +l'éducation des enfants et celles qu'exige le bien-être social +s'exercent par la mise en jeu spontanée de facultés convenablement +proportionnées et produisant chacune, en agissant, sa part de plaisir; +par une conséquence naturelle, l'excès ou le défaut dans l'une +quelconque de ces activités apporte sa part de souffrance immédiate. + + NOTE AU N° 33.--Dans sa _Morale physique_, M. Alfred Barratt + a exprimé une opinion que nous devons signaler ici. + Supposant l'évolution et ses lois générales, il cite + quelques passages des _Principes de psychologie_ (1re édit., + IIIe part., ch. VIII, pp. 395, sqq.; Cf. IVe part., ch. IV), + dans lesquels j'ai traité de la relation entre l'irritation + et la contraction qui «marque le commencement de la vie + sensitive». J'ai dit que «le tissu primordial doit être + différemment affecté par un contact avec des matières + nutritives ou avec des matières non nutritives,» ces deux + genres de matières étant représentés pour les êtres + aquatiques par les substances solubles et les substances + insolubles, et j'ai soutenu que la contraction par laquelle + la partie touchée d'un rhizopode absorbe un fragment de + matière assimilable «est causée par un commencement + d'absorption de cette matière assimilable». M. Barratt, + affirmant que la conscience «doit être considérée comme une + propriété invariable de la vie animale, et en définitive, + dans ses éléments, de l'univers matériel» (p. 43), regarde + ces réactions du tissu animal sous l'influence des + stimulants comme impliquant une certaine sensation. L'action + de certaines forces, dit-il, est suivie de mouvements de + retraite, ou encore de mouvements propres à assurer la + continuation de l'impression. Ces deux genres de contraction + sont respectivement les phénomènes et les marques + extérieures de la peine et du plaisir. Le tissu agit donc de + manière à assurer le plaisir et à éviter la peine par une + loi aussi véritablement physique et naturelle que celle par + laquelle une aiguille aimantée se dirige vers le pôle, un + arbre vers la lumière (p. 52). Eh bien, sans mettre en doute + que l'élément primitif de la conscience ne soit présent même + dans le protoplasma indifférencié, et n'existe partout en + puissance dans ce pouvoir inconnaissable qui, sous d'autres + conditions, se manifeste dans l'action physique (_Principes + de psychologie_, § 272-3), j'hésite à conclure qu'il existe + d'abord sous la forme de plaisir et de peine. Ceux-ci + naissent, je crois, comme le font les sentiments plus + spéciaux, par suite d'une combinaison des éléments ultimes + de la conscience (_Princ. de psy._, §§ 60, 61); car ils + sont, en réalité, des aspects généraux de ces sentiments + plus spéciaux élevés à un certain degré d'intensité. + Considérant que, dans les créatures mêmes qui ont des + systèmes nerveux développés, une grande partie des processus + vitaux résultent d'actions réflexes inconscientes, je ne + trouve pas convenable de supposer l'existence de ce que nous + appelons conscience chez des créatures dépourvues non + seulement de systèmes nerveux, mais même de toute structure. + + NOTE AU N° 36.--Plusieurs fois, dans _Les émotions et la + volonté_, M. Alex. Bain insiste sur la connexion entre le + plaisir et l'exaltation de la vitalité, entre la peine et la + dépression de la vitalité. Comme on l'a vu plus haut, je + m'accorde avec lui sur ce point; il est en effet au-dessus + de toute discussion, grâce à l'expérience générale de tout + le monde et à l'expérience plus spéciale des médecins. + + Toutefois lorsque, des effets respectivement fortifiants ou + débilitants du plaisir et de la peine, M. A. Bain fait + dériver les tendances originales à persister dans les actes + qui donnent du plaisir et à cesser ceux qui procurent de la + peine, je ne puis le suivre. Il dit: «Nous supposons des + mouvements commencés spontanément et qui causent + accidentellement du plaisir; nous admettons alors qu'il se + produira avec le plaisir un accroissement de l'énergie + vitale; les mouvements agréables prendront leur part de cet + accroissement, et le plaisir sera augmenté par là. Ou bien, + d'un autre côté, nous supposons que la peine résulte de + mouvements spontanés; il faut alors qu'il y ait avec la + peine une diminution d'énergie, qui s'étend aux mouvements + d'où vient le mal, et qui apporte par cela même un remède.» + (3e édit., p. 315.) Cette interprétation, d'après laquelle + les «mouvements agréables» _participent_ seulement de + l'augmentation de l'énergie vitale causée par le plaisir, ne + me semble pas s'accorder avec l'observation. La vérité + paraît plutôt ceci: bien qu'il se produise en même temps un + accroissement général de la vigueur musculaire, les muscles + spécialement excités sont ceux qui, par l'accroissement de + leur contraction, conduisent à un accroissement de plaisir. + Réciproquement, admettre que la cessation des mouvements + spontanés causant la douleur est due à un relâchement + musculaire général, auquel participent les muscles qui + produisent ces mouvements particuliers, c'est, il me semble, + oublier que la rétraction prend communément la forme non + d'une chute passive, mais d'un retrait actif. On peut + remarquer aussi que, la peine déprimant, comme elle finit + par le faire, le système en général, nous ne pouvons pas + dire qu'elle déprime en même temps les énergies musculaires. + + Ce n'est pas seulement, comme l'admet M. A. Bain, une vive + douleur qui produit des mouvements spasmodiques; les peines + de tout genre, qu'elles soient sensationnelles ou + émotionnelles, stimulent aussi les muscles (_Essais_, 1re + série, p. 360, I, ou 2e édit., vol. I, p. 211, 12). + Cependant la douleur (et aussi le plaisir lorsqu'il est très + intense) a pour effet d'arrêter toutes les actions réflexes; + et comme les fonctions vitales en général s'exercent par des + actions réflexes, cette suspension, croissant avec + l'intensité de la douleur, déprime en proportion les + fonctions vitales. L'arrêt de l'action du coeur et + l'évanouissement sont un résultat extrême de cet + empêchement, et les viscères, dans leur ensemble, sentent + son effet à des degrés proportionnés aux degrés de la + douleur. + + Ainsi la douleur, tout en causant directement, comme le fait + le plaisir une décharge de l'énergie musculaire, finit par + diminuer le pouvoir musculaire en affaiblissant les + processus vitaux d'où dépend la production de l'énergie. Par + suite, nous ne pouvons pas, je crois, attribuer la prompte + cessation des mouvements musculaires causant de la douleur + au décroissement du flot de l'énergie, car ce décroissement + ne se fait sentir qu'après un intervalle. Réciproquement, + nous ne pouvons pas attribuer la persistance dans l'action + musculaire qui donne du plaisir à l'exaltation d'énergie qui + en résulte; mais nous devons, comme je l'ai indiqué au n° + 33, l'attribuer à l'établissement de lignes de décharge, + entre le point où se fait sentir l'excitation agréable et + ces structures contractiles qui conservent et accroissent + l'acte causant l'excitation, connexions voisines de l'action + réflexe, en laquelle elles se transforment par d'insensibles + gradations. + + + + +CHAPITRE VII + +LE POINT DE VUE PSYCHOLOGIQUE + + +40. Dans le chapitre précédent, nous avons déjà traité des sentiments +dans leurs rapports avec la conduite, mais en ne considérant que leur +aspect physiologique. Dans ce chapitre, au contraire, nous n'avons pas à +nous occuper des connexions constitutionnelles entre les +sentiments,--considérés comme nous portant à agir ou comme nous en +détournant,--et les avantages physiques à atteindre ou les dommages à +éviter; nous ne parlerons pas non plus de la réaction des sentiments sur +l'organisme, comme nous mettant, ou non, en état d'agir à l'avenir. Nous +avons à étudier les plaisirs et les peines, sensationnels ou +émotionnels, considérés comme motifs réfléchis, comme engendrant une +adaptation consciente de certains actes à certaines fins. + +41. L'acte psychique rudimentaire, non encore distinct de l'acte +physique, implique une excitation et un mouvement. Dans un être d'un +type inférieur, le contact de la nourriture excite la préhension. Chez +un être d'un ordre un peu plus élevé, l'odeur d'une substance nutritive +détermine un mouvement du corps vers cette substance. Là où existe une +vision rudimentaire, une diminution soudaine de lumière, impliquant le +passage d'un grand objet, cause des mouvements musculaires convulsifs +qui éloignent ordinairement le corps de la source du danger. Dans chacun +de ces cas, nous pouvons distinguer quatre facteurs. Il y a (_a_) la +propriété de l'objet extérieur qui affecte primitivement l'organisme, la +saveur, l'odeur ou l'opacité. Lié avec cette propriété, il y a dans +l'objet extérieur le caractère (_b_) qui rend avantageuse ou la prise de +cet objet ou la fuite pour s'en éloigner. Dans l'organisme, il y a +(_c_) l'impression ou la sensation que la propriété (_a_) produit, en +agissant comme stimulus. Enfin, il y a, lié avec ce stimulus, le +changement moteur (_d_) par lequel est effectuée ou la prise ou la +fuite. + +La psychologie doit surtout s'occuper de la connexion qui s'établit +entre le rapport _ab_ et le rapport _cd_, sous toutes les formes que +prennent ces rapports dans le cours de l'évolution. Chacun des facteurs, +et chacun des rapports, se développe davantage à mesure que +l'organisation fait des progrès. Au lieu d'être simple, ce qui +représente l'attribut _a_ devient souvent, dans le milieu d'un animal +supérieur, un groupe d'attributs, tels que la grandeur, la forme, les +couleurs, les mouvements d'un être éloigné qui est dangereux. Le facteur +_b_, avec lequel est associée cette combinaison d'attributs, devient +l'ensemble de caractères, de pouvoirs, d'habitudes, qui en font un +ennemi. Le facteur _c_ devient une collection de sensations visuelles +coordonnées les unes avec les autres et avec les idées et les sentiments +qu'a fait naître l'expérience d'ennemis de ce genre, et constituant un +motif de fuite; tandis que _d_ devient la série compliquée, et souvent +prolongée, de courses, de sauts, de détours, de plongeons, etc., +nécessaires pour échapper à un ennemi. + +Dans la vie humaine, nous trouvons les mêmes quatre facteurs extérieurs +et intérieurs, plus multiformes encore et complexes dans leur +composition et leurs connexions. L'assemblage entier des attributs +physiques _a_, présentés par un domaine mis en vente, défie toute +énumération, et l'assemblage des avantages divers _b_, qui résultent de +ces attributs, ne peut pas non plus être brièvement spécifié. Les +perceptions et les idées, suivant que cette propriété plaît ou ne plaît +pas, _c_, qui sont causées par son aspect, et qui, en se combinant et se +recombinant, finissent par former une raison pour l'acheter, font un +tout trop considérable et trop complexe pour qu'on puisse le décrire; +enfin les formalités légales, pécuniaires ou autres qu'il faut remplir +pour acquérir ce domaine et en prendre possession, sont à peine moins +nombreuses et moins compliquées. + +Nous ne devons pas non plus oublier que non seulement les facteurs, mais +encore les rapports entre ces facteurs, deviennent plus complexes en +proportion des progrès de l'évolution. Primitivement, _a_ est +directement et simplement en rapport avec _b_, tandis que _c_ est +directement et simplement en rapport avec _a_. Mais à la fin, les +connexions entre _a_ et _b_, et entre _c_ et _d_, deviennent très +indirectes et très compliquées. D'un côté,--notre premier exemple le +prouve,--la saveur et la propriété nutritive sont étroitement liées +ensemble, comme le sont aussi la stimulation causée par l'une et la +contraction qui utilise l'autre. Mais, on peut s'en rendre compte dans +le dernier exemple, la connexion entre les traits visibles d'une +propriété et les caractères qui en constituent la valeur est à la fois +éloignée et compliquée, tandis que le passage du motif très complexe de +l'acquéreur aux nombreuses actions des organes sensitifs et moteurs, +actions complexes elles-mêmes, par lesquelles s'effectue l'acquisition, +se fait au moyen d'un plexus compliqué de pensées et de sentiments qui +constitue sa décision. + +Cette explication permettra de saisir une vérité présentée autrement +dans les _Principes de psychologie_. L'esprit se compose de sentiments +et de relations entre les sentiments. Par une combinaison des relations, +et des idées de relations, naît l'intelligence. Par une combinaison des +sentiments, et des idées de sentiments, naît l'émotion. Toutes choses +égales d'ailleurs, la grandeur de l'évolution de l'intelligence ou de +l'émotion est proportionnelle à la grandeur de la combinaison. Une des +propositions nécessaires qui en résultent, c'est que la connaissance est +d'autant plus élevée qu'elle est plus éloignée de l'action réflexe, et +l'émotion d'autant plus élevée qu'elle est plus éloignée de la +sensation. + +Maintenant, parmi les divers corollaires de cette large vue de +l'évolution psychologique, cherchons ceux qui concernent les motifs et +les actes classés comme moraux ou immoraux. + +42. Le processus mental par lequel, dans un cas quelconque, l'adaptation +des actes aux fins s'effectue, et qui, sous ses formes les plus élevées, +devient le sujet des jugements moraux, ce processus peut se diviser en +deux: d'abord l'apparition du sentiment ou des sentiments qui +constituent le motif, ensuite celle de la pensée ou des pensées par +lesquelles le motif prend un corps et aboutit à l'action. Le premier de +ces éléments, une excitation à l'origine, devient une sensation simple; +ensuite une sensation composée; ensuite un groupe de sensations +partiellement présentatives et partiellement représentatives, formant +une émotion naissante; ensuite un groupe de sensations exclusivement +idéales ou représentatives, formant une émotion proprement dite; ensuite +un groupe de groupes pareils, formant une émotion composée; puis il +devient enfin une émotion encore plus développée, composée des formes +idéales de ces émotions composées. L'autre élément, commençant au +passage immédiat d'un simple stimulus à un simple mouvement appelé +action réflexe, arrive bientôt à comprendre un ensemble de décharges +associées de stimulations produisant des mouvements associés, +constituant un instinct. Par degrés naissent des combinaisons plus +complexes de stimulus, variables dans une certaine mesure en leurs modes +d'union, conduisant à des mouvements complexes pareillement variables +dans leurs adaptations; de là de temps en temps, des hésitations dans +les processus sensori-moteurs. Bientôt vient une phase dans laquelle les +groupes combinés d'impressions, non présents tous ensemble, aboutissent +à des actions qui ne sont pas toutes simultanées; elles impliquent une +représentation des résultats, ou la pensée. Ensuite arrivent d'autres +phases où des pensées diverses ont le temps de passer avant que les +motifs composites produisent les actions appropriées. A la fin +apparaissent ces longues délibérations pendant lesquelles on pèse les +probabilités de diverses conséquences, et l'on balance les incitations +des sentiments corrélatifs; ces opérations constituent un jugement +calme. Il sera facile de voir que, sous l'un ou l'autre de leurs +aspects, les dernières formes du processus mental sont les plus hautes, +au point de vue moral et à tous les points de vue. + +Depuis le début en effet, une complication de la sensibilité a +accompagné de meilleurs et de plus nombreux ajustements d'actes à leurs +fins, comme l'a fait aussi une complication du mouvement, et une +complication du processus coordinateur ou intellectuel qui unit les +deux. D'où il suit que les actes caractérisés par les motifs les plus +complexes et les pensées les plus développées, sont ceux qui ont +toujours eu le plus d'autorité pour la direction de la conduite. +Quelques exemples éclairciront cela. + +Voici un animal aquatique guidé par l'odeur d'une matière organique vers +des choses qui servent à sa nourriture; mais le même animal, dépourvu de +tout autre guide, est à la merci d'animaux plus gros qui rôdent aux +environs. En voici un autre, guidé aussi par l'odeur vers sa nourriture, +mais qui possède une vision rudimentaire et qui est ainsi rendu capable +de s'éloigner vivement d'un corps mobile répandant cette odeur, dans les +cas où ce corps est assez gros pour produire un obscurcissement soudain +de la lumière: car c'est ordinairement alors un ennemi. Evidemment il +sauvera souvent sa vie en obéissant au dernier stimulus, qui est aussi +le plus élevé, au lieu de suivre le premier et le moins élevé. + +Observons à un étage plus élevé un conflit parallèle. Voici un animal +qui en poursuit d'autres pour en faire sa proie, et qui, faute +d'expérience, ou parce qu'il est poussé par l'excès de la faim, +s'attaque à un ennemi plus fort que lui et se fait tuer. En voici un +autre, au contraire, qui est poussé par une faim aussi violente, mais, +soit par son expérience individuelle, soit par les effets d'une +expérience héréditaire, ayant conscience du danger à la vue d'un animal +plus fort que lui, il est détourné par là de l'attaquer et sauve sa vie +en subordonnant le premier motif, consistant en sensations nées du +besoin, au second motif, consistant en sentiments idéaux, distincts ou +vagues. + +En nous élevant immédiatement de ces exemples de conduite chez les +animaux à des exemples de conduite humaine, nous verrons que les +contrastes entre l'inférieur et le supérieur ont habituellement les +mêmes traits. Le sauvage du type le plus bas dévore toute la nourriture +que lui procure la chasse de chaque jour: affamé le lendemain, il devra +peut-être supporter pendant plusieurs jours les tortures de la faim. Le +sauvage supérieur, concevant avec plus de vivacité les souffrances qui +l'attendent s'il ne trouve pas de gibier, est détourné par ce sentiment +complexe de donner une entière satisfaction à son sentiment simple. +L'inertie résultant du défaut de prévoyance et l'activité produite par +une légitime prévoyance s'opposent de la même manière. L'homme primitif, +mal équilibré et gouverné par les sensations du moment, ne fera rien +tant qu'il ne lui faudra pas échapper à des souffrances actuelles; mais +l'homme un peu avancé, capable d'imaginer plus distinctement les +plaisirs et les souffrances à venir, est poussé par la pensée de ces +biens et de ces maux à surmonter son amour du bien-être; la décroissance +de la misère et de la mortalité résulte de cette prédominance des +sentiments représentatifs sur les sentiments présentatifs. + +Sans insister sur le fait que, parmi les hommes civilisés, le même +contraste existe entre ceux qui mènent la vie des sens et ceux dont la +vie est largement remplie de plaisirs qui ne sont pas du genre sensuel, +je veux marquer seulement qu'il y a des contrastes analogues entre la +direction donnée par les sentiments représentatifs les moins complexes +ou les émotions de l'ordre le plus bas, et la direction donnée par les +sentiments représentatifs les plus complexes ou les émotions de l'ordre +le plus élevé. Lorsque, sous l'influence de l'amour de la +propriété,--sentiment représentatif qui, agissant dans de justes bornes, +conduit au bien-être,--le voleur prend le bien d'un autre homme, son +action est déterminée par l'imagination de certains plaisirs immédiats +de genres relativement simples, plutôt que par l'imagination moins nette +de peines possibles qui sont plus éloignées et de genres relativement +complexes. Mais, chez l'homme consciencieux, il y a un motif adéquat de +retenue, encore plus représentatif dans sa nature, renfermant non +seulement les idées de châtiment, de déshonneur et de ruine, mais aussi +l'idée des droits de la personne qui a la propriété, et des souffrances +que lui causerait la perte de son bien: le tout est joint à une aversion +générale pour les actes nuisibles aux autres, aversion qui naît des +effets héréditaires de l'expérience. Nous voyons ici à la fin, comme +nous l'avons vu en commençant, que, tout compte fait, la direction +donnée par le sentiment le plus complexe conduit mieux au bien-être que +la direction donnée par le sentiment le plus simple. + +Il en est de même des coordinations intellectuelles par lesquelles les +stimulus aboutissent aux mouvements. Les actes du genre le plus bas, +appelés réflexes,--dans lesquels une impression faite sur un nerf +afférent produit à travers un nerf efférent une décharge qui engendre la +contraction,--révèlent un ajustement très limité d'actes à leurs fins: +l'impression étant simple, et simple aussi le mouvement qui en résulte, +la coordination interne est simple elle-même. + +Il est évident que si plusieurs sens peuvent être affectés en même temps +par un objet extérieur, et si les mouvements provoqués par lui sont +combinés d'une manière différente selon que cet objet appartient à un +genre ou à un autre, les coordinations intermédiaires deviennent +nécessairement plus compliquées. Il est évident aussi que tout progrès +dans l'évolution de l'intelligence, servant toujours à mieux assurer la +conservation de l'être, présente le même trait général. Les adaptations +par lesquelles les actions plus compliquées s'approprient à des +circonstances plus compliquées impliquent des coordinations plus +complexes, par suite plus délibérées et plus conscientes. Lorsque nous +arrivons aux hommes civilisés, qui, dans leurs affaires journalières, +pèsent un grand nombre de données ou de conditions, et adaptent leurs +procédés à des conséquences variées, nous voyons que les actions +intellectuelles, devenues ce que nous appelons des jugements, sont à la +fois très élaborées et très délibérées. + +Voyons maintenant ce qui touche à l'autorité relative des motifs. En +montant des créatures les plus basses jusqu'à l'homme, et des types les +plus grossiers de l'humanité jusqu'aux plus élevés, la force de +conservation s'est accrue par la subordination d'excitations simples à +des excitations composées, par la subordination de sensations actuelles +à des idées de sensations à venir, par le fait de soumettre les +sentiments présentatifs aux sentiments représentatifs, et les sentiments +représentatifs aux sentiments re-représentatifs. A mesure que la vie +s'est développée, la sensibilité concomitante est devenue de plus en +plus idéale; parmi les sentiments produits par la combinaison des idées, +les plus élevés, ceux qui se sont développés les derniers, sont les +sentiments recomposés ou doublement idéaux. Considérés comme guides, les +sentiments ont donc une autorité d'autant plus grande que, par leur +complexité et leur idéalité, ils s'éloignent davantage de simples +sensations et de simples appétits. + +On découvre une autre conséquence en étudiant le côté intellectuel des +processus psychiques par lesquels des actes sont adaptés à des fins. +Quand ils sont peu élevés et simples, ils ne comprennent que la +direction d'actes immédiats par des stimulus immédiats; le tout dans les +cas de ce genre ne dure qu'un moment, et ne se rapporte qu'à un résultat +prochain. Mais, avec le développement de l'intelligence et +l'accroissement de l'idéalité des motifs, les fins auxquelles les actes +sont adaptés cessent d'être exclusivement immédiates. Les motifs, plus +idéaux, se rapportent à des fins plus éloignées; à mesure qu'on +s'approche des types les plus élevés, les fins actuelles se subordonnent +d'une manière croissante à ces fins futures que les motifs idéaux ont +pour objet. Il en résulte une certaine présomption en faveur d'un motif +qui se rapporte à un bien éloigné, en comparaison d'un motif qui se +rapporte à un bien prochain. + +43. Outre les diverses influences favorisant la croyance ascétique qu'il +est nuisible de faire des choses agréables, et avantageux de supporter +des choses désagréables, j'ai donné à entendre dans le chapitre +précédent, qu'il restait à déterminer une influence dont la source est +plus profonde. Cette influence a été indiquée dans les paragraphes +précédents. + +En effet, la vérité générale que la direction donnée par des plaisirs +simples et des peines simples, comme il s'en produit suivant qu'on +satisfait ou non aux besoins du corps, ne vaut pas, à certains points de +vue, la direction donnée par les peines et les plaisirs nés des +sentiments complexes idéaux, cette vérité a conduit à penser qu'il +fallait mépriser les inclinations provenant des besoins du corps. En +outre, la vérité générale que la poursuite de satisfactions prochaines +est, sous un rapport, inférieure à la poursuite de satisfactions +éloignées, a conduit à croire que les satisfactions prochaines doivent +être regardées comme de peu de prix. + +Dans les premières phases de chaque science, les généralisations +auxquelles on arrive ne sont pas assez déterminées. Les formules +distinctes pour exprimer les vérités reconnues ne s'établissent +qu'ensuite par la limitation des formules indistinctes. La vision +physique apprécie seulement d'abord les traits les plus marqués des +objets et conduit ainsi à de grossières classifications que la vision +perfectionnée, impressionnable par de plus petites différences, doit +ensuite corriger; il en est de même pour la vision mentale en ce qui +concerne les vérités générales: des inductions, formulées d'abord avec +beaucoup trop de généralité, ont à compter plus tard avec le scepticisme +et l'observation critique qui les restreignent, en s'appuyant sur des +différences non encore remarquées. Par suite, nous pouvons nous attendre +à trouver que les conclusions courantes en morale vont trop loin. Ces +croyances dominantes en morale, admises également par les moralistes de +profession et par tout le monde en général, sont devenues erronées, par +trois procédés différents, faute de détermination suffisante. + +D'abord, il n'est pas exact que l'autorité des sentiments les plus bas +comme guides soit toujours inférieure à l'autorité des sentiments les +plus élevés; elle est au contraire souvent supérieure. Il se présente +tous les jours des occasions où il faut obéir aux sensations plutôt +qu'aux sentiments. Que quelqu'un s'avise de rester une nuit entière +exposé tout nu à une tempête de neige, ou de passer une semaine sans +manger, ou de tenir la tête dix minutes sous l'eau, et il verra que les +plaisirs et les souffrances ayant un rapport direct avec la conservation +de la vie ne peuvent se subordonner entièrement aux plaisirs et aux +souffrances qui ont avec la conservation de la vie un rapport indirect. +Bien que dans plusieurs cas la direction donnée par les sentiments +simples soit plus nuisible que la direction donnée par les sentiments +complexes, dans d'autres cas la direction des sentiments complexes est +plus fatale que celle des sentiments simples; et dans un grand nombre de +cas leur autorité relative sur la conduite est indéterminée. Admettons +que, chez un homme poursuivi, les sentiments de protestation qui +accompagnent un effort intense et prolongé doivent, pour la conservation +de la vie, être subordonnés à la crainte inspirée par ceux qui le +poursuivent; cependant, s'il persiste jusqu'à ce qu'il tombe, +l'épuisement qui en résulte causera peut-être la mort, tandis +qu'autrement, si la poursuite avait cessé, la mort ne serait peut-être +pas survenue. Supposons qu'une veuve laissée dans la pauvreté doive se +refuser à elle-même ce qu'il lui faut donner à ses enfants pour sauver +leur vie; cependant, si ce dévouement va trop loin, il peut en résulter +que les enfants seront entièrement privés non seulement de toute +nourriture, mais encore de toute protection. Supposons que, en exerçant +son cerveau du matin au soir, un homme qui a des embarras d'argent +doive mépriser la révolte de ses sensations corporelles pour obéir au +désir que sa conscience lui impose de payer toutes ses dettes; cependant +il peut pousser la sujétion des sentiments simples vis-à-vis des +sentiments complexes au point d'altérer sa santé et de faillir ainsi +malgré lui à cette tâche qu'il aurait remplie en diminuant un peu cette +sujétion. Il est donc clair que la subordination des sentiments les plus +bas doit être une subordination conditionnelle. La suprématie des +sentiments les plus élevés doit être une suprématie limitée. + +La généralisation ordinaire pèche par excès à un autre point de vue. La +vie, on l'a vu, est d'autant plus élevée que les sentiments simples +présentatifs sont plus sous le contrôle des sentiments composés +représentatifs; à cette vérité, on joint, comme des corollaires +légitimes, des propositions qui n'en découlent point. La conception +courante c'est, non pas seulement que l'inférieur doit être subordonné +au supérieur quand ils sont en conflit, mais que l'inférieur doit être +méprisé même lorsqu'il n'y a pas conflit. La tendance produite par le +progrès des idées morales, à condamner l'obéissance aux sentiments +inférieurs quand les sentiments supérieurs protestent, a fait naître une +tendance à condamner les sentiments inférieurs pris en eux-mêmes. «Je +crois réellement qu'elle fait ce qu'elle fait parce qu'elle aime à le +faire,» me disait un jour une dame en parlant d'une autre, et la forme +de l'expression, comme le ton, dénotait la croyance non seulement qu'une +telle manière d'agir est mauvaise, mais encore qu'elle devait paraître +mauvaise à tout le monde. + +Il y a là une idée très répandue, bien qu'en pratique elle reste +ordinairement sans effet, et produise seulement différentes formes +accidentelles d'ascétisme: tel est par exemple le cas de ceux qui +regardent comme tout à fait courageux et salutaire de se passer de +pardessus pendant l'hiver ou de continuer à se baigner en plein air. En +général, les sentiments agréables qui accompagnent la satisfaction +légitime des besoins du corps sont acceptés: il est assez nécessaire, il +est vrai, de les accepter. + +Mais, oubliant ces contradictions dans la pratique, les hommes laissent +paraître une vague idée qu'il y aurait quelque chose de dégradant, ou de +nuisible, ou tous les deux à la fois, à faire ce qui est agréable, à +éviter ce qui est désagréable. «Agréable, mais mauvais,» c'est une +expression fréquemment employée pour faire entendre que ces deux termes +ont une connexion naturelle. Comme nous l'avons indiqué plus haut, de +pareilles croyances supposent une intelligence confuse de la vérité +générale que les sentiments composés et représentatifs ont, tout compte +fait, une autorité plus haute que les sentiments simples et +présentatifs. Comprise avec discernement, cette vérité implique que +l'autorité des sentiments simples, ordinairement moindre que celle des +sentiments composés, mais quelquefois plus grande, doit être +habituellement acceptée quand les sentiments composés ne s'y opposent +pas. + +Ce principe de subordination est mal compris encore d'une troisième +manière. Un des contrastes entre les sentiments développés les premiers +et les sentiments développés en dernier lieu, consiste en ce qu'ils se +rapportent respectivement aux effets les plus immédiats des actions ou à +leurs effets les plus éloignés; en principe général, la direction donnée +par ce qui est proche est inférieure à la direction donnée par ce qui +est éloigné. Il en est résulté la croyance que les plaisirs du présent +doivent être sacrifiés à ceux de l'avenir, indépendamment du genre de +ces plaisirs. Nous en voyons une preuve dans la maxime souvent répétée +aux enfants, quand ils prennent leurs repas, à savoir qu'ils devraient +en garder le meilleur morceau pour la fin; on gronde l'imprévoyant qui +cède à la première impulsion, et l'on donne à entendre par là, sans +l'enseigner expressément, que le même plaisir a plus de prix quand on le +réserve. On peut suivre cette manière de penser à travers les actes de +chaque jour, non pas assurément chez tous les hommes, mais chez ceux que +l'on distingue comme prudents et bien réglés dans leur conduite. L'homme +d'affaires, qui dévore son déjeuner pour ne pas manquer le train, qui +avale une sandwich vers le milieu de la journée et prend un dernier +repas quand il est trop fatigué pour jouir du repos du soir, mène une +vie où non seulement les besoins du corps, mais aussi les besoins nés de +goûts et de sentiments plus élevés sont méprisés autant qu'ils peuvent +l'être, et tout cela pour atteindre des fins éloignées! encore +trouverez-vous, si vous demandez quelles sont ces fins éloignées, dans +le cas où il n'y a pas d'enfants à établir, qu'elles consistent +simplement dans la conception d'une vie plus confortable pour un temps à +venir. L'idée qu'il est mal de chercher des jouissances immédiates, et +qu'il est bien d'en chercher quelques-unes seulement si elles sont +éloignées, cette idée est tellement enracinée qu'un homme d'affaires +après avoir pris part à une partie de plaisir, essaye parfois de +défendre sa conduite. Il veut prévenir les jugements défavorables de ses +amis en expliquant que l'état de sa santé l'a forcé à se donner un jour +de congé. Néanmoins, si vous l'interrogez sur son avenir, vous trouvez +que son ambition est de se retirer le plus tôt possible et de se donner +tout entier aux plaisirs qu'il a maintenant presque honte de se +permettre. + +La vérité générale découverte par l'étude de l'évolution de la conduite, +au-dessous de l'homme et dans l'homme, à savoir que, pour la +conservation de la vie, les sentiments primitifs, simples, présentatifs +doivent être contrôlés par les sentiments développés les derniers, +composés et représentatifs, cette vérité a donc été reconnue par les +hommes, dans le cours de la civilisation; mais nécessairement elle l'a +été d'abord d'une manière trop confuse. La conception commune, qui se +trompe en supposant illimitée l'autorité du sentiment supérieur sur +l'inférieur, pèche aussi en admettant que l'on doit résister à la loi de +l'inférieur même quand elle n'est pas en opposition avec la loi du +supérieur, et elle pèche encore par la supposition qu'un plaisir donnant +lieu à une tendance convenable, quand il est éloigné, ne donne pas lieu +à une tendance semblable s'il est prochain. + +44. Sans le dire explicitement, nous avons ainsi suivi la genèse de la +conscience morale. Car le trait incontestablement essentiel de la +conscience morale c'est le contrôle de certain sentiment ou de certains +sentiments par un autre sentiment ou par plusieurs. + +Chez les animaux supérieurs, nous pouvons voir assez distinctement le +conflit des sentiments et la sujétion des plus simples aux plus +composés: ainsi lorsqu'un chien résiste à la tentation de dévorer +quelque aliment par la crainte des châtiments qui pourraient suivre s'il +cédait à son appétit, ou lorsqu'il ne continue pas à creuser un trou de +peur de perdre son maître qui s'éloigne. Ici, cependant, bien qu'il y +ait subordination, il n'y a pas subordination consciente; il n'y a pas +la réflexion qui révèle qu'un sentiment a cédé à un autre. Il en est +ainsi, même chez les hommes dont l'intelligence est peu développée. +L'homme pré-social, errant par familles et gouverné par des sensations +et des émotions comme celles que causent les circonstances du moment, +bien que sujet de temps en temps à des conflits de motifs, rencontre +relativement peu de cas où l'avantage de subordonner un plaisir immédiat +à un plaisir éloigné s'impose à son attention; il n'a pas non plus +l'intelligence requise pour analyser et généraliser ces cas lorsqu'ils +se présentent. C'est seulement lorsque l'évolution sociale rend la vie +plus complexe, les causes de retenue nombreuses et fortes, les maux +d'une conduite spontanée manifestes, et les avantages à retirer de la +prévoyance suffisamment certains, qu'il peut y avoir des expériences +assez fréquentes pour rendre familiers les bons effets de la +subordination des sentiments simples à d'autres plus complexes. C'est +aussi seulement alors qu'apparaît une puissance intellectuelle +suffisante pour fonder une induction sur ces expériences; ensuite les +inductions individuelles sont en assez grand nombre pour former une +induction publique et traditionnelle qui s'imprime en chaque génération +à mesure qu'elle s'accroît. + +Nous sommes amenés ici à certains faits d'une profonde signification. +Cet abandon réfléchi d'un bien immédiat et spécial pour obtenir un bien +éloigné et général, en même temps qu'il est le trait cardinal de la +retenue appelée morale, est aussi un trait cardinal d'autres actes de +retenue que celui que nous appelons moral--de ceux qui ont leur origine +dans la crainte du législateur visible, ou du législateur invisible, ou +de la société en général. Toutes les fois que l'individu s'abstient de +faire ce à quoi le porte un désir passager, de peur de s'exposer ensuite +à une punition légale, ou à la vengeance divine, ou à la réprobation +publique, ou à tous ces dangers à la fois, il renonce au plaisir +prochain et défini plutôt que de s'attirer des peines éloignées et plus +graves, quoique moins définies, en goûtant ce plaisir; et, +réciproquement, lorsqu'il se soumet à quelques maux présents, c'est +qu'il peut en recueillir quelque plaisir probable futur, politique, +religieux ou social. Mais, bien que ces quatre sortes de contrôle +intérieur aient le caractère commun que les sentiments les plus simples +et les moins idéaux sont soumis dans la conscience à des sentiments plus +complexes et plus idéaux, et bien que, d'abord, elles soient en pratique +coextensives et indiscernables, cependant elles diffèrent dans le cours +de l'évolution sociale, et il arrive que le contrôle moral, avec les +conceptions et les sentiments qui l'accompagnent, devient indépendant. +Jetons un coup d'oeil sur les aspects essentiels du processus. + +Lorsque, comme dans les sociétés les plus grossières, il n'existe encore +ni règle politique ni règle religieuse, la principale cause qui empêche +de satisfaire chaque désir à mesure qu'il se manifeste est la conscience +des maux qui résulteront de la colère des autres sauvages, si la +satisfaction du désir est obtenue à leurs dépens. A ce premier degré, +les peines imaginées qui constituent le motif directeur sont celles qui +pourraient être infligées par des êtres de même nature, qui ne se +distinguent pas, au point de vue du pouvoir, les uns des autres: les +causes de retenue politique, religieuse et sociale sont donc jusqu'alors +représentées uniquement par cette crainte mutuelle de la vengeance. + +Lorsqu'une vigueur, une habileté ou un courage remarquables font d'un +homme un chef de guerre, il inspire nécessairement plus de crainte +qu'aucun autre, et par suite tous s'abstiennent surtout de satisfaire +les inclinations qui pourraient lui nuire ou l'offenser. Peu à peu, +comme par l'habitude de la guerre l'exercice du commandement s'établit +d'une manière durable, on en vient à distinguer à la fois les maux qui +résulteraient probablement de la colère du chef, non seulement dans le +cas où on l'attaquerait mais aussi dans celui où on lui désobéirait, des +maux plus petits causés par l'antagonisme d'autres personnes et des maux +plus vagues qui naissent de la réprobation sociale. En d'autres termes, +le contrôle politique commence à se différencier du contrôle plus +indéfini d'une crainte mutuelle. + +En même temps s'est développée la théorie des esprits. Partout, excepté +dans les groupes les plus grossiers, l'ombre d'un mort, que l'on cherche +à apaiser au moment de la mort et dans la suite, est regardée comme +capable de nuire à ceux qui survivent. Par suite, à mesure que s'établit +et se précise la théorie des esprits, il se forme un autre genre +d'obstacle à la satisfaction immédiate des désirs, obstacle qui consiste +dans l'idée des maux que les esprits peuvent infliger quand on les a +offensés: lorsque le pouvoir politique est devenu stable, et que les +esprits des chefs défunts, considérés comme plus puissants et plus +impitoyables que les autres esprits, sont l'objet d'une crainte +spéciale, alors commence à se dessiner la forme de retenue que l'on +nomme religieuse. + +Pendant longtemps, ces trois sortes de freins, avec leurs sanctions +corrélatives, bien qu'elles soient séparées dans la conscience, restent +coextensives, et il en est ainsi parce qu'elles se rapportent le plus +souvent à une seule fin, le succès à la guerre. Le devoir de venger le +sang par le sang est proclamé alors même qu'il n'existe rien encore de +ce qu'on pourrait appeler une organisation sociale. A mesure que +s'accroît le pouvoir du chef, le meurtre des ennemis devient un devoir +politique, et il devient un devoir religieux lorsque l'on craint la +colère du chef défunt. La fidélité au chef pendant sa vie et après sa +mort se manifeste plus hautement par le fait de mettre sa propre vie à +sa disposition pour des entreprises guerrières. Les premiers châtiments +régulièrement établis le sont pour des actes d'insubordination ou pour +des manquements à des pratiques par lesquelles s'affirme la +subordination; ils sont tous militaires à l'origine. Les injonctions +divines, de leur côté, qui sont primitivement des traditions de la +volonté du roi défunt, ont le plus souvent pour objet la destruction des +peuples avec lesquels il était en guerre; la colère et l'approbation +divines sont conçues comme déterminées par les degrés de la soumission +que l'on témoigne à cette volonté, directement par le culte et +indirectement par l'obéissance à ses injonctions. Le Fidjien, qui +dit-on, se recommande lui-même à son entrée dans l'autre monde par le +récit de ses exploits à la guerre, et qui, durant sa vie, se désole +quelquefois en songeant qu'il n'a pas massacré assez d'ennemis pour +plaire à ses dieux, nous permet de voir quels sont les idées et les +sentiments qui résultent de cette théorie et nous rappelle les idées et +les sentiments analogues manifestés par les races anciennes. + +Ajoutez à cela que le contrôle de l'opinion publique, outre qu'il +s'exerce directement, comme au premier degré du développement, par +l'estime pour le brave et le blâme pour le lâche, en vient à s'exercer +indirectement avec un effet général analogue par l'approbation donnée à +la fidélité envers le chef et à la piété envers le Dieu. De telle sorte +que les trois formes différenciées de contrôle qui se développent +parallèlement avec l'organisation et l'action militaires, tout en +fortifiant des causes de retenue et des encouragements analogues, se +fortifient aussi mutuellement, et ces disciplines séparées et unies ont +pour caractère commun d'imposer le sacrifice d'avantages spéciaux et +immédiats pour faire obtenir des avantages plus généraux et plus +éloignés. + +En même temps se sont développés sous les trois mêmes sanctions d'autres +motifs de retenue ou d'excitation d'un autre ordre, également +caractérisés par la subordination d'un bien prochain à un bien éloigné. +Les agressions dirigées contre des hommes étrangers à la société ne +peuvent réussir si les agressions entre les membres de la même société +sont fréquentes. La guerre implique une coopération, et toute +coopération est rendue impossible par des antagonismes entre ceux qui +ont à coopérer. Nous avons vu que, dans le groupe primitif encore +dépourvu de gouvernement, la principale raison qui empêche chaque +individu de satisfaire immédiatement ses désirs est la crainte de la +vengeance des autres hommes dans le cas où cette satisfaction leur +causerait un dommage, et, pendant les premières phases du développement +social, cette crainte des représailles continue à être le principal +motif du renoncement tel qu'il existe. Mais, bien que longtemps après +qu'une autorité politique s'est établie on continue à se satisfaire au +détriment d'autrui, l'accroissement de l'autorité politique réprime peu +à peu cette manière d'agir. Le fait que le succès des guerres est +compromis si ses soldats se battent entre eux, s'impose à l'attention +du chef. Il a un puissant motif pour empêcher les querelles et par suite +pour prévenir les agressions qui causent les querelles; à mesure que son +pouvoir grandit, il défend les agressions et inflige des punitions à +ceux qui désobéissent. Bientôt, les freins politiques de ce genre, comme +ceux du genre précédent, sont renforcés par des freins religieux. Le +chef habile, qui réussit à la guerre en partie parce qu'il maintient +ainsi le bon ordre parmi ceux qui le suivent, laisse derrière lui la +tradition des commandements qu'il donnait ordinairement. La crainte de +son fantôme tend à faire naître le respect pour ces commandements, et +ils finissent par acquérir un caractère sacré. Avec un nouveau progrès +de l'évolution morale, de la même manière se produisent de nouvelles +interdictions relatives à des agressions de nature moins grave, jusqu'à +ce que par degrés se forme un corps de lois civiles. Et alors, de la +manière que nous avons vue, se développe la croyance à une +désapprobation divine de ces délits civils sans importance aussi bien +que des plus graves; elle aboutit, à l'occasion, à une série +d'injonctions religieuses qui s'harmonisent avec les injonctions +politiques et les fortifient. En même temps se développe, comme +auparavant, une sanction sociale pour ces règles de gouvernement +intérieur, donnant de la force à la sanction politique et à la sanction +religieuse. + +Mais il faut observer maintenant que si ces trois contrôles, politique, +religieux et social, conduisent séparément les hommes à subordonner les +satisfactions prochaines aux satisfactions éloignées, et s'ils sont à ce +point de vue semblables au contrôle moral qui exige habituellement que +l'on fasse passer les sentiments simples, présentatifs, après les +sentiments complexes, représentatifs, et que l'on subordonne le présent +à l'avenir, ils ne constituent cependant pas le contrôle moral, mais y +préparent seulement; ce sont des contrôles à l'abri desquels se +développe le contrôle moral. On obéit d'abord au commandement du +législateur politique, non pas parce que l'on en perçoit la rectitude, +mais simplement parce que c'est son commandement, et que l'on sera puni +si l'on y désobéit. Ce qui retient, ce n'est pas une représentation +mentale des conséquences mauvaises que l'acte défendu doit, dans la +nature des choses, entraîner; mais c'est une représentation mentale de +conséquences mauvaises tout artificielles. De nos jours encore on +retrouve dans certaines formules légales la doctrine primitive d'après +laquelle l'agression dirigée par un citoyen contre un autre est coupable +et doit être punie, non pas tant à cause du dommage qui est causé, qu'à +cause du mépris ainsi témoigné pour la volonté du roi. De même, le +crime de violer un commandement de Dieu consistait, à ce que l'on +croyait autrefois et comme beaucoup le croient encore aujourd'hui, dans +le fait de désobéir à Dieu plutôt que dans celui de causer +volontairement un dommage; maintenant encore, c'est une croyance commune +que les actes sont bons seulement lorsqu'on les accomplit pour se +conformer consciencieusement à la volonté divine: bien plus, ils sont +même mauvais dès qu'on les accomplit autrement. C'est encore la même +chose pour le contrôle qu'exerce en outre l'opinion publique. Si l'on +écoute les remarques faites relativement à l'observation des règles +sociales, on verra que la violation de ces règles est condamnée non pas +tant à cause d'un vice essentiel que parce qu'elle témoigne d'un certain +mépris pour l'autorité du monde. Le contrôle vraiment moral est encore +aujourd'hui bien imparfaitement différencié de ces contrôles à l'abri +desquels il s'est développé; nous le voyons dans le fait que les +systèmes de morale dont nous avons fait plus haut la critique confondent +tous le contrôle moral avec l'un ou l'autre de ceux-là. Pour les +moralistes d'une certaine classe, les règles morales dérivent des ordres +d'un pouvoir politique suprême. Ceux d'une autre classe ne leur +attribuent pas d'autre origine que la volonté divine révélée. Et, bien +que les hommes qui prennent pour guide l'opinion publique ne formulent +pas leur doctrine, cependant la croyance, souvent manifestée, qu'une +conduite autorisée par la société n'est pas blâmable, indique que pour +certains hommes le bien et le mal ne dépendent que de l'opinion +publique. + +Avant d'aller plus loin, nous devons résumer les résultats de cette +analyse. Les vérités essentielles à retenir relatives à ces trois formes +de contrôle extérieur auxquelles est soumise l'unité sociale, sont +celles-ci: D'abord, elles ont fait leur évolution en même temps que la +société a fait la sienne, comme moyens de préservation sociale rendus +nécessaires par les circonstances mêmes; il en résulte qu'en général +elles s'accordent l'une avec l'autre. En second lieu, les freins +corrélatifs internes engendrés dans l'unité sociale sont les +représentations de résultats éloignés qui sont plutôt accidentels que +nécessaires,--pénalité légale, punition surnaturelle, réprobation +sociale. En troisième lieu, ces résultats, plus simples et plus +directement produits par des activités personnelles, peuvent être plus +vivement conçus que ne le peuvent être les résultats que font +naturellement naître les actions dans le cours des choses, et par suite +ces conceptions ont plus de puissance sur des esprits peu développés. +Quatrièmement, comme aux freins ainsi engendrés est toujours jointe +l'idée d'une coercition externe, la notion d'obligation apparaît; elle +est ainsi habituellement associée à celle du sacrifice d'avantages +immédiats et spéciaux à des avantages éloignés et généraux. Enfin, +cinquièmement, le contrôle moral s'accorde dans une large mesure, au +point de vue de ses prescriptions, avec les trois contrôles ainsi +formés, et s'accorde aussi avec eux par la nature générale des processus +de l'esprit qui produisent la conformité à ces injonctions; mais il en +diffère par la nature spéciale de ces processus. + +45. Nous voilà préparés à voir que les freins considérés proprement +comme moraux sont différents des freins dont l'évolution les fait sortir +et avec lesquels ils sont longtemps confondus, en ce qu'ils ne se +rapportent pas aux effets extrinsèques des actions, mais à leurs effets +intrinsèques. Le motif véritablement moral qui détourne du meurtre, ne +consiste pas dans une représentation de la pendaison qu'il aura pour +conséquence, ou dans une représentation des tortures qui en résulteront +dans un autre monde, ou dans une représentation de l'horreur et de la +haine qu'il excitera chez nos concitoyens, mais bien dans une +représentation des résultats nécessaires et naturels: la mort cruelle +infligée à la victime, la destruction de toutes ses chances de bonheur, +les souffrances causées à tous les siens. Ni la pensée de +l'emprisonnement, ni celle d'une punition divine, ni celle de la +défaveur publique, ne constituent la véritable raison morale pour ne pas +voler, mais bien la pensée du dommage fait à la personne dépouillée, +avec une vague conscience des maux généraux produits par le mépris du +droit de propriété. Ceux qui condamnent l'adultère par des +considérations morales, ne songent ni à une action en dommages et +intérêts, ni à une punition future qui doit suivre la violation d'un +commandement, ni à la perte de la réputation; ils pensent au malheur +causé ou à la femme ou au mari dont les droits sont méconnus, à +l'atteinte portée aux enfants et aux funestes conséquences générales qui +accompagnent le mépris du lien du mariage. Réciproquement, celui qui est +poussé par un sentiment moral à assister un de ses semblables dans +l'embarras, ne se représente pas une récompense actuelle ou future; il +se représente seulement la condition meilleure qu'il s'efforce de +procurer à celui qu'il oblige. Un homme qui est moralement disposé à +lutter contre un mal social, ne songe ni à quelque avantage matériel ni +aux applaudissements populaires, mais seulement aux misères qu'il +cherche à faire disparaître, à l'accroissement de bien-être qui en +résultera. Ainsi le motif moral diffère partout des motifs auxquels il +est associé, en ce que, au lieu d'être constitué par des représentations +de conséquences accidentelles, collatérales et non nécessaires de nos +actes, il est constitué par des représentations de conséquences que ces +actes produisent naturellement. Ces représentations ne sont pas toutes +distinctes, bien que quelques-unes d'entre elles soient habituellement +présentes; mais elles forment un assemblage de représentations +indistinctes accumulées par l'expérience des résultats d'actes +semblables dans la vie de l'individu, superposé à une conscience encore +plus indistincte mais considérable, due aux effets transmis par +l'hérédité de semblables expériences faites par les devanciers: le tout +forme un sentiment à la fois solide et vague. + +Nous voyons maintenant pourquoi les sentiments moraux et les freins +corrélatifs ont apparu plus tard que les sentiments et les freins dont +l'origine se trouve dans l'autorité politique, religieuse et sociale, et +comment ils s'en sont dégagés lentement et encore si incomplètement +aujourd'hui. C'est seulement en effet par ces sentiments et ces freins +d'un ordre inférieur que pouvaient être maintenues les conditions dans +lesquelles les sentiments et les freins plus élevés se développent. Cela +est vrai aussi bien pour les sentiments qui regardent l'individu que +pour les sentiments dont les autres sont l'objet. Les peines qui +résulteront de l'imprévoyance et les plaisirs que l'on s'assure en +épargnant ce dont on aura besoin dans l'avenir, et en travaillant pour +se le procurer, peuvent être habituellement opposés dans la pensée, mais +seulement autant que des arrangements sociaux bien établis rendent +l'accumulation possible, et, pour que de pareils arrangements puissent +s'établir, il faut que la crainte du législateur visible, ou du +législateur invisible, ou de l'opinion publique entre en jeu. C'est +seulement après que des freins politiques, religieux et sociaux ont +produit une communauté stable, qu'il peut y avoir une expérience assez +grande des peines, positives et négatives, sensationnelles et +émotionnelles, que causent les agressions criminelles, pour engendrer +contre elles l'aversion morale constituée par la conscience de leurs +mauvais résultats intrinsèques. Il est encore plus manifeste qu'un +sentiment moral comme celui de l'équité abstraite, que ne blessent pas +seulement les injustices commises contre des hommes, mais encore les +institutions politiques qui leur causent quelque désavantage, peut se +développer seulement lorsque le développement social auquel on est +parvenu donne une expérience familière à la fois des maux qui résultent +directement des injustices, et aussi de ceux qui découlent indirectement +des privilèges de certaines classes par lesquels l'injustice est rendue +facile. + +Que les sentiments appelés moraux aient la nature et l'origine que nous +indiquons, on le voit encore par le fait que nous leur donnons ce nom en +proportion du degré où ils ont pour caractères, d'abord d'être +re-représentatifs, ensuite de se rapporter à des effets indirects plutôt +qu'à des effets directs, et généralement à des effets éloignés plutôt +qu'à des effets prochains, et enfin de tendre à des effets qui sont +ordinairement généraux plutôt que spéciaux. Ainsi, bien que nous +condamnions un homme pour ses folies et que nous approuvions l'économie +dont un autre fait preuve, nous ne classons pas leurs actes +respectivement comme vicieux et vertueux: ces mots sont trop forts; les +résultats présents et futurs diffèrent trop peu ici, au point de vue de +leur valeur concrète et de leur idéalité, pour rendre ces mots +pleinement applicables. Supposons cependant que les folies dont nous +parlons entraînent nécessairement la misère pour la femme et les enfants +de celui qui les commet, entraînent des suites fâcheuses atteignant +aussi bien l'existence des autres que celle de leur auteur, la +culpabilité de ces folies devient alors évidente. Supposons encore que, +poussé par le désir de retirer sa famille de la misère à laquelle il l'a +réduite, le dissipateur fasse un faux ou commette quelque autre fraude. +Bien qu'en le considérant à part, nous caractérisions comme moral le +sentiment auquel il obéit, et que nous soyons par suite disposés à +l'indulgence, cependant nous condamnons comme immorale son action prise +comme un tout; nous regardons comme ayant une autorité supérieure les +sentiments qui répondent aux droits de propriété, sentiments qui sont +re-représentatifs à un plus haut degré, et se rapportent à des +conséquences générales plus éloignées. La différence, habituellement +reconnue, entre la valeur relative de la justice et de la générosité, +sert à bien faire comprendre cette vérité. Le motif qui préside à une +action généreuse se rapporte à des effets d'un genre plus concret, plus +spécial et plus prochain, que le motif qui préside à la justice; +celui-ci, par delà les effets prochains, moins concrets ordinairement +eux-mêmes, que ceux que considère la générosité, implique une conscience +des effets éloignés, complexes et généraux, du fait de maintenir +d'équitables relations. Aussi affirmons-nous que la justice l'emporte +sur la générosité. + +Je rendrai plus facile l'intelligence de cette longue argumentation en +citant ici encore un passage de la lettre à M. Mill dont j'ai déjà +parlé, à la suite du passage reproduit plus haut. + + «Pour faire comprendre entièrement ce que je veux dire, il + me semble nécessaire d'ajouter que, en correspondance avec + les propositions fondamentales d'une science morale + développée, certaines intuitions morales fondamentales ont + été et sont encore développées dans la race, et que, bien + que ces intuitions morales soient le résultat d'expériences + accumulées d'utilité, devenues graduellement organiques et + héréditaires, elles sont devenues complètement indépendantes + de l'expérience consciente. Absolument comme je crois que + l'intuition de l'espace, qui existe chez tout individu + vivant, dérive des expériences organisées et consolidées de + tous les individus, ses ancêtres, qui lui ont transmis leur + organisation nerveuse lentement développée; comme je crois + que cette intuition, qui n'a besoin pour être rendue + définitive et complète que d'expériences personnelles, est + devenue pratiquement une forme de pensée entièrement + indépendante en apparence de l'expérience; je crois aussi + que les expériences d'utilité organisées et consolidées à + travers toutes les générations passées de la race humaine, + ont produit des modifications nerveuses correspondantes, + qui, par une transmission et une accumulation continues, + sont devenues en nous certaines facultés d'intuition morale, + certaines émotions correspondant à la conduite bonne ou + mauvaise, qui n'ont aucune base apparente dans les + expériences individuelles d'utilité. Je soutiens aussi que + de même que l'intuition de l'espace répond aux + démonstrations exactes de la géométrie, qui en vérifie et en + interprète les grossières conclusions, de même les + intuitions morales répondront aux démonstrations de la + science morale, qui en interpréteront et vérifieront les + grossières conclusions.» + +A cela, en passant, j'ajouterai seulement que l'hypothèse de l'évolution +nous rend ainsi capables de concilier les théories morales opposées, +comme elle nous permet de concilier les théories opposées de la +connaissance. En effet, de même que la doctrine des formes innées de +l'intuition intellectuelle s'accorde avec la doctrine expérimentale, du +moment où nous reconnaissons la production de facultés intellectuelles +par l'hérédité des effets de l'expérience, la doctrine des facultés +innées de perception morale s'accorde avec celle de l'utilitarisme dès +que l'on voit que les préférences et les aversions sont rendues +organiques par l'hérédité des effets des expériences agréables ou +pénibles faites par nos ancêtres. + +46. Il nous faut répondre encore à une autre question. Comment se +produit le sentiment d'obligation morale en général? D'où vient le +sentiment du devoir considéré comme distinct des sentiments particuliers +qui nous portent à la tempérance, à la prudence, à la bienfaisance, à la +justice, à la bonne foi, etc.? La réponse est que c'est un sentiment +abstrait engendré d'une manière analogue à celle dont se forment les +idées abstraites. + +L'idée de la couleur a primitivement un caractère entièrement concret +qui lui est donné par un objet qui a une couleur, comme nous le montrent +certains noms qui n'ont subi aucune modification, tels que orange et +violet (violette). La dissociation de chaque couleur de l'objet dont +l'idée était spécialement associée avec elle au début s'est faite à +mesure que la couleur a été associée par la pensée à des objets +différents du premier et différents entre eux. L'idée d'orange a été +conçue d'une manière de plus en plus abstraite à mesure qu'en se +rappelant différents objets qui présentaient cette couleur orange on a +négligé leurs attributs divers pour ne penser qu'à leur attribut commun. + +Il en est de même si nous montons d'un degré et observons comment se +forme l'idée abstraite de couleur séparée de celle des couleurs +particulières. Si tous les corps étaient rouges, la conception abstraite +de couleur n'existerait pas. Supposez que tous les corps soient rouges +ou gris; il est évident que l'on prendrait l'habitude mentale de penser +à l'une ou à l'autre de ces couleurs en connexion avec n'importe quel +objet dont on saurait le nom. Mais multipliez les couleurs de telle +sorte que la pensée erre incertaine à travers les idées de toutes ces +couleurs à mesure que l'on nomme un objet, et il en résulte la notion de +couleur indéterminée, de la propriété commune que les objets possèdent +de nous affecter par la lumière réfléchie à leur surface, aussi bien que +par leurs formes. En effet, la notion de cette propriété commune est +celle qui reste constante, tandis que l'imagination se représente toute +la variété possible des couleurs. Elle est dans toutes les choses +colorées le trait uniforme, c'est-à-dire la couleur abstraite. + +Les termes qui se rapportent à la quantité fournissent des exemples +d'une dissociation plus marquée de l'abstrait et du concret. En groupant +différentes choses comme petites en comparaison de celles du genre +auquel elles appartiennent ou de celles d'autres genres, et de même en +groupant quelques objets comme relativement grands, nous obtenons les +notions abstraites de petitesse et de grandeur. Appliquées comme elles +le sont à d'innombrables choses très diverses, non seulement à des +objets, mais à des forces, à des durées, à des nombres, à des valeurs, +ces notions sont maintenant si peu liées au concret, que leurs +significations abstraites sont extrêmement vagues. + +Nous devons noter en outre qu'une idée abstraite ainsi formée acquiert +souvent une indépendance illusoire; nous le voyons dans le cas du +mouvement qui, dissocié par la pensée de tout corps particulier, de +toute vitesse et de toute direction, est quelquefois mentionné comme +s'il pouvait être conçu indépendamment de tout mobile. + +Tout cela est vrai du subjectif aussi bien que de l'objectif, et, parmi +les autres états de conscience, c'est vrai des émotions telles que la +réflexion nous les fait connaître. En groupant les sentiments +re-représentatifs décrits plus haut, qui, différents entre eux à +d'autres égards, ont un élément commun, et en effaçant par suite leurs +éléments dissemblables, on rend cet élément commun relativement +appréciable et l'on en fait un sentiment abstrait. Ainsi se produit le +sentiment de l'obligation morale ou du devoir. Etudions-en la genèse. + +Nous avons vu que, pendant le progrès de l'existence animée, les +sentiments les derniers développés, plus composés et plus +représentatifs, servant à ajuster la conduite à des besoins plus +éloignés et plus généraux, ont toujours l'autorité de guides supérieurs +relativement aux sentiments primitifs et plus simples, sauf les cas où +ces derniers sont intenses. Cette autorité supérieure, échappant aux +types d'êtres inférieurs qui ne peuvent généraliser, et peu appréciée +des hommes primitifs qui n'ont que de faibles pouvoirs de +généralisation, a été distinctement reconnue à mesure que la +civilisation et le développement mental qui la suit ont augmenté. Des +expériences accumulées ont produit la conscience que la direction donnée +par des sentiments qui se rapportent à des résultats éloignés et +généraux fait mieux parvenir ordinairement au bien-être que la direction +donnée par des sentiments dont la satisfaction est immédiate. Quel est +en effet le caractère commun des sentiments qui nous portent à +l'honnêteté, à la bonne foi, à l'activité, à la prudence, etc., +sentiments que les hommes regardent habituellement comme de meilleurs +guides que les appétits ou de simples impulsions? Ce sont tous des +sentiments complexes, re-représentatifs, qui se rapportent plutôt à +l'avenir qu'au présent. L'idée d'une valeur pour la direction de la +conduite s'est donc associée à celle des sentiments qui ont ces +caractères; il en résulte que les sentiments inférieurs et plus simples +sont sans autorité. Cette idée de valeur pour la direction de la +conduite est un élément de la conscience abstraite du devoir. + +Mais il y a un autre élément, l'élément de coercivité. Celle-ci tire son +origine de l'expérience des formes particulières de freins qui, ainsi +que nous l'avons montré plus haut, se sont établies dans le cours de la +civilisation--frein politique, religieux et social. Le Dr Bain attribue +le sentiment de l'obligation morale aux effets des châtiments infligés +par la loi et l'opinion publique aux actes d'un certain genre. Je suis +d'accord avec lui pour croire que ces châtiments ont produit le +sentiment d'incitation à agir qu'enferme la conscience du devoir, et +qu'exprime le mot d'obligation. L'existence d'un élément plus ancien et +plus profond, produit comme nous l'avons montré plus haut, est cependant +impliquée, je crois, par le fait que quelques-uns des sentiments les +plus élevés concernant l'individu lui-même, ceux qui nous portent à la +prudence et à l'économie, ont une autorité morale par opposition aux +sentiments plus simples qui concernent aussi l'individu: cela prouve +que, en dehors de toute pensée de peines factices infligées à +l'imprévoyance, le sentiment constitué par une représentation des peines +naturelles a acquis une supériorité reconnue. Mais, en acceptant en +général cette théorie que la crainte des châtiments politiques et +sociaux (auxquels il faut, je pense, ajouter les châtiments religieux) +ait enfanté ce sentiment de coercivité qui se développe avec la pensée +de faire passer le présent après l'avenir et nos désirs personnels après +les droits des autres, il nous importe beaucoup de remarquer ici que ce +sentiment de coercivité s'est indirectement associé avec les sentiments +regardés comme moraux. En effet, puisque les motifs politique, religieux +et social de retenue, sont principalement formés de la représentation +des résultats futurs, et puisque le motif moral de retenue est +principalement formé de la représentation des résultats futurs, il +arrive que les représentations, ayant beaucoup de points communs et +ayant été souvent excitées ensemble, la crainte jointe à trois d'entre +elles se joint, par association, à la quatrième. La pensée des effets +extrinsèques d'un acte défendu excite une crainte qui persiste lorsque +l'on pense aux effets intrinsèques de cet acte, et la crainte ainsi liée +à ces effets intrinsèques produit un vague sentiment d'incitation +morale. Le motif moral, émergeant comme il le fait, mais lentement, du +milieu des motifs politique, religieux et social, a pendant longtemps sa +part de la conscience qui est inhérente à ces motifs, d'une +subordination à quelque activité extérieure, et c'est seulement +lorsqu'il devient distinct et prédominant qu'il perd cette conscience +associée: le sentiment de l'obligation s'affaiblit seulement alors. + +Cette remarque implique la conclusion tacite, qui ne manquera pas de +surprendre, que le sentiment du devoir ou de l'obligation morale est +transitoire et doit diminuer à mesure que la moralisation s'accroît. +Quelque surprenante qu'elle soit, cette conclusion peut être défendue +d'une manière satisfaisante. Dès maintenant, l'on peut suivre le progrès +vers ce dernier état que nous supposons. Il n'est pas rare d'observer +que la persistance à accomplir un devoir finit par en faire un plaisir, +et l'on est amené par là à admettre que, tandis que le motif contient +d'abord un élément de coercition, cet élément disparaît à la fin, et +l'acte s'accomplit sans que l'on ait aucune conscience d'être obligé à +l'accomplir. Le contraste entre le jeune homme auquel on commande d'être +actif, et l'homme d'affaires si absorbé par ses occupations qu'on ne +peut le décider à prendre du repos, nous fait voir comment le travail, +qui est à l'origine conçu comme _devant_ être accompli, peut finir par +cesser d'être accompagné de cette idée. Il arrive quelquefois, il est +vrai, que cette relation est renversée: l'homme d'affaires persiste à +travailler par le seul amour du travail, alors qu'il ne devrait pas le +faire. Il n'en est pas ainsi uniquement des sentiments qui concernent +l'individu lui-même. Que le soin et la protection de la femme par le +mari résultent souvent uniquement de sentiments qui trouvent leur +récompense directe dans les actes qu'ils inspirent, sans qu'il soit +question de _devoir_; que l'éducation des enfants devienne souvent une +occupation absorbante sans qu'il s'y joigne aucun sentiment coercitif +d'obligation, ce sont là des vérités évidentes qui nous prouvent que, +dès maintenant, pour quelques-uns de nos devoirs essentiels envers les +autres, le sentiment de l'obligation s'est comme retiré tout au fond de +l'esprit. Il en est de même jusqu'à un certain point pour les devoirs +envers les autres d'un genre plus élevé. La conscience, chez beaucoup +d'hommes, a franchi ce degré où le sentiment d'un pouvoir qui commande +se joint au jugement de la rectitude d'un acte. Le véritable honnête +homme, que l'on rencontre quelquefois, non seulement ne songe pas à une +contrainte légale, religieuse ou politique, lorsqu'il s'acquitte d'une +dette; il ne pense même pas à une obligation qu'il s'imposerait à +lui-même. Il fait le bien avec un simple sentiment de plaisir à le +faire, et en vérité il souffrirait avec peine que quoique ce fût +l'empêchât de le faire. + +Il est donc évident qu'avec une adaptation complète à l'état social, cet +élément de la conscience sociale exprimé par le mot d'obligation +disparaîtra. Les actions d'ordre élevé nécessaires pour le développement +harmonieux de la vie seront aussi ordinaires et faciles que les actes +inférieurs auxquels nous portent de simples désirs. Dans le temps, la +place et la proportion qui leur sont propres, les sentiments moraux +guideront les hommes d'une manière tout aussi spontanée et exacte que le +font maintenant les sensations. Bien qu'il doive encore exister des +idées latentes des maux qui résulteraient de la non-conformité au bien, +jointes à l'influence régulatrice de ces sentiments alors qu'elle +s'exercera, ces idées n'occuperont pas plus l'esprit que ne le font les +idées des maux de la faim au moment même où un homme en bonne santé +satisfait son appétit. + +47. Cette exposition laborieuse que l'extrême complexité du sujet a +rendue nécessaire, contient des idées essentielles que nous allons +mettre en relief. + +En symbolisant par _a_ et par _b_ les phénomènes extérieurs associés, +qui ont un rapport quelconque avec le bien-être de l'organisme, et en +symbolisant par _c_ et par _d_ les impressions simples ou composées que +l'organisme reçoit du premier, et les mouvements simples et combinés par +lesquels ses actes sont adaptés pour s'approprier le second, nous avons +vu que la psychologie en général a à s'occuper de la connexion entre la +relation _ab_ et la relation _cd_. En outre, nous avons vu que par voie +de conséquence l'aspect psychologique de la morale est l'aspect sous +lequel l'ajustement de _cd_ à _ab_ apparaît non pas simplement comme une +coordination intellectuelle, mais comme une coordination dans laquelle +les plaisirs et les peines sont également des facteurs et des résultats. + +On a montré que dans le cours de l'évolution le motif et l'acte +deviennent plus complexes, à mesure que l'adaptation des actions +intérieures associées, aux actions extérieures associées, s'accroît en +étendue et en variété. D'où a découlé le corollaire que les sentiments +les derniers développés, plus représentatifs et re-représentatifs dans +leur constitution, et se rapportant à des besoins plus éloignés et plus +grands, ont en partage comme guides une autorité plus marquée que les +sentiments antérieurement développés et plus simples. + +Après avoir ainsi observé qu'un être même inférieur est gouverné par une +hiérarchie de sentiments constitués de telle sorte que le bien-être +général dépend d'une certaine subordination de l'inférieur au supérieur, +nous avons vu que dans l'homme, à mesure qu'il arrive à l'état social, +naît le besoin de diverses subordinations additionnelles de l'inférieur +au supérieur, la coopération n'étant rendue possible que par elles. Aux +freins constitués par les représentations mentales des effets +intrinsèques des actions, qui, sous leur forme la plus simple, se sont +développées depuis le commencement, s'ajoutent les freins résultant des +représentations mentales d'effets extrinsèques, sous la forme de +pénalités politiques, religieuses et sociales. + +Avec l'évolution de la société, rendue possible par des institutions qui +maintiennent l'ordre et qui associent dans l'esprit des hommes le +sentiment de l'obligation avec l'idée des actes prescrits et avec celle +de la cessation des actes défendus, sont nées des occasions de voir les +conséquences mauvaises qui découlent naturellement d'une conduite +interdite et les bonnes conséquences qui suivent une conduite commandée. +De là ont fini par se développer les aversions et les approbations +morales, l'expérience des effets intrinsèques venant nécessairement ici +plus tard que l'expérience des effets extrinsèques, et par suite +produisant plus tard ses résultats. + +Les pensées et les sentiments qui constituent ces aversions et ces +approbations morales sont toujours dans une étroite connexion avec les +pensées et les sentiments qui constituent la crainte des pénalités +politiques, religieuses et morales, et par suite ont été accompagnés +aussi du sentiment d'obligation. L'élément coercitif dans la conscience +des devoirs en général, développé par un commerce avec les influences +externes qui renforcent le devoir, s'est lui-même répandu par +association à travers cette conscience du devoir, proprement appelée +morale, qui considère les résultats intrinsèques au lieu des résultats +extrinsèques. + +Mais cette contrainte de soi-même qui, dans une phase relativement +élevée, se substitue de plus en plus à la contrainte venue du dehors, +doit elle-même, dans une phase encore plus élevée, disparaître dans la +pratique. Si quelque action pour laquelle le motif spécial est +insuffisant est accomplie par obéissance au sentiment de l'obligation +morale, le fait prouve que la faculté spéciale dont il s'agit n'est pas +encore égale à sa fonction, n'a pas acquis assez de force pour que +l'activité requise soit devenue son activité normale, lui fournissant la +somme de plaisir qu'elle doit fournir. Ainsi, avec une évolution +complète, le sentiment de l'obligation, n'étant pas ordinairement +présent, ne s'éveillera que dans ces occasions extraordinaires qui +portent à violer les lois auxquelles autrement on se conforme d'une +manière toute spontanée. + +Nous sommes ainsi amenés à l'aspect psychologique de la conclusion que +nous avons donnée dans le dernier chapitre sous son aspect biologique. +Les plaisirs et les peines qui ont leur origine dans le sentiment moral, +deviendront, comme les plaisirs et les peines physiques, des causes +d'agir ou de ne pas agir si bien adaptées, dans leurs forces, aux +besoins, que la conduite morale sera la conduite naturelle. + + + + +CHAPITRE VIII + +LE POINT DE VUE SOCIOLOGIQUE + + +48. Ce n'est pas pour la race humaine seulement, mais pour toutes les +races, qu'il y a des lois du bien vivre. Étant donnés son milieu et sa +structure, il y a pour chaque genre de créatures une série d'actions +destinées par leurs genres, leurs degrés et leurs combinaisons, à +assurer la plus haute conservation que permette la nature de l'être. +L'animal, comme l'homme, a besoin de nourriture, de chaleur, d'activité, +de repos, etc.; ces besoins doivent être satisfaits à certains degrés +relatifs pour rendre sa vie complète. La conservation de sa race +implique la satisfaction d'appétits spéciaux, sexuels et +philoprogénitifs, dans des proportions légitimes. Par suite, on peut +supposer pour les activités de chaque espèce, une formule qui (on +pourrait développer cette idée) constituerait pour cette espèce un +système de moralité. Mais un tel système de moralité aurait peu ou point +de rapports avec le bien-être d'autres êtres que l'individu lui-même ou +sa race. Un être inférieur étant, comme il l'est, indifférent aux +individus de sa propre espèce, et ordinairement hostile aux individus +des autres espèces, la formule de sa vie ne tiendrait aucun compte de +l'existence de ceux avec lesquels il se rencontre, ou plutôt une telle +formule impliquerait que la conservation de sa vie est en opposition +avec la conservation de celle des autres. + +Mais en s'élevant des espèces inférieures à l'être de l'espèce la plus +élevée, l'homme, ou, plus strictement, en s'élevant de l'homme de la +phase pré-sociale à l'homme de la phase sociale, la formule doit +contenir un facteur additionnel. Bien qu'il ne soit pas particulier à la +vie humaine sous sa forme développée, la présence de ce facteur est +cependant, au plus haut degré, caractéristique de cette vie. Bien qu'il +y ait des espèces inférieures qui montrent de la sociabilité dans une +très large mesure, et bien que, dans la formule de leurs existences +complètes, on ait à tenir compte des relations qui naissent de l'union, +cependant notre propre espèce doit, à tout prendre, être distinguée +comme ayant pour la vie complète une formule qui reconnaît spécialement +les relations de chaque individu avec les autres en présence desquels et +en coopération avec lesquels il lui faut vivre. + +Ce facteur additionnel, dans le problème de la vie complète, est, en +vérité, si important que les modifications de conduite qu'il a rendues +nécessaires en sont venues à former une partie capitale du code de la +conduite. Comme les inclinations héréditaires, qui se rapportent +directement à la conservation de la vie individuelle, sont très +exactement ajustées aux besoins, il n'a pas été nécessaire d'insister +sur le fait qu'il est bon pour la conservation de soi-même de se +conformer à ces inclinations. Réciproquement, comme ces inclinations +développent des activités qui sont souvent en conflit avec les activités +des autres, et comme les sentiments qui correspondent aux droits +d'autrui sont relativement faibles, les codes de morale insistent avec +force sur les empêchements d'agir qui résultent de la présence de nos +semblables. + +Ainsi, au point de vue sociologique, la morale n'est rien autre qu'une +explication définie des formes de conduite qui conviennent à l'état de +société, de telle sorte que la vie de chacun et de tous puisse être la +plus complète possible, à la fois en longueur et en largeur. + +49. Mais ici, nous rencontrons un fait qui nous empêche de placer ainsi +en première ligne le bien-être des citoyens considérés individuellement, +et nous oblige de mettre en première ligne le bien-être de la société +considérée comme un tout. La vie de l'organisme social doit, en tant que +fin, prendre rang au-dessus des existences de ses unités. Ces deux fins +ne sont pas en harmonie à l'origine, et, malgré la tendance à les mettre +en harmonie, elles sont encore partiellement en conflit. + +A mesure que l'état social se consolide, la conservation de la société +devient un moyen de conserver ses unités. La vie en commun s'est établie +parce que, en somme, on a reconnu qu'elle était plus avantageuse pour +tous que la vie dans l'isolement, et cela implique que maintenir cette +combinaison c'est maintenir les conditions d'une existence plus +satisfaisante que celle que les personnes unies dans cette combinaison +auraient de toute autre manière. Par suite, la conservation de la +société par elle-même devient un but prochain qui prend le pas sur le +but dernier, la conservation de l'individu. + +Cette subordination du bien-être personnel à celui de la société est +cependant contingente: elle dépend de la présence de sociétés +antagonistes. Tant que l'existence d'une société est mise en péril par +les actes de communautés voisines, il reste vrai que les intérêts des +individus doivent être sacrifiés à ceux de la communauté, autant que +cela est nécessaire au salut de la communauté. Si cette vérité est +manifeste, il est manifeste aussi, par voie de conséquence, que, lorsque +cesse l'antagonisme social, cette nécessité de sacrifier les droits +privés aux droits publics cesse aussi; ou plutôt les droits publics +cessent d'être en opposition avec les droits privés. Le but dernier a +toujours été de favoriser les existences individuelles, et, si ce but +dernier a été subordonné à la fin prochaine de sauver l'existence de la +communauté, la seule raison en a été que cette fin prochaine était une +condition pour atteindre la fin dernière. Lorsque l'agrégat n'est plus +en danger, l'objet final poursuivi, le bien-être des unités, n'ayant +plus besoin d'être subordonné, devient l'objet immédiat de la poursuite. + +Ainsi, nous avons à donner des conclusions différentes touchant la +conduite humaine, suivant que nous avons affaire à un état de guerre +habituel ou éventuel, ou à un état de paix permanent et général. +Examinons ces deux états et ces deux sortes de conséquences. + +50. Actuellement, l'homme individuel doit tenir compte, comme il +convient, dans la conduite de sa vie, des existences d'autres êtres qui +appartiennent à la même société, et en même temps il est quelquefois +appelé à mépriser l'existence de ceux qui appartiennent à d'autres +sociétés. La même constitution mentale ayant à satisfaire à ces deux +nécessités est fatalement en désaccord avec elle-même, et la conduite +corrélative, ajustée d'abord à un besoin, ensuite à l'autre, ne peut pas +être soumise à un système moral qui soit bien conséquent. + +Tantôt nous devons haïr et détruire nos semblables, tantôt les aimer et +les assister. Employez tous les moyens pour tromper, nous dit l'un des +deux codes de conduite, et l'autre nous dit en même temps d'être de +bonne foi dans nos paroles et dans nos actes. Saisissez-vous de tout ce +qui appartient aux autres, et brûlez ce que vous ne pouvez emporter est +une des injonctions de la religion de la guerre, tandis que la religion +de l'amitié condamne comme des crimes le vol et l'incendie. Tant que la +conduite se compose ainsi de deux parts opposées l'une à l'autre, la +théorie de la conduite reste confuse. + +Il coexiste une incompatibilité analogue entre les sentiments qui +correspondent respectivement aux formes de coopérations requises pour la +vie militaire et pour la vie industrielle. Tant que les antagonismes +sociaux sont habituels, et tant que, pour rendre efficace l'action +contre d'autres sociétés, une grande soumission à ceux qui commandent +est nécessaire, il faut pratiquer surtout la vertu de la fidélité et le +devoir d'une obéissance implicite: le mépris de la volonté du chef est +puni de mort. Mais lorsque la guerre cesse d'être chronique, et lorsque +les progrès de l'industrie habituent les hommes à défendre leurs propres +droits tout en respectant les droits d'autrui, la fidélité devient moins +profonde, l'autorité du chef est mise en question ou même niée par +rapport à diverses actions, à diverses croyances privées. Les lois de +l'Etat sont bravées avec succès dans plusieurs directions, et +l'indépendance politique des citoyens est bientôt regardée comme un +droit qu'il est vertueux de défendre et honteux d'abandonner. Il arrive +nécessairement que, dans la transition, ces sentiments opposés se mêlent +d'une manière peu harmonieuse. + +Il en est encore de même pour les institutions domestiques sous les deux +régimes. Tant que le premier domine, il est honorable de posséder un +esclave, et chez un esclave la soumission est digne d'éloges; mais, à +mesure que le second se développe, c'est un crime d'avoir des esclaves, +et l'obéissance servile excite le mépris. Il n'en est pas autrement dans +la famille. La sujétion des femmes par rapport aux hommes, complète tant +que la guerre est habituelle, mais adoucie à mesure que les occupations +pacifiques en prennent la place, en vient peu à peu à être regardée +comme injuste, et l'on proclame enfin l'égalité des sexes devant la loi. +En même temps se modifie l'opinion touchant le pouvoir paternel. Le +droit autrefois incontesté du père sur la vie de ses enfants est nié, et +le devoir d'une soumission absolue à la volonté paternelle, longtemps +affirmé sans réserve, se change en celui d'une obéissance renfermée dans +des limites raisonnables. + +Si la relation entre la vie d'antagonisme avec des sociétés étrangères +et la vie de coopération pacifique au dedans de chaque société était une +relation constante, on pourrait trouver quelque compromis permanent +entre les règles opposées de la conduite appropriée aux deux manières de +vivre. Mais, comme cette relation est variable, le compromis ne peut +jamais être que temporaire. On tend toujours à une harmonie entre les +croyances et les besoins. Ou bien les arrangements sociaux sont +graduellement changés, jusqu'à ce qu'ils arrivent à être en harmonie +avec les idées et les sentiments dominants; ou bien, si les conditions +du milieu s'opposent à un changement des arrangements sociaux, les +habitudes de vie qu'elles rendent nécessaires modifient les idées +dominantes et les sentiments dans la mesure qu'il faut. De là, pour +chaque genre et chaque degré d'évolution sociale déterminé par un +conflit au dehors et l'union au dedans, il y a un compromis approprié +entre le code moral de l'hostilité et le code moral de l'amitié: non +pas, à la vérité, un compromis définitif, durable, mais un compromis de +bonne foi. + +Ce compromis, bien qu'il puisse être vague, ambigu, illogique, fait +cependant autorité pour un temps. Car si, comme on l'a montré plus haut, +le bien-être de la société doit prendre le pas sur le bien-être des +individus qui la composent, pendant ces phases où les individus pour se +sauver eux-mêmes doivent sauver leur société, un tel compromis +temporaire entre les deux codes de conduite, par cela même qu'il +pourvoit comme il convient à la défense extérieure en même temps qu'il +favorise le plus qu'il est possible en pratique la coopération interne, +contribue à la conservation de la vie au plus haut degré et obtient +ainsi la sanction dernière. Par suite, les morales perplexes et +inconséquentes dont chaque société et chaque époque nous montrent des +exemples plus ou moins dissemblables, sont justifiées chacune en +particulier comme étant approximativement les meilleures possibles dans +les circonstances données. + +Mais, par leurs définitions mêmes, de telles moralités appartiennent à +une conduite incomplète, et non à la conduite entièrement développée. +Nous avons vu que les ajustements d'actes à leurs fins qui, tout en +constituant les manifestations extérieures de la vie, favorisent la +continuation de la vie, tendent vers une certaine forme idéale dont +s'approche maintenant l'homme civilisé. Mais cette forme n'est pas +atteinte tant que continuent les agressions d'une société contre une +autre. Il importe peu que l'obstacle au développement complet de la vie +provienne de crimes de compatriotes ou de crimes d'étrangers; si ces +crimes se produisent, l'état que nous avons défini n'existe pas encore. +On arrive à la limite de l'évolution de la conduite pour les membres de +chaque société, seulement lorsque, cette limite ayant été atteinte aussi +par les membres d'autres sociétés, les causes d'antagonisme +international prennent fin en même temps que les causes d'antagonisme +entre individus. + +Ayant reconnu ainsi, du point de vue sociologique, le besoin et +l'autorité de ces systèmes de morale qui changent en même temps que les +rapports entre les activités guerrières et les activités pacifiques, +nous avons à considérer, du même point de vue, le système de morale +propre à l'état où les activités pacifiques ne sont plus troublées. + +51. Si, excluant toute idée de dangers ou d'obstacles provenant de +causes extérieures à une société, nous nous appliquons à spécifier les +conditions dans lesquelles la vie de chaque personne, et par suite de +l'agrégat, peut être la plus grande possible, nous arrivons à certaines +propositions simples qui, telles qu'elles sont ici posées, prennent la +forme de truismes. + +En effet, comme nous l'avons vu, la définition de cette vie, la plus +haute qui accompagne la conduite complètement développée, exclut +elle-même tout acte d'agression, non seulement le meurtre, l'attaque à +main armée, le vol et généralement les offenses les plus graves, mais +les moindres offenses, telles que la diffamation, tout dommage causé à +la propriété et ainsi de suite. En portant directement atteinte à +l'existence individuelle, ces actes causent indirectement une +perturbation de la vie sociale. Les crimes contre les autres provoquent +un antagonisme en retour, et, s'ils sont nombreux, l'association perd +toute cohésion. Par suite, que l'on considère l'intégrité du groupe +lui-même comme fin, ou que la fin considérée soit l'avantage +définitivement assuré aux unités du groupe par la conservation de son +intégrité, ou encore que l'avantage immédiat de ses unités prises +séparément soit la fin considérée, la conséquence est la même: de +pareils actes sont en opposition avec l'achèvement de la fin. Que ces +inférences soient évidentes d'elles-mêmes et familières à tous (comme le +sont à la vérité les premières inférences tirées des données de toute +science qui arrive à la période déductive), ce n'est pas une raison pour +nous de passer légèrement sur ce fait extrêmement important que, du +point de vue sociologique, l'on voit les lois morales essentielles +découler comme corollaires de la définition d'une vie complète se +développant dans des conditions sociales. + +Ce n'est cependant pas assez de respecter ces lois fondamentales de la +morale. Des hommes associés qui vivraient séparément sans se faire tort +les uns aux autres, mais sans s'assister non plus, ne recueilleraient de +leur association aucun autre avantage que de vivre en société. Si, alors +qu'il n'y a pas coopération pour des projets défensifs (ce qui est ici +exclu par hypothèse), il n'y a pas non plus coopération pour la +satisfaction des besoins, l'état social perd presque, sinon entièrement, +sa raison d'être. Il y a des peuples, il est vrai, qui vivent dans une +condition peu éloignée de celle-là, tels que les Esquimaux. Mais bien +que ces hommes, n'ayant pas besoin de s'unir pour la guerre qui leur est +inconnue, vivent de telle sorte que chaque famille soit essentiellement +indépendante des autres, il se présente cependant des occasions d'agir +en commun. En réalité, il est à peine possible de concevoir que des +familles puissent vivre les unes à côté des autres sans jamais se donner +un mutuel secours. + +Néanmoins, que cet état existe réellement ou qu'on s'en rapproche +seulement dans certains pays, nous devons ici reconnaître comme +hypothétiquement possible un état dans lequel ces seules lois morales +fondamentales soient suivies, pour observer, sous leurs formes simples, +quelles sont les conditions négatives d'une vie sociale harmonique. Que +les membres d'un groupe social coopèrent ou non, certaines limitations à +leurs activités individuelles sont rendues nécessaires par leur +association, et, après les avoir reconnues comme se produisant en +l'absence de toute coopération, nous serons mieux préparés à comprendre +comment on s'y conforme lorsque la coopération commence. + +52. En effet, que les hommes vivent ensemble d'une manière tout à fait +indépendante, en évitant seulement avec soin de s'attaquer, ou que, +passant de l'association passive à l'association active, ils réunissent +leurs efforts, leur conduite doit être telle que l'achèvement des fins +par chacun ne soit au moins pas empêché. Il devient évident que, +lorsqu'ils agissent en commun, non seulement il ne doit pas en résulter +plus de difficulté, mais au contraire plus de facilité, puisque, en +l'absence de ce résultat, à savoir de rendre une fin plus facile à +atteindre, il ne peut y avoir aucune raison d'agir en commun. Quelle +forme doivent donc prendre les empêchements mutuels quand la coopération +commence? ou plutôt quels sont, outre les empêchements mutuels primitifs +et déjà spécifiés, ces empêchements mutuels secondaires nécessaires pour +rendre la coopération possible? + +Un homme qui, vivant dans l'isolement, emploie ses efforts à la +poursuite d'une fin, est dédommagé de cet effort en atteignant cette +fin, et arrive ainsi à avoir satisfaction. S'il dépense ses efforts sans +arriver à la fin voulue, il en résulte qu'il n'est pas satisfait. Etre +satisfait, ne pas l'être sont la mesure du succès et de l'insuccès dans +les actes par lesquels on soutient sa vie, puisque ce que l'on atteint +au prix d'un effort est quelque chose qui directement ou indirectement +favorise le développement de la vie, et par là compense l'effort; tandis +que si l'effort n'aboutit pas, rien ne paye la dépense que l'on a faite, +et la vie doit en souffrir en proportion. Que doit-il en résulter +lorsque les hommes unissent leurs efforts? La réponse sera plus claire +si nous prenons les formes successives de coopération dans l'ordre de +leur complexité croissante. Nous pouvons distinguer comme coopération +homogène: 1º celle dans laquelle des efforts égaux sont unis pour +obtenir des fins semblables dont on jouira simultanément. Comme +coopération non complètement homogène, nous pouvons distinguer: 2º celle +dans laquelle des efforts égaux sont unis pour obtenir des fins +semblables dont on ne jouira pas simultanément. Une coopération dont +l'hétérogénéité est plus marquée est: 3º celle dans laquelle des efforts +inégaux sont unis pour obtenir des fins semblables. Enfin arrive la +coopération qui est décidément hétérogène: 4º celle dans laquelle des +efforts différents sont unis pour obtenir des fins différentes. + +La plus simple et la première de ces formes, dans laquelle des facultés +humaines, de même nature et de même degré, sont unies pour la poursuite +d'un bien auquel, lorsqu'il est obtenu, tous participent, est +représentée par un exemple très familier dans la poursuite d'une proie +par les hommes primitifs; cette forme la plus simple et la plus ancienne +d'une coopération industrielle est aussi celle qui diffère le moins de +la coopération guerrière; car les coopérateurs sont les mêmes, et les +procédés, également destructifs de la vie, sont analogues de part et +d'autre. La condition pour qu'une telle coopération puisse être +continuée avec succès est que les coopérateurs partagent également les +produits. Chacun pouvant ainsi se payer lui-même en nourriture pour +l'effort dépensé, et en outre atteindre certaines fins désirées, comme +d'entretenir sa famille, se trouve satisfait; il n'y a pas là +d'agression de l'un contre l'autre, et la coopération est harmonique. +Naturellement, le produit partagé ne peut être grossièrement +proportionné aux efforts particuliers unis pour l'obtenir; mais les +sauvages, comme cela doit être pour que la coopération soit harmonique, +reconnaissent en principe que les efforts combinés doivent séparément +rapporter des avantages équivalents, comme ils l'auraient fait s'ils +avaient été séparés. Bien plus, au delà du fait de recevoir des parts +égales en retour de travaux qui sont approximativement égaux, on +s'efforce ordinairement de proportionner l'avantage au mérite, en +assignant quelque chose de plus, sous la forme de la meilleure part ou +du trophée, à celui qui a tué le gibier. Evidemment, si l'on s'éloigne +trop de ce système de partager les avantages quand il y a eu partage +d'efforts, la coopération cesse. Chaque chasseur préférera faire le +mieux qu'il pourra pour son propre compte. + +Passant de ce cas le plus simple de coopération à un cas qui n'est pas +tout à fait aussi simple,--cas dans lequel l'homogénéité est +incomplète--demandons-nous comment un membre d'un groupe peut être +conduit, sans cesser d'être satisfait, à prendre de la peine pour +atteindre un avantage dont, lorsqu'il sera atteint, un autre profitera +seul? Il est clair qu'il peut le faire, à la condition que l'autre +prendra dans la suite tout autant de peine pour qu'il puisse de même à +son tour profiter de l'avantage qui en résultera. Cet échange d'efforts +équivalents est la forme que prend la coopération sociale quand il n'y a +encore que peu ou point de division du travail, excepté entre les deux +sexes. Par exemple, les Bodos et les Dhimals «s'assistent mutuellement +l'un l'autre, à l'occasion, soit pour construire leurs maisons, soit +pour cultiver leurs champs.» Ce principe: Je vous aiderai si vous +m'aidez, ordinaire dans les peuplades simples où les occupations sont de +genre semblable et dont on se sert aussi à l'occasion dans des peuples +plus avancés, est un principe par lequel le rapport entre l'effort et +l'avantage n'est pas maintenu directement, mais bien indirectement. Car, +tandis que les activités humaines, lorsqu'elles s'exercent séparément, +ou s'unissent comme dans l'exemple donné plus haut, sont immédiatement +payées de leur effort par un avantage, dans cette dernière forme de +coopération, l'avantage obtenu par un effort s'échange contre un +avantage semblable que l'on recevra plus tard, lorsqu'on le demandera. +Dans ce cas comme dans le précédent, la coopération ne peut être +maintenue que si les conventions que l'on a tacitement faites sont +observées. Car si elles n'étaient pas habituellement observées, on +refuserait ordinairement de rendre le service demandé, et chacun +s'arrangerait de manière à agir pour son compte le mieux possible. Tous +les avantages que peut donner l'union des efforts pour faire ce qui +dépasse le pouvoir d'individus isolés, ne pourraient être obtenus. +Ainsi, à l'origine, l'observation des contrats qui sont implicitement +sinon expressément conclus devient une condition de la coopération +sociale, et par suite du développement social. + +De ces formes simples de coopération dans lesquelles les travaux que les +hommes entreprennent sont du même genre, passons aux formes plus +complexes dans lesquelles ces travaux sont de genres différents. Lorsque +des hommes s'entr'aident pour bâtir des huttes ou pour abattre des +arbres, le nombre des jours de travail donnés maintenant par l'un à +l'autre est facilement balancé par un égal nombre de jours de travail +donnés par l'autre au premier. Mais lorsque la division du travail +commence, lorsqu'il vient à se faire des transactions entre l'un qui +fabrique des armes et l'autre qui prépare des peaux pour servir de +vêtements, ou entre celui qui cultive et celui qui pêche du poisson, il +n'est facile de mesurer leurs travaux ni au point de vue de leurs +quantités ni au point de vue de leurs qualités relatives; avec la +multiplication des occupations qui implique les variétés nombreuses +d'habileté et de puissance, il cesse d'y avoir quoi que ce soit qui +ressemble à une équivalence manifeste entre des efforts intellectuels et +des efforts physiques comparés les uns aux autres, ou entre leurs +produits. Il en résulte que la convention ne peut pas être considérée +comme toute faite, comme lorsqu'il s'agit d'échanger des choses de même +genre: il faut l'établir expressément. Si A consent à ce que B +s'approprie un produit de son habileté spéciale, à la condition qu'il +lui soit permis de s'approprier un produit différent de l'habileté +spéciale de B, il en résulte que, comme l'équivalence des deux produits +ne peut pas être déterminée par une comparaison directe de leurs +quantités et de leurs qualités, on doit bien s'entendre sur la quantité +de l'un de ces produits, qui peut être prise en échange d'une certaine +quantité de l'autre. + +C'est donc par suite d'une convention volontaire, non plus tacite et +vague, mais déclarée et définie, que la coopération peut se continuer +harmonieusement, lorsque la division du travail s'est établie. Comme +dans la coopération la plus simple, où des efforts semblables étaient +unis pour assurer un bien commun, le mécontentement causé chez ceux qui, +après avoir dépensé leurs peines, n'obtiennent pas leur part du bien, +les porte à cesser toute coopération; comme dans une coopération plus +avancée, qui consiste dans l'échange de travaux égaux de même genre +fournis en différents temps, on se dégoûte de coopérer si l'on n'obtient +pas l'équivalent de travail que l'on était en droit d'attendre; de même, +dans cette coopération développée, si l'un manque de fournir à l'autre +ce qui avait été ouvertement reconnu comme étant d'une valeur égale au +travail ou au produit fourni, il en résulte que la coopération est +entravée par le mécontentement. Evidemment, lorsque les antagonismes +ainsi causés empêchent le développement des unités, la vie de l'agrégat +est mise en danger par l'amoindrissement de la cohésion. + +53. Outre ces dommages relativement directs, spéciaux et généraux, il +faut noter des dommages indirects. Comme cela résulte déjà du +raisonnement du précédent paragraphe, non seulement l'intégration +sociale, mais encore la différenciation sociale est empêchée par la +rupture du contrat. + +Dans la deuxième partie des _Principes de sociologie_, on a montré que +les principes fondamentaux de l'organisation sont les mêmes pour un +organisme individuel et pour un organisme social, parce qu'ils sont +composés l'un et l'autre de parties mutuellement dépendantes. Dans un +cas comme dans l'autre, l'hypothèse d'activités différentes exercées par +les membres composants est possible, à la condition seulement qu'ils +profitent séparément à des degrés convenables des activités les uns des +autres. Pour mieux voir ce qui en résulte par rapport aux structures +sociales, notons d'abord ce qui en résulte par rapport aux structures +individuelles. + +Le bien-être d'un corps vivant implique un équilibre approximatif entre +la perte et la réparation. Si les activités entraînent une dépense qui +n'est pas compensée par la nutrition, le dépérissement s'ensuit. Si les +tissus peuvent emprunter au sang enrichi par la nourriture des +substances suffisantes pour remplacer celles que le travail a usées, la +vigueur peut se maintenir, et, si le gain excède la perte, il en résulte +un accroissement. + +Ce qui est vrai du tout dans ses relations avec le monde extérieur n'est +pas moins vrai des parties dans leurs relations entre elles. Chaque +organe, comme l'organisme entier, se détériore par l'accomplissement de +sa fonction, et doit se restaurer avec les matériaux qui lui sont +apportés. Si la quantité des matériaux qui lui sont fournis par le +concours des autres organes est insuffisante, cet organe particulier +dépérit. S'ils sont en assez grande quantité, il peut conserver son +intégrité. S'ils sont en excès, il peut s'accroître. Dire que cet +arrangement constitue le contrat physiologique, c'est user d'une +métaphore qui ne semble pas juste et qui est essentiellement exacte. Car +les relations de structure sont réellement telles que, grâce à un +système régulateur central, chaque organe est approvisionné de sang en +proportion du travail qu'il fait. Comme on l'a marqué (_Principes de +sociologie_, § 254), les animaux bien développés sont constitués de +telle sorte que chaque muscle ou chaque viscère, quand il est appelé à +agir, envoie aux centres vaso-moteurs, à travers certaines fibres +nerveuses, une impulsion causée par son action; et alors, par d'autres +fibres nerveuses, se produit une impulsion qui cause une dilatation de +ses vaisseaux sanguins. C'est dire que toutes les autres parties de +l'organisme, lorsqu'elles exigent conjointement un travail d'un organe, +commencent aussitôt par le payer en sang. Dans l'état ordinaire +d'équilibre physiologique, la perte et le gain se balancent, et l'organe +ne change pas sensiblement. Si la somme de sa fonction est accrue dans +des limites assez modérées pour que les vaisseaux sanguins de cette +région puissent apporter une quantité de sang accrue dans la même +proportion, l'organe se développe; outre qu'il répare sa perte par son +gain, il fait un profit par le surplus de son activité; il est ainsi en +état, grâce au développement de sa structure, de faire face à des +demandes supplémentaires. Mais, si les demandes qui lui sont faites +deviennent si grandes que les matériaux fournis ne puissent suffire à la +dépense, soit parce que les vaisseaux sanguins de la région ne sont pas +assez larges, soit pour une autre cause, l'organe commence à décroître +par suite de l'excès de la perte par rapport à la réparation: il se +produit alors ce que l'on appelle une atrophie. Or, puisque chacun des +organes doit ainsi être payé en nourriture pour ses services par les +autres, il s'ensuit que le balancement d'un équilibre convenable entre +leurs demandes et leurs recettes respectives est requis, directement +pour le bien-être de chaque organe et indirectement pour le bien-être de +l'organisme. Car, dans un tout formé de parties mutuellement +dépendantes, ce qui empêche l'accomplissement légitime du devoir d'une +partie réagit d'une manière funeste sur toutes les parties. + +Avec un changement convenable des termes, ces propositions et ces +inférences sont vraies pour une société. La division sociale du travail, +qui est parallèle à tant d'autres égards à la division physiologique du +travail, lui est parallèle aussi à cet égard. Comme on l'a montré tout +au long dans les _Principes de sociologie_ (deuxième partie) chaque +ordre de fonctionnaires et chaque ordre de producteurs, accomplissant +séparément quelque action ou fabriquant quelque article non pour +satisfaire directement à leurs besoins, mais pour satisfaire à ceux de +leurs concitoyens en général qui sont occupés autrement, ne peuvent +continuer à le faire qu'autant que les efforts dépensés et le profit +qu'ils en retirent sont approximativement équivalents. Les organes +sociaux, comme les organes individuels, restent stationnaires s'ils +jouissent en des proportions normales des avantages produits par la +société considérée comme un tout. Si les demandes faites à une industrie +ou à une profession s'accroissent d'une manière inusitée, et si ceux qui +y sont engagés font des profits excessifs, un plus grand nombre de +citoyens s'adonnent à cette industrie ou à cette profession, et la +structure sociale que leurs membres constituent se développe; au +contraire, la diminution des demandes, et par suite des profits, ou +conduit leurs membres à chercher d'autres carrières, ou arrête les +accessions nécessaires pour remplacer ceux qui meurent, et la structure +dépérit. Ainsi se maintient entre les forces des parties composantes la +proportion qui peut le mieux produire le bien-être du tout. + +Remarquez maintenant que la condition première pour arriver à ce +résultat est d'observer le contrat. Si les membres d'une partie +manquent souvent de payer ou ne payent pas la somme convenue, alors, +comme les uns sont ruinés et que les autres renoncent à leur occupation, +la partie diminue, et, si auparavant elle était simplement capable de +remplir son devoir, elle en est incapable maintenant, et la société +souffre. Ou bien si les besoins sociaux donnent un grand accroissement à +une fonction, et que les membres qui la remplissent soient mis en état +d'obtenir pour leurs services des prix extraordinairement élevés, la +fidélité aux engagements pris de leur payer ces prix élevés est le seul +moyen d'attirer à cette partie un nombre de membres supplémentaires +assez considérable pour la rendre capable de suffire à l'augmentation +des demandes. Car les citoyens ne viendront pas à cette partie s'ils +s'aperçoivent que les hauts prix dont on est convenu ne sont pas payés. + +Ainsi, en un mot, la base de toute coopération est la proportion établie +entre les bénéfices reçus et les services rendus. Sans cela, il ne peut +y avoir de division physiologique du travail; sans cela, il ne peut y +avoir de division sociologique du travail. Et puisque la division du +travail, physiologique ou sociologique, profite au tout et à chaque +partie, il en résulte que le bien-être à la fois spécial et général +dépend du maintien des arrangements qui lui sont nécessaires. Dans une +société, de pareils arrangements sont maintenus seulement si les +marchés, exprès ou tacites, sont observés. De telle sorte qu'outre cette +première condition pour la coexistence harmonique des membres d'une +société, à savoir que les unités qui la composent ne doivent pas +s'attaquer directement les unes les autres, il y a cette seconde +condition qu'elles ne doivent pas s'attaquer indirectement en violant +les conventions. + +54. Mais nous avons maintenant à reconnaître que l'observation complète +de ces conditions, primitives et dérivées, ne suffit pas. La coopération +sociale peut être telle que personne ne soit empêché d'obtenir la +récompense normale de ses efforts, que chacun, au contraire, soit aidé +par un échange équitable de services, et cependant il peut encore rester +beaucoup à faire. Il y a une forme théoriquement possible de société, +purement industrielle dans ses activités, qui, tout en s'approchant de +l'idéal moral dans son code de conduite plus qu'aucune autre société non +purement industrielle, n'atteint pas pleinement cet idéal. + +Car si l'industrialisme veut que la vie de chaque citoyen soit telle +qu'elle puisse se passer sans agressions directes ou indirectes contre +les autres citoyens, il n'exige pas que la vie de chacun soit telle +qu'elle favorise directement le développement de celle des autres. Ce +n'est pas une conséquence nécessaire de l'industrialisme, en tant qu'il +est ainsi défini, que chacun, outre les avantages procurés et reçus par +l'échange des services, procure ou reçoive d'autres avantages. On peut +concevoir une société formée d'hommes dont la vie soit parfaitement +inoffensive, qui observent scrupuleusement leurs contrats, qui élèvent +avec soin leurs enfants, et qui cependant, en ne se procurant aucun +avantage au delà de ceux dont ils sont convenus, n'atteignent pas à ce +degré le plus élevé de la vie qui n'est possible qu'autant que l'on rend +des services gratuits. Des expériences journalières prouvent que chacun +de nous s'exposerait à des maux nombreux et perdrait beaucoup de biens, +si personne ne nous donnait une assistance sans retour. La vie de chacun +de nous serait plus ou moins compromise s'il nous fallait sans secours +et par nous seuls affronter tous les hasards. En outre, si personne ne +faisait rien de plus pour ses concitoyens que ce qui est exigé pour la +stricte observation d'un contrat, les intérêts privés souffriraient de +cette absence de tout souci pour les intérêts publics. La limite de +l'évolution de la conduite n'est donc pas atteinte, jusqu'à ce que, non +content d'éviter toute injustice directe ou indirecte à l'égard des +autres, on soit capable d'efforts spontanés pour contribuer au bien-être +des autres. + +On peut montrer que la forme de nature qui ajoute ainsi la bienfaisance +à la justice est une forme que produit l'adaptation à l'état social. +L'homme social n'a pas encore mis sa constitution en harmonie avec les +conditions qui forment la limite de l'évolution, tant qu'il reste de la +place pour l'accroissement de facultés qui, par leur exercice, causent +aux autres un avantage positif et à l'individu lui-même une +satisfaction. Si la présence d'autres hommes, en mettant certaines +limites à la sphère d'activité de chacun, ouvre certaines autres sphères +d'activité dans lesquelles les sentiments, tout en arrivant à leur +propre fin, n'ôtent rien, mais ajoutent aux fins des autres, de +semblables sphères seront fatalement occupées. La reconnaissance de +cette vérité cependant ne nous oblige pas à modifier beaucoup la +conception de l'état industriel exposée plus haut, puisque la sympathie +est la racine à la fois de la justice et de la bienfaisance. + +55. Ainsi le point de vue sociologique de la morale complète les points +de vue physique, biologique et psychologique, en permettant de découvrir +les seules conditions dans lesquelles des activités associées peuvent +s'exercer de telle sorte que la vie complète de chacun s'accorde avec la +vie complète de tous et la favorise. + +A l'origine, le bien-être de groupes sociaux, ordinairement en +antagonisme avec d'autres groupes semblables, prend le pas sur le +bien-être individuel, et les règles de conduite, auxquelles on doit +alors se conformer, empêchent le complet développement de la vie +individuelle, pour que la vie générale puisse être conservée. En même +temps, les règles doivent satisfaire autant que possible aux droits de +la vie individuelle, puisque le bien-être de l'agrégat dépend, dans une +large proportion, du bien-être des unités. + +A mesure que les sociétés deviennent moins dangereuses les unes pour les +autres, le besoin de subordonner les existences individuelles à la vie +générale décroît, et, quand on approche d'un état pacifique, la vie +générale, dont le but éloigné a été dès le commencement de favoriser les +existences individuelles, fait de ce but son but prochain. + +Pendant la transition, des compromis successifs sont rendus nécessaires +entre le code moral qui affirme les droits de la société contre ceux des +individus et le code moral qui affirme les droits de l'individu contre +ceux de la société. Evidemment, aucun de ces compromis, bien qu'ils +aient de l'autorité pour un temps, n'a d'expression durable ou +définitive. + +Par degrés, à mesure que la guerre diminue; par degrés, à mesure que la +coopération imposée par la force, indispensable pour lutter avec les +ennemis du dehors, perd de sa nécessité et fait place à la coopération +volontaire qui contribue efficacement à assurer la conservation +intérieure, le code de conduite qui implique une coopération volontaire +devient de plus en plus clair. Et ce code final, permanent, peut seul +être formulé en termes définitifs; il constitue ainsi la science de la +morale, par opposition à la morale empirique. + +Les traits essentiels d'un code sous lequel le développement complet de +la vie est assuré par une coopération volontaire, peuvent être indiqués +simplement. Ce qui est essentiellement exigé, c'est que les actes utiles +à la vie que chacun peut accomplir lui rapportent séparément les sommes +et les sortes d'avantages auxquels ils tendent naturellement; cela +suppose d'abord qu'il ne souffrira dans sa personne ou sa propriété +aucune agression directe, et, en second lieu, qu'il ne souffrira aucune +agression indirecte par violation de contrat. L'observation de ces +conditions négatives de toute coopération volontaire ayant facilité la +vie au plus haut degré par l'échange de services dont on est convenu, la +vie doit être en outre favorisée par l'échange de services qui n'ont été +l'objet d'aucune convention, le plus haut développement de la vie étant +atteint seulement lorsque, non contents de s'aider mutuellement à rendre +leur vie complète par une assistance réciproque spécifiée, les hommes +s'aident encore autrement à rendre mutuellement leur vie complète. + + + + +CHAPITRE IX + +CRITIQUES ET OBSERVATIONS + + +56. La comparaison des chapitres précédents les uns avec les autres +suggère diverses questions auxquelles il faut répondre en partie, sinon +complètement, avant d'entreprendre de ramener les principes moraux de +leurs formes abstraites à des formes concrètes. + +Nous avons vu qu'admettre que la vie consciente est désirable, c'est +admettre que la conduite doit être telle qu'elle produise une conscience +qui soit désirable, une conscience aussi agréable, aussi peu pénible que +possible. Nous avons vu également que cette supposition nécessaire +correspond à cette inférence _à priori_, que l'évolution de la vie a été +rendue possible seulement par l'établissement de connexions entre les +plaisirs et les actions avantageuses, entre les peines et les actions +nuisibles. Mais la conclusion générale atteinte par ces deux voies, bien +qu'elle couvre le terrain de nos conclusions spéciales, ne nous aide pas +à atteindre ces conclusions spéciales. + +Si les plaisirs étaient tous d'un seul genre et différaient seulement en +degré; si les peines étaient toutes du même genre et ne différaient que +par leur degré; si la comparaison des plaisirs aux peines pouvait donner +des résultats précis, les problèmes de la conduite seraient grandement +simplifiés. Si les plaisirs et les peines, qui nous portent à certaines +actions ou nous en détournent, étaient simultanément présents à la +conscience avec la même vivacité, ou s'ils étaient tous également +imminents ou également éloignés dans le temps, les problèmes seraient +encore simplifiés par là. Ils le seraient plus encore, si les plaisirs +et les peines étaient exclusivement ceux de l'agent. Mais les +sentiments désirables et ceux qui ne le sont pas sont de différents +genres; la comparaison quantitative est par là rendue difficile; +quelques-uns sont présents et d'autres futurs; la difficulté de la +comparaison quantitative s'accroît d'autant; elle s'augmente encore de +ce que les uns concernent l'individu lui-même et les autres d'autres +personnes. Il en résulte que la direction donnée par le principe auquel +nous arrivons d'abord est peu utile, à moins qu'on ne la complète par la +direction de principes secondaires. + +Déjà, en reconnaissant la subordination nécessaire des sentiments +présentatifs aux sentiments représentatifs, et la nécessité qui en +résulte de sacrifier dans un grand nombre de cas le présent à l'avenir, +nous nous sommes approchés d'un principe secondaire propre à diriger la +conduite. Déjà aussi, en reconnaissant les limitations que l'état +d'association impose aux actions humaines, avec le besoin qui en résulte +de restreindre des sentiments de certains genres par des sentiments +d'autres genres, nous avons aperçu un autre principe secondaire. Il +reste encore beaucoup à décider touchant les droits relatifs de ces +principes de conduite, généraux et spéciaux. + +On obtiendra quelque éclaircissement des questions soulevées, en +discutant ici certaines vues et certains arguments proposés par les +moralistes passés et contemporains. + +57. En se servant du nom d'hédonisme pour désigner la théorie morale qui +fait du bonheur la fin de toute action, et en distinguant deux formes +d'hédonisme, égoïste et général suivant que le bonheur cherché est celui +de l'auteur lui-même ou celui de tous, M. Sidgwick fait observer que +pour les partisans de cette théorie les plaisirs et les peines sont +commensurables. Dans sa critique de l'hédonisme égoïste empirique, il +dit: + + «L'hypothèse fondamentale de l'hédonisme, clairement + établie, est que tous les sentiments, considérés purement + comme sentiments, peuvent être disposés de manière à former + une certaine échelle de sentiments désirables, de telle + sorte que la mesure dans laquelle chacun est désirable ou + agréable soit dans un rapport défini avec celle où tous les + autres le sont.» (_Méthodes de morale_, 2e édit., p. 115.) + +En affirmant que c'est là l'hypothèse de l'hédonisme, il entreprend de +montrer toutes les difficultés auxquelles ce calcul donne lieu, +apparemment pour en conclure que ces difficultés sont autant d'arguments +contre la théorie hédonistique. + +Mais, bien qu'on puisse montrer qu'en désignant l'intensité, la durée la +certitude et la proximité d'un plaisir ou d'une peine comme autant de +traits dont on doit tenir compte pour en apprécier la valeur relative, +Bentham a lui-même fait l'hypothèse dont il s'agit, et bien qu'on puisse +peut-être avec assez de raison prendre pour accordé que l'hédonisme tel +qu'il le représente est identique à l'hédonisme en général, il ne me +semble pas cependant que l'hédoniste, empirique ou autre, doive +nécessairement admettre cette hypothèse. Que le plus grand excès +possible des plaisirs sur les peines doive être la fin de l'action, +c'est une croyance qu'il peut encore soutenir sans contradiction après +avoir reconnu que les évaluations des plaisirs et des peines sont +communément vagues et souvent erronées. Il peut dire que, bien que des +choses indéfinies ne soient pas susceptibles de mesures définies, on +peut cependant apprécier avec assez de vérité leurs valeurs relatives, +lorsqu'elles diffèrent considérablement; il peut dire en outre que, même +si leurs valeurs relatives sont impossibles à déterminer, il est encore +vrai que celle dont la valeur est plus grande doit être choisie. +Ecoutons-le. + +«Un débiteur qui ne peut me payer m'offre de racheter sa dette en +mettant à ma disposition l'un des différents objets qu'il possède, une +parure de diamants, un vase d'argent, un tableau, une voiture. Toute +autre question écartée, j'affirme que c'est mon intérêt pécuniaire de +choisir parmi ces objets celui qui a le plus de valeur, mais je ne puis +dire quel est celui qui a la valeur la plus grande. Cette proposition, +que c'est mon intérêt pécuniaire de choisir l'objet le plus précieux, +devient-elle douteuse par là? Ne dois-je pas faire mon choix le mieux +possible, et, si je choisis mal, dois-je renoncer pour cela à mon +principe? Dois-je inférer qu'en affaires je ne puis agir selon cette +règle que, toutes choses égales, la transaction la plus profitable est +celle qu'il faut préférer, parce que dans plusieurs cas je ne puis dire +quelle est la plus profitable et que j'ai souvent choisi celle qui l'est +le moins? Parce que je crois que de plusieurs manières d'agir +différentes je dois prendre la moins dangereuse, est-ce que je fais +«l'hypothèse fondamentale» que les manières d'agir peuvent être classées +au point de vue du danger qu'elles offrent, et dois-je abandonner ma +croyance si je ne puis les classer ainsi? Si je puis sans contradiction +ne pas faire cette classification, je puis également sans contradiction +ne pas rejeter le principe que le plus grand excès possible des plaisirs +sur les peines doit être la fin de la conduite, sous prétexte que l'on +ne peut affirmer que «les plaisirs et les peines soient commensurables». + +A la fin de ses chapitres sur l'hédonisme empirique, M. Sidgwick +lui-même dit qu'il «ne pense pas que l'expérience commune du genre +humain, examinée impartialement, prouve réellement que la théorie de +l'hédonisme égoïste se détruise nécessairement elle-même;» il ajoute +cependant que «l'incertitude du calcul hédonistique, on ne peut le nier, +a un grand poids.» Mais, ici encore, l'hypothèse fondamentale de +l'hédonisme, à savoir que le bonheur est la fin de l'action, est +supposée envelopper l'hypothèse que «les sentiments peuvent être +disposés de manière à former une échelle en proportion de leur valeur +désirable». Nous avons vu qu'il n'en est rien: l'hypothèse fondamentale +de cette doctrine n'est en aucune façon invalidée par ce fait que les +sentiments ne peuvent être ainsi classés. + +Il y a encore contre l'argument de M. Sidgwick, une objection non moins +sérieuse, à savoir que tout ce qu'il dit contre l'hédonisme égoïste +vaut, et à plus forte raison, contre l'hédonisme général, ou +l'utilitarisme. Il admet que la valeur de cet argument est la même dans +les deux cas; «tout le poids, dit-il, que l'on donnera à l'objection +faite contre cette hypothèse (que les plaisirs et les peines sont +commensurables), retombera nécessairement sur la présente méthode.» Non +seulement il en sera ainsi, mais l'objection aura une double valeur. Je +n'entends pas seulement par là que, comme il le fait remarquer, +l'hypothèse devient singulièrement compliquée si nous tenons compte de +tous les êtres sensibles, et si nous considérons la postérité en même +temps que la génération actuelle. J'entends que, si l'on prend pour fin +à atteindre le plus grand bonheur des individus formant actuellement une +seule nation, la série des difficultés que l'on rencontre sur la route +de l'hédonisme égoïste se complique d'une autre série de difficultés non +moindres, quand nous passons à l'hédonisme général. Car, s'il faut +remplir les prescriptions de l'hédonisme général, ce sera sous la +direction des jugements individuels, ou des jugements portés par des +groupes, ou des uns et des autres à la fois. Or, l'un quelconque de ces +jugements, issus d'un seul esprit ou d'un agrégat d'esprits, contient +nécessairement des conclusions relatives au bonheur d'autres personnes: +de celles-ci, peu sont connues, et l'on n'en a jamais vu le plus grand +nombre. Toutes ces personnes ont des natures qui diffèrent de mille +manières et à mille degrés des natures de celles qui forment les +jugements, et le bonheur dont elles sont capables individuellement +diffère de l'une à l'autre, et diffère du bonheur de celles qui forment +les jugements. Par conséquent, si à la méthode de l'hédonisme égoïste on +peut objecter que les plaisirs et les peines d'un homme en particulier, +dissemblables au point de vue du genre, de l'intensité, des +circonstances, sont incommensurables, on peut faire valoir contre la +méthode de l'hédonisme général qu'à l'impossibilité de mesurer ensemble +les plaisirs et les peines de chaque juge en particulier (plaisirs et +peines dont il doit se servir comme d'étalons), il faut ajouter +maintenant l'impossibilité bien plus manifeste encore de mesurer +ensemble les plaisirs et les peines qu'il conçoit comme éprouvés par la +foule immense des autres hommes, tous constitués autrement que lui et +différemment les uns des autres. + +Bien plus, il y a une triple série de difficultés dans la méthode de +l'hédonisme général. A la double impossibilité de déterminer la fin +s'ajoute celle de déterminer les moyens. Si l'hédonisme, égoïste ou +général, doit passer de la théorie morte à la pratique vivante, des +actes d'un genre ou d'un autre doivent être résolus pour atteindre les +objets qu'on se propose; pour apprécier les deux méthodes, nous avons à +considérer jusqu'à quel point peut être jugée l'efficacité des actes +respectivement requis. Si, en poursuivant ses propres fins, l'individu +est exposé à être conduit par des opinions erronées à mal ajuster ses +actes, il est bien plus exposé encore à être conduit par des opinions +erronées à mal ajuster des actes plus complexes aux fins plus complexes, +qui consistent dans le bien-être d'autres hommes. Il en est ainsi s'il +agit isolément pour le bien d'un petit nombre d'autres personnes; et +c'est bien pire s'il coopère avec plusieurs pour le bien de tous. Faire +du bonheur général l'objet immédiat de ses efforts, implique des +instrumentalités gouvernées par des milliers de personnes invisibles et +dissemblables, agissant sur des millions d'autres personnes que l'on ne +voit pas non plus et qui diffèrent entre elles. Même les facteurs peu +nombreux qui sont connus dans cet immense agrégat d'applications et de +processus, le sont très imparfaitement; mais la grande majorité est +inconnue. De telle sorte que même en supposant l'évaluation des plaisirs +et des peines pour la communauté en général plus praticable, ou même +aussi praticable que l'évaluation de ses plaisirs ou de ses peines par +l'individu, cependant le gouvernement de la conduite, en se proposant la +première de ces fins, est bien plus difficile que le gouvernement de la +conduite en se proposant l'autre. Par suite, si la méthode de +l'hédonisme égoïste n'est pas satisfaisante, bien moins satisfaisante +encore pour les mêmes raisons et pour des raisons analogues est la +méthode de l'hédonisme général, ou de l'utilitarisme. + +Nous découvrons ici la conclusion à laquelle nous nous proposions +d'aboutir dans la critique précédente. L'objection faite à la méthode +hédonistique contient une vérité; mais elle contient aussi une erreur. +Car, tandis que cette proposition, à savoir que le bonheur, individuel +ou général, est la fin de l'action, n'est pas affaiblie si l'on +démontre que l'on ne peut sous aucune de ces deux formes l'apprécier en +mesurant les éléments qui le composent, cependant on peut admettre que +la direction dans la poursuite du bonheur donnée par une pure balance +des plaisirs et des peines est, si elle est partiellement praticable +dans certains cas, futile dans un nombre de cas beaucoup plus +considérable. On ne se contredit en aucune manière en affirmant que le +bonheur est la fin dernière des actes et en niant, en même temps, qu'on +puisse y arriver en faisant du bonheur son but immédiat. Je m'accorde +avec M. Sidgwick dans cette conclusion que «nous devons admettre qu'il +est désirable de confirmer ou de corriger les résultats de telles +comparaisons (des plaisirs et des peines) par une autre méthode à +laquelle nous puissions trouver une raison de nous fier;» et je vais +plus loin: je dis que dans un grand nombre de cas la direction de la +conduite par de semblables comparaisons doit être entièrement mise de +côté et remplacée par une autre direction. + +58. L'opposition sur laquelle nous insistons ici entre la fin +hédonistique considérée d'une manière abstraite, et la méthode que +l'hédonisme courant, égoïste ou général, associe à cette fin; +l'acceptation de l'une, le rejet de l'autre, nous amènent à une franche +discussion de ces deux éléments cardinaux d'une théorie morale. Je puis +fort bien commencer cette discussion en critiquant une autre des +critiques de M. Sidgwick sur la méthode de l'hédonisme. + +Bien que nous ne puissions donner aucune explication des plaisirs +simples que les sens nous procurent, parce qu'ils sont indécomposables, +nous connaissons distinctement leurs caractères comme états de +conscience. D'autre part, les plaisirs complexes, formés par la +composition et la recomposition des idées de plaisirs simples, bien +qu'on puisse théoriquement les résoudre en leurs éléments, ne sont pas +faciles à résoudre, et la difficulté de s'en former des conceptions +intelligibles s'accroît en proportion de l'hétérogénéité de leur +composition. Tel est spécialement le cas pour les plaisirs qui +accompagnent nos jeux. En traitant de ces plaisirs, en même temps que de +ceux de la poursuite en général, pour montrer que «pour se les procurer +il ne faut pas y penser», M. Sidgwick s'exprime ainsi: + + «Un homme qui met toujours en pratique la doctrine + épicurienne, ne s'appliquant qu'à rechercher son propre + plaisir, n'est pas dans les véritables dispositions d'esprit + que demande cette sorte de chasse; son ardeur n'atteint + jamais précisément cette âpreté, ce tranchant qui donne au + plaisir tout son goût, toute sa saveur. Ici apparaît ce que + nous pouvons appeler le paradoxe fondamental de l'hédonisme, + à savoir que l'inclination au plaisir, quand elle est trop + prédominante, détruit elle-même son objet. Cet effet n'est + pas visible, ou il l'est à peine, dans le cas des plaisirs + sensuels passifs. Mais dès qu'il s'agit de nos jouissances + actives en général, que les activités auxquelles elles se + rapportent soient classées comme «corporelles» ou comme + «intellectuelles» (et il en est de même d'un grand nombre de + plaisirs émotionnels), il est certain que nous ne pouvons + nous les procurer, du moins sous leur forme la meilleure, + tant que nous concentrons sur elles tous nos efforts.» + (_Méthodes de morale_, 2e édition, p. 41.) + +Eh bien, je ne crois pas que nous devions regarder cette vérité comme +paradoxale après avoir analysé comme il faut le plaisir de la poursuite. +Les principaux éléments de ce plaisir sont: premièrement, une conscience +renouvelée du pouvoir personnel (rendue vive par un succès actuel et +partiellement excitée par un succès imminent), laquelle conscience du +pouvoir personnel, liée dans l'expérience avec des résultats obtenus de +chaque genre, éveille une vague, mais solide conscience d'avantages à +obtenir; et, secondement, une représentation des applaudissements que la +reconnaissance de ce pouvoir par les autres nous a valus auparavant, et +nous vaudra encore. Les jeux d'adresse nous le prouvent clairement. +Considéré comme une fin en lui-même, le beau carambolage que fait un +joueur de billard ne procure aucun plaisir. D'où vient donc le plaisir +que l'on a à le faire? En partie de la preuve d'habileté que le joueur +se donne à lui-même, en partie de l'admiration supposée chez ceux qui +sont témoins de cette démonstration d'habileté; et cette dernière cause +est la principale, car on se fatigue bientôt de faire des carambolages +s'il n'y a personne pour les regarder. Si des jeux qui, tout en +procurant les plaisirs du succès, ne procurent aucun plaisir qui dérive +de la fin considérée en elle-même, nous passons aux exercices dans +lesquels la fin, comme source de plaisir, a une valeur intrinsèque, nous +voyons en substance la même chose. Bien que l'oiseau qu'un chasseur +rapporte soit bon à manger, cependant sa satisfaction vient +principalement de ce qu'il a bien tiré et de ce qu'il a ajouté aux +témoignages qu'il pourra donner de son adresse. Il éprouve immédiatement +le plaisir de l'amour-propre, et il éprouve aussi le plaisir des éloges, +sinon immédiatement et pleinement, du moins par représentation; car le +plaisir idéal n'est pas autre chose qu'un renouvellement affaibli du +plaisir réel. Ces deux sortes de stimulants agréables présents à +l'esprit du chasseur pendant la chasse, constituent la masse des désirs +qui l'excitent à la continuer: car tous les désirs sont des formes +naissantes de sentiments à acquérir par les efforts qu'ils provoquent. +Et, bien que pendant la recherche d'un plus grand nombre d'oiseaux ces +sentiments représentatifs ne soient pas aussi vivement excités que par +le succès récemment obtenu, ils le sont encore par l'imagination de +nouveaux succès, et ils font ainsi une jouissance des activités qui +constituent la poursuite. Ainsi, en reconnaissant comme vrai que les +plaisirs de la poursuite sont beaucoup plus des plaisirs dérivés de +l'emploi efficace des moyens que des plaisirs dérivés de la fin +elle-même, nous voyons disparaître «le paradoxe fondamental de +l'hédonisme». + +Ces remarques concernant la fin et les moyens, et les plaisirs qui +accompagnent l'usage des moyens comme ajoutés aux plaisirs dérivés de la +fin, je les ai faites pour attirer l'attention sur un fait d'une +profonde importance. Pendant l'évolution, il y a eu une superposition de +séries nouvelles et plus complexes de moyens sur des séries de moyens +plus anciennes et plus simples, et une superposition des plaisirs qui +accompagnent l'emploi de ces séries successives de moyens, avec le +résultat que chacun de ces plaisirs a fini par devenir lui-même une fin. +Nous avons affaire au commencement à un simple animal qui avale tout +simplement pour se nourrir ce que le hasard met sur sa route; et ainsi, +comme nous pouvons le supposer, il apaise un certain genre de faim. Nous +avons ici la fin primitive de la nutrition avec la satisfaction qui +l'accompagne, sous leur forme la plus simple. Nous passons à des types +plus élevés qui ont des mâchoires pour saisir et déchirer une proie; des +mâchoires qui, par leur action, facilitent l'achèvement de la fin +primitive. En observant les animaux pourvus de ces organes, nous +arrivons à nous convaincre que l'usage que ces animaux en font devient +agréable par lui-même indépendamment de la fin; par exemple, un +écureuil, toute préoccupation de nourriture mise à part, prend plaisir à +ronger tout ce qu'il peut attraper. Passant des mâchoires aux membres, +nous voyons que ceux-ci, servant à quelques êtres pour la poursuite, à +d'autres pour la fuite, sont également une cause de plaisir par le seul +exercice; c'est ainsi que bondissent les agneaux et que les chevaux se +cabrent. Comment l'usage combiné des membres et des mâchoires, +primitivement destiné à la satisfaction de l'appétit, devient +graduellement agréable par lui-même, nous le découvrons tous les jours +si nous remarquons les jeux des chiens. En effet, dans leurs simulacres +de combats, ils s'amusent à jeter par terre et à déchirer leur proie, +quand ils l'ont saisie, avant de la dévorer. Si nous en venons à des +moyens encore plus éloignés de la fin, en particulier à ceux par +lesquels on capture les animaux auxquels on fait la chasse, nous +reconnaissons encore par l'observation des chiens que, même lorsqu'il +n'y a aucun animal à prendre, c'est encore un plaisir que de prendre +n'importe quoi. L'ardeur avec laquelle un chien se précipite sur les +pierres qu'on jette devant lui, ou avec laquelle il saute et aboie avant +de se jeter à l'eau pour y saisir le bâton que l'on tient encore à la +main, fait bien voir que, abstraction faite de la satisfaction de saisir +une proie, il trouve un plaisir à poursuivre avec succès un objet qui se +meut. Nous voyons donc, par tous ces exemples, que le plaisir relatif à +l'emploi des moyens pour arriver à une fin devient lui-même une fin. + +Si maintenant nous considérons ces moyens comme des phénomènes de +conduite en général, nous pouvons discuter quelques faits dignes de +remarque, faits qui, si nous en apprécions l'importance, nous aideront à +développer nos conceptions morales. + +L'un d'eux est que, parmi les séries successives de moyens, les +dernières sont les plus éloignées de la fin primitive, sont, comme +coordonnant des moyens antérieurs et plus simples, les plus complexes, +et sont accompagnées de sentiments qui sont plus représentatifs. + +Un autre fait est que chaque série de moyens, avec les satisfactions qui +l'accompagnent, finit par devenir à son tour dépendante d'une série qui +se produit plus tard. Avant que le gosier avale une proie, il faut que +les mâchoires la saisissent; avant que les mâchoires déchirent et +mettent à la portée du gosier un morceau propre à être avalé, il faut la +coopération des membres et des sens nécessaire pour tuer la proie; avant +que cette coopération ait à s'exercer, il faut la coopération bien plus +longue qui constitue la chasse, et même avant celle-ci, il faut des +activités persistantes des membres, des yeux et du nez pour chercher la +proie. Le plaisir qui se rapporte à chaque série d'actes, en rendant +possible le plaisir qui se rattache à la série d'actes qui suit, est +joint à une représentation de cette série subséquente d'actes et du +plaisir qu'elle procure, et des autres aussi dans l'ordre de leur +succession; de telle sorte que, parallèlement aux sentiments qui +accompagnent la recherche de la proie, se développent partiellement les +sentiments qui accompagnent la chasse réelle, la destruction réelle, +l'acte de dévorer et enfin la satisfaction de l'appétit. + +Un troisième fait est que l'usage de chaque série de moyens dans un +ordre convenable constitue une obligation. La conservation de sa vie +étant regardée comme la fin de sa conduite, l'être vivant est obligé +d'employer successivement les moyens de trouver une proie, les moyens de +prendre une proie, les moyens de tuer une proie, les moyens de dévorer +une proie. + +En dernier lieu, il suit que bien que l'apaisement de la faim, +directement associé au soutien de la vie, reste au bout du compte la +dernière fin, cependant l'emploi heureux de chaque série de moyens est à +son tour la fin prochaine, la fin qui prend temporairement le plus +d'autorité. + +59. Les rapports entre moyens et fins ainsi suivis à travers les +premières phases de l'évolution de la conduite peuvent être suivis à +travers les dernières, et ils restent vrais de la conduite humaine, même +jusque dans ses formes les plus élevées. A mesure que, pour mieux +assurer la conservation de la vie, les séries les plus simples de +moyens, et les plaisirs qui en accompagnent l'usage, viennent à être +complétées par les séries plus complexes de moyens et leurs plaisirs, +celles-ci commencent à avoir le premier rang dans le temps et au point +de vue de l'autorité. Employer efficacement chaque série plus complexe +de moyens devient la fin prochaine, et le sentiment qui s'ensuit devient +l'avantage immédiatement cherché, bien qu'il puisse y avoir et qu'il y +ait habituellement une conscience associée des fins éloignées et des +avantages éloignés à obtenir. Un exemple rendra ce parallélisme évident. + +Absorbé par ses affaires, le négociant à qui l'on demande quel est son +but principal dira: C'est de gagner de l'argent. Il convient volontiers +qu'il désire l'achèvement de cette fin pour rendre plus facile +l'accomplissement de fins ultérieures. Il sait qu'en cherchant +directement à gagner de l'argent, il cherche indirectement à se procurer +des aliments, des habits, un logement et tous les avantages de la vie +pour lui et pour sa famille. Mais, en admettant que l'argent n'est qu'un +moyen pour arriver à ces fins, il soutient que les actions qui +rapportent de l'argent précèdent dans l'ordre du temps et de +l'obligation les actions diverses et les plaisirs concomitants auxquels +les premières peuvent servir, et il atteste ce fait que gagner de +l'argent est devenu une fin en soi, et que le succès de cette opération +est une source de plaisir, indépendamment de ces fins plus éloignées. + +D'un autre côté, en observant avec plus d'attention les procédés du +négociant, nous trouvons que, bien qu'il cherche à gagner de l'argent +pour arriver à vivre confortablement, bien que, pour gagner de l'argent, +il achète et vende avec des bénéfices qui deviennent ainsi un moyen plus +immédiatement poursuivi, cependant il est principalement occupé de +moyens encore plus éloignés des fins ultimes, et par rapport auxquels +même la vente à profit devient une fin. Car, laissant à des subordonnés +le soin de vendre et de recevoir les produits, il est occupé lui-même de +ses affaires générales, de recherches concernant les marchés, +d'appréciations sur les prix futurs, de calculs, de négociations, de +correspondances: il n'a d'autre souci à chaque instant que de bien faire +chacune de ces choses, qui servent indirectement à assurer des profits. +Ces fins précèdent au point de vue du temps et de l'obligation +l'exécution de ventes profitables, tout comme l'exécution de ventes +profitables précède le but qui est de gagner de l'argent, tout comme ce +gain précède la fin qui est de vivre agréablement. + +Sa comptabilité est encore le meilleur exemple du principe en général. +Les inscriptions au compte débiteur et au compte créditeur sont faites +jour par jour; les articles sont classés et disposés de telle sorte que +l'état de chaque compte puisse être relevé et vérifié en un moment; +ensuite, de temps en temps, la balance des livres est faite, et il faut +que le résultat soit juste à un penny près: on est content si +l'exactitude est prouvée, et une erreur est une cause d'ennuis. Si vous +demandez pourquoi ces procédés si minutieux, si éloignés du fait de +gagner réellement de l'argent, et encore plus éloignés des jouissances +de la vie, on vous répondra que cette manière de tenir correctement les +comptes est une condition à remplir pour arriver à gagner de l'argent, +et devient en elle-même une fin prochaine, un devoir à accomplir pour +que l'on puisse accomplir le devoir de gagner des revenus, pour que l'on +puisse accomplir le devoir de pourvoir à son entretien, à celui de sa +femme et de ses enfants. + +En nous approchant, comme nous le faisons ici, de l'obligation morale, +n'avons-nous pas montré ses rapports avec la conduite en général? +N'est-il pas clair que l'observation des principes moraux est +l'accomplissement de certaines conditions générales pour que des +activités spéciales puissent s'exercer avec succès? Pour que le +négociant puisse prospérer, il doit non seulement tenir ses livres avec +exactitude, mais encore payer ceux qu'il emploie selon les conventions +faites, et tenir ses engagements avec ses créanciers. Ne pouvons-nous +pas dire, par conséquent, que la conformité à la seconde et à la +troisième de ces obligations est, comme la conformité à la première, un +moyen indirect d'employer le moyen plus direct d'arriver au bien-être? +Ne pouvons-nous pas dire, aussi, que comme l'emploi de chaque moyen plus +indirect dans un ordre convenable devient lui-même une fin et une source +d'avantages, il finit par en être de même de l'emploi de ce moyen le +plus indirect? Et ne pouvons-nous pas inférer que, bien que la +conformité aux obligations morales l'emporte en autorité sur la +conformité aux autres obligations, cependant cette autorité naît du fait +que l'accomplissement des autres obligations, par soi-même, par les +autres, ou par soi-même et les autres à la fois, est ainsi favorisé? + +60. Cette question nous ramène à un autre aspect de la question déjà +soulevée. En disant que l'utilitarisme empirique n'est qu'une +introduction à l'utilitarisme rationnel, je voulais faire entendre que +le dernier ne prend pas le bien-être pour l'objet immédiat à poursuivre, +mais considère comme son objet immédiat la conformité à certains +principes qui, dans la nature des choses, déterminent d'une manière +causale le bien-être. Nous voyons maintenant que cela revient à +reconnaître cette loi que l'on peut suivre à travers l'évolution de la +conduite en général, à savoir que tout ordre plus nouveau et plus élevé +de moyens prend le pas dans le temps et au point de vue de l'autorité +sur tout autre ordre de moyens plus ancien et plus simple. Le contraste +entre les méthodes morales, ainsi distingué et rendu suffisamment clair +par les développements qui précèdent, sera rendu plus clair encore si +l'on considère comment ces deux méthodes ont été mises en opposition par +le principal représentant de l'utilitarisme empirique. Traitant du but +de la législation, Bentham écrit: + + «Mais que devons-nous entendre par le mot justice? et + pourquoi pas bonheur au lieu de justice? Ce que c'est que le + bonheur, tout le monde le sait, parce que tout le monde sait + ce que c'est que le plaisir et ce que c'est que la douleur. + Mais ce que c'est que la justice, c'est à chaque instant un + sujet de discussion. Que l'on entende ce que l'on voudra par + ce mot, à quelle considération a-t-il droit autrement que + comme moyen d'arriver au bonheur[5].» + +[Note 5: _Code constitutionnel_, chap. XVI, Législation suprême; +section VI, _Omni-compétence_.] + +Considérons d'abord l'affirmation de Bentham sur l'intelligibilité +relative de ces deux fins; nous examinerons ensuite ce qui résulte de la +préférence donnée au bonheur sur la justice. + +L'affirmation positive de Bentham que «tout le monde sait ce que c'est +que le bonheur, parce que tout le monde sait ce que c'est que le +plaisir,» est contredite par des affirmations également positives. «Qui +peut dire, demande Platon, ce que c'est réellement que le plaisir, ou le +connaître dans son essence, excepté le philosophe, qui seul est en +relation avec les réalités[6]?» Aristote, aussi, après avoir commenté +les différentes opinions soutenues par le vulgaire, par le politique, +par le contemplatif, dit du bonheur que «aux uns il paraît être la vertu, +à d'autres la prudence, et à d'autres encore un certain genre de sagesse; +ceux-ci joignent à ces conditions ou à quelqu'une d'elles la volupté, ou +du moins exigent qu'elle ne soit pas exclue; ceux-là y comprennent aussi +l'abondance des biens extérieurs[7].» Aristote, comme Platon, arrive à +cette remarquable conclusion que les plaisirs de l'intelligence, +auxquels on parvient par la vie contemplative, constituent le plus haut +degré du bonheur[8]! + +[Note 6: _Républ._, liv. IX.] + +[Note 7: _Mor. à Nicomaque_, liv. I, chap. VIII.] + +[Note 8: Liv. X, chap. 7.] + +Combien les désaccords sur la nature du bonheur et les valeurs relatives +des plaisirs, ainsi manifestés dans l'antiquité, se perpétuent dans les +temps modernes, on le voit par la discussion de M. Sidgwick sur +l'hédonisme égoïste, dont nous avons cité plus haut un passage. En +outre, comme nous l'avons déjà fait remarquer, le défaut de précision +dans l'appréciation des plaisirs et des peines, déjà marqué dans la +méthode de l'hédonisme égoïste, tel qu'il est conçu d'ordinaire, est +immensément accru quand on passe à l'hédonisme universel comme on le +conçoit ordinairement; cette dernière théorie implique en effet que les +plaisirs et les peines que l'imagination fait attribuer aux autres +doivent être appréciés à l'aide de ces mêmes plaisirs et de ces mêmes +peines comme on les éprouve soi-même, et qui sont déjà si difficiles à +apprécier. Il est surprenant qu'après avoir observé les différentes +entreprises où certains hommes s'engagent avec passion et que d'autres +évitent, après avoir considéré les différentes opinions touchant la +valeur de telle ou telle occupation, de tel ou tel amusement, exprimées +à toutes les tables, on affirme que l'on peut s'accorder entièrement sur +la nature du bonheur, au point d'en faire utilement la fin directe d'une +action législative. + +La seconde affirmation de Bentham, que la justice est inintelligible +comme fin, n'est pas moins surprenante. Bien que les hommes primitifs +n'aient pas de mots pour le bonheur ou la justice, cependant on peut +découvrir même chez eux un commencement de conception de la justice. La +loi du talion, d'après laquelle le meurtre commis par le membre d'une +tribu sur un membre d'une autre tribu doit être compensé par la mort du +meurtrier ou celle d'un membre quelconque de sa tribu, nous fait voir +sous une forme vague cette notion de l'égalité de traitement qui forme +un élément essentiel de l'idée de justice. + +Quand nous arrivons à ces races encore primitives qui ont donné à leurs +pensées et à leurs sentiments une forme littéraire, nous trouvons que +cette conception de la justice, en tant qu'elle implique l'égalité +d'action, devient distincte. Chez les Juifs, David exprimait cette +association d'idées, lorsque, priant Dieu «d'entendre le droit», il +disait: «Que ma sentence sorte de ta présence, que tes yeux s'abaissent +sur les choses qui sont égales;» et aussi, parmi les premiers chrétiens, +Paul écrivait dans le même sens aux Colossiens: «Maîtres, donnez à vos +serviteurs ce qui est juste et égal.» Expliquant les différents sens du +mot justice, Aristote conclut en disant: «Le juste sera donc ce qui est +légitime et égal; l'injuste, ce qui est illégitime et inégal. Mais +puisqu'un homme injuste est aussi un homme qui prend plus que sa part, +etc.» Les Romains ont prouvé qu'ils concevaient la justice de la même +manière en donnant au mot juste le sens d'exact, de proportionné, +d'impartial, chacun de ces mots impliquant l'exactitude d'un partage, et +encore mieux en identifiant le terme de justice avec celui d'équité, qui +dérive d'_æquus_, le mot _æquus_ ayant lui-même, entre autres +significations, celle de juste ou d'impartial. + +Cette coïncidence de vues chez les peuples anciens sur la nature de la +justice s'est étendue aux peuples modernes; ceux-ci, par un accord +général sur certains principes fondamentaux auxquels leurs systèmes de +lois donnent un corps, en défendant les agressions directes, lesquelles +sont des formes d'actions inégales, et en défendant les agressions +indirectes par violation de contrats, autres formes d'actions inégales, +nous font voir que la justice est identifiée à l'égalité. Bentham a donc +tort de dire: «Mais qu'est-ce que la justice? C'est un sujet de dispute +en toute occasion.» Il a même plus tort qu'il ne le semble jusqu'ici. +Car, en premier lieu, il a grand tort de ne pas reconnaître que, dans +quatre-vingt-dix-neuf transactions sur cent qui se font chaque jour +entre les hommes, il ne s'élève aucune dispute sur la justice; l'affaire +faite est reconnue de part et d'autre comme faite conformément à la +justice. En second lieu, si par rapport à la centième transaction il y a +une dispute, ce n'est pas sur la question de savoir «ce que c'est que la +justice», car on admet que c'est l'équité ou l'égalité; mais l'objet de +la discussion est toujours de savoir ce qui, dans telles circonstances +particulières, constitue l'égalité--question tout à fait différente. + +Il n'est donc pas évident de soi-même, comme le prétend Bentham, que le +bonheur est une fin intelligible, tandis qu'il n'en est pas ainsi de la +justice; au contraire, l'examen que nous venons de faire montre +évidemment que la justice est bien plus intelligible comme fin. +L'analyse fait voir pourquoi elle est plus intelligible. Car la justice, +ou l'équité, ou l'égalité, se rapporte exclusivement à la _quantité_ +dans des _conditions déterminées_; tandis que le bonheur se rapporte à +la fois à la _quantité_ et à la _qualité_ dans des _conditions non +déterminées_. Lorsque, comme dans le cas d'un vol, un bien est pris, +sans qu'aucun bien équivalent soit prouvé; lorsque, comme dans le cas où +l'on achète des marchandises falsifiées, où l'on est payé en fausse +monnaie, ce qu'il était convenu de donner en échange comme ayant une +valeur égale n'est pas donné, mais bien quelque chose de moindre valeur; +lorsque, comme dans le cas de la violation d'un contrat, l'obligation a +été remplie d'un côté, tandis qu'elle ne l'a pas été de l'autre, ou du +moins l'a été d'une manière incomplète; nous voyons que, _les +circonstances étant spécifiées_, l'injustice dont on se plaint se +rapporte à des sommes relatives d'actions, ou de produits, ou +d'avantages, dont les natures ne sont reconnues qu'autant qu'il est +nécessaire pour dire s'il a été donné, ou fait, ou attribué _autant_, +par chacun de ceux que cela regarde, qu'il était tacitement ou +ouvertement entendu pour que ce fût un _équivalent_. Mais quand la fin +proposée est le bonheur, _les circonstances restant non spécifiées_, le +problème est d'estimer à la fois des quantités et des qualités, sans +avoir le secours de mesures définies comme en supposent les actes +d'échange, ou les contrats, ou la différence des actions d'un homme qui +attaque et d'un homme qui se défend. Le simple fait que Bentham comprend +comme éléments d'appréciation de chaque plaisir ou chaque peine, son +intensité, sa durée, sa certitude et sa proximité, suffit pour montrer +combien le problème est difficile. Si l'on se rappelle que tous les +plaisirs et toutes les peines, non pas sentis en des cas particuliers +seulement, mais dans l'ensemble des cas, et considérés séparément sous +ces quatre aspects, doivent encore être comparés l'un avec l'autre, de +telle sorte que l'on puisse déterminer leurs valeurs relatives +simplement par introspection, il sera manifeste à la fois que le +problème se complique par l'addition de jugements indéfinis de qualités +à des mesures indéfinies de quantités, et se complique en outre par la +multitude de ces estimations vagues qu'il faut faire et additionner +entre elles. + +Mais, en laissant maintenant de côté cette assertion de Bentham que le +bonheur est une fin plus intelligible que la justice, ce qui est, comme +nous l'avons montré, le contraire de la vérité, voyons les conséquences +particulières de la doctrine d'après laquelle le corps législatif +suprême doit se proposer immédiatement comme but le plus grand bonheur +du plus grand nombre. + +Elle implique, en premier lieu, que le bonheur peut être atteint par des +méthodes faites tout exprès pour arriver à ce but, sans aucune recherche +préalable relativement aux conditions à remplir, et cela présuppose une +croyance qu'il n'y a pas de conditions. Car, s'il y a des conditions +sans l'observation desquelles on ne peut parvenir au bonheur, la +première démarche doit être de s'assurer de ces conditions pour se +mettre en mesure de les remplir; admettre cela, c'est admettre que le +bonheur ne doit pas être lui-même la fin immédiate, et que l'on doit +avant tout remplir les conditions nécessaires pour l'atteindre. Le +dilemme est simple: ou bien l'achèvement du bonheur n'est pas +conditionnel, et dans ce cas un mode d'action est aussi bon qu'un autre; +ou bien il est conditionnel, et dans ce cas l'on doit rechercher +directement le mode d'action requis pour y atteindre, et non le bonheur +auquel il conduit. + +Supposant accordé, comme cela doit être, qu'il y a des conditions à +remplir avant de pouvoir arriver au bonheur, demandons maintenant ce qui +est impliqué par le fait de proposer des modes de contrôler la conduite +pour favoriser le bonheur, sans rechercher d'abord si ces modes sont +déjà connus. Ce qui est impliqué, c'est que l'intelligence humaine, dans +le passé, opérant sur des expériences, n'a pas réussie découvrir ces +modes, tandis que l'intelligence humaine peut s'attendre aujourd'hui à +les découvrir. A moins d'affirmer cela, il faut admettre que certaines +conditions pour arriver au bonheur ont déjà été partiellement, sinon +entièrement, reconnues, et s'il en est ainsi, notre premier souci doit +être de les chercher. Quand nous les aurons trouvées, la méthode +rationnelle que nous avons à suivre est d'appliquer l'intelligence +actuelle à ces produits de l'intelligence passée, dans l'attente qu'elle +vérifiera ce qu'ils ont d'essentiel en en corrigeant peut-être la forme. +Mais supposer que l'on n'a encore établi aucun principe régulateur pour +la conduite des hommes associés, et qu'il faut les établir maintenant +_de novo_, c'est supposer que l'homme tel qu'il est diffère à un degré +incroyable de l'homme tel qu'il était. + +Outre qu'il n'admet pas qu'il est probable, ou plutôt certain que +l'expérience passée généralisée par l'intelligence passée doit avoir en +ce temps-ci découvert partiellement, sinon entièrement, quelques-unes +des conditions essentielles du bonheur, Bentham fait voir par sa +proposition qu'il ne tient pas compte des formules qui les représentent +aujourd'hui. D'où viennent en effet la conception de la justice et le +sentiment qui lui correspond? Il n'osera pas dire que cette conception +et ce sentiment ne signifient rien, bien que ce soit le sens de sa +proposition, et s'il admet qu'ils signifient quelque chose, il doit +choisir entre deux alternatives, fatales l'une et l'autre à son +hypothèse. Sont-ce des modes de penser et de sentir produits d'une +manière surnaturelle et tendant à faire remplir par les hommes les +conditions du bonheur? S'il en est ainsi, leur autorité est péremptoire. +Sont-ce des modes de penser et de sentir naturellement produits en +l'homme par l'expérience de ces conditions? S'il en est ainsi, leur +autorité n'est pas moins péremptoire. Ainsi non seulement Bentham a le +tort de ne pas inférer que certains principes de conduite doivent être +déjà établis, mais il refuse de reconnaître ces principes comme +réellement obtenus et présents devant lui. + +Cependant il admet tacitement ce qu'il nie ouvertement, en disant: «Que +le mot justice signifie ce qu'il voudra, à quel titre mérite-t-il d'être +considéré, si ce n'est comme moyen d'arriver au bonheur?» En effet, si +la justice est un moyen dont le bonheur est la fin, la justice doit +prendre le pas sur le bonheur comme tout autre moyen précède toute autre +fin. Le système si élaboré de Bentham est un moyen qui a le bonheur pour +fin, comme la justice, de son propre aveu, est un moyen de tendre au +bonheur. Si donc nous pouvons véritablement négliger la justice et aller +directement à la fin, au bonheur, nous pouvons aussi bien ne pas tenir +compte du système de Bentham et aller directement à la fin, au bonheur. +En un mot, nous sommes conduits à cette conclusion remarquable que dans +tous les cas nous devons considérer exclusivement la fin et ne pas nous +préoccuper des moyens. + +61. Ce rapport entre les fins et les moyens, qui est à la base de toute +spéculation morale, sera rendu plus clair encore si nous joignons à +quelques-unes des conclusions exposées ci-dessus certaines conclusions +obtenues dans le dernier chapitre. Nous verrons que, tandis que le plus +grand bonheur peut varier beaucoup dans des sociétés qui, bien +qu'idéalement constituées, sont soumises à des circonstances physiques +différentes, certaines conditions fondamentales, pour atteindre ce plus +grand bonheur, sont communes à toutes ces sociétés. + +Etant donné un peuple habitant un pays qui rend nécessaires des +habitudes nomades, le bonheur de chaque individu sera le plus grand +lorsque sa nature sera si bien façonnée aux exigences de sa vie, que +toutes ses facultés trouvent leur exercice convenable dans les +occupations journalières que donnent la conduite et le soin des +troupeaux, les migrations, et ainsi de suite. Les membres d'une +semblable peuplade, mais sous d'autres rapports sédentaire, atteindront +chacun leur plus grand bonheur, lorsque leur nature sera devenue telle +qu'une résidence fixe et les occupations qu'elle rend nécessaires +fournissent les sphères dans lesquelles chaque instinct, chaque émotion +peut s'exercer et produire le plaisir qui accompagne cet exercice. Les +citoyens d'une grande nation, dont l'organisation est industrielle, ont +atteint l'idéal de bonheur possible, lorsque la production, la +distribution et les autres activités sont telles, dans leurs genres et +leurs quantités, que chaque citoyen y trouve une place pour ses forces +et ses aptitudes, en même temps qu'il obtient les moyens de satisfaire +tous ses désirs. Nous pouvons encore reconnaître non seulement comme +possible, mais comme probable l'existence éventuelle d'une société, +industrielle également, dont les membres, ayant des natures qui +répondent de la même manière à ces exigences, sont aussi caractérisés +par des facultés esthétiques dominantes et n'arrivent au bonheur complet +que si une grande partie de leur vie est consacrée à des occupations +artistiques. Évidemment ces différents types d'hommes, avec leurs +différentes idées du bonheur, trouvant chacun le moyen d'arriver à ce +bonheur dans leur propre société, ne le trouveraient plus s'ils étaient +transportés dans une autre. Evidemment, bien qu'ils puissent avoir en +commun les genres de bonheur qui accompagnent la satisfaction des +besoins vitaux, ils n'auraient pas en commun d'autres genres +particuliers de bonheur. + +Mais remarquez maintenant que si, pour arriver au plus grand bonheur +dans chacune de ces sociétés, les conditions spéciales à remplir +diffèrent de celles qui doivent être remplies dans les autres sociétés, +cependant certaines conditions générales doivent être remplies dans +toutes les sociétés. Une coopération harmonieuse, par laquelle seule on +peut arriver dans n'importe laquelle d'entre elles au plus grand +bonheur, est, nous l'avons vu, rendue possible uniquement par le respect +des droits des uns par les autres; il ne doit y avoir ni ces agressions +directes que nous considérons comme des crimes contre les personnes et +les propriétés, ni ces agressions indirectes qui consistent dans la +violation des contrats. De telle sorte que le maintien de relations +équitables entre les hommes est la condition pour parvenir au plus grand +bonheur dans toutes les sociétés, bien que le plus grand bonheur +réalisable dans chacune d'elles puisse être très différent de l'une à +l'autre en nature ou en quantité, ou à ces deux points de vue à la fois. + +On peut fort bien emprunter à la physique une comparaison pour donner la +plus grande netteté à cette vérité cardinale. Une masse de matière de +n'importe quelle espèce conserve son état d'équilibre interne aussi +longtemps que les particules dont elle est composée se tiennent +séparément vis-à-vis de leurs voisines dans des positions équidistantes. +Si nous acceptons les conclusions des physiciens modernes d'après +lesquels chaque molécule a un mouvement rythmique, un état d'équilibre +implique que chacune d'elles exécute son mouvement dans un espace borné +par les espaces semblables nécessaires aux mouvements de celles qui +l'entourent. Si les molécules sont agrégées de telle sorte que les +oscillations de quelques-unes soient plus restreintes que les +oscillations des autres, il y a une instabilité proportionnée. Si le +nombre de celles qui sont ainsi gênées est considérable, l'instabilité +est telle que la cohésion d'une certaine partie est exposée à +disparaître, et il en résulte une fêlure. Si les excès de ralentissement +sont grands et nombreux, la moindre perturbation fait que la masse se +brise en petits fragments. Ajoutez à cela que le moyen reconnu de +remédier à cet état instable est de soumettre la masse à de telles +conditions physiques (ordinairement une haute température) que les +molécules puissent changer leurs positions relatives et rendre leurs +mouvements égaux de tous côtés. Remarquez maintenant que cela est vrai +quelle que soit la nature des molécules. Elles peuvent être simples, +elles peuvent être composées, elles peuvent être composées de telle ou +telle matière, de telle ou telle manière. En d'autres termes, les +activités spéciales de chaque molécule, constituées par les mouvements +relatifs de ses unités, peuvent être de genres et de degrés différents; +et cependant, quelles qu'elles soient, reste vrai que, pour maintenir +l'équilibre interne de la masse de molécules, les limitations mutuelles +de leurs activités doivent être partout semblables. + +C'est là aussi, comme nous l'avons montré, la condition nécessaire à +l'équilibre social, quelles que soient les natures spéciales des +personnes associées. En supposant qu'à l'intérieur de chaque société les +personnes soient du même type et aient besoin pour remplir leur vie de +déployer chacune en particulier des activités analogues, bien que ces +activités puissent être d'une sorte dans une société et d'une autre +sorte dans une autre, et cela avec une variété indéfinie, du moins cette +condition de l'équilibre social n'admet pas de variation. Elle doit être +remplie pour que la vie complète, c'est-à-dire le plus grand bonheur, +puisse être atteinte dans toute société, quelle que puisse être la +qualité de cette vie ou de ce bonheur[9]. + +[Note 9: C'est cette nécessité universelle que j'avais en vue, quand +j'ai choisi pour mon premier ouvrage, publié en 1850, le titre de +_Statique sociale_.] + +62. Après avoir ainsi observé comment les moyens et les fins dans la +conduite sont en rapport les uns avec les autres, et comment il en sort +certaines conclusions par rapport à leur valeur relative, nous pouvons +découvrir un moyen de réconcilier certaines théories morales qui sont +opposées entre elles. Elles expriment séparément des portions de la +vérité, et il faut simplement les combiner dans un ordre convenable pour +avoir la vérité tout entière. + +La théorie théologique contient une part de la vérité. Si à la volonté +divine que l'on suppose révélée d'une manière surnaturelle, nous +substituons la fin révélée d'une manière naturelle vers laquelle tend la +puissance qui se manifeste par l'évolution, alors, puisque l'évolution a +tendu et tend encore vers la vie la plus élevée, il s'ensuit que se +conformer aux principes par lesquels s'achève la vie la plus élevée, +c'est favoriser l'accomplissement de cette fin. La doctrine d'après +laquelle la perfection ou l'excellence de nature devrait être l'objet de +notre poursuite est vraie en un sens, car elle reconnaît tacitement la +forme idéale d'existence que la vie la plus haute implique et à laquelle +tend l'évolution. Il y a une vérité aussi dans la doctrine que la vertu +doit être le but de nos efforts, car cette doctrine est une autre forme +de la doctrine d'après laquelle nous devons nous efforcer de remplir les +conditions pour arriver à la vie la plus haute. Que les intuitions d'une +faculté morale doivent guider notre conduite, c'est une proposition qui +contient une vérité; car ces intuitions sont les résultats lentement +organisés des expériences reçues par la race vivant en présence de ces +conditions. Et il est incontestablement vrai que le bonheur est la fin +suprême, il doit accompagner la vie la plus élevée que chaque théorie de +direction morale a distinctement ou vaguement en vue. + +Si l'on comprend ainsi leurs positions relatives, les systèmes de morale +qui font de la vertu, du bien, du devoir le but principal de nos efforts +sont, on le voit, complémentaires des systèmes de morale qui font du +bien-être, du plaisir, du bonheur le but principal de nos efforts. Bien +que les sentiments moraux produits chez les hommes civilisés par un +contact journalier avec les conditions sociales et une adaptation +graduelle à ces conditions, soient indispensables pour les porter à agir +ou les en détourner, et bien que les intuitions correspondant à ces +sentiments aient, en vertu de leur origine, une autorité générale qu'il +faut reconnaître avec respect, cependant les sympathies et les +antipathies qui en sont sorties, en même temps que leurs expressions +intellectuelles, sont, sous leurs formes primitives, nécessairement +vagues. Pour rendre la direction qu'elles donnent adéquate à tous les +besoins, leurs prescriptions ont besoin d'être interprétées et mieux +définies par la science; pour arriver à ce résultat, il faut analyser +les conditions de vie complète auxquelles elles répondent et dont +l'influence persistante les a fait naître. Une telle analyse nécessite +la reconnaissance du bonheur pour chacun et pour tous comme la fin à +atteindre en remplissant ces conditions. + +Par suite, en accordant aux diverses théories morales l'importance +qu'elles méritent, la conduite sous sa forme la plus élevée prendra +comme guides les perceptions innées du bien convenablement éclairées et +rendues précises par une intelligence analytique; cette intelligence +aura conscience, en même temps, que ces guides sont approximativement +suprêmes seulement parce qu'ils conduisent à la fin suprême par +excellence, le bonheur spécial et général. + + + + +CHAPITRE X + +LA RELATIVITÉ DES PEINES ET DES PLAISIRS + + +63. Nous devons maintenant exposer avec tous les développements qu'elle +comporte une vérité d'importance capitale comme donnée de l'éthique, à +laquelle nous avons fait allusion incidemment dans le paragraphe +précédent. Je parle de cette vérité que non seulement les hommes de +différentes races, mais encore les différents hommes de même race, et +même les mêmes hommes aux différentes périodes de la vie, se font du +bonheur des idées différentes. Bien qu'il y ait quelque reconnaissance +de ce fait chez les moralistes, cependant cette reconnaissance est +insuffisante, et c'est à peine s'ils ont soupçonné les conclusions à +tirer de cette relativité du bonheur, lorsqu'on l'a pleinement reconnue. + +C'est une croyance universelle dans l'enfance, une croyance qui ne se +corrige que partiellement plus tard chez beaucoup de gens, et ne +disparaît complètement que chez bien peu d'hommes, qu'il y a quelque +chose d'intrinsèque dans le caractère agréable de certaines choses, +tandis que certaines autres sont désagréables d'une manière intrinsèque. +Cette erreur ressemble et tient de près à celle que cause un grossier +réalisme. Pour un esprit qui n'est pas cultivé, il semble évident de soi +que la douceur du sucre est inhérente au sucre, que le son tel que nous +le percevons est le son tel qu'il existe dans le monde extérieur, et que +la chaleur qui vient d'un feu est en elle-même ce qu'elle paraît; de +même, il paraît évident de soi que la douceur du sucre est +nécessairement agréable, qu'il y a dans la beauté des sons quelque chose +qui doit être beau pour tous les êtres, et que la sensation agréable +produite par la chaleur est une sensation que toute autre conscience +doit trouver agréable. + +Mais, comme la critique prouve la fausseté d'une série de ces +conclusions, elle doit prouver aussi la fausseté des autres. Non +seulement les qualités des choses extérieures telles que les perçoit +l'intelligence sont relatives à notre propre organisme, mais les +caractères agréables ou désagréables des sensations que nous associons +avec ces qualités sont également relatifs à notre propre organisme. Ils +le sont en un double sens: ils sont relatifs à ses tissus, et ils sont +relatifs aux états de ses tissus. + +Nous ne devons pas nous borner à accepter purement et simplement en +paroles ces vérités générales; pour les apprécier de manière à en voir +toute la portée en morale, nous allons voir comment elles s'appliquent +aux êtres vivants en général. Quand nous aurons considéré en effet la +grande différence de sensibilité qui accompagne la grande diversité +d'organisations produites par l'évolution, nous serons plus capables de +voir les divergences de sensibilité qu'il faut attendre des progrès de +l'évolution dans l'humanité. + +64. Comme nous pouvons être plus brefs sur les peines, commençons par +elles; une autre raison pour nous en occuper d'abord est que nous +pouvons ainsi reconnaître tout de suite, et ensuite laisser de côté, les +états de sensibilité dont les qualités peuvent être regardées comme +absolues plutôt que comme relatives. + +Les sensations douloureuses produites par des forces qui tendent à +détruire les tissus organiques, tout entières ou en partie, sont +nécessairement communes à tous les êtres capables de sentir. Il est +inévitable, comme nous l'avons vu, que, durant l'évolution, il y ait +partout de telles connexions entre les actions externes et les modes de +conscience qui en résultent, que les actions nuisibles soient +accompagnées de sensations désagréables, et les actions avantageuses de +sensations agréables. Par conséquent, les pressions, les violences qui +meurtrissent ou déchirent, les chaleurs qui brûlent ou échaudent, étant +dans tous les cas partiellement ou totalement destructives, sont dans +tous les cas douloureuses. + +Mais, même ici, nous pouvons en un sens affirmer la relativité des +sensations. Car l'effet d'une force de quantité et d'intensité données +varie en partie avec la grandeur et en partie avec la structure de +l'être soumis à cette force. Le poids qui est à peine senti par un +animal de grande taille écrase un petit animal; le coup qui cassera la +patte d'une souris produit peu d'effet sur un cheval; l'arme qui blesse +un cheval ne cause aucun dommage à un rhinocéros. Avec ces différences +de nocuité se produisent évidemment des différences de sensibilité. +Après ce simple coup d'oeil jeté sur les exemples de cette vérité +fournis par les êtres sentants en général, considérons les exemples +fournis par l'humanité. + +Comparons les hommes robustes qui se livrent aux travaux manuels, avec +les femmes et les enfants; nous verrons que des degrés d'efforts +mécaniques que les premiers supportent impunément produisent chez les +autres des dommages et les douleurs qui les accompagnent. On produira +des ampoules sur une peau tendre par des frictions dont le même nombre +ne ferait pas seulement rougir une peau grossière; un coup qui brisera +les vaisseaux sanguins superficiels, et amènera par suite une +décoloration chez une personne aux tissus lâches, ne laissera même pas +de traces sur des tissus fermes et bien portants: ce sont là des +exemples suffisants de ce contraste. + +Cependant les peines dues à l'action violente de forces extérieures ne +sont pas seulement relatives aux caractères ou aux qualités +constitutionnelles des parties directement affectées; elles sont +relatives, d'une manière tout aussi marquée ou même plus marquée, aux +caractères des structures nerveuses. On croit communément que des +dommages corporels égaux produisent des douleurs égales. C'est une +méprise. L'extraction d'une dent ou l'amputation d'un membre cause aux +différentes personnes des souffrances d'intensité très différente; ce +n'est pas la force à supporter la douleur, mais encore la sensation à +supporter, qui varie grandement, et cette variation dépend surtout du +développement nerveux. On le voit clairement par la grande insensibilité +des idiots, qui supportent avec indifférence les coups, les coupures et +les plus hauts degrés du chaud ou du froid[10]. La relation, ainsi +montrée de la manière la plus marquée lorsque le développement du +système nerveux central est faible d'une manière anormale, se montre à +un moindre degré lorsque le développement est normalement faible, par +exemple chez les races humaines inférieures. Beaucoup de voyageurs ont +parlé de l'étrange insensibilité qu'ils ont observée chez les sauvages +mutilés à la guerre ou par accident, et les chirurgiens de l'Inde disent +que les blessures et les opérations sont mieux supportées par les +indigènes que par les Européens. Et il arrive réciproquement que, parmi +les types humains plus élevés, où le cerveau est plus développé et la +sensibilité à la douleur plus grande que dans les types inférieurs, les +plus sensibles sont ceux dont le développement nerveux, comme on le voit +par leurs facultés mentales, est le plus élevé: on en trouve une preuve +Dans l'impossibilité relative où sont la plupart des hommes de génie de +supporter des sensations désagréables[11] et l'irritabilité générale qui +les caractérise. + +[Note 10: _De l'idiotie et de l'imbécillité_, par William W. +Ireland, M. D., p. 255-6.] + +[Note 11: Pour des exemples, voir la _Fortnightly Review_, vol. 24 +(nouvelle série), p. 712.] + +La douleur est relative non aux structures seulement, mais à leurs +états; c'est également manifeste, plus manifeste encore en réalité. La +sensibilité d'une partie externe dépend de sa température. Si elle se +refroidit au-dessous d'un certain degré, elle s'engourdit, comme nous +disons, et, si elle est rendue très froide par l'évaporation de l'éther, +on peut la couper sans faire éprouver aucune sensation. Réciproquement, +si l'on échauffe assez cette partie pour dilater les vaisseaux sanguins, +la souffrance causée par un dommage ou une irritation est plus grande +qu'à l'état ordinaire. Jusqu'à quel point la production de la douleur +dépend de la condition de la partie affectée, nous le voyons dans +l'extrême sensibilité d'une surface où s'est déclarée une inflammation, +sensibilité telle qu'un léger attouchement cause une contraction, telle +que le rayonnement du feu, qui serait ordinairement indifférent, devient +intolérable. + +Il en est de même pour les sens spéciaux. Une clarté que des yeux en bon +état supportent sans aucune sensation de peine, ne peut être supportée +par des yeux atteints d'inflammation. Outre l'état local, l'état du +système dans son ensemble et l'état des centres nerveux sont deux +facteurs à considérer. Les hommes affaiblis par une maladie, sont +troublés par des bruits qu'ils supporteraient avec indifférence dans +l'état de santé; ceux dont le cerveau est fatigué sont irrités d'une +façon tout à fait inaccoutumée par les ennuis physiques et moraux. + +En outre, la condition temporaire désignée par le nom d'épuisement +contribue à cet état de choses. Les membres surmenés par un exercice +prolongé ne peuvent sans souffrance accomplir des actes qui, en un autre +temps, n'auraient causé aucune sensation appréciable. Après avoir lu +plusieurs heures de suite, des yeux même puissants commencent à +souffrir. Des bruits auxquels on ne ferait pas attention s'ils ne +duraient qu'un moment, deviennent, s'ils ne cessent pas, une cause de +fatigue douloureuse. + +De telle sorte que bien que la relation entre les peines positives et +les actes positivement nuisibles soit absolue, en ce sens qu'elle se +rencontre partout où il y a sensibilité, cependant on peut affirmer +qu'il y a même là une relativité partielle. Car il n'y a pas de rapport +fixe entre la force agissante et la sensation produite. Le degré de la +sensation varie avec la grandeur de l'organisme, avec le caractère de +ses tissus extérieurs, avec le caractère de son système nerveux, et +aussi avec les états temporaires de la partie affectée, du corps en +général et des centres nerveux. + +65. La relativité des plaisirs est bien plus remarquable, et les +exemples qu'on en trouve dans le monde des êtres sentants sont +innombrables. + +Il suffit de regarder autour de nous la variété des choses que les +différents êtres sont portés par leurs appétits à manger, et mangent +avec plaisir,--la chair pour les animaux de proie, l'herbe pour les +herbivores, les vers pour la taupe, les mouches pour l'hirondelle, les +grains pour le bouvreuil, le miel pour l'abeille, les corps en +décomposition pour les vers,--pour s'apercevoir que les goûts en matière +d'aliments sont relatifs à la structure des êtres. Cette vérité, rendue +évidente par un coup d'oeil sur les animaux en général, s'impose aussi à +notre attention si nous jetons un coup d'oeil sur les différentes races +d'hommes. Ici la chair humaine est un objet d'horreur, et là elle est +regardée comme le mets le plus délicat; dans ce pays, l'on prétend qu'il +faut laisser pourrir les racines avant de les manger, et là toute +apparence de décomposition produit le dégoût; la graisse de baleine, que +certaine race dévore avec avidité, donnera à une autre des nausées par +sa seule odeur. Certes, sans regarder bien loin, nous voyons, par le +proverbe: «Ce qu'un homme mange est un poison pour un autre», qu'il est +admis généralement que les hommes d'une même société diffèrent au point +que ce qui plaît au goût de l'un déplaît à celui de l'autre. Il en est +de même pour les autres sens. L'odeur de l'assa foetida, qui est pour +nous le type des odeurs dégoûtantes, est un parfum favori chez les +Esthoniens; ceux même qui nous entourent ont des préférences si +dissemblables que les senteurs des fleurs qui plaisent à quelques-uns +répugnent aux autres. Nous entendons tous les jours exprimer des +dissentiments analogues sur les couleurs qui plaisent ou déplaisent. Il +en est de même, à un degré plus ou moins élevé, pour toutes les +sensations, même pour celles du toucher: la sensation produite sur le +toucher par le velours, qui est agréable à la plupart des hommes, agace +les dents de certaines personnes. + +Il suffit de nommer l'appétit et la satiété pour suggérer l'idée de +faits innombrables qui prouvent que les plaisirs sont relatifs non +seulement aux structures organiques, mais encore à leurs états. La +nourriture, qui procure une pleine satisfaction lorsque la faim est +vive, cesse d'être agréable lorsque la faim est apaisée, et, si l'on +est alors contraint de manger encore, on la rejette avec dégoût. De +même, une sorte particulière de nourriture, qui semble, lorsqu'on en +goûte pour la première fois, si délicieuse qu'on entrevoit dans une +répétition journalière la source de jouissances infinies, devient en peu +de jours non seulement dépourvue de charmes, mais encore répugnante. Des +couleurs brillantes, qui ravissent lorsque les yeux n'y sont pas encore +accoutumés, fatiguent la vue si elle s'y attache longtemps, et l'on +éprouve un soulagement en faisant cesser les impressions qu'elles +produisent. Des sons doux en eux-mêmes et doux dans leurs combinaisons, +qui procurent un plaisir intense à des oreilles reposées, deviennent, à +la fin d'un long concert, non seulement ennuyeux, mais même irritants, +si l'on ne peut s'y soustraire. On peut dire la même chose de simples +sensations comme celles du froid et du chaud. Le feu, si agréable un +jour d'hiver, est accablant dans la saison chaude, et l'on prend alors +plaisir à se plonger dans l'eau froide qui ferait frissonner en hiver. +En vérité, de courtes expériences suffisent pour montrer combien sont +relatives aux états des structures les sensations agréables de ces +différents genres; car on peut observer que, si l'on met la main froide +dans de l'eau tiède, la sensation agréable diminue graduellement, à +mesure que la main s'échauffe. + +Ce petit nombre d'exemples suffit pour établir formellement cette +vérité, assez manifeste pour tous ceux qui observent, que, pour éprouver +toute sensation agréable, il faut d'abord un organe qui entre en +exercice, et en second lieu certaines conditions d'activité de cet +organe. + +66. La vérité que les plaisirs émotionnels sont rendus possibles en +partie par l'existence de structures corrélatives et en partie par les +états de ces structures est également indéniable. + +Observez un animal dont l'existence exige des habitudes solitaires et +qui a une organisation adaptée; il ne témoigne aucun besoin de la +présence de son semblable. Observez au contraire les animaux qui vivent +par troupes; si l'un d'eux est séparé des autres, vous verrez qu'il est +malheureux tant que cette séparation continue, tandis qu'il donne des +signes de joie dès qu'il a rejoint ses compagnons. Dans le premier cas, +il n'y a pas de structure nerveuse qui trouve dans un état de société sa +sphère d'action; dans le second cas, il y a une structure de ce genre. +Comme cela résultait des exemples donnés dans le dernier chapitre sur un +autre sujet, les animaux dont l'existence comporte certains genres +d'activités sont constitués maintenant de telle sorte que le déploiement +de ces activités, exerçant les structures corrélatives, leur procure les +plaisirs associés à cet exercice. Les carnassiers, que l'on enferme +dans des cages, nous font voir par leurs mouvements à droite et à gauche +qu'ils s'efforcent d'obtenir, comme ils le peuvent, les plaisirs qu'ils +éprouvent à rôder dans leurs habitats naturels; et le plaisir de +dépenser ainsi leurs énergies locomotrices que les marsouins témoignent +en jouant autour d'un navire, un marsouin capturé le témoigne aussi en +allant sans fin d'un bout à l'autre du bassin où il est enfermé. Les +sautillements perpétuels d'un canari d'un barreau à l'autre de sa cage, +la gymnastique incessante d'un perroquet autour de son perchoir en se +servant de ses griffes et de son bec, sont d'autres activités qui, +rapportées séparément aux besoins de l'espèce, sont devenues séparément +elles-mêmes les sources de sensations agréables. Nous voyons plus +clairement encore, par les efforts qu'un castor mis dans une cage fait +pour construire avec les baguettes et les morceaux de bois qui sont à sa +portée, combien l'instinct de bâtir est devenu dominant dans sa nature, +et combien, toute utilité mise à part, il prend plaisir à répéter le +mieux qu'il peut les procédés de construction que son organisation le +rend capable de mettre en oeuvre. Le chat qui, n'ayant rien à déchirer +avec ses griffes, les exerce sur une natte, la girafe enfermée qui, à +défaut de branches à atteindre, use les angles supérieurs des portes de +sa cabane à force de les saisir avec sa langue préhensive, le rhinocéros +qui, n'ayant pas d'ennemi à combattre, laboure la terre avec sa corne, +nous donnent tous des preuves analogues. Il est clair que ces diverses +actions accomplies par des êtres différents ne sont pas agréables par +elles-mêmes, car elles diffèrent plus ou moins pour chaque espèce, et +sont souvent profondément dissemblables. Elles font plaisir simplement à +cause de l'exercice de structures nervo-musculaires adaptées à +l'accomplissement de ces actes. + +Bien qu'il y ait entre les races humaines beaucoup moins d'opposition +qu'entre les genres et les ordres d'animaux, cependant, comme nous +l'avons vu dans le chapitre précédent, en même temps que les différences +visibles, se produisent des différences invisibles accompagnées de goûts +pour différents modes de vie. Chez quelques-uns, comme les Mantras, +l'amour de la liberté et le mépris de toute association sont tels qu'à +la moindre querelle ils se séparent et vivent désormais dispersés; +tandis que chez d'autres, comme les Damaras, il y a fort peu de goût +pour la lutte, mais, en revanche, une grande admiration pour quiconque +entreprend de les soumettre à son pouvoir. Déjà, en montrant par des +exemples combien le bonheur est indéfini considéré comme fin de +l'action, j'ai fait voir combien diffèrent l'idéal de vie les peuples +nomades et celui des peuples sédentaires, des peuples guerriers et des +peuples pacifiques, diversité d'idéal qui implique une diversité de +structures nerveuses produite par les effets héréditaires d'habitudes +différentes accumulées pendant des générations. Ces contrastes, divers +en genres et en degrés dans les différents types du genre humain, chacun +peut les observer parmi ceux qui l'entourent. Les occupations dans +lesquelles quelques-uns trouvent leur plaisir sont intolérables pour +d'autres qui sont autrement constitués, et les manies des hommes, qui +leur paraissent à eux-mêmes séparément fort naturelles, semblent souvent +à leurs amis ridicules ou insensées: ces faits seuls nous permettent de +voir que l'agrément des actions de tel ou tel genre est dû non pas à +quelque caractère de la nature des actions, mais à l'existence de +facultés dont elles sont l'exercice. + +On doit ajouter que chaque émotion agréable, comme chaque sensation +agréable, est relative non seulement à une certaine structure, mais +aussi à l'état de cette structure. Les parties appelées à agir doivent +avoir été reposées, doivent être dans une condition qui leur permette +d'agir, et non dans la condition que produit une action prolongée. Quel +que soit l'ordre d'émotion dont on parle, si elle se continue sans +interruption, elle doit amener la satiété. La conscience du plaisir +devient de moins en moins vive, et le besoin se fait sentir d'une +cessation temporaire pendant laquelle les parties qui se sont exercées +recouvrent leur capacité d'agir de nouveau, et pendant laquelle aussi +les activités des autres parties et les émotions qui en sont la suite +trouvent à se développer comme il convient. + +67. J'ai insisté sur ces vérités générales avec plus de développements +qu'il ne fallait peut-être, pour préparer le lecteur à adopter +pleinement un corollaire que l'on méconnaît dans la pratique. Quelle que +soit ici l'abondance, la clarté des preuves, et bien que chacun soit +forcé chaque jour d'y faire attention, les conclusions que l'on devrait +en déduire relativement à la conduite de la vie ne sont pas déduites, et +ces conclusions sont tellement opposées aux croyances communes qu'il +suffit de les énoncer pour provoquer un mouvement de surprise et +d'incrédulité. Les penseurs passés, et même encore la plupart des +penseurs contemporains, sont tellement pénétrés de l'opinion que la +nature de chaque être a été spécialement créée pour lui, et que la +nature humaine, spécialement créée elle aussi, est, comme les autres, +immuable; ces penseurs sont aussi, même encore aujourd'hui, tellement +persuadés que l'agrément de certaines actions dépend de leurs qualités +essentielles, tandis que leurs qualités essentielles rendent d'autres +actions désagréables, qu'il est difficile même de se faire écouter quand +on soutient que les genres d'actions qui sont maintenant agréables +cesseront de l'être dans des conditions qui rendent ce changement +nécessaire, tandis que d'autres genres d'actions deviendront agréables. +Ceux même qui adoptent la doctrine de l'évolution n'admettent qu'avec +scepticisme, ou tout au plus avec une foi nominale, les inférences qu'il +faut en tirer concernant l'humanité de l'avenir. + +Et cependant, comme le prouvent des myriades d'exemples indiqués par le +petit nombre de ceux que nous avons donnés plus haut, les actions +naturelles, qui ont produit des formes innombrables de structures +adaptées à des formes innombrables d'activité, ont en même temps rendu +ces formes d'activité agréables. L'inévitable conséquence à en tirer est +que, dans les limites imposées par les lois physiques, il se +développera, par adaptation à telles nouvelles séries de conditions qui +peuvent s'établir, des structures appropriées dont les fonctions +apporteront avec elles leurs plaisirs spéciaux. + +Quand nous nous serons débarrassés de la tendance à croire que certains +modes d'activité sont nécessairement agréables parce qu'ils nous +procurent du plaisir, et que d'autres modes qui ne nous plaisent pas +sont nécessairement déplaisants, nous verrons que la nature humaine, en +se transformant pour s'accommoder à toutes les exigences de la vie +sociale, doit fatalement rendre agréables toutes les actions +nécessaires, et désagréables au contraire toutes les actions opposées à +ces exigences. Quand nous en serons venus à comprendre pleinement cette +vérité qu'il n'y a rien de plus satisfaisant, d'une manière intrinsèque, +dans les efforts par lesquels on s'empare des animaux sauvages, que dans +les efforts dépensés pour élever des plantes, et que les actions +combinées des muscles et des sens nécessaires pour conduire un bateau à +la rame ne sont pas par leurs natures essentielles plus productives de +sensations agréables que celles qui sont nécessaires à la récolte des +moissons, mais que chaque chose dépend des émotions coopératives qui à +présent s'accordent mieux avec l'une qu'avec l'autre, nous devrons +inférer qu'à mesure que diminueront ces émotions auxquelles l'état +social ne donne que peu ou pas de raison d'être, et à mesure que +croîtront ces émotions que ce même état développe continuellement, les +choses faites maintenant avec déplaisir et seulement parce qu'on y est +obligé se feront avec un plaisir immédiat, et les choses dont on +s'abstient par devoir seront abandonnées, parce qu'elles répugneront. + +Cette conclusion, contraire aux croyances populaires et ordinairement +méconnue dans la spéculation morale, ou tout au plus reconnue +partiellement et de temps en temps, sera regardée comme si improbable +par la majorité, que je dois en donner une justification plus +développée, fortifier l'argument _à priori_ par un argument _à +posteriori_. Quelque petite que soit l'attention donnée à ce fait, +cependant c'est un fait remarquable que le corollaire déduit ci-dessus +de la doctrine de l'évolution en général coïncide avec le corollaire que +nous imposent les changements passés et présents de la nature humaine. +Les principaux contrastes de caractère constatés entre le sauvage et +l'homme civilisé sont précisément ceux que le procédé d'adaptation doit +donner. + +La vie de l'homme primitif est consacrée presque tout entière à la +poursuite des bêtes, des oiseaux, des poissons, qui lui procure une +excitation agréable; mais, bien que la chasse procure du plaisir à +l'homme civilisé, il n'est ni si persistant ni si général. Nous avons +chez nous des sportsmen pleins d'ardeur; mais il y a beaucoup d'hommes +que la chasse et la pèche ennuient bientôt, et il y en a assez à qui +l'une et l'autre sont tout à fait indifférentes ou même répugnantes. + +Au contraire, le pouvoir d'appliquer d'une manière continue son +attention, qui est très faible chez l'homme primitif, est devenu chez +nous très considérable. Il est vrai que le plus grand nombre est forcé +de travailler par la nécessité; mais il y a çà et là dans la société des +hommes pour lesquels une occupation active est un besoin, des hommes qui +sont inquiets quand ils n'ont rien à faire et sont malheureux si par +hasard ils doivent renoncer au travail; des hommes pour lesquels tel ou +tel sujet d'investigation est si plein d'attrait, qu'ils s'y adonnent +tout entiers pendant des jours et des années; des hommes qui +s'intéressent si profondément aux affaires publiques qu'ils emploient +toute leur vie à poursuivre ce qui leur paraît le plus utile à leur +pays, presque sans prendre le repos nécessaire à leur santé. + +Le changement est encore plus manifeste quand nous comparons l'humanité +non développée à l'humanité développée par rapport à la conduite +inspirée par les inclinations sociales. La cruauté plutôt que la +tendresse caractérise le sauvage, et devient dans beaucoup de cas pour +lui la source d'un plaisir marqué; mais, bien qu'il y ait parmi les +hommes civilisés des individus chez lesquels ce trait du caractère +sauvage a survécu, cependant l'amour de faire souffrir n'est pas +général, et, outre le grand nombre de ceux qui montrent de la +bienveillance, il y a ceux qui emploient tout leur temps et une grande +partie de leur fortune à des oeuvres de philanthropie sans penser à une +récompense actuelle ou future. + +Evidemment, ces changements importants, avec beaucoup d'autres moindres, +sont conformes à la loi exposée plus haut. Des activités appropriées à +leurs besoins et qui donnent du plaisir aux sauvages ont cessé d'être +agréables à la plupart des hommes civilisés, tandis que ceux-ci sont +devenus capables d'autres activités appropriées et des plaisirs qui les +suivent, qui manquaient aux sauvages. + +Or, non seulement il est rationnel d'inférer que des changements comme +ceux qui se sont produits pendant la civilisation continueront à se +produire, mais il est irrationnel de faire autrement. Ce n'est pas celui +qui croit que l'adaptation s'augmentera qui se trompe, mais celui qui +doute de cette augmentation. Manquer de foi dans une évolution continuée +de l'humanité d'où sorte l'harmonie finale de sa nature et de ses +conditions, c'est donner une preuve de plus, entre mille autres, d'une +conscience inadéquate de la causation. Celui qui, en abandonnant à la +fois les dogmes primitifs et l'ancienne manière d'envisager les faits, +a, en acceptant les conclusions scientifiques, acquis les habitudes de +penser que la science donne, regardera comme inévitable la conclusion +que nous venons de déduire. Il lui sera impossible de croire que les +processus qui ont jusqu'à présent si bien modelé tous les êtres d'après +les exigences de leurs vies qu'ils trouvent plaisir à s'y conformer, ne +doivent pas continuer à les modeler de la même manière; il inférera que +le type de nature auquel la plus haute vie sociale apporte une sphère +telle que chaque faculté ait son compte légitime, et pas plus que son +compte légitime, de fonction et de plaisir à la suite, est le type de +nature vers lequel le progrès doit tendre sans relâche jusqu'à ce qu'il +soit atteint. Le plaisir naissant de l'adaptation d'une structure à sa +fin spéciale, il verra qu'il en résulte nécessairement que, en supposant +qu'il s'accorde avec la conservation de la vie, il n'y a aucun genre +d'activité qui ne puisse devenir à la longue une source de plaisir, et +que par suite le plaisir accompagnera fatalement tout mode d'action +réclamé par les conditions sociales. + +J'insiste ici sur ce corollaire, parce qu'il jouera bientôt un rôle +important dans ma démonstration. + + + + +CHAPITRE XI + +L'ÉGOÏSME OPPOSÉ À L'ALTRUISME + + +68. Si l'insistance sur les vérités évidentes par elles-mêmes tend à +ébranler les systèmes de croyance établis, elles sont alors passées sous +silence par la plupart des hommes, ou tout au moins il y a refus tacite +d'en tirer les inférences les plus claires. + +Parmi les vérités évidentes par elles-mêmes ainsi traitées, il en est +une qui se rapporte au sujet qui nous occupe, à savoir qu'il faut qu'un +être vive avant d'agir. C'est un corollaire de cette vérité que les +actes par lesquels chacun travaille à conserver sa propre vie doivent, +d'une manière générale, s'imposer avant tous les autres. Car si l'on +affirmait que ces autres actes doivent s'imposer avant ceux qui servent +au maintien de la vie, et si tout le monde se conformait à cette loi +comme à une loi générale de conduite, alors, en subordonnant les actes +qui servent au maintien de la vie à ceux que la vie rend possibles, tout +le monde devrait perdre la vie. Cela revient à dire que la morale doit +reconnaître cette vérité, reconnue indépendamment de toute considération +morale, à savoir que l'égoïsme passe avant l'altruisme. Les actes requis +pour assurer la conservation, entraînant la jouissance des avantages +produits par de tels actes, sont les conditions premières du bien-être +universel. Si chacun ne prend pas convenablement soin de lui-même, la +mort l'empêche de prendre soin de tous les autres, et, si tout le monde +meurt ainsi, il ne reste personne dont on ait à prendre soin. + +Cette suprématie permanente de l'égoïsme sur l'altruisme, rendue +manifeste si l'on considère la vie actuelle, est rendue plus manifeste +encore si l'on considère la vie dans le cours de l'évolution. + +69. Ceux qui ont suivi avec faveur le mouvement de pensée qui s'est +récemment produit savent que, à travers les âges passés, la vie, si +abondante et si variée dans ses formes, qui s'est répandue sur la terre, +s'est développée en vertu de la loi que chaque individu doit gagner en +proportion de l'aptitude qu'il a à remplir les conditions de son +existence. Le principe uniforme a été qu'une meilleure adaptation doit +procurer un plus grand avantage; ce plus grand avantage, tout en +augmentant la prospérité de l'être le mieux adapté, doit accroître aussi +son aptitude à laisser des descendants qui héritent plus ou moins de sa +meilleure adaptation. D'où il suit que, en vertu également d'un principe +uniforme, celui qui est mal adapté, mal partagé dans la lutte pour +l'existence, en supportera les mauvais effets, ou en disparaissant quand +ses imperfections sont extrêmes, ou en élevant moins de descendants qui, +héritant de ses imperfections, tendent à avoir une postérité moins +nombreuse encore. + +Il en a été ainsi des supériorités innées; il en a été ainsi également +de quelques-unes qui étaient acquises. De tout temps, la loi a été +qu'une fonction accrue apporte un accroissement de pouvoir, et que, par +suite, des activités supplémentaires propres à favoriser le bien-être +d'un membre d'une race produisent dans sa structure une plus grande +aptitude à exercer ces activités supplémentaires, les avantages qui en +dérivent servant à élever et à prolonger sa vie. Réciproquement, comme +une diminution de fonction aboutit à une diminution de structure, +l'affaiblissement des facultés non exercées a toujours produit une perte +du pouvoir d'atteindre les fins corrélatives; or, si les fins ne sont +atteintes qu'imparfaitement, il en résulte une diminution de l'aptitude +à conserver la vie. Et par l'hérédité, ces modifications fonctionnelles +ont respectivement favorisé ou empêché la perpétuité de l'espèce. + +Comme nous l'avons déjà dit, la loi d'après laquelle chaque être doit +recueillir les avantages ou les inconvénients de sa propre nature, +qu'ils soient hérités des ancêtres ou qu'ils soient dus à des +modifications spontanées, est la loi sous laquelle la vie s'est +développée jusqu'à ce jour, et elle doit subsister, quel que doive être +le terme de l'évolution de la vie. Quelques modifications que ce cours +naturel d'action puisse subir maintenant ou dans la suite, ce sont des +modifications qui ne peuvent, sous peine d'un résultat fatal, le changer +beaucoup. Tous les arrangements qui empêchent à un haut degré la +supériorité de profiter des avantages de la supériorité, ou qui +protègent l'infériorité contre les maux qu'elle produit; tous les +arrangements qui tendent à supprimer toute différence entre le supérieur +et l'inférieur, sont des arrangements diamétralement opposés au progrès +de l'organisation et à l'avènement d'une vie plus haute. + +Mais dire que chaque individu doit recueillir les avantages que lui +procurent ses propres facultés héritées ou acquises, c'est proclamer +l'égoïsme comme principe suprême de conduite. C'est dire que les +prétentions égoïstes doivent prendre le pas sur les prétentions +altruistes. + +70. Sous son aspect biologique cette proposition ne peut être contestée +par ceux qui admettent la doctrine de l'évolution; mais il est douteux +qu'ils reconnaissent en même temps la nécessité de l'admettre sous son +aspect moral. Si, pour ce qui concerne le développement de la vie, +l'efficacité du principe universel dont il s'agit est assez manifeste, +son efficacité par rapport à l'accroissement du bonheur peut bien n'être +pas aperçue en même temps. Mais ces deux choses ne peuvent se séparer. + +Une incapacité de tout genre et de tout degré est une cause de malheur +directement et indirectement: directement, par la peine qui résulte de +la surcharge d'une faculté insuffisante; indirectement, par le +non-accomplissement ou l'accomplissement imparfait de certaines +conditions du bien-être. Au contraire, une capacité de tout genre qui +suffit au besoin conduit au bonheur immédiatement et dans la suite: +immédiatement, par le plaisir qui accompagne toujours l'exercice normal +de toute faculté qui vient à bout de son oeuvre, et, dans la suite, par +les plaisirs qui sont facilités par les fins atteintes. Un animal qui +est faible ou lent dans sa marche, et qui ne peut ainsi se nourrir qu'au +prix d'efforts qui l'épuisent, ou qui n'échappe qu'avec peine à ses +ennemis, souffre toutes les peines que causent des facultés surmenées, +des appétits non satisfaits et des émotions douloureuses; tandis qu'un +animal de la même espèce, fort et rapide à la course, jouit de +l'efficacité de ses actes, goûte plus complètement les satisfactions que +donne la nourriture aussi bien que le renouvellement de forces qu'elle +procure, et a bien moins de peines et des peines moins grandes à +craindre en se défendant contre ses ennemis ou en leur échappant. Il en +est de même selon que les sens sont plus faibles ou plus développés, +selon que la sagacité est plus ou moins grande. L'individu +intellectuellement inférieur de n'importe quelle race a à subir des +misères négatives et positives; celui qui est intellectuellement +supérieur au contraire en retire des avantages négatifs et positifs. +Nécessairement, cette loi en vertu de laquelle chaque membre d'une +espèce recueille les conséquences de sa propre nature; en vertu de +laquelle la progéniture de chaque membre, participant à sa nature, +recueille aussi de pareilles conséquences, est une loi qui tend toujours +à accroître le bonheur général de l'espèce, en favorisant la +multiplication des plus heureux, en empêchant celle des moins heureux. + +Tout cela est vrai des êtres humains comme des autres êtres. La +conclusion qui s'impose à nous est que la poursuite du bonheur +individuel dans les limites prescrites par les conditions sociales est +ce qui est d'abord exigé pour que l'on parvienne au bonheur général le +plus grand. Pour le voir, il suffit de comparer un homme qui par ses +soins pour lui-même s'est maintenu dans un bon état physique, avec un +autre homme qui par sa négligence de tout soin personnel subit les +résultats ordinaires de cette négligence, et de se demander quel doit +être le contraste de deux sociétés formées de ces deux sortes +d'individus. + +Sautant hors du lit après un sommeil ininterrompu, chantant ou sifflant +en s'habillant, descendant de chez lui la face rayonnante, tout prêt à +rire à la première occasion, l'homme bien portant, dont les facultés +sont puissantes, conscient de ses succès passés, et, par son énergie, sa +sagacité, ses ressources, confiant dans l'avenir, aborde le travail du +jour sans répugnance, avec gaieté au contraire; d'heure en heure, son +travail facile et heureux lui apporte de nouvelles satisfactions, et il +rentre chez lui avec un surplus abondant d'énergie à dépenser pendant +les heures de loisir. Il en est tout autrement de celui qui s'est laissé +affaiblir en se négligeant. Déjà insuffisantes, ses forces, sont rendues +plus insuffisantes encore par les efforts constants nécessaires pour +exécuter une tâche trop lourde et par le découragement qui en résulte. +Outre la conscience débilitante de l'avenir immédiat, il a aussi la +conscience débilitante de l'avenir plus lointain avec ses probabilités +de difficultés accumulées et d'une moindre capacité d'y faire face. Les +heures de loisir qui apportent, lorsqu'on les emploie régulièrement, des +plaisirs propres à stimuler le cours de la vie et à renouveler la +puissance d'agir, ne peuvent être utilisées; il n'y a plus assez de +vigueur pour des distractions qui demandent de l'action, et le manque de +bonne humeur empêche de se livrer avec goût aux distractions passives. +En un mot, la vie devient une charge. Maintenant si, comme on doit +l'admettre, dans une société composée d'individus semblables au premier, +le bonheur est relativement grand, tandis que dans une société composée +d'individus semblables au second il doit y avoir relativement peu de +bonheur, ou plutôt beaucoup de misères, on doit admettre que la +conduite qui donne le premier résultat est bonne, et que la conduite qui +donne l'autre est mauvaise. + +Mais les diminutions du bonheur général sont produites de plusieurs +autres manières particulières par un égoïsme suffisant. Nous allons les +passer successivement en revue. + +71. S'il n'y avait aucune preuve de l'hérédité, s'il était de règle que +le fort fût habituellement engendré par le faible, tandis que le faible +descendrait ordinairement du fort, que des parents mélancoliques eussent +des enfants pleins de vie et de santé, tandis que des pères et des mères +d'une vigueur exubérante auraient le plus souvent des enfants chétifs, +que de paysans grossiers naquissent des fils d'une haute intelligence +alors que les fils d'hommes cultivés ne seraient bons à rien, si ce +n'est à suivre la charrue; si la goutte, les scrofules, la folie ne se +transmettaient pas, si les personnes maladives procréaient d'habitude +des enfants bien portants et les personnes bien portantes des enfants +maladifs, les auteurs qui s'occupent de morale seraient excusables de ne +pas tenir compte des effets de conduite qui se manifestent dans les +descendants par les tempéraments dont ils héritent. + +En fait, cependant, les idées courantes concernant les prétentions +relatives de l'égoïsme et de l'altruisme sont viciées par l'omission de +ce facteur d'une extrême importance. Car si la santé, la force et la +capacité sont habituellement transmises, si la maladie, la faiblesse et +la stupidité reparaissent généralement chez les descendants, alors un +altruisme rationnel exige que l'on s'applique à cet égoïsme qui consiste +à se procurer les satisfactions dont la conservation du corps et de +l'esprit dans le meilleur état possible est accompagnée. La conséquence +nécessaire est que le bonheur de nos descendants sera le fruit du soin +que chacun prendra de sa personne dans des limites légitimes, tandis que +l'oubli de ce soin poussé trop loin sera une source de maux. Lorsque +nous songeons combien il est ordinaire de remarquer qu'une bonne santé +rend tolérable n'importe quelle condition, tandis que des indispositions +chroniques rendent la vie pénible dans les positions les plus +favorables, il est surprenant en vérité que tout le monde et même les +auteurs qui étudient la conduite ignorent les suites terribles pour ceux +qui ne sont pas encore nés du mépris que l'on a pour le soin de sa +propre personne, et les biens incalculables qui résulteront, pour ceux +qui naîtront un jour, de l'attention que l'on donne à ces soins. De tous +les avantages que les parents peuvent léguer à leurs enfants, le plus +précieux est celui d'une bonne constitution. Bien que le corps d'un +homme ne soit pas une propriété dont on puisse hériter, cependant sa +constitution peut très exactement se comparer à un bien substitué, et, +s'il comprend comme il le doit son devoir envers la postérité, il verra +qu'il est tenu de la transmettre sans l'avoir laissé altérer sinon sans +l'avoir améliorée. C'est dire qu'il doit être égoïste dans la mesure +qu'il faut pour satisfaire tous les désirs qui sont associés au bon +exercice des fonctions. C'est même dire plus encore. C'est dire qu'il +doit rechercher dans une mesure convenable les divers plaisirs que la +vie nous offre. Car, outre l'effet qu'ils ont d'élever le cours de la +vie et de maintenir la vigueur constitutive, ils ont pour effet de +conserver et de développer la capacité d'éprouver des jouissances. Doués +d'énergies abondantes et de goûts divers, quelques-uns peuvent se +procurer des satisfactions de différentes sortes en toute occasion; +tandis que d'autres sont si indolents et si désintéressés des choses qui +les entourent, qu'ils ne peuvent même se donner la peine de s'amuser. A +moins de nier l'hérédité, on doit inférer qu'en acceptant comme il +convient les plaisirs variés que la vie nous offre, nous développons +l'aptitude de nos descendants à goûter les jouissances; si les parents +au contraire persistent dans une manière de vivre pesante et monotone, +ils diminuent l'aptitude de leurs enfants à profiter le mieux possible +des plaisirs qui peuvent leur arriver. + +72. Outre la décroissance du bonheur général qui résulte, de cette +manière indirecte, d'une subordination illégitime de l'égoïsme, il y a +une décroissance du bonheur général qui en résulte directement. Celui +qui prend assez de soin de lui-même pour se maintenir en bonne santé et +en belle humeur, devient d'abord par là une cause immédiate de bonheur +pour ceux qui l'entourent, et en second lieu il conserve la capacité +d'accroître leur bonheur par des actions altruistes. Mais celui dont la +vigueur corporelle et la santé mentale sont minées par le sacrifice +exagéré de soi-même, d'abord, devient pour ceux qui l'entourent une +cause de dépression, et en second lieu se rend lui-même incapable ou +moins capable de travailler à leur bien-être. + +En appréciant la conduite, nous devons nous rappeler qu'il y a ceux qui +par leur gaieté répandent la joie autour d'eux, et ceux qui par leur +mélancolie assombrissent tous ceux qu'ils fréquentent. Nous devons nous +rappeler aussi qu'en faisant rayonner son bonheur autour de lui, un +homme de la première espèce peut ajouter au bonheur des autres plus que +par des efforts positifs pour leur faire du bien, et qu'un homme de la +seconde espèce peut nuire à leur bonheur par sa seule présence plus +qu'il ne l'accroît par ses actes. Plein de vivacité, l'un est toujours +le bienvenu. Pour sa femme, il n'a que des sourires et de joyeux propos; +pour ses enfants, des histoires amusantes; pour ses amis, une +conversation plaisante toute mêlée de saillies spirituelles, légèrement +amenées. Au contraire, on fuit l'autre. L'irritabilité qui résulte +tantôt de ses indispositions, tantôt des échecs causés par sa faiblesse, +fait chaque jour souffrir sa famille. Manquant d'une énergie suffisante +pour se mêler aux jeux de ses enfants, il n'y porte tout au plus qu'un +médiocre intérêt, et ses amis le traitent de rabat-joie. Dans nos +raisonnements sur la morale, nous tenons peu de compte de cela; il est +évident cependant que, puisque le bonheur et le malheur sont contagieux, +le soin de soi-même, en tant qu'il contribue à la santé et à la bonne +humeur, est un bienfait pour les autres, tandis que la négligence qui a +pour effet la souffrance, corporelle ou mentale, est un bien mauvais +service à rendre à autrui. + +Le devoir de se rendre agréable en paraissant avoir du plaisir est en +vérité souvent recommandé, et l'on applaudit à ceux qui procurent ainsi +quelque agrément à leurs amis, autant que cela suppose un sacrifice de +la part de ceux qui le font. Mais, bien que l'on contribue beaucoup plus +au plaisir de ses amis en montrant un réel bonheur qu'en faisant +semblant d'être heureux, et bien qu'alors on évite à la fois toute +hypocrisie et toute violence, on ne regarde cependant pas comme un +devoir de remplir les conditions qui permettent de montrer un bonheur +réel. Néanmoins, si la quantité de bonheur produite doit être la mesure +de l'obligation, le bonheur réel est plus obligatoire que le bonheur +apparent. + +Alors, comme nous l'avons indiqué plus haut, outre cette première série +d'effets produits sur les autres, il y en a une seconde. L'individu qui +a le degré d'égoïsme voulu, garde les facultés qui rendent possibles les +activités altruistes. L'individu qui n'a pas ce degré d'égoïsme perd +plus ou moins de son aptitude à être altruiste. La vérité de la première +proposition est évidente d'elle-même; des exemples journaliers nous +forcent à admettre la vérité de l'autre. En voici quelques-uns. + +Voici une mère qui, élevée d'après les modes insensées qui sont adoptées +par les gens cultivés, n'a pas une constitution assez forte pour nourrir +elle-même son enfant, mais qui, sachant que la nourriture naturelle est +la meilleure, dans sa sollicitude pour le bien-être de cet enfant, +persiste à lui donner son lait au delà du temps où sa santé le lui +permet. Il se produit fatalement une réaction. Alors survient une +fatigue qui peut dégénérer en un épuisement maladif, dont la suite est +ou la mort ou une faiblesse chronique. Elle devient incapable, pour un +temps ou pour toujours, de s'occuper des affaires de son ménage; ses +autres enfants souffrent de n'être plus l'objet des soins maternels, et, +si la fortune est médiocre, les dépenses à faire pour la garde-malade et +le médecin pèsent lourdement sur toute la famille. + +Voici maintenant un exemple qu'un père nous donne assez souvent. +Egalement poussé par un sentiment élevé du devoir, et trompé par les +théories morales courantes d'après lesquelles il est beau de se +sacrifier sans réserve, il persiste tous les jours de longues heures +dans son travail sans s'inquiéter d'avoir la tête en feu et les pieds +froids; il se prive de tous les plaisirs de la société pour lesquels il +croit n'avoir ni temps ni argent. Que résulte-t-il d'une manière d'agir +si peu égoïste? Nécessairement un affaissement subit, des insomnies, +l'incapacité de travailler. Ce repos qu'il ne voulait pas se donner +alors que ses sensations le lui demandaient, il lui faut maintenant le +prendre pendant bien plus longtemps. Les gains supplémentaires qu'il +avait mis de côté dans l'intérêt de sa famille sont complètement +employés en coûteux voyages pour le rétablissement de sa santé, et par +toutes les dépenses que fait faire une maladie. Au lieu d'être plus +capable de remplir son devoir envers ses enfants, il en est devenu plus +incapable, et pendant toute la durée de sa vie les maux remplacent les +biens qu'il avait espérés. + +Il en est de même des effets sociaux d'un manque d'égoïsme. A chaque +pas, nous trouvons des exemples des dommages, positifs et négatifs, +causés à la société par une négligence excessive de soi-même. Tantôt +c'est un laboureur qui, en continuant consciencieusement sa tâche sous +un soleil brûlant, en dépit des violentes protestations de sa +sensibilité, meurt d'insolation et laisse sa famille à la charge de la +paroisse. Tantôt c'est un commis dont les yeux surmenés se perdent, ou +qui, écrivant tous les jours de longues heures malgré la crampe +douloureuse de ses doigts, est atteint de la «paralysie des écrivains», +devient absolument incapable d'écrire, et se trouve avec des parents +âgés dans une pauvreté à laquelle ses amis doivent subvenir. Tantôt +c'est un homme dévoué aux intérêts publics qui, en épuisant sa santé par +une application incessante, se met dans l'impossibilité de faire tout ce +qu'il aurait pu mener à bien en partageant mieux son temps entre des +travaux entrepris pour le bonheur des autres et la satisfaction de ses +propres besoins. + +73. La subordination exagérée de l'égoïsme à l'altruisme est encore +préjudiciable d'une autre manière. A la fois directement et +indirectement, le désintéressement poussé à l'excès engendre l'égoïsme +coupable. + +Voyons-en d'abord les effets immédiats. Pour qu'un homme puisse céder un +avantage à un autre, il est nécessaire que cet autre l'accepte, et, +quand il s'agit d'un avantage tel qu'ils puissent y prétendre également +tous les deux ou qui n'est pas plus nécessaire à l'un qu'à l'autre, +l'acceptation implique une certaine facilité à se procurer un avantage +aux dépens d'un autre. Les circonstances et les besoins étant les mêmes +pour tous les deux, le fait en question implique autant une culture de +l'égoïsme chez le dernier qu'une culture de l'altruisme chez le premier. +Il est vrai qu'assez souvent la différence de leurs moyens, ou la +différence de leurs appétits pour un plaisir que l'un a éprouvé souvent +et l'autre rarement, dépouille l'acceptation de ce caractère, et il est +clair que dans d'autres cas le bienfaiteur prend manifestement tant de +plaisir à procurer un plaisir que le sacrifice est partiel et que +l'acceptation n'en est pas entièrement intéressée. Mais, pour voir +l'effet indiqué ci-dessus, nous devons exclure de telles inégalités, et +considérer ce qui arrive lorsque les besoins sont approximativement les +mêmes, et que les sacrifices, non payés de retour à certains +intervalles, sont toujours du même côté. En circonscrivant ainsi la +recherche, tout le monde peut donner des exemples propres à vérifier le +résultat allégué. Chacun peut se rappeler que, dans certaines réunions, +un homme généreux en rendant tous les jours service à un homme avide, +n'a fait qu'augmenter cette avidité, jusqu'à ce qu'elle se soit changée +en égoïsme dépourvu de tout scrupule et intolérable à tout le monde. Il +y a des effets sociaux évidents de même nature. La plupart des personnes +qui réfléchissent savent très bien maintenant que la charité, si elle +s'exerce sans discernement, est une cause de démoralisation. Ils voient +comment chez le mendiant, outre la destruction de toute relation normale +entre le travail fourni et l'avantage obtenu, se développe l'attente +d'être secouru par d'autres qui subviendront à ses besoins; cette +attente se manifeste même quelquefois par des imprécations contre ceux +qui refusent d'y répondre. + +Considérez maintenant les résultats éloignés. Lorsque les prétentions +égoïstes sont subordonnées aux prétentions altruistes au point de +produire un dommage physique, il se manifeste une tendance à diminuer le +nombre des altruistes et à faire prédominer les égoïstes. Poussé à +l'extrême, le sacrifice de soi-même au profit des autres peut faire que +l'on meure avant l'époque ordinaire du mariage; il peut quelquefois +aussi détourner du mariage, comme cela arrive pour les soeurs de +charité; il a pour résultat, d'autres fois, une mauvaise santé ou la +perte de l'attrait qui porte au mariage, ou empêche de se procurer les +moyens pécuniaires de se marier, et, dans ces différents cas, celui qui +s'est montré altruiste de cette manière excessive ne laisse pas de +descendants. Lorsque la subordination du bien-être personnel au +bien-être des autres n'a pas été portée au point d'empêcher le mariage, +il arrive encore assez ordinairement que l'altération physique résultant +de plusieurs années de négligence amène la stérilité; d'où suit que +l'homme du naturel le plus altruiste ne laisse pas de postérité douée du +même naturel. Dans des cas moins frappants et plus nombreux, +l'affaiblissement ainsi produit se manifeste par la procréation +d'enfants relativement faibles; les uns meurent de bonne heure; les +autres sont moins capables que ce n'est l'usage, de transmettre aux +générations futures le type paternel. Il en résulte inévitablement que +l'adoucissement de l'égoïsme, qui se serait sans cela produit dans la +nature humaine, est empêché. Ce mépris de soi-même, en même temps qu'il +affaiblit la vigueur corporelle et abaisse le niveau normal, cause +nécessairement dans la société un excès du soin de soi-même qui le +contrebalance. + +74. Nous avons ainsi montré clairement que l'égoïsme a sur l'altruisme +le pas au point de vue de la valeur obligatoire. Les actes qui rendent +possible la continuation de la vie doivent, tout compte fait, s'imposer +avant les autres actes que la vie rend possibles, y compris les actes +qui sont à l'avantage des autres. Nous voyons la même chose, si de la +vie telle qu'elle est nous passons à la vie en voie d'évolution. Les +êtres sentants ont progressé des types inférieurs aux types supérieurs, +sous cette loi que le supérieur doit profiter de sa supériorité et +l'inférieur souffrir de son infériorité. La conformité à cette loi a été +et est encore nécessaire, non seulement pour la continuation de la vie, +mais encore pour l'accroissement du bonheur, puisque les supérieurs sont +ceux qui ont des facultés mieux adaptées à leurs besoins--facultés dont +l'exercice procure par suite un plus grand plaisir et une moindre peine. + +Des considérations plus spéciales s'ajoutent à ces considérations +générales pour nous prouver cette vérité. Un égoïsme qui sert à +conserver un esprit vivace dans un corps vigoureux est favorable au +bonheur des descendants, qui, grâce à la constitution dont ils héritent, +supportent mieux les travaux de la vie et ont des plaisirs plus vifs; +tandis que, réciproquement, ceux qui se négligent eux-mêmes et lèguent +à leur postérité une constitution affaiblie assurent par cela même son +malheur. En outre, l'individu dont la vie bien conservée se manifeste +par la bonne humeur devient, par le fait même qu'il existe, une source +de plaisir pour tous ceux qui l'entourent; tandis que l'affaissement qui +résulte en général de la mauvaise santé se communique à la famille de +celui qui en souffre et à ses amis. Un autre contraste encore est que, +tandis que celui qui a pris soin de lui comme il le devait garde le +pouvoir d'assister les autres, il résulte d'une abnégation excessive non +seulement qu'on est incapable d'aider les autres, mais encore qu'on +finit par être positivement un fardeau pour eux. Enfin, nous établissons +cette vérité qu'un altruisme qui ne se renferme pas dans des limites +convenables accroît l'égoïsme, à la fois directement chez les +contemporains et indirectement dans la postérité. + +Remarquez maintenant que, si la conclusion générale appuyée sur ces +conclusions spéciales est en opposition avec les croyances acceptées en +paroles, elle ne l'est pas avec les croyances acceptées en fait. Si elle +est opposée à la doctrine d'après laquelle on dit aux hommes qu'ils +devraient agir, elle est en harmonie avec celle d'après laquelle ils +agissent et d'après laquelle ils voient confusément que l'on doit agir. +En laissant de côté les anomalies de conduite que nous avons signalées +plus haut, chacun agit et parle à la fois comme si dans les affaires de +la vie on devait d'abord tenir compte du bien-être personnel. + +L'ouvrier qui attend un salaire en retour du travail qu'il fait, le +marchand qui vend avec profit, le médecin qui reçoit des honoraires pour +sa consultation, le prêtre qui appelle «bénéfice» le siège de son +ministère, reconnaissent également comme étant au-dessus de toute +discussion cette vérité que l'intérêt, dans la mesure où il répond aux +droits et procure la récompense des efforts accomplis, est non seulement +légitime, mais essentiel. Les personnes mêmes qui professent une +conviction contraire prouvent par leurs actes combien cette conviction a +peu d'effet. Ceux qui répètent avec emphase cette phrase: «Aimez vos +semblables comme vous-même,» se gardent bien d'employer leurs biens à +satisfaire les désirs des autres comme à satisfaire leurs propres +désirs. Ceux enfin dont la maxime suprême est «vivre pour les autres», +ne diffèrent pas d'une manière appréciable de ceux qui les entourent, en +ce qui concerne la recherche du bien-être personnel, et ne manquent pas +de s'assurer leur part de plaisirs personnels. En un mot, ce qui a été +établi plus haut comme la croyance à laquelle nous conduit la morale +scientifique, est celle que les hommes professent réellement en +opposition à celle qu'ils croient professer. + +Enfin on peut remarquer qu'un égoïsme rationnel, bien loin d'impliquer +une nature humaine plus égoïste, s'accorde au contraire avec une nature +humaine moins égoïste. Car les excès en un sens n'empêchent pas les +excès dans le sens opposé, mais plutôt d'extrêmes déviations d'un côté +conduisent à des déviations extrêmes de l'autre côté. Une société dans +laquelle on proclame les principes les plus exaltés de dévouement aux +intérêts d'autrui, peut être une société dans laquelle non seulement on +tolère, mais encore on loue sans scrupule le sacrifice d'étrangers. Avec +l'ambition déclarée de répandre ces principes exaltés chez les +infidèles, on est porté à leur chercher querelle de parti pris pour +annexer leur territoire. Des hommes qui, chaque dimanche, écoutent en +les approuvant les conseils de développer au delà de toute mesure +praticable l'amour pour les autres, sont capables de s'engager à tuer au +premier commandement, dans n'importe quelle partie du monde, n'importe +quelles gens, en restant parfaitement indifférents à la question de +savoir si le sujet de la guerre est juste ou non. De même qu'en pareil +cas un altruisme transcendant en théorie coexiste avec un égoïsme brutal +en pratique, réciproquement un altruisme mieux déterminé peut avoir pour +concomitant un égoïsme tout à fait modéré. Car affirmer dans son intérêt +de légitimes prétentions, c'est tracer une limite au delà de laquelle +les prétentions sont illégitimes, et c'est, par suite, mettre en plus +grande lumière les droits d'autrui. + + + + +CHAPITRE XII + +L'ALTRUISME OPPOSÉ A L'ÉGOÏSME + + +75. Si nous définissons l'altruisme toute action qui, dans le cours +régulier des choses, profite aux autres au lieu de profiter à celui qui +l'accomplit, alors, depuis le commencement de la vie, l'altruisme n'a +pas été moins essentiel que l'égoïsme. Bien que primitivement il dépende +de l'égoïsme, secondairement l'égoïsme dépend de lui. + +Dans l'altruisme pris dans ce sens large, je fais rentrer les actes par +lesquels les enfants sont élevés et l'espèce conservée. Bien plus, parmi +ces actes, nous devons ranger non seulement ceux qui sont accompagnés de +conscience, mais encore ceux qui contribuent au bien-être des enfants +sans représentation mentale de ce bien-être, actes d'altruisme +automatique, comme nous pouvons les appeler. Nous ne devons pas non plus +laisser en dehors de notre classification ces actes altruistes encore +inférieurs qui servent à la conservation de la race sans supposer même +des processus nerveux automatiques, actes qui ne sont pas psychiques +dans le sens le plus éloigné du mot, mais physiques en un sens littéral. +Toute action, inconsciente ou consciente, qui entraîne une dépense de la +vie individuelle au profit du développement de la vie chez les autres +individus, est incontestablement altruiste en un sens, sinon dans le +sens ordinaire du mot, et nous devons ici l'entendre en ce sens pour +voir comment l'altruisme conscient procède de l'altruisme inconscient. + +Les êtres les plus simples se multiplient habituellement par division +spontanée. L'altruisme physique du genre le plus bas, distinct de +l'égoïsme physique, peut être considéré dans ce cas-là comme n'en étant +pas encore indépendant. En effet, puisque les deux moitiés qui avant la +division constituaient l'individu ne disparaissent pas en se divisant, +nous devons dire que, bien que l'individualité de l'infusoire ou d'un +autre protozoaire qui est comme le parent se perde par la cessation de +l'unité, cependant l'ancien individu continue d'exister en chacun des +nouveaux individus. Toutefois lorsque, comme il arrive généralement pour +les animaux les plus petits, un intervalle de repos aboutit à une +rupture du corps entier en un grand nombre de parties minuscules dont +chacune est le germe d'un jeune, nous voyons que le parent se sacrifie +entièrement à la formation de sa progéniture. + +On pourrait raconter ici comment chez des êtres d'un rang plus élevé, +par division ou par bourgeonnement, les parents lèguent des parties de +leurs corps, plus ou moins organisées, pour former des descendants, au +prix de leur propre individualité. On pourrait donner aussi de nombreux +exemples des manières dont les oeufs se développent au point que le +corps de la mère devient pour eux un simple récipient: il faut en +conclure que toute la nourriture qu'elle absorbe est employée au profit +de sa postérité. On pourrait enfin parler des cas nombreux où, comme il +arrive généralement dans le monde des insectes, la vie finit dès que la +maturité est atteinte et le sort d'une nouvelle génération assuré: la +mort suit les sacrifices faits pour la race. + +Mais, laissant ces types inférieurs, dans lesquels l'altruisme est +purement physique, ou dans lesquels il est seulement physique et +automatiquement psychique, élevons-nous à l'étude de ceux dans lesquels +il est aussi conscient à un haut degré. Bien que chez les oiseaux et les +mammifères, de telles activités des parents, guidées comme elles le sont +par l'instinct, ne soient accompagnées d'aucune représentation, ou +seulement d'une représentation vague des avantages qui en résultent pour +les jeunes, elles comportent cependant des actions que nous pouvons +regarder comme altruistes dans le sens le plus élevé du mot. L'agitation +que ces êtres manifestent lorsque leurs petits sont en danger, jointe +souvent à des efforts pour leur venir en aide, aussi bien que la douleur +qu'ils laissent paraître s'ils les ont perdus, prouve bien qu'en eux +l'altruisme paternel a pour concomitant une émotion. + +Ceux qui entendent par altruisme seulement le sacrifice conscient de +soi-même dans l'intérêt des autres, tel qu'il se produit parmi les +hommes, trouveront étrange et même absurde d'étendre autant que nous le +faisons le sens de ce mot. Mais nous avons pour agir ainsi des raisons +plus fortes que celles dont on a pu juger déjà. Je ne prétends pas +simplement que dans le cours de l'évolution il y a eu un progrès par +gradations infinitésimales, depuis les sacrifices purement physiques et +inconscients de l'individu pour le bien-être de l'espèce jusqu'aux +sacrifices accomplis d'une manière consciente. J'entends que, du +commencement à la fin, les sacrifices, lorsqu'on les ramène à leurs +termes les plus humbles, ont la même nature essentielle: à la fin comme +au commencement, ils impliquent une perte de la substance corporelle. +Lorsqu'une partie du corps maternel se détache sous forme de bourgeon, +ou d'oeuf, ou de foetus, le sacrifice matériel est manifeste, et lorsque +la mère fournit le lait dont l'absorption assure la croissance du jeune, +il est hors de doute qu'il y a là aussi un sacrifice matériel. Mais, +bien qu'un sacrifice matériel ne soit pas apparent lorsque les jeunes +profitent des activités déployées en leur faveur, comme il ne peut se +produire aucun effort sans une usure équivalente de quelque tissu, et +comme la perte corporelle est en proportion de la dépense qui se fait +sans compensation de nourriture consommée, il s'ensuit que les efforts +au bénéfice de la race représentent réellement une partie de la +substance des parents; elle est seulement donnée indirectement cette +fois, au lieu de l'être directement. + +Le sacrifice de soi n'est donc pas moins primordial que la conservation +de soi. Absolument nécessaire en sa forme simple, physique, pour la +continuation de la vie depuis l'origine; étendu sous sa forme +automatique, comme indispensable, à la conservation de la race dans les +types considérablement avancés; se développant jusqu'à prendre une forme +semi-consciente et une forme consciente, à mesure que se continuent et +se compliquent les soins par lesquels la progéniture des êtres +supérieurs est conduite à la maturité, l'altruisme a eu son évolution +parallèle à celle de l'égoïsme. Comme nous l'avons marqué dans un +chapitre précédent, les mêmes supériorités qui ont rendu l'individu +capable de mieux se préserver lui-même, l'ont rendu capable de mieux +préserver les individus dérivés de lui, et chacune des espèces les plus +élevées, usant de ses facultés excellentes d'abord pour son avantage +égoïste, s'est étendue en proportion de l'usage qu'elle en a fait +secondairement pour un avantage altruiste. + +La manière dont s'impose l'altruisme tel qu'il est ainsi compris, n'est +pas autre, en réalité, que la manière dont s'impose l'égoïsme comme nous +l'avons montré dans le dernier chapitre. Car tandis que, d'un côté, en +manquant à accomplir des actes d'égoïsme normal, on s'expose à +l'affaiblissement ou à la perte de la vie, et par suite à l'incapacité +d'accomplir des actes altruistes, d'un autre côté, un pareil défaut +d'actes altruistes, de même qu'il cause la mort des descendants ou leur +développement incomplet, implique dans les générations futures la +disparition de la nature qui n'est pas assez altruiste, par suite la +diminution de la moyenne de l'égoïsme. En un mot, chaque espèce se +débarrasse continuellement des individus qui ne sont pas égoïstes comme +il convient, tandis que les individus qui ne sont pas convenablement +altruistes sont perdus pour elle. + +76. De même qu'il y a eu un progrès graduel de l'altruisme inconscient +des parents à l'altruisme conscient du genre le plus élevé, il y a eu un +progrès graduel de l'altruisme dans la famille à l'altruisme social. + +Un fait à noter d'abord est que là seulement où les relations altruistes +dans le groupe domestique ont atteint des formes très développées, +naissent les conditions qui rendent possible un plein développement des +relations altruistes dans le groupe politique. Les tribus dans +lesquelles règne la promiscuité ou dans lesquelles les relations +conjugales sont transitoires, et les tribus où la polyandrie amène d'une +autre manière les relations mal définies, ne sont pas capables d'une +véritable organisation. Les peuples qui admettent habituellement la +polygamie ne se montrent pas non plus capables eux-mêmes d'atteindre à +ces formes élevées de coopération sociale qui demandent une légitime +subordination de soi-même aux autres. Là seulement où le mariage +monogamique est devenu général et éventuellement universel, là seulement +où se sont par suite établis le plus étroitement les liens du sang, où +l'altruisme familial s'est le plus développé, l'altruisme social est +devenu le plus manifeste. Il suffit de se rappeler les formes composées +de la famille aryenne, comme les a décrites M. Henry Maine avec d'autres +auteurs, pour voir que le sentiment de la famille, s'étendant d'abord à +la gens et à la tribu, et ensuite à la société formée par des tribus +unies par des liens de parenté, a préparé la voie au sentiment qui unit +des citoyens de familles différentes. + +En reconnaissant cette transition naturelle, nous avons surtout à +considérer ici que dans les dernières phases du progrès, comme dans les +premières, l'accroissement des satisfactions égoïstes a dépendu surtout +du progrès des égards pour les satisfactions des autres. Si nous +considérons une série de parents et de descendants, nous voyons que +chacun d'eux, après avoir dû la vie pendant sa jeunesse aux sacrifices +accomplis par ses prédécesseurs, fait à son tour, lorsqu'il est adulte, +des sacrifices équivalents dans l'intérêt de ses successeurs, et que, +sans cette balance d'avantages reçus et d'avantages procurés, la série +dont nous parlons prendrait fin. De même, il est manifeste que dans une +société chaque génération, redevable aux générations précédentes des +avantages d'une organisation sociale qui est le fruit de leurs travaux +et de leurs sacrifices, doit faire pour les générations suivantes des +sacrifices analogues, tout au moins pour conserver cette organisation si +elle ne peut la perfectionner; l'autre alternative amènerait la +décadence et peut-être la dissolution de la société, en impliquant une +diminution graduelle des satisfactions égoïstes de ses membres. + +Nous sommes ainsi préparés à étudier les diverses manières dont le +bien-être personnel, dans les conditions sociales, dépend d'une +attention convenable au bien-être des autres. Les conclusions à tirer +ont été déjà indiquées d'avance. De même que dans le chapitre sur le +point de vue biologique étaient esquissées les inférences définitivement +établies dans le dernier chapitre, de même dans le chapitre sur le point +de vue sociologique ont été esquissées les inférences que nous avons à +établir ici définitivement. Plusieurs d'entre elles sont assez connues, +mais il faut cependant les spécifier; notre démonstration serait sans +cela incomplète. + +77. Il faut d'abord parler de l'altruisme négatif que suppose la +répression des impulsions égoïstes qui sert à prévenir toute agression +directe. + +Comme nous l'avons montré plus haut, si les hommes, au lieu de vivre +séparément, s'unissent pour la défense ou pour d'autres entreprises, ils +doivent individuellement recueillir plus de bien que de mal de leur +union. En moyenne, chacun doit perdre moins par suite des antagonismes +de ceux avec qui il est associé qu'il ne gagne par l'association. Ainsi, +à l'origine, l'accroissement de satisfactions égoïstes que produit +l'état social ne peut être obtenu que par un altruisme suffisant pour +causer une reconnaissance des droits d'autrui, sinon volontaire, du +moins forcée. + +Tant que la reconnaissance de ces droits est seulement du genre +inférieur dû à la crainte des représailles ou d'un châtiment déterminé +par la loi, le gain qui résulte de l'association est petit, et il +devient considérable seulement à mesure que la reconnaissance devient +volontaire, c'est-à-dire plus altruiste. Lorsque, comme chez certains +sauvages d'Australie, il n'y a pas de limite au droit du plus fort, et +que les hommes se battent pour s'emparer des femmes, tandis que les +femmes d'un même homme se le disputent elles-mêmes en se battant, la +poursuite des satisfactions égoïstes est fort empêchée. Outre la peine +physique qui pour chacun peut résulter de la lutte, et le plus ou moins +d'inaptitude à atteindre les fins personnelles qui en est la +conséquence, il y a encore à compter la perte d'énergie produite par la +nécessité d'être toujours prêt à se défendre, et les émotions +ordinairement pénibles qui en sont la suite. Bien plus, la fin la plus +importante, à savoir la sûreté en présence des ennemis du dehors, est +d'autant moins atteinte qu'il y a des animosités au dedans; il n'y a +rien qui favorise les satisfactions dont une coopération industrielle +serait la source, et il y a peu de raisons pour demander au travail un +supplément d'avantage, lorsque les produits du travail ne sont pas +assurés. De ce premier degré aux degrés relativement récents du progrès, +nous pouvons suivre, dans le fait de porter des armes, dans la +perpétuation des querelles de familles, dans le fait de prendre chaque +jour des précautions pour sa sûreté, les manières dont les satisfactions +égoïstes de chacun sont diminuées par le défaut de cet altruisme qui +réfrène les attaques ouvertes des autres. + +Les intérêts privés de l'individu sont en moyenne mieux défendus, non +seulement dans la mesure où il s'abstient lui-même d'attaques directes, +mais aussi, en moyenne, dans la mesure où il réussit à diminuer les +agressions de ses semblables les uns contre les autres. La prédominance +des antagonismes parmi ceux qui nous entourent entrave les activités que +chacun développe pour se procurer quelque bien, et le désordre qui en +résulte rend plus douteux l'heureux effet de ces activités. Par suite, +chacun profite d'une manière égoïste de l'accroissement d'un altruisme +qui conduit chacun à prévenir ou à diminuer pour sa part la violence des +autres. + +Il en est de même quand nous passons à cet altruisme qui réprime +l'égoïsme illégitime manifesté dans la violation des contrats. +L'acceptation générale de la maxime que l'honnêteté est la meilleure +politique implique l'expérience générale que la satisfaction des +inclinations personnelles est en définitive favorisée par le fait de les +réprimer de manière à assurer l'équité dans les relations commerciales. +Ici, comme plus haut, chacun est intéressé personnellement à faire +régner de bonnes relations parmi ceux qui l'entourent. Car il ne peut +résulter que des maux et de mille manières d'un excès de transactions +frauduleuses. Comme tout le monde le sait, plus un marchand a de comptes +en souffrance, plus il est obligé de faire payer cher aux autres +pratiques. Plus un fabricant perd sur la qualité de la matière première +ou par la maladresse des ouvriers, plus il doit faire payer aux +acheteurs. Moins les gens sont dignes de confiance, plus s'élève le taux +de l'intérêt, plus s'accroît la somme des capitaux accumulés, plus +l'industrie est entravée. Enfin si les négociants, et tout le monde en +général, dépassent leurs moyens et hypothèquent par spéculation la +propriété d'autrui, ces paniques commerciales, qui sont un désastre pour +une foule de gens et entraînent une ruine universelle, sont d'autant +plus sérieuses en proportion. + +Cela nous amène à remarquer une troisième manière dont le bien-être +personnel, tel qu'il résulte de la proportion des avantages obtenus au +travail accompli, dépend de certains sacrifices faits au bien-être +social. Celui qui consacrerait uniquement son énergie à ses propres +affaires, et refuserait de s'inquiéter des affaires publiques, confiant +dans sa sagesse à combiner ce qui le concerne, ne voit pas que ses +propres affaires ne peuvent réussir qu'autant que l'état social est +prospère, et qu'il a tout à perdre si le gouvernement est défectueux. +Que la majorité pense comme lui, que les fonctions publiques, par suite, +soient remplies par des aventuriers politiques et l'opinion gouvernée +par des démagogues; que la corruption s'étende à l'administration de la +loi, et rende habituelles des transactions politiques frauduleuses; la +nation en général, et, entre tous, ceux-là surtout qui n'ont songé qu'à +eux sans jamais rien faire pour la société, en subissent lourdement la +peine. Pour ces derniers, le recouvrement des dettes est difficile, les +opérations commerciales sont incertaines, et la vie même est moins sûre +qu'elle ne l'aurait été dans d'autres conditions. + +Ainsi, des actions altruistes qui consistent d'abord à pratiquer la +justice, en second lieu à faire régner la justice parmi les autres, et +troisièmement à favoriser et à développer tout ce qui contribue à +l'administration de la justice, dépendent dans une large mesure les +satisfactions égoïstes de chacun. + +78. Mais l'identification de notre avantage personnel avec l'avantage de +nos concitoyens est encore bien plus complète. Il y a bien d'autres +manières dont le bien-être de chacun naît et disparaît avec le bien-être +de tous. + +Un homme faible qu'on laisse pourvoir seul à ses besoins souffre de ce +qu'il ne peut se procurer ou la nourriture ou les autres choses +nécessaires à la vie comme il le ferait s'il était plus fort. Dans une +peuplade formée d'hommes faibles, qui se partagent leurs travaux et en +échangent les produits, tous ont à souffrir de la faiblesse de leurs +compagnons. La quantité de chaque genre de produit est rendue +insuffisante par l'insuffisance des forces, et la part que chacun retire +en retour de la part de produit qu'il peut donner est relativement +petite. De même que l'entretien des pauvres, des malades dans un +hôpital, des malheureux que l'on recueille dans les asiles, de tous ceux +enfin qui consomment sans produire, diminue la quantité des choses +utiles à partager entre les producteurs, et la rend moindre qu'elle ne +serait s'il n'y avait pas d'incapables, plus est grand le nombre des +producteurs insuffisants ou plus les forces en moyenne laissent à +désirer, moins il y a d'avantages à se partager. Par suite, tout ce qui +diminue la force des hommes en général restreint les plaisirs de chacun +en augmentant le prix de toute chose. + +Un homme est encore plus directement et plus évidemment intéressé au +bien-être corporel, à la santé de ses concitoyens; car leurs maladies, +quand elles prennent certaines formes, peuvent lui être communiquées. +S'il n'est pas lui-même atteint du choléra, ou de la petite vérole, ou +du typhus, alors que ces maux attaquent ses voisins, il est souvent +exposé à voir frappés ceux qui lui tiennent de près. Dans ces +conditions, sa femme peut être malade d'une diphthérie, son domestique +d'une fièvre scarlatine, ses enfants sont atteints par telle ou telle +épidémie. Ajoutez tous les maux immédiats ou éloignés qui résultent pour +lui de ces fléaux d'année en année, et vous verrez manifestement que ses +satisfactions égoïstes seront grandement favorisées s'il se montre +altruiste, de manière à rendre ces fléaux plus rares. + +Ses propres plaisirs dépendent en mille manières des états mentals aussi +bien que des états corporels de ses compatriotes. La sottise, comme la +faiblesse, fait augmenter le prix des choses utiles à la vie. Si l'on ne +fait pas faire de progrès à l'agriculture, les prix des vivres sont plus +élevés qu'ils ne le seraient autrement; si l'on suit dans le commerce +l'ancienne routine, tout le monde souffre de dépenses inutiles; s'il n'y +a pas d'inventions, tout le monde perd le bénéfice des nouvelles +applications de la science. Ce ne sont pas seulement des maux +économiques qui résultent de l'inintelligence moyenne, périodiquement, +dans ces folies et ces paniques où l'on voit tous les négociants comme +un troupeau acheter ou vendre tous ensemble, et, habituellement, dans la +mauvaise administration de la justice, pour laquelle le peuple et les +législateurs montrent un égal mépris en poursuivant leurs caprices. Le +rapport de notre propre bien avec les états mentals des autres est plus +étroit et plus visible; chacun peut en faire l'expérience pour son +compte. Le défaut d'exactitude, de régularité est une cause perpétuelle +d'ennuis. L'ignorance du cuisinier produit souvent des malaises et +quelquefois une indigestion. Le manque de prévoyance de la servante +peut, dans un passage obscur, nous faire tomber sur un seau. Si l'on ne +rend pas bien compte d'un message, ou qu'on oublie de le transmettre, il +en résulte qu'une importante affaire est manquée. Ainsi tout le monde a +à gagner, au point de vue égoïste, à un altruisme qui contribue à +élever le niveau moyen de l'intelligence. Je ne veux pas parler de cet +altruisme qui consisterait à remplir l'esprit des enfants de dates, de +noms, de détails sur l'histoire des rois, de récits de batailles et +d'autres sujets inutiles dont tout l'entassement ne fera pas d'eux des +travailleurs utiles ou de bons citoyens, mais bien d'un altruisme qui +contribue à répandre une connaissance exacte de la nature des choses et +à développer le pouvoir d'appliquer cette connaissance. + +En outre, chacun de nous a un intérêt particulier à l'existence d'une +morale publique, et gagne à ce qu'elle se perfectionne. Ce n'est pas +seulement dans les cas importants, par suite des agressions, des +violations de contrats, des fraudes et de l'emploi de faux poids, que +chacun souffre d'un défaut général de moralité; c'est aussi de mille +autres manières moins graves. C'est tantôt par l'indélicatesse d'un +homme qui donne un bon certificat à un mauvais serviteur; tantôt par +l'insouciance d'une blanchisseuse qui se sert d'agents chimiques pour +s'épargner de la peine, et détruit ainsi son linge; tantôt par le +mensonge d'un voyageur de chemin de fer, qui disperse ses bagages autour +de lui pour faire croire que toutes les places du compartiment sont +prises quand elles ne le sont pas. Hier, l'indisposition d'un enfant due +à des gaz délétères a fait découvrir qu'un tuyau de dégagement s'était +bouché parce qu'il avait été mal fait par un maçon peu scrupuleux, sous +la direction d'un entrepreneur négligent ou corrompu. Aujourd'hui, les +ouvriers employés à le réparer causent de la dépense et des ennuis, par +leur lenteur; ils ne se proposent pas de dépasser le modèle, car +l'esprit de corps défend aux meilleurs ouvriers de discréditer les pires +en faisant mieux, et ils partagent cette croyance immorale que le moins +digne doit être aussi bien traité que le meilleur. Demain, on verra que +les dégâts causés par les maçons ont préparé de la besogne au plombier. + +Ainsi le perfectionnement des autres, au point de vue physique, au point +de vue intellectuel et au point de vue moral, importe personnellement à +chacun: en effet, leurs imperfections se traduisent par une élévation du +prix de toutes les choses utiles que nous avons à acheter, par un +accroissement des taxes et des impôts que nous avons à payer, ou par les +pertes de temps et d'argent qui résultent journellement pour nous de la +négligence, de la sottise ou de l'immoralité de nos semblables. + +79. Certaines connexions plus immédiates entre le bien-être personnel et +le souci du bien-être d'autrui sont tout à fait évidentes. On les +reconnaît en considérant ce qu'ont à souffrir ceux qui ne savent +inspirer aucune sympathie, et les avantages qu'obtiennent ceux qui +agissent d'une manière désintéressée. + +Qu'un homme ait formulé son expérience en disant que les conditions du +succès sont un coeur dur et un bon estomac, on a de la peine à le +comprendre si l'on considère combien de faits démontrent que le succès, +même d'un genre matériel, dépendant en grande partie comme il le fait +des bons offices des autres, est rendu facile par tout ce qui provoque +la bonne volonté de nos semblables. Le contraste entre la prospérité de +ceux qui joignent à des aptitudes seulement médiocres une nature qui +leur gagne des amis par sa douceur, et l'insuccès de ceux qui, malgré +des facultés supérieures et de plus grandes connaissances, se font haïr +pour leur dureté ou leur indifférence, forcerait avant tout à +reconnaître cette vérité que les jouissances égoïstes sont facilitées +par des actions altruistes. + +Cet accroissement d'avantages personnels obtenus par des services rendus +à autrui ne se produit que partiellement, lorsqu'un motif intéressé nous +pousse à accomplir une action désintéressée en apparence; il se produit +complètement dans le cas seulement où l'acte est réellement +désintéressé. Bien que les services rendus avec l'intention de profiter +un jour de services réciproques soient utiles dans une certaine mesure, +ils ne le sont cependant, d'ordinaire, que dans la mesure où ils sont la +cause de services réciproques équivalents. Ceux qui rapportent plus que +l'équivalent sont ceux qui ne sont inspirés par aucune pensée +d'équivalence. C'est évidemment en effet la manifestation spontanée +d'une bonne nature, non seulement dans les principaux actes de la vie, +mais dans tous ses détails, qui provoque chez tous ceux qui nous +entourent les attachements d'où naît une bienveillance illimitée. + +Outre qu'elles favorisent le développement de la prospérité, les actions +accomplies dans l'intérêt d'autrui nous procurent des plaisirs +personnels par cette raison encore qu'elles font régner la joie autour +de nous. Avec une personne sympathique, chacun éprouve plus de sympathie +qu'avec les autres. Tous montrent plus d'amabilité qu'ils n'ont +l'habitude de le faire, à celui qui laisse paraître à chaque instant un +naturel aimable. Ce dernier est en réalité entouré de gens meilleurs que +celui qui a moins de qualités attrayantes. Si nous opposons l'état d'un +homme qui a tous les moyens matériels d'être heureux, mais qui est isolé +par son égoïsme absolu, avec l'état d'un homme altruiste, relativement +pauvre d'argent, mais riche d'amis, nous voyons que les divers plaisirs +que l'argent ne peut donner viennent en abondance à celui-ci et sont +inaccessibles au premier. + +Ainsi, tandis qu'il y a un genre d'actions concernant l'intérêt des +autres, favorables à la prospérité de nos concitoyens en général, et +qu'il faut délibérément accomplir en vertu de motifs tirés indirectement +de notre propre intérêt, car nous sommes convaincus que notre propre +bien-être dépend dans une large mesure du bien-être de la société, il y +a un autre genre d'actions concernant l'intérêt des autres, auxquelles +ne se mêle aucune conscience de notre propre intérêt, et qui contribuent +grandement néanmoins à nous procurer des satisfactions égoïstes. + +80. Il y a d'autres manières encore de montrer que l'égoïsme pèche +habituellement quand il n'est pas modéré par l'altruisme. Il diminue la +totalité du plaisir égoïste en diminuant dans plusieurs directions la +capacité d'éprouver le plaisir. + +Les plaisirs personnels, considérés ensemble ou séparément, perdent de +leur intensité si l'on y insiste trop, c'est-à-dire si l'on en fait +l'objet exclusif de ses recherches. La loi que la fonction entraîne une +déperdition, et que les facultés dont l'exercice est une cause de +plaisir ne peuvent agir continuellement sans qu'il s'ensuive un +épuisement et la satiété, a pour conséquence que les intervalles pendant +lesquels les actions altruistes absorbent les énergies sont des +intervalles pendant lesquels la capacité d'éprouver des plaisirs +égoïstes recouvre toute sa vigueur. La sensibilité pour les jouissances +purement personnelles se conserve à un plus haut degré chez ceux qui +s'emploient aux plaisirs des autres, que chez ceux qui se dévouent +entièrement à leurs propres plaisirs. + +Cette vérité, manifeste même lorsque le niveau de la vie est élevé, est +encore plus frappante lorsqu'il s'abaisse. C'est dans la maturité et +dans la vieillesse que nous voyons d'une manière spéciale comment, à +mesure que les plaisirs égoïstes deviennent plus faibles, les actions +altruistes servent à les reproduire en leur donnant des formes +nouvelles. Le contraste entre le plaisir qu'un enfant prend aux +nouveautés qui lui sont chaque jour révélées, et l'indifférence qui +s'accroît à mesure que le monde nous est plus connu, jusqu'à ce que dans +l'âge adulte il reste relativement peu de choses dont nous jouissions +véritablement, fait comprendre à tout le monde que les plaisirs +diminuent à mesure que les années passent. Pour ceux qui réfléchissent, +il est clair que la sympathie seule nous fait trouver indirectement du +plaisir dans les choses qui ont cessé de nous en procurer directement. +On le voit avec évidence pour les plaisirs que les parents retirent des +plaisirs de leurs enfants. Quelle que soit la banalité de cette remarque +que les hommes revivent dans leurs enfants, nous avons besoin de la +répéter ici pour nous rappeler la manière dont l'altruisme, alors que +les satisfactions égoïstes s'affaiblissent dans le cours de la vie, +renouvelle ces satisfactions en les transfigurant. + +Nous sommes amenés ainsi à une considération plus générale, celle de +l'aspect égoïste du plaisir altruiste. Ce n'est pas que ce soit le +moment de discuter la question de savoir si l'élément égoïste peut être +exclu de l'altruisme, ou de distinguer entre l'altruisme que l'on +poursuit avec la prévision d'un plaisir à en retirer, et l'altruisme +qui, tout en procurant ce plaisir, n'en fait pas son objet. Nous +considérons seulement le fait que l'état qui accompagne une action +altruiste étant un état agréable, qu'on y parvienne sciemment ou non, +doit être compté dans la somme des plaisirs que l'individu peut +recevoir, et, en ce sens, ne peut pas ne pas être un plaisir égoïste. +Nous devons évidemment le considérer ainsi, car ce plaisir, comme les +plaisirs en général, a pour résultat la prospérité physique du moi. +Comme toute autre émotion agréable élève le niveau de la vie, ainsi fait +l'émotion agréable qui accompagne un acte de bienveillance. On ne peut +nier que la peine causée par la vue d'une souffrance déprime les +fonctions vitales, quelquefois même au point de suspendre l'action du +coeur, comme chez ceux qui s'évanouissent en assistant à une opération +chirurgicale; de même, on ne peut nier que la joie ressentie en présence +de la joie d'autrui n'exalte les fonctions vitales. Par suite, bien que +nous devions hésiter à classer le plaisir altruiste comme une espèce +plus élevée de plaisir égoïste, nous sommes obligés de reconnaître le +fait que ses effets immédiats, en augmentant la vie et en favorisant +ainsi le bien-être personnel, ressemblent à ceux des plaisirs qui sont +directement égoïstes. Le corollaire à en déduire est que le pur égoïsme, +même dans ses résultats immédiats, est moins avantageusement égoïste que +ne l'est l'égoïsme convenablement tempéré par l'altruisme, lequel, outre +les plaisirs additionnels qu'il nous procure, nous donne aussi, par +l'accroissement de la vitalité, une plus grande capacité pour éprouver +des plaisirs en général. + +C'est aussi une vérité à ne pas négliger que la somme des plaisirs +esthétiques est plus considérable pour une nature altruiste que pour une +nature égoïste. Les joies et les douleurs humaines forment un élément +principal de la matière de l'art, et il est évident que les plaisirs +dont l'art est la source s'accroissent à mesure que se développe la +sympathie pour ces joies et ces douleurs. Si nous opposons la poésie +primitive, principalement occupée de la guerre et se prêtant aux +instincts sauvages par des descriptions de victoires sanglantes, à la +poésie des temps modernes, dans laquelle les appétits cruels ne +tiennent qu'une petite place, tandis qu'elle est inspirée le plus +souvent par des sentiments plus doux, et consacrée à exciter chez les +lecteurs la compassion pour les faibles, nous voyons qu'avec le +développement d'une nature plus altruiste s'est ouverte une sphère de +jouissances inaccessible à l'égoïsme farouche des temps barbares. Il y a +de même une différence entre les fictions du passé et celles du présent. +Dans les premières, on s'occupait exclusivement des actions des classes +dirigeantes, dont les antagonismes et les crimes fournissaient le sujet +et l'intrigue; les autres, prenant de préférence pour sujets des +histoires pacifiques, et le plus souvent la vie des classes les plus +humbles, découvrent un monde nouveau de faits intéressants dans les +joies et les douleurs journalières de la foule. On rencontre un +contraste pareil entre les formes anciennes et les formes modernes de +l'art plastique. Lorsqu'ils ne représentent pas des cérémonies du culte, +les bas-reliefs et les peintures murales des Assyriens et des Égyptiens, +ou les décorations des temples chez les Grecs rappellent les exploits +des conquérants; dans les temples modernes, au contraire, les oeuvres +destinées à glorifier des actes de destruction sont moins nombreuses, et +les oeuvres qui répondent aux sentiments les plus doux des spectateurs +sont plus nombreuses. Pour voir que ceux qui ne s'inquiètent en aucune +façon des sentiments de leurs semblables se privent par là d'un grand +nombre de plaisirs esthétiques, il suffit de se demander si les hommes +qui se plaisent aux combats de chiens sont capables d'apprécier +l'_Adélaïde_ de Beethoven, ou si le poème de Tennyson _In memoriam_ +pourrait beaucoup émouvoir une troupe de galériens. + +81. Ainsi, depuis l'origine de la vie, l'égoïsme a dépendu de +l'altruisme, comme l'altruisme a dépendu de l'égoïsme, et dans le cours +de l'évolution les services réciproques de l'un et de l'autre se sont +accrus. + +Le sacrifice physique et inconscient des parents pour donner naissance à +des descendants, sacrifice que les êtres vivants les plus humbles +accomplissent sans cesse, nous montre dans sa forme primitive +l'altruisme qui rend possible l'égoïsme de la vie et de la croissance +individuelles. A mesure que nous montons à des degrés supérieurs dans +l'échelle des êtres, cet altruisme des parents se manifeste par la +cession directe seulement d'une partie du corps, alors que le reste du +corps contribue par une usure plus active des tissus au développement de +la progéniture. Ce sacrifice indirect de substance, remplaçant de plus +en plus le sacrifice direct à mesure que l'altruisme des parents devient +plus élevé, continue jusqu'à la fin à représenter aussi un autre +altruisme que celui des parents, puisque cet autre altruisme se traduit +également en une perte de substance pour des efforts qui n'aboutissent +pas à un agrandissement personnel. + +Après avoir observé comment dans le genre humain l'altruisme des parents +et celui de la famille se transforment en un altruisme social, nous +avons fait remarquer qu'une société, comme une espèce, subsiste à la +condition seulement que chaque génération de ses membres transmette à la +suivante des avantages équivalents à ceux qu'elle a reçus de la +précédente. Cela suppose que le soin de la famille doit être complété +par le soin de la société. + +La plénitude des satisfactions égoïstes dans un état social dépendant +d'abord du maintien d'une relation normale entre les efforts dépensés et +les bénéfices obtenus, qui est le fondement de toute vie, implique un +altruisme qui à la fois inspire une conduite équitable et impose +l'obligation de l'équité. Le bien-être de chacun est enveloppé dans le +bien-être de tous de plusieurs autres manières. Tout ce qui contribue à +augmenter la vigueur des autres nous intéresse, car celle-ci diminue le +prix de tout ce que nous achetons. Tout ce qui contribue à les +affranchir des maladies nous intéresse, car nous sommes par là moins +exposés nous-mêmes aux maladies. Tout ce qui élève leur intelligence +nous intéresse, car nous sommes exposés chaque jour à mille +inconvénients par suite de leur ignorance ou de leur folie. Tout ce qui +élève leur caractère moral nous intéresse, car en toute occasion nous +avons à souffrir du défaut de conscience dans la société en général. + +Les satisfactions égoïstes dépendent bien plus directement encore des +activités altruistes qui nous gagnent les sympathies d'autrui. En +s'aliénant ceux qui l'entourent, l'homme intéressé perd les services +gratuits qu'ils peuvent lui rendre; il se prive d'un grand nombre de +jouissances sociales, et il manque de ces accroissements du plaisir et +de ces adoucissements de la douleur que nous procurent ceux qui nous +aiment en partageant nos sentiments. + +Enfin un égoïsme illégitime se nuit à lui-même en produisant une +incapacité d'éprouver le bonheur. Les plaisirs purement égoïstes sont +rendus moins vifs par la satiété, même dans la première partie de la +vie, et dans la seconde ils disparaissent presque entièrement; les +plaisirs de l'altruisme, dont on se lasse moins vite, manquent à la vie, +et surtout à cette dernière partie de la vie où ils remplaceraient +largement les plaisirs égoïstes; par suite, on est incapable de +ressentir les plaisirs esthétiques de l'ordre le plus élevé. + +Nous devons indiquer en outre une vérité à peine reconnue, à savoir que +cette dépendance de l'égoïsme par rapport à l'altruisme s'étend au delà +des limites de chaque société et tend toujours à l'universalité. Il +n'est pas nécessaire de montrer qu'au dedans de chaque société elle +s'accroît avec l'évolution sociale, celle-ci impliquant une augmentation +de dépendance mutuelle, et il en résulte que, si la dépendance des +sociétés entre elles devient plus grande grâce à des relations +commerciales, la prospérité intérieure de chacune intéresse toutes les +autres. C'est un lieu commun d'économie politique que l'appauvrissement +d'un pays, la diminution de ses forces de production et de consommation, +est nuisible aux pays qui sont en rapports avec lui. Bien plus, nous +avons éprouvé souvent dans ces dernières années des crises industrielles +entraînant de grandes souffrances pour des nations qui n'étaient pas +directement en jeu, par suite de guerres entre d'autres nations. Si +chaque peuple voit les satisfactions égoïstes de ses membres diminuées +par les luttes entre les peuples voisins, à plus forte raison doit-il +les voir diminuées par les luttes où il intervient lui-même. On peut +remarquer combien, dans différentes parties du monde, l'esprit de +conquête, dépourvu de tout scrupule et inspiré par la prétention +spécieuse de répandre les bienfaits du gouvernement et de la religion +britanniques, produit de maux en retour aux classes industrielles de +l'Angleterre et en augmentant les charges publiques et en paralysant le +commerce, et l'on verra que ces classes industrielles, absorbées par des +questions de capital et de salaire, et se croyant elles-mêmes +désintéressées de nos affaires extérieures, souffrent du défaut de cet +altruisme universel, qui aurait pour effet de nous inspirer la justice +dans nos rapports avec tous les peuples, civilisés ou sauvages. On +comprendra aussi qu'en dehors de ces maux immédiats, elles auront à +souffrir, pendant toute une génération, des maux qui découlent d'une +résurrection du type d'organisation sociale produit par les activités +agressives, et de l'abaissement du niveau moral qui l'accompagne. + + + + +CHAPITRE XIII + +JUGEMENT ET COMPROMIS + + +82. Dans les deux précédents chapitres, nous avons plaidé successivement +pour l'égoïsme et pour l'altruisme. Ils sont en conflit; nous avons +maintenant à considérer quel verdict il faut prononcer. + +Si les plaidoyers opposés sont vrais séparément ou même si chacun d'eux +est vrai en partie, nous devons en conclure que le pur égoïsme et le pur +altruisme sont l'un et l'autre illégitimes. Si la maxime: «Vivre pour +soi,» est fausse, la maxime: «Vivre pour les autres,» l'est aussi. Par +suite, un compromis est seul possible. + +Je ne donne pas comme prouvée cette conclusion, bien qu'elle paraisse +inévitable. L'objet de ce chapitre est de la justifier pleinement, et je +la formule dès le commencement, parce que les arguments employés seront +mieux compris si le lecteur a sous les yeux la conclusion vers laquelle +ils convergent. + +Comment conduire la discussion pour faire ressortir plus clairement +cette nécessité d'un compromis? Le meilleur moyen sera peut-être de +donner à l'une des deux thèses sa forme extrême, et d'observer les +absurdités qui en seront la conséquence. Traiter ainsi le principe du +pur égoïsme, ce serait perdre son temps. Tout le monde voit que si +chacun poursuivait sans contrainte à chaque instant son propre intérêt, +sans s'occuper le moins du monde des autres hommes, il en résulterait +une guerre universelle et la dissolution de la société. Nous choisirons +donc de préférence le principe du pur désintéressement, dont les mauvais +effets sont moins évidents. + +Il y a deux aspects sous lesquels se présente la doctrine qui fait du +bonheur des autres le but moral. Les autres peuvent être conçus +personnellement, comme des individus avec lesquels nous avons des +relations directes; ou bien ils peuvent être conçus impersonnellement, +comme constituant la communauté. Tant qu'il s'agit de l'abnégation de +soi-même impliquée par un pur altruisme, il importe peu de savoir dans +quel sens on emploie ce mot «les autres». Mais la critique sera rendue +plus facile par la distinction de ces deux significations. Nous +considérerons d'abord la seconde. + +83. Nous avons donc à examiner le «principe du plus grand bonheur», tel +qu'il a été formulé par Bentham et ses disciples. La doctrine que «le +bonheur général» doit être l'objet de nos recherches n'est pas, à la +vérité, présentée comme identique avec le pur altruisme. Mais comme, si +le bonheur général est la fin propre de l'action, l'agent individuel +doit regarder sa propre part de ce bonheur comme une unité du tout, à +laquelle il ne doit pas attribuer plus de valeur qu'à aucune autre, il +en résulte que, puisque cette unité est en quelque sorte infinitésimale +en comparaison du tout, son action, si elle a exclusivement pour but +l'achèvement du bonheur général, est, sinon absolument, du moins aussi +complètement altruiste que possible. Par suite, la théorie qui fait du +bonheur général l'objet immédiat de la poursuite peut à bon droit être +prise comme une forme du pur altruisme que nous avons à critiquer ici. + +Pour justifier cette interprétation et à la fois pour donner une +proposition définie que nous puissions discuter, voici un passage de +l'_Utilitarianisme_ de M. Mill: + + «Le principe du plus grand bonheur, dit-il, est une simple + expression sans signification rationnelle, à moins que le + bonheur d'une personne, supposé égal en degré (avec la + réserve spéciale à faire sur son espèce), ne soit compté + comme ayant exactement la même valeur que celui d'une autre + personne. Ces conditions remplies, le mot de Bentham: + «compter chacun pour un, ne compter personne pour plus + qu'un,» peut être écrit au dessous du principe de l'utilité, + comme commentaire explicatif.» (P. 91.) + +Toutefois, bien que le sens du «plus grand bonheur», comme fin, soit par +là défini jusqu'à un certain point, nous éprouvons cependant le besoin +d'une définition plus complète, du moment où nous voulons décider de +quelle manière il faut régler sa conduite pour atteindre cette fin. La +première question qui se présente est: Devons-nous regarder «ce principe +du plus grand bonheur» comme un principe de direction pour la communauté +considérée dans sa capacité collective, ou comme un principe de +direction pour ses membres considérés séparément, ou pour la communauté +et ses membres à la fois? Si l'on répond que le principe doit être pris +comme guide pour l'action gouvernementale plutôt que pour l'action +individuelle, nous avons alors à demander: Quel sera le guide de +l'action individuelle? Si l'action individuelle ne doit pas être réglée +seulement pour procurer «le plus grand bonheur du plus grand nombre», il +faut quelque autre principe pour régler l'action individuelle; et «le +principe du plus grand bonheur» ne donne pas la règle morale dont nous +avons besoin. Réplique-t-on que l'individu dans sa capacité d'unité +politique doit prendre pour fin de favoriser le développement du bonheur +général, en votant ou en agissant de quelque autre manière sur la +législature avec cette fin en vue, et qu'en cela il a une règle de +conduite, nous avons encore à demander: D'où viendra une direction pour +le reste de la conduite individuelle, reste qui en constitue de beaucoup +la plus grande partie? Si cette partie privée de la conduite +individuelle ne doit pas avoir directement pour but le bonheur général, +il nous faut encore trouver une autre règle morale que celle qu'on nous +offre. + +Ainsi, à moins que le pur altruisme, comme on l'a formulé, ne confesse +son insuffisance, il est tenu de se justifier, comme donnant une règle +satisfaisante pour toute conduite, individuelle et sociale. Nous allons +d'abord le discuter en tant que prétendu principe légitime de la +politique; nous le discuterons ensuite comme prétendu principe légitime +des actions privées. + +84. Si l'on s'efforce de comprendre d'une manière exacte que, en prenant +pour fin le bonheur général, la règle doit être «de compter chacun pour +un et de ne compter personne pour plus qu'un», l'idée de distribution se +présente à l'esprit. Nous ne pouvons former l'idée de distribution sans +penser à quelque chose à distribuer et à des personnes pour recevoir ce +quelque chose. Pour pouvoir clairement concevoir la proposition, nous +devons clairement en concevoir ces deux éléments. Considérons d'abord +les personnes qui reçoivent. + +«Compter chacun pour un, ne compter personne pour plus qu'un.» Veut-on +dire par là que, par rapport à tout ce qui est partagé, chacun doit en +recevoir la même part, quel que soit son caractère, quelle que soit sa +conduite? S'il est passif, doit-il avoir autant que s'il est actif? s'il +est inutile, autant que s'il est utile? s'il est criminel, autant que +s'il est vertueux? Si la distribution doit se faire sans égard aux +natures et aux actes de ceux qui reçoivent, il faut alors montrer qu'un +système qui égalise, autant que possible, le traitement du bon et du +méchant, est avantageux. Si la distribution ne doit pas être aveugle, +alors le principe disparaît. Le quelque chose à distribuer doit être +partagé autrement que par une égale division. Il doit y avoir proportion +des parts aux mérites, et l'on nous laisse dans l'incertitude quant à la +manière d'établir cette proportion; nous avons à trouver une autre +règle. + +Voyons maintenant quel est ce quelque chose à distribuer. La première +idée qui se présente est que le bonheur lui-même doit être partagé entre +tous. Prises littéralement, les idées que le plus grand bonheur doit +être la fin à poursuivre, et qu'en le partageant il faut compter chacun +pour un et ne compter personne pour plus qu'un, impliquent que le +bonheur est quelque chose qui peut être divisé en parties et distribué à +la ronde. C'est là cependant une interprétation impossible. Mais, après +en avoir reconnu l'impossibilité, nous avons encore à résoudre la +question: Par rapport à quoi faut-il compter chacun pour un et ne +compter personne pour plus qu'un? + +Faut-il entendre que les moyens concrets d'être heureux doivent être +également répartis? Veut-on dire qu'il faut distribuer à tous en parties +égales les choses nécessaires à la vie, ce qui sert au bien-être, ce qui +rend l'existence agréable? Comme conception simplement, on peut un peu +mieux le soutenir. Mais en laissant de côté la question de politique, en +laissant la question de savoir si le plus grand bonheur serait _en +définitive_ assuré par ce procédé (ce qui évidemment n'arriverait pas), +il est facile de voir, si l'on y réfléchit, que le plus grand bonheur ne +serait pas même _immédiatement_ assuré de cette manière. Les différences +d'âge, de croissance, de constitution, les différences d'activité et les +différences de consommation qui en résultent, les différences de désirs +et de goûts, amèneraient ce résultat inévitable que les secours +matériels que chacun recevrait pour être heureux répondraient plus ou +moins aux besoins. En admettant même que le pouvoir d'acquérir fût +également réparti, le plus grand bonheur ne serait pas encore atteint en +comptant chacun pour un et en ne comptant personne pour plus qu'un; en +effet, comme les capacités pour utiliser les moyens acquis de bonheur +varieraient à la fois avec la constitution et avec l'âge, les moyens qui +suffiraient approximativement pour satisfaire les besoins de l'un +seraient extrêmement insuffisants pour satisfaire les besoins de +l'autre, et ainsi l'on n'obtiendrait pas la plus grande somme de +bonheur; les moyens pourraient être inégalement partagés de manière à en +produire une somme plus grande. + +Mais si le bonheur lui-même ne peut être partagé et distribué +également, si un égal partage des éléments matériels du bonheur ne +produit pas le plus grand bonheur, quelle est donc la chose qu'il faut +ainsi partager? Par rapport à quoi faut-il compter chacun pour un et ne +compter personne pour plus qu'un? Il semble qu'il n'y ait plus qu'une +hypothèse possible. Il ne reste rien à distribuer également, si ce n'est +les conditions dans lesquelles chacun peut poursuivre le bonheur. Les +limitations de l'action, les degrés de liberté et de contrainte, doivent +être les mêmes pour tous. Chacun aura autant de liberté pour chercher sa +fin qu'il se pourra en sauvegardant de semblables libertés chez les +autres pour chercher leurs fins, et chacun aura autant qu'un autre la +jouissance de ce que ses efforts, dans ces limites, auront obtenu. Mais +dire que par rapport à ces conditions il faut compter chacun pour un et +ne compter personne pour plus qu'un, c'est dire tout simplement qu'il +faut assurer l'équité. + +Ainsi, considéré comme principe de politique, le principe de Bentham se +transforme par l'analyse en le principe même que ce moraliste prétend +renverser. Ce n'est pas le bonheur général qui donne la règle morale par +laquelle l'action législative doit se laisser guider, mais bien la +justice universelle. Ainsi s'écroule la doctrine altruiste présentée +sous cette forme. + +85. Après avoir examiné la doctrine d'après laquelle le bonheur général +devrait être la fin de la conduite publique, nous passons à l'examen de +la doctrine d'après laquelle elle devrait être la fin de la conduite +privée. + +On soutient qu'au point de vue de la raison pure le bonheur des autres +ne doit pas être un objet moins légitime de notre poursuite à chacun que +notre propre bonheur. Considérés comme parties d'un tout, un bonheur +éprouvé par nous-mêmes et un bonheur semblable éprouvé par un autre ont +des valeurs égales; on en infère que, à l'estimer rationnellement, +l'obligation de travailler dans l'intérêt d'autrui est aussi grande que +l'obligation de travailler dans notre propre intérêt. En affirmant que +le système de morale utilitaire, bien compris, s'accorde avec la maxime +chrétienne: «Aimez votre prochain comme vous-même,» M. Mill dit que +«l'utilitarisme lui commande d'être aussi strictement impartial qu'un +spectateur désintéressé et bienveillant, entre son propre bonheur et +celui des autres.» (P. 24.) Considérons les deux interprétations que +l'on peut donner de cette proposition. + +Supposons d'abord qu'un certain quantum de bonheur puisse se réaliser de +quelque manière sans la participation spéciale de A, B, C ou D, qui +forment le groupe dont il s'agit. Alors la proposition veut dire que +chacun doit être prêt à voir ce quantum de bonheur éprouvé autant par un +ou plusieurs des autres que par lui-même. Le spectateur désintéressé et +bienveillant déciderait clairement, en pareil cas, que personne ne doit +avoir plus de bonheur qu'un autre. Mais ici, si l'on suppose comme nous +le faisons que le quantum de bonheur est réalisable sans qu'aucune des +personnes du groupe ait rien à faire, la simple équité porte le même +jugement. Personne n'ayant en aucune manière plus de droit que les +autres, les droits sont égaux, et le respect que l'on doit à la justice +ne permet à aucun de nos personnages de monopoliser le bonheur à son +profit. + +Supposons maintenant un cas différent. Supposons que le quantum de +bonheur ait été rendu possible par les efforts d'un des membres du +groupe. Supposons que A ait acquis par son travail quelque objet +matériel capable de donner du bonheur. Il veut agir comme le prescrirait +le spectateur désintéressé et bienveillant. Que décidera-t-il? Que +prescrirait le spectateur? Considérons toutes les suppositions +possibles, en commençant par la moins raisonnable. + +On peut concevoir le spectateur comme prescrivant que le travail fait +par A pour acquérir ce qui peut servir au bonheur ne lui donne aucun +droit à l'usage spécial de ce qu'il a acquis, qu'il faut le donner à B, +à C ou à D, ou qu'il faut le partager également entre B, C et D, ou le +partager également entre tous les membres du groupe, y compris A, qui a +travaillé pour l'acquérir. Si le spectateur est conçu comme prenant +cette décision aujourd'hui, on doit le concevoir comme la prenant tous +les jours, avec ce résultat que l'un des membres d'un groupe fait tout +le travail, sans obtenir aucun avantage en retour, ou en obtenant +seulement sa part numérique, tandis que les autres ont leur part de +bénéfice sans rien faire. Que A puisse concevoir une semblable décision +du spectateur désintéressé et bienveillant, et se sentir tenu de se +conformer à cette décision imaginaire, c'est une supposition un peu +forte, et probablement on conviendra qu'une pareille sorte +d'impartialité, bien loin de conduire au bonheur général, serait bientôt +fatale à tous. Mais ce n'est pas tout. Le principe dont il s'agit +s'oppose lui-même en réalité à ce que l'on obéisse à une telle décision. +Car non seulement A, mais encore B, C et D doivent agir d'après ce +principe. Chacun d'eux doit se comporter selon la décision qu'il +attribue à un spectateur impartial. B conçoit-il le spectateur impartial +comme lui assignant à lui, B, le produit du travail de A? Il faut alors +admettre que B conçoit le spectateur impartial comme le favorisant +lui-même, B, plus que A ne conçoit le même spectateur comme le +favorisant lui-même, A; ce qui ne s'accorde pas avec l'hypothèse. B, en +concevant le spectateur impartial, fait-il abstraction de ses propres +intérêts aussi complètement que le fait A? Alors comment peut-il +prononcer d'une manière si conforme à ses intérêts, si partiale, qu'il +se permette de prendre une part égale des bénéfices du travail de A, +alors que ni lui ni les autres n'ont rien fait pour les acquérir? + +Nous avons signalé cette décision concevable, quoique peu croyable, du +spectateur, pour faire remarquer qu'il serait impossible de s'y +conformer habituellement. Il reste à considérer la décision que +prendrait un spectateur réellement impartial. Il dirait que le bonheur, +ou l'objet matériel qui sert au bonheur, acquis par le travail de A, +doit être pris par A. Il dirait que B, C et D n'y ont aucun droit, mais +ont droit seulement au bonheur ou aux objets utiles au bonheur, que +leurs travaux respectifs leur ont procurés. En conséquence, A, agissant +comme le spectateur impartial imaginaire le prescrirait, est justifié, +d'après ce témoignage, s'il s'approprie tel bonheur ou tel moyen de +bonheur qu'il a gagné par ses efforts. + +Ainsi, sous sa forme spéciale comme sous sa forme générale, le principe +est vrai seulement en tant qu'il représente une justice déguisée. +L'analyse nous conduit encore à ce résultat que faire du «bonheur +général» la fin de l'action, signifie en réalité maintenir ce que nous +appelons des relations équitables entre les individus. Refusez +d'accepter sous sa forme vague «le principe du plus grand bonheur», et +insistez pour savoir quelle est la conduite publique ou privée qu'il +implique, et vous verrez évidemment que ce principe n'a aucun sens, à +moins qu'il ne serve indirectement à affirmer que les droits de chacun +doivent scrupuleusement être respectés par tout le monde. L'altruisme +utilitaire devient un égoïsme mitigé comme il convient. + +86. Nous pouvons maintenant nous placer à un autre point de vue pour +juger la théorie altruiste. Si, en supposant que l'objet propre de notre +poursuite soit le bonheur général, nous procédons rationnellement, nous +devons nous demander de quelles manières l'agrégat, le bonheur général, +peut être composé; nous devons nous demander aussi quelle composition de +cet agrégat donnera la somme la plus grande. + +Supposons que chaque citoyen poursuive son propre bonheur isolément, non +pas de manière à nuire aux autres, mais sans s'intéresser aux autres +activement; alors la réunion de leurs bonheurs constitue une certaine +somme, un certain bonheur général. Supposons maintenant que chacun, au +lieu de faire de son propre bonheur l'objet de sa poursuite, poursuive +le bonheur des autres; alors encore il en résultera une certaine somme +de bonheur. Cette somme doit être moindre, ou aussi grande, ou plus +grande que la première. Si l'on admet qu'elle soit moindre ou seulement +aussi grande, la méthode altruiste est évidemment pire, ou elle n'est +pas meilleure que la méthode égoïste. Il faut supposer que la somme de +bonheur obtenue est plus grande. Considérons ce que contient cette +hypothèse. + +Si chacun poursuit exclusivement le bonheur des autres, et si chacun +reçoit aussi du bonheur (ce qui doit être, car il ne peut se former un +agrégat de bonheur en dehors des bonheurs individuels), il faut alors +conclure que chacun doit exclusivement à une action altruiste le bonheur +dont il jouit, et que pour chacun ce bonheur est plus grand en somme que +le bonheur égoïste qu'il pourrait se procurer lui-même, s'il +s'appliquait lui-même à le poursuivre. Laissant de côté pour un moment +ces sommes relatives des deux espèces de bonheur, notons les conditions +nécessaires pour que chacun goûte le bonheur altruiste. Les natures +sympathiques éprouvent du plaisir à faire plaisir, et, si le bonheur +général est l'objet de la poursuite, on dira que chacun sera heureux en +présence du bonheur des autres. Mais dans ce cas en quoi consiste le +bonheur des autres? Ces autres sont aussi, par hypothèse, des personnes +qui poursuivent et éprouvent le plaisir altruiste. La genèse du plaisir +altruiste pour chacun dépend du plaisir que témoignent les autres, et +ceux-ci à leur tour n'en témoigneront qu'autant que les autres en +témoigneront, et ainsi de suite indéfiniment. Où commence donc le +plaisir? Evidemment il doit y avoir quelque part un plaisir égoïste, +avant que la sympathie qu'il fait éprouver produise un plaisir +altruiste. Evidemment, par suite, chacun doit être égoïste à un degré +convenable, même si c'est seulement dans l'intention de donner aux +autres le moyen d'être altruistes. Ainsi, bien loin de devenir plus +grande, si tous font du bonheur le plus grand leur unique fin, la somme +du bonheur disparaît entièrement. + +Une comparaison empruntée à l'ordre physique nous fera mieux voir encore +combien est absurde la supposition que l'on puisse arriver au bonheur +universel sans que chacun songe à son propre bonheur. Supposez un amas +de corps dont chacun engendre de la chaleur et dont chacun reçoit aussi +des autres de la chaleur, parce que chacun d'eux la rayonne sur ceux qui +l'entourent. Il est manifeste que chacun aura une certaine chaleur +propre indépendamment de celle qui lui vient du dehors, et aussi une +certaine chaleur qui lui vient des autres corps indépendamment de celle +qu'il a par lui-même. Qu'arrivera-t-il? Tant que chacun de ces corps +continuera à être un générateur de chaleur, ils continueront à conserver +une certaine température dérivée en partie d'eux-mêmes et en partie des +autres. Mais si chacun d'eux cesse de fournir de la chaleur, et en est +réduit à celle qui rayonne des autres corps, l'amas tout entier se +refroidira. Eh bien, la chaleur directement produite représente le +plaisir égoïste, et la disparition de toute chaleur, si chacun cesse +d'en donner, correspond à la disparition de tout plaisir si chacun cesse +d'en créer d'une manière égoïste. + +Nous pouvons tirer une autre conclusion. Outre la conséquence qu'avant +l'existence du plaisir altruiste il faut qu'il y ait un plaisir égoïste, +et que, si la règle de conduite est la même pour tous, il faut que +chacun soit égoïste à un degré convenable, il y a cette conséquence que, +pour arriver à la plus grande somme de bonheur, chacun doit être plus +égoïste qu'altruiste. Car, pour parler en général, les plaisirs +sympathiques seront toujours moins intenses que les plaisirs avec +lesquels on sympathise. Toutes choses égales d'ailleurs, les sentiments +idéaux ne peuvent être aussi vifs que les sentiments réels. Il est vrai +que ceux qui ont une forte imagination peuvent, surtout dans les cas où +les affections sont engagées, sentir la douleur morale sinon la douleur +physique d'un autre, aussi complètement que celui même qui en souffre en +réalité, et peuvent prendre avec une égale intensité leur part du +plaisir d'autrui; quelquefois même, on se représente mentalement le +plaisir éprouvé comme plus grand qu'il ne l'est en vérité, et l'on jouit +alors d'un plaisir réflexe plus vif que le plaisir direct de celui qui +est en cause. De pareils cas, cependant, et les cas dans lesquels, même +à part l'exaltation de sympathie causée par l'attachement, il y a un +ensemble de sentiments produits sympathiquement égal en somme aux +sentiments originaux, sinon plus vif, sont nécessairement exceptionnels. +Car, en de pareils cas, la conscience totale enferme d'autres éléments +que la représentation mentale du plaisir ou de la peine, notamment +l'excès de pitié ou l'excès de bonté, et ces éléments ne se présentent +que dans de rares occasions: ils ne sauraient être les concomitants +habituels des plaisirs sympathiques si tous les recherchaient à chaque +moment. En appréciant la totalité possible des plaisirs sympathiques, +nous ne devons rien y faire entrer en dehors de la représentation des +plaisirs que les autres éprouvent. A moins d'affirmer que les états de +conscience de nos semblables se reproduisent toujours en nous plus +vivement que les états analogues ne se forment en nous sous l'influence +de leurs propres causes personnelles, il faut admettre que la totalité +des plaisirs altruistes ne peut pas égaler la totalité des plaisirs +égoïstes. Par suite, outre la vérité qu'avant qu'il existe des plaisirs +altruistes il doit y avoir des plaisirs égoïstes, de telle sorte que +ceux-là naissent de la sympathie pour ceux-ci, il est encore vrai que, +pour obtenir la plus grande somme de plaisirs altruistes, il doit y +avoir une plus grande somme de plaisirs égoïstes. + +87. On peut démontrer encore d'une autre manière que le pur altruisme se +détruit lui-même. Une loi parfaitement morale doit être une loi qui +devient parfaitement praticable à mesure que la nature humaine fait des +progrès, et, si elle est nécessairement impraticable pour une nature +humaine idéale, elle ne peut être la loi morale cherchée. + +Or les occasions de pratiquer l'altruisme sont nombreuses et grandes en +proportion de la faiblesse, de l'incapacité ou de l'imperfection +humaine. Si nous dépassons les limites de la famille, dans laquelle il +faut laisser subsister une sphère d'activités impliquant le sacrifice de +soi-même tant qu'il s'agit d'élever ses enfants, et si nous nous +demandons comment il peut y avoir encore une sphère d'activités +impliquant le sacrifice de soi-même, il est évident que cela tient à ce +qu'il y a toujours des maux sérieux, causés par un excès de défauts +naturels. Autant les hommes s'appliqueront eux-mêmes à faire tout ce que +demandent les besoins de la vie sociale, autant diminueront les demandes +de secours en leur faveur. Si l'on arrive à s'adapter entièrement à ces +besoins, si tout le monde est un jour capable de se conserver soi-même +et de remplir complètement les obligations imposées par la société, les +occasions de faire passer ses intérêts après ceux des autres, auxquelles +s'applique le pur altruisme, disparaîtront. + +De pareils sacrifices de soi-même deviennent, en effet, doublement +impraticables. Vivant avec succès individuellement, les hommes non +seulement ne fournissent pas à ceux qui les entourent des occasions de +leur venir en aide, mais cette aide ne peut leur être donnée +ordinairement sans contrarier leurs activités normales, et par suite +sans diminuer leurs plaisirs. Comme toute créature inférieure, conduite +par ses instincts innés à faire spontanément tout ce que sa vie demande, +l'homme, lorsqu'il est complètement formé à la vie sociale, doit avoir +des instincts si bien ajustés à ses besoins qu'il satisfait à ses +besoins en satisfaisant ses instincts. Si ses instincts sont séparément +satisfaits par l'accomplissement des actes requis, aucun de ces actes ne +peut être accompli pour lui sans que ses instincts soient frustrés. On +ne peut accepter des autres les résultats de leurs activités qu'à la +condition de renoncer aux plaisirs qui dérivent de sa propre activité. +Il s'ensuivrait donc une diminution plutôt qu'un accroissement de +bonheur, si l'action altruiste pouvait être exercée en pareil cas. + +Nous arrivons ici à une autre supposition sans fondement faite par la +même théorie. + +88. Le postulatum de l'utilitarisme tel qu'il est formulé dans les +passages cités plus haut, et du pur altruisme pour employer une autre +expression, implique la croyance qu'il est possible de transporter de +l'un à l'autre le bonheur, ou les moyens d'être heureux, ou les +conditions du bonheur. Sans aucune limitation spécifique, la proposition +ainsi admise est que le bonheur en général peut être détaché de l'un et +rattaché à l'autre, que l'un peut le céder dans une mesure quelconque, +et l'autre se l'approprier de même. Mais il suffit de réfléchir un +moment pour voir combien cette proposition est loin de la vérité. D'un +côté, cette cession jusqu'à un certain point est extrêmement nuisible +et, au delà, elle est fatale, et, de l'autre, la plus grande partie du +bonheur dont chacun jouit vient de lui-même et ne peut être ni donnée ni +reçue. + +Supposer que les plaisirs égoïstes peuvent être abandonnés jusqu'à un +certain point, c'est tomber dans une de ces nombreuses erreurs de +spéculation morale qui résultent de l'ignorance des vérités de la +biologie. En nous plaçant au point de vue biologique, nous avons vu que +les plaisirs accompagnent des sommes normales de fonctions, tandis que +les peines accompagnent des défauts ou des excès de fonctions, et, en +outre, que la vie complète dépend de l'exercice complet des fonctions, +et par suite de la jouissance des plaisirs corrélatifs. Par suite, +renoncer à des plaisirs normaux, c'est renoncer à la vie en proportion, +et alors se présente la question: Jusqu'à quel point peut-on le faire? +S'il veut continuer à vivre, l'individu _doit_ goûter dans une certaine +mesure les plaisirs qui accompagnent l'accomplissement des fonctions +corporelles, et _doit_ éviter les peines qui résultent de leur +non-accomplissement. Une complète abnégation amène la mort; une +abnégation excessive, la maladie; une abnégation moindre, une +dégradation physique, et par suite une diminution de la capacité de +remplir ses obligations envers soi-même et envers les autres. Aussi, +lorsque nous tentons de mettre en pratique cette règle de vivre non pour +notre propre satisfaction, mais pour celle des autres, nous rencontrons +cette difficulté qu'au delà de certaines limites c'est impossible. Et +lorsque nous avons décidé dans quelle mesure l'individu peut perdre de +son bien-être physique, en renonçant aux plaisirs et en acceptant les +peines, ce fait s'impose à nous que la portion de bonheur ou de moyens +d'être heureux, qu'il lui est possible d'abandonner pour cette +redistribution, est une portion limitée. + +La restriction opposée au transfert du bonheur, ou des moyens d'être +heureux, est encore plus rigoureuse d'un autre côté. Le plaisir obtenu +par un effort efficace, par une poursuite heureuse des fins, ne peut par +aucun procédé être cédé à un autre, et ne peut d'aucune manière être +approprié par un autre. L'habitude de raisonner du bonheur général +tantôt comme s'il était un produit concret à partager, et tantôt comme +s'il était coextensif avec l'usage des choses matérielles qui servent au +plaisir et peuvent être données et reçues, a empêché de remarquer cette +vérité, que les plaisirs d'action ne sont pas transférables. L'enfant +qui a gagné une partie de billes, l'athlète qui a accompli un tour de +force, l'homme d'Etat qui a fait triompher son parti, l'inventeur qui a +donné le devis d'une nouvelle machine, le savant qui a découvert une +vérité, le romancier qui a tracé un caractère, le poète qui a bien rendu +une émotion, éprouvent tous également des plaisirs qui doivent être, +dans la nature des choses, exclusivement éprouvés par ceux à qui ils +arrivent. Si nous considérons toutes les occupations que la nécessité +n'impose pas aux hommes, si nous considérons les ambitions diverses qui +jouent un si grand rôle dans la vie, nous devons penser que tant que la +conscience du pouvoir et du succès restera un plaisir dominant, il +restera un plaisir dominant qui ne pourra être poursuivi au point de vue +altruiste et devra l'être d'une manière égoïste. + +Si maintenant nous retranchons d'un côté les plaisirs qui sont +inséparables de la conservation du physique dans son état de santé, et +si nous retranchons de l'autre les plaisirs dus au succès, ce qui reste +est si restreint qu'on ne peut défendre cette assertion que le bonheur +en général comporte une distribution à la façon dont l'entend +l'utilitarisme. + +89. Il y a encore une autre manière de montrer l'inconséquence de cet +utilitarisme transfiguré qui regarde sa doctrine comme le développement +de la maxime chrétienne: «Aimez votre prochain comme vous-même,» et de +cet altruisme qui, allant plus loin, formule cette maxime: «Vivez pour +les autres.» + +Une bonne règle de conduite doit pouvoir être adoptée par tout le monde +avec avantage. «Agissez seulement d'après une maxime dont vous puissiez +souhaiter, en même temps, qu'elle devienne une loi universelle,» dit +Kant. Evidemment, sans insister sur les restrictions qu'il faut apporter +à cette maxime, nous pouvons l'accepter dans la mesure où nous admettons +qu'un mode d'action qui devient impraticable à mesure qu'il s'approche +de l'universalité, doit être mauvais. Par suite, si la théorie du pur +altruisme, impliquant que l'on doit travailler dans l'intérêt des autres +et non dans son propre intérêt, est soutenable, il faut montrer qu'elle +produira de bons résultats lorsque tout le monde la mettra en pratique. +Voyons les conséquences si tous sont altruistes. + +D'abord cela suppose une combinaison impossible d'attributs moraux. On +imagine que chacun fait assez peu de cas de soi-même et assez de cas des +autres pour sacrifier volontairement ses propres plaisirs, afin de +procurer du plaisir aux autres. Mais si c'est là un trait universel, et +si les actions s'en ressentent universellement, nous devons concevoir +chacun non seulement comme faisant des sacrifices, mais encore comme en +acceptant. Tandis qu'il est assez désintéressé pour renoncer +volontairement à l'avantage en vue duquel il a travaillé, il est assez +intéressé pour laisser les autres renoncer à son profit aux avantages en +vue desquels ils ont travaillé. Pour rendre le pur altruisme possible à +tous, chacun doit être à la fois extrêmement généreux et extrêmement +égoïste. Comme donnant, il ne doit pas penser à lui; comme recevant, il +ne doit pas penser aux autres. Evidemment, cela implique une +constitution mentale inconcevable. La sympathie qui est assez pleine de +sollicitude à l'égard des autres pour se faire volontairement tort à +elle-même dans l'intérêt d'autrui ne peut pas, en même temps, mépriser +les autres au point d'accepter des avantages qu'ils ne donnent pas sans +se faire tort à eux-mêmes. + +Les contradictions qui apparaissent, si nous supposons une pratique +universelle de l'altruisme, peuvent encore être mises en évidence de +cette manière. Supposons que chacun, au lieu de jouir des plaisirs à +mesure qu'il les rencontre, ou des choses utiles au plaisir qu'il s'est +procurées par son travail, ou des occasions de plaisir pour se reposer +de ce travail, les laisse à un autre, ou les ajoute à une masse commune +dont tous les autres profitent, qu'en résultera-t-il? Nous avons +plusieurs réponses à faire, suivant que nous admettrons qu'il y a ou +qu'il n'y a pas en jeu des influences additionnelles. + +Supposons qu'il n'y ait pas d'influences additionnelles. Alors, si +chacun transfère à un autre son bonheur, ou les moyens, ou les occasions +d'être heureux, tandis que quelque autre fait la même chose à son égard, +la distribution du bonheur, en moyenne, n'est pas changée; ou si chacun +ajoute à une masse commune son bonheur, ou les moyens, ou les occasions +d'être heureux, et que de cette masse chacun retire sa part, l'état +moyen n'est pas plus changé qu'auparavant. Le seul effet évident est +qu'il doit y avoir des transactions pendant la redistribution; il +s'ensuit une perte de temps et de peine. + +Supposons maintenant quelque influence additionnelle qui rende ce +procédé avantageux; quelle doit-elle être? La totalité peut être accrue +seulement si les actes de transfert accroissent la quantité de ce qui +est transféré. Le bonheur, ou ce qui le produit, doit être plus grand +pour celui qui le fait sortir du travail d'un autre, qu'il ne l'aurait +été s'il se l'était procuré par ses propres efforts; ou autrement, en +supposant qu'un fonds de bonheur, ou de ce qui le produit, ait été formé +par les contributions de chacun, alors chacun, en s'appropriant sa part, +doit la trouver plus grande qu'elle ne l'aurait été s'il ne s'était fait +cette agglomération et cette distribution. Pour justifier la croyance à +cette augmentation, on peut faire deux suppositions. L'une est que bien +que la somme des plaisirs, ou des choses propres à les procurer, reste +la même, cependant le genre des plaisirs, ou des choses propres à les +procurer que chacun reçoit en échange de la part d'un autre ou de la +réunion des autres, est un genre qu'il préfère à celui en vue duquel il +a travaillé. Mais supposer cela, c'est supposer que chacun travaille +directement en vue de ce qui lui procure le moins de plaisir, et c'est +absurde. L'autre supposition est que, si le plaisir du genre égoïste +échangé ou redistribué reste le même en somme pour chacun, il s'y ajoute +le plaisir altruiste qui accompagne l'échange. Mais cette hypothèse est +clairement inadmissible si, comme elle l'implique, la transaction est +universelle, si cette transaction est telle que chacun donne et reçoive +dans la même mesure. Car si le transfert des plaisirs, ou des choses qui +le procurent, de l'un à l'autre ou aux autres, est toujours accompagné +pour chacun de la conscience qu'il y aura un équivalent à recevoir de +lui ou d'eux, il en résulte purement et simplement un échange tacite, ou +direct ou circulaire. Chacun devient altruiste dans la mesure seulement +qu'il faut pour être équitable et pas davantage, et personne n'ayant de +quoi augmenter son bonheur, par sympathie ou autrement, personne ne sera +pour les autres une cause de bonheur sympathique. + +90. Ainsi, lorsque l'on recherche le vrai sens des expressions qu'il +emploie, ou lorsqu'on examine les conséquences nécessaires de sa +théorie, le pur altruisme, quelle que soit la forme sous laquelle il se +présente, condamne ses partisans à des absurdités de plusieurs sortes. + +Si «le plus grand bonheur du plus grand nombre», ou, en d'autres termes, +«le bonheur général,» est la véritable fin de l'action, alors il doit +être la fin non seulement de toute action publique, mais aussi de toute +action privée; autrement, la plus grande partie des actions manquerait +de règle. Voyons la justesse de ce principe dans les deux cas. Si +l'action de la communauté doit être guidée par le principe en question, +avec le commentaire qui sert à l'expliquer: «compter chacun pour un, ne +compter personne pour plus qu'un,» il faut négliger toutes les +différences de caractère et de conduite, de mérite et de démérite, chez +les citoyens, puisque le principe ne fait aucune distinction à cet +égard; bien plus, puisque ce n'est pas par rapport au bonheur, que l'on +ne saurait distribuer, qu'il faut compter également tous les hommes, et +puisqu'un partage égal des moyens concrets d'arriver au bonheur, outre +qu'il ne servirait pas en définitive, ne sert pas immédiatement à +produire le plus grand bonheur; il en résulte que la seule manière +d'entendre le principe est de dire que l'on doit répartir également les +conditions nécessaires à la poursuite du bonheur: nous n'y découvrons +alors rien de plus que le précepte de faire régner partout l'équité. Si, +prenant le bonheur en général comme le but de l'action privée, +l'individu est requis de juger entre son propre bonheur et celui des +autres comme le ferait un spectateur impartial, nous voyons qu'aucune +supposition concernant le spectateur, excepté une qui est +contradictoire, car elle lui attribue de la partialité, ne peut donner +un autre résultat que de prescrire à chacun de jouir du bonheur, ou des +moyens de parvenir au bonheur, comme ses efforts le lui permettent; +l'équité est encore le seul contenu du principe. Si, adoptant une autre +méthode, nous recherchons comment peut être composée la plus grande +somme de bonheur, et, reconnaissant le fait qu'un égoïsme équitable +produit une certaine somme, si nous demandons comment le pur altruisme +en produirait une plus grande, nous avons vu que si tous, poursuivant +exclusivement les plaisirs altruistes, doivent produire ainsi une plus +grande somme de plaisirs, il faut alors admettre que les plaisirs +altruistes, qui naissent de la sympathie, peuvent exister en l'absence +de plaisirs égoïstes avec lesquels on puisse sympathiser--chose +impossible; il faut encore admettre que si, la nécessité des plaisirs +égoïstes étant reconnue, on dit que la plus grande somme de bonheur sera +atteinte si tous les individus sont plus altruistes qu'égoïstes, c'est +dire indirectement, sous forme de vérité générale, que les sentiments +représentatifs sont plus forts que les sentiments présentatifs--autre +impossibilité. En outre, la doctrine du pur altruisme suppose que le +bonheur peut dans une certaine mesure être transféré et redistribué; +tandis que, en réalité, les plaisirs d'un certain ordre ne peuvent être +transmis dans une mesure un peu considérable sans qu'il en résulte des +effets fatals ou extrêmement funestes, et que les plaisirs d'un autre +ordre ne peuvent être transmis à aucun degré. De plus, le pur altruisme +présente cette anomalie fâcheuse que, tandis qu'un vrai principe +d'action doit être de plus en plus pratiqué à mesure que les hommes font +plus de progrès, le principe altruiste devient de moins en moins +praticable à mesure que l'humanité se rapproche de l'idéal, parce que la +sphère dans laquelle il doit s'appliquer diminue de plus en plus. Enfin, +on voit évidemment que cette doctrine se détruit elle-même, en observant +que pour l'adopter comme principe d'action, ce que l'on doit faire si +elle est bonne, il faut être à la fois extrêmement généreux et +extrêmement égoïste, être prêt à se faire tort à soi-même dans l'intérêt +d'autrui, et prêt à accepter des avantages au prix du malheur des +autres: ces deux traits sont inconciliables. + +Il est ainsi manifeste qu'un compromis est nécessaire entre l'égoïsme et +l'altruisme. Nous sommes forcés de reconnaître combien chacun a raison +de s'inquiéter de son propre bien-être, car, en le méconnaissant, nous +arrivons d'un côté à une impasse, de l'autre à des contradictions, de +l'autre enfin à des résultats désastreux. Réciproquement, il est +impossible de nier que l'indifférence de chacun pour tous, quand elle +arrive à un certain degré, est fatale à la société, quand elle est +encore plus grande, fatale à la famille et enfin à la race. L'égoïsme et +l'altruisme sont donc co-essentiels. + +91. Quelle forme donner au compromis entre l'égoïsme et l'altruisme? +Comment satisfaire à des degrés convenables leurs prétentions légitimes? + +C'est une vérité à la fois affirmée par les moralistes et reconnue dans +la vie ordinaire, que la réalisation du bonheur individuel n'est pas +proportionnée au degré auquel on fait de ce bonheur individuel l'objet +d'une poursuite directe; mais on ne croit pas aussi généralement jusqu'à +présent que, de la même manière, la réalisation du bonheur général n'est +pas proportionnée au degré auquel on fait de ce bonheur général l'objet +d'une poursuite directe. Cependant il est plus raisonnable dans ce +dernier cas que dans le premier de s'attendre à ce que la poursuite +directe n'aboutisse pas à un bon résultat. + +Quand nous avons discuté les rapports entre les moyens et les fins, nous +avons vu qu'à mesure que la conduite individuelle se développe, elle +doit prendre de plus en plus pour principe de faire de l'obtention des +moyens sa fin prochaine, et de laisser la fin dernière, le bien-être ou +le bonheur, venir comme résultat. Nous avons vu que lorsque le bien-être +de tous ou le bonheur général est la fin dernière, le même principe est +encore plus rigoureusement vrai; car la fin dernière sous sa forme +impersonnelle est moins déterminée que sous sa forme personnelle, et les +difficultés pour y atteindre par une poursuite directe sont encore plus +grandes. Reconnaissant donc le fait que le bonheur de la communauté, +plus encore que le bonheur individuel, ne doit pas être poursuivi +directement, mais bien indirectement, nous avons d'abord à résoudre +cette question: Quelle doit être en général la nature des moyens par +lesquels nous y parviendrons? + +On admet que le bonheur individuel s'obtient, dans une certaine mesure, +si l'on travaille au bonheur d'autrui. Ne serait-il pas vrai, +réciproquement, que l'on obtiendra le bonheur général en travaillant à +son propre bonheur? Si chaque unité assure en partie son bonheur en +s'intéressant au bien-être de l'ensemble, le bien-être de l'ensemble ne +sera-t-il pas en partie assuré par l'intérêt que chaque unité prendra à +son propre bonheur? Evidemment nous devons conclure que l'on réalisera +le bonheur général principalement si les individus recherchent d'une +manière convenable leur propre bonheur, et réciproquement, que le +bonheur des individus sera réalisé en partie s'ils travaillent au +bonheur général. + +Cette conclusion prend un corps dans les idées progressives et les +usages du genre humain. Ce compromis entre l'égoïsme et l'altruisme +s'est lentement établi de lui-même, et les croyances réelles des hommes, +distinctes de leurs croyances nominales, en ont graduellement reconnu de +mieux en mieux la valeur. L'évolution sociale a amené un état dans +lequel les droits de l'individu aux produits de ses activités et aux +plaisirs qui en résultent sont de plus en plus positivement affirmés; en +même temps la reconnaissance des droits d'autrui et le respect habituel +de ces droits se sont accrus. Chez les sauvages les plus grossiers les +intérêts personnels ne se distinguent que très vaguement des intérêts +des autres. Dans les premières phases de la civilisation, les avantages +sont encore très mal proportionnés au travail: les esclaves et les serfs +n'ont pour leurs peines que dans une mesure tout arbitraire le vivre et +le couvert: les échanges étant rares, l'idée d'équivalence ne se +développe pas beaucoup. Mais avec le développement de la civilisation on +a tous les jours à faire l'expérience de la relation entre les avantages +à recueillir et le travail fait; le système industriel maintient, grâce +à l'offre et à la demande, une juste adaptation de l'une à l'autre. Ce +progrès d'une coopération volontaire, cet échange de services convenus, +a été nécessairement suivi d'une diminution des attaques individuelles, +d'un accroissement de la sympathie: le terme où nous sommes ainsi +conduits est un échange de services indépendamment de toute convention, +de services gratuits. C'est dire que les droits des individus sont plus +distinctement affirmés et que les jouissances personnelles sont mieux +réparties en proportion des efforts dépensés, à mesure que se +développent l'altruisme négatif qui se manifeste dans une conduite +équitable, et l'altruisme positif qui se manifeste dans une assistance +désintéressée. + +Une phase plus élevée de ce double changement se remarque de notre +temps. Si, d'une part, nous observons les luttes pour la liberté +politique, les conflits entre le travail et le capital, les réformes +judiciaires accomplies pour mieux garantir les droits, nous voyons que +l'on tend encore à assurer à chacun la possession des avantages, quels +qu'ils soient, qui lui sont dus, et par suite à exclure ses concitoyens +de ces avantages. D'un autre côté, si nous considérons ce que signifient +l'abandon du pouvoir aux masses, l'abolition des privilèges de castes, +les efforts pour répandre l'instruction, les agitations en faveur de la +tempérance, l'établissement de nombreuses sociétés philanthropiques, il +nous paraîtra clair que le souci du bien-être d'autrui s'accroît _pari +passu_ avec le souci du bien-être personnel et les mesures prises pour +l'assurer. + +Ce qui est vrai des relations au dedans de chaque société est vrai, dans +une certaine mesure, des relations entre les diverses sociétés. Bien que +pour maintenir des droits nationaux, réels ou imaginaires, souvent assez +insignifiants, les peuples civilisés se fassent encore la guerre, +cependant leur indépendance nationale est plus respectée que par le +passé. Bien que les vainqueurs s'attribuent des portions de territoire +et exigent des indemnités de guerre, cependant la conquête n'est plus +suivie comme autrefois de l'expropriation du territoire entier, et les +peuples ne sont plus réduits en esclavage. L'individualité des sociétés +est sauvegardée dans une plus grande mesure. En même temps les relations +altruistes se multiplient; les nations se donnent assistance les unes +aux autres dans les cas de désastres, qu'il s'agisse d'inondations, +d'incendies, de famines ou de quelque autre fléau. Dans les cas +d'arbitrage international, comme nous en avons eu récemment un exemple, +qui impliquent la reconnaissance des justes réclamations d'une nation +contre une autre, nous constatons un nouveau progrès de cet altruisme +plus étendu. Sans doute, il y a encore beaucoup à faire; car dans les +rapports de peuples civilisés à peuples sauvages, il y a peu de progrès +à noter. On peut dire que la loi primitive: «Vie pour vie,» a été +changée par nous en cette loi: «Pour une seule vie plusieurs vies,» +comme dans les cas de l'évêque Patteson et de M. Birch; mais il faut au +moins reconnaître que nous n'infligeons à nos prisonniers ni tortures, +ni mutilations. Si l'on dit qu'à la manière des Hébreux qui se croyaient +autorisés à s'emparer des terres que Dieu leur avaient promises, et dans +certains cas à en exterminer les habitants, nous aussi, pour répondre à +«l'intention manifeste de la Providence,» nous dépossédons les races +inférieures toutes les fois que nous avons besoin de leurs territoires, +on peut répondre que du moins nous ne massacrons que ceux qu'il est +nécessaire de massacrer, et laissons vivre ceux qui se soumettent. Si +l'on prétend qu'à la façon d'Attila, qui en conquérant et en détruisant +les peuples et les nations, se regardait lui-même comme «le fléau de +Dieu,» punissant les hommes de leurs crimes, nous aussi, comme le +prétend un ministre à la suite d'un prêtre qu'il cite, nous nous croyons +appelés à châtier à coups de fusil et de canon les païens qui pratiquent +la polygamie; on répondra que le plus féroce disciple du maître de +miséricorde ne voudrait pas lui-même pousser la vengeance au point de +dépeupler des territoires entiers et de raser toutes les cités. Et +lorsque nous nous rappelons, d'autre part, qu'il y a une Société +protectrice des Aborigènes, et que dans certaines colonies il y a des +commissaires appointés pour protéger les intérêts des naturels, et que +dans certains cas les terres des naturels ont été acquises d'une manière +qui, tout injuste qu'elle soit, implique cependant une certaine +reconnaissance de leurs droits, nous pouvons dire que si le compromis +entre l'égoïsme et l'altruisme a fait encore bien peu de progrès dans +les affaires internationales, il en a fait toutefois dans la direction +indiquée. + + + + +CHAPITRE XIV + +CONCILIATION + + +92. Tel qu'il a été présenté dans le précédent chapitre, le compromis +entre les droits personnels et les droits d'autrui semble impliquer un +antagonisme permanent entre les uns et les autres. Si chacun doit +rechercher son propre bonheur et en même temps prendre au bonheur de ses +semblables un intérêt convenable, nous voyons reparaître cette question: +Jusqu'à quel point faut-il se proposer l'une de ces fins, et jusqu'à +quel point faut-il se proposer l'autre? Nous supposons ainsi, non un +désaccord dans la vie de chacun, mais toutefois l'absence d'une harmonie +complète. Cependant ce n'est pas là une induction inévitable. + +Lorsque, dans les _Principes de sociologie_, IIIe partie, nous avons +discuté les phénomènes relatifs à la conservation de la race chez les +êtres vivants en général, pour mieux faire comprendre le développement +des relations domestiques, nous avons démontré que dans le cours de +l'évolution il s'est produit une conciliation entre les intérêts de +l'espèce, les intérêts des parents, et les intérêts des descendants. +Nous l'avons prouvé en faisant voir qu'à mesure que nous montons des +formes les plus humbles de la vie aux plus élevées, la conservation de +la race est assurée avec un moindre sacrifice d'existences, soit pour +les jeunes individus, soit pour les individus adultes, et aussi avec un +moindre sacrifice d'existences de parents au profit de la vie des +descendants. Nous avons vu qu'avec le progrès de la civilisation, on +constate de semblables changements dans le genre humain, et que les +relations domestiques les plus élevées sont celles dans lesquelles la +conciliation du bien-être des membres de la famille est la plus +complète, en même temps que le bien-être de la société est mieux +sauvegardé. Il reste à montrer ici qu'une conciliation pareille s'est +établie et continue à s'établir entre les intérêts de chaque citoyen et +les intérêts des citoyens en général, tendant toujours à un état dans +lequel ces deux sortes d'intérêts se fondraient en un seul, et dans +lequel les sentiments qui leur correspondent respectivement seraient en +complet accord. + +Dans le groupe de la famille, même tel que nous l'observons chez +plusieurs vertébrés inférieurs, nous voyons que le sacrifice des +parents, devenu maintenant assez modéré en somme pour ne pas les +empêcher de vivre longtemps, n'est pas accompagné de la conscience du +sacrifice; au contraire il résulte d'un désir de l'accomplir: les +efforts altruistes en faveur des jeunes servent en même temps à +satisfaire les instincts des parents. Si nous suivons ces relations à +travers les divers degrés de la race humaine, et si nous observons +combien l'amour plus souvent que le devoir porte à prendre soin des +enfants, nous voyons la conciliation des intérêts se faire de telle +sorte que les parents ne sont heureux en réalité que si le bonheur de +leurs enfants est assuré: le désir d'avoir des enfants, chez ceux qui +n'en ont pas, et l'adoption d'enfants, dans certains cas, montrent +combien ces activités altruistes sont nécessaires pour procurer +certaines satisfactions égoïstes. On peut s'attendre à ce qu'un nouveau +progrès de l'évolution produisant, à mesure que la nature humaine se +développera, une diminution de la fécondité, et par suite des charges +des parents, amène un état dans lequel, beaucoup plus encore +qu'aujourd'hui, les plaisirs de la vie adulte consisteront à +perfectionner la nouvelle génération en même temps qu'on assurera son +bonheur immédiat. + +Or, bien qu'un altruisme d'un genre social, manquant de certains +éléments de l'altruisme des parents, ne puisse jamais atteindre au même +niveau, on peut croire cependant qu'il arrivera à un niveau où il sera +comme celui des parents un altruisme spontané, à un niveau où le souci +du bonheur d'autrui sera un besoin journalier, un niveau tel que les +satisfactions égoïstes inférieures seront continuellement subordonnées à +cette satisfaction égoïste supérieure, sans aucun effort, mais par une +préférence pour cette satisfaction égoïste supérieure toutes les fois +qu'on pourra se la procurer. + +Considérons comment le développement de la sympathie qui doit progresser +aussi vite que les circonstances le permettront, amènera cet état. + +93. Nous avons vu que dans le cours de l'évolution de la vie, les +plaisirs ont naturellement porté les êtres aux actions que les +conditions de la vie demandaient, que les peines les ont détournés de +celles qui étaient opposées à ces conditions. Il faut signaler ici la +vérité qui en est la conséquence, à savoir que les facultés dont +l'exercice, sous certaines conditions, procure en partie de la peine et +en partie du plaisir, ne peuvent se développer au delà de la limite à +laquelle elles donnent un surplus de plaisir: si, au delà de cette +limite, leur exercice cause plus de peine que de plaisir, leur +développement doit s'arrêter. + +La sympathie excite ces deux formes de sentiments. Tantôt la vue du +plaisir fait naître en nous un état de conscience agréable; tantôt nous +éprouvons de la douleur à la vue de la douleur. Par suite, si les êtres +qui nous entourent manifestent habituellement du plaisir et rarement de +la peine, la sympathie donne un surplus de plaisir. Si au contraire on a +rarement le spectacle du plaisir et souvent celui de la peine, la +sympathie donne un excès de peine. Le développement moyen de la +sympathie doit donc être réglé par la moyenne des manifestations de la +peine ou du plaisir chez les autres. Si dans des conditions sociales +données, ceux qui appartiennent à la même société nous font souffrir +tous les jours ou étalent tous les jours sous nos yeux le spectacle de +la souffrance, la sympathie ne peut se développer: supposer qu'elle se +développera, ce serait supposer que notre constitution se modifierait +elle-même de manière à accroître ses peines et par suite à déprimer ses +énergies; ce serait méconnaître cette vérité que le fait de souffrir un +genre quelconque de peine rend graduellement insensible à cette peine. +D'un autre côté, si l'état social est tel que les manifestations du +plaisir prédominent, la sympathie augmentera; en effet les plaisirs +sympathiques, ajoutant à la totalité des plaisirs qui accroissent la +vitalité, ont pour résultat de faire prospérer ceux qui sont le plus +doués de sympathie, et les plaisirs de la sympathie excédant partout les +peines qu'elle peut causer, ont pour effet de l'exercer et par là de la +fortifier. + +La première conséquence à en tirer a été déjà indiquée plus d'une fois. +Nous avons vu que lorsque l'état de guerre est habituel, avec la forme +d'organisation sociale qui correspond à cet état, la sympathie ne peut +prendre un grand développement. Les activités destructives dirigées +contre les ennemis du dehors la dessèchent; la nature des sentiments +généralement éprouvés cause dans la société elle-même des actes +fréquents d'agression et de cruauté, et en outre la coopération forcée +qui caractérise le régime militaire, réprime nécessairement la +sympathie, existe seulement à la condition d'un traitement non +sympathique de quelques-uns par les autres. + +En supposant même la fin du régime militaire, il y a encore de grands +obstacles au développement de la sympathie. Bien que la cessation de la +guerre implique une plus complète adaptation de l'homme aux conditions +de la vie sociale, et la diminution de certains maux, cette adaptation +ne sera pas encore suffisante, et par suite il y aura encore beaucoup de +malheurs. En premier lieu, cette forme de nature qui a produit et qui +produit encore la guerre, bien que par hypothèse elle se soit changée en +une forme plus élevée, ne s'est pas changée cependant en une forme assez +élevée pour que toutes les injustices et toutes les peines qu'elle cause +disparaissent. Pendant une longue période après que les habitudes de +pillage auront pris fin, les défauts de la nature à laquelle tenaient +ces habitudes subsisteront, et produiront leurs mauvais effets qui +diminuent bien lentement. En second lieu, l'adaptation imparfaite de la +constitution humaine aux travaux de la vie industrielle doit persister +longtemps, et l'on peut s'attendre à ce qu'elle survive dans une +certaine mesure à la cessation des guerres. Les modes d'activité +nécessaires doivent rester pendant d'innombrables générations peu +satisfaisants à quelque degré. En troisième lieu, les défauts de +contrôle par rapport à soi-même comme nous en observons chez l'homme +imprévoyant, ainsi que les divers manquements de conduite dus à une +prévision peu exacte des conséquences des actes, bien que moins marqués +que maintenant, ne pourraient laisser encore de produire des +souffrances. + +Même une adaptation complète, si elle était limitée à la disparition des +non-adaptations que nous venons d'indiquer, ne tarirait pas toutes les +sources de ces misères qui, dans la mesure de leur manifestation, +entravent le développement de la sympathie. Car tant que le chiffre des +naissances l'emporte sur celui des décès au point de rendre très chers +les moyens de subsistance, il doit en résulter beaucoup de maux, soit +parce qu'il faut résister à ses affections, soit parce qu'il faut se +condamner à un excès de travail et se contenter de ressources limitées. +C'est seulement lorsque la fécondité diminuera, ce qui arrivera, comme +nous l'avons vu, avec un progrès des facultés mentales (_Principes de +Biologie_, §§ 367-377), que se produira une diminution des travaux +nécessaires pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, et ils +cesseront seulement alors d'être pour l'énergie humaine une charge trop +lourde. + +Ainsi par degrés, et seulement par degrés, en même temps que +s'affaibliront ces causes de malheur, la sympathie deviendra plus +grande. La vie serait intolérable si, les causes de souffrances restant +ce qu'elles sont, tous les hommes étaient non seulement sensibles à un +haut degré aux peines, physiques et mentales, éprouvées par ceux qui les +entourent et exprimées par la physionomie de ceux qu'ils rencontrent, +mais encore continuellement conscients des misères que tout être vivant +doit subir en conséquence de la guerre, du crime, de l'inconduite, de +l'infortune, de l'imprévoyance et de l'incapacité. Mais comme l'homme et +la société s'accordent de mieux en mieux tous les jours, et comme les +peines causées par le désaccord de l'un et de l'autre diminuent, la +sympathie peut se développer sous l'influence des plaisirs que cet +accord produit. Les deux changements sont en telle relation, il est +vrai, que l'un favorise l'autre. Le développement de la sympathie autant +que les conditions le permettent sert lui-même à diminuer la peine, à +augmenter le plaisir, et l'excès de plaisir qui en résulte rend possible +à son tour un nouveau progrès de la sympathie. + +94. La mesure dans laquelle la sympathie peut s'accroître quand les +obstacles sont écartés, sera plus facile à concevoir si nous observons +d'abord les influences qui l'excitent, et si nous exposons les raisons +de croire que ces influences deviendront plus efficaces. Il y a deux +facteurs à considérer, le langage naturel du sentiment chez celui avec +lequel on sympathise, et le pouvoir d'interpréter ce langage chez celui +qui éprouve la sympathie. Nous pouvons par induction indiquer quel sera +le développement de l'un et de l'autre. + +Les mouvements du corps et les changements de la physionomie sont des +effets visibles du sentiment qui, lorsque le sentiment est fort, sont +irrépressibles. Lorsque le sentiment cependant est moins fort, qu'il +soit sensationnel ou émotionnel, ils peuvent être entièrement ou +partiellement réprimés; il y a une habitude, plus ou moins constante, de +les réprimer, et cette habitude s'observe surtout chez ceux qui ont des +raisons de cacher aux autres ce qu'ils éprouvent. Ce genre de +dissimulation est si nécessaire aux caractères et aux conditions de +notre existence qu'il en est venu à faire partie du devoir moral, et +l'on insiste souvent sur cette retenue comme sur un élément des bonnes +manières. Tout cela résulte de la prédominance de sentiments qui sont en +opposition avec le bien social, de sentiments que l'on ne peut laisser +voir sans produire des désaccords et des inimitiés. Mais à mesure que +les appétits égoïstes tomberont davantage sous le contrôle des instincts +altruistes, et qu'il se produira moins de mouvements, de nature à être +blâmés, la nécessité de prendre garde à l'expression de la physionomie +ou aux mouvements du corps décroîtra, et ces signes pourront, sans +inconvénient, initier plus clairement les spectateurs aux états de +l'esprit. Ce n'est pas tout. Avec l'usage restreint que l'on en fait, ce +langage des émotions est actuellement dans l'impossibilité de se +développer. Mais dès que les émotions deviendront telles que l'on pourra +franchement les manifester, les moyens de les manifester se +développeront en même temps que l'habitude de s'en servir; de telle +sorte qu'outre les émotions les plus fortes, les nuances les plus +délicates et les moindres degrés de l'émotion se traduiront eux-mêmes au +dehors: le langage émotionnel deviendra à la fois plus abondant, plus +varié et plus défini. Evidemment la sympathie sera facilitée dans la +même proportion. + +Nous devons signaler un progrès d'une nature analogue tout aussi +important, si ce n'est davantage. Les signes vocaux des états sensibles +se développeront simultanément. La force, la hauteur, la qualité, le +changement du son séparément sont des marques du sentiment, et, combinés +de différentes manières et en proportions différentes, servent à +exprimer différentes sommes et différents genres de sentiments. Comme +nous l'avons remarqué ailleurs, les cadences sont les commentaires des +émotions sur les propositions de l'intellect[12]. Ce n'est pas seulement +dans le langage animé, mais aussi dans le langage ordinaire, que nous +exprimons en élevant ou en abaissant la voix successivement, en nous +éloignant dans un sens ou dans l'autre du ton moyen, aussi bien que par +la place et la force des termes les plus saillants, le genre des +sentiments qui accompagnent la pensée. Eh bien, la manifestation du +sentiment par la cadence, aussi bien que sa manifestation par des signes +visibles, est actuellement soumise à une certaine contrainte: les +raisons de se contenir sont dans un cas les mêmes que dans l'autre. Il +en résulte un double effet. Le langage audible du sentiment n'est pas +employé jusqu'à la limite de sa capacité réelle, et bien souvent on +l'emploie faussement, c'est-à-dire pour manifester aux autres des +sentiments que l'on n'éprouve pas. La conséquence de cet usage imparfait +et de cet usage trompeur est d'entraver l'évolution que produirait +l'usage normal. Nous devons donc inférer qu'avec le progrès d'une +adaptation morale, et la diminution du besoin de cacher ses sentiments, +leurs signes vocaux se développeront beaucoup. Bien qu'on ne puisse +supposer que les cadences exprimeront toujours les émotions aussi +exactement que les mots les idées, il est très possible cependant que le +langage émotionnel de nos descendants s'élève autant au-dessus de notre +langage émotionnel que notre langage intellectuel s'est déjà élevé +au-dessus du langage intellectuel des races les plus primitives. + +[Note 12: Voir l'_Essai sur l'origine et la fonction de la +musique_.] + +Il faut tenir compte d'un accroissement simultané du pouvoir +d'interpréter à la fois les signes visibles et les signes audibles du +sentiment. Parmi ceux qui nous entourent nous voyons des différences à +la fois pour l'aptitude à percevoir ces signes et pour l'aptitude à +comprendre les états mentals qu'ils expriment et leurs causes: l'un est +stupide au point de ne remarquer ni un léger changement de physionomie +ni une altération du son de la voix, ou au point de ne pouvoir en +imaginer le sens; l'autre par une rapide observation et une intuition +pénétrante comprend instantanément et l'état d'un esprit et la cause de +cet état. Si nous supposons que ces deux facultés s'exaltent, et qu'à la +fois la perception des signes devienne plus délicate et la faculté de +les comprendre plus puissante, nous aurons quelque idée de la sympathie +plus profonde et plus large à laquelle elles donneront naissance. Des +représentations plus vives des sentiments d'autrui, impliquant des +excitations idéales de sentiments fort voisines des excitations réelles, +doivent avoir pour conséquence une plus grande ressemblance entre les +sentiments de celui qui éprouve la sympathie et ceux de celui qui la +cause, ressemblance qui ira presque jusqu'à l'identité. + +Par un accroissement simultané de ses facteurs subjectif et objectif, la +sympathie peut ainsi, à mesure que les obstacles diminuent, dépasser +celle que nous voyons aujourd'hui chez ceux qui sont capables de +sympathie, autant que celle-ci dépasse déjà l'indifférence. + +95. Quelle doit être, par suite, l'évolution de la conduite? Que doivent +devenir les relations de l'égoïsme et de l'altruisme à mesure qu'on se +rapprochera de cette forme de la nature. + +C'est le moment de rappeler une conclusion déduite dans le chapitre sur +la relativité des plaisirs et des peines, et sur laquelle nous avons +alors insisté comme sur une vérité importante. Nous avons dit qu'en +supposant des activités qui s'accordent avec la continuation de la vie, +il n'y en a aucune qui ne puisse devenir une source de plaisirs, si les +conditions du milieu exigent que nous persistions à les exercer. Il faut +ici ajouter comme corollaire, que si les conditions exigent une certaine +classe d'activités relativement grandes, il se produira un plaisir +relativement grand à la suite de cette classe d'activités. Quelle est la +portée de ces inductions générales à propos de la question spéciale qui +nous occupe? Nous avons vu que la sympathie est essentielle pour le +bien public comme pour le bien individuel. Nous avons vu que la +coopération et les avantages qu'elle procure à chacun et à tous +s'élèvent dans la proportion où les intérêts altruistes, c'est-à-dire +sympathiques, s'étendent. Les actions auxquelles nous portent les +inclinations sociales doivent donc être comptées parmi celles que +demandent les conditions sociales. Ce sont des actions que tendent +toujours à accroître la conservation et le développement progressif de +l'organisation sociale, et ainsi des actions auxquelles doit s'attacher +un plaisir croissant. Des lois de la vie on doit conclure que la +discipline sociale agissant constamment formera de telle manière la +nature humaine que les plaisirs sympathiques finiront par être +recherchés spontanément pour le plus grand avantage de tous et de +chacun. Le domaine des activités altruistes ne s'étendra pas plus que le +désir des satisfactions altruistes. + +Dans des natures ainsi constituées, bien que les plaisirs altruistes +doivent rester en un certain sens des plaisirs égoïstes, cependant ils +ne seront pas poursuivis d'une manière égoïste, ils ne seront pas +poursuivis pour des motifs égoïstes. Bien que le fait de faire plaisir +procure du plaisir, cependant la pensée du plaisir sympathique à obtenir +n'occupera pas la conscience; ce sera seulement la pensée du plaisir +donné. Il en est ainsi maintenant dans une large mesure. Dans le cas +d'une véritable sympathie, l'attention est tellement absorbée par la fin +prochaine, le bonheur d'autrui, qu'il n'en reste pas pour prévoir le +bonheur personnel qui peut au bout du compte en résulter. Une +comparaison fera bien comprendre cette relation. + +Un avare accumule de l'argent, sans se dire délibérément «je vais en +agissant ainsi me procurer les plaisirs que donne la possession des +richesses». Il pense seulement à l'argent et aux moyens de s'en +procurer, et il éprouve incidemment le plaisir que donne la possession. +La propriété, voilà ce qu'il se plaît à imaginer et non le sentiment que +causera la propriété. De même, celui qui éprouve de la sympathie au plus +haut degré, est mentalement disposé à ne se représenter que le plaisir +éprouvé par un autre, et ne recherche le plaisir que dans l'intérêt +d'autrui, oubliant la part qu'il pourra lui-même en retirer. Ainsi, à la +considérer subjectivement, la conciliation de l'égoïsme et de +l'altruisme finira par être telle que malgré ce fait que le plaisir +altruiste, en tant qu'il est un élément de la conscience de celui qui +l'éprouve, ne peut jamais être autre qu'un plaisir égoïste, on n'aura +pas conscience de son caractère égoïste. + +Voyons ce qui doit arriver dans une société composée de personnes +constituées de cette manière. + +96. Les occasions de faire passer son intérêt après celui des autres, ce +qui constitue l'altruisme comme on le conçoit ordinairement, doivent, de +plusieurs manières, être de plus en plus limitées à mesure que l'on +s'approche de l'état le plus élevé. + +Des appels importants à la bienfaisance supposent beaucoup d'infortunes. +Pour que beaucoup d'hommes demandent aux autres de venir à leur secours, +il faut qu'il y ait beaucoup d'hommes dans le besoin, dans des +conditions relativement misérables. Mais, comme nous l'avons vu plus +haut, le développement des sentiments sociaux n'est possible qu'autant +que la misère décroît. La sympathie arrive au plus haut degré seulement +lorsqu'il n'y a plus de nombreuses occasions de se sacrifier soi-même ou +de faire quelque chose d'analogue. + +Changeons de point de vue, et cette vérité nous apparaîtra sous un autre +aspect. Nous avons déjà vu qu'avec le progrès de l'adaptation, chacun en +vient à être constitué de telle sorte qu'il ne peut recevoir de secours +sans que son activité, comme cause de plaisir, soit arrêtée de quelque +manière. Il ne peut y avoir d'intervention avantageuse entre une faculté +et sa fonction quand elles sont bien adaptées l'une à l'autre. Par +suite, à mesure que le genre humain approche d'une complète adaptation +des natures individuelles aux besoins sociaux, il doit y avoir moins +d'occasions et des occasions moindres de secourir les autres. + +Mais en outre, comme nous l'avons remarqué dans le dernier chapitre, la +sympathie qui nous porte à agir dans l'intérêt d'autrui doit souffrir du +tort que les autres se font et par suite doit détourner d'accepter des +avantages qui résultent d'une conduite qui leur est préjudiciable. Que +faut-il en conclure? Alors que chacun, dès que l'occasion se présente, +est prêt à faire le sacrifice des satisfactions égoïstes et en a même un +vif désir; les autres, qui sont dans les mêmes dispositions, ne peuvent +que s'opposer à ce sacrifice. Si quelqu'un, proposant qu'on le traite +avec plus de dureté que ne le prescrirait un spectateur désintéressé, se +refuse à s'approprier ce qui lui est dû, les autres prenant soin de son +intérêt s'il ne le fait pas lui-même, doivent nécessairement insister +pour qu'il se l'approprie. Ainsi un altruisme général, dans sa forme +développée, doit inévitablement résister aux excès individuels de +l'altruisme. Le rapport auquel nous sommes aujourd'hui habitués sera +changé, et au lieu de voir chacun défendre ses droits, nous verrons les +autres défendre à sa place les droits de chacun: non pas, il est vrai, +par des efforts actifs, ce qui ne sera pas nécessaire, mais par une +résistance passive à l'abandon de ces droits. Il n'y a rien dans un tel +état de choses dont on ne puisse même aujourd'hui trouver quelque trace +dans notre expérience journalière; ce n'est, il est vrai, qu'un +commencement. Dans les transactions d'affaires entre gens honorables, il +est ordinaire de voir chacun désirer que l'autre partie ne sacrifie pas +ses intérêts. Il n'est pas rare qu'on refuse de prendre quelque chose +que l'on regarde comme appartenant à un autre, mais que cet autre +s'offre à céder. Dans les relations sociales, les cas sont aussi assez +communs où ceux qui voudraient abandonner leur part de plaisir n'y sont +pas autorisés par les autres. Un nouveau développement de la sympathie +ne peut que servir à rendre cette manière d'être de plus en plus +générale et de plus en plus naturelle. + +Il y a certains empêchements complexes de l'excès d'altruisme qui, d'une +autre manière, forcent l'individu à revenir à un égoïsme normal. Nous +pouvons ici en signaler deux. + +En premier lieu, des actes d'abnégation souvent répétés impliquent que +celui qui les fait impute tacitement un caractère relativement intéressé +à ceux qui profitent de ces actes d'abnégation. Même en prenant les +hommes comme il sont, ceux pour lesquels on fait souvent des sacrifices +finissent à l'occasion par se sentir blessés de la supposition qu'ils +sont disposés à les accepter; celui qui se dévoue en vient lui aussi à +reconnaître le sentiment que les autres éprouvent, et par là il est +amené à mettre un peu plus de réserve dans sa conduite, à se sacrifier +un peu moins et un peu plus rarement. Il est évident que sur des natures +plus développées, ce genre d'empêchement doit agir plus promptement +encore. + +En second lieu, lorsque, comme l'implique l'hypothèse, les plaisirs +altruistes auront atteint une plus grande intensité que celle qu'ils ont +maintenant, chacun sera détourné de les poursuivre d'une manière +excessive par la conscience de ce fait que les autres personnes aussi +désirent ces plaisirs, et qu'il faut leur laisser l'occasion d'en jouir. +Même aujourd'hui on peut observer dans des groupes d'amis, où il y a +comme une rivalité d'amabilité, que les uns renoncent, pour les laisser +aux autres, à profiter des occasions qu'ils auraient de montrer leur +dévouement. «Laissez-la renoncer à cet avantage; vous lui ferez plaisir; +Laissez-lui prendre ce souci; il en sera content;» ce sont des conseils +qui de temps à autre témoignent de cette disposition d'esprit. La +sympathie la plus développée veillera aux plaisirs sympathiques des +autres aussi bien qu'à leurs plaisirs intéressés. Ce que l'on peut +appeler une équité supérieure empêchera d'empiéter sur le domaine des +activités altruistes de nos semblables, comme la sympathie inférieure +défend d'empiéter sur le domaine de leurs activités égoïstes, et par la +retenue imposée à ce que l'on peut appeler un altruisme égoïste, seront +empêchés des sacrifices excessifs de la part de chacun. + +Quelles sphères restera-t-il donc à la fin à l'altruisme tel qu'on le +conçoit ordinairement? Il y en a trois. L'une doit toujours être très +étendue, et les autres doivent progressivement diminuer sans jamais +disparaître. + +La première est celle de la vie de famille. Il faudra toujours +subordonner ses sentiments personnels à ses sentiments sympathiques dans +l'éducation des enfants. Bien qu'il doive y avoir à ce point de vue une +diminution à mesure que diminuera le nombre des enfants à élever, cette +subordination s'accroîtra d'autre part alors que l'élaboration et la +prolongation des activités à dépenser en leur faveur deviendront plus +grandes. Mais comme nous l'avons vu plus haut, même aujourd'hui il s'est +fait une conciliation partielle telle que ces satisfactions égoïstes que +procure la paternité sont atteintes au moyen des activités altruistes, +et cette conciliation tend toujours à devenir parfaite. Ajoutons à cela +une conséquence importante de cet altruisme familial: les soins +réciproques que les enfants donnent aux parents dans leur vieillesse, +soins toujours plus éclairés et plus complets, à propos desquels on peut +prévoir une conciliation analogue. + +La poursuite du bien-être social en général doit dans la suite, comme +c'est déjà le fait, fournir une nouvelle raison de faire passer +l'intérêt personnel après l'intérêt des autres, mais une raison qui +s'affaiblit continuellement; car à mesure que l'adaptation à l'état +social devient plus parfaite, on a moins besoin de ces actions +régulatrices qui rendent la vie sociale harmonieuse. Alors la somme de +l'action altruiste que chacun entreprend doit être renfermée par les +autres dans des limites étroites; car s'ils sont altruistes eux aussi, +ils ne doivent pas souffrir que quelques-uns, au profit du reste de la +communauté, mais en s'exposant eux-mêmes à un grand dommage, se dévouent +aux intérêts publics. + +Dans les relations privées, des occasions de montrer le dévouement +auquel porte la sympathie seront toujours fournies à un certain degré, +qui ira toujours diminuant, par les accidents, les maladies, les +infortunes en général; en effet, bien que l'adaptation de la nature +humaine aux conditions d'existence en général, physiques et sociales, +puisse se rapprocher beaucoup de la perfection, elle ne pourra jamais +complètement l'atteindre. Les inondations, les incendies, les +explosions, donneront toujours de temps à autre l'occasion de montrer de +l'héroïsme, et parmi les motifs des actes héroïques, l'inquiétude +causée par le danger d'autrui sera moins mêlée que maintenant de l'amour +de la gloire. Quelle que puisse être cependant l'ardeur avec laquelle on +se portera aux actes altruistes dans de pareilles occasions, la part qui +incombera à chacun sera, pour les raisons que nous avons données, fort +restreinte. + +Mais si, dans les incidents de la vie ordinaire, on a très rarement à se +dévouer à proprement parler pour les autres, il y aura dans le cours +journalier des choses une multitude de petites occasions d'exercer ses +sentiments sympathiques. Chacun peut toujours veiller au bien-être des +autres en les préservant des maux qu'ils ne voient pas; en les aidant à +leur insu dans toutes leurs actions; ou, en prenant la contre-partie, +chacun peut avoir, en quelque sorte, des yeux et des oreilles +supplémentaires chez les autres, qui percevront à sa place ce qu'il ne +perçoit pas lui-même: ainsi la vie deviendra plus parfaite en mille +détails, et elle s'adaptera mieux aux circonstances. + +97. Doit-il donc en résulter que par la diminution des sphères où il +s'exerce, l'altruisme diminue lui-même en somme? Pas du tout; cette +conclusion impliquerait une méprise. + +Naturellement, dans les circonstances actuelles, alors que la souffrance +est si répandue et que les plus fortunés sont obligés à tant d'efforts +pour secourir les moins fortunés, le mot altruisme désigne seulement un +sacrifice personnel, ou, en quelque manière, un mode d'action qui, s'il +apporte quelque plaisir, est aussi suivi d'une abnégation de soi-même +qui n'est pas agréable. Mais la sympathie qui porte à se priver soi-même +pour plaire à autrui, est une sympathie qui reçoit aussi du plaisir par +suite des plaisirs que les autres éprouvent pour d'autres causes encore. +Plus est vif le sentiment qui nous porte à rendre nos semblables +heureux, plus est vif aussi le sentiment avec lequel nous nous associons +à leur bonheur quelle que puisse en être la source. + +Ainsi sous sa forme dernière, l'altruisme consistera dans la jouissance +d'un plaisir résultant de la sympathie que nous avons pour les plaisirs +d'autrui que produit l'exercice heureux de leurs activités de toutes +sortes, plaisir sympathique qui ne coûte rien à celui qui l'éprouve, +mais qui s'ajoute par surcroît à ses plaisirs égoïstes. Ce pouvoir de se +représenter en idée les états mentals des autres, qui a eu pour +fonction, pendant le progrès de l'adaptation, d'adoucir la souffrance, +doit, lorsque la souffrance se réduit à un minimum, en venir à avoir +presque exclusivement la fonction d'exalter mutuellement les jouissances +des hommes, en donnant à chacun une vive intuition des jouissances de +ses semblables. Tandis que la peine l'emporte de beaucoup sur le bien, +il n'est pas désirable que chacun participe beaucoup à la conscience +d'autrui; mais à mesure que le plaisir prédomine, la participation à la +conscience des autres devient pour tous une cause de plaisir. + +Ainsi disparaîtra l'opposition en apparence permanente entre l'égoïsme +et l'altruisme, impliquée par le compromis auquel nous sommes arrivés +dans le dernier chapitre. A la considérer subjectivement, la +conciliation sera telle que l'individu n'aura pas à balancer entre les +impulsions qui le concernent et celles qui concernent les autres; mais, +au contraire, les satisfactions données aux impulsions concernant les +autres, qui impliquent un sacrifice de soi-même, devenant rares et plus +appréciées, seront préférées avec si peu d'hésitation, que l'on sentira +à peine la concurrence que feront à ces impulsions celles qui concernent +l'individu lui-même. La conciliation subjective sera telle, en outre, +que, bien que le plaisir altruiste puisse être atteint, cependant on +n'aura même pas conscience d'avoir pour motif d'action l'obtention du +plaisir altruiste; on songera uniquement à assurer le plaisir d'autrui. +En même temps, la conciliation, à la considérer objectivement, sera +également complète. Bien que chacun n'ayant plus besoin de défendre ses +prétentions égoïstes, doive tendre plutôt, dès que l'occasion s'en +présente, à les abandonner, cependant les autres, étant dans de +semblables dispositions, ne lui permettront pas de le faire dans une +large mesure, et lui assureront ainsi les moyens de satisfaire ses +inclinations personnelles comme l'exige le développement de sa vie; +ainsi, bien qu'on ne soit plus alors égoïste dans le sens ordinaire du +mot, on aura cependant à jouir de tous les effets d'un égoïsme légitime. +Ce n'est pas tout; de même qu'au premier moment du progrès, la +compétition égoïste, atteignant d'abord un compromis en vertu duquel +chacun ne réclame pas plus que la part qui lui revient, s'élève ensuite +à une conciliation telle que chacun insiste pour que les autres prennent +aussi la part qui leur appartient; avec le progrès le plus avancé, la +compétition altruiste, atteignant d'abord un compromis en vertu duquel +chacun s'interdit de prendre aucune part illégitime des satisfactions +altruistes, peut s'élever ensuite à une conciliation telle que chacun +veille à ce que les autres aient toutes les occasions d'éprouver ces +plaisirs altruistes: l'altruisme le plus élevé étant celui qui contribue +non seulement aux satisfactions égoïstes de nos semblables, mais encore +à leurs satisfactions altruistes. + +Quelque éloigné que paraisse encore l'état que nous décrivons, cependant +on peut suivre et voir déjà à l'oeuvre dans les relations des hommes +qui sont le mieux doués chacun des facteurs nécessaires pour le +produire. Ce qui ne se présente alors, même chez ces hommes, qu'à +certaines occasions et à un faible degré, deviendra avec le progrès de +l'évolution, nous pouvons l'espérer, habituel et fort, et ce qui est +maintenant la marque d'un caractère exceptionnellement élevé pourra +devenir la marque de tous les caractères. En effet ce dont est capable +la nature humaine la meilleure est à la portée de la nature humaine en +général. + +98. Que ces conclusions obtiennent beaucoup d'adhésions, c'est peu +probable. Elles ne s'accordent assez ni avec les idées courantes, ni +avec les sentiments les plus répandus. + +Une pareille théorie ne plaira pas à ceux qui déplorent que de plus en +plus l'on cesse de croire à la damnation éternelle; ni à ceux qui +suivent l'apôtre de la force brutale en pensant que si la règle de la +force a été bonne autrefois elle doit être bonne dans tous les temps; ni +à ceux qui témoignent de leur respect pour celui qui a dit de remettre +l'épée au fourreau, en répandant l'épée à la main sa doctrine parmi les +infidèles. La conception que nous proposons serait traitée avec mépris +par ce régiment de la milice du comte de Fife, dont huit cents hommes, +au moment de la guerre Franco-allemande, demandèrent à servir au dehors, +laissant au gouvernement à décider de quel côté ils combattraient. Des +dix mille prêtres d'une religion d'amour, qui se taisent quand le pays +est poussé par la religion de la haine, nous n'avons à attendre aucun +signe d'assentiment, ni de leurs évêques, qui loin obéir au principe +suprême du maître qu'ils prétendent servir: si l'on vous frappe sur une +joue, tendez l'autre joue, sont d'avis d'agir selon ce principe: frappez +pour n'être pas frappé. Ils ne nous approuveront pas non plus les +législateurs qui après avoir demandé dans leur prière qu'on leur +pardonne leurs offenses comme ils pardonnent aux autres, décident +aussitôt d'attaquer ceux qui ne les ont point offensés, et qui, après un +discours de la reine où a été invoquée «la bénédiction du Dieu +tout-puissant» pour leurs délibérations, pourvoient immédiatement aux +moyens de commettre quelque brigandage politique. + +Mais bien que les hommes qui professent le christianisme et pratiquent +le paganisme, ne doivent ressentir aucune sympathie pour cette théorie, +il y en a d'autres, rangés parmi les antagonistes de la croyance +commune, qui peuvent ne pas regarder comme une absurdité d'admettre +qu'une version rationaliste des principes moraux de cette croyance sera +peut-être un jour mise en pratique. + + + + +CHAPITRE XV + +LA MORALE ABSOLUE ET LA MORALE RELATIVE + + +99. Appliqué à la morale, beaucoup de lecteurs supposeront que le mot +«absolu» implique des principes de conduite qui existeraient en dehors +de tout rapport avec les conditions de la vie telle qu'elle est en ce +monde, en dehors de toute relation de temps et de lieu, et indépendants +de l'univers tel que nous le connaissons actuellement, des principes +«éternels», comme on les appelle. Cependant ceux qui se rappellent la +doctrine exposée dans les _Premiers Principes_, hésiteront à interpréter +ce mot de cette manière. Le bien, comme nous pouvons le concevoir, +suppose nécessairement l'idée du non-bien, ou du mal, comme corrélatif, +et par suite qualifier de bons les actes de la Puissance qui se +manifeste dans des phénomènes, c'est supposer que les actes accomplis +par cette Puissance pourraient être mauvais. Mais comment peut-il se +produire, en dehors de cette Puissance, des conditions telles que la +conformité de ses actes à ces conditions les rende bons et leur +non-conformité mauvais? Comment l'Etre inconditionné peut-il être soumis +à des conditions supérieures à lui-même? + +Si, par exemple, on affirme que la Cause des choses, conçue comme douée +d'attributs moraux essentiels semblables aux nôtres, a bien fait de +produire un univers qui, dans la suite d'un temps incommensurable, a +donné naissance à des êtres capables de plaisir, et qu'elle aurait mal +fait de s'abstenir de produire un pareil univers; alors, il faut +expliquer comment, imposant les idées morales qui se sont formées dans +sa conscience finie à l'Existence infinie qui échappe à la conscience, +l'homme se met derrière cette Existence infinie et lui prescrit des +principes d'action. + +Comme cela résulte des chapitres précédents, le bien et le mal tels que +nous les concevons ne peuvent exister que par rapport aux actes d'êtres +capables de plaisirs et de peines, l'analyse nous ramenant aux plaisirs +et aux peines comme éléments qui servent à former ces conceptions. + +Mais si le mot «absolu», comme nous l'employons plus haut, ne se +rapporte pas à l'Etre inconditionné, si les principes d'action +distingués comme absolus et relatifs concernent la conduite d'êtres +conditionnés, de quelle manière faut-il entendre ces mots? Le meilleur +moyen d'en expliquer le sens est de faire une critique des conceptions +courantes sur le bien et le mal. + +100. Les conversations qui se rapportent aux affaires de la vie, +impliquent habituellement la croyance que chaque fait peut être rangé +sous un chef ou sous l'autre. Dans une discussion politique, des deux +côtés on prend pour accordé qu'une certaine ligne de conduite qui est +bonne doit être choisie, tandis que toutes les autres sont mauvaises. Il +en est de même pour les jugements des actes individuels: chacun de ces +actes est approuvé ou désapprouvé comme pouvant être classé d'une +manière définie comme bon ou mauvais. Même quand on admet certaines +restrictions, on les admet avec l'idée qu'il faut reconnaître à ces +actes tel ou tel caractère positif. + +Nous n'observons pas ce fait seulement dans la manière populaire de +penser et de parler. Les moralistes, sinon complètement et d'une façon +déterminée, du moins partiellement et par sous-entendus, expriment la +même croyance. Dans ses _Méthodes de Morale_ (1re édit., p. 6), M. +Sidgwick dit: «Qu'il y ait dans n'importe quelle circonstance donnée une +chose qui doit être faite et que l'on peut connaître, c'est là une +hypothèse fondamentale qui n'est pas faite par les philosophes +seulement, mais par tous les hommes qui sont capables de raisonner en +morale[13].» Dans cette phrase, il n'y a de nettement affirmée que la +dernière des propositions ci-dessus, à savoir que dans tous les cas, ce +qui «doit être fait» «peut être connu.» Mais bien que «ce qui doit être +fait» ne soit pas distinctement identifié avec «le bien,» on a le droit +d'en inférer, en l'absence de toute indication contraire, que M. +Sidgwick regarde les deux expressions comme identiques, et il n'est pas +douteux qu'en concevant ainsi les postulats de la science morale, il ne +s'accorde avec la plupart, sinon avec l'universalité de ceux qui l'ont +étudiée. A première vue, il est vrai, rien ne semble plus évident que la +nécessité d'accepter ces postulats, si l'on admet que les actions +doivent être jugées. Cependant on peut les mettre en question l'un et +l'autre et montrer, je crois, qu'ils ne sont soutenables ni l'un ni +l'autre. Au lieu d'admettre qu'il y a dans chaque cas un bien et un mal, +on peut prétendre que dans une multitude de cas il n'y a pas de bien, à +proprement parler, mais seulement un moindre mal; en outre, on peut +prétendre que dans la plupart de ces cas où il n'y a qu'un moindre mal, +il n'est pas possible d'affirmer avec quelque précision quel est ce +moindre mal. + +[Note 13: Je ne trouve pas ce passage dans la seconde édition; mais +cette omission ne paraît pas tenir à un changement de doctrine, mais +bien à ce que cette phrase ne s'accordait plus aussi naturellement avec +la forme nouvelle donnée à l'argumentation dans ce paragraphe.] + +Une grande partie des incertitudes de la spéculation morale viennent de +ce que l'on néglige cette distinction entre le bien et le moindre mal, +entre ce qui est absolument bien et ce qui est bien relativement. En +outre beaucoup d'incertitudes sont dues à l'hypothèse que l'on peut, en +quelque sorte, décider dans chaque cas entre deux manières d'agir celle +qui est moralement obligatoire. + +101. La loi du bien absolu ne peut tenir aucun compte de la souffrance, +si ce n'est celui qu'implique la négation. La souffrance est le +corrélatif d'une certaine espèce de mal, d'un certain genre de +divergence par rapport à la manière d'agir, qui répond exactement à tous +les besoins. Si, comme nous l'avons vu dans un chapitre précédent, la +conception d'une bonne conduite se ramène clairement toujours, lorsqu'on +l'analyse, à la conception d'une conduite qui produit quelque part un +surplus de plaisir, tandis que, réciproquement, la conduite conçue comme +mauvaise est toujours celle qui inflige ici ou là un surplus de +souffrance positive ou négative; alors ce qui est absolument bon, ce qui +est absolument droit, dans la conduite, ne peut être que ce qui produit +un pur plaisir, un plaisir qui n'est mélangé d'aucune peine, n'importe +où. Par conséquent la conduite qui est suivie de quelque souffrance, +aussitôt ou un peu plus tard, est partiellement mauvaise, et tout ce que +l'on peut dire de mieux en faveur de cette conduite, c'est qu'elle est +la moins mauvaise possible dans les conditions données, qu'elle est +relativement bonne. + +Le contenu des chapitres précédents nous amène ainsi à cette conclusion +que, si l'on se place au point de vue de l'évolution, les actes humains +durant l'acheminement au progrès qui s'est fait, se fait et durera +longtemps encore, doivent rentrer, dans la plupart des cas, dans cette +catégorie du moindre mal. La somme des maux que ces actions attireront à +leurs auteurs ou aux autres sera en proportion du désaccord entre le +naturel dont les hommes héritent de l'état pré-social et les besoins de +la vie sociale. Tant qu'on souffrira, il y aura du mal, et une conduite +qui produit du mal dans n'importe quelle mesure ne peut être absolument +bonne. + +Pour éclaircir la distinction sur laquelle nous insistons ici entre la +conduite parfaite qui est l'objet de la morale absolue et la conduite +imparfaite qui est l'objet de la morale relative, il faut donner +quelques exemples. + +102. Parmi les meilleurs exemples à citer des actions absolument bonnes, +sont celles qui se produisent dans les cas où la nature et les besoins +ont été mis en parfait accord avant que l'évolution sociale eût +commencé. Nous n'en citerons que deux ici. + +Considérez la relation qui existe entre une mère bien portante et un +enfant bien portant. Entre l'une et l'autre il y a une mutuelle +dépendance qui est pour tous les deux une source de plaisir. En donnant +à l'enfant sa nourriture naturelle, la mère éprouve une jouissance; en +même temps l'enfant satisfait son appétit, et cette satisfaction +accompagne le développement de la vie, la croissance, l'accroissement du +bien-être. Suspendez cette relation, et il y a souffrance de part et +d'autre. La mère éprouve à la fois une douleur physique et une douleur +morale, et la sensation pénible qui résulte pour l'enfant de cette +séparation a pour effet un dommage physique et quelque dommage aussi +pour sa nature émotionnelle. Ainsi l'acte dont nous parlons est +exclusivement agréable pour tous les deux, tandis que la cessation de +cet acte est une cause de souffrance pour tous les deux, c'est donc un +acte du genre que nous appelons ici absolument bon. + +Dans les relations d'un père avec son fils nous trouvons un exemple +analogue. Si celui-là a le corps et l'esprit bien constitués, son fils, +ardent au jeu, trouve en lui un écho sympathique, et leurs jeux, en leur +donnant un mutuel plaisir, ne servent pas seulement à développer la +santé de l'enfant, mais fortifient entre eux ce lien de bonne amitié qui +rend plus facile dans la suite la direction du père. Si, répudiant les +stupidités de la première éducation telle qu'on la conçoit aujourd'hui, +et malheureusement avec l'autorité de l'État, il a des idées +rationnelles sur le développement mental, et comprend que les +connaissances de seconde main que l'on puise dans les livres, ne doivent +s'ajouter aux connaissances de première main obtenues par l'observation +directe, que lorsqu'on a acquis une somme suffisante de ces dernières, +il secondera avec une active sympathie l'exploration du monde +environnant que son fils poursuit avec délices; à chaque instant il +procure et il éprouve de nouveaux plaisirs en même temps qu'il contribue +au bien-être définitif de son élève. Ce sont là encore des actes +purement agréables à la fois dans leurs effets immédiats et dans leurs +effets éloignés, des actes absolument bons. + +Les rapports des adultes présentent, pour les raisons déjà données, +relativement peu de cas qui rentrent complètement dans la même +catégorie. Dans leurs transactions quotidiennes, le plaisir diffère plus +ou moins du plaisir pur par suite de l'imperfection avec laquelle de +part ou d'autre les facultés répondent aux besoins. Les plaisirs que les +hommes retirent de leur travail professionnel et de la rémunération de +leurs services, reçue sous une forme ou l'autre, sont souvent diminués +par l'aversion qu'inspire le travail. Des cas cependant se présentent où +l'énergie est si considérable que l'inaction est une fatigue, où le +travail de chaque jour, n'ayant pas une trop longue durée, est d'un +genre approprié à la nature, et où, par suite, il donne plus de plaisir +que de peine. Lorsque les services rendus par un travailleur de cette +espèce sont payés par un autre homme également attaché à son propre +travail fait, la transaction entière est du genre que nous considérons +ici: un échange convenu entre deux personnes ainsi constituées devient +un moyen de plaisir pour l'une et pour l'autre, sans aucun mélange de +peine. Si nous songeons à la forme de nature que produit la discipline +sociale, comme on peut en juger par le contraste entre le sauvage et +l'homme civilisé, nous devons en conclure que les activités des hommes +en général prendront toutes à la fin ce caractère. Si nous nous +rappelons que, dans le cours de l'évolution organique, les moyens du +plaisir finissent par devenir eux-mêmes des sources de plaisir, et qu'il +n'y a pas de forme d'action qui ne puisse, par le développement de +structures appropriées, devenir agréable, nous devons en inférer que les +activités industrielles s'exerçant par une coopération volontaire, +finiront par acquérir avec le temps le caractère du bien absolu, tel que +nous le concevons ici. Déjà même, à vrai dire, ceux qui contribuent à +nous procurer des jouissances esthétiques sont arrivés à un état fort +semblable à celui dont nous parlons. L'artiste de génie, poète, peintre +ou musicien, est un homme qui a le moyen de passer sa vie à accomplir +des actes qui lui sont directement agréables, en même temps qu'ils +procurent, immédiatement ou dans la suite, du plaisir aux autres. + +Nous pouvons en outre nommer parmi les actes absolument bons certains de +ceux que l'on range parmi les actes bienveillants. Je dis certains +d'entre eux, car les actes de bienfaisance par lesquels on s'attirerait +quelque peine, positive ou négative, pour procurer du plaisir aux +autres, sont exclus par définition. Mais il y a des actes bienveillants +d'une espèce qui ne cause absolument que du plaisir. Un homme glisse, un +passant le retient et l'empêche de tomber; un accident est ainsi prévenu +et tous les deux sont contents. Un autre qui voyage à pied s'engage dans +une mauvaise route; un voyageur se prépare à descendre de wagon à une +station qui n'est pas encore celle où il doit s'arrêter; on les avertit +de leur erreur, on leur épargne un mal: la conséquence est agréable pour +tout le monde. Il y a un malentendu entre amis; quelqu'un qui voit +comment la chose s'est faite, le leur explique; tous en sont heureux. +Les services rendus à ceux qui nous entourent dans les petites affaires +de la vie peuvent être, et sont souvent, de nature à procurer un égal +plaisir à celui qui les rend et à celui qui les reçoit. En vérité, comme +nous l'avons avancé dans le dernier chapitre, les actes d'un altruisme +développé devront avoir habituellement ce caractère. Ainsi, de mille +manières dont ces quelques exemples donnent l'idée, les hommes peuvent +ajouter mutuellement à leur bonheur sans produire aucun mal; ces +manières d'agir sont donc absolument bonnes. + +En opposition avec ces manières d'agir considérez les actions diverses +que l'on accomplit à chaque instant, et qui tantôt sont suivies de peine +pour l'agent, tantôt ont des résultats pénibles en partie pour les +autres, et qui n'en sont pas moins obligatoires. Comme l'implique +l'antithèse avec les cas mentionnés plus haut, l'ennui d'un travail +productif tel qu'on le fait ordinairement, en fait un mal dans la même +proportion; mais il en résulterait une bien plus grande souffrance, à la +fois pour le travailleur et pour sa famille, et le mal serait par suite +d'autant plus grand, si cet ennui n'était pas supporté. Bien que les +peines que donne à une mère l'éducation de plusieurs enfants soient +largement compensées par les plaisirs que cette éducation assure et à la +mère et aux enfants, cependant les misères, immédiates ou éloignées, que +la négligence de ces soins entraînerait l'emportent tellement sur ces +peines, qu'il devient obligatoire de se soumettre à ces dernières, comme +au moindre mal, dans la mesure de ses forces. Un domestique qui manque à +une convention relative à son travail, ou qui casse continuellement de +la vaisselle, ou qui commet quelques larcins, peut avoir à souffrir en +perdant sa place; mais puisque les maux à subir si l'incapacité ou +l'inconduite devaient être tolérées, non dans un cas seulement, mais +habituellement, seraient beaucoup plus grands, on doit lui infliger +cette peine comme un moyen d'en prévenir une plus lourde. Que sa +clientèle quitte un marchand dont les prix sont trop élevés, ou les +marchandises de qualité inférieure, qui fait mauvais poids ou qui n'est +pas exact, son bien-être en souffrira, et il en résultera peut-être +quelque dommage pour ses proches; mais comme en lui épargnant ces maux, +on supporterait ceux que sa conduite causerait, et comme avoir égard à +son intérêt ce serait nuire à celui de quelque marchand plus digne ou +plus habile auquel la pratique préfère s'adresser, et surtout comme +l'adoption générale de cette manière de voir, dont l'effet serait +d'empêcher l'inférieur de souffrir de son infériorité, le supérieur de +gagner à sa supériorité, produirait un mal universel, l'abandon de la +clientèle est justifié, son acte est relativement bon. + +103. Je passe maintenant à la seconde des propositions énoncées plus +haut. Après avoir reconnu cette vérité qu'une grande partie de la +conduite humaine n'est pas absolument bonne, mais seulement relativement +bonne, nous avons à reconnaître cette autre vérité, que dans plusieurs +cas où il n'y a pas de manière d'agir absolument bonne, mais seulement +des manières d'agir plus ou moins mauvaises, il est impossible de dire +quelle est la moins mauvaise. Nous le montrerons en nous servant des +exemples que nous avons déjà donnés. + +Il y a une certaine mesure dans laquelle il est relativement bien de la +part des parents de se sacrifier pour leurs enfants; mais il y a un +point au delà duquel ce sacrifice ne saurait s'accomplir sans produire, +non-seulement pour le père ou la mère eux-mêmes, mais aussi pour la +famille, des maux plus grands que ceux que l'on veut prévenir par ce +sacrifice. Qui déterminera ce point? Il dépend de la constitution et des +besoins de ceux dont il s'agit; il n'est pas le même dans deux cas +différents, et l'on ne peut jamais que l'indiquer approximativement. Les +transgressions ou les manquements d'un domestique vont de fautes +insignifiantes à des torts graves, et les maux que son renvoi peut +produire ont des degrés sans nombre, depuis le plus léger jusqu'au plus +sérieux. On peut le punir pour une légère offense, et l'acte est +mauvais; ou bien, après de graves offenses on peut ne pas le punir, et +c'est encore mal faire. Comment déterminer le degré de culpabilité au +delà duquel il est moins mal de le renvoyer que de ne pas le renvoyer? +Il en est de même pour les fautes reprochées au marchand. On ne peut +calculer exactement la somme de peine positive ou négative à laquelle on +s'exposera en les tolérant, ni la somme de peine positive ou négative à +laquelle on s'exposera en refusant de les tolérer, et dans les cas +moyens personne ne peut dire si l'une surpasse l'autre. + +Dans les relations plus générales des hommes, il se présente souvent des +occasions dans lesquelles il est obligatoire de se décider d'une manière +ou de l'autre, et dans lesquelles cependant la conscience même la plus +délicate aidée du jugement le plus clairvoyant ne peut décider laquelle +des deux alternatives est relativement bonne. Deux exemples suffiront. + +Voici un marchand qui perd par la faillite d'un débiteur. A moins qu'on +ne l'aide, il est exposé à faire faillite lui-même; et s'il fait +faillite il entraînera dans son désastre non seulement sa famille mais +encore tous ceux qui lui ont fait crédit. En supposant même qu'en +empruntant il puisse faire face à ses engagements immédiats, il n'est +pas sauvé pour cela; car c'est un temps de panique, et d'autres parmi +ses débiteurs en se trouvant gênés eux-mêmes peuvent lui susciter de +nouvelles difficultés. Demandera-t-il à un de ses amis de lui prêter? +D'un côté, n'est-ce pas une faute d'attirer incontinent sur soi-même, +sur sa famille et sur ceux avec lesquels on a des relations d'affaires, +les maux de sa faillite? De l'autre, n'est-ce pas une faute +d'hypothéquer la propriété de son ami et de l'entraîner lui aussi avec +ses proches et ceux qui dépendent de lui dans des risques semblables? Le +prêt lui permettrait peut-être de revenir sur l'eau; dans ce cas ne +commettrait-il pas une injustice envers ses créanciers en hésitant à le +demander? Le prêt pourrait au contraire ne pas le sauver de la +banqueroute; dans ce cas, en essayant de l'obtenir, ne commet-il pas un +acte pratiquement frauduleux? Bien que, dans les cas extrêmes, il soit +peut-être aisé de dire quelle est la manière de faire la moins mauvaise, +comment est-il possible de le dire dans tous ces cas moyens où l'homme +d'affaires même le plus pénétrant ne saurait calculer les événements +possibles? + +Prenez encore les difficultés qui naissent souvent de l'antagonisme des +devoirs de famille et des devoirs sociaux. Voici un fermier que ses +principes politiques portent à voter en opposition avec son +propriétaire. Si, étant un libéral, il vote pour un conservateur, non +seulement il déclare par son acte qu'il vote autrement qu'il ne pense, +mais il peut contribuer peut-être à ce qu'il regarde comme une mauvaise +politique: il est possible que par hasard son vote change l'élection, et +dans une lutte au parlement un seul membre peut décider du sort d'une +mesure. Même en négligeant, comme trop improbables, de si sérieuses +conséquences, il est évidemment vrai que si tous ceux qui tiennent en +eux-mêmes pour les mêmes principes, étaient également détournés de les +exprimer en votant, il en résulterait une différence dans l'équilibre du +pouvoir et dans la politique nationale: il est donc clair que s'ils +restaient tous simplement fidèles à leurs principes politiques, la +politique qu'il regarde comme la meilleure pourrait triompher. Mais, +d'un autre côté, comment peut-il s'absoudre de la responsabilité des +maux qu'il attirera sur ceux qui dépendent de lui s'il accomplit ce qui +lui paraît être un devoir social péremptoire? Son devoir envers ses +enfants est-il moins péremptoire? La famille n'a-t elle pas le pas sur +l'Etat, et le bien-être de l'Etat ne dépend-il pas de celui de la +famille? Peut-il donc adopter une manière d'agir qui, si les menaces +qu'on lui a faites s'accomplissent, le fera expulser de sa ferme, et le +rendra ainsi incapable peut-être pour un temps, peut-être pendant une +longue période, de nourrir ses enfants? Les rapports entre les maux +contingents peuvent varier à l'infini. Dans un cas, le devoir public +s'impose avec force et le mal qui peut en résulter pour les nôtres est +léger; dans un autre cas la conduite politique a peu d'importance, et il +est possible qu'il en résulte pour notre famille un grand mal, et il y a +entre ces extrêmes tous les degrés. En outre, les degrés de probabilité +de chaque résultat, public ou privé, vont de la presque certitude à la +presque impossibilité. En admettant donc qu'il soit mal d'agir de +manière à nuire peut-être à l'état, et en admettant qu'il soit mal +d'agir de manière à nuire peut-être à la famille, nous avons à +reconnaître le fait que dans un nombre infini de cas, personne ne peut +décider laquelle de ces deux manières d'agir est vraisemblablement la +moins mauvaise à suivre. + +Ces exemples montrent, assez que dans la conduite en général, renfermant +les rapports de l'homme avec lui-même, avec sa famille, avec ses amis, +avec ses débiteurs et ses créanciers, et avec le public, il est +ordinaire de voir n'importe quel parti choisi de préférence, procurer +ici ou là quelque peine; c'est autant à retrancher du plaisir complet, +et il en résulte que la conduite manque dans la même proportion d'être +absolument bonne. En outre, ils font voir que pour une partie +considérable de la conduite, aucun principe qui nous guide, aucune +méthode d'estimation ne nous rend capables de dire si telle manière +d'agir qui s'offre à nous est relativement bonne, c'est-à-dire propre à +causer, de près ou de loin, spécialement ou en général, le plus grand +excès possible du bien sur le mal. + +104. Nous sommes préparés maintenant à traiter d'une manière +systématique de la distinction entre la morale absolue et la morale +relative. + +On arrive aux vérités scientifiques, de quelque ordre qu'elles soient, +en éliminant les facteurs qui impliquent les phénomènes et sont en +contradiction les uns avec les autres et en ne s'occupant que des +facteurs fondamentaux. Lorsque, en traitant de ces facteurs fondamentaux +d'une manière abstraite, non comme présentés dans des phénomènes +actuels, mais comme présentés dans un isolement idéal, on s'est assuré +des lois générales, il devient possible de tirer des inférences dans des +cas concrets en tenant compte des facteurs accidentels. Mais c'est +uniquement à la condition de négliger d'abord ces derniers et de +reconnaître seulement les éléments essentiels, que nous pouvons +découvrir les vérités essentielles cherchées. Voyons, par exemple, +comment la mécanique passe de la forme empirique à la forme rationnelle. + +Tout le monde a pu expérimenter ce fait qu'une personne poussée d'un +côté au delà d'une certaine mesure perd son équilibre et tombe. On a +observé qu'une pierre jetée ou une flèche lancée ne va pas en ligne +droite, mais tombe à terre après un trajet qui dévie de plus en plus de +la direction primitive. Lorsqu'on essaie de casser un bâton sur son +genou, on s'aperçoit qu'on y parvient plus facilement si l'on prend le +bâton de chaque côté à une grande distance du genou que si on le tient +tout près du genou. L'usage quotidien d'un épieu attire l'attention sur +cette vérité qu'en mettant l'extrémité de l'épieu sous une pierre et en +le faisant jouer on soulève la pierre d'autant plus facilement que la +main est plus près de l'autre extrémité. Voilà un certain nombre +d'expériences, groupées de manière à former des généralisations +empiriques, qui servent à guider la conduite dans certains cas simples. +Comment la science de la mécanique est-elle sortie de ces expériences? +Pour arriver à une formule qui exprime les propriétés du levier, elle +suppose un levier qui ne puisse pas plier comme un bâton, mais qui soit +absolument rigide; elle suppose aussi un point d'appui qui n'ait pas une +large surface comme ceux dont on se sert ordinairement, mais un point +d'appui sans largeur; elle suppose enfin que le poids à soulever porte +sur un point défini, au lieu de porter sur une partie considérable du +levier. Il en est de même pour le corps qui est en équilibre de telle +sorte qu'il tombe s'il dépasse une certaine inclinaison. Avant de +formuler la vérité relativement aux relations du centre de gravité et de +la base, il faut supposer inflexible la surface sur laquelle pose le +corps, inflexible aussi le bord du corps lui-même, et invariable dans sa +forme la masse du corps tandis qu'on le fait pencher de plus en plus, +autant de conditions qui ne sont pas remplies dans les cas ordinairement +observés. Il en est encore de même s'il s'agit d'un projectile: pour en +déterminer la course par déduction des lois mécaniques, il faut négliger +d'abord toutes les déviations causées par sa forme et par la résistance +de l'air. La science de la mécanique rationnelle est une science qui +consiste ainsi en une suite de vérités idéales, et qui ne peut se former +que si l'on imagine des cas idéaux. Elle est impossible tant que +l'attention porte seulement sur des cas concrets qui présentent toutes +les complications du frottement, de l'élasticité, etc. + +Mais, lorsqu'on a dégagé certaines vérités mécaniques fondamentales, on +peut grâce à elles mieux diriger ses actes, et on peut les diriger mieux +encore lorsque, comme on le fait maintenant, on tient compte même des +éléments qui compliquent les phénomènes et dont on avait fait +abstraction pour arriver à ces vérités. Avec le progrès, on a reconnu +les modifications apportées par le frottement et les inférences sont +transformées comme il convient. La théorie de la poulie est corrigée +dans son application aux cas réels en tenant compte de la rigidité du +cordage, et l'on a donné la formule des effets de cette rigidité. La +stabilité des masses, déterminée d'une manière abstraite par rapport aux +centres de gravité des masses en relation avec les bases, finit par être +également déterminée d'une manière concrète en tenant compte aussi de la +cohésion. Après avoir théoriquement calculé la trajectoire d'un +projectile comme s'il se mouvait dans le vide, on la calcule d'une +manière qui se rapproche plus de la réalité en tenant compte de la +résistance de l'air. + +Nous voyons par ces exemples la relation qui existe entre certaines +vérités absolues de la mécanique et certaines vérités relatives qui +enveloppent les premières. Nous reconnaissons qu'on ne peut établir +scientifiquement aucune vérité relative, tant que l'on n'a pas formulé à +part les vérités absolues. Nous constatons que la mécanique applicable +au réel se développe seulement quand la mécanique idéale s'est +développée. + +Tout ce qui précède est également vrai de la science morale. De même que +par d'anciennes et grossières expériences on est arrivé inductivement à +des notions vagues mais vraies en partie touchant l'équilibre des corps, +les mouvements des projectiles, les actions du levier; de même par +d'anciennes et grossières expériences on est arrivé inductivement à des +notions vagues mais vraies en partie touchant les effets de la conduite +des hommes par rapport à eux-mêmes, à leurs semblables, à la société, et +dans le second cas, comme dans le premier, ces notions servent dans une +certaine mesure à la direction de la pratique. En outre, de même que +cette connaissance rudimentaire de la mécanique, tout en restant encore +empirique, devient avec les premiers progrès de la civilisation à la +fois plus définie et plus étendue, de même avec les premiers progrès de +la civilisation ces idées morales, tout en gardant encore leur caractère +empirique, acquièrent plus de précision et deviennent plus nombreuses. +Mais, comme nous avons vu que la connaissance empirique de la mécanique +peut se transformer en la science de la mécanique, à la condition +seulement d'omettre toutes les circonstances qui modifient les faits, et +de généraliser d'une manière absolue les lois fondamentales des forces; +nous devons voir ici la morale empirique se transformer en morale +rationnelle à la condition seulement d'abord de négliger tous les +accidents qui compliquent les phénomènes et de formuler les lois de la +bonne conduite, abstraction faite des conditions spéciales qui ont pour +effet d'obscurcir le problème. Enfin de même que le système des vérités +de la mécanique, conçues comme absolues, grâce à une séparation idéale, +est applicable aux problèmes positifs de mécanique de telle sorte qu'en +tenant compte de toutes les circonstances accidentelles, on puisse +arriver à des conclusions beaucoup plus rapprochées de la vérité qu'on +ne le ferait autrement; un système de vérités morales idéales, exprimant +ce qui est absolument bon, sera applicable à notre état de transition, +de telle sorte qu'en tenant compte du frottement d'une vie incomplète et +de l'imperfection des êtres actuels, nous puissions affirmer avec +quelque exactitude approximative ce qui est relativement bon. + +105. Dans un chapitre de la _Statique sociale_, intitulé: «Définition de +la moralité,» j'ai affirmé que la loi morale proprement dite est la loi +de l'homme parfait, est la formule de la conduite idéale, est l'exposé +dans tous les cas de ce qui devrait être, et qu'elle ne peut examiner +dans ses propositions aucun élément qui implique l'existence de ce qui +ne devrait pas être. Prenant pour exemple des questions concernant la +bonne conduite à suivre dans des cas où du mal a déjà été fait, je +soutenais que l'on ne peut répondre à de pareilles questions «d'après +des principes purement moraux.» Voici le raisonnement que je faisais: + + «Aucune conclusion ne peut prétendre à la vérité absolue, si + elle ne dépend de vérités qui soient absolues elles-mêmes. + Avant qu'une inférence soit exacte, il faut que les + propositions qui servent de point de départ aient + elles-mêmes ce caractère. Un géomètre exige que les lignes + droites dont il s'occupe soient véritablement droites, que + ses cercles, ses ellipses, ses paraboles, s'accordent avec + des définitions précises, répondent d'une manière parfaite + et invariable à des équations spécifiées. Si vous lui posez + une question où ces conditions ne soient pas remplies, il + vous dit qu'il ne peut vous répondre. Il en est de même du + moraliste. Il traite seulement de l'homme _droit_. Il + détermine les propriétés de l'homme droit, décrit la + conduite de l'homme droit, montre ses relations avec les + autres hommes droits et comment une société d'hommes droits + est constituée. Il est obligé de négliger toute déviation de + cette rectitude stricte; il ne peut en admettre aucune dans + ses prémisses sans vicier toutes ses conclusions, et pour + lui un problème dont un homme _tortu_ serait une donnée est + insoluble.» + +Faisant allusion à cette théorie, spécialement dans la première édition +des _Méthodes de la morale_, mais d'une manière plus générale dans la +seconde édition, M. Sidgwick dit: + +«Ceux qui adoptent cette théorie se servent de l'analogie de la +géométrie pour montrer que la morale doit traiter des relations humaines +idéalement parfaites, comme la géométrie traite des lignes et des +cercles idéalement parfaits. Mais la ligne la plus irrégulière a des +relations spatiales définies dont la géométrie ne refuse pas de +s'occuper, bien qu'elles soient ordinairement plus complexes que celles +de la ligne droite. Ainsi, en astronomie, il serait plus commode pour +l'étude que les astres décrivissent des cercles, comme on l'a cru +autrefois; mais le fait qu'ils se meuvent non suivant des cercles, mais +suivant des ellipses, et même des ellipses imparfaites et irrégulières, +ne les fait pas sortir de la sphère de l'investigation scientifique; +avec de la patience et de l'habileté, nous avons appris à ramener à des +principes et à calculer même ces mouvements plus compliqués. C'est +assurément un artifice fort propre à rendre l'enseignement plus facile +que de supposer que les planètes se meuvent suivant des ellipses +parfaites (ou même, comme à une période scientifique moins avancée, +suivant des cercles): nous permettons ainsi à la connaissance +individuelle de passer par les mêmes degrés d'exactitude croissante que +l'a fait la connaissance de la race. Mais ce que nous voulons en +astronomie, c'est connaître le mouvement réel des étoiles et ses causes, +et de même en morale nous cherchons naturellement ce qui doit être fait +dans le monde réel où nous vivons.» (P. 19, 2e éd.) + +En commençant par le premier des deux points, celui qui se rapporte à la +géométrie, j'avoue que je suis surpris de voir mes propositions mises en +doute, et, après une mûre réflexion, il m'est impossible de comprendre +la manière de voir de M. Sidgwick sur ce sujet. Lorsque, dans une phrase +qui précédait celles que j'ai citées ci-dessus, j'ai signalé +l'impossibilité de résoudre «mathématiquement une série de problèmes +touchant des lignes tortues et des courbes brisées en tout sens», il ne +m'est pas venu à l'esprit que je me heurterais à l'affirmation directe +que «la géométrie ne refuse pas de s'occuper des lignes les plus +irrégulières». M. Sidgwick affirme qu'une ligne irrégulière, comme celle +qu'un enfant trace en griffonnant, a «des relations spatiales définies». +Quel sens donne-t-il ici au mot «défini?» S'il entend que ses relations +à l'espace en général sont définies en ce sens qu'une intelligence +infinie pourrait les déterminer, je réponds que pour une intelligence +infinie toutes les relations spatiales pourraient être définies: il n'y +aurait plus alors de relations spatiales indéfinies, le mot «défini» +cessant ainsi de marquer aucune distinction. Si d'un autre côté, en +disant qu'une ligne irrégulière a «des relations spatiales définies», il +entend des relations qu'une intelligence humaine peut connaître d'une +manière définie, alors se présente encore la question: Comment faut-il +comprendre le mot «défini»? Assurément quelque chose que l'on distingue +comme défini peut être défini; mais comment pouvons-nous définir une +ligne irrégulière? Et, si nous ne pouvons définir la ligne irrégulière +elle-même, comment pouvons-nous connaître ses «relations spatiales» +d'une manière définie? Comment en l'absence de toute définition la +géométrie peut-elle s'occuper de cette ligne? Si M. Sidgwick entend par +là qu'elle peut s'en occuper d'après «la méthode des limites», alors je +réponds qu'en pareil cas ce n'est pas de la ligne elle-même que traite +la géométrie, mais de certaines lignes définies mises artificiellement +en rapports quasi définis avec elle: l'indéfini devient connaissable par +l'intermédiaire seulement de l'hypothétiquement défini. + +Passant au second exemple, la réponse à faire est que, en tant qu'elle +concerne les rapports entre l'idéal et le réel, la comparaison proposée +n'ébranle pas, mais fortifie au contraire mon argument. Considérée en +effet sous son aspect géométrique ou sous son aspect dynamique, dans +l'ordre nécessaire de son développement ou dans l'ordre que l'histoire +nous révèle, l'astronomie nous montre partout que des vérités touchant +des relations simples, théoriquement exactes, doivent être reconnues +avant que les vérités concernant les relations complexes et pratiquement +inexactes qui existent réellement puissent être constatées. Appliquée à +l'interprétation des mouvements planétaires, nous voyons que la théorie +des cycles et des épicycles était fondée sur une connaissance +préexistante du cercle; les propriétés d'une courbe idéale étant +connues, on était en mesure d'exprimer d'une certaine manière les +mouvements célestes. Nous voyons que l'interprétation copernicienne +exprimait les faits en fonctions de mouvements circulaires autrement +distribués et combinés. Nous voyons que le progrès fait par Képler de la +conception de mouvements circulaires à celle de mouvements elliptiques +fut rendu possible par une comparaison des faits tels qu'ils se passent +avec les faits tels qu'ils se passeraient si les mouvements étaient +circulaires. Nous voyons que les déviations de ces mouvements +elliptiques, reconnues dans la suite, n'ont pu être reconnues que grâce +a la supposition déjà faite que ces mouvements étaient elliptiques. Nous +voyons enfin que même aujourd'hui les prédictions concernant les +positions exactes des planètes, quand on a tenu compte des +perturbations, impliquent qu'on se reporte constamment aux ellipses qui +sont regardées comme leurs orbites normales ou moyennes pour le moment. +Ainsi, l'affirmation des vérités actuellement connues n'a été rendue +possible que par l'affirmation antérieure de certaines vérités idéales. +Pour se convaincre que les faits réels n'auraient pu être établis +d'aucune autre manière, il suffit de supposer un astronome capable de +dire qu'il lui importe peu de connaître les propriétés du cercle ou de +l'ellipse, qu'il a affaire au système solaire tel qu'il existe, et que +pour cela il n'a qu'à observer et à relever les positions successives et +à se laisser guider par les faits tels qu'il les a trouvés. + +Il en est de même si nous considérons le développement de l'astronomie +dynamique. La première proposition des _Principes_ de Newton traite du +mouvement d'un seul corps autour d'un seul centre de force, et les +phénomènes de mouvement central sont d'abord formulés pour un cas qui +n'est pas seulement idéal, mais dans lequel la force dont il s'agit +n'est pas spécifiée: l'auteur s'éloigne ainsi le plus possible de la +réalité. Ensuite, supposant un principe d'action conforme à une loi +idéale, la théorie de la gravitation traite les différents problèmes du +système solaire en le séparant par l'imagination de tout le reste; elle +fait aussi plusieurs hypothèses imaginaires, comme celle d'après +laquelle la masse de chacun des corps dont il s'agit serait concentrée +en son centre de gravité. Plus tard seulement, après avoir établi les +vérités principales par cet artifice de dégager les facteurs les plus +importants des moins importants, la théorie est employée aux problèmes +réels dans l'ordre de leurs degrés ascendants de complexité, et fait +rentrer un nombre de plus en plus grand des facteurs d'abord négligés. +Si nous nous demandons comment on aurait pu établir autrement la +dynamique du système solaire, nous voyons que là aussi des vérités +simples exactes pour des conditions idéales, ont dû être établies avant +qu'on pût établir les vérités réelles qui répondent à des conditions +complexes. + +La nécessité dont nous avions parlé de faire précéder la morale +relative de la morale absolue est ainsi, je pense, rendue plus claire. +Celui qui a suivi jusqu'ici l'argumentation générale ne niera pas qu'un +être social idéal ne puisse être conçu constitué de telle sorte que ses +activités spontanées s'accordent avec les conditions imposées par le +milieu social formé d'autres êtres identiques. En plusieurs endroits et +de plusieurs manières, j'ai soutenu que, conformément aux lois de +l'évolution en général, et conformément aux lois de l'organisation en +particulier, il y a eu et il y a une adaptation progressive de +l'humanité à l'état social qui la transforme dans le sens de cet accord +idéal. Le corollaire déjà déduit et qu'il faut répéter ici, est que +l'homme ultime est un homme dans lequel ce progrès s'est assez développé +pour produire une correspondance entre toutes les inclinations de sa +nature et tous les besoins de sa vie telle qu'elle s'accomplit dans la +société. S'il en est ainsi, la conséquence nécessaire à admettre est +qu'il existe un code idéal de conduite donnant la formule de la manière +d'être de l'homme complètement adapté dans la société complètement +développée. Nous donnons à ce code le nom de morale absolue, pour le +distinguer de la morale relative, à ce code dont les prescriptions +doivent seules être considérées comme absolument bonnes par opposition à +celles qui sont relativement bonnes ou les moins mauvaises, et qui, en +tant que système de conduite idéale, doit servir comme de règle pour +nous aider à résoudre, autant que nous le pourrons, les problèmes de la +conduite réelle. + +105. Il est si important de bien comprendre ce sujet qu'on m'excusera de +recourir encore à un exemple; il servira mieux à la démonstration, car +je l'emprunte non à une science inorganique, mais à une science +organique. Le rapport entre la moralité propre et la moralité comme on +la conçoit communément est analogue au rapport entre la physiologie et +la pathologie, et la marche habituellement suivie par les moralistes +ressemble beaucoup à celle d'un homme qui étudierait la pathologie sans +avoir étudié d'abord la physiologie. + +La physiologie décrit les diverses fonctions qui constituent et +conservent la vie par leurs combinaisons; en traitant de ces fonctions, +elle suppose qu'elles s'accomplissent séparément comme il faut, dans une +mesure convenable et dans l'ordre qui leur est propre; elle ne s'occupe +que des fonctions à l'état de santé. Si elle explique la digestion, elle +suppose que le coeur fournit le sang et que le système nerveux des +viscères stimule les organes directement intéressés. Si elle donne une +théorie de la circulation, elle suppose que le sang a été produit par +les actions combinées des appareils destinés à le produire, et qu'il +est aéré comme il doit l'être. S'il s'agit des relations entre la +respiration et les actions vitales en général, c'est avec la supposition +antérieurement faite que le coeur continue à envoyer du sang, non +seulement aux poumons et à certains centres nerveux, mais encore au +diaphragme et aux muscles intercostaux. La physiologie néglige les +défaillances dans l'action de ces différents organes. Elle ne tient pas +compte des imperfections, elle néglige les dérangements, elle ne +reconnaît pas la douleur, elle ne sait rien du mal vital. Elle donne +simplement la formule de ce qui résulte d'une adaptation complète de +toutes les parties du corps à tous les besoins. C'est dire que, par +rapport aux actions internes qui constituent la vie du corps, la théorie +physiologique a une position semblable à celle que la théorie éthique, +sous sa forme absolue, dont nous avons donné plus haut la conception, a +par rapport aux actions extérieures qui constituent la conduite. Dès +qu'elle traite d'un excès de fonction, ou d'un arrêt de fonction, ou +d'un défaut de fonction et du mal qui en résulte, la physiologie se +change en pathologie. Nous commençons alors à tenir compte des actions +mauvaises dans la vie intérieure analogues aux mauvaises actions de la +vie extérieure dont s'occupent les théories ordinaires de morale. + +Mais l'antithèse ainsi présentée n'est encore que préliminaire. Après +avoir observé le fait qu'il y a une science des actions vitales en tant +qu'elles s'accomplissent d'une manière normale, qui ne tient pas compte +des actions anomales, nous avons plus spécialement à observer que la +science des actions anomales peut atteindre une précision aussi grande +que possible, à la condition seulement que la science des actions +normales aura d'abord été bien déterminée; ou plutôt disons que la +science pathologique dépend pour ses progrès des progrès que la science +physiologique aura faits d'abord. La conception même des actions +désordonnées implique auparavant la conception des actions bien +ordonnées. Avant de pouvoir déterminer si le coeur bat trop vite ou trop +lentement, il faut savoir quel est le nombre de ses battements dans la +bonne santé; avant de dire si le pouls est trop faible ou trop fort, il +faut connaître sa force normale, et ainsi du reste. Les idées de maladie +les plus grossières et les plus empiriques présupposent des notions sur +l'état de bonne santé dont la maladie est un dérangement, et il est +évident que le diagnostic des maladies devient scientifique seulement +lorsqu'on a une connaissance scientifique des actions organiques à +l'état sain. + +Il y a la même relation entre la moralité absolue, ou la loi du bien +parfait dans la conduite humaine, et la moralité relative qui, +reconnaissant du mal dans la conduite, a à décider de quelle manière on +peut se rapprocher le plus possible du bien. Lorsque, en donnant la +formule de la conduite normale dans une société idéale, nous avons +atteint une connaissance scientifique de la morale absolue, nous avons +en même temps atteint une connaissance scientifique qui, lorsque nous +l'employons à interpréter les phénomènes des sociétés réelles dans leurs +états de transition pleins de misères par suite d'une adaptation +imparfaite (états que nous pouvons appeler pathologiques), nous rend +capables d'arriver approximativement à des conclusions vraies touchant +la nature des anomalies et les manières d'agir qui tendent le mieux à +ramener une conduite normale. + +106. Il faut observer maintenant que cette conception de la morale, qui +paraîtra étrange à beaucoup de lecteurs, est en réalité au fond des +croyances des moralistes en général. Sans doute elle n'est pas +expressément reconnue, mais elle est vaguement impliquée dans plusieurs +de leurs propositions. + +Depuis les temps les plus reculés, nous trouvons dans les spéculations +morales des allusions à l'homme idéal, à ses actes, à ses sentiments, à +ses jugements. Le bien agir est conçu par Socrate comme l'agir de +«l'homme le meilleur», qui «comme agriculteur fait bien tout ce qu'exige +l'agriculture; comme médecin, remplit les devoirs de l'art médical; +comme citoyen, fait son devoir envers l'Etat.» Platon, dans le _Minos_, +comme règle à laquelle doit se conformer la loi de l'Etat, «suppose la +décision de quelque sage idéal;» dans le _Lachès_, la connaissance du +bien et du mal, telle que la possède l'homme sage, est supposée fournir +la règle: méprisant «les maximes de la société existante» comme non +scientifiques, Platon regarde comme le véritable guide cette «idée du +bien, à laquelle un philosophe seul peut atteindre.» Aristote (_Eth._, +liv. III, chap. IV), prenant pour règle les décisions de l'homme de +bien, dit: «L'homme de bien juge en effet toute chose avec droiture, et +reconnaît la vérité en toute occasion... La principale différence entre +l'homme de bien et le méchant est peut-être que l'homme de bien voit le +vrai en toute occasion, puisqu'il est, en quelque sorte, la règle et la +mesure du vrai.» Les Stoïciens aussi concevaient la «complète rectitude +d'action» comme «ce que personne ne pouvait réaliser si ce n'est le +sage»,--l'homme idéal. Epicure aussi avait une règle idéale. Pour lui, +l'état vertueux consiste en «une jouissance tranquille, exempte de +trouble, qui ne cause de tort à personne, n'excite aucune rivalité et +s'approche le plus près possible du bonheur des dieux,» qui «ne +souffrent eux-mêmes aucun mal et ne causent pas de mal aux autres[14].» + +[Note 14: J'emprunte la plupart de ces citations au livre du Dr +Bain, _Science mentale et morale_.] + +Si dans les temps modernes, influencés par des dogmes religieux sur la +chute et la corruption de l'homme, et par une théorie du devoir dérivée +du symbole ordinairement admis, les moralistes se sont moins souvent +reportés à un idéal, cependant ils y font encore quelquefois allusion. +Nous en voyons une dans le mot de Kant: «Agissez seulement d'après une +maxime telle que vous puissiez souhaiter de la voir devenir en même +temps une loi universelle.» Ce mot implique en effet la pensée d'une +société dans laquelle tous se conforment à une maxime dont l'effet +serait le bien de tous: il y a là la conception d'une conduite idéale +dans des conditions idéales. Bien que M. Sidgwick, dans le passage cité +plus haut, suppose que la morale se rapporte à l'homme tel qu'il est +plutôt qu'à l'homme comme il devrait être, cependant, parlant ailleurs +de la morale comme si elle traitait de la conduite telle qu'elle doit +être plutôt que de la conduite telle qu'elle est, il suppose une +conduite idéale et indirectement l'homme idéal. A la première page, +comparant l'éthique, la jurisprudence et la politique, il dit qu'elles +se distinguent «par ce caractère qu'elles se proposent de déterminer non +le réel, mais l'idéal; ce qui doit être, non ce qui est.» + +Il suffit seulement d'accorder et de rendre précises ces diverses +conceptions d'une conduite idéale et d'une humanité idéale, pour les +concilier avec la conception exposée plus haut. Jusqu'à présent, de +pareilles conceptions sont ordinairement vagues. L'homme idéal ayant été +conçu d'après les notions courantes en morale, on en fait ensuite un +modèle pour juger d'après lui de la bonté des actes; mais on tombe ainsi +dans un cercle vicieux. Pour que l'homme idéal serve de modèle, il faut +le définir d'après les conditions que sa nature remplit, d'après ces +exigences objectives auxquelles il faut satisfaire pour que la nature +soit bonne, et le défaut commun de ces conceptions idéales est de le +supposer en dehors de toute relation avec ces conditions. + +Toutes les allusions à l'homme idéal que nous avons reproduites plus +haut, impliquent l'hypothèse que l'homme idéal vit et agit dans les +conditions sociales actuelles. Ce que l'on recherche sans le dire, ce +n'est pas ce qu'il ferait dans des circonstances absolument +différentes, mais bien ce qu'il ferait dans les circonstances présentes. +Or c'est là pour deux raisons recherche futile. La coexistence d'un +homme parfait et d'une société une imparfaite est impossible, et, alors +même qu'il n'en serait pas ainsi, la conduite qui en résulterait ne +donnerait pas la règle cherchée. + +En premier lieu, étant données les lois de la vie telles qu'elles sont, +un homme d'une nature idéale ne peut être produit dans une société +formée d'hommes dont la nature est éloignée de l'idéal. Nous pourrions +avec tout autant de raison nous attendre à voir un enfant naître chez +les nègres avec le type britannique, qu'à voir naître dans un monde +organiquement immoral un homme organiquement moral. A moins de nier que +le caractère résulte de la constitution dont on hérite, il faut admettre +que, puisque dans toute société chaque individu descend d'une souche que +l'on peut suivre en remontant de quelques générations, et qui se ramifie +à travers toute la société et participe de sa nature moyenne, il doit, +malgré des diversités individuelles marquées, subsister de tels +caractères communs, qu'il soit impossible à qui que ce soit d'atteindre +une forme idéale bien loin de laquelle resteraient tous les autres. + +En second lieu, une conduite idéale, comme celle à laquelle se rapporte +la théorie morale, n'est pas possible à l'homme idéal au milieu d'hommes +constitués autrement. Une personne absolument juste et parfaitement +sympathique ne pourrait vivre et agir conformément à sa nature dans une +tribu de cannibales. Chez des gens perfides et tout à fait dépourvus de +scrupules, on se perdrait en montrant une entière sincérité et une +complète franchise. Si tous ceux qui nous entourent ne reconnaissent que +la loi du plus fort, celui dont la bonne nature se refuserait à jamais +faire de la peine aux autres serait réduit à la plus triste condition. +Il faut une certaine harmonie entre la conduite de chaque membre d'une +société et la conduite des autres. Un mode d'action entièrement +différent des modes d'action prédominants ne peut être soutenu longtemps +sans amener la mort ou de celui qui l'a adopté, ou de ses enfants, ou la +mort de l'un et des autres à la fois. + +Il est donc évident que nous devons considérer l'homme idéal comme +existant dans l'état social idéal. D'après l'hypothèse de l'évolution, +ces deux termes se supposent l'un l'autre, et c'est seulement quand ils +coexistent qu'il peut y avoir une conduite idéale, dont la morale +absolue doit trouver la formule, et que la morale relative doit prendre +comme règle pour estimer combien en est éloigné du bien, et quels sont +les degrés du mal. + + + + +CHAPITRE XVI + +LE DOMAINE DE LA MORALE + + +107. Nous avons montré en commençant que, la conduite dont s'occupe la +morale étant une partie de la conduite en général, il fallait comprendre +la conduite en général avant de comprendre cette partie. Après avoir +pris une connaissance générale de la conduite, non seulement de celle +des hommes, mais de celle des êtres inférieurs, et non seulement dans sa +forme actuelle, mais aussi dans son développement, nous avons vu que la +morale a pour objet la conduite la plus complètement développée, telle +que la déploie l'être le plus complètement développé, l'homme: que c'est +la spécification des traits que prend sa conduite lorsqu'elle atteint +les limites de son évolution. Conçue ainsi comme comprenant les lois du +bien vivre en général, la morale a un champ plus vaste qu'on ne le lui +assigne ordinairement. Outre la conduite communément approuvée ou blâmée +comme bonne ou mauvaise, elle s'étend à toute conduite qui favorise ou +contrarie, d'une manière directe ou indirecte, notre bien-être ou celui +des autres. + +Comme il résulte de différents passages des chapitres précédents, le +champ entier de la morale comprend deux grandes divisions, personnelle +et sociale. Il y a une classe d'actions qui tendent à des fins +personnelles, qui doivent être jugées dans leurs relations avec le +bien-être personnel, considéré à part du bien-être des autres; bien +qu'elles affectent secondairement nos semblables, ces actions affectent +tout d'abord l'agent lui-même, et doivent être regardées comme bonnes ou +mauvaises d'une manière intrinsèque suivant qu'elles ont pour lui des +effets avantageux ou nuisibles. Il y a des actions d'une autre classe +qui affectent immédiatement et d'une manière éloignée nos semblables, et +qui, bien que l'on ne doive pas méconnaître leurs effets pour l'agent, +doivent être jugées comme bonnes et mauvaises surtout d'après leurs +résultats pour les autres. Les actions de cette classe se divisent en +deux groupes. Celles du premier groupe tendent à certaines fins de +manière à entraver illégitimement ou à ne pas entraver la poursuite de +fins par les autres,--actions que par suite de cette différence nous +appelons respectivement injustes ou justes. Celles qui forment le second +groupe sont d'un genre qui a de l'influence sur la condition des autres +sans intervenir directement dans les relations qui existent entre leurs +efforts et les résultats de ces efforts; d'une manière ou de +l'autre,--ce sont des actions dont nous disons qu'elles sont +bienfaisantes ou malfaisantes. La conduite que nous regardons comme +bienfaisante comporte elle-même des subdivisions, suivant qu'elle +consiste à se contenir soi-même pour éviter de causer de la peine, ou à +faire quelque effort pour procurer du plaisir,--bienfaisance négative ou +bienfaisance positive. + +Chacune de ces divisions et de ces subdivisions doit être considérée +d'abord comme une partie de la morale absolue, et ensuite comme une +partie de la morale relative. Après avoir vu quelles doivent être ses +prescriptions pour l'homme idéal dans les conditions idéales supposées, +nous serons préparés à voir comment ces prescriptions peuvent être +observées le mieux possible par les hommes actuels dans les conditions +de l'existence telle qu'elle est. + +108. Pour des raisons déjà indiquées, un code de conduite personnelle +parfaite est impossible à définir. Beaucoup de formes de la vie, +différant à un haut degré les unes des autres, peuvent se manifester +dans une société de telle sorte que les conditions d'une harmonieuse +coopération se trouvent remplies. Si des types d'hommes variés adaptés à +des types variés d'activités peuvent ainsi vivre chacun d'une vie +complète dans son genre, il n'est pas possible de déterminer +spécifiquement quelles activités sont universellement requises pour +assurer le bien-être personnel. + +Mais, bien que les besoins particuliers à satisfaire pour arriver au +bien-être individuel varient autant que les conditions matérielles de +chaque société, les individus de toutes les sociétés ont certains +besoins généraux à satisfaire. Il faut universellement maintenir un +équilibre moyen entre les pertes de l'organisme et la nutrition. La +vitalité normale implique une relation entre l'activité et le repos, +laquelle ne varie que dans de faibles limites. La perpétuité de la +société dépend de la satisfaction de ces besoins personnels au premier +chef qui ont pour effet le mariage et la paternité. Ainsi la perfection +de la vie individuelle implique certains modes d'action qui sont +approximativement semblables dans tous les cas et qui par suite font +partie de l'objet de la morale. + +On peut à peine dire qu'il soit possible de ramener même cette partie +restreinte à une précision scientifique. Mais les exigences morales +peuvent être ici rattachées aux nécessités physiques de manière à leur +donner une autorité partiellement scientifique. Il est clair que, entre +la dépense de la substance corporelle par l'action vitale et +l'assimilation de matériaux propres à renouveler cette substance, il y a +un rapport direct. Il est clair aussi qu'il y a un rapport direct entre +l'usure des tissus par l'effort, et le besoin de ces suspensions +d'effort pendant lesquelles l'usure se répare. Il n'est pas moins clair +qu'entre le chiffre de la mortalité et celui des naissances, dans toute +société, il y a une relation telle que le dernier doit atteindre un +certain niveau pour faire équilibre au premier et prévenir la +disparition de la société. On peut en conclure que la recherche d'autres +fins principales est déterminée de la même manière par certaines +nécessités naturelles, et que de celles-ci dérivent leurs sanctions +morales. On peut douter qu'il soit jamais possible de formuler des +règles précises pour la conduite privée en conformité avec ces besoins. +Mais la fonction de la morale absolue par rapport à la conduite privée +est remplie, quand elle a reconnu ces besoins comme généralement +éprouvés, quand elle a montré qu'il est obligatoire de s'y soumettre, et +qu'elle a enseigné qu'il faut considérer avec soin si la conduite les +satisfait autant que possible. + +Dans la morale de la conduite personnelle considérée par rapport aux +conditions actuelles, se présentent toutes les questions relatives au +degré auquel le bien-être personnel immédiat doit être subordonné ou au +bien-être personnel final, ou au bien-être des autres. A la manière dont +nous vivons aujourd'hui, les droits de l'individu au moment présent +s'opposent à chaque instant à ses droits dans l'avenir, et les intérêts +individuels sont à chaque instant en lutte avec les intérêts des autres, +pris séparément ou en société. Dans la plupart des cas, les décisions ne +sont que des compromis, et la science morale, alors simplement +empirique, ne peut qu'aider à faire les compromis qui soient le moins +possible sujets à critique. Pour arriver au meilleur compromis dans +n'importe quel cas, il faut concevoir exactement les conséquences +alternatives de telle ou telle manière d'agir. Par suite, autant que +l'on peut préciser la morale absolue de la conduite individuelle, elle +doit nous aidera décider entre des exigences personnelles opposées, et +aussi entre le besoin d'affirmer nos droits et celui de les subordonner +à ceux des autres. + +109. De cette division de la morale qui traite de la bonne direction à +donner à la conduite privée, considérée abstraction faite des effets +directement produits sur les autres, nous passons maintenant à cette +division de la morale qui, considérant exclusivement les effets de la +conduite par rapport aux autres, traite de la bonne direction à lui +donner en tenant compte de ces effets. + +Le premier groupe de règles qui se rangent dans cette division sont +celles qui concernent ce que nous distinguons sous le nom de justice. La +vie individuelle est possible à la condition seulement que chaque organe +reçoive en retour de son action une quantité équivalente de sang, tandis +que l'organisme dans son ensemble tire du milieu des matériaux +assimilables qui sont la compensation de ses efforts; la dépendance +mutuelle des parties de l'organisme social rend nécessaire, aussi bien +pour sa vie totale que pour la vie de ses unités, la conservation +analogue d'une légitime proportion entre les bénéfices et les travaux: +la relation naturelle entre le travail et le bien-être doit rester +intacte. La justice, qui formule l'ordre de la conduite et qui lui +impose des limites, est à la fois la division la plus importante de la +morale et celle qui comporte la plus grande précision. Ce principe +d'équivalence, que nous trouvons quand nous en cherchons la racine dans +les lois de la vie individuelle, comprend l'idée de _mesure_; et, en +passant à la vie sociale, le même principe nous amène à concevoir +l'équité ou l'_égalité_ dans les relations des citoyens entre eux; les +éléments des questions qui se présentent sont _quantitatifs_, et, par +suite, les solutions revêtent une forme plus scientifique. Tout en +reconnaissant des différences entre les individus, différences qui +tiennent à l'âge, au sexe ou à d'autres causes, et nous empêchent de +regarder les membres d'une société comme absolument égaux, et par suite +de traiter les problèmes auxquels leurs relations donnent lieu avec la +précision qu'une égalité absolue rendrait seule possible, nous pouvons +cependant, en les considérant comme approximativement égaux en vertu de +leur commune nature d'homme, et en traitant les questions d'équité +d'après cette supposition, arriver à des conclusions d'un genre assez +précis. + +Cette division de la morale, considérée sous sa forme absolue, doit +définir les relations équitables d'individus parfaits qui limitent +mutuellement leurs sphères d'action par le fait de coexister, et qui +atteignent leurs fins par coopération. Elle a encore bien plus à faire. +Outre la justice d'homme à homme, elle doit encore traiter de la justice +dans les relations de chaque homme avec l'agrégat des hommes. Les +relations entre les individus et l'Etat, considéré comme représentant +tous les individus, sont à déduire, sujet important et relativement +difficile. Quel est le fondement moral de l'autorité gouvernementale? +Pour quelles fins peut-elle légitimement s'exercer? Jusqu'où peut-elle +aller sans s'écarter du droit chemin? Jusqu'à quel point les citoyens +sont-ils tenus de reconnaître les décisions collectives d'autres +citoyens, et au delà de quel point peuvent-ils avec raison refuser de +s'y soumettre? + +Ces relations privées et publiques, considérées comme maintenues dans +des conditions idéales, une fois formulées, il faut traiter des +relations analogues dans des conditions réelles; la justice absolue +étant la règle, il faut déterminer la justice relative en recherchant +jusqu'où, dans les circonstances présentes, nous pouvons nous rapprocher +de cette règle. Comme il résulte déjà de plusieurs passages, il est +impossible, durant les degrés de transition qui nécessitent des +compromis toujours changeants, de se conformer aux prescriptions de +l'équité absolue, et l'on ne peut former que des jugements empiriques +sur la mesure dans laquelle, à un moment quelconque, on peut s'y +conformer. Tant que la guerre continue et que l'injustice règne dans les +relations internationales, il ne peut rien y avoir de semblable à une +justice complète dans l'intérieur de chaque société. L'organisation +militaire, non moins que l'action militaire, est inconciliable avec la +pure équité, et l'iniquité qu'elle implique se ramifie inévitablement +dans toutes les relations sociales; mais il y a, à chaque degré de +l'évolution sociale, une certaine mesure de variation qui fait qu'on se +rapproche davantage ou qu'on s'éloigne un peu plus de ce que demande +l'équité absolue. Aussi faut-il toujours avoir en vue ce qu'elle demande +pour pouvoir assurer l'équité relative. + +110. Des deux subdivisions de la bienfaisance, suivant qu'elle est +négative ou positive, on ne peut spécialiser ni l'une ni l'autre. Dans +les conditions idéales, la première n'a qu'une existence nominale, et la +seconde prend une forme tout à fait différente dont on ne peut donner +qu'une définition générale. + +Dans la conduite de l'homme idéal au milieu d'hommes idéaux, les règles +qu'on s'impose à soi-même pour épargner de la peine aux autres n'ont pas +d'application pratique. Comme personne n'éprouve de sentiments qui +portent à agir de manière à affecter désagréablement les autres, il ne +saurait y avoir de code restrictif qui se rapporte à cette division de +la conduite. + +Mais si la bienfaisance négative est une partie nominale seulement de la +morale absolue, elle est une partie actuelle et considérable de la +morale relative. Car tant que la nature humaine restera imparfaitement +adaptée à la vie sociale, elle continuera à avoir des tendances qui, +produisant dans certains cas des actions que nous nommons injustes, +produisent dans d'autres les actions que nous nommons désobligeantes, +désobligeantes tantôt en fait, tantôt en paroles; et, par rapport aux +manières d'agir qui ne sont pas agressives, mais causent cependant de la +peine, naissent de nombreux et difficiles problèmes. On fait quelquefois +de la peine aux autres, simplement en soutenant une prétention +équitable, d'autres fois en rejetant une demande, ou encore en soutenant +une opinion. Dans ces cas et dans beaucoup d'autres qu'il est facile +d'imaginer, la question à résoudre est de savoir si, pour éviter de +faire de la peine, on doit faire le sacrifice de ses sentiments +personnels, et dans quelle mesure. En outre, dans des cas d'un autre +genre, on fait de la peine aux autres non par une manière d'agir +passive, mais par une manière d'agir active. Jusqu'à quel point une +personne qui s'est mal comportée doit-elle être punie par l'aversion +qu'on lui témoignera? Un homme commet une action blâmable; faut-il lui +exprimer sa réprobation ou ne rien dire? Est-il bien de blesser en +condamnant le préjugé montré par un autre? Il faut répondre à ces +questions et à d'autres semblables en tenant compte de la peine +immédiate produite, des avantages qui peuvent résulter de cette peine, +et du mal qui résulterait peut-être si l'on se refusait à la causer. +Dans la solution des problèmes de cette classe, le seul secours fourni +par la morale absolue est de faire bien comprendre qu'on ne saurait être +autorisé à infliger plus de peine qu'il n'est nécessaire de le faire, ou +dans son propre intérêt, ou dans l'intérêt d'autrui, ou dans l'intérêt +d'un principe général. + +De la bienfaisance positive sous sa forme absolue, il n'y a rien de +spécifique à dire, sinon qu'elle doit devenir coextensive à la sphère, +quelle qu'elle soit, qui lui reste; elle sert à rendre plus complète la +vie de chacun, en tant qu'il reçoit des services, et à exalter la vie de +chacun en tant qu'il est capable d'en rendre. Comme avec le +développement de l'humanité le désir de l'exercer doit s'accroître dans +tous les coeurs, et la sphère de cet exercice décroître en même temps, +au point qu'il se produise une compétition altruiste analogue à la +compétition égoïste dont nous sommes les témoins, il est possible que la +morale absolue finisse par comporter ce que nous avons appelé plus haut +une équité supérieure, prescrivant les limitations mutuelles des +activités altruistes. + +Sous sa forme relative, la bienfaisance positive présente de nombreux +problèmes, aussi importants que difficiles, et dont les solutions sont +purement empiriques. Jusqu'où faut-il pousser dans chaque cas les +sacrifices personnels au profit des autres? C'est une question à +laquelle on fera différentes réponses suivant le caractère des autres, +leurs besoins, et les divers droits de l'individu lui-même et des siens +qui peuvent se présenter. Dans quelle mesure, dans des circonstances +données, doit-on subordonner l'intérêt privé à l'intérêt public? C'est +une question à laquelle on répondra après avoir considéré l'importance +de la fin et la gravité du sacrifice. Quel avantage, quel inconvénient +doit-il résulter de l'assistance gratuite donnée à autrui? C'est encore +une question qui implique dans chaque cas un calcul des probabilités. En +traitant bien telle ou telle personne, ne s'expose-t-on pas à faire tort +à plusieurs autres? Dans quelle limite peut-on rendre service à la +génération actuelle des inférieurs sans nuire par avance à la génération +future des supérieurs? Evidemment, à ces questions et à beaucoup +d'autres semblables que soulève cette division de la morale relative, on +ne peut faire qu'approximativement des réponses vraies. + +Mais bien que la morale absolue, par la règle qu'elle fournit, ne puisse +pas être ici d'un grand secours pour la morale relative, cependant, +comme dans les autres cas, elle a du moins quelque utilité en présentant +à la conscience une conciliation idéale des différentes prétentions en +jeu, et en suggérant la recherche des compromis tels qu'aucune d'elles +ne soit méconnue, et que toutes soient satisfaites autant que possible. + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +CHAP. I.--La conduite en général + II.--L'évolution de la conduite + III.--La bonne et la mauvaise conduite + IV.--Manières de juger la conduite + V.--Le point de vue physique + VI.--Le point de vue biologique + VII.--Le point de vue psychologique + VIII.--Le point de vue sociologique + IX.--Critiques et explications + X.--La relativité des peines et des plaisirs + XI.--L'égoïsme opposé à l'altruisme + XII.--L'altruisme opposé à l'égoïsme + XIII.--Jugement et compromis + XIV.--Conciliation + XV.--Morale absolue et morale relative + XVI.--Le domaine de la morale. + + + +899-04.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--9-04. + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les bases de la morale évolutionniste, by +Herbert Spencer + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BASES DE LA MORALE *** + +***** This file should be named 33032-8.txt or 33032-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/0/3/33032/ + +Produced by Adrian Mastronardi, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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